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-The Project Gutenberg eBook of Les causeries du docteur, by
-Désiré-Joseph Joulin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les causeries du docteur
-
-Author: Désiré-Joseph Joulin
-
-Release Date: December 23, 2022 [eBook #69621]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAUSERIES DU
-DOCTEUR ***
-
-
-
-
-
-
- LES
- CAUSERIES
- DU DOCTEUR
-
- PAR
- LE DOCTEUR JOULIN
-
- DEUXIÈME ÉDITION
- REVUE ET AUGMENTÉE
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
- DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
-
-
-
-
-PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 12.
-
-
-
-
- LES
- CAUSERIES
- DU DOCTEUR
-
- PAR
- LE DOCTEUR JOULIN
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
- DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
-
- 1868
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-A
-
-M. LE PROFESSEUR LONGET
-
-MEMBRE DE L’INSTITUT, ETC.
-
-
-Bien cher Maître,
-
-L’intelligence, absorbée par les rudes travaux de la science austère,
-aime à se reposer parfois sur des sujets moins sérieux. Puissiez-vous
-éprouver en lisant ces _Causeries_ légères, le plaisir que je ressens à
-vous les dédier!
-
-Dr JOULIN.
-
-
-
-
-TRAVAUX DU MÊME AUTEUR
-
-
- 1.--MONOGRAPHIE DU CANCER. Mémoire couronné par l’Institut de
- Valence (Espagne). Paris, 1854.
-
- 2.--DU CHOLÉRA MORBUS ASIATIQUE. Mémoire couronné par l’Institut
- de Valence (Espagne). Paris, 1855.
-
- 3.--DE L’ŒDÈME MALIN DES PAUPIÈRES. _Moniteur des hôpitaux._ 1857.
-
- 4.--DE L’ERGOT DE SEIGLE DANS LES PREMIERS MOIS DE LA GROSSESSE.
- _Moniteur des sciences._ 1859.
-
- 5.--DE LA CAUTÉRISATION ÉPIDERMIQUE RACHIDIENNE COMME TRAITEMENT
- DE CERTAINES NÉVROSES. _Moniteur des sciences._ 1861.
-
- 6.--DU VÉRITABLE RÔLE DES MUSCLES DU PÉRINÉE DANS LA PARTURITION.
- _Moniteur des sciences._ 1861.
-
- 7.--NOTE SUR LE PEMPHYGUS DU COL UTÉRIN. _Moniteur des sciences._
- 1861.
-
- 8.--DE L’INANITION COMME CAUSE DE MORT DES NOUVEAU-NÉS. _Moniteur
- des sciences._ 1861.
-
- 9.--ÉTUDE BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES MALADIES DES FEMMES. In-8. Paris,
- 1861.
-
- 10.--SYPHILIOGRAPHES ET SYPHILIS. Paris, in-8. 1862.
-
- 11.--DE LA DYSTOCIE APPARTENANT AU FŒTUS. Thèse de concours pour
- l’agrégation, in-8. Paris. 1863.
-
- 12.--ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE DU BASSIN DES MAMMIFÈRES. Ce mémoire
- a obtenu avec le suivant un encouragement de mille francs de
- l’Institut, au concours des prix de médecine et de chirurgie.
- In-8. Paris. 1864.
-
- 13.--MÉMOIRE SUR LE BASSIN, CONSIDÉRÉ DANS LES RACES HUMAINES. In-8.
- Paris. 1864.
-
- 14.--MÉMOIRE SUR LES AVANTAGES DU FORCEPS ET DE LA VERSION DANS
- LES CAS DE RÉTRÉCISSEMENT DU BASSIN, couronné par l’Académie
- de médecine. (Prix Capuron.) In-8. Paris. 1865.
-
- 15.--RECHERCHES ANATOMIQUES SUR LA MEMBRANE LAMINEUSE, L’ÉTAT DU
- CHORION ET DE LA CIRCULATION DU PLACENTA A TERME. In-8. Paris.
- 1865.
-
- 16.--TRAITÉ COMPLET D’ACCOUCHEMENTS, de 1,250 pages, 548 figures.
- Grand in-8, Paris. 1866.
-
-
-
-
-DEUX MOTS A MES LECTEURS
-
-
-Il est bon de rire un peu: cependant il paraît qu’un médecin doit y
-mettre de la modération, sous peine de porter atteinte à sa réputation
-d’homme grave. Pour ce motif, un ami m’a voulu détourner de publier ce
-volume. J’avoue que j’ai toujours eu un grand penchant à faire les
-choses qui me plaisent, sans beaucoup me préoccuper de l’opinion
-d’autrui, et comme je m’en suis toujours bien trouvé, j’ai l’intention
-de continuer à suivre cette ligne de conduite.
-
-Sans compter l’avenir, j’ai payé jusqu’ici un tribut suffisant à la
-science sérieuse, pour avoir le droit, à mes moments perdus, de me
-délasser en faisant de la science moins grave. Si quelque bon confrère
-voulait attacher à mon nom l’épithète d’_esprit léger_, je le prierais
-de jeter un coup d’œil sur la liste de mes travaux, et de m’en montrer
-autant. C’est à son intention que j’en ai placé la liste en tête du
-livre.
-
-
-AU LECTEUR DE L’AVENIR
-
-O vous! qui foulez insouciant les cendres de ma génération; ô vous! qui
-cherchez sur les rayons poudreux des bouquinistes, des souvenirs de vos
-ancêtres! j’espère que vous trouverez là, dans quelque coin, un
-exemplaire de ces CAUSERIES, échappé aux vicissitudes qui menacent son
-existence. Si vous avez dans les veines un peu de vieux sang gaulois,
-tendez-lui une main secourable. Pour vous en récompenser, le livre vous
-racontera les faits et gestes des savants d’une époque éloignée de vous.
-Que les initiales mystérieuses qui voilent quelques noms ne vous
-effrayent point. Après ma mort, je me propose de revenir la nuit, écrire
-ces noms sur les marges de l’exemplaire déposé à la Faculté. Si cette
-illustre demeure existe encore, allez donc visiter sa bibliothèque. Mes
-travaux sérieux auront peut-être subi le sort des choses qui changent:
-vérité aujourd’hui, erreur demain; les livres graves supportent mal la
-vieillesse. Ce petit vieux bouquin pourra se lire encore, la gaieté
-française n’a jamais de rides.
-
-
-PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
-
-Elle sera courte, cette préface, je n’aurai qu’un seul mot à dire au
-public: _Merci!_
-
-
-
-
-LES
-
-CAUSERIES
-
-DU DOCTEUR
-
-
-
-
-I
-
- La rentrée de la Faculté de Médecine.
- La physiologie expérimentale à un point de vue spécial.
- L’oculiste d’Azor.
-
-
-Huissiers, ouvrez les portes, les vacances sont finies, la science
-désire rentrer chez elle. Et les massiers fourbissent leurs masses, et
-les huissiers se passent au cou leur chaîne d’argent des cérémonies; et
-les Facultés se réunissent pour recevoir dignement les nouveaux venus et
-les anciens qui ont déjà mordu à la grappe du savoir: un fruit qui ne
-mûrit que sous les caresses de plusieurs soleils. Et les Arméniens
-montent sur leurs chameaux, les Chinois sur leurs jonques, les Grecs sur
-leurs tartanes, les Américains sur leurs paquebots; les autres nations
-civilisées prennent le chemin de fer, et tous se dirigent vers Paris, la
-capitale de la science.
-
-Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la rentrée de la
-Faculté de médecine. C’est un spectacle qui a sa grandeur.
-
-Cinquante professeurs ou agrégés, avec leurs longues robes rouges et
-noires, dont la forme se retrouve dans les archives de la tradition, se
-rendent au grand amphithéâtre, le doyen en tête précédé du massier et
-des huissiers de la Faculté. Cette réunion établit un premier contact
-entre les maîtres et les élèves. C’est une fête de famille où on initie
-les futurs docteurs aux travaux de la Faculté; où on leur expose les
-choses importantes qui se sont accomplies dans le cours de l’année qui
-est morte. Là, on récompense les vainqueurs des concours, et on fait
-l’éloge des maîtres qui ont quitté la vie pour sonder les ténèbres de
-l’éternité.
-
-La séance est publique, mais il est nécessaire d’être de la maison pour
-pénétrer dans le sanctuaire. Aussitôt que la grille de l’École est
-ouverte, un torrent se précipite à travers la cour, et il faut des
-jambes agiles et des coudes robustes pour ne pas être renversé par ce
-flot irrésistible qui s’engouffre dans les couloirs. Car il y a trois
-mille appelés, et l’amphithéâtre ne contient que douze cents élus bien
-empilés.
-
-Vous pouvez facilement vous imaginer ce qui s’échappe de verve mal
-comprimée de cette cuve en ébullition qu’on appelle le grand
-amphithéâtre de la Faculté. La plaisanterie éclate sous toutes les
-formes et dans tous les idiomes. La jeunesse, en groupe, est partout la
-même, au paradis de l’Ambigu ou sous la coupole du grand amphithéâtre.
-Quelques nouveaux débarqués qui n’ont point encore eu le temps d’oublier
-les mélodies de la ferme paternelle, imitent le chien, l’âne ou le coq
-avec une perfection toute champêtre.
-
-On entend de ces mots-étincelles qui mettent le feu à une traînée de
-rires.
-
-La foule qui se presse dans les couloirs jette à la cantonade son
-contingent d’esprit à travers la muraille humaine; et le vieux docteur
-Rabelais doit se mirer avec bonheur dans une descendance d’aussi gais
-compagnons. Ces émanations bruyantes, qui montent indécises vers la
-voûte, prennent les proportions d’une véritable tempête, lorsque, parmi
-les graves invités de la Faculté qui garnissent les premiers gradins,
-les étudiants reconnaissent une figure antipathique. Alors le tapage se
-discipline, la foule sent qu’un mot va partir; elle fait silence; et le
-chœur formidable ne mugit que lorsque le trait a frappé le but.
-
-L’année passée, M. Husson, que sa situation de directeur des hôpitaux
-expose à toutes les rancunes de l’internat et de l’externat, a été la
-victime expiatoire. Les plaisanteries générales avaient fait relâche, et
-sur lui tombaient dru comme grêle les aménités des étudiants. M. Husson,
-qui a l’habitude de ces tempêtes, restait calme et immobile comme
-Cambronne à Waterloo; seulement il gardait un silence plus décent.
-
-Pour se donner une contenance, il puisait dans un drageoir quelques
-bonbons, probablement afin d’adoucir l’amertume de sa situation, lorsque
-tout à coup une voix du Midi s’élève comme un mistral, et s’écrie:
-«Messieurs, je vous prends à témoins; voilà M. Husson qui mange le
-mercure des pauvres.»
-
-A l’arrivée des professeurs, le calme se rétablit. M. Tardieu, le doyen,
-a ouvert la séance par un excellent discours interrompu à chaque instant
-par les applaudissements. Il retraçait les travaux importants accomplis
-dans le cours de l’année écoulée; il comptait nos morts et nos blessés
-tombés au champ d’honneur; il rappelait les décorations données aux
-internes, et qu’on peut comparer à ces croix attachées au drapeau d’un
-régiment qui a fait bravement son devoir. Le récit des actes qui
-honorent la profession trouve dans cet auditoire jeune et ardent une
-sympathie expansive. On sent qu’ils n’attendent qu’une occasion de
-suivre d’aussi nobles exemples.
-
-Le discours de rentrée a été prononcé par M. le professeur Laugier. Il
-avait pour sujet Jean-Louis Petit, une grande figure du siècle dernier.
-Les illustrations modernes ont fait oublier le vieux chirurgien, et les
-élèves sont plus sympathiques au récit de la vie d’un maître qu’ils ont
-connu et suivi qu’à l’histoire du passé. Cependant, le discours de M.
-Laugier, plein de qualités solides, a été bien accueilli en raison de
-l’affection qu’on lui porte. M. Laugier est froid comme orateur; sa
-belle tête, qui rappelle les camées antiques, est pleine de finesse et
-de douceur. Malgré les travaux remarquables qui lui ont mérité sa haute
-position scientifique, il s’isole de la foule et n’aime pas à suivre le
-chemin des ovations. Nature artiste et contemplative, il préfère une
-voix qui chante, un instrument qui pleure, à tout le fracas qu’on
-pourrait faire autour de son nom. Son violon lui coûte tous les ans cent
-mille francs de clientèle.
-
-La séance s’est terminée par la distribution des prix de la Faculté.
-
- * * * * *
-
-Une causerie médicale ne serait pas complète au temps où nous sommes,
-s’il n’était pas question du choléra.
-
-Parlons donc un peu de ce croque-mitaine qui a donné tant de frissons.
-Paris, ce vieux sacripant narquois qui ne respecte rien, qui rit de
-tout, a enfin trouvé son maître. Le choléra lui a posé sur l’épaule sa
-main bleue, et Paris a mis une sourdine à sa gaieté, un crêpe à son
-sourire. Il a été saisi d’une de ces terreurs poignantes qui condensent
-toutes les pensées en une seule: la mort. Franchement cette terreur
-n’était pas suffisamment justifiée. Les médecins qui ont étudié la
-marche des épidémies antérieures pouvaient craindre pour l’avenir; au
-début, le mode de progression de la maladie pouvait faire redouter de
-lui voir atteindre les chiffres néfastes de 1832 et 1849. Mais vous,
-Parisiens, qui n’aviez à compter qu’avec le présent, il faut avouer que
-vous avez un peu dépassé les limites permises à un peuple de braves.
-
-Il est vrai que trop de deuils sont venus attrister les familles, que
-bien des veuves et des orphelins pleurent sur des tombes à peine
-fermées; c’est un malheur public qu’il faut déplorer. On doit regretter
-les victimes, mais la douleur ne devait pas se transformer en panique.
-La proportion des morts relativement au chiffre de la population était
-trop faible pour frapper aussi vivement l’esprit des masses, et pour
-justifier une émigration qui a fait de Versailles le Coblentz de la
-peur. Je ne veux pas faire un crime aux émigrés de leur désertion, ils
-ont laissé leur ration d’air respirable à ceux qui sont restés.
-
-Maintenant les plus timides peuvent se rassurer: il semble que le
-choléra, satisfait d’avoir fait trembler les Parisiens, dédaigne sa
-victoire; il s’en va nonchalamment, et tout nous fait espérer que nous
-n’aurons pas à déplorer un capricieux retour. Dans ma prochaine
-Causerie, je reviendrai sur cette importante question. Rassurez-vous, il
-y en aura encore, et ce ne sera pas tout à fait un hors-d’œuvre.
-
- * * * * *
-
-Dans le monde, on n’a aucune idée de la manière dont la physiologie fait
-des progrès à notre époque; on s’imagine que les luttes scientifiques
-les plus acharnées font couler, tout au plus, quelques bouteilles
-d’encre, et que le triste privilége de répandre des flots de sang est
-réservé aux héros des batailles et à quelques médecins trop amis de la
-saignée. Hélas! funeste erreur!!! la science physiologique ne marche que
-les manches retroussées et le couteau à la main. Le paisible rentier qui
-applaudit de confiance aux progrès de la physiologie que son journal
-politique lui signale, en lui parlant de temps à autre de l’Académie des
-sciences; ce digne rentier, dis-je, frémirait d’horreur s’il pouvait
-supposer que la question de la _glycogénie_, a fait couler plus de sang
-que la guerre de Troie, sans compter qu’on n’a aucun motif de croire
-qu’elle sera résolue en dix ans. L’illustre Achille, pour prouver que le
-_glycose_ se forme dans le foie, a dépensé deux cents chiens; le
-bouillant Hector en sacrifia deux cent cinquante pour prouver que le
-foie n’avait rien à voir dans l’affaire de la _glycogénie_; alors
-survient l’intrépide Ajax, qui pense avec raison que la victoire finit
-toujours par se déclarer en faveur des gros bataillons, et qui s’avance
-à la tête de quatre cents victimes pour prouver que la _saccharo-génie_
-est une fonction de la glande pinéale... On attend le sage Ulysse et son
-cheval.
-
-Les sections complètes ou incomplètes, les piqûres, les divisions en
-long ou en travers de la moelle épinière n’ont pas été moins funestes
-aux infortunés quadrupèdes, sans compter la ligature de l’œsophage et
-surtout l’ablation des capsules surrénales, question grosse de sang, qui
-menace de rester pendante faute de victimes. Heureusement pour la
-science que les physiologistes se sont contentés d’expérimenter sur des
-tiers, et qu’ils n’ont pas, jusqu’à présent, tenté de se prendre
-mutuellement pour sujets de leurs expériences. D’aucuns disent que ce
-n’est pas l’envie qui leur en a manqué.
-
-Je tiens d’un statisticien, qui depuis quelques années faisait de
-puissants efforts pour découvrir la cause (hélas! toute physiologique)
-de la diminution progressive de certaines races animales, des
-renseignements pleins d’intérêt sur la manière dont les expérimentateurs
-se procurent leurs sujets. Les uns sont en relations suivies avec ces
-négociants nocturnes qui approvisionnent les petits restaurateurs de
-lapins apocryphes; les autres, à l’aide d’un perfide morceau de sucre,
-se font suivre par d’innocentes bêtes, qui ont le tort de se fier à leur
-mine doucereuse et à leurs façons de _gentlemen_; d’autres, enfin,
-trahissant tous les devoirs de l’hospitalité, ne craignent point de
-séduire les animaux domestiques de leurs amis, et même de leurs clients!
-L’impôt sur les chiens les oblige à avoir recours à toutes sortes de
-moyens pour éviter de subir une augmentation personnelle de 10 francs
-par sujet. Jugez sans cela du prix de revient d’une expérience qui
-nécessite le sacrifice de quatre ou cinq cents victimes, dont on ne
-pourra tirer parti après leur mort, que lorsqu’un Geoffroy Saint-Hilaire
-nous aura prouvé que le chien est un animal essentiellement comestible
-et préférable même au cheval.
-
-Les lapins ont été très-recherchés pendant un certain temps, à cause
-justement de la manière dont on utilise leur dépouille mortelle; mais le
-régime de la gibelotte continue a, par sa persistance, rendu le lapin
-(même vivant!) un objet d’horreur pour leurs bourreaux. De sorte qu’on
-peut espérer que le lapin ne disparaîtra pas de la surface du globe.
-
-On a essayé de remplacer le lapin par le chat, qui, au point de vue
-culinaire, pouvait rendre à peu près les mêmes services; mais le chat se
-prête de très-mauvaise grâce aux expériences, et pour des motifs de
-prudence que nous approuvons complétement, les physiologistes ont dû
-tourner leurs regards vers d’autres mammifères. A défaut d’autre chose,
-on s’est emparé du cabiai, vulgairement appelé cochon d’Inde. Cet animal
-est doux, mord très-peu, et se prête, sinon avec complaisance, du moins
-avec résignation, à ce qu’on peut attendre de lui; de plus, il est d’un
-transport facile, et si l’expérimentateur, dans ses voyages aux
-académies, craint d’être pris pour un enfant de la Savoie adonné au
-commerce des marmottes, il peut, au lieu de porter leur cage sous son
-bras (comme j’ai eu l’occasion de l’observer), placer une douzaine de
-ses petits pensionnaires dans ses poches, où ils resteront calmes
-jusqu’au moment de leur extraction et de leur exhibition devant les
-corps savants, en présence desquels ils auront l’honneur, comme disait
-feu Thénard, de répéter leurs petits exercices.
-
-Comme il faut, autant que possible, tirer une moralité de chaque chose,
-quelle est celle qui découle de ce massacre des innocents? Elle est
-très-claire, c’est que:
-
-Si on n’a pas précisément retiré beaucoup de lumières de toutes ces
-belles expériences jusqu’à présent, il faut espérer que, dans la suite,
-on sera plus heureux, et que chaque victime sera le salut d’une vie
-humaine; alors nous nous réjouirons; nous serons tous immortels sans
-être de l’Académie; nous entrerons d’emblée dans l’âge d’or découvert
-par M. Flourens; chacun de nous aura le bonheur de survivre à la
-disparition complète de toutes ses facultés; nous arriverons à cet âge
-heureux, mais avancé, où l’homme, complétement crétinisé, jouit sans
-trouble de l’existence végétative d’un mollusque. Cela sera vraiment
-délicieux!
-
-Quant à MM. les expérimentateurs, si l’envie leur prenait de visiter les
-bords du Gange ou de l’Indus, je leur conseillerais fort de dissimuler
-avec le plus grand soin leurs titres scientifiques, car, dans la patrie
-de Vichnou, on ne plaisante pas avec la vie des bêtes, et nos savants
-pourraient bien courir les chances de subir la peine du talion.
-
-Si le remords n’est pas un vain mot, quel terrible cauchemar doit peser
-sur leurs nuits! Quelle _danse Macabre_ d’animaux mutilés doit trépigner
-sur leurs poitrines de savants!!! Mais non, le remords n’est point fait
-pour les triomphateurs, et chacun d’eux s’endort en rêvant lauriers et
-couronnes, avec la douce conviction que sa découverte le rend au moins
-l’égal d’Harvey, et qu’elle permet aux humains de fermer le grand livre
-de la science[1].
-
- [1] J’ai besoin de déclarer que cette manière d’envisager la
- physiologie n’est qu’une simple plaisanterie, que j’ai écrite pour
- taquiner un peu d’illustres savants dont j’aime autant la personne
- que le talent. Les magnifiques découvertes physiologiques qui ont eu
- lieu dans ces dernières années sont dues à l’expérimentation; c’est
- le seul moyen d’éclairer les mystères des fonctions organiques, et
- les bonnes gens qui ont cité cet article pour prouver que j’étais
- l’adversaire de la physiologie expérimentale se sont complétement
- abusés.
-
- * * * * *
-
-Les petites causes produisent souvent de grands effets, et l’avenir d’un
-homme tient parfois à une circonstance futile en apparence. Un oculiste,
-qui maintenant mène la clientèle à grandes guides, a dû sa fortune
-médicale à un modeste roquet. C’était, du reste, un chien de bonne
-maison, ce qui diminue de beaucoup l’humiliation qu’une notabilité
-spécialiste doit éprouver à avouer un pareil client.
-
-Le docteur Furnari fut appelé un jour par une femme de chambre de la rue
-de l’Université. Il s’agissait de sécher ses beaux yeux pleins de
-larmes, qui n’avaient point leur source dans des peines de cœur, mais
-dans une simple conjonctive. Inutile de dire que la guérison ne se fit
-pas attendre.
-
-Marton reconnaissante introduisit le docteur près de sa noble maîtresse,
-qui lui accorda sa confiance,--non pour son propre compte,--un jeune
-praticien n’est point fait pour toucher à des yeux portant quatre
-martels de sable sur champ de gueule, au chef casqué avec couronne
-fermée pour cimier,--mais bien pour son vieux chien, aussi infirme que
-malpropre.--Ce roquet blasonné avait, dit-on, brûlé la vie par les deux
-bouts; il possédait tous les vices d’un chien du grand monde; mais cette
-existence, bouleversée par l’orage des passions, était devenue
-singulièrement monotone, par suite d’une double cataracte, accompagnée
-d’une ophthalmie chronique. Cette cécité faisait le désespoir de sa
-noble maîtresse, qui s’était constituée l’Antigone de ce nouvel Œdipe.
-
-Le docteur Furnari fut donc attaché à la noble personne de Zozore, et
-quand il eut donné des preuves suffisantes de dévouement pour son
-malade, on lui permit de tenter l’opération de la cataracte, qui fut
-pratiquée avec succès. O bonheur! Zozore pourra désormais, sans
-lunettes, sauter exclusivement aux mollets des intimes de la maison, au
-lieu de prodiguer, comme il le faisait avant, cette faveur à tous les
-pantalons indistinctement.
-
-Mais, hélas! un jour Zozore mourut! Si jamais chien mérita de parvenir à
-la vieillesse la plus _Flourenesque_, c’est bien certainement celui-là,
-car il rendit un service réel à la science,--il nourrit pendant trois
-ans un futur savant.--Notre oculiste pleura sincèrement son client, qui
-lui avait rapporté plus de 4,000 fr. en trois années. Il s’était
-tellement habitué à son malade, qu’il proposa de continuer à
-soigner,--pour le même prix,--les yeux de verre de Zozore empaillé. Sa
-proposition ne fut pas acceptée, mais pour calmer son désespoir, on lui
-ouvrit quelques maisons du faubourg Saint-Germain; notre confrère fit
-fortune, et plus d’une fois il répéta, avec un philosophe moderne: ce
-qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien.
-
-Le docteur Furnari porte au doigt une bague en cheveux d’une couleur
-douteuse. C’est un gage de reconnaissance. Ces cheveux ont été empruntés
-à la queue de Zozore.
-
- * * * * *
-
-Cette histoire de chien m’en rappelle une autre, dans laquelle le rôle
-le plus lucratif ne fut pas joué par un confrère:
-
-Une bonne dame avait un chien malade, elle fit appeler un vétérinaire
-qui habite les environs de l’Académie de médecine. Ce praticien venait
-chaque matin, et se faisait payer cinq francs par visite. Quelques jours
-après, la bonne dame tomba malade à son tour, peut-être par suite des
-nuits passées sans sommeil au chevet de son cher Love. Elle fit appeler
-un médecin, auquel elle signifia tout d’abord qu’elle ne pouvait pas
-donner plus de deux francs par visite. Le docteur, qui n’était pas fort
-avancé, accepta sans mot dire; mais quand il voyait le matin son
-confrère le vétérinaire si favorablement partagé, il eût volontiers
-changé de client avec lui pour changer en même temps d’honoraires.
-
-
-
-
-II
-
- Le choléra.
- Un candidat perdu. Récompense honnête.
-
-
-L’épidémie nous quitte définitivement, et la preuve, c’est que vous
-commencez à ne plus tirer votre chapeau aux médecins que vous
-rencontrez. Vous étiez si polis pour eux il y a quelques jours! Dans un
-mois, vous direz qu’ils n’ont fait que leur devoir, et à la fin de
-l’année, quand les premières neiges seront tombées sur cette
-reconnaissance, vous serez peut-être convaincus qu’ils auraient pu faire
-davantage. Mais soyez tranquilles, les médecins ne s’en fâcheront pas,
-ils y sont habitués.
-
-Le chiffre total des cholériques, pour la ville et les hôpitaux, n’était
-que de 33 le 9 novembre. Cependant, pour l’instant, ne célébrez votre
-joie qu’avec une sage réserve, ne festoyez pas trop le départ du
-monstre. Ne vous rattrapez pas des austérités de la peur par des
-libations, des goinfreries ou des hymnes enthousiastes à Vénus; il
-écoute peut-être à la porte, et il pourrait, comme la main mystérieuse
-du festin de Balthazar, déposer, de son doigt glacé, sa carte de visite
-sur la muraille. Méfiez-vous surtout du thé au rhum si vanté. J’ai vu
-des gens qui, perfectionnant progressivement ce conseil hygiénique,
-finissaient par mettre un peu de thé dans beaucoup de rhum, et, au moyen
-de ce régime, ils arrivaient au choléra par le chemin de traverse qui a
-été suivi par tant de fervents buveurs.
-
-Cependant notre sécurité présente ne nous enlève rien de nos craintes
-pour l’avenir. La conférence sanitaire internationale, dont l’heureuse
-idée appartient à la France, pourra bien barrer la route de mer au
-fléau, mais il lui sera bien difficile de lui interdire la route de
-terre, qui lui est la plus habituelle, si on ne s’écarte pas des
-errements suivis jusqu’ici. Le point qu’il faudrait d’abord établir est
-le mode de propagation et de transmission de la maladie; sans cela,
-toute tentative préventive sera frappée d’avance de stérilité.
-
-Dans les épidémies précédentes, le mode de propagation était resté fort
-obscur. Le fléau suivait surtout la voie de terre; de larges zones se
-trouvaient successivement envahies comme par une large tache d’huile
-sans interruption dans sa continuité. L’épidémie actuelle a au moins
-l’avantage de nous révéler nettement son mode de propagation. En raison
-de la rapidité des communications, elle a procédé par bonds, en
-franchissant de larges espaces et en respectant des points
-intermédiaires. A Valence (en Espagne), à Marseille, à Paris, le fléau a
-été importé par des malades provenant des foyers infectés. La
-transmission par l’homme est donc incontestablement établie.
-
-Maintenant, si on examine le mécanisme intime de sa progression dans un
-milieu où le germe est déposé, on tombe dans le conflit des opinions
-contradictoires, qui ont pour base la contagion et la non-contagion. Je
-crois que cette divergence tient à ce qu’on a envisagé jusqu’ici la
-contagion dans un sens trop restreint; on la renferme dans des limites
-trop circonscrites, et, pour moi, cela s’applique non-seulement au
-choléra, mais encore à toutes les épidémies. On admet la nécessité du
-contact plus ou moins intime du malade, avec celui qui doit le devenir.
-C’est là une erreur que j’ai longtemps partagée et dont l’épidémie
-actuelle m’a prouvé l’évidence.
-
-La contagion par contact est l’exception, la contagion par _rayonnement_
-est la règle et domine toute la question: c’est ce que je vais
-démontrer.
-
-A Valence un étranger arrivant d’Alexandrie vient se loger rue de
-Jurados. Il succombe à une attaque foudroyante, des gens de la maison
-sont atteints, et l’épidémie se manifeste immédiatement dans les rues
-voisines, dont les habitants n’avaient certainement eu aucun contact
-avec l’étranger. A Marseille, un pèlerin arabe, Ben Kadour, arrivant
-d’Égypte, débarque du _Saïd_ et meurt quelques heures après dans une
-batterie isolée du port. L’épidémie envahit les rues avoisinantes. A
-Paris, le phénomène se présente dans des conditions encore plus claires.
-Une femme de Marseille qui fuyait le choléra arrive à la Chapelle, tombe
-malade et meurt à Lariboisière. Le lendemain deux hommes, couchés dans
-un pavillon du service de chirurgie, succombent du choléra dans cet
-hôpital.
-
-Il n’y a eu dans ce cas aucun contact possible, car le service de chaque
-pavillon est fait par un personnel spécial. De là, la maladie se déclare
-à Montmartre et à Batignolles. Il est bien difficile de voir dans ces
-faits autre chose que de la contagion à distance.
-
-Voici comment je l’explique. Le miasme cholérique rayonne autour de
-chaque malade dans une étendue encore indéterminée, mais qui doit être
-en rapport avec la gravité du cas. Si dans sa sphère d’action l’effluve
-morbide rencontre un sujet prédisposé (et tout le monde n’est pas doué
-d’une réceptivité égale), un nouveau cas se déclare, qui devient
-lui-même le centre d’un nouveau rayonnement. Les foyers se multiplient
-par le même mécanisme et forment bientôt un réseau qui enveloppe un
-quartier, une ville.
-
-Mon ami H. Bouley, le savant professeur d’Alfort, à qui je communiquais
-mes idées, m’a cité une observation qui les confirme entièrement. Envoyé
-en Angleterre pour étudier le typhus des bêtes à cornes, il a vu un
-magnifique troupeau parfaitement séquestré subir l’infection simplement
-sous l’influence du passage d’un groupe de bêtes malades, sur une route
-située à une certaine distance. Il est impossible d’interpréter ce fait
-autrement que par le rayonnement du miasme contagieux.
-
-Si, comme je l’ai proposé, on avait pointé tous les jours sur un nouveau
-plan de Paris le domicile de chaque cholérique depuis le commencement de
-l’épidémie, on aurait pu, par la comparaison de cette série de plans,
-saisir dans bien des cas l’étendue du rayonnement, et constater aussi
-exactement que possible la migration du fléau à travers les
-arrondissements et les foyers où il s’est concentré.
-
-Je passe sous silence d’autres résultats importants, qui auraient surgi
-de ce mode d’investigation, tels que la durée de la période
-d’incubation, l’époque de la maladie où le rayonnement est le plus
-redoutable, etc., pour ne m’occuper que de la conséquence pratique qui
-découle de l’étude des faits, au point de vue de la préservation
-générale.
-
- * * * * *
-
-Le choléra se transporte par la migration des voyageurs en puissance
-d’épidémie. On peut lui fermer la route de mer au moyen des
-quarantaines; mais la route de terre lui reste ouverte, et dans l’état
-actuel de nos relations internationales il est impossible de lui barrer
-le passage par des cordons sanitaires qui intercepteraient toute
-communication avec les pays infectés.
-
-Si on ne peut faire des quarantaines terrestres, on peut au moins créer
-des _lazarets_, qui peuvent être des fermes, des maisons isolées de
-toute habitation par une zone de terrain dont l’approche serait
-rigoureusement interdite à l’homme. Une ville, un pays sont menacés par
-l’épidémie, l’attention est éveillée, et le premier cholérique atteint
-est immédiatement transporté au lazaret, où il conserve ses chances de
-guérison, sans risquer de contaminer tout un peuple. Les premiers cas
-sont toujours isolés; si on les supprime, on supprime l’épidémie.
-
-L’immense importance du résultat mérite qu’on étudie la question à ce
-point de vue. Les objections qu’on pourrait faire à mon idée sont
-hypothétiques, et je n’y pourrais répondre que par des hypothèses, car
-en dehors du rayonnement épidémique, qui me paraît indiscutable, nous
-marchons dans cette voie vers l’inconnu. Paris est à peu près délivré,
-mais il n’en est pas de même du reste de la France, où l’extension est
-encore possible. On pourrait donc tenter sur quelques points le système
-des lazarets; les difficultés d’application disparaîtraient facilement
-devant la volonté du gouvernement, et ce n’est que par l’expérimentation
-qu’on résout de semblables questions.
-
- * * * * *
-
-Un groupe compacte de curieux se pressait, pendant un concours, à la
-porte de l’École de médecine, pour lire une affiche ainsi conçue:
-
-RÉCOMPENSE HONNÊTE.
-
-_Avis._--Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée à la
-Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation (section des sciences
-accessoires). Cette perte place la Faculté dans le plus grand embarras,
-le candidat étant le seul de son espèce. On prie la personne qui le
-rencontrera de le rapporter au concierge de l’École, chargé de délivrer
-la récompense qui, vu l’importance du service, se composera des ŒUVRES
-COMPLÈTES DE M. LE DOYEN[2]. On le reconnaîtra au signalement suivant:
-taille, 1 mètre 20 centimètres; air ahuri d’un savant; âge 25 à 63; nez
-rouge, lunettes vertes; pas de cheveux; il parle français, mais du nez
-et avec un accent gascon très-prononcé; il est vitaliste.
-
- [2] Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs.
-
-_Signes particuliers._ Un bouton de moins à son pantalon.
-
-Voici le motif de cet avis au peuple: On sait que le concours pour
-l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai à Paris pour les trois
-Facultés. Il fut donc ouvert à Strasbourg et à Montpellier un registre
-d’inscription pour tout candidat désireux de se draper dans la toge
-gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit cahin-caha; mais
-celles des deux autres écoles conservèrent leur blancheur virginale.
-Personne ne se présenta, personne n’osa entreprendre, à ses frais, un
-voyage très-long et très-coûteux pour un résultat très-douteux; car qui
-peut répondre du résultat d’un concours? Le sort est tellement fantasque
-qu’on a vu des candidats tenir le premier rang dans toutes les épreuves,
-et au moment du scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui
-confondent la raison humaine, se trouver les derniers et ne pas obtenir
-une seule voix! Des gens sceptiques et qui ont la manie de tout
-expliquer, ont prétendu que ces iniquités du destin provenaient
-uniquement de l’action des coteries sur les juges, de certaines
-recommandations, de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi!
-fi!! fi!!! voyez la calomnie qui ne respecte rien; écoutez siffler les
-serpents de l’envie: aller supposer que d’honnêtes gens, des hommes de
-science puissent fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour
-donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que de puissantes
-protections; croire que des hommes d’honneur vont s’avilir, vendre leur
-libre arbitre et briser la carrière d’un honnête et laborieux
-travailleur, en lui préférant un rival indigne du premier rang. Quelle
-horreur! Mais cela ne s’est jamais vu que dans les _Mille et une Nuits_
-et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les savants sont incapables de
-pareilles turpitudes, et si bien souvent le mérite est sacrifié, c’est
-le destin tout seul qui est coupable, et encore il peut invoquer comme
-excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez plutôt
-l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis seulement 1830,
-jusqu’à et y compris le dernier pour la place de _chef des travaux
-anatomiques_, et ensuite, venez nous parler d’injustice si vous l’osez.
-
-Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés de province; en
-vain on employa tous les moyens de persuasion et de douceur, personne ne
-se présentait, et les doyens étaient sur le point de faire empoigner
-quelques récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade en
-brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé, quand l’idée vint à
-un professeur de proposer de payer une partie du port. Aussitôt,
-quelques jeunes savants qui n’avaient pas encore vu la capitale se
-mirent sur les rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les
-Facultés se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences; si,
-disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez capitaines dans la science,
-rien de plus juste; on vous donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de
-voyages, de déplacement, etc.; mais vous n’êtes que de simples soldats
-de l’armée scientifique, et vous n’avez droit qu’aux trois sous par
-lieue de votre grade. Enfin, après mille tribulations, la Faculté de
-Montpellier, qui avait une place pour l’_histoire naturelle_ et une
-place pour la _toxicologie_, ne put se procurer qu’un simple et unique
-candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin d’un
-anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la main que sur un
-anatomiste. On avait bien pensé à faire concourir chacun d’eux pour les
-deux places, au moyen d’un déguisement ingénieux et d’un changement de
-nom; mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue. Enfin,
-l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à Paris entre ses deux
-professeurs et futurs juges, qui les gardaient à vue pour prévenir toute
-tentative de fuite.
-
-Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain, à son retour
-de la Faculté, qu’il était allé voir en même temps que le Pont-Neuf, le
-candidat de Montpellier disparut tout à coup. Cette disparition plongea
-dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient même pas un
-candidat à exhiber, il ne leur restait aucun motif de siéger parmi leurs
-confrères de la capitale; il fallait donc retourner à Montpellier sans
-avoir endossé la robe rouge en présence de la foule! c’était
-désespérant.
-
-Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil et pleine
-d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut allumé sur la plus haute
-cheminée de la Faculté pour guider le retour de la brebis égarée, et
-pour l’éclairer aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs
-pervers.
-
-On s’épuisait en conjectures; qu’est-il devenu???? On supposait d’abord
-que l’eau de Paris avait produit dans son économie les perturbations
-qu’elle fait subir aux étrangers, et que son absence avait pour cause
-une indisposition légère et momentanée; on supposait encore que sa robe
-d’innocence courait quelques dangers et qu’il oubliait la gloire dans
-les délices de Capoue.
-
-L’appariteur prétendait lui avoir entendu dire: _Capédédious!_
-
- A vaincré sans péril on triomphé sans gloire;
- Jé file.
-
-Enfin, à bout de patience et de suppositions, les savants résolurent de
-verser leur douleur dans le sein du public, en lui promettant une
-récompense honnête.
-
-L’affiche était lue surtout par des étudiants qui, stimulés par
-l’importance de la rémunération, s’élançaient dans toutes les
-directions; mais pas un seul ne revenait. Tout bourgeois rencontré aux
-environs de la Faculté était immédiatement appréhendé au collet et
-entraîné dans cet antre de la science pour peu qu’il présentât quelques
-points de connexion avec le signalement affiché, et ce n’était qu’après
-une enquête authentique et solennelle que l’on consentait à le relaxer.
-C’est même cet incident qui a donné lieu au bruit que, pour mon compte,
-je crois dénué de fondement, et qui s’est répandu sourdement dans Paris,
-à savoir: que les étudiants arrêtaient les passants et qu’après les
-avoir entraînés dans les caves de la Faculté, ils les disséquaient
-vivants pour étudier les questions de physiologie expérimentale à
-l’ordre du jour. Ces bruits qui, je le répète, méritent peu de créance,
-avaient été propagés par ces dignes bourgeois, victimes de leur
-ressemblance avec le candidat de Montpellier; entourés par une foule qui
-leur semblait furieuse et qui n’était qu’animée, ne comprenant rien au
-langage moitié grec, moitié français d’un grand monsieur au long nez et
-à la chevelure noire, chargé de les vérifier, ils se trompèrent
-complétement sur le sort qu’on leur réservait, et cette erreur jeta la
-terreur dans leur cœur, et ailleurs.
-
-Enfin, le lendemain, un élève de première année se précipita sur la
-place de l’École, les vêtements en désordre, et criant comme Archimède:
-Ευρεκα! ευρεκα!! Il traînait en effet par le collet un monsieur se
-défendant de toutes ses forces à l’aide d’un parapluie en coton rouge,
-qui semblait, à en juger par la couverture, bien fatigué de cette lutte.
-
-C’était, en effet, le candidat réfractaire qu’on avait rencontré
-ronflant sous une des banquettes de l’Institut depuis la dernière
-séance. On le mit en lieu sûr, et le concours commença immédiatement
-pour éviter toute nouvelle complication.
-
-Nous n’en dirons pas toutes les péripéties, c’est à l’histoire à les
-raconter (quand elle pourra le faire), nous nous bornerons à exposer de
-simples réflexions de détail sur ce sujet.
-
-Nous signalerons d’abord la prédilection, peut-être un peu trop grande,
-des candidats pour l’anatomie comparée; ainsi, à propos _des reins en
-général_, s’attacher particulièrement à décrire le rein du _hanneton_ et
-de l’_escargot_, c’est montrer une érudition très-vaste, il est vrai,
-mais qui serait bien mieux appréciée encore si on avait créé à la
-Faculté de Paris une chaire de pathologie et de thérapeutique appliquée
-au traitement des infirmités des coléoptères et des mollusques. En
-attendant cette création, j’avoue qu’il me semble préférable de
-connaître, d’une manière très-précise, les rapports du rein chez
-l’homme, que de savoir comment pisse le hanneton ou comment ne pisse pas
-l’escargot. Si les pathologistes du prochain concours suivent les
-anatomistes dans cette voie, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne
-fassent de la médecine comparée; alors nous les entendrons disserter sur
-le diabète sucré des cloportes, la fièvre intermittente des tétards, la
-scarlatine de la langouste ou l’érysipèle du homard; questions il est
-vrai d’un immense intérêt, mais que, pour mon compte, je préférerai voir
-étudier au point de vue de l’homme.
-
-
-
-
-III
-
- Le professeur Jobert de Lamballe.
- La transfusion.--Un phénomène adipeux.--Une carte
- comme on en voit peu.
-
-
-Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de l’accident
-survenu au professeur Jobert de Lamballe, une de nos célébrités
-chirurgicales, comme on évite de toucher à une douleur personnelle.
-L’éminent chirurgien était mon maître et mon ami, et vous comprenez les
-motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux ont fait
-connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de raisons de me taire,
-que les nouvelles que je puis donner seront agréables aux nombreux amis
-du malade. Et un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue
-carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent la vie.
-
-Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins les plus
-empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui faire oublier, dans la
-limite du possible, la tristesse de sa position. Il reçoit ses visiteurs
-avec la plus expansive sensibilité, sa raison est encore voilée, mais
-cependant, dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une
-certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a tout lieu
-d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence ne sera que
-momentanée.
-
- * * * * *
-
-Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on porte sur le
-caractère d’un homme sont trop souvent fondés sur les apparences;
-personne n’a été, sous ce rapport, plus mal jugé que ce savant
-chirurgien. On avait pour lui la déférence qui s’attache aux rudes
-travailleurs qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé par
-le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers, comme opérateur,
-une dextérité et une élégance incomparables. Mais il passait pour un
-bourru inabordable, quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi
-son service était la terreur des internes, et il fallait un certain
-courage pour l’affronter.
-
-Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur peur, il tempêtait pour
-cacher sa vive sensibilité. Son abord bourru effrayait les gens qui se
-tenaient à distance. On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal.
-
-Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton qu’on prend pour
-assommer les gens, mais ses pauvres y semblaient faits et ne s’en
-émouvaient guère. Il fallait, pour bien l’apprécier, ne pas le craindre,
-crier plus fort que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans
-son amitié; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable; il
-dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient faite les chagrins
-domestiques et montrait une âme aimante et expansive.
-
-Un jour, un nouvel interne entre dans son service; on fut obligé de
-l’appeler au moment de la visite.
-
---Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes soient présents
-à huit heures dans les salles.
-
---C’est bien, monsieur, on y sera.
-
-Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire une opération en
-ville, arriva une demi-heure plus tôt, et fit appeler son interne.
-Celui-ci vient, tire sa montre et dit:
-
---Il est sept heures et demie, je vais me recoucher. Dans une demi-heure
-je serai à vos ordres. Vous avez fixé vous-même le service à huit
-heures.
-
-On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se prit à rire et ne fit
-aucune objection. Quelques jours après, dans un moment de colère, il
-tutoya son interne, qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une
-objection sur un point du service; l’interne lui répondit:
-
---Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit.
-
---Tu! à qui croyez-vous donc parler?
-
---A toi; tu m’as tutoyé hier; cela ne paraît pas te plaire aujourd’hui,
-j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer.
-
-A partir de ce moment, le maître et l’élève se lièrent d’une vive
-amitié. Souvent ils faisaient ensemble les visites du maître, et
-l’élève, qui l’attendait dans la voiture, avait soin de lui dire: Tu
-sais, ne sois pas trop longtemps, sinon je file avec l’équipage. Et
-cela, en effet, lui arrivait parfois. Le savant chirurgien supportait,
-avec une bonhomie pleine d’indulgence, ces petites tyrannies de
-l’amitié. Il est vrai que l’interne était un homme capable, dont les
-services étaient fort appréciés dans les opérations délicates et
-minutieuses où le rôle des aides prend une véritable importance.
-
- * * * * *
-
-MM. Eulenburg et Landois viennent de communiquer à l’Institut des
-expériences intéressantes sur la transfusion du sang, opération qui
-consiste à introduire dans les veines d’un malade épuisé par une
-hémorrhagie, du sang emprunté à un homme sain. Le succès de cette
-opération, déjà grave par elle-même, était compromis par les altérations
-rapides que subit ce liquide immédiatement après sa sortie du vaisseau,
-et les différents appareils imaginés pour opérer la transfusion directe
-ne remplissaient qu’incomplétement le but qu’on se proposait.
-
- * * * * *
-
-Déjà Brown-Séquard avait reconnu que le principal obstacle résidait dans
-la coagulation de la fibrine qui produit le caillot des saignées, et il
-l’avait évité en défibrinant le sang, c’est-à-dire en enlevant la
-fibrine au moyen du battage. Il avait de plus établi que le sang employé
-devait provenir des artères et non des veines, en raison de l’acide
-carbonique que ce dernier contient.
-
-Les expériences d’Eulenburg et Landois sont divisées en trois groupes.
-Celles du premier confirment ce qu’on pouvait déjà prévoir, c’est qu’on
-ne peut substituer dans la transfusion, au sang complet, quelques-uns de
-ses éléments isolés, tels que le sérum ou l’albumine, de plus, que le
-sang chargé d’acide carbonique fait périr l’animal dans les convulsions.
-
-Les résultats des expériences du second groupe sont plus intéressants.
-Les auteurs ont combattu avec succès les phénomènes d’empoisonnement
-déterminés par l’ingestion de substances toxiques, solides comme
-l’opium, ou gazeuses comme l’oxyde de carbone; et cela au moyen de la
-transfusion répétée. On soustrait ainsi à l’animal empoisonné le sang
-qui sert de véhicule au poison, et on lui injecte un sang normal nouveau
-qui lui donne une nouvelle vie. Si le moment d’appliquer à l’homme ces
-expériences n’est pas encore venu, elles n’en sont pas moins dignes
-d’une sérieuse attention.
-
-Les expériences du troisième groupe sont destinées à prouver que la vie
-peut être prolongée chez les animaux absolument privés d’aliments par la
-transfusion du sang d’un animal de même espèce, bien nourri. Ils ont
-fait vivre pendant vingt-quatre jours un chien dans ces conditions, chez
-lequel les injections étaient pratiquées tous les deux jours.
-
-Jusqu’ici ces intéressantes expériences ont été faites seulement sur les
-animaux. Malgré leurs résultats remarquables, si on vous proposait de
-vous y soumettre, je vous engage à faire, avant d’accepter, de sérieuses
-réflexions.
-
- * * * * *
-
-J’ai lu dans un journal, _l’Événement_ peut-être, que la Faculté de
-médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un brave homme doué d’une
-circonférence prodigieuse et pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le
-phénomène au prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en
-laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à son trépas,
-voulant bien consentir à remettre l’examen de ses organes au lendemain
-de son dernier jour.
-
-C’est une erreur assez généralement accréditée, que ces anomalies sont
-le résultat d’une conformation organique particulière dont l’examen
-intéresse la science. L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un
-défaut d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est un
-phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie ne peut fournir
-aucun renseignement. Tous les éléments de l’organisme sont soumis à
-cette loi de rénovation qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité
-selon la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des molécules
-graisseuses soit plus active que leur résorption pour que l’embonpoint
-vous envahisse.
-
-Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que tous les
-spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que des piéges tendus à la
-crédulité. La diète sévère qu’on impose aux malades les fait maigrir, et
-c’est là seulement ce qui agit; mais ils engraissent de nouveau quand
-ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint est la
-sobriété et un exercice corporel violent et journalier.
-
-La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le corps de ce gros
-homme; elle connaissait, sans avoir besoin d’y regarder, les petits
-mystères de son organisme. De plus, elle se garderait bien de gâter ses
-élèves en leur fournissant des curiosités; ils ne voudraient bientôt
-plus disséquer que des phénomènes.
-
- * * * * *
-
-Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à ses amis, c’est une
-occasion bien naturelle de se rappeler au souvenir des gens. Tout homme
-un peu répandu en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de
-glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la maison. C’est M.
-Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa carte qu’il est fidèle à ses
-traditions commerciales, ce qui veut dire qu’il continue à faire son
-vinaigre avec l’acide pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée,
-et son moka avec sa chicorée; à mettre de l’eau dans son vin et à
-tromper sur le poids de toutes ses marchandises, etc., etc., et ainsi de
-suite pour tous les fournisseurs de la consommation journalière.
-
-On reçoit donc des cartes bien singulières; mais je doute, chers
-lecteurs, qu’aucun de vous en possède une aussi curieuse que celle que
-je vais vous lire, et que je copie avec une scrupuleuse exactitude sans
-y changer une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous
-comprendrez facilement, le numéro et le nom seront supprimés. Je dois
-avouer du reste, que si j’ai reçu cette carte, elle ne m’était point
-destinée.
-
-La voici:
-
- MAISON DE CONFIANCE
- RUE ST-HONORÉ Nº...
- entre l’Assomption et la Rue St-Florentin.
-
- _S’adresser directement au 3e où c’est indiqué._
- On ne me trouve que chez moi.
-
- Mme..., MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité, Membre de
- plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire, et les
- Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, _reconnais_
- la grossesse à _six semaines_ ou _deux mois_, Consultations Gratuites
- et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’_Utérius_,
- Antéversion, Retroversion, Engorgement _linfatique_, indication pour
- ramener le Flux et le _Reflux_ sanguin, et pour toutes les maladies
- des Dames.
-
- _LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE._
-
-Vous pensez que c’est là tout! Erreur, comme dit cette bonne dame, lisez
-l’autre face; cette carte a été plongée dans un charlatanisme si épais,
-qu’elle en est couverte des deux côtés.
-
- AVIS
- Important et Indispensable.
-
- Montez au 3e sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique
- ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je
- suis presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en
- relation avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques
- dans l’allée, pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer
- plusieurs fois ou frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois
- je regarde par la Fenêtre du 3e, si l’on vous indiquait mal je vous
- prierais de m’en avertir.
-
- La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.
-
- Rue St... nº... entre l’A... et la Rue St...
- PARIS.
-
-Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert de passe-port
-pour circuler sur la voie publique, elle a le même droit que l’animal
-dangereux qui porte sa muselière, conformément aux ordonnances de
-police, seulement elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de
-contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main de la jeune
-fille innocente qui ne connaît pas encore toutes les infamies qu’on
-rencontre dans les égouts de la civilisation; malgré son innocence, elle
-est femme, elle questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié
-pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats trop
-visibles de l’amour.
-
-Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus rien à perdre
-que la crainte d’avoir des héritiers. Celle-là comprend de suite
-l’invitation qu’on lui adresse.
-
-Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre d’impudeur,
-pour en bien apprécier toutes les beautés. Je le comparerais volontiers
-à ces vins vieillis derrière les fagots, dont il faut analyser tous les
-parfums, toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. L’ignoble a
-ses nuances et son fumet; analysons donc, malgré la révolte de nos sens,
-ce que contient cette carte, c’est une œuvre de chimiste et non pas de
-gourmet, mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont point
-ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons cette observation: _On
-ne me trouve que chez moi_. Une sage-femme qui n’exerce qu’à domicile,
-cela me fait l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en
-chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone _membresse_ de plusieurs
-_Sociétés savantes_ qui ne _va pas en ville_ peut faire chez elle.
-
-Notez qu’elle _reconnais_ la grossesse à six semaines ou deux mois. Mais
-je suis persuadé que c’est uniquement aux consultations payantes, et que
-ses consultations gratuites, comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent
-à trois heures juste, et ferment à trois heures très-précises.
-
-Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies de l’_utérius_
-(en vertu de quel droit?--Cela ne vous regarde pas); mais elle
-n’explique point si elle considère la grossesse comme une maladie de
-l’_utérius_. J’avoue que j’aurais voulu lui voir couronner son
-chef-d’œuvre par une explication sur ce point: quant à moi, je suis
-convaincu qu’elle considère la grossesse comme une maladie des plus
-graves; comme celle qui se traite avec le plus de succès dans sa maison
-de confiance, et surtout comme celle qui rapporte le plus d’argent.
-
-Je ne dirai rien de sa prétention de ramener _le flux_ sanguin, je
-comprends que lorsqu’une femme est en retard de quatre mois, plus ou
-moins, elle possède des petits moyens pour faire passer cela; même
-probablement quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de
-l’abdomen. Quant au _reflux_, je suis un peu embarrassé, je ne connais
-en fait de reflux que celui de l’Océan, et à moins d’admettre que cette
-femme, si savante, n’ait inventé une pommade ou un onguent dont la
-puissance merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les
-vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication
-vraisemblable.
-
-Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet AVIS IMPORTANT ET
-INDISPENSABLE: _ne parlez à personne, n’écoutez pas_; est-ce que par
-hasard on entendrait autour de cette honnête maison, comme dans le conte
-de l’_Oiseau bleu_, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes qui
-crient aux malheureuses pratiques: Fuyez! fuyez!! imprudentes, si vous
-tenez à la vie, n’approchez pas de cette maison, n’imitez pas nos
-coupables folies, si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas
-l’interroger sur ce point, car elle le dit, _la discrétion_ lui est
-très-_nécessaire_. Je suis du reste complétement de son avis à ce sujet;
-si elle allait raconter _toutes_ ses petites affaires au premier venu,
-cela pourrait avoir de grands inconvénients pour elle.
-
-Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute, quand elle affirme
-que _personne n’est en relation avec elle_. Alors, que devient-elle le
-vendredi? Moi, je suppose qu’elle est en relation directe avec le club
-des sorcières, et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à
-balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa science,
-pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six semaines, quand les
-médecins ne le peuvent faire que vers quatre mois? Évidemment,
-sa science lui vient d’une source qui ne coule pas rue de
-l’École-de-Médecine.
-
-Maintenant, passons au _post-scriptum_, car on dit que c’est là qu’il
-faut toujours chercher le point important d’une lettre. Il n’y en a pas
-à cette carte, mais c’est pure politesse pour le lecteur, on compte sur
-son intelligence; ceux qui auront besoin du _post-scriptum_ sauront bien
-le deviner.
-
-Ce qui est sur la carte n’est que le _boniment_ du paillasse qui
-rassemble la foule autour de lui; il conte des histoires bêtes, reçoit
-avec philosophie les coups et les injures du patron, puis, quand le
-cercle est compacte, il exhibe son _post-scriptum_, sa chose importante,
-qui est une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil à gratter.
-
-Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une invention pleine de
-vertus, mais je voudrais bien connaître le _post-scriptum_, l’industrie
-qui se commet dans cette maison de confiance.
-
-Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux?
-
-Pratique-t-on _le nœud de l’aiguillette_?
-
-Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a rien de commun
-avec celui des montagnards écossais)? Explique-t-on les mystères du
-grand et du petit Albert, ou simplement de Charles Albert?
-
-Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation
-somnambulique ou homœopathique?
-
-Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances de la
-vieillesse épuisée?
-
-A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté?
-
-Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre de ces
-merveilles.
-
-Ah! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique son œil
-glauque à la vitre fêlée de ce troisième étage, peut-être me
-raconterait-elle d’étranges choses; peut-être a-t-elle vu quelques-uns
-de ces drames auprès desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est
-qu’un jeu innocent.
-
-O Paris! comme on te calomnie! on dit que tu laisses parfois mourir de
-faim tes enfants; quand de pareilles industries peuvent s’étaler
-impunément à ton soleil, il faut être furieusement honnête, ou bien
-dépourvu d’_imaginative_, pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris!
-une ceinture dorée, sinon une bonne renommée.
-
-_Nota._ L’adresse est tenue à la disposition des confrères dans
-l’embarras qui voudraient avoir recours aux lumières de cette
-praticienne.
-
-
-
-
-IV
-
- La médecine des gens qui ne sont pas médecins.
- Le docteur Duval.
- Les biftecks de la rue Saint-Victor.
-
-
-Si les hommes d’épée veulent régenter le domaine de la médecine, il ne
-nous restera bientôt plus qu’à raisonner fourniment et charge en douze
-temps; seulement nous prendrons la peine d’étudier la manœuvre pour en
-parler avec compétence.
-
-A l’Institut, le général Morin a fait une charge à fond sur M. Velpeau,
-à propos de la présentation d’un travail sur une question à l’ordre du
-jour: le mode de propagation du choléra. Le célèbre chirurgien n’aime
-pas à voir chasser sur ses terres; il a froncé ses sourcils
-broussailleux, et je m’apprêtais à entendre une verte réplique.
-Cependant il s’est montré bon prince, en se bornant à répondre
-civilement au savant général: que les choses qui pour lui semblaient
-douteuses, étaient parfaitement claires aux yeux des gens compétents.
-Les motifs que M. Velpeau a donnés pour justifier sa présentation n’ont
-peut-être pas convaincu son adversaire, mais ils n’en sont pas moins
-valables pour cela.
-
-Il faut croire que la médecine exerce une fascination bien puissante sur
-les gens, puisque tout le monde veut y toucher. Et vous-même, si vous
-faisiez scrupuleusement votre examen de conscience, vous trouveriez à
-votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la médecine.
-Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier ès pendules, de
-raccommoder la montre d’autrui, et pourtant vous n’hésitez pas dans
-l’occasion à porter vos mains profanes sur la mécanique humaine.
-
-Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques vous
-prodiguent le mauvais exemple; ils accumulent sans scrupule et avec une
-parfaite bonhomie les recettes des commères et des compères, qui sont
-sévèrement consignées à la porte des publications médicales.
-
-Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques, qui ressemblent
-beaucoup plus au thé de la veuve Gibou qu’à une drogue honnête, ne
-présentent pas de grands inconvénients. Quand l’indisposition est
-légère, elle disparaît malgré le médicament; mais, ordinairement, les
-guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces petites misères de
-l’existence; il leur faut de bonnes grosses maladies mortelles: c’est le
-choléra, le cancer, la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est
-là que commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité du remède
-néglige de réclamer une intervention sérieuse, et lorsqu’il perd ses
-illusions il n’est plus temps de le soulager.
-
-Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu être sauvés si, au
-lieu de perdre un temps précieux à des remèdes absurdes, ils avaient
-réclamé tout de suite les secours alors efficaces de l’art.
-
-Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans vos journaux. Sur
-quatre-vingt dix, il y en a cent de mauvaises. Il m’en souvient d’une,
-destinée à chasser le ver solitaire, et qui se terminait ainsi: «Le
-malade devra s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à la
-sortie du ver.» C’est fort bien, si l’entozoaire accepte gracieusement
-l’invitation qui lui est faite de quitter la place; mais s’il refuse
-(l’auteur n’a pas prévu le cas), voilà un malade condamné au triste sort
-d’Ugolin, et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer.
-
-Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des excursions
-aventureuses dans notre domaine. La haute fantaisie de leur imagination
-a maraudé sans vergogne les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les
-massacres à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux: des
-guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et le lecteur
-pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer, des vastes ressources
-de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain.
-
-J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui adorait les romans de
-cape et d’épée; je ne dis pas qu’elle en soit morte, mais tant
-d’émotions poignantes ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me
-signaler tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la médecine.
-La digne femme voyait là un désir bien naturel d’acquérir des
-connaissances nouvelles, et, fière de contribuer à mon éducation, elle
-s’y prêtait avec bienveillance. Grâce à sa collaboration dévouée, mais
-inintelligente, j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner les
-tableaux d’une lanterne magique monstrueuse, d’une danse macabre où
-l’impossible donne la main à l’absurde. Je ne puis vous initier à ces
-travestissements de l’art; il faut au moins être étudiant de première
-année pour en goûter toutes les finesses.
-
-Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment, à titre
-d’échantillon. Je l’emprunte au _Roi des gueux_, de Paul Féval; je
-copie:
-
-«Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec Plizon
-l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de trois livres d’étoupe.»
-
-Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe; par quel
-procédé? l’auteur n’en dit rien, et cependant on a noté dans l’histoire
-des choses beaucoup moins extraordinaires. Trois livres d’étoupe! Mon
-tapissier m’a affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer
-deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon, avec les accessoires
-qu’il contient à l’état normal, devait atteindre le volume d’une
-citrouille fortement constituée, et cependant Plizon, avec la candeur
-d’un phénomène qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums
-qui auraient pu changer son étoupe en crin.
-
-J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler des étoupes
-enflammées, mais pas un n’était capable d’en grossir le volume de son
-étroit cerveau, pas un n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un
-ballon. Le truc de Plizon est mort avec lui.
-
- * * * * *
-
-L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment; elle fait sa
-liquidation de fin d’année, elle prépare sa séance solennelle. Le temps
-se passe en comités secrets, où l’on discute la valeur des mémoires
-présentés au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine,
-les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance, mais ne
-présentent pour vous qu’un médiocre intérêt.
-
-Les dernières séances ont été occupées par une discussion sur le
-pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de Byron et de Talleyrand.
-Je crois que c’est la seule chose que le prince des diplomates n’ait
-jamais pu dissimuler.
-
-Le traitement du pied-bot est une des plus belles conquêtes de la
-chirurgie contemporaine. Cette difformité jadis incurable, dans laquelle
-le pied au lieu de reposer directement sur le sol, est porté en bas, en
-dedans ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles de la
-jambe, qui entraînent le pied dans une direction anormale. Au moyen
-d’une petite piqûre à la peau, on introduit un mince bistouri sur la
-corde tendineuse raccourcie; on coupe: il s’écoule à peine quelques
-gouttes de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses rapports et
-ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie sous-cutanée. On doit sa
-vulgarisation, je pourrais presque dire sa création, au docteur Duval,
-le doyen des orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres
-ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur Duval est une
-des figures les mieux accentuées de notre monde médical. Un grand corps
-plein de vigueur, de grands bras, de grands cheveux touffus et
-grisonnants, un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence,
-une bonne figure souriante, l’œil fin; moustachu comme un grognard;
-toujours prêt à ouvrir sa bourse ou sa maison aux _citoyens_ frères et
-amis, et Dieu sait s’ils en ont usé! Cet excellent homme s’est fait le
-Vaugelas des barbarismes physiques, le correcteur des difformités
-humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles luxations
-depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère ses succès
-d’horticulteur à ses succès de praticien, et cultive avec amour une
-collection d’œillets.
-
- * * * * *
-
-Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins, font leur malle et
-tous les jours manquent le train; on les croit partis, pas du tout, on
-les retrouve assis sur leurs bagages. On compte encore par jour une
-trentaine de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse des
-directeurs qui prolongent leurs représentations pour satisfaire... à la
-demande générale. Personne ne le retient.
-
-Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant le fléau, mais il
-avait laissé à Paris un domestique de confiance pour répondre, si le
-choléra venait frapper à la porte de l’hôtel.
-
-Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps en temps à sa
-sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi s’éloignait. Enfin, il y a
-quelques jours, il a eu la satisfaction de recevoir la note suivante:
-
-«Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup diminué: du
-reste, il n’y a plus que des cas foudroyants.»
-
- * * * * *
-
-J’ai trouvé l’histoire qui suit dans les papiers de mon grand-père.
-
-
-I
-
-Elle naquit au milieu des brouillards parfumés de la rue Mouffetard et
-se nommait Javotte, mais par un caprice familier aux grandes artistes
-elle avait italianisé son nom et en avait fait Javotta. Elle était, il
-est vrai, assez laide, suffisamment malpropre et quelque peu rousse. Ses
-cheveux _impeignés_ rappelaient peut-être un peu trop les tons dorés de
-l’écureuil. Mais par combien de qualités morales étaient rachetées ces
-quelques imperfections physiques! Elle portait avec grâce une échelle
-sur le bout de son nez robuste, avalait des sabres sans les mâcher,
-faisait le grand écart comme personne, et se laissait casser des pavés
-sur le ventre, sans manifester la plus légère émotion. C’était, comme on
-le voit, un véritable artiste bien digne, non-seulement d’exciter
-l’admiration d’un public enthousiaste, mais encore d’allumer des
-passions tropicales dans le sein des mortels et même des immortels.
-
-Javotta logeait sa gloire dans une mansarde de la rue Saint-Victor.
-
-
-II
-
-En ce temps-là, un équipage médical, attelé de deux chevaux
-très-maigres, mais conduits par un cocher encore moins gras, s’arrêtait
-chaque matin au coin de la rue Saint-Bernard. Un bel homme, habit bleu,
-boutons d’or, en descendait, et après avoir rétabli l’aplomb de sa
-chevelure, il s’engageait dans la rue Saint-Victor et gagnait d’un pas
-pressé une de ces maisons verdâtres, à l’aspect cadavéreux, où tous les
-miasmes, toutes les moisissures semblent se donner rendez-vous.
-
-Où court donc ce prince de la science? Va-t-il porter à quelque pauvre
-diable les secours de sa médecine humanitaire? Non, non, non. Vient-il
-admirer un de ces cas rares que la science poursuit à domicile? Non,
-non, non. Qu’espère-t-il donc trouver dans ce taudis malsain, au haut de
-cet escalier criard dont chaque marche est le siége d’une fracture ou
-d’une luxation?
-
-Il vient voir Javotta, il vient se plonger dans les convulsions
-éclamptiques de la volupté. Il vient faire cuire deux biftecks. Voilà ce
-qu’il vient y faire.
-
-Mais comme il a six étages à monter, et qu’à son âge on ne fait pas une
-pareille ascension sans souffler un peu, sans faire une petite pause sur
-chaque palier, j’ai tout le temps de vous dire pourquoi ses chevaux et
-son cocher sont si maigres.
-
-
-III
-
-Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. Le pauvre cocher,
-après avoir introduit chaque matin la voiture dans la cour de l’hôpital,
-suivait son maître; puis profitant de l’obscurité d’un corridor, il
-endossait rapidement la capote et le bonnet de coton de malade et allait
-se planter devant un lit du service que son maître avait soin de
-toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après une
-investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement inutile,
-le grand praticien lui ordonnait invariablement quatre portions qui
-devaient suffire à tous ses besoins pour vingt-quatre heures. Cependant
-lorsqu’il était très-content de ses services, il lui accordait une
-portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers aux salles
-demandaient à cet homme maigre quel était le siége de sa maladie, il
-indiquait piteusement l’estomac, qui n’avait d’autre infirmité que de
-trop bien se porter.
-
-Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux par le même
-procédé, mais au moment de l’exécution, des obstacles sérieux
-s’opposèrent à la réussite de cette combinaison économique. De sorte que
-les chevaux s’étaient petit à petit habitués à ne plus manger du tout;
-seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement
-invincible. Et pourtant leur maître n’était pas avare; mais les besoins
-de première nécessité du cœur coûtent si cher à l’homme sensible, que
-généralement il ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres
-exigences de la vie.
-
-
-IV
-
-Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une respiration
-essoufflée se font entendre dans les hautes régions de l’escalier, c’est
-notre héros qui arrive au terme de son pénible voyage.
-
-Il entre, se précipite dans les bras de Javotta; puis, cette
-satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe à satisfaire les
-besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste s’élance dans les
-profondeurs de l’escalier et revient bientôt avec deux biftecks (moins
-tendres que son cœur). Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose;
-tous les matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de
-l’amour et de la science.
-
-On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que dira donc
-l’histoire à propos de notre savant confrère cuisinant aux pieds de la
-beauté? On l’accusera peut-être de plagiat, c’est possible, mais cela
-n’enlève rien à la délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir
-un cœur de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité
-médicale mollement couchée aux pieds de cette célébrité artistique, une
-main plongée dans sa crinière rutilante et l’autre occupée à retourner
-le faux-filet étalé sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter
-l’illusion, il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un acrobate
-distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et dans ce costume léger il
-se plaisait à faire constater l’état de conservation de ses formes.
-
-Oh! chaos de l’esprit humain! Oh! mystérieux abîmes du sentiment! ces
-savantes mains qui tout à l’heure vont, c’est bien possible, tâter le
-pouls d’un des princes de la terre, de la finance ou de toute autre
-principauté, sont occupées maintenant à surveiller la confection de
-modestes biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un cheval! Quelle
-complainte simple et touchante on pourrait faire avec ces fraîches
-fleurs d’amour tombées du cœur d’un grand homme!
-
-
-V
-
-Nous étions à cette époque pleine de charmes et de poésie qui vit
-fleurir le _Père Duchêne_ et les émeutes. Cette date n’est pas
-très-précise: c’est peut-être en 93, ou en 1830, ou même en 1848, car
-nous avons eu tant de glorieuses révolutions, qu’on s’embrouille un peu
-dans les dates; je crois pourtant que c’était en 1793.
-
-Un jour, jour néfaste (c’était bien sûr un 13 ou un vendredi), quand il
-ouvrit la porte, aucune main amie ne vint éponger le front du savant
-essoufflé: le taudis était vide; il s’arrêta palpitant, sentit au cœur
-une douleur, comme si on le pinçait dans un entérotome de Dupuytren, et
-lut à travers ses larmes les mots suivants, qu’une main inhabile avait
-tracés sur la table avec du blanc: «Riquiqui est commissaire d’un
-département. Je l’ai revu, je le raime et je file.»
-
-Une révolution s’était en effet accomplie dans la situation politique de
-Riquiqui, il allait travailler désormais sur un autre théâtre.
-
-Notre infortuné confrère voulut chercher dans le tourbillon des orages
-parlementaires l’oubli de cette tuile qui avait contusionné son cœur,
-mais nous devons avouer qu’il échoua d’une manière aussi complète
-qu’éclatante.
-
-
-VI
-
-Il y a un mois, en traversant le boulevard Montparnasse, j’ai revu
-Javotta; elle marchait sur les mains, les jambes en l’air, ce qui
-indique suffisamment que sa position sociale avait été bouleversée.
-
-Quant au savant, hélas! il est décédé.
-
-Mais comment est-il mort? car pour l’homme de science il est trois
-manières d’en finir avec l’existence:
-
-1º Il meurt physiologiquement, mais ses œuvres lui survivent; il n’est
-donc mort qu’à moitié, puisque son esprit ou son génie restent parmi les
-vivants.
-
-2º Il meurt complétement, sa réputation le suit dans la tombe, il ne
-reste rien de lui.
-
-3º Il meurt moralement, c’est fini, on n’en parle plus, on n’en fait
-aucun cas, et cependant il continue à vivre de l’existence physique et
-végétative.
-
---Lequel de ces trois trépas subit le héros de cette véridique histoire?
-
---Interrogez la Parque, quant à moi je dis simplement: Il est mort.
-
-
-
-
-V
-
- La correspondance de l’Institut.
- M. Élie de Beaumont.--Les oculistes allemands.
- Les candidats académiques.
-
-
-Dans la dernière séance de l’Institut, M. E. de Beaumont a fait durer
-jusqu’à quatre heures la lecture de la correspondance. Il est vrai
-qu’absent depuis deux mois, il a laissé les courriers s’accumuler sur
-son bureau, sans léguer à un autre le soin de le remplacer. On aurait
-envoyé de la marée à l’Institut, que cela eût été la même chose: elle
-eût attendu à la porte jusqu’à ce que M. E. de Beaumont soit venu en
-faire l’autopsie en personne. La manière dont le savant secrétaire
-perpétuel remplit cette partie de ses fonctions, qui consiste, dans les
-séances hebdomadaires, à dépouiller la correspondance, est une des
-choses les plus curieuses et les moins explicables pour un homme de
-sens.
-
-En général, quand on lit devant une académie, c’est pour se faire
-entendre. M. de Beaumont s’entoure, au contraire, des plus minutieuses
-précautions pour que personne ne puisse percevoir un seul mot de ses
-lectures. Il possède l’organe précieux de ces garde-malades, dont les
-voies aériennes semblent garnies de moelleux tapis destinés à amortir
-l’éclat des sons. Le mauvais état de sa vue l’oblige à rapprocher les
-manuscrits tellement près de son appendice nasal, qu’ils font l’office
-de bourrelets contre les courants d’air et ne laissent échapper aucune
-vibration. Quand par hasard le bruit de sa voix vient frapper son
-oreille, il s’arrête comme effrayé, puis il continue à remuer les lèvres
-en silence.
-
-Au bout d’une demi-heure de cet exercice, le savant secrétaire est
-convaincu qu’il a répandu _urbi et orbi_ les nouvelles scientifiques
-qu’on adresse à l’Institut des quatre coins du monde. On se demande quel
-profit peut tirer de ces fantômes de communications, le public si
-nombreux qui assiste aux séances. Ou la lecture de la correspondance
-présente de l’intérêt, ce qui n’est pas discutable, alors il n’en faut
-pas priver le public et surtout les journalistes qui en tireraient de
-précieux éléments pour leur compte rendu; ou l’illustre assemblée les
-juge inutiles. Il serait préférable dans ce cas de les supprimer pour ne
-pas perdre d’une manière aussi stérile la meilleure partie des séances.
-
-M. de Beaumont est un savant géologue, qui pourrait dire, à six semaines
-près, l’âge des montagnes du globe et des soulèvements terrestres; tout
-le monde apprécie, comme elles le méritent, les grandes qualités qui lui
-ont valu sa juste réputation. Mais, comme secrétaire perpétuel, il
-laisse beaucoup à désirer.
-
-Il devrait au moins, si son organe vocal ne peut dépasser les tons du
-_pianissimo_, se faire escorter d’un chantre au larynx éclatant; il se
-contenterait de faire les gestes, l’autre parlerait pour lui.
-
-Fâcheux ricochet des amours-propres égoïstes! Arago a fait nommer M.
-Flourens secrétaire perpétuel pour lui servir de repoussoir. M.
-Flourens, dans le même but, a poussé M. E. de Beaumont. Si l’Institut
-veut poursuivre cette gamme de décadence vocale, je ne vois dans
-l’avenir qu’un candidat possible: c’est un sourd-muet.
-
- * * * * *
-
-Il arrive un moment où le professeur, blanchi sous le harnais, désire,
-sans prendre sa retraite définitive, confier son cours à un homme plus
-jeune et que les fatigues de l’enseignement n’effrayent pas. L’usage
-universitaire est que le suppléant touche la moitié des honoraires du
-titulaire. M. E. de Beaumont est professeur de géologie au Collége de
-France et à l’École des mines; depuis trois ans qu’il se fait remplacer,
-il abandonne généreusement la totalité de son traitement, une quinzaine
-de mille francs, à ses suppléants. Ce noble exemple n’est pas épidémique
-et nullement contagieux, et je connais tel professeur qui laisse son
-cours en friche et sa chaire vide pour ne pas écorner ses traitements,
-qu’il touche intégralement.
-
-Si M. de Beaumont ne fait plus son cours, il continue à diriger les
-excursions géologiques des élèves de l’École des mines. Un jour, son
-zèle l’avait entraîné, avec son troupeau studieux, dans un des déserts
-montagneux du Jura. Il cherchait le système du _lias_, un terrain
-secondaire qui présente un intérêt exclusivement scientifique. Il ne
-produit aucune denrée comestible, et la truffe le fuit avec terreur. Il
-est constitué par un grès compacte très-dur, contenant quelques minerais
-métalliques.
-
-Depuis le matin, on marchait sous un soleil torride qui se préparait à
-se coucher. La faim décimait la troupe; on en était arrivé à ce degré de
-famine où le chasseur songe à manger son chien; les plus vigoureux se
-traînaient à la recherche d’un cabaret hospitalier. Le vieux maître,
-seul, soutenu par son zèle, sourd aux révoltes des estomacs, avançait
-toujours; seulement, il continuait sa recherche les bras levés au ciel
-en s’écriant doucement avec désespoir: Hélas, mon Dieu! je ne trouve pas
-le _lias_!
-
- * * * * *
-
-Trois Allemands aux yeux bleus, aux cheveux pâles, mauvais prophètes en
-leur pays, sans cela ils y seraient encore, sont venus envahir Paris, la
-ville hospitalière, en chantant:
-
- Non, les Français, ils n’auront pas le Rhin!
-
-L’instrument qui gisait sous leur bras n’était pas la clarinette
-traditionnelle des bardes de leur patrie, c’était un ophthalmoscope. Les
-trois fils de l’Allemagne étaient oculistes.
-
-Je vais vous initier aux mystères de l’ophthalmoscope. Cet appareil
-très-ingénieux permet, au moyen d’un petit réflecteur, de projeter dans
-les profondeurs de l’œil malade un rayon lumineux emprunté à une lampe.
-Une lentille bi-convexe, à foyer mobile et renfermée dans un tube,
-grossit les objets qu’on examine, et rend ainsi très-apparentes les
-lésions de l’organe qui échappaient complétement à la vision ordinaire.
-
-Cet instrument est devenu la source de progrès très-importants en
-ophthalmologie; il a été inventé, en 1851, par M. Helmholtz, un autre
-Allemand que ceux dont je vous parle. Il a subi dans le pays de
-l’auteur, et surtout en France, de si nombreuses modifications, son
-emploi s’est tellement vulgarisé dans la pratique, qu’il devient puéril
-de s’en faire un porte-voix.
-
-Nonobstant, les blonds fils de l’Allemagne ont joué de l’ophthalmoscope
-avec beaucoup de bonheur, et grâce à cette badauderie française qui
-accepte comme un phénomène l’étranger écorcheur de notre langue, ils ont
-fait une plantureuse moisson.
-
-Jusque-là, tout est pour le mieux. Mais l’un d’eux, grisé par le succès,
-et sans être ni docteur, ni officier de santé, ni même herboriste
-d’aucune Faculté française, a voulu escalader les régions officielles et
-obtenir la création à son profit d’une chaire d’ophthalmologie à l’École
-de Paris. Notez qu’il en existe déjà une, occupée avec beaucoup de
-distinction par M. Foucher, lequel peut être suppléé par dix autres
-oculistes français possédant les conditions exigées par notre
-législation, et dont les titres scientifiques sont très-supérieurs à
-ceux du spécialiste d’outre-Rhin.
-
-Que diraient les Allemands, si on nommait le juge de paix de la
-Ferté-aux-Oignons membre de la cour de cassation de Berlin. (Je dis
-Berlin, parce qu’on assure qu’il y a des juges.)
-
- * * * * *
-
-Un haut fonctionnaire de l’enseignement a fait comparaître devant lui
-l’audacieux compatriote de Méphistophélès.
-
---Quels services signalés avez-vous rendus à la science, pour qu’on
-méconnaisse en votre faveur les titres acquis et qu’on bouleverse les
-règles de notre droit scolastique?
-
---J’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux.
-
---Avez-vous découvert ces maladies?
-
---Nein, monsir, ce être d’autres.
-
---Vous avez donc inventé l’instrument avec lequel on a fait ces
-découvertes?
-
---Nein, monsir, ce être Helmholtz.
-
---Vous avez au moins exécuté vous-même les dessins de l’atlas?
-
---Nein, monsir, ce être un dessinateur.
-
---Mais alors, vous n’avez rien fait pour la science!
-
---Ia, monsir, j’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux.
-
-Le blond fils de l’Allemagne, repoussé sur ce point, n’est pas homme à
-se tenir pour battu, et il est probable qu’il va frapper à la porte des
-hôpitaux; mais, là encore, il va se trouver en face d’obstacles pour lui
-infranchissables. Il faut être docteur d’une Faculté française; de plus,
-on doit passer par un chemin terriblement escarpé qui s’appelle: LE
-CONCOURS.
-
- * * * * *
-
-Les savants qui font la queue pour un fauteuil académique, peuvent être
-classés en plusieurs catégories.
-
-Ici, j’ouvre une grande parenthèse pour examiner un peu la signification
-du mot SAVANT: D’après le dictionnaire, ce mot signifie _qui a beaucoup
-de science_; je cherche le mot SCIENCE, et je trouve: _connaissance
-d’une chose_; de sorte qu’un homme qui a des connaissances quelconques,
-même de mauvaises connaissances, peut se flatter d’être un savant.
-Ainsi, un cordonnier ambulant qui restaure une empeigne avec art, ou
-pose adroitement un béquet, a le droit de se dire un savant; il peut
-même supprimer savetier, qui devrait se lier intimement à cette
-qualification. L’épicier qui connaît à fond l’art des falsifications et
-des sophistications, est un savant épicier, à moins qu’il ne s’intitule
-un savant chimiste. L’escamoteur, qui pulvérise votre montre dans un
-mortier et vous la rend ensuite parfaitement réglée, qui fait sortir de
-votre chapeau tout un parterre de fleurs, est un savant physicien. Ah!
-mon Dieu, oui! il faut que MM. Pouillet, Desprets et Gavarret en
-prennent leur parti, les Robert-Houdin sont maintenant des physiciens;
-seulement, ils appellent leur physique _amusante_, pour la distinguer de
-l’autre qui, paraîtrait-il, est fort peu récréative. Il faut convenir
-cependant que ces savants-là ne manifestent, en général, aucune ambition
-académique.
-
-Comme on le voit, le mot SAVANT est élastique dans ses applications. Je
-dois ajouter que, de plus, il ne jouit pas d’un sens absolu, et qu’en sa
-qualité d’adjectif, il tire toute sa valeur de la comparaison. Par
-exemple, si je compare M. Valenciennes avec un lourd Auvergnat arrivant
-de Saint-Flour, où il n’a jamais appris même à lire, évidemment M.
-Valenciennes sera un savant, même transcendant, et l’Auvergnat, un âne
-bâté, un crétin, propre uniquement à rétamer les casseroles et à
-raccommoder la faïence. Mais si je compare M. Valenciennes à Cuvier, il
-est évident que cette fois, c’est Cuvier qui sera le savant.
-
-Maintenant que, grâce aux définitions, je ne sais plus au juste ce que
-c’est qu’un savant, je ferme mon dictionnaire et ma parenthèse, et j’en
-reviens à mes catégories.
-
-Donc, il y en a plusieurs. Je pense qu’en écartant les sous-genres et
-variétés, on peut en admettre trois. La troisième, pour commencer comme
-dans l’Évangile, est composée de savants qui ne savent absolument rien,
-ou du moins si peu que rien, qui n’ont même pas eu l’intelligence de
-découvrir une planète, qui n’ont pas même découvert le moyen de se faire
-des protecteurs, qui ne sont ni intrigants ni capables de commettre
-toutes sortes de bassesses pour parvenir, qui n’oseraient point jeter de
-la fange à ceux qui leur ont fait du bien, ni passer un bourbier à la
-nage en cas de besoin. On comprend qu’un homme qui est à ce point
-ignorant des petits moyens qu’à défaut de talents on emploie pour se
-tirer de la foule, n’a aucune chance de parvenir. Il ne se fait, en
-effet, aucune illusion sur ce point, et continue à se porter
-perpétuellement candidat à toutes les places vacantes.--Mais
-pourquoi?--C’est pour lui une position sociale, c’est un titre qui fait
-beaucoup d’impression sur la foule; on se dit: Tiens! mais X... est
-moins inepte que je le supposais! il se présente pour occuper un
-fauteuil à l’Institut ou à l’Académie de médecine. (Quand c’est à
-l’Académie de médecine, cela s’écrit toujours fauteuil, mais on prononce
-banquette.) Il paraît que c’est un homme de mérite; mais alors, il doit
-être beaucoup plus savant que notre médecin, qui n’est de rien du tout;
-quand je serai malade, c’est lui qui maintenant nous soignera.
-
-Le public croit généralement qu’un candidat est une moitié
-d’académicien, qu’il a déjà une... partie de sa personne sur le
-fauteuil, et que l’autre ne tardera pas à le remplir complétement. Ce
-candidat amateur ne gêne personne; il fait queue pour être vu des
-passants; il est vu, cela lui suffit.
-
-La seconde catégorie se compose de savants qui savent quelques petites
-choses, qui ont fait quelques petits ouvrages, écrits avec une paire de
-ciseaux; ils savent admirablement découper un très-mauvais petit manuel
-sur l’anatomie pathologique ou sur tout autre point de la médecine, dans
-dix volumes de véritable science; ils savent faire des traités pleins
-d’aphorismes _coccigruéliques_ et d’aperçus _lapalissiques_. C’est peu,
-mais, enfin, cela leur suffit pour s’intituler candidats, et, de plus,
-pour leur permettre de découvrir dans le lointain, avec la longue vue de
-l’espoir, un fauteuil académique.
-
-D’autres ont moins de titres encore, mais ils assiégent les tribunes
-académiques pour que leurs noms soient répétés par les journaux
-scientifiques; ils viennent lire, d’un air magistral, des mémoires sur
-l’action thérapeutique du mouron ou de l’escargot, ou sur l’analyse
-chimique de la sueur du hanneton. Aussitôt qu’une découverte surgit à
-l’horizon scientifique, ils en réclament la priorité, ils crient au
-plagiat, se lamentent et font tant de bruit autour d’eux, que le
-véritable auteur, intimidé, est presque disposé à leur abandonner la
-moitié de la découverte pour sauver le reste. Ajoutez à cela que ce
-candidat est le très-humble serviteur des gros bonnets et de tout
-individu ayant un pouvoir quelconque; il flatte leurs rancunes et frappe
-sur plus faible que lui avec un courage indomptable. Il se dédommage de
-cette pénible contrainte en disant tout bas pis que pendre de ses nobles
-suzerains, quand ils tournent le dos, et en leur jouant, sous le masque
-prudent de l’anonyme, tous les mauvais tours qu’il peut machiner sans
-trop s’exposer. Quand le maître se retourne, ils essuient humblement
-avec leur mouchoir la boue qui macule ses bottes, pour ne point être
-trop salis par le coup de pied qu’on leur administre souvent dans un
-moment d’humeur, mais qu’ils reçoivent toujours en souriant et dans la
-pose gracieuse du gladiateur romain qui tombait dans le cirque. Leur
-flair est plus fin que celui du corbeau, ils sentent la mort d’un
-académicien six mois à l’avance.
-
-Aussitôt qu’une succession est ouverte, ils se précipitent, se
-bousculent, se déchirent entre eux, se prennent réciproquement au collet
-pour se barrer la route. Dans cette ardente poursuite, dans cette curée
-délectable d’une place académique, ceux qui ont le moins de titres ont
-les meilleures jambes et les meilleurs coudes; il faut bien que par leur
-ardeur ils compensent ce qui leur manque du côté du fond. Ils savent à
-propos donner des poignées de main au portier, saluer profondément le
-garçon de bureau, qu’ils appellent: mon cher monsieur, et inviter les
-huissiers à dîner. Ils possèdent au suprême degré le talent de se
-glisser dans les familles académiques, et trouvent le moyen de séduire
-jusqu’au chien de la maison.
-
-Il en est un qui a sollicité la protection du titulaire lui-même pendant
-sa dernière maladie.
-
-Un autre s’est glissé au chevet d’un académicien moribond, s’est fait
-son infirmier, a préparé ses tisanes, ses cataplasmes et son bassin
-jusqu’au dernier moment, puis s’est gravement présenté pour le remplacer
-comme son élève unique et chéri, comme le seul héritier de ses doctrines
-et le seul dépositaire de ses secrets scientifiques.
-
-Un autre--leur maître à tous--choisit le moment propice pour imaginer
-une grande découverte qui stupéfia, étourdit, bouleversa les savants et
-les tint le nez en l’air le temps qu’il fît ses petites affaires. On
-reconnut bientôt que cette grande découverte était une mystification
-aussi complète que celle de la découverte des hommes dans la lune, mais
-le tour était joué et l’inventeur, membre de l’Institut.
-
-Voilà comme on parvient, un peu crotté peut-être, mais pas plus que le
-cheval vainqueur d’un _steeple-chase_; on en a jusqu’aux oreilles, pas
-davantage. Le candidat qui a de pareilles ressources dans l’esprit peut
-arriver à tout, et il n’est pas nécessaire de regarder à travers le
-grand télescope de l’Observatoire, pour en reconnaître qui sont perchés
-sur les plus hautes places scientifiques, où ils gloussent et font la
-roue de manière à faire illusion au vulgaire qui les regarde d’en bas.
-Les médiocrités de cette catégorie parviennent ordinairement avec moins
-d’éclat, mais cependant le plus grand nombre arrive, et finit par
-former, dans les académies, une minorité imposante.
-
-La première catégorie se compose de vrais savants, modestes ou non,
-intrigants ou non, ayant des titres sérieux, et qui, généralement,
-finissent par obtenir le fauteuil. Évidemment, les titres ne sont pas
-égaux, ni les chances non plus; si le candidat enfourche l’intrigue, il
-arrive plus vite, car, malheureusement, le savant modeste qui
-persisterait à rester dans son coin serait bientôt oublié. En ce bas
-monde, un peu d’intrigue ne nuit pas, on peut même dire qu’un peu n’est
-pas toujours assez. Il faut avoir à un haut degré la conscience de sa
-force pour attacher son mouchoir à un fauteuil académique, comme on
-marque sa place au parterre d’un théâtre, et pour dire: un jour je
-m’assiérai là, je ne sais pas quand, mais enfin, c’est ma place; il est
-possible que j’en sois séparé par l’épaisseur de trois ou quatre
-nullités; j’attends mon heure avec confiance.
-
-Quelquefois, l’heure qui sonne est celle de l’éternité, et le savant
-meurt sans être immortel.
-
-
-
-
-VI
-
- Les greffes animales. M. Maisonneuve.
- Variole et Vaccine.
-
-
-La question des _greffes animales_, c’est-à-dire la soudure d’une partie
-détachée d’un être vivant, transplantée sur une autre, a fourni à M.
-Bert le sujet d’une intéressante communication à l’Institut.
-
-Les expériences de l’auteur ont été pratiquées sur des rats. Il est bien
-juste que ce rongeur, dont la vocation semble d’être exclusivement
-désagréable à l’humanité, contribue, dans les limites de ses moyens, aux
-progrès de la science.
-
-La queue d’un rat coupée et dépouillée vers son extrémité divisée, dans
-une étendue de quelques centimètres, est introduite, au moyen d’une
-incision, sous la peau d’un autre rat. La soudure ne tarde pas à être si
-complète, et la continuité du tissu tellement parfaite, qu’une injection
-poussée _post mortem_, dans les gros vaisseaux du sujet de l’expérience,
-pénètre dans cette queue accessoire, devenue un appendice vivant.
-
-Dans un cas, ce n’est que soixante-douze heures après la section, que la
-réunion a été tentée et avec succès. C’est pour moi le fait le plus
-important de ces expériences qui ont été variées dans les conditions les
-plus diverses; il prouve que la queue d’un rat, séparée de son
-propriétaire, peut conserver pendant soixante-douze heures la vie à
-l’état latent. Car rien ne peut ranimer le foyer vital entièrement
-éteint dans une région de l’organisme, et la vie est nécessaire pour que
-la soudure s’opère entre les parties rapprochées.
-
-Il y a quelques années, Brinon, ex-zouave, et ancien prosecteur du
-professeur Grat..., ayant beaucoup étudié, en Afrique, le rat au point
-de vue comestible et comme animal d’agrément, confectionna une nouvelle
-tribu de ces rongeurs en leur soudant, par le même procédé, quelques
-centimètres de la queue au bout du museau. Il baptisa du nom de _rats à
-trompes du Sahara_ ces hybrides de la nature et de l’art. Un très-savant
-membre de la Société d’acclimatation, qui vit encore, en acheta une
-paire trois cents francs, avec la louable intention de propager en
-France cette intéressante espèce, comme si nous manquions de rongeurs!
-
-Ces estimables acclimateurs ne reculent devant aucuns sacrifices pour
-doter nos régions d’animaux utiles. Tout leur fait espérer que, dans un
-avenir prochain, ils pourront acclimater parmi nous le requin et le
-serpent boa.
-
-Le client du zouave choyait ses rats à trompe et les montrait avec un
-orgueil bien légitime à ses collègues humiliés.
-
-Mais, hélas! dès la première génération, il s’aperçut que ses
-pensionnaires avaient été victimes, et lui aussi, d’une opération...
-commerciale. Les petits n’avaient pas besoin de cornac; ils étaient
-dépourvus de trompe. Le savant n’est pas encore consolé des cruelles
-plaisanteries que lui a attirées cette tromperie.
-
-Les expériences de Bert se rattachent à ce grand fait physiologique: que
-lorsque la mort frappe un être, elle n’atteint pas du même coup toutes
-les parties de l’organisme. Certains organes donnent pendant quelque
-temps encore des signes spontanés et manifestes de vitalité.
-
-En Angleterre, Clark, ayant ouvert la poitrine d’un pendu une heure et
-demie après la mort, constata que l’oreillette droite du cœur se
-contractait d’une manière rhythmique, quatre-vingts fois par minute;
-puis progressivement les pulsations diminuèrent pour ne disparaître
-complétement qu’au bout de quatre heures quarante-cinq minutes. Chez le
-lapin, on a vu des phénomènes analogues se continuer jusqu’à la
-quinzième heure.
-
-L’accouchement posthume peut survenir plusieurs heures après le décès de
-la mère. Enfin, dans ces dernières années, Ollier a démontré que le
-périoste pouvait conserver, pendant au moins vingt-quatre heures, ses
-propriétés vitales.
-
-Les expériences d’Ollier ont un intérêt d’autant plus grand, qu’elles se
-rattachent à des faits extrêmement importants en chirurgie.
-
-Le périoste est une membrane fibreuse, appliquée immédiatement sur les
-os, qu’elle enveloppe en leur fournissant leurs éléments d’accroissement
-et de nutrition. C’est cette membrane qu’on enlève si facilement par le
-raclage de la surface osseuse des viandes alimentaires. Lorsqu’une
-maladie ou un accident détruisent le périoste sur un point, la partie
-correspondante de l’os se nécrose et doit être éliminée.
-
-Ollier emprunte un lambeau de périoste à un sujet mort depuis
-vingt-quatre heures, et le greffe dans les tissus d’un animal vivant. Si
-on sacrifie ce dernier au bout de quelques mois, on trouve un produit
-osseux qui a été sécrété par ce lambeau de périoste.
-
-Les chirurgiens ont utilisé les propriétés vitales si énergiques de la
-membrane périostique: et c’est là le côté pratique et important de la
-question.
-
-L’os meurt quand il est privé de son périoste, mais aussi le périoste
-conservé, sécrète un os nouveau à la place de celui que l’opération a
-fait disparaître.
-
-Le plus remarquable résultat que je connaisse en ce genre, est dû à M.
-Maisonneuve.
-
-Un malade était atteint d’une suppuration incoercible du tibia;
-l’amputation semblait être la seule chance de salut. L’habile chirurgien
-enleva cet os énorme presque en totalité, en prenant soin de disséquer
-et de conserver le périoste. Au bout d’un traitement naturellement fort
-long, un nouveau tibia a été sécrété par la membrure périostique.
-
-Le malade, s’il était ambitieux, pourrait, comme vous ou moi, solliciter
-une place de facteur rural. Seulement il aurait cet avantage sur ses
-compétiteurs, de pouvoir montrer trois tibias, l’un dans sa poche, et
-les deux autres à ses jambes. M. Maisonneuve a présenté ces trois tibias
-à l’Institut, car c’est un de ces succès qu’on n’enferme pas dans une
-cave. Il a pratiqué la même opération, et avec le même bonheur, chez une
-jeune femme à laquelle il a enlevé entièrement la mâchoire inférieure.
-
-Ce sont là des tours de force chirurgicaux très-réussis, mais il faut
-les envisager surtout par leur côté artistique. Car, avec de pareils
-délabrements, on ne peut pas exiger que tous les malades donnent de
-leurs nouvelles au bout d’un mois.
-
-M. Maisonneuve est le zouave de la chirurgie parisienne; pour lui, il
-n’est guère d’opération impossible; son bistouri s’appelle Gusman, il ne
-connaît pas d’obstacle, et quelque jour son interne lui demandera:
-
---Monsieur, quelle est la moitié du malade qu’il faut reporter dans son
-lit?
-
-A l’exception des armes à feu, tous les moyens de destruction sont
-devenus ses humbles tributaires, il n’a pas encore fait jouer la mine
-pour faire sauter les grosses tumeurs, mais il est jeune encore, et
-l’avenir est à lui.
-
-Ces terribles duels avec la maladie sont palpitants d’intérêt, mais il
-est bon que l’opéré assiste à la fin de l’opération, pour n’en pas
-dégoûter les autres.
-
-De taille médiocre et carré sur sa base, le chirurgien de l’Hôtel-Dieu a
-la main adroite et le poignet solide; son front est haut, ses cheveux
-longs, il tire sa caractéristique d’un nez retroussé, planté à pic au
-milieu d’une face large et encadrée d’un collier de barbe, ce qui lui
-donne une physionomie un peu cosaque. Actif, chercheur inventif, il a
-imaginé tout un arsenal d’instruments, parfois ingénieux, toujours
-terribles. Il pourrait sous leur protection traverser même l’Italie, et
-je conseillerais aux brigands qui animent le paysage de ce charmant
-pays, d’attaquer plutôt les soldats du pape que de se frotter à lui.
-
-M. Maisonneuve a une très-belle clientèle, mais ses confrères prétendent
-qu’il brûle beaucoup trop le pavé.
-
- * * * * *
-
-L’épidémie de variole, qui sévit en ce moment, semble exciter de vives
-craintes dans le public. Le terrain est bien préparé pour la peur, on
-est habitué à trembler; le choléra parti, on redoute la variole.
-
-Nous avons reçu plusieurs lettres qui nous invitent, d’une manière assez
-pressante, à donner des conseils sur ce qu’il convient de faire pour se
-préserver de la contagion. La _variole_ et la _vaccine_ seront donc le
-sujet de cette causerie.
-
-Vous subissez, il est vrai, en ce moment, une épidémie de variole qui a
-déjà choisi quelques victimes parmi les sujets antérieurement vaccinés;
-mais il ne faut pas vous exagérer la gravité du mal, vous avez un moyen
-certain, infaillible, de vous en garantir: c’est la vaccination.
-
-Si les découvertes scientifiques avaient besoin, pour conquérir leurs
-titres de noblesse, de remonter à une haute antiquité, la consécration
-des siècles ne ferait pas défaut à la vaccine, dont l’origine est plus
-antique que vous ne le croyez. Cette pratique est nettement décrite dans
-le _Sacteyâ grantham_, livre sacré des Indous, attribué à Dhanwantari,
-et dont la date se perd dans la nuit des temps. Humboldt, dans son
-_Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne_, nous apprend
-que les Indiens des Andes péruviennes connaissaient depuis longtemps les
-propriétés préservatrices du _cowpox_. Cependant, c’est à Jenner
-qu’appartient la gloire d’avoir introduit la vaccine en Europe; peu
-importe qu’il ait puisé les premières notions de cette idée dans des
-relations avec les médecins de l’Inde, ou dans ses puissantes facultés
-d’observation. Il est probable que sans lui, nous serions encore privés
-de cet immense bienfait.
-
-Avant de connaître le vaccin, on employait déjà depuis des siècles en
-Afrique et en Circassie, l’inoculation, pour se garantir de la variole;
-on en retrouve également la trace dans le livre de Dhanwantari; elle
-consiste à prendre le produit d’une pustule de variole, pour l’inoculer
-à un sujet sain. Il se développait alors une variole, en général
-extrêmement bénigne et qui préservait d’une infection plus grave.
-
-Ce mode de préservation s’est introduit en France vers la fin du dernier
-siècle; et, l’année passée, on a tenté de substituer l’inoculation à la
-vaccine, sous prétexte d’une identité complète entre les deux virus. La
-question a été portée devant l’Académie de médecine. M. Chauveau, de
-Lyon, a démontré que l’identité n’était pas soutenable et qu’il fallait
-repousser absolument ces idées rétrogrades; car, dans quelques cas, sous
-l’influence de l’inoculation, il s’est développé des varioles mortelles,
-et l’inoculé devient le centre d’un foyer contagieux. Alors même que
-l’éruption est légère, elle peut déterminer des contaminations mortelles
-pour les personnes qui approchent du malade.
-
-L’origine du vaccin est encore contestée: provient-il d’une maladie
-éruptive du cheval, transmise à la vache, ou se développe-t-il
-spontanément chez cette dernière? Cela importe peu. Il est certain que
-c’est à des pustules particulières développées sur le pis de la vache et
-qui portent le nom de cowpox, qu’on emprunte le vaccin. Cette éruption
-s’observe rarement en France.
-
-Le cowpox, transmis à l’homme, se perpétue par des vaccinations
-successives. Il est jusqu’à présent le seul véritable spécifique de la
-variole.
-
-L’objection qu’on pourrait tirer contre son efficacité, de ce que des
-sujets vaccinés sont plus tard atteints de variole, n’a qu’une valeur
-insignifiante, comme je vais vous le démontrer. Il ne faut pas mettre à
-la charge d’un principe les mauvaises applications qu’on en peut faire,
-et il serait injuste d’exiger de la vaccine plus qu’elle ne peut donner.
-L’immunité qu’elle procure s’étend à quinze ou vingt années, plus ou
-moins, selon l’énergie du virus employé, ou la prédisposition
-individuelle qui fait qu’on est plus ou moins apte à contracter la
-maladie.
-
-J’ai dit: l’énergie du virus. C’est là le point le plus important de la
-question.
-
-La puissance préservative, et la durée de la préservation qui résident
-dans le vaccin sont en raison directe de sa vigueur, car il existe pour
-les virus des degrés très-divers de force; cela tient, soit au virus
-lui-même, soit au terrain mal préparé sur lequel on le sème. Je vais
-vous exposer les différentes causes d’affaiblissement du vaccin, et vous
-comprendrez facilement les conditions qu’il doit remplir pour être
-très-efficace.
-
-1º Le vaccin s’affaiblit au bout d’un certain nombre d’années par des
-transmissions successives. Celui qui nous provenait de Jenner a été
-introduit en France en 1800, et il a été exclusivement employé
-jusqu’en 1836, sans être renouvelé. Il était alors parvenu à sa
-dix-huit-cent-soixante-douzième génération ou à peu près. En 1836, on
-trouva du cowpox sur une vache de Passy. L’inoculation de l’ancien et du
-nouveau virus prouva que le premier s’était affaibli, les pustules
-étaient plus petites, la réaction générale moins énergique, et bien que
-jouissant d’une grande efficacité, sa puissance préservatrice était
-moindre. Depuis 1836, le vaccin n’a pas été renouvelé, il approche donc
-de sa quinze-cent-dix-huitième génération, puisqu’on le recueille vers
-le septième jour. Je vous exposerai tout à l’heure les tentatives qui
-ont été faites pour le rajeunir.
-
-Mais que son âge ne vous effraye point, malgré ses états de service, il
-est parfaitement bon et efficace, lorsqu’il ne subit pas, en même temps,
-les autres causes d’affaiblissement que je vais indiquer. Seulement,
-l’immunité qu’il procure a une durée moindre et il est prudent de se
-soumettre à la revaccination au bout de douze à quinze ans. Car peu à
-peu, on acquiert des aptitudes à la variole.
-
-2º L’époque à laquelle on recueille le vaccin a une grande influence sur
-son énergie. Du cinquième au septième jour, il atteint son maximum de
-force; passé ce temps, il s’affaiblit progressivement et cesse bientôt
-d’être inoculable.
-
-3º Le vaccin emprunté à un enfant faible, maladif ou chétif, est moins
-énergique que lorsqu’il provient d’un enfant vigoureux et bien portant.
-On n’a pas à redouter la transmission des maladies du vaccinifère au
-vacciné. Cependant il faut faire une exception pour la syphilis, et
-encore cet accident est tellement rare qu’on l’observe tout au plus une
-fois sur cinq cent mille.
-
-4º Il ne faut pas emprunter de vaccin à un sujet atteint antérieurement
-de variole ou déjà vacciné. Le terrain est impropre au développement de
-ces larges pustules aplaties et déprimées au centre, qui sont les types
-d’un bon vaccin. Les boutons qui se développent dans ces conditions sont
-souvent petits, pointus et disparaissent au bout de quelques jours.
-C’est ce qu’on appelle la _fausse vaccine_, elle ne préserve pas de la
-contagion.
-
-5º Le vaccin conservé sur des plaques de verre s’altère souvent et ne
-donne alors que des résultats négatifs; il faut donc, autant que
-possible, pratiquer la vaccination de bras à bras.
-
-Il est évident que ces causes, en se combinant, augmentent les chances
-d’insuccès, et que la plupart d’entre elles peuvent être écartées.
-Lorsqu’il s’agit d’une revaccination, on doit se montrer plus difficile
-sur le choix du virus, car alors il doit avoir autant d’énergie que
-possible.
-
-Reste la question de rénovation du fluide préservateur. J’ai dit que le
-cowpox était rare chez la vache, et c’est la source où il faut le
-puiser. L’an passé, M. H. Bouley a découvert, à Alfort, sur le cheval,
-une éruption vaccinogène qui, transmise à l’homme, a développé d’énormes
-pustules vaccinales.
-
-On croyait avoir trouvé une source intarissable de nouveau virus; mais
-ces brillantes espérances ne tardèrent pas à s’évanouir. J’ignore ce
-qu’est devenu, dans le conflit des discussions, le produit du
-_horsepox_, mais on emploie encore le vieux vaccin académique. En
-Italie, le professeur Palasciano régénère son _cowpox_ sur des génisses
-et pratique ses vaccinations de la vache à l’homme. Un médecin français,
-le docteur Lanoix est allé suivre ses expériences, a ramené en France
-une génisse vaccinifère, et a suivi la méthode italienne, en renouvelant
-son vaccin par le même procédé.
-
-Cette tentative méritait à son auteur toutes les sympathies du corps
-médical, et elles ne lui ont pas fait défaut. Cependant,
-l’expérimentation n’a pas donné des résultats aussi brillants qu’on
-l’avait espéré. Ce vaccin est faible. Les pustules produites par les
-inoculations sont petites et n’ont pas l’ampleur, la physionomie
-vigoureuse de celles qui résultent du cowpox naturel; parfois même les
-inoculations sont négatives. Le seul avantage qu’elles présentent est de
-mettre le vacciné à l’abri d’une contagion syphilitique; éventualité
-fort grave, mais, je l’ai dit, prodigieusement rare.
-
-Il est possible que le cowpox spontané se développe, en France, plus
-souvent qu’on ne le croit; mais les fermiers insouciants ou ignorants le
-laissent perdre sans appeler sur le précieux virus l’attention des
-médecins. Je crois que si on proposait une prime de cinq cents francs au
-premier qui signalerait le cowpox sur ses vaches, avant un mois le
-vaccin de l’Académie serait renouvelé.
-
-Je ne discuterai pas l’opinion des gens étrangers à la science qui ont
-voulu combattre l’utilité du vaccin ou même lui trouver des dangers, ce
-sont des bossus intellectuels, dont il faut plaindre la difformité sans
-leur en faire un crime. Il n’est pas de spécifique en médecine dont
-l’action soit plus certaine, et son innocuité est complète. Aucune
-préparation n’est nécessaire, l’opération ne vous empêche pas de vaquer
-à vos affaires, et ses conséquences fâcheuses sont absolument nulles
-dans le présent et dans l’avenir. Une seule piqûre suffit pour que la
-préservation soit entière. On en pratique plusieurs, uniquement parce
-que le virus peut ne pas pénétrer dans toutes.
-
-La vaccination est une mesure de prudence égoïste dont les bénéfices
-s’étendent à toute la famille, car un varioleux peut infecter ceux qui
-l’entourent. On ne doit point attendre au dernier moment pour y avoir
-recours; le vaccin ne présente pas aussitôt qu’on l’insère; son
-efficacité ne se manifeste que plusieurs jours après l’inoculation, et
-lorsqu’il est bien développé.
-
-Depuis 1833, les revaccinations sont réglementaires dans les armées
-prussienne et wurtembergeoise. On a remarqué que, depuis cette époque
-jusqu’à 1843, le nombre des sujets sur lesquels le vaccin s’est
-développé de nouveau, s’est élevé progressivement de 33 à 60 pour cent.
-Depuis 1858, la même mesure a été appliquée à l’armée française.
-
-Il faut que votre raison vous conseille de vous soumettre à une mesure
-tellement utile, qu’elle est devenue l’objet d’un règlement militaire.
-C’est le seul moyen d’éteindre les épidémies de variole.
-
-Il est possible que vous soyez réfractaire à l’inoculation d’un virus
-même énergique, mais ce sera pour vous un certificat d’immunité qui vous
-permettra de braver sans danger la contagion.
-
-Il me reste à vous indiquer où vous pourrez trouver le préservatif.
-L’Académie de médecine est la source officielle, mais, entre nous, cette
-source-là n’est pas le Pactole, et en raison du grand nombre des
-postulants, un seul enfant doit parfois fournir à cinquante
-vaccinations, car la garnison de Paris vient y chercher l’immunité. Mais
-il existe à la mairie de votre arrondissement un service hebdomadaire et
-régulier de vaccine.
-
-Il faut prier votre médecin d’aller choisir là un enfant d’une belle
-santé, ayant de vigoureuses pustules, et qui se fera un plaisir de
-partager avec vous le bienfait qu’il vient de recevoir. Vous pouvez
-encore avoir recours aux génisses du docteur Lanoix; seulement, je
-crains que son vaccin, qui échoue parfois sur des nouveau-nés, réussisse
-encore moins sur les revaccinés.
-
-Dans une de mes causeries, je vous parlais de la contagion du choléra
-par _rayonnement_, et je vous disais que c’était là le mode ordinaire de
-transmission des épidémies. Voyez, autour de vous, combien de varioleux
-ont pris la maladie par contact direct, et vous pourrez reconnaître
-l’exactitude de la loi que j’ai formulée.
-
-
-
-
-VII
-
- Le docteur Griffus (d’Éphèse)
- Au docteur Alcibiade, Agamemnon Kastorinopoulo.
-
-
-Bonjour, messieurs, que les destins vous soient propices, que les dieux
-vous comblent de leurs faveurs. A ceux qui ne connaissent pas encore
-l’auteur de ces souhaits bienveillants, je dirai:
-
-Je suis le docteur Griffus (d’Éphèse), un Grec de la décadence, qui
-vient allumer sa lanterne à votre flambeau. Si Éphèse était situé sur
-les bords fleuris de la Garonne, je vous affirmerais effrontément que je
-suis le descendant en ligne directe d’un certain Rufus qui fit du bruit
-chez nous dans le premier siècle. Je pourrais vous dire que son nom, en
-traversant les âges, a subi une de ces réparations maladroites qu’on
-inflige aux vieux édifices dégradés par la pioche des siècles, et que de
-Rufus, il s’est changé en Griffus. Mais je suis incapable d’illustrer
-mon origine aux dépens de la vérité; je crois n’avoir aucun rapport
-généalogique avec l’auteur _des Maladies des reins_, aussi bien que
-d’une foule d’autres ouvrages cités par Suidas; et, si le sang des Rufus
-coule dans mes veines, ce qui à la rigueur n’est point impossible,
-j’avoue que c’est tout à fait à mon insu.
-
-Je viens faire ici un pieux pèlerinage à travers la science des anciens
-barbares, et, pour me délasser des fatigues de mon voyage, je m’assieds
-sur le bord du chemin, d’où je regarde passer les ridicules et les
-travers; d’où j’observe le côté plaisant des hommes et des choses; d’où
-je salue enfin d’un joyeux éclat de rire les hommes grotesques et les
-choses risibles.
-
-Voilà le docteur Griffus, chers lecteurs, un peu médisant, un peu
-taquin, un peu frondeur, mais au demeurant, le meilleur fils du monde.
-
-Cette petite présentation terminée, permettez-moi de faire une
-correspondance.
-
-
-LETTRE PREMIÈRE
-
-Enfin, mon ami, je suis à Paris. J’avoue que ce n’est pas sans une
-certaine appréhension que j’y ai déposé provisoirement mes dieux lares.
-J’ai lu, il y a quelques années, un tableau de cette grande ville par un
-nommé Boileau-Despréaux, et la peinture ne m’a pas paru rassurante; il
-fallait tout le dévouement que la science peut inspirer à un honnête
-savant, pour me décider à affronter tant de dangers.
-
-Grâce au ciel! depuis quinze jours que j’y suis, je n’ai pas encore été
-assassiné une seule fois; il est vrai que je me suis bien gardé de
-visiter le Pont-Neuf et les autres lieux les plus remplis de périls. Il
-est probable que ma bourse a couru de grands dangers, mais jusqu’à
-présent nous leur avons échappé l’un et l’autre; cela pourrait bien
-tenir à ce que j’ai conservé mon costume grec, on doit croire que mes
-finances sont en très-mauvais état, et que je viens à Paris pour
-négocier un emprunt. Je n’ai pas besoin de te dire que je me méfie de
-tout le monde; je ne dors que d’un œil; tous les gens que je rencontre
-me sont suspects, et je ne traverse la place de la Bourse, surtout en
-plein jour, qu’armé jusqu’aux dents.
-
-En arrivant, je me suis informé tout d’abord de l’état de la médecine en
-France.
-
-J’ai appris avec étonnement que les malades de cette capitale du monde
-civilisé étaient tout aussi stupides que ceux de notre pays; que les
-charlatans y font tous les jours des fortunes scandaleuses, en vendant
-des pilules de mie de pain et des robs composés de mélasse et d’eau
-claire. J’ai appris en outre que certaines gens avaient imaginé une
-médecine nouvelle sans savoir un mot de l’ancienne, et qu’il leur
-suffisait de s’intituler magnétiseurs, homœopathes, électropathes ou
-Raspaillistes pour trouver des malades qui ne leur prêteraient pas cinq
-francs, mais qui leur confient leur santé. Chacun de ces guérisseurs
-s’annonce comme un petit Messie, et représente les sectes rivales comme
-exclusivement composées de crétins et de charlatans.
-
-Je te dirai seulement deux mots aujourd’hui de l’invention du citoyen
-Raspail, un drôle de corps, qui considère l’humanité malade comme un
-vieux manchon mangé aux teignes. Il rejette avec dédain les entités des
-ontologistes, et a pris pour unité morbide... l’ASTICOT! lequel remplace
-pour lui, avec avantage, les trois Parques classiques. Avez-vous une
-méningite? c’est un asticot qui a pris le masque méningien; avez-vous
-une fièvre typhoïde? asticot qui a pris le domino typhoïque; avez-vous
-des cors, le choléra, des tubercules, un cancer? asticot! asticot!!
-toujours asticot!!! Quel que soit l’état morbide, cherchez bien au fond,
-vous devez y trouver le perfide asticot; si vous ne l’y trouvez pas, il
-faudrait l’attribuer à une erreur de vos sens et n’en point accuser la
-doctrine.
-
-Pour le citoyen Raspail, la pathologie tout entière n’est qu’un vaste
-bal masqué d’asticots.
-
-Voilà pour la maladie.
-
-Pour le traitement, c’est aussi simple:
-
-L’asticot étant l’ennemi intime du camphre, camphrez l’asticot et il
-s’évanouit. Comme c’est beau et simple, un pareil système! c’est même
-peut-être un peu trop simple, et pour entretenir avec plus d’énergie les
-illusions du malade, il ne serait point mauvais d’y joindre quelques
-pilules et un peu de rob.
-
-O grand homme! l’humanité reconnaissante ne peut s’acquitter envers toi
-qu’en te décernant un bocal de camphre suffisant pour contenir tes
-restes mortels et ta gloire. C’est le seul mausolée capable de te
-préserver un jour de la vengeance des asticots, que tu as tant
-calomniés.
-
-J’arrivai un lundi, jour de séance à l’Institut; je résolus de ne point
-retarder ma visite à cette savante compagnie. Je demeure fort loin du
-palais Mazarin. Sur ma route, je remarquai un grand nombre de tableaux
-dans lesquels on voyait des râteliers se livrer dans le vide à une
-mastication perpétuelle; les premiers que j’aperçus exercèrent sur moi
-une espèce de fascination, et je reculai avec terreur devant ces
-mâchoires féroces qui semblent vouloir dévorer les passants. J’appris
-que ces tableaux servent d’enseignes à des dentistes, et que chacun
-d’eux déclare sur l’honneur être le seul inventeur breveté de ces
-râteliers infatigables. Je remarquai, en outre, que presque tous ces
-fabricants d’osanores appartiennent à la noblesse, leurs noms sont
-précédés de la particule; je me suis même laissé dire que certains
-d’entre eux ont une couronne de comte ou de baron sur la plaque de leur
-porte.
-
-Il faut avouer que depuis le célèbre Bilboquet, qui faisait en
-public l’extraction des molaires,--quel que fût leur état de
-conservation,--avec la pointe d’un modeste sabre, cette industrie s’est
-singulièrement anoblie.
-
-Il paraît que la particule envahit également une certaine classe du
-monde médical, mais--comme la marée qui monte,--cet envahissement
-commence par les bas-fonds, et les DE Saint-André, DE Saint-Pierre, DE
-Saint-Gervais, DE Saint-Boniface, sont devenus, grâce au DE, seigneurs
-suzerains du village natif où ils ont gardé les vaches.
-
-Quand on voit de quelle manière ces honnêtes docteurs portent leur
-noblesse, on est tenté de croire qu’ils se sont affublés du DE, comme on
-prend un faux nez, uniquement pour ne pas être reconnus.
-
-Cependant, comme ces petites métamorphoses n’entraînent avec elles aucun
-inconvénient pour celui qui en profite, j’ai l’intention de modifier mon
-nom de Griffus (d’Éphèse), qui est assez vulgaire, et de me nommer M.
-d’Éphèse, sans parenthèse.
-
-Non, décidément, d’Éphèse est un peu court, je te prie donc d’adresser
-ta réponse à M. le baron d’Éphèse, et surtout de m’y traiter avec
-beaucoup de respect; ce n’est pas que mon nouveau titre m’ait tourné la
-tête, j’aurai toujours pour toi les mêmes bontés, mais le garçon de
-l’hôtel lit toutes mes lettres avant moi et je tiens à l’opinion de mes
-gens.
-
-J’arrivai enfin à l’Institut. Un vénérable et illustre chimiste, M.
-Thénard avait eu la bonne pensée de proposer à ses collègues favorisés
-de la fortune de former, au moyen d’une souscription annuelle de dix
-francs, un fonds de secours destiné à soulager quelques infortunes
-scientifiques. Un grand nombre d’académiciens s’empressèrent de
-s’associer à cette noble pensée; comme j’entrais, M. Thénard s’adressait
-à un autre membre de la chimie, en ces termes:
-
---Et vous, Ch..., voulez-vous en être?
-
---Être de quoi?
-
---De notre souscription à dix francs.
-
---Non, merci, «je ne veux pas être de cette _boutique_-là!»
-
-Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais je crois que ce
-n’était pas pour son propre compte. Je cherchai dans mon _Dictionnaire
-français_ le mot _boutique_, je trouvai: «lieu où on fait commerce de
-marchandises.» Je compris que M. Ch... ne voulait pas entreprendre à son
-âge un commerce auquel toute sa vie il est resté d’autant plus étranger,
-que le commerce de la charité procure généralement de bien petits
-bénéfices, et coûte cher.
-
-Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch...; car vraiment, s’il
-fallait venir au secours de tous les savants qui meurent de faim, on
-n’en finirait pas. Craignant de me laisser séduire par l’éloquence de M.
-Thénard, je me hâtai de passer dans la salle des séances.
-
-Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique la plus brillante
-de l’Europe;--brillante doit être pris dans un sens exclusivement
-intellectuel, car tout le monde sait que, sous le rapport du physique,
-l’Institut laisse beaucoup à désirer.
-
-On discutait la _théorie des forces vives_; c’était la quatrième séance
-que la savante compagnie consacrait à cette question; cela te semble
-peut-être singulier et tu t’imagines qu’il te suffit de donner un coup
-de poing sur une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran
-t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta force vive. Dans
-la pratique, je conviens que le procédé suffit, mais en théorie, c’est
-infiniment plus compliqué, et il ne faut pas moins de quatre pages de
-chiffres pour expliquer la théorie des forces vives mises en action,
-chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa poche.
-
-J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point l’avis de M.
-Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens de notre époque, mais
-ce savant,--comme c’est la coutume,--pour éclairer la discussion,
-parlait d’autre chose et drapait ses collègues de la belle manière. Il
-en était en un endroit fort intéressant de la biographie d’un
-académicien, qu’il éreintait, quand le général Poncelet, non moins
-robuste mathématicien, se leva avec une force que je ne saurais évaluer
-en chiffres, et fit retentir les doctes échos de la salle en ces termes:
-
---Ah! vous voulez nous faire la biographie de vos collègues!
-
---Permettez, je n’ai pas fini.
-
---Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie va en entendre
-de belles (je frémis à ces mots, je crus que je m’étais trompé de porte
-et que j’étais tombé au milieu d’une réunion de gens douteux).
-
-M. CAUCHY.--Je maintiens ce que j’ai dit.
-
-M. PONCELET.--Très-bien, je vais faire la vôtre, de biographie, et nous
-allons voir si vous allez rire.
-
---Permettez.
-
---D’abord, vous avez été toujours très-malveillant pour les jeunes
-savants.
-
---Permettez.
-
---Quand j’étais à Metz, vous m’avez gardé un mémoire pendant quatre ans
-sans vouloir me faire de rapport.
-
---Permettez!
-
---Vous...
-
-A cet endroit de la discussion, le président agite avec violence une
-grosse sonnette posée devant lui, de sorte qu’il me fut impossible de
-rien entendre; j’étais d’autant plus désolé de ce contre-temps que j’ai
-l’intention de faire les portraits des membres de l’Institut, et que je
-comptais bien que tous se prodigueraient, les uns après les autres, des
-aménités académiques qui m’auraient été d’un grand secours.
-
-On n’entendait plus que la sonnette du président; mais la pantomime vive
-et animée de deux orateurs prouvait que l’incident n’était pas vidé; on
-put donc espérer que la théorie des forces vives allait recevoir une
-application aussi directe que démonstrative. Dans ce genre de
-discussion, je crois que les arguments de M. Poncelet auraient eu
-beaucoup plus de force que ceux de son adversaire. M. Cauchy est robuste
-en théorie, c’est incontestable; seulement, au point de vue pratique, il
-me paraît peu taillé pour les jeux olympiques. Alors le secrétaire
-perpétuel se précipita entre eux comme la Sabine du tableau de David, et
-l’Académie décida que le bulletin de l’Institut ne ferait pas mention de
-ce regrettable incident.
-
-C’est pour cela que je te le raconte, car enfin, si personne n’en fait
-mention, il est évident que le futur historien de l’Institut sera obligé
-de remplacer par des points la partie la plus intéressante de cette
-séance académique.
-
-Alors commença une longue discussion sur les _sinus_ et les _cosinus_,
-peu à peu je sentis mes membres envahis par un engourdissement
-progressif, mon oreille n’entendait que par intervalle la voix de
-l’orateur, mes paupières appesanties ne se relevaient qu’avec fatigue.
-Dieu me pardonne! j’étais sur le point de succomber à un sacrilége
-sommeil. Je me levai avec effort et gagnai la salle des pas-perdus pour
-échapper à cette atmosphère léthargique. Dans mon empressement, je
-faillis renverser un monsieur dont l’aspect avait quelque chose de
-remarquable, il portait un habit noir SUR sa redingote bleue, je fis le
-tour de sa personne avec un profond respect, car il faut être bien
-savant pour avoir de pareilles distractions; il se laissa examiner avec
-beaucoup de douceur, et me rendit le salut que je lui fis en le
-quittant. Je rencontrai heureusement M. Boutigny d’Évreux qui eut
-l’obligeance de m’apprendre que ce monsieur si curieux s’appelait
-André-Jean, et qu’il se livrait, avec un zèle industriellement savant,
-ou savamment industriel, à la fabrication des vers à soie. Ses élèves
-ressemblent à de petits serpents boas; ils produisent, dit-on, moins que
-les autres, mais ils leur sont incontestablement supérieurs sous le
-rapport de l’appétit. M. Boutigny d’Évreux fit remarquer à M. André-Jean
-la superposition anormale de ses vêtements, et l’éleveur ébahi
-s’empressa de mettre habit bas pour régulariser sa toilette; mais, par
-suite d’une nouvelle distraction, la redingote et le gilet rejoignirent
-l’habit sur la banquette, et M. André-Jean allait quitter son pantalon
-lorsque l’huissier se précipita vers lui et lui fit observer que s’il
-était, jusqu’à un certain point, permis de dormir pendant les séances de
-l’Institut, il était expressément défendu de sortir de ses vêtements
-pour le faire.
-
-M. André-Jean, toujours distrait, fit un grave salut, mit ses habits
-sous son bras et partit sans songer à les remettre.
-
-Décidément, mon envie de dormir ne se passe pas; bonsoir, je vais me
-coucher.
-
-Le baron d’ÉPHÈSE.
-
-_P. S._ Je me réveille par suite d’un affreux cauchemar. J’ai rêvé que
-des voleurs venaient m’enlever mon titre de baron; il est vraiment
-impossible de garder un pareil titre dans une maison où les portes
-ferment à peine, et qui est habitée par toute sorte de gens. Je
-m’_enroture_ donc derechef et te prie de répondre simplement à ton ami.
-
-Le Dr GRIFFUS (D’Éphèse).
-
-
-Comme le docteur Griffus allait mettre sa lettre à la poste, il
-rencontra M. Chailly qui venait de causer tout seul et bâillait d’une
-manière formidable; notre Grec prit cette ouverture pour une boîte aux
-lettres et y déposa sa missive. L’illustre et célèbre accoucheur
-l’avalait sans se douter de rien, lorsque je pus la saisir à temps en
-plongeant intrépidement mon bras dans ce gouffre, puis je m’empressai de
-l’étaler dans ma causerie pour la faire sécher.
-
-
-LETTRE DEUXIÈME
-
-Les grands peuples, mon ami, ressemblent aux grands poëtes et aux femmes
-sur le retour; il faut les regarder à distance pour les trouver dignes
-de leur réputation. En arrivant à Paris, je pensais tomber au milieu du
-peuple le plus spirituel de la terre; je m’étais imaginé que la France
-avait hérité en ligne directe de tout l’atticisme de l’Athènes du temps
-jadis; que la Seine était le Pactole du bon sens; enfin, que les
-préjugés et la sottise étaient des crimes tellement inouïs que le Code
-pénal ne les avait même pas prévus.
-
-Ah! mon ami, quelle déception! Ces Français tant vantés sont les gens
-les plus crédules du monde, et il n’est pas de monstrueuse sottise qu’on
-ne puisse leur faire croire, surtout si on la fait venir de l’étranger.
-Hier, c’étaient les tables tournantes et les esprits frappeurs;
-aujourd’hui, une comète qui doit réduire notre planète en poudre; M.
-Hume, médium (lisez escamoteur), Américain, se faisant passer pour un
-être surnaturel, jonglant avec les esprits, ayant pour pages des génies,
-évoquant les morts, faisant parler les mânes comme de simples tables,
-danser les chaises, voyager les meubles; enfin, pratiquant la magie
-blanche et noire chez les grands, qui le reçoivent avec tous les
-honneurs dus à un être si merveilleux. A Paris, on croit à tout cela.
-Quand un homme a des soupçons de ménage, vite il fait tourner sa table
-et entonne sa petite invocation à l’esprit frappeur; ceux qui ont la
-bosse de la comète font leur testament en faveur d’une planète moins
-menacée que la nôtre. Les _Humistes_ vont, quand ils peuvent mettre la
-main sur le médium, évoquer des ombres qui apparaissent comme des
-simples ombres chinoises, les mains pleines des plus riches promesses.
-Des badauds, tout de noir habillés, prétendent que le grand diable et
-ses cornes est mêlé à tous ces mystères, et les journaux, même
-scientifiques, qui devraient éclairer l’opinion, hochent la tête d’un
-air profond en disant: Il faut voir.
-
-D’honneur, dans ce diable de pays, on dirait que la moitié des gens a
-juré d’abrutir et d’_enténébrer_ l’autre.
-
-Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la fine fleur des
-pois de la littérature et même de la médecine, on causait des prodiges
-opérés par le _médium_ américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le
-monde racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait, comme
-toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient; leur crinoline
-se ballonnait d’horreur; la situation était tellement tendue que le
-moindre incident imprévu aurait déterminé un évanouissement général.
-
-Le docteur V..., qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole en
-ces termes: Vous n’avez vu toutes ces merveilleuses choses que par les
-yeux de vos amis, mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis
-allé chez M. Hume; je tenais à causer avec un mort. Comme je n’avais
-aucun secret d’outre-tombe à demander à Charlemagne ou à Sésostris, je
-choisis par hasard un de mes clients qui s’était conduit à mon égard
-avec toute la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit. Plus
-tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés en mourant sans me
-régler sa note; je n’étais pas fâché d’évoquer son ombre pour lui dire
-un peu ce que je pensais de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt
-en présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un déshabillé aussi
-léger que peu décent; son costume ne me permettait pas de le prendre au
-collet, mais la discussion n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des
-choses à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut; il
-était temps, car j’allais me porter contre elle à des voies de fait
-regrettables dans notre position réciproque.
-
-Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une ombre qui me fut
-bien chère et que la mort impitoyable avait séparée de moi depuis
-quelques années; la puissance magique du _médium_ fit apparaître
-aussitôt ce nouveau fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline
-ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité.
-
-Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier rendez-vous. M. Hume
-eut la discrétion de nous laisser seuls, et je vous demande la
-permission de ne point vous faire assister à notre entrevue. Voilà des
-faits, messieurs, qu’en pensez-vous?
-
---J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit plus à rien depuis
-qu’il a été directeur de l’Opéra, que vous n’êtes qu’un _blagueur_ (le
-mot a été dit, je le conserve).
-
---Eh bien! mon cher..., vous avez parfaitement raison, lui répondit le
-docteur V...
-
-Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs, et
-souhaitons surtout que les Français en général, et les Parisiens en
-particulier, n’acceptent comme authentiques que les merveilles et
-miracles vérifiés, contrôlés et certifiés par une commission de membres
-de l’Institut.
-
-Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je reconnus pour des
-confrères; l’un d’eux, que je remarquai plus particulièrement, était
-jeune encore, assez gros, de taille moyenne; il avait le col court, le
-front un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris noirs;
-il montrait, quand par hasard il riait, ce qui lui arrivait souvent, des
-dents larges et fortes qui paraissaient d’une solidité remarquable et
-très-disposées à mordre. Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois
-du vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée méchante
-ou d’une attaque sournoise.
-
-Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître sous le portique
-d’un édifice semblable à un temple.
-
-C’est, en effet, un temple dédié à Esculape; cent prêtres, sous le nom
-d’académiciens, sont chargés d’entretenir le feu sacré sur l’autel du
-dieu. J’osai suivre mes guides dans ce sanctuaire que les mauvaises
-passions des hommes ont (probablement) toujours respecté; qui n’a (sans
-doute) jamais entendu que le chœur des prêtres dont les voix
-scientifiques toujours d’accord chantent des louanges qui montent comme
-un pur encens au pied de leur divinité; là, pensais-je, doit régner la
-douce Concorde; chacun doit faire abnégation de sa personnalité,
-respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans le bien-être des
-humains, la douce récompense d’une vie consacrée à la science de guérir
-les hommes.
-
-L’Académie était en séance. Un orateur occupait la tribune de la manière
-la plus brillante, mais, hélas! il vilipendait un de ses collègues; je
-n’aime pas qu’on se réfugie derrière une tribune académique pour
-poignarder la réputation d’un homme d’honneur.
-
-Je me voilai la face et m’éloignai à grands pas de l’Académie, me
-promettant de la visiter un jour qu’elle serait plus soigneuse de la
-dignité de ses membres.
-
-Dr GRIFFUS (d’Éphèse).
-
-
-A l’instant où le bon docteur terminait sa lettre, un domestique, séduit
-à prix d’or, fit adroitement tomber sous ses yeux la _Monographie
-thérapeutique du quinquina_. Cette lecture le plongea immédiatement dans
-un sommeil léthargique qui me permit de prendre copie de sa lettre;
-cependant j’ai des remords, si j’avais été trop loin, si le docteur
-Griffus ne devait plus s’éveiller!!!
-
-
-
-
-VIII
-
- La grande séance de l’Académie de médecine.
- La tuberculose.--Le professeur Robin.
- Le Jardin des plantes et ses dynasties.--La statue de Bichat.
- Kromluong Vongsa.
-
-
-L’événement médical de la semaine est la séance solennelle de l’Académie
-de médecine, et surtout le discours prononcé par M. Béclard, le
-secrétaire annuel de la savante compagnie. Il avait pour sujet l’éloge
-du docteur Villermé, que l’Académie a perdu en 1863.
-
-Villermé était un savant statisticien, il a consacré sa vie à chiffer le
-total des déchets que l’hygiène mal appliquée coûte à l’humanité. Un des
-premiers, il a fait apprécier toute l’importance de cette science alors
-nouvelle et qui est devenue la source de réformes considérables dans le
-régime des prisons; la durée du travail des enfants dans les
-manufactures; la salubrité des habitations où s’entassent les classes
-pauvres; l’alimentation du jeune âge, etc. Le résultat de ces réformes a
-été partout le même: accroissement de la durée moyenne de la vie.
-
-La statistique est la base de l’économie sociale, la pierre de touche
-des systèmes: elle substitue l’exactitude mathématique aux errements de
-la routine et aux conceptions, souvent malsaines, des novateurs
-humanitaires. La statistique est la solution du problème de la vie. Mais
-il faut bien le reconnaître, si elle fournit un contingent considérable
-à la science sociale, elle donne peu de gloire aux laborieux pionniers,
-qui consacrent leur existence à ces arides recherches. On ne voit que le
-monument, les modestes bases qui le supportent sont enfouies dans le
-sous-sol, et l’admiration n’arrive pas jusqu’à elles.
-
-C’est un peu là l’histoire de Villermé. Il a péniblement creusé un beau
-sillon, et ses travaux ont honoré la profession mais sans jeter sur elle
-un vif éclat; figure terne et froide comme un chiffre, il lui manque les
-côtés brillants qui prêtent aux grands effets oratoires, et l’homme
-disparaît dans l’examen des grandes questions qu’il a contribué à
-résoudre.
-
-Aussi le nom de Villermé servait de cadre au discours, mais il ne le
-remplissait pas. L’orateur n’en aurait pu tirer les chaleureux
-applaudissements qui l’ont souvent interrompu. Il a donc abordé les
-importantes questions qui ressortent de la statistique, fouillé le
-problème social, qui touche à l’existence de la classe ouvrière; et il
-l’a fait avec une vigueur d’expression, une liberté de pensée qui ont
-hérissé quelques perruques.
-
-Le jeune secrétaire est déjà un maître dans l’art de bien dire. Son
-discours est essentiellement académique, les transitions y sont ménagées
-avec beaucoup d’habileté et son succès a été très-complet.
-
-Il est peu d’héritages plus difficiles à porter qu’un nom célèbre dans
-les arts ou dans les sciences; les fils des gens illustres, quand ils
-valent quelque chose, valent rarement leur père. M. Béclard a porté sans
-fléchir le nom de son père et lui a donné un lustre nouveau. Modeste et
-réservé, il passe sans bruit à travers la science, laissant à ses œuvres
-le soin de faire parler de lui. Il cache sous une physionomie froide et
-sérieuse de généreux enthousiasmes et l’amour du bien.
-
-M. Bouvier a lu au nom de M. Dubois, d’Amiens, le rapport sur les prix,
-discours parfaitement soigné, comme tout ce qui sort de la plume du
-savant secrétaire perpétuel.
-
-Parmi les lauréats couronnés par l’Académie, on a acclamé le nom d’un
-vieux maître, le docteur Chassaignac, que nous aimons tous, et pour sa
-vie laborieuse et pour ses aimables qualités. On lui a décerné le prix
-Barbier (7,000 fr.). Ce prix si bien mérité, est la récompense de
-l’_écraseur linaire_, et de la méthode chirurgicale qui lui doit
-naissance.
-
-L’écraseur linaire est un instrument qui se substitue au bistouri dans
-l’ablation de certaines tumeurs. Il est composé d’une forte chaîne à
-maillons articulés comme ceux d’une montre et qui a une grande
-puissance. Les deux extrémités terminales sont attirées dans une canule
-en fer par un système de levier qu’on fait mouvoir lentement.
-
-La tumeur qu’on veut enlever, saisie dans l’anneau que forme la chaîne,
-se trouve bientôt pressée, tassée, étranglée, et enfin divisée, par une
-section mousse.
-
-L’opération est plus lente que par le bistouri et déterminerait de vives
-douleurs, si on ne prenait soin d’endormir le malade, mais elle présente
-cet avantage de couper sans qu’il s’écoule de sang. Ainsi l’opération,
-bien conduite, permet de pratiquer l’ablation partielle ou même complète
-de la langue, sans qu’on ait à redouter les hémorrhagies terribles et
-incoercibles qui ont fait parfois périr le malade à la suite de la
-section par le bistouri. Les tumeurs hémorrhoïdales, dont l’enlèvement
-était si redoutable par l’instrument tranchant, à cause de l’hémorrhagie
-et de l’inflammation des veines de la région, grâce à l’écraseur, sont
-opérées sans dangers sérieux. Le calibre des vaisseaux écrasés,
-s’oblitère et ne fournit pas de sang.
-
-Le mieux récompensé des lauréats académiques a reçu un prix de 7,000 fr.
-_Gladiateur_, une bête brute dont l’intelligence est dans ses jarrets, a
-rapporté à son propriétaire plus de 400,000 fr. de prix en un an. On
-serait vraiment tenté de s’appeler _Gladiateur_, si la science ne
-donnait pas à ceux qui la cultivent quelques autres petites
-compensations.
-
- * * * * *
-
-M. Villemin a présenté à l’Institut un intéressant travail sur la
-communication de la tuberculose de l’homme au lapin. L’auteur, dans une
-suite d’expériences, a emprunté de la matière tuberculeuse aux poumons
-d’hommes morts phthisiques, et il a inséré ce produit morbide dans le
-tissu cellulaire de lapins, au moyen d’une incision pratiquée derrière
-l’oreille. Tous ces animaux, sacrifiés au bout de plusieurs mois, ont
-présenté des masses tuberculeuses dans les poumons et dans d’autres
-organes. L’auteur en conclut que la phthisie est une affection
-contagieuse.
-
-Ces résultats sont intéressants et surtout imprévus, mais je repousse
-comme inadmissible la conclusion de l’auteur. Il faut de la contagion,
-mais pas trop n’en faut, et je ne suppose pas que les malades atteints
-de phthisie se soient jamais fait inoculer derrière l’oreille de la
-matière tuberculeuse.
-
-La phthisie est une maladie souvent héréditaire, qui a d’autant plus de
-chances de se transmettre aux enfants, qu’ils sont nés à une époque plus
-voisine de la mort de celui de leurs parents qui en était atteint. Mais
-des milliers d’observations ont démontré que la doctrine de la contagion
-des tubercules doit être reléguée parmi les erreurs de la vieille
-médecine. La cohabitation la plus prolongée avec un phthisique ne
-développe point la maladie chez un sujet qui n’en porte pas le germe.
-
-Il est impossible d’admettre comme un fait général les résultats
-d’expériences pratiquées d’une manière spéciale et absolument en dehors
-des conditions de l’existence normale. Les expériences de M. Villemin
-prouvent simplement que la matière tuberculeuse inoculée au lapin fait
-naître chez lui des tubercules, et rien de plus. C’est un résultat à
-enregistrer, sauf protestation des lapins.
-
- * * * * *
-
-Le savant abbé Moigno, qui devrait depuis longtemps s’asseoir à
-l’Institut, non pas sur la banquette des journalistes, mais sur un des
-fauteuils de la maison, nous montrait l’autre jour au stéréoscope des
-épreuves de la lune qu’il venait de présenter à la savante compagnie.
-Rien n’est curieux comme ces magnifiques spécimens de l’art
-photographique, qui ont été obtenus au moment d’une éclipse de cette
-planète. On voit la surface de la lune progressivement envahie par la
-projection de l’ombre terrestre qui forme l’éclipse.
-
-Le satellite de la terre n’a plus, dans les épreuves de l’abbé Moigno,
-la physionomie plate que nous lui connaissons. Au stéréoscope, il prend
-la forme d’un globe sphérique, on voit les reliefs de ses montagnes, les
-sinuosités de ses vallées et l’imagination explore ce monde lointain,
-peuplé pour nous de mystères. On sent que le moment approche où l’art
-déchirera les voiles derrière lesquels se cachent les vassaux de notre
-planète.
-
-Il me semble que si on pouvait sensibiliser la glace des épreuves avec
-une matière suffisamment amorphe, pour ne pas fournir d’éléments propres
-à l’examen microscopique, on pourrait, avec de forts grossissements,
-explorer les pays lunaires, que la photographie nous révèle.
-
- * * * * *
-
-M. Ch. Robin se présente à l’Institut pour occuper le fauteuil de
-Valenciennes. Espérons que cette fois les portes s’ouvriront largement
-devant le brillant représentant de l’école anatomique. Si M. Ch. Robin
-pouvait remplacer par un de ses travaux chacun des cheveux qui lui
-manquent, il serait le plus chevelu des académiciens. En revanche, si M.
-T. devait payer d’un des cheveux qui lui restent chacun des travaux
-publiés sous son nom, et dont il n’est pas le père, il serait plus
-chauve que son genou.
-
- * * * * *
-
-On a jeté une grosse pierre dans le Jardin... des Plantes, on pourrait
-même dire un pavé, tant la chose a fait de bruit en tombant. Il est vrai
-que le projectile,
-
- ... lancé d’une main sûre,
- Lui a fait dans le flanc une large blessure.
-
-Et, bien que sous forme de prospectus, il n’en a pas moins été pris en
-considération. Dans ce prospectus, où il est question de LA FAUNE
-FRANÇAISE, on accuse les professeurs du Jardin des Plantes de
-gaspillages scientifiques, et d’être nourris dans un sérail dont ils ne
-connaissent pas tous les détours. On les accuse d’envoyer de braves gens
-faire le tour du monde pour courir après des échantillons d’histoire
-naturelle que, depuis longues années, les mites sont occupées à dévorer
-dans le vaste chaos de leurs magasins.
-
-L’un des savants qui adressent de pareils reproches a plus que personne
-le droit de les formuler, car, non-seulement il a mis au service de la
-science sa plume et la meilleure partie d’une immense fortune avec un
-dévouement et un zèle que les plus cruelles souffrances ne peuvent
-ralentir, mais encore, il donne l’exemple d’un désintéressement bien
-rare parmi les savants de notre époque.
-
-Puisque je suis au Jardin des Plantes, je n’en sortirai pas sans avoir
-jeté un coup d’œil sur les institutions politiques qui régissent ce
-microcosme des bêtes.
-
-Pour le vulgaire, le Jardin des Plantes est un petit État dont les plus
-grosses bêtes forment l’aristocratie, et qui vit en paix sous le régime
-des grilles, barrières et palissades, seules lois qu’un sage législateur
-ait promulguées pour empêcher les grosses bêtes de manger les petites.
-
-C’est une erreur, le Jardin des Plantes est une contrée composée de
-plusieurs petits royaumes habités par des bêtes, il est vrai, mais
-gouvernés par des rois qui souvent ne le sont pas. Ces souverains,
-vulgairement connus sous le nom de professeurs, n’ont octroyé à leurs
-féaux sujets d’autre charte que la loi du bon plaisir; le sceptre, parmi
-eux, est héréditaire et se transmet de mâle en mâle et par droit de
-primogéniture. Cependant, les chroniques de leurs œils-de-bœuf racontent
-que, parfois, des reines ou princesses sont intervenues dans le
-règlement des grandes questions politiques qui agitent souvent les États
-les mieux gouvernés.
-
-Je vous prie de croire que les talents sont héréditaires dans ces
-augustes familles, et que les dynasties des Brongniart, des Duméril,
-etc., trouvent dans le bagage de la succession paternelle la science et
-les aptitudes du papa qui leur a transmis la couronne.
-
-Dernièrement les reptiles et les poissons ont assisté à l’abdication de
-leur souverain; je me hâte de dire, pour l’honneur de ces intéressants
-animaux, que cette abdication n’était nullement le résultat d’une
-révolution. Le bon et très-savant roi Duméril Ier abdiquait, à l’âge de
-plus de quatre-vingts ans, en faveur de son digne héritier, Duméril II,
-qui venait d’atteindre sa majorité scientifique. Je passe sous silence
-les fêtes et réjouissances inséparables d’un si grand événement et d’un
-tel avénement.
-
-C’est donc aux pieds de Duméril II, roi d’Erpétologie, que les goujons,
-les lézards, et autres reptiles déposeront désormais leurs respectueux
-hommages, comme ils les déposeront un jour aux pieds de Duméril III, si
-Duméril II ne meurt pas sans postérité. Que le ciel préserve les pauvres
-bêtes d’un pareil malheur!
-
-Comme vous le voyez, dans ces verts royaumes, le fils du sultan naît sur
-les marches du trône, et il est aussi certain de l’occuper un jour que
-le lama né dans la ménagerie peut être sûr de succéder au lama exotique
-qui lui donna l’existence.
-
-Aussi, ne demandez pas au jeune lama de faire de la laine plus belle que
-celle de monsieur son père, il vous répondrait avec beaucoup de sens:
-
---A quoi bon! ne suis-je pas bien sûr d’être un jour grand lama comme
-papa? quel motif ai-je donc de me tourmenter pour changer la toison de
-la famille?
-
-Quand un jeune prince du Jardin des Plantes a toutes ses dents
-scientifiques, quand il est complétement sevré du lait qu’on tette à la
-Chaumière, sa famille assemble les têtes couronnées du voisinage et leur
-dit:
-
---Rois, mes frères, passez-moi la casse, je vous passerai le séné; j’ai
-mon fils qui est en âge de porter le sceptre, les zoophytes (ou les
-mollusques, ou les vertébrés, etc., etc.) ont perdu leur prince; j’ai
-plusieurs enfants à pourvoir, ce petit royaume irait comme un gant à mon
-aîné, avec votre permission, je voudrais l’installer sur ce petit trône.
-
-CHŒUR DES ROIS. Nous vous passons la casse, vous nous passerez le séné;
-que votre fils gouverne en paix.
-
-Le nouveau prince est bientôt élu. Et les mites crient comme les autres:
-Vive le roi! Car elles savent que le nouveau prince leur permettra,
-comme par le passé, de ronger les collections qui dorment du sommeil
-d’Épiménide au fond des greniers; elles savent que les générations de
-mites se succèdent sans trouble et sans secousse, comme les dynasties
-des princes du Jardin des Plantes.
-
-Un jour, je vous dirai l’histoire de Chiendent Ier, prince puissant, qui
-vivait encore il y a quelques années; Chiendent n’est pas le nom qu’il
-reçut de ses aïeux, mais l’histoire confère aux grands rois un surnom
-qui rappelle leurs plus grandes qualités, et je le surnomme Chiendent,
-parce que ses racines envahirent le Jardin des Plantes, et que ses
-héritiers fleurissent ou florissent encore un peu partout. Que la
-science lui soit légère!
-
-N’allez pas croire pourtant que toutes les dynasties se ressemblent, ce
-serait commettre une grave erreur; car, à côté de celle des Chiendent,
-on rencontre la dynastie des Geoffroy Saint-Hilaire, grande et belle
-famille de savants qui se perpétue sans s’amoindrir, et qui semble être
-la famille capétienne de ces royaumes; il en est bien d’autres encore
-qui tiennent dignement leur sceptre scientifique, et si le _régent_
-n’orne pas leur couronne, on y voit, cependant, quelques bons gros
-diamants qui jettent assez d’éclat pour briller encore dans un siècle ou
-deux.
-
- * * * * *
-
-On a inauguré la statue de Bichat, la fête n’est déjà plus qu’un
-souvenir, les beaux vers, les éloquents discours, les voix harmonieuses
-résonnent dans le lointain, et si l’on se rapproche de la Faculté pour
-les entendre encore, on trouve la cour déserte et Bichat tout seul sur
-son piédestal.
-
-Quoi! ce bronze serait le portrait du grand physiologiste? Non, non, ce
-n’est pas lui, car en le contemplant je ne me sens point saisi de cette
-respectueuse émotion qu’on éprouve en contemplant les traits d’un homme
-aussi illustre. Cette face porte-t-elle le sceau du génie?--Elle
-ressemble d’une manière si frappante, surtout de profil, à M. Chailly,
-qu’on pourrait croire qu’il a prêté sa tête à David (d’Angers) pour
-modeler le bronze. Peut-être le célèbre accoucheur sera-t-il fort
-humilié de ressembler à Bichat, mais je n’y puis que faire. Cette
-ressemblance établie, il suffit, pour juger du caractère de la tête, de
-décider, oui ou non, si M. Chailly a la tête d’un homme de génie;
-j’affirme que oui, mais je n’impose mon opinion à personne; seulement
-Bichat est mort à 31 ans, et cette ressemblance le vieillit au moins de
-vingt ans.
-
-L’examen du torse nous révèle une incurvation de la colonne vertébrale
-très-prononcée à droite. L’articulation scapulo-humérale droite présente
-un beau cas de tumeur blanche compliquée de luxation spontanée, qui
-explique parfaitement la pose gênée du bras. De plus, l’ampliation
-anormale de la cage thoracique du même côté me semble provenir d’une
-pleurésie chronique, et chacun sait que l’illustre Bichat ne fut jamais
-atteint de ces diverses affections.
-
-Comme aspect général, la statue paraît guindée, le corps semble fait
-pour une autre tête, et la tête pour un autre corps. Le savant médite,
-une plume à la main; il semble réfléchir profondément au moyen de sortir
-des affreuses bottes qui grimacent autour de ses jambes. Hélas! je
-crains bien que l’ombre du grand Bichat ne vienne plus errer, le soir,
-dans la cour de la Faculté, de peur de se trouver nez à nez avec la
-statue de M. Chailly, qu’on a baptisée de son nom.
-
-Heureusement que la gloire de Bichat n’a rien à redouter des erreurs de
-l’art; heureusement que David (d’Angers) a créé assez de chefs-d’œuvre
-pour que l’art ne lui reproche pas la statue de Bichat.
-
- * * * * *
-
-Un de mes amis arrive du royaume de Siam; il faisait partie de
-l’ambassade française qui vient de conclure avec le souverain siamois un
-traité de commerce. Cet ami a joué un petit rôle dans une histoire
-médico-pharmaceutique qui n’a peut-être pas été sans influence sur le
-résultat des négociations.
-
-Le prince Kromluong Vongsa, frère du roi, était le meilleur des princes
-et le plus malheureux des hommes. Voici la cause de ses malheurs: il
-était atteint d’une de ces incommodités rebelles que les bonbons de
-Duvigneau ont eu l’impertinente prétention de combattre et même de
-guérir. Mais la réputation des bonbons Duvigneau n’est pas encore
-parvenue jusqu’à Siam, et le pauvre prince n’avait d’autres ressources
-pour calmer ses embarras que de chercher des consolations (qui auraient
-fait le désespoir de M. de Pourceaugnac) près d’un irrigateur de
-fabrique française, dont il ne se séparait jamais. Mais, hélas! par un
-de ces malheurs qui ne respectent même pas les têtes couronnées habitant
-un pays humide, cette machine hydraulique se trouva un jour hors d’état
-de remplir ses devoirs. Les mécaniciens les plus habiles, les savants
-les plus ingénieux du royaume furent vainement consultés, vainement ils
-interrogèrent l’organisme de ce sphinx de fer-blanc, il resta
-impénétrable, aucun d’eux ne parvint à lui arracher le secret de ses
-troubles fonctionnels; le docte aréopage déclara à l’unanimité que
-l’irrigateur était perdu pour la santé du prince, et le condamnèrent à
-la ferraille à perpétuité. Le dérangement de la machine ne provenait pas
-de cette nostalgie que l’on éprouve souvent lorsqu’on est exilé à 3,000
-lieues de son berceau; non, la cause en était toute matérielle et
-produite par une rouille dévorante qui en avait détraqué les ressorts.
-
-Cet accident menaçait de prendre les proportions d’une calamité
-publique, car le prince était généralissime des armées de terre et de
-mer et considérait son irrigateur comme la pièce la plus indispensable
-de son arsenal de bataille. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’était
-pas contre l’ennemi qu’il dirigeait les moyens d’action de la machine,
-comme jadis le maréchal Lobau ne craignait pas de le faire à la tête
-d’un bataillon de pompiers; non, l’usage qu’il en faisait était
-quotidien, mais tout personnel.
-
-La simple mention de ce fait est le plus bel éloge qu’on puisse faire du
-courage de Kromluong Vongsa, car chacun sait que le boulet qui siffle
-sur le champ de bataille aux oreilles d’un homme dépourvu de courage,
-produit sur son économie troublée l’effet d’une bouteille d’eau de
-Sedlitz. L’état du prince sur le champ de bataille étant invinciblement
-et diamétralement opposé, j’en conclus que son courage était
-indomptable.
-
-A cette époque, l’ambassade française arriva à Bankok, capitale du
-royaume de Siam. Dès ce moment, le prince n’eut plus qu’une idée: faire
-réparer son instrument ou s’en procurer un au poids de l’or. Mon ami,
-homme de précaution, avait un double exemplaire de l’objet de sa
-convoitise, et se fit un véritable plaisir de combler les vœux du
-prince, qui put dès lors s’en aller en guerre comme le grand
-_Malbrough_.
-
-La reconnaissance de Kromluong était sans bornes; il fabriquait lui-même
-pour son nouvel ami des plumes en bois de teck, fort ingénieusement
-taillées, dont l’une m’a servi à écrire la présente causerie; le soir,
-il le reconduisait en palanquin porté par ses esclaves à la case
-flottante qui lui servait de maison, et il ne le laissa repartir pour la
-France que sur la promesse formelle qu’il lui rapporterait un jour un
-_vrai_ chapeau de général; un vrai, car celui qu’il possédait, et qu’il
-avait payé comme tel, n’avait jamais eu de si hautes destinées.
-
-A propos de cases flottantes, l’habitation paraîtra peut-être quelque
-peu mesquine pour loger un secrétaire d’ambassade; il est certain qu’à
-Paris on pourrait s’en montrer peu satisfait; mais à Siam, c’est une
-autre affaire; la ville de Bankok, qui renferme environ 600,000
-habitants, est composée de cases flottantes et fixées sur le fleuve au
-moyen de quatre piquets, ce qui permet au propriétaire de remonter ou de
-descendre le Menam s’il est mécontent de son voisinage. Il est très-peu
-de maisons, outre les palais, qui soient construites d’une manière plus
-stable. Cela me fait penser que ces cases qui changent de place si
-souvent, ces rues que le matin voit naître et le soir évanouir doivent
-rendre le service de la petite poste très-pénible pour les facteurs du
-pays.
-
-Kromluong Vongsa est mort au mois de février dernier; il faut espérer
-que Bouddha aura fait passer l’âme de ce brave prince dans le corps de
-quelque éléphant blanc, car, après son chapeau de général, c’est ce
-qu’il désirait le plus.
-
-Je n’ose croire que le présent de mon ami soit la cause de son trépas,
-et que cet instrument lénitif soit devenu pour les entrailles du
-malheureux prince une robe de Nessus brûlante et mortelle.
-
-
-
-
-IX
-
- Ralentissement du mouvement terrestre.
- Revaccination.--Coloration des photographies.--M. Montagne.
- Des instruments nécessaires à la diagnose.
-
-
-J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît que, décidément, la
-terre fatiguée de son éternel mouvement de manége autour du soleil,
-témoigne de son besoin de repos en ralentissant sa marche.
-
-Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible, mais quand on est
-sur la pente de l’oubli des devoirs, on ne tarde pas à les méconnaître
-tous; or, à un instant donné, il se pourrait que la terre refusât
-absolument de se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre
-pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le percement des
-montagnes et les autres travaux gigantesques qui agitent ses entrailles.
-On éviterait ainsi tout prétexte à une détermination violente, dont il
-serait extrêmement difficile de la faire revenir.
-
-Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant, son immobilité
-coïncide avec le printemps et avec les heures où le soleil éclaire notre
-hémisphère; car si elle s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du
-mois de janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par une nuit
-éternelle.
-
-Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes de la terre
-nous sont révélées, elles avaient déjà été entrevues par Laplace, et, M.
-Delaunay, en communiquant à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait
-que confirmer nos craintes.
-
-Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en astronomie,
-l’unité de temps fondamentale, n’a pas, comme on le croyait, une durée
-toujours la même; elle augmente progressivement. Ce fait ressort de
-l’étude de la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en
-constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été amené à conclure
-que la terre retarde la sienne.
-
-La lune marche plus vite, donc la terre est moins agile.
-
-Ce retard provient-il du refroidissement progressif de notre vieille
-planète, dont le résultat serait la diminution de son diamètre? ou
-serait-il dû à la résistance causée par les frottements qu’elle subit de
-la part du milieu éthéré dans lequel elle se meut? Voilà ce qu’on ne
-sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction des phénomènes
-des marées, dont le déplacement agit continuellement dans un sens
-contraire au mouvement de rotation terrestre.
-
-Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je vous fais grâce des
-équations et des chiffres qui ont été entassés pour résoudre ces
-questions; il y en a de quoi charger deux voitures de déménagement.
-
-Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses réflexions; il expose
-le phénomène, mais il a négligé d’en faire ressortir les conséquences;
-je vais vous en signaler quelques-unes.
-
-Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse du mouvement de
-rotation de la terre, actuellement de 470 mètres par seconde, porteront
-un coup funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est
-proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le ralentissement de
-la vitesse aura donc pour conséquence inévitable d’augmenter la
-pesanteur des corps; et, à un moment donné, Hercule lui-même aurait
-besoin de toutes ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes.
-Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène apportera dans vos
-habitudes domestiques! Je vous laisse le soin de les énumérer.
-
-Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps perdu, allongeait
-le pas de manière à tourner dix-sept fois plus vite, c’est-à-dire avec
-une vitesse de 7,980 mètres par seconde, la pesanteur des corps serait
-réduite à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait
-pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous seriez obligé de tirer
-par les pieds, pour le ramener sur le sol, le danseur imprudent qui
-oserait s’élancer à la hauteur d’un entrechat.
-
-Mais revenons à notre fâcheuse situation, elle est assez chargée de
-teintes sombres pour que je ne l’estompe pas avec les dangers simplement
-probables; j’en pourrais allonger la liste d’une manière terrifiante.
-
-Je vous berçais tout à l’heure de l’espoir d’un printemps et d’un soleil
-perpétuels, pour vous préparer doucement au dénouement. Mais la vraie
-vérité, c’est qu’avant que la terre soit immobilisée, les lois de la
-gravitation seront rompues et notre planète, entraînée vers le soleil
-dont elle n’est que le satellite, ira se précipiter sur lui, et se
-fondra dans ses ardents rayons.
-
-C’est là la fatale, l’inévitable, l’inexorable destinée qu’elle doit
-subir un jour.
-
-Pour que vous ne soyez pas surpris à l’improviste par le cataclysme, et
-que vous puissiez mettre ordre à vos affaires, je puis vous dire au
-juste l’heure de la catastrophe. C’est un calcul que j’ai fait à votre
-intention.
-
-La durée du jour sidéral s’accroît de _six secondes par siècle_. Cela
-paraît peu de chose au premier abord, mais les petites sommes, en
-s’accumulant, finissent par faire un gros total. L’accroissement sera
-d’une minute en six mille ans; d’une heure en trente-six mille années.
-La terre deviendra donc immobile dans huit cent soixante-quatre mille
-années: un simple point perdu dans l’éternité.
-
-En y réfléchissant, je crois qu’aucun de vous n’a la prétention
-d’atteindre cette époque reculée. Vous pouvez donc, sans inconvénient,
-léguer vos terreurs à vos arrière-petits-neveux et finir l’année
-gaiement.
-
- * * * * *
-
-Une aimable correspondante me demande si elle doit redouter la variole,
-qui jadis a déposé sur son berceau sa carte de visite gravée.
-Certainement oui, la maladie ne donne pas une immunité plus complète que
-le vaccin.
-
-Si j’étais homœopathe, j’engagerais ma correspondante à s’exposer de
-toutes ses forces à la contagion.
-
-En vertu de l’axiome: _Similia similibus curantur_, une nouvelle
-invasion devrait faire disparaître les désagréables traces de la
-première. Mais, comme je professe un profond dédain pour les radotages
-du père de cette doctrine, je conseille une vaccination immédiate.
-
- * * * * *
-
-Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une petite voiture
-de malade, un vieillard infirme et octogénaire qu’on monte à grand’peine
-jusqu’à la salle des séances. C’est M. Montagne, un des plus savants
-botanistes de notre époque. On lui doit la classification de presque
-tous les cryptogames rapportés des voyages de circumnavigation. Il est
-le dernier _égyptien_, c’est-à-dire le dernier survivant de la
-commission scientifique choisie par Bonaparte pour l’accompagner en
-Égypte. Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc., étaient ses
-collègues.
-
-M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui a jamais demandé
-les moyens de s’enrichir. Sa modeste position de fortune lui rend
-nécessaire le jeton de présence qu’il touche à l’Institut. C’est donc un
-peu pour cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage.
-
-En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme et presque dans la
-misère, se traînait également avec peine à l’Institut, pour y toucher le
-jeton de présence qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire
-perpétuel, demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office en
-tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas obligé d’assister aux
-séances. La savante Compagnie s’associa immédiatement à cette bonne
-pensée, et Lamarck ne fut pas privé du faible secours qui était devenu
-pour lui une nécessité.
-
-La même mesure serait une justice rendue à la vie laborieuse de M.
-Montagne, et s’il voulait encore venir parfois réchauffer ses
-quatre-vingts ans au foyer de la science, au moins choisirait-il son
-temps.
-
- * * * * *
-
-M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours en grec et en
-français, le savant professeur avait vigoureusement insisté sur
-l’importance de l’organographie en médecine.
-
-Je quittai donc l’Académie, profondément touché de ce que je venais
-d’entendre et presque converti à des idées sans lesquelles il est,
-avait-il dit, impossible de faire de bonne médecine, de la médecine
-sérieuse et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps
-j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de profiter de mon émotion
-pour le remplacer. Je m’acheminai donc de suite vers le magasin de
-Robert et Collin, et demandai un plessimètre; on m’en montra de cinq
-espèces différentes, sans compter les variétés: il y en avait en
-écaille, en buis, en ivoire, avec ou sans charnières. J’étais dans une
-très-grande perplexité; lequel choisir? quel était de tous ces
-plessimètres le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il n’y a point
-de salut? Dans mon embarras, j’en pris un de chaque espèce, me réservant
-de demander à M. Piorry quel était le vrai, celui qu’il avait découvert
-lui-même, et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être,
-pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs de diagnostic.
-
-J’allais me retirer lorsque le commis me dit: Vous ne prenez pas de
-stéthoscope?--Merci, je crois que j’en ai un.--Un seul?--A la rigueur,
-je puis en prendre un pour chaque oreille; cependant...--Écoutez-moi,
-monsieur; je vois que vous sortez de l’Académie et que vous venez de
-boire au biberon des saines doctrines, je vois à votre air que M. Piorry
-a parlé et qu’il vous a converti à l’organographisme; ne faites donc pas
-les choses à demi, et pendant que vous subissez encore son influence
-magnétique, munissez-vous de tous les instruments de _diagnose_
-nécessaires à un médecin sérieux et _organopathe_. Laissez-moi vous
-guider dans la voie nouvelle où vous semblez devoir marcher désormais.
-J’ai été deux ans _roupiou_ de ce grand homme; je sais ce qu’il vous
-faut.
-
-Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta quatorze
-stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun d’eux possédait des
-propriétés acoustiques particulières, et pour quels motifs le râle
-crépitant qu’on entendait avec le stéthoscope de L..., se transformait
-en râle sibilant avec celui de P..., et en râle sous-crépitant avec
-celui de G... Il mit à ma disposition le thorax d’un ouvrier asthmatique
-et chargé de satisfaire dans l’établissement à tous les besoins de
-l’auscultation; mais, après une étude de vingt minutes, je m’étais
-tellement brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne
-distinguais plus rien du tout, malgré les efforts de mon sujet qui
-respirait à se briser les côtes; mais je pense que cela tenait seulement
-à mon peu d’habitude et que, lorsque j’aurais étudié ces instruments
-pendant un certain temps, je me tirerais tout comme un autre de
-l’auscultation. Cependant je refusai formellement de joindre au paquet
-un stéthoscope à musique nouvellement inventé, craignant de trop
-compliquer mes études.
-
---Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski? me dit mon obligeant
-cicérone.--Non.--Très-bien, je vais vous le donner accompagné de celui
-d’Anagnostakis et de celui de Desmarres; de sorte que si l’un vous donne
-un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera immédiatement
-pencher la majorité de son côté, à moins qu’il ne vous fournisse
-lui-même un troisième résultat, ce qui n’est pas absolument impossible.
-Il introduisit donc les trois instruments dans mes poches et continua:
-
---Avez-vous un instrument pour compter les pouls? Je tirai
-triomphalement de mon gousset une montre à secondes de Leroy qui me sert
-à cet usage.--Ça, fit-il d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument
-médical; c’est tout au plus bon pour établir la _diagnose_ de l’heure
-quand vous allez en fiacre; mais la _sphygmose_ demande un instrument
-spécial, non-seulement classique, mais encore mythologique; le voici:
-c’est le sablier. Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque
-instant sa montre devant un malade; il s’imagine que ce n’est pas pour
-compter son pouls, mais uniquement parce que vous vous ennuyez près de
-lui, ce qui n’est ni poli ni médical.
-
-Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la moitié de
-l’indication. Comment appréciez-vous la forme du pouls, son rhythme et
-son espèce?--Je lui montrai finement mes trois doigts réunis dans la
-position classique. Il répondit par un regard de travers à ce langage
-muet.--Osez-vous, me dit-il, comparer vos doigts à nos instruments de
-précision? les croyez-vous assez sensibles pour diagnostiquer d’une
-manière authentique et formelle les soixante-cinq espèces de pouls
-découverts par l’illustre Bordeu? Il vous faut pour cela un instrument
-spécial qui ne doit jamais vous quitter, pas plus que ceux que vous avez
-pris et que vous allez prendre; car un médecin qui se présente chez un
-malade sans être pourvu de TOUS ses instruments de _diagnose_, n’est
-qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi.
-
-Je passai involontairement mes mains sur mes poches, elles étaient déjà
-remplies de tant de choses, que je commençai à craindre que mon galbe
-médical n’en fût considérablement altéré; je sentis que j’avais quelque
-peu l’air d’un brocanteur en habit noir.--Voilà, continua-t-il,
-l’instrument qui sert de complément indispensable au sablier, c’est le
-_sphygmomètre_; non pas celui qu’inventa Sanctorius, et qu’il appelait
-_pulsiloge_, mais bien celui du grand Hérisson; au moyen de cette petite
-machine, son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre a pu
-découvrir et même décrire trente-deux espèces de pouls de plus que
-Bordeu! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept espèces connues.
-Voyez, monsieur, à quels progrès peuvent conduire les instruments de
-précision appliqués à la _diagnose_!
-
-Je mis dans la poche de mon gilet le _sphygmomètre_, que j’avais pris
-d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais vers la caisse, lorsque mon
-cicérone me barra le passage avec un compas de Baudelocque, et un
-pelvimètre de Vanhuevel.--Avez-vous cela? me dit-il.--Non.--Aussitôt, et
-sans m’en demander l’autorisation, il me plaça les deux instruments sous
-mon bras gauche; c’était pour moi une démonstration suffisante de leur
-utilité; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena devant son
-comptoir et trouva le moyen d’introduire dans mes poches un spéculum
-univalve de son illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais
-pas qui; il n’en introduisit pas davantage, d’abord parce qu’il n’y
-avait plus de place, et puis, parce que je lui avais avoué en posséder
-déjà six de divers modèles.
-
---Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope, car depuis la
-grande discussion du cancer, il n’est guère permis à un médecin sérieux
-de se passer de cet élément de _diagnose_? Je fis timidement un signe
-négatif, et mon obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer
-un gros microscope dont il me remit la clef.
-
-Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter tout ce
-bagage chez chaque malade, je n’aurais plus l’air d’un médecin, mais
-d’un Auvergnat dans l’exercice d’un déménagement.--Monsieur, me
-répondit-il, la science ne tient pas compte de ces puérils détails; elle
-marche; c’est aux hommes qui la suivent à consulter leurs forces.
-
-Les miennes commençaient à s’épuiser; mais je résolus de n’en rien faire
-paraître pour qu’on ne pût supposer que je n’aimais pas la science.
-Seulement je me promis _in petto_ de louer à l’année un commissionnaire
-garni de crochets, qui pût m’accompagner chez mes malades.
-
-Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique qui allait devenir
-mon ombre, mon cicérone me crut favorablement disposé à collection et
-introduisit dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait échappé à
-l’invasion, une boîte à réactifs pour les urines, un lithomètre, un
-mètre, une loupe dont il me démontra la puissance sur un ouvrier atteint
-de la gale, qui me fournit sur-le-champ un acarus; enfin, un
-thermomètre. Je lui demandai comment il était possible d’appliquer cet
-instrument à la diagnose et quelle était son utilité.--Cela est aussi
-simple qu’ingénieux; vous introduisez la boule de ce thermomètre dans le
-rectum ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez
-immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la température
-normale.
-
-C’est, en effet, fort ingénieux; je vous remercie; mais je pense que je
-suis maintenant suffisamment équipé.--Pas encore, il vous manque ceci;
-et il cherche à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse
-machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement.--Merci,
-dis-je en le repoussant, ceci est un instrument de diagnose applicable à
-la combustion de l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de
-l’huile...--Comment! monsieur, me dit-il, pour qui prenez-vous donc
-notre maison? Apprenez, monsieur, que cet instrument est un
-_spiromètre_, non pas le spiromètre de Sybson, qui se contentait de
-mesurer le mouvement thoracique; pas même celui d’Hutchinson, qu’on peut
-employer au besoin comme cloche à plongeur; c’est le spiro-gazomètre de
-M. Bonnet, instrument admirable et indispensable pour la diagnose de la
-_phymie_; on s’en sert en bouchant avec soin les divers orifices de son
-malade et en le faisant souffler dans ce tube; alors la respiration met
-en mouvement des choses que je n’ai pas besoin de vous expliquer, et les
-aiguilles du cadran indiquent, clair comme le jour, que le sujet est
-phthisique; à moins cependant que la machine ne se dérange, ce qui
-arrive quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque, ne
-paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même occasion, vous ferez
-bien de prendre le _spiromètre_ de Guillet; au moins, si l’un se
-détraque, pendant que nous le réparerons, vous pourrez vous servir de
-l’autre. Je fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique
-attaché pour cela à l’établissement, car cette maison est si bien
-montée, que, dans l’intérêt des clients, chaque ouvrier doit, en
-entrant, justifier au moins d’une infirmité utile à l’essai des
-instruments qu’on y fabrique.
-
-Je replaçai sous mon bras le _spiro-compteur_ et me dirigeai
-sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur me mit en face d’un
-bonhomme d’environ deux pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un
-cadran sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche,
-destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont peu de clients
-pour faire tapisserie à l’heure de la consultation.--Monsieur, lui
-dis-je avec beaucoup de dignité, je méprise de pareilles supercheries;
-je ne veux pas de votre client postiche.--Vous le prendrez, dit-il en
-déchargeant un terrible coup de poing sur la tête du Turc; aussitôt,
-chose étrange, je vis l’aiguille du cadran se mettre en mouvement et se
-fixer sur le chiffre 235. Je restai stupéfait devant un argument de
-cette puissance; mais mon étonnement se transforma en admiration quand
-il m’eut expliqué que c’était un _dynamomètre_, instrument de _diagnose_
-appliqué à l’étude du retour des forces pendant la convalescence. En
-faisant frapper le malade tous les matins sur cette machine, on peut
-déterminer d’une manière exacte le régime qui doit être suivi; on
-l’augmente et on le diminue, selon que le coup de poing donne un chiffre
-plus ou moins élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de
-_diagnose_ les plus nécessaires, et le seul qui permette de conduire une
-convalescence avec quelque sûreté.
-
-Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup mon bagage, et je
-vis bien que l’Auvergnat le plus robuste ne pourrait pas suffire à la
-tâche; je me résignai donc mentalement à en prendre deux; puis,
-réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie d’un cheval,
-je me décidai pour ce dernier animal, qui pourrait, étant choisi un peu
-long, me porter avec tous mes instruments de _diagnose_.
-
-J’avais le droit de croire ma collection complète et je marchais d’un
-pas résolu vers la caisse, lorsque mon infatigable cicérone me mit en
-face d’une grande paire de balances qui (au moyen d’un ingénieux
-mécanisme, solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se réduire
-à un volume portatif. Il voulut absolument joindre cette machine au
-reste de mes achats, sous prétexte qu’elle m’était tout à fait
-indispensable pour établir d’une manière exacte les variations qui
-peuvent survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je refusai
-avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage des épiciers, et
-déclarai que, malgré l’ingratitude et autres agréments qui font du
-malade un animal insupportable, je ne consentirais jamais à le peser
-comme un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses
-supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai ma facture avec
-l’énergie d’un homme décidé à résister à toutes les séductions. On se
-rendit à mon désir; mais, grand Dieu! quel fut mon effroi quand je vis
-un total de 2,427 fr. 50 centimes! Dans mon émotion, je lâchai le
-_spiro-gazomètre_ de M. Bonnet, qui rendit en tombant un son déchirant;
-je fus contraint de me séparer de tous ces merveilleux instruments, et
-je partis avec un modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui
-m’empêchait de devenir un grand praticien.
-
-
-
-
-X
-
- La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles.
- Reproduction des organes.
- Les Naïades des eaux minérales.--Trains de plaisir et de santé.
- Le père Patience.
- Grande découverte scientifique.
-
-
-Samedi dernier, on allait unir un jeune couple; la mariée, que la
-cérémonie amusait peut-être médiocrement, fut prise d’un bâillement
-tellement vigoureux, qu’elle se luxa la mâchoire inférieure: au moment
-de prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa bouche
-largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer, ne laissait passer que
-des cris de terreur inarticulés. Tumulte, émotion, tableau.
-
-Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de la cérémonie, ne
-perd pas la tête, il entraîne la victime... de l’accident, chez un
-chirurgien voisin de la municipalité; la noce le suit.
-
-L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi par une noce touffue,
-précédée d’un monsieur sans chapeau, portant le costume solennel de
-l’hyménée, et traînant après lui une jeune fille couronnée d’oranger.
-
-Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui continuait, faute
-de mieux, à pousser des cris désespérés. Le chirurgien se croyait à une
-répétition de la _Mariée du Mardi-Gras_. Enfin, il comprit ce qu’on
-attendait de lui, et la mâchoire, accusée de s’être _décrochée_, fut
-remise en place. C’est devant le représentant de la Faculté que la jeune
-fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là était insuffisant, et
-elle dut le recommencer devant l’adjoint, qui avait dit au cortége: «Ne
-soyez pas longtemps, ou je quitte mon écharpe.»
-
- * * * * *
-
-Vous connaissez probablement le rôle considérable que joue la lumière
-dans les phénomènes de la végétation des plantes? l’ombre, l’obscurité
-arrêtent leur développement, et c’est d’un rayon de soleil que les
-fleurs tirent les splendides couleurs que vous admirez et les parfums
-qu’elles répandent dans l’atmosphère. La lumière est donc essentielle à
-la vie des plantes.
-
-Cependant quelques-unes, qui représentent la classe indigente du règne
-végétal, échappent à cette nécessité et peuvent encore traîner une
-existence maladive et étiolée dans un milieu ténébreux; mais alors point
-de fleurs, point de parfums; leur vie obscure s’éteint sans postérité.
-Plus heureuses que l’homme, elles ne transmettent pas leurs souffrances
-et leurs misères à des descendants voués à une impitoyable destinée.
-
-Parmi les plantes grimpantes qui font de leurs gracieuses spirales un
-rideau de verdure à la fenêtre de l’artisan et aux murailles des serres,
-il en est qui peuvent se développer dans l’obscurité.
-
-M. Duchâtre a communiqué à l’Institut le résultat de ses expériences
-pour constater l’action de la lumière sur l’enroulement des plantes à
-tiges volubles. Il a surtout expérimenté sur l’igname de Chine, qui tire
-sa nourriture d’un tubercule, et peut végéter plusieurs mois dans les
-ténèbres.
-
-Le savant botaniste a soumis ces plantes à des alternatives de lumière
-et d’obscurité complète dans une cave sans soupirail. Invariablement,
-les tiges exposées au jour se sont enroulées autour des tuteurs destinés
-à les soutenir; invariablement aussi, elles ont poussé dans une
-direction droite et sans former de spirales quand elles ont subi
-l’influence de l’obscurité. On pouvait donc, sur une même plante
-reconnaître les parties qui se sont développées dans ces différents
-milieux.
-
-Cette loi curieuse de la physiologie végétale ne s’applique pas à toutes
-les plantes volubles; et il en est qui savent encore trouver dans les
-ténèbres un appui pour leur faiblesse.
-
- * * * * *
-
-En vous parlant l’autre jour des _greffes animales_, je vous signalais
-les propriétés de certains tissus vivants qui se soudent entre eux
-lorsqu’on les place artificiellement dans des conditions particulières.
-M. Philippeaux vient de communiquer à l’Institut des expériences d’un
-autre ordre et qui ont pour sujet la reproduction d’organes enlevés par
-le bistouri. C’est une application différente de l’activité plastique de
-la nature, et dont elle doit seule faire tous les frais.
-
-Lorsqu’on examine les êtres qui appartiennent aux échelons inférieurs de
-la série animale, on note pour quelques-uns d’entre eux une facilité
-très-grande de reproduction organique quand on les mutile. Chez
-certains, comme les lombrics terrestres, plus connus sous le nom de vers
-de terre, non-seulement la portion enlevée se régénère, mais encore le
-tronçon devient un animal vivant, chez lequel se reproduisent les
-parties qui lui manquent pour être complet.
-
-La structure de ces vers, qui semble fort simple, présente cependant une
-certaine complication, et la tête ou le tube intestinal qui doivent
-pousser, sont constitués par des appareils complexes. Car il n’est pas
-une fonction, chez un être même élémentaire, qui ne nécessite le
-concours d’éléments très-divers.
-
-A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale, cette propriété se
-limite, et si Bonnet a vu la tête et la queue se reproduire après
-l’ablation, jusqu’à douze fois chez une nais (annélide de la famille des
-abranches), les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres
-nouveaux.
-
-Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et les salamandres,
-les pattes coupées repoussent assez facilement. Il en est de même de la
-queue des lézards et des orvets. Ces animaux appartiennent à
-l’_embranchement_ des vertébrés, ce qui indique une organisation
-supérieure. Les membres de nouvelle formation sont constitués par la
-peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, des os, etc. Comme on le
-voit, la force plastique de la nature accomplit un travail aussi curieux
-que compliqué.
-
-Les expériences de M. Philippeaux portent sur des animaux d’un ordre
-encore plus élevé, sur des mammifères; et il leur a enlevé un organe
-très-important: la rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à
-1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats albinos de
-deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept mois après l’opération,
-étaient pourvus d’une rate normale. Ces résultats, contestés par M.
-Peyrani, ont donné lieu au nouveau travail communiqué par M.
-Philippeaux, qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats et
-des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition essentielle du
-succès est que l’ablation de l’organe soit incomplète; il faut, en
-quelque sorte, laisser de la graine pour qu’il repousse.
-
-L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir le même résultat sur
-d’autres organes!!
-
-Sur d’autres organes! voilà une phrase qui ouvre de larges horizons à
-l’espérance. Un homme pourrait se remettre à neuf en se faisant extirper
-successivement tous les organes! l’archevêque de Grenade donnerait un
-nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant l’ablation du
-cerveau! l’invalide qui a laissé une jambe sur les bords de la Bérésina
-pourrait nourrir l’espoir de la voir repousser un jour!
-
-Mais hélas! la plus belle médaille, même celle de Sainte-Hélène, a son
-revers. Voilà le revers de l’invalide. Le membre reproduit aurait
-naturellement toute la vigueur et l’agilité de la jeunesse: le vieux
-brave courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait suivre que
-clopin clopant. Cette allure rappelle trop les zig-zag de l’intempérance
-et pourrait porter atteinte à sa juste réputation de sobriété.
-
- * * * * *
-
-La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des sources minérales
-sont en campagne pour séduire les baigneurs; elles se présentent ornées,
-comme toujours, de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de
-concerts fantastiques; elles cachent enfin, au milieu des roseaux dorés
-à neuf de leurs lits, les traquenards les plus séduisants. Il ne faut
-pas trop leur en vouloir de tout cet attirail d’hameçons; c’est le
-rouge, le blanc et la crinoline qui constituent la toilette de toute
-Naïade bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte pour
-cela: affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames dans les grands
-et petits journaux, elles prennent toutes les formes et s’accrochent à
-tous les passants.
-
-Mais c’est une si belle invention que _les eaux_, que je ne me sens pas
-le courage d’en dire autre chose que du bien. Que ferait-on, grand Dieu!
-de ces goutteux insupportables qui veulent à toute force guérir sans
-suivre aucun régime? de ces belles dames qui passent toutes les nuits au
-bal, et ne veulent point trouver, en rentrant, le sinistre cortége des
-névroses accroupies à leur porte? qu’en ferait-on si on n’avait pas les
-eaux thermales pour s’en débarrasser?
-
-J’ai encore un autre motif de ne point irriter les Naïades; dans un
-moment de colère, elles pourraient ouvrir simultanément tous les
-robinets de leurs fontaines, ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait
-causer un nouveau déluge universel d’eaux minérales; et franchement, je
-préférerais encore le premier; car si quelque chose peut ajouter au
-désagrément d’être noyé, c’est de l’être dans une eau qui, en général, a
-un goût détestable.
-
-Les Naïades ont l’air candide, pourtant il ne faut pas trop s’y fier; en
-présence du public, elles savent prendre la mine de filles de bonne
-maison, mais dans la coulisse, elles sont femmes à mettre le poing sur
-la hanche. J’assistais, il y a peu de temps, dans un petit coin, au
-dialogue de deux Naïades, l’une bi-carbonatée, l’autre hydro-sulfurée.
-Voici, entre autres compliments qu’elles échangeaient, ceux qui ont
-frappé mon oreille:
-
-LA NAÏADE BI-CARBONATÉE.--Vous avez beau dire, les calculs se fondent
-comme de la neige aux rayons de mon soleil. L’année passée, j’avais un
-duc; j’ai oublié son nom, car je reçois tant de ducs qu’il m’est
-impossible de me rappeler le nom de tous. Ce duc avait donc dans la
-vessie, je ne dirai pas un calcul, mais un pavé. Les litholabes, les
-lithoclastes, les lithotribes les plus célèbres y avaient laissé leurs
-dents. Heurteloup et Guillon y auraient perdu leur latin. Il aurait
-fallu, pour détruire ce calcul, non pas la pioche d’un maçon, mais la
-sape et la mine, comme dans les vulgaires carrières de moellons; en
-quinze jours, plus rien: le calcul s’était fondu comme un simple morceau
-de sucre de canne, et j’ai eu toutes les peines du monde à en sauver un
-tout petit fragment, qui est devenu pour son propriétaire un charmant
-souvenir monté sur une bague. Aussi ne saurait-on contester que je ne
-sois la première Naïade du monde.
-
-LA NAÏADE HYDRO-SULFURÉE.--La première! eh bien, et mes dartreux,
-croyez-vous qu’ils ne me fassent pas un joli rang dans la société?
-
---Peuh! qui est-ce qui n’a pas de dartres? Je les guérirais bien aussi
-si je voulais. Croyez-vous que je me contente de l’exploitation des
-pierres! Apprenez, ma chère, que je guéris à peu près tout ce qui est
-guérissable.
-
---Moi, j’en puis dire autant, et la dartre ne fait point seule bouillir
-ma marmite.
-
---Ah! oui, vous avez vos tables de jeu.
-
---Impertinente! il vous sied bien de parler avec votre clientèle
-_demi-monde_.
-
---Et vous, avec votre public de grecs qui font sauter la coupe!
-
---Et vous, avec vos eaux qui fondent les calculs comme du sucre de
-canne! Ah! ah! ah! on les connaît, ma chère, vos calculs!
-
---Et vos faux dartreux qui viennent faire tapisserie aux frais de
-l’établissement, pensez-vous qu’on ne les connaisse pas, depuis quinze
-ans que vous avez toujours les mêmes?
-
-Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper aux... roseaux,
-lorsque je m’enfuis, plein de remords d’avoir souvent envoyé des malades
-à ces sources trompeuses et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de
-faibles femmes.
-
- * * * * *
-
-TRAINS _de_ SANTÉ _et de_ PLAISIR.--Tel est le titre séduisant d’un
-prospectus qu’on vient de me remettre. L’administration se charge, au
-moyen de ce voyage en chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à
-ceux qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à éprouver les
-plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs seront guéris sans
-distinction de maladies aiguës, chroniques, graves ou légères, le
-prospectus ne fait point de réserves, et tous, amusés bon gré mal gré;
-tant pis pour ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade,
-ils seront forcés de faire comme les autres.
-
-Cependant, je me permettrai de faire observer que les voyageurs en bonne
-santé n’étant point formellement exclus du voyage, l’administration sera
-dans la cruelle nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le
-droit de les guérir ensuite, conformément au programme. Mais, comme il
-est beaucoup plus facile de rendre les gens malades que de leur rendre
-la santé, je crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser
-la compagnie.
-
-Je ne veux pas formuler une insinuation malveillante, mais si j’étais
-assez heureux pour posséder une infirmité suffisamment grave pour
-m’obliger à faire un voyage de trois cents lieues en train de plaisir,
-je voudrais que l’administration me signât un petit engagement
-par-devant notaire de me débarrasser de ladite infirmité; de plus, je me
-réserverais formellement le droit de ne pas goûter d’autre plaisir.
-Quand on a été pris une fois aux plaisirs de l’administration, on s’en
-souvient toute sa vie. Je prendrais cette petite précaution, parce que
-si j’ai été plus d’une fois à même de constater l’efficacité
-thérapeutique de la vapeur employée sous forme de bains, j’ai le droit
-de douter de son efficacité sous forme de train de plaisir, quand même
-on alimenterait la chaudière avec des eaux minérales.
-
- * * * * *
-
-En face de la Morgue, derrière Notre-Dame, il existe une espèce de place
-où s’entassent pêle-mêle des marchandes de pommes et des brocanteurs en
-vieille ferraille. Là, au milieu du pittoresque désordre de ces
-boutiques en plein vent, je remarquai, en passant l’autre jour, une
-petite échelle double peinte en bleu, au sommet de laquelle était
-accrochée une boîte de même couleur dont les faces présentaient les
-inscriptions suivantes:
-
- (Face antérieure.)
- POMMADE
- UNIVERSELLE
- CAMPHRÉE
- DU PÈRE PATIENCE.
-
- (Face latérale gauche.) (Face latérale droite.)
- BAUME POUR BAUME POUR
- LES CORS LES DENTS
- ET AUTRES. ET AUTRES.
-
-Je restai muet d’admiration devant la boîte du père Patience. Une
-pommade universelle! combien un tel prodige a-t-il dû coûter de travaux,
-de veilles, d’études et de recherches à ce vieux praticien libre! Je
-regrettai profondément de ne pas avoir une fortune à déposer à ses pieds
-pour obtenir le secret de cette merveilleuse pommade. Je serais devenu
-le bienfaiteur de mon pays, l’arbitre de la santé publique. Il y a deux
-mille ans, la Grèce m’aurait élevé des statues, des temples, et je
-passais demi-dieu avec tous les avantages attachés à ce poste lucratif.
-
-En ce moment, j’aperçus les inscriptions latérales. J’avoue qu’elles me
-firent faire quelques réflexions. Pourquoi, si la pommade est
-universelle, le père Patience possède-t-il un baume pour les dents _et
-autres_, et un baume pour cors _et autres_? Ce _autres_ est d’un vague
-qui frise l’universalité. Or, pourquoi le père Patience a-t-il inventé
-ces deux nouveaux baumes, puisque la pommade était déjà universelle? Il
-faut que la pommade soit un peu moins universelle que la boîte ne
-l’affirme, ou que le père Patience soit dévoré d’une ardeur scientifique
-bien inextinguible, d’une ambition de découvertes bien insatiable.
-
-Désirant avoir l’explication exacte de ce mot _autres_ qui restait pour
-mon esprit dans la pénombre des faits douteux, je demandai à la
-marchande de pommes la plus voisine où je pourrais trouver le père
-Patience, car l’imprudent n’était pas là; il avait laissé son trésor
-sous la seule garde de l’honnêteté publique. La marchande m’indiqua du
-geste, dans le lointain, quatre ou cinq marchands de vins où le père
-Patience faisait probablement sa clinique et où il apaisait son ardeur
-scientifique. Craignant qu’il n’eût eu ce jour-là de trop grandes
-ardeurs à éteindre, je préférai repasser un jour où, à cheval sur le
-sommet de son échelle bleue, jambe de ci, jambe de là, cet homme
-illustre répandra sur la foule des trésors de son érudition et de ses
-baumes merveilleux.
-
- * * * * *
-
-Il est de mon devoir d’annoncer aujourd’hui la découverte d’un grand
-fait scientifique.
-
-Il paraît que l’atmosphère avait, depuis un certain temps, modifié
-sournoisement sa constitution chimique; les savants dormaient sur leurs
-deux oreilles sans se douter de rien. Heureusement un homme veillait;
-profond observateur, il se sentait progressivement envahi par le
-phosphate calcaire, et fixa son œil gris sur le bleu de l’espace; il
-avait compris qu’il se passait quelque chose d’étrange dans ces régions
-mal organisées où les comètes peuvent vagabonder tout à leur aise sans
-qu’un règlement de police vienne les empêcher de perturber le repos de
-l’univers.
-
-Comme César, il flaira, sentit, et la découverte fut faite.
-
-Cet homme, dont la postérité gravera le nom en lettres d’or entre ceux
-de Copernic et de Christophe Colomb, s’appelle Valenciennes.
-
-Donc M. Valenciennes a découvert la nouvelle composition chimique de
-l’air. Voici comment il s’y est pris pour payer son écot à la science,
-qui a tant fait pour lui,--hélas! sans le connaître;--voici comment il a
-proclamé cette grande découverte, qui est, j’ose le dire, le plus beau
-fleuron de sa couronne scientifique:
-
-Un jour qu’il était d’examen à l’École de pharmacie, il demanda à un
-élève:
-
---Pourriez-vous me dire, monsieur, quels sont les éléments constituants
-de l’air atmosphérique?
-
---L’air atmosphérique est composé de 21 parties d’oxygène, 79 d’azote,
-plus quelques traces d’acide carbonique et d’eau.
-
---Après, monsieur?
-
---Voilà tout, monsieur.
-
---Comment, voilà tout! Et l’_acide phosphorique_! qu’en faites-vous
-donc, monsieur? s’écria l’immortel, dont la voix éclata comme un obus
-chargé des clartés éblouissantes à l’adresse des ignorants.
-
---L’acide phosphorique, monsieur! répondit le savant en expectative,
-complétement ahuri.
-
---Certainement, monsieur, l’acide phosphorique! _S’il n’y en avait pas
-dans l’air, où donc les animaux puiseraient-ils les quantités énormes de
-phosphore et de phosphates qu’ils contiennent????_
-
-Cette réponse à bout portant fit un tel effet sur l’intelligence de
-notre savant--surnuméraire--que depuis ce jour il se considère comme une
-allumette et prend le plus grand soin d’éviter tout choc ou frottement
-de nature à modifier sa composition chimique.
-
-La proclamation de cette nouvelle découverte fut accueillie avec un
-enthousiasme impossible à décrire. Dix minutes après, les assistants se
-tenaient encore les côtes, et de douces larmes inondaient leurs frais
-visages. Ils avaient tant ri!
-
-Les savants officiels n’en purent faire autant, parce que, m’a-t-on dit,
-les bras leur en tombèrent; de sorte qu’il leur fut tout à fait
-impossible d’applaudir.
-
-Depuis cette immense découverte, la circonférence crânienne de
-l’inventeur paraît entourée le soir d’une auréole phosphorescente: c’est
-l’auréole du génie, qui ne pouvait couronner un plus majestueux front.
-Il laisse après lui dans l’espace une traînée lumineuse digne d’être
-signalée aux astronomes qui n’ont encore découvert que des
-pseudo-planètes. Ce météore brillant se distingue des autres comètes par
-l’odeur d’allumette chimique inséparable de sa traînée lumineuse.
-
-L’archevêque de Bologne visitant son diocèse se trouvait, il y a
-quelques jours, à Cinto; il témoignait au gonfalonier la joie que lui
-causait l’état moral de la population: «Quel beau pays! s’écria-t-il;
-quelle admirable ville! _elle est en retard de deux siècles sur le reste
-du monde!_» Si jamais le monseigneur rencontre M. Valenciennes, bien sûr
-qu’il dira: «Quel prodigieux savant; je gage qu’il est de Cinto!»
-
-
-
-
-XI
-
- Les trichines.--Un gigot immortel.
- Pompiers incombustibles.
- Face à main.--Nouveau traitement de la diarrhée.
- Le dentiste visible nuit et jour.
-
-
-On dirait que Pandore a cassé le bocal aux épidémies. Le choléra est à
-peine parti, la variole sévit encore, et déjà les trichines grattent à
-nos frontières; sans compter le typhus des bêtes à cornes, qui vient de
-faire une courte visite au Jardin d’acclimatation.
-
-Les trichines sont à l’ordre du jour, je vais donc vous initier aux
-mœurs et coutumes de ces redoutables entozoaires.
-
-La trichine (_trichina spiralis_) est un ver _nématoïde_, d’un blanc
-rosé, gros comme un poil de barbe et long de 1 à 2 millimètres,
-lorsqu’il a atteint tout son développement. Ne souriez pas de la
-faiblesse de cet ennemi et rappelez-vous le triste sort de Gulliver
-enchaîné par une armée de Lilliputiens. Les trichines se reproduisent
-avec une terrible fécondité; la femelle acquiert en quelques jours ses
-aptitudes à la reproduction, et donne naissance à la fois à 60 ou 80
-petits.
-
-Les nuées d’embryons trichinaires envahissent nos tissus avec une telle
-rapidité, que Leuckart estimait à quinze millions le nombre de ceux qui
-étaient contenus dans un morceau de viande de trois livres, qu’il
-examinait.
-
-Ah! je vois votre sourire s’effacer. Ce petit être, méprisable comme
-individu à cause de sa faiblesse, prend les proportions d’un monstre
-effroyablement horrible, quand il multiplie son individualité par cent
-millions.
-
-Figurez-vous Prométhée dévoré par cent millions de petits vautours!
-
-L’histoire des trichines est assez moderne; Hilton, de Londres, est le
-premier qui les ait entrevus en 1832.
-
-Depuis cette époque, un grand nombre de savants les ont étudiées et
-maintenant on connaît tout aussi bien leurs habitudes que celles des
-autres scélérats du règne animal qui vivent à nos dépens de rapine et de
-carnage.
-
-Les trichines pénètrent dans l’organisme mêlés aux aliments qui les
-contiennent. Loin de trouver la mort dans l’action des sucs digestifs
-qui devraient les dissoudre, ils y rencontrent au contraire les éléments
-de leur développement. Car au moment où ils reçoivent l’hospitalité de
-l’estomac, ils n’en sont encore qu’à la première phase de leur
-existence. A peine parvenus dans l’intestin, ils forment deux groupes
-distincts, et l’étude de ces groupes vous donnera la connaissance exacte
-de leur mode d’évolution.
-
-Les premiers envahisseurs sont destinés à faire souche et résident dans
-le tube intestinal. Au bout de quelques jours, leur fécondité donne
-naissance à une multitude d’embryons, qui forment le second groupe.
-Ceux-ci, à la faveur de leur volume microscopique, traversent les
-tuniques de l’intestin, dans lequel ils ne doivent plus revenir, et se
-répandent dans tout l’organisme. On en trouve dans le cœur, les muscles
-de l’œil, et surtout dans ceux du tronc et des membres, où on en voit
-des myriades.
-
-Là leur migration s’arrête, ils se roulent en spirale, peu à peu
-s’enveloppent d’une petite coque, qu’on appelle kyste, et demeurent
-immobiles, sans donner naissance à aucune postérité.
-
-Ils sont destinés à périr dans leur immobilité, à moins que la chair qui
-les renferme ne serve d’aliment à l’homme ou à un autre animal. Alors,
-sous l’influence de l’incubation de l’estomac, ils achèvent de se
-développer et deviennent la source de nouvelles générations.
-
-Tel est l’ordre et la marche de l’évolution trichinaire.
-
-Ces entozoaires sont doués d’une résistance vitale très-énergique. Ils
-supportent sans périr un froid de −13° et résistent également à une
-chaleur de +75° centigrades. Le fumage et la salaison des viandes qui
-les recèlent doivent être très-prolongés pour déterminer leur mort.
-
-La résistance des trichines à une haute température mérite de fixer
-l’attention, car la chaleur des parties centrales d’une grosse pièce
-rôtie dépasse rarement 40 ou 45° centigrades, limite inférieure à celle
-que nous venons de fixer comme déterminant la mort de ces entozoaires.
-Cependant, cette considération est plus théorique que pratique, car dans
-les relations des faits nombreux qui se rattachent aux épidémies
-trichinaires, je n’en ai pas rencontré un seul qui ait eu pour point de
-départ l’ingestion de viandes convenablement cuites.
-
-Il peut vous sembler étrange que jusqu’ici la maladie trichinaire n’ait
-point encore sévi en France, tandis qu’en Angleterre, et surtout en
-Allemagne, on en a observé de si nombreuses épidémies. Cela tient à peu
-près uniquement à la manière dont nos voisins consomment la chair du
-porc, elle diffère de la nôtre. Les Allemands et les Anglais mangent
-volontiers du jambon cru, à peine fumé, des saucisses et des cervelas
-dont la cuisson est à peu près nulle.
-
-En général, en France on y met plus de façons, et on montre une certaine
-répugnance pour ces procédés culinaires trop sommaires. Le porc n’est
-accepté sur nos tables qu’après avoir subi un degré de cuisson qui met
-les trichines hors d’état de nous nuire.
-
-La multiplication prodigieuse de ces entozoaires explique l’extension
-des épidémies. Un animal malade peut infecter deux cents consommateurs,
-dont les déjections contiennent des trichines. En Allemagne, les porcs
-vagabondent dans les villages et ne se montrent pas très-difficiles sur
-la nature de leurs aliments; on conçoit fort bien par quels procédés ils
-peuvent devenir malades à leur tour et comment, de proche en proche, le
-mal peut s’étendre.
-
-Les deux principaux symptômes de la maladie sont en rapport avec
-l’évolution des hôtes incommodes qui la déterminent. Dans une première
-phase, qui correspond à leur migration à travers les tuniques de
-l’intestin, il survient une diarrhée intense. Dans la seconde phase, le
-malade est en proie à des douleurs parfois horribles ayant leur siége
-dans les muscles des membres et du tronc. Ces douleurs sont déterminées
-par la pénétration et le séjour des trichines au milieu des éléments
-musculaires.
-
-On ne peut comparer la maladie trichinaire aux épidémies de choléra, de
-typhus, etc., qui envahissent progressivement de vastes contrées. Ici la
-cause matérielle et tangible est limitée dans son extension par sa
-nature, les foyers s’allument spontanément, mais ils s’éteignent
-aussitôt que la crainte a imposé aux amateurs du petit salé des
-précautions convenables.
-
-La mortalité est également beaucoup moindre que dans les grandes
-épidémies que je viens de citer, mais la médecine n’a rien à revendiquer
-dans cet heureux résultat, car jusqu’à présent on ne connaît aucun moyen
-d’agir sur les trichines qui ont envahi l’organisme; lorsque le malade
-guérit, c’est tout spontanément, et il n’en a d’obligation qu’à
-lui-même. Son terrain était impropre à la culture des trichines.
-Cependant la convalescence est toujours fort longue et très-pénible.
-
-Quand il s’agit d’apprécier les résultats funestes d’une maladie
-développée dans un autre pays, et en dehors de notre observation, il
-faut se méfier des exagérations. Je ne mentionnerai donc pas les rumeurs
-vagues qui ont été répandues, mais je vous citerai des chiffres exacts,
-provenant de quatre des localités envahies par des trichines. Elles ont
-fourni un ensemble de 362 malades, sur lesquels on compte 58 morts, et
-304 guérisons. Ce qui donne une proportion d’environ 1 mort sur 6.
-
-N’oubliez pas pourtant que ces faits malheureux ne doivent faire vibrer
-chez vous que la corde philanthropique. Vous n’en devez concevoir aucune
-crainte égoïste. Vous assistez de votre fauteuil au triste spectacle
-d’un vaisseau battu par la tempête, mais vous êtes à l’abri des flots.
-Il est encore des frontières du côté de l’Allemagne. Il existe, du
-reste, un moyen de préservation bien simple, et sans imiter l’horreur
-des fils de Moïse pour l’ami de saint Antoine, il vous suffira de le
-faire cuire convenablement pour le mettre à l’abri du soupçon.
-
-Ce procédé est plus simple que celui que recommande Schultz. Ce savant
-veut qu’on examine la viande de porc au microscope, pour voir si elle ne
-contient pas de trichines. C’est un bon moyen, seulement il augmenterait
-un peu le prix d’une saucisse, car un bon microscope coûte environ 1,000
-francs.
-
-A ne vous rien celer, je vois cependant poindre un nuage à l’horizon, la
-foire aux jambons est proche et l’Allemagne va expédier, comme à
-l’ordinaire, sur notre marché des montagnes de marchandises empruntées à
-la race porcine.
-
-Est-il bien sûr que les blonds fils de l’Allemagne ne nous apporteront
-pas quelques trichines dans leurs produits?
-
-Il y a là une grosse question de salubrité publique, et si l’on me
-demandait mon avis, je consignerais les jambons allemands à la frontière
-comme on a consigné les bêtes à cornes de l’Angleterre.
-
-J’ai d’autant moins de confiance dans les envois de l’Allemagne, qu’elle
-nous a déjà expédié ses oculistes qui jouent le rôle de trichines dans
-le corps médical.
-
- * * * * *
-
-Il est certaines choses que je voudrais voir à l’abri des progrès de la
-chimie; ces choses-là sont les aliments. Que les chimistes épuisent leur
-génie à trouver une eau qui fasse pousser les cheveux, noircir la barbe
-et tomber les cors, j’applaudirai de grand cœur quand ils auront réussi;
-mais qu’ils s’obstinent à prendre une casserole pour un creuset, à
-porter leurs savantes mains sur les fourneaux de la cuisine, je prétends
-qu’ils ont tort, et je repousse avec horreur leur pain fabriqué avec de
-la sciure de bois, leur vin artificiel et leurs petits fours
-confectionnés avec des marrons d’Inde, toutes choses qu’ils trouvent
-délicieuses, nourrissantes et parfaitement hygiéniques, seulement, dont
-ils ne mangent jamais.
-
-J’ai goûté une fois des légumes conservés par un prodige de chimie; ces
-légumes-là résistaient non-seulement aux injures du temps, mais encore
-aux efforts digestifs de l’estomac le plus vigoureux, de sorte que le
-consommateur les conserverait à perpétuité, si une indigestion ne l’en
-débarrassait.
-
-Ces embaumements alimentaires me rappellent un fameux gigot de
-l’Exposition. En apparence, ce gigot était fait comme un autre; mais
-lorsqu’on avait lu son signalement dans certain journal scientifique, on
-ne pouvait pas douter que cette modeste enveloppe ne cachât d’illustres
-qualités. Voici le signalement: la merveille des merveilles de
-l’Exposition universelle, le chef-d’œuvre qui suffirait à en léguer le
-souvenir aux races futures, est un gigot conservé depuis quinze mois!!
-
-On aurait bien dit quinze siècles, mais l’inventeur, à moins d’être le
-Juif-Errant en personne, aurait perdu la gloire de cette belle
-découverte: on se résigna donc à supputer par mois l’antiquité du
-célèbre gigot, que quarante mille Tantales français et étrangers ont
-dévoré, hélas! des yeux seulement, pendant tout le temps qu’il fut
-exposé à leur convoitise admirative. Enfin, le grand jour de la justice
-arriva pour lui: une commission fut chargée d’examiner ses titres et
-droits à l’immortalité.
-
-Cette commission était composée d’un chimiste célèbre, d’un embaumeur
-illustre, et d’un restaurateur fameux; trois hommes d’expérience,
-connaissant tous les inconvénients de la conservation au point de vue de
-l’acte digestif.
-
-Le chimiste dit au restaurateur:
-
---Ceci, collègue, rentre exclusivement dans vos attributions, il faut
-que vous accommodiez de votre mieux ce succulent gigot, que vous en
-mangiez le plus possible, et que dans deux jours vous nous disiez si
-nous devons véritablement le placer au-dessus du pré-salé.
-
---Du tout, du tout, c’est de l’embaumement, dit le restaurateur, en
-passant le gigot à l’embaumeur, et c’est à vous, collègue, que revient
-de droit l’honneur de digérer cet immortel produit.
-
---Mais vous n’y pensez pas, c’est de la chimie pure, et cela rentre dans
-les attributions de notre collègue le chimiste, qui est bien plus
-capable que nous d’apprécier l’importance de la découverte et le fumet
-de la pièce.
-
---Jamais! s’écria le chimiste, avec un geste d’horreur.
-
-Chacun des trois commissaires se récusait énergiquement et la discussion
-menaçait de s’éterniser, ce qui aurait eu de grands inconvénients pour
-tous, excepté cependant pour le gigot, qui, vu son état, n’avait pas le
-droit de trouver le temps long. Pour couper court aux débats, il fut
-convenu qu’il serait mangé par procuration, et le gardien qui le
-défendait depuis si longtemps contre l’enthousiasme de la foule, fut
-chargé d’être le Pâris de cette contestation.
-
-Le lendemain, la commission se rendit près de lui pour recevoir la
-confidence de ses impressions gastronomiques, le gardien n’avait pas
-paru; pendant deux jours même absence. Enfin, la commission, qui n’était
-pas sans inquiétude, peut-être même pas sans remords, se transporta à
-son domicile. Le malheureux avait mangé une petite tranche du
-merveilleux gigot, et luttait depuis trois jours et trois nuits contre
-une insurrection intestinale terrible. Son chien et son chat, qui
-avaient profité de son indisposition pour ne laisser que le manche,
-avaient été surpris eux-mêmes subitement par la conservation dont ils
-s’étaient saturés, et posaient pour l’éternité dans l’attitude classique
-d’un chien et d’un chat en présence d’un gigot.
-
-La commission enthousiasmée décerna une médaille à l’inventeur, jamais
-elle n’avait vu un chien, un chat et un manche de gigot si bien
-conservés.
-
- * * * * *
-
-Le _Musée des Sciences_ dit qu’on a fait dernièrement l’épreuve de
-vêtements hygiéniques incombustibles, au moyen desquels les pompiers
-pourront _impunément_ demeurer, pendant un certain temps, au milieu d’un
-bâtiment incendié, exposés à l’action _directe des flammes_, _saisir à
-pleines mains et transporter au loin des objets incandescents ou
-embrasés_. Ces vêtements se composent de tissus métalliques, de carton,
-d’amiante et de drap, rendus incombustibles par le borax, l’alun et le
-phosphate d’ammoniaque.
-
-Voilà certainement une ingénieuse invention qui donnera à bien des gens
-le désir d’entrer dans les pompiers. Cependant, pour que cette précieuse
-découverte soit parfaite, il lui manque deux petites choses que je
-m’empresse de signaler à l’auteur, bien convaincu qu’il va les imaginer
-en un tour de main:
-
-1º Il serait bon de joindre à chaque vêtement une paire de poumons
-incombustibles qui pourraient permettre au pompier de respirer avec
-facilité dans l’atmosphère de 4 à 500° centigrades des incendies.
-
-2º Il ne serait pas mauvais d’imaginer une solution dans laquelle on
-tremperait le pompier avant de le vêtir pour le rendre lui-même
-incombustible, car, sans cette petite précaution, il courrait le risque,
-au lieu d’être grillé ou rôti, de se trouver cuit à point dans ses
-vêtements comme une côtelette en papillote. L’invention constitue un
-progrès évident à ce point de vue; cependant, si j’étais pompier, je
-déclare que je le trouverais insuffisant.
-
- * * * * *
-
---M. Gaimard, l’intrépide voyageur dont la spécialité est de faire le
-tour du monde, disait, à l’Institut, à mon ami L..., bien connu dans ce
-temple de la science pour sa verve caustique:
-
---Je lisais hier dans le journal, qu’on avait trouvé une face-à-main en
-or, rue Vivienne; vous qui connaissez tout, dites-moi donc ce que cela
-peut être? (En ce moment, passait M. X..., membre de l’Institut, qui
-jouit de l’antipathie de tous ceux qui ne le connaissent pas, et de la
-malveillance de tous ceux qui le connaissent.)
-
---Comment! vous ne savez pas ce que c’est qu’une face-à-main?
-
---Ma foi, non!
-
-(Désignant M. X...)--Tenez, en voilà une qui passe.
-
- * * * * *
-
-M. Velpeau avait dans son service un pauvre diable atteint d’une tumeur
-blanche suppurée de l’articulation du genou, qui était pour ce malade la
-cause d’une diarrhée incoercible. Le membre était perdu, l’amputation
-fut pratiquée, et en raison de l’axiome _sublata causa_, etc.,
-l’intestin revint à de meilleurs sentiments et se reposa de ses fatigues
-passées.
-
-Quelques jours après l’opération, l’éminent chirurgien, en montrant le
-malade aux élèves qui le suivaient, leur dit avec cette bonhomie
-narquoise qui le caractérise:
-
---Voyez, messieurs, comme l’amputation d’un membre coupe net une vieille
-diarrhée.
-
-Un médecin étranger débarqué de la veille, recueillait religieusement
-chaque parole du professeur, et fut frappé de ce beau résultat. Après la
-visite, il s’approcha de M. Velpeau et lui dit avec un sérieux tout
-britannique:
-
---Monsieur, j’ai dans mon pays un malade atteint depuis quinze mois
-d’une diarrhée qui l’épuise; j’ai inutilement employé bien des moyens
-pour l’en débarrasser, si je lui coupais un membre?
-
- * * * * *
-
-En allant il y a quelques jours à Belleville, je remarquai, en passant,
-une enseigne de dentiste où l’on peut lire, au milieu de choses non
-moins utiles que judicieusement écrites, les deux renseignements
-suivants:
-
- FAIT LES OPÉRATIONS ABANDONNÉES.
- EST VISIBLE JOUR ET NUIT.
-
-Les opérations abandonnées! l’indication est un peu vague;
-abandonnées!... est-ce que par hasard il y aurait des praticiens trop
-chargés d’opérations et capables de se conduire à leur égard comme le
-propriétaire d’un caniche qu’on abandonne sur la voie publique pour ne
-pas payer la taxe? Cette enseigne ne me laisse plus le moindre doute à
-cet égard. Il doit y en avoir.
-
-Mais alors, ce brave dentiste serait donc le saint Vincent de Paul des
-opérations abandonnées; son cabinet, une espèce de bureau des objets
-perdus, un vestiaire comme pour les cannes et parapluies, où chacun
-aurait le droit de déposer les opérations sans feu ni lieu, rencontrées
-dans la rue en état de vagabondage. Ah! c’est très-beau de sa part un
-pareil dévouement, et je ne sais pas si l’humanité n’est pas obligée
-d’offrir des remercîments (et quelque chose avec) à ce philanthrope
-
- VISIBLE JOUR ET NUIT.
-
-Jour et nuit, c’est encore un avantage qu’il possède sur le soleil,
-généralement invisible pendant la nuit, et même, hélas! parfois pendant
-le jour.
-
-Cette rédaction laisse quelque chose à désirer. Où et comment peut-on
-voir ce monsieur la nuit? Dort-il (ou ne dort-il pas) sur le balcon de
-sa fenêtre, de manière à ce que tout le monde puisse en jouir? Le public
-est-il admis à circuler autour de son lit, comme jadis la chose se
-pratiqua pour Louis XIV? (Dans ce cas, je pense qu’il couche seul.)
-
-Je serais enchanté de savoir au juste de quelle manière il est visible;
-car moi, vous, le premier venu, dans une nuit d’insomnie, pouvons
-éprouver le désir bien naturel d’attendre l’aurore en causant avec
-quelqu’un, et, pour mon compte, je suis disposé à lui accorder la
-préférence, car un homme qui a des idées si remarquables doit avoir une
-conversation bien amusante.
-
-
-
-
-XII
-
- Le hanneton considéré comme animal de trait.
- Élections académiques.--La chaîne pendante.--L’acide phénique.
- M. Bouley.--Les eaux de la Salette.
- L’habit de Vauquelin.
-
-
-L’homme est, en vérité, une singulière créature; il se met l’esprit à
-l’envers pour trouver les moyens de produire de la force; il met à
-contribution la vapeur, les moteurs hydrauliques, une foule d’engins
-coûteux et compliqués, et il laisse improductives, il gaspille en les
-dédaignant, les forces que la nature a placées sous sa main distraite.
-Demandez plutôt à M. Plateau, qui vient de communiquer à l’Institut un
-mémoire sur _la force musculaire des insectes_. Je copie fidèlement
-l’une de ses conclusions:
-
-«Ainsi, tandis que le cheval de gros trait n’est capable d’exercer
-pendant quelques instants qu’un effort de traction équivalant aux deux
-tiers environ de son propre poids, j’ai trouvé que le hanneton commun
-peut tirer avec une force égale à quatorze fois son poids, et que cette
-force est considérablement dépassée encore par d’autres coléoptères; le
-plus vigoureux parmi tous ceux que j’ai essayés est la _donacia
-nympheæ_, qui fait équilibre par sa traction à quarante-deux fois son
-poids.»
-
-Je trouve que M. Plateau est incomplet. Son génie fatigué s’arrête aux
-portes de la terre promise. Il nous indique une puissance jusqu’ici
-méconnue, mais il paraît avoir besoin de souffler un peu avant de nous
-en signaler les applications pratiques.
-
-Sa comparaison des forces du cheval et du hanneton laisse entrevoir
-cependant le fond de sa pensée sardonique. C’est un amer sarcasme contre
-l’humanité. Il semble dire: le cheval produit passagèrement une force
-égale aux deux tiers de son poids, l’énergie du hanneton lui fait
-déplacer quatorze fois sa pesanteur; et pourtant l’homme préfère le
-cheval au hanneton; quel est le moins intelligent des trois?
-
-Il a raison, M. Plateau: l’heure de la réhabilitation a sonné pour ce
-coléoptère; on doit lui accorder la place qu’il mérite d’occuper dans
-l’échelle des puissances. J’ouvre la route à ses applications:
-
-Un hanneton bien constitué, sans vices rédhibitoires, pèse environ 10
-grammes; il peut traîner un poids de 140 grammes. Il suffirait donc d’un
-attelage de 55,714 hannetons pour faire marcher une de ces lourdes
-guimbardes à traîner la pierre de taille, qui ébranlent nos maisons sur
-leur passage, et dont la charge est estimée à cinq mille kilogrammes. Il
-faudrait peut-être ajouter quelques bêtes de renfort les jours de pluie,
-à cause du macadam; mais c’est là un détail de peu d’importance.
-
-Ah! ce serait un spectacle touchant que l’émulation des coléoptères,
-quittant leur vie vagabonde pour apporter leur pierre à l’édifice
-social. Le hanneton serait moralisé par le travail.
-
-Ce lamellicorne à l’état de nature est vorace, libidineux, étourdi,
-destructeur; il ronge la feuille après avoir dévoré la racine. Mais, au
-fond, il a peut-être encore de bons sentiments, qui n’attendent pour
-naître que le zèle d’un convertisseur.
-
-Au lieu de ravager les cultures, il viendrait s’asseoir au foyer de la
-civilisation, et le cheval pourrait être définitivement et exclusivement
-réservé pour les usages culinaires.
-
-En vérité, je vous le dis, il y a là une grande, une noble pensée.
-
-Cependant, si M. Ducoux adoptait ce mode d’attelage pour ses voitures,
-je me réserverais de ne jamais les prendre à l’heure. A moins que les
-hannetons ne déployassent leurs ailes, comme les blanches colombes qui
-traînaient jadis la conque de Vénus.
-
-Il existe encore un autre insecte, un aptère de l’ordre des suceurs,
-bien jambé aux jarrets solides, que le vulgaire connaît sous le nom de
-puce. Il serait possible d’utiliser sa puissance musculaire; mais cet
-insecte remplit ici-bas une mission spéciale, et il ne faut pas toucher
-aux décrets de la Providence.
-
- * * * * *
-
-Aujourd’hui la physionomie de l’Institut est un peu plus animée que de
-coutume; il s’agit de l’élection, fort disputée, d’un membre dans la
-section d’anatomie et de zoologie. Deux candidats sont en présence, MM.
-Ch. Robin et Lacaze-Duthiers. On se parle bas, les tenants des
-compétiteurs donnent leur dernier coup d’épaule, le moment est solennel,
-les urnes vont circuler.
-
-Il faut bien le dire, il s’agit moins des titres des candidats que des
-compagnies savantes qu’ils représentent. M. Ch. Robin appartient à la
-Faculté de médecine, et M. Lacaze au Jardin des Plantes. Il s’agit de
-savoir si le Jardin des Plantes va dévorer la Faculté.
-
-Les titres scientifiques de M. Ch. Robin sont considérables, et on en
-trouverait aussi facilement le catalogue en Allemagne et en Angleterre
-qu’à Paris, car ses travaux sont devenus européens. Malgré des titres
-très-recommandables, M. Lacaze-Duthiers lui est donc inférieur sous ce
-rapport. Mais les professeurs du Muséum, qui siégent à l’Institut, sont
-plus nombreux que ceux de la Faculté, ils marchent comme un seul homme
-et soutiennent vigoureusement _leur candidat_.
-
-Il faut du reste le reconnaître à la louange de ces savants: aussitôt
-que l’intérêt du Muséum est en jeu, aussitôt qu’un danger menace leurs
-priviléges, bien qu’ils n’aient pas une vive tendresse les uns pour les
-autres, ils se groupent et forment un bataillon carré qu’on ne peut
-entamer. A la Faculté, il n’en est pas de même: au moment du danger,
-chacun tire de son côté en riant du mal de son voisin, sans songer que
-le mal de l’un est le mal de tous.
-
-Le comité secret qui a eu lieu la semaine dernière a été fort agité. M.
-de Quatrefages (du Muséum) a mis en avant cette singulière raison contre
-M. Robin, qu’il ne fallait pas laisser envahir la section de zoologie
-par l’élément médical. M. Rayer lui a fait une très-vigoureuse réponse.
-J’ai trop rarement l’occasion d’être agréable à M. Rayer (qui m’exècre,
-et auquel je le rends bien) pour ne pas saisir au passage cette
-circonstance de le féliciter.
-
-M. de Quatrefages a risqué un autre argument qui n’a pas obtenu un
-succès d’enthousiasme:--M. Robin, dit-il, est encore jeune, laissez
-passer M. Lacaze, et la première vacance lui reviendra de droit. Tout
-porte à croire qu’il n’attendra pas longtemps. M. Milne Edwards est
-d’une mauvaise santé (M. Milne Edwards pâlit visiblement et jette à
-l’orateur un regard de travers); la section possède plusieurs
-septuagénaires, et dans l’ordre naturel des choses, un nouveau deuil ne
-saurait tarder à nous affliger.
-
---Ah ça! mais il nous tâte le pouls, s’est écrié un peu en colère, M.
-Serres, l’un des doyens.
-
-Le fait est que M. de Quatrefages, vendait la peau... de ses collègues.
-
-Les urnes ont circulé, le destin va parler, des nuages passent
-alternativement sur le front du Muséum et de la Faculté, selon les
-alternatives qui naissent du dépouillement des votes. Tout est dit, M.
-Ch. Robin est nommé par 34 voix contre 21 données à M. Lacaze. C’est un
-très-beau succès.
-
- * * * * *
-
-Vous avez sans doute remarqué sur la Seine, au-dessous du Pont-Neuf, une
-grande machine à palettes, montée sur deux longs bateaux? Elle se pose
-comme une charade dont les passants cherchent en vain le mot.
-
-N’allez pas prendre cet engin pour une des persiennes du boudoir des
-nymphes de la Seine. C’est un moteur d’une grande puissance, qui porte
-le nom de _chaîne hydraulique pendante_. Les palettes montées sur une
-chaîne sont mises en action par le courant de la rivière et transmettent
-le mouvement à un arbre de couche. La puissance déployée peut être
-utilisée à élever des masses d’eau destinées à l’irrigation des cultures
-et à d’autres usages.
-
-Les ingénieurs s’accordent à prédire un grand avenir à cette innovation.
-Mais l’auteur devrait bien faire travailler sa machine d’une manière
-utile pour en démontrer la puissance. Il suffirait pour cela d’établir
-une chute d’eau empruntée à la Seine et élevée à quelques mètres de
-hauteur, au moyen de corps de pompe d’une force convenable.
-
- * * * * *
-
-Dans ces derniers temps, les applications de l’acide phénique sont
-devenues tellement nombreuses, que la médecine, l’hygiène, l’histoire
-naturelle, l’agriculture et même l’économie domestique, sont devenues
-ses tributaires.
-
-Je crains même qu’il ne devienne un peu trop à la mode et qu’on en fasse
-un cheval à toute bride. Nonobstant, M. le docteur Lemaire vient de
-publier sur ce puissant désinfectant un volume ayant pour titre: _De
-l’acide phénique_, où se trouve indépendamment des travaux personnels de
-l’auteur, tout ce qui a été publié d’important sur ce sujet. C’est un
-bon livre, qui sera surtout utile aux gens qui ont quelque émanation
-désagréable à dissimuler.
-
-Oh! tyrannie de l’amitié! moi qui voudrais pouvoir allonger les jours de
-cinq ou six heures, j’ai été forcé de lire les 745 pages de cette
-monographie d’un auteur que je ne connais pas, et cela parce que j’ai le
-malheur d’être l’ami de l’un de ses amis. Mais, au fond, je n’en suis
-pas absolument fâché. J’y ai trouvé des choses très-intéressantes.
-
- * * * * *
-
-L’échauffourée épizootique du Jardin d’acclimatation est entièrement
-éteinte; on l’a arrêtée par le sacrifice de 43 bêtes malades
-représentant une valeur de 16 à 18,000 fr. Aucun cas nouveau ne s’est
-manifesté.
-
-Ce résultat est magnifique si on le compare aux désastres causés en
-Angleterre par ce typhus, qui a déjà fait périr plus de 70,000 bêtes,
-représentant une valeur de 5 à 600 millions de francs. Ce sont deux
-gazelles importées de Londres, qui ont introduit chez nous le typhus, ce
-qui prouve que l’affection n’est nullement spéciale aux grands ruminants
-comme on le croyait. En outre, des pécaris en ont été atteints au jardin
-zoologique.
-
-C’est à M. H. Bouley que la France doit son immunité. Envoyé par le
-gouvernement en Angleterre pour étudier le fléau, les mesures
-prohibitives qui nous ont préservés sont dues à son initiative, et si
-les Anglais avaient suivi ses conseils, ils ne subiraient pas les
-conséquences de cette terrible épizootie dont on ne peut prévoir le
-terme. Les distinctions dont le savant professeur vient d’être l’objet
-peuvent donc être considérées comme une récompense nationale.
-
-M. H. Bouley est le plus brillant représentant de la médecine
-vétérinaire de notre pays, et l’un des orateurs les plus écoutés de
-l’Académie de médecine, dont il est membre. Il possède le rare talent
-d’assaisonner les choses ennuyeuses d’assez d’esprit pour les rendre
-agréables et de traiter sous une forme légère les sujets graves, sans
-leur rien faire perdre de leur importance. Ses discours présentent un
-singulier mélange de pensées élevées et d’idées familières; il rompt
-parfois avec les traditions académiques pour donner à son argumentation
-la forme d’une causerie où le mot trivial éclate sans choquer personne.
-Intelligence vigoureuse dans un corps robuste, M. H. Bouley ressemble
-plus à un officier de cavalerie qu’à un paisible professeur; la tête
-haute, l’œil hardi, sa figure ouverte et sympathique, exprime la
-bonhomie additionnée de beaucoup d’esprit gaulois.
-
- * * * * *
-
-Dans une de mes causeries, j’ai commis un oubli, _mea culpa!_ en parlant
-des naïades minérales, je n’ai point mentionné les eaux... de la
-Salette. J’en suis bien puni; mes nuits sont troublées par le lugubre
-cortége des infortunés qui sont morts sur le bord de la source en
-attendant la santé. Il y en a tant, que la procession n’en finit pas, et
-cette nuit, le dernier, avant de fermer la porte d’ivoire des songes,
-m’a dit, comme au bas d’un feuilleton: la suite à demain. Cette naïade
-est par trop funèbre, je m’empresse de régler mon compte avec elle pour
-m’en débarrasser.
-
-Connaissez-vous l’eau de la Salette?
-
-Je vous vois sourire! ah! lecteur, c’est mal; voilà un sourire qui sent
-le fagot; si M. Veuillot passait près de vous en ce moment, il prendrait
-de votre personne une triste opinion; est-ce que vous auriez le malheur
-d’être incrédule? Auriez-vous, par hasard, des doutes touchant la valeur
-thérapeutique de certaines défroques retrouvées miraculeusement dans
-quelques ventes après décès? N’auriez-vous pas une foi aveugle dans les
-bagues de saint Hubert, comme moyen de prévenir, et surtout de guérir la
-rage? Est-ce que vous n’auriez pas une confiance absolue dans les vertus
-thérapeutiques de l’eau de la Salette, comme remède infaillible contre
-toute espèce d’affection médicale ou chirurgicale? Ce serait imiter
-saint Thomas seulement par son mauvais côté.--Vous m’objectez que vous
-n’avez jamais vu les malades guéris par ce moyen: mais c’est une raison
-de plus pour y croire; ces choses prodigieuses ne peuvent pas être
-appréciées par notre stupide raison comme les vulgaires résultats de la
-médecine ordinaire, et la démonstration scientifique serait complétement
-déplacée dans cette question.
-
-Une eau qui n’a pas besoin de l’approbation de l’Académie, qui n’a même
-pas besoin d’être filtrée pour produire des guérisons comme on n’en voit
-pas! Une eau qui fait disparaître non-seulement les infirmités
-physiques, mais encore les infirmités morales. Ce malheureux pays était
-à dix lieues à la ronde,--affirme un journal religieux,--l’_école
-d’application du bagne et de l’échafaud_, et complétement peuplé par des
-gredins farouches, impies, avides et paresseux; il est maintenant le
-séjour de vertueux montagnards, dont le plus criminel est digne du prix
-Montyon.
-
-Je dois dire que je décline complétement la responsabilité de cette
-appréciation; les gens du pays seront peut-être médiocrement flattés
-d’être considérés comme des gredins ayant fait peau neuve; s’ils
-prennent mal la chose, je les renverrai à qui de droit.
-
-Mais ce n’est pas tout, la nature, comme si elle avait en horreur de
-nourrir de pareils scélérats, avait répandu partout une sinistre
-aridité: point de végétation, rien que des rochers sauvages, et quelques
-ronces destinées par la Providence à arrêter l’imprudent voyageur qui
-aurait eu l’audace de pénétrer dans ce drame de l’Ambigu. Aux moins
-coupables, cependant, la terre accordait de temps en temps quelques
-poignées de sarrasin et quelques vitelottes; quant aux autres, ils
-n’eurent jamais la consolation de récolter une seule pomme de terre,
-même malade.
-
-Depuis dix ans, depuis que l’eau de la Salette a acquis ses propriétés
-médicales, tout est changé dans le pays; les noirs rochers se sont
-couverts de fleurs, les ronces n’ont plus d’épines et les moissons
-jaunissantes tombent deux fois par an sous la faucille du laboureur
-devenu vertueux; enfin, l’âge d’or et son printemps perpétuel n’est plus
-une fiction de l’antiquité; les troupeaux paissent sans crainte l’herbe
-tendre, le loup est devenu un mythe, et si dans quelque coin désert on
-rencontrait ce brigand au poil fauve, je suis sûr qu’il donnerait la
-patte.
-
-Comme il n’y a plus de merveilles à accomplir dans les environs, nous
-avons le légitime espoir que, de proche en proche, l’âge d’or arrivera
-jusqu’à nous et que la France tout entière en jouira quelque jour.
-
-Dites-moi un peu si les vulgaires naïades des eaux minérales sont
-capables d’en faire autant! Cherchez dans la matière médicale un agent
-thérapeutique d’une efficacité aussi variée, aussi universelle! Une eau
-qui guérit tout, même à distance, comme les somnambules; qui vous
-blanchit la conscience d’un coquin comme un simple mouchoir de poche,
-qui fait pousser les arbres à dix lieues à la ronde comme l’eau de Lob
-n’a jamais fait pousser les cheveux; qui n’a pas encore fait de
-centenaire uniquement parce que le temps lui a manqué. Ajoutez à ces
-propriétés merveilleuses les humbles vertus domestiques de l’eau la plus
-vulgaire. Elle dissout parfaitement le savon, fait pousser des carottes
-d’une qualité supérieure, enfin, remplit modestement et sans rougir, la
-marmite qui bout au coin du feu, et l’abreuvoir des ânes.
-
-On dit, il est vrai, que l’eau de la Salette n’est absolument que de
-l’eau claire, et que les chimistes (probablement désœuvrés) qui en ont
-fait l’analyse n’ont rencontré dedans aucun sel minéralisateur. Mais
-cela est vrai, parfaitement vrai; il ne doit pas en être autrement: que
-les eaux de Vichy, de Spa ou d’ailleurs guérissent des maladies, qu’y
-a-t-il là d’étonnant? La nature a mis dans l’eau de ces sources des
-médicaments, il faut bien que ces médicaments guérissent quelque chose.
-Mais guérir toutes les maladies avec... rien du tout, voilà l’étonnant,
-voilà le merveilleux de l’affaire. Je dis rien du tout, j’ai peut-être
-tort, car enfin il est possible qu’il y ait quelque chose; seulement, ce
-serait une de ces choses surnaturelles qui échappent à l’examen de tous
-les sens, à tous les moyens d’investigation.
-
-Ah! par exemple, ce qui est visible, ce qui est palpable, c’est le
-résultat qu’on obtient avec cette eau merveilleuse; vous pensez
-peut-être que je veux parler des guérisons? Du tout, les guérisons sont
-rangées dans les accessoires; le grand, le vrai résultat est enfermé
-dans de larges sacoches ventrues, dans de grands coffres bardés de fer
-dont je vous souhaite la maladie.
-
-Cette source est une Californie, elle roule plus d’or dans ses eaux
-candides que le Pactole et le Sacramento; il faut avouer aussi qu’on ne
-rencontre pas là de ces causes terrestres et ruineuses qui enlèvent tous
-les bénéfices d’une affaire. Là point n’est besoin de ces grandes
-affiches qui portent l’estampille du timbre, point de ces réclames
-coûteuses dont il faut couvrir les grands journaux. Tout se fait sous le
-manteau; la réclame est mystérieuse, elle se glisse partout les yeux
-baissés, la face béate, le pas discret, la bouteille à la main, et on
-enlève les indécis ou les gens difficiles à convaincre, en fabriquant
-quelque guérison encore plus surnaturelle que les autres; après tout
-quel mal y a-t-il à cela? Pensez-vous que les gens qu’on dit avoir
-guéris s’en portent plus mal, surtout s’ils sont morts?
-
-Un jour, une angoisse mortelle fait battre le cœur de ces dignes
-marchands de santé. Ils ont pu craindre un instant l’épuisement de la
-source, par suite de l’expédition toujours croissante en France et à
-l’étranger; mais on a bientôt compris qu’un pareil accident ne pourrait
-avoir aucune action fâcheuse sur... la caisse, l’eau de la Seine étant
-suffisamment abondante pour remplir toutes les bouteilles et abreuver
-les innocents de l’univers entier. De sorte que maintenant on s’en moque
-comme d’une approbation de l’Académie. Ce dédain des approbations
-académiques constitue encore une supériorité sur les vulgaires naïades
-minérales, auxquelles il est interdit, sous des peines sévères, de
-guérir même un simple rhume de cerveau, avant de s’être munies de ladite
-approbation.
-
-Si quelque abominable voltairien dénonçait à la justice ces bienfaiteurs
-de l’humanité comme exerçant illégalement la médecine et comme trompant
-sur la nature de leur marchandise, cela ne servirait qu’à faire éclater
-la puissance de leur médicament, et voici comment: Je suppose qu’un juge
-rigoureux et mal initié aux prodiges de la thérapeutique surnaturelle
-les condamne à la prison, pensez-vous qu’il leur soit plus difficile
-d’en sortir que de faire revenir un mort? Moi, je ne le pense pas; je
-suis même bien certain que lorsqu’on fait des petits miracles pour
-autrui, on en peut faire de grands pour soi-même, et qu’un beau matin,
-on verrait les portes de la prison s’ouvrir toutes seules, et mes
-gaillards reprendre tranquillement le chemin de leur boutique.
-
-N’oubliez donc jamais les mille indications que l’eau de la Salette peut
-remplir; aucun médicament ne présente plus de facilités dans
-l’application _intus et extra_; elle prête à tout: seulement, vu son
-origine, je crois qu’il ne serait pas convenable de l’employer à
-l’intérieur autrement que par en haut.
-
- * * * * *
-
-Parfois les héritiers d’un grand homme conservent avec un respect
-religieux les insignes qui rappellent la gloire du défunt; parfois
-aussi, la famille met la gloire sur l’inventaire de la succession, et
-tire le meilleur parti possible des reliques qui la représentent.
-
-Un jour, on vendit la garde-robe de Vauquelin; parmi une foule de
-vêtements dépourvus de caractère officiel, et qui auraient pu, sans se
-déchirer d’indignation, couvrir les épaules d’un cuistre, il y avait un
-habit bien digne d’être conservé de génération en génération dans le
-trésor de la famille, comme les descendants de Bayard se sont transmis
-sa cuirasse, les héritiers de Dagobert sa culotte, comme les admirateurs
-du docteur Bouriquet se transmettront ses fameuses bottes. C’était
-l’habit brodé de membre de l’Institut qu’avait porté l’illustre savant.
-Les teignes elles-mêmes avaient respecté cette vénérable dépouille, que
-les marchands d’habits allaient se disputer.
-
-Si vous voulez savoir ce que devient parfois la défroque des immortels
-tombée entre les mains des Auvergnats, demandez-le à M. Pingard, le chef
-des bureaux de l’Institut. Il vous dira qu’un jour en allant à sa
-campagne de Bougival, il a rencontré un habit à palmes vertes, non pas
-sur le dos d’un charlatan, ce qui n’aurait rien de merveilleux, car cela
-s’est vu et se verra probablement encore, mais bien sur le dos d’un
-simple escamoteur qui avalait des sabres en plein vent aux grands
-applaudissements des Bougivaliens enthousiastes. M. Pingard, ne
-consultant que son courage, et sans autres armes que son parapluie,
-allait se précipiter sur l’avaleur de sabres, lorsqu’un gendarme le
-déroba à sa légitime indignation. L’habit de l’escamoteur avait
-peut-être appartenu à l’illustre Cuvier.
-
-Parmi les amateurs qui assistaient à la vente de Vauquelin, se trouvait
-M. Bou..., chimiste aussi savant que modeste, aussi laborieux que
-débraillé, toujours souriant, toujours satisfait, et qui cache sous ses
-cheveux mal peignés une mine inépuisable de connaissances solides, bien
-qu’un peu en désordre. Il vit avec horreur la profanation qui allait
-s’accomplir.--Quoi! dit-il, je verrais cette vieille relique tomber
-entre les mains des barbares? entre des mains qui n’ont jamais chargé
-une cornue, luté un appareil, brasqué un creuset! Elle deviendrait
-l’enseigne d’un marchand d’habits, comme jadis le manteau de pair du
-maréchal Moncey? Jamais! On verra l’oxygène refuser de se combiner avec
-les métaux de la première section, on entendra mon collègue X... faire
-un discours raisonnable à l’Académie, avant qu’un pareil sacrilége
-s’accomplisse en ma présence. Par l’alambic de Paracelse, j’aurai cet
-habit, dût-il me coûter les yeux de la tête.
-
-Il n’en eut pas le démenti, et la glorieuse défroque de Vauquelin lui
-fut adjugée pour la modeste somme de 18 fr. 50 c.
-
-Aussitôt rentré chez lui, M. Bou... s’empressa d’endosser l’habit, qui
-décrivit autour de son torse de gracieux méandres. Les manches étaient
-trop courtes, la taille trop longue, le collet trop haut; enfin, il
-trouva que cela lui allait comme un gant, car c’est ainsi que toujours
-notre savant s’habille.
-
-M. Bou... a pendu l’habit de Vauquelin dans un placard secret de son
-laboratoire, et lorsqu’il se sent près de trébucher contre un des grands
-problèmes de la chimie transcendante, il endosse la relique sacrée, et,
-sous l’inspiration du génie qui l’habita jadis, il se joue des
-difficultés les plus inextricables; s’il n’a pas encore découvert la
-pierre philosophale, c’est uniquement pour ne pas humilier la
-Californie.
-
-Cette bonne action porte avec elle sa récompense. Notre chimiste sera
-certainement un jour membre de l’Institut, car c’est à peu près la seule
-place scientifique qu’il lui reste à envier, et le culte des vieux
-souvenirs lui aura fait économiser cent écus de broderies.
-
-
-
-
-XIII
-
- Les sangsues cholériques.
- Hauteur des vagues de la mer.--La commission d’ethnologie.
- Un chien oviglotte.--Les hernies du grand monde.
- Un homme qui n’a pas d’opinion.
- L’acide sulfurique.
-
-
-Enfin vous connaissez la cause, jusqu’ici introuvable, du choléra. Le
-fléau s’est démasqué devant Madame de Castelnau. Ce qu’il avait refusé
-avec obstination aux investigations de la science, il l’a accordé à une
-dame, on n’est pas plus galant. Vous savez donc maintenant que le
-choléra est constitué par une nuée de _sangsues volantes_,
-microscopiques, nées dans les marais fangeux de l’Inde, et qui de là se
-répandent _urbi et orbi_.
-
-Madame de Castelnau, l’auteur de cette grande découverte, en élève dans
-un aquarium et en tient à la disposition des Académies des sciences et
-de médecine, car elle a pris soin d’expédier le résultat de son
-observation à ces deux sociétés savantes, afin que nul n’en ignore.
-
-Je n’aurais rien dit de cette absurde communication, œuvre d’un
-mystificateur ou d’un cerveau fêlé, si quelques journaux qui font de la
-science comme M. Jourdain faisait de la prose, tout naturellement et
-sans l’avoir apprise, ne lui avaient accordé une certaine importance.
-
-Il faut être aussi complétement étranger aux études micrographiques qu’à
-l’histoire naturelle pour admettre la possibilité des sangsues volantes;
-l’organisation des annélides leur interdit absolument l’annexion d’un
-appareil destiné au vol; et attribuer une paire d’ailes à un microsaire
-est un barbarisme beaucoup plus énorme que de les attacher sur les
-valves d’une huître. Il existe en histoire naturelle des lois générales
-dont l’auteur ne se doute nullement.
-
-Il lui était, du reste, extrêmement facile de joindre à sa communication
-quelques échantillons de sangsues volantes. Leur transport n’eût pas été
-ruineux, car, d’après les dimensions qu’on leur attribue, il serait
-facile d’en expédier quelques milliers entre deux timbres-poste.
-
-Je n’ai pas fouillé les archives de la noblesse, et j’ignore s’il existe
-beaucoup de comtes de Castelnau, mais j’en connais au moins un, qui
-était un des plus brillants écrivains de la presse scientifique avant de
-se retirer sous sa tente, et je suis bien certain que le nom qui est en
-bas de cette communication n’appartient pas à sa famille.
-
-A propos de choléra, l’administration vient de publier le nombre des
-victimes de l’épidémie, la liste est définitivement close; et les
-personnes qui sont dans l’intention de mourir sont invitées à choisir un
-autre genre de trépas. Les plus grandes recommandations seraient
-insuffisantes pour obtenir même une simple cholérine, le registre est
-fermé, on n’en fait plus.
-
-Le chiffre total des décès s’est élevé, pour Paris, à 5,838; le 20e
-arrondissement, qui a été le plus épargné, en compte 77, et le 17e, le
-plus rigoureusement frappé, 423.
-
- * * * * *
-
-M. Coupevent-Desbois vient de présenter à l’Institut un travail sur la
-hauteur des vagues de la mer. Les navigateurs ne seront pas fâchés de
-savoir jusqu’où peut aller la colère de l’Océan quand il entre en furie.
-M. Coupevent-Desbois, qui a fait un peu plus que le tour du monde dans
-ses voyages d’exploration, a pu s’en rendre un compte exact. Il a donc
-pris la mesure des plus hautes vagues que les efforts de la tempête
-lancent vers les cieux. Ce qui est un peu plus difficile que de prendre
-la mesure d’un gilet ou d’un pantalon.
-
-J’ai souvent entendu parler de lames hautes comme des montagnes, mais
-j’y croyais sur la foi d’autrui, n’en ayant jamais vu. Il est vrai que
-j’ai plus fréquenté les bords de la Seine que ceux de la grande mer. Au
-temps de l’_Iliade_, Neptune, encore jeune, avait peut-être assez de
-vigueur pour soulever les flots en montagnes liquides.
-
-Mais il paraît en avoir considérablement rabattu, et, d’après le savant
-navigateur auquel j’emprunte mes documents, les vagues du calme
-n’auraient que soixante-dix centimètres de hauteur, et les plus hautes
-lames de la tempête un maximum de huit mètres soixante-dix, avec une
-longueur de cinq cents mètres. C’est encore une assez jolie dimension.
-Mais elle n’a rien d’humiliant pour les Pyrénées et même pour les buttes
-Montmartre.
-
- * * * * *
-
-M. le ministre d’État a nommé une commission chargée de faire un rapport
-sur ce qui concerne l’histoire anthropologique et ethnologique des races
-humaines présentes à l’Exposition. Cette commission est composée de MM.
-de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet. Voilà des savants chargés d’une
-lourde besogne, car l’Exposition va nous amener les représentants de
-tous les pays civilisés et de ceux qui désirent le devenir.
-
-L’ethnologie, c’est-à-dire l’histoire des mœurs et des coutumes des
-diverses nations modernes, est assez bien connue, et sur cette question
-on possède des documents considérables, mais l’histoire anthropologique
-des races, c’est-à-dire leur origine, leurs migrations à travers les
-siècles, les mélanges qui ont altéré leurs types primitifs, voilà un
-écheveau terriblement difficile à débrouiller, même si on restreint
-cette étude à une seule nation.
-
-En général, on sait mieux ce qui se passe dans sa propre maison que dans
-celle du voisin. Eh bien! en ce qui concerne la France, on ignore
-complétement quels furent ses premiers habitants.
-
-Si même on en limite la recherche aux temps historiques, aux époques où
-la tradition et l’histoire commencent à fournir leurs documents, on ne
-rencontre que le doute et l’incertitude. Les savants les plus compétents
-ont longuement discuté sur l’origine des Celtes, qui occupaient notre
-sol avant l’invasion romaine, et jusqu’ici, ils n’ont pu se mettre
-d’accord. Les Celtes, les Gaëls, les Kimris et les Gaulois forment une
-ronde infernale autour de la salle du conseil, et on n’a pas encore
-déterminé si ces quatre représentants du passé appartiennent à des races
-différentes, ou à un même peuple, si leur type avait les cheveux bruns,
-les yeux noirs et la taille petite, ou s’il avait, au contraire, la
-taille élevée, les cheveux blonds et les yeux bleus. Ce qui constitue en
-anthropologie des différences fondamentales.
-
-Quant à la race pré-celtique, c’est-à-dire qui a occupé notre sol avant
-l’arrivée des Celtes, elle se perd dans des brouillards insondables.
-
-Jugez maintenant de l’immensité de la tâche réservée à la commission, si
-elle doit étendre ses recherches à tous les peuples du globe, dont le
-passé est encore plus embrouillé que le nôtre.
-
-Je dois dire cependant que, si la tâche est immense, MM. de Quatrefages,
-Pruner-Bey et Lartet sont assez robustes pour en tirer tout le parti
-possible. Je crois cependant qu’on aurait pu leur adjoindre
-très-utilement le docteur Lagneau fils, qui a publié sur l’ethnologie de
-la France des mémoires très-remarquables.
-
-M. Lartet est un antiquaire dans la plus large acception du mot. Il ne
-s’amuse pas à collectionner des assiettes fêlées ou des bahuts mangés
-aux vers, dont l’extrait de naissance remonte à peine à deux ou trois
-siècles. L’objet de ses recherches a quelque vingt mille ans
-d’existence, et si son musée ne renferme ni meubles de Boulle, ni vieux
-Sèvres pâte tendre, il contient des haches et des couteaux en silex, qui
-sont les premiers vestiges de l’industrie humaine, et qui remontent à
-l’époque où l’usage du fer et des métaux était inconnu sur la terre.
-
-J’ai dit vingt mille ans, ce n’est, comme vous pourriez le croire, qu’un
-_lapsus_ de ma plume, cette date s’accorde assez mal, je le sais, avec
-l’âge du monde inscrit en tête de vos calendriers, qui ne prêtent que
-cinquante siècles d’existence à notre planète. Fouillez sa vieille
-enveloppe avec la pioche d’un érudit et vous comprendrez que des
-milliers de siècles se sont écoulés entre le moment où la terre est
-devenue habitable et la découverte de la vapeur.
-
-Je ne sais pas d’étude plus attachante que celle des premiers vestiges
-de l’homme, des premiers rudiments de son industrie. Un jour que les
-nouvelles scientifiques feront grève, nous causerons des travaux
-admirables qui sont dus, sur ce point, à la science moderne. Vous verrez
-par quelles suites d’observations et d’inductions on est arrivé à
-établir l’antiquité de l’homme, à le retrouver à l’état fossile.
-
- * * * * *
-
-C’est un fait accompli! Lorsque, désormais, il vous prendra fantaisie de
-vous faire transfuser, vous aurez le choix entre le sang des mammifères
-et le sang des oiseaux, car, décidément, les globules elliptiques des
-ovipares ne sont point pour les mammifères un violent poison, comme des
-physiologistes malintentionnés à l’endroit des volatiles en avaient fait
-courir le bruit: M. Brown-Séquard, le célèbre physiologiste, l’a
-démontré expérimentalement une fois de plus au _Cercle des sciences_.
-
-Un chien a été rendu exsangue au moyen d’une section de la carotide,
-puis il a été rappelé à la vie par la transfusion du sang d’un
-coq,--d’un canard,--d’un perroquet--et d’un pigeon, mélangés ensemble
-pour les besoins de la cause.
-
-Cette expérience tenait tous les esprits suspendus sous son charme;
-chacun se communiquait ses impressions; l’un parlait de se faire
-transfuser au sang de corbeau (qui a la réputation de vivre longtemps);
-un autre, professeur particulier, choisissait le sang du perroquet;
-d’autres préféraient le merle blanc qui, vu sa rareté, devait être plus
-distingué et de meilleur ton; enfin, chacun faisait ses réflexions. Le
-chien était pensif et semblait en faire de profondément désagréables.
-
-Notre savant ami appelait l’attention du Cercle sur les idées
-physiologiques qui se rattachent à cette expérience, lorsque le chien
-sembla vouloir prendre la parole. Peut-être avait-il l’intention de
-rectifier quelque assertion de M. Brown-Séquard au sujet des sensations
-qu’il venait d’éprouver, peut-être se proposait-il, mettant de côté
-toute prétention scientifique, de remercier simplement l’assemblée de la
-bienveillante curiosité qu’on lui témoignait. Quoi qu’il en soit, il
-fait un signe, nous prêtons tous l’oreille, le chien hésite, on attribue
-son hésitation à l’émotion bien légitime d’un débutant qui fait son
-premier discours par devant une société savante.--Ce n’était pas ça.
-Tout à coup, sous l’influence de la transfusion, éclate un phénomène
-physiologique d’autant plus inouï, d’autant plus surprenant, qu’il ne
-s’était pas reproduit depuis la construction de la tour de Babel. Au
-lieu des émissions vocales qui forment le langage des chiens, l’animal
-_scientifisé_ se mit à pousser des _kokorico, kokorico_;--_koûân, koûân,
-koûân_;--_as-tu déjeuné, Jacot_;--_kou kou roûûûe, kou kou roûûûe_.
-
-L’infortuné quadrupède avait oublié sa langue maternelle, il avait le
-langage ovipare, de sorte qu’il nous a été impossible de comprendre son
-_speech_.
-
-Ces expériences sont du plus haut intérêt pour les gens qui se privent
-d’une basse-cour uniquement faute de place. Maintenant, avec un chien
-bien transfusé, on peut se faire un orchestre animal très-complet et
-très-portatif.
-
-J’oserai émettre un vœu, s’il était possible d’employer pour la
-transfusion le sang des insectes parasites, j’en serais heureux, car
-enfin les puces ne se gênent point pour nous emprunter notre sang; je ne
-vois pas pourquoi on se ferait scrupule de le leur reprendre; de plus,
-un homme _transfusible_ ou _transfusable_ pourrait tenir à ses poules,
-mais je suis certain qu’il ne tiendrait nullement à ses puces et qu’il
-les sacrifierait sans remords pour sauver sa propre existence.
-
-Il est possible que l’ingénieux physiologiste échoue dans la recherche
-que nous proposons de faire, mais il n’en sera pas moins pour cela un
-des hommes les plus distingués de notre époque scientifique, et
-l’Institut, en lui décernant un prix de physiologie ne lui a rendu
-qu’une justice un peu tardive.
-
- * * * * *
-
-J’ai parlé d’un bandagiste qui reproduisait un certificat écrit la
-_veille_ par un médecin mort depuis _huit ans_. Le bandagiste a été fort
-mal satisfait de l’article qui lui a fait, dit-il, beaucoup de tort dans
-le grand monde, car c’est là qu’il y a le plus de _hernieux_. Je prie le
-grand monde de croire que cette expression saugrenue ne m’appartient
-nullement; j’en laisse toute la responsabilité au bandagiste qui en est
-le père.
-
-Espérant, bien entendu, que _Figaro_, furieux, lui ferait des réclames
-par éreintement, le brave homme en a été pour ses frais d’avocat et de
-procédure de première instance et d’appel.
-
-Au risque d’un nouveau procès, je demanderai au bandagiste pourquoi il
-annonce que ses bandages ont des pelotes anatomiques. _Anatomie_ vient
-de ανα, _à travers_ et de τεμνω, _je coupe_. Voudrait-il dire par là que
-ses bandages coupent les malades en travers? Dans ce cas, il est
-vraiment bien honnête de sa part d’en prévenir les gens. Veut-il faire
-comprendre que ses bandages doivent être expressément réservés pour
-l’usage des anatomistes ou même des _anatomisés_?
-
-J’ose affirmer que le bonhomme n’a rien voulu dire de tout cela: son
-bandage est fait comme celui de tout le monde, mais son voisin a
-imaginé un bandage à pelotes chirurgicales; vite il a fait le
-bandage à pelotes _anatomiques_ pour ne pas être dépassé par
-le _progrès_, et si on l’ennuie, il en fera un à pelote
-hygiénico-thérapeutico-chimico-botanico-pathologique. Le mot est
-peut-être un peu long, mais le public sera bien forcé de convenir que
-son auteur est un homme terriblement savant; et cependant, si vous lui
-demandiez de vous expliquer ce que signifie: _Ne sutor ultra crepidam_,
-je suis sûr qu’il serait embarrassé.
-
-Pelotes anatomiques! voilà de ces tours que la science joue aux Béotiens
-qui se permettent de batifoler avec elle.
-
- * * * * *
-
-Il y a des gens qui ne peuvent se décider à assumer la responsabilité
-d’une opinion.
-
-Je fus appelé, il y a quelques jours, près d’un malade âgé d’environ
-quarante ans, que j’interrogeais devant sa mère. La bonne dame m’aidait
-autant que possible de ses renseignements; après plusieurs autres
-questions, je demandai au malade:
-
---Êtes-vous constipé?
-
---Constipé?... Répondez donc, ma mère; monsieur demande si je suis
-constipé.
-
- * * * * *
-
-Lorsque les grands journaux se mettent à faire preuve d’ignorance, ils
-ne font pas les choses à demi. J’ai lu dans un journal politique
-l’histoire qui suit:
-
-«Un incendie dû à une cause singulière s’est manifesté hier chez un
-parfumeur du faubourg Saint-Martin.»
-
-Singulière! vous pourriez bien dire une cause merveilleuse, et personne
-n’aurait trouvé le mot risqué.
-
-«L’on avait emmagasiné dans une remise une certaine quantité de touries
-remplies _d’acide sulfurique_.»
-
-Remarquez bien, d’ACIDE SULFURIQUE.
-
-«L’une de ces touries ayant été rompue, son contenu se répandit jusque
-sur le pavé de la cour, où il se _volatilisa promptement_.»
-
-Voilà un acide sulfurique d’une légèreté bien coupable; mais écoutez le
-plus joli de l’histoire:
-
-«En ce moment passait de ce côté un employé de la maison, _tenant une
-cigarette allumée à la main_; LA VAPEUR du liquide SULFURIQUE _ne fut
-pas plutôt en contact avec la cigarette_, QU’ELLE FIT EXPLOSION, et au
-même instant une immense nappe de feu envahit le magasin et embrasa une
-partie des marchandises qui y étaient renfermées. Peu après, les autres
-touries, remplies également d’_acide sulfurique_ et chauffées par les
-flammes, éclatèrent et fournirent un nouvel et dangereux aliment à
-l’incendie, qui devint, etc., etc.»
-
-Voyez-vous l’_acide sulfurique_ transformé en un _gaz inflammable_, qui
-va chercher une cigarette dans la main de ce brave employé pour mettre
-le feu à la maison!
-
-Il faut véritablement qu’on lui ait fait des choses bien fâcheuses, pour
-qu’il se soit porté à des extrémités si éloignées de son caractère.
-
-Il est à regretter qu’on ait éteint un pareil incendie, car, en raison
-de la cause, on aurait dû le conserver comme une des curiosités les plus
-merveilleuses qu’il soit possible de voir.
-
-
-
-
-XIV
-
- La pierre philosophale.
- Le massacre des gens de noblesse.
- Les bottes du père Bourri.
-
-
-«De l’or! de l’or!!!» quand ce cri retentit dans l’espace, la foule se
-lève haletante, comme les naufragés à la voix du matelot qui crie:
-Terre! elle écoute si cette clameur part des rives du Sacramento, de la
-Guyane ou de l’Australie; puis elle s’élance à travers monts et vallées,
-à travers les continents; abandonnant tout, parents, amis, patrie. Dans
-sa course furieuse, la foule traverse sans les voir les plus admirables
-sites; elle passe au pied des chefs-d’œuvre de l’art sans daigner
-détourner la tête; elle ne s’arrête même pas pour compter les morts
-qu’elle sème sur la route, et qui marquent au retour le chemin de la
-patrie.
-
-Approchez, vous tous dont l’œil brille, dont la main s’ouvre
-involontairement quand on vous crie: «De l’or!» je veux combler vos
-rêves les plus ambitieux. Je vais vous indiquer les moyens de fabriquer
-vous-mêmes le précieux métal, et lorsque vous aurez pu payer tout ce qui
-s’achète, tout ce qui est à vendre, lorsque vous aurez cuvé votre
-satiété sur des monceaux de fantaisies devenues sans saveur, vous
-pourrez aller faire l’aumône aux placers appauvris de la Californie.
-
-Hâtez-vous de convertir votre vaisselle plate en métal plus précieux.
-Jetez votre argenterie, comme une maigre épave, à l’anatomiste nocturne
-dont le crochet dissèque les résidus de la civilisation. L’or va devenir
-si commun que les Auvergnats s’en serviront pour ferrer leurs
-chaussures, et que vous n’oserez plus l’employer pour élever une statue
-à MM. H. Favre et J. Oronte, les auteurs de cette merveilleuse
-découverte.
-
-Malheureusement, ce n’est pas moi qui l’ai faite, cette découverte; je
-n’en suis que le fidèle historien, et j’avoue ingénument que j’en aurais
-savouré en silence les bienfaits pendant quelque temps avant d’en doter
-ma patrie, si j’en avais été l’auteur.
-
-La poire n’était pas mûre, ô Raymond Lulle, Paracelse, van Helmont, et
-vous tous, vieux alchimistes qui avez usé votre vie à souffler sous vos
-cornues, sans avoir pu en tirer la _pierre philosophale!_ la poire
-n’était pas mûre, et la gloire d’accomplir le grand œuvre était réservée
-à notre époque. Cependant la découverte n’est pas sortie de la famille,
-et c’est un médecin comme vous qui en est le père. Le ciel vous devait
-bien cette consolation.
-
-Je n’ai pas été trop surpris d’apprendre que le docteur Favre avait
-trouvé la pierre philosophale; il a toujours eu des idées
-très-philosophiques. Je ne les comprends pas toujours bien, ses idées,
-mais cela tient à ce que les philosophes modernes ont un langage spécial
-et qu’il faut être pris tout jeune pour en bien saisir la signification.
-
-Je m’explique maintenant les éternels voyages du docteur Favre. Il
-apprend que la fièvre jaune décime nos troupes au Mexique, il y court,
-et naturellement il attrape la fièvre jaune. C’était, du reste, un
-excellent moyen de savoir à quoi s’en tenir. A son retour, il entend
-dire que le choléra est en Orient; il s’embarque pour aller l’étudier
-sur place, et naturellement il attrape le choléra. Je me disais: Voilà
-un enragé collectionneur d’épidémies, et il faut véritablement aimer
-l’humanité beaucoup plus qu’elle ne le mérite, pour s’aller ainsi jeter
-en pâture à tous les fléaux qui font métier de la décimer. Cet amour de
-l’humanité était du reste tout platonique, car personne n’a songé à l’en
-récompenser. Il a probablement perdu quelques boutons de son habit dans
-ses voyages, mais sa boutonnière n’a reçu aucune compensation.
-
-Je comprends tout, maintenant, il attrapait le choléra et la fièvre
-jaune pour donner le change, il prodiguait ses soins aux fellahs et aux
-Mexicains, pour détourner l’attention, mais en cachette il descendait
-dans le sous-sol des pyramides pour recueillir les traditions
-hermétiques. En Amérique, il fouillait les ruines des cités des Incas,
-des Aymaras et des Toltèques, pour arracher au pays de l’or les mystères
-du _grand œuvre_.
-
-Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. Voici comment on opère
-la transmutation des métaux, comment on transforme l’argent en or:
-
-Prenez un lingot d’argent,--faites-le dissoudre dans l’acide
-azotique,--précipitez l’argent sous forme pulvérulente en plongeant une
-lame de cuivre dans la solution;--faites dissoudre ce précipité dans
-l’acide hydrochloro-nitrique;--soumettez le liquide à l’action d’une
-pile ayant un cathode en argent;--enlevez le dépôt pulvérulent qui se
-forme sur le cathode.--Faites passer ce dépôt à la coupelle pour opérer
-le départ.--Traitez par l’acide azotique le bouton de retour resté dans
-la coupelle, et le résultat de votre opération sera DE L’OR!!!
-
-Comme vous le voyez, c’est excessivement simple: un enfant pourrait
-jouer le rôle de Midas et transmuter en or l’argent qu’il touche.
-
-O mon pays! je vois s’avancer l’orgie de la décadence romaine; tes mœurs
-si pures vont s’altérer au contact des richesses; les temps prédits par
-Dupin sont proches. Que le Seigneur sauve la France! elle va se noyer
-dans un bain d’or.
-
-J’ai fait l’imprudent aveu que j’étais étranger à cette découverte, je
-ne puis donc pas m’en emparer, mais pour obéir à la tradition et me
-conformer aux usages reçus, je vais la dénigrer, la renverser, et si je
-ne puis attirer sur la tête de l’auteur les peines sévères réservées aux
-corrupteurs du peuple, au moins vais-je m’efforcer de prouver que la
-transmutation alchimique n’a aucune valeur. Du reste, en cherchant un
-peu, il est probable qu’il me serait facile de démontrer que tout cela a
-été fait avant lui, non pas par un Français (j’en serais jaloux), mais
-par quelque étranger, un Allemand ou un Anglais, mort depuis longtemps.
-
-D’abord, l’argent n’est pas soluble dans l’acide hydrochloro-nitrique,
-que les épiciers appellent de l’eau régale. L’argent, en contact avec
-cet acide, forme un précipité blanc de chlorure d’argent dont je n’ai
-pas besoin d’indiquer les réactions. Il ne peut donc être réduit de
-cette solution par la pile.
-
-Ah! ah! monsieur Favre, parez-moi celle-là!
-
-N’allez pas croire, bon public, que tout l’argent employé soit converti
-en un poids d’or équivalent. L’or obtenu représente la vingt-cinq
-millième partie de l’argent dissous. Il faut donc sacrifier 25,000
-grammes d’argent pour obtenir 1 gramme d’or!
-
-La vingt-cinq millième partie! donnez-moi une paillasse, dans laquelle
-on aura caché seulement pendant trois mois quelques économies, et je
-m’engage, en l’analysant, à faire sortir de ses entrailles plus d’un
-vingt-cinq millième de son poids d’or.
-
-J’ajouterai que, dans les réactions chimiques de cette nature, le
-phénomène produit ne s’accomplit pas seulement sur une partie des
-substances en présence, mais bien sur leur totalité. Les infiniment
-petits qu’on rencontre dans le creuset de l’analyse proviennent bien
-plus souvent des réactifs employés que des corps analysés.
-
-Examinons le prix actuel de l’or; c’est prosaïque, j’en conviens, mais
-il faut, pour être complet, tenir compte du côté «pot-au-feu» de la
-question.
-
-Le kilogramme d’or, qui coûte aujourd’hui 3,434 fr., reviendrait à
-5,450,000 fr. par le nouveau procédé, si on ne tenait compte ni des
-déchets, ni des frais de fabrication, car il faudrait employer, pour
-obtenir un kilogramme d’or, 25,000 kilogrammes d’argent à 218 francs.
-
-Il est vrai que l’auteur n’a pas l’intention de faire entrer sa
-découverte dans le domaine des faits pratiques, et qu’il la considère
-seulement comme un contingent dans le système philosophique qu’il édifie
-en ce moment.
-
-Je ne connais pas ce système, mais comme je n’en suis pas l’inventeur,
-j’attends qu’il le publie pour prouver qu’il est ancien, inexact,
-inacceptable, et qu’il serait criminel de s’en montrer partisan.
-
- * * * * *
-
-L’Association des médecins de la Seine a tenu sa séance annuelle
-dimanche dernier à la Faculté de médecine, sous la présidence du
-professeur Velpeau. Cette société, exclusivement composée de docteurs,
-est destinée à venir en aide aux confrères malheureux et à leurs
-familles. Fondée en 1833 par le savant toxicologiste Orfila, elle a
-permis de soulager bien des infortunes. Elle est administrée par son
-bureau et par une commission de quarante-six membres tirés au sort tous
-les ans, et qui s’enquiert avec une discrétion pleine de délicatesse des
-besoins inavoués et des misères qui se cachent.
-
-M. le Dr Orfila, secrétaire général, et neveu du fondateur, a exposé,
-dans un discours fort applaudi, l’état prospère de la société et les
-travaux accomplis pendant le dernier exercice.
-
-Depuis que M. Velpeau a accepté la présidence, un grand nombre de
-médecins, attirés par l’estime et l’affection qu’inspire l’éminent
-professeur, sont venus grossir les rangs de cette association
-fraternelle.
-
-J’ai tracé il y a quelques années un portrait de mon excellent maître,
-et je le crois encore assez ressemblant pour n’y point retoucher.
-
- * * * * *
-
-M. Velpeau appartient à cette phalange de médecins célèbres qui, depuis
-quarante ans environ, ont jeté un si vif éclat sur la science, que notre
-époque leur devra le nom de Grand Siècle de la Médecine.
-
-M. Velpeau naquit en 1795, à Brèche, petit hameau situé à quelques
-lieues de Tours, d’un modeste maréchal ferrant un peu vétérinaire; il
-sentit peser sur son berceau cette froide pauvreté campagnarde, toute de
-privations, continue, monotone, sans espoir, qui semble river à la
-misère inexorable toute l’existence d’un homme. Cette misère-là ne
-connaît pas de forces improductives, elle veut que chacun gagne son pain
-noir, et l’enfant qui commence à marcher doit traîner après lui un
-troupeau vers les champs. Alfred Velpeau n’échappa pas à cette
-nécessité, et les bestiaux de Brèche eurent l’honneur d’être conduits à
-la pâture par un futur professeur de la Faculté de Paris, chirurgien des
-hôpitaux, membre de l’Institut, de l’Académie de Médecine, de la Société
-de Chirurgie, du Conseil des hôpitaux, Commandeur de la Légion
-d’honneur, membre de toutes les Sociétés savantes dont il a bien voulu
-faire partie, et de plus quadri-millionnaire.
-
-Du départ à l’arrivée, la route fut longue et rude, et s’il n’avait eu,
-pour lui apprendre à lire, le digne curé de sa commune, Dieu sait
-comment il eût franchi cette première étape intellectuelle; il perdit à
-l’âge de six ans son premier précepteur, mais il savait lire, donc il
-était le plus savant de Brèche, et, faute de maître, il apprit seul à
-écrire en copiant les lettres d’un livre. C’était le commencement d’un
-duel gigantesque avec la destinée, duel dans lequel je ne puis le suivre
-pas à pas. A dix-neuf ans, il profita des leçons de latin qu’un honnête
-propriétaire des environs faisait donner à ses enfants. Alors son
-ambition prit une forme, il rêva qu’il pourrait bien un jour être
-officier de santé; quel honneur pour la famille! Ce rêve se réalisa en
-1817.
-
-M. Velpeau était entré à l’hôpital de Tours, où, par son ardeur
-infatigable au travail et son intelligence hors ligne, il avait su se
-concilier le bienveillant appui de l’illustre Bretonneau. En 1820, sa
-destinée l’entraîna vers Paris, où il vécut trois mois avec cent francs;
-à force de persévérance, il dompta la fortune et obtint successivement,
-le plus souvent par le concours, les places et les honneurs qui font une
-si belle couronne à sa verte vieillesse.
-
-Il a dû sa haute position exclusivement à son génie et à son amour du
-travail; il marcha fièrement et honnêtement vers son but sans rien
-demander à l’intrigue ou à la bassesse; les dignités sont plutôt venues
-le chercher qu’il ne les a sollicitées, et ses rivaux ont toujours été
-forcés de lui rendre cette justice, que le mérite chez lui n’a jamais
-été inférieur à la récompense. M. Velpeau tient en ce moment le sceptre
-de la chirurgie française, c’est-à-dire celle du monde entier; il n’a
-plus rien à espérer de la gloire, et pourtant il travaille encore afin
-d’ajouter quelques pages à ses œuvres, déjà assez considérables pour
-remplir la vie de trois hommes laborieux. On lui doit: 1º un _Traité
-d’anatomie chirurgicale_, 2 vol.--2º un _Traité d’accouchement_, 2
-vol.--3º _Médecine opératoire_, 3 vol.--4º l’_Ovologie humaine_, 1
-vol.--5º _Traité de la contusion_, 1 vol.--6º _Traité des tumeurs du
-sein_, 1 vol.--7º _Clinique chirurgicale_, 3 vol.; la plupart de ces
-ouvrages importants ont eu plusieurs éditions. Il a en outre publié
-environ DEUX CENTS MÉMOIRES sur les différents points de chirurgie. On
-pourrait ajouter à cela un volume de bons mots, si on voulait recueillir
-ceux qu’il sème dans ses jours de belle humeur.
-
-L’illustre chirurgien vit fort retiré, il n’admet personne dans son
-intimité; son cabinet de travail lui procure les seules distractions
-qu’il sache goûter. M. Velpeau est d’une exactitude chronométrique:
-pendant plus de vingt-cinq ans, on l’a vu arriver le matin à son hôpital
-à huit heures dix minutes; aussitôt arrivé, il mettait son tablier et
-prenait la liste de ses internes, externes, roupious, bédouins, etc.,
-pour pointer les absents, car il exige de son personnel une exactitude
-égale à la sienne; aussi on chercherait en vain un service d’hôpital
-mieux fait que le sien.
-
-C’est là que les savants étrangers viennent lui payer leur tribut de
-justes respects, et se joindre au cortége d’élèves et de maîtres qui
-suivent le matin la clinique de l’éminent professeur et assistent à ses
-opérations. Les vieux Turcs avaient jadis construit, non loin de
-Belgrade, une tour avec les têtes de leurs ennemis vaincus; M. Velpeau
-aurait pu se construire un palais avec les bras, les jambes et les
-tumeurs de toute nature qui sont tombés depuis trente-quatre ans sous
-son habile couteau.
-
-Il est d’une prudence extrême et ne s’embarque jamais vers l’inconnu
-sans avoir pris toutes sortes de précautions. Son caractère est ferme et
-droit; logicien très-serré, il fait peu de cas des artifices de langage,
-et dans ses discours il vise peu à l’effet; mais à l’Académie, lorsque
-le débat fait fausse route, il excelle à le ramener sur son véritable
-terrain en débarrassant la discussion des éléments artificiels que les
-phraseurs ont pu y introduire.
-
-Au physique, M. Velpeau n’a jamais été un Adonis,--et ce n’est
-probablement pas par les femmes, à défaut de mérite, qu’il eût fait son
-chemin,--mais sa physionomie est illuminée par un certain rayon qui n’a
-jamais brillé sur le front des hommes ordinaires. Ses yeux
-investigateurs sont malicieusement cachés derrière des sourcils
-broussailleux et de haute futaie. Sa bouche s’éclaire parfois de ce
-sourire narquois et douteur que notre science accroche aux lèvres de ses
-véritables élus, et qui semble dire: Est-ce bien prouvé? M. Velpeau est
-un libre penseur... qui ne dit sa pensée à personne.
-
-Il porte toujours une redingote noire; sa haute et puissante cravate
-blanche est magistralement empesée; elle est ornée d’un petit nœud,
-toujours si exactement le même, qu’on pourrait croire que depuis trente
-ans il n’a pas changé de cravate, n’était son éclatante blancheur, car
-il a un soin minutieux de sa personne.
-
-De taille moyenne et mince, M. Velpeau a la marche alerte et juvénile;
-le geste aussi jeune, la voix aussi vive, la pensée aussi rapide, qu’à
-l’époque où il mangeait du pain de munition dans une mansarde du
-quartier latin.
-
-Le temps a jeté des rides sur son front et blanchi ses cheveux, mais là
-se sont arrêtés ces ravages. Il a complétement respecté cette énergique
-constitution, cette belle intelligence, qui n’a pas encore dit son
-dernier mot.
-
- * * * * *
-
-Grand Dieu! quel désastre! que de morts! que de mourants! Notre-Dame à
-la rescousse! une partie de la noblesse de France vient de passer de vie
-à trépas. Oncques ne fus témoin d’un pareil carnage de titres; jamais
-les batailles les plus sanglantes, jamais Pavie, jamais Malplaquet ne
-virent tomber tant de marquis, de barons et de comtes; quant aux simples
-chevaliers, ventre-saint-gris! si on ramassait les anneaux des simples
-chevaliers férus en cette occurrence, on en trouverait plus qu’Annibal,
-qui en récolta, dit-on, trois décalitres après sa victoire de Cannes.
-
-Heureusement que cette terrible mortalité n’est pas causée par une
-grande bataille ou par une épidémie meurtrière: c’est une simple loi sur
-les titres de noblesse qui a tué tant de gentilshommes.
-
-Cette impitoyable loi se dresse inflexible devant tout croquant qui
-s’est permis d’entortiller sa roture dans un parchemin de sa fabrique;
-s’il s’est déguisé en duc, elle jette à terre sa couronne à huit
-fleurons; s’il s’est créé simple chevalier, elle lui coupe son DE sans
-plus de cérémonie que Pierre Pitou lorsqu’il coupe la queue d’un chien
-sur le Pont-Neuf, et de plus elle leur crie:
-
---Allons, braves gens, votre farce est jouée, cachez votre blason et
-rentrez dans le néant.
-
---Hélas! madame la loi, gémit un croquant désespéré, ne soyez point si
-dure au pauvre monde; je porte avec tant de grâce le nom de mon village,
-qu’il doit être fier de se voir si noblement représenté... Et puis, je
-fus toujours bon et miséricordieux pour ma commune, je ne l’ai jamais
-grevée de tailles ni de corvées; je n’ai jamais obligé personne à battre
-les étangs pour imposer silence aux grenouilles qui troublaient mon
-noble sommeil; je n’ai jamais exigé de mes vassales le droit de jambage
-et du reste; et si parfois elles ont bien voulu m’accorder ce joli droit
-du seigneur, cette faveur s’adressait moins à ma noblesse qu’à mes
-avantages personnels... Eh quoi! madame la loi, vous êtes inexorable? il
-faut donc tout vous dire? Eh bien! j’en conviens... mon père était un
-manant, un rustre, un pied-plat, dont je rougirais fort de porter le
-nom... Mais les vaches que gardait madame ma mère, à l’époque de ma
-naissance, appartenaient à un marquis, et, palsambleu! elle était si
-légère, madame ma mère, que je dois avoir du sang de marquis dans les
-veines.
-
-Éloquence perdue, la loi impitoyable arrache par lambeaux l’habit à
-paillettes et livre le croquant nu comme un ver aux risées de la foule,
-qui le montre du doigt.
-
-Il est surtout une classe intéressante de la défunte noblesse qui a été
-bien cruellement éprouvée. Je veux parler des gentilshommes qui se
-livraient à l’extraction des dents. Cependant cette noblesse avait du
-bon: elle manquait de préjugés, elle occupait ses loisirs à extraire des
-chicots et à fabriquer des osanores; elle craignait si peu de déroger en
-faisant du commerce qu’elle avait chargé les murailles de Paris
-d’annoncer à la plèbe que, pour la modeste somme de cinq ou dix francs,
-elle réparait les brèches causées par le davier du temps. On n’a
-vraiment pas moins de préjugés que ces dignes seigneurs; il en est même
-qui, pour se mieux faire connaître, faisaient accrocher leur blason au
-fond des colonnes pudiques du boulevard, sans craindre que son éclat fût
-terni par les petites inondations qui se succèdent en ces lieux.
-
-Corne de bœuf! il faut convenir cependant qu’il est bien dur, après
-s’être fait appeler pendant dix ans M. le comte, ou M. DE, ou M. DU, ou
-M. D’ par sa cuisinière, son porteur d’eau et son charbonnier, d’avouer
-à ces braves gens que son propre sang ne contient pas plus de NOBLÉINE
-que leur sang plébéien (NOBLÉINE! ô grand Piorry, voilà qui va nous
-raccommoder ensemble, à moins cependant, ô illustre néologue, que tu ne
-sois jaloux qu’un autre l’ait trouvé), enfin qu’on est aussi vilain
-qu’eux. Il est bien dur surtout de payer de ses propres deniers un
-badigeonneur pour qu’il efface sur les murailles,--qui sont le livre
-d’or de cette noblesse,--la glorieuse particule et le nom d’emprunt.
-
-Le corps médical, plus qu’aucune autre classe de la société, a su
-échapper aux tentations de cette vanité qui porte à rougir du nom
-paternel ou à le trouver trop court. C’est que le médecin, en général,
-s’entoure d’assez de considération personnelle pour n’avoir pas besoin
-de se créer des titres, et ce n’est souvent que lorsqu’il sent la
-considération lui échapper qu’il se fabrique des parchemins.
-
-MM. de Saint-Pierre, de Saint-Boniface, de Saint-Gervais, vont
-probablement faire des démarches actives pour ne pas passer à l’état de
-_ci-devant_.
-
-A propos de M. de Saint-Gervais, je me demande pourquoi il a fait graver
-un casque sur ses cartes; aurait-il eu un grade dans le corps des
-pompiers de Saint-Gervais, et le casque serait-il placé là pour rappeler
-ses exploits dans ce corps hydraulique? Mais non, la supposition est
-invraisemblable, car M. de Saint-Gervais n’appartient pas à la noblesse
-d’épée, il appartient à la noblesse de Rob.
-
-La nouvelle loi a causé plus d’une surprise aux bonnes gens qui
-regardent de loin la bascule aux amours-propres. Ainsi, tel DE qu’on
-croyait bien légitime, depuis quelques jours a fait le plongeon; tel
-autre DE, qu’on croyait de pacotille, surnage fièrement au milieu de la
-débâcle. Surnagera-t-il longtemps, voilà la question.
-
-J’en connais un surtout (un confrère, bien entendu, car je m’occupe
-seulement ici des choses médicales) que je m’attendais bien à voir
-plonger; mais jusqu’à présent il n’a point courbé la tête; cela suffit
-pour que je ne discute pas ses quartiers; j’accepte son nom écrit en
-trois mots. Cependant, il faut bien en convenir, le nom ne paye pas de
-mine, et celui de Patouillet répandrait au moins autant de parfum
-aristocratique si on l’accrochait à une particule que celui du confrère
-de la M... malgré ses armoiries, car M. de la M... use du droit que
-possède tout noble et bon gentilhomme d’avoir des armoiries; c’est même
-le blason qui m’avait fait douter de la noblesse; voici pourquoi: dans
-l’écu se trouve une faute d’orthographe héraldique énorme, un barbarisme
-capable de faire évanouir d’horreur l’ombre de M. de Jaucourt. Qu’on en
-juge:
-
-M. de la M... porte _d’argent_ à trois étoiles, deux en chef, une en
-pointe; l’écu _fascé d’argent_ (_d’argent!_ métal sur métal!! ah!!!),
-timbré d’un casque placé de profil. Pour tenants, deux clefs portant un
-ruban d’ordres.
-
-Métal sur métal!!! ma plume frémissante se refuse à continuer, et je
-dois remettre à un autre jour l’examen des armoiries du corps médical de
-France.
-
- * * * * *
-
-J’ai lu, dans une chronique attribuée à Jean des Entommeures, une
-légende fantastique intitulée: LES BOTTES DU PÈRE BOURRI, lequel fut
-médecin en son temps; je ne saurais dire l’âge de cette légende ni le
-temps où vivait le père Bourri; dans le manuscrit, il y a un pâté sur
-les dates. Je ne saurais non plus affirmer que le héros de cette
-histoire se nommât véritablement Bourri de père en fils, car l’auteur,
-dans un court préambule, donne à penser que sa malice sournoise et son
-entêtement asinal ont bien pu lui servir de parrains. Mais cela nous
-importe peu, et il suffira, j’en suis sûr, au lecteur, que le père
-Bourri ait été médecin pour qu’il s’intéresse à ses bottes.
-
-
-I
-
-Il était une fois un pauvre malheureux médecin qu’on appelait le père
-Bourri; au physique, certaines gens lui trouvaient l’aspect
-_crétinoïde_, mais il y avait une telle concordance entre son physique
-et son moral, qu’il eût été véritablement injuste de ne pas admirer un
-si parfait accord. Ce pauvre homme n’avait pour toutes ressources que
-cinquante pauvres mille livres de rentes et le produit de sa clientèle;
-c’était bien peu de chose pour vivre. Aussi, comme il ne possédait ni
-enfants, ni chiens, ni chats, ni poules, comme il ne s’était point
-chargé de nourrir les malheureux de son quartier, on comprend qu’il
-était obligé de s’imposer les plus grandes privations, et de se refuser
-même le nécessaire, afin de ne pas être réduit à la besace; et puis, on
-a beau avoir cinquante mille livres de rente et une grosse clientèle, on
-peut tomber malade tout comme un autre, et se trouver dans l’embarras si
-l’on n’a pas quelques petites économies devant soi.
-
-
-II
-
-Le pauvre homme se menait donc la vie bien dure; il s’était habitué de
-bonne heure à se priver, autant que possible, des choses coûtant de
-l’argent. Il traitait de dissipateurs et plaignait du fond de son âme
-les confrères qui ne rougissaient pas de s’acheter une montre, surtout
-une montre à secondes; il avait toujours su échapper à la contagion de
-ce mauvais exemple, et se contentait d’un sablier de quinze sous pour
-explorer le pouls de ses malades. Jamais il n’avait franchi le
-marche-pied d’une voiture, jamais il n’avait donné même trois sous au
-conducteur d’un omnibus.
-
-
-III
-
-Pour satisfaire aux exigences d’une grande clientèle, il usait, on le
-comprend, beaucoup de chaussures. C’était pour lui un grand sujet de
-douleur; mais, à moins de marcher sur les mains, ce qui n’eût pas été
-décent pour un médecin, il fallait bien se résigner à user des bottes.
-Il s’y résignait donc, non sans de gros soupirs, et les achetait AU
-RENARD BLEU, rue Guérin-Boisseau, établissement connu de Paris à Limoges
-pour la solidité, sinon pour l’élégance de ses produits. Aussi, qu’elles
-étaient belles les bottes du père Bourri, comme on les regardait! comme
-on les entendait quand elles résonnaient dans le lointain sur le pavé de
-la rue! lorsqu’une fois on s’était habitué au bruit de ces bottes-là, on
-pouvait distinguer le pas d’un cheval de celui d’un Auvergnat.
-
-
-IV
-
-Un jour, l’interne du père Bourri remarqua, avec une surprise bien
-légitime, que son patron avait pour chaussures deux bottes du pied
-droit. Quel mystère! En ce temps-là, on était en hiver; le père Bourri
-avait deux lieues à faire pour se rendre à son hôpital; il devait, pour
-arriver à sept heures, se lever longtemps avant le blond Phœbus, et on
-savait qu’il n’était pas homme à brûler inutilement de la chandelle pour
-faire sa toilette. On mit ce jour-là l’erreur de bottes sur le compte de
-l’obscurité.
-
-Mais, se demandait-on, comment a-t-il pu entrer dedans? il a dû
-terriblement pousser.
-
-
-V
-
-Le lendemain et les jours suivants, la stupéfaction fut à son comble,
-lorsque l’on vit le phénomène passer à l’état chronique et le maître ne
-plus chausser que des bottes faites pour le pied droit.
-
---Grand Dieu, disait-on, comme il doit pousser!
-
-Après son départ, internes, externes, roupious, infirmiers et
-infirmières se réunissaient pour chanter d’un air sombre et sur un air
-connu:
-
- Quel est donc ce mystère?
- Bientôt, j’espère,
- Qu’un dieu prospè-è-re
- Nous le révé-é-le-ra.
-
-Les jours passaient et le mystère ne se révélait pas. Enfin...
-
-
-VI
-
-[Ici le savant Jean des Entommeures entre dans les détails les plus
-précis sur les cinquante-trois moyens qui furent inutilement mis en
-œuvre pour pénétrer cet arcane; je les passerai sous silence, aussi bien
-que le cinquante-quatrième, qui fut couronné de succès, parce que la
-narration de ces tentatives forme deux volumes in-folio qui pourraient
-faire longueur dans notre récit. Je saute donc immédiatement au dernier
-chapitre de la légende qui donne le mot de la charade.]
-
-
-VII
-
-... Il fut donc reconnu que le père Bourri, à la suite d’un léger
-ramollissement cérébral, traînait le pied gauche et usait la botte de ce
-côté beaucoup plus vite que celle du pied droit, de sorte qu’un jour il
-se trouva à la tête de quarante-deux bottes du côté droit veuves de
-leurs sœurs, et... voilà comment il se fait que, pendant huit ans, le
-père Bourri n’en porta pas d’autres.
-
-
-
-
-XV
-
- Les générations spontanées.
- L’acclimatation des crocodiles.--Pharmacie thérapeutique.
- La voix du sang.
-
-
-Dans une des dernières séances de l’Institut, M. Victor Meunier a fait
-une lecture sur le sujet si controversé des générations spontanées.
-Comme un coursier fougueux qui pénètre dans un magasin de porcelaines,
-il a commis de véritables dégâts dans les usages académiques. Prenant à
-partie M. Pasteur, l’un des maîtres de la maison, il lui a décoché à
-bout portant des arguments d’une acidité assez énergique pour cautériser
-l’épiderme naturellement fort sensible des membres de l’Institut. Aussi,
-des tempêtes partielles ont menacé d’engloutir la communication avant
-qu’elle fût achevée.
-
-M. V. Meunier a peut-être un peu oublié qu’il parlait devant la plus
-illustre des sociétés savantes, et qu’il ne faut pas mettre les pieds
-dans le plat de la maison qui vous donne l’hospitalité.
-
-Le point de départ de la controverse relative aux générations spontanées
-est déjà si loin de nous, que vous l’avez probablement perdu de vue, en
-admettant qu’il ait jamais fixé votre attention. C’est un procès qui
-menace de durer autant que ceux des vieux Parlements.
-
-Je vais donc vous résumer le débat aujourd’hui, pour que vous puissiez
-conter à vos petits enfants les origines de la querelle scientifique,
-dont ils verront peut-être un jour le dénouement.
-
-Il s’agit de savoir si des êtres animés peuvent naître spontanément et
-sans avoir été engendrés par des êtres semblables. Si nous nous
-occupions de tambours-majors ou d’éléphants, l’affaire serait bientôt
-vidée, mais il n’est question ici que des infiniment petits,
-d’animalcules microscopiques dont les armées se livrent bataille dans
-une goutte d’eau.
-
-La question, réduite à ces proportions, vous semblera futile si vous
-mesurez vos préoccupations au volume des êtres qui en deviennent
-l’objet, et il vous importera peu de savoir si une monade ou un vibrion,
-qui mesurent un centième de millimètre, ont le droit d’invoquer la
-recherche de la paternité, ou si, méprisant le préjugé des ancêtres, ils
-se créent de toutes pièces, sans qu’aucun ascendant puisse réclamer ces
-enfants-trouvés de la nature.
-
-Cependant ne vous y trompez pas, la loi qui préside à la genèse des
-êtres est une, et ne souffre pas d’exception. Il suffirait donc
-d’établir la génération spontanée d’une monade et d’un vibrion pour
-qu’il soit admissible que dans une île déserte, dans quelque solitude
-sauvage (la nature entoure ses enfantements de mystère), des animaux
-d’une classe supérieure puissent reconnaître la même origine.
-
-Il est, du reste, absolument hors de doute que la création des êtres n’a
-point eu lieu d’un même coup, comme on l’a cru si longtemps. Notre globe
-a été peuplé par séries successives; la science est en mesure de le
-démontrer d’une manière indiscutable, et les apparitions de certaines
-espèces ont été séparées par de longues suites de siècles. Je reprendrai
-quelque jour, d’une manière spéciale, cet important sujet. Revenons à
-nos générations.
-
-J’ai placé, il y a un mois, quelques pincées de foin dans un bocal
-contenant de l’eau filtrée; j’ai examiné au microscope, presque tous les
-jours, une goutte de ce liquide, et j’ai vu apparaître successivement ou
-simultanément, en quantité prodigieuse, des monades, des vibrions, des
-enchelys, des volvox, des cyclidums, des kolpodes, des leucophrys, et
-bien d’autres petits êtres dont les formes sont assez différentes pour
-qu’on ait pu les classer en familles distinctes.
-
-Cette foule est plus amusante à observer que celle qui encombre les
-boulevards; elle a aussi ses affaires, ses besoins, ses passions, et si
-je vous racontais les mystères d’une goutte d’eau, je serais forcé de
-gazer plus d’un chapitre. Il est rare, lorsque l’œil s’attache au
-microscope, qu’on ne perde pas plus de temps qu’on n’avait l’intention
-de le faire, à regarder ces animalcules qui se cherchent, s’évitent, se
-heurtent et même se mangent; car, dans le monde microscopique, c’est
-exactement comme chez nous: les gros vivent des petits et les dévorent à
-belles dents.
-
-D’où proviennent ces myriades de microzoaires, dans un liquide qui n’en
-contenait pas un seul au début?
-
- * * * * *
-
-Voilà toute la question. L’expérience élémentaire dont je viens de vous
-parler est celle qui a donné lieu au premier conflit des opinions.
-
---Ils sont nés spontanément dans le liquide, s’écrient les
-_hétérogénistes_, dont le chef est le savant professeur Pouchet, de
-Rouen.
-
---Ils existaient à l’état de germes ou d’œufs sur les végétaux de la
-macération, répondent les _panspermistes_, qui marchent sous le drapeau
-de M. Pasteur, de l’Institut.
-
-De part et d’autre, on multiplia les expériences pour obtenir une
-solution certaine; je ne les rapporterai pas toutes, car leur nombre est
-prodigieux. Je vous signalerai seulement les principales.
-
-Pour écarter cette objection, que les végétaux des macérations
-contenaient préalablement les germes, les hétérogénistes portèrent par
-l’ébullition les liquides à une température telle que tout germe devait
-être nécessairement détruit. De plus, ils substituèrent aux macérations
-végétales des décoctions de viande, des solutions albumineuses, etc.,
-et, cependant, les infusoires se reproduisirent comme par le passé.
-
---Vos germes ne proviennent pas des décoctions, dirent alors les
-panspermistes, mais ils sont apportés par l’air atmosphérique, qui les
-tient en suspension.
-
-Cette objection était assez fondée, car les poussières de l’air, qui
-deviennent si apparentes lorsqu’un rayon de soleil traverse une pièce un
-peu sombre, contiennent un monde de débris organiques et inorganiques:
-des parcelles de substances filamenteuses, laine, coton, soie, lin; des
-grains de diverses fécules; des molécules de suie; des fragments de
-toutes sortes d’insectes, des spores de végétaux microscopiques, des
-œufs d’une multitude d’infusoires, etc.
-
-J’arrête ici ma nomenclature pour ne pas vous dégoûter de l’air que vous
-respirez, car si vous demandiez au microscope la révélation des
-immondices qui traversent vos bronches, vous seriez capables de vous
-soustraire par l’asphyxie au contact de ces impuretés.
-
-La neige elle-même, dont on a tant vanté la blancheur immaculée, n’est
-point exempte de ces souillures: les flocons en traversant l’atmosphère
-logent dans leurs interstices les débris que je viens d’énumérer.
-
-Vous connaissez donc maintenant la constitution des nuages de poussière
-qui se condensent en se déposant sur les meubles.
-
-Il était assez naturel de croire que l’air en contact avec des liquides
-d’expérimentation déposait à leur surface quelques germes. Ceux-ci, une
-fois éclos, ne tardaient pas, en raison de la rapidité de leur
-reproduction, à donner naissance à des myriades d’individus de la même
-espèce.
-
---Et la preuve qu’il en est ainsi, dirent les panspermistes, c’est que
-si nous chassons, au moyen de l’ébullition, tout l’air que contiennent
-nos matras; si dans cet état de vide aérien nous les soudons à la lampe,
-aucun organisme ne se développe.
-
---Arrêtez! vous vous placez dans des conditions anormales; pour que les
-générations spontanées se manifestent, il faut non-seulement un liquide
-complexe, mais encore le contact de l’air, nécessaire au développement
-de tous les êtres.
-
---Fort bien! nous irons donc chercher de l’air sur les hauteurs, là où
-les poussières organiques n’existent plus.
-
-Et M. Pasteur transporta, comme Moïse, son laboratoire sur le sommet de
-la montagne. Seulement son Sinaï était le Montanvert. Il remplit ses
-matras (dans lesquels il avait fait le vide), avec de l’air exempt de
-poussière. Le liquide ne donna naissance à aucun infusoire.
-
---Attendez, dit M. Pouchet, je veux aussi affronter les pics arides, et,
-à mon retour, je vous dirai si mes matras recèlent ou non la vie dans
-leurs flancs.
-
-Le savant professeur escalada les Pyrénées et se hissa jusqu’aux
-glaciers de la Maladetta, en compagnie de MM. Jolly et Musset. Il fit sa
-prise d’air à mille pieds au-dessus de l’altitude choisie par son
-adversaire, c’est-à-dire en un point où les poussières aériennes étaient
-encore moins à redouter, et cependant ses matras devinrent le siége de
-générations spontanées.
-
-Ce résultat infirmait celui obtenu par M. Pasteur. L’Institut nomma une
-commission pour juger de quel côté étaient les résultats exacts. MM.
-Pouchet, Jolly et Musset ne crurent pas devoir accepter le programme
-posé, et se retirèrent du débat. La commission opéra donc en leur
-absence, et donna raison aux expériences de M. Pasteur.
-
-Parmi les faits présentés par ce savant, il en est un très-remarquable,
-et qui semble avoir une grande valeur. Il opère sur un liquide
-fermencestible dans un matras à col extrêmement étroit et plusieurs fois
-recourbé. L’air normal chassé de l’appareil, par l’ébullition, y rentre
-lentement pendant son refroidissement. Mais les poussières et les germes
-qu’il tient en suspension sont arrêtés par les sinuosités du tube, sur
-les parois duquel ils se déposent, et le liquide reste infécond.
-
-Au moyen de cette disposition, la communication avec l’atmosphère est
-continue et ne subit aucune interruption, car, sous l’influence des
-changements de température, l’air contenu dans le matras se dilate, se
-contracte et se renouvelle ainsi peu à peu. Lorsqu’on soumet à l’analyse
-les poussières contenues dans le col, on y trouve des germes, qui,
-introduits dans le liquide, ne tardent pas à se développer.
-
-Il est vrai que ces résultats ne sont pas absolument constants, mais
-leur fréquence est un argument très-sérieux en faveur de l’opinion qui
-consiste à admettre que le développement des organismes est dû aux
-germes transportés par l’air.
-
-C’est contre cette expérience que M. V. Meunier a lancé sa dernière
-philippique; en substituant plusieurs cols sinueux au col unique de M.
-Pasteur, il a vu ses matras envahis par les infusoires.
-
-Tel est l’état de la question. Mes sympathies sont pour les
-hétérogénistes, leur philosophie est la mienne, et je crois que la
-nature créatrice n’a déposé sa démission entre les mains de personne;
-cependant jusqu’ici j’avoue que les faits sont un peu plus favorables à
-M. Pasteur qu’à M. Pouchet.
-
- * * * * *
-
-Les naturalistes semblent agités de cette ardeur fiévreuse de
-découvertes qui prélude aux grandes époques scientifiques; leurs
-travaux, plus nombreux que ceux d’Hercule, s’élancent complets de leurs
-cerveaux féconds, comme jadis Minerve sortit de celui de Jupiter; ou
-comme les diables à ressorts s’élancent de leur boîte au nez des
-passants.
-
-Il y a surtout un petit projet d’acclimatation des crocodiles qui me
-paraît plein d’originalité; cette idée ingénieuse est partie du Jardin
-des Plantes, et, franchement, elle devait bien venir de là.
-
-Le savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation et à la reproduction
-de ces sauriens, trouve probablement que la pêche du goujon n’est pas
-assez dramatique, et que le cours des fleuves, rivières et ruisseaux,
-serait infiniment plus pittoresque, s’il était émaillé de crocodiles et
-de caïmans qui viendraient l’été folâtrer dans les jambes des baigneurs
-et baigneuses.
-
-Cependant, s’il veut faire participer les crocodiles aux jouissances de
-la vie civilisée, il faut bien lui rendre justice: ce n’est pas
-exclusivement pour l’agrément du coup d’œil et pour la satisfaction
-personnelle de ces reptiles qu’il s’est mis en de tels frais
-d’imagination; le but de ce savant est beaucoup plus sérieux: il veut
-faire du crocodile un succédané du bœuf ou du mouton, il veut le
-transformer en VIANDE DE BOUCHERIE!!!
-
-Il était écrit, dans le livre de la destinée, que tous les dieux
-dégommés de l’antique Égypte finiraient par être plongés dans le Tartare
-du pot-au-feu. Jusqu’ici le crocodile, seul entre tous, avait échappé à
-la fourchette des gastronomes, mais il paraît que l’heure fatale a sonné
-pour lui.
-
-Espérons, grand Dieu! que l’ombre de Sésostris viendra la nuit tirer par
-les pieds l’audacieux qui osera porter la main sur l’animal sacré!
-espérons que les pyramides lui jetteront leurs pierres à la tête pour
-protéger leur dernier dieu.
-
-Mais, au fait, je n’ai point d’aïeux parmi les momies d’Égypte; je ne
-vois pas pourquoi je m’attendrirais sur les destinées des divinités du
-Nil, et même, en y réfléchissant, je trouve à ce projet quelque chose de
-hardi qui me touche, surtout si son auteur a, comme je n’en doute pas,
-l’intention d’attraper lui-même les sauriens dont il veut doter sa
-patrie.
-
-Cependant, je l’avouerai tout bas, cette idée a bien ses petits
-inconvénients, et jusqu’à ce que les crocodiles soient complétement
-civilisés, ce qui ne saurait tarder, car l’auteur du projet a
-certainement en réserve de petits moyens pour cela, je conseillerai aux
-baigneurs de substituer au modeste caleçon de bain une armure complète
-moyen âge. Ce vêtement serait, pour nager, peut-être moins commode que
-le caleçon, mais il serait plus sûr. Je donnerai le même conseil aux
-pêcheurs à la ligne, car il se pourrait qu’un beau jour un pêcheur
-ramenât au bout de son crin un alligator au lieu d’une ablette, et des
-deux bêtes, il est probable que celle qui tiendrait la ligne serait la
-plus embarrassée.
-
-Vous dirai-je le nom du savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation
-de ces aimables bêtes? Je n’ose, je craindrais d’effaroucher sa
-modestie; car il est modeste comme tous les gens d’un génie hors ligne.
-Cependant, pour ne priver personne du plaisir de contempler un
-_zoophile_ aussi distingué, je préviens mes lecteurs qu’il est visible
-tous les jours, de dix heures à quatre heures, au Jardin des Plantes;
-mais je les prie de croire qu’il ne fait pas du tout partie des
-collections, et que c’est uniquement en qualité de préparateur qu’il
-appartient à l’établissement. Lorsque l’empaillage des poissons et le
-vernissage des reptiles lui laissent quelques loisirs, on le trouve le
-plus souvent entre la quatrième et la cinquième côte de la baleine, dans
-une pose gracieuse et méditative, l’œil perdu dans le bleu de l’espace,
-songeant à la perfectibilité des bêtes, rêvant qu’un crocodile a trouvé
-le portefeuille de M. de Rothschild, et qu’il refuse avec énergie la
-récompense honnête que le banquier veut octroyer à sa probité.
-
-Le naturaliste du Jardin des Plantes a dû étudier avec soin les
-habitudes, inclinations et passions de l’animal qu’il veut acclimater;
-qu’il me permette cependant de lui signaler un trait de ses mœurs qui
-lui a probablement échappé, car il n’en fait pas mention.
-
-Lorsque le crocodile fait sa digestion, il dort sur le rivage, la gueule
-ouverte, comme un simple épicier enrhumé du cerveau. Alors un échassier
-de la famille des pluviers s’installe devant cette redoutable gueule et
-procède au nettoyage des dents du reptile, qu’il débarrasse des matières
-organiques et des insectes qui font élection de domicile entre ses
-organes masticateurs; le volatile exécute ce nettoyage avec une habileté
-d’autant plus remarquable que les instruments usités en pareil cas sont
-totalement inconnus sur les bords du Nil.
-
-Il faut donc, sous peine de rendre le crocodile très-malheureux,
-acclimater en même temps que lui le pluvier, que la nature a fait son
-cure-dents, ou créer une chaire d’hygiène dentaire en faveur des
-crocodiles; car il paraît complétement avéré que ces intéressants
-animaux n’ont jamais su jusqu’à présent exécuter eux-mêmes cette partie
-de leur toilette.
-
-Puisque les crocodiles doivent remplacer le bœuf, je désirerais qu’on
-les mît à même, au moyen d’une éducation convenable, de rendre quelques
-petits services à la société. Je ne demande pas qu’on les fasse pincer
-de la guitare ou jouer aux dominos; mais, enfin, je voudrais qu’on tirât
-parti de leur civilisation.
-
-Ne pourrait-on pas en faire un succédané du Terre-Neuve en les exerçant
-à rapporter--complets--les gens en train de se noyer? On ferait bien,
-dans ce cas, de décerner des médailles de sauvetage aux plus zélés pour
-encourager les autres.
-
-Je possède des amis et confrères qui cultivent avec bonheur le canotage
-dans l’archipel de Neuilly. Ces marins, malgré leur expérience nautique,
-trouvent que les _raidillons_ sont trop durs à remonter. Ne serait-il
-pas possible d’utiliser les crocodiles au remontage des canots dans les
-_raidillons_ et autres endroits où le canotage devient un métier de
-galère? Il suffirait pour cela d’imiter les _omnibus_ qui mettent un
-cheval au bas des côtes.
-
-Je signalerais bien d’autres moyens d’utiliser le crocodile à
-l’ingénieux naturaliste du Jardin des Plantes, mais j’attendrai pour
-cela qu’il ait résolu le problème qui fait le tourment de ses jours et
-le cauchemar de ses nuits.
-
-Un doute terrible lui déchire le cœur: LES CROCODILES POURRONT-ILS SE
-REPRODUIRE EN FRANCE!!!!! Tout l’avenir de son projet repose sur la
-solution de cette question. En effet, dans le cas où ces sauriens ne
-pourraient pas se reproduire, il est douteux que le gouvernement
-établisse un service spécial de bâtiments destinés à l’importation de
-cette denrée.
-
-Pour résoudre ce problème, le savant naturaliste fait en ce moment une
-expérience qui n’aboutit pas; il couve, depuis sept mois, sous son gilet
-de flanelle, trois œufs de crocodile, dont un rouge; la couleur de ce
-dernier l’a d’abord un peu surpris; mais en réfléchissant que, pendant
-le carême, les poules en France produisent des œufs rouges, il a supposé
-que l’œuf avait été pondu vers Pâques, ou qu’il appartenait à une espèce
-rare et non encore décrite.
-
-Tous les matins depuis sept mois, il regarde les œufs qu’il porte, non
-dans, mais sur son sein, et chaque jour il s’écrie avec désespoir:
-
---Ils n’écloront donc pas!
-
-Hélas! je le crains, car ces trois œufs de crocodile (dont un rouge),
-achetés au poids de l’or à un faux nègre des sources du Nil, ne sont que
-des billes de réforme dont l’existence, bouleversée par les
-carambolages, s’est usée sur le tapis vert d’un estaminet de la place du
-Caire.
-
- * * * * *
-
-La France est un vrai pays de Cocagne pour messieurs les charlatans;
-tout le monde peut y faire de la médecine, excepté pourtant les pauvres
-médecins, qui n’en font pas toujours autant qu’il le faudrait pour
-vivre.
-
-Les parfumeurs ont planté leur drapeau sur notre domaine en créant la
-parfumerie hygiénique; si je ne m’abuse, l’hygiène est bien une des
-branches de l’art de guérir. Des forbans vulgaires se seraient contentés
-de cette usurpation, et le titre d’hygiénistes aurait suffi à leur
-ambition. L’appétit vient en mangeant, et les parfumeurs, qui
-ressemblent à des chimistes comme les escamoteurs ressemblent à des
-physiciens, ont mis les deux pieds dans la science en imaginant la
-PARFUMERIE THÉRAPEUTIQUE. On peut voir la chose en grandes lettres d’or
-sur une enseigne de la rue Neuve des Petits-Champs.
-
-Dieu! la belle thérapeutique qu’on doit faire avec des pommades à la
-rose et des savons au jasmin!
-
-Espérons que ce bon exemple sera bientôt contagieux, que MM. les
-tailleurs vont confectionner des habits thérapeutiques; MM. les
-cordonniers des bottes chirurgicales (pas celles de Junod), et MM. les
-épiciers des denrées médico-coloniales. Alors, les médecins seront
-réduits à la cruelle nécessité de faire des culottes et des bottes
-ordinaires pour ne pas mourir de faim.
-
- * * * * *
-
-O nature! tu n’abdiques jamais tes droits, et les cœurs les plus
-stoïques, les roués les plus régence, les diplomates les plus
-impassibles, finissent,--lorsqu’ils sont encore jeunes,--par obéir à ta
-voix, si elle se fait entendre.
-
-Il était une fois, à la Salpêtrière, un interne en pharmacie nommé C...;
-depuis, il a quitté le tablier officinal pour la trousse de docteur.
-Jeune, possédant un cœur de son âge, il avait épousé... de la main
-gauche, une cuisinière de l’établissement. Ce mariage morganatique eut
-un résultat imprévu, mais dont il aurait dû se méfier; la taille de
-Margot s’arrondit; inutile de dire que la crinoline était totalement
-étrangère à cet arrondissement.
-
-Le jeune C... examinait avec une émotion cachée cette modification
-physiologique. Son œil pseudo-paternel interrogeait l’avenir; il voyait
-déjà son fils futur (il comptait sur un fils) orné du tablier de
-l’interne; il rêvait pour lui un avenir plein de gloire. Mais hélas! un
-accident imprévu vint arrêter cet avenir dans son germe; Margot fit un
-faux pas, ce n’était pas le premier, il est vrai, mais celui-ci fut
-suivi d’une chute en bas d’un escalier, et le jeune C... goûta les
-douceurs de la paternité six mois avant l’époque fixée par la nature.
-Paternité d’autant plus douce, qu’elle était exempte des inconvénients
-généralement attachés au titre de père.
-
-Adieu rêves d’avenir! il ne devait plus songer aux mois de nourrice, à
-l’éducation de ce fils né posthume, mais au moins le destin barbare ne
-pouvait l’empêcher de pourvoir à sa conservation; il l’emporta donc dans
-les profondeurs de la pharmacie, et se mit à chercher un bocal suffisant
-pour loger sa progéniture. Il se bornait à employer simplement les
-procédés alcooliques de conservation usités par la mère Moreaux à
-l’égard de ses prunes et chinois.
-
-C... avait entouré ses amours d’un manteau couleur de muraille, et il
-repoussait avec force les allusions dénuées de preuves que ses collègues
-se permettaient sur ce sujet.
-
-Lorsque l’accident survint, on commenta l’intérêt que notre héros
-semblait prendre à ce fruit d’une union discrète. Mais C... repoussait,
-avec toute l’énergie d’un interne en colère, l’interprétation dont il
-était victime. Il prétendait jouer envers cet embryon, non pas le rôle
-d’un père, mais celui d’un simple bienfaiteur.
-
-Hélas! pendant qu’il cherchait l’alcool conservateur qui devait assurer
-une existence indéfinie à cet enfant de l’amour et du hasard, Seringua,
-le chat de la pharmacie, sauta sournoisement sur la table du
-laboratoire. Un chat d’hôpital mange de tout; il vit le fils de C...
-déposé près du bocal qui devait être son mausolée, il s’en saisit et
-opéra une retraite aussi rapide qu’imprévue.
-
-A ce spectacle horrible, C... sentit vibrer dans son cœur toutes les
-cordes de la paternité; il oublie que sa devise fut: Amour et mystère!
-il pousse un cri de désespoir et s’élance à la poursuite de Seringua en
-s’écriant:
-
---Arrêtez!... arrêtez!... arrêtez le chat qui emporte mon fils!...
-
-L’histoire raconte qu’à Florence, en pareil cas, une mère put arracher
-son enfant à la gueule d un lion; C... fut moins heureux, il arriva trop
-tard... Seringua avait terminé son horrible festin... Feu le jeune C...
-était consommé. Pour conserver un souvenir de sa paternité éphémère,
-l’interne infortuné fut contraint d’enfermer dans un bocal l’infâme
-Seringua qui avait servi de tombeau à son fils.
-
-
-
-
-XVI
-
- L’homme n’est-il qu’un singe?
- La peine de mort.--Le pharmacien drogueur.
- Le docteur Hénoque.
-
-
-L’homme primitif n’était-il qu’un sous-officier d’avenir, dans l’armée
-des singes, ou faut-il admettre qu’il a toujours eu un compte courant
-spécial sur le grand-livre de la nature?
-
-Cette supposition vous semble peut-être impertinente en raison de la
-haute opinion que l’homme moderne professe pour ses mérites. Il se croit
-fabriqué d’une autre pâte que le reste des bêtes, et il semble ignorer
-que les éléments anatomiques, dont le groupement constitue son être,
-sont identiques chez le plus idiot des quadrupèdes et chez le plus
-illustre des humains.
-
-Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux est semblable,
-les vaisseaux ont la même texture, les éléments du sang sont identiques
-et non-seulement les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore
-les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la pensée sont
-exactement semblables. De plus, les propriétés physiologiques de tous
-ces tissus ne présentent aucune différence chez l’homme et les animaux.
-
-Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition particulière
-de ces éléments diffère selon les aptitudes et l’emploi de chaque
-individu, ce qui produit la diversité des formes. Cette diversité permet
-au naturaliste de grouper les êtres en ordres, en familles et en tribus;
-elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin bien peigné, qui
-broute son blé en herbe, du baudet sans prétentions qui attend pour
-manger son avoine qu’elle soit mûre.
-
-Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties essentielles, on les
-parque dans des catégories spéciales; mais lorsque les points de contact
-qui les rapprochent sont nombreux, on les attache sous la même
-étiquette.
-
-C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du singe, par des
-savants d’un grand mérite.
-
-Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent l’homme comme un
-singe perfectionné, ou le singe comme un homme ébauché. Si leur
-conviction est robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de
-l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour gendre un gorille,
-fût-il prince en son pays. Et si quelque grand singe du Gabon venait,
-sous prétexte de parenté éloignée, réclamer une place à leur foyer
-domestique ou une part d’héritage, il serait très-probablement fort mal
-accueilli.
-
-Si certains hommes font tous leurs efforts pour se rapprocher du singe,
-il n’en est pas moins vrai que leur espèce en diffère, et qu’il n’existe
-aucun lien de parenté entre nous et les quadrumanes.
-
-Les animaux forment une chaîne non interrompue, mais la contiguïté de
-ses anneaux n’implique nullement l’identité de leur forme ou de leur
-composition; et entre l’homme et le polypier, qui constituent les deux
-extrémités de la chaîne, les espèces sont reliées par des nuances, par
-des transitions parfois insensibles. Ces gradations qu’on peut observer,
-même dans les diverses tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes,
-par exemple), mettent en présence des individus appartenant à des ordres
-différents. Ainsi le gorille, qui de tous les quadrumanes est celui qui
-se rapproche le plus de l’homme par sa stature et ses apparences
-physiques, lui est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres.
-Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race caucasienne que ce
-singe anthropomorphe se soude à l’humanité, mais par le noir de
-l’Australie, le plus stupide, le plus inférieur, le moins civilisable de
-tous les sauvages.
-
-Puis la gradation se continue par des familles nègres de plus en plus
-élevées dans l’échelle intellectuelle, pour arriver, en passant par le
-Mongol, au blanc européen, qui, pour le moment, est le roi de la
-création.
-
-Je dis: pour le moment; car rien n’indique d’une manière certaine que la
-nature ait édité en nous sa dernière série de dominateurs. Il se
-pourrait fort bien que l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une
-nouvelle espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance, en
-intelligence et fabriquée sur un autre modèle, surgît à son tour sur
-notre planète et vînt nous précipiter du trône que nous occupons. Alors,
-race déchue, dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à porter
-la farine au moulin.
-
-Les différences les plus caractéristiques permettant d’établir nettement
-la ligne de démarcation qui sépare l’homme des animaux qui lui sont le
-plus semblables, ne sont point surtout tirées des aptitudes
-intellectuelles; car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se
-rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences s’accusent
-nettement quand l’examen porte sur les caractères anatomiques.
-
-Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau, avec cette
-supériorité de vues qui caractérise les travaux de ce regrettable et
-illustre savant, a montré que le cerveau du singe diffère assez
-complétement de celui de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les
-confondre. Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses, leurs
-plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement le cervelet, ce
-qui ne s’observe que chez quelques idiots microcéphales de notre espèce.
-Chez les grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période de
-la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde dentition.
-
-De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles, l’un jeune,
-l’autre adulte, et le troisième déjà vieux, ces organes sont d’un volume
-égal. Les os du crâne qui continuent à se développer s’adossent par leur
-face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la tête en formant une
-crête haute et épaisse, au lieu de s’étendre, comme chez l’homme, pour
-protéger un organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque les
-autres parties du corps ont atteint tout leur développement.
-
-J’ai démontré[3] que le bassin de la femme diffère essentiellement de
-celui des singes, et, que, dans les deux espèces, la parturition
-s’accomplit d’une manière spéciale, qui ne permet pas d’établir entre
-elles la moindre analogie.
-
- [3] _Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères_, in-8.
- Paris, 1864.--_Mémoire sur le bassin des races humaines_, in-8.
- Paris, 1864.
-
-M. le docteur Alix a mis en évidence des différences extrêmement
-importantes dans la disposition des muscles de la main de l’homme et du
-gorille; enfin le docteur Auzoux, dans la reproduction plastique, si
-exacte, qu’il a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus
-considérables.
-
-Les muscles de la région postérieure et inférieure du tronc sont
-extrêmement faibles, comparés à ceux de notre espèce; les mollets sont
-rudimentaires, et il serait fort mal à son aise s’il devait faire un
-long voyage assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer.
-L’animal n’est pas fait pour la station bipède; l’appareil destiné à
-porter le corps dans la rectitude normale est insuffisant. Lorsqu’au
-contraire on examine les muscles destinés à mouvoir le corps dans
-l’action de grimper, on les trouve d’une puissance immense, et il
-devient évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur.
-Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il trouve sur les arbres
-qu’il escalade un refuge contre le tigre et les autres carnassiers qui
-lui donnent la chasse.
-
-Je passe sous silence quelques caractères également importants. Ceux que
-je viens de signaler me suffisent pour prouver que nous ne sommes point
-des quadrumanes, et si quelque philosophe vous soutenait le contraire,
-vous pourriez lui répondre: Soyez singe si telle est votre ambition;
-moi, je suis plus modeste, et me contente d’appartenir à l’humanité.
-
- * * * * *
-
-Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je veux vous faire
-connaître les efforts qu’il fait depuis quarante ans, pour imiter la
-nature au profit de la science; non pas la nature vivante et frétillante
-que l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il
-rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent être
-disséqués sans l’aide du scalpel; ils représentent aussi exactement que
-possible tous les organes de l’économie. L’auteur a mis à contribution
-les substances les plus diverses pour donner une étonnante vérité
-d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent exactement et
-s’enlèvent par pièces et par morceaux jusqu’aux os en carton durci qui
-forment la charpente de ses sujets.
-
-Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux sont
-insuffisantes pour des études sérieuses, mais elles fournissent une
-excellente introduction à l’anatomie réelle, et dans beaucoup
-d’universités étrangères, car il en expédie jusqu’en Chine; les élèves
-(hélas!) trouvent que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue,
-que la nature, et ils respectent religieusement les secrets de la tombe.
-
-Indépendamment de ses préparations d’anatomie humaine, M. Auzoux a
-reproduit, de grandeur naturelle, le cheval et le gorille.
-
-Il a choisi dans chaque ordre d’animaux: oiseaux, poissons, reptiles,
-insectes, un sujet comme type de l’espèce; tout cela se démonte en
-morceaux, pour qu’on puisse interroger les détails de l’organisation.
-Son hanneton considérablement amplifié est un véritable chef-d’œuvre;
-les végétaux ont fourni leur contingent à ce musée de l’histoire des
-êtres organisés.
-
-Depuis de longues années M. Auzoux fait le dimanche un cours gratuit
-destiné aux gens du monde. Là il expose les phénomènes de la vie animale
-et végétale. Cette science vulgarisée est autrement intéressante que les
-conférences où vous allez parfois vous endormir.
-
- * * * * *
-
-Chaque fois que la justice humaine applique la peine du talion à un
-meurtrier, on entend de plaintives élégies contre la peine de mort. Et
-cependant, on applaudit à un brillant fait d’armes, qui coûte la vie à
-quelques milliers de braves gens. La fumée de la gloire cache les morts,
-et la douleur des familles qui pleurent un fils ou un frère, n’a qu’un
-bien faible écho dans l’allégresse générale.
-
-Singulier caractère que le nôtre! il faut avoir un grand fond de
-sensibilité à gaspiller pour s’attendrir sur les quelques secondes de
-souffrance que subissent des gredins qui n’ont pas l’habitude de ménager
-les tortures à leurs victimes.
-
-Si un honnête homme, qu’on ne connaît pas, succombe dans son lit à une
-fluxion de poitrine, on en accueille la nouvelle avec une parfaite
-indifférence; on semble dire:
-
---Qu’est-ce que cela me fait?
-
-S’il est écrasé sous une voiture, on le plaint très-sincèrement.
-
---Ah! quel malheur; c’est affreux!
-
-Quand il s’agit d’un scélérat frappé par la justice, l’émotion est
-complète: on pétitionnerait volontiers pour lui fournir du chloroforme.
-
-C’est donc plutôt la mise en scène de la mort que la mort elle-même qui
-fait gémir la fibre sensible.
-
-Pour adoucir les regrets des âmes tendres, je puis les rassurer sur la
-durée de la souffrance des suppliciés. A défaut des renseignements
-personnels que je ne suis pas en mesure de fournir, je m’appuierai sur
-des lois physiologiques qui ont la valeur d’une certitude.
-
-Il est absolument nécessaire, pour que le cerveau reçoive l’impression
-douleur, qu’il soit animé d’une quantité de sang suffisante. Or, après
-la section de la tête, ce liquide s’écoule immédiatement par tous les
-vaisseaux béants. En quelques secondes, une minute au plus, la
-circulation cérébrale est anéantie et le cerveau meurt par syncope.
-
-La douleur dure donc une minute, en admettant que la commotion ne l’ait
-pas supprimée entièrement.
-
-En 1851, j’assistais le professeur Gerdy dans une double amputation de
-cuisse chez un blessé par arme à feu, qui avait perdu beaucoup de sang
-avant l’opération.--Cet homme est exsangue, nous disait le professeur;
-si vous ne le maintenez pas dans une position rigoureusement
-horizontale, il perdra de suite connaissance, car la masse de sang qui
-lui reste est insuffisante pour animer le cerveau.
-
-En effet, lorsque nous soulevions le haut du corps du blessé, qui avait
-toute sa présence d’esprit, il était pris immédiatement de syncope, sa
-phrase restait inachevée. Quand on le recouchait sur la table
-d’opération, la vie revenait de suite, et il répondait avec beaucoup de
-précision aux questions qui lui étaient adressées.
-
-Le fait si souvent cité et relatif à Charlotte Corday, dont la face
-rougit d’indignation sous le soufflet du bourreau, est un conte, et ceux
-qui l’ont imaginé ignoraient que la rougeur de la face causée par une
-émotion se trouve sous la dépendance de l’action des nerfs
-_vasculomoteurs_, qui sont détruits par la section du cou. Le phénomène
-est donc physiologiquement impossible, même en admettant l’arrêt de
-l’hémorrhagie.
-
-Les mouvements qu’on observe sur la face des suppliciés ne sont
-nullement des manifestations de sensations perçues. Ils sont dus à des
-_actions réflexes_ absolument indépendantes de la volonté du sujet. Et
-on peut les faire naître artificiellement pendant un certain temps après
-la mort.
-
-J’ose espérer que cet éclaircissement ne fera pas naître en vous le
-désir de tenter l’aventure, car il lui reste encore assez de vilains
-côtés pour vous en dégoûter.
-
- * * * * *
-
- LE PHARMACIEN DROGUEUR
-
- APOTHICARIUS VENENOSUS SEU TORMINOSUS (LACÉPÈDE).
- APOTHICARIUS CLYSOFERRENS (BUFFON).
-
- The death dwels in your jugs.
- (W. ARDEN, _the Gift_.)
- La mort habite dans vos bocaux.
-
-Nota.--Ne pas confondre avec le _pharmaceuticus honorabilis_ de Linné.
-Ces deux espèces, quoique également de la famille des APOTHICARIÉES,
-forment deux genres complétement distincts dont les propriétés sont
-très-différentes. Cependant, je dois avouer que certains individus de la
-première espèce se rapprochent assez de la seconde pour donner un moment
-d’hésitation à l’amateur qui n’est point familiarisé avec cette étude.
-C’est exclusivement de l’_apothicarius torminosus_ que nous traitons
-ici. Ce qui pourrait sembler des généralités sur la famille des
-Apothicariées ne concerne que ce dernier genre. Nous consacrerons un
-article spécial au genre _Pharmaceuticus honorabilis_. Cependant, afin
-d’éviter toute erreur fâcheuse pour la santé publique, nous donnerons
-sommairement les caractères différentiels les plus tranchés des deux
-espèces.
-
-
-APOTHICARIUS CLYSOFERRENS, SEU VENENOSUS, SEU TORMINOSUS.
-
-Boutique mal tenue; maître mal peigné; bocaux malpropres, quelques-uns
-raccommodés avec des bandes de papier; odeur vireuse; peu de
-laboratoire; point de science; produits altérés.--Il donne des
-consultations Raspail, vend des médicaments Raspail, des liqueurs
-Raspail, et se ferait passer pour Raspail lui-même, n’était le respect
-qu’il lui porte. Son instinct dominant est d’amasser de l’or à tout
-prix.--Mauvais citoyen, il monte sa garde en rechignant (quand il la
-monte) et cabale pour obtenir les galons de sergent-major (on verra
-pourquoi).--Cette espèce s’épanouit de préférence dans les lieux froids
-et humides, dans les rues borgnes et malsaines, où le soleil pénètre
-peu; à Paris, on la trouve plus spécialement aux environs des Halles.
-Cependant, ses tiges rampantes, souterraines, fort analogues à celles du
-chiendent, lui permettent de croître un peu partout.
-
-
-PHARMACEUTICUS HONORABILIS.
-
-Pharmacie bien tenue, propre, luisante; laboratoire bien installé, muni
-de tous ses appareils en bon état; maître plus ou moins élégant, au
-courant de la science, recevant même des journaux de médecine.--Il
-fabrique ses sirops lui-même; ne fait jamais les bruns avec du caramel;
-ne change rien aux ordonnances qu’il exécute; ne délivre jamais de
-médicaments sans prescription; ne consulte pas ses clients; tient ses
-poisons sous clef, et ignore jusqu’au nom de Raspail.--Considéré dans
-son quartier, dont il est l’un des ornements, il devient souvent
-officier de la garde nationale, membre du conseil municipal, adjoint au
-maire et même premier magistrat de sa commune ou de son arrondissement.
-Les plus ambitieux parviennent à l’Académie de médecine.--Cette espèce
-se développe plus particulièrement dans les lieux bien aérés et où le
-soleil n’est pas inconnu. A Paris, on la trouve surtout dans les beaux
-quartiers; cependant les quartiers pauvres n’en sont pas entièrement
-privés.
-
-Je n’ai pas l’intention de faire la monographie complète de cette
-espèce. Je veux simplement ajouter quelques lignes au chapitre des
-lamentations qu’elle arrache au corps médical. Comme classification, le
-pharmacien-drogueur nous paraît devoir être considéré comme une simple
-variété de la tribu des _Artifex_. Son rôle dans la société devrait
-exclusivement consister à mélanger, triturer, piler et piluler _tout_ ce
-qu’il peut nous convenir de faire entrer dans une formule; et cela
-proprement, loyalement, fidèlement, promptement, sans rien y ajouter ni
-retrancher, sans se permettre aucune observation ni réflexion qui puisse
-faire soupçonner que son pilon ou sa spatule soient dirigés par un être
-intelligent. Voilà le vrai type, le beau idéal du _clysoferrens_, que
-chacun de nous a rêvé dans ses jours d’illusion. Tel était l’antique
-apothicaire, ignorant, mais fidèle, qui se serait cru déshonoré si, dans
-un accès de coupable audace, il avait osé administrer un clystère à
-l’eau de son au lieu de le donner à l’eau de guimauve. Si, dans cet
-heureux temps (âge d’or des apothicaires), un membre de cette estimable
-corporation s’était permis d’inventer de son propre chef, et sans
-l’ordonnance expresse de son seigneur et maître le médecin, un sirop
-lénitif, incisif, béchique ou céphalique, ou bien même une simple pilule
-purgative, le corps tout entier se serait soulevé pour l’expulser de son
-sein.
-
-Malheureusement, ce temps est loin de nous. On a mis l’_apothicarius
-venenosus_ sur le même pied que le _pharmaceuticus honorabilis_; des
-gens qui se mêlent de tout lui ont appris un peu de latin, un peu de
-botanique; ils en ont fait un quart de savant qui s’est permis d’oser
-penser par lui-même! Aussitôt qu’il a pu comprendre le latin de cuisine
-de ses bocaux, la tête lui a tourné; il a été pris du vertige de
-l’ambition. Lui, qui jadis se tenait toujours modestement par derrière,
-il voulut passer par devant à son tour; foulant aux pieds les traditions
-laissées par ses honnêtes aïeux, il se révolta contre son seigneur et
-maître et voulut l’absorber à son profit. D’abord, il hasarda quelques
-timides observations sur les ordonnances! puis il osa les discuter!!
-enfin, il les altéra!!!
-
-De là à capter la confiance des malades, il n’y avait qu’un pas; ce pas
-fut franchi. Il représenta le médecin comme une superfétation
-scientifique, comme un ignorant incapable de confectionner la moindre
-_pocilokémie_, incapable de discerner une préparation _phytobasique_
-d’une _polybasique_; enfin, comme un être incomplet, qui est forcé de
-recourir à chaque instant à lui, pharmacien-drogueur, qui, non-seulement
-sait la médecine aussi bien que la pharmacie, mais encore, en vendant
-ses drogues, donne sa consultation généreusement par-dessus le marché,
-ce qui tente singulièrement le malade. Alors il se crut un savant
-complet, se drapa dans sa gloire et se tressa des couronnes de
-chiendent; puis, lâchant la bride à son génie, il inventa des
-médicaments nouveaux doués de propriétés véritablement extraordinaires
-(au moins selon lui); il confectionna des sirops qui guérissent en deux
-heures la phthisie et la coqueluche, et bien d’autres maladies; des
-pommades qui font disparaître instantanément les durillons et les
-cancers, aussi bien qu’une grande quantité d’infirmités les plus
-variées; des pilules tellement merveilleuses, qu’il suffit de ne pas les
-prendre pour être guéri. Enfin, ils ont tout prévu; ils ont remède à
-tout; l’indisposition la plus légère, comme l’affection la plus
-terrible, trouveront dans leur boutique un remède tout prêt, ficelé,
-étiqueté, emballé d’avance; on n’a plus qu’à s’en aller avec, après
-avoir passé à la caisse bien entendu. On a bien raison de dire que le
-médecin est une superfétation scientifique, un rouage de trop dans la
-société; car, enfin, il avoue qu’il n’est point sûr de guérir, et il se
-fait payer malgré cela; tandis que l’_apothicarius venenosus_ est
-toujours sûr de la guérison et consulte gratis; il est certain que tout
-l’avantage est de son côté, et qu’auprès du sien notre rôle est un peu
-terne.
-
-Il y a bien une vieille loi qui défend absolument à l’_apothicarius
-clysoferrens_ de rien vendre ni préparer sans notre _ordonnance_,
-c’est-à-dire sans notre _commandement_; mais il est bien probable que
-cette loi a été abrogée, et puis elle avait été faite pour des gens qui
-ne savaient même pas le français, et non pas pour des gens qui
-pourraient, s’ils voulaient, vous dire bonjour en latin. Il est donc
-bien probable, puisque personne ne s’y oppose, que ces messieurs ont
-parfaitement le droit de contrôler, même de modifier nos ordonnances,
-comme de droguer, purger et dévaliser à discrétion les malheureux qui
-leur tombent entre les mains.
-
-Vous pourriez supposer que le pharmacien-drogueur se trouve satisfait de
-la part qu’il s’est taillée dans notre domaine; vous seriez dans une
-erreur très-grande. Il s’est dit: Je vends cinq francs ce qui me coûte
-dix sous; c’est assez joli; mais si je vendais à la place de ce qui me
-coûte dix sous quelque chose qui ne me coûterait rien du tout, le
-bénéfice serait encore bien plus clair! Dès lors, il mélangea, falsifia,
-altéra, sophistiqua, de manière à transformer en produits complétement
-inertes ou en poisons dangereux les médicaments qui dans un cas pressant
-auraient pu arracher un homme à la mort. De sorte que le médecin qui a
-annoncé à la famille un résultat sur lequel il croyait pouvoir compter,
-reste tout penaud quand il voit justement survenir le contraire, quand
-il voit, surtout, le visage de ses clients exprimer dans un langage
-aussi muet qu’énergique: Voilà un médecin qui ne sait pas du tout ce
-qu’il fait; si nous allions en chercher un autre?
-
-Puis, les gens du monde viennent vous dire de cet air goguenard que vous
-savez: Vraiment, la médecine ne fait aucun progrès; on meurt tout autant
-qu’il y a un siècle. Mais certainement qu’on meurt tout autant; si une
-chose a le droit de surprendre, c’est qu’on ne meure pas davantage; pour
-qu’il en fût autrement, il faudrait que la médecine, dans sa marche vers
-le bien, pût surpasser l’_apothicarius venenosus_ dans sa course vers la
-fraude et la sophistication, ce qui semble impossible. Faites donc vivre
-les gens cent cinquante ans avec des auxiliaires qui n’ont même pas
-respecté l’innocence de la farine de moutarde!
-
-Ah! l’_Univers_ a bien raison: l’éducation est la mère de tous les
-vices.
-
-Nous avons dit qu’il intriguait pour obtenir le sergent-majorat; ce
-n’est point orgueil de sa part, car il méprise les vains hochets qui ne
-rapportent rien; c’est uniquement comme moyen de conquérir par la
-terreur les gardes nationaux de sa compagnie.
-
-Malheur à l’imprudent atteint d’engelures ou de rhume de cerveau qui
-irait acheter autre part que chez son sergent-major la pommade ou la
-pâte de réglisse qui doivent ne pas le guérir! Il peut compter sur des
-gardes hors tour, sur des corvées de faveur et sur le conseil de
-discipline s’il est en retard de cinq minutes.
-
-Lorsqu’on est son client, on est sûr, au contraire, de ne jamais passer
-la nuit au poste; il suffit même du prétexte d’une légère indisposition
-personnelle ou d’un membre de sa famille pour qu’il reprenne
-immédiatement votre billet de garde. Seulement, il est nécessaire de lui
-prendre une certaine quantité de médicaments (le plus possible) qui
-servent à certifier la maladie. On peut abuser de cette manière d’être
-malade sans qu’il ait jamais l’indiscrétion de vous en faire le moindre
-reproche.
-
-Donc, si ce n’était pas par considération pour le _pharmaceuticus
-honorabilis_, qui ferme la porte de sa vertueuse officine à la fraude et
-à la consultation, je crois qu’on rendrait justice à la pharmacie en la
-classant parmi les industries insalubres qui sont placées sous la
-juridiction du conseil de salubrité et de l’administration de la police.
-Quelle horreur! va s’écrier un pharmacien-drogueur de la rue des
-Lombards qui _oublie_ de mettre du safran dans son laudanum de Syd, mais
-nous avons nos inspecteurs qui sont chargés de contrôler la pureté de
-nos produits et l’étamage de nos casseroles pharmaceutiques.
-
-Et il aurait raison, cet honnête industriel.
-
-L’inspection des garnis, des épiciers, des maisons de filles et de tout
-ce qui peut faire courir un danger à la société est faite avec une
-admirable exactitude, parce qu’elle est faite directement par les agents
-de l’administration; l’inspection de la pharmacie est à peu près nulle.
-Il est cependant clair que la santé publique, qui se trouve livrée
-presque sans contrôle au mercantilisme effréné de l’_apothicarius
-venenosus_, court des dangers bien autrement sérieux, car il ne s’agit
-point ici d’un foulard volé, d’une gonorrhée attrapée ou de lait étendu
-d’eau; il s’agit à chaque instant de vies humaines qui nous échappent,
-parce qu’un _pharmacien-drogueur_ économise dix centimes sur une potion
-qu’il vend deux francs.
-
-Les inspecteurs, membres de l’École de pharmacie et de médecine, sont
-beaucoup trop savants pour faire une pareille besogne; aussi ils ne la
-font sérieusement que lorsqu’une dénonciation formelle vient les
-réveiller. Au lieu d’être le _Mané_, _Thecel_, etc. des pharmaciens, au
-lieu de les aborder avec l’aspect terrible de Minos, ils empruntent
-l’air gracieux de Grassot dans le _Gendre de M. Pommier_, ils
-entr’ouvrent la porte, jettent un regard circulaire dans la boutique et
-s’en vont en adressant au pharmacien un sourire qui semble dire:
-«Allons, c’est parfait; vos bocaux sont parfaitement alignés, nous
-sommes satisfaits! Au plaisir! à l’année prochaine!» Il est des cas
-cependant où ils déploient une sévérité terrible, c’est quand un de
-leurs vassaux manque de respect à l’École de pharmacie (ne pas la saluer
-est un grave délit, la traiter de perruque est un crime); ou quand un
-imprudent s’écarte du vieux sentier des us et coutumes de l’art; oh!
-alors ils envahissent l’officine comme une trombe, ils bouleversent
-tout, fouillent partout, ils porteraient même, s’ils l’osaient, leurs
-mains investigatrices jusque sur madame la pharmacienne pour s’assurer
-qu’elle ne recèle rien de falsifié, altéré ou sophistiqué. Cependant il
-n’est jamais nécessaire d’en venir à une telle extrémité, le premier
-bocal qui leur tombe sous la main renferme ordinairement la matière au
-moins d’un procès-verbal. A moins que l’_apothicarius clysoferrens_,
-prévenu à propos, n’ait eu le temps de déposer au coin de la borne la
-moitié de ses marchandises; oh! alors tout est retourné dans la maison
-de la cave au grenier, il faut absolument une contravention, on n’en
-démordra pas. Un jour même, en désespoir de cause, on a saisi le pot de
-colle à étiquettes parce que la colle était moisie. La Commission
-déclara que jusqu’à ce qu’on ait étudié suffisamment l’action que des
-étiquettes ainsi collées pourraient avoir sur la conservation des
-médicaments, elle devait considérer ladite colle comme présentant un
-danger sérieux pour la santé publique. La colle criminelle fut donc
-saisie et procès-verbalisée. Dans la même visite, on avait eu beaucoup
-de peine à leur arracher un vase intime qu’ils s’obstinaient à
-considérer comme un ustensile de laboratoire malpropre.
-
-Le seul remède à cela consiste à changer le mode d’inspection et à le
-confier exclusivement à l’administration de la police, qui traquera les
-_pharmaciens-drogueurs_ comme elle le fait pour les autres marchands qui
-trompent sur la nature de la marchandise. Le _pharmaceuticus
-honorabilis_ ne pourrait qu’y gagner, car il serait bientôt débarrassé
-de cette honteuse concurrence.
-
-Ceci nous prouve que parmi les ennemis naturels du médecin, et j’entends
-par ennemi naturel tout individu qui, volontairement ou
-involontairement, lui porte préjudice parce qu’il y trouve son intérêt,
-l’_apothicarius venenosus_ peut hardiment revendiquer la première place.
-
-Ceci nous prouve encore que dans toute la création il n’existe pas un
-être aussi doux, aussi bon, aussi patient que le médecin, qui se
-laisse gruger, piller et dévaliser sans rien dire par les
-_pharmaciens-drogueurs_, rebouteurs, consultants sans diplôme et autres
-corsaires qui vivent de son bien et en vivent mieux que lui.
-
-Il ressemble à ces vieux brahmines qui se laissent dévorer par la
-vermine sans vouloir, par scrupule de conscience, s’en débarrasser.
-
- * * * * *
-
-HOMMAGE AU DOCTEUR HÉNOQUE.
-
- H onneur et gloire à toi, praticien habile!
- E spoir de l’affligé dont tu taris les pleurs!
- N ’en déplaise aux Midas, dont pullule la ville,
- O n trouve en ton savoir la fin de ses douleurs!
- Q ue ton talent est grand! il n’est point équivoque;
- U n succès de quinze ans le rend exempt d’erreurs,
- E t pour premier Dentiste, au loin, proclame Hénoque.
-
-Je n’ai pas emprunté, comme on pourrait le croire, cet acrostiche à la
-circonférence d’un mirliton; il a été publié dans un journal (section
-des annonces). J’ai cru d’abord que le sieur Hénoque avait extrait un
-chicot à Apollon, et que le dieu des vers, par reconnaissance, avait
-confectionné lui-même et déposé respectueusement aux pieds de l’
-
- Espoir des affligés dont _il_ tarit les pleurs,
-
-cet HOMMAGE bien senti. Après avoir été aux renseignements, je suis
-porté à croire qu’Apollon est totalement étranger à la chose. Il paraît
-que ce fabricant d’osanores, plein de reconnaissance pour les services
-qu’il a rendus à la société, n’a point hésité, malgré un grand fonds de
-modestie, à s’adresser le présent HOMMAGE. Un homme doit être fier de
-lui quand il peut se dire:
-
- Honneur et gloire à toi, praticien habile,
-
-et qu’il ajoute:
-
- Que ton talent est grand! il n’est point équivoque.
-
-_Nota._ Ne pas confondre le sieur Hénoque avec son homonyme, père de
-Mathusalem, qui vivait l’an 3412 av. J. C. Ces deux hommes célèbres
-n’ont de commun que le nom; Hénoch l’ancien n’était même pas dentiste.
-
-
-
-
-XVII
-
- La grêle.
- Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique.
- Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie.
- Lamentations de M. Valenciennes.
-
-
-M. Becquerel père a fait une longue communication à l’Institut sur la
-grêle. Mais de quelle grêle est-il question? car avec notre élasticité
-de langage, il semblerait que les mots sont entrés au service du
-dictionnaire pour tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre
-significations, sans avoir droit pour cela à une ration d’égards
-supplémentaire.
-
-Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les coutures, roussit
-le chapeau, écule les chaussures des pauvres diables? Non.
-
-Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y semer la laideur?
-Non.
-
-Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages laissent tomber
-sur la terre quand ils se battent entre eux.
-
-J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait de préférence pour
-personne, et qu’elle tombait impartialement à tort et à travers sans
-choisir sa place. Il n’en est rien. Encore une illusion qui s’envole. La
-grêle a ses préférés; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour tout
-le monde.
-
-Ah! alors! si là-haut on fait des injustices, je n’ai plus le droit de
-me plaindre de celles qu’on commet ici-bas.
-
-M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant trente ans,
-principalement dans les départements de Loir-et-Cher, du Loiret et de
-Seine-et-Marne. Il a pointé sur des cartes spéciales les orages à grêle
-et leurs dégâts. Il résulte de ce travail considérable que les orages à
-grêle suivent, dans les trois départements que nous venons de signaler,
-un courant dirigé à peu près de l’ouest à l’est. Le courant semble se
-limiter dans une certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout
-l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à son cours, qui
-passerait par Vendôme. Elle traverse le Loiret jusqu’à la forêt
-d’Orléans. Les propriétés situées dans cette zone souffrent
-périodiquement les atteintes du fléau, tandis que les régions voisines
-jouissent d’une immunité presque complète.
-
-Le savant auteur de cette communication a cependant noté des exceptions
-très-curieuses à cette espèce de règle. Quelques pays, la commune de
-Pouillé, par exemple, qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité
-complète, ont été ravagés pendant cinq ou six années consécutives sans
-qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de ces dévastations.
-
-Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui traversent le
-Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur la forêt d’Orléans, et de
-là se divise en deux colonnes, marchant l’une vers le sud et l’autre
-vers le nord; car les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons
-semblent craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il n’y a
-rien à détruire.
-
-Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches,
-malheureusement encore trop limitées:
-
-Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre de vos vergers,
-avant d’acheter une propriété, allez trouver le directeur de la
-Compagnie d’assurances contre la grêle; il est parfaitement renseigné:
-l’habitude de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que M.
-Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre proposition
-d’assurance, vous pouvez être certain de votre affaire: cette grimace
-est pleine d’orages. Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un
-autre canton.
-
-Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à grêle, ne comptez pas
-sur la clémence du ciel. Le baromètre baisse, le nuage sombre et irrité
-s’avance en grondant, il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation.
-Adieu, douces moissons! adieu, plantureuses vendanges! dans une heure
-vous n’existerez plus, et le soleil viendra perdre ses rayons sur une
-terre désolée, qui a besoin d’ombre pour cacher sa tristesse.
-
-Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe; il est
-peut-être un peu difficile à appliquer, mais il est certain.
-
-Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous de transporter
-vos vergers, vos vignes et vos moissons à l’ombre de la forêt voisine,
-et, si le nuage crève, ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte
-toujours les forêts.
-
-M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et ratatiné, mais qui ne
-manque ni de séve ni de verdeur. Les ans n’ont point refroidi son ardeur
-scientifique. Il a vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en
-soit aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé à ajouter
-encore un grand nombre d’unités à ce total respectable.
-
-M. Becquerel est certainement un des plus savants physiciens de l’époque
-actuelle; le nombre de ses travaux est considérable, et beaucoup sont
-fort estimés. Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter son
-fils, qui siége près de lui à l’Institut.
-
-Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent que Démosthène,
-lui-même ne voudrait pas le croire, mais ses explications confuses
-enveloppent toujours quelque chose d’utile. Quand on a la patience de
-découdre l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur
-scientifique de bon aloi.
-
-Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et la protége contre
-les courants d’air est divisé en deux étages superposés à stratification
-régulière et concordante. L’étage inférieur qui représente le terrain
-primitif est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent
-fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur, d’une épaisseur
-plus notable et d’une teinte plus foncée, semble constitué par des
-cheveux d’alluvion artificiellement condensés sur une surface mobile par
-la main d’un artiste capillaire.
-
- * * * * *
-
-La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un groupe égrené de
-gens bien couverts, qui se dirigeaient péniblement du côté du Jardin des
-Plantes dans un singulier accoutrement. L’un portait sur son épaule un
-fourneau à réverbère; son torse était enguirlandé d’un chapelet de
-cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires et tenait à la
-main un panier de charbon.
-
-Un troisième ployait sous une charge de matras et de ballons de toutes
-dimensions. Deux d’entre eux avaient cotisé leurs forces pour traîner
-une charrette à bras garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.
-
-Le quatrième page de _Malbrough_ n’était pas de la partie, car chacun
-portait son fardeau.
-
-Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes ambulants, je les
-suivis, espérant les voir installer leurs fourneaux au premier coin de
-rue, comme les étameurs non patentés; et je m’apprêtais à entendre le
-cri de guerre de cette nouvelle tribu: _Voi-là l’chimis-te! faites
-analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments
-sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. Voi-là l’chimis-te!_
-
-J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution naissante, à
-cette vulgarisation de la science, qui me semblait destinée à guérir la
-plaie honteuse des fraudes commerciales qui nous ronge. Cependant je
-suivais toujours et j’eus bientôt la mortification de reconnaître mon
-défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, l’un après
-l’autre, par la porte béante du Muséum.
-
-Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis d’arrêter le dernier
-au passage. Il était coiffé d’une capsule, portait sous ses bras un
-soufflet de laboratoire, des flacons tubulés, et dans une hotte
-très-propre, étaient entassés sur son dos des sacs de produits
-chimiques. Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche mon
-mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son visage.
-
-Cette attention délicate parut le toucher et le disposa favorablement à
-répondre à mes questions.
-
---Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander quel est le but
-de votre pénible voyage?
-
---Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques de MM. Chevreul et
-Fremy.
-
---Bonne affaire! monsieur; voilà de savants maîtres qui vous montreront
-le fin du métier.
-
---Certainement; mais ils sont un peu occupés, et ils délèguent leur
-science à leur préparateur.
-
---Un habile homme, et qui sait bien des choses.
-
---Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents, et il est forcé de
-se faire remplacer par le sous-préparateur.
-
---Et si le sous-préparateur tombait malade?
-
---Oh! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très au courant de la
-maison.
-
---Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas bien pourquoi vous
-chargez vos épaules d’un si lourd fardeau, à moins cependant que vous
-n’ayez l’intention de vous faire maigrir.
-
---Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les appareils, les
-produits et les réactifs.
-
---On vous invite à dîner, à la condition que vous fournirez les plats du
-festin, la vaisselle et la batterie de cuisine qui sert à la faire
-cuire.
-
---On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le peroxyde de manganèse
-est dans ma hotte, et on m’attend pour fabriquer de l’oxygène.
-
-Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile aux élèves qui ont
-l’intention de devenir des Lavoisier; mais les ustensiles sont coûteux.
-Ne pourrait-on pas au moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés
-de la science?
-
- * * * * *
-
-Nous empruntons à un journal médical les principes obstétricaux qui
-suivent. Nous commençons par déclarer qu’ils ne sont point dus à feu le
-célèbre M. de la Palice, ni à aucun de ses descendants; ils sont la
-propriété (garantie par les traités internationaux) de M. McClintock de
-Dublin. Je copie:
-
-«La clinique d’accouchements diffère tellement des autres cliniques, que
-je crois de mon devoir de vous indiquer comment vous devez vous y
-comporter.»
-
-Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques, l’usage exige qu’on
-se livre à des excentricités très-décolletées. C’est un renseignement
-que je suis heureux de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter
-_the green Ireland_, car, s’ils affectaient une tenue pleine de réserve
-et de convenance, autre part que dans la clinique d’accouchements, ils
-pourraient s’exposer à être flanqués à la porte par M. McClintock.
-
-Nous engageons donc nos confrères, désireux de se trouver à la hauteur
-des circonstances, à prendre quelques leçons de _cancan_ et de débraillé
-avant de traverser la Manche.
-
-«Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes que je vais
-formuler pourront et devront vous guider encore, quand, sortis de cette
-école, vous vous livrerez à la pratique _civile_.»
-
-De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que de la conduite à
-tenir dans la pratique des accouchements _civils_; quant aux
-accouchements militaires, l’auteur en fera probablement l’objet d’un
-chapitre à part.
-
-«N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le plus faible.»
-
-Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas s’y tromper, et le
-médecin qui prendrait, en pareil cas, sa cliente pour un homme, ferait
-preuve d’un esprit d’observation vraiment trop superficiel, et on ne
-saurait trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.
-
-«Comme tous les autres malades, la femme a droit à votre humanité et à
-votre bienveillance.»
-
-Si le professeur admet que tous les autres malades ont droit à
-l’humanité et à la bienveillance, la recommandation est inutile, à moins
-cependant qu’il n’ait parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots,
-de Hurons et d’Iroquois.
-
-«Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants et _retenus_.»
-
-Comment! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas de prêcher la retenue
-à vos élèves! vraiment j’en frissonne: ce sont donc des cipayes capables
-de tout?
-
-«Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses douleurs, la
-femme en travail laisse échapper des reproches.»
-
-Ah! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper de plus
-désagréable, il n’y aurait que des compliments à lui faire.
-
-«N’entreprenez jamais un accouchement sans vous être, au préalable, lavé
-soigneusement les mains.»
-
-Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui préfèrent se les
-laver après; M. McClintock n’est point de cet avis, il a peut-être des
-raisons qu’il ne fait pas connaître pour ne se les laver que dans les
-grandes occasions et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le
-faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses que la main du
-médecin est exposée à subir; ce qui le prouve, c’est qu’il dit:
-
-«Je vous fais cette recommandation parce que les faits ont démontré que
-la fièvre puerpérale peut être produite par l’inoculation de parcelles
-purulentes provenant d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts
-de l’accoucheur.»
-
-Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir touché des
-ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres lorsqu’il aurait un
-accouchement à faire.
-
-Drôle de clinique! singulier professeur!
-
- * * * * *
-
-Certains professeurs officiels _in partibus_ font parfois leurs cours
-(lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait
-en conclure que si les professeurs qui sont payés pour faire des cours
-en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour
-cela, n’en font pas du tout.
-
-Ce serait une erreur capitale; les professeurs sont d’autant plus zélés
-qu’ils sont moins rétribués. En voici la preuve:
-
-M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris
-que la chaire d’accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les
-jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l’enseignement
-officiel. Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de fer et de
-venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les
-accouchements; puis, comme il est médecin de l’hôpital de Chartres, sa
-leçon faite, il retourne dans cette patrie de l’aristocratie des pâtés.
-Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an.
-Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous
-arrivons à un total de 720,000 kilom., vingt fois le tour de la terre!
-
-Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé.
-
-On dira peut-être: Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à
-Chartres au lieu de le faire à Paris? il économiserait 14,000 kilom. par
-an.
-
-Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris;
-cependant il craindrait peut-être d’être indiscret en les obligeant à
-faire 88 lieues par semaine pour venir l’entendre dans son pays; de
-plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire
-consacrer à Paris.
-
-Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent vers la capitale,
-car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un auditoire
-aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes,
-qui font leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux
-personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu’on
-voit des professeurs très-savants, si on les juge d’après les
-traitements qu’ils touchent, se contenter d’un auditoire aussi exigu, il
-n’y a pas de raison pour qu’un professeur de province se montre plus
-difficile.
-
-De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu
-probable que, résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour
-les accouchements pressés; à moins que ses clientes ne se soient d’abord
-formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons
-que féliciter, et très-sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait
-exécuter de pareils voyages.
-
-Ah! grand Dieu! si nos professeurs étaient forcés de parcourir 144
-kilomètres pour faire une leçon, je crois qu’on pourrait bien mettre en
-location les amphithéâtres de la Faculté.
-
- * * * * *
-
-La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit concile
-pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter les intérêts
-professionnels des pharmaciens. Rien de mieux; cependant, en prêtant un
-peu l’oreille, j’entends dans le lointain des mauvaises langues qui
-murmurent: que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire
-sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises langues en
-donnent pour preuve que les échos du concile ont surtout retenti des
-louanges de la maison Dorvault qui ont été servies à toutes les sauces;
-on ajoute de plus qu’on a fait signer aux membres présents une pétition
-pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive un petit bout de
-ruban.
-
-Eh bien! après, langues de vipères! quand la maison Dorvault aimerait
-les bouts de ruban, où serait le mal! quand même elle voudrait se faire
-couronner rosière par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir?
-S’il faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que ce soit la
-maison Dorvault qu’une autre.
-
-D’abord, elle a des titres: 1º elle a entrepris le bonheur général de la
-pharmacie et celui des pharmaciens en particulier; 2º pour édulcorer, au
-moins, les vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible
-de faire le bonheur, elle a inventé la MAISON DE RETRAITE DES
-PHARMACIENS.--Je sais bien que vous allez me dire que depuis la
-glorieuse de 48, on a imaginé pour toutes les professions, et sous le
-nom de _maisons de retraite_, des petits dépôts de mendicité si
-séduisants, que tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir
-le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai; mais la maison
-Dorvault a perfectionné cette institution banale au moyen d’une idée
-pyramidale et cocasse.
-
-Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, s’est dit:
-
-Un pharmacien malheureux comme les pierres (car c’est la première
-condition à remplir), et parvenu à cet âge infortuné où on n’est plus
-bon à rien (seconde condition essentielle), ne doit pas avoir le
-caractère extrêmement jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors
-d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis par un
-embêtement général, multiplié par la racine carrée de leur nombre; si
-l’on ne met pas des gendarmes à la porte, au bout de huit jours, il ne
-restera pas un seul pharmacien dans l’établissement.
-
-Il faut trouver un moyen héroïque et économique de les enchaîner au sol.
-
-La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de l’hôtel des
-Invalides, où les braves débris de nos victoires et conquêtes trouvent
-le moyen, avec une douzaine de soldats de plomb et quelques
-fortifications microscopiques, de se représenter le grand drame de
-l’empire où ils jouèrent un rôle.
-
-Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison Dorvault; elle
-résolut de placer les invalides de la pharmacie au milieu du champ de
-bataille où s’était écoulée leur jeunesse.
-
-Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la _Maison de retraite_
-un laboratoire microscopique garni de petits ustensiles où on
-confectionnerait de petites potions, de petites pilules. A ces
-laboratoires seraient annexés de petits jardins botaniques, où l’on
-cultiverait de petites plantes médicinales propres à être transformées
-en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait des
-employés spéciaux chargés de consommer les produits pharmaceutiques des
-pensionnaires, et obligés d’éprouver tous les effets qu’on a le droit
-d’en attendre. Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait
-être atteint des accidents tertiaires d’un _spleen_ constitutionnel pour
-ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.
-
-La maison renfermerait un _vivier de retraite_ pour les sangsues hors de
-service; les pensionnaires qui voudraient varier leurs plaisirs,
-auraient le droit de s’en appliquer comme distraction, mais il leur
-serait expressément interdit de les consommer sous forme de friture.
-
-Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les pharmaciens ne
-se soulèvent pas comme un seul homme pour offrir à la maison Dorvault
-une statue en pâte de guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la
-reconnaissance des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement que jamais
-pour le métier de philanthrope.
-
- * * * * *
-
-Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés de sanglots
-désespérés, qui partent du Jardin des plantes? Cependant la lionne n’a
-pas perdu ses petits, l’hippopotame n’a point à regretter sa belle
-compagne, les carnassiers sont calmes, les solipèdes souriants, les
-ruminants paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se taisent. Ces
-accents déchirants sortent de la poitrine d’un bimane. Ce bimane, c’est
-M. Valenciennes, qui, ne pouvant faire oublier Cuvier, veut au moins
-éclipser Jérémie, de lamentable mémoire.
-
-Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs du Jardin des
-plantes le logement qu’ils occupent dans cet établissement et de les
-exproprier pour cause d’inutilité scientifique. Bien entendu que tous ne
-sont pas inutiles à la science; mais on ne veut pas faire de jaloux. On
-destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. M. Valenciennes
-prétend que le motif est insuffisant pour le priver de sa maison; qu’il
-appartient à l’établissement (section des professeurs), et que l’en
-chasser, c’est faire une brèche dans les collections. Il chante du matin
-au soir en s’accrochant aux portes:
-
-AIR du _Juif errant_.
-
- Que mon sort malheureux
- Est donc triste et fâcheux!
-
-Eh bien! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes; un
-professeur qui a six ou sept places ne peut pas se loger comme le
-premier croquant venu. Maître Jacques mettait sa souquenille quand
-Harpagon lui parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour
-prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses fonctions de
-cuisinier. M. Valenciennes est comme maître Jacques, il veut faire les
-choses en règle et loger chacune des sciences qu’il professe dans une
-pièce à part, parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour
-placer tout son savoir dans la même.
-
-Quand on viendra visiter M. le professeur de conchyliologie et
-zoophytologie, on le trouvera dans un cabinet spécial, où il pourra
-parler de coquillages et de zoophytes pendant quatre minutes sans
-commettre d’erreurs de classification. Vite, vite, c’est le professeur
-de l’École de pharmacie qu’on veut voir; il passe dans un cabinet, où
-tout à coup il devient aussi savant pharmacien que l’illustre
-Diafoirus.--Qui demandez-vous? M. le professeur du collége Rollin?
-Entrez dans ce cabinet à gauche.--Non? C’est M. le professeur de l’École
-normale?--Alors, attendez dans ce cabinet à droite.--Quoi! c’est M. le
-membre de l’Institut? Que ne le disiez-vous: c’est la porte au fond du
-corridor, vous verrez son portrait en costume d’Hermès, le doigt sur les
-lèvres, emblème du prudent silence qu’il garde perpétuellement à
-l’Institut. Il fallait aussi une pièce pour les livres et les
-collections, mais ce chapitre a subi depuis peu de temps de grandes
-pertes, de sorte qu’on logera assez facilement ce qu’il en reste.
-
-Une buse qui convoite la maison de M. Valenciennes a le cruel courage de
-rire de ses larmes et l’impudence de prétendre que toute sa science
-tiendrait à l’aise dans moins de place que cela. Mais ce propos léger,
-et peut-être dicté par l’envie, ne doit être accepté que sous toutes
-réserves.
-
-Ce congé intempestif, signifié au commencement de la saison rigoureuse,
-refroidirait considérablement le zèle scientifique de M. Valenciennes.
-Il serait possible, pour punir la société de son déménagement, qu’il
-brûlât la magnifique classification qu’il vient d’imaginer; je le crois
-incapable de porter une main farouche et barbare sur ses propres
-lauriers; mais comme, à la rigueur, il pourrait, sous prétexte qu’on le
-chasse de son nid, refuser de couver cet œuf pondu par son noble génie,
-je vais dévoiler cette magnifique conception; au moins la science ne
-perdra pas tout. Voici la chose:
-
-On sait que Cuvier a divisé le règne animal en quatre embranchements:
-les vertébrés, les mollusques, les articulés et les rayonnés. M.
-Valenciennes divise également son affaire en quatre sections:
-
-Les animaux qui sécrètent:
-
-1º Du phosphate de chaux;
-
-2º Du carbonate de chaux;
-
-3º De la silice;
-
-4º Enfin, ceux qui ne sécrètent rien du tout.
-
-Je crois que, pour imaginer cette classification, l’illustre professeur
-s’est inspiré de la romance de Malborough: «L’un portait sa cuirasse,
-l’autre portait son grand sabre, l’autre son bouclier, et l’autre ne
-portait rien du tout.»
-
-Jusqu’à présent, il n’applique cette idée neuve et originale qu’aux
-mollusques et zoophytes qui vivent sous sa noble tutelle et qu’il traite
-en enfants gâtés, mais il espère l’étendre prochainement à toute la
-série animale. Rien n’est impossible à l’homme illustre qui a découvert
-que les animaux empruntent leur phosphate calcaire à _l’acide
-phosphorique de l’atmosphère_.
-
-Dans quel embranchement les historiens futurs classeront-ils les
-professeurs qui sécrètent de pareilles classifications?
-
-
-
-
-XVIII
-
- La naissance d’une île.
- A la recherche d’un père.
-
-
-J’ai l’honneur de vous faire part de la naissance d’une île nouvelle. La
-mer et l’enfant se portent bien.
-
-Le calme plat de la félicité a succédé aux tempêtes de la parturition,
-aux convulsions de l’enfantement.
-
-La mer, comme toutes les mères, semble frappée par la malédiction
-biblique:
-
- _In dolore paries._
-
-et c’est au milieu de gémissements terribles, de lamentations
-formidables, que la mer laisse échapper de son sein le lambeau de terre
-qui doit fournir à l’homme un nouveau domaine.
-
-Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la naissance d’une île.
-Ce spectacle un peu émouvant est assez rare; voilà la troisième fois
-seulement qu’on l’observe depuis quatre siècles. Il n’est donc pas
-surprenant que la nature fasse quelques frais pour célébrer un tel
-phénomène.
-
-Lorsqu’un prince daigne augmenter le nombre des vivants, on entoure son
-berceau de tout le tapage et l’éclat dont les faibles humains peuvent
-disposer: le canon, les feux d’artifices annoncent aux populations
-qu’elles possèdent un nouveau maître.
-
-Le programme est le même pour la naissance d’une île. Seulement la
-nature est plus grandiose dans ses réjouissances, et ses manifestations,
-au lieu de répandre l’allégresse, sèment l’angoisse et l’épouvante.
-
-On dirait le prologue de la fin du monde.
-
-Dans la partie sud de l’archipel grec, à quelques milles de l’île
-Santorin, existent deux îlots de formation volcanique: l’aîné surgit
-l’an 186 avant notre ère; le cadet, nommé Néa Kammeni, vit le jour en
-1707.
-
-Le 29 janvier dernier, l’employé de l’état civil préposé à
-l’enregistrement des naissances iliaques, dormait sur son répertoire, du
-sommeil d’un fonctionnaire qui a des loisirs, lorsqu’il fut brusquement
-réveillé par des bruits tonitruants qui ébranlaient le sol.
-
-L’artillerie souterraine des volcans tirait ses premières volées. La mer
-bouillonnait, se couvrait d’écume, et semblait frémir sous la main d’une
-puissance plus forte qu’elle; l’eau prit une teinte rougeâtre et
-sinistre, il s’en échappait des masses de vapeurs blanches, sulfureuses,
-qui flottaient lourdement à sa surface. L’îlot de Néa Kammeni secoué sur
-sa base par des tremblements de terre se fendait en deux morceaux.
-
-Les habitants, affolés de terreur, construisaient à la hâte un ballon
-avec toutes les crinolines du pays, pour échapper au naufrage de l’île,
-qui menaçait de s’engloutir; elle s’est déjà enfoncée un peu dans l’eau
-qui bouillonne à ses pieds. L’air calme et pur était la seule route
-praticable à travers ce cataclysme.
-
-Tout à coup, de longues flammes rouges, hautes de quatre ou cinq mètres,
-sortirent du sein des flots. C’était le vieux Neptune qui allumait ses
-feux de Bengale. Les tremblements de terre se succédaient; les tonnerres
-souterrains jouaient l’air du jugement dernier avec un formidable
-ensemble. Tout craquait, la nature semblait disloquée et hors d’haleine.
-
-La mer était toujours rouge, toujours frémissante, toujours couverte de
-blanches vapeurs.
-
-Alors on vit surgir du milieu des flots, entre Néa Kammeni et son frère
-aîné, un piton pelé et aride qui s’élevait et croissait à vue d’œil,
-pour former une terre.
-
-Quelque Titan, mal écrasé, grouillait probablement encore sous les
-roches profondes, et lançait dans un dernier défi la nouvelle île vers
-le ciel.
-
-Vingt-quatre heures après elle mesurait cinquante mètres de longueur,
-douze de largeur et quarante-cinq de hauteur. Elle se fendille, et
-laisse passer les flammes à travers ses fissures. La nuit, on dirait
-qu’une légion de follets s’échappe par ses fêlures pour courir le monde.
-
-Avec une telle faculté de croissance, si la nouvelle île avait
-l’ambition des grandeurs, elle transformerait bientôt, en poussant de la
-sorte, l’archipel grec en continent, et la Méditerranée en marais
-desséché.
-
-Les pirates de la mer Égée seraient obligés d’exercer la flibuste en
-patache, et les gracieuses tartanes céderaient la place aux âniers du
-Péloponnèse. C’est impossible: une île n’a pas le droit de bouleverser
-ainsi les mœurs et coutumes d’un peuple.
-
-Quel nom va-t-on imposer à ce gigantesque nouveau-né? Il lui faut au
-moins pour parrain une des pyramides d’Égypte, et les dragées du baptême
-auront la taille des citrouilles.
-
-La terre appartient au premier occupant; si M. Lenormand, auquel on doit
-l’observation de ce phénomène géologique dont il a été témoin, avait eu
-la présence d’esprit de s’asseoir sur ce pic aride, au moment où il
-sortait du sein de l’onde, il en serait devenu le propriétaire, et même
-le monarque absolu. Voilà une occasion de monter sur un trône qu’il ne
-retrouvera peut-être jamais.
-
-Il est vrai, que si cette île au tempérament tropical est pittoresque,
-elle est un peu sauvage; exclusivement constituée par de la pierre ponce
-(j’en ai vu un morceau), ce terrain n’est pas très-favorable à la
-culture des plantes potagères. M. Lenormand a pu être arrêté par la
-crainte d’avoir un peuple à nourrir--et de roussir son pantalon.
-
-Ces convulsions, qui accompagnent la naissance d’une petite île perdue
-dans l’immensité des mers, vous représentent sur une échelle au
-dix-millième l’histoire des soulèvements du globe. C’est par un
-mécanisme semblable qu’ont surgi les chaînes de montagnes qui
-constituent l’épine dorsale de la terre.
-
-Notre planète n’était d’abord qu’une masse incandescente; le
-refroidissement de sa superficie a permis aux matières en fusion de s’y
-déposer progressivement sous forme d’écorce, d’enveloppe solide. On
-estime que cette enveloppe a 40 ou 50 kilomètres d’épaisseur. Mais le
-reste de la masse, le noyau central, est toujours en ignition et
-représente sous nos pieds un globe de feu d’à peu près 13,300 kilomètres
-de diamètre: une jolie chaufferette.
-
-Cette fournaise communique avec l’extérieur par quelque 200 volcans, qui
-lui servent de cheminées, en jouant pour nous le rôle de soupapes de
-sûreté. Mais les volcans sont d’une formation relativement assez
-récente. Avant leur apparition, lorsque le feu central fabriquait tout à
-coup de grandes masses de vapeur, l’enveloppe solide se déformait sous
-leur immense pression.
-
-La terre se trouvait prise de frissons et de tremblements, comme un
-malade atteint de fièvre; le sol devenait houleux et vacillant, des
-détonations souterraines accompagnaient les déchirements de ses
-entrailles; les montagnes s’élevaient comme d’immenses pustules qui
-suppuraient une lave brûlante et des torrents de feu; des pays
-s’éventraient et disparaissaient sous les eaux; les eaux étaient
-refoulées dans les bassins des mers.
-
-Puis tout rentrait dans le silence, jusqu’à ce qu’une nouvelle
-convulsion vînt apporter de nouveaux changements à la configuration du
-globe.
-
-Cette période de révolutions est close; la terre a pris des cheveux
-blancs, elle est revenue des folies de sa jeunesse, et si parfois,
-songeant à son passé grandiose, elle se permet la petite débauche de
-fabriquer une île nouvelle, c’est une simple plaisanterie, sans
-conséquence, et qui n’a d’autre but que d’effrayer les gens.
-
-Elle a dû bien s’amuser des folles terreurs des Néa Kamméniens. Les
-craquements souterrains qu’on entendait étaient peut-être les
-manifestations de sa gaieté: c’est sa manière de rire, à elle.
-
- * * * * *
-
-A l’heure solennelle où le potage fumant va subir sa triste destinée sur
-la table du praticien, il y a quelques jours, une main fiévreuse fit
-palpiter ma sonnette et un inconnu effaré se précipita dans mon cabinet
-en bousculant ma servante qui avait envie de crier au voleur.
-
-L’inconnu n’était point un voleur, mais un homme haletant et bien
-pressé.
-
---Venez, docteur, me cria-t-il d’une voie entrecoupée, venez de suite...
-avec moi... sauver la vie... à une jeune fille... hydropique... qui va
-mourir... elle perd son eau... et pousse des cris... à fendre l’âme...
-
---Et depuis combien de temps a-t-elle cette... fuite?
-
---Depuis midi, mais elle souffrait moins que maintenant.
-
-Je suis peu crédule à l’endroit des jeunes filles hydropiques, cependant
-je compris que mon intervention pourrait être dans ce cas
-très-promptement nécessaire, et je suivis l’inconnu rue X..., nº 23.
-
-Je trouvai une jeune fille de 16 ans qui se tordait sur son lit en proie
-à de vives douleurs; une brave femme de mère en pleurs, un grand frère
-barbu, un autre moustachu formaient le fond du tableau.
-
-Je ne m’étais pas trompé dans ma supposition. Après examen, je reconnus
-une hydropisie... âgée de neuf mois... et à terme. La présence de la
-mère m’inquiétait peu, une mère qui croit que son enfant va mourir, a le
-pardon facile; les frères me gênaient davantage. Il y avait de l’émotion
-sur leurs figures énergiques, mais l’émotion pouvait, en pareille
-circonstance, céder la place à la colère, et je ne me souciais nullement
-de les avoir pour collaborateurs dans la petite opération que la nature
-semblait vouloir mener à bien toute seule.
-
-La famille attendait pleine d’angoisses l’oracle que j’allais rendre.
-J’avais besoin de faire un prologue à la comédie qui allait se jouer; il
-fallait, avant tout, me débarrasser de la famille.
-
---Je réponds de la vie de cette malade, mais j’ai besoin de rester seul
-avec elle; veuillez vous retirer dans une autre pièce.
-
-Un soupir de soulagement agita l’atmosphère; le frère moustachu ouvrit
-la marche un flambeau à la main, la mère prit une lampe pour le suivre,
-et le barbu armé du bougeoir, forma l’arrière-garde. Dans leur trouble,
-ils me laissèrent à tâtons.
-
-Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit:
-
---Vous croyez, Monsieur, que je n’en mourrai pas?
-
---Mais non, l’enfant se présente bien.
-
---Quel enfant?
-
---Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour avant une demi-heure!
-
---(_Avec une indignation bien sentie._) Quelle horreur! mais je ne suis
-pas enceinte! vous vous trompez, Monsieur, c’est indigne de m’accuser de
-pareilles choses.
-
-Comme circonstance atténuante, je dois dire qu’elle avait été soignée
-pendant cinq mois pour une _hydropisie_ par un prétendu médecin. Inutile
-d’ajouter que je cherchai en vain le nom du pseudo-docteur dans
-l’annuaire médical.
-
---Mon enfant, nous n’avons pas du temps à perdre à dire des choses
-inutiles, il faut vite arranger un petit roman pour éviter le premier
-choc de la famille.
-
---Mais c’est donc bien vrai!
-
---Avant vingt-cinq minutes vous en aurez probablement la preuve vivante.
-
---Oh! mais alors... tuez-moi!... c’est impossible... je veux mourir...,
-etc., etc.
-
---Je dois vous dire, Mademoiselle, que je suis crédule comme un
-bistouri, et que vous prodiguez en vain des talents dramatiques
-très-remarquables. Le temps se passe et toutes vos dénégations seront
-étouffées par les cris de votre enfant... Vite au roman... Voici comment
-les choses se sont passées. C’était un soir, l’escalier était sombre, un
-homme vous a saisie.
-
---C’est vrai.
-
---Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces; il a porté sur vous
-une main coupable.
-
---Oh! c’est bien vrai!
-
---Vous n’avez pas su vous défendre, vous vous êtes évanouie.
-
---C’est bien cela.
-
---En revenant à vous vous étiez déshonorée!
-
---Oh! oui, Monsieur, c’est bien vrai tout cela.
-
---Eh! non, ce n’est pas vrai, mais il est nécessaire dans votre intérêt
-que vos frères croient à cette histoire; ils n’ont pas l’air d’entendre
-la plaisanterie, et le premier mouvement pourrait être difficile à
-arrêter.
-
-La jeune fille comprit que la crédulité n’était pas ma vertu dominante,
-elle prit le parti de se taire et je fis rentrer la famille. Je débitai
-mon petit _speech_. Je racontai la chose avec tous les ménagements
-imaginables, avec toutes les précautions oratoires capables de faire
-naître l’attendrissement; la pauvre mère était prise, elle pleurait en
-embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles et sombres; mon roman
-n’avait pas près d’eux un succès d’enthousiasme. L’aîné, le moustachu,
-un ex-lieutenant de spahis, poussa un effroyable juron.
-
---C’est X..., j’en suis sûr... le misérable, il faut que je le trouve.
-
---Partons, dit le barbu.
-
-Et ils s’élancèrent comme une trombe à la recherche de X...
-
-Le sieur X... ne m’inspirait qu’une médiocre commisération. Je devinai
-une séduction accomplie à la faveur de relations amicales avec la
-famille. Les frères étaient partis, mon but rempli, je me préoccupai
-beaucoup moins du reste. J’envoyai la mère à la recherche d’une layette
-et je restai seul avec la servante qui me parut être de moitié dans la
-confidence.
-
-Une demi-heure après, on pouvait recommencer le mot de Charles X, il y
-avait un petit Français de plus. La mère et l’enfant se portaient bien.
-Je procédais dans une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet
-enfant de l’amour, tout à coup je vis apparaître par la porte
-entrebâillée, le profil d’une figure longue, blême et effarée.--Je
-sentis que cette tête appartenait au séducteur, il jeta autour de la
-chambre un regard timide, qui en sonda tous les recoins en un instant.
-Il n’était pas prévenu de l’événement et cependant il n’en parut pas
-surpris; il savait à quoi s’en tenir sur l’hydropisie et ses suites,
-peut-être un de ces zéphirs amoureux qui sont chargés de transporter sur
-leurs ailes le pollen des fleurs, lui avait-il porté à travers l’espace
-les premiers vagissements de son fils.
-
-Le jeune homme blême fit deux pas en avant, son œil d’un bleu pâle et
-terne s’arrêta sur moi, je compris qu’il avait peur et qu’au moindre
-mouvement il disparaîtrait au plus vite. Il est des gens que malgré soi,
-à la première vue, on compare à quelque chose: ce jeune Lovelace, qui
-ressemblait à un pierrot mal désenfariné, devint pour moi le sujet d’une
-comparaison fort triviale. J’en demande pardon au lecteur, mais je ne
-trouvais pas autre chose; il me fit l’effet d’un lapin vidé.
-
---Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous n’êtes pas de trop
-ici, et que vous êtes pour quelque chose dans ce qui s’y passe.
-
---Hélas, oui! Monsieur, mais je vous assure...
-
---Quoi?
-
---Que ce n’est pas ma faute...
-
---Parbleu! c’est la mienne, peut-être? Enfin, ce qui est fait est fait;
-voilà un enfant qui a besoin d’un père, j’aime à croire que vous
-remplirez votre devoir en galant homme.
-
---Oh! Monsieur, c’est bien mon intention.
-
---L’enfer est pavé d’intentions excellentes; à votre place, pour qu’on
-n’en doute pas, je m’exécuterais sur-le-champ.
-
---Comment faire aujourd’hui? Il est trop tard, la mairie est fermée.
-
---On n’a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître son enfant,
-si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous là, prenez une plume, et
-écrivez ce que je vais vous dicter.
-
---Dictez.
-
---Je déclare être le père de l’enfant du sexe masculin que mademoiselle
-Z... a mis au monde aujourd’hui, 5 mars 1860.--Très-bien, signez
-maintenant; cela suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et
-courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce que les frères sont à vos trousses, et si le barbu a l’air
-furieux, le moustachu me semble exaspéré.
-
---Les frères le savent!!! (de pâle il devint vert) alors je suis perdu!
-
---Le fait est que la situation est tendue. C’est un motif de ne plus
-perdre de temps; partez.
-
---Je n’ai plus de jambes, docteur.
-
---Eh! eh! Voilà le quart d’heure de Rabelais qui va sonner; il faut
-solder la carte à payer du sentiment.--Eh! eh! jeune gandin, vous vous
-introduisez dans une famille d’honnêtes gens, vous séduisez une jeune
-fille bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez que
-l’accident n’aura pas de suites! Pardieu! la chose serait commode, vous
-n’avez donc jamais vu les drames de l’Ambigu! Vous ne savez donc pas
-qu’il faut toujours à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh! eh!
-si je ne me trompe, la vertu ce n’est pas ici le gandin, vous avez deux
-remords, l’un barbu et l’autre moustachu qui courent après vous pour
-vous faire un mauvais parti, car ils vous massacreront, mon jeune
-monsieur. Je me connais en physionomie, et les deux frères ont la mine
-de gens qui vont tuer quelqu’un: au fait pourquoi se gêneraient-ils? Que
-voulez-vous qu’on fasse à des gens qui tuent l’homme qui a tué l’honneur
-de leur sœur? Eh! eh! eh! vous avez en ce moment une drôle de figure, et
-si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir, ils seraient, pour
-quelque temps au moins, dégoûtés de courir la fillette, autrement que
-pour le bon motif.
-
---Ah! Monsieur, je vous en supplie, aidez-moi à sortir de ce mauvais
-pas.
-
---Il n’y a qu’un moyen, je vous l’ai indiqué, c’était le chemin de fer,
-mais vous avez perdu vos jambes, je ne puis cependant pas vous emporter
-sur mon dos. Eh! eh! eh!
-
---Mais j’épouserai, j’épouserai, tout de suite si on veut.
-
---Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la mairie est fermée,
-comme vous disiez tout à l’heure, et j’avoue que je n’ai pas qualité
-pour remplacer monsieur le maire et ses adjoints.
-
---Si je m’y engageais par écrit!
-
---C’est une idée, je ne sais trop ce que vaudra votre engagement, mais
-enfin ce sera toujours mieux que rien.
-
-Il ajouta sur le papier qu’il venait de signer: Et je m’engage à épouser
-la demoiselle Z... aussitôt que les formalités nécessaires seront
-remplies.
-
-Il était temps, des pas rapides se firent entendre dans l’escalier, la
-retraite était coupée. Je me préparai à sauver au moins une des oreilles
-du Lovelace. Lorsque la porte s’ouvrit, il avait disparu. L’agitation
-d’un rideau m’indiqua dans quel terrier il avait cherché un gîte. Les
-frères jetèrent un regard de colère sur l’enfant.
-
---Nous ne l’avons pas trouvé, mais il viendra ici bien sûr, nous le
-prendrons à la souricière, et nos comptes seront réglés en famille.
-
---Quand vous l’aurez tué, pensez-vous qu’il épousera votre sœur?
-
---Lui, épouser! allons donc.
-
---Qui sait?
-
---Quand on veut épouser, on n’agit pas comme un gredin; on parle à la
-famille.
-
---Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s’il ne parle pas, il
-écrit. Lisez.
-
---A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait avec la layette.
-
-Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que je n’avais point
-voulu rendre témoin de ces péripéties dramatiques.
-
---Docteur, me dit le moustachu, c’est vous qui avez arrangé cela, je
-vous en remercie pour ma sœur. X... vous doit un beau cierge, car si je
-l’avais rencontré, je l’éventrais comme un lapin.
-
-Ma comparaison me revint donc à l’esprit et je me pris à rire. J’avais
-grand appétit et je partis retrouver mon potage en songeant que Lovelace
-était tombé sur une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X...
-m’attendait dans la rue; il me remercia avec effusion.
-
---Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-la à vos amis pour qu’ils
-en profitent.--Et ne placez jamais votre fils dans les zouaves, s’il
-ressemble à son père il ne ferait pas son chemin dans cette partie-là.
-
-Un mois après, je recevais une lettre qui m’annonçait le mariage de M.
-X. avec mademoiselle Z.
-
-
-
-
-XIX
-
- Séance annuelle de l’Institut.
- La science vulgarisée.--Feu le marquis d’Argenteuil.
- L’enfant gâté.--La fontaine Saint-Michel.
-
-
-Hier lundi, l’Académie des sciences a tenu sa grande séance annuelle.
-C’était le jour des récompenses, la fête des lauriers.
-
-Ces réunions solennelles ont lieu sous la coupole du palais Mazarin.
-Pour ce jour-là, le public ordinaire de la savante compagnie cède sa
-place aux gens du monde, qui profitent de cette circonstance pour voir
-de près la réunion des illustrations représentant la plus haute
-expression de la science moderne.
-
-Les étrangers peuvent bâtir des palais plus somptueux que les nôtres,
-leur industrie peut égaler notre industrie, mais ils seront encore
-longtemps réduits à nous envier notre Institut. Une des grandes
-ambitions des savants exotiques est d’obtenir le titre de membres
-correspondants, et ils ne se plaignent pas de faire longtemps
-antichambre avant d’obtenir un fauteuil.
-
-Le programme de ces séances est le même pour toutes les Académies:
-d’abord le rapport sur les prix; ensuite l’éloge d’un académicien qui
-n’existe plus que dans le souvenir de ceux qui n’oublient pas les nobles
-découvertes.
-
-Le rapport sur les prix, fort savamment rédigé, a été lu par M. Élie de
-Beaumont, d’une voix presque retentissante qui a surpris et charmé les
-auditeurs ordinaires de l’éminent secrétaire perpétuel. Parmi les
-lauréats, les médecins de la France et de l’étranger, étaient en grande
-majorité, j’en ai compté plus de quinze; ce qui n’a rien de surprenant
-pour ceux qui savent que l’art de guérir emprunte un contingent à
-presque toutes les sciences que couronne l’Institut.
-
-M. Élie de Beaumont a proclamé les noms des docteurs: Chenu, Poulet,
-Sistach, Saint-Pierre, Hollard, Bert, Réveille, Viennois, Meynet,
-Desormeaux, Suquet, Legrand de Saulle, Vanzetti, Davaine, Grimaud de
-Caux, Hellie, etc.
-
- * * * * *
-
-M. Coste a lu ensuite un excellent discours élégamment écrit et surtout
-parfaitement dit sur Dutrochet. L’orateur a exposé avec beaucoup d’art
-la vie laborieuse et modeste du célèbre auteur de la _Théorie de
-l’endosmose_. En rappelant ses remarquables travaux sur l’embryologie,
-M. Coste était sur son terrain, et j’énumérais en silence les
-découvertes que nous lui devons sur cette branche presque nouvelle de la
-science, elles effacent celles du savant dont il nous disait l’histoire.
-
-L’accent méridional de M. Coste prête un certain charme à sa diction.
-C’est pour moi la gousse d’ail qui parfume et relève la saveur de
-l’excellent gigot de présalé.
-
-Les applaudissements du public et les félicitations de ses collègues lui
-ont assuré le fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il n’occupe que par
-_interim_. Les comptes rendus et les journalistes ne pourront qu’y
-gagner.
-
- * * * * *
-
-Le cri des Romains était: du pain et des spectacles! Sous leur beau
-ciel, le reste pouvait leur paraître accessoire. Notre civilisation se
-montre plus exigeante: nous aimons aussi les spectacles, mais ils sont
-insuffisants pour charmer les loisirs de notre imagination. L’école
-primaire, que les Romains fréquentaient peu, a fait naître un besoin
-général de lecture dans toutes les classes de la société, et tout ce qui
-s’imprime trouve des lecteurs, depuis le chef-d’œuvre de l’esprit humain
-jusqu’à ces romans au vert-de-gris qui couvent l’assassinat des
-marchandes à la toilette; en passant par l’histoire des victoires et
-conquêtes des _cocottes_, ce macadam social, qui salit les chaussures
-des gens qui le traversent.
-
-Permettez-moi de croire que vous ne trouvez guère de charme à lire
-l’apothéose des gredins, et que vous vous intéressez peu aux efforts
-gigantesques des héros de roman qui déracinent l’obélisque pour écraser
-une puce. Vous êtes certainement de mon avis, que cette littérature est
-aussi malsaine pour l’intelligence que les jouets peints à l’arsenic
-sont dangereux pour les enfants qui s’en amusent.
-
-Cependant vous aimez la lecture, et je vous en félicite de tout mon
-cœur. Permettez-moi donc d’attirer votre attention sur une série
-d’ouvrages scientifiques qui viennent frapper discrètement à la porte de
-votre bibliothèque.
-
-Il y a dix ans, un livre scientifique était aussi amusant pour vous que
-la contemplation du tombeau d’un Pharaon. Il parlait une langue qui vous
-était inconnue, et son écorce hérissée vous empêchait d’en goûter les
-fruits.
-
-Quelques jeunes auteurs, disciples fervents et éclairés des Académies,
-ont pris la peine, à votre intention, de faire descendre la science des
-hauts sommets où elle perche, et d’en vulgariser les questions les plus
-intéressantes. La cosmologie, la physique, la chimie, l’histoire
-naturelle et les progrès de la haute industrie forment la matière de ces
-volumes. Ils sont écrits d’une manière claire, élégante, précise et
-exacte, par des hommes du métier, dont l’ambition est d’être
-parfaitement compris de vous. Ces ouvrages sont déjà assez nombreux. Je
-me bornerai à vous signaler seulement ceux qui sont fraîchement éclos.
-
- * * * * *
-
-_La science populaire_, de P. Rambosson, qui en est à sa quatrième
-année. L’auteur a été chercher dans la mer des Indes les premières
-notions de la carte routière des orages, qui jouera désormais un si
-grand rôle dans la navigation. M. Rambosson doit être né dans le
-rez-de-chaussée d’un journal scientifique. Il paraît tout jeune encore,
-et il me semble que j’ai toujours lu ses articles. C’est un écrivain
-modeste et fort méritant.
-
- * * * * *
-
-_Les Causeries scientifiques_ (5e année), de M. de Parville,
-vulgarisateur très-fin et très-élégant, qui fournit de la science à
-trois ou quatre journaux politiques.
-
- * * * * *
-
-_Les Semaines scientifiques_, d’A. Sanson, que les lecteurs de _la
-Presse_ n’ont point encore oublié.
-
-Écrivain oseur ne détestant ni la polémique ni la bataille, M. Sanson
-est un positiviste avancé; il s’en défend, parce qu’il aime la
-contradiction; mais je le connais bien, et je puis vous répondre qu’il
-l’est autant que moi.
-
-Ces trois livres ont un grand air de famille, et cependant ils
-constituent des individualités différentes. Je vous assure que, lorsque
-vous les aurez lus, vous pourrez introduire dans la conversation des
-salons un élément qui fait là trop souvent défaut: l’intérêt.
-
-Ceci dit, je ne veux pas laisser passer sans les arrêter au collet
-certains chapitres du livre de mon ami Sanson, où il est question de ces
-pauvres médecins, sur le compte desquels il aime assez à s’égayer. Comme
-si après Molière quelqu’un devait oser toucher à sa guitare! M. Sanson
-poursuit partout le monopole avec l’ardeur d’un chasseur de chevelures.
-
-S’il rencontre sur sa route un diplôme de docteur, il s’empresse de
-brandir son scalpel en s’écriant: A bas le monopole médical, vive
-l’exercice libre de la médecine que le premier venu doit pratiquer sans
-jamais l’avoir apprise. Il faut que le malade soit absolument libre
-d’appeler, pour le soigner, qui bon lui semble: tant pis s’il se trompe.
-
-Cela me rappelle le mot d’un fameux massacreur de la Saint-Barthélemy
-qui frappait impartialement sur les huguenots et les catholiques en
-criant:--Tue! tue tout! Dieu saura bien reconnaître les siens. Il est
-certain que, dans cette circonstance, Dieu n’a pas commis d’erreur de
-répartition. Mais le public, qui n’a pas le même discernement, serait
-exposé à confier sa vie et celle des siens à un domestique sans place, à
-un déclassé de la société qui s’intitulerait médecin; car rien n’est
-facile comme de faire tirer la langue du prochain, de lui tâter le
-pouls, et de prendre un air grave en signant, sous prétexte
-d’ordonnance, un passe-port pour l’éternité.
-
-J’ajouterai que le public a toujours eu le droit, et il en use, de se
-faire estropier par les charlatans. Il peut faire mutiler ses doigts par
-le marchand de vin qui soigne les panaris; graisser ses douleurs par la
-pommade Bossu; traiter ses cancers par le Javanais au museau bronzé;
-disloquer ses articulations par les rebouteurs et voler son argent par
-les somnambules. La justice trouve le malade assez puni de sa sottise et
-ne s’occupe pas de lui, elle se contente d’infliger aux charlatans une
-petite amende qu’ils savent habilement transformer en grosse réclame.
-
-M. Sanson, pour être conséquent avec ses principes, devrait également
-demander la suppression des lampions qui éclairent les gouffres béants
-sous les pieds des passants attardés: chacun doit être libre de se tuer
-dans les ornières de la voie publique. Tant pis pour ceux qui ont la vue
-basse.
-
-Il doit demander la démolition des parapets et des garde-fous: chacun
-doit être libre de prendre la rivière pour une grande route, tant pis
-pour ceux qui ne savent pas nager. Il doit solliciter aussi la
-suppression des gendarmes qui gênent l’industrie des fabricants
-artificiels de billets de banque; les gens qui les reçoivent doivent
-savoir distinguer les faux de ceux-là qui sont authentiques.
-
-Il y a trois ans, un de mes amis, homme intelligent, était, ainsi que
-son fils, jeune enfant d’avenir, cloué sur le lit par une fièvre
-typhoïde d’une méchante espèce. Les ordonnances de son médecin ordinaire
-étaient suivies avec une religieuse exactitude, et il remerciait avec
-effusion la science qui lui rendait la santé, qui lui conservait son
-fils.
-
-Il se gardait bien d’évoquer les souvenirs de Molière, et si quelque
-athée eût dit devant lui _qu’il n’y a point de science médicale_, il eût
-rassemblé le peu de forces que la maladie lui avait laissées pour
-assommer le blasphémateur.
-
-Puis la santé est revenue, et avec la santé le souvenir des railleries
-de Molière. Car cet ingrat se nomme... A. Sanson.
-
-Admettons que l’exercice de la médecine ait été aussi complétement libre
-que le commerce des pommes de terre frites. Admettons aussi que M.
-Sanson, entièrement isolé du mouvement scientifique, et simplement guidé
-par la plaque professionnelle qui indique la demeure d’un médecin, ait
-réclamé les soins d’un sonneur de cloches ou d’un clerc d’huissier,
-subitement convertis au culte d’Esculape.
-
-Admettons enfin, ce qui n’a rien d’improbable, que, le guérisseur
-improvisé, aidant la maladie, ait laissé mourir le fils de mon ami. Je
-me demande si M. Sanson serait aussi partisan de la suppression du
-diplôme.
-
-J’avoue que personnellement il m’est absolument indifférent qu’on fasse
-disparaître les garanties qui protégent la santé publique; et si vous,
-qui avez des enfants ou des êtres chéris que la maladie peut atteindre,
-vous êtes de cet avis, je suis prêt à me faire l’écho de vos vœux.
-Cependant, je vous ferai remarquer qu’en Angleterre, où la vente des
-poisons n’est soumise à aucun contrôle, on a jugé que la médecine libre
-était plus dangereuse encore, car on l’a supprimée déjà depuis plusieurs
-années.
-
- * * * * *
-
-Je fus appelé, il y a quelques jours, pour donner des soins à un jeune
-enfant volontaire et gâté, atteint d’une maladie grave.
-
-J’ordonnai une potion sur laquelle je fondais un légitime espoir.
-
-Le lendemain, je trouvai la potion intacte et l’enfant plus malade.
-
---Pourquoi n’avez-vous pas fait prendre à l’enfant le médicament que
-j’ai prescrit?
-
---Il n’en a pas voulu, répondit la mère désolée.
-
---Votre faiblesse aura un triste résultat.
-
---Comment! c’est aussi grave! Il le prendra, monsieur, je vous en
-réponds, _je l’assommerai plutôt_.
-
- * * * * *
-
-Le 11 décembre, jour de la distribution des prix académiques, l’ombre du
-marquis d’Argenteuil, tourmentée par cet éternel besoin de vider sa
-vessie, qui fit le désespoir de son existence, sortit de la froide
-demeure où elle repose, et vint, naturellement, soulager ses douleurs
-vers les murs de l’Académie de médecine. Elle espérait, en ce jour
-solennel, être débarrassée de son infirmité par le lauréat, gratifié du
-prix de 12,000 fr. que lui, feu marquis, légua _ad hoc_ à cette illustre
-société... L’ombre rôdait donc entre chien et loup, attendant son
-lauréat, prêt à le saisir au passage. Quantité de silhouettes médicales
-défilèrent à travers une pluie fine et glaciale; de jeunes savants au
-front chauve, de vieux professeurs au front couronné d’une noire
-chevelure, de petits lauréats ayant à la main quelques bourgeons de
-lauriers; enfin, des femmes jeunes et belles, formant la plus belle
-moitié des académiciens, défilèrent devant elle. L’ombre demeura, vu ses
-douleurs, insensible à la majesté du spectacle; c’est que pas une de ces
-silhouettes n’avait l’air de jubilation qui éclaire comme un lampion le
-faciès d’un triomphateur; la foule défilait toujours.
-
-Enfin, M. Mercier parut, il portait écrit sur son chapeau: _J’ai le gros
-lot_. Un instant l’ombre émue voulut s’élancer vers lui, mais elle
-s’arrêta bientôt triste et morne en murmurant: «Non, non, ce n’est pas
-encore celui-là qui doit me guérir; il n’a pas pour 12,000 fr. de
-jubilation dans l’œil, attendons, attendons encore.» Et son regard aigu
-se replongea dans la foule, à la recherche du lauréat, comme la sonde du
-_gabelou_ impassible se plonge dans les bottes de paille à la recherche
-de la contrebande.
-
-La brise glaciale vibrait en folâtrant à travers les côtes de la cage
-thoracique du feu marquis, les faisait résonner comme les cordes d’une
-harpe éolienne, et lui murmurait des noms de lauréats que l’écho ne
-répéta jamais, de ces noms illustrés pour un instant par l’Académie que
-oncques n’entendit plus prononcer. Elle vit même passer M. Charrière,
-portant sous son bras un sac d’écus estampillé au timbre de l’Académie;
-puis les bruits s’éteignirent un à un, les bougies de la fête passèrent
-une à une de vie à trépas, et l’obscurité étendit de nouveau son sceptre
-sur la docte enceinte de l’Académie.
-
-L’ombre du marquis poussa un de ces lugubres soupirs d’âme en peine qui
-passent dans l’air comme une rafale, qui font mugir les cheminées comme
-des tuyaux d’un orgue gigantesque, et glacent d’effroi les gens simples
-et frileux accroupis autour du foyer; elle s’apprêtait à regagner sa
-froide demeure en grommelant: me voilà encore condamné à six ans de
-rétrécissement forcé. Ah! si c’était à refaire, je sais bien qui
-n’aurait pas mes 30,000 fr. J’aurais mieux fait de les donner au curé de
-ma paroisse: il aurait peut-être obtenu quelque chose pour moi.
-
-Comme il allait partir, un pas lourd retentit sous les doctes voûtes,
-puis un homme apparut. A son encolure, l’ombre du marquis le prit tout
-d’abord pour le porteur d’eau de l’Académie; mais un examen plus
-attentif lui fit reconnaître un fabricant de lauréats.
-
-L’ombre s’avança digne et froide, et posa sur l’homme au pas lourd une
-main décharnée, qui le glaça d’horreur. Ses cheveux se hérissèrent, une
-sueur froide inonda son front, son œil rond s’agrandit plein de terreur,
-et un _fouchtra_ étouffé s’éteignit dans son gosier, paralysé par la
-peur.
-
-L’homme voulut fuir, mais la main du spectre s’allongea, s’allongea à sa
-poursuite, et le ramena titubant aux lieux qu’il venait de quitter.
-
-L’OMBRE.--Bonjour, compère.
-
-L’HOMME, _claquant des dents_.--Bonjour, monsieur le marquis.
-
-L’OMBRE.--Où courez-vous donc si fort, compère?
-
-L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, j’allais voir si Catherine a préparé
-le dîner pour les membres d’une commission que je reçois ce soir.
-
-L’OMBRE, _avec amertume_.--La cuiller à pot est donc toujours le drapeau
-qui guide les savants dans le sentier de la camaraderie. Dites-moi,
-compère, qu’avez-vous fait de mes 12,000 fr.?
-
-L’HOMME.--Je l’ignore, monsieur le marquis, je ne m’en suis pas du tout
-occupé.
-
-L’OMBRE.--Vous êtes un finot, compère, holà! dépêchons, qu’avez-vous
-fait de mes 12,000 fr.?
-
-L’HOMME.--Mais, monsieur le marquis, on les a donnés aujourd’hui même à
-six lauréats.
-
-L’OMBRE.--Eh! qui donc s’est permis de substituer sa volonté à ma
-volonté de mourant? Quoi! j’ai voulu donner à un savant une récompense
-qui n’eût pas l’air d’une aumône, et on se permet de briser mon offrande
-pour en répandre les miettes autour de soi! Quel est donc ce dépositaire
-infidèle que j’aille le tirer la nuit par les pieds?
-
-L’HOMME, _claquant des dents_.--Ah! monsieur le marquis, pardonnez à
-notre zèle, on a cru que vous seriez heureux de voir l’esprit supérieur
-de l’Académie se substituer à votre intelligence un peu obtuse.
-
-L’OMBRE.--Assez, compère, j’ai ouï dire que l’Académie s’était fort peu
-mêlée de l’affaire et qu’elle avait laissé commettre cette ingratitude
-aussi noire qu’incroyable à quelques mains habiles en intrigues qui ont
-déjà forcé mes héritiers à faire un procès à l’Académie.
-
-L’HOMME.--Je vous jure, monsieur le marquis, qu’on a fait pour le mieux.
-
-L’OMBRE.--Dites-moi, compère, je suppose que vous donniez à votre
-tailleur du drap pour vous faire un pantalon, je suppose aussi que votre
-tailleur, voulant substituer son intelligence supérieure à votre lourde
-raison, sous prétexte de faire pour le mieux, vous rapporte une dizaine
-de petits pantalons très-propres à habiller des poupées, que
-feriez-vous, compère?
-
-L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, si le gredin me jouait un pareil
-tour, je lui ferais payer mon drap.
-
-L’OMBRE.--Que diriez-vous, compère, si, moi, je faisais rendre l’argent?
-Que diriez-vous, si M. Mercier, mon testament à la main, forçait
-l’Académie, qui l’a reconnu comme auteur du plus grand perfectionnement,
-à lui donner à lui tout seul le prix de 12,000 fr.?
-
-L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, ne me parlez pas de ces affreuses
-choses, vous allez me couper l’appétit. M. Mercier a inventé si peu que
-ce serait de sa part une bien noire ingratitude.
-
-L’OMBRE.--Savez-vous, compère, qu’il court de vilains bruits à propos de
-mon prix? On dit que vous ne le donnerez jamais tout entier à un seul
-médecin, de peur que sa boutique ne devienne mieux achalandée que la
-vôtre.
-
-L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, quelle horrible calomnie! N’a-t-on
-pas donné déjà 12,000 francs à M. Reybard?
-
-L’OMBRE.--Compère, je vous le répète, vous êtes un finot. Vous savez que
-M. Reybard, qui a inventé un instrument capable de fendre du bois avec
-autant de facilité qu’un canal de l’urètre, demeure à Lyon, et que vos
-malades n’iront pas le chercher là. Si M. Mercier habitait Pékin, vous
-lui auriez décerné le prix avec enthousiasme. Mais, à propos, n’est-ce
-pas un certain docteur Guillon qui a inventé l’urétrotomie?
-
-L’homme lourd fait la grimace et ne répond pas.
-
-L’OMBRE.--Je ne l’ai pas vu parmi les lauréats; aurait-il refusé de se
-présenter au concours?
-
-L’homme lourd devient rouge et reste muet.
-
-L’OMBRE.--J’ai ouï dire que vous aviez trouvé le moyen de le ballotter
-de commissions en commissions et de l’exclure à perpétuité de la liste
-des prix.
-
-Les larges oreilles de l’homme lourd deviennent écarlates, mais il reste
-toujours muet.
-
-L’OMBRE.--Allez, allez, compère, tremper votre soupe, je vois que vous
-êtes de ceux qui font de la science un pressoir à gros sous; l’Académie,
-qui renferme tant d’hommes honnêtes et véritablement savants, a bien
-tort de vous laisser faire ses affaires. Et les gens étrangers à la
-science sont bien fous lorsqu’ils croient récompenser les travailleurs
-par les mains des sociétés savantes. Leur argent devient trop souvent la
-proie des coteries, et les vrais travailleurs qui devraient en profiter
-mangent leur pain à la fumée. Dites-moi, savez-vous maintenant signer
-votre nom?
-
-L’HOMME, _avec un sourire de satisfaction_.--Ah! monsieur le marquis,
-depuis mon dernier ouvrage, je commence à l’écrire d’une manière assez
-lisible.
-
-L’OMBRE.--Allez tremper votre soupe. J’entends la cloche des trépassés;
-il faut que je rentre.
-
-(_Bruit lugubre de cloches dans le lointain. L’ombre s’évanouit et
-l’homme lourd s’enfuit d’un pas léger._)
-
- * * * * *
-
-On a déposé au coin du boulevard de Sébastopol (rive gauche), sous
-prétexte de monument public, une espèce de bâtisse hydraulique portant à
-un haut degré le cachet de ce mauvais goût bourgeois qui remplace chez
-nous l’art architectural, tombé en complète décadence. Cette fontaine a
-dû être inventée et dessinée par l’illustre Joseph Prudhomme,--élève de
-Brard et Saint-Omere--et exécutée par un marbrier. Elle peut prendre
-place à côté du _fort_ de la halle, de l’hôtel du timbre, du nouveau
-Louvre, de la mairie du 1er arrondissement, qu’on a placé comme pendant
-de Saint-Germain-l’Auxerrois, comme si le bloc informe pouvait servir de
-pendant aux guipures de l’ogive. Je n’ai point à m’occuper de toutes ces
-constructions que Joseph Prudhomme, dans sa mâle candeur, appelle des
-monuments, et je ne m’indigne guère lorsque le chien _mingens ad
-parietem_ s’abrite un instant sous leur ombre; mais la fontaine
-Saint-Michel appartient au pays latin, appartient presque aux choses
-médicales, et il est de mon devoir de rectifier les idées que les
-étudiants de première année pourraient puiser, en la voyant sur la
-manière dont on peut utiliser les pierres de taille.
-
-Le sujet principal de l’œuvre représente l’archange saint Michel
-terrassant Satan. Cette touchante légende--ou plutôt cette aspiration,
-car jusqu’à présent le principe du bien n’a pas encore définitivement
-terrassé le principe du mal--appartient à presque toutes les anciennes
-théogonies, et, qu’on emprunte le sujet à la religion chrétienne ou aux
-cultes païens, que le bon principe se nomme saint Michel ou Osiris,
-Emoun, Tamagisanoch, Ormuzd, Opoiam; que le mauvais esprit se nomme
-Satan ou Typhon, Moloch, Sariafing, Ahriman ou Maboïa, l’artiste se
-trouvera aux prises avec des personnalités puissantes qui ne peuvent
-être animées que par le souffle du génie, et Joseph Prudhomme ne tient
-pas cet article-là.
-
-Le principe du bien doit terrasser son ennemi, non pas par la force
-brutale de son _glaive_, mais par la splendide majesté de son regard.
-Son front doit rayonner; c’est la vertu, la force morale qui lui fournit
-ses armes.
-
-Au lieu de cela, M. Duret--ici Joseph Prudhomme se nomme M. Duret--a
-fait comme bon principe, un bonhomme ailé. A la place du génie du mal,
-une espèce d’Hercule à plat ventre qui fait la grimace.
-
-Le bonhomme ailé, une serviette sur l’épaule, lève les bras en l’air en
-tenant son sabre d’une manière si malheureuse qu’il se pratiquera, s’il
-n’y prend garde, une amputation du bras, qu’on pourrait bien trouver un
-beau matin dans la fontaine; du bout de son aile il chatouille la plante
-du pied droit de Satan, qui a l’air de dire: je m’en fiche pas mal, je
-ne suis pas chatouilleux. Cependant, au fond, on voit bien à sa grimace
-qu’il éprouve une sensation désagréable.--Je préfère la pause de M.
-Fauvel dans la peinture murale de la salle de garde à la Charité. En
-voilà un gaillard qui terrasse bien, le cheveu au vent, l’œil arrondi,
-le bras armé d’un terrible fouet vengeur; il est superbe d’audace et de
-fougue; seulement je n’aime pas le costume romain dont il se drape; il
-me semble que si on l’avait fourré sous--_la peau du lion_,--il eût été
-beaucoup mieux dans son rôle. Mais revenons à la fontaine.
-
-Messire Satan pose dans la situation de feu Boswel, le clown du Cirque,
-faisant la perche; seulement, au lieu d’avoir le ventre soutenu par une
-perche, il est appuyé sur un de ces petits rochers que les bergers
-suisses taillent avec leur couteau dans un morceau de bois blanc. En
-bas, deux grosses bêtes, d’une espèce inconnue, vomissent de l’eau qui
-pourrait bien être une solution de tartre stibié, si l’on s’en rapporte
-aux efforts qu’ils font pour la rendre. Tout cela est accompagné de
-statues, de colonnes, d’écussons, d’incrustations de trente-six couleurs
-qui font ressembler cette bâtisse plutôt à une carte d’échantillons
-géologiques qu’à une œuvre d’art.
-
-MM. les porteurs d’eau enthousiastes proclament peut-être M. Duret un
-grand homme; moi je le voue à la postérité.
-
-
-
-
-XX
-
- Les trichines.
- L’hygiène des hôpitaux.--Un oculiste.--La marée Babinet.
- La Médaille et ses revers.
-
-
-Enfin! nous avons donc des trichines à Paris, on ne sera plus réduit à
-traiter ce sujet, qui passionne la peur du public, d’après le récit des
-blonds fils de l’Allemagne; nous pourrons tout à notre aise étudier les
-habitudes de ces nématoïdes.
-
-Si vous êtes désireux de vous en procurer n’allez pas en demander aux
-charcutiers, ils n’en tiennent pas, le produit est encore rare et ne se
-trouve pas dans le commerce. J’avais l’intention de les proposer en
-prime aux lecteurs de l’_Événement_, mais, en ce moment, il n’y en
-aurait pas pour tout le monde.
-
-J’attends qu’un abonné se dévoue à leur reproduction. Car, je vous l’ai
-déjà dit, ils ne multiplient que dans l’être vivant; il est vrai que
-leur vertu prolifique est telle qu’un seul abonné fournira de la graine
-à tous nos lecteurs.
-
-Mes trichines ont été expédiées directement de Berlin par le savant
-professeur Virchow, au professeur Ch. Robin, lequel a bien voulu me
-céder un morceau d’un pauvre Allemand qui ne faisait pas assez cuire ses
-saucisses. Je possède également une portion du porc trichiné qui a été
-son bourreau.
-
-J’ignore si cela tient aux fatigues du voyage, à un commencement de
-nostalgie, ou si elles proviennent de sujets enclins aux idées tristes,
-mais ces trichines ont une physionomie toute mélancolique. Elles se
-prêtent de mauvaise grâce à l’observation et semblent bouder le
-microscope. Je puis cependant vous assurer que j’ai fait tous mes
-efforts pour leur faire oublier leur patrie.
-
-Véritablement, il est impossible de reconnaître à l’œil nu la viande
-trichinée si l’on n’est pas prévenu.
-
-Avec beaucoup d’attention, on aperçoit un semis de petits grains
-blanchâtres ovoïdes, d’un demi-millimètre de diamètre: ce sont les
-kystes qui renferment l’animalcule. Lorsque l’enkystement n’est pas
-encore opéré et que les trichines sont libres dans le tissu, on ne peut
-les voir sans l’aide d’un instrument amplifiant.
-
-Jusqu’à présent je n’ai point à modifier ce que j’ai dit dans ma
-causerie consacrée aux trichines (et qui a été déjà mise bien des fois à
-contribution, sans indication d’origine), si ce n’est, qu’après avoir
-isolé et brisé l’enveloppe calcaire de l’un de ces kystes je l’ai trouvé
-vide, ce qui est fort rare.
-
-Cependant j’espère avoir trouvé un procédé de _trichinoculture_ qui
-permettra d’obtenir la reproduction des trichines dans un autre milieu
-que l’intestin d’un animal vivant.
-
---A quoi bon?
-
---Il est de principe, en stratégie, d’étudier les mouvements de son
-ennemi, et jusqu’à présent nous n’avons jamais saisi sur le fait le
-mécanisme intime de la reproduction trichinaire. Ce que nous en savons
-repose sur des inductions que je crois rigoureusement exactes, mais dont
-l’évidence sera bien plus manifeste quand elle aura subi le contrôle de
-l’examen direct.
-
-Voici mon procédé d’expérimentation, et j’espère que quelques-uns de mes
-confrères en tireront parti: de la multiplicité des expériences
-jaillissent les faits nouveaux.
-
-Nous possédons en médecine deux agents de digestion artificielle, la
-diastase et la pepsine. Si on place un morceau de viande en contact avec
-la pepsine dans un vase maintenu à une température de 40° centigrades,
-on le voit se dissoudre en vingt-quatre heures et se transformer en
-peptone, comme dans la digestion stomacale d’un animal vivant. Cette
-propriété est journellement utilisée chez les individus atteints de
-dyspepsie. La pepsine alors détermine une digestion artificielle que
-l’estomac malade ne peut accomplir seul.
-
-En plaçant de la viande trichinée dans ces conditions, elle est bientôt
-digérée artificiellement. L’enveloppe kystique se dissout et les
-animalcules, mis en liberté, se trouvent exactement dans les mêmes
-conditions que dans l’intestin d’un animal et ils acquièrent leur
-aptitude à la reproduction. J’ai déjà exécuté cette partie du programme.
-
-En continuant l’expérience, les embryons trichinaires ne peuvent
-naturellement opérer leur migration en dehors du milieu qui les
-contient. Ils doivent devenir adultes sous l’œil de l’observateur, sans
-passer par la période d’enkystement, et donner lieu à une nouvelle
-génération d’animaux semblables. Le résultat exige, pour se produire, un
-temps qu’il m’est difficile de déterminer d’avance. Mais j’espère qu’en
-suivant cette voie on verra surgir des faits de nature à éclairer
-quelques points encore obscurs de l’histoire des trichines.
-
-Puisque l’infortuné porc est en ce moment chargé de malédictions comme
-au temps d’Israël, je n’ajouterai guère à l’horreur qu’on lui témoigne,
-en vous révélant que nous lui devons également le ver solitaire. Je lui
-jette donc sans remords cette dernière pierre.
-
-Le porc est souvent atteint d’une maladie nommée ladrerie. Elle est
-caractérisée par la dissémination dans ses tissus de vers ayant
-l’apparence de petites vésicules et qui portent le nom de cysticerques.
-
-Küchenmeister a récemment démontré que les cysticerques ne sont que les
-embryons d’un ver plus redoutable, et, qu’avalés par un animal, ils
-subissent, dans l’intestin, des transformations analogues à celles des
-trichines; ils s’allongent, se développent et deviennent ces
-interminables ténias qui ont dix fois la longueur de l’homme qui les
-nourrit dans ses entrailles. Le cysticerque est plus volumineux que le
-kyste des trichines, et sa vitalité est également détruite par la
-cuisson.
-
-Malgré ces inconvénients, je mange du porc plus souvent que jadis,
-seulement j’ai soin qu’il soit bien cuit. Ce n’est pas que je l’aime,
-mais j’ai vraiment pitié de ces pauvres charcutiers, dont la boutique
-est tombée dans le marasme. Lorsque je les vois les bras croisés,
-accoudés sur leur porte, implorant d’un œil triste le passant qui fuit
-épouvanté, je me dis: Il faut encourager les arts et faire vivre les
-charcutiers.
-
-En vérité, le Français n’est pas poltron, mais quand il s’y met il fait
-bien les choses, surtout lorsqu’il s’agit de maladie. Sur quelque
-quarante millions de citoyens on n’a pas encore observé chez nous un
-seul cas de trichinose, cependant depuis trois mois on voit des
-trichines partout et on se laisserait mourir de faim devant un plat de
-jambon.
-
- * * * * *
-
-La question de l’hygiène hospitalière a été vivement agitée dans ces
-derniers temps. La reconstruction de l’Hôtel-Dieu l’a mise à l’ordre du
-jour. Son importance est considérable, et l’humanité exige que les
-malheureux qui viennent réclamer un lit à l’hôpital reçoivent des
-secours aussi efficaces que possible.
-
-Vous ne pouvez vous faire une idée de l’immense complication du service
-de l’assistance publique, et de l’ordre admirable qui règne dans
-l’administration des secours; de la propreté, des soins minutieux que
-les malades reçoivent dans nos hôpitaux. Le service médical est fait par
-l’élite des praticiens, et le titre seul de médecin d’hôpital est un
-brevet de capacité hors ligne, car on ne l’obtient qu’après de pénibles
-concours, et vingt compétiteurs se disputent une place.
-
-Le zèle et les soins les mieux dirigés, échouent devant certaines
-conditions matérielles, et la construction, la disposition du bâtiment
-jouent un grand rôle dans les succès qu’on y obtient.
-
-Depuis bien longtemps on était attristé par la mortalité terrible qui
-sévit sur nos Maternités. La parturition est une fonction physiologique,
-et cependant la fièvre puerpérale tue dans les hôpitaux une femme sur
-dix-neuf. Dans la pratique de ville au contraire, malgré la misère trop
-fréquente, les privations, et les plus mauvaises conditions hygiéniques,
-on ne perd qu’une femme sur cent soixante-dix environ.
-
-Le directeur de l’Assistance publique, dans l’espoir d’améliorer cette
-triste situation, a chargé le docteur J. Le Fort d’aller étudier les
-Maternités de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la Russie. M. Le Fort
-vient de publier, sous le titre: _les Maternités_, le résultat de cette
-vaste enquête. Ce travail considérable, lamentable histoire des misères
-humaines, ajoute à des faits connus des documents nouveaux qui
-intéressent et les médecins et les esprits sérieux préoccupés des hautes
-questions sociales. Il met en évidence la nécessité, déjà entrevue,
-d’encourager le développement des secours à domicile pour soustraire les
-femmes à cette horrible fièvre puerpérale qui envahit les Maternités.
-
-M. U. Trélat, chirurgien en chef de la Maternité de Paris, a publié sur
-le même sujet un vigoureux mémoire ayant pour titre: _les Hôpitaux;
-assistance et hygiène_, que je recommande à votre attention.
-
-L’administration s’efforce de suivre la voie que lui tracent les
-médecins, qui sont les meilleurs juges en ces matières, et tout nous
-fait espérer que bientôt nous n’aurons plus rien à envier, sous ce
-rapport, aux étrangers.
-
- * * * * *
-
-La pioche municipale démolit en ce moment une maison sordide et
-rachitique située rue de la Monnaie. C’est là que le docteur D... avait
-jadis son dispensaire.
-
-Les commencements du savant oculiste, maintenant millionnaire, furent
-assez pénibles; il soignait plus de gens malpropres que de têtes
-couronnées, car son propriétaire avait fait peindre dans l’escalier
-cette légende:
-
- Les malades sont priés de ne pas faire leurs ordures dans l’escalier.
-
- * * * * *
-
-M. Babinet, beau comme Socrate, possède comme Socrate un démon familier:
-c’est le démon des tireuses de cartes et de la pronostication. Démon de
-M. Babinet! tu as dû longtemps habiter le corps d’un homme, car tu es
-diablement sujet à l’erreur.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Un jour M. Babinet se sentit secoué par son diable; il monta sur son
-fauteuil à trois pieds, agita dans l’air son inculte chevelure, s’essuya
-les yeux avec son mouchoir à carreaux bleus, et, d’une voix enrouée,
-imita de son mieux la sibylle de Cumes.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Il prophétisa! il voyait l’Océan soulevé par une marée comme on en voit
-peu, comme on n’en voit guère, comme on n’en voit que tous les cent ans:
-des vagues plus hautes que les Pyrénées, des maisons roulant dans les
-flots écumeux, des navires lancés à travers les nuages, des hommes
-noyés, des femmes noyées, des bêtes noyées: un vrai passage de la mer
-Rouge. Cela devait être drôle.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Je me dis: On ne sait ni qui vit ni qui meurt; dans cent ans je ne serai
-peut-être plus de ce monde. Il faut que j’aille voir la marée
-Babinet.--Je me dirigeai vers le train de plaisir, muni des provisions
-et vivres nécessaires à un homme qui va visiter des villes tout à fait
-submergées. Mais, hélas! le train de plaisir était complet; les badauds
-qui croient encore aux prédictions de Babinet-Lænsberg ne m’avaient
-point gardé une place.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Il est parti le convoi... funèbre de mes espérances; me faudra-t-il
-attendre cent ans la marée Babinet? Hirondelle légère, prends-moi sur
-tes ailes et ne t’arrête qu’aux rives de l’Océan! Mais le convoi était
-parti et les hirondelles n’étaient pas encore venues. Le train express
-entendit mes lamentations, eut pitié de mes larmes et me reçut dans son
-sein.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Nous partons, mais sans dévorer l’espace. La machine se traînait
-nonchalamment sur les rails et s’arrêtait à chaque instant pour regarder
-l’heure à l’horloge du ciel. Mon cœur bouillonnant s’élançait à travers
-la portière au-devant de la marée Babinet: il me semblait par moments
-entendre le bruit de la mer, je croyais voir les flots impatients
-accourir au-devant de nous... Erreur! les ronflements des bourgeois qui
-m’entouraient troublaient seuls le silence de la nature. Ah! m’écriai-je
-dans mon désespoir, nous arriverons quand la marée Babinet sera couchée.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Je pus enfin contempler les palais de marbre, les monuments merveilleux,
-les chefs-d’œuvre des arts qui font de la noble cité de Dieppe la reine
-des bords de l’Océan. Je pus fouler enfin les galets de sa plage, si
-admirablement ronds qu’on les prendrait pour des œufs de dinde ou pour
-les billes réformées du billard de Neptune: des galets qui dévorent une
-paire de bottes par kilomètre de promenade! J’admirai tout,--excepté la
-marée Babinet. J’étais dans la situation de Vatel: la marée était en
-retard, la marée n’arrivait pas.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Je vis là un artiste qui couvrait une toile presque aussi rapidement que
-la lame vient couvrir la plage. Son pinceau pétrissait la mer avec une
-fougue énergique. La vague écumeuse semblait exaspérée de se voir
-dompter par cette main magistrale, qui la saisissait au passage avant
-qu’elle ait eu le temps de retomber dans l’Océan. Je reculai
-involontairement devant ces flots si parfaits qu’ils semblaient vouloir
-s’élancer sur moi, pour me punir d’avoir douté de Babinet[4].
-
- [4] J’appris plus tard que cet artiste était M. Jugelet, un des beaux
- talents de notre époque, et qui a conquis aux expositions toutes les
- distinctions qui honorent le mérite hors ligne.
-
-Après avoir admiré ces efforts de l’art, je voulus admirer aussi
-l’établissement des bains de mer, qu’on appelle _Frascati_ dans le pays.
-Je lui trouvai d’abord, il est vrai, l’aspect délabré d’un cirque de
-province; les planches bariolées qui forment les murailles me
-rappelaient ces Turcs qu’on rencontre, le mardi gras, dans la rue
-Mouffetard; mais il faut attribuer cette illusion d’optique aux rafales
-de la tempête et aux tourbillons de neige qui vinrent aveugler mes yeux
-et obscurcir mon jugement.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Enfin, vers le milieu du jour, le soleil, honteux de se faire, par son
-absence, le complice d’un pareil guet-apens, le soleil nous envoya
-quelques-uns de ses plus pâles rayons sur le dos d’un vent nord-ouest,
-qui n’eut pas même l’intelligence de s’en réchauffer pour passer moins
-glacial sur nos fronts.--Je guettai jusqu’au soir sur la jetée, en
-compagnie de beaucoup d’autres badauds, les yeux braqués sur l’horizon,
-attendant la marée, la tempête, les catastrophes. Nous ne vîmes rien
-venir; la mer était calme, mais la tempête était dans nos cœurs, et le
-nom de Babinet, fabricant d’almanachs, ne sortait de nos lèvres
-violettes et frémissantes qu’escorté d’un cortége d’imprécations.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-Vers le coucher du soleil, un digne naturel du pays eut pitié de moi, il
-m’emporta au chemin de fer avec les plus grandes précautions: le froid
-m’avait rendu fragile; alors je repris mes sens--et la route de la
-capitale, que je n’aurais pas dû quitter.
-
-Pendant le voyage j’eus un sommeil accidenté par un songe affreux. Je
-vis M. Babinet dans son costume de membre de l’Institut; il avait à la
-main une corbeille pleine de petits horoscopes renfermés dans des
-coquilles de noix dorées. Il disait: «Approchez-vous tous qui voulez
-connaître le passé, le présent et l’avenir; achetez mes horoscopes; vous
-y trouverez votre âge, le lieu de votre naissance, la manière de vous
-conduire en société, les héritages, pertes, malheurs, procès qui vous
-arriveront jusqu’à votre mort, et même encore après. Je les vends dix
-centimes, et je donne en prime aux amateurs: un passe-lacet, une pelote
-de ficelle et un exemplaire de l’almanach prophétique dont je suis
-l’auteur.»
-
-Par bonheur, je reçus d’un voisin un coup de pied qui m’éveilla au
-moment où j’allais acheter un horoscope.
-
- Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!!
-
-En vérité, je vous le dis, monsieur Babinet, vos erreurs météorologiques
-vous rendent digne de collaborer à l’_Annuaire du Bureau des
-longitudes_. Si vous désirez mourir en paix avec vos semblables, ne
-pronostiquez plus. Si vous voulez qu’à votre lit de mort je vous
-pardonne mon voyage à Dieppe,
-
- Ah! Babinet, rends-moi mes quarante-cinq francs!!!
-
- * * * * *
-
-Il existe de par le monde un monsieur de science,--(je ne dis pas un
-homme, cela sent la plèbe et il appartient à l’aristocratie de la
-chose),--que la destinée a favorisé d’environ deux millions de fortune.
-M’est avis qu’il pourrait, sans compromettre l’avenir de ses héritiers,
-dépenser un peu plus de dix-huit cents francs par an pour le vivre, le
-couvert, etc., etc., et ne pas se condamner à perpétuité à la tasse de
-lait et au pain d’un sou, lorsqu’il ne mange pas en ville. Mais, après
-tout, c’est son affaire; il a droit de penser le contraire et de placer
-la ladrerie au nombre des vertus qui doivent orner le cœur de l’homme.
-Or, il advint qu’un jour, une société savante lui décerna un prix de dix
-mille francs--un joli denier.
-
-Cette couronne aurait pu tout aussi bien tomber sur un autre front, sans
-que dame Justice s’en montrât trop scandalisée. Mais la sagesse des
-nations l’a dit: L’eau va toujours à la rivière et les écus vers les
-grands sacs. Je suis pourtant très-disposé à reconnaître que notre
-deuto-millionnaire n’est pas sans mérite, il a fait jadis des travaux
-très-estimés, et si ses découvertes n’ont pas été plus nombreuses, cela
-tient uniquement à ce que le charbon est coûteux et qu’il n’est pas
-homme à se ruiner en combustible pour faire des expériences qui,
-peut-être, ne lui auraient rapporté aucun profit.
-
-Le grand jour de la distribution des prix arriva. Mais le ciel qui
-parfois proteste à sa manière contre les sottises humaines, le ciel se
-voila d’épais nuages, ouvrit ses cataractes sur le dos du lauréat et le
-transperça jusqu’à la peau. Situation cruelle, car la route était longue
-et le pauvre deuto-millionnaire n’a jamais connu, à ses frais, les
-douceurs du véhicule; il a même supprimé depuis longtemps de son budget
-le chapitre relatif aux parapluies, comme constituant une dépense folle,
-ruineuse et inutile.
-
-C’est donc trempé jusqu’aux os, et crotté jusqu’au collet de son habit
-(_historique_), qu’à l’appel de son nom, il se précipita dans les bras
-de papa Soleil, le président, pour recevoir l’accolade sacramentelle qui
-forme l’accompagnement _inéluctable_ de la médaille. Le président
-mouillé fut immédiatement pris d’un rhume de cerveau.
-
-Papa Soleil a un autre nom qu’il daigne apposer au bas des travaux de
-ses aides, mais je le tairai pour ne pas lui rappeler le faible point de
-contact qui le rattache à l’humanité; il est Soleil du haut en bas,
-jamais cheval de corbillard de première classe n’a porté si haut sa tête
-empanachée, jamais Jupiter olympien n’a abaissé un regard plus superbe
-sur les humbles mortels; jamais paon faisant la roue n’a eu pour sa
-rayonnante personne une plus légitime admiration. Lorsqu’il daigne se
-mêler à la foule, son air, sa voix, son geste, toute sa personne semble
-dire: Inclinez-vous, faibles humains, c’est moi le papa Soleil, non cet
-astre vulgaire qui fait pousser les choux et les carottes, mais le grand
-soleil resplendissant qui vivifie la science et fait pousser les
-savants.
-
-Notre deuto-millionnaire éprouva une vive satisfaction à sécher un peu
-son habit sur le cœur de papa Soleil; mais cette satisfaction était
-mêlée d’impatience, il avait hâte d’accomplir la deuxième partie du
-programme et de passer à la caisse pour toucher les dix mille francs.
-
-Le caissier le prit non pour un lauréat, mais bien pour un sauveteur qui
-vient de repêcher un noyé dans le macadam. Notre héros finit par établir
-son identité, et on lui compta neuf mille cinq cents francs.
-
---Vous faites erreur, monsieur le caissier, mon prix est de dix mille
-francs.
-
---Il est vrai, monsieur; mais on vous a remis une médaille d’or de cinq
-cents francs qui forme l’appoint.
-
---(_Tirant la médaille de sa poche et la tournant en tous sens._) Alors
-elle vaut cinq cents francs?
-
---Oui, monsieur.
-
---Diable! diable! cela me contrarie beaucoup; j’avais compté sur dix
-mille! Vous comprenez, c’est fort désagréable. Diable! diable!... Mais
-au fait, puisqu’elle vaut cinq cents francs, ne pourriez-vous pas me la
-reprendre et m’en donner la valeur? (_Rigoureusement historique._)
-
-Le caissier, en rougissant beaucoup--pas pour son compte,--remit quatre
-cent cinquante francs au deuto-millionnaire.
-
---Ah! permettez, cette fois vous vous trompez! Vous avez dit cinq cents,
-il manque cinquante francs.
-
---C’est le prix de la gravure et de la façon, votre nom est sur la
-médaille, on ne peut pas la donner à un autre.
-
---(_Le lauréat sort furieux._) Cinquante francs! cinquante francs de
-gravure! c’est horrible! moi qui comptais sur dix mille francs.
-
-Vers la même époque, une pauvre femme avait reçu de l’Académie la
-médaille d’un prix Montyon. Un jour, la maladie, le malheur s’abattirent
-de compagnie sur son humble toit; le ménage fut vendu pièce à pièce; la
-pauvre femme supporta la misère en silence; elle eût rougi de tendre la
-main à la société, de lui demander un secours, juste et faible
-rémunération d’une longue existence pouvant se résumer en deux mots:
-vertu et dévouement.
-
-Cependant cette misère silencieuse fut devinée par d’honorables
-protecteurs, qui organisèrent une souscription afin de lui venir en
-aide. Un ami lui en porta le montant et la trouva assise sur son lit,
-unique meuble échappé au naufrage.
-
---Ah! pauvre dame, j’arrive bien tard; que vous avez dû souffrir!
-
---Vous le voyez, monsieur, tout y a passé (_tirant la médaille de son
-sein_), excepté cela, pourtant; on meurt de faim, mais on ne vend pas
-cela, c’est de l’honneur.
-
-
-
-
-XXI
-
- L’anthrax.
- Un vase sourd comme un pot.
- Internes et directeur.--Le taureau savant.
- Impressions de voyage.
-
-
-L’Académie de médecine vient de terminer, sur l’anthrax, une discussion
-qui n’a pas duré moins de quatre séances.
-
-L’anthrax est un furoncle à proportions gigantesques qui contient, comme
-bourbillon, une certaine quantité du tissu cellulaire gangrené. Il peut
-acquérir le volume d’un œuf. Parfois il s’étale en plaques et devient
-aussi large que le fond d’un chapeau. Les grands anthrax causent de la
-fièvre et de vives douleurs, mais en général ils ne constituent un
-danger sérieux que pour les vieillards ou les malades déjà affaiblis par
-des affections débilitantes.
-
-Je viens d’écrire un mot bien effrayant pour vous: la gangrène! Vous
-partagez peut-être l’opinion vulgaire que la gangrène est une affection
-mortelle qui dévore le malade sans rémission. C’est une erreur, la
-gangrène est simplement la mortification, en général très-limitée, d’un
-tissu dont l’inflammation a entravé la circulation. Bien loin de
-s’étendre indéfiniment, elle se circonscrit au contraire et se limite à
-une région peu étendue (excepté lorsqu’elle se développe sous
-l’influence de l’âge sénile). Au bout de peu de jours, l’eschare tombe
-et la plaie qui en résulte prend la physionomie d’une plaie ordinaire.
-Le bourbillon d’un simple furoncle est une petite gangrène qui a détruit
-quelques millimètres de tissu cellulaire.
-
-Dans cette discussion, les orateurs ont conservé, bien entendu, leurs
-opinions personnelles, et aucun d’eux ne s’est converti à l’opinion de
-son voisin: résultat assez habituel dans les discussions académiques. Je
-le constate sans arrière-pensée de critique et en reconnaissant
-volontiers que cette immobilité apparente ne diminue en rien les
-importantes acquisitions dont bénéficie la science.
-
-Dans ces conflits, les questions sont approfondies, présentées sous
-toutes leurs faces, sous les aspects les plus divers; et le public
-médical, qui n’a pas de parti pris, fait de l’éclectisme, et prend à
-droite et à gauche ses éléments de conviction parmi ce qui paraît le
-mieux démontré.
-
-Les savants académiciens qui entrent dans la discussion ont une manière
-de voir basée sur une longue expérience. Ils interprètent les faits
-qu’ils observent selon le courant de leurs idées générales. Mais s’ils
-sont divisés sur des points secondaires, ils sont parfaitement d’accord
-sur le fond des choses.
-
-C’est ce que ne comprennent pas les gens du monde étrangers à ces
-matières. Il leur paraît tout simple que deux peintres, deux musiciens,
-deux littérateurs diffèrent d’opinion sur une question d’art. Mais si
-deux médecins ne sont pas rigoureusement du même avis sur l’appréciation
-d’un état morbide, on crie à la contradiction, même à l’ignorance, en
-répétant cette vieille plaisanterie: Hippocrate dit oui, et Galien dit
-non.
-
-Il est vrai que tous les praticiens n’ont pas la même valeur
-scientifique, et que parfois il se commet des erreurs. Mais il ne faut
-pas rendre l’art responsable de l’insuffisance de l’artiste, et vous
-pouvez être certain que lorsque deux médecins instruits manifestent des
-opinions différentes sur un même sujet, il s’agit en général de nuances
-fort peu importantes, que votre défaut de compétence vous fait paraître
-considérables.
-
-Ainsi, dans la discussion qui vient d’avoir lieu, la nature et le mode
-d’évolution de l’anthrax n’étaient nullement mis en question; il
-s’agissait en général de déterminer le nombre, les formes et l’étendue
-des incisions qu’on doit pratiquer pour activer la guérison.
-
-Il résulte des faits observés que l’incision n’est pas rigoureusement
-nécessaire pour guérir les petits anthrax. Quelques sangsues et les
-émollients suffisent pour les faire avorter. Ceux d’un volume plus
-notable peuvent être attaqués par un petit débridement ou par la méthode
-sous-cutanée. Enfin lorsque le mal a atteint de vastes proportions, les
-incisions doivent être larges et profondes pour favoriser le dégorgement
-des tissus et l’élimination des parties mortifiées.
-
-Le point de départ de la discussion était le rapport du professeur
-Gosselin sur un mémoire de M. Adolphe Guérin qui proposait l’incision
-sous-cutanée comme unique traitement.
-
-L’auteur du mémoire signalait ainsi une nouvelle application d’une
-grande méthode chirurgicale, dont le promoteur est un de ses homonymes,
-le docteur Jules Guérin.
-
-M. J. Guérin est un remueur d’idées; on peut ne pas accepter toutes
-celles qu’il a émises, et pour mon compte, je fais sur ce sujet mes
-réserves, mais il est impossible de lui refuser une grande place dans le
-mouvement médico-chirurgical de notre époque. La méthode sous-cutanée
-est une belle conquête de la science médicale. C’est à lui qu’on en doit
-l’étude scientifique et la vulgarisation.
-
-La méthode repose sur ce principe: une plaie, soustraite au contact de
-l’air, subit une organisation rapide, sinon immédiate, sans passer par
-les phases de la suppuration, sans faire subir au malade les risques
-d’infection purulente, d’érysipèle, etc., qui peuvent survenir dans les
-plaies en contact avec l’atmosphère.
-
-L’application de la méthode consiste à soulever la peau sous forme de
-pli; on introduit, par une ponction pratiquée à la base de ce pli, un
-bistouri extrêmement étroit qui chemine sous la peau dans les tissus, et
-va chercher, à une certaine distance de son point d’introduction,
-l’élément anatomique qu’il doit diviser.
-
-L’ouverture d’entrée n’est pas située directement au-dessus de la
-division; il n’existe donc pas de parallélisme entre ces deux points; la
-plaie sous-cutanée échappe ainsi au contact de l’air.
-
-Cette méthode reçoit de nombreuses applications; elle permet de
-pratiquer sans danger les sections tendineuses de l’orthopédie, de
-vider, en modifiant l’appareil instrumental, certains abcès profonds
-dont le foyer doit être soustrait au contact de l’air; d’évacuer les
-collections purulentes des membranes séreuses, etc.
-
-M. J. Guérin vient de donner une nouvelle extension à la méthode
-sous-cutanée, en communiquant il y a quelques jours à l’Académie de
-médecine, dont il est membre, un mémoire sur l’occlusion pneumatique des
-plaies exposées à l’air. Dans les blessures accidentelles, la méthode
-sous-cutanée semblait inapplicable; le tégument est détruit, le
-chirurgien n’a plus à intervenir que pour régulariser la plaie et pour
-en écarter les complications au moyen d’un pansement méthodique. Il doit
-subir les conséquences défavorables résultant de l’action du projectile
-ou du corps vulnérant.
-
-Les nouvelles recherches de M. J. Guérin ont pour but de créer un
-tégument artificiel, qui place la blessure à ciel ouvert dans des
-conditions sous-cutanées. Il enveloppe la région blessée d’un manchon de
-caoutchouc mince dans lequel il pratique le vide au moyen d’un appareil
-spécial.
-
-Sous l’influence du vide, la membrane de caoutchouc se moule intimement
-sur les surfaces qu’elle enveloppe, et les place à l’abri du contact de
-l’air.
-
-Les résultats favorables obtenus par le savant chirurgien, ont fait
-passer dans le domaine des faits les idées théoriques qui ont servi de
-point de départ à la nouvelle méthode.
-
- * * * * *
-
-Pour finir sans sortir de la chirurgie, je vais vous offrir le dernier
-calembour de M. Velpeau. Le célèbre professeur nous disait hier: «Je ne
-comprends plus rien à la politique, la Chambre veut l’amélioration de
-l’agriculture, et elle repousse tous les _amendements_.»
-
-Voilà comment on les fait à la Faculté.
-
- * * * * *
-
-ASPERGES. Pendant la saison de ce légume, le _Vase hygiénique_, sourd et
-inodore, est indispensable. Dépôt rue du..., nº 00.
-
-Ce vase, d’après l’inventeur, est sourd comme un pot; tant mieux pour
-lui, il n’aura pas à se préoccuper des bruits qui peuvent se produire
-dans son voisinage; mais qu’est-ce que cela fait à son propriétaire? et
-aux asperges?...--Il y a des gens qui prennent de la pepsine ou de la
-diastase lorsqu’ils digèrent mal. Désormais, ils seront forcés de
-prendre au lieu de diastase ou de pepsine... le vase de ce monsieur pour
-manger leurs asperges!--O béotisme industriel qui fourre l’hygiène
-jusque dans des vases sourds et inodores!
-
- * * * * *
-
-Les internes ne sont pas toujours au mieux avec la bureaucratie
-hospitalière, et les conflits qui surviennent sont des événements pour
-la salle de garde. Il y a quelques années, l’hôpital de la Pitié avait
-pour directeur un brave homme, très-jaloux de son autorité et fort
-disposé à faire courber sous sa plume de comptable le front audacieux de
-l’internat. Un beau matin, qu’il avait mal dormi, il proclama un ordre
-du jour par lequel il défendait aux internes de l’hôpital de recevoir
-d’urgence aucun malade à moins d’établir sur le bulletin d’entrée le
-diagnostic _précis_ de la maladie.
-
-Grand émoi dans la salle de garde: on tonne, on vocifère même contre
-cette grotesque prétention qui obligeait les internes à porter un
-diagnostic précis, lorsque les chefs de service, eux-mêmes, étaient
-souvent embarrassés pour le faire--quand ils en venaient à bout. On tint
-conseil, et un d’entre eux, P..., qui professe aujourd’hui avec succès
-la syphiliologie, émit l’avis de protester contre l’ordre directorial,
-en portant, dans tous les cas, un diagnostic extravagant et uniforme.--A
-partir de ce moment, tous les malades admis d’urgence furent déclarés
-_anencéphales_[5]!
-
- [5] Ce qui signifie privé de cerveau et de moelle épinière.--Je n’ai
- pas besoin de dire que ce vice de conformation ne s’observe que chez
- des fœtus monstrueux, qui n’ont pas la prétention de continuer à
- vivre après leur naissance.
-
-Le brave directeur, qui lisait avec soin tous les bulletins d’admission,
-se félicitait sincèrement et disait en se rengorgeant:
-
---Voilà ce que c’est que d’exiger de l’exactitude de ces messieurs! ils
-recevaient des anencéphales, sans s’en douter; ils étiquetaient leurs
-malades: fluxion de poitrine, rhumatisme, etc., et les malades entraient
-sans qu’on reconnût la maladie. Quel progrès j’imprime à la science!!!
-
-Mais bientôt l’autocrate fut saisi d’effroi.
-
-Toujours des anencéphales, c’est une épouvantable épidémie qui sévit
-avec rage sur la capitale.
-
-Il convoqua ses plumitifs subalternes et leur ordonna de prendre les
-mesures hygiéniques les plus sévères afin d’échapper, eux et leurs
-petits, au fléau destructeur.
-
-L’épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient à envahir
-les registres de l’hôpital, lorsqu’un statisticien eut besoin de les
-compulser pour établir les rapports qui existent entre l’anévrysme de
-l’artère centrale de la rétine et les fractures du péroné. Tout
-statisticien qu’il était, il fut frappé de lire sur les registres:
-
-Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale.
-
-Marie Pregnard, blanchisseuse, 42 ans, anencéphale.
-
-Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n’avait jamais vu une
-collection d’anencéphales aussi âgés; il courut chez le directeur et eut
-avec lui une conférence qui plongea ce dernier dans une rage
-épouvantable, il se sentit mystifié et bondit jusqu’à la rue
-Neuve-Notre-Dame, d’où un orage administratif fondit sur la tête
-coupable de l’interne, qui s’en moqua.
-
-A partir de ce moment, les internes purent, comme par le passé, poser
-des diagnostics _ad libitum_.
-
- * * * * *
-
-Le directeur, plein de rancune de ce tour pendable, voulut prendre sa
-revanche, et, par un nouvel ordre du jour, il interdit les autopsies à
-l’hôpital.--Nouveau conciliabule à la salle de garde, nouvelle décision:
-dès ce moment, tous les bulletins de décès portèrent: _soupçons
-d’empoisonnement_. Or, en pareil cas, l’autopsie est de rigueur et doit
-se faire en présence du directeur, d’un commissaire de police et d’un
-médecin étranger à l’hôpital.
-
-L’infortuné directeur passait son existence dans la salle des morts. A
-peine l’aurore aux doigts de rose avait-elle ouvert les portes de
-l’Orient, qu’un interne se pendait à sa sonnette et lui criait:
-«Monsieur le directeur, nous avons à faire une autopsie avec soupçons
-d’empoisonnement.» A peine était-il dans sa salle à manger qu’un autre
-interne réclamait sa présence pour une nouvelle autopsie, toujours avec
-soupçons d’empoisonnement; le commissaire, qui partageait ses
-tribulations, envoyait au diable l’hôpital et la direction, et ne
-voulait plus se déranger, car, bien entendu, on ne trouvait jamais
-aucune trace d’empoisonnement.
-
-Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire l’autopsie du
-directeur, mort des suites... de tous ces empoisonnements.
-
-Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique, et les
-autopsies comme les diagnostics se firent désormais _ad libitum_.
-
- * * * * *
-
-Il faut en prendre son parti, l’éducation envahit toutes les classes de
-la société; elle monte, monte comme la marée,--pas la grande,--et
-bientôt, on cherchera en vain dans la nature entière un animal qui ne
-sache pas quelque chose. Le cirque annonçait l’exhibition d’un taureau
-savant, et je m’empressai d’aller constater son mérite. Jusqu’à présent,
-l’histoire des célébrités de l’espèce bovine était tout entière à faire;
-on connaissait les chevaux savants, les chiens qui jouent au loto, les
-lapins perspicaces et signalant la personne la plus amoureuse de la
-société, les araignées mélomanes, les puces travailleuses, etc., etc.;
-mais les taureaux qu’on rencontre dans l’histoire sacrée ou profane ne
-remplirent qu’un rôle tout à fait sacrifié; ils jouent les personnages
-muets, les comparses, et appartiennent plutôt au décor qu’à l’action...
-Le bœuf Apis lui-même était bête comme son culte, et, à part le taureau
-qui enleva Europe,--ce qui n’était pas trop maladroit, car la fille
-d’Agénor était, dit-on, fort belle,--la race bovine n’a fourni aucun
-personnage notable, et il n’en était question qu’à propos de
-comparaisons déshonnêtes.
-
-C’est à M. Mac-Ray qu’appartient la première illustration; et la Société
-protectrice des animaux lui doit une médaille pour avoir tenté la
-réhabilitation scientifique et intellectuelle de la race bovine.
-
-Le taureau savant de M. Mac-Ray se nomme Don-Juan. Mais ici je suis un
-peu embarrassé; l’animal est-il véritablement savant? Comme candidat à
-l’Institut, on le trouvera probablement insuffisant. Il ne sait
-peut-être pas beaucoup de grec; au moins il n’en a rien fait paraître,
-et il est possible qu’il ne puisse faire une équation au deuxième degré
-à deux inconnues sans consulter le père Babinet. Ce n’est pas un savant
-à la manière d’Arago, mais il sait bien des petites choses que ses
-confrères privés d’éducation ignorent absolument. Et puis, il est le
-premier de la dynastie des taureaux savants, et l’histoire nous enseigne
-qu’il ne faut pas être trop exigeant pour les fondateurs de dynasties.
-
-Don-Juan, mon ami, tu n’es pas fort, mais c’est toi le Pharamond des
-taureaux illustres. Saute en paix tes haies de balais, passe
-tranquillement dans tes cerceaux, rampe aux pieds de ton maître, je ne
-veux pas te taquiner de peur de dégoûter tes frères de la science.
-Seulement, brave taureau aux cornes dorées, au pelage blanc et noir, à
-l’échine un peu maigre, tu as eu tort de venir après Léotard; c’est un
-peu tard.
-
-Une petite dame très-décolletée, qui se trouvait près de moi, assurait
-que ce taureau n’était qu’un bœuf. Je lui demandai sur quoi elle basait
-cette opinion. Elle me répondit en me riant au nez. Si j’avais été moins
-blessé de son impertinente réponse, je me serais mieux renseigné sur la
-bête, car elle avait l’air de s’y connaître. C’était probablement une
-Pénélope normande qui avait beaucoup pratiqué les bêtes à cornes.
-
-Décidément la petite dame avait tort: il s’appelle Don-Juan; c’est le
-nom d’un coureur de ruelles; il convient à un taureau, mais ne saurait
-s’appliquer à un bœuf.
-
- * * * * *
-
-M. le docteur Mallez est l’espoir des rétrécis et le refuge des vessies
-malades; nonobstant, si sa réputation d’urologiste n’est pas arrivée
-encore à son apogée, elle a au moins franchi la frontière vers le
-nord-nord-est. Il y a quelques jours, M. Mallez revenait de la Belgique,
-où il avait été appelé pour sonder, non pas le canal de... Gand, qui
-est, je dois le dire, parfaitement navigable, mais celui d’un bourgeois
-de Bruxelles (en Brabant), lequel se plaignait que sa naïade vésicale ne
-vidait son urne que goutte à goutte... Notre confrère revenait donc de
-Bruxelles (en Brabant) lorsque son convoi se heurta aux environs de
-Douai contre un train de marchandises qui lui barrait la route. Ces
-terribles collisions sont trop fréquentes pour que j’aie besoin d’entrer
-dans de tristes détails; elles se ressemblent toutes à peu près;
-seulement, dans celle-ci, les contusions furent en majorité, et,
-très-heureusement, on n’eut à déplorer la mort d’aucun voyageur. Dans le
-train défoncé, on avait attelé un wagon d’alcool à un wagon de sucre,
-comme si le hasard avait voulu offrir aux voyageurs un punch de
-consolation. Cette attention délicate de la destinée eut un plein
-succès: le bol de punch flamboya sur une centaine de mètres d’étendue,
-et sa flamme monta assez haut pour boire quelques petits nuages qui
-flânaient dans les basses régions de l’atmosphère.
-
-Au premier bruit de l’accident, on s’est dit à l’oreille que des
-lithotriteurs jaloux avaient placé sur la voie un gros calcul qu’ils
-n’avaient pu broyer, de manière à terminer par un déraillement
-l’histoire des succès de M. Mallez avant la fin du premier volume
-(l’ouvrage doit en avoir plusieurs). Quant à moi, j’ai refusé de croire
-à un si horrible calcul.
-
-Notre confrère avait attrapé sa part de contusions, et il était en droit
-de se renfermer dans cet égoïste adage: chacun _panse_ pour soi; mais
-lui, plein de ce feu sacré qui fait le plus bel ornement du praticien,
-ne songea qu’à secourir ses compagnons d’infortune; c’est tout
-simplement sublime (il est vrai que M. Mallez n’avait qu’une égratignure
-à la jambe).
-
-L’aiguille des minutes avait déjà fait une fois et demie le tour du
-cadran depuis l’accident, lorsque survint le docteur T..., médecin de la
-compagnie. Ne trouvant plus de blessés à panser, et désireux de montrer
-la science qu’il aurait mise à leur service, désireux de leur faire
-regretter de ne pas l’avoir attendu, le confrère n’ayant pas d’autre
-moyen à sa disposition, se mit à faire subir à notre confrère de Paris
-un petit examen médico-chirurgical.
-
-M. Mallez prenait déjà, pour répondre, l’air olympien qu’il réserve pour
-les cas où il aura de grands seigneurs à sonder, lorsque la foule
-reconnaissante et indignée se rua sur le docteur T..., en l’accablant
-des qualifications les plus désagréables, pour venger celui qu’elle
-appelait son sauveur; des mots on allait passer aux gestes; le docteur
-T... devint pâle, il se sentit perdu; la triste destinée d’Orphée, mis
-en pièces par les dames de Thrace, lui revint à la mémoire. Il ferma les
-yeux pour ne pas se voir mourir.
-
-En cet instant critique, on vit M. Mallez s’élancer pour protéger son
-infortuné rival.
-
-«Messieurs et dames, s’écria-t-il, si je suis votre sauveur, si vous
-êtes reconnaissants de mes soins, je vous en prie, n’abîmez pas
-monsieur; ne m’obligez pas à faire encore un pansement.»
-
-La foule, docile et reconnaissante, s’éloigna en silence et sans
-murmurer.
-
-Voilà donc, enfin, des malades reconnaissants et disposés à assommer
-quelqu’un pour venger leur sauveur; il est vrai que c’était un médecin
-qu’ils voulaient assommer. Si M. Mallez avait eu pour adversaire un
-épicier ou un marchand de mort-aux-rats, peut-être personne n’eût pris
-son parti. Mais n’allons point gâter par des _peut-être_ le mouvement si
-beau, si rare de ces bons voyageurs: éternisons-le, au contraire;
-ouvrons une souscription pour élever sur le lieu de l’accident une
-pyramide sur laquelle on gravera en lettres d’or:
-
- ICI DES MALADES
- FURENT RECONNAISSANTS.
-
-Quelques jours après, le journal de Douai publiait un récit de
-l’événement, avec des détails médicaux assez circonstanciés, se
-terminant ainsi: «Les premiers soins ont été donnés par le docteur T...,
-médecin de la compagnie.»
-
-Qu’un médecin choisisse un train qui culbute, afin de donner des secours
-aux blessés, et de se faire faire une petite réclame, c’est
-très-ingénieux. Mais il est bien plus ingénieux encore de ne pas se
-faire écraser, de ne pas se fatiguer à panser des blessés, et,
-nonobstant, de souffler au confrère la petite réclame.
-
-C’est égal, si on élève la pyramide, je demande qu’on mette au bas de
-l’inscription:
-
- ET LE DOCTEUR T...
- N’A PAS SOIGNÉ LES BLESSÉS.
-
-
-
-
-XXII
-
- Le français de l’Académie.
- Hôpital modèle.--M. Flourens.
-
-
-Longtemps j’ai cru que l’Académie française était un temple fondé par
-Richelieu et desservi par quarante vestales mâles, qui devaient, sous le
-nom d’académiciens, veiller jour et nuit sur la pureté de la langue et
-la protéger contre les tentatives, parfois un peu lestes, des
-néologistes, des romantiques, des réalistes et des _charabias_; je
-croyais aussi que les académiciens travaillaient depuis plus de deux
-cents ans à une espèce de toile de Pénélope nommée: le _Dictionnaire_;
-et qu’au premier jour ils mettraient d’accord les grammairiens qui ont
-la mauvaise habitude de ne pas être toujours du même avis. J’avoue que
-je croyais à tout cela. Aussi, la première fois que je vis publier les
-_pataquès_ de M. Scribe et les fautes de français de M. Ponsard,
-j’éprouvai la sensation désagréable qui se manifeste lorsqu’on vous
-arrache... une illusion.
-
-Je me disais pour me consoler: Tout n’est pas perdu, il en reste encore
-trente-huit pour faire le bonheur de la langue française, et parmi eux
-brille l’illustre Sainte-Beuve, plus spécialement chargé de cette
-besogne en sa qualité de commissaire historiographe de ladite langue.
-Mais, hélas! il était écrit là-haut que M. Sainte-Beuve lui-même, de ses
-propres mains d’académicien, foulerait aux pieds ma dernière illusion,
-en prononçant un discours qu’on pourrait intituler:
-
- ORAISON FUNÈBRE, EN FRANÇAIS LAMENTABLE,
- PAR M. SAINTE-BEUVE
- UN DES QUARANTE FAUTEUILS DE L’ACADÉMIE.
-
-On a eu la douleur de l’entendre, ce discours, aux obsèques d’un
-honorable médecin qui ne méritait pas qu’on jetât de pareil français sur
-sa tombe. Notez bien qu’il n’a pas été prononcé entre chien et loup,
-dans le coin obscur d’un cimetière, devant trois amis et quatre
-_croque-morts_; non pas, il y avait une foule choisie ce jour-là; de
-plus, M. Sainte-Beuve s’est empressé de le publier dans le _Moniteur
-universel_ (nº 253), qu’il rédige, et dans deux ou trois journaux
-scientifiques. Je fus tellement exaspéré par ce _charabia_, que, dans un
-premier mouvement que je regrette, j’osai,--je demande bien pardon à ces
-messieurs du blasphème,--j’osai, dis-je, comparer les académiciens aux
-palefreniers d’Augias, tant ils tiennent mal leur... syntaxe.
-
-La nature funèbre de cet impayable morceau d’éloquence ne m’a pas permis
-de le publier plus tôt, j’ai voulu laisser pousser un peu de gazon sur
-la tombe du défunt; l’herbe pousse vite sur les tombes, à notre époque,
-et je crois le moment venu de livrer à l’admiration publique ce _speech_
-d’académicien. Si j’attendais plus longtemps, il pourrait se couvrir de
-moisissures, ce gazon funèbre des articles hors d’âge.
-
-Je me suis permis de l’accompagner d’annotations grammaticales et
-autres, non pas, grand Dieu! à l’adresse de mes lecteurs, qui parlent
-tous le français comme MM. Noël et Chapsal, mais uniquement pour ces
-messieurs de l’Académie qui voudraient se mettre un peu au courant de
-leur langue.
-
-Voici ce discours tel qu’il a été LU (car il n’emprunte aucune de ses
-beautés au pittoresque de l’improvisation), tel que M. Sainte-Beuve l’a
-remis au _Moniteur universel_, après en avoir corrigé LUI-MÊME les
-épreuves.
-
-«Messieurs,
-
-«Vous avez désiré que nous ne QUITTIONS pas...»--Mon portier dirait:
-QUITTASSIONS; il est vrai qu’il n’est pas de l’Académie,--«sans LUI
-adresser un dernier adieu, LES restes»--!!!!--«du médecin habile, de
-l’ami excellent, du cœur dévoué que nous perdons. C’est pour obéir à ce
-vœu de l’amitié que je me hasarde à élever la voix dans un lieu et dans
-une circonstance où le _silence ému_ est encore la plus éloquente des
-_paroles_.»
-
-Un _silence ému_ qui est une parole éloquente! voilà un genre
-d’éloquence à la portée de tous les orateurs. Quel malheur que M.
-Sainte-Beuve ne s’en soit pas contenté ce jour-là!
-
-«Ce qu’était Armand X..., qui nous est si soudainement enlevé, nous le
-savons tous!»--Alors, pourquoi le dire, si tout le monde le sait?--«Né
-en 1792, enfant d’une génération qui produit des hommes supérieurs et
-distingués _en tout genre_...»--Un cordonnier fait des bottes _en tout
-genre_; une génération produit des hommes supérieurs _dans tous_ les
-genres.--«... élève de l’École normale dans la première ferveur de la
-création...»--La première ferveur de la création--?--«... il eut aussi à
-sa _manière_»--manière à lui tout seul--«le _souffle_ et le _feu_
-sacré.»--De sorte qu’il pouvait lui-même, avec son propre souffle,
-souffler son feu sacré; pensée de haut style, aussi ingénieuse que
-sublime. Quoi qu’il en soit, à la place de l’auteur, j’aurais mis
-_sacré_ au pluriel. «Il marqua de bonne heure _entre_ ses jeunes
-camarades...»--_Entre_ se dit seulement quand il est question de deux
-personnes ou choses; ici _entre_ est une faute; la grammaire exige
-_parmi_,--«par des qualités _bien à lui_.»--Des qualités brevetées, que
-lui seul avait le droit de posséder.
-
-«Destiné d’abord à l’enseignement des sciences, chargé de professer la
-physique au lycée de Metz, il reçut, dans cette cité patriotique et
-guerrière...»--Rengaîne civico-militaire.--«le _coup_ direct des
-événements de 1814 et de l’invasion.»--Dans quelle région reçut-il ce
-coup des événements? On n’a jamais su.--«Son _cœur saigna_.»--Infirmité
-désagréable, mais difficile à constater sur le vivant.--«_Et il commença
-par faire ce qu’il fit ensuite toute sa vie_: il se dévoua. Son zèle à
-servir nos braves soldats atteints de typhus _faillit_ lui devenir
-funeste; _saisi_ lui-même par le fléau, il fut près de _payer_ de sa vie
-son humanité.»--Du moment qu’il s’était laissé saisir, il ne lui restait
-d’autre ressource que de payer, c’est clair comme un exploit d’huissier.
-Je ferai cependant observer à l’auteur qu’un fléau n’est pas un
-gendarme, il vous atteint, mais ne vous saisit pas.--«Et Metz, qui avait
-été témoin de ce dévouement du jeune professeur, s’en est _ressouvenu_
-toujours.»--On ne peut se _ressouvenir_ que des choses qu’on a oubliées;
-il faut: s’en est _souvenu_ toujours.
-
-«Cette noble cité,»--rengaîne civico-prudhommique,--«était devenue, pour
-Armand X..., une seconde patrie; ses amis de Metz sont restés fidèles
-jusqu’à _la fin_,»--La fin de quoi?--«à cet enfant adoptif, à ce cœur
-généreux dont ils avaient vu le premier élan.»
-
-«Trop impatient pour dissimuler ses sentiments _nationaux_,»--rengaîne
-libérale--«et frappé»--encore des coups!--«dans sa position
-universitaire, il se _tourna_ vers une profession indépendante.»--Il se
-_tourna_, ceci indique clairement que cette fois il n’a pas été frappé
-par devant--«et vers _celle_ en même temps QUI permettait»--Qui
-permettait à qui? Il faut: qui _lui_ permettait--«le mieux
-d’appliquer les inspirations humaines QUI faisaient le fond de sa
-nature.»--Figurez-vous une nature dont le fond est rembourré
-d’inspirations humaines!--«Il se fit médecin. C’EST à d’autres QU’IL
-APPARTIENDRAIT de dire»--Si l’auteur veut _c’est_, il doit mettre
-_appartient_; s’il tient à conserver _appartiendrait_, il est nécessaire
-qu’il écrive: _ce serait_--«les qualités essentielles QU’IL _porta_ dans
-cette profession délicate et _sacrée_.»--On _porte_ des choux dans une
-hotte, mais on ne _porte_ pas des _qualités délicates_ DANS une
-profession.--Sacrée, pourquoi sacrée? Rengaîne baudruche; les médecins
-n’ont jamais eu la prétention de passer pour sacrés.--«Elle était
-_telle_ pour lui.»--Telle, quoi? sacrée ou délicate?
-
-«Messieurs, vous le savez; il n’écrivit pas, il s’adonna tout entier à
-_guérir_.»--On ne s’adonne pas à guérir, mais à l’art de guérir.--«On
-s’accordait à reconnaître dans Armand X... (et les maîtres de l’art, QUI
-furent presque tous ses amis, ne me démentiront pas) un diagnostic
-prompt, fin et sûr, un tact médical QUI est le premier talent du
-praticien.»--Ces six QUI à la queue _leu leu_ font un superbe effet.
-
-«Pendant des années, on l’a vu mener _de front toutes les activités
-généreuses_,»--Un attelage d’activités généreuses!--«secourir TOUS les
-malades, TOUS les _vaincus_, TOUS les souffrants, applaudir à TOUS les
-succès de ses amis et les propager _par ses sympathies_ ardentes.»--Une
-sympathie ne peut rien propager, même quand elle est très-ardente, elle
-peut tout au plus exciter les gens à propager quelque chose.
-
-«Chaque succès d’un ami était véritablement une _de ses fêtes_.»--Ce qui
-signifie: qu’à chacun de leurs succès, ses amis lui souhaitaient sa
-fête. Ah! si l’auteur avait dit: était véritablement une fête _pour
-lui_, ce serait différent, mais il s’est bien gardé de le
-dire.--«_Durant_ ses années heureuses où sa franche nature se déployait
-avec expansion,»--_Durant_ exprime une idée non interrompue, on verra
-tout à l’heure qu’il n’y a pas eu permanence dans: _les réunions_, qui
-sont l’objet principal de la phrase; il faut donc dire: _pendant ses_,
-etc.,--«et avant les mécomptes,»--Quels mécomptes?--«il fut
-admirablement secondé, par une femme distinguée, son égale par le cœur
-QUI réunissait»--Le cœur?--«à son modeste foyer, dans des conversations
-vives, bien des hommes»--Pour exprimer l’augmentation, on peut dire
-_bien_ au lieu de beaucoup: je l’aime _bien_ mieux; pour exprimer la
-quantité, beaucoup est plus correct; beaucoup d’hommes!--«alors jeunes,
-et dont plusieurs étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna
-successivement deux filles, mortes trop tôt pour le _bonheur_ de tous
-deux. Son dernier _bonheur_ à LUI s’éteignit avec l’épouse à jamais
-regrettée dont les restes sont ensevelis ici.
-
-«Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le bien comme
-auparavant, avec le même zèle, avec plus d’empressement encore, s’il se
-pouvait. Vous l’avez vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un
-malade que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les heures
-d’entretien de l’amitié, INQUIET CEPENDANT, AGITÉ TOUJOURS, et le devoir
-accompli, ayant comme hâte de se _dérober_.»--De se dérober quoi? ou de
-se dérober à quoi?--«_Il y avait une partie de lui-même qui était
-ailleurs_.»--Qu’est-ce qu’une partie de lui-même pouvait faire ailleurs?
-où était cette partie? quelle était cette partie? Problème! problème!!!
-«_Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait._ Le QUELQU’UN qui
-l’attendait, c’était CELLE même, CETTE compagne de toute sa vie, qui le
-reçoit aujourd’hui dans _cette_ tombe.
-
-«Digne et excellent ami! il avait ce qui aurait pu consoler,»--Consoler
-qui? il faudrait au moins: _le consoler_.--«l’estime de tous, la
-chaleureuse amitié de quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à
-cette École normale dont le seul nom lui était cher,»--On _rattache_ un
-cheval qui a cassé son licou; on ne rattache que ce qui est détaché; _on
-attache_ ce qui ne l’a pas été.--«il y retrouvait les souvenirs qu’il
-affectionnait; honoré d’une distinction tardive, mais si méritée, qu’il
-avait gagnée _aussi_ sur _ses_ champs de bataille à LUI,»--A _lui_ tout
-seul! Champs de bataille brevetés à l’usage d’un homme seul.--«Il y
-avait été sensible de la part du gouvernement qui réalisait l’un des
-vœux de son cœur _national_,»--rengaîne déjà notée--«et qui _réparait la
-douleur de 1814_.»--Ici M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce
-qu’il veut exprimer. _Réparer une douleur_ serait la remettre à neuf et
-non la faire oublier; de plus, l’auteur devrait au moins donner
-l’adresse de l’artiste en vieux qui se charge de réparer les douleurs
-endommagées et d’en faire des douleurs toutes neuves.
-
-«Mais il y avait en lui un vide QUE rien désormais ne pouvait combler.
-Homme excellent, QUI a beaucoup aimé, beaucoup souffert, QUI a de tout
-temps servi ses semblables _jusqu’à en vouloir mourir_,»--Voilà
-peut-être l’origine du fameux: _Il s’en ferait mourir._--«le _repos_
-enfin lui est venu. Cher X..., _repose_ en paix! le souvenir de tes
-vertus pratiques, de ta prodigue bonté, de ta délicatesse de sentiments,
-_vivra à jamais_...»--rengaîne funèbre.--«chez tous ceux qui t’ont connu
-et ne mourra qu’avec eux.»
-
-Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot QUI.
-
-TOTAL: plus de 53 FAUTES graves ou légères contre les règles de la
-langue, le goût et le style, dans un discours académique de
-soixante-sept lignes.
-
-On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur à la porte parce
-qu’il écorchait le français; si l’on avait prononcé une pareille oraison
-funèbre sur sa tombe, le régénérateur de la langue française eût été
-capable de ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être
-que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et même charmantes; je
-le sais fort bien.
-
-Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes; seulement, il mettait
-parfois quinze jours à composer une simple lettre; Voiture, forcé
-d’écrire une oraison funèbre en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être
-fait en aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume au
-travers du corps après l’avoir prononcée.
-
-Malgré l’emphase, les _rengaînes_ et les erreurs grammaticales qui font
-l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve, on doit cependant lui rendre
-la justice de convenir que les éloges donnés à la vie d’Armand X... ont
-été mérités; c’était un digne homme: mais pourquoi étaler sur sa tombe
-ces loques de rhétorique? Quelques mots simples et partis du cœur sont
-plus doux pour l’ombre d’un ami que des éloges en pompeux galimatias.
-
-L’homme de bien serait capable de mourir en canaille, pour échapper à
-des oraisons funèbres écrites en aussi mauvais français.
-
-Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir empiété sur leur
-domaine en accomplissant cette besogne de cuistre; mais il est possible
-qu’un jour je sois pris du désir de devenir académicien, et je ne suis
-pas fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie
-voudront bien me tenir compte.
-
- * * * * *
-
-Un homme qui s’est distingué dans tous les genres, et dont le monde
-connaît l’effrayante fécondité intellectuelle, a juré de cueillir une
-palme dans chacun des arrondissements de la gloire; il s’est illustré
-comme organicien,--comme Hercule chez Danaüs,--comme néologiste,--comme
-favori des muses qu’il a mises sur les dents; hélas! elles n’étaient que
-neuf;--il s’est enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule
-enthousiaste remplit pour les grands hommes qu’elle admire; eh bien,
-cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus opulent que le Juif
-errant, mais aussi infatigable que lui, marche, marche sans s’arrêter à
-la conquête de nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il
-veut faire oublier Michel-Ange et Visconti; il s’est réveillé avec le
-plan complet d’un hôpital dans la tête; ses lobes cérébraux sont si
-vastes, qu’il n’en est nullement incommodé.
-
-Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et beau comme l’antique.
-Tout fonctionnerait par le moyen de la vapeur, le service serait fait
-sur des petits chemins de fer; les ordres transmis télégraphiquement.
-Les médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les externes en
-noyer, les _roupious_ en sapin du Nord; les infirmiers seraient
-remplacés par d’ingénieuses machines qui ne boiraient plus l’alcool des
-préparations anatomiques.
-
-Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration, tout
-le premier. (NOTA: il n’y aurait pas de second étage.) Ce serait
-admirable. Les élèves du grand homme passent nuit et jour à copier,
-dessiner et corriger les plans du maître. C’est tout une révolution dans
-l’architecture hospitalière. Il est probable que l’hôpital portera son
-nom.
-
-Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme que ce projet
-m’inspire, je crois que je ferai la réflexion suivante: C’est bien
-hardi, même pour un homme de génie, de débuter par un si grand monument:
-à sa place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord des
-petites-maisons: on ne sait pas ce qui peut arriver.
-
- * * * * *
-
-M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit ans. C’est un
-savant laborieux qui remplit souvent son écritoire. Je ne puis comparer
-les produits de son génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la
-physionomie d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect. Oh non! Le
-torrent est un petit ruisseau clapotant doucement sur des cailloux
-proprets; onde limpide, du reste, et que les moutons peuvent boire sans
-crainte, elle ne porte pas à la tête.
-
-M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la physiologie, qui est
-sa spécialité. De son commerce avec la science, il est né toute une
-famille de petits mémoires, de petites brochures, de petites notes, mais
-pas de gros livres. A quoi bon? Un diamant a plus de prix qu’un
-tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants. Aussi se
-découvre-t-il avec une respectueuse émotion lorsqu’il parle de ses
-travaux.
-
-Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits mémoires à
-l’Académie; il prend soin d’en faire lui-même l’éloge; il les caresse de
-la voix, du regard, du geste et semble dire à ses pairs: Chers
-collègues, permettez-moi de jeter un nouvel éclat sur notre illustre
-compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la quintessence de la
-lumière: osez lever les yeux. J’ai entouré ce nouvel astre d’un verre
-dépoli pour vous éviter les éblouissements.
-
-On est bien à son aise pour louer M. Flourens; on n’a pas à redouter
-qu’il vous crie: Assez, vous m’étouffez. Il vous pousse du coude, vous
-encourage du geste; son regard vous dit: «Allez, montez encore, vous ne
-direz jamais tout le bien que je pense de moi.» Il est inébranlablement
-convaincu que sa gloire appartient aux archives du monde. Lorsque notre
-planète, poudroyée par la main du temps, retournera à l’état de chaos,
-il compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand effondrement.
-
-Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent le dessus du
-panier, et qui soutiennent, comme les colonnes de granit d’un temple,
-l’édifice de sa réputation. Je n’en puis faire la longue nomenclature.
-Je me bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom dans la
-foule.
-
-L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards. On peut conclure
-des profondes recherches de l’auteur que les volailles poitrinaires
-doivent rechercher les climats de l’Italie. Les canards ont contribué à
-faire entrer M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française,
-dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était un nommé Victor
-Hugo, qui dut s’effacer et attendre des jours meilleurs.
-
-Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre que la garance
-mélangée aux aliments, colore en rouge les os des animaux victimes de
-cet abus de confiance. Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a
-une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps qu’on a bien
-pu l’oublier.
-
-J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a pas su tirer
-parti de cette nouvelle application de la garance, c’était cependant un
-moyen aussi simple qu’ingénieux de fournir à la troupe des boutons de
-culotte pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance
-qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue du troupier
-français.
-
-Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la longévité humaine.
-L’ingénieux savant s’est dit: La moyenne de la vie est de 37 ans. Avec
-l’aide de l’histoire, de la statistique et d’une main de papier, je vais
-faire un ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même à 160 pour
-ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il est entendu que cette
-longévité sera exclusivement réservée aux souscripteurs.
-
-On a considéré la femme de trente ans comme une hardiesse de Balzac;
-grâce à l’eau de Jouvence de M. Flourens, la femme de trente ans pourra
-encore habiller des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs
-tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules devront se cacher
-de leurs arrière-petits-enfants pour recevoir des billets doux.
-
-Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de M. Flourens a produit
-un terrible effet au point de vue de la morale. Beaucoup de gens qui
-avaient pris leur retraite, se sont crus capables de gambader encore sur
-la corde du sentiment. Mais, hélas! l’illusion fut courte, et les
-imprudents durent reprendre au plus vite la route vertueuse et monotone
-du régime, bornée au couchant par un garde-malade et au levant par
-l’habit noir d’un médecin.
-
-Cependant un homme a pris ce livre au sérieux. C’est M. Flourens. Il a
-compris que c’était pour lui une affaire de postérité, et que sous peine
-de perdre la confiance des races futures, il était obligé de vivre 160
-ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se disant: Je vivrai
-cent soixante ans, pas une semaine de moins.
-
-Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient la foule, parce que
-son frottement use les habits, qui ne saluent jamais de peur d’user
-leurs chapeaux? M. Flourens n’a pas ce vilain défaut pour les choses que
-l’argent peut remplacer; mais il porte l’avarice de la vitalité
-jusqu’aux limites du possible.
-
-Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les voit pas:
-regarder use les yeux; s’il les voyait, ce serait peut-être la même
-chose; lever les bras use les articulations. Il ne fait jamais par
-minute plus de dix-sept pas de soixante-quatre centimètres, et supprime
-de son existence tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les
-battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce et lente, et
-ménage ses poumons pour prononcer les discours des séances annuelles
-qu’il dit d’une manière fort élégante en qualité de secrétaire
-perpétuel.
-
-L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les distinctions que
-peut désirer un savant. Membre de l’Institut, de l’Académie française,
-professeur au Muséum, au Collége de France, ancien pair de France,
-sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en passe), sa vie
-laborieuse a été richement récompensée.
-
-Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il n’en connaît
-pas qui vaille la sienne. Cependant, il est poursuivi par la petite
-préoccupation de continuer, en l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa
-avec un certain éclat sa place de secrétaire perpétuel.
-
-On prétend que M. Flourens collectionne avec passion tout ce qui a
-appartenu à son prédécesseur. Tout devient pour lui, depuis la perruque
-jusqu’aux pantoufles, une relique historique et sacrée. Il écrit ses
-discours dans un fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de
-chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle, qui,
-malheureusement, n’avait pas à sa disposition les plumes de M. Flourens.
-
-Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence, mais M.
-Flourens a de grands rapports avec l’auteur de la _Pluralité des
-mondes_. Il possède son esprit exact et géométrique, son style élégant,
-un peu limé, auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement dans
-les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble en présente
-pourtant des qualités éminentes et solides.
-
-Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques consacrés à la
-mémoire de feu ses collègues. Ses portraits sont ressemblants, bien
-qu’un peu flattés. On ne saurait cependant adresser ce petit reproche à
-son éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement.
-
-Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger de son vivant
-de l’_éloge_ qui l’attendait après sa mort. Il avait osé dire que M.
-Flourens n’est ni anatomiste, ni physiologiste, ni zoologiste, ni même
-écrivain. Voilà des énormités que personne ne voudra croire.
-
-M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur, d’urbanité et
-même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui demande n’est pas de nature à
-lui occasionner beaucoup de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un
-peu la tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration qui
-doivent s’élever sur son passage. Sa figure bienveillante est toujours
-illuminée d’un sourire de profonde satisfaction.
-
-Son front, que la science, cette grande épileuse, a depuis longtemps
-dégarni, est cependant tapissé par une mèche napoléonienne en virgule,
-toujours rigoureusement composée du même nombre de cheveux, dont aucun
-n’est blanc: M. Flourens n’a encore, il est vrai, que 72 ans. Son nez,
-fortement charpenté, ombrage une bouche assez fendue pour n’arrêter
-aucun mot au passage.
-
-Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu: le système de conservation
-adopté par le savant physiologiste ne le met pas à l’abri des
-tremblements de terre, des chutes de comètes ou des éclats du tonnerre
-(les hauts sommets attirent la foudre). Il a exprimé la volonté
-formelle, en cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et
-placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il
-habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures vingt-cinq minutes du
-matin.
-
-Ce jour-là seulement il aura atteint la cent soixantaine. Alors il sera
-enterré officiellement selon les rites et coutumes de l’Institut, si la
-célèbre compagnie existe encore.
-
-M. Flourens a tort de croire que le public et ses collègues ne
-s’apercevront de rien.
-
-Il a pris soin de constituer une rente en faveur de l’huissier qui
-serait chargé de lisser sa mèche, de l’épousseter et de le protéger
-contre les toiles d’araignées.
-
-
-
-
-XXIII
-
- Le nouveau promontoire.
- M. Baillon.--Anesthésie locale.--M. Duchartre.--M. Longet.
-
-
-Qui donc oserait sur le berceau d’un nouveau-né prédire sa destinée?
-Sait-on l’avenir de cette frêle créature; l’enfant dépassera-t-il le
-niveau des grandes intelligences, ou traînera-t-il une vie obscure, au
-milieu de la cohue des petits et des bornés qui sont les simples soldats
-de la vie humaine?
-
-Nul n’est en mesure de le dire depuis que les fées ont perdu leurs
-ailes, depuis que les sorcières en sont réduites à faire le grand jeu,
-ou à s’endormir sous les mains crasseuses d’un magnétiseur.
-
-Il est tout aussi hasardeux de prédire les destinées d’une île encore au
-berceau. Les Grecs n’ont pas encore eu le temps de se souvenir de la
-sagesse de leurs illustres aïeux, ils jugent des fruits de l’arbre en
-voyant pousser une graine nouvelle; ils écrivent l’histoire du nouvel
-être sur l’œuf qui le contient.
-
-Une végétation géologique surgit dans la rade de Santorin; l’aréopage
-s’assemble et dit à la végétation: Tu seras une île, et tu porteras le
-nom du roi Georges.
-
-Mais au milieu des tremblements de terre, des tonnerres et des flammes
-volcaniques, l’ouvrier souterrain qui fait mouvoir ce nouveau truc, n’a
-pas entendu l’arrêt de la science; il continue à tourner sa manivelle;
-le monstre rocailleux monte toujours, et sa croupe informe vient se
-souder à l’île de Néa Kammeni.
-
-Depuis le récit de Théramène, le rivage grec n’avait rien vu d’aussi
-terrible.
-
-Le roi Georges y perd son île qui s’est changée en promontoire.
-Franchement ce monarque aurait tort de beaucoup le regretter; il est
-difficile d’imaginer rien de plus aridement sauvage, M.
-Sainte-Claire-Deville a présenté à l’Institut deux grandes photographies
-du nouveau promontoire. Examinez à travers un fort télescope, un de ces
-tas de cailloux en granit sombre, destinés à ressemeler le macadam, et
-vous aurez une idée très-exacte du nouveau promontoire. C’est le même
-entassement irrégulier de roches anguleuses, qui semblent n’avoir
-d’autre lien que l’engrènement de leurs aspérités.
-
-Et le tas de pierres grossit toujours; île hier, promontoire
-aujourd’hui, peut-être demain continent; je commence à craindre la
-transformation de la Méditerranée en marais desséché, que j’avais
-indiquée comme possible par l’exhaussement du sol.
-
-Cependant, comme compensation, certaines parties de l’île s’enfoncent.
-On voit, à gauche du promontoire, le sommet d’une maison qui surnage
-encore. Le propriétaire est très-favorisé, il lui reste au moins un toit
-pour... s’asseoir. Les autres, expropriés par les tritons et les
-néréides, ne pourraient habiter leurs immeubles que dans un appareil à
-plongeur.
-
-Du reste, les maisons étaient devenues inutiles, la terreur ayant chassé
-tous les habitants. On n’y voit plus ni hommes ni femmes, il ne reste
-que des savants stoïques et fermes sous la pluie de rochers
-inintelligents qui les assomment. Car c’est là une nouvelle
-complication, l’île au début était assez inoffensive; maintenant qu’elle
-s’est élevée au grade de promontoire, elle est devenue agressive,
-rageuse, et se défend avec ses armes naturelles comme si on en voulait
-faire le siége.
-
-Le phénomène qui bouleverse la rade de Santorin n’est point isolé; le
-cataclysme donne des représentations en province, en faveur des Grecs
-qui ne peuvent pas se déplacer. L’Arcadie et la Laconie ont eu leurs
-petits tremblements de terre, et les habitants de Patras, Chio et autres
-lieux, ont été réveillés par des bruits souterrains, et des secousses
-fertiles en lézardes et en démolitions. Un îlot nouveau a pointé dans la
-rade de Santorin, et un écueil a surgi près de l’île de Cérigo.
-
-Toutes ces convulsions semblent avoir pour point de départ le mont Etna,
-qui est depuis la même époque en éruption. Les ondulations suivent un
-trajet déterminé, une ligne droite qui relie le vieux volcan aux parages
-de Santorin.
-
- * * * * *
-
-Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, de M. Montagne, le vénérable
-et dernier survivant de la commission scientifique qui accompagna
-Bonaparte en Égypte; quelques jours après cette causerie, le vieux
-savant s’éteignit doucement. L’Institut, dans sa dernière séance, a élu
-son remplaçant.
-
-La section avait porté sur la liste de présentation en première ligne,
-M. Trécul, botaniste acharné, qui méritait d’être élu; il a été, en
-effet, nommé à une belle majorité. En seconde ligne, M. Chatin,
-professeur à l’École de pharmacie. Les travaux de M. Chatin sont
-très-importants et fort estimés. Son dernier ouvrage est une monographie
-du _cresson_ (la santé du corps!) dont je recommande la lecture à ceux
-qui veulent étudier cette crucifère autrement qu’en salade.
-
-Enfin, en troisième ligne, M. Gris, poussé par le _Muséum_, et en
-quatrième, M. Baillon, professeur à la Faculté de médecine.
-
-Ici, l’opinion publique n’était pas tout à fait d’accord avec la liste
-de présentation, et sans avoir l’intention d’amoindrir le mérite de M.
-Gris, je crois que s’il voulait placer ses titres dans une balance, il
-serait obligé de s’asseoir dessus, pour enlever ceux que son compétiteur
-déposerait dans l’autre plateau. Du reste, M. Baillon est encore jeune,
-et en se présentant il venait simplement attacher son mouchoir sur un
-des fauteuils et marquer une place qui ne saurait lui échapper.
-
- * * * * *
-
-Depuis la découverte des propriétés anesthésiques du chloroforme, les
-malades en font la condition préalable de toutes les opérations. Hélas:
-s’ils connaissaient les inconvénients de ce sommeil artificiel! D’abord,
-on en a vu ne plus se réveiller; c’est une chance infiniment rare, mais
-on peut mettre la main sur le mauvais numéro. Parfois le sommeil
-anesthésique délie les langues les plus discrètes. Les épanchements
-risqués, les confidences les plus compromettantes voltigent dans l’air
-et se trompent d’adresse. On vide le sac aux péchés, on raconte même les
-gros, qui ne sont confiés qu’à un confesseur bien sourd pour qu’il ne
-les entende pas.
-
-Si le praticien était seul, l’inconvénient serait mince, l’homme de
-l’art est le tombeau des secrets. Mais il se trouve toujours là, à
-point, des oreilles intéressées à ne rien perdre. Je vous assure qu’il
-serait parfois prudent d’endormir les deux conjoints pour que
-l’opération n’ait aucune suite sérieuse.
-
-M. M... qui connaissait les dangers des épanchements intempestifs, avait
-à pratiquer la section du nerf sous-orbitaire du côté gauche, chez une
-dame de Montrouge, pour une névralgie faciale horriblement douloureuse.
-
-Cette affection ne laisse sur le visage aucun phénomène appréciable. Il
-expulse le mari, et opère la malade chloroformée.
-
---Eh bien! dit-il au réveil, souffrez-vous encore?
-
---Autant qu’avant, vous ne m’avez pas opérée... Ah! mon Dieu! mais si
-(avec explosion) vous vous êtes trompé de côté.
-
-En effet, M. M... avait opéré le côté droit qui n’était pas malade. Il
-en fut quitte pour recommencer la besogne.
-
-Il est évident que les inconvénients du chloroforme sont infiniment loin
-de compenser ses avantages. Cependant, pour les opérations légères ou
-superficielles, on a tenté différents moyens afin de déterminer
-l’insensibilité totale de la région qu’on doit entamer. Nous possédons
-pour cela un excellent moyen, qui consiste à employer la glace pilée
-additionnée d’un cinquième de gros sel. Le mélange réfrigérant, renfermé
-dans un nouet de mousseline, est appliqué sur la peau; il produit une
-congélation superficielle, et au bout de quelques minutes, le bistouri
-peut labourer les tissus sans faire naître la douleur, à la condition,
-cependant, de ne pas pénétrer trop profondément.
-
-On ouvre ainsi les anthrax, les abcès sous-cutanés, on arrache les
-ongles incarnés, etc.
-
-Les Anglais essayent en ce moment de réhabiliter l’anesthésie locale par
-l’éther. Les liquides volatiles ont la propriété, lorsqu’ils subissent
-une évaporation rapide, de déterminer un froid intense et inférieur à
-zéro.
-
-Ils projettent un courant vif d’éther au moyen d’un pulvérisateur, sur
-la région justiciable du bistouri, et ils opèrent quand la congélation
-est suffisante.
-
-Ce procédé était déjà connu en France, seulement il était moins
-perfectionné. On laissait tomber l’éther goutte à goutte, et on obtenait
-sa vaporisation avec un courant d’air produit par un soufflet.
-
-On a fait ces jours derniers l’application du procédé anglais, et M.
-D... qui l’employait, a obtenu un résultat assez imprévu. Tout en
-manœuvrant son appareil, il respirait l’éther volatilisé. Peu à peu il
-s’engourdit, puis tout à coup tombe profondément endormi sur son malade.
-
-Heureusement que ce dernier n’a pas abusé de la situation et qu’il s’est
-abstenu d’opérer le chirurgien. Ce résultat n’est pas assez satisfaisant
-pour m’engager à renoncer à la glace pilée, dont l’action locale est
-plus constante et plus efficace.
-
- * * * * *
-
-M. Duchartre s’est voué à l’étude de la pousse des plantes. Il a voulu
-savoir au juste si elles grandissent plus vite pendant le jour que
-pendant la nuit.
-
-Voilà un problème intéressant que je voudrais voir résoudre en faveur de
-l’espèce humaine. Cela n’aurait aucune espèce d’utilité, mais on n’est
-pas fâché de connaître les choses même inutiles.
-
-M. Duchartre s’est donc constitué le gardien de la végétation, il l’a
-fait passer nuit et jour sous la toise, comme les jeunes conscrits
-destinés à sauver la patrie.
-
-Le jour cela va encore, et on peut, en se livrant à ses petites
-occupations, promener le mètre et le compas sur les têtes végétales; la
-nuit il n’en est pas de même, le service est pénible.
-
-Pour la période nocturne, le savant botaniste a délégué ses facultés
-d’observation au fidèle Baptiste, qui monte la garde avec une lanterne
-au pied des espaliers. Mais Baptiste est un garçon consciencieux qui ne
-veut pas assumer tout seul une si grande responsabilité. Lorsque son
-attention est trop fortement surexcitée, il court réveiller son patron.
-
---Monsieur, monsieur?
-
---Hein! quoi? qu’est-ce qu’il y a?
-
---Monsieur, je crois que, depuis minuit, l’_humulus lupulus_ a poussé de
-trois millimètres.
-
---Pas possible, Baptiste, quelle heure est-il?
-
---Deux heures trente-cinq.
-
---Trois millimètres en deux heures trente-cinq! Allons voir cela,
-Baptiste. Diable, mais il pleut?
-
---A verse, monsieur.
-
---Donne-moi mes socques articulés, Baptiste, mes pantoufles prennent
-l’eau.
-
-Après avoir longuement examiné et constaté son phénomène végétal, le
-savant vient se recoucher. Une heure après Baptiste se pend de nouveau à
-la couverture de son maître.
-
---Monsieur, monsieur!
-
---Hein! qu’est-ce qu’il y a, Baptiste?
-
---J’ai entendu des craquements dans la tige du _gladiolus gandavensis
-rubens_, je crois qu’il va donner un coup de collier.
-
---Diable! Tombe-t-il encore de l’eau, Baptiste?
-
---Pas une goutte, monsieur.
-
---Ah! tant mieux.
-
---Seulement il neige à plein temps.
-
-Voilà l’existence nocturne de M. Duchartre; quand il en est quitte pour
-deux fluxions de poitrine dans sa saison, il trouve qu’il est né sous
-une heureuse étoile. Son domestique a moins de chance, il ne dure jamais
-plus d’un an. On l’appelle toujours Baptiste, mais ce n’est pas le même.
-On voit sur les plates-bandes quatorze petites croix noires, indiquant
-que du haut des cieux (leur demeure dernière) quatorze domestiques de M.
-Duchartre surveillent encore sa végétation.
-
-Le savant botaniste parcourant la nuit son jardin de Meudon en robe de
-chambre et un bougeoir à la main effrayait un peu le voisinage dans les
-commencements.
-
-On ne savait trop à quelle maladie attribuer ce noctambulisme aux
-bougies. Un vieux mythologue prétendit que M. Duchartre était un amant
-de Flore, jaloux, et qu’il s’assurait simplement que la déesse n’avait
-pas découché.
-
-Les pénibles recherches de M. Duchartre sont pour le moment terminées,
-et il en a communiqué le résultat à l’Institut. Après avoir suivi pas à
-pas le développement des six plantes: _Fragaria_, _Humulus lupulus_,
-_Althæa rosea_, _Vitis_, _Gladiolus gandavensis rubens_, et _Rabourdin_
-(noms de cérémonie du fraisier, du houblon, du passerose, de la vigne et
-des glaïeuls), il a constaté que l’accroissement nocturne est plus
-rapide que celui qui se manifeste pendant le jour.
-
-Mais, hélas! des recherches semblables accomplies par d’autres
-botanistes ont donné des résultats différents. Ventenat, sur le
-_Fourcroya gigantea_; Meyer, sur l’_Amaryllis belladone_; Meyen, sur le
-_Cannabis_; Harting, sur le _houblon_, ont constaté que l’accroissement
-pendant le jour était, au contraire, plus rapide que pendant la nuit.
-
-On ne peut donc formuler sur ce point de règles générales.
-
-M. Duchartre aurait-il perdu son bel âge mûr et ses quatorze domestiques
-à des recherches vaines? Le voilà contraint à mesurer individuellement
-toutes les plantes de la création, ce qui va lui prendre un certain
-temps, surtout pour celles qui ont besoin de pousser pendant une
-quarantaine d’années avant d’atteindre leur entier développement.
-
- * * * * *
-
-Il y a quelques jours j’entrais par hasard à la Faculté de médecine à
-l’heure du cours de physiologie. Le grand amphithéâtre, trop souvent
-vide, était rempli par une foule studieuse qui suit avec assiduité les
-leçons de l’éloquent professeur.
-
-A quoi tiennent les destinées humaines! il s’en est fallu de bien peu
-que M. Longet ne se démît de cette chaire avant de l’avoir occupée. Elle
-était devenue vacante par la mort de M. Bérard. M. Longet, que ses
-travaux placent au rang des premiers physiologistes de notre époque, fut
-appelé à le remplacer par l’unanimité des autres professeurs.
-
-Quelques gens que le succès de M. Longet empêchait de dormir,
-répandirent dans le public médical le bruit que M. Longet ne se souciait
-probablement pas d’être professeur, car l’époque de son cours était
-reculée; on murmurait: qu’on n’aurait pas cru qu’il se serait présenté;
-qu’il avait dit autrefois à M. Béclard, son compétiteur, que son
-intention n’était pas de le faire. On transforma enfin cette assertion
-en une parole formelle.
-
-Je n’ai pas besoin de déclarer que M. Béclard, dont la délicatesse est
-bien connue, était étranger à ces rumeurs.
-
-Tous ces bruits grouillaient autour du nouveau professeur, qui les
-sentait monter vers lui sans en connaître l’origine. Il s’en affligeait;
-on y comptait bien.
-
-On espérait exploiter la loyauté chevaleresque d’un homme qui n’admet
-pas de composition avec l’honneur.
-
-M. Longet n’avait pas donné sa parole; mais dans la crainte qu’on le
-soupçonnât d’y avoir manqué, il envoya à la Faculté sa démission de
-professeur, et disparut pour échapper aux reproches et aux
-sollicitations de ses amis. Mais, ni la Faculté, ni le ministre ne
-voulurent accepter la démission, et M. Longet a repris la place qu’il
-était si digne d’occuper.
-
-Conclusion et morale: la chaire de professeur est inamovible et rapporte
-à son titulaire plus de 10,000 fr. par an; de plus, M. Longet est sans
-fortune personnelle. Cherchez, parmi les raffinés d’honneur, si vous
-rencontrez beaucoup de gens qui jettent une place de 10,000 fr. par la
-fenêtre parce qu’on a douté de leur parole.
-
-
-
-
-XXIV
-
- Réponse à M. Sainte-Beuve.
- Illumination de l’intestin.--Le zouave guérisseur.
- Les étoiles filantes.
-
-
-Je regrette, monsieur, que vous ayez exclusivement réservé pour les
-fidèles de votre petite Église la critique[6] que vous avez bien voulu
-m’adresser, et que j’ignorerais encore, si une main bienveillante n’en
-avait fait jouir les lecteurs de _l’Événement_.
-
- [6] Cette critique assez brutale était enfouie dans un volume des
- _Causeries_ de M. Sainte-Beuve.
-
-Vous avez, monsieur, l’exquise sensibilité épidermique des critiques de
-profession: ils écorchent volontiers leur prochain tout vivant, mais ils
-ne souffrent pas qu’on les discute.
-
-Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage et de goût dans un
-seul discours de soixante-sept lignes, et vous avez tenté d’en justifier
-_trois_! C’était vraiment bien la peine! Et les cinquante autres qui
-restent à votre passif, qu’en ferons-nous?
-
-Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe bruyante, ayant le
-ton grossier de la plaisanterie, visant au grotesque et affectant des
-airs de mascarade. Je suis, selon vous, un étrange docteur, un pédant,
-un demi-savant, un magister et même un grammairien, ce que vous semblez
-considérer comme une grosse injure.
-
-Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme et fort
-capables de paraître sans réplique à beaucoup de gens; mais, pour mon
-compte, la moindre démonstration ferait bien mieux mon affaire.
-
-Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité en commentant
-votre réponse, et Dieu sait si je me fais violence. Cependant, avec tous
-les égards que je dois à la haute opinion que vous professez pour votre
-mérite, permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple
-observation: Vous semblez confondre le magister avec le grammairien; ces
-deux êtres sont distincts.
-
-Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne des leçons de langage
-à ceux qui en ont besoin. Cette qualification ne saurait me convenir,
-et, au risque de vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter,
-relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer.
-
-Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires, et je vous jure
-que je ne suis pas plus grammairien que vous; si je l’étais, j’aurais le
-courage d’en convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas
-toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens.
-
-Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune saisit au collet,
-et porte sur les sommets où ne vont point les foules. La fortune a de
-ces caprices. Mais là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les
-hommes, et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles. Ma
-critique vous paraît un _étrange solécisme de conduite_, quelque chose
-sans doute d’énorme et de monstrueux capable de troubler l’ordre et la
-marche de la nature. Ah! monsieur, laissez-moi rire un peu.
-
-Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect, ne vous
-autorise pas à traiter la syntaxe en fille mineure qu’on gouverne à sa
-guise; et lorsque vous considérez les fautes qui vous échappent comme la
-_marque_ et le _caractère_ de votre style, vous me faites vraiment la
-partie trop belle.
-
-Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit se soumettre aux
-règles du langage et aux prescriptions de la civilité puérile et
-honnête. Il doit bannir avec soin de son écritoire les fautes de
-français ou tout au moins... les injures. La polémique peut avoir des
-griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre des gants.
-
-Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment échenillé un
-seul de vos discours, que je me demande ce que vous feriez si
-j’appliquais à toute votre œuvre le même procédé d’analyse.
-Rassurez-vous, je n’ai ni l’intention ni le loisir de le faire, et
-j’aurais laissé passer votre réplique sans mot dire, si elle ne
-contenait cette phrase: «Car je ne considère pas comme un texte loyal et
-sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à chaque mot, de lazzi
-grossiers qui lui a été présenté (au public) par cet _étrange_ docteur.»
-(Étrange, qu’en savez-vous?)
-
-Je vous mets au défi, monsieur, de citer le changement ou l’omission
-d’un seul mot de votre _étrange_ discours (étrange, je l’ai prouvé).
-
-Il n’est pas honnête de mettre en doute la loyauté et la sincérité d’un
-homme quand on n’a aucune raison pour cela.
-
-Vous accusez _l’Événement_ d’avoir manqué à ses habitudes d’actualité,
-en publiant un discours âgé de neuf ans. J’admets que vous croyez
-_sincèrement_ à la _loyauté_ de ce reproche. Cependant, votre irritation
-vous fait oublier qu’on a pris soin, en tête de l’article, d’avertir le
-public que votre discours était extrait d’un livre que je publiais sous
-ce titre: _les Causeries du docteur_, et où vous êtes en très-bonne
-compagnie. C’était donc une réimpression, comme votre colère est une
-réédition; car lorsque mon article parut, en 1857, dans le _Moniteur des
-hôpitaux_, vous n’étiez pas de meilleure humeur qu’aujourd’hui.
-
-Neuf années! j’étais si jeune alors, semblez-vous dire, il y a
-prescription. La prescription n’existe pas dans le code pénal, pour les
-crimes et délits contre la syntaxe, surtout quand le coupable est de
-l’Académie.
-
-Je vous assure, monsieur, que je ne suis ni un pédant, ni un
-grammairien; seulement j’avoue que je n’ai aucun fétichisme pour
-l’autorité des noms. Je n’accepte pas tous les saints dans mon
-calendrier. J’aime à rire à mes heures, et je secoue volontiers, en
-passant, le piédestal de nos réputations surfaites, simplement pour
-prouver à nos petits grands hommes que leur gloire n’est pas solide sur
-ses jambes.
-
-Veuillez agréer, etc.
-
- * * * * *
-
-Le docteur Milliot de Kriow a imaginé d’éclairer l’intérieur du corps
-humain à la manière des lanternes. Son procédé consiste à introduire un
-tube de verre par l’œsophage jusque dans l’estomac--comme l’avaleur de
-sabre chinois. Ce tube est muni de fils métalliques rendus incandescents
-par l’électricité. L’estomac, éclairé, devient alors transparent. On
-illumine l’intestin par le même procédé, en introduisant un autre tube
-par le rectum. Lorsqu’on est désireux de s’éclairer à giorno, on emploie
-les deux tubes à la fois. L’auteur a fait son expérience sur un chien et
-sur un chat, préalablement chloroformés. Le chien a pris la chose assez
-philosophiquement: mais le chat, auquel on avait peut-être dissimulé une
-partie de la vérité, n’a consenti à devenir lumineux qu’après avoir
-administré plusieurs coups de dent à son opérateur.
-
-Vous désirez probablement savoir en quoi cela peut être utile à la
-médecine. Franchement, j’avoue que, pour le moment, il serait difficile
-de trouver le placement de cette découverte. En Amérique, on pourrait
-s’en servir pour éclairer les corps des pendus, de façon à ce que les
-passants ne les heurtent pas la nuit. En France, cela n’est applicable
-que pour les réjouissances. Un monsieur, qui désirerait, le 15 août,
-économiser les lampions, pourrait, après s’être introduit dans le corps
-les deux tubes lumineux, passer la soirée à sa fenêtre. Cette
-illumination pittoresque ferait un fort bel effet.
-
- * * * * *
-
-Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment[7]. Je lui offre
-cinq cents francs pour chaque malade choisi par moi et atteint de
-paralysie, qu’il guérira; mais il me donnera cent francs (je lui fais la
-part belle), pour chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On
-m’objectera peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous les jours
-cent francs sur le sou de poche de sa solde. Cela est vrai pour tout
-autre, mais celui-là fait des choses si extraordinaires, qu’un miracle
-de plus ou de moins ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas,
-je compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs pour faire
-son jeu.
-
- [7] Comme les gloires passent! qui se souvient aujourd’hui du zouave
- guérisseur?
-
-Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade, un onguent, des
-pilules qui guérissent tout. Notre zouave a perfectionné et simplifié la
-thérapeutique; il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie:
-son mépris pour les médicaments est complet. Il répand autour de lui la
-santé gratis et sans efforts, comme la rose répand son parfum. Gratis!
-c’est d’une belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui
-offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres témoignages
-palpables de leur gratitude, les repousse-t-il avec indignation? Voilà
-ce qu’il faudrait savoir.
-
-S’il guérissait les malades en leur jouant de son trombone, je serais
-moins incrédule. Jadis Josué a renversé les murs de Jéricho au son de la
-trompette, et un trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être
-mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils moyens et
-tire sa puissance d’une vertu qui est en lui.
-
-En fait de vertus, je savais les zouaves richement dotés de vertus
-guerrières; mais je ne serais jamais allé chercher sous leur fez des
-vertus thérapeutiques ou théologales. S’il était seulement zouave
-pontifical, je me dirais: le rayonnement du trône de saint Pierre peut
-faire naître de pareilles aptitudes.
-
-Non! j’ai beau chercher des explications terrestres, toutes me craquent
-dans la main, et je suis malgré moi forcément ramené à confesser
-l’évidence des miracles. Mais je tombe dans une autre perplexité, leur
-quantité m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain il
-ressuscitera les morts, n’en doutez pas; que les agonisants prennent
-leurs numéros.
-
-Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là quelques petits
-miracles, mais pas un n’en a contracté l’habitude, et si l’on eût exigé
-de l’un d’eux la corvée de guérir une trentaine de malades par jour,
-rien qu’en les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement
-donné sa démission.
-
-Je commence à croire que l’administration commet un véritable sacrilége
-en obligeant M. Jacob à souffler dans un trombone au lieu de lui élever
-des autels. Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit
-dédaigner même une place dans le calendrier, et si le célèbre zouave
-possède la moindre ambition religieuse, à l’expiration de son congé il
-se fera dieu. Eh! pourquoi pas? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et
-des rayons bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez
-tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront pas défaut.
-Un dieu qui fait des miracles du matin au soir, on n’en rencontre pas
-tous les jours.
-
-Remercions avec effusion le ministre de la guerre qui permet à son
-zouave de répandre la santé sur nous autres pékins des deux sexes, au
-lieu de réserver ses vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui
-peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant pour le budget une
-économie de quelques millions. Vous êtes peut-être incrédule, monsieur
-le ministre? vous méprisez les talents de Jacob? Ah! prenez garde, il
-s’en souviendra quand il sera passé dieu.
-
-Heureusement que notre zouave est d’un naturel doux et humain; la
-puissance pour le bien implique la puissance pour le mal. Quand on
-guérit les gens d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les
-rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier que de rendre
-la santé. S’il était méchant, ce ne serait plus un homme, mais une
-véritable épidémie. Il pourrait jeter des sorts, envoûter les gens,
-nouer l’aiguillette et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à
-faire frémir.
-
-Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez pas l’employer
-contre vos soldats malades, vous pourriez l’utiliser contre l’ennemi.
-
-Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un rayon de sa prunelle;
-n’ayant encore ressuscité personne, il ne doit pouvoir disposer de la
-mort subite, mais en limitant la puissance aux simples indispositions,
-il peut encore rendre de grands services à l’État.
-
-Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent pour le
-lever du rideau. Tout à coup, le zouave intervient et envoie à l’ennemi
-une colique carabinée. Voyez d’ici le tableau: généraux et soldats
-oublient la charge en douze temps pour songer au plus pressé; la
-bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de leur fusil. C’est alors
-que nos chassepots seraient parfaitement en situation, ils nous
-procureraient une victoire éclatante.
-
- * * * * *
-
-Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence, ou plutôt
-un songe ne nous a-t-il pas rejetés en arrière de deux siècles au fond
-de la Bretagne, au milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu
-des farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses
-intellectuelles? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine, si des
-écrivains spirituels et distingués, que leur éducation place au-dessus
-du vulgaire, viennent s’empêtrer dans la glu de pareils miracles? Celui
-qui tient une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer la
-foule.
-
-On me dira: J’ai vu. Vous avez vu quoi? Pensez-vous qu’il suffise d’un
-instant pour affirmer la guérison d’un malade, et connaissez-vous les
-lendemains de vos prétendus guéris?
-
-Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections nerveuses,
-_quelquefois_ une secousse morale, une mise en scène habilement ménagée,
-peuvent déterminer des phénomènes passagers. C’est une affaire
-d’imagination, dont le résultat n’est pas durable.
-
-Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que la science pleure
-encore, pour nous prouver l’effet de l’imagination, administrait devant
-nous à des malades des pilules de mie de pain, en leur disant: «Cette
-pilule est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une heure
-d’ici.» Souvent le malade vomissait, et Trousseau ne faisait pas de
-miracle. Seulement il possédait à fond une science dont les ressources
-ne sont pas dans les domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que
-par de longues études.
-
-O sottise humaine! si jamais on t’érige un temple, combien sera grande
-la foule des paroissiens qui viendront tremper leurs doigts dans ton
-bénitier!
-
- * * * * *
-
-Le ciel nous jette des pierres. Il est encore tombé le mois dernier un
-aérolithe qui est arrivé (par ricochet) jusqu’à l’Institut. La police de
-la voirie semble assez mal faite dans les régions éthérées. Nous avons
-cependant assez de tuiles que nos maisons nous lancent à la tête, sans
-nous trouver encore exposés à recevoir les morceaux des vieilles
-planètes qui se brisent dans l’espace.
-
-Le soir, lorsque votre regard interroge la voûte constellée, en quête
-d’un souvenir ou d’une espérance, vous avez parfois suivi d’un œil
-curieux les étoiles filantes qui se décrochent du ciel en rayant
-l’obscurité d’une traînée lumineuse. On dirait des âmes en peine à la
-recherche d’une nouvelle patrie. Elles s’en vont au delà de notre
-horizon tomber dans l’immensité; mais quelques-unes, fatiguées de leur
-course échevelée, se laissent prendre dans notre atmosphère, subissent
-les lois de l’attraction et se précipitent sur la terre avec une vitesse
-d’environ 40 kilomètres par seconde.
-
-La terrible vitesse de leur mouvement de translation les échauffe, les
-rend lumineuses et incandescentes au contact de l’atmosphère terrestre.
-Sur ses confins, parfois elles éclatent comme des bombes, et c’est à
-l’état de nombreux fragments qu’elles touchent le sol. Je pourrais même
-dire qu’elles le défoncent, car elles se creusent parfois un trou de 2 à
-3 mètres de profondeur.
-
-Les étoiles filantes prennent dans le langage scientifique le nom de
-bolides, aérolithes ou météorites. Leur constitution chimique est à peu
-de choses près toujours la même: elles sont composées de soufre, de
-silice, de magnésie, de fer et de nickel à l’état métallique, de chrome,
-etc. Parfois elles contiennent un peu de charbon ou de matière
-bitumineuse.
-
-Leur physionomie est celle d’un fragment de roche irrégulier, et la
-surface est recouverte par une vitrification due à la fusion de leurs
-éléments superficiels, déterminée par la haute température qu’elles ont
-subie dans leur voyage.
-
-Le volume des aérolithes est variable comme leur poids, qui oscille
-entre 250 grammes et 50,000 kilogr. On les a vus tomber avec tant de
-profusion, qu’ils étaient innombrables. On estime à plusieurs centaines
-de mille ceux qui sont tombés entre le golfe du Mexique et Halifax dans
-la nuit du 12 au 13 novembre 1823.
-
-Heureusement que ces averses de feu sont inconnues dans nos contrées.
-Les bolides deviennent assez rares chez nous pour qu’on signale leur
-chute comme un phénomène. Une pluie de grenouilles est désagréable, et
-encore, on peut en tirer un certain parti; mais une giboulée de pavés
-brûlants, même venant du ciel, serait une chose détestable à tous les
-points de vue.
-
-L’illustre Laplace considérait les bolides comme des débris lancés par
-les volcans de la lune. Cette hypothèse, abandonnée maintenant, n’avait
-rien d’impossible.
-
-La lune n’a pas d’atmosphère, elle n’est point, comme notre planète,
-enveloppée par un milieu aérien présentant une certaine résistance. Une
-pierre lancée de la lune avec une vitesse égale à cinq fois et demie
-celle d’un boulet, sortirait de la sphère d’attraction de notre
-satellite pour tomber dans celle de la terre. J’ajouterai que la
-constitution des bolides leur donne une grande ressemblance avec
-certaines de nos roches volcaniques.
-
-Il est admis actuellement que les astéroïdes dont nous nous occupons
-forment deux grands courants distincts se mouvant autour du soleil, en
-dehors de l’atmosphère de la terre. Il en existe des myriades qui
-parcourent les deux zones. Celles qui font l’école buissonnière, ou que
-leur humeur quinteuse écarte du troupeau, subissent l’attraction des
-planètes dont elles s’approchent, et contre lesquelles elles viennent se
-heurter; car chaque corps céleste a une activité d’attraction qui
-rayonne dans une certaine étendue, et tout ce qui passe à la portée de
-ce rayonnement est immédiatement attiré de la circonférence au centre.
-
-M. Daubrée a communiqué à l’Institut l’histoire des efforts qu’il a
-faits pour fabriquer des aérolithes artificiels. S’il a l’intention de
-lancer ses contrefaçons sur les autres planètes, ce sera bien fait: il y
-a assez longtemps que nous en recevons, il ne serait pas mauvais de leur
-en envoyer un peu.
-
-
-
-
-XXV
-
- L’épopée Le Verrier.--Le docteur Rayer.
-
-
-M. Le Verrier est ce qu’on appelle une Figure, un Caractère; seulement,
-c’est une figure désagréable et un mauvais caractère. Grand et
-vigoureusement charpenté, son chef est couronné de cheveux jaunes qui
-semblent avoir déteint sur sa physionomie; ses petits yeux myopes sont
-d’un bleu faïence, véritables yeux d’astronome, faits pour regarder la
-lune, mais qui clignotent au grand jour. La bouche grande et légèrement
-lippue est toujours tourmentée par un sourire que les uns trouvent
-sardonique et les autres cynique.
-
-M. Le Verrier est depuis 1854 directeur de l’Observatoire de Paris. Né
-de parents pauvres (mais honnêtes), il dut sa haute position à son amour
-du travail et surtout à de généreux protecteurs. Le premier fut l’École
-polytechnique dont les élèves payèrent sa pension; il trouva ensuite de
-puissants appuis dans la bonté d’Arago, de Liouville et de beaucoup
-d’autres.
-
-M. Le Verrier est non-seulement un travailleur infatigable, mais encore
-un esprit plein de ressources, d’audace et d’une habileté prodigieuse.
-Il traverserait du Panthéon aux Invalides sur un fil, sans se casser le
-cou. Il sait admirablement s’accrocher à toutes les aspérités qui
-offrent un point d’appui à l’ambition. Sa parole, au besoin mielleuse ou
-brutale, enveloppe et terrasse à distance comme le lasso du Guaranien.
-
-M. Le Verrier a la rancune tenace et terriblement active; il marque en
-noir les gens sur ses tablettes avec une encre qui ne s’efface jamais.
-En feuilletant ces petites archives du sentiment, on y trouverait les
-noms de: l’École polytechnique, d’Arago, de Liouville et de bien
-d’autres qui ne devraient pas s’y rencontrer. M. le directeur de
-l’Observatoire est fort au-dessus des faiblesses sentimentales du
-vulgaire, et il possède à un haut degré l’indépendance du cœur.
-
-M. Le Verrier est doué d’un orgueil inouï, immense, incommensurable. Il
-fait probablement encenser son buste par ses garçons de bureau.
-L’Observatoire, c’est lui; l’Astronomie, c’est lui. Un peu moins qu’un
-dieu, beaucoup plus qu’un homme, il considère les astronomes qu’il
-dirige comme une caste inférieure à la sienne, et parfois, quand il fait
-chaud, il les reçoit dans un déshabillé si complet, qu’on serait tenté
-de prier ce demi-dieu de se couvrir au moins d’un morceau de nuage. Un
-jour même, il donna audience à M. Lucas sur une lunette qui n’a jamais
-servi à observer les astres.
-
-M. Le Verrier, malgré son mérite incontestable, n’est pas un astronome
-complet. Calculateur hors ligne, il est médiocre dans les travaux
-d’observation au moyen des instruments. Il a repris les observations
-sidérales exécutées au temps d’Arago le Grand, les a discutées,
-calculées et publiées. C’est là un travail considérable qui comprend un
-certain nombre de volumes, et qui fera pardonner bien des choses à M. Le
-Verrier, parmi celles qui sont pardonnables.
-
- * * * * *
-
-Mais lorsqu’il a voulu aborder pour son propre compte le travail
-d’observation, c’est-à-dire déterminer, au moyen des instruments, la
-situation relative des corps célestes, il est tombé dans un gâchis à
-faire rire les comètes. Les observations furent données à l’entreprise,
-comme les fournitures militaires; il inventa l’astronome à ses pièces.
-Chaque étoile observée était cotée de trois à sept sous, selon sa
-grandeur. La découverte des planètes était payée à part; seulement ce
-dernier chapitre n’était pas ruineux pour l’Observatoire; les planètes
-fuyaient avec persistance les lunettes officielles et se laissaient
-dénicher sans résistance par Goldsmith, Chacornac et autres savants qui
-ne font point leur purgatoire avec M. Le Verrier.
-
-La conséquence de ce travail aux pièces est facile à deviner; les
-astronomes à façon tenaient plus à la quantité qu’à la qualité de leurs
-produits; de sorte que toutes les observations opérées au moyen de
-l’équatorial, depuis 1854 jusqu’à 1860, plongèrent dans une profonde
-stupeur les observatoires étrangers. M. Le Verrier brisait le fil qui
-les guidait dans le dédale céleste. On commençait à croire que le grand
-ressort de la gravitation était cassé et que la machine sidérale battait
-la breloque. Mais on s’aperçut bientôt que la mécanique céleste était en
-bon état, et que c’était seulement l’Observatoire de Paris qui était
-détraqué. On fut bien obligé de reprendre tous les calculs de cet
-immense travail de six années.
-
- * * * * *
-
-M. Le Verrier, pour absorber au profit de son orgueil tous les produits
-scientifiques de l’Observatoire, morcelle le travail de façon à ce que
-la concentration définitive s’en fasse entre ses mains. Ce système est
-absolument vicieux au point de vue de la production des grandes choses,
-et a puissamment contribué à la décadence de notre Observatoire. Les
-astronomes réfractaires à l’absorption directoriale sont abreuvés de
-tant d’ennuis et de dégoûts, qu’ils échappent par la fuite au knout de
-M. Le Verrier. Exemple: MM. Faye, membre de l’Institut; Liais, Puiseux,
-Desains, Chacornac; Serret, membre de l’Institut; Babinet, membre de
-l’Institut, Lepissier, etc., etc.
-
- * * * * *
-
-Si les astronomes rebelles à l’absorption résistent au désir de briser
-leur carrière, on leur enlève la clef de leur laboratoire, et leur
-traitement est supprimé. C’est ce qui est arrivé à M. Foucault, membre
-de l’Institut, le plus illustre de nos physiciens. Pendant deux ans M.
-Le Verrier l’a exclu arbitrairement de l’Observatoire, contre la volonté
-de S. Exc. le ministre de l’instruction publique, qui ordonnançait le
-traitement supprimé que M. Foucault allait toucher au Trésor. M. Lucas
-fut de même privé pendant cinq mois de son laboratoire et de son
-traitement, qui fut également payé par le ministre. M. Lepissier eut le
-même sort. La suppression de traitement fut infligée à VINGT-HUIT
-employés dans l’espace de quinze mois, dont sept dans le mois dernier!!!
-Les traitements impayés furent tous réglés par le ministre.
-
-M. le directeur donne pour raison de ces retenues arbitraires, qu’il a
-le droit d’en agir ainsi avec des employés sans conscience qui ne
-remplissent pas leurs devoirs. Si cette allégation était vraie, on ne
-pourrait qu’approuver l’administrateur intègre qui ne veut pas qu’on
-gaspille les deniers de l’État. Mais alors pourquoi M. le directeur
-empoche-t-il régulièrement un traitement de 6,000 fr. comme membre du
-Bureau des longitudes, _dont il a cessé depuis plus de quinze ans de
-remplir les fonctions et où il ne met jamais les pieds_???
-
-A quelle somme d’appointements le fonctionnaire commence-t-il à être
-classé parmi ceux qui manquent de conscience?
-
-M. Le Verrier possède encore d’autres moyens d’anéantir le zèle des
-savants. Exemple: M. Marié Davy a créé de toutes pièces à l’Observatoire
-le bureau météorologique de la prévision des orages, qui a rendu
-d’immenses services à la marine. Ce jeune savant s’est vu enlever les
-aides et les adjoints de son bureau. Les portes de communication ont été
-cadenassées et condamnées par M. Le Verrier, et M. Marié Davy est
-contraint depuis un an, pour conférer à chaque instant avec ses
-employés, de traverser les cours et les bâtiments de l’Observatoire. Ce
-n’est pas tout: depuis deux hivers, les garçons de bureau ont reçu
-l’ordre absolu de ne point faire de feu dans le cabinet de M. Marié
-Davy, de sorte que ce fonctionnaire, qui a le grade de chef de division,
-est obligé, pour ne pas geler, d’apporter à l’Observatoire son bois dans
-ses poches ou sous son bras.
-
-Voilà comment cet autocrate traite les savants. Est-il possible que les
-basses œuvres d’une pareille tyrannie aient pu s’accomplir impunément
-jusqu’ici et dans un semblable milieu? L’Observatoire devrait être calme
-et tranquille comme les hautes régions du firmament; depuis la création
-de ce temple on y entrait jeune et on en sortait vieillard ou mort. M.
-Le Verrier a changé tout cela; on pourra bientôt écrire sur le fronton
-de l’établissement qu’il dirige: Ici on loge au mois où à la journée.
-C’est un passage, une lanterne magique que les silhouettes des
-astronomes traversent sans s’y arrêter. Depuis l’année 1854, CENT DEUX
-fonctionnaires de tout ordre ont quitté ce séjour enchanteur, où l’on
-voit voltiger plus de coups de poing que de papillons.
-
- * * * * *
-
-L’expérience d’un astronome croît lentement, et quand on a regardé le
-ciel une partie de sa vie, on n’est guère propre aux choses de la terre.
-Lorsqu’un homme quitte l’Observatoire, sa carrière est brisée, car il ne
-peut pas s’établir astronome en chambre. Parmi ces cent deux
-fonctionnaires qui ont quitté l’Observatoire, il en est dont l’histoire
-est bien lugubre.
-
-M. le ministre, justement ému de toutes ces plaintes mal écrasées qui
-s’échappent de l’Observatoire, a nommé une commission d’enquête composée
-de MM. l’amiral Fourichon et Robiou de la Vrignais, membre du conseil de
-l’amirauté; Delaunay, Liouville, Serret et Balard, membres de
-l’Institut. M. Le Verrier comprend que le quart d’heure de Rabelais
-approche, que son omnipotence néfaste aborde la phase du dernier
-quartier; cependant il se reconnaît encore supérieur à la hiérarchie,
-aux règlements et aux décrets; il résiste, s’accroche aux meubles, aux
-portes, aux instruments de l’Observatoire; il déclare fièrement qu’il
-n’assistera pas aux séances de la commission.
-
-Moi, je suis convaincu qu’il la mettra à la porte. Il me semble déjà le
-voir charger à mitraille toutes les lunettes de l’établissement et
-soutenir un siége contre les commissaires.
-
- * * * * *
-
-J’ai dit que M. Le Verrier avait un esprit subtil, et j’ajouterai plein
-de ressources dans ses explications. A propos de son procès avec M.
-J..., l’entrepreneur de menuiserie, procès dont on a justement dit qu’il
-eût mieux fait de n’en jamais parler, M. le directeur affirmait, il y a
-quelques jours, dans _le Figaro_, que M. J... réclamait à l’État 61,970
-fr., et que l’État, plaidant avec raison, avait fait un bénéfice de
-20,294 fr., puisqu’il n’avait été condamné qu’à en payer 41,676.
-
-M. Le Verrier a fait durer ce règlement si longtemps, que sa mémoire le
-sert mal; voici la vraie vérité: M. J... réclamait 61,970 fr.; sur cette
-somme, on a distrait du compte environ 10,000 francs pour la coupole;
-cette somme a été payée à un sous-entrepreneur qui avait concouru à ce
-travail. On a réduit en outre des surcharges demandées pour dissimuler
-des travaux mal à propos commandés et qu’on ne voulait pas voir figurer
-en double sur le compte. Bref, le conseil de préfecture a réglé la note
-à 41,676 francs.
-
-M. J... accepta, mais M. Le Verrier refusa d’approuver ce règlement, et
-le malheureux entrepreneur dut subir toutes les lenteurs administratives
-et judiciaires qui amenèrent sa faillite. L’État fut condamné à payer
-41,676 fr., _somme réclamée_, plus environ 50,000 fr. pour intérêts,
-frais judiciaires, d’expertise, de séquestre, etc. L’État a donc, grâce
-à M. Le Verrier, perdu 50,000 fr. au lieu d’en gagner 20,000, comme M.
-le directeur l’affirmait, différence 50,000 fr. De plus un honnête homme
-a été complétement ruiné; voilà de quelle façon on écrit l’histoire.
-
- * * * * *
-
-Comme homme politique, M. Le Verrier fut un peu volage dans ses
-sympathies; ainsi que Joconde, il courtisa la brune et la blonde avant
-de donner entièrement son cœur. En 1832, l’École polytechnique, dont il
-faisait partie, était un peu républicaine, et la poitrine démocratique
-de M. Le Verrier poussait d’ardents soupirs accompagnés de _speechs_
-entraînants en faveur des barricadeurs; vraiment s’il ne suivit pas ses
-camarades qui allèrent à l’émeute en passant par-dessus les murs de
-l’école, c’est uniquement parce qu’il craignait de déchirer son
-pantalon.
-
-Au fond, il était plus conservateur qu’il ne le croyait lui-même; et
-plus tard il devint le commensal assidu de Louis-Philippe et de la
-famille d’Orléans, dont il recevait avec une touchante effusion les
-dîners et les petits cadeaux. On a bien tort de dire que les petits
-cadeaux entretiennent l’amitié, car son amitié pour la famille déchue se
-trouva brisée par un pavé de Février.
-
-Son âme libre et fière se laissa de nouveau envahir par des idées
-démocratiques, et pour rattraper le temps où son libéralisme était en
-disponibilité, son enthousiasme dépassa de beaucoup celui des
-républicains de la veille. Le club des Écoles, qu’il honorait de sa
-présence, dut se priver de ses lumières qui ressemblaient trop à des
-torches; ce fut la dernière erreur de son bel âge. Il apprécia bientôt à
-sa juste valeur l’avenir de la république et lui tourna vigoureusement
-le dos pour se donner tout entier à l’empire, avec une loyauté, un
-dévouement et un désintéressement qui seront, je l’espère, inaltérables.
-
-M. Le Verrier émarge cinquante mille francs par an.
-
- * * * * *
-
-M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire. Pourquoi
-cette dernière invocation à la pioche? N’a-t-il pas fait tomber assez de
-plâtras sur le cercueil d’Arago? M. le directeur a pour cela deux
-motifs. Le premier, qu’il avoue, est intitulé: besoin du service; le
-second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui le meilleur, est le désir
-de mettre à la porte de l’Observatoire le Bureau des longitudes, qui
-tient ses séances dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces
-qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par passer dans la
-section des idées fixes.
-
-M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes, il est vrai; mais
-vous savez qu’il ne s’en souvient que le jour des émargements et bien
-qu’exerçant _in partibus_, le voisinage de ses collègues lui est
-horriblement désagréable. La cause de cette répugnance se perd dans la
-nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on oublie
-difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire. Un jour de
-séance, MM. Biot, l’amiral Roussin, l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré,
-Poinsot, Arago, Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son
-honneur un chœur si désagréable, mais si désagréable! qu’il évita, par
-une retraite aussi prudente que précipitée, un _post-scriptum_ lancé par
-Arago; on dit même qu’il ne l’évita qu’à moitié.
-
-On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir son second étage,
-surtout sur la tête de ses collègues.
-
-En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier se donne la
-satisfaction de laisser les membres du Bureau des longitudes compter les
-clous de la porte de la salle des séances, car il en garde la clef dans
-sa poche, aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que ces
-illustres savants ne peuvent consulter un de leurs livres sans lui en
-demander la permission. Il est vrai qu’ils ne la lui demandent jamais.
-Un jour de l’hiver dernier, la bise soufflait et le froid était rude;
-les membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent la porte
-fermée.
-
-Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses collègues battre la
-semelle, mit une bûche de plus dans sa cheminée. Comme le but de la
-réunion n’était pas de battre la semelle et que cet exercice
-n’appartient pas au programme des séances, M. le maréchal Vaillant finit
-par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la porte. On entra par la
-brèche, mais l’âtre était vide, le foyer glacé, et la bise soufflait
-toujours. Les savants durent se réchauffer au feu... sacré de la
-science.
-
---Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous ferons comme Marié
-Davy, nous apporterons des bûches dans _nos poches_.
-
- * * * * *
-
-En ce temps-là, on faisait beaucoup de conférences, et les savants
-étaient gracieusement invités à conférencier aux Tuileries. Une
-très-haute dame manifestait devant M. Le Verrier le plaisir qu’elle
-avait éprouvé à une séance fort intéressante de M. Delaunay, de
-l’Institut.
-
---Comment! madame, dit M. le Verrier avec l’aimable courtoisie qui le
-caractérise, _vous avez écouté ces bêtises-là?_
-
---N’en soyez pas surpris, monsieur, j’ai eu le courage d’écouter les
-vôtres.
-
- * * * * *
-
-Avant l’arrivée de M. Le Verrier à l’Observatoire, le budget était de
-45,000 francs. Maintenant il s’élève à 152,000. En quatorze années, la
-somme du budget ordinaire atteint 1,416,000 francs; ajoutez à cela
-1,000,000 pour le budget extraordinaire ou complémentaire, plus 78,000
-fr. provenant de reliquats de tous les établissements de même chapitre,
-et nous arrivons au chiffre de 2,500,000 francs, ce qui donne une
-moyenne de 182,000 francs par an. Jamais, sous aucun gouvernement,
-l’Observatoire n’a été traité aussi largement.
-
-Si un autre astronome que M. Le Verrier m’affirmait que l’État a reçu de
-la science pour son argent, je n’en croirais pas un mot, ni lui non
-plus.
-
-On accorde à l’Observatoire de Marseille une subvention de 7,000 fr. M.
-Le Verrier en distrait au moins 5,000, qu’il applique aux besoins de
-l’Observatoire de Paris. Oh! si les Phocéens savaient cela! Et pourtant
-ils découvrent des planètes. La dernière a été signalée par M. Stéphan.
-
-Mais il eut l’imprudence de laisser transpirer la chose dans les
-journaux de la localité. Cela lui a attiré de M. Le Verrier un de ces
-ouragans qui font pâlir le mistral. Apprenez, monsieur, qu’à
-l’Observatoire il n’y a pas de découvertes personnelles, il n’y a que
-des découvertes ADMINISTRATIVES!
-
-Je pense depuis longtemps que l’astronome qui montre la lune sur le pont
-Neuf, serait moins désastreux que M. Le Verrier à l’Observatoire; il n’y
-brillerait certainement pas d’un aussi vif éclat, mais il coûterait
-moins cher et laisserait peut-être ses collègues travailler en paix.
-
-A l’époque où M. Le Verrier n’était encore qu’astronome-adjoint, il
-avait à l’Observatoire un collègue extrêmement distingué, membre de
-l’Institut, et qui se nommait Mauvais; il valait mieux que son nom. Un
-jour que M. Le Verrier l’avait tracassé plus que de coutume, ce bon
-Mauvais sortit furieux du terrain scientifique, et entama la litanie des
-apostrophes, non pas de ces petites apostrophes que l’on se dit en
-famille: c’était énorme, écrasant.
-
---Monsieur, vous m’en rendrez raison! s’écria M. Le Verrier.
-
-Vous savez, on propose parfois un duel à un ami,--comme on lui offre un
-cigare quand on n’en a qu’un,--avec l’espérance qu’il aura la discrétion
-de ne pas accepter.
-
---Je suis complétement à vos ordres, répondit Mauvais.
-
-Alors les intestins de M. Le Verrier lui crièrent énergiquement que
-c’était bien mal de répandre le sang humain. Malgré son courage,
-l’astronome se rendit à l’éloquence insurrectionnelle de ses entrailles,
-et courut chez MM. Dumas et le général Poncelet pour les prier
-d’arranger l’affaire. Ces deux honorables membres de l’Institut se
-rendirent chez leur collègue.
-
---Ah çà! dit le général, y pensez-vous, Mauvais? Comment! vous voulez
-massacrer ce pauvre Le Verrier?
-
---Moi! nullement. Il est vrai que je lui ai dit _ceci_ et _cela_; mais,
-dès qu’il s’en montre satisfait, je n’ai point de raison pour refuser
-ses excuses.
-
-M. Le Verrier prit sa revanche, et, aussitôt nommé directeur, il mit
-Mauvais à la porte de l’Observatoire. Pauvre Mauvais! il devint bien
-triste; ce n’est pas son directeur qu’il regrettait, oh! non! mais il
-aimait les fleurs et cultivait avec passion dans son jardin de
-l’Observatoire une magnifique collection de rosiers qui étaient la
-moitié de sa vie.
-
-Le désespoir s’empara du pauvre astronome, et il se fit sauter le crâne
-d’un coup de fusil, le seul qu’il ait tiré de sa vie.
-
- * * * * *
-
-M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon adorable. Un
-jour, il se promenait dans le jardin de l’Observatoire, avec M. Mesnard,
-chef de division au ministère de l’instruction publique. Brusquement et
-sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait un quart de
-conversion sur ses talons, et se met à inonder les plates-bandes. M.
-Mesnard, stupéfait et indigné du sans-gêne de M. le directeur, reste un
-instant immobile et cherche à son adresse une épithète salée. Tout à
-coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le Verrier et imite du
-mieux qu’il peut son épanchement humide.--Tableau! Il manquait un
-troisième pour compléter le groupe de la fontaine Louvois.
-
-
-ÉPILOGUE.
-
-L’Observatoire est réorganisé. Aux prodigues qui dissipent leur fortune,
-on donne un conseil judiciaire; à M. Le Verrier, qui gaspillait
-l’intelligence des astronomes, M. le ministre de l’instruction publique
-a nommé un conseil... de famille. L’arbitraire est mort à
-l’Observatoire, et Dieu sait s’il avait la vie dure! Tout en conservant
-le titre de directeur, l’autocrate devient constitutionnel; il ne pourra
-même pas rosser un domestique sans la permission de son conseil.
-
-Voici les noms des huit nouveaux régents de l’Observatoire. Ce sont: MM.
-Marié Davy, Lœvy, Wolff, Yvon Villarceaux, astronomes; membres choisis
-en dehors de l’établissement: MM. Briaud, Faye, Serret et l’amiral
-Dieudonné.
-
-Les gens qui connaissent mal M. Le Verrier s’imaginent que l’ère de la
-paix vient enfin de commencer pour les astronomes; ceux qui le
-connaissent mieux sont persuadés que le savant calculateur va faire
-d’incessants efforts pour absorber son conseil, et s’il n’y parvient pas
-(chose probable), après des luttes acharnées, il secouera la poussière
-de ses pantoufles sur le seuil de l’Observatoire, ce qui sera
-certainement une chose très-fâcheuse, car M. Le Verrier possède
-d’éminentes facultés, et rendrait à l’astronomie de grands services,
-s’il voulait modifier les côtés grincheux et envahisseurs de son
-caractère.
-
- * * * * *
-
-Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un peu épais dans ses
-derniers temps, mais que la vieillesse n’avait pas courbé. Une tête
-superbe, qui ne manquait pas de majesté; un front haut et large, dominé
-par des cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien coupé,
-la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et quêteur du Normand; il
-était né à Saint-Silvain (Calvados).
-
-M. Rayer a joué un rôle important dans le monde médical de notre époque.
-C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’un véritable
-mérite; il a poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de
-perfection, et on lui a justement reproché d’appliquer trop
-exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles. Il a fourni
-un exemple frappant de ce que peut la volonté ferme d’un homme, mise au
-service d’une ambition sans limites.
-
-M. Rayer mérite certainement une belle place dans la science; cependant
-ses travaux et ses titres scientifiques sont bien pâles si on les
-compare à ceux des Bouillaud, des Velpeau, des Trousseau, des Jobert,
-etc.
-
-A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste, sur les maladies de
-la peau et sur les affections des reins, il n’a produit que quelques
-brochures peu importantes, et pourtant il a dépassé tous ses illustres
-rivaux dans la carrière des honneurs et des dignités; il en a été
-littéralement écrasé: ancien doyen et professeur honoraire de la Faculté
-de médecine, membre de l’Institut, de l’Académie de médecine, grand
-officier de la Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe,
-médecin de l’Empereur, président ou membre d’une multitude de conseils,
-de commissions, de sociétés, etc., il me faudrait une colonne entière
-pour donner la liste des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il
-est probable qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître.
-
-Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour atteindre le but
-de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient les gens vulgaires qui
-veulent arriver à tout prix. Sa suprême habileté consistait à se faire
-offrir ce qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les rouages de
-son ambition avec une telle expérience, que tout lui arrivait sans
-secousses et sans qu’il eût l’air d’avoir rien sollicité.
-
-La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels, elle fut
-véritablement exagérée, mais là encore il s’était laissé faire sans
-paraître y mettre la main. Il s’est trouvé entouré de quelques-uns de
-ces gens serviles qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied à
-quelqu’un.--Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de naissance.--Ils
-placèrent M. Rayer sur une espèce d’autel et en firent le pontife d’une
-petite Église. On exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur
-tous les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné les
-cloches et chanté: Dieu vous bénisse! en faux bourdon.
-
-M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe de ces flagorneries
-parlées ou imprimées, de cette dépense d’admiration qu’il devait
-rembourser d’une manière ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer
-silence ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie. Aussi
-laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu les gens le
-considéraient comme véritablement illustre, sans discuter ses titres à
-l’illustration.
-
-En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination montra toute
-l’habileté de sa politique. Il ne pouvait songer à se présenter dans la
-section de médecine et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des
-compétiteurs assez supérieurs pour lui barrer absolument la route. Il se
-présenta donc dans la section d’économie rurale, mais il n’avait
-d’autres titres qu’un mémoire sur la communication de la rage canine à
-l’homme.
-
-Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine et l’art vétérinaire
-était un bien petit pont pour franchir un si grand vide.
-
-M. Rayer, sans se décourager, créa les _Archives de médecine comparée_.
-Cette publication enleva la nomination, mais aussitôt après, le journal
-cessa de paraître, il vécut cinq numéros.
-
-M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie; c’est là un titre
-sérieux qui s’attache à son nom. Cette réunion de savants, jeunes,
-actifs, et désireux de montrer leur valeur, a fait d’excellents travaux.
-Mais elle a beaucoup fait aussi pour M. Rayer; il protégeait ses membres
-avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient le maître vigoureusement,
-sans bassesse, mais avec l’entraînement de gens reconnaissants.
-
-Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit le mérite de cette
-création, et l’ont posé en Mécène de la science. N’exagérons rien; si
-quelques hommes qui touchent ou qui ont atteint la célébrité
-appartiennent à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé
-leur force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de moutarde,
-quand bien même on l’arroserait d’un engrais céleste. Claude Bernard et
-d’autres sont peut-être arrivés un peu plus facilement, mais ils
-n’auraient pas fait une découverte de moins s’ils n’avaient pas été de
-la _Biologique_; d’un autre côté, la protection infatigable accordée par
-M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir de leur cerveau
-stérile.
-
-Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand même.
-Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur était refusé à des
-gens qui parfois en étaient beaucoup plus dignes. Ce qu’il a fait
-décorer de ses amis est inimaginable; pour eux, sa main était une corne
-d’abondance qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois demandé
-s’il n’en avait pas découvert une mine.
-
-M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est bien probable
-que ce fut une des amertumes de sa vie, lorsqu’en 1863, il avait alors
-soixante-dix ans, il fut nommé du même coup doyen et professeur de
-médecine comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne d’épines.
-Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir pour le doyen et le
-collègue qui leur était imposé en dehors des conditions normales; les
-élèves lui manifestaient leur antipathie avec la plus grande violence.
-Enfin, après moins de deux ans d’une administration assez médiocre, car
-le poste de doyen n’est pas facile à bien remplir, il donna sa démission
-sans avoir fait une seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé.
-
-Sa clientèle était considérable et il laisse une très-grande fortune.
-Excellent clinicien, ses qualités professionnelles étaient fort estimées
-de ses confrères.
-
-
-
-
-XXVI
-
- Le docteur Ganne et l’affaire Texier.
- La pétition cléricale au sénat.--La mer Morte.
-
-
-Le docteur Ganne est un rude compère, et il ne fait pas bon, pour les
-autres médecins, de rôder autour de ses malades; ils lui appartiennent
-comme son cheval ou son paletot, il les étreint, il se cramponne à eux,
-et l’idée de la mort les effraye moins que l’idée d’encourir sa colère.
-
-Il traite ses confrères d’imbéciles, les flanque à la porte quand ils
-franchissent le seuil du client et désire vivement les tenir _par la
-peau du ventre_. J’ose espérer qu’il laisse un certain intervalle de
-temps entre le dernier repas et l’exécution de cette petite fantaisie;
-nul n’a le droit de troubler la digestion d’un médecin.
-
-Je me demande ce que le docteur Ganne peut faire de la peau du ventre de
-ses confrères. Est-ce une manière de scalper particulière à sa localité?
-Leur frotte-t-il un solo de tambour de basque ou un air de grosse caisse
-sur l’abdomen?
-
-Bons lecteurs que le procès de la Meilleraye fait frémir, n’allez point
-supposer que M. Ganne soit le représentant type des mœurs médicales de
-notre époque. Oh! non. Nous n’avons pas l’habitude, dans le corps
-médical, de nous attraper par la peau du ventre pour conserver les
-malades qui désirent nous quitter. Quand ils veulent fuir, on leur ouvre
-la porte.
-
-Lorsqu’il s’agit d’une maladie grave, au lieu de faire le moulinet pour
-écarter les confrères, nous sollicitons avec empressement leur concours,
-et ils sont invités à partager la responsabilité morale qui surgit quand
-la question de vie ou de mort se pose.
-
-Lorsqu’un hasard malheureux nous jette au milieu de ces ténébreuses
-affaires où l’on soupçonne un crime, nous protégeons la victime en
-écartant les mains que l’on croit coupables, et il suffit pour cela d’un
-mot, d’un regard. Aussitôt qu’il se croit découvert, l’assassin
-tremblant détruit ses poisons. Mais nous ne dénonçons personne, pouah!
-Nous laissons cette triste mission à qui veut la ramasser. Notre devoir
-est de donner des soins et non pas d’aller chercher les gendarmes.
-
- * * * * *
-
-Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert, un savant
-professeur, à la hauteur de sa mission, a trouvé de l’arsenic.
-L’empoisonnement me paraît un fait indiscutable; mais je veux passer
-auprès du crime sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement
-signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le mot n’est
-point trop fort), qui ont pu faire frémir une cour d’assises, et qui
-feraient pouffer de rire une réunion de médecins sérieux.
-
-Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie science, quand il
-s’agit de la vie d’un accusé; car la vérité d’aujourd’hui peut devenir
-demain une erreur (et que d’erreurs ont été commises en médecine
-légale)! Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche est si
-délicate, n’ignore rien de son métier; s’il n’est pas suffisamment
-pénétré des choses qu’il doit savoir, s’il omet certains détails de son
-rôle, il peut mal à propos prêter à l’accusation un secours terrible
-contre un innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son
-observation; s’il se passionne pour ou contre l’accusé, ce n’est plus un
-expert, c’est un accusateur ou un avocat.
-
-Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions de son emploi.
-D’abord, une chose me frappe: il assiste Texier dès le début de sa
-maladie; pendant plus d’un mois, il laisse défiler le cortége des
-symptômes de l’empoisonnement sans les reconnaître; aussitôt que sa
-perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le crime, et c’est
-lui qui se trouve chargé de l’autopsie! Je sais que M. Ganne ne lâche
-pas facilement ses malades, mais une fois morts, il pourrait en faire le
-sacrifice.
-
-N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale entre les
-différentes phases de son intervention? et lui, dénonciateur du fait
-qu’il avait beaucoup trop longtemps méconnu, possédait-il toute
-l’impartialité nécessaire à l’expert? Non, il ne la possédait pas, car
-il a prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa bouche:
-«N’eussions-nous pas trouvé le poison, que M. Ledain et moi n’en serions
-pas moins restés convaincus qu’il y avait eu un empoisonnement!»
-
-Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de tout agent toxique,
-et il assiste pendant six semaines à des phénomènes d’intoxication sans
-les reconnaître! Pour un médecin légiste, c’est roide.
-
-M. Ganne demande à tous les échos des déjections du malade, et il se
-plaint amèrement qu’on lui en refuse. Mais M. Ganne, médecin légiste, ne
-devrait pas ignorer que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une
-manière continue par la voie rénale, et que leur recherche est beaucoup
-plus facile dans les urines que dans les autres déjections. Il aurait
-donc dû, le 25 juillet, date de ses premiers soupçons, emporter des
-urines du malade, les analyser pour savoir s’il y avait poison et quelle
-était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort que quinze jours après,
-aurait pu être sauvé.
-
-Au lieu de cela, M. Ganne nous dit: «En prévision d’accidents sérieux,
-je prescrivis des antidotes: de l’eau albuminée, de l’eau de Vichy, du
-chiendent nitré.» Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison; cela
-n’y fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau de Vichy et
-du chiendent! O Molière! du chiendent et de l’eau de Vichy, pour
-combattre un empoisonnement dont on ignore la cause!
-
-Plus loin, M. Ganne ajoute: «_Mais comme par mes antidotes j’aidais la
-nature à expulser_ les substances nuisibles.» Est-ce de la candeur ou du
-toupet? Laissez-moi admettre que c’est de la candeur.
-
-On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons à
-Parthenay. Douce illusion que je respecte chez M. Ganne, envisagé comme
-magistrat municipal, mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste.
-Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que l’eau fortement
-albuminée agissait sur le mercure introduit dans l’estomac,--ce qui
-n’était pas le cas pour Texier;--que l’hydrate de peroxyde de fer
-agissait de même sur l’arsenic; mais seulement lorsque le médecin est
-appelé _immédiatement_, au moment de l’accident. Une panade épaisse, ou
-toute autre substance de nature à englober, en quelque sorte, l’agent
-toxique, et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un vomitif,
-produisent exactement le même résultat: voilà les véritables antidotes
-sur lesquels on peut compter. L’estomac se trouve débarrassé
-mécaniquement du poison qui n’est pas absorbé.
-
-Compter sur les ANTIDOTES, dans les empoisonnements lents et lorsque le
-toxique a pénétré dans la circulation et imprégné l’organisme, c’est par
-trop candide. Et cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient
-à trouver du _mercure_, au moyen de la pile de Smithson, quand le malade
-a succombé à l’_arsenic_ et n’a point absorbé de mercure!... Il aurait
-peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à un
-empoisonnement mercuriel.
-
-On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à propos des antidotes:
-«La première des conditions est de ne pas mêler dans l’estomac des
-substances susceptibles de nuire aux analyses chimiques.» Autant dire en
-bon français: périsse le malade, mais sauvons l’autopsie!
-
-Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement aux médecins
-légistes, est absolument inepte, et jamais elle n’a pu entrer dans la
-pensée d’un médecin instruit. La vraie vérité (qu’il ignore peut-être)
-est que, parmi les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas, IL
-N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse d’un expert digne de ce
-nom.
-
-C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion de l’auditoire; il
-voulait produire de l’effet.
-
-Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en isolant l’arsenic,
-comme cela a lieu pour le mercure, il émet une théorie de fantaisie, qui
-lui est toute personnelle et que personne ne lui disputera.
-
-Je m’arrête à regret dans mon examen de la science de M. Ganne, car il
-ne faut pas abuser des meilleures choses; mais si jamais je suis
-empoisonné, je le supplie de ne pas se mêler de mon autopsie.
-
-Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas montré plus fort
-que son confrère. Mais au moins lui n’était pas dangereux. Il a surtout
-émis une théorie bien amusante sur la migration du poison dans
-l’économie, avec stations prolongées dans certains organes comme s’il
-exécutait un voyage d’agrément.
-
-La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui sont aujourd’hui
-terminés, est profondément triste. On frémit de penser que la tête d’un
-accusé peut tomber, parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié
-à des mains incapables de le remplir.
-
- * * * * *
-
-Est-ce bien possible, mon bon Giraud! c’est vous le chef de file des
-deux mille séraphins qui veulent jeter le Sénat sur la Faculté de
-médecine pour la démolir. Montjoie et Saint-Denis! quelle fortune
-ennemie m’oblige à vous traiter en adversaire?
-
-L’épithète de _dénonciateur_ a fait hérisser votre moustache, et vous
-murmurez à mon adresse des frou frou de chat en colère. Aussi je
-m’empresse de retirer cette expression désobligeante. Mais si vous
-n’étiez pas un ami, je ne me gênerais point pour vous dire: Ah çà,
-monsieur, vous nous la contez belle! vous prétendez ne pas dénoncer
-parce que vous ne prononcez pas les noms des professeurs dont vous citez
-les ouvrages, dont vous indiquez les cours! Autant vaudrait nous dire:
-Je les ai nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur adresse,
-donc je ne les ai point dénoncés. C’est là une subtilité... cléricale au
-premier chef. J’ajouterais que si le Sénat avait besoin de vous demander
-les noms et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté de les
-lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui, absolument
-indispensables pour que la pétition soit prise au sérieux. Mais vous
-êtes un ami, et je ne vous dirai rien de tout cela.
-
-Une simple observation sur le nombre de vos adhérents: j’ai ouï dire que
-vos deux mille signatures appartenaient à des pères de famille, alors
-vous en cachez; car il paraît que huit à neuf cents prêtres l’ont
-signée, et vous ne les rangez certainement pas parmi les pères de
-famille.
-
- * * * * *
-
-Je suis bien convaincu, mon bon Giraud, que vous n’êtes pas homme à
-jouer une partie avec des dés pipés et des cartes biseautées; vous
-éprouverez donc une douloureuse surprise en apprenant que les documents
-qui servent de base à votre dénonci... non, à votre pétition, sont
-absolument faux.
-
-Ils seraient vrais que je n’y trouverais pas de quoi faire pendre un
-homme; mais comme ils sont faux, vous voilà obligé de chercher autre
-chose.
-
-En votre qualité de général, vous n’avez pu descendre vous-même aux
-infimes détails qui sont du domaine des subalternes, vous vous êtes
-borné probablement au rôle de collecteur. Quand le préfet de police
-désire savoir ce qui se passe dans une réunion, il n’y va pas lui-même,
-il s’y fait représenter par des agents qu’on nomme, je ne sais pourquoi,
-des mouchards, lesquels se faufilent dans les groupes et enregistrent,
-en général, avec fidélité les faits et gestes des ennemis de l’ordre
-public.
-
-Vos agents de la police cléricale ont procédé de même, en se faufilant
-dans les hôpitaux et dans les cours de la Faculté. Seulement ils se
-distinguent de leurs confrères de la préfecture, en ce qu’ils inventent
-des _faits divers_ matérialistes, quand le sort trahit leurs oreilles;
-la _faim_ sanctifie les moyens. Si vos agents de police ne travaillent
-pas pour la gloire, ils vous ont volé votre argent ou celui des fidèles.
-
-Ainsi:
-
-Dans votre pétition, vous parlez avec une chaleureuse indignation d’un
-médecin de la Salpêtrière, qui aurait plaisanté sur les amulettes d’une
-vieille femme. Eh bien! mon bon Giraud, l’agent qui vous a conté cette
-bourde l’a entièrement fabriquée. On vient encore de faire une enquête à
-la Salpêtrière; tout le monde a été interrogé, depuis le concierge
-jusqu’au directeur; on a même exhumé deux pensionnaires qui vivaient
-l’an passé. Vous pouvez vous en rapporter à M. Husson, pour faire une
-enquête, quand il s’agit d’être désagréable aux médecins; et l’on n’a pu
-trouver la moindre trace réelle de cet odieux cancan.
-
-Renvoyez votre agent lire l’enquête; il y trouvera de la main du docteur
-Moreau (de Tours), médecin de cet établissement, l’apostrophe de Blaise
-Pascal aux jésuites: MENTIRIS IMPUDENTISSIME; ce sera sa punition.
-
-Mais vous-même, mon cher Giraud, êtes-vous exempt de blâme, lorsque vous
-ajoutez dans votre pétition: ET DES FAITS SEMBLABLES SE PRODUISENT
-SOUVENT DANS LES HOPITAUX. Qu’en savez-vous? Si le fait est démontré
-faux lorsqu’on précise le lieu où il serait arrivé, la logique permet
-d’admettre qu’il est archifaux quand on l’indique dans les vapeurs du
-vague. J’ose vous dire, mon bon Giraud, malgré tout le respect que j’ai
-pour votre aimable caractère et vos fortes convictions, que vous avez
-ici manqué de la prudence que recommandent les auteurs sacrés dont vous
-suivez les traces.
-
- * * * * *
-
-Si la police cléricale compte des romanciers, elle compte aussi des
-faussaires habiles à altérer les textes.
-
-Je lis dans la pétition: «Un autre professeur quelques jours après
-faisait en ces termes l’apologie de Malthus: «Là où croît l’aisance,
-s’accroît aussi la sollicitude paternelle en vertu de laquelle on ménage
-le nombre de _ses_ enfants.»
-
-Autant de faussetés que de mots, et votre estafier mérite au moins
-quinze jours d’_in pace_. Il ne s’agit plus de paroles qui s’envolent
-sans qu’on en puisse retrouver la trace; le discours a, par hasard, été
-imprimé, et les écrits restent pour la condamnation des falsificateurs.
-
-1º L’orateur, le docteur Broca, l’éminent savant, n’était pas professeur
-à l’époque où ce discours a été prononcé;
-
-2º Ce n’est point à la Faculté, _mais à l’Académie de médecine_, que ce
-discours a été prononcé;
-
-3º Il n’était nullement question de Malthus dans l’affaire, et M. Broca
-est l’adversaire et non l’apologiste dudit Malthus;
-
-4º La phrase GUILLEMETÉE dans la pétition (c’est-à-dire qui devrait être
-_rigoureusement copiée_) a été fabriquée au moyen de deux membres de
-phrases tronqués, dont l’un se trouve à la page 11, et l’autre à la page
-12 du texte imprimé;
-
-5º Voici le texte exact du discours.
-
-«Le phénomène qui nous occupe est la conséquence naturelle d’une loi que
-les économistes ont proclamée, savoir que, dans une population quelque
-peu serrée, tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires tend
-par cela même à ralentir la natalité. (P. 11.)»
-
-Puis à la page suivante:
-
-«La jeunesse est moins prévoyante que l’âge mûr, et les jeunes maris
-n’ont pas la prudence (pour employer une expression euphémique) qui
-porte les hommes plus mûrs, _je ne dis pas plus sages_, à ménager le
-nombre de leurs enfants.»
-
-Est-ce clair? Votre homme est-il bien pris la main dans le sac, et
-n’a-t-il point attribué à M. Broca, et cela en altérant son texte, une
-opinion tout à fait contraire de celle qu’il a exprimée?
-
-Je ne dirai rien de cet autre professeur qui aurait proclamé que la
-matière est le Dieu des savants. L’enquête du vice-recteur a prouvé que
-c’était encore un cancan inventé.
-
-Quand on attaque, avec autant de violence que vous le faites, des gens
-qui ont bec et ongles, il ne faut pas aller à la bataille avec des
-fusils de carton.
-
-J’espère, mon bon Giraud, que vous allez sans retard prévenir MM. les
-cardinaux que vous avez été indignement induit en erreur; car si vous
-les laissiez s’engager dans une discussion basée sur de pareilles
-faussetés, vous vous exposeriez à perdre leur confiance et leurs
-bénédictions.
-
- * * * * *
-
-Passons, si vous le voulez bien, mon cher Giraud, à la partie annexe de
-votre pétition, et que vous adressez au Sénat par la voie de votre
-_Journal des Villes et Campagnes_. Vous déclamez, en citant des phrases,
-contre les doctrines des professeurs Vulpian et Axenfeld, jeunes savants
-qui honorent autant la Faculté par leur caractère que par leur science.
-Vous leur reprochez surtout de dire sous des formes diverses que le
-cerveau est l’organe producteur de la pensée. Je dois vous confier, mon
-bon Giraud, qu’il y a de longues années que le fait n’est plus
-discutable, et si la science venait toute seule aux gens, comme la grâce
-efficace, vous n’ignoreriez pas cette vérité élémentaire.
-
-Sauriez-vous par hasard, de source certaine et par révélation, que la
-pensée se forme dans l’intestin grêle ou la rate? Si vous le savez, ne
-craignez pas de répandre cette nouvelle doctrine, et la liberté de
-l’enseignement _que vous réclamez_ est tellement complète, tellement
-grande, que la Faculté vous accordera, pour peu que vous le désiriez, un
-amphithéâtre à l’_École pratique_, pour enseigner ces vérités nouvelles.
-Seulement, si les élèves ne vous portent pas en triomphe, il ne faudra
-point trop leur en vouloir.
-
-Vous êtes allé visiter le décapité qui parle, il vous a répondu, donc
-son cerveau émet la pensée; vous interrogeriez vainement le reste de son
-corps, il ne vous répondrait rien du tout.
-
-Allons sérieusement au fond des choses, mon bon Giraud: ce n’est pas la
-liberté de l’enseignement que vous demandez, car nous la possédons, et
-chacun a le droit de professer toutes les sottises qui lui passent par
-la tête, pourvu qu’il respecte le code. Ce que vous rêvez, c’est la
-faculté de recevoir des bacheliers voués au blanc, des licenciés
-porte-cierges, des docteurs _ad majorem Dei gloriam_. Il vous faudrait
-aussi jeter bas M. Duruy, ce qui serait un très-grand et très-véritable
-malheur, car il est le seul ministre de l’instruction publique
-sincèrement libéral et progressiste que nous ayons eu depuis longtemps,
-et j’espère que vous n’obtiendrez rien de tout cela.
-
-Livrer le haut enseignement au parti clérical serait la ruine de la
-science en France. Le fait est démontré par les échecs que subissent vos
-candidats aux concours des écoles spéciales du gouvernement.
-
-L’école de Paris n’est ni athée ni matérialiste, elle est positiviste,
-elle examine les faits sans se laisser enchaîner par la révélation.
-
-L’école cléricale, pour être conséquente avec ses principes, serait
-obligée de courber la science sous ses doctrines immuables. Elle
-enseignerait par exemple:
-
-En _anatomie_: que la femme est tirée de la côte de l’homme.
-
-En _histologie_: que l’homme est composé de boue.
-
-En _thérapeutique_: que l’eau de la Salette guérit tous les maux.
-
-En _hygiène_: que la crasse et la vermine sont les apanages de la
-perfection: l’empire appartient aux peuples malpropres.
-
-En _botanique_: qu’il existe des raisins dont une grappe forme la charge
-d’un homme.
-
-En _histoire naturelle_: que la baleine peut avaler un homme d’un seul
-coup.
-
-En _chimie_: qu’une femme qui se retourne peut être transformée en sel
-de cuisine.
-
-En _physique_: que l’eau peut former des murailles verticales.
-
-En _cosmologie_: que le soleil tourne autour de la terre, et qu’on peut
-l’arrêter dans sa course.
-
-En _géologie_: que les montagnes dansent comme des chèvres, et que les
-collines sautent comme des béliers, etc., etc.
-
-Ces doctrines sont plus rigoureusement orthodoxes que celles professées
-à la Faculté; cependant, si on les exposait aux étudiants, je suis
-certain qu’ils danseraient comme des chèvres, sauteraient comme des
-béliers, mugiraient comme la mer en furie, et lanceraient des
-projectiles comme des volcans en éruption.
-
-En résumé, mon bon Giraud, supposons que la majorité du Sénat accepte
-comme des vérités les _inexactitudes_, les balivernes et les cancans
-contenus dans votre pétition: la prise en considération la fera renvoyer
-à M. Duruy; et savez-vous ce qu’il en fera? Je n’ose pas vous le dire,
-et cependant c’est le seul service qu’elle aura rendu à l’humanité.
-
-Méditez la fable du serpent et de la lime. La lime, c’est la science
-lentement forgée par les efforts du génie humain; le serpent, si vous
-allez parfois à la messe, vous en rencontrerez au moins un dans les
-environs du lutrin.
-
- * * * * *
-
-En fouillant dans vos souvenirs bibliques, vous retrouvez en Judée un
-grand lac triste, morne et immobile, dont les émanations méphitiques
-éloignent les êtres vivants: c’est le lac Asphaltique, la mer Morte.
-
-Ses flots sombres et lourds laissent passer la brise sans daigner se
-soulever; il faut, pour blanchir leur crête, le souffle puissant de la
-tempête. Ces eaux funèbres n’ont de tressaillements que lorsque les
-ouragans fouettent la terre de leurs dévastations.
-
-La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a une trentaine de
-lieues de longueur, a été brusquement créée pour punir les crimes de
-Sodome et de Gomorrhe. C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de
-quelques douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement
-guère plus coupables que leurs contemporains échappés à
-l’engloutissement.
-
-Lorsque la science passe auprès de traditions aussi vénérables, elle
-tire son chapeau, mais elle se permet cependant d’expliquer les choses à
-sa manière.
-
- * * * * *
-
-L’entourage géologique du bassin de la mer Morte nous démontre
-très-clairement qu’elle doit son origine à des phénomènes volcaniques
-analogues à ceux que nous avons signalés dernièrement à propos de Néa
-Kammeni. Les soulèvements des chaînes montagneuses environnantes ont
-déterminé une vaste dépression centrale, et le Jourdain, qui selon toute
-probabilité, s’allait jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par
-cet infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense
-entonnoir.
-
-On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle de nos rivières;
-elle porte mieux le nageur qui vient s’y plonger. Sous ce rapport, la
-mer Morte rend des points à l’Océan; les baigneurs pourraient y périr
-asphyxiés par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient toutes les
-peines du monde à s’y noyer.
-
-L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez originales: il fit
-jeter un jour dans la mer Morte des prisonniers garrottés; ils
-surnagèrent avec un entêtement invincible, et l’excellent prince fut
-obligé de chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer Morte
-semble avoir tant d’horreur pour les vivants, qu’elle les repousse de
-son sein lorsqu’on les lui jette en pâture.
-
-La densité considérable que je signale tient à une proportion énorme de
-sels en dissolution; ce n’est plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un
-jour on exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches
-faites à Pompéi, cette autre victime des volcans, il se pourrait qu’on
-rencontre d’antiques Gomorrhéens parfaitement conservés à la manière des
-anchois.
-
-Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser cette solitude
-liquide sans trop se mouiller les pieds; cette tentative mérite d’être
-encouragée. M. Lartet, qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de
-seize analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches en
-bateau.
-
-Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire des analyses
-aussi nombreuses sur un liquide dont la composition semble devoir être
-la même dans toute la masse. C’est là encore un caractère qui distingue
-cette mer des autres amas d’eau.
-
-Le liquide pris sur des points et à des profondeurs distinctes a donné,
-à l’analyse, des résultats différents; les variations sont parfois
-considérables. L’eau puisée à une profondeur de 300 mètres est beaucoup
-plus chargée de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente à
-mesure que les instruments descendent plus bas pour faire leur prise.
-Sur les bords, et près de l’embouchure du Jourdain, ou de petites
-rivières qui viennent se jeter dans le lac, la salure est moins
-prononcée en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on peut
-observer quelques petits poissons, qui meurent immédiatement quand on
-les transporte au large.
-
-Les recherches de M. Lartet, complétées dans leur partie analytique par
-M. Terreil, présentent, en dehors de leur valeur purement scientifique,
-un intérêt industriel assez notable. Parmi les agents minéralisateurs
-qui saturent les eaux du lac Asphaltique, on trouve une proportion de
-potasse qui dépasse, sur certains points, 5 pour 100. L’industrie
-pourrait donc largement s’approvisionner à cette source inépuisable.
-
-La différence de composition chimique qu’on observe entre les eaux de la
-mer Morte et celles de l’Océan, prouve qu’il n’existe entre elles aucune
-communication de nature à expliquer la présence des sels
-minéralisateurs.
-
-M. Lartet pense que ces sels proviennent d’origines diverses. Ils sont
-probablement fournis en grande partie par des sources thermales qui
-s’ouvrent au fond du bassin. Il en existe de nombreuses sur ses bords et
-qui sont très-chargés de principes minéralisateurs. Le Jourdain fournit
-aussi son contingent. Enfin, d’après Volney, il existe près du rivage
-méridional des masses salines intercalées dans des couches de terrains
-crétacés qui contribuent à renforcer cette saumure.
-
-Il n’est pas tout à fait aussi facile de déterminer les causes qui font
-que l’Océan contient tant de sel.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I. La rentrée de la Faculté de médecine.--La physiologie
- expérimentale à un point de vue spécial.--L’oculiste d’Azor 1
-
- II. Le choléra.--Un candidat perdu, récompense honnête 14
-
- III. Le professeur Jobert de Lamballe.--La transfusion.--Un
- phénomène adipeux.--Une carte comme on en voit peu 26
-
- IV. La médecine des gens qui ne sont pas médecins.--Le docteur
- Duval.--Les biftecks de la rue Saint-Victor 39
-
- V. La correspondance de l’Institut.--M. Élie de Beaumont.--Les
- oculistes allemands.--Les candidats académiques 52
-
- VI. Les greffes animales.--M. Maisonneuve.--Variole et vaccine 65
-
- VII. Le docteur Griffus (d’Éphèse) au docteur Alcibiade,
- Agamemnon Kostorinopoulo 79
-
- VIII. La grande séance de l’Académie de médecine.--La
- tuberculose.--Le professeur Robin.--Le Jardin des plantes et ses
- dynasties.--La statue de Bichat.--Kromluong Vongsa 95
-
- IX. Ralentissement du mouvement terrestre.--Revaccination.
- Coloration des photographies.--M. Montagne.--Des instruments
- nécessaires à la diagnose 111
-
- X. La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles.
- Reproduction des organes.--Trains de plaisir et de santé.--Le
- père Patience.--Grande découverte scientifique 126
-
- XI. Les trichines.--Un gigot immortel.--Pompiers incombustibles.
- Face à main.--Nouveau traitement de la diarrhée.--Le dentiste
- visible nuit et jour 141
-
- XII. Le hanneton considéré comme animal de trait.--Élections
- académiques.--La chaîne pendante.--L’acide phénique.--M.
- Bouley.--Les eaux de la Salette.--L’habit de Vauquelin 155
-
- XIII. Les sangsues cholériques.--Hauteur des vagues de la mer.
- La commission d’ethnologie.--Un chien oviglotte.--Les hernies
- du grand monde.--Un homme qui n’a pas d’opinion.--L’acide
- sulfurique 172
-
- XIV. La pierre philosophale.--Le massacre des gens de
- noblesse.--Les bottes du père Bourri 184
-
- XV. Les générations spontanées.--L’acclimatation des
- crocodiles.--Pharmacie thérapeutique.--La voix du sang 204
-
- XVI. L’homme n’est-il qu’un singe?--La peine de mort.--Le
- Pharmacien drogueur.--Le docteur Hénoque 220
-
- XVII. La grêle.--Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique.
- Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie.
- Lamentations de M. Valenciennes 241
-
- XVIII. La naissance d’une île.--A la recherche d’un père 259
-
- XIX. Séance annuelle de l’Institut.--La science vulgarisée.--Feu
- le marquis d’Argenteuil.--L’enfant gâté.--La fontaine
- Saint-Michel 273
-
- XX. Les trichines.--L’hygiène des hôpitaux.--Un oculiste.--La
- marée Babinet.--La médaille et ses revers 290
-
- XXI. L’anthrax.--Un vase sourd comme un pot.--Internes et
- directeur.--Le taureau savant.--Impressions de voyage 306
-
- XXII. Le français de l’Académie.--Hôpital modèle.--M. Flourens 321
-
- XXIII. Le nouveau promontoire.--Baillon.--Anesthésie locale.--M.
- Duchartre.--M. Longet 339
-
- XXIV. Réponse à M. Sainte-Beuve.--Illumination de l’intestin.--Le
- zouave guérisseur.--Les étoiles filantes 351
-
- XXV. L’épopée Le Verrier.--M. Rayer 364
-
- XXVI. Le docteur Ganne et l’affaire Texier.--La pétition
- cléricale au Sénat.--La mer Morte 383
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- The Project Gutenberg eBook of Les causeries du docteur, by Dr Joulin.
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-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les causeries du docteur</span>, by Désiré-Joseph Joulin</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Les causeries du docteur</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Désiré-Joseph Joulin</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 23, 2022 [eBook #69621]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES CAUSERIES DU DOCTEUR</span> ***</div>
-<p class="c xlarge">LES<br />
-CAUSERIES<br />
-DU DOCTEUR</p>
-
-<p class="c">PAR<br />
-LE DOCTEUR JOULIN</p>
-
-<p class="c small">DEUXIÈME ÉDITION<br />
-REVUE ET AUGMENTÉE</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br />
-DIDIER ET C<sup>IE</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
-35, <span class="small">QUAI DES AUGUSTINS</span>, 35</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 12.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h1>LES<br />
-CAUSERIES<br />
-DU DOCTEUR</h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-LE DOCTEUR JOULIN</p>
-
-<p class="c small">DEUXIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br />
-DIDIER ET C<sup>IE</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
-35, <span class="small">QUAI DES AUGUSTINS</span>, 35</p>
-
-<p class="c">1868</p>
-
-<p class="c small">Tous droits réservés.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">A</span><br />
-<span class="large">M. LE PROFESSEUR LONGET</span><br />
-<span class="small">MEMBRE DE L’INSTITUT, ETC.</span></p>
-
-<div class="narrow hlarge">
-<p class="ind">Bien cher Maître,</p>
-
-<p>L’intelligence, absorbée par les rudes travaux
-de la science austère, aime à se reposer parfois
-sur des sujets moins sérieux. Puissiez-vous
-éprouver en lisant ces <i>Causeries</i> légères, le plaisir
-que je ressens à vous les dédier !</p>
-
-<p class="sign">D<sup>r</sup> <span class="sc">Joulin</span>.</p>
-
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">TRAVAUX DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<ul>
-<li>1. — <span class="sc">Monographie du cancer.</span> Mémoire couronné par l’Institut de
-Valence (Espagne). Paris, 1854.</li>
-<li>2. — <span class="sc">Du Choléra morbus asiatique.</span> Mémoire couronné par l’Institut
-de Valence (Espagne). Paris, 1855.</li>
-<li>3. — <span class="sc">De l’œdème malin des paupières.</span> <i>Moniteur des hôpitaux.</i> 1857.</li>
-<li>4. — <span class="sc">De l’ergot de seigle dans les premiers mois de la grossesse.</span>
-<i>Moniteur des sciences.</i> 1859.</li>
-<li>5. — <span class="sc">De la cautérisation épidermique rachidienne comme traitement
-de certaines névroses.</span> <i>Moniteur des sciences.</i> 1861.</li>
-<li>6. — <span class="sc">Du véritable rôle des muscles du périnée dans la parturition.</span>
-<i>Moniteur des sciences.</i> 1861.</li>
-<li>7. — <span class="sc">Note sur le pemphygus du col utérin.</span> <i>Moniteur des sciences.</i>
-1861.</li>
-<li>8. — <span class="sc">De l’inanition comme cause de mort des nouveau-nés.</span> <i>Moniteur
-des sciences.</i> 1861.</li>
-<li>9. — <span class="sc">Étude bibliographique sur les maladies des femmes.</span> In-8. Paris,
-1861.</li>
-<li>10. — <span class="sc">Syphiliographes et syphilis.</span> Paris, in-8. 1862.</li>
-<li>11. — <span class="sc">De la dystocie appartenant au fœtus.</span> Thèse de concours pour
-l’agrégation, in-8. Paris. 1863.</li>
-<li>12. — <span class="sc">Anatomie et physiologie du bassin des mammifères.</span> Ce mémoire
-a obtenu avec le suivant un encouragement de mille francs de
-l’Institut, au concours des prix de médecine et de chirurgie.
-In-8. Paris. 1864.</li>
-<li>13. — <span class="sc">Mémoire sur le bassin, considéré dans les races humaines.</span> In-8.
-Paris. 1864.</li>
-<li>14. — <span class="sc">Mémoire sur les avantages du forceps et de la version dans
-les cas de rétrécissement du bassin</span>, couronné par l’Académie
-de médecine. (Prix Capuron.) In-8. Paris. 1865.</li>
-<li>15. — <span class="sc">Recherches anatomiques sur la membrane lamineuse, l’état du
-chorion et de la circulation du placenta a terme.</span> In-8. Paris.
-1865.</li>
-<li>16. — <span class="sc">Traité complet d’accouchements</span>, de 1,250 pages, 548 figures.
-Grand in-8, Paris. 1866.</li>
-</ul>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUX MOTS A MES LECTEURS</h2>
-
-
-<p>Il est bon de rire un peu : cependant il paraît qu’un médecin
-doit y mettre de la modération, sous peine de porter
-atteinte à sa réputation d’homme grave. Pour ce motif, un
-ami m’a voulu détourner de publier ce volume. J’avoue que
-j’ai toujours eu un grand penchant à faire les choses qui me
-plaisent, sans beaucoup me préoccuper de l’opinion d’autrui,
-et comme je m’en suis toujours bien trouvé, j’ai l’intention
-de continuer à suivre cette ligne de conduite.</p>
-
-<p>Sans compter l’avenir, j’ai payé jusqu’ici un tribut suffisant
-à la science sérieuse, pour avoir le droit, à mes moments perdus,
-de me délasser en faisant de la science moins grave. Si
-quelque bon confrère voulait attacher à mon nom l’épithète
-d’<i>esprit léger</i>, je le prierais de jeter un coup d’œil sur la liste
-de mes travaux, et de m’en montrer autant. C’est à son intention
-que j’en ai placé la liste en tête du livre.</p>
-
-
-<p class="c gap">AU LECTEUR DE L’AVENIR</p>
-
-<p>O vous ! qui foulez insouciant les cendres de ma génération ;
-ô vous ! qui cherchez sur les rayons poudreux des bouquinistes,
-des souvenirs de vos ancêtres ! j’espère que vous
-trouverez là, dans quelque coin, un exemplaire de ces <span class="sc">Causeries</span>,
-échappé aux vicissitudes qui menacent son existence.
-Si vous avez dans les veines un peu de vieux sang gaulois,
-tendez-lui une main secourable. Pour vous en récompenser, le
-livre vous racontera les faits et gestes des savants d’une époque
-éloignée de vous. Que les initiales mystérieuses qui voilent
-quelques noms ne vous effrayent point. Après ma mort, je
-me propose de revenir la nuit, écrire ces noms sur les marges
-de l’exemplaire déposé à la Faculté. Si cette illustre demeure
-existe encore, allez donc visiter sa bibliothèque. Mes travaux
-sérieux auront peut-être subi le sort des choses qui changent :
-vérité aujourd’hui, erreur demain ; les livres graves
-supportent mal la vieillesse. Ce petit vieux bouquin pourra se
-lire encore, la gaieté française n’a jamais de rides.</p>
-
-
-<p class="c gap">PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION</p>
-
-<p>Elle sera courte, cette préface, je n’aurai qu’un seul mot à
-dire au public : <i>Merci !</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><span class="small">LES</span><br />
-<span class="huge g">CAUSERIES</span><br />
-<span class="large">DU DOCTEUR</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2>
-
-
-<p class="d">La rentrée de la Faculté de Médecine.<br />
-La physiologie expérimentale à un point de vue spécial.<br />
-L’oculiste d’Azor.</p>
-
-
-
-<p>Huissiers, ouvrez les portes, les vacances sont finies,
-la science désire rentrer chez elle. Et les massiers fourbissent
-leurs masses, et les huissiers se passent au cou
-leur chaîne d’argent des cérémonies ; et les Facultés se
-réunissent pour recevoir dignement les nouveaux venus
-et les anciens qui ont déjà mordu à la grappe du savoir :
-un fruit qui ne mûrit que sous les caresses de plusieurs
-soleils. Et les Arméniens montent sur leurs chameaux,
-les Chinois sur leurs jonques, les Grecs sur leurs tartanes,
-les Américains sur leurs paquebots ; les autres
-nations civilisées prennent le chemin de fer, et tous se
-dirigent vers Paris, la capitale de la science.</p>
-
-<p>Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la rentrée
-de la Faculté de médecine. C’est un spectacle qui a
-sa grandeur.</p>
-
-<p>Cinquante professeurs ou agrégés, avec leurs longues
-robes rouges et noires, dont la forme se retrouve dans
-les archives de la tradition, se rendent au grand amphithéâtre,
-le doyen en tête précédé du massier et des
-huissiers de la Faculté. Cette réunion établit un premier
-contact entre les maîtres et les élèves. C’est une fête de
-famille où on initie les futurs docteurs aux travaux de la
-Faculté ; où on leur expose les choses importantes qui
-se sont accomplies dans le cours de l’année qui est morte.
-Là, on récompense les vainqueurs des concours, et on
-fait l’éloge des maîtres qui ont quitté la vie pour sonder
-les ténèbres de l’éternité.</p>
-
-<p>La séance est publique, mais il est nécessaire d’être
-de la maison pour pénétrer dans le sanctuaire. Aussitôt
-que la grille de l’École est ouverte, un torrent se précipite
-à travers la cour, et il faut des jambes agiles et des
-coudes robustes pour ne pas être renversé par ce flot
-irrésistible qui s’engouffre dans les couloirs. Car il y a
-trois mille appelés, et l’amphithéâtre ne contient que
-douze cents élus bien empilés.</p>
-
-<p>Vous pouvez facilement vous imaginer ce qui s’échappe
-de verve mal comprimée de cette cuve en ébullition qu’on
-appelle le grand amphithéâtre de la Faculté. La plaisanterie
-éclate sous toutes les formes et dans tous les idiomes.
-La jeunesse, en groupe, est partout la même, au paradis
-de l’Ambigu ou sous la coupole du grand amphithéâtre.
-Quelques nouveaux débarqués qui n’ont point encore eu
-le temps d’oublier les mélodies de la ferme paternelle,
-imitent le chien, l’âne ou le coq avec une perfection
-toute champêtre.</p>
-
-<p>On entend de ces mots-étincelles qui mettent le feu à
-une traînée de rires.</p>
-
-<p>La foule qui se presse dans les couloirs jette à la cantonade
-son contingent d’esprit à travers la muraille humaine ;
-et le vieux docteur Rabelais doit se mirer avec
-bonheur dans une descendance d’aussi gais compagnons.
-Ces émanations bruyantes, qui montent indécises vers la
-voûte, prennent les proportions d’une véritable tempête,
-lorsque, parmi les graves invités de la Faculté qui garnissent
-les premiers gradins, les étudiants reconnaissent
-une figure antipathique. Alors le tapage se discipline,
-la foule sent qu’un mot va partir ; elle fait silence ; et le
-chœur formidable ne mugit que lorsque le trait a frappé
-le but.</p>
-
-<p>L’année passée, M. Husson, que sa situation de directeur
-des hôpitaux expose à toutes les rancunes de l’internat
-et de l’externat, a été la victime expiatoire. Les
-plaisanteries générales avaient fait relâche, et sur lui
-tombaient dru comme grêle les aménités des étudiants.
-M. Husson, qui a l’habitude de ces tempêtes, restait
-calme et immobile comme Cambronne à Waterloo ;
-seulement il gardait un silence plus décent.</p>
-
-<p>Pour se donner une contenance, il puisait dans un
-drageoir quelques bonbons, probablement afin d’adoucir
-l’amertume de sa situation, lorsque tout à coup
-une voix du Midi s’élève comme un mistral, et s’écrie :
-« Messieurs, je vous prends à témoins ; voilà M. Husson
-qui mange le mercure des pauvres. »</p>
-
-<p>A l’arrivée des professeurs, le calme se rétablit.
-M. Tardieu, le doyen, a ouvert la séance par un excellent
-discours interrompu à chaque instant par les
-applaudissements. Il retraçait les travaux importants
-accomplis dans le cours de l’année écoulée ; il comptait
-nos morts et nos blessés tombés au champ d’honneur ;
-il rappelait les décorations données aux internes, et
-qu’on peut comparer à ces croix attachées au drapeau
-d’un régiment qui a fait bravement son devoir. Le
-récit des actes qui honorent la profession trouve dans
-cet auditoire jeune et ardent une sympathie expansive.
-On sent qu’ils n’attendent qu’une occasion de
-suivre d’aussi nobles exemples.</p>
-
-<p>Le discours de rentrée a été prononcé par M. le professeur
-Laugier. Il avait pour sujet Jean-Louis Petit,
-une grande figure du siècle dernier. Les illustrations
-modernes ont fait oublier le vieux chirurgien, et les
-élèves sont plus sympathiques au récit de la vie d’un
-maître qu’ils ont connu et suivi qu’à l’histoire du passé.
-Cependant, le discours de M. Laugier, plein de qualités
-solides, a été bien accueilli en raison de l’affection qu’on
-lui porte. M. Laugier est froid comme orateur ; sa belle
-tête, qui rappelle les camées antiques, est pleine de
-finesse et de douceur. Malgré les travaux remarquables
-qui lui ont mérité sa haute position scientifique, il s’isole
-de la foule et n’aime pas à suivre le chemin des ovations.
-Nature artiste et contemplative, il préfère une voix
-qui chante, un instrument qui pleure, à tout le fracas
-qu’on pourrait faire autour de son nom. Son violon lui
-coûte tous les ans cent mille francs de clientèle.</p>
-
-<p>La séance s’est terminée par la distribution des prix
-de la Faculté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une causerie médicale ne serait pas complète au
-temps où nous sommes, s’il n’était pas question du choléra.</p>
-
-<p>Parlons donc un peu de ce croque-mitaine qui a donné
-tant de frissons. Paris, ce vieux sacripant narquois qui
-ne respecte rien, qui rit de tout, a enfin trouvé son maître.
-Le choléra lui a posé sur l’épaule sa main bleue, et
-Paris a mis une sourdine à sa gaieté, un crêpe à son sourire.
-Il a été saisi d’une de ces terreurs poignantes qui
-condensent toutes les pensées en une seule : la mort.
-Franchement cette terreur n’était pas suffisamment justifiée.
-Les médecins qui ont étudié la marche des épidémies
-antérieures pouvaient craindre pour l’avenir ; au
-début, le mode de progression de la maladie pouvait
-faire redouter de lui voir atteindre les chiffres néfastes
-de 1832 et 1849. Mais vous, Parisiens, qui n’aviez à
-compter qu’avec le présent, il faut avouer que vous
-avez un peu dépassé les limites permises à un peuple de
-braves.</p>
-
-<p>Il est vrai que trop de deuils sont venus attrister les
-familles, que bien des veuves et des orphelins pleurent
-sur des tombes à peine fermées ; c’est un malheur public
-qu’il faut déplorer. On doit regretter les victimes, mais
-la douleur ne devait pas se transformer en panique. La
-proportion des morts relativement au chiffre de la population
-était trop faible pour frapper aussi vivement l’esprit
-des masses, et pour justifier une émigration qui a fait
-de Versailles le Coblentz de la peur. Je ne veux pas faire
-un crime aux émigrés de leur désertion, ils ont laissé
-leur ration d’air respirable à ceux qui sont restés.</p>
-
-<p>Maintenant les plus timides peuvent se rassurer : il
-semble que le choléra, satisfait d’avoir fait trembler les
-Parisiens, dédaigne sa victoire ; il s’en va nonchalamment,
-et tout nous fait espérer que nous n’aurons pas à déplorer
-un capricieux retour. Dans ma prochaine Causerie,
-je reviendrai sur cette importante question. Rassurez-vous,
-il y en aura encore, et ce ne sera pas tout à fait un
-hors-d’œuvre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans le monde, on n’a aucune idée de la manière
-dont la physiologie fait des progrès à notre époque ; on
-s’imagine que les luttes scientifiques les plus acharnées
-font couler, tout au plus, quelques bouteilles d’encre,
-et que le triste privilége de répandre des flots de sang
-est réservé aux héros des batailles et à quelques médecins
-trop amis de la saignée. Hélas ! funeste erreur !!!
-la science physiologique ne marche que les manches retroussées
-et le couteau à la main. Le paisible rentier qui
-applaudit de confiance aux progrès de la physiologie que
-son journal politique lui signale, en lui parlant de temps
-à autre de l’Académie des sciences ; ce digne rentier,
-dis-je, frémirait d’horreur s’il pouvait supposer que la
-question de la <i>glycogénie</i>, a fait couler plus de sang que
-la guerre de Troie, sans compter qu’on n’a aucun motif
-de croire qu’elle sera résolue en dix ans. L’illustre
-Achille, pour prouver que le <i>glycose</i> se forme dans le
-foie, a dépensé deux cents chiens ; le bouillant Hector
-en sacrifia deux cent cinquante pour prouver que le foie
-n’avait rien à voir dans l’affaire de la <i>glycogénie</i> ; alors
-survient l’intrépide Ajax, qui pense avec raison que la
-victoire finit toujours par se déclarer en faveur des gros
-bataillons, et qui s’avance à la tête de quatre cents victimes
-pour prouver que la <i>saccharo-génie</i> est une fonction
-de la glande pinéale… On attend le sage Ulysse et
-son cheval.</p>
-
-<p>Les sections complètes ou incomplètes, les piqûres,
-les divisions en long ou en travers de la moelle épinière
-n’ont pas été moins funestes aux infortunés quadrupèdes,
-sans compter la ligature de l’œsophage et surtout
-l’ablation des capsules surrénales, question grosse de
-sang, qui menace de rester pendante faute de victimes.
-Heureusement pour la science que les physiologistes se
-sont contentés d’expérimenter sur des tiers, et qu’ils
-n’ont pas, jusqu’à présent, tenté de se prendre mutuellement
-pour sujets de leurs expériences. D’aucuns disent
-que ce n’est pas l’envie qui leur en a manqué.</p>
-
-<p>Je tiens d’un statisticien, qui depuis quelques années
-faisait de puissants efforts pour découvrir la cause (hélas !
-toute physiologique) de la diminution progressive
-de certaines races animales, des renseignements pleins
-d’intérêt sur la manière dont les expérimentateurs se
-procurent leurs sujets. Les uns sont en relations suivies
-avec ces négociants nocturnes qui approvisionnent
-les petits restaurateurs de lapins apocryphes ; les autres,
-à l’aide d’un perfide morceau de sucre, se font suivre
-par d’innocentes bêtes, qui ont le tort de se fier
-à leur mine doucereuse et à leurs façons de <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> ;
-d’autres, enfin, trahissant tous les devoirs de l’hospitalité,
-ne craignent point de séduire les animaux domestiques
-de leurs amis, et même de leurs clients ! L’impôt
-sur les chiens les oblige à avoir recours à toutes sortes
-de moyens pour éviter de subir une augmentation personnelle
-de 10 francs par sujet. Jugez sans cela du prix
-de revient d’une expérience qui nécessite le sacrifice de
-quatre ou cinq cents victimes, dont on ne pourra tirer
-parti après leur mort, que lorsqu’un Geoffroy Saint-Hilaire
-nous aura prouvé que le chien est un animal
-essentiellement comestible et préférable même au
-cheval.</p>
-
-<p>Les lapins ont été très-recherchés pendant un certain
-temps, à cause justement de la manière dont on utilise
-leur dépouille mortelle ; mais le régime de la gibelotte
-continue a, par sa persistance, rendu le lapin (même
-vivant !) un objet d’horreur pour leurs bourreaux. De
-sorte qu’on peut espérer que le lapin ne disparaîtra pas
-de la surface du globe.</p>
-
-<p>On a essayé de remplacer le lapin par le chat, qui,
-au point de vue culinaire, pouvait rendre à peu près les
-mêmes services ; mais le chat se prête de très-mauvaise
-grâce aux expériences, et pour des motifs de prudence
-que nous approuvons complétement, les physiologistes
-ont dû tourner leurs regards vers d’autres mammifères.
-A défaut d’autre chose, on s’est emparé du cabiai, vulgairement
-appelé cochon d’Inde. Cet animal est doux,
-mord très-peu, et se prête, sinon avec complaisance,
-du moins avec résignation, à ce qu’on peut attendre de
-lui ; de plus, il est d’un transport facile, et si l’expérimentateur,
-dans ses voyages aux académies, craint d’être
-pris pour un enfant de la Savoie adonné au commerce
-des marmottes, il peut, au lieu de porter leur cage sous
-son bras (comme j’ai eu l’occasion de l’observer), placer
-une douzaine de ses petits pensionnaires dans ses poches,
-où ils resteront calmes jusqu’au moment de leur extraction
-et de leur exhibition devant les corps savants, en
-présence desquels ils auront l’honneur, comme disait
-feu Thénard, de répéter leurs petits exercices.</p>
-
-<p>Comme il faut, autant que possible, tirer une moralité
-de chaque chose, quelle est celle qui découle de ce
-massacre des innocents ? Elle est très-claire, c’est que :</p>
-
-<p>Si on n’a pas précisément retiré beaucoup de lumières
-de toutes ces belles expériences jusqu’à présent, il faut
-espérer que, dans la suite, on sera plus heureux, et que
-chaque victime sera le salut d’une vie humaine ; alors
-nous nous réjouirons ; nous serons tous immortels sans
-être de l’Académie ; nous entrerons d’emblée dans l’âge
-d’or découvert par M. Flourens ; chacun de nous aura le
-bonheur de survivre à la disparition complète de toutes
-ses facultés ; nous arriverons à cet âge heureux, mais
-avancé, où l’homme, complétement crétinisé, jouit sans
-trouble de l’existence végétative d’un mollusque. Cela
-sera vraiment délicieux !</p>
-
-<p>Quant à MM. les expérimentateurs, si l’envie leur prenait
-de visiter les bords du Gange ou de l’Indus, je leur
-conseillerais fort de dissimuler avec le plus grand soin
-leurs titres scientifiques, car, dans la patrie de Vichnou,
-on ne plaisante pas avec la vie des bêtes, et nos savants
-pourraient bien courir les chances de subir la peine du
-talion.</p>
-
-<p>Si le remords n’est pas un vain mot, quel terrible
-cauchemar doit peser sur leurs nuits ! Quelle <i>danse Macabre</i>
-d’animaux mutilés doit trépigner sur leurs poitrines
-de savants !!! Mais non, le remords n’est point
-fait pour les triomphateurs, et chacun d’eux s’endort en
-rêvant lauriers et couronnes, avec la douce conviction
-que sa découverte le rend au moins l’égal d’Harvey, et
-qu’elle permet aux humains de fermer le grand livre de
-la science<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai besoin de déclarer que cette manière d’envisager la physiologie
-n’est qu’une simple plaisanterie, que j’ai écrite pour taquiner un peu
-d’illustres savants dont j’aime autant la personne que le talent. Les magnifiques
-découvertes physiologiques qui ont eu lieu dans ces dernières
-années sont dues à l’expérimentation ; c’est le seul moyen d’éclairer les
-mystères des fonctions organiques, et les bonnes gens qui ont cité cet
-article pour prouver que j’étais l’adversaire de la physiologie expérimentale
-se sont complétement abusés.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Les petites causes produisent souvent de grands effets,
-et l’avenir d’un homme tient parfois à une circonstance
-futile en apparence. Un oculiste, qui maintenant mène la
-clientèle à grandes guides, a dû sa fortune médicale à
-un modeste roquet. C’était, du reste, un chien de bonne
-maison, ce qui diminue de beaucoup l’humiliation qu’une
-notabilité spécialiste doit éprouver à avouer un pareil
-client.</p>
-
-<p>Le docteur Furnari fut appelé un jour par une femme
-de chambre de la rue de l’Université. Il s’agissait de
-sécher ses beaux yeux pleins de larmes, qui n’avaient
-point leur source dans des peines de cœur, mais dans
-une simple conjonctive. Inutile de dire que la guérison
-ne se fit pas attendre.</p>
-
-<p>Marton reconnaissante introduisit le docteur près de
-sa noble maîtresse, qui lui accorda sa confiance, — non
-pour son propre compte, — un jeune praticien n’est
-point fait pour toucher à des yeux portant quatre martels
-de sable sur champ de gueule, au chef casqué avec
-couronne fermée pour cimier, — mais bien pour son
-vieux chien, aussi infirme que malpropre. — Ce roquet
-blasonné avait, dit-on, brûlé la vie par les deux bouts ; il
-possédait tous les vices d’un chien du grand monde ; mais
-cette existence, bouleversée par l’orage des passions,
-était devenue singulièrement monotone, par suite d’une
-double cataracte, accompagnée d’une ophthalmie chronique.
-Cette cécité faisait le désespoir de sa noble maîtresse,
-qui s’était constituée l’Antigone de ce nouvel
-Œdipe.</p>
-
-<p>Le docteur Furnari fut donc attaché à la noble personne
-de Zozore, et quand il eut donné des preuves suffisantes
-de dévouement pour son malade, on lui permit
-de tenter l’opération de la cataracte, qui fut pratiquée
-avec succès. O bonheur ! Zozore pourra désormais, sans
-lunettes, sauter exclusivement aux mollets des intimes
-de la maison, au lieu de prodiguer, comme il le faisait
-avant, cette faveur à tous les pantalons indistinctement.</p>
-
-<p>Mais, hélas ! un jour Zozore mourut ! Si jamais chien
-mérita de parvenir à la vieillesse la plus <i>Flourenesque</i>,
-c’est bien certainement celui-là, car il rendit un service
-réel à la science, — il nourrit pendant trois ans un futur
-savant. — Notre oculiste pleura sincèrement son client,
-qui lui avait rapporté plus de 4,000 fr. en trois années.
-Il s’était tellement habitué à son malade, qu’il proposa
-de continuer à soigner, — pour le même prix, — les
-yeux de verre de Zozore empaillé. Sa proposition ne
-fut pas acceptée, mais pour calmer son désespoir, on
-lui ouvrit quelques maisons du faubourg Saint-Germain ;
-notre confrère fit fortune, et plus d’une fois il répéta,
-avec un philosophe moderne : ce qu’il y a de meilleur
-dans l’homme, c’est le chien.</p>
-
-<p>Le docteur Furnari porte au doigt une bague en cheveux
-d’une couleur douteuse. C’est un gage de reconnaissance.
-Ces cheveux ont été empruntés à la queue de
-Zozore.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette histoire de chien m’en rappelle une autre, dans
-laquelle le rôle le plus lucratif ne fut pas joué par un
-confrère :</p>
-
-<p>Une bonne dame avait un chien malade, elle fit appeler
-un vétérinaire qui habite les environs de l’Académie
-de médecine. Ce praticien venait chaque matin, et se
-faisait payer cinq francs par visite. Quelques jours après,
-la bonne dame tomba malade à son tour, peut-être par
-suite des nuits passées sans sommeil au chevet de son
-cher Love. Elle fit appeler un médecin, auquel elle
-signifia tout d’abord qu’elle ne pouvait pas donner plus
-de deux francs par visite. Le docteur, qui n’était pas
-fort avancé, accepta sans mot dire ; mais quand il
-voyait le matin son confrère le vétérinaire si favorablement
-partagé, il eût volontiers changé de client avec
-lui pour changer en même temps d’honoraires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">II</h2>
-
-
-<p class="d">Le choléra.<br />
-Un candidat perdu. Récompense honnête.</p>
-
-
-
-<p>L’épidémie nous quitte définitivement, et la preuve,
-c’est que vous commencez à ne plus tirer votre chapeau
-aux médecins que vous rencontrez. Vous étiez si polis
-pour eux il y a quelques jours ! Dans un mois, vous direz
-qu’ils n’ont fait que leur devoir, et à la fin de l’année,
-quand les premières neiges seront tombées sur cette reconnaissance,
-vous serez peut-être convaincus qu’ils auraient
-pu faire davantage. Mais soyez tranquilles, les médecins
-ne s’en fâcheront pas, ils y sont habitués.</p>
-
-<p>Le chiffre total des cholériques, pour la ville et les
-hôpitaux, n’était que de 33 le 9 novembre. Cependant,
-pour l’instant, ne célébrez votre joie qu’avec une sage
-réserve, ne festoyez pas trop le départ du monstre. Ne
-vous rattrapez pas des austérités de la peur par des libations,
-des goinfreries ou des hymnes enthousiastes à
-Vénus ; il écoute peut-être à la porte, et il pourrait,
-comme la main mystérieuse du festin de Balthazar, déposer,
-de son doigt glacé, sa carte de visite sur la muraille.
-Méfiez-vous surtout du thé au rhum si vanté. J’ai vu des
-gens qui, perfectionnant progressivement ce conseil hygiénique,
-finissaient par mettre un peu de thé dans beaucoup
-de rhum, et, au moyen de ce régime, ils arrivaient
-au choléra par le chemin de traverse qui a été suivi par
-tant de fervents buveurs.</p>
-
-<p>Cependant notre sécurité présente ne nous enlève rien
-de nos craintes pour l’avenir. La conférence sanitaire internationale,
-dont l’heureuse idée appartient à la France,
-pourra bien barrer la route de mer au fléau, mais il lui
-sera bien difficile de lui interdire la route de terre, qui
-lui est la plus habituelle, si on ne s’écarte pas des errements
-suivis jusqu’ici. Le point qu’il faudrait d’abord
-établir est le mode de propagation et de transmission de
-la maladie ; sans cela, toute tentative préventive sera
-frappée d’avance de stérilité.</p>
-
-<p>Dans les épidémies précédentes, le mode de propagation
-était resté fort obscur. Le fléau suivait surtout la
-voie de terre ; de larges zones se trouvaient successivement
-envahies comme par une large tache d’huile sans
-interruption dans sa continuité. L’épidémie actuelle a
-au moins l’avantage de nous révéler nettement son mode
-de propagation. En raison de la rapidité des communications,
-elle a procédé par bonds, en franchissant de
-larges espaces et en respectant des points intermédiaires.
-A Valence (en Espagne), à Marseille, à Paris, le fléau a
-été importé par des malades provenant des foyers infectés.
-La transmission par l’homme est donc incontestablement
-établie.</p>
-
-<p>Maintenant, si on examine le mécanisme intime de sa
-progression dans un milieu où le germe est déposé, on
-tombe dans le conflit des opinions contradictoires, qui
-ont pour base la contagion et la non-contagion. Je crois
-que cette divergence tient à ce qu’on a envisagé jusqu’ici
-la contagion dans un sens trop restreint ; on la renferme
-dans des limites trop circonscrites, et, pour moi, cela
-s’applique non-seulement au choléra, mais encore à
-toutes les épidémies. On admet la nécessité du contact
-plus ou moins intime du malade, avec celui qui doit
-le devenir. C’est là une erreur que j’ai longtemps partagée
-et dont l’épidémie actuelle m’a prouvé l’évidence.</p>
-
-<p>La contagion par contact est l’exception, la contagion
-par <i>rayonnement</i> est la règle et domine toute la question :
-c’est ce que je vais démontrer.</p>
-
-<p>A Valence un étranger arrivant d’Alexandrie vient se
-loger rue de Jurados. Il succombe à une attaque foudroyante,
-des gens de la maison sont atteints, et l’épidémie
-se manifeste immédiatement dans les rues voisines,
-dont les habitants n’avaient certainement eu aucun contact
-avec l’étranger. A Marseille, un pèlerin arabe, Ben
-Kadour, arrivant d’Égypte, débarque du <i>Saïd</i> et meurt
-quelques heures après dans une batterie isolée du port.
-L’épidémie envahit les rues avoisinantes. A Paris, le phénomène
-se présente dans des conditions encore plus
-claires. Une femme de Marseille qui fuyait le choléra arrive
-à la Chapelle, tombe malade et meurt à Lariboisière.
-Le lendemain deux hommes, couchés dans un pavillon
-du service de chirurgie, succombent du choléra dans cet
-hôpital.</p>
-
-<p>Il n’y a eu dans ce cas aucun contact possible, car le
-service de chaque pavillon est fait par un personnel spécial.
-De là, la maladie se déclare à Montmartre et à Batignolles.
-Il est bien difficile de voir dans ces faits autre
-chose que de la contagion à distance.</p>
-
-<p>Voici comment je l’explique. Le miasme cholérique
-rayonne autour de chaque malade dans une étendue encore
-indéterminée, mais qui doit être en rapport avec la
-gravité du cas. Si dans sa sphère d’action l’effluve morbide
-rencontre un sujet prédisposé (et tout le monde
-n’est pas doué d’une réceptivité égale), un nouveau cas
-se déclare, qui devient lui-même le centre d’un nouveau
-rayonnement. Les foyers se multiplient par le même mécanisme
-et forment bientôt un réseau qui enveloppe un
-quartier, une ville.</p>
-
-<p>Mon ami H. Bouley, le savant professeur d’Alfort, à
-qui je communiquais mes idées, m’a cité une observation
-qui les confirme entièrement. Envoyé en Angleterre
-pour étudier le typhus des bêtes à cornes, il a vu un magnifique
-troupeau parfaitement séquestré subir l’infection
-simplement sous l’influence du passage d’un groupe
-de bêtes malades, sur une route située à une certaine
-distance. Il est impossible d’interpréter ce fait autrement
-que par le rayonnement du miasme contagieux.</p>
-
-<p>Si, comme je l’ai proposé, on avait pointé tous les
-jours sur un nouveau plan de Paris le domicile de chaque
-cholérique depuis le commencement de l’épidémie,
-on aurait pu, par la comparaison de cette série de plans,
-saisir dans bien des cas l’étendue du rayonnement, et constater
-aussi exactement que possible la migration du fléau
-à travers les arrondissements et les foyers où il s’est concentré.</p>
-
-<p>Je passe sous silence d’autres résultats importants, qui
-auraient surgi de ce mode d’investigation, tels que la durée
-de la période d’incubation, l’époque de la maladie
-où le rayonnement est le plus redoutable, etc., pour ne
-m’occuper que de la conséquence pratique qui découle de
-l’étude des faits, au point de vue de la préservation générale.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le choléra se transporte par la migration des voyageurs
-en puissance d’épidémie. On peut lui fermer la
-route de mer au moyen des quarantaines ; mais la route
-de terre lui reste ouverte, et dans l’état actuel de nos
-relations internationales il est impossible de lui barrer le
-passage par des cordons sanitaires qui intercepteraient
-toute communication avec les pays infectés.</p>
-
-<p>Si on ne peut faire des quarantaines terrestres, on
-peut au moins créer des <i>lazarets</i>, qui peuvent être des
-fermes, des maisons isolées de toute habitation par
-une zone de terrain dont l’approche serait rigoureusement
-interdite à l’homme. Une ville, un pays sont menacés
-par l’épidémie, l’attention est éveillée, et le premier
-cholérique atteint est immédiatement transporté
-au lazaret, où il conserve ses chances de guérison, sans
-risquer de contaminer tout un peuple. Les premiers cas
-sont toujours isolés ; si on les supprime, on supprime
-l’épidémie.</p>
-
-<p>L’immense importance du résultat mérite qu’on étudie
-la question à ce point de vue. Les objections qu’on
-pourrait faire à mon idée sont hypothétiques, et je n’y
-pourrais répondre que par des hypothèses, car en dehors
-du rayonnement épidémique, qui me paraît indiscutable,
-nous marchons dans cette voie vers l’inconnu.
-Paris est à peu près délivré, mais il n’en est pas de même
-du reste de la France, où l’extension est encore possible.
-On pourrait donc tenter sur quelques points le système
-des lazarets ; les difficultés d’application disparaîtraient
-facilement devant la volonté du gouvernement, et ce n’est
-que par l’expérimentation qu’on résout de semblables
-questions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un groupe compacte de curieux se pressait, pendant
-un concours, à la porte de l’École de médecine, pour
-lire une affiche ainsi conçue :</p>
-
-<p class="c small">RÉCOMPENSE HONNÊTE.</p>
-
-<p><i>Avis.</i> — Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée
-à la Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation
-(section des sciences accessoires). Cette perte
-place la Faculté dans le plus grand embarras, le candidat
-étant le seul de son espèce. On prie la personne
-qui le rencontrera de le rapporter au concierge de l’École,
-chargé de délivrer la récompense qui, vu l’importance
-du service, se composera des <span class="small">ŒUVRES COMPLÈTES DE M. LE
-DOYEN</span><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. On le reconnaîtra au signalement suivant :
-taille, 1 mètre 20 centimètres ; air ahuri d’un savant ;
-âge 25 à 63 ; nez rouge, lunettes vertes ; pas de cheveux ;
-il parle français, mais du nez et avec un accent
-gascon très-prononcé ; il est vitaliste.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs.</p>
-</div>
-<p><i>Signes particuliers.</i> Un bouton de moins à son pantalon.</p>
-
-<p>Voici le motif de cet avis au peuple : On sait que le
-concours pour l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai
-à Paris pour les trois Facultés. Il fut donc ouvert à
-Strasbourg et à Montpellier un registre d’inscription
-pour tout candidat désireux de se draper dans la toge
-gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit
-cahin-caha ; mais celles des deux autres écoles conservèrent
-leur blancheur virginale. Personne ne se présenta,
-personne n’osa entreprendre, à ses frais, un voyage très-long
-et très-coûteux pour un résultat très-douteux ; car
-qui peut répondre du résultat d’un concours ? Le sort est
-tellement fantasque qu’on a vu des candidats tenir le
-premier rang dans toutes les épreuves, et au moment du
-scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui
-confondent la raison humaine, se trouver les derniers et
-ne pas obtenir une seule voix ! Des gens sceptiques et
-qui ont la manie de tout expliquer, ont prétendu que ces
-iniquités du destin provenaient uniquement de l’action
-des coteries sur les juges, de certaines recommandations,
-de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi !
-fi !! fi !!! voyez la calomnie qui ne respecte rien ;
-écoutez siffler les serpents de l’envie : aller supposer
-que d’honnêtes gens, des hommes de science puissent
-fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour
-donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que
-de puissantes protections ; croire que des hommes d’honneur
-vont s’avilir, vendre leur libre arbitre et briser la
-carrière d’un honnête et laborieux travailleur, en lui
-préférant un rival indigne du premier rang. Quelle horreur !
-Mais cela ne s’est jamais vu que dans les <i>Mille et
-une Nuits</i> et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les
-savants sont incapables de pareilles turpitudes, et si bien
-souvent le mérite est sacrifié, c’est le destin tout seul
-qui est coupable, et encore il peut invoquer comme
-excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez
-plutôt l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis
-seulement 1830, jusqu’à et y compris le dernier
-pour la place de <i>chef des travaux anatomiques</i>, et ensuite,
-venez nous parler d’injustice si vous l’osez.</p>
-
-<p>Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés
-de province ; en vain on employa tous les moyens de
-persuasion et de douceur, personne ne se présentait, et
-les doyens étaient sur le point de faire empoigner quelques
-récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade
-en brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé,
-quand l’idée vint à un professeur de proposer de payer
-une partie du port. Aussitôt, quelques jeunes savants
-qui n’avaient pas encore vu la capitale se mirent sur les
-rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les Facultés
-se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences ;
-si, disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez
-capitaines dans la science, rien de plus juste ; on vous
-donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de voyages, de
-déplacement, etc. ; mais vous n’êtes que de simples
-soldats de l’armée scientifique, et vous n’avez droit
-qu’aux trois sous par lieue de votre grade. Enfin, après
-mille tribulations, la Faculté de Montpellier, qui avait
-une place pour l’<i>histoire naturelle</i> et une place pour la
-<i>toxicologie</i>, ne put se procurer qu’un simple et unique
-candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin
-d’un anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la
-main que sur un anatomiste. On avait bien pensé à faire
-concourir chacun d’eux pour les deux places, au moyen
-d’un déguisement ingénieux et d’un changement de nom ;
-mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue.
-Enfin, l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à
-Paris entre ses deux professeurs et futurs juges, qui les
-gardaient à vue pour prévenir toute tentative de fuite.</p>
-
-<p>Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain,
-à son retour de la Faculté, qu’il était allé voir
-en même temps que le Pont-Neuf, le candidat de Montpellier
-disparut tout à coup. Cette disparition plongea
-dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient
-même pas un candidat à exhiber, il ne leur restait aucun
-motif de siéger parmi leurs confrères de la capitale ; il
-fallait donc retourner à Montpellier sans avoir endossé la
-robe rouge en présence de la foule ! c’était désespérant.</p>
-
-<p>Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil
-et pleine d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut
-allumé sur la plus haute cheminée de la Faculté pour
-guider le retour de la brebis égarée, et pour l’éclairer
-aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs
-pervers.</p>
-
-<p>On s’épuisait en conjectures ; qu’est-il devenu ????
-On supposait d’abord que l’eau de Paris avait produit
-dans son économie les perturbations qu’elle fait subir
-aux étrangers, et que son absence avait pour cause une
-indisposition légère et momentanée ; on supposait encore
-que sa robe d’innocence courait quelques dangers et
-qu’il oubliait la gloire dans les délices de Capoue.</p>
-
-<p>L’appariteur prétendait lui avoir entendu dire : <i>Capédédious !</i></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A vaincré sans péril on triomphé sans gloire ;</div>
-<div class="verse">Jé file.</div>
-</div>
-
-<p>Enfin, à bout de patience et de suppositions, les savants
-résolurent de verser leur douleur dans le sein du
-public, en lui promettant une récompense honnête.</p>
-
-<p>L’affiche était lue surtout par des étudiants qui, stimulés
-par l’importance de la rémunération, s’élançaient
-dans toutes les directions ; mais pas un seul ne revenait.
-Tout bourgeois rencontré aux environs de la Faculté
-était immédiatement appréhendé au collet et entraîné
-dans cet antre de la science pour peu qu’il présentât
-quelques points de connexion avec le signalement affiché,
-et ce n’était qu’après une enquête authentique et
-solennelle que l’on consentait à le relaxer. C’est même
-cet incident qui a donné lieu au bruit que, pour mon
-compte, je crois dénué de fondement, et qui s’est répandu
-sourdement dans Paris, à savoir : que les étudiants
-arrêtaient les passants et qu’après les avoir entraînés
-dans les caves de la Faculté, ils les disséquaient
-vivants pour étudier les questions de physiologie expérimentale
-à l’ordre du jour. Ces bruits qui, je le répète,
-méritent peu de créance, avaient été propagés par ces
-dignes bourgeois, victimes de leur ressemblance avec le
-candidat de Montpellier ; entourés par une foule qui leur
-semblait furieuse et qui n’était qu’animée, ne comprenant
-rien au langage moitié grec, moitié français d’un
-grand monsieur au long nez et à la chevelure noire,
-chargé de les vérifier, ils se trompèrent complétement
-sur le sort qu’on leur réservait, et cette erreur jeta la
-terreur dans leur cœur, et ailleurs.</p>
-
-<p>Enfin, le lendemain, un élève de première année se
-précipita sur la place de l’École, les vêtements en désordre,
-et criant comme Archimède :
-Ευρεκα!
-ευρεκα!! Il
-traînait en effet par le collet un monsieur se défendant
-de toutes ses forces à l’aide d’un parapluie en coton
-rouge, qui semblait, à en juger par la couverture, bien
-fatigué de cette lutte.</p>
-
-<p>C’était, en effet, le candidat réfractaire qu’on avait
-rencontré ronflant sous une des banquettes de l’Institut
-depuis la dernière séance. On le mit en lieu sûr, et le
-concours commença immédiatement pour éviter toute
-nouvelle complication.</p>
-
-<p>Nous n’en dirons pas toutes les péripéties, c’est à
-l’histoire à les raconter (quand elle pourra le faire),
-nous nous bornerons à exposer de simples réflexions de
-détail sur ce sujet.</p>
-
-<p>Nous signalerons d’abord la prédilection, peut-être un
-peu trop grande, des candidats pour l’anatomie comparée ;
-ainsi, à propos <i>des reins en général</i>, s’attacher
-particulièrement à décrire le rein du <i>hanneton</i> et de
-l’<i>escargot</i>, c’est montrer une érudition très-vaste, il est
-vrai, mais qui serait bien mieux appréciée encore si on
-avait créé à la Faculté de Paris une chaire de pathologie
-et de thérapeutique appliquée au traitement des infirmités
-des coléoptères et des mollusques. En attendant
-cette création, j’avoue qu’il me semble préférable de
-connaître, d’une manière très-précise, les rapports du
-rein chez l’homme, que de savoir comment pisse le
-hanneton ou comment ne pisse pas l’escargot. Si les pathologistes
-du prochain concours suivent les anatomistes
-dans cette voie, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne
-fassent de la médecine comparée ; alors nous les entendrons
-disserter sur le diabète sucré des cloportes, la fièvre
-intermittente des tétards, la scarlatine de la langouste
-ou l’érysipèle du homard ; questions il est vrai d’un immense
-intérêt, mais que, pour mon compte, je préférerai
-voir étudier au point de vue de l’homme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">III</h2>
-
-
-<p class="d">Le professeur Jobert de Lamballe.<br />
-La transfusion. — Un phénomène adipeux. — Une carte
-comme on en voit peu.</p>
-
-
-
-<p>Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de
-l’accident survenu au professeur Jobert de Lamballe, une
-de nos célébrités chirurgicales, comme on évite de toucher
-à une douleur personnelle. L’éminent chirurgien
-était mon maître et mon ami, et vous comprenez les
-motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux
-ont fait connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de
-raisons de me taire, que les nouvelles que je puis donner
-seront agréables aux nombreux amis du malade. Et
-un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue
-carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent
-la vie.</p>
-
-<p>Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins
-les plus empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui
-faire oublier, dans la limite du possible, la tristesse de
-sa position. Il reçoit ses visiteurs avec la plus expansive
-sensibilité, sa raison est encore voilée, mais cependant,
-dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une
-certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a
-tout lieu d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence
-ne sera que momentanée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on
-porte sur le caractère d’un homme sont trop souvent fondés
-sur les apparences ; personne n’a été, sous ce rapport,
-plus mal jugé que ce savant chirurgien. On avait
-pour lui la déférence qui s’attache aux rudes travailleurs
-qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé
-par le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers,
-comme opérateur, une dextérité et une élégance incomparables.
-Mais il passait pour un bourru inabordable,
-quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi son
-service était la terreur des internes, et il fallait un certain
-courage pour l’affronter.</p>
-
-<p>Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur
-peur, il tempêtait pour cacher sa vive sensibilité. Son
-abord bourru effrayait les gens qui se tenaient à distance.
-On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal.</p>
-
-<p>Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton
-qu’on prend pour assommer les gens, mais ses pauvres
-y semblaient faits et ne s’en émouvaient guère. Il fallait,
-pour bien l’apprécier, ne pas le craindre, crier plus fort
-que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans son
-amitié ; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable ;
-il dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient
-faite les chagrins domestiques et montrait une âme aimante
-et expansive.</p>
-
-<p>Un jour, un nouvel interne entre dans son service ; on
-fut obligé de l’appeler au moment de la visite.</p>
-
-<p>— Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes
-soient présents à huit heures dans les salles.</p>
-
-<p>— C’est bien, monsieur, on y sera.</p>
-
-<p>Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire
-une opération en ville, arriva une demi-heure plus tôt,
-et fit appeler son interne. Celui-ci vient, tire sa montre
-et dit :</p>
-
-<p>— Il est sept heures et demie, je vais me recoucher.
-Dans une demi-heure je serai à vos ordres. Vous avez
-fixé vous-même le service à huit heures.</p>
-
-<p>On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se
-prit à rire et ne fit aucune objection. Quelques jours
-après, dans un moment de colère, il tutoya son interne,
-qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une
-objection sur un point du service ; l’interne lui répondit :</p>
-
-<p>— Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit.</p>
-
-<p>— Tu ! à qui croyez-vous donc parler ?</p>
-
-<p>— A toi ; tu m’as tutoyé hier ; cela ne paraît pas te
-plaire aujourd’hui, j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, le maître et l’élève se lièrent
-d’une vive amitié. Souvent ils faisaient ensemble les visites
-du maître, et l’élève, qui l’attendait dans la voiture,
-avait soin de lui dire : Tu sais, ne sois pas trop longtemps,
-sinon je file avec l’équipage. Et cela, en effet, lui
-arrivait parfois. Le savant chirurgien supportait, avec une
-bonhomie pleine d’indulgence, ces petites tyrannies de
-l’amitié. Il est vrai que l’interne était un homme capable,
-dont les services étaient fort appréciés dans les opérations
-délicates et minutieuses où le rôle des aides prend
-une véritable importance.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>MM. Eulenburg et Landois viennent de communiquer
-à l’Institut des expériences intéressantes sur la transfusion
-du sang, opération qui consiste à introduire
-dans les veines d’un malade épuisé par une hémorrhagie,
-du sang emprunté à un homme sain. Le succès de
-cette opération, déjà grave par elle-même, était compromis
-par les altérations rapides que subit ce liquide
-immédiatement après sa sortie du vaisseau, et les différents
-appareils imaginés pour opérer la transfusion directe
-ne remplissaient qu’incomplétement le but qu’on
-se proposait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Déjà Brown-Séquard avait reconnu que le principal
-obstacle résidait dans la coagulation de la fibrine qui
-produit le caillot des saignées, et il l’avait évité en défibrinant
-le sang, c’est-à-dire en enlevant la fibrine au
-moyen du battage. Il avait de plus établi que le sang
-employé devait provenir des artères et non des veines,
-en raison de l’acide carbonique que ce dernier contient.</p>
-
-<p>Les expériences d’Eulenburg et Landois sont divisées
-en trois groupes. Celles du premier confirment ce qu’on
-pouvait déjà prévoir, c’est qu’on ne peut substituer
-dans la transfusion, au sang complet, quelques-uns de
-ses éléments isolés, tels que le sérum ou l’albumine,
-de plus, que le sang chargé d’acide carbonique fait périr
-l’animal dans les convulsions.</p>
-
-<p>Les résultats des expériences du second groupe sont
-plus intéressants. Les auteurs ont combattu avec succès
-les phénomènes d’empoisonnement déterminés par l’ingestion
-de substances toxiques, solides comme l’opium,
-ou gazeuses comme l’oxyde de carbone ; et cela au moyen
-de la transfusion répétée. On soustrait ainsi à l’animal
-empoisonné le sang qui sert de véhicule au poison, et on
-lui injecte un sang normal nouveau qui lui donne une
-nouvelle vie. Si le moment d’appliquer à l’homme ces
-expériences n’est pas encore venu, elles n’en sont pas
-moins dignes d’une sérieuse attention.</p>
-
-<p>Les expériences du troisième groupe sont destinées à
-prouver que la vie peut être prolongée chez les animaux
-absolument privés d’aliments par la transfusion du sang
-d’un animal de même espèce, bien nourri. Ils ont fait
-vivre pendant vingt-quatre jours un chien dans ces conditions,
-chez lequel les injections étaient pratiquées tous
-les deux jours.</p>
-
-<p>Jusqu’ici ces intéressantes expériences ont été faites
-seulement sur les animaux. Malgré leurs résultats remarquables,
-si on vous proposait de vous y soumettre,
-je vous engage à faire, avant d’accepter, de sérieuses réflexions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai lu dans un journal, <i>l’Événement</i> peut-être, que la
-Faculté de médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un
-brave homme doué d’une circonférence prodigieuse et
-pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le phénomène au
-prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en
-laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à
-son trépas, voulant bien consentir à remettre l’examen
-de ses organes au lendemain de son dernier jour.</p>
-
-<p>C’est une erreur assez généralement accréditée, que
-ces anomalies sont le résultat d’une conformation organique
-particulière dont l’examen intéresse la science.
-L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un défaut
-d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est
-un phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie
-ne peut fournir aucun renseignement. Tous les
-éléments de l’organisme sont soumis à cette loi de rénovation
-qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité selon
-la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des
-molécules graisseuses soit plus active que leur résorption
-pour que l’embonpoint vous envahisse.</p>
-
-<p>Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que
-tous les spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que
-des piéges tendus à la crédulité. La diète sévère qu’on
-impose aux malades les fait maigrir, et c’est là seulement
-ce qui agit ; mais ils engraissent de nouveau quand
-ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint
-est la sobriété et un exercice corporel violent
-et journalier.</p>
-
-<p>La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le
-corps de ce gros homme ; elle connaissait, sans avoir
-besoin d’y regarder, les petits mystères de son organisme.
-De plus, elle se garderait bien de gâter ses élèves
-en leur fournissant des curiosités ; ils ne voudraient bientôt
-plus disséquer que des phénomènes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à
-ses amis, c’est une occasion bien naturelle de se rappeler
-au souvenir des gens. Tout homme un peu répandu
-en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de
-glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la
-maison. C’est M. Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa
-carte qu’il est fidèle à ses traditions commerciales, ce qui
-veut dire qu’il continue à faire son vinaigre avec l’acide
-pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée, et son
-moka avec sa chicorée ; à mettre de l’eau dans son vin
-et à tromper sur le poids de toutes ses marchandises,
-etc., etc., et ainsi de suite pour tous les fournisseurs
-de la consommation journalière.</p>
-
-<p>On reçoit donc des cartes bien singulières ; mais je
-doute, chers lecteurs, qu’aucun de vous en possède une
-aussi curieuse que celle que je vais vous lire, et que je
-copie avec une scrupuleuse exactitude sans y changer
-une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous
-comprendrez facilement, le numéro et le nom seront
-supprimés. Je dois avouer du reste, que si j’ai reçu
-cette carte, elle ne m’était point destinée.</p>
-
-<p>La voici :</p>
-
-<div class="box">
-<p class="c"><span class="large">MAISON DE CONFIANCE</span><br />
-<span class="b large sans-serif">RUE S<sup>T</sup>-HONORÉ N<sup>o</sup>…</span><br />
-entre l’Assomption et la Rue St-Florentin.<br />
-<span class="i">S’adresser directement au 3<sup>e</sup> où c’est indiqué.</span><br />
-<span class="small">On ne me trouve que chez moi.</span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup>… MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité,
-Membre de plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire,
-et les Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, <i>reconnais</i>
-la grossesse à <i>six semaines</i> ou <i>deux mois</i>, Consultations
-Gratuites et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’<i>Utérius</i>,
-Antéversion, Retroversion, Engorgement <i>linfatique</i>, indication
-pour ramener le Flux et le <i>Reflux</i> sanguin, et pour toutes les maladies
-des Dames.</p>
-
-<p class="r small i">LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE.</p>
-
-</div>
-<p>Vous pensez que c’est là tout ! Erreur, comme dit
-cette bonne dame, lisez l’autre face ; cette carte a été
-plongée dans un charlatanisme si épais, qu’elle en est
-couverte des deux côtés.</p>
-
-<div class="box">
-<p class="c"><span class="large b sans-serif">AVIS</span><br />
-<span class="g">Important et Indispensable.</span></p>
-
-<p>Montez au 3<sup>e</sup> sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique
-ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je suis
-presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en relation
-avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques dans l’allée,
-pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer plusieurs fois ou
-frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois je regarde par la Fenêtre
-du 3<sup>e</sup>, si l’on vous indiquait mal je vous prierais de m’en avertir.</p>
-
-<p class="c"><span class="small">La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.</span><br />
-<span class="b sans-serif">Rue St… n<sup>o</sup>…</span> entre l’A… et la Rue St…<br />
-<span class="b sans-serif">PARIS.</span></p>
-
-</div>
-<p>Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert
-de passe-port pour circuler sur la voie publique, elle a le
-même droit que l’animal dangereux qui porte sa muselière,
-conformément aux ordonnances de police, seulement
-elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de
-contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main
-de la jeune fille innocente qui ne connaît pas encore toutes
-les infamies qu’on rencontre dans les égouts de la
-civilisation ; malgré son innocence, elle est femme, elle
-questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié
-pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats
-trop visibles de l’amour.</p>
-
-<p>Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus
-rien à perdre que la crainte d’avoir des héritiers.
-Celle-là comprend de suite l’invitation qu’on lui adresse.</p>
-
-<p>Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre
-d’impudeur, pour en bien apprécier toutes les
-beautés. Je le comparerais volontiers à ces vins vieillis
-derrière les fagots, dont il faut analyser tous les parfums,
-toutes les saveurs pour bien en juger le mérite.
-L’ignoble a ses nuances et son fumet ; analysons donc,
-malgré la révolte de nos sens, ce que contient cette carte,
-c’est une œuvre de chimiste et non pas de gourmet,
-mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont
-point ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons
-cette observation : <i>On ne me trouve que chez moi</i>. Une
-sage-femme qui n’exerce qu’à domicile, cela me fait
-l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en
-chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone <i>membresse</i>
-de plusieurs <i>Sociétés savantes</i> qui ne <i>va pas en ville</i>
-peut faire chez elle.</p>
-
-<p>Notez qu’elle <i>reconnais</i> la grossesse à six semaines ou
-deux mois. Mais je suis persuadé que c’est uniquement
-aux consultations payantes, et que ses consultations gratuites,
-comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent à trois
-heures juste, et ferment à trois heures très-précises.</p>
-
-<p>Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies
-de l’<i>utérius</i> (en vertu de quel droit ? — Cela ne vous regarde
-pas) ; mais elle n’explique point si elle considère
-la grossesse comme une maladie de l’<i>utérius</i>. J’avoue
-que j’aurais voulu lui voir couronner son chef-d’œuvre
-par une explication sur ce point : quant à moi, je suis
-convaincu qu’elle considère la grossesse comme une
-maladie des plus graves ; comme celle qui se traite avec
-le plus de succès dans sa maison de confiance, et surtout
-comme celle qui rapporte le plus d’argent.</p>
-
-<p>Je ne dirai rien de sa prétention de ramener <i>le flux</i>
-sanguin, je comprends que lorsqu’une femme est en retard
-de quatre mois, plus ou moins, elle possède des petits
-moyens pour faire passer cela ; même probablement
-quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de
-l’abdomen. Quant au <i>reflux</i>, je suis un peu embarrassé,
-je ne connais en fait de reflux que celui de l’Océan, et à
-moins d’admettre que cette femme, si savante, n’ait inventé
-une pommade ou un onguent dont la puissance
-merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les
-vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication
-vraisemblable.</p>
-
-<p>Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet <span class="small">AVIS
-IMPORTANT ET INDISPENSABLE</span> : <i>ne parlez à personne, n’écoutez
-pas</i> ; est-ce que par hasard on entendrait autour
-de cette honnête maison, comme dans le conte de l’<i>Oiseau
-bleu</i>, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes
-qui crient aux malheureuses pratiques : Fuyez !
-fuyez !! imprudentes, si vous tenez à la vie, n’approchez
-pas de cette maison, n’imitez pas nos coupables folies,
-si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas l’interroger
-sur ce point, car elle le dit, <i>la discrétion</i> lui est
-très-<i>nécessaire</i>. Je suis du reste complétement de son
-avis à ce sujet ; si elle allait raconter <i>toutes</i> ses petites
-affaires au premier venu, cela pourrait avoir de grands
-inconvénients pour elle.</p>
-
-<p>Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute,
-quand elle affirme que <i>personne n’est en relation avec
-elle</i>. Alors, que devient-elle le vendredi ? Moi, je suppose
-qu’elle est en relation directe avec le club des sorcières,
-et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à
-balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa
-science, pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six
-semaines, quand les médecins ne le peuvent faire que
-vers quatre mois ? Évidemment, sa science lui vient
-d’une source qui ne coule pas rue de l’École-de-Médecine.</p>
-
-<p>Maintenant, passons au <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, car on dit que
-c’est là qu’il faut toujours chercher le point important
-d’une lettre. Il n’y en a pas à cette carte, mais c’est pure
-politesse pour le lecteur, on compte sur son intelligence ;
-ceux qui auront besoin du <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i> sauront bien le
-deviner.</p>
-
-<p>Ce qui est sur la carte n’est que le <i>boniment</i> du paillasse
-qui rassemble la foule autour de lui ; il conte des
-histoires bêtes, reçoit avec philosophie les coups et les
-injures du patron, puis, quand le cercle est compacte, il
-exhibe son <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, sa chose importante, qui est
-une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil
-à gratter.</p>
-
-<p>Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une
-invention pleine de vertus, mais je voudrais bien connaître
-le <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, l’industrie qui se commet dans cette
-maison de confiance.</p>
-
-<p>Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux ?</p>
-
-<p>Pratique-t-on <i>le nœud de l’aiguillette</i> ?</p>
-
-<p>Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a
-rien de commun avec celui des montagnards écossais) ?
-Explique-t-on les mystères du grand et du petit Albert,
-ou simplement de Charles Albert ?</p>
-
-<p>Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation
-somnambulique ou homœopathique ?</p>
-
-<p>Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances
-de la vieillesse épuisée ?</p>
-
-<p>A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté ?</p>
-
-<p>Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre
-de ces merveilles.</p>
-
-<p>Ah ! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique
-son œil glauque à la vitre fêlée de ce troisième
-étage, peut-être me raconterait-elle d’étranges choses ;
-peut-être a-t-elle vu quelques-uns de ces drames auprès
-desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est qu’un
-jeu innocent.</p>
-
-<p>O Paris ! comme on te calomnie ! on dit que tu laisses
-parfois mourir de faim tes enfants ; quand de pareilles
-industries peuvent s’étaler impunément à ton soleil, il
-faut être furieusement honnête, ou bien dépourvu d’<i>imaginative</i>,
-pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris !
-une ceinture dorée, sinon une bonne renommée.</p>
-
-<p><i>Nota.</i> L’adresse est tenue à la disposition des confrères
-dans l’embarras qui voudraient avoir recours aux
-lumières de cette praticienne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">IV</h2>
-
-
-<p class="d">La médecine des gens qui ne sont pas médecins.<br />
-Le docteur Duval.<br />
-Les biftecks de la rue Saint-Victor.</p>
-
-
-
-<p>Si les hommes d’épée veulent régenter le domaine de
-la médecine, il ne nous restera bientôt plus qu’à raisonner
-fourniment et charge en douze temps ; seulement
-nous prendrons la peine d’étudier la manœuvre
-pour en parler avec compétence.</p>
-
-<p>A l’Institut, le général Morin a fait une charge à fond
-sur M. Velpeau, à propos de la présentation d’un travail
-sur une question à l’ordre du jour : le mode de propagation
-du choléra. Le célèbre chirurgien n’aime pas à
-voir chasser sur ses terres ; il a froncé ses sourcils broussailleux,
-et je m’apprêtais à entendre une verte réplique.
-Cependant il s’est montré bon prince, en se bornant
-à répondre civilement au savant général : que les
-choses qui pour lui semblaient douteuses, étaient parfaitement
-claires aux yeux des gens compétents. Les motifs
-que M. Velpeau a donnés pour justifier sa présentation
-n’ont peut-être pas convaincu son adversaire, mais
-ils n’en sont pas moins valables pour cela.</p>
-
-<p>Il faut croire que la médecine exerce une fascination
-bien puissante sur les gens, puisque tout le monde veut
-y toucher. Et vous-même, si vous faisiez scrupuleusement
-votre examen de conscience, vous trouveriez à
-votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la
-médecine. Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier
-ès pendules, de raccommoder la montre d’autrui,
-et pourtant vous n’hésitez pas dans l’occasion à porter
-vos mains profanes sur la mécanique humaine.</p>
-
-<p>Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques
-vous prodiguent le mauvais exemple ; ils accumulent
-sans scrupule et avec une parfaite bonhomie les
-recettes des commères et des compères, qui sont sévèrement
-consignées à la porte des publications médicales.</p>
-
-<p>Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques,
-qui ressemblent beaucoup plus au thé de la veuve
-Gibou qu’à une drogue honnête, ne présentent pas de
-grands inconvénients. Quand l’indisposition est légère, elle
-disparaît malgré le médicament ; mais, ordinairement,
-les guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces
-petites misères de l’existence ; il leur faut de bonnes
-grosses maladies mortelles : c’est le choléra, le cancer,
-la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est là que
-commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité
-du remède néglige de réclamer une intervention sérieuse,
-et lorsqu’il perd ses illusions il n’est plus temps
-de le soulager.</p>
-
-<p>Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu
-être sauvés si, au lieu de perdre un temps précieux à
-des remèdes absurdes, ils avaient réclamé tout de suite
-les secours alors efficaces de l’art.</p>
-
-<p>Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans
-vos journaux. Sur quatre-vingt dix, il y en a cent de
-mauvaises. Il m’en souvient d’une, destinée à chasser le
-ver solitaire, et qui se terminait ainsi : « Le malade devra
-s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à
-la sortie du ver. » C’est fort bien, si l’entozoaire
-accepte gracieusement l’invitation qui lui est faite de
-quitter la place ; mais s’il refuse (l’auteur n’a pas prévu
-le cas), voilà un malade condamné au triste sort d’Ugolin,
-et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer.</p>
-
-<p>Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des
-excursions aventureuses dans notre domaine. La haute
-fantaisie de leur imagination a maraudé sans vergogne
-les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les massacres
-à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux : des
-guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et
-le lecteur pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer,
-des vastes ressources de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain.</p>
-
-<p>J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui
-adorait les romans de cape et d’épée ; je ne dis pas
-qu’elle en soit morte, mais tant d’émotions poignantes
-ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me signaler
-tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la
-médecine. La digne femme voyait là un désir bien naturel
-d’acquérir des connaissances nouvelles, et, fière de
-contribuer à mon éducation, elle s’y prêtait avec bienveillance.
-Grâce à sa collaboration dévouée, mais inintelligente,
-j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner
-les tableaux d’une lanterne magique monstrueuse,
-d’une danse macabre où l’impossible donne la main à
-l’absurde. Je ne puis vous initier à ces travestissements
-de l’art ; il faut au moins être étudiant de première année
-pour en goûter toutes les finesses.</p>
-
-<p>Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment,
-à titre d’échantillon. Je l’emprunte au <i>Roi des
-gueux</i>, de Paul Féval ; je copie :</p>
-
-<p>« Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec
-Plizon l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de
-trois livres d’étoupe. »</p>
-
-<p>Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe ;
-par quel procédé ? l’auteur n’en dit rien, et cependant
-on a noté dans l’histoire des choses beaucoup moins extraordinaires.
-Trois livres d’étoupe ! Mon tapissier m’a
-affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer
-deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon,
-avec les accessoires qu’il contient à l’état normal, devait
-atteindre le volume d’une citrouille fortement constituée,
-et cependant Plizon, avec la candeur d’un phénomène
-qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums
-qui auraient pu changer son étoupe en crin.</p>
-
-<p>J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler
-des étoupes enflammées, mais pas un n’était capable
-d’en grossir le volume de son étroit cerveau, pas un
-n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un ballon.
-Le truc de Plizon est mort avec lui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment ;
-elle fait sa liquidation de fin d’année, elle prépare
-sa séance solennelle. Le temps se passe en comités secrets,
-où l’on discute la valeur des mémoires présentés
-au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine,
-les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance,
-mais ne présentent pour vous qu’un médiocre
-intérêt.</p>
-
-<p>Les dernières séances ont été occupées par une discussion
-sur le pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de
-Byron et de Talleyrand. Je crois que c’est la seule chose
-que le prince des diplomates n’ait jamais pu dissimuler.</p>
-
-<p>Le traitement du pied-bot est une des plus belles
-conquêtes de la chirurgie contemporaine. Cette difformité
-jadis incurable, dans laquelle le pied au lieu de reposer
-directement sur le sol, est porté en bas, en dedans
-ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles
-de la jambe, qui entraînent le pied dans une direction
-anormale. Au moyen d’une petite piqûre à la peau,
-on introduit un mince bistouri sur la corde tendineuse
-raccourcie ; on coupe : il s’écoule à peine quelques gouttes
-de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses
-rapports et ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie
-sous-cutanée. On doit sa vulgarisation, je pourrais
-presque dire sa création, au docteur Duval, le doyen des
-orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres
-ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur
-Duval est une des figures les mieux accentuées de notre
-monde médical. Un grand corps plein de vigueur, de
-grands bras, de grands cheveux touffus et grisonnants,
-un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence,
-une bonne figure souriante, l’œil fin ; moustachu
-comme un grognard ; toujours prêt à ouvrir sa bourse
-ou sa maison aux <i>citoyens</i> frères et amis, et Dieu sait s’ils
-en ont usé ! Cet excellent homme s’est fait le Vaugelas
-des barbarismes physiques, le correcteur des difformités
-humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles
-luxations depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère
-ses succès d’horticulteur à ses succès de praticien,
-et cultive avec amour une collection d’œillets.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins,
-font leur malle et tous les jours manquent le train ; on
-les croit partis, pas du tout, on les retrouve assis sur
-leurs bagages. On compte encore par jour une trentaine
-de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse
-des directeurs qui prolongent leurs représentations pour
-satisfaire… à la demande générale. Personne ne le retient.</p>
-
-<p>Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant
-le fléau, mais il avait laissé à Paris un domestique de
-confiance pour répondre, si le choléra venait frapper à
-la porte de l’hôtel.</p>
-
-<p>Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps
-en temps à sa sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi
-s’éloignait. Enfin, il y a quelques jours, il a eu la satisfaction
-de recevoir la note suivante :</p>
-
-<p>« Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup
-diminué : du reste, il n’y a plus que des cas foudroyants. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai trouvé l’histoire qui suit dans les papiers de mon
-grand-père.</p>
-
-
-<p class="c">I</p>
-
-<p>Elle naquit au milieu des brouillards parfumés de la
-rue Mouffetard et se nommait Javotte, mais par un caprice
-familier aux grandes artistes elle avait italianisé son
-nom et en avait fait Javotta. Elle était, il est vrai, assez
-laide, suffisamment malpropre et quelque peu rousse.
-Ses cheveux <i>impeignés</i> rappelaient peut-être un peu trop
-les tons dorés de l’écureuil. Mais par combien de qualités
-morales étaient rachetées ces quelques imperfections
-physiques ! Elle portait avec grâce une échelle sur le bout
-de son nez robuste, avalait des sabres sans les mâcher,
-faisait le grand écart comme personne, et se laissait casser
-des pavés sur le ventre, sans manifester la plus légère
-émotion. C’était, comme on le voit, un véritable
-artiste bien digne, non-seulement d’exciter l’admiration
-d’un public enthousiaste, mais encore d’allumer des passions
-tropicales dans le sein des mortels et même des immortels.</p>
-
-<p>Javotta logeait sa gloire dans une mansarde de la rue
-Saint-Victor.</p>
-
-
-<p class="c">II</p>
-
-<p>En ce temps-là, un équipage médical, attelé de deux
-chevaux très-maigres, mais conduits par un cocher encore
-moins gras, s’arrêtait chaque matin au coin de la
-rue Saint-Bernard. Un bel homme, habit bleu, boutons
-d’or, en descendait, et après avoir rétabli l’aplomb de
-sa chevelure, il s’engageait dans la rue Saint-Victor et
-gagnait d’un pas pressé une de ces maisons verdâtres, à
-l’aspect cadavéreux, où tous les miasmes, toutes les moisissures
-semblent se donner rendez-vous.</p>
-
-<p>Où court donc ce prince de la science ? Va-t-il porter
-à quelque pauvre diable les secours de sa médecine humanitaire ?
-Non, non, non. Vient-il admirer un de ces
-cas rares que la science poursuit à domicile ? Non, non,
-non. Qu’espère-t-il donc trouver dans ce taudis malsain,
-au haut de cet escalier criard dont chaque marche est le
-siége d’une fracture ou d’une luxation ?</p>
-
-<p>Il vient voir Javotta, il vient se plonger dans les convulsions
-éclamptiques de la volupté. Il vient faire cuire
-deux biftecks. Voilà ce qu’il vient y faire.</p>
-
-<p>Mais comme il a six étages à monter, et qu’à son âge
-on ne fait pas une pareille ascension sans souffler un peu,
-sans faire une petite pause sur chaque palier, j’ai tout le
-temps de vous dire pourquoi ses chevaux et son cocher
-sont si maigres.</p>
-
-
-<p class="c">III</p>
-
-<p>Voici comment il nourrissait le Phébus de son char.
-Le pauvre cocher, après avoir introduit chaque matin la
-voiture dans la cour de l’hôpital, suivait son maître ; puis
-profitant de l’obscurité d’un corridor, il endossait rapidement
-la capote et le bonnet de coton de malade et allait se
-planter devant un lit du service que son maître avait soin de
-toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après
-une investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement
-inutile, le grand praticien lui ordonnait invariablement
-quatre portions qui devaient suffire à tous ses
-besoins pour vingt-quatre heures. Cependant lorsqu’il
-était très-content de ses services, il lui accordait une
-portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers
-aux salles demandaient à cet homme maigre quel était
-le siége de sa maladie, il indiquait piteusement l’estomac,
-qui n’avait d’autre infirmité que de trop bien se
-porter.</p>
-
-<p>Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux
-par le même procédé, mais au moment de l’exécution,
-des obstacles sérieux s’opposèrent à la réussite de cette
-combinaison économique. De sorte que les chevaux s’étaient
-petit à petit habitués à ne plus manger du tout ;
-seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement
-invincible. Et pourtant leur maître n’était pas
-avare ; mais les besoins de première nécessité du cœur
-coûtent si cher à l’homme sensible, que généralement il
-ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres
-exigences de la vie.</p>
-
-
-<p class="c">IV</p>
-
-<p>Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une
-respiration essoufflée se font entendre dans les hautes
-régions de l’escalier, c’est notre héros qui arrive au terme
-de son pénible voyage.</p>
-
-<p>Il entre, se précipite dans les bras de Javotta ; puis,
-cette satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe
-à satisfaire les besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste
-s’élance dans les profondeurs de l’escalier et revient
-bientôt avec deux biftecks (moins tendres que son cœur).
-Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose ; tous les
-matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de
-l’amour et de la science.</p>
-
-<p>On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que
-dira donc l’histoire à propos de notre savant confrère
-cuisinant aux pieds de la beauté ? On l’accusera peut-être
-de plagiat, c’est possible, mais cela n’enlève rien à la
-délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir un cœur
-de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité
-médicale mollement couchée aux pieds de cette
-célébrité artistique, une main plongée dans sa crinière
-rutilante et l’autre occupée à retourner le faux-filet étalé
-sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter l’illusion,
-il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un
-acrobate distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et
-dans ce costume léger il se plaisait à faire constater l’état
-de conservation de ses formes.</p>
-
-<p>Oh ! chaos de l’esprit humain ! Oh ! mystérieux abîmes
-du sentiment ! ces savantes mains qui tout à l’heure vont,
-c’est bien possible, tâter le pouls d’un des princes de la
-terre, de la finance ou de toute autre principauté, sont
-occupées maintenant à surveiller la confection de modestes
-biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un
-cheval ! Quelle complainte simple et touchante on pourrait
-faire avec ces fraîches fleurs d’amour tombées du
-cœur d’un grand homme !</p>
-
-
-<p class="c">V</p>
-
-<p>Nous étions à cette époque pleine de charmes et de
-poésie qui vit fleurir le <i>Père Duchêne</i> et les émeutes.
-Cette date n’est pas très-précise : c’est peut-être en 93,
-ou en 1830, ou même en 1848, car nous avons eu
-tant de glorieuses révolutions, qu’on s’embrouille un peu
-dans les dates ; je crois pourtant que c’était en 1793.</p>
-
-<p>Un jour, jour néfaste (c’était bien sûr un 13 ou un
-vendredi), quand il ouvrit la porte, aucune main amie ne
-vint éponger le front du savant essoufflé : le taudis était
-vide ; il s’arrêta palpitant, sentit au cœur une douleur,
-comme si on le pinçait dans un entérotome de Dupuytren,
-et lut à travers ses larmes les mots suivants, qu’une
-main inhabile avait tracés sur la table avec du blanc :
-« Riquiqui est commissaire d’un département. Je l’ai revu,
-je le raime et je file. »</p>
-
-<p>Une révolution s’était en effet accomplie dans la situation
-politique de Riquiqui, il allait travailler désormais
-sur un autre théâtre.</p>
-
-<p>Notre infortuné confrère voulut chercher dans le tourbillon
-des orages parlementaires l’oubli de cette tuile
-qui avait contusionné son cœur, mais nous devons
-avouer qu’il échoua d’une manière aussi complète qu’éclatante.</p>
-
-
-<p class="c">VI</p>
-
-<p>Il y a un mois, en traversant le boulevard Montparnasse,
-j’ai revu Javotta ; elle marchait sur les mains,
-les jambes en l’air, ce qui indique suffisamment que sa
-position sociale avait été bouleversée.</p>
-
-<p>Quant au savant, hélas ! il est décédé.</p>
-
-<p>Mais comment est-il mort ? car pour l’homme de
-science il est trois manières d’en finir avec l’existence :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Il meurt physiologiquement, mais ses œuvres lui
-survivent ; il n’est donc mort qu’à moitié, puisque son
-esprit ou son génie restent parmi les vivants.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Il meurt complétement, sa réputation le suit dans
-la tombe, il ne reste rien de lui.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Il meurt moralement, c’est fini, on n’en parle plus,
-on n’en fait aucun cas, et cependant il continue à vivre
-de l’existence physique et végétative.</p>
-
-<p>— Lequel de ces trois trépas subit le héros de cette
-véridique histoire ?</p>
-
-<p>— Interrogez la Parque, quant à moi je dis simplement :
-Il est mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">V</h2>
-
-
-<p class="d">La correspondance de l’Institut.<br />
-M. Élie de Beaumont. — Les oculistes allemands.<br />
-Les candidats académiques.</p>
-
-
-
-<p>Dans la dernière séance de l’Institut, M. E. de Beaumont
-a fait durer jusqu’à quatre heures la lecture de la
-correspondance. Il est vrai qu’absent depuis deux mois,
-il a laissé les courriers s’accumuler sur son bureau, sans
-léguer à un autre le soin de le remplacer. On aurait envoyé
-de la marée à l’Institut, que cela eût été la même
-chose : elle eût attendu à la porte jusqu’à ce que M. E.
-de Beaumont soit venu en faire l’autopsie en personne.
-La manière dont le savant secrétaire perpétuel remplit
-cette partie de ses fonctions, qui consiste, dans les séances
-hebdomadaires, à dépouiller la correspondance, est
-une des choses les plus curieuses et les moins explicables
-pour un homme de sens.</p>
-
-<p>En général, quand on lit devant une académie, c’est
-pour se faire entendre. M. de Beaumont s’entoure, au
-contraire, des plus minutieuses précautions pour que
-personne ne puisse percevoir un seul mot de ses lectures.
-Il possède l’organe précieux de ces garde-malades,
-dont les voies aériennes semblent garnies de moelleux
-tapis destinés à amortir l’éclat des sons. Le mauvais
-état de sa vue l’oblige à rapprocher les manuscrits
-tellement près de son appendice nasal, qu’ils font l’office
-de bourrelets contre les courants d’air et ne laissent
-échapper aucune vibration. Quand par hasard le bruit
-de sa voix vient frapper son oreille, il s’arrête comme
-effrayé, puis il continue à remuer les lèvres en silence.</p>
-
-<p>Au bout d’une demi-heure de cet exercice, le savant
-secrétaire est convaincu qu’il a répandu <i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i> les
-nouvelles scientifiques qu’on adresse à l’Institut des quatre
-coins du monde. On se demande quel profit peut tirer
-de ces fantômes de communications, le public si nombreux
-qui assiste aux séances. Ou la lecture de la correspondance
-présente de l’intérêt, ce qui n’est pas discutable,
-alors il n’en faut pas priver le public et surtout les
-journalistes qui en tireraient de précieux éléments pour
-leur compte rendu ; ou l’illustre assemblée les juge inutiles.
-Il serait préférable dans ce cas de les supprimer
-pour ne pas perdre d’une manière aussi stérile la meilleure
-partie des séances.</p>
-
-<p>M. de Beaumont est un savant géologue, qui pourrait
-dire, à six semaines près, l’âge des montagnes du globe
-et des soulèvements terrestres ; tout le monde apprécie,
-comme elles le méritent, les grandes qualités qui lui ont
-valu sa juste réputation. Mais, comme secrétaire perpétuel,
-il laisse beaucoup à désirer.</p>
-
-<p>Il devrait au moins, si son organe vocal ne peut dépasser
-les tons du <i lang="it" xml:lang="it">pianissimo</i>, se faire escorter d’un chantre
-au larynx éclatant ; il se contenterait de faire les gestes,
-l’autre parlerait pour lui.</p>
-
-<p>Fâcheux ricochet des amours-propres égoïstes ! Arago
-a fait nommer M. Flourens secrétaire perpétuel pour
-lui servir de repoussoir. M. Flourens, dans le même
-but, a poussé M. E. de Beaumont. Si l’Institut veut
-poursuivre cette gamme de décadence vocale, je ne vois
-dans l’avenir qu’un candidat possible : c’est un sourd-muet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il arrive un moment où le professeur, blanchi sous le
-harnais, désire, sans prendre sa retraite définitive, confier
-son cours à un homme plus jeune et que les fatigues
-de l’enseignement n’effrayent pas. L’usage universitaire
-est que le suppléant touche la moitié des honoraires
-du titulaire. M. E. de Beaumont est professeur de
-géologie au Collége de France et à l’École des mines ;
-depuis trois ans qu’il se fait remplacer, il abandonne
-généreusement la totalité de son traitement, une quinzaine
-de mille francs, à ses suppléants. Ce noble exemple
-n’est pas épidémique et nullement contagieux, et je connais
-tel professeur qui laisse son cours en friche et sa
-chaire vide pour ne pas écorner ses traitements, qu’il
-touche intégralement.</p>
-
-<p>Si M. de Beaumont ne fait plus son cours, il continue
-à diriger les excursions géologiques des élèves de l’École
-des mines. Un jour, son zèle l’avait entraîné, avec
-son troupeau studieux, dans un des déserts montagneux
-du Jura. Il cherchait le système du <i>lias</i>, un terrain secondaire
-qui présente un intérêt exclusivement scientifique.
-Il ne produit aucune denrée comestible, et la
-truffe le fuit avec terreur. Il est constitué par un grès
-compacte très-dur, contenant quelques minerais métalliques.</p>
-
-<p>Depuis le matin, on marchait sous un soleil torride
-qui se préparait à se coucher. La faim décimait la troupe ;
-on en était arrivé à ce degré de famine où le chasseur
-songe à manger son chien ; les plus vigoureux se traînaient
-à la recherche d’un cabaret hospitalier. Le vieux
-maître, seul, soutenu par son zèle, sourd aux révoltes
-des estomacs, avançait toujours ; seulement, il continuait
-sa recherche les bras levés au ciel en s’écriant doucement
-avec désespoir : Hélas, mon Dieu ! je ne trouve
-pas le <i>lias</i> !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Trois Allemands aux yeux bleus, aux cheveux pâles,
-mauvais prophètes en leur pays, sans cela ils y seraient
-encore, sont venus envahir Paris, la ville hospitalière,
-en chantant :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non, les Français, ils n’auront pas le Rhin !</div>
-</div>
-
-<p>L’instrument qui gisait sous leur bras n’était pas la clarinette
-traditionnelle des bardes de leur patrie, c’était
-un ophthalmoscope. Les trois fils de l’Allemagne étaient
-oculistes.</p>
-
-<p>Je vais vous initier aux mystères de l’ophthalmoscope.
-Cet appareil très-ingénieux permet, au moyen d’un petit
-réflecteur, de projeter dans les profondeurs de l’œil malade
-un rayon lumineux emprunté à une lampe. Une lentille
-bi-convexe, à foyer mobile et renfermée dans un
-tube, grossit les objets qu’on examine, et rend ainsi très-apparentes
-les lésions de l’organe qui échappaient complétement
-à la vision ordinaire.</p>
-
-<p>Cet instrument est devenu la source de progrès très-importants
-en ophthalmologie ; il a été inventé, en 1851,
-par M. Helmholtz, un autre Allemand que ceux dont je
-vous parle. Il a subi dans le pays de l’auteur, et surtout
-en France, de si nombreuses modifications, son emploi
-s’est tellement vulgarisé dans la pratique, qu’il devient
-puéril de s’en faire un porte-voix.</p>
-
-<p>Nonobstant, les blonds fils de l’Allemagne ont joué de
-l’ophthalmoscope avec beaucoup de bonheur, et grâce
-à cette badauderie française qui accepte comme un phénomène
-l’étranger écorcheur de notre langue, ils ont
-fait une plantureuse moisson.</p>
-
-<p>Jusque-là, tout est pour le mieux. Mais l’un d’eux,
-grisé par le succès, et sans être ni docteur, ni officier
-de santé, ni même herboriste d’aucune Faculté française,
-a voulu escalader les régions officielles et obtenir
-la création à son profit d’une chaire d’ophthalmologie
-à l’École de Paris. Notez qu’il en existe déjà une,
-occupée avec beaucoup de distinction par M. Foucher,
-lequel peut être suppléé par dix autres oculistes français
-possédant les conditions exigées par notre législation, et
-dont les titres scientifiques sont très-supérieurs à ceux
-du spécialiste d’outre-Rhin.</p>
-
-<p>Que diraient les Allemands, si on nommait le juge de
-paix de la Ferté-aux-Oignons membre de la cour de
-cassation de Berlin. (Je dis Berlin, parce qu’on assure
-qu’il y a des juges.)</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un haut fonctionnaire de l’enseignement a fait comparaître
-devant lui l’audacieux compatriote de Méphistophélès.</p>
-
-<p>— Quels services signalés avez-vous rendus à la
-science, pour qu’on méconnaisse en votre faveur les titres
-acquis et qu’on bouleverse les règles de notre droit scolastique ?</p>
-
-<p>— J’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux.</p>
-
-<p>— Avez-vous découvert ces maladies ?</p>
-
-<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Nein</span>, monsir, ce être d’autres.</p>
-
-<p>— Vous avez donc inventé l’instrument avec lequel
-on a fait ces découvertes ?</p>
-
-<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Nein</span>, monsir, ce être Helmholtz.</p>
-
-<p>— Vous avez au moins exécuté vous-même les dessins
-de l’atlas ?</p>
-
-<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Nein</span>, monsir, ce être un dessinateur.</p>
-
-<p>— Mais alors, vous n’avez rien fait pour la science !</p>
-
-<p>— Ia, monsir, j’ai affre piblié un atlas des maladies
-des yeux.</p>
-
-<p>Le blond fils de l’Allemagne, repoussé sur ce point,
-n’est pas homme à se tenir pour battu, et il est probable
-qu’il va frapper à la porte des hôpitaux ; mais, là encore,
-il va se trouver en face d’obstacles pour lui infranchissables.
-Il faut être docteur d’une Faculté française ; de
-plus, on doit passer par un chemin terriblement escarpé
-qui s’appelle : <span class="small">LE CONCOURS</span>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les savants qui font la queue pour un fauteuil académique,
-peuvent être classés en plusieurs catégories.</p>
-
-<p>Ici, j’ouvre une grande parenthèse pour examiner un
-peu la signification du mot <span class="small">SAVANT</span> : D’après le dictionnaire,
-ce mot signifie <i>qui a beaucoup de science</i> ; je cherche
-le mot <span class="small">SCIENCE</span>, et je trouve : <i>connaissance d’une
-chose</i> ; de sorte qu’un homme qui a des connaissances
-quelconques, même de mauvaises connaissances, peut se
-flatter d’être un savant. Ainsi, un cordonnier ambulant
-qui restaure une empeigne avec art, ou pose adroitement
-un béquet, a le droit de se dire un savant ; il peut
-même supprimer savetier, qui devrait se lier intimement
-à cette qualification. L’épicier qui connaît à fond l’art
-des falsifications et des sophistications, est un savant épicier,
-à moins qu’il ne s’intitule un savant chimiste. L’escamoteur,
-qui pulvérise votre montre dans un mortier
-et vous la rend ensuite parfaitement réglée, qui fait
-sortir de votre chapeau tout un parterre de fleurs, est
-un savant physicien. Ah ! mon Dieu, oui ! il faut que
-MM. Pouillet, Desprets et Gavarret en prennent leur parti,
-les Robert-Houdin sont maintenant des physiciens ; seulement,
-ils appellent leur physique <i>amusante</i>, pour la
-distinguer de l’autre qui, paraîtrait-il, est fort peu récréative.
-Il faut convenir cependant que ces savants-là ne
-manifestent, en général, aucune ambition académique.</p>
-
-<p>Comme on le voit, le mot <span class="small">SAVANT</span> est élastique dans
-ses applications. Je dois ajouter que, de plus, il ne jouit
-pas d’un sens absolu, et qu’en sa qualité d’adjectif, il
-tire toute sa valeur de la comparaison. Par exemple, si
-je compare M. Valenciennes avec un lourd Auvergnat
-arrivant de Saint-Flour, où il n’a jamais appris même à
-lire, évidemment M. Valenciennes sera un savant, même
-transcendant, et l’Auvergnat, un âne bâté, un crétin,
-propre uniquement à rétamer les casseroles et à raccommoder
-la faïence. Mais si je compare M. Valenciennes à
-Cuvier, il est évident que cette fois, c’est Cuvier qui sera
-le savant.</p>
-
-<p>Maintenant que, grâce aux définitions, je ne sais plus
-au juste ce que c’est qu’un savant, je ferme mon dictionnaire
-et ma parenthèse, et j’en reviens à mes catégories.</p>
-
-<p>Donc, il y en a plusieurs. Je pense qu’en écartant les
-sous-genres et variétés, on peut en admettre trois. La
-troisième, pour commencer comme dans l’Évangile, est
-composée de savants qui ne savent absolument rien, ou
-du moins si peu que rien, qui n’ont même pas eu l’intelligence
-de découvrir une planète, qui n’ont pas même
-découvert le moyen de se faire des protecteurs, qui ne
-sont ni intrigants ni capables de commettre toutes sortes
-de bassesses pour parvenir, qui n’oseraient point jeter
-de la fange à ceux qui leur ont fait du bien, ni passer un
-bourbier à la nage en cas de besoin. On comprend qu’un
-homme qui est à ce point ignorant des petits moyens
-qu’à défaut de talents on emploie pour se tirer de la
-foule, n’a aucune chance de parvenir. Il ne se fait, en
-effet, aucune illusion sur ce point, et continue à se porter
-perpétuellement candidat à toutes les places vacantes. — Mais
-pourquoi ? — C’est pour lui une position sociale,
-c’est un titre qui fait beaucoup d’impression sur
-la foule ; on se dit : Tiens ! mais X… est moins inepte
-que je le supposais ! il se présente pour occuper un fauteuil
-à l’Institut ou à l’Académie de médecine. (Quand
-c’est à l’Académie de médecine, cela s’écrit toujours fauteuil,
-mais on prononce banquette.) Il paraît que c’est
-un homme de mérite ; mais alors, il doit être beaucoup
-plus savant que notre médecin, qui n’est de rien du tout ;
-quand je serai malade, c’est lui qui maintenant nous
-soignera.</p>
-
-<p>Le public croit généralement qu’un candidat est une
-moitié d’académicien, qu’il a déjà une… partie de sa
-personne sur le fauteuil, et que l’autre ne tardera pas à
-le remplir complétement. Ce candidat amateur ne gêne
-personne ; il fait queue pour être vu des passants ; il est
-vu, cela lui suffit.</p>
-
-<p>La seconde catégorie se compose de savants qui savent
-quelques petites choses, qui ont fait quelques petits
-ouvrages, écrits avec une paire de ciseaux ; ils savent
-admirablement découper un très-mauvais petit manuel
-sur l’anatomie pathologique ou sur tout autre point de
-la médecine, dans dix volumes de véritable science ; ils
-savent faire des traités pleins d’aphorismes <i>coccigruéliques</i>
-et d’aperçus <i>lapalissiques</i>. C’est peu, mais, enfin,
-cela leur suffit pour s’intituler candidats, et, de plus,
-pour leur permettre de découvrir dans le lointain, avec
-la longue vue de l’espoir, un fauteuil académique.</p>
-
-<p>D’autres ont moins de titres encore, mais ils assiégent
-les tribunes académiques pour que leurs noms soient répétés
-par les journaux scientifiques ; ils viennent lire,
-d’un air magistral, des mémoires sur l’action thérapeutique
-du mouron ou de l’escargot, ou sur l’analyse chimique
-de la sueur du hanneton. Aussitôt qu’une découverte
-surgit à l’horizon scientifique, ils en réclament la
-priorité, ils crient au plagiat, se lamentent et font tant
-de bruit autour d’eux, que le véritable auteur, intimidé,
-est presque disposé à leur abandonner la moitié de la
-découverte pour sauver le reste. Ajoutez à cela que ce
-candidat est le très-humble serviteur des gros bonnets et
-de tout individu ayant un pouvoir quelconque ; il flatte
-leurs rancunes et frappe sur plus faible que lui avec un
-courage indomptable. Il se dédommage de cette pénible
-contrainte en disant tout bas pis que pendre de ses nobles
-suzerains, quand ils tournent le dos, et en leur jouant, sous
-le masque prudent de l’anonyme, tous les mauvais tours
-qu’il peut machiner sans trop s’exposer. Quand le maître
-se retourne, ils essuient humblement avec leur mouchoir
-la boue qui macule ses bottes, pour ne point être trop
-salis par le coup de pied qu’on leur administre souvent
-dans un moment d’humeur, mais qu’ils reçoivent toujours
-en souriant et dans la pose gracieuse du gladiateur
-romain qui tombait dans le cirque. Leur flair est
-plus fin que celui du corbeau, ils sentent la mort d’un
-académicien six mois à l’avance.</p>
-
-<p>Aussitôt qu’une succession est ouverte, ils se précipitent,
-se bousculent, se déchirent entre eux, se prennent
-réciproquement au collet pour se barrer la route. Dans
-cette ardente poursuite, dans cette curée délectable
-d’une place académique, ceux qui ont le moins de titres
-ont les meilleures jambes et les meilleurs coudes ; il faut
-bien que par leur ardeur ils compensent ce qui leur manque
-du côté du fond. Ils savent à propos donner des
-poignées de main au portier, saluer profondément le
-garçon de bureau, qu’ils appellent : mon cher monsieur,
-et inviter les huissiers à dîner. Ils possèdent au suprême
-degré le talent de se glisser dans les familles académiques,
-et trouvent le moyen de séduire jusqu’au chien de
-la maison.</p>
-
-<p>Il en est un qui a sollicité la protection du titulaire
-lui-même pendant sa dernière maladie.</p>
-
-<p>Un autre s’est glissé au chevet d’un académicien moribond,
-s’est fait son infirmier, a préparé ses tisanes,
-ses cataplasmes et son bassin jusqu’au dernier moment,
-puis s’est gravement présenté pour le remplacer comme
-son élève unique et chéri, comme le seul héritier de
-ses doctrines et le seul dépositaire de ses secrets scientifiques.</p>
-
-<p>Un autre — leur maître à tous — choisit le moment
-propice pour imaginer une grande découverte qui stupéfia,
-étourdit, bouleversa les savants et les tint le nez
-en l’air le temps qu’il fît ses petites affaires. On reconnut
-bientôt que cette grande découverte était une mystification
-aussi complète que celle de la découverte des
-hommes dans la lune, mais le tour était joué et l’inventeur,
-membre de l’Institut.</p>
-
-<p>Voilà comme on parvient, un peu crotté peut-être,
-mais pas plus que le cheval vainqueur d’un <i lang="en" xml:lang="en">steeple-chase</i> ;
-on en a jusqu’aux oreilles, pas davantage. Le candidat
-qui a de pareilles ressources dans l’esprit peut arriver à
-tout, et il n’est pas nécessaire de regarder à travers le
-grand télescope de l’Observatoire, pour en reconnaître
-qui sont perchés sur les plus hautes places scientifiques,
-où ils gloussent et font la roue de manière à faire illusion
-au vulgaire qui les regarde d’en bas. Les médiocrités
-de cette catégorie parviennent ordinairement avec
-moins d’éclat, mais cependant le plus grand nombre arrive,
-et finit par former, dans les académies, une minorité
-imposante.</p>
-
-<p>La première catégorie se compose de vrais savants,
-modestes ou non, intrigants ou non, ayant des titres sérieux,
-et qui, généralement, finissent par obtenir le fauteuil.
-Évidemment, les titres ne sont pas égaux, ni les
-chances non plus ; si le candidat enfourche l’intrigue, il
-arrive plus vite, car, malheureusement, le savant modeste
-qui persisterait à rester dans son coin serait bientôt
-oublié. En ce bas monde, un peu d’intrigue ne nuit
-pas, on peut même dire qu’un peu n’est pas toujours
-assez. Il faut avoir à un haut degré la conscience de sa
-force pour attacher son mouchoir à un fauteuil académique,
-comme on marque sa place au parterre d’un
-théâtre, et pour dire : un jour je m’assiérai là, je ne
-sais pas quand, mais enfin, c’est ma place ; il est possible
-que j’en sois séparé par l’épaisseur de trois ou quatre
-nullités ; j’attends mon heure avec confiance.</p>
-
-<p>Quelquefois, l’heure qui sonne est celle de l’éternité,
-et le savant meurt sans être immortel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">VI</h2>
-
-
-<p class="d">Les greffes animales. M. Maisonneuve.<br />
-Variole et Vaccine.</p>
-
-
-
-<p>La question des <i>greffes animales</i>, c’est-à-dire la soudure
-d’une partie détachée d’un être vivant, transplantée
-sur une autre, a fourni à M. Bert le sujet d’une intéressante
-communication à l’Institut.</p>
-
-<p>Les expériences de l’auteur ont été pratiquées sur des
-rats. Il est bien juste que ce rongeur, dont la vocation
-semble d’être exclusivement désagréable à l’humanité,
-contribue, dans les limites de ses moyens, aux progrès de
-la science.</p>
-
-<p>La queue d’un rat coupée et dépouillée vers son extrémité
-divisée, dans une étendue de quelques centimètres,
-est introduite, au moyen d’une incision, sous la peau
-d’un autre rat. La soudure ne tarde pas à être si complète,
-et la continuité du tissu tellement parfaite, qu’une
-injection poussée <i lang="la" xml:lang="la">post mortem</i>, dans les gros vaisseaux
-du sujet de l’expérience, pénètre dans cette queue accessoire,
-devenue un appendice vivant.</p>
-
-<p>Dans un cas, ce n’est que soixante-douze heures après
-la section, que la réunion a été tentée et avec succès.
-C’est pour moi le fait le plus important de ces expériences
-qui ont été variées dans les conditions les plus
-diverses ; il prouve que la queue d’un rat, séparée de son
-propriétaire, peut conserver pendant soixante-douze
-heures la vie à l’état latent. Car rien ne peut ranimer le
-foyer vital entièrement éteint dans une région de l’organisme,
-et la vie est nécessaire pour que la soudure s’opère
-entre les parties rapprochées.</p>
-
-<p>Il y a quelques années, Brinon, ex-zouave, et ancien
-prosecteur du professeur Grat…, ayant beaucoup étudié,
-en Afrique, le rat au point de vue comestible et
-comme animal d’agrément, confectionna une nouvelle
-tribu de ces rongeurs en leur soudant, par le même
-procédé, quelques centimètres de la queue au bout
-du museau. Il baptisa du nom de <i>rats à trompes du
-Sahara</i> ces hybrides de la nature et de l’art. Un
-très-savant membre de la Société d’acclimatation, qui
-vit encore, en acheta une paire trois cents francs,
-avec la louable intention de propager en France cette
-intéressante espèce, comme si nous manquions de rongeurs !</p>
-
-<p>Ces estimables acclimateurs ne reculent devant aucuns
-sacrifices pour doter nos régions d’animaux utiles.
-Tout leur fait espérer que, dans un avenir prochain, ils
-pourront acclimater parmi nous le requin et le serpent
-boa.</p>
-
-<p>Le client du zouave choyait ses rats à trompe et les
-montrait avec un orgueil bien légitime à ses collègues
-humiliés.</p>
-
-<p>Mais, hélas ! dès la première génération, il s’aperçut
-que ses pensionnaires avaient été victimes, et lui aussi,
-d’une opération… commerciale. Les petits n’avaient pas
-besoin de cornac ; ils étaient dépourvus de trompe. Le
-savant n’est pas encore consolé des cruelles plaisanteries
-que lui a attirées cette tromperie.</p>
-
-<p>Les expériences de Bert se rattachent à ce grand fait
-physiologique : que lorsque la mort frappe un être, elle
-n’atteint pas du même coup toutes les parties de l’organisme.
-Certains organes donnent pendant quelque temps
-encore des signes spontanés et manifestes de vitalité.</p>
-
-<p>En Angleterre, Clark, ayant ouvert la poitrine d’un
-pendu une heure et demie après la mort, constata que
-l’oreillette droite du cœur se contractait d’une manière
-rhythmique, quatre-vingts fois par minute ; puis progressivement
-les pulsations diminuèrent pour ne disparaître
-complétement qu’au bout de quatre heures quarante-cinq
-minutes. Chez le lapin, on a vu des phénomènes
-analogues se continuer jusqu’à la quinzième heure.</p>
-
-<p>L’accouchement posthume peut survenir plusieurs
-heures après le décès de la mère. Enfin, dans ces dernières
-années, Ollier a démontré que le périoste pouvait
-conserver, pendant au moins vingt-quatre heures, ses
-propriétés vitales.</p>
-
-<p>Les expériences d’Ollier ont un intérêt d’autant plus
-grand, qu’elles se rattachent à des faits extrêmement
-importants en chirurgie.</p>
-
-<p>Le périoste est une membrane fibreuse, appliquée
-immédiatement sur les os, qu’elle enveloppe en leur
-fournissant leurs éléments d’accroissement et de nutrition.
-C’est cette membrane qu’on enlève si facilement
-par le raclage de la surface osseuse des viandes alimentaires.
-Lorsqu’une maladie ou un accident détruisent le
-périoste sur un point, la partie correspondante de l’os se
-nécrose et doit être éliminée.</p>
-
-<p>Ollier emprunte un lambeau de périoste à un sujet
-mort depuis vingt-quatre heures, et le greffe dans les
-tissus d’un animal vivant. Si on sacrifie ce dernier au
-bout de quelques mois, on trouve un produit osseux qui
-a été sécrété par ce lambeau de périoste.</p>
-
-<p>Les chirurgiens ont utilisé les propriétés vitales si
-énergiques de la membrane périostique : et c’est là le
-côté pratique et important de la question.</p>
-
-<p>L’os meurt quand il est privé de son périoste, mais
-aussi le périoste conservé, sécrète un os nouveau à la
-place de celui que l’opération a fait disparaître.</p>
-
-<p>Le plus remarquable résultat que je connaisse en ce
-genre, est dû à M. Maisonneuve.</p>
-
-<p>Un malade était atteint d’une suppuration incoercible
-du tibia ; l’amputation semblait être la seule chance de
-salut. L’habile chirurgien enleva cet os énorme presque
-en totalité, en prenant soin de disséquer et de conserver
-le périoste. Au bout d’un traitement naturellement
-fort long, un nouveau tibia a été sécrété par la membrure
-périostique.</p>
-
-<p>Le malade, s’il était ambitieux, pourrait, comme vous
-ou moi, solliciter une place de facteur rural. Seulement
-il aurait cet avantage sur ses compétiteurs, de pouvoir
-montrer trois tibias, l’un dans sa poche, et les deux autres
-à ses jambes. M. Maisonneuve a présenté ces trois
-tibias à l’Institut, car c’est un de ces succès qu’on n’enferme
-pas dans une cave. Il a pratiqué la même opération,
-et avec le même bonheur, chez une jeune femme
-à laquelle il a enlevé entièrement la mâchoire inférieure.</p>
-
-<p>Ce sont là des tours de force chirurgicaux très-réussis,
-mais il faut les envisager surtout par leur côté artistique.
-Car, avec de pareils délabrements, on ne peut pas
-exiger que tous les malades donnent de leurs nouvelles
-au bout d’un mois.</p>
-
-<p>M. Maisonneuve est le zouave de la chirurgie parisienne ;
-pour lui, il n’est guère d’opération impossible ;
-son bistouri s’appelle Gusman, il ne connaît pas d’obstacle,
-et quelque jour son interne lui demandera :</p>
-
-<p>— Monsieur, quelle est la moitié du malade qu’il faut
-reporter dans son lit ?</p>
-
-<p>A l’exception des armes à feu, tous les moyens de destruction
-sont devenus ses humbles tributaires, il n’a pas
-encore fait jouer la mine pour faire sauter les grosses tumeurs,
-mais il est jeune encore, et l’avenir est à lui.</p>
-
-<p>Ces terribles duels avec la maladie sont palpitants d’intérêt,
-mais il est bon que l’opéré assiste à la fin de l’opération,
-pour n’en pas dégoûter les autres.</p>
-
-<p>De taille médiocre et carré sur sa base, le chirurgien
-de l’Hôtel-Dieu a la main adroite et le poignet solide ; son
-front est haut, ses cheveux longs, il tire sa caractéristique
-d’un nez retroussé, planté à pic au milieu d’une face
-large et encadrée d’un collier de barbe, ce qui lui donne
-une physionomie un peu cosaque. Actif, chercheur inventif,
-il a imaginé tout un arsenal d’instruments, parfois
-ingénieux, toujours terribles. Il pourrait sous leur
-protection traverser même l’Italie, et je conseillerais aux
-brigands qui animent le paysage de ce charmant pays,
-d’attaquer plutôt les soldats du pape que de se frotter à
-lui.</p>
-
-<p>M. Maisonneuve a une très-belle clientèle, mais ses
-confrères prétendent qu’il brûle beaucoup trop le pavé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’épidémie de variole, qui sévit en ce moment, semble
-exciter de vives craintes dans le public. Le terrain
-est bien préparé pour la peur, on est habitué à trembler ;
-le choléra parti, on redoute la variole.</p>
-
-<p>Nous avons reçu plusieurs lettres qui nous invitent,
-d’une manière assez pressante, à donner des conseils sur
-ce qu’il convient de faire pour se préserver de la contagion.
-La <i>variole</i> et la <i>vaccine</i> seront donc le sujet de
-cette causerie.</p>
-
-<p>Vous subissez, il est vrai, en ce moment, une épidémie
-de variole qui a déjà choisi quelques victimes parmi
-les sujets antérieurement vaccinés ; mais il ne faut pas
-vous exagérer la gravité du mal, vous avez un moyen
-certain, infaillible, de vous en garantir : c’est la vaccination.</p>
-
-<p>Si les découvertes scientifiques avaient besoin, pour
-conquérir leurs titres de noblesse, de remonter à une
-haute antiquité, la consécration des siècles ne ferait pas
-défaut à la vaccine, dont l’origine est plus antique que
-vous ne le croyez. Cette pratique est nettement décrite
-dans le <i>Sacteyâ grantham</i>, livre sacré des Indous, attribué
-à Dhanwantari, et dont la date se perd dans la nuit
-des temps. Humboldt, dans son <i>Essai politique sur le
-royaume de la Nouvelle-Espagne</i>, nous apprend que les
-Indiens des Andes péruviennes connaissaient depuis
-longtemps les propriétés préservatrices du <i lang="en" xml:lang="en">cowpox</i>. Cependant,
-c’est à Jenner qu’appartient la gloire d’avoir
-introduit la vaccine en Europe ; peu importe qu’il ait
-puisé les premières notions de cette idée dans des relations
-avec les médecins de l’Inde, ou dans ses puissantes
-facultés d’observation. Il est probable que sans
-lui, nous serions encore privés de cet immense bienfait.</p>
-
-<p>Avant de connaître le vaccin, on employait déjà depuis
-des siècles en Afrique et en Circassie, l’inoculation,
-pour se garantir de la variole ; on en retrouve également
-la trace dans le livre de Dhanwantari ; elle consiste
-à prendre le produit d’une pustule de variole, pour
-l’inoculer à un sujet sain. Il se développait alors une
-variole, en général extrêmement bénigne et qui préservait
-d’une infection plus grave.</p>
-
-<p>Ce mode de préservation s’est introduit en France
-vers la fin du dernier siècle ; et, l’année passée, on a
-tenté de substituer l’inoculation à la vaccine, sous prétexte
-d’une identité complète entre les deux virus. La
-question a été portée devant l’Académie de médecine.
-M. Chauveau, de Lyon, a démontré que l’identité n’était
-pas soutenable et qu’il fallait repousser absolument ces
-idées rétrogrades ; car, dans quelques cas, sous l’influence
-de l’inoculation, il s’est développé des varioles mortelles,
-et l’inoculé devient le centre d’un foyer contagieux.
-Alors même que l’éruption est légère, elle peut déterminer
-des contaminations mortelles pour les personnes
-qui approchent du malade.</p>
-
-<p>L’origine du vaccin est encore contestée : provient-il
-d’une maladie éruptive du cheval, transmise à la vache,
-ou se développe-t-il spontanément chez cette dernière ?
-Cela importe peu. Il est certain que c’est à des pustules
-particulières développées sur le pis de la vache et qui
-portent le nom de <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span>, qu’on emprunte le vaccin.
-Cette éruption s’observe rarement en France.</p>
-
-<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span>, transmis à l’homme, se perpétue par des
-vaccinations successives. Il est jusqu’à présent le seul
-véritable spécifique de la variole.</p>
-
-<p>L’objection qu’on pourrait tirer contre son efficacité,
-de ce que des sujets vaccinés sont plus tard atteints de
-variole, n’a qu’une valeur insignifiante, comme je vais
-vous le démontrer. Il ne faut pas mettre à la charge d’un
-principe les mauvaises applications qu’on en peut faire,
-et il serait injuste d’exiger de la vaccine plus qu’elle ne
-peut donner. L’immunité qu’elle procure s’étend à
-quinze ou vingt années, plus ou moins, selon l’énergie
-du virus employé, ou la prédisposition individuelle qui
-fait qu’on est plus ou moins apte à contracter la maladie.</p>
-
-<p>J’ai dit : l’énergie du virus. C’est là le point le plus
-important de la question.</p>
-
-<p>La puissance préservative, et la durée de la préservation
-qui résident dans le vaccin sont en raison directe
-de sa vigueur, car il existe pour les virus des degrés très-divers
-de force ; cela tient, soit au virus lui-même, soit
-au terrain mal préparé sur lequel on le sème. Je vais
-vous exposer les différentes causes d’affaiblissement du
-vaccin, et vous comprendrez facilement les conditions
-qu’il doit remplir pour être très-efficace.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le vaccin s’affaiblit au bout d’un certain nombre
-d’années par des transmissions successives. Celui qui
-nous provenait de Jenner a été introduit en France
-en 1800, et il a été exclusivement employé jusqu’en
-1836, sans être renouvelé. Il était alors parvenu à sa
-dix-huit-cent-soixante-douzième génération ou à peu
-près. En 1836, on trouva du <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> sur une vache de
-Passy. L’inoculation de l’ancien et du nouveau virus
-prouva que le premier s’était affaibli, les pustules étaient
-plus petites, la réaction générale moins énergique, et
-bien que jouissant d’une grande efficacité, sa puissance
-préservatrice était moindre. Depuis 1836, le vaccin n’a
-pas été renouvelé, il approche donc de sa quinze-cent-dix-huitième
-génération, puisqu’on le recueille vers le
-septième jour. Je vous exposerai tout à l’heure les tentatives
-qui ont été faites pour le rajeunir.</p>
-
-<p>Mais que son âge ne vous effraye point, malgré ses
-états de service, il est parfaitement bon et efficace, lorsqu’il
-ne subit pas, en même temps, les autres causes
-d’affaiblissement que je vais indiquer. Seulement, l’immunité
-qu’il procure a une durée moindre et il est prudent
-de se soumettre à la revaccination au bout de douze
-à quinze ans. Car peu à peu, on acquiert des aptitudes
-à la variole.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> L’époque à laquelle on recueille le vaccin a une
-grande influence sur son énergie. Du cinquième au septième
-jour, il atteint son maximum de force ; passé ce
-temps, il s’affaiblit progressivement et cesse bientôt d’être
-inoculable.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Le vaccin emprunté à un enfant faible, maladif ou
-chétif, est moins énergique que lorsqu’il provient d’un
-enfant vigoureux et bien portant. On n’a pas à redouter
-la transmission des maladies du vaccinifère au vacciné.
-Cependant il faut faire une exception pour la syphilis,
-et encore cet accident est tellement rare qu’on l’observe
-tout au plus une fois sur cinq cent mille.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Il ne faut pas emprunter de vaccin à un sujet atteint
-antérieurement de variole ou déjà vacciné. Le terrain
-est impropre au développement de ces larges pustules
-aplaties et déprimées au centre, qui sont les types
-d’un bon vaccin. Les boutons qui se développent dans
-ces conditions sont souvent petits, pointus et disparaissent
-au bout de quelques jours. C’est ce qu’on appelle
-la <i>fausse vaccine</i>, elle ne préserve pas de la contagion.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Le vaccin conservé sur des plaques de verre s’altère
-souvent et ne donne alors que des résultats négatifs ;
-il faut donc, autant que possible, pratiquer la vaccination
-de bras à bras.</p>
-
-<p>Il est évident que ces causes, en se combinant, augmentent
-les chances d’insuccès, et que la plupart d’entre
-elles peuvent être écartées. Lorsqu’il s’agit d’une revaccination,
-on doit se montrer plus difficile sur le choix
-du virus, car alors il doit avoir autant d’énergie que possible.</p>
-
-<p>Reste la question de rénovation du fluide préservateur.
-J’ai dit que le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> était rare chez la vache, et
-c’est la source où il faut le puiser. L’an passé, M. H. Bouley
-a découvert, à Alfort, sur le cheval, une éruption
-vaccinogène qui, transmise à l’homme, a développé d’énormes
-pustules vaccinales.</p>
-
-<p>On croyait avoir trouvé une source intarissable de
-nouveau virus ; mais ces brillantes espérances ne tardèrent
-pas à s’évanouir. J’ignore ce qu’est devenu, dans le
-conflit des discussions, le produit du <i lang="en" xml:lang="en">horsepox</i>, mais
-on emploie encore le vieux vaccin académique. En Italie,
-le professeur Palasciano régénère son <i lang="en" xml:lang="en">cowpox</i> sur
-des génisses et pratique ses vaccinations de la vache à
-l’homme. Un médecin français, le docteur Lanoix est
-allé suivre ses expériences, a ramené en France une
-génisse vaccinifère, et a suivi la méthode italienne, en
-renouvelant son vaccin par le même procédé.</p>
-
-<p>Cette tentative méritait à son auteur toutes les sympathies
-du corps médical, et elles ne lui ont pas fait
-défaut. Cependant, l’expérimentation n’a pas donné des
-résultats aussi brillants qu’on l’avait espéré. Ce vaccin
-est faible. Les pustules produites par les inoculations
-sont petites et n’ont pas l’ampleur, la physionomie vigoureuse
-de celles qui résultent du <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> naturel ;
-parfois même les inoculations sont négatives. Le seul
-avantage qu’elles présentent est de mettre le vacciné à
-l’abri d’une contagion syphilitique ; éventualité fort
-grave, mais, je l’ai dit, prodigieusement rare.</p>
-
-<p>Il est possible que le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> spontané se développe,
-en France, plus souvent qu’on ne le croit ; mais les fermiers
-insouciants ou ignorants le laissent perdre sans appeler
-sur le précieux virus l’attention des médecins. Je
-crois que si on proposait une prime de cinq cents francs
-au premier qui signalerait le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> sur ses vaches,
-avant un mois le vaccin de l’Académie serait renouvelé.</p>
-
-<p>Je ne discuterai pas l’opinion des gens étrangers à la
-science qui ont voulu combattre l’utilité du vaccin ou
-même lui trouver des dangers, ce sont des bossus intellectuels,
-dont il faut plaindre la difformité sans leur en
-faire un crime. Il n’est pas de spécifique en médecine
-dont l’action soit plus certaine, et son innocuité est complète.
-Aucune préparation n’est nécessaire, l’opération
-ne vous empêche pas de vaquer à vos affaires, et ses
-conséquences fâcheuses sont absolument nulles dans le
-présent et dans l’avenir. Une seule piqûre suffit pour que
-la préservation soit entière. On en pratique plusieurs,
-uniquement parce que le virus peut ne pas pénétrer dans
-toutes.</p>
-
-<p>La vaccination est une mesure de prudence égoïste
-dont les bénéfices s’étendent à toute la famille, car un
-varioleux peut infecter ceux qui l’entourent. On ne doit
-point attendre au dernier moment pour y avoir recours ;
-le vaccin ne présente pas aussitôt qu’on l’insère ; son efficacité
-ne se manifeste que plusieurs jours après l’inoculation,
-et lorsqu’il est bien développé.</p>
-
-<p>Depuis 1833, les revaccinations sont réglementaires
-dans les armées prussienne et wurtembergeoise. On a
-remarqué que, depuis cette époque jusqu’à 1843, le
-nombre des sujets sur lesquels le vaccin s’est développé
-de nouveau, s’est élevé progressivement de 33 à 60 pour
-cent. Depuis 1858, la même mesure a été appliquée à
-l’armée française.</p>
-
-<p>Il faut que votre raison vous conseille de vous soumettre
-à une mesure tellement utile, qu’elle est devenue
-l’objet d’un règlement militaire. C’est le seul moyen
-d’éteindre les épidémies de variole.</p>
-
-<p>Il est possible que vous soyez réfractaire à l’inoculation
-d’un virus même énergique, mais ce sera pour vous
-un certificat d’immunité qui vous permettra de braver
-sans danger la contagion.</p>
-
-<p>Il me reste à vous indiquer où vous pourrez trouver
-le préservatif. L’Académie de médecine est la source
-officielle, mais, entre nous, cette source-là n’est pas le
-Pactole, et en raison du grand nombre des postulants,
-un seul enfant doit parfois fournir à cinquante vaccinations,
-car la garnison de Paris vient y chercher l’immunité.
-Mais il existe à la mairie de votre arrondissement
-un service hebdomadaire et régulier de vaccine.</p>
-
-<p>Il faut prier votre médecin d’aller choisir là un enfant
-d’une belle santé, ayant de vigoureuses pustules, et qui
-se fera un plaisir de partager avec vous le bienfait qu’il
-vient de recevoir. Vous pouvez encore avoir recours aux
-génisses du docteur Lanoix ; seulement, je crains que
-son vaccin, qui échoue parfois sur des nouveau-nés, réussisse
-encore moins sur les revaccinés.</p>
-
-<p>Dans une de mes causeries, je vous parlais de la contagion
-du choléra par <i>rayonnement</i>, et je vous disais que
-c’était là le mode ordinaire de transmission des épidémies.
-Voyez, autour de vous, combien de varioleux ont
-pris la maladie par contact direct, et vous pourrez reconnaître
-l’exactitude de la loi que j’ai formulée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">VII</h2>
-
-
-<p class="d">Le docteur Griffus (d’Éphèse)<br />
-Au docteur Alcibiade, Agamemnon Kastorinopoulo.</p>
-
-
-
-<p>Bonjour, messieurs, que les destins vous soient propices,
-que les dieux vous comblent de leurs faveurs. A
-ceux qui ne connaissent pas encore l’auteur de ces
-souhaits bienveillants, je dirai :</p>
-
-<p>Je suis le docteur Griffus (d’Éphèse), un Grec de la
-décadence, qui vient allumer sa lanterne à votre flambeau.
-Si Éphèse était situé sur les bords fleuris de la
-Garonne, je vous affirmerais effrontément que je suis le
-descendant en ligne directe d’un certain Rufus qui fit
-du bruit chez nous dans le premier siècle. Je pourrais
-vous dire que son nom, en traversant les âges, a subi
-une de ces réparations maladroites qu’on inflige aux
-vieux édifices dégradés par la pioche des siècles, et que
-de Rufus, il s’est changé en Griffus. Mais je suis incapable
-d’illustrer mon origine aux dépens de la vérité ; je
-crois n’avoir aucun rapport généalogique avec l’auteur
-<i>des Maladies des reins</i>, aussi bien que d’une foule d’autres
-ouvrages cités par Suidas ; et, si le sang des Rufus
-coule dans mes veines, ce qui à la rigueur n’est point impossible,
-j’avoue que c’est tout à fait à mon insu.</p>
-
-<p>Je viens faire ici un pieux pèlerinage à travers la
-science des anciens barbares, et, pour me délasser des
-fatigues de mon voyage, je m’assieds sur le bord du
-chemin, d’où je regarde passer les ridicules et les travers ;
-d’où j’observe le côté plaisant des hommes et des
-choses ; d’où je salue enfin d’un joyeux éclat de rire les
-hommes grotesques et les choses risibles.</p>
-
-<p>Voilà le docteur Griffus, chers lecteurs, un peu médisant,
-un peu taquin, un peu frondeur, mais au demeurant,
-le meilleur fils du monde.</p>
-
-<p>Cette petite présentation terminée, permettez-moi de
-faire une correspondance.</p>
-
-
-<p class="c gap">LETTRE PREMIÈRE</p>
-
-<p>Enfin, mon ami, je suis à Paris. J’avoue que ce n’est
-pas sans une certaine appréhension que j’y ai déposé
-provisoirement mes dieux lares. J’ai lu, il y a quelques
-années, un tableau de cette grande ville par un nommé
-Boileau-Despréaux, et la peinture ne m’a pas paru rassurante ;
-il fallait tout le dévouement que la science peut
-inspirer à un honnête savant, pour me décider à affronter
-tant de dangers.</p>
-
-<p>Grâce au ciel ! depuis quinze jours que j’y suis, je n’ai
-pas encore été assassiné une seule fois ; il est vrai que je
-me suis bien gardé de visiter le Pont-Neuf et les autres
-lieux les plus remplis de périls. Il est probable que ma
-bourse a couru de grands dangers, mais jusqu’à présent
-nous leur avons échappé l’un et l’autre ; cela pourrait
-bien tenir à ce que j’ai conservé mon costume grec, on
-doit croire que mes finances sont en très-mauvais état, et
-que je viens à Paris pour négocier un emprunt. Je n’ai
-pas besoin de te dire que je me méfie de tout le monde ;
-je ne dors que d’un œil ; tous les gens que je rencontre
-me sont suspects, et je ne traverse la place de la Bourse,
-surtout en plein jour, qu’armé jusqu’aux dents.</p>
-
-<p>En arrivant, je me suis informé tout d’abord de l’état
-de la médecine en France.</p>
-
-<p>J’ai appris avec étonnement que les malades de cette
-capitale du monde civilisé étaient tout aussi stupides que
-ceux de notre pays ; que les charlatans y font tous les
-jours des fortunes scandaleuses, en vendant des pilules
-de mie de pain et des robs composés de mélasse et d’eau
-claire. J’ai appris en outre que certaines gens avaient
-imaginé une médecine nouvelle sans savoir un mot de
-l’ancienne, et qu’il leur suffisait de s’intituler magnétiseurs,
-homœopathes, électropathes ou Raspaillistes pour
-trouver des malades qui ne leur prêteraient pas cinq
-francs, mais qui leur confient leur santé. Chacun de ces
-guérisseurs s’annonce comme un petit Messie, et représente
-les sectes rivales comme exclusivement composées
-de crétins et de charlatans.</p>
-
-<p>Je te dirai seulement deux mots aujourd’hui de l’invention
-du citoyen Raspail, un drôle de corps, qui considère
-l’humanité malade comme un vieux manchon
-mangé aux teignes. Il rejette avec dédain les entités des
-ontologistes, et a pris pour unité morbide… l’ASTICOT !
-lequel remplace pour lui, avec avantage, les trois Parques
-classiques. Avez-vous une méningite ? c’est un asticot
-qui a pris le masque méningien ; avez-vous une fièvre typhoïde ?
-asticot qui a pris le domino typhoïque ; avez-vous
-des cors, le choléra, des tubercules, un cancer ?
-asticot ! asticot !! toujours asticot !!! Quel que soit l’état
-morbide, cherchez bien au fond, vous devez y trouver
-le perfide asticot ; si vous ne l’y trouvez pas, il faudrait
-l’attribuer à une erreur de vos sens et n’en point accuser
-la doctrine.</p>
-
-<p>Pour le citoyen Raspail, la pathologie tout entière
-n’est qu’un vaste bal masqué d’asticots.</p>
-
-<p>Voilà pour la maladie.</p>
-
-<p>Pour le traitement, c’est aussi simple :</p>
-
-<p>L’asticot étant l’ennemi intime du camphre, camphrez
-l’asticot et il s’évanouit. Comme c’est beau et simple, un
-pareil système ! c’est même peut-être un peu trop simple,
-et pour entretenir avec plus d’énergie les illusions
-du malade, il ne serait point mauvais d’y joindre quelques
-pilules et un peu de rob.</p>
-
-<p>O grand homme ! l’humanité reconnaissante ne peut
-s’acquitter envers toi qu’en te décernant un bocal de
-camphre suffisant pour contenir tes restes mortels et ta
-gloire. C’est le seul mausolée capable de te préserver un
-jour de la vengeance des asticots, que tu as tant calomniés.</p>
-
-<p>J’arrivai un lundi, jour de séance à l’Institut ; je résolus
-de ne point retarder ma visite à cette savante compagnie.
-Je demeure fort loin du palais Mazarin. Sur ma
-route, je remarquai un grand nombre de tableaux dans
-lesquels on voyait des râteliers se livrer dans le vide à
-une mastication perpétuelle ; les premiers que j’aperçus
-exercèrent sur moi une espèce de fascination, et je reculai
-avec terreur devant ces mâchoires féroces qui semblent
-vouloir dévorer les passants. J’appris que ces tableaux
-servent d’enseignes à des dentistes, et que chacun
-d’eux déclare sur l’honneur être le seul inventeur breveté
-de ces râteliers infatigables. Je remarquai, en outre,
-que presque tous ces fabricants d’osanores appartiennent
-à la noblesse, leurs noms sont précédés de la particule ;
-je me suis même laissé dire que certains d’entre eux ont
-une couronne de comte ou de baron sur la plaque de
-leur porte.</p>
-
-<p>Il faut avouer que depuis le célèbre Bilboquet, qui faisait
-en public l’extraction des molaires, — quel que fût
-leur état de conservation, — avec la pointe d’un modeste
-sabre, cette industrie s’est singulièrement anoblie.</p>
-
-<p>Il paraît que la particule envahit également une certaine
-classe du monde médical, mais — comme la marée
-qui monte, — cet envahissement commence par les bas-fonds,
-et les <span class="small">DE</span> Saint-André, <span class="small">DE</span> Saint-Pierre, <span class="small">DE</span> Saint-Gervais,
-<span class="small">DE</span> Saint-Boniface, sont devenus, grâce au <span class="small">DE</span>, seigneurs
-suzerains du village natif où ils ont gardé les
-vaches.</p>
-
-<p>Quand on voit de quelle manière ces honnêtes docteurs
-portent leur noblesse, on est tenté de croire qu’ils
-se sont affublés du <span class="small">DE</span>, comme on prend un faux nez,
-uniquement pour ne pas être reconnus.</p>
-
-<p>Cependant, comme ces petites métamorphoses n’entraînent
-avec elles aucun inconvénient pour celui qui en
-profite, j’ai l’intention de modifier mon nom de Griffus
-(d’Éphèse), qui est assez vulgaire, et de me nommer
-M. d’Éphèse, sans parenthèse.</p>
-
-<p>Non, décidément, d’Éphèse est un peu court, je te
-prie donc d’adresser ta réponse à M. le baron d’Éphèse,
-et surtout de m’y traiter avec beaucoup de respect ; ce
-n’est pas que mon nouveau titre m’ait tourné la tête,
-j’aurai toujours pour toi les mêmes bontés, mais le garçon
-de l’hôtel lit toutes mes lettres avant moi et je tiens
-à l’opinion de mes gens.</p>
-
-<p>J’arrivai enfin à l’Institut. Un vénérable et illustre
-chimiste, M. Thénard avait eu la bonne pensée de proposer
-à ses collègues favorisés de la fortune de former,
-au moyen d’une souscription annuelle de dix francs, un
-fonds de secours destiné à soulager quelques infortunes
-scientifiques. Un grand nombre d’académiciens s’empressèrent
-de s’associer à cette noble pensée ; comme j’entrais,
-M. Thénard s’adressait à un autre membre de la
-chimie, en ces termes :</p>
-
-<p>— Et vous, Ch…, voulez-vous en être ?</p>
-
-<p>— Être de quoi ?</p>
-
-<p>— De notre souscription à dix francs.</p>
-
-<p>— Non, merci, « je ne veux pas être de cette <i>boutique</i>-là ! »</p>
-
-<p>Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais
-je crois que ce n’était pas pour son propre compte. Je
-cherchai dans mon <i>Dictionnaire français</i> le mot <i>boutique</i>,
-je trouvai : « lieu où on fait commerce de marchandises. »
-Je compris que M. Ch… ne voulait pas entreprendre
-à son âge un commerce auquel toute sa vie il
-est resté d’autant plus étranger, que le commerce de la
-charité procure généralement de bien petits bénéfices,
-et coûte cher.</p>
-
-<p>Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch…;
-car vraiment, s’il fallait venir au secours de tous les savants
-qui meurent de faim, on n’en finirait pas. Craignant
-de me laisser séduire par l’éloquence de M. Thénard,
-je me hâtai de passer dans la salle des séances.</p>
-
-<p>Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique
-la plus brillante de l’Europe ; — brillante doit être pris
-dans un sens exclusivement intellectuel, car tout le monde
-sait que, sous le rapport du physique, l’Institut laisse
-beaucoup à désirer.</p>
-
-<p>On discutait la <i>théorie des forces vives</i> ; c’était la quatrième
-séance que la savante compagnie consacrait à
-cette question ; cela te semble peut-être singulier et tu
-t’imagines qu’il te suffit de donner un coup de poing sur
-une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran
-t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta
-force vive. Dans la pratique, je conviens que le procédé
-suffit, mais en théorie, c’est infiniment plus compliqué,
-et il ne faut pas moins de quatre pages de chiffres pour
-expliquer la théorie des forces vives mises en action,
-chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa
-poche.</p>
-
-<p>J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point
-l’avis de M. Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens
-de notre époque, mais ce savant, — comme c’est
-la coutume, — pour éclairer la discussion, parlait d’autre
-chose et drapait ses collègues de la belle manière.
-Il en était en un endroit fort intéressant de la
-biographie d’un académicien, qu’il éreintait, quand le
-général Poncelet, non moins robuste mathématicien,
-se leva avec une force que je ne saurais évaluer en chiffres,
-et fit retentir les doctes échos de la salle en ces
-termes :</p>
-
-<p>— Ah ! vous voulez nous faire la biographie de vos
-collègues !</p>
-
-<p>— Permettez, je n’ai pas fini.</p>
-
-<p>— Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie
-va en entendre de belles (je frémis à ces mots, je
-crus que je m’étais trompé de porte et que j’étais tombé
-au milieu d’une réunion de gens douteux).</p>
-
-<p><span class="sc">M. Cauchy.</span> — Je maintiens ce que j’ai dit.</p>
-
-<p><span class="sc">M. Poncelet.</span> — Très-bien, je vais faire la vôtre, de
-biographie, et nous allons voir si vous allez rire.</p>
-
-<p>— Permettez.</p>
-
-<p>— D’abord, vous avez été toujours très-malveillant
-pour les jeunes savants.</p>
-
-<p>— Permettez.</p>
-
-<p>— Quand j’étais à Metz, vous m’avez gardé un mémoire
-pendant quatre ans sans vouloir me faire de
-rapport.</p>
-
-<p>— Permettez !</p>
-
-<p>— Vous…</p>
-
-<p>A cet endroit de la discussion, le président agite avec
-violence une grosse sonnette posée devant lui, de sorte
-qu’il me fut impossible de rien entendre ; j’étais d’autant
-plus désolé de ce contre-temps que j’ai l’intention de
-faire les portraits des membres de l’Institut, et que je
-comptais bien que tous se prodigueraient, les uns après
-les autres, des aménités académiques qui m’auraient été
-d’un grand secours.</p>
-
-<p>On n’entendait plus que la sonnette du président ;
-mais la pantomime vive et animée de deux orateurs prouvait
-que l’incident n’était pas vidé ; on put donc espérer
-que la théorie des forces vives allait recevoir une application
-aussi directe que démonstrative. Dans ce genre de
-discussion, je crois que les arguments de M. Poncelet
-auraient eu beaucoup plus de force que ceux de son
-adversaire. M. Cauchy est robuste en théorie, c’est
-incontestable ; seulement, au point de vue pratique,
-il me paraît peu taillé pour les jeux olympiques. Alors le
-secrétaire perpétuel se précipita entre eux comme la Sabine
-du tableau de David, et l’Académie décida que le
-bulletin de l’Institut ne ferait pas mention de ce regrettable
-incident.</p>
-
-<p>C’est pour cela que je te le raconte, car enfin, si personne
-n’en fait mention, il est évident que le futur historien
-de l’Institut sera obligé de remplacer par des
-points la partie la plus intéressante de cette séance académique.</p>
-
-<p>Alors commença une longue discussion sur les <i>sinus</i>
-et les <i>cosinus</i>, peu à peu je sentis mes membres envahis
-par un engourdissement progressif, mon oreille n’entendait
-que par intervalle la voix de l’orateur, mes paupières
-appesanties ne se relevaient qu’avec fatigue. Dieu
-me pardonne ! j’étais sur le point de succomber à un sacrilége
-sommeil. Je me levai avec effort et gagnai la salle
-des pas-perdus pour échapper à cette atmosphère léthargique.
-Dans mon empressement, je faillis renverser
-un monsieur dont l’aspect avait quelque chose de remarquable,
-il portait un habit noir SUR sa redingote
-bleue, je fis le tour de sa personne avec un profond respect,
-car il faut être bien savant pour avoir de pareilles
-distractions ; il se laissa examiner avec beaucoup de
-douceur, et me rendit le salut que je lui fis en le quittant.
-Je rencontrai heureusement M. Boutigny d’Évreux
-qui eut l’obligeance de m’apprendre que ce monsieur si
-curieux s’appelait André-Jean, et qu’il se livrait, avec un
-zèle industriellement savant, ou savamment industriel,
-à la fabrication des vers à soie. Ses élèves ressemblent à
-de petits serpents boas ; ils produisent, dit-on, moins
-que les autres, mais ils leur sont incontestablement supérieurs
-sous le rapport de l’appétit. M. Boutigny d’Évreux
-fit remarquer à M. André-Jean la superposition
-anormale de ses vêtements, et l’éleveur ébahi s’empressa
-de mettre habit bas pour régulariser sa toilette ; mais,
-par suite d’une nouvelle distraction, la redingote et le
-gilet rejoignirent l’habit sur la banquette, et M. André-Jean
-allait quitter son pantalon lorsque l’huissier se précipita
-vers lui et lui fit observer que s’il était, jusqu’à un
-certain point, permis de dormir pendant les séances de
-l’Institut, il était expressément défendu de sortir de ses
-vêtements pour le faire.</p>
-
-<p>M. André-Jean, toujours distrait, fit un grave salut,
-mit ses habits sous son bras et partit sans songer à les
-remettre.</p>
-
-<p>Décidément, mon envie de dormir ne se passe pas ;
-bonsoir, je vais me coucher.</p>
-
-<p class="sign">Le baron d’<span class="sc">Éphèse</span>.</p>
-
-<p><i>P. S.</i> Je me réveille par suite d’un affreux cauchemar.
-J’ai rêvé que des voleurs venaient m’enlever
-mon titre de baron ; il est vraiment impossible de garder
-un pareil titre dans une maison où les portes ferment
-à peine, et qui est habitée par toute sorte de gens.
-Je m’<i>enroture</i> donc derechef et te prie de répondre
-simplement à ton ami.</p>
-
-<p class="sign">Le D<sup>r</sup> <span class="sc">Griffus</span> (D’Éphèse).</p>
-
-
-<p class="ugap">Comme le docteur Griffus allait mettre sa lettre à la
-poste, il rencontra M. Chailly qui venait de causer tout
-seul et bâillait d’une manière formidable ; notre Grec
-prit cette ouverture pour une boîte aux lettres et y déposa
-sa missive. L’illustre et célèbre accoucheur l’avalait
-sans se douter de rien, lorsque je pus la saisir à temps
-en plongeant intrépidement mon bras dans ce gouffre,
-puis je m’empressai de l’étaler dans ma causerie pour la
-faire sécher.</p>
-
-
-<p class="c gap">LETTRE DEUXIÈME</p>
-
-<p>Les grands peuples, mon ami, ressemblent aux grands
-poëtes et aux femmes sur le retour ; il faut les regarder
-à distance pour les trouver dignes de leur réputation.
-En arrivant à Paris, je pensais tomber au milieu du
-peuple le plus spirituel de la terre ; je m’étais imaginé
-que la France avait hérité en ligne directe de tout l’atticisme
-de l’Athènes du temps jadis ; que la Seine était le
-Pactole du bon sens ; enfin, que les préjugés et la sottise
-étaient des crimes tellement inouïs que le Code pénal
-ne les avait même pas prévus.</p>
-
-<p>Ah ! mon ami, quelle déception ! Ces Français tant
-vantés sont les gens les plus crédules du monde, et il
-n’est pas de monstrueuse sottise qu’on ne puisse leur
-faire croire, surtout si on la fait venir de l’étranger.
-Hier, c’étaient les tables tournantes et les esprits frappeurs ;
-aujourd’hui, une comète qui doit réduire notre
-planète en poudre ; M. Hume, médium (lisez escamoteur),
-Américain, se faisant passer pour un être surnaturel,
-jonglant avec les esprits, ayant pour pages des génies,
-évoquant les morts, faisant parler les mânes comme
-de simples tables, danser les chaises, voyager les meubles ;
-enfin, pratiquant la magie blanche et noire chez les grands,
-qui le reçoivent avec tous les honneurs dus à un
-être si merveilleux. A Paris, on croit à tout cela. Quand
-un homme a des soupçons de ménage, vite il fait tourner
-sa table et entonne sa petite invocation à l’esprit
-frappeur ; ceux qui ont la bosse de la comète font leur
-testament en faveur d’une planète moins menacée que la
-nôtre. Les <i>Humistes</i> vont, quand ils peuvent mettre la
-main sur le médium, évoquer des ombres qui apparaissent
-comme des simples ombres chinoises, les mains
-pleines des plus riches promesses. Des badauds, tout de
-noir habillés, prétendent que le grand diable et ses cornes
-est mêlé à tous ces mystères, et les journaux, même
-scientifiques, qui devraient éclairer l’opinion, hochent
-la tête d’un air profond en disant : Il faut voir.</p>
-
-<p>D’honneur, dans ce diable de pays, on dirait que la
-moitié des gens a juré d’abrutir et d’<i>enténébrer</i> l’autre.</p>
-
-<p>Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la
-fine fleur des pois de la littérature et même de la médecine,
-on causait des prodiges opérés par le <i>médium</i>
-américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le monde
-racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait,
-comme toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient ;
-leur crinoline se ballonnait d’horreur ; la
-situation était tellement tendue que le moindre incident
-imprévu aurait déterminé un évanouissement général.</p>
-
-<p>Le docteur V…, qui jusque-là n’avait rien dit, prit
-alors la parole en ces termes : Vous n’avez vu toutes
-ces merveilleuses choses que par les yeux de vos amis,
-mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis allé
-chez M. Hume ; je tenais à causer avec un mort. Comme
-je n’avais aucun secret d’outre-tombe à demander à
-Charlemagne ou à Sésostris, je choisis par hasard un de
-mes clients qui s’était conduit à mon égard avec toute
-la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit.
-Plus tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés
-en mourant sans me régler sa note ; je n’étais pas fâché
-d’évoquer son ombre pour lui dire un peu ce que je pensais
-de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt en
-présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un
-déshabillé aussi léger que peu décent ; son costume ne
-me permettait pas de le prendre au collet, mais la discussion
-n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des choses
-à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut ;
-il était temps, car j’allais me porter contre elle à
-des voies de fait regrettables dans notre position réciproque.</p>
-
-<p>Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une
-ombre qui me fut bien chère et que la mort impitoyable
-avait séparée de moi depuis quelques années ; la puissance
-magique du <i>médium</i> fit apparaître aussitôt ce nouveau
-fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline
-ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité.</p>
-
-<p>Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier
-rendez-vous. M. Hume eut la discrétion de nous laisser
-seuls, et je vous demande la permission de ne point vous
-faire assister à notre entrevue. Voilà des faits, messieurs,
-qu’en pensez-vous ?</p>
-
-<p>— J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit
-plus à rien depuis qu’il a été directeur de l’Opéra, que
-vous n’êtes qu’un <i>blagueur</i> (le mot a été dit, je le conserve).</p>
-
-<p>— Eh bien ! mon cher…, vous avez parfaitement raison,
-lui répondit le docteur V…</p>
-
-<p>Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs,
-et souhaitons surtout que les Français en général,
-et les Parisiens en particulier, n’acceptent comme
-authentiques que les merveilles et miracles vérifiés, contrôlés
-et certifiés par une commission de membres de
-l’Institut.</p>
-
-<p>Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je
-reconnus pour des confrères ; l’un d’eux, que je remarquai
-plus particulièrement, était jeune encore, assez
-gros, de taille moyenne ; il avait le col court, le front
-un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris
-noirs ; il montrait, quand par hasard il riait, ce qui
-lui arrivait souvent, des dents larges et fortes qui paraissaient
-d’une solidité remarquable et très-disposées à mordre.
-Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois du
-vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée
-méchante ou d’une attaque sournoise.</p>
-
-<p>Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître
-sous le portique d’un édifice semblable à un temple.</p>
-
-<p>C’est, en effet, un temple dédié à Esculape ; cent
-prêtres, sous le nom d’académiciens, sont chargés d’entretenir
-le feu sacré sur l’autel du dieu. J’osai suivre mes
-guides dans ce sanctuaire que les mauvaises passions
-des hommes ont (probablement) toujours respecté ; qui
-n’a (sans doute) jamais entendu que le chœur des prêtres
-dont les voix scientifiques toujours d’accord chantent
-des louanges qui montent comme un pur encens au
-pied de leur divinité ; là, pensais-je, doit régner la douce
-Concorde ; chacun doit faire abnégation de sa personnalité,
-respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans
-le bien-être des humains, la douce récompense d’une
-vie consacrée à la science de guérir les hommes.</p>
-
-<p>L’Académie était en séance. Un orateur occupait la
-tribune de la manière la plus brillante, mais, hélas ! il
-vilipendait un de ses collègues ; je n’aime pas qu’on se
-réfugie derrière une tribune académique pour poignarder
-la réputation d’un homme d’honneur.</p>
-
-<p>Je me voilai la face et m’éloignai à grands pas de
-l’Académie, me promettant de la visiter un jour qu’elle
-serait plus soigneuse de la dignité de ses membres.</p>
-
-<p class="sign">D<sup>r</sup> <span class="sc">Griffus</span> (d’Éphèse).</p>
-
-
-<p class="ugap">A l’instant où le bon docteur terminait sa lettre, un
-domestique, séduit à prix d’or, fit adroitement tomber
-sous ses yeux la <i>Monographie thérapeutique du quinquina</i>.
-Cette lecture le plongea immédiatement dans un
-sommeil léthargique qui me permit de prendre copie
-de sa lettre ; cependant j’ai des remords, si j’avais été
-trop loin, si le docteur Griffus ne devait plus s’éveiller !!!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">VIII</h2>
-
-
-<p class="d">La grande séance de l’Académie de médecine.<br />
-La tuberculose. — Le professeur Robin.<br />
-Le Jardin des plantes et ses dynasties. — La statue de Bichat.<br />
-Kromluong Vongsa.</p>
-
-
-
-<p>L’événement médical de la semaine est la séance solennelle
-de l’Académie de médecine, et surtout le discours
-prononcé par M. Béclard, le secrétaire annuel de
-la savante compagnie. Il avait pour sujet l’éloge du docteur
-Villermé, que l’Académie a perdu en 1863.</p>
-
-<p>Villermé était un savant statisticien, il a consacré sa
-vie à chiffer le total des déchets que l’hygiène mal appliquée
-coûte à l’humanité. Un des premiers, il a fait
-apprécier toute l’importance de cette science alors nouvelle
-et qui est devenue la source de réformes considérables
-dans le régime des prisons ; la durée du travail
-des enfants dans les manufactures ; la salubrité des habitations
-où s’entassent les classes pauvres ; l’alimentation
-du jeune âge, etc. Le résultat de ces réformes a été
-partout le même : accroissement de la durée moyenne
-de la vie.</p>
-
-<p>La statistique est la base de l’économie sociale, la
-pierre de touche des systèmes : elle substitue l’exactitude
-mathématique aux errements de la routine et aux
-conceptions, souvent malsaines, des novateurs humanitaires.
-La statistique est la solution du problème de la
-vie. Mais il faut bien le reconnaître, si elle fournit un
-contingent considérable à la science sociale, elle donne
-peu de gloire aux laborieux pionniers, qui consacrent
-leur existence à ces arides recherches. On ne voit que le
-monument, les modestes bases qui le supportent sont
-enfouies dans le sous-sol, et l’admiration n’arrive pas
-jusqu’à elles.</p>
-
-<p>C’est un peu là l’histoire de Villermé. Il a péniblement
-creusé un beau sillon, et ses travaux ont honoré la profession
-mais sans jeter sur elle un vif éclat ; figure terne
-et froide comme un chiffre, il lui manque les côtés brillants
-qui prêtent aux grands effets oratoires, et l’homme
-disparaît dans l’examen des grandes questions qu’il a
-contribué à résoudre.</p>
-
-<p>Aussi le nom de Villermé servait de cadre au discours,
-mais il ne le remplissait pas. L’orateur n’en aurait pu
-tirer les chaleureux applaudissements qui l’ont souvent
-interrompu. Il a donc abordé les importantes questions
-qui ressortent de la statistique, fouillé le problème
-social, qui touche à l’existence de la classe ouvrière ; et
-il l’a fait avec une vigueur d’expression, une liberté de
-pensée qui ont hérissé quelques perruques.</p>
-
-<p>Le jeune secrétaire est déjà un maître dans l’art de
-bien dire. Son discours est essentiellement académique,
-les transitions y sont ménagées avec beaucoup d’habileté
-et son succès a été très-complet.</p>
-
-<p>Il est peu d’héritages plus difficiles à porter qu’un
-nom célèbre dans les arts ou dans les sciences ; les fils
-des gens illustres, quand ils valent quelque chose, valent
-rarement leur père. M. Béclard a porté sans fléchir
-le nom de son père et lui a donné un lustre nouveau.
-Modeste et réservé, il passe sans bruit à travers la
-science, laissant à ses œuvres le soin de faire parler de
-lui. Il cache sous une physionomie froide et sérieuse de
-généreux enthousiasmes et l’amour du bien.</p>
-
-<p>M. Bouvier a lu au nom de M. Dubois, d’Amiens, le
-rapport sur les prix, discours parfaitement soigné,
-comme tout ce qui sort de la plume du savant secrétaire
-perpétuel.</p>
-
-<p>Parmi les lauréats couronnés par l’Académie, on a
-acclamé le nom d’un vieux maître, le docteur Chassaignac,
-que nous aimons tous, et pour sa vie laborieuse et
-pour ses aimables qualités. On lui a décerné le prix
-Barbier (7,000 fr.). Ce prix si bien mérité, est la récompense
-de l’<i>écraseur linaire</i>, et de la méthode chirurgicale
-qui lui doit naissance.</p>
-
-<p>L’écraseur linaire est un instrument qui se substitue
-au bistouri dans l’ablation de certaines tumeurs. Il est
-composé d’une forte chaîne à maillons articulés comme
-ceux d’une montre et qui a une grande puissance. Les
-deux extrémités terminales sont attirées dans une canule
-en fer par un système de levier qu’on fait mouvoir lentement.</p>
-
-<p>La tumeur qu’on veut enlever, saisie dans l’anneau
-que forme la chaîne, se trouve bientôt pressée, tassée,
-étranglée, et enfin divisée, par une section mousse.</p>
-
-<p>L’opération est plus lente que par le bistouri et déterminerait
-de vives douleurs, si on ne prenait soin
-d’endormir le malade, mais elle présente cet avantage
-de couper sans qu’il s’écoule de sang. Ainsi l’opération,
-bien conduite, permet de pratiquer l’ablation partielle
-ou même complète de la langue, sans qu’on ait à redouter
-les hémorrhagies terribles et incoercibles qui ont
-fait parfois périr le malade à la suite de la section par le
-bistouri. Les tumeurs hémorrhoïdales, dont l’enlèvement
-était si redoutable par l’instrument tranchant, à
-cause de l’hémorrhagie et de l’inflammation des veines
-de la région, grâce à l’écraseur, sont opérées sans dangers
-sérieux. Le calibre des vaisseaux écrasés, s’oblitère
-et ne fournit pas de sang.</p>
-
-<p>Le mieux récompensé des lauréats académiques a reçu
-un prix de 7,000 fr. <i>Gladiateur</i>, une bête brute dont
-l’intelligence est dans ses jarrets, a rapporté à son propriétaire
-plus de 400,000 fr. de prix en un an. On serait
-vraiment tenté de s’appeler <i>Gladiateur</i>, si la science ne
-donnait pas à ceux qui la cultivent quelques autres petites
-compensations.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Villemin a présenté à l’Institut un intéressant travail
-sur la communication de la tuberculose de l’homme
-au lapin. L’auteur, dans une suite d’expériences, a emprunté
-de la matière tuberculeuse aux poumons d’hommes
-morts phthisiques, et il a inséré ce produit morbide
-dans le tissu cellulaire de lapins, au moyen d’une
-incision pratiquée derrière l’oreille. Tous ces animaux,
-sacrifiés au bout de plusieurs mois, ont présenté des
-masses tuberculeuses dans les poumons et dans d’autres
-organes. L’auteur en conclut que la phthisie est une affection
-contagieuse.</p>
-
-<p>Ces résultats sont intéressants et surtout imprévus,
-mais je repousse comme inadmissible la conclusion de
-l’auteur. Il faut de la contagion, mais pas trop n’en
-faut, et je ne suppose pas que les malades atteints de
-phthisie se soient jamais fait inoculer derrière l’oreille
-de la matière tuberculeuse.</p>
-
-<p>La phthisie est une maladie souvent héréditaire, qui
-a d’autant plus de chances de se transmettre aux enfants,
-qu’ils sont nés à une époque plus voisine de la
-mort de celui de leurs parents qui en était atteint. Mais
-des milliers d’observations ont démontré que la doctrine
-de la contagion des tubercules doit être reléguée parmi
-les erreurs de la vieille médecine. La cohabitation la
-plus prolongée avec un phthisique ne développe point la
-maladie chez un sujet qui n’en porte pas le germe.</p>
-
-<p>Il est impossible d’admettre comme un fait général
-les résultats d’expériences pratiquées d’une manière
-spéciale et absolument en dehors des conditions de
-l’existence normale. Les expériences de M. Villemin
-prouvent simplement que la matière tuberculeuse inoculée
-au lapin fait naître chez lui des tubercules, et rien
-de plus. C’est un résultat à enregistrer, sauf protestation
-des lapins.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le savant abbé Moigno, qui devrait depuis longtemps
-s’asseoir à l’Institut, non pas sur la banquette des journalistes,
-mais sur un des fauteuils de la maison, nous
-montrait l’autre jour au stéréoscope des épreuves de la
-lune qu’il venait de présenter à la savante compagnie.
-Rien n’est curieux comme ces magnifiques spécimens
-de l’art photographique, qui ont été obtenus au moment
-d’une éclipse de cette planète. On voit la surface de la
-lune progressivement envahie par la projection de l’ombre
-terrestre qui forme l’éclipse.</p>
-
-<p>Le satellite de la terre n’a plus, dans les épreuves de
-l’abbé Moigno, la physionomie plate que nous lui connaissons.
-Au stéréoscope, il prend la forme d’un globe
-sphérique, on voit les reliefs de ses montagnes, les sinuosités
-de ses vallées et l’imagination explore ce
-monde lointain, peuplé pour nous de mystères. On sent
-que le moment approche où l’art déchirera les voiles
-derrière lesquels se cachent les vassaux de notre planète.</p>
-
-<p>Il me semble que si on pouvait sensibiliser la glace
-des épreuves avec une matière suffisamment amorphe,
-pour ne pas fournir d’éléments propres à l’examen microscopique,
-on pourrait, avec de forts grossissements,
-explorer les pays lunaires, que la photographie nous
-révèle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Ch. Robin se présente à l’Institut pour occuper le
-fauteuil de Valenciennes. Espérons que cette fois les
-portes s’ouvriront largement devant le brillant représentant
-de l’école anatomique. Si M. Ch. Robin pouvait
-remplacer par un de ses travaux chacun des cheveux
-qui lui manquent, il serait le plus chevelu des académiciens.
-En revanche, si M. T. devait payer d’un des cheveux
-qui lui restent chacun des travaux publiés sous son
-nom, et dont il n’est pas le père, il serait plus chauve
-que son genou.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a jeté une grosse pierre dans le Jardin… des
-Plantes, on pourrait même dire un pavé, tant la chose
-a fait de bruit en tombant. Il est vrai que le projectile,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">… lancé d’une main sûre,</div>
-<div class="verse">Lui a fait dans le flanc une large blessure.</div>
-</div>
-
-<p>Et, bien que sous forme de prospectus, il n’en
-a pas moins été pris en considération. Dans ce prospectus,
-où il est question de <span class="sc">la Faune française</span>, on
-accuse les professeurs du Jardin des Plantes de gaspillages
-scientifiques, et d’être nourris dans un sérail dont
-ils ne connaissent pas tous les détours. On les accuse
-d’envoyer de braves gens faire le tour du monde pour
-courir après des échantillons d’histoire naturelle que,
-depuis longues années, les mites sont occupées à dévorer
-dans le vaste chaos de leurs magasins.</p>
-
-<p>L’un des savants qui adressent de pareils reproches a
-plus que personne le droit de les formuler, car, non-seulement
-il a mis au service de la science sa plume et
-la meilleure partie d’une immense fortune avec un dévouement
-et un zèle que les plus cruelles souffrances ne
-peuvent ralentir, mais encore, il donne l’exemple d’un
-désintéressement bien rare parmi les savants de notre
-époque.</p>
-
-<p>Puisque je suis au Jardin des Plantes, je n’en sortirai
-pas sans avoir jeté un coup d’œil sur les institutions politiques
-qui régissent ce microcosme des bêtes.</p>
-
-<p>Pour le vulgaire, le Jardin des Plantes est un petit
-État dont les plus grosses bêtes forment l’aristocratie,
-et qui vit en paix sous le régime des grilles, barrières
-et palissades, seules lois qu’un sage législateur ait promulguées
-pour empêcher les grosses bêtes de manger les
-petites.</p>
-
-<p>C’est une erreur, le Jardin des Plantes est une contrée
-composée de plusieurs petits royaumes habités par des
-bêtes, il est vrai, mais gouvernés par des rois qui souvent
-ne le sont pas. Ces souverains, vulgairement connus
-sous le nom de professeurs, n’ont octroyé à leurs
-féaux sujets d’autre charte que la loi du bon plaisir ; le
-sceptre, parmi eux, est héréditaire et se transmet de
-mâle en mâle et par droit de primogéniture. Cependant,
-les chroniques de leurs œils-de-bœuf racontent que,
-parfois, des reines ou princesses sont intervenues dans
-le règlement des grandes questions politiques qui agitent
-souvent les États les mieux gouvernés.</p>
-
-<p>Je vous prie de croire que les talents sont héréditaires
-dans ces augustes familles, et que les dynasties des
-Brongniart, des Duméril, etc., trouvent dans le bagage
-de la succession paternelle la science et les aptitudes du
-papa qui leur a transmis la couronne.</p>
-
-<p>Dernièrement les reptiles et les poissons ont assisté à
-l’abdication de leur souverain ; je me hâte de dire, pour
-l’honneur de ces intéressants animaux, que cette abdication
-n’était nullement le résultat d’une révolution. Le
-bon et très-savant roi Duméril I<sup>er</sup> abdiquait, à l’âge
-de plus de quatre-vingts ans, en faveur de son digne héritier,
-Duméril II, qui venait d’atteindre sa majorité
-scientifique. Je passe sous silence les fêtes et réjouissances
-inséparables d’un si grand événement et d’un tel
-avénement.</p>
-
-<p>C’est donc aux pieds de Duméril II, roi d’Erpétologie,
-que les goujons, les lézards, et autres reptiles déposeront
-désormais leurs respectueux hommages, comme ils
-les déposeront un jour aux pieds de Duméril III, si Duméril
-II ne meurt pas sans postérité. Que le ciel préserve
-les pauvres bêtes d’un pareil malheur !</p>
-
-<p>Comme vous le voyez, dans ces verts royaumes, le fils du
-sultan naît sur les marches du trône, et il est aussi certain
-de l’occuper un jour que le lama né dans la ménagerie
-peut être sûr de succéder au lama exotique qui lui
-donna l’existence.</p>
-
-<p>Aussi, ne demandez pas au jeune lama de faire de la
-laine plus belle que celle de monsieur son père, il vous
-répondrait avec beaucoup de sens :</p>
-
-<p>— A quoi bon ! ne suis-je pas bien sûr d’être un jour
-grand lama comme papa ? quel motif ai-je donc de me
-tourmenter pour changer la toison de la famille ?</p>
-
-<p>Quand un jeune prince du Jardin des Plantes a toutes
-ses dents scientifiques, quand il est complétement sevré
-du lait qu’on tette à la Chaumière, sa famille assemble les
-têtes couronnées du voisinage et leur dit :</p>
-
-<p>— Rois, mes frères, passez-moi la casse, je vous passerai
-le séné ; j’ai mon fils qui est en âge de porter le
-sceptre, les zoophytes (ou les mollusques, ou les vertébrés,
-etc., etc.) ont perdu leur prince ; j’ai plusieurs enfants
-à pourvoir, ce petit royaume irait comme un gant
-à mon aîné, avec votre permission, je voudrais l’installer
-sur ce petit trône.</p>
-
-<p><span class="small">CHŒUR DES ROIS.</span> Nous vous passons la casse, vous nous
-passerez le séné ; que votre fils gouverne en paix.</p>
-
-<p>Le nouveau prince est bientôt élu. Et les mites crient
-comme les autres : Vive le roi ! Car elles savent que le
-nouveau prince leur permettra, comme par le passé, de
-ronger les collections qui dorment du sommeil d’Épiménide
-au fond des greniers ; elles savent que les générations
-de mites se succèdent sans trouble et sans secousse,
-comme les dynasties des princes du Jardin des
-Plantes.</p>
-
-<p>Un jour, je vous dirai l’histoire de Chiendent I<sup>er</sup>, prince
-puissant, qui vivait encore il y a quelques années ; Chiendent
-n’est pas le nom qu’il reçut de ses aïeux, mais
-l’histoire confère aux grands rois un surnom qui rappelle
-leurs plus grandes qualités, et je le surnomme Chiendent,
-parce que ses racines envahirent le Jardin des
-Plantes, et que ses héritiers fleurissent ou florissent encore
-un peu partout. Que la science lui soit légère !</p>
-
-<p>N’allez pas croire pourtant que toutes les dynasties se
-ressemblent, ce serait commettre une grave erreur ; car,
-à côté de celle des Chiendent, on rencontre la dynastie
-des Geoffroy Saint-Hilaire, grande et belle famille de
-savants qui se perpétue sans s’amoindrir, et qui semble
-être la famille capétienne de ces royaumes ; il en est
-bien d’autres encore qui tiennent dignement leur sceptre
-scientifique, et si le <i>régent</i> n’orne pas leur couronne, on
-y voit, cependant, quelques bons gros diamants qui
-jettent assez d’éclat pour briller encore dans un siècle
-ou deux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a inauguré la statue de Bichat, la fête n’est déjà
-plus qu’un souvenir, les beaux vers, les éloquents discours,
-les voix harmonieuses résonnent dans le lointain,
-et si l’on se rapproche de la Faculté pour les entendre
-encore, on trouve la cour déserte et Bichat tout seul sur
-son piédestal.</p>
-
-<p>Quoi ! ce bronze serait le portrait du grand physiologiste ?
-Non, non, ce n’est pas lui, car en le contemplant
-je ne me sens point saisi de cette respectueuse émotion
-qu’on éprouve en contemplant les traits d’un homme
-aussi illustre. Cette face porte-t-elle le sceau du génie ? — Elle
-ressemble d’une manière si frappante, surtout de
-profil, à M. Chailly, qu’on pourrait croire qu’il a prêté
-sa tête à David (d’Angers) pour modeler le bronze. Peut-être
-le célèbre accoucheur sera-t-il fort humilié de ressembler
-à Bichat, mais je n’y puis que faire. Cette ressemblance
-établie, il suffit, pour juger du caractère de
-la tête, de décider, oui ou non, si M. Chailly a la tête
-d’un homme de génie ; j’affirme que oui, mais je n’impose
-mon opinion à personne ; seulement Bichat est
-mort à 31 ans, et cette ressemblance le vieillit au moins
-de vingt ans.</p>
-
-<p>L’examen du torse nous révèle une incurvation de la
-colonne vertébrale très-prononcée à droite. L’articulation
-scapulo-humérale droite présente un beau cas de
-tumeur blanche compliquée de luxation spontanée, qui
-explique parfaitement la pose gênée du bras. De plus,
-l’ampliation anormale de la cage thoracique du même
-côté me semble provenir d’une pleurésie chronique, et
-chacun sait que l’illustre Bichat ne fut jamais atteint de
-ces diverses affections.</p>
-
-<p>Comme aspect général, la statue paraît guindée, le
-corps semble fait pour une autre tête, et la tête pour un
-autre corps. Le savant médite, une plume à la main ; il
-semble réfléchir profondément au moyen de sortir des
-affreuses bottes qui grimacent autour de ses jambes.
-Hélas ! je crains bien que l’ombre du grand Bichat ne
-vienne plus errer, le soir, dans la cour de la Faculté, de
-peur de se trouver nez à nez avec la statue de M. Chailly,
-qu’on a baptisée de son nom.</p>
-
-<p>Heureusement que la gloire de Bichat n’a rien à redouter
-des erreurs de l’art ; heureusement que David (d’Angers)
-a créé assez de chefs-d’œuvre pour que l’art ne lui
-reproche pas la statue de Bichat.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un de mes amis arrive du royaume de Siam ; il faisait
-partie de l’ambassade française qui vient de conclure
-avec le souverain siamois un traité de commerce. Cet
-ami a joué un petit rôle dans une histoire médico-pharmaceutique
-qui n’a peut-être pas été sans influence sur
-le résultat des négociations.</p>
-
-<p>Le prince Kromluong Vongsa, frère du roi, était le
-meilleur des princes et le plus malheureux des hommes.
-Voici la cause de ses malheurs : il était atteint d’une de
-ces incommodités rebelles que les bonbons de Duvigneau
-ont eu l’impertinente prétention de combattre et même
-de guérir. Mais la réputation des bonbons Duvigneau
-n’est pas encore parvenue jusqu’à Siam, et le pauvre
-prince n’avait d’autres ressources pour calmer ses embarras
-que de chercher des consolations (qui auraient
-fait le désespoir de M. de Pourceaugnac) près d’un irrigateur
-de fabrique française, dont il ne se séparait jamais.
-Mais, hélas ! par un de ces malheurs qui ne respectent
-même pas les têtes couronnées habitant un pays
-humide, cette machine hydraulique se trouva un jour
-hors d’état de remplir ses devoirs. Les mécaniciens les
-plus habiles, les savants les plus ingénieux du royaume
-furent vainement consultés, vainement ils interrogèrent
-l’organisme de ce sphinx de fer-blanc, il resta impénétrable,
-aucun d’eux ne parvint à lui arracher le secret
-de ses troubles fonctionnels ; le docte aréopage déclara
-à l’unanimité que l’irrigateur était perdu pour la santé
-du prince, et le condamnèrent à la ferraille à perpétuité.
-Le dérangement de la machine ne provenait pas de cette
-nostalgie que l’on éprouve souvent lorsqu’on est exilé
-à 3,000 lieues de son berceau ; non, la cause en était
-toute matérielle et produite par une rouille dévorante
-qui en avait détraqué les ressorts.</p>
-
-<p>Cet accident menaçait de prendre les proportions
-d’une calamité publique, car le prince était généralissime
-des armées de terre et de mer et considérait son
-irrigateur comme la pièce la plus indispensable de son
-arsenal de bataille. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’était
-pas contre l’ennemi qu’il dirigeait les moyens d’action
-de la machine, comme jadis le maréchal Lobau ne
-craignait pas de le faire à la tête d’un bataillon de pompiers ;
-non, l’usage qu’il en faisait était quotidien, mais
-tout personnel.</p>
-
-<p>La simple mention de ce fait est le plus bel éloge qu’on
-puisse faire du courage de Kromluong Vongsa, car chacun
-sait que le boulet qui siffle sur le champ de bataille
-aux oreilles d’un homme dépourvu de courage, produit
-sur son économie troublée l’effet d’une bouteille d’eau
-de Sedlitz. L’état du prince sur le champ de bataille
-étant invinciblement et diamétralement opposé, j’en conclus
-que son courage était indomptable.</p>
-
-<p>A cette époque, l’ambassade française arriva à Bankok,
-capitale du royaume de Siam. Dès ce moment, le
-prince n’eut plus qu’une idée : faire réparer son instrument
-ou s’en procurer un au poids de l’or. Mon ami,
-homme de précaution, avait un double exemplaire de
-l’objet de sa convoitise, et se fit un véritable plaisir de
-combler les vœux du prince, qui put dès lors s’en aller
-en guerre comme le grand <i>Malbrough</i>.</p>
-
-<p>La reconnaissance de Kromluong était sans bornes ; il
-fabriquait lui-même pour son nouvel ami des plumes en
-bois de teck, fort ingénieusement taillées, dont l’une
-m’a servi à écrire la présente causerie ; le soir, il le reconduisait
-en palanquin porté par ses esclaves à la case
-flottante qui lui servait de maison, et il ne le laissa repartir
-pour la France que sur la promesse formelle qu’il
-lui rapporterait un jour un <i>vrai</i> chapeau de général ; un
-vrai, car celui qu’il possédait, et qu’il avait payé comme
-tel, n’avait jamais eu de si hautes destinées.</p>
-
-<p>A propos de cases flottantes, l’habitation paraîtra
-peut-être quelque peu mesquine pour loger un secrétaire
-d’ambassade ; il est certain qu’à Paris on pourrait
-s’en montrer peu satisfait ; mais à Siam, c’est une autre
-affaire ; la ville de Bankok, qui renferme environ
-600,000 habitants, est composée de cases flottantes et
-fixées sur le fleuve au moyen de quatre piquets, ce qui
-permet au propriétaire de remonter ou de descendre le
-Menam s’il est mécontent de son voisinage. Il est très-peu
-de maisons, outre les palais, qui soient construites d’une
-manière plus stable. Cela me fait penser que ces cases
-qui changent de place si souvent, ces rues que le matin
-voit naître et le soir évanouir doivent rendre le service
-de la petite poste très-pénible pour les facteurs du
-pays.</p>
-
-<p>Kromluong Vongsa est mort au mois de février dernier ;
-il faut espérer que Bouddha aura fait passer l’âme de
-ce brave prince dans le corps de quelque éléphant blanc,
-car, après son chapeau de général, c’est ce qu’il désirait
-le plus.</p>
-
-<p>Je n’ose croire que le présent de mon ami soit la cause
-de son trépas, et que cet instrument lénitif soit devenu
-pour les entrailles du malheureux prince une robe de
-Nessus brûlante et mortelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">IX</h2>
-
-
-<p class="d">Ralentissement du mouvement terrestre.<br />
-Revaccination. — Coloration des photographies. — M. Montagne.<br />
-Des instruments nécessaires à la diagnose.</p>
-
-
-
-<p>J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît
-que, décidément, la terre fatiguée de son éternel mouvement
-de manége autour du soleil, témoigne de son besoin
-de repos en ralentissant sa marche.</p>
-
-<p>Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible,
-mais quand on est sur la pente de l’oubli des devoirs, on
-ne tarde pas à les méconnaître tous ; or, à un instant
-donné, il se pourrait que la terre refusât absolument de
-se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre
-pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le
-percement des montagnes et les autres travaux gigantesques
-qui agitent ses entrailles. On éviterait ainsi tout
-prétexte à une détermination violente, dont il serait
-extrêmement difficile de la faire revenir.</p>
-
-<p>Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant,
-son immobilité coïncide avec le printemps et avec les
-heures où le soleil éclaire notre hémisphère ; car si elle
-s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du mois de
-janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par
-une nuit éternelle.</p>
-
-<p>Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes
-de la terre nous sont révélées, elles avaient déjà
-été entrevues par Laplace, et, M. Delaunay, en communiquant
-à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait
-que confirmer nos craintes.</p>
-
-<p>Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en
-astronomie, l’unité de temps fondamentale, n’a pas,
-comme on le croyait, une durée toujours la même ; elle
-augmente progressivement. Ce fait ressort de l’étude de
-la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en
-constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été
-amené à conclure que la terre retarde la sienne.</p>
-
-<p>La lune marche plus vite, donc la terre est moins
-agile.</p>
-
-<p>Ce retard provient-il du refroidissement progressif
-de notre vieille planète, dont le résultat serait la diminution
-de son diamètre ? ou serait-il dû à la résistance
-causée par les frottements qu’elle subit de la part du
-milieu éthéré dans lequel elle se meut ? Voilà ce qu’on
-ne sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction
-des phénomènes des marées, dont le déplacement
-agit continuellement dans un sens contraire au mouvement
-de rotation terrestre.</p>
-
-<p>Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je
-vous fais grâce des équations et des chiffres qui ont été
-entassés pour résoudre ces questions ; il y en a de quoi
-charger deux voitures de déménagement.</p>
-
-<p>Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses
-réflexions ; il expose le phénomène, mais il a négligé
-d’en faire ressortir les conséquences ; je vais vous en
-signaler quelques-unes.</p>
-
-<p>Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse
-du mouvement de rotation de la terre, actuellement
-de 470 mètres par seconde, porteront un coup
-funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est
-proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le
-ralentissement de la vitesse aura donc pour conséquence
-inévitable d’augmenter la pesanteur des corps ; et, à un
-moment donné, Hercule lui-même aurait besoin de toutes
-ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes.
-Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène
-apportera dans vos habitudes domestiques ! Je vous laisse
-le soin de les énumérer.</p>
-
-<p>Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps
-perdu, allongeait le pas de manière à tourner dix-sept
-fois plus vite, c’est-à-dire avec une vitesse de 7,980 mètres
-par seconde, la pesanteur des corps serait réduite
-à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait
-pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous
-seriez obligé de tirer par les pieds, pour le ramener sur
-le sol, le danseur imprudent qui oserait s’élancer à la
-hauteur d’un entrechat.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre fâcheuse situation, elle est
-assez chargée de teintes sombres pour que je ne l’estompe
-pas avec les dangers simplement probables ; j’en
-pourrais allonger la liste d’une manière terrifiante.</p>
-
-<p>Je vous berçais tout à l’heure de l’espoir d’un printemps
-et d’un soleil perpétuels, pour vous préparer
-doucement au dénouement. Mais la vraie vérité, c’est
-qu’avant que la terre soit immobilisée, les lois de la
-gravitation seront rompues et notre planète, entraînée
-vers le soleil dont elle n’est que le satellite, ira se précipiter
-sur lui, et se fondra dans ses ardents rayons.</p>
-
-<p>C’est là la fatale, l’inévitable, l’inexorable destinée
-qu’elle doit subir un jour.</p>
-
-<p>Pour que vous ne soyez pas surpris à l’improviste par
-le cataclysme, et que vous puissiez mettre ordre à
-vos affaires, je puis vous dire au juste l’heure de la catastrophe.
-C’est un calcul que j’ai fait à votre intention.</p>
-
-<p>La durée du jour sidéral s’accroît de <i>six secondes par
-siècle</i>. Cela paraît peu de chose au premier abord, mais
-les petites sommes, en s’accumulant, finissent par faire
-un gros total. L’accroissement sera d’une minute en
-six mille ans ; d’une heure en trente-six mille années.
-La terre deviendra donc immobile dans huit cent
-soixante-quatre mille années : un simple point perdu
-dans l’éternité.</p>
-
-<p>En y réfléchissant, je crois qu’aucun de vous n’a la
-prétention d’atteindre cette époque reculée. Vous pouvez
-donc, sans inconvénient, léguer vos terreurs à vos
-arrière-petits-neveux et finir l’année gaiement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une aimable correspondante me demande si elle doit
-redouter la variole, qui jadis a déposé sur son berceau
-sa carte de visite gravée. Certainement oui, la maladie
-ne donne pas une immunité plus complète que le
-vaccin.</p>
-
-<p>Si j’étais homœopathe, j’engagerais ma correspondante
-à s’exposer de toutes ses forces à la contagion.</p>
-
-<p>En vertu de l’axiome : <i lang="la" xml:lang="la">Similia similibus curantur</i>,
-une nouvelle invasion devrait faire disparaître les désagréables
-traces de la première. Mais, comme je professe
-un profond dédain pour les radotages du père de
-cette doctrine, je conseille une vaccination immédiate.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une
-petite voiture de malade, un vieillard infirme et octogénaire
-qu’on monte à grand’peine jusqu’à la salle des
-séances. C’est M. Montagne, un des plus savants botanistes
-de notre époque. On lui doit la classification de
-presque tous les cryptogames rapportés des voyages de
-circumnavigation. Il est le dernier <i>égyptien</i>, c’est-à-dire
-le dernier survivant de la commission scientifique
-choisie par Bonaparte pour l’accompagner en Égypte.
-Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc.,
-étaient ses collègues.</p>
-
-<p>M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui
-a jamais demandé les moyens de s’enrichir. Sa modeste
-position de fortune lui rend nécessaire le jeton de présence
-qu’il touche à l’Institut. C’est donc un peu pour
-cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage.</p>
-
-<p>En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme
-et presque dans la misère, se traînait également avec
-peine à l’Institut, pour y toucher le jeton de présence
-qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire perpétuel,
-demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office
-en tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas
-obligé d’assister aux séances. La savante Compagnie
-s’associa immédiatement à cette bonne pensée, et Lamarck
-ne fut pas privé du faible secours qui était devenu
-pour lui une nécessité.</p>
-
-<p>La même mesure serait une justice rendue à la vie
-laborieuse de M. Montagne, et s’il voulait encore venir
-parfois réchauffer ses quatre-vingts ans au foyer de la
-science, au moins choisirait-il son temps.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours
-en grec et en français, le savant professeur avait
-vigoureusement insisté sur l’importance de l’organographie
-en médecine.</p>
-
-<p>Je quittai donc l’Académie, profondément touché de
-ce que je venais d’entendre et presque converti à des
-idées sans lesquelles il est, avait-il dit, impossible
-de faire de bonne médecine, de la médecine sérieuse
-et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps
-j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de
-profiter de mon émotion pour le remplacer. Je m’acheminai
-donc de suite vers le magasin de Robert et
-Collin, et demandai un plessimètre ; on m’en montra
-de cinq espèces différentes, sans compter les variétés :
-il y en avait en écaille, en buis, en ivoire, avec ou
-sans charnières. J’étais dans une très-grande perplexité ;
-lequel choisir ? quel était de tous ces plessimètres
-le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il
-n’y a point de salut ? Dans mon embarras, j’en pris un
-de chaque espèce, me réservant de demander à M. Piorry
-quel était le vrai, celui qu’il avait découvert lui-même,
-et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être,
-pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs
-de diagnostic.</p>
-
-<p>J’allais me retirer lorsque le commis me dit : Vous ne
-prenez pas de stéthoscope ? — Merci, je crois que j’en
-ai un. — Un seul ? — A la rigueur, je puis en prendre
-un pour chaque oreille ; cependant… — Écoutez-moi,
-monsieur ; je vois que vous sortez de l’Académie et que
-vous venez de boire au biberon des saines doctrines, je
-vois à votre air que M. Piorry a parlé et qu’il vous a
-converti à l’organographisme ; ne faites donc pas les
-choses à demi, et pendant que vous subissez encore son
-influence magnétique, munissez-vous de tous les instruments
-de <i>diagnose</i> nécessaires à un médecin sérieux et
-<i>organopathe</i>. Laissez-moi vous guider dans la voie nouvelle
-où vous semblez devoir marcher désormais. J’ai
-été deux ans <i>roupiou</i> de ce grand homme ; je sais ce
-qu’il vous faut.</p>
-
-<p>Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta
-quatorze stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun
-d’eux possédait des propriétés acoustiques particulières,
-et pour quels motifs le râle crépitant qu’on entendait
-avec le stéthoscope de L…, se transformait en
-râle sibilant avec celui de P…, et en râle sous-crépitant
-avec celui de G… Il mit à ma disposition le thorax d’un
-ouvrier asthmatique et chargé de satisfaire dans l’établissement
-à tous les besoins de l’auscultation ; mais,
-après une étude de vingt minutes, je m’étais tellement
-brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne distinguais
-plus rien du tout, malgré les efforts de mon
-sujet qui respirait à se briser les côtes ; mais je pense
-que cela tenait seulement à mon peu d’habitude et que,
-lorsque j’aurais étudié ces instruments pendant un certain
-temps, je me tirerais tout comme un autre de l’auscultation.
-Cependant je refusai formellement de joindre
-au paquet un stéthoscope à musique nouvellement inventé,
-craignant de trop compliquer mes études.</p>
-
-<p>— Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski ? me dit
-mon obligeant cicérone. — Non. — Très-bien, je
-vais vous le donner accompagné de celui d’Anagnostakis
-et de celui de Desmarres ; de sorte que si l’un vous
-donne un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera
-immédiatement pencher la majorité de son côté, à moins
-qu’il ne vous fournisse lui-même un troisième résultat,
-ce qui n’est pas absolument impossible. Il introduisit
-donc les trois instruments dans mes poches et continua :</p>
-
-<p>— Avez-vous un instrument pour compter les pouls ?
-Je tirai triomphalement de mon gousset une montre à
-secondes de Leroy qui me sert à cet usage. — Ça, fit-il
-d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument médical ;
-c’est tout au plus bon pour établir la <i>diagnose</i> de
-l’heure quand vous allez en fiacre ; mais la <i>sphygmose</i>
-demande un instrument spécial, non-seulement classique,
-mais encore mythologique ; le voici : c’est le sablier.
-Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque
-instant sa montre devant un malade ; il s’imagine que ce
-n’est pas pour compter son pouls, mais uniquement parce
-que vous vous ennuyez près de lui, ce qui n’est ni poli
-ni médical.</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la
-moitié de l’indication. Comment appréciez-vous la forme
-du pouls, son rhythme et son espèce ? — Je lui
-montrai finement mes trois doigts réunis dans la position
-classique. Il répondit par un regard de travers à ce
-langage muet. — Osez-vous, me dit-il, comparer vos
-doigts à nos instruments de précision ? les croyez-vous
-assez sensibles pour diagnostiquer d’une manière authentique
-et formelle les soixante-cinq espèces de pouls
-découverts par l’illustre Bordeu ? Il vous faut pour cela
-un instrument spécial qui ne doit jamais vous quitter,
-pas plus que ceux que vous avez pris et que vous allez
-prendre ; car un médecin qui se présente chez un malade
-sans être pourvu de <span class="small">TOUS</span> ses instruments de <i>diagnose</i>,
-n’est qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi.</p>
-
-<p>Je passai involontairement mes mains sur mes poches,
-elles étaient déjà remplies de tant de choses, que je commençai
-à craindre que mon galbe médical n’en fût considérablement
-altéré ; je sentis que j’avais quelque peu
-l’air d’un brocanteur en habit noir. — Voilà, continua-t-il,
-l’instrument qui sert de complément indispensable au
-sablier, c’est le <i>sphygmomètre</i> ; non pas celui qu’inventa
-Sanctorius, et qu’il appelait <i>pulsiloge</i>, mais bien
-celui du grand Hérisson ; au moyen de cette petite machine,
-son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre
-a pu découvrir et même décrire trente-deux espèces de
-pouls de plus que Bordeu ! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept
-espèces connues. Voyez, monsieur,
-à quels progrès peuvent conduire les instruments de
-précision appliqués à la <i>diagnose</i> !</p>
-
-<p>Je mis dans la poche de mon gilet le <i>sphygmomètre</i>,
-que j’avais pris d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais
-vers la caisse, lorsque mon cicérone me barra le
-passage avec un compas de Baudelocque, et un pelvimètre
-de Vanhuevel. — Avez-vous cela ? me dit-il. — Non. — Aussitôt,
-et sans m’en demander l’autorisation, il
-me plaça les deux instruments sous mon bras gauche ;
-c’était pour moi une démonstration suffisante de leur
-utilité ; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena
-devant son comptoir et trouva le moyen d’introduire
-dans mes poches un spéculum univalve de son
-illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais
-pas qui ; il n’en introduisit pas davantage, d’abord
-parce qu’il n’y avait plus de place, et puis, parce que
-je lui avais avoué en posséder déjà six de divers modèles.</p>
-
-<p>— Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope,
-car depuis la grande discussion du cancer, il n’est guère
-permis à un médecin sérieux de se passer de cet élément
-de <i>diagnose</i> ? Je fis timidement un signe négatif, et mon
-obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer
-un gros microscope dont il me remit la clef.</p>
-
-<p>Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter
-tout ce bagage chez chaque malade, je n’aurais
-plus l’air d’un médecin, mais d’un Auvergnat dans
-l’exercice d’un déménagement. — Monsieur, me répondit-il,
-la science ne tient pas compte de ces puérils détails ;
-elle marche ; c’est aux hommes qui la suivent à
-consulter leurs forces.</p>
-
-<p>Les miennes commençaient à s’épuiser ; mais je résolus
-de n’en rien faire paraître pour qu’on ne pût
-supposer que je n’aimais pas la science. Seulement je
-me promis <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> de louer à l’année un commissionnaire
-garni de crochets, qui pût m’accompagner chez
-mes malades.</p>
-
-<p>Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique
-qui allait devenir mon ombre, mon cicérone me
-crut favorablement disposé à collection et introduisit
-dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait
-échappé à l’invasion, une boîte à réactifs pour les
-urines, un lithomètre, un mètre, une loupe dont il me
-démontra la puissance sur un ouvrier atteint de la gale,
-qui me fournit sur-le-champ un acarus ; enfin, un thermomètre.
-Je lui demandai comment il était possible
-d’appliquer cet instrument à la diagnose et quelle était
-son utilité. — Cela est aussi simple qu’ingénieux ; vous
-introduisez la boule de ce thermomètre dans le rectum
-ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez
-immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la
-température normale.</p>
-
-<p>C’est, en effet, fort ingénieux ; je vous remercie ;
-mais je pense que je suis maintenant suffisamment
-équipé. — Pas encore, il vous manque ceci ; et il cherche
-à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse
-machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement. — Merci,
-dis-je en le repoussant, ceci est un
-instrument de diagnose applicable à la combustion de
-l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de
-l’huile… — Comment ! monsieur, me dit-il, pour qui
-prenez-vous donc notre maison ? Apprenez, monsieur,
-que cet instrument est un <i>spiromètre</i>, non pas le
-spiromètre de Sybson, qui se contentait de mesurer
-le mouvement thoracique ; pas même celui d’Hutchinson,
-qu’on peut employer au besoin comme cloche
-à plongeur ; c’est le spiro-gazomètre de M. Bonnet, instrument
-admirable et indispensable pour la diagnose
-de la <i>phymie</i> ; on s’en sert en bouchant avec soin
-les divers orifices de son malade et en le faisant souffler
-dans ce tube ; alors la respiration met en mouvement
-des choses que je n’ai pas besoin de vous
-expliquer, et les aiguilles du cadran indiquent, clair
-comme le jour, que le sujet est phthisique ; à moins cependant
-que la machine ne se dérange, ce qui arrive
-quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque,
-ne paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même
-occasion, vous ferez bien de prendre le <i>spiromètre</i> de
-Guillet ; au moins, si l’un se détraque, pendant que nous
-le réparerons, vous pourrez vous servir de l’autre. Je
-fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique
-attaché pour cela à l’établissement, car cette
-maison est si bien montée, que, dans l’intérêt des
-clients, chaque ouvrier doit, en entrant, justifier au
-moins d’une infirmité utile à l’essai des instruments
-qu’on y fabrique.</p>
-
-<p>Je replaçai sous mon bras le <i>spiro-compteur</i> et me
-dirigeai sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur
-me mit en face d’un bonhomme d’environ deux
-pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un cadran
-sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche,
-destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont
-peu de clients pour faire tapisserie à l’heure de la consultation. — Monsieur,
-lui dis-je avec beaucoup de dignité,
-je méprise de pareilles supercheries ; je ne veux
-pas de votre client postiche. — Vous le prendrez, dit-il
-en déchargeant un terrible coup de poing sur la tête
-du Turc ; aussitôt, chose étrange, je vis l’aiguille du cadran
-se mettre en mouvement et se fixer sur le chiffre
-235. Je restai stupéfait devant un argument de cette
-puissance ; mais mon étonnement se transforma en admiration
-quand il m’eut expliqué que c’était un <i>dynamomètre</i>,
-instrument de <i>diagnose</i> appliqué à l’étude du
-retour des forces pendant la convalescence. En faisant
-frapper le malade tous les matins sur cette machine, on
-peut déterminer d’une manière exacte le régime qui
-doit être suivi ; on l’augmente et on le diminue, selon
-que le coup de poing donne un chiffre plus ou moins
-élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de
-<i>diagnose</i> les plus nécessaires, et le seul qui permette
-de conduire une convalescence avec quelque sûreté.</p>
-
-<p>Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup
-mon bagage, et je vis bien que l’Auvergnat le
-plus robuste ne pourrait pas suffire à la tâche ; je me
-résignai donc mentalement à en prendre deux ; puis,
-réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie
-d’un cheval, je me décidai pour ce dernier animal,
-qui pourrait, étant choisi un peu long, me porter avec
-tous mes instruments de <i>diagnose</i>.</p>
-
-<p>J’avais le droit de croire ma collection complète et je
-marchais d’un pas résolu vers la caisse, lorsque mon
-infatigable cicérone me mit en face d’une grande paire
-de balances qui (au moyen d’un ingénieux mécanisme,
-solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se
-réduire à un volume portatif. Il voulut absolument
-joindre cette machine au reste de mes achats, sous prétexte
-qu’elle m’était tout à fait indispensable pour établir
-d’une manière exacte les variations qui peuvent
-survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je
-refusai avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage
-des épiciers, et déclarai que, malgré l’ingratitude
-et autres agréments qui font du malade un animal insupportable,
-je ne consentirais jamais à le peser comme
-un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses
-supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai
-ma facture avec l’énergie d’un homme décidé à résister
-à toutes les séductions. On se rendit à mon désir ; mais,
-grand Dieu ! quel fut mon effroi quand je vis un total de
-2,427 fr. 50 centimes ! Dans mon émotion, je lâchai le
-<i>spiro-gazomètre</i> de M. Bonnet, qui rendit en tombant
-un son déchirant ; je fus contraint de me séparer de
-tous ces merveilleux instruments, et je partis avec un
-modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui
-m’empêchait de devenir un grand praticien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">X</h2>
-
-
-<p class="d">La mariée luxée. — Sur l’enroulement des plantes volubles.<br />
-Reproduction des organes.<br />
-Les Naïades des eaux minérales. — Trains de plaisir et de santé.<br />
-Le père Patience.<br />
-Grande découverte scientifique.</p>
-
-
-
-<p>Samedi dernier, on allait unir un jeune couple ; la
-mariée, que la cérémonie amusait peut-être médiocrement,
-fut prise d’un bâillement tellement vigoureux,
-qu’elle se luxa la mâchoire inférieure : au moment de
-prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa
-bouche largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer,
-ne laissait passer que des cris de terreur inarticulés.
-Tumulte, émotion, tableau.</p>
-
-<p>Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de
-la cérémonie, ne perd pas la tête, il entraîne la victime…
-de l’accident, chez un chirurgien voisin de la
-municipalité ; la noce le suit.</p>
-
-<p>L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi
-par une noce touffue, précédée d’un monsieur sans chapeau,
-portant le costume solennel de l’hyménée, et traînant
-après lui une jeune fille couronnée d’oranger.</p>
-
-<p>Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui
-continuait, faute de mieux, à pousser des cris désespérés.
-Le chirurgien se croyait à une répétition de la <i>Mariée du
-Mardi-Gras</i>. Enfin, il comprit ce qu’on attendait de lui,
-et la mâchoire, accusée de s’être <i>décrochée</i>, fut remise
-en place. C’est devant le représentant de la Faculté que
-la jeune fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là
-était insuffisant, et elle dut le recommencer devant l’adjoint,
-qui avait dit au cortége : « Ne soyez pas longtemps,
-ou je quitte mon écharpe. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vous connaissez probablement le rôle considérable
-que joue la lumière dans les phénomènes de la végétation
-des plantes ? l’ombre, l’obscurité arrêtent leur développement,
-et c’est d’un rayon de soleil que les fleurs
-tirent les splendides couleurs que vous admirez et les
-parfums qu’elles répandent dans l’atmosphère. La lumière
-est donc essentielle à la vie des plantes.</p>
-
-<p>Cependant quelques-unes, qui représentent la classe
-indigente du règne végétal, échappent à cette nécessité
-et peuvent encore traîner une existence maladive et
-étiolée dans un milieu ténébreux ; mais alors point de
-fleurs, point de parfums ; leur vie obscure s’éteint sans
-postérité. Plus heureuses que l’homme, elles ne transmettent
-pas leurs souffrances et leurs misères à des
-descendants voués à une impitoyable destinée.</p>
-
-<p>Parmi les plantes grimpantes qui font de leurs gracieuses
-spirales un rideau de verdure à la fenêtre de
-l’artisan et aux murailles des serres, il en est qui peuvent
-se développer dans l’obscurité.</p>
-
-<p>M. Duchâtre a communiqué à l’Institut le résultat de
-ses expériences pour constater l’action de la lumière
-sur l’enroulement des plantes à tiges volubles. Il a surtout
-expérimenté sur l’igname de Chine, qui tire sa
-nourriture d’un tubercule, et peut végéter plusieurs
-mois dans les ténèbres.</p>
-
-<p>Le savant botaniste a soumis ces plantes à des alternatives
-de lumière et d’obscurité complète dans une
-cave sans soupirail. Invariablement, les tiges exposées
-au jour se sont enroulées autour des tuteurs destinés à
-les soutenir ; invariablement aussi, elles ont poussé dans
-une direction droite et sans former de spirales quand
-elles ont subi l’influence de l’obscurité. On pouvait donc,
-sur une même plante reconnaître les parties qui se sont
-développées dans ces différents milieux.</p>
-
-<p>Cette loi curieuse de la physiologie végétale ne s’applique
-pas à toutes les plantes volubles ; et il en est qui
-savent encore trouver dans les ténèbres un appui pour
-leur faiblesse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En vous parlant l’autre jour des <i>greffes animales</i>, je
-vous signalais les propriétés de certains tissus vivants
-qui se soudent entre eux lorsqu’on les place artificiellement
-dans des conditions particulières. M. Philippeaux
-vient de communiquer à l’Institut des expériences d’un
-autre ordre et qui ont pour sujet la reproduction d’organes
-enlevés par le bistouri. C’est une application différente
-de l’activité plastique de la nature, et dont elle
-doit seule faire tous les frais.</p>
-
-<p>Lorsqu’on examine les êtres qui appartiennent aux
-échelons inférieurs de la série animale, on note pour
-quelques-uns d’entre eux une facilité très-grande de reproduction
-organique quand on les mutile. Chez certains,
-comme les lombrics terrestres, plus connus sous
-le nom de vers de terre, non-seulement la portion enlevée
-se régénère, mais encore le tronçon devient un animal
-vivant, chez lequel se reproduisent les parties qui
-lui manquent pour être complet.</p>
-
-<p>La structure de ces vers, qui semble fort simple, présente
-cependant une certaine complication, et la tête ou
-le tube intestinal qui doivent pousser, sont constitués
-par des appareils complexes. Car il n’est pas une fonction,
-chez un être même élémentaire, qui ne nécessite
-le concours d’éléments très-divers.</p>
-
-<p>A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale,
-cette propriété se limite, et si Bonnet a vu la tête et la
-queue se reproduire après l’ablation, jusqu’à douze fois
-chez une nais (annélide de la famille des abranches),
-les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres
-nouveaux.</p>
-
-<p>Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et
-les salamandres, les pattes coupées repoussent assez facilement.
-Il en est de même de la queue des lézards et
-des orvets. Ces animaux appartiennent à l’<i>embranchement</i>
-des vertébrés, ce qui indique une organisation supérieure.
-Les membres de nouvelle formation sont constitués
-par la peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs,
-des os, etc. Comme on le voit, la force plastique de la
-nature accomplit un travail aussi curieux que compliqué.</p>
-
-<p>Les expériences de M. Philippeaux portent sur des
-animaux d’un ordre encore plus élevé, sur des mammifères ;
-et il leur a enlevé un organe très-important : la
-rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à
-1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats
-albinos de deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept
-mois après l’opération, étaient pourvus d’une rate normale.
-Ces résultats, contestés par M. Peyrani, ont donné
-lieu au nouveau travail communiqué par M. Philippeaux,
-qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats
-et des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition
-essentielle du succès est que l’ablation de l’organe
-soit incomplète ; il faut, en quelque sorte, laisser
-de la graine pour qu’il repousse.</p>
-
-<p>L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir
-le même résultat sur d’autres organes !!</p>
-
-<p>Sur d’autres organes ! voilà une phrase qui ouvre de
-larges horizons à l’espérance. Un homme pourrait se
-remettre à neuf en se faisant extirper successivement
-tous les organes ! l’archevêque de Grenade donnerait
-un nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant
-l’ablation du cerveau ! l’invalide qui a laissé une jambe
-sur les bords de la Bérésina pourrait nourrir l’espoir de
-la voir repousser un jour !</p>
-
-<p>Mais hélas ! la plus belle médaille, même celle de
-Sainte-Hélène, a son revers. Voilà le revers de l’invalide.
-Le membre reproduit aurait naturellement toute
-la vigueur et l’agilité de la jeunesse : le vieux brave
-courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait
-suivre que clopin clopant. Cette allure rappelle trop
-les zig-zag de l’intempérance et pourrait porter atteinte
-à sa juste réputation de sobriété.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des
-sources minérales sont en campagne pour séduire les
-baigneurs ; elles se présentent ornées, comme toujours,
-de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de
-concerts fantastiques ; elles cachent enfin, au milieu des
-roseaux dorés à neuf de leurs lits, les traquenards les
-plus séduisants. Il ne faut pas trop leur en vouloir de
-tout cet attirail d’hameçons ; c’est le rouge, le blanc et
-la crinoline qui constituent la toilette de toute Naïade
-bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte
-pour cela : affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames
-dans les grands et petits journaux, elles prennent
-toutes les formes et s’accrochent à tous les passants.</p>
-
-<p>Mais c’est une si belle invention que <i>les eaux</i>, que je
-ne me sens pas le courage d’en dire autre chose que du
-bien. Que ferait-on, grand Dieu ! de ces goutteux insupportables
-qui veulent à toute force guérir sans suivre
-aucun régime ? de ces belles dames qui passent toutes
-les nuits au bal, et ne veulent point trouver, en rentrant,
-le sinistre cortége des névroses accroupies à leur
-porte ? qu’en ferait-on si on n’avait pas les eaux thermales
-pour s’en débarrasser ?</p>
-
-<p>J’ai encore un autre motif de ne point irriter les
-Naïades ; dans un moment de colère, elles pourraient
-ouvrir simultanément tous les robinets de leurs fontaines,
-ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait causer
-un nouveau déluge universel d’eaux minérales ; et franchement,
-je préférerais encore le premier ; car si quelque
-chose peut ajouter au désagrément d’être noyé,
-c’est de l’être dans une eau qui, en général, a un goût
-détestable.</p>
-
-<p>Les Naïades ont l’air candide, pourtant il ne faut pas
-trop s’y fier ; en présence du public, elles savent prendre
-la mine de filles de bonne maison, mais dans la coulisse,
-elles sont femmes à mettre le poing sur la hanche.
-J’assistais, il y a peu de temps, dans un petit coin,
-au dialogue de deux Naïades, l’une bi-carbonatée, l’autre
-hydro-sulfurée. Voici, entre autres compliments
-qu’elles échangeaient, ceux qui ont frappé mon oreille :</p>
-
-<p><span class="sc">La Naïade bi-carbonatée.</span> — Vous avez beau dire, les
-calculs se fondent comme de la neige aux rayons de
-mon soleil. L’année passée, j’avais un duc ; j’ai oublié
-son nom, car je reçois tant de ducs qu’il m’est impossible
-de me rappeler le nom de tous. Ce duc avait
-donc dans la vessie, je ne dirai pas un calcul, mais un
-pavé. Les litholabes, les lithoclastes, les lithotribes les
-plus célèbres y avaient laissé leurs dents. Heurteloup
-et Guillon y auraient perdu leur latin. Il aurait fallu,
-pour détruire ce calcul, non pas la pioche d’un maçon,
-mais la sape et la mine, comme dans les vulgaires carrières
-de moellons ; en quinze jours, plus rien : le calcul
-s’était fondu comme un simple morceau de sucre de
-canne, et j’ai eu toutes les peines du monde à en sauver
-un tout petit fragment, qui est devenu pour son propriétaire
-un charmant souvenir monté sur une bague.
-Aussi ne saurait-on contester que je ne sois la première
-Naïade du monde.</p>
-
-<p><span class="sc">La Naïade hydro-sulfurée.</span> — La première ! eh bien,
-et mes dartreux, croyez-vous qu’ils ne me fassent pas
-un joli rang dans la société ?</p>
-
-<p>— Peuh ! qui est-ce qui n’a pas de dartres ? Je les guérirais
-bien aussi si je voulais. Croyez-vous que je me contente
-de l’exploitation des pierres ! Apprenez, ma chère,
-que je guéris à peu près tout ce qui est guérissable.</p>
-
-<p>— Moi, j’en puis dire autant, et la dartre ne fait point
-seule bouillir ma marmite.</p>
-
-<p>— Ah ! oui, vous avez vos tables de jeu.</p>
-
-<p>— Impertinente ! il vous sied bien de parler avec votre
-clientèle <i>demi-monde</i>.</p>
-
-<p>— Et vous, avec votre public de grecs qui font sauter
-la coupe !</p>
-
-<p>— Et vous, avec vos eaux qui fondent les calculs
-comme du sucre de canne ! Ah ! ah ! ah ! on les connaît,
-ma chère, vos calculs !</p>
-
-<p>— Et vos faux dartreux qui viennent faire tapisserie
-aux frais de l’établissement, pensez-vous qu’on ne les
-connaisse pas, depuis quinze ans que vous avez toujours
-les mêmes ?</p>
-
-<p>Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper
-aux… roseaux, lorsque je m’enfuis, plein de remords
-d’avoir souvent envoyé des malades à ces sources trompeuses
-et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de
-faibles femmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>TRAINS <i>de</i> <span class="small">SANTÉ</span> <i>et de</i> <span class="small">PLAISIR</span>. — Tel est le titre séduisant
-d’un prospectus qu’on vient de me remettre.
-L’administration se charge, au moyen de ce voyage en
-chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à ceux
-qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à
-éprouver les plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs
-seront guéris sans distinction de maladies aiguës, chroniques,
-graves ou légères, le prospectus ne fait point de
-réserves, et tous, amusés bon gré mal gré ; tant pis pour
-ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade,
-ils seront forcés de faire comme les autres.</p>
-
-<p>Cependant, je me permettrai de faire observer que les
-voyageurs en bonne santé n’étant point formellement
-exclus du voyage, l’administration sera dans la cruelle
-nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le
-droit de les guérir ensuite, conformément au programme.
-Mais, comme il est beaucoup plus facile de
-rendre les gens malades que de leur rendre la santé, je
-crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser
-la compagnie.</p>
-
-<p>Je ne veux pas formuler une insinuation malveillante,
-mais si j’étais assez heureux pour posséder une infirmité
-suffisamment grave pour m’obliger à faire un
-voyage de trois cents lieues en train de plaisir, je voudrais
-que l’administration me signât un petit engagement
-par-devant notaire de me débarrasser de ladite
-infirmité ; de plus, je me réserverais formellement le
-droit de ne pas goûter d’autre plaisir. Quand on a été
-pris une fois aux plaisirs de l’administration, on s’en
-souvient toute sa vie. Je prendrais cette petite précaution,
-parce que si j’ai été plus d’une fois à même de
-constater l’efficacité thérapeutique de la vapeur employée
-sous forme de bains, j’ai le droit de douter de
-son efficacité sous forme de train de plaisir, quand
-même on alimenterait la chaudière avec des eaux minérales.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En face de la Morgue, derrière Notre-Dame, il existe
-une espèce de place où s’entassent pêle-mêle des marchandes
-de pommes et des brocanteurs en vieille ferraille.
-Là, au milieu du pittoresque désordre de ces boutiques
-en plein vent, je remarquai, en passant l’autre
-jour, une petite échelle double peinte en bleu, au sommet
-de laquelle était accrochée une boîte de même
-couleur dont les faces présentaient les inscriptions suivantes :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="small">(Face antérieure.)<br />
-POMMADE</span><br />
-UNIVERSELLE<br />
-<span class="small">CAMPHRÉE</span><br />
-DU PÈRE PATIENCE.</div></td></tr>
-<tr><td class="c w49"><div><span class="small">(Face latérale gauche.)<br />
-BAUME POUR</span><br />
-<span class="g">LES CORS</span><br />
-<span class="small">ET AUTRES.</span></div></td>
-<td class="c w49"><div><span class="small">(Face latérale droite.)<br />
-BAUME POUR</span><br />
-<span class="g">LES DENTS</span><br />
-<span class="small">ET AUTRES.</span></div></td></tr>
-</table>
-<p>Je restai muet d’admiration devant la boîte du père
-Patience. Une pommade universelle ! combien un tel
-prodige a-t-il dû coûter de travaux, de veilles, d’études
-et de recherches à ce vieux praticien libre ! Je regrettai
-profondément de ne pas avoir une fortune à déposer à
-ses pieds pour obtenir le secret de cette merveilleuse
-pommade. Je serais devenu le bienfaiteur de mon pays,
-l’arbitre de la santé publique. Il y a deux mille ans, la
-Grèce m’aurait élevé des statues, des temples, et je passais
-demi-dieu avec tous les avantages attachés à ce
-poste lucratif.</p>
-
-<p>En ce moment, j’aperçus les inscriptions latérales.
-J’avoue qu’elles me firent faire quelques réflexions. Pourquoi,
-si la pommade est universelle, le père Patience
-possède-t-il un baume pour les dents <i>et autres</i>, et un
-baume pour cors <i>et autres</i> ? Ce <i>autres</i> est d’un vague
-qui frise l’universalité. Or, pourquoi le père Patience
-a-t-il inventé ces deux nouveaux baumes, puisque la
-pommade était déjà universelle ? Il faut que la pommade
-soit un peu moins universelle que la boîte ne l’affirme,
-ou que le père Patience soit dévoré d’une ardeur scientifique
-bien inextinguible, d’une ambition de découvertes
-bien insatiable.</p>
-
-<p>Désirant avoir l’explication exacte de ce mot <i>autres</i>
-qui restait pour mon esprit dans la pénombre des faits
-douteux, je demandai à la marchande de pommes la
-plus voisine où je pourrais trouver le père Patience, car
-l’imprudent n’était pas là ; il avait laissé son trésor sous
-la seule garde de l’honnêteté publique. La marchande
-m’indiqua du geste, dans le lointain, quatre ou cinq
-marchands de vins où le père Patience faisait probablement
-sa clinique et où il apaisait son ardeur scientifique.
-Craignant qu’il n’eût eu ce jour-là de trop grandes ardeurs
-à éteindre, je préférai repasser un jour où, à
-cheval sur le sommet de son échelle bleue, jambe de
-ci, jambe de là, cet homme illustre répandra sur la foule
-des trésors de son érudition et de ses baumes merveilleux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est de mon devoir d’annoncer aujourd’hui la découverte
-d’un grand fait scientifique.</p>
-
-<p>Il paraît que l’atmosphère avait, depuis un certain
-temps, modifié sournoisement sa constitution chimique ;
-les savants dormaient sur leurs deux oreilles sans se
-douter de rien. Heureusement un homme veillait ; profond
-observateur, il se sentait progressivement envahi
-par le phosphate calcaire, et fixa son œil gris sur le
-bleu de l’espace ; il avait compris qu’il se passait quelque
-chose d’étrange dans ces régions mal organisées
-où les comètes peuvent vagabonder tout à leur aise
-sans qu’un règlement de police vienne les empêcher de
-perturber le repos de l’univers.</p>
-
-<p>Comme César, il flaira, sentit, et la découverte fut faite.</p>
-
-<p>Cet homme, dont la postérité gravera le nom en lettres
-d’or entre ceux de Copernic et de Christophe Colomb,
-s’appelle Valenciennes.</p>
-
-<p>Donc M. Valenciennes a découvert la nouvelle composition
-chimique de l’air. Voici comment il s’y est pris pour
-payer son écot à la science, qui a tant fait pour lui, — hélas !
-sans le connaître ; — voici comment il a proclamé
-cette grande découverte, qui est, j’ose le dire, le
-plus beau fleuron de sa couronne scientifique :</p>
-
-<p>Un jour qu’il était d’examen à l’École de pharmacie,
-il demanda à un élève :</p>
-
-<p>— Pourriez-vous me dire, monsieur, quels sont les
-éléments constituants de l’air atmosphérique ?</p>
-
-<p>— L’air atmosphérique est composé de 21 parties
-d’oxygène, 79 d’azote, plus quelques traces d’acide carbonique
-et d’eau.</p>
-
-<p>— Après, monsieur ?</p>
-
-<p>— Voilà tout, monsieur.</p>
-
-<p>— Comment, voilà tout ! Et l’<i>acide phosphorique</i> !
-qu’en faites-vous donc, monsieur ? s’écria l’immortel,
-dont la voix éclata comme un obus chargé des clartés
-éblouissantes à l’adresse des ignorants.</p>
-
-<p>— L’acide phosphorique, monsieur ! répondit le savant
-en expectative, complétement ahuri.</p>
-
-<p>— Certainement, monsieur, l’acide phosphorique !
-<i>S’il n’y en avait pas dans l’air, où donc les animaux
-puiseraient-ils les quantités énormes de phosphore et
-de phosphates qu’ils contiennent ????</i></p>
-
-<p>Cette réponse à bout portant fit un tel effet sur l’intelligence
-de notre savant — surnuméraire — que depuis
-ce jour il se considère comme une allumette et prend
-le plus grand soin d’éviter tout choc ou frottement de nature
-à modifier sa composition chimique.</p>
-
-<p>La proclamation de cette nouvelle découverte fut
-accueillie avec un enthousiasme impossible à décrire.
-Dix minutes après, les assistants se tenaient encore les
-côtes, et de douces larmes inondaient leurs frais visages.
-Ils avaient tant ri !</p>
-
-<p>Les savants officiels n’en purent faire autant, parce
-que, m’a-t-on dit, les bras leur en tombèrent ; de sorte
-qu’il leur fut tout à fait impossible d’applaudir.</p>
-
-<p>Depuis cette immense découverte, la circonférence
-crânienne de l’inventeur paraît entourée le soir d’une
-auréole phosphorescente : c’est l’auréole du génie, qui
-ne pouvait couronner un plus majestueux front. Il laisse
-après lui dans l’espace une traînée lumineuse digne d’être
-signalée aux astronomes qui n’ont encore découvert
-que des pseudo-planètes. Ce météore brillant se distingue
-des autres comètes par l’odeur d’allumette chimique
-inséparable de sa traînée lumineuse.</p>
-
-<p>L’archevêque de Bologne visitant son diocèse se trouvait,
-il y a quelques jours, à Cinto ; il témoignait au gonfalonier
-la joie que lui causait l’état moral de la population :
-« Quel beau pays ! s’écria-t-il ; quelle admirable
-ville ! <i>elle est en retard de deux siècles sur le reste du
-monde !</i> » Si jamais le monseigneur rencontre M. Valenciennes,
-bien sûr qu’il dira : « Quel prodigieux savant ;
-je gage qu’il est de Cinto ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">XI</h2>
-
-
-<p class="d">Les trichines. — Un gigot immortel.<br />
-Pompiers incombustibles.<br />
-Face à main. — Nouveau traitement de la diarrhée.<br />
-Le dentiste visible nuit et jour.</p>
-
-
-
-<p>On dirait que Pandore a cassé le bocal aux épidémies.
-Le choléra est à peine parti, la variole sévit encore, et
-déjà les trichines grattent à nos frontières ; sans compter
-le typhus des bêtes à cornes, qui vient de faire une courte
-visite au Jardin d’acclimatation.</p>
-
-<p>Les trichines sont à l’ordre du jour, je vais donc vous
-initier aux mœurs et coutumes de ces redoutables entozoaires.</p>
-
-<p>La trichine (<i lang="la" xml:lang="la">trichina spiralis</i>) est un ver <i>nématoïde</i>,
-d’un blanc rosé, gros comme un poil de barbe et long
-de 1 à 2 millimètres, lorsqu’il a atteint tout son développement.
-Ne souriez pas de la faiblesse de cet ennemi
-et rappelez-vous le triste sort de Gulliver enchaîné par
-une armée de Lilliputiens. Les trichines se reproduisent
-avec une terrible fécondité ; la femelle acquiert en quelques
-jours ses aptitudes à la reproduction, et donne
-naissance à la fois à 60 ou 80 petits.</p>
-
-<p>Les nuées d’embryons trichinaires envahissent nos
-tissus avec une telle rapidité, que Leuckart estimait à
-quinze millions le nombre de ceux qui étaient contenus
-dans un morceau de viande de trois livres, qu’il examinait.</p>
-
-<p>Ah ! je vois votre sourire s’effacer. Ce petit être,
-méprisable comme individu à cause de sa faiblesse,
-prend les proportions d’un monstre effroyablement horrible,
-quand il multiplie son individualité par cent
-millions.</p>
-
-<p>Figurez-vous Prométhée dévoré par cent millions de
-petits vautours !</p>
-
-<p>L’histoire des trichines est assez moderne ; Hilton, de
-Londres, est le premier qui les ait entrevus en 1832.</p>
-
-<p>Depuis cette époque, un grand nombre de savants les
-ont étudiées et maintenant on connaît tout aussi bien
-leurs habitudes que celles des autres scélérats du règne
-animal qui vivent à nos dépens de rapine et de carnage.</p>
-
-<p>Les trichines pénètrent dans l’organisme mêlés aux
-aliments qui les contiennent. Loin de trouver la mort
-dans l’action des sucs digestifs qui devraient les dissoudre,
-ils y rencontrent au contraire les éléments de leur
-développement. Car au moment où ils reçoivent l’hospitalité
-de l’estomac, ils n’en sont encore qu’à la première
-phase de leur existence. A peine parvenus dans l’intestin,
-ils forment deux groupes distincts, et l’étude de ces
-groupes vous donnera la connaissance exacte de leur
-mode d’évolution.</p>
-
-<p>Les premiers envahisseurs sont destinés à faire souche
-et résident dans le tube intestinal. Au bout de quelques
-jours, leur fécondité donne naissance à une multitude
-d’embryons, qui forment le second groupe. Ceux-ci, à
-la faveur de leur volume microscopique, traversent les
-tuniques de l’intestin, dans lequel ils ne doivent plus
-revenir, et se répandent dans tout l’organisme. On en
-trouve dans le cœur, les muscles de l’œil, et surtout dans
-ceux du tronc et des membres, où on en voit des myriades.</p>
-
-<p>Là leur migration s’arrête, ils se roulent en spirale,
-peu à peu s’enveloppent d’une petite coque, qu’on appelle
-kyste, et demeurent immobiles, sans donner naissance
-à aucune postérité.</p>
-
-<p>Ils sont destinés à périr dans leur immobilité, à
-moins que la chair qui les renferme ne serve d’aliment
-à l’homme ou à un autre animal. Alors, sous l’influence
-de l’incubation de l’estomac, ils achèvent de se développer
-et deviennent la source de nouvelles générations.</p>
-
-<p>Tel est l’ordre et la marche de l’évolution trichinaire.</p>
-
-<p>Ces entozoaires sont doués d’une résistance vitale
-très-énergique. Ils supportent sans périr un froid de −13°
-et résistent également à une chaleur de +75° centigrades.
-Le fumage et la salaison des viandes qui les
-recèlent doivent être très-prolongés pour déterminer
-leur mort.</p>
-
-<p>La résistance des trichines à une haute température
-mérite de fixer l’attention, car la chaleur des parties
-centrales d’une grosse pièce rôtie dépasse rarement 40
-ou 45° centigrades, limite inférieure à celle que nous
-venons de fixer comme déterminant la mort de ces
-entozoaires. Cependant, cette considération est plus
-théorique que pratique, car dans les relations des faits
-nombreux qui se rattachent aux épidémies trichinaires,
-je n’en ai pas rencontré un seul qui ait eu pour point
-de départ l’ingestion de viandes convenablement cuites.</p>
-
-<p>Il peut vous sembler étrange que jusqu’ici la maladie
-trichinaire n’ait point encore sévi en France, tandis
-qu’en Angleterre, et surtout en Allemagne, on en a observé
-de si nombreuses épidémies. Cela tient à peu près
-uniquement à la manière dont nos voisins consomment
-la chair du porc, elle diffère de la nôtre. Les Allemands
-et les Anglais mangent volontiers du jambon cru, à
-peine fumé, des saucisses et des cervelas dont la cuisson
-est à peu près nulle.</p>
-
-<p>En général, en France on y met plus de façons, et on
-montre une certaine répugnance pour ces procédés culinaires
-trop sommaires. Le porc n’est accepté sur nos
-tables qu’après avoir subi un degré de cuisson qui met
-les trichines hors d’état de nous nuire.</p>
-
-<p>La multiplication prodigieuse de ces entozoaires explique
-l’extension des épidémies. Un animal malade peut
-infecter deux cents consommateurs, dont les déjections
-contiennent des trichines. En Allemagne, les porcs vagabondent
-dans les villages et ne se montrent pas très-difficiles
-sur la nature de leurs aliments ; on conçoit fort
-bien par quels procédés ils peuvent devenir malades à
-leur tour et comment, de proche en proche, le mal peut
-s’étendre.</p>
-
-<p>Les deux principaux symptômes de la maladie sont en
-rapport avec l’évolution des hôtes incommodes qui la
-déterminent. Dans une première phase, qui correspond
-à leur migration à travers les tuniques de l’intestin, il
-survient une diarrhée intense. Dans la seconde phase, le
-malade est en proie à des douleurs parfois horribles
-ayant leur siége dans les muscles des membres et du
-tronc. Ces douleurs sont déterminées par la pénétration
-et le séjour des trichines au milieu des éléments musculaires.</p>
-
-<p>On ne peut comparer la maladie trichinaire aux épidémies
-de choléra, de typhus, etc., qui envahissent progressivement
-de vastes contrées. Ici la cause matérielle
-et tangible est limitée dans son extension par sa nature,
-les foyers s’allument spontanément, mais ils s’éteignent
-aussitôt que la crainte a imposé aux amateurs du petit
-salé des précautions convenables.</p>
-
-<p>La mortalité est également beaucoup moindre que
-dans les grandes épidémies que je viens de citer, mais
-la médecine n’a rien à revendiquer dans cet heureux résultat,
-car jusqu’à présent on ne connaît aucun moyen
-d’agir sur les trichines qui ont envahi l’organisme ;
-lorsque le malade guérit, c’est tout spontanément, et il
-n’en a d’obligation qu’à lui-même. Son terrain était impropre
-à la culture des trichines. Cependant la convalescence
-est toujours fort longue et très-pénible.</p>
-
-<p>Quand il s’agit d’apprécier les résultats funestes d’une
-maladie développée dans un autre pays, et en dehors de
-notre observation, il faut se méfier des exagérations.
-Je ne mentionnerai donc pas les rumeurs vagues qui
-ont été répandues, mais je vous citerai des chiffres
-exacts, provenant de quatre des localités envahies par
-des trichines. Elles ont fourni un ensemble de 362 malades,
-sur lesquels on compte 58 morts, et 304 guérisons.
-Ce qui donne une proportion d’environ 1 mort sur 6.</p>
-
-<p>N’oubliez pas pourtant que ces faits malheureux ne
-doivent faire vibrer chez vous que la corde philanthropique.
-Vous n’en devez concevoir aucune crainte
-égoïste. Vous assistez de votre fauteuil au triste spectacle
-d’un vaisseau battu par la tempête, mais vous êtes
-à l’abri des flots. Il est encore des frontières du côté de
-l’Allemagne. Il existe, du reste, un moyen de préservation
-bien simple, et sans imiter l’horreur des fils de
-Moïse pour l’ami de saint Antoine, il vous suffira de
-le faire cuire convenablement pour le mettre à l’abri du
-soupçon.</p>
-
-<p>Ce procédé est plus simple que celui que recommande
-Schultz. Ce savant veut qu’on examine la viande de
-porc au microscope, pour voir si elle ne contient pas de
-trichines. C’est un bon moyen, seulement il augmenterait
-un peu le prix d’une saucisse, car un bon microscope
-coûte environ 1,000 francs.</p>
-
-<p>A ne vous rien celer, je vois cependant poindre un
-nuage à l’horizon, la foire aux jambons est proche et
-l’Allemagne va expédier, comme à l’ordinaire, sur notre
-marché des montagnes de marchandises empruntées à la
-race porcine.</p>
-
-<p>Est-il bien sûr que les blonds fils de l’Allemagne ne
-nous apporteront pas quelques trichines dans leurs produits ?</p>
-
-<p>Il y a là une grosse question de salubrité publique, et
-si l’on me demandait mon avis, je consignerais les jambons
-allemands à la frontière comme on a consigné les
-bêtes à cornes de l’Angleterre.</p>
-
-<p>J’ai d’autant moins de confiance dans les envois
-de l’Allemagne, qu’elle nous a déjà expédié ses oculistes
-qui jouent le rôle de trichines dans le corps médical.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est certaines choses que je voudrais voir à l’abri
-des progrès de la chimie ; ces choses-là sont les aliments.
-Que les chimistes épuisent leur génie à trouver une eau
-qui fasse pousser les cheveux, noircir la barbe et tomber
-les cors, j’applaudirai de grand cœur quand ils auront
-réussi ; mais qu’ils s’obstinent à prendre une casserole
-pour un creuset, à porter leurs savantes mains sur les
-fourneaux de la cuisine, je prétends qu’ils ont tort, et
-je repousse avec horreur leur pain fabriqué avec de la
-sciure de bois, leur vin artificiel et leurs petits fours confectionnés
-avec des marrons d’Inde, toutes choses qu’ils
-trouvent délicieuses, nourrissantes et parfaitement hygiéniques,
-seulement, dont ils ne mangent jamais.</p>
-
-<p>J’ai goûté une fois des légumes conservés par un prodige
-de chimie ; ces légumes-là résistaient non-seulement
-aux injures du temps, mais encore aux efforts digestifs
-de l’estomac le plus vigoureux, de sorte que le consommateur
-les conserverait à perpétuité, si une indigestion
-ne l’en débarrassait.</p>
-
-<p>Ces embaumements alimentaires me rappellent un fameux
-gigot de l’Exposition. En apparence, ce gigot était
-fait comme un autre ; mais lorsqu’on avait lu son signalement
-dans certain journal scientifique, on ne pouvait
-pas douter que cette modeste enveloppe ne cachât d’illustres
-qualités. Voici le signalement : la merveille des
-merveilles de l’Exposition universelle, le chef-d’œuvre
-qui suffirait à en léguer le souvenir aux races futures,
-est un gigot conservé depuis quinze mois !!</p>
-
-<p>On aurait bien dit quinze siècles, mais l’inventeur, à
-moins d’être le Juif-Errant en personne, aurait perdu
-la gloire de cette belle découverte : on se résigna donc à
-supputer par mois l’antiquité du célèbre gigot, que quarante
-mille Tantales français et étrangers ont dévoré, hélas !
-des yeux seulement, pendant tout le temps qu’il fut
-exposé à leur convoitise admirative. Enfin, le grand
-jour de la justice arriva pour lui : une commission fut
-chargée d’examiner ses titres et droits à l’immortalité.</p>
-
-<p>Cette commission était composée d’un chimiste célèbre,
-d’un embaumeur illustre, et d’un restaurateur
-fameux ; trois hommes d’expérience, connaissant tous
-les inconvénients de la conservation au point de vue de
-l’acte digestif.</p>
-
-<p>Le chimiste dit au restaurateur :</p>
-
-<p>— Ceci, collègue, rentre exclusivement dans vos attributions,
-il faut que vous accommodiez de votre
-mieux ce succulent gigot, que vous en mangiez le plus
-possible, et que dans deux jours vous nous disiez
-si nous devons véritablement le placer au-dessus du pré-salé.</p>
-
-<p>— Du tout, du tout, c’est de l’embaumement, dit le
-restaurateur, en passant le gigot à l’embaumeur, et c’est
-à vous, collègue, que revient de droit l’honneur de digérer
-cet immortel produit.</p>
-
-<p>— Mais vous n’y pensez pas, c’est de la chimie pure,
-et cela rentre dans les attributions de notre collègue
-le chimiste, qui est bien plus capable que nous d’apprécier
-l’importance de la découverte et le fumet de la
-pièce.</p>
-
-<p>— Jamais ! s’écria le chimiste, avec un geste d’horreur.</p>
-
-<p>Chacun des trois commissaires se récusait énergiquement
-et la discussion menaçait de s’éterniser, ce qui
-aurait eu de grands inconvénients pour tous, excepté
-cependant pour le gigot, qui, vu son état, n’avait pas le
-droit de trouver le temps long. Pour couper court aux
-débats, il fut convenu qu’il serait mangé par procuration,
-et le gardien qui le défendait depuis si longtemps
-contre l’enthousiasme de la foule, fut chargé d’être le
-Pâris de cette contestation.</p>
-
-<p>Le lendemain, la commission se rendit près de lui
-pour recevoir la confidence de ses impressions gastronomiques,
-le gardien n’avait pas paru ; pendant deux
-jours même absence. Enfin, la commission, qui n’était
-pas sans inquiétude, peut-être même pas sans remords,
-se transporta à son domicile. Le malheureux avait
-mangé une petite tranche du merveilleux gigot, et luttait
-depuis trois jours et trois nuits contre une insurrection
-intestinale terrible. Son chien et son chat, qui
-avaient profité de son indisposition pour ne laisser que
-le manche, avaient été surpris eux-mêmes subitement
-par la conservation dont ils s’étaient saturés, et posaient
-pour l’éternité dans l’attitude classique d’un chien et
-d’un chat en présence d’un gigot.</p>
-
-<p>La commission enthousiasmée décerna une médaille
-à l’inventeur, jamais elle n’avait vu un chien, un chat
-et un manche de gigot si bien conservés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le <i>Musée des Sciences</i> dit qu’on a fait dernièrement
-l’épreuve de vêtements hygiéniques incombustibles, au
-moyen desquels les pompiers pourront <i>impunément</i> demeurer,
-pendant un certain temps, au milieu d’un bâtiment
-incendié, exposés à l’action <i>directe des flammes</i>,
-<i>saisir à pleines mains et transporter au loin des objets
-incandescents ou embrasés</i>. Ces vêtements se composent
-de tissus métalliques, de carton, d’amiante et de drap,
-rendus incombustibles par le borax, l’alun et le phosphate
-d’ammoniaque.</p>
-
-<p>Voilà certainement une ingénieuse invention qui
-donnera à bien des gens le désir d’entrer dans les pompiers.
-Cependant, pour que cette précieuse découverte
-soit parfaite, il lui manque deux petites choses que je
-m’empresse de signaler à l’auteur, bien convaincu qu’il
-va les imaginer en un tour de main :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Il serait bon de joindre à chaque vêtement une
-paire de poumons incombustibles qui pourraient permettre
-au pompier de respirer avec facilité dans l’atmosphère
-de 4 à 500° centigrades des incendies.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Il ne serait pas mauvais d’imaginer une solution
-dans laquelle on tremperait le pompier avant de le vêtir
-pour le rendre lui-même incombustible, car, sans cette
-petite précaution, il courrait le risque, au lieu d’être
-grillé ou rôti, de se trouver cuit à point dans ses vêtements
-comme une côtelette en papillote. L’invention
-constitue un progrès évident à ce point de vue ; cependant,
-si j’étais pompier, je déclare que je le trouverais
-insuffisant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— M. Gaimard, l’intrépide voyageur dont la spécialité
-est de faire le tour du monde, disait, à l’Institut, à mon
-ami L…, bien connu dans ce temple de la science pour
-sa verve caustique :</p>
-
-<p>— Je lisais hier dans le journal, qu’on avait trouvé
-une face-à-main en or, rue Vivienne ; vous qui connaissez
-tout, dites-moi donc ce que cela peut être ? (En ce
-moment, passait M. X…, membre de l’Institut, qui jouit
-de l’antipathie de tous ceux qui ne le connaissent pas,
-et de la malveillance de tous ceux qui le connaissent.)</p>
-
-<p>— Comment ! vous ne savez pas ce que c’est qu’une
-face-à-main ?</p>
-
-<p>— Ma foi, non !</p>
-
-<p>(Désignant M. X…) — Tenez, en voilà une qui passe.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Velpeau avait dans son service un pauvre diable
-atteint d’une tumeur blanche suppurée de l’articulation
-du genou, qui était pour ce malade la cause d’une diarrhée
-incoercible. Le membre était perdu, l’amputation
-fut pratiquée, et en raison de l’axiome <i lang="la" xml:lang="la">sublata causa</i>, etc.,
-l’intestin revint à de meilleurs sentiments et se reposa
-de ses fatigues passées.</p>
-
-<p>Quelques jours après l’opération, l’éminent chirurgien,
-en montrant le malade aux élèves qui le suivaient,
-leur dit avec cette bonhomie narquoise qui le caractérise :</p>
-
-<p>— Voyez, messieurs, comme l’amputation d’un membre
-coupe net une vieille diarrhée.</p>
-
-<p>Un médecin étranger débarqué de la veille, recueillait
-religieusement chaque parole du professeur, et fut
-frappé de ce beau résultat. Après la visite, il s’approcha
-de M. Velpeau et lui dit avec un sérieux tout britannique :</p>
-
-<p>— Monsieur, j’ai dans mon pays un malade atteint
-depuis quinze mois d’une diarrhée qui l’épuise ; j’ai inutilement
-employé bien des moyens pour l’en débarrasser,
-si je lui coupais un membre ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En allant il y a quelques jours à Belleville, je remarquai,
-en passant, une enseigne de dentiste où l’on peut
-lire, au milieu de choses non moins utiles que judicieusement
-écrites, les deux renseignements suivants :</p>
-
-
-<p class="c i">FAIT LES OPÉRATIONS ABANDONNÉES.<br />
-EST VISIBLE JOUR ET NUIT.</p>
-
-
-<p>Les opérations abandonnées ! l’indication est un peu
-vague ; abandonnées !… est-ce que par hasard il y aurait
-des praticiens trop chargés d’opérations et capables de
-se conduire à leur égard comme le propriétaire d’un
-caniche qu’on abandonne sur la voie publique pour ne
-pas payer la taxe ? Cette enseigne ne me laisse plus le
-moindre doute à cet égard. Il doit y en avoir.</p>
-
-<p>Mais alors, ce brave dentiste serait donc le saint Vincent
-de Paul des opérations abandonnées ; son cabinet,
-une espèce de bureau des objets perdus, un vestiaire
-comme pour les cannes et parapluies, où chacun aurait
-le droit de déposer les opérations sans feu ni lieu, rencontrées
-dans la rue en état de vagabondage. Ah ! c’est
-très-beau de sa part un pareil dévouement, et je ne sais
-pas si l’humanité n’est pas obligée d’offrir des remercîments
-(et quelque chose avec) à ce philanthrope</p>
-
-
-<p class="c">VISIBLE JOUR ET NUIT.</p>
-
-
-<p>Jour et nuit, c’est encore un avantage qu’il possède
-sur le soleil, généralement invisible pendant la nuit, et
-même, hélas ! parfois pendant le jour.</p>
-
-<p>Cette rédaction laisse quelque chose à désirer. Où et
-comment peut-on voir ce monsieur la nuit ? Dort-il (ou
-ne dort-il pas) sur le balcon de sa fenêtre, de manière
-à ce que tout le monde puisse en jouir ? Le public est-il
-admis à circuler autour de son lit, comme jadis la chose
-se pratiqua pour Louis XIV ? (Dans ce cas, je pense qu’il
-couche seul.)</p>
-
-<p>Je serais enchanté de savoir au juste de quelle manière
-il est visible ; car moi, vous, le premier venu, dans
-une nuit d’insomnie, pouvons éprouver le désir bien
-naturel d’attendre l’aurore en causant avec quelqu’un,
-et, pour mon compte, je suis disposé à lui accorder la
-préférence, car un homme qui a des idées si remarquables
-doit avoir une conversation bien amusante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">XII</h2>
-
-
-<p class="d">Le hanneton considéré comme animal de trait.<br />
-Élections académiques. — La chaîne pendante. — L’acide phénique.<br />
-M. Bouley. — Les eaux de la Salette.<br />
-L’habit de Vauquelin.</p>
-
-
-
-<p>L’homme est, en vérité, une singulière créature ; il
-se met l’esprit à l’envers pour trouver les moyens de
-produire de la force ; il met à contribution la vapeur,
-les moteurs hydrauliques, une foule d’engins coûteux et
-compliqués, et il laisse improductives, il gaspille en
-les dédaignant, les forces que la nature a placées sous
-sa main distraite. Demandez plutôt à M. Plateau, qui
-vient de communiquer à l’Institut un mémoire sur <i>la
-force musculaire des insectes</i>. Je copie fidèlement l’une
-de ses conclusions :</p>
-
-<p>« Ainsi, tandis que le cheval de gros trait n’est capable
-d’exercer pendant quelques instants qu’un effort
-de traction équivalant aux deux tiers environ de son
-propre poids, j’ai trouvé que le hanneton commun peut
-tirer avec une force égale à quatorze fois son poids, et
-que cette force est considérablement dépassée encore
-par d’autres coléoptères ; le plus vigoureux parmi tous
-ceux que j’ai essayés est la <i lang="la" xml:lang="la">donacia nympheæ</i>, qui fait
-équilibre par sa traction à quarante-deux fois son
-poids. »</p>
-
-<p>Je trouve que M. Plateau est incomplet. Son génie
-fatigué s’arrête aux portes de la terre promise. Il nous
-indique une puissance jusqu’ici méconnue, mais il paraît
-avoir besoin de souffler un peu avant de nous en
-signaler les applications pratiques.</p>
-
-<p>Sa comparaison des forces du cheval et du hanneton
-laisse entrevoir cependant le fond de sa pensée sardonique.
-C’est un amer sarcasme contre l’humanité. Il
-semble dire : le cheval produit passagèrement une force
-égale aux deux tiers de son poids, l’énergie du hanneton
-lui fait déplacer quatorze fois sa pesanteur ; et
-pourtant l’homme préfère le cheval au hanneton ; quel
-est le moins intelligent des trois ?</p>
-
-<p>Il a raison, M. Plateau : l’heure de la réhabilitation a
-sonné pour ce coléoptère ; on doit lui accorder la place
-qu’il mérite d’occuper dans l’échelle des puissances.
-J’ouvre la route à ses applications :</p>
-
-<p>Un hanneton bien constitué, sans vices rédhibitoires,
-pèse environ 10 grammes ; il peut traîner un poids de
-140 grammes. Il suffirait donc d’un attelage de 55,714
-hannetons pour faire marcher une de ces lourdes guimbardes
-à traîner la pierre de taille, qui ébranlent nos
-maisons sur leur passage, et dont la charge est estimée
-à cinq mille kilogrammes. Il faudrait peut-être ajouter
-quelques bêtes de renfort les jours de pluie, à cause du
-macadam ; mais c’est là un détail de peu d’importance.</p>
-
-<p>Ah ! ce serait un spectacle touchant que l’émulation
-des coléoptères, quittant leur vie vagabonde pour apporter
-leur pierre à l’édifice social. Le hanneton serait
-moralisé par le travail.</p>
-
-<p>Ce lamellicorne à l’état de nature est vorace, libidineux,
-étourdi, destructeur ; il ronge la feuille après avoir
-dévoré la racine. Mais, au fond, il a peut-être encore de
-bons sentiments, qui n’attendent pour naître que le zèle
-d’un convertisseur.</p>
-
-<p>Au lieu de ravager les cultures, il viendrait s’asseoir
-au foyer de la civilisation, et le cheval pourrait être définitivement
-et exclusivement réservé pour les usages
-culinaires.</p>
-
-<p>En vérité, je vous le dis, il y a là une grande, une
-noble pensée.</p>
-
-<p>Cependant, si M. Ducoux adoptait ce mode d’attelage
-pour ses voitures, je me réserverais de ne jamais les
-prendre à l’heure. A moins que les hannetons ne déployassent
-leurs ailes, comme les blanches colombes qui
-traînaient jadis la conque de Vénus.</p>
-
-<p>Il existe encore un autre insecte, un aptère de l’ordre
-des suceurs, bien jambé aux jarrets solides, que le
-vulgaire connaît sous le nom de puce. Il serait possible
-d’utiliser sa puissance musculaire ; mais cet insecte
-remplit ici-bas une mission spéciale, et il ne faut pas
-toucher aux décrets de la Providence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aujourd’hui la physionomie de l’Institut est un peu
-plus animée que de coutume ; il s’agit de l’élection, fort
-disputée, d’un membre dans la section d’anatomie et de
-zoologie. Deux candidats sont en présence, MM. Ch. Robin
-et Lacaze-Duthiers. On se parle bas, les tenants des
-compétiteurs donnent leur dernier coup d’épaule, le
-moment est solennel, les urnes vont circuler.</p>
-
-<p>Il faut bien le dire, il s’agit moins des titres des candidats
-que des compagnies savantes qu’ils représentent.
-M. Ch. Robin appartient à la Faculté de médecine, et
-M. Lacaze au Jardin des Plantes. Il s’agit de savoir si le
-Jardin des Plantes va dévorer la Faculté.</p>
-
-<p>Les titres scientifiques de M. Ch. Robin sont considérables,
-et on en trouverait aussi facilement le catalogue
-en Allemagne et en Angleterre qu’à Paris, car ses travaux
-sont devenus européens. Malgré des titres très-recommandables,
-M. Lacaze-Duthiers lui est donc inférieur
-sous ce rapport. Mais les professeurs du Muséum,
-qui siégent à l’Institut, sont plus nombreux que ceux
-de la Faculté, ils marchent comme un seul homme et
-soutiennent vigoureusement <i>leur candidat</i>.</p>
-
-<p>Il faut du reste le reconnaître à la louange de ces savants :
-aussitôt que l’intérêt du Muséum est en jeu, aussitôt
-qu’un danger menace leurs priviléges, bien qu’ils
-n’aient pas une vive tendresse les uns pour les autres,
-ils se groupent et forment un bataillon carré qu’on ne
-peut entamer. A la Faculté, il n’en est pas de même :
-au moment du danger, chacun tire de son côté en riant
-du mal de son voisin, sans songer que le mal de l’un
-est le mal de tous.</p>
-
-<p>Le comité secret qui a eu lieu la semaine dernière a
-été fort agité. M. de Quatrefages (du Muséum) a mis
-en avant cette singulière raison contre M. Robin, qu’il
-ne fallait pas laisser envahir la section de zoologie par
-l’élément médical. M. Rayer lui a fait une très-vigoureuse
-réponse. J’ai trop rarement l’occasion d’être
-agréable à M. Rayer (qui m’exècre, et auquel je le
-rends bien) pour ne pas saisir au passage cette circonstance
-de le féliciter.</p>
-
-<p>M. de Quatrefages a risqué un autre argument qui
-n’a pas obtenu un succès d’enthousiasme : — M. Robin,
-dit-il, est encore jeune, laissez passer M. Lacaze, et la première
-vacance lui reviendra de droit. Tout porte à croire
-qu’il n’attendra pas longtemps. M. Milne Edwards est
-d’une mauvaise santé (M. Milne Edwards pâlit visiblement
-et jette à l’orateur un regard de travers) ; la section
-possède plusieurs septuagénaires, et dans l’ordre
-naturel des choses, un nouveau deuil ne saurait tarder
-à nous affliger.</p>
-
-<p>— Ah ça ! mais il nous tâte le pouls, s’est écrié un
-peu en colère, M. Serres, l’un des doyens.</p>
-
-<p>Le fait est que M. de Quatrefages, vendait la peau…
-de ses collègues.</p>
-
-<p>Les urnes ont circulé, le destin va parler, des nuages
-passent alternativement sur le front du Muséum et de
-la Faculté, selon les alternatives qui naissent du dépouillement
-des votes. Tout est dit, M. Ch. Robin est nommé
-par 34 voix contre 21 données à M. Lacaze. C’est un
-très-beau succès.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vous avez sans doute remarqué sur la Seine, au-dessous
-du Pont-Neuf, une grande machine à palettes,
-montée sur deux longs bateaux ? Elle se pose comme
-une charade dont les passants cherchent en vain le mot.</p>
-
-<p>N’allez pas prendre cet engin pour une des persiennes
-du boudoir des nymphes de la Seine. C’est un moteur
-d’une grande puissance, qui porte le nom de <i>chaîne hydraulique
-pendante</i>. Les palettes montées sur une chaîne
-sont mises en action par le courant de la rivière et
-transmettent le mouvement à un arbre de couche. La
-puissance déployée peut être utilisée à élever des masses
-d’eau destinées à l’irrigation des cultures et à d’autres
-usages.</p>
-
-<p>Les ingénieurs s’accordent à prédire un grand avenir
-à cette innovation. Mais l’auteur devrait bien faire travailler
-sa machine d’une manière utile pour en démontrer
-la puissance. Il suffirait pour cela d’établir une
-chute d’eau empruntée à la Seine et élevée à quelques
-mètres de hauteur, au moyen de corps de pompe d’une
-force convenable.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans ces derniers temps, les applications de l’acide
-phénique sont devenues tellement nombreuses, que la
-médecine, l’hygiène, l’histoire naturelle, l’agriculture
-et même l’économie domestique, sont devenues ses tributaires.</p>
-
-<p>Je crains même qu’il ne devienne un peu trop à la
-mode et qu’on en fasse un cheval à toute bride. Nonobstant,
-M. le docteur Lemaire vient de publier sur
-ce puissant désinfectant un volume ayant pour titre :
-<i>De l’acide phénique</i>, où se trouve indépendamment des
-travaux personnels de l’auteur, tout ce qui a été publié
-d’important sur ce sujet. C’est un bon livre, qui sera
-surtout utile aux gens qui ont quelque émanation désagréable
-à dissimuler.</p>
-
-<p>Oh ! tyrannie de l’amitié ! moi qui voudrais pouvoir
-allonger les jours de cinq ou six heures, j’ai été forcé
-de lire les 745 pages de cette monographie d’un auteur
-que je ne connais pas, et cela parce que j’ai le malheur
-d’être l’ami de l’un de ses amis. Mais, au fond, je n’en
-suis pas absolument fâché. J’y ai trouvé des choses très-intéressantes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’échauffourée épizootique du Jardin d’acclimatation
-est entièrement éteinte ; on l’a arrêtée par le sacrifice
-de 43 bêtes malades représentant une valeur de 16 à
-18,000 fr. Aucun cas nouveau ne s’est manifesté.</p>
-
-<p>Ce résultat est magnifique si on le compare aux désastres
-causés en Angleterre par ce typhus, qui a déjà
-fait périr plus de 70,000 bêtes, représentant une valeur
-de 5 à 600 millions de francs. Ce sont deux gazelles
-importées de Londres, qui ont introduit chez nous le
-typhus, ce qui prouve que l’affection n’est nullement
-spéciale aux grands ruminants comme on le croyait. En
-outre, des pécaris en ont été atteints au jardin zoologique.</p>
-
-<p>C’est à M. H. Bouley que la France doit son immunité.
-Envoyé par le gouvernement en Angleterre pour
-étudier le fléau, les mesures prohibitives qui nous ont
-préservés sont dues à son initiative, et si les Anglais
-avaient suivi ses conseils, ils ne subiraient pas les conséquences
-de cette terrible épizootie dont on ne peut
-prévoir le terme. Les distinctions dont le savant professeur
-vient d’être l’objet peuvent donc être considérées
-comme une récompense nationale.</p>
-
-<p>M. H. Bouley est le plus brillant représentant de la
-médecine vétérinaire de notre pays, et l’un des orateurs
-les plus écoutés de l’Académie de médecine, dont il est
-membre. Il possède le rare talent d’assaisonner les choses
-ennuyeuses d’assez d’esprit pour les rendre agréables
-et de traiter sous une forme légère les sujets graves,
-sans leur rien faire perdre de leur importance. Ses discours
-présentent un singulier mélange de pensées élevées
-et d’idées familières ; il rompt parfois avec les traditions
-académiques pour donner à son argumentation
-la forme d’une causerie où le mot trivial éclate sans
-choquer personne. Intelligence vigoureuse dans un corps
-robuste, M. H. Bouley ressemble plus à un officier de
-cavalerie qu’à un paisible professeur ; la tête haute,
-l’œil hardi, sa figure ouverte et sympathique, exprime
-la bonhomie additionnée de beaucoup d’esprit gaulois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans une de mes causeries, j’ai commis un oubli,
-<i lang="la" xml:lang="la">mea culpa !</i> en parlant des naïades minérales, je n’ai
-point mentionné les eaux… de la Salette. J’en suis
-bien puni ; mes nuits sont troublées par le lugubre cortége
-des infortunés qui sont morts sur le bord de la
-source en attendant la santé. Il y en a tant, que la procession
-n’en finit pas, et cette nuit, le dernier, avant de
-fermer la porte d’ivoire des songes, m’a dit, comme au
-bas d’un feuilleton : la suite à demain. Cette naïade est
-par trop funèbre, je m’empresse de régler mon compte
-avec elle pour m’en débarrasser.</p>
-
-<p>Connaissez-vous l’eau de la Salette ?</p>
-
-<p>Je vous vois sourire ! ah ! lecteur, c’est mal ; voilà un
-sourire qui sent le fagot ; si M. Veuillot passait près de
-vous en ce moment, il prendrait de votre personne une
-triste opinion ; est-ce que vous auriez le malheur d’être
-incrédule ? Auriez-vous, par hasard, des doutes touchant
-la valeur thérapeutique de certaines défroques retrouvées
-miraculeusement dans quelques ventes après décès ?
-N’auriez-vous pas une foi aveugle dans les bagues de
-saint Hubert, comme moyen de prévenir, et surtout de
-guérir la rage ? Est-ce que vous n’auriez pas une confiance
-absolue dans les vertus thérapeutiques de l’eau
-de la Salette, comme remède infaillible contre toute espèce
-d’affection médicale ou chirurgicale ? Ce serait
-imiter saint Thomas seulement par son mauvais côté. — Vous
-m’objectez que vous n’avez jamais vu les malades
-guéris par ce moyen : mais c’est une raison de
-plus pour y croire ; ces choses prodigieuses ne peuvent
-pas être appréciées par notre stupide raison comme
-les vulgaires résultats de la médecine ordinaire, et la démonstration
-scientifique serait complétement déplacée
-dans cette question.</p>
-
-<p>Une eau qui n’a pas besoin de l’approbation de l’Académie,
-qui n’a même pas besoin d’être filtrée pour produire
-des guérisons comme on n’en voit pas ! Une eau
-qui fait disparaître non-seulement les infirmités physiques,
-mais encore les infirmités morales. Ce malheureux
-pays était à dix lieues à la ronde, — affirme un
-journal religieux, — l’<i>école d’application du bagne et
-de l’échafaud</i>, et complétement peuplé par des gredins
-farouches, impies, avides et paresseux ; il est maintenant
-le séjour de vertueux montagnards, dont le plus
-criminel est digne du prix Montyon.</p>
-
-<p>Je dois dire que je décline complétement la responsabilité
-de cette appréciation ; les gens du pays seront
-peut-être médiocrement flattés d’être considérés comme
-des gredins ayant fait peau neuve ; s’ils prennent mal la
-chose, je les renverrai à qui de droit.</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas tout, la nature, comme si elle avait
-en horreur de nourrir de pareils scélérats, avait répandu
-partout une sinistre aridité : point de végétation, rien
-que des rochers sauvages, et quelques ronces destinées
-par la Providence à arrêter l’imprudent voyageur qui
-aurait eu l’audace de pénétrer dans ce drame de l’Ambigu.
-Aux moins coupables, cependant, la terre accordait
-de temps en temps quelques poignées de sarrasin et
-quelques vitelottes ; quant aux autres, ils n’eurent jamais
-la consolation de récolter une seule pomme de
-terre, même malade.</p>
-
-<p>Depuis dix ans, depuis que l’eau de la Salette a acquis
-ses propriétés médicales, tout est changé dans le pays ;
-les noirs rochers se sont couverts de fleurs, les ronces
-n’ont plus d’épines et les moissons jaunissantes tombent
-deux fois par an sous la faucille du laboureur devenu
-vertueux ; enfin, l’âge d’or et son printemps perpétuel
-n’est plus une fiction de l’antiquité ; les troupeaux
-paissent sans crainte l’herbe tendre, le loup est devenu
-un mythe, et si dans quelque coin désert on rencontrait
-ce brigand au poil fauve, je suis sûr qu’il donnerait la
-patte.</p>
-
-<p>Comme il n’y a plus de merveilles à accomplir dans
-les environs, nous avons le légitime espoir que, de
-proche en proche, l’âge d’or arrivera jusqu’à nous et
-que la France tout entière en jouira quelque jour.</p>
-
-<p>Dites-moi un peu si les vulgaires naïades des eaux
-minérales sont capables d’en faire autant ! Cherchez
-dans la matière médicale un agent thérapeutique d’une
-efficacité aussi variée, aussi universelle ! Une eau qui
-guérit tout, même à distance, comme les somnambules ;
-qui vous blanchit la conscience d’un coquin comme un
-simple mouchoir de poche, qui fait pousser les arbres à
-dix lieues à la ronde comme l’eau de Lob n’a jamais fait
-pousser les cheveux ; qui n’a pas encore fait de centenaire
-uniquement parce que le temps lui a manqué. Ajoutez à
-ces propriétés merveilleuses les humbles vertus domestiques
-de l’eau la plus vulgaire. Elle dissout parfaitement
-le savon, fait pousser des carottes d’une qualité
-supérieure, enfin, remplit modestement et sans rougir,
-la marmite qui bout au coin du feu, et l’abreuvoir des
-ânes.</p>
-
-<p>On dit, il est vrai, que l’eau de la Salette n’est absolument
-que de l’eau claire, et que les chimistes (probablement
-désœuvrés) qui en ont fait l’analyse n’ont rencontré
-dedans aucun sel minéralisateur. Mais cela est
-vrai, parfaitement vrai ; il ne doit pas en être autrement :
-que les eaux de Vichy, de Spa ou d’ailleurs guérissent
-des maladies, qu’y a-t-il là d’étonnant ? La nature a mis
-dans l’eau de ces sources des médicaments, il faut bien
-que ces médicaments guérissent quelque chose. Mais
-guérir toutes les maladies avec… rien du tout, voilà l’étonnant,
-voilà le merveilleux de l’affaire. Je dis rien du
-tout, j’ai peut-être tort, car enfin il est possible qu’il y
-ait quelque chose ; seulement, ce serait une de ces
-choses surnaturelles qui échappent à l’examen de tous
-les sens, à tous les moyens d’investigation.</p>
-
-<p>Ah ! par exemple, ce qui est visible, ce qui est palpable,
-c’est le résultat qu’on obtient avec cette eau
-merveilleuse ; vous pensez peut-être que je veux parler
-des guérisons ? Du tout, les guérisons sont rangées dans
-les accessoires ; le grand, le vrai résultat est enfermé
-dans de larges sacoches ventrues, dans de grands
-coffres bardés de fer dont je vous souhaite la maladie.</p>
-
-<p>Cette source est une Californie, elle roule plus d’or
-dans ses eaux candides que le Pactole et le Sacramento ;
-il faut avouer aussi qu’on ne rencontre pas là de ces
-causes terrestres et ruineuses qui enlèvent tous les bénéfices
-d’une affaire. Là point n’est besoin de ces grandes
-affiches qui portent l’estampille du timbre, point de ces
-réclames coûteuses dont il faut couvrir les grands journaux.
-Tout se fait sous le manteau ; la réclame est mystérieuse,
-elle se glisse partout les yeux baissés, la face
-béate, le pas discret, la bouteille à la main, et on enlève
-les indécis ou les gens difficiles à convaincre, en
-fabriquant quelque guérison encore plus surnaturelle
-que les autres ; après tout quel mal y a-t-il à cela ? Pensez-vous
-que les gens qu’on dit avoir guéris s’en portent
-plus mal, surtout s’ils sont morts ?</p>
-
-<p>Un jour, une angoisse mortelle fait battre le cœur de
-ces dignes marchands de santé. Ils ont pu craindre un
-instant l’épuisement de la source, par suite de l’expédition
-toujours croissante en France et à l’étranger ; mais
-on a bientôt compris qu’un pareil accident ne pourrait
-avoir aucune action fâcheuse sur… la caisse, l’eau de
-la Seine étant suffisamment abondante pour remplir
-toutes les bouteilles et abreuver les innocents de l’univers
-entier. De sorte que maintenant on s’en moque
-comme d’une approbation de l’Académie. Ce dédain des
-approbations académiques constitue encore une supériorité
-sur les vulgaires naïades minérales, auxquelles il
-est interdit, sous des peines sévères, de guérir même
-un simple rhume de cerveau, avant de s’être munies de
-ladite approbation.</p>
-
-<p>Si quelque abominable voltairien dénonçait à la justice
-ces bienfaiteurs de l’humanité comme exerçant illégalement
-la médecine et comme trompant sur la nature de
-leur marchandise, cela ne servirait qu’à faire éclater la
-puissance de leur médicament, et voici comment : Je suppose
-qu’un juge rigoureux et mal initié aux prodiges de la
-thérapeutique surnaturelle les condamne à la prison, pensez-vous
-qu’il leur soit plus difficile d’en sortir que de
-faire revenir un mort ? Moi, je ne le pense pas ; je suis
-même bien certain que lorsqu’on fait des petits miracles
-pour autrui, on en peut faire de grands pour soi-même,
-et qu’un beau matin, on verrait les portes de la prison
-s’ouvrir toutes seules, et mes gaillards reprendre tranquillement
-le chemin de leur boutique.</p>
-
-<p>N’oubliez donc jamais les mille indications que l’eau
-de la Salette peut remplir ; aucun médicament ne présente
-plus de facilités dans l’application <i lang="la" xml:lang="la">intus et extra</i> ;
-elle prête à tout : seulement, vu son origine, je crois
-qu’il ne serait pas convenable de l’employer à l’intérieur
-autrement que par en haut.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parfois les héritiers d’un grand homme conservent
-avec un respect religieux les insignes qui rappellent la
-gloire du défunt ; parfois aussi, la famille met la gloire
-sur l’inventaire de la succession, et tire le meilleur parti
-possible des reliques qui la représentent.</p>
-
-<p>Un jour, on vendit la garde-robe de Vauquelin ; parmi
-une foule de vêtements dépourvus de caractère officiel,
-et qui auraient pu, sans se déchirer d’indignation, couvrir
-les épaules d’un cuistre, il y avait un habit bien
-digne d’être conservé de génération en génération dans
-le trésor de la famille, comme les descendants de
-Bayard se sont transmis sa cuirasse, les héritiers de
-Dagobert sa culotte, comme les admirateurs du docteur
-Bouriquet se transmettront ses fameuses bottes. C’était
-l’habit brodé de membre de l’Institut qu’avait porté l’illustre
-savant. Les teignes elles-mêmes avaient respecté
-cette vénérable dépouille, que les marchands d’habits
-allaient se disputer.</p>
-
-<p>Si vous voulez savoir ce que devient parfois la défroque
-des immortels tombée entre les mains des Auvergnats,
-demandez-le à M. Pingard, le chef des bureaux de l’Institut.
-Il vous dira qu’un jour en allant à sa campagne de
-Bougival, il a rencontré un habit à palmes vertes, non pas
-sur le dos d’un charlatan, ce qui n’aurait rien de merveilleux,
-car cela s’est vu et se verra probablement encore,
-mais bien sur le dos d’un simple escamoteur qui
-avalait des sabres en plein vent aux grands applaudissements
-des Bougivaliens enthousiastes. M. Pingard, ne
-consultant que son courage, et sans autres armes que
-son parapluie, allait se précipiter sur l’avaleur de sabres,
-lorsqu’un gendarme le déroba à sa légitime indignation.
-L’habit de l’escamoteur avait peut-être appartenu à l’illustre
-Cuvier.</p>
-
-<p>Parmi les amateurs qui assistaient à la vente de Vauquelin,
-se trouvait M. Bou…, chimiste aussi savant que
-modeste, aussi laborieux que débraillé, toujours souriant,
-toujours satisfait, et qui cache sous ses cheveux mal
-peignés une mine inépuisable de connaissances solides,
-bien qu’un peu en désordre. Il vit avec horreur la profanation
-qui allait s’accomplir. — Quoi ! dit-il, je verrais
-cette vieille relique tomber entre les mains des barbares ?
-entre des mains qui n’ont jamais chargé une
-cornue, luté un appareil, brasqué un creuset ! Elle deviendrait
-l’enseigne d’un marchand d’habits, comme
-jadis le manteau de pair du maréchal Moncey ? Jamais !
-On verra l’oxygène refuser de se combiner avec les métaux
-de la première section, on entendra mon collègue
-X… faire un discours raisonnable à l’Académie, avant
-qu’un pareil sacrilége s’accomplisse en ma présence.
-Par l’alambic de Paracelse, j’aurai cet habit, dût-il me
-coûter les yeux de la tête.</p>
-
-<p>Il n’en eut pas le démenti, et la glorieuse défroque
-de Vauquelin lui fut adjugée pour la modeste somme de
-18 fr. 50 c.</p>
-
-<p>Aussitôt rentré chez lui, M. Bou… s’empressa d’endosser
-l’habit, qui décrivit autour de son torse de gracieux
-méandres. Les manches étaient trop courtes, la taille
-trop longue, le collet trop haut ; enfin, il trouva que
-cela lui allait comme un gant, car c’est ainsi que toujours
-notre savant s’habille.</p>
-
-<p>M. Bou… a pendu l’habit de Vauquelin dans un placard
-secret de son laboratoire, et lorsqu’il se sent près de
-trébucher contre un des grands problèmes de la chimie
-transcendante, il endosse la relique sacrée, et, sous l’inspiration
-du génie qui l’habita jadis, il se joue des difficultés
-les plus inextricables ; s’il n’a pas encore découvert
-la pierre philosophale, c’est uniquement pour ne
-pas humilier la Californie.</p>
-
-<p>Cette bonne action porte avec elle sa récompense.
-Notre chimiste sera certainement un jour membre de
-l’Institut, car c’est à peu près la seule place scientifique
-qu’il lui reste à envier, et le culte des vieux souvenirs
-lui aura fait économiser cent écus de broderies.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">XIII</h2>
-
-
-<p class="d">Les sangsues cholériques.<br />
-Hauteur des vagues de la mer. — La commission d’ethnologie.<br />
-Un chien oviglotte. — Les hernies du grand monde.<br />
-Un homme qui n’a pas d’opinion.<br />
-L’acide sulfurique.</p>
-
-
-
-<p>Enfin vous connaissez la cause, jusqu’ici introuvable,
-du choléra. Le fléau s’est démasqué devant Madame de
-Castelnau. Ce qu’il avait refusé avec obstination aux
-investigations de la science, il l’a accordé à une dame,
-on n’est pas plus galant. Vous savez donc maintenant
-que le choléra est constitué par une nuée de <i>sangsues
-volantes</i>, microscopiques, nées dans les marais fangeux
-de l’Inde, et qui de là se répandent <i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i>.</p>
-
-<p>Madame de Castelnau, l’auteur de cette grande découverte,
-en élève dans un aquarium et en tient à la disposition
-des Académies des sciences et de médecine,
-car elle a pris soin d’expédier le résultat de son observation
-à ces deux sociétés savantes, afin que nul n’en
-ignore.</p>
-
-<p>Je n’aurais rien dit de cette absurde communication,
-œuvre d’un mystificateur ou d’un cerveau fêlé, si quelques
-journaux qui font de la science comme M. Jourdain
-faisait de la prose, tout naturellement et sans
-l’avoir apprise, ne lui avaient accordé une certaine importance.</p>
-
-<p>Il faut être aussi complétement étranger aux études
-micrographiques qu’à l’histoire naturelle pour admettre
-la possibilité des sangsues volantes ; l’organisation des
-annélides leur interdit absolument l’annexion d’un appareil
-destiné au vol ; et attribuer une paire d’ailes à un
-microsaire est un barbarisme beaucoup plus énorme
-que de les attacher sur les valves d’une huître. Il existe
-en histoire naturelle des lois générales dont l’auteur ne
-se doute nullement.</p>
-
-<p>Il lui était, du reste, extrêmement facile de joindre à
-sa communication quelques échantillons de sangsues
-volantes. Leur transport n’eût pas été ruineux, car,
-d’après les dimensions qu’on leur attribue, il serait facile
-d’en expédier quelques milliers entre deux timbres-poste.</p>
-
-<p>Je n’ai pas fouillé les archives de la noblesse, et
-j’ignore s’il existe beaucoup de comtes de Castelnau,
-mais j’en connais au moins un, qui était un des plus
-brillants écrivains de la presse scientifique avant de se
-retirer sous sa tente, et je suis bien certain que le nom
-qui est en bas de cette communication n’appartient pas
-à sa famille.</p>
-
-<p>A propos de choléra, l’administration vient de publier
-le nombre des victimes de l’épidémie, la liste est définitivement
-close ; et les personnes qui sont dans l’intention
-de mourir sont invitées à choisir un autre genre
-de trépas. Les plus grandes recommandations seraient
-insuffisantes pour obtenir même une simple cholérine,
-le registre est fermé, on n’en fait plus.</p>
-
-<p>Le chiffre total des décès s’est élevé, pour Paris, à
-5,838 ; le 20<sup>e</sup> arrondissement, qui a été le plus épargné,
-en compte 77, et le 17<sup>e</sup>, le plus rigoureusement frappé,
-423.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Coupevent-Desbois vient de présenter à l’Institut
-un travail sur la hauteur des vagues de la mer. Les navigateurs
-ne seront pas fâchés de savoir jusqu’où peut
-aller la colère de l’Océan quand il entre en furie.
-M. Coupevent-Desbois, qui a fait un peu plus que le tour
-du monde dans ses voyages d’exploration, a pu s’en
-rendre un compte exact. Il a donc pris la mesure des
-plus hautes vagues que les efforts de la tempête lancent
-vers les cieux. Ce qui est un peu plus difficile que de
-prendre la mesure d’un gilet ou d’un pantalon.</p>
-
-<p>J’ai souvent entendu parler de lames hautes comme
-des montagnes, mais j’y croyais sur la foi d’autrui, n’en
-ayant jamais vu. Il est vrai que j’ai plus fréquenté les
-bords de la Seine que ceux de la grande mer. Au temps
-de l’<i>Iliade</i>, Neptune, encore jeune, avait peut-être
-assez de vigueur pour soulever les flots en montagnes
-liquides.</p>
-
-<p>Mais il paraît en avoir considérablement rabattu, et,
-d’après le savant navigateur auquel j’emprunte mes
-documents, les vagues du calme n’auraient que soixante-dix
-centimètres de hauteur, et les plus hautes lames de
-la tempête un maximum de huit mètres soixante-dix,
-avec une longueur de cinq cents mètres. C’est encore
-une assez jolie dimension. Mais elle n’a rien d’humiliant
-pour les Pyrénées et même pour les buttes Montmartre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. le ministre d’État a nommé une commission chargée
-de faire un rapport sur ce qui concerne l’histoire
-anthropologique et ethnologique des races humaines
-présentes à l’Exposition. Cette commission est composée
-de MM. de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet. Voilà des
-savants chargés d’une lourde besogne, car l’Exposition
-va nous amener les représentants de tous les pays civilisés
-et de ceux qui désirent le devenir.</p>
-
-<p>L’ethnologie, c’est-à-dire l’histoire des mœurs et des
-coutumes des diverses nations modernes, est assez bien
-connue, et sur cette question on possède des documents
-considérables, mais l’histoire anthropologique des races,
-c’est-à-dire leur origine, leurs migrations à travers les
-siècles, les mélanges qui ont altéré leurs types primitifs,
-voilà un écheveau terriblement difficile à débrouiller,
-même si on restreint cette étude à une seule
-nation.</p>
-
-<p>En général, on sait mieux ce qui se passe dans sa
-propre maison que dans celle du voisin. Eh bien ! en ce
-qui concerne la France, on ignore complétement quels
-furent ses premiers habitants.</p>
-
-<p>Si même on en limite la recherche aux temps historiques,
-aux époques où la tradition et l’histoire commencent
-à fournir leurs documents, on ne rencontre
-que le doute et l’incertitude. Les savants les plus compétents
-ont longuement discuté sur l’origine des Celtes,
-qui occupaient notre sol avant l’invasion romaine, et
-jusqu’ici, ils n’ont pu se mettre d’accord. Les Celtes, les
-Gaëls, les Kimris et les Gaulois forment une ronde
-infernale autour de la salle du conseil, et on n’a pas
-encore déterminé si ces quatre représentants du passé
-appartiennent à des races différentes, ou à un même
-peuple, si leur type avait les cheveux bruns, les yeux
-noirs et la taille petite, ou s’il avait, au contraire, la
-taille élevée, les cheveux blonds et les yeux bleus. Ce
-qui constitue en anthropologie des différences fondamentales.</p>
-
-<p>Quant à la race pré-celtique, c’est-à-dire qui a occupé
-notre sol avant l’arrivée des Celtes, elle se perd dans
-des brouillards insondables.</p>
-
-<p>Jugez maintenant de l’immensité de la tâche réservée
-à la commission, si elle doit étendre ses recherches à
-tous les peuples du globe, dont le passé est encore plus
-embrouillé que le nôtre.</p>
-
-<p>Je dois dire cependant que, si la tâche est immense,
-MM. de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet sont assez
-robustes pour en tirer tout le parti possible. Je crois
-cependant qu’on aurait pu leur adjoindre très-utilement
-le docteur Lagneau fils, qui a publié sur l’ethnologie de
-la France des mémoires très-remarquables.</p>
-
-<p>M. Lartet est un antiquaire dans la plus large acception
-du mot. Il ne s’amuse pas à collectionner des assiettes
-fêlées ou des bahuts mangés aux vers, dont
-l’extrait de naissance remonte à peine à deux ou trois
-siècles. L’objet de ses recherches a quelque vingt mille
-ans d’existence, et si son musée ne renferme ni meubles
-de Boulle, ni vieux Sèvres pâte tendre, il contient des
-haches et des couteaux en silex, qui sont les premiers
-vestiges de l’industrie humaine, et qui remontent à
-l’époque où l’usage du fer et des métaux était inconnu
-sur la terre.</p>
-
-<p>J’ai dit vingt mille ans, ce n’est, comme vous pourriez
-le croire, qu’un <i lang="la" xml:lang="la">lapsus</i> de ma plume, cette date s’accorde
-assez mal, je le sais, avec l’âge du monde inscrit en tête
-de vos calendriers, qui ne prêtent que cinquante siècles
-d’existence à notre planète. Fouillez sa vieille enveloppe
-avec la pioche d’un érudit et vous comprendrez que des
-milliers de siècles se sont écoulés entre le moment
-où la terre est devenue habitable et la découverte de la
-vapeur.</p>
-
-<p>Je ne sais pas d’étude plus attachante que celle des
-premiers vestiges de l’homme, des premiers rudiments
-de son industrie. Un jour que les nouvelles scientifiques
-feront grève, nous causerons des travaux admirables
-qui sont dus, sur ce point, à la science moderne.
-Vous verrez par quelles suites d’observations et d’inductions
-on est arrivé à établir l’antiquité de l’homme,
-à le retrouver à l’état fossile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est un fait accompli ! Lorsque, désormais, il vous
-prendra fantaisie de vous faire transfuser, vous aurez le
-choix entre le sang des mammifères et le sang des oiseaux,
-car, décidément, les globules elliptiques des
-ovipares ne sont point pour les mammifères un violent
-poison, comme des physiologistes malintentionnés à
-l’endroit des volatiles en avaient fait courir le bruit :
-M. Brown-Séquard, le célèbre physiologiste, l’a démontré
-expérimentalement une fois de plus au <i>Cercle des
-sciences</i>.</p>
-
-<p>Un chien a été rendu exsangue au moyen d’une section
-de la carotide, puis il a été rappelé à la vie par la
-transfusion du sang d’un coq, — d’un canard, — d’un
-perroquet — et d’un pigeon, mélangés ensemble pour
-les besoins de la cause.</p>
-
-<p>Cette expérience tenait tous les esprits suspendus sous
-son charme ; chacun se communiquait ses impressions ;
-l’un parlait de se faire transfuser au sang de corbeau
-(qui a la réputation de vivre longtemps) ; un autre, professeur
-particulier, choisissait le sang du perroquet ;
-d’autres préféraient le merle blanc qui, vu sa rareté,
-devait être plus distingué et de meilleur ton ; enfin,
-chacun faisait ses réflexions. Le chien était pensif et
-semblait en faire de profondément désagréables.</p>
-
-<p>Notre savant ami appelait l’attention du Cercle sur les
-idées physiologiques qui se rattachent à cette expérience,
-lorsque le chien sembla vouloir prendre la parole.
-Peut-être avait-il l’intention de rectifier quelque
-assertion de M. Brown-Séquard au sujet des sensations
-qu’il venait d’éprouver, peut-être se proposait-il, mettant
-de côté toute prétention scientifique, de remercier simplement
-l’assemblée de la bienveillante curiosité qu’on
-lui témoignait. Quoi qu’il en soit, il fait un signe, nous
-prêtons tous l’oreille, le chien hésite, on attribue son
-hésitation à l’émotion bien légitime d’un débutant qui
-fait son premier discours par devant une société savante. — Ce
-n’était pas ça. Tout à coup, sous l’influence de la
-transfusion, éclate un phénomène physiologique d’autant
-plus inouï, d’autant plus surprenant, qu’il ne s’était pas
-reproduit depuis la construction de la tour de Babel. Au
-lieu des émissions vocales qui forment le langage des
-chiens, l’animal <i>scientifisé</i> se mit à pousser des <i>kokorico,
-kokorico</i> ; — <i>koûân, koûân, koûân</i> ; — <i>as-tu déjeuné,
-Jacot</i> ; — <i>kou kou roûûûe, kou kou roûûûe</i>.</p>
-
-<p>L’infortuné quadrupède avait oublié sa langue maternelle,
-il avait le langage ovipare, de sorte qu’il nous
-a été impossible de comprendre son <i lang="en" xml:lang="en">speech</i>.</p>
-
-<p>Ces expériences sont du plus haut intérêt pour les gens
-qui se privent d’une basse-cour uniquement faute de
-place. Maintenant, avec un chien bien transfusé, on peut
-se faire un orchestre animal très-complet et très-portatif.</p>
-
-<p>J’oserai émettre un vœu, s’il était possible d’employer
-pour la transfusion le sang des insectes parasites, j’en
-serais heureux, car enfin les puces ne se gênent point
-pour nous emprunter notre sang ; je ne vois pas pourquoi
-on se ferait scrupule de le leur reprendre ; de plus, un
-homme <i>transfusible</i> ou <i>transfusable</i> pourrait tenir à ses
-poules, mais je suis certain qu’il ne tiendrait nullement
-à ses puces et qu’il les sacrifierait sans remords pour
-sauver sa propre existence.</p>
-
-<p>Il est possible que l’ingénieux physiologiste échoue
-dans la recherche que nous proposons de faire, mais il
-n’en sera pas moins pour cela un des hommes les plus
-distingués de notre époque scientifique, et l’Institut, en
-lui décernant un prix de physiologie ne lui a rendu qu’une
-justice un peu tardive.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai parlé d’un bandagiste qui reproduisait un certificat
-écrit la <i>veille</i> par un médecin mort depuis <i>huit
-ans</i>. Le bandagiste a été fort mal satisfait de l’article
-qui lui a fait, dit-il, beaucoup de tort dans le grand
-monde, car c’est là qu’il y a le plus
-de <i>hernieux</i>. Je prie le grand monde de croire que cette
-expression saugrenue ne m’appartient nullement ; j’en
-laisse toute la responsabilité au bandagiste qui en est le
-père.</p>
-
-<p>Espérant, bien entendu, que <i>Figaro</i>, furieux, lui
-ferait des réclames par éreintement, le brave homme en
-a été pour ses frais d’avocat et de procédure de première
-instance et d’appel.</p>
-
-<p>Au risque d’un nouveau procès, je demanderai au
-bandagiste pourquoi il annonce que ses bandages ont
-des pelotes anatomiques. <i>Anatomie</i> vient de ανα,
-<i>à travers</i>
-et de τεμνω, <i>je coupe</i>. Voudrait-il dire par là que ses
-bandages coupent les malades en travers ? Dans ce cas, il
-est vraiment bien honnête de sa part d’en prévenir les
-gens. Veut-il faire comprendre que ses bandages doivent
-être expressément réservés pour l’usage des anatomistes
-ou même des <i>anatomisés</i> ?</p>
-
-<p>J’ose affirmer que le bonhomme n’a rien voulu dire
-de tout cela : son bandage est fait comme celui de tout
-le monde, mais son voisin a imaginé un bandage à
-pelotes chirurgicales ; vite il a fait le bandage à pelotes
-<i>anatomiques</i> pour ne pas être dépassé par le <i>progrès</i>, et
-si on l’ennuie, il en fera un à pelote hygiénico-thérapeutico-chimico-botanico-pathologique.
-Le mot est peut-être
-un peu long, mais le public sera bien forcé de convenir
-que son auteur est un homme terriblement savant ; et
-cependant, si vous lui demandiez de vous expliquer ce
-que signifie : <i lang="la" xml:lang="la">Ne sutor ultra crepidam</i>, je suis sûr qu’il
-serait embarrassé.</p>
-
-<p>Pelotes anatomiques ! voilà de ces tours que la science
-joue aux Béotiens qui se permettent de batifoler avec
-elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a des gens qui ne peuvent se décider à assumer la
-responsabilité d’une opinion.</p>
-
-<p>Je fus appelé, il y a quelques jours, près d’un malade
-âgé d’environ quarante ans, que j’interrogeais devant sa
-mère. La bonne dame m’aidait autant que possible de
-ses renseignements ; après plusieurs autres questions, je
-demandai au malade :</p>
-
-<p>— Êtes-vous constipé ?</p>
-
-<p>— Constipé ?… Répondez donc, ma mère ; monsieur
-demande si je suis constipé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsque les grands journaux se mettent à faire preuve
-d’ignorance, ils ne font pas les choses à demi. J’ai lu
-dans un journal politique l’histoire qui suit :</p>
-
-<p>« Un incendie dû à une cause singulière s’est manifesté
-hier chez un parfumeur du faubourg Saint-Martin. »</p>
-
-<p>Singulière ! vous pourriez bien dire une cause merveilleuse,
-et personne n’aurait trouvé le mot risqué.</p>
-
-<p>« L’on avait emmagasiné dans une remise une certaine
-quantité de touries remplies <i>d’acide sulfurique</i>. »</p>
-
-<p>Remarquez bien, d’<span class="small">ACIDE SULFURIQUE</span>.</p>
-
-<p>« L’une de ces touries ayant été rompue, son contenu
-se répandit jusque sur le pavé de la cour, où il se
-<i>volatilisa promptement</i>. »</p>
-
-<p>Voilà un acide sulfurique d’une légèreté bien coupable ;
-mais écoutez le plus joli de l’histoire :</p>
-
-<p>« En ce moment passait de ce côté un employé de la
-maison, <i>tenant une cigarette allumée à la main</i> ; <span class="small">LA
-VAPEUR</span> du liquide <span class="small">SULFURIQUE</span> <i>ne fut pas plutôt en contact
-avec la cigarette</i>, QU’ELLE FIT EXPLOSION, et
-au même instant une immense nappe de feu envahit le
-magasin et embrasa une partie des marchandises qui
-y étaient renfermées. Peu après, les autres touries,
-remplies également d’<i>acide sulfurique</i> et chauffées par
-les flammes, éclatèrent et fournirent un nouvel et dangereux
-aliment à l’incendie, qui devint, etc., etc. »</p>
-
-<p>Voyez-vous l’<i>acide sulfurique</i> transformé en un <i>gaz
-inflammable</i>, qui va chercher une cigarette dans la main
-de ce brave employé pour mettre le feu à la maison !</p>
-
-<p>Il faut véritablement qu’on lui ait fait des choses bien
-fâcheuses, pour qu’il se soit porté à des extrémités si
-éloignées de son caractère.</p>
-
-<p>Il est à regretter qu’on ait éteint un pareil incendie,
-car, en raison de la cause, on aurait dû le conserver
-comme une des curiosités les plus merveilleuses qu’il
-soit possible de voir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14">XIV</h2>
-
-
-<p class="d">La pierre philosophale.<br />
-Le massacre des gens de noblesse.<br />
-Les bottes du père Bourri.</p>
-
-
-
-<p>« De l’or ! de l’or !!! » quand ce cri retentit dans l’espace,
-la foule se lève haletante, comme les naufragés à
-la voix du matelot qui crie : Terre ! elle écoute si cette
-clameur part des rives du Sacramento, de la Guyane ou
-de l’Australie ; puis elle s’élance à travers monts et
-vallées, à travers les continents ; abandonnant tout, parents,
-amis, patrie. Dans sa course furieuse, la foule
-traverse sans les voir les plus admirables sites ; elle passe
-au pied des chefs-d’œuvre de l’art sans daigner détourner
-la tête ; elle ne s’arrête même pas pour compter les
-morts qu’elle sème sur la route, et qui marquent au
-retour le chemin de la patrie.</p>
-
-<p>Approchez, vous tous dont l’œil brille, dont la main
-s’ouvre involontairement quand on vous crie : « De
-l’or ! » je veux combler vos rêves les plus ambitieux. Je
-vais vous indiquer les moyens de fabriquer vous-mêmes
-le précieux métal, et lorsque vous aurez pu payer tout ce
-qui s’achète, tout ce qui est à vendre, lorsque vous aurez
-cuvé votre satiété sur des monceaux de fantaisies
-devenues sans saveur, vous pourrez aller faire l’aumône
-aux placers appauvris de la Californie.</p>
-
-<p>Hâtez-vous de convertir votre vaisselle plate en métal
-plus précieux. Jetez votre argenterie, comme une maigre
-épave, à l’anatomiste nocturne dont le crochet dissèque
-les résidus de la civilisation. L’or va devenir si commun
-que les Auvergnats s’en serviront pour ferrer leurs
-chaussures, et que vous n’oserez plus l’employer pour
-élever une statue à MM. H. Favre et J. Oronte, les auteurs
-de cette merveilleuse découverte.</p>
-
-<p>Malheureusement, ce n’est pas moi qui l’ai faite, cette
-découverte ; je n’en suis que le fidèle historien, et j’avoue
-ingénument que j’en aurais savouré en silence les bienfaits
-pendant quelque temps avant d’en doter ma patrie,
-si j’en avais été l’auteur.</p>
-
-<p>La poire n’était pas mûre, ô Raymond Lulle, Paracelse,
-van Helmont, et vous tous, vieux alchimistes qui
-avez usé votre vie à souffler sous vos cornues, sans
-avoir pu en tirer la <i>pierre philosophale !</i> la poire n’était
-pas mûre, et la gloire d’accomplir le grand œuvre était
-réservée à notre époque. Cependant la découverte n’est
-pas sortie de la famille, et c’est un médecin comme vous
-qui en est le père. Le ciel vous devait bien cette consolation.</p>
-
-<p>Je n’ai pas été trop surpris d’apprendre que le docteur
-Favre avait trouvé la pierre philosophale ; il a toujours
-eu des idées très-philosophiques. Je ne les comprends
-pas toujours bien, ses idées, mais cela tient à ce
-que les philosophes modernes ont un langage spécial et
-qu’il faut être pris tout jeune pour en bien saisir la signification.</p>
-
-<p>Je m’explique maintenant les éternels voyages du
-docteur Favre. Il apprend que la fièvre jaune décime
-nos troupes au Mexique, il y court, et naturellement il
-attrape la fièvre jaune. C’était, du reste, un excellent
-moyen de savoir à quoi s’en tenir. A son retour, il entend
-dire que le choléra est en Orient ; il s’embarque pour
-aller l’étudier sur place, et naturellement il attrape le
-choléra. Je me disais : Voilà un enragé collectionneur
-d’épidémies, et il faut véritablement aimer l’humanité
-beaucoup plus qu’elle ne le mérite, pour s’aller ainsi
-jeter en pâture à tous les fléaux qui font métier de la
-décimer. Cet amour de l’humanité était du reste tout
-platonique, car personne n’a songé à l’en récompenser.
-Il a probablement perdu quelques boutons de son habit
-dans ses voyages, mais sa boutonnière n’a reçu aucune
-compensation.</p>
-
-<p>Je comprends tout, maintenant, il attrapait le choléra
-et la fièvre jaune pour donner le change, il prodiguait
-ses soins aux fellahs et aux Mexicains, pour détourner
-l’attention, mais en cachette il descendait dans le
-sous-sol des pyramides pour recueillir les traditions
-hermétiques. En Amérique, il fouillait les ruines des
-cités des Incas, des Aymaras et des Toltèques, pour arracher
-au pays de l’or les mystères du <i>grand œuvre</i>.</p>
-
-<p>Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps.
-Voici comment on opère la transmutation des métaux,
-comment on transforme l’argent en or :</p>
-
-<p>Prenez un lingot d’argent, — faites-le dissoudre dans
-l’acide azotique, — précipitez l’argent sous forme pulvérulente
-en plongeant une lame de cuivre dans la solution ; — faites
-dissoudre ce précipité dans l’acide hydrochloro-nitrique ; — soumettez
-le liquide à l’action
-d’une pile ayant un cathode en argent ; — enlevez le
-dépôt pulvérulent qui se forme sur le cathode. — Faites
-passer ce dépôt à la coupelle pour opérer le départ. — Traitez
-par l’acide azotique le bouton de retour
-resté dans la coupelle, et le résultat de votre opération
-sera DE L’OR !!!</p>
-
-<p>Comme vous le voyez, c’est excessivement simple :
-un enfant pourrait jouer le rôle de Midas et transmuter
-en or l’argent qu’il touche.</p>
-
-<p>O mon pays ! je vois s’avancer l’orgie de la décadence
-romaine ; tes mœurs si pures vont s’altérer au
-contact des richesses ; les temps prédits par Dupin sont
-proches. Que le Seigneur sauve la France ! elle va se
-noyer dans un bain d’or.</p>
-
-<p>J’ai fait l’imprudent aveu que j’étais étranger à cette
-découverte, je ne puis donc pas m’en emparer, mais
-pour obéir à la tradition et me conformer aux usages
-reçus, je vais la dénigrer, la renverser, et si je ne puis
-attirer sur la tête de l’auteur les peines sévères réservées
-aux corrupteurs du peuple, au moins vais-je m’efforcer
-de prouver que la transmutation alchimique n’a aucune
-valeur. Du reste, en cherchant un peu, il est probable
-qu’il me serait facile de démontrer que tout cela a été
-fait avant lui, non pas par un Français (j’en serais jaloux),
-mais par quelque étranger, un Allemand ou un Anglais,
-mort depuis longtemps.</p>
-
-<p>D’abord, l’argent n’est pas soluble dans l’acide hydrochloro-nitrique,
-que les épiciers appellent de l’eau régale.
-L’argent, en contact avec cet acide, forme un précipité
-blanc de chlorure d’argent dont je n’ai pas besoin
-d’indiquer les réactions. Il ne peut donc être réduit de
-cette solution par la pile.</p>
-
-<p>Ah ! ah ! monsieur Favre, parez-moi celle-là !</p>
-
-<p>N’allez pas croire, bon public, que tout l’argent employé
-soit converti en un poids d’or équivalent. L’or
-obtenu représente la vingt-cinq millième partie de l’argent
-dissous. Il faut donc sacrifier 25,000 grammes
-d’argent pour obtenir 1 gramme d’or !</p>
-
-<p>La vingt-cinq millième partie ! donnez-moi une paillasse,
-dans laquelle on aura caché seulement pendant
-trois mois quelques économies, et je m’engage, en l’analysant,
-à faire sortir de ses entrailles plus d’un vingt-cinq
-millième de son poids d’or.</p>
-
-<p>J’ajouterai que, dans les réactions chimiques de cette
-nature, le phénomène produit ne s’accomplit pas seulement
-sur une partie des substances en présence, mais
-bien sur leur totalité. Les infiniment petits qu’on rencontre
-dans le creuset de l’analyse proviennent bien plus
-souvent des réactifs employés que des corps analysés.</p>
-
-<p>Examinons le prix actuel de l’or ; c’est prosaïque, j’en
-conviens, mais il faut, pour être complet, tenir compte
-du côté « pot-au-feu » de la question.</p>
-
-<p>Le kilogramme d’or, qui coûte aujourd’hui 3,434 fr.,
-reviendrait à 5,450,000 fr. par le nouveau procédé, si
-on ne tenait compte ni des déchets, ni des frais de
-fabrication, car il faudrait employer, pour obtenir
-un kilogramme d’or, 25,000 kilogrammes d’argent à
-218 francs.</p>
-
-<p>Il est vrai que l’auteur n’a pas l’intention de faire entrer
-sa découverte dans le domaine des faits pratiques,
-et qu’il la considère seulement comme un contingent
-dans le système philosophique qu’il édifie en ce moment.</p>
-
-<p>Je ne connais pas ce système, mais comme je n’en
-suis pas l’inventeur, j’attends qu’il le publie pour prouver
-qu’il est ancien, inexact, inacceptable, et qu’il serait
-criminel de s’en montrer partisan.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’Association des médecins de la Seine a tenu sa
-séance annuelle dimanche dernier à la Faculté de médecine,
-sous la présidence du professeur Velpeau.
-Cette société, exclusivement composée de docteurs,
-est destinée à venir en aide aux confrères malheureux
-et à leurs familles. Fondée en 1833 par le savant
-toxicologiste Orfila, elle a permis de soulager bien des
-infortunes. Elle est administrée par son bureau et par
-une commission de quarante-six membres tirés au sort
-tous les ans, et qui s’enquiert avec une discrétion pleine
-de délicatesse des besoins inavoués et des misères qui se
-cachent.</p>
-
-<p>M. le D<sup>r</sup> Orfila, secrétaire général, et neveu du
-fondateur, a exposé, dans un discours fort applaudi,
-l’état prospère de la société et les travaux accomplis
-pendant le dernier exercice.</p>
-
-<p>Depuis que M. Velpeau a accepté la présidence, un
-grand nombre de médecins, attirés par l’estime et l’affection
-qu’inspire l’éminent professeur, sont venus grossir
-les rangs de cette association fraternelle.</p>
-
-<p>J’ai tracé il y a quelques années un portrait de mon
-excellent maître, et je le crois encore assez ressemblant
-pour n’y point retoucher.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Velpeau appartient à cette phalange de médecins
-célèbres qui, depuis quarante ans environ, ont jeté un
-si vif éclat sur la science, que notre époque leur devra
-le nom de Grand Siècle de la Médecine.</p>
-
-<p>M. Velpeau naquit en 1795, à Brèche, petit hameau
-situé à quelques lieues de Tours, d’un modeste maréchal
-ferrant un peu vétérinaire ; il sentit peser sur son
-berceau cette froide pauvreté campagnarde, toute de privations,
-continue, monotone, sans espoir, qui semble river
-à la misère inexorable toute l’existence d’un homme.
-Cette misère-là ne connaît pas de forces improductives,
-elle veut que chacun gagne son pain noir, et l’enfant qui
-commence à marcher doit traîner après lui un troupeau
-vers les champs. Alfred Velpeau n’échappa pas à cette
-nécessité, et les bestiaux de Brèche eurent l’honneur
-d’être conduits à la pâture par un futur professeur de la
-Faculté de Paris, chirurgien des hôpitaux, membre de
-l’Institut, de l’Académie de Médecine, de la Société de
-Chirurgie, du Conseil des hôpitaux, Commandeur de la
-Légion d’honneur, membre de toutes les Sociétés savantes
-dont il a bien voulu faire partie, et de plus quadri-millionnaire.</p>
-
-<p>Du départ à l’arrivée, la route fut longue et rude, et s’il
-n’avait eu, pour lui apprendre à lire, le digne curé de sa
-commune, Dieu sait comment il eût franchi cette première
-étape intellectuelle ; il perdit à l’âge de six ans son premier
-précepteur, mais il savait lire, donc il était le plus savant
-de Brèche, et, faute de maître, il apprit seul à écrire en
-copiant les lettres d’un livre. C’était le commencement
-d’un duel gigantesque avec la destinée, duel dans lequel
-je ne puis le suivre pas à pas. A dix-neuf ans, il profita
-des leçons de latin qu’un honnête propriétaire des
-environs faisait donner à ses enfants. Alors son ambition
-prit une forme, il rêva qu’il pourrait bien un jour
-être officier de santé ; quel honneur pour la famille ! Ce
-rêve se réalisa en 1817.</p>
-
-<p>M. Velpeau était entré à l’hôpital de Tours, où, par son
-ardeur infatigable au travail et son intelligence hors
-ligne, il avait su se concilier le bienveillant appui de
-l’illustre Bretonneau. En 1820, sa destinée l’entraîna
-vers Paris, où il vécut trois mois avec cent francs ; à force
-de persévérance, il dompta la fortune et obtint successivement,
-le plus souvent par le concours, les places et
-les honneurs qui font une si belle couronne à sa verte
-vieillesse.</p>
-
-<p>Il a dû sa haute position exclusivement à son génie et
-à son amour du travail ; il marcha fièrement et honnêtement
-vers son but sans rien demander à l’intrigue ou
-à la bassesse ; les dignités sont plutôt venues le chercher
-qu’il ne les a sollicitées, et ses rivaux ont toujours été
-forcés de lui rendre cette justice, que le mérite chez lui
-n’a jamais été inférieur à la récompense. M. Velpeau tient
-en ce moment le sceptre de la chirurgie française, c’est-à-dire
-celle du monde entier ; il n’a plus rien à espérer
-de la gloire, et pourtant il travaille encore afin d’ajouter
-quelques pages à ses œuvres, déjà assez considérables
-pour remplir la vie de trois hommes laborieux. On lui
-doit : 1<sup>o</sup> un <i>Traité d’anatomie chirurgicale</i>, 2 vol. — 2<sup>o</sup>
-un <i>Traité d’accouchement</i>, 2 vol. — 3<sup>o</sup> <i>Médecine opératoire</i>,
-3 vol. — 4<sup>o</sup> l’<i>Ovologie humaine</i>, 1 vol. — 5<sup>o</sup> <i>Traité
-de la contusion</i>, 1 vol. — 6<sup>o</sup> <i>Traité des tumeurs du sein</i>,
-1 vol. — 7<sup>o</sup> <i>Clinique chirurgicale</i>, 3 vol. ; la plupart de
-ces ouvrages importants ont eu plusieurs éditions. Il a
-en outre publié environ <span class="small">DEUX CENTS MÉMOIRES</span> sur les différents
-points de chirurgie. On pourrait ajouter à cela
-un volume de bons mots, si on voulait recueillir ceux
-qu’il sème dans ses jours de belle humeur.</p>
-
-<p>L’illustre chirurgien vit fort retiré, il n’admet personne
-dans son intimité ; son cabinet de travail lui
-procure les seules distractions qu’il sache goûter. M. Velpeau
-est d’une exactitude chronométrique : pendant
-plus de vingt-cinq ans, on l’a vu arriver le matin à son
-hôpital à huit heures dix minutes ; aussitôt arrivé, il mettait
-son tablier et prenait la liste de ses internes, externes,
-roupious, bédouins, etc., pour pointer les absents, car
-il exige de son personnel une exactitude égale à la sienne ;
-aussi on chercherait en vain un service d’hôpital mieux
-fait que le sien.</p>
-
-<p>C’est là que les savants étrangers viennent lui payer leur
-tribut de justes respects, et se joindre au cortége d’élèves
-et de maîtres qui suivent le matin la clinique de
-l’éminent professeur et assistent à ses opérations. Les
-vieux Turcs avaient jadis construit, non loin de Belgrade,
-une tour avec les têtes de leurs ennemis vaincus ; M. Velpeau
-aurait pu se construire un palais avec les bras, les
-jambes et les tumeurs de toute nature qui sont tombés
-depuis trente-quatre ans sous son habile couteau.</p>
-
-<p>Il est d’une prudence extrême et ne s’embarque jamais
-vers l’inconnu sans avoir pris toutes sortes de précautions.
-Son caractère est ferme et droit ; logicien très-serré,
-il fait peu de cas des artifices de langage, et dans
-ses discours il vise peu à l’effet ; mais à l’Académie, lorsque
-le débat fait fausse route, il excelle à le ramener
-sur son véritable terrain en débarrassant la discussion des
-éléments artificiels que les phraseurs ont pu y introduire.</p>
-
-<p>Au physique, M. Velpeau n’a jamais été un Adonis, — et
-ce n’est probablement pas par les femmes, à défaut
-de mérite, qu’il eût fait son chemin, — mais sa physionomie
-est illuminée par un certain rayon qui n’a jamais
-brillé sur le front des hommes ordinaires. Ses yeux
-investigateurs sont malicieusement cachés derrière des
-sourcils broussailleux et de haute futaie. Sa bouche
-s’éclaire parfois de ce sourire narquois et douteur
-que notre science accroche aux lèvres de ses véritables
-élus, et qui semble dire : Est-ce bien prouvé ?
-M. Velpeau est un libre penseur… qui ne dit sa pensée
-à personne.</p>
-
-<p>Il porte toujours une redingote noire ; sa haute et
-puissante cravate blanche est magistralement empesée ;
-elle est ornée d’un petit nœud, toujours si exactement
-le même, qu’on pourrait croire que depuis trente ans il
-n’a pas changé de cravate, n’était son éclatante blancheur,
-car il a un soin minutieux de sa personne.</p>
-
-<p>De taille moyenne et mince, M. Velpeau a la marche
-alerte et juvénile ; le geste aussi jeune, la voix aussi
-vive, la pensée aussi rapide, qu’à l’époque où il mangeait
-du pain de munition dans une mansarde du quartier
-latin.</p>
-
-<p>Le temps a jeté des rides sur son front et blanchi ses
-cheveux, mais là se sont arrêtés ces ravages. Il a complétement
-respecté cette énergique constitution, cette
-belle intelligence, qui n’a pas encore dit son dernier
-mot.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Grand Dieu ! quel désastre ! que de morts ! que de
-mourants ! Notre-Dame à la rescousse ! une partie de la
-noblesse de France vient de passer de vie à trépas.
-Oncques ne fus témoin d’un pareil carnage de titres ;
-jamais les batailles les plus sanglantes, jamais Pavie,
-jamais Malplaquet ne virent tomber tant de marquis, de
-barons et de comtes ; quant aux simples chevaliers,
-ventre-saint-gris ! si on ramassait les anneaux des simples
-chevaliers férus en cette occurrence, on en trouverait
-plus qu’Annibal, qui en récolta, dit-on, trois décalitres
-après sa victoire de Cannes.</p>
-
-<p>Heureusement que cette terrible mortalité n’est pas
-causée par une grande bataille ou par une épidémie
-meurtrière : c’est une simple loi sur les titres de noblesse
-qui a tué tant de gentilshommes.</p>
-
-<p>Cette impitoyable loi se dresse inflexible devant tout
-croquant qui s’est permis d’entortiller sa roture dans
-un parchemin de sa fabrique ; s’il s’est déguisé en duc,
-elle jette à terre sa couronne à huit fleurons ; s’il s’est
-créé simple chevalier, elle lui coupe son DE sans plus de
-cérémonie que Pierre Pitou lorsqu’il coupe la queue
-d’un chien sur le Pont-Neuf, et de plus elle leur crie :</p>
-
-<p>— Allons, braves gens, votre farce est jouée, cachez
-votre blason et rentrez dans le néant.</p>
-
-<p>— Hélas ! madame la loi, gémit un croquant désespéré,
-ne soyez point si dure au pauvre monde ; je porte
-avec tant de grâce le nom de mon village, qu’il doit être
-fier de se voir si noblement représenté… Et puis, je fus
-toujours bon et miséricordieux pour ma commune, je ne
-l’ai jamais grevée de tailles ni de corvées ; je n’ai jamais
-obligé personne à battre les étangs pour imposer silence
-aux grenouilles qui troublaient mon noble sommeil ; je
-n’ai jamais exigé de mes vassales le droit de jambage et
-du reste ; et si parfois elles ont bien voulu m’accorder
-ce joli droit du seigneur, cette faveur s’adressait moins
-à ma noblesse qu’à mes avantages personnels… Eh quoi !
-madame la loi, vous êtes inexorable ? il faut donc tout
-vous dire ? Eh bien ! j’en conviens… mon père était un
-manant, un rustre, un pied-plat, dont je rougirais fort
-de porter le nom… Mais les vaches que gardait madame
-ma mère, à l’époque de ma naissance, appartenaient à un
-marquis, et, palsambleu ! elle était si légère, madame
-ma mère, que je dois avoir du sang de marquis dans les
-veines.</p>
-
-<p>Éloquence perdue, la loi impitoyable arrache par
-lambeaux l’habit à paillettes et livre le croquant nu
-comme un ver aux risées de la foule, qui le montre du
-doigt.</p>
-
-<p>Il est surtout une classe intéressante de la défunte
-noblesse qui a été bien cruellement éprouvée. Je veux
-parler des gentilshommes qui se livraient à l’extraction
-des dents. Cependant cette noblesse avait du bon : elle
-manquait de préjugés, elle occupait ses loisirs à extraire
-des chicots et à fabriquer des osanores ; elle craignait
-si peu de déroger en faisant du commerce qu’elle avait
-chargé les murailles de Paris d’annoncer à la plèbe que,
-pour la modeste somme de cinq ou dix francs, elle réparait
-les brèches causées par le davier du temps. On
-n’a vraiment pas moins de préjugés que ces dignes seigneurs ;
-il en est même qui, pour se mieux faire connaître,
-faisaient accrocher leur blason au fond des
-colonnes pudiques du boulevard, sans craindre que son
-éclat fût terni par les petites inondations qui se succèdent
-en ces lieux.</p>
-
-<p>Corne de bœuf ! il faut convenir cependant qu’il est
-bien dur, après s’être fait appeler pendant dix ans
-M. le comte, ou M. <span class="small">DE</span>, ou M. <span class="small">DU</span>,
-ou M. <span class="small">D</span>’ par sa cuisinière,
-son porteur d’eau et son charbonnier, d’avouer à
-ces braves gens que son propre sang ne contient pas plus
-de <span class="small">NOBLÉINE</span> que leur sang plébéien
-(<span class="small">NOBLÉINE</span> ! ô grand
-Piorry, voilà qui va nous raccommoder ensemble, à
-moins cependant, ô illustre néologue, que tu ne sois
-jaloux qu’un autre l’ait trouvé), enfin qu’on est aussi
-vilain qu’eux. Il est bien dur surtout de payer de ses
-propres deniers un badigeonneur pour qu’il efface sur
-les murailles, — qui sont le livre d’or de cette noblesse, — la
-glorieuse particule et le nom d’emprunt.</p>
-
-<p>Le corps médical, plus qu’aucune autre classe de la
-société, a su échapper aux tentations de cette vanité qui
-porte à rougir du nom paternel ou à le trouver trop
-court. C’est que le médecin, en général, s’entoure d’assez
-de considération personnelle pour n’avoir pas besoin de
-se créer des titres, et ce n’est souvent que lorsqu’il sent
-la considération lui échapper qu’il se fabrique des
-parchemins.</p>
-
-<p>MM. de Saint-Pierre, de Saint-Boniface, de Saint-Gervais,
-vont probablement faire des démarches actives
-pour ne pas passer à l’état de <i>ci-devant</i>.</p>
-
-<p>A propos de M. de Saint-Gervais, je me demande
-pourquoi il a fait graver un casque sur ses cartes ;
-aurait-il eu un grade dans le corps des pompiers de
-Saint-Gervais, et le casque serait-il placé là pour rappeler
-ses exploits dans ce corps hydraulique ? Mais non, la
-supposition est invraisemblable, car M. de Saint-Gervais
-n’appartient pas à la noblesse d’épée, il appartient à la
-noblesse de Rob.</p>
-
-<p>La nouvelle loi a causé plus d’une surprise aux bonnes
-gens qui regardent de loin la bascule aux amours-propres.
-Ainsi, tel <span class="small">DE</span> qu’on croyait bien légitime, depuis
-quelques jours a fait le plongeon ; tel autre <span class="small">DE</span>, qu’on
-croyait de pacotille, surnage fièrement au milieu de la
-débâcle. Surnagera-t-il longtemps, voilà la question.</p>
-
-<p>J’en connais un surtout (un confrère, bien entendu,
-car je m’occupe seulement ici des choses médicales)
-que je m’attendais bien à voir plonger ; mais jusqu’à
-présent il n’a point courbé la tête ; cela suffit pour que
-je ne discute pas ses quartiers ; j’accepte son nom écrit
-en trois mots. Cependant, il faut bien en convenir, le
-nom ne paye pas de mine, et celui de Patouillet répandrait
-au moins autant de parfum aristocratique si on l’accrochait
-à une particule que celui du confrère de la M…
-malgré ses armoiries, car M. de la M… use du droit que
-possède tout noble et bon gentilhomme d’avoir des armoiries ;
-c’est même le blason qui m’avait fait douter de
-la noblesse ; voici pourquoi : dans l’écu se trouve une
-faute d’orthographe héraldique énorme, un barbarisme
-capable de faire évanouir d’horreur l’ombre de M. de
-Jaucourt. Qu’on en juge :</p>
-
-<p>M. de la M… porte <i>d’argent</i> à trois étoiles, deux en
-chef, une en pointe ; l’écu <i>fascé d’argent</i> (<i>d’argent !</i>
-métal sur métal !! ah !!!), timbré d’un casque placé de
-profil. Pour tenants, deux clefs portant un ruban d’ordres.</p>
-
-<p>Métal sur métal !!! ma plume frémissante se refuse à
-continuer, et je dois remettre à un autre jour l’examen
-des armoiries du corps médical de France.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai lu, dans une chronique attribuée à Jean des Entommeures,
-une légende fantastique intitulée : LES BOTTES
-DU PÈRE BOURRI, lequel fut médecin en son temps ;
-je ne saurais dire l’âge de cette légende ni le temps où
-vivait le père Bourri ; dans le manuscrit, il y a un pâté
-sur les dates. Je ne saurais non plus affirmer que le
-héros de cette histoire se nommât véritablement Bourri
-de père en fils, car l’auteur, dans un court préambule,
-donne à penser que sa malice sournoise et son entêtement
-asinal ont bien pu lui servir de parrains. Mais cela
-nous importe peu, et il suffira, j’en suis sûr, au lecteur,
-que le père Bourri ait été médecin pour qu’il
-s’intéresse à ses bottes.</p>
-
-
-<p class="c">I</p>
-
-<p>Il était une fois un pauvre malheureux médecin qu’on
-appelait le père Bourri ; au physique, certaines gens lui
-trouvaient l’aspect <i>crétinoïde</i>, mais il y avait une telle
-concordance entre son physique et son moral, qu’il eût
-été véritablement injuste de ne pas admirer un si parfait
-accord. Ce pauvre homme n’avait pour toutes ressources
-que cinquante pauvres mille livres de rentes et
-le produit de sa clientèle ; c’était bien peu de chose
-pour vivre. Aussi, comme il ne possédait ni enfants, ni
-chiens, ni chats, ni poules, comme il ne s’était point
-chargé de nourrir les malheureux de son quartier, on
-comprend qu’il était obligé de s’imposer les plus grandes
-privations, et de se refuser même le nécessaire, afin
-de ne pas être réduit à la besace ; et puis, on a beau
-avoir cinquante mille livres de rente et une grosse clientèle,
-on peut tomber malade tout comme un autre, et se
-trouver dans l’embarras si l’on n’a pas quelques petites
-économies devant soi.</p>
-
-
-<p class="c">II</p>
-
-<p>Le pauvre homme se menait donc la vie bien dure ; il
-s’était habitué de bonne heure à se priver, autant que
-possible, des choses coûtant de l’argent. Il traitait de
-dissipateurs et plaignait du fond de son âme les confrères
-qui ne rougissaient pas de s’acheter une montre, surtout
-une montre à secondes ; il avait toujours su échapper
-à la contagion de ce mauvais exemple, et se contentait
-d’un sablier de quinze sous pour explorer le pouls
-de ses malades. Jamais il n’avait franchi le marche-pied
-d’une voiture, jamais il n’avait donné même trois sous
-au conducteur d’un omnibus.</p>
-
-
-<p class="c">III</p>
-
-<p>Pour satisfaire aux exigences d’une grande clientèle,
-il usait, on le comprend, beaucoup de chaussures. C’était
-pour lui un grand sujet de douleur ; mais, à moins
-de marcher sur les mains, ce qui n’eût pas été décent
-pour un médecin, il fallait bien se résigner à user des
-bottes. Il s’y résignait donc, non sans de gros soupirs,
-et les achetait <span class="small">AU RENARD BLEU</span>,
-rue Guérin-Boisseau, établissement
-connu de Paris à Limoges pour la solidité,
-sinon pour l’élégance de ses produits. Aussi, qu’elles
-étaient belles les bottes du père Bourri, comme on les
-regardait ! comme on les entendait quand elles résonnaient
-dans le lointain sur le pavé de la rue ! lorsqu’une
-fois on s’était habitué au bruit de ces bottes-là, on pouvait
-distinguer le pas d’un cheval de celui d’un Auvergnat.</p>
-
-
-<p class="c">IV</p>
-
-<p>Un jour, l’interne du père Bourri remarqua, avec une
-surprise bien légitime, que son patron avait pour chaussures
-deux bottes du pied droit. Quel mystère ! En ce
-temps-là, on était en hiver ; le père Bourri avait deux
-lieues à faire pour se rendre à son hôpital ; il devait,
-pour arriver à sept heures, se lever longtemps avant le
-blond Phœbus, et on savait qu’il n’était pas homme à
-brûler inutilement de la chandelle pour faire sa toilette.
-On mit ce jour-là l’erreur de bottes sur le compte de
-l’obscurité.</p>
-
-<p>Mais, se demandait-on, comment a-t-il pu entrer dedans ?
-il a dû terriblement pousser.</p>
-
-
-<p class="c">V</p>
-
-<p>Le lendemain et les jours suivants, la stupéfaction
-fut à son comble, lorsque l’on vit le phénomène passer à
-l’état chronique et le maître ne plus chausser que des
-bottes faites pour le pied droit.</p>
-
-<p>— Grand Dieu, disait-on, comme il doit pousser !</p>
-
-<p>Après son départ, internes, externes, roupious, infirmiers
-et infirmières se réunissaient pour chanter d’un
-air sombre et sur un air connu :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel est donc ce mystère ?</div>
-<div class="verse i1">Bientôt, j’espère,</div>
-<div class="verse i1">Qu’un dieu prospè-è-re</div>
-<div class="verse">Nous le révé-é-le-ra.</div>
-</div>
-
-<p>Les jours passaient et le mystère ne se révélait pas.
-Enfin…</p>
-
-
-<p class="c">VI</p>
-
-<p>[Ici le savant Jean des Entommeures entre dans les détails
-les plus précis sur les cinquante-trois moyens qui
-furent inutilement mis en œuvre pour pénétrer cet
-arcane ; je les passerai sous silence, aussi bien que le
-cinquante-quatrième, qui fut couronné de succès, parce
-que la narration de ces tentatives forme deux volumes
-in-folio qui pourraient faire longueur dans notre récit. Je
-saute donc immédiatement au dernier chapitre de la légende
-qui donne le mot de la charade.]</p>
-
-
-<p class="c">VII</p>
-
-<p>… Il fut donc reconnu que le père Bourri, à la suite
-d’un léger ramollissement cérébral, traînait le pied gauche
-et usait la botte de ce côté beaucoup plus vite que
-celle du pied droit, de sorte qu’un jour il se trouva à
-la tête de quarante-deux bottes du côté droit veuves de
-leurs sœurs, et… voilà comment il se fait que, pendant
-huit ans, le père Bourri n’en porta pas d’autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c15">XV</h2>
-
-
-<p class="d">Les générations spontanées.<br />
-L’acclimatation des crocodiles. — Pharmacie thérapeutique.<br />
-La voix du sang.</p>
-
-
-
-<p>Dans une des dernières séances de l’Institut, M. Victor
-Meunier a fait une lecture sur le sujet si controversé
-des générations spontanées. Comme un coursier fougueux
-qui pénètre dans un magasin de porcelaines, il a
-commis de véritables dégâts dans les usages académiques.
-Prenant à partie M. Pasteur, l’un des maîtres de
-la maison, il lui a décoché à bout portant des arguments
-d’une acidité assez énergique pour cautériser
-l’épiderme naturellement fort sensible des membres de
-l’Institut. Aussi, des tempêtes partielles ont menacé
-d’engloutir la communication avant qu’elle fût achevée.</p>
-
-<p>M. V. Meunier a peut-être un peu oublié qu’il parlait
-devant la plus illustre des sociétés savantes, et qu’il ne
-faut pas mettre les pieds dans le plat de la maison qui
-vous donne l’hospitalité.</p>
-
-<p>Le point de départ de la controverse relative aux générations
-spontanées est déjà si loin de nous, que vous
-l’avez probablement perdu de vue, en admettant qu’il
-ait jamais fixé votre attention. C’est un procès qui menace
-de durer autant que ceux des vieux Parlements.</p>
-
-<p>Je vais donc vous résumer le débat aujourd’hui, pour
-que vous puissiez conter à vos petits enfants les origines
-de la querelle scientifique, dont ils verront peut-être un
-jour le dénouement.</p>
-
-<p>Il s’agit de savoir si des êtres animés peuvent naître
-spontanément et sans avoir été engendrés par des êtres
-semblables. Si nous nous occupions de tambours-majors
-ou d’éléphants, l’affaire serait bientôt vidée, mais il n’est
-question ici que des infiniment petits, d’animalcules microscopiques
-dont les armées se livrent bataille dans
-une goutte d’eau.</p>
-
-<p>La question, réduite à ces proportions, vous semblera
-futile si vous mesurez vos préoccupations au volume
-des êtres qui en deviennent l’objet, et il vous importera
-peu de savoir si une monade ou un vibrion, qui mesurent
-un centième de millimètre, ont le droit d’invoquer la
-recherche de la paternité, ou si, méprisant le préjugé
-des ancêtres, ils se créent de toutes pièces, sans qu’aucun
-ascendant puisse réclamer ces enfants-trouvés de la
-nature.</p>
-
-<p>Cependant ne vous y trompez pas, la loi qui préside
-à la genèse des êtres est une, et ne souffre pas d’exception.
-Il suffirait donc d’établir la génération spontanée
-d’une monade et d’un vibrion pour qu’il soit admissible
-que dans une île déserte, dans quelque solitude sauvage
-(la nature entoure ses enfantements de mystère), des
-animaux d’une classe supérieure puissent reconnaître la
-même origine.</p>
-
-<p>Il est, du reste, absolument hors de doute que la
-création des êtres n’a point eu lieu d’un même coup,
-comme on l’a cru si longtemps. Notre globe a été peuplé
-par séries successives ; la science est en mesure de le
-démontrer d’une manière indiscutable, et les apparitions
-de certaines espèces ont été séparées par de longues
-suites de siècles. Je reprendrai quelque jour, d’une manière
-spéciale, cet important sujet. Revenons à nos générations.</p>
-
-<p>J’ai placé, il y a un mois, quelques pincées de foin
-dans un bocal contenant de l’eau filtrée ; j’ai examiné
-au microscope, presque tous les jours, une goutte de ce
-liquide, et j’ai vu apparaître successivement ou simultanément,
-en quantité prodigieuse, des monades, des vibrions,
-des enchelys, des volvox, des cyclidums, des
-kolpodes, des leucophrys, et bien d’autres petits êtres
-dont les formes sont assez différentes pour qu’on ait pu
-les classer en familles distinctes.</p>
-
-<p>Cette foule est plus amusante à observer que celle qui
-encombre les boulevards ; elle a aussi ses affaires, ses
-besoins, ses passions, et si je vous racontais les mystères
-d’une goutte d’eau, je serais forcé de gazer plus d’un
-chapitre. Il est rare, lorsque l’œil s’attache au microscope,
-qu’on ne perde pas plus de temps qu’on n’avait
-l’intention de le faire, à regarder ces animalcules qui se
-cherchent, s’évitent, se heurtent et même se mangent ;
-car, dans le monde microscopique, c’est exactement
-comme chez nous : les gros vivent des petits et les dévorent
-à belles dents.</p>
-
-<p>D’où proviennent ces myriades de microzoaires, dans
-un liquide qui n’en contenait pas un seul au début ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voilà toute la question. L’expérience élémentaire dont
-je viens de vous parler est celle qui a donné lieu au premier
-conflit des opinions.</p>
-
-<p>— Ils sont nés spontanément dans le liquide, s’écrient
-les <i>hétérogénistes</i>, dont le chef est le savant professeur
-Pouchet, de Rouen.</p>
-
-<p>— Ils existaient à l’état de germes ou d’œufs sur les
-végétaux de la macération, répondent les <i>panspermistes</i>,
-qui marchent sous le drapeau de M. Pasteur, de l’Institut.</p>
-
-<p>De part et d’autre, on multiplia les expériences pour
-obtenir une solution certaine ; je ne les rapporterai pas
-toutes, car leur nombre est prodigieux. Je vous signalerai
-seulement les principales.</p>
-
-<p>Pour écarter cette objection, que les végétaux des macérations
-contenaient préalablement les germes, les hétérogénistes
-portèrent par l’ébullition les liquides à une
-température telle que tout germe devait être nécessairement
-détruit. De plus, ils substituèrent aux macérations
-végétales des décoctions de viande, des solutions albumineuses,
-etc., et, cependant, les infusoires se reproduisirent
-comme par le passé.</p>
-
-<p>— Vos germes ne proviennent pas des décoctions, dirent
-alors les panspermistes, mais ils sont apportés par
-l’air atmosphérique, qui les tient en suspension.</p>
-
-<p>Cette objection était assez fondée, car les poussières
-de l’air, qui deviennent si apparentes lorsqu’un rayon de
-soleil traverse une pièce un peu sombre, contiennent
-un monde de débris organiques et inorganiques : des
-parcelles de substances filamenteuses, laine, coton, soie,
-lin ; des grains de diverses fécules ; des molécules de
-suie ; des fragments de toutes sortes d’insectes, des spores
-de végétaux microscopiques, des œufs d’une multitude
-d’infusoires, etc.</p>
-
-<p>J’arrête ici ma nomenclature pour ne pas vous dégoûter
-de l’air que vous respirez, car si vous demandiez au
-microscope la révélation des immondices qui traversent
-vos bronches, vous seriez capables de vous soustraire
-par l’asphyxie au contact de ces impuretés.</p>
-
-<p>La neige elle-même, dont on a tant vanté la blancheur
-immaculée, n’est point exempte de ces souillures : les
-flocons en traversant l’atmosphère logent dans leurs
-interstices les débris que je viens d’énumérer.</p>
-
-<p>Vous connaissez donc maintenant la constitution des
-nuages de poussière qui se condensent en se déposant
-sur les meubles.</p>
-
-<p>Il était assez naturel de croire que l’air en contact
-avec des liquides d’expérimentation déposait à leur surface
-quelques germes. Ceux-ci, une fois éclos, ne tardaient
-pas, en raison de la rapidité de leur reproduction,
-à donner naissance à des myriades d’individus de la
-même espèce.</p>
-
-<p>— Et la preuve qu’il en est ainsi, dirent les panspermistes,
-c’est que si nous chassons, au moyen de l’ébullition,
-tout l’air que contiennent nos matras ; si dans cet
-état de vide aérien nous les soudons à la lampe, aucun
-organisme ne se développe.</p>
-
-<p>— Arrêtez ! vous vous placez dans des conditions anormales ;
-pour que les générations spontanées se manifestent,
-il faut non-seulement un liquide complexe, mais
-encore le contact de l’air, nécessaire au développement
-de tous les êtres.</p>
-
-<p>— Fort bien ! nous irons donc chercher de l’air sur
-les hauteurs, là où les poussières organiques n’existent
-plus.</p>
-
-<p>Et M. Pasteur transporta, comme Moïse, son laboratoire
-sur le sommet de la montagne. Seulement son
-Sinaï était le Montanvert. Il remplit ses matras (dans
-lesquels il avait fait le vide), avec de l’air exempt de poussière.
-Le liquide ne donna naissance à aucun infusoire.</p>
-
-<p>— Attendez, dit M. Pouchet, je veux aussi affronter
-les pics arides, et, à mon retour, je vous dirai si mes matras
-recèlent ou non la vie dans leurs flancs.</p>
-
-<p>Le savant professeur escalada les Pyrénées et se hissa
-jusqu’aux glaciers de la Maladetta, en compagnie de
-MM. Jolly et Musset. Il fit sa prise d’air à mille pieds au-dessus
-de l’altitude choisie par son adversaire, c’est-à-dire
-en un point où les poussières aériennes étaient encore
-moins à redouter, et cependant ses matras devinrent
-le siége de générations spontanées.</p>
-
-<p>Ce résultat infirmait celui obtenu par M. Pasteur.
-L’Institut nomma une commission pour juger de quel
-côté étaient les résultats exacts. MM. Pouchet, Jolly et
-Musset ne crurent pas devoir accepter le programme
-posé, et se retirèrent du débat. La commission opéra
-donc en leur absence, et donna raison aux expériences
-de M. Pasteur.</p>
-
-<p>Parmi les faits présentés par ce savant, il en est un
-très-remarquable, et qui semble avoir une grande valeur.
-Il opère sur un liquide fermencestible dans un matras
-à col extrêmement étroit et plusieurs fois recourbé.
-L’air normal chassé de l’appareil, par l’ébullition, y rentre
-lentement pendant son refroidissement. Mais les
-poussières et les germes qu’il tient en suspension sont
-arrêtés par les sinuosités du tube, sur les parois duquel
-ils se déposent, et le liquide reste infécond.</p>
-
-<p>Au moyen de cette disposition, la communication avec
-l’atmosphère est continue et ne subit aucune interruption,
-car, sous l’influence des changements de température,
-l’air contenu dans le matras se dilate, se contracte
-et se renouvelle ainsi peu à peu. Lorsqu’on soumet à l’analyse
-les poussières contenues dans le col, on y trouve
-des germes, qui, introduits dans le liquide, ne tardent
-pas à se développer.</p>
-
-<p>Il est vrai que ces résultats ne sont pas absolument
-constants, mais leur fréquence est un argument très-sérieux
-en faveur de l’opinion qui consiste à admettre que
-le développement des organismes est dû aux germes
-transportés par l’air.</p>
-
-<p>C’est contre cette expérience que M. V. Meunier a lancé
-sa dernière philippique ; en substituant plusieurs cols sinueux
-au col unique de M. Pasteur, il a vu ses matras
-envahis par les infusoires.</p>
-
-<p>Tel est l’état de la question. Mes sympathies sont
-pour les hétérogénistes, leur philosophie est la mienne,
-et je crois que la nature créatrice n’a déposé sa démission
-entre les mains de personne ; cependant jusqu’ici j’avoue
-que les faits sont un peu plus favorables à M. Pasteur
-qu’à M. Pouchet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les naturalistes semblent agités de cette ardeur fiévreuse
-de découvertes qui prélude aux grandes époques
-scientifiques ; leurs travaux, plus nombreux que ceux
-d’Hercule, s’élancent complets de leurs cerveaux féconds,
-comme jadis Minerve sortit de celui de Jupiter ; ou
-comme les diables à ressorts s’élancent de leur boîte au
-nez des passants.</p>
-
-<p>Il y a surtout un petit projet d’acclimatation des crocodiles
-qui me paraît plein d’originalité ; cette idée ingénieuse
-est partie du Jardin des Plantes, et, franchement,
-elle devait bien venir de là.</p>
-
-<p>Le savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation et à
-la reproduction de ces sauriens, trouve probablement
-que la pêche du goujon n’est pas assez dramatique, et que
-le cours des fleuves, rivières et ruisseaux, serait infiniment
-plus pittoresque, s’il était émaillé de crocodiles et
-de caïmans qui viendraient l’été folâtrer dans les jambes
-des baigneurs et baigneuses.</p>
-
-<p>Cependant, s’il veut faire participer les crocodiles aux
-jouissances de la vie civilisée, il faut bien lui rendre justice :
-ce n’est pas exclusivement pour l’agrément du
-coup d’œil et pour la satisfaction personnelle de ces
-reptiles qu’il s’est mis en de tels frais d’imagination ;
-le but de ce savant est beaucoup plus sérieux : il veut
-faire du crocodile un succédané du bœuf ou du mouton,
-il veut le transformer en VIANDE DE BOUCHERIE !!!</p>
-
-<p>Il était écrit, dans le livre de la destinée, que tous les
-dieux dégommés de l’antique Égypte finiraient par être
-plongés dans le Tartare du pot-au-feu. Jusqu’ici le crocodile,
-seul entre tous, avait échappé à la fourchette des
-gastronomes, mais il paraît que l’heure fatale a sonné
-pour lui.</p>
-
-<p>Espérons, grand Dieu ! que l’ombre de Sésostris viendra
-la nuit tirer par les pieds l’audacieux qui osera porter
-la main sur l’animal sacré ! espérons que les pyramides
-lui jetteront leurs pierres à la tête pour protéger leur
-dernier dieu.</p>
-
-<p>Mais, au fait, je n’ai point d’aïeux parmi les momies
-d’Égypte ; je ne vois pas pourquoi je m’attendrirais sur
-les destinées des divinités du Nil, et même, en y réfléchissant,
-je trouve à ce projet quelque chose de hardi
-qui me touche, surtout si son auteur a, comme je n’en
-doute pas, l’intention d’attraper lui-même les sauriens
-dont il veut doter sa patrie.</p>
-
-<p>Cependant, je l’avouerai tout bas, cette idée a bien
-ses petits inconvénients, et jusqu’à ce que les crocodiles
-soient complétement civilisés, ce qui ne saurait tarder,
-car l’auteur du projet a certainement en réserve de petits
-moyens pour cela, je conseillerai aux baigneurs de substituer
-au modeste caleçon de bain une armure complète
-moyen âge. Ce vêtement serait, pour nager, peut-être
-moins commode que le caleçon, mais il serait plus sûr.
-Je donnerai le même conseil aux pêcheurs à la ligne, car
-il se pourrait qu’un beau jour un pêcheur ramenât au
-bout de son crin un alligator au lieu d’une ablette, et des
-deux bêtes, il est probable que celle qui tiendrait la ligne
-serait la plus embarrassée.</p>
-
-<p>Vous dirai-je le nom du savant qui a consacré sa vie
-à l’acclimatation de ces aimables bêtes ? Je n’ose, je
-craindrais d’effaroucher sa modestie ; car il est modeste
-comme tous les gens d’un génie hors ligne. Cependant,
-pour ne priver personne du plaisir de contempler un
-<i>zoophile</i> aussi distingué, je préviens mes lecteurs qu’il
-est visible tous les jours, de dix heures à quatre heures,
-au Jardin des Plantes ; mais je les prie de croire qu’il ne
-fait pas du tout partie des collections, et que c’est uniquement
-en qualité de préparateur qu’il appartient à
-l’établissement. Lorsque l’empaillage des poissons et le
-vernissage des reptiles lui laissent quelques loisirs, on le
-trouve le plus souvent entre la quatrième et la cinquième
-côte de la baleine, dans une pose gracieuse et méditative,
-l’œil perdu dans le bleu de l’espace, songeant à la perfectibilité
-des bêtes, rêvant qu’un crocodile a trouvé le
-portefeuille de M. de Rothschild, et qu’il refuse avec
-énergie la récompense honnête que le banquier veut
-octroyer à sa probité.</p>
-
-<p>Le naturaliste du Jardin des Plantes a dû étudier avec
-soin les habitudes, inclinations et passions de l’animal
-qu’il veut acclimater ; qu’il me permette cependant de lui
-signaler un trait de ses mœurs qui lui a probablement
-échappé, car il n’en fait pas mention.</p>
-
-<p>Lorsque le crocodile fait sa digestion, il dort sur le
-rivage, la gueule ouverte, comme un simple épicier enrhumé
-du cerveau. Alors un échassier de la famille des
-pluviers s’installe devant cette redoutable gueule et procède
-au nettoyage des dents du reptile, qu’il débarrasse
-des matières organiques et des insectes qui font élection
-de domicile entre ses organes masticateurs ; le volatile
-exécute ce nettoyage avec une habileté d’autant plus
-remarquable que les instruments usités en pareil cas sont
-totalement inconnus sur les bords du Nil.</p>
-
-<p>Il faut donc, sous peine de rendre le crocodile très-malheureux,
-acclimater en même temps que lui le pluvier,
-que la nature a fait son cure-dents, ou créer une
-chaire d’hygiène dentaire en faveur des crocodiles ; car
-il paraît complétement avéré que ces intéressants animaux
-n’ont jamais su jusqu’à présent exécuter eux-mêmes
-cette partie de leur toilette.</p>
-
-<p>Puisque les crocodiles doivent remplacer le bœuf, je
-désirerais qu’on les mît à même, au moyen d’une éducation
-convenable, de rendre quelques petits services à la
-société. Je ne demande pas qu’on les fasse pincer de la
-guitare ou jouer aux dominos ; mais, enfin, je voudrais
-qu’on tirât parti de leur civilisation.</p>
-
-<p>Ne pourrait-on pas en faire un succédané du Terre-Neuve
-en les exerçant à rapporter — complets — les
-gens en train de se noyer ? On ferait bien, dans ce cas,
-de décerner des médailles de sauvetage aux plus zélés
-pour encourager les autres.</p>
-
-<p>Je possède des amis et confrères qui cultivent avec
-bonheur le canotage dans l’archipel de Neuilly. Ces marins,
-malgré leur expérience nautique, trouvent que les
-<i>raidillons</i> sont trop durs à remonter. Ne serait-il pas
-possible d’utiliser les crocodiles au remontage des canots
-dans les <i>raidillons</i> et autres endroits où le canotage
-devient un métier de galère ? Il suffirait pour cela
-d’imiter les <i lang="la" xml:lang="la">omnibus</i> qui mettent un cheval au bas des
-côtes.</p>
-
-<p>Je signalerais bien d’autres moyens d’utiliser le crocodile
-à l’ingénieux naturaliste du Jardin des Plantes,
-mais j’attendrai pour cela qu’il ait résolu le problème
-qui fait le tourment de ses jours et le cauchemar de ses
-nuits.</p>
-
-<p>Un doute terrible lui déchire le cœur : <span class="sc">Les crocodiles
-pourront-ils se reproduire en France !!!!!</span> Tout l’avenir
-de son projet repose sur la solution de cette question.
-En effet, dans le cas où ces sauriens ne pourraient pas
-se reproduire, il est douteux que le gouvernement établisse
-un service spécial de bâtiments destinés à l’importation
-de cette denrée.</p>
-
-<p>Pour résoudre ce problème, le savant naturaliste fait
-en ce moment une expérience qui n’aboutit pas ; il couve,
-depuis sept mois, sous son gilet de flanelle, trois œufs
-de crocodile, dont un rouge ; la couleur de ce dernier
-l’a d’abord un peu surpris ; mais en réfléchissant que,
-pendant le carême, les poules en France produisent des
-œufs rouges, il a supposé que l’œuf avait été pondu vers
-Pâques, ou qu’il appartenait à une espèce rare et non
-encore décrite.</p>
-
-<p>Tous les matins depuis sept mois, il regarde les œufs
-qu’il porte, non dans, mais sur son sein, et chaque jour
-il s’écrie avec désespoir :</p>
-
-<p>— Ils n’écloront donc pas !</p>
-
-<p>Hélas ! je le crains, car ces trois œufs de crocodile
-(dont un rouge), achetés au poids de l’or à un faux nègre
-des sources du Nil, ne sont que des billes de réforme
-dont l’existence, bouleversée par les carambolages,
-s’est usée sur le tapis vert d’un estaminet de la place du
-Caire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La France est un vrai pays de Cocagne pour messieurs
-les charlatans ; tout le monde peut y faire de la
-médecine, excepté pourtant les pauvres médecins, qui
-n’en font pas toujours autant qu’il le faudrait pour
-vivre.</p>
-
-<p>Les parfumeurs ont planté leur drapeau sur notre
-domaine en créant la parfumerie hygiénique ; si je
-ne m’abuse, l’hygiène est bien une des branches
-de l’art de guérir. Des forbans vulgaires se seraient
-contentés de cette usurpation, et le titre d’hygiénistes
-aurait suffi à leur ambition. L’appétit vient en mangeant,
-et les parfumeurs, qui ressemblent à des chimistes
-comme les escamoteurs ressemblent à des physiciens,
-ont mis les deux pieds dans la science en
-imaginant la <span class="small">PARFUMERIE THÉRAPEUTIQUE</span>. On peut voir la
-chose en grandes lettres d’or sur une enseigne de la rue
-Neuve des Petits-Champs.</p>
-
-<p>Dieu ! la belle thérapeutique qu’on doit faire avec des
-pommades à la rose et des savons au jasmin !</p>
-
-<p>Espérons que ce bon exemple sera bientôt contagieux,
-que MM. les tailleurs vont confectionner des habits thérapeutiques ;
-MM. les cordonniers des bottes chirurgicales
-(pas celles de Junod), et MM. les épiciers des denrées
-médico-coloniales. Alors, les médecins seront réduits
-à la cruelle nécessité de faire des culottes et des bottes
-ordinaires pour ne pas mourir de faim.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>O nature ! tu n’abdiques jamais tes droits, et les cœurs
-les plus stoïques, les roués les plus régence, les diplomates
-les plus impassibles, finissent, — lorsqu’ils sont
-encore jeunes, — par obéir à ta voix, si elle se fait
-entendre.</p>
-
-<p>Il était une fois, à la Salpêtrière, un interne en pharmacie
-nommé C…; depuis, il a quitté le tablier officinal
-pour la trousse de docteur. Jeune, possédant un
-cœur de son âge, il avait épousé… de la main gauche,
-une cuisinière de l’établissement. Ce mariage morganatique
-eut un résultat imprévu, mais dont il aurait dû
-se méfier ; la taille de Margot s’arrondit ; inutile de dire
-que la crinoline était totalement étrangère à cet arrondissement.</p>
-
-<p>Le jeune C… examinait avec une émotion cachée cette
-modification physiologique. Son œil pseudo-paternel
-interrogeait l’avenir ; il voyait déjà son fils futur (il
-comptait sur un fils) orné du tablier de l’interne ; il
-rêvait pour lui un avenir plein de gloire. Mais hélas ! un
-accident imprévu vint arrêter cet avenir dans son germe ;
-Margot fit un faux pas, ce n’était pas le premier, il est
-vrai, mais celui-ci fut suivi d’une chute en bas d’un
-escalier, et le jeune C… goûta les douceurs de la paternité
-six mois avant l’époque fixée par la nature. Paternité
-d’autant plus douce, qu’elle était exempte des inconvénients
-généralement attachés au titre de père.</p>
-
-<p>Adieu rêves d’avenir ! il ne devait plus songer aux
-mois de nourrice, à l’éducation de ce fils né posthume,
-mais au moins le destin barbare ne pouvait l’empêcher
-de pourvoir à sa conservation ; il l’emporta donc dans
-les profondeurs de la pharmacie, et se mit à chercher
-un bocal suffisant pour loger sa progéniture. Il se bornait
-à employer simplement les procédés alcooliques de
-conservation usités par la mère Moreaux à l’égard de ses
-prunes et chinois.</p>
-
-<p>C… avait entouré ses amours d’un manteau couleur
-de muraille, et il repoussait avec force les allusions dénuées
-de preuves que ses collègues se permettaient sur
-ce sujet.</p>
-
-<p>Lorsque l’accident survint, on commenta l’intérêt que
-notre héros semblait prendre à ce fruit d’une union discrète.
-Mais C… repoussait, avec toute l’énergie d’un
-interne en colère, l’interprétation dont il était victime.
-Il prétendait jouer envers cet embryon, non pas le rôle
-d’un père, mais celui d’un simple bienfaiteur.</p>
-
-<p>Hélas ! pendant qu’il cherchait l’alcool conservateur
-qui devait assurer une existence indéfinie à cet enfant
-de l’amour et du hasard, Seringua, le chat de la pharmacie,
-sauta sournoisement sur la table du laboratoire.
-Un chat d’hôpital mange de tout ; il vit le fils de C…
-déposé près du bocal qui devait être son mausolée, il
-s’en saisit et opéra une retraite aussi rapide qu’imprévue.</p>
-
-<p>A ce spectacle horrible, C… sentit vibrer dans son
-cœur toutes les cordes de la paternité ; il oublie que
-sa devise fut : Amour et mystère ! il pousse un cri de désespoir
-et s’élance à la poursuite de Seringua en s’écriant :</p>
-
-<p>— Arrêtez !… arrêtez !… arrêtez le chat qui emporte
-mon fils !…</p>
-
-<p>L’histoire raconte qu’à Florence, en pareil cas, une
-mère put arracher son enfant à la gueule d un lion ; C…
-fut moins heureux, il arriva trop tard… Seringua avait
-terminé son horrible festin… Feu le jeune C… était
-consommé. Pour conserver un souvenir de sa paternité
-éphémère, l’interne infortuné fut contraint d’enfermer
-dans un bocal l’infâme Seringua qui avait servi de tombeau
-à son fils.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c16">XVI</h2>
-
-
-<p class="d">L’homme n’est-il qu’un singe ?<br />
-La peine de mort. — Le pharmacien drogueur.<br />
-Le docteur Hénoque.</p>
-
-
-
-<p>L’homme primitif n’était-il qu’un sous-officier d’avenir,
-dans l’armée des singes, ou faut-il admettre qu’il a
-toujours eu un compte courant spécial sur le grand-livre
-de la nature ?</p>
-
-<p>Cette supposition vous semble peut-être impertinente
-en raison de la haute opinion que l’homme moderne professe
-pour ses mérites. Il se croit fabriqué d’une autre
-pâte que le reste des bêtes, et il semble ignorer que les
-éléments anatomiques, dont le groupement constitue son
-être, sont identiques chez le plus idiot des quadrupèdes
-et chez le plus illustre des humains.</p>
-
-<p>Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux
-est semblable, les vaisseaux ont la même texture,
-les éléments du sang sont identiques et non-seulement
-les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore
-les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la
-pensée sont exactement semblables. De plus, les propriétés
-physiologiques de tous ces tissus ne présentent
-aucune différence chez l’homme et les animaux.</p>
-
-<p>Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition
-particulière de ces éléments diffère selon les
-aptitudes et l’emploi de chaque individu, ce qui produit
-la diversité des formes. Cette diversité permet au naturaliste
-de grouper les êtres en ordres, en familles et en
-tribus ; elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin
-bien peigné, qui broute son blé en herbe, du baudet
-sans prétentions qui attend pour manger son avoine
-qu’elle soit mûre.</p>
-
-<p>Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties
-essentielles, on les parque dans des catégories spéciales ;
-mais lorsque les points de contact qui les rapprochent
-sont nombreux, on les attache sous la même
-étiquette.</p>
-
-<p>C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du
-singe, par des savants d’un grand mérite.</p>
-
-<p>Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent
-l’homme comme un singe perfectionné, ou le
-singe comme un homme ébauché. Si leur conviction est
-robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de
-l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour
-gendre un gorille, fût-il prince en son pays. Et si quelque
-grand singe du Gabon venait, sous prétexte de parenté
-éloignée, réclamer une place à leur foyer domestique
-ou une part d’héritage, il serait très-probablement
-fort mal accueilli.</p>
-
-<p>Si certains hommes font tous leurs efforts pour se
-rapprocher du singe, il n’en est pas moins vrai que leur
-espèce en diffère, et qu’il n’existe aucun lien de parenté
-entre nous et les quadrumanes.</p>
-
-<p>Les animaux forment une chaîne non interrompue,
-mais la contiguïté de ses anneaux n’implique nullement
-l’identité de leur forme ou de leur composition ; et entre
-l’homme et le polypier, qui constituent les deux extrémités
-de la chaîne, les espèces sont reliées par des
-nuances, par des transitions parfois insensibles. Ces
-gradations qu’on peut observer, même dans les diverses
-tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes, par
-exemple), mettent en présence des individus appartenant
-à des ordres différents. Ainsi le gorille, qui de tous
-les quadrumanes est celui qui se rapproche le plus de
-l’homme par sa stature et ses apparences physiques, lui
-est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres.
-Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race
-caucasienne que ce singe anthropomorphe se soude à
-l’humanité, mais par le noir de l’Australie, le plus stupide,
-le plus inférieur, le moins civilisable de tous les
-sauvages.</p>
-
-<p>Puis la gradation se continue par des familles nègres
-de plus en plus élevées dans l’échelle intellectuelle, pour
-arriver, en passant par le Mongol, au blanc européen,
-qui, pour le moment, est le roi de la création.</p>
-
-<p>Je dis : pour le moment ; car rien n’indique d’une
-manière certaine que la nature ait édité en nous sa dernière
-série de dominateurs. Il se pourrait fort bien que
-l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une nouvelle
-espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance,
-en intelligence et fabriquée sur un autre modèle,
-surgît à son tour sur notre planète et vînt nous précipiter
-du trône que nous occupons. Alors, race déchue,
-dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à
-porter la farine au moulin.</p>
-
-<p>Les différences les plus caractéristiques permettant
-d’établir nettement la ligne de démarcation qui sépare
-l’homme des animaux qui lui sont le plus semblables,
-ne sont point surtout tirées des aptitudes intellectuelles ;
-car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se
-rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences
-s’accusent nettement quand l’examen porte sur les caractères
-anatomiques.</p>
-
-<p>Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau,
-avec cette supériorité de vues qui caractérise les
-travaux de ce regrettable et illustre savant, a montré que
-le cerveau du singe diffère assez complétement de celui
-de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les confondre.
-Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses,
-leurs plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement
-le cervelet, ce qui ne s’observe que chez quelques
-idiots microcéphales de notre espèce. Chez les
-grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période
-de la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde
-dentition.</p>
-
-<p>De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles,
-l’un jeune, l’autre adulte, et le troisième déjà
-vieux, ces organes sont d’un volume égal. Les os du
-crâne qui continuent à se développer s’adossent par
-leur face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la
-tête en formant une crête haute et épaisse, au lieu de
-s’étendre, comme chez l’homme, pour protéger un
-organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque
-les autres parties du corps ont atteint tout leur développement.</p>
-
-<p>J’ai démontré<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> que le bassin de la femme diffère
-essentiellement de celui des singes, et, que, dans les
-deux espèces, la parturition s’accomplit d’une manière
-spéciale, qui ne permet pas d’établir entre elles la moindre
-analogie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères</i>, in-8.
-Paris, 1864. — <i>Mémoire sur le bassin des races humaines</i>, in-8. Paris,
-1864.</p>
-</div>
-<p>M. le docteur Alix a mis en évidence des différences
-extrêmement importantes dans la disposition des muscles
-de la main de l’homme et du gorille ; enfin le docteur
-Auzoux, dans la reproduction plastique, si exacte, qu’il
-a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus
-considérables.</p>
-
-<p>Les muscles de la région postérieure et inférieure du
-tronc sont extrêmement faibles, comparés à ceux de
-notre espèce ; les mollets sont rudimentaires, et il serait
-fort mal à son aise s’il devait faire un long voyage
-assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer.
-L’animal n’est pas fait pour la station bipède ; l’appareil
-destiné à porter le corps dans la rectitude normale est
-insuffisant. Lorsqu’au contraire on examine les muscles
-destinés à mouvoir le corps dans l’action de grimper,
-on les trouve d’une puissance immense, et il devient
-évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur.
-Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il
-trouve sur les arbres qu’il escalade un refuge contre le
-tigre et les autres carnassiers qui lui donnent la chasse.</p>
-
-<p>Je passe sous silence quelques caractères également
-importants. Ceux que je viens de signaler me suffisent
-pour prouver que nous ne sommes point des quadrumanes,
-et si quelque philosophe vous soutenait le contraire,
-vous pourriez lui répondre : Soyez singe si telle est votre
-ambition ; moi, je suis plus modeste, et me contente
-d’appartenir à l’humanité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je
-veux vous faire connaître les efforts qu’il fait depuis
-quarante ans, pour imiter la nature au profit de la
-science ; non pas la nature vivante et frétillante que
-l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il
-rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent
-être disséqués sans l’aide du scalpel ; ils représentent
-aussi exactement que possible tous les organes de
-l’économie. L’auteur a mis à contribution les substances
-les plus diverses pour donner une étonnante vérité
-d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent
-exactement et s’enlèvent par pièces et par morceaux
-jusqu’aux os en carton durci qui forment la charpente
-de ses sujets.</p>
-
-<p>Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux
-sont insuffisantes pour des études sérieuses, mais
-elles fournissent une excellente introduction à l’anatomie
-réelle, et dans beaucoup d’universités étrangères, car
-il en expédie jusqu’en Chine ; les élèves (hélas !) trouvent
-que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue, que
-la nature, et ils respectent religieusement les secrets de
-la tombe.</p>
-
-<p>Indépendamment de ses préparations d’anatomie humaine,
-M. Auzoux a reproduit, de grandeur naturelle,
-le cheval et le gorille.</p>
-
-<p>Il a choisi dans chaque ordre d’animaux : oiseaux,
-poissons, reptiles, insectes, un sujet comme type de
-l’espèce ; tout cela se démonte en morceaux, pour qu’on
-puisse interroger les détails de l’organisation. Son hanneton
-considérablement amplifié est un véritable chef-d’œuvre ;
-les végétaux ont fourni leur contingent à ce
-musée de l’histoire des êtres organisés.</p>
-
-<p>Depuis de longues années M. Auzoux fait le dimanche
-un cours gratuit destiné aux gens du monde. Là il
-expose les phénomènes de la vie animale et végétale.
-Cette science vulgarisée est autrement intéressante que
-les conférences où vous allez parfois vous endormir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chaque fois que la justice humaine applique la peine
-du talion à un meurtrier, on entend de plaintives élégies
-contre la peine de mort. Et cependant, on applaudit
-à un brillant fait d’armes, qui coûte la vie à quelques
-milliers de braves gens. La fumée de la gloire cache les
-morts, et la douleur des familles qui pleurent un fils
-ou un frère, n’a qu’un bien faible écho dans l’allégresse
-générale.</p>
-
-<p>Singulier caractère que le nôtre ! il faut avoir un grand
-fond de sensibilité à gaspiller pour s’attendrir sur les
-quelques secondes de souffrance que subissent des gredins
-qui n’ont pas l’habitude de ménager les tortures à
-leurs victimes.</p>
-
-<p>Si un honnête homme, qu’on ne connaît pas, succombe
-dans son lit à une fluxion de poitrine, on en accueille
-la nouvelle avec une parfaite indifférence ; on
-semble dire :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que cela me fait ?</p>
-
-<p>S’il est écrasé sous une voiture, on le plaint très-sincèrement.</p>
-
-<p>— Ah ! quel malheur ; c’est affreux !</p>
-
-<p>Quand il s’agit d’un scélérat frappé par la justice, l’émotion
-est complète : on pétitionnerait volontiers pour
-lui fournir du chloroforme.</p>
-
-<p>C’est donc plutôt la mise en scène de la mort que la
-mort elle-même qui fait gémir la fibre sensible.</p>
-
-<p>Pour adoucir les regrets des âmes tendres, je puis les
-rassurer sur la durée de la souffrance des suppliciés. A
-défaut des renseignements personnels que je ne suis pas
-en mesure de fournir, je m’appuierai sur des lois physiologiques
-qui ont la valeur d’une certitude.</p>
-
-<p>Il est absolument nécessaire, pour que le cerveau
-reçoive l’impression douleur, qu’il soit animé d’une
-quantité de sang suffisante. Or, après la section de la
-tête, ce liquide s’écoule immédiatement par tous les vaisseaux
-béants. En quelques secondes, une minute au plus,
-la circulation cérébrale est anéantie et le cerveau meurt
-par syncope.</p>
-
-<p>La douleur dure donc une minute, en admettant que
-la commotion ne l’ait pas supprimée entièrement.</p>
-
-<p>En 1851, j’assistais le professeur Gerdy dans une double
-amputation de cuisse chez un blessé par arme à feu,
-qui avait perdu beaucoup de sang avant l’opération. — Cet
-homme est exsangue, nous disait le professeur ; si
-vous ne le maintenez pas dans une position rigoureusement
-horizontale, il perdra de suite connaissance, car la
-masse de sang qui lui reste est insuffisante pour animer
-le cerveau.</p>
-
-<p>En effet, lorsque nous soulevions le haut du corps du
-blessé, qui avait toute sa présence d’esprit, il était pris
-immédiatement de syncope, sa phrase restait inachevée.
-Quand on le recouchait sur la table d’opération, la vie
-revenait de suite, et il répondait avec beaucoup de précision
-aux questions qui lui étaient adressées.</p>
-
-<p>Le fait si souvent cité et relatif à Charlotte Corday,
-dont la face rougit d’indignation sous le soufflet du
-bourreau, est un conte, et ceux qui l’ont imaginé ignoraient
-que la rougeur de la face causée par une émotion
-se trouve sous la dépendance de l’action des nerfs <i>vasculomoteurs</i>,
-qui sont détruits par la section du cou. Le
-phénomène est donc physiologiquement impossible,
-même en admettant l’arrêt de l’hémorrhagie.</p>
-
-<p>Les mouvements qu’on observe sur la face des suppliciés
-ne sont nullement des manifestations de sensations
-perçues. Ils sont dus à des <i>actions réflexes</i> absolument
-indépendantes de la volonté du sujet. Et on peut les faire
-naître artificiellement pendant un certain temps après la
-mort.</p>
-
-<p>J’ose espérer que cet éclaircissement ne fera pas naître
-en vous le désir de tenter l’aventure, car il lui reste
-encore assez de vilains côtés pour vous en dégoûter.</p>
-
-<hr />
-
-
-
-<p class="c">LE PHARMACIEN DROGUEUR</p>
-
-<p class="c"><span class="small" lang="la" xml:lang="la">APOTHICARIUS VENENOSUS SEU TORMINOSUS</span> (<span class="sc">Lacépède</span>).<br />
-<span class="small" lang="la" xml:lang="la">APOTHICARIUS CLYSOFERRENS</span> (<span class="sc">Buffon</span>).</p>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<p lang="en" xml:lang="en">The death dwels in your jugs.</p>
-
-<p class="sign">(<span class="sc">W. Arden</span>, <i lang="en" xml:lang="en">the Gift</i>.)</p>
-
-<p>La mort habite dans vos bocaux.</p>
-
-</blockquote>
-<p>Nota. — Ne pas confondre avec le <i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus honorabilis</i>
-de Linné. Ces deux espèces, quoique également
-de la famille des <span class="sc">Apothicariées</span>, forment deux
-genres complétement distincts dont les propriétés sont
-très-différentes. Cependant, je dois avouer que certains
-individus de la première espèce se rapprochent assez
-de la seconde pour donner un moment d’hésitation à
-l’amateur qui n’est point familiarisé avec cette étude.
-C’est exclusivement de l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius torminosus</i> que
-nous traitons ici. Ce qui pourrait sembler des généralités
-sur la famille des Apothicariées ne concerne que ce dernier
-genre. Nous consacrerons un article spécial au
-genre <i lang="la" xml:lang="la">Pharmaceuticus honorabilis</i>. Cependant, afin d’éviter
-toute erreur fâcheuse pour la santé publique, nous
-donnerons sommairement les caractères différentiels les
-plus tranchés des deux espèces.</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="c" lang="la" xml:lang="la"><div>APOTHICARIUS CLYSOFERRENS,
-SEU VENENOSUS, SEU TORMINOSUS.</div></td>
-<td class="c" lang="la" xml:lang="la"><div>PHARMACEUTICUS HONORABILIS.
-</div></td></tr>
-<tr><td class="p">Boutique mal tenue ; maître
-mal peigné ; bocaux malpropres,
-quelques-uns raccommodés
-avec des bandes de papier ;
-odeur vireuse ; peu de
-laboratoire ; point de science ;
-produits altérés. — Il donne
-des consultations Raspail,
-vend des médicaments Raspail,
-des liqueurs Raspail, et
-se ferait passer pour Raspail
-lui-même, n’était le respect
-qu’il lui porte. Son instinct
-dominant est d’amasser de
-l’or à tout prix. — Mauvais
-citoyen, il monte sa garde
-en rechignant (quand il la
-monte) et cabale pour obtenir
-les galons de sergent-major
-(on verra pourquoi). — Cette
-espèce s’épanouit de
-préférence dans les lieux
-froids et humides, dans les
-rues borgnes et malsaines,
-où le soleil pénètre peu ; à
-Paris, on la trouve plus spécialement
-aux environs des
-Halles. Cependant, ses tiges
-rampantes, souterraines, fort
-analogues à celles du chiendent,
-lui permettent de
-croître un peu partout.</td>
-<td class="p left5">Pharmacie bien tenue,
-propre, luisante ; laboratoire
-bien installé, muni de tous
-ses appareils en bon état ;
-maître plus ou moins élégant,
-au courant de la science, recevant
-même des journaux
-de médecine. — Il fabrique
-ses sirops lui-même ; ne fait
-jamais les bruns avec du caramel ;
-ne change rien aux
-ordonnances qu’il exécute ;
-ne délivre jamais de médicaments
-sans prescription ; ne
-consulte pas ses clients ; tient
-ses poisons sous clef, et ignore
-jusqu’au nom de Raspail. — Considéré
-dans son quartier,
-dont il est l’un des ornements,
-il devient souvent officier
-de la garde nationale,
-membre du conseil municipal,
-adjoint au maire et même
-premier magistrat de sa commune
-ou de son arrondissement.
-Les plus ambitieux
-parviennent à l’Académie de
-médecine. — Cette espèce se
-développe plus particulièrement
-dans les lieux bien
-aérés et où le soleil n’est pas
-inconnu. A Paris, on la trouve
-surtout dans les beaux quartiers ;
-cependant les quartiers
-pauvres n’en sont pas entièrement
-privés.</td></tr>
-</table>
-<p>Je n’ai pas l’intention de faire la monographie complète
-de cette espèce. Je veux simplement ajouter quelques
-lignes au chapitre des lamentations qu’elle arrache
-au corps médical. Comme classification, le pharmacien-drogueur
-nous paraît devoir être considéré comme une
-simple variété de la tribu des <i lang="la" xml:lang="la">Artifex</i>. Son rôle dans la
-société devrait exclusivement consister à mélanger, triturer,
-piler et piluler <i>tout</i> ce qu’il peut nous convenir de
-faire entrer dans une formule ; et cela proprement, loyalement,
-fidèlement, promptement, sans rien y ajouter ni
-retrancher, sans se permettre aucune observation ni réflexion
-qui puisse faire soupçonner que son pilon ou sa
-spatule soient dirigés par un être intelligent. Voilà le
-vrai type, le beau idéal du <i lang="la" xml:lang="la">clysoferrens</i>, que chacun de
-nous a rêvé dans ses jours d’illusion. Tel était l’antique
-apothicaire, ignorant, mais fidèle, qui se serait cru déshonoré
-si, dans un accès de coupable audace, il avait osé
-administrer un clystère à l’eau de son au lieu de le donner
-à l’eau de guimauve. Si, dans cet heureux temps
-(âge d’or des apothicaires), un membre de cette estimable
-corporation s’était permis d’inventer de son propre
-chef, et sans l’ordonnance expresse de son seigneur et
-maître le médecin, un sirop lénitif, incisif, béchique ou
-céphalique, ou bien même une simple pilule purgative,
-le corps tout entier se serait soulevé pour l’expulser de
-son sein.</p>
-
-<p>Malheureusement, ce temps est loin de nous. On a
-mis l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i> sur le même pied que le
-<i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus honorabilis</i> ; des gens qui se mêlent de
-tout lui ont appris un peu de latin, un peu de botanique ;
-ils en ont fait un quart de savant qui s’est permis
-d’oser penser par lui-même ! Aussitôt qu’il a pu comprendre
-le latin de cuisine de ses bocaux, la tête lui a
-tourné ; il a été pris du vertige de l’ambition. Lui, qui
-jadis se tenait toujours modestement par derrière, il
-voulut passer par devant à son tour ; foulant aux pieds les
-traditions laissées par ses honnêtes aïeux, il se révolta
-contre son seigneur et maître et voulut l’absorber à son
-profit. D’abord, il hasarda quelques timides observations
-sur les ordonnances ! puis il osa les discuter !! enfin, il les
-altéra !!!</p>
-
-<p>De là à capter la confiance des malades, il n’y avait
-qu’un pas ; ce pas fut franchi. Il représenta le médecin
-comme une superfétation scientifique, comme un ignorant
-incapable de confectionner la moindre <i>pocilokémie</i>,
-incapable de discerner une préparation <i>phytobasique</i>
-d’une <i>polybasique</i> ; enfin, comme un être incomplet, qui
-est forcé de recourir à chaque instant à lui, pharmacien-drogueur,
-qui, non-seulement sait la médecine aussi
-bien que la pharmacie, mais encore, en vendant ses drogues,
-donne sa consultation généreusement par-dessus
-le marché, ce qui tente singulièrement le malade. Alors
-il se crut un savant complet, se drapa dans sa gloire et
-se tressa des couronnes de chiendent ; puis, lâchant la
-bride à son génie, il inventa des médicaments nouveaux
-doués de propriétés véritablement extraordinaires (au
-moins selon lui) ; il confectionna des sirops qui guérissent
-en deux heures la phthisie et la coqueluche, et
-bien d’autres maladies ; des pommades qui font disparaître
-instantanément les durillons et les cancers, aussi
-bien qu’une grande quantité d’infirmités les plus variées ;
-des pilules tellement merveilleuses, qu’il suffit
-de ne pas les prendre pour être guéri. Enfin, ils ont tout
-prévu ; ils ont remède à tout ; l’indisposition la plus légère,
-comme l’affection la plus terrible, trouveront dans
-leur boutique un remède tout prêt, ficelé, étiqueté, emballé
-d’avance ; on n’a plus qu’à s’en aller avec, après
-avoir passé à la caisse bien entendu. On a bien raison
-de dire que le médecin est une superfétation scientifique,
-un rouage de trop dans la société ; car, enfin, il
-avoue qu’il n’est point sûr de guérir, et il se fait payer
-malgré cela ; tandis que l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i> est toujours
-sûr de la guérison et consulte gratis ; il est certain
-que tout l’avantage est de son côté, et qu’auprès du sien
-notre rôle est un peu terne.</p>
-
-<p>Il y a bien une vieille loi qui défend absolument à
-l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius clysoferrens</i> de rien vendre ni préparer
-sans notre <i>ordonnance</i>, c’est-à-dire sans notre <i>commandement</i> ;
-mais il est bien probable que cette loi a été
-abrogée, et puis elle avait été faite pour des gens qui ne
-savaient même pas le français, et non pas pour des gens
-qui pourraient, s’ils voulaient, vous dire bonjour en latin.
-Il est donc bien probable, puisque personne ne s’y
-oppose, que ces messieurs ont parfaitement le droit de
-contrôler, même de modifier nos ordonnances, comme de
-droguer, purger et dévaliser à discrétion les malheureux
-qui leur tombent entre les mains.</p>
-
-<p>Vous pourriez supposer que le pharmacien-drogueur
-se trouve satisfait de la part qu’il s’est taillée dans notre
-domaine ; vous seriez dans une erreur très-grande. Il
-s’est dit : Je vends cinq francs ce qui me coûte dix
-sous ; c’est assez joli ; mais si je vendais à la place de ce
-qui me coûte dix sous quelque chose qui ne me coûterait
-rien du tout, le bénéfice serait encore bien plus
-clair ! Dès lors, il mélangea, falsifia, altéra, sophistiqua,
-de manière à transformer en produits complétement
-inertes ou en poisons dangereux les médicaments qui
-dans un cas pressant auraient pu arracher un homme à
-la mort. De sorte que le médecin qui a annoncé à la famille
-un résultat sur lequel il croyait pouvoir compter,
-reste tout penaud quand il voit justement survenir le
-contraire, quand il voit, surtout, le visage de ses clients
-exprimer dans un langage aussi muet qu’énergique :
-Voilà un médecin qui ne sait pas du tout ce qu’il fait ; si
-nous allions en chercher un autre ?</p>
-
-<p>Puis, les gens du monde viennent vous dire de cet air
-goguenard que vous savez : Vraiment, la médecine ne
-fait aucun progrès ; on meurt tout autant qu’il y a un
-siècle. Mais certainement qu’on meurt tout autant ; si une
-chose a le droit de surprendre, c’est qu’on ne meure pas
-davantage ; pour qu’il en fût autrement, il faudrait que
-la médecine, dans sa marche vers le bien, pût surpasser
-l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i> dans sa course vers la fraude et
-la sophistication, ce qui semble impossible. Faites donc
-vivre les gens cent cinquante ans avec des auxiliaires
-qui n’ont même pas respecté l’innocence de la farine de
-moutarde !</p>
-
-<p>Ah ! l’<i>Univers</i> a bien raison : l’éducation est la mère
-de tous les vices.</p>
-
-<p>Nous avons dit qu’il intriguait pour obtenir le sergent-majorat ;
-ce n’est point orgueil de sa part, car il
-méprise les vains hochets qui ne rapportent rien ; c’est
-uniquement comme moyen de conquérir par la terreur
-les gardes nationaux de sa compagnie.</p>
-
-<p>Malheur à l’imprudent atteint d’engelures ou de
-rhume de cerveau qui irait acheter autre part que chez
-son sergent-major la pommade ou la pâte de réglisse
-qui doivent ne pas le guérir ! Il peut compter sur des
-gardes hors tour, sur des corvées de faveur et sur le
-conseil de discipline s’il est en retard de cinq minutes.</p>
-
-<p>Lorsqu’on est son client, on est sûr, au contraire, de
-ne jamais passer la nuit au poste ; il suffit même du prétexte
-d’une légère indisposition personnelle ou d’un
-membre de sa famille pour qu’il reprenne immédiatement
-votre billet de garde. Seulement, il est nécessaire
-de lui prendre une certaine quantité de médicaments
-(le plus possible) qui servent à certifier la maladie.
-On peut abuser de cette manière d’être malade sans
-qu’il ait jamais l’indiscrétion de vous en faire le moindre
-reproche.</p>
-
-<p>Donc, si ce n’était pas par considération pour le <i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus
-honorabilis</i>, qui ferme la porte de sa vertueuse
-officine à la fraude et à la consultation, je crois
-qu’on rendrait justice à la pharmacie en la classant
-parmi les industries insalubres qui sont placées sous la
-juridiction du conseil de salubrité et de l’administration
-de la police. Quelle horreur ! va s’écrier un pharmacien-drogueur
-de la rue des Lombards qui <i>oublie</i> de mettre
-du safran dans son laudanum de Syd, mais nous avons
-nos inspecteurs qui sont chargés de contrôler la pureté
-de nos produits et l’étamage de nos casseroles pharmaceutiques.</p>
-
-<p>Et il aurait raison, cet honnête industriel.</p>
-
-<p>L’inspection des garnis, des épiciers, des maisons de
-filles et de tout ce qui peut faire courir un danger à la
-société est faite avec une admirable exactitude, parce
-qu’elle est faite directement par les agents de l’administration ;
-l’inspection de la pharmacie est à peu près nulle.
-Il est cependant clair que la santé publique, qui se
-trouve livrée presque sans contrôle au mercantilisme
-effréné de l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i>, court des dangers
-bien autrement sérieux, car il ne s’agit point ici d’un
-foulard volé, d’une gonorrhée attrapée ou de lait
-étendu d’eau ; il s’agit à chaque instant de vies humaines
-qui nous échappent, parce qu’un <i>pharmacien-drogueur</i>
-économise dix centimes sur une potion qu’il vend
-deux francs.</p>
-
-<p>Les inspecteurs, membres de l’École de pharmacie et
-de médecine, sont beaucoup trop savants pour faire une
-pareille besogne ; aussi ils ne la font sérieusement que
-lorsqu’une dénonciation formelle vient les réveiller. Au
-lieu d’être le <i>Mané</i>, <i>Thecel</i>, etc. des pharmaciens, au
-lieu de les aborder avec l’aspect terrible de Minos, ils
-empruntent l’air gracieux de Grassot dans le <i>Gendre de
-M. Pommier</i>, ils entr’ouvrent la porte, jettent un regard
-circulaire dans la boutique et s’en vont en adressant
-au pharmacien un sourire qui semble dire : « Allons,
-c’est parfait ; vos bocaux sont parfaitement alignés, nous
-sommes satisfaits ! Au plaisir ! à l’année prochaine ! » Il est
-des cas cependant où ils déploient une sévérité terrible,
-c’est quand un de leurs vassaux manque de respect à
-l’École de pharmacie (ne pas la saluer est un grave délit,
-la traiter de perruque est un crime) ; ou quand un
-imprudent s’écarte du vieux sentier des us et coutumes
-de l’art ; oh ! alors ils envahissent l’officine comme une
-trombe, ils bouleversent tout, fouillent partout, ils porteraient
-même, s’ils l’osaient, leurs mains investigatrices
-jusque sur madame la pharmacienne pour s’assurer
-qu’elle ne recèle rien de falsifié, altéré ou sophistiqué.
-Cependant il n’est jamais nécessaire d’en venir à une
-telle extrémité, le premier bocal qui leur tombe sous la
-main renferme ordinairement la matière au moins d’un
-procès-verbal. A moins que l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius clysoferrens</i>,
-prévenu à propos, n’ait eu le temps de déposer au coin
-de la borne la moitié de ses marchandises ; oh ! alors
-tout est retourné dans la maison de la cave au grenier,
-il faut absolument une contravention, on n’en démordra
-pas. Un jour même, en désespoir de cause, on a
-saisi le pot de colle à étiquettes parce que la colle était
-moisie. La Commission déclara que jusqu’à ce qu’on ait
-étudié suffisamment l’action que des étiquettes ainsi collées
-pourraient avoir sur la conservation des médicaments,
-elle devait considérer ladite colle comme présentant
-un danger sérieux pour la santé publique. La
-colle criminelle fut donc saisie et procès-verbalisée.
-Dans la même visite, on avait eu beaucoup de peine
-à leur arracher un vase intime qu’ils s’obstinaient à
-considérer comme un ustensile de laboratoire malpropre.</p>
-
-<p>Le seul remède à cela consiste à changer le mode
-d’inspection et à le confier exclusivement à l’administration
-de la police, qui traquera les <i>pharmaciens-drogueurs</i>
-comme elle le fait pour les autres marchands
-qui trompent sur la nature de la marchandise. Le <i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus
-honorabilis</i> ne pourrait qu’y gagner, car il
-serait bientôt débarrassé de cette honteuse concurrence.</p>
-
-<p>Ceci nous prouve que parmi les ennemis naturels du
-médecin, et j’entends par ennemi naturel tout individu
-qui, volontairement ou involontairement, lui porte préjudice
-parce qu’il y trouve son intérêt, l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius
-venenosus</i> peut hardiment revendiquer la première
-place.</p>
-
-<p>Ceci nous prouve encore que dans toute la création il
-n’existe pas un être aussi doux, aussi bon, aussi patient
-que le médecin, qui se laisse gruger, piller et dévaliser
-sans rien dire par les <i>pharmaciens-drogueurs</i>, rebouteurs,
-consultants sans diplôme et autres corsaires qui
-vivent de son bien et en vivent mieux que lui.</p>
-
-<p>Il ressemble à ces vieux brahmines qui se laissent dévorer
-par la vermine sans vouloir, par scrupule de conscience,
-s’en débarrasser.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="c">HOMMAGE AU DOCTEUR HÉNOQUE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><b class="w1">H</b>onneur et gloire à toi, praticien habile !</div>
-<div class="verse"><b class="w1">E</b>spoir de l’affligé dont tu taris les pleurs !</div>
-<div class="verse"><b class="w1">N</b>’en déplaise aux Midas, dont pullule la ville,</div>
-<div class="verse"><b class="w1">O</b>n trouve en ton savoir la fin de ses douleurs !</div>
-<div class="verse"><b class="w1">Q</b>ue ton talent est grand ! il n’est point équivoque ;</div>
-<div class="verse"><b class="w1">U</b>n succès de quinze ans le rend exempt d’erreurs,</div>
-<div class="verse"><b class="w1">E</b>t pour premier Dentiste, au loin, proclame Hénoque.</div>
-</div>
-
-<p>Je n’ai pas emprunté, comme on pourrait le croire,
-cet acrostiche à la circonférence d’un mirliton ; il a été
-publié dans un journal (section des annonces). J’ai cru
-d’abord que le sieur Hénoque avait extrait un chicot à
-Apollon, et que le dieu des vers, par reconnaissance,
-avait confectionné lui-même et déposé respectueusement
-aux pieds de l’</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Espoir des affligés dont <i>il</i> tarit les pleurs,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">cet HOMMAGE bien senti. Après avoir été aux renseignements,
-je suis porté à croire qu’Apollon est totalement
-étranger à la chose. Il paraît que ce fabricant d’osanores,
-plein de reconnaissance pour les services qu’il
-a rendus à la société, n’a point hésité, malgré un grand
-fonds de modestie, à s’adresser le présent HOMMAGE.
-Un homme doit être fier de lui quand il peut se dire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Honneur et gloire à toi, praticien habile,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et qu’il ajoute :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que ton talent est grand ! il n’est point équivoque.</div>
-</div>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Nota.</i> Ne pas confondre le sieur Hénoque avec son homonyme,
-père de Mathusalem, qui vivait l’an 3412 av.
-J. C. Ces deux hommes célèbres n’ont de commun que
-le nom ; Hénoch l’ancien n’était même pas dentiste.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c17">XVII</h2>
-
-
-<p class="d">La grêle.
-Les chimistes. — Mac Clintock et sa clinique.<br />
-Un professeur zélé. — Les invalides de la pharmacie.<br />
-Lamentations de M. Valenciennes.</p>
-
-
-
-<p>M. Becquerel père a fait une longue communication
-à l’Institut sur la grêle. Mais de quelle grêle est-il question ?
-car avec notre élasticité de langage, il semblerait
-que les mots sont entrés au service du dictionnaire pour
-tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre significations,
-sans avoir droit pour cela à une ration d’égards
-supplémentaire.</p>
-
-<p>Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les
-coutures, roussit le chapeau, écule les chaussures des
-pauvres diables ? Non.</p>
-
-<p>Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y
-semer la laideur ? Non.</p>
-
-<p>Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages
-laissent tomber sur la terre quand ils se battent entre
-eux.</p>
-
-<p>J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait
-de préférence pour personne, et qu’elle tombait impartialement
-à tort et à travers sans choisir sa place. Il n’en
-est rien. Encore une illusion qui s’envole. La grêle a ses
-préférés ; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour
-tout le monde.</p>
-
-<p>Ah ! alors ! si là-haut on fait des injustices, je n’ai
-plus le droit de me plaindre de celles qu’on commet
-ici-bas.</p>
-
-<p>M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant
-trente ans, principalement dans les départements de
-Loir-et-Cher, du Loiret et de Seine-et-Marne. Il a pointé
-sur des cartes spéciales les orages à grêle et leurs dégâts.
-Il résulte de ce travail considérable que les orages
-à grêle suivent, dans les trois départements que nous
-venons de signaler, un courant dirigé à peu près de
-l’ouest à l’est. Le courant semble se limiter dans une
-certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout
-l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à
-son cours, qui passerait par Vendôme. Elle traverse le
-Loiret jusqu’à la forêt d’Orléans. Les propriétés situées
-dans cette zone souffrent périodiquement les atteintes
-du fléau, tandis que les régions voisines jouissent d’une
-immunité presque complète.</p>
-
-<p>Le savant auteur de cette communication a cependant
-noté des exceptions très-curieuses à cette espèce de
-règle. Quelques pays, la commune de Pouillé, par exemple,
-qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité complète,
-ont été ravagés pendant cinq ou six années
-consécutives sans qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de
-ces dévastations.</p>
-
-<p>Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui
-traversent le Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur
-la forêt d’Orléans, et de là se divise en deux colonnes,
-marchant l’une vers le sud et l’autre vers le nord ; car
-les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons semblent
-craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il
-n’y a rien à détruire.</p>
-
-<p>Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches,
-malheureusement encore trop limitées :</p>
-
-<p>Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre
-de vos vergers, avant d’acheter une propriété, allez trouver
-le directeur de la Compagnie d’assurances contre
-la grêle ; il est parfaitement renseigné : l’habitude
-de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que
-M. Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre
-proposition d’assurance, vous pouvez être certain
-de votre affaire : cette grimace est pleine d’orages.
-Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un autre
-canton.</p>
-
-<p>Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à
-grêle, ne comptez pas sur la clémence du ciel. Le baromètre
-baisse, le nuage sombre et irrité s’avance en grondant,
-il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation. Adieu,
-douces moissons ! adieu, plantureuses vendanges ! dans
-une heure vous n’existerez plus, et le soleil viendra
-perdre ses rayons sur une terre désolée, qui a besoin
-d’ombre pour cacher sa tristesse.</p>
-
-<p>Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe ;
-il est peut-être un peu difficile à appliquer,
-mais il est certain.</p>
-
-<p>Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous
-de transporter vos vergers, vos vignes et vos moissons
-à l’ombre de la forêt voisine, et, si le nuage crève,
-ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte toujours les
-forêts.</p>
-
-<p>M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et
-ratatiné, mais qui ne manque ni de séve ni de verdeur.
-Les ans n’ont point refroidi son ardeur scientifique. Il a
-vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en soit
-aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé
-à ajouter encore un grand nombre d’unités à ce total
-respectable.</p>
-
-<p>M. Becquerel est certainement un des plus savants
-physiciens de l’époque actuelle ; le nombre de ses travaux
-est considérable, et beaucoup sont fort estimés.
-Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter
-son fils, qui siége près de lui à l’Institut.</p>
-
-<p>Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent
-que Démosthène, lui-même ne voudrait pas le croire,
-mais ses explications confuses enveloppent toujours quelque
-chose d’utile. Quand on a la patience de découdre
-l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur
-scientifique de bon aloi.</p>
-
-<p>Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et
-la protége contre les courants d’air est divisé en deux
-étages superposés à stratification régulière et concordante.
-L’étage inférieur qui représente le terrain primitif
-est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent
-fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur,
-d’une épaisseur plus notable et d’une teinte plus foncée,
-semble constitué par des cheveux d’alluvion artificiellement
-condensés sur une surface mobile par la main d’un
-artiste capillaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un
-groupe égrené de gens bien couverts, qui se dirigeaient
-péniblement du côté du Jardin des Plantes dans un singulier
-accoutrement. L’un portait sur son épaule un fourneau
-à réverbère ; son torse était enguirlandé d’un chapelet
-de cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires
-et tenait à la main un panier de charbon.</p>
-
-<p>Un troisième ployait sous une charge de matras et de
-ballons de toutes dimensions. Deux d’entre eux avaient
-cotisé leurs forces pour traîner une charrette à bras
-garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.</p>
-
-<p>Le quatrième page de <i>Malbrough</i> n’était pas de la
-partie, car chacun portait son fardeau.</p>
-
-<p>Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes
-ambulants, je les suivis, espérant les voir installer leurs
-fourneaux au premier coin de rue, comme les étameurs
-non patentés ; et je m’apprêtais à entendre le cri de
-guerre de cette nouvelle tribu : <i>Voi-là l’chimis-te ! faites
-analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments
-sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées.
-Voi-là l’chimis-te !</i></p>
-
-<p>J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution
-naissante, à cette vulgarisation de la science, qui me
-semblait destinée à guérir la plaie honteuse des fraudes
-commerciales qui nous ronge. Cependant je suivais toujours
-et j’eus bientôt la mortification de reconnaître
-mon défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître,
-l’un après l’autre, par la porte béante du Muséum.</p>
-
-<p>Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis
-d’arrêter le dernier au passage. Il était coiffé d’une capsule,
-portait sous ses bras un soufflet de laboratoire,
-des flacons tubulés, et dans une hotte très-propre, étaient
-entassés sur son dos des sacs de produits chimiques.
-Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche
-mon mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son
-visage.</p>
-
-<p>Cette attention délicate parut le toucher et le disposa
-favorablement à répondre à mes questions.</p>
-
-<p>— Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander
-quel est le but de votre pénible voyage ?</p>
-
-<p>— Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques
-de MM. Chevreul et Fremy.</p>
-
-<p>— Bonne affaire ! monsieur ; voilà de savants maîtres
-qui vous montreront le fin du métier.</p>
-
-<p>— Certainement ; mais ils sont un peu occupés, et ils
-délèguent leur science à leur préparateur.</p>
-
-<p>— Un habile homme, et qui sait bien des choses.</p>
-
-<p>— Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents,
-et il est forcé de se faire remplacer par le sous-préparateur.</p>
-
-<p>— Et si le sous-préparateur tombait malade ?</p>
-
-<p>— Oh ! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très
-au courant de la maison.</p>
-
-<p>— Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas
-bien pourquoi vous chargez vos épaules d’un si lourd
-fardeau, à moins cependant que vous n’ayez l’intention
-de vous faire maigrir.</p>
-
-<p>— Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les
-appareils, les produits et les réactifs.</p>
-
-<p>— On vous invite à dîner, à la condition que vous
-fournirez les plats du festin, la vaisselle et la batterie de
-cuisine qui sert à la faire cuire.</p>
-
-<p>— On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le
-peroxyde de manganèse est dans ma hotte, et on m’attend
-pour fabriquer de l’oxygène.</p>
-
-<p>Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile
-aux élèves qui ont l’intention de devenir des Lavoisier ;
-mais les ustensiles sont coûteux. Ne pourrait-on pas au
-moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés de la
-science ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous empruntons à un journal médical les principes
-obstétricaux qui suivent. Nous commençons par déclarer
-qu’ils ne sont point dus à feu le célèbre M. de la Palice,
-ni à aucun de ses descendants ; ils sont la propriété (garantie
-par les traités internationaux) de M. M<sup>c</sup>Clintock de
-Dublin. Je copie :</p>
-
-<p>« La clinique d’accouchements diffère tellement des
-autres cliniques, que je crois de mon devoir de vous
-indiquer comment vous devez vous y comporter. »</p>
-
-<p>Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques,
-l’usage exige qu’on se livre à des excentricités très-décolletées.
-C’est un renseignement que je suis heureux
-de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter <i lang="en" xml:lang="en">the
-green Ireland</i>, car, s’ils affectaient une tenue pleine de
-réserve et de convenance, autre part que dans la clinique
-d’accouchements, ils pourraient s’exposer à être flanqués
-à la porte par M. M<sup>c</sup>Clintock.</p>
-
-<p>Nous engageons donc nos confrères, désireux de se
-trouver à la hauteur des circonstances, à prendre quelques
-leçons de <i>cancan</i> et de débraillé avant de traverser
-la Manche.</p>
-
-<p>« Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes
-que je vais formuler pourront et devront vous guider
-encore, quand, sortis de cette école, vous vous livrerez
-à la pratique <i>civile</i>. »</p>
-
-<p>De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que
-de la conduite à tenir dans la pratique des accouchements
-<i>civils</i> ; quant aux accouchements militaires, l’auteur
-en fera probablement l’objet d’un chapitre à part.</p>
-
-<p>« N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le
-plus faible. »</p>
-
-<p>Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas
-s’y tromper, et le médecin qui prendrait, en pareil cas,
-sa cliente pour un homme, ferait preuve d’un esprit
-d’observation vraiment trop superficiel, et on ne saurait
-trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.</p>
-
-<p>« Comme tous les autres malades, la femme a droit
-à votre humanité et à votre bienveillance. »</p>
-
-<p>Si le professeur admet que tous les autres malades
-ont droit à l’humanité et à la bienveillance, la recommandation
-est inutile, à moins cependant qu’il n’ait
-parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots, de
-Hurons et d’Iroquois.</p>
-
-<p>« Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants
-et <i>retenus</i>. »</p>
-
-<p>Comment ! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas
-de prêcher la retenue à vos élèves ! vraiment j’en frissonne :
-ce sont donc des cipayes capables de tout ?</p>
-
-<p>« Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses
-douleurs, la femme en travail laisse échapper des reproches. »</p>
-
-<p>Ah ! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper
-de plus désagréable, il n’y aurait que des compliments
-à lui faire.</p>
-
-<p>« N’entreprenez jamais un accouchement sans vous
-être, au préalable, lavé soigneusement les mains. »</p>
-
-<p>Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui
-préfèrent se les laver après ; M. M<sup>c</sup>Clintock n’est point de
-cet avis, il a peut-être des raisons qu’il ne fait pas connaître
-pour ne se les laver que dans les grandes occasions
-et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le
-faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses
-que la main du médecin est exposée à subir ; ce qui le
-prouve, c’est qu’il dit :</p>
-
-<p>« Je vous fais cette recommandation parce que les
-faits ont démontré que la fièvre puerpérale peut être
-produite par l’inoculation de parcelles purulentes provenant
-d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts
-de l’accoucheur. »</p>
-
-<p>Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir
-touché des ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres
-lorsqu’il aurait un accouchement à faire.</p>
-
-<p>Drôle de clinique ! singulier professeur !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Certains professeurs officiels <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> font parfois
-leurs cours (lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un
-esprit superficiel pourrait en conclure que si les professeurs
-qui sont payés pour faire des cours en font peu,
-les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour
-cela, n’en font pas du tout.</p>
-
-<p>Ce serait une erreur capitale ; les professeurs sont
-d’autant plus zélés qu’ils sont moins rétribués. En voici
-la preuve :</p>
-
-<p>M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres,
-ayant appris que la chaire d’accouchements de la
-Faculté ne retentissait pas tous les jours de la parole du
-maître, résolut de venir en aide à l’enseignement officiel.
-Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de
-fer et de venir à Paris, deux fois par semaine, faire une
-leçon sur les accouchements ; puis, comme il est médecin
-de l’hôpital de Chartres, sa leçon faite, il retourne dans
-cette patrie de l’aristocratie des pâtés. Total, 144 kilom.
-par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an.
-Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante
-ans, nous arrivons à un total de 720,000 kilom.,
-vingt fois le tour de la terre !</p>
-
-<p>Voilà la route que la science peut faire parcourir à un
-professeur zélé.</p>
-
-<p>On dira peut-être : Pourquoi M. Salmon ne fait-il
-pas son cours à Chartres au lieu de le faire à Paris ? il
-économiserait 14,000 kilom. par an.</p>
-
-<p>Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses
-auditeurs de Paris ; cependant il craindrait peut-être d’être
-indiscret en les obligeant à faire 88 lieues par semaine
-pour venir l’entendre dans son pays ; de plus, il a
-compris que les vrais talents ont besoin de se faire consacrer
-à Paris.</p>
-
-<p>Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent
-vers la capitale, car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler
-à Chartres un auditoire aussi compacte que celui
-de certains professeurs du Jardin des Plantes, qui font
-leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux
-personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur).
-Et lorsqu’on voit des professeurs très-savants, si
-on les juge d’après les traitements qu’ils touchent, se contenter
-d’un auditoire aussi exigu, il n’y a pas de raison
-pour qu’un professeur de province se montre plus difficile.</p>
-
-<p>De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile,
-car il est peu probable que, résidant à Chartres,
-on vienne le chercher de Paris pour les accouchements
-pressés ; à moins que ses clientes ne se soient d’abord
-formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit,
-nous ne pouvons que féliciter, et très-sincèrement,
-M. Salmon du zèle qui lui fait exécuter de pareils
-voyages.</p>
-
-<p>Ah ! grand Dieu ! si nos professeurs étaient forcés de
-parcourir 144 kilomètres pour faire une leçon, je crois
-qu’on pourrait bien mettre en location les amphithéâtres
-de la Faculté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit
-concile pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter
-les intérêts professionnels des pharmaciens. Rien de
-mieux ; cependant, en prêtant un peu l’oreille, j’entends
-dans le lointain des mauvaises langues qui murmurent :
-que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire
-sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises
-langues en donnent pour preuve que les échos du concile
-ont surtout retenti des louanges de la maison Dorvault
-qui ont été servies à toutes les sauces ; on ajoute de plus
-qu’on a fait signer aux membres présents une pétition
-pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive
-un petit bout de ruban.</p>
-
-<p>Eh bien ! après, langues de vipères ! quand la maison
-Dorvault aimerait les bouts de ruban, où serait le mal !
-quand même elle voudrait se faire couronner rosière
-par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir ? S’il
-faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que
-ce soit la maison Dorvault qu’une autre.</p>
-
-<p>D’abord, elle a des titres : 1<sup>o</sup> elle a entrepris le
-bonheur général de la pharmacie et celui des pharmaciens
-en particulier ; 2<sup>o</sup> pour édulcorer, au moins, les
-vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible
-de faire le bonheur, elle a inventé la <span class="small">MAISON DE RETRAITE
-DES PHARMACIENS</span>. — Je sais bien que vous allez me
-dire que depuis la glorieuse de 48, on a imaginé pour
-toutes les professions, et sous le nom de <i>maisons de retraite</i>,
-des petits dépôts de mendicité si séduisants, que
-tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir
-le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai ; mais
-la maison Dorvault a perfectionné cette institution banale
-au moyen d’une idée pyramidale et cocasse.</p>
-
-<p>Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse,
-s’est dit :</p>
-
-<p>Un pharmacien malheureux comme les pierres (car
-c’est la première condition à remplir), et parvenu à cet
-âge infortuné où on n’est plus bon à rien (seconde condition
-essentielle), ne doit pas avoir le caractère extrêmement
-jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors
-d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis
-par un embêtement général, multiplié par la racine carrée
-de leur nombre ; si l’on ne met pas des gendarmes à
-la porte, au bout de huit jours, il ne restera pas un seul
-pharmacien dans l’établissement.</p>
-
-<p>Il faut trouver un moyen héroïque et économique de
-les enchaîner au sol.</p>
-
-<p>La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de
-l’hôtel des Invalides, où les braves débris de nos victoires
-et conquêtes trouvent le moyen, avec une douzaine
-de soldats de plomb et quelques fortifications microscopiques,
-de se représenter le grand drame de l’empire où
-ils jouèrent un rôle.</p>
-
-<p>Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison
-Dorvault ; elle résolut de placer les invalides de la pharmacie
-au milieu du champ de bataille où s’était écoulée
-leur jeunesse.</p>
-
-<p>Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la
-<i>Maison de retraite</i> un laboratoire microscopique garni
-de petits ustensiles où on confectionnerait de petites potions,
-de petites pilules. A ces laboratoires seraient annexés
-de petits jardins botaniques, où l’on cultiverait de
-petites plantes médicinales propres à être transformées
-en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait
-des employés spéciaux chargés de consommer les
-produits pharmaceutiques des pensionnaires, et obligés
-d’éprouver tous les effets qu’on a le droit d’en attendre.
-Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait
-être atteint des accidents tertiaires d’un <i lang="en" xml:lang="en">spleen</i> constitutionnel
-pour ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.</p>
-
-<p>La maison renfermerait un <i>vivier de retraite</i> pour
-les sangsues hors de service ; les pensionnaires qui voudraient
-varier leurs plaisirs, auraient le droit de s’en
-appliquer comme distraction, mais il leur serait expressément
-interdit de les consommer sous forme de friture.</p>
-
-<p>Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les
-pharmaciens ne se soulèvent pas comme un seul homme
-pour offrir à la maison Dorvault une statue en pâte de
-guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la reconnaissance
-des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement
-que jamais pour le métier de philanthrope.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés
-de sanglots désespérés, qui partent du Jardin des plantes ?
-Cependant la lionne n’a pas perdu ses petits, l’hippopotame
-n’a point à regretter sa belle compagne, les carnassiers
-sont calmes, les solipèdes souriants, les ruminants
-paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se
-taisent. Ces accents déchirants sortent de la poitrine d’un
-bimane. Ce bimane, c’est M. Valenciennes, qui, ne pouvant
-faire oublier Cuvier, veut au moins éclipser Jérémie,
-de lamentable mémoire.</p>
-
-<p>Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs
-du Jardin des plantes le logement qu’ils occupent dans
-cet établissement et de les exproprier pour cause d’inutilité
-scientifique. Bien entendu que tous ne sont pas
-inutiles à la science ; mais on ne veut pas faire de jaloux.
-On destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin.
-M. Valenciennes prétend que le motif est insuffisant pour
-le priver de sa maison ; qu’il appartient à l’établissement
-(section des professeurs), et que l’en chasser, c’est faire
-une brèche dans les collections. Il chante du matin au
-soir en s’accrochant aux portes :</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Air</span> du <i>Juif errant</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que mon sort malheureux</div>
-<div class="verse">Est donc triste et fâcheux !</div>
-</div>
-
-<p>Eh bien ! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes ;
-un professeur qui a six ou sept places ne
-peut pas se loger comme le premier croquant venu. Maître
-Jacques mettait sa souquenille quand Harpagon lui
-parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour
-prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses
-fonctions de cuisinier. M. Valenciennes est comme maître
-Jacques, il veut faire les choses en règle et loger chacune
-des sciences qu’il professe dans une pièce à part,
-parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour
-placer tout son savoir dans la même.</p>
-
-<p>Quand on viendra visiter M. le professeur de conchyliologie
-et zoophytologie, on le trouvera dans un cabinet
-spécial, où il pourra parler de coquillages et de zoophytes
-pendant quatre minutes sans commettre d’erreurs de
-classification. Vite, vite, c’est le professeur de l’École de
-pharmacie qu’on veut voir ; il passe dans un cabinet, où
-tout à coup il devient aussi savant pharmacien que l’illustre
-Diafoirus. — Qui demandez-vous ? M. le professeur
-du collége Rollin ? Entrez dans ce cabinet à gauche. — Non ?
-C’est M. le professeur de l’École normale ? — Alors,
-attendez dans ce cabinet à droite. — Quoi ! c’est
-M. le membre de l’Institut ? Que ne le disiez-vous : c’est
-la porte au fond du corridor, vous verrez son portrait en
-costume d’Hermès, le doigt sur les lèvres, emblème du
-prudent silence qu’il garde perpétuellement à l’Institut.
-Il fallait aussi une pièce pour les livres et les collections,
-mais ce chapitre a subi depuis peu de temps de grandes
-pertes, de sorte qu’on logera assez facilement ce qu’il
-en reste.</p>
-
-<p>Une buse qui convoite la maison de M. Valenciennes
-a le cruel courage de rire de ses larmes et l’impudence
-de prétendre que toute sa science tiendrait à l’aise dans
-moins de place que cela. Mais ce propos léger, et peut-être
-dicté par l’envie, ne doit être accepté que sous toutes
-réserves.</p>
-
-<p>Ce congé intempestif, signifié au commencement de
-la saison rigoureuse, refroidirait considérablement le
-zèle scientifique de M. Valenciennes. Il serait possible,
-pour punir la société de son déménagement, qu’il brûlât
-la magnifique classification qu’il vient d’imaginer ; je le
-crois incapable de porter une main farouche et barbare
-sur ses propres lauriers ; mais comme, à la rigueur, il
-pourrait, sous prétexte qu’on le chasse de son nid, refuser
-de couver cet œuf pondu par son noble génie, je
-vais dévoiler cette magnifique conception ; au moins la
-science ne perdra pas tout. Voici la chose :</p>
-
-<p>On sait que Cuvier a divisé le règne animal en quatre
-embranchements : les vertébrés, les mollusques, les
-articulés et les rayonnés. M. Valenciennes divise également
-son affaire en quatre sections :</p>
-
-<p>Les animaux qui sécrètent :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Du phosphate de chaux ;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Du carbonate de chaux ;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> De la silice ;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Enfin, ceux qui ne sécrètent rien du tout.</p>
-
-<p>Je crois que, pour imaginer cette classification, l’illustre
-professeur s’est inspiré de la romance de Malborough :
-« L’un portait sa cuirasse, l’autre portait son
-grand sabre, l’autre son bouclier, et l’autre ne portait
-rien du tout. »</p>
-
-<p>Jusqu’à présent, il n’applique cette idée neuve et originale
-qu’aux mollusques et zoophytes qui vivent sous sa
-noble tutelle et qu’il traite en enfants gâtés, mais il
-espère l’étendre prochainement à toute la série animale.
-Rien n’est impossible à l’homme illustre qui a découvert
-que les animaux empruntent leur phosphate calcaire
-à <i>l’acide phosphorique de l’atmosphère</i>.</p>
-
-<p>Dans quel embranchement les historiens futurs classeront-ils
-les professeurs qui sécrètent de pareilles classifications ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII</h2>
-
-
-<p class="d">La naissance d’une île.<br />
-A la recherche d’un père.</p>
-
-
-
-<p>J’ai l’honneur de vous faire part de la naissance
-d’une île nouvelle. La mer et l’enfant se portent bien.</p>
-
-<p>Le calme plat de la félicité a succédé aux tempêtes
-de la parturition, aux convulsions de l’enfantement.</p>
-
-<p>La mer, comme toutes les mères, semble frappée par
-la malédiction biblique :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">In dolore paries.</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et c’est au milieu de gémissements terribles, de lamentations
-formidables, que la mer laisse échapper de son
-sein le lambeau de terre qui doit fournir à l’homme un
-nouveau domaine.</p>
-
-<p>Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la
-naissance d’une île. Ce spectacle un peu émouvant est
-assez rare ; voilà la troisième fois seulement qu’on l’observe
-depuis quatre siècles. Il n’est donc pas surprenant
-que la nature fasse quelques frais pour célébrer un tel
-phénomène.</p>
-
-<p>Lorsqu’un prince daigne augmenter le nombre des
-vivants, on entoure son berceau de tout le tapage et
-l’éclat dont les faibles humains peuvent disposer : le
-canon, les feux d’artifices annoncent aux populations
-qu’elles possèdent un nouveau maître.</p>
-
-<p>Le programme est le même pour la naissance d’une
-île. Seulement la nature est plus grandiose dans ses réjouissances,
-et ses manifestations, au lieu de répandre
-l’allégresse, sèment l’angoisse et l’épouvante.</p>
-
-<p>On dirait le prologue de la fin du monde.</p>
-
-<p>Dans la partie sud de l’archipel grec, à quelques milles
-de l’île Santorin, existent deux îlots de formation volcanique :
-l’aîné surgit l’an 186 avant notre ère ; le cadet,
-nommé Néa Kammeni, vit le jour en 1707.</p>
-
-<p>Le 29 janvier dernier, l’employé de l’état civil préposé
-à l’enregistrement des naissances iliaques, dormait
-sur son répertoire, du sommeil d’un fonctionnaire qui a
-des loisirs, lorsqu’il fut brusquement réveillé par des
-bruits tonitruants qui ébranlaient le sol.</p>
-
-<p>L’artillerie souterraine des volcans tirait ses premières
-volées. La mer bouillonnait, se couvrait d’écume, et semblait
-frémir sous la main d’une puissance plus forte
-qu’elle ; l’eau prit une teinte rougeâtre et sinistre, il s’en
-échappait des masses de vapeurs blanches, sulfureuses,
-qui flottaient lourdement à sa surface. L’îlot de Néa Kammeni
-secoué sur sa base par des tremblements de terre
-se fendait en deux morceaux.</p>
-
-<p>Les habitants, affolés de terreur, construisaient à la
-hâte un ballon avec toutes les crinolines du pays, pour
-échapper au naufrage de l’île, qui menaçait de s’engloutir ;
-elle s’est déjà enfoncée un peu dans l’eau qui bouillonne
-à ses pieds. L’air calme et pur était la seule route
-praticable à travers ce cataclysme.</p>
-
-<p>Tout à coup, de longues flammes rouges, hautes de
-quatre ou cinq mètres, sortirent du sein des flots. C’était
-le vieux Neptune qui allumait ses feux de Bengale. Les
-tremblements de terre se succédaient ; les tonnerres
-souterrains jouaient l’air du jugement dernier avec un
-formidable ensemble. Tout craquait, la nature semblait
-disloquée et hors d’haleine.</p>
-
-<p>La mer était toujours rouge, toujours frémissante,
-toujours couverte de blanches vapeurs.</p>
-
-<p>Alors on vit surgir du milieu des flots, entre Néa
-Kammeni et son frère aîné, un piton pelé et aride qui
-s’élevait et croissait à vue d’œil, pour former une
-terre.</p>
-
-<p>Quelque Titan, mal écrasé, grouillait probablement
-encore sous les roches profondes, et lançait dans un dernier
-défi la nouvelle île vers le ciel.</p>
-
-<p>Vingt-quatre heures après elle mesurait cinquante
-mètres de longueur, douze de largeur et quarante-cinq
-de hauteur. Elle se fendille, et laisse passer les flammes
-à travers ses fissures. La nuit, on dirait qu’une légion
-de follets s’échappe par ses fêlures pour courir le
-monde.</p>
-
-<p>Avec une telle faculté de croissance, si la nouvelle île
-avait l’ambition des grandeurs, elle transformerait bientôt,
-en poussant de la sorte, l’archipel grec en continent,
-et la Méditerranée en marais desséché.</p>
-
-<p>Les pirates de la mer Égée seraient obligés d’exercer
-la flibuste en patache, et les gracieuses tartanes céderaient
-la place aux âniers du Péloponnèse. C’est impossible :
-une île n’a pas le droit de bouleverser ainsi les
-mœurs et coutumes d’un peuple.</p>
-
-<p>Quel nom va-t-on imposer à ce gigantesque nouveau-né ?
-Il lui faut au moins pour parrain une des pyramides
-d’Égypte, et les dragées du baptême auront la taille
-des citrouilles.</p>
-
-<p>La terre appartient au premier occupant ; si M. Lenormand,
-auquel on doit l’observation de ce phénomène
-géologique dont il a été témoin, avait eu la présence
-d’esprit de s’asseoir sur ce pic aride, au moment où il
-sortait du sein de l’onde, il en serait devenu le propriétaire,
-et même le monarque absolu. Voilà une occasion
-de monter sur un trône qu’il ne retrouvera peut-être
-jamais.</p>
-
-<p>Il est vrai, que si cette île au tempérament tropical
-est pittoresque, elle est un peu sauvage ; exclusivement
-constituée par de la pierre ponce (j’en ai vu un morceau),
-ce terrain n’est pas très-favorable à la culture des
-plantes potagères. M. Lenormand a pu être arrêté par
-la crainte d’avoir un peuple à nourrir — et de roussir son
-pantalon.</p>
-
-<p>Ces convulsions, qui accompagnent la naissance d’une
-petite île perdue dans l’immensité des mers, vous représentent
-sur une échelle au dix-millième l’histoire des
-soulèvements du globe. C’est par un mécanisme semblable
-qu’ont surgi les chaînes de montagnes qui constituent
-l’épine dorsale de la terre.</p>
-
-<p>Notre planète n’était d’abord qu’une masse incandescente ;
-le refroidissement de sa superficie a permis aux
-matières en fusion de s’y déposer progressivement sous
-forme d’écorce, d’enveloppe solide. On estime que cette
-enveloppe a 40 ou 50 kilomètres d’épaisseur. Mais le
-reste de la masse, le noyau central, est toujours en ignition
-et représente sous nos pieds un globe de feu d’à
-peu près 13,300 kilomètres de diamètre : une jolie
-chaufferette.</p>
-
-<p>Cette fournaise communique avec l’extérieur par
-quelque 200 volcans, qui lui servent de cheminées, en
-jouant pour nous le rôle de soupapes de sûreté. Mais
-les volcans sont d’une formation relativement assez récente.
-Avant leur apparition, lorsque le feu central fabriquait
-tout à coup de grandes masses de vapeur,
-l’enveloppe solide se déformait sous leur immense pression.</p>
-
-<p>La terre se trouvait prise de frissons et de tremblements,
-comme un malade atteint de fièvre ; le sol devenait
-houleux et vacillant, des détonations souterraines
-accompagnaient les déchirements de ses entrailles ; les
-montagnes s’élevaient comme d’immenses pustules qui
-suppuraient une lave brûlante et des torrents de feu ;
-des pays s’éventraient et disparaissaient sous les eaux ;
-les eaux étaient refoulées dans les bassins des mers.</p>
-
-<p>Puis tout rentrait dans le silence, jusqu’à ce qu’une
-nouvelle convulsion vînt apporter de nouveaux changements
-à la configuration du globe.</p>
-
-<p>Cette période de révolutions est close ; la terre a pris
-des cheveux blancs, elle est revenue des folies de sa jeunesse,
-et si parfois, songeant à son passé grandiose, elle
-se permet la petite débauche de fabriquer une île nouvelle,
-c’est une simple plaisanterie, sans conséquence, et
-qui n’a d’autre but que d’effrayer les gens.</p>
-
-<p>Elle a dû bien s’amuser des folles terreurs des Néa
-Kamméniens. Les craquements souterrains qu’on entendait
-étaient peut-être les manifestations de sa gaieté :
-c’est sa manière de rire, à elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A l’heure solennelle où le potage fumant va subir sa
-triste destinée sur la table du praticien, il y a quelques
-jours, une main fiévreuse fit palpiter ma sonnette et un
-inconnu effaré se précipita dans mon cabinet en bousculant
-ma servante qui avait envie de crier au voleur.</p>
-
-<p>L’inconnu n’était point un voleur, mais un homme
-haletant et bien pressé.</p>
-
-<p>— Venez, docteur, me cria-t-il d’une voie entrecoupée,
-venez de suite… avec moi… sauver la vie… à une
-jeune fille… hydropique… qui va mourir… elle perd
-son eau… et pousse des cris… à fendre l’âme…</p>
-
-<p>— Et depuis combien de temps a-t-elle cette…
-fuite ?</p>
-
-<p>— Depuis midi, mais elle souffrait moins que maintenant.</p>
-
-<p>Je suis peu crédule à l’endroit des jeunes filles hydropiques,
-cependant je compris que mon intervention
-pourrait être dans ce cas très-promptement nécessaire,
-et je suivis l’inconnu rue X…, n<sup>o</sup> 23.</p>
-
-<p>Je trouvai une jeune fille de 16 ans qui se tordait
-sur son lit en proie à de vives douleurs ; une brave
-femme de mère en pleurs, un grand frère barbu,
-un autre moustachu formaient le fond du tableau.</p>
-
-<p>Je ne m’étais pas trompé dans ma supposition. Après
-examen, je reconnus une hydropisie… âgée de neuf
-mois… et à terme. La présence de la mère m’inquiétait
-peu, une mère qui croit que son enfant va mourir, a le
-pardon facile ; les frères me gênaient davantage. Il y
-avait de l’émotion sur leurs figures énergiques, mais
-l’émotion pouvait, en pareille circonstance, céder la
-place à la colère, et je ne me souciais nullement de les
-avoir pour collaborateurs dans la petite opération
-que la nature semblait vouloir mener à bien toute
-seule.</p>
-
-<p>La famille attendait pleine d’angoisses l’oracle que
-j’allais rendre. J’avais besoin de faire un prologue à la
-comédie qui allait se jouer ; il fallait, avant tout, me débarrasser
-de la famille.</p>
-
-<p>— Je réponds de la vie de cette malade, mais j’ai besoin
-de rester seul avec elle ; veuillez vous retirer dans
-une autre pièce.</p>
-
-<p>Un soupir de soulagement agita l’atmosphère ; le
-frère moustachu ouvrit la marche un flambeau à la
-main, la mère prit une lampe pour le suivre, et le barbu
-armé du bougeoir, forma l’arrière-garde. Dans leur trouble,
-ils me laissèrent à tâtons.</p>
-
-<p>Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit :</p>
-
-<p>— Vous croyez, Monsieur, que je n’en mourrai pas ?</p>
-
-<p>— Mais non, l’enfant se présente bien.</p>
-
-<p>— Quel enfant ?</p>
-
-<p>— Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour
-avant une demi-heure !</p>
-
-<p>— (<i>Avec une indignation bien sentie.</i>) Quelle horreur !
-mais je ne suis pas enceinte ! vous vous trompez,
-Monsieur, c’est indigne de m’accuser de pareilles
-choses.</p>
-
-<p>Comme circonstance atténuante, je dois dire qu’elle
-avait été soignée pendant cinq mois pour une <i>hydropisie</i>
-par un prétendu médecin. Inutile d’ajouter que je
-cherchai en vain le nom du pseudo-docteur dans l’annuaire
-médical.</p>
-
-<p>— Mon enfant, nous n’avons pas du temps à perdre à
-dire des choses inutiles, il faut vite arranger un petit
-roman pour éviter le premier choc de la famille.</p>
-
-<p>— Mais c’est donc bien vrai !</p>
-
-<p>— Avant vingt-cinq minutes vous en aurez probablement
-la preuve vivante.</p>
-
-<p>— Oh ! mais alors… tuez-moi !… c’est impossible…
-je veux mourir…, etc., etc.</p>
-
-<p>— Je dois vous dire, Mademoiselle, que je suis crédule
-comme un bistouri, et que vous prodiguez en vain
-des talents dramatiques très-remarquables. Le temps se
-passe et toutes vos dénégations seront étouffées par les
-cris de votre enfant… Vite au roman… Voici comment
-les choses se sont passées. C’était un soir, l’escalier
-était sombre, un homme vous a saisie.</p>
-
-<p>— C’est vrai.</p>
-
-<p>— Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces ; il
-a porté sur vous une main coupable.</p>
-
-<p>— Oh ! c’est bien vrai !</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas su vous défendre, vous vous êtes
-évanouie.</p>
-
-<p>— C’est bien cela.</p>
-
-<p>— En revenant à vous vous étiez déshonorée !</p>
-
-<p>— Oh ! oui, Monsieur, c’est bien vrai tout cela.</p>
-
-<p>— Eh ! non, ce n’est pas vrai, mais il est nécessaire
-dans votre intérêt que vos frères croient à cette histoire ;
-ils n’ont pas l’air d’entendre la plaisanterie,
-et le premier mouvement pourrait être difficile à arrêter.</p>
-
-<p>La jeune fille comprit que la crédulité n’était pas ma
-vertu dominante, elle prit le parti de se taire et je fis
-rentrer la famille. Je débitai mon petit <i lang="en" xml:lang="en">speech</i>. Je racontai
-la chose avec tous les ménagements imaginables,
-avec toutes les précautions oratoires capables de faire
-naître l’attendrissement ; la pauvre mère était prise, elle
-pleurait en embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles
-et sombres ; mon roman n’avait pas près d’eux un
-succès d’enthousiasme. L’aîné, le moustachu, un ex-lieutenant
-de spahis, poussa un effroyable juron.</p>
-
-<p>— C’est X…, j’en suis sûr… le misérable, il faut que
-je le trouve.</p>
-
-<p>— Partons, dit le barbu.</p>
-
-<p>Et ils s’élancèrent comme une trombe à la recherche
-de X…</p>
-
-<p>Le sieur X… ne m’inspirait qu’une médiocre commisération.
-Je devinai une séduction accomplie à la faveur
-de relations amicales avec la famille. Les frères étaient
-partis, mon but rempli, je me préoccupai beaucoup
-moins du reste. J’envoyai la mère à la recherche d’une
-layette et je restai seul avec la servante qui me parut être
-de moitié dans la confidence.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, on pouvait recommencer le
-mot de Charles X, il y avait un petit Français de plus.
-La mère et l’enfant se portaient bien. Je procédais dans
-une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet
-enfant de l’amour, tout à coup je vis apparaître par la
-porte entrebâillée, le profil d’une figure longue, blême
-et effarée. — Je sentis que cette tête appartenait au séducteur,
-il jeta autour de la chambre un regard timide,
-qui en sonda tous les recoins en un instant. Il n’était pas
-prévenu de l’événement et cependant il n’en parut pas
-surpris ; il savait à quoi s’en tenir sur l’hydropisie et
-ses suites, peut-être un de ces zéphirs amoureux qui
-sont chargés de transporter sur leurs ailes le pollen des
-fleurs, lui avait-il porté à travers l’espace les premiers
-vagissements de son fils.</p>
-
-<p>Le jeune homme blême fit deux pas en avant, son œil
-d’un bleu pâle et terne s’arrêta sur moi, je compris
-qu’il avait peur et qu’au moindre mouvement il disparaîtrait
-au plus vite. Il est des gens que malgré soi, à la
-première vue, on compare à quelque chose : ce jeune
-Lovelace, qui ressemblait à un pierrot mal désenfariné,
-devint pour moi le sujet d’une comparaison fort triviale.
-J’en demande pardon au lecteur, mais je ne trouvais pas
-autre chose ; il me fit l’effet d’un lapin vidé.</p>
-
-<p>— Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous
-n’êtes pas de trop ici, et que vous êtes pour quelque
-chose dans ce qui s’y passe.</p>
-
-<p>— Hélas, oui ! Monsieur, mais je vous assure…</p>
-
-<p>— Quoi ?</p>
-
-<p>— Que ce n’est pas ma faute…</p>
-
-<p>— Parbleu ! c’est la mienne, peut-être ? Enfin, ce qui
-est fait est fait ; voilà un enfant qui a besoin d’un père,
-j’aime à croire que vous remplirez votre devoir en galant
-homme.</p>
-
-<p>— Oh ! Monsieur, c’est bien mon intention.</p>
-
-<p>— L’enfer est pavé d’intentions excellentes ; à votre
-place, pour qu’on n’en doute pas, je m’exécuterais sur-le-champ.</p>
-
-<p>— Comment faire aujourd’hui ? Il est trop tard, la
-mairie est fermée.</p>
-
-<p>— On n’a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître
-son enfant, si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous
-là, prenez une plume, et écrivez ce que je vais
-vous dicter.</p>
-
-<p>— Dictez.</p>
-
-<p>— Je déclare être le père de l’enfant du sexe masculin
-que mademoiselle Z… a mis au monde aujourd’hui,
-5 mars 1860. — Très-bien, signez maintenant ; cela
-suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et
-courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin.</p>
-
-<p>— Pourquoi cela ?</p>
-
-<p>— Parce que les frères sont à vos trousses, et si le
-barbu a l’air furieux, le moustachu me semble exaspéré.</p>
-
-<p>— Les frères le savent !!! (de pâle il devint vert) alors
-je suis perdu !</p>
-
-<p>— Le fait est que la situation est tendue. C’est un
-motif de ne plus perdre de temps ; partez.</p>
-
-<p>— Je n’ai plus de jambes, docteur.</p>
-
-<p>— Eh ! eh ! Voilà le quart d’heure de Rabelais qui va
-sonner ; il faut solder la carte à payer du sentiment. — Eh !
-eh ! jeune gandin, vous vous introduisez dans une
-famille d’honnêtes gens, vous séduisez une jeune fille
-bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez
-que l’accident n’aura pas de suites ! Pardieu ! la chose
-serait commode, vous n’avez donc jamais vu les drames
-de l’Ambigu ! Vous ne savez donc pas qu’il faut toujours
-à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh ! eh ! si je
-ne me trompe, la vertu ce n’est pas ici le gandin, vous
-avez deux remords, l’un barbu et l’autre moustachu qui
-courent après vous pour vous faire un mauvais parti, car
-ils vous massacreront, mon jeune monsieur. Je me connais
-en physionomie, et les deux frères ont la mine de
-gens qui vont tuer quelqu’un : au fait pourquoi se gêneraient-ils ?
-Que voulez-vous qu’on fasse à des gens qui
-tuent l’homme qui a tué l’honneur de leur sœur ? Eh !
-eh ! eh ! vous avez en ce moment une drôle de figure, et
-si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir,
-ils seraient, pour quelque temps au moins, dégoûtés
-de courir la fillette, autrement que pour le bon motif.</p>
-
-<p>— Ah ! Monsieur, je vous en supplie, aidez-moi à sortir
-de ce mauvais pas.</p>
-
-<p>— Il n’y a qu’un moyen, je vous l’ai indiqué, c’était
-le chemin de fer, mais vous avez perdu vos jambes, je
-ne puis cependant pas vous emporter sur mon dos. Eh !
-eh ! eh !</p>
-
-<p>— Mais j’épouserai, j’épouserai, tout de suite si on
-veut.</p>
-
-<p>— Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la
-mairie est fermée, comme vous disiez tout à l’heure,
-et j’avoue que je n’ai pas qualité pour remplacer monsieur
-le maire et ses adjoints.</p>
-
-<p>— Si je m’y engageais par écrit !</p>
-
-<p>— C’est une idée, je ne sais trop ce que vaudra votre
-engagement, mais enfin ce sera toujours mieux que
-rien.</p>
-
-<p>Il ajouta sur le papier qu’il venait de signer : Et je
-m’engage à épouser la demoiselle Z… aussitôt que les
-formalités nécessaires seront remplies.</p>
-
-<p>Il était temps, des pas rapides se firent entendre dans
-l’escalier, la retraite était coupée. Je me préparai à sauver
-au moins une des oreilles du Lovelace. Lorsque la
-porte s’ouvrit, il avait disparu. L’agitation d’un rideau
-m’indiqua dans quel terrier il avait cherché un gîte.
-Les frères jetèrent un regard de colère sur l’enfant.</p>
-
-<p>— Nous ne l’avons pas trouvé, mais il viendra ici bien
-sûr, nous le prendrons à la souricière, et nos comptes
-seront réglés en famille.</p>
-
-<p>— Quand vous l’aurez tué, pensez-vous qu’il épousera
-votre sœur ?</p>
-
-<p>— Lui, épouser ! allons donc.</p>
-
-<p>— Qui sait ?</p>
-
-<p>— Quand on veut épouser, on n’agit pas comme un
-gredin ; on parle à la famille.</p>
-
-<p>— Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s’il ne
-parle pas, il écrit. Lisez.</p>
-
-<p>— A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait
-avec la layette.</p>
-
-<p>Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que
-je n’avais point voulu rendre témoin de ces péripéties
-dramatiques.</p>
-
-<p>— Docteur, me dit le moustachu, c’est vous qui avez
-arrangé cela, je vous en remercie pour ma sœur. X…
-vous doit un beau cierge, car si je l’avais rencontré, je
-l’éventrais comme un lapin.</p>
-
-<p>Ma comparaison me revint donc à l’esprit et je me
-pris à rire. J’avais grand appétit et je partis retrouver
-mon potage en songeant que Lovelace était tombé sur
-une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X… m’attendait
-dans la rue ; il me remercia avec effusion.</p>
-
-<p>— Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-la à
-vos amis pour qu’ils en profitent. — Et ne placez jamais
-votre fils dans les zouaves, s’il ressemble à son père il
-ne ferait pas son chemin dans cette partie-là.</p>
-
-<p>Un mois après, je recevais une lettre qui m’annonçait
-le mariage de M. X. avec mademoiselle Z.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c19">XIX</h2>
-
-
-<p class="d">Séance annuelle de l’Institut.<br />
-La science vulgarisée. — Feu le marquis d’Argenteuil.<br />
-L’enfant gâté. — La fontaine Saint-Michel.</p>
-
-
-
-<p>Hier lundi, l’Académie des sciences a tenu sa grande
-séance annuelle. C’était le jour des récompenses, la fête
-des lauriers.</p>
-
-<p>Ces réunions solennelles ont lieu sous la coupole du
-palais Mazarin. Pour ce jour-là, le public ordinaire de la
-savante compagnie cède sa place aux gens du monde,
-qui profitent de cette circonstance pour voir de près la
-réunion des illustrations représentant la plus haute
-expression de la science moderne.</p>
-
-<p>Les étrangers peuvent bâtir des palais plus somptueux
-que les nôtres, leur industrie peut égaler notre industrie,
-mais ils seront encore longtemps réduits à nous envier
-notre Institut. Une des grandes ambitions des savants
-exotiques est d’obtenir le titre de membres correspondants,
-et ils ne se plaignent pas de faire longtemps antichambre
-avant d’obtenir un fauteuil.</p>
-
-<p>Le programme de ces séances est le même pour toutes
-les Académies : d’abord le rapport sur les prix ; ensuite
-l’éloge d’un académicien qui n’existe plus que dans
-le souvenir de ceux qui n’oublient pas les nobles découvertes.</p>
-
-<p>Le rapport sur les prix, fort savamment rédigé, a été
-lu par M. Élie de Beaumont, d’une voix presque retentissante
-qui a surpris et charmé les auditeurs ordinaires
-de l’éminent secrétaire perpétuel. Parmi les lauréats, les
-médecins de la France et de l’étranger, étaient en grande
-majorité, j’en ai compté plus de quinze ; ce qui n’a rien
-de surprenant pour ceux qui savent que l’art de guérir
-emprunte un contingent à presque toutes les sciences
-que couronne l’Institut.</p>
-
-<p>M. Élie de Beaumont a proclamé les noms des docteurs :
-Chenu, Poulet, Sistach, Saint-Pierre, Hollard,
-Bert, Réveille, Viennois, Meynet, Desormeaux, Suquet,
-Legrand de Saulle, Vanzetti, Davaine, Grimaud de Caux,
-Hellie, etc.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Coste a lu ensuite un excellent discours élégamment
-écrit et surtout parfaitement dit sur Dutrochet.
-L’orateur a exposé avec beaucoup d’art la vie laborieuse
-et modeste du célèbre auteur de la <i>Théorie de l’endosmose</i>.
-En rappelant ses remarquables travaux sur
-l’embryologie, M. Coste était sur son terrain, et j’énumérais
-en silence les découvertes que nous lui devons
-sur cette branche presque nouvelle de la science, elles
-effacent celles du savant dont il nous disait l’histoire.</p>
-
-<p>L’accent méridional de M. Coste prête un certain
-charme à sa diction. C’est pour moi la gousse d’ail qui parfume
-et relève la saveur de l’excellent gigot de présalé.</p>
-
-<p>Les applaudissements du public et les félicitations de
-ses collègues lui ont assuré le fauteuil de secrétaire perpétuel,
-qu’il n’occupe que par <i lang="la" xml:lang="la">interim</i>. Les comptes rendus
-et les journalistes ne pourront qu’y gagner.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le cri des Romains était : du pain et des spectacles !
-Sous leur beau ciel, le reste pouvait leur paraître accessoire.
-Notre civilisation se montre plus exigeante : nous
-aimons aussi les spectacles, mais ils sont insuffisants
-pour charmer les loisirs de notre imagination. L’école
-primaire, que les Romains fréquentaient peu, a fait
-naître un besoin général de lecture dans toutes les
-classes de la société, et tout ce qui s’imprime trouve
-des lecteurs, depuis le chef-d’œuvre de l’esprit humain
-jusqu’à ces romans au vert-de-gris qui couvent l’assassinat
-des marchandes à la toilette ; en passant par l’histoire
-des victoires et conquêtes des <i>cocottes</i>, ce macadam
-social, qui salit les chaussures des gens qui le traversent.</p>
-
-<p>Permettez-moi de croire que vous ne trouvez guère de
-charme à lire l’apothéose des gredins, et que vous vous
-intéressez peu aux efforts gigantesques des héros de roman
-qui déracinent l’obélisque pour écraser une puce.
-Vous êtes certainement de mon avis, que cette littérature
-est aussi malsaine pour l’intelligence que les jouets
-peints à l’arsenic sont dangereux pour les enfants qui
-s’en amusent.</p>
-
-<p>Cependant vous aimez la lecture, et je vous en félicite
-de tout mon cœur. Permettez-moi donc d’attirer
-votre attention sur une série d’ouvrages scientifiques
-qui viennent frapper discrètement à la porte de votre
-bibliothèque.</p>
-
-<p>Il y a dix ans, un livre scientifique était aussi amusant
-pour vous que la contemplation du tombeau d’un
-Pharaon. Il parlait une langue qui vous était inconnue,
-et son écorce hérissée vous empêchait d’en goûter les
-fruits.</p>
-
-<p>Quelques jeunes auteurs, disciples fervents et éclairés
-des Académies, ont pris la peine, à votre intention, de
-faire descendre la science des hauts sommets où elle
-perche, et d’en vulgariser les questions les plus intéressantes.
-La cosmologie, la physique, la chimie, l’histoire
-naturelle et les progrès de la haute industrie forment la
-matière de ces volumes. Ils sont écrits d’une manière
-claire, élégante, précise et exacte, par des hommes du
-métier, dont l’ambition est d’être parfaitement compris
-de vous. Ces ouvrages sont déjà assez nombreux. Je me
-bornerai à vous signaler seulement ceux qui sont fraîchement
-éclos.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>La science populaire</i>, de P. Rambosson, qui en est à
-sa quatrième année. L’auteur a été chercher dans la mer
-des Indes les premières notions de la carte routière des
-orages, qui jouera désormais un si grand rôle dans la
-navigation. M. Rambosson doit être né dans le rez-de-chaussée
-d’un journal scientifique. Il paraît tout jeune
-encore, et il me semble que j’ai toujours lu ses articles.
-C’est un écrivain modeste et fort méritant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Les Causeries scientifiques</i> (5<sup>e</sup> année), de M. de Parville,
-vulgarisateur très-fin et très-élégant, qui fournit de
-la science à trois ou quatre journaux politiques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Les Semaines scientifiques</i>, d’A. Sanson, que les lecteurs
-de <i>la Presse</i> n’ont point encore oublié.</p>
-
-<p>Écrivain oseur ne détestant ni la polémique ni la
-bataille, M. Sanson est un positiviste avancé ; il s’en
-défend, parce qu’il aime la contradiction ; mais je le
-connais bien, et je puis vous répondre qu’il l’est autant
-que moi.</p>
-
-<p>Ces trois livres ont un grand air de famille, et cependant
-ils constituent des individualités différentes. Je
-vous assure que, lorsque vous les aurez lus, vous pourrez
-introduire dans la conversation des salons un élément
-qui fait là trop souvent défaut : l’intérêt.</p>
-
-<p>Ceci dit, je ne veux pas laisser passer sans les arrêter
-au collet certains chapitres du livre de mon ami Sanson,
-où il est question de ces pauvres médecins, sur le compte
-desquels il aime assez à s’égayer. Comme si après Molière
-quelqu’un devait oser toucher à sa guitare ! M. Sanson
-poursuit partout le monopole avec l’ardeur d’un chasseur
-de chevelures.</p>
-
-<p>S’il rencontre sur sa route un diplôme de docteur, il
-s’empresse de brandir son scalpel en s’écriant : A bas le
-monopole médical, vive l’exercice libre de la médecine
-que le premier venu doit pratiquer sans jamais l’avoir
-apprise. Il faut que le malade soit absolument libre d’appeler,
-pour le soigner, qui bon lui semble : tant pis s’il
-se trompe.</p>
-
-<p>Cela me rappelle le mot d’un fameux massacreur de
-la Saint-Barthélemy qui frappait impartialement sur les
-huguenots et les catholiques en criant : — Tue ! tue tout !
-Dieu saura bien reconnaître les siens. Il est certain que,
-dans cette circonstance, Dieu n’a pas commis d’erreur
-de répartition. Mais le public, qui n’a pas le même discernement,
-serait exposé à confier sa vie et celle des siens
-à un domestique sans place, à un déclassé de la société
-qui s’intitulerait médecin ; car rien n’est facile comme
-de faire tirer la langue du prochain, de lui tâter le pouls,
-et de prendre un air grave en signant, sous prétexte
-d’ordonnance, un passe-port pour l’éternité.</p>
-
-<p>J’ajouterai que le public a toujours eu le droit, et il
-en use, de se faire estropier par les charlatans. Il peut
-faire mutiler ses doigts par le marchand de vin qui soigne
-les panaris ; graisser ses douleurs par la pommade
-Bossu ; traiter ses cancers par le Javanais au museau
-bronzé ; disloquer ses articulations par les rebouteurs et
-voler son argent par les somnambules. La justice trouve
-le malade assez puni de sa sottise et ne s’occupe pas de
-lui, elle se contente d’infliger aux charlatans une petite
-amende qu’ils savent habilement transformer en grosse
-réclame.</p>
-
-<p>M. Sanson, pour être conséquent avec ses principes,
-devrait également demander la suppression des lampions
-qui éclairent les gouffres béants sous les pieds des passants
-attardés : chacun doit être libre de se tuer dans
-les ornières de la voie publique. Tant pis pour ceux qui
-ont la vue basse.</p>
-
-<p>Il doit demander la démolition des parapets et des
-garde-fous : chacun doit être libre de prendre la rivière
-pour une grande route, tant pis pour ceux qui ne savent
-pas nager. Il doit solliciter aussi la suppression des gendarmes
-qui gênent l’industrie des fabricants artificiels
-de billets de banque ; les gens qui les reçoivent doivent
-savoir distinguer les faux de ceux-là qui sont authentiques.</p>
-
-<p>Il y a trois ans, un de mes amis, homme intelligent,
-était, ainsi que son fils, jeune enfant d’avenir, cloué sur
-le lit par une fièvre typhoïde d’une méchante espèce.
-Les ordonnances de son médecin ordinaire étaient suivies
-avec une religieuse exactitude, et il remerciait avec
-effusion la science qui lui rendait la santé, qui lui conservait
-son fils.</p>
-
-<p>Il se gardait bien d’évoquer les souvenirs de Molière,
-et si quelque athée eût dit devant lui <i>qu’il n’y a point de
-science médicale</i>, il eût rassemblé le peu de forces que
-la maladie lui avait laissées pour assommer le blasphémateur.</p>
-
-<p>Puis la santé est revenue, et avec la santé le souvenir
-des railleries de Molière. Car cet ingrat se nomme…
-A. Sanson.</p>
-
-<p>Admettons que l’exercice de la médecine ait été aussi
-complétement libre que le commerce des pommes de
-terre frites. Admettons aussi que M. Sanson, entièrement
-isolé du mouvement scientifique, et simplement
-guidé par la plaque professionnelle qui indique la demeure
-d’un médecin, ait réclamé les soins d’un sonneur
-de cloches ou d’un clerc d’huissier, subitement convertis
-au culte d’Esculape.</p>
-
-<p>Admettons enfin, ce qui n’a rien d’improbable, que,
-le guérisseur improvisé, aidant la maladie, ait laissé
-mourir le fils de mon ami. Je me demande si M. Sanson
-serait aussi partisan de la suppression du diplôme.</p>
-
-<p>J’avoue que personnellement il m’est absolument indifférent
-qu’on fasse disparaître les garanties qui protégent
-la santé publique ; et si vous, qui avez des enfants
-ou des êtres chéris que la maladie peut atteindre, vous
-êtes de cet avis, je suis prêt à me faire l’écho de vos
-vœux. Cependant, je vous ferai remarquer qu’en Angleterre,
-où la vente des poisons n’est soumise à aucun
-contrôle, on a jugé que la médecine libre était plus dangereuse
-encore, car on l’a supprimée déjà depuis plusieurs
-années.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je fus appelé, il y a quelques jours, pour donner des
-soins à un jeune enfant volontaire et gâté, atteint d’une
-maladie grave.</p>
-
-<p>J’ordonnai une potion sur laquelle je fondais un légitime
-espoir.</p>
-
-<p>Le lendemain, je trouvai la potion intacte et l’enfant
-plus malade.</p>
-
-<p>— Pourquoi n’avez-vous pas fait prendre à l’enfant
-le médicament que j’ai prescrit ?</p>
-
-<p>— Il n’en a pas voulu, répondit la mère désolée.</p>
-
-<p>— Votre faiblesse aura un triste résultat.</p>
-
-<p>— Comment ! c’est aussi grave ! Il le prendra, monsieur,
-je vous en réponds, <i>je l’assommerai plutôt</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le 11 décembre, jour de la distribution des prix académiques,
-l’ombre du marquis d’Argenteuil, tourmentée
-par cet éternel besoin de vider sa vessie, qui fit le désespoir
-de son existence, sortit de la froide demeure où elle
-repose, et vint, naturellement, soulager ses douleurs vers
-les murs de l’Académie de médecine. Elle espérait, en ce
-jour solennel, être débarrassée de son infirmité par le
-lauréat, gratifié du prix de 12,000 fr. que lui, feu marquis,
-légua <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i> à cette illustre société… L’ombre
-rôdait donc entre chien et loup, attendant son lauréat,
-prêt à le saisir au passage. Quantité de silhouettes médicales
-défilèrent à travers une pluie fine et glaciale ; de
-jeunes savants au front chauve, de vieux professeurs au
-front couronné d’une noire chevelure, de petits lauréats
-ayant à la main quelques bourgeons de lauriers ; enfin,
-des femmes jeunes et belles, formant la plus belle moitié
-des académiciens, défilèrent devant elle. L’ombre
-demeura, vu ses douleurs, insensible à la majesté du
-spectacle ; c’est que pas une de ces silhouettes n’avait
-l’air de jubilation qui éclaire comme un lampion le faciès
-d’un triomphateur ; la foule défilait toujours.</p>
-
-<p>Enfin, M. Mercier parut, il portait écrit sur son chapeau :
-<i>J’ai le gros lot</i>. Un instant l’ombre émue voulut
-s’élancer vers lui, mais elle s’arrêta bientôt triste et
-morne en murmurant : « Non, non, ce n’est pas encore
-celui-là qui doit me guérir ; il n’a pas pour 12,000 fr.
-de jubilation dans l’œil, attendons, attendons encore. »
-Et son regard aigu se replongea dans la foule, à la
-recherche du lauréat, comme la sonde du <i>gabelou</i> impassible
-se plonge dans les bottes de paille à la recherche
-de la contrebande.</p>
-
-<p>La brise glaciale vibrait en folâtrant à travers les côtes
-de la cage thoracique du feu marquis, les faisait résonner
-comme les cordes d’une harpe éolienne, et lui murmurait
-des noms de lauréats que l’écho ne répéta jamais,
-de ces noms illustrés pour un instant par l’Académie que
-oncques n’entendit plus prononcer. Elle vit même passer
-M. Charrière, portant sous son bras un sac d’écus estampillé
-au timbre de l’Académie ; puis les bruits s’éteignirent
-un à un, les bougies de la fête passèrent une à
-une de vie à trépas, et l’obscurité étendit de nouveau
-son sceptre sur la docte enceinte de l’Académie.</p>
-
-<p>L’ombre du marquis poussa un de ces lugubres soupirs
-d’âme en peine qui passent dans l’air comme une
-rafale, qui font mugir les cheminées comme des tuyaux
-d’un orgue gigantesque, et glacent d’effroi les gens simples
-et frileux accroupis autour du foyer ; elle s’apprêtait
-à regagner sa froide demeure en grommelant : me
-voilà encore condamné à six ans de rétrécissement forcé.
-Ah ! si c’était à refaire, je sais bien qui n’aurait pas mes
-30,000 fr. J’aurais mieux fait de les donner au curé de
-ma paroisse : il aurait peut-être obtenu quelque chose
-pour moi.</p>
-
-<p>Comme il allait partir, un pas lourd retentit sous les
-doctes voûtes, puis un homme apparut. A son encolure,
-l’ombre du marquis le prit tout d’abord pour le porteur
-d’eau de l’Académie ; mais un examen plus attentif lui fit
-reconnaître un fabricant de lauréats.</p>
-
-<p>L’ombre s’avança digne et froide, et posa sur l’homme
-au pas lourd une main décharnée, qui le glaça d’horreur.
-Ses cheveux se hérissèrent, une sueur froide
-inonda son front, son œil rond s’agrandit plein de terreur,
-et un <i>fouchtra</i> étouffé s’éteignit dans son gosier,
-paralysé par la peur.</p>
-
-<p>L’homme voulut fuir, mais la main du spectre s’allongea,
-s’allongea à sa poursuite, et le ramena titubant aux
-lieux qu’il venait de quitter.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Bonjour, compère.</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME</span>, <i>claquant des dents</i>. — Bonjour, monsieur le
-marquis.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Où courez-vous donc si fort, compère ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, j’allais voir si
-Catherine a préparé le dîner pour les membres d’une
-commission que je reçois ce soir.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE</span>, <i>avec amertume</i>. — La cuiller à pot est donc
-toujours le drapeau qui guide les savants dans le sentier
-de la camaraderie. Dites-moi, compère, qu’avez-vous fait
-de mes 12,000 fr. ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Je l’ignore, monsieur le marquis, je ne
-m’en suis pas du tout occupé.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Vous êtes un finot, compère, holà ! dépêchons,
-qu’avez-vous fait de mes 12,000 fr. ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Mais, monsieur le marquis, on les a donnés
-aujourd’hui même à six lauréats.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Eh ! qui donc s’est permis de substituer sa
-volonté à ma volonté de mourant ? Quoi ! j’ai voulu donner
-à un savant une récompense qui n’eût pas l’air d’une
-aumône, et on se permet de briser mon offrande pour en
-répandre les miettes autour de soi ! Quel est donc ce
-dépositaire infidèle que j’aille le tirer la nuit par les
-pieds ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME</span>, <i>claquant des dents</i>. — Ah ! monsieur le marquis,
-pardonnez à notre zèle, on a cru que vous seriez
-heureux de voir l’esprit supérieur de l’Académie se substituer
-à votre intelligence un peu obtuse.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Assez, compère, j’ai ouï dire que l’Académie
-s’était fort peu mêlée de l’affaire et qu’elle avait
-laissé commettre cette ingratitude aussi noire qu’incroyable
-à quelques mains habiles en intrigues qui ont
-déjà forcé mes héritiers à faire un procès à l’Académie.</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Je vous jure, monsieur le marquis, qu’on
-a fait pour le mieux.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Dites-moi, compère, je suppose que vous
-donniez à votre tailleur du drap pour vous faire un pantalon,
-je suppose aussi que votre tailleur, voulant substituer
-son intelligence supérieure à votre lourde raison, sous
-prétexte de faire pour le mieux, vous rapporte une dizaine
-de petits pantalons très-propres à habiller des poupées,
-que feriez-vous, compère ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, si le gredin me
-jouait un pareil tour, je lui ferais payer mon drap.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Que diriez-vous, compère, si, moi, je faisais
-rendre l’argent ? Que diriez-vous, si M. Mercier, mon
-testament à la main, forçait l’Académie, qui l’a reconnu
-comme auteur du plus grand perfectionnement, à lui
-donner à lui tout seul le prix de 12,000 fr. ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, ne me parlez
-pas de ces affreuses choses, vous allez me couper l’appétit.
-M. Mercier a inventé si peu que ce serait de sa part
-une bien noire ingratitude.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Savez-vous, compère, qu’il court de vilains
-bruits à propos de mon prix ? On dit que vous ne le donnerez
-jamais tout entier à un seul médecin, de peur
-que sa boutique ne devienne mieux achalandée que la
-vôtre.</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, quelle horrible
-calomnie ! N’a-t-on pas donné déjà 12,000 francs à
-M. Reybard ?</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Compère, je vous le répète, vous êtes un
-finot. Vous savez que M. Reybard, qui a inventé un instrument
-capable de fendre du bois avec autant de facilité
-qu’un canal de l’urètre, demeure à Lyon, et que vos
-malades n’iront pas le chercher là. Si M. Mercier habitait
-Pékin, vous lui auriez décerné le prix avec enthousiasme.
-Mais, à propos, n’est-ce pas un certain docteur
-Guillon qui a inventé l’urétrotomie ?</p>
-
-<p>L’homme lourd fait la grimace et ne répond pas.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Je ne l’ai pas vu parmi les lauréats ; aurait-il
-refusé de se présenter au concours ?</p>
-
-<p>L’homme lourd devient rouge et reste muet.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — J’ai ouï dire que vous aviez trouvé le moyen
-de le ballotter de commissions en commissions et de l’exclure
-à perpétuité de la liste des prix.</p>
-
-<p>Les larges oreilles de l’homme lourd deviennent écarlates,
-mais il reste toujours muet.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Allez, allez, compère, tremper votre soupe,
-je vois que vous êtes de ceux qui font de la science un
-pressoir à gros sous ; l’Académie, qui renferme tant
-d’hommes honnêtes et véritablement savants, a bien
-tort de vous laisser faire ses affaires. Et les gens étrangers
-à la science sont bien fous lorsqu’ils croient récompenser
-les travailleurs par les mains des sociétés savantes.
-Leur argent devient trop souvent la proie des coteries,
-et les vrais travailleurs qui devraient en profiter mangent
-leur pain à la fumée. Dites-moi, savez-vous maintenant
-signer votre nom ?</p>
-
-<p><span class="small">L’HOMME</span>, <i>avec un sourire de satisfaction</i>. — Ah ! monsieur
-le marquis, depuis mon dernier ouvrage, je commence
-à l’écrire d’une manière assez lisible.</p>
-
-<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Allez tremper votre soupe. J’entends la
-cloche des trépassés ; il faut que je rentre.</p>
-
-<p>(<i>Bruit lugubre de cloches dans le lointain. L’ombre
-s’évanouit et l’homme lourd s’enfuit d’un pas léger.</i>)</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a déposé au coin du boulevard de Sébastopol
-(rive gauche), sous prétexte de monument public, une
-espèce de bâtisse hydraulique portant à un haut degré
-le cachet de ce mauvais goût bourgeois qui remplace
-chez nous l’art architectural, tombé en complète décadence.
-Cette fontaine a dû être inventée et dessinée par
-l’illustre Joseph Prudhomme, — élève de Brard et Saint-Omere — et
-exécutée par un marbrier. Elle peut prendre
-place à côté du <i>fort</i> de la halle, de l’hôtel du timbre, du
-nouveau Louvre, de la mairie du 1<sup>er</sup> arrondissement,
-qu’on a placé comme pendant de Saint-Germain-l’Auxerrois,
-comme si le bloc informe pouvait servir de pendant
-aux guipures de l’ogive. Je n’ai point à m’occuper de
-toutes ces constructions que Joseph Prudhomme, dans
-sa mâle candeur, appelle des monuments, et je ne m’indigne
-guère lorsque le chien <i lang="la" xml:lang="la">mingens ad parietem</i> s’abrite
-un instant sous leur ombre ; mais la fontaine Saint-Michel
-appartient au pays latin, appartient presque aux
-choses médicales, et il est de mon devoir de rectifier les
-idées que les étudiants de première année pourraient
-puiser, en la voyant sur la manière dont on peut utiliser
-les pierres de taille.</p>
-
-<p>Le sujet principal de l’œuvre représente l’archange
-saint Michel terrassant Satan. Cette touchante légende — ou
-plutôt cette aspiration, car jusqu’à présent le
-principe du bien n’a pas encore définitivement terrassé
-le principe du mal — appartient à presque toutes les
-anciennes théogonies, et, qu’on emprunte le sujet à la
-religion chrétienne ou aux cultes païens, que le bon
-principe se nomme saint Michel ou Osiris, Emoun, Tamagisanoch,
-Ormuzd, Opoiam ; que le mauvais esprit
-se nomme Satan ou Typhon, Moloch, Sariafing, Ahriman
-ou Maboïa, l’artiste se trouvera aux prises avec des
-personnalités puissantes qui ne peuvent être animées
-que par le souffle du génie, et Joseph Prudhomme ne
-tient pas cet article-là.</p>
-
-<p>Le principe du bien doit terrasser son ennemi, non
-pas par la force brutale de son <i>glaive</i>, mais par la splendide
-majesté de son regard. Son front doit rayonner ;
-c’est la vertu, la force morale qui lui fournit ses armes.</p>
-
-<p>Au lieu de cela, M. Duret — ici Joseph Prudhomme se
-nomme M. Duret — a fait comme bon principe, un bonhomme
-ailé. A la place du génie du mal, une espèce
-d’Hercule à plat ventre qui fait la grimace.</p>
-
-<p>Le bonhomme ailé, une serviette sur l’épaule, lève les
-bras en l’air en tenant son sabre d’une manière si malheureuse
-qu’il se pratiquera, s’il n’y prend garde, une
-amputation du bras, qu’on pourrait bien trouver un beau
-matin dans la fontaine ; du bout de son aile il chatouille
-la plante du pied droit de Satan, qui a l’air de dire : je
-m’en fiche pas mal, je ne suis pas chatouilleux. Cependant,
-au fond, on voit bien à sa grimace qu’il éprouve
-une sensation désagréable. — Je préfère la pause de
-M. Fauvel dans la peinture murale de la salle de garde à
-la Charité. En voilà un gaillard qui terrasse bien, le
-cheveu au vent, l’œil arrondi, le bras armé d’un terrible
-fouet vengeur ; il est superbe d’audace et de fougue ;
-seulement je n’aime pas le costume romain dont il se
-drape ; il me semble que si on l’avait fourré sous — <i>la
-peau du lion</i>, — il eût été beaucoup mieux dans son rôle.
-Mais revenons à la fontaine.</p>
-
-<p>Messire Satan pose dans la situation de feu Boswel, le
-clown du Cirque, faisant la perche ; seulement, au lieu
-d’avoir le ventre soutenu par une perche, il est appuyé
-sur un de ces petits rochers que les bergers suisses
-taillent avec leur couteau dans un morceau de bois
-blanc. En bas, deux grosses bêtes, d’une espèce inconnue,
-vomissent de l’eau qui pourrait bien être une
-solution de tartre stibié, si l’on s’en rapporte aux efforts
-qu’ils font pour la rendre. Tout cela est accompagné de
-statues, de colonnes, d’écussons, d’incrustations de
-trente-six couleurs qui font ressembler cette bâtisse plutôt
-à une carte d’échantillons géologiques qu’à une œuvre
-d’art.</p>
-
-<p>MM. les porteurs d’eau enthousiastes proclament peut-être
-M. Duret un grand homme ; moi je le voue à la postérité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c20">XX</h2>
-
-
-<p class="d">Les trichines.<br />
-L’hygiène des hôpitaux. — Un oculiste. — La marée Babinet.<br />
-La Médaille et ses revers.</p>
-
-
-
-<p>Enfin ! nous avons donc des trichines à Paris, on ne
-sera plus réduit à traiter ce sujet, qui passionne la peur
-du public, d’après le récit des blonds fils de l’Allemagne ;
-nous pourrons tout à notre aise étudier les habitudes de
-ces nématoïdes.</p>
-
-<p>Si vous êtes désireux de vous en procurer n’allez pas
-en demander aux charcutiers, ils n’en tiennent pas, le
-produit est encore rare et ne se trouve pas dans le commerce.
-J’avais l’intention de les proposer en prime aux
-lecteurs de l’<i>Événement</i>, mais, en ce moment, il n’y en
-aurait pas pour tout le monde.</p>
-
-<p>J’attends qu’un abonné se dévoue à leur reproduction.
-Car, je vous l’ai déjà dit, ils ne multiplient que dans
-l’être vivant ; il est vrai que leur vertu prolifique est
-telle qu’un seul abonné fournira de la graine à tous nos
-lecteurs.</p>
-
-<p>Mes trichines ont été expédiées directement de Berlin
-par le savant professeur Virchow, au professeur Ch.
-Robin, lequel a bien voulu me céder un morceau d’un
-pauvre Allemand qui ne faisait pas assez cuire ses saucisses.
-Je possède également une portion du porc trichiné
-qui a été son bourreau.</p>
-
-<p>J’ignore si cela tient aux fatigues du voyage, à un
-commencement de nostalgie, ou si elles proviennent de
-sujets enclins aux idées tristes, mais ces trichines ont
-une physionomie toute mélancolique. Elles se prêtent
-de mauvaise grâce à l’observation et semblent bouder le
-microscope. Je puis cependant vous assurer que j’ai
-fait tous mes efforts pour leur faire oublier leur patrie.</p>
-
-<p>Véritablement, il est impossible de reconnaître à
-l’œil nu la viande trichinée si l’on n’est pas prévenu.</p>
-
-<p>Avec beaucoup d’attention, on aperçoit un semis de
-petits grains blanchâtres ovoïdes, d’un demi-millimètre
-de diamètre : ce sont les kystes qui renferment l’animalcule.
-Lorsque l’enkystement n’est pas encore opéré
-et que les trichines sont libres dans le tissu, on ne peut
-les voir sans l’aide d’un instrument amplifiant.</p>
-
-<p>Jusqu’à présent je n’ai point à modifier ce que j’ai dit
-dans ma causerie consacrée aux trichines (et qui a été
-déjà mise bien des fois à contribution, sans indication
-d’origine), si ce n’est, qu’après avoir isolé et brisé l’enveloppe
-calcaire de l’un de ces kystes je l’ai trouvé vide,
-ce qui est fort rare.</p>
-
-<p>Cependant j’espère avoir trouvé un procédé de <i>trichinoculture</i>
-qui permettra d’obtenir la reproduction des
-trichines dans un autre milieu que l’intestin d’un animal
-vivant.</p>
-
-<p>— A quoi bon ?</p>
-
-<p>— Il est de principe, en stratégie, d’étudier les mouvements
-de son ennemi, et jusqu’à présent nous n’avons
-jamais saisi sur le fait le mécanisme intime de la reproduction
-trichinaire. Ce que nous en savons repose sur
-des inductions que je crois rigoureusement exactes,
-mais dont l’évidence sera bien plus manifeste quand elle
-aura subi le contrôle de l’examen direct.</p>
-
-<p>Voici mon procédé d’expérimentation, et j’espère que
-quelques-uns de mes confrères en tireront parti : de la
-multiplicité des expériences jaillissent les faits nouveaux.</p>
-
-<p>Nous possédons en médecine deux agents de digestion
-artificielle, la diastase et la pepsine. Si on place un morceau
-de viande en contact avec la pepsine dans un vase
-maintenu à une température de 40° centigrades, on le
-voit se dissoudre en vingt-quatre heures et se transformer
-en peptone, comme dans la digestion stomacale
-d’un animal vivant. Cette propriété est journellement
-utilisée chez les individus atteints de dyspepsie. La pepsine
-alors détermine une digestion artificielle que l’estomac
-malade ne peut accomplir seul.</p>
-
-<p>En plaçant de la viande trichinée dans ces conditions,
-elle est bientôt digérée artificiellement. L’enveloppe
-kystique se dissout et les animalcules, mis en liberté, se
-trouvent exactement dans les mêmes conditions que
-dans l’intestin d’un animal et ils acquièrent leur aptitude
-à la reproduction. J’ai déjà exécuté cette partie du
-programme.</p>
-
-<p>En continuant l’expérience, les embryons trichinaires
-ne peuvent naturellement opérer leur migration en dehors
-du milieu qui les contient. Ils doivent devenir adultes
-sous l’œil de l’observateur, sans passer par la période
-d’enkystement, et donner lieu à une nouvelle
-génération d’animaux semblables. Le résultat exige,
-pour se produire, un temps qu’il m’est difficile de déterminer
-d’avance. Mais j’espère qu’en suivant cette voie
-on verra surgir des faits de nature à éclairer quelques
-points encore obscurs de l’histoire des trichines.</p>
-
-<p>Puisque l’infortuné porc est en ce moment chargé de
-malédictions comme au temps d’Israël, je n’ajouterai
-guère à l’horreur qu’on lui témoigne, en vous révélant
-que nous lui devons également le ver solitaire. Je lui
-jette donc sans remords cette dernière pierre.</p>
-
-<p>Le porc est souvent atteint d’une maladie nommée ladrerie.
-Elle est caractérisée par la dissémination dans
-ses tissus de vers ayant l’apparence de petites vésicules
-et qui portent le nom de cysticerques.</p>
-
-<p>Küchenmeister a récemment démontré que les cysticerques
-ne sont que les embryons d’un ver plus redoutable,
-et, qu’avalés par un animal, ils subissent, dans
-l’intestin, des transformations analogues à celles des trichines ;
-ils s’allongent, se développent et deviennent ces
-interminables ténias qui ont dix fois la longueur de
-l’homme qui les nourrit dans ses entrailles. Le cysticerque
-est plus volumineux que le kyste des trichines,
-et sa vitalité est également détruite par la cuisson.</p>
-
-<p>Malgré ces inconvénients, je mange du porc plus souvent
-que jadis, seulement j’ai soin qu’il soit bien cuit.
-Ce n’est pas que je l’aime, mais j’ai vraiment pitié de
-ces pauvres charcutiers, dont la boutique est tombée
-dans le marasme. Lorsque je les vois les bras croisés,
-accoudés sur leur porte, implorant d’un œil triste le passant
-qui fuit épouvanté, je me dis : Il faut encourager
-les arts et faire vivre les charcutiers.</p>
-
-<p>En vérité, le Français n’est pas poltron, mais quand
-il s’y met il fait bien les choses, surtout lorsqu’il s’agit
-de maladie. Sur quelque quarante millions de citoyens
-on n’a pas encore observé chez nous un seul cas de trichinose,
-cependant depuis trois mois on voit des trichines
-partout et on se laisserait mourir de faim devant un
-plat de jambon.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La question de l’hygiène hospitalière a été vivement
-agitée dans ces derniers temps. La reconstruction de
-l’Hôtel-Dieu l’a mise à l’ordre du jour. Son importance
-est considérable, et l’humanité exige que les malheureux
-qui viennent réclamer un lit à l’hôpital reçoivent
-des secours aussi efficaces que possible.</p>
-
-<p>Vous ne pouvez vous faire une idée de l’immense
-complication du service de l’assistance publique, et de
-l’ordre admirable qui règne dans l’administration des
-secours ; de la propreté, des soins minutieux que les
-malades reçoivent dans nos hôpitaux. Le service médical
-est fait par l’élite des praticiens, et le titre seul de
-médecin d’hôpital est un brevet de capacité hors ligne,
-car on ne l’obtient qu’après de pénibles concours, et
-vingt compétiteurs se disputent une place.</p>
-
-<p>Le zèle et les soins les mieux dirigés, échouent devant
-certaines conditions matérielles, et la construction,
-la disposition du bâtiment jouent un grand rôle dans les
-succès qu’on y obtient.</p>
-
-<p>Depuis bien longtemps on était attristé par la mortalité
-terrible qui sévit sur nos Maternités. La parturition
-est une fonction physiologique, et cependant la fièvre
-puerpérale tue dans les hôpitaux une femme sur dix-neuf.
-Dans la pratique de ville au contraire, malgré la
-misère trop fréquente, les privations, et les plus mauvaises
-conditions hygiéniques, on ne perd qu’une femme
-sur cent soixante-dix environ.</p>
-
-<p>Le directeur de l’Assistance publique, dans l’espoir
-d’améliorer cette triste situation, a chargé le docteur
-J. Le Fort d’aller étudier les Maternités de l’Angleterre,
-de l’Allemagne et de la Russie. M. Le Fort vient de publier,
-sous le titre : <i>les Maternités</i>, le résultat de cette
-vaste enquête. Ce travail considérable, lamentable histoire
-des misères humaines, ajoute à des faits connus
-des documents nouveaux qui intéressent et les médecins
-et les esprits sérieux préoccupés des hautes questions sociales.
-Il met en évidence la nécessité, déjà entrevue,
-d’encourager le développement des secours à domicile
-pour soustraire les femmes à cette horrible fièvre puerpérale
-qui envahit les Maternités.</p>
-
-<p>M. U. Trélat, chirurgien en chef de la Maternité de
-Paris, a publié sur le même sujet un vigoureux mémoire
-ayant pour titre : <i>les Hôpitaux ; assistance et hygiène</i>,
-que je recommande à votre attention.</p>
-
-<p>L’administration s’efforce de suivre la voie que lui
-tracent les médecins, qui sont les meilleurs juges en ces
-matières, et tout nous fait espérer que bientôt nous
-n’aurons plus rien à envier, sous ce rapport, aux étrangers.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La pioche municipale démolit en ce moment une
-maison sordide et rachitique située rue de la Monnaie.
-C’est là que le docteur D… avait jadis son dispensaire.</p>
-
-<p>Les commencements du savant oculiste, maintenant
-millionnaire, furent assez pénibles ; il soignait plus de
-gens malpropres que de têtes couronnées, car son propriétaire
-avait fait peindre dans l’escalier cette légende :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Les malades sont priés de ne pas faire leurs ordures
-dans l’escalier.</p>
-</blockquote>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Babinet, beau comme Socrate, possède comme
-Socrate un démon familier : c’est le démon des tireuses
-de cartes et de la pronostication. Démon de M. Babinet !
-tu as dû longtemps habiter le corps d’un homme, car tu
-es diablement sujet à l’erreur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Un jour M. Babinet se sentit secoué par son diable ; il
-monta sur son fauteuil à trois pieds, agita dans l’air son
-inculte chevelure, s’essuya les yeux avec son mouchoir à
-carreaux bleus, et, d’une voix enrouée, imita de son
-mieux la sibylle de Cumes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Il prophétisa ! il voyait l’Océan soulevé par une marée
-comme on en voit peu, comme on n’en voit guère,
-comme on n’en voit que tous les cent ans : des vagues
-plus hautes que les Pyrénées, des maisons roulant dans
-les flots écumeux, des navires lancés à travers les
-nuages, des hommes noyés, des femmes noyées, des
-bêtes noyées : un vrai passage de la mer Rouge. Cela
-devait être drôle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Je me dis : On ne sait ni qui vit ni qui meurt ; dans
-cent ans je ne serai peut-être plus de ce monde. Il faut
-que j’aille voir la marée Babinet. — Je me dirigeai vers
-le train de plaisir, muni des provisions et vivres nécessaires
-à un homme qui va visiter des villes tout à fait
-submergées. Mais, hélas ! le train de plaisir était complet ;
-les badauds qui croient encore aux prédictions de
-Babinet-Lænsberg ne m’avaient point gardé une place.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Il est parti le convoi… funèbre de mes espérances ;
-me faudra-t-il attendre cent ans la marée Babinet ? Hirondelle
-légère, prends-moi sur tes ailes et ne t’arrête
-qu’aux rives de l’Océan ! Mais le convoi était parti et les
-hirondelles n’étaient pas encore venues. Le train express
-entendit mes lamentations, eut pitié de mes larmes et
-me reçut dans son sein.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Nous partons, mais sans dévorer l’espace. La machine
-se traînait nonchalamment sur les rails et s’arrêtait
-à chaque instant pour regarder l’heure à l’horloge
-du ciel. Mon cœur bouillonnant s’élançait à travers la
-portière au-devant de la marée Babinet : il me semblait
-par moments entendre le bruit de la mer, je croyais voir
-les flots impatients accourir au-devant de nous… Erreur !
-les ronflements des bourgeois qui m’entouraient
-troublaient seuls le silence de la nature. Ah ! m’écriai-je
-dans mon désespoir, nous arriverons quand la marée
-Babinet sera couchée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Je pus enfin contempler les palais de marbre, les monuments
-merveilleux, les chefs-d’œuvre des arts qui font
-de la noble cité de Dieppe la reine des bords de l’Océan.
-Je pus fouler enfin les galets de sa plage, si admirablement
-ronds qu’on les prendrait pour des œufs de dinde
-ou pour les billes réformées du billard de Neptune : des
-galets qui dévorent une paire de bottes par kilomètre de
-promenade ! J’admirai tout, — excepté la marée Babinet.
-J’étais dans la situation de Vatel : la marée était en retard,
-la marée n’arrivait pas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Je vis là un artiste qui couvrait une toile presque
-aussi rapidement que la lame vient couvrir la plage. Son
-pinceau pétrissait la mer avec une fougue énergique. La
-vague écumeuse semblait exaspérée de se voir dompter
-par cette main magistrale, qui la saisissait au passage
-avant qu’elle ait eu le temps de retomber dans l’Océan.
-Je reculai involontairement devant ces flots si parfaits
-qu’ils semblaient vouloir s’élancer sur moi, pour me
-punir d’avoir douté de Babinet<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> J’appris plus tard que cet artiste était M. Jugelet, un des beaux talents
-de notre époque, et qui a conquis aux expositions toutes les distinctions
-qui honorent le mérite hors ligne.</p>
-</div>
-<p>Après avoir admiré ces efforts de l’art, je voulus
-admirer aussi l’établissement des bains de mer, qu’on
-appelle <i>Frascati</i> dans le pays. Je lui trouvai d’abord, il
-est vrai, l’aspect délabré d’un cirque de province ; les
-planches bariolées qui forment les murailles me rappelaient
-ces Turcs qu’on rencontre, le mardi gras, dans la
-rue Mouffetard ; mais il faut attribuer cette illusion
-d’optique aux rafales de la tempête et aux tourbillons de
-neige qui vinrent aveugler mes yeux et obscurcir mon
-jugement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Enfin, vers le milieu du jour, le soleil, honteux de se
-faire, par son absence, le complice d’un pareil guet-apens,
-le soleil nous envoya quelques-uns de ses plus
-pâles rayons sur le dos d’un vent nord-ouest, qui n’eut
-pas même l’intelligence de s’en réchauffer pour passer
-moins glacial sur nos fronts. — Je guettai jusqu’au soir
-sur la jetée, en compagnie de beaucoup d’autres badauds,
-les yeux braqués sur l’horizon, attendant la marée, la
-tempête, les catastrophes. Nous ne vîmes rien venir ; la
-mer était calme, mais la tempête était dans nos cœurs,
-et le nom de Babinet, fabricant d’almanachs, ne sortait
-de nos lèvres violettes et frémissantes qu’escorté d’un
-cortége d’imprécations.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>Vers le coucher du soleil, un digne naturel du pays
-eut pitié de moi, il m’emporta au chemin de fer avec les
-plus grandes précautions : le froid m’avait rendu fragile ;
-alors je repris mes sens — et la route de la capitale, que
-je n’aurais pas dû quitter.</p>
-
-<p>Pendant le voyage j’eus un sommeil accidenté par un
-songe affreux. Je vis M. Babinet dans son costume de
-membre de l’Institut ; il avait à la main une corbeille
-pleine de petits horoscopes renfermés dans des coquilles
-de noix dorées. Il disait : « Approchez-vous tous qui
-voulez connaître le passé, le présent et l’avenir ; achetez
-mes horoscopes ; vous y trouverez votre âge, le lieu de
-votre naissance, la manière de vous conduire en société,
-les héritages, pertes, malheurs, procès qui vous arriveront
-jusqu’à votre mort, et même encore après. Je les
-vends dix centimes, et je donne en prime aux amateurs :
-un passe-lacet, une pelote de ficelle et un exemplaire
-de l’almanach prophétique dont je suis l’auteur. »</p>
-
-<p>Par bonheur, je reçus d’un voisin un coup de pied
-qui m’éveilla au moment où j’allais acheter un horoscope.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<p>En vérité, je vous le dis, monsieur Babinet, vos erreurs
-météorologiques vous rendent digne de collaborer à l’<i>Annuaire
-du Bureau des longitudes</i>. Si vous désirez mourir
-en paix avec vos semblables, ne pronostiquez plus. Si
-vous voulez qu’à votre lit de mort je vous pardonne mon
-voyage à Dieppe,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! Babinet, rends-moi mes quarante-cinq francs !!!</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il existe de par le monde un monsieur de science, — (je
-ne dis pas un homme, cela sent la plèbe et il appartient
-à l’aristocratie de la chose), — que la destinée a
-favorisé d’environ deux millions de fortune. M’est avis
-qu’il pourrait, sans compromettre l’avenir de ses héritiers,
-dépenser un peu plus de dix-huit cents francs par
-an pour le vivre, le couvert, etc., etc., et ne pas se condamner
-à perpétuité à la tasse de lait et au pain d’un
-sou, lorsqu’il ne mange pas en ville. Mais, après tout,
-c’est son affaire ; il a droit de penser le contraire et de
-placer la ladrerie au nombre des vertus qui doivent orner
-le cœur de l’homme. Or, il advint qu’un jour, une
-société savante lui décerna un prix de dix mille francs — un
-joli denier.</p>
-
-<p>Cette couronne aurait pu tout aussi bien tomber sur
-un autre front, sans que dame Justice s’en montrât trop
-scandalisée. Mais la sagesse des nations l’a dit : L’eau va
-toujours à la rivière et les écus vers les grands sacs. Je
-suis pourtant très-disposé à reconnaître que notre deuto-millionnaire
-n’est pas sans mérite, il a fait jadis des travaux
-très-estimés, et si ses découvertes n’ont pas été plus
-nombreuses, cela tient uniquement à ce que le charbon
-est coûteux et qu’il n’est pas homme à se ruiner en combustible
-pour faire des expériences qui, peut-être, ne lui
-auraient rapporté aucun profit.</p>
-
-<p>Le grand jour de la distribution des prix arriva. Mais
-le ciel qui parfois proteste à sa manière contre les sottises
-humaines, le ciel se voila d’épais nuages, ouvrit ses cataractes
-sur le dos du lauréat et le transperça jusqu’à la
-peau. Situation cruelle, car la route était longue et le
-pauvre deuto-millionnaire n’a jamais connu, à ses frais,
-les douceurs du véhicule ; il a même supprimé depuis
-longtemps de son budget le chapitre relatif aux parapluies,
-comme constituant une dépense folle, ruineuse
-et inutile.</p>
-
-<p>C’est donc trempé jusqu’aux os, et crotté jusqu’au
-collet de son habit (<i>historique</i>), qu’à l’appel de son nom,
-il se précipita dans les bras de papa Soleil, le président,
-pour recevoir l’accolade sacramentelle qui forme l’accompagnement
-<i>inéluctable</i> de la médaille. Le président
-mouillé fut immédiatement pris d’un rhume de cerveau.</p>
-
-<p>Papa Soleil a un autre nom qu’il daigne apposer au
-bas des travaux de ses aides, mais je le tairai pour ne
-pas lui rappeler le faible point de contact qui le rattache
-à l’humanité ; il est Soleil du haut en bas, jamais cheval
-de corbillard de première classe n’a porté si haut sa tête
-empanachée, jamais Jupiter olympien n’a abaissé un regard
-plus superbe sur les humbles mortels ; jamais paon
-faisant la roue n’a eu pour sa rayonnante personne une
-plus légitime admiration. Lorsqu’il daigne se mêler à la
-foule, son air, sa voix, son geste, toute sa personne semble
-dire : Inclinez-vous, faibles humains, c’est moi le
-papa Soleil, non cet astre vulgaire qui fait pousser les
-choux et les carottes, mais le grand soleil resplendissant
-qui vivifie la science et fait pousser les savants.</p>
-
-<p>Notre deuto-millionnaire éprouva une vive satisfaction
-à sécher un peu son habit sur le cœur de papa Soleil ;
-mais cette satisfaction était mêlée d’impatience, il avait
-hâte d’accomplir la deuxième partie du programme
-et de passer à la caisse pour toucher les dix mille francs.</p>
-
-<p>Le caissier le prit non pour un lauréat, mais bien pour
-un sauveteur qui vient de repêcher un noyé dans le macadam.
-Notre héros finit par établir son identité, et on
-lui compta neuf mille cinq cents francs.</p>
-
-<p>— Vous faites erreur, monsieur le caissier, mon prix
-est de dix mille francs.</p>
-
-<p>— Il est vrai, monsieur ; mais on vous a remis une
-médaille d’or de cinq cents francs qui forme l’appoint.</p>
-
-<p>— (<i>Tirant la médaille de sa poche et la tournant en
-tous sens.</i>) Alors elle vaut cinq cents francs ?</p>
-
-<p>— Oui, monsieur.</p>
-
-<p>— Diable ! diable ! cela me contrarie beaucoup ;
-j’avais compté sur dix mille ! Vous comprenez, c’est fort
-désagréable. Diable ! diable !… Mais au fait, puisqu’elle
-vaut cinq cents francs, ne pourriez-vous pas me la reprendre
-et m’en donner la valeur ? (<i>Rigoureusement historique.</i>)</p>
-
-<p>Le caissier, en rougissant beaucoup — pas pour son
-compte, — remit quatre cent cinquante francs au deuto-millionnaire.</p>
-
-<p>— Ah ! permettez, cette fois vous vous trompez !
-Vous avez dit cinq cents, il manque cinquante francs.</p>
-
-<p>— C’est le prix de la gravure et de la façon, votre
-nom est sur la médaille, on ne peut pas la donner à un
-autre.</p>
-
-<p>— (<i>Le lauréat sort furieux.</i>) Cinquante francs ! cinquante
-francs de gravure ! c’est horrible ! moi qui
-comptais sur dix mille francs.</p>
-
-<p>Vers la même époque, une pauvre femme avait reçu
-de l’Académie la médaille d’un prix Montyon. Un jour,
-la maladie, le malheur s’abattirent de compagnie sur
-son humble toit ; le ménage fut vendu pièce à pièce ; la
-pauvre femme supporta la misère en silence ; elle eût
-rougi de tendre la main à la société, de lui demander un
-secours, juste et faible rémunération d’une longue existence
-pouvant se résumer en deux mots : vertu et dévouement.</p>
-
-<p>Cependant cette misère silencieuse fut devinée par
-d’honorables protecteurs, qui organisèrent une souscription
-afin de lui venir en aide. Un ami lui en porta le
-montant et la trouva assise sur son lit, unique meuble
-échappé au naufrage.</p>
-
-<p>— Ah ! pauvre dame, j’arrive bien tard ; que vous
-avez dû souffrir !</p>
-
-<p>— Vous le voyez, monsieur, tout y a passé (<i>tirant la
-médaille de son sein</i>), excepté cela, pourtant ; on meurt
-de faim, mais on ne vend pas cela, c’est de l’honneur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c21">XXI</h2>
-
-
-<p class="d">L’anthrax.<br />
-Un vase sourd comme un pot.<br />
-Internes et directeur. — Le taureau savant.<br />
-Impressions de voyage.</p>
-
-
-
-<p>L’Académie de médecine vient de terminer, sur l’anthrax,
-une discussion qui n’a pas duré moins de quatre
-séances.</p>
-
-<p>L’anthrax est un furoncle à proportions gigantesques
-qui contient, comme bourbillon, une certaine quantité
-du tissu cellulaire gangrené. Il peut acquérir le volume
-d’un œuf. Parfois il s’étale en plaques et devient aussi
-large que le fond d’un chapeau. Les grands anthrax
-causent de la fièvre et de vives douleurs, mais en général
-ils ne constituent un danger sérieux que pour les
-vieillards ou les malades déjà affaiblis par des affections
-débilitantes.</p>
-
-<p>Je viens d’écrire un mot bien effrayant pour vous : la
-gangrène ! Vous partagez peut-être l’opinion vulgaire
-que la gangrène est une affection mortelle qui dévore le
-malade sans rémission. C’est une erreur, la gangrène
-est simplement la mortification, en général très-limitée,
-d’un tissu dont l’inflammation a entravé la circulation.
-Bien loin de s’étendre indéfiniment, elle se circonscrit au
-contraire et se limite à une région peu étendue (excepté
-lorsqu’elle se développe sous l’influence de l’âge sénile).
-Au bout de peu de jours, l’eschare tombe et la plaie
-qui en résulte prend la physionomie d’une plaie ordinaire.
-Le bourbillon d’un simple furoncle est une petite
-gangrène qui a détruit quelques millimètres de tissu cellulaire.</p>
-
-<p>Dans cette discussion, les orateurs ont conservé, bien
-entendu, leurs opinions personnelles, et aucun d’eux ne
-s’est converti à l’opinion de son voisin : résultat assez
-habituel dans les discussions académiques. Je le constate
-sans arrière-pensée de critique et en reconnaissant
-volontiers que cette immobilité apparente ne diminue
-en rien les importantes acquisitions dont bénéficie la
-science.</p>
-
-<p>Dans ces conflits, les questions sont approfondies,
-présentées sous toutes leurs faces, sous les aspects les
-plus divers ; et le public médical, qui n’a pas de parti
-pris, fait de l’éclectisme, et prend à droite et à gauche
-ses éléments de conviction parmi ce qui paraît le mieux
-démontré.</p>
-
-<p>Les savants académiciens qui entrent dans la discussion
-ont une manière de voir basée sur une longue expérience.
-Ils interprètent les faits qu’ils observent selon
-le courant de leurs idées générales. Mais s’ils sont divisés
-sur des points secondaires, ils sont parfaitement
-d’accord sur le fond des choses.</p>
-
-<p>C’est ce que ne comprennent pas les gens du monde
-étrangers à ces matières. Il leur paraît tout simple que
-deux peintres, deux musiciens, deux littérateurs diffèrent
-d’opinion sur une question d’art. Mais si deux médecins
-ne sont pas rigoureusement du même avis sur
-l’appréciation d’un état morbide, on crie à la contradiction,
-même à l’ignorance, en répétant cette
-vieille plaisanterie : Hippocrate dit oui, et Galien dit
-non.</p>
-
-<p>Il est vrai que tous les praticiens n’ont pas la même
-valeur scientifique, et que parfois il se commet des erreurs.
-Mais il ne faut pas rendre l’art responsable de
-l’insuffisance de l’artiste, et vous pouvez être certain
-que lorsque deux médecins instruits manifestent des
-opinions différentes sur un même sujet, il s’agit en général
-de nuances fort peu importantes, que votre défaut
-de compétence vous fait paraître considérables.</p>
-
-<p>Ainsi, dans la discussion qui vient d’avoir lieu, la nature
-et le mode d’évolution de l’anthrax n’étaient nullement
-mis en question ; il s’agissait en général de déterminer
-le nombre, les formes et l’étendue des incisions
-qu’on doit pratiquer pour activer la guérison.</p>
-
-<p>Il résulte des faits observés que l’incision n’est pas rigoureusement
-nécessaire pour guérir les petits anthrax.
-Quelques sangsues et les émollients suffisent pour les
-faire avorter. Ceux d’un volume plus notable peuvent
-être attaqués par un petit débridement ou par la méthode
-sous-cutanée. Enfin lorsque le mal a atteint de
-vastes proportions, les incisions doivent être larges et
-profondes pour favoriser le dégorgement des tissus et
-l’élimination des parties mortifiées.</p>
-
-<p>Le point de départ de la discussion était le rapport du
-professeur Gosselin sur un mémoire de M. Adolphe Guérin
-qui proposait l’incision sous-cutanée comme unique
-traitement.</p>
-
-<p>L’auteur du mémoire signalait ainsi une nouvelle application
-d’une grande méthode chirurgicale, dont le
-promoteur est un de ses homonymes, le docteur Jules
-Guérin.</p>
-
-<p>M. J. Guérin est un remueur d’idées ; on peut ne pas
-accepter toutes celles qu’il a émises, et pour mon
-compte, je fais sur ce sujet mes réserves, mais il est
-impossible de lui refuser une grande place dans le mouvement
-médico-chirurgical de notre époque. La méthode
-sous-cutanée est une belle conquête de la science
-médicale. C’est à lui qu’on en doit l’étude scientifique et
-la vulgarisation.</p>
-
-<p>La méthode repose sur ce principe : une plaie, soustraite
-au contact de l’air, subit une organisation rapide,
-sinon immédiate, sans passer par les phases de la suppuration,
-sans faire subir au malade les risques d’infection
-purulente, d’érysipèle, etc., qui peuvent survenir dans
-les plaies en contact avec l’atmosphère.</p>
-
-<p>L’application de la méthode consiste à soulever la
-peau sous forme de pli ; on introduit, par une ponction
-pratiquée à la base de ce pli, un bistouri extrêmement
-étroit qui chemine sous la peau dans les tissus, et va
-chercher, à une certaine distance de son point d’introduction,
-l’élément anatomique qu’il doit diviser.</p>
-
-<p>L’ouverture d’entrée n’est pas située directement au-dessus
-de la division ; il n’existe donc pas de parallélisme
-entre ces deux points ; la plaie sous-cutanée
-échappe ainsi au contact de l’air.</p>
-
-<p>Cette méthode reçoit de nombreuses applications ; elle
-permet de pratiquer sans danger les sections tendineuses
-de l’orthopédie, de vider, en modifiant l’appareil
-instrumental, certains abcès profonds dont le foyer doit
-être soustrait au contact de l’air ; d’évacuer les collections
-purulentes des membranes séreuses, etc.</p>
-
-<p>M. J. Guérin vient de donner une nouvelle extension
-à la méthode sous-cutanée, en communiquant il y a
-quelques jours à l’Académie de médecine, dont il est
-membre, un mémoire sur l’occlusion pneumatique des
-plaies exposées à l’air. Dans les blessures accidentelles,
-la méthode sous-cutanée semblait inapplicable ; le tégument
-est détruit, le chirurgien n’a plus à intervenir que
-pour régulariser la plaie et pour en écarter les complications
-au moyen d’un pansement méthodique. Il doit
-subir les conséquences défavorables résultant de l’action
-du projectile ou du corps vulnérant.</p>
-
-<p>Les nouvelles recherches de M. J. Guérin ont pour
-but de créer un tégument artificiel, qui place la blessure
-à ciel ouvert dans des conditions sous-cutanées. Il
-enveloppe la région blessée d’un manchon de caoutchouc
-mince dans lequel il pratique le vide au moyen
-d’un appareil spécial.</p>
-
-<p>Sous l’influence du vide, la membrane de caoutchouc
-se moule intimement sur les surfaces qu’elle enveloppe,
-et les place à l’abri du contact de l’air.</p>
-
-<p>Les résultats favorables obtenus par le savant chirurgien,
-ont fait passer dans le domaine des faits les idées
-théoriques qui ont servi de point de départ à la nouvelle
-méthode.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pour finir sans sortir de la chirurgie, je vais vous offrir
-le dernier calembour de M. Velpeau. Le célèbre professeur
-nous disait hier : « Je ne comprends plus rien à la
-politique, la Chambre veut l’amélioration de l’agriculture,
-et elle repousse tous les <i>amendements</i>. »</p>
-
-<p>Voilà comment on les fait à la Faculté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>ASPERGES. Pendant la saison de ce légume, le <i>Vase
-hygiénique</i>, sourd et inodore, est indispensable. Dépôt
-rue du…, n<sup>o</sup> 00.</p>
-
-<p>Ce vase, d’après l’inventeur, est sourd comme un
-pot ; tant mieux pour lui, il n’aura pas à se préoccuper
-des bruits qui peuvent se produire dans son voisinage ;
-mais qu’est-ce que cela fait à son propriétaire ? et aux
-asperges ?… — Il y a des gens qui prennent de la pepsine
-ou de la diastase lorsqu’ils digèrent mal. Désormais,
-ils seront forcés de prendre au lieu de diastase ou de
-pepsine… le vase de ce monsieur pour manger leurs
-asperges ! — O béotisme industriel qui fourre l’hygiène
-jusque dans des vases sourds et inodores !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les internes ne sont pas toujours au mieux avec la bureaucratie
-hospitalière, et les conflits qui surviennent
-sont des événements pour la salle de garde. Il y a quelques
-années, l’hôpital de la Pitié avait pour directeur un
-brave homme, très-jaloux de son autorité et fort disposé
-à faire courber sous sa plume de comptable le front audacieux
-de l’internat. Un beau matin, qu’il avait mal
-dormi, il proclama un ordre du jour par lequel il défendait
-aux internes de l’hôpital de recevoir d’urgence aucun
-malade à moins d’établir sur le bulletin d’entrée le diagnostic
-<i>précis</i> de la maladie.</p>
-
-<p>Grand émoi dans la salle de garde : on tonne, on vocifère
-même contre cette grotesque prétention qui obligeait
-les internes à porter un diagnostic précis, lorsque
-les chefs de service, eux-mêmes, étaient souvent embarrassés
-pour le faire — quand ils en venaient à bout. On
-tint conseil, et un d’entre eux, P…, qui professe aujourd’hui
-avec succès la syphiliologie, émit l’avis de protester
-contre l’ordre directorial, en portant, dans tous les
-cas, un diagnostic extravagant et uniforme. — A partir
-de ce moment, tous les malades admis d’urgence furent
-déclarés <i>anencéphales</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ce qui signifie privé de cerveau et de moelle épinière. — Je n’ai
-pas besoin de dire que ce vice de conformation ne s’observe que chez des
-fœtus monstrueux, qui n’ont pas la prétention de continuer à vivre après
-leur naissance.</p>
-</div>
-<p>Le brave directeur, qui lisait avec soin tous les bulletins
-d’admission, se félicitait sincèrement et disait en se
-rengorgeant :</p>
-
-<p>— Voilà ce que c’est que d’exiger de l’exactitude de
-ces messieurs ! ils recevaient des anencéphales, sans s’en
-douter ; ils étiquetaient leurs malades : fluxion de poitrine,
-rhumatisme, etc., et les malades entraient sans
-qu’on reconnût la maladie. Quel progrès j’imprime à la
-science !!!</p>
-
-<p>Mais bientôt l’autocrate fut saisi d’effroi.</p>
-
-<p>Toujours des anencéphales, c’est une épouvantable
-épidémie qui sévit avec rage sur la capitale.</p>
-
-<p>Il convoqua ses plumitifs subalternes et leur ordonna
-de prendre les mesures hygiéniques les plus sévères
-afin d’échapper, eux et leurs petits, au fléau destructeur.</p>
-
-<p>L’épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient
-à envahir les registres de l’hôpital, lorsqu’un
-statisticien eut besoin de les compulser pour établir les
-rapports qui existent entre l’anévrysme de l’artère centrale
-de la rétine et les fractures du péroné. Tout statisticien
-qu’il était, il fut frappé de lire sur les registres :</p>
-
-<p>Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale.</p>
-
-<p>Marie Pregnard, blanchisseuse, 42 ans, anencéphale.</p>
-
-<p>Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n’avait
-jamais vu une collection d’anencéphales aussi âgés ; il
-courut chez le directeur et eut avec lui une conférence
-qui plongea ce dernier dans une rage épouvantable, il
-se sentit mystifié et bondit jusqu’à la rue Neuve-Notre-Dame,
-d’où un orage administratif fondit sur la tête
-coupable de l’interne, qui s’en moqua.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, les internes purent, comme
-par le passé, poser des diagnostics <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le directeur, plein de rancune de ce tour pendable,
-voulut prendre sa revanche, et, par un nouvel ordre du
-jour, il interdit les autopsies à l’hôpital. — Nouveau conciliabule
-à la salle de garde, nouvelle décision : dès ce
-moment, tous les bulletins de décès portèrent : <i>soupçons
-d’empoisonnement</i>. Or, en pareil cas, l’autopsie est de
-rigueur et doit se faire en présence du directeur, d’un
-commissaire de police et d’un médecin étranger à l’hôpital.</p>
-
-<p>L’infortuné directeur passait son existence dans la
-salle des morts. A peine l’aurore aux doigts de rose
-avait-elle ouvert les portes de l’Orient, qu’un interne se
-pendait à sa sonnette et lui criait : « Monsieur le directeur,
-nous avons à faire une autopsie avec soupçons
-d’empoisonnement. » A peine était-il dans sa salle à manger
-qu’un autre interne réclamait sa présence pour une
-nouvelle autopsie, toujours avec soupçons d’empoisonnement ;
-le commissaire, qui partageait ses tribulations,
-envoyait au diable l’hôpital et la direction, et ne voulait
-plus se déranger, car, bien entendu, on ne trouvait jamais
-aucune trace d’empoisonnement.</p>
-
-<p>Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire
-l’autopsie du directeur, mort des suites… de tous ces
-empoisonnements.</p>
-
-<p>Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique,
-et les autopsies comme les diagnostics se firent
-désormais <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il faut en prendre son parti, l’éducation envahit toutes
-les classes de la société ; elle monte, monte comme la
-marée, — pas la grande, — et bientôt, on cherchera en
-vain dans la nature entière un animal qui ne sache pas
-quelque chose. Le cirque annonçait l’exhibition d’un taureau
-savant, et je m’empressai d’aller constater son mérite.
-Jusqu’à présent, l’histoire des célébrités de l’espèce
-bovine était tout entière à faire ; on connaissait
-les chevaux savants, les chiens qui jouent au loto, les
-lapins perspicaces et signalant la personne la plus amoureuse
-de la société, les araignées mélomanes, les puces
-travailleuses, etc., etc. ; mais les taureaux qu’on rencontre
-dans l’histoire sacrée ou profane ne remplirent
-qu’un rôle tout à fait sacrifié ; ils jouent les personnages
-muets, les comparses, et appartiennent plutôt au décor
-qu’à l’action… Le bœuf Apis lui-même était bête comme
-son culte, et, à part le taureau qui enleva Europe, — ce
-qui n’était pas trop maladroit, car la fille d’Agénor était,
-dit-on, fort belle, — la race bovine n’a fourni aucun personnage
-notable, et il n’en était question qu’à propos de
-comparaisons déshonnêtes.</p>
-
-<p>C’est à M. Mac-Ray qu’appartient la première illustration ;
-et la Société protectrice des animaux lui doit
-une médaille pour avoir tenté la réhabilitation scientifique
-et intellectuelle de la race bovine.</p>
-
-<p>Le taureau savant de M. Mac-Ray se nomme Don-Juan.
-Mais ici je suis un peu embarrassé ; l’animal est-il
-véritablement savant ? Comme candidat à l’Institut, on
-le trouvera probablement insuffisant. Il ne sait peut-être
-pas beaucoup de grec ; au moins il n’en a rien fait paraître,
-et il est possible qu’il ne puisse faire une équation
-au deuxième degré à deux inconnues sans consulter
-le père Babinet. Ce n’est pas un savant à la manière
-d’Arago, mais il sait bien des petites choses que ses confrères
-privés d’éducation ignorent absolument. Et puis,
-il est le premier de la dynastie des taureaux savants, et
-l’histoire nous enseigne qu’il ne faut pas être trop exigeant
-pour les fondateurs de dynasties.</p>
-
-<p>Don-Juan, mon ami, tu n’es pas fort, mais c’est toi le
-Pharamond des taureaux illustres. Saute en paix tes
-haies de balais, passe tranquillement dans tes cerceaux,
-rampe aux pieds de ton maître, je ne veux pas te taquiner
-de peur de dégoûter tes frères de la science. Seulement,
-brave taureau aux cornes dorées, au pelage blanc
-et noir, à l’échine un peu maigre, tu as eu tort de venir
-après Léotard ; c’est un peu tard.</p>
-
-<p>Une petite dame très-décolletée, qui se trouvait près
-de moi, assurait que ce taureau n’était qu’un bœuf. Je
-lui demandai sur quoi elle basait cette opinion. Elle
-me répondit en me riant au nez. Si j’avais été moins
-blessé de son impertinente réponse, je me serais mieux
-renseigné sur la bête, car elle avait l’air de s’y connaître.
-C’était probablement une Pénélope normande qui
-avait beaucoup pratiqué les bêtes à cornes.</p>
-
-<p>Décidément la petite dame avait tort : il s’appelle
-Don-Juan ; c’est le nom d’un coureur de ruelles ; il convient
-à un taureau, mais ne saurait s’appliquer à un
-bœuf.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. le docteur Mallez est l’espoir des rétrécis et le refuge
-des vessies malades ; nonobstant, si sa réputation
-d’urologiste n’est pas arrivée encore à son apogée, elle
-a au moins franchi la frontière vers le nord-nord-est. Il
-y a quelques jours, M. Mallez revenait de la Belgique, où
-il avait été appelé pour sonder, non pas le canal de…
-Gand, qui est, je dois le dire, parfaitement navigable,
-mais celui d’un bourgeois de Bruxelles (en Brabant),
-lequel se plaignait que sa naïade vésicale ne vidait son
-urne que goutte à goutte… Notre confrère revenait donc
-de Bruxelles (en Brabant) lorsque son convoi se heurta
-aux environs de Douai contre un train de marchandises
-qui lui barrait la route. Ces terribles collisions sont trop
-fréquentes pour que j’aie besoin d’entrer dans de tristes
-détails ; elles se ressemblent toutes à peu près ; seulement,
-dans celle-ci, les contusions furent en majorité,
-et, très-heureusement, on n’eut à déplorer la mort d’aucun
-voyageur. Dans le train défoncé, on avait attelé un
-wagon d’alcool à un wagon de sucre, comme si le hasard
-avait voulu offrir aux voyageurs un punch de consolation.
-Cette attention délicate de la destinée eut un plein
-succès : le bol de punch flamboya sur une centaine de
-mètres d’étendue, et sa flamme monta assez haut pour
-boire quelques petits nuages qui flânaient dans les basses
-régions de l’atmosphère.</p>
-
-<p>Au premier bruit de l’accident, on s’est dit à l’oreille
-que des lithotriteurs jaloux avaient placé sur la voie un
-gros calcul qu’ils n’avaient pu broyer, de manière à
-terminer par un déraillement l’histoire des succès de
-M. Mallez avant la fin du premier volume (l’ouvrage doit
-en avoir plusieurs). Quant à moi, j’ai refusé de croire à
-un si horrible calcul.</p>
-
-<p>Notre confrère avait attrapé sa part de contusions, et
-il était en droit de se renfermer dans cet égoïste adage :
-chacun <i>panse</i> pour soi ; mais lui, plein de ce feu sacré
-qui fait le plus bel ornement du praticien, ne songea
-qu’à secourir ses compagnons d’infortune ; c’est tout
-simplement sublime (il est vrai que M. Mallez n’avait
-qu’une égratignure à la jambe).</p>
-
-<p>L’aiguille des minutes avait déjà fait une fois et demie
-le tour du cadran depuis l’accident, lorsque survint le
-docteur T…, médecin de la compagnie. Ne trouvant
-plus de blessés à panser, et désireux de montrer la
-science qu’il aurait mise à leur service, désireux de leur
-faire regretter de ne pas l’avoir attendu, le confrère
-n’ayant pas d’autre moyen à sa disposition, se mit à faire
-subir à notre confrère de Paris un petit examen médico-chirurgical.</p>
-
-<p>M. Mallez prenait déjà, pour répondre, l’air olympien
-qu’il réserve pour les cas où il aura de grands seigneurs
-à sonder, lorsque la foule reconnaissante et indignée se
-rua sur le docteur T…, en l’accablant des qualifications
-les plus désagréables, pour venger celui qu’elle appelait
-son sauveur ; des mots on allait passer aux gestes ; le
-docteur T… devint pâle, il se sentit perdu ; la triste
-destinée d’Orphée, mis en pièces par les dames de
-Thrace, lui revint à la mémoire. Il ferma les yeux pour
-ne pas se voir mourir.</p>
-
-<p>En cet instant critique, on vit M. Mallez s’élancer pour
-protéger son infortuné rival.</p>
-
-<p>« Messieurs et dames, s’écria-t-il, si je suis votre sauveur,
-si vous êtes reconnaissants de mes soins, je vous
-en prie, n’abîmez pas monsieur ; ne m’obligez pas à
-faire encore un pansement. »</p>
-
-<p>La foule, docile et reconnaissante, s’éloigna en silence
-et sans murmurer.</p>
-
-<p>Voilà donc, enfin, des malades reconnaissants et disposés
-à assommer quelqu’un pour venger leur sauveur ;
-il est vrai que c’était un médecin qu’ils voulaient assommer.
-Si M. Mallez avait eu pour adversaire un épicier ou
-un marchand de mort-aux-rats, peut-être personne
-n’eût pris son parti. Mais n’allons point gâter par des
-<i>peut-être</i> le mouvement si beau, si rare de ces bons
-voyageurs : éternisons-le, au contraire ; ouvrons une
-souscription pour élever sur le lieu de l’accident une
-pyramide sur laquelle on gravera en lettres d’or :</p>
-
-
-<p class="c">ICI DES MALADES<br />
-FURENT RECONNAISSANTS.</p>
-
-
-<p>Quelques jours après, le journal de Douai publiait un
-récit de l’événement, avec des détails médicaux assez circonstanciés,
-se terminant ainsi : « Les premiers soins
-ont été donnés par le docteur T…, médecin de la compagnie. »</p>
-
-<p>Qu’un médecin choisisse un train qui culbute, afin de
-donner des secours aux blessés, et de se faire faire une
-petite réclame, c’est très-ingénieux. Mais il est bien plus
-ingénieux encore de ne pas se faire écraser, de ne pas se
-fatiguer à panser des blessés, et, nonobstant, de souffler
-au confrère la petite réclame.</p>
-
-<p>C’est égal, si on élève la pyramide, je demande qu’on
-mette au bas de l’inscription :</p>
-
-
-<p class="c xsmall">ET LE DOCTEUR T…<br />
-N’A PAS SOIGNÉ LES BLESSÉS.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c22">XXII</h2>
-
-
-<p class="d">Le français de l’Académie.<br />
-Hôpital modèle. — M. Flourens.</p>
-
-
-
-<p>Longtemps j’ai cru que l’Académie française était un
-temple fondé par Richelieu et desservi par quarante
-vestales mâles, qui devaient, sous le nom d’académiciens,
-veiller jour et nuit sur la pureté de la langue et la protéger
-contre les tentatives, parfois un peu lestes, des
-néologistes, des romantiques, des réalistes et des <i>charabias</i> ;
-je croyais aussi que les académiciens travaillaient
-depuis plus de deux cents ans à une espèce de
-toile de Pénélope nommée : le <i>Dictionnaire</i> ; et qu’au
-premier jour ils mettraient d’accord les grammairiens
-qui ont la mauvaise habitude de ne pas être toujours
-du même avis. J’avoue que je croyais à tout cela.
-Aussi, la première fois que je vis publier les <i>pataquès</i> de
-M. Scribe et les fautes de français de M. Ponsard, j’éprouvai
-la sensation désagréable qui se manifeste lorsqu’on
-vous arrache… une illusion.</p>
-
-<p>Je me disais pour me consoler : Tout n’est pas
-perdu, il en reste encore trente-huit pour faire le
-bonheur de la langue française, et parmi eux brille l’illustre
-Sainte-Beuve, plus spécialement chargé de cette
-besogne en sa qualité de commissaire historiographe
-de ladite langue. Mais, hélas ! il était écrit là-haut que
-M. Sainte-Beuve lui-même, de ses propres mains d’académicien,
-foulerait aux pieds ma dernière illusion, en
-prononçant un discours qu’on pourrait intituler :</p>
-
-
-<p class="c">ORAISON FUNÈBRE, EN FRANÇAIS LAMENTABLE,<br />
-<span class="small b">PAR M. SAINTE-BEUVE</span><br />
-<span class="xsmall">UN DES QUARANTE FAUTEUILS DE L’ACADÉMIE</span>.</p>
-
-
-<p>On a eu la douleur de l’entendre, ce discours, aux
-obsèques d’un honorable médecin qui ne méritait pas
-qu’on jetât de pareil français sur sa tombe. Notez bien
-qu’il n’a pas été prononcé entre chien et loup, dans le
-coin obscur d’un cimetière, devant trois amis et quatre
-<i>croque-morts</i> ; non pas, il y avait une foule choisie
-ce jour-là ; de plus, M. Sainte-Beuve s’est empressé de
-le publier dans le <i>Moniteur universel</i> (n<sup>o</sup> 253), qu’il rédige,
-et dans deux ou trois journaux scientifiques. Je
-fus tellement exaspéré par ce <i>charabia</i>, que, dans un
-premier mouvement que je regrette, j’osai, — je demande
-bien pardon à ces messieurs du blasphème, — j’osai,
-dis-je, comparer les académiciens aux palefreniers
-d’Augias, tant ils tiennent mal leur… syntaxe.</p>
-
-<p>La nature funèbre de cet impayable morceau d’éloquence
-ne m’a pas permis de le publier plus tôt, j’ai
-voulu laisser pousser un peu de gazon sur la tombe du
-défunt ; l’herbe pousse vite sur les tombes, à notre époque,
-et je crois le moment venu de livrer à l’admiration
-publique ce <i lang="en" xml:lang="en">speech</i> d’académicien. Si j’attendais plus
-longtemps, il pourrait se couvrir de moisissures, ce
-gazon funèbre des articles hors d’âge.</p>
-
-<p>Je me suis permis de l’accompagner d’annotations
-grammaticales et autres, non pas, grand Dieu ! à l’adresse
-de mes lecteurs, qui parlent tous le français
-comme MM. Noël et Chapsal, mais uniquement pour
-ces messieurs de l’Académie qui voudraient se mettre un
-peu au courant de leur langue.</p>
-
-<p>Voici ce discours tel qu’il a été <span class="small">LU</span> (car il n’emprunte
-aucune de ses beautés au pittoresque de l’improvisation),
-tel que M. Sainte-Beuve l’a remis au <i>Moniteur universel</i>,
-après en avoir corrigé <span class="small">LUI-MÊME</span> les épreuves.</p>
-
-<p class="ind">« Messieurs,</p>
-
-<p>« Vous avez désiré que nous ne QUITTIONS pas… » — Mon
-portier dirait : <span class="small">QUITTASSIONS</span> ; il est vrai qu’il n’est
-pas de l’Académie, — « sans LUI adresser un dernier
-adieu, LES restes » —  !!!! — « du médecin habile, de
-l’ami excellent, du cœur dévoué que nous perdons.
-C’est pour obéir à ce vœu de l’amitié que je me hasarde
-à élever la voix dans un lieu et dans une circonstance
-où le <i>silence ému</i> est encore la plus éloquente
-des <i>paroles</i>. »</p>
-
-<p>Un <i>silence ému</i> qui est une parole éloquente ! voilà un
-genre d’éloquence à la portée de tous les orateurs. Quel
-malheur que M. Sainte-Beuve ne s’en soit pas contenté
-ce jour-là !</p>
-
-<p>« Ce qu’était Armand X…, qui nous est si soudainement
-enlevé, nous le savons tous ! » — Alors, pourquoi le
-dire, si tout le monde le sait ? — « Né en 1792, enfant
-d’une génération qui produit des hommes supérieurs
-et distingués <i>en tout genre</i>… » — Un cordonnier fait
-des bottes <i>en tout genre</i> ; une génération produit des
-hommes supérieurs <i>dans tous</i> les genres. — « … élève de
-l’École normale dans la première ferveur de la création… » — La
-première ferveur de la création —  ? — « … il
-eut aussi à sa <i>manière</i> » — manière à lui tout seul — « le
-<i>souffle</i> et le <i>feu</i> sacré. » — De sorte qu’il pouvait
-lui-même, avec son propre souffle, souffler son feu
-sacré ; pensée de haut style, aussi ingénieuse que sublime.
-Quoi qu’il en soit, à la place de l’auteur, j’aurais
-mis <i>sacré</i> au pluriel. « Il marqua de bonne heure <i>entre</i>
-ses jeunes camarades… » — <i>Entre</i> se dit seulement
-quand il est question de deux personnes ou choses ; ici
-<i>entre</i> est une faute ; la grammaire exige <i>parmi</i>, — « par
-des qualités <i>bien à lui</i>. » — Des qualités brevetées, que
-lui seul avait le droit de posséder.</p>
-
-<p>« Destiné d’abord à l’enseignement des sciences,
-chargé de professer la physique au lycée de Metz,
-il reçut, dans cette cité patriotique et guerrière… » — Rengaîne
-civico-militaire. — « le <i>coup</i> direct des
-événements de 1814 et de l’invasion. » — Dans quelle
-région reçut-il ce coup des événements ? On n’a jamais
-su. — « Son <i>cœur saigna</i>. » — Infirmité désagréable,
-mais difficile à constater sur le vivant. — « <i>Et il commença
-par faire ce qu’il fit ensuite toute sa vie</i> : il se
-dévoua. Son zèle à servir nos braves soldats atteints
-de typhus <i>faillit</i> lui devenir funeste ; <i>saisi</i> lui-même
-par le fléau, il fut près de <i>payer</i> de sa vie son humanité. » — Du
-moment qu’il s’était laissé saisir, il ne
-lui restait d’autre ressource que de payer, c’est clair
-comme un exploit d’huissier. Je ferai cependant observer
-à l’auteur qu’un fléau n’est pas un gendarme, il
-vous atteint, mais ne vous saisit pas. — « Et Metz, qui
-avait été témoin de ce dévouement du jeune professeur,
-s’en est <i>ressouvenu</i> toujours. » — On ne peut se <i>ressouvenir</i>
-que des choses qu’on a oubliées ; il faut : s’en
-est <i>souvenu</i> toujours.</p>
-
-<p>« Cette noble cité, » — rengaîne civico-prudhommique, — « était
-devenue, pour Armand X…, une seconde
-patrie ; ses amis de Metz sont restés fidèles jusqu’à <i>la
-fin</i>, » — La fin de quoi ? — « à cet enfant adoptif,
-à ce cœur généreux dont ils avaient vu le premier
-élan. »</p>
-
-<p>« Trop impatient pour dissimuler ses sentiments <i>nationaux</i>, » — rengaîne
-libérale — « et frappé » — encore
-des coups ! — « dans sa position universitaire, il
-se <i>tourna</i> vers une profession indépendante. » — Il se
-<i>tourna</i>, ceci indique clairement que cette fois il n’a pas
-été frappé par devant — « et vers <i>celle</i> en même temps
-QUI permettait » — Qui permettait à qui ? Il faut : qui <i>lui</i>
-permettait — « le mieux d’appliquer les inspirations
-humaines QUI faisaient le fond de sa nature. » — Figurez-vous
-une nature dont le fond est rembourré
-d’inspirations humaines ! — « Il se fit médecin. C’EST
-à d’autres <span class="small">QU’IL</span> APPARTIENDRAIT de dire » — Si
-l’auteur veut <i>c’est</i>, il doit mettre <i>appartient</i> ; s’il tient à
-conserver <i>appartiendrait</i>, il est nécessaire qu’il écrive :
-<i>ce serait</i> — « les qualités essentielles <span class="small">QU’IL</span>
-<i>porta</i> dans
-cette profession délicate et <i>sacrée</i>. » — On <i>porte</i> des
-choux dans une hotte, mais on ne <i>porte</i> pas des <i>qualités
-délicates</i> <span class="small">DANS</span> une profession. — Sacrée, pourquoi sacrée ?
-Rengaîne baudruche ; les médecins n’ont jamais
-eu la prétention de passer pour sacrés. — « Elle était
-<i>telle</i> pour lui. » — Telle, quoi ? sacrée ou délicate ?</p>
-
-<p>« Messieurs, vous le savez ; il n’écrivit pas, il s’adonna
-tout entier à <i>guérir</i>. » — On ne s’adonne pas à guérir,
-mais à l’art de guérir. — « On s’accordait à reconnaître
-dans Armand X… (et les maîtres de l’art, <span class="small">QUI</span>
-furent presque tous ses amis, ne me démentiront pas)
-un diagnostic prompt, fin et sûr, un tact médical
-<span class="small">QUI</span> est le premier talent du praticien. » — Ces six
-<span class="small">QUI</span>
-à la queue <i>leu leu</i> font un superbe effet.</p>
-
-<p>« Pendant des années, on l’a vu mener <i>de front toutes
-les activités généreuses</i>, » — Un attelage d’activités
-généreuses ! — « secourir <span class="small">TOUS</span> les malades,
-<span class="small">TOUS</span> les <i>vaincus</i>,
-<span class="small">TOUS</span> les souffrants, applaudir à
-<span class="small">TOUS</span> les succès de ses
-amis et les propager <i>par ses sympathies</i> ardentes. » — Une
-sympathie ne peut rien propager, même quand
-elle est très-ardente, elle peut tout au plus exciter les
-gens à propager quelque chose.</p>
-
-<p>« Chaque succès d’un ami était véritablement une <i>de
-ses fêtes</i>. » — Ce qui signifie : qu’à chacun de leurs
-succès, ses amis lui souhaitaient sa fête. Ah ! si l’auteur
-avait dit : était véritablement une fête <i>pour lui</i>, ce serait
-différent, mais il s’est bien gardé de le dire. — « <i>Durant</i>
-ses années heureuses où sa franche nature se
-déployait avec expansion, » — <i>Durant</i> exprime une
-idée non interrompue, on verra tout à l’heure qu’il n’y
-a pas eu permanence dans : <i>les réunions</i>, qui sont l’objet
-principal de la phrase ; il faut donc dire : <i>pendant
-ses</i>, etc., — « et avant les mécomptes, » — Quels mécomptes ? — « il
-fut admirablement secondé, par une
-femme distinguée, son égale par le cœur <span class="small">QUI</span> réunissait » — Le
-cœur ? — « à son modeste foyer,
-dans des conversations vives, bien des hommes » — Pour
-exprimer l’augmentation, on peut dire <i>bien</i>
-au lieu de beaucoup : je l’aime <i>bien</i> mieux ; pour
-exprimer la quantité, beaucoup est plus correct ;
-beaucoup d’hommes ! — « alors jeunes, et dont plusieurs
-étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna
-successivement deux filles, mortes trop tôt pour le
-<i>bonheur</i> de tous deux. Son dernier <i>bonheur</i> à <span class="small">LUI</span> s’éteignit
-avec l’épouse à jamais regrettée dont les restes
-sont ensevelis ici.</p>
-
-<p>« Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le
-bien comme auparavant, avec le même zèle, avec plus
-d’empressement encore, s’il se pouvait. Vous l’avez
-vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un malade
-que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les
-heures d’entretien de l’amitié, <span class="small">INQUIET CEPENDANT</span>,
-AGITÉ TOUJOURS, et le devoir accompli, ayant comme
-hâte de se <i>dérober</i>. » — De se dérober quoi ? ou de
-se dérober à quoi ? — « <i>Il y avait une partie de lui-même
-qui était ailleurs</i>. » — Qu’est-ce qu’une partie
-de lui-même pouvait faire ailleurs ? où était cette partie ?
-quelle était cette partie ? Problème ! problème !!!
-« <i>Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait.</i> Le
-<span class="small">QUELQU’UN</span> qui l’attendait, c’était CELLE même, CETTE
-compagne de toute sa vie, qui le reçoit aujourd’hui
-dans <i>cette</i> tombe.</p>
-
-<p>« Digne et excellent ami ! il avait ce qui aurait pu consoler, » — Consoler
-qui ? il faudrait au moins : <i>le consoler</i>. — « l’estime
-de tous, la chaleureuse amitié de
-quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à cette
-École normale dont le seul nom lui était cher, » — On
-<i>rattache</i> un cheval qui a cassé son licou ; on ne rattache
-que ce qui est détaché ; <i>on attache</i> ce qui ne l’a
-pas été. — « il y retrouvait les souvenirs qu’il affectionnait ;
-honoré d’une distinction tardive, mais si méritée,
-qu’il avait gagnée <i>aussi</i> sur <i>ses</i> champs de bataille
-à LUI, » — A <i>lui</i> tout seul ! Champs de bataille brevetés
-à l’usage d’un homme seul. — « Il y avait été sensible
-de la part du gouvernement qui réalisait l’un des
-vœux de son cœur <i>national</i>, » — rengaîne déjà notée — « et
-qui <i>réparait la douleur de 1814</i>. » — Ici
-M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce qu’il veut
-exprimer. <i>Réparer une douleur</i> serait la remettre à
-neuf et non la faire oublier ; de plus, l’auteur devrait au
-moins donner l’adresse de l’artiste en vieux qui se
-charge de réparer les douleurs endommagées et d’en
-faire des douleurs toutes neuves.</p>
-
-<p>« Mais il y avait en lui un vide <span class="small">QUE</span> rien désormais ne
-pouvait combler. Homme excellent, <span class="small">QUI</span> a beaucoup
-aimé, beaucoup souffert, <span class="small">QUI</span> a de tout temps servi
-ses semblables <i>jusqu’à en vouloir mourir</i>, » — Voilà
-peut-être l’origine du fameux : <i>Il s’en ferait mourir.</i> — « le
-<i>repos</i> enfin lui est venu. Cher X…, <i>repose</i> en paix !
-le souvenir de tes vertus pratiques, de ta prodigue
-bonté, de ta délicatesse de sentiments, <i>vivra à jamais</i>… » — rengaîne
-funèbre. — « chez tous ceux
-qui t’ont connu et ne mourra qu’avec eux. »</p>
-
-<p>Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot <span class="small">QUI</span>.</p>
-
-<p>TOTAL : plus de 53 FAUTES graves ou légères contre
-les règles de la langue, le goût et le style, dans un
-discours académique de soixante-sept lignes.</p>
-
-<p>On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur
-à la porte parce qu’il écorchait le français ; si l’on avait
-prononcé une pareille oraison funèbre sur sa tombe, le
-régénérateur de la langue française eût été capable de
-ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être
-que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et
-même charmantes ; je le sais fort bien.</p>
-
-<p>Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes ; seulement,
-il mettait parfois quinze jours à composer une
-simple lettre ; Voiture, forcé d’écrire une oraison funèbre
-en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être fait en
-aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume
-au travers du corps après l’avoir prononcée.</p>
-
-<p>Malgré l’emphase, les <i>rengaînes</i> et les erreurs grammaticales
-qui font l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve,
-on doit cependant lui rendre la justice de convenir
-que les éloges donnés à la vie d’Armand X… ont été
-mérités ; c’était un digne homme : mais pourquoi étaler
-sur sa tombe ces loques de rhétorique ? Quelques mots
-simples et partis du cœur sont plus doux pour l’ombre
-d’un ami que des éloges en pompeux galimatias.</p>
-
-<p>L’homme de bien serait capable de mourir en canaille,
-pour échapper à des oraisons funèbres écrites
-en aussi mauvais français.</p>
-
-<p>Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir
-empiété sur leur domaine en accomplissant cette besogne
-de cuistre ; mais il est possible qu’un jour je sois
-pris du désir de devenir académicien, et je ne suis pas
-fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie
-voudront bien me tenir compte.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme qui s’est distingué dans tous les genres,
-et dont le monde connaît l’effrayante fécondité intellectuelle,
-a juré de cueillir une palme dans chacun des
-arrondissements de la gloire ; il s’est illustré comme
-organicien, — comme Hercule chez Danaüs, — comme
-néologiste, — comme favori des muses qu’il a mises
-sur les dents ; hélas ! elles n’étaient que neuf ; — il s’est
-enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule enthousiaste
-remplit pour les grands hommes qu’elle admire ;
-eh bien, cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus
-opulent que le Juif errant, mais aussi infatigable que
-lui, marche, marche sans s’arrêter à la conquête de
-nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il
-veut faire oublier Michel-Ange et Visconti ; il s’est
-réveillé avec le plan complet d’un hôpital dans la tête ;
-ses lobes cérébraux sont si vastes, qu’il n’en est nullement
-incommodé.</p>
-
-<p>Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et
-beau comme l’antique. Tout fonctionnerait par le moyen
-de la vapeur, le service serait fait sur des petits chemins
-de fer ; les ordres transmis télégraphiquement. Les
-médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les
-externes en noyer, les <i>roupious</i> en sapin du Nord ;
-les infirmiers seraient remplacés par d’ingénieuses machines
-qui ne boiraient plus l’alcool des préparations
-anatomiques.</p>
-
-<p>Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration,
-tout le premier. (<span class="sc">Nota</span> : il n’y aurait pas de
-second étage.) Ce serait admirable. Les élèves du grand
-homme passent nuit et jour à copier, dessiner et corriger
-les plans du maître. C’est tout une révolution dans l’architecture
-hospitalière. Il est probable que l’hôpital
-portera son nom.</p>
-
-<p>Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme
-que ce projet m’inspire, je crois que je ferai la réflexion
-suivante : C’est bien hardi, même pour un homme de
-génie, de débuter par un si grand monument : à sa
-place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord
-des petites-maisons : on ne sait pas ce qui peut arriver.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit
-ans. C’est un savant laborieux qui remplit souvent
-son écritoire. Je ne puis comparer les produits de son
-génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la physionomie
-d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect.
-Oh non ! Le torrent est un petit ruisseau clapotant doucement
-sur des cailloux proprets ; onde limpide, du reste,
-et que les moutons peuvent boire sans crainte, elle ne
-porte pas à la tête.</p>
-
-<p>M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la
-physiologie, qui est sa spécialité. De son commerce avec
-la science, il est né toute une famille de petits mémoires,
-de petites brochures, de petites notes, mais pas de gros
-livres. A quoi bon ? Un diamant a plus de prix qu’un
-tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants.
-Aussi se découvre-t-il avec une respectueuse émotion
-lorsqu’il parle de ses travaux.</p>
-
-<p>Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits
-mémoires à l’Académie ; il prend soin d’en faire lui-même
-l’éloge ; il les caresse de la voix, du regard, du
-geste et semble dire à ses pairs : Chers collègues, permettez-moi
-de jeter un nouvel éclat sur notre illustre
-compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la
-quintessence de la lumière : osez lever les yeux. J’ai
-entouré ce nouvel astre d’un verre dépoli pour vous éviter
-les éblouissements.</p>
-
-<p>On est bien à son aise pour louer M. Flourens ; on
-n’a pas à redouter qu’il vous crie : Assez, vous m’étouffez.
-Il vous pousse du coude, vous encourage du geste ;
-son regard vous dit : « Allez, montez encore, vous ne
-direz jamais tout le bien que je pense de moi. » Il est
-inébranlablement convaincu que sa gloire appartient aux
-archives du monde. Lorsque notre planète, poudroyée
-par la main du temps, retournera à l’état de chaos, il
-compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand
-effondrement.</p>
-
-<p>Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent
-le dessus du panier, et qui soutiennent, comme
-les colonnes de granit d’un temple, l’édifice de sa réputation.
-Je n’en puis faire la longue nomenclature. Je me
-bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom
-dans la foule.</p>
-
-<p>L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards.
-On peut conclure des profondes recherches de l’auteur
-que les volailles poitrinaires doivent rechercher les climats
-de l’Italie. Les canards ont contribué à faire entrer
-M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française,
-dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était
-un nommé Victor Hugo, qui dut s’effacer et attendre des
-jours meilleurs.</p>
-
-<p>Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre
-que la garance mélangée aux aliments, colore en
-rouge les os des animaux victimes de cet abus de confiance.
-Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a
-une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps
-qu’on a bien pu l’oublier.</p>
-
-<p>J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a
-pas su tirer parti de cette nouvelle application de la
-garance, c’était cependant un moyen aussi simple qu’ingénieux
-de fournir à la troupe des boutons de culotte
-pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance
-qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue
-du troupier français.</p>
-
-<p>Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la
-longévité humaine. L’ingénieux savant s’est dit : La
-moyenne de la vie est de 37 ans. Avec l’aide de l’histoire,
-de la statistique et d’une main de papier, je vais faire un
-ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même
-à 160 pour ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il
-est entendu que cette longévité sera exclusivement réservée
-aux souscripteurs.</p>
-
-<p>On a considéré la femme de trente ans comme une
-hardiesse de Balzac ; grâce à l’eau de Jouvence de
-M. Flourens, la femme de trente ans pourra encore habiller
-des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs
-tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules
-devront se cacher de leurs arrière-petits-enfants pour
-recevoir des billets doux.</p>
-
-<p>Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de
-M. Flourens a produit un terrible effet au point de vue
-de la morale. Beaucoup de gens qui avaient pris leur
-retraite, se sont crus capables de gambader encore sur
-la corde du sentiment. Mais, hélas ! l’illusion fut courte,
-et les imprudents durent reprendre au plus vite la route
-vertueuse et monotone du régime, bornée au couchant
-par un garde-malade et au levant par l’habit noir d’un
-médecin.</p>
-
-<p>Cependant un homme a pris ce livre au sérieux.
-C’est M. Flourens. Il a compris que c’était pour lui une
-affaire de postérité, et que sous peine de perdre la
-confiance des races futures, il était obligé de vivre
-160 ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se
-disant : Je vivrai cent soixante ans, pas une semaine de
-moins.</p>
-
-<p>Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient
-la foule, parce que son frottement use les habits, qui ne
-saluent jamais de peur d’user leurs chapeaux ? M. Flourens
-n’a pas ce vilain défaut pour les choses que l’argent
-peut remplacer ; mais il porte l’avarice de la vitalité jusqu’aux
-limites du possible.</p>
-
-<p>Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les
-voit pas : regarder use les yeux ; s’il les voyait, ce serait
-peut-être la même chose ; lever les bras use les articulations.
-Il ne fait jamais par minute plus de dix-sept pas
-de soixante-quatre centimètres, et supprime de son existence
-tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les
-battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce
-et lente, et ménage ses poumons pour prononcer les
-discours des séances annuelles qu’il dit d’une manière
-fort élégante en qualité de secrétaire perpétuel.</p>
-
-<p>L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les
-distinctions que peut désirer un savant. Membre de
-l’Institut, de l’Académie française, professeur au Muséum,
-au Collége de France, ancien pair de France,
-sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en
-passe), sa vie laborieuse a été richement récompensée.</p>
-
-<p>Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il
-n’en connaît pas qui vaille la sienne. Cependant, il est
-poursuivi par la petite préoccupation de continuer, en
-l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa avec un certain
-éclat sa place de secrétaire perpétuel.</p>
-
-<p>On prétend que M. Flourens collectionne avec passion
-tout ce qui a appartenu à son prédécesseur. Tout devient
-pour lui, depuis la perruque jusqu’aux pantoufles, une
-relique historique et sacrée. Il écrit ses discours dans un
-fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de
-chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle,
-qui, malheureusement, n’avait pas à sa disposition les
-plumes de M. Flourens.</p>
-
-<p>Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence,
-mais M. Flourens a de grands rapports avec
-l’auteur de la <i>Pluralité des mondes</i>. Il possède son esprit
-exact et géométrique, son style élégant, un peu limé,
-auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement
-dans les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble
-en présente pourtant des qualités éminentes et
-solides.</p>
-
-<p>Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques
-consacrés à la mémoire de feu ses collègues. Ses
-portraits sont ressemblants, bien qu’un peu flattés. On
-ne saurait cependant adresser ce petit reproche à son
-éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement.</p>
-
-<p>Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger
-de son vivant de l’<i>éloge</i> qui l’attendait après sa mort. Il
-avait osé dire que M. Flourens n’est ni anatomiste, ni
-physiologiste, ni zoologiste, ni même écrivain. Voilà des
-énormités que personne ne voudra croire.</p>
-
-<p>M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur,
-d’urbanité et même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui
-demande n’est pas de nature à lui occasionner beaucoup
-de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un peu la
-tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration
-qui doivent s’élever sur son passage. Sa figure
-bienveillante est toujours illuminée d’un sourire de profonde
-satisfaction.</p>
-
-<p>Son front, que la science, cette grande épileuse, a
-depuis longtemps dégarni, est cependant tapissé par une
-mèche napoléonienne en virgule, toujours rigoureusement
-composée du même nombre de cheveux, dont
-aucun n’est blanc : M. Flourens n’a encore, il est vrai,
-que 72 ans. Son nez, fortement charpenté, ombrage
-une bouche assez fendue pour n’arrêter aucun mot au
-passage.</p>
-
-<p>Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu : le système de
-conservation adopté par le savant physiologiste ne le
-met pas à l’abri des tremblements de terre, des chutes
-de comètes ou des éclats du tonnerre (les hauts sommets
-attirent la foudre). Il a exprimé la volonté formelle, en
-cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et
-placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel,
-qu’il habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures
-vingt-cinq minutes du matin.</p>
-
-<p>Ce jour-là seulement il aura atteint la cent soixantaine.
-Alors il sera enterré officiellement selon les rites
-et coutumes de l’Institut, si la célèbre compagnie existe
-encore.</p>
-
-<p>M. Flourens a tort de croire que le public et ses collègues
-ne s’apercevront de rien.</p>
-
-<p>Il a pris soin de constituer une rente en faveur de
-l’huissier qui serait chargé de lisser sa mèche, de
-l’épousseter et de le protéger contre les toiles d’araignées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c23">XXIII</h2>
-
-
-<p class="d">Le nouveau promontoire.<br />
-M. Baillon. — Anesthésie locale. — M. Duchartre. — M. Longet.</p>
-
-
-
-<p>Qui donc oserait sur le berceau d’un nouveau-né prédire
-sa destinée ? Sait-on l’avenir de cette frêle créature ;
-l’enfant dépassera-t-il le niveau des grandes intelligences,
-ou traînera-t-il une vie obscure, au milieu
-de la cohue des petits et des bornés qui sont les simples
-soldats de la vie humaine ?</p>
-
-<p>Nul n’est en mesure de le dire depuis que les fées
-ont perdu leurs ailes, depuis que les sorcières en sont
-réduites à faire le grand jeu, ou à s’endormir sous les
-mains crasseuses d’un magnétiseur.</p>
-
-<p>Il est tout aussi hasardeux de prédire les destinées
-d’une île encore au berceau. Les Grecs n’ont pas encore
-eu le temps de se souvenir de la sagesse de leurs illustres
-aïeux, ils jugent des fruits de l’arbre en voyant
-pousser une graine nouvelle ; ils écrivent l’histoire du
-nouvel être sur l’œuf qui le contient.</p>
-
-<p>Une végétation géologique surgit dans la rade de
-Santorin ; l’aréopage s’assemble et dit à la végétation :
-Tu seras une île, et tu porteras le nom du roi Georges.</p>
-
-<p>Mais au milieu des tremblements de terre, des tonnerres
-et des flammes volcaniques, l’ouvrier souterrain
-qui fait mouvoir ce nouveau truc, n’a pas entendu l’arrêt
-de la science ; il continue à tourner sa manivelle ; le
-monstre rocailleux monte toujours, et sa croupe informe
-vient se souder à l’île de Néa Kammeni.</p>
-
-<p>Depuis le récit de Théramène, le rivage grec n’avait
-rien vu d’aussi terrible.</p>
-
-<p>Le roi Georges y perd son île qui s’est changée en
-promontoire. Franchement ce monarque aurait tort de
-beaucoup le regretter ; il est difficile d’imaginer rien
-de plus aridement sauvage, M. Sainte-Claire-Deville a
-présenté à l’Institut deux grandes photographies du nouveau
-promontoire. Examinez à travers un fort télescope,
-un de ces tas de cailloux en granit sombre, destinés à
-ressemeler le macadam, et vous aurez une idée très-exacte
-du nouveau promontoire. C’est le même entassement
-irrégulier de roches anguleuses, qui semblent
-n’avoir d’autre lien que l’engrènement de leurs aspérités.</p>
-
-<p>Et le tas de pierres grossit toujours ; île hier, promontoire
-aujourd’hui, peut-être demain continent ; je commence
-à craindre la transformation de la Méditerranée
-en marais desséché, que j’avais indiquée comme possible
-par l’exhaussement du sol.</p>
-
-<p>Cependant, comme compensation, certaines parties
-de l’île s’enfoncent. On voit, à gauche du promontoire,
-le sommet d’une maison qui surnage encore. Le propriétaire
-est très-favorisé, il lui reste au moins un toit
-pour… s’asseoir. Les autres, expropriés par les tritons
-et les néréides, ne pourraient habiter leurs immeubles
-que dans un appareil à plongeur.</p>
-
-<p>Du reste, les maisons étaient devenues inutiles, la
-terreur ayant chassé tous les habitants. On n’y voit plus
-ni hommes ni femmes, il ne reste que des savants stoïques
-et fermes sous la pluie de rochers inintelligents qui
-les assomment. Car c’est là une nouvelle complication,
-l’île au début était assez inoffensive ; maintenant qu’elle
-s’est élevée au grade de promontoire, elle est devenue
-agressive, rageuse, et se défend avec ses armes naturelles
-comme si on en voulait faire le siége.</p>
-
-<p>Le phénomène qui bouleverse la rade de Santorin
-n’est point isolé ; le cataclysme donne des représentations
-en province, en faveur des Grecs qui ne peuvent
-pas se déplacer. L’Arcadie et la Laconie ont eu leurs
-petits tremblements de terre, et les habitants de Patras,
-Chio et autres lieux, ont été réveillés par des bruits
-souterrains, et des secousses fertiles en lézardes et en
-démolitions. Un îlot nouveau a pointé dans la rade de
-Santorin, et un écueil a surgi près de l’île de Cérigo.</p>
-
-<p>Toutes ces convulsions semblent avoir pour point
-de départ le mont Etna, qui est depuis la même époque
-en éruption. Les ondulations suivent un trajet déterminé,
-une ligne droite qui relie le vieux volcan aux
-parages de Santorin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, de M. Montagne,
-le vénérable et dernier survivant de la commission
-scientifique qui accompagna Bonaparte en Égypte ;
-quelques jours après cette causerie, le vieux savant s’éteignit
-doucement. L’Institut, dans sa dernière séance, a
-élu son remplaçant.</p>
-
-<p>La section avait porté sur la liste de présentation en
-première ligne, M. Trécul, botaniste acharné, qui méritait
-d’être élu ; il a été, en effet, nommé à une belle
-majorité. En seconde ligne, M. Chatin, professeur à
-l’École de pharmacie. Les travaux de M. Chatin sont
-très-importants et fort estimés. Son dernier ouvrage est
-une monographie du <i>cresson</i> (la santé du corps !) dont
-je recommande la lecture à ceux qui veulent étudier
-cette crucifère autrement qu’en salade.</p>
-
-<p>Enfin, en troisième ligne, M. Gris, poussé par le
-<i>Muséum</i>, et en quatrième, M. Baillon, professeur à la
-Faculté de médecine.</p>
-
-<p>Ici, l’opinion publique n’était pas tout à fait d’accord
-avec la liste de présentation, et sans avoir l’intention
-d’amoindrir le mérite de M. Gris, je crois que s’il voulait
-placer ses titres dans une balance, il serait obligé
-de s’asseoir dessus, pour enlever ceux que son compétiteur
-déposerait dans l’autre plateau. Du reste, M. Baillon
-est encore jeune, et en se présentant il venait simplement
-attacher son mouchoir sur un des fauteuils et
-marquer une place qui ne saurait lui échapper.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis la découverte des propriétés anesthésiques du
-chloroforme, les malades en font la condition préalable
-de toutes les opérations. Hélas : s’ils connaissaient les
-inconvénients de ce sommeil artificiel ! D’abord, on en
-a vu ne plus se réveiller ; c’est une chance infiniment
-rare, mais on peut mettre la main sur le mauvais numéro.
-Parfois le sommeil anesthésique délie les langues
-les plus discrètes. Les épanchements risqués, les confidences
-les plus compromettantes voltigent dans l’air et
-se trompent d’adresse. On vide le sac aux péchés, on
-raconte même les gros, qui ne sont confiés qu’à un
-confesseur bien sourd pour qu’il ne les entende pas.</p>
-
-<p>Si le praticien était seul, l’inconvénient serait mince,
-l’homme de l’art est le tombeau des secrets. Mais il se
-trouve toujours là, à point, des oreilles intéressées à ne
-rien perdre. Je vous assure qu’il serait parfois prudent
-d’endormir les deux conjoints pour que l’opération n’ait
-aucune suite sérieuse.</p>
-
-<p>M. M… qui connaissait les dangers des épanchements
-intempestifs, avait à pratiquer la section du nerf sous-orbitaire
-du côté gauche, chez une dame de Montrouge,
-pour une névralgie faciale horriblement douloureuse.</p>
-
-<p>Cette affection ne laisse sur le visage aucun phénomène
-appréciable. Il expulse le mari, et opère la malade
-chloroformée.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit-il au réveil, souffrez-vous encore ?</p>
-
-<p>— Autant qu’avant, vous ne m’avez pas opérée…
-Ah ! mon Dieu ! mais si (avec explosion) vous vous êtes
-trompé de côté.</p>
-
-<p>En effet, M. M… avait opéré le côté droit qui n’était
-pas malade. Il en fut quitte pour recommencer la besogne.</p>
-
-<p>Il est évident que les inconvénients du chloroforme
-sont infiniment loin de compenser ses avantages. Cependant,
-pour les opérations légères ou superficielles,
-on a tenté différents moyens afin de déterminer l’insensibilité
-totale de la région qu’on doit entamer. Nous
-possédons pour cela un excellent moyen, qui consiste à
-employer la glace pilée additionnée d’un cinquième de
-gros sel. Le mélange réfrigérant, renfermé dans un
-nouet de mousseline, est appliqué sur la peau ; il produit
-une congélation superficielle, et au bout de quelques
-minutes, le bistouri peut labourer les tissus sans
-faire naître la douleur, à la condition, cependant, de ne
-pas pénétrer trop profondément.</p>
-
-<p>On ouvre ainsi les anthrax, les abcès sous-cutanés, on
-arrache les ongles incarnés, etc.</p>
-
-<p>Les Anglais essayent en ce moment de réhabiliter l’anesthésie
-locale par l’éther. Les liquides volatiles ont
-la propriété, lorsqu’ils subissent une évaporation
-rapide, de déterminer un froid intense et inférieur à
-zéro.</p>
-
-<p>Ils projettent un courant vif d’éther au moyen d’un
-pulvérisateur, sur la région justiciable du bistouri, et
-ils opèrent quand la congélation est suffisante.</p>
-
-<p>Ce procédé était déjà connu en France, seulement il
-était moins perfectionné. On laissait tomber l’éther
-goutte à goutte, et on obtenait sa vaporisation avec un
-courant d’air produit par un soufflet.</p>
-
-<p>On a fait ces jours derniers l’application du procédé
-anglais, et M. D… qui l’employait, a obtenu un résultat
-assez imprévu. Tout en manœuvrant son appareil,
-il respirait l’éther volatilisé. Peu à peu il s’engourdit,
-puis tout à coup tombe profondément endormi sur son
-malade.</p>
-
-<p>Heureusement que ce dernier n’a pas abusé de la situation
-et qu’il s’est abstenu d’opérer le chirurgien. Ce
-résultat n’est pas assez satisfaisant pour m’engager à
-renoncer à la glace pilée, dont l’action locale est plus
-constante et plus efficace.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Duchartre s’est voué à l’étude de la pousse des
-plantes. Il a voulu savoir au juste si elles grandissent
-plus vite pendant le jour que pendant la nuit.</p>
-
-<p>Voilà un problème intéressant que je voudrais voir
-résoudre en faveur de l’espèce humaine. Cela n’aurait
-aucune espèce d’utilité, mais on n’est pas fâché de connaître
-les choses même inutiles.</p>
-
-<p>M. Duchartre s’est donc constitué le gardien de la végétation,
-il l’a fait passer nuit et jour sous la toise,
-comme les jeunes conscrits destinés à sauver la patrie.</p>
-
-<p>Le jour cela va encore, et on peut, en se livrant à ses
-petites occupations, promener le mètre et le compas sur
-les têtes végétales ; la nuit il n’en est pas de même, le
-service est pénible.</p>
-
-<p>Pour la période nocturne, le savant botaniste a délégué
-ses facultés d’observation au fidèle Baptiste, qui
-monte la garde avec une lanterne au pied des espaliers.
-Mais Baptiste est un garçon consciencieux qui ne veut
-pas assumer tout seul une si grande responsabilité. Lorsque
-son attention est trop fortement surexcitée, il court
-réveiller son patron.</p>
-
-<p>— Monsieur, monsieur ?</p>
-
-<p>— Hein ! quoi ? qu’est-ce qu’il y a ?</p>
-
-<p>— Monsieur, je crois que, depuis minuit, l’<i lang="la" xml:lang="la">humulus
-lupulus</i> a poussé de trois millimètres.</p>
-
-<p>— Pas possible, Baptiste, quelle heure est-il ?</p>
-
-<p>— Deux heures trente-cinq.</p>
-
-<p>— Trois millimètres en deux heures trente-cinq ! Allons
-voir cela, Baptiste. Diable, mais il pleut ?</p>
-
-<p>— A verse, monsieur.</p>
-
-<p>— Donne-moi mes socques articulés, Baptiste, mes
-pantoufles prennent l’eau.</p>
-
-<p>Après avoir longuement examiné et constaté son phénomène
-végétal, le savant vient se recoucher. Une heure
-après Baptiste se pend de nouveau à la couverture de son
-maître.</p>
-
-<p>— Monsieur, monsieur !</p>
-
-<p>— Hein ! qu’est-ce qu’il y a, Baptiste ?</p>
-
-<p>— J’ai entendu des craquements dans la tige du <i lang="la" xml:lang="la">gladiolus
-gandavensis rubens</i>, je crois qu’il va donner un
-coup de collier.</p>
-
-<p>— Diable ! Tombe-t-il encore de l’eau, Baptiste ?</p>
-
-<p>— Pas une goutte, monsieur.</p>
-
-<p>— Ah ! tant mieux.</p>
-
-<p>— Seulement il neige à plein temps.</p>
-
-<p>Voilà l’existence nocturne de M. Duchartre ; quand il
-en est quitte pour deux fluxions de poitrine dans sa saison,
-il trouve qu’il est né sous une heureuse étoile. Son
-domestique a moins de chance, il ne dure jamais plus
-d’un an. On l’appelle toujours Baptiste, mais ce n’est pas
-le même. On voit sur les plates-bandes quatorze petites
-croix noires, indiquant que du haut des cieux (leur demeure
-dernière) quatorze domestiques de M. Duchartre
-surveillent encore sa végétation.</p>
-
-<p>Le savant botaniste parcourant la nuit son jardin de
-Meudon en robe de chambre et un bougeoir à la main
-effrayait un peu le voisinage dans les commencements.</p>
-
-<p>On ne savait trop à quelle maladie attribuer ce noctambulisme
-aux bougies. Un vieux mythologue prétendit
-que M. Duchartre était un amant de Flore, jaloux, et
-qu’il s’assurait simplement que la déesse n’avait pas découché.</p>
-
-<p>Les pénibles recherches de M. Duchartre sont pour le
-moment terminées, et il en a communiqué le résultat à
-l’Institut. Après avoir suivi pas à pas le développement
-des six plantes : <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Humulus lupulus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Althæa
-rosea</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Vitis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Gladiolus gandavensis rubens</i>, et <i>Rabourdin</i>
-(noms de cérémonie du fraisier, du houblon, du passerose,
-de la vigne et des glaïeuls), il a constaté que
-l’accroissement nocturne est plus rapide que celui qui
-se manifeste pendant le jour.</p>
-
-<p>Mais, hélas ! des recherches semblables accomplies
-par d’autres botanistes ont donné des résultats différents.
-Ventenat, sur le <i lang="la" xml:lang="la">Fourcroya gigantea</i> ; Meyer, sur l’<i>Amaryllis
-belladone</i> ; Meyen, sur le <i>Cannabis</i> ; Harting, sur
-le <i>houblon</i>, ont constaté que l’accroissement pendant
-le jour était, au contraire, plus rapide que pendant la
-nuit.</p>
-
-<p>On ne peut donc formuler sur ce point de règles générales.</p>
-
-<p>M. Duchartre aurait-il perdu son bel âge mûr et ses
-quatorze domestiques à des recherches vaines ? Le voilà
-contraint à mesurer individuellement toutes les plantes
-de la création, ce qui va lui prendre un certain temps,
-surtout pour celles qui ont besoin de pousser pendant
-une quarantaine d’années avant d’atteindre leur entier
-développement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a quelques jours j’entrais par hasard à la Faculté
-de médecine à l’heure du cours de physiologie. Le grand
-amphithéâtre, trop souvent vide, était rempli par une
-foule studieuse qui suit avec assiduité les leçons de l’éloquent
-professeur.</p>
-
-<p>A quoi tiennent les destinées humaines ! il s’en est
-fallu de bien peu que M. Longet ne se démît de cette
-chaire avant de l’avoir occupée. Elle était devenue vacante
-par la mort de M. Bérard. M. Longet, que ses travaux
-placent au rang des premiers physiologistes de
-notre époque, fut appelé à le remplacer par l’unanimité
-des autres professeurs.</p>
-
-<p>Quelques gens que le succès de M. Longet empêchait
-de dormir, répandirent dans le public médical le bruit
-que M. Longet ne se souciait probablement pas d’être
-professeur, car l’époque de son cours était reculée ; on
-murmurait : qu’on n’aurait pas cru qu’il se serait présenté ;
-qu’il avait dit autrefois à M. Béclard, son compétiteur,
-que son intention n’était pas de le faire. On
-transforma enfin cette assertion en une parole formelle.</p>
-
-<p>Je n’ai pas besoin de déclarer que M. Béclard, dont
-la délicatesse est bien connue, était étranger à ces
-rumeurs.</p>
-
-<p>Tous ces bruits grouillaient autour du nouveau
-professeur, qui les sentait monter vers lui sans en
-connaître l’origine. Il s’en affligeait ; on y comptait
-bien.</p>
-
-<p>On espérait exploiter la loyauté chevaleresque d’un
-homme qui n’admet pas de composition avec l’honneur.</p>
-
-<p>M. Longet n’avait pas donné sa parole ; mais dans la
-crainte qu’on le soupçonnât d’y avoir manqué, il envoya
-à la Faculté sa démission de professeur, et disparut
-pour échapper aux reproches et aux sollicitations de
-ses amis. Mais, ni la Faculté, ni le ministre ne voulurent
-accepter la démission, et M. Longet a repris la place
-qu’il était si digne d’occuper.</p>
-
-<p>Conclusion et morale : la chaire de professeur est inamovible
-et rapporte à son titulaire plus de 10,000 fr.
-par an ; de plus, M. Longet est sans fortune personnelle.
-Cherchez, parmi les raffinés d’honneur, si vous rencontrez
-beaucoup de gens qui jettent une place de
-10,000 fr. par la fenêtre parce qu’on a douté de leur
-parole.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c24">XXIV</h2>
-
-
-<p class="d">Réponse à M. Sainte-Beuve.<br />
-Illumination de l’intestin. — Le zouave guérisseur.<br />
-Les étoiles filantes.</p>
-
-
-
-<p>Je regrette, monsieur, que vous ayez exclusivement
-réservé pour les fidèles de votre petite Église la critique<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>
-que vous avez bien voulu m’adresser, et que j’ignorerais
-encore, si une main bienveillante n’en avait fait
-jouir les lecteurs de <i>l’Événement</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Cette critique assez brutale était enfouie dans un volume des
-<i>Causeries</i> de M. Sainte-Beuve.</p>
-</div>
-<p>Vous avez, monsieur, l’exquise sensibilité épidermique
-des critiques de profession : ils écorchent volontiers
-leur prochain tout vivant, mais ils ne souffrent
-pas qu’on les discute.</p>
-
-<p>Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage
-et de goût dans un seul discours de soixante-sept lignes,
-et vous avez tenté d’en justifier <i>trois</i> ! C’était vraiment
-bien la peine ! Et les cinquante autres qui restent à votre
-passif, qu’en ferons-nous ?</p>
-
-<p>Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe
-bruyante, ayant le ton grossier de la plaisanterie, visant
-au grotesque et affectant des airs de mascarade. Je suis,
-selon vous, un étrange docteur, un pédant, un demi-savant,
-un magister et même un grammairien, ce que
-vous semblez considérer comme une grosse injure.</p>
-
-<p>Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme
-et fort capables de paraître sans réplique à beaucoup
-de gens ; mais, pour mon compte, la moindre démonstration
-ferait bien mieux mon affaire.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité
-en commentant votre réponse, et Dieu sait si je me fais
-violence. Cependant, avec tous les égards que je dois à
-la haute opinion que vous professez pour votre mérite,
-permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple
-observation : Vous semblez confondre le magister avec
-le grammairien ; ces deux êtres sont distincts.</p>
-
-<p>Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne
-des leçons de langage à ceux qui en ont besoin. Cette
-qualification ne saurait me convenir, et, au risque de
-vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter,
-relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer.</p>
-
-<p>Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires,
-et je vous jure que je ne suis pas plus grammairien
-que vous ; si je l’étais, j’aurais le courage d’en
-convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas
-toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens.</p>
-
-<p>Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune
-saisit au collet, et porte sur les sommets où ne
-vont point les foules. La fortune a de ces caprices. Mais
-là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les hommes,
-et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles.
-Ma critique vous paraît un <i>étrange solécisme de
-conduite</i>, quelque chose sans doute d’énorme et de
-monstrueux capable de troubler l’ordre et la marche de
-la nature. Ah ! monsieur, laissez-moi rire un peu.</p>
-
-<p>Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect,
-ne vous autorise pas à traiter la syntaxe en
-fille mineure qu’on gouverne à sa guise ; et lorsque
-vous considérez les fautes qui vous échappent comme
-la <i>marque</i> et le <i>caractère</i> de votre style, vous me faites
-vraiment la partie trop belle.</p>
-
-<p>Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit
-se soumettre aux règles du langage et aux prescriptions
-de la civilité puérile et honnête. Il doit bannir
-avec soin de son écritoire les fautes de français ou
-tout au moins… les injures. La polémique peut
-avoir des griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre
-des gants.</p>
-
-<p>Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment
-échenillé un seul de vos discours, que je me
-demande ce que vous feriez si j’appliquais à toute votre
-œuvre le même procédé d’analyse. Rassurez-vous, je n’ai
-ni l’intention ni le loisir de le faire, et j’aurais laissé
-passer votre réplique sans mot dire, si elle ne contenait
-cette phrase : « Car je ne considère pas comme un texte
-loyal et sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à
-chaque mot, de lazzi grossiers qui lui a été présenté
-(au public) par cet <i>étrange</i> docteur. » (Étrange, qu’en
-savez-vous ?)</p>
-
-<p>Je vous mets au défi, monsieur, de citer le changement
-ou l’omission d’un seul mot de votre <i>étrange</i> discours
-(étrange, je l’ai prouvé).</p>
-
-<p>Il n’est pas honnête de mettre en doute la loyauté et
-la sincérité d’un homme quand on n’a aucune raison
-pour cela.</p>
-
-<p>Vous accusez <i>l’Événement</i> d’avoir manqué à ses habitudes
-d’actualité, en publiant un discours âgé de neuf
-ans. J’admets que vous croyez <i>sincèrement</i> à la <i>loyauté</i>
-de ce reproche. Cependant, votre irritation vous fait
-oublier qu’on a pris soin, en tête de l’article, d’avertir
-le public que votre discours était extrait d’un
-livre que je publiais sous ce titre : <i>les Causeries du
-docteur</i>, et où vous êtes en très-bonne compagnie. C’était
-donc une réimpression, comme votre colère est une
-réédition ; car lorsque mon article parut, en 1857, dans
-le <i>Moniteur des hôpitaux</i>, vous n’étiez pas de meilleure
-humeur qu’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Neuf années ! j’étais si jeune alors, semblez-vous dire,
-il y a prescription. La prescription n’existe pas dans le
-code pénal, pour les crimes et délits contre la syntaxe,
-surtout quand le coupable est de l’Académie.</p>
-
-<p>Je vous assure, monsieur, que je ne suis ni un pédant,
-ni un grammairien ; seulement j’avoue que je n’ai aucun
-fétichisme pour l’autorité des noms. Je n’accepte pas
-tous les saints dans mon calendrier. J’aime à rire à mes
-heures, et je secoue volontiers, en passant, le piédestal
-de nos réputations surfaites, simplement pour prouver
-à nos petits grands hommes que leur gloire n’est pas solide
-sur ses jambes.</p>
-
-<p class="ind">Veuillez agréer, etc.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le docteur Milliot de Kriow a imaginé d’éclairer l’intérieur
-du corps humain à la manière des lanternes. Son
-procédé consiste à introduire un tube de verre par
-l’œsophage jusque dans l’estomac — comme l’avaleur
-de sabre chinois. Ce tube est muni de fils métalliques
-rendus incandescents par l’électricité. L’estomac,
-éclairé, devient alors transparent. On illumine l’intestin
-par le même procédé, en introduisant un autre tube
-par le rectum. Lorsqu’on est désireux de s’éclairer à
-giorno, on emploie les deux tubes à la fois. L’auteur a
-fait son expérience sur un chien et sur un chat, préalablement
-chloroformés. Le chien a pris la chose assez
-philosophiquement : mais le chat, auquel on avait peut-être
-dissimulé une partie de la vérité, n’a consenti à
-devenir lumineux qu’après avoir administré plusieurs
-coups de dent à son opérateur.</p>
-
-<p>Vous désirez probablement savoir en quoi cela peut
-être utile à la médecine. Franchement, j’avoue que,
-pour le moment, il serait difficile de trouver le placement
-de cette découverte. En Amérique, on pourrait
-s’en servir pour éclairer les corps des pendus, de façon
-à ce que les passants ne les heurtent pas la nuit. En
-France, cela n’est applicable que pour les réjouissances.
-Un monsieur, qui désirerait, le 15 août, économiser les
-lampions, pourrait, après s’être introduit dans le corps
-les deux tubes lumineux, passer la soirée à sa fenêtre.
-Cette illumination pittoresque ferait un fort bel effet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.
-Je lui offre cinq cents francs pour chaque malade choisi
-par moi et atteint de paralysie, qu’il guérira ; mais il
-me donnera cent francs (je lui fais la part belle), pour
-chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On m’objectera
-peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous
-les jours cent francs sur le sou de poche de sa solde.
-Cela est vrai pour tout autre, mais celui-là fait des choses
-si extraordinaires, qu’un miracle de plus ou de moins
-ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas, je
-compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs
-pour faire son jeu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Comme les gloires passent ! qui se souvient aujourd’hui du zouave
-guérisseur ?</p>
-</div>
-<p>Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade,
-un onguent, des pilules qui guérissent tout.
-Notre zouave a perfectionné et simplifié la thérapeutique ;
-il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie :
-son mépris pour les médicaments est complet. Il
-répand autour de lui la santé gratis et sans efforts,
-comme la rose répand son parfum. Gratis ! c’est d’une
-belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui
-offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres
-témoignages palpables de leur gratitude, les repousse-t-il
-avec indignation ? Voilà ce qu’il faudrait savoir.</p>
-
-<p>S’il guérissait les malades en leur jouant de son
-trombone, je serais moins incrédule. Jadis Josué a renversé
-les murs de Jéricho au son de la trompette, et un
-trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être
-mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils
-moyens et tire sa puissance d’une vertu qui est
-en lui.</p>
-
-<p>En fait de vertus, je savais les zouaves richement
-dotés de vertus guerrières ; mais je ne serais jamais allé
-chercher sous leur fez des vertus thérapeutiques ou
-théologales. S’il était seulement zouave pontifical, je me
-dirais : le rayonnement du trône de saint Pierre peut
-faire naître de pareilles aptitudes.</p>
-
-<p>Non ! j’ai beau chercher des explications terrestres,
-toutes me craquent dans la main, et je suis malgré moi
-forcément ramené à confesser l’évidence des miracles.
-Mais je tombe dans une autre perplexité, leur quantité
-m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain
-il ressuscitera les morts, n’en doutez pas ; que les agonisants
-prennent leurs numéros.</p>
-
-<p>Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là
-quelques petits miracles, mais pas un n’en a contracté
-l’habitude, et si l’on eût exigé de l’un d’eux la corvée
-de guérir une trentaine de malades par jour, rien qu’en
-les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement
-donné sa démission.</p>
-
-<p>Je commence à croire que l’administration commet
-un véritable sacrilége en obligeant M. Jacob à souffler
-dans un trombone au lieu de lui élever des autels.
-Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit
-dédaigner même une place dans le calendrier, et si le
-célèbre zouave possède la moindre ambition religieuse,
-à l’expiration de son congé il se fera dieu. Eh ! pourquoi
-pas ? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et des rayons
-bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez
-tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront
-pas défaut. Un dieu qui fait des miracles du matin au
-soir, on n’en rencontre pas tous les jours.</p>
-
-<p>Remercions avec effusion le ministre de la guerre
-qui permet à son zouave de répandre la santé sur nous
-autres pékins des deux sexes, au lieu de réserver ses
-vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui
-peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant
-pour le budget une économie de quelques millions.
-Vous êtes peut-être incrédule, monsieur le ministre ?
-vous méprisez les talents de Jacob ? Ah ! prenez garde,
-il s’en souviendra quand il sera passé dieu.</p>
-
-<p>Heureusement que notre zouave est d’un naturel
-doux et humain ; la puissance pour le bien implique
-la puissance pour le mal. Quand on guérit les gens
-d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les
-rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier
-que de rendre la santé. S’il était méchant, ce ne serait
-plus un homme, mais une véritable épidémie. Il pourrait
-jeter des sorts, envoûter les gens, nouer l’aiguillette
-et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à
-faire frémir.</p>
-
-<p>Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez
-pas l’employer contre vos soldats malades, vous
-pourriez l’utiliser contre l’ennemi.</p>
-
-<p>Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un
-rayon de sa prunelle ; n’ayant encore ressuscité personne,
-il ne doit pouvoir disposer de la mort subite,
-mais en limitant la puissance aux simples indispositions,
-il peut encore rendre de grands services à
-l’État.</p>
-
-<p>Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent
-pour le lever du rideau. Tout à coup, le
-zouave intervient et envoie à l’ennemi une colique carabinée.
-Voyez d’ici le tableau : généraux et soldats oublient
-la charge en douze temps pour songer au plus
-pressé ; la bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de
-leur fusil. C’est alors que nos chassepots seraient parfaitement
-en situation, ils nous procureraient une victoire
-éclatante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence,
-ou plutôt un songe ne nous a-t-il pas rejetés
-en arrière de deux siècles au fond de la Bretagne, au
-milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu des
-farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses
-intellectuelles ? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine,
-si des écrivains spirituels et distingués, que leur
-éducation place au-dessus du vulgaire, viennent s’empêtrer
-dans la glu de pareils miracles ? Celui qui tient
-une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer
-la foule.</p>
-
-<p>On me dira : J’ai vu. Vous avez vu quoi ? Pensez-vous
-qu’il suffise d’un instant pour affirmer la guérison d’un
-malade, et connaissez-vous les lendemains de vos prétendus
-guéris ?</p>
-
-<p>Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections
-nerveuses, <i>quelquefois</i> une secousse morale, une mise
-en scène habilement ménagée, peuvent déterminer des
-phénomènes passagers. C’est une affaire d’imagination,
-dont le résultat n’est pas durable.</p>
-
-<p>Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que
-la science pleure encore, pour nous prouver l’effet de
-l’imagination, administrait devant nous à des malades
-des pilules de mie de pain, en leur disant : « Cette pilule
-est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une
-heure d’ici. » Souvent le malade vomissait, et Trousseau
-ne faisait pas de miracle. Seulement il possédait à fond
-une science dont les ressources ne sont pas dans les
-domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que par
-de longues études.</p>
-
-<p>O sottise humaine ! si jamais on t’érige un temple,
-combien sera grande la foule des paroissiens qui viendront
-tremper leurs doigts dans ton bénitier !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le ciel nous jette des pierres. Il est encore tombé le
-mois dernier un aérolithe qui est arrivé (par ricochet)
-jusqu’à l’Institut. La police de la voirie semble assez
-mal faite dans les régions éthérées. Nous avons cependant
-assez de tuiles que nos maisons nous lancent à la
-tête, sans nous trouver encore exposés à recevoir les
-morceaux des vieilles planètes qui se brisent dans
-l’espace.</p>
-
-<p>Le soir, lorsque votre regard interroge la voûte constellée,
-en quête d’un souvenir ou d’une espérance, vous
-avez parfois suivi d’un œil curieux les étoiles filantes
-qui se décrochent du ciel en rayant l’obscurité d’une
-traînée lumineuse. On dirait des âmes en peine à la
-recherche d’une nouvelle patrie. Elles s’en vont au delà
-de notre horizon tomber dans l’immensité ; mais quelques-unes,
-fatiguées de leur course échevelée, se
-laissent prendre dans notre atmosphère, subissent les
-lois de l’attraction et se précipitent sur la terre avec
-une vitesse d’environ 40 kilomètres par seconde.</p>
-
-<p>La terrible vitesse de leur mouvement de translation
-les échauffe, les rend lumineuses et incandescentes au
-contact de l’atmosphère terrestre. Sur ses confins, parfois
-elles éclatent comme des bombes, et c’est à l’état
-de nombreux fragments qu’elles touchent le sol. Je
-pourrais même dire qu’elles le défoncent, car elles
-se creusent parfois un trou de 2 à 3 mètres de profondeur.</p>
-
-<p>Les étoiles filantes prennent dans le langage scientifique
-le nom de bolides, aérolithes ou météorites. Leur
-constitution chimique est à peu de choses près toujours
-la même : elles sont composées de soufre, de silice, de
-magnésie, de fer et de nickel à l’état métallique, de
-chrome, etc. Parfois elles contiennent un peu de charbon
-ou de matière bitumineuse.</p>
-
-<p>Leur physionomie est celle d’un fragment de roche
-irrégulier, et la surface est recouverte par une vitrification
-due à la fusion de leurs éléments superficiels, déterminée
-par la haute température qu’elles ont subie
-dans leur voyage.</p>
-
-<p>Le volume des aérolithes est variable comme leur
-poids, qui oscille entre 250 grammes et 50,000 kilogr.
-On les a vus tomber avec tant de profusion, qu’ils
-étaient innombrables. On estime à plusieurs centaines
-de mille ceux qui sont tombés entre le golfe du Mexique
-et Halifax dans la nuit du 12 au 13 novembre 1823.</p>
-
-<p>Heureusement que ces averses de feu sont inconnues
-dans nos contrées. Les bolides deviennent assez
-rares chez nous pour qu’on signale leur chute comme
-un phénomène. Une pluie de grenouilles est désagréable,
-et encore, on peut en tirer un certain parti ; mais
-une giboulée de pavés brûlants, même venant du ciel,
-serait une chose détestable à tous les points de vue.</p>
-
-<p>L’illustre Laplace considérait les bolides comme des
-débris lancés par les volcans de la lune. Cette hypothèse,
-abandonnée maintenant, n’avait rien d’impossible.</p>
-
-<p>La lune n’a pas d’atmosphère, elle n’est point,
-comme notre planète, enveloppée par un milieu aérien
-présentant une certaine résistance. Une pierre lancée
-de la lune avec une vitesse égale à cinq fois et demie
-celle d’un boulet, sortirait de la sphère d’attraction de
-notre satellite pour tomber dans celle de la terre. J’ajouterai
-que la constitution des bolides leur donne une
-grande ressemblance avec certaines de nos roches volcaniques.</p>
-
-<p>Il est admis actuellement que les astéroïdes dont nous
-nous occupons forment deux grands courants distincts
-se mouvant autour du soleil, en dehors de l’atmosphère
-de la terre. Il en existe des myriades qui parcourent les
-deux zones. Celles qui font l’école buissonnière, ou que
-leur humeur quinteuse écarte du troupeau, subissent l’attraction
-des planètes dont elles s’approchent, et contre
-lesquelles elles viennent se heurter ; car chaque corps
-céleste a une activité d’attraction qui rayonne dans une
-certaine étendue, et tout ce qui passe à la portée de ce
-rayonnement est immédiatement attiré de la circonférence
-au centre.</p>
-
-<p>M. Daubrée a communiqué à l’Institut l’histoire des
-efforts qu’il a faits pour fabriquer des aérolithes artificiels.
-S’il a l’intention de lancer ses contrefaçons sur
-les autres planètes, ce sera bien fait : il y a assez longtemps
-que nous en recevons, il ne serait pas mauvais
-de leur en envoyer un peu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c25">XXV</h2>
-
-
-<p class="d">L’épopée Le Verrier. — Le docteur Rayer.</p>
-
-
-
-<p>M. Le Verrier est ce qu’on appelle une Figure, un
-Caractère ; seulement, c’est une figure désagréable et
-un mauvais caractère. Grand et vigoureusement charpenté,
-son chef est couronné de cheveux jaunes qui
-semblent avoir déteint sur sa physionomie ; ses petits
-yeux myopes sont d’un bleu faïence, véritables yeux
-d’astronome, faits pour regarder la lune, mais qui clignotent
-au grand jour. La bouche grande et légèrement
-lippue est toujours tourmentée par un sourire que les
-uns trouvent sardonique et les autres cynique.</p>
-
-<p>M. Le Verrier est depuis 1854 directeur de l’Observatoire
-de Paris. Né de parents pauvres (mais honnêtes),
-il dut sa haute position à son amour du travail et surtout
-à de généreux protecteurs. Le premier fut l’École polytechnique
-dont les élèves payèrent sa pension ; il trouva
-ensuite de puissants appuis dans la bonté d’Arago, de
-Liouville et de beaucoup d’autres.</p>
-
-<p>M. Le Verrier est non-seulement un travailleur infatigable,
-mais encore un esprit plein de ressources,
-d’audace et d’une habileté prodigieuse. Il traverserait
-du Panthéon aux Invalides sur un fil, sans se casser le
-cou. Il sait admirablement s’accrocher à toutes les aspérités
-qui offrent un point d’appui à l’ambition. Sa
-parole, au besoin mielleuse ou brutale, enveloppe et
-terrasse à distance comme le lasso du Guaranien.</p>
-
-<p>M. Le Verrier a la rancune tenace et terriblement active ;
-il marque en noir les gens sur ses tablettes avec
-une encre qui ne s’efface jamais. En feuilletant ces petites
-archives du sentiment, on y trouverait les noms
-de : l’École polytechnique, d’Arago, de Liouville et de
-bien d’autres qui ne devraient pas s’y rencontrer. M. le
-directeur de l’Observatoire est fort au-dessus des faiblesses
-sentimentales du vulgaire, et il possède à un
-haut degré l’indépendance du cœur.</p>
-
-<p>M. Le Verrier est doué d’un orgueil inouï, immense,
-incommensurable. Il fait probablement encenser son
-buste par ses garçons de bureau. L’Observatoire, c’est
-lui ; l’Astronomie, c’est lui. Un peu moins qu’un dieu,
-beaucoup plus qu’un homme, il considère les astronomes
-qu’il dirige comme une caste inférieure à la sienne,
-et parfois, quand il fait chaud, il les reçoit dans un déshabillé
-si complet, qu’on serait tenté de prier ce demi-dieu
-de se couvrir au moins d’un morceau de nuage.
-Un jour même, il donna audience à M. Lucas sur une
-lunette qui n’a jamais servi à observer les astres.</p>
-
-<p>M. Le Verrier, malgré son mérite incontestable, n’est
-pas un astronome complet. Calculateur hors ligne, il
-est médiocre dans les travaux d’observation au moyen
-des instruments. Il a repris les observations sidérales
-exécutées au temps d’Arago le Grand, les a discutées,
-calculées et publiées. C’est là un travail considérable
-qui comprend un certain nombre de volumes, et qui
-fera pardonner bien des choses à M. Le Verrier, parmi
-celles qui sont pardonnables.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais lorsqu’il a voulu aborder pour son propre
-compte le travail d’observation, c’est-à-dire déterminer,
-au moyen des instruments, la situation relative des corps
-célestes, il est tombé dans un gâchis à faire rire les
-comètes. Les observations furent données à l’entreprise,
-comme les fournitures militaires ; il inventa l’astronome
-à ses pièces. Chaque étoile observée était cotée de trois à
-sept sous, selon sa grandeur. La découverte des planètes
-était payée à part ; seulement ce dernier chapitre n’était
-pas ruineux pour l’Observatoire ; les planètes
-fuyaient avec persistance les lunettes officielles et se
-laissaient dénicher sans résistance par Goldsmith, Chacornac
-et autres savants qui ne font point leur purgatoire
-avec M. Le Verrier.</p>
-
-<p>La conséquence de ce travail aux pièces est facile à
-deviner ; les astronomes à façon tenaient plus à la quantité
-qu’à la qualité de leurs produits ; de sorte que
-toutes les observations opérées au moyen de l’équatorial,
-depuis 1854 jusqu’à 1860, plongèrent dans une profonde
-stupeur les observatoires étrangers. M. Le Verrier
-brisait le fil qui les guidait dans le dédale céleste. On
-commençait à croire que le grand ressort de la gravitation
-était cassé et que la machine sidérale battait la
-breloque. Mais on s’aperçut bientôt que la mécanique
-céleste était en bon état, et que c’était seulement l’Observatoire
-de Paris qui était détraqué. On fut bien
-obligé de reprendre tous les calculs de cet immense
-travail de six années.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Le Verrier, pour absorber au profit de son orgueil
-tous les produits scientifiques de l’Observatoire, morcelle
-le travail de façon à ce que la concentration
-définitive s’en fasse entre ses mains. Ce système est absolument
-vicieux au point de vue de la production des
-grandes choses, et a puissamment contribué à la décadence
-de notre Observatoire. Les astronomes réfractaires
-à l’absorption directoriale sont abreuvés de tant d’ennuis
-et de dégoûts, qu’ils échappent par la fuite au
-knout de M. Le Verrier. Exemple : MM. Faye, membre
-de l’Institut ; Liais, Puiseux, Desains, Chacornac ; Serret,
-membre de l’Institut ; Babinet, membre de l’Institut,
-Lepissier, etc., etc.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si les astronomes rebelles à l’absorption résistent
-au désir de briser leur carrière, on leur enlève la clef de
-leur laboratoire, et leur traitement est supprimé. C’est
-ce qui est arrivé à M. Foucault, membre de l’Institut, le
-plus illustre de nos physiciens. Pendant deux ans M. Le
-Verrier l’a exclu arbitrairement de l’Observatoire,
-contre la volonté de S. Exc. le ministre de l’instruction
-publique, qui ordonnançait le traitement supprimé que
-M. Foucault allait toucher au Trésor. M. Lucas fut de
-même privé pendant cinq mois de son laboratoire et de
-son traitement, qui fut également payé par le ministre.
-M. Lepissier eut le même sort. La suppression de traitement
-fut infligée à <span class="small">VINGT-HUIT</span> employés dans l’espace de
-quinze mois, dont sept dans le mois dernier !!! Les traitements
-impayés furent tous réglés par le ministre.</p>
-
-<p>M. le directeur donne pour raison de ces retenues
-arbitraires, qu’il a le droit d’en agir ainsi avec des employés
-sans conscience qui ne remplissent pas leurs
-devoirs. Si cette allégation était vraie, on ne pourrait
-qu’approuver l’administrateur intègre qui ne veut pas
-qu’on gaspille les deniers de l’État. Mais alors pourquoi
-M. le directeur empoche-t-il régulièrement un traitement
-de 6,000 fr. comme membre du Bureau des longitudes,
-<i>dont il a cessé depuis plus de quinze ans de remplir
-les fonctions et où il ne met jamais les pieds</i> ???</p>
-
-<p>A quelle somme d’appointements le fonctionnaire
-commence-t-il à être classé parmi ceux qui manquent
-de conscience ?</p>
-
-<p>M. Le Verrier possède encore d’autres moyens d’anéantir
-le zèle des savants. Exemple : M. Marié Davy
-a créé de toutes pièces à l’Observatoire le bureau météorologique
-de la prévision des orages, qui a rendu
-d’immenses services à la marine. Ce jeune savant s’est
-vu enlever les aides et les adjoints de son bureau. Les
-portes de communication ont été cadenassées et condamnées
-par M. Le Verrier, et M. Marié Davy est contraint
-depuis un an, pour conférer à chaque instant avec
-ses employés, de traverser les cours et les bâtiments de
-l’Observatoire. Ce n’est pas tout : depuis deux hivers,
-les garçons de bureau ont reçu l’ordre absolu de ne
-point faire de feu dans le cabinet de M. Marié Davy, de
-sorte que ce fonctionnaire, qui a le grade de chef de
-division, est obligé, pour ne pas geler, d’apporter à
-l’Observatoire son bois dans ses poches ou sous son
-bras.</p>
-
-<p>Voilà comment cet autocrate traite les savants. Est-il
-possible que les basses œuvres d’une pareille tyrannie
-aient pu s’accomplir impunément jusqu’ici et dans un
-semblable milieu ? L’Observatoire devrait être calme et
-tranquille comme les hautes régions du firmament ;
-depuis la création de ce temple on y entrait jeune et on
-en sortait vieillard ou mort. M. Le Verrier a changé tout
-cela ; on pourra bientôt écrire sur le fronton de l’établissement
-qu’il dirige : Ici on loge au mois où à la
-journée. C’est un passage, une lanterne magique que les
-silhouettes des astronomes traversent sans s’y arrêter.
-Depuis l’année 1854, CENT DEUX fonctionnaires de tout
-ordre ont quitté ce séjour enchanteur, où l’on voit voltiger
-plus de coups de poing que de papillons.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’expérience d’un astronome croît lentement, et
-quand on a regardé le ciel une partie de sa vie, on n’est
-guère propre aux choses de la terre. Lorsqu’un homme
-quitte l’Observatoire, sa carrière est brisée, car il ne
-peut pas s’établir astronome en chambre. Parmi ces
-cent deux fonctionnaires qui ont quitté l’Observatoire,
-il en est dont l’histoire est bien lugubre.</p>
-
-<p>M. le ministre, justement ému de toutes ces plaintes
-mal écrasées qui s’échappent de l’Observatoire, a nommé
-une commission d’enquête composée de MM. l’amiral
-Fourichon et Robiou de la Vrignais, membre du conseil
-de l’amirauté ; Delaunay, Liouville, Serret et Balard,
-membres de l’Institut. M. Le Verrier comprend
-que le quart d’heure de Rabelais approche, que son omnipotence
-néfaste aborde la phase du dernier quartier ;
-cependant il se reconnaît encore supérieur à la hiérarchie,
-aux règlements et aux décrets ; il résiste, s’accroche
-aux meubles, aux portes, aux instruments de l’Observatoire ;
-il déclare fièrement qu’il n’assistera pas aux
-séances de la commission.</p>
-
-<p>Moi, je suis convaincu qu’il la mettra à la porte. Il
-me semble déjà le voir charger à mitraille toutes les
-lunettes de l’établissement et soutenir un siége contre
-les commissaires.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai dit que M. Le Verrier avait un esprit subtil, et
-j’ajouterai plein de ressources dans ses explications. A
-propos de son procès avec M. J…, l’entrepreneur de
-menuiserie, procès dont on a justement dit qu’il eût
-mieux fait de n’en jamais parler, M. le directeur affirmait,
-il y a quelques jours, dans <i>le Figaro</i>, que M. J…
-réclamait à l’État 61,970 fr., et que l’État, plaidant
-avec raison, avait fait un bénéfice de 20,294 fr., puisqu’il
-n’avait été condamné qu’à en payer 41,676.</p>
-
-<p>M. Le Verrier a fait durer ce règlement si longtemps,
-que sa mémoire le sert mal ; voici la vraie vérité :
-M. J… réclamait 61,970 fr. ; sur cette somme, on a
-distrait du compte environ 10,000 francs pour la coupole ;
-cette somme a été payée à un sous-entrepreneur
-qui avait concouru à ce travail. On a réduit en outre
-des surcharges demandées pour dissimuler des travaux
-mal à propos commandés et qu’on ne voulait pas voir
-figurer en double sur le compte. Bref, le conseil de préfecture
-a réglé la note à 41,676 francs.</p>
-
-<p>M. J… accepta, mais M. Le Verrier refusa d’approuver
-ce règlement, et le malheureux entrepreneur dut
-subir toutes les lenteurs administratives et judiciaires
-qui amenèrent sa faillite. L’État fut condamné à payer
-41,676 fr., <i>somme réclamée</i>, plus environ 50,000 fr.
-pour intérêts, frais judiciaires, d’expertise, de séquestre,
-etc. L’État a donc, grâce à M. Le Verrier, perdu
-50,000 fr. au lieu d’en gagner 20,000, comme M. le
-directeur l’affirmait, différence 50,000 fr. De plus un
-honnête homme a été complétement ruiné ; voilà de
-quelle façon on écrit l’histoire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme homme politique, M. Le Verrier fut un peu
-volage dans ses sympathies ; ainsi que Joconde, il courtisa
-la brune et la blonde avant de donner entièrement
-son cœur. En 1832, l’École polytechnique, dont il faisait
-partie, était un peu républicaine, et la poitrine démocratique
-de M. Le Verrier poussait d’ardents soupirs
-accompagnés de <i lang="en" xml:lang="en">speechs</i> entraînants en faveur des barricadeurs ;
-vraiment s’il ne suivit pas ses camarades
-qui allèrent à l’émeute en passant par-dessus les murs
-de l’école, c’est uniquement parce qu’il craignait de déchirer
-son pantalon.</p>
-
-<p>Au fond, il était plus conservateur qu’il ne le croyait
-lui-même ; et plus tard il devint le commensal assidu
-de Louis-Philippe et de la famille d’Orléans, dont il recevait
-avec une touchante effusion les dîners et les
-petits cadeaux. On a bien tort de dire que les petits
-cadeaux entretiennent l’amitié, car son amitié pour la
-famille déchue se trouva brisée par un pavé de Février.</p>
-
-<p>Son âme libre et fière se laissa de nouveau envahir
-par des idées démocratiques, et pour rattraper le temps
-où son libéralisme était en disponibilité, son enthousiasme
-dépassa de beaucoup celui des républicains de la
-veille. Le club des Écoles, qu’il honorait de sa présence,
-dut se priver de ses lumières qui ressemblaient trop à
-des torches ; ce fut la dernière erreur de son bel âge.
-Il apprécia bientôt à sa juste valeur l’avenir de la république
-et lui tourna vigoureusement le dos pour se donner
-tout entier à l’empire, avec une loyauté, un dévouement
-et un désintéressement qui seront, je l’espère,
-inaltérables.</p>
-
-<p>M. Le Verrier émarge cinquante mille francs par an.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire.
-Pourquoi cette dernière invocation à la
-pioche ? N’a-t-il pas fait tomber assez de plâtras sur le
-cercueil d’Arago ? M. le directeur a pour cela deux motifs.
-Le premier, qu’il avoue, est intitulé : besoin du
-service ; le second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui
-le meilleur, est le désir de mettre à la porte de l’Observatoire
-le Bureau des longitudes, qui tient ses séances
-dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces
-qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par
-passer dans la section des idées fixes.</p>
-
-<p>M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes,
-il est vrai ; mais vous savez qu’il ne s’en souvient que
-le jour des émargements et bien qu’exerçant <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>,
-le voisinage de ses collègues lui est horriblement désagréable.
-La cause de cette répugnance se perd dans la
-nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on
-oublie difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire.
-Un jour de séance, MM. Biot, l’amiral Roussin,
-l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré, Poinsot, Arago,
-Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son honneur
-un chœur si désagréable, mais si désagréable ! qu’il
-évita, par une retraite aussi prudente que précipitée, un
-<i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i> lancé par Arago ; on dit même qu’il ne
-l’évita qu’à moitié.</p>
-
-<p>On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir
-son second étage, surtout sur la tête de ses collègues.</p>
-
-<p>En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier
-se donne la satisfaction de laisser les membres du Bureau
-des longitudes compter les clous de la porte de la
-salle des séances, car il en garde la clef dans sa poche,
-aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que
-ces illustres savants ne peuvent consulter un de leurs
-livres sans lui en demander la permission. Il est vrai
-qu’ils ne la lui demandent jamais. Un jour de l’hiver
-dernier, la bise soufflait et le froid était rude ; les
-membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent
-la porte fermée.</p>
-
-<p>Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses
-collègues battre la semelle, mit une bûche de plus dans
-sa cheminée. Comme le but de la réunion n’était pas de
-battre la semelle et que cet exercice n’appartient pas
-au programme des séances, M. le maréchal Vaillant
-finit par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la
-porte. On entra par la brèche, mais l’âtre était vide, le
-foyer glacé, et la bise soufflait toujours. Les savants durent
-se réchauffer au feu… sacré de la science.</p>
-
-<p>— Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous
-ferons comme Marié Davy, nous apporterons des bûches
-dans <i>nos poches</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En ce temps-là, on faisait beaucoup de conférences,
-et les savants étaient gracieusement invités à conférencier
-aux Tuileries. Une très-haute dame manifestait devant
-M. Le Verrier le plaisir qu’elle avait éprouvé à une
-séance fort intéressante de M. Delaunay, de l’Institut.</p>
-
-<p>— Comment ! madame, dit M. le Verrier avec l’aimable
-courtoisie qui le caractérise, <i>vous avez écouté
-ces bêtises-là ?</i></p>
-
-<p>— N’en soyez pas surpris, monsieur, j’ai eu le courage
-d’écouter les vôtres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Avant l’arrivée de M. Le Verrier à l’Observatoire, le
-budget était de 45,000 francs. Maintenant il s’élève à
-152,000. En quatorze années, la somme du budget ordinaire
-atteint 1,416,000 francs ; ajoutez à cela
-1,000,000 pour le budget extraordinaire ou complémentaire,
-plus 78,000 fr. provenant de reliquats de
-tous les établissements de même chapitre, et nous arrivons
-au chiffre de 2,500,000 francs, ce qui donne
-une moyenne de 182,000 francs par an. Jamais, sous
-aucun gouvernement, l’Observatoire n’a été traité aussi
-largement.</p>
-
-<p>Si un autre astronome que M. Le Verrier m’affirmait
-que l’État a reçu de la science pour son argent, je n’en
-croirais pas un mot, ni lui non plus.</p>
-
-<p>On accorde à l’Observatoire de Marseille une subvention
-de 7,000 fr. M. Le Verrier en distrait au moins
-5,000, qu’il applique aux besoins de l’Observatoire de
-Paris. Oh ! si les Phocéens savaient cela ! Et pourtant ils
-découvrent des planètes. La dernière a été signalée par
-M. Stéphan.</p>
-
-<p>Mais il eut l’imprudence de laisser transpirer la chose
-dans les journaux de la localité. Cela lui a attiré de
-M. Le Verrier un de ces ouragans qui font pâlir le
-mistral. Apprenez, monsieur, qu’à l’Observatoire il n’y
-a pas de découvertes personnelles, il n’y a que des découvertes
-<span class="small">ADMINISTRATIVES</span> !</p>
-
-<p>Je pense depuis longtemps que l’astronome qui montre
-la lune sur le pont Neuf, serait moins désastreux que
-M. Le Verrier à l’Observatoire ; il n’y brillerait certainement
-pas d’un aussi vif éclat, mais il coûterait moins
-cher et laisserait peut-être ses collègues travailler en
-paix.</p>
-
-<p>A l’époque où M. Le Verrier n’était encore qu’astronome-adjoint,
-il avait à l’Observatoire un collègue extrêmement
-distingué, membre de l’Institut, et qui se
-nommait Mauvais ; il valait mieux que son nom. Un
-jour que M. Le Verrier l’avait tracassé plus que de coutume,
-ce bon Mauvais sortit furieux du terrain scientifique,
-et entama la litanie des apostrophes, non pas de
-ces petites apostrophes que l’on se dit en famille : c’était
-énorme, écrasant.</p>
-
-<p>— Monsieur, vous m’en rendrez raison ! s’écria M. Le
-Verrier.</p>
-
-<p>Vous savez, on propose parfois un duel à un ami, — comme
-on lui offre un cigare quand on n’en a qu’un, — avec
-l’espérance qu’il aura la discrétion de ne pas
-accepter.</p>
-
-<p>— Je suis complétement à vos ordres, répondit
-Mauvais.</p>
-
-<p>Alors les intestins de M. Le Verrier lui crièrent énergiquement
-que c’était bien mal de répandre le sang
-humain. Malgré son courage, l’astronome se rendit à
-l’éloquence insurrectionnelle de ses entrailles, et courut
-chez MM. Dumas et le général Poncelet pour les prier
-d’arranger l’affaire. Ces deux honorables membres de
-l’Institut se rendirent chez leur collègue.</p>
-
-<p>— Ah çà ! dit le général, y pensez-vous, Mauvais ?
-Comment ! vous voulez massacrer ce pauvre Le Verrier ?</p>
-
-<p>— Moi ! nullement. Il est vrai que je lui ai dit <i>ceci</i>
-et <i>cela</i> ; mais, dès qu’il s’en montre satisfait, je n’ai
-point de raison pour refuser ses excuses.</p>
-
-<p>M. Le Verrier prit sa revanche, et, aussitôt nommé
-directeur, il mit Mauvais à la porte de l’Observatoire.
-Pauvre Mauvais ! il devint bien triste ; ce n’est pas son
-directeur qu’il regrettait, oh ! non ! mais il aimait les
-fleurs et cultivait avec passion dans son jardin de l’Observatoire
-une magnifique collection de rosiers qui
-étaient la moitié de sa vie.</p>
-
-<p>Le désespoir s’empara du pauvre astronome, et il se
-fit sauter le crâne d’un coup de fusil, le seul qu’il ait
-tiré de sa vie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon
-adorable. Un jour, il se promenait dans le jardin
-de l’Observatoire, avec M. Mesnard, chef de division au
-ministère de l’instruction publique. Brusquement et
-sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait
-un quart de conversion sur ses talons, et se met à inonder
-les plates-bandes. M. Mesnard, stupéfait et indigné
-du sans-gêne de M. le directeur, reste un instant immobile
-et cherche à son adresse une épithète salée.
-Tout à coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le
-Verrier et imite du mieux qu’il peut son épanchement
-humide. — Tableau ! Il manquait un troisième pour
-compléter le groupe de la fontaine Louvois.</p>
-
-
-<p class="c gap">ÉPILOGUE.</p>
-
-<p>L’Observatoire est réorganisé. Aux prodigues qui dissipent
-leur fortune, on donne un conseil judiciaire ; à
-M. Le Verrier, qui gaspillait l’intelligence des astronomes,
-M. le ministre de l’instruction publique a
-nommé un conseil… de famille. L’arbitraire est mort à
-l’Observatoire, et Dieu sait s’il avait la vie dure ! Tout en
-conservant le titre de directeur, l’autocrate devient
-constitutionnel ; il ne pourra même pas rosser un domestique
-sans la permission de son conseil.</p>
-
-<p>Voici les noms des huit nouveaux régents de l’Observatoire.
-Ce sont : MM. Marié Davy, Lœvy, Wolff,
-Yvon Villarceaux, astronomes ; membres choisis en
-dehors de l’établissement : MM. Briaud, Faye, Serret et
-l’amiral Dieudonné.</p>
-
-<p>Les gens qui connaissent mal M. Le Verrier s’imaginent
-que l’ère de la paix vient enfin de commencer pour
-les astronomes ; ceux qui le connaissent mieux sont
-persuadés que le savant calculateur va faire d’incessants
-efforts pour absorber son conseil, et s’il n’y parvient pas
-(chose probable), après des luttes acharnées, il secouera
-la poussière de ses pantoufles sur le seuil de l’Observatoire,
-ce qui sera certainement une chose très-fâcheuse,
-car M. Le Verrier possède d’éminentes facultés, et rendrait
-à l’astronomie de grands services, s’il voulait modifier
-les côtés grincheux et envahisseurs de son caractère.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un
-peu épais dans ses derniers temps, mais que la vieillesse
-n’avait pas courbé. Une tête superbe, qui ne manquait
-pas de majesté ; un front haut et large, dominé par des
-cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien
-coupé, la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et
-quêteur du Normand ; il était né à Saint-Silvain (Calvados).</p>
-
-<p>M. Rayer a joué un rôle important dans le monde
-médical de notre époque. C’était un homme d’une
-remarquable intelligence et d’un véritable mérite ; il a
-poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de perfection,
-et on lui a justement reproché d’appliquer trop
-exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles.
-Il a fourni un exemple frappant de ce que peut
-la volonté ferme d’un homme, mise au service d’une
-ambition sans limites.</p>
-
-<p>M. Rayer mérite certainement une belle place dans la
-science ; cependant ses travaux et ses titres scientifiques
-sont bien pâles si on les compare à ceux des Bouillaud,
-des Velpeau, des Trousseau, des Jobert, etc.</p>
-
-<p>A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste,
-sur les maladies de la peau et sur les affections des
-reins, il n’a produit que quelques brochures peu importantes,
-et pourtant il a dépassé tous ses illustres rivaux
-dans la carrière des honneurs et des dignités ; il en a
-été littéralement écrasé : ancien doyen et professeur
-honoraire de la Faculté de médecine, membre de l’Institut,
-de l’Académie de médecine, grand officier de la
-Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe,
-médecin de l’Empereur, président ou membre d’une
-multitude de conseils, de commissions, de sociétés, etc.,
-il me faudrait une colonne entière pour donner la liste
-des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il est probable
-qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître.</p>
-
-<p>Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour
-atteindre le but de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient
-les gens vulgaires qui veulent arriver à tout
-prix. Sa suprême habileté consistait à se faire offrir ce
-qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les
-rouages de son ambition avec une telle expérience, que
-tout lui arrivait sans secousses et sans qu’il eût l’air
-d’avoir rien sollicité.</p>
-
-<p>La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels,
-elle fut véritablement exagérée, mais là encore
-il s’était laissé faire sans paraître y mettre la main. Il
-s’est trouvé entouré de quelques-uns de ces gens serviles
-qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied
-à quelqu’un. — Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de
-naissance. — Ils placèrent M. Rayer sur une espèce
-d’autel et en firent le pontife d’une petite Église. On
-exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur tous
-les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné
-les cloches et chanté : Dieu vous bénisse ! en faux bourdon.</p>
-
-<p>M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe
-de ces flagorneries parlées ou imprimées, de cette dépense
-d’admiration qu’il devait rembourser d’une manière
-ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer silence
-ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie.
-Aussi laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu
-les gens le considéraient comme véritablement illustre,
-sans discuter ses titres à l’illustration.</p>
-
-<p>En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination
-montra toute l’habileté de sa politique. Il ne pouvait
-songer à se présenter dans la section de médecine
-et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des compétiteurs
-assez supérieurs pour lui barrer absolument la
-route. Il se présenta donc dans la section d’économie
-rurale, mais il n’avait d’autres titres qu’un mémoire sur
-la communication de la rage canine à l’homme.</p>
-
-<p>Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine
-et l’art vétérinaire était un bien petit pont pour franchir
-un si grand vide.</p>
-
-<p>M. Rayer, sans se décourager, créa les <i>Archives de
-médecine comparée</i>. Cette publication enleva la nomination,
-mais aussitôt après, le journal cessa de paraître,
-il vécut cinq numéros.</p>
-
-<p>M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie ;
-c’est là un titre sérieux qui s’attache à son nom. Cette
-réunion de savants, jeunes, actifs, et désireux de montrer
-leur valeur, a fait d’excellents travaux. Mais elle a
-beaucoup fait aussi pour M. Rayer ; il protégeait ses
-membres avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient
-le maître vigoureusement, sans bassesse, mais avec
-l’entraînement de gens reconnaissants.</p>
-
-<p>Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit
-le mérite de cette création, et l’ont posé en Mécène de
-la science. N’exagérons rien ; si quelques hommes
-qui touchent ou qui ont atteint la célébrité appartiennent
-à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé leur
-force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de
-moutarde, quand bien même on l’arroserait d’un engrais
-céleste. Claude Bernard et d’autres sont peut-être arrivés
-un peu plus facilement, mais ils n’auraient pas fait une
-découverte de moins s’ils n’avaient pas été de la <i>Biologique</i> ;
-d’un autre côté, la protection infatigable accordée
-par M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir
-de leur cerveau stérile.</p>
-
-<p>Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand
-même. Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur
-était refusé à des gens qui parfois en étaient beaucoup
-plus dignes. Ce qu’il a fait décorer de ses amis est inimaginable ;
-pour eux, sa main était une corne d’abondance
-qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois
-demandé s’il n’en avait pas découvert une mine.</p>
-
-<p>M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est
-bien probable que ce fut une des amertumes de sa vie,
-lorsqu’en 1863, il avait alors soixante-dix ans, il fut
-nommé du même coup doyen et professeur de médecine
-comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne
-d’épines. Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir
-pour le doyen et le collègue qui leur était imposé en
-dehors des conditions normales ; les élèves lui manifestaient
-leur antipathie avec la plus grande violence.
-Enfin, après moins de deux ans d’une administration
-assez médiocre, car le poste de doyen n’est pas facile à
-bien remplir, il donna sa démission sans avoir fait une
-seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé.</p>
-
-<p>Sa clientèle était considérable et il laisse une très-grande
-fortune. Excellent clinicien, ses qualités professionnelles
-étaient fort estimées de ses confrères.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c26">XXVI</h2>
-
-
-<p class="d">Le docteur Ganne et l’affaire Texier.<br />
-La pétition cléricale au sénat. — La mer Morte.</p>
-
-
-
-<p>Le docteur Ganne est un rude compère, et il ne fait
-pas bon, pour les autres médecins, de rôder autour de
-ses malades ; ils lui appartiennent comme son cheval ou
-son paletot, il les étreint, il se cramponne à eux, et l’idée
-de la mort les effraye moins que l’idée d’encourir
-sa colère.</p>
-
-<p>Il traite ses confrères d’imbéciles, les flanque à la
-porte quand ils franchissent le seuil du client et désire
-vivement les tenir <i>par la peau du ventre</i>. J’ose espérer
-qu’il laisse un certain intervalle de temps entre le dernier
-repas et l’exécution de cette petite fantaisie ; nul
-n’a le droit de troubler la digestion d’un médecin.</p>
-
-<p>Je me demande ce que le docteur Ganne peut faire de
-la peau du ventre de ses confrères. Est-ce une manière
-de scalper particulière à sa localité ? Leur frotte-t-il un
-solo de tambour de basque ou un air de grosse caisse
-sur l’abdomen ?</p>
-
-<p>Bons lecteurs que le procès de la Meilleraye fait frémir,
-n’allez point supposer que M. Ganne soit le représentant
-type des mœurs médicales de notre époque. Oh !
-non. Nous n’avons pas l’habitude, dans le corps médical,
-de nous attraper par la peau du ventre pour conserver
-les malades qui désirent nous quitter. Quand ils
-veulent fuir, on leur ouvre la porte.</p>
-
-<p>Lorsqu’il s’agit d’une maladie grave, au lieu de faire
-le moulinet pour écarter les confrères, nous sollicitons
-avec empressement leur concours, et ils sont invités à
-partager la responsabilité morale qui surgit quand la
-question de vie ou de mort se pose.</p>
-
-<p>Lorsqu’un hasard malheureux nous jette au milieu de
-ces ténébreuses affaires où l’on soupçonne un crime,
-nous protégeons la victime en écartant les mains que
-l’on croit coupables, et il suffit pour cela d’un mot, d’un
-regard. Aussitôt qu’il se croit découvert, l’assassin
-tremblant détruit ses poisons. Mais nous ne dénonçons
-personne, pouah ! Nous laissons cette triste mission à
-qui veut la ramasser. Notre devoir est de donner des
-soins et non pas d’aller chercher les gendarmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert,
-un savant professeur, à la hauteur de sa mission,
-a trouvé de l’arsenic. L’empoisonnement me paraît un
-fait indiscutable ; mais je veux passer auprès du crime
-sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement
-signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le
-mot n’est point trop fort), qui ont pu faire frémir une
-cour d’assises, et qui feraient pouffer de rire une réunion
-de médecins sérieux.</p>
-
-<p>Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie
-science, quand il s’agit de la vie d’un accusé ; car la
-vérité d’aujourd’hui peut devenir demain une erreur (et
-que d’erreurs ont été commises en médecine légale) !
-Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche
-est si délicate, n’ignore rien de son métier ; s’il n’est
-pas suffisamment pénétré des choses qu’il doit savoir,
-s’il omet certains détails de son rôle, il peut mal à propos
-prêter à l’accusation un secours terrible contre un
-innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son
-observation ; s’il se passionne pour ou contre l’accusé,
-ce n’est plus un expert, c’est un accusateur ou un
-avocat.</p>
-
-<p>Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions
-de son emploi. D’abord, une chose me frappe : il assiste
-Texier dès le début de sa maladie ; pendant plus d’un
-mois, il laisse défiler le cortége des symptômes de l’empoisonnement
-sans les reconnaître ; aussitôt que sa
-perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le
-crime, et c’est lui qui se trouve chargé de l’autopsie ! Je
-sais que M. Ganne ne lâche pas facilement ses malades,
-mais une fois morts, il pourrait en faire le sacrifice.</p>
-
-<p>N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale
-entre les différentes phases de son intervention ? et lui,
-dénonciateur du fait qu’il avait beaucoup trop longtemps
-méconnu, possédait-il toute l’impartialité nécessaire
-à l’expert ? Non, il ne la possédait pas, car il a
-prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa
-bouche : « N’eussions-nous pas trouvé le poison, que
-M. Ledain et moi n’en serions pas moins restés convaincus
-qu’il y avait eu un empoisonnement ! »</p>
-
-<p>Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de
-tout agent toxique, et il assiste pendant six semaines à
-des phénomènes d’intoxication sans les reconnaître !
-Pour un médecin légiste, c’est roide.</p>
-
-<p>M. Ganne demande à tous les échos des déjections du
-malade, et il se plaint amèrement qu’on lui en refuse.
-Mais M. Ganne, médecin légiste, ne devrait pas ignorer
-que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une manière
-continue par la voie rénale, et que leur recherche
-est beaucoup plus facile dans les urines que dans les
-autres déjections. Il aurait donc dû, le 25 juillet, date
-de ses premiers soupçons, emporter des urines du malade,
-les analyser pour savoir s’il y avait poison et
-quelle était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort
-que quinze jours après, aurait pu être sauvé.</p>
-
-<p>Au lieu de cela, M. Ganne nous dit : « En prévision
-d’accidents sérieux, je prescrivis des antidotes : de l’eau
-albuminée, de l’eau de Vichy, du chiendent nitré. »
-Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison ; cela n’y
-fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau
-de Vichy et du chiendent ! O Molière ! du chiendent et
-de l’eau de Vichy, pour combattre un empoisonnement
-dont on ignore la cause !</p>
-
-<p>Plus loin, M. Ganne ajoute : « <i>Mais comme par mes
-antidotes j’aidais la nature à expulser</i> les substances
-nuisibles. » Est-ce de la candeur ou du toupet ? Laissez-moi
-admettre que c’est de la candeur.</p>
-
-<p>On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons
-à Parthenay. Douce illusion que je respecte
-chez M. Ganne, envisagé comme magistrat municipal,
-mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste.
-Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que
-l’eau fortement albuminée agissait sur le mercure introduit
-dans l’estomac, — ce qui n’était pas le cas pour
-Texier ; — que l’hydrate de peroxyde de fer agissait
-de même sur l’arsenic ; mais seulement lorsque le médecin
-est appelé <i>immédiatement</i>, au moment de l’accident.
-Une panade épaisse, ou toute autre substance de
-nature à englober, en quelque sorte, l’agent toxique,
-et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un
-vomitif, produisent exactement le même résultat : voilà
-les véritables antidotes sur lesquels on peut compter.
-L’estomac se trouve débarrassé mécaniquement du poison
-qui n’est pas absorbé.</p>
-
-<p>Compter sur les <span class="small">ANTIDOTES</span>, dans les empoisonnements
-lents et lorsque le toxique a pénétré dans la circulation
-et imprégné l’organisme, c’est par trop candide. Et
-cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient
-à trouver du <i>mercure</i>, au moyen de la pile
-de Smithson, quand le malade a succombé à l’<i>arsenic</i>
-et n’a point absorbé de mercure !… Il aurait
-peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à
-un empoisonnement mercuriel.</p>
-
-<p>On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à
-propos des antidotes : « La première des conditions est
-de ne pas mêler dans l’estomac des substances susceptibles
-de nuire aux analyses chimiques. » Autant dire
-en bon français : périsse le malade, mais sauvons l’autopsie !</p>
-
-<p>Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement
-aux médecins légistes, est absolument inepte, et jamais
-elle n’a pu entrer dans la pensée d’un médecin instruit.
-La vraie vérité (qu’il ignore peut-être) est que, parmi
-les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas,
-IL N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse
-d’un expert digne de ce nom.</p>
-
-<p>C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion
-de l’auditoire ; il voulait produire de l’effet.</p>
-
-<p>Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en
-isolant l’arsenic, comme cela a lieu pour le mercure, il
-émet une théorie de fantaisie, qui lui est toute personnelle
-et que personne ne lui disputera.</p>
-
-<p>Je m’arrête à regret dans mon examen de la science
-de M. Ganne, car il ne faut pas abuser des meilleures
-choses ; mais si jamais je suis empoisonné, je le supplie
-de ne pas se mêler de mon autopsie.</p>
-
-<p>Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas
-montré plus fort que son confrère. Mais au moins lui
-n’était pas dangereux. Il a surtout émis une théorie
-bien amusante sur la migration du poison dans l’économie,
-avec stations prolongées dans certains organes
-comme s’il exécutait un voyage d’agrément.</p>
-
-<p>La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui
-sont aujourd’hui terminés, est profondément triste. On
-frémit de penser que la tête d’un accusé peut tomber,
-parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié à des
-mains incapables de le remplir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Est-ce bien possible, mon bon Giraud ! c’est vous le
-chef de file des deux mille séraphins qui veulent jeter
-le Sénat sur la Faculté de médecine pour la démolir.
-Montjoie et Saint-Denis ! quelle fortune ennemie m’oblige
-à vous traiter en adversaire ?</p>
-
-<p>L’épithète de <i>dénonciateur</i> a fait hérisser votre moustache,
-et vous murmurez à mon adresse des frou frou
-de chat en colère. Aussi je m’empresse de retirer cette
-expression désobligeante. Mais si vous n’étiez pas un
-ami, je ne me gênerais point pour vous dire : Ah çà,
-monsieur, vous nous la contez belle ! vous prétendez ne
-pas dénoncer parce que vous ne prononcez pas les noms
-des professeurs dont vous citez les ouvrages, dont vous
-indiquez les cours ! Autant vaudrait nous dire : Je les ai
-nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur
-adresse, donc je ne les ai point dénoncés. C’est là
-une subtilité… cléricale au premier chef. J’ajouterais
-que si le Sénat avait besoin de vous demander les noms
-et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté
-de les lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui,
-absolument indispensables pour que la pétition soit
-prise au sérieux. Mais vous êtes un ami, et je ne vous
-dirai rien de tout cela.</p>
-
-<p>Une simple observation sur le nombre de vos adhérents :
-j’ai ouï dire que vos deux mille signatures appartenaient
-à des pères de famille, alors vous en cachez ;
-car il paraît que huit à neuf cents prêtres l’ont signée,
-et vous ne les rangez certainement pas parmi les pères de
-famille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je suis bien convaincu, mon bon Giraud, que vous
-n’êtes pas homme à jouer une partie avec des dés
-pipés et des cartes biseautées ; vous éprouverez donc une
-douloureuse surprise en apprenant que les documents
-qui servent de base à votre dénonci… non, à votre pétition,
-sont absolument faux.</p>
-
-<p>Ils seraient vrais que je n’y trouverais pas de quoi
-faire pendre un homme ; mais comme ils sont faux, vous
-voilà obligé de chercher autre chose.</p>
-
-<p>En votre qualité de général, vous n’avez pu descendre
-vous-même aux infimes détails qui sont du domaine
-des subalternes, vous vous êtes borné probablement au
-rôle de collecteur. Quand le préfet de police désire savoir
-ce qui se passe dans une réunion, il n’y va pas lui-même,
-il s’y fait représenter par des agents qu’on nomme, je
-ne sais pourquoi, des mouchards, lesquels se faufilent
-dans les groupes et enregistrent, en général, avec fidélité
-les faits et gestes des ennemis de l’ordre public.</p>
-
-<p>Vos agents de la police cléricale ont procédé de même,
-en se faufilant dans les hôpitaux et dans les cours de la
-Faculté. Seulement ils se distinguent de leurs confrères
-de la préfecture, en ce qu’ils inventent des <i>faits divers</i>
-matérialistes, quand le sort trahit leurs oreilles ; la
-<i>faim</i> sanctifie les moyens. Si vos agents de police ne
-travaillent pas pour la gloire, ils vous ont volé votre
-argent ou celui des fidèles.</p>
-
-<p>Ainsi :</p>
-
-<p>Dans votre pétition, vous parlez avec une chaleureuse
-indignation d’un médecin de la Salpêtrière, qui
-aurait plaisanté sur les amulettes d’une vieille femme.
-Eh bien ! mon bon Giraud, l’agent qui vous a conté
-cette bourde l’a entièrement fabriquée. On vient encore
-de faire une enquête à la Salpêtrière ; tout le monde a été
-interrogé, depuis le concierge jusqu’au directeur ; on a
-même exhumé deux pensionnaires qui vivaient l’an
-passé. Vous pouvez vous en rapporter à M. Husson,
-pour faire une enquête, quand il s’agit d’être désagréable
-aux médecins ; et l’on n’a pu trouver la moindre trace
-réelle de cet odieux cancan.</p>
-
-<p>Renvoyez votre agent lire l’enquête ; il y trouvera de
-la main du docteur Moreau (de Tours), médecin de cet
-établissement, l’apostrophe de Blaise Pascal aux jésuites :
-<span lang="la" xml:lang="la">MENTIRIS IMPUDENTISSIME</span> ; ce sera sa punition.</p>
-
-<p>Mais vous-même, mon cher Giraud, êtes-vous exempt
-de blâme, lorsque vous ajoutez dans votre pétition :
-<span class="sc">Et des faits semblables se produisent SOUVENT dans les
-hopitaux.</span> Qu’en savez-vous ? Si le fait est démontré faux
-lorsqu’on précise le lieu où il serait arrivé, la logique
-permet d’admettre qu’il est archifaux quand on l’indique
-dans les vapeurs du vague. J’ose vous dire, mon
-bon Giraud, malgré tout le respect que j’ai pour votre
-aimable caractère et vos fortes convictions, que vous
-avez ici manqué de la prudence que recommandent
-les auteurs sacrés dont vous suivez les traces.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si la police cléricale compte des romanciers, elle
-compte aussi des faussaires habiles à altérer les textes.</p>
-
-<p>Je lis dans la pétition : « Un autre professeur quelques
-jours après faisait en ces termes l’apologie de Malthus :
-« Là où croît l’aisance, s’accroît aussi la sollicitude paternelle
-en vertu de laquelle on ménage le nombre de
-<i>ses</i> enfants. »</p>
-
-<p>Autant de faussetés que de mots, et votre estafier
-mérite au moins quinze jours d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>. Il ne s’agit plus
-de paroles qui s’envolent sans qu’on en puisse retrouver
-la trace ; le discours a, par hasard, été imprimé, et les
-écrits restent pour la condamnation des falsificateurs.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> L’orateur, le docteur Broca, l’éminent savant, n’était
-pas professeur à l’époque où ce discours a été prononcé ;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Ce n’est point à la Faculté, <i>mais à l’Académie de
-médecine</i>, que ce discours a été prononcé ;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Il n’était nullement question de Malthus dans
-l’affaire, et M. Broca est l’adversaire et non l’apologiste
-dudit Malthus ;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> La phrase <span class="small">GUILLEMETÉE</span> dans la pétition (c’est-à-dire
-qui devrait être <i>rigoureusement copiée</i>) a été fabriquée
-au moyen de deux membres de phrases tronqués, dont
-l’un se trouve à la page 11, et l’autre à la page 12 du
-texte imprimé ;</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Voici le texte exact du discours.</p>
-
-<p>« Le phénomène qui nous occupe est la conséquence
-naturelle d’une loi que les économistes ont proclamée,
-savoir que, dans une population quelque peu serrée,
-tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires
-tend par cela même à ralentir la natalité. (P. 11.) »</p>
-
-<p>Puis à la page suivante :</p>
-
-<p>« La jeunesse est moins prévoyante que l’âge mûr,
-et les jeunes maris n’ont pas la prudence (pour employer
-une expression euphémique) qui porte les
-hommes plus mûrs, <i>je ne dis pas plus sages</i>, à ménager
-le nombre de leurs enfants. »</p>
-
-<p>Est-ce clair ? Votre homme est-il bien pris la main
-dans le sac, et n’a-t-il point attribué à M. Broca, et cela
-en altérant son texte, une opinion tout à fait contraire
-de celle qu’il a exprimée ?</p>
-
-<p>Je ne dirai rien de cet autre professeur qui aurait proclamé
-que la matière est le Dieu des savants. L’enquête
-du vice-recteur a prouvé que c’était encore un cancan
-inventé.</p>
-
-<p>Quand on attaque, avec autant de violence que vous
-le faites, des gens qui ont bec et ongles, il ne faut pas
-aller à la bataille avec des fusils de carton.</p>
-
-<p>J’espère, mon bon Giraud, que vous allez sans retard
-prévenir MM. les cardinaux que vous avez été indignement
-induit en erreur ; car si vous les laissiez s’engager
-dans une discussion basée sur de pareilles faussetés,
-vous vous exposeriez à perdre leur confiance et leurs
-bénédictions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Passons, si vous le voulez bien, mon cher Giraud, à
-la partie annexe de votre pétition, et que vous adressez
-au Sénat par la voie de votre <i>Journal des Villes et Campagnes</i>.
-Vous déclamez, en citant des phrases, contre
-les doctrines des professeurs Vulpian et Axenfeld, jeunes
-savants qui honorent autant la Faculté par leur
-caractère que par leur science. Vous leur reprochez
-surtout de dire sous des formes diverses que le cerveau
-est l’organe producteur de la pensée. Je dois vous confier,
-mon bon Giraud, qu’il y a de longues années que
-le fait n’est plus discutable, et si la science venait toute
-seule aux gens, comme la grâce efficace, vous n’ignoreriez
-pas cette vérité élémentaire.</p>
-
-<p>Sauriez-vous par hasard, de source certaine et par
-révélation, que la pensée se forme dans l’intestin grêle
-ou la rate ? Si vous le savez, ne craignez pas de répandre
-cette nouvelle doctrine, et la liberté de l’enseignement
-<i>que vous réclamez</i> est tellement complète, tellement
-grande, que la Faculté vous accordera, pour peu que
-vous le désiriez, un amphithéâtre à l’<i>École pratique</i>,
-pour enseigner ces vérités nouvelles. Seulement, si les
-élèves ne vous portent pas en triomphe, il ne faudra
-point trop leur en vouloir.</p>
-
-<p>Vous êtes allé visiter le décapité qui parle, il vous a
-répondu, donc son cerveau émet la pensée ; vous interrogeriez
-vainement le reste de son corps, il ne vous répondrait
-rien du tout.</p>
-
-<p>Allons sérieusement au fond des choses, mon bon
-Giraud : ce n’est pas la liberté de l’enseignement que
-vous demandez, car nous la possédons, et chacun a le
-droit de professer toutes les sottises qui lui passent par
-la tête, pourvu qu’il respecte le code. Ce que vous rêvez,
-c’est la faculté de recevoir des bacheliers voués au blanc,
-des licenciés porte-cierges, des docteurs <i lang="la" xml:lang="la">ad majorem Dei
-gloriam</i>. Il vous faudrait aussi jeter bas M. Duruy, ce
-qui serait un très-grand et très-véritable malheur, car il
-est le seul ministre de l’instruction publique sincèrement
-libéral et progressiste que nous ayons eu depuis
-longtemps, et j’espère que vous n’obtiendrez rien de
-tout cela.</p>
-
-<p>Livrer le haut enseignement au parti clérical serait la
-ruine de la science en France. Le fait est démontré par
-les échecs que subissent vos candidats aux concours
-des écoles spéciales du gouvernement.</p>
-
-<p>L’école de Paris n’est ni athée ni matérialiste, elle est
-positiviste, elle examine les faits sans se laisser enchaîner
-par la révélation.</p>
-
-<p>L’école cléricale, pour être conséquente avec ses
-principes, serait obligée de courber la science sous ses
-doctrines immuables. Elle enseignerait par exemple :</p>
-
-<p>En <i>anatomie</i> : que la femme est tirée de la côte de
-l’homme.</p>
-
-<p>En <i>histologie</i> : que l’homme est composé de boue.</p>
-
-<p>En <i>thérapeutique</i> : que l’eau de la Salette guérit tous
-les maux.</p>
-
-<p>En <i>hygiène</i> : que la crasse et la vermine sont les apanages
-de la perfection : l’empire appartient aux peuples
-malpropres.</p>
-
-<p>En <i>botanique</i> : qu’il existe des raisins dont une grappe
-forme la charge d’un homme.</p>
-
-<p>En <i>histoire naturelle</i> : que la baleine peut avaler un
-homme d’un seul coup.</p>
-
-<p>En <i>chimie</i> : qu’une femme qui se retourne peut être
-transformée en sel de cuisine.</p>
-
-<p>En <i>physique</i> : que l’eau peut former des murailles
-verticales.</p>
-
-<p>En <i>cosmologie</i> : que le soleil tourne autour de la terre,
-et qu’on peut l’arrêter dans sa course.</p>
-
-<p>En <i>géologie</i> : que les montagnes dansent comme des
-chèvres, et que les collines sautent comme des béliers,
-etc., etc.</p>
-
-<p>Ces doctrines sont plus rigoureusement orthodoxes
-que celles professées à la Faculté ; cependant, si on les
-exposait aux étudiants, je suis certain qu’ils danseraient
-comme des chèvres, sauteraient comme des béliers,
-mugiraient comme la mer en furie, et lanceraient des
-projectiles comme des volcans en éruption.</p>
-
-<p>En résumé, mon bon Giraud, supposons que la majorité
-du Sénat accepte comme des vérités les <i>inexactitudes</i>,
-les balivernes et les cancans contenus dans votre pétition :
-la prise en considération la fera renvoyer à M. Duruy ;
-et savez-vous ce qu’il en fera ? Je n’ose pas vous le dire,
-et cependant c’est le seul service qu’elle aura rendu à
-l’humanité.</p>
-
-<p>Méditez la fable du serpent et de la lime. La lime, c’est
-la science lentement forgée par les efforts du génie humain ;
-le serpent, si vous allez parfois à la messe, vous
-en rencontrerez au moins un dans les environs du lutrin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En fouillant dans vos souvenirs bibliques, vous retrouvez
-en Judée un grand lac triste, morne et immobile,
-dont les émanations méphitiques éloignent les
-êtres vivants : c’est le lac Asphaltique, la mer Morte.</p>
-
-<p>Ses flots sombres et lourds laissent passer la brise
-sans daigner se soulever ; il faut, pour blanchir leur
-crête, le souffle puissant de la tempête. Ces eaux funèbres
-n’ont de tressaillements que lorsque les ouragans
-fouettent la terre de leurs dévastations.</p>
-
-<p>La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a
-une trentaine de lieues de longueur, a été brusquement
-créée pour punir les crimes de Sodome et de Gomorrhe.
-C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de quelques
-douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement
-guère plus coupables que leurs contemporains
-échappés à l’engloutissement.</p>
-
-<p>Lorsque la science passe auprès de traditions aussi
-vénérables, elle tire son chapeau, mais elle se permet
-cependant d’expliquer les choses à sa manière.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’entourage géologique du bassin de la mer Morte
-nous démontre très-clairement qu’elle doit son origine
-à des phénomènes volcaniques analogues à ceux que
-nous avons signalés dernièrement à propos de Néa Kammeni.
-Les soulèvements des chaînes montagneuses
-environnantes ont déterminé une vaste dépression centrale,
-et le Jourdain, qui selon toute probabilité, s’allait
-jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par cet
-infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense
-entonnoir.</p>
-
-<p>On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle
-de nos rivières ; elle porte mieux le nageur qui vient
-s’y plonger. Sous ce rapport, la mer Morte rend des
-points à l’Océan ; les baigneurs pourraient y périr asphyxiés
-par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient
-toutes les peines du monde à s’y noyer.</p>
-
-<p>L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez
-originales : il fit jeter un jour dans la mer Morte des
-prisonniers garrottés ; ils surnagèrent avec un entêtement
-invincible, et l’excellent prince fut obligé de
-chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer
-Morte semble avoir tant d’horreur pour les vivants,
-qu’elle les repousse de son sein lorsqu’on les lui jette en
-pâture.</p>
-
-<p>La densité considérable que je signale tient à une
-proportion énorme de sels en dissolution ; ce n’est
-plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un jour on
-exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches
-faites à Pompéi, cette autre victime des volcans,
-il se pourrait qu’on rencontre d’antiques Gomorrhéens
-parfaitement conservés à la manière des anchois.</p>
-
-<p>Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser
-cette solitude liquide sans trop se mouiller les pieds ;
-cette tentative mérite d’être encouragée. M. Lartet,
-qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de seize
-analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches
-en bateau.</p>
-
-<p>Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire
-des analyses aussi nombreuses sur un liquide dont la
-composition semble devoir être la même dans toute la
-masse. C’est là encore un caractère qui distingue cette
-mer des autres amas d’eau.</p>
-
-<p>Le liquide pris sur des points et à des profondeurs
-distinctes a donné, à l’analyse, des résultats différents ;
-les variations sont parfois considérables. L’eau puisée à
-une profondeur de 300 mètres est beaucoup plus chargée
-de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente
-à mesure que les instruments descendent plus
-bas pour faire leur prise. Sur les bords, et près de l’embouchure
-du Jourdain, ou de petites rivières qui viennent
-se jeter dans le lac, la salure est moins prononcée
-en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on
-peut observer quelques petits poissons, qui meurent
-immédiatement quand on les transporte au large.</p>
-
-<p>Les recherches de M. Lartet, complétées dans leur
-partie analytique par M. Terreil, présentent, en dehors
-de leur valeur purement scientifique, un intérêt
-industriel assez notable. Parmi les agents minéralisateurs
-qui saturent les eaux du lac Asphaltique, on trouve
-une proportion de potasse qui dépasse, sur certains
-points, 5 pour 100. L’industrie pourrait donc largement
-s’approvisionner à cette source inépuisable.</p>
-
-<p>La différence de composition chimique qu’on observe
-entre les eaux de la mer Morte et celles de l’Océan,
-prouve qu’il n’existe entre elles aucune communication
-de nature à expliquer la présence des sels minéralisateurs.</p>
-
-<p>M. Lartet pense que ces sels proviennent d’origines
-diverses. Ils sont probablement fournis en grande partie
-par des sources thermales qui s’ouvrent au fond
-du bassin. Il en existe de nombreuses sur ses bords
-et qui sont très-chargés de principes minéralisateurs.
-Le Jourdain fournit aussi son contingent. Enfin, d’après
-Volney, il existe près du rivage méridional des
-masses salines intercalées dans des couches de terrains
-crétacés qui contribuent à renforcer cette saumure.</p>
-
-<p>Il n’est pas tout à fait aussi facile de déterminer les
-causes qui font que l’Océan contient tant de sel.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap">La rentrée de la Faculté de médecine. — La physiologie
-expérimentale à un point de vue spécial. — L’oculiste d’Azor</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">Le choléra. — Un candidat perdu, récompense honnête</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap">Le professeur Jobert de Lamballe. — La transfusion. — Un
-phénomène adipeux. — Une carte comme on en voit peu</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">26</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap">La médecine des gens qui ne sont pas médecins. — Le docteur
-Duval. — Les biftecks de la rue Saint-Victor</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">39</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap">La correspondance de l’Institut. — M. Élie de Beaumont. — Les
-oculistes allemands. — Les candidats académiques</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">52</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap">Les greffes animales. — M. Maisonneuve. — Variole et vaccine</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap">Le docteur Griffus (d’Éphèse) au docteur Alcibiade, Agamemnon
-Kostorinopoulo</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">79</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap">La grande séance de l’Académie de médecine. — La tuberculose. — Le
-professeur Robin. — Le Jardin des plantes et
-ses dynasties. — La statue de Bichat. — Kromluong Vongsa</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">95</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap">Ralentissement du mouvement
-terrestre. — Revaccination. — Coloration des photographies. — M. Montagne. — Des
-instruments nécessaires à la diagnose</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">111</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap">La mariée luxée. — Sur l’enroulement des plantes
-volubles. — Reproduction des organes. — Trains de plaisir et de santé. — Le
-père Patience. — Grande découverte scientifique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">126</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap">Les trichines. — Un gigot immortel. — Pompiers incombustibles. — Face
-à main. — Nouveau traitement de la
-diarrhée. — Le dentiste visible nuit et jour</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">141</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td class="drap">Le hanneton considéré comme animal de trait. — Élections
-académiques. — La chaîne pendante. — L’acide phénique. — M.
-Bouley. — Les eaux de la Salette. — L’habit de
-Vauquelin</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">155</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
-<td class="drap">Les sangsues cholériques. — Hauteur des vagues de la mer. — La
-commission d’ethnologie. — Un chien oviglotte. — Les
-hernies du grand monde. — Un homme qui n’a pas
-d’opinion. — L’acide sulfurique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">172</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
-<td class="drap">La pierre philosophale. — Le massacre des gens de noblesse. — Les
-bottes du père Bourri</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">184</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
-<td class="drap">Les générations spontanées. — L’acclimatation des crocodiles. — Pharmacie
-thérapeutique. — La voix du sang</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c15">204</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
-<td class="drap">L’homme n’est-il qu’un singe ? — La peine de mort. — Le
-Pharmacien drogueur. — Le docteur Hénoque</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c16">220</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
-<td class="drap">La grêle. — Les chimistes. — Mac Clintock et sa clinique. — Un
-professeur zélé. — Les invalides de la pharmacie. — Lamentations
-de M. Valenciennes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c17">241</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
-<td class="drap">La naissance d’une île. — A la recherche d’un père</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c18">259</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
-<td class="drap">Séance annuelle de l’Institut. — La science vulgarisée. — Feu
-le marquis d’Argenteuil. — L’enfant gâté. — La fontaine
-Saint-Michel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c19">273</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
-<td class="drap">Les trichines. — L’hygiène des hôpitaux. — Un oculiste. — La
-marée Babinet. — La médaille et ses revers</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c20">290</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
-<td class="drap">L’anthrax. — Un vase sourd comme un pot. — Internes et
-directeur. — Le taureau savant. — Impressions de voyage</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c21">306</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
-<td class="drap">Le français de l’Académie. — Hôpital modèle. — M. Flourens</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c22">321</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td>
-<td class="drap">Le nouveau promontoire. — Baillon. — Anesthésie locale. — M.
-Duchartre. — M. Longet</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c23">339</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td>
-<td class="drap">Réponse à M. Sainte-Beuve. — Illumination de
-l’intestin. — Le zouave guérisseur. — Les étoiles filantes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c24">351</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td>
-<td class="drap">L’épopée Le Verrier. — M. Rayer</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c25">364</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td>
-<td class="drap">Le docteur Ganne et l’affaire Texier. — La pétition cléricale
-au Sénat. — La mer Morte</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c26">383</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em large">LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET C<sup>IE</sup></p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>DIEU DANS LA NATURE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Philosophie des sciences et réfutation du matérialisme, par <span class="sc">Camille
-Flammarion</span>. 4<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12, orné du portrait de l’auteur.</td>
-<td class="bot w5">4 fr.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LA PLURALITÉ DES MONDES HABITÉS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Par M. <span class="sc">Camille Flammarion</span>. 12<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LES MONDES IMAGINAIRES ET LES MONDES RÉELS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Par M. <span class="sc">Camille Flammarion</span>. 6<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>PHYSIOLOGIE DE LA PENSÉE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Recherche critique des rapports du corps à l’esprit, par M. <span class="sc">Lélut</span>, de
-l’Institut. 2<sup>e</sup> édition. 2 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">7 fr.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>L’ALIÉNÉ</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Devant la philosophie, la morale et la société, par M. <span class="sc">Albert Lemoine</span>.
-2<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>L’AME ET LE CORPS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Études de philosophie naturelle, par M. <span class="sc">Alb. Lemoine</span>. 1 v. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>VOYAGES D’UN CRITIQUE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">A travers la vie et les livres, par M. <span class="sc">Philarète Chasles</span>. 2<sup>e</sup> édit. 1 vol.
-in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LA MÉDECINE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Histoire et Doctrines, par M. <span class="sc">Daremberg</span>. 2<sup>e</sup> édit. 1 v. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LES MÉDECINS AU TEMPS DE MOLIÈRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mœurs, Institutions, Doctrines, par M. <span class="sc">Maurice Raynaud</span>. 2<sup>e</sup> édit.
-1 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>PROCÈS DU MATÉRIALISME</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Étude philosophique, par M. <span class="sc">Félix Lucas</span>. 1 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>GALILÉE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les droits de la science et la méthode des sciences physiques, par <span class="sc">M. Th.
-H. Martin</span>, doyen de la Faculté de Rennes. 1 vol. in-12.</td>
-<td class="bot">3 fr. 50</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES CAUSERIES DU DOCTEUR</span> ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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