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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les causeries du docteur - -Author: Désiré-Joseph Joulin - -Release Date: December 23, 2022 [eBook #69621] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAUSERIES DU -DOCTEUR *** - - - - - - - LES - CAUSERIES - DU DOCTEUR - - PAR - LE DOCTEUR JOULIN - - DEUXIÈME ÉDITION - REVUE ET AUGMENTÉE - - - PARIS - LIBRAIRIE ACADÉMIQUE - DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 - - - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 12. - - - - - LES - CAUSERIES - DU DOCTEUR - - PAR - LE DOCTEUR JOULIN - - DEUXIÈME ÉDITION - - - PARIS - LIBRAIRIE ACADÉMIQUE - DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 - - 1868 - - Tous droits réservés. - - - - -A - -M. LE PROFESSEUR LONGET - -MEMBRE DE L’INSTITUT, ETC. - - -Bien cher Maître, - -L’intelligence, absorbée par les rudes travaux de la science austère, -aime à se reposer parfois sur des sujets moins sérieux. Puissiez-vous -éprouver en lisant ces _Causeries_ légères, le plaisir que je ressens à -vous les dédier! - -Dr JOULIN. - - - - -TRAVAUX DU MÊME AUTEUR - - - 1.--MONOGRAPHIE DU CANCER. Mémoire couronné par l’Institut de - Valence (Espagne). Paris, 1854. - - 2.--DU CHOLÉRA MORBUS ASIATIQUE. Mémoire couronné par l’Institut - de Valence (Espagne). Paris, 1855. - - 3.--DE L’ŒDÈME MALIN DES PAUPIÈRES. _Moniteur des hôpitaux._ 1857. - - 4.--DE L’ERGOT DE SEIGLE DANS LES PREMIERS MOIS DE LA GROSSESSE. - _Moniteur des sciences._ 1859. - - 5.--DE LA CAUTÉRISATION ÉPIDERMIQUE RACHIDIENNE COMME TRAITEMENT - DE CERTAINES NÉVROSES. _Moniteur des sciences._ 1861. - - 6.--DU VÉRITABLE RÔLE DES MUSCLES DU PÉRINÉE DANS LA PARTURITION. - _Moniteur des sciences._ 1861. - - 7.--NOTE SUR LE PEMPHYGUS DU COL UTÉRIN. _Moniteur des sciences._ - 1861. - - 8.--DE L’INANITION COMME CAUSE DE MORT DES NOUVEAU-NÉS. _Moniteur - des sciences._ 1861. - - 9.--ÉTUDE BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES MALADIES DES FEMMES. In-8. Paris, - 1861. - - 10.--SYPHILIOGRAPHES ET SYPHILIS. Paris, in-8. 1862. - - 11.--DE LA DYSTOCIE APPARTENANT AU FŒTUS. Thèse de concours pour - l’agrégation, in-8. Paris. 1863. - - 12.--ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE DU BASSIN DES MAMMIFÈRES. Ce mémoire - a obtenu avec le suivant un encouragement de mille francs de - l’Institut, au concours des prix de médecine et de chirurgie. - In-8. Paris. 1864. - - 13.--MÉMOIRE SUR LE BASSIN, CONSIDÉRÉ DANS LES RACES HUMAINES. In-8. - Paris. 1864. - - 14.--MÉMOIRE SUR LES AVANTAGES DU FORCEPS ET DE LA VERSION DANS - LES CAS DE RÉTRÉCISSEMENT DU BASSIN, couronné par l’Académie - de médecine. (Prix Capuron.) In-8. Paris. 1865. - - 15.--RECHERCHES ANATOMIQUES SUR LA MEMBRANE LAMINEUSE, L’ÉTAT DU - CHORION ET DE LA CIRCULATION DU PLACENTA A TERME. In-8. Paris. - 1865. - - 16.--TRAITÉ COMPLET D’ACCOUCHEMENTS, de 1,250 pages, 548 figures. - Grand in-8, Paris. 1866. - - - - -DEUX MOTS A MES LECTEURS - - -Il est bon de rire un peu: cependant il paraît qu’un médecin doit y -mettre de la modération, sous peine de porter atteinte à sa réputation -d’homme grave. Pour ce motif, un ami m’a voulu détourner de publier ce -volume. J’avoue que j’ai toujours eu un grand penchant à faire les -choses qui me plaisent, sans beaucoup me préoccuper de l’opinion -d’autrui, et comme je m’en suis toujours bien trouvé, j’ai l’intention -de continuer à suivre cette ligne de conduite. - -Sans compter l’avenir, j’ai payé jusqu’ici un tribut suffisant à la -science sérieuse, pour avoir le droit, à mes moments perdus, de me -délasser en faisant de la science moins grave. Si quelque bon confrère -voulait attacher à mon nom l’épithète d’_esprit léger_, je le prierais -de jeter un coup d’œil sur la liste de mes travaux, et de m’en montrer -autant. C’est à son intention que j’en ai placé la liste en tête du -livre. - - -AU LECTEUR DE L’AVENIR - -O vous! qui foulez insouciant les cendres de ma génération; ô vous! qui -cherchez sur les rayons poudreux des bouquinistes, des souvenirs de vos -ancêtres! j’espère que vous trouverez là, dans quelque coin, un -exemplaire de ces CAUSERIES, échappé aux vicissitudes qui menacent son -existence. Si vous avez dans les veines un peu de vieux sang gaulois, -tendez-lui une main secourable. Pour vous en récompenser, le livre vous -racontera les faits et gestes des savants d’une époque éloignée de vous. -Que les initiales mystérieuses qui voilent quelques noms ne vous -effrayent point. Après ma mort, je me propose de revenir la nuit, écrire -ces noms sur les marges de l’exemplaire déposé à la Faculté. Si cette -illustre demeure existe encore, allez donc visiter sa bibliothèque. Mes -travaux sérieux auront peut-être subi le sort des choses qui changent: -vérité aujourd’hui, erreur demain; les livres graves supportent mal la -vieillesse. Ce petit vieux bouquin pourra se lire encore, la gaieté -française n’a jamais de rides. - - -PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION - -Elle sera courte, cette préface, je n’aurai qu’un seul mot à dire au -public: _Merci!_ - - - - -LES - -CAUSERIES - -DU DOCTEUR - - - - -I - - La rentrée de la Faculté de Médecine. - La physiologie expérimentale à un point de vue spécial. - L’oculiste d’Azor. - - -Huissiers, ouvrez les portes, les vacances sont finies, la science -désire rentrer chez elle. Et les massiers fourbissent leurs masses, et -les huissiers se passent au cou leur chaîne d’argent des cérémonies; et -les Facultés se réunissent pour recevoir dignement les nouveaux venus et -les anciens qui ont déjà mordu à la grappe du savoir: un fruit qui ne -mûrit que sous les caresses de plusieurs soleils. Et les Arméniens -montent sur leurs chameaux, les Chinois sur leurs jonques, les Grecs sur -leurs tartanes, les Américains sur leurs paquebots; les autres nations -civilisées prennent le chemin de fer, et tous se dirigent vers Paris, la -capitale de la science. - -Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la rentrée de la -Faculté de médecine. C’est un spectacle qui a sa grandeur. - -Cinquante professeurs ou agrégés, avec leurs longues robes rouges et -noires, dont la forme se retrouve dans les archives de la tradition, se -rendent au grand amphithéâtre, le doyen en tête précédé du massier et -des huissiers de la Faculté. Cette réunion établit un premier contact -entre les maîtres et les élèves. C’est une fête de famille où on initie -les futurs docteurs aux travaux de la Faculté; où on leur expose les -choses importantes qui se sont accomplies dans le cours de l’année qui -est morte. Là, on récompense les vainqueurs des concours, et on fait -l’éloge des maîtres qui ont quitté la vie pour sonder les ténèbres de -l’éternité. - -La séance est publique, mais il est nécessaire d’être de la maison pour -pénétrer dans le sanctuaire. Aussitôt que la grille de l’École est -ouverte, un torrent se précipite à travers la cour, et il faut des -jambes agiles et des coudes robustes pour ne pas être renversé par ce -flot irrésistible qui s’engouffre dans les couloirs. Car il y a trois -mille appelés, et l’amphithéâtre ne contient que douze cents élus bien -empilés. - -Vous pouvez facilement vous imaginer ce qui s’échappe de verve mal -comprimée de cette cuve en ébullition qu’on appelle le grand -amphithéâtre de la Faculté. La plaisanterie éclate sous toutes les -formes et dans tous les idiomes. La jeunesse, en groupe, est partout la -même, au paradis de l’Ambigu ou sous la coupole du grand amphithéâtre. -Quelques nouveaux débarqués qui n’ont point encore eu le temps d’oublier -les mélodies de la ferme paternelle, imitent le chien, l’âne ou le coq -avec une perfection toute champêtre. - -On entend de ces mots-étincelles qui mettent le feu à une traînée de -rires. - -La foule qui se presse dans les couloirs jette à la cantonade son -contingent d’esprit à travers la muraille humaine; et le vieux docteur -Rabelais doit se mirer avec bonheur dans une descendance d’aussi gais -compagnons. Ces émanations bruyantes, qui montent indécises vers la -voûte, prennent les proportions d’une véritable tempête, lorsque, parmi -les graves invités de la Faculté qui garnissent les premiers gradins, -les étudiants reconnaissent une figure antipathique. Alors le tapage se -discipline, la foule sent qu’un mot va partir; elle fait silence; et le -chœur formidable ne mugit que lorsque le trait a frappé le but. - -L’année passée, M. Husson, que sa situation de directeur des hôpitaux -expose à toutes les rancunes de l’internat et de l’externat, a été la -victime expiatoire. Les plaisanteries générales avaient fait relâche, et -sur lui tombaient dru comme grêle les aménités des étudiants. M. Husson, -qui a l’habitude de ces tempêtes, restait calme et immobile comme -Cambronne à Waterloo; seulement il gardait un silence plus décent. - -Pour se donner une contenance, il puisait dans un drageoir quelques -bonbons, probablement afin d’adoucir l’amertume de sa situation, lorsque -tout à coup une voix du Midi s’élève comme un mistral, et s’écrie: -«Messieurs, je vous prends à témoins; voilà M. Husson qui mange le -mercure des pauvres.» - -A l’arrivée des professeurs, le calme se rétablit. M. Tardieu, le doyen, -a ouvert la séance par un excellent discours interrompu à chaque instant -par les applaudissements. Il retraçait les travaux importants accomplis -dans le cours de l’année écoulée; il comptait nos morts et nos blessés -tombés au champ d’honneur; il rappelait les décorations données aux -internes, et qu’on peut comparer à ces croix attachées au drapeau d’un -régiment qui a fait bravement son devoir. Le récit des actes qui -honorent la profession trouve dans cet auditoire jeune et ardent une -sympathie expansive. On sent qu’ils n’attendent qu’une occasion de -suivre d’aussi nobles exemples. - -Le discours de rentrée a été prononcé par M. le professeur Laugier. Il -avait pour sujet Jean-Louis Petit, une grande figure du siècle dernier. -Les illustrations modernes ont fait oublier le vieux chirurgien, et les -élèves sont plus sympathiques au récit de la vie d’un maître qu’ils ont -connu et suivi qu’à l’histoire du passé. Cependant, le discours de M. -Laugier, plein de qualités solides, a été bien accueilli en raison de -l’affection qu’on lui porte. M. Laugier est froid comme orateur; sa -belle tête, qui rappelle les camées antiques, est pleine de finesse et -de douceur. Malgré les travaux remarquables qui lui ont mérité sa haute -position scientifique, il s’isole de la foule et n’aime pas à suivre le -chemin des ovations. Nature artiste et contemplative, il préfère une -voix qui chante, un instrument qui pleure, à tout le fracas qu’on -pourrait faire autour de son nom. Son violon lui coûte tous les ans cent -mille francs de clientèle. - -La séance s’est terminée par la distribution des prix de la Faculté. - - * * * * * - -Une causerie médicale ne serait pas complète au temps où nous sommes, -s’il n’était pas question du choléra. - -Parlons donc un peu de ce croque-mitaine qui a donné tant de frissons. -Paris, ce vieux sacripant narquois qui ne respecte rien, qui rit de -tout, a enfin trouvé son maître. Le choléra lui a posé sur l’épaule sa -main bleue, et Paris a mis une sourdine à sa gaieté, un crêpe à son -sourire. Il a été saisi d’une de ces terreurs poignantes qui condensent -toutes les pensées en une seule: la mort. Franchement cette terreur -n’était pas suffisamment justifiée. Les médecins qui ont étudié la -marche des épidémies antérieures pouvaient craindre pour l’avenir; au -début, le mode de progression de la maladie pouvait faire redouter de -lui voir atteindre les chiffres néfastes de 1832 et 1849. Mais vous, -Parisiens, qui n’aviez à compter qu’avec le présent, il faut avouer que -vous avez un peu dépassé les limites permises à un peuple de braves. - -Il est vrai que trop de deuils sont venus attrister les familles, que -bien des veuves et des orphelins pleurent sur des tombes à peine -fermées; c’est un malheur public qu’il faut déplorer. On doit regretter -les victimes, mais la douleur ne devait pas se transformer en panique. -La proportion des morts relativement au chiffre de la population était -trop faible pour frapper aussi vivement l’esprit des masses, et pour -justifier une émigration qui a fait de Versailles le Coblentz de la -peur. Je ne veux pas faire un crime aux émigrés de leur désertion, ils -ont laissé leur ration d’air respirable à ceux qui sont restés. - -Maintenant les plus timides peuvent se rassurer: il semble que le -choléra, satisfait d’avoir fait trembler les Parisiens, dédaigne sa -victoire; il s’en va nonchalamment, et tout nous fait espérer que nous -n’aurons pas à déplorer un capricieux retour. Dans ma prochaine -Causerie, je reviendrai sur cette importante question. Rassurez-vous, il -y en aura encore, et ce ne sera pas tout à fait un hors-d’œuvre. - - * * * * * - -Dans le monde, on n’a aucune idée de la manière dont la physiologie fait -des progrès à notre époque; on s’imagine que les luttes scientifiques -les plus acharnées font couler, tout au plus, quelques bouteilles -d’encre, et que le triste privilége de répandre des flots de sang est -réservé aux héros des batailles et à quelques médecins trop amis de la -saignée. Hélas! funeste erreur!!! la science physiologique ne marche que -les manches retroussées et le couteau à la main. Le paisible rentier qui -applaudit de confiance aux progrès de la physiologie que son journal -politique lui signale, en lui parlant de temps à autre de l’Académie des -sciences; ce digne rentier, dis-je, frémirait d’horreur s’il pouvait -supposer que la question de la _glycogénie_, a fait couler plus de sang -que la guerre de Troie, sans compter qu’on n’a aucun motif de croire -qu’elle sera résolue en dix ans. L’illustre Achille, pour prouver que le -_glycose_ se forme dans le foie, a dépensé deux cents chiens; le -bouillant Hector en sacrifia deux cent cinquante pour prouver que le -foie n’avait rien à voir dans l’affaire de la _glycogénie_; alors -survient l’intrépide Ajax, qui pense avec raison que la victoire finit -toujours par se déclarer en faveur des gros bataillons, et qui s’avance -à la tête de quatre cents victimes pour prouver que la _saccharo-génie_ -est une fonction de la glande pinéale... On attend le sage Ulysse et son -cheval. - -Les sections complètes ou incomplètes, les piqûres, les divisions en -long ou en travers de la moelle épinière n’ont pas été moins funestes -aux infortunés quadrupèdes, sans compter la ligature de l’œsophage et -surtout l’ablation des capsules surrénales, question grosse de sang, qui -menace de rester pendante faute de victimes. Heureusement pour la -science que les physiologistes se sont contentés d’expérimenter sur des -tiers, et qu’ils n’ont pas, jusqu’à présent, tenté de se prendre -mutuellement pour sujets de leurs expériences. D’aucuns disent que ce -n’est pas l’envie qui leur en a manqué. - -Je tiens d’un statisticien, qui depuis quelques années faisait de -puissants efforts pour découvrir la cause (hélas! toute physiologique) -de la diminution progressive de certaines races animales, des -renseignements pleins d’intérêt sur la manière dont les expérimentateurs -se procurent leurs sujets. Les uns sont en relations suivies avec ces -négociants nocturnes qui approvisionnent les petits restaurateurs de -lapins apocryphes; les autres, à l’aide d’un perfide morceau de sucre, -se font suivre par d’innocentes bêtes, qui ont le tort de se fier à leur -mine doucereuse et à leurs façons de _gentlemen_; d’autres, enfin, -trahissant tous les devoirs de l’hospitalité, ne craignent point de -séduire les animaux domestiques de leurs amis, et même de leurs clients! -L’impôt sur les chiens les oblige à avoir recours à toutes sortes de -moyens pour éviter de subir une augmentation personnelle de 10 francs -par sujet. Jugez sans cela du prix de revient d’une expérience qui -nécessite le sacrifice de quatre ou cinq cents victimes, dont on ne -pourra tirer parti après leur mort, que lorsqu’un Geoffroy Saint-Hilaire -nous aura prouvé que le chien est un animal essentiellement comestible -et préférable même au cheval. - -Les lapins ont été très-recherchés pendant un certain temps, à cause -justement de la manière dont on utilise leur dépouille mortelle; mais le -régime de la gibelotte continue a, par sa persistance, rendu le lapin -(même vivant!) un objet d’horreur pour leurs bourreaux. De sorte qu’on -peut espérer que le lapin ne disparaîtra pas de la surface du globe. - -On a essayé de remplacer le lapin par le chat, qui, au point de vue -culinaire, pouvait rendre à peu près les mêmes services; mais le chat se -prête de très-mauvaise grâce aux expériences, et pour des motifs de -prudence que nous approuvons complétement, les physiologistes ont dû -tourner leurs regards vers d’autres mammifères. A défaut d’autre chose, -on s’est emparé du cabiai, vulgairement appelé cochon d’Inde. Cet animal -est doux, mord très-peu, et se prête, sinon avec complaisance, du moins -avec résignation, à ce qu’on peut attendre de lui; de plus, il est d’un -transport facile, et si l’expérimentateur, dans ses voyages aux -académies, craint d’être pris pour un enfant de la Savoie adonné au -commerce des marmottes, il peut, au lieu de porter leur cage sous son -bras (comme j’ai eu l’occasion de l’observer), placer une douzaine de -ses petits pensionnaires dans ses poches, où ils resteront calmes -jusqu’au moment de leur extraction et de leur exhibition devant les -corps savants, en présence desquels ils auront l’honneur, comme disait -feu Thénard, de répéter leurs petits exercices. - -Comme il faut, autant que possible, tirer une moralité de chaque chose, -quelle est celle qui découle de ce massacre des innocents? Elle est -très-claire, c’est que: - -Si on n’a pas précisément retiré beaucoup de lumières de toutes ces -belles expériences jusqu’à présent, il faut espérer que, dans la suite, -on sera plus heureux, et que chaque victime sera le salut d’une vie -humaine; alors nous nous réjouirons; nous serons tous immortels sans -être de l’Académie; nous entrerons d’emblée dans l’âge d’or découvert -par M. Flourens; chacun de nous aura le bonheur de survivre à la -disparition complète de toutes ses facultés; nous arriverons à cet âge -heureux, mais avancé, où l’homme, complétement crétinisé, jouit sans -trouble de l’existence végétative d’un mollusque. Cela sera vraiment -délicieux! - -Quant à MM. les expérimentateurs, si l’envie leur prenait de visiter les -bords du Gange ou de l’Indus, je leur conseillerais fort de dissimuler -avec le plus grand soin leurs titres scientifiques, car, dans la patrie -de Vichnou, on ne plaisante pas avec la vie des bêtes, et nos savants -pourraient bien courir les chances de subir la peine du talion. - -Si le remords n’est pas un vain mot, quel terrible cauchemar doit peser -sur leurs nuits! Quelle _danse Macabre_ d’animaux mutilés doit trépigner -sur leurs poitrines de savants!!! Mais non, le remords n’est point fait -pour les triomphateurs, et chacun d’eux s’endort en rêvant lauriers et -couronnes, avec la douce conviction que sa découverte le rend au moins -l’égal d’Harvey, et qu’elle permet aux humains de fermer le grand livre -de la science[1]. - - [1] J’ai besoin de déclarer que cette manière d’envisager la - physiologie n’est qu’une simple plaisanterie, que j’ai écrite pour - taquiner un peu d’illustres savants dont j’aime autant la personne - que le talent. Les magnifiques découvertes physiologiques qui ont eu - lieu dans ces dernières années sont dues à l’expérimentation; c’est - le seul moyen d’éclairer les mystères des fonctions organiques, et - les bonnes gens qui ont cité cet article pour prouver que j’étais - l’adversaire de la physiologie expérimentale se sont complétement - abusés. - - * * * * * - -Les petites causes produisent souvent de grands effets, et l’avenir d’un -homme tient parfois à une circonstance futile en apparence. Un oculiste, -qui maintenant mène la clientèle à grandes guides, a dû sa fortune -médicale à un modeste roquet. C’était, du reste, un chien de bonne -maison, ce qui diminue de beaucoup l’humiliation qu’une notabilité -spécialiste doit éprouver à avouer un pareil client. - -Le docteur Furnari fut appelé un jour par une femme de chambre de la rue -de l’Université. Il s’agissait de sécher ses beaux yeux pleins de -larmes, qui n’avaient point leur source dans des peines de cœur, mais -dans une simple conjonctive. Inutile de dire que la guérison ne se fit -pas attendre. - -Marton reconnaissante introduisit le docteur près de sa noble maîtresse, -qui lui accorda sa confiance,--non pour son propre compte,--un jeune -praticien n’est point fait pour toucher à des yeux portant quatre -martels de sable sur champ de gueule, au chef casqué avec couronne -fermée pour cimier,--mais bien pour son vieux chien, aussi infirme que -malpropre.--Ce roquet blasonné avait, dit-on, brûlé la vie par les deux -bouts; il possédait tous les vices d’un chien du grand monde; mais cette -existence, bouleversée par l’orage des passions, était devenue -singulièrement monotone, par suite d’une double cataracte, accompagnée -d’une ophthalmie chronique. Cette cécité faisait le désespoir de sa -noble maîtresse, qui s’était constituée l’Antigone de ce nouvel Œdipe. - -Le docteur Furnari fut donc attaché à la noble personne de Zozore, et -quand il eut donné des preuves suffisantes de dévouement pour son -malade, on lui permit de tenter l’opération de la cataracte, qui fut -pratiquée avec succès. O bonheur! Zozore pourra désormais, sans -lunettes, sauter exclusivement aux mollets des intimes de la maison, au -lieu de prodiguer, comme il le faisait avant, cette faveur à tous les -pantalons indistinctement. - -Mais, hélas! un jour Zozore mourut! Si jamais chien mérita de parvenir à -la vieillesse la plus _Flourenesque_, c’est bien certainement celui-là, -car il rendit un service réel à la science,--il nourrit pendant trois -ans un futur savant.--Notre oculiste pleura sincèrement son client, qui -lui avait rapporté plus de 4,000 fr. en trois années. Il s’était -tellement habitué à son malade, qu’il proposa de continuer à -soigner,--pour le même prix,--les yeux de verre de Zozore empaillé. Sa -proposition ne fut pas acceptée, mais pour calmer son désespoir, on lui -ouvrit quelques maisons du faubourg Saint-Germain; notre confrère fit -fortune, et plus d’une fois il répéta, avec un philosophe moderne: ce -qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien. - -Le docteur Furnari porte au doigt une bague en cheveux d’une couleur -douteuse. C’est un gage de reconnaissance. Ces cheveux ont été empruntés -à la queue de Zozore. - - * * * * * - -Cette histoire de chien m’en rappelle une autre, dans laquelle le rôle -le plus lucratif ne fut pas joué par un confrère: - -Une bonne dame avait un chien malade, elle fit appeler un vétérinaire -qui habite les environs de l’Académie de médecine. Ce praticien venait -chaque matin, et se faisait payer cinq francs par visite. Quelques jours -après, la bonne dame tomba malade à son tour, peut-être par suite des -nuits passées sans sommeil au chevet de son cher Love. Elle fit appeler -un médecin, auquel elle signifia tout d’abord qu’elle ne pouvait pas -donner plus de deux francs par visite. Le docteur, qui n’était pas fort -avancé, accepta sans mot dire; mais quand il voyait le matin son -confrère le vétérinaire si favorablement partagé, il eût volontiers -changé de client avec lui pour changer en même temps d’honoraires. - - - - -II - - Le choléra. - Un candidat perdu. Récompense honnête. - - -L’épidémie nous quitte définitivement, et la preuve, c’est que vous -commencez à ne plus tirer votre chapeau aux médecins que vous -rencontrez. Vous étiez si polis pour eux il y a quelques jours! Dans un -mois, vous direz qu’ils n’ont fait que leur devoir, et à la fin de -l’année, quand les premières neiges seront tombées sur cette -reconnaissance, vous serez peut-être convaincus qu’ils auraient pu faire -davantage. Mais soyez tranquilles, les médecins ne s’en fâcheront pas, -ils y sont habitués. - -Le chiffre total des cholériques, pour la ville et les hôpitaux, n’était -que de 33 le 9 novembre. Cependant, pour l’instant, ne célébrez votre -joie qu’avec une sage réserve, ne festoyez pas trop le départ du -monstre. Ne vous rattrapez pas des austérités de la peur par des -libations, des goinfreries ou des hymnes enthousiastes à Vénus; il -écoute peut-être à la porte, et il pourrait, comme la main mystérieuse -du festin de Balthazar, déposer, de son doigt glacé, sa carte de visite -sur la muraille. Méfiez-vous surtout du thé au rhum si vanté. J’ai vu -des gens qui, perfectionnant progressivement ce conseil hygiénique, -finissaient par mettre un peu de thé dans beaucoup de rhum, et, au moyen -de ce régime, ils arrivaient au choléra par le chemin de traverse qui a -été suivi par tant de fervents buveurs. - -Cependant notre sécurité présente ne nous enlève rien de nos craintes -pour l’avenir. La conférence sanitaire internationale, dont l’heureuse -idée appartient à la France, pourra bien barrer la route de mer au -fléau, mais il lui sera bien difficile de lui interdire la route de -terre, qui lui est la plus habituelle, si on ne s’écarte pas des -errements suivis jusqu’ici. Le point qu’il faudrait d’abord établir est -le mode de propagation et de transmission de la maladie; sans cela, -toute tentative préventive sera frappée d’avance de stérilité. - -Dans les épidémies précédentes, le mode de propagation était resté fort -obscur. Le fléau suivait surtout la voie de terre; de larges zones se -trouvaient successivement envahies comme par une large tache d’huile -sans interruption dans sa continuité. L’épidémie actuelle a au moins -l’avantage de nous révéler nettement son mode de propagation. En raison -de la rapidité des communications, elle a procédé par bonds, en -franchissant de larges espaces et en respectant des points -intermédiaires. A Valence (en Espagne), à Marseille, à Paris, le fléau a -été importé par des malades provenant des foyers infectés. La -transmission par l’homme est donc incontestablement établie. - -Maintenant, si on examine le mécanisme intime de sa progression dans un -milieu où le germe est déposé, on tombe dans le conflit des opinions -contradictoires, qui ont pour base la contagion et la non-contagion. Je -crois que cette divergence tient à ce qu’on a envisagé jusqu’ici la -contagion dans un sens trop restreint; on la renferme dans des limites -trop circonscrites, et, pour moi, cela s’applique non-seulement au -choléra, mais encore à toutes les épidémies. On admet la nécessité du -contact plus ou moins intime du malade, avec celui qui doit le devenir. -C’est là une erreur que j’ai longtemps partagée et dont l’épidémie -actuelle m’a prouvé l’évidence. - -La contagion par contact est l’exception, la contagion par _rayonnement_ -est la règle et domine toute la question: c’est ce que je vais -démontrer. - -A Valence un étranger arrivant d’Alexandrie vient se loger rue de -Jurados. Il succombe à une attaque foudroyante, des gens de la maison -sont atteints, et l’épidémie se manifeste immédiatement dans les rues -voisines, dont les habitants n’avaient certainement eu aucun contact -avec l’étranger. A Marseille, un pèlerin arabe, Ben Kadour, arrivant -d’Égypte, débarque du _Saïd_ et meurt quelques heures après dans une -batterie isolée du port. L’épidémie envahit les rues avoisinantes. A -Paris, le phénomène se présente dans des conditions encore plus claires. -Une femme de Marseille qui fuyait le choléra arrive à la Chapelle, tombe -malade et meurt à Lariboisière. Le lendemain deux hommes, couchés dans -un pavillon du service de chirurgie, succombent du choléra dans cet -hôpital. - -Il n’y a eu dans ce cas aucun contact possible, car le service de chaque -pavillon est fait par un personnel spécial. De là, la maladie se déclare -à Montmartre et à Batignolles. Il est bien difficile de voir dans ces -faits autre chose que de la contagion à distance. - -Voici comment je l’explique. Le miasme cholérique rayonne autour de -chaque malade dans une étendue encore indéterminée, mais qui doit être -en rapport avec la gravité du cas. Si dans sa sphère d’action l’effluve -morbide rencontre un sujet prédisposé (et tout le monde n’est pas doué -d’une réceptivité égale), un nouveau cas se déclare, qui devient -lui-même le centre d’un nouveau rayonnement. Les foyers se multiplient -par le même mécanisme et forment bientôt un réseau qui enveloppe un -quartier, une ville. - -Mon ami H. Bouley, le savant professeur d’Alfort, à qui je communiquais -mes idées, m’a cité une observation qui les confirme entièrement. Envoyé -en Angleterre pour étudier le typhus des bêtes à cornes, il a vu un -magnifique troupeau parfaitement séquestré subir l’infection simplement -sous l’influence du passage d’un groupe de bêtes malades, sur une route -située à une certaine distance. Il est impossible d’interpréter ce fait -autrement que par le rayonnement du miasme contagieux. - -Si, comme je l’ai proposé, on avait pointé tous les jours sur un nouveau -plan de Paris le domicile de chaque cholérique depuis le commencement de -l’épidémie, on aurait pu, par la comparaison de cette série de plans, -saisir dans bien des cas l’étendue du rayonnement, et constater aussi -exactement que possible la migration du fléau à travers les -arrondissements et les foyers où il s’est concentré. - -Je passe sous silence d’autres résultats importants, qui auraient surgi -de ce mode d’investigation, tels que la durée de la période -d’incubation, l’époque de la maladie où le rayonnement est le plus -redoutable, etc., pour ne m’occuper que de la conséquence pratique qui -découle de l’étude des faits, au point de vue de la préservation -générale. - - * * * * * - -Le choléra se transporte par la migration des voyageurs en puissance -d’épidémie. On peut lui fermer la route de mer au moyen des -quarantaines; mais la route de terre lui reste ouverte, et dans l’état -actuel de nos relations internationales il est impossible de lui barrer -le passage par des cordons sanitaires qui intercepteraient toute -communication avec les pays infectés. - -Si on ne peut faire des quarantaines terrestres, on peut au moins créer -des _lazarets_, qui peuvent être des fermes, des maisons isolées de -toute habitation par une zone de terrain dont l’approche serait -rigoureusement interdite à l’homme. Une ville, un pays sont menacés par -l’épidémie, l’attention est éveillée, et le premier cholérique atteint -est immédiatement transporté au lazaret, où il conserve ses chances de -guérison, sans risquer de contaminer tout un peuple. Les premiers cas -sont toujours isolés; si on les supprime, on supprime l’épidémie. - -L’immense importance du résultat mérite qu’on étudie la question à ce -point de vue. Les objections qu’on pourrait faire à mon idée sont -hypothétiques, et je n’y pourrais répondre que par des hypothèses, car -en dehors du rayonnement épidémique, qui me paraît indiscutable, nous -marchons dans cette voie vers l’inconnu. Paris est à peu près délivré, -mais il n’en est pas de même du reste de la France, où l’extension est -encore possible. On pourrait donc tenter sur quelques points le système -des lazarets; les difficultés d’application disparaîtraient facilement -devant la volonté du gouvernement, et ce n’est que par l’expérimentation -qu’on résout de semblables questions. - - * * * * * - -Un groupe compacte de curieux se pressait, pendant un concours, à la -porte de l’École de médecine, pour lire une affiche ainsi conçue: - -RÉCOMPENSE HONNÊTE. - -_Avis._--Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée à la -Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation (section des sciences -accessoires). Cette perte place la Faculté dans le plus grand embarras, -le candidat étant le seul de son espèce. On prie la personne qui le -rencontrera de le rapporter au concierge de l’École, chargé de délivrer -la récompense qui, vu l’importance du service, se composera des ŒUVRES -COMPLÈTES DE M. LE DOYEN[2]. On le reconnaîtra au signalement suivant: -taille, 1 mètre 20 centimètres; air ahuri d’un savant; âge 25 à 63; nez -rouge, lunettes vertes; pas de cheveux; il parle français, mais du nez -et avec un accent gascon très-prononcé; il est vitaliste. - - [2] Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs. - -_Signes particuliers._ Un bouton de moins à son pantalon. - -Voici le motif de cet avis au peuple: On sait que le concours pour -l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai à Paris pour les trois -Facultés. Il fut donc ouvert à Strasbourg et à Montpellier un registre -d’inscription pour tout candidat désireux de se draper dans la toge -gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit cahin-caha; mais -celles des deux autres écoles conservèrent leur blancheur virginale. -Personne ne se présenta, personne n’osa entreprendre, à ses frais, un -voyage très-long et très-coûteux pour un résultat très-douteux; car qui -peut répondre du résultat d’un concours? Le sort est tellement fantasque -qu’on a vu des candidats tenir le premier rang dans toutes les épreuves, -et au moment du scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui -confondent la raison humaine, se trouver les derniers et ne pas obtenir -une seule voix! Des gens sceptiques et qui ont la manie de tout -expliquer, ont prétendu que ces iniquités du destin provenaient -uniquement de l’action des coteries sur les juges, de certaines -recommandations, de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi! -fi!! fi!!! voyez la calomnie qui ne respecte rien; écoutez siffler les -serpents de l’envie: aller supposer que d’honnêtes gens, des hommes de -science puissent fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour -donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que de puissantes -protections; croire que des hommes d’honneur vont s’avilir, vendre leur -libre arbitre et briser la carrière d’un honnête et laborieux -travailleur, en lui préférant un rival indigne du premier rang. Quelle -horreur! Mais cela ne s’est jamais vu que dans les _Mille et une Nuits_ -et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les savants sont incapables de -pareilles turpitudes, et si bien souvent le mérite est sacrifié, c’est -le destin tout seul qui est coupable, et encore il peut invoquer comme -excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez plutôt -l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis seulement 1830, -jusqu’à et y compris le dernier pour la place de _chef des travaux -anatomiques_, et ensuite, venez nous parler d’injustice si vous l’osez. - -Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés de province; en -vain on employa tous les moyens de persuasion et de douceur, personne ne -se présentait, et les doyens étaient sur le point de faire empoigner -quelques récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade en -brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé, quand l’idée vint à -un professeur de proposer de payer une partie du port. Aussitôt, -quelques jeunes savants qui n’avaient pas encore vu la capitale se -mirent sur les rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les -Facultés se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences; si, -disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez capitaines dans la science, -rien de plus juste; on vous donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de -voyages, de déplacement, etc.; mais vous n’êtes que de simples soldats -de l’armée scientifique, et vous n’avez droit qu’aux trois sous par -lieue de votre grade. Enfin, après mille tribulations, la Faculté de -Montpellier, qui avait une place pour l’_histoire naturelle_ et une -place pour la _toxicologie_, ne put se procurer qu’un simple et unique -candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin d’un -anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la main que sur un -anatomiste. On avait bien pensé à faire concourir chacun d’eux pour les -deux places, au moyen d’un déguisement ingénieux et d’un changement de -nom; mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue. Enfin, -l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à Paris entre ses deux -professeurs et futurs juges, qui les gardaient à vue pour prévenir toute -tentative de fuite. - -Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain, à son retour -de la Faculté, qu’il était allé voir en même temps que le Pont-Neuf, le -candidat de Montpellier disparut tout à coup. Cette disparition plongea -dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient même pas un -candidat à exhiber, il ne leur restait aucun motif de siéger parmi leurs -confrères de la capitale; il fallait donc retourner à Montpellier sans -avoir endossé la robe rouge en présence de la foule! c’était -désespérant. - -Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil et pleine -d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut allumé sur la plus haute -cheminée de la Faculté pour guider le retour de la brebis égarée, et -pour l’éclairer aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs -pervers. - -On s’épuisait en conjectures; qu’est-il devenu???? On supposait d’abord -que l’eau de Paris avait produit dans son économie les perturbations -qu’elle fait subir aux étrangers, et que son absence avait pour cause -une indisposition légère et momentanée; on supposait encore que sa robe -d’innocence courait quelques dangers et qu’il oubliait la gloire dans -les délices de Capoue. - -L’appariteur prétendait lui avoir entendu dire: _Capédédious!_ - - A vaincré sans péril on triomphé sans gloire; - Jé file. - -Enfin, à bout de patience et de suppositions, les savants résolurent de -verser leur douleur dans le sein du public, en lui promettant une -récompense honnête. - -L’affiche était lue surtout par des étudiants qui, stimulés par -l’importance de la rémunération, s’élançaient dans toutes les -directions; mais pas un seul ne revenait. Tout bourgeois rencontré aux -environs de la Faculté était immédiatement appréhendé au collet et -entraîné dans cet antre de la science pour peu qu’il présentât quelques -points de connexion avec le signalement affiché, et ce n’était qu’après -une enquête authentique et solennelle que l’on consentait à le relaxer. -C’est même cet incident qui a donné lieu au bruit que, pour mon compte, -je crois dénué de fondement, et qui s’est répandu sourdement dans Paris, -à savoir: que les étudiants arrêtaient les passants et qu’après les -avoir entraînés dans les caves de la Faculté, ils les disséquaient -vivants pour étudier les questions de physiologie expérimentale à -l’ordre du jour. Ces bruits qui, je le répète, méritent peu de créance, -avaient été propagés par ces dignes bourgeois, victimes de leur -ressemblance avec le candidat de Montpellier; entourés par une foule qui -leur semblait furieuse et qui n’était qu’animée, ne comprenant rien au -langage moitié grec, moitié français d’un grand monsieur au long nez et -à la chevelure noire, chargé de les vérifier, ils se trompèrent -complétement sur le sort qu’on leur réservait, et cette erreur jeta la -terreur dans leur cœur, et ailleurs. - -Enfin, le lendemain, un élève de première année se précipita sur la -place de l’École, les vêtements en désordre, et criant comme Archimède: -Ευρεκα! ευρεκα!! Il traînait en effet par le collet un monsieur se -défendant de toutes ses forces à l’aide d’un parapluie en coton rouge, -qui semblait, à en juger par la couverture, bien fatigué de cette lutte. - -C’était, en effet, le candidat réfractaire qu’on avait rencontré -ronflant sous une des banquettes de l’Institut depuis la dernière -séance. On le mit en lieu sûr, et le concours commença immédiatement -pour éviter toute nouvelle complication. - -Nous n’en dirons pas toutes les péripéties, c’est à l’histoire à les -raconter (quand elle pourra le faire), nous nous bornerons à exposer de -simples réflexions de détail sur ce sujet. - -Nous signalerons d’abord la prédilection, peut-être un peu trop grande, -des candidats pour l’anatomie comparée; ainsi, à propos _des reins en -général_, s’attacher particulièrement à décrire le rein du _hanneton_ et -de l’_escargot_, c’est montrer une érudition très-vaste, il est vrai, -mais qui serait bien mieux appréciée encore si on avait créé à la -Faculté de Paris une chaire de pathologie et de thérapeutique appliquée -au traitement des infirmités des coléoptères et des mollusques. En -attendant cette création, j’avoue qu’il me semble préférable de -connaître, d’une manière très-précise, les rapports du rein chez -l’homme, que de savoir comment pisse le hanneton ou comment ne pisse pas -l’escargot. Si les pathologistes du prochain concours suivent les -anatomistes dans cette voie, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne -fassent de la médecine comparée; alors nous les entendrons disserter sur -le diabète sucré des cloportes, la fièvre intermittente des tétards, la -scarlatine de la langouste ou l’érysipèle du homard; questions il est -vrai d’un immense intérêt, mais que, pour mon compte, je préférerai voir -étudier au point de vue de l’homme. - - - - -III - - Le professeur Jobert de Lamballe. - La transfusion.--Un phénomène adipeux.--Une carte - comme on en voit peu. - - -Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de l’accident -survenu au professeur Jobert de Lamballe, une de nos célébrités -chirurgicales, comme on évite de toucher à une douleur personnelle. -L’éminent chirurgien était mon maître et mon ami, et vous comprenez les -motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux ont fait -connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de raisons de me taire, -que les nouvelles que je puis donner seront agréables aux nombreux amis -du malade. Et un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue -carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent la vie. - -Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins les plus -empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui faire oublier, dans la -limite du possible, la tristesse de sa position. Il reçoit ses visiteurs -avec la plus expansive sensibilité, sa raison est encore voilée, mais -cependant, dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une -certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a tout lieu -d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence ne sera que -momentanée. - - * * * * * - -Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on porte sur le -caractère d’un homme sont trop souvent fondés sur les apparences; -personne n’a été, sous ce rapport, plus mal jugé que ce savant -chirurgien. On avait pour lui la déférence qui s’attache aux rudes -travailleurs qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé par -le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers, comme opérateur, -une dextérité et une élégance incomparables. Mais il passait pour un -bourru inabordable, quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi -son service était la terreur des internes, et il fallait un certain -courage pour l’affronter. - -Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur peur, il tempêtait pour -cacher sa vive sensibilité. Son abord bourru effrayait les gens qui se -tenaient à distance. On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal. - -Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton qu’on prend pour -assommer les gens, mais ses pauvres y semblaient faits et ne s’en -émouvaient guère. Il fallait, pour bien l’apprécier, ne pas le craindre, -crier plus fort que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans -son amitié; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable; il -dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient faite les chagrins -domestiques et montrait une âme aimante et expansive. - -Un jour, un nouvel interne entre dans son service; on fut obligé de -l’appeler au moment de la visite. - ---Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes soient présents -à huit heures dans les salles. - ---C’est bien, monsieur, on y sera. - -Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire une opération en -ville, arriva une demi-heure plus tôt, et fit appeler son interne. -Celui-ci vient, tire sa montre et dit: - ---Il est sept heures et demie, je vais me recoucher. Dans une demi-heure -je serai à vos ordres. Vous avez fixé vous-même le service à huit -heures. - -On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se prit à rire et ne fit -aucune objection. Quelques jours après, dans un moment de colère, il -tutoya son interne, qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une -objection sur un point du service; l’interne lui répondit: - ---Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit. - ---Tu! à qui croyez-vous donc parler? - ---A toi; tu m’as tutoyé hier; cela ne paraît pas te plaire aujourd’hui, -j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer. - -A partir de ce moment, le maître et l’élève se lièrent d’une vive -amitié. Souvent ils faisaient ensemble les visites du maître, et -l’élève, qui l’attendait dans la voiture, avait soin de lui dire: Tu -sais, ne sois pas trop longtemps, sinon je file avec l’équipage. Et -cela, en effet, lui arrivait parfois. Le savant chirurgien supportait, -avec une bonhomie pleine d’indulgence, ces petites tyrannies de -l’amitié. Il est vrai que l’interne était un homme capable, dont les -services étaient fort appréciés dans les opérations délicates et -minutieuses où le rôle des aides prend une véritable importance. - - * * * * * - -MM. Eulenburg et Landois viennent de communiquer à l’Institut des -expériences intéressantes sur la transfusion du sang, opération qui -consiste à introduire dans les veines d’un malade épuisé par une -hémorrhagie, du sang emprunté à un homme sain. Le succès de cette -opération, déjà grave par elle-même, était compromis par les altérations -rapides que subit ce liquide immédiatement après sa sortie du vaisseau, -et les différents appareils imaginés pour opérer la transfusion directe -ne remplissaient qu’incomplétement le but qu’on se proposait. - - * * * * * - -Déjà Brown-Séquard avait reconnu que le principal obstacle résidait dans -la coagulation de la fibrine qui produit le caillot des saignées, et il -l’avait évité en défibrinant le sang, c’est-à-dire en enlevant la -fibrine au moyen du battage. Il avait de plus établi que le sang employé -devait provenir des artères et non des veines, en raison de l’acide -carbonique que ce dernier contient. - -Les expériences d’Eulenburg et Landois sont divisées en trois groupes. -Celles du premier confirment ce qu’on pouvait déjà prévoir, c’est qu’on -ne peut substituer dans la transfusion, au sang complet, quelques-uns de -ses éléments isolés, tels que le sérum ou l’albumine, de plus, que le -sang chargé d’acide carbonique fait périr l’animal dans les convulsions. - -Les résultats des expériences du second groupe sont plus intéressants. -Les auteurs ont combattu avec succès les phénomènes d’empoisonnement -déterminés par l’ingestion de substances toxiques, solides comme -l’opium, ou gazeuses comme l’oxyde de carbone; et cela au moyen de la -transfusion répétée. On soustrait ainsi à l’animal empoisonné le sang -qui sert de véhicule au poison, et on lui injecte un sang normal nouveau -qui lui donne une nouvelle vie. Si le moment d’appliquer à l’homme ces -expériences n’est pas encore venu, elles n’en sont pas moins dignes -d’une sérieuse attention. - -Les expériences du troisième groupe sont destinées à prouver que la vie -peut être prolongée chez les animaux absolument privés d’aliments par la -transfusion du sang d’un animal de même espèce, bien nourri. Ils ont -fait vivre pendant vingt-quatre jours un chien dans ces conditions, chez -lequel les injections étaient pratiquées tous les deux jours. - -Jusqu’ici ces intéressantes expériences ont été faites seulement sur les -animaux. Malgré leurs résultats remarquables, si on vous proposait de -vous y soumettre, je vous engage à faire, avant d’accepter, de sérieuses -réflexions. - - * * * * * - -J’ai lu dans un journal, _l’Événement_ peut-être, que la Faculté de -médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un brave homme doué d’une -circonférence prodigieuse et pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le -phénomène au prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en -laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à son trépas, -voulant bien consentir à remettre l’examen de ses organes au lendemain -de son dernier jour. - -C’est une erreur assez généralement accréditée, que ces anomalies sont -le résultat d’une conformation organique particulière dont l’examen -intéresse la science. L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un -défaut d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est un -phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie ne peut fournir -aucun renseignement. Tous les éléments de l’organisme sont soumis à -cette loi de rénovation qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité -selon la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des molécules -graisseuses soit plus active que leur résorption pour que l’embonpoint -vous envahisse. - -Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que tous les -spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que des piéges tendus à la -crédulité. La diète sévère qu’on impose aux malades les fait maigrir, et -c’est là seulement ce qui agit; mais ils engraissent de nouveau quand -ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint est la -sobriété et un exercice corporel violent et journalier. - -La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le corps de ce gros -homme; elle connaissait, sans avoir besoin d’y regarder, les petits -mystères de son organisme. De plus, elle se garderait bien de gâter ses -élèves en leur fournissant des curiosités; ils ne voudraient bientôt -plus disséquer que des phénomènes. - - * * * * * - -Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à ses amis, c’est une -occasion bien naturelle de se rappeler au souvenir des gens. Tout homme -un peu répandu en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de -glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la maison. C’est M. -Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa carte qu’il est fidèle à ses -traditions commerciales, ce qui veut dire qu’il continue à faire son -vinaigre avec l’acide pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée, -et son moka avec sa chicorée; à mettre de l’eau dans son vin et à -tromper sur le poids de toutes ses marchandises, etc., etc., et ainsi de -suite pour tous les fournisseurs de la consommation journalière. - -On reçoit donc des cartes bien singulières; mais je doute, chers -lecteurs, qu’aucun de vous en possède une aussi curieuse que celle que -je vais vous lire, et que je copie avec une scrupuleuse exactitude sans -y changer une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous -comprendrez facilement, le numéro et le nom seront supprimés. Je dois -avouer du reste, que si j’ai reçu cette carte, elle ne m’était point -destinée. - -La voici: - - MAISON DE CONFIANCE - RUE ST-HONORÉ Nº... - entre l’Assomption et la Rue St-Florentin. - - _S’adresser directement au 3e où c’est indiqué._ - On ne me trouve que chez moi. - - Mme..., MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité, Membre de - plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire, et les - Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, _reconnais_ - la grossesse à _six semaines_ ou _deux mois_, Consultations Gratuites - et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’_Utérius_, - Antéversion, Retroversion, Engorgement _linfatique_, indication pour - ramener le Flux et le _Reflux_ sanguin, et pour toutes les maladies - des Dames. - - _LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE._ - -Vous pensez que c’est là tout! Erreur, comme dit cette bonne dame, lisez -l’autre face; cette carte a été plongée dans un charlatanisme si épais, -qu’elle en est couverte des deux côtés. - - AVIS - Important et Indispensable. - - Montez au 3e sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique - ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je - suis presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en - relation avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques - dans l’allée, pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer - plusieurs fois ou frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois - je regarde par la Fenêtre du 3e, si l’on vous indiquait mal je vous - prierais de m’en avertir. - - La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton. - - Rue St... nº... entre l’A... et la Rue St... - PARIS. - -Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert de passe-port -pour circuler sur la voie publique, elle a le même droit que l’animal -dangereux qui porte sa muselière, conformément aux ordonnances de -police, seulement elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de -contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main de la jeune -fille innocente qui ne connaît pas encore toutes les infamies qu’on -rencontre dans les égouts de la civilisation; malgré son innocence, elle -est femme, elle questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié -pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats trop -visibles de l’amour. - -Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus rien à perdre -que la crainte d’avoir des héritiers. Celle-là comprend de suite -l’invitation qu’on lui adresse. - -Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre d’impudeur, -pour en bien apprécier toutes les beautés. Je le comparerais volontiers -à ces vins vieillis derrière les fagots, dont il faut analyser tous les -parfums, toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. L’ignoble a -ses nuances et son fumet; analysons donc, malgré la révolte de nos sens, -ce que contient cette carte, c’est une œuvre de chimiste et non pas de -gourmet, mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont point -ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons cette observation: _On -ne me trouve que chez moi_. Une sage-femme qui n’exerce qu’à domicile, -cela me fait l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en -chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone _membresse_ de plusieurs -_Sociétés savantes_ qui ne _va pas en ville_ peut faire chez elle. - -Notez qu’elle _reconnais_ la grossesse à six semaines ou deux mois. Mais -je suis persuadé que c’est uniquement aux consultations payantes, et que -ses consultations gratuites, comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent -à trois heures juste, et ferment à trois heures très-précises. - -Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies de l’_utérius_ -(en vertu de quel droit?--Cela ne vous regarde pas); mais elle -n’explique point si elle considère la grossesse comme une maladie de -l’_utérius_. J’avoue que j’aurais voulu lui voir couronner son -chef-d’œuvre par une explication sur ce point: quant à moi, je suis -convaincu qu’elle considère la grossesse comme une maladie des plus -graves; comme celle qui se traite avec le plus de succès dans sa maison -de confiance, et surtout comme celle qui rapporte le plus d’argent. - -Je ne dirai rien de sa prétention de ramener _le flux_ sanguin, je -comprends que lorsqu’une femme est en retard de quatre mois, plus ou -moins, elle possède des petits moyens pour faire passer cela; même -probablement quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de -l’abdomen. Quant au _reflux_, je suis un peu embarrassé, je ne connais -en fait de reflux que celui de l’Océan, et à moins d’admettre que cette -femme, si savante, n’ait inventé une pommade ou un onguent dont la -puissance merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les -vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication -vraisemblable. - -Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet AVIS IMPORTANT ET -INDISPENSABLE: _ne parlez à personne, n’écoutez pas_; est-ce que par -hasard on entendrait autour de cette honnête maison, comme dans le conte -de l’_Oiseau bleu_, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes qui -crient aux malheureuses pratiques: Fuyez! fuyez!! imprudentes, si vous -tenez à la vie, n’approchez pas de cette maison, n’imitez pas nos -coupables folies, si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas -l’interroger sur ce point, car elle le dit, _la discrétion_ lui est -très-_nécessaire_. Je suis du reste complétement de son avis à ce sujet; -si elle allait raconter _toutes_ ses petites affaires au premier venu, -cela pourrait avoir de grands inconvénients pour elle. - -Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute, quand elle affirme -que _personne n’est en relation avec elle_. Alors, que devient-elle le -vendredi? Moi, je suppose qu’elle est en relation directe avec le club -des sorcières, et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à -balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa science, -pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six semaines, quand les -médecins ne le peuvent faire que vers quatre mois? Évidemment, -sa science lui vient d’une source qui ne coule pas rue de -l’École-de-Médecine. - -Maintenant, passons au _post-scriptum_, car on dit que c’est là qu’il -faut toujours chercher le point important d’une lettre. Il n’y en a pas -à cette carte, mais c’est pure politesse pour le lecteur, on compte sur -son intelligence; ceux qui auront besoin du _post-scriptum_ sauront bien -le deviner. - -Ce qui est sur la carte n’est que le _boniment_ du paillasse qui -rassemble la foule autour de lui; il conte des histoires bêtes, reçoit -avec philosophie les coups et les injures du patron, puis, quand le -cercle est compacte, il exhibe son _post-scriptum_, sa chose importante, -qui est une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil à gratter. - -Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une invention pleine de -vertus, mais je voudrais bien connaître le _post-scriptum_, l’industrie -qui se commet dans cette maison de confiance. - -Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux? - -Pratique-t-on _le nœud de l’aiguillette_? - -Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a rien de commun -avec celui des montagnards écossais)? Explique-t-on les mystères du -grand et du petit Albert, ou simplement de Charles Albert? - -Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation -somnambulique ou homœopathique? - -Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances de la -vieillesse épuisée? - -A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté? - -Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre de ces -merveilles. - -Ah! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique son œil -glauque à la vitre fêlée de ce troisième étage, peut-être me -raconterait-elle d’étranges choses; peut-être a-t-elle vu quelques-uns -de ces drames auprès desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est -qu’un jeu innocent. - -O Paris! comme on te calomnie! on dit que tu laisses parfois mourir de -faim tes enfants; quand de pareilles industries peuvent s’étaler -impunément à ton soleil, il faut être furieusement honnête, ou bien -dépourvu d’_imaginative_, pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris! -une ceinture dorée, sinon une bonne renommée. - -_Nota._ L’adresse est tenue à la disposition des confrères dans -l’embarras qui voudraient avoir recours aux lumières de cette -praticienne. - - - - -IV - - La médecine des gens qui ne sont pas médecins. - Le docteur Duval. - Les biftecks de la rue Saint-Victor. - - -Si les hommes d’épée veulent régenter le domaine de la médecine, il ne -nous restera bientôt plus qu’à raisonner fourniment et charge en douze -temps; seulement nous prendrons la peine d’étudier la manœuvre pour en -parler avec compétence. - -A l’Institut, le général Morin a fait une charge à fond sur M. Velpeau, -à propos de la présentation d’un travail sur une question à l’ordre du -jour: le mode de propagation du choléra. Le célèbre chirurgien n’aime -pas à voir chasser sur ses terres; il a froncé ses sourcils -broussailleux, et je m’apprêtais à entendre une verte réplique. -Cependant il s’est montré bon prince, en se bornant à répondre -civilement au savant général: que les choses qui pour lui semblaient -douteuses, étaient parfaitement claires aux yeux des gens compétents. -Les motifs que M. Velpeau a donnés pour justifier sa présentation n’ont -peut-être pas convaincu son adversaire, mais ils n’en sont pas moins -valables pour cela. - -Il faut croire que la médecine exerce une fascination bien puissante sur -les gens, puisque tout le monde veut y toucher. Et vous-même, si vous -faisiez scrupuleusement votre examen de conscience, vous trouveriez à -votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la médecine. -Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier ès pendules, de -raccommoder la montre d’autrui, et pourtant vous n’hésitez pas dans -l’occasion à porter vos mains profanes sur la mécanique humaine. - -Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques vous -prodiguent le mauvais exemple; ils accumulent sans scrupule et avec une -parfaite bonhomie les recettes des commères et des compères, qui sont -sévèrement consignées à la porte des publications médicales. - -Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques, qui ressemblent -beaucoup plus au thé de la veuve Gibou qu’à une drogue honnête, ne -présentent pas de grands inconvénients. Quand l’indisposition est -légère, elle disparaît malgré le médicament; mais, ordinairement, les -guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces petites misères de -l’existence; il leur faut de bonnes grosses maladies mortelles: c’est le -choléra, le cancer, la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est -là que commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité du remède -néglige de réclamer une intervention sérieuse, et lorsqu’il perd ses -illusions il n’est plus temps de le soulager. - -Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu être sauvés si, au -lieu de perdre un temps précieux à des remèdes absurdes, ils avaient -réclamé tout de suite les secours alors efficaces de l’art. - -Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans vos journaux. Sur -quatre-vingt dix, il y en a cent de mauvaises. Il m’en souvient d’une, -destinée à chasser le ver solitaire, et qui se terminait ainsi: «Le -malade devra s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à la -sortie du ver.» C’est fort bien, si l’entozoaire accepte gracieusement -l’invitation qui lui est faite de quitter la place; mais s’il refuse -(l’auteur n’a pas prévu le cas), voilà un malade condamné au triste sort -d’Ugolin, et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer. - -Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des excursions -aventureuses dans notre domaine. La haute fantaisie de leur imagination -a maraudé sans vergogne les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les -massacres à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux: des -guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et le lecteur -pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer, des vastes ressources -de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain. - -J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui adorait les romans de -cape et d’épée; je ne dis pas qu’elle en soit morte, mais tant -d’émotions poignantes ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me -signaler tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la médecine. -La digne femme voyait là un désir bien naturel d’acquérir des -connaissances nouvelles, et, fière de contribuer à mon éducation, elle -s’y prêtait avec bienveillance. Grâce à sa collaboration dévouée, mais -inintelligente, j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner les -tableaux d’une lanterne magique monstrueuse, d’une danse macabre où -l’impossible donne la main à l’absurde. Je ne puis vous initier à ces -travestissements de l’art; il faut au moins être étudiant de première -année pour en goûter toutes les finesses. - -Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment, à titre -d’échantillon. Je l’emprunte au _Roi des gueux_, de Paul Féval; je -copie: - -«Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec Plizon -l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de trois livres d’étoupe.» - -Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe; par quel -procédé? l’auteur n’en dit rien, et cependant on a noté dans l’histoire -des choses beaucoup moins extraordinaires. Trois livres d’étoupe! Mon -tapissier m’a affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer -deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon, avec les accessoires -qu’il contient à l’état normal, devait atteindre le volume d’une -citrouille fortement constituée, et cependant Plizon, avec la candeur -d’un phénomène qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums -qui auraient pu changer son étoupe en crin. - -J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler des étoupes -enflammées, mais pas un n’était capable d’en grossir le volume de son -étroit cerveau, pas un n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un -ballon. Le truc de Plizon est mort avec lui. - - * * * * * - -L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment; elle fait sa -liquidation de fin d’année, elle prépare sa séance solennelle. Le temps -se passe en comités secrets, où l’on discute la valeur des mémoires -présentés au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine, -les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance, mais ne -présentent pour vous qu’un médiocre intérêt. - -Les dernières séances ont été occupées par une discussion sur le -pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de Byron et de Talleyrand. -Je crois que c’est la seule chose que le prince des diplomates n’ait -jamais pu dissimuler. - -Le traitement du pied-bot est une des plus belles conquêtes de la -chirurgie contemporaine. Cette difformité jadis incurable, dans laquelle -le pied au lieu de reposer directement sur le sol, est porté en bas, en -dedans ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles de la -jambe, qui entraînent le pied dans une direction anormale. Au moyen -d’une petite piqûre à la peau, on introduit un mince bistouri sur la -corde tendineuse raccourcie; on coupe: il s’écoule à peine quelques -gouttes de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses rapports et -ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie sous-cutanée. On doit sa -vulgarisation, je pourrais presque dire sa création, au docteur Duval, -le doyen des orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres -ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur Duval est une -des figures les mieux accentuées de notre monde médical. Un grand corps -plein de vigueur, de grands bras, de grands cheveux touffus et -grisonnants, un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence, -une bonne figure souriante, l’œil fin; moustachu comme un grognard; -toujours prêt à ouvrir sa bourse ou sa maison aux _citoyens_ frères et -amis, et Dieu sait s’ils en ont usé! Cet excellent homme s’est fait le -Vaugelas des barbarismes physiques, le correcteur des difformités -humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles luxations -depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère ses succès -d’horticulteur à ses succès de praticien, et cultive avec amour une -collection d’œillets. - - * * * * * - -Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins, font leur malle et -tous les jours manquent le train; on les croit partis, pas du tout, on -les retrouve assis sur leurs bagages. On compte encore par jour une -trentaine de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse des -directeurs qui prolongent leurs représentations pour satisfaire... à la -demande générale. Personne ne le retient. - -Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant le fléau, mais il -avait laissé à Paris un domestique de confiance pour répondre, si le -choléra venait frapper à la porte de l’hôtel. - -Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps en temps à sa -sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi s’éloignait. Enfin, il y a -quelques jours, il a eu la satisfaction de recevoir la note suivante: - -«Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup diminué: du -reste, il n’y a plus que des cas foudroyants.» - - * * * * * - -J’ai trouvé l’histoire qui suit dans les papiers de mon grand-père. - - -I - -Elle naquit au milieu des brouillards parfumés de la rue Mouffetard et -se nommait Javotte, mais par un caprice familier aux grandes artistes -elle avait italianisé son nom et en avait fait Javotta. Elle était, il -est vrai, assez laide, suffisamment malpropre et quelque peu rousse. Ses -cheveux _impeignés_ rappelaient peut-être un peu trop les tons dorés de -l’écureuil. Mais par combien de qualités morales étaient rachetées ces -quelques imperfections physiques! Elle portait avec grâce une échelle -sur le bout de son nez robuste, avalait des sabres sans les mâcher, -faisait le grand écart comme personne, et se laissait casser des pavés -sur le ventre, sans manifester la plus légère émotion. C’était, comme on -le voit, un véritable artiste bien digne, non-seulement d’exciter -l’admiration d’un public enthousiaste, mais encore d’allumer des -passions tropicales dans le sein des mortels et même des immortels. - -Javotta logeait sa gloire dans une mansarde de la rue Saint-Victor. - - -II - -En ce temps-là, un équipage médical, attelé de deux chevaux -très-maigres, mais conduits par un cocher encore moins gras, s’arrêtait -chaque matin au coin de la rue Saint-Bernard. Un bel homme, habit bleu, -boutons d’or, en descendait, et après avoir rétabli l’aplomb de sa -chevelure, il s’engageait dans la rue Saint-Victor et gagnait d’un pas -pressé une de ces maisons verdâtres, à l’aspect cadavéreux, où tous les -miasmes, toutes les moisissures semblent se donner rendez-vous. - -Où court donc ce prince de la science? Va-t-il porter à quelque pauvre -diable les secours de sa médecine humanitaire? Non, non, non. Vient-il -admirer un de ces cas rares que la science poursuit à domicile? Non, -non, non. Qu’espère-t-il donc trouver dans ce taudis malsain, au haut de -cet escalier criard dont chaque marche est le siége d’une fracture ou -d’une luxation? - -Il vient voir Javotta, il vient se plonger dans les convulsions -éclamptiques de la volupté. Il vient faire cuire deux biftecks. Voilà ce -qu’il vient y faire. - -Mais comme il a six étages à monter, et qu’à son âge on ne fait pas une -pareille ascension sans souffler un peu, sans faire une petite pause sur -chaque palier, j’ai tout le temps de vous dire pourquoi ses chevaux et -son cocher sont si maigres. - - -III - -Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. Le pauvre cocher, -après avoir introduit chaque matin la voiture dans la cour de l’hôpital, -suivait son maître; puis profitant de l’obscurité d’un corridor, il -endossait rapidement la capote et le bonnet de coton de malade et allait -se planter devant un lit du service que son maître avait soin de -toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après une -investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement inutile, -le grand praticien lui ordonnait invariablement quatre portions qui -devaient suffire à tous ses besoins pour vingt-quatre heures. Cependant -lorsqu’il était très-content de ses services, il lui accordait une -portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers aux salles -demandaient à cet homme maigre quel était le siége de sa maladie, il -indiquait piteusement l’estomac, qui n’avait d’autre infirmité que de -trop bien se porter. - -Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux par le même -procédé, mais au moment de l’exécution, des obstacles sérieux -s’opposèrent à la réussite de cette combinaison économique. De sorte que -les chevaux s’étaient petit à petit habitués à ne plus manger du tout; -seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement -invincible. Et pourtant leur maître n’était pas avare; mais les besoins -de première nécessité du cœur coûtent si cher à l’homme sensible, que -généralement il ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres -exigences de la vie. - - -IV - -Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une respiration -essoufflée se font entendre dans les hautes régions de l’escalier, c’est -notre héros qui arrive au terme de son pénible voyage. - -Il entre, se précipite dans les bras de Javotta; puis, cette -satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe à satisfaire les -besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste s’élance dans les -profondeurs de l’escalier et revient bientôt avec deux biftecks (moins -tendres que son cœur). Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose; -tous les matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de -l’amour et de la science. - -On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que dira donc -l’histoire à propos de notre savant confrère cuisinant aux pieds de la -beauté? On l’accusera peut-être de plagiat, c’est possible, mais cela -n’enlève rien à la délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir -un cœur de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité -médicale mollement couchée aux pieds de cette célébrité artistique, une -main plongée dans sa crinière rutilante et l’autre occupée à retourner -le faux-filet étalé sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter -l’illusion, il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un acrobate -distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et dans ce costume léger il -se plaisait à faire constater l’état de conservation de ses formes. - -Oh! chaos de l’esprit humain! Oh! mystérieux abîmes du sentiment! ces -savantes mains qui tout à l’heure vont, c’est bien possible, tâter le -pouls d’un des princes de la terre, de la finance ou de toute autre -principauté, sont occupées maintenant à surveiller la confection de -modestes biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un cheval! Quelle -complainte simple et touchante on pourrait faire avec ces fraîches -fleurs d’amour tombées du cœur d’un grand homme! - - -V - -Nous étions à cette époque pleine de charmes et de poésie qui vit -fleurir le _Père Duchêne_ et les émeutes. Cette date n’est pas -très-précise: c’est peut-être en 93, ou en 1830, ou même en 1848, car -nous avons eu tant de glorieuses révolutions, qu’on s’embrouille un peu -dans les dates; je crois pourtant que c’était en 1793. - -Un jour, jour néfaste (c’était bien sûr un 13 ou un vendredi), quand il -ouvrit la porte, aucune main amie ne vint éponger le front du savant -essoufflé: le taudis était vide; il s’arrêta palpitant, sentit au cœur -une douleur, comme si on le pinçait dans un entérotome de Dupuytren, et -lut à travers ses larmes les mots suivants, qu’une main inhabile avait -tracés sur la table avec du blanc: «Riquiqui est commissaire d’un -département. Je l’ai revu, je le raime et je file.» - -Une révolution s’était en effet accomplie dans la situation politique de -Riquiqui, il allait travailler désormais sur un autre théâtre. - -Notre infortuné confrère voulut chercher dans le tourbillon des orages -parlementaires l’oubli de cette tuile qui avait contusionné son cœur, -mais nous devons avouer qu’il échoua d’une manière aussi complète -qu’éclatante. - - -VI - -Il y a un mois, en traversant le boulevard Montparnasse, j’ai revu -Javotta; elle marchait sur les mains, les jambes en l’air, ce qui -indique suffisamment que sa position sociale avait été bouleversée. - -Quant au savant, hélas! il est décédé. - -Mais comment est-il mort? car pour l’homme de science il est trois -manières d’en finir avec l’existence: - -1º Il meurt physiologiquement, mais ses œuvres lui survivent; il n’est -donc mort qu’à moitié, puisque son esprit ou son génie restent parmi les -vivants. - -2º Il meurt complétement, sa réputation le suit dans la tombe, il ne -reste rien de lui. - -3º Il meurt moralement, c’est fini, on n’en parle plus, on n’en fait -aucun cas, et cependant il continue à vivre de l’existence physique et -végétative. - ---Lequel de ces trois trépas subit le héros de cette véridique histoire? - ---Interrogez la Parque, quant à moi je dis simplement: Il est mort. - - - - -V - - La correspondance de l’Institut. - M. Élie de Beaumont.--Les oculistes allemands. - Les candidats académiques. - - -Dans la dernière séance de l’Institut, M. E. de Beaumont a fait durer -jusqu’à quatre heures la lecture de la correspondance. Il est vrai -qu’absent depuis deux mois, il a laissé les courriers s’accumuler sur -son bureau, sans léguer à un autre le soin de le remplacer. On aurait -envoyé de la marée à l’Institut, que cela eût été la même chose: elle -eût attendu à la porte jusqu’à ce que M. E. de Beaumont soit venu en -faire l’autopsie en personne. La manière dont le savant secrétaire -perpétuel remplit cette partie de ses fonctions, qui consiste, dans les -séances hebdomadaires, à dépouiller la correspondance, est une des -choses les plus curieuses et les moins explicables pour un homme de -sens. - -En général, quand on lit devant une académie, c’est pour se faire -entendre. M. de Beaumont s’entoure, au contraire, des plus minutieuses -précautions pour que personne ne puisse percevoir un seul mot de ses -lectures. Il possède l’organe précieux de ces garde-malades, dont les -voies aériennes semblent garnies de moelleux tapis destinés à amortir -l’éclat des sons. Le mauvais état de sa vue l’oblige à rapprocher les -manuscrits tellement près de son appendice nasal, qu’ils font l’office -de bourrelets contre les courants d’air et ne laissent échapper aucune -vibration. Quand par hasard le bruit de sa voix vient frapper son -oreille, il s’arrête comme effrayé, puis il continue à remuer les lèvres -en silence. - -Au bout d’une demi-heure de cet exercice, le savant secrétaire est -convaincu qu’il a répandu _urbi et orbi_ les nouvelles scientifiques -qu’on adresse à l’Institut des quatre coins du monde. On se demande quel -profit peut tirer de ces fantômes de communications, le public si -nombreux qui assiste aux séances. Ou la lecture de la correspondance -présente de l’intérêt, ce qui n’est pas discutable, alors il n’en faut -pas priver le public et surtout les journalistes qui en tireraient de -précieux éléments pour leur compte rendu; ou l’illustre assemblée les -juge inutiles. Il serait préférable dans ce cas de les supprimer pour ne -pas perdre d’une manière aussi stérile la meilleure partie des séances. - -M. de Beaumont est un savant géologue, qui pourrait dire, à six semaines -près, l’âge des montagnes du globe et des soulèvements terrestres; tout -le monde apprécie, comme elles le méritent, les grandes qualités qui lui -ont valu sa juste réputation. Mais, comme secrétaire perpétuel, il -laisse beaucoup à désirer. - -Il devrait au moins, si son organe vocal ne peut dépasser les tons du -_pianissimo_, se faire escorter d’un chantre au larynx éclatant; il se -contenterait de faire les gestes, l’autre parlerait pour lui. - -Fâcheux ricochet des amours-propres égoïstes! Arago a fait nommer M. -Flourens secrétaire perpétuel pour lui servir de repoussoir. M. -Flourens, dans le même but, a poussé M. E. de Beaumont. Si l’Institut -veut poursuivre cette gamme de décadence vocale, je ne vois dans -l’avenir qu’un candidat possible: c’est un sourd-muet. - - * * * * * - -Il arrive un moment où le professeur, blanchi sous le harnais, désire, -sans prendre sa retraite définitive, confier son cours à un homme plus -jeune et que les fatigues de l’enseignement n’effrayent pas. L’usage -universitaire est que le suppléant touche la moitié des honoraires du -titulaire. M. E. de Beaumont est professeur de géologie au Collége de -France et à l’École des mines; depuis trois ans qu’il se fait remplacer, -il abandonne généreusement la totalité de son traitement, une quinzaine -de mille francs, à ses suppléants. Ce noble exemple n’est pas épidémique -et nullement contagieux, et je connais tel professeur qui laisse son -cours en friche et sa chaire vide pour ne pas écorner ses traitements, -qu’il touche intégralement. - -Si M. de Beaumont ne fait plus son cours, il continue à diriger les -excursions géologiques des élèves de l’École des mines. Un jour, son -zèle l’avait entraîné, avec son troupeau studieux, dans un des déserts -montagneux du Jura. Il cherchait le système du _lias_, un terrain -secondaire qui présente un intérêt exclusivement scientifique. Il ne -produit aucune denrée comestible, et la truffe le fuit avec terreur. Il -est constitué par un grès compacte très-dur, contenant quelques minerais -métalliques. - -Depuis le matin, on marchait sous un soleil torride qui se préparait à -se coucher. La faim décimait la troupe; on en était arrivé à ce degré de -famine où le chasseur songe à manger son chien; les plus vigoureux se -traînaient à la recherche d’un cabaret hospitalier. Le vieux maître, -seul, soutenu par son zèle, sourd aux révoltes des estomacs, avançait -toujours; seulement, il continuait sa recherche les bras levés au ciel -en s’écriant doucement avec désespoir: Hélas, mon Dieu! je ne trouve pas -le _lias_! - - * * * * * - -Trois Allemands aux yeux bleus, aux cheveux pâles, mauvais prophètes en -leur pays, sans cela ils y seraient encore, sont venus envahir Paris, la -ville hospitalière, en chantant: - - Non, les Français, ils n’auront pas le Rhin! - -L’instrument qui gisait sous leur bras n’était pas la clarinette -traditionnelle des bardes de leur patrie, c’était un ophthalmoscope. Les -trois fils de l’Allemagne étaient oculistes. - -Je vais vous initier aux mystères de l’ophthalmoscope. Cet appareil -très-ingénieux permet, au moyen d’un petit réflecteur, de projeter dans -les profondeurs de l’œil malade un rayon lumineux emprunté à une lampe. -Une lentille bi-convexe, à foyer mobile et renfermée dans un tube, -grossit les objets qu’on examine, et rend ainsi très-apparentes les -lésions de l’organe qui échappaient complétement à la vision ordinaire. - -Cet instrument est devenu la source de progrès très-importants en -ophthalmologie; il a été inventé, en 1851, par M. Helmholtz, un autre -Allemand que ceux dont je vous parle. Il a subi dans le pays de -l’auteur, et surtout en France, de si nombreuses modifications, son -emploi s’est tellement vulgarisé dans la pratique, qu’il devient puéril -de s’en faire un porte-voix. - -Nonobstant, les blonds fils de l’Allemagne ont joué de l’ophthalmoscope -avec beaucoup de bonheur, et grâce à cette badauderie française qui -accepte comme un phénomène l’étranger écorcheur de notre langue, ils ont -fait une plantureuse moisson. - -Jusque-là, tout est pour le mieux. Mais l’un d’eux, grisé par le succès, -et sans être ni docteur, ni officier de santé, ni même herboriste -d’aucune Faculté française, a voulu escalader les régions officielles et -obtenir la création à son profit d’une chaire d’ophthalmologie à l’École -de Paris. Notez qu’il en existe déjà une, occupée avec beaucoup de -distinction par M. Foucher, lequel peut être suppléé par dix autres -oculistes français possédant les conditions exigées par notre -législation, et dont les titres scientifiques sont très-supérieurs à -ceux du spécialiste d’outre-Rhin. - -Que diraient les Allemands, si on nommait le juge de paix de la -Ferté-aux-Oignons membre de la cour de cassation de Berlin. (Je dis -Berlin, parce qu’on assure qu’il y a des juges.) - - * * * * * - -Un haut fonctionnaire de l’enseignement a fait comparaître devant lui -l’audacieux compatriote de Méphistophélès. - ---Quels services signalés avez-vous rendus à la science, pour qu’on -méconnaisse en votre faveur les titres acquis et qu’on bouleverse les -règles de notre droit scolastique? - ---J’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux. - ---Avez-vous découvert ces maladies? - ---Nein, monsir, ce être d’autres. - ---Vous avez donc inventé l’instrument avec lequel on a fait ces -découvertes? - ---Nein, monsir, ce être Helmholtz. - ---Vous avez au moins exécuté vous-même les dessins de l’atlas? - ---Nein, monsir, ce être un dessinateur. - ---Mais alors, vous n’avez rien fait pour la science! - ---Ia, monsir, j’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux. - -Le blond fils de l’Allemagne, repoussé sur ce point, n’est pas homme à -se tenir pour battu, et il est probable qu’il va frapper à la porte des -hôpitaux; mais, là encore, il va se trouver en face d’obstacles pour lui -infranchissables. Il faut être docteur d’une Faculté française; de plus, -on doit passer par un chemin terriblement escarpé qui s’appelle: LE -CONCOURS. - - * * * * * - -Les savants qui font la queue pour un fauteuil académique, peuvent être -classés en plusieurs catégories. - -Ici, j’ouvre une grande parenthèse pour examiner un peu la signification -du mot SAVANT: D’après le dictionnaire, ce mot signifie _qui a beaucoup -de science_; je cherche le mot SCIENCE, et je trouve: _connaissance -d’une chose_; de sorte qu’un homme qui a des connaissances quelconques, -même de mauvaises connaissances, peut se flatter d’être un savant. -Ainsi, un cordonnier ambulant qui restaure une empeigne avec art, ou -pose adroitement un béquet, a le droit de se dire un savant; il peut -même supprimer savetier, qui devrait se lier intimement à cette -qualification. L’épicier qui connaît à fond l’art des falsifications et -des sophistications, est un savant épicier, à moins qu’il ne s’intitule -un savant chimiste. L’escamoteur, qui pulvérise votre montre dans un -mortier et vous la rend ensuite parfaitement réglée, qui fait sortir de -votre chapeau tout un parterre de fleurs, est un savant physicien. Ah! -mon Dieu, oui! il faut que MM. Pouillet, Desprets et Gavarret en -prennent leur parti, les Robert-Houdin sont maintenant des physiciens; -seulement, ils appellent leur physique _amusante_, pour la distinguer de -l’autre qui, paraîtrait-il, est fort peu récréative. Il faut convenir -cependant que ces savants-là ne manifestent, en général, aucune ambition -académique. - -Comme on le voit, le mot SAVANT est élastique dans ses applications. Je -dois ajouter que, de plus, il ne jouit pas d’un sens absolu, et qu’en sa -qualité d’adjectif, il tire toute sa valeur de la comparaison. Par -exemple, si je compare M. Valenciennes avec un lourd Auvergnat arrivant -de Saint-Flour, où il n’a jamais appris même à lire, évidemment M. -Valenciennes sera un savant, même transcendant, et l’Auvergnat, un âne -bâté, un crétin, propre uniquement à rétamer les casseroles et à -raccommoder la faïence. Mais si je compare M. Valenciennes à Cuvier, il -est évident que cette fois, c’est Cuvier qui sera le savant. - -Maintenant que, grâce aux définitions, je ne sais plus au juste ce que -c’est qu’un savant, je ferme mon dictionnaire et ma parenthèse, et j’en -reviens à mes catégories. - -Donc, il y en a plusieurs. Je pense qu’en écartant les sous-genres et -variétés, on peut en admettre trois. La troisième, pour commencer comme -dans l’Évangile, est composée de savants qui ne savent absolument rien, -ou du moins si peu que rien, qui n’ont même pas eu l’intelligence de -découvrir une planète, qui n’ont pas même découvert le moyen de se faire -des protecteurs, qui ne sont ni intrigants ni capables de commettre -toutes sortes de bassesses pour parvenir, qui n’oseraient point jeter de -la fange à ceux qui leur ont fait du bien, ni passer un bourbier à la -nage en cas de besoin. On comprend qu’un homme qui est à ce point -ignorant des petits moyens qu’à défaut de talents on emploie pour se -tirer de la foule, n’a aucune chance de parvenir. Il ne se fait, en -effet, aucune illusion sur ce point, et continue à se porter -perpétuellement candidat à toutes les places vacantes.--Mais -pourquoi?--C’est pour lui une position sociale, c’est un titre qui fait -beaucoup d’impression sur la foule; on se dit: Tiens! mais X... est -moins inepte que je le supposais! il se présente pour occuper un -fauteuil à l’Institut ou à l’Académie de médecine. (Quand c’est à -l’Académie de médecine, cela s’écrit toujours fauteuil, mais on prononce -banquette.) Il paraît que c’est un homme de mérite; mais alors, il doit -être beaucoup plus savant que notre médecin, qui n’est de rien du tout; -quand je serai malade, c’est lui qui maintenant nous soignera. - -Le public croit généralement qu’un candidat est une moitié -d’académicien, qu’il a déjà une... partie de sa personne sur le -fauteuil, et que l’autre ne tardera pas à le remplir complétement. Ce -candidat amateur ne gêne personne; il fait queue pour être vu des -passants; il est vu, cela lui suffit. - -La seconde catégorie se compose de savants qui savent quelques petites -choses, qui ont fait quelques petits ouvrages, écrits avec une paire de -ciseaux; ils savent admirablement découper un très-mauvais petit manuel -sur l’anatomie pathologique ou sur tout autre point de la médecine, dans -dix volumes de véritable science; ils savent faire des traités pleins -d’aphorismes _coccigruéliques_ et d’aperçus _lapalissiques_. C’est peu, -mais, enfin, cela leur suffit pour s’intituler candidats, et, de plus, -pour leur permettre de découvrir dans le lointain, avec la longue vue de -l’espoir, un fauteuil académique. - -D’autres ont moins de titres encore, mais ils assiégent les tribunes -académiques pour que leurs noms soient répétés par les journaux -scientifiques; ils viennent lire, d’un air magistral, des mémoires sur -l’action thérapeutique du mouron ou de l’escargot, ou sur l’analyse -chimique de la sueur du hanneton. Aussitôt qu’une découverte surgit à -l’horizon scientifique, ils en réclament la priorité, ils crient au -plagiat, se lamentent et font tant de bruit autour d’eux, que le -véritable auteur, intimidé, est presque disposé à leur abandonner la -moitié de la découverte pour sauver le reste. Ajoutez à cela que ce -candidat est le très-humble serviteur des gros bonnets et de tout -individu ayant un pouvoir quelconque; il flatte leurs rancunes et frappe -sur plus faible que lui avec un courage indomptable. Il se dédommage de -cette pénible contrainte en disant tout bas pis que pendre de ses nobles -suzerains, quand ils tournent le dos, et en leur jouant, sous le masque -prudent de l’anonyme, tous les mauvais tours qu’il peut machiner sans -trop s’exposer. Quand le maître se retourne, ils essuient humblement -avec leur mouchoir la boue qui macule ses bottes, pour ne point être -trop salis par le coup de pied qu’on leur administre souvent dans un -moment d’humeur, mais qu’ils reçoivent toujours en souriant et dans la -pose gracieuse du gladiateur romain qui tombait dans le cirque. Leur -flair est plus fin que celui du corbeau, ils sentent la mort d’un -académicien six mois à l’avance. - -Aussitôt qu’une succession est ouverte, ils se précipitent, se -bousculent, se déchirent entre eux, se prennent réciproquement au collet -pour se barrer la route. Dans cette ardente poursuite, dans cette curée -délectable d’une place académique, ceux qui ont le moins de titres ont -les meilleures jambes et les meilleurs coudes; il faut bien que par leur -ardeur ils compensent ce qui leur manque du côté du fond. Ils savent à -propos donner des poignées de main au portier, saluer profondément le -garçon de bureau, qu’ils appellent: mon cher monsieur, et inviter les -huissiers à dîner. Ils possèdent au suprême degré le talent de se -glisser dans les familles académiques, et trouvent le moyen de séduire -jusqu’au chien de la maison. - -Il en est un qui a sollicité la protection du titulaire lui-même pendant -sa dernière maladie. - -Un autre s’est glissé au chevet d’un académicien moribond, s’est fait -son infirmier, a préparé ses tisanes, ses cataplasmes et son bassin -jusqu’au dernier moment, puis s’est gravement présenté pour le remplacer -comme son élève unique et chéri, comme le seul héritier de ses doctrines -et le seul dépositaire de ses secrets scientifiques. - -Un autre--leur maître à tous--choisit le moment propice pour imaginer -une grande découverte qui stupéfia, étourdit, bouleversa les savants et -les tint le nez en l’air le temps qu’il fît ses petites affaires. On -reconnut bientôt que cette grande découverte était une mystification -aussi complète que celle de la découverte des hommes dans la lune, mais -le tour était joué et l’inventeur, membre de l’Institut. - -Voilà comme on parvient, un peu crotté peut-être, mais pas plus que le -cheval vainqueur d’un _steeple-chase_; on en a jusqu’aux oreilles, pas -davantage. Le candidat qui a de pareilles ressources dans l’esprit peut -arriver à tout, et il n’est pas nécessaire de regarder à travers le -grand télescope de l’Observatoire, pour en reconnaître qui sont perchés -sur les plus hautes places scientifiques, où ils gloussent et font la -roue de manière à faire illusion au vulgaire qui les regarde d’en bas. -Les médiocrités de cette catégorie parviennent ordinairement avec moins -d’éclat, mais cependant le plus grand nombre arrive, et finit par -former, dans les académies, une minorité imposante. - -La première catégorie se compose de vrais savants, modestes ou non, -intrigants ou non, ayant des titres sérieux, et qui, généralement, -finissent par obtenir le fauteuil. Évidemment, les titres ne sont pas -égaux, ni les chances non plus; si le candidat enfourche l’intrigue, il -arrive plus vite, car, malheureusement, le savant modeste qui -persisterait à rester dans son coin serait bientôt oublié. En ce bas -monde, un peu d’intrigue ne nuit pas, on peut même dire qu’un peu n’est -pas toujours assez. Il faut avoir à un haut degré la conscience de sa -force pour attacher son mouchoir à un fauteuil académique, comme on -marque sa place au parterre d’un théâtre, et pour dire: un jour je -m’assiérai là, je ne sais pas quand, mais enfin, c’est ma place; il est -possible que j’en sois séparé par l’épaisseur de trois ou quatre -nullités; j’attends mon heure avec confiance. - -Quelquefois, l’heure qui sonne est celle de l’éternité, et le savant -meurt sans être immortel. - - - - -VI - - Les greffes animales. M. Maisonneuve. - Variole et Vaccine. - - -La question des _greffes animales_, c’est-à-dire la soudure d’une partie -détachée d’un être vivant, transplantée sur une autre, a fourni à M. -Bert le sujet d’une intéressante communication à l’Institut. - -Les expériences de l’auteur ont été pratiquées sur des rats. Il est bien -juste que ce rongeur, dont la vocation semble d’être exclusivement -désagréable à l’humanité, contribue, dans les limites de ses moyens, aux -progrès de la science. - -La queue d’un rat coupée et dépouillée vers son extrémité divisée, dans -une étendue de quelques centimètres, est introduite, au moyen d’une -incision, sous la peau d’un autre rat. La soudure ne tarde pas à être si -complète, et la continuité du tissu tellement parfaite, qu’une injection -poussée _post mortem_, dans les gros vaisseaux du sujet de l’expérience, -pénètre dans cette queue accessoire, devenue un appendice vivant. - -Dans un cas, ce n’est que soixante-douze heures après la section, que la -réunion a été tentée et avec succès. C’est pour moi le fait le plus -important de ces expériences qui ont été variées dans les conditions les -plus diverses; il prouve que la queue d’un rat, séparée de son -propriétaire, peut conserver pendant soixante-douze heures la vie à -l’état latent. Car rien ne peut ranimer le foyer vital entièrement -éteint dans une région de l’organisme, et la vie est nécessaire pour que -la soudure s’opère entre les parties rapprochées. - -Il y a quelques années, Brinon, ex-zouave, et ancien prosecteur du -professeur Grat..., ayant beaucoup étudié, en Afrique, le rat au point -de vue comestible et comme animal d’agrément, confectionna une nouvelle -tribu de ces rongeurs en leur soudant, par le même procédé, quelques -centimètres de la queue au bout du museau. Il baptisa du nom de _rats à -trompes du Sahara_ ces hybrides de la nature et de l’art. Un très-savant -membre de la Société d’acclimatation, qui vit encore, en acheta une -paire trois cents francs, avec la louable intention de propager en -France cette intéressante espèce, comme si nous manquions de rongeurs! - -Ces estimables acclimateurs ne reculent devant aucuns sacrifices pour -doter nos régions d’animaux utiles. Tout leur fait espérer que, dans un -avenir prochain, ils pourront acclimater parmi nous le requin et le -serpent boa. - -Le client du zouave choyait ses rats à trompe et les montrait avec un -orgueil bien légitime à ses collègues humiliés. - -Mais, hélas! dès la première génération, il s’aperçut que ses -pensionnaires avaient été victimes, et lui aussi, d’une opération... -commerciale. Les petits n’avaient pas besoin de cornac; ils étaient -dépourvus de trompe. Le savant n’est pas encore consolé des cruelles -plaisanteries que lui a attirées cette tromperie. - -Les expériences de Bert se rattachent à ce grand fait physiologique: que -lorsque la mort frappe un être, elle n’atteint pas du même coup toutes -les parties de l’organisme. Certains organes donnent pendant quelque -temps encore des signes spontanés et manifestes de vitalité. - -En Angleterre, Clark, ayant ouvert la poitrine d’un pendu une heure et -demie après la mort, constata que l’oreillette droite du cœur se -contractait d’une manière rhythmique, quatre-vingts fois par minute; -puis progressivement les pulsations diminuèrent pour ne disparaître -complétement qu’au bout de quatre heures quarante-cinq minutes. Chez le -lapin, on a vu des phénomènes analogues se continuer jusqu’à la -quinzième heure. - -L’accouchement posthume peut survenir plusieurs heures après le décès de -la mère. Enfin, dans ces dernières années, Ollier a démontré que le -périoste pouvait conserver, pendant au moins vingt-quatre heures, ses -propriétés vitales. - -Les expériences d’Ollier ont un intérêt d’autant plus grand, qu’elles se -rattachent à des faits extrêmement importants en chirurgie. - -Le périoste est une membrane fibreuse, appliquée immédiatement sur les -os, qu’elle enveloppe en leur fournissant leurs éléments d’accroissement -et de nutrition. C’est cette membrane qu’on enlève si facilement par le -raclage de la surface osseuse des viandes alimentaires. Lorsqu’une -maladie ou un accident détruisent le périoste sur un point, la partie -correspondante de l’os se nécrose et doit être éliminée. - -Ollier emprunte un lambeau de périoste à un sujet mort depuis -vingt-quatre heures, et le greffe dans les tissus d’un animal vivant. Si -on sacrifie ce dernier au bout de quelques mois, on trouve un produit -osseux qui a été sécrété par ce lambeau de périoste. - -Les chirurgiens ont utilisé les propriétés vitales si énergiques de la -membrane périostique: et c’est là le côté pratique et important de la -question. - -L’os meurt quand il est privé de son périoste, mais aussi le périoste -conservé, sécrète un os nouveau à la place de celui que l’opération a -fait disparaître. - -Le plus remarquable résultat que je connaisse en ce genre, est dû à M. -Maisonneuve. - -Un malade était atteint d’une suppuration incoercible du tibia; -l’amputation semblait être la seule chance de salut. L’habile chirurgien -enleva cet os énorme presque en totalité, en prenant soin de disséquer -et de conserver le périoste. Au bout d’un traitement naturellement fort -long, un nouveau tibia a été sécrété par la membrure périostique. - -Le malade, s’il était ambitieux, pourrait, comme vous ou moi, solliciter -une place de facteur rural. Seulement il aurait cet avantage sur ses -compétiteurs, de pouvoir montrer trois tibias, l’un dans sa poche, et -les deux autres à ses jambes. M. Maisonneuve a présenté ces trois tibias -à l’Institut, car c’est un de ces succès qu’on n’enferme pas dans une -cave. Il a pratiqué la même opération, et avec le même bonheur, chez une -jeune femme à laquelle il a enlevé entièrement la mâchoire inférieure. - -Ce sont là des tours de force chirurgicaux très-réussis, mais il faut -les envisager surtout par leur côté artistique. Car, avec de pareils -délabrements, on ne peut pas exiger que tous les malades donnent de -leurs nouvelles au bout d’un mois. - -M. Maisonneuve est le zouave de la chirurgie parisienne; pour lui, il -n’est guère d’opération impossible; son bistouri s’appelle Gusman, il ne -connaît pas d’obstacle, et quelque jour son interne lui demandera: - ---Monsieur, quelle est la moitié du malade qu’il faut reporter dans son -lit? - -A l’exception des armes à feu, tous les moyens de destruction sont -devenus ses humbles tributaires, il n’a pas encore fait jouer la mine -pour faire sauter les grosses tumeurs, mais il est jeune encore, et -l’avenir est à lui. - -Ces terribles duels avec la maladie sont palpitants d’intérêt, mais il -est bon que l’opéré assiste à la fin de l’opération, pour n’en pas -dégoûter les autres. - -De taille médiocre et carré sur sa base, le chirurgien de l’Hôtel-Dieu a -la main adroite et le poignet solide; son front est haut, ses cheveux -longs, il tire sa caractéristique d’un nez retroussé, planté à pic au -milieu d’une face large et encadrée d’un collier de barbe, ce qui lui -donne une physionomie un peu cosaque. Actif, chercheur inventif, il a -imaginé tout un arsenal d’instruments, parfois ingénieux, toujours -terribles. Il pourrait sous leur protection traverser même l’Italie, et -je conseillerais aux brigands qui animent le paysage de ce charmant -pays, d’attaquer plutôt les soldats du pape que de se frotter à lui. - -M. Maisonneuve a une très-belle clientèle, mais ses confrères prétendent -qu’il brûle beaucoup trop le pavé. - - * * * * * - -L’épidémie de variole, qui sévit en ce moment, semble exciter de vives -craintes dans le public. Le terrain est bien préparé pour la peur, on -est habitué à trembler; le choléra parti, on redoute la variole. - -Nous avons reçu plusieurs lettres qui nous invitent, d’une manière assez -pressante, à donner des conseils sur ce qu’il convient de faire pour se -préserver de la contagion. La _variole_ et la _vaccine_ seront donc le -sujet de cette causerie. - -Vous subissez, il est vrai, en ce moment, une épidémie de variole qui a -déjà choisi quelques victimes parmi les sujets antérieurement vaccinés; -mais il ne faut pas vous exagérer la gravité du mal, vous avez un moyen -certain, infaillible, de vous en garantir: c’est la vaccination. - -Si les découvertes scientifiques avaient besoin, pour conquérir leurs -titres de noblesse, de remonter à une haute antiquité, la consécration -des siècles ne ferait pas défaut à la vaccine, dont l’origine est plus -antique que vous ne le croyez. Cette pratique est nettement décrite dans -le _Sacteyâ grantham_, livre sacré des Indous, attribué à Dhanwantari, -et dont la date se perd dans la nuit des temps. Humboldt, dans son -_Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne_, nous apprend -que les Indiens des Andes péruviennes connaissaient depuis longtemps les -propriétés préservatrices du _cowpox_. Cependant, c’est à Jenner -qu’appartient la gloire d’avoir introduit la vaccine en Europe; peu -importe qu’il ait puisé les premières notions de cette idée dans des -relations avec les médecins de l’Inde, ou dans ses puissantes facultés -d’observation. Il est probable que sans lui, nous serions encore privés -de cet immense bienfait. - -Avant de connaître le vaccin, on employait déjà depuis des siècles en -Afrique et en Circassie, l’inoculation, pour se garantir de la variole; -on en retrouve également la trace dans le livre de Dhanwantari; elle -consiste à prendre le produit d’une pustule de variole, pour l’inoculer -à un sujet sain. Il se développait alors une variole, en général -extrêmement bénigne et qui préservait d’une infection plus grave. - -Ce mode de préservation s’est introduit en France vers la fin du dernier -siècle; et, l’année passée, on a tenté de substituer l’inoculation à la -vaccine, sous prétexte d’une identité complète entre les deux virus. La -question a été portée devant l’Académie de médecine. M. Chauveau, de -Lyon, a démontré que l’identité n’était pas soutenable et qu’il fallait -repousser absolument ces idées rétrogrades; car, dans quelques cas, sous -l’influence de l’inoculation, il s’est développé des varioles mortelles, -et l’inoculé devient le centre d’un foyer contagieux. Alors même que -l’éruption est légère, elle peut déterminer des contaminations mortelles -pour les personnes qui approchent du malade. - -L’origine du vaccin est encore contestée: provient-il d’une maladie -éruptive du cheval, transmise à la vache, ou se développe-t-il -spontanément chez cette dernière? Cela importe peu. Il est certain que -c’est à des pustules particulières développées sur le pis de la vache et -qui portent le nom de cowpox, qu’on emprunte le vaccin. Cette éruption -s’observe rarement en France. - -Le cowpox, transmis à l’homme, se perpétue par des vaccinations -successives. Il est jusqu’à présent le seul véritable spécifique de la -variole. - -L’objection qu’on pourrait tirer contre son efficacité, de ce que des -sujets vaccinés sont plus tard atteints de variole, n’a qu’une valeur -insignifiante, comme je vais vous le démontrer. Il ne faut pas mettre à -la charge d’un principe les mauvaises applications qu’on en peut faire, -et il serait injuste d’exiger de la vaccine plus qu’elle ne peut donner. -L’immunité qu’elle procure s’étend à quinze ou vingt années, plus ou -moins, selon l’énergie du virus employé, ou la prédisposition -individuelle qui fait qu’on est plus ou moins apte à contracter la -maladie. - -J’ai dit: l’énergie du virus. C’est là le point le plus important de la -question. - -La puissance préservative, et la durée de la préservation qui résident -dans le vaccin sont en raison directe de sa vigueur, car il existe pour -les virus des degrés très-divers de force; cela tient, soit au virus -lui-même, soit au terrain mal préparé sur lequel on le sème. Je vais -vous exposer les différentes causes d’affaiblissement du vaccin, et vous -comprendrez facilement les conditions qu’il doit remplir pour être -très-efficace. - -1º Le vaccin s’affaiblit au bout d’un certain nombre d’années par des -transmissions successives. Celui qui nous provenait de Jenner a été -introduit en France en 1800, et il a été exclusivement employé -jusqu’en 1836, sans être renouvelé. Il était alors parvenu à sa -dix-huit-cent-soixante-douzième génération ou à peu près. En 1836, on -trouva du cowpox sur une vache de Passy. L’inoculation de l’ancien et du -nouveau virus prouva que le premier s’était affaibli, les pustules -étaient plus petites, la réaction générale moins énergique, et bien que -jouissant d’une grande efficacité, sa puissance préservatrice était -moindre. Depuis 1836, le vaccin n’a pas été renouvelé, il approche donc -de sa quinze-cent-dix-huitième génération, puisqu’on le recueille vers -le septième jour. Je vous exposerai tout à l’heure les tentatives qui -ont été faites pour le rajeunir. - -Mais que son âge ne vous effraye point, malgré ses états de service, il -est parfaitement bon et efficace, lorsqu’il ne subit pas, en même temps, -les autres causes d’affaiblissement que je vais indiquer. Seulement, -l’immunité qu’il procure a une durée moindre et il est prudent de se -soumettre à la revaccination au bout de douze à quinze ans. Car peu à -peu, on acquiert des aptitudes à la variole. - -2º L’époque à laquelle on recueille le vaccin a une grande influence sur -son énergie. Du cinquième au septième jour, il atteint son maximum de -force; passé ce temps, il s’affaiblit progressivement et cesse bientôt -d’être inoculable. - -3º Le vaccin emprunté à un enfant faible, maladif ou chétif, est moins -énergique que lorsqu’il provient d’un enfant vigoureux et bien portant. -On n’a pas à redouter la transmission des maladies du vaccinifère au -vacciné. Cependant il faut faire une exception pour la syphilis, et -encore cet accident est tellement rare qu’on l’observe tout au plus une -fois sur cinq cent mille. - -4º Il ne faut pas emprunter de vaccin à un sujet atteint antérieurement -de variole ou déjà vacciné. Le terrain est impropre au développement de -ces larges pustules aplaties et déprimées au centre, qui sont les types -d’un bon vaccin. Les boutons qui se développent dans ces conditions sont -souvent petits, pointus et disparaissent au bout de quelques jours. -C’est ce qu’on appelle la _fausse vaccine_, elle ne préserve pas de la -contagion. - -5º Le vaccin conservé sur des plaques de verre s’altère souvent et ne -donne alors que des résultats négatifs; il faut donc, autant que -possible, pratiquer la vaccination de bras à bras. - -Il est évident que ces causes, en se combinant, augmentent les chances -d’insuccès, et que la plupart d’entre elles peuvent être écartées. -Lorsqu’il s’agit d’une revaccination, on doit se montrer plus difficile -sur le choix du virus, car alors il doit avoir autant d’énergie que -possible. - -Reste la question de rénovation du fluide préservateur. J’ai dit que le -cowpox était rare chez la vache, et c’est la source où il faut le -puiser. L’an passé, M. H. Bouley a découvert, à Alfort, sur le cheval, -une éruption vaccinogène qui, transmise à l’homme, a développé d’énormes -pustules vaccinales. - -On croyait avoir trouvé une source intarissable de nouveau virus; mais -ces brillantes espérances ne tardèrent pas à s’évanouir. J’ignore ce -qu’est devenu, dans le conflit des discussions, le produit du -_horsepox_, mais on emploie encore le vieux vaccin académique. En -Italie, le professeur Palasciano régénère son _cowpox_ sur des génisses -et pratique ses vaccinations de la vache à l’homme. Un médecin français, -le docteur Lanoix est allé suivre ses expériences, a ramené en France -une génisse vaccinifère, et a suivi la méthode italienne, en renouvelant -son vaccin par le même procédé. - -Cette tentative méritait à son auteur toutes les sympathies du corps -médical, et elles ne lui ont pas fait défaut. Cependant, -l’expérimentation n’a pas donné des résultats aussi brillants qu’on -l’avait espéré. Ce vaccin est faible. Les pustules produites par les -inoculations sont petites et n’ont pas l’ampleur, la physionomie -vigoureuse de celles qui résultent du cowpox naturel; parfois même les -inoculations sont négatives. Le seul avantage qu’elles présentent est de -mettre le vacciné à l’abri d’une contagion syphilitique; éventualité -fort grave, mais, je l’ai dit, prodigieusement rare. - -Il est possible que le cowpox spontané se développe, en France, plus -souvent qu’on ne le croit; mais les fermiers insouciants ou ignorants le -laissent perdre sans appeler sur le précieux virus l’attention des -médecins. Je crois que si on proposait une prime de cinq cents francs au -premier qui signalerait le cowpox sur ses vaches, avant un mois le -vaccin de l’Académie serait renouvelé. - -Je ne discuterai pas l’opinion des gens étrangers à la science qui ont -voulu combattre l’utilité du vaccin ou même lui trouver des dangers, ce -sont des bossus intellectuels, dont il faut plaindre la difformité sans -leur en faire un crime. Il n’est pas de spécifique en médecine dont -l’action soit plus certaine, et son innocuité est complète. Aucune -préparation n’est nécessaire, l’opération ne vous empêche pas de vaquer -à vos affaires, et ses conséquences fâcheuses sont absolument nulles -dans le présent et dans l’avenir. Une seule piqûre suffit pour que la -préservation soit entière. On en pratique plusieurs, uniquement parce -que le virus peut ne pas pénétrer dans toutes. - -La vaccination est une mesure de prudence égoïste dont les bénéfices -s’étendent à toute la famille, car un varioleux peut infecter ceux qui -l’entourent. On ne doit point attendre au dernier moment pour y avoir -recours; le vaccin ne présente pas aussitôt qu’on l’insère; son -efficacité ne se manifeste que plusieurs jours après l’inoculation, et -lorsqu’il est bien développé. - -Depuis 1833, les revaccinations sont réglementaires dans les armées -prussienne et wurtembergeoise. On a remarqué que, depuis cette époque -jusqu’à 1843, le nombre des sujets sur lesquels le vaccin s’est -développé de nouveau, s’est élevé progressivement de 33 à 60 pour cent. -Depuis 1858, la même mesure a été appliquée à l’armée française. - -Il faut que votre raison vous conseille de vous soumettre à une mesure -tellement utile, qu’elle est devenue l’objet d’un règlement militaire. -C’est le seul moyen d’éteindre les épidémies de variole. - -Il est possible que vous soyez réfractaire à l’inoculation d’un virus -même énergique, mais ce sera pour vous un certificat d’immunité qui vous -permettra de braver sans danger la contagion. - -Il me reste à vous indiquer où vous pourrez trouver le préservatif. -L’Académie de médecine est la source officielle, mais, entre nous, cette -source-là n’est pas le Pactole, et en raison du grand nombre des -postulants, un seul enfant doit parfois fournir à cinquante -vaccinations, car la garnison de Paris vient y chercher l’immunité. Mais -il existe à la mairie de votre arrondissement un service hebdomadaire et -régulier de vaccine. - -Il faut prier votre médecin d’aller choisir là un enfant d’une belle -santé, ayant de vigoureuses pustules, et qui se fera un plaisir de -partager avec vous le bienfait qu’il vient de recevoir. Vous pouvez -encore avoir recours aux génisses du docteur Lanoix; seulement, je -crains que son vaccin, qui échoue parfois sur des nouveau-nés, réussisse -encore moins sur les revaccinés. - -Dans une de mes causeries, je vous parlais de la contagion du choléra -par _rayonnement_, et je vous disais que c’était là le mode ordinaire de -transmission des épidémies. Voyez, autour de vous, combien de varioleux -ont pris la maladie par contact direct, et vous pourrez reconnaître -l’exactitude de la loi que j’ai formulée. - - - - -VII - - Le docteur Griffus (d’Éphèse) - Au docteur Alcibiade, Agamemnon Kastorinopoulo. - - -Bonjour, messieurs, que les destins vous soient propices, que les dieux -vous comblent de leurs faveurs. A ceux qui ne connaissent pas encore -l’auteur de ces souhaits bienveillants, je dirai: - -Je suis le docteur Griffus (d’Éphèse), un Grec de la décadence, qui -vient allumer sa lanterne à votre flambeau. Si Éphèse était situé sur -les bords fleuris de la Garonne, je vous affirmerais effrontément que je -suis le descendant en ligne directe d’un certain Rufus qui fit du bruit -chez nous dans le premier siècle. Je pourrais vous dire que son nom, en -traversant les âges, a subi une de ces réparations maladroites qu’on -inflige aux vieux édifices dégradés par la pioche des siècles, et que de -Rufus, il s’est changé en Griffus. Mais je suis incapable d’illustrer -mon origine aux dépens de la vérité; je crois n’avoir aucun rapport -généalogique avec l’auteur _des Maladies des reins_, aussi bien que -d’une foule d’autres ouvrages cités par Suidas; et, si le sang des Rufus -coule dans mes veines, ce qui à la rigueur n’est point impossible, -j’avoue que c’est tout à fait à mon insu. - -Je viens faire ici un pieux pèlerinage à travers la science des anciens -barbares, et, pour me délasser des fatigues de mon voyage, je m’assieds -sur le bord du chemin, d’où je regarde passer les ridicules et les -travers; d’où j’observe le côté plaisant des hommes et des choses; d’où -je salue enfin d’un joyeux éclat de rire les hommes grotesques et les -choses risibles. - -Voilà le docteur Griffus, chers lecteurs, un peu médisant, un peu -taquin, un peu frondeur, mais au demeurant, le meilleur fils du monde. - -Cette petite présentation terminée, permettez-moi de faire une -correspondance. - - -LETTRE PREMIÈRE - -Enfin, mon ami, je suis à Paris. J’avoue que ce n’est pas sans une -certaine appréhension que j’y ai déposé provisoirement mes dieux lares. -J’ai lu, il y a quelques années, un tableau de cette grande ville par un -nommé Boileau-Despréaux, et la peinture ne m’a pas paru rassurante; il -fallait tout le dévouement que la science peut inspirer à un honnête -savant, pour me décider à affronter tant de dangers. - -Grâce au ciel! depuis quinze jours que j’y suis, je n’ai pas encore été -assassiné une seule fois; il est vrai que je me suis bien gardé de -visiter le Pont-Neuf et les autres lieux les plus remplis de périls. Il -est probable que ma bourse a couru de grands dangers, mais jusqu’à -présent nous leur avons échappé l’un et l’autre; cela pourrait bien -tenir à ce que j’ai conservé mon costume grec, on doit croire que mes -finances sont en très-mauvais état, et que je viens à Paris pour -négocier un emprunt. Je n’ai pas besoin de te dire que je me méfie de -tout le monde; je ne dors que d’un œil; tous les gens que je rencontre -me sont suspects, et je ne traverse la place de la Bourse, surtout en -plein jour, qu’armé jusqu’aux dents. - -En arrivant, je me suis informé tout d’abord de l’état de la médecine en -France. - -J’ai appris avec étonnement que les malades de cette capitale du monde -civilisé étaient tout aussi stupides que ceux de notre pays; que les -charlatans y font tous les jours des fortunes scandaleuses, en vendant -des pilules de mie de pain et des robs composés de mélasse et d’eau -claire. J’ai appris en outre que certaines gens avaient imaginé une -médecine nouvelle sans savoir un mot de l’ancienne, et qu’il leur -suffisait de s’intituler magnétiseurs, homœopathes, électropathes ou -Raspaillistes pour trouver des malades qui ne leur prêteraient pas cinq -francs, mais qui leur confient leur santé. Chacun de ces guérisseurs -s’annonce comme un petit Messie, et représente les sectes rivales comme -exclusivement composées de crétins et de charlatans. - -Je te dirai seulement deux mots aujourd’hui de l’invention du citoyen -Raspail, un drôle de corps, qui considère l’humanité malade comme un -vieux manchon mangé aux teignes. Il rejette avec dédain les entités des -ontologistes, et a pris pour unité morbide... l’ASTICOT! lequel remplace -pour lui, avec avantage, les trois Parques classiques. Avez-vous une -méningite? c’est un asticot qui a pris le masque méningien; avez-vous -une fièvre typhoïde? asticot qui a pris le domino typhoïque; avez-vous -des cors, le choléra, des tubercules, un cancer? asticot! asticot!! -toujours asticot!!! Quel que soit l’état morbide, cherchez bien au fond, -vous devez y trouver le perfide asticot; si vous ne l’y trouvez pas, il -faudrait l’attribuer à une erreur de vos sens et n’en point accuser la -doctrine. - -Pour le citoyen Raspail, la pathologie tout entière n’est qu’un vaste -bal masqué d’asticots. - -Voilà pour la maladie. - -Pour le traitement, c’est aussi simple: - -L’asticot étant l’ennemi intime du camphre, camphrez l’asticot et il -s’évanouit. Comme c’est beau et simple, un pareil système! c’est même -peut-être un peu trop simple, et pour entretenir avec plus d’énergie les -illusions du malade, il ne serait point mauvais d’y joindre quelques -pilules et un peu de rob. - -O grand homme! l’humanité reconnaissante ne peut s’acquitter envers toi -qu’en te décernant un bocal de camphre suffisant pour contenir tes -restes mortels et ta gloire. C’est le seul mausolée capable de te -préserver un jour de la vengeance des asticots, que tu as tant -calomniés. - -J’arrivai un lundi, jour de séance à l’Institut; je résolus de ne point -retarder ma visite à cette savante compagnie. Je demeure fort loin du -palais Mazarin. Sur ma route, je remarquai un grand nombre de tableaux -dans lesquels on voyait des râteliers se livrer dans le vide à une -mastication perpétuelle; les premiers que j’aperçus exercèrent sur moi -une espèce de fascination, et je reculai avec terreur devant ces -mâchoires féroces qui semblent vouloir dévorer les passants. J’appris -que ces tableaux servent d’enseignes à des dentistes, et que chacun -d’eux déclare sur l’honneur être le seul inventeur breveté de ces -râteliers infatigables. Je remarquai, en outre, que presque tous ces -fabricants d’osanores appartiennent à la noblesse, leurs noms sont -précédés de la particule; je me suis même laissé dire que certains -d’entre eux ont une couronne de comte ou de baron sur la plaque de leur -porte. - -Il faut avouer que depuis le célèbre Bilboquet, qui faisait en -public l’extraction des molaires,--quel que fût leur état de -conservation,--avec la pointe d’un modeste sabre, cette industrie s’est -singulièrement anoblie. - -Il paraît que la particule envahit également une certaine classe du -monde médical, mais--comme la marée qui monte,--cet envahissement -commence par les bas-fonds, et les DE Saint-André, DE Saint-Pierre, DE -Saint-Gervais, DE Saint-Boniface, sont devenus, grâce au DE, seigneurs -suzerains du village natif où ils ont gardé les vaches. - -Quand on voit de quelle manière ces honnêtes docteurs portent leur -noblesse, on est tenté de croire qu’ils se sont affublés du DE, comme on -prend un faux nez, uniquement pour ne pas être reconnus. - -Cependant, comme ces petites métamorphoses n’entraînent avec elles aucun -inconvénient pour celui qui en profite, j’ai l’intention de modifier mon -nom de Griffus (d’Éphèse), qui est assez vulgaire, et de me nommer M. -d’Éphèse, sans parenthèse. - -Non, décidément, d’Éphèse est un peu court, je te prie donc d’adresser -ta réponse à M. le baron d’Éphèse, et surtout de m’y traiter avec -beaucoup de respect; ce n’est pas que mon nouveau titre m’ait tourné la -tête, j’aurai toujours pour toi les mêmes bontés, mais le garçon de -l’hôtel lit toutes mes lettres avant moi et je tiens à l’opinion de mes -gens. - -J’arrivai enfin à l’Institut. Un vénérable et illustre chimiste, M. -Thénard avait eu la bonne pensée de proposer à ses collègues favorisés -de la fortune de former, au moyen d’une souscription annuelle de dix -francs, un fonds de secours destiné à soulager quelques infortunes -scientifiques. Un grand nombre d’académiciens s’empressèrent de -s’associer à cette noble pensée; comme j’entrais, M. Thénard s’adressait -à un autre membre de la chimie, en ces termes: - ---Et vous, Ch..., voulez-vous en être? - ---Être de quoi? - ---De notre souscription à dix francs. - ---Non, merci, «je ne veux pas être de cette _boutique_-là!» - -Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais je crois que ce -n’était pas pour son propre compte. Je cherchai dans mon _Dictionnaire -français_ le mot _boutique_, je trouvai: «lieu où on fait commerce de -marchandises.» Je compris que M. Ch... ne voulait pas entreprendre à son -âge un commerce auquel toute sa vie il est resté d’autant plus étranger, -que le commerce de la charité procure généralement de bien petits -bénéfices, et coûte cher. - -Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch...; car vraiment, s’il -fallait venir au secours de tous les savants qui meurent de faim, on -n’en finirait pas. Craignant de me laisser séduire par l’éloquence de M. -Thénard, je me hâtai de passer dans la salle des séances. - -Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique la plus brillante -de l’Europe;--brillante doit être pris dans un sens exclusivement -intellectuel, car tout le monde sait que, sous le rapport du physique, -l’Institut laisse beaucoup à désirer. - -On discutait la _théorie des forces vives_; c’était la quatrième séance -que la savante compagnie consacrait à cette question; cela te semble -peut-être singulier et tu t’imagines qu’il te suffit de donner un coup -de poing sur une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran -t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta force vive. Dans -la pratique, je conviens que le procédé suffit, mais en théorie, c’est -infiniment plus compliqué, et il ne faut pas moins de quatre pages de -chiffres pour expliquer la théorie des forces vives mises en action, -chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa poche. - -J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point l’avis de M. -Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens de notre époque, mais -ce savant,--comme c’est la coutume,--pour éclairer la discussion, -parlait d’autre chose et drapait ses collègues de la belle manière. Il -en était en un endroit fort intéressant de la biographie d’un -académicien, qu’il éreintait, quand le général Poncelet, non moins -robuste mathématicien, se leva avec une force que je ne saurais évaluer -en chiffres, et fit retentir les doctes échos de la salle en ces termes: - ---Ah! vous voulez nous faire la biographie de vos collègues! - ---Permettez, je n’ai pas fini. - ---Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie va en entendre -de belles (je frémis à ces mots, je crus que je m’étais trompé de porte -et que j’étais tombé au milieu d’une réunion de gens douteux). - -M. CAUCHY.--Je maintiens ce que j’ai dit. - -M. PONCELET.--Très-bien, je vais faire la vôtre, de biographie, et nous -allons voir si vous allez rire. - ---Permettez. - ---D’abord, vous avez été toujours très-malveillant pour les jeunes -savants. - ---Permettez. - ---Quand j’étais à Metz, vous m’avez gardé un mémoire pendant quatre ans -sans vouloir me faire de rapport. - ---Permettez! - ---Vous... - -A cet endroit de la discussion, le président agite avec violence une -grosse sonnette posée devant lui, de sorte qu’il me fut impossible de -rien entendre; j’étais d’autant plus désolé de ce contre-temps que j’ai -l’intention de faire les portraits des membres de l’Institut, et que je -comptais bien que tous se prodigueraient, les uns après les autres, des -aménités académiques qui m’auraient été d’un grand secours. - -On n’entendait plus que la sonnette du président; mais la pantomime vive -et animée de deux orateurs prouvait que l’incident n’était pas vidé; on -put donc espérer que la théorie des forces vives allait recevoir une -application aussi directe que démonstrative. Dans ce genre de -discussion, je crois que les arguments de M. Poncelet auraient eu -beaucoup plus de force que ceux de son adversaire. M. Cauchy est robuste -en théorie, c’est incontestable; seulement, au point de vue pratique, il -me paraît peu taillé pour les jeux olympiques. Alors le secrétaire -perpétuel se précipita entre eux comme la Sabine du tableau de David, et -l’Académie décida que le bulletin de l’Institut ne ferait pas mention de -ce regrettable incident. - -C’est pour cela que je te le raconte, car enfin, si personne n’en fait -mention, il est évident que le futur historien de l’Institut sera obligé -de remplacer par des points la partie la plus intéressante de cette -séance académique. - -Alors commença une longue discussion sur les _sinus_ et les _cosinus_, -peu à peu je sentis mes membres envahis par un engourdissement -progressif, mon oreille n’entendait que par intervalle la voix de -l’orateur, mes paupières appesanties ne se relevaient qu’avec fatigue. -Dieu me pardonne! j’étais sur le point de succomber à un sacrilége -sommeil. Je me levai avec effort et gagnai la salle des pas-perdus pour -échapper à cette atmosphère léthargique. Dans mon empressement, je -faillis renverser un monsieur dont l’aspect avait quelque chose de -remarquable, il portait un habit noir SUR sa redingote bleue, je fis le -tour de sa personne avec un profond respect, car il faut être bien -savant pour avoir de pareilles distractions; il se laissa examiner avec -beaucoup de douceur, et me rendit le salut que je lui fis en le -quittant. Je rencontrai heureusement M. Boutigny d’Évreux qui eut -l’obligeance de m’apprendre que ce monsieur si curieux s’appelait -André-Jean, et qu’il se livrait, avec un zèle industriellement savant, -ou savamment industriel, à la fabrication des vers à soie. Ses élèves -ressemblent à de petits serpents boas; ils produisent, dit-on, moins que -les autres, mais ils leur sont incontestablement supérieurs sous le -rapport de l’appétit. M. Boutigny d’Évreux fit remarquer à M. André-Jean -la superposition anormale de ses vêtements, et l’éleveur ébahi -s’empressa de mettre habit bas pour régulariser sa toilette; mais, par -suite d’une nouvelle distraction, la redingote et le gilet rejoignirent -l’habit sur la banquette, et M. André-Jean allait quitter son pantalon -lorsque l’huissier se précipita vers lui et lui fit observer que s’il -était, jusqu’à un certain point, permis de dormir pendant les séances de -l’Institut, il était expressément défendu de sortir de ses vêtements -pour le faire. - -M. André-Jean, toujours distrait, fit un grave salut, mit ses habits -sous son bras et partit sans songer à les remettre. - -Décidément, mon envie de dormir ne se passe pas; bonsoir, je vais me -coucher. - -Le baron d’ÉPHÈSE. - -_P. S._ Je me réveille par suite d’un affreux cauchemar. J’ai rêvé que -des voleurs venaient m’enlever mon titre de baron; il est vraiment -impossible de garder un pareil titre dans une maison où les portes -ferment à peine, et qui est habitée par toute sorte de gens. Je -m’_enroture_ donc derechef et te prie de répondre simplement à ton ami. - -Le Dr GRIFFUS (D’Éphèse). - - -Comme le docteur Griffus allait mettre sa lettre à la poste, il -rencontra M. Chailly qui venait de causer tout seul et bâillait d’une -manière formidable; notre Grec prit cette ouverture pour une boîte aux -lettres et y déposa sa missive. L’illustre et célèbre accoucheur -l’avalait sans se douter de rien, lorsque je pus la saisir à temps en -plongeant intrépidement mon bras dans ce gouffre, puis je m’empressai de -l’étaler dans ma causerie pour la faire sécher. - - -LETTRE DEUXIÈME - -Les grands peuples, mon ami, ressemblent aux grands poëtes et aux femmes -sur le retour; il faut les regarder à distance pour les trouver dignes -de leur réputation. En arrivant à Paris, je pensais tomber au milieu du -peuple le plus spirituel de la terre; je m’étais imaginé que la France -avait hérité en ligne directe de tout l’atticisme de l’Athènes du temps -jadis; que la Seine était le Pactole du bon sens; enfin, que les -préjugés et la sottise étaient des crimes tellement inouïs que le Code -pénal ne les avait même pas prévus. - -Ah! mon ami, quelle déception! Ces Français tant vantés sont les gens -les plus crédules du monde, et il n’est pas de monstrueuse sottise qu’on -ne puisse leur faire croire, surtout si on la fait venir de l’étranger. -Hier, c’étaient les tables tournantes et les esprits frappeurs; -aujourd’hui, une comète qui doit réduire notre planète en poudre; M. -Hume, médium (lisez escamoteur), Américain, se faisant passer pour un -être surnaturel, jonglant avec les esprits, ayant pour pages des génies, -évoquant les morts, faisant parler les mânes comme de simples tables, -danser les chaises, voyager les meubles; enfin, pratiquant la magie -blanche et noire chez les grands, qui le reçoivent avec tous les -honneurs dus à un être si merveilleux. A Paris, on croit à tout cela. -Quand un homme a des soupçons de ménage, vite il fait tourner sa table -et entonne sa petite invocation à l’esprit frappeur; ceux qui ont la -bosse de la comète font leur testament en faveur d’une planète moins -menacée que la nôtre. Les _Humistes_ vont, quand ils peuvent mettre la -main sur le médium, évoquer des ombres qui apparaissent comme des -simples ombres chinoises, les mains pleines des plus riches promesses. -Des badauds, tout de noir habillés, prétendent que le grand diable et -ses cornes est mêlé à tous ces mystères, et les journaux, même -scientifiques, qui devraient éclairer l’opinion, hochent la tête d’un -air profond en disant: Il faut voir. - -D’honneur, dans ce diable de pays, on dirait que la moitié des gens a -juré d’abrutir et d’_enténébrer_ l’autre. - -Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la fine fleur des -pois de la littérature et même de la médecine, on causait des prodiges -opérés par le _médium_ américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le -monde racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait, comme -toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient; leur crinoline -se ballonnait d’horreur; la situation était tellement tendue que le -moindre incident imprévu aurait déterminé un évanouissement général. - -Le docteur V..., qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole en -ces termes: Vous n’avez vu toutes ces merveilleuses choses que par les -yeux de vos amis, mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis -allé chez M. Hume; je tenais à causer avec un mort. Comme je n’avais -aucun secret d’outre-tombe à demander à Charlemagne ou à Sésostris, je -choisis par hasard un de mes clients qui s’était conduit à mon égard -avec toute la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit. Plus -tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés en mourant sans me -régler sa note; je n’étais pas fâché d’évoquer son ombre pour lui dire -un peu ce que je pensais de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt -en présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un déshabillé aussi -léger que peu décent; son costume ne me permettait pas de le prendre au -collet, mais la discussion n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des -choses à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut; il -était temps, car j’allais me porter contre elle à des voies de fait -regrettables dans notre position réciproque. - -Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une ombre qui me fut -bien chère et que la mort impitoyable avait séparée de moi depuis -quelques années; la puissance magique du _médium_ fit apparaître -aussitôt ce nouveau fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline -ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité. - -Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier rendez-vous. M. Hume -eut la discrétion de nous laisser seuls, et je vous demande la -permission de ne point vous faire assister à notre entrevue. Voilà des -faits, messieurs, qu’en pensez-vous? - ---J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit plus à rien depuis -qu’il a été directeur de l’Opéra, que vous n’êtes qu’un _blagueur_ (le -mot a été dit, je le conserve). - ---Eh bien! mon cher..., vous avez parfaitement raison, lui répondit le -docteur V... - -Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs, et -souhaitons surtout que les Français en général, et les Parisiens en -particulier, n’acceptent comme authentiques que les merveilles et -miracles vérifiés, contrôlés et certifiés par une commission de membres -de l’Institut. - -Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je reconnus pour des -confrères; l’un d’eux, que je remarquai plus particulièrement, était -jeune encore, assez gros, de taille moyenne; il avait le col court, le -front un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris noirs; -il montrait, quand par hasard il riait, ce qui lui arrivait souvent, des -dents larges et fortes qui paraissaient d’une solidité remarquable et -très-disposées à mordre. Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois -du vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée méchante -ou d’une attaque sournoise. - -Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître sous le portique -d’un édifice semblable à un temple. - -C’est, en effet, un temple dédié à Esculape; cent prêtres, sous le nom -d’académiciens, sont chargés d’entretenir le feu sacré sur l’autel du -dieu. J’osai suivre mes guides dans ce sanctuaire que les mauvaises -passions des hommes ont (probablement) toujours respecté; qui n’a (sans -doute) jamais entendu que le chœur des prêtres dont les voix -scientifiques toujours d’accord chantent des louanges qui montent comme -un pur encens au pied de leur divinité; là, pensais-je, doit régner la -douce Concorde; chacun doit faire abnégation de sa personnalité, -respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans le bien-être des -humains, la douce récompense d’une vie consacrée à la science de guérir -les hommes. - -L’Académie était en séance. Un orateur occupait la tribune de la manière -la plus brillante, mais, hélas! il vilipendait un de ses collègues; je -n’aime pas qu’on se réfugie derrière une tribune académique pour -poignarder la réputation d’un homme d’honneur. - -Je me voilai la face et m’éloignai à grands pas de l’Académie, me -promettant de la visiter un jour qu’elle serait plus soigneuse de la -dignité de ses membres. - -Dr GRIFFUS (d’Éphèse). - - -A l’instant où le bon docteur terminait sa lettre, un domestique, séduit -à prix d’or, fit adroitement tomber sous ses yeux la _Monographie -thérapeutique du quinquina_. Cette lecture le plongea immédiatement dans -un sommeil léthargique qui me permit de prendre copie de sa lettre; -cependant j’ai des remords, si j’avais été trop loin, si le docteur -Griffus ne devait plus s’éveiller!!! - - - - -VIII - - La grande séance de l’Académie de médecine. - La tuberculose.--Le professeur Robin. - Le Jardin des plantes et ses dynasties.--La statue de Bichat. - Kromluong Vongsa. - - -L’événement médical de la semaine est la séance solennelle de l’Académie -de médecine, et surtout le discours prononcé par M. Béclard, le -secrétaire annuel de la savante compagnie. Il avait pour sujet l’éloge -du docteur Villermé, que l’Académie a perdu en 1863. - -Villermé était un savant statisticien, il a consacré sa vie à chiffer le -total des déchets que l’hygiène mal appliquée coûte à l’humanité. Un des -premiers, il a fait apprécier toute l’importance de cette science alors -nouvelle et qui est devenue la source de réformes considérables dans le -régime des prisons; la durée du travail des enfants dans les -manufactures; la salubrité des habitations où s’entassent les classes -pauvres; l’alimentation du jeune âge, etc. Le résultat de ces réformes a -été partout le même: accroissement de la durée moyenne de la vie. - -La statistique est la base de l’économie sociale, la pierre de touche -des systèmes: elle substitue l’exactitude mathématique aux errements de -la routine et aux conceptions, souvent malsaines, des novateurs -humanitaires. La statistique est la solution du problème de la vie. Mais -il faut bien le reconnaître, si elle fournit un contingent considérable -à la science sociale, elle donne peu de gloire aux laborieux pionniers, -qui consacrent leur existence à ces arides recherches. On ne voit que le -monument, les modestes bases qui le supportent sont enfouies dans le -sous-sol, et l’admiration n’arrive pas jusqu’à elles. - -C’est un peu là l’histoire de Villermé. Il a péniblement creusé un beau -sillon, et ses travaux ont honoré la profession mais sans jeter sur elle -un vif éclat; figure terne et froide comme un chiffre, il lui manque les -côtés brillants qui prêtent aux grands effets oratoires, et l’homme -disparaît dans l’examen des grandes questions qu’il a contribué à -résoudre. - -Aussi le nom de Villermé servait de cadre au discours, mais il ne le -remplissait pas. L’orateur n’en aurait pu tirer les chaleureux -applaudissements qui l’ont souvent interrompu. Il a donc abordé les -importantes questions qui ressortent de la statistique, fouillé le -problème social, qui touche à l’existence de la classe ouvrière; et il -l’a fait avec une vigueur d’expression, une liberté de pensée qui ont -hérissé quelques perruques. - -Le jeune secrétaire est déjà un maître dans l’art de bien dire. Son -discours est essentiellement académique, les transitions y sont ménagées -avec beaucoup d’habileté et son succès a été très-complet. - -Il est peu d’héritages plus difficiles à porter qu’un nom célèbre dans -les arts ou dans les sciences; les fils des gens illustres, quand ils -valent quelque chose, valent rarement leur père. M. Béclard a porté sans -fléchir le nom de son père et lui a donné un lustre nouveau. Modeste et -réservé, il passe sans bruit à travers la science, laissant à ses œuvres -le soin de faire parler de lui. Il cache sous une physionomie froide et -sérieuse de généreux enthousiasmes et l’amour du bien. - -M. Bouvier a lu au nom de M. Dubois, d’Amiens, le rapport sur les prix, -discours parfaitement soigné, comme tout ce qui sort de la plume du -savant secrétaire perpétuel. - -Parmi les lauréats couronnés par l’Académie, on a acclamé le nom d’un -vieux maître, le docteur Chassaignac, que nous aimons tous, et pour sa -vie laborieuse et pour ses aimables qualités. On lui a décerné le prix -Barbier (7,000 fr.). Ce prix si bien mérité, est la récompense de -l’_écraseur linaire_, et de la méthode chirurgicale qui lui doit -naissance. - -L’écraseur linaire est un instrument qui se substitue au bistouri dans -l’ablation de certaines tumeurs. Il est composé d’une forte chaîne à -maillons articulés comme ceux d’une montre et qui a une grande -puissance. Les deux extrémités terminales sont attirées dans une canule -en fer par un système de levier qu’on fait mouvoir lentement. - -La tumeur qu’on veut enlever, saisie dans l’anneau que forme la chaîne, -se trouve bientôt pressée, tassée, étranglée, et enfin divisée, par une -section mousse. - -L’opération est plus lente que par le bistouri et déterminerait de vives -douleurs, si on ne prenait soin d’endormir le malade, mais elle présente -cet avantage de couper sans qu’il s’écoule de sang. Ainsi l’opération, -bien conduite, permet de pratiquer l’ablation partielle ou même complète -de la langue, sans qu’on ait à redouter les hémorrhagies terribles et -incoercibles qui ont fait parfois périr le malade à la suite de la -section par le bistouri. Les tumeurs hémorrhoïdales, dont l’enlèvement -était si redoutable par l’instrument tranchant, à cause de l’hémorrhagie -et de l’inflammation des veines de la région, grâce à l’écraseur, sont -opérées sans dangers sérieux. Le calibre des vaisseaux écrasés, -s’oblitère et ne fournit pas de sang. - -Le mieux récompensé des lauréats académiques a reçu un prix de 7,000 fr. -_Gladiateur_, une bête brute dont l’intelligence est dans ses jarrets, a -rapporté à son propriétaire plus de 400,000 fr. de prix en un an. On -serait vraiment tenté de s’appeler _Gladiateur_, si la science ne -donnait pas à ceux qui la cultivent quelques autres petites -compensations. - - * * * * * - -M. Villemin a présenté à l’Institut un intéressant travail sur la -communication de la tuberculose de l’homme au lapin. L’auteur, dans une -suite d’expériences, a emprunté de la matière tuberculeuse aux poumons -d’hommes morts phthisiques, et il a inséré ce produit morbide dans le -tissu cellulaire de lapins, au moyen d’une incision pratiquée derrière -l’oreille. Tous ces animaux, sacrifiés au bout de plusieurs mois, ont -présenté des masses tuberculeuses dans les poumons et dans d’autres -organes. L’auteur en conclut que la phthisie est une affection -contagieuse. - -Ces résultats sont intéressants et surtout imprévus, mais je repousse -comme inadmissible la conclusion de l’auteur. Il faut de la contagion, -mais pas trop n’en faut, et je ne suppose pas que les malades atteints -de phthisie se soient jamais fait inoculer derrière l’oreille de la -matière tuberculeuse. - -La phthisie est une maladie souvent héréditaire, qui a d’autant plus de -chances de se transmettre aux enfants, qu’ils sont nés à une époque plus -voisine de la mort de celui de leurs parents qui en était atteint. Mais -des milliers d’observations ont démontré que la doctrine de la contagion -des tubercules doit être reléguée parmi les erreurs de la vieille -médecine. La cohabitation la plus prolongée avec un phthisique ne -développe point la maladie chez un sujet qui n’en porte pas le germe. - -Il est impossible d’admettre comme un fait général les résultats -d’expériences pratiquées d’une manière spéciale et absolument en dehors -des conditions de l’existence normale. Les expériences de M. Villemin -prouvent simplement que la matière tuberculeuse inoculée au lapin fait -naître chez lui des tubercules, et rien de plus. C’est un résultat à -enregistrer, sauf protestation des lapins. - - * * * * * - -Le savant abbé Moigno, qui devrait depuis longtemps s’asseoir à -l’Institut, non pas sur la banquette des journalistes, mais sur un des -fauteuils de la maison, nous montrait l’autre jour au stéréoscope des -épreuves de la lune qu’il venait de présenter à la savante compagnie. -Rien n’est curieux comme ces magnifiques spécimens de l’art -photographique, qui ont été obtenus au moment d’une éclipse de cette -planète. On voit la surface de la lune progressivement envahie par la -projection de l’ombre terrestre qui forme l’éclipse. - -Le satellite de la terre n’a plus, dans les épreuves de l’abbé Moigno, -la physionomie plate que nous lui connaissons. Au stéréoscope, il prend -la forme d’un globe sphérique, on voit les reliefs de ses montagnes, les -sinuosités de ses vallées et l’imagination explore ce monde lointain, -peuplé pour nous de mystères. On sent que le moment approche où l’art -déchirera les voiles derrière lesquels se cachent les vassaux de notre -planète. - -Il me semble que si on pouvait sensibiliser la glace des épreuves avec -une matière suffisamment amorphe, pour ne pas fournir d’éléments propres -à l’examen microscopique, on pourrait, avec de forts grossissements, -explorer les pays lunaires, que la photographie nous révèle. - - * * * * * - -M. Ch. Robin se présente à l’Institut pour occuper le fauteuil de -Valenciennes. Espérons que cette fois les portes s’ouvriront largement -devant le brillant représentant de l’école anatomique. Si M. Ch. Robin -pouvait remplacer par un de ses travaux chacun des cheveux qui lui -manquent, il serait le plus chevelu des académiciens. En revanche, si M. -T. devait payer d’un des cheveux qui lui restent chacun des travaux -publiés sous son nom, et dont il n’est pas le père, il serait plus -chauve que son genou. - - * * * * * - -On a jeté une grosse pierre dans le Jardin... des Plantes, on pourrait -même dire un pavé, tant la chose a fait de bruit en tombant. Il est vrai -que le projectile, - - ... lancé d’une main sûre, - Lui a fait dans le flanc une large blessure. - -Et, bien que sous forme de prospectus, il n’en a pas moins été pris en -considération. Dans ce prospectus, où il est question de LA FAUNE -FRANÇAISE, on accuse les professeurs du Jardin des Plantes de -gaspillages scientifiques, et d’être nourris dans un sérail dont ils ne -connaissent pas tous les détours. On les accuse d’envoyer de braves gens -faire le tour du monde pour courir après des échantillons d’histoire -naturelle que, depuis longues années, les mites sont occupées à dévorer -dans le vaste chaos de leurs magasins. - -L’un des savants qui adressent de pareils reproches a plus que personne -le droit de les formuler, car, non-seulement il a mis au service de la -science sa plume et la meilleure partie d’une immense fortune avec un -dévouement et un zèle que les plus cruelles souffrances ne peuvent -ralentir, mais encore, il donne l’exemple d’un désintéressement bien -rare parmi les savants de notre époque. - -Puisque je suis au Jardin des Plantes, je n’en sortirai pas sans avoir -jeté un coup d’œil sur les institutions politiques qui régissent ce -microcosme des bêtes. - -Pour le vulgaire, le Jardin des Plantes est un petit État dont les plus -grosses bêtes forment l’aristocratie, et qui vit en paix sous le régime -des grilles, barrières et palissades, seules lois qu’un sage législateur -ait promulguées pour empêcher les grosses bêtes de manger les petites. - -C’est une erreur, le Jardin des Plantes est une contrée composée de -plusieurs petits royaumes habités par des bêtes, il est vrai, mais -gouvernés par des rois qui souvent ne le sont pas. Ces souverains, -vulgairement connus sous le nom de professeurs, n’ont octroyé à leurs -féaux sujets d’autre charte que la loi du bon plaisir; le sceptre, parmi -eux, est héréditaire et se transmet de mâle en mâle et par droit de -primogéniture. Cependant, les chroniques de leurs œils-de-bœuf racontent -que, parfois, des reines ou princesses sont intervenues dans le -règlement des grandes questions politiques qui agitent souvent les États -les mieux gouvernés. - -Je vous prie de croire que les talents sont héréditaires dans ces -augustes familles, et que les dynasties des Brongniart, des Duméril, -etc., trouvent dans le bagage de la succession paternelle la science et -les aptitudes du papa qui leur a transmis la couronne. - -Dernièrement les reptiles et les poissons ont assisté à l’abdication de -leur souverain; je me hâte de dire, pour l’honneur de ces intéressants -animaux, que cette abdication n’était nullement le résultat d’une -révolution. Le bon et très-savant roi Duméril Ier abdiquait, à l’âge de -plus de quatre-vingts ans, en faveur de son digne héritier, Duméril II, -qui venait d’atteindre sa majorité scientifique. Je passe sous silence -les fêtes et réjouissances inséparables d’un si grand événement et d’un -tel avénement. - -C’est donc aux pieds de Duméril II, roi d’Erpétologie, que les goujons, -les lézards, et autres reptiles déposeront désormais leurs respectueux -hommages, comme ils les déposeront un jour aux pieds de Duméril III, si -Duméril II ne meurt pas sans postérité. Que le ciel préserve les pauvres -bêtes d’un pareil malheur! - -Comme vous le voyez, dans ces verts royaumes, le fils du sultan naît sur -les marches du trône, et il est aussi certain de l’occuper un jour que -le lama né dans la ménagerie peut être sûr de succéder au lama exotique -qui lui donna l’existence. - -Aussi, ne demandez pas au jeune lama de faire de la laine plus belle que -celle de monsieur son père, il vous répondrait avec beaucoup de sens: - ---A quoi bon! ne suis-je pas bien sûr d’être un jour grand lama comme -papa? quel motif ai-je donc de me tourmenter pour changer la toison de -la famille? - -Quand un jeune prince du Jardin des Plantes a toutes ses dents -scientifiques, quand il est complétement sevré du lait qu’on tette à la -Chaumière, sa famille assemble les têtes couronnées du voisinage et leur -dit: - ---Rois, mes frères, passez-moi la casse, je vous passerai le séné; j’ai -mon fils qui est en âge de porter le sceptre, les zoophytes (ou les -mollusques, ou les vertébrés, etc., etc.) ont perdu leur prince; j’ai -plusieurs enfants à pourvoir, ce petit royaume irait comme un gant à mon -aîné, avec votre permission, je voudrais l’installer sur ce petit trône. - -CHŒUR DES ROIS. Nous vous passons la casse, vous nous passerez le séné; -que votre fils gouverne en paix. - -Le nouveau prince est bientôt élu. Et les mites crient comme les autres: -Vive le roi! Car elles savent que le nouveau prince leur permettra, -comme par le passé, de ronger les collections qui dorment du sommeil -d’Épiménide au fond des greniers; elles savent que les générations de -mites se succèdent sans trouble et sans secousse, comme les dynasties -des princes du Jardin des Plantes. - -Un jour, je vous dirai l’histoire de Chiendent Ier, prince puissant, qui -vivait encore il y a quelques années; Chiendent n’est pas le nom qu’il -reçut de ses aïeux, mais l’histoire confère aux grands rois un surnom -qui rappelle leurs plus grandes qualités, et je le surnomme Chiendent, -parce que ses racines envahirent le Jardin des Plantes, et que ses -héritiers fleurissent ou florissent encore un peu partout. Que la -science lui soit légère! - -N’allez pas croire pourtant que toutes les dynasties se ressemblent, ce -serait commettre une grave erreur; car, à côté de celle des Chiendent, -on rencontre la dynastie des Geoffroy Saint-Hilaire, grande et belle -famille de savants qui se perpétue sans s’amoindrir, et qui semble être -la famille capétienne de ces royaumes; il en est bien d’autres encore -qui tiennent dignement leur sceptre scientifique, et si le _régent_ -n’orne pas leur couronne, on y voit, cependant, quelques bons gros -diamants qui jettent assez d’éclat pour briller encore dans un siècle ou -deux. - - * * * * * - -On a inauguré la statue de Bichat, la fête n’est déjà plus qu’un -souvenir, les beaux vers, les éloquents discours, les voix harmonieuses -résonnent dans le lointain, et si l’on se rapproche de la Faculté pour -les entendre encore, on trouve la cour déserte et Bichat tout seul sur -son piédestal. - -Quoi! ce bronze serait le portrait du grand physiologiste? Non, non, ce -n’est pas lui, car en le contemplant je ne me sens point saisi de cette -respectueuse émotion qu’on éprouve en contemplant les traits d’un homme -aussi illustre. Cette face porte-t-elle le sceau du génie?--Elle -ressemble d’une manière si frappante, surtout de profil, à M. Chailly, -qu’on pourrait croire qu’il a prêté sa tête à David (d’Angers) pour -modeler le bronze. Peut-être le célèbre accoucheur sera-t-il fort -humilié de ressembler à Bichat, mais je n’y puis que faire. Cette -ressemblance établie, il suffit, pour juger du caractère de la tête, de -décider, oui ou non, si M. Chailly a la tête d’un homme de génie; -j’affirme que oui, mais je n’impose mon opinion à personne; seulement -Bichat est mort à 31 ans, et cette ressemblance le vieillit au moins de -vingt ans. - -L’examen du torse nous révèle une incurvation de la colonne vertébrale -très-prononcée à droite. L’articulation scapulo-humérale droite présente -un beau cas de tumeur blanche compliquée de luxation spontanée, qui -explique parfaitement la pose gênée du bras. De plus, l’ampliation -anormale de la cage thoracique du même côté me semble provenir d’une -pleurésie chronique, et chacun sait que l’illustre Bichat ne fut jamais -atteint de ces diverses affections. - -Comme aspect général, la statue paraît guindée, le corps semble fait -pour une autre tête, et la tête pour un autre corps. Le savant médite, -une plume à la main; il semble réfléchir profondément au moyen de sortir -des affreuses bottes qui grimacent autour de ses jambes. Hélas! je -crains bien que l’ombre du grand Bichat ne vienne plus errer, le soir, -dans la cour de la Faculté, de peur de se trouver nez à nez avec la -statue de M. Chailly, qu’on a baptisée de son nom. - -Heureusement que la gloire de Bichat n’a rien à redouter des erreurs de -l’art; heureusement que David (d’Angers) a créé assez de chefs-d’œuvre -pour que l’art ne lui reproche pas la statue de Bichat. - - * * * * * - -Un de mes amis arrive du royaume de Siam; il faisait partie de -l’ambassade française qui vient de conclure avec le souverain siamois un -traité de commerce. Cet ami a joué un petit rôle dans une histoire -médico-pharmaceutique qui n’a peut-être pas été sans influence sur le -résultat des négociations. - -Le prince Kromluong Vongsa, frère du roi, était le meilleur des princes -et le plus malheureux des hommes. Voici la cause de ses malheurs: il -était atteint d’une de ces incommodités rebelles que les bonbons de -Duvigneau ont eu l’impertinente prétention de combattre et même de -guérir. Mais la réputation des bonbons Duvigneau n’est pas encore -parvenue jusqu’à Siam, et le pauvre prince n’avait d’autres ressources -pour calmer ses embarras que de chercher des consolations (qui auraient -fait le désespoir de M. de Pourceaugnac) près d’un irrigateur de -fabrique française, dont il ne se séparait jamais. Mais, hélas! par un -de ces malheurs qui ne respectent même pas les têtes couronnées habitant -un pays humide, cette machine hydraulique se trouva un jour hors d’état -de remplir ses devoirs. Les mécaniciens les plus habiles, les savants -les plus ingénieux du royaume furent vainement consultés, vainement ils -interrogèrent l’organisme de ce sphinx de fer-blanc, il resta -impénétrable, aucun d’eux ne parvint à lui arracher le secret de ses -troubles fonctionnels; le docte aréopage déclara à l’unanimité que -l’irrigateur était perdu pour la santé du prince, et le condamnèrent à -la ferraille à perpétuité. Le dérangement de la machine ne provenait pas -de cette nostalgie que l’on éprouve souvent lorsqu’on est exilé à 3,000 -lieues de son berceau; non, la cause en était toute matérielle et -produite par une rouille dévorante qui en avait détraqué les ressorts. - -Cet accident menaçait de prendre les proportions d’une calamité -publique, car le prince était généralissime des armées de terre et de -mer et considérait son irrigateur comme la pièce la plus indispensable -de son arsenal de bataille. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’était -pas contre l’ennemi qu’il dirigeait les moyens d’action de la machine, -comme jadis le maréchal Lobau ne craignait pas de le faire à la tête -d’un bataillon de pompiers; non, l’usage qu’il en faisait était -quotidien, mais tout personnel. - -La simple mention de ce fait est le plus bel éloge qu’on puisse faire du -courage de Kromluong Vongsa, car chacun sait que le boulet qui siffle -sur le champ de bataille aux oreilles d’un homme dépourvu de courage, -produit sur son économie troublée l’effet d’une bouteille d’eau de -Sedlitz. L’état du prince sur le champ de bataille étant invinciblement -et diamétralement opposé, j’en conclus que son courage était -indomptable. - -A cette époque, l’ambassade française arriva à Bankok, capitale du -royaume de Siam. Dès ce moment, le prince n’eut plus qu’une idée: faire -réparer son instrument ou s’en procurer un au poids de l’or. Mon ami, -homme de précaution, avait un double exemplaire de l’objet de sa -convoitise, et se fit un véritable plaisir de combler les vœux du -prince, qui put dès lors s’en aller en guerre comme le grand -_Malbrough_. - -La reconnaissance de Kromluong était sans bornes; il fabriquait lui-même -pour son nouvel ami des plumes en bois de teck, fort ingénieusement -taillées, dont l’une m’a servi à écrire la présente causerie; le soir, -il le reconduisait en palanquin porté par ses esclaves à la case -flottante qui lui servait de maison, et il ne le laissa repartir pour la -France que sur la promesse formelle qu’il lui rapporterait un jour un -_vrai_ chapeau de général; un vrai, car celui qu’il possédait, et qu’il -avait payé comme tel, n’avait jamais eu de si hautes destinées. - -A propos de cases flottantes, l’habitation paraîtra peut-être quelque -peu mesquine pour loger un secrétaire d’ambassade; il est certain qu’à -Paris on pourrait s’en montrer peu satisfait; mais à Siam, c’est une -autre affaire; la ville de Bankok, qui renferme environ 600,000 -habitants, est composée de cases flottantes et fixées sur le fleuve au -moyen de quatre piquets, ce qui permet au propriétaire de remonter ou de -descendre le Menam s’il est mécontent de son voisinage. Il est très-peu -de maisons, outre les palais, qui soient construites d’une manière plus -stable. Cela me fait penser que ces cases qui changent de place si -souvent, ces rues que le matin voit naître et le soir évanouir doivent -rendre le service de la petite poste très-pénible pour les facteurs du -pays. - -Kromluong Vongsa est mort au mois de février dernier; il faut espérer -que Bouddha aura fait passer l’âme de ce brave prince dans le corps de -quelque éléphant blanc, car, après son chapeau de général, c’est ce -qu’il désirait le plus. - -Je n’ose croire que le présent de mon ami soit la cause de son trépas, -et que cet instrument lénitif soit devenu pour les entrailles du -malheureux prince une robe de Nessus brûlante et mortelle. - - - - -IX - - Ralentissement du mouvement terrestre. - Revaccination.--Coloration des photographies.--M. Montagne. - Des instruments nécessaires à la diagnose. - - -J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît que, décidément, la -terre fatiguée de son éternel mouvement de manége autour du soleil, -témoigne de son besoin de repos en ralentissant sa marche. - -Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible, mais quand on est -sur la pente de l’oubli des devoirs, on ne tarde pas à les méconnaître -tous; or, à un instant donné, il se pourrait que la terre refusât -absolument de se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre -pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le percement des -montagnes et les autres travaux gigantesques qui agitent ses entrailles. -On éviterait ainsi tout prétexte à une détermination violente, dont il -serait extrêmement difficile de la faire revenir. - -Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant, son immobilité -coïncide avec le printemps et avec les heures où le soleil éclaire notre -hémisphère; car si elle s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du -mois de janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par une nuit -éternelle. - -Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes de la terre -nous sont révélées, elles avaient déjà été entrevues par Laplace, et, M. -Delaunay, en communiquant à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait -que confirmer nos craintes. - -Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en astronomie, -l’unité de temps fondamentale, n’a pas, comme on le croyait, une durée -toujours la même; elle augmente progressivement. Ce fait ressort de -l’étude de la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en -constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été amené à conclure -que la terre retarde la sienne. - -La lune marche plus vite, donc la terre est moins agile. - -Ce retard provient-il du refroidissement progressif de notre vieille -planète, dont le résultat serait la diminution de son diamètre? ou -serait-il dû à la résistance causée par les frottements qu’elle subit de -la part du milieu éthéré dans lequel elle se meut? Voilà ce qu’on ne -sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction des phénomènes -des marées, dont le déplacement agit continuellement dans un sens -contraire au mouvement de rotation terrestre. - -Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je vous fais grâce des -équations et des chiffres qui ont été entassés pour résoudre ces -questions; il y en a de quoi charger deux voitures de déménagement. - -Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses réflexions; il expose -le phénomène, mais il a négligé d’en faire ressortir les conséquences; -je vais vous en signaler quelques-unes. - -Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse du mouvement de -rotation de la terre, actuellement de 470 mètres par seconde, porteront -un coup funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est -proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le ralentissement de -la vitesse aura donc pour conséquence inévitable d’augmenter la -pesanteur des corps; et, à un moment donné, Hercule lui-même aurait -besoin de toutes ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes. -Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène apportera dans vos -habitudes domestiques! Je vous laisse le soin de les énumérer. - -Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps perdu, allongeait -le pas de manière à tourner dix-sept fois plus vite, c’est-à-dire avec -une vitesse de 7,980 mètres par seconde, la pesanteur des corps serait -réduite à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait -pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous seriez obligé de tirer -par les pieds, pour le ramener sur le sol, le danseur imprudent qui -oserait s’élancer à la hauteur d’un entrechat. - -Mais revenons à notre fâcheuse situation, elle est assez chargée de -teintes sombres pour que je ne l’estompe pas avec les dangers simplement -probables; j’en pourrais allonger la liste d’une manière terrifiante. - -Je vous berçais tout à l’heure de l’espoir d’un printemps et d’un soleil -perpétuels, pour vous préparer doucement au dénouement. Mais la vraie -vérité, c’est qu’avant que la terre soit immobilisée, les lois de la -gravitation seront rompues et notre planète, entraînée vers le soleil -dont elle n’est que le satellite, ira se précipiter sur lui, et se -fondra dans ses ardents rayons. - -C’est là la fatale, l’inévitable, l’inexorable destinée qu’elle doit -subir un jour. - -Pour que vous ne soyez pas surpris à l’improviste par le cataclysme, et -que vous puissiez mettre ordre à vos affaires, je puis vous dire au -juste l’heure de la catastrophe. C’est un calcul que j’ai fait à votre -intention. - -La durée du jour sidéral s’accroît de _six secondes par siècle_. Cela -paraît peu de chose au premier abord, mais les petites sommes, en -s’accumulant, finissent par faire un gros total. L’accroissement sera -d’une minute en six mille ans; d’une heure en trente-six mille années. -La terre deviendra donc immobile dans huit cent soixante-quatre mille -années: un simple point perdu dans l’éternité. - -En y réfléchissant, je crois qu’aucun de vous n’a la prétention -d’atteindre cette époque reculée. Vous pouvez donc, sans inconvénient, -léguer vos terreurs à vos arrière-petits-neveux et finir l’année -gaiement. - - * * * * * - -Une aimable correspondante me demande si elle doit redouter la variole, -qui jadis a déposé sur son berceau sa carte de visite gravée. -Certainement oui, la maladie ne donne pas une immunité plus complète que -le vaccin. - -Si j’étais homœopathe, j’engagerais ma correspondante à s’exposer de -toutes ses forces à la contagion. - -En vertu de l’axiome: _Similia similibus curantur_, une nouvelle -invasion devrait faire disparaître les désagréables traces de la -première. Mais, comme je professe un profond dédain pour les radotages -du père de cette doctrine, je conseille une vaccination immédiate. - - * * * * * - -Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une petite voiture -de malade, un vieillard infirme et octogénaire qu’on monte à grand’peine -jusqu’à la salle des séances. C’est M. Montagne, un des plus savants -botanistes de notre époque. On lui doit la classification de presque -tous les cryptogames rapportés des voyages de circumnavigation. Il est -le dernier _égyptien_, c’est-à-dire le dernier survivant de la -commission scientifique choisie par Bonaparte pour l’accompagner en -Égypte. Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc., étaient ses -collègues. - -M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui a jamais demandé -les moyens de s’enrichir. Sa modeste position de fortune lui rend -nécessaire le jeton de présence qu’il touche à l’Institut. C’est donc un -peu pour cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage. - -En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme et presque dans la -misère, se traînait également avec peine à l’Institut, pour y toucher le -jeton de présence qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire -perpétuel, demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office en -tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas obligé d’assister aux -séances. La savante Compagnie s’associa immédiatement à cette bonne -pensée, et Lamarck ne fut pas privé du faible secours qui était devenu -pour lui une nécessité. - -La même mesure serait une justice rendue à la vie laborieuse de M. -Montagne, et s’il voulait encore venir parfois réchauffer ses -quatre-vingts ans au foyer de la science, au moins choisirait-il son -temps. - - * * * * * - -M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours en grec et en -français, le savant professeur avait vigoureusement insisté sur -l’importance de l’organographie en médecine. - -Je quittai donc l’Académie, profondément touché de ce que je venais -d’entendre et presque converti à des idées sans lesquelles il est, -avait-il dit, impossible de faire de bonne médecine, de la médecine -sérieuse et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps -j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de profiter de mon émotion -pour le remplacer. Je m’acheminai donc de suite vers le magasin de -Robert et Collin, et demandai un plessimètre; on m’en montra de cinq -espèces différentes, sans compter les variétés: il y en avait en -écaille, en buis, en ivoire, avec ou sans charnières. J’étais dans une -très-grande perplexité; lequel choisir? quel était de tous ces -plessimètres le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il n’y a point -de salut? Dans mon embarras, j’en pris un de chaque espèce, me réservant -de demander à M. Piorry quel était le vrai, celui qu’il avait découvert -lui-même, et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être, -pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs de diagnostic. - -J’allais me retirer lorsque le commis me dit: Vous ne prenez pas de -stéthoscope?--Merci, je crois que j’en ai un.--Un seul?--A la rigueur, -je puis en prendre un pour chaque oreille; cependant...--Écoutez-moi, -monsieur; je vois que vous sortez de l’Académie et que vous venez de -boire au biberon des saines doctrines, je vois à votre air que M. Piorry -a parlé et qu’il vous a converti à l’organographisme; ne faites donc pas -les choses à demi, et pendant que vous subissez encore son influence -magnétique, munissez-vous de tous les instruments de _diagnose_ -nécessaires à un médecin sérieux et _organopathe_. Laissez-moi vous -guider dans la voie nouvelle où vous semblez devoir marcher désormais. -J’ai été deux ans _roupiou_ de ce grand homme; je sais ce qu’il vous -faut. - -Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta quatorze -stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun d’eux possédait des -propriétés acoustiques particulières, et pour quels motifs le râle -crépitant qu’on entendait avec le stéthoscope de L..., se transformait -en râle sibilant avec celui de P..., et en râle sous-crépitant avec -celui de G... Il mit à ma disposition le thorax d’un ouvrier asthmatique -et chargé de satisfaire dans l’établissement à tous les besoins de -l’auscultation; mais, après une étude de vingt minutes, je m’étais -tellement brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne -distinguais plus rien du tout, malgré les efforts de mon sujet qui -respirait à se briser les côtes; mais je pense que cela tenait seulement -à mon peu d’habitude et que, lorsque j’aurais étudié ces instruments -pendant un certain temps, je me tirerais tout comme un autre de -l’auscultation. Cependant je refusai formellement de joindre au paquet -un stéthoscope à musique nouvellement inventé, craignant de trop -compliquer mes études. - ---Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski? me dit mon obligeant -cicérone.--Non.--Très-bien, je vais vous le donner accompagné de celui -d’Anagnostakis et de celui de Desmarres; de sorte que si l’un vous donne -un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera immédiatement -pencher la majorité de son côté, à moins qu’il ne vous fournisse -lui-même un troisième résultat, ce qui n’est pas absolument impossible. -Il introduisit donc les trois instruments dans mes poches et continua: - ---Avez-vous un instrument pour compter les pouls? Je tirai -triomphalement de mon gousset une montre à secondes de Leroy qui me sert -à cet usage.--Ça, fit-il d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument -médical; c’est tout au plus bon pour établir la _diagnose_ de l’heure -quand vous allez en fiacre; mais la _sphygmose_ demande un instrument -spécial, non-seulement classique, mais encore mythologique; le voici: -c’est le sablier. Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque -instant sa montre devant un malade; il s’imagine que ce n’est pas pour -compter son pouls, mais uniquement parce que vous vous ennuyez près de -lui, ce qui n’est ni poli ni médical. - -Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la moitié de -l’indication. Comment appréciez-vous la forme du pouls, son rhythme et -son espèce?--Je lui montrai finement mes trois doigts réunis dans la -position classique. Il répondit par un regard de travers à ce langage -muet.--Osez-vous, me dit-il, comparer vos doigts à nos instruments de -précision? les croyez-vous assez sensibles pour diagnostiquer d’une -manière authentique et formelle les soixante-cinq espèces de pouls -découverts par l’illustre Bordeu? Il vous faut pour cela un instrument -spécial qui ne doit jamais vous quitter, pas plus que ceux que vous avez -pris et que vous allez prendre; car un médecin qui se présente chez un -malade sans être pourvu de TOUS ses instruments de _diagnose_, n’est -qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi. - -Je passai involontairement mes mains sur mes poches, elles étaient déjà -remplies de tant de choses, que je commençai à craindre que mon galbe -médical n’en fût considérablement altéré; je sentis que j’avais quelque -peu l’air d’un brocanteur en habit noir.--Voilà, continua-t-il, -l’instrument qui sert de complément indispensable au sablier, c’est le -_sphygmomètre_; non pas celui qu’inventa Sanctorius, et qu’il appelait -_pulsiloge_, mais bien celui du grand Hérisson; au moyen de cette petite -machine, son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre a pu -découvrir et même décrire trente-deux espèces de pouls de plus que -Bordeu! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept espèces connues. -Voyez, monsieur, à quels progrès peuvent conduire les instruments de -précision appliqués à la _diagnose_! - -Je mis dans la poche de mon gilet le _sphygmomètre_, que j’avais pris -d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais vers la caisse, lorsque mon -cicérone me barra le passage avec un compas de Baudelocque, et un -pelvimètre de Vanhuevel.--Avez-vous cela? me dit-il.--Non.--Aussitôt, et -sans m’en demander l’autorisation, il me plaça les deux instruments sous -mon bras gauche; c’était pour moi une démonstration suffisante de leur -utilité; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena devant son -comptoir et trouva le moyen d’introduire dans mes poches un spéculum -univalve de son illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais -pas qui; il n’en introduisit pas davantage, d’abord parce qu’il n’y -avait plus de place, et puis, parce que je lui avais avoué en posséder -déjà six de divers modèles. - ---Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope, car depuis la -grande discussion du cancer, il n’est guère permis à un médecin sérieux -de se passer de cet élément de _diagnose_? Je fis timidement un signe -négatif, et mon obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer -un gros microscope dont il me remit la clef. - -Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter tout ce -bagage chez chaque malade, je n’aurais plus l’air d’un médecin, mais -d’un Auvergnat dans l’exercice d’un déménagement.--Monsieur, me -répondit-il, la science ne tient pas compte de ces puérils détails; elle -marche; c’est aux hommes qui la suivent à consulter leurs forces. - -Les miennes commençaient à s’épuiser; mais je résolus de n’en rien faire -paraître pour qu’on ne pût supposer que je n’aimais pas la science. -Seulement je me promis _in petto_ de louer à l’année un commissionnaire -garni de crochets, qui pût m’accompagner chez mes malades. - -Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique qui allait devenir -mon ombre, mon cicérone me crut favorablement disposé à collection et -introduisit dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait échappé à -l’invasion, une boîte à réactifs pour les urines, un lithomètre, un -mètre, une loupe dont il me démontra la puissance sur un ouvrier atteint -de la gale, qui me fournit sur-le-champ un acarus; enfin, un -thermomètre. Je lui demandai comment il était possible d’appliquer cet -instrument à la diagnose et quelle était son utilité.--Cela est aussi -simple qu’ingénieux; vous introduisez la boule de ce thermomètre dans le -rectum ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez -immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la température -normale. - -C’est, en effet, fort ingénieux; je vous remercie; mais je pense que je -suis maintenant suffisamment équipé.--Pas encore, il vous manque ceci; -et il cherche à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse -machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement.--Merci, -dis-je en le repoussant, ceci est un instrument de diagnose applicable à -la combustion de l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de -l’huile...--Comment! monsieur, me dit-il, pour qui prenez-vous donc -notre maison? Apprenez, monsieur, que cet instrument est un -_spiromètre_, non pas le spiromètre de Sybson, qui se contentait de -mesurer le mouvement thoracique; pas même celui d’Hutchinson, qu’on peut -employer au besoin comme cloche à plongeur; c’est le spiro-gazomètre de -M. Bonnet, instrument admirable et indispensable pour la diagnose de la -_phymie_; on s’en sert en bouchant avec soin les divers orifices de son -malade et en le faisant souffler dans ce tube; alors la respiration met -en mouvement des choses que je n’ai pas besoin de vous expliquer, et les -aiguilles du cadran indiquent, clair comme le jour, que le sujet est -phthisique; à moins cependant que la machine ne se dérange, ce qui -arrive quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque, ne -paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même occasion, vous ferez -bien de prendre le _spiromètre_ de Guillet; au moins, si l’un se -détraque, pendant que nous le réparerons, vous pourrez vous servir de -l’autre. Je fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique -attaché pour cela à l’établissement, car cette maison est si bien -montée, que, dans l’intérêt des clients, chaque ouvrier doit, en -entrant, justifier au moins d’une infirmité utile à l’essai des -instruments qu’on y fabrique. - -Je replaçai sous mon bras le _spiro-compteur_ et me dirigeai -sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur me mit en face d’un -bonhomme d’environ deux pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un -cadran sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche, -destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont peu de clients -pour faire tapisserie à l’heure de la consultation.--Monsieur, lui -dis-je avec beaucoup de dignité, je méprise de pareilles supercheries; -je ne veux pas de votre client postiche.--Vous le prendrez, dit-il en -déchargeant un terrible coup de poing sur la tête du Turc; aussitôt, -chose étrange, je vis l’aiguille du cadran se mettre en mouvement et se -fixer sur le chiffre 235. Je restai stupéfait devant un argument de -cette puissance; mais mon étonnement se transforma en admiration quand -il m’eut expliqué que c’était un _dynamomètre_, instrument de _diagnose_ -appliqué à l’étude du retour des forces pendant la convalescence. En -faisant frapper le malade tous les matins sur cette machine, on peut -déterminer d’une manière exacte le régime qui doit être suivi; on -l’augmente et on le diminue, selon que le coup de poing donne un chiffre -plus ou moins élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de -_diagnose_ les plus nécessaires, et le seul qui permette de conduire une -convalescence avec quelque sûreté. - -Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup mon bagage, et je -vis bien que l’Auvergnat le plus robuste ne pourrait pas suffire à la -tâche; je me résignai donc mentalement à en prendre deux; puis, -réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie d’un cheval, -je me décidai pour ce dernier animal, qui pourrait, étant choisi un peu -long, me porter avec tous mes instruments de _diagnose_. - -J’avais le droit de croire ma collection complète et je marchais d’un -pas résolu vers la caisse, lorsque mon infatigable cicérone me mit en -face d’une grande paire de balances qui (au moyen d’un ingénieux -mécanisme, solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se réduire -à un volume portatif. Il voulut absolument joindre cette machine au -reste de mes achats, sous prétexte qu’elle m’était tout à fait -indispensable pour établir d’une manière exacte les variations qui -peuvent survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je refusai -avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage des épiciers, et -déclarai que, malgré l’ingratitude et autres agréments qui font du -malade un animal insupportable, je ne consentirais jamais à le peser -comme un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses -supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai ma facture avec -l’énergie d’un homme décidé à résister à toutes les séductions. On se -rendit à mon désir; mais, grand Dieu! quel fut mon effroi quand je vis -un total de 2,427 fr. 50 centimes! Dans mon émotion, je lâchai le -_spiro-gazomètre_ de M. Bonnet, qui rendit en tombant un son déchirant; -je fus contraint de me séparer de tous ces merveilleux instruments, et -je partis avec un modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui -m’empêchait de devenir un grand praticien. - - - - -X - - La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles. - Reproduction des organes. - Les Naïades des eaux minérales.--Trains de plaisir et de santé. - Le père Patience. - Grande découverte scientifique. - - -Samedi dernier, on allait unir un jeune couple; la mariée, que la -cérémonie amusait peut-être médiocrement, fut prise d’un bâillement -tellement vigoureux, qu’elle se luxa la mâchoire inférieure: au moment -de prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa bouche -largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer, ne laissait passer que -des cris de terreur inarticulés. Tumulte, émotion, tableau. - -Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de la cérémonie, ne -perd pas la tête, il entraîne la victime... de l’accident, chez un -chirurgien voisin de la municipalité; la noce le suit. - -L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi par une noce touffue, -précédée d’un monsieur sans chapeau, portant le costume solennel de -l’hyménée, et traînant après lui une jeune fille couronnée d’oranger. - -Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui continuait, faute -de mieux, à pousser des cris désespérés. Le chirurgien se croyait à une -répétition de la _Mariée du Mardi-Gras_. Enfin, il comprit ce qu’on -attendait de lui, et la mâchoire, accusée de s’être _décrochée_, fut -remise en place. C’est devant le représentant de la Faculté que la jeune -fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là était insuffisant, et -elle dut le recommencer devant l’adjoint, qui avait dit au cortége: «Ne -soyez pas longtemps, ou je quitte mon écharpe.» - - * * * * * - -Vous connaissez probablement le rôle considérable que joue la lumière -dans les phénomènes de la végétation des plantes? l’ombre, l’obscurité -arrêtent leur développement, et c’est d’un rayon de soleil que les -fleurs tirent les splendides couleurs que vous admirez et les parfums -qu’elles répandent dans l’atmosphère. La lumière est donc essentielle à -la vie des plantes. - -Cependant quelques-unes, qui représentent la classe indigente du règne -végétal, échappent à cette nécessité et peuvent encore traîner une -existence maladive et étiolée dans un milieu ténébreux; mais alors point -de fleurs, point de parfums; leur vie obscure s’éteint sans postérité. -Plus heureuses que l’homme, elles ne transmettent pas leurs souffrances -et leurs misères à des descendants voués à une impitoyable destinée. - -Parmi les plantes grimpantes qui font de leurs gracieuses spirales un -rideau de verdure à la fenêtre de l’artisan et aux murailles des serres, -il en est qui peuvent se développer dans l’obscurité. - -M. Duchâtre a communiqué à l’Institut le résultat de ses expériences -pour constater l’action de la lumière sur l’enroulement des plantes à -tiges volubles. Il a surtout expérimenté sur l’igname de Chine, qui tire -sa nourriture d’un tubercule, et peut végéter plusieurs mois dans les -ténèbres. - -Le savant botaniste a soumis ces plantes à des alternatives de lumière -et d’obscurité complète dans une cave sans soupirail. Invariablement, -les tiges exposées au jour se sont enroulées autour des tuteurs destinés -à les soutenir; invariablement aussi, elles ont poussé dans une -direction droite et sans former de spirales quand elles ont subi -l’influence de l’obscurité. On pouvait donc, sur une même plante -reconnaître les parties qui se sont développées dans ces différents -milieux. - -Cette loi curieuse de la physiologie végétale ne s’applique pas à toutes -les plantes volubles; et il en est qui savent encore trouver dans les -ténèbres un appui pour leur faiblesse. - - * * * * * - -En vous parlant l’autre jour des _greffes animales_, je vous signalais -les propriétés de certains tissus vivants qui se soudent entre eux -lorsqu’on les place artificiellement dans des conditions particulières. -M. Philippeaux vient de communiquer à l’Institut des expériences d’un -autre ordre et qui ont pour sujet la reproduction d’organes enlevés par -le bistouri. C’est une application différente de l’activité plastique de -la nature, et dont elle doit seule faire tous les frais. - -Lorsqu’on examine les êtres qui appartiennent aux échelons inférieurs de -la série animale, on note pour quelques-uns d’entre eux une facilité -très-grande de reproduction organique quand on les mutile. Chez -certains, comme les lombrics terrestres, plus connus sous le nom de vers -de terre, non-seulement la portion enlevée se régénère, mais encore le -tronçon devient un animal vivant, chez lequel se reproduisent les -parties qui lui manquent pour être complet. - -La structure de ces vers, qui semble fort simple, présente cependant une -certaine complication, et la tête ou le tube intestinal qui doivent -pousser, sont constitués par des appareils complexes. Car il n’est pas -une fonction, chez un être même élémentaire, qui ne nécessite le -concours d’éléments très-divers. - -A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale, cette propriété se -limite, et si Bonnet a vu la tête et la queue se reproduire après -l’ablation, jusqu’à douze fois chez une nais (annélide de la famille des -abranches), les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres -nouveaux. - -Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et les salamandres, -les pattes coupées repoussent assez facilement. Il en est de même de la -queue des lézards et des orvets. Ces animaux appartiennent à -l’_embranchement_ des vertébrés, ce qui indique une organisation -supérieure. Les membres de nouvelle formation sont constitués par la -peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, des os, etc. Comme on le -voit, la force plastique de la nature accomplit un travail aussi curieux -que compliqué. - -Les expériences de M. Philippeaux portent sur des animaux d’un ordre -encore plus élevé, sur des mammifères; et il leur a enlevé un organe -très-important: la rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à -1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats albinos de -deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept mois après l’opération, -étaient pourvus d’une rate normale. Ces résultats, contestés par M. -Peyrani, ont donné lieu au nouveau travail communiqué par M. -Philippeaux, qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats et -des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition essentielle du -succès est que l’ablation de l’organe soit incomplète; il faut, en -quelque sorte, laisser de la graine pour qu’il repousse. - -L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir le même résultat sur -d’autres organes!! - -Sur d’autres organes! voilà une phrase qui ouvre de larges horizons à -l’espérance. Un homme pourrait se remettre à neuf en se faisant extirper -successivement tous les organes! l’archevêque de Grenade donnerait un -nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant l’ablation du -cerveau! l’invalide qui a laissé une jambe sur les bords de la Bérésina -pourrait nourrir l’espoir de la voir repousser un jour! - -Mais hélas! la plus belle médaille, même celle de Sainte-Hélène, a son -revers. Voilà le revers de l’invalide. Le membre reproduit aurait -naturellement toute la vigueur et l’agilité de la jeunesse: le vieux -brave courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait suivre que -clopin clopant. Cette allure rappelle trop les zig-zag de l’intempérance -et pourrait porter atteinte à sa juste réputation de sobriété. - - * * * * * - -La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des sources minérales -sont en campagne pour séduire les baigneurs; elles se présentent ornées, -comme toujours, de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de -concerts fantastiques; elles cachent enfin, au milieu des roseaux dorés -à neuf de leurs lits, les traquenards les plus séduisants. Il ne faut -pas trop leur en vouloir de tout cet attirail d’hameçons; c’est le -rouge, le blanc et la crinoline qui constituent la toilette de toute -Naïade bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte pour -cela: affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames dans les grands -et petits journaux, elles prennent toutes les formes et s’accrochent à -tous les passants. - -Mais c’est une si belle invention que _les eaux_, que je ne me sens pas -le courage d’en dire autre chose que du bien. Que ferait-on, grand Dieu! -de ces goutteux insupportables qui veulent à toute force guérir sans -suivre aucun régime? de ces belles dames qui passent toutes les nuits au -bal, et ne veulent point trouver, en rentrant, le sinistre cortége des -névroses accroupies à leur porte? qu’en ferait-on si on n’avait pas les -eaux thermales pour s’en débarrasser? - -J’ai encore un autre motif de ne point irriter les Naïades; dans un -moment de colère, elles pourraient ouvrir simultanément tous les -robinets de leurs fontaines, ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait -causer un nouveau déluge universel d’eaux minérales; et franchement, je -préférerais encore le premier; car si quelque chose peut ajouter au -désagrément d’être noyé, c’est de l’être dans une eau qui, en général, a -un goût détestable. - -Les Naïades ont l’air candide, pourtant il ne faut pas trop s’y fier; en -présence du public, elles savent prendre la mine de filles de bonne -maison, mais dans la coulisse, elles sont femmes à mettre le poing sur -la hanche. J’assistais, il y a peu de temps, dans un petit coin, au -dialogue de deux Naïades, l’une bi-carbonatée, l’autre hydro-sulfurée. -Voici, entre autres compliments qu’elles échangeaient, ceux qui ont -frappé mon oreille: - -LA NAÏADE BI-CARBONATÉE.--Vous avez beau dire, les calculs se fondent -comme de la neige aux rayons de mon soleil. L’année passée, j’avais un -duc; j’ai oublié son nom, car je reçois tant de ducs qu’il m’est -impossible de me rappeler le nom de tous. Ce duc avait donc dans la -vessie, je ne dirai pas un calcul, mais un pavé. Les litholabes, les -lithoclastes, les lithotribes les plus célèbres y avaient laissé leurs -dents. Heurteloup et Guillon y auraient perdu leur latin. Il aurait -fallu, pour détruire ce calcul, non pas la pioche d’un maçon, mais la -sape et la mine, comme dans les vulgaires carrières de moellons; en -quinze jours, plus rien: le calcul s’était fondu comme un simple morceau -de sucre de canne, et j’ai eu toutes les peines du monde à en sauver un -tout petit fragment, qui est devenu pour son propriétaire un charmant -souvenir monté sur une bague. Aussi ne saurait-on contester que je ne -sois la première Naïade du monde. - -LA NAÏADE HYDRO-SULFURÉE.--La première! eh bien, et mes dartreux, -croyez-vous qu’ils ne me fassent pas un joli rang dans la société? - ---Peuh! qui est-ce qui n’a pas de dartres? Je les guérirais bien aussi -si je voulais. Croyez-vous que je me contente de l’exploitation des -pierres! Apprenez, ma chère, que je guéris à peu près tout ce qui est -guérissable. - ---Moi, j’en puis dire autant, et la dartre ne fait point seule bouillir -ma marmite. - ---Ah! oui, vous avez vos tables de jeu. - ---Impertinente! il vous sied bien de parler avec votre clientèle -_demi-monde_. - ---Et vous, avec votre public de grecs qui font sauter la coupe! - ---Et vous, avec vos eaux qui fondent les calculs comme du sucre de -canne! Ah! ah! ah! on les connaît, ma chère, vos calculs! - ---Et vos faux dartreux qui viennent faire tapisserie aux frais de -l’établissement, pensez-vous qu’on ne les connaisse pas, depuis quinze -ans que vous avez toujours les mêmes? - -Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper aux... roseaux, -lorsque je m’enfuis, plein de remords d’avoir souvent envoyé des malades -à ces sources trompeuses et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de -faibles femmes. - - * * * * * - -TRAINS _de_ SANTÉ _et de_ PLAISIR.--Tel est le titre séduisant d’un -prospectus qu’on vient de me remettre. L’administration se charge, au -moyen de ce voyage en chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à -ceux qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à éprouver les -plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs seront guéris sans -distinction de maladies aiguës, chroniques, graves ou légères, le -prospectus ne fait point de réserves, et tous, amusés bon gré mal gré; -tant pis pour ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade, -ils seront forcés de faire comme les autres. - -Cependant, je me permettrai de faire observer que les voyageurs en bonne -santé n’étant point formellement exclus du voyage, l’administration sera -dans la cruelle nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le -droit de les guérir ensuite, conformément au programme. Mais, comme il -est beaucoup plus facile de rendre les gens malades que de leur rendre -la santé, je crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser -la compagnie. - -Je ne veux pas formuler une insinuation malveillante, mais si j’étais -assez heureux pour posséder une infirmité suffisamment grave pour -m’obliger à faire un voyage de trois cents lieues en train de plaisir, -je voudrais que l’administration me signât un petit engagement -par-devant notaire de me débarrasser de ladite infirmité; de plus, je me -réserverais formellement le droit de ne pas goûter d’autre plaisir. -Quand on a été pris une fois aux plaisirs de l’administration, on s’en -souvient toute sa vie. Je prendrais cette petite précaution, parce que -si j’ai été plus d’une fois à même de constater l’efficacité -thérapeutique de la vapeur employée sous forme de bains, j’ai le droit -de douter de son efficacité sous forme de train de plaisir, quand même -on alimenterait la chaudière avec des eaux minérales. - - * * * * * - -En face de la Morgue, derrière Notre-Dame, il existe une espèce de place -où s’entassent pêle-mêle des marchandes de pommes et des brocanteurs en -vieille ferraille. Là, au milieu du pittoresque désordre de ces -boutiques en plein vent, je remarquai, en passant l’autre jour, une -petite échelle double peinte en bleu, au sommet de laquelle était -accrochée une boîte de même couleur dont les faces présentaient les -inscriptions suivantes: - - (Face antérieure.) - POMMADE - UNIVERSELLE - CAMPHRÉE - DU PÈRE PATIENCE. - - (Face latérale gauche.) (Face latérale droite.) - BAUME POUR BAUME POUR - LES CORS LES DENTS - ET AUTRES. ET AUTRES. - -Je restai muet d’admiration devant la boîte du père Patience. Une -pommade universelle! combien un tel prodige a-t-il dû coûter de travaux, -de veilles, d’études et de recherches à ce vieux praticien libre! Je -regrettai profondément de ne pas avoir une fortune à déposer à ses pieds -pour obtenir le secret de cette merveilleuse pommade. Je serais devenu -le bienfaiteur de mon pays, l’arbitre de la santé publique. Il y a deux -mille ans, la Grèce m’aurait élevé des statues, des temples, et je -passais demi-dieu avec tous les avantages attachés à ce poste lucratif. - -En ce moment, j’aperçus les inscriptions latérales. J’avoue qu’elles me -firent faire quelques réflexions. Pourquoi, si la pommade est -universelle, le père Patience possède-t-il un baume pour les dents _et -autres_, et un baume pour cors _et autres_? Ce _autres_ est d’un vague -qui frise l’universalité. Or, pourquoi le père Patience a-t-il inventé -ces deux nouveaux baumes, puisque la pommade était déjà universelle? Il -faut que la pommade soit un peu moins universelle que la boîte ne -l’affirme, ou que le père Patience soit dévoré d’une ardeur scientifique -bien inextinguible, d’une ambition de découvertes bien insatiable. - -Désirant avoir l’explication exacte de ce mot _autres_ qui restait pour -mon esprit dans la pénombre des faits douteux, je demandai à la -marchande de pommes la plus voisine où je pourrais trouver le père -Patience, car l’imprudent n’était pas là; il avait laissé son trésor -sous la seule garde de l’honnêteté publique. La marchande m’indiqua du -geste, dans le lointain, quatre ou cinq marchands de vins où le père -Patience faisait probablement sa clinique et où il apaisait son ardeur -scientifique. Craignant qu’il n’eût eu ce jour-là de trop grandes -ardeurs à éteindre, je préférai repasser un jour où, à cheval sur le -sommet de son échelle bleue, jambe de ci, jambe de là, cet homme -illustre répandra sur la foule des trésors de son érudition et de ses -baumes merveilleux. - - * * * * * - -Il est de mon devoir d’annoncer aujourd’hui la découverte d’un grand -fait scientifique. - -Il paraît que l’atmosphère avait, depuis un certain temps, modifié -sournoisement sa constitution chimique; les savants dormaient sur leurs -deux oreilles sans se douter de rien. Heureusement un homme veillait; -profond observateur, il se sentait progressivement envahi par le -phosphate calcaire, et fixa son œil gris sur le bleu de l’espace; il -avait compris qu’il se passait quelque chose d’étrange dans ces régions -mal organisées où les comètes peuvent vagabonder tout à leur aise sans -qu’un règlement de police vienne les empêcher de perturber le repos de -l’univers. - -Comme César, il flaira, sentit, et la découverte fut faite. - -Cet homme, dont la postérité gravera le nom en lettres d’or entre ceux -de Copernic et de Christophe Colomb, s’appelle Valenciennes. - -Donc M. Valenciennes a découvert la nouvelle composition chimique de -l’air. Voici comment il s’y est pris pour payer son écot à la science, -qui a tant fait pour lui,--hélas! sans le connaître;--voici comment il a -proclamé cette grande découverte, qui est, j’ose le dire, le plus beau -fleuron de sa couronne scientifique: - -Un jour qu’il était d’examen à l’École de pharmacie, il demanda à un -élève: - ---Pourriez-vous me dire, monsieur, quels sont les éléments constituants -de l’air atmosphérique? - ---L’air atmosphérique est composé de 21 parties d’oxygène, 79 d’azote, -plus quelques traces d’acide carbonique et d’eau. - ---Après, monsieur? - ---Voilà tout, monsieur. - ---Comment, voilà tout! Et l’_acide phosphorique_! qu’en faites-vous -donc, monsieur? s’écria l’immortel, dont la voix éclata comme un obus -chargé des clartés éblouissantes à l’adresse des ignorants. - ---L’acide phosphorique, monsieur! répondit le savant en expectative, -complétement ahuri. - ---Certainement, monsieur, l’acide phosphorique! _S’il n’y en avait pas -dans l’air, où donc les animaux puiseraient-ils les quantités énormes de -phosphore et de phosphates qu’ils contiennent????_ - -Cette réponse à bout portant fit un tel effet sur l’intelligence de -notre savant--surnuméraire--que depuis ce jour il se considère comme une -allumette et prend le plus grand soin d’éviter tout choc ou frottement -de nature à modifier sa composition chimique. - -La proclamation de cette nouvelle découverte fut accueillie avec un -enthousiasme impossible à décrire. Dix minutes après, les assistants se -tenaient encore les côtes, et de douces larmes inondaient leurs frais -visages. Ils avaient tant ri! - -Les savants officiels n’en purent faire autant, parce que, m’a-t-on dit, -les bras leur en tombèrent; de sorte qu’il leur fut tout à fait -impossible d’applaudir. - -Depuis cette immense découverte, la circonférence crânienne de -l’inventeur paraît entourée le soir d’une auréole phosphorescente: c’est -l’auréole du génie, qui ne pouvait couronner un plus majestueux front. -Il laisse après lui dans l’espace une traînée lumineuse digne d’être -signalée aux astronomes qui n’ont encore découvert que des -pseudo-planètes. Ce météore brillant se distingue des autres comètes par -l’odeur d’allumette chimique inséparable de sa traînée lumineuse. - -L’archevêque de Bologne visitant son diocèse se trouvait, il y a -quelques jours, à Cinto; il témoignait au gonfalonier la joie que lui -causait l’état moral de la population: «Quel beau pays! s’écria-t-il; -quelle admirable ville! _elle est en retard de deux siècles sur le reste -du monde!_» Si jamais le monseigneur rencontre M. Valenciennes, bien sûr -qu’il dira: «Quel prodigieux savant; je gage qu’il est de Cinto!» - - - - -XI - - Les trichines.--Un gigot immortel. - Pompiers incombustibles. - Face à main.--Nouveau traitement de la diarrhée. - Le dentiste visible nuit et jour. - - -On dirait que Pandore a cassé le bocal aux épidémies. Le choléra est à -peine parti, la variole sévit encore, et déjà les trichines grattent à -nos frontières; sans compter le typhus des bêtes à cornes, qui vient de -faire une courte visite au Jardin d’acclimatation. - -Les trichines sont à l’ordre du jour, je vais donc vous initier aux -mœurs et coutumes de ces redoutables entozoaires. - -La trichine (_trichina spiralis_) est un ver _nématoïde_, d’un blanc -rosé, gros comme un poil de barbe et long de 1 à 2 millimètres, -lorsqu’il a atteint tout son développement. Ne souriez pas de la -faiblesse de cet ennemi et rappelez-vous le triste sort de Gulliver -enchaîné par une armée de Lilliputiens. Les trichines se reproduisent -avec une terrible fécondité; la femelle acquiert en quelques jours ses -aptitudes à la reproduction, et donne naissance à la fois à 60 ou 80 -petits. - -Les nuées d’embryons trichinaires envahissent nos tissus avec une telle -rapidité, que Leuckart estimait à quinze millions le nombre de ceux qui -étaient contenus dans un morceau de viande de trois livres, qu’il -examinait. - -Ah! je vois votre sourire s’effacer. Ce petit être, méprisable comme -individu à cause de sa faiblesse, prend les proportions d’un monstre -effroyablement horrible, quand il multiplie son individualité par cent -millions. - -Figurez-vous Prométhée dévoré par cent millions de petits vautours! - -L’histoire des trichines est assez moderne; Hilton, de Londres, est le -premier qui les ait entrevus en 1832. - -Depuis cette époque, un grand nombre de savants les ont étudiées et -maintenant on connaît tout aussi bien leurs habitudes que celles des -autres scélérats du règne animal qui vivent à nos dépens de rapine et de -carnage. - -Les trichines pénètrent dans l’organisme mêlés aux aliments qui les -contiennent. Loin de trouver la mort dans l’action des sucs digestifs -qui devraient les dissoudre, ils y rencontrent au contraire les éléments -de leur développement. Car au moment où ils reçoivent l’hospitalité de -l’estomac, ils n’en sont encore qu’à la première phase de leur -existence. A peine parvenus dans l’intestin, ils forment deux groupes -distincts, et l’étude de ces groupes vous donnera la connaissance exacte -de leur mode d’évolution. - -Les premiers envahisseurs sont destinés à faire souche et résident dans -le tube intestinal. Au bout de quelques jours, leur fécondité donne -naissance à une multitude d’embryons, qui forment le second groupe. -Ceux-ci, à la faveur de leur volume microscopique, traversent les -tuniques de l’intestin, dans lequel ils ne doivent plus revenir, et se -répandent dans tout l’organisme. On en trouve dans le cœur, les muscles -de l’œil, et surtout dans ceux du tronc et des membres, où on en voit -des myriades. - -Là leur migration s’arrête, ils se roulent en spirale, peu à peu -s’enveloppent d’une petite coque, qu’on appelle kyste, et demeurent -immobiles, sans donner naissance à aucune postérité. - -Ils sont destinés à périr dans leur immobilité, à moins que la chair qui -les renferme ne serve d’aliment à l’homme ou à un autre animal. Alors, -sous l’influence de l’incubation de l’estomac, ils achèvent de se -développer et deviennent la source de nouvelles générations. - -Tel est l’ordre et la marche de l’évolution trichinaire. - -Ces entozoaires sont doués d’une résistance vitale très-énergique. Ils -supportent sans périr un froid de −13° et résistent également à une -chaleur de +75° centigrades. Le fumage et la salaison des viandes qui -les recèlent doivent être très-prolongés pour déterminer leur mort. - -La résistance des trichines à une haute température mérite de fixer -l’attention, car la chaleur des parties centrales d’une grosse pièce -rôtie dépasse rarement 40 ou 45° centigrades, limite inférieure à celle -que nous venons de fixer comme déterminant la mort de ces entozoaires. -Cependant, cette considération est plus théorique que pratique, car dans -les relations des faits nombreux qui se rattachent aux épidémies -trichinaires, je n’en ai pas rencontré un seul qui ait eu pour point de -départ l’ingestion de viandes convenablement cuites. - -Il peut vous sembler étrange que jusqu’ici la maladie trichinaire n’ait -point encore sévi en France, tandis qu’en Angleterre, et surtout en -Allemagne, on en a observé de si nombreuses épidémies. Cela tient à peu -près uniquement à la manière dont nos voisins consomment la chair du -porc, elle diffère de la nôtre. Les Allemands et les Anglais mangent -volontiers du jambon cru, à peine fumé, des saucisses et des cervelas -dont la cuisson est à peu près nulle. - -En général, en France on y met plus de façons, et on montre une certaine -répugnance pour ces procédés culinaires trop sommaires. Le porc n’est -accepté sur nos tables qu’après avoir subi un degré de cuisson qui met -les trichines hors d’état de nous nuire. - -La multiplication prodigieuse de ces entozoaires explique l’extension -des épidémies. Un animal malade peut infecter deux cents consommateurs, -dont les déjections contiennent des trichines. En Allemagne, les porcs -vagabondent dans les villages et ne se montrent pas très-difficiles sur -la nature de leurs aliments; on conçoit fort bien par quels procédés ils -peuvent devenir malades à leur tour et comment, de proche en proche, le -mal peut s’étendre. - -Les deux principaux symptômes de la maladie sont en rapport avec -l’évolution des hôtes incommodes qui la déterminent. Dans une première -phase, qui correspond à leur migration à travers les tuniques de -l’intestin, il survient une diarrhée intense. Dans la seconde phase, le -malade est en proie à des douleurs parfois horribles ayant leur siége -dans les muscles des membres et du tronc. Ces douleurs sont déterminées -par la pénétration et le séjour des trichines au milieu des éléments -musculaires. - -On ne peut comparer la maladie trichinaire aux épidémies de choléra, de -typhus, etc., qui envahissent progressivement de vastes contrées. Ici la -cause matérielle et tangible est limitée dans son extension par sa -nature, les foyers s’allument spontanément, mais ils s’éteignent -aussitôt que la crainte a imposé aux amateurs du petit salé des -précautions convenables. - -La mortalité est également beaucoup moindre que dans les grandes -épidémies que je viens de citer, mais la médecine n’a rien à revendiquer -dans cet heureux résultat, car jusqu’à présent on ne connaît aucun moyen -d’agir sur les trichines qui ont envahi l’organisme; lorsque le malade -guérit, c’est tout spontanément, et il n’en a d’obligation qu’à -lui-même. Son terrain était impropre à la culture des trichines. -Cependant la convalescence est toujours fort longue et très-pénible. - -Quand il s’agit d’apprécier les résultats funestes d’une maladie -développée dans un autre pays, et en dehors de notre observation, il -faut se méfier des exagérations. Je ne mentionnerai donc pas les rumeurs -vagues qui ont été répandues, mais je vous citerai des chiffres exacts, -provenant de quatre des localités envahies par des trichines. Elles ont -fourni un ensemble de 362 malades, sur lesquels on compte 58 morts, et -304 guérisons. Ce qui donne une proportion d’environ 1 mort sur 6. - -N’oubliez pas pourtant que ces faits malheureux ne doivent faire vibrer -chez vous que la corde philanthropique. Vous n’en devez concevoir aucune -crainte égoïste. Vous assistez de votre fauteuil au triste spectacle -d’un vaisseau battu par la tempête, mais vous êtes à l’abri des flots. -Il est encore des frontières du côté de l’Allemagne. Il existe, du -reste, un moyen de préservation bien simple, et sans imiter l’horreur -des fils de Moïse pour l’ami de saint Antoine, il vous suffira de le -faire cuire convenablement pour le mettre à l’abri du soupçon. - -Ce procédé est plus simple que celui que recommande Schultz. Ce savant -veut qu’on examine la viande de porc au microscope, pour voir si elle ne -contient pas de trichines. C’est un bon moyen, seulement il augmenterait -un peu le prix d’une saucisse, car un bon microscope coûte environ 1,000 -francs. - -A ne vous rien celer, je vois cependant poindre un nuage à l’horizon, la -foire aux jambons est proche et l’Allemagne va expédier, comme à -l’ordinaire, sur notre marché des montagnes de marchandises empruntées à -la race porcine. - -Est-il bien sûr que les blonds fils de l’Allemagne ne nous apporteront -pas quelques trichines dans leurs produits? - -Il y a là une grosse question de salubrité publique, et si l’on me -demandait mon avis, je consignerais les jambons allemands à la frontière -comme on a consigné les bêtes à cornes de l’Angleterre. - -J’ai d’autant moins de confiance dans les envois de l’Allemagne, qu’elle -nous a déjà expédié ses oculistes qui jouent le rôle de trichines dans -le corps médical. - - * * * * * - -Il est certaines choses que je voudrais voir à l’abri des progrès de la -chimie; ces choses-là sont les aliments. Que les chimistes épuisent leur -génie à trouver une eau qui fasse pousser les cheveux, noircir la barbe -et tomber les cors, j’applaudirai de grand cœur quand ils auront réussi; -mais qu’ils s’obstinent à prendre une casserole pour un creuset, à -porter leurs savantes mains sur les fourneaux de la cuisine, je prétends -qu’ils ont tort, et je repousse avec horreur leur pain fabriqué avec de -la sciure de bois, leur vin artificiel et leurs petits fours -confectionnés avec des marrons d’Inde, toutes choses qu’ils trouvent -délicieuses, nourrissantes et parfaitement hygiéniques, seulement, dont -ils ne mangent jamais. - -J’ai goûté une fois des légumes conservés par un prodige de chimie; ces -légumes-là résistaient non-seulement aux injures du temps, mais encore -aux efforts digestifs de l’estomac le plus vigoureux, de sorte que le -consommateur les conserverait à perpétuité, si une indigestion ne l’en -débarrassait. - -Ces embaumements alimentaires me rappellent un fameux gigot de -l’Exposition. En apparence, ce gigot était fait comme un autre; mais -lorsqu’on avait lu son signalement dans certain journal scientifique, on -ne pouvait pas douter que cette modeste enveloppe ne cachât d’illustres -qualités. Voici le signalement: la merveille des merveilles de -l’Exposition universelle, le chef-d’œuvre qui suffirait à en léguer le -souvenir aux races futures, est un gigot conservé depuis quinze mois!! - -On aurait bien dit quinze siècles, mais l’inventeur, à moins d’être le -Juif-Errant en personne, aurait perdu la gloire de cette belle -découverte: on se résigna donc à supputer par mois l’antiquité du -célèbre gigot, que quarante mille Tantales français et étrangers ont -dévoré, hélas! des yeux seulement, pendant tout le temps qu’il fut -exposé à leur convoitise admirative. Enfin, le grand jour de la justice -arriva pour lui: une commission fut chargée d’examiner ses titres et -droits à l’immortalité. - -Cette commission était composée d’un chimiste célèbre, d’un embaumeur -illustre, et d’un restaurateur fameux; trois hommes d’expérience, -connaissant tous les inconvénients de la conservation au point de vue de -l’acte digestif. - -Le chimiste dit au restaurateur: - ---Ceci, collègue, rentre exclusivement dans vos attributions, il faut -que vous accommodiez de votre mieux ce succulent gigot, que vous en -mangiez le plus possible, et que dans deux jours vous nous disiez si -nous devons véritablement le placer au-dessus du pré-salé. - ---Du tout, du tout, c’est de l’embaumement, dit le restaurateur, en -passant le gigot à l’embaumeur, et c’est à vous, collègue, que revient -de droit l’honneur de digérer cet immortel produit. - ---Mais vous n’y pensez pas, c’est de la chimie pure, et cela rentre dans -les attributions de notre collègue le chimiste, qui est bien plus -capable que nous d’apprécier l’importance de la découverte et le fumet -de la pièce. - ---Jamais! s’écria le chimiste, avec un geste d’horreur. - -Chacun des trois commissaires se récusait énergiquement et la discussion -menaçait de s’éterniser, ce qui aurait eu de grands inconvénients pour -tous, excepté cependant pour le gigot, qui, vu son état, n’avait pas le -droit de trouver le temps long. Pour couper court aux débats, il fut -convenu qu’il serait mangé par procuration, et le gardien qui le -défendait depuis si longtemps contre l’enthousiasme de la foule, fut -chargé d’être le Pâris de cette contestation. - -Le lendemain, la commission se rendit près de lui pour recevoir la -confidence de ses impressions gastronomiques, le gardien n’avait pas -paru; pendant deux jours même absence. Enfin, la commission, qui n’était -pas sans inquiétude, peut-être même pas sans remords, se transporta à -son domicile. Le malheureux avait mangé une petite tranche du -merveilleux gigot, et luttait depuis trois jours et trois nuits contre -une insurrection intestinale terrible. Son chien et son chat, qui -avaient profité de son indisposition pour ne laisser que le manche, -avaient été surpris eux-mêmes subitement par la conservation dont ils -s’étaient saturés, et posaient pour l’éternité dans l’attitude classique -d’un chien et d’un chat en présence d’un gigot. - -La commission enthousiasmée décerna une médaille à l’inventeur, jamais -elle n’avait vu un chien, un chat et un manche de gigot si bien -conservés. - - * * * * * - -Le _Musée des Sciences_ dit qu’on a fait dernièrement l’épreuve de -vêtements hygiéniques incombustibles, au moyen desquels les pompiers -pourront _impunément_ demeurer, pendant un certain temps, au milieu d’un -bâtiment incendié, exposés à l’action _directe des flammes_, _saisir à -pleines mains et transporter au loin des objets incandescents ou -embrasés_. Ces vêtements se composent de tissus métalliques, de carton, -d’amiante et de drap, rendus incombustibles par le borax, l’alun et le -phosphate d’ammoniaque. - -Voilà certainement une ingénieuse invention qui donnera à bien des gens -le désir d’entrer dans les pompiers. Cependant, pour que cette précieuse -découverte soit parfaite, il lui manque deux petites choses que je -m’empresse de signaler à l’auteur, bien convaincu qu’il va les imaginer -en un tour de main: - -1º Il serait bon de joindre à chaque vêtement une paire de poumons -incombustibles qui pourraient permettre au pompier de respirer avec -facilité dans l’atmosphère de 4 à 500° centigrades des incendies. - -2º Il ne serait pas mauvais d’imaginer une solution dans laquelle on -tremperait le pompier avant de le vêtir pour le rendre lui-même -incombustible, car, sans cette petite précaution, il courrait le risque, -au lieu d’être grillé ou rôti, de se trouver cuit à point dans ses -vêtements comme une côtelette en papillote. L’invention constitue un -progrès évident à ce point de vue; cependant, si j’étais pompier, je -déclare que je le trouverais insuffisant. - - * * * * * - ---M. Gaimard, l’intrépide voyageur dont la spécialité est de faire le -tour du monde, disait, à l’Institut, à mon ami L..., bien connu dans ce -temple de la science pour sa verve caustique: - ---Je lisais hier dans le journal, qu’on avait trouvé une face-à-main en -or, rue Vivienne; vous qui connaissez tout, dites-moi donc ce que cela -peut être? (En ce moment, passait M. X..., membre de l’Institut, qui -jouit de l’antipathie de tous ceux qui ne le connaissent pas, et de la -malveillance de tous ceux qui le connaissent.) - ---Comment! vous ne savez pas ce que c’est qu’une face-à-main? - ---Ma foi, non! - -(Désignant M. X...)--Tenez, en voilà une qui passe. - - * * * * * - -M. Velpeau avait dans son service un pauvre diable atteint d’une tumeur -blanche suppurée de l’articulation du genou, qui était pour ce malade la -cause d’une diarrhée incoercible. Le membre était perdu, l’amputation -fut pratiquée, et en raison de l’axiome _sublata causa_, etc., -l’intestin revint à de meilleurs sentiments et se reposa de ses fatigues -passées. - -Quelques jours après l’opération, l’éminent chirurgien, en montrant le -malade aux élèves qui le suivaient, leur dit avec cette bonhomie -narquoise qui le caractérise: - ---Voyez, messieurs, comme l’amputation d’un membre coupe net une vieille -diarrhée. - -Un médecin étranger débarqué de la veille, recueillait religieusement -chaque parole du professeur, et fut frappé de ce beau résultat. Après la -visite, il s’approcha de M. Velpeau et lui dit avec un sérieux tout -britannique: - ---Monsieur, j’ai dans mon pays un malade atteint depuis quinze mois -d’une diarrhée qui l’épuise; j’ai inutilement employé bien des moyens -pour l’en débarrasser, si je lui coupais un membre? - - * * * * * - -En allant il y a quelques jours à Belleville, je remarquai, en passant, -une enseigne de dentiste où l’on peut lire, au milieu de choses non -moins utiles que judicieusement écrites, les deux renseignements -suivants: - - FAIT LES OPÉRATIONS ABANDONNÉES. - EST VISIBLE JOUR ET NUIT. - -Les opérations abandonnées! l’indication est un peu vague; -abandonnées!... est-ce que par hasard il y aurait des praticiens trop -chargés d’opérations et capables de se conduire à leur égard comme le -propriétaire d’un caniche qu’on abandonne sur la voie publique pour ne -pas payer la taxe? Cette enseigne ne me laisse plus le moindre doute à -cet égard. Il doit y en avoir. - -Mais alors, ce brave dentiste serait donc le saint Vincent de Paul des -opérations abandonnées; son cabinet, une espèce de bureau des objets -perdus, un vestiaire comme pour les cannes et parapluies, où chacun -aurait le droit de déposer les opérations sans feu ni lieu, rencontrées -dans la rue en état de vagabondage. Ah! c’est très-beau de sa part un -pareil dévouement, et je ne sais pas si l’humanité n’est pas obligée -d’offrir des remercîments (et quelque chose avec) à ce philanthrope - - VISIBLE JOUR ET NUIT. - -Jour et nuit, c’est encore un avantage qu’il possède sur le soleil, -généralement invisible pendant la nuit, et même, hélas! parfois pendant -le jour. - -Cette rédaction laisse quelque chose à désirer. Où et comment peut-on -voir ce monsieur la nuit? Dort-il (ou ne dort-il pas) sur le balcon de -sa fenêtre, de manière à ce que tout le monde puisse en jouir? Le public -est-il admis à circuler autour de son lit, comme jadis la chose se -pratiqua pour Louis XIV? (Dans ce cas, je pense qu’il couche seul.) - -Je serais enchanté de savoir au juste de quelle manière il est visible; -car moi, vous, le premier venu, dans une nuit d’insomnie, pouvons -éprouver le désir bien naturel d’attendre l’aurore en causant avec -quelqu’un, et, pour mon compte, je suis disposé à lui accorder la -préférence, car un homme qui a des idées si remarquables doit avoir une -conversation bien amusante. - - - - -XII - - Le hanneton considéré comme animal de trait. - Élections académiques.--La chaîne pendante.--L’acide phénique. - M. Bouley.--Les eaux de la Salette. - L’habit de Vauquelin. - - -L’homme est, en vérité, une singulière créature; il se met l’esprit à -l’envers pour trouver les moyens de produire de la force; il met à -contribution la vapeur, les moteurs hydrauliques, une foule d’engins -coûteux et compliqués, et il laisse improductives, il gaspille en les -dédaignant, les forces que la nature a placées sous sa main distraite. -Demandez plutôt à M. Plateau, qui vient de communiquer à l’Institut un -mémoire sur _la force musculaire des insectes_. Je copie fidèlement -l’une de ses conclusions: - -«Ainsi, tandis que le cheval de gros trait n’est capable d’exercer -pendant quelques instants qu’un effort de traction équivalant aux deux -tiers environ de son propre poids, j’ai trouvé que le hanneton commun -peut tirer avec une force égale à quatorze fois son poids, et que cette -force est considérablement dépassée encore par d’autres coléoptères; le -plus vigoureux parmi tous ceux que j’ai essayés est la _donacia -nympheæ_, qui fait équilibre par sa traction à quarante-deux fois son -poids.» - -Je trouve que M. Plateau est incomplet. Son génie fatigué s’arrête aux -portes de la terre promise. Il nous indique une puissance jusqu’ici -méconnue, mais il paraît avoir besoin de souffler un peu avant de nous -en signaler les applications pratiques. - -Sa comparaison des forces du cheval et du hanneton laisse entrevoir -cependant le fond de sa pensée sardonique. C’est un amer sarcasme contre -l’humanité. Il semble dire: le cheval produit passagèrement une force -égale aux deux tiers de son poids, l’énergie du hanneton lui fait -déplacer quatorze fois sa pesanteur; et pourtant l’homme préfère le -cheval au hanneton; quel est le moins intelligent des trois? - -Il a raison, M. Plateau: l’heure de la réhabilitation a sonné pour ce -coléoptère; on doit lui accorder la place qu’il mérite d’occuper dans -l’échelle des puissances. J’ouvre la route à ses applications: - -Un hanneton bien constitué, sans vices rédhibitoires, pèse environ 10 -grammes; il peut traîner un poids de 140 grammes. Il suffirait donc d’un -attelage de 55,714 hannetons pour faire marcher une de ces lourdes -guimbardes à traîner la pierre de taille, qui ébranlent nos maisons sur -leur passage, et dont la charge est estimée à cinq mille kilogrammes. Il -faudrait peut-être ajouter quelques bêtes de renfort les jours de pluie, -à cause du macadam; mais c’est là un détail de peu d’importance. - -Ah! ce serait un spectacle touchant que l’émulation des coléoptères, -quittant leur vie vagabonde pour apporter leur pierre à l’édifice -social. Le hanneton serait moralisé par le travail. - -Ce lamellicorne à l’état de nature est vorace, libidineux, étourdi, -destructeur; il ronge la feuille après avoir dévoré la racine. Mais, au -fond, il a peut-être encore de bons sentiments, qui n’attendent pour -naître que le zèle d’un convertisseur. - -Au lieu de ravager les cultures, il viendrait s’asseoir au foyer de la -civilisation, et le cheval pourrait être définitivement et exclusivement -réservé pour les usages culinaires. - -En vérité, je vous le dis, il y a là une grande, une noble pensée. - -Cependant, si M. Ducoux adoptait ce mode d’attelage pour ses voitures, -je me réserverais de ne jamais les prendre à l’heure. A moins que les -hannetons ne déployassent leurs ailes, comme les blanches colombes qui -traînaient jadis la conque de Vénus. - -Il existe encore un autre insecte, un aptère de l’ordre des suceurs, -bien jambé aux jarrets solides, que le vulgaire connaît sous le nom de -puce. Il serait possible d’utiliser sa puissance musculaire; mais cet -insecte remplit ici-bas une mission spéciale, et il ne faut pas toucher -aux décrets de la Providence. - - * * * * * - -Aujourd’hui la physionomie de l’Institut est un peu plus animée que de -coutume; il s’agit de l’élection, fort disputée, d’un membre dans la -section d’anatomie et de zoologie. Deux candidats sont en présence, MM. -Ch. Robin et Lacaze-Duthiers. On se parle bas, les tenants des -compétiteurs donnent leur dernier coup d’épaule, le moment est solennel, -les urnes vont circuler. - -Il faut bien le dire, il s’agit moins des titres des candidats que des -compagnies savantes qu’ils représentent. M. Ch. Robin appartient à la -Faculté de médecine, et M. Lacaze au Jardin des Plantes. Il s’agit de -savoir si le Jardin des Plantes va dévorer la Faculté. - -Les titres scientifiques de M. Ch. Robin sont considérables, et on en -trouverait aussi facilement le catalogue en Allemagne et en Angleterre -qu’à Paris, car ses travaux sont devenus européens. Malgré des titres -très-recommandables, M. Lacaze-Duthiers lui est donc inférieur sous ce -rapport. Mais les professeurs du Muséum, qui siégent à l’Institut, sont -plus nombreux que ceux de la Faculté, ils marchent comme un seul homme -et soutiennent vigoureusement _leur candidat_. - -Il faut du reste le reconnaître à la louange de ces savants: aussitôt -que l’intérêt du Muséum est en jeu, aussitôt qu’un danger menace leurs -priviléges, bien qu’ils n’aient pas une vive tendresse les uns pour les -autres, ils se groupent et forment un bataillon carré qu’on ne peut -entamer. A la Faculté, il n’en est pas de même: au moment du danger, -chacun tire de son côté en riant du mal de son voisin, sans songer que -le mal de l’un est le mal de tous. - -Le comité secret qui a eu lieu la semaine dernière a été fort agité. M. -de Quatrefages (du Muséum) a mis en avant cette singulière raison contre -M. Robin, qu’il ne fallait pas laisser envahir la section de zoologie -par l’élément médical. M. Rayer lui a fait une très-vigoureuse réponse. -J’ai trop rarement l’occasion d’être agréable à M. Rayer (qui m’exècre, -et auquel je le rends bien) pour ne pas saisir au passage cette -circonstance de le féliciter. - -M. de Quatrefages a risqué un autre argument qui n’a pas obtenu un -succès d’enthousiasme:--M. Robin, dit-il, est encore jeune, laissez -passer M. Lacaze, et la première vacance lui reviendra de droit. Tout -porte à croire qu’il n’attendra pas longtemps. M. Milne Edwards est -d’une mauvaise santé (M. Milne Edwards pâlit visiblement et jette à -l’orateur un regard de travers); la section possède plusieurs -septuagénaires, et dans l’ordre naturel des choses, un nouveau deuil ne -saurait tarder à nous affliger. - ---Ah ça! mais il nous tâte le pouls, s’est écrié un peu en colère, M. -Serres, l’un des doyens. - -Le fait est que M. de Quatrefages, vendait la peau... de ses collègues. - -Les urnes ont circulé, le destin va parler, des nuages passent -alternativement sur le front du Muséum et de la Faculté, selon les -alternatives qui naissent du dépouillement des votes. Tout est dit, M. -Ch. Robin est nommé par 34 voix contre 21 données à M. Lacaze. C’est un -très-beau succès. - - * * * * * - -Vous avez sans doute remarqué sur la Seine, au-dessous du Pont-Neuf, une -grande machine à palettes, montée sur deux longs bateaux? Elle se pose -comme une charade dont les passants cherchent en vain le mot. - -N’allez pas prendre cet engin pour une des persiennes du boudoir des -nymphes de la Seine. C’est un moteur d’une grande puissance, qui porte -le nom de _chaîne hydraulique pendante_. Les palettes montées sur une -chaîne sont mises en action par le courant de la rivière et transmettent -le mouvement à un arbre de couche. La puissance déployée peut être -utilisée à élever des masses d’eau destinées à l’irrigation des cultures -et à d’autres usages. - -Les ingénieurs s’accordent à prédire un grand avenir à cette innovation. -Mais l’auteur devrait bien faire travailler sa machine d’une manière -utile pour en démontrer la puissance. Il suffirait pour cela d’établir -une chute d’eau empruntée à la Seine et élevée à quelques mètres de -hauteur, au moyen de corps de pompe d’une force convenable. - - * * * * * - -Dans ces derniers temps, les applications de l’acide phénique sont -devenues tellement nombreuses, que la médecine, l’hygiène, l’histoire -naturelle, l’agriculture et même l’économie domestique, sont devenues -ses tributaires. - -Je crains même qu’il ne devienne un peu trop à la mode et qu’on en fasse -un cheval à toute bride. Nonobstant, M. le docteur Lemaire vient de -publier sur ce puissant désinfectant un volume ayant pour titre: _De -l’acide phénique_, où se trouve indépendamment des travaux personnels de -l’auteur, tout ce qui a été publié d’important sur ce sujet. C’est un -bon livre, qui sera surtout utile aux gens qui ont quelque émanation -désagréable à dissimuler. - -Oh! tyrannie de l’amitié! moi qui voudrais pouvoir allonger les jours de -cinq ou six heures, j’ai été forcé de lire les 745 pages de cette -monographie d’un auteur que je ne connais pas, et cela parce que j’ai le -malheur d’être l’ami de l’un de ses amis. Mais, au fond, je n’en suis -pas absolument fâché. J’y ai trouvé des choses très-intéressantes. - - * * * * * - -L’échauffourée épizootique du Jardin d’acclimatation est entièrement -éteinte; on l’a arrêtée par le sacrifice de 43 bêtes malades -représentant une valeur de 16 à 18,000 fr. Aucun cas nouveau ne s’est -manifesté. - -Ce résultat est magnifique si on le compare aux désastres causés en -Angleterre par ce typhus, qui a déjà fait périr plus de 70,000 bêtes, -représentant une valeur de 5 à 600 millions de francs. Ce sont deux -gazelles importées de Londres, qui ont introduit chez nous le typhus, ce -qui prouve que l’affection n’est nullement spéciale aux grands ruminants -comme on le croyait. En outre, des pécaris en ont été atteints au jardin -zoologique. - -C’est à M. H. Bouley que la France doit son immunité. Envoyé par le -gouvernement en Angleterre pour étudier le fléau, les mesures -prohibitives qui nous ont préservés sont dues à son initiative, et si -les Anglais avaient suivi ses conseils, ils ne subiraient pas les -conséquences de cette terrible épizootie dont on ne peut prévoir le -terme. Les distinctions dont le savant professeur vient d’être l’objet -peuvent donc être considérées comme une récompense nationale. - -M. H. Bouley est le plus brillant représentant de la médecine -vétérinaire de notre pays, et l’un des orateurs les plus écoutés de -l’Académie de médecine, dont il est membre. Il possède le rare talent -d’assaisonner les choses ennuyeuses d’assez d’esprit pour les rendre -agréables et de traiter sous une forme légère les sujets graves, sans -leur rien faire perdre de leur importance. Ses discours présentent un -singulier mélange de pensées élevées et d’idées familières; il rompt -parfois avec les traditions académiques pour donner à son argumentation -la forme d’une causerie où le mot trivial éclate sans choquer personne. -Intelligence vigoureuse dans un corps robuste, M. H. Bouley ressemble -plus à un officier de cavalerie qu’à un paisible professeur; la tête -haute, l’œil hardi, sa figure ouverte et sympathique, exprime la -bonhomie additionnée de beaucoup d’esprit gaulois. - - * * * * * - -Dans une de mes causeries, j’ai commis un oubli, _mea culpa!_ en parlant -des naïades minérales, je n’ai point mentionné les eaux... de la -Salette. J’en suis bien puni; mes nuits sont troublées par le lugubre -cortége des infortunés qui sont morts sur le bord de la source en -attendant la santé. Il y en a tant, que la procession n’en finit pas, et -cette nuit, le dernier, avant de fermer la porte d’ivoire des songes, -m’a dit, comme au bas d’un feuilleton: la suite à demain. Cette naïade -est par trop funèbre, je m’empresse de régler mon compte avec elle pour -m’en débarrasser. - -Connaissez-vous l’eau de la Salette? - -Je vous vois sourire! ah! lecteur, c’est mal; voilà un sourire qui sent -le fagot; si M. Veuillot passait près de vous en ce moment, il prendrait -de votre personne une triste opinion; est-ce que vous auriez le malheur -d’être incrédule? Auriez-vous, par hasard, des doutes touchant la valeur -thérapeutique de certaines défroques retrouvées miraculeusement dans -quelques ventes après décès? N’auriez-vous pas une foi aveugle dans les -bagues de saint Hubert, comme moyen de prévenir, et surtout de guérir la -rage? Est-ce que vous n’auriez pas une confiance absolue dans les vertus -thérapeutiques de l’eau de la Salette, comme remède infaillible contre -toute espèce d’affection médicale ou chirurgicale? Ce serait imiter -saint Thomas seulement par son mauvais côté.--Vous m’objectez que vous -n’avez jamais vu les malades guéris par ce moyen: mais c’est une raison -de plus pour y croire; ces choses prodigieuses ne peuvent pas être -appréciées par notre stupide raison comme les vulgaires résultats de la -médecine ordinaire, et la démonstration scientifique serait complétement -déplacée dans cette question. - -Une eau qui n’a pas besoin de l’approbation de l’Académie, qui n’a même -pas besoin d’être filtrée pour produire des guérisons comme on n’en voit -pas! Une eau qui fait disparaître non-seulement les infirmités -physiques, mais encore les infirmités morales. Ce malheureux pays était -à dix lieues à la ronde,--affirme un journal religieux,--l’_école -d’application du bagne et de l’échafaud_, et complétement peuplé par des -gredins farouches, impies, avides et paresseux; il est maintenant le -séjour de vertueux montagnards, dont le plus criminel est digne du prix -Montyon. - -Je dois dire que je décline complétement la responsabilité de cette -appréciation; les gens du pays seront peut-être médiocrement flattés -d’être considérés comme des gredins ayant fait peau neuve; s’ils -prennent mal la chose, je les renverrai à qui de droit. - -Mais ce n’est pas tout, la nature, comme si elle avait en horreur de -nourrir de pareils scélérats, avait répandu partout une sinistre -aridité: point de végétation, rien que des rochers sauvages, et quelques -ronces destinées par la Providence à arrêter l’imprudent voyageur qui -aurait eu l’audace de pénétrer dans ce drame de l’Ambigu. Aux moins -coupables, cependant, la terre accordait de temps en temps quelques -poignées de sarrasin et quelques vitelottes; quant aux autres, ils -n’eurent jamais la consolation de récolter une seule pomme de terre, -même malade. - -Depuis dix ans, depuis que l’eau de la Salette a acquis ses propriétés -médicales, tout est changé dans le pays; les noirs rochers se sont -couverts de fleurs, les ronces n’ont plus d’épines et les moissons -jaunissantes tombent deux fois par an sous la faucille du laboureur -devenu vertueux; enfin, l’âge d’or et son printemps perpétuel n’est plus -une fiction de l’antiquité; les troupeaux paissent sans crainte l’herbe -tendre, le loup est devenu un mythe, et si dans quelque coin désert on -rencontrait ce brigand au poil fauve, je suis sûr qu’il donnerait la -patte. - -Comme il n’y a plus de merveilles à accomplir dans les environs, nous -avons le légitime espoir que, de proche en proche, l’âge d’or arrivera -jusqu’à nous et que la France tout entière en jouira quelque jour. - -Dites-moi un peu si les vulgaires naïades des eaux minérales sont -capables d’en faire autant! Cherchez dans la matière médicale un agent -thérapeutique d’une efficacité aussi variée, aussi universelle! Une eau -qui guérit tout, même à distance, comme les somnambules; qui vous -blanchit la conscience d’un coquin comme un simple mouchoir de poche, -qui fait pousser les arbres à dix lieues à la ronde comme l’eau de Lob -n’a jamais fait pousser les cheveux; qui n’a pas encore fait de -centenaire uniquement parce que le temps lui a manqué. Ajoutez à ces -propriétés merveilleuses les humbles vertus domestiques de l’eau la plus -vulgaire. Elle dissout parfaitement le savon, fait pousser des carottes -d’une qualité supérieure, enfin, remplit modestement et sans rougir, la -marmite qui bout au coin du feu, et l’abreuvoir des ânes. - -On dit, il est vrai, que l’eau de la Salette n’est absolument que de -l’eau claire, et que les chimistes (probablement désœuvrés) qui en ont -fait l’analyse n’ont rencontré dedans aucun sel minéralisateur. Mais -cela est vrai, parfaitement vrai; il ne doit pas en être autrement: que -les eaux de Vichy, de Spa ou d’ailleurs guérissent des maladies, qu’y -a-t-il là d’étonnant? La nature a mis dans l’eau de ces sources des -médicaments, il faut bien que ces médicaments guérissent quelque chose. -Mais guérir toutes les maladies avec... rien du tout, voilà l’étonnant, -voilà le merveilleux de l’affaire. Je dis rien du tout, j’ai peut-être -tort, car enfin il est possible qu’il y ait quelque chose; seulement, ce -serait une de ces choses surnaturelles qui échappent à l’examen de tous -les sens, à tous les moyens d’investigation. - -Ah! par exemple, ce qui est visible, ce qui est palpable, c’est le -résultat qu’on obtient avec cette eau merveilleuse; vous pensez -peut-être que je veux parler des guérisons? Du tout, les guérisons sont -rangées dans les accessoires; le grand, le vrai résultat est enfermé -dans de larges sacoches ventrues, dans de grands coffres bardés de fer -dont je vous souhaite la maladie. - -Cette source est une Californie, elle roule plus d’or dans ses eaux -candides que le Pactole et le Sacramento; il faut avouer aussi qu’on ne -rencontre pas là de ces causes terrestres et ruineuses qui enlèvent tous -les bénéfices d’une affaire. Là point n’est besoin de ces grandes -affiches qui portent l’estampille du timbre, point de ces réclames -coûteuses dont il faut couvrir les grands journaux. Tout se fait sous le -manteau; la réclame est mystérieuse, elle se glisse partout les yeux -baissés, la face béate, le pas discret, la bouteille à la main, et on -enlève les indécis ou les gens difficiles à convaincre, en fabriquant -quelque guérison encore plus surnaturelle que les autres; après tout -quel mal y a-t-il à cela? Pensez-vous que les gens qu’on dit avoir -guéris s’en portent plus mal, surtout s’ils sont morts? - -Un jour, une angoisse mortelle fait battre le cœur de ces dignes -marchands de santé. Ils ont pu craindre un instant l’épuisement de la -source, par suite de l’expédition toujours croissante en France et à -l’étranger; mais on a bientôt compris qu’un pareil accident ne pourrait -avoir aucune action fâcheuse sur... la caisse, l’eau de la Seine étant -suffisamment abondante pour remplir toutes les bouteilles et abreuver -les innocents de l’univers entier. De sorte que maintenant on s’en moque -comme d’une approbation de l’Académie. Ce dédain des approbations -académiques constitue encore une supériorité sur les vulgaires naïades -minérales, auxquelles il est interdit, sous des peines sévères, de -guérir même un simple rhume de cerveau, avant de s’être munies de ladite -approbation. - -Si quelque abominable voltairien dénonçait à la justice ces bienfaiteurs -de l’humanité comme exerçant illégalement la médecine et comme trompant -sur la nature de leur marchandise, cela ne servirait qu’à faire éclater -la puissance de leur médicament, et voici comment: Je suppose qu’un juge -rigoureux et mal initié aux prodiges de la thérapeutique surnaturelle -les condamne à la prison, pensez-vous qu’il leur soit plus difficile -d’en sortir que de faire revenir un mort? Moi, je ne le pense pas; je -suis même bien certain que lorsqu’on fait des petits miracles pour -autrui, on en peut faire de grands pour soi-même, et qu’un beau matin, -on verrait les portes de la prison s’ouvrir toutes seules, et mes -gaillards reprendre tranquillement le chemin de leur boutique. - -N’oubliez donc jamais les mille indications que l’eau de la Salette peut -remplir; aucun médicament ne présente plus de facilités dans -l’application _intus et extra_; elle prête à tout: seulement, vu son -origine, je crois qu’il ne serait pas convenable de l’employer à -l’intérieur autrement que par en haut. - - * * * * * - -Parfois les héritiers d’un grand homme conservent avec un respect -religieux les insignes qui rappellent la gloire du défunt; parfois -aussi, la famille met la gloire sur l’inventaire de la succession, et -tire le meilleur parti possible des reliques qui la représentent. - -Un jour, on vendit la garde-robe de Vauquelin; parmi une foule de -vêtements dépourvus de caractère officiel, et qui auraient pu, sans se -déchirer d’indignation, couvrir les épaules d’un cuistre, il y avait un -habit bien digne d’être conservé de génération en génération dans le -trésor de la famille, comme les descendants de Bayard se sont transmis -sa cuirasse, les héritiers de Dagobert sa culotte, comme les admirateurs -du docteur Bouriquet se transmettront ses fameuses bottes. C’était -l’habit brodé de membre de l’Institut qu’avait porté l’illustre savant. -Les teignes elles-mêmes avaient respecté cette vénérable dépouille, que -les marchands d’habits allaient se disputer. - -Si vous voulez savoir ce que devient parfois la défroque des immortels -tombée entre les mains des Auvergnats, demandez-le à M. Pingard, le chef -des bureaux de l’Institut. Il vous dira qu’un jour en allant à sa -campagne de Bougival, il a rencontré un habit à palmes vertes, non pas -sur le dos d’un charlatan, ce qui n’aurait rien de merveilleux, car cela -s’est vu et se verra probablement encore, mais bien sur le dos d’un -simple escamoteur qui avalait des sabres en plein vent aux grands -applaudissements des Bougivaliens enthousiastes. M. Pingard, ne -consultant que son courage, et sans autres armes que son parapluie, -allait se précipiter sur l’avaleur de sabres, lorsqu’un gendarme le -déroba à sa légitime indignation. L’habit de l’escamoteur avait -peut-être appartenu à l’illustre Cuvier. - -Parmi les amateurs qui assistaient à la vente de Vauquelin, se trouvait -M. Bou..., chimiste aussi savant que modeste, aussi laborieux que -débraillé, toujours souriant, toujours satisfait, et qui cache sous ses -cheveux mal peignés une mine inépuisable de connaissances solides, bien -qu’un peu en désordre. Il vit avec horreur la profanation qui allait -s’accomplir.--Quoi! dit-il, je verrais cette vieille relique tomber -entre les mains des barbares? entre des mains qui n’ont jamais chargé -une cornue, luté un appareil, brasqué un creuset! Elle deviendrait -l’enseigne d’un marchand d’habits, comme jadis le manteau de pair du -maréchal Moncey? Jamais! On verra l’oxygène refuser de se combiner avec -les métaux de la première section, on entendra mon collègue X... faire -un discours raisonnable à l’Académie, avant qu’un pareil sacrilége -s’accomplisse en ma présence. Par l’alambic de Paracelse, j’aurai cet -habit, dût-il me coûter les yeux de la tête. - -Il n’en eut pas le démenti, et la glorieuse défroque de Vauquelin lui -fut adjugée pour la modeste somme de 18 fr. 50 c. - -Aussitôt rentré chez lui, M. Bou... s’empressa d’endosser l’habit, qui -décrivit autour de son torse de gracieux méandres. Les manches étaient -trop courtes, la taille trop longue, le collet trop haut; enfin, il -trouva que cela lui allait comme un gant, car c’est ainsi que toujours -notre savant s’habille. - -M. Bou... a pendu l’habit de Vauquelin dans un placard secret de son -laboratoire, et lorsqu’il se sent près de trébucher contre un des grands -problèmes de la chimie transcendante, il endosse la relique sacrée, et, -sous l’inspiration du génie qui l’habita jadis, il se joue des -difficultés les plus inextricables; s’il n’a pas encore découvert la -pierre philosophale, c’est uniquement pour ne pas humilier la -Californie. - -Cette bonne action porte avec elle sa récompense. Notre chimiste sera -certainement un jour membre de l’Institut, car c’est à peu près la seule -place scientifique qu’il lui reste à envier, et le culte des vieux -souvenirs lui aura fait économiser cent écus de broderies. - - - - -XIII - - Les sangsues cholériques. - Hauteur des vagues de la mer.--La commission d’ethnologie. - Un chien oviglotte.--Les hernies du grand monde. - Un homme qui n’a pas d’opinion. - L’acide sulfurique. - - -Enfin vous connaissez la cause, jusqu’ici introuvable, du choléra. Le -fléau s’est démasqué devant Madame de Castelnau. Ce qu’il avait refusé -avec obstination aux investigations de la science, il l’a accordé à une -dame, on n’est pas plus galant. Vous savez donc maintenant que le -choléra est constitué par une nuée de _sangsues volantes_, -microscopiques, nées dans les marais fangeux de l’Inde, et qui de là se -répandent _urbi et orbi_. - -Madame de Castelnau, l’auteur de cette grande découverte, en élève dans -un aquarium et en tient à la disposition des Académies des sciences et -de médecine, car elle a pris soin d’expédier le résultat de son -observation à ces deux sociétés savantes, afin que nul n’en ignore. - -Je n’aurais rien dit de cette absurde communication, œuvre d’un -mystificateur ou d’un cerveau fêlé, si quelques journaux qui font de la -science comme M. Jourdain faisait de la prose, tout naturellement et -sans l’avoir apprise, ne lui avaient accordé une certaine importance. - -Il faut être aussi complétement étranger aux études micrographiques qu’à -l’histoire naturelle pour admettre la possibilité des sangsues volantes; -l’organisation des annélides leur interdit absolument l’annexion d’un -appareil destiné au vol; et attribuer une paire d’ailes à un microsaire -est un barbarisme beaucoup plus énorme que de les attacher sur les -valves d’une huître. Il existe en histoire naturelle des lois générales -dont l’auteur ne se doute nullement. - -Il lui était, du reste, extrêmement facile de joindre à sa communication -quelques échantillons de sangsues volantes. Leur transport n’eût pas été -ruineux, car, d’après les dimensions qu’on leur attribue, il serait -facile d’en expédier quelques milliers entre deux timbres-poste. - -Je n’ai pas fouillé les archives de la noblesse, et j’ignore s’il existe -beaucoup de comtes de Castelnau, mais j’en connais au moins un, qui -était un des plus brillants écrivains de la presse scientifique avant de -se retirer sous sa tente, et je suis bien certain que le nom qui est en -bas de cette communication n’appartient pas à sa famille. - -A propos de choléra, l’administration vient de publier le nombre des -victimes de l’épidémie, la liste est définitivement close; et les -personnes qui sont dans l’intention de mourir sont invitées à choisir un -autre genre de trépas. Les plus grandes recommandations seraient -insuffisantes pour obtenir même une simple cholérine, le registre est -fermé, on n’en fait plus. - -Le chiffre total des décès s’est élevé, pour Paris, à 5,838; le 20e -arrondissement, qui a été le plus épargné, en compte 77, et le 17e, le -plus rigoureusement frappé, 423. - - * * * * * - -M. Coupevent-Desbois vient de présenter à l’Institut un travail sur la -hauteur des vagues de la mer. Les navigateurs ne seront pas fâchés de -savoir jusqu’où peut aller la colère de l’Océan quand il entre en furie. -M. Coupevent-Desbois, qui a fait un peu plus que le tour du monde dans -ses voyages d’exploration, a pu s’en rendre un compte exact. Il a donc -pris la mesure des plus hautes vagues que les efforts de la tempête -lancent vers les cieux. Ce qui est un peu plus difficile que de prendre -la mesure d’un gilet ou d’un pantalon. - -J’ai souvent entendu parler de lames hautes comme des montagnes, mais -j’y croyais sur la foi d’autrui, n’en ayant jamais vu. Il est vrai que -j’ai plus fréquenté les bords de la Seine que ceux de la grande mer. Au -temps de l’_Iliade_, Neptune, encore jeune, avait peut-être assez de -vigueur pour soulever les flots en montagnes liquides. - -Mais il paraît en avoir considérablement rabattu, et, d’après le savant -navigateur auquel j’emprunte mes documents, les vagues du calme -n’auraient que soixante-dix centimètres de hauteur, et les plus hautes -lames de la tempête un maximum de huit mètres soixante-dix, avec une -longueur de cinq cents mètres. C’est encore une assez jolie dimension. -Mais elle n’a rien d’humiliant pour les Pyrénées et même pour les buttes -Montmartre. - - * * * * * - -M. le ministre d’État a nommé une commission chargée de faire un rapport -sur ce qui concerne l’histoire anthropologique et ethnologique des races -humaines présentes à l’Exposition. Cette commission est composée de MM. -de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet. Voilà des savants chargés d’une -lourde besogne, car l’Exposition va nous amener les représentants de -tous les pays civilisés et de ceux qui désirent le devenir. - -L’ethnologie, c’est-à-dire l’histoire des mœurs et des coutumes des -diverses nations modernes, est assez bien connue, et sur cette question -on possède des documents considérables, mais l’histoire anthropologique -des races, c’est-à-dire leur origine, leurs migrations à travers les -siècles, les mélanges qui ont altéré leurs types primitifs, voilà un -écheveau terriblement difficile à débrouiller, même si on restreint -cette étude à une seule nation. - -En général, on sait mieux ce qui se passe dans sa propre maison que dans -celle du voisin. Eh bien! en ce qui concerne la France, on ignore -complétement quels furent ses premiers habitants. - -Si même on en limite la recherche aux temps historiques, aux époques où -la tradition et l’histoire commencent à fournir leurs documents, on ne -rencontre que le doute et l’incertitude. Les savants les plus compétents -ont longuement discuté sur l’origine des Celtes, qui occupaient notre -sol avant l’invasion romaine, et jusqu’ici, ils n’ont pu se mettre -d’accord. Les Celtes, les Gaëls, les Kimris et les Gaulois forment une -ronde infernale autour de la salle du conseil, et on n’a pas encore -déterminé si ces quatre représentants du passé appartiennent à des races -différentes, ou à un même peuple, si leur type avait les cheveux bruns, -les yeux noirs et la taille petite, ou s’il avait, au contraire, la -taille élevée, les cheveux blonds et les yeux bleus. Ce qui constitue en -anthropologie des différences fondamentales. - -Quant à la race pré-celtique, c’est-à-dire qui a occupé notre sol avant -l’arrivée des Celtes, elle se perd dans des brouillards insondables. - -Jugez maintenant de l’immensité de la tâche réservée à la commission, si -elle doit étendre ses recherches à tous les peuples du globe, dont le -passé est encore plus embrouillé que le nôtre. - -Je dois dire cependant que, si la tâche est immense, MM. de Quatrefages, -Pruner-Bey et Lartet sont assez robustes pour en tirer tout le parti -possible. Je crois cependant qu’on aurait pu leur adjoindre -très-utilement le docteur Lagneau fils, qui a publié sur l’ethnologie de -la France des mémoires très-remarquables. - -M. Lartet est un antiquaire dans la plus large acception du mot. Il ne -s’amuse pas à collectionner des assiettes fêlées ou des bahuts mangés -aux vers, dont l’extrait de naissance remonte à peine à deux ou trois -siècles. L’objet de ses recherches a quelque vingt mille ans -d’existence, et si son musée ne renferme ni meubles de Boulle, ni vieux -Sèvres pâte tendre, il contient des haches et des couteaux en silex, qui -sont les premiers vestiges de l’industrie humaine, et qui remontent à -l’époque où l’usage du fer et des métaux était inconnu sur la terre. - -J’ai dit vingt mille ans, ce n’est, comme vous pourriez le croire, qu’un -_lapsus_ de ma plume, cette date s’accorde assez mal, je le sais, avec -l’âge du monde inscrit en tête de vos calendriers, qui ne prêtent que -cinquante siècles d’existence à notre planète. Fouillez sa vieille -enveloppe avec la pioche d’un érudit et vous comprendrez que des -milliers de siècles se sont écoulés entre le moment où la terre est -devenue habitable et la découverte de la vapeur. - -Je ne sais pas d’étude plus attachante que celle des premiers vestiges -de l’homme, des premiers rudiments de son industrie. Un jour que les -nouvelles scientifiques feront grève, nous causerons des travaux -admirables qui sont dus, sur ce point, à la science moderne. Vous verrez -par quelles suites d’observations et d’inductions on est arrivé à -établir l’antiquité de l’homme, à le retrouver à l’état fossile. - - * * * * * - -C’est un fait accompli! Lorsque, désormais, il vous prendra fantaisie de -vous faire transfuser, vous aurez le choix entre le sang des mammifères -et le sang des oiseaux, car, décidément, les globules elliptiques des -ovipares ne sont point pour les mammifères un violent poison, comme des -physiologistes malintentionnés à l’endroit des volatiles en avaient fait -courir le bruit: M. Brown-Séquard, le célèbre physiologiste, l’a -démontré expérimentalement une fois de plus au _Cercle des sciences_. - -Un chien a été rendu exsangue au moyen d’une section de la carotide, -puis il a été rappelé à la vie par la transfusion du sang d’un -coq,--d’un canard,--d’un perroquet--et d’un pigeon, mélangés ensemble -pour les besoins de la cause. - -Cette expérience tenait tous les esprits suspendus sous son charme; -chacun se communiquait ses impressions; l’un parlait de se faire -transfuser au sang de corbeau (qui a la réputation de vivre longtemps); -un autre, professeur particulier, choisissait le sang du perroquet; -d’autres préféraient le merle blanc qui, vu sa rareté, devait être plus -distingué et de meilleur ton; enfin, chacun faisait ses réflexions. Le -chien était pensif et semblait en faire de profondément désagréables. - -Notre savant ami appelait l’attention du Cercle sur les idées -physiologiques qui se rattachent à cette expérience, lorsque le chien -sembla vouloir prendre la parole. Peut-être avait-il l’intention de -rectifier quelque assertion de M. Brown-Séquard au sujet des sensations -qu’il venait d’éprouver, peut-être se proposait-il, mettant de côté -toute prétention scientifique, de remercier simplement l’assemblée de la -bienveillante curiosité qu’on lui témoignait. Quoi qu’il en soit, il -fait un signe, nous prêtons tous l’oreille, le chien hésite, on attribue -son hésitation à l’émotion bien légitime d’un débutant qui fait son -premier discours par devant une société savante.--Ce n’était pas ça. -Tout à coup, sous l’influence de la transfusion, éclate un phénomène -physiologique d’autant plus inouï, d’autant plus surprenant, qu’il ne -s’était pas reproduit depuis la construction de la tour de Babel. Au -lieu des émissions vocales qui forment le langage des chiens, l’animal -_scientifisé_ se mit à pousser des _kokorico, kokorico_;--_koûân, koûân, -koûân_;--_as-tu déjeuné, Jacot_;--_kou kou roûûûe, kou kou roûûûe_. - -L’infortuné quadrupède avait oublié sa langue maternelle, il avait le -langage ovipare, de sorte qu’il nous a été impossible de comprendre son -_speech_. - -Ces expériences sont du plus haut intérêt pour les gens qui se privent -d’une basse-cour uniquement faute de place. Maintenant, avec un chien -bien transfusé, on peut se faire un orchestre animal très-complet et -très-portatif. - -J’oserai émettre un vœu, s’il était possible d’employer pour la -transfusion le sang des insectes parasites, j’en serais heureux, car -enfin les puces ne se gênent point pour nous emprunter notre sang; je ne -vois pas pourquoi on se ferait scrupule de le leur reprendre; de plus, -un homme _transfusible_ ou _transfusable_ pourrait tenir à ses poules, -mais je suis certain qu’il ne tiendrait nullement à ses puces et qu’il -les sacrifierait sans remords pour sauver sa propre existence. - -Il est possible que l’ingénieux physiologiste échoue dans la recherche -que nous proposons de faire, mais il n’en sera pas moins pour cela un -des hommes les plus distingués de notre époque scientifique, et -l’Institut, en lui décernant un prix de physiologie ne lui a rendu -qu’une justice un peu tardive. - - * * * * * - -J’ai parlé d’un bandagiste qui reproduisait un certificat écrit la -_veille_ par un médecin mort depuis _huit ans_. Le bandagiste a été fort -mal satisfait de l’article qui lui a fait, dit-il, beaucoup de tort dans -le grand monde, car c’est là qu’il y a le plus de _hernieux_. Je prie le -grand monde de croire que cette expression saugrenue ne m’appartient -nullement; j’en laisse toute la responsabilité au bandagiste qui en est -le père. - -Espérant, bien entendu, que _Figaro_, furieux, lui ferait des réclames -par éreintement, le brave homme en a été pour ses frais d’avocat et de -procédure de première instance et d’appel. - -Au risque d’un nouveau procès, je demanderai au bandagiste pourquoi il -annonce que ses bandages ont des pelotes anatomiques. _Anatomie_ vient -de ανα, _à travers_ et de τεμνω, _je coupe_. Voudrait-il dire par là que -ses bandages coupent les malades en travers? Dans ce cas, il est -vraiment bien honnête de sa part d’en prévenir les gens. Veut-il faire -comprendre que ses bandages doivent être expressément réservés pour -l’usage des anatomistes ou même des _anatomisés_? - -J’ose affirmer que le bonhomme n’a rien voulu dire de tout cela: son -bandage est fait comme celui de tout le monde, mais son voisin a -imaginé un bandage à pelotes chirurgicales; vite il a fait le -bandage à pelotes _anatomiques_ pour ne pas être dépassé par -le _progrès_, et si on l’ennuie, il en fera un à pelote -hygiénico-thérapeutico-chimico-botanico-pathologique. Le mot est -peut-être un peu long, mais le public sera bien forcé de convenir que -son auteur est un homme terriblement savant; et cependant, si vous lui -demandiez de vous expliquer ce que signifie: _Ne sutor ultra crepidam_, -je suis sûr qu’il serait embarrassé. - -Pelotes anatomiques! voilà de ces tours que la science joue aux Béotiens -qui se permettent de batifoler avec elle. - - * * * * * - -Il y a des gens qui ne peuvent se décider à assumer la responsabilité -d’une opinion. - -Je fus appelé, il y a quelques jours, près d’un malade âgé d’environ -quarante ans, que j’interrogeais devant sa mère. La bonne dame m’aidait -autant que possible de ses renseignements; après plusieurs autres -questions, je demandai au malade: - ---Êtes-vous constipé? - ---Constipé?... Répondez donc, ma mère; monsieur demande si je suis -constipé. - - * * * * * - -Lorsque les grands journaux se mettent à faire preuve d’ignorance, ils -ne font pas les choses à demi. J’ai lu dans un journal politique -l’histoire qui suit: - -«Un incendie dû à une cause singulière s’est manifesté hier chez un -parfumeur du faubourg Saint-Martin.» - -Singulière! vous pourriez bien dire une cause merveilleuse, et personne -n’aurait trouvé le mot risqué. - -«L’on avait emmagasiné dans une remise une certaine quantité de touries -remplies _d’acide sulfurique_.» - -Remarquez bien, d’ACIDE SULFURIQUE. - -«L’une de ces touries ayant été rompue, son contenu se répandit jusque -sur le pavé de la cour, où il se _volatilisa promptement_.» - -Voilà un acide sulfurique d’une légèreté bien coupable; mais écoutez le -plus joli de l’histoire: - -«En ce moment passait de ce côté un employé de la maison, _tenant une -cigarette allumée à la main_; LA VAPEUR du liquide SULFURIQUE _ne fut -pas plutôt en contact avec la cigarette_, QU’ELLE FIT EXPLOSION, et au -même instant une immense nappe de feu envahit le magasin et embrasa une -partie des marchandises qui y étaient renfermées. Peu après, les autres -touries, remplies également d’_acide sulfurique_ et chauffées par les -flammes, éclatèrent et fournirent un nouvel et dangereux aliment à -l’incendie, qui devint, etc., etc.» - -Voyez-vous l’_acide sulfurique_ transformé en un _gaz inflammable_, qui -va chercher une cigarette dans la main de ce brave employé pour mettre -le feu à la maison! - -Il faut véritablement qu’on lui ait fait des choses bien fâcheuses, pour -qu’il se soit porté à des extrémités si éloignées de son caractère. - -Il est à regretter qu’on ait éteint un pareil incendie, car, en raison -de la cause, on aurait dû le conserver comme une des curiosités les plus -merveilleuses qu’il soit possible de voir. - - - - -XIV - - La pierre philosophale. - Le massacre des gens de noblesse. - Les bottes du père Bourri. - - -«De l’or! de l’or!!!» quand ce cri retentit dans l’espace, la foule se -lève haletante, comme les naufragés à la voix du matelot qui crie: -Terre! elle écoute si cette clameur part des rives du Sacramento, de la -Guyane ou de l’Australie; puis elle s’élance à travers monts et vallées, -à travers les continents; abandonnant tout, parents, amis, patrie. Dans -sa course furieuse, la foule traverse sans les voir les plus admirables -sites; elle passe au pied des chefs-d’œuvre de l’art sans daigner -détourner la tête; elle ne s’arrête même pas pour compter les morts -qu’elle sème sur la route, et qui marquent au retour le chemin de la -patrie. - -Approchez, vous tous dont l’œil brille, dont la main s’ouvre -involontairement quand on vous crie: «De l’or!» je veux combler vos -rêves les plus ambitieux. Je vais vous indiquer les moyens de fabriquer -vous-mêmes le précieux métal, et lorsque vous aurez pu payer tout ce qui -s’achète, tout ce qui est à vendre, lorsque vous aurez cuvé votre -satiété sur des monceaux de fantaisies devenues sans saveur, vous -pourrez aller faire l’aumône aux placers appauvris de la Californie. - -Hâtez-vous de convertir votre vaisselle plate en métal plus précieux. -Jetez votre argenterie, comme une maigre épave, à l’anatomiste nocturne -dont le crochet dissèque les résidus de la civilisation. L’or va devenir -si commun que les Auvergnats s’en serviront pour ferrer leurs -chaussures, et que vous n’oserez plus l’employer pour élever une statue -à MM. H. Favre et J. Oronte, les auteurs de cette merveilleuse -découverte. - -Malheureusement, ce n’est pas moi qui l’ai faite, cette découverte; je -n’en suis que le fidèle historien, et j’avoue ingénument que j’en aurais -savouré en silence les bienfaits pendant quelque temps avant d’en doter -ma patrie, si j’en avais été l’auteur. - -La poire n’était pas mûre, ô Raymond Lulle, Paracelse, van Helmont, et -vous tous, vieux alchimistes qui avez usé votre vie à souffler sous vos -cornues, sans avoir pu en tirer la _pierre philosophale!_ la poire -n’était pas mûre, et la gloire d’accomplir le grand œuvre était réservée -à notre époque. Cependant la découverte n’est pas sortie de la famille, -et c’est un médecin comme vous qui en est le père. Le ciel vous devait -bien cette consolation. - -Je n’ai pas été trop surpris d’apprendre que le docteur Favre avait -trouvé la pierre philosophale; il a toujours eu des idées -très-philosophiques. Je ne les comprends pas toujours bien, ses idées, -mais cela tient à ce que les philosophes modernes ont un langage spécial -et qu’il faut être pris tout jeune pour en bien saisir la signification. - -Je m’explique maintenant les éternels voyages du docteur Favre. Il -apprend que la fièvre jaune décime nos troupes au Mexique, il y court, -et naturellement il attrape la fièvre jaune. C’était, du reste, un -excellent moyen de savoir à quoi s’en tenir. A son retour, il entend -dire que le choléra est en Orient; il s’embarque pour aller l’étudier -sur place, et naturellement il attrape le choléra. Je me disais: Voilà -un enragé collectionneur d’épidémies, et il faut véritablement aimer -l’humanité beaucoup plus qu’elle ne le mérite, pour s’aller ainsi jeter -en pâture à tous les fléaux qui font métier de la décimer. Cet amour de -l’humanité était du reste tout platonique, car personne n’a songé à l’en -récompenser. Il a probablement perdu quelques boutons de son habit dans -ses voyages, mais sa boutonnière n’a reçu aucune compensation. - -Je comprends tout, maintenant, il attrapait le choléra et la fièvre -jaune pour donner le change, il prodiguait ses soins aux fellahs et aux -Mexicains, pour détourner l’attention, mais en cachette il descendait -dans le sous-sol des pyramides pour recueillir les traditions -hermétiques. En Amérique, il fouillait les ruines des cités des Incas, -des Aymaras et des Toltèques, pour arracher au pays de l’or les mystères -du _grand œuvre_. - -Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. Voici comment on opère -la transmutation des métaux, comment on transforme l’argent en or: - -Prenez un lingot d’argent,--faites-le dissoudre dans l’acide -azotique,--précipitez l’argent sous forme pulvérulente en plongeant une -lame de cuivre dans la solution;--faites dissoudre ce précipité dans -l’acide hydrochloro-nitrique;--soumettez le liquide à l’action d’une -pile ayant un cathode en argent;--enlevez le dépôt pulvérulent qui se -forme sur le cathode.--Faites passer ce dépôt à la coupelle pour opérer -le départ.--Traitez par l’acide azotique le bouton de retour resté dans -la coupelle, et le résultat de votre opération sera DE L’OR!!! - -Comme vous le voyez, c’est excessivement simple: un enfant pourrait -jouer le rôle de Midas et transmuter en or l’argent qu’il touche. - -O mon pays! je vois s’avancer l’orgie de la décadence romaine; tes mœurs -si pures vont s’altérer au contact des richesses; les temps prédits par -Dupin sont proches. Que le Seigneur sauve la France! elle va se noyer -dans un bain d’or. - -J’ai fait l’imprudent aveu que j’étais étranger à cette découverte, je -ne puis donc pas m’en emparer, mais pour obéir à la tradition et me -conformer aux usages reçus, je vais la dénigrer, la renverser, et si je -ne puis attirer sur la tête de l’auteur les peines sévères réservées aux -corrupteurs du peuple, au moins vais-je m’efforcer de prouver que la -transmutation alchimique n’a aucune valeur. Du reste, en cherchant un -peu, il est probable qu’il me serait facile de démontrer que tout cela a -été fait avant lui, non pas par un Français (j’en serais jaloux), mais -par quelque étranger, un Allemand ou un Anglais, mort depuis longtemps. - -D’abord, l’argent n’est pas soluble dans l’acide hydrochloro-nitrique, -que les épiciers appellent de l’eau régale. L’argent, en contact avec -cet acide, forme un précipité blanc de chlorure d’argent dont je n’ai -pas besoin d’indiquer les réactions. Il ne peut donc être réduit de -cette solution par la pile. - -Ah! ah! monsieur Favre, parez-moi celle-là! - -N’allez pas croire, bon public, que tout l’argent employé soit converti -en un poids d’or équivalent. L’or obtenu représente la vingt-cinq -millième partie de l’argent dissous. Il faut donc sacrifier 25,000 -grammes d’argent pour obtenir 1 gramme d’or! - -La vingt-cinq millième partie! donnez-moi une paillasse, dans laquelle -on aura caché seulement pendant trois mois quelques économies, et je -m’engage, en l’analysant, à faire sortir de ses entrailles plus d’un -vingt-cinq millième de son poids d’or. - -J’ajouterai que, dans les réactions chimiques de cette nature, le -phénomène produit ne s’accomplit pas seulement sur une partie des -substances en présence, mais bien sur leur totalité. Les infiniment -petits qu’on rencontre dans le creuset de l’analyse proviennent bien -plus souvent des réactifs employés que des corps analysés. - -Examinons le prix actuel de l’or; c’est prosaïque, j’en conviens, mais -il faut, pour être complet, tenir compte du côté «pot-au-feu» de la -question. - -Le kilogramme d’or, qui coûte aujourd’hui 3,434 fr., reviendrait à -5,450,000 fr. par le nouveau procédé, si on ne tenait compte ni des -déchets, ni des frais de fabrication, car il faudrait employer, pour -obtenir un kilogramme d’or, 25,000 kilogrammes d’argent à 218 francs. - -Il est vrai que l’auteur n’a pas l’intention de faire entrer sa -découverte dans le domaine des faits pratiques, et qu’il la considère -seulement comme un contingent dans le système philosophique qu’il édifie -en ce moment. - -Je ne connais pas ce système, mais comme je n’en suis pas l’inventeur, -j’attends qu’il le publie pour prouver qu’il est ancien, inexact, -inacceptable, et qu’il serait criminel de s’en montrer partisan. - - * * * * * - -L’Association des médecins de la Seine a tenu sa séance annuelle -dimanche dernier à la Faculté de médecine, sous la présidence du -professeur Velpeau. Cette société, exclusivement composée de docteurs, -est destinée à venir en aide aux confrères malheureux et à leurs -familles. Fondée en 1833 par le savant toxicologiste Orfila, elle a -permis de soulager bien des infortunes. Elle est administrée par son -bureau et par une commission de quarante-six membres tirés au sort tous -les ans, et qui s’enquiert avec une discrétion pleine de délicatesse des -besoins inavoués et des misères qui se cachent. - -M. le Dr Orfila, secrétaire général, et neveu du fondateur, a exposé, -dans un discours fort applaudi, l’état prospère de la société et les -travaux accomplis pendant le dernier exercice. - -Depuis que M. Velpeau a accepté la présidence, un grand nombre de -médecins, attirés par l’estime et l’affection qu’inspire l’éminent -professeur, sont venus grossir les rangs de cette association -fraternelle. - -J’ai tracé il y a quelques années un portrait de mon excellent maître, -et je le crois encore assez ressemblant pour n’y point retoucher. - - * * * * * - -M. Velpeau appartient à cette phalange de médecins célèbres qui, depuis -quarante ans environ, ont jeté un si vif éclat sur la science, que notre -époque leur devra le nom de Grand Siècle de la Médecine. - -M. Velpeau naquit en 1795, à Brèche, petit hameau situé à quelques -lieues de Tours, d’un modeste maréchal ferrant un peu vétérinaire; il -sentit peser sur son berceau cette froide pauvreté campagnarde, toute de -privations, continue, monotone, sans espoir, qui semble river à la -misère inexorable toute l’existence d’un homme. Cette misère-là ne -connaît pas de forces improductives, elle veut que chacun gagne son pain -noir, et l’enfant qui commence à marcher doit traîner après lui un -troupeau vers les champs. Alfred Velpeau n’échappa pas à cette -nécessité, et les bestiaux de Brèche eurent l’honneur d’être conduits à -la pâture par un futur professeur de la Faculté de Paris, chirurgien des -hôpitaux, membre de l’Institut, de l’Académie de Médecine, de la Société -de Chirurgie, du Conseil des hôpitaux, Commandeur de la Légion -d’honneur, membre de toutes les Sociétés savantes dont il a bien voulu -faire partie, et de plus quadri-millionnaire. - -Du départ à l’arrivée, la route fut longue et rude, et s’il n’avait eu, -pour lui apprendre à lire, le digne curé de sa commune, Dieu sait -comment il eût franchi cette première étape intellectuelle; il perdit à -l’âge de six ans son premier précepteur, mais il savait lire, donc il -était le plus savant de Brèche, et, faute de maître, il apprit seul à -écrire en copiant les lettres d’un livre. C’était le commencement d’un -duel gigantesque avec la destinée, duel dans lequel je ne puis le suivre -pas à pas. A dix-neuf ans, il profita des leçons de latin qu’un honnête -propriétaire des environs faisait donner à ses enfants. Alors son -ambition prit une forme, il rêva qu’il pourrait bien un jour être -officier de santé; quel honneur pour la famille! Ce rêve se réalisa en -1817. - -M. Velpeau était entré à l’hôpital de Tours, où, par son ardeur -infatigable au travail et son intelligence hors ligne, il avait su se -concilier le bienveillant appui de l’illustre Bretonneau. En 1820, sa -destinée l’entraîna vers Paris, où il vécut trois mois avec cent francs; -à force de persévérance, il dompta la fortune et obtint successivement, -le plus souvent par le concours, les places et les honneurs qui font une -si belle couronne à sa verte vieillesse. - -Il a dû sa haute position exclusivement à son génie et à son amour du -travail; il marcha fièrement et honnêtement vers son but sans rien -demander à l’intrigue ou à la bassesse; les dignités sont plutôt venues -le chercher qu’il ne les a sollicitées, et ses rivaux ont toujours été -forcés de lui rendre cette justice, que le mérite chez lui n’a jamais -été inférieur à la récompense. M. Velpeau tient en ce moment le sceptre -de la chirurgie française, c’est-à-dire celle du monde entier; il n’a -plus rien à espérer de la gloire, et pourtant il travaille encore afin -d’ajouter quelques pages à ses œuvres, déjà assez considérables pour -remplir la vie de trois hommes laborieux. On lui doit: 1º un _Traité -d’anatomie chirurgicale_, 2 vol.--2º un _Traité d’accouchement_, 2 -vol.--3º _Médecine opératoire_, 3 vol.--4º l’_Ovologie humaine_, 1 -vol.--5º _Traité de la contusion_, 1 vol.--6º _Traité des tumeurs du -sein_, 1 vol.--7º _Clinique chirurgicale_, 3 vol.; la plupart de ces -ouvrages importants ont eu plusieurs éditions. Il a en outre publié -environ DEUX CENTS MÉMOIRES sur les différents points de chirurgie. On -pourrait ajouter à cela un volume de bons mots, si on voulait recueillir -ceux qu’il sème dans ses jours de belle humeur. - -L’illustre chirurgien vit fort retiré, il n’admet personne dans son -intimité; son cabinet de travail lui procure les seules distractions -qu’il sache goûter. M. Velpeau est d’une exactitude chronométrique: -pendant plus de vingt-cinq ans, on l’a vu arriver le matin à son hôpital -à huit heures dix minutes; aussitôt arrivé, il mettait son tablier et -prenait la liste de ses internes, externes, roupious, bédouins, etc., -pour pointer les absents, car il exige de son personnel une exactitude -égale à la sienne; aussi on chercherait en vain un service d’hôpital -mieux fait que le sien. - -C’est là que les savants étrangers viennent lui payer leur tribut de -justes respects, et se joindre au cortége d’élèves et de maîtres qui -suivent le matin la clinique de l’éminent professeur et assistent à ses -opérations. Les vieux Turcs avaient jadis construit, non loin de -Belgrade, une tour avec les têtes de leurs ennemis vaincus; M. Velpeau -aurait pu se construire un palais avec les bras, les jambes et les -tumeurs de toute nature qui sont tombés depuis trente-quatre ans sous -son habile couteau. - -Il est d’une prudence extrême et ne s’embarque jamais vers l’inconnu -sans avoir pris toutes sortes de précautions. Son caractère est ferme et -droit; logicien très-serré, il fait peu de cas des artifices de langage, -et dans ses discours il vise peu à l’effet; mais à l’Académie, lorsque -le débat fait fausse route, il excelle à le ramener sur son véritable -terrain en débarrassant la discussion des éléments artificiels que les -phraseurs ont pu y introduire. - -Au physique, M. Velpeau n’a jamais été un Adonis,--et ce n’est -probablement pas par les femmes, à défaut de mérite, qu’il eût fait son -chemin,--mais sa physionomie est illuminée par un certain rayon qui n’a -jamais brillé sur le front des hommes ordinaires. Ses yeux -investigateurs sont malicieusement cachés derrière des sourcils -broussailleux et de haute futaie. Sa bouche s’éclaire parfois de ce -sourire narquois et douteur que notre science accroche aux lèvres de ses -véritables élus, et qui semble dire: Est-ce bien prouvé? M. Velpeau est -un libre penseur... qui ne dit sa pensée à personne. - -Il porte toujours une redingote noire; sa haute et puissante cravate -blanche est magistralement empesée; elle est ornée d’un petit nœud, -toujours si exactement le même, qu’on pourrait croire que depuis trente -ans il n’a pas changé de cravate, n’était son éclatante blancheur, car -il a un soin minutieux de sa personne. - -De taille moyenne et mince, M. Velpeau a la marche alerte et juvénile; -le geste aussi jeune, la voix aussi vive, la pensée aussi rapide, qu’à -l’époque où il mangeait du pain de munition dans une mansarde du -quartier latin. - -Le temps a jeté des rides sur son front et blanchi ses cheveux, mais là -se sont arrêtés ces ravages. Il a complétement respecté cette énergique -constitution, cette belle intelligence, qui n’a pas encore dit son -dernier mot. - - * * * * * - -Grand Dieu! quel désastre! que de morts! que de mourants! Notre-Dame à -la rescousse! une partie de la noblesse de France vient de passer de vie -à trépas. Oncques ne fus témoin d’un pareil carnage de titres; jamais -les batailles les plus sanglantes, jamais Pavie, jamais Malplaquet ne -virent tomber tant de marquis, de barons et de comtes; quant aux simples -chevaliers, ventre-saint-gris! si on ramassait les anneaux des simples -chevaliers férus en cette occurrence, on en trouverait plus qu’Annibal, -qui en récolta, dit-on, trois décalitres après sa victoire de Cannes. - -Heureusement que cette terrible mortalité n’est pas causée par une -grande bataille ou par une épidémie meurtrière: c’est une simple loi sur -les titres de noblesse qui a tué tant de gentilshommes. - -Cette impitoyable loi se dresse inflexible devant tout croquant qui -s’est permis d’entortiller sa roture dans un parchemin de sa fabrique; -s’il s’est déguisé en duc, elle jette à terre sa couronne à huit -fleurons; s’il s’est créé simple chevalier, elle lui coupe son DE sans -plus de cérémonie que Pierre Pitou lorsqu’il coupe la queue d’un chien -sur le Pont-Neuf, et de plus elle leur crie: - ---Allons, braves gens, votre farce est jouée, cachez votre blason et -rentrez dans le néant. - ---Hélas! madame la loi, gémit un croquant désespéré, ne soyez point si -dure au pauvre monde; je porte avec tant de grâce le nom de mon village, -qu’il doit être fier de se voir si noblement représenté... Et puis, je -fus toujours bon et miséricordieux pour ma commune, je ne l’ai jamais -grevée de tailles ni de corvées; je n’ai jamais obligé personne à battre -les étangs pour imposer silence aux grenouilles qui troublaient mon -noble sommeil; je n’ai jamais exigé de mes vassales le droit de jambage -et du reste; et si parfois elles ont bien voulu m’accorder ce joli droit -du seigneur, cette faveur s’adressait moins à ma noblesse qu’à mes -avantages personnels... Eh quoi! madame la loi, vous êtes inexorable? il -faut donc tout vous dire? Eh bien! j’en conviens... mon père était un -manant, un rustre, un pied-plat, dont je rougirais fort de porter le -nom... Mais les vaches que gardait madame ma mère, à l’époque de ma -naissance, appartenaient à un marquis, et, palsambleu! elle était si -légère, madame ma mère, que je dois avoir du sang de marquis dans les -veines. - -Éloquence perdue, la loi impitoyable arrache par lambeaux l’habit à -paillettes et livre le croquant nu comme un ver aux risées de la foule, -qui le montre du doigt. - -Il est surtout une classe intéressante de la défunte noblesse qui a été -bien cruellement éprouvée. Je veux parler des gentilshommes qui se -livraient à l’extraction des dents. Cependant cette noblesse avait du -bon: elle manquait de préjugés, elle occupait ses loisirs à extraire des -chicots et à fabriquer des osanores; elle craignait si peu de déroger en -faisant du commerce qu’elle avait chargé les murailles de Paris -d’annoncer à la plèbe que, pour la modeste somme de cinq ou dix francs, -elle réparait les brèches causées par le davier du temps. On n’a -vraiment pas moins de préjugés que ces dignes seigneurs; il en est même -qui, pour se mieux faire connaître, faisaient accrocher leur blason au -fond des colonnes pudiques du boulevard, sans craindre que son éclat fût -terni par les petites inondations qui se succèdent en ces lieux. - -Corne de bœuf! il faut convenir cependant qu’il est bien dur, après -s’être fait appeler pendant dix ans M. le comte, ou M. DE, ou M. DU, ou -M. D’ par sa cuisinière, son porteur d’eau et son charbonnier, d’avouer -à ces braves gens que son propre sang ne contient pas plus de NOBLÉINE -que leur sang plébéien (NOBLÉINE! ô grand Piorry, voilà qui va nous -raccommoder ensemble, à moins cependant, ô illustre néologue, que tu ne -sois jaloux qu’un autre l’ait trouvé), enfin qu’on est aussi vilain -qu’eux. Il est bien dur surtout de payer de ses propres deniers un -badigeonneur pour qu’il efface sur les murailles,--qui sont le livre -d’or de cette noblesse,--la glorieuse particule et le nom d’emprunt. - -Le corps médical, plus qu’aucune autre classe de la société, a su -échapper aux tentations de cette vanité qui porte à rougir du nom -paternel ou à le trouver trop court. C’est que le médecin, en général, -s’entoure d’assez de considération personnelle pour n’avoir pas besoin -de se créer des titres, et ce n’est souvent que lorsqu’il sent la -considération lui échapper qu’il se fabrique des parchemins. - -MM. de Saint-Pierre, de Saint-Boniface, de Saint-Gervais, vont -probablement faire des démarches actives pour ne pas passer à l’état de -_ci-devant_. - -A propos de M. de Saint-Gervais, je me demande pourquoi il a fait graver -un casque sur ses cartes; aurait-il eu un grade dans le corps des -pompiers de Saint-Gervais, et le casque serait-il placé là pour rappeler -ses exploits dans ce corps hydraulique? Mais non, la supposition est -invraisemblable, car M. de Saint-Gervais n’appartient pas à la noblesse -d’épée, il appartient à la noblesse de Rob. - -La nouvelle loi a causé plus d’une surprise aux bonnes gens qui -regardent de loin la bascule aux amours-propres. Ainsi, tel DE qu’on -croyait bien légitime, depuis quelques jours a fait le plongeon; tel -autre DE, qu’on croyait de pacotille, surnage fièrement au milieu de la -débâcle. Surnagera-t-il longtemps, voilà la question. - -J’en connais un surtout (un confrère, bien entendu, car je m’occupe -seulement ici des choses médicales) que je m’attendais bien à voir -plonger; mais jusqu’à présent il n’a point courbé la tête; cela suffit -pour que je ne discute pas ses quartiers; j’accepte son nom écrit en -trois mots. Cependant, il faut bien en convenir, le nom ne paye pas de -mine, et celui de Patouillet répandrait au moins autant de parfum -aristocratique si on l’accrochait à une particule que celui du confrère -de la M... malgré ses armoiries, car M. de la M... use du droit que -possède tout noble et bon gentilhomme d’avoir des armoiries; c’est même -le blason qui m’avait fait douter de la noblesse; voici pourquoi: dans -l’écu se trouve une faute d’orthographe héraldique énorme, un barbarisme -capable de faire évanouir d’horreur l’ombre de M. de Jaucourt. Qu’on en -juge: - -M. de la M... porte _d’argent_ à trois étoiles, deux en chef, une en -pointe; l’écu _fascé d’argent_ (_d’argent!_ métal sur métal!! ah!!!), -timbré d’un casque placé de profil. Pour tenants, deux clefs portant un -ruban d’ordres. - -Métal sur métal!!! ma plume frémissante se refuse à continuer, et je -dois remettre à un autre jour l’examen des armoiries du corps médical de -France. - - * * * * * - -J’ai lu, dans une chronique attribuée à Jean des Entommeures, une -légende fantastique intitulée: LES BOTTES DU PÈRE BOURRI, lequel fut -médecin en son temps; je ne saurais dire l’âge de cette légende ni le -temps où vivait le père Bourri; dans le manuscrit, il y a un pâté sur -les dates. Je ne saurais non plus affirmer que le héros de cette -histoire se nommât véritablement Bourri de père en fils, car l’auteur, -dans un court préambule, donne à penser que sa malice sournoise et son -entêtement asinal ont bien pu lui servir de parrains. Mais cela nous -importe peu, et il suffira, j’en suis sûr, au lecteur, que le père -Bourri ait été médecin pour qu’il s’intéresse à ses bottes. - - -I - -Il était une fois un pauvre malheureux médecin qu’on appelait le père -Bourri; au physique, certaines gens lui trouvaient l’aspect -_crétinoïde_, mais il y avait une telle concordance entre son physique -et son moral, qu’il eût été véritablement injuste de ne pas admirer un -si parfait accord. Ce pauvre homme n’avait pour toutes ressources que -cinquante pauvres mille livres de rentes et le produit de sa clientèle; -c’était bien peu de chose pour vivre. Aussi, comme il ne possédait ni -enfants, ni chiens, ni chats, ni poules, comme il ne s’était point -chargé de nourrir les malheureux de son quartier, on comprend qu’il -était obligé de s’imposer les plus grandes privations, et de se refuser -même le nécessaire, afin de ne pas être réduit à la besace; et puis, on -a beau avoir cinquante mille livres de rente et une grosse clientèle, on -peut tomber malade tout comme un autre, et se trouver dans l’embarras si -l’on n’a pas quelques petites économies devant soi. - - -II - -Le pauvre homme se menait donc la vie bien dure; il s’était habitué de -bonne heure à se priver, autant que possible, des choses coûtant de -l’argent. Il traitait de dissipateurs et plaignait du fond de son âme -les confrères qui ne rougissaient pas de s’acheter une montre, surtout -une montre à secondes; il avait toujours su échapper à la contagion de -ce mauvais exemple, et se contentait d’un sablier de quinze sous pour -explorer le pouls de ses malades. Jamais il n’avait franchi le -marche-pied d’une voiture, jamais il n’avait donné même trois sous au -conducteur d’un omnibus. - - -III - -Pour satisfaire aux exigences d’une grande clientèle, il usait, on le -comprend, beaucoup de chaussures. C’était pour lui un grand sujet de -douleur; mais, à moins de marcher sur les mains, ce qui n’eût pas été -décent pour un médecin, il fallait bien se résigner à user des bottes. -Il s’y résignait donc, non sans de gros soupirs, et les achetait AU -RENARD BLEU, rue Guérin-Boisseau, établissement connu de Paris à Limoges -pour la solidité, sinon pour l’élégance de ses produits. Aussi, qu’elles -étaient belles les bottes du père Bourri, comme on les regardait! comme -on les entendait quand elles résonnaient dans le lointain sur le pavé de -la rue! lorsqu’une fois on s’était habitué au bruit de ces bottes-là, on -pouvait distinguer le pas d’un cheval de celui d’un Auvergnat. - - -IV - -Un jour, l’interne du père Bourri remarqua, avec une surprise bien -légitime, que son patron avait pour chaussures deux bottes du pied -droit. Quel mystère! En ce temps-là, on était en hiver; le père Bourri -avait deux lieues à faire pour se rendre à son hôpital; il devait, pour -arriver à sept heures, se lever longtemps avant le blond Phœbus, et on -savait qu’il n’était pas homme à brûler inutilement de la chandelle pour -faire sa toilette. On mit ce jour-là l’erreur de bottes sur le compte de -l’obscurité. - -Mais, se demandait-on, comment a-t-il pu entrer dedans? il a dû -terriblement pousser. - - -V - -Le lendemain et les jours suivants, la stupéfaction fut à son comble, -lorsque l’on vit le phénomène passer à l’état chronique et le maître ne -plus chausser que des bottes faites pour le pied droit. - ---Grand Dieu, disait-on, comme il doit pousser! - -Après son départ, internes, externes, roupious, infirmiers et -infirmières se réunissaient pour chanter d’un air sombre et sur un air -connu: - - Quel est donc ce mystère? - Bientôt, j’espère, - Qu’un dieu prospè-è-re - Nous le révé-é-le-ra. - -Les jours passaient et le mystère ne se révélait pas. Enfin... - - -VI - -[Ici le savant Jean des Entommeures entre dans les détails les plus -précis sur les cinquante-trois moyens qui furent inutilement mis en -œuvre pour pénétrer cet arcane; je les passerai sous silence, aussi bien -que le cinquante-quatrième, qui fut couronné de succès, parce que la -narration de ces tentatives forme deux volumes in-folio qui pourraient -faire longueur dans notre récit. Je saute donc immédiatement au dernier -chapitre de la légende qui donne le mot de la charade.] - - -VII - -... Il fut donc reconnu que le père Bourri, à la suite d’un léger -ramollissement cérébral, traînait le pied gauche et usait la botte de ce -côté beaucoup plus vite que celle du pied droit, de sorte qu’un jour il -se trouva à la tête de quarante-deux bottes du côté droit veuves de -leurs sœurs, et... voilà comment il se fait que, pendant huit ans, le -père Bourri n’en porta pas d’autres. - - - - -XV - - Les générations spontanées. - L’acclimatation des crocodiles.--Pharmacie thérapeutique. - La voix du sang. - - -Dans une des dernières séances de l’Institut, M. Victor Meunier a fait -une lecture sur le sujet si controversé des générations spontanées. -Comme un coursier fougueux qui pénètre dans un magasin de porcelaines, -il a commis de véritables dégâts dans les usages académiques. Prenant à -partie M. Pasteur, l’un des maîtres de la maison, il lui a décoché à -bout portant des arguments d’une acidité assez énergique pour cautériser -l’épiderme naturellement fort sensible des membres de l’Institut. Aussi, -des tempêtes partielles ont menacé d’engloutir la communication avant -qu’elle fût achevée. - -M. V. Meunier a peut-être un peu oublié qu’il parlait devant la plus -illustre des sociétés savantes, et qu’il ne faut pas mettre les pieds -dans le plat de la maison qui vous donne l’hospitalité. - -Le point de départ de la controverse relative aux générations spontanées -est déjà si loin de nous, que vous l’avez probablement perdu de vue, en -admettant qu’il ait jamais fixé votre attention. C’est un procès qui -menace de durer autant que ceux des vieux Parlements. - -Je vais donc vous résumer le débat aujourd’hui, pour que vous puissiez -conter à vos petits enfants les origines de la querelle scientifique, -dont ils verront peut-être un jour le dénouement. - -Il s’agit de savoir si des êtres animés peuvent naître spontanément et -sans avoir été engendrés par des êtres semblables. Si nous nous -occupions de tambours-majors ou d’éléphants, l’affaire serait bientôt -vidée, mais il n’est question ici que des infiniment petits, -d’animalcules microscopiques dont les armées se livrent bataille dans -une goutte d’eau. - -La question, réduite à ces proportions, vous semblera futile si vous -mesurez vos préoccupations au volume des êtres qui en deviennent -l’objet, et il vous importera peu de savoir si une monade ou un vibrion, -qui mesurent un centième de millimètre, ont le droit d’invoquer la -recherche de la paternité, ou si, méprisant le préjugé des ancêtres, ils -se créent de toutes pièces, sans qu’aucun ascendant puisse réclamer ces -enfants-trouvés de la nature. - -Cependant ne vous y trompez pas, la loi qui préside à la genèse des -êtres est une, et ne souffre pas d’exception. Il suffirait donc -d’établir la génération spontanée d’une monade et d’un vibrion pour -qu’il soit admissible que dans une île déserte, dans quelque solitude -sauvage (la nature entoure ses enfantements de mystère), des animaux -d’une classe supérieure puissent reconnaître la même origine. - -Il est, du reste, absolument hors de doute que la création des êtres n’a -point eu lieu d’un même coup, comme on l’a cru si longtemps. Notre globe -a été peuplé par séries successives; la science est en mesure de le -démontrer d’une manière indiscutable, et les apparitions de certaines -espèces ont été séparées par de longues suites de siècles. Je reprendrai -quelque jour, d’une manière spéciale, cet important sujet. Revenons à -nos générations. - -J’ai placé, il y a un mois, quelques pincées de foin dans un bocal -contenant de l’eau filtrée; j’ai examiné au microscope, presque tous les -jours, une goutte de ce liquide, et j’ai vu apparaître successivement ou -simultanément, en quantité prodigieuse, des monades, des vibrions, des -enchelys, des volvox, des cyclidums, des kolpodes, des leucophrys, et -bien d’autres petits êtres dont les formes sont assez différentes pour -qu’on ait pu les classer en familles distinctes. - -Cette foule est plus amusante à observer que celle qui encombre les -boulevards; elle a aussi ses affaires, ses besoins, ses passions, et si -je vous racontais les mystères d’une goutte d’eau, je serais forcé de -gazer plus d’un chapitre. Il est rare, lorsque l’œil s’attache au -microscope, qu’on ne perde pas plus de temps qu’on n’avait l’intention -de le faire, à regarder ces animalcules qui se cherchent, s’évitent, se -heurtent et même se mangent; car, dans le monde microscopique, c’est -exactement comme chez nous: les gros vivent des petits et les dévorent à -belles dents. - -D’où proviennent ces myriades de microzoaires, dans un liquide qui n’en -contenait pas un seul au début? - - * * * * * - -Voilà toute la question. L’expérience élémentaire dont je viens de vous -parler est celle qui a donné lieu au premier conflit des opinions. - ---Ils sont nés spontanément dans le liquide, s’écrient les -_hétérogénistes_, dont le chef est le savant professeur Pouchet, de -Rouen. - ---Ils existaient à l’état de germes ou d’œufs sur les végétaux de la -macération, répondent les _panspermistes_, qui marchent sous le drapeau -de M. Pasteur, de l’Institut. - -De part et d’autre, on multiplia les expériences pour obtenir une -solution certaine; je ne les rapporterai pas toutes, car leur nombre est -prodigieux. Je vous signalerai seulement les principales. - -Pour écarter cette objection, que les végétaux des macérations -contenaient préalablement les germes, les hétérogénistes portèrent par -l’ébullition les liquides à une température telle que tout germe devait -être nécessairement détruit. De plus, ils substituèrent aux macérations -végétales des décoctions de viande, des solutions albumineuses, etc., -et, cependant, les infusoires se reproduisirent comme par le passé. - ---Vos germes ne proviennent pas des décoctions, dirent alors les -panspermistes, mais ils sont apportés par l’air atmosphérique, qui les -tient en suspension. - -Cette objection était assez fondée, car les poussières de l’air, qui -deviennent si apparentes lorsqu’un rayon de soleil traverse une pièce un -peu sombre, contiennent un monde de débris organiques et inorganiques: -des parcelles de substances filamenteuses, laine, coton, soie, lin; des -grains de diverses fécules; des molécules de suie; des fragments de -toutes sortes d’insectes, des spores de végétaux microscopiques, des -œufs d’une multitude d’infusoires, etc. - -J’arrête ici ma nomenclature pour ne pas vous dégoûter de l’air que vous -respirez, car si vous demandiez au microscope la révélation des -immondices qui traversent vos bronches, vous seriez capables de vous -soustraire par l’asphyxie au contact de ces impuretés. - -La neige elle-même, dont on a tant vanté la blancheur immaculée, n’est -point exempte de ces souillures: les flocons en traversant l’atmosphère -logent dans leurs interstices les débris que je viens d’énumérer. - -Vous connaissez donc maintenant la constitution des nuages de poussière -qui se condensent en se déposant sur les meubles. - -Il était assez naturel de croire que l’air en contact avec des liquides -d’expérimentation déposait à leur surface quelques germes. Ceux-ci, une -fois éclos, ne tardaient pas, en raison de la rapidité de leur -reproduction, à donner naissance à des myriades d’individus de la même -espèce. - ---Et la preuve qu’il en est ainsi, dirent les panspermistes, c’est que -si nous chassons, au moyen de l’ébullition, tout l’air que contiennent -nos matras; si dans cet état de vide aérien nous les soudons à la lampe, -aucun organisme ne se développe. - ---Arrêtez! vous vous placez dans des conditions anormales; pour que les -générations spontanées se manifestent, il faut non-seulement un liquide -complexe, mais encore le contact de l’air, nécessaire au développement -de tous les êtres. - ---Fort bien! nous irons donc chercher de l’air sur les hauteurs, là où -les poussières organiques n’existent plus. - -Et M. Pasteur transporta, comme Moïse, son laboratoire sur le sommet de -la montagne. Seulement son Sinaï était le Montanvert. Il remplit ses -matras (dans lesquels il avait fait le vide), avec de l’air exempt de -poussière. Le liquide ne donna naissance à aucun infusoire. - ---Attendez, dit M. Pouchet, je veux aussi affronter les pics arides, et, -à mon retour, je vous dirai si mes matras recèlent ou non la vie dans -leurs flancs. - -Le savant professeur escalada les Pyrénées et se hissa jusqu’aux -glaciers de la Maladetta, en compagnie de MM. Jolly et Musset. Il fit sa -prise d’air à mille pieds au-dessus de l’altitude choisie par son -adversaire, c’est-à-dire en un point où les poussières aériennes étaient -encore moins à redouter, et cependant ses matras devinrent le siége de -générations spontanées. - -Ce résultat infirmait celui obtenu par M. Pasteur. L’Institut nomma une -commission pour juger de quel côté étaient les résultats exacts. MM. -Pouchet, Jolly et Musset ne crurent pas devoir accepter le programme -posé, et se retirèrent du débat. La commission opéra donc en leur -absence, et donna raison aux expériences de M. Pasteur. - -Parmi les faits présentés par ce savant, il en est un très-remarquable, -et qui semble avoir une grande valeur. Il opère sur un liquide -fermencestible dans un matras à col extrêmement étroit et plusieurs fois -recourbé. L’air normal chassé de l’appareil, par l’ébullition, y rentre -lentement pendant son refroidissement. Mais les poussières et les germes -qu’il tient en suspension sont arrêtés par les sinuosités du tube, sur -les parois duquel ils se déposent, et le liquide reste infécond. - -Au moyen de cette disposition, la communication avec l’atmosphère est -continue et ne subit aucune interruption, car, sous l’influence des -changements de température, l’air contenu dans le matras se dilate, se -contracte et se renouvelle ainsi peu à peu. Lorsqu’on soumet à l’analyse -les poussières contenues dans le col, on y trouve des germes, qui, -introduits dans le liquide, ne tardent pas à se développer. - -Il est vrai que ces résultats ne sont pas absolument constants, mais -leur fréquence est un argument très-sérieux en faveur de l’opinion qui -consiste à admettre que le développement des organismes est dû aux -germes transportés par l’air. - -C’est contre cette expérience que M. V. Meunier a lancé sa dernière -philippique; en substituant plusieurs cols sinueux au col unique de M. -Pasteur, il a vu ses matras envahis par les infusoires. - -Tel est l’état de la question. Mes sympathies sont pour les -hétérogénistes, leur philosophie est la mienne, et je crois que la -nature créatrice n’a déposé sa démission entre les mains de personne; -cependant jusqu’ici j’avoue que les faits sont un peu plus favorables à -M. Pasteur qu’à M. Pouchet. - - * * * * * - -Les naturalistes semblent agités de cette ardeur fiévreuse de -découvertes qui prélude aux grandes époques scientifiques; leurs -travaux, plus nombreux que ceux d’Hercule, s’élancent complets de leurs -cerveaux féconds, comme jadis Minerve sortit de celui de Jupiter; ou -comme les diables à ressorts s’élancent de leur boîte au nez des -passants. - -Il y a surtout un petit projet d’acclimatation des crocodiles qui me -paraît plein d’originalité; cette idée ingénieuse est partie du Jardin -des Plantes, et, franchement, elle devait bien venir de là. - -Le savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation et à la reproduction -de ces sauriens, trouve probablement que la pêche du goujon n’est pas -assez dramatique, et que le cours des fleuves, rivières et ruisseaux, -serait infiniment plus pittoresque, s’il était émaillé de crocodiles et -de caïmans qui viendraient l’été folâtrer dans les jambes des baigneurs -et baigneuses. - -Cependant, s’il veut faire participer les crocodiles aux jouissances de -la vie civilisée, il faut bien lui rendre justice: ce n’est pas -exclusivement pour l’agrément du coup d’œil et pour la satisfaction -personnelle de ces reptiles qu’il s’est mis en de tels frais -d’imagination; le but de ce savant est beaucoup plus sérieux: il veut -faire du crocodile un succédané du bœuf ou du mouton, il veut le -transformer en VIANDE DE BOUCHERIE!!! - -Il était écrit, dans le livre de la destinée, que tous les dieux -dégommés de l’antique Égypte finiraient par être plongés dans le Tartare -du pot-au-feu. Jusqu’ici le crocodile, seul entre tous, avait échappé à -la fourchette des gastronomes, mais il paraît que l’heure fatale a sonné -pour lui. - -Espérons, grand Dieu! que l’ombre de Sésostris viendra la nuit tirer par -les pieds l’audacieux qui osera porter la main sur l’animal sacré! -espérons que les pyramides lui jetteront leurs pierres à la tête pour -protéger leur dernier dieu. - -Mais, au fait, je n’ai point d’aïeux parmi les momies d’Égypte; je ne -vois pas pourquoi je m’attendrirais sur les destinées des divinités du -Nil, et même, en y réfléchissant, je trouve à ce projet quelque chose de -hardi qui me touche, surtout si son auteur a, comme je n’en doute pas, -l’intention d’attraper lui-même les sauriens dont il veut doter sa -patrie. - -Cependant, je l’avouerai tout bas, cette idée a bien ses petits -inconvénients, et jusqu’à ce que les crocodiles soient complétement -civilisés, ce qui ne saurait tarder, car l’auteur du projet a -certainement en réserve de petits moyens pour cela, je conseillerai aux -baigneurs de substituer au modeste caleçon de bain une armure complète -moyen âge. Ce vêtement serait, pour nager, peut-être moins commode que -le caleçon, mais il serait plus sûr. Je donnerai le même conseil aux -pêcheurs à la ligne, car il se pourrait qu’un beau jour un pêcheur -ramenât au bout de son crin un alligator au lieu d’une ablette, et des -deux bêtes, il est probable que celle qui tiendrait la ligne serait la -plus embarrassée. - -Vous dirai-je le nom du savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation -de ces aimables bêtes? Je n’ose, je craindrais d’effaroucher sa -modestie; car il est modeste comme tous les gens d’un génie hors ligne. -Cependant, pour ne priver personne du plaisir de contempler un -_zoophile_ aussi distingué, je préviens mes lecteurs qu’il est visible -tous les jours, de dix heures à quatre heures, au Jardin des Plantes; -mais je les prie de croire qu’il ne fait pas du tout partie des -collections, et que c’est uniquement en qualité de préparateur qu’il -appartient à l’établissement. Lorsque l’empaillage des poissons et le -vernissage des reptiles lui laissent quelques loisirs, on le trouve le -plus souvent entre la quatrième et la cinquième côte de la baleine, dans -une pose gracieuse et méditative, l’œil perdu dans le bleu de l’espace, -songeant à la perfectibilité des bêtes, rêvant qu’un crocodile a trouvé -le portefeuille de M. de Rothschild, et qu’il refuse avec énergie la -récompense honnête que le banquier veut octroyer à sa probité. - -Le naturaliste du Jardin des Plantes a dû étudier avec soin les -habitudes, inclinations et passions de l’animal qu’il veut acclimater; -qu’il me permette cependant de lui signaler un trait de ses mœurs qui -lui a probablement échappé, car il n’en fait pas mention. - -Lorsque le crocodile fait sa digestion, il dort sur le rivage, la gueule -ouverte, comme un simple épicier enrhumé du cerveau. Alors un échassier -de la famille des pluviers s’installe devant cette redoutable gueule et -procède au nettoyage des dents du reptile, qu’il débarrasse des matières -organiques et des insectes qui font élection de domicile entre ses -organes masticateurs; le volatile exécute ce nettoyage avec une habileté -d’autant plus remarquable que les instruments usités en pareil cas sont -totalement inconnus sur les bords du Nil. - -Il faut donc, sous peine de rendre le crocodile très-malheureux, -acclimater en même temps que lui le pluvier, que la nature a fait son -cure-dents, ou créer une chaire d’hygiène dentaire en faveur des -crocodiles; car il paraît complétement avéré que ces intéressants -animaux n’ont jamais su jusqu’à présent exécuter eux-mêmes cette partie -de leur toilette. - -Puisque les crocodiles doivent remplacer le bœuf, je désirerais qu’on -les mît à même, au moyen d’une éducation convenable, de rendre quelques -petits services à la société. Je ne demande pas qu’on les fasse pincer -de la guitare ou jouer aux dominos; mais, enfin, je voudrais qu’on tirât -parti de leur civilisation. - -Ne pourrait-on pas en faire un succédané du Terre-Neuve en les exerçant -à rapporter--complets--les gens en train de se noyer? On ferait bien, -dans ce cas, de décerner des médailles de sauvetage aux plus zélés pour -encourager les autres. - -Je possède des amis et confrères qui cultivent avec bonheur le canotage -dans l’archipel de Neuilly. Ces marins, malgré leur expérience nautique, -trouvent que les _raidillons_ sont trop durs à remonter. Ne serait-il -pas possible d’utiliser les crocodiles au remontage des canots dans les -_raidillons_ et autres endroits où le canotage devient un métier de -galère? Il suffirait pour cela d’imiter les _omnibus_ qui mettent un -cheval au bas des côtes. - -Je signalerais bien d’autres moyens d’utiliser le crocodile à -l’ingénieux naturaliste du Jardin des Plantes, mais j’attendrai pour -cela qu’il ait résolu le problème qui fait le tourment de ses jours et -le cauchemar de ses nuits. - -Un doute terrible lui déchire le cœur: LES CROCODILES POURRONT-ILS SE -REPRODUIRE EN FRANCE!!!!! Tout l’avenir de son projet repose sur la -solution de cette question. En effet, dans le cas où ces sauriens ne -pourraient pas se reproduire, il est douteux que le gouvernement -établisse un service spécial de bâtiments destinés à l’importation de -cette denrée. - -Pour résoudre ce problème, le savant naturaliste fait en ce moment une -expérience qui n’aboutit pas; il couve, depuis sept mois, sous son gilet -de flanelle, trois œufs de crocodile, dont un rouge; la couleur de ce -dernier l’a d’abord un peu surpris; mais en réfléchissant que, pendant -le carême, les poules en France produisent des œufs rouges, il a supposé -que l’œuf avait été pondu vers Pâques, ou qu’il appartenait à une espèce -rare et non encore décrite. - -Tous les matins depuis sept mois, il regarde les œufs qu’il porte, non -dans, mais sur son sein, et chaque jour il s’écrie avec désespoir: - ---Ils n’écloront donc pas! - -Hélas! je le crains, car ces trois œufs de crocodile (dont un rouge), -achetés au poids de l’or à un faux nègre des sources du Nil, ne sont que -des billes de réforme dont l’existence, bouleversée par les -carambolages, s’est usée sur le tapis vert d’un estaminet de la place du -Caire. - - * * * * * - -La France est un vrai pays de Cocagne pour messieurs les charlatans; -tout le monde peut y faire de la médecine, excepté pourtant les pauvres -médecins, qui n’en font pas toujours autant qu’il le faudrait pour -vivre. - -Les parfumeurs ont planté leur drapeau sur notre domaine en créant la -parfumerie hygiénique; si je ne m’abuse, l’hygiène est bien une des -branches de l’art de guérir. Des forbans vulgaires se seraient contentés -de cette usurpation, et le titre d’hygiénistes aurait suffi à leur -ambition. L’appétit vient en mangeant, et les parfumeurs, qui -ressemblent à des chimistes comme les escamoteurs ressemblent à des -physiciens, ont mis les deux pieds dans la science en imaginant la -PARFUMERIE THÉRAPEUTIQUE. On peut voir la chose en grandes lettres d’or -sur une enseigne de la rue Neuve des Petits-Champs. - -Dieu! la belle thérapeutique qu’on doit faire avec des pommades à la -rose et des savons au jasmin! - -Espérons que ce bon exemple sera bientôt contagieux, que MM. les -tailleurs vont confectionner des habits thérapeutiques; MM. les -cordonniers des bottes chirurgicales (pas celles de Junod), et MM. les -épiciers des denrées médico-coloniales. Alors, les médecins seront -réduits à la cruelle nécessité de faire des culottes et des bottes -ordinaires pour ne pas mourir de faim. - - * * * * * - -O nature! tu n’abdiques jamais tes droits, et les cœurs les plus -stoïques, les roués les plus régence, les diplomates les plus -impassibles, finissent,--lorsqu’ils sont encore jeunes,--par obéir à ta -voix, si elle se fait entendre. - -Il était une fois, à la Salpêtrière, un interne en pharmacie nommé C...; -depuis, il a quitté le tablier officinal pour la trousse de docteur. -Jeune, possédant un cœur de son âge, il avait épousé... de la main -gauche, une cuisinière de l’établissement. Ce mariage morganatique eut -un résultat imprévu, mais dont il aurait dû se méfier; la taille de -Margot s’arrondit; inutile de dire que la crinoline était totalement -étrangère à cet arrondissement. - -Le jeune C... examinait avec une émotion cachée cette modification -physiologique. Son œil pseudo-paternel interrogeait l’avenir; il voyait -déjà son fils futur (il comptait sur un fils) orné du tablier de -l’interne; il rêvait pour lui un avenir plein de gloire. Mais hélas! un -accident imprévu vint arrêter cet avenir dans son germe; Margot fit un -faux pas, ce n’était pas le premier, il est vrai, mais celui-ci fut -suivi d’une chute en bas d’un escalier, et le jeune C... goûta les -douceurs de la paternité six mois avant l’époque fixée par la nature. -Paternité d’autant plus douce, qu’elle était exempte des inconvénients -généralement attachés au titre de père. - -Adieu rêves d’avenir! il ne devait plus songer aux mois de nourrice, à -l’éducation de ce fils né posthume, mais au moins le destin barbare ne -pouvait l’empêcher de pourvoir à sa conservation; il l’emporta donc dans -les profondeurs de la pharmacie, et se mit à chercher un bocal suffisant -pour loger sa progéniture. Il se bornait à employer simplement les -procédés alcooliques de conservation usités par la mère Moreaux à -l’égard de ses prunes et chinois. - -C... avait entouré ses amours d’un manteau couleur de muraille, et il -repoussait avec force les allusions dénuées de preuves que ses collègues -se permettaient sur ce sujet. - -Lorsque l’accident survint, on commenta l’intérêt que notre héros -semblait prendre à ce fruit d’une union discrète. Mais C... repoussait, -avec toute l’énergie d’un interne en colère, l’interprétation dont il -était victime. Il prétendait jouer envers cet embryon, non pas le rôle -d’un père, mais celui d’un simple bienfaiteur. - -Hélas! pendant qu’il cherchait l’alcool conservateur qui devait assurer -une existence indéfinie à cet enfant de l’amour et du hasard, Seringua, -le chat de la pharmacie, sauta sournoisement sur la table du -laboratoire. Un chat d’hôpital mange de tout; il vit le fils de C... -déposé près du bocal qui devait être son mausolée, il s’en saisit et -opéra une retraite aussi rapide qu’imprévue. - -A ce spectacle horrible, C... sentit vibrer dans son cœur toutes les -cordes de la paternité; il oublie que sa devise fut: Amour et mystère! -il pousse un cri de désespoir et s’élance à la poursuite de Seringua en -s’écriant: - ---Arrêtez!... arrêtez!... arrêtez le chat qui emporte mon fils!... - -L’histoire raconte qu’à Florence, en pareil cas, une mère put arracher -son enfant à la gueule d un lion; C... fut moins heureux, il arriva trop -tard... Seringua avait terminé son horrible festin... Feu le jeune C... -était consommé. Pour conserver un souvenir de sa paternité éphémère, -l’interne infortuné fut contraint d’enfermer dans un bocal l’infâme -Seringua qui avait servi de tombeau à son fils. - - - - -XVI - - L’homme n’est-il qu’un singe? - La peine de mort.--Le pharmacien drogueur. - Le docteur Hénoque. - - -L’homme primitif n’était-il qu’un sous-officier d’avenir, dans l’armée -des singes, ou faut-il admettre qu’il a toujours eu un compte courant -spécial sur le grand-livre de la nature? - -Cette supposition vous semble peut-être impertinente en raison de la -haute opinion que l’homme moderne professe pour ses mérites. Il se croit -fabriqué d’une autre pâte que le reste des bêtes, et il semble ignorer -que les éléments anatomiques, dont le groupement constitue son être, -sont identiques chez le plus idiot des quadrupèdes et chez le plus -illustre des humains. - -Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux est semblable, -les vaisseaux ont la même texture, les éléments du sang sont identiques -et non-seulement les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore -les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la pensée sont -exactement semblables. De plus, les propriétés physiologiques de tous -ces tissus ne présentent aucune différence chez l’homme et les animaux. - -Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition particulière -de ces éléments diffère selon les aptitudes et l’emploi de chaque -individu, ce qui produit la diversité des formes. Cette diversité permet -au naturaliste de grouper les êtres en ordres, en familles et en tribus; -elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin bien peigné, qui -broute son blé en herbe, du baudet sans prétentions qui attend pour -manger son avoine qu’elle soit mûre. - -Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties essentielles, on les -parque dans des catégories spéciales; mais lorsque les points de contact -qui les rapprochent sont nombreux, on les attache sous la même -étiquette. - -C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du singe, par des -savants d’un grand mérite. - -Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent l’homme comme un -singe perfectionné, ou le singe comme un homme ébauché. Si leur -conviction est robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de -l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour gendre un gorille, -fût-il prince en son pays. Et si quelque grand singe du Gabon venait, -sous prétexte de parenté éloignée, réclamer une place à leur foyer -domestique ou une part d’héritage, il serait très-probablement fort mal -accueilli. - -Si certains hommes font tous leurs efforts pour se rapprocher du singe, -il n’en est pas moins vrai que leur espèce en diffère, et qu’il n’existe -aucun lien de parenté entre nous et les quadrumanes. - -Les animaux forment une chaîne non interrompue, mais la contiguïté de -ses anneaux n’implique nullement l’identité de leur forme ou de leur -composition; et entre l’homme et le polypier, qui constituent les deux -extrémités de la chaîne, les espèces sont reliées par des nuances, par -des transitions parfois insensibles. Ces gradations qu’on peut observer, -même dans les diverses tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes, -par exemple), mettent en présence des individus appartenant à des ordres -différents. Ainsi le gorille, qui de tous les quadrumanes est celui qui -se rapproche le plus de l’homme par sa stature et ses apparences -physiques, lui est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres. -Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race caucasienne que ce -singe anthropomorphe se soude à l’humanité, mais par le noir de -l’Australie, le plus stupide, le plus inférieur, le moins civilisable de -tous les sauvages. - -Puis la gradation se continue par des familles nègres de plus en plus -élevées dans l’échelle intellectuelle, pour arriver, en passant par le -Mongol, au blanc européen, qui, pour le moment, est le roi de la -création. - -Je dis: pour le moment; car rien n’indique d’une manière certaine que la -nature ait édité en nous sa dernière série de dominateurs. Il se -pourrait fort bien que l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une -nouvelle espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance, en -intelligence et fabriquée sur un autre modèle, surgît à son tour sur -notre planète et vînt nous précipiter du trône que nous occupons. Alors, -race déchue, dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à porter -la farine au moulin. - -Les différences les plus caractéristiques permettant d’établir nettement -la ligne de démarcation qui sépare l’homme des animaux qui lui sont le -plus semblables, ne sont point surtout tirées des aptitudes -intellectuelles; car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se -rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences s’accusent -nettement quand l’examen porte sur les caractères anatomiques. - -Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau, avec cette -supériorité de vues qui caractérise les travaux de ce regrettable et -illustre savant, a montré que le cerveau du singe diffère assez -complétement de celui de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les -confondre. Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses, leurs -plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement le cervelet, ce -qui ne s’observe que chez quelques idiots microcéphales de notre espèce. -Chez les grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période de -la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde dentition. - -De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles, l’un jeune, -l’autre adulte, et le troisième déjà vieux, ces organes sont d’un volume -égal. Les os du crâne qui continuent à se développer s’adossent par leur -face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la tête en formant une -crête haute et épaisse, au lieu de s’étendre, comme chez l’homme, pour -protéger un organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque les -autres parties du corps ont atteint tout leur développement. - -J’ai démontré[3] que le bassin de la femme diffère essentiellement de -celui des singes, et, que, dans les deux espèces, la parturition -s’accomplit d’une manière spéciale, qui ne permet pas d’établir entre -elles la moindre analogie. - - [3] _Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères_, in-8. - Paris, 1864.--_Mémoire sur le bassin des races humaines_, in-8. - Paris, 1864. - -M. le docteur Alix a mis en évidence des différences extrêmement -importantes dans la disposition des muscles de la main de l’homme et du -gorille; enfin le docteur Auzoux, dans la reproduction plastique, si -exacte, qu’il a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus -considérables. - -Les muscles de la région postérieure et inférieure du tronc sont -extrêmement faibles, comparés à ceux de notre espèce; les mollets sont -rudimentaires, et il serait fort mal à son aise s’il devait faire un -long voyage assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer. -L’animal n’est pas fait pour la station bipède; l’appareil destiné à -porter le corps dans la rectitude normale est insuffisant. Lorsqu’au -contraire on examine les muscles destinés à mouvoir le corps dans -l’action de grimper, on les trouve d’une puissance immense, et il -devient évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur. -Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il trouve sur les arbres -qu’il escalade un refuge contre le tigre et les autres carnassiers qui -lui donnent la chasse. - -Je passe sous silence quelques caractères également importants. Ceux que -je viens de signaler me suffisent pour prouver que nous ne sommes point -des quadrumanes, et si quelque philosophe vous soutenait le contraire, -vous pourriez lui répondre: Soyez singe si telle est votre ambition; -moi, je suis plus modeste, et me contente d’appartenir à l’humanité. - - * * * * * - -Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je veux vous faire -connaître les efforts qu’il fait depuis quarante ans, pour imiter la -nature au profit de la science; non pas la nature vivante et frétillante -que l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il -rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent être -disséqués sans l’aide du scalpel; ils représentent aussi exactement que -possible tous les organes de l’économie. L’auteur a mis à contribution -les substances les plus diverses pour donner une étonnante vérité -d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent exactement et -s’enlèvent par pièces et par morceaux jusqu’aux os en carton durci qui -forment la charpente de ses sujets. - -Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux sont -insuffisantes pour des études sérieuses, mais elles fournissent une -excellente introduction à l’anatomie réelle, et dans beaucoup -d’universités étrangères, car il en expédie jusqu’en Chine; les élèves -(hélas!) trouvent que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue, -que la nature, et ils respectent religieusement les secrets de la tombe. - -Indépendamment de ses préparations d’anatomie humaine, M. Auzoux a -reproduit, de grandeur naturelle, le cheval et le gorille. - -Il a choisi dans chaque ordre d’animaux: oiseaux, poissons, reptiles, -insectes, un sujet comme type de l’espèce; tout cela se démonte en -morceaux, pour qu’on puisse interroger les détails de l’organisation. -Son hanneton considérablement amplifié est un véritable chef-d’œuvre; -les végétaux ont fourni leur contingent à ce musée de l’histoire des -êtres organisés. - -Depuis de longues années M. Auzoux fait le dimanche un cours gratuit -destiné aux gens du monde. Là il expose les phénomènes de la vie animale -et végétale. Cette science vulgarisée est autrement intéressante que les -conférences où vous allez parfois vous endormir. - - * * * * * - -Chaque fois que la justice humaine applique la peine du talion à un -meurtrier, on entend de plaintives élégies contre la peine de mort. Et -cependant, on applaudit à un brillant fait d’armes, qui coûte la vie à -quelques milliers de braves gens. La fumée de la gloire cache les morts, -et la douleur des familles qui pleurent un fils ou un frère, n’a qu’un -bien faible écho dans l’allégresse générale. - -Singulier caractère que le nôtre! il faut avoir un grand fond de -sensibilité à gaspiller pour s’attendrir sur les quelques secondes de -souffrance que subissent des gredins qui n’ont pas l’habitude de ménager -les tortures à leurs victimes. - -Si un honnête homme, qu’on ne connaît pas, succombe dans son lit à une -fluxion de poitrine, on en accueille la nouvelle avec une parfaite -indifférence; on semble dire: - ---Qu’est-ce que cela me fait? - -S’il est écrasé sous une voiture, on le plaint très-sincèrement. - ---Ah! quel malheur; c’est affreux! - -Quand il s’agit d’un scélérat frappé par la justice, l’émotion est -complète: on pétitionnerait volontiers pour lui fournir du chloroforme. - -C’est donc plutôt la mise en scène de la mort que la mort elle-même qui -fait gémir la fibre sensible. - -Pour adoucir les regrets des âmes tendres, je puis les rassurer sur la -durée de la souffrance des suppliciés. A défaut des renseignements -personnels que je ne suis pas en mesure de fournir, je m’appuierai sur -des lois physiologiques qui ont la valeur d’une certitude. - -Il est absolument nécessaire, pour que le cerveau reçoive l’impression -douleur, qu’il soit animé d’une quantité de sang suffisante. Or, après -la section de la tête, ce liquide s’écoule immédiatement par tous les -vaisseaux béants. En quelques secondes, une minute au plus, la -circulation cérébrale est anéantie et le cerveau meurt par syncope. - -La douleur dure donc une minute, en admettant que la commotion ne l’ait -pas supprimée entièrement. - -En 1851, j’assistais le professeur Gerdy dans une double amputation de -cuisse chez un blessé par arme à feu, qui avait perdu beaucoup de sang -avant l’opération.--Cet homme est exsangue, nous disait le professeur; -si vous ne le maintenez pas dans une position rigoureusement -horizontale, il perdra de suite connaissance, car la masse de sang qui -lui reste est insuffisante pour animer le cerveau. - -En effet, lorsque nous soulevions le haut du corps du blessé, qui avait -toute sa présence d’esprit, il était pris immédiatement de syncope, sa -phrase restait inachevée. Quand on le recouchait sur la table -d’opération, la vie revenait de suite, et il répondait avec beaucoup de -précision aux questions qui lui étaient adressées. - -Le fait si souvent cité et relatif à Charlotte Corday, dont la face -rougit d’indignation sous le soufflet du bourreau, est un conte, et ceux -qui l’ont imaginé ignoraient que la rougeur de la face causée par une -émotion se trouve sous la dépendance de l’action des nerfs -_vasculomoteurs_, qui sont détruits par la section du cou. Le phénomène -est donc physiologiquement impossible, même en admettant l’arrêt de -l’hémorrhagie. - -Les mouvements qu’on observe sur la face des suppliciés ne sont -nullement des manifestations de sensations perçues. Ils sont dus à des -_actions réflexes_ absolument indépendantes de la volonté du sujet. Et -on peut les faire naître artificiellement pendant un certain temps après -la mort. - -J’ose espérer que cet éclaircissement ne fera pas naître en vous le -désir de tenter l’aventure, car il lui reste encore assez de vilains -côtés pour vous en dégoûter. - - * * * * * - - LE PHARMACIEN DROGUEUR - - APOTHICARIUS VENENOSUS SEU TORMINOSUS (LACÉPÈDE). - APOTHICARIUS CLYSOFERRENS (BUFFON). - - The death dwels in your jugs. - (W. ARDEN, _the Gift_.) - La mort habite dans vos bocaux. - -Nota.--Ne pas confondre avec le _pharmaceuticus honorabilis_ de Linné. -Ces deux espèces, quoique également de la famille des APOTHICARIÉES, -forment deux genres complétement distincts dont les propriétés sont -très-différentes. Cependant, je dois avouer que certains individus de la -première espèce se rapprochent assez de la seconde pour donner un moment -d’hésitation à l’amateur qui n’est point familiarisé avec cette étude. -C’est exclusivement de l’_apothicarius torminosus_ que nous traitons -ici. Ce qui pourrait sembler des généralités sur la famille des -Apothicariées ne concerne que ce dernier genre. Nous consacrerons un -article spécial au genre _Pharmaceuticus honorabilis_. Cependant, afin -d’éviter toute erreur fâcheuse pour la santé publique, nous donnerons -sommairement les caractères différentiels les plus tranchés des deux -espèces. - - -APOTHICARIUS CLYSOFERRENS, SEU VENENOSUS, SEU TORMINOSUS. - -Boutique mal tenue; maître mal peigné; bocaux malpropres, quelques-uns -raccommodés avec des bandes de papier; odeur vireuse; peu de -laboratoire; point de science; produits altérés.--Il donne des -consultations Raspail, vend des médicaments Raspail, des liqueurs -Raspail, et se ferait passer pour Raspail lui-même, n’était le respect -qu’il lui porte. Son instinct dominant est d’amasser de l’or à tout -prix.--Mauvais citoyen, il monte sa garde en rechignant (quand il la -monte) et cabale pour obtenir les galons de sergent-major (on verra -pourquoi).--Cette espèce s’épanouit de préférence dans les lieux froids -et humides, dans les rues borgnes et malsaines, où le soleil pénètre -peu; à Paris, on la trouve plus spécialement aux environs des Halles. -Cependant, ses tiges rampantes, souterraines, fort analogues à celles du -chiendent, lui permettent de croître un peu partout. - - -PHARMACEUTICUS HONORABILIS. - -Pharmacie bien tenue, propre, luisante; laboratoire bien installé, muni -de tous ses appareils en bon état; maître plus ou moins élégant, au -courant de la science, recevant même des journaux de médecine.--Il -fabrique ses sirops lui-même; ne fait jamais les bruns avec du caramel; -ne change rien aux ordonnances qu’il exécute; ne délivre jamais de -médicaments sans prescription; ne consulte pas ses clients; tient ses -poisons sous clef, et ignore jusqu’au nom de Raspail.--Considéré dans -son quartier, dont il est l’un des ornements, il devient souvent -officier de la garde nationale, membre du conseil municipal, adjoint au -maire et même premier magistrat de sa commune ou de son arrondissement. -Les plus ambitieux parviennent à l’Académie de médecine.--Cette espèce -se développe plus particulièrement dans les lieux bien aérés et où le -soleil n’est pas inconnu. A Paris, on la trouve surtout dans les beaux -quartiers; cependant les quartiers pauvres n’en sont pas entièrement -privés. - -Je n’ai pas l’intention de faire la monographie complète de cette -espèce. Je veux simplement ajouter quelques lignes au chapitre des -lamentations qu’elle arrache au corps médical. Comme classification, le -pharmacien-drogueur nous paraît devoir être considéré comme une simple -variété de la tribu des _Artifex_. Son rôle dans la société devrait -exclusivement consister à mélanger, triturer, piler et piluler _tout_ ce -qu’il peut nous convenir de faire entrer dans une formule; et cela -proprement, loyalement, fidèlement, promptement, sans rien y ajouter ni -retrancher, sans se permettre aucune observation ni réflexion qui puisse -faire soupçonner que son pilon ou sa spatule soient dirigés par un être -intelligent. Voilà le vrai type, le beau idéal du _clysoferrens_, que -chacun de nous a rêvé dans ses jours d’illusion. Tel était l’antique -apothicaire, ignorant, mais fidèle, qui se serait cru déshonoré si, dans -un accès de coupable audace, il avait osé administrer un clystère à -l’eau de son au lieu de le donner à l’eau de guimauve. Si, dans cet -heureux temps (âge d’or des apothicaires), un membre de cette estimable -corporation s’était permis d’inventer de son propre chef, et sans -l’ordonnance expresse de son seigneur et maître le médecin, un sirop -lénitif, incisif, béchique ou céphalique, ou bien même une simple pilule -purgative, le corps tout entier se serait soulevé pour l’expulser de son -sein. - -Malheureusement, ce temps est loin de nous. On a mis l’_apothicarius -venenosus_ sur le même pied que le _pharmaceuticus honorabilis_; des -gens qui se mêlent de tout lui ont appris un peu de latin, un peu de -botanique; ils en ont fait un quart de savant qui s’est permis d’oser -penser par lui-même! Aussitôt qu’il a pu comprendre le latin de cuisine -de ses bocaux, la tête lui a tourné; il a été pris du vertige de -l’ambition. Lui, qui jadis se tenait toujours modestement par derrière, -il voulut passer par devant à son tour; foulant aux pieds les traditions -laissées par ses honnêtes aïeux, il se révolta contre son seigneur et -maître et voulut l’absorber à son profit. D’abord, il hasarda quelques -timides observations sur les ordonnances! puis il osa les discuter!! -enfin, il les altéra!!! - -De là à capter la confiance des malades, il n’y avait qu’un pas; ce pas -fut franchi. Il représenta le médecin comme une superfétation -scientifique, comme un ignorant incapable de confectionner la moindre -_pocilokémie_, incapable de discerner une préparation _phytobasique_ -d’une _polybasique_; enfin, comme un être incomplet, qui est forcé de -recourir à chaque instant à lui, pharmacien-drogueur, qui, non-seulement -sait la médecine aussi bien que la pharmacie, mais encore, en vendant -ses drogues, donne sa consultation généreusement par-dessus le marché, -ce qui tente singulièrement le malade. Alors il se crut un savant -complet, se drapa dans sa gloire et se tressa des couronnes de -chiendent; puis, lâchant la bride à son génie, il inventa des -médicaments nouveaux doués de propriétés véritablement extraordinaires -(au moins selon lui); il confectionna des sirops qui guérissent en deux -heures la phthisie et la coqueluche, et bien d’autres maladies; des -pommades qui font disparaître instantanément les durillons et les -cancers, aussi bien qu’une grande quantité d’infirmités les plus -variées; des pilules tellement merveilleuses, qu’il suffit de ne pas les -prendre pour être guéri. Enfin, ils ont tout prévu; ils ont remède à -tout; l’indisposition la plus légère, comme l’affection la plus -terrible, trouveront dans leur boutique un remède tout prêt, ficelé, -étiqueté, emballé d’avance; on n’a plus qu’à s’en aller avec, après -avoir passé à la caisse bien entendu. On a bien raison de dire que le -médecin est une superfétation scientifique, un rouage de trop dans la -société; car, enfin, il avoue qu’il n’est point sûr de guérir, et il se -fait payer malgré cela; tandis que l’_apothicarius venenosus_ est -toujours sûr de la guérison et consulte gratis; il est certain que tout -l’avantage est de son côté, et qu’auprès du sien notre rôle est un peu -terne. - -Il y a bien une vieille loi qui défend absolument à l’_apothicarius -clysoferrens_ de rien vendre ni préparer sans notre _ordonnance_, -c’est-à-dire sans notre _commandement_; mais il est bien probable que -cette loi a été abrogée, et puis elle avait été faite pour des gens qui -ne savaient même pas le français, et non pas pour des gens qui -pourraient, s’ils voulaient, vous dire bonjour en latin. Il est donc -bien probable, puisque personne ne s’y oppose, que ces messieurs ont -parfaitement le droit de contrôler, même de modifier nos ordonnances, -comme de droguer, purger et dévaliser à discrétion les malheureux qui -leur tombent entre les mains. - -Vous pourriez supposer que le pharmacien-drogueur se trouve satisfait de -la part qu’il s’est taillée dans notre domaine; vous seriez dans une -erreur très-grande. Il s’est dit: Je vends cinq francs ce qui me coûte -dix sous; c’est assez joli; mais si je vendais à la place de ce qui me -coûte dix sous quelque chose qui ne me coûterait rien du tout, le -bénéfice serait encore bien plus clair! Dès lors, il mélangea, falsifia, -altéra, sophistiqua, de manière à transformer en produits complétement -inertes ou en poisons dangereux les médicaments qui dans un cas pressant -auraient pu arracher un homme à la mort. De sorte que le médecin qui a -annoncé à la famille un résultat sur lequel il croyait pouvoir compter, -reste tout penaud quand il voit justement survenir le contraire, quand -il voit, surtout, le visage de ses clients exprimer dans un langage -aussi muet qu’énergique: Voilà un médecin qui ne sait pas du tout ce -qu’il fait; si nous allions en chercher un autre? - -Puis, les gens du monde viennent vous dire de cet air goguenard que vous -savez: Vraiment, la médecine ne fait aucun progrès; on meurt tout autant -qu’il y a un siècle. Mais certainement qu’on meurt tout autant; si une -chose a le droit de surprendre, c’est qu’on ne meure pas davantage; pour -qu’il en fût autrement, il faudrait que la médecine, dans sa marche vers -le bien, pût surpasser l’_apothicarius venenosus_ dans sa course vers la -fraude et la sophistication, ce qui semble impossible. Faites donc vivre -les gens cent cinquante ans avec des auxiliaires qui n’ont même pas -respecté l’innocence de la farine de moutarde! - -Ah! l’_Univers_ a bien raison: l’éducation est la mère de tous les -vices. - -Nous avons dit qu’il intriguait pour obtenir le sergent-majorat; ce -n’est point orgueil de sa part, car il méprise les vains hochets qui ne -rapportent rien; c’est uniquement comme moyen de conquérir par la -terreur les gardes nationaux de sa compagnie. - -Malheur à l’imprudent atteint d’engelures ou de rhume de cerveau qui -irait acheter autre part que chez son sergent-major la pommade ou la -pâte de réglisse qui doivent ne pas le guérir! Il peut compter sur des -gardes hors tour, sur des corvées de faveur et sur le conseil de -discipline s’il est en retard de cinq minutes. - -Lorsqu’on est son client, on est sûr, au contraire, de ne jamais passer -la nuit au poste; il suffit même du prétexte d’une légère indisposition -personnelle ou d’un membre de sa famille pour qu’il reprenne -immédiatement votre billet de garde. Seulement, il est nécessaire de lui -prendre une certaine quantité de médicaments (le plus possible) qui -servent à certifier la maladie. On peut abuser de cette manière d’être -malade sans qu’il ait jamais l’indiscrétion de vous en faire le moindre -reproche. - -Donc, si ce n’était pas par considération pour le _pharmaceuticus -honorabilis_, qui ferme la porte de sa vertueuse officine à la fraude et -à la consultation, je crois qu’on rendrait justice à la pharmacie en la -classant parmi les industries insalubres qui sont placées sous la -juridiction du conseil de salubrité et de l’administration de la police. -Quelle horreur! va s’écrier un pharmacien-drogueur de la rue des -Lombards qui _oublie_ de mettre du safran dans son laudanum de Syd, mais -nous avons nos inspecteurs qui sont chargés de contrôler la pureté de -nos produits et l’étamage de nos casseroles pharmaceutiques. - -Et il aurait raison, cet honnête industriel. - -L’inspection des garnis, des épiciers, des maisons de filles et de tout -ce qui peut faire courir un danger à la société est faite avec une -admirable exactitude, parce qu’elle est faite directement par les agents -de l’administration; l’inspection de la pharmacie est à peu près nulle. -Il est cependant clair que la santé publique, qui se trouve livrée -presque sans contrôle au mercantilisme effréné de l’_apothicarius -venenosus_, court des dangers bien autrement sérieux, car il ne s’agit -point ici d’un foulard volé, d’une gonorrhée attrapée ou de lait étendu -d’eau; il s’agit à chaque instant de vies humaines qui nous échappent, -parce qu’un _pharmacien-drogueur_ économise dix centimes sur une potion -qu’il vend deux francs. - -Les inspecteurs, membres de l’École de pharmacie et de médecine, sont -beaucoup trop savants pour faire une pareille besogne; aussi ils ne la -font sérieusement que lorsqu’une dénonciation formelle vient les -réveiller. Au lieu d’être le _Mané_, _Thecel_, etc. des pharmaciens, au -lieu de les aborder avec l’aspect terrible de Minos, ils empruntent -l’air gracieux de Grassot dans le _Gendre de M. Pommier_, ils -entr’ouvrent la porte, jettent un regard circulaire dans la boutique et -s’en vont en adressant au pharmacien un sourire qui semble dire: -«Allons, c’est parfait; vos bocaux sont parfaitement alignés, nous -sommes satisfaits! Au plaisir! à l’année prochaine!» Il est des cas -cependant où ils déploient une sévérité terrible, c’est quand un de -leurs vassaux manque de respect à l’École de pharmacie (ne pas la saluer -est un grave délit, la traiter de perruque est un crime); ou quand un -imprudent s’écarte du vieux sentier des us et coutumes de l’art; oh! -alors ils envahissent l’officine comme une trombe, ils bouleversent -tout, fouillent partout, ils porteraient même, s’ils l’osaient, leurs -mains investigatrices jusque sur madame la pharmacienne pour s’assurer -qu’elle ne recèle rien de falsifié, altéré ou sophistiqué. Cependant il -n’est jamais nécessaire d’en venir à une telle extrémité, le premier -bocal qui leur tombe sous la main renferme ordinairement la matière au -moins d’un procès-verbal. A moins que l’_apothicarius clysoferrens_, -prévenu à propos, n’ait eu le temps de déposer au coin de la borne la -moitié de ses marchandises; oh! alors tout est retourné dans la maison -de la cave au grenier, il faut absolument une contravention, on n’en -démordra pas. Un jour même, en désespoir de cause, on a saisi le pot de -colle à étiquettes parce que la colle était moisie. La Commission -déclara que jusqu’à ce qu’on ait étudié suffisamment l’action que des -étiquettes ainsi collées pourraient avoir sur la conservation des -médicaments, elle devait considérer ladite colle comme présentant un -danger sérieux pour la santé publique. La colle criminelle fut donc -saisie et procès-verbalisée. Dans la même visite, on avait eu beaucoup -de peine à leur arracher un vase intime qu’ils s’obstinaient à -considérer comme un ustensile de laboratoire malpropre. - -Le seul remède à cela consiste à changer le mode d’inspection et à le -confier exclusivement à l’administration de la police, qui traquera les -_pharmaciens-drogueurs_ comme elle le fait pour les autres marchands qui -trompent sur la nature de la marchandise. Le _pharmaceuticus -honorabilis_ ne pourrait qu’y gagner, car il serait bientôt débarrassé -de cette honteuse concurrence. - -Ceci nous prouve que parmi les ennemis naturels du médecin, et j’entends -par ennemi naturel tout individu qui, volontairement ou -involontairement, lui porte préjudice parce qu’il y trouve son intérêt, -l’_apothicarius venenosus_ peut hardiment revendiquer la première place. - -Ceci nous prouve encore que dans toute la création il n’existe pas un -être aussi doux, aussi bon, aussi patient que le médecin, qui se -laisse gruger, piller et dévaliser sans rien dire par les -_pharmaciens-drogueurs_, rebouteurs, consultants sans diplôme et autres -corsaires qui vivent de son bien et en vivent mieux que lui. - -Il ressemble à ces vieux brahmines qui se laissent dévorer par la -vermine sans vouloir, par scrupule de conscience, s’en débarrasser. - - * * * * * - -HOMMAGE AU DOCTEUR HÉNOQUE. - - H onneur et gloire à toi, praticien habile! - E spoir de l’affligé dont tu taris les pleurs! - N ’en déplaise aux Midas, dont pullule la ville, - O n trouve en ton savoir la fin de ses douleurs! - Q ue ton talent est grand! il n’est point équivoque; - U n succès de quinze ans le rend exempt d’erreurs, - E t pour premier Dentiste, au loin, proclame Hénoque. - -Je n’ai pas emprunté, comme on pourrait le croire, cet acrostiche à la -circonférence d’un mirliton; il a été publié dans un journal (section -des annonces). J’ai cru d’abord que le sieur Hénoque avait extrait un -chicot à Apollon, et que le dieu des vers, par reconnaissance, avait -confectionné lui-même et déposé respectueusement aux pieds de l’ - - Espoir des affligés dont _il_ tarit les pleurs, - -cet HOMMAGE bien senti. Après avoir été aux renseignements, je suis -porté à croire qu’Apollon est totalement étranger à la chose. Il paraît -que ce fabricant d’osanores, plein de reconnaissance pour les services -qu’il a rendus à la société, n’a point hésité, malgré un grand fonds de -modestie, à s’adresser le présent HOMMAGE. Un homme doit être fier de -lui quand il peut se dire: - - Honneur et gloire à toi, praticien habile, - -et qu’il ajoute: - - Que ton talent est grand! il n’est point équivoque. - -_Nota._ Ne pas confondre le sieur Hénoque avec son homonyme, père de -Mathusalem, qui vivait l’an 3412 av. J. C. Ces deux hommes célèbres -n’ont de commun que le nom; Hénoch l’ancien n’était même pas dentiste. - - - - -XVII - - La grêle. - Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique. - Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie. - Lamentations de M. Valenciennes. - - -M. Becquerel père a fait une longue communication à l’Institut sur la -grêle. Mais de quelle grêle est-il question? car avec notre élasticité -de langage, il semblerait que les mots sont entrés au service du -dictionnaire pour tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre -significations, sans avoir droit pour cela à une ration d’égards -supplémentaire. - -Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les coutures, roussit -le chapeau, écule les chaussures des pauvres diables? Non. - -Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y semer la laideur? -Non. - -Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages laissent tomber -sur la terre quand ils se battent entre eux. - -J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait de préférence pour -personne, et qu’elle tombait impartialement à tort et à travers sans -choisir sa place. Il n’en est rien. Encore une illusion qui s’envole. La -grêle a ses préférés; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour tout -le monde. - -Ah! alors! si là-haut on fait des injustices, je n’ai plus le droit de -me plaindre de celles qu’on commet ici-bas. - -M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant trente ans, -principalement dans les départements de Loir-et-Cher, du Loiret et de -Seine-et-Marne. Il a pointé sur des cartes spéciales les orages à grêle -et leurs dégâts. Il résulte de ce travail considérable que les orages à -grêle suivent, dans les trois départements que nous venons de signaler, -un courant dirigé à peu près de l’ouest à l’est. Le courant semble se -limiter dans une certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout -l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à son cours, qui -passerait par Vendôme. Elle traverse le Loiret jusqu’à la forêt -d’Orléans. Les propriétés situées dans cette zone souffrent -périodiquement les atteintes du fléau, tandis que les régions voisines -jouissent d’une immunité presque complète. - -Le savant auteur de cette communication a cependant noté des exceptions -très-curieuses à cette espèce de règle. Quelques pays, la commune de -Pouillé, par exemple, qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité -complète, ont été ravagés pendant cinq ou six années consécutives sans -qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de ces dévastations. - -Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui traversent le -Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur la forêt d’Orléans, et de -là se divise en deux colonnes, marchant l’une vers le sud et l’autre -vers le nord; car les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons -semblent craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il n’y a -rien à détruire. - -Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches, -malheureusement encore trop limitées: - -Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre de vos vergers, -avant d’acheter une propriété, allez trouver le directeur de la -Compagnie d’assurances contre la grêle; il est parfaitement renseigné: -l’habitude de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que M. -Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre proposition -d’assurance, vous pouvez être certain de votre affaire: cette grimace -est pleine d’orages. Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un -autre canton. - -Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à grêle, ne comptez pas -sur la clémence du ciel. Le baromètre baisse, le nuage sombre et irrité -s’avance en grondant, il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation. -Adieu, douces moissons! adieu, plantureuses vendanges! dans une heure -vous n’existerez plus, et le soleil viendra perdre ses rayons sur une -terre désolée, qui a besoin d’ombre pour cacher sa tristesse. - -Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe; il est -peut-être un peu difficile à appliquer, mais il est certain. - -Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous de transporter -vos vergers, vos vignes et vos moissons à l’ombre de la forêt voisine, -et, si le nuage crève, ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte -toujours les forêts. - -M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et ratatiné, mais qui ne -manque ni de séve ni de verdeur. Les ans n’ont point refroidi son ardeur -scientifique. Il a vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en -soit aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé à ajouter -encore un grand nombre d’unités à ce total respectable. - -M. Becquerel est certainement un des plus savants physiciens de l’époque -actuelle; le nombre de ses travaux est considérable, et beaucoup sont -fort estimés. Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter son -fils, qui siége près de lui à l’Institut. - -Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent que Démosthène, -lui-même ne voudrait pas le croire, mais ses explications confuses -enveloppent toujours quelque chose d’utile. Quand on a la patience de -découdre l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur -scientifique de bon aloi. - -Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et la protége contre -les courants d’air est divisé en deux étages superposés à stratification -régulière et concordante. L’étage inférieur qui représente le terrain -primitif est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent -fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur, d’une épaisseur -plus notable et d’une teinte plus foncée, semble constitué par des -cheveux d’alluvion artificiellement condensés sur une surface mobile par -la main d’un artiste capillaire. - - * * * * * - -La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un groupe égrené de -gens bien couverts, qui se dirigeaient péniblement du côté du Jardin des -Plantes dans un singulier accoutrement. L’un portait sur son épaule un -fourneau à réverbère; son torse était enguirlandé d’un chapelet de -cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires et tenait à la -main un panier de charbon. - -Un troisième ployait sous une charge de matras et de ballons de toutes -dimensions. Deux d’entre eux avaient cotisé leurs forces pour traîner -une charrette à bras garnie d’une foule d’instruments de laboratoire. - -Le quatrième page de _Malbrough_ n’était pas de la partie, car chacun -portait son fardeau. - -Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes ambulants, je les -suivis, espérant les voir installer leurs fourneaux au premier coin de -rue, comme les étameurs non patentés; et je m’apprêtais à entendre le -cri de guerre de cette nouvelle tribu: _Voi-là l’chimis-te! faites -analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments -sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. Voi-là l’chimis-te!_ - -J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution naissante, à -cette vulgarisation de la science, qui me semblait destinée à guérir la -plaie honteuse des fraudes commerciales qui nous ronge. Cependant je -suivais toujours et j’eus bientôt la mortification de reconnaître mon -défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, l’un après -l’autre, par la porte béante du Muséum. - -Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis d’arrêter le dernier -au passage. Il était coiffé d’une capsule, portait sous ses bras un -soufflet de laboratoire, des flacons tubulés, et dans une hotte -très-propre, étaient entassés sur son dos des sacs de produits -chimiques. Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche mon -mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son visage. - -Cette attention délicate parut le toucher et le disposa favorablement à -répondre à mes questions. - ---Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander quel est le but -de votre pénible voyage? - ---Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques de MM. Chevreul et -Fremy. - ---Bonne affaire! monsieur; voilà de savants maîtres qui vous montreront -le fin du métier. - ---Certainement; mais ils sont un peu occupés, et ils délèguent leur -science à leur préparateur. - ---Un habile homme, et qui sait bien des choses. - ---Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents, et il est forcé de -se faire remplacer par le sous-préparateur. - ---Et si le sous-préparateur tombait malade? - ---Oh! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très au courant de la -maison. - ---Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas bien pourquoi vous -chargez vos épaules d’un si lourd fardeau, à moins cependant que vous -n’ayez l’intention de vous faire maigrir. - ---Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les appareils, les -produits et les réactifs. - ---On vous invite à dîner, à la condition que vous fournirez les plats du -festin, la vaisselle et la batterie de cuisine qui sert à la faire -cuire. - ---On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le peroxyde de manganèse -est dans ma hotte, et on m’attend pour fabriquer de l’oxygène. - -Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile aux élèves qui ont -l’intention de devenir des Lavoisier; mais les ustensiles sont coûteux. -Ne pourrait-on pas au moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés -de la science? - - * * * * * - -Nous empruntons à un journal médical les principes obstétricaux qui -suivent. Nous commençons par déclarer qu’ils ne sont point dus à feu le -célèbre M. de la Palice, ni à aucun de ses descendants; ils sont la -propriété (garantie par les traités internationaux) de M. McClintock de -Dublin. Je copie: - -«La clinique d’accouchements diffère tellement des autres cliniques, que -je crois de mon devoir de vous indiquer comment vous devez vous y -comporter.» - -Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques, l’usage exige qu’on -se livre à des excentricités très-décolletées. C’est un renseignement -que je suis heureux de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter -_the green Ireland_, car, s’ils affectaient une tenue pleine de réserve -et de convenance, autre part que dans la clinique d’accouchements, ils -pourraient s’exposer à être flanqués à la porte par M. McClintock. - -Nous engageons donc nos confrères, désireux de se trouver à la hauteur -des circonstances, à prendre quelques leçons de _cancan_ et de débraillé -avant de traverser la Manche. - -«Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes que je vais -formuler pourront et devront vous guider encore, quand, sortis de cette -école, vous vous livrerez à la pratique _civile_.» - -De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que de la conduite à -tenir dans la pratique des accouchements _civils_; quant aux -accouchements militaires, l’auteur en fera probablement l’objet d’un -chapitre à part. - -«N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le plus faible.» - -Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas s’y tromper, et le -médecin qui prendrait, en pareil cas, sa cliente pour un homme, ferait -preuve d’un esprit d’observation vraiment trop superficiel, et on ne -saurait trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes. - -«Comme tous les autres malades, la femme a droit à votre humanité et à -votre bienveillance.» - -Si le professeur admet que tous les autres malades ont droit à -l’humanité et à la bienveillance, la recommandation est inutile, à moins -cependant qu’il n’ait parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots, -de Hurons et d’Iroquois. - -«Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants et _retenus_.» - -Comment! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas de prêcher la retenue -à vos élèves! vraiment j’en frissonne: ce sont donc des cipayes capables -de tout? - -«Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses douleurs, la -femme en travail laisse échapper des reproches.» - -Ah! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper de plus -désagréable, il n’y aurait que des compliments à lui faire. - -«N’entreprenez jamais un accouchement sans vous être, au préalable, lavé -soigneusement les mains.» - -Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui préfèrent se les -laver après; M. McClintock n’est point de cet avis, il a peut-être des -raisons qu’il ne fait pas connaître pour ne se les laver que dans les -grandes occasions et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le -faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses que la main du -médecin est exposée à subir; ce qui le prouve, c’est qu’il dit: - -«Je vous fais cette recommandation parce que les faits ont démontré que -la fièvre puerpérale peut être produite par l’inoculation de parcelles -purulentes provenant d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts -de l’accoucheur.» - -Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir touché des -ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres lorsqu’il aurait un -accouchement à faire. - -Drôle de clinique! singulier professeur! - - * * * * * - -Certains professeurs officiels _in partibus_ font parfois leurs cours -(lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un esprit superficiel pourrait -en conclure que si les professeurs qui sont payés pour faire des cours -en font peu, les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour -cela, n’en font pas du tout. - -Ce serait une erreur capitale; les professeurs sont d’autant plus zélés -qu’ils sont moins rétribués. En voici la preuve: - -M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, ayant appris -que la chaire d’accouchements de la Faculté ne retentissait pas tous les -jours de la parole du maître, résolut de venir en aide à l’enseignement -officiel. Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de fer et de -venir à Paris, deux fois par semaine, faire une leçon sur les -accouchements; puis, comme il est médecin de l’hôpital de Chartres, sa -leçon faite, il retourne dans cette patrie de l’aristocratie des pâtés. -Total, 144 kilom. par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an. -Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante ans, nous -arrivons à un total de 720,000 kilom., vingt fois le tour de la terre! - -Voilà la route que la science peut faire parcourir à un professeur zélé. - -On dira peut-être: Pourquoi M. Salmon ne fait-il pas son cours à -Chartres au lieu de le faire à Paris? il économiserait 14,000 kilom. par -an. - -Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses auditeurs de Paris; -cependant il craindrait peut-être d’être indiscret en les obligeant à -faire 88 lieues par semaine pour venir l’entendre dans son pays; de -plus, il a compris que les vrais talents ont besoin de se faire -consacrer à Paris. - -Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent vers la capitale, -car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler à Chartres un auditoire -aussi compacte que celui de certains professeurs du Jardin des Plantes, -qui font leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux -personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). Et lorsqu’on -voit des professeurs très-savants, si on les juge d’après les -traitements qu’ils touchent, se contenter d’un auditoire aussi exigu, il -n’y a pas de raison pour qu’un professeur de province se montre plus -difficile. - -De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, car il est peu -probable que, résidant à Chartres, on vienne le chercher de Paris pour -les accouchements pressés; à moins que ses clientes ne se soient d’abord -formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons -que féliciter, et très-sincèrement, M. Salmon du zèle qui lui fait -exécuter de pareils voyages. - -Ah! grand Dieu! si nos professeurs étaient forcés de parcourir 144 -kilomètres pour faire une leçon, je crois qu’on pourrait bien mettre en -location les amphithéâtres de la Faculté. - - * * * * * - -La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit concile -pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter les intérêts -professionnels des pharmaciens. Rien de mieux; cependant, en prêtant un -peu l’oreille, j’entends dans le lointain des mauvaises langues qui -murmurent: que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire -sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises langues en -donnent pour preuve que les échos du concile ont surtout retenti des -louanges de la maison Dorvault qui ont été servies à toutes les sauces; -on ajoute de plus qu’on a fait signer aux membres présents une pétition -pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive un petit bout de -ruban. - -Eh bien! après, langues de vipères! quand la maison Dorvault aimerait -les bouts de ruban, où serait le mal! quand même elle voudrait se faire -couronner rosière par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir? -S’il faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que ce soit la -maison Dorvault qu’une autre. - -D’abord, elle a des titres: 1º elle a entrepris le bonheur général de la -pharmacie et celui des pharmaciens en particulier; 2º pour édulcorer, au -moins, les vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible -de faire le bonheur, elle a inventé la MAISON DE RETRAITE DES -PHARMACIENS.--Je sais bien que vous allez me dire que depuis la -glorieuse de 48, on a imaginé pour toutes les professions, et sous le -nom de _maisons de retraite_, des petits dépôts de mendicité si -séduisants, que tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir -le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai; mais la maison -Dorvault a perfectionné cette institution banale au moyen d’une idée -pyramidale et cocasse. - -Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, s’est dit: - -Un pharmacien malheureux comme les pierres (car c’est la première -condition à remplir), et parvenu à cet âge infortuné où on n’est plus -bon à rien (seconde condition essentielle), ne doit pas avoir le -caractère extrêmement jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors -d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis par un -embêtement général, multiplié par la racine carrée de leur nombre; si -l’on ne met pas des gendarmes à la porte, au bout de huit jours, il ne -restera pas un seul pharmacien dans l’établissement. - -Il faut trouver un moyen héroïque et économique de les enchaîner au sol. - -La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de l’hôtel des -Invalides, où les braves débris de nos victoires et conquêtes trouvent -le moyen, avec une douzaine de soldats de plomb et quelques -fortifications microscopiques, de se représenter le grand drame de -l’empire où ils jouèrent un rôle. - -Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison Dorvault; elle -résolut de placer les invalides de la pharmacie au milieu du champ de -bataille où s’était écoulée leur jeunesse. - -Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la _Maison de retraite_ -un laboratoire microscopique garni de petits ustensiles où on -confectionnerait de petites potions, de petites pilules. A ces -laboratoires seraient annexés de petits jardins botaniques, où l’on -cultiverait de petites plantes médicinales propres à être transformées -en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait des -employés spéciaux chargés de consommer les produits pharmaceutiques des -pensionnaires, et obligés d’éprouver tous les effets qu’on a le droit -d’en attendre. Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait -être atteint des accidents tertiaires d’un _spleen_ constitutionnel pour -ne pas être dans un état perpétuel de jubilation. - -La maison renfermerait un _vivier de retraite_ pour les sangsues hors de -service; les pensionnaires qui voudraient varier leurs plaisirs, -auraient le droit de s’en appliquer comme distraction, mais il leur -serait expressément interdit de les consommer sous forme de friture. - -Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les pharmaciens ne -se soulèvent pas comme un seul homme pour offrir à la maison Dorvault -une statue en pâte de guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la -reconnaissance des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement que jamais -pour le métier de philanthrope. - - * * * * * - -Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés de sanglots -désespérés, qui partent du Jardin des plantes? Cependant la lionne n’a -pas perdu ses petits, l’hippopotame n’a point à regretter sa belle -compagne, les carnassiers sont calmes, les solipèdes souriants, les -ruminants paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se taisent. Ces -accents déchirants sortent de la poitrine d’un bimane. Ce bimane, c’est -M. Valenciennes, qui, ne pouvant faire oublier Cuvier, veut au moins -éclipser Jérémie, de lamentable mémoire. - -Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs du Jardin des -plantes le logement qu’ils occupent dans cet établissement et de les -exproprier pour cause d’inutilité scientifique. Bien entendu que tous ne -sont pas inutiles à la science; mais on ne veut pas faire de jaloux. On -destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. M. Valenciennes -prétend que le motif est insuffisant pour le priver de sa maison; qu’il -appartient à l’établissement (section des professeurs), et que l’en -chasser, c’est faire une brèche dans les collections. Il chante du matin -au soir en s’accrochant aux portes: - -AIR du _Juif errant_. - - Que mon sort malheureux - Est donc triste et fâcheux! - -Eh bien! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes; un -professeur qui a six ou sept places ne peut pas se loger comme le -premier croquant venu. Maître Jacques mettait sa souquenille quand -Harpagon lui parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour -prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses fonctions de -cuisinier. M. Valenciennes est comme maître Jacques, il veut faire les -choses en règle et loger chacune des sciences qu’il professe dans une -pièce à part, parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour -placer tout son savoir dans la même. - -Quand on viendra visiter M. le professeur de conchyliologie et -zoophytologie, on le trouvera dans un cabinet spécial, où il pourra -parler de coquillages et de zoophytes pendant quatre minutes sans -commettre d’erreurs de classification. Vite, vite, c’est le professeur -de l’École de pharmacie qu’on veut voir; il passe dans un cabinet, où -tout à coup il devient aussi savant pharmacien que l’illustre -Diafoirus.--Qui demandez-vous? M. le professeur du collége Rollin? -Entrez dans ce cabinet à gauche.--Non? C’est M. le professeur de l’École -normale?--Alors, attendez dans ce cabinet à droite.--Quoi! c’est M. le -membre de l’Institut? Que ne le disiez-vous: c’est la porte au fond du -corridor, vous verrez son portrait en costume d’Hermès, le doigt sur les -lèvres, emblème du prudent silence qu’il garde perpétuellement à -l’Institut. Il fallait aussi une pièce pour les livres et les -collections, mais ce chapitre a subi depuis peu de temps de grandes -pertes, de sorte qu’on logera assez facilement ce qu’il en reste. - -Une buse qui convoite la maison de M. Valenciennes a le cruel courage de -rire de ses larmes et l’impudence de prétendre que toute sa science -tiendrait à l’aise dans moins de place que cela. Mais ce propos léger, -et peut-être dicté par l’envie, ne doit être accepté que sous toutes -réserves. - -Ce congé intempestif, signifié au commencement de la saison rigoureuse, -refroidirait considérablement le zèle scientifique de M. Valenciennes. -Il serait possible, pour punir la société de son déménagement, qu’il -brûlât la magnifique classification qu’il vient d’imaginer; je le crois -incapable de porter une main farouche et barbare sur ses propres -lauriers; mais comme, à la rigueur, il pourrait, sous prétexte qu’on le -chasse de son nid, refuser de couver cet œuf pondu par son noble génie, -je vais dévoiler cette magnifique conception; au moins la science ne -perdra pas tout. Voici la chose: - -On sait que Cuvier a divisé le règne animal en quatre embranchements: -les vertébrés, les mollusques, les articulés et les rayonnés. M. -Valenciennes divise également son affaire en quatre sections: - -Les animaux qui sécrètent: - -1º Du phosphate de chaux; - -2º Du carbonate de chaux; - -3º De la silice; - -4º Enfin, ceux qui ne sécrètent rien du tout. - -Je crois que, pour imaginer cette classification, l’illustre professeur -s’est inspiré de la romance de Malborough: «L’un portait sa cuirasse, -l’autre portait son grand sabre, l’autre son bouclier, et l’autre ne -portait rien du tout.» - -Jusqu’à présent, il n’applique cette idée neuve et originale qu’aux -mollusques et zoophytes qui vivent sous sa noble tutelle et qu’il traite -en enfants gâtés, mais il espère l’étendre prochainement à toute la -série animale. Rien n’est impossible à l’homme illustre qui a découvert -que les animaux empruntent leur phosphate calcaire à _l’acide -phosphorique de l’atmosphère_. - -Dans quel embranchement les historiens futurs classeront-ils les -professeurs qui sécrètent de pareilles classifications? - - - - -XVIII - - La naissance d’une île. - A la recherche d’un père. - - -J’ai l’honneur de vous faire part de la naissance d’une île nouvelle. La -mer et l’enfant se portent bien. - -Le calme plat de la félicité a succédé aux tempêtes de la parturition, -aux convulsions de l’enfantement. - -La mer, comme toutes les mères, semble frappée par la malédiction -biblique: - - _In dolore paries._ - -et c’est au milieu de gémissements terribles, de lamentations -formidables, que la mer laisse échapper de son sein le lambeau de terre -qui doit fournir à l’homme un nouveau domaine. - -Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la naissance d’une île. -Ce spectacle un peu émouvant est assez rare; voilà la troisième fois -seulement qu’on l’observe depuis quatre siècles. Il n’est donc pas -surprenant que la nature fasse quelques frais pour célébrer un tel -phénomène. - -Lorsqu’un prince daigne augmenter le nombre des vivants, on entoure son -berceau de tout le tapage et l’éclat dont les faibles humains peuvent -disposer: le canon, les feux d’artifices annoncent aux populations -qu’elles possèdent un nouveau maître. - -Le programme est le même pour la naissance d’une île. Seulement la -nature est plus grandiose dans ses réjouissances, et ses manifestations, -au lieu de répandre l’allégresse, sèment l’angoisse et l’épouvante. - -On dirait le prologue de la fin du monde. - -Dans la partie sud de l’archipel grec, à quelques milles de l’île -Santorin, existent deux îlots de formation volcanique: l’aîné surgit -l’an 186 avant notre ère; le cadet, nommé Néa Kammeni, vit le jour en -1707. - -Le 29 janvier dernier, l’employé de l’état civil préposé à -l’enregistrement des naissances iliaques, dormait sur son répertoire, du -sommeil d’un fonctionnaire qui a des loisirs, lorsqu’il fut brusquement -réveillé par des bruits tonitruants qui ébranlaient le sol. - -L’artillerie souterraine des volcans tirait ses premières volées. La mer -bouillonnait, se couvrait d’écume, et semblait frémir sous la main d’une -puissance plus forte qu’elle; l’eau prit une teinte rougeâtre et -sinistre, il s’en échappait des masses de vapeurs blanches, sulfureuses, -qui flottaient lourdement à sa surface. L’îlot de Néa Kammeni secoué sur -sa base par des tremblements de terre se fendait en deux morceaux. - -Les habitants, affolés de terreur, construisaient à la hâte un ballon -avec toutes les crinolines du pays, pour échapper au naufrage de l’île, -qui menaçait de s’engloutir; elle s’est déjà enfoncée un peu dans l’eau -qui bouillonne à ses pieds. L’air calme et pur était la seule route -praticable à travers ce cataclysme. - -Tout à coup, de longues flammes rouges, hautes de quatre ou cinq mètres, -sortirent du sein des flots. C’était le vieux Neptune qui allumait ses -feux de Bengale. Les tremblements de terre se succédaient; les tonnerres -souterrains jouaient l’air du jugement dernier avec un formidable -ensemble. Tout craquait, la nature semblait disloquée et hors d’haleine. - -La mer était toujours rouge, toujours frémissante, toujours couverte de -blanches vapeurs. - -Alors on vit surgir du milieu des flots, entre Néa Kammeni et son frère -aîné, un piton pelé et aride qui s’élevait et croissait à vue d’œil, -pour former une terre. - -Quelque Titan, mal écrasé, grouillait probablement encore sous les -roches profondes, et lançait dans un dernier défi la nouvelle île vers -le ciel. - -Vingt-quatre heures après elle mesurait cinquante mètres de longueur, -douze de largeur et quarante-cinq de hauteur. Elle se fendille, et -laisse passer les flammes à travers ses fissures. La nuit, on dirait -qu’une légion de follets s’échappe par ses fêlures pour courir le monde. - -Avec une telle faculté de croissance, si la nouvelle île avait -l’ambition des grandeurs, elle transformerait bientôt, en poussant de la -sorte, l’archipel grec en continent, et la Méditerranée en marais -desséché. - -Les pirates de la mer Égée seraient obligés d’exercer la flibuste en -patache, et les gracieuses tartanes céderaient la place aux âniers du -Péloponnèse. C’est impossible: une île n’a pas le droit de bouleverser -ainsi les mœurs et coutumes d’un peuple. - -Quel nom va-t-on imposer à ce gigantesque nouveau-né? Il lui faut au -moins pour parrain une des pyramides d’Égypte, et les dragées du baptême -auront la taille des citrouilles. - -La terre appartient au premier occupant; si M. Lenormand, auquel on doit -l’observation de ce phénomène géologique dont il a été témoin, avait eu -la présence d’esprit de s’asseoir sur ce pic aride, au moment où il -sortait du sein de l’onde, il en serait devenu le propriétaire, et même -le monarque absolu. Voilà une occasion de monter sur un trône qu’il ne -retrouvera peut-être jamais. - -Il est vrai, que si cette île au tempérament tropical est pittoresque, -elle est un peu sauvage; exclusivement constituée par de la pierre ponce -(j’en ai vu un morceau), ce terrain n’est pas très-favorable à la -culture des plantes potagères. M. Lenormand a pu être arrêté par la -crainte d’avoir un peuple à nourrir--et de roussir son pantalon. - -Ces convulsions, qui accompagnent la naissance d’une petite île perdue -dans l’immensité des mers, vous représentent sur une échelle au -dix-millième l’histoire des soulèvements du globe. C’est par un -mécanisme semblable qu’ont surgi les chaînes de montagnes qui -constituent l’épine dorsale de la terre. - -Notre planète n’était d’abord qu’une masse incandescente; le -refroidissement de sa superficie a permis aux matières en fusion de s’y -déposer progressivement sous forme d’écorce, d’enveloppe solide. On -estime que cette enveloppe a 40 ou 50 kilomètres d’épaisseur. Mais le -reste de la masse, le noyau central, est toujours en ignition et -représente sous nos pieds un globe de feu d’à peu près 13,300 kilomètres -de diamètre: une jolie chaufferette. - -Cette fournaise communique avec l’extérieur par quelque 200 volcans, qui -lui servent de cheminées, en jouant pour nous le rôle de soupapes de -sûreté. Mais les volcans sont d’une formation relativement assez -récente. Avant leur apparition, lorsque le feu central fabriquait tout à -coup de grandes masses de vapeur, l’enveloppe solide se déformait sous -leur immense pression. - -La terre se trouvait prise de frissons et de tremblements, comme un -malade atteint de fièvre; le sol devenait houleux et vacillant, des -détonations souterraines accompagnaient les déchirements de ses -entrailles; les montagnes s’élevaient comme d’immenses pustules qui -suppuraient une lave brûlante et des torrents de feu; des pays -s’éventraient et disparaissaient sous les eaux; les eaux étaient -refoulées dans les bassins des mers. - -Puis tout rentrait dans le silence, jusqu’à ce qu’une nouvelle -convulsion vînt apporter de nouveaux changements à la configuration du -globe. - -Cette période de révolutions est close; la terre a pris des cheveux -blancs, elle est revenue des folies de sa jeunesse, et si parfois, -songeant à son passé grandiose, elle se permet la petite débauche de -fabriquer une île nouvelle, c’est une simple plaisanterie, sans -conséquence, et qui n’a d’autre but que d’effrayer les gens. - -Elle a dû bien s’amuser des folles terreurs des Néa Kamméniens. Les -craquements souterrains qu’on entendait étaient peut-être les -manifestations de sa gaieté: c’est sa manière de rire, à elle. - - * * * * * - -A l’heure solennelle où le potage fumant va subir sa triste destinée sur -la table du praticien, il y a quelques jours, une main fiévreuse fit -palpiter ma sonnette et un inconnu effaré se précipita dans mon cabinet -en bousculant ma servante qui avait envie de crier au voleur. - -L’inconnu n’était point un voleur, mais un homme haletant et bien -pressé. - ---Venez, docteur, me cria-t-il d’une voie entrecoupée, venez de suite... -avec moi... sauver la vie... à une jeune fille... hydropique... qui va -mourir... elle perd son eau... et pousse des cris... à fendre l’âme... - ---Et depuis combien de temps a-t-elle cette... fuite? - ---Depuis midi, mais elle souffrait moins que maintenant. - -Je suis peu crédule à l’endroit des jeunes filles hydropiques, cependant -je compris que mon intervention pourrait être dans ce cas -très-promptement nécessaire, et je suivis l’inconnu rue X..., nº 23. - -Je trouvai une jeune fille de 16 ans qui se tordait sur son lit en proie -à de vives douleurs; une brave femme de mère en pleurs, un grand frère -barbu, un autre moustachu formaient le fond du tableau. - -Je ne m’étais pas trompé dans ma supposition. Après examen, je reconnus -une hydropisie... âgée de neuf mois... et à terme. La présence de la -mère m’inquiétait peu, une mère qui croit que son enfant va mourir, a le -pardon facile; les frères me gênaient davantage. Il y avait de l’émotion -sur leurs figures énergiques, mais l’émotion pouvait, en pareille -circonstance, céder la place à la colère, et je ne me souciais nullement -de les avoir pour collaborateurs dans la petite opération que la nature -semblait vouloir mener à bien toute seule. - -La famille attendait pleine d’angoisses l’oracle que j’allais rendre. -J’avais besoin de faire un prologue à la comédie qui allait se jouer; il -fallait, avant tout, me débarrasser de la famille. - ---Je réponds de la vie de cette malade, mais j’ai besoin de rester seul -avec elle; veuillez vous retirer dans une autre pièce. - -Un soupir de soulagement agita l’atmosphère; le frère moustachu ouvrit -la marche un flambeau à la main, la mère prit une lampe pour le suivre, -et le barbu armé du bougeoir, forma l’arrière-garde. Dans leur trouble, -ils me laissèrent à tâtons. - -Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit: - ---Vous croyez, Monsieur, que je n’en mourrai pas? - ---Mais non, l’enfant se présente bien. - ---Quel enfant? - ---Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour avant une demi-heure! - ---(_Avec une indignation bien sentie._) Quelle horreur! mais je ne suis -pas enceinte! vous vous trompez, Monsieur, c’est indigne de m’accuser de -pareilles choses. - -Comme circonstance atténuante, je dois dire qu’elle avait été soignée -pendant cinq mois pour une _hydropisie_ par un prétendu médecin. Inutile -d’ajouter que je cherchai en vain le nom du pseudo-docteur dans -l’annuaire médical. - ---Mon enfant, nous n’avons pas du temps à perdre à dire des choses -inutiles, il faut vite arranger un petit roman pour éviter le premier -choc de la famille. - ---Mais c’est donc bien vrai! - ---Avant vingt-cinq minutes vous en aurez probablement la preuve vivante. - ---Oh! mais alors... tuez-moi!... c’est impossible... je veux mourir..., -etc., etc. - ---Je dois vous dire, Mademoiselle, que je suis crédule comme un -bistouri, et que vous prodiguez en vain des talents dramatiques -très-remarquables. Le temps se passe et toutes vos dénégations seront -étouffées par les cris de votre enfant... Vite au roman... Voici comment -les choses se sont passées. C’était un soir, l’escalier était sombre, un -homme vous a saisie. - ---C’est vrai. - ---Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces; il a porté sur vous -une main coupable. - ---Oh! c’est bien vrai! - ---Vous n’avez pas su vous défendre, vous vous êtes évanouie. - ---C’est bien cela. - ---En revenant à vous vous étiez déshonorée! - ---Oh! oui, Monsieur, c’est bien vrai tout cela. - ---Eh! non, ce n’est pas vrai, mais il est nécessaire dans votre intérêt -que vos frères croient à cette histoire; ils n’ont pas l’air d’entendre -la plaisanterie, et le premier mouvement pourrait être difficile à -arrêter. - -La jeune fille comprit que la crédulité n’était pas ma vertu dominante, -elle prit le parti de se taire et je fis rentrer la famille. Je débitai -mon petit _speech_. Je racontai la chose avec tous les ménagements -imaginables, avec toutes les précautions oratoires capables de faire -naître l’attendrissement; la pauvre mère était prise, elle pleurait en -embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles et sombres; mon roman -n’avait pas près d’eux un succès d’enthousiasme. L’aîné, le moustachu, -un ex-lieutenant de spahis, poussa un effroyable juron. - ---C’est X..., j’en suis sûr... le misérable, il faut que je le trouve. - ---Partons, dit le barbu. - -Et ils s’élancèrent comme une trombe à la recherche de X... - -Le sieur X... ne m’inspirait qu’une médiocre commisération. Je devinai -une séduction accomplie à la faveur de relations amicales avec la -famille. Les frères étaient partis, mon but rempli, je me préoccupai -beaucoup moins du reste. J’envoyai la mère à la recherche d’une layette -et je restai seul avec la servante qui me parut être de moitié dans la -confidence. - -Une demi-heure après, on pouvait recommencer le mot de Charles X, il y -avait un petit Français de plus. La mère et l’enfant se portaient bien. -Je procédais dans une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet -enfant de l’amour, tout à coup je vis apparaître par la porte -entrebâillée, le profil d’une figure longue, blême et effarée.--Je -sentis que cette tête appartenait au séducteur, il jeta autour de la -chambre un regard timide, qui en sonda tous les recoins en un instant. -Il n’était pas prévenu de l’événement et cependant il n’en parut pas -surpris; il savait à quoi s’en tenir sur l’hydropisie et ses suites, -peut-être un de ces zéphirs amoureux qui sont chargés de transporter sur -leurs ailes le pollen des fleurs, lui avait-il porté à travers l’espace -les premiers vagissements de son fils. - -Le jeune homme blême fit deux pas en avant, son œil d’un bleu pâle et -terne s’arrêta sur moi, je compris qu’il avait peur et qu’au moindre -mouvement il disparaîtrait au plus vite. Il est des gens que malgré soi, -à la première vue, on compare à quelque chose: ce jeune Lovelace, qui -ressemblait à un pierrot mal désenfariné, devint pour moi le sujet d’une -comparaison fort triviale. J’en demande pardon au lecteur, mais je ne -trouvais pas autre chose; il me fit l’effet d’un lapin vidé. - ---Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous n’êtes pas de trop -ici, et que vous êtes pour quelque chose dans ce qui s’y passe. - ---Hélas, oui! Monsieur, mais je vous assure... - ---Quoi? - ---Que ce n’est pas ma faute... - ---Parbleu! c’est la mienne, peut-être? Enfin, ce qui est fait est fait; -voilà un enfant qui a besoin d’un père, j’aime à croire que vous -remplirez votre devoir en galant homme. - ---Oh! Monsieur, c’est bien mon intention. - ---L’enfer est pavé d’intentions excellentes; à votre place, pour qu’on -n’en doute pas, je m’exécuterais sur-le-champ. - ---Comment faire aujourd’hui? Il est trop tard, la mairie est fermée. - ---On n’a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître son enfant, -si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous là, prenez une plume, et -écrivez ce que je vais vous dicter. - ---Dictez. - ---Je déclare être le père de l’enfant du sexe masculin que mademoiselle -Z... a mis au monde aujourd’hui, 5 mars 1860.--Très-bien, signez -maintenant; cela suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et -courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que les frères sont à vos trousses, et si le barbu a l’air -furieux, le moustachu me semble exaspéré. - ---Les frères le savent!!! (de pâle il devint vert) alors je suis perdu! - ---Le fait est que la situation est tendue. C’est un motif de ne plus -perdre de temps; partez. - ---Je n’ai plus de jambes, docteur. - ---Eh! eh! Voilà le quart d’heure de Rabelais qui va sonner; il faut -solder la carte à payer du sentiment.--Eh! eh! jeune gandin, vous vous -introduisez dans une famille d’honnêtes gens, vous séduisez une jeune -fille bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez que -l’accident n’aura pas de suites! Pardieu! la chose serait commode, vous -n’avez donc jamais vu les drames de l’Ambigu! Vous ne savez donc pas -qu’il faut toujours à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh! eh! -si je ne me trompe, la vertu ce n’est pas ici le gandin, vous avez deux -remords, l’un barbu et l’autre moustachu qui courent après vous pour -vous faire un mauvais parti, car ils vous massacreront, mon jeune -monsieur. Je me connais en physionomie, et les deux frères ont la mine -de gens qui vont tuer quelqu’un: au fait pourquoi se gêneraient-ils? Que -voulez-vous qu’on fasse à des gens qui tuent l’homme qui a tué l’honneur -de leur sœur? Eh! eh! eh! vous avez en ce moment une drôle de figure, et -si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir, ils seraient, pour -quelque temps au moins, dégoûtés de courir la fillette, autrement que -pour le bon motif. - ---Ah! Monsieur, je vous en supplie, aidez-moi à sortir de ce mauvais -pas. - ---Il n’y a qu’un moyen, je vous l’ai indiqué, c’était le chemin de fer, -mais vous avez perdu vos jambes, je ne puis cependant pas vous emporter -sur mon dos. Eh! eh! eh! - ---Mais j’épouserai, j’épouserai, tout de suite si on veut. - ---Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la mairie est fermée, -comme vous disiez tout à l’heure, et j’avoue que je n’ai pas qualité -pour remplacer monsieur le maire et ses adjoints. - ---Si je m’y engageais par écrit! - ---C’est une idée, je ne sais trop ce que vaudra votre engagement, mais -enfin ce sera toujours mieux que rien. - -Il ajouta sur le papier qu’il venait de signer: Et je m’engage à épouser -la demoiselle Z... aussitôt que les formalités nécessaires seront -remplies. - -Il était temps, des pas rapides se firent entendre dans l’escalier, la -retraite était coupée. Je me préparai à sauver au moins une des oreilles -du Lovelace. Lorsque la porte s’ouvrit, il avait disparu. L’agitation -d’un rideau m’indiqua dans quel terrier il avait cherché un gîte. Les -frères jetèrent un regard de colère sur l’enfant. - ---Nous ne l’avons pas trouvé, mais il viendra ici bien sûr, nous le -prendrons à la souricière, et nos comptes seront réglés en famille. - ---Quand vous l’aurez tué, pensez-vous qu’il épousera votre sœur? - ---Lui, épouser! allons donc. - ---Qui sait? - ---Quand on veut épouser, on n’agit pas comme un gredin; on parle à la -famille. - ---Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s’il ne parle pas, il -écrit. Lisez. - ---A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait avec la layette. - -Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que je n’avais point -voulu rendre témoin de ces péripéties dramatiques. - ---Docteur, me dit le moustachu, c’est vous qui avez arrangé cela, je -vous en remercie pour ma sœur. X... vous doit un beau cierge, car si je -l’avais rencontré, je l’éventrais comme un lapin. - -Ma comparaison me revint donc à l’esprit et je me pris à rire. J’avais -grand appétit et je partis retrouver mon potage en songeant que Lovelace -était tombé sur une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X... -m’attendait dans la rue; il me remercia avec effusion. - ---Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-la à vos amis pour qu’ils -en profitent.--Et ne placez jamais votre fils dans les zouaves, s’il -ressemble à son père il ne ferait pas son chemin dans cette partie-là. - -Un mois après, je recevais une lettre qui m’annonçait le mariage de M. -X. avec mademoiselle Z. - - - - -XIX - - Séance annuelle de l’Institut. - La science vulgarisée.--Feu le marquis d’Argenteuil. - L’enfant gâté.--La fontaine Saint-Michel. - - -Hier lundi, l’Académie des sciences a tenu sa grande séance annuelle. -C’était le jour des récompenses, la fête des lauriers. - -Ces réunions solennelles ont lieu sous la coupole du palais Mazarin. -Pour ce jour-là, le public ordinaire de la savante compagnie cède sa -place aux gens du monde, qui profitent de cette circonstance pour voir -de près la réunion des illustrations représentant la plus haute -expression de la science moderne. - -Les étrangers peuvent bâtir des palais plus somptueux que les nôtres, -leur industrie peut égaler notre industrie, mais ils seront encore -longtemps réduits à nous envier notre Institut. Une des grandes -ambitions des savants exotiques est d’obtenir le titre de membres -correspondants, et ils ne se plaignent pas de faire longtemps -antichambre avant d’obtenir un fauteuil. - -Le programme de ces séances est le même pour toutes les Académies: -d’abord le rapport sur les prix; ensuite l’éloge d’un académicien qui -n’existe plus que dans le souvenir de ceux qui n’oublient pas les nobles -découvertes. - -Le rapport sur les prix, fort savamment rédigé, a été lu par M. Élie de -Beaumont, d’une voix presque retentissante qui a surpris et charmé les -auditeurs ordinaires de l’éminent secrétaire perpétuel. Parmi les -lauréats, les médecins de la France et de l’étranger, étaient en grande -majorité, j’en ai compté plus de quinze; ce qui n’a rien de surprenant -pour ceux qui savent que l’art de guérir emprunte un contingent à -presque toutes les sciences que couronne l’Institut. - -M. Élie de Beaumont a proclamé les noms des docteurs: Chenu, Poulet, -Sistach, Saint-Pierre, Hollard, Bert, Réveille, Viennois, Meynet, -Desormeaux, Suquet, Legrand de Saulle, Vanzetti, Davaine, Grimaud de -Caux, Hellie, etc. - - * * * * * - -M. Coste a lu ensuite un excellent discours élégamment écrit et surtout -parfaitement dit sur Dutrochet. L’orateur a exposé avec beaucoup d’art -la vie laborieuse et modeste du célèbre auteur de la _Théorie de -l’endosmose_. En rappelant ses remarquables travaux sur l’embryologie, -M. Coste était sur son terrain, et j’énumérais en silence les -découvertes que nous lui devons sur cette branche presque nouvelle de la -science, elles effacent celles du savant dont il nous disait l’histoire. - -L’accent méridional de M. Coste prête un certain charme à sa diction. -C’est pour moi la gousse d’ail qui parfume et relève la saveur de -l’excellent gigot de présalé. - -Les applaudissements du public et les félicitations de ses collègues lui -ont assuré le fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il n’occupe que par -_interim_. Les comptes rendus et les journalistes ne pourront qu’y -gagner. - - * * * * * - -Le cri des Romains était: du pain et des spectacles! Sous leur beau -ciel, le reste pouvait leur paraître accessoire. Notre civilisation se -montre plus exigeante: nous aimons aussi les spectacles, mais ils sont -insuffisants pour charmer les loisirs de notre imagination. L’école -primaire, que les Romains fréquentaient peu, a fait naître un besoin -général de lecture dans toutes les classes de la société, et tout ce qui -s’imprime trouve des lecteurs, depuis le chef-d’œuvre de l’esprit humain -jusqu’à ces romans au vert-de-gris qui couvent l’assassinat des -marchandes à la toilette; en passant par l’histoire des victoires et -conquêtes des _cocottes_, ce macadam social, qui salit les chaussures -des gens qui le traversent. - -Permettez-moi de croire que vous ne trouvez guère de charme à lire -l’apothéose des gredins, et que vous vous intéressez peu aux efforts -gigantesques des héros de roman qui déracinent l’obélisque pour écraser -une puce. Vous êtes certainement de mon avis, que cette littérature est -aussi malsaine pour l’intelligence que les jouets peints à l’arsenic -sont dangereux pour les enfants qui s’en amusent. - -Cependant vous aimez la lecture, et je vous en félicite de tout mon -cœur. Permettez-moi donc d’attirer votre attention sur une série -d’ouvrages scientifiques qui viennent frapper discrètement à la porte de -votre bibliothèque. - -Il y a dix ans, un livre scientifique était aussi amusant pour vous que -la contemplation du tombeau d’un Pharaon. Il parlait une langue qui vous -était inconnue, et son écorce hérissée vous empêchait d’en goûter les -fruits. - -Quelques jeunes auteurs, disciples fervents et éclairés des Académies, -ont pris la peine, à votre intention, de faire descendre la science des -hauts sommets où elle perche, et d’en vulgariser les questions les plus -intéressantes. La cosmologie, la physique, la chimie, l’histoire -naturelle et les progrès de la haute industrie forment la matière de ces -volumes. Ils sont écrits d’une manière claire, élégante, précise et -exacte, par des hommes du métier, dont l’ambition est d’être -parfaitement compris de vous. Ces ouvrages sont déjà assez nombreux. Je -me bornerai à vous signaler seulement ceux qui sont fraîchement éclos. - - * * * * * - -_La science populaire_, de P. Rambosson, qui en est à sa quatrième -année. L’auteur a été chercher dans la mer des Indes les premières -notions de la carte routière des orages, qui jouera désormais un si -grand rôle dans la navigation. M. Rambosson doit être né dans le -rez-de-chaussée d’un journal scientifique. Il paraît tout jeune encore, -et il me semble que j’ai toujours lu ses articles. C’est un écrivain -modeste et fort méritant. - - * * * * * - -_Les Causeries scientifiques_ (5e année), de M. de Parville, -vulgarisateur très-fin et très-élégant, qui fournit de la science à -trois ou quatre journaux politiques. - - * * * * * - -_Les Semaines scientifiques_, d’A. Sanson, que les lecteurs de _la -Presse_ n’ont point encore oublié. - -Écrivain oseur ne détestant ni la polémique ni la bataille, M. Sanson -est un positiviste avancé; il s’en défend, parce qu’il aime la -contradiction; mais je le connais bien, et je puis vous répondre qu’il -l’est autant que moi. - -Ces trois livres ont un grand air de famille, et cependant ils -constituent des individualités différentes. Je vous assure que, lorsque -vous les aurez lus, vous pourrez introduire dans la conversation des -salons un élément qui fait là trop souvent défaut: l’intérêt. - -Ceci dit, je ne veux pas laisser passer sans les arrêter au collet -certains chapitres du livre de mon ami Sanson, où il est question de ces -pauvres médecins, sur le compte desquels il aime assez à s’égayer. Comme -si après Molière quelqu’un devait oser toucher à sa guitare! M. Sanson -poursuit partout le monopole avec l’ardeur d’un chasseur de chevelures. - -S’il rencontre sur sa route un diplôme de docteur, il s’empresse de -brandir son scalpel en s’écriant: A bas le monopole médical, vive -l’exercice libre de la médecine que le premier venu doit pratiquer sans -jamais l’avoir apprise. Il faut que le malade soit absolument libre -d’appeler, pour le soigner, qui bon lui semble: tant pis s’il se trompe. - -Cela me rappelle le mot d’un fameux massacreur de la Saint-Barthélemy -qui frappait impartialement sur les huguenots et les catholiques en -criant:--Tue! tue tout! Dieu saura bien reconnaître les siens. Il est -certain que, dans cette circonstance, Dieu n’a pas commis d’erreur de -répartition. Mais le public, qui n’a pas le même discernement, serait -exposé à confier sa vie et celle des siens à un domestique sans place, à -un déclassé de la société qui s’intitulerait médecin; car rien n’est -facile comme de faire tirer la langue du prochain, de lui tâter le -pouls, et de prendre un air grave en signant, sous prétexte -d’ordonnance, un passe-port pour l’éternité. - -J’ajouterai que le public a toujours eu le droit, et il en use, de se -faire estropier par les charlatans. Il peut faire mutiler ses doigts par -le marchand de vin qui soigne les panaris; graisser ses douleurs par la -pommade Bossu; traiter ses cancers par le Javanais au museau bronzé; -disloquer ses articulations par les rebouteurs et voler son argent par -les somnambules. La justice trouve le malade assez puni de sa sottise et -ne s’occupe pas de lui, elle se contente d’infliger aux charlatans une -petite amende qu’ils savent habilement transformer en grosse réclame. - -M. Sanson, pour être conséquent avec ses principes, devrait également -demander la suppression des lampions qui éclairent les gouffres béants -sous les pieds des passants attardés: chacun doit être libre de se tuer -dans les ornières de la voie publique. Tant pis pour ceux qui ont la vue -basse. - -Il doit demander la démolition des parapets et des garde-fous: chacun -doit être libre de prendre la rivière pour une grande route, tant pis -pour ceux qui ne savent pas nager. Il doit solliciter aussi la -suppression des gendarmes qui gênent l’industrie des fabricants -artificiels de billets de banque; les gens qui les reçoivent doivent -savoir distinguer les faux de ceux-là qui sont authentiques. - -Il y a trois ans, un de mes amis, homme intelligent, était, ainsi que -son fils, jeune enfant d’avenir, cloué sur le lit par une fièvre -typhoïde d’une méchante espèce. Les ordonnances de son médecin ordinaire -étaient suivies avec une religieuse exactitude, et il remerciait avec -effusion la science qui lui rendait la santé, qui lui conservait son -fils. - -Il se gardait bien d’évoquer les souvenirs de Molière, et si quelque -athée eût dit devant lui _qu’il n’y a point de science médicale_, il eût -rassemblé le peu de forces que la maladie lui avait laissées pour -assommer le blasphémateur. - -Puis la santé est revenue, et avec la santé le souvenir des railleries -de Molière. Car cet ingrat se nomme... A. Sanson. - -Admettons que l’exercice de la médecine ait été aussi complétement libre -que le commerce des pommes de terre frites. Admettons aussi que M. -Sanson, entièrement isolé du mouvement scientifique, et simplement guidé -par la plaque professionnelle qui indique la demeure d’un médecin, ait -réclamé les soins d’un sonneur de cloches ou d’un clerc d’huissier, -subitement convertis au culte d’Esculape. - -Admettons enfin, ce qui n’a rien d’improbable, que, le guérisseur -improvisé, aidant la maladie, ait laissé mourir le fils de mon ami. Je -me demande si M. Sanson serait aussi partisan de la suppression du -diplôme. - -J’avoue que personnellement il m’est absolument indifférent qu’on fasse -disparaître les garanties qui protégent la santé publique; et si vous, -qui avez des enfants ou des êtres chéris que la maladie peut atteindre, -vous êtes de cet avis, je suis prêt à me faire l’écho de vos vœux. -Cependant, je vous ferai remarquer qu’en Angleterre, où la vente des -poisons n’est soumise à aucun contrôle, on a jugé que la médecine libre -était plus dangereuse encore, car on l’a supprimée déjà depuis plusieurs -années. - - * * * * * - -Je fus appelé, il y a quelques jours, pour donner des soins à un jeune -enfant volontaire et gâté, atteint d’une maladie grave. - -J’ordonnai une potion sur laquelle je fondais un légitime espoir. - -Le lendemain, je trouvai la potion intacte et l’enfant plus malade. - ---Pourquoi n’avez-vous pas fait prendre à l’enfant le médicament que -j’ai prescrit? - ---Il n’en a pas voulu, répondit la mère désolée. - ---Votre faiblesse aura un triste résultat. - ---Comment! c’est aussi grave! Il le prendra, monsieur, je vous en -réponds, _je l’assommerai plutôt_. - - * * * * * - -Le 11 décembre, jour de la distribution des prix académiques, l’ombre du -marquis d’Argenteuil, tourmentée par cet éternel besoin de vider sa -vessie, qui fit le désespoir de son existence, sortit de la froide -demeure où elle repose, et vint, naturellement, soulager ses douleurs -vers les murs de l’Académie de médecine. Elle espérait, en ce jour -solennel, être débarrassée de son infirmité par le lauréat, gratifié du -prix de 12,000 fr. que lui, feu marquis, légua _ad hoc_ à cette illustre -société... L’ombre rôdait donc entre chien et loup, attendant son -lauréat, prêt à le saisir au passage. Quantité de silhouettes médicales -défilèrent à travers une pluie fine et glaciale; de jeunes savants au -front chauve, de vieux professeurs au front couronné d’une noire -chevelure, de petits lauréats ayant à la main quelques bourgeons de -lauriers; enfin, des femmes jeunes et belles, formant la plus belle -moitié des académiciens, défilèrent devant elle. L’ombre demeura, vu ses -douleurs, insensible à la majesté du spectacle; c’est que pas une de ces -silhouettes n’avait l’air de jubilation qui éclaire comme un lampion le -faciès d’un triomphateur; la foule défilait toujours. - -Enfin, M. Mercier parut, il portait écrit sur son chapeau: _J’ai le gros -lot_. Un instant l’ombre émue voulut s’élancer vers lui, mais elle -s’arrêta bientôt triste et morne en murmurant: «Non, non, ce n’est pas -encore celui-là qui doit me guérir; il n’a pas pour 12,000 fr. de -jubilation dans l’œil, attendons, attendons encore.» Et son regard aigu -se replongea dans la foule, à la recherche du lauréat, comme la sonde du -_gabelou_ impassible se plonge dans les bottes de paille à la recherche -de la contrebande. - -La brise glaciale vibrait en folâtrant à travers les côtes de la cage -thoracique du feu marquis, les faisait résonner comme les cordes d’une -harpe éolienne, et lui murmurait des noms de lauréats que l’écho ne -répéta jamais, de ces noms illustrés pour un instant par l’Académie que -oncques n’entendit plus prononcer. Elle vit même passer M. Charrière, -portant sous son bras un sac d’écus estampillé au timbre de l’Académie; -puis les bruits s’éteignirent un à un, les bougies de la fête passèrent -une à une de vie à trépas, et l’obscurité étendit de nouveau son sceptre -sur la docte enceinte de l’Académie. - -L’ombre du marquis poussa un de ces lugubres soupirs d’âme en peine qui -passent dans l’air comme une rafale, qui font mugir les cheminées comme -des tuyaux d’un orgue gigantesque, et glacent d’effroi les gens simples -et frileux accroupis autour du foyer; elle s’apprêtait à regagner sa -froide demeure en grommelant: me voilà encore condamné à six ans de -rétrécissement forcé. Ah! si c’était à refaire, je sais bien qui -n’aurait pas mes 30,000 fr. J’aurais mieux fait de les donner au curé de -ma paroisse: il aurait peut-être obtenu quelque chose pour moi. - -Comme il allait partir, un pas lourd retentit sous les doctes voûtes, -puis un homme apparut. A son encolure, l’ombre du marquis le prit tout -d’abord pour le porteur d’eau de l’Académie; mais un examen plus -attentif lui fit reconnaître un fabricant de lauréats. - -L’ombre s’avança digne et froide, et posa sur l’homme au pas lourd une -main décharnée, qui le glaça d’horreur. Ses cheveux se hérissèrent, une -sueur froide inonda son front, son œil rond s’agrandit plein de terreur, -et un _fouchtra_ étouffé s’éteignit dans son gosier, paralysé par la -peur. - -L’homme voulut fuir, mais la main du spectre s’allongea, s’allongea à sa -poursuite, et le ramena titubant aux lieux qu’il venait de quitter. - -L’OMBRE.--Bonjour, compère. - -L’HOMME, _claquant des dents_.--Bonjour, monsieur le marquis. - -L’OMBRE.--Où courez-vous donc si fort, compère? - -L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, j’allais voir si Catherine a préparé -le dîner pour les membres d’une commission que je reçois ce soir. - -L’OMBRE, _avec amertume_.--La cuiller à pot est donc toujours le drapeau -qui guide les savants dans le sentier de la camaraderie. Dites-moi, -compère, qu’avez-vous fait de mes 12,000 fr.? - -L’HOMME.--Je l’ignore, monsieur le marquis, je ne m’en suis pas du tout -occupé. - -L’OMBRE.--Vous êtes un finot, compère, holà! dépêchons, qu’avez-vous -fait de mes 12,000 fr.? - -L’HOMME.--Mais, monsieur le marquis, on les a donnés aujourd’hui même à -six lauréats. - -L’OMBRE.--Eh! qui donc s’est permis de substituer sa volonté à ma -volonté de mourant? Quoi! j’ai voulu donner à un savant une récompense -qui n’eût pas l’air d’une aumône, et on se permet de briser mon offrande -pour en répandre les miettes autour de soi! Quel est donc ce dépositaire -infidèle que j’aille le tirer la nuit par les pieds? - -L’HOMME, _claquant des dents_.--Ah! monsieur le marquis, pardonnez à -notre zèle, on a cru que vous seriez heureux de voir l’esprit supérieur -de l’Académie se substituer à votre intelligence un peu obtuse. - -L’OMBRE.--Assez, compère, j’ai ouï dire que l’Académie s’était fort peu -mêlée de l’affaire et qu’elle avait laissé commettre cette ingratitude -aussi noire qu’incroyable à quelques mains habiles en intrigues qui ont -déjà forcé mes héritiers à faire un procès à l’Académie. - -L’HOMME.--Je vous jure, monsieur le marquis, qu’on a fait pour le mieux. - -L’OMBRE.--Dites-moi, compère, je suppose que vous donniez à votre -tailleur du drap pour vous faire un pantalon, je suppose aussi que votre -tailleur, voulant substituer son intelligence supérieure à votre lourde -raison, sous prétexte de faire pour le mieux, vous rapporte une dizaine -de petits pantalons très-propres à habiller des poupées, que -feriez-vous, compère? - -L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, si le gredin me jouait un pareil -tour, je lui ferais payer mon drap. - -L’OMBRE.--Que diriez-vous, compère, si, moi, je faisais rendre l’argent? -Que diriez-vous, si M. Mercier, mon testament à la main, forçait -l’Académie, qui l’a reconnu comme auteur du plus grand perfectionnement, -à lui donner à lui tout seul le prix de 12,000 fr.? - -L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, ne me parlez pas de ces affreuses -choses, vous allez me couper l’appétit. M. Mercier a inventé si peu que -ce serait de sa part une bien noire ingratitude. - -L’OMBRE.--Savez-vous, compère, qu’il court de vilains bruits à propos de -mon prix? On dit que vous ne le donnerez jamais tout entier à un seul -médecin, de peur que sa boutique ne devienne mieux achalandée que la -vôtre. - -L’HOMME.--Ah! monsieur le marquis, quelle horrible calomnie! N’a-t-on -pas donné déjà 12,000 francs à M. Reybard? - -L’OMBRE.--Compère, je vous le répète, vous êtes un finot. Vous savez que -M. Reybard, qui a inventé un instrument capable de fendre du bois avec -autant de facilité qu’un canal de l’urètre, demeure à Lyon, et que vos -malades n’iront pas le chercher là. Si M. Mercier habitait Pékin, vous -lui auriez décerné le prix avec enthousiasme. Mais, à propos, n’est-ce -pas un certain docteur Guillon qui a inventé l’urétrotomie? - -L’homme lourd fait la grimace et ne répond pas. - -L’OMBRE.--Je ne l’ai pas vu parmi les lauréats; aurait-il refusé de se -présenter au concours? - -L’homme lourd devient rouge et reste muet. - -L’OMBRE.--J’ai ouï dire que vous aviez trouvé le moyen de le ballotter -de commissions en commissions et de l’exclure à perpétuité de la liste -des prix. - -Les larges oreilles de l’homme lourd deviennent écarlates, mais il reste -toujours muet. - -L’OMBRE.--Allez, allez, compère, tremper votre soupe, je vois que vous -êtes de ceux qui font de la science un pressoir à gros sous; l’Académie, -qui renferme tant d’hommes honnêtes et véritablement savants, a bien -tort de vous laisser faire ses affaires. Et les gens étrangers à la -science sont bien fous lorsqu’ils croient récompenser les travailleurs -par les mains des sociétés savantes. Leur argent devient trop souvent la -proie des coteries, et les vrais travailleurs qui devraient en profiter -mangent leur pain à la fumée. Dites-moi, savez-vous maintenant signer -votre nom? - -L’HOMME, _avec un sourire de satisfaction_.--Ah! monsieur le marquis, -depuis mon dernier ouvrage, je commence à l’écrire d’une manière assez -lisible. - -L’OMBRE.--Allez tremper votre soupe. J’entends la cloche des trépassés; -il faut que je rentre. - -(_Bruit lugubre de cloches dans le lointain. L’ombre s’évanouit et -l’homme lourd s’enfuit d’un pas léger._) - - * * * * * - -On a déposé au coin du boulevard de Sébastopol (rive gauche), sous -prétexte de monument public, une espèce de bâtisse hydraulique portant à -un haut degré le cachet de ce mauvais goût bourgeois qui remplace chez -nous l’art architectural, tombé en complète décadence. Cette fontaine a -dû être inventée et dessinée par l’illustre Joseph Prudhomme,--élève de -Brard et Saint-Omere--et exécutée par un marbrier. Elle peut prendre -place à côté du _fort_ de la halle, de l’hôtel du timbre, du nouveau -Louvre, de la mairie du 1er arrondissement, qu’on a placé comme pendant -de Saint-Germain-l’Auxerrois, comme si le bloc informe pouvait servir de -pendant aux guipures de l’ogive. Je n’ai point à m’occuper de toutes ces -constructions que Joseph Prudhomme, dans sa mâle candeur, appelle des -monuments, et je ne m’indigne guère lorsque le chien _mingens ad -parietem_ s’abrite un instant sous leur ombre; mais la fontaine -Saint-Michel appartient au pays latin, appartient presque aux choses -médicales, et il est de mon devoir de rectifier les idées que les -étudiants de première année pourraient puiser, en la voyant sur la -manière dont on peut utiliser les pierres de taille. - -Le sujet principal de l’œuvre représente l’archange saint Michel -terrassant Satan. Cette touchante légende--ou plutôt cette aspiration, -car jusqu’à présent le principe du bien n’a pas encore définitivement -terrassé le principe du mal--appartient à presque toutes les anciennes -théogonies, et, qu’on emprunte le sujet à la religion chrétienne ou aux -cultes païens, que le bon principe se nomme saint Michel ou Osiris, -Emoun, Tamagisanoch, Ormuzd, Opoiam; que le mauvais esprit se nomme -Satan ou Typhon, Moloch, Sariafing, Ahriman ou Maboïa, l’artiste se -trouvera aux prises avec des personnalités puissantes qui ne peuvent -être animées que par le souffle du génie, et Joseph Prudhomme ne tient -pas cet article-là. - -Le principe du bien doit terrasser son ennemi, non pas par la force -brutale de son _glaive_, mais par la splendide majesté de son regard. -Son front doit rayonner; c’est la vertu, la force morale qui lui fournit -ses armes. - -Au lieu de cela, M. Duret--ici Joseph Prudhomme se nomme M. Duret--a -fait comme bon principe, un bonhomme ailé. A la place du génie du mal, -une espèce d’Hercule à plat ventre qui fait la grimace. - -Le bonhomme ailé, une serviette sur l’épaule, lève les bras en l’air en -tenant son sabre d’une manière si malheureuse qu’il se pratiquera, s’il -n’y prend garde, une amputation du bras, qu’on pourrait bien trouver un -beau matin dans la fontaine; du bout de son aile il chatouille la plante -du pied droit de Satan, qui a l’air de dire: je m’en fiche pas mal, je -ne suis pas chatouilleux. Cependant, au fond, on voit bien à sa grimace -qu’il éprouve une sensation désagréable.--Je préfère la pause de M. -Fauvel dans la peinture murale de la salle de garde à la Charité. En -voilà un gaillard qui terrasse bien, le cheveu au vent, l’œil arrondi, -le bras armé d’un terrible fouet vengeur; il est superbe d’audace et de -fougue; seulement je n’aime pas le costume romain dont il se drape; il -me semble que si on l’avait fourré sous--_la peau du lion_,--il eût été -beaucoup mieux dans son rôle. Mais revenons à la fontaine. - -Messire Satan pose dans la situation de feu Boswel, le clown du Cirque, -faisant la perche; seulement, au lieu d’avoir le ventre soutenu par une -perche, il est appuyé sur un de ces petits rochers que les bergers -suisses taillent avec leur couteau dans un morceau de bois blanc. En -bas, deux grosses bêtes, d’une espèce inconnue, vomissent de l’eau qui -pourrait bien être une solution de tartre stibié, si l’on s’en rapporte -aux efforts qu’ils font pour la rendre. Tout cela est accompagné de -statues, de colonnes, d’écussons, d’incrustations de trente-six couleurs -qui font ressembler cette bâtisse plutôt à une carte d’échantillons -géologiques qu’à une œuvre d’art. - -MM. les porteurs d’eau enthousiastes proclament peut-être M. Duret un -grand homme; moi je le voue à la postérité. - - - - -XX - - Les trichines. - L’hygiène des hôpitaux.--Un oculiste.--La marée Babinet. - La Médaille et ses revers. - - -Enfin! nous avons donc des trichines à Paris, on ne sera plus réduit à -traiter ce sujet, qui passionne la peur du public, d’après le récit des -blonds fils de l’Allemagne; nous pourrons tout à notre aise étudier les -habitudes de ces nématoïdes. - -Si vous êtes désireux de vous en procurer n’allez pas en demander aux -charcutiers, ils n’en tiennent pas, le produit est encore rare et ne se -trouve pas dans le commerce. J’avais l’intention de les proposer en -prime aux lecteurs de l’_Événement_, mais, en ce moment, il n’y en -aurait pas pour tout le monde. - -J’attends qu’un abonné se dévoue à leur reproduction. Car, je vous l’ai -déjà dit, ils ne multiplient que dans l’être vivant; il est vrai que -leur vertu prolifique est telle qu’un seul abonné fournira de la graine -à tous nos lecteurs. - -Mes trichines ont été expédiées directement de Berlin par le savant -professeur Virchow, au professeur Ch. Robin, lequel a bien voulu me -céder un morceau d’un pauvre Allemand qui ne faisait pas assez cuire ses -saucisses. Je possède également une portion du porc trichiné qui a été -son bourreau. - -J’ignore si cela tient aux fatigues du voyage, à un commencement de -nostalgie, ou si elles proviennent de sujets enclins aux idées tristes, -mais ces trichines ont une physionomie toute mélancolique. Elles se -prêtent de mauvaise grâce à l’observation et semblent bouder le -microscope. Je puis cependant vous assurer que j’ai fait tous mes -efforts pour leur faire oublier leur patrie. - -Véritablement, il est impossible de reconnaître à l’œil nu la viande -trichinée si l’on n’est pas prévenu. - -Avec beaucoup d’attention, on aperçoit un semis de petits grains -blanchâtres ovoïdes, d’un demi-millimètre de diamètre: ce sont les -kystes qui renferment l’animalcule. Lorsque l’enkystement n’est pas -encore opéré et que les trichines sont libres dans le tissu, on ne peut -les voir sans l’aide d’un instrument amplifiant. - -Jusqu’à présent je n’ai point à modifier ce que j’ai dit dans ma -causerie consacrée aux trichines (et qui a été déjà mise bien des fois à -contribution, sans indication d’origine), si ce n’est, qu’après avoir -isolé et brisé l’enveloppe calcaire de l’un de ces kystes je l’ai trouvé -vide, ce qui est fort rare. - -Cependant j’espère avoir trouvé un procédé de _trichinoculture_ qui -permettra d’obtenir la reproduction des trichines dans un autre milieu -que l’intestin d’un animal vivant. - ---A quoi bon? - ---Il est de principe, en stratégie, d’étudier les mouvements de son -ennemi, et jusqu’à présent nous n’avons jamais saisi sur le fait le -mécanisme intime de la reproduction trichinaire. Ce que nous en savons -repose sur des inductions que je crois rigoureusement exactes, mais dont -l’évidence sera bien plus manifeste quand elle aura subi le contrôle de -l’examen direct. - -Voici mon procédé d’expérimentation, et j’espère que quelques-uns de mes -confrères en tireront parti: de la multiplicité des expériences -jaillissent les faits nouveaux. - -Nous possédons en médecine deux agents de digestion artificielle, la -diastase et la pepsine. Si on place un morceau de viande en contact avec -la pepsine dans un vase maintenu à une température de 40° centigrades, -on le voit se dissoudre en vingt-quatre heures et se transformer en -peptone, comme dans la digestion stomacale d’un animal vivant. Cette -propriété est journellement utilisée chez les individus atteints de -dyspepsie. La pepsine alors détermine une digestion artificielle que -l’estomac malade ne peut accomplir seul. - -En plaçant de la viande trichinée dans ces conditions, elle est bientôt -digérée artificiellement. L’enveloppe kystique se dissout et les -animalcules, mis en liberté, se trouvent exactement dans les mêmes -conditions que dans l’intestin d’un animal et ils acquièrent leur -aptitude à la reproduction. J’ai déjà exécuté cette partie du programme. - -En continuant l’expérience, les embryons trichinaires ne peuvent -naturellement opérer leur migration en dehors du milieu qui les -contient. Ils doivent devenir adultes sous l’œil de l’observateur, sans -passer par la période d’enkystement, et donner lieu à une nouvelle -génération d’animaux semblables. Le résultat exige, pour se produire, un -temps qu’il m’est difficile de déterminer d’avance. Mais j’espère qu’en -suivant cette voie on verra surgir des faits de nature à éclairer -quelques points encore obscurs de l’histoire des trichines. - -Puisque l’infortuné porc est en ce moment chargé de malédictions comme -au temps d’Israël, je n’ajouterai guère à l’horreur qu’on lui témoigne, -en vous révélant que nous lui devons également le ver solitaire. Je lui -jette donc sans remords cette dernière pierre. - -Le porc est souvent atteint d’une maladie nommée ladrerie. Elle est -caractérisée par la dissémination dans ses tissus de vers ayant -l’apparence de petites vésicules et qui portent le nom de cysticerques. - -Küchenmeister a récemment démontré que les cysticerques ne sont que les -embryons d’un ver plus redoutable, et, qu’avalés par un animal, ils -subissent, dans l’intestin, des transformations analogues à celles des -trichines; ils s’allongent, se développent et deviennent ces -interminables ténias qui ont dix fois la longueur de l’homme qui les -nourrit dans ses entrailles. Le cysticerque est plus volumineux que le -kyste des trichines, et sa vitalité est également détruite par la -cuisson. - -Malgré ces inconvénients, je mange du porc plus souvent que jadis, -seulement j’ai soin qu’il soit bien cuit. Ce n’est pas que je l’aime, -mais j’ai vraiment pitié de ces pauvres charcutiers, dont la boutique -est tombée dans le marasme. Lorsque je les vois les bras croisés, -accoudés sur leur porte, implorant d’un œil triste le passant qui fuit -épouvanté, je me dis: Il faut encourager les arts et faire vivre les -charcutiers. - -En vérité, le Français n’est pas poltron, mais quand il s’y met il fait -bien les choses, surtout lorsqu’il s’agit de maladie. Sur quelque -quarante millions de citoyens on n’a pas encore observé chez nous un -seul cas de trichinose, cependant depuis trois mois on voit des -trichines partout et on se laisserait mourir de faim devant un plat de -jambon. - - * * * * * - -La question de l’hygiène hospitalière a été vivement agitée dans ces -derniers temps. La reconstruction de l’Hôtel-Dieu l’a mise à l’ordre du -jour. Son importance est considérable, et l’humanité exige que les -malheureux qui viennent réclamer un lit à l’hôpital reçoivent des -secours aussi efficaces que possible. - -Vous ne pouvez vous faire une idée de l’immense complication du service -de l’assistance publique, et de l’ordre admirable qui règne dans -l’administration des secours; de la propreté, des soins minutieux que -les malades reçoivent dans nos hôpitaux. Le service médical est fait par -l’élite des praticiens, et le titre seul de médecin d’hôpital est un -brevet de capacité hors ligne, car on ne l’obtient qu’après de pénibles -concours, et vingt compétiteurs se disputent une place. - -Le zèle et les soins les mieux dirigés, échouent devant certaines -conditions matérielles, et la construction, la disposition du bâtiment -jouent un grand rôle dans les succès qu’on y obtient. - -Depuis bien longtemps on était attristé par la mortalité terrible qui -sévit sur nos Maternités. La parturition est une fonction physiologique, -et cependant la fièvre puerpérale tue dans les hôpitaux une femme sur -dix-neuf. Dans la pratique de ville au contraire, malgré la misère trop -fréquente, les privations, et les plus mauvaises conditions hygiéniques, -on ne perd qu’une femme sur cent soixante-dix environ. - -Le directeur de l’Assistance publique, dans l’espoir d’améliorer cette -triste situation, a chargé le docteur J. Le Fort d’aller étudier les -Maternités de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la Russie. M. Le Fort -vient de publier, sous le titre: _les Maternités_, le résultat de cette -vaste enquête. Ce travail considérable, lamentable histoire des misères -humaines, ajoute à des faits connus des documents nouveaux qui -intéressent et les médecins et les esprits sérieux préoccupés des hautes -questions sociales. Il met en évidence la nécessité, déjà entrevue, -d’encourager le développement des secours à domicile pour soustraire les -femmes à cette horrible fièvre puerpérale qui envahit les Maternités. - -M. U. Trélat, chirurgien en chef de la Maternité de Paris, a publié sur -le même sujet un vigoureux mémoire ayant pour titre: _les Hôpitaux; -assistance et hygiène_, que je recommande à votre attention. - -L’administration s’efforce de suivre la voie que lui tracent les -médecins, qui sont les meilleurs juges en ces matières, et tout nous -fait espérer que bientôt nous n’aurons plus rien à envier, sous ce -rapport, aux étrangers. - - * * * * * - -La pioche municipale démolit en ce moment une maison sordide et -rachitique située rue de la Monnaie. C’est là que le docteur D... avait -jadis son dispensaire. - -Les commencements du savant oculiste, maintenant millionnaire, furent -assez pénibles; il soignait plus de gens malpropres que de têtes -couronnées, car son propriétaire avait fait peindre dans l’escalier -cette légende: - - Les malades sont priés de ne pas faire leurs ordures dans l’escalier. - - * * * * * - -M. Babinet, beau comme Socrate, possède comme Socrate un démon familier: -c’est le démon des tireuses de cartes et de la pronostication. Démon de -M. Babinet! tu as dû longtemps habiter le corps d’un homme, car tu es -diablement sujet à l’erreur. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Un jour M. Babinet se sentit secoué par son diable; il monta sur son -fauteuil à trois pieds, agita dans l’air son inculte chevelure, s’essuya -les yeux avec son mouchoir à carreaux bleus, et, d’une voix enrouée, -imita de son mieux la sibylle de Cumes. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Il prophétisa! il voyait l’Océan soulevé par une marée comme on en voit -peu, comme on n’en voit guère, comme on n’en voit que tous les cent ans: -des vagues plus hautes que les Pyrénées, des maisons roulant dans les -flots écumeux, des navires lancés à travers les nuages, des hommes -noyés, des femmes noyées, des bêtes noyées: un vrai passage de la mer -Rouge. Cela devait être drôle. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Je me dis: On ne sait ni qui vit ni qui meurt; dans cent ans je ne serai -peut-être plus de ce monde. Il faut que j’aille voir la marée -Babinet.--Je me dirigeai vers le train de plaisir, muni des provisions -et vivres nécessaires à un homme qui va visiter des villes tout à fait -submergées. Mais, hélas! le train de plaisir était complet; les badauds -qui croient encore aux prédictions de Babinet-Lænsberg ne m’avaient -point gardé une place. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Il est parti le convoi... funèbre de mes espérances; me faudra-t-il -attendre cent ans la marée Babinet? Hirondelle légère, prends-moi sur -tes ailes et ne t’arrête qu’aux rives de l’Océan! Mais le convoi était -parti et les hirondelles n’étaient pas encore venues. Le train express -entendit mes lamentations, eut pitié de mes larmes et me reçut dans son -sein. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Nous partons, mais sans dévorer l’espace. La machine se traînait -nonchalamment sur les rails et s’arrêtait à chaque instant pour regarder -l’heure à l’horloge du ciel. Mon cœur bouillonnant s’élançait à travers -la portière au-devant de la marée Babinet: il me semblait par moments -entendre le bruit de la mer, je croyais voir les flots impatients -accourir au-devant de nous... Erreur! les ronflements des bourgeois qui -m’entouraient troublaient seuls le silence de la nature. Ah! m’écriai-je -dans mon désespoir, nous arriverons quand la marée Babinet sera couchée. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Je pus enfin contempler les palais de marbre, les monuments merveilleux, -les chefs-d’œuvre des arts qui font de la noble cité de Dieppe la reine -des bords de l’Océan. Je pus fouler enfin les galets de sa plage, si -admirablement ronds qu’on les prendrait pour des œufs de dinde ou pour -les billes réformées du billard de Neptune: des galets qui dévorent une -paire de bottes par kilomètre de promenade! J’admirai tout,--excepté la -marée Babinet. J’étais dans la situation de Vatel: la marée était en -retard, la marée n’arrivait pas. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Je vis là un artiste qui couvrait une toile presque aussi rapidement que -la lame vient couvrir la plage. Son pinceau pétrissait la mer avec une -fougue énergique. La vague écumeuse semblait exaspérée de se voir -dompter par cette main magistrale, qui la saisissait au passage avant -qu’elle ait eu le temps de retomber dans l’Océan. Je reculai -involontairement devant ces flots si parfaits qu’ils semblaient vouloir -s’élancer sur moi, pour me punir d’avoir douté de Babinet[4]. - - [4] J’appris plus tard que cet artiste était M. Jugelet, un des beaux - talents de notre époque, et qui a conquis aux expositions toutes les - distinctions qui honorent le mérite hors ligne. - -Après avoir admiré ces efforts de l’art, je voulus admirer aussi -l’établissement des bains de mer, qu’on appelle _Frascati_ dans le pays. -Je lui trouvai d’abord, il est vrai, l’aspect délabré d’un cirque de -province; les planches bariolées qui forment les murailles me -rappelaient ces Turcs qu’on rencontre, le mardi gras, dans la rue -Mouffetard; mais il faut attribuer cette illusion d’optique aux rafales -de la tempête et aux tourbillons de neige qui vinrent aveugler mes yeux -et obscurcir mon jugement. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Enfin, vers le milieu du jour, le soleil, honteux de se faire, par son -absence, le complice d’un pareil guet-apens, le soleil nous envoya -quelques-uns de ses plus pâles rayons sur le dos d’un vent nord-ouest, -qui n’eut pas même l’intelligence de s’en réchauffer pour passer moins -glacial sur nos fronts.--Je guettai jusqu’au soir sur la jetée, en -compagnie de beaucoup d’autres badauds, les yeux braqués sur l’horizon, -attendant la marée, la tempête, les catastrophes. Nous ne vîmes rien -venir; la mer était calme, mais la tempête était dans nos cœurs, et le -nom de Babinet, fabricant d’almanachs, ne sortait de nos lèvres -violettes et frémissantes qu’escorté d’un cortége d’imprécations. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -Vers le coucher du soleil, un digne naturel du pays eut pitié de moi, il -m’emporta au chemin de fer avec les plus grandes précautions: le froid -m’avait rendu fragile; alors je repris mes sens--et la route de la -capitale, que je n’aurais pas dû quitter. - -Pendant le voyage j’eus un sommeil accidenté par un songe affreux. Je -vis M. Babinet dans son costume de membre de l’Institut; il avait à la -main une corbeille pleine de petits horoscopes renfermés dans des -coquilles de noix dorées. Il disait: «Approchez-vous tous qui voulez -connaître le passé, le présent et l’avenir; achetez mes horoscopes; vous -y trouverez votre âge, le lieu de votre naissance, la manière de vous -conduire en société, les héritages, pertes, malheurs, procès qui vous -arriveront jusqu’à votre mort, et même encore après. Je les vends dix -centimes, et je donne en prime aux amateurs: un passe-lacet, une pelote -de ficelle et un exemplaire de l’almanach prophétique dont je suis -l’auteur.» - -Par bonheur, je reçus d’un voisin un coup de pied qui m’éveilla au -moment où j’allais acheter un horoscope. - - Ah! que je les regrette, mes quarante-cinq francs!!! - -En vérité, je vous le dis, monsieur Babinet, vos erreurs météorologiques -vous rendent digne de collaborer à l’_Annuaire du Bureau des -longitudes_. Si vous désirez mourir en paix avec vos semblables, ne -pronostiquez plus. Si vous voulez qu’à votre lit de mort je vous -pardonne mon voyage à Dieppe, - - Ah! Babinet, rends-moi mes quarante-cinq francs!!! - - * * * * * - -Il existe de par le monde un monsieur de science,--(je ne dis pas un -homme, cela sent la plèbe et il appartient à l’aristocratie de la -chose),--que la destinée a favorisé d’environ deux millions de fortune. -M’est avis qu’il pourrait, sans compromettre l’avenir de ses héritiers, -dépenser un peu plus de dix-huit cents francs par an pour le vivre, le -couvert, etc., etc., et ne pas se condamner à perpétuité à la tasse de -lait et au pain d’un sou, lorsqu’il ne mange pas en ville. Mais, après -tout, c’est son affaire; il a droit de penser le contraire et de placer -la ladrerie au nombre des vertus qui doivent orner le cœur de l’homme. -Or, il advint qu’un jour, une société savante lui décerna un prix de dix -mille francs--un joli denier. - -Cette couronne aurait pu tout aussi bien tomber sur un autre front, sans -que dame Justice s’en montrât trop scandalisée. Mais la sagesse des -nations l’a dit: L’eau va toujours à la rivière et les écus vers les -grands sacs. Je suis pourtant très-disposé à reconnaître que notre -deuto-millionnaire n’est pas sans mérite, il a fait jadis des travaux -très-estimés, et si ses découvertes n’ont pas été plus nombreuses, cela -tient uniquement à ce que le charbon est coûteux et qu’il n’est pas -homme à se ruiner en combustible pour faire des expériences qui, -peut-être, ne lui auraient rapporté aucun profit. - -Le grand jour de la distribution des prix arriva. Mais le ciel qui -parfois proteste à sa manière contre les sottises humaines, le ciel se -voila d’épais nuages, ouvrit ses cataractes sur le dos du lauréat et le -transperça jusqu’à la peau. Situation cruelle, car la route était longue -et le pauvre deuto-millionnaire n’a jamais connu, à ses frais, les -douceurs du véhicule; il a même supprimé depuis longtemps de son budget -le chapitre relatif aux parapluies, comme constituant une dépense folle, -ruineuse et inutile. - -C’est donc trempé jusqu’aux os, et crotté jusqu’au collet de son habit -(_historique_), qu’à l’appel de son nom, il se précipita dans les bras -de papa Soleil, le président, pour recevoir l’accolade sacramentelle qui -forme l’accompagnement _inéluctable_ de la médaille. Le président -mouillé fut immédiatement pris d’un rhume de cerveau. - -Papa Soleil a un autre nom qu’il daigne apposer au bas des travaux de -ses aides, mais je le tairai pour ne pas lui rappeler le faible point de -contact qui le rattache à l’humanité; il est Soleil du haut en bas, -jamais cheval de corbillard de première classe n’a porté si haut sa tête -empanachée, jamais Jupiter olympien n’a abaissé un regard plus superbe -sur les humbles mortels; jamais paon faisant la roue n’a eu pour sa -rayonnante personne une plus légitime admiration. Lorsqu’il daigne se -mêler à la foule, son air, sa voix, son geste, toute sa personne semble -dire: Inclinez-vous, faibles humains, c’est moi le papa Soleil, non cet -astre vulgaire qui fait pousser les choux et les carottes, mais le grand -soleil resplendissant qui vivifie la science et fait pousser les -savants. - -Notre deuto-millionnaire éprouva une vive satisfaction à sécher un peu -son habit sur le cœur de papa Soleil; mais cette satisfaction était -mêlée d’impatience, il avait hâte d’accomplir la deuxième partie du -programme et de passer à la caisse pour toucher les dix mille francs. - -Le caissier le prit non pour un lauréat, mais bien pour un sauveteur qui -vient de repêcher un noyé dans le macadam. Notre héros finit par établir -son identité, et on lui compta neuf mille cinq cents francs. - ---Vous faites erreur, monsieur le caissier, mon prix est de dix mille -francs. - ---Il est vrai, monsieur; mais on vous a remis une médaille d’or de cinq -cents francs qui forme l’appoint. - ---(_Tirant la médaille de sa poche et la tournant en tous sens._) Alors -elle vaut cinq cents francs? - ---Oui, monsieur. - ---Diable! diable! cela me contrarie beaucoup; j’avais compté sur dix -mille! Vous comprenez, c’est fort désagréable. Diable! diable!... Mais -au fait, puisqu’elle vaut cinq cents francs, ne pourriez-vous pas me la -reprendre et m’en donner la valeur? (_Rigoureusement historique._) - -Le caissier, en rougissant beaucoup--pas pour son compte,--remit quatre -cent cinquante francs au deuto-millionnaire. - ---Ah! permettez, cette fois vous vous trompez! Vous avez dit cinq cents, -il manque cinquante francs. - ---C’est le prix de la gravure et de la façon, votre nom est sur la -médaille, on ne peut pas la donner à un autre. - ---(_Le lauréat sort furieux._) Cinquante francs! cinquante francs de -gravure! c’est horrible! moi qui comptais sur dix mille francs. - -Vers la même époque, une pauvre femme avait reçu de l’Académie la -médaille d’un prix Montyon. Un jour, la maladie, le malheur s’abattirent -de compagnie sur son humble toit; le ménage fut vendu pièce à pièce; la -pauvre femme supporta la misère en silence; elle eût rougi de tendre la -main à la société, de lui demander un secours, juste et faible -rémunération d’une longue existence pouvant se résumer en deux mots: -vertu et dévouement. - -Cependant cette misère silencieuse fut devinée par d’honorables -protecteurs, qui organisèrent une souscription afin de lui venir en -aide. Un ami lui en porta le montant et la trouva assise sur son lit, -unique meuble échappé au naufrage. - ---Ah! pauvre dame, j’arrive bien tard; que vous avez dû souffrir! - ---Vous le voyez, monsieur, tout y a passé (_tirant la médaille de son -sein_), excepté cela, pourtant; on meurt de faim, mais on ne vend pas -cela, c’est de l’honneur. - - - - -XXI - - L’anthrax. - Un vase sourd comme un pot. - Internes et directeur.--Le taureau savant. - Impressions de voyage. - - -L’Académie de médecine vient de terminer, sur l’anthrax, une discussion -qui n’a pas duré moins de quatre séances. - -L’anthrax est un furoncle à proportions gigantesques qui contient, comme -bourbillon, une certaine quantité du tissu cellulaire gangrené. Il peut -acquérir le volume d’un œuf. Parfois il s’étale en plaques et devient -aussi large que le fond d’un chapeau. Les grands anthrax causent de la -fièvre et de vives douleurs, mais en général ils ne constituent un -danger sérieux que pour les vieillards ou les malades déjà affaiblis par -des affections débilitantes. - -Je viens d’écrire un mot bien effrayant pour vous: la gangrène! Vous -partagez peut-être l’opinion vulgaire que la gangrène est une affection -mortelle qui dévore le malade sans rémission. C’est une erreur, la -gangrène est simplement la mortification, en général très-limitée, d’un -tissu dont l’inflammation a entravé la circulation. Bien loin de -s’étendre indéfiniment, elle se circonscrit au contraire et se limite à -une région peu étendue (excepté lorsqu’elle se développe sous -l’influence de l’âge sénile). Au bout de peu de jours, l’eschare tombe -et la plaie qui en résulte prend la physionomie d’une plaie ordinaire. -Le bourbillon d’un simple furoncle est une petite gangrène qui a détruit -quelques millimètres de tissu cellulaire. - -Dans cette discussion, les orateurs ont conservé, bien entendu, leurs -opinions personnelles, et aucun d’eux ne s’est converti à l’opinion de -son voisin: résultat assez habituel dans les discussions académiques. Je -le constate sans arrière-pensée de critique et en reconnaissant -volontiers que cette immobilité apparente ne diminue en rien les -importantes acquisitions dont bénéficie la science. - -Dans ces conflits, les questions sont approfondies, présentées sous -toutes leurs faces, sous les aspects les plus divers; et le public -médical, qui n’a pas de parti pris, fait de l’éclectisme, et prend à -droite et à gauche ses éléments de conviction parmi ce qui paraît le -mieux démontré. - -Les savants académiciens qui entrent dans la discussion ont une manière -de voir basée sur une longue expérience. Ils interprètent les faits -qu’ils observent selon le courant de leurs idées générales. Mais s’ils -sont divisés sur des points secondaires, ils sont parfaitement d’accord -sur le fond des choses. - -C’est ce que ne comprennent pas les gens du monde étrangers à ces -matières. Il leur paraît tout simple que deux peintres, deux musiciens, -deux littérateurs diffèrent d’opinion sur une question d’art. Mais si -deux médecins ne sont pas rigoureusement du même avis sur l’appréciation -d’un état morbide, on crie à la contradiction, même à l’ignorance, en -répétant cette vieille plaisanterie: Hippocrate dit oui, et Galien dit -non. - -Il est vrai que tous les praticiens n’ont pas la même valeur -scientifique, et que parfois il se commet des erreurs. Mais il ne faut -pas rendre l’art responsable de l’insuffisance de l’artiste, et vous -pouvez être certain que lorsque deux médecins instruits manifestent des -opinions différentes sur un même sujet, il s’agit en général de nuances -fort peu importantes, que votre défaut de compétence vous fait paraître -considérables. - -Ainsi, dans la discussion qui vient d’avoir lieu, la nature et le mode -d’évolution de l’anthrax n’étaient nullement mis en question; il -s’agissait en général de déterminer le nombre, les formes et l’étendue -des incisions qu’on doit pratiquer pour activer la guérison. - -Il résulte des faits observés que l’incision n’est pas rigoureusement -nécessaire pour guérir les petits anthrax. Quelques sangsues et les -émollients suffisent pour les faire avorter. Ceux d’un volume plus -notable peuvent être attaqués par un petit débridement ou par la méthode -sous-cutanée. Enfin lorsque le mal a atteint de vastes proportions, les -incisions doivent être larges et profondes pour favoriser le dégorgement -des tissus et l’élimination des parties mortifiées. - -Le point de départ de la discussion était le rapport du professeur -Gosselin sur un mémoire de M. Adolphe Guérin qui proposait l’incision -sous-cutanée comme unique traitement. - -L’auteur du mémoire signalait ainsi une nouvelle application d’une -grande méthode chirurgicale, dont le promoteur est un de ses homonymes, -le docteur Jules Guérin. - -M. J. Guérin est un remueur d’idées; on peut ne pas accepter toutes -celles qu’il a émises, et pour mon compte, je fais sur ce sujet mes -réserves, mais il est impossible de lui refuser une grande place dans le -mouvement médico-chirurgical de notre époque. La méthode sous-cutanée -est une belle conquête de la science médicale. C’est à lui qu’on en doit -l’étude scientifique et la vulgarisation. - -La méthode repose sur ce principe: une plaie, soustraite au contact de -l’air, subit une organisation rapide, sinon immédiate, sans passer par -les phases de la suppuration, sans faire subir au malade les risques -d’infection purulente, d’érysipèle, etc., qui peuvent survenir dans les -plaies en contact avec l’atmosphère. - -L’application de la méthode consiste à soulever la peau sous forme de -pli; on introduit, par une ponction pratiquée à la base de ce pli, un -bistouri extrêmement étroit qui chemine sous la peau dans les tissus, et -va chercher, à une certaine distance de son point d’introduction, -l’élément anatomique qu’il doit diviser. - -L’ouverture d’entrée n’est pas située directement au-dessus de la -division; il n’existe donc pas de parallélisme entre ces deux points; la -plaie sous-cutanée échappe ainsi au contact de l’air. - -Cette méthode reçoit de nombreuses applications; elle permet de -pratiquer sans danger les sections tendineuses de l’orthopédie, de -vider, en modifiant l’appareil instrumental, certains abcès profonds -dont le foyer doit être soustrait au contact de l’air; d’évacuer les -collections purulentes des membranes séreuses, etc. - -M. J. Guérin vient de donner une nouvelle extension à la méthode -sous-cutanée, en communiquant il y a quelques jours à l’Académie de -médecine, dont il est membre, un mémoire sur l’occlusion pneumatique des -plaies exposées à l’air. Dans les blessures accidentelles, la méthode -sous-cutanée semblait inapplicable; le tégument est détruit, le -chirurgien n’a plus à intervenir que pour régulariser la plaie et pour -en écarter les complications au moyen d’un pansement méthodique. Il doit -subir les conséquences défavorables résultant de l’action du projectile -ou du corps vulnérant. - -Les nouvelles recherches de M. J. Guérin ont pour but de créer un -tégument artificiel, qui place la blessure à ciel ouvert dans des -conditions sous-cutanées. Il enveloppe la région blessée d’un manchon de -caoutchouc mince dans lequel il pratique le vide au moyen d’un appareil -spécial. - -Sous l’influence du vide, la membrane de caoutchouc se moule intimement -sur les surfaces qu’elle enveloppe, et les place à l’abri du contact de -l’air. - -Les résultats favorables obtenus par le savant chirurgien, ont fait -passer dans le domaine des faits les idées théoriques qui ont servi de -point de départ à la nouvelle méthode. - - * * * * * - -Pour finir sans sortir de la chirurgie, je vais vous offrir le dernier -calembour de M. Velpeau. Le célèbre professeur nous disait hier: «Je ne -comprends plus rien à la politique, la Chambre veut l’amélioration de -l’agriculture, et elle repousse tous les _amendements_.» - -Voilà comment on les fait à la Faculté. - - * * * * * - -ASPERGES. Pendant la saison de ce légume, le _Vase hygiénique_, sourd et -inodore, est indispensable. Dépôt rue du..., nº 00. - -Ce vase, d’après l’inventeur, est sourd comme un pot; tant mieux pour -lui, il n’aura pas à se préoccuper des bruits qui peuvent se produire -dans son voisinage; mais qu’est-ce que cela fait à son propriétaire? et -aux asperges?...--Il y a des gens qui prennent de la pepsine ou de la -diastase lorsqu’ils digèrent mal. Désormais, ils seront forcés de -prendre au lieu de diastase ou de pepsine... le vase de ce monsieur pour -manger leurs asperges!--O béotisme industriel qui fourre l’hygiène -jusque dans des vases sourds et inodores! - - * * * * * - -Les internes ne sont pas toujours au mieux avec la bureaucratie -hospitalière, et les conflits qui surviennent sont des événements pour -la salle de garde. Il y a quelques années, l’hôpital de la Pitié avait -pour directeur un brave homme, très-jaloux de son autorité et fort -disposé à faire courber sous sa plume de comptable le front audacieux de -l’internat. Un beau matin, qu’il avait mal dormi, il proclama un ordre -du jour par lequel il défendait aux internes de l’hôpital de recevoir -d’urgence aucun malade à moins d’établir sur le bulletin d’entrée le -diagnostic _précis_ de la maladie. - -Grand émoi dans la salle de garde: on tonne, on vocifère même contre -cette grotesque prétention qui obligeait les internes à porter un -diagnostic précis, lorsque les chefs de service, eux-mêmes, étaient -souvent embarrassés pour le faire--quand ils en venaient à bout. On tint -conseil, et un d’entre eux, P..., qui professe aujourd’hui avec succès -la syphiliologie, émit l’avis de protester contre l’ordre directorial, -en portant, dans tous les cas, un diagnostic extravagant et uniforme.--A -partir de ce moment, tous les malades admis d’urgence furent déclarés -_anencéphales_[5]! - - [5] Ce qui signifie privé de cerveau et de moelle épinière.--Je n’ai - pas besoin de dire que ce vice de conformation ne s’observe que chez - des fœtus monstrueux, qui n’ont pas la prétention de continuer à - vivre après leur naissance. - -Le brave directeur, qui lisait avec soin tous les bulletins d’admission, -se félicitait sincèrement et disait en se rengorgeant: - ---Voilà ce que c’est que d’exiger de l’exactitude de ces messieurs! ils -recevaient des anencéphales, sans s’en douter; ils étiquetaient leurs -malades: fluxion de poitrine, rhumatisme, etc., et les malades entraient -sans qu’on reconnût la maladie. Quel progrès j’imprime à la science!!! - -Mais bientôt l’autocrate fut saisi d’effroi. - -Toujours des anencéphales, c’est une épouvantable épidémie qui sévit -avec rage sur la capitale. - -Il convoqua ses plumitifs subalternes et leur ordonna de prendre les -mesures hygiéniques les plus sévères afin d’échapper, eux et leurs -petits, au fléau destructeur. - -L’épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient à envahir -les registres de l’hôpital, lorsqu’un statisticien eut besoin de les -compulser pour établir les rapports qui existent entre l’anévrysme de -l’artère centrale de la rétine et les fractures du péroné. Tout -statisticien qu’il était, il fut frappé de lire sur les registres: - -Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale. - -Marie Pregnard, blanchisseuse, 42 ans, anencéphale. - -Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n’avait jamais vu une -collection d’anencéphales aussi âgés; il courut chez le directeur et eut -avec lui une conférence qui plongea ce dernier dans une rage -épouvantable, il se sentit mystifié et bondit jusqu’à la rue -Neuve-Notre-Dame, d’où un orage administratif fondit sur la tête -coupable de l’interne, qui s’en moqua. - -A partir de ce moment, les internes purent, comme par le passé, poser -des diagnostics _ad libitum_. - - * * * * * - -Le directeur, plein de rancune de ce tour pendable, voulut prendre sa -revanche, et, par un nouvel ordre du jour, il interdit les autopsies à -l’hôpital.--Nouveau conciliabule à la salle de garde, nouvelle décision: -dès ce moment, tous les bulletins de décès portèrent: _soupçons -d’empoisonnement_. Or, en pareil cas, l’autopsie est de rigueur et doit -se faire en présence du directeur, d’un commissaire de police et d’un -médecin étranger à l’hôpital. - -L’infortuné directeur passait son existence dans la salle des morts. A -peine l’aurore aux doigts de rose avait-elle ouvert les portes de -l’Orient, qu’un interne se pendait à sa sonnette et lui criait: -«Monsieur le directeur, nous avons à faire une autopsie avec soupçons -d’empoisonnement.» A peine était-il dans sa salle à manger qu’un autre -interne réclamait sa présence pour une nouvelle autopsie, toujours avec -soupçons d’empoisonnement; le commissaire, qui partageait ses -tribulations, envoyait au diable l’hôpital et la direction, et ne -voulait plus se déranger, car, bien entendu, on ne trouvait jamais -aucune trace d’empoisonnement. - -Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire l’autopsie du -directeur, mort des suites... de tous ces empoisonnements. - -Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique, et les -autopsies comme les diagnostics se firent désormais _ad libitum_. - - * * * * * - -Il faut en prendre son parti, l’éducation envahit toutes les classes de -la société; elle monte, monte comme la marée,--pas la grande,--et -bientôt, on cherchera en vain dans la nature entière un animal qui ne -sache pas quelque chose. Le cirque annonçait l’exhibition d’un taureau -savant, et je m’empressai d’aller constater son mérite. Jusqu’à présent, -l’histoire des célébrités de l’espèce bovine était tout entière à faire; -on connaissait les chevaux savants, les chiens qui jouent au loto, les -lapins perspicaces et signalant la personne la plus amoureuse de la -société, les araignées mélomanes, les puces travailleuses, etc., etc.; -mais les taureaux qu’on rencontre dans l’histoire sacrée ou profane ne -remplirent qu’un rôle tout à fait sacrifié; ils jouent les personnages -muets, les comparses, et appartiennent plutôt au décor qu’à l’action... -Le bœuf Apis lui-même était bête comme son culte, et, à part le taureau -qui enleva Europe,--ce qui n’était pas trop maladroit, car la fille -d’Agénor était, dit-on, fort belle,--la race bovine n’a fourni aucun -personnage notable, et il n’en était question qu’à propos de -comparaisons déshonnêtes. - -C’est à M. Mac-Ray qu’appartient la première illustration; et la Société -protectrice des animaux lui doit une médaille pour avoir tenté la -réhabilitation scientifique et intellectuelle de la race bovine. - -Le taureau savant de M. Mac-Ray se nomme Don-Juan. Mais ici je suis un -peu embarrassé; l’animal est-il véritablement savant? Comme candidat à -l’Institut, on le trouvera probablement insuffisant. Il ne sait -peut-être pas beaucoup de grec; au moins il n’en a rien fait paraître, -et il est possible qu’il ne puisse faire une équation au deuxième degré -à deux inconnues sans consulter le père Babinet. Ce n’est pas un savant -à la manière d’Arago, mais il sait bien des petites choses que ses -confrères privés d’éducation ignorent absolument. Et puis, il est le -premier de la dynastie des taureaux savants, et l’histoire nous enseigne -qu’il ne faut pas être trop exigeant pour les fondateurs de dynasties. - -Don-Juan, mon ami, tu n’es pas fort, mais c’est toi le Pharamond des -taureaux illustres. Saute en paix tes haies de balais, passe -tranquillement dans tes cerceaux, rampe aux pieds de ton maître, je ne -veux pas te taquiner de peur de dégoûter tes frères de la science. -Seulement, brave taureau aux cornes dorées, au pelage blanc et noir, à -l’échine un peu maigre, tu as eu tort de venir après Léotard; c’est un -peu tard. - -Une petite dame très-décolletée, qui se trouvait près de moi, assurait -que ce taureau n’était qu’un bœuf. Je lui demandai sur quoi elle basait -cette opinion. Elle me répondit en me riant au nez. Si j’avais été moins -blessé de son impertinente réponse, je me serais mieux renseigné sur la -bête, car elle avait l’air de s’y connaître. C’était probablement une -Pénélope normande qui avait beaucoup pratiqué les bêtes à cornes. - -Décidément la petite dame avait tort: il s’appelle Don-Juan; c’est le -nom d’un coureur de ruelles; il convient à un taureau, mais ne saurait -s’appliquer à un bœuf. - - * * * * * - -M. le docteur Mallez est l’espoir des rétrécis et le refuge des vessies -malades; nonobstant, si sa réputation d’urologiste n’est pas arrivée -encore à son apogée, elle a au moins franchi la frontière vers le -nord-nord-est. Il y a quelques jours, M. Mallez revenait de la Belgique, -où il avait été appelé pour sonder, non pas le canal de... Gand, qui -est, je dois le dire, parfaitement navigable, mais celui d’un bourgeois -de Bruxelles (en Brabant), lequel se plaignait que sa naïade vésicale ne -vidait son urne que goutte à goutte... Notre confrère revenait donc de -Bruxelles (en Brabant) lorsque son convoi se heurta aux environs de -Douai contre un train de marchandises qui lui barrait la route. Ces -terribles collisions sont trop fréquentes pour que j’aie besoin d’entrer -dans de tristes détails; elles se ressemblent toutes à peu près; -seulement, dans celle-ci, les contusions furent en majorité, et, -très-heureusement, on n’eut à déplorer la mort d’aucun voyageur. Dans le -train défoncé, on avait attelé un wagon d’alcool à un wagon de sucre, -comme si le hasard avait voulu offrir aux voyageurs un punch de -consolation. Cette attention délicate de la destinée eut un plein -succès: le bol de punch flamboya sur une centaine de mètres d’étendue, -et sa flamme monta assez haut pour boire quelques petits nuages qui -flânaient dans les basses régions de l’atmosphère. - -Au premier bruit de l’accident, on s’est dit à l’oreille que des -lithotriteurs jaloux avaient placé sur la voie un gros calcul qu’ils -n’avaient pu broyer, de manière à terminer par un déraillement -l’histoire des succès de M. Mallez avant la fin du premier volume -(l’ouvrage doit en avoir plusieurs). Quant à moi, j’ai refusé de croire -à un si horrible calcul. - -Notre confrère avait attrapé sa part de contusions, et il était en droit -de se renfermer dans cet égoïste adage: chacun _panse_ pour soi; mais -lui, plein de ce feu sacré qui fait le plus bel ornement du praticien, -ne songea qu’à secourir ses compagnons d’infortune; c’est tout -simplement sublime (il est vrai que M. Mallez n’avait qu’une égratignure -à la jambe). - -L’aiguille des minutes avait déjà fait une fois et demie le tour du -cadran depuis l’accident, lorsque survint le docteur T..., médecin de la -compagnie. Ne trouvant plus de blessés à panser, et désireux de montrer -la science qu’il aurait mise à leur service, désireux de leur faire -regretter de ne pas l’avoir attendu, le confrère n’ayant pas d’autre -moyen à sa disposition, se mit à faire subir à notre confrère de Paris -un petit examen médico-chirurgical. - -M. Mallez prenait déjà, pour répondre, l’air olympien qu’il réserve pour -les cas où il aura de grands seigneurs à sonder, lorsque la foule -reconnaissante et indignée se rua sur le docteur T..., en l’accablant -des qualifications les plus désagréables, pour venger celui qu’elle -appelait son sauveur; des mots on allait passer aux gestes; le docteur -T... devint pâle, il se sentit perdu; la triste destinée d’Orphée, mis -en pièces par les dames de Thrace, lui revint à la mémoire. Il ferma les -yeux pour ne pas se voir mourir. - -En cet instant critique, on vit M. Mallez s’élancer pour protéger son -infortuné rival. - -«Messieurs et dames, s’écria-t-il, si je suis votre sauveur, si vous -êtes reconnaissants de mes soins, je vous en prie, n’abîmez pas -monsieur; ne m’obligez pas à faire encore un pansement.» - -La foule, docile et reconnaissante, s’éloigna en silence et sans -murmurer. - -Voilà donc, enfin, des malades reconnaissants et disposés à assommer -quelqu’un pour venger leur sauveur; il est vrai que c’était un médecin -qu’ils voulaient assommer. Si M. Mallez avait eu pour adversaire un -épicier ou un marchand de mort-aux-rats, peut-être personne n’eût pris -son parti. Mais n’allons point gâter par des _peut-être_ le mouvement si -beau, si rare de ces bons voyageurs: éternisons-le, au contraire; -ouvrons une souscription pour élever sur le lieu de l’accident une -pyramide sur laquelle on gravera en lettres d’or: - - ICI DES MALADES - FURENT RECONNAISSANTS. - -Quelques jours après, le journal de Douai publiait un récit de -l’événement, avec des détails médicaux assez circonstanciés, se -terminant ainsi: «Les premiers soins ont été donnés par le docteur T..., -médecin de la compagnie.» - -Qu’un médecin choisisse un train qui culbute, afin de donner des secours -aux blessés, et de se faire faire une petite réclame, c’est -très-ingénieux. Mais il est bien plus ingénieux encore de ne pas se -faire écraser, de ne pas se fatiguer à panser des blessés, et, -nonobstant, de souffler au confrère la petite réclame. - -C’est égal, si on élève la pyramide, je demande qu’on mette au bas de -l’inscription: - - ET LE DOCTEUR T... - N’A PAS SOIGNÉ LES BLESSÉS. - - - - -XXII - - Le français de l’Académie. - Hôpital modèle.--M. Flourens. - - -Longtemps j’ai cru que l’Académie française était un temple fondé par -Richelieu et desservi par quarante vestales mâles, qui devaient, sous le -nom d’académiciens, veiller jour et nuit sur la pureté de la langue et -la protéger contre les tentatives, parfois un peu lestes, des -néologistes, des romantiques, des réalistes et des _charabias_; je -croyais aussi que les académiciens travaillaient depuis plus de deux -cents ans à une espèce de toile de Pénélope nommée: le _Dictionnaire_; -et qu’au premier jour ils mettraient d’accord les grammairiens qui ont -la mauvaise habitude de ne pas être toujours du même avis. J’avoue que -je croyais à tout cela. Aussi, la première fois que je vis publier les -_pataquès_ de M. Scribe et les fautes de français de M. Ponsard, -j’éprouvai la sensation désagréable qui se manifeste lorsqu’on vous -arrache... une illusion. - -Je me disais pour me consoler: Tout n’est pas perdu, il en reste encore -trente-huit pour faire le bonheur de la langue française, et parmi eux -brille l’illustre Sainte-Beuve, plus spécialement chargé de cette -besogne en sa qualité de commissaire historiographe de ladite langue. -Mais, hélas! il était écrit là-haut que M. Sainte-Beuve lui-même, de ses -propres mains d’académicien, foulerait aux pieds ma dernière illusion, -en prononçant un discours qu’on pourrait intituler: - - ORAISON FUNÈBRE, EN FRANÇAIS LAMENTABLE, - PAR M. SAINTE-BEUVE - UN DES QUARANTE FAUTEUILS DE L’ACADÉMIE. - -On a eu la douleur de l’entendre, ce discours, aux obsèques d’un -honorable médecin qui ne méritait pas qu’on jetât de pareil français sur -sa tombe. Notez bien qu’il n’a pas été prononcé entre chien et loup, -dans le coin obscur d’un cimetière, devant trois amis et quatre -_croque-morts_; non pas, il y avait une foule choisie ce jour-là; de -plus, M. Sainte-Beuve s’est empressé de le publier dans le _Moniteur -universel_ (nº 253), qu’il rédige, et dans deux ou trois journaux -scientifiques. Je fus tellement exaspéré par ce _charabia_, que, dans un -premier mouvement que je regrette, j’osai,--je demande bien pardon à ces -messieurs du blasphème,--j’osai, dis-je, comparer les académiciens aux -palefreniers d’Augias, tant ils tiennent mal leur... syntaxe. - -La nature funèbre de cet impayable morceau d’éloquence ne m’a pas permis -de le publier plus tôt, j’ai voulu laisser pousser un peu de gazon sur -la tombe du défunt; l’herbe pousse vite sur les tombes, à notre époque, -et je crois le moment venu de livrer à l’admiration publique ce _speech_ -d’académicien. Si j’attendais plus longtemps, il pourrait se couvrir de -moisissures, ce gazon funèbre des articles hors d’âge. - -Je me suis permis de l’accompagner d’annotations grammaticales et -autres, non pas, grand Dieu! à l’adresse de mes lecteurs, qui parlent -tous le français comme MM. Noël et Chapsal, mais uniquement pour ces -messieurs de l’Académie qui voudraient se mettre un peu au courant de -leur langue. - -Voici ce discours tel qu’il a été LU (car il n’emprunte aucune de ses -beautés au pittoresque de l’improvisation), tel que M. Sainte-Beuve l’a -remis au _Moniteur universel_, après en avoir corrigé LUI-MÊME les -épreuves. - -«Messieurs, - -«Vous avez désiré que nous ne QUITTIONS pas...»--Mon portier dirait: -QUITTASSIONS; il est vrai qu’il n’est pas de l’Académie,--«sans LUI -adresser un dernier adieu, LES restes»--!!!!--«du médecin habile, de -l’ami excellent, du cœur dévoué que nous perdons. C’est pour obéir à ce -vœu de l’amitié que je me hasarde à élever la voix dans un lieu et dans -une circonstance où le _silence ému_ est encore la plus éloquente des -_paroles_.» - -Un _silence ému_ qui est une parole éloquente! voilà un genre -d’éloquence à la portée de tous les orateurs. Quel malheur que M. -Sainte-Beuve ne s’en soit pas contenté ce jour-là! - -«Ce qu’était Armand X..., qui nous est si soudainement enlevé, nous le -savons tous!»--Alors, pourquoi le dire, si tout le monde le sait?--«Né -en 1792, enfant d’une génération qui produit des hommes supérieurs et -distingués _en tout genre_...»--Un cordonnier fait des bottes _en tout -genre_; une génération produit des hommes supérieurs _dans tous_ les -genres.--«... élève de l’École normale dans la première ferveur de la -création...»--La première ferveur de la création--?--«... il eut aussi à -sa _manière_»--manière à lui tout seul--«le _souffle_ et le _feu_ -sacré.»--De sorte qu’il pouvait lui-même, avec son propre souffle, -souffler son feu sacré; pensée de haut style, aussi ingénieuse que -sublime. Quoi qu’il en soit, à la place de l’auteur, j’aurais mis -_sacré_ au pluriel. «Il marqua de bonne heure _entre_ ses jeunes -camarades...»--_Entre_ se dit seulement quand il est question de deux -personnes ou choses; ici _entre_ est une faute; la grammaire exige -_parmi_,--«par des qualités _bien à lui_.»--Des qualités brevetées, que -lui seul avait le droit de posséder. - -«Destiné d’abord à l’enseignement des sciences, chargé de professer la -physique au lycée de Metz, il reçut, dans cette cité patriotique et -guerrière...»--Rengaîne civico-militaire.--«le _coup_ direct des -événements de 1814 et de l’invasion.»--Dans quelle région reçut-il ce -coup des événements? On n’a jamais su.--«Son _cœur saigna_.»--Infirmité -désagréable, mais difficile à constater sur le vivant.--«_Et il commença -par faire ce qu’il fit ensuite toute sa vie_: il se dévoua. Son zèle à -servir nos braves soldats atteints de typhus _faillit_ lui devenir -funeste; _saisi_ lui-même par le fléau, il fut près de _payer_ de sa vie -son humanité.»--Du moment qu’il s’était laissé saisir, il ne lui restait -d’autre ressource que de payer, c’est clair comme un exploit d’huissier. -Je ferai cependant observer à l’auteur qu’un fléau n’est pas un -gendarme, il vous atteint, mais ne vous saisit pas.--«Et Metz, qui avait -été témoin de ce dévouement du jeune professeur, s’en est _ressouvenu_ -toujours.»--On ne peut se _ressouvenir_ que des choses qu’on a oubliées; -il faut: s’en est _souvenu_ toujours. - -«Cette noble cité,»--rengaîne civico-prudhommique,--«était devenue, pour -Armand X..., une seconde patrie; ses amis de Metz sont restés fidèles -jusqu’à _la fin_,»--La fin de quoi?--«à cet enfant adoptif, à ce cœur -généreux dont ils avaient vu le premier élan.» - -«Trop impatient pour dissimuler ses sentiments _nationaux_,»--rengaîne -libérale--«et frappé»--encore des coups!--«dans sa position -universitaire, il se _tourna_ vers une profession indépendante.»--Il se -_tourna_, ceci indique clairement que cette fois il n’a pas été frappé -par devant--«et vers _celle_ en même temps QUI permettait»--Qui -permettait à qui? Il faut: qui _lui_ permettait--«le mieux -d’appliquer les inspirations humaines QUI faisaient le fond de sa -nature.»--Figurez-vous une nature dont le fond est rembourré -d’inspirations humaines!--«Il se fit médecin. C’EST à d’autres QU’IL -APPARTIENDRAIT de dire»--Si l’auteur veut _c’est_, il doit mettre -_appartient_; s’il tient à conserver _appartiendrait_, il est nécessaire -qu’il écrive: _ce serait_--«les qualités essentielles QU’IL _porta_ dans -cette profession délicate et _sacrée_.»--On _porte_ des choux dans une -hotte, mais on ne _porte_ pas des _qualités délicates_ DANS une -profession.--Sacrée, pourquoi sacrée? Rengaîne baudruche; les médecins -n’ont jamais eu la prétention de passer pour sacrés.--«Elle était -_telle_ pour lui.»--Telle, quoi? sacrée ou délicate? - -«Messieurs, vous le savez; il n’écrivit pas, il s’adonna tout entier à -_guérir_.»--On ne s’adonne pas à guérir, mais à l’art de guérir.--«On -s’accordait à reconnaître dans Armand X... (et les maîtres de l’art, QUI -furent presque tous ses amis, ne me démentiront pas) un diagnostic -prompt, fin et sûr, un tact médical QUI est le premier talent du -praticien.»--Ces six QUI à la queue _leu leu_ font un superbe effet. - -«Pendant des années, on l’a vu mener _de front toutes les activités -généreuses_,»--Un attelage d’activités généreuses!--«secourir TOUS les -malades, TOUS les _vaincus_, TOUS les souffrants, applaudir à TOUS les -succès de ses amis et les propager _par ses sympathies_ ardentes.»--Une -sympathie ne peut rien propager, même quand elle est très-ardente, elle -peut tout au plus exciter les gens à propager quelque chose. - -«Chaque succès d’un ami était véritablement une _de ses fêtes_.»--Ce qui -signifie: qu’à chacun de leurs succès, ses amis lui souhaitaient sa -fête. Ah! si l’auteur avait dit: était véritablement une fête _pour -lui_, ce serait différent, mais il s’est bien gardé de le -dire.--«_Durant_ ses années heureuses où sa franche nature se déployait -avec expansion,»--_Durant_ exprime une idée non interrompue, on verra -tout à l’heure qu’il n’y a pas eu permanence dans: _les réunions_, qui -sont l’objet principal de la phrase; il faut donc dire: _pendant ses_, -etc.,--«et avant les mécomptes,»--Quels mécomptes?--«il fut -admirablement secondé, par une femme distinguée, son égale par le cœur -QUI réunissait»--Le cœur?--«à son modeste foyer, dans des conversations -vives, bien des hommes»--Pour exprimer l’augmentation, on peut dire -_bien_ au lieu de beaucoup: je l’aime _bien_ mieux; pour exprimer la -quantité, beaucoup est plus correct; beaucoup d’hommes!--«alors jeunes, -et dont plusieurs étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna -successivement deux filles, mortes trop tôt pour le _bonheur_ de tous -deux. Son dernier _bonheur_ à LUI s’éteignit avec l’épouse à jamais -regrettée dont les restes sont ensevelis ici. - -«Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le bien comme -auparavant, avec le même zèle, avec plus d’empressement encore, s’il se -pouvait. Vous l’avez vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un -malade que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les heures -d’entretien de l’amitié, INQUIET CEPENDANT, AGITÉ TOUJOURS, et le devoir -accompli, ayant comme hâte de se _dérober_.»--De se dérober quoi? ou de -se dérober à quoi?--«_Il y avait une partie de lui-même qui était -ailleurs_.»--Qu’est-ce qu’une partie de lui-même pouvait faire ailleurs? -où était cette partie? quelle était cette partie? Problème! problème!!! -«_Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait._ Le QUELQU’UN qui -l’attendait, c’était CELLE même, CETTE compagne de toute sa vie, qui le -reçoit aujourd’hui dans _cette_ tombe. - -«Digne et excellent ami! il avait ce qui aurait pu consoler,»--Consoler -qui? il faudrait au moins: _le consoler_.--«l’estime de tous, la -chaleureuse amitié de quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à -cette École normale dont le seul nom lui était cher,»--On _rattache_ un -cheval qui a cassé son licou; on ne rattache que ce qui est détaché; _on -attache_ ce qui ne l’a pas été.--«il y retrouvait les souvenirs qu’il -affectionnait; honoré d’une distinction tardive, mais si méritée, qu’il -avait gagnée _aussi_ sur _ses_ champs de bataille à LUI,»--A _lui_ tout -seul! Champs de bataille brevetés à l’usage d’un homme seul.--«Il y -avait été sensible de la part du gouvernement qui réalisait l’un des -vœux de son cœur _national_,»--rengaîne déjà notée--«et qui _réparait la -douleur de 1814_.»--Ici M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce -qu’il veut exprimer. _Réparer une douleur_ serait la remettre à neuf et -non la faire oublier; de plus, l’auteur devrait au moins donner -l’adresse de l’artiste en vieux qui se charge de réparer les douleurs -endommagées et d’en faire des douleurs toutes neuves. - -«Mais il y avait en lui un vide QUE rien désormais ne pouvait combler. -Homme excellent, QUI a beaucoup aimé, beaucoup souffert, QUI a de tout -temps servi ses semblables _jusqu’à en vouloir mourir_,»--Voilà -peut-être l’origine du fameux: _Il s’en ferait mourir._--«le _repos_ -enfin lui est venu. Cher X..., _repose_ en paix! le souvenir de tes -vertus pratiques, de ta prodigue bonté, de ta délicatesse de sentiments, -_vivra à jamais_...»--rengaîne funèbre.--«chez tous ceux qui t’ont connu -et ne mourra qu’avec eux.» - -Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot QUI. - -TOTAL: plus de 53 FAUTES graves ou légères contre les règles de la -langue, le goût et le style, dans un discours académique de -soixante-sept lignes. - -On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur à la porte parce -qu’il écorchait le français; si l’on avait prononcé une pareille oraison -funèbre sur sa tombe, le régénérateur de la langue française eût été -capable de ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être -que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et même charmantes; je -le sais fort bien. - -Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes; seulement, il mettait -parfois quinze jours à composer une simple lettre; Voiture, forcé -d’écrire une oraison funèbre en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être -fait en aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume au -travers du corps après l’avoir prononcée. - -Malgré l’emphase, les _rengaînes_ et les erreurs grammaticales qui font -l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve, on doit cependant lui rendre -la justice de convenir que les éloges donnés à la vie d’Armand X... ont -été mérités; c’était un digne homme: mais pourquoi étaler sur sa tombe -ces loques de rhétorique? Quelques mots simples et partis du cœur sont -plus doux pour l’ombre d’un ami que des éloges en pompeux galimatias. - -L’homme de bien serait capable de mourir en canaille, pour échapper à -des oraisons funèbres écrites en aussi mauvais français. - -Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir empiété sur leur -domaine en accomplissant cette besogne de cuistre; mais il est possible -qu’un jour je sois pris du désir de devenir académicien, et je ne suis -pas fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie -voudront bien me tenir compte. - - * * * * * - -Un homme qui s’est distingué dans tous les genres, et dont le monde -connaît l’effrayante fécondité intellectuelle, a juré de cueillir une -palme dans chacun des arrondissements de la gloire; il s’est illustré -comme organicien,--comme Hercule chez Danaüs,--comme néologiste,--comme -favori des muses qu’il a mises sur les dents; hélas! elles n’étaient que -neuf;--il s’est enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule -enthousiaste remplit pour les grands hommes qu’elle admire; eh bien, -cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus opulent que le Juif -errant, mais aussi infatigable que lui, marche, marche sans s’arrêter à -la conquête de nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il -veut faire oublier Michel-Ange et Visconti; il s’est réveillé avec le -plan complet d’un hôpital dans la tête; ses lobes cérébraux sont si -vastes, qu’il n’en est nullement incommodé. - -Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et beau comme l’antique. -Tout fonctionnerait par le moyen de la vapeur, le service serait fait -sur des petits chemins de fer; les ordres transmis télégraphiquement. -Les médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les externes en -noyer, les _roupious_ en sapin du Nord; les infirmiers seraient -remplacés par d’ingénieuses machines qui ne boiraient plus l’alcool des -préparations anatomiques. - -Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration, tout -le premier. (NOTA: il n’y aurait pas de second étage.) Ce serait -admirable. Les élèves du grand homme passent nuit et jour à copier, -dessiner et corriger les plans du maître. C’est tout une révolution dans -l’architecture hospitalière. Il est probable que l’hôpital portera son -nom. - -Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme que ce projet -m’inspire, je crois que je ferai la réflexion suivante: C’est bien -hardi, même pour un homme de génie, de débuter par un si grand monument: -à sa place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord des -petites-maisons: on ne sait pas ce qui peut arriver. - - * * * * * - -M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit ans. C’est un -savant laborieux qui remplit souvent son écritoire. Je ne puis comparer -les produits de son génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la -physionomie d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect. Oh non! Le -torrent est un petit ruisseau clapotant doucement sur des cailloux -proprets; onde limpide, du reste, et que les moutons peuvent boire sans -crainte, elle ne porte pas à la tête. - -M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la physiologie, qui est -sa spécialité. De son commerce avec la science, il est né toute une -famille de petits mémoires, de petites brochures, de petites notes, mais -pas de gros livres. A quoi bon? Un diamant a plus de prix qu’un -tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants. Aussi se -découvre-t-il avec une respectueuse émotion lorsqu’il parle de ses -travaux. - -Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits mémoires à -l’Académie; il prend soin d’en faire lui-même l’éloge; il les caresse de -la voix, du regard, du geste et semble dire à ses pairs: Chers -collègues, permettez-moi de jeter un nouvel éclat sur notre illustre -compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la quintessence de la -lumière: osez lever les yeux. J’ai entouré ce nouvel astre d’un verre -dépoli pour vous éviter les éblouissements. - -On est bien à son aise pour louer M. Flourens; on n’a pas à redouter -qu’il vous crie: Assez, vous m’étouffez. Il vous pousse du coude, vous -encourage du geste; son regard vous dit: «Allez, montez encore, vous ne -direz jamais tout le bien que je pense de moi.» Il est inébranlablement -convaincu que sa gloire appartient aux archives du monde. Lorsque notre -planète, poudroyée par la main du temps, retournera à l’état de chaos, -il compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand effondrement. - -Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent le dessus du -panier, et qui soutiennent, comme les colonnes de granit d’un temple, -l’édifice de sa réputation. Je n’en puis faire la longue nomenclature. -Je me bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom dans la -foule. - -L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards. On peut conclure -des profondes recherches de l’auteur que les volailles poitrinaires -doivent rechercher les climats de l’Italie. Les canards ont contribué à -faire entrer M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française, -dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était un nommé Victor -Hugo, qui dut s’effacer et attendre des jours meilleurs. - -Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre que la garance -mélangée aux aliments, colore en rouge les os des animaux victimes de -cet abus de confiance. Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a -une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps qu’on a bien -pu l’oublier. - -J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a pas su tirer -parti de cette nouvelle application de la garance, c’était cependant un -moyen aussi simple qu’ingénieux de fournir à la troupe des boutons de -culotte pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance -qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue du troupier -français. - -Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la longévité humaine. -L’ingénieux savant s’est dit: La moyenne de la vie est de 37 ans. Avec -l’aide de l’histoire, de la statistique et d’une main de papier, je vais -faire un ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même à 160 pour -ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il est entendu que cette -longévité sera exclusivement réservée aux souscripteurs. - -On a considéré la femme de trente ans comme une hardiesse de Balzac; -grâce à l’eau de Jouvence de M. Flourens, la femme de trente ans pourra -encore habiller des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs -tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules devront se cacher -de leurs arrière-petits-enfants pour recevoir des billets doux. - -Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de M. Flourens a produit -un terrible effet au point de vue de la morale. Beaucoup de gens qui -avaient pris leur retraite, se sont crus capables de gambader encore sur -la corde du sentiment. Mais, hélas! l’illusion fut courte, et les -imprudents durent reprendre au plus vite la route vertueuse et monotone -du régime, bornée au couchant par un garde-malade et au levant par -l’habit noir d’un médecin. - -Cependant un homme a pris ce livre au sérieux. C’est M. Flourens. Il a -compris que c’était pour lui une affaire de postérité, et que sous peine -de perdre la confiance des races futures, il était obligé de vivre 160 -ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se disant: Je vivrai -cent soixante ans, pas une semaine de moins. - -Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient la foule, parce que -son frottement use les habits, qui ne saluent jamais de peur d’user -leurs chapeaux? M. Flourens n’a pas ce vilain défaut pour les choses que -l’argent peut remplacer; mais il porte l’avarice de la vitalité -jusqu’aux limites du possible. - -Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les voit pas: -regarder use les yeux; s’il les voyait, ce serait peut-être la même -chose; lever les bras use les articulations. Il ne fait jamais par -minute plus de dix-sept pas de soixante-quatre centimètres, et supprime -de son existence tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les -battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce et lente, et -ménage ses poumons pour prononcer les discours des séances annuelles -qu’il dit d’une manière fort élégante en qualité de secrétaire -perpétuel. - -L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les distinctions que -peut désirer un savant. Membre de l’Institut, de l’Académie française, -professeur au Muséum, au Collége de France, ancien pair de France, -sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en passe), sa vie -laborieuse a été richement récompensée. - -Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il n’en connaît -pas qui vaille la sienne. Cependant, il est poursuivi par la petite -préoccupation de continuer, en l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa -avec un certain éclat sa place de secrétaire perpétuel. - -On prétend que M. Flourens collectionne avec passion tout ce qui a -appartenu à son prédécesseur. Tout devient pour lui, depuis la perruque -jusqu’aux pantoufles, une relique historique et sacrée. Il écrit ses -discours dans un fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de -chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle, qui, -malheureusement, n’avait pas à sa disposition les plumes de M. Flourens. - -Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence, mais M. -Flourens a de grands rapports avec l’auteur de la _Pluralité des -mondes_. Il possède son esprit exact et géométrique, son style élégant, -un peu limé, auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement dans -les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble en présente -pourtant des qualités éminentes et solides. - -Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques consacrés à la -mémoire de feu ses collègues. Ses portraits sont ressemblants, bien -qu’un peu flattés. On ne saurait cependant adresser ce petit reproche à -son éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement. - -Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger de son vivant -de l’_éloge_ qui l’attendait après sa mort. Il avait osé dire que M. -Flourens n’est ni anatomiste, ni physiologiste, ni zoologiste, ni même -écrivain. Voilà des énormités que personne ne voudra croire. - -M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur, d’urbanité et -même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui demande n’est pas de nature à -lui occasionner beaucoup de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un -peu la tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration qui -doivent s’élever sur son passage. Sa figure bienveillante est toujours -illuminée d’un sourire de profonde satisfaction. - -Son front, que la science, cette grande épileuse, a depuis longtemps -dégarni, est cependant tapissé par une mèche napoléonienne en virgule, -toujours rigoureusement composée du même nombre de cheveux, dont aucun -n’est blanc: M. Flourens n’a encore, il est vrai, que 72 ans. Son nez, -fortement charpenté, ombrage une bouche assez fendue pour n’arrêter -aucun mot au passage. - -Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu: le système de conservation -adopté par le savant physiologiste ne le met pas à l’abri des -tremblements de terre, des chutes de comètes ou des éclats du tonnerre -(les hauts sommets attirent la foudre). Il a exprimé la volonté -formelle, en cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et -placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il -habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures vingt-cinq minutes du -matin. - -Ce jour-là seulement il aura atteint la cent soixantaine. Alors il sera -enterré officiellement selon les rites et coutumes de l’Institut, si la -célèbre compagnie existe encore. - -M. Flourens a tort de croire que le public et ses collègues ne -s’apercevront de rien. - -Il a pris soin de constituer une rente en faveur de l’huissier qui -serait chargé de lisser sa mèche, de l’épousseter et de le protéger -contre les toiles d’araignées. - - - - -XXIII - - Le nouveau promontoire. - M. Baillon.--Anesthésie locale.--M. Duchartre.--M. Longet. - - -Qui donc oserait sur le berceau d’un nouveau-né prédire sa destinée? -Sait-on l’avenir de cette frêle créature; l’enfant dépassera-t-il le -niveau des grandes intelligences, ou traînera-t-il une vie obscure, au -milieu de la cohue des petits et des bornés qui sont les simples soldats -de la vie humaine? - -Nul n’est en mesure de le dire depuis que les fées ont perdu leurs -ailes, depuis que les sorcières en sont réduites à faire le grand jeu, -ou à s’endormir sous les mains crasseuses d’un magnétiseur. - -Il est tout aussi hasardeux de prédire les destinées d’une île encore au -berceau. Les Grecs n’ont pas encore eu le temps de se souvenir de la -sagesse de leurs illustres aïeux, ils jugent des fruits de l’arbre en -voyant pousser une graine nouvelle; ils écrivent l’histoire du nouvel -être sur l’œuf qui le contient. - -Une végétation géologique surgit dans la rade de Santorin; l’aréopage -s’assemble et dit à la végétation: Tu seras une île, et tu porteras le -nom du roi Georges. - -Mais au milieu des tremblements de terre, des tonnerres et des flammes -volcaniques, l’ouvrier souterrain qui fait mouvoir ce nouveau truc, n’a -pas entendu l’arrêt de la science; il continue à tourner sa manivelle; -le monstre rocailleux monte toujours, et sa croupe informe vient se -souder à l’île de Néa Kammeni. - -Depuis le récit de Théramène, le rivage grec n’avait rien vu d’aussi -terrible. - -Le roi Georges y perd son île qui s’est changée en promontoire. -Franchement ce monarque aurait tort de beaucoup le regretter; il est -difficile d’imaginer rien de plus aridement sauvage, M. -Sainte-Claire-Deville a présenté à l’Institut deux grandes photographies -du nouveau promontoire. Examinez à travers un fort télescope, un de ces -tas de cailloux en granit sombre, destinés à ressemeler le macadam, et -vous aurez une idée très-exacte du nouveau promontoire. C’est le même -entassement irrégulier de roches anguleuses, qui semblent n’avoir -d’autre lien que l’engrènement de leurs aspérités. - -Et le tas de pierres grossit toujours; île hier, promontoire -aujourd’hui, peut-être demain continent; je commence à craindre la -transformation de la Méditerranée en marais desséché, que j’avais -indiquée comme possible par l’exhaussement du sol. - -Cependant, comme compensation, certaines parties de l’île s’enfoncent. -On voit, à gauche du promontoire, le sommet d’une maison qui surnage -encore. Le propriétaire est très-favorisé, il lui reste au moins un toit -pour... s’asseoir. Les autres, expropriés par les tritons et les -néréides, ne pourraient habiter leurs immeubles que dans un appareil à -plongeur. - -Du reste, les maisons étaient devenues inutiles, la terreur ayant chassé -tous les habitants. On n’y voit plus ni hommes ni femmes, il ne reste -que des savants stoïques et fermes sous la pluie de rochers -inintelligents qui les assomment. Car c’est là une nouvelle -complication, l’île au début était assez inoffensive; maintenant qu’elle -s’est élevée au grade de promontoire, elle est devenue agressive, -rageuse, et se défend avec ses armes naturelles comme si on en voulait -faire le siége. - -Le phénomène qui bouleverse la rade de Santorin n’est point isolé; le -cataclysme donne des représentations en province, en faveur des Grecs -qui ne peuvent pas se déplacer. L’Arcadie et la Laconie ont eu leurs -petits tremblements de terre, et les habitants de Patras, Chio et autres -lieux, ont été réveillés par des bruits souterrains, et des secousses -fertiles en lézardes et en démolitions. Un îlot nouveau a pointé dans la -rade de Santorin, et un écueil a surgi près de l’île de Cérigo. - -Toutes ces convulsions semblent avoir pour point de départ le mont Etna, -qui est depuis la même époque en éruption. Les ondulations suivent un -trajet déterminé, une ligne droite qui relie le vieux volcan aux parages -de Santorin. - - * * * * * - -Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, de M. Montagne, le vénérable -et dernier survivant de la commission scientifique qui accompagna -Bonaparte en Égypte; quelques jours après cette causerie, le vieux -savant s’éteignit doucement. L’Institut, dans sa dernière séance, a élu -son remplaçant. - -La section avait porté sur la liste de présentation en première ligne, -M. Trécul, botaniste acharné, qui méritait d’être élu; il a été, en -effet, nommé à une belle majorité. En seconde ligne, M. Chatin, -professeur à l’École de pharmacie. Les travaux de M. Chatin sont -très-importants et fort estimés. Son dernier ouvrage est une monographie -du _cresson_ (la santé du corps!) dont je recommande la lecture à ceux -qui veulent étudier cette crucifère autrement qu’en salade. - -Enfin, en troisième ligne, M. Gris, poussé par le _Muséum_, et en -quatrième, M. Baillon, professeur à la Faculté de médecine. - -Ici, l’opinion publique n’était pas tout à fait d’accord avec la liste -de présentation, et sans avoir l’intention d’amoindrir le mérite de M. -Gris, je crois que s’il voulait placer ses titres dans une balance, il -serait obligé de s’asseoir dessus, pour enlever ceux que son compétiteur -déposerait dans l’autre plateau. Du reste, M. Baillon est encore jeune, -et en se présentant il venait simplement attacher son mouchoir sur un -des fauteuils et marquer une place qui ne saurait lui échapper. - - * * * * * - -Depuis la découverte des propriétés anesthésiques du chloroforme, les -malades en font la condition préalable de toutes les opérations. Hélas: -s’ils connaissaient les inconvénients de ce sommeil artificiel! D’abord, -on en a vu ne plus se réveiller; c’est une chance infiniment rare, mais -on peut mettre la main sur le mauvais numéro. Parfois le sommeil -anesthésique délie les langues les plus discrètes. Les épanchements -risqués, les confidences les plus compromettantes voltigent dans l’air -et se trompent d’adresse. On vide le sac aux péchés, on raconte même les -gros, qui ne sont confiés qu’à un confesseur bien sourd pour qu’il ne -les entende pas. - -Si le praticien était seul, l’inconvénient serait mince, l’homme de -l’art est le tombeau des secrets. Mais il se trouve toujours là, à -point, des oreilles intéressées à ne rien perdre. Je vous assure qu’il -serait parfois prudent d’endormir les deux conjoints pour que -l’opération n’ait aucune suite sérieuse. - -M. M... qui connaissait les dangers des épanchements intempestifs, avait -à pratiquer la section du nerf sous-orbitaire du côté gauche, chez une -dame de Montrouge, pour une névralgie faciale horriblement douloureuse. - -Cette affection ne laisse sur le visage aucun phénomène appréciable. Il -expulse le mari, et opère la malade chloroformée. - ---Eh bien! dit-il au réveil, souffrez-vous encore? - ---Autant qu’avant, vous ne m’avez pas opérée... Ah! mon Dieu! mais si -(avec explosion) vous vous êtes trompé de côté. - -En effet, M. M... avait opéré le côté droit qui n’était pas malade. Il -en fut quitte pour recommencer la besogne. - -Il est évident que les inconvénients du chloroforme sont infiniment loin -de compenser ses avantages. Cependant, pour les opérations légères ou -superficielles, on a tenté différents moyens afin de déterminer -l’insensibilité totale de la région qu’on doit entamer. Nous possédons -pour cela un excellent moyen, qui consiste à employer la glace pilée -additionnée d’un cinquième de gros sel. Le mélange réfrigérant, renfermé -dans un nouet de mousseline, est appliqué sur la peau; il produit une -congélation superficielle, et au bout de quelques minutes, le bistouri -peut labourer les tissus sans faire naître la douleur, à la condition, -cependant, de ne pas pénétrer trop profondément. - -On ouvre ainsi les anthrax, les abcès sous-cutanés, on arrache les -ongles incarnés, etc. - -Les Anglais essayent en ce moment de réhabiliter l’anesthésie locale par -l’éther. Les liquides volatiles ont la propriété, lorsqu’ils subissent -une évaporation rapide, de déterminer un froid intense et inférieur à -zéro. - -Ils projettent un courant vif d’éther au moyen d’un pulvérisateur, sur -la région justiciable du bistouri, et ils opèrent quand la congélation -est suffisante. - -Ce procédé était déjà connu en France, seulement il était moins -perfectionné. On laissait tomber l’éther goutte à goutte, et on obtenait -sa vaporisation avec un courant d’air produit par un soufflet. - -On a fait ces jours derniers l’application du procédé anglais, et M. -D... qui l’employait, a obtenu un résultat assez imprévu. Tout en -manœuvrant son appareil, il respirait l’éther volatilisé. Peu à peu il -s’engourdit, puis tout à coup tombe profondément endormi sur son malade. - -Heureusement que ce dernier n’a pas abusé de la situation et qu’il s’est -abstenu d’opérer le chirurgien. Ce résultat n’est pas assez satisfaisant -pour m’engager à renoncer à la glace pilée, dont l’action locale est -plus constante et plus efficace. - - * * * * * - -M. Duchartre s’est voué à l’étude de la pousse des plantes. Il a voulu -savoir au juste si elles grandissent plus vite pendant le jour que -pendant la nuit. - -Voilà un problème intéressant que je voudrais voir résoudre en faveur de -l’espèce humaine. Cela n’aurait aucune espèce d’utilité, mais on n’est -pas fâché de connaître les choses même inutiles. - -M. Duchartre s’est donc constitué le gardien de la végétation, il l’a -fait passer nuit et jour sous la toise, comme les jeunes conscrits -destinés à sauver la patrie. - -Le jour cela va encore, et on peut, en se livrant à ses petites -occupations, promener le mètre et le compas sur les têtes végétales; la -nuit il n’en est pas de même, le service est pénible. - -Pour la période nocturne, le savant botaniste a délégué ses facultés -d’observation au fidèle Baptiste, qui monte la garde avec une lanterne -au pied des espaliers. Mais Baptiste est un garçon consciencieux qui ne -veut pas assumer tout seul une si grande responsabilité. Lorsque son -attention est trop fortement surexcitée, il court réveiller son patron. - ---Monsieur, monsieur? - ---Hein! quoi? qu’est-ce qu’il y a? - ---Monsieur, je crois que, depuis minuit, l’_humulus lupulus_ a poussé de -trois millimètres. - ---Pas possible, Baptiste, quelle heure est-il? - ---Deux heures trente-cinq. - ---Trois millimètres en deux heures trente-cinq! Allons voir cela, -Baptiste. Diable, mais il pleut? - ---A verse, monsieur. - ---Donne-moi mes socques articulés, Baptiste, mes pantoufles prennent -l’eau. - -Après avoir longuement examiné et constaté son phénomène végétal, le -savant vient se recoucher. Une heure après Baptiste se pend de nouveau à -la couverture de son maître. - ---Monsieur, monsieur! - ---Hein! qu’est-ce qu’il y a, Baptiste? - ---J’ai entendu des craquements dans la tige du _gladiolus gandavensis -rubens_, je crois qu’il va donner un coup de collier. - ---Diable! Tombe-t-il encore de l’eau, Baptiste? - ---Pas une goutte, monsieur. - ---Ah! tant mieux. - ---Seulement il neige à plein temps. - -Voilà l’existence nocturne de M. Duchartre; quand il en est quitte pour -deux fluxions de poitrine dans sa saison, il trouve qu’il est né sous -une heureuse étoile. Son domestique a moins de chance, il ne dure jamais -plus d’un an. On l’appelle toujours Baptiste, mais ce n’est pas le même. -On voit sur les plates-bandes quatorze petites croix noires, indiquant -que du haut des cieux (leur demeure dernière) quatorze domestiques de M. -Duchartre surveillent encore sa végétation. - -Le savant botaniste parcourant la nuit son jardin de Meudon en robe de -chambre et un bougeoir à la main effrayait un peu le voisinage dans les -commencements. - -On ne savait trop à quelle maladie attribuer ce noctambulisme aux -bougies. Un vieux mythologue prétendit que M. Duchartre était un amant -de Flore, jaloux, et qu’il s’assurait simplement que la déesse n’avait -pas découché. - -Les pénibles recherches de M. Duchartre sont pour le moment terminées, -et il en a communiqué le résultat à l’Institut. Après avoir suivi pas à -pas le développement des six plantes: _Fragaria_, _Humulus lupulus_, -_Althæa rosea_, _Vitis_, _Gladiolus gandavensis rubens_, et _Rabourdin_ -(noms de cérémonie du fraisier, du houblon, du passerose, de la vigne et -des glaïeuls), il a constaté que l’accroissement nocturne est plus -rapide que celui qui se manifeste pendant le jour. - -Mais, hélas! des recherches semblables accomplies par d’autres -botanistes ont donné des résultats différents. Ventenat, sur le -_Fourcroya gigantea_; Meyer, sur l’_Amaryllis belladone_; Meyen, sur le -_Cannabis_; Harting, sur le _houblon_, ont constaté que l’accroissement -pendant le jour était, au contraire, plus rapide que pendant la nuit. - -On ne peut donc formuler sur ce point de règles générales. - -M. Duchartre aurait-il perdu son bel âge mûr et ses quatorze domestiques -à des recherches vaines? Le voilà contraint à mesurer individuellement -toutes les plantes de la création, ce qui va lui prendre un certain -temps, surtout pour celles qui ont besoin de pousser pendant une -quarantaine d’années avant d’atteindre leur entier développement. - - * * * * * - -Il y a quelques jours j’entrais par hasard à la Faculté de médecine à -l’heure du cours de physiologie. Le grand amphithéâtre, trop souvent -vide, était rempli par une foule studieuse qui suit avec assiduité les -leçons de l’éloquent professeur. - -A quoi tiennent les destinées humaines! il s’en est fallu de bien peu -que M. Longet ne se démît de cette chaire avant de l’avoir occupée. Elle -était devenue vacante par la mort de M. Bérard. M. Longet, que ses -travaux placent au rang des premiers physiologistes de notre époque, fut -appelé à le remplacer par l’unanimité des autres professeurs. - -Quelques gens que le succès de M. Longet empêchait de dormir, -répandirent dans le public médical le bruit que M. Longet ne se souciait -probablement pas d’être professeur, car l’époque de son cours était -reculée; on murmurait: qu’on n’aurait pas cru qu’il se serait présenté; -qu’il avait dit autrefois à M. Béclard, son compétiteur, que son -intention n’était pas de le faire. On transforma enfin cette assertion -en une parole formelle. - -Je n’ai pas besoin de déclarer que M. Béclard, dont la délicatesse est -bien connue, était étranger à ces rumeurs. - -Tous ces bruits grouillaient autour du nouveau professeur, qui les -sentait monter vers lui sans en connaître l’origine. Il s’en affligeait; -on y comptait bien. - -On espérait exploiter la loyauté chevaleresque d’un homme qui n’admet -pas de composition avec l’honneur. - -M. Longet n’avait pas donné sa parole; mais dans la crainte qu’on le -soupçonnât d’y avoir manqué, il envoya à la Faculté sa démission de -professeur, et disparut pour échapper aux reproches et aux -sollicitations de ses amis. Mais, ni la Faculté, ni le ministre ne -voulurent accepter la démission, et M. Longet a repris la place qu’il -était si digne d’occuper. - -Conclusion et morale: la chaire de professeur est inamovible et rapporte -à son titulaire plus de 10,000 fr. par an; de plus, M. Longet est sans -fortune personnelle. Cherchez, parmi les raffinés d’honneur, si vous -rencontrez beaucoup de gens qui jettent une place de 10,000 fr. par la -fenêtre parce qu’on a douté de leur parole. - - - - -XXIV - - Réponse à M. Sainte-Beuve. - Illumination de l’intestin.--Le zouave guérisseur. - Les étoiles filantes. - - -Je regrette, monsieur, que vous ayez exclusivement réservé pour les -fidèles de votre petite Église la critique[6] que vous avez bien voulu -m’adresser, et que j’ignorerais encore, si une main bienveillante n’en -avait fait jouir les lecteurs de _l’Événement_. - - [6] Cette critique assez brutale était enfouie dans un volume des - _Causeries_ de M. Sainte-Beuve. - -Vous avez, monsieur, l’exquise sensibilité épidermique des critiques de -profession: ils écorchent volontiers leur prochain tout vivant, mais ils -ne souffrent pas qu’on les discute. - -Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage et de goût dans un -seul discours de soixante-sept lignes, et vous avez tenté d’en justifier -_trois_! C’était vraiment bien la peine! Et les cinquante autres qui -restent à votre passif, qu’en ferons-nous? - -Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe bruyante, ayant le -ton grossier de la plaisanterie, visant au grotesque et affectant des -airs de mascarade. Je suis, selon vous, un étrange docteur, un pédant, -un demi-savant, un magister et même un grammairien, ce que vous semblez -considérer comme une grosse injure. - -Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme et fort -capables de paraître sans réplique à beaucoup de gens; mais, pour mon -compte, la moindre démonstration ferait bien mieux mon affaire. - -Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité en commentant -votre réponse, et Dieu sait si je me fais violence. Cependant, avec tous -les égards que je dois à la haute opinion que vous professez pour votre -mérite, permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple -observation: Vous semblez confondre le magister avec le grammairien; ces -deux êtres sont distincts. - -Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne des leçons de langage -à ceux qui en ont besoin. Cette qualification ne saurait me convenir, -et, au risque de vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter, -relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer. - -Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires, et je vous jure -que je ne suis pas plus grammairien que vous; si je l’étais, j’aurais le -courage d’en convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas -toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens. - -Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune saisit au collet, -et porte sur les sommets où ne vont point les foules. La fortune a de -ces caprices. Mais là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les -hommes, et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles. Ma -critique vous paraît un _étrange solécisme de conduite_, quelque chose -sans doute d’énorme et de monstrueux capable de troubler l’ordre et la -marche de la nature. Ah! monsieur, laissez-moi rire un peu. - -Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect, ne vous -autorise pas à traiter la syntaxe en fille mineure qu’on gouverne à sa -guise; et lorsque vous considérez les fautes qui vous échappent comme la -_marque_ et le _caractère_ de votre style, vous me faites vraiment la -partie trop belle. - -Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit se soumettre aux -règles du langage et aux prescriptions de la civilité puérile et -honnête. Il doit bannir avec soin de son écritoire les fautes de -français ou tout au moins... les injures. La polémique peut avoir des -griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre des gants. - -Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment échenillé un -seul de vos discours, que je me demande ce que vous feriez si -j’appliquais à toute votre œuvre le même procédé d’analyse. -Rassurez-vous, je n’ai ni l’intention ni le loisir de le faire, et -j’aurais laissé passer votre réplique sans mot dire, si elle ne -contenait cette phrase: «Car je ne considère pas comme un texte loyal et -sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à chaque mot, de lazzi -grossiers qui lui a été présenté (au public) par cet _étrange_ docteur.» -(Étrange, qu’en savez-vous?) - -Je vous mets au défi, monsieur, de citer le changement ou l’omission -d’un seul mot de votre _étrange_ discours (étrange, je l’ai prouvé). - -Il n’est pas honnête de mettre en doute la loyauté et la sincérité d’un -homme quand on n’a aucune raison pour cela. - -Vous accusez _l’Événement_ d’avoir manqué à ses habitudes d’actualité, -en publiant un discours âgé de neuf ans. J’admets que vous croyez -_sincèrement_ à la _loyauté_ de ce reproche. Cependant, votre irritation -vous fait oublier qu’on a pris soin, en tête de l’article, d’avertir le -public que votre discours était extrait d’un livre que je publiais sous -ce titre: _les Causeries du docteur_, et où vous êtes en très-bonne -compagnie. C’était donc une réimpression, comme votre colère est une -réédition; car lorsque mon article parut, en 1857, dans le _Moniteur des -hôpitaux_, vous n’étiez pas de meilleure humeur qu’aujourd’hui. - -Neuf années! j’étais si jeune alors, semblez-vous dire, il y a -prescription. La prescription n’existe pas dans le code pénal, pour les -crimes et délits contre la syntaxe, surtout quand le coupable est de -l’Académie. - -Je vous assure, monsieur, que je ne suis ni un pédant, ni un -grammairien; seulement j’avoue que je n’ai aucun fétichisme pour -l’autorité des noms. Je n’accepte pas tous les saints dans mon -calendrier. J’aime à rire à mes heures, et je secoue volontiers, en -passant, le piédestal de nos réputations surfaites, simplement pour -prouver à nos petits grands hommes que leur gloire n’est pas solide sur -ses jambes. - -Veuillez agréer, etc. - - * * * * * - -Le docteur Milliot de Kriow a imaginé d’éclairer l’intérieur du corps -humain à la manière des lanternes. Son procédé consiste à introduire un -tube de verre par l’œsophage jusque dans l’estomac--comme l’avaleur de -sabre chinois. Ce tube est muni de fils métalliques rendus incandescents -par l’électricité. L’estomac, éclairé, devient alors transparent. On -illumine l’intestin par le même procédé, en introduisant un autre tube -par le rectum. Lorsqu’on est désireux de s’éclairer à giorno, on emploie -les deux tubes à la fois. L’auteur a fait son expérience sur un chien et -sur un chat, préalablement chloroformés. Le chien a pris la chose assez -philosophiquement: mais le chat, auquel on avait peut-être dissimulé une -partie de la vérité, n’a consenti à devenir lumineux qu’après avoir -administré plusieurs coups de dent à son opérateur. - -Vous désirez probablement savoir en quoi cela peut être utile à la -médecine. Franchement, j’avoue que, pour le moment, il serait difficile -de trouver le placement de cette découverte. En Amérique, on pourrait -s’en servir pour éclairer les corps des pendus, de façon à ce que les -passants ne les heurtent pas la nuit. En France, cela n’est applicable -que pour les réjouissances. Un monsieur, qui désirerait, le 15 août, -économiser les lampions, pourrait, après s’être introduit dans le corps -les deux tubes lumineux, passer la soirée à sa fenêtre. Cette -illumination pittoresque ferait un fort bel effet. - - * * * * * - -Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment[7]. Je lui offre -cinq cents francs pour chaque malade choisi par moi et atteint de -paralysie, qu’il guérira; mais il me donnera cent francs (je lui fais la -part belle), pour chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On -m’objectera peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous les jours -cent francs sur le sou de poche de sa solde. Cela est vrai pour tout -autre, mais celui-là fait des choses si extraordinaires, qu’un miracle -de plus ou de moins ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas, -je compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs pour faire -son jeu. - - [7] Comme les gloires passent! qui se souvient aujourd’hui du zouave - guérisseur? - -Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade, un onguent, des -pilules qui guérissent tout. Notre zouave a perfectionné et simplifié la -thérapeutique; il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie: -son mépris pour les médicaments est complet. Il répand autour de lui la -santé gratis et sans efforts, comme la rose répand son parfum. Gratis! -c’est d’une belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui -offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres témoignages -palpables de leur gratitude, les repousse-t-il avec indignation? Voilà -ce qu’il faudrait savoir. - -S’il guérissait les malades en leur jouant de son trombone, je serais -moins incrédule. Jadis Josué a renversé les murs de Jéricho au son de la -trompette, et un trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être -mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils moyens et -tire sa puissance d’une vertu qui est en lui. - -En fait de vertus, je savais les zouaves richement dotés de vertus -guerrières; mais je ne serais jamais allé chercher sous leur fez des -vertus thérapeutiques ou théologales. S’il était seulement zouave -pontifical, je me dirais: le rayonnement du trône de saint Pierre peut -faire naître de pareilles aptitudes. - -Non! j’ai beau chercher des explications terrestres, toutes me craquent -dans la main, et je suis malgré moi forcément ramené à confesser -l’évidence des miracles. Mais je tombe dans une autre perplexité, leur -quantité m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain il -ressuscitera les morts, n’en doutez pas; que les agonisants prennent -leurs numéros. - -Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là quelques petits -miracles, mais pas un n’en a contracté l’habitude, et si l’on eût exigé -de l’un d’eux la corvée de guérir une trentaine de malades par jour, -rien qu’en les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement -donné sa démission. - -Je commence à croire que l’administration commet un véritable sacrilége -en obligeant M. Jacob à souffler dans un trombone au lieu de lui élever -des autels. Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit -dédaigner même une place dans le calendrier, et si le célèbre zouave -possède la moindre ambition religieuse, à l’expiration de son congé il -se fera dieu. Eh! pourquoi pas? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et -des rayons bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez -tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront pas défaut. -Un dieu qui fait des miracles du matin au soir, on n’en rencontre pas -tous les jours. - -Remercions avec effusion le ministre de la guerre qui permet à son -zouave de répandre la santé sur nous autres pékins des deux sexes, au -lieu de réserver ses vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui -peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant pour le budget une -économie de quelques millions. Vous êtes peut-être incrédule, monsieur -le ministre? vous méprisez les talents de Jacob? Ah! prenez garde, il -s’en souviendra quand il sera passé dieu. - -Heureusement que notre zouave est d’un naturel doux et humain; la -puissance pour le bien implique la puissance pour le mal. Quand on -guérit les gens d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les -rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier que de rendre -la santé. S’il était méchant, ce ne serait plus un homme, mais une -véritable épidémie. Il pourrait jeter des sorts, envoûter les gens, -nouer l’aiguillette et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à -faire frémir. - -Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez pas l’employer -contre vos soldats malades, vous pourriez l’utiliser contre l’ennemi. - -Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un rayon de sa prunelle; -n’ayant encore ressuscité personne, il ne doit pouvoir disposer de la -mort subite, mais en limitant la puissance aux simples indispositions, -il peut encore rendre de grands services à l’État. - -Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent pour le -lever du rideau. Tout à coup, le zouave intervient et envoie à l’ennemi -une colique carabinée. Voyez d’ici le tableau: généraux et soldats -oublient la charge en douze temps pour songer au plus pressé; la -bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de leur fusil. C’est alors -que nos chassepots seraient parfaitement en situation, ils nous -procureraient une victoire éclatante. - - * * * * * - -Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence, ou plutôt -un songe ne nous a-t-il pas rejetés en arrière de deux siècles au fond -de la Bretagne, au milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu -des farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses -intellectuelles? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine, si des -écrivains spirituels et distingués, que leur éducation place au-dessus -du vulgaire, viennent s’empêtrer dans la glu de pareils miracles? Celui -qui tient une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer la -foule. - -On me dira: J’ai vu. Vous avez vu quoi? Pensez-vous qu’il suffise d’un -instant pour affirmer la guérison d’un malade, et connaissez-vous les -lendemains de vos prétendus guéris? - -Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections nerveuses, -_quelquefois_ une secousse morale, une mise en scène habilement ménagée, -peuvent déterminer des phénomènes passagers. C’est une affaire -d’imagination, dont le résultat n’est pas durable. - -Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que la science pleure -encore, pour nous prouver l’effet de l’imagination, administrait devant -nous à des malades des pilules de mie de pain, en leur disant: «Cette -pilule est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une heure -d’ici.» Souvent le malade vomissait, et Trousseau ne faisait pas de -miracle. Seulement il possédait à fond une science dont les ressources -ne sont pas dans les domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que -par de longues études. - -O sottise humaine! si jamais on t’érige un temple, combien sera grande -la foule des paroissiens qui viendront tremper leurs doigts dans ton -bénitier! - - * * * * * - -Le ciel nous jette des pierres. Il est encore tombé le mois dernier un -aérolithe qui est arrivé (par ricochet) jusqu’à l’Institut. La police de -la voirie semble assez mal faite dans les régions éthérées. Nous avons -cependant assez de tuiles que nos maisons nous lancent à la tête, sans -nous trouver encore exposés à recevoir les morceaux des vieilles -planètes qui se brisent dans l’espace. - -Le soir, lorsque votre regard interroge la voûte constellée, en quête -d’un souvenir ou d’une espérance, vous avez parfois suivi d’un œil -curieux les étoiles filantes qui se décrochent du ciel en rayant -l’obscurité d’une traînée lumineuse. On dirait des âmes en peine à la -recherche d’une nouvelle patrie. Elles s’en vont au delà de notre -horizon tomber dans l’immensité; mais quelques-unes, fatiguées de leur -course échevelée, se laissent prendre dans notre atmosphère, subissent -les lois de l’attraction et se précipitent sur la terre avec une vitesse -d’environ 40 kilomètres par seconde. - -La terrible vitesse de leur mouvement de translation les échauffe, les -rend lumineuses et incandescentes au contact de l’atmosphère terrestre. -Sur ses confins, parfois elles éclatent comme des bombes, et c’est à -l’état de nombreux fragments qu’elles touchent le sol. Je pourrais même -dire qu’elles le défoncent, car elles se creusent parfois un trou de 2 à -3 mètres de profondeur. - -Les étoiles filantes prennent dans le langage scientifique le nom de -bolides, aérolithes ou météorites. Leur constitution chimique est à peu -de choses près toujours la même: elles sont composées de soufre, de -silice, de magnésie, de fer et de nickel à l’état métallique, de chrome, -etc. Parfois elles contiennent un peu de charbon ou de matière -bitumineuse. - -Leur physionomie est celle d’un fragment de roche irrégulier, et la -surface est recouverte par une vitrification due à la fusion de leurs -éléments superficiels, déterminée par la haute température qu’elles ont -subie dans leur voyage. - -Le volume des aérolithes est variable comme leur poids, qui oscille -entre 250 grammes et 50,000 kilogr. On les a vus tomber avec tant de -profusion, qu’ils étaient innombrables. On estime à plusieurs centaines -de mille ceux qui sont tombés entre le golfe du Mexique et Halifax dans -la nuit du 12 au 13 novembre 1823. - -Heureusement que ces averses de feu sont inconnues dans nos contrées. -Les bolides deviennent assez rares chez nous pour qu’on signale leur -chute comme un phénomène. Une pluie de grenouilles est désagréable, et -encore, on peut en tirer un certain parti; mais une giboulée de pavés -brûlants, même venant du ciel, serait une chose détestable à tous les -points de vue. - -L’illustre Laplace considérait les bolides comme des débris lancés par -les volcans de la lune. Cette hypothèse, abandonnée maintenant, n’avait -rien d’impossible. - -La lune n’a pas d’atmosphère, elle n’est point, comme notre planète, -enveloppée par un milieu aérien présentant une certaine résistance. Une -pierre lancée de la lune avec une vitesse égale à cinq fois et demie -celle d’un boulet, sortirait de la sphère d’attraction de notre -satellite pour tomber dans celle de la terre. J’ajouterai que la -constitution des bolides leur donne une grande ressemblance avec -certaines de nos roches volcaniques. - -Il est admis actuellement que les astéroïdes dont nous nous occupons -forment deux grands courants distincts se mouvant autour du soleil, en -dehors de l’atmosphère de la terre. Il en existe des myriades qui -parcourent les deux zones. Celles qui font l’école buissonnière, ou que -leur humeur quinteuse écarte du troupeau, subissent l’attraction des -planètes dont elles s’approchent, et contre lesquelles elles viennent se -heurter; car chaque corps céleste a une activité d’attraction qui -rayonne dans une certaine étendue, et tout ce qui passe à la portée de -ce rayonnement est immédiatement attiré de la circonférence au centre. - -M. Daubrée a communiqué à l’Institut l’histoire des efforts qu’il a -faits pour fabriquer des aérolithes artificiels. S’il a l’intention de -lancer ses contrefaçons sur les autres planètes, ce sera bien fait: il y -a assez longtemps que nous en recevons, il ne serait pas mauvais de leur -en envoyer un peu. - - - - -XXV - - L’épopée Le Verrier.--Le docteur Rayer. - - -M. Le Verrier est ce qu’on appelle une Figure, un Caractère; seulement, -c’est une figure désagréable et un mauvais caractère. Grand et -vigoureusement charpenté, son chef est couronné de cheveux jaunes qui -semblent avoir déteint sur sa physionomie; ses petits yeux myopes sont -d’un bleu faïence, véritables yeux d’astronome, faits pour regarder la -lune, mais qui clignotent au grand jour. La bouche grande et légèrement -lippue est toujours tourmentée par un sourire que les uns trouvent -sardonique et les autres cynique. - -M. Le Verrier est depuis 1854 directeur de l’Observatoire de Paris. Né -de parents pauvres (mais honnêtes), il dut sa haute position à son amour -du travail et surtout à de généreux protecteurs. Le premier fut l’École -polytechnique dont les élèves payèrent sa pension; il trouva ensuite de -puissants appuis dans la bonté d’Arago, de Liouville et de beaucoup -d’autres. - -M. Le Verrier est non-seulement un travailleur infatigable, mais encore -un esprit plein de ressources, d’audace et d’une habileté prodigieuse. -Il traverserait du Panthéon aux Invalides sur un fil, sans se casser le -cou. Il sait admirablement s’accrocher à toutes les aspérités qui -offrent un point d’appui à l’ambition. Sa parole, au besoin mielleuse ou -brutale, enveloppe et terrasse à distance comme le lasso du Guaranien. - -M. Le Verrier a la rancune tenace et terriblement active; il marque en -noir les gens sur ses tablettes avec une encre qui ne s’efface jamais. -En feuilletant ces petites archives du sentiment, on y trouverait les -noms de: l’École polytechnique, d’Arago, de Liouville et de bien -d’autres qui ne devraient pas s’y rencontrer. M. le directeur de -l’Observatoire est fort au-dessus des faiblesses sentimentales du -vulgaire, et il possède à un haut degré l’indépendance du cœur. - -M. Le Verrier est doué d’un orgueil inouï, immense, incommensurable. Il -fait probablement encenser son buste par ses garçons de bureau. -L’Observatoire, c’est lui; l’Astronomie, c’est lui. Un peu moins qu’un -dieu, beaucoup plus qu’un homme, il considère les astronomes qu’il -dirige comme une caste inférieure à la sienne, et parfois, quand il fait -chaud, il les reçoit dans un déshabillé si complet, qu’on serait tenté -de prier ce demi-dieu de se couvrir au moins d’un morceau de nuage. Un -jour même, il donna audience à M. Lucas sur une lunette qui n’a jamais -servi à observer les astres. - -M. Le Verrier, malgré son mérite incontestable, n’est pas un astronome -complet. Calculateur hors ligne, il est médiocre dans les travaux -d’observation au moyen des instruments. Il a repris les observations -sidérales exécutées au temps d’Arago le Grand, les a discutées, -calculées et publiées. C’est là un travail considérable qui comprend un -certain nombre de volumes, et qui fera pardonner bien des choses à M. Le -Verrier, parmi celles qui sont pardonnables. - - * * * * * - -Mais lorsqu’il a voulu aborder pour son propre compte le travail -d’observation, c’est-à-dire déterminer, au moyen des instruments, la -situation relative des corps célestes, il est tombé dans un gâchis à -faire rire les comètes. Les observations furent données à l’entreprise, -comme les fournitures militaires; il inventa l’astronome à ses pièces. -Chaque étoile observée était cotée de trois à sept sous, selon sa -grandeur. La découverte des planètes était payée à part; seulement ce -dernier chapitre n’était pas ruineux pour l’Observatoire; les planètes -fuyaient avec persistance les lunettes officielles et se laissaient -dénicher sans résistance par Goldsmith, Chacornac et autres savants qui -ne font point leur purgatoire avec M. Le Verrier. - -La conséquence de ce travail aux pièces est facile à deviner; les -astronomes à façon tenaient plus à la quantité qu’à la qualité de leurs -produits; de sorte que toutes les observations opérées au moyen de -l’équatorial, depuis 1854 jusqu’à 1860, plongèrent dans une profonde -stupeur les observatoires étrangers. M. Le Verrier brisait le fil qui -les guidait dans le dédale céleste. On commençait à croire que le grand -ressort de la gravitation était cassé et que la machine sidérale battait -la breloque. Mais on s’aperçut bientôt que la mécanique céleste était en -bon état, et que c’était seulement l’Observatoire de Paris qui était -détraqué. On fut bien obligé de reprendre tous les calculs de cet -immense travail de six années. - - * * * * * - -M. Le Verrier, pour absorber au profit de son orgueil tous les produits -scientifiques de l’Observatoire, morcelle le travail de façon à ce que -la concentration définitive s’en fasse entre ses mains. Ce système est -absolument vicieux au point de vue de la production des grandes choses, -et a puissamment contribué à la décadence de notre Observatoire. Les -astronomes réfractaires à l’absorption directoriale sont abreuvés de -tant d’ennuis et de dégoûts, qu’ils échappent par la fuite au knout de -M. Le Verrier. Exemple: MM. Faye, membre de l’Institut; Liais, Puiseux, -Desains, Chacornac; Serret, membre de l’Institut; Babinet, membre de -l’Institut, Lepissier, etc., etc. - - * * * * * - -Si les astronomes rebelles à l’absorption résistent au désir de briser -leur carrière, on leur enlève la clef de leur laboratoire, et leur -traitement est supprimé. C’est ce qui est arrivé à M. Foucault, membre -de l’Institut, le plus illustre de nos physiciens. Pendant deux ans M. -Le Verrier l’a exclu arbitrairement de l’Observatoire, contre la volonté -de S. Exc. le ministre de l’instruction publique, qui ordonnançait le -traitement supprimé que M. Foucault allait toucher au Trésor. M. Lucas -fut de même privé pendant cinq mois de son laboratoire et de son -traitement, qui fut également payé par le ministre. M. Lepissier eut le -même sort. La suppression de traitement fut infligée à VINGT-HUIT -employés dans l’espace de quinze mois, dont sept dans le mois dernier!!! -Les traitements impayés furent tous réglés par le ministre. - -M. le directeur donne pour raison de ces retenues arbitraires, qu’il a -le droit d’en agir ainsi avec des employés sans conscience qui ne -remplissent pas leurs devoirs. Si cette allégation était vraie, on ne -pourrait qu’approuver l’administrateur intègre qui ne veut pas qu’on -gaspille les deniers de l’État. Mais alors pourquoi M. le directeur -empoche-t-il régulièrement un traitement de 6,000 fr. comme membre du -Bureau des longitudes, _dont il a cessé depuis plus de quinze ans de -remplir les fonctions et où il ne met jamais les pieds_??? - -A quelle somme d’appointements le fonctionnaire commence-t-il à être -classé parmi ceux qui manquent de conscience? - -M. Le Verrier possède encore d’autres moyens d’anéantir le zèle des -savants. Exemple: M. Marié Davy a créé de toutes pièces à l’Observatoire -le bureau météorologique de la prévision des orages, qui a rendu -d’immenses services à la marine. Ce jeune savant s’est vu enlever les -aides et les adjoints de son bureau. Les portes de communication ont été -cadenassées et condamnées par M. Le Verrier, et M. Marié Davy est -contraint depuis un an, pour conférer à chaque instant avec ses -employés, de traverser les cours et les bâtiments de l’Observatoire. Ce -n’est pas tout: depuis deux hivers, les garçons de bureau ont reçu -l’ordre absolu de ne point faire de feu dans le cabinet de M. Marié -Davy, de sorte que ce fonctionnaire, qui a le grade de chef de division, -est obligé, pour ne pas geler, d’apporter à l’Observatoire son bois dans -ses poches ou sous son bras. - -Voilà comment cet autocrate traite les savants. Est-il possible que les -basses œuvres d’une pareille tyrannie aient pu s’accomplir impunément -jusqu’ici et dans un semblable milieu? L’Observatoire devrait être calme -et tranquille comme les hautes régions du firmament; depuis la création -de ce temple on y entrait jeune et on en sortait vieillard ou mort. M. -Le Verrier a changé tout cela; on pourra bientôt écrire sur le fronton -de l’établissement qu’il dirige: Ici on loge au mois où à la journée. -C’est un passage, une lanterne magique que les silhouettes des -astronomes traversent sans s’y arrêter. Depuis l’année 1854, CENT DEUX -fonctionnaires de tout ordre ont quitté ce séjour enchanteur, où l’on -voit voltiger plus de coups de poing que de papillons. - - * * * * * - -L’expérience d’un astronome croît lentement, et quand on a regardé le -ciel une partie de sa vie, on n’est guère propre aux choses de la terre. -Lorsqu’un homme quitte l’Observatoire, sa carrière est brisée, car il ne -peut pas s’établir astronome en chambre. Parmi ces cent deux -fonctionnaires qui ont quitté l’Observatoire, il en est dont l’histoire -est bien lugubre. - -M. le ministre, justement ému de toutes ces plaintes mal écrasées qui -s’échappent de l’Observatoire, a nommé une commission d’enquête composée -de MM. l’amiral Fourichon et Robiou de la Vrignais, membre du conseil de -l’amirauté; Delaunay, Liouville, Serret et Balard, membres de -l’Institut. M. Le Verrier comprend que le quart d’heure de Rabelais -approche, que son omnipotence néfaste aborde la phase du dernier -quartier; cependant il se reconnaît encore supérieur à la hiérarchie, -aux règlements et aux décrets; il résiste, s’accroche aux meubles, aux -portes, aux instruments de l’Observatoire; il déclare fièrement qu’il -n’assistera pas aux séances de la commission. - -Moi, je suis convaincu qu’il la mettra à la porte. Il me semble déjà le -voir charger à mitraille toutes les lunettes de l’établissement et -soutenir un siége contre les commissaires. - - * * * * * - -J’ai dit que M. Le Verrier avait un esprit subtil, et j’ajouterai plein -de ressources dans ses explications. A propos de son procès avec M. -J..., l’entrepreneur de menuiserie, procès dont on a justement dit qu’il -eût mieux fait de n’en jamais parler, M. le directeur affirmait, il y a -quelques jours, dans _le Figaro_, que M. J... réclamait à l’État 61,970 -fr., et que l’État, plaidant avec raison, avait fait un bénéfice de -20,294 fr., puisqu’il n’avait été condamné qu’à en payer 41,676. - -M. Le Verrier a fait durer ce règlement si longtemps, que sa mémoire le -sert mal; voici la vraie vérité: M. J... réclamait 61,970 fr.; sur cette -somme, on a distrait du compte environ 10,000 francs pour la coupole; -cette somme a été payée à un sous-entrepreneur qui avait concouru à ce -travail. On a réduit en outre des surcharges demandées pour dissimuler -des travaux mal à propos commandés et qu’on ne voulait pas voir figurer -en double sur le compte. Bref, le conseil de préfecture a réglé la note -à 41,676 francs. - -M. J... accepta, mais M. Le Verrier refusa d’approuver ce règlement, et -le malheureux entrepreneur dut subir toutes les lenteurs administratives -et judiciaires qui amenèrent sa faillite. L’État fut condamné à payer -41,676 fr., _somme réclamée_, plus environ 50,000 fr. pour intérêts, -frais judiciaires, d’expertise, de séquestre, etc. L’État a donc, grâce -à M. Le Verrier, perdu 50,000 fr. au lieu d’en gagner 20,000, comme M. -le directeur l’affirmait, différence 50,000 fr. De plus un honnête homme -a été complétement ruiné; voilà de quelle façon on écrit l’histoire. - - * * * * * - -Comme homme politique, M. Le Verrier fut un peu volage dans ses -sympathies; ainsi que Joconde, il courtisa la brune et la blonde avant -de donner entièrement son cœur. En 1832, l’École polytechnique, dont il -faisait partie, était un peu républicaine, et la poitrine démocratique -de M. Le Verrier poussait d’ardents soupirs accompagnés de _speechs_ -entraînants en faveur des barricadeurs; vraiment s’il ne suivit pas ses -camarades qui allèrent à l’émeute en passant par-dessus les murs de -l’école, c’est uniquement parce qu’il craignait de déchirer son -pantalon. - -Au fond, il était plus conservateur qu’il ne le croyait lui-même; et -plus tard il devint le commensal assidu de Louis-Philippe et de la -famille d’Orléans, dont il recevait avec une touchante effusion les -dîners et les petits cadeaux. On a bien tort de dire que les petits -cadeaux entretiennent l’amitié, car son amitié pour la famille déchue se -trouva brisée par un pavé de Février. - -Son âme libre et fière se laissa de nouveau envahir par des idées -démocratiques, et pour rattraper le temps où son libéralisme était en -disponibilité, son enthousiasme dépassa de beaucoup celui des -républicains de la veille. Le club des Écoles, qu’il honorait de sa -présence, dut se priver de ses lumières qui ressemblaient trop à des -torches; ce fut la dernière erreur de son bel âge. Il apprécia bientôt à -sa juste valeur l’avenir de la république et lui tourna vigoureusement -le dos pour se donner tout entier à l’empire, avec une loyauté, un -dévouement et un désintéressement qui seront, je l’espère, inaltérables. - -M. Le Verrier émarge cinquante mille francs par an. - - * * * * * - -M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire. Pourquoi -cette dernière invocation à la pioche? N’a-t-il pas fait tomber assez de -plâtras sur le cercueil d’Arago? M. le directeur a pour cela deux -motifs. Le premier, qu’il avoue, est intitulé: besoin du service; le -second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui le meilleur, est le désir -de mettre à la porte de l’Observatoire le Bureau des longitudes, qui -tient ses séances dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces -qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par passer dans la -section des idées fixes. - -M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes, il est vrai; mais -vous savez qu’il ne s’en souvient que le jour des émargements et bien -qu’exerçant _in partibus_, le voisinage de ses collègues lui est -horriblement désagréable. La cause de cette répugnance se perd dans la -nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on oublie -difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire. Un jour de -séance, MM. Biot, l’amiral Roussin, l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré, -Poinsot, Arago, Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son -honneur un chœur si désagréable, mais si désagréable! qu’il évita, par -une retraite aussi prudente que précipitée, un _post-scriptum_ lancé par -Arago; on dit même qu’il ne l’évita qu’à moitié. - -On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir son second étage, -surtout sur la tête de ses collègues. - -En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier se donne la -satisfaction de laisser les membres du Bureau des longitudes compter les -clous de la porte de la salle des séances, car il en garde la clef dans -sa poche, aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que ces -illustres savants ne peuvent consulter un de leurs livres sans lui en -demander la permission. Il est vrai qu’ils ne la lui demandent jamais. -Un jour de l’hiver dernier, la bise soufflait et le froid était rude; -les membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent la porte -fermée. - -Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses collègues battre la -semelle, mit une bûche de plus dans sa cheminée. Comme le but de la -réunion n’était pas de battre la semelle et que cet exercice -n’appartient pas au programme des séances, M. le maréchal Vaillant finit -par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la porte. On entra par la -brèche, mais l’âtre était vide, le foyer glacé, et la bise soufflait -toujours. Les savants durent se réchauffer au feu... sacré de la -science. - ---Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous ferons comme Marié -Davy, nous apporterons des bûches dans _nos poches_. - - * * * * * - -En ce temps-là, on faisait beaucoup de conférences, et les savants -étaient gracieusement invités à conférencier aux Tuileries. Une -très-haute dame manifestait devant M. Le Verrier le plaisir qu’elle -avait éprouvé à une séance fort intéressante de M. Delaunay, de -l’Institut. - ---Comment! madame, dit M. le Verrier avec l’aimable courtoisie qui le -caractérise, _vous avez écouté ces bêtises-là?_ - ---N’en soyez pas surpris, monsieur, j’ai eu le courage d’écouter les -vôtres. - - * * * * * - -Avant l’arrivée de M. Le Verrier à l’Observatoire, le budget était de -45,000 francs. Maintenant il s’élève à 152,000. En quatorze années, la -somme du budget ordinaire atteint 1,416,000 francs; ajoutez à cela -1,000,000 pour le budget extraordinaire ou complémentaire, plus 78,000 -fr. provenant de reliquats de tous les établissements de même chapitre, -et nous arrivons au chiffre de 2,500,000 francs, ce qui donne une -moyenne de 182,000 francs par an. Jamais, sous aucun gouvernement, -l’Observatoire n’a été traité aussi largement. - -Si un autre astronome que M. Le Verrier m’affirmait que l’État a reçu de -la science pour son argent, je n’en croirais pas un mot, ni lui non -plus. - -On accorde à l’Observatoire de Marseille une subvention de 7,000 fr. M. -Le Verrier en distrait au moins 5,000, qu’il applique aux besoins de -l’Observatoire de Paris. Oh! si les Phocéens savaient cela! Et pourtant -ils découvrent des planètes. La dernière a été signalée par M. Stéphan. - -Mais il eut l’imprudence de laisser transpirer la chose dans les -journaux de la localité. Cela lui a attiré de M. Le Verrier un de ces -ouragans qui font pâlir le mistral. Apprenez, monsieur, qu’à -l’Observatoire il n’y a pas de découvertes personnelles, il n’y a que -des découvertes ADMINISTRATIVES! - -Je pense depuis longtemps que l’astronome qui montre la lune sur le pont -Neuf, serait moins désastreux que M. Le Verrier à l’Observatoire; il n’y -brillerait certainement pas d’un aussi vif éclat, mais il coûterait -moins cher et laisserait peut-être ses collègues travailler en paix. - -A l’époque où M. Le Verrier n’était encore qu’astronome-adjoint, il -avait à l’Observatoire un collègue extrêmement distingué, membre de -l’Institut, et qui se nommait Mauvais; il valait mieux que son nom. Un -jour que M. Le Verrier l’avait tracassé plus que de coutume, ce bon -Mauvais sortit furieux du terrain scientifique, et entama la litanie des -apostrophes, non pas de ces petites apostrophes que l’on se dit en -famille: c’était énorme, écrasant. - ---Monsieur, vous m’en rendrez raison! s’écria M. Le Verrier. - -Vous savez, on propose parfois un duel à un ami,--comme on lui offre un -cigare quand on n’en a qu’un,--avec l’espérance qu’il aura la discrétion -de ne pas accepter. - ---Je suis complétement à vos ordres, répondit Mauvais. - -Alors les intestins de M. Le Verrier lui crièrent énergiquement que -c’était bien mal de répandre le sang humain. Malgré son courage, -l’astronome se rendit à l’éloquence insurrectionnelle de ses entrailles, -et courut chez MM. Dumas et le général Poncelet pour les prier -d’arranger l’affaire. Ces deux honorables membres de l’Institut se -rendirent chez leur collègue. - ---Ah çà! dit le général, y pensez-vous, Mauvais? Comment! vous voulez -massacrer ce pauvre Le Verrier? - ---Moi! nullement. Il est vrai que je lui ai dit _ceci_ et _cela_; mais, -dès qu’il s’en montre satisfait, je n’ai point de raison pour refuser -ses excuses. - -M. Le Verrier prit sa revanche, et, aussitôt nommé directeur, il mit -Mauvais à la porte de l’Observatoire. Pauvre Mauvais! il devint bien -triste; ce n’est pas son directeur qu’il regrettait, oh! non! mais il -aimait les fleurs et cultivait avec passion dans son jardin de -l’Observatoire une magnifique collection de rosiers qui étaient la -moitié de sa vie. - -Le désespoir s’empara du pauvre astronome, et il se fit sauter le crâne -d’un coup de fusil, le seul qu’il ait tiré de sa vie. - - * * * * * - -M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon adorable. Un -jour, il se promenait dans le jardin de l’Observatoire, avec M. Mesnard, -chef de division au ministère de l’instruction publique. Brusquement et -sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait un quart de -conversion sur ses talons, et se met à inonder les plates-bandes. M. -Mesnard, stupéfait et indigné du sans-gêne de M. le directeur, reste un -instant immobile et cherche à son adresse une épithète salée. Tout à -coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le Verrier et imite du -mieux qu’il peut son épanchement humide.--Tableau! Il manquait un -troisième pour compléter le groupe de la fontaine Louvois. - - -ÉPILOGUE. - -L’Observatoire est réorganisé. Aux prodigues qui dissipent leur fortune, -on donne un conseil judiciaire; à M. Le Verrier, qui gaspillait -l’intelligence des astronomes, M. le ministre de l’instruction publique -a nommé un conseil... de famille. L’arbitraire est mort à -l’Observatoire, et Dieu sait s’il avait la vie dure! Tout en conservant -le titre de directeur, l’autocrate devient constitutionnel; il ne pourra -même pas rosser un domestique sans la permission de son conseil. - -Voici les noms des huit nouveaux régents de l’Observatoire. Ce sont: MM. -Marié Davy, Lœvy, Wolff, Yvon Villarceaux, astronomes; membres choisis -en dehors de l’établissement: MM. Briaud, Faye, Serret et l’amiral -Dieudonné. - -Les gens qui connaissent mal M. Le Verrier s’imaginent que l’ère de la -paix vient enfin de commencer pour les astronomes; ceux qui le -connaissent mieux sont persuadés que le savant calculateur va faire -d’incessants efforts pour absorber son conseil, et s’il n’y parvient pas -(chose probable), après des luttes acharnées, il secouera la poussière -de ses pantoufles sur le seuil de l’Observatoire, ce qui sera -certainement une chose très-fâcheuse, car M. Le Verrier possède -d’éminentes facultés, et rendrait à l’astronomie de grands services, -s’il voulait modifier les côtés grincheux et envahisseurs de son -caractère. - - * * * * * - -Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un peu épais dans ses -derniers temps, mais que la vieillesse n’avait pas courbé. Une tête -superbe, qui ne manquait pas de majesté; un front haut et large, dominé -par des cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien coupé, -la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et quêteur du Normand; il -était né à Saint-Silvain (Calvados). - -M. Rayer a joué un rôle important dans le monde médical de notre époque. -C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’un véritable -mérite; il a poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de -perfection, et on lui a justement reproché d’appliquer trop -exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles. Il a fourni -un exemple frappant de ce que peut la volonté ferme d’un homme, mise au -service d’une ambition sans limites. - -M. Rayer mérite certainement une belle place dans la science; cependant -ses travaux et ses titres scientifiques sont bien pâles si on les -compare à ceux des Bouillaud, des Velpeau, des Trousseau, des Jobert, -etc. - -A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste, sur les maladies de -la peau et sur les affections des reins, il n’a produit que quelques -brochures peu importantes, et pourtant il a dépassé tous ses illustres -rivaux dans la carrière des honneurs et des dignités; il en a été -littéralement écrasé: ancien doyen et professeur honoraire de la Faculté -de médecine, membre de l’Institut, de l’Académie de médecine, grand -officier de la Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe, -médecin de l’Empereur, président ou membre d’une multitude de conseils, -de commissions, de sociétés, etc., il me faudrait une colonne entière -pour donner la liste des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il -est probable qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître. - -Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour atteindre le but -de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient les gens vulgaires qui -veulent arriver à tout prix. Sa suprême habileté consistait à se faire -offrir ce qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les rouages de -son ambition avec une telle expérience, que tout lui arrivait sans -secousses et sans qu’il eût l’air d’avoir rien sollicité. - -La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels, elle fut -véritablement exagérée, mais là encore il s’était laissé faire sans -paraître y mettre la main. Il s’est trouvé entouré de quelques-uns de -ces gens serviles qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied à -quelqu’un.--Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de naissance.--Ils -placèrent M. Rayer sur une espèce d’autel et en firent le pontife d’une -petite Église. On exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur -tous les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné les -cloches et chanté: Dieu vous bénisse! en faux bourdon. - -M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe de ces flagorneries -parlées ou imprimées, de cette dépense d’admiration qu’il devait -rembourser d’une manière ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer -silence ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie. Aussi -laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu les gens le -considéraient comme véritablement illustre, sans discuter ses titres à -l’illustration. - -En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination montra toute -l’habileté de sa politique. Il ne pouvait songer à se présenter dans la -section de médecine et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des -compétiteurs assez supérieurs pour lui barrer absolument la route. Il se -présenta donc dans la section d’économie rurale, mais il n’avait -d’autres titres qu’un mémoire sur la communication de la rage canine à -l’homme. - -Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine et l’art vétérinaire -était un bien petit pont pour franchir un si grand vide. - -M. Rayer, sans se décourager, créa les _Archives de médecine comparée_. -Cette publication enleva la nomination, mais aussitôt après, le journal -cessa de paraître, il vécut cinq numéros. - -M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie; c’est là un titre -sérieux qui s’attache à son nom. Cette réunion de savants, jeunes, -actifs, et désireux de montrer leur valeur, a fait d’excellents travaux. -Mais elle a beaucoup fait aussi pour M. Rayer; il protégeait ses membres -avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient le maître vigoureusement, -sans bassesse, mais avec l’entraînement de gens reconnaissants. - -Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit le mérite de cette -création, et l’ont posé en Mécène de la science. N’exagérons rien; si -quelques hommes qui touchent ou qui ont atteint la célébrité -appartiennent à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé -leur force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de moutarde, -quand bien même on l’arroserait d’un engrais céleste. Claude Bernard et -d’autres sont peut-être arrivés un peu plus facilement, mais ils -n’auraient pas fait une découverte de moins s’ils n’avaient pas été de -la _Biologique_; d’un autre côté, la protection infatigable accordée par -M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir de leur cerveau -stérile. - -Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand même. -Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur était refusé à des -gens qui parfois en étaient beaucoup plus dignes. Ce qu’il a fait -décorer de ses amis est inimaginable; pour eux, sa main était une corne -d’abondance qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois demandé -s’il n’en avait pas découvert une mine. - -M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est bien probable -que ce fut une des amertumes de sa vie, lorsqu’en 1863, il avait alors -soixante-dix ans, il fut nommé du même coup doyen et professeur de -médecine comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne d’épines. -Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir pour le doyen et le -collègue qui leur était imposé en dehors des conditions normales; les -élèves lui manifestaient leur antipathie avec la plus grande violence. -Enfin, après moins de deux ans d’une administration assez médiocre, car -le poste de doyen n’est pas facile à bien remplir, il donna sa démission -sans avoir fait une seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé. - -Sa clientèle était considérable et il laisse une très-grande fortune. -Excellent clinicien, ses qualités professionnelles étaient fort estimées -de ses confrères. - - - - -XXVI - - Le docteur Ganne et l’affaire Texier. - La pétition cléricale au sénat.--La mer Morte. - - -Le docteur Ganne est un rude compère, et il ne fait pas bon, pour les -autres médecins, de rôder autour de ses malades; ils lui appartiennent -comme son cheval ou son paletot, il les étreint, il se cramponne à eux, -et l’idée de la mort les effraye moins que l’idée d’encourir sa colère. - -Il traite ses confrères d’imbéciles, les flanque à la porte quand ils -franchissent le seuil du client et désire vivement les tenir _par la -peau du ventre_. J’ose espérer qu’il laisse un certain intervalle de -temps entre le dernier repas et l’exécution de cette petite fantaisie; -nul n’a le droit de troubler la digestion d’un médecin. - -Je me demande ce que le docteur Ganne peut faire de la peau du ventre de -ses confrères. Est-ce une manière de scalper particulière à sa localité? -Leur frotte-t-il un solo de tambour de basque ou un air de grosse caisse -sur l’abdomen? - -Bons lecteurs que le procès de la Meilleraye fait frémir, n’allez point -supposer que M. Ganne soit le représentant type des mœurs médicales de -notre époque. Oh! non. Nous n’avons pas l’habitude, dans le corps -médical, de nous attraper par la peau du ventre pour conserver les -malades qui désirent nous quitter. Quand ils veulent fuir, on leur ouvre -la porte. - -Lorsqu’il s’agit d’une maladie grave, au lieu de faire le moulinet pour -écarter les confrères, nous sollicitons avec empressement leur concours, -et ils sont invités à partager la responsabilité morale qui surgit quand -la question de vie ou de mort se pose. - -Lorsqu’un hasard malheureux nous jette au milieu de ces ténébreuses -affaires où l’on soupçonne un crime, nous protégeons la victime en -écartant les mains que l’on croit coupables, et il suffit pour cela d’un -mot, d’un regard. Aussitôt qu’il se croit découvert, l’assassin -tremblant détruit ses poisons. Mais nous ne dénonçons personne, pouah! -Nous laissons cette triste mission à qui veut la ramasser. Notre devoir -est de donner des soins et non pas d’aller chercher les gendarmes. - - * * * * * - -Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert, un savant -professeur, à la hauteur de sa mission, a trouvé de l’arsenic. -L’empoisonnement me paraît un fait indiscutable; mais je veux passer -auprès du crime sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement -signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le mot n’est -point trop fort), qui ont pu faire frémir une cour d’assises, et qui -feraient pouffer de rire une réunion de médecins sérieux. - -Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie science, quand il -s’agit de la vie d’un accusé; car la vérité d’aujourd’hui peut devenir -demain une erreur (et que d’erreurs ont été commises en médecine -légale)! Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche est si -délicate, n’ignore rien de son métier; s’il n’est pas suffisamment -pénétré des choses qu’il doit savoir, s’il omet certains détails de son -rôle, il peut mal à propos prêter à l’accusation un secours terrible -contre un innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son -observation; s’il se passionne pour ou contre l’accusé, ce n’est plus un -expert, c’est un accusateur ou un avocat. - -Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions de son emploi. -D’abord, une chose me frappe: il assiste Texier dès le début de sa -maladie; pendant plus d’un mois, il laisse défiler le cortége des -symptômes de l’empoisonnement sans les reconnaître; aussitôt que sa -perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le crime, et c’est -lui qui se trouve chargé de l’autopsie! Je sais que M. Ganne ne lâche -pas facilement ses malades, mais une fois morts, il pourrait en faire le -sacrifice. - -N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale entre les -différentes phases de son intervention? et lui, dénonciateur du fait -qu’il avait beaucoup trop longtemps méconnu, possédait-il toute -l’impartialité nécessaire à l’expert? Non, il ne la possédait pas, car -il a prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa bouche: -«N’eussions-nous pas trouvé le poison, que M. Ledain et moi n’en serions -pas moins restés convaincus qu’il y avait eu un empoisonnement!» - -Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de tout agent toxique, -et il assiste pendant six semaines à des phénomènes d’intoxication sans -les reconnaître! Pour un médecin légiste, c’est roide. - -M. Ganne demande à tous les échos des déjections du malade, et il se -plaint amèrement qu’on lui en refuse. Mais M. Ganne, médecin légiste, ne -devrait pas ignorer que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une -manière continue par la voie rénale, et que leur recherche est beaucoup -plus facile dans les urines que dans les autres déjections. Il aurait -donc dû, le 25 juillet, date de ses premiers soupçons, emporter des -urines du malade, les analyser pour savoir s’il y avait poison et quelle -était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort que quinze jours après, -aurait pu être sauvé. - -Au lieu de cela, M. Ganne nous dit: «En prévision d’accidents sérieux, -je prescrivis des antidotes: de l’eau albuminée, de l’eau de Vichy, du -chiendent nitré.» Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison; cela -n’y fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau de Vichy et -du chiendent! O Molière! du chiendent et de l’eau de Vichy, pour -combattre un empoisonnement dont on ignore la cause! - -Plus loin, M. Ganne ajoute: «_Mais comme par mes antidotes j’aidais la -nature à expulser_ les substances nuisibles.» Est-ce de la candeur ou du -toupet? Laissez-moi admettre que c’est de la candeur. - -On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons à -Parthenay. Douce illusion que je respecte chez M. Ganne, envisagé comme -magistrat municipal, mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste. -Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que l’eau fortement -albuminée agissait sur le mercure introduit dans l’estomac,--ce qui -n’était pas le cas pour Texier;--que l’hydrate de peroxyde de fer -agissait de même sur l’arsenic; mais seulement lorsque le médecin est -appelé _immédiatement_, au moment de l’accident. Une panade épaisse, ou -toute autre substance de nature à englober, en quelque sorte, l’agent -toxique, et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un vomitif, -produisent exactement le même résultat: voilà les véritables antidotes -sur lesquels on peut compter. L’estomac se trouve débarrassé -mécaniquement du poison qui n’est pas absorbé. - -Compter sur les ANTIDOTES, dans les empoisonnements lents et lorsque le -toxique a pénétré dans la circulation et imprégné l’organisme, c’est par -trop candide. Et cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient -à trouver du _mercure_, au moyen de la pile de Smithson, quand le malade -a succombé à l’_arsenic_ et n’a point absorbé de mercure!... Il aurait -peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à un -empoisonnement mercuriel. - -On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à propos des antidotes: -«La première des conditions est de ne pas mêler dans l’estomac des -substances susceptibles de nuire aux analyses chimiques.» Autant dire en -bon français: périsse le malade, mais sauvons l’autopsie! - -Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement aux médecins -légistes, est absolument inepte, et jamais elle n’a pu entrer dans la -pensée d’un médecin instruit. La vraie vérité (qu’il ignore peut-être) -est que, parmi les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas, IL -N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse d’un expert digne de ce -nom. - -C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion de l’auditoire; il -voulait produire de l’effet. - -Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en isolant l’arsenic, -comme cela a lieu pour le mercure, il émet une théorie de fantaisie, qui -lui est toute personnelle et que personne ne lui disputera. - -Je m’arrête à regret dans mon examen de la science de M. Ganne, car il -ne faut pas abuser des meilleures choses; mais si jamais je suis -empoisonné, je le supplie de ne pas se mêler de mon autopsie. - -Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas montré plus fort -que son confrère. Mais au moins lui n’était pas dangereux. Il a surtout -émis une théorie bien amusante sur la migration du poison dans -l’économie, avec stations prolongées dans certains organes comme s’il -exécutait un voyage d’agrément. - -La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui sont aujourd’hui -terminés, est profondément triste. On frémit de penser que la tête d’un -accusé peut tomber, parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié -à des mains incapables de le remplir. - - * * * * * - -Est-ce bien possible, mon bon Giraud! c’est vous le chef de file des -deux mille séraphins qui veulent jeter le Sénat sur la Faculté de -médecine pour la démolir. Montjoie et Saint-Denis! quelle fortune -ennemie m’oblige à vous traiter en adversaire? - -L’épithète de _dénonciateur_ a fait hérisser votre moustache, et vous -murmurez à mon adresse des frou frou de chat en colère. Aussi je -m’empresse de retirer cette expression désobligeante. Mais si vous -n’étiez pas un ami, je ne me gênerais point pour vous dire: Ah çà, -monsieur, vous nous la contez belle! vous prétendez ne pas dénoncer -parce que vous ne prononcez pas les noms des professeurs dont vous citez -les ouvrages, dont vous indiquez les cours! Autant vaudrait nous dire: -Je les ai nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur adresse, -donc je ne les ai point dénoncés. C’est là une subtilité... cléricale au -premier chef. J’ajouterais que si le Sénat avait besoin de vous demander -les noms et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté de les -lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui, absolument -indispensables pour que la pétition soit prise au sérieux. Mais vous -êtes un ami, et je ne vous dirai rien de tout cela. - -Une simple observation sur le nombre de vos adhérents: j’ai ouï dire que -vos deux mille signatures appartenaient à des pères de famille, alors -vous en cachez; car il paraît que huit à neuf cents prêtres l’ont -signée, et vous ne les rangez certainement pas parmi les pères de -famille. - - * * * * * - -Je suis bien convaincu, mon bon Giraud, que vous n’êtes pas homme à -jouer une partie avec des dés pipés et des cartes biseautées; vous -éprouverez donc une douloureuse surprise en apprenant que les documents -qui servent de base à votre dénonci... non, à votre pétition, sont -absolument faux. - -Ils seraient vrais que je n’y trouverais pas de quoi faire pendre un -homme; mais comme ils sont faux, vous voilà obligé de chercher autre -chose. - -En votre qualité de général, vous n’avez pu descendre vous-même aux -infimes détails qui sont du domaine des subalternes, vous vous êtes -borné probablement au rôle de collecteur. Quand le préfet de police -désire savoir ce qui se passe dans une réunion, il n’y va pas lui-même, -il s’y fait représenter par des agents qu’on nomme, je ne sais pourquoi, -des mouchards, lesquels se faufilent dans les groupes et enregistrent, -en général, avec fidélité les faits et gestes des ennemis de l’ordre -public. - -Vos agents de la police cléricale ont procédé de même, en se faufilant -dans les hôpitaux et dans les cours de la Faculté. Seulement ils se -distinguent de leurs confrères de la préfecture, en ce qu’ils inventent -des _faits divers_ matérialistes, quand le sort trahit leurs oreilles; -la _faim_ sanctifie les moyens. Si vos agents de police ne travaillent -pas pour la gloire, ils vous ont volé votre argent ou celui des fidèles. - -Ainsi: - -Dans votre pétition, vous parlez avec une chaleureuse indignation d’un -médecin de la Salpêtrière, qui aurait plaisanté sur les amulettes d’une -vieille femme. Eh bien! mon bon Giraud, l’agent qui vous a conté cette -bourde l’a entièrement fabriquée. On vient encore de faire une enquête à -la Salpêtrière; tout le monde a été interrogé, depuis le concierge -jusqu’au directeur; on a même exhumé deux pensionnaires qui vivaient -l’an passé. Vous pouvez vous en rapporter à M. Husson, pour faire une -enquête, quand il s’agit d’être désagréable aux médecins; et l’on n’a pu -trouver la moindre trace réelle de cet odieux cancan. - -Renvoyez votre agent lire l’enquête; il y trouvera de la main du docteur -Moreau (de Tours), médecin de cet établissement, l’apostrophe de Blaise -Pascal aux jésuites: MENTIRIS IMPUDENTISSIME; ce sera sa punition. - -Mais vous-même, mon cher Giraud, êtes-vous exempt de blâme, lorsque vous -ajoutez dans votre pétition: ET DES FAITS SEMBLABLES SE PRODUISENT -SOUVENT DANS LES HOPITAUX. Qu’en savez-vous? Si le fait est démontré -faux lorsqu’on précise le lieu où il serait arrivé, la logique permet -d’admettre qu’il est archifaux quand on l’indique dans les vapeurs du -vague. J’ose vous dire, mon bon Giraud, malgré tout le respect que j’ai -pour votre aimable caractère et vos fortes convictions, que vous avez -ici manqué de la prudence que recommandent les auteurs sacrés dont vous -suivez les traces. - - * * * * * - -Si la police cléricale compte des romanciers, elle compte aussi des -faussaires habiles à altérer les textes. - -Je lis dans la pétition: «Un autre professeur quelques jours après -faisait en ces termes l’apologie de Malthus: «Là où croît l’aisance, -s’accroît aussi la sollicitude paternelle en vertu de laquelle on ménage -le nombre de _ses_ enfants.» - -Autant de faussetés que de mots, et votre estafier mérite au moins -quinze jours d’_in pace_. Il ne s’agit plus de paroles qui s’envolent -sans qu’on en puisse retrouver la trace; le discours a, par hasard, été -imprimé, et les écrits restent pour la condamnation des falsificateurs. - -1º L’orateur, le docteur Broca, l’éminent savant, n’était pas professeur -à l’époque où ce discours a été prononcé; - -2º Ce n’est point à la Faculté, _mais à l’Académie de médecine_, que ce -discours a été prononcé; - -3º Il n’était nullement question de Malthus dans l’affaire, et M. Broca -est l’adversaire et non l’apologiste dudit Malthus; - -4º La phrase GUILLEMETÉE dans la pétition (c’est-à-dire qui devrait être -_rigoureusement copiée_) a été fabriquée au moyen de deux membres de -phrases tronqués, dont l’un se trouve à la page 11, et l’autre à la page -12 du texte imprimé; - -5º Voici le texte exact du discours. - -«Le phénomène qui nous occupe est la conséquence naturelle d’une loi que -les économistes ont proclamée, savoir que, dans une population quelque -peu serrée, tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires tend -par cela même à ralentir la natalité. (P. 11.)» - -Puis à la page suivante: - -«La jeunesse est moins prévoyante que l’âge mûr, et les jeunes maris -n’ont pas la prudence (pour employer une expression euphémique) qui -porte les hommes plus mûrs, _je ne dis pas plus sages_, à ménager le -nombre de leurs enfants.» - -Est-ce clair? Votre homme est-il bien pris la main dans le sac, et -n’a-t-il point attribué à M. Broca, et cela en altérant son texte, une -opinion tout à fait contraire de celle qu’il a exprimée? - -Je ne dirai rien de cet autre professeur qui aurait proclamé que la -matière est le Dieu des savants. L’enquête du vice-recteur a prouvé que -c’était encore un cancan inventé. - -Quand on attaque, avec autant de violence que vous le faites, des gens -qui ont bec et ongles, il ne faut pas aller à la bataille avec des -fusils de carton. - -J’espère, mon bon Giraud, que vous allez sans retard prévenir MM. les -cardinaux que vous avez été indignement induit en erreur; car si vous -les laissiez s’engager dans une discussion basée sur de pareilles -faussetés, vous vous exposeriez à perdre leur confiance et leurs -bénédictions. - - * * * * * - -Passons, si vous le voulez bien, mon cher Giraud, à la partie annexe de -votre pétition, et que vous adressez au Sénat par la voie de votre -_Journal des Villes et Campagnes_. Vous déclamez, en citant des phrases, -contre les doctrines des professeurs Vulpian et Axenfeld, jeunes savants -qui honorent autant la Faculté par leur caractère que par leur science. -Vous leur reprochez surtout de dire sous des formes diverses que le -cerveau est l’organe producteur de la pensée. Je dois vous confier, mon -bon Giraud, qu’il y a de longues années que le fait n’est plus -discutable, et si la science venait toute seule aux gens, comme la grâce -efficace, vous n’ignoreriez pas cette vérité élémentaire. - -Sauriez-vous par hasard, de source certaine et par révélation, que la -pensée se forme dans l’intestin grêle ou la rate? Si vous le savez, ne -craignez pas de répandre cette nouvelle doctrine, et la liberté de -l’enseignement _que vous réclamez_ est tellement complète, tellement -grande, que la Faculté vous accordera, pour peu que vous le désiriez, un -amphithéâtre à l’_École pratique_, pour enseigner ces vérités nouvelles. -Seulement, si les élèves ne vous portent pas en triomphe, il ne faudra -point trop leur en vouloir. - -Vous êtes allé visiter le décapité qui parle, il vous a répondu, donc -son cerveau émet la pensée; vous interrogeriez vainement le reste de son -corps, il ne vous répondrait rien du tout. - -Allons sérieusement au fond des choses, mon bon Giraud: ce n’est pas la -liberté de l’enseignement que vous demandez, car nous la possédons, et -chacun a le droit de professer toutes les sottises qui lui passent par -la tête, pourvu qu’il respecte le code. Ce que vous rêvez, c’est la -faculté de recevoir des bacheliers voués au blanc, des licenciés -porte-cierges, des docteurs _ad majorem Dei gloriam_. Il vous faudrait -aussi jeter bas M. Duruy, ce qui serait un très-grand et très-véritable -malheur, car il est le seul ministre de l’instruction publique -sincèrement libéral et progressiste que nous ayons eu depuis longtemps, -et j’espère que vous n’obtiendrez rien de tout cela. - -Livrer le haut enseignement au parti clérical serait la ruine de la -science en France. Le fait est démontré par les échecs que subissent vos -candidats aux concours des écoles spéciales du gouvernement. - -L’école de Paris n’est ni athée ni matérialiste, elle est positiviste, -elle examine les faits sans se laisser enchaîner par la révélation. - -L’école cléricale, pour être conséquente avec ses principes, serait -obligée de courber la science sous ses doctrines immuables. Elle -enseignerait par exemple: - -En _anatomie_: que la femme est tirée de la côte de l’homme. - -En _histologie_: que l’homme est composé de boue. - -En _thérapeutique_: que l’eau de la Salette guérit tous les maux. - -En _hygiène_: que la crasse et la vermine sont les apanages de la -perfection: l’empire appartient aux peuples malpropres. - -En _botanique_: qu’il existe des raisins dont une grappe forme la charge -d’un homme. - -En _histoire naturelle_: que la baleine peut avaler un homme d’un seul -coup. - -En _chimie_: qu’une femme qui se retourne peut être transformée en sel -de cuisine. - -En _physique_: que l’eau peut former des murailles verticales. - -En _cosmologie_: que le soleil tourne autour de la terre, et qu’on peut -l’arrêter dans sa course. - -En _géologie_: que les montagnes dansent comme des chèvres, et que les -collines sautent comme des béliers, etc., etc. - -Ces doctrines sont plus rigoureusement orthodoxes que celles professées -à la Faculté; cependant, si on les exposait aux étudiants, je suis -certain qu’ils danseraient comme des chèvres, sauteraient comme des -béliers, mugiraient comme la mer en furie, et lanceraient des -projectiles comme des volcans en éruption. - -En résumé, mon bon Giraud, supposons que la majorité du Sénat accepte -comme des vérités les _inexactitudes_, les balivernes et les cancans -contenus dans votre pétition: la prise en considération la fera renvoyer -à M. Duruy; et savez-vous ce qu’il en fera? Je n’ose pas vous le dire, -et cependant c’est le seul service qu’elle aura rendu à l’humanité. - -Méditez la fable du serpent et de la lime. La lime, c’est la science -lentement forgée par les efforts du génie humain; le serpent, si vous -allez parfois à la messe, vous en rencontrerez au moins un dans les -environs du lutrin. - - * * * * * - -En fouillant dans vos souvenirs bibliques, vous retrouvez en Judée un -grand lac triste, morne et immobile, dont les émanations méphitiques -éloignent les êtres vivants: c’est le lac Asphaltique, la mer Morte. - -Ses flots sombres et lourds laissent passer la brise sans daigner se -soulever; il faut, pour blanchir leur crête, le souffle puissant de la -tempête. Ces eaux funèbres n’ont de tressaillements que lorsque les -ouragans fouettent la terre de leurs dévastations. - -La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a une trentaine de -lieues de longueur, a été brusquement créée pour punir les crimes de -Sodome et de Gomorrhe. C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de -quelques douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement -guère plus coupables que leurs contemporains échappés à -l’engloutissement. - -Lorsque la science passe auprès de traditions aussi vénérables, elle -tire son chapeau, mais elle se permet cependant d’expliquer les choses à -sa manière. - - * * * * * - -L’entourage géologique du bassin de la mer Morte nous démontre -très-clairement qu’elle doit son origine à des phénomènes volcaniques -analogues à ceux que nous avons signalés dernièrement à propos de Néa -Kammeni. Les soulèvements des chaînes montagneuses environnantes ont -déterminé une vaste dépression centrale, et le Jourdain, qui selon toute -probabilité, s’allait jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par -cet infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense -entonnoir. - -On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle de nos rivières; -elle porte mieux le nageur qui vient s’y plonger. Sous ce rapport, la -mer Morte rend des points à l’Océan; les baigneurs pourraient y périr -asphyxiés par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient toutes les -peines du monde à s’y noyer. - -L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez originales: il fit -jeter un jour dans la mer Morte des prisonniers garrottés; ils -surnagèrent avec un entêtement invincible, et l’excellent prince fut -obligé de chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer Morte -semble avoir tant d’horreur pour les vivants, qu’elle les repousse de -son sein lorsqu’on les lui jette en pâture. - -La densité considérable que je signale tient à une proportion énorme de -sels en dissolution; ce n’est plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un -jour on exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches -faites à Pompéi, cette autre victime des volcans, il se pourrait qu’on -rencontre d’antiques Gomorrhéens parfaitement conservés à la manière des -anchois. - -Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser cette solitude -liquide sans trop se mouiller les pieds; cette tentative mérite d’être -encouragée. M. Lartet, qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de -seize analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches en -bateau. - -Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire des analyses -aussi nombreuses sur un liquide dont la composition semble devoir être -la même dans toute la masse. C’est là encore un caractère qui distingue -cette mer des autres amas d’eau. - -Le liquide pris sur des points et à des profondeurs distinctes a donné, -à l’analyse, des résultats différents; les variations sont parfois -considérables. L’eau puisée à une profondeur de 300 mètres est beaucoup -plus chargée de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente à -mesure que les instruments descendent plus bas pour faire leur prise. -Sur les bords, et près de l’embouchure du Jourdain, ou de petites -rivières qui viennent se jeter dans le lac, la salure est moins -prononcée en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on peut -observer quelques petits poissons, qui meurent immédiatement quand on -les transporte au large. - -Les recherches de M. Lartet, complétées dans leur partie analytique par -M. Terreil, présentent, en dehors de leur valeur purement scientifique, -un intérêt industriel assez notable. Parmi les agents minéralisateurs -qui saturent les eaux du lac Asphaltique, on trouve une proportion de -potasse qui dépasse, sur certains points, 5 pour 100. L’industrie -pourrait donc largement s’approvisionner à cette source inépuisable. - -La différence de composition chimique qu’on observe entre les eaux de la -mer Morte et celles de l’Océan, prouve qu’il n’existe entre elles aucune -communication de nature à expliquer la présence des sels -minéralisateurs. - -M. Lartet pense que ces sels proviennent d’origines diverses. Ils sont -probablement fournis en grande partie par des sources thermales qui -s’ouvrent au fond du bassin. Il en existe de nombreuses sur ses bords et -qui sont très-chargés de principes minéralisateurs. Le Jourdain fournit -aussi son contingent. Enfin, d’après Volney, il existe près du rivage -méridional des masses salines intercalées dans des couches de terrains -crétacés qui contribuent à renforcer cette saumure. - -Il n’est pas tout à fait aussi facile de déterminer les causes qui font -que l’Océan contient tant de sel. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I. La rentrée de la Faculté de médecine.--La physiologie - expérimentale à un point de vue spécial.--L’oculiste d’Azor 1 - - II. Le choléra.--Un candidat perdu, récompense honnête 14 - - III. Le professeur Jobert de Lamballe.--La transfusion.--Un - phénomène adipeux.--Une carte comme on en voit peu 26 - - IV. La médecine des gens qui ne sont pas médecins.--Le docteur - Duval.--Les biftecks de la rue Saint-Victor 39 - - V. La correspondance de l’Institut.--M. Élie de Beaumont.--Les - oculistes allemands.--Les candidats académiques 52 - - VI. Les greffes animales.--M. Maisonneuve.--Variole et vaccine 65 - - VII. Le docteur Griffus (d’Éphèse) au docteur Alcibiade, - Agamemnon Kostorinopoulo 79 - - VIII. La grande séance de l’Académie de médecine.--La - tuberculose.--Le professeur Robin.--Le Jardin des plantes et ses - dynasties.--La statue de Bichat.--Kromluong Vongsa 95 - - IX. Ralentissement du mouvement terrestre.--Revaccination. - Coloration des photographies.--M. Montagne.--Des instruments - nécessaires à la diagnose 111 - - X. La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles. - Reproduction des organes.--Trains de plaisir et de santé.--Le - père Patience.--Grande découverte scientifique 126 - - XI. Les trichines.--Un gigot immortel.--Pompiers incombustibles. - Face à main.--Nouveau traitement de la diarrhée.--Le dentiste - visible nuit et jour 141 - - XII. Le hanneton considéré comme animal de trait.--Élections - académiques.--La chaîne pendante.--L’acide phénique.--M. - Bouley.--Les eaux de la Salette.--L’habit de Vauquelin 155 - - XIII. Les sangsues cholériques.--Hauteur des vagues de la mer. - La commission d’ethnologie.--Un chien oviglotte.--Les hernies - du grand monde.--Un homme qui n’a pas d’opinion.--L’acide - sulfurique 172 - - XIV. La pierre philosophale.--Le massacre des gens de - noblesse.--Les bottes du père Bourri 184 - - XV. Les générations spontanées.--L’acclimatation des - crocodiles.--Pharmacie thérapeutique.--La voix du sang 204 - - XVI. L’homme n’est-il qu’un singe?--La peine de mort.--Le - Pharmacien drogueur.--Le docteur Hénoque 220 - - XVII. La grêle.--Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique. - Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie. - Lamentations de M. Valenciennes 241 - - XVIII. La naissance d’une île.--A la recherche d’un père 259 - - XIX. Séance annuelle de l’Institut.--La science vulgarisée.--Feu - le marquis d’Argenteuil.--L’enfant gâté.--La fontaine - Saint-Michel 273 - - XX. Les trichines.--L’hygiène des hôpitaux.--Un oculiste.--La - marée Babinet.--La médaille et ses revers 290 - - XXI. L’anthrax.--Un vase sourd comme un pot.--Internes et - directeur.--Le taureau savant.--Impressions de voyage 306 - - XXII. Le français de l’Académie.--Hôpital modèle.--M. Flourens 321 - - XXIII. Le nouveau promontoire.--Baillon.--Anesthésie locale.--M. - Duchartre.--M. Longet 339 - - XXIV. Réponse à M. Sainte-Beuve.--Illumination de l’intestin.--Le - zouave guérisseur.--Les étoiles filantes 351 - - XXV. L’épopée Le Verrier.--M. Rayer 364 - - XXVI. Le docteur Ganne et l’affaire Texier.--La pétition - cléricale au Sénat.--La mer Morte 383 - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. - - - - -LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET CIE - - - DIEU DANS LA NATURE - Philosophie des sciences et réfutation du matérialisme, par - Camille Flammarion. 4e édit. 1 vol. in-12, orné du portrait - de l’auteur. 4 fr. - - LA PLURALITÉ DES MONDES HABITÉS - Par M. Camille Flammarion. 12e édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 - - LES MONDES IMAGINAIRES ET LES MONDES RÉELS - Par M. Camille Flammarion. 6e édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 - - PHYSIOLOGIE DE LA PENSÉE - Recherche critique des rapports du corps à l’esprit, par - M. Lélut, de l’Institut. 2e édition. 2 vol. in-12. 7 fr. - - L’ALIÉNÉ - Devant la philosophie, la morale et la société, par M. - Albert Lemoine. 2e édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 - - L’AME ET LE CORPS - Études de philosophie naturelle, par M. Alb. Lemoine. 1 v. - in-12. 3 fr. 50 - - VOYAGES D’UN CRITIQUE - A travers la vie et les livres, par M. Philarète Chasles. - 2e édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 - - LA MÉDECINE - Histoire et Doctrines, par M. Daremberg. 2e édit. 1 v. - in-12. 3 fr. 50 - - LES MÉDECINS AU TEMPS DE MOLIÈRE - Mœurs, Institutions, Doctrines, par M. Maurice Raynaud. - 2e édit. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 - - PROCÈS DU MATÉRIALISME - Étude philosophique, par M. Félix Lucas. 1 vol. in-12. 3 fr. - - GALILÉE - Les droits de la science et la méthode des sciences - physiques, par M. Th. H. Martin, doyen de la Faculté de - Rennes. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CAUSERIES DU DOCTEUR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 12.</p> - -<div class="break"></div> - -<h1>LES<br /> -CAUSERIES<br /> -DU DOCTEUR</h1> - -<p class="c">PAR<br /> -LE DOCTEUR JOULIN</p> - -<p class="c small">DEUXIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br /> -DIDIER ET C<sup>IE</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> -35, <span class="small">QUAI DES AUGUSTINS</span>, 35</p> - -<p class="c">1868</p> - -<p class="c small">Tous droits réservés.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">A</span><br /> -<span class="large">M. LE PROFESSEUR LONGET</span><br /> -<span class="small">MEMBRE DE L’INSTITUT, ETC.</span></p> - -<div class="narrow hlarge"> -<p class="ind">Bien cher Maître,</p> - -<p>L’intelligence, absorbée par les rudes travaux -de la science austère, aime à se reposer parfois -sur des sujets moins sérieux. Puissiez-vous -éprouver en lisant ces <i>Causeries</i> légères, le plaisir -que je ressens à vous les dédier !</p> - -<p class="sign">D<sup>r</sup> <span class="sc">Joulin</span>.</p> - -</div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">TRAVAUX DU MÊME AUTEUR</p> - - -<ul> -<li>1. — <span class="sc">Monographie du cancer.</span> Mémoire couronné par l’Institut de -Valence (Espagne). Paris, 1854.</li> -<li>2. — <span class="sc">Du Choléra morbus asiatique.</span> Mémoire couronné par l’Institut -de Valence (Espagne). Paris, 1855.</li> -<li>3. — <span class="sc">De l’œdème malin des paupières.</span> <i>Moniteur des hôpitaux.</i> 1857.</li> -<li>4. — <span class="sc">De l’ergot de seigle dans les premiers mois de la grossesse.</span> -<i>Moniteur des sciences.</i> 1859.</li> -<li>5. — <span class="sc">De la cautérisation épidermique rachidienne comme traitement -de certaines névroses.</span> <i>Moniteur des sciences.</i> 1861.</li> -<li>6. — <span class="sc">Du véritable rôle des muscles du périnée dans la parturition.</span> -<i>Moniteur des sciences.</i> 1861.</li> -<li>7. — <span class="sc">Note sur le pemphygus du col utérin.</span> <i>Moniteur des sciences.</i> -1861.</li> -<li>8. — <span class="sc">De l’inanition comme cause de mort des nouveau-nés.</span> <i>Moniteur -des sciences.</i> 1861.</li> -<li>9. — <span class="sc">Étude bibliographique sur les maladies des femmes.</span> In-8. Paris, -1861.</li> -<li>10. — <span class="sc">Syphiliographes et syphilis.</span> Paris, in-8. 1862.</li> -<li>11. — <span class="sc">De la dystocie appartenant au fœtus.</span> Thèse de concours pour -l’agrégation, in-8. Paris. 1863.</li> -<li>12. — <span class="sc">Anatomie et physiologie du bassin des mammifères.</span> Ce mémoire -a obtenu avec le suivant un encouragement de mille francs de -l’Institut, au concours des prix de médecine et de chirurgie. -In-8. Paris. 1864.</li> -<li>13. — <span class="sc">Mémoire sur le bassin, considéré dans les races humaines.</span> In-8. -Paris. 1864.</li> -<li>14. — <span class="sc">Mémoire sur les avantages du forceps et de la version dans -les cas de rétrécissement du bassin</span>, couronné par l’Académie -de médecine. (Prix Capuron.) In-8. Paris. 1865.</li> -<li>15. — <span class="sc">Recherches anatomiques sur la membrane lamineuse, l’état du -chorion et de la circulation du placenta a terme.</span> In-8. Paris. -1865.</li> -<li>16. — <span class="sc">Traité complet d’accouchements</span>, de 1,250 pages, 548 figures. -Grand in-8, Paris. 1866.</li> -</ul> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">DEUX MOTS A MES LECTEURS</h2> - - -<p>Il est bon de rire un peu : cependant il paraît qu’un médecin -doit y mettre de la modération, sous peine de porter -atteinte à sa réputation d’homme grave. Pour ce motif, un -ami m’a voulu détourner de publier ce volume. J’avoue que -j’ai toujours eu un grand penchant à faire les choses qui me -plaisent, sans beaucoup me préoccuper de l’opinion d’autrui, -et comme je m’en suis toujours bien trouvé, j’ai l’intention -de continuer à suivre cette ligne de conduite.</p> - -<p>Sans compter l’avenir, j’ai payé jusqu’ici un tribut suffisant -à la science sérieuse, pour avoir le droit, à mes moments perdus, -de me délasser en faisant de la science moins grave. Si -quelque bon confrère voulait attacher à mon nom l’épithète -d’<i>esprit léger</i>, je le prierais de jeter un coup d’œil sur la liste -de mes travaux, et de m’en montrer autant. C’est à son intention -que j’en ai placé la liste en tête du livre.</p> - - -<p class="c gap">AU LECTEUR DE L’AVENIR</p> - -<p>O vous ! qui foulez insouciant les cendres de ma génération ; -ô vous ! qui cherchez sur les rayons poudreux des bouquinistes, -des souvenirs de vos ancêtres ! j’espère que vous -trouverez là, dans quelque coin, un exemplaire de ces <span class="sc">Causeries</span>, -échappé aux vicissitudes qui menacent son existence. -Si vous avez dans les veines un peu de vieux sang gaulois, -tendez-lui une main secourable. Pour vous en récompenser, le -livre vous racontera les faits et gestes des savants d’une époque -éloignée de vous. Que les initiales mystérieuses qui voilent -quelques noms ne vous effrayent point. Après ma mort, je -me propose de revenir la nuit, écrire ces noms sur les marges -de l’exemplaire déposé à la Faculté. Si cette illustre demeure -existe encore, allez donc visiter sa bibliothèque. Mes travaux -sérieux auront peut-être subi le sort des choses qui changent : -vérité aujourd’hui, erreur demain ; les livres graves -supportent mal la vieillesse. Ce petit vieux bouquin pourra se -lire encore, la gaieté française n’a jamais de rides.</p> - - -<p class="c gap">PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION</p> - -<p>Elle sera courte, cette préface, je n’aurai qu’un seul mot à -dire au public : <i>Merci !</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="small">LES</span><br /> -<span class="huge g">CAUSERIES</span><br /> -<span class="large">DU DOCTEUR</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="c1">I</h2> - - -<p class="d">La rentrée de la Faculté de Médecine.<br /> -La physiologie expérimentale à un point de vue spécial.<br /> -L’oculiste d’Azor.</p> - - - -<p>Huissiers, ouvrez les portes, les vacances sont finies, -la science désire rentrer chez elle. Et les massiers fourbissent -leurs masses, et les huissiers se passent au cou -leur chaîne d’argent des cérémonies ; et les Facultés se -réunissent pour recevoir dignement les nouveaux venus -et les anciens qui ont déjà mordu à la grappe du savoir : -un fruit qui ne mûrit que sous les caresses de plusieurs -soleils. Et les Arméniens montent sur leurs chameaux, -les Chinois sur leurs jonques, les Grecs sur leurs tartanes, -les Américains sur leurs paquebots ; les autres -nations civilisées prennent le chemin de fer, et tous se -dirigent vers Paris, la capitale de la science.</p> - -<p>Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la rentrée -de la Faculté de médecine. C’est un spectacle qui a -sa grandeur.</p> - -<p>Cinquante professeurs ou agrégés, avec leurs longues -robes rouges et noires, dont la forme se retrouve dans -les archives de la tradition, se rendent au grand amphithéâtre, -le doyen en tête précédé du massier et des -huissiers de la Faculté. Cette réunion établit un premier -contact entre les maîtres et les élèves. C’est une fête de -famille où on initie les futurs docteurs aux travaux de la -Faculté ; où on leur expose les choses importantes qui -se sont accomplies dans le cours de l’année qui est morte. -Là, on récompense les vainqueurs des concours, et on -fait l’éloge des maîtres qui ont quitté la vie pour sonder -les ténèbres de l’éternité.</p> - -<p>La séance est publique, mais il est nécessaire d’être -de la maison pour pénétrer dans le sanctuaire. Aussitôt -que la grille de l’École est ouverte, un torrent se précipite -à travers la cour, et il faut des jambes agiles et des -coudes robustes pour ne pas être renversé par ce flot -irrésistible qui s’engouffre dans les couloirs. Car il y a -trois mille appelés, et l’amphithéâtre ne contient que -douze cents élus bien empilés.</p> - -<p>Vous pouvez facilement vous imaginer ce qui s’échappe -de verve mal comprimée de cette cuve en ébullition qu’on -appelle le grand amphithéâtre de la Faculté. La plaisanterie -éclate sous toutes les formes et dans tous les idiomes. -La jeunesse, en groupe, est partout la même, au paradis -de l’Ambigu ou sous la coupole du grand amphithéâtre. -Quelques nouveaux débarqués qui n’ont point encore eu -le temps d’oublier les mélodies de la ferme paternelle, -imitent le chien, l’âne ou le coq avec une perfection -toute champêtre.</p> - -<p>On entend de ces mots-étincelles qui mettent le feu à -une traînée de rires.</p> - -<p>La foule qui se presse dans les couloirs jette à la cantonade -son contingent d’esprit à travers la muraille humaine ; -et le vieux docteur Rabelais doit se mirer avec -bonheur dans une descendance d’aussi gais compagnons. -Ces émanations bruyantes, qui montent indécises vers la -voûte, prennent les proportions d’une véritable tempête, -lorsque, parmi les graves invités de la Faculté qui garnissent -les premiers gradins, les étudiants reconnaissent -une figure antipathique. Alors le tapage se discipline, -la foule sent qu’un mot va partir ; elle fait silence ; et le -chœur formidable ne mugit que lorsque le trait a frappé -le but.</p> - -<p>L’année passée, M. Husson, que sa situation de directeur -des hôpitaux expose à toutes les rancunes de l’internat -et de l’externat, a été la victime expiatoire. Les -plaisanteries générales avaient fait relâche, et sur lui -tombaient dru comme grêle les aménités des étudiants. -M. Husson, qui a l’habitude de ces tempêtes, restait -calme et immobile comme Cambronne à Waterloo ; -seulement il gardait un silence plus décent.</p> - -<p>Pour se donner une contenance, il puisait dans un -drageoir quelques bonbons, probablement afin d’adoucir -l’amertume de sa situation, lorsque tout à coup -une voix du Midi s’élève comme un mistral, et s’écrie : -« Messieurs, je vous prends à témoins ; voilà M. Husson -qui mange le mercure des pauvres. »</p> - -<p>A l’arrivée des professeurs, le calme se rétablit. -M. Tardieu, le doyen, a ouvert la séance par un excellent -discours interrompu à chaque instant par les -applaudissements. Il retraçait les travaux importants -accomplis dans le cours de l’année écoulée ; il comptait -nos morts et nos blessés tombés au champ d’honneur ; -il rappelait les décorations données aux internes, et -qu’on peut comparer à ces croix attachées au drapeau -d’un régiment qui a fait bravement son devoir. Le -récit des actes qui honorent la profession trouve dans -cet auditoire jeune et ardent une sympathie expansive. -On sent qu’ils n’attendent qu’une occasion de -suivre d’aussi nobles exemples.</p> - -<p>Le discours de rentrée a été prononcé par M. le professeur -Laugier. Il avait pour sujet Jean-Louis Petit, -une grande figure du siècle dernier. Les illustrations -modernes ont fait oublier le vieux chirurgien, et les -élèves sont plus sympathiques au récit de la vie d’un -maître qu’ils ont connu et suivi qu’à l’histoire du passé. -Cependant, le discours de M. Laugier, plein de qualités -solides, a été bien accueilli en raison de l’affection qu’on -lui porte. M. Laugier est froid comme orateur ; sa belle -tête, qui rappelle les camées antiques, est pleine de -finesse et de douceur. Malgré les travaux remarquables -qui lui ont mérité sa haute position scientifique, il s’isole -de la foule et n’aime pas à suivre le chemin des ovations. -Nature artiste et contemplative, il préfère une voix -qui chante, un instrument qui pleure, à tout le fracas -qu’on pourrait faire autour de son nom. Son violon lui -coûte tous les ans cent mille francs de clientèle.</p> - -<p>La séance s’est terminée par la distribution des prix -de la Faculté.</p> - -<hr /> - - -<p>Une causerie médicale ne serait pas complète au -temps où nous sommes, s’il n’était pas question du choléra.</p> - -<p>Parlons donc un peu de ce croque-mitaine qui a donné -tant de frissons. Paris, ce vieux sacripant narquois qui -ne respecte rien, qui rit de tout, a enfin trouvé son maître. -Le choléra lui a posé sur l’épaule sa main bleue, et -Paris a mis une sourdine à sa gaieté, un crêpe à son sourire. -Il a été saisi d’une de ces terreurs poignantes qui -condensent toutes les pensées en une seule : la mort. -Franchement cette terreur n’était pas suffisamment justifiée. -Les médecins qui ont étudié la marche des épidémies -antérieures pouvaient craindre pour l’avenir ; au -début, le mode de progression de la maladie pouvait -faire redouter de lui voir atteindre les chiffres néfastes -de 1832 et 1849. Mais vous, Parisiens, qui n’aviez à -compter qu’avec le présent, il faut avouer que vous -avez un peu dépassé les limites permises à un peuple de -braves.</p> - -<p>Il est vrai que trop de deuils sont venus attrister les -familles, que bien des veuves et des orphelins pleurent -sur des tombes à peine fermées ; c’est un malheur public -qu’il faut déplorer. On doit regretter les victimes, mais -la douleur ne devait pas se transformer en panique. La -proportion des morts relativement au chiffre de la population -était trop faible pour frapper aussi vivement l’esprit -des masses, et pour justifier une émigration qui a fait -de Versailles le Coblentz de la peur. Je ne veux pas faire -un crime aux émigrés de leur désertion, ils ont laissé -leur ration d’air respirable à ceux qui sont restés.</p> - -<p>Maintenant les plus timides peuvent se rassurer : il -semble que le choléra, satisfait d’avoir fait trembler les -Parisiens, dédaigne sa victoire ; il s’en va nonchalamment, -et tout nous fait espérer que nous n’aurons pas à déplorer -un capricieux retour. Dans ma prochaine Causerie, -je reviendrai sur cette importante question. Rassurez-vous, -il y en aura encore, et ce ne sera pas tout à fait un -hors-d’œuvre.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans le monde, on n’a aucune idée de la manière -dont la physiologie fait des progrès à notre époque ; on -s’imagine que les luttes scientifiques les plus acharnées -font couler, tout au plus, quelques bouteilles d’encre, -et que le triste privilége de répandre des flots de sang -est réservé aux héros des batailles et à quelques médecins -trop amis de la saignée. Hélas ! funeste erreur !!! -la science physiologique ne marche que les manches retroussées -et le couteau à la main. Le paisible rentier qui -applaudit de confiance aux progrès de la physiologie que -son journal politique lui signale, en lui parlant de temps -à autre de l’Académie des sciences ; ce digne rentier, -dis-je, frémirait d’horreur s’il pouvait supposer que la -question de la <i>glycogénie</i>, a fait couler plus de sang que -la guerre de Troie, sans compter qu’on n’a aucun motif -de croire qu’elle sera résolue en dix ans. L’illustre -Achille, pour prouver que le <i>glycose</i> se forme dans le -foie, a dépensé deux cents chiens ; le bouillant Hector -en sacrifia deux cent cinquante pour prouver que le foie -n’avait rien à voir dans l’affaire de la <i>glycogénie</i> ; alors -survient l’intrépide Ajax, qui pense avec raison que la -victoire finit toujours par se déclarer en faveur des gros -bataillons, et qui s’avance à la tête de quatre cents victimes -pour prouver que la <i>saccharo-génie</i> est une fonction -de la glande pinéale… On attend le sage Ulysse et -son cheval.</p> - -<p>Les sections complètes ou incomplètes, les piqûres, -les divisions en long ou en travers de la moelle épinière -n’ont pas été moins funestes aux infortunés quadrupèdes, -sans compter la ligature de l’œsophage et surtout -l’ablation des capsules surrénales, question grosse de -sang, qui menace de rester pendante faute de victimes. -Heureusement pour la science que les physiologistes se -sont contentés d’expérimenter sur des tiers, et qu’ils -n’ont pas, jusqu’à présent, tenté de se prendre mutuellement -pour sujets de leurs expériences. D’aucuns disent -que ce n’est pas l’envie qui leur en a manqué.</p> - -<p>Je tiens d’un statisticien, qui depuis quelques années -faisait de puissants efforts pour découvrir la cause (hélas ! -toute physiologique) de la diminution progressive -de certaines races animales, des renseignements pleins -d’intérêt sur la manière dont les expérimentateurs se -procurent leurs sujets. Les uns sont en relations suivies -avec ces négociants nocturnes qui approvisionnent -les petits restaurateurs de lapins apocryphes ; les autres, -à l’aide d’un perfide morceau de sucre, se font suivre -par d’innocentes bêtes, qui ont le tort de se fier -à leur mine doucereuse et à leurs façons de <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> ; -d’autres, enfin, trahissant tous les devoirs de l’hospitalité, -ne craignent point de séduire les animaux domestiques -de leurs amis, et même de leurs clients ! L’impôt -sur les chiens les oblige à avoir recours à toutes sortes -de moyens pour éviter de subir une augmentation personnelle -de 10 francs par sujet. Jugez sans cela du prix -de revient d’une expérience qui nécessite le sacrifice de -quatre ou cinq cents victimes, dont on ne pourra tirer -parti après leur mort, que lorsqu’un Geoffroy Saint-Hilaire -nous aura prouvé que le chien est un animal -essentiellement comestible et préférable même au -cheval.</p> - -<p>Les lapins ont été très-recherchés pendant un certain -temps, à cause justement de la manière dont on utilise -leur dépouille mortelle ; mais le régime de la gibelotte -continue a, par sa persistance, rendu le lapin (même -vivant !) un objet d’horreur pour leurs bourreaux. De -sorte qu’on peut espérer que le lapin ne disparaîtra pas -de la surface du globe.</p> - -<p>On a essayé de remplacer le lapin par le chat, qui, -au point de vue culinaire, pouvait rendre à peu près les -mêmes services ; mais le chat se prête de très-mauvaise -grâce aux expériences, et pour des motifs de prudence -que nous approuvons complétement, les physiologistes -ont dû tourner leurs regards vers d’autres mammifères. -A défaut d’autre chose, on s’est emparé du cabiai, vulgairement -appelé cochon d’Inde. Cet animal est doux, -mord très-peu, et se prête, sinon avec complaisance, -du moins avec résignation, à ce qu’on peut attendre de -lui ; de plus, il est d’un transport facile, et si l’expérimentateur, -dans ses voyages aux académies, craint d’être -pris pour un enfant de la Savoie adonné au commerce -des marmottes, il peut, au lieu de porter leur cage sous -son bras (comme j’ai eu l’occasion de l’observer), placer -une douzaine de ses petits pensionnaires dans ses poches, -où ils resteront calmes jusqu’au moment de leur extraction -et de leur exhibition devant les corps savants, en -présence desquels ils auront l’honneur, comme disait -feu Thénard, de répéter leurs petits exercices.</p> - -<p>Comme il faut, autant que possible, tirer une moralité -de chaque chose, quelle est celle qui découle de ce -massacre des innocents ? Elle est très-claire, c’est que :</p> - -<p>Si on n’a pas précisément retiré beaucoup de lumières -de toutes ces belles expériences jusqu’à présent, il faut -espérer que, dans la suite, on sera plus heureux, et que -chaque victime sera le salut d’une vie humaine ; alors -nous nous réjouirons ; nous serons tous immortels sans -être de l’Académie ; nous entrerons d’emblée dans l’âge -d’or découvert par M. Flourens ; chacun de nous aura le -bonheur de survivre à la disparition complète de toutes -ses facultés ; nous arriverons à cet âge heureux, mais -avancé, où l’homme, complétement crétinisé, jouit sans -trouble de l’existence végétative d’un mollusque. Cela -sera vraiment délicieux !</p> - -<p>Quant à MM. les expérimentateurs, si l’envie leur prenait -de visiter les bords du Gange ou de l’Indus, je leur -conseillerais fort de dissimuler avec le plus grand soin -leurs titres scientifiques, car, dans la patrie de Vichnou, -on ne plaisante pas avec la vie des bêtes, et nos savants -pourraient bien courir les chances de subir la peine du -talion.</p> - -<p>Si le remords n’est pas un vain mot, quel terrible -cauchemar doit peser sur leurs nuits ! Quelle <i>danse Macabre</i> -d’animaux mutilés doit trépigner sur leurs poitrines -de savants !!! Mais non, le remords n’est point -fait pour les triomphateurs, et chacun d’eux s’endort en -rêvant lauriers et couronnes, avec la douce conviction -que sa découverte le rend au moins l’égal d’Harvey, et -qu’elle permet aux humains de fermer le grand livre de -la science<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai besoin de déclarer que cette manière d’envisager la physiologie -n’est qu’une simple plaisanterie, que j’ai écrite pour taquiner un peu -d’illustres savants dont j’aime autant la personne que le talent. Les magnifiques -découvertes physiologiques qui ont eu lieu dans ces dernières -années sont dues à l’expérimentation ; c’est le seul moyen d’éclairer les -mystères des fonctions organiques, et les bonnes gens qui ont cité cet -article pour prouver que j’étais l’adversaire de la physiologie expérimentale -se sont complétement abusés.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Les petites causes produisent souvent de grands effets, -et l’avenir d’un homme tient parfois à une circonstance -futile en apparence. Un oculiste, qui maintenant mène la -clientèle à grandes guides, a dû sa fortune médicale à -un modeste roquet. C’était, du reste, un chien de bonne -maison, ce qui diminue de beaucoup l’humiliation qu’une -notabilité spécialiste doit éprouver à avouer un pareil -client.</p> - -<p>Le docteur Furnari fut appelé un jour par une femme -de chambre de la rue de l’Université. Il s’agissait de -sécher ses beaux yeux pleins de larmes, qui n’avaient -point leur source dans des peines de cœur, mais dans -une simple conjonctive. Inutile de dire que la guérison -ne se fit pas attendre.</p> - -<p>Marton reconnaissante introduisit le docteur près de -sa noble maîtresse, qui lui accorda sa confiance, — non -pour son propre compte, — un jeune praticien n’est -point fait pour toucher à des yeux portant quatre martels -de sable sur champ de gueule, au chef casqué avec -couronne fermée pour cimier, — mais bien pour son -vieux chien, aussi infirme que malpropre. — Ce roquet -blasonné avait, dit-on, brûlé la vie par les deux bouts ; il -possédait tous les vices d’un chien du grand monde ; mais -cette existence, bouleversée par l’orage des passions, -était devenue singulièrement monotone, par suite d’une -double cataracte, accompagnée d’une ophthalmie chronique. -Cette cécité faisait le désespoir de sa noble maîtresse, -qui s’était constituée l’Antigone de ce nouvel -Œdipe.</p> - -<p>Le docteur Furnari fut donc attaché à la noble personne -de Zozore, et quand il eut donné des preuves suffisantes -de dévouement pour son malade, on lui permit -de tenter l’opération de la cataracte, qui fut pratiquée -avec succès. O bonheur ! Zozore pourra désormais, sans -lunettes, sauter exclusivement aux mollets des intimes -de la maison, au lieu de prodiguer, comme il le faisait -avant, cette faveur à tous les pantalons indistinctement.</p> - -<p>Mais, hélas ! un jour Zozore mourut ! Si jamais chien -mérita de parvenir à la vieillesse la plus <i>Flourenesque</i>, -c’est bien certainement celui-là, car il rendit un service -réel à la science, — il nourrit pendant trois ans un futur -savant. — Notre oculiste pleura sincèrement son client, -qui lui avait rapporté plus de 4,000 fr. en trois années. -Il s’était tellement habitué à son malade, qu’il proposa -de continuer à soigner, — pour le même prix, — les -yeux de verre de Zozore empaillé. Sa proposition ne -fut pas acceptée, mais pour calmer son désespoir, on -lui ouvrit quelques maisons du faubourg Saint-Germain ; -notre confrère fit fortune, et plus d’une fois il répéta, -avec un philosophe moderne : ce qu’il y a de meilleur -dans l’homme, c’est le chien.</p> - -<p>Le docteur Furnari porte au doigt une bague en cheveux -d’une couleur douteuse. C’est un gage de reconnaissance. -Ces cheveux ont été empruntés à la queue de -Zozore.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette histoire de chien m’en rappelle une autre, dans -laquelle le rôle le plus lucratif ne fut pas joué par un -confrère :</p> - -<p>Une bonne dame avait un chien malade, elle fit appeler -un vétérinaire qui habite les environs de l’Académie -de médecine. Ce praticien venait chaque matin, et se -faisait payer cinq francs par visite. Quelques jours après, -la bonne dame tomba malade à son tour, peut-être par -suite des nuits passées sans sommeil au chevet de son -cher Love. Elle fit appeler un médecin, auquel elle -signifia tout d’abord qu’elle ne pouvait pas donner plus -de deux francs par visite. Le docteur, qui n’était pas -fort avancé, accepta sans mot dire ; mais quand il -voyait le matin son confrère le vétérinaire si favorablement -partagé, il eût volontiers changé de client avec -lui pour changer en même temps d’honoraires.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c2">II</h2> - - -<p class="d">Le choléra.<br /> -Un candidat perdu. Récompense honnête.</p> - - - -<p>L’épidémie nous quitte définitivement, et la preuve, -c’est que vous commencez à ne plus tirer votre chapeau -aux médecins que vous rencontrez. Vous étiez si polis -pour eux il y a quelques jours ! Dans un mois, vous direz -qu’ils n’ont fait que leur devoir, et à la fin de l’année, -quand les premières neiges seront tombées sur cette reconnaissance, -vous serez peut-être convaincus qu’ils auraient -pu faire davantage. Mais soyez tranquilles, les médecins -ne s’en fâcheront pas, ils y sont habitués.</p> - -<p>Le chiffre total des cholériques, pour la ville et les -hôpitaux, n’était que de 33 le 9 novembre. Cependant, -pour l’instant, ne célébrez votre joie qu’avec une sage -réserve, ne festoyez pas trop le départ du monstre. Ne -vous rattrapez pas des austérités de la peur par des libations, -des goinfreries ou des hymnes enthousiastes à -Vénus ; il écoute peut-être à la porte, et il pourrait, -comme la main mystérieuse du festin de Balthazar, déposer, -de son doigt glacé, sa carte de visite sur la muraille. -Méfiez-vous surtout du thé au rhum si vanté. J’ai vu des -gens qui, perfectionnant progressivement ce conseil hygiénique, -finissaient par mettre un peu de thé dans beaucoup -de rhum, et, au moyen de ce régime, ils arrivaient -au choléra par le chemin de traverse qui a été suivi par -tant de fervents buveurs.</p> - -<p>Cependant notre sécurité présente ne nous enlève rien -de nos craintes pour l’avenir. La conférence sanitaire internationale, -dont l’heureuse idée appartient à la France, -pourra bien barrer la route de mer au fléau, mais il lui -sera bien difficile de lui interdire la route de terre, qui -lui est la plus habituelle, si on ne s’écarte pas des errements -suivis jusqu’ici. Le point qu’il faudrait d’abord -établir est le mode de propagation et de transmission de -la maladie ; sans cela, toute tentative préventive sera -frappée d’avance de stérilité.</p> - -<p>Dans les épidémies précédentes, le mode de propagation -était resté fort obscur. Le fléau suivait surtout la -voie de terre ; de larges zones se trouvaient successivement -envahies comme par une large tache d’huile sans -interruption dans sa continuité. L’épidémie actuelle a -au moins l’avantage de nous révéler nettement son mode -de propagation. En raison de la rapidité des communications, -elle a procédé par bonds, en franchissant de -larges espaces et en respectant des points intermédiaires. -A Valence (en Espagne), à Marseille, à Paris, le fléau a -été importé par des malades provenant des foyers infectés. -La transmission par l’homme est donc incontestablement -établie.</p> - -<p>Maintenant, si on examine le mécanisme intime de sa -progression dans un milieu où le germe est déposé, on -tombe dans le conflit des opinions contradictoires, qui -ont pour base la contagion et la non-contagion. Je crois -que cette divergence tient à ce qu’on a envisagé jusqu’ici -la contagion dans un sens trop restreint ; on la renferme -dans des limites trop circonscrites, et, pour moi, cela -s’applique non-seulement au choléra, mais encore à -toutes les épidémies. On admet la nécessité du contact -plus ou moins intime du malade, avec celui qui doit -le devenir. C’est là une erreur que j’ai longtemps partagée -et dont l’épidémie actuelle m’a prouvé l’évidence.</p> - -<p>La contagion par contact est l’exception, la contagion -par <i>rayonnement</i> est la règle et domine toute la question : -c’est ce que je vais démontrer.</p> - -<p>A Valence un étranger arrivant d’Alexandrie vient se -loger rue de Jurados. Il succombe à une attaque foudroyante, -des gens de la maison sont atteints, et l’épidémie -se manifeste immédiatement dans les rues voisines, -dont les habitants n’avaient certainement eu aucun contact -avec l’étranger. A Marseille, un pèlerin arabe, Ben -Kadour, arrivant d’Égypte, débarque du <i>Saïd</i> et meurt -quelques heures après dans une batterie isolée du port. -L’épidémie envahit les rues avoisinantes. A Paris, le phénomène -se présente dans des conditions encore plus -claires. Une femme de Marseille qui fuyait le choléra arrive -à la Chapelle, tombe malade et meurt à Lariboisière. -Le lendemain deux hommes, couchés dans un pavillon -du service de chirurgie, succombent du choléra dans cet -hôpital.</p> - -<p>Il n’y a eu dans ce cas aucun contact possible, car le -service de chaque pavillon est fait par un personnel spécial. -De là, la maladie se déclare à Montmartre et à Batignolles. -Il est bien difficile de voir dans ces faits autre -chose que de la contagion à distance.</p> - -<p>Voici comment je l’explique. Le miasme cholérique -rayonne autour de chaque malade dans une étendue encore -indéterminée, mais qui doit être en rapport avec la -gravité du cas. Si dans sa sphère d’action l’effluve morbide -rencontre un sujet prédisposé (et tout le monde -n’est pas doué d’une réceptivité égale), un nouveau cas -se déclare, qui devient lui-même le centre d’un nouveau -rayonnement. Les foyers se multiplient par le même mécanisme -et forment bientôt un réseau qui enveloppe un -quartier, une ville.</p> - -<p>Mon ami H. Bouley, le savant professeur d’Alfort, à -qui je communiquais mes idées, m’a cité une observation -qui les confirme entièrement. Envoyé en Angleterre -pour étudier le typhus des bêtes à cornes, il a vu un magnifique -troupeau parfaitement séquestré subir l’infection -simplement sous l’influence du passage d’un groupe -de bêtes malades, sur une route située à une certaine -distance. Il est impossible d’interpréter ce fait autrement -que par le rayonnement du miasme contagieux.</p> - -<p>Si, comme je l’ai proposé, on avait pointé tous les -jours sur un nouveau plan de Paris le domicile de chaque -cholérique depuis le commencement de l’épidémie, -on aurait pu, par la comparaison de cette série de plans, -saisir dans bien des cas l’étendue du rayonnement, et constater -aussi exactement que possible la migration du fléau -à travers les arrondissements et les foyers où il s’est concentré.</p> - -<p>Je passe sous silence d’autres résultats importants, qui -auraient surgi de ce mode d’investigation, tels que la durée -de la période d’incubation, l’époque de la maladie -où le rayonnement est le plus redoutable, etc., pour ne -m’occuper que de la conséquence pratique qui découle de -l’étude des faits, au point de vue de la préservation générale.</p> - -<hr /> - - -<p>Le choléra se transporte par la migration des voyageurs -en puissance d’épidémie. On peut lui fermer la -route de mer au moyen des quarantaines ; mais la route -de terre lui reste ouverte, et dans l’état actuel de nos -relations internationales il est impossible de lui barrer le -passage par des cordons sanitaires qui intercepteraient -toute communication avec les pays infectés.</p> - -<p>Si on ne peut faire des quarantaines terrestres, on -peut au moins créer des <i>lazarets</i>, qui peuvent être des -fermes, des maisons isolées de toute habitation par -une zone de terrain dont l’approche serait rigoureusement -interdite à l’homme. Une ville, un pays sont menacés -par l’épidémie, l’attention est éveillée, et le premier -cholérique atteint est immédiatement transporté -au lazaret, où il conserve ses chances de guérison, sans -risquer de contaminer tout un peuple. Les premiers cas -sont toujours isolés ; si on les supprime, on supprime -l’épidémie.</p> - -<p>L’immense importance du résultat mérite qu’on étudie -la question à ce point de vue. Les objections qu’on -pourrait faire à mon idée sont hypothétiques, et je n’y -pourrais répondre que par des hypothèses, car en dehors -du rayonnement épidémique, qui me paraît indiscutable, -nous marchons dans cette voie vers l’inconnu. -Paris est à peu près délivré, mais il n’en est pas de même -du reste de la France, où l’extension est encore possible. -On pourrait donc tenter sur quelques points le système -des lazarets ; les difficultés d’application disparaîtraient -facilement devant la volonté du gouvernement, et ce n’est -que par l’expérimentation qu’on résout de semblables -questions.</p> - -<hr /> - - -<p>Un groupe compacte de curieux se pressait, pendant -un concours, à la porte de l’École de médecine, pour -lire une affiche ainsi conçue :</p> - -<p class="c small">RÉCOMPENSE HONNÊTE.</p> - -<p><i>Avis.</i> — Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée -à la Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation -(section des sciences accessoires). Cette perte -place la Faculté dans le plus grand embarras, le candidat -étant le seul de son espèce. On prie la personne -qui le rencontrera de le rapporter au concierge de l’École, -chargé de délivrer la récompense qui, vu l’importance -du service, se composera des <span class="small">ŒUVRES COMPLÈTES DE M. LE -DOYEN</span><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. On le reconnaîtra au signalement suivant : -taille, 1 mètre 20 centimètres ; air ahuri d’un savant ; -âge 25 à 63 ; nez rouge, lunettes vertes ; pas de cheveux ; -il parle français, mais du nez et avec un accent -gascon très-prononcé ; il est vitaliste.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs.</p> -</div> -<p><i>Signes particuliers.</i> Un bouton de moins à son pantalon.</p> - -<p>Voici le motif de cet avis au peuple : On sait que le -concours pour l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai -à Paris pour les trois Facultés. Il fut donc ouvert à -Strasbourg et à Montpellier un registre d’inscription -pour tout candidat désireux de se draper dans la toge -gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit -cahin-caha ; mais celles des deux autres écoles conservèrent -leur blancheur virginale. Personne ne se présenta, -personne n’osa entreprendre, à ses frais, un voyage très-long -et très-coûteux pour un résultat très-douteux ; car -qui peut répondre du résultat d’un concours ? Le sort est -tellement fantasque qu’on a vu des candidats tenir le -premier rang dans toutes les épreuves, et au moment du -scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui -confondent la raison humaine, se trouver les derniers et -ne pas obtenir une seule voix ! Des gens sceptiques et -qui ont la manie de tout expliquer, ont prétendu que ces -iniquités du destin provenaient uniquement de l’action -des coteries sur les juges, de certaines recommandations, -de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi ! -fi !! fi !!! voyez la calomnie qui ne respecte rien ; -écoutez siffler les serpents de l’envie : aller supposer -que d’honnêtes gens, des hommes de science puissent -fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour -donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que -de puissantes protections ; croire que des hommes d’honneur -vont s’avilir, vendre leur libre arbitre et briser la -carrière d’un honnête et laborieux travailleur, en lui -préférant un rival indigne du premier rang. Quelle horreur ! -Mais cela ne s’est jamais vu que dans les <i>Mille et -une Nuits</i> et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les -savants sont incapables de pareilles turpitudes, et si bien -souvent le mérite est sacrifié, c’est le destin tout seul -qui est coupable, et encore il peut invoquer comme -excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez -plutôt l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis -seulement 1830, jusqu’à et y compris le dernier -pour la place de <i>chef des travaux anatomiques</i>, et ensuite, -venez nous parler d’injustice si vous l’osez.</p> - -<p>Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés -de province ; en vain on employa tous les moyens de -persuasion et de douceur, personne ne se présentait, et -les doyens étaient sur le point de faire empoigner quelques -récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade -en brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé, -quand l’idée vint à un professeur de proposer de payer -une partie du port. Aussitôt, quelques jeunes savants -qui n’avaient pas encore vu la capitale se mirent sur les -rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les Facultés -se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences ; -si, disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez -capitaines dans la science, rien de plus juste ; on vous -donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de voyages, de -déplacement, etc. ; mais vous n’êtes que de simples -soldats de l’armée scientifique, et vous n’avez droit -qu’aux trois sous par lieue de votre grade. Enfin, après -mille tribulations, la Faculté de Montpellier, qui avait -une place pour l’<i>histoire naturelle</i> et une place pour la -<i>toxicologie</i>, ne put se procurer qu’un simple et unique -candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin -d’un anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la -main que sur un anatomiste. On avait bien pensé à faire -concourir chacun d’eux pour les deux places, au moyen -d’un déguisement ingénieux et d’un changement de nom ; -mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue. -Enfin, l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à -Paris entre ses deux professeurs et futurs juges, qui les -gardaient à vue pour prévenir toute tentative de fuite.</p> - -<p>Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain, -à son retour de la Faculté, qu’il était allé voir -en même temps que le Pont-Neuf, le candidat de Montpellier -disparut tout à coup. Cette disparition plongea -dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient -même pas un candidat à exhiber, il ne leur restait aucun -motif de siéger parmi leurs confrères de la capitale ; il -fallait donc retourner à Montpellier sans avoir endossé la -robe rouge en présence de la foule ! c’était désespérant.</p> - -<p>Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil -et pleine d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut -allumé sur la plus haute cheminée de la Faculté pour -guider le retour de la brebis égarée, et pour l’éclairer -aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs -pervers.</p> - -<p>On s’épuisait en conjectures ; qu’est-il devenu ???? -On supposait d’abord que l’eau de Paris avait produit -dans son économie les perturbations qu’elle fait subir -aux étrangers, et que son absence avait pour cause une -indisposition légère et momentanée ; on supposait encore -que sa robe d’innocence courait quelques dangers et -qu’il oubliait la gloire dans les délices de Capoue.</p> - -<p>L’appariteur prétendait lui avoir entendu dire : <i>Capédédious !</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A vaincré sans péril on triomphé sans gloire ;</div> -<div class="verse">Jé file.</div> -</div> - -<p>Enfin, à bout de patience et de suppositions, les savants -résolurent de verser leur douleur dans le sein du -public, en lui promettant une récompense honnête.</p> - -<p>L’affiche était lue surtout par des étudiants qui, stimulés -par l’importance de la rémunération, s’élançaient -dans toutes les directions ; mais pas un seul ne revenait. -Tout bourgeois rencontré aux environs de la Faculté -était immédiatement appréhendé au collet et entraîné -dans cet antre de la science pour peu qu’il présentât -quelques points de connexion avec le signalement affiché, -et ce n’était qu’après une enquête authentique et -solennelle que l’on consentait à le relaxer. C’est même -cet incident qui a donné lieu au bruit que, pour mon -compte, je crois dénué de fondement, et qui s’est répandu -sourdement dans Paris, à savoir : que les étudiants -arrêtaient les passants et qu’après les avoir entraînés -dans les caves de la Faculté, ils les disséquaient -vivants pour étudier les questions de physiologie expérimentale -à l’ordre du jour. Ces bruits qui, je le répète, -méritent peu de créance, avaient été propagés par ces -dignes bourgeois, victimes de leur ressemblance avec le -candidat de Montpellier ; entourés par une foule qui leur -semblait furieuse et qui n’était qu’animée, ne comprenant -rien au langage moitié grec, moitié français d’un -grand monsieur au long nez et à la chevelure noire, -chargé de les vérifier, ils se trompèrent complétement -sur le sort qu’on leur réservait, et cette erreur jeta la -terreur dans leur cœur, et ailleurs.</p> - -<p>Enfin, le lendemain, un élève de première année se -précipita sur la place de l’École, les vêtements en désordre, -et criant comme Archimède : -Ευρεκα! -ευρεκα!! Il -traînait en effet par le collet un monsieur se défendant -de toutes ses forces à l’aide d’un parapluie en coton -rouge, qui semblait, à en juger par la couverture, bien -fatigué de cette lutte.</p> - -<p>C’était, en effet, le candidat réfractaire qu’on avait -rencontré ronflant sous une des banquettes de l’Institut -depuis la dernière séance. On le mit en lieu sûr, et le -concours commença immédiatement pour éviter toute -nouvelle complication.</p> - -<p>Nous n’en dirons pas toutes les péripéties, c’est à -l’histoire à les raconter (quand elle pourra le faire), -nous nous bornerons à exposer de simples réflexions de -détail sur ce sujet.</p> - -<p>Nous signalerons d’abord la prédilection, peut-être un -peu trop grande, des candidats pour l’anatomie comparée ; -ainsi, à propos <i>des reins en général</i>, s’attacher -particulièrement à décrire le rein du <i>hanneton</i> et de -l’<i>escargot</i>, c’est montrer une érudition très-vaste, il est -vrai, mais qui serait bien mieux appréciée encore si on -avait créé à la Faculté de Paris une chaire de pathologie -et de thérapeutique appliquée au traitement des infirmités -des coléoptères et des mollusques. En attendant -cette création, j’avoue qu’il me semble préférable de -connaître, d’une manière très-précise, les rapports du -rein chez l’homme, que de savoir comment pisse le -hanneton ou comment ne pisse pas l’escargot. Si les pathologistes -du prochain concours suivent les anatomistes -dans cette voie, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne -fassent de la médecine comparée ; alors nous les entendrons -disserter sur le diabète sucré des cloportes, la fièvre -intermittente des tétards, la scarlatine de la langouste -ou l’érysipèle du homard ; questions il est vrai d’un immense -intérêt, mais que, pour mon compte, je préférerai -voir étudier au point de vue de l’homme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c3">III</h2> - - -<p class="d">Le professeur Jobert de Lamballe.<br /> -La transfusion. — Un phénomène adipeux. — Une carte -comme on en voit peu.</p> - - - -<p>Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de -l’accident survenu au professeur Jobert de Lamballe, une -de nos célébrités chirurgicales, comme on évite de toucher -à une douleur personnelle. L’éminent chirurgien -était mon maître et mon ami, et vous comprenez les -motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux -ont fait connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de -raisons de me taire, que les nouvelles que je puis donner -seront agréables aux nombreux amis du malade. Et -un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue -carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent -la vie.</p> - -<p>Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins -les plus empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui -faire oublier, dans la limite du possible, la tristesse de -sa position. Il reçoit ses visiteurs avec la plus expansive -sensibilité, sa raison est encore voilée, mais cependant, -dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une -certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a -tout lieu d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence -ne sera que momentanée.</p> - -<hr /> - - -<p>Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on -porte sur le caractère d’un homme sont trop souvent fondés -sur les apparences ; personne n’a été, sous ce rapport, -plus mal jugé que ce savant chirurgien. On avait -pour lui la déférence qui s’attache aux rudes travailleurs -qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé -par le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers, -comme opérateur, une dextérité et une élégance incomparables. -Mais il passait pour un bourru inabordable, -quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi son -service était la terreur des internes, et il fallait un certain -courage pour l’affronter.</p> - -<p>Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur -peur, il tempêtait pour cacher sa vive sensibilité. Son -abord bourru effrayait les gens qui se tenaient à distance. -On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal.</p> - -<p>Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton -qu’on prend pour assommer les gens, mais ses pauvres -y semblaient faits et ne s’en émouvaient guère. Il fallait, -pour bien l’apprécier, ne pas le craindre, crier plus fort -que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans son -amitié ; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable ; -il dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient -faite les chagrins domestiques et montrait une âme aimante -et expansive.</p> - -<p>Un jour, un nouvel interne entre dans son service ; on -fut obligé de l’appeler au moment de la visite.</p> - -<p>— Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes -soient présents à huit heures dans les salles.</p> - -<p>— C’est bien, monsieur, on y sera.</p> - -<p>Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire -une opération en ville, arriva une demi-heure plus tôt, -et fit appeler son interne. Celui-ci vient, tire sa montre -et dit :</p> - -<p>— Il est sept heures et demie, je vais me recoucher. -Dans une demi-heure je serai à vos ordres. Vous avez -fixé vous-même le service à huit heures.</p> - -<p>On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se -prit à rire et ne fit aucune objection. Quelques jours -après, dans un moment de colère, il tutoya son interne, -qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une -objection sur un point du service ; l’interne lui répondit :</p> - -<p>— Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit.</p> - -<p>— Tu ! à qui croyez-vous donc parler ?</p> - -<p>— A toi ; tu m’as tutoyé hier ; cela ne paraît pas te -plaire aujourd’hui, j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer.</p> - -<p>A partir de ce moment, le maître et l’élève se lièrent -d’une vive amitié. Souvent ils faisaient ensemble les visites -du maître, et l’élève, qui l’attendait dans la voiture, -avait soin de lui dire : Tu sais, ne sois pas trop longtemps, -sinon je file avec l’équipage. Et cela, en effet, lui -arrivait parfois. Le savant chirurgien supportait, avec une -bonhomie pleine d’indulgence, ces petites tyrannies de -l’amitié. Il est vrai que l’interne était un homme capable, -dont les services étaient fort appréciés dans les opérations -délicates et minutieuses où le rôle des aides prend -une véritable importance.</p> - -<hr /> - - -<p>MM. Eulenburg et Landois viennent de communiquer -à l’Institut des expériences intéressantes sur la transfusion -du sang, opération qui consiste à introduire -dans les veines d’un malade épuisé par une hémorrhagie, -du sang emprunté à un homme sain. Le succès de -cette opération, déjà grave par elle-même, était compromis -par les altérations rapides que subit ce liquide -immédiatement après sa sortie du vaisseau, et les différents -appareils imaginés pour opérer la transfusion directe -ne remplissaient qu’incomplétement le but qu’on -se proposait.</p> - -<hr /> - - -<p>Déjà Brown-Séquard avait reconnu que le principal -obstacle résidait dans la coagulation de la fibrine qui -produit le caillot des saignées, et il l’avait évité en défibrinant -le sang, c’est-à-dire en enlevant la fibrine au -moyen du battage. Il avait de plus établi que le sang -employé devait provenir des artères et non des veines, -en raison de l’acide carbonique que ce dernier contient.</p> - -<p>Les expériences d’Eulenburg et Landois sont divisées -en trois groupes. Celles du premier confirment ce qu’on -pouvait déjà prévoir, c’est qu’on ne peut substituer -dans la transfusion, au sang complet, quelques-uns de -ses éléments isolés, tels que le sérum ou l’albumine, -de plus, que le sang chargé d’acide carbonique fait périr -l’animal dans les convulsions.</p> - -<p>Les résultats des expériences du second groupe sont -plus intéressants. Les auteurs ont combattu avec succès -les phénomènes d’empoisonnement déterminés par l’ingestion -de substances toxiques, solides comme l’opium, -ou gazeuses comme l’oxyde de carbone ; et cela au moyen -de la transfusion répétée. On soustrait ainsi à l’animal -empoisonné le sang qui sert de véhicule au poison, et on -lui injecte un sang normal nouveau qui lui donne une -nouvelle vie. Si le moment d’appliquer à l’homme ces -expériences n’est pas encore venu, elles n’en sont pas -moins dignes d’une sérieuse attention.</p> - -<p>Les expériences du troisième groupe sont destinées à -prouver que la vie peut être prolongée chez les animaux -absolument privés d’aliments par la transfusion du sang -d’un animal de même espèce, bien nourri. Ils ont fait -vivre pendant vingt-quatre jours un chien dans ces conditions, -chez lequel les injections étaient pratiquées tous -les deux jours.</p> - -<p>Jusqu’ici ces intéressantes expériences ont été faites -seulement sur les animaux. Malgré leurs résultats remarquables, -si on vous proposait de vous y soumettre, -je vous engage à faire, avant d’accepter, de sérieuses réflexions.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai lu dans un journal, <i>l’Événement</i> peut-être, que la -Faculté de médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un -brave homme doué d’une circonférence prodigieuse et -pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le phénomène au -prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en -laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à -son trépas, voulant bien consentir à remettre l’examen -de ses organes au lendemain de son dernier jour.</p> - -<p>C’est une erreur assez généralement accréditée, que -ces anomalies sont le résultat d’une conformation organique -particulière dont l’examen intéresse la science. -L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un défaut -d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est -un phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie -ne peut fournir aucun renseignement. Tous les -éléments de l’organisme sont soumis à cette loi de rénovation -qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité selon -la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des -molécules graisseuses soit plus active que leur résorption -pour que l’embonpoint vous envahisse.</p> - -<p>Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que -tous les spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que -des piéges tendus à la crédulité. La diète sévère qu’on -impose aux malades les fait maigrir, et c’est là seulement -ce qui agit ; mais ils engraissent de nouveau quand -ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint -est la sobriété et un exercice corporel violent -et journalier.</p> - -<p>La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le -corps de ce gros homme ; elle connaissait, sans avoir -besoin d’y regarder, les petits mystères de son organisme. -De plus, elle se garderait bien de gâter ses élèves -en leur fournissant des curiosités ; ils ne voudraient bientôt -plus disséquer que des phénomènes.</p> - -<hr /> - - -<p>Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à -ses amis, c’est une occasion bien naturelle de se rappeler -au souvenir des gens. Tout homme un peu répandu -en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de -glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la -maison. C’est M. Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa -carte qu’il est fidèle à ses traditions commerciales, ce qui -veut dire qu’il continue à faire son vinaigre avec l’acide -pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée, et son -moka avec sa chicorée ; à mettre de l’eau dans son vin -et à tromper sur le poids de toutes ses marchandises, -etc., etc., et ainsi de suite pour tous les fournisseurs -de la consommation journalière.</p> - -<p>On reçoit donc des cartes bien singulières ; mais je -doute, chers lecteurs, qu’aucun de vous en possède une -aussi curieuse que celle que je vais vous lire, et que je -copie avec une scrupuleuse exactitude sans y changer -une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous -comprendrez facilement, le numéro et le nom seront -supprimés. Je dois avouer du reste, que si j’ai reçu -cette carte, elle ne m’était point destinée.</p> - -<p>La voici :</p> - -<div class="box"> -<p class="c"><span class="large">MAISON DE CONFIANCE</span><br /> -<span class="b large sans-serif">RUE S<sup>T</sup>-HONORÉ N<sup>o</sup>…</span><br /> -entre l’Assomption et la Rue St-Florentin.<br /> -<span class="i">S’adresser directement au 3<sup>e</sup> où c’est indiqué.</span><br /> -<span class="small">On ne me trouve que chez moi.</span></p> - -<p>M<sup>me</sup>… MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité, -Membre de plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire, -et les Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, <i>reconnais</i> -la grossesse à <i>six semaines</i> ou <i>deux mois</i>, Consultations -Gratuites et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’<i>Utérius</i>, -Antéversion, Retroversion, Engorgement <i>linfatique</i>, indication -pour ramener le Flux et le <i>Reflux</i> sanguin, et pour toutes les maladies -des Dames.</p> - -<p class="r small i">LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE.</p> - -</div> -<p>Vous pensez que c’est là tout ! Erreur, comme dit -cette bonne dame, lisez l’autre face ; cette carte a été -plongée dans un charlatanisme si épais, qu’elle en est -couverte des deux côtés.</p> - -<div class="box"> -<p class="c"><span class="large b sans-serif">AVIS</span><br /> -<span class="g">Important et Indispensable.</span></p> - -<p>Montez au 3<sup>e</sup> sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique -ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je suis -presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en relation -avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques dans l’allée, -pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer plusieurs fois ou -frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois je regarde par la Fenêtre -du 3<sup>e</sup>, si l’on vous indiquait mal je vous prierais de m’en avertir.</p> - -<p class="c"><span class="small">La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.</span><br /> -<span class="b sans-serif">Rue St… n<sup>o</sup>…</span> entre l’A… et la Rue St…<br /> -<span class="b sans-serif">PARIS.</span></p> - -</div> -<p>Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert -de passe-port pour circuler sur la voie publique, elle a le -même droit que l’animal dangereux qui porte sa muselière, -conformément aux ordonnances de police, seulement -elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de -contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main -de la jeune fille innocente qui ne connaît pas encore toutes -les infamies qu’on rencontre dans les égouts de la -civilisation ; malgré son innocence, elle est femme, elle -questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié -pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats -trop visibles de l’amour.</p> - -<p>Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus -rien à perdre que la crainte d’avoir des héritiers. -Celle-là comprend de suite l’invitation qu’on lui adresse.</p> - -<p>Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre -d’impudeur, pour en bien apprécier toutes les -beautés. Je le comparerais volontiers à ces vins vieillis -derrière les fagots, dont il faut analyser tous les parfums, -toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. -L’ignoble a ses nuances et son fumet ; analysons donc, -malgré la révolte de nos sens, ce que contient cette carte, -c’est une œuvre de chimiste et non pas de gourmet, -mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont -point ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons -cette observation : <i>On ne me trouve que chez moi</i>. Une -sage-femme qui n’exerce qu’à domicile, cela me fait -l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en -chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone <i>membresse</i> -de plusieurs <i>Sociétés savantes</i> qui ne <i>va pas en ville</i> -peut faire chez elle.</p> - -<p>Notez qu’elle <i>reconnais</i> la grossesse à six semaines ou -deux mois. Mais je suis persuadé que c’est uniquement -aux consultations payantes, et que ses consultations gratuites, -comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent à trois -heures juste, et ferment à trois heures très-précises.</p> - -<p>Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies -de l’<i>utérius</i> (en vertu de quel droit ? — Cela ne vous regarde -pas) ; mais elle n’explique point si elle considère -la grossesse comme une maladie de l’<i>utérius</i>. J’avoue -que j’aurais voulu lui voir couronner son chef-d’œuvre -par une explication sur ce point : quant à moi, je suis -convaincu qu’elle considère la grossesse comme une -maladie des plus graves ; comme celle qui se traite avec -le plus de succès dans sa maison de confiance, et surtout -comme celle qui rapporte le plus d’argent.</p> - -<p>Je ne dirai rien de sa prétention de ramener <i>le flux</i> -sanguin, je comprends que lorsqu’une femme est en retard -de quatre mois, plus ou moins, elle possède des petits -moyens pour faire passer cela ; même probablement -quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de -l’abdomen. Quant au <i>reflux</i>, je suis un peu embarrassé, -je ne connais en fait de reflux que celui de l’Océan, et à -moins d’admettre que cette femme, si savante, n’ait inventé -une pommade ou un onguent dont la puissance -merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les -vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication -vraisemblable.</p> - -<p>Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet <span class="small">AVIS -IMPORTANT ET INDISPENSABLE</span> : <i>ne parlez à personne, n’écoutez -pas</i> ; est-ce que par hasard on entendrait autour -de cette honnête maison, comme dans le conte de l’<i>Oiseau -bleu</i>, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes -qui crient aux malheureuses pratiques : Fuyez ! -fuyez !! imprudentes, si vous tenez à la vie, n’approchez -pas de cette maison, n’imitez pas nos coupables folies, -si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas l’interroger -sur ce point, car elle le dit, <i>la discrétion</i> lui est -très-<i>nécessaire</i>. Je suis du reste complétement de son -avis à ce sujet ; si elle allait raconter <i>toutes</i> ses petites -affaires au premier venu, cela pourrait avoir de grands -inconvénients pour elle.</p> - -<p>Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute, -quand elle affirme que <i>personne n’est en relation avec -elle</i>. Alors, que devient-elle le vendredi ? Moi, je suppose -qu’elle est en relation directe avec le club des sorcières, -et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à -balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa -science, pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six -semaines, quand les médecins ne le peuvent faire que -vers quatre mois ? Évidemment, sa science lui vient -d’une source qui ne coule pas rue de l’École-de-Médecine.</p> - -<p>Maintenant, passons au <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, car on dit que -c’est là qu’il faut toujours chercher le point important -d’une lettre. Il n’y en a pas à cette carte, mais c’est pure -politesse pour le lecteur, on compte sur son intelligence ; -ceux qui auront besoin du <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i> sauront bien le -deviner.</p> - -<p>Ce qui est sur la carte n’est que le <i>boniment</i> du paillasse -qui rassemble la foule autour de lui ; il conte des -histoires bêtes, reçoit avec philosophie les coups et les -injures du patron, puis, quand le cercle est compacte, il -exhibe son <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, sa chose importante, qui est -une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil -à gratter.</p> - -<p>Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une -invention pleine de vertus, mais je voudrais bien connaître -le <i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i>, l’industrie qui se commet dans cette -maison de confiance.</p> - -<p>Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux ?</p> - -<p>Pratique-t-on <i>le nœud de l’aiguillette</i> ?</p> - -<p>Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a -rien de commun avec celui des montagnards écossais) ? -Explique-t-on les mystères du grand et du petit Albert, -ou simplement de Charles Albert ?</p> - -<p>Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation -somnambulique ou homœopathique ?</p> - -<p>Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances -de la vieillesse épuisée ?</p> - -<p>A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté ?</p> - -<p>Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre -de ces merveilles.</p> - -<p>Ah ! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique -son œil glauque à la vitre fêlée de ce troisième -étage, peut-être me raconterait-elle d’étranges choses ; -peut-être a-t-elle vu quelques-uns de ces drames auprès -desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est qu’un -jeu innocent.</p> - -<p>O Paris ! comme on te calomnie ! on dit que tu laisses -parfois mourir de faim tes enfants ; quand de pareilles -industries peuvent s’étaler impunément à ton soleil, il -faut être furieusement honnête, ou bien dépourvu d’<i>imaginative</i>, -pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris ! -une ceinture dorée, sinon une bonne renommée.</p> - -<p><i>Nota.</i> L’adresse est tenue à la disposition des confrères -dans l’embarras qui voudraient avoir recours aux -lumières de cette praticienne.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c4">IV</h2> - - -<p class="d">La médecine des gens qui ne sont pas médecins.<br /> -Le docteur Duval.<br /> -Les biftecks de la rue Saint-Victor.</p> - - - -<p>Si les hommes d’épée veulent régenter le domaine de -la médecine, il ne nous restera bientôt plus qu’à raisonner -fourniment et charge en douze temps ; seulement -nous prendrons la peine d’étudier la manœuvre -pour en parler avec compétence.</p> - -<p>A l’Institut, le général Morin a fait une charge à fond -sur M. Velpeau, à propos de la présentation d’un travail -sur une question à l’ordre du jour : le mode de propagation -du choléra. Le célèbre chirurgien n’aime pas à -voir chasser sur ses terres ; il a froncé ses sourcils broussailleux, -et je m’apprêtais à entendre une verte réplique. -Cependant il s’est montré bon prince, en se bornant -à répondre civilement au savant général : que les -choses qui pour lui semblaient douteuses, étaient parfaitement -claires aux yeux des gens compétents. Les motifs -que M. Velpeau a donnés pour justifier sa présentation -n’ont peut-être pas convaincu son adversaire, mais -ils n’en sont pas moins valables pour cela.</p> - -<p>Il faut croire que la médecine exerce une fascination -bien puissante sur les gens, puisque tout le monde veut -y toucher. Et vous-même, si vous faisiez scrupuleusement -votre examen de conscience, vous trouveriez à -votre passif quelques petits délits d’exercice illégal de la -médecine. Vous ne vous aviseriez pas, à moins d’être bachelier -ès pendules, de raccommoder la montre d’autrui, -et pourtant vous n’hésitez pas dans l’occasion à porter -vos mains profanes sur la mécanique humaine.</p> - -<p>Je reconnais volontiers que les journaux extra-scientifiques -vous prodiguent le mauvais exemple ; ils accumulent -sans scrupule et avec une parfaite bonhomie les -recettes des commères et des compères, qui sont sévèrement -consignées à la porte des publications médicales.</p> - -<p>Dans beaucoup de cas, ces arlequins pharmaceutiques, -qui ressemblent beaucoup plus au thé de la veuve -Gibou qu’à une drogue honnête, ne présentent pas de -grands inconvénients. Quand l’indisposition est légère, elle -disparaît malgré le médicament ; mais, ordinairement, -les guérisseurs inspirés dédaignent de combattre ces -petites misères de l’existence ; il leur faut de bonnes -grosses maladies mortelles : c’est le choléra, le cancer, -la rage, etc., qu’ils guérissent à tous coups. C’est là que -commence le danger. Le malade qui croit à l’efficacité -du remède néglige de réclamer une intervention sérieuse, -et lorsqu’il perd ses illusions il n’est plus temps -de le soulager.</p> - -<p>Bien des gens qui sont morts de la rage auraient pu -être sauvés si, au lieu de perdre un temps précieux à -des remèdes absurdes, ils avaient réclamé tout de suite -les secours alors efficaces de l’art.</p> - -<p>Méfiez-vous donc des formules médicales publiées dans -vos journaux. Sur quatre-vingt dix, il y en a cent de -mauvaises. Il m’en souvient d’une, destinée à chasser le -ver solitaire, et qui se terminait ainsi : « Le malade devra -s’abstenir de manger et de quitter la chambre jusqu’à -la sortie du ver. » C’est fort bien, si l’entozoaire -accepte gracieusement l’invitation qui lui est faite de -quitter la place ; mais s’il refuse (l’auteur n’a pas prévu -le cas), voilà un malade condamné au triste sort d’Ugolin, -et il ne lui est même pas permis de se faire enterrer.</p> - -<p>Les romanciers en quête d’émotions ont fait aussi des -excursions aventureuses dans notre domaine. La haute -fantaisie de leur imagination a maraudé sans vergogne -les fruits de l’arbre de science. Blasés sur les massacres -à l’épée, il ont inventé les carnages chirurgicaux : des -guérisons gigantesques, des opérations cyclopéennes, et -le lecteur pantelant ne sait ce qu’il doit le plus admirer, -des vastes ressources de l’art ou du vaste savoir de l’écrivain.</p> - -<p>J’avais, il y a quelque dix ans, une concierge qui -adorait les romans de cape et d’épée ; je ne dis pas -qu’elle en soit morte, mais tant d’émotions poignantes -ont bien pu abréger ses jours. Je la priai de me signaler -tout ce qui pouvait, dans ses lectures, toucher à la -médecine. La digne femme voyait là un désir bien naturel -d’acquérir des connaissances nouvelles, et, fière de -contribuer à mon éducation, elle s’y prêtait avec bienveillance. -Grâce à sa collaboration dévouée, mais inintelligente, -j’ai pu réunir assez d’observations pour dessiner -les tableaux d’une lanterne magique monstrueuse, -d’une danse macabre où l’impossible donne la main à -l’absurde. Je ne puis vous initier à ces travestissements -de l’art ; il faut au moins être étudiant de première année -pour en goûter toutes les finesses.</p> - -<p>Je ne vous en ferai connaître qu’un tout petit fragment, -à titre d’échantillon. Je l’emprunte au <i>Roi des -gueux</i>, de Paul Féval ; je copie :</p> - -<p>« Maravedi, le gamin rachitique, jouait aux billes avec -Plizon l’encéphale (?), dont la tête se grossissait de -trois livres d’étoupe. »</p> - -<p>Plizon logeait donc dans sa tête trois livres d’étoupe ; -par quel procédé ? l’auteur n’en dit rien, et cependant -on a noté dans l’histoire des choses beaucoup moins extraordinaires. -Trois livres d’étoupe ! Mon tapissier m’a -affirmé qu’il n’en employait pas davantage pour rembourrer -deux chaises et un fauteuil. Le crâne de Plizon, -avec les accessoires qu’il contient à l’état normal, devait -atteindre le volume d’une citrouille fortement constituée, -et cependant Plizon, avec la candeur d’un phénomène -qui s’ignore, jouait aux billes, dédaigneux des Barnums -qui auraient pu changer son étoupe en crin.</p> - -<p>J’ai vu des hommes distingués (dans leur partie) avaler -des étoupes enflammées, mais pas un n’était capable -d’en grossir le volume de son étroit cerveau, pas un -n’aurait su à volonté gonfler sa tête comme un ballon. -Le truc de Plizon est mort avec lui.</p> - -<hr /> - - -<p>L’Académie de médecine est fort occupée en ce moment ; -elle fait sa liquidation de fin d’année, elle prépare -sa séance solennelle. Le temps se passe en comités secrets, -où l’on discute la valeur des mémoires présentés -au concours des prix, en lectures de rapports sur la vaccine, -les épidémies, etc. Ces travaux ont une haute importance, -mais ne présentent pour vous qu’un médiocre -intérêt.</p> - -<p>Les dernières séances ont été occupées par une discussion -sur le pied-bot, infirmité qui a fait le désespoir de -Byron et de Talleyrand. Je crois que c’est la seule chose -que le prince des diplomates n’ait jamais pu dissimuler.</p> - -<p>Le traitement du pied-bot est une des plus belles -conquêtes de la chirurgie contemporaine. Cette difformité -jadis incurable, dans laquelle le pied au lieu de reposer -directement sur le sol, est porté en bas, en dedans -ou en dehors, est due à la rétraction de certains muscles -de la jambe, qui entraînent le pied dans une direction -anormale. Au moyen d’une petite piqûre à la peau, -on introduit un mince bistouri sur la corde tendineuse -raccourcie ; on coupe : il s’écoule à peine quelques gouttes -de sang, et le malade est guéri. Le pied reprend ses -rapports et ses usages normaux. Cela s’appelle la ténotomie -sous-cutanée. On doit sa vulgarisation, je pourrais -presque dire sa création, au docteur Duval, le doyen des -orthopédistes. MM. J. Guérin, Bouvier et quelques autres -ont également enrichi la science sur ce point. Le docteur -Duval est une des figures les mieux accentuées de notre -monde médical. Un grand corps plein de vigueur, de -grands bras, de grands cheveux touffus et grisonnants, -un grand chapeau, un grand cœur, une grande intelligence, -une bonne figure souriante, l’œil fin ; moustachu -comme un grognard ; toujours prêt à ouvrir sa bourse -ou sa maison aux <i>citoyens</i> frères et amis, et Dieu sait s’ils -en ont usé ! Cet excellent homme s’est fait le Vaugelas -des barbarismes physiques, le correcteur des difformités -humaines. Ce qu’il a coupé de tendons et réduit de vieilles -luxations depuis quarante ans, est incalculable. Il préfère -ses succès d’horticulteur à ses succès de praticien, -et cultive avec amour une collection d’œillets.</p> - -<hr /> - - -<p>Le choléra ressemble à ces gens qui, tous les matins, -font leur malle et tous les jours manquent le train ; on -les croit partis, pas du tout, on les retrouve assis sur -leurs bagages. On compte encore par jour une trentaine -de victimes. Il n’a cependant pas, pour rester, l’excuse -des directeurs qui prolongent leurs représentations pour -satisfaire… à la demande générale. Personne ne le retient.</p> - -<p>Le baron de P. avait jugé prudent d’émigrer devant -le fléau, mais il avait laissé à Paris un domestique de -confiance pour répondre, si le choléra venait frapper à -la porte de l’hôtel.</p> - -<p>Le baron, qui s’ennuie en province, écrivait de temps -en temps à sa sentinelle perdue pour savoir si l’ennemi -s’éloignait. Enfin, il y a quelques jours, il a eu la satisfaction -de recevoir la note suivante :</p> - -<p>« Monsieur le baron peut revenir, le choléra est beaucoup -diminué : du reste, il n’y a plus que des cas foudroyants. »</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai trouvé l’histoire qui suit dans les papiers de mon -grand-père.</p> - - -<p class="c">I</p> - -<p>Elle naquit au milieu des brouillards parfumés de la -rue Mouffetard et se nommait Javotte, mais par un caprice -familier aux grandes artistes elle avait italianisé son -nom et en avait fait Javotta. Elle était, il est vrai, assez -laide, suffisamment malpropre et quelque peu rousse. -Ses cheveux <i>impeignés</i> rappelaient peut-être un peu trop -les tons dorés de l’écureuil. Mais par combien de qualités -morales étaient rachetées ces quelques imperfections -physiques ! Elle portait avec grâce une échelle sur le bout -de son nez robuste, avalait des sabres sans les mâcher, -faisait le grand écart comme personne, et se laissait casser -des pavés sur le ventre, sans manifester la plus légère -émotion. C’était, comme on le voit, un véritable -artiste bien digne, non-seulement d’exciter l’admiration -d’un public enthousiaste, mais encore d’allumer des passions -tropicales dans le sein des mortels et même des immortels.</p> - -<p>Javotta logeait sa gloire dans une mansarde de la rue -Saint-Victor.</p> - - -<p class="c">II</p> - -<p>En ce temps-là, un équipage médical, attelé de deux -chevaux très-maigres, mais conduits par un cocher encore -moins gras, s’arrêtait chaque matin au coin de la -rue Saint-Bernard. Un bel homme, habit bleu, boutons -d’or, en descendait, et après avoir rétabli l’aplomb de -sa chevelure, il s’engageait dans la rue Saint-Victor et -gagnait d’un pas pressé une de ces maisons verdâtres, à -l’aspect cadavéreux, où tous les miasmes, toutes les moisissures -semblent se donner rendez-vous.</p> - -<p>Où court donc ce prince de la science ? Va-t-il porter -à quelque pauvre diable les secours de sa médecine humanitaire ? -Non, non, non. Vient-il admirer un de ces -cas rares que la science poursuit à domicile ? Non, non, -non. Qu’espère-t-il donc trouver dans ce taudis malsain, -au haut de cet escalier criard dont chaque marche est le -siége d’une fracture ou d’une luxation ?</p> - -<p>Il vient voir Javotta, il vient se plonger dans les convulsions -éclamptiques de la volupté. Il vient faire cuire -deux biftecks. Voilà ce qu’il vient y faire.</p> - -<p>Mais comme il a six étages à monter, et qu’à son âge -on ne fait pas une pareille ascension sans souffler un peu, -sans faire une petite pause sur chaque palier, j’ai tout le -temps de vous dire pourquoi ses chevaux et son cocher -sont si maigres.</p> - - -<p class="c">III</p> - -<p>Voici comment il nourrissait le Phébus de son char. -Le pauvre cocher, après avoir introduit chaque matin la -voiture dans la cour de l’hôpital, suivait son maître ; puis -profitant de l’obscurité d’un corridor, il endossait rapidement -la capote et le bonnet de coton de malade et allait se -planter devant un lit du service que son maître avait soin de -toujours maintenir vide à cette intention. A la visite, après -une investigation d’autant plus longue qu’elle était parfaitement -inutile, le grand praticien lui ordonnait invariablement -quatre portions qui devaient suffire à tous ses -besoins pour vingt-quatre heures. Cependant lorsqu’il -était très-content de ses services, il lui accordait une -portion de vin en supplément. Quand des gens étrangers -aux salles demandaient à cet homme maigre quel était -le siége de sa maladie, il indiquait piteusement l’estomac, -qui n’avait d’autre infirmité que de trop bien se -porter.</p> - -<p>Notre savant confrère avait voulu nourrir ses chevaux -par le même procédé, mais au moment de l’exécution, -des obstacles sérieux s’opposèrent à la réussite de cette -combinaison économique. De sorte que les chevaux s’étaient -petit à petit habitués à ne plus manger du tout ; -seulement ils persistèrent à rester maigres avec un entêtement -invincible. Et pourtant leur maître n’était pas -avare ; mais les besoins de première nécessité du cœur -coûtent si cher à l’homme sensible, que généralement il -ne lui reste que peu de chose pour pourvoir aux autres -exigences de la vie.</p> - - -<p class="c">IV</p> - -<p>Enfin, un pas lourd et le ronflement intermittent d’une -respiration essoufflée se font entendre dans les hautes -régions de l’escalier, c’est notre héros qui arrive au terme -de son pénible voyage.</p> - -<p>Il entre, se précipite dans les bras de Javotta ; puis, -cette satisfaction accordée aux appétits du cœur, il songe -à satisfaire les besoins de l’estomac. Sur un signe, l’artiste -s’élance dans les profondeurs de l’escalier et revient -bientôt avec deux biftecks (moins tendres que son cœur). -Jamais plus, jamais moins, jamais autre chose ; tous les -matins deux biftecks qui seront grillés par les mains de -l’amour et de la science.</p> - -<p>On parle d’Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais que -dira donc l’histoire à propos de notre savant confrère -cuisinant aux pieds de la beauté ? On l’accusera peut-être -de plagiat, c’est possible, mais cela n’enlève rien à la -délicatesse du trait, et il faudrait vraiment avoir un cœur -de roche pour ne pas se sentir touché en voyant cette célébrité -médicale mollement couchée aux pieds de cette -célébrité artistique, une main plongée dans sa crinière -rutilante et l’autre occupée à retourner le faux-filet étalé -sur des pincettes. Ajoutez à cela que pour compléter l’illusion, -il endossait parfois le maillot de Riquiqui (un -acrobate distingué qui avait beaucoup connu Javotta), et -dans ce costume léger il se plaisait à faire constater l’état -de conservation de ses formes.</p> - -<p>Oh ! chaos de l’esprit humain ! Oh ! mystérieux abîmes -du sentiment ! ces savantes mains qui tout à l’heure vont, -c’est bien possible, tâter le pouls d’un des princes de la -terre, de la finance ou de toute autre principauté, sont -occupées maintenant à surveiller la confection de modestes -biftecks, taillés peut-être dans la culotte d’un -cheval ! Quelle complainte simple et touchante on pourrait -faire avec ces fraîches fleurs d’amour tombées du -cœur d’un grand homme !</p> - - -<p class="c">V</p> - -<p>Nous étions à cette époque pleine de charmes et de -poésie qui vit fleurir le <i>Père Duchêne</i> et les émeutes. -Cette date n’est pas très-précise : c’est peut-être en 93, -ou en 1830, ou même en 1848, car nous avons eu -tant de glorieuses révolutions, qu’on s’embrouille un peu -dans les dates ; je crois pourtant que c’était en 1793.</p> - -<p>Un jour, jour néfaste (c’était bien sûr un 13 ou un -vendredi), quand il ouvrit la porte, aucune main amie ne -vint éponger le front du savant essoufflé : le taudis était -vide ; il s’arrêta palpitant, sentit au cœur une douleur, -comme si on le pinçait dans un entérotome de Dupuytren, -et lut à travers ses larmes les mots suivants, qu’une -main inhabile avait tracés sur la table avec du blanc : -« Riquiqui est commissaire d’un département. Je l’ai revu, -je le raime et je file. »</p> - -<p>Une révolution s’était en effet accomplie dans la situation -politique de Riquiqui, il allait travailler désormais -sur un autre théâtre.</p> - -<p>Notre infortuné confrère voulut chercher dans le tourbillon -des orages parlementaires l’oubli de cette tuile -qui avait contusionné son cœur, mais nous devons -avouer qu’il échoua d’une manière aussi complète qu’éclatante.</p> - - -<p class="c">VI</p> - -<p>Il y a un mois, en traversant le boulevard Montparnasse, -j’ai revu Javotta ; elle marchait sur les mains, -les jambes en l’air, ce qui indique suffisamment que sa -position sociale avait été bouleversée.</p> - -<p>Quant au savant, hélas ! il est décédé.</p> - -<p>Mais comment est-il mort ? car pour l’homme de -science il est trois manières d’en finir avec l’existence :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Il meurt physiologiquement, mais ses œuvres lui -survivent ; il n’est donc mort qu’à moitié, puisque son -esprit ou son génie restent parmi les vivants.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Il meurt complétement, sa réputation le suit dans -la tombe, il ne reste rien de lui.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Il meurt moralement, c’est fini, on n’en parle plus, -on n’en fait aucun cas, et cependant il continue à vivre -de l’existence physique et végétative.</p> - -<p>— Lequel de ces trois trépas subit le héros de cette -véridique histoire ?</p> - -<p>— Interrogez la Parque, quant à moi je dis simplement : -Il est mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c5">V</h2> - - -<p class="d">La correspondance de l’Institut.<br /> -M. Élie de Beaumont. — Les oculistes allemands.<br /> -Les candidats académiques.</p> - - - -<p>Dans la dernière séance de l’Institut, M. E. de Beaumont -a fait durer jusqu’à quatre heures la lecture de la -correspondance. Il est vrai qu’absent depuis deux mois, -il a laissé les courriers s’accumuler sur son bureau, sans -léguer à un autre le soin de le remplacer. On aurait envoyé -de la marée à l’Institut, que cela eût été la même -chose : elle eût attendu à la porte jusqu’à ce que M. E. -de Beaumont soit venu en faire l’autopsie en personne. -La manière dont le savant secrétaire perpétuel remplit -cette partie de ses fonctions, qui consiste, dans les séances -hebdomadaires, à dépouiller la correspondance, est -une des choses les plus curieuses et les moins explicables -pour un homme de sens.</p> - -<p>En général, quand on lit devant une académie, c’est -pour se faire entendre. M. de Beaumont s’entoure, au -contraire, des plus minutieuses précautions pour que -personne ne puisse percevoir un seul mot de ses lectures. -Il possède l’organe précieux de ces garde-malades, -dont les voies aériennes semblent garnies de moelleux -tapis destinés à amortir l’éclat des sons. Le mauvais -état de sa vue l’oblige à rapprocher les manuscrits -tellement près de son appendice nasal, qu’ils font l’office -de bourrelets contre les courants d’air et ne laissent -échapper aucune vibration. Quand par hasard le bruit -de sa voix vient frapper son oreille, il s’arrête comme -effrayé, puis il continue à remuer les lèvres en silence.</p> - -<p>Au bout d’une demi-heure de cet exercice, le savant -secrétaire est convaincu qu’il a répandu <i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i> les -nouvelles scientifiques qu’on adresse à l’Institut des quatre -coins du monde. On se demande quel profit peut tirer -de ces fantômes de communications, le public si nombreux -qui assiste aux séances. Ou la lecture de la correspondance -présente de l’intérêt, ce qui n’est pas discutable, -alors il n’en faut pas priver le public et surtout les -journalistes qui en tireraient de précieux éléments pour -leur compte rendu ; ou l’illustre assemblée les juge inutiles. -Il serait préférable dans ce cas de les supprimer -pour ne pas perdre d’une manière aussi stérile la meilleure -partie des séances.</p> - -<p>M. de Beaumont est un savant géologue, qui pourrait -dire, à six semaines près, l’âge des montagnes du globe -et des soulèvements terrestres ; tout le monde apprécie, -comme elles le méritent, les grandes qualités qui lui ont -valu sa juste réputation. Mais, comme secrétaire perpétuel, -il laisse beaucoup à désirer.</p> - -<p>Il devrait au moins, si son organe vocal ne peut dépasser -les tons du <i lang="it" xml:lang="it">pianissimo</i>, se faire escorter d’un chantre -au larynx éclatant ; il se contenterait de faire les gestes, -l’autre parlerait pour lui.</p> - -<p>Fâcheux ricochet des amours-propres égoïstes ! Arago -a fait nommer M. Flourens secrétaire perpétuel pour -lui servir de repoussoir. M. Flourens, dans le même -but, a poussé M. E. de Beaumont. Si l’Institut veut -poursuivre cette gamme de décadence vocale, je ne vois -dans l’avenir qu’un candidat possible : c’est un sourd-muet.</p> - -<hr /> - - -<p>Il arrive un moment où le professeur, blanchi sous le -harnais, désire, sans prendre sa retraite définitive, confier -son cours à un homme plus jeune et que les fatigues -de l’enseignement n’effrayent pas. L’usage universitaire -est que le suppléant touche la moitié des honoraires -du titulaire. M. E. de Beaumont est professeur de -géologie au Collége de France et à l’École des mines ; -depuis trois ans qu’il se fait remplacer, il abandonne -généreusement la totalité de son traitement, une quinzaine -de mille francs, à ses suppléants. Ce noble exemple -n’est pas épidémique et nullement contagieux, et je connais -tel professeur qui laisse son cours en friche et sa -chaire vide pour ne pas écorner ses traitements, qu’il -touche intégralement.</p> - -<p>Si M. de Beaumont ne fait plus son cours, il continue -à diriger les excursions géologiques des élèves de l’École -des mines. Un jour, son zèle l’avait entraîné, avec -son troupeau studieux, dans un des déserts montagneux -du Jura. Il cherchait le système du <i>lias</i>, un terrain secondaire -qui présente un intérêt exclusivement scientifique. -Il ne produit aucune denrée comestible, et la -truffe le fuit avec terreur. Il est constitué par un grès -compacte très-dur, contenant quelques minerais métalliques.</p> - -<p>Depuis le matin, on marchait sous un soleil torride -qui se préparait à se coucher. La faim décimait la troupe ; -on en était arrivé à ce degré de famine où le chasseur -songe à manger son chien ; les plus vigoureux se traînaient -à la recherche d’un cabaret hospitalier. Le vieux -maître, seul, soutenu par son zèle, sourd aux révoltes -des estomacs, avançait toujours ; seulement, il continuait -sa recherche les bras levés au ciel en s’écriant doucement -avec désespoir : Hélas, mon Dieu ! je ne trouve -pas le <i>lias</i> !</p> - -<hr /> - - -<p>Trois Allemands aux yeux bleus, aux cheveux pâles, -mauvais prophètes en leur pays, sans cela ils y seraient -encore, sont venus envahir Paris, la ville hospitalière, -en chantant :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non, les Français, ils n’auront pas le Rhin !</div> -</div> - -<p>L’instrument qui gisait sous leur bras n’était pas la clarinette -traditionnelle des bardes de leur patrie, c’était -un ophthalmoscope. Les trois fils de l’Allemagne étaient -oculistes.</p> - -<p>Je vais vous initier aux mystères de l’ophthalmoscope. -Cet appareil très-ingénieux permet, au moyen d’un petit -réflecteur, de projeter dans les profondeurs de l’œil malade -un rayon lumineux emprunté à une lampe. Une lentille -bi-convexe, à foyer mobile et renfermée dans un -tube, grossit les objets qu’on examine, et rend ainsi très-apparentes -les lésions de l’organe qui échappaient complétement -à la vision ordinaire.</p> - -<p>Cet instrument est devenu la source de progrès très-importants -en ophthalmologie ; il a été inventé, en 1851, -par M. Helmholtz, un autre Allemand que ceux dont je -vous parle. Il a subi dans le pays de l’auteur, et surtout -en France, de si nombreuses modifications, son emploi -s’est tellement vulgarisé dans la pratique, qu’il devient -puéril de s’en faire un porte-voix.</p> - -<p>Nonobstant, les blonds fils de l’Allemagne ont joué de -l’ophthalmoscope avec beaucoup de bonheur, et grâce -à cette badauderie française qui accepte comme un phénomène -l’étranger écorcheur de notre langue, ils ont -fait une plantureuse moisson.</p> - -<p>Jusque-là, tout est pour le mieux. Mais l’un d’eux, -grisé par le succès, et sans être ni docteur, ni officier -de santé, ni même herboriste d’aucune Faculté française, -a voulu escalader les régions officielles et obtenir -la création à son profit d’une chaire d’ophthalmologie -à l’École de Paris. Notez qu’il en existe déjà une, -occupée avec beaucoup de distinction par M. Foucher, -lequel peut être suppléé par dix autres oculistes français -possédant les conditions exigées par notre législation, et -dont les titres scientifiques sont très-supérieurs à ceux -du spécialiste d’outre-Rhin.</p> - -<p>Que diraient les Allemands, si on nommait le juge de -paix de la Ferté-aux-Oignons membre de la cour de -cassation de Berlin. (Je dis Berlin, parce qu’on assure -qu’il y a des juges.)</p> - -<hr /> - - -<p>Un haut fonctionnaire de l’enseignement a fait comparaître -devant lui l’audacieux compatriote de Méphistophélès.</p> - -<p>— Quels services signalés avez-vous rendus à la -science, pour qu’on méconnaisse en votre faveur les titres -acquis et qu’on bouleverse les règles de notre droit scolastique ?</p> - -<p>— J’ai affre piblié un atlas des maladies des yeux.</p> - -<p>— Avez-vous découvert ces maladies ?</p> - -<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Nein</span>, monsir, ce être d’autres.</p> - -<p>— Vous avez donc inventé l’instrument avec lequel -on a fait ces découvertes ?</p> - -<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Nein</span>, monsir, ce être Helmholtz.</p> - -<p>— Vous avez au moins exécuté vous-même les dessins -de l’atlas ?</p> - -<p>— <span lang="de" xml:lang="de">Nein</span>, monsir, ce être un dessinateur.</p> - -<p>— Mais alors, vous n’avez rien fait pour la science !</p> - -<p>— Ia, monsir, j’ai affre piblié un atlas des maladies -des yeux.</p> - -<p>Le blond fils de l’Allemagne, repoussé sur ce point, -n’est pas homme à se tenir pour battu, et il est probable -qu’il va frapper à la porte des hôpitaux ; mais, là encore, -il va se trouver en face d’obstacles pour lui infranchissables. -Il faut être docteur d’une Faculté française ; de -plus, on doit passer par un chemin terriblement escarpé -qui s’appelle : <span class="small">LE CONCOURS</span>.</p> - -<hr /> - - -<p>Les savants qui font la queue pour un fauteuil académique, -peuvent être classés en plusieurs catégories.</p> - -<p>Ici, j’ouvre une grande parenthèse pour examiner un -peu la signification du mot <span class="small">SAVANT</span> : D’après le dictionnaire, -ce mot signifie <i>qui a beaucoup de science</i> ; je cherche -le mot <span class="small">SCIENCE</span>, et je trouve : <i>connaissance d’une -chose</i> ; de sorte qu’un homme qui a des connaissances -quelconques, même de mauvaises connaissances, peut se -flatter d’être un savant. Ainsi, un cordonnier ambulant -qui restaure une empeigne avec art, ou pose adroitement -un béquet, a le droit de se dire un savant ; il peut -même supprimer savetier, qui devrait se lier intimement -à cette qualification. L’épicier qui connaît à fond l’art -des falsifications et des sophistications, est un savant épicier, -à moins qu’il ne s’intitule un savant chimiste. L’escamoteur, -qui pulvérise votre montre dans un mortier -et vous la rend ensuite parfaitement réglée, qui fait -sortir de votre chapeau tout un parterre de fleurs, est -un savant physicien. Ah ! mon Dieu, oui ! il faut que -MM. Pouillet, Desprets et Gavarret en prennent leur parti, -les Robert-Houdin sont maintenant des physiciens ; seulement, -ils appellent leur physique <i>amusante</i>, pour la -distinguer de l’autre qui, paraîtrait-il, est fort peu récréative. -Il faut convenir cependant que ces savants-là ne -manifestent, en général, aucune ambition académique.</p> - -<p>Comme on le voit, le mot <span class="small">SAVANT</span> est élastique dans -ses applications. Je dois ajouter que, de plus, il ne jouit -pas d’un sens absolu, et qu’en sa qualité d’adjectif, il -tire toute sa valeur de la comparaison. Par exemple, si -je compare M. Valenciennes avec un lourd Auvergnat -arrivant de Saint-Flour, où il n’a jamais appris même à -lire, évidemment M. Valenciennes sera un savant, même -transcendant, et l’Auvergnat, un âne bâté, un crétin, -propre uniquement à rétamer les casseroles et à raccommoder -la faïence. Mais si je compare M. Valenciennes à -Cuvier, il est évident que cette fois, c’est Cuvier qui sera -le savant.</p> - -<p>Maintenant que, grâce aux définitions, je ne sais plus -au juste ce que c’est qu’un savant, je ferme mon dictionnaire -et ma parenthèse, et j’en reviens à mes catégories.</p> - -<p>Donc, il y en a plusieurs. Je pense qu’en écartant les -sous-genres et variétés, on peut en admettre trois. La -troisième, pour commencer comme dans l’Évangile, est -composée de savants qui ne savent absolument rien, ou -du moins si peu que rien, qui n’ont même pas eu l’intelligence -de découvrir une planète, qui n’ont pas même -découvert le moyen de se faire des protecteurs, qui ne -sont ni intrigants ni capables de commettre toutes sortes -de bassesses pour parvenir, qui n’oseraient point jeter -de la fange à ceux qui leur ont fait du bien, ni passer un -bourbier à la nage en cas de besoin. On comprend qu’un -homme qui est à ce point ignorant des petits moyens -qu’à défaut de talents on emploie pour se tirer de la -foule, n’a aucune chance de parvenir. Il ne se fait, en -effet, aucune illusion sur ce point, et continue à se porter -perpétuellement candidat à toutes les places vacantes. — Mais -pourquoi ? — C’est pour lui une position sociale, -c’est un titre qui fait beaucoup d’impression sur -la foule ; on se dit : Tiens ! mais X… est moins inepte -que je le supposais ! il se présente pour occuper un fauteuil -à l’Institut ou à l’Académie de médecine. (Quand -c’est à l’Académie de médecine, cela s’écrit toujours fauteuil, -mais on prononce banquette.) Il paraît que c’est -un homme de mérite ; mais alors, il doit être beaucoup -plus savant que notre médecin, qui n’est de rien du tout ; -quand je serai malade, c’est lui qui maintenant nous -soignera.</p> - -<p>Le public croit généralement qu’un candidat est une -moitié d’académicien, qu’il a déjà une… partie de sa -personne sur le fauteuil, et que l’autre ne tardera pas à -le remplir complétement. Ce candidat amateur ne gêne -personne ; il fait queue pour être vu des passants ; il est -vu, cela lui suffit.</p> - -<p>La seconde catégorie se compose de savants qui savent -quelques petites choses, qui ont fait quelques petits -ouvrages, écrits avec une paire de ciseaux ; ils savent -admirablement découper un très-mauvais petit manuel -sur l’anatomie pathologique ou sur tout autre point de -la médecine, dans dix volumes de véritable science ; ils -savent faire des traités pleins d’aphorismes <i>coccigruéliques</i> -et d’aperçus <i>lapalissiques</i>. C’est peu, mais, enfin, -cela leur suffit pour s’intituler candidats, et, de plus, -pour leur permettre de découvrir dans le lointain, avec -la longue vue de l’espoir, un fauteuil académique.</p> - -<p>D’autres ont moins de titres encore, mais ils assiégent -les tribunes académiques pour que leurs noms soient répétés -par les journaux scientifiques ; ils viennent lire, -d’un air magistral, des mémoires sur l’action thérapeutique -du mouron ou de l’escargot, ou sur l’analyse chimique -de la sueur du hanneton. Aussitôt qu’une découverte -surgit à l’horizon scientifique, ils en réclament la -priorité, ils crient au plagiat, se lamentent et font tant -de bruit autour d’eux, que le véritable auteur, intimidé, -est presque disposé à leur abandonner la moitié de la -découverte pour sauver le reste. Ajoutez à cela que ce -candidat est le très-humble serviteur des gros bonnets et -de tout individu ayant un pouvoir quelconque ; il flatte -leurs rancunes et frappe sur plus faible que lui avec un -courage indomptable. Il se dédommage de cette pénible -contrainte en disant tout bas pis que pendre de ses nobles -suzerains, quand ils tournent le dos, et en leur jouant, sous -le masque prudent de l’anonyme, tous les mauvais tours -qu’il peut machiner sans trop s’exposer. Quand le maître -se retourne, ils essuient humblement avec leur mouchoir -la boue qui macule ses bottes, pour ne point être trop -salis par le coup de pied qu’on leur administre souvent -dans un moment d’humeur, mais qu’ils reçoivent toujours -en souriant et dans la pose gracieuse du gladiateur -romain qui tombait dans le cirque. Leur flair est -plus fin que celui du corbeau, ils sentent la mort d’un -académicien six mois à l’avance.</p> - -<p>Aussitôt qu’une succession est ouverte, ils se précipitent, -se bousculent, se déchirent entre eux, se prennent -réciproquement au collet pour se barrer la route. Dans -cette ardente poursuite, dans cette curée délectable -d’une place académique, ceux qui ont le moins de titres -ont les meilleures jambes et les meilleurs coudes ; il faut -bien que par leur ardeur ils compensent ce qui leur manque -du côté du fond. Ils savent à propos donner des -poignées de main au portier, saluer profondément le -garçon de bureau, qu’ils appellent : mon cher monsieur, -et inviter les huissiers à dîner. Ils possèdent au suprême -degré le talent de se glisser dans les familles académiques, -et trouvent le moyen de séduire jusqu’au chien de -la maison.</p> - -<p>Il en est un qui a sollicité la protection du titulaire -lui-même pendant sa dernière maladie.</p> - -<p>Un autre s’est glissé au chevet d’un académicien moribond, -s’est fait son infirmier, a préparé ses tisanes, -ses cataplasmes et son bassin jusqu’au dernier moment, -puis s’est gravement présenté pour le remplacer comme -son élève unique et chéri, comme le seul héritier de -ses doctrines et le seul dépositaire de ses secrets scientifiques.</p> - -<p>Un autre — leur maître à tous — choisit le moment -propice pour imaginer une grande découverte qui stupéfia, -étourdit, bouleversa les savants et les tint le nez -en l’air le temps qu’il fît ses petites affaires. On reconnut -bientôt que cette grande découverte était une mystification -aussi complète que celle de la découverte des -hommes dans la lune, mais le tour était joué et l’inventeur, -membre de l’Institut.</p> - -<p>Voilà comme on parvient, un peu crotté peut-être, -mais pas plus que le cheval vainqueur d’un <i lang="en" xml:lang="en">steeple-chase</i> ; -on en a jusqu’aux oreilles, pas davantage. Le candidat -qui a de pareilles ressources dans l’esprit peut arriver à -tout, et il n’est pas nécessaire de regarder à travers le -grand télescope de l’Observatoire, pour en reconnaître -qui sont perchés sur les plus hautes places scientifiques, -où ils gloussent et font la roue de manière à faire illusion -au vulgaire qui les regarde d’en bas. Les médiocrités -de cette catégorie parviennent ordinairement avec -moins d’éclat, mais cependant le plus grand nombre arrive, -et finit par former, dans les académies, une minorité -imposante.</p> - -<p>La première catégorie se compose de vrais savants, -modestes ou non, intrigants ou non, ayant des titres sérieux, -et qui, généralement, finissent par obtenir le fauteuil. -Évidemment, les titres ne sont pas égaux, ni les -chances non plus ; si le candidat enfourche l’intrigue, il -arrive plus vite, car, malheureusement, le savant modeste -qui persisterait à rester dans son coin serait bientôt -oublié. En ce bas monde, un peu d’intrigue ne nuit -pas, on peut même dire qu’un peu n’est pas toujours -assez. Il faut avoir à un haut degré la conscience de sa -force pour attacher son mouchoir à un fauteuil académique, -comme on marque sa place au parterre d’un -théâtre, et pour dire : un jour je m’assiérai là, je ne -sais pas quand, mais enfin, c’est ma place ; il est possible -que j’en sois séparé par l’épaisseur de trois ou quatre -nullités ; j’attends mon heure avec confiance.</p> - -<p>Quelquefois, l’heure qui sonne est celle de l’éternité, -et le savant meurt sans être immortel.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c6">VI</h2> - - -<p class="d">Les greffes animales. M. Maisonneuve.<br /> -Variole et Vaccine.</p> - - - -<p>La question des <i>greffes animales</i>, c’est-à-dire la soudure -d’une partie détachée d’un être vivant, transplantée -sur une autre, a fourni à M. Bert le sujet d’une intéressante -communication à l’Institut.</p> - -<p>Les expériences de l’auteur ont été pratiquées sur des -rats. Il est bien juste que ce rongeur, dont la vocation -semble d’être exclusivement désagréable à l’humanité, -contribue, dans les limites de ses moyens, aux progrès de -la science.</p> - -<p>La queue d’un rat coupée et dépouillée vers son extrémité -divisée, dans une étendue de quelques centimètres, -est introduite, au moyen d’une incision, sous la peau -d’un autre rat. La soudure ne tarde pas à être si complète, -et la continuité du tissu tellement parfaite, qu’une -injection poussée <i lang="la" xml:lang="la">post mortem</i>, dans les gros vaisseaux -du sujet de l’expérience, pénètre dans cette queue accessoire, -devenue un appendice vivant.</p> - -<p>Dans un cas, ce n’est que soixante-douze heures après -la section, que la réunion a été tentée et avec succès. -C’est pour moi le fait le plus important de ces expériences -qui ont été variées dans les conditions les plus -diverses ; il prouve que la queue d’un rat, séparée de son -propriétaire, peut conserver pendant soixante-douze -heures la vie à l’état latent. Car rien ne peut ranimer le -foyer vital entièrement éteint dans une région de l’organisme, -et la vie est nécessaire pour que la soudure s’opère -entre les parties rapprochées.</p> - -<p>Il y a quelques années, Brinon, ex-zouave, et ancien -prosecteur du professeur Grat…, ayant beaucoup étudié, -en Afrique, le rat au point de vue comestible et -comme animal d’agrément, confectionna une nouvelle -tribu de ces rongeurs en leur soudant, par le même -procédé, quelques centimètres de la queue au bout -du museau. Il baptisa du nom de <i>rats à trompes du -Sahara</i> ces hybrides de la nature et de l’art. Un -très-savant membre de la Société d’acclimatation, qui -vit encore, en acheta une paire trois cents francs, -avec la louable intention de propager en France cette -intéressante espèce, comme si nous manquions de rongeurs !</p> - -<p>Ces estimables acclimateurs ne reculent devant aucuns -sacrifices pour doter nos régions d’animaux utiles. -Tout leur fait espérer que, dans un avenir prochain, ils -pourront acclimater parmi nous le requin et le serpent -boa.</p> - -<p>Le client du zouave choyait ses rats à trompe et les -montrait avec un orgueil bien légitime à ses collègues -humiliés.</p> - -<p>Mais, hélas ! dès la première génération, il s’aperçut -que ses pensionnaires avaient été victimes, et lui aussi, -d’une opération… commerciale. Les petits n’avaient pas -besoin de cornac ; ils étaient dépourvus de trompe. Le -savant n’est pas encore consolé des cruelles plaisanteries -que lui a attirées cette tromperie.</p> - -<p>Les expériences de Bert se rattachent à ce grand fait -physiologique : que lorsque la mort frappe un être, elle -n’atteint pas du même coup toutes les parties de l’organisme. -Certains organes donnent pendant quelque temps -encore des signes spontanés et manifestes de vitalité.</p> - -<p>En Angleterre, Clark, ayant ouvert la poitrine d’un -pendu une heure et demie après la mort, constata que -l’oreillette droite du cœur se contractait d’une manière -rhythmique, quatre-vingts fois par minute ; puis progressivement -les pulsations diminuèrent pour ne disparaître -complétement qu’au bout de quatre heures quarante-cinq -minutes. Chez le lapin, on a vu des phénomènes -analogues se continuer jusqu’à la quinzième heure.</p> - -<p>L’accouchement posthume peut survenir plusieurs -heures après le décès de la mère. Enfin, dans ces dernières -années, Ollier a démontré que le périoste pouvait -conserver, pendant au moins vingt-quatre heures, ses -propriétés vitales.</p> - -<p>Les expériences d’Ollier ont un intérêt d’autant plus -grand, qu’elles se rattachent à des faits extrêmement -importants en chirurgie.</p> - -<p>Le périoste est une membrane fibreuse, appliquée -immédiatement sur les os, qu’elle enveloppe en leur -fournissant leurs éléments d’accroissement et de nutrition. -C’est cette membrane qu’on enlève si facilement -par le raclage de la surface osseuse des viandes alimentaires. -Lorsqu’une maladie ou un accident détruisent le -périoste sur un point, la partie correspondante de l’os se -nécrose et doit être éliminée.</p> - -<p>Ollier emprunte un lambeau de périoste à un sujet -mort depuis vingt-quatre heures, et le greffe dans les -tissus d’un animal vivant. Si on sacrifie ce dernier au -bout de quelques mois, on trouve un produit osseux qui -a été sécrété par ce lambeau de périoste.</p> - -<p>Les chirurgiens ont utilisé les propriétés vitales si -énergiques de la membrane périostique : et c’est là le -côté pratique et important de la question.</p> - -<p>L’os meurt quand il est privé de son périoste, mais -aussi le périoste conservé, sécrète un os nouveau à la -place de celui que l’opération a fait disparaître.</p> - -<p>Le plus remarquable résultat que je connaisse en ce -genre, est dû à M. Maisonneuve.</p> - -<p>Un malade était atteint d’une suppuration incoercible -du tibia ; l’amputation semblait être la seule chance de -salut. L’habile chirurgien enleva cet os énorme presque -en totalité, en prenant soin de disséquer et de conserver -le périoste. Au bout d’un traitement naturellement -fort long, un nouveau tibia a été sécrété par la membrure -périostique.</p> - -<p>Le malade, s’il était ambitieux, pourrait, comme vous -ou moi, solliciter une place de facteur rural. Seulement -il aurait cet avantage sur ses compétiteurs, de pouvoir -montrer trois tibias, l’un dans sa poche, et les deux autres -à ses jambes. M. Maisonneuve a présenté ces trois -tibias à l’Institut, car c’est un de ces succès qu’on n’enferme -pas dans une cave. Il a pratiqué la même opération, -et avec le même bonheur, chez une jeune femme -à laquelle il a enlevé entièrement la mâchoire inférieure.</p> - -<p>Ce sont là des tours de force chirurgicaux très-réussis, -mais il faut les envisager surtout par leur côté artistique. -Car, avec de pareils délabrements, on ne peut pas -exiger que tous les malades donnent de leurs nouvelles -au bout d’un mois.</p> - -<p>M. Maisonneuve est le zouave de la chirurgie parisienne ; -pour lui, il n’est guère d’opération impossible ; -son bistouri s’appelle Gusman, il ne connaît pas d’obstacle, -et quelque jour son interne lui demandera :</p> - -<p>— Monsieur, quelle est la moitié du malade qu’il faut -reporter dans son lit ?</p> - -<p>A l’exception des armes à feu, tous les moyens de destruction -sont devenus ses humbles tributaires, il n’a pas -encore fait jouer la mine pour faire sauter les grosses tumeurs, -mais il est jeune encore, et l’avenir est à lui.</p> - -<p>Ces terribles duels avec la maladie sont palpitants d’intérêt, -mais il est bon que l’opéré assiste à la fin de l’opération, -pour n’en pas dégoûter les autres.</p> - -<p>De taille médiocre et carré sur sa base, le chirurgien -de l’Hôtel-Dieu a la main adroite et le poignet solide ; son -front est haut, ses cheveux longs, il tire sa caractéristique -d’un nez retroussé, planté à pic au milieu d’une face -large et encadrée d’un collier de barbe, ce qui lui donne -une physionomie un peu cosaque. Actif, chercheur inventif, -il a imaginé tout un arsenal d’instruments, parfois -ingénieux, toujours terribles. Il pourrait sous leur -protection traverser même l’Italie, et je conseillerais aux -brigands qui animent le paysage de ce charmant pays, -d’attaquer plutôt les soldats du pape que de se frotter à -lui.</p> - -<p>M. Maisonneuve a une très-belle clientèle, mais ses -confrères prétendent qu’il brûle beaucoup trop le pavé.</p> - -<hr /> - - -<p>L’épidémie de variole, qui sévit en ce moment, semble -exciter de vives craintes dans le public. Le terrain -est bien préparé pour la peur, on est habitué à trembler ; -le choléra parti, on redoute la variole.</p> - -<p>Nous avons reçu plusieurs lettres qui nous invitent, -d’une manière assez pressante, à donner des conseils sur -ce qu’il convient de faire pour se préserver de la contagion. -La <i>variole</i> et la <i>vaccine</i> seront donc le sujet de -cette causerie.</p> - -<p>Vous subissez, il est vrai, en ce moment, une épidémie -de variole qui a déjà choisi quelques victimes parmi -les sujets antérieurement vaccinés ; mais il ne faut pas -vous exagérer la gravité du mal, vous avez un moyen -certain, infaillible, de vous en garantir : c’est la vaccination.</p> - -<p>Si les découvertes scientifiques avaient besoin, pour -conquérir leurs titres de noblesse, de remonter à une -haute antiquité, la consécration des siècles ne ferait pas -défaut à la vaccine, dont l’origine est plus antique que -vous ne le croyez. Cette pratique est nettement décrite -dans le <i>Sacteyâ grantham</i>, livre sacré des Indous, attribué -à Dhanwantari, et dont la date se perd dans la nuit -des temps. Humboldt, dans son <i>Essai politique sur le -royaume de la Nouvelle-Espagne</i>, nous apprend que les -Indiens des Andes péruviennes connaissaient depuis -longtemps les propriétés préservatrices du <i lang="en" xml:lang="en">cowpox</i>. Cependant, -c’est à Jenner qu’appartient la gloire d’avoir -introduit la vaccine en Europe ; peu importe qu’il ait -puisé les premières notions de cette idée dans des relations -avec les médecins de l’Inde, ou dans ses puissantes -facultés d’observation. Il est probable que sans -lui, nous serions encore privés de cet immense bienfait.</p> - -<p>Avant de connaître le vaccin, on employait déjà depuis -des siècles en Afrique et en Circassie, l’inoculation, -pour se garantir de la variole ; on en retrouve également -la trace dans le livre de Dhanwantari ; elle consiste -à prendre le produit d’une pustule de variole, pour -l’inoculer à un sujet sain. Il se développait alors une -variole, en général extrêmement bénigne et qui préservait -d’une infection plus grave.</p> - -<p>Ce mode de préservation s’est introduit en France -vers la fin du dernier siècle ; et, l’année passée, on a -tenté de substituer l’inoculation à la vaccine, sous prétexte -d’une identité complète entre les deux virus. La -question a été portée devant l’Académie de médecine. -M. Chauveau, de Lyon, a démontré que l’identité n’était -pas soutenable et qu’il fallait repousser absolument ces -idées rétrogrades ; car, dans quelques cas, sous l’influence -de l’inoculation, il s’est développé des varioles mortelles, -et l’inoculé devient le centre d’un foyer contagieux. -Alors même que l’éruption est légère, elle peut déterminer -des contaminations mortelles pour les personnes -qui approchent du malade.</p> - -<p>L’origine du vaccin est encore contestée : provient-il -d’une maladie éruptive du cheval, transmise à la vache, -ou se développe-t-il spontanément chez cette dernière ? -Cela importe peu. Il est certain que c’est à des pustules -particulières développées sur le pis de la vache et qui -portent le nom de <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span>, qu’on emprunte le vaccin. -Cette éruption s’observe rarement en France.</p> - -<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span>, transmis à l’homme, se perpétue par des -vaccinations successives. Il est jusqu’à présent le seul -véritable spécifique de la variole.</p> - -<p>L’objection qu’on pourrait tirer contre son efficacité, -de ce que des sujets vaccinés sont plus tard atteints de -variole, n’a qu’une valeur insignifiante, comme je vais -vous le démontrer. Il ne faut pas mettre à la charge d’un -principe les mauvaises applications qu’on en peut faire, -et il serait injuste d’exiger de la vaccine plus qu’elle ne -peut donner. L’immunité qu’elle procure s’étend à -quinze ou vingt années, plus ou moins, selon l’énergie -du virus employé, ou la prédisposition individuelle qui -fait qu’on est plus ou moins apte à contracter la maladie.</p> - -<p>J’ai dit : l’énergie du virus. C’est là le point le plus -important de la question.</p> - -<p>La puissance préservative, et la durée de la préservation -qui résident dans le vaccin sont en raison directe -de sa vigueur, car il existe pour les virus des degrés très-divers -de force ; cela tient, soit au virus lui-même, soit -au terrain mal préparé sur lequel on le sème. Je vais -vous exposer les différentes causes d’affaiblissement du -vaccin, et vous comprendrez facilement les conditions -qu’il doit remplir pour être très-efficace.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le vaccin s’affaiblit au bout d’un certain nombre -d’années par des transmissions successives. Celui qui -nous provenait de Jenner a été introduit en France -en 1800, et il a été exclusivement employé jusqu’en -1836, sans être renouvelé. Il était alors parvenu à sa -dix-huit-cent-soixante-douzième génération ou à peu -près. En 1836, on trouva du <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> sur une vache de -Passy. L’inoculation de l’ancien et du nouveau virus -prouva que le premier s’était affaibli, les pustules étaient -plus petites, la réaction générale moins énergique, et -bien que jouissant d’une grande efficacité, sa puissance -préservatrice était moindre. Depuis 1836, le vaccin n’a -pas été renouvelé, il approche donc de sa quinze-cent-dix-huitième -génération, puisqu’on le recueille vers le -septième jour. Je vous exposerai tout à l’heure les tentatives -qui ont été faites pour le rajeunir.</p> - -<p>Mais que son âge ne vous effraye point, malgré ses -états de service, il est parfaitement bon et efficace, lorsqu’il -ne subit pas, en même temps, les autres causes -d’affaiblissement que je vais indiquer. Seulement, l’immunité -qu’il procure a une durée moindre et il est prudent -de se soumettre à la revaccination au bout de douze -à quinze ans. Car peu à peu, on acquiert des aptitudes -à la variole.</p> - -<p>2<sup>o</sup> L’époque à laquelle on recueille le vaccin a une -grande influence sur son énergie. Du cinquième au septième -jour, il atteint son maximum de force ; passé ce -temps, il s’affaiblit progressivement et cesse bientôt d’être -inoculable.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Le vaccin emprunté à un enfant faible, maladif ou -chétif, est moins énergique que lorsqu’il provient d’un -enfant vigoureux et bien portant. On n’a pas à redouter -la transmission des maladies du vaccinifère au vacciné. -Cependant il faut faire une exception pour la syphilis, -et encore cet accident est tellement rare qu’on l’observe -tout au plus une fois sur cinq cent mille.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Il ne faut pas emprunter de vaccin à un sujet atteint -antérieurement de variole ou déjà vacciné. Le terrain -est impropre au développement de ces larges pustules -aplaties et déprimées au centre, qui sont les types -d’un bon vaccin. Les boutons qui se développent dans -ces conditions sont souvent petits, pointus et disparaissent -au bout de quelques jours. C’est ce qu’on appelle -la <i>fausse vaccine</i>, elle ne préserve pas de la contagion.</p> - -<p>5<sup>o</sup> Le vaccin conservé sur des plaques de verre s’altère -souvent et ne donne alors que des résultats négatifs ; -il faut donc, autant que possible, pratiquer la vaccination -de bras à bras.</p> - -<p>Il est évident que ces causes, en se combinant, augmentent -les chances d’insuccès, et que la plupart d’entre -elles peuvent être écartées. Lorsqu’il s’agit d’une revaccination, -on doit se montrer plus difficile sur le choix -du virus, car alors il doit avoir autant d’énergie que possible.</p> - -<p>Reste la question de rénovation du fluide préservateur. -J’ai dit que le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> était rare chez la vache, et -c’est la source où il faut le puiser. L’an passé, M. H. Bouley -a découvert, à Alfort, sur le cheval, une éruption -vaccinogène qui, transmise à l’homme, a développé d’énormes -pustules vaccinales.</p> - -<p>On croyait avoir trouvé une source intarissable de -nouveau virus ; mais ces brillantes espérances ne tardèrent -pas à s’évanouir. J’ignore ce qu’est devenu, dans le -conflit des discussions, le produit du <i lang="en" xml:lang="en">horsepox</i>, mais -on emploie encore le vieux vaccin académique. En Italie, -le professeur Palasciano régénère son <i lang="en" xml:lang="en">cowpox</i> sur -des génisses et pratique ses vaccinations de la vache à -l’homme. Un médecin français, le docteur Lanoix est -allé suivre ses expériences, a ramené en France une -génisse vaccinifère, et a suivi la méthode italienne, en -renouvelant son vaccin par le même procédé.</p> - -<p>Cette tentative méritait à son auteur toutes les sympathies -du corps médical, et elles ne lui ont pas fait -défaut. Cependant, l’expérimentation n’a pas donné des -résultats aussi brillants qu’on l’avait espéré. Ce vaccin -est faible. Les pustules produites par les inoculations -sont petites et n’ont pas l’ampleur, la physionomie vigoureuse -de celles qui résultent du <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> naturel ; -parfois même les inoculations sont négatives. Le seul -avantage qu’elles présentent est de mettre le vacciné à -l’abri d’une contagion syphilitique ; éventualité fort -grave, mais, je l’ai dit, prodigieusement rare.</p> - -<p>Il est possible que le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> spontané se développe, -en France, plus souvent qu’on ne le croit ; mais les fermiers -insouciants ou ignorants le laissent perdre sans appeler -sur le précieux virus l’attention des médecins. Je -crois que si on proposait une prime de cinq cents francs -au premier qui signalerait le <span lang="en" xml:lang="en">cowpox</span> sur ses vaches, -avant un mois le vaccin de l’Académie serait renouvelé.</p> - -<p>Je ne discuterai pas l’opinion des gens étrangers à la -science qui ont voulu combattre l’utilité du vaccin ou -même lui trouver des dangers, ce sont des bossus intellectuels, -dont il faut plaindre la difformité sans leur en -faire un crime. Il n’est pas de spécifique en médecine -dont l’action soit plus certaine, et son innocuité est complète. -Aucune préparation n’est nécessaire, l’opération -ne vous empêche pas de vaquer à vos affaires, et ses -conséquences fâcheuses sont absolument nulles dans le -présent et dans l’avenir. Une seule piqûre suffit pour que -la préservation soit entière. On en pratique plusieurs, -uniquement parce que le virus peut ne pas pénétrer dans -toutes.</p> - -<p>La vaccination est une mesure de prudence égoïste -dont les bénéfices s’étendent à toute la famille, car un -varioleux peut infecter ceux qui l’entourent. On ne doit -point attendre au dernier moment pour y avoir recours ; -le vaccin ne présente pas aussitôt qu’on l’insère ; son efficacité -ne se manifeste que plusieurs jours après l’inoculation, -et lorsqu’il est bien développé.</p> - -<p>Depuis 1833, les revaccinations sont réglementaires -dans les armées prussienne et wurtembergeoise. On a -remarqué que, depuis cette époque jusqu’à 1843, le -nombre des sujets sur lesquels le vaccin s’est développé -de nouveau, s’est élevé progressivement de 33 à 60 pour -cent. Depuis 1858, la même mesure a été appliquée à -l’armée française.</p> - -<p>Il faut que votre raison vous conseille de vous soumettre -à une mesure tellement utile, qu’elle est devenue -l’objet d’un règlement militaire. C’est le seul moyen -d’éteindre les épidémies de variole.</p> - -<p>Il est possible que vous soyez réfractaire à l’inoculation -d’un virus même énergique, mais ce sera pour vous -un certificat d’immunité qui vous permettra de braver -sans danger la contagion.</p> - -<p>Il me reste à vous indiquer où vous pourrez trouver -le préservatif. L’Académie de médecine est la source -officielle, mais, entre nous, cette source-là n’est pas le -Pactole, et en raison du grand nombre des postulants, -un seul enfant doit parfois fournir à cinquante vaccinations, -car la garnison de Paris vient y chercher l’immunité. -Mais il existe à la mairie de votre arrondissement -un service hebdomadaire et régulier de vaccine.</p> - -<p>Il faut prier votre médecin d’aller choisir là un enfant -d’une belle santé, ayant de vigoureuses pustules, et qui -se fera un plaisir de partager avec vous le bienfait qu’il -vient de recevoir. Vous pouvez encore avoir recours aux -génisses du docteur Lanoix ; seulement, je crains que -son vaccin, qui échoue parfois sur des nouveau-nés, réussisse -encore moins sur les revaccinés.</p> - -<p>Dans une de mes causeries, je vous parlais de la contagion -du choléra par <i>rayonnement</i>, et je vous disais que -c’était là le mode ordinaire de transmission des épidémies. -Voyez, autour de vous, combien de varioleux ont -pris la maladie par contact direct, et vous pourrez reconnaître -l’exactitude de la loi que j’ai formulée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c7">VII</h2> - - -<p class="d">Le docteur Griffus (d’Éphèse)<br /> -Au docteur Alcibiade, Agamemnon Kastorinopoulo.</p> - - - -<p>Bonjour, messieurs, que les destins vous soient propices, -que les dieux vous comblent de leurs faveurs. A -ceux qui ne connaissent pas encore l’auteur de ces -souhaits bienveillants, je dirai :</p> - -<p>Je suis le docteur Griffus (d’Éphèse), un Grec de la -décadence, qui vient allumer sa lanterne à votre flambeau. -Si Éphèse était situé sur les bords fleuris de la -Garonne, je vous affirmerais effrontément que je suis le -descendant en ligne directe d’un certain Rufus qui fit -du bruit chez nous dans le premier siècle. Je pourrais -vous dire que son nom, en traversant les âges, a subi -une de ces réparations maladroites qu’on inflige aux -vieux édifices dégradés par la pioche des siècles, et que -de Rufus, il s’est changé en Griffus. Mais je suis incapable -d’illustrer mon origine aux dépens de la vérité ; je -crois n’avoir aucun rapport généalogique avec l’auteur -<i>des Maladies des reins</i>, aussi bien que d’une foule d’autres -ouvrages cités par Suidas ; et, si le sang des Rufus -coule dans mes veines, ce qui à la rigueur n’est point impossible, -j’avoue que c’est tout à fait à mon insu.</p> - -<p>Je viens faire ici un pieux pèlerinage à travers la -science des anciens barbares, et, pour me délasser des -fatigues de mon voyage, je m’assieds sur le bord du -chemin, d’où je regarde passer les ridicules et les travers ; -d’où j’observe le côté plaisant des hommes et des -choses ; d’où je salue enfin d’un joyeux éclat de rire les -hommes grotesques et les choses risibles.</p> - -<p>Voilà le docteur Griffus, chers lecteurs, un peu médisant, -un peu taquin, un peu frondeur, mais au demeurant, -le meilleur fils du monde.</p> - -<p>Cette petite présentation terminée, permettez-moi de -faire une correspondance.</p> - - -<p class="c gap">LETTRE PREMIÈRE</p> - -<p>Enfin, mon ami, je suis à Paris. J’avoue que ce n’est -pas sans une certaine appréhension que j’y ai déposé -provisoirement mes dieux lares. J’ai lu, il y a quelques -années, un tableau de cette grande ville par un nommé -Boileau-Despréaux, et la peinture ne m’a pas paru rassurante ; -il fallait tout le dévouement que la science peut -inspirer à un honnête savant, pour me décider à affronter -tant de dangers.</p> - -<p>Grâce au ciel ! depuis quinze jours que j’y suis, je n’ai -pas encore été assassiné une seule fois ; il est vrai que je -me suis bien gardé de visiter le Pont-Neuf et les autres -lieux les plus remplis de périls. Il est probable que ma -bourse a couru de grands dangers, mais jusqu’à présent -nous leur avons échappé l’un et l’autre ; cela pourrait -bien tenir à ce que j’ai conservé mon costume grec, on -doit croire que mes finances sont en très-mauvais état, et -que je viens à Paris pour négocier un emprunt. Je n’ai -pas besoin de te dire que je me méfie de tout le monde ; -je ne dors que d’un œil ; tous les gens que je rencontre -me sont suspects, et je ne traverse la place de la Bourse, -surtout en plein jour, qu’armé jusqu’aux dents.</p> - -<p>En arrivant, je me suis informé tout d’abord de l’état -de la médecine en France.</p> - -<p>J’ai appris avec étonnement que les malades de cette -capitale du monde civilisé étaient tout aussi stupides que -ceux de notre pays ; que les charlatans y font tous les -jours des fortunes scandaleuses, en vendant des pilules -de mie de pain et des robs composés de mélasse et d’eau -claire. J’ai appris en outre que certaines gens avaient -imaginé une médecine nouvelle sans savoir un mot de -l’ancienne, et qu’il leur suffisait de s’intituler magnétiseurs, -homœopathes, électropathes ou Raspaillistes pour -trouver des malades qui ne leur prêteraient pas cinq -francs, mais qui leur confient leur santé. Chacun de ces -guérisseurs s’annonce comme un petit Messie, et représente -les sectes rivales comme exclusivement composées -de crétins et de charlatans.</p> - -<p>Je te dirai seulement deux mots aujourd’hui de l’invention -du citoyen Raspail, un drôle de corps, qui considère -l’humanité malade comme un vieux manchon -mangé aux teignes. Il rejette avec dédain les entités des -ontologistes, et a pris pour unité morbide… l’ASTICOT ! -lequel remplace pour lui, avec avantage, les trois Parques -classiques. Avez-vous une méningite ? c’est un asticot -qui a pris le masque méningien ; avez-vous une fièvre typhoïde ? -asticot qui a pris le domino typhoïque ; avez-vous -des cors, le choléra, des tubercules, un cancer ? -asticot ! asticot !! toujours asticot !!! Quel que soit l’état -morbide, cherchez bien au fond, vous devez y trouver -le perfide asticot ; si vous ne l’y trouvez pas, il faudrait -l’attribuer à une erreur de vos sens et n’en point accuser -la doctrine.</p> - -<p>Pour le citoyen Raspail, la pathologie tout entière -n’est qu’un vaste bal masqué d’asticots.</p> - -<p>Voilà pour la maladie.</p> - -<p>Pour le traitement, c’est aussi simple :</p> - -<p>L’asticot étant l’ennemi intime du camphre, camphrez -l’asticot et il s’évanouit. Comme c’est beau et simple, un -pareil système ! c’est même peut-être un peu trop simple, -et pour entretenir avec plus d’énergie les illusions -du malade, il ne serait point mauvais d’y joindre quelques -pilules et un peu de rob.</p> - -<p>O grand homme ! l’humanité reconnaissante ne peut -s’acquitter envers toi qu’en te décernant un bocal de -camphre suffisant pour contenir tes restes mortels et ta -gloire. C’est le seul mausolée capable de te préserver un -jour de la vengeance des asticots, que tu as tant calomniés.</p> - -<p>J’arrivai un lundi, jour de séance à l’Institut ; je résolus -de ne point retarder ma visite à cette savante compagnie. -Je demeure fort loin du palais Mazarin. Sur ma -route, je remarquai un grand nombre de tableaux dans -lesquels on voyait des râteliers se livrer dans le vide à -une mastication perpétuelle ; les premiers que j’aperçus -exercèrent sur moi une espèce de fascination, et je reculai -avec terreur devant ces mâchoires féroces qui semblent -vouloir dévorer les passants. J’appris que ces tableaux -servent d’enseignes à des dentistes, et que chacun -d’eux déclare sur l’honneur être le seul inventeur breveté -de ces râteliers infatigables. Je remarquai, en outre, -que presque tous ces fabricants d’osanores appartiennent -à la noblesse, leurs noms sont précédés de la particule ; -je me suis même laissé dire que certains d’entre eux ont -une couronne de comte ou de baron sur la plaque de -leur porte.</p> - -<p>Il faut avouer que depuis le célèbre Bilboquet, qui faisait -en public l’extraction des molaires, — quel que fût -leur état de conservation, — avec la pointe d’un modeste -sabre, cette industrie s’est singulièrement anoblie.</p> - -<p>Il paraît que la particule envahit également une certaine -classe du monde médical, mais — comme la marée -qui monte, — cet envahissement commence par les bas-fonds, -et les <span class="small">DE</span> Saint-André, <span class="small">DE</span> Saint-Pierre, <span class="small">DE</span> Saint-Gervais, -<span class="small">DE</span> Saint-Boniface, sont devenus, grâce au <span class="small">DE</span>, seigneurs -suzerains du village natif où ils ont gardé les -vaches.</p> - -<p>Quand on voit de quelle manière ces honnêtes docteurs -portent leur noblesse, on est tenté de croire qu’ils -se sont affublés du <span class="small">DE</span>, comme on prend un faux nez, -uniquement pour ne pas être reconnus.</p> - -<p>Cependant, comme ces petites métamorphoses n’entraînent -avec elles aucun inconvénient pour celui qui en -profite, j’ai l’intention de modifier mon nom de Griffus -(d’Éphèse), qui est assez vulgaire, et de me nommer -M. d’Éphèse, sans parenthèse.</p> - -<p>Non, décidément, d’Éphèse est un peu court, je te -prie donc d’adresser ta réponse à M. le baron d’Éphèse, -et surtout de m’y traiter avec beaucoup de respect ; ce -n’est pas que mon nouveau titre m’ait tourné la tête, -j’aurai toujours pour toi les mêmes bontés, mais le garçon -de l’hôtel lit toutes mes lettres avant moi et je tiens -à l’opinion de mes gens.</p> - -<p>J’arrivai enfin à l’Institut. Un vénérable et illustre -chimiste, M. Thénard avait eu la bonne pensée de proposer -à ses collègues favorisés de la fortune de former, -au moyen d’une souscription annuelle de dix francs, un -fonds de secours destiné à soulager quelques infortunes -scientifiques. Un grand nombre d’académiciens s’empressèrent -de s’associer à cette noble pensée ; comme j’entrais, -M. Thénard s’adressait à un autre membre de la -chimie, en ces termes :</p> - -<p>— Et vous, Ch…, voulez-vous en être ?</p> - -<p>— Être de quoi ?</p> - -<p>— De notre souscription à dix francs.</p> - -<p>— Non, merci, « je ne veux pas être de cette <i>boutique</i>-là ! »</p> - -<p>Ce pauvre M. Thénard rougit jusqu’aux oreilles, mais -je crois que ce n’était pas pour son propre compte. Je -cherchai dans mon <i>Dictionnaire français</i> le mot <i>boutique</i>, -je trouvai : « lieu où on fait commerce de marchandises. » -Je compris que M. Ch… ne voulait pas entreprendre -à son âge un commerce auquel toute sa vie il -est resté d’autant plus étranger, que le commerce de la -charité procure généralement de bien petits bénéfices, -et coûte cher.</p> - -<p>Mais, au fond, je l’approuve fort, ce brave M. Ch…; -car vraiment, s’il fallait venir au secours de tous les savants -qui meurent de faim, on n’en finirait pas. Craignant -de me laisser séduire par l’éloquence de M. Thénard, -je me hâtai de passer dans la salle des séances.</p> - -<p>Je pus donc enfin contempler la réunion scientifique -la plus brillante de l’Europe ; — brillante doit être pris -dans un sens exclusivement intellectuel, car tout le monde -sait que, sous le rapport du physique, l’Institut laisse -beaucoup à désirer.</p> - -<p>On discutait la <i>théorie des forces vives</i> ; c’était la quatrième -séance que la savante compagnie consacrait à -cette question ; cela te semble peut-être singulier et tu -t’imagines qu’il te suffit de donner un coup de poing sur -une machine faite exprès pour cela pour qu’un cadran -t’indique avec précision le nombre de kilos que pèse ta -force vive. Dans la pratique, je conviens que le procédé -suffit, mais en théorie, c’est infiniment plus compliqué, -et il ne faut pas moins de quatre pages de chiffres pour -expliquer la théorie des forces vives mises en action, -chez un homme qui tire simplement son mouchoir de sa -poche.</p> - -<p>J’avoue que je n’étais pas fâché d’avoir sur ce point -l’avis de M. Cauchy, qui passe pour un des bons mathématiciens -de notre époque, mais ce savant, — comme c’est -la coutume, — pour éclairer la discussion, parlait d’autre -chose et drapait ses collègues de la belle manière. -Il en était en un endroit fort intéressant de la -biographie d’un académicien, qu’il éreintait, quand le -général Poncelet, non moins robuste mathématicien, -se leva avec une force que je ne saurais évaluer en chiffres, -et fit retentir les doctes échos de la salle en ces -termes :</p> - -<p>— Ah ! vous voulez nous faire la biographie de vos -collègues !</p> - -<p>— Permettez, je n’ai pas fini.</p> - -<p>— Eh bien, si chacun de nous en fait autant, l’Académie -va en entendre de belles (je frémis à ces mots, je -crus que je m’étais trompé de porte et que j’étais tombé -au milieu d’une réunion de gens douteux).</p> - -<p><span class="sc">M. Cauchy.</span> — Je maintiens ce que j’ai dit.</p> - -<p><span class="sc">M. Poncelet.</span> — Très-bien, je vais faire la vôtre, de -biographie, et nous allons voir si vous allez rire.</p> - -<p>— Permettez.</p> - -<p>— D’abord, vous avez été toujours très-malveillant -pour les jeunes savants.</p> - -<p>— Permettez.</p> - -<p>— Quand j’étais à Metz, vous m’avez gardé un mémoire -pendant quatre ans sans vouloir me faire de -rapport.</p> - -<p>— Permettez !</p> - -<p>— Vous…</p> - -<p>A cet endroit de la discussion, le président agite avec -violence une grosse sonnette posée devant lui, de sorte -qu’il me fut impossible de rien entendre ; j’étais d’autant -plus désolé de ce contre-temps que j’ai l’intention de -faire les portraits des membres de l’Institut, et que je -comptais bien que tous se prodigueraient, les uns après -les autres, des aménités académiques qui m’auraient été -d’un grand secours.</p> - -<p>On n’entendait plus que la sonnette du président ; -mais la pantomime vive et animée de deux orateurs prouvait -que l’incident n’était pas vidé ; on put donc espérer -que la théorie des forces vives allait recevoir une application -aussi directe que démonstrative. Dans ce genre de -discussion, je crois que les arguments de M. Poncelet -auraient eu beaucoup plus de force que ceux de son -adversaire. M. Cauchy est robuste en théorie, c’est -incontestable ; seulement, au point de vue pratique, -il me paraît peu taillé pour les jeux olympiques. Alors le -secrétaire perpétuel se précipita entre eux comme la Sabine -du tableau de David, et l’Académie décida que le -bulletin de l’Institut ne ferait pas mention de ce regrettable -incident.</p> - -<p>C’est pour cela que je te le raconte, car enfin, si personne -n’en fait mention, il est évident que le futur historien -de l’Institut sera obligé de remplacer par des -points la partie la plus intéressante de cette séance académique.</p> - -<p>Alors commença une longue discussion sur les <i>sinus</i> -et les <i>cosinus</i>, peu à peu je sentis mes membres envahis -par un engourdissement progressif, mon oreille n’entendait -que par intervalle la voix de l’orateur, mes paupières -appesanties ne se relevaient qu’avec fatigue. Dieu -me pardonne ! j’étais sur le point de succomber à un sacrilége -sommeil. Je me levai avec effort et gagnai la salle -des pas-perdus pour échapper à cette atmosphère léthargique. -Dans mon empressement, je faillis renverser -un monsieur dont l’aspect avait quelque chose de remarquable, -il portait un habit noir SUR sa redingote -bleue, je fis le tour de sa personne avec un profond respect, -car il faut être bien savant pour avoir de pareilles -distractions ; il se laissa examiner avec beaucoup de -douceur, et me rendit le salut que je lui fis en le quittant. -Je rencontrai heureusement M. Boutigny d’Évreux -qui eut l’obligeance de m’apprendre que ce monsieur si -curieux s’appelait André-Jean, et qu’il se livrait, avec un -zèle industriellement savant, ou savamment industriel, -à la fabrication des vers à soie. Ses élèves ressemblent à -de petits serpents boas ; ils produisent, dit-on, moins -que les autres, mais ils leur sont incontestablement supérieurs -sous le rapport de l’appétit. M. Boutigny d’Évreux -fit remarquer à M. André-Jean la superposition -anormale de ses vêtements, et l’éleveur ébahi s’empressa -de mettre habit bas pour régulariser sa toilette ; mais, -par suite d’une nouvelle distraction, la redingote et le -gilet rejoignirent l’habit sur la banquette, et M. André-Jean -allait quitter son pantalon lorsque l’huissier se précipita -vers lui et lui fit observer que s’il était, jusqu’à un -certain point, permis de dormir pendant les séances de -l’Institut, il était expressément défendu de sortir de ses -vêtements pour le faire.</p> - -<p>M. André-Jean, toujours distrait, fit un grave salut, -mit ses habits sous son bras et partit sans songer à les -remettre.</p> - -<p>Décidément, mon envie de dormir ne se passe pas ; -bonsoir, je vais me coucher.</p> - -<p class="sign">Le baron d’<span class="sc">Éphèse</span>.</p> - -<p><i>P. S.</i> Je me réveille par suite d’un affreux cauchemar. -J’ai rêvé que des voleurs venaient m’enlever -mon titre de baron ; il est vraiment impossible de garder -un pareil titre dans une maison où les portes ferment -à peine, et qui est habitée par toute sorte de gens. -Je m’<i>enroture</i> donc derechef et te prie de répondre -simplement à ton ami.</p> - -<p class="sign">Le D<sup>r</sup> <span class="sc">Griffus</span> (D’Éphèse).</p> - - -<p class="ugap">Comme le docteur Griffus allait mettre sa lettre à la -poste, il rencontra M. Chailly qui venait de causer tout -seul et bâillait d’une manière formidable ; notre Grec -prit cette ouverture pour une boîte aux lettres et y déposa -sa missive. L’illustre et célèbre accoucheur l’avalait -sans se douter de rien, lorsque je pus la saisir à temps -en plongeant intrépidement mon bras dans ce gouffre, -puis je m’empressai de l’étaler dans ma causerie pour la -faire sécher.</p> - - -<p class="c gap">LETTRE DEUXIÈME</p> - -<p>Les grands peuples, mon ami, ressemblent aux grands -poëtes et aux femmes sur le retour ; il faut les regarder -à distance pour les trouver dignes de leur réputation. -En arrivant à Paris, je pensais tomber au milieu du -peuple le plus spirituel de la terre ; je m’étais imaginé -que la France avait hérité en ligne directe de tout l’atticisme -de l’Athènes du temps jadis ; que la Seine était le -Pactole du bon sens ; enfin, que les préjugés et la sottise -étaient des crimes tellement inouïs que le Code pénal -ne les avait même pas prévus.</p> - -<p>Ah ! mon ami, quelle déception ! Ces Français tant -vantés sont les gens les plus crédules du monde, et il -n’est pas de monstrueuse sottise qu’on ne puisse leur -faire croire, surtout si on la fait venir de l’étranger. -Hier, c’étaient les tables tournantes et les esprits frappeurs ; -aujourd’hui, une comète qui doit réduire notre -planète en poudre ; M. Hume, médium (lisez escamoteur), -Américain, se faisant passer pour un être surnaturel, -jonglant avec les esprits, ayant pour pages des génies, -évoquant les morts, faisant parler les mânes comme -de simples tables, danser les chaises, voyager les meubles ; -enfin, pratiquant la magie blanche et noire chez les grands, -qui le reçoivent avec tous les honneurs dus à un -être si merveilleux. A Paris, on croit à tout cela. Quand -un homme a des soupçons de ménage, vite il fait tourner -sa table et entonne sa petite invocation à l’esprit -frappeur ; ceux qui ont la bosse de la comète font leur -testament en faveur d’une planète moins menacée que la -nôtre. Les <i>Humistes</i> vont, quand ils peuvent mettre la -main sur le médium, évoquer des ombres qui apparaissent -comme des simples ombres chinoises, les mains -pleines des plus riches promesses. Des badauds, tout de -noir habillés, prétendent que le grand diable et ses cornes -est mêlé à tous ces mystères, et les journaux, même -scientifiques, qui devraient éclairer l’opinion, hochent -la tête d’un air profond en disant : Il faut voir.</p> - -<p>D’honneur, dans ce diable de pays, on dirait que la -moitié des gens a juré d’abrutir et d’<i>enténébrer</i> l’autre.</p> - -<p>Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la -fine fleur des pois de la littérature et même de la médecine, -on causait des prodiges opérés par le <i>médium</i> -américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le monde -racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait, -comme toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient ; -leur crinoline se ballonnait d’horreur ; la -situation était tellement tendue que le moindre incident -imprévu aurait déterminé un évanouissement général.</p> - -<p>Le docteur V…, qui jusque-là n’avait rien dit, prit -alors la parole en ces termes : Vous n’avez vu toutes -ces merveilleuses choses que par les yeux de vos amis, -mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis allé -chez M. Hume ; je tenais à causer avec un mort. Comme -je n’avais aucun secret d’outre-tombe à demander à -Charlemagne ou à Sésostris, je choisis par hasard un de -mes clients qui s’était conduit à mon égard avec toute -la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit. -Plus tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés -en mourant sans me régler sa note ; je n’étais pas fâché -d’évoquer son ombre pour lui dire un peu ce que je pensais -de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt en -présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un -déshabillé aussi léger que peu décent ; son costume ne -me permettait pas de le prendre au collet, mais la discussion -n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des choses -à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut ; -il était temps, car j’allais me porter contre elle à -des voies de fait regrettables dans notre position réciproque.</p> - -<p>Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une -ombre qui me fut bien chère et que la mort impitoyable -avait séparée de moi depuis quelques années ; la puissance -magique du <i>médium</i> fit apparaître aussitôt ce nouveau -fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline -ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité.</p> - -<p>Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier -rendez-vous. M. Hume eut la discrétion de nous laisser -seuls, et je vous demande la permission de ne point vous -faire assister à notre entrevue. Voilà des faits, messieurs, -qu’en pensez-vous ?</p> - -<p>— J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit -plus à rien depuis qu’il a été directeur de l’Opéra, que -vous n’êtes qu’un <i>blagueur</i> (le mot a été dit, je le conserve).</p> - -<p>— Eh bien ! mon cher…, vous avez parfaitement raison, -lui répondit le docteur V…</p> - -<p>Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs, -et souhaitons surtout que les Français en général, -et les Parisiens en particulier, n’acceptent comme -authentiques que les merveilles et miracles vérifiés, contrôlés -et certifiés par une commission de membres de -l’Institut.</p> - -<p>Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je -reconnus pour des confrères ; l’un d’eux, que je remarquai -plus particulièrement, était jeune encore, assez -gros, de taille moyenne ; il avait le col court, le front -un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris -noirs ; il montrait, quand par hasard il riait, ce qui -lui arrivait souvent, des dents larges et fortes qui paraissaient -d’une solidité remarquable et très-disposées à mordre. -Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois du -vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée -méchante ou d’une attaque sournoise.</p> - -<p>Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître -sous le portique d’un édifice semblable à un temple.</p> - -<p>C’est, en effet, un temple dédié à Esculape ; cent -prêtres, sous le nom d’académiciens, sont chargés d’entretenir -le feu sacré sur l’autel du dieu. J’osai suivre mes -guides dans ce sanctuaire que les mauvaises passions -des hommes ont (probablement) toujours respecté ; qui -n’a (sans doute) jamais entendu que le chœur des prêtres -dont les voix scientifiques toujours d’accord chantent -des louanges qui montent comme un pur encens au -pied de leur divinité ; là, pensais-je, doit régner la douce -Concorde ; chacun doit faire abnégation de sa personnalité, -respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans -le bien-être des humains, la douce récompense d’une -vie consacrée à la science de guérir les hommes.</p> - -<p>L’Académie était en séance. Un orateur occupait la -tribune de la manière la plus brillante, mais, hélas ! il -vilipendait un de ses collègues ; je n’aime pas qu’on se -réfugie derrière une tribune académique pour poignarder -la réputation d’un homme d’honneur.</p> - -<p>Je me voilai la face et m’éloignai à grands pas de -l’Académie, me promettant de la visiter un jour qu’elle -serait plus soigneuse de la dignité de ses membres.</p> - -<p class="sign">D<sup>r</sup> <span class="sc">Griffus</span> (d’Éphèse).</p> - - -<p class="ugap">A l’instant où le bon docteur terminait sa lettre, un -domestique, séduit à prix d’or, fit adroitement tomber -sous ses yeux la <i>Monographie thérapeutique du quinquina</i>. -Cette lecture le plongea immédiatement dans un -sommeil léthargique qui me permit de prendre copie -de sa lettre ; cependant j’ai des remords, si j’avais été -trop loin, si le docteur Griffus ne devait plus s’éveiller !!!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c8">VIII</h2> - - -<p class="d">La grande séance de l’Académie de médecine.<br /> -La tuberculose. — Le professeur Robin.<br /> -Le Jardin des plantes et ses dynasties. — La statue de Bichat.<br /> -Kromluong Vongsa.</p> - - - -<p>L’événement médical de la semaine est la séance solennelle -de l’Académie de médecine, et surtout le discours -prononcé par M. Béclard, le secrétaire annuel de -la savante compagnie. Il avait pour sujet l’éloge du docteur -Villermé, que l’Académie a perdu en 1863.</p> - -<p>Villermé était un savant statisticien, il a consacré sa -vie à chiffer le total des déchets que l’hygiène mal appliquée -coûte à l’humanité. Un des premiers, il a fait -apprécier toute l’importance de cette science alors nouvelle -et qui est devenue la source de réformes considérables -dans le régime des prisons ; la durée du travail -des enfants dans les manufactures ; la salubrité des habitations -où s’entassent les classes pauvres ; l’alimentation -du jeune âge, etc. Le résultat de ces réformes a été -partout le même : accroissement de la durée moyenne -de la vie.</p> - -<p>La statistique est la base de l’économie sociale, la -pierre de touche des systèmes : elle substitue l’exactitude -mathématique aux errements de la routine et aux -conceptions, souvent malsaines, des novateurs humanitaires. -La statistique est la solution du problème de la -vie. Mais il faut bien le reconnaître, si elle fournit un -contingent considérable à la science sociale, elle donne -peu de gloire aux laborieux pionniers, qui consacrent -leur existence à ces arides recherches. On ne voit que le -monument, les modestes bases qui le supportent sont -enfouies dans le sous-sol, et l’admiration n’arrive pas -jusqu’à elles.</p> - -<p>C’est un peu là l’histoire de Villermé. Il a péniblement -creusé un beau sillon, et ses travaux ont honoré la profession -mais sans jeter sur elle un vif éclat ; figure terne -et froide comme un chiffre, il lui manque les côtés brillants -qui prêtent aux grands effets oratoires, et l’homme -disparaît dans l’examen des grandes questions qu’il a -contribué à résoudre.</p> - -<p>Aussi le nom de Villermé servait de cadre au discours, -mais il ne le remplissait pas. L’orateur n’en aurait pu -tirer les chaleureux applaudissements qui l’ont souvent -interrompu. Il a donc abordé les importantes questions -qui ressortent de la statistique, fouillé le problème -social, qui touche à l’existence de la classe ouvrière ; et -il l’a fait avec une vigueur d’expression, une liberté de -pensée qui ont hérissé quelques perruques.</p> - -<p>Le jeune secrétaire est déjà un maître dans l’art de -bien dire. Son discours est essentiellement académique, -les transitions y sont ménagées avec beaucoup d’habileté -et son succès a été très-complet.</p> - -<p>Il est peu d’héritages plus difficiles à porter qu’un -nom célèbre dans les arts ou dans les sciences ; les fils -des gens illustres, quand ils valent quelque chose, valent -rarement leur père. M. Béclard a porté sans fléchir -le nom de son père et lui a donné un lustre nouveau. -Modeste et réservé, il passe sans bruit à travers la -science, laissant à ses œuvres le soin de faire parler de -lui. Il cache sous une physionomie froide et sérieuse de -généreux enthousiasmes et l’amour du bien.</p> - -<p>M. Bouvier a lu au nom de M. Dubois, d’Amiens, le -rapport sur les prix, discours parfaitement soigné, -comme tout ce qui sort de la plume du savant secrétaire -perpétuel.</p> - -<p>Parmi les lauréats couronnés par l’Académie, on a -acclamé le nom d’un vieux maître, le docteur Chassaignac, -que nous aimons tous, et pour sa vie laborieuse et -pour ses aimables qualités. On lui a décerné le prix -Barbier (7,000 fr.). Ce prix si bien mérité, est la récompense -de l’<i>écraseur linaire</i>, et de la méthode chirurgicale -qui lui doit naissance.</p> - -<p>L’écraseur linaire est un instrument qui se substitue -au bistouri dans l’ablation de certaines tumeurs. Il est -composé d’une forte chaîne à maillons articulés comme -ceux d’une montre et qui a une grande puissance. Les -deux extrémités terminales sont attirées dans une canule -en fer par un système de levier qu’on fait mouvoir lentement.</p> - -<p>La tumeur qu’on veut enlever, saisie dans l’anneau -que forme la chaîne, se trouve bientôt pressée, tassée, -étranglée, et enfin divisée, par une section mousse.</p> - -<p>L’opération est plus lente que par le bistouri et déterminerait -de vives douleurs, si on ne prenait soin -d’endormir le malade, mais elle présente cet avantage -de couper sans qu’il s’écoule de sang. Ainsi l’opération, -bien conduite, permet de pratiquer l’ablation partielle -ou même complète de la langue, sans qu’on ait à redouter -les hémorrhagies terribles et incoercibles qui ont -fait parfois périr le malade à la suite de la section par le -bistouri. Les tumeurs hémorrhoïdales, dont l’enlèvement -était si redoutable par l’instrument tranchant, à -cause de l’hémorrhagie et de l’inflammation des veines -de la région, grâce à l’écraseur, sont opérées sans dangers -sérieux. Le calibre des vaisseaux écrasés, s’oblitère -et ne fournit pas de sang.</p> - -<p>Le mieux récompensé des lauréats académiques a reçu -un prix de 7,000 fr. <i>Gladiateur</i>, une bête brute dont -l’intelligence est dans ses jarrets, a rapporté à son propriétaire -plus de 400,000 fr. de prix en un an. On serait -vraiment tenté de s’appeler <i>Gladiateur</i>, si la science ne -donnait pas à ceux qui la cultivent quelques autres petites -compensations.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Villemin a présenté à l’Institut un intéressant travail -sur la communication de la tuberculose de l’homme -au lapin. L’auteur, dans une suite d’expériences, a emprunté -de la matière tuberculeuse aux poumons d’hommes -morts phthisiques, et il a inséré ce produit morbide -dans le tissu cellulaire de lapins, au moyen d’une -incision pratiquée derrière l’oreille. Tous ces animaux, -sacrifiés au bout de plusieurs mois, ont présenté des -masses tuberculeuses dans les poumons et dans d’autres -organes. L’auteur en conclut que la phthisie est une affection -contagieuse.</p> - -<p>Ces résultats sont intéressants et surtout imprévus, -mais je repousse comme inadmissible la conclusion de -l’auteur. Il faut de la contagion, mais pas trop n’en -faut, et je ne suppose pas que les malades atteints de -phthisie se soient jamais fait inoculer derrière l’oreille -de la matière tuberculeuse.</p> - -<p>La phthisie est une maladie souvent héréditaire, qui -a d’autant plus de chances de se transmettre aux enfants, -qu’ils sont nés à une époque plus voisine de la -mort de celui de leurs parents qui en était atteint. Mais -des milliers d’observations ont démontré que la doctrine -de la contagion des tubercules doit être reléguée parmi -les erreurs de la vieille médecine. La cohabitation la -plus prolongée avec un phthisique ne développe point la -maladie chez un sujet qui n’en porte pas le germe.</p> - -<p>Il est impossible d’admettre comme un fait général -les résultats d’expériences pratiquées d’une manière -spéciale et absolument en dehors des conditions de -l’existence normale. Les expériences de M. Villemin -prouvent simplement que la matière tuberculeuse inoculée -au lapin fait naître chez lui des tubercules, et rien -de plus. C’est un résultat à enregistrer, sauf protestation -des lapins.</p> - -<hr /> - - -<p>Le savant abbé Moigno, qui devrait depuis longtemps -s’asseoir à l’Institut, non pas sur la banquette des journalistes, -mais sur un des fauteuils de la maison, nous -montrait l’autre jour au stéréoscope des épreuves de la -lune qu’il venait de présenter à la savante compagnie. -Rien n’est curieux comme ces magnifiques spécimens -de l’art photographique, qui ont été obtenus au moment -d’une éclipse de cette planète. On voit la surface de la -lune progressivement envahie par la projection de l’ombre -terrestre qui forme l’éclipse.</p> - -<p>Le satellite de la terre n’a plus, dans les épreuves de -l’abbé Moigno, la physionomie plate que nous lui connaissons. -Au stéréoscope, il prend la forme d’un globe -sphérique, on voit les reliefs de ses montagnes, les sinuosités -de ses vallées et l’imagination explore ce -monde lointain, peuplé pour nous de mystères. On sent -que le moment approche où l’art déchirera les voiles -derrière lesquels se cachent les vassaux de notre planète.</p> - -<p>Il me semble que si on pouvait sensibiliser la glace -des épreuves avec une matière suffisamment amorphe, -pour ne pas fournir d’éléments propres à l’examen microscopique, -on pourrait, avec de forts grossissements, -explorer les pays lunaires, que la photographie nous -révèle.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Ch. Robin se présente à l’Institut pour occuper le -fauteuil de Valenciennes. Espérons que cette fois les -portes s’ouvriront largement devant le brillant représentant -de l’école anatomique. Si M. Ch. Robin pouvait -remplacer par un de ses travaux chacun des cheveux -qui lui manquent, il serait le plus chevelu des académiciens. -En revanche, si M. T. devait payer d’un des cheveux -qui lui restent chacun des travaux publiés sous son -nom, et dont il n’est pas le père, il serait plus chauve -que son genou.</p> - -<hr /> - - -<p>On a jeté une grosse pierre dans le Jardin… des -Plantes, on pourrait même dire un pavé, tant la chose -a fait de bruit en tombant. Il est vrai que le projectile,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">… lancé d’une main sûre,</div> -<div class="verse">Lui a fait dans le flanc une large blessure.</div> -</div> - -<p>Et, bien que sous forme de prospectus, il n’en -a pas moins été pris en considération. Dans ce prospectus, -où il est question de <span class="sc">la Faune française</span>, on -accuse les professeurs du Jardin des Plantes de gaspillages -scientifiques, et d’être nourris dans un sérail dont -ils ne connaissent pas tous les détours. On les accuse -d’envoyer de braves gens faire le tour du monde pour -courir après des échantillons d’histoire naturelle que, -depuis longues années, les mites sont occupées à dévorer -dans le vaste chaos de leurs magasins.</p> - -<p>L’un des savants qui adressent de pareils reproches a -plus que personne le droit de les formuler, car, non-seulement -il a mis au service de la science sa plume et -la meilleure partie d’une immense fortune avec un dévouement -et un zèle que les plus cruelles souffrances ne -peuvent ralentir, mais encore, il donne l’exemple d’un -désintéressement bien rare parmi les savants de notre -époque.</p> - -<p>Puisque je suis au Jardin des Plantes, je n’en sortirai -pas sans avoir jeté un coup d’œil sur les institutions politiques -qui régissent ce microcosme des bêtes.</p> - -<p>Pour le vulgaire, le Jardin des Plantes est un petit -État dont les plus grosses bêtes forment l’aristocratie, -et qui vit en paix sous le régime des grilles, barrières -et palissades, seules lois qu’un sage législateur ait promulguées -pour empêcher les grosses bêtes de manger les -petites.</p> - -<p>C’est une erreur, le Jardin des Plantes est une contrée -composée de plusieurs petits royaumes habités par des -bêtes, il est vrai, mais gouvernés par des rois qui souvent -ne le sont pas. Ces souverains, vulgairement connus -sous le nom de professeurs, n’ont octroyé à leurs -féaux sujets d’autre charte que la loi du bon plaisir ; le -sceptre, parmi eux, est héréditaire et se transmet de -mâle en mâle et par droit de primogéniture. Cependant, -les chroniques de leurs œils-de-bœuf racontent que, -parfois, des reines ou princesses sont intervenues dans -le règlement des grandes questions politiques qui agitent -souvent les États les mieux gouvernés.</p> - -<p>Je vous prie de croire que les talents sont héréditaires -dans ces augustes familles, et que les dynasties des -Brongniart, des Duméril, etc., trouvent dans le bagage -de la succession paternelle la science et les aptitudes du -papa qui leur a transmis la couronne.</p> - -<p>Dernièrement les reptiles et les poissons ont assisté à -l’abdication de leur souverain ; je me hâte de dire, pour -l’honneur de ces intéressants animaux, que cette abdication -n’était nullement le résultat d’une révolution. Le -bon et très-savant roi Duméril I<sup>er</sup> abdiquait, à l’âge -de plus de quatre-vingts ans, en faveur de son digne héritier, -Duméril II, qui venait d’atteindre sa majorité -scientifique. Je passe sous silence les fêtes et réjouissances -inséparables d’un si grand événement et d’un tel -avénement.</p> - -<p>C’est donc aux pieds de Duméril II, roi d’Erpétologie, -que les goujons, les lézards, et autres reptiles déposeront -désormais leurs respectueux hommages, comme ils -les déposeront un jour aux pieds de Duméril III, si Duméril -II ne meurt pas sans postérité. Que le ciel préserve -les pauvres bêtes d’un pareil malheur !</p> - -<p>Comme vous le voyez, dans ces verts royaumes, le fils du -sultan naît sur les marches du trône, et il est aussi certain -de l’occuper un jour que le lama né dans la ménagerie -peut être sûr de succéder au lama exotique qui lui -donna l’existence.</p> - -<p>Aussi, ne demandez pas au jeune lama de faire de la -laine plus belle que celle de monsieur son père, il vous -répondrait avec beaucoup de sens :</p> - -<p>— A quoi bon ! ne suis-je pas bien sûr d’être un jour -grand lama comme papa ? quel motif ai-je donc de me -tourmenter pour changer la toison de la famille ?</p> - -<p>Quand un jeune prince du Jardin des Plantes a toutes -ses dents scientifiques, quand il est complétement sevré -du lait qu’on tette à la Chaumière, sa famille assemble les -têtes couronnées du voisinage et leur dit :</p> - -<p>— Rois, mes frères, passez-moi la casse, je vous passerai -le séné ; j’ai mon fils qui est en âge de porter le -sceptre, les zoophytes (ou les mollusques, ou les vertébrés, -etc., etc.) ont perdu leur prince ; j’ai plusieurs enfants -à pourvoir, ce petit royaume irait comme un gant -à mon aîné, avec votre permission, je voudrais l’installer -sur ce petit trône.</p> - -<p><span class="small">CHŒUR DES ROIS.</span> Nous vous passons la casse, vous nous -passerez le séné ; que votre fils gouverne en paix.</p> - -<p>Le nouveau prince est bientôt élu. Et les mites crient -comme les autres : Vive le roi ! Car elles savent que le -nouveau prince leur permettra, comme par le passé, de -ronger les collections qui dorment du sommeil d’Épiménide -au fond des greniers ; elles savent que les générations -de mites se succèdent sans trouble et sans secousse, -comme les dynasties des princes du Jardin des -Plantes.</p> - -<p>Un jour, je vous dirai l’histoire de Chiendent I<sup>er</sup>, prince -puissant, qui vivait encore il y a quelques années ; Chiendent -n’est pas le nom qu’il reçut de ses aïeux, mais -l’histoire confère aux grands rois un surnom qui rappelle -leurs plus grandes qualités, et je le surnomme Chiendent, -parce que ses racines envahirent le Jardin des -Plantes, et que ses héritiers fleurissent ou florissent encore -un peu partout. Que la science lui soit légère !</p> - -<p>N’allez pas croire pourtant que toutes les dynasties se -ressemblent, ce serait commettre une grave erreur ; car, -à côté de celle des Chiendent, on rencontre la dynastie -des Geoffroy Saint-Hilaire, grande et belle famille de -savants qui se perpétue sans s’amoindrir, et qui semble -être la famille capétienne de ces royaumes ; il en est -bien d’autres encore qui tiennent dignement leur sceptre -scientifique, et si le <i>régent</i> n’orne pas leur couronne, on -y voit, cependant, quelques bons gros diamants qui -jettent assez d’éclat pour briller encore dans un siècle -ou deux.</p> - -<hr /> - - -<p>On a inauguré la statue de Bichat, la fête n’est déjà -plus qu’un souvenir, les beaux vers, les éloquents discours, -les voix harmonieuses résonnent dans le lointain, -et si l’on se rapproche de la Faculté pour les entendre -encore, on trouve la cour déserte et Bichat tout seul sur -son piédestal.</p> - -<p>Quoi ! ce bronze serait le portrait du grand physiologiste ? -Non, non, ce n’est pas lui, car en le contemplant -je ne me sens point saisi de cette respectueuse émotion -qu’on éprouve en contemplant les traits d’un homme -aussi illustre. Cette face porte-t-elle le sceau du génie ? — Elle -ressemble d’une manière si frappante, surtout de -profil, à M. Chailly, qu’on pourrait croire qu’il a prêté -sa tête à David (d’Angers) pour modeler le bronze. Peut-être -le célèbre accoucheur sera-t-il fort humilié de ressembler -à Bichat, mais je n’y puis que faire. Cette ressemblance -établie, il suffit, pour juger du caractère de -la tête, de décider, oui ou non, si M. Chailly a la tête -d’un homme de génie ; j’affirme que oui, mais je n’impose -mon opinion à personne ; seulement Bichat est -mort à 31 ans, et cette ressemblance le vieillit au moins -de vingt ans.</p> - -<p>L’examen du torse nous révèle une incurvation de la -colonne vertébrale très-prononcée à droite. L’articulation -scapulo-humérale droite présente un beau cas de -tumeur blanche compliquée de luxation spontanée, qui -explique parfaitement la pose gênée du bras. De plus, -l’ampliation anormale de la cage thoracique du même -côté me semble provenir d’une pleurésie chronique, et -chacun sait que l’illustre Bichat ne fut jamais atteint de -ces diverses affections.</p> - -<p>Comme aspect général, la statue paraît guindée, le -corps semble fait pour une autre tête, et la tête pour un -autre corps. Le savant médite, une plume à la main ; il -semble réfléchir profondément au moyen de sortir des -affreuses bottes qui grimacent autour de ses jambes. -Hélas ! je crains bien que l’ombre du grand Bichat ne -vienne plus errer, le soir, dans la cour de la Faculté, de -peur de se trouver nez à nez avec la statue de M. Chailly, -qu’on a baptisée de son nom.</p> - -<p>Heureusement que la gloire de Bichat n’a rien à redouter -des erreurs de l’art ; heureusement que David (d’Angers) -a créé assez de chefs-d’œuvre pour que l’art ne lui -reproche pas la statue de Bichat.</p> - -<hr /> - - -<p>Un de mes amis arrive du royaume de Siam ; il faisait -partie de l’ambassade française qui vient de conclure -avec le souverain siamois un traité de commerce. Cet -ami a joué un petit rôle dans une histoire médico-pharmaceutique -qui n’a peut-être pas été sans influence sur -le résultat des négociations.</p> - -<p>Le prince Kromluong Vongsa, frère du roi, était le -meilleur des princes et le plus malheureux des hommes. -Voici la cause de ses malheurs : il était atteint d’une de -ces incommodités rebelles que les bonbons de Duvigneau -ont eu l’impertinente prétention de combattre et même -de guérir. Mais la réputation des bonbons Duvigneau -n’est pas encore parvenue jusqu’à Siam, et le pauvre -prince n’avait d’autres ressources pour calmer ses embarras -que de chercher des consolations (qui auraient -fait le désespoir de M. de Pourceaugnac) près d’un irrigateur -de fabrique française, dont il ne se séparait jamais. -Mais, hélas ! par un de ces malheurs qui ne respectent -même pas les têtes couronnées habitant un pays -humide, cette machine hydraulique se trouva un jour -hors d’état de remplir ses devoirs. Les mécaniciens les -plus habiles, les savants les plus ingénieux du royaume -furent vainement consultés, vainement ils interrogèrent -l’organisme de ce sphinx de fer-blanc, il resta impénétrable, -aucun d’eux ne parvint à lui arracher le secret -de ses troubles fonctionnels ; le docte aréopage déclara -à l’unanimité que l’irrigateur était perdu pour la santé -du prince, et le condamnèrent à la ferraille à perpétuité. -Le dérangement de la machine ne provenait pas de cette -nostalgie que l’on éprouve souvent lorsqu’on est exilé -à 3,000 lieues de son berceau ; non, la cause en était -toute matérielle et produite par une rouille dévorante -qui en avait détraqué les ressorts.</p> - -<p>Cet accident menaçait de prendre les proportions -d’une calamité publique, car le prince était généralissime -des armées de terre et de mer et considérait son -irrigateur comme la pièce la plus indispensable de son -arsenal de bataille. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’était -pas contre l’ennemi qu’il dirigeait les moyens d’action -de la machine, comme jadis le maréchal Lobau ne -craignait pas de le faire à la tête d’un bataillon de pompiers ; -non, l’usage qu’il en faisait était quotidien, mais -tout personnel.</p> - -<p>La simple mention de ce fait est le plus bel éloge qu’on -puisse faire du courage de Kromluong Vongsa, car chacun -sait que le boulet qui siffle sur le champ de bataille -aux oreilles d’un homme dépourvu de courage, produit -sur son économie troublée l’effet d’une bouteille d’eau -de Sedlitz. L’état du prince sur le champ de bataille -étant invinciblement et diamétralement opposé, j’en conclus -que son courage était indomptable.</p> - -<p>A cette époque, l’ambassade française arriva à Bankok, -capitale du royaume de Siam. Dès ce moment, le -prince n’eut plus qu’une idée : faire réparer son instrument -ou s’en procurer un au poids de l’or. Mon ami, -homme de précaution, avait un double exemplaire de -l’objet de sa convoitise, et se fit un véritable plaisir de -combler les vœux du prince, qui put dès lors s’en aller -en guerre comme le grand <i>Malbrough</i>.</p> - -<p>La reconnaissance de Kromluong était sans bornes ; il -fabriquait lui-même pour son nouvel ami des plumes en -bois de teck, fort ingénieusement taillées, dont l’une -m’a servi à écrire la présente causerie ; le soir, il le reconduisait -en palanquin porté par ses esclaves à la case -flottante qui lui servait de maison, et il ne le laissa repartir -pour la France que sur la promesse formelle qu’il -lui rapporterait un jour un <i>vrai</i> chapeau de général ; un -vrai, car celui qu’il possédait, et qu’il avait payé comme -tel, n’avait jamais eu de si hautes destinées.</p> - -<p>A propos de cases flottantes, l’habitation paraîtra -peut-être quelque peu mesquine pour loger un secrétaire -d’ambassade ; il est certain qu’à Paris on pourrait -s’en montrer peu satisfait ; mais à Siam, c’est une autre -affaire ; la ville de Bankok, qui renferme environ -600,000 habitants, est composée de cases flottantes et -fixées sur le fleuve au moyen de quatre piquets, ce qui -permet au propriétaire de remonter ou de descendre le -Menam s’il est mécontent de son voisinage. Il est très-peu -de maisons, outre les palais, qui soient construites d’une -manière plus stable. Cela me fait penser que ces cases -qui changent de place si souvent, ces rues que le matin -voit naître et le soir évanouir doivent rendre le service -de la petite poste très-pénible pour les facteurs du -pays.</p> - -<p>Kromluong Vongsa est mort au mois de février dernier ; -il faut espérer que Bouddha aura fait passer l’âme de -ce brave prince dans le corps de quelque éléphant blanc, -car, après son chapeau de général, c’est ce qu’il désirait -le plus.</p> - -<p>Je n’ose croire que le présent de mon ami soit la cause -de son trépas, et que cet instrument lénitif soit devenu -pour les entrailles du malheureux prince une robe de -Nessus brûlante et mortelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c9">IX</h2> - - -<p class="d">Ralentissement du mouvement terrestre.<br /> -Revaccination. — Coloration des photographies. — M. Montagne.<br /> -Des instruments nécessaires à la diagnose.</p> - - - -<p>J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Il paraît -que, décidément, la terre fatiguée de son éternel mouvement -de manége autour du soleil, témoigne de son besoin -de repos en ralentissant sa marche.</p> - -<p>Pour le moment, cela n’est pas encore très-sensible, -mais quand on est sur la pente de l’oubli des devoirs, on -ne tarde pas à les méconnaître tous ; or, à un instant -donné, il se pourrait que la terre refusât absolument de -se mouvoir. Il serait donc peut-être utile de suspendre -pendant quelque temps le forage des puits artésiens, le -percement des montagnes et les autres travaux gigantesques -qui agitent ses entrailles. On éviterait ainsi tout -prétexte à une détermination violente, dont il serait -extrêmement difficile de la faire revenir.</p> - -<p>Je vous engage à prier le ciel, que, le cas échéant, -son immobilité coïncide avec le printemps et avec les -heures où le soleil éclaire notre hémisphère ; car si elle -s’arrêtait, par exemple, par une froide nuit du mois de -janvier, vous subiriez un hiver perpétuel assombri par -une nuit éternelle.</p> - -<p>Ce n’est pas d’hier seulement que les allures récalcitrantes -de la terre nous sont révélées, elles avaient déjà -été entrevues par Laplace, et, M. Delaunay, en communiquant -à l’Institut un travail sur ce sujet, n’a fait -que confirmer nos craintes.</p> - -<p>Ce savant a constaté que le jour sidéral, qui est, en -astronomie, l’unité de temps fondamentale, n’a pas, -comme on le croyait, une durée toujours la même ; elle -augmente progressivement. Ce fait ressort de l’étude de -la solidarité des mouvements planétaires, et c’est en -constatant que la lune accélère sa marche, qu’il a été -amené à conclure que la terre retarde la sienne.</p> - -<p>La lune marche plus vite, donc la terre est moins -agile.</p> - -<p>Ce retard provient-il du refroidissement progressif -de notre vieille planète, dont le résultat serait la diminution -de son diamètre ? ou serait-il dû à la résistance -causée par les frottements qu’elle subit de la part du -milieu éthéré dans lequel elle se meut ? Voilà ce qu’on -ne sait pas au juste. M. Delaunay l’attribue à une réaction -des phénomènes des marées, dont le déplacement -agit continuellement dans un sens contraire au mouvement -de rotation terrestre.</p> - -<p>Ma causerie n’est pas un bureau de longitudes, et je -vous fais grâce des équations et des chiffres qui ont été -entassés pour résoudre ces questions ; il y en a de quoi -charger deux voitures de déménagement.</p> - -<p>Le travail de M. Delaunay m’a inspiré de sérieuses -réflexions ; il expose le phénomène, mais il a négligé -d’en faire ressortir les conséquences ; je vais vous en -signaler quelques-unes.</p> - -<p>Les perturbations qui peuvent survenir dans la vitesse -du mouvement de rotation de la terre, actuellement -de 470 mètres par seconde, porteront un coup -funeste aux lois de la pesanteur. La force centripète est -proportionnelle au carré de la vitesse de rotation. Le -ralentissement de la vitesse aura donc pour conséquence -inévitable d’augmenter la pesanteur des corps ; et, à un -moment donné, Hercule lui-même aurait besoin de toutes -ses forces pour soulever un poids de cinq kilogrammes. -Jugez des perturbations qu’un pareil phénomène -apportera dans vos habitudes domestiques ! Je vous laisse -le soin de les énumérer.</p> - -<p>Si au contraire la terre, voulant rattraper le temps -perdu, allongeait le pas de manière à tourner dix-sept -fois plus vite, c’est-à-dire avec une vitesse de 7,980 mètres -par seconde, la pesanteur des corps serait réduite -à zéro. Une pierre lancée en l’air à l’équateur ne retomberait -pas, et resterait suspendue dans l’espace. Vous -seriez obligé de tirer par les pieds, pour le ramener sur -le sol, le danseur imprudent qui oserait s’élancer à la -hauteur d’un entrechat.</p> - -<p>Mais revenons à notre fâcheuse situation, elle est -assez chargée de teintes sombres pour que je ne l’estompe -pas avec les dangers simplement probables ; j’en -pourrais allonger la liste d’une manière terrifiante.</p> - -<p>Je vous berçais tout à l’heure de l’espoir d’un printemps -et d’un soleil perpétuels, pour vous préparer -doucement au dénouement. Mais la vraie vérité, c’est -qu’avant que la terre soit immobilisée, les lois de la -gravitation seront rompues et notre planète, entraînée -vers le soleil dont elle n’est que le satellite, ira se précipiter -sur lui, et se fondra dans ses ardents rayons.</p> - -<p>C’est là la fatale, l’inévitable, l’inexorable destinée -qu’elle doit subir un jour.</p> - -<p>Pour que vous ne soyez pas surpris à l’improviste par -le cataclysme, et que vous puissiez mettre ordre à -vos affaires, je puis vous dire au juste l’heure de la catastrophe. -C’est un calcul que j’ai fait à votre intention.</p> - -<p>La durée du jour sidéral s’accroît de <i>six secondes par -siècle</i>. Cela paraît peu de chose au premier abord, mais -les petites sommes, en s’accumulant, finissent par faire -un gros total. L’accroissement sera d’une minute en -six mille ans ; d’une heure en trente-six mille années. -La terre deviendra donc immobile dans huit cent -soixante-quatre mille années : un simple point perdu -dans l’éternité.</p> - -<p>En y réfléchissant, je crois qu’aucun de vous n’a la -prétention d’atteindre cette époque reculée. Vous pouvez -donc, sans inconvénient, léguer vos terreurs à vos -arrière-petits-neveux et finir l’année gaiement.</p> - -<hr /> - - -<p>Une aimable correspondante me demande si elle doit -redouter la variole, qui jadis a déposé sur son berceau -sa carte de visite gravée. Certainement oui, la maladie -ne donne pas une immunité plus complète que le -vaccin.</p> - -<p>Si j’étais homœopathe, j’engagerais ma correspondante -à s’exposer de toutes ses forces à la contagion.</p> - -<p>En vertu de l’axiome : <i lang="la" xml:lang="la">Similia similibus curantur</i>, -une nouvelle invasion devrait faire disparaître les désagréables -traces de la première. Mais, comme je professe -un profond dédain pour les radotages du père de -cette doctrine, je conseille une vaccination immédiate.</p> - -<hr /> - - -<p>Tous les lundis, on voit arriver à l’Institut, dans une -petite voiture de malade, un vieillard infirme et octogénaire -qu’on monte à grand’peine jusqu’à la salle des -séances. C’est M. Montagne, un des plus savants botanistes -de notre époque. On lui doit la classification de -presque tous les cryptogames rapportés des voyages de -circumnavigation. Il est le dernier <i>égyptien</i>, c’est-à-dire -le dernier survivant de la commission scientifique -choisie par Bonaparte pour l’accompagner en Égypte. -Berthollet, Monge, Geoffroy, Cordier, Jomard, etc., -étaient ses collègues.</p> - -<p>M. Montagne a cultivé la science avec amour et ne lui -a jamais demandé les moyens de s’enrichir. Sa modeste -position de fortune lui rend nécessaire le jeton de présence -qu’il touche à l’Institut. C’est donc un peu pour -cela qu’il fait tous les lundis ce fatigant voyage.</p> - -<p>En 1824, un illustre savant, Lamarck, vieux, infirme -et presque dans la misère, se traînait également avec -peine à l’Institut, pour y toucher le jeton de présence -qui l’aidait à vivre. Cuvier, alors secrétaire perpétuel, -demanda à ses collègues que Lamarck fût porté d’office -en tête de la liste de présence, et qu’il ne fût pas -obligé d’assister aux séances. La savante Compagnie -s’associa immédiatement à cette bonne pensée, et Lamarck -ne fut pas privé du faible secours qui était devenu -pour lui une nécessité.</p> - -<p>La même mesure serait une justice rendue à la vie -laborieuse de M. Montagne, et s’il voulait encore venir -parfois réchauffer ses quatre-vingts ans au foyer de la -science, au moins choisirait-il son temps.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Piorry occupait la tribune, et, dans un long discours -en grec et en français, le savant professeur avait -vigoureusement insisté sur l’importance de l’organographie -en médecine.</p> - -<p>Je quittai donc l’Académie, profondément touché de -ce que je venais d’entendre et presque converti à des -idées sans lesquelles il est, avait-il dit, impossible -de faire de bonne médecine, de la médecine sérieuse -et scientifique. Je me pris à songer que depuis longtemps -j’avais perdu mon plessimètre, et je résolus de -profiter de mon émotion pour le remplacer. Je m’acheminai -donc de suite vers le magasin de Robert et -Collin, et demandai un plessimètre ; on m’en montra -de cinq espèces différentes, sans compter les variétés : -il y en avait en écaille, en buis, en ivoire, avec ou -sans charnières. J’étais dans une très-grande perplexité ; -lequel choisir ? quel était de tous ces plessimètres -le plessimètre orthodoxe, celui hors duquel il -n’y a point de salut ? Dans mon embarras, j’en pris un -de chaque espèce, me réservant de demander à M. Piorry -quel était le vrai, celui qu’il avait découvert lui-même, -et de détruire immédiatement les autres, qui, peut-être, -pourraient être la cause innocente d’irréparables erreurs -de diagnostic.</p> - -<p>J’allais me retirer lorsque le commis me dit : Vous ne -prenez pas de stéthoscope ? — Merci, je crois que j’en -ai un. — Un seul ? — A la rigueur, je puis en prendre -un pour chaque oreille ; cependant… — Écoutez-moi, -monsieur ; je vois que vous sortez de l’Académie et que -vous venez de boire au biberon des saines doctrines, je -vois à votre air que M. Piorry a parlé et qu’il vous a -converti à l’organographisme ; ne faites donc pas les -choses à demi, et pendant que vous subissez encore son -influence magnétique, munissez-vous de tous les instruments -de <i>diagnose</i> nécessaires à un médecin sérieux et -<i>organopathe</i>. Laissez-moi vous guider dans la voie nouvelle -où vous semblez devoir marcher désormais. J’ai -été deux ans <i>roupiou</i> de ce grand homme ; je sais ce -qu’il vous faut.</p> - -<p>Je m’inclinai et mon obligeant cicérone me présenta -quatorze stéthoscopes différents. Il m’expliqua que chacun -d’eux possédait des propriétés acoustiques particulières, -et pour quels motifs le râle crépitant qu’on entendait -avec le stéthoscope de L…, se transformait en -râle sibilant avec celui de P…, et en râle sous-crépitant -avec celui de G… Il mit à ma disposition le thorax d’un -ouvrier asthmatique et chargé de satisfaire dans l’établissement -à tous les besoins de l’auscultation ; mais, -après une étude de vingt minutes, je m’étais tellement -brouillé avec mes différents stéthoscopes, que je ne distinguais -plus rien du tout, malgré les efforts de mon -sujet qui respirait à se briser les côtes ; mais je pense -que cela tenait seulement à mon peu d’habitude et que, -lorsque j’aurais étudié ces instruments pendant un certain -temps, je me tirerais tout comme un autre de l’auscultation. -Cependant je refusai formellement de joindre -au paquet un stéthoscope à musique nouvellement inventé, -craignant de trop compliquer mes études.</p> - -<p>— Avez-vous l’ophthalmoscope de Galesowski ? me dit -mon obligeant cicérone. — Non. — Très-bien, je -vais vous le donner accompagné de celui d’Anagnostakis -et de celui de Desmarres ; de sorte que si l’un vous -donne un résultat, et l’autre un autre, le troisième fera -immédiatement pencher la majorité de son côté, à moins -qu’il ne vous fournisse lui-même un troisième résultat, -ce qui n’est pas absolument impossible. Il introduisit -donc les trois instruments dans mes poches et continua :</p> - -<p>— Avez-vous un instrument pour compter les pouls ? -Je tirai triomphalement de mon gousset une montre à -secondes de Leroy qui me sert à cet usage. — Ça, fit-il -d’un air dédaigneux, ce n’est pas un instrument médical ; -c’est tout au plus bon pour établir la <i>diagnose</i> de -l’heure quand vous allez en fiacre ; mais la <i>sphygmose</i> -demande un instrument spécial, non-seulement classique, -mais encore mythologique ; le voici : c’est le sablier. -Du reste, il n’est pas convenable de tirer à chaque -instant sa montre devant un malade ; il s’imagine que ce -n’est pas pour compter son pouls, mais uniquement parce -que vous vous ennuyez près de lui, ce qui n’est ni poli -ni médical.</p> - -<p>Mais ce n’est pas tout, le sablier ne remplit que la -moitié de l’indication. Comment appréciez-vous la forme -du pouls, son rhythme et son espèce ? — Je lui -montrai finement mes trois doigts réunis dans la position -classique. Il répondit par un regard de travers à ce -langage muet. — Osez-vous, me dit-il, comparer vos -doigts à nos instruments de précision ? les croyez-vous -assez sensibles pour diagnostiquer d’une manière authentique -et formelle les soixante-cinq espèces de pouls -découverts par l’illustre Bordeu ? Il vous faut pour cela -un instrument spécial qui ne doit jamais vous quitter, -pas plus que ceux que vous avez pris et que vous allez -prendre ; car un médecin qui se présente chez un malade -sans être pourvu de <span class="small">TOUS</span> ses instruments de <i>diagnose</i>, -n’est qu’un soldat qui marche sans armes vers l’ennemi.</p> - -<p>Je passai involontairement mes mains sur mes poches, -elles étaient déjà remplies de tant de choses, que je commençai -à craindre que mon galbe médical n’en fût considérablement -altéré ; je sentis que j’avais quelque peu -l’air d’un brocanteur en habit noir. — Voilà, continua-t-il, -l’instrument qui sert de complément indispensable au -sablier, c’est le <i>sphygmomètre</i> ; non pas celui qu’inventa -Sanctorius, et qu’il appelait <i>pulsiloge</i>, mais bien -celui du grand Hérisson ; au moyen de cette petite machine, -son seul titre à l’immortalité, cet homme célèbre -a pu découvrir et même décrire trente-deux espèces de -pouls de plus que Bordeu ! ce qui fait maintenant quatre-vingt-dix-sept -espèces connues. Voyez, monsieur, -à quels progrès peuvent conduire les instruments de -précision appliqués à la <i>diagnose</i> !</p> - -<p>Je mis dans la poche de mon gilet le <i>sphygmomètre</i>, -que j’avais pris d’abord pour un mirliton. Je me dirigeais -vers la caisse, lorsque mon cicérone me barra le -passage avec un compas de Baudelocque, et un pelvimètre -de Vanhuevel. — Avez-vous cela ? me dit-il. — Non. — Aussitôt, -et sans m’en demander l’autorisation, il -me plaça les deux instruments sous mon bras gauche ; -c’était pour moi une démonstration suffisante de leur -utilité ; puis, me saisissant par le bras droit, il me ramena -devant son comptoir et trouva le moyen d’introduire -dans mes poches un spéculum univalve de son -illustre maître, et un à vingt-deux valves de je ne sais -pas qui ; il n’en introduisit pas davantage, d’abord -parce qu’il n’y avait plus de place, et puis, parce que -je lui avais avoué en posséder déjà six de divers modèles.</p> - -<p>— Je pense, continua-t-il, que vous avez un microscope, -car depuis la grande discussion du cancer, il n’est guère -permis à un médecin sérieux de se passer de cet élément -de <i>diagnose</i> ? Je fis timidement un signe négatif, et mon -obligeant cicérone se mit d’un air furieux à m’emballer -un gros microscope dont il me remit la clef.</p> - -<p>Enfin, je lui fis observer que si j’étais obligé de transporter -tout ce bagage chez chaque malade, je n’aurais -plus l’air d’un médecin, mais d’un Auvergnat dans -l’exercice d’un déménagement. — Monsieur, me répondit-il, -la science ne tient pas compte de ces puérils détails ; -elle marche ; c’est aux hommes qui la suivent à -consulter leurs forces.</p> - -<p>Les miennes commençaient à s’épuiser ; mais je résolus -de n’en rien faire paraître pour qu’on ne pût -supposer que je n’aimais pas la science. Seulement je -me promis <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> de louer à l’année un commissionnaire -garni de crochets, qui pût m’accompagner chez -mes malades.</p> - -<p>Comme je me souriais à l’idée du grotesque domestique -qui allait devenir mon ombre, mon cicérone me -crut favorablement disposé à collection et introduisit -dans ma poche de portefeuille, qui jusque-là avait -échappé à l’invasion, une boîte à réactifs pour les -urines, un lithomètre, un mètre, une loupe dont il me -démontra la puissance sur un ouvrier atteint de la gale, -qui me fournit sur-le-champ un acarus ; enfin, un thermomètre. -Je lui demandai comment il était possible -d’appliquer cet instrument à la diagnose et quelle était -son utilité. — Cela est aussi simple qu’ingénieux ; vous -introduisez la boule de ce thermomètre dans le rectum -ou la cavité buccale de votre malade, et vous constatez -immédiatement de combien de degrés il s’éloigne de la -température normale.</p> - -<p>C’est, en effet, fort ingénieux ; je vous remercie ; -mais je pense que je suis maintenant suffisamment -équipé. — Pas encore, il vous manque ceci ; et il cherche -à placer sous mon bras droit, encore libre, une grosse -machine qui me sembla le compteur à gaz de l’établissement. — Merci, -dis-je en le repoussant, ceci est un -instrument de diagnose applicable à la combustion de -l’hydrogène, et comme je ne brûle chez moi que de -l’huile… — Comment ! monsieur, me dit-il, pour qui -prenez-vous donc notre maison ? Apprenez, monsieur, -que cet instrument est un <i>spiromètre</i>, non pas le -spiromètre de Sybson, qui se contentait de mesurer -le mouvement thoracique ; pas même celui d’Hutchinson, -qu’on peut employer au besoin comme cloche -à plongeur ; c’est le spiro-gazomètre de M. Bonnet, instrument -admirable et indispensable pour la diagnose -de la <i>phymie</i> ; on s’en sert en bouchant avec soin -les divers orifices de son malade et en le faisant souffler -dans ce tube ; alors la respiration met en mouvement -des choses que je n’ai pas besoin de vous -expliquer, et les aiguilles du cadran indiquent, clair -comme le jour, que le sujet est phthisique ; à moins cependant -que la machine ne se dérange, ce qui arrive -quelquefois, ou que le sujet, par une cause quelconque, -ne paraisse phthisique et ne le soit pas. Par la même -occasion, vous ferez bien de prendre le <i>spiromètre</i> de -Guillet ; au moins, si l’un se détraque, pendant que nous -le réparerons, vous pourrez vous servir de l’autre. Je -fis l’épreuve de mes instruments sur un ouvrier phthisique -attaché pour cela à l’établissement, car cette -maison est si bien montée, que, dans l’intérêt des -clients, chaque ouvrier doit, en entrant, justifier au -moins d’une infirmité utile à l’essai des instruments -qu’on y fabrique.</p> - -<p>Je replaçai sous mon bras le <i>spiro-compteur</i> et me -dirigeai sérieusement vers la caisse, lorsque mon conducteur -me mit en face d’un bonhomme d’environ deux -pieds de haut, habillé en Turc, et qui avait un cadran -sur le ventre. Je supposai que c’était un client postiche, -destiné à être placé dans le salon des médecins qui ont -peu de clients pour faire tapisserie à l’heure de la consultation. — Monsieur, -lui dis-je avec beaucoup de dignité, -je méprise de pareilles supercheries ; je ne veux -pas de votre client postiche. — Vous le prendrez, dit-il -en déchargeant un terrible coup de poing sur la tête -du Turc ; aussitôt, chose étrange, je vis l’aiguille du cadran -se mettre en mouvement et se fixer sur le chiffre -235. Je restai stupéfait devant un argument de cette -puissance ; mais mon étonnement se transforma en admiration -quand il m’eut expliqué que c’était un <i>dynamomètre</i>, -instrument de <i>diagnose</i> appliqué à l’étude du -retour des forces pendant la convalescence. En faisant -frapper le malade tous les matins sur cette machine, on -peut déterminer d’une manière exacte le régime qui -doit être suivi ; on l’augmente et on le diminue, selon -que le coup de poing donne un chiffre plus ou moins -élevé. Comme on le voit, c’est un des instruments de -<i>diagnose</i> les plus nécessaires, et le seul qui permette -de conduire une convalescence avec quelque sûreté.</p> - -<p>Cependant, ce dernier appareil augmentait de beaucoup -mon bagage, et je vis bien que l’Auvergnat le -plus robuste ne pourrait pas suffire à la tâche ; je me -résignai donc mentalement à en prendre deux ; puis, -réfléchissant que deux Auvergnats n’étaient que la monnaie -d’un cheval, je me décidai pour ce dernier animal, -qui pourrait, étant choisi un peu long, me porter avec -tous mes instruments de <i>diagnose</i>.</p> - -<p>J’avais le droit de croire ma collection complète et je -marchais d’un pas résolu vers la caisse, lorsque mon -infatigable cicérone me mit en face d’une grande paire -de balances qui (au moyen d’un ingénieux mécanisme, -solennellement approuvé par l’Académie) pouvaient se -réduire à un volume portatif. Il voulut absolument -joindre cette machine au reste de mes achats, sous prétexte -qu’elle m’était tout à fait indispensable pour établir -d’une manière exacte les variations qui peuvent -survenir dans la pesanteur spécifique des malades. Je -refusai avec énergie cet instrument de diagnose à l’usage -des épiciers, et déclarai que, malgré l’ingratitude -et autres agréments qui font du malade un animal insupportable, -je ne consentirais jamais à le peser comme -un pain de sucre ou un tonneau de raisiné. Malgré ses -supplications, je me cramponnai à la caisse et demandai -ma facture avec l’énergie d’un homme décidé à résister -à toutes les séductions. On se rendit à mon désir ; mais, -grand Dieu ! quel fut mon effroi quand je vis un total de -2,427 fr. 50 centimes ! Dans mon émotion, je lâchai le -<i>spiro-gazomètre</i> de M. Bonnet, qui rendit en tombant -un son déchirant ; je fus contraint de me séparer de -tous ces merveilleux instruments, et je partis avec un -modeste plessimètre, en maudissant la fortune qui -m’empêchait de devenir un grand praticien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c10">X</h2> - - -<p class="d">La mariée luxée. — Sur l’enroulement des plantes volubles.<br /> -Reproduction des organes.<br /> -Les Naïades des eaux minérales. — Trains de plaisir et de santé.<br /> -Le père Patience.<br /> -Grande découverte scientifique.</p> - - - -<p>Samedi dernier, on allait unir un jeune couple ; la -mariée, que la cérémonie amusait peut-être médiocrement, -fut prise d’un bâillement tellement vigoureux, -qu’elle se luxa la mâchoire inférieure : au moment de -prononcer le oui sérieux, impossible de finir le mot. Sa -bouche largement ouverte, et que rien ne pouvait fermer, -ne laissait passer que des cris de terreur inarticulés. -Tumulte, émotion, tableau.</p> - -<p>Le futur, car il n’en était encore qu’à la préface de -la cérémonie, ne perd pas la tête, il entraîne la victime… -de l’accident, chez un chirurgien voisin de la -municipalité ; la noce le suit.</p> - -<p>L’homme de l’art voit tout à coup son salon envahi -par une noce touffue, précédée d’un monsieur sans chapeau, -portant le costume solennel de l’hyménée, et traînant -après lui une jeune fille couronnée d’oranger.</p> - -<p>Tout le monde parlait à la fois, excepté la mariée qui -continuait, faute de mieux, à pousser des cris désespérés. -Le chirurgien se croyait à une répétition de la <i>Mariée du -Mardi-Gras</i>. Enfin, il comprit ce qu’on attendait de lui, -et la mâchoire, accusée de s’être <i>décrochée</i>, fut remise -en place. C’est devant le représentant de la Faculté que -la jeune fille acheva son oui interrompu. Mais celui-là -était insuffisant, et elle dut le recommencer devant l’adjoint, -qui avait dit au cortége : « Ne soyez pas longtemps, -ou je quitte mon écharpe. »</p> - -<hr /> - - -<p>Vous connaissez probablement le rôle considérable -que joue la lumière dans les phénomènes de la végétation -des plantes ? l’ombre, l’obscurité arrêtent leur développement, -et c’est d’un rayon de soleil que les fleurs -tirent les splendides couleurs que vous admirez et les -parfums qu’elles répandent dans l’atmosphère. La lumière -est donc essentielle à la vie des plantes.</p> - -<p>Cependant quelques-unes, qui représentent la classe -indigente du règne végétal, échappent à cette nécessité -et peuvent encore traîner une existence maladive et -étiolée dans un milieu ténébreux ; mais alors point de -fleurs, point de parfums ; leur vie obscure s’éteint sans -postérité. Plus heureuses que l’homme, elles ne transmettent -pas leurs souffrances et leurs misères à des -descendants voués à une impitoyable destinée.</p> - -<p>Parmi les plantes grimpantes qui font de leurs gracieuses -spirales un rideau de verdure à la fenêtre de -l’artisan et aux murailles des serres, il en est qui peuvent -se développer dans l’obscurité.</p> - -<p>M. Duchâtre a communiqué à l’Institut le résultat de -ses expériences pour constater l’action de la lumière -sur l’enroulement des plantes à tiges volubles. Il a surtout -expérimenté sur l’igname de Chine, qui tire sa -nourriture d’un tubercule, et peut végéter plusieurs -mois dans les ténèbres.</p> - -<p>Le savant botaniste a soumis ces plantes à des alternatives -de lumière et d’obscurité complète dans une -cave sans soupirail. Invariablement, les tiges exposées -au jour se sont enroulées autour des tuteurs destinés à -les soutenir ; invariablement aussi, elles ont poussé dans -une direction droite et sans former de spirales quand -elles ont subi l’influence de l’obscurité. On pouvait donc, -sur une même plante reconnaître les parties qui se sont -développées dans ces différents milieux.</p> - -<p>Cette loi curieuse de la physiologie végétale ne s’applique -pas à toutes les plantes volubles ; et il en est qui -savent encore trouver dans les ténèbres un appui pour -leur faiblesse.</p> - -<hr /> - - -<p>En vous parlant l’autre jour des <i>greffes animales</i>, je -vous signalais les propriétés de certains tissus vivants -qui se soudent entre eux lorsqu’on les place artificiellement -dans des conditions particulières. M. Philippeaux -vient de communiquer à l’Institut des expériences d’un -autre ordre et qui ont pour sujet la reproduction d’organes -enlevés par le bistouri. C’est une application différente -de l’activité plastique de la nature, et dont elle -doit seule faire tous les frais.</p> - -<p>Lorsqu’on examine les êtres qui appartiennent aux -échelons inférieurs de la série animale, on note pour -quelques-uns d’entre eux une facilité très-grande de reproduction -organique quand on les mutile. Chez certains, -comme les lombrics terrestres, plus connus sous -le nom de vers de terre, non-seulement la portion enlevée -se régénère, mais encore le tronçon devient un animal -vivant, chez lequel se reproduisent les parties qui -lui manquent pour être complet.</p> - -<p>La structure de ces vers, qui semble fort simple, présente -cependant une certaine complication, et la tête ou -le tube intestinal qui doivent pousser, sont constitués -par des appareils complexes. Car il n’est pas une fonction, -chez un être même élémentaire, qui ne nécessite -le concours d’éléments très-divers.</p> - -<p>A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale, -cette propriété se limite, et si Bonnet a vu la tête et la -queue se reproduire après l’ablation, jusqu’à douze fois -chez une nais (annélide de la famille des abranches), -les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres -nouveaux.</p> - -<p>Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et -les salamandres, les pattes coupées repoussent assez facilement. -Il en est de même de la queue des lézards et -des orvets. Ces animaux appartiennent à l’<i>embranchement</i> -des vertébrés, ce qui indique une organisation supérieure. -Les membres de nouvelle formation sont constitués -par la peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, -des os, etc. Comme on le voit, la force plastique de la -nature accomplit un travail aussi curieux que compliqué.</p> - -<p>Les expériences de M. Philippeaux portent sur des -animaux d’un ordre encore plus élevé, sur des mammifères ; -et il leur a enlevé un organe très-important : la -rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à -1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats -albinos de deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept -mois après l’opération, étaient pourvus d’une rate normale. -Ces résultats, contestés par M. Peyrani, ont donné -lieu au nouveau travail communiqué par M. Philippeaux, -qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats -et des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition -essentielle du succès est que l’ablation de l’organe -soit incomplète ; il faut, en quelque sorte, laisser -de la graine pour qu’il repousse.</p> - -<p>L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir -le même résultat sur d’autres organes !!</p> - -<p>Sur d’autres organes ! voilà une phrase qui ouvre de -larges horizons à l’espérance. Un homme pourrait se -remettre à neuf en se faisant extirper successivement -tous les organes ! l’archevêque de Grenade donnerait -un nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant -l’ablation du cerveau ! l’invalide qui a laissé une jambe -sur les bords de la Bérésina pourrait nourrir l’espoir de -la voir repousser un jour !</p> - -<p>Mais hélas ! la plus belle médaille, même celle de -Sainte-Hélène, a son revers. Voilà le revers de l’invalide. -Le membre reproduit aurait naturellement toute -la vigueur et l’agilité de la jeunesse : le vieux brave -courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait -suivre que clopin clopant. Cette allure rappelle trop -les zig-zag de l’intempérance et pourrait porter atteinte -à sa juste réputation de sobriété.</p> - -<hr /> - - -<p>La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des -sources minérales sont en campagne pour séduire les -baigneurs ; elles se présentent ornées, comme toujours, -de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de -concerts fantastiques ; elles cachent enfin, au milieu des -roseaux dorés à neuf de leurs lits, les traquenards les -plus séduisants. Il ne faut pas trop leur en vouloir de -tout cet attirail d’hameçons ; c’est le rouge, le blanc et -la crinoline qui constituent la toilette de toute Naïade -bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte -pour cela : affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames -dans les grands et petits journaux, elles prennent -toutes les formes et s’accrochent à tous les passants.</p> - -<p>Mais c’est une si belle invention que <i>les eaux</i>, que je -ne me sens pas le courage d’en dire autre chose que du -bien. Que ferait-on, grand Dieu ! de ces goutteux insupportables -qui veulent à toute force guérir sans suivre -aucun régime ? de ces belles dames qui passent toutes -les nuits au bal, et ne veulent point trouver, en rentrant, -le sinistre cortége des névroses accroupies à leur -porte ? qu’en ferait-on si on n’avait pas les eaux thermales -pour s’en débarrasser ?</p> - -<p>J’ai encore un autre motif de ne point irriter les -Naïades ; dans un moment de colère, elles pourraient -ouvrir simultanément tous les robinets de leurs fontaines, -ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait causer -un nouveau déluge universel d’eaux minérales ; et franchement, -je préférerais encore le premier ; car si quelque -chose peut ajouter au désagrément d’être noyé, -c’est de l’être dans une eau qui, en général, a un goût -détestable.</p> - -<p>Les Naïades ont l’air candide, pourtant il ne faut pas -trop s’y fier ; en présence du public, elles savent prendre -la mine de filles de bonne maison, mais dans la coulisse, -elles sont femmes à mettre le poing sur la hanche. -J’assistais, il y a peu de temps, dans un petit coin, -au dialogue de deux Naïades, l’une bi-carbonatée, l’autre -hydro-sulfurée. Voici, entre autres compliments -qu’elles échangeaient, ceux qui ont frappé mon oreille :</p> - -<p><span class="sc">La Naïade bi-carbonatée.</span> — Vous avez beau dire, les -calculs se fondent comme de la neige aux rayons de -mon soleil. L’année passée, j’avais un duc ; j’ai oublié -son nom, car je reçois tant de ducs qu’il m’est impossible -de me rappeler le nom de tous. Ce duc avait -donc dans la vessie, je ne dirai pas un calcul, mais un -pavé. Les litholabes, les lithoclastes, les lithotribes les -plus célèbres y avaient laissé leurs dents. Heurteloup -et Guillon y auraient perdu leur latin. Il aurait fallu, -pour détruire ce calcul, non pas la pioche d’un maçon, -mais la sape et la mine, comme dans les vulgaires carrières -de moellons ; en quinze jours, plus rien : le calcul -s’était fondu comme un simple morceau de sucre de -canne, et j’ai eu toutes les peines du monde à en sauver -un tout petit fragment, qui est devenu pour son propriétaire -un charmant souvenir monté sur une bague. -Aussi ne saurait-on contester que je ne sois la première -Naïade du monde.</p> - -<p><span class="sc">La Naïade hydro-sulfurée.</span> — La première ! eh bien, -et mes dartreux, croyez-vous qu’ils ne me fassent pas -un joli rang dans la société ?</p> - -<p>— Peuh ! qui est-ce qui n’a pas de dartres ? Je les guérirais -bien aussi si je voulais. Croyez-vous que je me contente -de l’exploitation des pierres ! Apprenez, ma chère, -que je guéris à peu près tout ce qui est guérissable.</p> - -<p>— Moi, j’en puis dire autant, et la dartre ne fait point -seule bouillir ma marmite.</p> - -<p>— Ah ! oui, vous avez vos tables de jeu.</p> - -<p>— Impertinente ! il vous sied bien de parler avec votre -clientèle <i>demi-monde</i>.</p> - -<p>— Et vous, avec votre public de grecs qui font sauter -la coupe !</p> - -<p>— Et vous, avec vos eaux qui fondent les calculs -comme du sucre de canne ! Ah ! ah ! ah ! on les connaît, -ma chère, vos calculs !</p> - -<p>— Et vos faux dartreux qui viennent faire tapisserie -aux frais de l’établissement, pensez-vous qu’on ne les -connaisse pas, depuis quinze ans que vous avez toujours -les mêmes ?</p> - -<p>Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper -aux… roseaux, lorsque je m’enfuis, plein de remords -d’avoir souvent envoyé des malades à ces sources trompeuses -et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de -faibles femmes.</p> - -<hr /> - - -<p>TRAINS <i>de</i> <span class="small">SANTÉ</span> <i>et de</i> <span class="small">PLAISIR</span>. — Tel est le titre séduisant -d’un prospectus qu’on vient de me remettre. -L’administration se charge, au moyen de ce voyage en -chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à ceux -qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à -éprouver les plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs -seront guéris sans distinction de maladies aiguës, chroniques, -graves ou légères, le prospectus ne fait point de -réserves, et tous, amusés bon gré mal gré ; tant pis pour -ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade, -ils seront forcés de faire comme les autres.</p> - -<p>Cependant, je me permettrai de faire observer que les -voyageurs en bonne santé n’étant point formellement -exclus du voyage, l’administration sera dans la cruelle -nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le -droit de les guérir ensuite, conformément au programme. -Mais, comme il est beaucoup plus facile de -rendre les gens malades que de leur rendre la santé, je -crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser -la compagnie.</p> - -<p>Je ne veux pas formuler une insinuation malveillante, -mais si j’étais assez heureux pour posséder une infirmité -suffisamment grave pour m’obliger à faire un -voyage de trois cents lieues en train de plaisir, je voudrais -que l’administration me signât un petit engagement -par-devant notaire de me débarrasser de ladite -infirmité ; de plus, je me réserverais formellement le -droit de ne pas goûter d’autre plaisir. Quand on a été -pris une fois aux plaisirs de l’administration, on s’en -souvient toute sa vie. Je prendrais cette petite précaution, -parce que si j’ai été plus d’une fois à même de -constater l’efficacité thérapeutique de la vapeur employée -sous forme de bains, j’ai le droit de douter de -son efficacité sous forme de train de plaisir, quand -même on alimenterait la chaudière avec des eaux minérales.</p> - -<hr /> - - -<p>En face de la Morgue, derrière Notre-Dame, il existe -une espèce de place où s’entassent pêle-mêle des marchandes -de pommes et des brocanteurs en vieille ferraille. -Là, au milieu du pittoresque désordre de ces boutiques -en plein vent, je remarquai, en passant l’autre -jour, une petite échelle double peinte en bleu, au sommet -de laquelle était accrochée une boîte de même -couleur dont les faces présentaient les inscriptions suivantes :</p> - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="small">(Face antérieure.)<br /> -POMMADE</span><br /> -UNIVERSELLE<br /> -<span class="small">CAMPHRÉE</span><br /> -DU PÈRE PATIENCE.</div></td></tr> -<tr><td class="c w49"><div><span class="small">(Face latérale gauche.)<br /> -BAUME POUR</span><br /> -<span class="g">LES CORS</span><br /> -<span class="small">ET AUTRES.</span></div></td> -<td class="c w49"><div><span class="small">(Face latérale droite.)<br /> -BAUME POUR</span><br /> -<span class="g">LES DENTS</span><br /> -<span class="small">ET AUTRES.</span></div></td></tr> -</table> -<p>Je restai muet d’admiration devant la boîte du père -Patience. Une pommade universelle ! combien un tel -prodige a-t-il dû coûter de travaux, de veilles, d’études -et de recherches à ce vieux praticien libre ! Je regrettai -profondément de ne pas avoir une fortune à déposer à -ses pieds pour obtenir le secret de cette merveilleuse -pommade. Je serais devenu le bienfaiteur de mon pays, -l’arbitre de la santé publique. Il y a deux mille ans, la -Grèce m’aurait élevé des statues, des temples, et je passais -demi-dieu avec tous les avantages attachés à ce -poste lucratif.</p> - -<p>En ce moment, j’aperçus les inscriptions latérales. -J’avoue qu’elles me firent faire quelques réflexions. Pourquoi, -si la pommade est universelle, le père Patience -possède-t-il un baume pour les dents <i>et autres</i>, et un -baume pour cors <i>et autres</i> ? Ce <i>autres</i> est d’un vague -qui frise l’universalité. Or, pourquoi le père Patience -a-t-il inventé ces deux nouveaux baumes, puisque la -pommade était déjà universelle ? Il faut que la pommade -soit un peu moins universelle que la boîte ne l’affirme, -ou que le père Patience soit dévoré d’une ardeur scientifique -bien inextinguible, d’une ambition de découvertes -bien insatiable.</p> - -<p>Désirant avoir l’explication exacte de ce mot <i>autres</i> -qui restait pour mon esprit dans la pénombre des faits -douteux, je demandai à la marchande de pommes la -plus voisine où je pourrais trouver le père Patience, car -l’imprudent n’était pas là ; il avait laissé son trésor sous -la seule garde de l’honnêteté publique. La marchande -m’indiqua du geste, dans le lointain, quatre ou cinq -marchands de vins où le père Patience faisait probablement -sa clinique et où il apaisait son ardeur scientifique. -Craignant qu’il n’eût eu ce jour-là de trop grandes ardeurs -à éteindre, je préférai repasser un jour où, à -cheval sur le sommet de son échelle bleue, jambe de -ci, jambe de là, cet homme illustre répandra sur la foule -des trésors de son érudition et de ses baumes merveilleux.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est de mon devoir d’annoncer aujourd’hui la découverte -d’un grand fait scientifique.</p> - -<p>Il paraît que l’atmosphère avait, depuis un certain -temps, modifié sournoisement sa constitution chimique ; -les savants dormaient sur leurs deux oreilles sans se -douter de rien. Heureusement un homme veillait ; profond -observateur, il se sentait progressivement envahi -par le phosphate calcaire, et fixa son œil gris sur le -bleu de l’espace ; il avait compris qu’il se passait quelque -chose d’étrange dans ces régions mal organisées -où les comètes peuvent vagabonder tout à leur aise -sans qu’un règlement de police vienne les empêcher de -perturber le repos de l’univers.</p> - -<p>Comme César, il flaira, sentit, et la découverte fut faite.</p> - -<p>Cet homme, dont la postérité gravera le nom en lettres -d’or entre ceux de Copernic et de Christophe Colomb, -s’appelle Valenciennes.</p> - -<p>Donc M. Valenciennes a découvert la nouvelle composition -chimique de l’air. Voici comment il s’y est pris pour -payer son écot à la science, qui a tant fait pour lui, — hélas ! -sans le connaître ; — voici comment il a proclamé -cette grande découverte, qui est, j’ose le dire, le -plus beau fleuron de sa couronne scientifique :</p> - -<p>Un jour qu’il était d’examen à l’École de pharmacie, -il demanda à un élève :</p> - -<p>— Pourriez-vous me dire, monsieur, quels sont les -éléments constituants de l’air atmosphérique ?</p> - -<p>— L’air atmosphérique est composé de 21 parties -d’oxygène, 79 d’azote, plus quelques traces d’acide carbonique -et d’eau.</p> - -<p>— Après, monsieur ?</p> - -<p>— Voilà tout, monsieur.</p> - -<p>— Comment, voilà tout ! Et l’<i>acide phosphorique</i> ! -qu’en faites-vous donc, monsieur ? s’écria l’immortel, -dont la voix éclata comme un obus chargé des clartés -éblouissantes à l’adresse des ignorants.</p> - -<p>— L’acide phosphorique, monsieur ! répondit le savant -en expectative, complétement ahuri.</p> - -<p>— Certainement, monsieur, l’acide phosphorique ! -<i>S’il n’y en avait pas dans l’air, où donc les animaux -puiseraient-ils les quantités énormes de phosphore et -de phosphates qu’ils contiennent ????</i></p> - -<p>Cette réponse à bout portant fit un tel effet sur l’intelligence -de notre savant — surnuméraire — que depuis -ce jour il se considère comme une allumette et prend -le plus grand soin d’éviter tout choc ou frottement de nature -à modifier sa composition chimique.</p> - -<p>La proclamation de cette nouvelle découverte fut -accueillie avec un enthousiasme impossible à décrire. -Dix minutes après, les assistants se tenaient encore les -côtes, et de douces larmes inondaient leurs frais visages. -Ils avaient tant ri !</p> - -<p>Les savants officiels n’en purent faire autant, parce -que, m’a-t-on dit, les bras leur en tombèrent ; de sorte -qu’il leur fut tout à fait impossible d’applaudir.</p> - -<p>Depuis cette immense découverte, la circonférence -crânienne de l’inventeur paraît entourée le soir d’une -auréole phosphorescente : c’est l’auréole du génie, qui -ne pouvait couronner un plus majestueux front. Il laisse -après lui dans l’espace une traînée lumineuse digne d’être -signalée aux astronomes qui n’ont encore découvert -que des pseudo-planètes. Ce météore brillant se distingue -des autres comètes par l’odeur d’allumette chimique -inséparable de sa traînée lumineuse.</p> - -<p>L’archevêque de Bologne visitant son diocèse se trouvait, -il y a quelques jours, à Cinto ; il témoignait au gonfalonier -la joie que lui causait l’état moral de la population : -« Quel beau pays ! s’écria-t-il ; quelle admirable -ville ! <i>elle est en retard de deux siècles sur le reste du -monde !</i> » Si jamais le monseigneur rencontre M. Valenciennes, -bien sûr qu’il dira : « Quel prodigieux savant ; -je gage qu’il est de Cinto ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c11">XI</h2> - - -<p class="d">Les trichines. — Un gigot immortel.<br /> -Pompiers incombustibles.<br /> -Face à main. — Nouveau traitement de la diarrhée.<br /> -Le dentiste visible nuit et jour.</p> - - - -<p>On dirait que Pandore a cassé le bocal aux épidémies. -Le choléra est à peine parti, la variole sévit encore, et -déjà les trichines grattent à nos frontières ; sans compter -le typhus des bêtes à cornes, qui vient de faire une courte -visite au Jardin d’acclimatation.</p> - -<p>Les trichines sont à l’ordre du jour, je vais donc vous -initier aux mœurs et coutumes de ces redoutables entozoaires.</p> - -<p>La trichine (<i lang="la" xml:lang="la">trichina spiralis</i>) est un ver <i>nématoïde</i>, -d’un blanc rosé, gros comme un poil de barbe et long -de 1 à 2 millimètres, lorsqu’il a atteint tout son développement. -Ne souriez pas de la faiblesse de cet ennemi -et rappelez-vous le triste sort de Gulliver enchaîné par -une armée de Lilliputiens. Les trichines se reproduisent -avec une terrible fécondité ; la femelle acquiert en quelques -jours ses aptitudes à la reproduction, et donne -naissance à la fois à 60 ou 80 petits.</p> - -<p>Les nuées d’embryons trichinaires envahissent nos -tissus avec une telle rapidité, que Leuckart estimait à -quinze millions le nombre de ceux qui étaient contenus -dans un morceau de viande de trois livres, qu’il examinait.</p> - -<p>Ah ! je vois votre sourire s’effacer. Ce petit être, -méprisable comme individu à cause de sa faiblesse, -prend les proportions d’un monstre effroyablement horrible, -quand il multiplie son individualité par cent -millions.</p> - -<p>Figurez-vous Prométhée dévoré par cent millions de -petits vautours !</p> - -<p>L’histoire des trichines est assez moderne ; Hilton, de -Londres, est le premier qui les ait entrevus en 1832.</p> - -<p>Depuis cette époque, un grand nombre de savants les -ont étudiées et maintenant on connaît tout aussi bien -leurs habitudes que celles des autres scélérats du règne -animal qui vivent à nos dépens de rapine et de carnage.</p> - -<p>Les trichines pénètrent dans l’organisme mêlés aux -aliments qui les contiennent. Loin de trouver la mort -dans l’action des sucs digestifs qui devraient les dissoudre, -ils y rencontrent au contraire les éléments de leur -développement. Car au moment où ils reçoivent l’hospitalité -de l’estomac, ils n’en sont encore qu’à la première -phase de leur existence. A peine parvenus dans l’intestin, -ils forment deux groupes distincts, et l’étude de ces -groupes vous donnera la connaissance exacte de leur -mode d’évolution.</p> - -<p>Les premiers envahisseurs sont destinés à faire souche -et résident dans le tube intestinal. Au bout de quelques -jours, leur fécondité donne naissance à une multitude -d’embryons, qui forment le second groupe. Ceux-ci, à -la faveur de leur volume microscopique, traversent les -tuniques de l’intestin, dans lequel ils ne doivent plus -revenir, et se répandent dans tout l’organisme. On en -trouve dans le cœur, les muscles de l’œil, et surtout dans -ceux du tronc et des membres, où on en voit des myriades.</p> - -<p>Là leur migration s’arrête, ils se roulent en spirale, -peu à peu s’enveloppent d’une petite coque, qu’on appelle -kyste, et demeurent immobiles, sans donner naissance -à aucune postérité.</p> - -<p>Ils sont destinés à périr dans leur immobilité, à -moins que la chair qui les renferme ne serve d’aliment -à l’homme ou à un autre animal. Alors, sous l’influence -de l’incubation de l’estomac, ils achèvent de se développer -et deviennent la source de nouvelles générations.</p> - -<p>Tel est l’ordre et la marche de l’évolution trichinaire.</p> - -<p>Ces entozoaires sont doués d’une résistance vitale -très-énergique. Ils supportent sans périr un froid de −13° -et résistent également à une chaleur de +75° centigrades. -Le fumage et la salaison des viandes qui les -recèlent doivent être très-prolongés pour déterminer -leur mort.</p> - -<p>La résistance des trichines à une haute température -mérite de fixer l’attention, car la chaleur des parties -centrales d’une grosse pièce rôtie dépasse rarement 40 -ou 45° centigrades, limite inférieure à celle que nous -venons de fixer comme déterminant la mort de ces -entozoaires. Cependant, cette considération est plus -théorique que pratique, car dans les relations des faits -nombreux qui se rattachent aux épidémies trichinaires, -je n’en ai pas rencontré un seul qui ait eu pour point -de départ l’ingestion de viandes convenablement cuites.</p> - -<p>Il peut vous sembler étrange que jusqu’ici la maladie -trichinaire n’ait point encore sévi en France, tandis -qu’en Angleterre, et surtout en Allemagne, on en a observé -de si nombreuses épidémies. Cela tient à peu près -uniquement à la manière dont nos voisins consomment -la chair du porc, elle diffère de la nôtre. Les Allemands -et les Anglais mangent volontiers du jambon cru, à -peine fumé, des saucisses et des cervelas dont la cuisson -est à peu près nulle.</p> - -<p>En général, en France on y met plus de façons, et on -montre une certaine répugnance pour ces procédés culinaires -trop sommaires. Le porc n’est accepté sur nos -tables qu’après avoir subi un degré de cuisson qui met -les trichines hors d’état de nous nuire.</p> - -<p>La multiplication prodigieuse de ces entozoaires explique -l’extension des épidémies. Un animal malade peut -infecter deux cents consommateurs, dont les déjections -contiennent des trichines. En Allemagne, les porcs vagabondent -dans les villages et ne se montrent pas très-difficiles -sur la nature de leurs aliments ; on conçoit fort -bien par quels procédés ils peuvent devenir malades à -leur tour et comment, de proche en proche, le mal peut -s’étendre.</p> - -<p>Les deux principaux symptômes de la maladie sont en -rapport avec l’évolution des hôtes incommodes qui la -déterminent. Dans une première phase, qui correspond -à leur migration à travers les tuniques de l’intestin, il -survient une diarrhée intense. Dans la seconde phase, le -malade est en proie à des douleurs parfois horribles -ayant leur siége dans les muscles des membres et du -tronc. Ces douleurs sont déterminées par la pénétration -et le séjour des trichines au milieu des éléments musculaires.</p> - -<p>On ne peut comparer la maladie trichinaire aux épidémies -de choléra, de typhus, etc., qui envahissent progressivement -de vastes contrées. Ici la cause matérielle -et tangible est limitée dans son extension par sa nature, -les foyers s’allument spontanément, mais ils s’éteignent -aussitôt que la crainte a imposé aux amateurs du petit -salé des précautions convenables.</p> - -<p>La mortalité est également beaucoup moindre que -dans les grandes épidémies que je viens de citer, mais -la médecine n’a rien à revendiquer dans cet heureux résultat, -car jusqu’à présent on ne connaît aucun moyen -d’agir sur les trichines qui ont envahi l’organisme ; -lorsque le malade guérit, c’est tout spontanément, et il -n’en a d’obligation qu’à lui-même. Son terrain était impropre -à la culture des trichines. Cependant la convalescence -est toujours fort longue et très-pénible.</p> - -<p>Quand il s’agit d’apprécier les résultats funestes d’une -maladie développée dans un autre pays, et en dehors de -notre observation, il faut se méfier des exagérations. -Je ne mentionnerai donc pas les rumeurs vagues qui -ont été répandues, mais je vous citerai des chiffres -exacts, provenant de quatre des localités envahies par -des trichines. Elles ont fourni un ensemble de 362 malades, -sur lesquels on compte 58 morts, et 304 guérisons. -Ce qui donne une proportion d’environ 1 mort sur 6.</p> - -<p>N’oubliez pas pourtant que ces faits malheureux ne -doivent faire vibrer chez vous que la corde philanthropique. -Vous n’en devez concevoir aucune crainte -égoïste. Vous assistez de votre fauteuil au triste spectacle -d’un vaisseau battu par la tempête, mais vous êtes -à l’abri des flots. Il est encore des frontières du côté de -l’Allemagne. Il existe, du reste, un moyen de préservation -bien simple, et sans imiter l’horreur des fils de -Moïse pour l’ami de saint Antoine, il vous suffira de -le faire cuire convenablement pour le mettre à l’abri du -soupçon.</p> - -<p>Ce procédé est plus simple que celui que recommande -Schultz. Ce savant veut qu’on examine la viande de -porc au microscope, pour voir si elle ne contient pas de -trichines. C’est un bon moyen, seulement il augmenterait -un peu le prix d’une saucisse, car un bon microscope -coûte environ 1,000 francs.</p> - -<p>A ne vous rien celer, je vois cependant poindre un -nuage à l’horizon, la foire aux jambons est proche et -l’Allemagne va expédier, comme à l’ordinaire, sur notre -marché des montagnes de marchandises empruntées à la -race porcine.</p> - -<p>Est-il bien sûr que les blonds fils de l’Allemagne ne -nous apporteront pas quelques trichines dans leurs produits ?</p> - -<p>Il y a là une grosse question de salubrité publique, et -si l’on me demandait mon avis, je consignerais les jambons -allemands à la frontière comme on a consigné les -bêtes à cornes de l’Angleterre.</p> - -<p>J’ai d’autant moins de confiance dans les envois -de l’Allemagne, qu’elle nous a déjà expédié ses oculistes -qui jouent le rôle de trichines dans le corps médical.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est certaines choses que je voudrais voir à l’abri -des progrès de la chimie ; ces choses-là sont les aliments. -Que les chimistes épuisent leur génie à trouver une eau -qui fasse pousser les cheveux, noircir la barbe et tomber -les cors, j’applaudirai de grand cœur quand ils auront -réussi ; mais qu’ils s’obstinent à prendre une casserole -pour un creuset, à porter leurs savantes mains sur les -fourneaux de la cuisine, je prétends qu’ils ont tort, et -je repousse avec horreur leur pain fabriqué avec de la -sciure de bois, leur vin artificiel et leurs petits fours confectionnés -avec des marrons d’Inde, toutes choses qu’ils -trouvent délicieuses, nourrissantes et parfaitement hygiéniques, -seulement, dont ils ne mangent jamais.</p> - -<p>J’ai goûté une fois des légumes conservés par un prodige -de chimie ; ces légumes-là résistaient non-seulement -aux injures du temps, mais encore aux efforts digestifs -de l’estomac le plus vigoureux, de sorte que le consommateur -les conserverait à perpétuité, si une indigestion -ne l’en débarrassait.</p> - -<p>Ces embaumements alimentaires me rappellent un fameux -gigot de l’Exposition. En apparence, ce gigot était -fait comme un autre ; mais lorsqu’on avait lu son signalement -dans certain journal scientifique, on ne pouvait -pas douter que cette modeste enveloppe ne cachât d’illustres -qualités. Voici le signalement : la merveille des -merveilles de l’Exposition universelle, le chef-d’œuvre -qui suffirait à en léguer le souvenir aux races futures, -est un gigot conservé depuis quinze mois !!</p> - -<p>On aurait bien dit quinze siècles, mais l’inventeur, à -moins d’être le Juif-Errant en personne, aurait perdu -la gloire de cette belle découverte : on se résigna donc à -supputer par mois l’antiquité du célèbre gigot, que quarante -mille Tantales français et étrangers ont dévoré, hélas ! -des yeux seulement, pendant tout le temps qu’il fut -exposé à leur convoitise admirative. Enfin, le grand -jour de la justice arriva pour lui : une commission fut -chargée d’examiner ses titres et droits à l’immortalité.</p> - -<p>Cette commission était composée d’un chimiste célèbre, -d’un embaumeur illustre, et d’un restaurateur -fameux ; trois hommes d’expérience, connaissant tous -les inconvénients de la conservation au point de vue de -l’acte digestif.</p> - -<p>Le chimiste dit au restaurateur :</p> - -<p>— Ceci, collègue, rentre exclusivement dans vos attributions, -il faut que vous accommodiez de votre -mieux ce succulent gigot, que vous en mangiez le plus -possible, et que dans deux jours vous nous disiez -si nous devons véritablement le placer au-dessus du pré-salé.</p> - -<p>— Du tout, du tout, c’est de l’embaumement, dit le -restaurateur, en passant le gigot à l’embaumeur, et c’est -à vous, collègue, que revient de droit l’honneur de digérer -cet immortel produit.</p> - -<p>— Mais vous n’y pensez pas, c’est de la chimie pure, -et cela rentre dans les attributions de notre collègue -le chimiste, qui est bien plus capable que nous d’apprécier -l’importance de la découverte et le fumet de la -pièce.</p> - -<p>— Jamais ! s’écria le chimiste, avec un geste d’horreur.</p> - -<p>Chacun des trois commissaires se récusait énergiquement -et la discussion menaçait de s’éterniser, ce qui -aurait eu de grands inconvénients pour tous, excepté -cependant pour le gigot, qui, vu son état, n’avait pas le -droit de trouver le temps long. Pour couper court aux -débats, il fut convenu qu’il serait mangé par procuration, -et le gardien qui le défendait depuis si longtemps -contre l’enthousiasme de la foule, fut chargé d’être le -Pâris de cette contestation.</p> - -<p>Le lendemain, la commission se rendit près de lui -pour recevoir la confidence de ses impressions gastronomiques, -le gardien n’avait pas paru ; pendant deux -jours même absence. Enfin, la commission, qui n’était -pas sans inquiétude, peut-être même pas sans remords, -se transporta à son domicile. Le malheureux avait -mangé une petite tranche du merveilleux gigot, et luttait -depuis trois jours et trois nuits contre une insurrection -intestinale terrible. Son chien et son chat, qui -avaient profité de son indisposition pour ne laisser que -le manche, avaient été surpris eux-mêmes subitement -par la conservation dont ils s’étaient saturés, et posaient -pour l’éternité dans l’attitude classique d’un chien et -d’un chat en présence d’un gigot.</p> - -<p>La commission enthousiasmée décerna une médaille -à l’inventeur, jamais elle n’avait vu un chien, un chat -et un manche de gigot si bien conservés.</p> - -<hr /> - - -<p>Le <i>Musée des Sciences</i> dit qu’on a fait dernièrement -l’épreuve de vêtements hygiéniques incombustibles, au -moyen desquels les pompiers pourront <i>impunément</i> demeurer, -pendant un certain temps, au milieu d’un bâtiment -incendié, exposés à l’action <i>directe des flammes</i>, -<i>saisir à pleines mains et transporter au loin des objets -incandescents ou embrasés</i>. Ces vêtements se composent -de tissus métalliques, de carton, d’amiante et de drap, -rendus incombustibles par le borax, l’alun et le phosphate -d’ammoniaque.</p> - -<p>Voilà certainement une ingénieuse invention qui -donnera à bien des gens le désir d’entrer dans les pompiers. -Cependant, pour que cette précieuse découverte -soit parfaite, il lui manque deux petites choses que je -m’empresse de signaler à l’auteur, bien convaincu qu’il -va les imaginer en un tour de main :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Il serait bon de joindre à chaque vêtement une -paire de poumons incombustibles qui pourraient permettre -au pompier de respirer avec facilité dans l’atmosphère -de 4 à 500° centigrades des incendies.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Il ne serait pas mauvais d’imaginer une solution -dans laquelle on tremperait le pompier avant de le vêtir -pour le rendre lui-même incombustible, car, sans cette -petite précaution, il courrait le risque, au lieu d’être -grillé ou rôti, de se trouver cuit à point dans ses vêtements -comme une côtelette en papillote. L’invention -constitue un progrès évident à ce point de vue ; cependant, -si j’étais pompier, je déclare que je le trouverais -insuffisant.</p> - -<hr /> - - -<p>— M. Gaimard, l’intrépide voyageur dont la spécialité -est de faire le tour du monde, disait, à l’Institut, à mon -ami L…, bien connu dans ce temple de la science pour -sa verve caustique :</p> - -<p>— Je lisais hier dans le journal, qu’on avait trouvé -une face-à-main en or, rue Vivienne ; vous qui connaissez -tout, dites-moi donc ce que cela peut être ? (En ce -moment, passait M. X…, membre de l’Institut, qui jouit -de l’antipathie de tous ceux qui ne le connaissent pas, -et de la malveillance de tous ceux qui le connaissent.)</p> - -<p>— Comment ! vous ne savez pas ce que c’est qu’une -face-à-main ?</p> - -<p>— Ma foi, non !</p> - -<p>(Désignant M. X…) — Tenez, en voilà une qui passe.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Velpeau avait dans son service un pauvre diable -atteint d’une tumeur blanche suppurée de l’articulation -du genou, qui était pour ce malade la cause d’une diarrhée -incoercible. Le membre était perdu, l’amputation -fut pratiquée, et en raison de l’axiome <i lang="la" xml:lang="la">sublata causa</i>, etc., -l’intestin revint à de meilleurs sentiments et se reposa -de ses fatigues passées.</p> - -<p>Quelques jours après l’opération, l’éminent chirurgien, -en montrant le malade aux élèves qui le suivaient, -leur dit avec cette bonhomie narquoise qui le caractérise :</p> - -<p>— Voyez, messieurs, comme l’amputation d’un membre -coupe net une vieille diarrhée.</p> - -<p>Un médecin étranger débarqué de la veille, recueillait -religieusement chaque parole du professeur, et fut -frappé de ce beau résultat. Après la visite, il s’approcha -de M. Velpeau et lui dit avec un sérieux tout britannique :</p> - -<p>— Monsieur, j’ai dans mon pays un malade atteint -depuis quinze mois d’une diarrhée qui l’épuise ; j’ai inutilement -employé bien des moyens pour l’en débarrasser, -si je lui coupais un membre ?</p> - -<hr /> - - -<p>En allant il y a quelques jours à Belleville, je remarquai, -en passant, une enseigne de dentiste où l’on peut -lire, au milieu de choses non moins utiles que judicieusement -écrites, les deux renseignements suivants :</p> - - -<p class="c i">FAIT LES OPÉRATIONS ABANDONNÉES.<br /> -EST VISIBLE JOUR ET NUIT.</p> - - -<p>Les opérations abandonnées ! l’indication est un peu -vague ; abandonnées !… est-ce que par hasard il y aurait -des praticiens trop chargés d’opérations et capables de -se conduire à leur égard comme le propriétaire d’un -caniche qu’on abandonne sur la voie publique pour ne -pas payer la taxe ? Cette enseigne ne me laisse plus le -moindre doute à cet égard. Il doit y en avoir.</p> - -<p>Mais alors, ce brave dentiste serait donc le saint Vincent -de Paul des opérations abandonnées ; son cabinet, -une espèce de bureau des objets perdus, un vestiaire -comme pour les cannes et parapluies, où chacun aurait -le droit de déposer les opérations sans feu ni lieu, rencontrées -dans la rue en état de vagabondage. Ah ! c’est -très-beau de sa part un pareil dévouement, et je ne sais -pas si l’humanité n’est pas obligée d’offrir des remercîments -(et quelque chose avec) à ce philanthrope</p> - - -<p class="c">VISIBLE JOUR ET NUIT.</p> - - -<p>Jour et nuit, c’est encore un avantage qu’il possède -sur le soleil, généralement invisible pendant la nuit, et -même, hélas ! parfois pendant le jour.</p> - -<p>Cette rédaction laisse quelque chose à désirer. Où et -comment peut-on voir ce monsieur la nuit ? Dort-il (ou -ne dort-il pas) sur le balcon de sa fenêtre, de manière -à ce que tout le monde puisse en jouir ? Le public est-il -admis à circuler autour de son lit, comme jadis la chose -se pratiqua pour Louis XIV ? (Dans ce cas, je pense qu’il -couche seul.)</p> - -<p>Je serais enchanté de savoir au juste de quelle manière -il est visible ; car moi, vous, le premier venu, dans -une nuit d’insomnie, pouvons éprouver le désir bien -naturel d’attendre l’aurore en causant avec quelqu’un, -et, pour mon compte, je suis disposé à lui accorder la -préférence, car un homme qui a des idées si remarquables -doit avoir une conversation bien amusante.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c12">XII</h2> - - -<p class="d">Le hanneton considéré comme animal de trait.<br /> -Élections académiques. — La chaîne pendante. — L’acide phénique.<br /> -M. Bouley. — Les eaux de la Salette.<br /> -L’habit de Vauquelin.</p> - - - -<p>L’homme est, en vérité, une singulière créature ; il -se met l’esprit à l’envers pour trouver les moyens de -produire de la force ; il met à contribution la vapeur, -les moteurs hydrauliques, une foule d’engins coûteux et -compliqués, et il laisse improductives, il gaspille en -les dédaignant, les forces que la nature a placées sous -sa main distraite. Demandez plutôt à M. Plateau, qui -vient de communiquer à l’Institut un mémoire sur <i>la -force musculaire des insectes</i>. Je copie fidèlement l’une -de ses conclusions :</p> - -<p>« Ainsi, tandis que le cheval de gros trait n’est capable -d’exercer pendant quelques instants qu’un effort -de traction équivalant aux deux tiers environ de son -propre poids, j’ai trouvé que le hanneton commun peut -tirer avec une force égale à quatorze fois son poids, et -que cette force est considérablement dépassée encore -par d’autres coléoptères ; le plus vigoureux parmi tous -ceux que j’ai essayés est la <i lang="la" xml:lang="la">donacia nympheæ</i>, qui fait -équilibre par sa traction à quarante-deux fois son -poids. »</p> - -<p>Je trouve que M. Plateau est incomplet. Son génie -fatigué s’arrête aux portes de la terre promise. Il nous -indique une puissance jusqu’ici méconnue, mais il paraît -avoir besoin de souffler un peu avant de nous en -signaler les applications pratiques.</p> - -<p>Sa comparaison des forces du cheval et du hanneton -laisse entrevoir cependant le fond de sa pensée sardonique. -C’est un amer sarcasme contre l’humanité. Il -semble dire : le cheval produit passagèrement une force -égale aux deux tiers de son poids, l’énergie du hanneton -lui fait déplacer quatorze fois sa pesanteur ; et -pourtant l’homme préfère le cheval au hanneton ; quel -est le moins intelligent des trois ?</p> - -<p>Il a raison, M. Plateau : l’heure de la réhabilitation a -sonné pour ce coléoptère ; on doit lui accorder la place -qu’il mérite d’occuper dans l’échelle des puissances. -J’ouvre la route à ses applications :</p> - -<p>Un hanneton bien constitué, sans vices rédhibitoires, -pèse environ 10 grammes ; il peut traîner un poids de -140 grammes. Il suffirait donc d’un attelage de 55,714 -hannetons pour faire marcher une de ces lourdes guimbardes -à traîner la pierre de taille, qui ébranlent nos -maisons sur leur passage, et dont la charge est estimée -à cinq mille kilogrammes. Il faudrait peut-être ajouter -quelques bêtes de renfort les jours de pluie, à cause du -macadam ; mais c’est là un détail de peu d’importance.</p> - -<p>Ah ! ce serait un spectacle touchant que l’émulation -des coléoptères, quittant leur vie vagabonde pour apporter -leur pierre à l’édifice social. Le hanneton serait -moralisé par le travail.</p> - -<p>Ce lamellicorne à l’état de nature est vorace, libidineux, -étourdi, destructeur ; il ronge la feuille après avoir -dévoré la racine. Mais, au fond, il a peut-être encore de -bons sentiments, qui n’attendent pour naître que le zèle -d’un convertisseur.</p> - -<p>Au lieu de ravager les cultures, il viendrait s’asseoir -au foyer de la civilisation, et le cheval pourrait être définitivement -et exclusivement réservé pour les usages -culinaires.</p> - -<p>En vérité, je vous le dis, il y a là une grande, une -noble pensée.</p> - -<p>Cependant, si M. Ducoux adoptait ce mode d’attelage -pour ses voitures, je me réserverais de ne jamais les -prendre à l’heure. A moins que les hannetons ne déployassent -leurs ailes, comme les blanches colombes qui -traînaient jadis la conque de Vénus.</p> - -<p>Il existe encore un autre insecte, un aptère de l’ordre -des suceurs, bien jambé aux jarrets solides, que le -vulgaire connaît sous le nom de puce. Il serait possible -d’utiliser sa puissance musculaire ; mais cet insecte -remplit ici-bas une mission spéciale, et il ne faut pas -toucher aux décrets de la Providence.</p> - -<hr /> - - -<p>Aujourd’hui la physionomie de l’Institut est un peu -plus animée que de coutume ; il s’agit de l’élection, fort -disputée, d’un membre dans la section d’anatomie et de -zoologie. Deux candidats sont en présence, MM. Ch. Robin -et Lacaze-Duthiers. On se parle bas, les tenants des -compétiteurs donnent leur dernier coup d’épaule, le -moment est solennel, les urnes vont circuler.</p> - -<p>Il faut bien le dire, il s’agit moins des titres des candidats -que des compagnies savantes qu’ils représentent. -M. Ch. Robin appartient à la Faculté de médecine, et -M. Lacaze au Jardin des Plantes. Il s’agit de savoir si le -Jardin des Plantes va dévorer la Faculté.</p> - -<p>Les titres scientifiques de M. Ch. Robin sont considérables, -et on en trouverait aussi facilement le catalogue -en Allemagne et en Angleterre qu’à Paris, car ses travaux -sont devenus européens. Malgré des titres très-recommandables, -M. Lacaze-Duthiers lui est donc inférieur -sous ce rapport. Mais les professeurs du Muséum, -qui siégent à l’Institut, sont plus nombreux que ceux -de la Faculté, ils marchent comme un seul homme et -soutiennent vigoureusement <i>leur candidat</i>.</p> - -<p>Il faut du reste le reconnaître à la louange de ces savants : -aussitôt que l’intérêt du Muséum est en jeu, aussitôt -qu’un danger menace leurs priviléges, bien qu’ils -n’aient pas une vive tendresse les uns pour les autres, -ils se groupent et forment un bataillon carré qu’on ne -peut entamer. A la Faculté, il n’en est pas de même : -au moment du danger, chacun tire de son côté en riant -du mal de son voisin, sans songer que le mal de l’un -est le mal de tous.</p> - -<p>Le comité secret qui a eu lieu la semaine dernière a -été fort agité. M. de Quatrefages (du Muséum) a mis -en avant cette singulière raison contre M. Robin, qu’il -ne fallait pas laisser envahir la section de zoologie par -l’élément médical. M. Rayer lui a fait une très-vigoureuse -réponse. J’ai trop rarement l’occasion d’être -agréable à M. Rayer (qui m’exècre, et auquel je le -rends bien) pour ne pas saisir au passage cette circonstance -de le féliciter.</p> - -<p>M. de Quatrefages a risqué un autre argument qui -n’a pas obtenu un succès d’enthousiasme : — M. Robin, -dit-il, est encore jeune, laissez passer M. Lacaze, et la première -vacance lui reviendra de droit. Tout porte à croire -qu’il n’attendra pas longtemps. M. Milne Edwards est -d’une mauvaise santé (M. Milne Edwards pâlit visiblement -et jette à l’orateur un regard de travers) ; la section -possède plusieurs septuagénaires, et dans l’ordre -naturel des choses, un nouveau deuil ne saurait tarder -à nous affliger.</p> - -<p>— Ah ça ! mais il nous tâte le pouls, s’est écrié un -peu en colère, M. Serres, l’un des doyens.</p> - -<p>Le fait est que M. de Quatrefages, vendait la peau… -de ses collègues.</p> - -<p>Les urnes ont circulé, le destin va parler, des nuages -passent alternativement sur le front du Muséum et de -la Faculté, selon les alternatives qui naissent du dépouillement -des votes. Tout est dit, M. Ch. Robin est nommé -par 34 voix contre 21 données à M. Lacaze. C’est un -très-beau succès.</p> - -<hr /> - - -<p>Vous avez sans doute remarqué sur la Seine, au-dessous -du Pont-Neuf, une grande machine à palettes, -montée sur deux longs bateaux ? Elle se pose comme -une charade dont les passants cherchent en vain le mot.</p> - -<p>N’allez pas prendre cet engin pour une des persiennes -du boudoir des nymphes de la Seine. C’est un moteur -d’une grande puissance, qui porte le nom de <i>chaîne hydraulique -pendante</i>. Les palettes montées sur une chaîne -sont mises en action par le courant de la rivière et -transmettent le mouvement à un arbre de couche. La -puissance déployée peut être utilisée à élever des masses -d’eau destinées à l’irrigation des cultures et à d’autres -usages.</p> - -<p>Les ingénieurs s’accordent à prédire un grand avenir -à cette innovation. Mais l’auteur devrait bien faire travailler -sa machine d’une manière utile pour en démontrer -la puissance. Il suffirait pour cela d’établir une -chute d’eau empruntée à la Seine et élevée à quelques -mètres de hauteur, au moyen de corps de pompe d’une -force convenable.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans ces derniers temps, les applications de l’acide -phénique sont devenues tellement nombreuses, que la -médecine, l’hygiène, l’histoire naturelle, l’agriculture -et même l’économie domestique, sont devenues ses tributaires.</p> - -<p>Je crains même qu’il ne devienne un peu trop à la -mode et qu’on en fasse un cheval à toute bride. Nonobstant, -M. le docteur Lemaire vient de publier sur -ce puissant désinfectant un volume ayant pour titre : -<i>De l’acide phénique</i>, où se trouve indépendamment des -travaux personnels de l’auteur, tout ce qui a été publié -d’important sur ce sujet. C’est un bon livre, qui sera -surtout utile aux gens qui ont quelque émanation désagréable -à dissimuler.</p> - -<p>Oh ! tyrannie de l’amitié ! moi qui voudrais pouvoir -allonger les jours de cinq ou six heures, j’ai été forcé -de lire les 745 pages de cette monographie d’un auteur -que je ne connais pas, et cela parce que j’ai le malheur -d’être l’ami de l’un de ses amis. Mais, au fond, je n’en -suis pas absolument fâché. J’y ai trouvé des choses très-intéressantes.</p> - -<hr /> - - -<p>L’échauffourée épizootique du Jardin d’acclimatation -est entièrement éteinte ; on l’a arrêtée par le sacrifice -de 43 bêtes malades représentant une valeur de 16 à -18,000 fr. Aucun cas nouveau ne s’est manifesté.</p> - -<p>Ce résultat est magnifique si on le compare aux désastres -causés en Angleterre par ce typhus, qui a déjà -fait périr plus de 70,000 bêtes, représentant une valeur -de 5 à 600 millions de francs. Ce sont deux gazelles -importées de Londres, qui ont introduit chez nous le -typhus, ce qui prouve que l’affection n’est nullement -spéciale aux grands ruminants comme on le croyait. En -outre, des pécaris en ont été atteints au jardin zoologique.</p> - -<p>C’est à M. H. Bouley que la France doit son immunité. -Envoyé par le gouvernement en Angleterre pour -étudier le fléau, les mesures prohibitives qui nous ont -préservés sont dues à son initiative, et si les Anglais -avaient suivi ses conseils, ils ne subiraient pas les conséquences -de cette terrible épizootie dont on ne peut -prévoir le terme. Les distinctions dont le savant professeur -vient d’être l’objet peuvent donc être considérées -comme une récompense nationale.</p> - -<p>M. H. Bouley est le plus brillant représentant de la -médecine vétérinaire de notre pays, et l’un des orateurs -les plus écoutés de l’Académie de médecine, dont il est -membre. Il possède le rare talent d’assaisonner les choses -ennuyeuses d’assez d’esprit pour les rendre agréables -et de traiter sous une forme légère les sujets graves, -sans leur rien faire perdre de leur importance. Ses discours -présentent un singulier mélange de pensées élevées -et d’idées familières ; il rompt parfois avec les traditions -académiques pour donner à son argumentation -la forme d’une causerie où le mot trivial éclate sans -choquer personne. Intelligence vigoureuse dans un corps -robuste, M. H. Bouley ressemble plus à un officier de -cavalerie qu’à un paisible professeur ; la tête haute, -l’œil hardi, sa figure ouverte et sympathique, exprime -la bonhomie additionnée de beaucoup d’esprit gaulois.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans une de mes causeries, j’ai commis un oubli, -<i lang="la" xml:lang="la">mea culpa !</i> en parlant des naïades minérales, je n’ai -point mentionné les eaux… de la Salette. J’en suis -bien puni ; mes nuits sont troublées par le lugubre cortége -des infortunés qui sont morts sur le bord de la -source en attendant la santé. Il y en a tant, que la procession -n’en finit pas, et cette nuit, le dernier, avant de -fermer la porte d’ivoire des songes, m’a dit, comme au -bas d’un feuilleton : la suite à demain. Cette naïade est -par trop funèbre, je m’empresse de régler mon compte -avec elle pour m’en débarrasser.</p> - -<p>Connaissez-vous l’eau de la Salette ?</p> - -<p>Je vous vois sourire ! ah ! lecteur, c’est mal ; voilà un -sourire qui sent le fagot ; si M. Veuillot passait près de -vous en ce moment, il prendrait de votre personne une -triste opinion ; est-ce que vous auriez le malheur d’être -incrédule ? Auriez-vous, par hasard, des doutes touchant -la valeur thérapeutique de certaines défroques retrouvées -miraculeusement dans quelques ventes après décès ? -N’auriez-vous pas une foi aveugle dans les bagues de -saint Hubert, comme moyen de prévenir, et surtout de -guérir la rage ? Est-ce que vous n’auriez pas une confiance -absolue dans les vertus thérapeutiques de l’eau -de la Salette, comme remède infaillible contre toute espèce -d’affection médicale ou chirurgicale ? Ce serait -imiter saint Thomas seulement par son mauvais côté. — Vous -m’objectez que vous n’avez jamais vu les malades -guéris par ce moyen : mais c’est une raison de -plus pour y croire ; ces choses prodigieuses ne peuvent -pas être appréciées par notre stupide raison comme -les vulgaires résultats de la médecine ordinaire, et la démonstration -scientifique serait complétement déplacée -dans cette question.</p> - -<p>Une eau qui n’a pas besoin de l’approbation de l’Académie, -qui n’a même pas besoin d’être filtrée pour produire -des guérisons comme on n’en voit pas ! Une eau -qui fait disparaître non-seulement les infirmités physiques, -mais encore les infirmités morales. Ce malheureux -pays était à dix lieues à la ronde, — affirme un -journal religieux, — l’<i>école d’application du bagne et -de l’échafaud</i>, et complétement peuplé par des gredins -farouches, impies, avides et paresseux ; il est maintenant -le séjour de vertueux montagnards, dont le plus -criminel est digne du prix Montyon.</p> - -<p>Je dois dire que je décline complétement la responsabilité -de cette appréciation ; les gens du pays seront -peut-être médiocrement flattés d’être considérés comme -des gredins ayant fait peau neuve ; s’ils prennent mal la -chose, je les renverrai à qui de droit.</p> - -<p>Mais ce n’est pas tout, la nature, comme si elle avait -en horreur de nourrir de pareils scélérats, avait répandu -partout une sinistre aridité : point de végétation, rien -que des rochers sauvages, et quelques ronces destinées -par la Providence à arrêter l’imprudent voyageur qui -aurait eu l’audace de pénétrer dans ce drame de l’Ambigu. -Aux moins coupables, cependant, la terre accordait -de temps en temps quelques poignées de sarrasin et -quelques vitelottes ; quant aux autres, ils n’eurent jamais -la consolation de récolter une seule pomme de -terre, même malade.</p> - -<p>Depuis dix ans, depuis que l’eau de la Salette a acquis -ses propriétés médicales, tout est changé dans le pays ; -les noirs rochers se sont couverts de fleurs, les ronces -n’ont plus d’épines et les moissons jaunissantes tombent -deux fois par an sous la faucille du laboureur devenu -vertueux ; enfin, l’âge d’or et son printemps perpétuel -n’est plus une fiction de l’antiquité ; les troupeaux -paissent sans crainte l’herbe tendre, le loup est devenu -un mythe, et si dans quelque coin désert on rencontrait -ce brigand au poil fauve, je suis sûr qu’il donnerait la -patte.</p> - -<p>Comme il n’y a plus de merveilles à accomplir dans -les environs, nous avons le légitime espoir que, de -proche en proche, l’âge d’or arrivera jusqu’à nous et -que la France tout entière en jouira quelque jour.</p> - -<p>Dites-moi un peu si les vulgaires naïades des eaux -minérales sont capables d’en faire autant ! Cherchez -dans la matière médicale un agent thérapeutique d’une -efficacité aussi variée, aussi universelle ! Une eau qui -guérit tout, même à distance, comme les somnambules ; -qui vous blanchit la conscience d’un coquin comme un -simple mouchoir de poche, qui fait pousser les arbres à -dix lieues à la ronde comme l’eau de Lob n’a jamais fait -pousser les cheveux ; qui n’a pas encore fait de centenaire -uniquement parce que le temps lui a manqué. Ajoutez à -ces propriétés merveilleuses les humbles vertus domestiques -de l’eau la plus vulgaire. Elle dissout parfaitement -le savon, fait pousser des carottes d’une qualité -supérieure, enfin, remplit modestement et sans rougir, -la marmite qui bout au coin du feu, et l’abreuvoir des -ânes.</p> - -<p>On dit, il est vrai, que l’eau de la Salette n’est absolument -que de l’eau claire, et que les chimistes (probablement -désœuvrés) qui en ont fait l’analyse n’ont rencontré -dedans aucun sel minéralisateur. Mais cela est -vrai, parfaitement vrai ; il ne doit pas en être autrement : -que les eaux de Vichy, de Spa ou d’ailleurs guérissent -des maladies, qu’y a-t-il là d’étonnant ? La nature a mis -dans l’eau de ces sources des médicaments, il faut bien -que ces médicaments guérissent quelque chose. Mais -guérir toutes les maladies avec… rien du tout, voilà l’étonnant, -voilà le merveilleux de l’affaire. Je dis rien du -tout, j’ai peut-être tort, car enfin il est possible qu’il y -ait quelque chose ; seulement, ce serait une de ces -choses surnaturelles qui échappent à l’examen de tous -les sens, à tous les moyens d’investigation.</p> - -<p>Ah ! par exemple, ce qui est visible, ce qui est palpable, -c’est le résultat qu’on obtient avec cette eau -merveilleuse ; vous pensez peut-être que je veux parler -des guérisons ? Du tout, les guérisons sont rangées dans -les accessoires ; le grand, le vrai résultat est enfermé -dans de larges sacoches ventrues, dans de grands -coffres bardés de fer dont je vous souhaite la maladie.</p> - -<p>Cette source est une Californie, elle roule plus d’or -dans ses eaux candides que le Pactole et le Sacramento ; -il faut avouer aussi qu’on ne rencontre pas là de ces -causes terrestres et ruineuses qui enlèvent tous les bénéfices -d’une affaire. Là point n’est besoin de ces grandes -affiches qui portent l’estampille du timbre, point de ces -réclames coûteuses dont il faut couvrir les grands journaux. -Tout se fait sous le manteau ; la réclame est mystérieuse, -elle se glisse partout les yeux baissés, la face -béate, le pas discret, la bouteille à la main, et on enlève -les indécis ou les gens difficiles à convaincre, en -fabriquant quelque guérison encore plus surnaturelle -que les autres ; après tout quel mal y a-t-il à cela ? Pensez-vous -que les gens qu’on dit avoir guéris s’en portent -plus mal, surtout s’ils sont morts ?</p> - -<p>Un jour, une angoisse mortelle fait battre le cœur de -ces dignes marchands de santé. Ils ont pu craindre un -instant l’épuisement de la source, par suite de l’expédition -toujours croissante en France et à l’étranger ; mais -on a bientôt compris qu’un pareil accident ne pourrait -avoir aucune action fâcheuse sur… la caisse, l’eau de -la Seine étant suffisamment abondante pour remplir -toutes les bouteilles et abreuver les innocents de l’univers -entier. De sorte que maintenant on s’en moque -comme d’une approbation de l’Académie. Ce dédain des -approbations académiques constitue encore une supériorité -sur les vulgaires naïades minérales, auxquelles il -est interdit, sous des peines sévères, de guérir même -un simple rhume de cerveau, avant de s’être munies de -ladite approbation.</p> - -<p>Si quelque abominable voltairien dénonçait à la justice -ces bienfaiteurs de l’humanité comme exerçant illégalement -la médecine et comme trompant sur la nature de -leur marchandise, cela ne servirait qu’à faire éclater la -puissance de leur médicament, et voici comment : Je suppose -qu’un juge rigoureux et mal initié aux prodiges de la -thérapeutique surnaturelle les condamne à la prison, pensez-vous -qu’il leur soit plus difficile d’en sortir que de -faire revenir un mort ? Moi, je ne le pense pas ; je suis -même bien certain que lorsqu’on fait des petits miracles -pour autrui, on en peut faire de grands pour soi-même, -et qu’un beau matin, on verrait les portes de la prison -s’ouvrir toutes seules, et mes gaillards reprendre tranquillement -le chemin de leur boutique.</p> - -<p>N’oubliez donc jamais les mille indications que l’eau -de la Salette peut remplir ; aucun médicament ne présente -plus de facilités dans l’application <i lang="la" xml:lang="la">intus et extra</i> ; -elle prête à tout : seulement, vu son origine, je crois -qu’il ne serait pas convenable de l’employer à l’intérieur -autrement que par en haut.</p> - -<hr /> - - -<p>Parfois les héritiers d’un grand homme conservent -avec un respect religieux les insignes qui rappellent la -gloire du défunt ; parfois aussi, la famille met la gloire -sur l’inventaire de la succession, et tire le meilleur parti -possible des reliques qui la représentent.</p> - -<p>Un jour, on vendit la garde-robe de Vauquelin ; parmi -une foule de vêtements dépourvus de caractère officiel, -et qui auraient pu, sans se déchirer d’indignation, couvrir -les épaules d’un cuistre, il y avait un habit bien -digne d’être conservé de génération en génération dans -le trésor de la famille, comme les descendants de -Bayard se sont transmis sa cuirasse, les héritiers de -Dagobert sa culotte, comme les admirateurs du docteur -Bouriquet se transmettront ses fameuses bottes. C’était -l’habit brodé de membre de l’Institut qu’avait porté l’illustre -savant. Les teignes elles-mêmes avaient respecté -cette vénérable dépouille, que les marchands d’habits -allaient se disputer.</p> - -<p>Si vous voulez savoir ce que devient parfois la défroque -des immortels tombée entre les mains des Auvergnats, -demandez-le à M. Pingard, le chef des bureaux de l’Institut. -Il vous dira qu’un jour en allant à sa campagne de -Bougival, il a rencontré un habit à palmes vertes, non pas -sur le dos d’un charlatan, ce qui n’aurait rien de merveilleux, -car cela s’est vu et se verra probablement encore, -mais bien sur le dos d’un simple escamoteur qui -avalait des sabres en plein vent aux grands applaudissements -des Bougivaliens enthousiastes. M. Pingard, ne -consultant que son courage, et sans autres armes que -son parapluie, allait se précipiter sur l’avaleur de sabres, -lorsqu’un gendarme le déroba à sa légitime indignation. -L’habit de l’escamoteur avait peut-être appartenu à l’illustre -Cuvier.</p> - -<p>Parmi les amateurs qui assistaient à la vente de Vauquelin, -se trouvait M. Bou…, chimiste aussi savant que -modeste, aussi laborieux que débraillé, toujours souriant, -toujours satisfait, et qui cache sous ses cheveux mal -peignés une mine inépuisable de connaissances solides, -bien qu’un peu en désordre. Il vit avec horreur la profanation -qui allait s’accomplir. — Quoi ! dit-il, je verrais -cette vieille relique tomber entre les mains des barbares ? -entre des mains qui n’ont jamais chargé une -cornue, luté un appareil, brasqué un creuset ! Elle deviendrait -l’enseigne d’un marchand d’habits, comme -jadis le manteau de pair du maréchal Moncey ? Jamais ! -On verra l’oxygène refuser de se combiner avec les métaux -de la première section, on entendra mon collègue -X… faire un discours raisonnable à l’Académie, avant -qu’un pareil sacrilége s’accomplisse en ma présence. -Par l’alambic de Paracelse, j’aurai cet habit, dût-il me -coûter les yeux de la tête.</p> - -<p>Il n’en eut pas le démenti, et la glorieuse défroque -de Vauquelin lui fut adjugée pour la modeste somme de -18 fr. 50 c.</p> - -<p>Aussitôt rentré chez lui, M. Bou… s’empressa d’endosser -l’habit, qui décrivit autour de son torse de gracieux -méandres. Les manches étaient trop courtes, la taille -trop longue, le collet trop haut ; enfin, il trouva que -cela lui allait comme un gant, car c’est ainsi que toujours -notre savant s’habille.</p> - -<p>M. Bou… a pendu l’habit de Vauquelin dans un placard -secret de son laboratoire, et lorsqu’il se sent près de -trébucher contre un des grands problèmes de la chimie -transcendante, il endosse la relique sacrée, et, sous l’inspiration -du génie qui l’habita jadis, il se joue des difficultés -les plus inextricables ; s’il n’a pas encore découvert -la pierre philosophale, c’est uniquement pour ne -pas humilier la Californie.</p> - -<p>Cette bonne action porte avec elle sa récompense. -Notre chimiste sera certainement un jour membre de -l’Institut, car c’est à peu près la seule place scientifique -qu’il lui reste à envier, et le culte des vieux souvenirs -lui aura fait économiser cent écus de broderies.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c13">XIII</h2> - - -<p class="d">Les sangsues cholériques.<br /> -Hauteur des vagues de la mer. — La commission d’ethnologie.<br /> -Un chien oviglotte. — Les hernies du grand monde.<br /> -Un homme qui n’a pas d’opinion.<br /> -L’acide sulfurique.</p> - - - -<p>Enfin vous connaissez la cause, jusqu’ici introuvable, -du choléra. Le fléau s’est démasqué devant Madame de -Castelnau. Ce qu’il avait refusé avec obstination aux -investigations de la science, il l’a accordé à une dame, -on n’est pas plus galant. Vous savez donc maintenant -que le choléra est constitué par une nuée de <i>sangsues -volantes</i>, microscopiques, nées dans les marais fangeux -de l’Inde, et qui de là se répandent <i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i>.</p> - -<p>Madame de Castelnau, l’auteur de cette grande découverte, -en élève dans un aquarium et en tient à la disposition -des Académies des sciences et de médecine, -car elle a pris soin d’expédier le résultat de son observation -à ces deux sociétés savantes, afin que nul n’en -ignore.</p> - -<p>Je n’aurais rien dit de cette absurde communication, -œuvre d’un mystificateur ou d’un cerveau fêlé, si quelques -journaux qui font de la science comme M. Jourdain -faisait de la prose, tout naturellement et sans -l’avoir apprise, ne lui avaient accordé une certaine importance.</p> - -<p>Il faut être aussi complétement étranger aux études -micrographiques qu’à l’histoire naturelle pour admettre -la possibilité des sangsues volantes ; l’organisation des -annélides leur interdit absolument l’annexion d’un appareil -destiné au vol ; et attribuer une paire d’ailes à un -microsaire est un barbarisme beaucoup plus énorme -que de les attacher sur les valves d’une huître. Il existe -en histoire naturelle des lois générales dont l’auteur ne -se doute nullement.</p> - -<p>Il lui était, du reste, extrêmement facile de joindre à -sa communication quelques échantillons de sangsues -volantes. Leur transport n’eût pas été ruineux, car, -d’après les dimensions qu’on leur attribue, il serait facile -d’en expédier quelques milliers entre deux timbres-poste.</p> - -<p>Je n’ai pas fouillé les archives de la noblesse, et -j’ignore s’il existe beaucoup de comtes de Castelnau, -mais j’en connais au moins un, qui était un des plus -brillants écrivains de la presse scientifique avant de se -retirer sous sa tente, et je suis bien certain que le nom -qui est en bas de cette communication n’appartient pas -à sa famille.</p> - -<p>A propos de choléra, l’administration vient de publier -le nombre des victimes de l’épidémie, la liste est définitivement -close ; et les personnes qui sont dans l’intention -de mourir sont invitées à choisir un autre genre -de trépas. Les plus grandes recommandations seraient -insuffisantes pour obtenir même une simple cholérine, -le registre est fermé, on n’en fait plus.</p> - -<p>Le chiffre total des décès s’est élevé, pour Paris, à -5,838 ; le 20<sup>e</sup> arrondissement, qui a été le plus épargné, -en compte 77, et le 17<sup>e</sup>, le plus rigoureusement frappé, -423.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Coupevent-Desbois vient de présenter à l’Institut -un travail sur la hauteur des vagues de la mer. Les navigateurs -ne seront pas fâchés de savoir jusqu’où peut -aller la colère de l’Océan quand il entre en furie. -M. Coupevent-Desbois, qui a fait un peu plus que le tour -du monde dans ses voyages d’exploration, a pu s’en -rendre un compte exact. Il a donc pris la mesure des -plus hautes vagues que les efforts de la tempête lancent -vers les cieux. Ce qui est un peu plus difficile que de -prendre la mesure d’un gilet ou d’un pantalon.</p> - -<p>J’ai souvent entendu parler de lames hautes comme -des montagnes, mais j’y croyais sur la foi d’autrui, n’en -ayant jamais vu. Il est vrai que j’ai plus fréquenté les -bords de la Seine que ceux de la grande mer. Au temps -de l’<i>Iliade</i>, Neptune, encore jeune, avait peut-être -assez de vigueur pour soulever les flots en montagnes -liquides.</p> - -<p>Mais il paraît en avoir considérablement rabattu, et, -d’après le savant navigateur auquel j’emprunte mes -documents, les vagues du calme n’auraient que soixante-dix -centimètres de hauteur, et les plus hautes lames de -la tempête un maximum de huit mètres soixante-dix, -avec une longueur de cinq cents mètres. C’est encore -une assez jolie dimension. Mais elle n’a rien d’humiliant -pour les Pyrénées et même pour les buttes Montmartre.</p> - -<hr /> - - -<p>M. le ministre d’État a nommé une commission chargée -de faire un rapport sur ce qui concerne l’histoire -anthropologique et ethnologique des races humaines -présentes à l’Exposition. Cette commission est composée -de MM. de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet. Voilà des -savants chargés d’une lourde besogne, car l’Exposition -va nous amener les représentants de tous les pays civilisés -et de ceux qui désirent le devenir.</p> - -<p>L’ethnologie, c’est-à-dire l’histoire des mœurs et des -coutumes des diverses nations modernes, est assez bien -connue, et sur cette question on possède des documents -considérables, mais l’histoire anthropologique des races, -c’est-à-dire leur origine, leurs migrations à travers les -siècles, les mélanges qui ont altéré leurs types primitifs, -voilà un écheveau terriblement difficile à débrouiller, -même si on restreint cette étude à une seule -nation.</p> - -<p>En général, on sait mieux ce qui se passe dans sa -propre maison que dans celle du voisin. Eh bien ! en ce -qui concerne la France, on ignore complétement quels -furent ses premiers habitants.</p> - -<p>Si même on en limite la recherche aux temps historiques, -aux époques où la tradition et l’histoire commencent -à fournir leurs documents, on ne rencontre -que le doute et l’incertitude. Les savants les plus compétents -ont longuement discuté sur l’origine des Celtes, -qui occupaient notre sol avant l’invasion romaine, et -jusqu’ici, ils n’ont pu se mettre d’accord. Les Celtes, les -Gaëls, les Kimris et les Gaulois forment une ronde -infernale autour de la salle du conseil, et on n’a pas -encore déterminé si ces quatre représentants du passé -appartiennent à des races différentes, ou à un même -peuple, si leur type avait les cheveux bruns, les yeux -noirs et la taille petite, ou s’il avait, au contraire, la -taille élevée, les cheveux blonds et les yeux bleus. Ce -qui constitue en anthropologie des différences fondamentales.</p> - -<p>Quant à la race pré-celtique, c’est-à-dire qui a occupé -notre sol avant l’arrivée des Celtes, elle se perd dans -des brouillards insondables.</p> - -<p>Jugez maintenant de l’immensité de la tâche réservée -à la commission, si elle doit étendre ses recherches à -tous les peuples du globe, dont le passé est encore plus -embrouillé que le nôtre.</p> - -<p>Je dois dire cependant que, si la tâche est immense, -MM. de Quatrefages, Pruner-Bey et Lartet sont assez -robustes pour en tirer tout le parti possible. Je crois -cependant qu’on aurait pu leur adjoindre très-utilement -le docteur Lagneau fils, qui a publié sur l’ethnologie de -la France des mémoires très-remarquables.</p> - -<p>M. Lartet est un antiquaire dans la plus large acception -du mot. Il ne s’amuse pas à collectionner des assiettes -fêlées ou des bahuts mangés aux vers, dont -l’extrait de naissance remonte à peine à deux ou trois -siècles. L’objet de ses recherches a quelque vingt mille -ans d’existence, et si son musée ne renferme ni meubles -de Boulle, ni vieux Sèvres pâte tendre, il contient des -haches et des couteaux en silex, qui sont les premiers -vestiges de l’industrie humaine, et qui remontent à -l’époque où l’usage du fer et des métaux était inconnu -sur la terre.</p> - -<p>J’ai dit vingt mille ans, ce n’est, comme vous pourriez -le croire, qu’un <i lang="la" xml:lang="la">lapsus</i> de ma plume, cette date s’accorde -assez mal, je le sais, avec l’âge du monde inscrit en tête -de vos calendriers, qui ne prêtent que cinquante siècles -d’existence à notre planète. Fouillez sa vieille enveloppe -avec la pioche d’un érudit et vous comprendrez que des -milliers de siècles se sont écoulés entre le moment -où la terre est devenue habitable et la découverte de la -vapeur.</p> - -<p>Je ne sais pas d’étude plus attachante que celle des -premiers vestiges de l’homme, des premiers rudiments -de son industrie. Un jour que les nouvelles scientifiques -feront grève, nous causerons des travaux admirables -qui sont dus, sur ce point, à la science moderne. -Vous verrez par quelles suites d’observations et d’inductions -on est arrivé à établir l’antiquité de l’homme, -à le retrouver à l’état fossile.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est un fait accompli ! Lorsque, désormais, il vous -prendra fantaisie de vous faire transfuser, vous aurez le -choix entre le sang des mammifères et le sang des oiseaux, -car, décidément, les globules elliptiques des -ovipares ne sont point pour les mammifères un violent -poison, comme des physiologistes malintentionnés à -l’endroit des volatiles en avaient fait courir le bruit : -M. Brown-Séquard, le célèbre physiologiste, l’a démontré -expérimentalement une fois de plus au <i>Cercle des -sciences</i>.</p> - -<p>Un chien a été rendu exsangue au moyen d’une section -de la carotide, puis il a été rappelé à la vie par la -transfusion du sang d’un coq, — d’un canard, — d’un -perroquet — et d’un pigeon, mélangés ensemble pour -les besoins de la cause.</p> - -<p>Cette expérience tenait tous les esprits suspendus sous -son charme ; chacun se communiquait ses impressions ; -l’un parlait de se faire transfuser au sang de corbeau -(qui a la réputation de vivre longtemps) ; un autre, professeur -particulier, choisissait le sang du perroquet ; -d’autres préféraient le merle blanc qui, vu sa rareté, -devait être plus distingué et de meilleur ton ; enfin, -chacun faisait ses réflexions. Le chien était pensif et -semblait en faire de profondément désagréables.</p> - -<p>Notre savant ami appelait l’attention du Cercle sur les -idées physiologiques qui se rattachent à cette expérience, -lorsque le chien sembla vouloir prendre la parole. -Peut-être avait-il l’intention de rectifier quelque -assertion de M. Brown-Séquard au sujet des sensations -qu’il venait d’éprouver, peut-être se proposait-il, mettant -de côté toute prétention scientifique, de remercier simplement -l’assemblée de la bienveillante curiosité qu’on -lui témoignait. Quoi qu’il en soit, il fait un signe, nous -prêtons tous l’oreille, le chien hésite, on attribue son -hésitation à l’émotion bien légitime d’un débutant qui -fait son premier discours par devant une société savante. — Ce -n’était pas ça. Tout à coup, sous l’influence de la -transfusion, éclate un phénomène physiologique d’autant -plus inouï, d’autant plus surprenant, qu’il ne s’était pas -reproduit depuis la construction de la tour de Babel. Au -lieu des émissions vocales qui forment le langage des -chiens, l’animal <i>scientifisé</i> se mit à pousser des <i>kokorico, -kokorico</i> ; — <i>koûân, koûân, koûân</i> ; — <i>as-tu déjeuné, -Jacot</i> ; — <i>kou kou roûûûe, kou kou roûûûe</i>.</p> - -<p>L’infortuné quadrupède avait oublié sa langue maternelle, -il avait le langage ovipare, de sorte qu’il nous -a été impossible de comprendre son <i lang="en" xml:lang="en">speech</i>.</p> - -<p>Ces expériences sont du plus haut intérêt pour les gens -qui se privent d’une basse-cour uniquement faute de -place. Maintenant, avec un chien bien transfusé, on peut -se faire un orchestre animal très-complet et très-portatif.</p> - -<p>J’oserai émettre un vœu, s’il était possible d’employer -pour la transfusion le sang des insectes parasites, j’en -serais heureux, car enfin les puces ne se gênent point -pour nous emprunter notre sang ; je ne vois pas pourquoi -on se ferait scrupule de le leur reprendre ; de plus, un -homme <i>transfusible</i> ou <i>transfusable</i> pourrait tenir à ses -poules, mais je suis certain qu’il ne tiendrait nullement -à ses puces et qu’il les sacrifierait sans remords pour -sauver sa propre existence.</p> - -<p>Il est possible que l’ingénieux physiologiste échoue -dans la recherche que nous proposons de faire, mais il -n’en sera pas moins pour cela un des hommes les plus -distingués de notre époque scientifique, et l’Institut, en -lui décernant un prix de physiologie ne lui a rendu qu’une -justice un peu tardive.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai parlé d’un bandagiste qui reproduisait un certificat -écrit la <i>veille</i> par un médecin mort depuis <i>huit -ans</i>. Le bandagiste a été fort mal satisfait de l’article -qui lui a fait, dit-il, beaucoup de tort dans le grand -monde, car c’est là qu’il y a le plus -de <i>hernieux</i>. Je prie le grand monde de croire que cette -expression saugrenue ne m’appartient nullement ; j’en -laisse toute la responsabilité au bandagiste qui en est le -père.</p> - -<p>Espérant, bien entendu, que <i>Figaro</i>, furieux, lui -ferait des réclames par éreintement, le brave homme en -a été pour ses frais d’avocat et de procédure de première -instance et d’appel.</p> - -<p>Au risque d’un nouveau procès, je demanderai au -bandagiste pourquoi il annonce que ses bandages ont -des pelotes anatomiques. <i>Anatomie</i> vient de ανα, -<i>à travers</i> -et de τεμνω, <i>je coupe</i>. Voudrait-il dire par là que ses -bandages coupent les malades en travers ? Dans ce cas, il -est vraiment bien honnête de sa part d’en prévenir les -gens. Veut-il faire comprendre que ses bandages doivent -être expressément réservés pour l’usage des anatomistes -ou même des <i>anatomisés</i> ?</p> - -<p>J’ose affirmer que le bonhomme n’a rien voulu dire -de tout cela : son bandage est fait comme celui de tout -le monde, mais son voisin a imaginé un bandage à -pelotes chirurgicales ; vite il a fait le bandage à pelotes -<i>anatomiques</i> pour ne pas être dépassé par le <i>progrès</i>, et -si on l’ennuie, il en fera un à pelote hygiénico-thérapeutico-chimico-botanico-pathologique. -Le mot est peut-être -un peu long, mais le public sera bien forcé de convenir -que son auteur est un homme terriblement savant ; et -cependant, si vous lui demandiez de vous expliquer ce -que signifie : <i lang="la" xml:lang="la">Ne sutor ultra crepidam</i>, je suis sûr qu’il -serait embarrassé.</p> - -<p>Pelotes anatomiques ! voilà de ces tours que la science -joue aux Béotiens qui se permettent de batifoler avec -elle.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a des gens qui ne peuvent se décider à assumer la -responsabilité d’une opinion.</p> - -<p>Je fus appelé, il y a quelques jours, près d’un malade -âgé d’environ quarante ans, que j’interrogeais devant sa -mère. La bonne dame m’aidait autant que possible de -ses renseignements ; après plusieurs autres questions, je -demandai au malade :</p> - -<p>— Êtes-vous constipé ?</p> - -<p>— Constipé ?… Répondez donc, ma mère ; monsieur -demande si je suis constipé.</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsque les grands journaux se mettent à faire preuve -d’ignorance, ils ne font pas les choses à demi. J’ai lu -dans un journal politique l’histoire qui suit :</p> - -<p>« Un incendie dû à une cause singulière s’est manifesté -hier chez un parfumeur du faubourg Saint-Martin. »</p> - -<p>Singulière ! vous pourriez bien dire une cause merveilleuse, -et personne n’aurait trouvé le mot risqué.</p> - -<p>« L’on avait emmagasiné dans une remise une certaine -quantité de touries remplies <i>d’acide sulfurique</i>. »</p> - -<p>Remarquez bien, d’<span class="small">ACIDE SULFURIQUE</span>.</p> - -<p>« L’une de ces touries ayant été rompue, son contenu -se répandit jusque sur le pavé de la cour, où il se -<i>volatilisa promptement</i>. »</p> - -<p>Voilà un acide sulfurique d’une légèreté bien coupable ; -mais écoutez le plus joli de l’histoire :</p> - -<p>« En ce moment passait de ce côté un employé de la -maison, <i>tenant une cigarette allumée à la main</i> ; <span class="small">LA -VAPEUR</span> du liquide <span class="small">SULFURIQUE</span> <i>ne fut pas plutôt en contact -avec la cigarette</i>, QU’ELLE FIT EXPLOSION, et -au même instant une immense nappe de feu envahit le -magasin et embrasa une partie des marchandises qui -y étaient renfermées. Peu après, les autres touries, -remplies également d’<i>acide sulfurique</i> et chauffées par -les flammes, éclatèrent et fournirent un nouvel et dangereux -aliment à l’incendie, qui devint, etc., etc. »</p> - -<p>Voyez-vous l’<i>acide sulfurique</i> transformé en un <i>gaz -inflammable</i>, qui va chercher une cigarette dans la main -de ce brave employé pour mettre le feu à la maison !</p> - -<p>Il faut véritablement qu’on lui ait fait des choses bien -fâcheuses, pour qu’il se soit porté à des extrémités si -éloignées de son caractère.</p> - -<p>Il est à regretter qu’on ait éteint un pareil incendie, -car, en raison de la cause, on aurait dû le conserver -comme une des curiosités les plus merveilleuses qu’il -soit possible de voir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c14">XIV</h2> - - -<p class="d">La pierre philosophale.<br /> -Le massacre des gens de noblesse.<br /> -Les bottes du père Bourri.</p> - - - -<p>« De l’or ! de l’or !!! » quand ce cri retentit dans l’espace, -la foule se lève haletante, comme les naufragés à -la voix du matelot qui crie : Terre ! elle écoute si cette -clameur part des rives du Sacramento, de la Guyane ou -de l’Australie ; puis elle s’élance à travers monts et -vallées, à travers les continents ; abandonnant tout, parents, -amis, patrie. Dans sa course furieuse, la foule -traverse sans les voir les plus admirables sites ; elle passe -au pied des chefs-d’œuvre de l’art sans daigner détourner -la tête ; elle ne s’arrête même pas pour compter les -morts qu’elle sème sur la route, et qui marquent au -retour le chemin de la patrie.</p> - -<p>Approchez, vous tous dont l’œil brille, dont la main -s’ouvre involontairement quand on vous crie : « De -l’or ! » je veux combler vos rêves les plus ambitieux. Je -vais vous indiquer les moyens de fabriquer vous-mêmes -le précieux métal, et lorsque vous aurez pu payer tout ce -qui s’achète, tout ce qui est à vendre, lorsque vous aurez -cuvé votre satiété sur des monceaux de fantaisies -devenues sans saveur, vous pourrez aller faire l’aumône -aux placers appauvris de la Californie.</p> - -<p>Hâtez-vous de convertir votre vaisselle plate en métal -plus précieux. Jetez votre argenterie, comme une maigre -épave, à l’anatomiste nocturne dont le crochet dissèque -les résidus de la civilisation. L’or va devenir si commun -que les Auvergnats s’en serviront pour ferrer leurs -chaussures, et que vous n’oserez plus l’employer pour -élever une statue à MM. H. Favre et J. Oronte, les auteurs -de cette merveilleuse découverte.</p> - -<p>Malheureusement, ce n’est pas moi qui l’ai faite, cette -découverte ; je n’en suis que le fidèle historien, et j’avoue -ingénument que j’en aurais savouré en silence les bienfaits -pendant quelque temps avant d’en doter ma patrie, -si j’en avais été l’auteur.</p> - -<p>La poire n’était pas mûre, ô Raymond Lulle, Paracelse, -van Helmont, et vous tous, vieux alchimistes qui -avez usé votre vie à souffler sous vos cornues, sans -avoir pu en tirer la <i>pierre philosophale !</i> la poire n’était -pas mûre, et la gloire d’accomplir le grand œuvre était -réservée à notre époque. Cependant la découverte n’est -pas sortie de la famille, et c’est un médecin comme vous -qui en est le père. Le ciel vous devait bien cette consolation.</p> - -<p>Je n’ai pas été trop surpris d’apprendre que le docteur -Favre avait trouvé la pierre philosophale ; il a toujours -eu des idées très-philosophiques. Je ne les comprends -pas toujours bien, ses idées, mais cela tient à ce -que les philosophes modernes ont un langage spécial et -qu’il faut être pris tout jeune pour en bien saisir la signification.</p> - -<p>Je m’explique maintenant les éternels voyages du -docteur Favre. Il apprend que la fièvre jaune décime -nos troupes au Mexique, il y court, et naturellement il -attrape la fièvre jaune. C’était, du reste, un excellent -moyen de savoir à quoi s’en tenir. A son retour, il entend -dire que le choléra est en Orient ; il s’embarque pour -aller l’étudier sur place, et naturellement il attrape le -choléra. Je me disais : Voilà un enragé collectionneur -d’épidémies, et il faut véritablement aimer l’humanité -beaucoup plus qu’elle ne le mérite, pour s’aller ainsi -jeter en pâture à tous les fléaux qui font métier de la -décimer. Cet amour de l’humanité était du reste tout -platonique, car personne n’a songé à l’en récompenser. -Il a probablement perdu quelques boutons de son habit -dans ses voyages, mais sa boutonnière n’a reçu aucune -compensation.</p> - -<p>Je comprends tout, maintenant, il attrapait le choléra -et la fièvre jaune pour donner le change, il prodiguait -ses soins aux fellahs et aux Mexicains, pour détourner -l’attention, mais en cachette il descendait dans le -sous-sol des pyramides pour recueillir les traditions -hermétiques. En Amérique, il fouillait les ruines des -cités des Incas, des Aymaras et des Toltèques, pour arracher -au pays de l’or les mystères du <i>grand œuvre</i>.</p> - -<p>Je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. -Voici comment on opère la transmutation des métaux, -comment on transforme l’argent en or :</p> - -<p>Prenez un lingot d’argent, — faites-le dissoudre dans -l’acide azotique, — précipitez l’argent sous forme pulvérulente -en plongeant une lame de cuivre dans la solution ; — faites -dissoudre ce précipité dans l’acide hydrochloro-nitrique ; — soumettez -le liquide à l’action -d’une pile ayant un cathode en argent ; — enlevez le -dépôt pulvérulent qui se forme sur le cathode. — Faites -passer ce dépôt à la coupelle pour opérer le départ. — Traitez -par l’acide azotique le bouton de retour -resté dans la coupelle, et le résultat de votre opération -sera DE L’OR !!!</p> - -<p>Comme vous le voyez, c’est excessivement simple : -un enfant pourrait jouer le rôle de Midas et transmuter -en or l’argent qu’il touche.</p> - -<p>O mon pays ! je vois s’avancer l’orgie de la décadence -romaine ; tes mœurs si pures vont s’altérer au -contact des richesses ; les temps prédits par Dupin sont -proches. Que le Seigneur sauve la France ! elle va se -noyer dans un bain d’or.</p> - -<p>J’ai fait l’imprudent aveu que j’étais étranger à cette -découverte, je ne puis donc pas m’en emparer, mais -pour obéir à la tradition et me conformer aux usages -reçus, je vais la dénigrer, la renverser, et si je ne puis -attirer sur la tête de l’auteur les peines sévères réservées -aux corrupteurs du peuple, au moins vais-je m’efforcer -de prouver que la transmutation alchimique n’a aucune -valeur. Du reste, en cherchant un peu, il est probable -qu’il me serait facile de démontrer que tout cela a été -fait avant lui, non pas par un Français (j’en serais jaloux), -mais par quelque étranger, un Allemand ou un Anglais, -mort depuis longtemps.</p> - -<p>D’abord, l’argent n’est pas soluble dans l’acide hydrochloro-nitrique, -que les épiciers appellent de l’eau régale. -L’argent, en contact avec cet acide, forme un précipité -blanc de chlorure d’argent dont je n’ai pas besoin -d’indiquer les réactions. Il ne peut donc être réduit de -cette solution par la pile.</p> - -<p>Ah ! ah ! monsieur Favre, parez-moi celle-là !</p> - -<p>N’allez pas croire, bon public, que tout l’argent employé -soit converti en un poids d’or équivalent. L’or -obtenu représente la vingt-cinq millième partie de l’argent -dissous. Il faut donc sacrifier 25,000 grammes -d’argent pour obtenir 1 gramme d’or !</p> - -<p>La vingt-cinq millième partie ! donnez-moi une paillasse, -dans laquelle on aura caché seulement pendant -trois mois quelques économies, et je m’engage, en l’analysant, -à faire sortir de ses entrailles plus d’un vingt-cinq -millième de son poids d’or.</p> - -<p>J’ajouterai que, dans les réactions chimiques de cette -nature, le phénomène produit ne s’accomplit pas seulement -sur une partie des substances en présence, mais -bien sur leur totalité. Les infiniment petits qu’on rencontre -dans le creuset de l’analyse proviennent bien plus -souvent des réactifs employés que des corps analysés.</p> - -<p>Examinons le prix actuel de l’or ; c’est prosaïque, j’en -conviens, mais il faut, pour être complet, tenir compte -du côté « pot-au-feu » de la question.</p> - -<p>Le kilogramme d’or, qui coûte aujourd’hui 3,434 fr., -reviendrait à 5,450,000 fr. par le nouveau procédé, si -on ne tenait compte ni des déchets, ni des frais de -fabrication, car il faudrait employer, pour obtenir -un kilogramme d’or, 25,000 kilogrammes d’argent à -218 francs.</p> - -<p>Il est vrai que l’auteur n’a pas l’intention de faire entrer -sa découverte dans le domaine des faits pratiques, -et qu’il la considère seulement comme un contingent -dans le système philosophique qu’il édifie en ce moment.</p> - -<p>Je ne connais pas ce système, mais comme je n’en -suis pas l’inventeur, j’attends qu’il le publie pour prouver -qu’il est ancien, inexact, inacceptable, et qu’il serait -criminel de s’en montrer partisan.</p> - -<hr /> - - -<p>L’Association des médecins de la Seine a tenu sa -séance annuelle dimanche dernier à la Faculté de médecine, -sous la présidence du professeur Velpeau. -Cette société, exclusivement composée de docteurs, -est destinée à venir en aide aux confrères malheureux -et à leurs familles. Fondée en 1833 par le savant -toxicologiste Orfila, elle a permis de soulager bien des -infortunes. Elle est administrée par son bureau et par -une commission de quarante-six membres tirés au sort -tous les ans, et qui s’enquiert avec une discrétion pleine -de délicatesse des besoins inavoués et des misères qui se -cachent.</p> - -<p>M. le D<sup>r</sup> Orfila, secrétaire général, et neveu du -fondateur, a exposé, dans un discours fort applaudi, -l’état prospère de la société et les travaux accomplis -pendant le dernier exercice.</p> - -<p>Depuis que M. Velpeau a accepté la présidence, un -grand nombre de médecins, attirés par l’estime et l’affection -qu’inspire l’éminent professeur, sont venus grossir -les rangs de cette association fraternelle.</p> - -<p>J’ai tracé il y a quelques années un portrait de mon -excellent maître, et je le crois encore assez ressemblant -pour n’y point retoucher.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Velpeau appartient à cette phalange de médecins -célèbres qui, depuis quarante ans environ, ont jeté un -si vif éclat sur la science, que notre époque leur devra -le nom de Grand Siècle de la Médecine.</p> - -<p>M. Velpeau naquit en 1795, à Brèche, petit hameau -situé à quelques lieues de Tours, d’un modeste maréchal -ferrant un peu vétérinaire ; il sentit peser sur son -berceau cette froide pauvreté campagnarde, toute de privations, -continue, monotone, sans espoir, qui semble river -à la misère inexorable toute l’existence d’un homme. -Cette misère-là ne connaît pas de forces improductives, -elle veut que chacun gagne son pain noir, et l’enfant qui -commence à marcher doit traîner après lui un troupeau -vers les champs. Alfred Velpeau n’échappa pas à cette -nécessité, et les bestiaux de Brèche eurent l’honneur -d’être conduits à la pâture par un futur professeur de la -Faculté de Paris, chirurgien des hôpitaux, membre de -l’Institut, de l’Académie de Médecine, de la Société de -Chirurgie, du Conseil des hôpitaux, Commandeur de la -Légion d’honneur, membre de toutes les Sociétés savantes -dont il a bien voulu faire partie, et de plus quadri-millionnaire.</p> - -<p>Du départ à l’arrivée, la route fut longue et rude, et s’il -n’avait eu, pour lui apprendre à lire, le digne curé de sa -commune, Dieu sait comment il eût franchi cette première -étape intellectuelle ; il perdit à l’âge de six ans son premier -précepteur, mais il savait lire, donc il était le plus savant -de Brèche, et, faute de maître, il apprit seul à écrire en -copiant les lettres d’un livre. C’était le commencement -d’un duel gigantesque avec la destinée, duel dans lequel -je ne puis le suivre pas à pas. A dix-neuf ans, il profita -des leçons de latin qu’un honnête propriétaire des -environs faisait donner à ses enfants. Alors son ambition -prit une forme, il rêva qu’il pourrait bien un jour -être officier de santé ; quel honneur pour la famille ! Ce -rêve se réalisa en 1817.</p> - -<p>M. Velpeau était entré à l’hôpital de Tours, où, par son -ardeur infatigable au travail et son intelligence hors -ligne, il avait su se concilier le bienveillant appui de -l’illustre Bretonneau. En 1820, sa destinée l’entraîna -vers Paris, où il vécut trois mois avec cent francs ; à force -de persévérance, il dompta la fortune et obtint successivement, -le plus souvent par le concours, les places et -les honneurs qui font une si belle couronne à sa verte -vieillesse.</p> - -<p>Il a dû sa haute position exclusivement à son génie et -à son amour du travail ; il marcha fièrement et honnêtement -vers son but sans rien demander à l’intrigue ou -à la bassesse ; les dignités sont plutôt venues le chercher -qu’il ne les a sollicitées, et ses rivaux ont toujours été -forcés de lui rendre cette justice, que le mérite chez lui -n’a jamais été inférieur à la récompense. M. Velpeau tient -en ce moment le sceptre de la chirurgie française, c’est-à-dire -celle du monde entier ; il n’a plus rien à espérer -de la gloire, et pourtant il travaille encore afin d’ajouter -quelques pages à ses œuvres, déjà assez considérables -pour remplir la vie de trois hommes laborieux. On lui -doit : 1<sup>o</sup> un <i>Traité d’anatomie chirurgicale</i>, 2 vol. — 2<sup>o</sup> -un <i>Traité d’accouchement</i>, 2 vol. — 3<sup>o</sup> <i>Médecine opératoire</i>, -3 vol. — 4<sup>o</sup> l’<i>Ovologie humaine</i>, 1 vol. — 5<sup>o</sup> <i>Traité -de la contusion</i>, 1 vol. — 6<sup>o</sup> <i>Traité des tumeurs du sein</i>, -1 vol. — 7<sup>o</sup> <i>Clinique chirurgicale</i>, 3 vol. ; la plupart de -ces ouvrages importants ont eu plusieurs éditions. Il a -en outre publié environ <span class="small">DEUX CENTS MÉMOIRES</span> sur les différents -points de chirurgie. On pourrait ajouter à cela -un volume de bons mots, si on voulait recueillir ceux -qu’il sème dans ses jours de belle humeur.</p> - -<p>L’illustre chirurgien vit fort retiré, il n’admet personne -dans son intimité ; son cabinet de travail lui -procure les seules distractions qu’il sache goûter. M. Velpeau -est d’une exactitude chronométrique : pendant -plus de vingt-cinq ans, on l’a vu arriver le matin à son -hôpital à huit heures dix minutes ; aussitôt arrivé, il mettait -son tablier et prenait la liste de ses internes, externes, -roupious, bédouins, etc., pour pointer les absents, car -il exige de son personnel une exactitude égale à la sienne ; -aussi on chercherait en vain un service d’hôpital mieux -fait que le sien.</p> - -<p>C’est là que les savants étrangers viennent lui payer leur -tribut de justes respects, et se joindre au cortége d’élèves -et de maîtres qui suivent le matin la clinique de -l’éminent professeur et assistent à ses opérations. Les -vieux Turcs avaient jadis construit, non loin de Belgrade, -une tour avec les têtes de leurs ennemis vaincus ; M. Velpeau -aurait pu se construire un palais avec les bras, les -jambes et les tumeurs de toute nature qui sont tombés -depuis trente-quatre ans sous son habile couteau.</p> - -<p>Il est d’une prudence extrême et ne s’embarque jamais -vers l’inconnu sans avoir pris toutes sortes de précautions. -Son caractère est ferme et droit ; logicien très-serré, -il fait peu de cas des artifices de langage, et dans -ses discours il vise peu à l’effet ; mais à l’Académie, lorsque -le débat fait fausse route, il excelle à le ramener -sur son véritable terrain en débarrassant la discussion des -éléments artificiels que les phraseurs ont pu y introduire.</p> - -<p>Au physique, M. Velpeau n’a jamais été un Adonis, — et -ce n’est probablement pas par les femmes, à défaut -de mérite, qu’il eût fait son chemin, — mais sa physionomie -est illuminée par un certain rayon qui n’a jamais -brillé sur le front des hommes ordinaires. Ses yeux -investigateurs sont malicieusement cachés derrière des -sourcils broussailleux et de haute futaie. Sa bouche -s’éclaire parfois de ce sourire narquois et douteur -que notre science accroche aux lèvres de ses véritables -élus, et qui semble dire : Est-ce bien prouvé ? -M. Velpeau est un libre penseur… qui ne dit sa pensée -à personne.</p> - -<p>Il porte toujours une redingote noire ; sa haute et -puissante cravate blanche est magistralement empesée ; -elle est ornée d’un petit nœud, toujours si exactement -le même, qu’on pourrait croire que depuis trente ans il -n’a pas changé de cravate, n’était son éclatante blancheur, -car il a un soin minutieux de sa personne.</p> - -<p>De taille moyenne et mince, M. Velpeau a la marche -alerte et juvénile ; le geste aussi jeune, la voix aussi -vive, la pensée aussi rapide, qu’à l’époque où il mangeait -du pain de munition dans une mansarde du quartier -latin.</p> - -<p>Le temps a jeté des rides sur son front et blanchi ses -cheveux, mais là se sont arrêtés ces ravages. Il a complétement -respecté cette énergique constitution, cette -belle intelligence, qui n’a pas encore dit son dernier -mot.</p> - -<hr /> - - -<p>Grand Dieu ! quel désastre ! que de morts ! que de -mourants ! Notre-Dame à la rescousse ! une partie de la -noblesse de France vient de passer de vie à trépas. -Oncques ne fus témoin d’un pareil carnage de titres ; -jamais les batailles les plus sanglantes, jamais Pavie, -jamais Malplaquet ne virent tomber tant de marquis, de -barons et de comtes ; quant aux simples chevaliers, -ventre-saint-gris ! si on ramassait les anneaux des simples -chevaliers férus en cette occurrence, on en trouverait -plus qu’Annibal, qui en récolta, dit-on, trois décalitres -après sa victoire de Cannes.</p> - -<p>Heureusement que cette terrible mortalité n’est pas -causée par une grande bataille ou par une épidémie -meurtrière : c’est une simple loi sur les titres de noblesse -qui a tué tant de gentilshommes.</p> - -<p>Cette impitoyable loi se dresse inflexible devant tout -croquant qui s’est permis d’entortiller sa roture dans -un parchemin de sa fabrique ; s’il s’est déguisé en duc, -elle jette à terre sa couronne à huit fleurons ; s’il s’est -créé simple chevalier, elle lui coupe son DE sans plus de -cérémonie que Pierre Pitou lorsqu’il coupe la queue -d’un chien sur le Pont-Neuf, et de plus elle leur crie :</p> - -<p>— Allons, braves gens, votre farce est jouée, cachez -votre blason et rentrez dans le néant.</p> - -<p>— Hélas ! madame la loi, gémit un croquant désespéré, -ne soyez point si dure au pauvre monde ; je porte -avec tant de grâce le nom de mon village, qu’il doit être -fier de se voir si noblement représenté… Et puis, je fus -toujours bon et miséricordieux pour ma commune, je ne -l’ai jamais grevée de tailles ni de corvées ; je n’ai jamais -obligé personne à battre les étangs pour imposer silence -aux grenouilles qui troublaient mon noble sommeil ; je -n’ai jamais exigé de mes vassales le droit de jambage et -du reste ; et si parfois elles ont bien voulu m’accorder -ce joli droit du seigneur, cette faveur s’adressait moins -à ma noblesse qu’à mes avantages personnels… Eh quoi ! -madame la loi, vous êtes inexorable ? il faut donc tout -vous dire ? Eh bien ! j’en conviens… mon père était un -manant, un rustre, un pied-plat, dont je rougirais fort -de porter le nom… Mais les vaches que gardait madame -ma mère, à l’époque de ma naissance, appartenaient à un -marquis, et, palsambleu ! elle était si légère, madame -ma mère, que je dois avoir du sang de marquis dans les -veines.</p> - -<p>Éloquence perdue, la loi impitoyable arrache par -lambeaux l’habit à paillettes et livre le croquant nu -comme un ver aux risées de la foule, qui le montre du -doigt.</p> - -<p>Il est surtout une classe intéressante de la défunte -noblesse qui a été bien cruellement éprouvée. Je veux -parler des gentilshommes qui se livraient à l’extraction -des dents. Cependant cette noblesse avait du bon : elle -manquait de préjugés, elle occupait ses loisirs à extraire -des chicots et à fabriquer des osanores ; elle craignait -si peu de déroger en faisant du commerce qu’elle avait -chargé les murailles de Paris d’annoncer à la plèbe que, -pour la modeste somme de cinq ou dix francs, elle réparait -les brèches causées par le davier du temps. On -n’a vraiment pas moins de préjugés que ces dignes seigneurs ; -il en est même qui, pour se mieux faire connaître, -faisaient accrocher leur blason au fond des -colonnes pudiques du boulevard, sans craindre que son -éclat fût terni par les petites inondations qui se succèdent -en ces lieux.</p> - -<p>Corne de bœuf ! il faut convenir cependant qu’il est -bien dur, après s’être fait appeler pendant dix ans -M. le comte, ou M. <span class="small">DE</span>, ou M. <span class="small">DU</span>, -ou M. <span class="small">D</span>’ par sa cuisinière, -son porteur d’eau et son charbonnier, d’avouer à -ces braves gens que son propre sang ne contient pas plus -de <span class="small">NOBLÉINE</span> que leur sang plébéien -(<span class="small">NOBLÉINE</span> ! ô grand -Piorry, voilà qui va nous raccommoder ensemble, à -moins cependant, ô illustre néologue, que tu ne sois -jaloux qu’un autre l’ait trouvé), enfin qu’on est aussi -vilain qu’eux. Il est bien dur surtout de payer de ses -propres deniers un badigeonneur pour qu’il efface sur -les murailles, — qui sont le livre d’or de cette noblesse, — la -glorieuse particule et le nom d’emprunt.</p> - -<p>Le corps médical, plus qu’aucune autre classe de la -société, a su échapper aux tentations de cette vanité qui -porte à rougir du nom paternel ou à le trouver trop -court. C’est que le médecin, en général, s’entoure d’assez -de considération personnelle pour n’avoir pas besoin de -se créer des titres, et ce n’est souvent que lorsqu’il sent -la considération lui échapper qu’il se fabrique des -parchemins.</p> - -<p>MM. de Saint-Pierre, de Saint-Boniface, de Saint-Gervais, -vont probablement faire des démarches actives -pour ne pas passer à l’état de <i>ci-devant</i>.</p> - -<p>A propos de M. de Saint-Gervais, je me demande -pourquoi il a fait graver un casque sur ses cartes ; -aurait-il eu un grade dans le corps des pompiers de -Saint-Gervais, et le casque serait-il placé là pour rappeler -ses exploits dans ce corps hydraulique ? Mais non, la -supposition est invraisemblable, car M. de Saint-Gervais -n’appartient pas à la noblesse d’épée, il appartient à la -noblesse de Rob.</p> - -<p>La nouvelle loi a causé plus d’une surprise aux bonnes -gens qui regardent de loin la bascule aux amours-propres. -Ainsi, tel <span class="small">DE</span> qu’on croyait bien légitime, depuis -quelques jours a fait le plongeon ; tel autre <span class="small">DE</span>, qu’on -croyait de pacotille, surnage fièrement au milieu de la -débâcle. Surnagera-t-il longtemps, voilà la question.</p> - -<p>J’en connais un surtout (un confrère, bien entendu, -car je m’occupe seulement ici des choses médicales) -que je m’attendais bien à voir plonger ; mais jusqu’à -présent il n’a point courbé la tête ; cela suffit pour que -je ne discute pas ses quartiers ; j’accepte son nom écrit -en trois mots. Cependant, il faut bien en convenir, le -nom ne paye pas de mine, et celui de Patouillet répandrait -au moins autant de parfum aristocratique si on l’accrochait -à une particule que celui du confrère de la M… -malgré ses armoiries, car M. de la M… use du droit que -possède tout noble et bon gentilhomme d’avoir des armoiries ; -c’est même le blason qui m’avait fait douter de -la noblesse ; voici pourquoi : dans l’écu se trouve une -faute d’orthographe héraldique énorme, un barbarisme -capable de faire évanouir d’horreur l’ombre de M. de -Jaucourt. Qu’on en juge :</p> - -<p>M. de la M… porte <i>d’argent</i> à trois étoiles, deux en -chef, une en pointe ; l’écu <i>fascé d’argent</i> (<i>d’argent !</i> -métal sur métal !! ah !!!), timbré d’un casque placé de -profil. Pour tenants, deux clefs portant un ruban d’ordres.</p> - -<p>Métal sur métal !!! ma plume frémissante se refuse à -continuer, et je dois remettre à un autre jour l’examen -des armoiries du corps médical de France.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai lu, dans une chronique attribuée à Jean des Entommeures, -une légende fantastique intitulée : LES BOTTES -DU PÈRE BOURRI, lequel fut médecin en son temps ; -je ne saurais dire l’âge de cette légende ni le temps où -vivait le père Bourri ; dans le manuscrit, il y a un pâté -sur les dates. Je ne saurais non plus affirmer que le -héros de cette histoire se nommât véritablement Bourri -de père en fils, car l’auteur, dans un court préambule, -donne à penser que sa malice sournoise et son entêtement -asinal ont bien pu lui servir de parrains. Mais cela -nous importe peu, et il suffira, j’en suis sûr, au lecteur, -que le père Bourri ait été médecin pour qu’il -s’intéresse à ses bottes.</p> - - -<p class="c">I</p> - -<p>Il était une fois un pauvre malheureux médecin qu’on -appelait le père Bourri ; au physique, certaines gens lui -trouvaient l’aspect <i>crétinoïde</i>, mais il y avait une telle -concordance entre son physique et son moral, qu’il eût -été véritablement injuste de ne pas admirer un si parfait -accord. Ce pauvre homme n’avait pour toutes ressources -que cinquante pauvres mille livres de rentes et -le produit de sa clientèle ; c’était bien peu de chose -pour vivre. Aussi, comme il ne possédait ni enfants, ni -chiens, ni chats, ni poules, comme il ne s’était point -chargé de nourrir les malheureux de son quartier, on -comprend qu’il était obligé de s’imposer les plus grandes -privations, et de se refuser même le nécessaire, afin -de ne pas être réduit à la besace ; et puis, on a beau -avoir cinquante mille livres de rente et une grosse clientèle, -on peut tomber malade tout comme un autre, et se -trouver dans l’embarras si l’on n’a pas quelques petites -économies devant soi.</p> - - -<p class="c">II</p> - -<p>Le pauvre homme se menait donc la vie bien dure ; il -s’était habitué de bonne heure à se priver, autant que -possible, des choses coûtant de l’argent. Il traitait de -dissipateurs et plaignait du fond de son âme les confrères -qui ne rougissaient pas de s’acheter une montre, surtout -une montre à secondes ; il avait toujours su échapper -à la contagion de ce mauvais exemple, et se contentait -d’un sablier de quinze sous pour explorer le pouls -de ses malades. Jamais il n’avait franchi le marche-pied -d’une voiture, jamais il n’avait donné même trois sous -au conducteur d’un omnibus.</p> - - -<p class="c">III</p> - -<p>Pour satisfaire aux exigences d’une grande clientèle, -il usait, on le comprend, beaucoup de chaussures. C’était -pour lui un grand sujet de douleur ; mais, à moins -de marcher sur les mains, ce qui n’eût pas été décent -pour un médecin, il fallait bien se résigner à user des -bottes. Il s’y résignait donc, non sans de gros soupirs, -et les achetait <span class="small">AU RENARD BLEU</span>, -rue Guérin-Boisseau, établissement -connu de Paris à Limoges pour la solidité, -sinon pour l’élégance de ses produits. Aussi, qu’elles -étaient belles les bottes du père Bourri, comme on les -regardait ! comme on les entendait quand elles résonnaient -dans le lointain sur le pavé de la rue ! lorsqu’une -fois on s’était habitué au bruit de ces bottes-là, on pouvait -distinguer le pas d’un cheval de celui d’un Auvergnat.</p> - - -<p class="c">IV</p> - -<p>Un jour, l’interne du père Bourri remarqua, avec une -surprise bien légitime, que son patron avait pour chaussures -deux bottes du pied droit. Quel mystère ! En ce -temps-là, on était en hiver ; le père Bourri avait deux -lieues à faire pour se rendre à son hôpital ; il devait, -pour arriver à sept heures, se lever longtemps avant le -blond Phœbus, et on savait qu’il n’était pas homme à -brûler inutilement de la chandelle pour faire sa toilette. -On mit ce jour-là l’erreur de bottes sur le compte de -l’obscurité.</p> - -<p>Mais, se demandait-on, comment a-t-il pu entrer dedans ? -il a dû terriblement pousser.</p> - - -<p class="c">V</p> - -<p>Le lendemain et les jours suivants, la stupéfaction -fut à son comble, lorsque l’on vit le phénomène passer à -l’état chronique et le maître ne plus chausser que des -bottes faites pour le pied droit.</p> - -<p>— Grand Dieu, disait-on, comme il doit pousser !</p> - -<p>Après son départ, internes, externes, roupious, infirmiers -et infirmières se réunissaient pour chanter d’un -air sombre et sur un air connu :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quel est donc ce mystère ?</div> -<div class="verse i1">Bientôt, j’espère,</div> -<div class="verse i1">Qu’un dieu prospè-è-re</div> -<div class="verse">Nous le révé-é-le-ra.</div> -</div> - -<p>Les jours passaient et le mystère ne se révélait pas. -Enfin…</p> - - -<p class="c">VI</p> - -<p>[Ici le savant Jean des Entommeures entre dans les détails -les plus précis sur les cinquante-trois moyens qui -furent inutilement mis en œuvre pour pénétrer cet -arcane ; je les passerai sous silence, aussi bien que le -cinquante-quatrième, qui fut couronné de succès, parce -que la narration de ces tentatives forme deux volumes -in-folio qui pourraient faire longueur dans notre récit. Je -saute donc immédiatement au dernier chapitre de la légende -qui donne le mot de la charade.]</p> - - -<p class="c">VII</p> - -<p>… Il fut donc reconnu que le père Bourri, à la suite -d’un léger ramollissement cérébral, traînait le pied gauche -et usait la botte de ce côté beaucoup plus vite que -celle du pied droit, de sorte qu’un jour il se trouva à -la tête de quarante-deux bottes du côté droit veuves de -leurs sœurs, et… voilà comment il se fait que, pendant -huit ans, le père Bourri n’en porta pas d’autres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c15">XV</h2> - - -<p class="d">Les générations spontanées.<br /> -L’acclimatation des crocodiles. — Pharmacie thérapeutique.<br /> -La voix du sang.</p> - - - -<p>Dans une des dernières séances de l’Institut, M. Victor -Meunier a fait une lecture sur le sujet si controversé -des générations spontanées. Comme un coursier fougueux -qui pénètre dans un magasin de porcelaines, il a -commis de véritables dégâts dans les usages académiques. -Prenant à partie M. Pasteur, l’un des maîtres de -la maison, il lui a décoché à bout portant des arguments -d’une acidité assez énergique pour cautériser -l’épiderme naturellement fort sensible des membres de -l’Institut. Aussi, des tempêtes partielles ont menacé -d’engloutir la communication avant qu’elle fût achevée.</p> - -<p>M. V. Meunier a peut-être un peu oublié qu’il parlait -devant la plus illustre des sociétés savantes, et qu’il ne -faut pas mettre les pieds dans le plat de la maison qui -vous donne l’hospitalité.</p> - -<p>Le point de départ de la controverse relative aux générations -spontanées est déjà si loin de nous, que vous -l’avez probablement perdu de vue, en admettant qu’il -ait jamais fixé votre attention. C’est un procès qui menace -de durer autant que ceux des vieux Parlements.</p> - -<p>Je vais donc vous résumer le débat aujourd’hui, pour -que vous puissiez conter à vos petits enfants les origines -de la querelle scientifique, dont ils verront peut-être un -jour le dénouement.</p> - -<p>Il s’agit de savoir si des êtres animés peuvent naître -spontanément et sans avoir été engendrés par des êtres -semblables. Si nous nous occupions de tambours-majors -ou d’éléphants, l’affaire serait bientôt vidée, mais il n’est -question ici que des infiniment petits, d’animalcules microscopiques -dont les armées se livrent bataille dans -une goutte d’eau.</p> - -<p>La question, réduite à ces proportions, vous semblera -futile si vous mesurez vos préoccupations au volume -des êtres qui en deviennent l’objet, et il vous importera -peu de savoir si une monade ou un vibrion, qui mesurent -un centième de millimètre, ont le droit d’invoquer la -recherche de la paternité, ou si, méprisant le préjugé -des ancêtres, ils se créent de toutes pièces, sans qu’aucun -ascendant puisse réclamer ces enfants-trouvés de la -nature.</p> - -<p>Cependant ne vous y trompez pas, la loi qui préside -à la genèse des êtres est une, et ne souffre pas d’exception. -Il suffirait donc d’établir la génération spontanée -d’une monade et d’un vibrion pour qu’il soit admissible -que dans une île déserte, dans quelque solitude sauvage -(la nature entoure ses enfantements de mystère), des -animaux d’une classe supérieure puissent reconnaître la -même origine.</p> - -<p>Il est, du reste, absolument hors de doute que la -création des êtres n’a point eu lieu d’un même coup, -comme on l’a cru si longtemps. Notre globe a été peuplé -par séries successives ; la science est en mesure de le -démontrer d’une manière indiscutable, et les apparitions -de certaines espèces ont été séparées par de longues -suites de siècles. Je reprendrai quelque jour, d’une manière -spéciale, cet important sujet. Revenons à nos générations.</p> - -<p>J’ai placé, il y a un mois, quelques pincées de foin -dans un bocal contenant de l’eau filtrée ; j’ai examiné -au microscope, presque tous les jours, une goutte de ce -liquide, et j’ai vu apparaître successivement ou simultanément, -en quantité prodigieuse, des monades, des vibrions, -des enchelys, des volvox, des cyclidums, des -kolpodes, des leucophrys, et bien d’autres petits êtres -dont les formes sont assez différentes pour qu’on ait pu -les classer en familles distinctes.</p> - -<p>Cette foule est plus amusante à observer que celle qui -encombre les boulevards ; elle a aussi ses affaires, ses -besoins, ses passions, et si je vous racontais les mystères -d’une goutte d’eau, je serais forcé de gazer plus d’un -chapitre. Il est rare, lorsque l’œil s’attache au microscope, -qu’on ne perde pas plus de temps qu’on n’avait -l’intention de le faire, à regarder ces animalcules qui se -cherchent, s’évitent, se heurtent et même se mangent ; -car, dans le monde microscopique, c’est exactement -comme chez nous : les gros vivent des petits et les dévorent -à belles dents.</p> - -<p>D’où proviennent ces myriades de microzoaires, dans -un liquide qui n’en contenait pas un seul au début ?</p> - -<hr /> - - -<p>Voilà toute la question. L’expérience élémentaire dont -je viens de vous parler est celle qui a donné lieu au premier -conflit des opinions.</p> - -<p>— Ils sont nés spontanément dans le liquide, s’écrient -les <i>hétérogénistes</i>, dont le chef est le savant professeur -Pouchet, de Rouen.</p> - -<p>— Ils existaient à l’état de germes ou d’œufs sur les -végétaux de la macération, répondent les <i>panspermistes</i>, -qui marchent sous le drapeau de M. Pasteur, de l’Institut.</p> - -<p>De part et d’autre, on multiplia les expériences pour -obtenir une solution certaine ; je ne les rapporterai pas -toutes, car leur nombre est prodigieux. Je vous signalerai -seulement les principales.</p> - -<p>Pour écarter cette objection, que les végétaux des macérations -contenaient préalablement les germes, les hétérogénistes -portèrent par l’ébullition les liquides à une -température telle que tout germe devait être nécessairement -détruit. De plus, ils substituèrent aux macérations -végétales des décoctions de viande, des solutions albumineuses, -etc., et, cependant, les infusoires se reproduisirent -comme par le passé.</p> - -<p>— Vos germes ne proviennent pas des décoctions, dirent -alors les panspermistes, mais ils sont apportés par -l’air atmosphérique, qui les tient en suspension.</p> - -<p>Cette objection était assez fondée, car les poussières -de l’air, qui deviennent si apparentes lorsqu’un rayon de -soleil traverse une pièce un peu sombre, contiennent -un monde de débris organiques et inorganiques : des -parcelles de substances filamenteuses, laine, coton, soie, -lin ; des grains de diverses fécules ; des molécules de -suie ; des fragments de toutes sortes d’insectes, des spores -de végétaux microscopiques, des œufs d’une multitude -d’infusoires, etc.</p> - -<p>J’arrête ici ma nomenclature pour ne pas vous dégoûter -de l’air que vous respirez, car si vous demandiez au -microscope la révélation des immondices qui traversent -vos bronches, vous seriez capables de vous soustraire -par l’asphyxie au contact de ces impuretés.</p> - -<p>La neige elle-même, dont on a tant vanté la blancheur -immaculée, n’est point exempte de ces souillures : les -flocons en traversant l’atmosphère logent dans leurs -interstices les débris que je viens d’énumérer.</p> - -<p>Vous connaissez donc maintenant la constitution des -nuages de poussière qui se condensent en se déposant -sur les meubles.</p> - -<p>Il était assez naturel de croire que l’air en contact -avec des liquides d’expérimentation déposait à leur surface -quelques germes. Ceux-ci, une fois éclos, ne tardaient -pas, en raison de la rapidité de leur reproduction, -à donner naissance à des myriades d’individus de la -même espèce.</p> - -<p>— Et la preuve qu’il en est ainsi, dirent les panspermistes, -c’est que si nous chassons, au moyen de l’ébullition, -tout l’air que contiennent nos matras ; si dans cet -état de vide aérien nous les soudons à la lampe, aucun -organisme ne se développe.</p> - -<p>— Arrêtez ! vous vous placez dans des conditions anormales ; -pour que les générations spontanées se manifestent, -il faut non-seulement un liquide complexe, mais -encore le contact de l’air, nécessaire au développement -de tous les êtres.</p> - -<p>— Fort bien ! nous irons donc chercher de l’air sur -les hauteurs, là où les poussières organiques n’existent -plus.</p> - -<p>Et M. Pasteur transporta, comme Moïse, son laboratoire -sur le sommet de la montagne. Seulement son -Sinaï était le Montanvert. Il remplit ses matras (dans -lesquels il avait fait le vide), avec de l’air exempt de poussière. -Le liquide ne donna naissance à aucun infusoire.</p> - -<p>— Attendez, dit M. Pouchet, je veux aussi affronter -les pics arides, et, à mon retour, je vous dirai si mes matras -recèlent ou non la vie dans leurs flancs.</p> - -<p>Le savant professeur escalada les Pyrénées et se hissa -jusqu’aux glaciers de la Maladetta, en compagnie de -MM. Jolly et Musset. Il fit sa prise d’air à mille pieds au-dessus -de l’altitude choisie par son adversaire, c’est-à-dire -en un point où les poussières aériennes étaient encore -moins à redouter, et cependant ses matras devinrent -le siége de générations spontanées.</p> - -<p>Ce résultat infirmait celui obtenu par M. Pasteur. -L’Institut nomma une commission pour juger de quel -côté étaient les résultats exacts. MM. Pouchet, Jolly et -Musset ne crurent pas devoir accepter le programme -posé, et se retirèrent du débat. La commission opéra -donc en leur absence, et donna raison aux expériences -de M. Pasteur.</p> - -<p>Parmi les faits présentés par ce savant, il en est un -très-remarquable, et qui semble avoir une grande valeur. -Il opère sur un liquide fermencestible dans un matras -à col extrêmement étroit et plusieurs fois recourbé. -L’air normal chassé de l’appareil, par l’ébullition, y rentre -lentement pendant son refroidissement. Mais les -poussières et les germes qu’il tient en suspension sont -arrêtés par les sinuosités du tube, sur les parois duquel -ils se déposent, et le liquide reste infécond.</p> - -<p>Au moyen de cette disposition, la communication avec -l’atmosphère est continue et ne subit aucune interruption, -car, sous l’influence des changements de température, -l’air contenu dans le matras se dilate, se contracte -et se renouvelle ainsi peu à peu. Lorsqu’on soumet à l’analyse -les poussières contenues dans le col, on y trouve -des germes, qui, introduits dans le liquide, ne tardent -pas à se développer.</p> - -<p>Il est vrai que ces résultats ne sont pas absolument -constants, mais leur fréquence est un argument très-sérieux -en faveur de l’opinion qui consiste à admettre que -le développement des organismes est dû aux germes -transportés par l’air.</p> - -<p>C’est contre cette expérience que M. V. Meunier a lancé -sa dernière philippique ; en substituant plusieurs cols sinueux -au col unique de M. Pasteur, il a vu ses matras -envahis par les infusoires.</p> - -<p>Tel est l’état de la question. Mes sympathies sont -pour les hétérogénistes, leur philosophie est la mienne, -et je crois que la nature créatrice n’a déposé sa démission -entre les mains de personne ; cependant jusqu’ici j’avoue -que les faits sont un peu plus favorables à M. Pasteur -qu’à M. Pouchet.</p> - -<hr /> - - -<p>Les naturalistes semblent agités de cette ardeur fiévreuse -de découvertes qui prélude aux grandes époques -scientifiques ; leurs travaux, plus nombreux que ceux -d’Hercule, s’élancent complets de leurs cerveaux féconds, -comme jadis Minerve sortit de celui de Jupiter ; ou -comme les diables à ressorts s’élancent de leur boîte au -nez des passants.</p> - -<p>Il y a surtout un petit projet d’acclimatation des crocodiles -qui me paraît plein d’originalité ; cette idée ingénieuse -est partie du Jardin des Plantes, et, franchement, -elle devait bien venir de là.</p> - -<p>Le savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation et à -la reproduction de ces sauriens, trouve probablement -que la pêche du goujon n’est pas assez dramatique, et que -le cours des fleuves, rivières et ruisseaux, serait infiniment -plus pittoresque, s’il était émaillé de crocodiles et -de caïmans qui viendraient l’été folâtrer dans les jambes -des baigneurs et baigneuses.</p> - -<p>Cependant, s’il veut faire participer les crocodiles aux -jouissances de la vie civilisée, il faut bien lui rendre justice : -ce n’est pas exclusivement pour l’agrément du -coup d’œil et pour la satisfaction personnelle de ces -reptiles qu’il s’est mis en de tels frais d’imagination ; -le but de ce savant est beaucoup plus sérieux : il veut -faire du crocodile un succédané du bœuf ou du mouton, -il veut le transformer en VIANDE DE BOUCHERIE !!!</p> - -<p>Il était écrit, dans le livre de la destinée, que tous les -dieux dégommés de l’antique Égypte finiraient par être -plongés dans le Tartare du pot-au-feu. Jusqu’ici le crocodile, -seul entre tous, avait échappé à la fourchette des -gastronomes, mais il paraît que l’heure fatale a sonné -pour lui.</p> - -<p>Espérons, grand Dieu ! que l’ombre de Sésostris viendra -la nuit tirer par les pieds l’audacieux qui osera porter -la main sur l’animal sacré ! espérons que les pyramides -lui jetteront leurs pierres à la tête pour protéger leur -dernier dieu.</p> - -<p>Mais, au fait, je n’ai point d’aïeux parmi les momies -d’Égypte ; je ne vois pas pourquoi je m’attendrirais sur -les destinées des divinités du Nil, et même, en y réfléchissant, -je trouve à ce projet quelque chose de hardi -qui me touche, surtout si son auteur a, comme je n’en -doute pas, l’intention d’attraper lui-même les sauriens -dont il veut doter sa patrie.</p> - -<p>Cependant, je l’avouerai tout bas, cette idée a bien -ses petits inconvénients, et jusqu’à ce que les crocodiles -soient complétement civilisés, ce qui ne saurait tarder, -car l’auteur du projet a certainement en réserve de petits -moyens pour cela, je conseillerai aux baigneurs de substituer -au modeste caleçon de bain une armure complète -moyen âge. Ce vêtement serait, pour nager, peut-être -moins commode que le caleçon, mais il serait plus sûr. -Je donnerai le même conseil aux pêcheurs à la ligne, car -il se pourrait qu’un beau jour un pêcheur ramenât au -bout de son crin un alligator au lieu d’une ablette, et des -deux bêtes, il est probable que celle qui tiendrait la ligne -serait la plus embarrassée.</p> - -<p>Vous dirai-je le nom du savant qui a consacré sa vie -à l’acclimatation de ces aimables bêtes ? Je n’ose, je -craindrais d’effaroucher sa modestie ; car il est modeste -comme tous les gens d’un génie hors ligne. Cependant, -pour ne priver personne du plaisir de contempler un -<i>zoophile</i> aussi distingué, je préviens mes lecteurs qu’il -est visible tous les jours, de dix heures à quatre heures, -au Jardin des Plantes ; mais je les prie de croire qu’il ne -fait pas du tout partie des collections, et que c’est uniquement -en qualité de préparateur qu’il appartient à -l’établissement. Lorsque l’empaillage des poissons et le -vernissage des reptiles lui laissent quelques loisirs, on le -trouve le plus souvent entre la quatrième et la cinquième -côte de la baleine, dans une pose gracieuse et méditative, -l’œil perdu dans le bleu de l’espace, songeant à la perfectibilité -des bêtes, rêvant qu’un crocodile a trouvé le -portefeuille de M. de Rothschild, et qu’il refuse avec -énergie la récompense honnête que le banquier veut -octroyer à sa probité.</p> - -<p>Le naturaliste du Jardin des Plantes a dû étudier avec -soin les habitudes, inclinations et passions de l’animal -qu’il veut acclimater ; qu’il me permette cependant de lui -signaler un trait de ses mœurs qui lui a probablement -échappé, car il n’en fait pas mention.</p> - -<p>Lorsque le crocodile fait sa digestion, il dort sur le -rivage, la gueule ouverte, comme un simple épicier enrhumé -du cerveau. Alors un échassier de la famille des -pluviers s’installe devant cette redoutable gueule et procède -au nettoyage des dents du reptile, qu’il débarrasse -des matières organiques et des insectes qui font élection -de domicile entre ses organes masticateurs ; le volatile -exécute ce nettoyage avec une habileté d’autant plus -remarquable que les instruments usités en pareil cas sont -totalement inconnus sur les bords du Nil.</p> - -<p>Il faut donc, sous peine de rendre le crocodile très-malheureux, -acclimater en même temps que lui le pluvier, -que la nature a fait son cure-dents, ou créer une -chaire d’hygiène dentaire en faveur des crocodiles ; car -il paraît complétement avéré que ces intéressants animaux -n’ont jamais su jusqu’à présent exécuter eux-mêmes -cette partie de leur toilette.</p> - -<p>Puisque les crocodiles doivent remplacer le bœuf, je -désirerais qu’on les mît à même, au moyen d’une éducation -convenable, de rendre quelques petits services à la -société. Je ne demande pas qu’on les fasse pincer de la -guitare ou jouer aux dominos ; mais, enfin, je voudrais -qu’on tirât parti de leur civilisation.</p> - -<p>Ne pourrait-on pas en faire un succédané du Terre-Neuve -en les exerçant à rapporter — complets — les -gens en train de se noyer ? On ferait bien, dans ce cas, -de décerner des médailles de sauvetage aux plus zélés -pour encourager les autres.</p> - -<p>Je possède des amis et confrères qui cultivent avec -bonheur le canotage dans l’archipel de Neuilly. Ces marins, -malgré leur expérience nautique, trouvent que les -<i>raidillons</i> sont trop durs à remonter. Ne serait-il pas -possible d’utiliser les crocodiles au remontage des canots -dans les <i>raidillons</i> et autres endroits où le canotage -devient un métier de galère ? Il suffirait pour cela -d’imiter les <i lang="la" xml:lang="la">omnibus</i> qui mettent un cheval au bas des -côtes.</p> - -<p>Je signalerais bien d’autres moyens d’utiliser le crocodile -à l’ingénieux naturaliste du Jardin des Plantes, -mais j’attendrai pour cela qu’il ait résolu le problème -qui fait le tourment de ses jours et le cauchemar de ses -nuits.</p> - -<p>Un doute terrible lui déchire le cœur : <span class="sc">Les crocodiles -pourront-ils se reproduire en France !!!!!</span> Tout l’avenir -de son projet repose sur la solution de cette question. -En effet, dans le cas où ces sauriens ne pourraient pas -se reproduire, il est douteux que le gouvernement établisse -un service spécial de bâtiments destinés à l’importation -de cette denrée.</p> - -<p>Pour résoudre ce problème, le savant naturaliste fait -en ce moment une expérience qui n’aboutit pas ; il couve, -depuis sept mois, sous son gilet de flanelle, trois œufs -de crocodile, dont un rouge ; la couleur de ce dernier -l’a d’abord un peu surpris ; mais en réfléchissant que, -pendant le carême, les poules en France produisent des -œufs rouges, il a supposé que l’œuf avait été pondu vers -Pâques, ou qu’il appartenait à une espèce rare et non -encore décrite.</p> - -<p>Tous les matins depuis sept mois, il regarde les œufs -qu’il porte, non dans, mais sur son sein, et chaque jour -il s’écrie avec désespoir :</p> - -<p>— Ils n’écloront donc pas !</p> - -<p>Hélas ! je le crains, car ces trois œufs de crocodile -(dont un rouge), achetés au poids de l’or à un faux nègre -des sources du Nil, ne sont que des billes de réforme -dont l’existence, bouleversée par les carambolages, -s’est usée sur le tapis vert d’un estaminet de la place du -Caire.</p> - -<hr /> - - -<p>La France est un vrai pays de Cocagne pour messieurs -les charlatans ; tout le monde peut y faire de la -médecine, excepté pourtant les pauvres médecins, qui -n’en font pas toujours autant qu’il le faudrait pour -vivre.</p> - -<p>Les parfumeurs ont planté leur drapeau sur notre -domaine en créant la parfumerie hygiénique ; si je -ne m’abuse, l’hygiène est bien une des branches -de l’art de guérir. Des forbans vulgaires se seraient -contentés de cette usurpation, et le titre d’hygiénistes -aurait suffi à leur ambition. L’appétit vient en mangeant, -et les parfumeurs, qui ressemblent à des chimistes -comme les escamoteurs ressemblent à des physiciens, -ont mis les deux pieds dans la science en -imaginant la <span class="small">PARFUMERIE THÉRAPEUTIQUE</span>. On peut voir la -chose en grandes lettres d’or sur une enseigne de la rue -Neuve des Petits-Champs.</p> - -<p>Dieu ! la belle thérapeutique qu’on doit faire avec des -pommades à la rose et des savons au jasmin !</p> - -<p>Espérons que ce bon exemple sera bientôt contagieux, -que MM. les tailleurs vont confectionner des habits thérapeutiques ; -MM. les cordonniers des bottes chirurgicales -(pas celles de Junod), et MM. les épiciers des denrées -médico-coloniales. Alors, les médecins seront réduits -à la cruelle nécessité de faire des culottes et des bottes -ordinaires pour ne pas mourir de faim.</p> - -<hr /> - - -<p>O nature ! tu n’abdiques jamais tes droits, et les cœurs -les plus stoïques, les roués les plus régence, les diplomates -les plus impassibles, finissent, — lorsqu’ils sont -encore jeunes, — par obéir à ta voix, si elle se fait -entendre.</p> - -<p>Il était une fois, à la Salpêtrière, un interne en pharmacie -nommé C…; depuis, il a quitté le tablier officinal -pour la trousse de docteur. Jeune, possédant un -cœur de son âge, il avait épousé… de la main gauche, -une cuisinière de l’établissement. Ce mariage morganatique -eut un résultat imprévu, mais dont il aurait dû -se méfier ; la taille de Margot s’arrondit ; inutile de dire -que la crinoline était totalement étrangère à cet arrondissement.</p> - -<p>Le jeune C… examinait avec une émotion cachée cette -modification physiologique. Son œil pseudo-paternel -interrogeait l’avenir ; il voyait déjà son fils futur (il -comptait sur un fils) orné du tablier de l’interne ; il -rêvait pour lui un avenir plein de gloire. Mais hélas ! un -accident imprévu vint arrêter cet avenir dans son germe ; -Margot fit un faux pas, ce n’était pas le premier, il est -vrai, mais celui-ci fut suivi d’une chute en bas d’un -escalier, et le jeune C… goûta les douceurs de la paternité -six mois avant l’époque fixée par la nature. Paternité -d’autant plus douce, qu’elle était exempte des inconvénients -généralement attachés au titre de père.</p> - -<p>Adieu rêves d’avenir ! il ne devait plus songer aux -mois de nourrice, à l’éducation de ce fils né posthume, -mais au moins le destin barbare ne pouvait l’empêcher -de pourvoir à sa conservation ; il l’emporta donc dans -les profondeurs de la pharmacie, et se mit à chercher -un bocal suffisant pour loger sa progéniture. Il se bornait -à employer simplement les procédés alcooliques de -conservation usités par la mère Moreaux à l’égard de ses -prunes et chinois.</p> - -<p>C… avait entouré ses amours d’un manteau couleur -de muraille, et il repoussait avec force les allusions dénuées -de preuves que ses collègues se permettaient sur -ce sujet.</p> - -<p>Lorsque l’accident survint, on commenta l’intérêt que -notre héros semblait prendre à ce fruit d’une union discrète. -Mais C… repoussait, avec toute l’énergie d’un -interne en colère, l’interprétation dont il était victime. -Il prétendait jouer envers cet embryon, non pas le rôle -d’un père, mais celui d’un simple bienfaiteur.</p> - -<p>Hélas ! pendant qu’il cherchait l’alcool conservateur -qui devait assurer une existence indéfinie à cet enfant -de l’amour et du hasard, Seringua, le chat de la pharmacie, -sauta sournoisement sur la table du laboratoire. -Un chat d’hôpital mange de tout ; il vit le fils de C… -déposé près du bocal qui devait être son mausolée, il -s’en saisit et opéra une retraite aussi rapide qu’imprévue.</p> - -<p>A ce spectacle horrible, C… sentit vibrer dans son -cœur toutes les cordes de la paternité ; il oublie que -sa devise fut : Amour et mystère ! il pousse un cri de désespoir -et s’élance à la poursuite de Seringua en s’écriant :</p> - -<p>— Arrêtez !… arrêtez !… arrêtez le chat qui emporte -mon fils !…</p> - -<p>L’histoire raconte qu’à Florence, en pareil cas, une -mère put arracher son enfant à la gueule d un lion ; C… -fut moins heureux, il arriva trop tard… Seringua avait -terminé son horrible festin… Feu le jeune C… était -consommé. Pour conserver un souvenir de sa paternité -éphémère, l’interne infortuné fut contraint d’enfermer -dans un bocal l’infâme Seringua qui avait servi de tombeau -à son fils.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c16">XVI</h2> - - -<p class="d">L’homme n’est-il qu’un singe ?<br /> -La peine de mort. — Le pharmacien drogueur.<br /> -Le docteur Hénoque.</p> - - - -<p>L’homme primitif n’était-il qu’un sous-officier d’avenir, -dans l’armée des singes, ou faut-il admettre qu’il a -toujours eu un compte courant spécial sur le grand-livre -de la nature ?</p> - -<p>Cette supposition vous semble peut-être impertinente -en raison de la haute opinion que l’homme moderne professe -pour ses mérites. Il se croit fabriqué d’une autre -pâte que le reste des bêtes, et il semble ignorer que les -éléments anatomiques, dont le groupement constitue son -être, sont identiques chez le plus idiot des quadrupèdes -et chez le plus illustre des humains.</p> - -<p>Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux -est semblable, les vaisseaux ont la même texture, -les éléments du sang sont identiques et non-seulement -les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore -les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la -pensée sont exactement semblables. De plus, les propriétés -physiologiques de tous ces tissus ne présentent -aucune différence chez l’homme et les animaux.</p> - -<p>Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition -particulière de ces éléments diffère selon les -aptitudes et l’emploi de chaque individu, ce qui produit -la diversité des formes. Cette diversité permet au naturaliste -de grouper les êtres en ordres, en familles et en -tribus ; elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin -bien peigné, qui broute son blé en herbe, du baudet -sans prétentions qui attend pour manger son avoine -qu’elle soit mûre.</p> - -<p>Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties -essentielles, on les parque dans des catégories spéciales ; -mais lorsque les points de contact qui les rapprochent -sont nombreux, on les attache sous la même -étiquette.</p> - -<p>C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du -singe, par des savants d’un grand mérite.</p> - -<p>Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent -l’homme comme un singe perfectionné, ou le -singe comme un homme ébauché. Si leur conviction est -robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de -l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour -gendre un gorille, fût-il prince en son pays. Et si quelque -grand singe du Gabon venait, sous prétexte de parenté -éloignée, réclamer une place à leur foyer domestique -ou une part d’héritage, il serait très-probablement -fort mal accueilli.</p> - -<p>Si certains hommes font tous leurs efforts pour se -rapprocher du singe, il n’en est pas moins vrai que leur -espèce en diffère, et qu’il n’existe aucun lien de parenté -entre nous et les quadrumanes.</p> - -<p>Les animaux forment une chaîne non interrompue, -mais la contiguïté de ses anneaux n’implique nullement -l’identité de leur forme ou de leur composition ; et entre -l’homme et le polypier, qui constituent les deux extrémités -de la chaîne, les espèces sont reliées par des -nuances, par des transitions parfois insensibles. Ces -gradations qu’on peut observer, même dans les diverses -tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes, par -exemple), mettent en présence des individus appartenant -à des ordres différents. Ainsi le gorille, qui de tous -les quadrumanes est celui qui se rapproche le plus de -l’homme par sa stature et ses apparences physiques, lui -est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres. -Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race -caucasienne que ce singe anthropomorphe se soude à -l’humanité, mais par le noir de l’Australie, le plus stupide, -le plus inférieur, le moins civilisable de tous les -sauvages.</p> - -<p>Puis la gradation se continue par des familles nègres -de plus en plus élevées dans l’échelle intellectuelle, pour -arriver, en passant par le Mongol, au blanc européen, -qui, pour le moment, est le roi de la création.</p> - -<p>Je dis : pour le moment ; car rien n’indique d’une -manière certaine que la nature ait édité en nous sa dernière -série de dominateurs. Il se pourrait fort bien que -l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une nouvelle -espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance, -en intelligence et fabriquée sur un autre modèle, -surgît à son tour sur notre planète et vînt nous précipiter -du trône que nous occupons. Alors, race déchue, -dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à -porter la farine au moulin.</p> - -<p>Les différences les plus caractéristiques permettant -d’établir nettement la ligne de démarcation qui sépare -l’homme des animaux qui lui sont le plus semblables, -ne sont point surtout tirées des aptitudes intellectuelles ; -car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se -rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences -s’accusent nettement quand l’examen porte sur les caractères -anatomiques.</p> - -<p>Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau, -avec cette supériorité de vues qui caractérise les -travaux de ce regrettable et illustre savant, a montré que -le cerveau du singe diffère assez complétement de celui -de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les confondre. -Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses, -leurs plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement -le cervelet, ce qui ne s’observe que chez quelques -idiots microcéphales de notre espèce. Chez les -grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période -de la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde -dentition.</p> - -<p>De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles, -l’un jeune, l’autre adulte, et le troisième déjà -vieux, ces organes sont d’un volume égal. Les os du -crâne qui continuent à se développer s’adossent par -leur face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la -tête en formant une crête haute et épaisse, au lieu de -s’étendre, comme chez l’homme, pour protéger un -organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque -les autres parties du corps ont atteint tout leur développement.</p> - -<p>J’ai démontré<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> que le bassin de la femme diffère -essentiellement de celui des singes, et, que, dans les -deux espèces, la parturition s’accomplit d’une manière -spéciale, qui ne permet pas d’établir entre elles la moindre -analogie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères</i>, in-8. -Paris, 1864. — <i>Mémoire sur le bassin des races humaines</i>, in-8. Paris, -1864.</p> -</div> -<p>M. le docteur Alix a mis en évidence des différences -extrêmement importantes dans la disposition des muscles -de la main de l’homme et du gorille ; enfin le docteur -Auzoux, dans la reproduction plastique, si exacte, qu’il -a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus -considérables.</p> - -<p>Les muscles de la région postérieure et inférieure du -tronc sont extrêmement faibles, comparés à ceux de -notre espèce ; les mollets sont rudimentaires, et il serait -fort mal à son aise s’il devait faire un long voyage -assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer. -L’animal n’est pas fait pour la station bipède ; l’appareil -destiné à porter le corps dans la rectitude normale est -insuffisant. Lorsqu’au contraire on examine les muscles -destinés à mouvoir le corps dans l’action de grimper, -on les trouve d’une puissance immense, et il devient -évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur. -Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il -trouve sur les arbres qu’il escalade un refuge contre le -tigre et les autres carnassiers qui lui donnent la chasse.</p> - -<p>Je passe sous silence quelques caractères également -importants. Ceux que je viens de signaler me suffisent -pour prouver que nous ne sommes point des quadrumanes, -et si quelque philosophe vous soutenait le contraire, -vous pourriez lui répondre : Soyez singe si telle est votre -ambition ; moi, je suis plus modeste, et me contente -d’appartenir à l’humanité.</p> - -<hr /> - - -<p>Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je -veux vous faire connaître les efforts qu’il fait depuis -quarante ans, pour imiter la nature au profit de la -science ; non pas la nature vivante et frétillante que -l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il -rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent -être disséqués sans l’aide du scalpel ; ils représentent -aussi exactement que possible tous les organes de -l’économie. L’auteur a mis à contribution les substances -les plus diverses pour donner une étonnante vérité -d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent -exactement et s’enlèvent par pièces et par morceaux -jusqu’aux os en carton durci qui forment la charpente -de ses sujets.</p> - -<p>Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux -sont insuffisantes pour des études sérieuses, mais -elles fournissent une excellente introduction à l’anatomie -réelle, et dans beaucoup d’universités étrangères, car -il en expédie jusqu’en Chine ; les élèves (hélas !) trouvent -que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue, que -la nature, et ils respectent religieusement les secrets de -la tombe.</p> - -<p>Indépendamment de ses préparations d’anatomie humaine, -M. Auzoux a reproduit, de grandeur naturelle, -le cheval et le gorille.</p> - -<p>Il a choisi dans chaque ordre d’animaux : oiseaux, -poissons, reptiles, insectes, un sujet comme type de -l’espèce ; tout cela se démonte en morceaux, pour qu’on -puisse interroger les détails de l’organisation. Son hanneton -considérablement amplifié est un véritable chef-d’œuvre ; -les végétaux ont fourni leur contingent à ce -musée de l’histoire des êtres organisés.</p> - -<p>Depuis de longues années M. Auzoux fait le dimanche -un cours gratuit destiné aux gens du monde. Là il -expose les phénomènes de la vie animale et végétale. -Cette science vulgarisée est autrement intéressante que -les conférences où vous allez parfois vous endormir.</p> - -<hr /> - - -<p>Chaque fois que la justice humaine applique la peine -du talion à un meurtrier, on entend de plaintives élégies -contre la peine de mort. Et cependant, on applaudit -à un brillant fait d’armes, qui coûte la vie à quelques -milliers de braves gens. La fumée de la gloire cache les -morts, et la douleur des familles qui pleurent un fils -ou un frère, n’a qu’un bien faible écho dans l’allégresse -générale.</p> - -<p>Singulier caractère que le nôtre ! il faut avoir un grand -fond de sensibilité à gaspiller pour s’attendrir sur les -quelques secondes de souffrance que subissent des gredins -qui n’ont pas l’habitude de ménager les tortures à -leurs victimes.</p> - -<p>Si un honnête homme, qu’on ne connaît pas, succombe -dans son lit à une fluxion de poitrine, on en accueille -la nouvelle avec une parfaite indifférence ; on -semble dire :</p> - -<p>— Qu’est-ce que cela me fait ?</p> - -<p>S’il est écrasé sous une voiture, on le plaint très-sincèrement.</p> - -<p>— Ah ! quel malheur ; c’est affreux !</p> - -<p>Quand il s’agit d’un scélérat frappé par la justice, l’émotion -est complète : on pétitionnerait volontiers pour -lui fournir du chloroforme.</p> - -<p>C’est donc plutôt la mise en scène de la mort que la -mort elle-même qui fait gémir la fibre sensible.</p> - -<p>Pour adoucir les regrets des âmes tendres, je puis les -rassurer sur la durée de la souffrance des suppliciés. A -défaut des renseignements personnels que je ne suis pas -en mesure de fournir, je m’appuierai sur des lois physiologiques -qui ont la valeur d’une certitude.</p> - -<p>Il est absolument nécessaire, pour que le cerveau -reçoive l’impression douleur, qu’il soit animé d’une -quantité de sang suffisante. Or, après la section de la -tête, ce liquide s’écoule immédiatement par tous les vaisseaux -béants. En quelques secondes, une minute au plus, -la circulation cérébrale est anéantie et le cerveau meurt -par syncope.</p> - -<p>La douleur dure donc une minute, en admettant que -la commotion ne l’ait pas supprimée entièrement.</p> - -<p>En 1851, j’assistais le professeur Gerdy dans une double -amputation de cuisse chez un blessé par arme à feu, -qui avait perdu beaucoup de sang avant l’opération. — Cet -homme est exsangue, nous disait le professeur ; si -vous ne le maintenez pas dans une position rigoureusement -horizontale, il perdra de suite connaissance, car la -masse de sang qui lui reste est insuffisante pour animer -le cerveau.</p> - -<p>En effet, lorsque nous soulevions le haut du corps du -blessé, qui avait toute sa présence d’esprit, il était pris -immédiatement de syncope, sa phrase restait inachevée. -Quand on le recouchait sur la table d’opération, la vie -revenait de suite, et il répondait avec beaucoup de précision -aux questions qui lui étaient adressées.</p> - -<p>Le fait si souvent cité et relatif à Charlotte Corday, -dont la face rougit d’indignation sous le soufflet du -bourreau, est un conte, et ceux qui l’ont imaginé ignoraient -que la rougeur de la face causée par une émotion -se trouve sous la dépendance de l’action des nerfs <i>vasculomoteurs</i>, -qui sont détruits par la section du cou. Le -phénomène est donc physiologiquement impossible, -même en admettant l’arrêt de l’hémorrhagie.</p> - -<p>Les mouvements qu’on observe sur la face des suppliciés -ne sont nullement des manifestations de sensations -perçues. Ils sont dus à des <i>actions réflexes</i> absolument -indépendantes de la volonté du sujet. Et on peut les faire -naître artificiellement pendant un certain temps après la -mort.</p> - -<p>J’ose espérer que cet éclaircissement ne fera pas naître -en vous le désir de tenter l’aventure, car il lui reste -encore assez de vilains côtés pour vous en dégoûter.</p> - -<hr /> - - - -<p class="c">LE PHARMACIEN DROGUEUR</p> - -<p class="c"><span class="small" lang="la" xml:lang="la">APOTHICARIUS VENENOSUS SEU TORMINOSUS</span> (<span class="sc">Lacépède</span>).<br /> -<span class="small" lang="la" xml:lang="la">APOTHICARIUS CLYSOFERRENS</span> (<span class="sc">Buffon</span>).</p> - - -<blockquote class="epi"> -<p lang="en" xml:lang="en">The death dwels in your jugs.</p> - -<p class="sign">(<span class="sc">W. Arden</span>, <i lang="en" xml:lang="en">the Gift</i>.)</p> - -<p>La mort habite dans vos bocaux.</p> - -</blockquote> -<p>Nota. — Ne pas confondre avec le <i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus honorabilis</i> -de Linné. Ces deux espèces, quoique également -de la famille des <span class="sc">Apothicariées</span>, forment deux -genres complétement distincts dont les propriétés sont -très-différentes. Cependant, je dois avouer que certains -individus de la première espèce se rapprochent assez -de la seconde pour donner un moment d’hésitation à -l’amateur qui n’est point familiarisé avec cette étude. -C’est exclusivement de l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius torminosus</i> que -nous traitons ici. Ce qui pourrait sembler des généralités -sur la famille des Apothicariées ne concerne que ce dernier -genre. Nous consacrerons un article spécial au -genre <i lang="la" xml:lang="la">Pharmaceuticus honorabilis</i>. Cependant, afin d’éviter -toute erreur fâcheuse pour la santé publique, nous -donnerons sommairement les caractères différentiels les -plus tranchés des deux espèces.</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="c" lang="la" xml:lang="la"><div>APOTHICARIUS CLYSOFERRENS, -SEU VENENOSUS, SEU TORMINOSUS.</div></td> -<td class="c" lang="la" xml:lang="la"><div>PHARMACEUTICUS HONORABILIS. -</div></td></tr> -<tr><td class="p">Boutique mal tenue ; maître -mal peigné ; bocaux malpropres, -quelques-uns raccommodés -avec des bandes de papier ; -odeur vireuse ; peu de -laboratoire ; point de science ; -produits altérés. — Il donne -des consultations Raspail, -vend des médicaments Raspail, -des liqueurs Raspail, et -se ferait passer pour Raspail -lui-même, n’était le respect -qu’il lui porte. Son instinct -dominant est d’amasser de -l’or à tout prix. — Mauvais -citoyen, il monte sa garde -en rechignant (quand il la -monte) et cabale pour obtenir -les galons de sergent-major -(on verra pourquoi). — Cette -espèce s’épanouit de -préférence dans les lieux -froids et humides, dans les -rues borgnes et malsaines, -où le soleil pénètre peu ; à -Paris, on la trouve plus spécialement -aux environs des -Halles. Cependant, ses tiges -rampantes, souterraines, fort -analogues à celles du chiendent, -lui permettent de -croître un peu partout.</td> -<td class="p left5">Pharmacie bien tenue, -propre, luisante ; laboratoire -bien installé, muni de tous -ses appareils en bon état ; -maître plus ou moins élégant, -au courant de la science, recevant -même des journaux -de médecine. — Il fabrique -ses sirops lui-même ; ne fait -jamais les bruns avec du caramel ; -ne change rien aux -ordonnances qu’il exécute ; -ne délivre jamais de médicaments -sans prescription ; ne -consulte pas ses clients ; tient -ses poisons sous clef, et ignore -jusqu’au nom de Raspail. — Considéré -dans son quartier, -dont il est l’un des ornements, -il devient souvent officier -de la garde nationale, -membre du conseil municipal, -adjoint au maire et même -premier magistrat de sa commune -ou de son arrondissement. -Les plus ambitieux -parviennent à l’Académie de -médecine. — Cette espèce se -développe plus particulièrement -dans les lieux bien -aérés et où le soleil n’est pas -inconnu. A Paris, on la trouve -surtout dans les beaux quartiers ; -cependant les quartiers -pauvres n’en sont pas entièrement -privés.</td></tr> -</table> -<p>Je n’ai pas l’intention de faire la monographie complète -de cette espèce. Je veux simplement ajouter quelques -lignes au chapitre des lamentations qu’elle arrache -au corps médical. Comme classification, le pharmacien-drogueur -nous paraît devoir être considéré comme une -simple variété de la tribu des <i lang="la" xml:lang="la">Artifex</i>. Son rôle dans la -société devrait exclusivement consister à mélanger, triturer, -piler et piluler <i>tout</i> ce qu’il peut nous convenir de -faire entrer dans une formule ; et cela proprement, loyalement, -fidèlement, promptement, sans rien y ajouter ni -retrancher, sans se permettre aucune observation ni réflexion -qui puisse faire soupçonner que son pilon ou sa -spatule soient dirigés par un être intelligent. Voilà le -vrai type, le beau idéal du <i lang="la" xml:lang="la">clysoferrens</i>, que chacun de -nous a rêvé dans ses jours d’illusion. Tel était l’antique -apothicaire, ignorant, mais fidèle, qui se serait cru déshonoré -si, dans un accès de coupable audace, il avait osé -administrer un clystère à l’eau de son au lieu de le donner -à l’eau de guimauve. Si, dans cet heureux temps -(âge d’or des apothicaires), un membre de cette estimable -corporation s’était permis d’inventer de son propre -chef, et sans l’ordonnance expresse de son seigneur et -maître le médecin, un sirop lénitif, incisif, béchique ou -céphalique, ou bien même une simple pilule purgative, -le corps tout entier se serait soulevé pour l’expulser de -son sein.</p> - -<p>Malheureusement, ce temps est loin de nous. On a -mis l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i> sur le même pied que le -<i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus honorabilis</i> ; des gens qui se mêlent de -tout lui ont appris un peu de latin, un peu de botanique ; -ils en ont fait un quart de savant qui s’est permis -d’oser penser par lui-même ! Aussitôt qu’il a pu comprendre -le latin de cuisine de ses bocaux, la tête lui a -tourné ; il a été pris du vertige de l’ambition. Lui, qui -jadis se tenait toujours modestement par derrière, il -voulut passer par devant à son tour ; foulant aux pieds les -traditions laissées par ses honnêtes aïeux, il se révolta -contre son seigneur et maître et voulut l’absorber à son -profit. D’abord, il hasarda quelques timides observations -sur les ordonnances ! puis il osa les discuter !! enfin, il les -altéra !!!</p> - -<p>De là à capter la confiance des malades, il n’y avait -qu’un pas ; ce pas fut franchi. Il représenta le médecin -comme une superfétation scientifique, comme un ignorant -incapable de confectionner la moindre <i>pocilokémie</i>, -incapable de discerner une préparation <i>phytobasique</i> -d’une <i>polybasique</i> ; enfin, comme un être incomplet, qui -est forcé de recourir à chaque instant à lui, pharmacien-drogueur, -qui, non-seulement sait la médecine aussi -bien que la pharmacie, mais encore, en vendant ses drogues, -donne sa consultation généreusement par-dessus -le marché, ce qui tente singulièrement le malade. Alors -il se crut un savant complet, se drapa dans sa gloire et -se tressa des couronnes de chiendent ; puis, lâchant la -bride à son génie, il inventa des médicaments nouveaux -doués de propriétés véritablement extraordinaires (au -moins selon lui) ; il confectionna des sirops qui guérissent -en deux heures la phthisie et la coqueluche, et -bien d’autres maladies ; des pommades qui font disparaître -instantanément les durillons et les cancers, aussi -bien qu’une grande quantité d’infirmités les plus variées ; -des pilules tellement merveilleuses, qu’il suffit -de ne pas les prendre pour être guéri. Enfin, ils ont tout -prévu ; ils ont remède à tout ; l’indisposition la plus légère, -comme l’affection la plus terrible, trouveront dans -leur boutique un remède tout prêt, ficelé, étiqueté, emballé -d’avance ; on n’a plus qu’à s’en aller avec, après -avoir passé à la caisse bien entendu. On a bien raison -de dire que le médecin est une superfétation scientifique, -un rouage de trop dans la société ; car, enfin, il -avoue qu’il n’est point sûr de guérir, et il se fait payer -malgré cela ; tandis que l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i> est toujours -sûr de la guérison et consulte gratis ; il est certain -que tout l’avantage est de son côté, et qu’auprès du sien -notre rôle est un peu terne.</p> - -<p>Il y a bien une vieille loi qui défend absolument à -l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius clysoferrens</i> de rien vendre ni préparer -sans notre <i>ordonnance</i>, c’est-à-dire sans notre <i>commandement</i> ; -mais il est bien probable que cette loi a été -abrogée, et puis elle avait été faite pour des gens qui ne -savaient même pas le français, et non pas pour des gens -qui pourraient, s’ils voulaient, vous dire bonjour en latin. -Il est donc bien probable, puisque personne ne s’y -oppose, que ces messieurs ont parfaitement le droit de -contrôler, même de modifier nos ordonnances, comme de -droguer, purger et dévaliser à discrétion les malheureux -qui leur tombent entre les mains.</p> - -<p>Vous pourriez supposer que le pharmacien-drogueur -se trouve satisfait de la part qu’il s’est taillée dans notre -domaine ; vous seriez dans une erreur très-grande. Il -s’est dit : Je vends cinq francs ce qui me coûte dix -sous ; c’est assez joli ; mais si je vendais à la place de ce -qui me coûte dix sous quelque chose qui ne me coûterait -rien du tout, le bénéfice serait encore bien plus -clair ! Dès lors, il mélangea, falsifia, altéra, sophistiqua, -de manière à transformer en produits complétement -inertes ou en poisons dangereux les médicaments qui -dans un cas pressant auraient pu arracher un homme à -la mort. De sorte que le médecin qui a annoncé à la famille -un résultat sur lequel il croyait pouvoir compter, -reste tout penaud quand il voit justement survenir le -contraire, quand il voit, surtout, le visage de ses clients -exprimer dans un langage aussi muet qu’énergique : -Voilà un médecin qui ne sait pas du tout ce qu’il fait ; si -nous allions en chercher un autre ?</p> - -<p>Puis, les gens du monde viennent vous dire de cet air -goguenard que vous savez : Vraiment, la médecine ne -fait aucun progrès ; on meurt tout autant qu’il y a un -siècle. Mais certainement qu’on meurt tout autant ; si une -chose a le droit de surprendre, c’est qu’on ne meure pas -davantage ; pour qu’il en fût autrement, il faudrait que -la médecine, dans sa marche vers le bien, pût surpasser -l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i> dans sa course vers la fraude et -la sophistication, ce qui semble impossible. Faites donc -vivre les gens cent cinquante ans avec des auxiliaires -qui n’ont même pas respecté l’innocence de la farine de -moutarde !</p> - -<p>Ah ! l’<i>Univers</i> a bien raison : l’éducation est la mère -de tous les vices.</p> - -<p>Nous avons dit qu’il intriguait pour obtenir le sergent-majorat ; -ce n’est point orgueil de sa part, car il -méprise les vains hochets qui ne rapportent rien ; c’est -uniquement comme moyen de conquérir par la terreur -les gardes nationaux de sa compagnie.</p> - -<p>Malheur à l’imprudent atteint d’engelures ou de -rhume de cerveau qui irait acheter autre part que chez -son sergent-major la pommade ou la pâte de réglisse -qui doivent ne pas le guérir ! Il peut compter sur des -gardes hors tour, sur des corvées de faveur et sur le -conseil de discipline s’il est en retard de cinq minutes.</p> - -<p>Lorsqu’on est son client, on est sûr, au contraire, de -ne jamais passer la nuit au poste ; il suffit même du prétexte -d’une légère indisposition personnelle ou d’un -membre de sa famille pour qu’il reprenne immédiatement -votre billet de garde. Seulement, il est nécessaire -de lui prendre une certaine quantité de médicaments -(le plus possible) qui servent à certifier la maladie. -On peut abuser de cette manière d’être malade sans -qu’il ait jamais l’indiscrétion de vous en faire le moindre -reproche.</p> - -<p>Donc, si ce n’était pas par considération pour le <i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus -honorabilis</i>, qui ferme la porte de sa vertueuse -officine à la fraude et à la consultation, je crois -qu’on rendrait justice à la pharmacie en la classant -parmi les industries insalubres qui sont placées sous la -juridiction du conseil de salubrité et de l’administration -de la police. Quelle horreur ! va s’écrier un pharmacien-drogueur -de la rue des Lombards qui <i>oublie</i> de mettre -du safran dans son laudanum de Syd, mais nous avons -nos inspecteurs qui sont chargés de contrôler la pureté -de nos produits et l’étamage de nos casseroles pharmaceutiques.</p> - -<p>Et il aurait raison, cet honnête industriel.</p> - -<p>L’inspection des garnis, des épiciers, des maisons de -filles et de tout ce qui peut faire courir un danger à la -société est faite avec une admirable exactitude, parce -qu’elle est faite directement par les agents de l’administration ; -l’inspection de la pharmacie est à peu près nulle. -Il est cependant clair que la santé publique, qui se -trouve livrée presque sans contrôle au mercantilisme -effréné de l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius venenosus</i>, court des dangers -bien autrement sérieux, car il ne s’agit point ici d’un -foulard volé, d’une gonorrhée attrapée ou de lait -étendu d’eau ; il s’agit à chaque instant de vies humaines -qui nous échappent, parce qu’un <i>pharmacien-drogueur</i> -économise dix centimes sur une potion qu’il vend -deux francs.</p> - -<p>Les inspecteurs, membres de l’École de pharmacie et -de médecine, sont beaucoup trop savants pour faire une -pareille besogne ; aussi ils ne la font sérieusement que -lorsqu’une dénonciation formelle vient les réveiller. Au -lieu d’être le <i>Mané</i>, <i>Thecel</i>, etc. des pharmaciens, au -lieu de les aborder avec l’aspect terrible de Minos, ils -empruntent l’air gracieux de Grassot dans le <i>Gendre de -M. Pommier</i>, ils entr’ouvrent la porte, jettent un regard -circulaire dans la boutique et s’en vont en adressant -au pharmacien un sourire qui semble dire : « Allons, -c’est parfait ; vos bocaux sont parfaitement alignés, nous -sommes satisfaits ! Au plaisir ! à l’année prochaine ! » Il est -des cas cependant où ils déploient une sévérité terrible, -c’est quand un de leurs vassaux manque de respect à -l’École de pharmacie (ne pas la saluer est un grave délit, -la traiter de perruque est un crime) ; ou quand un -imprudent s’écarte du vieux sentier des us et coutumes -de l’art ; oh ! alors ils envahissent l’officine comme une -trombe, ils bouleversent tout, fouillent partout, ils porteraient -même, s’ils l’osaient, leurs mains investigatrices -jusque sur madame la pharmacienne pour s’assurer -qu’elle ne recèle rien de falsifié, altéré ou sophistiqué. -Cependant il n’est jamais nécessaire d’en venir à une -telle extrémité, le premier bocal qui leur tombe sous la -main renferme ordinairement la matière au moins d’un -procès-verbal. A moins que l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius clysoferrens</i>, -prévenu à propos, n’ait eu le temps de déposer au coin -de la borne la moitié de ses marchandises ; oh ! alors -tout est retourné dans la maison de la cave au grenier, -il faut absolument une contravention, on n’en démordra -pas. Un jour même, en désespoir de cause, on a -saisi le pot de colle à étiquettes parce que la colle était -moisie. La Commission déclara que jusqu’à ce qu’on ait -étudié suffisamment l’action que des étiquettes ainsi collées -pourraient avoir sur la conservation des médicaments, -elle devait considérer ladite colle comme présentant -un danger sérieux pour la santé publique. La -colle criminelle fut donc saisie et procès-verbalisée. -Dans la même visite, on avait eu beaucoup de peine -à leur arracher un vase intime qu’ils s’obstinaient à -considérer comme un ustensile de laboratoire malpropre.</p> - -<p>Le seul remède à cela consiste à changer le mode -d’inspection et à le confier exclusivement à l’administration -de la police, qui traquera les <i>pharmaciens-drogueurs</i> -comme elle le fait pour les autres marchands -qui trompent sur la nature de la marchandise. Le <i lang="la" xml:lang="la">pharmaceuticus -honorabilis</i> ne pourrait qu’y gagner, car il -serait bientôt débarrassé de cette honteuse concurrence.</p> - -<p>Ceci nous prouve que parmi les ennemis naturels du -médecin, et j’entends par ennemi naturel tout individu -qui, volontairement ou involontairement, lui porte préjudice -parce qu’il y trouve son intérêt, l’<i lang="la" xml:lang="la">apothicarius -venenosus</i> peut hardiment revendiquer la première -place.</p> - -<p>Ceci nous prouve encore que dans toute la création il -n’existe pas un être aussi doux, aussi bon, aussi patient -que le médecin, qui se laisse gruger, piller et dévaliser -sans rien dire par les <i>pharmaciens-drogueurs</i>, rebouteurs, -consultants sans diplôme et autres corsaires qui -vivent de son bien et en vivent mieux que lui.</p> - -<p>Il ressemble à ces vieux brahmines qui se laissent dévorer -par la vermine sans vouloir, par scrupule de conscience, -s’en débarrasser.</p> - -<hr /> - - -<p class="c">HOMMAGE AU DOCTEUR HÉNOQUE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><b class="w1">H</b>onneur et gloire à toi, praticien habile !</div> -<div class="verse"><b class="w1">E</b>spoir de l’affligé dont tu taris les pleurs !</div> -<div class="verse"><b class="w1">N</b>’en déplaise aux Midas, dont pullule la ville,</div> -<div class="verse"><b class="w1">O</b>n trouve en ton savoir la fin de ses douleurs !</div> -<div class="verse"><b class="w1">Q</b>ue ton talent est grand ! il n’est point équivoque ;</div> -<div class="verse"><b class="w1">U</b>n succès de quinze ans le rend exempt d’erreurs,</div> -<div class="verse"><b class="w1">E</b>t pour premier Dentiste, au loin, proclame Hénoque.</div> -</div> - -<p>Je n’ai pas emprunté, comme on pourrait le croire, -cet acrostiche à la circonférence d’un mirliton ; il a été -publié dans un journal (section des annonces). J’ai cru -d’abord que le sieur Hénoque avait extrait un chicot à -Apollon, et que le dieu des vers, par reconnaissance, -avait confectionné lui-même et déposé respectueusement -aux pieds de l’</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Espoir des affligés dont <i>il</i> tarit les pleurs,</div> -</div> - -<p class="noindent">cet HOMMAGE bien senti. Après avoir été aux renseignements, -je suis porté à croire qu’Apollon est totalement -étranger à la chose. Il paraît que ce fabricant d’osanores, -plein de reconnaissance pour les services qu’il -a rendus à la société, n’a point hésité, malgré un grand -fonds de modestie, à s’adresser le présent HOMMAGE. -Un homme doit être fier de lui quand il peut se dire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Honneur et gloire à toi, praticien habile,</div> -</div> - -<p class="noindent">et qu’il ajoute :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que ton talent est grand ! il n’est point équivoque.</div> -</div> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Nota.</i> Ne pas confondre le sieur Hénoque avec son homonyme, -père de Mathusalem, qui vivait l’an 3412 av. -J. C. Ces deux hommes célèbres n’ont de commun que -le nom ; Hénoch l’ancien n’était même pas dentiste.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c17">XVII</h2> - - -<p class="d">La grêle. -Les chimistes. — Mac Clintock et sa clinique.<br /> -Un professeur zélé. — Les invalides de la pharmacie.<br /> -Lamentations de M. Valenciennes.</p> - - - -<p>M. Becquerel père a fait une longue communication -à l’Institut sur la grêle. Mais de quelle grêle est-il question ? -car avec notre élasticité de langage, il semblerait -que les mots sont entrés au service du dictionnaire pour -tout faire. Il en est qui subissent trois ou quatre significations, -sans avoir droit pour cela à une ration d’égards -supplémentaire.</p> - -<p>Est-ce de la grêle qui lustre les coudes, blanchit les -coutures, roussit le chapeau, écule les chaussures des -pauvres diables ? Non.</p> - -<p>Est-ce de la grêle qui laboure la face humaine pour y -semer la laideur ? Non.</p> - -<p>Il s’agit de cette mitraille dévastatrice que les nuages -laissent tomber sur la terre quand ils se battent entre -eux.</p> - -<p>J’avais toujours cru que la grêle des orages n’avait -de préférence pour personne, et qu’elle tombait impartialement -à tort et à travers sans choisir sa place. Il n’en -est rien. Encore une illusion qui s’envole. La grêle a ses -préférés ; n’en a pas qui veut, elle ne tombe pas pour -tout le monde.</p> - -<p>Ah ! alors ! si là-haut on fait des injustices, je n’ai -plus le droit de me plaindre de celles qu’on commet -ici-bas.</p> - -<p>M. Becquerel a suivi les grêlons à la piste pendant -trente ans, principalement dans les départements de -Loir-et-Cher, du Loiret et de Seine-et-Marne. Il a pointé -sur des cartes spéciales les orages à grêle et leurs dégâts. -Il résulte de ce travail considérable que les orages -à grêle suivent, dans les trois départements que nous -venons de signaler, un courant dirigé à peu près de -l’ouest à l’est. Le courant semble se limiter dans une -certaine zone, qui occupe, dans le Loir-et-Cher, tout -l’espace compris entre la Loire et une ligne parallèle à -son cours, qui passerait par Vendôme. Elle traverse le -Loiret jusqu’à la forêt d’Orléans. Les propriétés situées -dans cette zone souffrent périodiquement les atteintes -du fléau, tandis que les régions voisines jouissent d’une -immunité presque complète.</p> - -<p>Le savant auteur de cette communication a cependant -noté des exceptions très-curieuses à cette espèce de -règle. Quelques pays, la commune de Pouillé, par exemple, -qui ont joui pendant vingt ans d’une immunité complète, -ont été ravagés pendant cinq ou six années -consécutives sans qu’on puisse expliquer l’opiniâtreté de -ces dévastations.</p> - -<p>Autre remarque. Le courant des orages à grêle qui -traversent le Loir-et-Cher et le Loiret vient se briser sur -la forêt d’Orléans, et de là se divise en deux colonnes, -marchant l’une vers le sud et l’autre vers le nord ; car -les forêts sont toujours épargnées. Les grêlons semblent -craindre de s’engager dans ces océans de verdure où il -n’y a rien à détruire.</p> - -<p>Voici ce qu’il faut conclure de ces intéressantes recherches, -malheureusement encore trop limitées :</p> - -<p>Si vous désirez couler des jours tranquilles, à l’ombre -de vos vergers, avant d’acheter une propriété, allez trouver -le directeur de la Compagnie d’assurances contre -la grêle ; il est parfaitement renseigné : l’habitude -de payer des indemnités l’a rendu presque aussi fort que -M. Becquerel sur la question. S’il fait la grimace à votre -proposition d’assurance, vous pouvez être certain -de votre affaire : cette grimace est pleine d’orages. -Fuyez la tempête, emportez vos pénates dans un autre -canton.</p> - -<p>Si votre mauvais destin vous a fixé dans un pays à -grêle, ne comptez pas sur la clémence du ciel. Le baromètre -baisse, le nuage sombre et irrité s’avance en grondant, -il va ouvrir ses flancs chargés de dévastation. Adieu, -douces moissons ! adieu, plantureuses vendanges ! dans -une heure vous n’existerez plus, et le soleil viendra -perdre ses rayons sur une terre désolée, qui a besoin -d’ombre pour cacher sa tristesse.</p> - -<p>Séchez vos larmes, j’ai un moyen d’enrayer la catastrophe ; -il est peut-être un peu difficile à appliquer, -mais il est certain.</p> - -<p>Aussitôt que vous verrez le baromètre baisser, hâtez-vous -de transporter vos vergers, vos vignes et vos moissons -à l’ombre de la forêt voisine, et, si le nuage crève, -ne vous en inquiétez pas, la grêle respecte toujours les -forêts.</p> - -<p>M. Becquerel est un vieillard, en apparence sec et -ratatiné, mais qui ne manque ni de séve ni de verdeur. -Les ans n’ont point refroidi son ardeur scientifique. Il a -vieilli paisiblement sous ses rides sans qu’on s’en soit -aperçu, il a soixante-dix-huit ans et paraît fort disposé -à ajouter encore un grand nombre d’unités à ce total -respectable.</p> - -<p>M. Becquerel est certainement un des plus savants -physiciens de l’époque actuelle ; le nombre de ses travaux -est considérable, et beaucoup sont fort estimés. -Parmi ses ouvrages les mieux réussis, on peut compter -son fils, qui siége près de lui à l’Institut.</p> - -<p>Je ne vous dirai pas que M. Becquerel est aussi éloquent -que Démosthène, lui-même ne voudrait pas le croire, -mais ses explications confuses enveloppent toujours quelque -chose d’utile. Quand on a la patience de découdre -l’emballage, on trouve au fond du colis quelque primeur -scientifique de bon aloi.</p> - -<p>Le système capillaire qui orne la tête de ce savant et -la protége contre les courants d’air est divisé en deux -étages superposés à stratification régulière et concordante. -L’étage inférieur qui représente le terrain primitif -est d’un gris tirant sur le blanc. Ses éléments adhèrent -fortement à leur base d’implantation. L’étage supérieur, -d’une épaisseur plus notable et d’une teinte plus foncée, -semble constitué par des cheveux d’alluvion artificiellement -condensés sur une surface mobile par la main d’un -artiste capillaire.</p> - -<hr /> - - -<p>La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un -groupe égrené de gens bien couverts, qui se dirigeaient -péniblement du côté du Jardin des Plantes dans un singulier -accoutrement. L’un portait sur son épaule un fourneau -à réverbère ; son torse était enguirlandé d’un chapelet -de cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires -et tenait à la main un panier de charbon.</p> - -<p>Un troisième ployait sous une charge de matras et de -ballons de toutes dimensions. Deux d’entre eux avaient -cotisé leurs forces pour traîner une charrette à bras -garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.</p> - -<p>Le quatrième page de <i>Malbrough</i> n’était pas de la -partie, car chacun portait son fardeau.</p> - -<p>Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes -ambulants, je les suivis, espérant les voir installer leurs -fourneaux au premier coin de rue, comme les étameurs -non patentés ; et je m’apprêtais à entendre le cri de -guerre de cette nouvelle tribu : <i>Voi-là l’chimis-te ! faites -analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments -sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. -Voi-là l’chimis-te !</i></p> - -<p>J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution -naissante, à cette vulgarisation de la science, qui me -semblait destinée à guérir la plaie honteuse des fraudes -commerciales qui nous ronge. Cependant je suivais toujours -et j’eus bientôt la mortification de reconnaître -mon défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, -l’un après l’autre, par la porte béante du Muséum.</p> - -<p>Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis -d’arrêter le dernier au passage. Il était coiffé d’une capsule, -portait sous ses bras un soufflet de laboratoire, -des flacons tubulés, et dans une hotte très-propre, étaient -entassés sur son dos des sacs de produits chimiques. -Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche -mon mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son -visage.</p> - -<p>Cette attention délicate parut le toucher et le disposa -favorablement à répondre à mes questions.</p> - -<p>— Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander -quel est le but de votre pénible voyage ?</p> - -<p>— Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques -de MM. Chevreul et Fremy.</p> - -<p>— Bonne affaire ! monsieur ; voilà de savants maîtres -qui vous montreront le fin du métier.</p> - -<p>— Certainement ; mais ils sont un peu occupés, et ils -délèguent leur science à leur préparateur.</p> - -<p>— Un habile homme, et qui sait bien des choses.</p> - -<p>— Sans doute. Mais son petit dernier fait ses dents, -et il est forcé de se faire remplacer par le sous-préparateur.</p> - -<p>— Et si le sous-préparateur tombait malade ?</p> - -<p>— Oh ! il y a un garçon d’amphithéâtre qui est très -au courant de la maison.</p> - -<p>— Puisque le cours est gratuit, je ne comprends pas -bien pourquoi vous chargez vos épaules d’un si lourd -fardeau, à moins cependant que vous n’ayez l’intention -de vous faire maigrir.</p> - -<p>— Gratuit, il est vrai, mais nous devons apporter les -appareils, les produits et les réactifs.</p> - -<p>— On vous invite à dîner, à la condition que vous -fournirez les plats du festin, la vaisselle et la batterie de -cuisine qui sert à la faire cuire.</p> - -<p>— On nous montre à faire la sauce. Mais pardon, le -peroxyde de manganèse est dans ma hotte, et on m’attend -pour fabriquer de l’oxygène.</p> - -<p>Très-sérieusement, ce cours est extrêmement utile -aux élèves qui ont l’intention de devenir des Lavoisier ; -mais les ustensiles sont coûteux. Ne pourrait-on pas au -moins fournir la batterie de cuisine à ces affamés de la -science ?</p> - -<hr /> - - -<p>Nous empruntons à un journal médical les principes -obstétricaux qui suivent. Nous commençons par déclarer -qu’ils ne sont point dus à feu le célèbre M. de la Palice, -ni à aucun de ses descendants ; ils sont la propriété (garantie -par les traités internationaux) de M. M<sup>c</sup>Clintock de -Dublin. Je copie :</p> - -<p>« La clinique d’accouchements diffère tellement des -autres cliniques, que je crois de mon devoir de vous -indiquer comment vous devez vous y comporter. »</p> - -<p>Il paraît qu’en Irlande, dans les autres cliniques, -l’usage exige qu’on se livre à des excentricités très-décolletées. -C’est un renseignement que je suis heureux -de transmettre à nos compatriotes disposés à visiter <i lang="en" xml:lang="en">the -green Ireland</i>, car, s’ils affectaient une tenue pleine de -réserve et de convenance, autre part que dans la clinique -d’accouchements, ils pourraient s’exposer à être flanqués -à la porte par M. M<sup>c</sup>Clintock.</p> - -<p>Nous engageons donc nos confrères, désireux de se -trouver à la hauteur des circonstances, à prendre quelques -leçons de <i>cancan</i> et de débraillé avant de traverser -la Manche.</p> - -<p>« Je le fais d’autant plus volontiers que les préceptes -que je vais formuler pourront et devront vous guider -encore, quand, sortis de cette école, vous vous livrerez -à la pratique <i>civile</i>. »</p> - -<p>De sorte qu’il est bien entendu qu’il ne s’agit ici que -de la conduite à tenir dans la pratique des accouchements -<i>civils</i> ; quant aux accouchements militaires, l’auteur -en fera probablement l’objet d’un chapitre à part.</p> - -<p>« N’oubliez jamais que vous avez à faire au sexe le -plus faible. »</p> - -<p>Évidemment, dans la pratique civile, on ne pourra pas -s’y tromper, et le médecin qui prendrait, en pareil cas, -sa cliente pour un homme, ferait preuve d’un esprit -d’observation vraiment trop superficiel, et on ne saurait -trop lui recommander de mettre ces jours-là des lunettes.</p> - -<p>« Comme tous les autres malades, la femme a droit -à votre humanité et à votre bienveillance. »</p> - -<p>Si le professeur admet que tous les autres malades -ont droit à l’humanité et à la bienveillance, la recommandation -est inutile, à moins cependant qu’il n’ait -parmi ses élèves un certain nombre de Hottentots, de -Hurons et d’Iroquois.</p> - -<p>« Mais ce n’est pas assez, vous devez être prévenants -et <i>retenus</i>. »</p> - -<p>Comment ! monsieur, vous êtes obligé en pareil cas -de prêcher la retenue à vos élèves ! vraiment j’en frissonne : -ce sont donc des cipayes capables de tout ?</p> - -<p>« Il arrive parfois que provoquée par l’intensité de ses -douleurs, la femme en travail laisse échapper des reproches. »</p> - -<p>Ah ! monsieur, si elle ne laissait jamais rien échapper -de plus désagréable, il n’y aurait que des compliments -à lui faire.</p> - -<p>« N’entreprenez jamais un accouchement sans vous -être, au préalable, lavé soigneusement les mains. »</p> - -<p>Tous les goûts sont dans la nature, il y a des gens qui -préfèrent se les laver après ; M. M<sup>c</sup>Clintock n’est point de -cet avis, il a peut-être des raisons qu’il ne fait pas connaître -pour ne se les laver que dans les grandes occasions -et en cas d’absolue nécessité, car il semble ne pas le -faire après s’être exposé au contact des choses fâcheuses -que la main du médecin est exposée à subir ; ce qui le -prouve, c’est qu’il dit :</p> - -<p>« Je vous fais cette recommandation parce que les -faits ont démontré que la fièvre puerpérale peut être -produite par l’inoculation de parcelles purulentes provenant -d’ulcères, d’abcès, et transportées par les doigts -de l’accoucheur. »</p> - -<p>Il est clair que s’il se lavait les mains après avoir -touché des ulcères, des abcès, etc., il les aurait propres -lorsqu’il aurait un accouchement à faire.</p> - -<p>Drôle de clinique ! singulier professeur !</p> - -<hr /> - - -<p>Certains professeurs officiels <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> font parfois -leurs cours (lorsqu’ils n’ont rien de mieux à faire). Un -esprit superficiel pourrait en conclure que si les professeurs -qui sont payés pour faire des cours en font peu, -les professeurs particuliers, qui ne reçoivent rien pour -cela, n’en font pas du tout.</p> - -<p>Ce serait une erreur capitale ; les professeurs sont -d’autant plus zélés qu’ils sont moins rétribués. En voici -la preuve :</p> - -<p>M. le docteur Salmon, praticien fort instruit de Chartres, -ayant appris que la chaire d’accouchements de la -Faculté ne retentissait pas tous les jours de la parole du -maître, résolut de venir en aide à l’enseignement officiel. -Ce digne confrère s’empressa de prendre le chemin de -fer et de venir à Paris, deux fois par semaine, faire une -leçon sur les accouchements ; puis, comme il est médecin -de l’hôpital de Chartres, sa leçon faite, il retourne dans -cette patrie de l’aristocratie des pâtés. Total, 144 kilom. -par leçon, 288 par semaine et 14,400 kilom. par an. -Supposons qu’il fasse son cours seulement pendant cinquante -ans, nous arrivons à un total de 720,000 kilom., -vingt fois le tour de la terre !</p> - -<p>Voilà la route que la science peut faire parcourir à un -professeur zélé.</p> - -<p>On dira peut-être : Pourquoi M. Salmon ne fait-il -pas son cours à Chartres au lieu de le faire à Paris ? il -économiserait 14,000 kilom. par an.</p> - -<p>Le professeur chartrain ne doute pas du zèle de ses -auditeurs de Paris ; cependant il craindrait peut-être d’être -indiscret en les obligeant à faire 88 lieues par semaine -pour venir l’entendre dans son pays ; de plus, il a -compris que les vrais talents ont besoin de se faire consacrer -à Paris.</p> - -<p>Voilà certainement les seules raisons qui l’entraînent -vers la capitale, car, à la rigueur, il pourrait bien rassembler -à Chartres un auditoire aussi compacte que celui -de certains professeurs du Jardin des Plantes, qui font -leur cours, d’un bout à l’autre de l’année, devant deux -personnes (y compris leur secrétaire et leur préparateur). -Et lorsqu’on voit des professeurs très-savants, si -on les juge d’après les traitements qu’ils touchent, se contenter -d’un auditoire aussi exigu, il n’y a pas de raison -pour qu’un professeur de province se montre plus difficile.</p> - -<p>De plus, le vil appât du gain ne saurait être son mobile, -car il est peu probable que, résidant à Chartres, -on vienne le chercher de Paris pour les accouchements -pressés ; à moins que ses clientes ne se soient d’abord -formellement engagées à l’attendre. Quoi qu’il en soit, -nous ne pouvons que féliciter, et très-sincèrement, -M. Salmon du zèle qui lui fait exécuter de pareils -voyages.</p> - -<p>Ah ! grand Dieu ! si nos professeurs étaient forcés de -parcourir 144 kilomètres pour faire une leçon, je crois -qu’on pourrait bien mettre en location les amphithéâtres -de la Faculté.</p> - -<hr /> - - -<p>La ville de Lyon vient d’être le théâtre d’un petit -concile pharmaceutique, provoqué, dit-on, pour discuter -les intérêts professionnels des pharmaciens. Rien de -mieux ; cependant, en prêtant un peu l’oreille, j’entends -dans le lointain des mauvaises langues qui murmurent : -que les seuls intérêts véritablement engagés dans l’affaire -sont les intérêts de la maison Dorvault. Ces mauvaises -langues en donnent pour preuve que les échos du concile -ont surtout retenti des louanges de la maison Dorvault -qui ont été servies à toutes les sauces ; on ajoute de plus -qu’on a fait signer aux membres présents une pétition -pour que la boutonnière de la maison Dorvault reçoive -un petit bout de ruban.</p> - -<p>Eh bien ! après, langues de vipères ! quand la maison -Dorvault aimerait les bouts de ruban, où serait le mal ! -quand même elle voudrait se faire couronner rosière -par M. le bailli de Nanterre, qu’avez-vous à y voir ? S’il -faut absolument que quelqu’un soit décoré, autant que -ce soit la maison Dorvault qu’une autre.</p> - -<p>D’abord, elle a des titres : 1<sup>o</sup> elle a entrepris le -bonheur général de la pharmacie et celui des pharmaciens -en particulier ; 2<sup>o</sup> pour édulcorer, au moins, les -vieux jours des confrères dont il lui aurait été impossible -de faire le bonheur, elle a inventé la <span class="small">MAISON DE RETRAITE -DES PHARMACIENS</span>. — Je sais bien que vous allez me -dire que depuis la glorieuse de 48, on a imaginé pour -toutes les professions, et sous le nom de <i>maisons de retraite</i>, -des petits dépôts de mendicité si séduisants, que -tout le monde se serait empressé de se ruiner pour avoir -le droit d’y finir ses jours. C’est parfaitement vrai ; mais -la maison Dorvault a perfectionné cette institution banale -au moyen d’une idée pyramidale et cocasse.</p> - -<p>Cette maison, non moins philanthropique qu’ingénieuse, -s’est dit :</p> - -<p>Un pharmacien malheureux comme les pierres (car -c’est la première condition à remplir), et parvenu à cet -âge infortuné où on n’est plus bon à rien (seconde condition -essentielle), ne doit pas avoir le caractère extrêmement -jovial. Quarante ou cinquante pharmaciens hors -d’âge et malheureux comme les pierres, vont être saisis -par un embêtement général, multiplié par la racine carrée -de leur nombre ; si l’on ne met pas des gendarmes à -la porte, au bout de huit jours, il ne restera pas un seul -pharmacien dans l’établissement.</p> - -<p>Il faut trouver un moyen héroïque et économique de -les enchaîner au sol.</p> - -<p>La maison Dorvault se rappela ces petits jardins de -l’hôtel des Invalides, où les braves débris de nos victoires -et conquêtes trouvent le moyen, avec une douzaine -de soldats de plomb et quelques fortifications microscopiques, -de se représenter le grand drame de l’empire où -ils jouèrent un rôle.</p> - -<p>Ce souvenir fut un trait de lumière pour la maison -Dorvault ; elle résolut de placer les invalides de la pharmacie -au milieu du champ de bataille où s’était écoulée -leur jeunesse.</p> - -<p>Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la -<i>Maison de retraite</i> un laboratoire microscopique garni -de petits ustensiles où on confectionnerait de petites potions, -de petites pilules. A ces laboratoires seraient annexés -de petits jardins botaniques, où l’on cultiverait de -petites plantes médicinales propres à être transformées -en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait -des employés spéciaux chargés de consommer les -produits pharmaceutiques des pensionnaires, et obligés -d’éprouver tous les effets qu’on a le droit d’en attendre. -Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait -être atteint des accidents tertiaires d’un <i lang="en" xml:lang="en">spleen</i> constitutionnel -pour ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.</p> - -<p>La maison renfermerait un <i>vivier de retraite</i> pour -les sangsues hors de service ; les pensionnaires qui voudraient -varier leurs plaisirs, auraient le droit de s’en -appliquer comme distraction, mais il leur serait expressément -interdit de les consommer sous forme de friture.</p> - -<p>Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les -pharmaciens ne se soulèvent pas comme un seul homme -pour offrir à la maison Dorvault une statue en pâte de -guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la reconnaissance -des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement -que jamais pour le métier de philanthrope.</p> - -<hr /> - - -<p>Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés -de sanglots désespérés, qui partent du Jardin des plantes ? -Cependant la lionne n’a pas perdu ses petits, l’hippopotame -n’a point à regretter sa belle compagne, les carnassiers -sont calmes, les solipèdes souriants, les ruminants -paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se -taisent. Ces accents déchirants sortent de la poitrine d’un -bimane. Ce bimane, c’est M. Valenciennes, qui, ne pouvant -faire oublier Cuvier, veut au moins éclipser Jérémie, -de lamentable mémoire.</p> - -<p>Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs -du Jardin des plantes le logement qu’ils occupent dans -cet établissement et de les exproprier pour cause d’inutilité -scientifique. Bien entendu que tous ne sont pas -inutiles à la science ; mais on ne veut pas faire de jaloux. -On destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. -M. Valenciennes prétend que le motif est insuffisant pour -le priver de sa maison ; qu’il appartient à l’établissement -(section des professeurs), et que l’en chasser, c’est faire -une brèche dans les collections. Il chante du matin au -soir en s’accrochant aux portes :</p> - -<p class="c"><span class="sc">Air</span> du <i>Juif errant</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que mon sort malheureux</div> -<div class="verse">Est donc triste et fâcheux !</div> -</div> - -<p>Eh bien ! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes ; -un professeur qui a six ou sept places ne -peut pas se loger comme le premier croquant venu. Maître -Jacques mettait sa souquenille quand Harpagon lui -parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour -prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses -fonctions de cuisinier. M. Valenciennes est comme maître -Jacques, il veut faire les choses en règle et loger chacune -des sciences qu’il professe dans une pièce à part, -parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour -placer tout son savoir dans la même.</p> - -<p>Quand on viendra visiter M. le professeur de conchyliologie -et zoophytologie, on le trouvera dans un cabinet -spécial, où il pourra parler de coquillages et de zoophytes -pendant quatre minutes sans commettre d’erreurs de -classification. Vite, vite, c’est le professeur de l’École de -pharmacie qu’on veut voir ; il passe dans un cabinet, où -tout à coup il devient aussi savant pharmacien que l’illustre -Diafoirus. — Qui demandez-vous ? M. le professeur -du collége Rollin ? Entrez dans ce cabinet à gauche. — Non ? -C’est M. le professeur de l’École normale ? — Alors, -attendez dans ce cabinet à droite. — Quoi ! c’est -M. le membre de l’Institut ? Que ne le disiez-vous : c’est -la porte au fond du corridor, vous verrez son portrait en -costume d’Hermès, le doigt sur les lèvres, emblème du -prudent silence qu’il garde perpétuellement à l’Institut. -Il fallait aussi une pièce pour les livres et les collections, -mais ce chapitre a subi depuis peu de temps de grandes -pertes, de sorte qu’on logera assez facilement ce qu’il -en reste.</p> - -<p>Une buse qui convoite la maison de M. Valenciennes -a le cruel courage de rire de ses larmes et l’impudence -de prétendre que toute sa science tiendrait à l’aise dans -moins de place que cela. Mais ce propos léger, et peut-être -dicté par l’envie, ne doit être accepté que sous toutes -réserves.</p> - -<p>Ce congé intempestif, signifié au commencement de -la saison rigoureuse, refroidirait considérablement le -zèle scientifique de M. Valenciennes. Il serait possible, -pour punir la société de son déménagement, qu’il brûlât -la magnifique classification qu’il vient d’imaginer ; je le -crois incapable de porter une main farouche et barbare -sur ses propres lauriers ; mais comme, à la rigueur, il -pourrait, sous prétexte qu’on le chasse de son nid, refuser -de couver cet œuf pondu par son noble génie, je -vais dévoiler cette magnifique conception ; au moins la -science ne perdra pas tout. Voici la chose :</p> - -<p>On sait que Cuvier a divisé le règne animal en quatre -embranchements : les vertébrés, les mollusques, les -articulés et les rayonnés. M. Valenciennes divise également -son affaire en quatre sections :</p> - -<p>Les animaux qui sécrètent :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Du phosphate de chaux ;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Du carbonate de chaux ;</p> - -<p>3<sup>o</sup> De la silice ;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Enfin, ceux qui ne sécrètent rien du tout.</p> - -<p>Je crois que, pour imaginer cette classification, l’illustre -professeur s’est inspiré de la romance de Malborough : -« L’un portait sa cuirasse, l’autre portait son -grand sabre, l’autre son bouclier, et l’autre ne portait -rien du tout. »</p> - -<p>Jusqu’à présent, il n’applique cette idée neuve et originale -qu’aux mollusques et zoophytes qui vivent sous sa -noble tutelle et qu’il traite en enfants gâtés, mais il -espère l’étendre prochainement à toute la série animale. -Rien n’est impossible à l’homme illustre qui a découvert -que les animaux empruntent leur phosphate calcaire -à <i>l’acide phosphorique de l’atmosphère</i>.</p> - -<p>Dans quel embranchement les historiens futurs classeront-ils -les professeurs qui sécrètent de pareilles classifications ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c18">XVIII</h2> - - -<p class="d">La naissance d’une île.<br /> -A la recherche d’un père.</p> - - - -<p>J’ai l’honneur de vous faire part de la naissance -d’une île nouvelle. La mer et l’enfant se portent bien.</p> - -<p>Le calme plat de la félicité a succédé aux tempêtes -de la parturition, aux convulsions de l’enfantement.</p> - -<p>La mer, comme toutes les mères, semble frappée par -la malédiction biblique :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">In dolore paries.</i></div> -</div> - -<p class="noindent">et c’est au milieu de gémissements terribles, de lamentations -formidables, que la mer laisse échapper de son -sein le lambeau de terre qui doit fournir à l’homme un -nouveau domaine.</p> - -<p>Il est probable que vous n’avez jamais assisté à la -naissance d’une île. Ce spectacle un peu émouvant est -assez rare ; voilà la troisième fois seulement qu’on l’observe -depuis quatre siècles. Il n’est donc pas surprenant -que la nature fasse quelques frais pour célébrer un tel -phénomène.</p> - -<p>Lorsqu’un prince daigne augmenter le nombre des -vivants, on entoure son berceau de tout le tapage et -l’éclat dont les faibles humains peuvent disposer : le -canon, les feux d’artifices annoncent aux populations -qu’elles possèdent un nouveau maître.</p> - -<p>Le programme est le même pour la naissance d’une -île. Seulement la nature est plus grandiose dans ses réjouissances, -et ses manifestations, au lieu de répandre -l’allégresse, sèment l’angoisse et l’épouvante.</p> - -<p>On dirait le prologue de la fin du monde.</p> - -<p>Dans la partie sud de l’archipel grec, à quelques milles -de l’île Santorin, existent deux îlots de formation volcanique : -l’aîné surgit l’an 186 avant notre ère ; le cadet, -nommé Néa Kammeni, vit le jour en 1707.</p> - -<p>Le 29 janvier dernier, l’employé de l’état civil préposé -à l’enregistrement des naissances iliaques, dormait -sur son répertoire, du sommeil d’un fonctionnaire qui a -des loisirs, lorsqu’il fut brusquement réveillé par des -bruits tonitruants qui ébranlaient le sol.</p> - -<p>L’artillerie souterraine des volcans tirait ses premières -volées. La mer bouillonnait, se couvrait d’écume, et semblait -frémir sous la main d’une puissance plus forte -qu’elle ; l’eau prit une teinte rougeâtre et sinistre, il s’en -échappait des masses de vapeurs blanches, sulfureuses, -qui flottaient lourdement à sa surface. L’îlot de Néa Kammeni -secoué sur sa base par des tremblements de terre -se fendait en deux morceaux.</p> - -<p>Les habitants, affolés de terreur, construisaient à la -hâte un ballon avec toutes les crinolines du pays, pour -échapper au naufrage de l’île, qui menaçait de s’engloutir ; -elle s’est déjà enfoncée un peu dans l’eau qui bouillonne -à ses pieds. L’air calme et pur était la seule route -praticable à travers ce cataclysme.</p> - -<p>Tout à coup, de longues flammes rouges, hautes de -quatre ou cinq mètres, sortirent du sein des flots. C’était -le vieux Neptune qui allumait ses feux de Bengale. Les -tremblements de terre se succédaient ; les tonnerres -souterrains jouaient l’air du jugement dernier avec un -formidable ensemble. Tout craquait, la nature semblait -disloquée et hors d’haleine.</p> - -<p>La mer était toujours rouge, toujours frémissante, -toujours couverte de blanches vapeurs.</p> - -<p>Alors on vit surgir du milieu des flots, entre Néa -Kammeni et son frère aîné, un piton pelé et aride qui -s’élevait et croissait à vue d’œil, pour former une -terre.</p> - -<p>Quelque Titan, mal écrasé, grouillait probablement -encore sous les roches profondes, et lançait dans un dernier -défi la nouvelle île vers le ciel.</p> - -<p>Vingt-quatre heures après elle mesurait cinquante -mètres de longueur, douze de largeur et quarante-cinq -de hauteur. Elle se fendille, et laisse passer les flammes -à travers ses fissures. La nuit, on dirait qu’une légion -de follets s’échappe par ses fêlures pour courir le -monde.</p> - -<p>Avec une telle faculté de croissance, si la nouvelle île -avait l’ambition des grandeurs, elle transformerait bientôt, -en poussant de la sorte, l’archipel grec en continent, -et la Méditerranée en marais desséché.</p> - -<p>Les pirates de la mer Égée seraient obligés d’exercer -la flibuste en patache, et les gracieuses tartanes céderaient -la place aux âniers du Péloponnèse. C’est impossible : -une île n’a pas le droit de bouleverser ainsi les -mœurs et coutumes d’un peuple.</p> - -<p>Quel nom va-t-on imposer à ce gigantesque nouveau-né ? -Il lui faut au moins pour parrain une des pyramides -d’Égypte, et les dragées du baptême auront la taille -des citrouilles.</p> - -<p>La terre appartient au premier occupant ; si M. Lenormand, -auquel on doit l’observation de ce phénomène -géologique dont il a été témoin, avait eu la présence -d’esprit de s’asseoir sur ce pic aride, au moment où il -sortait du sein de l’onde, il en serait devenu le propriétaire, -et même le monarque absolu. Voilà une occasion -de monter sur un trône qu’il ne retrouvera peut-être -jamais.</p> - -<p>Il est vrai, que si cette île au tempérament tropical -est pittoresque, elle est un peu sauvage ; exclusivement -constituée par de la pierre ponce (j’en ai vu un morceau), -ce terrain n’est pas très-favorable à la culture des -plantes potagères. M. Lenormand a pu être arrêté par -la crainte d’avoir un peuple à nourrir — et de roussir son -pantalon.</p> - -<p>Ces convulsions, qui accompagnent la naissance d’une -petite île perdue dans l’immensité des mers, vous représentent -sur une échelle au dix-millième l’histoire des -soulèvements du globe. C’est par un mécanisme semblable -qu’ont surgi les chaînes de montagnes qui constituent -l’épine dorsale de la terre.</p> - -<p>Notre planète n’était d’abord qu’une masse incandescente ; -le refroidissement de sa superficie a permis aux -matières en fusion de s’y déposer progressivement sous -forme d’écorce, d’enveloppe solide. On estime que cette -enveloppe a 40 ou 50 kilomètres d’épaisseur. Mais le -reste de la masse, le noyau central, est toujours en ignition -et représente sous nos pieds un globe de feu d’à -peu près 13,300 kilomètres de diamètre : une jolie -chaufferette.</p> - -<p>Cette fournaise communique avec l’extérieur par -quelque 200 volcans, qui lui servent de cheminées, en -jouant pour nous le rôle de soupapes de sûreté. Mais -les volcans sont d’une formation relativement assez récente. -Avant leur apparition, lorsque le feu central fabriquait -tout à coup de grandes masses de vapeur, -l’enveloppe solide se déformait sous leur immense pression.</p> - -<p>La terre se trouvait prise de frissons et de tremblements, -comme un malade atteint de fièvre ; le sol devenait -houleux et vacillant, des détonations souterraines -accompagnaient les déchirements de ses entrailles ; les -montagnes s’élevaient comme d’immenses pustules qui -suppuraient une lave brûlante et des torrents de feu ; -des pays s’éventraient et disparaissaient sous les eaux ; -les eaux étaient refoulées dans les bassins des mers.</p> - -<p>Puis tout rentrait dans le silence, jusqu’à ce qu’une -nouvelle convulsion vînt apporter de nouveaux changements -à la configuration du globe.</p> - -<p>Cette période de révolutions est close ; la terre a pris -des cheveux blancs, elle est revenue des folies de sa jeunesse, -et si parfois, songeant à son passé grandiose, elle -se permet la petite débauche de fabriquer une île nouvelle, -c’est une simple plaisanterie, sans conséquence, et -qui n’a d’autre but que d’effrayer les gens.</p> - -<p>Elle a dû bien s’amuser des folles terreurs des Néa -Kamméniens. Les craquements souterrains qu’on entendait -étaient peut-être les manifestations de sa gaieté : -c’est sa manière de rire, à elle.</p> - -<hr /> - - -<p>A l’heure solennelle où le potage fumant va subir sa -triste destinée sur la table du praticien, il y a quelques -jours, une main fiévreuse fit palpiter ma sonnette et un -inconnu effaré se précipita dans mon cabinet en bousculant -ma servante qui avait envie de crier au voleur.</p> - -<p>L’inconnu n’était point un voleur, mais un homme -haletant et bien pressé.</p> - -<p>— Venez, docteur, me cria-t-il d’une voie entrecoupée, -venez de suite… avec moi… sauver la vie… à une -jeune fille… hydropique… qui va mourir… elle perd -son eau… et pousse des cris… à fendre l’âme…</p> - -<p>— Et depuis combien de temps a-t-elle cette… -fuite ?</p> - -<p>— Depuis midi, mais elle souffrait moins que maintenant.</p> - -<p>Je suis peu crédule à l’endroit des jeunes filles hydropiques, -cependant je compris que mon intervention -pourrait être dans ce cas très-promptement nécessaire, -et je suivis l’inconnu rue X…, n<sup>o</sup> 23.</p> - -<p>Je trouvai une jeune fille de 16 ans qui se tordait -sur son lit en proie à de vives douleurs ; une brave -femme de mère en pleurs, un grand frère barbu, -un autre moustachu formaient le fond du tableau.</p> - -<p>Je ne m’étais pas trompé dans ma supposition. Après -examen, je reconnus une hydropisie… âgée de neuf -mois… et à terme. La présence de la mère m’inquiétait -peu, une mère qui croit que son enfant va mourir, a le -pardon facile ; les frères me gênaient davantage. Il y -avait de l’émotion sur leurs figures énergiques, mais -l’émotion pouvait, en pareille circonstance, céder la -place à la colère, et je ne me souciais nullement de les -avoir pour collaborateurs dans la petite opération -que la nature semblait vouloir mener à bien toute -seule.</p> - -<p>La famille attendait pleine d’angoisses l’oracle que -j’allais rendre. J’avais besoin de faire un prologue à la -comédie qui allait se jouer ; il fallait, avant tout, me débarrasser -de la famille.</p> - -<p>— Je réponds de la vie de cette malade, mais j’ai besoin -de rester seul avec elle ; veuillez vous retirer dans -une autre pièce.</p> - -<p>Un soupir de soulagement agita l’atmosphère ; le -frère moustachu ouvrit la marche un flambeau à la -main, la mère prit une lampe pour le suivre, et le barbu -armé du bougeoir, forma l’arrière-garde. Dans leur trouble, -ils me laissèrent à tâtons.</p> - -<p>Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit :</p> - -<p>— Vous croyez, Monsieur, que je n’en mourrai pas ?</p> - -<p>— Mais non, l’enfant se présente bien.</p> - -<p>— Quel enfant ?</p> - -<p>— Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour -avant une demi-heure !</p> - -<p>— (<i>Avec une indignation bien sentie.</i>) Quelle horreur ! -mais je ne suis pas enceinte ! vous vous trompez, -Monsieur, c’est indigne de m’accuser de pareilles -choses.</p> - -<p>Comme circonstance atténuante, je dois dire qu’elle -avait été soignée pendant cinq mois pour une <i>hydropisie</i> -par un prétendu médecin. Inutile d’ajouter que je -cherchai en vain le nom du pseudo-docteur dans l’annuaire -médical.</p> - -<p>— Mon enfant, nous n’avons pas du temps à perdre à -dire des choses inutiles, il faut vite arranger un petit -roman pour éviter le premier choc de la famille.</p> - -<p>— Mais c’est donc bien vrai !</p> - -<p>— Avant vingt-cinq minutes vous en aurez probablement -la preuve vivante.</p> - -<p>— Oh ! mais alors… tuez-moi !… c’est impossible… -je veux mourir…, etc., etc.</p> - -<p>— Je dois vous dire, Mademoiselle, que je suis crédule -comme un bistouri, et que vous prodiguez en vain -des talents dramatiques très-remarquables. Le temps se -passe et toutes vos dénégations seront étouffées par les -cris de votre enfant… Vite au roman… Voici comment -les choses se sont passées. C’était un soir, l’escalier -était sombre, un homme vous a saisie.</p> - -<p>— C’est vrai.</p> - -<p>— Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces ; il -a porté sur vous une main coupable.</p> - -<p>— Oh ! c’est bien vrai !</p> - -<p>— Vous n’avez pas su vous défendre, vous vous êtes -évanouie.</p> - -<p>— C’est bien cela.</p> - -<p>— En revenant à vous vous étiez déshonorée !</p> - -<p>— Oh ! oui, Monsieur, c’est bien vrai tout cela.</p> - -<p>— Eh ! non, ce n’est pas vrai, mais il est nécessaire -dans votre intérêt que vos frères croient à cette histoire ; -ils n’ont pas l’air d’entendre la plaisanterie, -et le premier mouvement pourrait être difficile à arrêter.</p> - -<p>La jeune fille comprit que la crédulité n’était pas ma -vertu dominante, elle prit le parti de se taire et je fis -rentrer la famille. Je débitai mon petit <i lang="en" xml:lang="en">speech</i>. Je racontai -la chose avec tous les ménagements imaginables, -avec toutes les précautions oratoires capables de faire -naître l’attendrissement ; la pauvre mère était prise, elle -pleurait en embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles -et sombres ; mon roman n’avait pas près d’eux un -succès d’enthousiasme. L’aîné, le moustachu, un ex-lieutenant -de spahis, poussa un effroyable juron.</p> - -<p>— C’est X…, j’en suis sûr… le misérable, il faut que -je le trouve.</p> - -<p>— Partons, dit le barbu.</p> - -<p>Et ils s’élancèrent comme une trombe à la recherche -de X…</p> - -<p>Le sieur X… ne m’inspirait qu’une médiocre commisération. -Je devinai une séduction accomplie à la faveur -de relations amicales avec la famille. Les frères étaient -partis, mon but rempli, je me préoccupai beaucoup -moins du reste. J’envoyai la mère à la recherche d’une -layette et je restai seul avec la servante qui me parut être -de moitié dans la confidence.</p> - -<p>Une demi-heure après, on pouvait recommencer le -mot de Charles X, il y avait un petit Français de plus. -La mère et l’enfant se portaient bien. Je procédais dans -une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet -enfant de l’amour, tout à coup je vis apparaître par la -porte entrebâillée, le profil d’une figure longue, blême -et effarée. — Je sentis que cette tête appartenait au séducteur, -il jeta autour de la chambre un regard timide, -qui en sonda tous les recoins en un instant. Il n’était pas -prévenu de l’événement et cependant il n’en parut pas -surpris ; il savait à quoi s’en tenir sur l’hydropisie et -ses suites, peut-être un de ces zéphirs amoureux qui -sont chargés de transporter sur leurs ailes le pollen des -fleurs, lui avait-il porté à travers l’espace les premiers -vagissements de son fils.</p> - -<p>Le jeune homme blême fit deux pas en avant, son œil -d’un bleu pâle et terne s’arrêta sur moi, je compris -qu’il avait peur et qu’au moindre mouvement il disparaîtrait -au plus vite. Il est des gens que malgré soi, à la -première vue, on compare à quelque chose : ce jeune -Lovelace, qui ressemblait à un pierrot mal désenfariné, -devint pour moi le sujet d’une comparaison fort triviale. -J’en demande pardon au lecteur, mais je ne trouvais pas -autre chose ; il me fit l’effet d’un lapin vidé.</p> - -<p>— Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous -n’êtes pas de trop ici, et que vous êtes pour quelque -chose dans ce qui s’y passe.</p> - -<p>— Hélas, oui ! Monsieur, mais je vous assure…</p> - -<p>— Quoi ?</p> - -<p>— Que ce n’est pas ma faute…</p> - -<p>— Parbleu ! c’est la mienne, peut-être ? Enfin, ce qui -est fait est fait ; voilà un enfant qui a besoin d’un père, -j’aime à croire que vous remplirez votre devoir en galant -homme.</p> - -<p>— Oh ! Monsieur, c’est bien mon intention.</p> - -<p>— L’enfer est pavé d’intentions excellentes ; à votre -place, pour qu’on n’en doute pas, je m’exécuterais sur-le-champ.</p> - -<p>— Comment faire aujourd’hui ? Il est trop tard, la -mairie est fermée.</p> - -<p>— On n’a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître -son enfant, si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous -là, prenez une plume, et écrivez ce que je vais -vous dicter.</p> - -<p>— Dictez.</p> - -<p>— Je déclare être le père de l’enfant du sexe masculin -que mademoiselle Z… a mis au monde aujourd’hui, -5 mars 1860. — Très-bien, signez maintenant ; cela -suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et -courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin.</p> - -<p>— Pourquoi cela ?</p> - -<p>— Parce que les frères sont à vos trousses, et si le -barbu a l’air furieux, le moustachu me semble exaspéré.</p> - -<p>— Les frères le savent !!! (de pâle il devint vert) alors -je suis perdu !</p> - -<p>— Le fait est que la situation est tendue. C’est un -motif de ne plus perdre de temps ; partez.</p> - -<p>— Je n’ai plus de jambes, docteur.</p> - -<p>— Eh ! eh ! Voilà le quart d’heure de Rabelais qui va -sonner ; il faut solder la carte à payer du sentiment. — Eh ! -eh ! jeune gandin, vous vous introduisez dans une -famille d’honnêtes gens, vous séduisez une jeune fille -bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez -que l’accident n’aura pas de suites ! Pardieu ! la chose -serait commode, vous n’avez donc jamais vu les drames -de l’Ambigu ! Vous ne savez donc pas qu’il faut toujours -à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh ! eh ! si je -ne me trompe, la vertu ce n’est pas ici le gandin, vous -avez deux remords, l’un barbu et l’autre moustachu qui -courent après vous pour vous faire un mauvais parti, car -ils vous massacreront, mon jeune monsieur. Je me connais -en physionomie, et les deux frères ont la mine de -gens qui vont tuer quelqu’un : au fait pourquoi se gêneraient-ils ? -Que voulez-vous qu’on fasse à des gens qui -tuent l’homme qui a tué l’honneur de leur sœur ? Eh ! -eh ! eh ! vous avez en ce moment une drôle de figure, et -si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir, -ils seraient, pour quelque temps au moins, dégoûtés -de courir la fillette, autrement que pour le bon motif.</p> - -<p>— Ah ! Monsieur, je vous en supplie, aidez-moi à sortir -de ce mauvais pas.</p> - -<p>— Il n’y a qu’un moyen, je vous l’ai indiqué, c’était -le chemin de fer, mais vous avez perdu vos jambes, je -ne puis cependant pas vous emporter sur mon dos. Eh ! -eh ! eh !</p> - -<p>— Mais j’épouserai, j’épouserai, tout de suite si on -veut.</p> - -<p>— Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la -mairie est fermée, comme vous disiez tout à l’heure, -et j’avoue que je n’ai pas qualité pour remplacer monsieur -le maire et ses adjoints.</p> - -<p>— Si je m’y engageais par écrit !</p> - -<p>— C’est une idée, je ne sais trop ce que vaudra votre -engagement, mais enfin ce sera toujours mieux que -rien.</p> - -<p>Il ajouta sur le papier qu’il venait de signer : Et je -m’engage à épouser la demoiselle Z… aussitôt que les -formalités nécessaires seront remplies.</p> - -<p>Il était temps, des pas rapides se firent entendre dans -l’escalier, la retraite était coupée. Je me préparai à sauver -au moins une des oreilles du Lovelace. Lorsque la -porte s’ouvrit, il avait disparu. L’agitation d’un rideau -m’indiqua dans quel terrier il avait cherché un gîte. -Les frères jetèrent un regard de colère sur l’enfant.</p> - -<p>— Nous ne l’avons pas trouvé, mais il viendra ici bien -sûr, nous le prendrons à la souricière, et nos comptes -seront réglés en famille.</p> - -<p>— Quand vous l’aurez tué, pensez-vous qu’il épousera -votre sœur ?</p> - -<p>— Lui, épouser ! allons donc.</p> - -<p>— Qui sait ?</p> - -<p>— Quand on veut épouser, on n’agit pas comme un -gredin ; on parle à la famille.</p> - -<p>— Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s’il ne -parle pas, il écrit. Lisez.</p> - -<p>— A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait -avec la layette.</p> - -<p>Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que -je n’avais point voulu rendre témoin de ces péripéties -dramatiques.</p> - -<p>— Docteur, me dit le moustachu, c’est vous qui avez -arrangé cela, je vous en remercie pour ma sœur. X… -vous doit un beau cierge, car si je l’avais rencontré, je -l’éventrais comme un lapin.</p> - -<p>Ma comparaison me revint donc à l’esprit et je me -pris à rire. J’avais grand appétit et je partis retrouver -mon potage en songeant que Lovelace était tombé sur -une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X… m’attendait -dans la rue ; il me remercia avec effusion.</p> - -<p>— Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-la à -vos amis pour qu’ils en profitent. — Et ne placez jamais -votre fils dans les zouaves, s’il ressemble à son père il -ne ferait pas son chemin dans cette partie-là.</p> - -<p>Un mois après, je recevais une lettre qui m’annonçait -le mariage de M. X. avec mademoiselle Z.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c19">XIX</h2> - - -<p class="d">Séance annuelle de l’Institut.<br /> -La science vulgarisée. — Feu le marquis d’Argenteuil.<br /> -L’enfant gâté. — La fontaine Saint-Michel.</p> - - - -<p>Hier lundi, l’Académie des sciences a tenu sa grande -séance annuelle. C’était le jour des récompenses, la fête -des lauriers.</p> - -<p>Ces réunions solennelles ont lieu sous la coupole du -palais Mazarin. Pour ce jour-là, le public ordinaire de la -savante compagnie cède sa place aux gens du monde, -qui profitent de cette circonstance pour voir de près la -réunion des illustrations représentant la plus haute -expression de la science moderne.</p> - -<p>Les étrangers peuvent bâtir des palais plus somptueux -que les nôtres, leur industrie peut égaler notre industrie, -mais ils seront encore longtemps réduits à nous envier -notre Institut. Une des grandes ambitions des savants -exotiques est d’obtenir le titre de membres correspondants, -et ils ne se plaignent pas de faire longtemps antichambre -avant d’obtenir un fauteuil.</p> - -<p>Le programme de ces séances est le même pour toutes -les Académies : d’abord le rapport sur les prix ; ensuite -l’éloge d’un académicien qui n’existe plus que dans -le souvenir de ceux qui n’oublient pas les nobles découvertes.</p> - -<p>Le rapport sur les prix, fort savamment rédigé, a été -lu par M. Élie de Beaumont, d’une voix presque retentissante -qui a surpris et charmé les auditeurs ordinaires -de l’éminent secrétaire perpétuel. Parmi les lauréats, les -médecins de la France et de l’étranger, étaient en grande -majorité, j’en ai compté plus de quinze ; ce qui n’a rien -de surprenant pour ceux qui savent que l’art de guérir -emprunte un contingent à presque toutes les sciences -que couronne l’Institut.</p> - -<p>M. Élie de Beaumont a proclamé les noms des docteurs : -Chenu, Poulet, Sistach, Saint-Pierre, Hollard, -Bert, Réveille, Viennois, Meynet, Desormeaux, Suquet, -Legrand de Saulle, Vanzetti, Davaine, Grimaud de Caux, -Hellie, etc.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Coste a lu ensuite un excellent discours élégamment -écrit et surtout parfaitement dit sur Dutrochet. -L’orateur a exposé avec beaucoup d’art la vie laborieuse -et modeste du célèbre auteur de la <i>Théorie de l’endosmose</i>. -En rappelant ses remarquables travaux sur -l’embryologie, M. Coste était sur son terrain, et j’énumérais -en silence les découvertes que nous lui devons -sur cette branche presque nouvelle de la science, elles -effacent celles du savant dont il nous disait l’histoire.</p> - -<p>L’accent méridional de M. Coste prête un certain -charme à sa diction. C’est pour moi la gousse d’ail qui parfume -et relève la saveur de l’excellent gigot de présalé.</p> - -<p>Les applaudissements du public et les félicitations de -ses collègues lui ont assuré le fauteuil de secrétaire perpétuel, -qu’il n’occupe que par <i lang="la" xml:lang="la">interim</i>. Les comptes rendus -et les journalistes ne pourront qu’y gagner.</p> - -<hr /> - - -<p>Le cri des Romains était : du pain et des spectacles ! -Sous leur beau ciel, le reste pouvait leur paraître accessoire. -Notre civilisation se montre plus exigeante : nous -aimons aussi les spectacles, mais ils sont insuffisants -pour charmer les loisirs de notre imagination. L’école -primaire, que les Romains fréquentaient peu, a fait -naître un besoin général de lecture dans toutes les -classes de la société, et tout ce qui s’imprime trouve -des lecteurs, depuis le chef-d’œuvre de l’esprit humain -jusqu’à ces romans au vert-de-gris qui couvent l’assassinat -des marchandes à la toilette ; en passant par l’histoire -des victoires et conquêtes des <i>cocottes</i>, ce macadam -social, qui salit les chaussures des gens qui le traversent.</p> - -<p>Permettez-moi de croire que vous ne trouvez guère de -charme à lire l’apothéose des gredins, et que vous vous -intéressez peu aux efforts gigantesques des héros de roman -qui déracinent l’obélisque pour écraser une puce. -Vous êtes certainement de mon avis, que cette littérature -est aussi malsaine pour l’intelligence que les jouets -peints à l’arsenic sont dangereux pour les enfants qui -s’en amusent.</p> - -<p>Cependant vous aimez la lecture, et je vous en félicite -de tout mon cœur. Permettez-moi donc d’attirer -votre attention sur une série d’ouvrages scientifiques -qui viennent frapper discrètement à la porte de votre -bibliothèque.</p> - -<p>Il y a dix ans, un livre scientifique était aussi amusant -pour vous que la contemplation du tombeau d’un -Pharaon. Il parlait une langue qui vous était inconnue, -et son écorce hérissée vous empêchait d’en goûter les -fruits.</p> - -<p>Quelques jeunes auteurs, disciples fervents et éclairés -des Académies, ont pris la peine, à votre intention, de -faire descendre la science des hauts sommets où elle -perche, et d’en vulgariser les questions les plus intéressantes. -La cosmologie, la physique, la chimie, l’histoire -naturelle et les progrès de la haute industrie forment la -matière de ces volumes. Ils sont écrits d’une manière -claire, élégante, précise et exacte, par des hommes du -métier, dont l’ambition est d’être parfaitement compris -de vous. Ces ouvrages sont déjà assez nombreux. Je me -bornerai à vous signaler seulement ceux qui sont fraîchement -éclos.</p> - -<hr /> - - -<p><i>La science populaire</i>, de P. Rambosson, qui en est à -sa quatrième année. L’auteur a été chercher dans la mer -des Indes les premières notions de la carte routière des -orages, qui jouera désormais un si grand rôle dans la -navigation. M. Rambosson doit être né dans le rez-de-chaussée -d’un journal scientifique. Il paraît tout jeune -encore, et il me semble que j’ai toujours lu ses articles. -C’est un écrivain modeste et fort méritant.</p> - -<hr /> - - -<p><i>Les Causeries scientifiques</i> (5<sup>e</sup> année), de M. de Parville, -vulgarisateur très-fin et très-élégant, qui fournit de -la science à trois ou quatre journaux politiques.</p> - -<hr /> - - -<p><i>Les Semaines scientifiques</i>, d’A. Sanson, que les lecteurs -de <i>la Presse</i> n’ont point encore oublié.</p> - -<p>Écrivain oseur ne détestant ni la polémique ni la -bataille, M. Sanson est un positiviste avancé ; il s’en -défend, parce qu’il aime la contradiction ; mais je le -connais bien, et je puis vous répondre qu’il l’est autant -que moi.</p> - -<p>Ces trois livres ont un grand air de famille, et cependant -ils constituent des individualités différentes. Je -vous assure que, lorsque vous les aurez lus, vous pourrez -introduire dans la conversation des salons un élément -qui fait là trop souvent défaut : l’intérêt.</p> - -<p>Ceci dit, je ne veux pas laisser passer sans les arrêter -au collet certains chapitres du livre de mon ami Sanson, -où il est question de ces pauvres médecins, sur le compte -desquels il aime assez à s’égayer. Comme si après Molière -quelqu’un devait oser toucher à sa guitare ! M. Sanson -poursuit partout le monopole avec l’ardeur d’un chasseur -de chevelures.</p> - -<p>S’il rencontre sur sa route un diplôme de docteur, il -s’empresse de brandir son scalpel en s’écriant : A bas le -monopole médical, vive l’exercice libre de la médecine -que le premier venu doit pratiquer sans jamais l’avoir -apprise. Il faut que le malade soit absolument libre d’appeler, -pour le soigner, qui bon lui semble : tant pis s’il -se trompe.</p> - -<p>Cela me rappelle le mot d’un fameux massacreur de -la Saint-Barthélemy qui frappait impartialement sur les -huguenots et les catholiques en criant : — Tue ! tue tout ! -Dieu saura bien reconnaître les siens. Il est certain que, -dans cette circonstance, Dieu n’a pas commis d’erreur -de répartition. Mais le public, qui n’a pas le même discernement, -serait exposé à confier sa vie et celle des siens -à un domestique sans place, à un déclassé de la société -qui s’intitulerait médecin ; car rien n’est facile comme -de faire tirer la langue du prochain, de lui tâter le pouls, -et de prendre un air grave en signant, sous prétexte -d’ordonnance, un passe-port pour l’éternité.</p> - -<p>J’ajouterai que le public a toujours eu le droit, et il -en use, de se faire estropier par les charlatans. Il peut -faire mutiler ses doigts par le marchand de vin qui soigne -les panaris ; graisser ses douleurs par la pommade -Bossu ; traiter ses cancers par le Javanais au museau -bronzé ; disloquer ses articulations par les rebouteurs et -voler son argent par les somnambules. La justice trouve -le malade assez puni de sa sottise et ne s’occupe pas de -lui, elle se contente d’infliger aux charlatans une petite -amende qu’ils savent habilement transformer en grosse -réclame.</p> - -<p>M. Sanson, pour être conséquent avec ses principes, -devrait également demander la suppression des lampions -qui éclairent les gouffres béants sous les pieds des passants -attardés : chacun doit être libre de se tuer dans -les ornières de la voie publique. Tant pis pour ceux qui -ont la vue basse.</p> - -<p>Il doit demander la démolition des parapets et des -garde-fous : chacun doit être libre de prendre la rivière -pour une grande route, tant pis pour ceux qui ne savent -pas nager. Il doit solliciter aussi la suppression des gendarmes -qui gênent l’industrie des fabricants artificiels -de billets de banque ; les gens qui les reçoivent doivent -savoir distinguer les faux de ceux-là qui sont authentiques.</p> - -<p>Il y a trois ans, un de mes amis, homme intelligent, -était, ainsi que son fils, jeune enfant d’avenir, cloué sur -le lit par une fièvre typhoïde d’une méchante espèce. -Les ordonnances de son médecin ordinaire étaient suivies -avec une religieuse exactitude, et il remerciait avec -effusion la science qui lui rendait la santé, qui lui conservait -son fils.</p> - -<p>Il se gardait bien d’évoquer les souvenirs de Molière, -et si quelque athée eût dit devant lui <i>qu’il n’y a point de -science médicale</i>, il eût rassemblé le peu de forces que -la maladie lui avait laissées pour assommer le blasphémateur.</p> - -<p>Puis la santé est revenue, et avec la santé le souvenir -des railleries de Molière. Car cet ingrat se nomme… -A. Sanson.</p> - -<p>Admettons que l’exercice de la médecine ait été aussi -complétement libre que le commerce des pommes de -terre frites. Admettons aussi que M. Sanson, entièrement -isolé du mouvement scientifique, et simplement -guidé par la plaque professionnelle qui indique la demeure -d’un médecin, ait réclamé les soins d’un sonneur -de cloches ou d’un clerc d’huissier, subitement convertis -au culte d’Esculape.</p> - -<p>Admettons enfin, ce qui n’a rien d’improbable, que, -le guérisseur improvisé, aidant la maladie, ait laissé -mourir le fils de mon ami. Je me demande si M. Sanson -serait aussi partisan de la suppression du diplôme.</p> - -<p>J’avoue que personnellement il m’est absolument indifférent -qu’on fasse disparaître les garanties qui protégent -la santé publique ; et si vous, qui avez des enfants -ou des êtres chéris que la maladie peut atteindre, vous -êtes de cet avis, je suis prêt à me faire l’écho de vos -vœux. Cependant, je vous ferai remarquer qu’en Angleterre, -où la vente des poisons n’est soumise à aucun -contrôle, on a jugé que la médecine libre était plus dangereuse -encore, car on l’a supprimée déjà depuis plusieurs -années.</p> - -<hr /> - - -<p>Je fus appelé, il y a quelques jours, pour donner des -soins à un jeune enfant volontaire et gâté, atteint d’une -maladie grave.</p> - -<p>J’ordonnai une potion sur laquelle je fondais un légitime -espoir.</p> - -<p>Le lendemain, je trouvai la potion intacte et l’enfant -plus malade.</p> - -<p>— Pourquoi n’avez-vous pas fait prendre à l’enfant -le médicament que j’ai prescrit ?</p> - -<p>— Il n’en a pas voulu, répondit la mère désolée.</p> - -<p>— Votre faiblesse aura un triste résultat.</p> - -<p>— Comment ! c’est aussi grave ! Il le prendra, monsieur, -je vous en réponds, <i>je l’assommerai plutôt</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Le 11 décembre, jour de la distribution des prix académiques, -l’ombre du marquis d’Argenteuil, tourmentée -par cet éternel besoin de vider sa vessie, qui fit le désespoir -de son existence, sortit de la froide demeure où elle -repose, et vint, naturellement, soulager ses douleurs vers -les murs de l’Académie de médecine. Elle espérait, en ce -jour solennel, être débarrassée de son infirmité par le -lauréat, gratifié du prix de 12,000 fr. que lui, feu marquis, -légua <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i> à cette illustre société… L’ombre -rôdait donc entre chien et loup, attendant son lauréat, -prêt à le saisir au passage. Quantité de silhouettes médicales -défilèrent à travers une pluie fine et glaciale ; de -jeunes savants au front chauve, de vieux professeurs au -front couronné d’une noire chevelure, de petits lauréats -ayant à la main quelques bourgeons de lauriers ; enfin, -des femmes jeunes et belles, formant la plus belle moitié -des académiciens, défilèrent devant elle. L’ombre -demeura, vu ses douleurs, insensible à la majesté du -spectacle ; c’est que pas une de ces silhouettes n’avait -l’air de jubilation qui éclaire comme un lampion le faciès -d’un triomphateur ; la foule défilait toujours.</p> - -<p>Enfin, M. Mercier parut, il portait écrit sur son chapeau : -<i>J’ai le gros lot</i>. Un instant l’ombre émue voulut -s’élancer vers lui, mais elle s’arrêta bientôt triste et -morne en murmurant : « Non, non, ce n’est pas encore -celui-là qui doit me guérir ; il n’a pas pour 12,000 fr. -de jubilation dans l’œil, attendons, attendons encore. » -Et son regard aigu se replongea dans la foule, à la -recherche du lauréat, comme la sonde du <i>gabelou</i> impassible -se plonge dans les bottes de paille à la recherche -de la contrebande.</p> - -<p>La brise glaciale vibrait en folâtrant à travers les côtes -de la cage thoracique du feu marquis, les faisait résonner -comme les cordes d’une harpe éolienne, et lui murmurait -des noms de lauréats que l’écho ne répéta jamais, -de ces noms illustrés pour un instant par l’Académie que -oncques n’entendit plus prononcer. Elle vit même passer -M. Charrière, portant sous son bras un sac d’écus estampillé -au timbre de l’Académie ; puis les bruits s’éteignirent -un à un, les bougies de la fête passèrent une à -une de vie à trépas, et l’obscurité étendit de nouveau -son sceptre sur la docte enceinte de l’Académie.</p> - -<p>L’ombre du marquis poussa un de ces lugubres soupirs -d’âme en peine qui passent dans l’air comme une -rafale, qui font mugir les cheminées comme des tuyaux -d’un orgue gigantesque, et glacent d’effroi les gens simples -et frileux accroupis autour du foyer ; elle s’apprêtait -à regagner sa froide demeure en grommelant : me -voilà encore condamné à six ans de rétrécissement forcé. -Ah ! si c’était à refaire, je sais bien qui n’aurait pas mes -30,000 fr. J’aurais mieux fait de les donner au curé de -ma paroisse : il aurait peut-être obtenu quelque chose -pour moi.</p> - -<p>Comme il allait partir, un pas lourd retentit sous les -doctes voûtes, puis un homme apparut. A son encolure, -l’ombre du marquis le prit tout d’abord pour le porteur -d’eau de l’Académie ; mais un examen plus attentif lui fit -reconnaître un fabricant de lauréats.</p> - -<p>L’ombre s’avança digne et froide, et posa sur l’homme -au pas lourd une main décharnée, qui le glaça d’horreur. -Ses cheveux se hérissèrent, une sueur froide -inonda son front, son œil rond s’agrandit plein de terreur, -et un <i>fouchtra</i> étouffé s’éteignit dans son gosier, -paralysé par la peur.</p> - -<p>L’homme voulut fuir, mais la main du spectre s’allongea, -s’allongea à sa poursuite, et le ramena titubant aux -lieux qu’il venait de quitter.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Bonjour, compère.</p> - -<p><span class="small">L’HOMME</span>, <i>claquant des dents</i>. — Bonjour, monsieur le -marquis.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Où courez-vous donc si fort, compère ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, j’allais voir si -Catherine a préparé le dîner pour les membres d’une -commission que je reçois ce soir.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE</span>, <i>avec amertume</i>. — La cuiller à pot est donc -toujours le drapeau qui guide les savants dans le sentier -de la camaraderie. Dites-moi, compère, qu’avez-vous fait -de mes 12,000 fr. ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Je l’ignore, monsieur le marquis, je ne -m’en suis pas du tout occupé.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Vous êtes un finot, compère, holà ! dépêchons, -qu’avez-vous fait de mes 12,000 fr. ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Mais, monsieur le marquis, on les a donnés -aujourd’hui même à six lauréats.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Eh ! qui donc s’est permis de substituer sa -volonté à ma volonté de mourant ? Quoi ! j’ai voulu donner -à un savant une récompense qui n’eût pas l’air d’une -aumône, et on se permet de briser mon offrande pour en -répandre les miettes autour de soi ! Quel est donc ce -dépositaire infidèle que j’aille le tirer la nuit par les -pieds ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME</span>, <i>claquant des dents</i>. — Ah ! monsieur le marquis, -pardonnez à notre zèle, on a cru que vous seriez -heureux de voir l’esprit supérieur de l’Académie se substituer -à votre intelligence un peu obtuse.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Assez, compère, j’ai ouï dire que l’Académie -s’était fort peu mêlée de l’affaire et qu’elle avait -laissé commettre cette ingratitude aussi noire qu’incroyable -à quelques mains habiles en intrigues qui ont -déjà forcé mes héritiers à faire un procès à l’Académie.</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Je vous jure, monsieur le marquis, qu’on -a fait pour le mieux.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Dites-moi, compère, je suppose que vous -donniez à votre tailleur du drap pour vous faire un pantalon, -je suppose aussi que votre tailleur, voulant substituer -son intelligence supérieure à votre lourde raison, sous -prétexte de faire pour le mieux, vous rapporte une dizaine -de petits pantalons très-propres à habiller des poupées, -que feriez-vous, compère ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, si le gredin me -jouait un pareil tour, je lui ferais payer mon drap.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Que diriez-vous, compère, si, moi, je faisais -rendre l’argent ? Que diriez-vous, si M. Mercier, mon -testament à la main, forçait l’Académie, qui l’a reconnu -comme auteur du plus grand perfectionnement, à lui -donner à lui tout seul le prix de 12,000 fr. ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, ne me parlez -pas de ces affreuses choses, vous allez me couper l’appétit. -M. Mercier a inventé si peu que ce serait de sa part -une bien noire ingratitude.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Savez-vous, compère, qu’il court de vilains -bruits à propos de mon prix ? On dit que vous ne le donnerez -jamais tout entier à un seul médecin, de peur -que sa boutique ne devienne mieux achalandée que la -vôtre.</p> - -<p><span class="small">L’HOMME.</span> — Ah ! monsieur le marquis, quelle horrible -calomnie ! N’a-t-on pas donné déjà 12,000 francs à -M. Reybard ?</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Compère, je vous le répète, vous êtes un -finot. Vous savez que M. Reybard, qui a inventé un instrument -capable de fendre du bois avec autant de facilité -qu’un canal de l’urètre, demeure à Lyon, et que vos -malades n’iront pas le chercher là. Si M. Mercier habitait -Pékin, vous lui auriez décerné le prix avec enthousiasme. -Mais, à propos, n’est-ce pas un certain docteur -Guillon qui a inventé l’urétrotomie ?</p> - -<p>L’homme lourd fait la grimace et ne répond pas.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Je ne l’ai pas vu parmi les lauréats ; aurait-il -refusé de se présenter au concours ?</p> - -<p>L’homme lourd devient rouge et reste muet.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — J’ai ouï dire que vous aviez trouvé le moyen -de le ballotter de commissions en commissions et de l’exclure -à perpétuité de la liste des prix.</p> - -<p>Les larges oreilles de l’homme lourd deviennent écarlates, -mais il reste toujours muet.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Allez, allez, compère, tremper votre soupe, -je vois que vous êtes de ceux qui font de la science un -pressoir à gros sous ; l’Académie, qui renferme tant -d’hommes honnêtes et véritablement savants, a bien -tort de vous laisser faire ses affaires. Et les gens étrangers -à la science sont bien fous lorsqu’ils croient récompenser -les travailleurs par les mains des sociétés savantes. -Leur argent devient trop souvent la proie des coteries, -et les vrais travailleurs qui devraient en profiter mangent -leur pain à la fumée. Dites-moi, savez-vous maintenant -signer votre nom ?</p> - -<p><span class="small">L’HOMME</span>, <i>avec un sourire de satisfaction</i>. — Ah ! monsieur -le marquis, depuis mon dernier ouvrage, je commence -à l’écrire d’une manière assez lisible.</p> - -<p><span class="small">L’OMBRE.</span> — Allez tremper votre soupe. J’entends la -cloche des trépassés ; il faut que je rentre.</p> - -<p>(<i>Bruit lugubre de cloches dans le lointain. L’ombre -s’évanouit et l’homme lourd s’enfuit d’un pas léger.</i>)</p> - -<hr /> - - -<p>On a déposé au coin du boulevard de Sébastopol -(rive gauche), sous prétexte de monument public, une -espèce de bâtisse hydraulique portant à un haut degré -le cachet de ce mauvais goût bourgeois qui remplace -chez nous l’art architectural, tombé en complète décadence. -Cette fontaine a dû être inventée et dessinée par -l’illustre Joseph Prudhomme, — élève de Brard et Saint-Omere — et -exécutée par un marbrier. Elle peut prendre -place à côté du <i>fort</i> de la halle, de l’hôtel du timbre, du -nouveau Louvre, de la mairie du 1<sup>er</sup> arrondissement, -qu’on a placé comme pendant de Saint-Germain-l’Auxerrois, -comme si le bloc informe pouvait servir de pendant -aux guipures de l’ogive. Je n’ai point à m’occuper de -toutes ces constructions que Joseph Prudhomme, dans -sa mâle candeur, appelle des monuments, et je ne m’indigne -guère lorsque le chien <i lang="la" xml:lang="la">mingens ad parietem</i> s’abrite -un instant sous leur ombre ; mais la fontaine Saint-Michel -appartient au pays latin, appartient presque aux -choses médicales, et il est de mon devoir de rectifier les -idées que les étudiants de première année pourraient -puiser, en la voyant sur la manière dont on peut utiliser -les pierres de taille.</p> - -<p>Le sujet principal de l’œuvre représente l’archange -saint Michel terrassant Satan. Cette touchante légende — ou -plutôt cette aspiration, car jusqu’à présent le -principe du bien n’a pas encore définitivement terrassé -le principe du mal — appartient à presque toutes les -anciennes théogonies, et, qu’on emprunte le sujet à la -religion chrétienne ou aux cultes païens, que le bon -principe se nomme saint Michel ou Osiris, Emoun, Tamagisanoch, -Ormuzd, Opoiam ; que le mauvais esprit -se nomme Satan ou Typhon, Moloch, Sariafing, Ahriman -ou Maboïa, l’artiste se trouvera aux prises avec des -personnalités puissantes qui ne peuvent être animées -que par le souffle du génie, et Joseph Prudhomme ne -tient pas cet article-là.</p> - -<p>Le principe du bien doit terrasser son ennemi, non -pas par la force brutale de son <i>glaive</i>, mais par la splendide -majesté de son regard. Son front doit rayonner ; -c’est la vertu, la force morale qui lui fournit ses armes.</p> - -<p>Au lieu de cela, M. Duret — ici Joseph Prudhomme se -nomme M. Duret — a fait comme bon principe, un bonhomme -ailé. A la place du génie du mal, une espèce -d’Hercule à plat ventre qui fait la grimace.</p> - -<p>Le bonhomme ailé, une serviette sur l’épaule, lève les -bras en l’air en tenant son sabre d’une manière si malheureuse -qu’il se pratiquera, s’il n’y prend garde, une -amputation du bras, qu’on pourrait bien trouver un beau -matin dans la fontaine ; du bout de son aile il chatouille -la plante du pied droit de Satan, qui a l’air de dire : je -m’en fiche pas mal, je ne suis pas chatouilleux. Cependant, -au fond, on voit bien à sa grimace qu’il éprouve -une sensation désagréable. — Je préfère la pause de -M. Fauvel dans la peinture murale de la salle de garde à -la Charité. En voilà un gaillard qui terrasse bien, le -cheveu au vent, l’œil arrondi, le bras armé d’un terrible -fouet vengeur ; il est superbe d’audace et de fougue ; -seulement je n’aime pas le costume romain dont il se -drape ; il me semble que si on l’avait fourré sous — <i>la -peau du lion</i>, — il eût été beaucoup mieux dans son rôle. -Mais revenons à la fontaine.</p> - -<p>Messire Satan pose dans la situation de feu Boswel, le -clown du Cirque, faisant la perche ; seulement, au lieu -d’avoir le ventre soutenu par une perche, il est appuyé -sur un de ces petits rochers que les bergers suisses -taillent avec leur couteau dans un morceau de bois -blanc. En bas, deux grosses bêtes, d’une espèce inconnue, -vomissent de l’eau qui pourrait bien être une -solution de tartre stibié, si l’on s’en rapporte aux efforts -qu’ils font pour la rendre. Tout cela est accompagné de -statues, de colonnes, d’écussons, d’incrustations de -trente-six couleurs qui font ressembler cette bâtisse plutôt -à une carte d’échantillons géologiques qu’à une œuvre -d’art.</p> - -<p>MM. les porteurs d’eau enthousiastes proclament peut-être -M. Duret un grand homme ; moi je le voue à la postérité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c20">XX</h2> - - -<p class="d">Les trichines.<br /> -L’hygiène des hôpitaux. — Un oculiste. — La marée Babinet.<br /> -La Médaille et ses revers.</p> - - - -<p>Enfin ! nous avons donc des trichines à Paris, on ne -sera plus réduit à traiter ce sujet, qui passionne la peur -du public, d’après le récit des blonds fils de l’Allemagne ; -nous pourrons tout à notre aise étudier les habitudes de -ces nématoïdes.</p> - -<p>Si vous êtes désireux de vous en procurer n’allez pas -en demander aux charcutiers, ils n’en tiennent pas, le -produit est encore rare et ne se trouve pas dans le commerce. -J’avais l’intention de les proposer en prime aux -lecteurs de l’<i>Événement</i>, mais, en ce moment, il n’y en -aurait pas pour tout le monde.</p> - -<p>J’attends qu’un abonné se dévoue à leur reproduction. -Car, je vous l’ai déjà dit, ils ne multiplient que dans -l’être vivant ; il est vrai que leur vertu prolifique est -telle qu’un seul abonné fournira de la graine à tous nos -lecteurs.</p> - -<p>Mes trichines ont été expédiées directement de Berlin -par le savant professeur Virchow, au professeur Ch. -Robin, lequel a bien voulu me céder un morceau d’un -pauvre Allemand qui ne faisait pas assez cuire ses saucisses. -Je possède également une portion du porc trichiné -qui a été son bourreau.</p> - -<p>J’ignore si cela tient aux fatigues du voyage, à un -commencement de nostalgie, ou si elles proviennent de -sujets enclins aux idées tristes, mais ces trichines ont -une physionomie toute mélancolique. Elles se prêtent -de mauvaise grâce à l’observation et semblent bouder le -microscope. Je puis cependant vous assurer que j’ai -fait tous mes efforts pour leur faire oublier leur patrie.</p> - -<p>Véritablement, il est impossible de reconnaître à -l’œil nu la viande trichinée si l’on n’est pas prévenu.</p> - -<p>Avec beaucoup d’attention, on aperçoit un semis de -petits grains blanchâtres ovoïdes, d’un demi-millimètre -de diamètre : ce sont les kystes qui renferment l’animalcule. -Lorsque l’enkystement n’est pas encore opéré -et que les trichines sont libres dans le tissu, on ne peut -les voir sans l’aide d’un instrument amplifiant.</p> - -<p>Jusqu’à présent je n’ai point à modifier ce que j’ai dit -dans ma causerie consacrée aux trichines (et qui a été -déjà mise bien des fois à contribution, sans indication -d’origine), si ce n’est, qu’après avoir isolé et brisé l’enveloppe -calcaire de l’un de ces kystes je l’ai trouvé vide, -ce qui est fort rare.</p> - -<p>Cependant j’espère avoir trouvé un procédé de <i>trichinoculture</i> -qui permettra d’obtenir la reproduction des -trichines dans un autre milieu que l’intestin d’un animal -vivant.</p> - -<p>— A quoi bon ?</p> - -<p>— Il est de principe, en stratégie, d’étudier les mouvements -de son ennemi, et jusqu’à présent nous n’avons -jamais saisi sur le fait le mécanisme intime de la reproduction -trichinaire. Ce que nous en savons repose sur -des inductions que je crois rigoureusement exactes, -mais dont l’évidence sera bien plus manifeste quand elle -aura subi le contrôle de l’examen direct.</p> - -<p>Voici mon procédé d’expérimentation, et j’espère que -quelques-uns de mes confrères en tireront parti : de la -multiplicité des expériences jaillissent les faits nouveaux.</p> - -<p>Nous possédons en médecine deux agents de digestion -artificielle, la diastase et la pepsine. Si on place un morceau -de viande en contact avec la pepsine dans un vase -maintenu à une température de 40° centigrades, on le -voit se dissoudre en vingt-quatre heures et se transformer -en peptone, comme dans la digestion stomacale -d’un animal vivant. Cette propriété est journellement -utilisée chez les individus atteints de dyspepsie. La pepsine -alors détermine une digestion artificielle que l’estomac -malade ne peut accomplir seul.</p> - -<p>En plaçant de la viande trichinée dans ces conditions, -elle est bientôt digérée artificiellement. L’enveloppe -kystique se dissout et les animalcules, mis en liberté, se -trouvent exactement dans les mêmes conditions que -dans l’intestin d’un animal et ils acquièrent leur aptitude -à la reproduction. J’ai déjà exécuté cette partie du -programme.</p> - -<p>En continuant l’expérience, les embryons trichinaires -ne peuvent naturellement opérer leur migration en dehors -du milieu qui les contient. Ils doivent devenir adultes -sous l’œil de l’observateur, sans passer par la période -d’enkystement, et donner lieu à une nouvelle -génération d’animaux semblables. Le résultat exige, -pour se produire, un temps qu’il m’est difficile de déterminer -d’avance. Mais j’espère qu’en suivant cette voie -on verra surgir des faits de nature à éclairer quelques -points encore obscurs de l’histoire des trichines.</p> - -<p>Puisque l’infortuné porc est en ce moment chargé de -malédictions comme au temps d’Israël, je n’ajouterai -guère à l’horreur qu’on lui témoigne, en vous révélant -que nous lui devons également le ver solitaire. Je lui -jette donc sans remords cette dernière pierre.</p> - -<p>Le porc est souvent atteint d’une maladie nommée ladrerie. -Elle est caractérisée par la dissémination dans -ses tissus de vers ayant l’apparence de petites vésicules -et qui portent le nom de cysticerques.</p> - -<p>Küchenmeister a récemment démontré que les cysticerques -ne sont que les embryons d’un ver plus redoutable, -et, qu’avalés par un animal, ils subissent, dans -l’intestin, des transformations analogues à celles des trichines ; -ils s’allongent, se développent et deviennent ces -interminables ténias qui ont dix fois la longueur de -l’homme qui les nourrit dans ses entrailles. Le cysticerque -est plus volumineux que le kyste des trichines, -et sa vitalité est également détruite par la cuisson.</p> - -<p>Malgré ces inconvénients, je mange du porc plus souvent -que jadis, seulement j’ai soin qu’il soit bien cuit. -Ce n’est pas que je l’aime, mais j’ai vraiment pitié de -ces pauvres charcutiers, dont la boutique est tombée -dans le marasme. Lorsque je les vois les bras croisés, -accoudés sur leur porte, implorant d’un œil triste le passant -qui fuit épouvanté, je me dis : Il faut encourager -les arts et faire vivre les charcutiers.</p> - -<p>En vérité, le Français n’est pas poltron, mais quand -il s’y met il fait bien les choses, surtout lorsqu’il s’agit -de maladie. Sur quelque quarante millions de citoyens -on n’a pas encore observé chez nous un seul cas de trichinose, -cependant depuis trois mois on voit des trichines -partout et on se laisserait mourir de faim devant un -plat de jambon.</p> - -<hr /> - - -<p>La question de l’hygiène hospitalière a été vivement -agitée dans ces derniers temps. La reconstruction de -l’Hôtel-Dieu l’a mise à l’ordre du jour. Son importance -est considérable, et l’humanité exige que les malheureux -qui viennent réclamer un lit à l’hôpital reçoivent -des secours aussi efficaces que possible.</p> - -<p>Vous ne pouvez vous faire une idée de l’immense -complication du service de l’assistance publique, et de -l’ordre admirable qui règne dans l’administration des -secours ; de la propreté, des soins minutieux que les -malades reçoivent dans nos hôpitaux. Le service médical -est fait par l’élite des praticiens, et le titre seul de -médecin d’hôpital est un brevet de capacité hors ligne, -car on ne l’obtient qu’après de pénibles concours, et -vingt compétiteurs se disputent une place.</p> - -<p>Le zèle et les soins les mieux dirigés, échouent devant -certaines conditions matérielles, et la construction, -la disposition du bâtiment jouent un grand rôle dans les -succès qu’on y obtient.</p> - -<p>Depuis bien longtemps on était attristé par la mortalité -terrible qui sévit sur nos Maternités. La parturition -est une fonction physiologique, et cependant la fièvre -puerpérale tue dans les hôpitaux une femme sur dix-neuf. -Dans la pratique de ville au contraire, malgré la -misère trop fréquente, les privations, et les plus mauvaises -conditions hygiéniques, on ne perd qu’une femme -sur cent soixante-dix environ.</p> - -<p>Le directeur de l’Assistance publique, dans l’espoir -d’améliorer cette triste situation, a chargé le docteur -J. Le Fort d’aller étudier les Maternités de l’Angleterre, -de l’Allemagne et de la Russie. M. Le Fort vient de publier, -sous le titre : <i>les Maternités</i>, le résultat de cette -vaste enquête. Ce travail considérable, lamentable histoire -des misères humaines, ajoute à des faits connus -des documents nouveaux qui intéressent et les médecins -et les esprits sérieux préoccupés des hautes questions sociales. -Il met en évidence la nécessité, déjà entrevue, -d’encourager le développement des secours à domicile -pour soustraire les femmes à cette horrible fièvre puerpérale -qui envahit les Maternités.</p> - -<p>M. U. Trélat, chirurgien en chef de la Maternité de -Paris, a publié sur le même sujet un vigoureux mémoire -ayant pour titre : <i>les Hôpitaux ; assistance et hygiène</i>, -que je recommande à votre attention.</p> - -<p>L’administration s’efforce de suivre la voie que lui -tracent les médecins, qui sont les meilleurs juges en ces -matières, et tout nous fait espérer que bientôt nous -n’aurons plus rien à envier, sous ce rapport, aux étrangers.</p> - -<hr /> - - -<p>La pioche municipale démolit en ce moment une -maison sordide et rachitique située rue de la Monnaie. -C’est là que le docteur D… avait jadis son dispensaire.</p> - -<p>Les commencements du savant oculiste, maintenant -millionnaire, furent assez pénibles ; il soignait plus de -gens malpropres que de têtes couronnées, car son propriétaire -avait fait peindre dans l’escalier cette légende :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Les malades sont priés de ne pas faire leurs ordures -dans l’escalier.</p> -</blockquote> - -<hr /> - - -<p>M. Babinet, beau comme Socrate, possède comme -Socrate un démon familier : c’est le démon des tireuses -de cartes et de la pronostication. Démon de M. Babinet ! -tu as dû longtemps habiter le corps d’un homme, car tu -es diablement sujet à l’erreur.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Un jour M. Babinet se sentit secoué par son diable ; il -monta sur son fauteuil à trois pieds, agita dans l’air son -inculte chevelure, s’essuya les yeux avec son mouchoir à -carreaux bleus, et, d’une voix enrouée, imita de son -mieux la sibylle de Cumes.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Il prophétisa ! il voyait l’Océan soulevé par une marée -comme on en voit peu, comme on n’en voit guère, -comme on n’en voit que tous les cent ans : des vagues -plus hautes que les Pyrénées, des maisons roulant dans -les flots écumeux, des navires lancés à travers les -nuages, des hommes noyés, des femmes noyées, des -bêtes noyées : un vrai passage de la mer Rouge. Cela -devait être drôle.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Je me dis : On ne sait ni qui vit ni qui meurt ; dans -cent ans je ne serai peut-être plus de ce monde. Il faut -que j’aille voir la marée Babinet. — Je me dirigeai vers -le train de plaisir, muni des provisions et vivres nécessaires -à un homme qui va visiter des villes tout à fait -submergées. Mais, hélas ! le train de plaisir était complet ; -les badauds qui croient encore aux prédictions de -Babinet-Lænsberg ne m’avaient point gardé une place.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Il est parti le convoi… funèbre de mes espérances ; -me faudra-t-il attendre cent ans la marée Babinet ? Hirondelle -légère, prends-moi sur tes ailes et ne t’arrête -qu’aux rives de l’Océan ! Mais le convoi était parti et les -hirondelles n’étaient pas encore venues. Le train express -entendit mes lamentations, eut pitié de mes larmes et -me reçut dans son sein.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Nous partons, mais sans dévorer l’espace. La machine -se traînait nonchalamment sur les rails et s’arrêtait -à chaque instant pour regarder l’heure à l’horloge -du ciel. Mon cœur bouillonnant s’élançait à travers la -portière au-devant de la marée Babinet : il me semblait -par moments entendre le bruit de la mer, je croyais voir -les flots impatients accourir au-devant de nous… Erreur ! -les ronflements des bourgeois qui m’entouraient -troublaient seuls le silence de la nature. Ah ! m’écriai-je -dans mon désespoir, nous arriverons quand la marée -Babinet sera couchée.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Je pus enfin contempler les palais de marbre, les monuments -merveilleux, les chefs-d’œuvre des arts qui font -de la noble cité de Dieppe la reine des bords de l’Océan. -Je pus fouler enfin les galets de sa plage, si admirablement -ronds qu’on les prendrait pour des œufs de dinde -ou pour les billes réformées du billard de Neptune : des -galets qui dévorent une paire de bottes par kilomètre de -promenade ! J’admirai tout, — excepté la marée Babinet. -J’étais dans la situation de Vatel : la marée était en retard, -la marée n’arrivait pas.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Je vis là un artiste qui couvrait une toile presque -aussi rapidement que la lame vient couvrir la plage. Son -pinceau pétrissait la mer avec une fougue énergique. La -vague écumeuse semblait exaspérée de se voir dompter -par cette main magistrale, qui la saisissait au passage -avant qu’elle ait eu le temps de retomber dans l’Océan. -Je reculai involontairement devant ces flots si parfaits -qu’ils semblaient vouloir s’élancer sur moi, pour me -punir d’avoir douté de Babinet<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> J’appris plus tard que cet artiste était M. Jugelet, un des beaux talents -de notre époque, et qui a conquis aux expositions toutes les distinctions -qui honorent le mérite hors ligne.</p> -</div> -<p>Après avoir admiré ces efforts de l’art, je voulus -admirer aussi l’établissement des bains de mer, qu’on -appelle <i>Frascati</i> dans le pays. Je lui trouvai d’abord, il -est vrai, l’aspect délabré d’un cirque de province ; les -planches bariolées qui forment les murailles me rappelaient -ces Turcs qu’on rencontre, le mardi gras, dans la -rue Mouffetard ; mais il faut attribuer cette illusion -d’optique aux rafales de la tempête et aux tourbillons de -neige qui vinrent aveugler mes yeux et obscurcir mon -jugement.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Enfin, vers le milieu du jour, le soleil, honteux de se -faire, par son absence, le complice d’un pareil guet-apens, -le soleil nous envoya quelques-uns de ses plus -pâles rayons sur le dos d’un vent nord-ouest, qui n’eut -pas même l’intelligence de s’en réchauffer pour passer -moins glacial sur nos fronts. — Je guettai jusqu’au soir -sur la jetée, en compagnie de beaucoup d’autres badauds, -les yeux braqués sur l’horizon, attendant la marée, la -tempête, les catastrophes. Nous ne vîmes rien venir ; la -mer était calme, mais la tempête était dans nos cœurs, -et le nom de Babinet, fabricant d’almanachs, ne sortait -de nos lèvres violettes et frémissantes qu’escorté d’un -cortége d’imprécations.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>Vers le coucher du soleil, un digne naturel du pays -eut pitié de moi, il m’emporta au chemin de fer avec les -plus grandes précautions : le froid m’avait rendu fragile ; -alors je repris mes sens — et la route de la capitale, que -je n’aurais pas dû quitter.</p> - -<p>Pendant le voyage j’eus un sommeil accidenté par un -songe affreux. Je vis M. Babinet dans son costume de -membre de l’Institut ; il avait à la main une corbeille -pleine de petits horoscopes renfermés dans des coquilles -de noix dorées. Il disait : « Approchez-vous tous qui -voulez connaître le passé, le présent et l’avenir ; achetez -mes horoscopes ; vous y trouverez votre âge, le lieu de -votre naissance, la manière de vous conduire en société, -les héritages, pertes, malheurs, procès qui vous arriveront -jusqu’à votre mort, et même encore après. Je les -vends dix centimes, et je donne en prime aux amateurs : -un passe-lacet, une pelote de ficelle et un exemplaire -de l’almanach prophétique dont je suis l’auteur. »</p> - -<p>Par bonheur, je reçus d’un voisin un coup de pied -qui m’éveilla au moment où j’allais acheter un horoscope.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que je les regrette, mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<p>En vérité, je vous le dis, monsieur Babinet, vos erreurs -météorologiques vous rendent digne de collaborer à l’<i>Annuaire -du Bureau des longitudes</i>. Si vous désirez mourir -en paix avec vos semblables, ne pronostiquez plus. Si -vous voulez qu’à votre lit de mort je vous pardonne mon -voyage à Dieppe,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! Babinet, rends-moi mes quarante-cinq francs !!!</div> -</div> - -<hr /> - - -<p>Il existe de par le monde un monsieur de science, — (je -ne dis pas un homme, cela sent la plèbe et il appartient -à l’aristocratie de la chose), — que la destinée a -favorisé d’environ deux millions de fortune. M’est avis -qu’il pourrait, sans compromettre l’avenir de ses héritiers, -dépenser un peu plus de dix-huit cents francs par -an pour le vivre, le couvert, etc., etc., et ne pas se condamner -à perpétuité à la tasse de lait et au pain d’un -sou, lorsqu’il ne mange pas en ville. Mais, après tout, -c’est son affaire ; il a droit de penser le contraire et de -placer la ladrerie au nombre des vertus qui doivent orner -le cœur de l’homme. Or, il advint qu’un jour, une -société savante lui décerna un prix de dix mille francs — un -joli denier.</p> - -<p>Cette couronne aurait pu tout aussi bien tomber sur -un autre front, sans que dame Justice s’en montrât trop -scandalisée. Mais la sagesse des nations l’a dit : L’eau va -toujours à la rivière et les écus vers les grands sacs. Je -suis pourtant très-disposé à reconnaître que notre deuto-millionnaire -n’est pas sans mérite, il a fait jadis des travaux -très-estimés, et si ses découvertes n’ont pas été plus -nombreuses, cela tient uniquement à ce que le charbon -est coûteux et qu’il n’est pas homme à se ruiner en combustible -pour faire des expériences qui, peut-être, ne lui -auraient rapporté aucun profit.</p> - -<p>Le grand jour de la distribution des prix arriva. Mais -le ciel qui parfois proteste à sa manière contre les sottises -humaines, le ciel se voila d’épais nuages, ouvrit ses cataractes -sur le dos du lauréat et le transperça jusqu’à la -peau. Situation cruelle, car la route était longue et le -pauvre deuto-millionnaire n’a jamais connu, à ses frais, -les douceurs du véhicule ; il a même supprimé depuis -longtemps de son budget le chapitre relatif aux parapluies, -comme constituant une dépense folle, ruineuse -et inutile.</p> - -<p>C’est donc trempé jusqu’aux os, et crotté jusqu’au -collet de son habit (<i>historique</i>), qu’à l’appel de son nom, -il se précipita dans les bras de papa Soleil, le président, -pour recevoir l’accolade sacramentelle qui forme l’accompagnement -<i>inéluctable</i> de la médaille. Le président -mouillé fut immédiatement pris d’un rhume de cerveau.</p> - -<p>Papa Soleil a un autre nom qu’il daigne apposer au -bas des travaux de ses aides, mais je le tairai pour ne -pas lui rappeler le faible point de contact qui le rattache -à l’humanité ; il est Soleil du haut en bas, jamais cheval -de corbillard de première classe n’a porté si haut sa tête -empanachée, jamais Jupiter olympien n’a abaissé un regard -plus superbe sur les humbles mortels ; jamais paon -faisant la roue n’a eu pour sa rayonnante personne une -plus légitime admiration. Lorsqu’il daigne se mêler à la -foule, son air, sa voix, son geste, toute sa personne semble -dire : Inclinez-vous, faibles humains, c’est moi le -papa Soleil, non cet astre vulgaire qui fait pousser les -choux et les carottes, mais le grand soleil resplendissant -qui vivifie la science et fait pousser les savants.</p> - -<p>Notre deuto-millionnaire éprouva une vive satisfaction -à sécher un peu son habit sur le cœur de papa Soleil ; -mais cette satisfaction était mêlée d’impatience, il avait -hâte d’accomplir la deuxième partie du programme -et de passer à la caisse pour toucher les dix mille francs.</p> - -<p>Le caissier le prit non pour un lauréat, mais bien pour -un sauveteur qui vient de repêcher un noyé dans le macadam. -Notre héros finit par établir son identité, et on -lui compta neuf mille cinq cents francs.</p> - -<p>— Vous faites erreur, monsieur le caissier, mon prix -est de dix mille francs.</p> - -<p>— Il est vrai, monsieur ; mais on vous a remis une -médaille d’or de cinq cents francs qui forme l’appoint.</p> - -<p>— (<i>Tirant la médaille de sa poche et la tournant en -tous sens.</i>) Alors elle vaut cinq cents francs ?</p> - -<p>— Oui, monsieur.</p> - -<p>— Diable ! diable ! cela me contrarie beaucoup ; -j’avais compté sur dix mille ! Vous comprenez, c’est fort -désagréable. Diable ! diable !… Mais au fait, puisqu’elle -vaut cinq cents francs, ne pourriez-vous pas me la reprendre -et m’en donner la valeur ? (<i>Rigoureusement historique.</i>)</p> - -<p>Le caissier, en rougissant beaucoup — pas pour son -compte, — remit quatre cent cinquante francs au deuto-millionnaire.</p> - -<p>— Ah ! permettez, cette fois vous vous trompez ! -Vous avez dit cinq cents, il manque cinquante francs.</p> - -<p>— C’est le prix de la gravure et de la façon, votre -nom est sur la médaille, on ne peut pas la donner à un -autre.</p> - -<p>— (<i>Le lauréat sort furieux.</i>) Cinquante francs ! cinquante -francs de gravure ! c’est horrible ! moi qui -comptais sur dix mille francs.</p> - -<p>Vers la même époque, une pauvre femme avait reçu -de l’Académie la médaille d’un prix Montyon. Un jour, -la maladie, le malheur s’abattirent de compagnie sur -son humble toit ; le ménage fut vendu pièce à pièce ; la -pauvre femme supporta la misère en silence ; elle eût -rougi de tendre la main à la société, de lui demander un -secours, juste et faible rémunération d’une longue existence -pouvant se résumer en deux mots : vertu et dévouement.</p> - -<p>Cependant cette misère silencieuse fut devinée par -d’honorables protecteurs, qui organisèrent une souscription -afin de lui venir en aide. Un ami lui en porta le -montant et la trouva assise sur son lit, unique meuble -échappé au naufrage.</p> - -<p>— Ah ! pauvre dame, j’arrive bien tard ; que vous -avez dû souffrir !</p> - -<p>— Vous le voyez, monsieur, tout y a passé (<i>tirant la -médaille de son sein</i>), excepté cela, pourtant ; on meurt -de faim, mais on ne vend pas cela, c’est de l’honneur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c21">XXI</h2> - - -<p class="d">L’anthrax.<br /> -Un vase sourd comme un pot.<br /> -Internes et directeur. — Le taureau savant.<br /> -Impressions de voyage.</p> - - - -<p>L’Académie de médecine vient de terminer, sur l’anthrax, -une discussion qui n’a pas duré moins de quatre -séances.</p> - -<p>L’anthrax est un furoncle à proportions gigantesques -qui contient, comme bourbillon, une certaine quantité -du tissu cellulaire gangrené. Il peut acquérir le volume -d’un œuf. Parfois il s’étale en plaques et devient aussi -large que le fond d’un chapeau. Les grands anthrax -causent de la fièvre et de vives douleurs, mais en général -ils ne constituent un danger sérieux que pour les -vieillards ou les malades déjà affaiblis par des affections -débilitantes.</p> - -<p>Je viens d’écrire un mot bien effrayant pour vous : la -gangrène ! Vous partagez peut-être l’opinion vulgaire -que la gangrène est une affection mortelle qui dévore le -malade sans rémission. C’est une erreur, la gangrène -est simplement la mortification, en général très-limitée, -d’un tissu dont l’inflammation a entravé la circulation. -Bien loin de s’étendre indéfiniment, elle se circonscrit au -contraire et se limite à une région peu étendue (excepté -lorsqu’elle se développe sous l’influence de l’âge sénile). -Au bout de peu de jours, l’eschare tombe et la plaie -qui en résulte prend la physionomie d’une plaie ordinaire. -Le bourbillon d’un simple furoncle est une petite -gangrène qui a détruit quelques millimètres de tissu cellulaire.</p> - -<p>Dans cette discussion, les orateurs ont conservé, bien -entendu, leurs opinions personnelles, et aucun d’eux ne -s’est converti à l’opinion de son voisin : résultat assez -habituel dans les discussions académiques. Je le constate -sans arrière-pensée de critique et en reconnaissant -volontiers que cette immobilité apparente ne diminue -en rien les importantes acquisitions dont bénéficie la -science.</p> - -<p>Dans ces conflits, les questions sont approfondies, -présentées sous toutes leurs faces, sous les aspects les -plus divers ; et le public médical, qui n’a pas de parti -pris, fait de l’éclectisme, et prend à droite et à gauche -ses éléments de conviction parmi ce qui paraît le mieux -démontré.</p> - -<p>Les savants académiciens qui entrent dans la discussion -ont une manière de voir basée sur une longue expérience. -Ils interprètent les faits qu’ils observent selon -le courant de leurs idées générales. Mais s’ils sont divisés -sur des points secondaires, ils sont parfaitement -d’accord sur le fond des choses.</p> - -<p>C’est ce que ne comprennent pas les gens du monde -étrangers à ces matières. Il leur paraît tout simple que -deux peintres, deux musiciens, deux littérateurs diffèrent -d’opinion sur une question d’art. Mais si deux médecins -ne sont pas rigoureusement du même avis sur -l’appréciation d’un état morbide, on crie à la contradiction, -même à l’ignorance, en répétant cette -vieille plaisanterie : Hippocrate dit oui, et Galien dit -non.</p> - -<p>Il est vrai que tous les praticiens n’ont pas la même -valeur scientifique, et que parfois il se commet des erreurs. -Mais il ne faut pas rendre l’art responsable de -l’insuffisance de l’artiste, et vous pouvez être certain -que lorsque deux médecins instruits manifestent des -opinions différentes sur un même sujet, il s’agit en général -de nuances fort peu importantes, que votre défaut -de compétence vous fait paraître considérables.</p> - -<p>Ainsi, dans la discussion qui vient d’avoir lieu, la nature -et le mode d’évolution de l’anthrax n’étaient nullement -mis en question ; il s’agissait en général de déterminer -le nombre, les formes et l’étendue des incisions -qu’on doit pratiquer pour activer la guérison.</p> - -<p>Il résulte des faits observés que l’incision n’est pas rigoureusement -nécessaire pour guérir les petits anthrax. -Quelques sangsues et les émollients suffisent pour les -faire avorter. Ceux d’un volume plus notable peuvent -être attaqués par un petit débridement ou par la méthode -sous-cutanée. Enfin lorsque le mal a atteint de -vastes proportions, les incisions doivent être larges et -profondes pour favoriser le dégorgement des tissus et -l’élimination des parties mortifiées.</p> - -<p>Le point de départ de la discussion était le rapport du -professeur Gosselin sur un mémoire de M. Adolphe Guérin -qui proposait l’incision sous-cutanée comme unique -traitement.</p> - -<p>L’auteur du mémoire signalait ainsi une nouvelle application -d’une grande méthode chirurgicale, dont le -promoteur est un de ses homonymes, le docteur Jules -Guérin.</p> - -<p>M. J. Guérin est un remueur d’idées ; on peut ne pas -accepter toutes celles qu’il a émises, et pour mon -compte, je fais sur ce sujet mes réserves, mais il est -impossible de lui refuser une grande place dans le mouvement -médico-chirurgical de notre époque. La méthode -sous-cutanée est une belle conquête de la science -médicale. C’est à lui qu’on en doit l’étude scientifique et -la vulgarisation.</p> - -<p>La méthode repose sur ce principe : une plaie, soustraite -au contact de l’air, subit une organisation rapide, -sinon immédiate, sans passer par les phases de la suppuration, -sans faire subir au malade les risques d’infection -purulente, d’érysipèle, etc., qui peuvent survenir dans -les plaies en contact avec l’atmosphère.</p> - -<p>L’application de la méthode consiste à soulever la -peau sous forme de pli ; on introduit, par une ponction -pratiquée à la base de ce pli, un bistouri extrêmement -étroit qui chemine sous la peau dans les tissus, et va -chercher, à une certaine distance de son point d’introduction, -l’élément anatomique qu’il doit diviser.</p> - -<p>L’ouverture d’entrée n’est pas située directement au-dessus -de la division ; il n’existe donc pas de parallélisme -entre ces deux points ; la plaie sous-cutanée -échappe ainsi au contact de l’air.</p> - -<p>Cette méthode reçoit de nombreuses applications ; elle -permet de pratiquer sans danger les sections tendineuses -de l’orthopédie, de vider, en modifiant l’appareil -instrumental, certains abcès profonds dont le foyer doit -être soustrait au contact de l’air ; d’évacuer les collections -purulentes des membranes séreuses, etc.</p> - -<p>M. J. Guérin vient de donner une nouvelle extension -à la méthode sous-cutanée, en communiquant il y a -quelques jours à l’Académie de médecine, dont il est -membre, un mémoire sur l’occlusion pneumatique des -plaies exposées à l’air. Dans les blessures accidentelles, -la méthode sous-cutanée semblait inapplicable ; le tégument -est détruit, le chirurgien n’a plus à intervenir que -pour régulariser la plaie et pour en écarter les complications -au moyen d’un pansement méthodique. Il doit -subir les conséquences défavorables résultant de l’action -du projectile ou du corps vulnérant.</p> - -<p>Les nouvelles recherches de M. J. Guérin ont pour -but de créer un tégument artificiel, qui place la blessure -à ciel ouvert dans des conditions sous-cutanées. Il -enveloppe la région blessée d’un manchon de caoutchouc -mince dans lequel il pratique le vide au moyen -d’un appareil spécial.</p> - -<p>Sous l’influence du vide, la membrane de caoutchouc -se moule intimement sur les surfaces qu’elle enveloppe, -et les place à l’abri du contact de l’air.</p> - -<p>Les résultats favorables obtenus par le savant chirurgien, -ont fait passer dans le domaine des faits les idées -théoriques qui ont servi de point de départ à la nouvelle -méthode.</p> - -<hr /> - - -<p>Pour finir sans sortir de la chirurgie, je vais vous offrir -le dernier calembour de M. Velpeau. Le célèbre professeur -nous disait hier : « Je ne comprends plus rien à la -politique, la Chambre veut l’amélioration de l’agriculture, -et elle repousse tous les <i>amendements</i>. »</p> - -<p>Voilà comment on les fait à la Faculté.</p> - -<hr /> - - -<p>ASPERGES. Pendant la saison de ce légume, le <i>Vase -hygiénique</i>, sourd et inodore, est indispensable. Dépôt -rue du…, n<sup>o</sup> 00.</p> - -<p>Ce vase, d’après l’inventeur, est sourd comme un -pot ; tant mieux pour lui, il n’aura pas à se préoccuper -des bruits qui peuvent se produire dans son voisinage ; -mais qu’est-ce que cela fait à son propriétaire ? et aux -asperges ?… — Il y a des gens qui prennent de la pepsine -ou de la diastase lorsqu’ils digèrent mal. Désormais, -ils seront forcés de prendre au lieu de diastase ou de -pepsine… le vase de ce monsieur pour manger leurs -asperges ! — O béotisme industriel qui fourre l’hygiène -jusque dans des vases sourds et inodores !</p> - -<hr /> - - -<p>Les internes ne sont pas toujours au mieux avec la bureaucratie -hospitalière, et les conflits qui surviennent -sont des événements pour la salle de garde. Il y a quelques -années, l’hôpital de la Pitié avait pour directeur un -brave homme, très-jaloux de son autorité et fort disposé -à faire courber sous sa plume de comptable le front audacieux -de l’internat. Un beau matin, qu’il avait mal -dormi, il proclama un ordre du jour par lequel il défendait -aux internes de l’hôpital de recevoir d’urgence aucun -malade à moins d’établir sur le bulletin d’entrée le diagnostic -<i>précis</i> de la maladie.</p> - -<p>Grand émoi dans la salle de garde : on tonne, on vocifère -même contre cette grotesque prétention qui obligeait -les internes à porter un diagnostic précis, lorsque -les chefs de service, eux-mêmes, étaient souvent embarrassés -pour le faire — quand ils en venaient à bout. On -tint conseil, et un d’entre eux, P…, qui professe aujourd’hui -avec succès la syphiliologie, émit l’avis de protester -contre l’ordre directorial, en portant, dans tous les -cas, un diagnostic extravagant et uniforme. — A partir -de ce moment, tous les malades admis d’urgence furent -déclarés <i>anencéphales</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Ce qui signifie privé de cerveau et de moelle épinière. — Je n’ai -pas besoin de dire que ce vice de conformation ne s’observe que chez des -fœtus monstrueux, qui n’ont pas la prétention de continuer à vivre après -leur naissance.</p> -</div> -<p>Le brave directeur, qui lisait avec soin tous les bulletins -d’admission, se félicitait sincèrement et disait en se -rengorgeant :</p> - -<p>— Voilà ce que c’est que d’exiger de l’exactitude de -ces messieurs ! ils recevaient des anencéphales, sans s’en -douter ; ils étiquetaient leurs malades : fluxion de poitrine, -rhumatisme, etc., et les malades entraient sans -qu’on reconnût la maladie. Quel progrès j’imprime à la -science !!!</p> - -<p>Mais bientôt l’autocrate fut saisi d’effroi.</p> - -<p>Toujours des anencéphales, c’est une épouvantable -épidémie qui sévit avec rage sur la capitale.</p> - -<p>Il convoqua ses plumitifs subalternes et leur ordonna -de prendre les mesures hygiéniques les plus sévères -afin d’échapper, eux et leurs petits, au fléau destructeur.</p> - -<p>L’épidémie suivait son cours et les anencéphales continuaient -à envahir les registres de l’hôpital, lorsqu’un -statisticien eut besoin de les compulser pour établir les -rapports qui existent entre l’anévrysme de l’artère centrale -de la rétine et les fractures du péroné. Tout statisticien -qu’il était, il fut frappé de lire sur les registres :</p> - -<p>Philippe Courtois, tailleur de pierres, 65 ans, anencéphale.</p> - -<p>Marie Pregnard, blanchisseuse, 42 ans, anencéphale.</p> - -<p>Il en compta cent trente. Le statisticien effaré n’avait -jamais vu une collection d’anencéphales aussi âgés ; il -courut chez le directeur et eut avec lui une conférence -qui plongea ce dernier dans une rage épouvantable, il -se sentit mystifié et bondit jusqu’à la rue Neuve-Notre-Dame, -d’où un orage administratif fondit sur la tête -coupable de l’interne, qui s’en moqua.</p> - -<p>A partir de ce moment, les internes purent, comme -par le passé, poser des diagnostics <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Le directeur, plein de rancune de ce tour pendable, -voulut prendre sa revanche, et, par un nouvel ordre du -jour, il interdit les autopsies à l’hôpital. — Nouveau conciliabule -à la salle de garde, nouvelle décision : dès ce -moment, tous les bulletins de décès portèrent : <i>soupçons -d’empoisonnement</i>. Or, en pareil cas, l’autopsie est de -rigueur et doit se faire en présence du directeur, d’un -commissaire de police et d’un médecin étranger à l’hôpital.</p> - -<p>L’infortuné directeur passait son existence dans la -salle des morts. A peine l’aurore aux doigts de rose -avait-elle ouvert les portes de l’Orient, qu’un interne se -pendait à sa sonnette et lui criait : « Monsieur le directeur, -nous avons à faire une autopsie avec soupçons -d’empoisonnement. » A peine était-il dans sa salle à manger -qu’un autre interne réclamait sa présence pour une -nouvelle autopsie, toujours avec soupçons d’empoisonnement ; -le commissaire, qui partageait ses tribulations, -envoyait au diable l’hôpital et la direction, et ne voulait -plus se déranger, car, bien entendu, on ne trouvait jamais -aucune trace d’empoisonnement.</p> - -<p>Encore un mois de ce régime et on aurait pu faire -l’autopsie du directeur, mort des suites… de tous ces -empoisonnements.</p> - -<p>Il fit à sa santé le sacrifice de son entêtement bureaucratique, -et les autopsies comme les diagnostics se firent -désormais <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>Il faut en prendre son parti, l’éducation envahit toutes -les classes de la société ; elle monte, monte comme la -marée, — pas la grande, — et bientôt, on cherchera en -vain dans la nature entière un animal qui ne sache pas -quelque chose. Le cirque annonçait l’exhibition d’un taureau -savant, et je m’empressai d’aller constater son mérite. -Jusqu’à présent, l’histoire des célébrités de l’espèce -bovine était tout entière à faire ; on connaissait -les chevaux savants, les chiens qui jouent au loto, les -lapins perspicaces et signalant la personne la plus amoureuse -de la société, les araignées mélomanes, les puces -travailleuses, etc., etc. ; mais les taureaux qu’on rencontre -dans l’histoire sacrée ou profane ne remplirent -qu’un rôle tout à fait sacrifié ; ils jouent les personnages -muets, les comparses, et appartiennent plutôt au décor -qu’à l’action… Le bœuf Apis lui-même était bête comme -son culte, et, à part le taureau qui enleva Europe, — ce -qui n’était pas trop maladroit, car la fille d’Agénor était, -dit-on, fort belle, — la race bovine n’a fourni aucun personnage -notable, et il n’en était question qu’à propos de -comparaisons déshonnêtes.</p> - -<p>C’est à M. Mac-Ray qu’appartient la première illustration ; -et la Société protectrice des animaux lui doit -une médaille pour avoir tenté la réhabilitation scientifique -et intellectuelle de la race bovine.</p> - -<p>Le taureau savant de M. Mac-Ray se nomme Don-Juan. -Mais ici je suis un peu embarrassé ; l’animal est-il -véritablement savant ? Comme candidat à l’Institut, on -le trouvera probablement insuffisant. Il ne sait peut-être -pas beaucoup de grec ; au moins il n’en a rien fait paraître, -et il est possible qu’il ne puisse faire une équation -au deuxième degré à deux inconnues sans consulter -le père Babinet. Ce n’est pas un savant à la manière -d’Arago, mais il sait bien des petites choses que ses confrères -privés d’éducation ignorent absolument. Et puis, -il est le premier de la dynastie des taureaux savants, et -l’histoire nous enseigne qu’il ne faut pas être trop exigeant -pour les fondateurs de dynasties.</p> - -<p>Don-Juan, mon ami, tu n’es pas fort, mais c’est toi le -Pharamond des taureaux illustres. Saute en paix tes -haies de balais, passe tranquillement dans tes cerceaux, -rampe aux pieds de ton maître, je ne veux pas te taquiner -de peur de dégoûter tes frères de la science. Seulement, -brave taureau aux cornes dorées, au pelage blanc -et noir, à l’échine un peu maigre, tu as eu tort de venir -après Léotard ; c’est un peu tard.</p> - -<p>Une petite dame très-décolletée, qui se trouvait près -de moi, assurait que ce taureau n’était qu’un bœuf. Je -lui demandai sur quoi elle basait cette opinion. Elle -me répondit en me riant au nez. Si j’avais été moins -blessé de son impertinente réponse, je me serais mieux -renseigné sur la bête, car elle avait l’air de s’y connaître. -C’était probablement une Pénélope normande qui -avait beaucoup pratiqué les bêtes à cornes.</p> - -<p>Décidément la petite dame avait tort : il s’appelle -Don-Juan ; c’est le nom d’un coureur de ruelles ; il convient -à un taureau, mais ne saurait s’appliquer à un -bœuf.</p> - -<hr /> - - -<p>M. le docteur Mallez est l’espoir des rétrécis et le refuge -des vessies malades ; nonobstant, si sa réputation -d’urologiste n’est pas arrivée encore à son apogée, elle -a au moins franchi la frontière vers le nord-nord-est. Il -y a quelques jours, M. Mallez revenait de la Belgique, où -il avait été appelé pour sonder, non pas le canal de… -Gand, qui est, je dois le dire, parfaitement navigable, -mais celui d’un bourgeois de Bruxelles (en Brabant), -lequel se plaignait que sa naïade vésicale ne vidait son -urne que goutte à goutte… Notre confrère revenait donc -de Bruxelles (en Brabant) lorsque son convoi se heurta -aux environs de Douai contre un train de marchandises -qui lui barrait la route. Ces terribles collisions sont trop -fréquentes pour que j’aie besoin d’entrer dans de tristes -détails ; elles se ressemblent toutes à peu près ; seulement, -dans celle-ci, les contusions furent en majorité, -et, très-heureusement, on n’eut à déplorer la mort d’aucun -voyageur. Dans le train défoncé, on avait attelé un -wagon d’alcool à un wagon de sucre, comme si le hasard -avait voulu offrir aux voyageurs un punch de consolation. -Cette attention délicate de la destinée eut un plein -succès : le bol de punch flamboya sur une centaine de -mètres d’étendue, et sa flamme monta assez haut pour -boire quelques petits nuages qui flânaient dans les basses -régions de l’atmosphère.</p> - -<p>Au premier bruit de l’accident, on s’est dit à l’oreille -que des lithotriteurs jaloux avaient placé sur la voie un -gros calcul qu’ils n’avaient pu broyer, de manière à -terminer par un déraillement l’histoire des succès de -M. Mallez avant la fin du premier volume (l’ouvrage doit -en avoir plusieurs). Quant à moi, j’ai refusé de croire à -un si horrible calcul.</p> - -<p>Notre confrère avait attrapé sa part de contusions, et -il était en droit de se renfermer dans cet égoïste adage : -chacun <i>panse</i> pour soi ; mais lui, plein de ce feu sacré -qui fait le plus bel ornement du praticien, ne songea -qu’à secourir ses compagnons d’infortune ; c’est tout -simplement sublime (il est vrai que M. Mallez n’avait -qu’une égratignure à la jambe).</p> - -<p>L’aiguille des minutes avait déjà fait une fois et demie -le tour du cadran depuis l’accident, lorsque survint le -docteur T…, médecin de la compagnie. Ne trouvant -plus de blessés à panser, et désireux de montrer la -science qu’il aurait mise à leur service, désireux de leur -faire regretter de ne pas l’avoir attendu, le confrère -n’ayant pas d’autre moyen à sa disposition, se mit à faire -subir à notre confrère de Paris un petit examen médico-chirurgical.</p> - -<p>M. Mallez prenait déjà, pour répondre, l’air olympien -qu’il réserve pour les cas où il aura de grands seigneurs -à sonder, lorsque la foule reconnaissante et indignée se -rua sur le docteur T…, en l’accablant des qualifications -les plus désagréables, pour venger celui qu’elle appelait -son sauveur ; des mots on allait passer aux gestes ; le -docteur T… devint pâle, il se sentit perdu ; la triste -destinée d’Orphée, mis en pièces par les dames de -Thrace, lui revint à la mémoire. Il ferma les yeux pour -ne pas se voir mourir.</p> - -<p>En cet instant critique, on vit M. Mallez s’élancer pour -protéger son infortuné rival.</p> - -<p>« Messieurs et dames, s’écria-t-il, si je suis votre sauveur, -si vous êtes reconnaissants de mes soins, je vous -en prie, n’abîmez pas monsieur ; ne m’obligez pas à -faire encore un pansement. »</p> - -<p>La foule, docile et reconnaissante, s’éloigna en silence -et sans murmurer.</p> - -<p>Voilà donc, enfin, des malades reconnaissants et disposés -à assommer quelqu’un pour venger leur sauveur ; -il est vrai que c’était un médecin qu’ils voulaient assommer. -Si M. Mallez avait eu pour adversaire un épicier ou -un marchand de mort-aux-rats, peut-être personne -n’eût pris son parti. Mais n’allons point gâter par des -<i>peut-être</i> le mouvement si beau, si rare de ces bons -voyageurs : éternisons-le, au contraire ; ouvrons une -souscription pour élever sur le lieu de l’accident une -pyramide sur laquelle on gravera en lettres d’or :</p> - - -<p class="c">ICI DES MALADES<br /> -FURENT RECONNAISSANTS.</p> - - -<p>Quelques jours après, le journal de Douai publiait un -récit de l’événement, avec des détails médicaux assez circonstanciés, -se terminant ainsi : « Les premiers soins -ont été donnés par le docteur T…, médecin de la compagnie. »</p> - -<p>Qu’un médecin choisisse un train qui culbute, afin de -donner des secours aux blessés, et de se faire faire une -petite réclame, c’est très-ingénieux. Mais il est bien plus -ingénieux encore de ne pas se faire écraser, de ne pas se -fatiguer à panser des blessés, et, nonobstant, de souffler -au confrère la petite réclame.</p> - -<p>C’est égal, si on élève la pyramide, je demande qu’on -mette au bas de l’inscription :</p> - - -<p class="c xsmall">ET LE DOCTEUR T…<br /> -N’A PAS SOIGNÉ LES BLESSÉS.</p> - - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c22">XXII</h2> - - -<p class="d">Le français de l’Académie.<br /> -Hôpital modèle. — M. Flourens.</p> - - - -<p>Longtemps j’ai cru que l’Académie française était un -temple fondé par Richelieu et desservi par quarante -vestales mâles, qui devaient, sous le nom d’académiciens, -veiller jour et nuit sur la pureté de la langue et la protéger -contre les tentatives, parfois un peu lestes, des -néologistes, des romantiques, des réalistes et des <i>charabias</i> ; -je croyais aussi que les académiciens travaillaient -depuis plus de deux cents ans à une espèce de -toile de Pénélope nommée : le <i>Dictionnaire</i> ; et qu’au -premier jour ils mettraient d’accord les grammairiens -qui ont la mauvaise habitude de ne pas être toujours -du même avis. J’avoue que je croyais à tout cela. -Aussi, la première fois que je vis publier les <i>pataquès</i> de -M. Scribe et les fautes de français de M. Ponsard, j’éprouvai -la sensation désagréable qui se manifeste lorsqu’on -vous arrache… une illusion.</p> - -<p>Je me disais pour me consoler : Tout n’est pas -perdu, il en reste encore trente-huit pour faire le -bonheur de la langue française, et parmi eux brille l’illustre -Sainte-Beuve, plus spécialement chargé de cette -besogne en sa qualité de commissaire historiographe -de ladite langue. Mais, hélas ! il était écrit là-haut que -M. Sainte-Beuve lui-même, de ses propres mains d’académicien, -foulerait aux pieds ma dernière illusion, en -prononçant un discours qu’on pourrait intituler :</p> - - -<p class="c">ORAISON FUNÈBRE, EN FRANÇAIS LAMENTABLE,<br /> -<span class="small b">PAR M. SAINTE-BEUVE</span><br /> -<span class="xsmall">UN DES QUARANTE FAUTEUILS DE L’ACADÉMIE</span>.</p> - - -<p>On a eu la douleur de l’entendre, ce discours, aux -obsèques d’un honorable médecin qui ne méritait pas -qu’on jetât de pareil français sur sa tombe. Notez bien -qu’il n’a pas été prononcé entre chien et loup, dans le -coin obscur d’un cimetière, devant trois amis et quatre -<i>croque-morts</i> ; non pas, il y avait une foule choisie -ce jour-là ; de plus, M. Sainte-Beuve s’est empressé de -le publier dans le <i>Moniteur universel</i> (n<sup>o</sup> 253), qu’il rédige, -et dans deux ou trois journaux scientifiques. Je -fus tellement exaspéré par ce <i>charabia</i>, que, dans un -premier mouvement que je regrette, j’osai, — je demande -bien pardon à ces messieurs du blasphème, — j’osai, -dis-je, comparer les académiciens aux palefreniers -d’Augias, tant ils tiennent mal leur… syntaxe.</p> - -<p>La nature funèbre de cet impayable morceau d’éloquence -ne m’a pas permis de le publier plus tôt, j’ai -voulu laisser pousser un peu de gazon sur la tombe du -défunt ; l’herbe pousse vite sur les tombes, à notre époque, -et je crois le moment venu de livrer à l’admiration -publique ce <i lang="en" xml:lang="en">speech</i> d’académicien. Si j’attendais plus -longtemps, il pourrait se couvrir de moisissures, ce -gazon funèbre des articles hors d’âge.</p> - -<p>Je me suis permis de l’accompagner d’annotations -grammaticales et autres, non pas, grand Dieu ! à l’adresse -de mes lecteurs, qui parlent tous le français -comme MM. Noël et Chapsal, mais uniquement pour -ces messieurs de l’Académie qui voudraient se mettre un -peu au courant de leur langue.</p> - -<p>Voici ce discours tel qu’il a été <span class="small">LU</span> (car il n’emprunte -aucune de ses beautés au pittoresque de l’improvisation), -tel que M. Sainte-Beuve l’a remis au <i>Moniteur universel</i>, -après en avoir corrigé <span class="small">LUI-MÊME</span> les épreuves.</p> - -<p class="ind">« Messieurs,</p> - -<p>« Vous avez désiré que nous ne QUITTIONS pas… » — Mon -portier dirait : <span class="small">QUITTASSIONS</span> ; il est vrai qu’il n’est -pas de l’Académie, — « sans LUI adresser un dernier -adieu, LES restes » — !!!! — « du médecin habile, de -l’ami excellent, du cœur dévoué que nous perdons. -C’est pour obéir à ce vœu de l’amitié que je me hasarde -à élever la voix dans un lieu et dans une circonstance -où le <i>silence ému</i> est encore la plus éloquente -des <i>paroles</i>. »</p> - -<p>Un <i>silence ému</i> qui est une parole éloquente ! voilà un -genre d’éloquence à la portée de tous les orateurs. Quel -malheur que M. Sainte-Beuve ne s’en soit pas contenté -ce jour-là !</p> - -<p>« Ce qu’était Armand X…, qui nous est si soudainement -enlevé, nous le savons tous ! » — Alors, pourquoi le -dire, si tout le monde le sait ? — « Né en 1792, enfant -d’une génération qui produit des hommes supérieurs -et distingués <i>en tout genre</i>… » — Un cordonnier fait -des bottes <i>en tout genre</i> ; une génération produit des -hommes supérieurs <i>dans tous</i> les genres. — « … élève de -l’École normale dans la première ferveur de la création… » — La -première ferveur de la création — ? — « … il -eut aussi à sa <i>manière</i> » — manière à lui tout seul — « le -<i>souffle</i> et le <i>feu</i> sacré. » — De sorte qu’il pouvait -lui-même, avec son propre souffle, souffler son feu -sacré ; pensée de haut style, aussi ingénieuse que sublime. -Quoi qu’il en soit, à la place de l’auteur, j’aurais -mis <i>sacré</i> au pluriel. « Il marqua de bonne heure <i>entre</i> -ses jeunes camarades… » — <i>Entre</i> se dit seulement -quand il est question de deux personnes ou choses ; ici -<i>entre</i> est une faute ; la grammaire exige <i>parmi</i>, — « par -des qualités <i>bien à lui</i>. » — Des qualités brevetées, que -lui seul avait le droit de posséder.</p> - -<p>« Destiné d’abord à l’enseignement des sciences, -chargé de professer la physique au lycée de Metz, -il reçut, dans cette cité patriotique et guerrière… » — Rengaîne -civico-militaire. — « le <i>coup</i> direct des -événements de 1814 et de l’invasion. » — Dans quelle -région reçut-il ce coup des événements ? On n’a jamais -su. — « Son <i>cœur saigna</i>. » — Infirmité désagréable, -mais difficile à constater sur le vivant. — « <i>Et il commença -par faire ce qu’il fit ensuite toute sa vie</i> : il se -dévoua. Son zèle à servir nos braves soldats atteints -de typhus <i>faillit</i> lui devenir funeste ; <i>saisi</i> lui-même -par le fléau, il fut près de <i>payer</i> de sa vie son humanité. » — Du -moment qu’il s’était laissé saisir, il ne -lui restait d’autre ressource que de payer, c’est clair -comme un exploit d’huissier. Je ferai cependant observer -à l’auteur qu’un fléau n’est pas un gendarme, il -vous atteint, mais ne vous saisit pas. — « Et Metz, qui -avait été témoin de ce dévouement du jeune professeur, -s’en est <i>ressouvenu</i> toujours. » — On ne peut se <i>ressouvenir</i> -que des choses qu’on a oubliées ; il faut : s’en -est <i>souvenu</i> toujours.</p> - -<p>« Cette noble cité, » — rengaîne civico-prudhommique, — « était -devenue, pour Armand X…, une seconde -patrie ; ses amis de Metz sont restés fidèles jusqu’à <i>la -fin</i>, » — La fin de quoi ? — « à cet enfant adoptif, -à ce cœur généreux dont ils avaient vu le premier -élan. »</p> - -<p>« Trop impatient pour dissimuler ses sentiments <i>nationaux</i>, » — rengaîne -libérale — « et frappé » — encore -des coups ! — « dans sa position universitaire, il -se <i>tourna</i> vers une profession indépendante. » — Il se -<i>tourna</i>, ceci indique clairement que cette fois il n’a pas -été frappé par devant — « et vers <i>celle</i> en même temps -QUI permettait » — Qui permettait à qui ? Il faut : qui <i>lui</i> -permettait — « le mieux d’appliquer les inspirations -humaines QUI faisaient le fond de sa nature. » — Figurez-vous -une nature dont le fond est rembourré -d’inspirations humaines ! — « Il se fit médecin. C’EST -à d’autres <span class="small">QU’IL</span> APPARTIENDRAIT de dire » — Si -l’auteur veut <i>c’est</i>, il doit mettre <i>appartient</i> ; s’il tient à -conserver <i>appartiendrait</i>, il est nécessaire qu’il écrive : -<i>ce serait</i> — « les qualités essentielles <span class="small">QU’IL</span> -<i>porta</i> dans -cette profession délicate et <i>sacrée</i>. » — On <i>porte</i> des -choux dans une hotte, mais on ne <i>porte</i> pas des <i>qualités -délicates</i> <span class="small">DANS</span> une profession. — Sacrée, pourquoi sacrée ? -Rengaîne baudruche ; les médecins n’ont jamais -eu la prétention de passer pour sacrés. — « Elle était -<i>telle</i> pour lui. » — Telle, quoi ? sacrée ou délicate ?</p> - -<p>« Messieurs, vous le savez ; il n’écrivit pas, il s’adonna -tout entier à <i>guérir</i>. » — On ne s’adonne pas à guérir, -mais à l’art de guérir. — « On s’accordait à reconnaître -dans Armand X… (et les maîtres de l’art, <span class="small">QUI</span> -furent presque tous ses amis, ne me démentiront pas) -un diagnostic prompt, fin et sûr, un tact médical -<span class="small">QUI</span> est le premier talent du praticien. » — Ces six -<span class="small">QUI</span> -à la queue <i>leu leu</i> font un superbe effet.</p> - -<p>« Pendant des années, on l’a vu mener <i>de front toutes -les activités généreuses</i>, » — Un attelage d’activités -généreuses ! — « secourir <span class="small">TOUS</span> les malades, -<span class="small">TOUS</span> les <i>vaincus</i>, -<span class="small">TOUS</span> les souffrants, applaudir à -<span class="small">TOUS</span> les succès de ses -amis et les propager <i>par ses sympathies</i> ardentes. » — Une -sympathie ne peut rien propager, même quand -elle est très-ardente, elle peut tout au plus exciter les -gens à propager quelque chose.</p> - -<p>« Chaque succès d’un ami était véritablement une <i>de -ses fêtes</i>. » — Ce qui signifie : qu’à chacun de leurs -succès, ses amis lui souhaitaient sa fête. Ah ! si l’auteur -avait dit : était véritablement une fête <i>pour lui</i>, ce serait -différent, mais il s’est bien gardé de le dire. — « <i>Durant</i> -ses années heureuses où sa franche nature se -déployait avec expansion, » — <i>Durant</i> exprime une -idée non interrompue, on verra tout à l’heure qu’il n’y -a pas eu permanence dans : <i>les réunions</i>, qui sont l’objet -principal de la phrase ; il faut donc dire : <i>pendant -ses</i>, etc., — « et avant les mécomptes, » — Quels mécomptes ? — « il -fut admirablement secondé, par une -femme distinguée, son égale par le cœur <span class="small">QUI</span> réunissait » — Le -cœur ? — « à son modeste foyer, -dans des conversations vives, bien des hommes » — Pour -exprimer l’augmentation, on peut dire <i>bien</i> -au lieu de beaucoup : je l’aime <i>bien</i> mieux ; pour -exprimer la quantité, beaucoup est plus correct ; -beaucoup d’hommes ! — « alors jeunes, et dont plusieurs -étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna -successivement deux filles, mortes trop tôt pour le -<i>bonheur</i> de tous deux. Son dernier <i>bonheur</i> à <span class="small">LUI</span> s’éteignit -avec l’épouse à jamais regrettée dont les restes -sont ensevelis ici.</p> - -<p>« Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le -bien comme auparavant, avec le même zèle, avec plus -d’empressement encore, s’il se pouvait. Vous l’avez -vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un malade -que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les -heures d’entretien de l’amitié, <span class="small">INQUIET CEPENDANT</span>, -AGITÉ TOUJOURS, et le devoir accompli, ayant comme -hâte de se <i>dérober</i>. » — De se dérober quoi ? ou de -se dérober à quoi ? — « <i>Il y avait une partie de lui-même -qui était ailleurs</i>. » — Qu’est-ce qu’une partie -de lui-même pouvait faire ailleurs ? où était cette partie ? -quelle était cette partie ? Problème ! problème !!! -« <i>Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait.</i> Le -<span class="small">QUELQU’UN</span> qui l’attendait, c’était CELLE même, CETTE -compagne de toute sa vie, qui le reçoit aujourd’hui -dans <i>cette</i> tombe.</p> - -<p>« Digne et excellent ami ! il avait ce qui aurait pu consoler, » — Consoler -qui ? il faudrait au moins : <i>le consoler</i>. — « l’estime -de tous, la chaleureuse amitié de -quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à cette -École normale dont le seul nom lui était cher, » — On -<i>rattache</i> un cheval qui a cassé son licou ; on ne rattache -que ce qui est détaché ; <i>on attache</i> ce qui ne l’a -pas été. — « il y retrouvait les souvenirs qu’il affectionnait ; -honoré d’une distinction tardive, mais si méritée, -qu’il avait gagnée <i>aussi</i> sur <i>ses</i> champs de bataille -à LUI, » — A <i>lui</i> tout seul ! Champs de bataille brevetés -à l’usage d’un homme seul. — « Il y avait été sensible -de la part du gouvernement qui réalisait l’un des -vœux de son cœur <i>national</i>, » — rengaîne déjà notée — « et -qui <i>réparait la douleur de 1814</i>. » — Ici -M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce qu’il veut -exprimer. <i>Réparer une douleur</i> serait la remettre à -neuf et non la faire oublier ; de plus, l’auteur devrait au -moins donner l’adresse de l’artiste en vieux qui se -charge de réparer les douleurs endommagées et d’en -faire des douleurs toutes neuves.</p> - -<p>« Mais il y avait en lui un vide <span class="small">QUE</span> rien désormais ne -pouvait combler. Homme excellent, <span class="small">QUI</span> a beaucoup -aimé, beaucoup souffert, <span class="small">QUI</span> a de tout temps servi -ses semblables <i>jusqu’à en vouloir mourir</i>, » — Voilà -peut-être l’origine du fameux : <i>Il s’en ferait mourir.</i> — « le -<i>repos</i> enfin lui est venu. Cher X…, <i>repose</i> en paix ! -le souvenir de tes vertus pratiques, de ta prodigue -bonté, de ta délicatesse de sentiments, <i>vivra à jamais</i>… » — rengaîne -funèbre. — « chez tous ceux -qui t’ont connu et ne mourra qu’avec eux. »</p> - -<p>Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot <span class="small">QUI</span>.</p> - -<p>TOTAL : plus de 53 FAUTES graves ou légères contre -les règles de la langue, le goût et le style, dans un -discours académique de soixante-sept lignes.</p> - -<p>On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur -à la porte parce qu’il écorchait le français ; si l’on avait -prononcé une pareille oraison funèbre sur sa tombe, le -régénérateur de la langue française eût été capable de -ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être -que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et -même charmantes ; je le sais fort bien.</p> - -<p>Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes ; seulement, -il mettait parfois quinze jours à composer une -simple lettre ; Voiture, forcé d’écrire une oraison funèbre -en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être fait en -aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume -au travers du corps après l’avoir prononcée.</p> - -<p>Malgré l’emphase, les <i>rengaînes</i> et les erreurs grammaticales -qui font l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve, -on doit cependant lui rendre la justice de convenir -que les éloges donnés à la vie d’Armand X… ont été -mérités ; c’était un digne homme : mais pourquoi étaler -sur sa tombe ces loques de rhétorique ? Quelques mots -simples et partis du cœur sont plus doux pour l’ombre -d’un ami que des éloges en pompeux galimatias.</p> - -<p>L’homme de bien serait capable de mourir en canaille, -pour échapper à des oraisons funèbres écrites -en aussi mauvais français.</p> - -<p>Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir -empiété sur leur domaine en accomplissant cette besogne -de cuistre ; mais il est possible qu’un jour je sois -pris du désir de devenir académicien, et je ne suis pas -fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie -voudront bien me tenir compte.</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme qui s’est distingué dans tous les genres, -et dont le monde connaît l’effrayante fécondité intellectuelle, -a juré de cueillir une palme dans chacun des -arrondissements de la gloire ; il s’est illustré comme -organicien, — comme Hercule chez Danaüs, — comme -néologiste, — comme favori des muses qu’il a mises -sur les dents ; hélas ! elles n’étaient que neuf ; — il s’est -enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule enthousiaste -remplit pour les grands hommes qu’elle admire ; -eh bien, cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus -opulent que le Juif errant, mais aussi infatigable que -lui, marche, marche sans s’arrêter à la conquête de -nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il -veut faire oublier Michel-Ange et Visconti ; il s’est -réveillé avec le plan complet d’un hôpital dans la tête ; -ses lobes cérébraux sont si vastes, qu’il n’en est nullement -incommodé.</p> - -<p>Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et -beau comme l’antique. Tout fonctionnerait par le moyen -de la vapeur, le service serait fait sur des petits chemins -de fer ; les ordres transmis télégraphiquement. Les -médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les -externes en noyer, les <i>roupious</i> en sapin du Nord ; -les infirmiers seraient remplacés par d’ingénieuses machines -qui ne boiraient plus l’alcool des préparations -anatomiques.</p> - -<p>Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration, -tout le premier. (<span class="sc">Nota</span> : il n’y aurait pas de -second étage.) Ce serait admirable. Les élèves du grand -homme passent nuit et jour à copier, dessiner et corriger -les plans du maître. C’est tout une révolution dans l’architecture -hospitalière. Il est probable que l’hôpital -portera son nom.</p> - -<p>Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme -que ce projet m’inspire, je crois que je ferai la réflexion -suivante : C’est bien hardi, même pour un homme de -génie, de débuter par un si grand monument : à sa -place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord -des petites-maisons : on ne sait pas ce qui peut arriver.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit -ans. C’est un savant laborieux qui remplit souvent -son écritoire. Je ne puis comparer les produits de son -génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la physionomie -d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect. -Oh non ! Le torrent est un petit ruisseau clapotant doucement -sur des cailloux proprets ; onde limpide, du reste, -et que les moutons peuvent boire sans crainte, elle ne -porte pas à la tête.</p> - -<p>M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la -physiologie, qui est sa spécialité. De son commerce avec -la science, il est né toute une famille de petits mémoires, -de petites brochures, de petites notes, mais pas de gros -livres. A quoi bon ? Un diamant a plus de prix qu’un -tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants. -Aussi se découvre-t-il avec une respectueuse émotion -lorsqu’il parle de ses travaux.</p> - -<p>Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits -mémoires à l’Académie ; il prend soin d’en faire lui-même -l’éloge ; il les caresse de la voix, du regard, du -geste et semble dire à ses pairs : Chers collègues, permettez-moi -de jeter un nouvel éclat sur notre illustre -compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la -quintessence de la lumière : osez lever les yeux. J’ai -entouré ce nouvel astre d’un verre dépoli pour vous éviter -les éblouissements.</p> - -<p>On est bien à son aise pour louer M. Flourens ; on -n’a pas à redouter qu’il vous crie : Assez, vous m’étouffez. -Il vous pousse du coude, vous encourage du geste ; -son regard vous dit : « Allez, montez encore, vous ne -direz jamais tout le bien que je pense de moi. » Il est -inébranlablement convaincu que sa gloire appartient aux -archives du monde. Lorsque notre planète, poudroyée -par la main du temps, retournera à l’état de chaos, il -compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand -effondrement.</p> - -<p>Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent -le dessus du panier, et qui soutiennent, comme -les colonnes de granit d’un temple, l’édifice de sa réputation. -Je n’en puis faire la longue nomenclature. Je me -bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom -dans la foule.</p> - -<p>L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards. -On peut conclure des profondes recherches de l’auteur -que les volailles poitrinaires doivent rechercher les climats -de l’Italie. Les canards ont contribué à faire entrer -M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française, -dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était -un nommé Victor Hugo, qui dut s’effacer et attendre des -jours meilleurs.</p> - -<p>Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre -que la garance mélangée aux aliments, colore en -rouge les os des animaux victimes de cet abus de confiance. -Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a -une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps -qu’on a bien pu l’oublier.</p> - -<p>J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a -pas su tirer parti de cette nouvelle application de la -garance, c’était cependant un moyen aussi simple qu’ingénieux -de fournir à la troupe des boutons de culotte -pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance -qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue -du troupier français.</p> - -<p>Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la -longévité humaine. L’ingénieux savant s’est dit : La -moyenne de la vie est de 37 ans. Avec l’aide de l’histoire, -de la statistique et d’une main de papier, je vais faire un -ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même -à 160 pour ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il -est entendu que cette longévité sera exclusivement réservée -aux souscripteurs.</p> - -<p>On a considéré la femme de trente ans comme une -hardiesse de Balzac ; grâce à l’eau de Jouvence de -M. Flourens, la femme de trente ans pourra encore habiller -des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs -tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules -devront se cacher de leurs arrière-petits-enfants pour -recevoir des billets doux.</p> - -<p>Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de -M. Flourens a produit un terrible effet au point de vue -de la morale. Beaucoup de gens qui avaient pris leur -retraite, se sont crus capables de gambader encore sur -la corde du sentiment. Mais, hélas ! l’illusion fut courte, -et les imprudents durent reprendre au plus vite la route -vertueuse et monotone du régime, bornée au couchant -par un garde-malade et au levant par l’habit noir d’un -médecin.</p> - -<p>Cependant un homme a pris ce livre au sérieux. -C’est M. Flourens. Il a compris que c’était pour lui une -affaire de postérité, et que sous peine de perdre la -confiance des races futures, il était obligé de vivre -160 ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se -disant : Je vivrai cent soixante ans, pas une semaine de -moins.</p> - -<p>Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient -la foule, parce que son frottement use les habits, qui ne -saluent jamais de peur d’user leurs chapeaux ? M. Flourens -n’a pas ce vilain défaut pour les choses que l’argent -peut remplacer ; mais il porte l’avarice de la vitalité jusqu’aux -limites du possible.</p> - -<p>Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les -voit pas : regarder use les yeux ; s’il les voyait, ce serait -peut-être la même chose ; lever les bras use les articulations. -Il ne fait jamais par minute plus de dix-sept pas -de soixante-quatre centimètres, et supprime de son existence -tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les -battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce -et lente, et ménage ses poumons pour prononcer les -discours des séances annuelles qu’il dit d’une manière -fort élégante en qualité de secrétaire perpétuel.</p> - -<p>L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les -distinctions que peut désirer un savant. Membre de -l’Institut, de l’Académie française, professeur au Muséum, -au Collége de France, ancien pair de France, -sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en -passe), sa vie laborieuse a été richement récompensée.</p> - -<p>Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il -n’en connaît pas qui vaille la sienne. Cependant, il est -poursuivi par la petite préoccupation de continuer, en -l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa avec un certain -éclat sa place de secrétaire perpétuel.</p> - -<p>On prétend que M. Flourens collectionne avec passion -tout ce qui a appartenu à son prédécesseur. Tout devient -pour lui, depuis la perruque jusqu’aux pantoufles, une -relique historique et sacrée. Il écrit ses discours dans un -fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de -chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle, -qui, malheureusement, n’avait pas à sa disposition les -plumes de M. Flourens.</p> - -<p>Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence, -mais M. Flourens a de grands rapports avec -l’auteur de la <i>Pluralité des mondes</i>. Il possède son esprit -exact et géométrique, son style élégant, un peu limé, -auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement -dans les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble -en présente pourtant des qualités éminentes et -solides.</p> - -<p>Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques -consacrés à la mémoire de feu ses collègues. Ses -portraits sont ressemblants, bien qu’un peu flattés. On -ne saurait cependant adresser ce petit reproche à son -éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement.</p> - -<p>Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger -de son vivant de l’<i>éloge</i> qui l’attendait après sa mort. Il -avait osé dire que M. Flourens n’est ni anatomiste, ni -physiologiste, ni zoologiste, ni même écrivain. Voilà des -énormités que personne ne voudra croire.</p> - -<p>M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur, -d’urbanité et même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui -demande n’est pas de nature à lui occasionner beaucoup -de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un peu la -tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration -qui doivent s’élever sur son passage. Sa figure -bienveillante est toujours illuminée d’un sourire de profonde -satisfaction.</p> - -<p>Son front, que la science, cette grande épileuse, a -depuis longtemps dégarni, est cependant tapissé par une -mèche napoléonienne en virgule, toujours rigoureusement -composée du même nombre de cheveux, dont -aucun n’est blanc : M. Flourens n’a encore, il est vrai, -que 72 ans. Son nez, fortement charpenté, ombrage -une bouche assez fendue pour n’arrêter aucun mot au -passage.</p> - -<p>Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu : le système de -conservation adopté par le savant physiologiste ne le -met pas à l’abri des tremblements de terre, des chutes -de comètes ou des éclats du tonnerre (les hauts sommets -attirent la foudre). Il a exprimé la volonté formelle, en -cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et -placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, -qu’il habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures -vingt-cinq minutes du matin.</p> - -<p>Ce jour-là seulement il aura atteint la cent soixantaine. -Alors il sera enterré officiellement selon les rites -et coutumes de l’Institut, si la célèbre compagnie existe -encore.</p> - -<p>M. Flourens a tort de croire que le public et ses collègues -ne s’apercevront de rien.</p> - -<p>Il a pris soin de constituer une rente en faveur de -l’huissier qui serait chargé de lisser sa mèche, de -l’épousseter et de le protéger contre les toiles d’araignées.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c23">XXIII</h2> - - -<p class="d">Le nouveau promontoire.<br /> -M. Baillon. — Anesthésie locale. — M. Duchartre. — M. Longet.</p> - - - -<p>Qui donc oserait sur le berceau d’un nouveau-né prédire -sa destinée ? Sait-on l’avenir de cette frêle créature ; -l’enfant dépassera-t-il le niveau des grandes intelligences, -ou traînera-t-il une vie obscure, au milieu -de la cohue des petits et des bornés qui sont les simples -soldats de la vie humaine ?</p> - -<p>Nul n’est en mesure de le dire depuis que les fées -ont perdu leurs ailes, depuis que les sorcières en sont -réduites à faire le grand jeu, ou à s’endormir sous les -mains crasseuses d’un magnétiseur.</p> - -<p>Il est tout aussi hasardeux de prédire les destinées -d’une île encore au berceau. Les Grecs n’ont pas encore -eu le temps de se souvenir de la sagesse de leurs illustres -aïeux, ils jugent des fruits de l’arbre en voyant -pousser une graine nouvelle ; ils écrivent l’histoire du -nouvel être sur l’œuf qui le contient.</p> - -<p>Une végétation géologique surgit dans la rade de -Santorin ; l’aréopage s’assemble et dit à la végétation : -Tu seras une île, et tu porteras le nom du roi Georges.</p> - -<p>Mais au milieu des tremblements de terre, des tonnerres -et des flammes volcaniques, l’ouvrier souterrain -qui fait mouvoir ce nouveau truc, n’a pas entendu l’arrêt -de la science ; il continue à tourner sa manivelle ; le -monstre rocailleux monte toujours, et sa croupe informe -vient se souder à l’île de Néa Kammeni.</p> - -<p>Depuis le récit de Théramène, le rivage grec n’avait -rien vu d’aussi terrible.</p> - -<p>Le roi Georges y perd son île qui s’est changée en -promontoire. Franchement ce monarque aurait tort de -beaucoup le regretter ; il est difficile d’imaginer rien -de plus aridement sauvage, M. Sainte-Claire-Deville a -présenté à l’Institut deux grandes photographies du nouveau -promontoire. Examinez à travers un fort télescope, -un de ces tas de cailloux en granit sombre, destinés à -ressemeler le macadam, et vous aurez une idée très-exacte -du nouveau promontoire. C’est le même entassement -irrégulier de roches anguleuses, qui semblent -n’avoir d’autre lien que l’engrènement de leurs aspérités.</p> - -<p>Et le tas de pierres grossit toujours ; île hier, promontoire -aujourd’hui, peut-être demain continent ; je commence -à craindre la transformation de la Méditerranée -en marais desséché, que j’avais indiquée comme possible -par l’exhaussement du sol.</p> - -<p>Cependant, comme compensation, certaines parties -de l’île s’enfoncent. On voit, à gauche du promontoire, -le sommet d’une maison qui surnage encore. Le propriétaire -est très-favorisé, il lui reste au moins un toit -pour… s’asseoir. Les autres, expropriés par les tritons -et les néréides, ne pourraient habiter leurs immeubles -que dans un appareil à plongeur.</p> - -<p>Du reste, les maisons étaient devenues inutiles, la -terreur ayant chassé tous les habitants. On n’y voit plus -ni hommes ni femmes, il ne reste que des savants stoïques -et fermes sous la pluie de rochers inintelligents qui -les assomment. Car c’est là une nouvelle complication, -l’île au début était assez inoffensive ; maintenant qu’elle -s’est élevée au grade de promontoire, elle est devenue -agressive, rageuse, et se défend avec ses armes naturelles -comme si on en voulait faire le siége.</p> - -<p>Le phénomène qui bouleverse la rade de Santorin -n’est point isolé ; le cataclysme donne des représentations -en province, en faveur des Grecs qui ne peuvent -pas se déplacer. L’Arcadie et la Laconie ont eu leurs -petits tremblements de terre, et les habitants de Patras, -Chio et autres lieux, ont été réveillés par des bruits -souterrains, et des secousses fertiles en lézardes et en -démolitions. Un îlot nouveau a pointé dans la rade de -Santorin, et un écueil a surgi près de l’île de Cérigo.</p> - -<p>Toutes ces convulsions semblent avoir pour point -de départ le mont Etna, qui est depuis la même époque -en éruption. Les ondulations suivent un trajet déterminé, -une ligne droite qui relie le vieux volcan aux -parages de Santorin.</p> - -<hr /> - - -<p>Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, de M. Montagne, -le vénérable et dernier survivant de la commission -scientifique qui accompagna Bonaparte en Égypte ; -quelques jours après cette causerie, le vieux savant s’éteignit -doucement. L’Institut, dans sa dernière séance, a -élu son remplaçant.</p> - -<p>La section avait porté sur la liste de présentation en -première ligne, M. Trécul, botaniste acharné, qui méritait -d’être élu ; il a été, en effet, nommé à une belle -majorité. En seconde ligne, M. Chatin, professeur à -l’École de pharmacie. Les travaux de M. Chatin sont -très-importants et fort estimés. Son dernier ouvrage est -une monographie du <i>cresson</i> (la santé du corps !) dont -je recommande la lecture à ceux qui veulent étudier -cette crucifère autrement qu’en salade.</p> - -<p>Enfin, en troisième ligne, M. Gris, poussé par le -<i>Muséum</i>, et en quatrième, M. Baillon, professeur à la -Faculté de médecine.</p> - -<p>Ici, l’opinion publique n’était pas tout à fait d’accord -avec la liste de présentation, et sans avoir l’intention -d’amoindrir le mérite de M. Gris, je crois que s’il voulait -placer ses titres dans une balance, il serait obligé -de s’asseoir dessus, pour enlever ceux que son compétiteur -déposerait dans l’autre plateau. Du reste, M. Baillon -est encore jeune, et en se présentant il venait simplement -attacher son mouchoir sur un des fauteuils et -marquer une place qui ne saurait lui échapper.</p> - -<hr /> - - -<p>Depuis la découverte des propriétés anesthésiques du -chloroforme, les malades en font la condition préalable -de toutes les opérations. Hélas : s’ils connaissaient les -inconvénients de ce sommeil artificiel ! D’abord, on en -a vu ne plus se réveiller ; c’est une chance infiniment -rare, mais on peut mettre la main sur le mauvais numéro. -Parfois le sommeil anesthésique délie les langues -les plus discrètes. Les épanchements risqués, les confidences -les plus compromettantes voltigent dans l’air et -se trompent d’adresse. On vide le sac aux péchés, on -raconte même les gros, qui ne sont confiés qu’à un -confesseur bien sourd pour qu’il ne les entende pas.</p> - -<p>Si le praticien était seul, l’inconvénient serait mince, -l’homme de l’art est le tombeau des secrets. Mais il se -trouve toujours là, à point, des oreilles intéressées à ne -rien perdre. Je vous assure qu’il serait parfois prudent -d’endormir les deux conjoints pour que l’opération n’ait -aucune suite sérieuse.</p> - -<p>M. M… qui connaissait les dangers des épanchements -intempestifs, avait à pratiquer la section du nerf sous-orbitaire -du côté gauche, chez une dame de Montrouge, -pour une névralgie faciale horriblement douloureuse.</p> - -<p>Cette affection ne laisse sur le visage aucun phénomène -appréciable. Il expulse le mari, et opère la malade -chloroformée.</p> - -<p>— Eh bien ! dit-il au réveil, souffrez-vous encore ?</p> - -<p>— Autant qu’avant, vous ne m’avez pas opérée… -Ah ! mon Dieu ! mais si (avec explosion) vous vous êtes -trompé de côté.</p> - -<p>En effet, M. M… avait opéré le côté droit qui n’était -pas malade. Il en fut quitte pour recommencer la besogne.</p> - -<p>Il est évident que les inconvénients du chloroforme -sont infiniment loin de compenser ses avantages. Cependant, -pour les opérations légères ou superficielles, -on a tenté différents moyens afin de déterminer l’insensibilité -totale de la région qu’on doit entamer. Nous -possédons pour cela un excellent moyen, qui consiste à -employer la glace pilée additionnée d’un cinquième de -gros sel. Le mélange réfrigérant, renfermé dans un -nouet de mousseline, est appliqué sur la peau ; il produit -une congélation superficielle, et au bout de quelques -minutes, le bistouri peut labourer les tissus sans -faire naître la douleur, à la condition, cependant, de ne -pas pénétrer trop profondément.</p> - -<p>On ouvre ainsi les anthrax, les abcès sous-cutanés, on -arrache les ongles incarnés, etc.</p> - -<p>Les Anglais essayent en ce moment de réhabiliter l’anesthésie -locale par l’éther. Les liquides volatiles ont -la propriété, lorsqu’ils subissent une évaporation -rapide, de déterminer un froid intense et inférieur à -zéro.</p> - -<p>Ils projettent un courant vif d’éther au moyen d’un -pulvérisateur, sur la région justiciable du bistouri, et -ils opèrent quand la congélation est suffisante.</p> - -<p>Ce procédé était déjà connu en France, seulement il -était moins perfectionné. On laissait tomber l’éther -goutte à goutte, et on obtenait sa vaporisation avec un -courant d’air produit par un soufflet.</p> - -<p>On a fait ces jours derniers l’application du procédé -anglais, et M. D… qui l’employait, a obtenu un résultat -assez imprévu. Tout en manœuvrant son appareil, -il respirait l’éther volatilisé. Peu à peu il s’engourdit, -puis tout à coup tombe profondément endormi sur son -malade.</p> - -<p>Heureusement que ce dernier n’a pas abusé de la situation -et qu’il s’est abstenu d’opérer le chirurgien. Ce -résultat n’est pas assez satisfaisant pour m’engager à -renoncer à la glace pilée, dont l’action locale est plus -constante et plus efficace.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Duchartre s’est voué à l’étude de la pousse des -plantes. Il a voulu savoir au juste si elles grandissent -plus vite pendant le jour que pendant la nuit.</p> - -<p>Voilà un problème intéressant que je voudrais voir -résoudre en faveur de l’espèce humaine. Cela n’aurait -aucune espèce d’utilité, mais on n’est pas fâché de connaître -les choses même inutiles.</p> - -<p>M. Duchartre s’est donc constitué le gardien de la végétation, -il l’a fait passer nuit et jour sous la toise, -comme les jeunes conscrits destinés à sauver la patrie.</p> - -<p>Le jour cela va encore, et on peut, en se livrant à ses -petites occupations, promener le mètre et le compas sur -les têtes végétales ; la nuit il n’en est pas de même, le -service est pénible.</p> - -<p>Pour la période nocturne, le savant botaniste a délégué -ses facultés d’observation au fidèle Baptiste, qui -monte la garde avec une lanterne au pied des espaliers. -Mais Baptiste est un garçon consciencieux qui ne veut -pas assumer tout seul une si grande responsabilité. Lorsque -son attention est trop fortement surexcitée, il court -réveiller son patron.</p> - -<p>— Monsieur, monsieur ?</p> - -<p>— Hein ! quoi ? qu’est-ce qu’il y a ?</p> - -<p>— Monsieur, je crois que, depuis minuit, l’<i lang="la" xml:lang="la">humulus -lupulus</i> a poussé de trois millimètres.</p> - -<p>— Pas possible, Baptiste, quelle heure est-il ?</p> - -<p>— Deux heures trente-cinq.</p> - -<p>— Trois millimètres en deux heures trente-cinq ! Allons -voir cela, Baptiste. Diable, mais il pleut ?</p> - -<p>— A verse, monsieur.</p> - -<p>— Donne-moi mes socques articulés, Baptiste, mes -pantoufles prennent l’eau.</p> - -<p>Après avoir longuement examiné et constaté son phénomène -végétal, le savant vient se recoucher. Une heure -après Baptiste se pend de nouveau à la couverture de son -maître.</p> - -<p>— Monsieur, monsieur !</p> - -<p>— Hein ! qu’est-ce qu’il y a, Baptiste ?</p> - -<p>— J’ai entendu des craquements dans la tige du <i lang="la" xml:lang="la">gladiolus -gandavensis rubens</i>, je crois qu’il va donner un -coup de collier.</p> - -<p>— Diable ! Tombe-t-il encore de l’eau, Baptiste ?</p> - -<p>— Pas une goutte, monsieur.</p> - -<p>— Ah ! tant mieux.</p> - -<p>— Seulement il neige à plein temps.</p> - -<p>Voilà l’existence nocturne de M. Duchartre ; quand il -en est quitte pour deux fluxions de poitrine dans sa saison, -il trouve qu’il est né sous une heureuse étoile. Son -domestique a moins de chance, il ne dure jamais plus -d’un an. On l’appelle toujours Baptiste, mais ce n’est pas -le même. On voit sur les plates-bandes quatorze petites -croix noires, indiquant que du haut des cieux (leur demeure -dernière) quatorze domestiques de M. Duchartre -surveillent encore sa végétation.</p> - -<p>Le savant botaniste parcourant la nuit son jardin de -Meudon en robe de chambre et un bougeoir à la main -effrayait un peu le voisinage dans les commencements.</p> - -<p>On ne savait trop à quelle maladie attribuer ce noctambulisme -aux bougies. Un vieux mythologue prétendit -que M. Duchartre était un amant de Flore, jaloux, et -qu’il s’assurait simplement que la déesse n’avait pas découché.</p> - -<p>Les pénibles recherches de M. Duchartre sont pour le -moment terminées, et il en a communiqué le résultat à -l’Institut. Après avoir suivi pas à pas le développement -des six plantes : <i lang="la" xml:lang="la">Fragaria</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Humulus lupulus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Althæa -rosea</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Vitis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Gladiolus gandavensis rubens</i>, et <i>Rabourdin</i> -(noms de cérémonie du fraisier, du houblon, du passerose, -de la vigne et des glaïeuls), il a constaté que -l’accroissement nocturne est plus rapide que celui qui -se manifeste pendant le jour.</p> - -<p>Mais, hélas ! des recherches semblables accomplies -par d’autres botanistes ont donné des résultats différents. -Ventenat, sur le <i lang="la" xml:lang="la">Fourcroya gigantea</i> ; Meyer, sur l’<i>Amaryllis -belladone</i> ; Meyen, sur le <i>Cannabis</i> ; Harting, sur -le <i>houblon</i>, ont constaté que l’accroissement pendant -le jour était, au contraire, plus rapide que pendant la -nuit.</p> - -<p>On ne peut donc formuler sur ce point de règles générales.</p> - -<p>M. Duchartre aurait-il perdu son bel âge mûr et ses -quatorze domestiques à des recherches vaines ? Le voilà -contraint à mesurer individuellement toutes les plantes -de la création, ce qui va lui prendre un certain temps, -surtout pour celles qui ont besoin de pousser pendant -une quarantaine d’années avant d’atteindre leur entier -développement.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a quelques jours j’entrais par hasard à la Faculté -de médecine à l’heure du cours de physiologie. Le grand -amphithéâtre, trop souvent vide, était rempli par une -foule studieuse qui suit avec assiduité les leçons de l’éloquent -professeur.</p> - -<p>A quoi tiennent les destinées humaines ! il s’en est -fallu de bien peu que M. Longet ne se démît de cette -chaire avant de l’avoir occupée. Elle était devenue vacante -par la mort de M. Bérard. M. Longet, que ses travaux -placent au rang des premiers physiologistes de -notre époque, fut appelé à le remplacer par l’unanimité -des autres professeurs.</p> - -<p>Quelques gens que le succès de M. Longet empêchait -de dormir, répandirent dans le public médical le bruit -que M. Longet ne se souciait probablement pas d’être -professeur, car l’époque de son cours était reculée ; on -murmurait : qu’on n’aurait pas cru qu’il se serait présenté ; -qu’il avait dit autrefois à M. Béclard, son compétiteur, -que son intention n’était pas de le faire. On -transforma enfin cette assertion en une parole formelle.</p> - -<p>Je n’ai pas besoin de déclarer que M. Béclard, dont -la délicatesse est bien connue, était étranger à ces -rumeurs.</p> - -<p>Tous ces bruits grouillaient autour du nouveau -professeur, qui les sentait monter vers lui sans en -connaître l’origine. Il s’en affligeait ; on y comptait -bien.</p> - -<p>On espérait exploiter la loyauté chevaleresque d’un -homme qui n’admet pas de composition avec l’honneur.</p> - -<p>M. Longet n’avait pas donné sa parole ; mais dans la -crainte qu’on le soupçonnât d’y avoir manqué, il envoya -à la Faculté sa démission de professeur, et disparut -pour échapper aux reproches et aux sollicitations de -ses amis. Mais, ni la Faculté, ni le ministre ne voulurent -accepter la démission, et M. Longet a repris la place -qu’il était si digne d’occuper.</p> - -<p>Conclusion et morale : la chaire de professeur est inamovible -et rapporte à son titulaire plus de 10,000 fr. -par an ; de plus, M. Longet est sans fortune personnelle. -Cherchez, parmi les raffinés d’honneur, si vous rencontrez -beaucoup de gens qui jettent une place de -10,000 fr. par la fenêtre parce qu’on a douté de leur -parole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c24">XXIV</h2> - - -<p class="d">Réponse à M. Sainte-Beuve.<br /> -Illumination de l’intestin. — Le zouave guérisseur.<br /> -Les étoiles filantes.</p> - - - -<p>Je regrette, monsieur, que vous ayez exclusivement -réservé pour les fidèles de votre petite Église la critique<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> -que vous avez bien voulu m’adresser, et que j’ignorerais -encore, si une main bienveillante n’en avait fait -jouir les lecteurs de <i>l’Événement</i>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Cette critique assez brutale était enfouie dans un volume des -<i>Causeries</i> de M. Sainte-Beuve.</p> -</div> -<p>Vous avez, monsieur, l’exquise sensibilité épidermique -des critiques de profession : ils écorchent volontiers -leur prochain tout vivant, mais ils ne souffrent -pas qu’on les discute.</p> - -<p>Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage -et de goût dans un seul discours de soixante-sept lignes, -et vous avez tenté d’en justifier <i>trois</i> ! C’était vraiment -bien la peine ! Et les cinquante autres qui restent à votre -passif, qu’en ferons-nous ?</p> - -<p>Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe -bruyante, ayant le ton grossier de la plaisanterie, visant -au grotesque et affectant des airs de mascarade. Je suis, -selon vous, un étrange docteur, un pédant, un demi-savant, -un magister et même un grammairien, ce que -vous semblez considérer comme une grosse injure.</p> - -<p>Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme -et fort capables de paraître sans réplique à beaucoup -de gens ; mais, pour mon compte, la moindre démonstration -ferait bien mieux mon affaire.</p> - -<p>Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité -en commentant votre réponse, et Dieu sait si je me fais -violence. Cependant, avec tous les égards que je dois à -la haute opinion que vous professez pour votre mérite, -permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple -observation : Vous semblez confondre le magister avec -le grammairien ; ces deux êtres sont distincts.</p> - -<p>Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne -des leçons de langage à ceux qui en ont besoin. Cette -qualification ne saurait me convenir, et, au risque de -vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter, -relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer.</p> - -<p>Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires, -et je vous jure que je ne suis pas plus grammairien -que vous ; si je l’étais, j’aurais le courage d’en -convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas -toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens.</p> - -<p>Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune -saisit au collet, et porte sur les sommets où ne -vont point les foules. La fortune a de ces caprices. Mais -là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les hommes, -et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles. -Ma critique vous paraît un <i>étrange solécisme de -conduite</i>, quelque chose sans doute d’énorme et de -monstrueux capable de troubler l’ordre et la marche de -la nature. Ah ! monsieur, laissez-moi rire un peu.</p> - -<p>Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect, -ne vous autorise pas à traiter la syntaxe en -fille mineure qu’on gouverne à sa guise ; et lorsque -vous considérez les fautes qui vous échappent comme -la <i>marque</i> et le <i>caractère</i> de votre style, vous me faites -vraiment la partie trop belle.</p> - -<p>Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit -se soumettre aux règles du langage et aux prescriptions -de la civilité puérile et honnête. Il doit bannir -avec soin de son écritoire les fautes de français ou -tout au moins… les injures. La polémique peut -avoir des griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre -des gants.</p> - -<p>Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment -échenillé un seul de vos discours, que je me -demande ce que vous feriez si j’appliquais à toute votre -œuvre le même procédé d’analyse. Rassurez-vous, je n’ai -ni l’intention ni le loisir de le faire, et j’aurais laissé -passer votre réplique sans mot dire, si elle ne contenait -cette phrase : « Car je ne considère pas comme un texte -loyal et sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à -chaque mot, de lazzi grossiers qui lui a été présenté -(au public) par cet <i>étrange</i> docteur. » (Étrange, qu’en -savez-vous ?)</p> - -<p>Je vous mets au défi, monsieur, de citer le changement -ou l’omission d’un seul mot de votre <i>étrange</i> discours -(étrange, je l’ai prouvé).</p> - -<p>Il n’est pas honnête de mettre en doute la loyauté et -la sincérité d’un homme quand on n’a aucune raison -pour cela.</p> - -<p>Vous accusez <i>l’Événement</i> d’avoir manqué à ses habitudes -d’actualité, en publiant un discours âgé de neuf -ans. J’admets que vous croyez <i>sincèrement</i> à la <i>loyauté</i> -de ce reproche. Cependant, votre irritation vous fait -oublier qu’on a pris soin, en tête de l’article, d’avertir -le public que votre discours était extrait d’un -livre que je publiais sous ce titre : <i>les Causeries du -docteur</i>, et où vous êtes en très-bonne compagnie. C’était -donc une réimpression, comme votre colère est une -réédition ; car lorsque mon article parut, en 1857, dans -le <i>Moniteur des hôpitaux</i>, vous n’étiez pas de meilleure -humeur qu’aujourd’hui.</p> - -<p>Neuf années ! j’étais si jeune alors, semblez-vous dire, -il y a prescription. La prescription n’existe pas dans le -code pénal, pour les crimes et délits contre la syntaxe, -surtout quand le coupable est de l’Académie.</p> - -<p>Je vous assure, monsieur, que je ne suis ni un pédant, -ni un grammairien ; seulement j’avoue que je n’ai aucun -fétichisme pour l’autorité des noms. Je n’accepte pas -tous les saints dans mon calendrier. J’aime à rire à mes -heures, et je secoue volontiers, en passant, le piédestal -de nos réputations surfaites, simplement pour prouver -à nos petits grands hommes que leur gloire n’est pas solide -sur ses jambes.</p> - -<p class="ind">Veuillez agréer, etc.</p> - -<hr /> - - -<p>Le docteur Milliot de Kriow a imaginé d’éclairer l’intérieur -du corps humain à la manière des lanternes. Son -procédé consiste à introduire un tube de verre par -l’œsophage jusque dans l’estomac — comme l’avaleur -de sabre chinois. Ce tube est muni de fils métalliques -rendus incandescents par l’électricité. L’estomac, -éclairé, devient alors transparent. On illumine l’intestin -par le même procédé, en introduisant un autre tube -par le rectum. Lorsqu’on est désireux de s’éclairer à -giorno, on emploie les deux tubes à la fois. L’auteur a -fait son expérience sur un chien et sur un chat, préalablement -chloroformés. Le chien a pris la chose assez -philosophiquement : mais le chat, auquel on avait peut-être -dissimulé une partie de la vérité, n’a consenti à -devenir lumineux qu’après avoir administré plusieurs -coups de dent à son opérateur.</p> - -<p>Vous désirez probablement savoir en quoi cela peut -être utile à la médecine. Franchement, j’avoue que, -pour le moment, il serait difficile de trouver le placement -de cette découverte. En Amérique, on pourrait -s’en servir pour éclairer les corps des pendus, de façon -à ce que les passants ne les heurtent pas la nuit. En -France, cela n’est applicable que pour les réjouissances. -Un monsieur, qui désirerait, le 15 août, économiser les -lampions, pourrait, après s’être introduit dans le corps -les deux tubes lumineux, passer la soirée à sa fenêtre. -Cette illumination pittoresque ferait un fort bel effet.</p> - -<hr /> - - -<p>Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. -Je lui offre cinq cents francs pour chaque malade choisi -par moi et atteint de paralysie, qu’il guérira ; mais il -me donnera cent francs (je lui fais la part belle), pour -chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On m’objectera -peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous -les jours cent francs sur le sou de poche de sa solde. -Cela est vrai pour tout autre, mais celui-là fait des choses -si extraordinaires, qu’un miracle de plus ou de moins -ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas, je -compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs -pour faire son jeu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Comme les gloires passent ! qui se souvient aujourd’hui du zouave -guérisseur ?</p> -</div> -<p>Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade, -un onguent, des pilules qui guérissent tout. -Notre zouave a perfectionné et simplifié la thérapeutique ; -il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie : -son mépris pour les médicaments est complet. Il -répand autour de lui la santé gratis et sans efforts, -comme la rose répand son parfum. Gratis ! c’est d’une -belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui -offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres -témoignages palpables de leur gratitude, les repousse-t-il -avec indignation ? Voilà ce qu’il faudrait savoir.</p> - -<p>S’il guérissait les malades en leur jouant de son -trombone, je serais moins incrédule. Jadis Josué a renversé -les murs de Jéricho au son de la trompette, et un -trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être -mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils -moyens et tire sa puissance d’une vertu qui est -en lui.</p> - -<p>En fait de vertus, je savais les zouaves richement -dotés de vertus guerrières ; mais je ne serais jamais allé -chercher sous leur fez des vertus thérapeutiques ou -théologales. S’il était seulement zouave pontifical, je me -dirais : le rayonnement du trône de saint Pierre peut -faire naître de pareilles aptitudes.</p> - -<p>Non ! j’ai beau chercher des explications terrestres, -toutes me craquent dans la main, et je suis malgré moi -forcément ramené à confesser l’évidence des miracles. -Mais je tombe dans une autre perplexité, leur quantité -m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain -il ressuscitera les morts, n’en doutez pas ; que les agonisants -prennent leurs numéros.</p> - -<p>Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là -quelques petits miracles, mais pas un n’en a contracté -l’habitude, et si l’on eût exigé de l’un d’eux la corvée -de guérir une trentaine de malades par jour, rien qu’en -les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement -donné sa démission.</p> - -<p>Je commence à croire que l’administration commet -un véritable sacrilége en obligeant M. Jacob à souffler -dans un trombone au lieu de lui élever des autels. -Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit -dédaigner même une place dans le calendrier, et si le -célèbre zouave possède la moindre ambition religieuse, -à l’expiration de son congé il se fera dieu. Eh ! pourquoi -pas ? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et des rayons -bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez -tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront -pas défaut. Un dieu qui fait des miracles du matin au -soir, on n’en rencontre pas tous les jours.</p> - -<p>Remercions avec effusion le ministre de la guerre -qui permet à son zouave de répandre la santé sur nous -autres pékins des deux sexes, au lieu de réserver ses -vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui -peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant -pour le budget une économie de quelques millions. -Vous êtes peut-être incrédule, monsieur le ministre ? -vous méprisez les talents de Jacob ? Ah ! prenez garde, -il s’en souviendra quand il sera passé dieu.</p> - -<p>Heureusement que notre zouave est d’un naturel -doux et humain ; la puissance pour le bien implique -la puissance pour le mal. Quand on guérit les gens -d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les -rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier -que de rendre la santé. S’il était méchant, ce ne serait -plus un homme, mais une véritable épidémie. Il pourrait -jeter des sorts, envoûter les gens, nouer l’aiguillette -et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à -faire frémir.</p> - -<p>Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez -pas l’employer contre vos soldats malades, vous -pourriez l’utiliser contre l’ennemi.</p> - -<p>Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un -rayon de sa prunelle ; n’ayant encore ressuscité personne, -il ne doit pouvoir disposer de la mort subite, -mais en limitant la puissance aux simples indispositions, -il peut encore rendre de grands services à -l’État.</p> - -<p>Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent -pour le lever du rideau. Tout à coup, le -zouave intervient et envoie à l’ennemi une colique carabinée. -Voyez d’ici le tableau : généraux et soldats oublient -la charge en douze temps pour songer au plus -pressé ; la bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de -leur fusil. C’est alors que nos chassepots seraient parfaitement -en situation, ils nous procureraient une victoire -éclatante.</p> - -<hr /> - - -<p>Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence, -ou plutôt un songe ne nous a-t-il pas rejetés -en arrière de deux siècles au fond de la Bretagne, au -milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu des -farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses -intellectuelles ? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine, -si des écrivains spirituels et distingués, que leur -éducation place au-dessus du vulgaire, viennent s’empêtrer -dans la glu de pareils miracles ? Celui qui tient -une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer -la foule.</p> - -<p>On me dira : J’ai vu. Vous avez vu quoi ? Pensez-vous -qu’il suffise d’un instant pour affirmer la guérison d’un -malade, et connaissez-vous les lendemains de vos prétendus -guéris ?</p> - -<p>Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections -nerveuses, <i>quelquefois</i> une secousse morale, une mise -en scène habilement ménagée, peuvent déterminer des -phénomènes passagers. C’est une affaire d’imagination, -dont le résultat n’est pas durable.</p> - -<p>Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que -la science pleure encore, pour nous prouver l’effet de -l’imagination, administrait devant nous à des malades -des pilules de mie de pain, en leur disant : « Cette pilule -est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une -heure d’ici. » Souvent le malade vomissait, et Trousseau -ne faisait pas de miracle. Seulement il possédait à fond -une science dont les ressources ne sont pas dans les -domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que par -de longues études.</p> - -<p>O sottise humaine ! si jamais on t’érige un temple, -combien sera grande la foule des paroissiens qui viendront -tremper leurs doigts dans ton bénitier !</p> - -<hr /> - - -<p>Le ciel nous jette des pierres. Il est encore tombé le -mois dernier un aérolithe qui est arrivé (par ricochet) -jusqu’à l’Institut. La police de la voirie semble assez -mal faite dans les régions éthérées. Nous avons cependant -assez de tuiles que nos maisons nous lancent à la -tête, sans nous trouver encore exposés à recevoir les -morceaux des vieilles planètes qui se brisent dans -l’espace.</p> - -<p>Le soir, lorsque votre regard interroge la voûte constellée, -en quête d’un souvenir ou d’une espérance, vous -avez parfois suivi d’un œil curieux les étoiles filantes -qui se décrochent du ciel en rayant l’obscurité d’une -traînée lumineuse. On dirait des âmes en peine à la -recherche d’une nouvelle patrie. Elles s’en vont au delà -de notre horizon tomber dans l’immensité ; mais quelques-unes, -fatiguées de leur course échevelée, se -laissent prendre dans notre atmosphère, subissent les -lois de l’attraction et se précipitent sur la terre avec -une vitesse d’environ 40 kilomètres par seconde.</p> - -<p>La terrible vitesse de leur mouvement de translation -les échauffe, les rend lumineuses et incandescentes au -contact de l’atmosphère terrestre. Sur ses confins, parfois -elles éclatent comme des bombes, et c’est à l’état -de nombreux fragments qu’elles touchent le sol. Je -pourrais même dire qu’elles le défoncent, car elles -se creusent parfois un trou de 2 à 3 mètres de profondeur.</p> - -<p>Les étoiles filantes prennent dans le langage scientifique -le nom de bolides, aérolithes ou météorites. Leur -constitution chimique est à peu de choses près toujours -la même : elles sont composées de soufre, de silice, de -magnésie, de fer et de nickel à l’état métallique, de -chrome, etc. Parfois elles contiennent un peu de charbon -ou de matière bitumineuse.</p> - -<p>Leur physionomie est celle d’un fragment de roche -irrégulier, et la surface est recouverte par une vitrification -due à la fusion de leurs éléments superficiels, déterminée -par la haute température qu’elles ont subie -dans leur voyage.</p> - -<p>Le volume des aérolithes est variable comme leur -poids, qui oscille entre 250 grammes et 50,000 kilogr. -On les a vus tomber avec tant de profusion, qu’ils -étaient innombrables. On estime à plusieurs centaines -de mille ceux qui sont tombés entre le golfe du Mexique -et Halifax dans la nuit du 12 au 13 novembre 1823.</p> - -<p>Heureusement que ces averses de feu sont inconnues -dans nos contrées. Les bolides deviennent assez -rares chez nous pour qu’on signale leur chute comme -un phénomène. Une pluie de grenouilles est désagréable, -et encore, on peut en tirer un certain parti ; mais -une giboulée de pavés brûlants, même venant du ciel, -serait une chose détestable à tous les points de vue.</p> - -<p>L’illustre Laplace considérait les bolides comme des -débris lancés par les volcans de la lune. Cette hypothèse, -abandonnée maintenant, n’avait rien d’impossible.</p> - -<p>La lune n’a pas d’atmosphère, elle n’est point, -comme notre planète, enveloppée par un milieu aérien -présentant une certaine résistance. Une pierre lancée -de la lune avec une vitesse égale à cinq fois et demie -celle d’un boulet, sortirait de la sphère d’attraction de -notre satellite pour tomber dans celle de la terre. J’ajouterai -que la constitution des bolides leur donne une -grande ressemblance avec certaines de nos roches volcaniques.</p> - -<p>Il est admis actuellement que les astéroïdes dont nous -nous occupons forment deux grands courants distincts -se mouvant autour du soleil, en dehors de l’atmosphère -de la terre. Il en existe des myriades qui parcourent les -deux zones. Celles qui font l’école buissonnière, ou que -leur humeur quinteuse écarte du troupeau, subissent l’attraction -des planètes dont elles s’approchent, et contre -lesquelles elles viennent se heurter ; car chaque corps -céleste a une activité d’attraction qui rayonne dans une -certaine étendue, et tout ce qui passe à la portée de ce -rayonnement est immédiatement attiré de la circonférence -au centre.</p> - -<p>M. Daubrée a communiqué à l’Institut l’histoire des -efforts qu’il a faits pour fabriquer des aérolithes artificiels. -S’il a l’intention de lancer ses contrefaçons sur -les autres planètes, ce sera bien fait : il y a assez longtemps -que nous en recevons, il ne serait pas mauvais -de leur en envoyer un peu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c25">XXV</h2> - - -<p class="d">L’épopée Le Verrier. — Le docteur Rayer.</p> - - - -<p>M. Le Verrier est ce qu’on appelle une Figure, un -Caractère ; seulement, c’est une figure désagréable et -un mauvais caractère. Grand et vigoureusement charpenté, -son chef est couronné de cheveux jaunes qui -semblent avoir déteint sur sa physionomie ; ses petits -yeux myopes sont d’un bleu faïence, véritables yeux -d’astronome, faits pour regarder la lune, mais qui clignotent -au grand jour. La bouche grande et légèrement -lippue est toujours tourmentée par un sourire que les -uns trouvent sardonique et les autres cynique.</p> - -<p>M. Le Verrier est depuis 1854 directeur de l’Observatoire -de Paris. Né de parents pauvres (mais honnêtes), -il dut sa haute position à son amour du travail et surtout -à de généreux protecteurs. Le premier fut l’École polytechnique -dont les élèves payèrent sa pension ; il trouva -ensuite de puissants appuis dans la bonté d’Arago, de -Liouville et de beaucoup d’autres.</p> - -<p>M. Le Verrier est non-seulement un travailleur infatigable, -mais encore un esprit plein de ressources, -d’audace et d’une habileté prodigieuse. Il traverserait -du Panthéon aux Invalides sur un fil, sans se casser le -cou. Il sait admirablement s’accrocher à toutes les aspérités -qui offrent un point d’appui à l’ambition. Sa -parole, au besoin mielleuse ou brutale, enveloppe et -terrasse à distance comme le lasso du Guaranien.</p> - -<p>M. Le Verrier a la rancune tenace et terriblement active ; -il marque en noir les gens sur ses tablettes avec -une encre qui ne s’efface jamais. En feuilletant ces petites -archives du sentiment, on y trouverait les noms -de : l’École polytechnique, d’Arago, de Liouville et de -bien d’autres qui ne devraient pas s’y rencontrer. M. le -directeur de l’Observatoire est fort au-dessus des faiblesses -sentimentales du vulgaire, et il possède à un -haut degré l’indépendance du cœur.</p> - -<p>M. Le Verrier est doué d’un orgueil inouï, immense, -incommensurable. Il fait probablement encenser son -buste par ses garçons de bureau. L’Observatoire, c’est -lui ; l’Astronomie, c’est lui. Un peu moins qu’un dieu, -beaucoup plus qu’un homme, il considère les astronomes -qu’il dirige comme une caste inférieure à la sienne, -et parfois, quand il fait chaud, il les reçoit dans un déshabillé -si complet, qu’on serait tenté de prier ce demi-dieu -de se couvrir au moins d’un morceau de nuage. -Un jour même, il donna audience à M. Lucas sur une -lunette qui n’a jamais servi à observer les astres.</p> - -<p>M. Le Verrier, malgré son mérite incontestable, n’est -pas un astronome complet. Calculateur hors ligne, il -est médiocre dans les travaux d’observation au moyen -des instruments. Il a repris les observations sidérales -exécutées au temps d’Arago le Grand, les a discutées, -calculées et publiées. C’est là un travail considérable -qui comprend un certain nombre de volumes, et qui -fera pardonner bien des choses à M. Le Verrier, parmi -celles qui sont pardonnables.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais lorsqu’il a voulu aborder pour son propre -compte le travail d’observation, c’est-à-dire déterminer, -au moyen des instruments, la situation relative des corps -célestes, il est tombé dans un gâchis à faire rire les -comètes. Les observations furent données à l’entreprise, -comme les fournitures militaires ; il inventa l’astronome -à ses pièces. Chaque étoile observée était cotée de trois à -sept sous, selon sa grandeur. La découverte des planètes -était payée à part ; seulement ce dernier chapitre n’était -pas ruineux pour l’Observatoire ; les planètes -fuyaient avec persistance les lunettes officielles et se -laissaient dénicher sans résistance par Goldsmith, Chacornac -et autres savants qui ne font point leur purgatoire -avec M. Le Verrier.</p> - -<p>La conséquence de ce travail aux pièces est facile à -deviner ; les astronomes à façon tenaient plus à la quantité -qu’à la qualité de leurs produits ; de sorte que -toutes les observations opérées au moyen de l’équatorial, -depuis 1854 jusqu’à 1860, plongèrent dans une profonde -stupeur les observatoires étrangers. M. Le Verrier -brisait le fil qui les guidait dans le dédale céleste. On -commençait à croire que le grand ressort de la gravitation -était cassé et que la machine sidérale battait la -breloque. Mais on s’aperçut bientôt que la mécanique -céleste était en bon état, et que c’était seulement l’Observatoire -de Paris qui était détraqué. On fut bien -obligé de reprendre tous les calculs de cet immense -travail de six années.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Le Verrier, pour absorber au profit de son orgueil -tous les produits scientifiques de l’Observatoire, morcelle -le travail de façon à ce que la concentration -définitive s’en fasse entre ses mains. Ce système est absolument -vicieux au point de vue de la production des -grandes choses, et a puissamment contribué à la décadence -de notre Observatoire. Les astronomes réfractaires -à l’absorption directoriale sont abreuvés de tant d’ennuis -et de dégoûts, qu’ils échappent par la fuite au -knout de M. Le Verrier. Exemple : MM. Faye, membre -de l’Institut ; Liais, Puiseux, Desains, Chacornac ; Serret, -membre de l’Institut ; Babinet, membre de l’Institut, -Lepissier, etc., etc.</p> - -<hr /> - - -<p>Si les astronomes rebelles à l’absorption résistent -au désir de briser leur carrière, on leur enlève la clef de -leur laboratoire, et leur traitement est supprimé. C’est -ce qui est arrivé à M. Foucault, membre de l’Institut, le -plus illustre de nos physiciens. Pendant deux ans M. Le -Verrier l’a exclu arbitrairement de l’Observatoire, -contre la volonté de S. Exc. le ministre de l’instruction -publique, qui ordonnançait le traitement supprimé que -M. Foucault allait toucher au Trésor. M. Lucas fut de -même privé pendant cinq mois de son laboratoire et de -son traitement, qui fut également payé par le ministre. -M. Lepissier eut le même sort. La suppression de traitement -fut infligée à <span class="small">VINGT-HUIT</span> employés dans l’espace de -quinze mois, dont sept dans le mois dernier !!! Les traitements -impayés furent tous réglés par le ministre.</p> - -<p>M. le directeur donne pour raison de ces retenues -arbitraires, qu’il a le droit d’en agir ainsi avec des employés -sans conscience qui ne remplissent pas leurs -devoirs. Si cette allégation était vraie, on ne pourrait -qu’approuver l’administrateur intègre qui ne veut pas -qu’on gaspille les deniers de l’État. Mais alors pourquoi -M. le directeur empoche-t-il régulièrement un traitement -de 6,000 fr. comme membre du Bureau des longitudes, -<i>dont il a cessé depuis plus de quinze ans de remplir -les fonctions et où il ne met jamais les pieds</i> ???</p> - -<p>A quelle somme d’appointements le fonctionnaire -commence-t-il à être classé parmi ceux qui manquent -de conscience ?</p> - -<p>M. Le Verrier possède encore d’autres moyens d’anéantir -le zèle des savants. Exemple : M. Marié Davy -a créé de toutes pièces à l’Observatoire le bureau météorologique -de la prévision des orages, qui a rendu -d’immenses services à la marine. Ce jeune savant s’est -vu enlever les aides et les adjoints de son bureau. Les -portes de communication ont été cadenassées et condamnées -par M. Le Verrier, et M. Marié Davy est contraint -depuis un an, pour conférer à chaque instant avec -ses employés, de traverser les cours et les bâtiments de -l’Observatoire. Ce n’est pas tout : depuis deux hivers, -les garçons de bureau ont reçu l’ordre absolu de ne -point faire de feu dans le cabinet de M. Marié Davy, de -sorte que ce fonctionnaire, qui a le grade de chef de -division, est obligé, pour ne pas geler, d’apporter à -l’Observatoire son bois dans ses poches ou sous son -bras.</p> - -<p>Voilà comment cet autocrate traite les savants. Est-il -possible que les basses œuvres d’une pareille tyrannie -aient pu s’accomplir impunément jusqu’ici et dans un -semblable milieu ? L’Observatoire devrait être calme et -tranquille comme les hautes régions du firmament ; -depuis la création de ce temple on y entrait jeune et on -en sortait vieillard ou mort. M. Le Verrier a changé tout -cela ; on pourra bientôt écrire sur le fronton de l’établissement -qu’il dirige : Ici on loge au mois où à la -journée. C’est un passage, une lanterne magique que les -silhouettes des astronomes traversent sans s’y arrêter. -Depuis l’année 1854, CENT DEUX fonctionnaires de tout -ordre ont quitté ce séjour enchanteur, où l’on voit voltiger -plus de coups de poing que de papillons.</p> - -<hr /> - - -<p>L’expérience d’un astronome croît lentement, et -quand on a regardé le ciel une partie de sa vie, on n’est -guère propre aux choses de la terre. Lorsqu’un homme -quitte l’Observatoire, sa carrière est brisée, car il ne -peut pas s’établir astronome en chambre. Parmi ces -cent deux fonctionnaires qui ont quitté l’Observatoire, -il en est dont l’histoire est bien lugubre.</p> - -<p>M. le ministre, justement ému de toutes ces plaintes -mal écrasées qui s’échappent de l’Observatoire, a nommé -une commission d’enquête composée de MM. l’amiral -Fourichon et Robiou de la Vrignais, membre du conseil -de l’amirauté ; Delaunay, Liouville, Serret et Balard, -membres de l’Institut. M. Le Verrier comprend -que le quart d’heure de Rabelais approche, que son omnipotence -néfaste aborde la phase du dernier quartier ; -cependant il se reconnaît encore supérieur à la hiérarchie, -aux règlements et aux décrets ; il résiste, s’accroche -aux meubles, aux portes, aux instruments de l’Observatoire ; -il déclare fièrement qu’il n’assistera pas aux -séances de la commission.</p> - -<p>Moi, je suis convaincu qu’il la mettra à la porte. Il -me semble déjà le voir charger à mitraille toutes les -lunettes de l’établissement et soutenir un siége contre -les commissaires.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai dit que M. Le Verrier avait un esprit subtil, et -j’ajouterai plein de ressources dans ses explications. A -propos de son procès avec M. J…, l’entrepreneur de -menuiserie, procès dont on a justement dit qu’il eût -mieux fait de n’en jamais parler, M. le directeur affirmait, -il y a quelques jours, dans <i>le Figaro</i>, que M. J… -réclamait à l’État 61,970 fr., et que l’État, plaidant -avec raison, avait fait un bénéfice de 20,294 fr., puisqu’il -n’avait été condamné qu’à en payer 41,676.</p> - -<p>M. Le Verrier a fait durer ce règlement si longtemps, -que sa mémoire le sert mal ; voici la vraie vérité : -M. J… réclamait 61,970 fr. ; sur cette somme, on a -distrait du compte environ 10,000 francs pour la coupole ; -cette somme a été payée à un sous-entrepreneur -qui avait concouru à ce travail. On a réduit en outre -des surcharges demandées pour dissimuler des travaux -mal à propos commandés et qu’on ne voulait pas voir -figurer en double sur le compte. Bref, le conseil de préfecture -a réglé la note à 41,676 francs.</p> - -<p>M. J… accepta, mais M. Le Verrier refusa d’approuver -ce règlement, et le malheureux entrepreneur dut -subir toutes les lenteurs administratives et judiciaires -qui amenèrent sa faillite. L’État fut condamné à payer -41,676 fr., <i>somme réclamée</i>, plus environ 50,000 fr. -pour intérêts, frais judiciaires, d’expertise, de séquestre, -etc. L’État a donc, grâce à M. Le Verrier, perdu -50,000 fr. au lieu d’en gagner 20,000, comme M. le -directeur l’affirmait, différence 50,000 fr. De plus un -honnête homme a été complétement ruiné ; voilà de -quelle façon on écrit l’histoire.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme homme politique, M. Le Verrier fut un peu -volage dans ses sympathies ; ainsi que Joconde, il courtisa -la brune et la blonde avant de donner entièrement -son cœur. En 1832, l’École polytechnique, dont il faisait -partie, était un peu républicaine, et la poitrine démocratique -de M. Le Verrier poussait d’ardents soupirs -accompagnés de <i lang="en" xml:lang="en">speechs</i> entraînants en faveur des barricadeurs ; -vraiment s’il ne suivit pas ses camarades -qui allèrent à l’émeute en passant par-dessus les murs -de l’école, c’est uniquement parce qu’il craignait de déchirer -son pantalon.</p> - -<p>Au fond, il était plus conservateur qu’il ne le croyait -lui-même ; et plus tard il devint le commensal assidu -de Louis-Philippe et de la famille d’Orléans, dont il recevait -avec une touchante effusion les dîners et les -petits cadeaux. On a bien tort de dire que les petits -cadeaux entretiennent l’amitié, car son amitié pour la -famille déchue se trouva brisée par un pavé de Février.</p> - -<p>Son âme libre et fière se laissa de nouveau envahir -par des idées démocratiques, et pour rattraper le temps -où son libéralisme était en disponibilité, son enthousiasme -dépassa de beaucoup celui des républicains de la -veille. Le club des Écoles, qu’il honorait de sa présence, -dut se priver de ses lumières qui ressemblaient trop à -des torches ; ce fut la dernière erreur de son bel âge. -Il apprécia bientôt à sa juste valeur l’avenir de la république -et lui tourna vigoureusement le dos pour se donner -tout entier à l’empire, avec une loyauté, un dévouement -et un désintéressement qui seront, je l’espère, -inaltérables.</p> - -<p>M. Le Verrier émarge cinquante mille francs par an.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire. -Pourquoi cette dernière invocation à la -pioche ? N’a-t-il pas fait tomber assez de plâtras sur le -cercueil d’Arago ? M. le directeur a pour cela deux motifs. -Le premier, qu’il avoue, est intitulé : besoin du -service ; le second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui -le meilleur, est le désir de mettre à la porte de l’Observatoire -le Bureau des longitudes, qui tient ses séances -dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces -qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par -passer dans la section des idées fixes.</p> - -<p>M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes, -il est vrai ; mais vous savez qu’il ne s’en souvient que -le jour des émargements et bien qu’exerçant <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, -le voisinage de ses collègues lui est horriblement désagréable. -La cause de cette répugnance se perd dans la -nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on -oublie difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire. -Un jour de séance, MM. Biot, l’amiral Roussin, -l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré, Poinsot, Arago, -Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son honneur -un chœur si désagréable, mais si désagréable ! qu’il -évita, par une retraite aussi prudente que précipitée, un -<i lang="la" xml:lang="la">post-scriptum</i> lancé par Arago ; on dit même qu’il ne -l’évita qu’à moitié.</p> - -<p>On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir -son second étage, surtout sur la tête de ses collègues.</p> - -<p>En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier -se donne la satisfaction de laisser les membres du Bureau -des longitudes compter les clous de la porte de la -salle des séances, car il en garde la clef dans sa poche, -aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que -ces illustres savants ne peuvent consulter un de leurs -livres sans lui en demander la permission. Il est vrai -qu’ils ne la lui demandent jamais. Un jour de l’hiver -dernier, la bise soufflait et le froid était rude ; les -membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent -la porte fermée.</p> - -<p>Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses -collègues battre la semelle, mit une bûche de plus dans -sa cheminée. Comme le but de la réunion n’était pas de -battre la semelle et que cet exercice n’appartient pas -au programme des séances, M. le maréchal Vaillant -finit par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la -porte. On entra par la brèche, mais l’âtre était vide, le -foyer glacé, et la bise soufflait toujours. Les savants durent -se réchauffer au feu… sacré de la science.</p> - -<p>— Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous -ferons comme Marié Davy, nous apporterons des bûches -dans <i>nos poches</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>En ce temps-là, on faisait beaucoup de conférences, -et les savants étaient gracieusement invités à conférencier -aux Tuileries. Une très-haute dame manifestait devant -M. Le Verrier le plaisir qu’elle avait éprouvé à une -séance fort intéressante de M. Delaunay, de l’Institut.</p> - -<p>— Comment ! madame, dit M. le Verrier avec l’aimable -courtoisie qui le caractérise, <i>vous avez écouté -ces bêtises-là ?</i></p> - -<p>— N’en soyez pas surpris, monsieur, j’ai eu le courage -d’écouter les vôtres.</p> - -<hr /> - - -<p>Avant l’arrivée de M. Le Verrier à l’Observatoire, le -budget était de 45,000 francs. Maintenant il s’élève à -152,000. En quatorze années, la somme du budget ordinaire -atteint 1,416,000 francs ; ajoutez à cela -1,000,000 pour le budget extraordinaire ou complémentaire, -plus 78,000 fr. provenant de reliquats de -tous les établissements de même chapitre, et nous arrivons -au chiffre de 2,500,000 francs, ce qui donne -une moyenne de 182,000 francs par an. Jamais, sous -aucun gouvernement, l’Observatoire n’a été traité aussi -largement.</p> - -<p>Si un autre astronome que M. Le Verrier m’affirmait -que l’État a reçu de la science pour son argent, je n’en -croirais pas un mot, ni lui non plus.</p> - -<p>On accorde à l’Observatoire de Marseille une subvention -de 7,000 fr. M. Le Verrier en distrait au moins -5,000, qu’il applique aux besoins de l’Observatoire de -Paris. Oh ! si les Phocéens savaient cela ! Et pourtant ils -découvrent des planètes. La dernière a été signalée par -M. Stéphan.</p> - -<p>Mais il eut l’imprudence de laisser transpirer la chose -dans les journaux de la localité. Cela lui a attiré de -M. Le Verrier un de ces ouragans qui font pâlir le -mistral. Apprenez, monsieur, qu’à l’Observatoire il n’y -a pas de découvertes personnelles, il n’y a que des découvertes -<span class="small">ADMINISTRATIVES</span> !</p> - -<p>Je pense depuis longtemps que l’astronome qui montre -la lune sur le pont Neuf, serait moins désastreux que -M. Le Verrier à l’Observatoire ; il n’y brillerait certainement -pas d’un aussi vif éclat, mais il coûterait moins -cher et laisserait peut-être ses collègues travailler en -paix.</p> - -<p>A l’époque où M. Le Verrier n’était encore qu’astronome-adjoint, -il avait à l’Observatoire un collègue extrêmement -distingué, membre de l’Institut, et qui se -nommait Mauvais ; il valait mieux que son nom. Un -jour que M. Le Verrier l’avait tracassé plus que de coutume, -ce bon Mauvais sortit furieux du terrain scientifique, -et entama la litanie des apostrophes, non pas de -ces petites apostrophes que l’on se dit en famille : c’était -énorme, écrasant.</p> - -<p>— Monsieur, vous m’en rendrez raison ! s’écria M. Le -Verrier.</p> - -<p>Vous savez, on propose parfois un duel à un ami, — comme -on lui offre un cigare quand on n’en a qu’un, — avec -l’espérance qu’il aura la discrétion de ne pas -accepter.</p> - -<p>— Je suis complétement à vos ordres, répondit -Mauvais.</p> - -<p>Alors les intestins de M. Le Verrier lui crièrent énergiquement -que c’était bien mal de répandre le sang -humain. Malgré son courage, l’astronome se rendit à -l’éloquence insurrectionnelle de ses entrailles, et courut -chez MM. Dumas et le général Poncelet pour les prier -d’arranger l’affaire. Ces deux honorables membres de -l’Institut se rendirent chez leur collègue.</p> - -<p>— Ah çà ! dit le général, y pensez-vous, Mauvais ? -Comment ! vous voulez massacrer ce pauvre Le Verrier ?</p> - -<p>— Moi ! nullement. Il est vrai que je lui ai dit <i>ceci</i> -et <i>cela</i> ; mais, dès qu’il s’en montre satisfait, je n’ai -point de raison pour refuser ses excuses.</p> - -<p>M. Le Verrier prit sa revanche, et, aussitôt nommé -directeur, il mit Mauvais à la porte de l’Observatoire. -Pauvre Mauvais ! il devint bien triste ; ce n’est pas son -directeur qu’il regrettait, oh ! non ! mais il aimait les -fleurs et cultivait avec passion dans son jardin de l’Observatoire -une magnifique collection de rosiers qui -étaient la moitié de sa vie.</p> - -<p>Le désespoir s’empara du pauvre astronome, et il se -fit sauter le crâne d’un coup de fusil, le seul qu’il ait -tiré de sa vie.</p> - -<hr /> - - -<p>M. Le Verrier a parfois un laisser-aller, d’un sans-façon -adorable. Un jour, il se promenait dans le jardin -de l’Observatoire, avec M. Mesnard, chef de division au -ministère de l’instruction publique. Brusquement et -sans rien dire, il saisit le poignet de son visiteur, fait -un quart de conversion sur ses talons, et se met à inonder -les plates-bandes. M. Mesnard, stupéfait et indigné -du sans-gêne de M. le directeur, reste un instant immobile -et cherche à son adresse une épithète salée. -Tout à coup, il prend un grand parti, s’adosse à M. le -Verrier et imite du mieux qu’il peut son épanchement -humide. — Tableau ! Il manquait un troisième pour -compléter le groupe de la fontaine Louvois.</p> - - -<p class="c gap">ÉPILOGUE.</p> - -<p>L’Observatoire est réorganisé. Aux prodigues qui dissipent -leur fortune, on donne un conseil judiciaire ; à -M. Le Verrier, qui gaspillait l’intelligence des astronomes, -M. le ministre de l’instruction publique a -nommé un conseil… de famille. L’arbitraire est mort à -l’Observatoire, et Dieu sait s’il avait la vie dure ! Tout en -conservant le titre de directeur, l’autocrate devient -constitutionnel ; il ne pourra même pas rosser un domestique -sans la permission de son conseil.</p> - -<p>Voici les noms des huit nouveaux régents de l’Observatoire. -Ce sont : MM. Marié Davy, Lœvy, Wolff, -Yvon Villarceaux, astronomes ; membres choisis en -dehors de l’établissement : MM. Briaud, Faye, Serret et -l’amiral Dieudonné.</p> - -<p>Les gens qui connaissent mal M. Le Verrier s’imaginent -que l’ère de la paix vient enfin de commencer pour -les astronomes ; ceux qui le connaissent mieux sont -persuadés que le savant calculateur va faire d’incessants -efforts pour absorber son conseil, et s’il n’y parvient pas -(chose probable), après des luttes acharnées, il secouera -la poussière de ses pantoufles sur le seuil de l’Observatoire, -ce qui sera certainement une chose très-fâcheuse, -car M. Le Verrier possède d’éminentes facultés, et rendrait -à l’astronomie de grands services, s’il voulait modifier -les côtés grincheux et envahisseurs de son caractère.</p> - -<hr /> - - -<p>Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un -peu épais dans ses derniers temps, mais que la vieillesse -n’avait pas courbé. Une tête superbe, qui ne manquait -pas de majesté ; un front haut et large, dominé par des -cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien -coupé, la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et -quêteur du Normand ; il était né à Saint-Silvain (Calvados).</p> - -<p>M. Rayer a joué un rôle important dans le monde -médical de notre époque. C’était un homme d’une -remarquable intelligence et d’un véritable mérite ; il a -poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de perfection, -et on lui a justement reproché d’appliquer trop -exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles. -Il a fourni un exemple frappant de ce que peut -la volonté ferme d’un homme, mise au service d’une -ambition sans limites.</p> - -<p>M. Rayer mérite certainement une belle place dans la -science ; cependant ses travaux et ses titres scientifiques -sont bien pâles si on les compare à ceux des Bouillaud, -des Velpeau, des Trousseau, des Jobert, etc.</p> - -<p>A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste, -sur les maladies de la peau et sur les affections des -reins, il n’a produit que quelques brochures peu importantes, -et pourtant il a dépassé tous ses illustres rivaux -dans la carrière des honneurs et des dignités ; il en a -été littéralement écrasé : ancien doyen et professeur -honoraire de la Faculté de médecine, membre de l’Institut, -de l’Académie de médecine, grand officier de la -Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe, -médecin de l’Empereur, président ou membre d’une -multitude de conseils, de commissions, de sociétés, etc., -il me faudrait une colonne entière pour donner la liste -des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il est probable -qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître.</p> - -<p>Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour -atteindre le but de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient -les gens vulgaires qui veulent arriver à tout -prix. Sa suprême habileté consistait à se faire offrir ce -qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les -rouages de son ambition avec une telle expérience, que -tout lui arrivait sans secousses et sans qu’il eût l’air -d’avoir rien sollicité.</p> - -<p>La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels, -elle fut véritablement exagérée, mais là encore -il s’était laissé faire sans paraître y mettre la main. Il -s’est trouvé entouré de quelques-uns de ces gens serviles -qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied -à quelqu’un. — Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de -naissance. — Ils placèrent M. Rayer sur une espèce -d’autel et en firent le pontife d’une petite Église. On -exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur tous -les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné -les cloches et chanté : Dieu vous bénisse ! en faux bourdon.</p> - -<p>M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe -de ces flagorneries parlées ou imprimées, de cette dépense -d’admiration qu’il devait rembourser d’une manière -ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer silence -ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie. -Aussi laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu -les gens le considéraient comme véritablement illustre, -sans discuter ses titres à l’illustration.</p> - -<p>En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination -montra toute l’habileté de sa politique. Il ne pouvait -songer à se présenter dans la section de médecine -et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des compétiteurs -assez supérieurs pour lui barrer absolument la -route. Il se présenta donc dans la section d’économie -rurale, mais il n’avait d’autres titres qu’un mémoire sur -la communication de la rage canine à l’homme.</p> - -<p>Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine -et l’art vétérinaire était un bien petit pont pour franchir -un si grand vide.</p> - -<p>M. Rayer, sans se décourager, créa les <i>Archives de -médecine comparée</i>. Cette publication enleva la nomination, -mais aussitôt après, le journal cessa de paraître, -il vécut cinq numéros.</p> - -<p>M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie ; -c’est là un titre sérieux qui s’attache à son nom. Cette -réunion de savants, jeunes, actifs, et désireux de montrer -leur valeur, a fait d’excellents travaux. Mais elle a -beaucoup fait aussi pour M. Rayer ; il protégeait ses -membres avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient -le maître vigoureusement, sans bassesse, mais avec -l’entraînement de gens reconnaissants.</p> - -<p>Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit -le mérite de cette création, et l’ont posé en Mécène de -la science. N’exagérons rien ; si quelques hommes -qui touchent ou qui ont atteint la célébrité appartiennent -à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé leur -force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de -moutarde, quand bien même on l’arroserait d’un engrais -céleste. Claude Bernard et d’autres sont peut-être arrivés -un peu plus facilement, mais ils n’auraient pas fait une -découverte de moins s’ils n’avaient pas été de la <i>Biologique</i> ; -d’un autre côté, la protection infatigable accordée -par M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir -de leur cerveau stérile.</p> - -<p>Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand -même. Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur -était refusé à des gens qui parfois en étaient beaucoup -plus dignes. Ce qu’il a fait décorer de ses amis est inimaginable ; -pour eux, sa main était une corne d’abondance -qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois -demandé s’il n’en avait pas découvert une mine.</p> - -<p>M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est -bien probable que ce fut une des amertumes de sa vie, -lorsqu’en 1863, il avait alors soixante-dix ans, il fut -nommé du même coup doyen et professeur de médecine -comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne -d’épines. Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir -pour le doyen et le collègue qui leur était imposé en -dehors des conditions normales ; les élèves lui manifestaient -leur antipathie avec la plus grande violence. -Enfin, après moins de deux ans d’une administration -assez médiocre, car le poste de doyen n’est pas facile à -bien remplir, il donna sa démission sans avoir fait une -seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé.</p> - -<p>Sa clientèle était considérable et il laisse une très-grande -fortune. Excellent clinicien, ses qualités professionnelles -étaient fort estimées de ses confrères.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c26">XXVI</h2> - - -<p class="d">Le docteur Ganne et l’affaire Texier.<br /> -La pétition cléricale au sénat. — La mer Morte.</p> - - - -<p>Le docteur Ganne est un rude compère, et il ne fait -pas bon, pour les autres médecins, de rôder autour de -ses malades ; ils lui appartiennent comme son cheval ou -son paletot, il les étreint, il se cramponne à eux, et l’idée -de la mort les effraye moins que l’idée d’encourir -sa colère.</p> - -<p>Il traite ses confrères d’imbéciles, les flanque à la -porte quand ils franchissent le seuil du client et désire -vivement les tenir <i>par la peau du ventre</i>. J’ose espérer -qu’il laisse un certain intervalle de temps entre le dernier -repas et l’exécution de cette petite fantaisie ; nul -n’a le droit de troubler la digestion d’un médecin.</p> - -<p>Je me demande ce que le docteur Ganne peut faire de -la peau du ventre de ses confrères. Est-ce une manière -de scalper particulière à sa localité ? Leur frotte-t-il un -solo de tambour de basque ou un air de grosse caisse -sur l’abdomen ?</p> - -<p>Bons lecteurs que le procès de la Meilleraye fait frémir, -n’allez point supposer que M. Ganne soit le représentant -type des mœurs médicales de notre époque. Oh ! -non. Nous n’avons pas l’habitude, dans le corps médical, -de nous attraper par la peau du ventre pour conserver -les malades qui désirent nous quitter. Quand ils -veulent fuir, on leur ouvre la porte.</p> - -<p>Lorsqu’il s’agit d’une maladie grave, au lieu de faire -le moulinet pour écarter les confrères, nous sollicitons -avec empressement leur concours, et ils sont invités à -partager la responsabilité morale qui surgit quand la -question de vie ou de mort se pose.</p> - -<p>Lorsqu’un hasard malheureux nous jette au milieu de -ces ténébreuses affaires où l’on soupçonne un crime, -nous protégeons la victime en écartant les mains que -l’on croit coupables, et il suffit pour cela d’un mot, d’un -regard. Aussitôt qu’il se croit découvert, l’assassin -tremblant détruit ses poisons. Mais nous ne dénonçons -personne, pouah ! Nous laissons cette triste mission à -qui veut la ramasser. Notre devoir est de donner des -soins et non pas d’aller chercher les gendarmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert, -un savant professeur, à la hauteur de sa mission, -a trouvé de l’arsenic. L’empoisonnement me paraît un -fait indiscutable ; mais je veux passer auprès du crime -sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement -signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le -mot n’est point trop fort), qui ont pu faire frémir une -cour d’assises, et qui feraient pouffer de rire une réunion -de médecins sérieux.</p> - -<p>Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie -science, quand il s’agit de la vie d’un accusé ; car la -vérité d’aujourd’hui peut devenir demain une erreur (et -que d’erreurs ont été commises en médecine légale) ! -Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche -est si délicate, n’ignore rien de son métier ; s’il n’est -pas suffisamment pénétré des choses qu’il doit savoir, -s’il omet certains détails de son rôle, il peut mal à propos -prêter à l’accusation un secours terrible contre un -innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son -observation ; s’il se passionne pour ou contre l’accusé, -ce n’est plus un expert, c’est un accusateur ou un -avocat.</p> - -<p>Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions -de son emploi. D’abord, une chose me frappe : il assiste -Texier dès le début de sa maladie ; pendant plus d’un -mois, il laisse défiler le cortége des symptômes de l’empoisonnement -sans les reconnaître ; aussitôt que sa -perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le -crime, et c’est lui qui se trouve chargé de l’autopsie ! Je -sais que M. Ganne ne lâche pas facilement ses malades, -mais une fois morts, il pourrait en faire le sacrifice.</p> - -<p>N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale -entre les différentes phases de son intervention ? et lui, -dénonciateur du fait qu’il avait beaucoup trop longtemps -méconnu, possédait-il toute l’impartialité nécessaire -à l’expert ? Non, il ne la possédait pas, car il a -prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa -bouche : « N’eussions-nous pas trouvé le poison, que -M. Ledain et moi n’en serions pas moins restés convaincus -qu’il y avait eu un empoisonnement ! »</p> - -<p>Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de -tout agent toxique, et il assiste pendant six semaines à -des phénomènes d’intoxication sans les reconnaître ! -Pour un médecin légiste, c’est roide.</p> - -<p>M. Ganne demande à tous les échos des déjections du -malade, et il se plaint amèrement qu’on lui en refuse. -Mais M. Ganne, médecin légiste, ne devrait pas ignorer -que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une manière -continue par la voie rénale, et que leur recherche -est beaucoup plus facile dans les urines que dans les -autres déjections. Il aurait donc dû, le 25 juillet, date -de ses premiers soupçons, emporter des urines du malade, -les analyser pour savoir s’il y avait poison et -quelle était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort -que quinze jours après, aurait pu être sauvé.</p> - -<p>Au lieu de cela, M. Ganne nous dit : « En prévision -d’accidents sérieux, je prescrivis des antidotes : de l’eau -albuminée, de l’eau de Vichy, du chiendent nitré. » -Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison ; cela n’y -fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau -de Vichy et du chiendent ! O Molière ! du chiendent et -de l’eau de Vichy, pour combattre un empoisonnement -dont on ignore la cause !</p> - -<p>Plus loin, M. Ganne ajoute : « <i>Mais comme par mes -antidotes j’aidais la nature à expulser</i> les substances -nuisibles. » Est-ce de la candeur ou du toupet ? Laissez-moi -admettre que c’est de la candeur.</p> - -<p>On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons -à Parthenay. Douce illusion que je respecte -chez M. Ganne, envisagé comme magistrat municipal, -mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste. -Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que -l’eau fortement albuminée agissait sur le mercure introduit -dans l’estomac, — ce qui n’était pas le cas pour -Texier ; — que l’hydrate de peroxyde de fer agissait -de même sur l’arsenic ; mais seulement lorsque le médecin -est appelé <i>immédiatement</i>, au moment de l’accident. -Une panade épaisse, ou toute autre substance de -nature à englober, en quelque sorte, l’agent toxique, -et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un -vomitif, produisent exactement le même résultat : voilà -les véritables antidotes sur lesquels on peut compter. -L’estomac se trouve débarrassé mécaniquement du poison -qui n’est pas absorbé.</p> - -<p>Compter sur les <span class="small">ANTIDOTES</span>, dans les empoisonnements -lents et lorsque le toxique a pénétré dans la circulation -et imprégné l’organisme, c’est par trop candide. Et -cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient -à trouver du <i>mercure</i>, au moyen de la pile -de Smithson, quand le malade a succombé à l’<i>arsenic</i> -et n’a point absorbé de mercure !… Il aurait -peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à -un empoisonnement mercuriel.</p> - -<p>On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à -propos des antidotes : « La première des conditions est -de ne pas mêler dans l’estomac des substances susceptibles -de nuire aux analyses chimiques. » Autant dire -en bon français : périsse le malade, mais sauvons l’autopsie !</p> - -<p>Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement -aux médecins légistes, est absolument inepte, et jamais -elle n’a pu entrer dans la pensée d’un médecin instruit. -La vraie vérité (qu’il ignore peut-être) est que, parmi -les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas, -IL N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse -d’un expert digne de ce nom.</p> - -<p>C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion -de l’auditoire ; il voulait produire de l’effet.</p> - -<p>Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en -isolant l’arsenic, comme cela a lieu pour le mercure, il -émet une théorie de fantaisie, qui lui est toute personnelle -et que personne ne lui disputera.</p> - -<p>Je m’arrête à regret dans mon examen de la science -de M. Ganne, car il ne faut pas abuser des meilleures -choses ; mais si jamais je suis empoisonné, je le supplie -de ne pas se mêler de mon autopsie.</p> - -<p>Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas -montré plus fort que son confrère. Mais au moins lui -n’était pas dangereux. Il a surtout émis une théorie -bien amusante sur la migration du poison dans l’économie, -avec stations prolongées dans certains organes -comme s’il exécutait un voyage d’agrément.</p> - -<p>La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui -sont aujourd’hui terminés, est profondément triste. On -frémit de penser que la tête d’un accusé peut tomber, -parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié à des -mains incapables de le remplir.</p> - -<hr /> - - -<p>Est-ce bien possible, mon bon Giraud ! c’est vous le -chef de file des deux mille séraphins qui veulent jeter -le Sénat sur la Faculté de médecine pour la démolir. -Montjoie et Saint-Denis ! quelle fortune ennemie m’oblige -à vous traiter en adversaire ?</p> - -<p>L’épithète de <i>dénonciateur</i> a fait hérisser votre moustache, -et vous murmurez à mon adresse des frou frou -de chat en colère. Aussi je m’empresse de retirer cette -expression désobligeante. Mais si vous n’étiez pas un -ami, je ne me gênerais point pour vous dire : Ah çà, -monsieur, vous nous la contez belle ! vous prétendez ne -pas dénoncer parce que vous ne prononcez pas les noms -des professeurs dont vous citez les ouvrages, dont vous -indiquez les cours ! Autant vaudrait nous dire : Je les ai -nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur -adresse, donc je ne les ai point dénoncés. C’est là -une subtilité… cléricale au premier chef. J’ajouterais -que si le Sénat avait besoin de vous demander les noms -et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté -de les lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui, -absolument indispensables pour que la pétition soit -prise au sérieux. Mais vous êtes un ami, et je ne vous -dirai rien de tout cela.</p> - -<p>Une simple observation sur le nombre de vos adhérents : -j’ai ouï dire que vos deux mille signatures appartenaient -à des pères de famille, alors vous en cachez ; -car il paraît que huit à neuf cents prêtres l’ont signée, -et vous ne les rangez certainement pas parmi les pères de -famille.</p> - -<hr /> - - -<p>Je suis bien convaincu, mon bon Giraud, que vous -n’êtes pas homme à jouer une partie avec des dés -pipés et des cartes biseautées ; vous éprouverez donc une -douloureuse surprise en apprenant que les documents -qui servent de base à votre dénonci… non, à votre pétition, -sont absolument faux.</p> - -<p>Ils seraient vrais que je n’y trouverais pas de quoi -faire pendre un homme ; mais comme ils sont faux, vous -voilà obligé de chercher autre chose.</p> - -<p>En votre qualité de général, vous n’avez pu descendre -vous-même aux infimes détails qui sont du domaine -des subalternes, vous vous êtes borné probablement au -rôle de collecteur. Quand le préfet de police désire savoir -ce qui se passe dans une réunion, il n’y va pas lui-même, -il s’y fait représenter par des agents qu’on nomme, je -ne sais pourquoi, des mouchards, lesquels se faufilent -dans les groupes et enregistrent, en général, avec fidélité -les faits et gestes des ennemis de l’ordre public.</p> - -<p>Vos agents de la police cléricale ont procédé de même, -en se faufilant dans les hôpitaux et dans les cours de la -Faculté. Seulement ils se distinguent de leurs confrères -de la préfecture, en ce qu’ils inventent des <i>faits divers</i> -matérialistes, quand le sort trahit leurs oreilles ; la -<i>faim</i> sanctifie les moyens. Si vos agents de police ne -travaillent pas pour la gloire, ils vous ont volé votre -argent ou celui des fidèles.</p> - -<p>Ainsi :</p> - -<p>Dans votre pétition, vous parlez avec une chaleureuse -indignation d’un médecin de la Salpêtrière, qui -aurait plaisanté sur les amulettes d’une vieille femme. -Eh bien ! mon bon Giraud, l’agent qui vous a conté -cette bourde l’a entièrement fabriquée. On vient encore -de faire une enquête à la Salpêtrière ; tout le monde a été -interrogé, depuis le concierge jusqu’au directeur ; on a -même exhumé deux pensionnaires qui vivaient l’an -passé. Vous pouvez vous en rapporter à M. Husson, -pour faire une enquête, quand il s’agit d’être désagréable -aux médecins ; et l’on n’a pu trouver la moindre trace -réelle de cet odieux cancan.</p> - -<p>Renvoyez votre agent lire l’enquête ; il y trouvera de -la main du docteur Moreau (de Tours), médecin de cet -établissement, l’apostrophe de Blaise Pascal aux jésuites : -<span lang="la" xml:lang="la">MENTIRIS IMPUDENTISSIME</span> ; ce sera sa punition.</p> - -<p>Mais vous-même, mon cher Giraud, êtes-vous exempt -de blâme, lorsque vous ajoutez dans votre pétition : -<span class="sc">Et des faits semblables se produisent SOUVENT dans les -hopitaux.</span> Qu’en savez-vous ? Si le fait est démontré faux -lorsqu’on précise le lieu où il serait arrivé, la logique -permet d’admettre qu’il est archifaux quand on l’indique -dans les vapeurs du vague. J’ose vous dire, mon -bon Giraud, malgré tout le respect que j’ai pour votre -aimable caractère et vos fortes convictions, que vous -avez ici manqué de la prudence que recommandent -les auteurs sacrés dont vous suivez les traces.</p> - -<hr /> - - -<p>Si la police cléricale compte des romanciers, elle -compte aussi des faussaires habiles à altérer les textes.</p> - -<p>Je lis dans la pétition : « Un autre professeur quelques -jours après faisait en ces termes l’apologie de Malthus : -« Là où croît l’aisance, s’accroît aussi la sollicitude paternelle -en vertu de laquelle on ménage le nombre de -<i>ses</i> enfants. »</p> - -<p>Autant de faussetés que de mots, et votre estafier -mérite au moins quinze jours d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>. Il ne s’agit plus -de paroles qui s’envolent sans qu’on en puisse retrouver -la trace ; le discours a, par hasard, été imprimé, et les -écrits restent pour la condamnation des falsificateurs.</p> - -<p>1<sup>o</sup> L’orateur, le docteur Broca, l’éminent savant, n’était -pas professeur à l’époque où ce discours a été prononcé ;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Ce n’est point à la Faculté, <i>mais à l’Académie de -médecine</i>, que ce discours a été prononcé ;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Il n’était nullement question de Malthus dans -l’affaire, et M. Broca est l’adversaire et non l’apologiste -dudit Malthus ;</p> - -<p>4<sup>o</sup> La phrase <span class="small">GUILLEMETÉE</span> dans la pétition (c’est-à-dire -qui devrait être <i>rigoureusement copiée</i>) a été fabriquée -au moyen de deux membres de phrases tronqués, dont -l’un se trouve à la page 11, et l’autre à la page 12 du -texte imprimé ;</p> - -<p>5<sup>o</sup> Voici le texte exact du discours.</p> - -<p>« Le phénomène qui nous occupe est la conséquence -naturelle d’une loi que les économistes ont proclamée, -savoir que, dans une population quelque peu serrée, -tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires -tend par cela même à ralentir la natalité. (P. 11.) »</p> - -<p>Puis à la page suivante :</p> - -<p>« La jeunesse est moins prévoyante que l’âge mûr, -et les jeunes maris n’ont pas la prudence (pour employer -une expression euphémique) qui porte les -hommes plus mûrs, <i>je ne dis pas plus sages</i>, à ménager -le nombre de leurs enfants. »</p> - -<p>Est-ce clair ? Votre homme est-il bien pris la main -dans le sac, et n’a-t-il point attribué à M. Broca, et cela -en altérant son texte, une opinion tout à fait contraire -de celle qu’il a exprimée ?</p> - -<p>Je ne dirai rien de cet autre professeur qui aurait proclamé -que la matière est le Dieu des savants. L’enquête -du vice-recteur a prouvé que c’était encore un cancan -inventé.</p> - -<p>Quand on attaque, avec autant de violence que vous -le faites, des gens qui ont bec et ongles, il ne faut pas -aller à la bataille avec des fusils de carton.</p> - -<p>J’espère, mon bon Giraud, que vous allez sans retard -prévenir MM. les cardinaux que vous avez été indignement -induit en erreur ; car si vous les laissiez s’engager -dans une discussion basée sur de pareilles faussetés, -vous vous exposeriez à perdre leur confiance et leurs -bénédictions.</p> - -<hr /> - - -<p>Passons, si vous le voulez bien, mon cher Giraud, à -la partie annexe de votre pétition, et que vous adressez -au Sénat par la voie de votre <i>Journal des Villes et Campagnes</i>. -Vous déclamez, en citant des phrases, contre -les doctrines des professeurs Vulpian et Axenfeld, jeunes -savants qui honorent autant la Faculté par leur -caractère que par leur science. Vous leur reprochez -surtout de dire sous des formes diverses que le cerveau -est l’organe producteur de la pensée. Je dois vous confier, -mon bon Giraud, qu’il y a de longues années que -le fait n’est plus discutable, et si la science venait toute -seule aux gens, comme la grâce efficace, vous n’ignoreriez -pas cette vérité élémentaire.</p> - -<p>Sauriez-vous par hasard, de source certaine et par -révélation, que la pensée se forme dans l’intestin grêle -ou la rate ? Si vous le savez, ne craignez pas de répandre -cette nouvelle doctrine, et la liberté de l’enseignement -<i>que vous réclamez</i> est tellement complète, tellement -grande, que la Faculté vous accordera, pour peu que -vous le désiriez, un amphithéâtre à l’<i>École pratique</i>, -pour enseigner ces vérités nouvelles. Seulement, si les -élèves ne vous portent pas en triomphe, il ne faudra -point trop leur en vouloir.</p> - -<p>Vous êtes allé visiter le décapité qui parle, il vous a -répondu, donc son cerveau émet la pensée ; vous interrogeriez -vainement le reste de son corps, il ne vous répondrait -rien du tout.</p> - -<p>Allons sérieusement au fond des choses, mon bon -Giraud : ce n’est pas la liberté de l’enseignement que -vous demandez, car nous la possédons, et chacun a le -droit de professer toutes les sottises qui lui passent par -la tête, pourvu qu’il respecte le code. Ce que vous rêvez, -c’est la faculté de recevoir des bacheliers voués au blanc, -des licenciés porte-cierges, des docteurs <i lang="la" xml:lang="la">ad majorem Dei -gloriam</i>. Il vous faudrait aussi jeter bas M. Duruy, ce -qui serait un très-grand et très-véritable malheur, car il -est le seul ministre de l’instruction publique sincèrement -libéral et progressiste que nous ayons eu depuis -longtemps, et j’espère que vous n’obtiendrez rien de -tout cela.</p> - -<p>Livrer le haut enseignement au parti clérical serait la -ruine de la science en France. Le fait est démontré par -les échecs que subissent vos candidats aux concours -des écoles spéciales du gouvernement.</p> - -<p>L’école de Paris n’est ni athée ni matérialiste, elle est -positiviste, elle examine les faits sans se laisser enchaîner -par la révélation.</p> - -<p>L’école cléricale, pour être conséquente avec ses -principes, serait obligée de courber la science sous ses -doctrines immuables. Elle enseignerait par exemple :</p> - -<p>En <i>anatomie</i> : que la femme est tirée de la côte de -l’homme.</p> - -<p>En <i>histologie</i> : que l’homme est composé de boue.</p> - -<p>En <i>thérapeutique</i> : que l’eau de la Salette guérit tous -les maux.</p> - -<p>En <i>hygiène</i> : que la crasse et la vermine sont les apanages -de la perfection : l’empire appartient aux peuples -malpropres.</p> - -<p>En <i>botanique</i> : qu’il existe des raisins dont une grappe -forme la charge d’un homme.</p> - -<p>En <i>histoire naturelle</i> : que la baleine peut avaler un -homme d’un seul coup.</p> - -<p>En <i>chimie</i> : qu’une femme qui se retourne peut être -transformée en sel de cuisine.</p> - -<p>En <i>physique</i> : que l’eau peut former des murailles -verticales.</p> - -<p>En <i>cosmologie</i> : que le soleil tourne autour de la terre, -et qu’on peut l’arrêter dans sa course.</p> - -<p>En <i>géologie</i> : que les montagnes dansent comme des -chèvres, et que les collines sautent comme des béliers, -etc., etc.</p> - -<p>Ces doctrines sont plus rigoureusement orthodoxes -que celles professées à la Faculté ; cependant, si on les -exposait aux étudiants, je suis certain qu’ils danseraient -comme des chèvres, sauteraient comme des béliers, -mugiraient comme la mer en furie, et lanceraient des -projectiles comme des volcans en éruption.</p> - -<p>En résumé, mon bon Giraud, supposons que la majorité -du Sénat accepte comme des vérités les <i>inexactitudes</i>, -les balivernes et les cancans contenus dans votre pétition : -la prise en considération la fera renvoyer à M. Duruy ; -et savez-vous ce qu’il en fera ? Je n’ose pas vous le dire, -et cependant c’est le seul service qu’elle aura rendu à -l’humanité.</p> - -<p>Méditez la fable du serpent et de la lime. La lime, c’est -la science lentement forgée par les efforts du génie humain ; -le serpent, si vous allez parfois à la messe, vous -en rencontrerez au moins un dans les environs du lutrin.</p> - -<hr /> - - -<p>En fouillant dans vos souvenirs bibliques, vous retrouvez -en Judée un grand lac triste, morne et immobile, -dont les émanations méphitiques éloignent les -êtres vivants : c’est le lac Asphaltique, la mer Morte.</p> - -<p>Ses flots sombres et lourds laissent passer la brise -sans daigner se soulever ; il faut, pour blanchir leur -crête, le souffle puissant de la tempête. Ces eaux funèbres -n’ont de tressaillements que lorsque les ouragans -fouettent la terre de leurs dévastations.</p> - -<p>La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a -une trentaine de lieues de longueur, a été brusquement -créée pour punir les crimes de Sodome et de Gomorrhe. -C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de quelques -douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement -guère plus coupables que leurs contemporains -échappés à l’engloutissement.</p> - -<p>Lorsque la science passe auprès de traditions aussi -vénérables, elle tire son chapeau, mais elle se permet -cependant d’expliquer les choses à sa manière.</p> - -<hr /> - - -<p>L’entourage géologique du bassin de la mer Morte -nous démontre très-clairement qu’elle doit son origine -à des phénomènes volcaniques analogues à ceux que -nous avons signalés dernièrement à propos de Néa Kammeni. -Les soulèvements des chaînes montagneuses -environnantes ont déterminé une vaste dépression centrale, -et le Jourdain, qui selon toute probabilité, s’allait -jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par cet -infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense -entonnoir.</p> - -<p>On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle -de nos rivières ; elle porte mieux le nageur qui vient -s’y plonger. Sous ce rapport, la mer Morte rend des -points à l’Océan ; les baigneurs pourraient y périr asphyxiés -par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient -toutes les peines du monde à s’y noyer.</p> - -<p>L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez -originales : il fit jeter un jour dans la mer Morte des -prisonniers garrottés ; ils surnagèrent avec un entêtement -invincible, et l’excellent prince fut obligé de -chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer -Morte semble avoir tant d’horreur pour les vivants, -qu’elle les repousse de son sein lorsqu’on les lui jette en -pâture.</p> - -<p>La densité considérable que je signale tient à une -proportion énorme de sels en dissolution ; ce n’est -plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un jour on -exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches -faites à Pompéi, cette autre victime des volcans, -il se pourrait qu’on rencontre d’antiques Gomorrhéens -parfaitement conservés à la manière des anchois.</p> - -<p>Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser -cette solitude liquide sans trop se mouiller les pieds ; -cette tentative mérite d’être encouragée. M. Lartet, -qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de seize -analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches -en bateau.</p> - -<p>Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire -des analyses aussi nombreuses sur un liquide dont la -composition semble devoir être la même dans toute la -masse. C’est là encore un caractère qui distingue cette -mer des autres amas d’eau.</p> - -<p>Le liquide pris sur des points et à des profondeurs -distinctes a donné, à l’analyse, des résultats différents ; -les variations sont parfois considérables. L’eau puisée à -une profondeur de 300 mètres est beaucoup plus chargée -de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente -à mesure que les instruments descendent plus -bas pour faire leur prise. Sur les bords, et près de l’embouchure -du Jourdain, ou de petites rivières qui viennent -se jeter dans le lac, la salure est moins prononcée -en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on -peut observer quelques petits poissons, qui meurent -immédiatement quand on les transporte au large.</p> - -<p>Les recherches de M. Lartet, complétées dans leur -partie analytique par M. Terreil, présentent, en dehors -de leur valeur purement scientifique, un intérêt -industriel assez notable. Parmi les agents minéralisateurs -qui saturent les eaux du lac Asphaltique, on trouve -une proportion de potasse qui dépasse, sur certains -points, 5 pour 100. L’industrie pourrait donc largement -s’approvisionner à cette source inépuisable.</p> - -<p>La différence de composition chimique qu’on observe -entre les eaux de la mer Morte et celles de l’Océan, -prouve qu’il n’existe entre elles aucune communication -de nature à expliquer la présence des sels minéralisateurs.</p> - -<p>M. Lartet pense que ces sels proviennent d’origines -diverses. Ils sont probablement fournis en grande partie -par des sources thermales qui s’ouvrent au fond -du bassin. Il en existe de nombreuses sur ses bords -et qui sont très-chargés de principes minéralisateurs. -Le Jourdain fournit aussi son contingent. Enfin, d’après -Volney, il existe près du rivage méridional des -masses salines intercalées dans des couches de terrains -crétacés qui contribuent à renforcer cette saumure.</p> - -<p>Il n’est pas tout à fait aussi facile de déterminer les -causes qui font que l’Océan contient tant de sel.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap">La rentrée de la Faculté de médecine. — La physiologie -expérimentale à un point de vue spécial. — L’oculiste d’Azor</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">Le choléra. — Un candidat perdu, récompense honnête</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">Le professeur Jobert de Lamballe. — La transfusion. — Un -phénomène adipeux. — Une carte comme on en voit peu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c3">26</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">La médecine des gens qui ne sont pas médecins. — Le docteur -Duval. — Les biftecks de la rue Saint-Victor</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c4">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">La correspondance de l’Institut. — M. Élie de Beaumont. — Les -oculistes allemands. — Les candidats académiques</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c5">52</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap">Les greffes animales. — M. Maisonneuve. — Variole et vaccine</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c6">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap">Le docteur Griffus (d’Éphèse) au docteur Alcibiade, Agamemnon -Kostorinopoulo</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c7">79</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap">La grande séance de l’Académie de médecine. — La tuberculose. — Le -professeur Robin. — Le Jardin des plantes et -ses dynasties. — La statue de Bichat. — Kromluong Vongsa</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c8">95</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap">Ralentissement du mouvement -terrestre. — Revaccination. — Coloration des photographies. — M. Montagne. — Des -instruments nécessaires à la diagnose</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c9">111</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap">La mariée luxée. — Sur l’enroulement des plantes -volubles. — Reproduction des organes. — Trains de plaisir et de santé. — Le -père Patience. — Grande découverte scientifique</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c10">126</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap">Les trichines. — Un gigot immortel. — Pompiers incombustibles. — Face -à main. — Nouveau traitement de la -diarrhée. — Le dentiste visible nuit et jour</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c11">141</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap">Le hanneton considéré comme animal de trait. — Élections -académiques. — La chaîne pendante. — L’acide phénique. — M. -Bouley. — Les eaux de la Salette. — L’habit de -Vauquelin</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c12">155</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> -<td class="drap">Les sangsues cholériques. — Hauteur des vagues de la mer. — La -commission d’ethnologie. — Un chien oviglotte. — Les -hernies du grand monde. — Un homme qui n’a pas -d’opinion. — L’acide sulfurique</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c13">172</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> -<td class="drap">La pierre philosophale. — Le massacre des gens de noblesse. — Les -bottes du père Bourri</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c14">184</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> -<td class="drap">Les générations spontanées. — L’acclimatation des crocodiles. — Pharmacie -thérapeutique. — La voix du sang</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c15">204</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> -<td class="drap">L’homme n’est-il qu’un singe ? — La peine de mort. — Le -Pharmacien drogueur. — Le docteur Hénoque</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c16">220</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> -<td class="drap">La grêle. — Les chimistes. — Mac Clintock et sa clinique. — Un -professeur zélé. — Les invalides de la pharmacie. — Lamentations -de M. Valenciennes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c17">241</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> -<td class="drap">La naissance d’une île. — A la recherche d’un père</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c18">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> -<td class="drap">Séance annuelle de l’Institut. — La science vulgarisée. — Feu -le marquis d’Argenteuil. — L’enfant gâté. — La fontaine -Saint-Michel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c19">273</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> -<td class="drap">Les trichines. — L’hygiène des hôpitaux. — Un oculiste. — La -marée Babinet. — La médaille et ses revers</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c20">290</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> -<td class="drap">L’anthrax. — Un vase sourd comme un pot. — Internes et -directeur. — Le taureau savant. — Impressions de voyage</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c21">306</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> -<td class="drap">Le français de l’Académie. — Hôpital modèle. — M. Flourens</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c22">321</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td> -<td class="drap">Le nouveau promontoire. — Baillon. — Anesthésie locale. — M. -Duchartre. — M. Longet</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c23">339</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td> -<td class="drap">Réponse à M. Sainte-Beuve. — Illumination de -l’intestin. — Le zouave guérisseur. — Les étoiles filantes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c24">351</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td> -<td class="drap">L’épopée Le Verrier. — M. Rayer</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c25">364</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td> -<td class="drap">Le docteur Ganne et l’affaire Texier. — La pétition cléricale -au Sénat. — La mer Morte</td> -<td class="bot r"><div><a href="#c26">383</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em large">LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET C<sup>IE</sup></p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>DIEU DANS LA NATURE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Philosophie des sciences et réfutation du matérialisme, par <span class="sc">Camille -Flammarion</span>. 4<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12, orné du portrait de l’auteur.</td> -<td class="bot w5">4 fr.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LA PLURALITÉ DES MONDES HABITÉS</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Par M. <span class="sc">Camille Flammarion</span>. 12<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LES MONDES IMAGINAIRES ET LES MONDES RÉELS</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Par M. <span class="sc">Camille Flammarion</span>. 6<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>PHYSIOLOGIE DE LA PENSÉE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Recherche critique des rapports du corps à l’esprit, par M. <span class="sc">Lélut</span>, de -l’Institut. 2<sup>e</sup> édition. 2 vol. in-12.</td> -<td class="bot">7 fr.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>L’ALIÉNÉ</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Devant la philosophie, la morale et la société, par M. <span class="sc">Albert Lemoine</span>. -2<sup>e</sup> édit. 1 vol. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>L’AME ET LE CORPS</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Études de philosophie naturelle, par M. <span class="sc">Alb. Lemoine</span>. 1 v. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>VOYAGES D’UN CRITIQUE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">A travers la vie et les livres, par M. <span class="sc">Philarète Chasles</span>. 2<sup>e</sup> édit. 1 vol. -in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LA MÉDECINE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Histoire et Doctrines, par M. <span class="sc">Daremberg</span>. 2<sup>e</sup> édit. 1 v. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>LES MÉDECINS AU TEMPS DE MOLIÈRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Mœurs, Institutions, Doctrines, par M. <span class="sc">Maurice Raynaud</span>. 2<sup>e</sup> édit. -1 vol. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>PROCÈS DU MATÉRIALISME</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Étude philosophique, par M. <span class="sc">Félix Lucas</span>. 1 vol. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr.</td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c tit"><div>GALILÉE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les droits de la science et la méthode des sciences physiques, par <span class="sc">M. Th. -H. Martin</span>, doyen de la Faculté de Rennes. 1 vol. in-12.</td> -<td class="bot">3 fr. 50</td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LES CAUSERIES DU DOCTEUR</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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