diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 7173-8.txt | 5599 | ||||
| -rw-r--r-- | 7173-8.zip | bin | 0 -> 121001 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/srlpr10.txt | 5557 | ||||
| -rw-r--r-- | old/srlpr10.zip | bin | 0 -> 120252 bytes |
7 files changed, 11172 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/7173-8.txt b/7173-8.txt new file mode 100644 index 0000000..52da283 --- /dev/null +++ b/7173-8.txt @@ -0,0 +1,5599 @@ +The Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most +other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of +the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Sur la pierre blanche + +Author: Anatole France + +Posting Date: March 22, 2015 [EBook #7173] +Release Date: December, 2004 +First Posted: March 21, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA PIERRE BLANCHE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team. is file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +ANATOLE FRANCE + +SUR LA PIERRE BLANCHE + + + + + + _Tu semblés + avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu + du peuple des songes._ + + PHILOPATRIS, XXI. + +TABLE + + +I. Quelques Français liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome + +II. GALLION + +III. Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture + +IV. La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé + +V. PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE + +VI. Quand Hippolyte Dufresne eut achevé ta lecture + + + + + +SUR LA PIERRE BLANCHE + + + + +I + + +Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome, +se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli. C'étaient Joséphin +Leclerc, attaché d'ambassade en congé; M. Goubin, licencié ès lettres, +annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des +Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingénieur; Hippolyte +Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts. + +Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de +coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le +commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec +son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison +de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine +cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux +boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique. + +Là, ils s'arrêtent et regardent. + +En face d'eux se dressent les fûts tronqués des stèles honoraires et +l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la +basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des +Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A +leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Sévère et les hautes +colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrétienne et +l'hôpital des femmes étagent sur le Capitole leurs façades plus jaunes +et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'élève le +Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous +leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la voie Sacrée +aussi étroite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de +brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le +Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des +champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit +rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés, +multitude de piliers et d'autels, enchevêtrement de degrés et +d'enceintes: tout cela, non point petit, assurément, mais d'une +grandeur contenue et pressée. + +Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des +monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre: + +--Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions +modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles +ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du +soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les +orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des +coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris +de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui +bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de +vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés +de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un +de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille. +Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de +petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du +jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni +sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques, +c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la +curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers; +les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les +temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont +toujours quelque chose à demander aux puissances célestes. + +»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes +vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou +ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie +auguste d'un peuple. + +--Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases +honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une +nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné. + +Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les +fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour. + +Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts +par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la +fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé +sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs +pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau +légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le +«lac» de Curtius. + +Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières +flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où +nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du +jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum +silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres, +tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades +tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le +lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux. + +Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte +Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage, +intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au +directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon +service. + +--En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la +terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais +sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des +travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles +d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis +leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais +m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur +moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles. + +--Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si +j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et +pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les +troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large +front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre +sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et +l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il +a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et +pour les amoureux. + +Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode, +contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant +engagée sur la philosophie de l'histoire romaine: + +--Les Latins, dit-il, étaient raisonnables jusque dans leur religion. +Ils connurent des dieux bornés, vulgaires, mais pleins de bon sens et +parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthéon romain, composé de +militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries +peintes sur les parois des tombeaux étrusques, et l'on verra face à +face la raison et la folie. Les scènes infernales tracées dans les +chambres funéraires de Corneto représentent les monstres de +l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques +que le Jugement dernier d'Orcagna, à Sainte-Marie-Nouvelle de +Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que +le Panthéon latin présente constamment l'image d'une société bien +organisée. Les dieux des Romains étaient comme eux laborieux et bons +citoyens. C'étaient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les +nymphes elles-mêmes occupaient des emplois civils et politiques. + +»Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au +pied du Palatin. Elle ne semblait pas destinée par sa naissance, ses +aventures et ses malheurs à tenir un emploi régulier dans la ville de +Romulus. C'était une Rutule indignée. Aimée de Jupiter, elle avait +reçu du dieu l'immortalité. Quand le roi Turnus fut tué par Énée, sur +l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frère, elle se jeta +dans le Tibre pour fuir du moins la lumière. Longtemps, les pâtres du +Latium contèrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond +du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se +penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, à la clarté de la +lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains +ne la laissèrent point oisive, à ses douleurs. La pensée leur vint +tout de suite de lui donner une occupation sérieuse. Ils lui +confièrent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une déesse +municipale. Ainsi de toutes leurs divinités. Les Dioscures, dont le +temple a laissé des ruines si belles, les Dioscures, les deux frères +d'Hélène, astres clairs, les Romains les employèrent comme estafettes +au service de l'État. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval +blanc annoncer à Rome la victoire du lac Régille. + +»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et +des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques +qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce +qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils +l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a +son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a +des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour +la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le +ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif +un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche +mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin +et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs +saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à +venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du +Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à +l'Incoronata: + +»--Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta +sainte mère. + +»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent +avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a +pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes, +ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que +faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte +mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce +de pécher sans concevoir.» + +Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se +prêtait aux entreprises de leur politique. + +--Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était +pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner +par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion +administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de +l'administration. + +--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait +soigneusement les paradoxes. + +--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly. +Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains +indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel +Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le +fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens général de +fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de +désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que +forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros +propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire. +Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur +intérêt et pesaient attentivement leurs chances. + +--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde +les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la +civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un +incomparable instrument de progrès. + +--Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui +faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours +agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la +terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le +plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils +étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon +venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils +assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute, +disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient +battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si +l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner +bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant +perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un +arpent de sol, ces obstinés paysans. + +Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil +hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur +plusieurs assises de substructions antiques. + +--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous +pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en +recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter +pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de +Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la +Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les +décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois +étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde +entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière. + +Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique +comme la maison d'Evandre. + +Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois +blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient +une odeur de terre. + +--Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo +Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des +Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez +maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune +disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous +pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de +l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à +la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où +vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous +arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique, +sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_ + +Boni semblait n'avoir pas entendu. + +Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore +humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient +quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore +inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle +dans le vague de la rêverie. + +--Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de +bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane, +contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de +Faustine, au nord-ouest du Forum. + +»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des +squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et +les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation. +Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les +deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans +la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux +races, à deux génies? Je le crois. + +Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un +vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre: + +--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi +l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait +besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien +grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes +d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère +vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus. + +Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens: + +--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination +paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors +s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des +troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils +avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils +connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de +soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à +leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient +l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils +commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins +devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient +le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des +aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine +en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la +lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y +voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des +étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du +Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient +leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient +les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues +pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour +et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des +ombres. + +»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque +leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les +cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre. +Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou +glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était _flava et +candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin +jaune. + +»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez +apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et +vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient +fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la +république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns, +les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces +robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée, +le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais. + +Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo +Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil +creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières +barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui +recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements +frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que +l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un +grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des +perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns, +lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse. + +--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré +avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il +était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des +hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée, +qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie +des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité +palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables +héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts +formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de +roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que +l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il +s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle +tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu +ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans +des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin. +J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même +terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui +dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils +avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin. +Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a +passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur +ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable +espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment +imperceptible dans la vie de l'univers. + +Après un moment de silence: + +--Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de +distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au +cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce +qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a +des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne +sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une +même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent +sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs +races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des +races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En +1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race +germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites +allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il +n'y a pas de race juive. + +»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour +vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite +sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités +étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous +le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et +l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes. +C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux +Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés +de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les +siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les +migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de +foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis +point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races +humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe +assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très +caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs +de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent +chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces +différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des +forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire +de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales, +s'accuser de siècle en siècle plus fortement. + +--_E proprio vero_, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur +l'enfant romuléen. + +Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier: + +--Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire +de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du +_Foro Traiano_. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il +convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée, +entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris +par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte +par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de +la nuit. + +Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure +favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus +pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit. + + + + +II + +GALLION + +En la 804e année depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de +Claudius César, Junius Annaeus Novatus était proconsul d'Achaïe. Issu +d'une famille équestre originaire d'Espagne, fils de Sénèque le +Rhéteur et de la vertueuse Helvia, frère d'Annaeus Méla et de ce +célèbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son père adoptif, le +rhéteur Gallion, exilé par Tibère. Sa mère était du sang de Cicéron et +il avait hérité de son père, avec d'immenses richesses, l'amour des +lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus +soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquiétude agitait +son esprit. Il était curieux de la physique et de ce qu'on ajoute à la +physique. L'activité de son intelligence était si vive, qu'il écoutait +des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui, +même à la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les +loisirs qu'il savait se ménager au milieu des soins les plus graves et +des plus vastes travaux, il écrivait des livres sur les questions +naturelles et composait des tragédies. + +Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il était en effet +d'un caractère bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnât à +la colère. Il considérait la violence comme la pire des faiblesses et +la moins pardonnable. + +Il avait en exécration toutes les cruautés, quand leur véritable +caractère ne lui échappait pas à la faveur d'un long usage et de +l'opinion publique. Et souvent même, dans les sévérités consacrées par +la coutume des aïeux et sanctifiées par les lois, il découvrait des +excès détestables contre lesquels il s'élevait et qu'il aurait tenté +de détruire si on ne lui eût opposé de toutes parts l'intérêt de +l'État et le salut commun. A cette époque les bons magistrats et les +fonctionnaires honnêtes n'étaient pas rares dans l'Empire. Il s'en +trouvait certes d'aussi probes et d'aussi équitables que Gallion, mais +peut-être n'aurait-on pas rencontré dans un autre autant d'humanité. + +Chargé d'administrer cette Grèce dépouillée de ses richesses, déchue +de sa gloire, tombée de sa liberté agitée dans une tranquillité +oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseigné au monde la +sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, à la +vigilance d'un tuteur la piété d'un fils. Il respectait l'indépendance +des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes +vraiment grecs de naissance et d'éducation, malheureux seulement de +n'en découvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son +autorité sur une multitude infâme de Juifs et de Syriens, équitable +toutefois envers ces asiatiques, et s'en félicitant comme d'un +vertueux effort. + +Il résidait à Corinthe, la cité la plus riche et la plus peuplée de la +Grèce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et +embellie depuis lors par les proconsuls qui s'étaient succédé dans le +gouvernement de la province, s'élevait sur les dernières pentes +occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le +temple de Vénus et les bosquets des hiérodules. C'était une maison +assez vaste qu'entouraient des jardins plantés d'arbres touffus, +arrosés d'eaux vives, ornés de statues, d'exèdres, de gymnases, de +bains, de bibliothèques, et d'autels consacrés aux dieux. + +Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frère Annaeus +Méla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la +fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les +ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage +saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de +Kenkhrées. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Géraniens +et le rose Hélicon à la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons. +Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du +Parnasse. Gallion et Méla s'avancèrent jusqu'au bord de la haute +terrasse. A leurs pieds s'étendait Corinthe sur un vaste plateau de +sable pâle, incliné doucement vers les bords écumeux du golfe. Les +dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque, +les blancs degrés des propylées étincelaient, et les faîtes dorés des +temples jetaient des éclairs. Vaste et neuve, la ville était coupée de +rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhée, +bordé de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre était +offensée par la fumée des forges et par les ruisseaux noirs des +teintureries, et de ce côté, des forêts de pins, s'étendant jusqu'à +l'horizon, s'y confondaient avec le ciel. + +Peu à peu la ville s'éveilla. Le hennissement aigre d'un cheval +déchira l'air matinal, et l'on commença d'entendre les bruits sourds +des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses +d'herbes. Sorties de leurs masures à travers les décombres du palais +de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tête des urnes +de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau à la +fontaine Pirène. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les +jardins du proconsul, des Corinthiennes étendaient du linge pour le +faire sécher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de +poireaux. Dans le chemin creux qui montait à l'Acropole, un vieillard +demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un âne chargé de +salades et chantait entre ses dents ébréchées, dans sa barbe rude, une +chanson d'esclave: + + Travaille, petit âne, + Comme j'ai travaillé. + Et cela te profitera: + Tu peux en être sûr. + +Cependant, au spectacle de la ville recommençant son labeur de chaque +jour, Gallion se prit à songer à cette première Corinthe, la belle +Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour où elle vit ses citoyens +massacrés par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de +Sisyphe, vendues à l'encan, ses palais, ses temples incendiés, ses +murs renversés et ses richesses entassées dans les liburnes du Consul. + +--Il n'y a pas encore un siècle, dit-il, l'oeuvre de Mummius +subsistait tout entière. Ce rivage que tu vois, ô mon frère, était +plus désert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville +détruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, où +les illustres Bacchiades avaient étalé leur fière indolence, des +Latins pauvres et grossiers s'établirent et Corinthe commença de +renaître. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa +position. Elle perçoit un tribut sur tous les navires qui, venus de +l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhée et +de Kenkhrées. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accroître à +la faveur de la paix romaine. + +»Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas répandus sur le monde! Par lui +les villes, les campagnes goûtent un calme profond. Les mers sont +purgées de pirates et les routes de brigands. De l'océan brumeux au +golfe Permulique, de Gadès à l'Euphrate, le commerce des marchandises +se fait avec une sécurité que rien ne trouble. La loi protège la vie +et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte. +La liberté n'a désormais pour limites que ses lignes de défense et +n'est bornée que pour sa sûreté. La justice et la raison gouvernent +l'univers. + +Annaeus Méla n'avait pas, comme ses deux frères, brigué les honneurs. +Ceux qui l'aimaient, et ils étaient nombreux, car il se montrait, dans +ses manières, toujours affable et d'une extrême aménité, attribuaient +cet éloignement des affaires à la modération d'un esprit qu'attirait +une obscurité tranquille et qui n'eût voulu se donner d'autres soins +que l'étude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids +croyaient s'apercevoir qu'il était ambitieux à sa manière et jaloux, à +l'exemple de Mécène, d'égaler, simple chevalier romain, le crédit des +consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner +en lui l'avidité des Sénèques pour ces richesses qu'ils affectaient de +mépriser, et ils s'expliquaient de cette manière que Méla eût +longtemps vécu obscur en Bétique, tout occupé de l'administration de +ses vastes domaines, et qu'appelé ensuite à Rome par son frère le +philosophe, il s'y fût attaché à la gestion des finances impériales +plutôt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires. +On ne pouvait pas aisément décider de son caractère sur ses discours +parce qu'il tenait le langage des stoïciens, aussi propre à cacher les +faiblesses de l'âme qu'à révéler la grandeur des sentiments. C'était +alors une élégance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il +certain que Méla pensait hautement. + +Il répondit à son frère que, sans être versé comme lui dans les +affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la +sagesse des Romains. + +--Elles se montrent, dit-il, jusqu'au fond de notre Espagne. Mais +c'est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j'ai le mieux +senti la majesté bienfaisante de l'Empire. Je venais d'Hypathe, ville +célèbre par ses fromages et ses magiciennes, et j'avais chevauché +pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage +humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j'attachai mon cheval à +un arbre peu éloigné de la route et m'étendis sous un buisson +d'arbouses. Je m'y reposais depuis quelques instants quand je vis +passer un maigre vieillard chargé de ramée et fléchissant sous le +faix. A bout de forces, il chancela et, près de tomber, s'écria: +«César!» En entendant cette invocation monter de la bouche d'un pauvre +bûcheron dans un désert de rochers, mon coeur s'emplit de vénération +pour la Ville tutélaire, qui inspire jusque dans les pays les plus +écartés, aux âmes les plus agrestes, une telle idée de sa providence +souveraine. Mais à mon admiration se mêlèrent, ô mon frère, la +tristesse et l'inquiétude, quand je songeai à quels dommages, à +quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du siècle, +étaient exposés l'héritage d'Auguste et la fortune de Rome. + +--J'ai vu de près, mon frère, lui répondit Gallion, ces crimes et ces +folies dont tu t'affliges. Assis au Sénat, j'ai pâli sous le regard +des victimes de Caïus. Je me suis tu, ne désespérant pas de voir des +jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la +république sous les mauvais princes plutôt que d'échapper à leurs +devoirs par une mort inutile. + +Comme Gallion prononçait ces paroles, deux hommes encore jeunes, +portant la toge, s'approchèrent de lui. L'un était Lucius Cassius, +d'une maison plébéienne, mais ancienne et décorée, originaire de Rome. +L'autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et +toutefois d'une famille équestre, sortie du municipe de Terracine. Ils +avaient tous deux fréquenté les écoles d'Athènes et acquis une +connaissance des lois de la nature à laquelle les Romains qui +n'étaient pas allés en Grèce demeuraient tout à fait étrangers. + +A cette heure ils se formaient à Corinthe au maniement des affaires +publiques, et le proconsul les tenait à ses côtés comme un ornement à +sa magistrature. Un peu en arrière, vêtu du manteau court des +philosophes, le front chauve et le menton garni d'une barbe +socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras levé et +remuant les doigts en disputant avec lui-même. + +Gallion fit à tous trois un accueil bienveillant. + +--Déjà les roses du matin ont pâli, dit-il, et le soleil commence à +darder ses flèches acérées. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront +la fraîcheur. + +Et il les mena, le long d'un ruisseau dont le murmure conseillait les +tranquilles pensées, jusque dans une enceinte d'arbustes verts au +milieu de laquelle un bassin d'albâtre se croisait, plein d'une eau +limpide où flottait une plume de la colombe qui venait de s'y baigner +et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils +s'assirent sur un banc de marbre qui s'étendait en demi-cercle, +soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs +ombres. Tout autour de l'enceinte arrondie s'élevaient des statues. +Une Amazone blessée entourait mollement sa tête de son bras replié. +Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait +avec une chèvre. Une Vénus, au sortir du bain, essuyait ses membres +humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir. +Près d'elle un jeune Faune approchait en souriant une flûte de ses +lèvres. Son front était à demi caché par les branches, mais son ventre +poli brillait entre les feuilles. + +--Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu'un +souffle léger soulève sa poitrine. + +--Il est vrai, Marcus. On attend qu'il tire de sa flûte des sons +agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l'a sculpté dans le marbre +d'après un modèle ancien. Les Grecs excellaient autrefois à faire ces +bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement +célèbres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage +auguste et exprimer sur le marbre ou l'airain la majesté des maîtres +du monde. Qui n'admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui +voudrait être Phidias? + +--Certes aucun Romain ne voudrait être Phidias, s'écria Lollius, qui +dépensait l'immense héritage de ses pères à faire venir de Grèce et +d'Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa +du Pausilippe. + +Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les +mains d'un homme libre n'étaient pas faites pour manier le ciseau du +sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait +s'abaisser à fondre l'airain, à sculpter le marbre, à tracer des +figures sur une muraille. + +Il professait l'admiration des moeurs antiques et vantait à toute +occasion les vertus des aïeux: + +--Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et +dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape +taillé dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin +son pal vigoureux, menaçait les voleurs d'un supplice ridicule et +terrible. + +Méla, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l'exemple +d'un vieux patricien. + +--Au temps de la république, dit-il, cet illustre Caïus Fabius, d'une +famille issue d'Hercule et d'Évandre, traça de ses mains sur les murs +du temple de Salus des peintures si estimées, que leur perte récente, +dans l'incendie du temple, a été considérée comme un malheur public. +Et l'on rapporte qu'il ne quittait pas la toge pour peindre ses +figures, faisant connaître par là que cette tâche n'était pas indigne +d'un citoyen romain. Il reçut le surnom de Pictor que ses descendants +s'honorèrent de porter. + +Lucius Cassius répliqua vivement: + +--En peignant des victoires dans un temple, Caïus Fabius considérait +ces victoires et non la peinture. Il n'y avait pas alors de peintres à +Rome. Voulant que les grandes actions des aïeux fussent sans cesse +présentes aux yeux des Romains, il donna l'exemple aux artisans. Mais +de même qu'un pontife ou un édile pose la première pierre d'un édifice +et ne fait pas pour cela métier de maçon ou d'architecte, Caïus Fabius +fit la première peinture de Rome sans qu'on puisse le compter au +nombre des ouvriers qui gagnent leur vie à peindre sur des murs. + +Apollodore, d'un signe de tête, approuva ce discours et dit en +caressant sa barbe philosophique: + +--Les fils d'Iule sont nés pour gouverner le monde. Tout autre soin +serait indigne d'eux. + +Et longtemps, d'une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les +flattait parce qu'il les craignait. Mais, au dedans de lui-même, il ne +sentait que mépris pour ces intelligences bornées et sans finesse. Il +donna des louanges à Gallion: + +--Tu as orné cette ville de monuments magnifiques. Tu as assuré la +liberté de son Sénat et de son peuple. Tu as établi de bonnes règles +pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une équité +bienveillante. Ta statue s'élèvera sur le Forum. Le titre te sera +décerné de second fondateur de Corinthe, ou plutôt Corinthe prendra de +toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et +dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que +de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent à peindre +des vases, à teindre des étoffes, à modeler des figures, c'est par +nécessité. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire. +Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de +s'appliquer à des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse, +exerça le métier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on +voit encore sur l'acropole d'Athènes. Son habileté certes n'était pas +médiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les +plus renommés, représenter un athlète lançant un disque ou nouant un +bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer à +la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonné. +Dès lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les +proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui +est honnête. A ceux dont la forme était parfaite il préférait ceux +dont l'âme était belle, contrairement à ce que font les sculpteurs, +les peintres et les débauchés. Ceux-là estiment la beauté extérieure +et méprisent la beauté intérieure. Et vous savez que Phidias grava sur +l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlète parce qu'il était beau et +sans considérer s'il était chaste. + +--C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux +sculpteurs alors même que nous en donnons à leurs ouvrages. + +--Par Hercule! s'écria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de +ce Faune ou de cette Vénus. La déesse a la fraîcheur de l'eau dont +elle est encore mouillée. Elle est vraiment la volupté des hommes et +des dieux, et ne crains-tu pas, ô Gallion, qu'une nuit un rustre, +caché dans tes jardins, ne lui fasse subir le même outrage qu'un jeune +impie infligea, dit-on, à la Vénus des Cnidiens? Les prêtresses du +temple trouvèrent un matin sur la déesse les vestiges de l'offense, et +les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une +tache ineffaçable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la +patience de l'Immortelle. + +--Le crime ne fut pas impuni, déclara Gallion. Le sacrilège se jeta +dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu. + +--Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes +les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô +Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive +mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des +pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je +préfère cette Vénus. + +Apollodore leva la main droite et dit: + +--Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une +telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts +et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme +toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps +de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie +d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une +chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps +de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il +contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses, +occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes +actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence. + +--Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des +vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses +sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les +dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou +révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des +bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que +l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des +fontaines de Rome. + +--Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux +vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer +l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché, +ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je +t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que +certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines +femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts +l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire, +il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup +d'hommes. Voici comment on explique ce mélange: + +»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent +des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme +font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple +unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire +sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il +entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes +et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du +nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord +séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi +bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de +coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices, +de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un +art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen +desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se +reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni +le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de +mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes +ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait +plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez +Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent +la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le +cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal +assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les +organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait +et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il +donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un +homme ce qui convenait à une femme. + +»De la sorte, nos premiers parents furent composés de morceaux +disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres. +S'étant accouplés à leur gré ou par hasard, ils produisirent des êtres +incohérents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous +voyons tant de femmes viriles et d'hommes efféminés. C'est ce qui +explique également les contradictions qu'on rencontre dans le plus +ferme caractère et comment l'esprit le plus résolu se dément à toute +heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec +nous-mêmes. + +Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas à +l'homme à se vaincre lui-même et qu'il l'induisait au contraire à +céder à la nature. + +Gallion fit observer que les poètes et les philosophes retraçaient +diversement l'origine du monde et la création des hommes. + +--Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les +Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils +rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne +s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent +incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il +est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout +savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer +notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons +entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude +de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître +les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer +les destinées de l'homme et du monde. + +--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à +pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos +forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt +par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns +consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de +faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée +ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de +quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles +sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire, +éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire. +C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au +présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment +les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de +fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en +lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes. + +Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se +plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent +plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du +Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et +des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait +l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients, +la dépravation féroce de la multitude. + +Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant, +ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre +souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés, +conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette +noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis +longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin +Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes +intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient +leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils +l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de +l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la +république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était +mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils +honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir +une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils +considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère +comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque +l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils +s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui +promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à +Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux +contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie +de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux +mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister +au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante, +comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser +mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses +soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait +ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le +meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre +l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein +d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les +bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de +Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le +style de Sénèque à un mortier sans ciment. + +Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient +peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix +de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté. +Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans +l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi +cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des +griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius +l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite +rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui +étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre +d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais +patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard +et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la +fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas +l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les +Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de +leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient +d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie +publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par +le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient +de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de +l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître. + +Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus. + +--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que +notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César. + +Un murmure favorable accueillit cette nouvelle. + +--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union +grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux +d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon +frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la +douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat +devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il +a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses, +Ilion, Bologne, Apamée. + +--Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hérité l'humeur noire +des Domitius, ses aïeux? + +--Non certes, répondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui. + +Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des +louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et +sincères, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tête +de son fils encore enfant. + +--Néron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain, +qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et +d'études. Ils s'exercèrent ensemble à déclamer en langue grecque et en +langue latine. Ils s'essayèrent ensemble à composer des poèmes. +Jamais, dans ces luttes ingénieuses, Néron ne donna le moindre signe +d'envie. Il se plaisait au contraire à vanter les vers de son rival, +où, malgré la faiblesse de l'âge, paraissait, ça et là, une ardente +énergie. Il semblait quelquefois heureux d'être vaincu par le neveu de +son précepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les +poètes compareront un jour l'amitié de Néron et de Lucain à la sainte +amitié d'Euryale et de Nisus. + +--Néron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une +âme douce et pleine de pitié. Ce sont là des vertus que les années ne +pourront qu'affermir. + +»Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiescé au voeu du Sénat et au +désir du peuple. Par cette adoption il a écarté de l'Empire un enfant +accablé du déshonneur de sa mère, et il vient, en donnant Octavie à +Néron, d'assurer l'avènement d'un jeune César qui fera les délices de +Rome. Fils respectueux d'une mère honorée, disciple zélé d'un +philosophe, Néron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus, +Néron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la +pourpre des leçons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et +modération. + +--Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une ère de bonheur +s'ouvrir pour le genre humain! + +--Il est difficile de prévoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne +doutons point de l'éternité de la Ville. Les oracles ont promis à Rome +un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux. +Vous dirai-je ma plus chère espérance? Je m'attends avec joie à ce que +la paix règne pour toujours sur la terre après le châtiment des +Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la +fin des guerres détestées des mères. Qui pourrait désormais troubler +la paix romaine? Nos aigles ont touché les bornes de l'univers. Tous +les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le +Sabéen, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se désaltère dans le +sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, l'Éthiopien +crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de +nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les +sables brûlants de la Libye tiennent en réserve des ennemis du peuple +romain? Tous les Barbares, gagnés à notre amitié, déposeront les +armes, et Rome, aïeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse, +verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants +adoptifs, méditer la concorde et l'amour. + +Tous approuvèrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tête. + +Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachés à sa naissance, +et la gloire des armes, tant vantée par les poètes et les rhéteurs, +excitait son enthousiasme. + +--Je doute, ô Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se +haïr et de se craindre. Et, à vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la +guerre cessait, que deviendraient la force des caractères, la grandeur +d'âme, l'amour de la patrie? Le courage et le dévouement ne seraient +plus que des vertus sans emploi. + +--Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cessé de +se vaincre entre eux, ils travailleront à se vaincre eux-mêmes. Et +c'est là le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble +emploi de leur courage et de leur magnanimité. Oui, la mère auguste +dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les siècles, +Rome, établira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie +dans certaines conditions mérite d'être vécue. C'est une petite flamme +entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinité. Tant qu'il +vit, un homme est semblable aux dieux. + +Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur +l'épaule de la Vénus dont les formes de marbre brillaient entre les +myrtes. + +--Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plaît +à tes discours. Ils sont doux et pleins de vénusté. + +Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlèrent +des dieux. Apollodore pensait qu'il n'était pas facile d'en connaître +la nature. Lollius doutait de leur existence. + +--Quand, dit-il, la foudre tombe, il dépend du philosophe que ce soit +la nuée ou le dieu qui ait tonné. + +Mais Cassius n'approuvait pas ces propos légers. Il croyait aux dieux +de la République. Incertain seulement des limites de leur providence, +il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas à se séparer du +genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la +religion des aïeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris +des Grecs: + +--Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on +ne peut concevoir une image sans réalité. Comment verrait-on Minerve, +Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve? + +--Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme +qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a +vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre +formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la +frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte, +inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même +comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un +immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé +sur une marchande de gâteaux. + +--En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence +des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine, +puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous, +soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés. + +--Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont +la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux. + +--O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée +d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont +l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec +deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une +chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour +garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond. + +Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques. + +--Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte +des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où +trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un +dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses +parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui +est la nature entière. + +Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave +langage, définit les caractères de la divinité. + +--Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de +l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme, +flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle +le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est +essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et +passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu +changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le +monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles +doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il +habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas +obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal +de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de +prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire +qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur +et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui +gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux: +le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme +nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans +sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du +monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines. +Contre lui-même son impuissance est infinie. + +Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda +licence de faire quelques objections: + +--Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la +Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des +déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout +par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur +quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une +substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je +ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont +plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine +et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui +donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme +plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace +aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur +son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y +songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que +les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point +un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle +n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as +reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de +choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage; +elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à +planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores. +L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont +on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en +rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il +forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu, +ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que +commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la +terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour +en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes +blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose +qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux. +Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son +inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à +lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler +imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est +pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à +construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par +exemple, un moucheron, une goutte d'eau! + +»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion, +et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son +frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule +s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient +être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul. +Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que +le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il +s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après +avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là +encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les +moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi, +j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis, +mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs +appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle +se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans +l'univers. + +Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un +peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et +les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas +victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas +l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait +surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait +qu'aux vérités utiles. + +--Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la +nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux +noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme. +Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne +crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui +consume toute matière et demeure inaltérable. + +»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des +idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le +reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets +quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant +avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une +préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des +opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas +volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à +toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne +plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre +et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un +tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez +grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par +impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop +étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et +d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que +serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique +sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos +ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous +divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à +proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par +toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie +menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte +seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom. +Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour +ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder +l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à +l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On +n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de +l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En +effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour +les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que +tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette +manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose +d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose +différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage +de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre +croyance. + +--Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais +pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au +vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms +ou qu'il n'en a qu'un? + +Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole: + +--Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu +l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe +guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles +d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion +ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire +nous-mêmes. + +--Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je +nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La +divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient +en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les +dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux, +Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les +plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent +pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie, +ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses +sacrées. + +Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la +conversation à son premier sujet: + +--Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les +destinées de l'homme après la mort? + +En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux +héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes. + +--Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les +envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il +appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas. +Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont +destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et +ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut +d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants. +Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure +feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies +élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre, +ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte. +Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires +s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre +globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu +seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur +immortalité. Ainsi que l'a dit un poète: + +Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en +héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de +l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du +ciel. + +»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout +entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en +devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros +et les Dieux. + +--Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus +Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un +barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait +pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les +constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en +pâlissant de ces pâles honneurs. + +Gallion secoua la tête: + +--Le poète Euripide a dit: + +Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous +n'en connaissons point d'autre. + +Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de +mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à +une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils +l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense +décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels +abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le +véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la +vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour +soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de +la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion, +si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta +mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos +ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.» + +--Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils +aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes? + +Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels +ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement. + +Il en donna ses raisons: + +--Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous +savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le +fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde. +Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de +supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté +illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie, +ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est +mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable +sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est +le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points +extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter +finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle: + +Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est +fatal. + +Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de +la nature. + +--J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne +sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline +à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption, +et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes, +s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des +régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu. +Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration +céleste. + +»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que +leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux, +habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des +mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que +leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est +manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de +transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours. + +--En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels +produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même +qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux +sont peut-être un mensonge des poètes. + +Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne +de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne +succéderait Prométhée. + +--Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le +consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due +à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses +destins heureux. + +Apollodore demanda: + +--Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui +ébranle le monde? + +--Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois +pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de +Jupiter. + +Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé +d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des +plaideurs l'attendaient au tribunal. + +Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance. + +--C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la +basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger +devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition. +Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque +grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la +minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a +écrite. + +»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée +des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande +justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à +Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la +loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras +cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges +appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous +ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur +incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace +le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause +est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens +pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat. + +Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour +une si méchante affaire. + +--Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les +règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les +grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les +petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires +minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par +leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque +sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi. + +--Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à +remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je +doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes +décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse +prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la +colère et de la peur. + +Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux +lois humaines les caractères de la véritable justice: + +--Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y +ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute +des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement. + +Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques +instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis: + +--A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire +par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces +Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois, +qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est +troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les +navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et +d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de +sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est +le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y +vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je +suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la +manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les +rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers. + +--Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius +Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre +dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et +qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont +peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du +Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs, +dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et +d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils, +déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des +rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs +femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants +tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as +dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent +sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un +certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de +sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et +César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les +plus séditieux. + +--Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter +Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent +encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les +grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur +les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce +qu'il est devenu et s'il vit encore. + +--Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le +saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du +crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il +serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude. + +»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges +où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils +se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et +partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le +compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers +excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps +souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas +d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment +de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur +loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des +adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à +peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux +Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où +toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de +Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils +vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs +superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple +illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent +l'Italie du venin oriental. + +Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à +ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient. + +--Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville +grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de +travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne +célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de +manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un +vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était +versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa +religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos +lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent +volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur +le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et +orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec +quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux +croyances des Juifs. + +Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi. + +--Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie +du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des +brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du +Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire +qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la +providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent +de répandre. + +--C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu +unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut +qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi +de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son +temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni +ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières +périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que +ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne +diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et +conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais +que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république +pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que +penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux? +Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments? +Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares +comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à +croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à +laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher. + +»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les +religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes, +qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les +professent, que semblables à des traits lancés de points différents +vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule, +cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on +la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je? +une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une +abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le +tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de +toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de +l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à +l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des +hommes? + +»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête, +j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la +chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses +épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je +serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est +également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre +avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en +n'adorant que leur Dieu! + +--Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour +dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux +bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit +raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une +ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire +orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce +n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des +usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que +les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas +croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en +éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart, +assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu +devant ses semblables. + +--J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des +matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle +les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue +de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause +qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave. + +Lucius Cassius reprit d'une âme irritée: + +--J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est +trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on +la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race +fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses +moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux +immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette +humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens +usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la +terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense +encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et +les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a +répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est +désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et +livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas! +Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs! +Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements +du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la +colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La +terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur. +Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres +perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé. +Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée +au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les +rênes de son char. + +--Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont +d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de +graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer +par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues +d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils +ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le +cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une +infortune privée ou publique. + +Mais Gallion semblait touché des douleurs de Cassius. + +--Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est ému +d'un si grand péril. Il s'est plaint au Sénat du mépris où étaient +tombés les anciens usages. Effrayé du progrès des superstitions +étrangères, le Sénat, sur son avis, a rétabli les aruspices. Mais ce +ne sont pas seulement les cérémonies du culte, ce sont les coeurs des +hommes qu'il faudrait rétablir dans leur pureté première. Romains, +vous redemandez vos dieux. Le vrai séjour des dieux en ce monde est +l'âme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passées, la +simplicité, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y +rentreront aussitôt. Vous serez vous-mêmes des temples et des autels. + +Il dit, et, prenant congé de ses amis, gagna sa litière qui, depuis +quelques instants, l'attendait près du bosquet de myrtes, pour le +porter au tribunal. + +Ils s'étaient levés et, derrière lui, quittant les jardins, ils +marchaient à pas lents sous un double portique, disposé de manière à +ce qu'on y trouvât de l'ombre à toute heure du jour, et qui conduisait +des murs de la villa jusqu'à la basilique où le proconsul rendait la +justice. + +Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait à Méla de l'oubli où +étaient tombées les antiques disciplines. + +Marcus Lollius, posant la main sur l'épaule d'Apollodore: + +--Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Méla ni même Cassius +n'ont dit pourquoi ils haïssaient si fort les Juifs. Je crois le +savoir et veux te le confier, très cher Apollodore. Les Romains qui +offrent aux dieux, comme un présent agréable, une truie blanche, ornée +de bandelettes, ont en exécration ces Juifs qui refusent de manger du +porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyèrent au pieux Énée +une laie blanche en présage. Si les dieux n'avaient pas couvert de +chênes les royaumes sauvages d'Évandre et de Turnus, Rome ne serait +pas aujourd'hui la maîtresse du monde. Les glands du Latium +engraissèrent les cochons dont la chair a seule apaisé l'insatiable +faim des magnanimes neveux de Rémus. Nos Italiens, dont les corps sont +formés de sangliers et de porcs, se sentent offensés par +l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstinés à rejeter, ainsi qu'un +aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui +nourrissent les maîtres de l'Univers. + +Ainsi, tous quatre, échangeant de faciles propos et goûtant l'ombre +douce, ils parvinrent à l'extrémité du portique et virent tout à coup +le Forum étincelant de lumière. + + +A cette heure matinale, il était tout agité du mouvement de la foule +sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un +socle où étaient sculptées les Muses, et l'on voyait, à droite et à +gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogène de +Cythère. Un Neptune à la barbe verte se tenait debout dans une vasque. +Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum était +de toutes parts environné de monuments dont les hautes colonnes et les +voûtes révélaient l'architecture romaine. En face du portique par +lequel Méla et ses amis étaient venus, les Propylées, que surmontaient +deux chars dorés, bornaient la place publique et conduisaient par un +escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhée. De l'un et +l'autre côté de ces portes héroïques, régnaient les frontons peints +des sanctuaires, le Panthéon et le temple de Diane Éphésienne. Le +temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la +mer. + +La basilique n'en était séparée que par une ruelle obscure. Elle +s'élevait sur deux étages d'arcades, soutenues par des piliers +auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une +base carrée. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son +caractère à tous les autres édifices de la ville. Il ne subsistait de +la première Corinthe que les débris calcinés d'un vieux temple. + +Les arcades inférieures de la basilique étaient ouvertes et servaient +de boutiques à des marchands de fruits, de légumes, d'huile, de vin et +de friture, à des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des +barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrière de petites tables +couvertes de pièces d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces +échoppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de +querelles et des odeurs fortes. Sur les degrés de marbre, partout où +l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux dés ou aux +osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air +anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils +dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de +Rome rédigées par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et +d'étrangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de +jeunes garçons épilés et fardés, des marchands d'allumettes et des +marins estropiés portant pendu à leur cou le tableau de leur naufrage. +Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les +grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des +graines dans les fentes des dalles chaudes. + +Une fille de douze ans, brune et veloutée comme une violette de +Zanthe, posa par terre son petit frère qui ne savait pas encore +marcher, mit près de lui une écuelle ébréchée, pleine de bouillie avec +une cuiller de bois, et lui dit: + +--Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge. + +Puis elle courut, une obole à la main, vers le marchand de poissons +qui dressait derrière des corbeilles tapissées d'herbes marines sa +face ridée et sa poitrine nue, couleur de safran. + +Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmêla ses +pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur +à son aide, il criait d'une voix étouffée par les sanglots: + +--Ioessa! Ioessa! + +Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du +vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la +sécheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une +smaride, dont la chair est délicate, mais qui valent beaucoup +d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retroussée, trois +poignées d'oursins et d'épines de mer. + +Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne +cessait d'appeler: + +--Ioessa! Ioessa! + +L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le +petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant +dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure +emmêlée. + +Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de +poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois, +sanglotait auprès de son écuelle renversée. + +Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la +basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague, +il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers: + +--Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et +l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres +heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air +et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines, +ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs +éléments primitifs. Un monde tout neuf.... + +En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu +à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son +corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et +son bâton gisaient à son côté. + +Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les +hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme +couché ne lui en laissa pas le temps. + +--Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne +l'aumône au philosophe Posocharès. + +--Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne +vois pas encore un philosophe. + +Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore +lui arrêta la main. + +--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même +un homme. + +--J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est +un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme +fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je +m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui +donne est meilleur que celui qui reçoit. + +Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses +compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de +débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui +passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi, +découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage +les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé. + +--N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons, +d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur +querelle? + +Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils +préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul +qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir. + +--Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons +rien d'intéressant. + +»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour +accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici +un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe +fourchue. Il s'agite comme la Pythie. + +Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre, +pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule +moqueuse: + +--Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui +n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos +philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous +n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a +livrés aux vices contre nature... + +Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme, +car il murmura en haussant les épaules: + +--C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque +nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous +l'en croyons. + +Et Stéphanas enseignait le peuple: + +--Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est +exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son +fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais +vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon +l'esprit. + +»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs +oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur +sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis? + +»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la +famille d'Abraham. + +La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures. +Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande +colère et le feu destructeur qui consumerait le monde. + +--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de +mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est +passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui +n'auront pas cru en Jésus crucifié périront. + +Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au +milieu des moqueries de la foule hilare. + +A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre +du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif +avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant +rudement: + +--Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines. +Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire +l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes, +débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te +plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine? +Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres +prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir +de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire. + +Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon. + +--Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils +veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César. + +Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes, +d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à +l'apôtre, qui vaticinait encore. + +Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées, +l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu: + +--Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde. + +Et il exultait de joie. + +Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant: + +--Anastasis! Anastasis! + +Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul +s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à +quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses +dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique +l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir. +Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales, +ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à +lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur +son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et +suivit le vieillard. + +Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le +cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les +nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et +la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et +propice aux jeux d'Éros. + +A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge: + +--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône, +qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle. + +--C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte +d'homme à qui l'argent était très convenable. + +Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces, +riait de voir un caillou étinceler au soleil. + +--Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la +façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins +philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes +débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les +larmes, avec des langueurs et des fureurs... + +Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint +étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains. + +--Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion +crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements +vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et +d'oignon. + +--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un +philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des +carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait +uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté +extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble +et plus précieuse. + +--L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les +conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus +hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé. +Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne.... + +Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le +proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis. + +--Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que +j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très +ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une +troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de +Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de +menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de +glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à +saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour +comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le +chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort +laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse, +qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et +s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles +de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient +tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce +Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les +Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y +avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur +persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je +n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non +sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de +quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je +les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire; +mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et +d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire +et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce. +Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous +comme vous l'entendrez.» + +--Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de +bonne grâce à un arrêt si sage? + +--Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de +goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres +murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai +laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru +voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs +n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont +très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la +faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient, +ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing. + +»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent +particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons! +comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en +l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons! +D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient +été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont +traité Sosthène. + +Méla félicita le proconsul. + +--Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables +plaideurs. + +--Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé +entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi +extravagants l'un que l'autre?.... Si je les traite avec mépris, ne +croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et +pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul +s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de +tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes +des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à +leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son +maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il +les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces +Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle +image de la divinité ne brille en eux. + +A ces mots, Marcus Lollius sourit: + +--Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui +vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les +prostituées. + +--Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque +connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps +antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple, +dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit +à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à +ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent +parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance. +Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce +Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux +que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle +obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne +suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne +savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance. +D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à +son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa +nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous +un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer, +c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui +serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré +parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à +Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore +Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de +Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu. + +»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la +terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à +Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait +aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en +secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a +plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui +ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux +hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres +amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers +amis?» + +--Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il +pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu +à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne +peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de +Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au +rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une +urine céleste. + +--Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs +Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête +d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé +l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera +jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces +marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins. +Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes +villes, quelques poignées d'esclaves. + +--Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce +hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une +merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter +détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de +l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance +sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans +doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il +ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les +prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de +quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde. + +Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne +l'eût arrêté. + +--Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien +que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un +petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et +ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que +fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite +étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses +adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux +applaudissements du peuple romain. + +»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours +dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent +interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître +l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et +à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui +sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et +la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées, +qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui +détrônera Jupiter. + +Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se +tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule. + +--Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en +souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers +n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons, +mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un +antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance +cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine +jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a +fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont +jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à +son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain. + +Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur +le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra, +près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de +Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue. +C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le +Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi. +Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de +sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui +tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul. + +Il répondit avec orgueil: + +--Vous voyez celui-là! + +Mais il était déjà à terre, foulé aux pieds. Les Juifs ramassaient des +pierres en criant: + +--C'est un blasphémateur! Lapidons-le! + +Deux des plus zélés arrachaient la borne milliaire, plantée par les +Romains, et s'efforçaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un +bruit sourd sur les os décharnés de l'apôtre, qui hurlait: + +--0 délices des plaies! ô joie des supplices! ô rafraîchissement des +tortures! Je vois Jésus. + +A quelques pas de là, le vieillard Posocharès, sous un buisson +d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs +polis d'Ioessa. Importuné du bruit, il grogna d'une voix étouffée dans +les cheveux de la jeune fille: + +--Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe. + +Quelques instants après, un centurion qui passait sur la route déserte +releva Stéphanas, lui fit boire une gorgée de vin, et lui donna du +linge pour bander ses blessures. + +Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Médée, disait: + +--Si vous voulez connaître le successeur du maître des hommes et des +dieux, méditez les paroles du poète: + +L'épouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son père. + +»Ce vers désigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des +mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de +formes et d'amours. Il me paraît certain que le gouvernement de +l'univers doit passer à Hercule. Cette opinion est depuis longtemps +établie dans mon esprit sur des raisons tirées non seulement des +poètes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi +dire, salué par avance l'avenement du fils d'Alcmène, au dénouement de +ma tragédie d'_Hercule sur l'Oeta_, qui se termine par ces vers: + + 0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde, + sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une + forme nouvelle épouvante les hommes, détruis-le d'un coup de foudre. + Tu sauras mieux que ton père lancer le tonnerre. + +»J'augure favorablement du règne prochain d'Hercule. Il montra dans sa +vie terrestre une âme patiente et tendue vers de hautes pensées. Il +terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera +pas un nouveau Caïus gouverner impunément l'Empire. La vertu, la +simplicité antique, le courage, l'innocence et la paix régneront avec +lui. Voilà mon oracle! + +Et Gallion, s'étant levé, congédia ses amis en ces mots: + +--Portez-vous bien et aimez-moi. + +III + +Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture, les oiseaux annoncés par +Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum désert. + +Le ciel étendait sur les ruines romaines le voile cendré du soir; les +jeunes lauriers plantés sur la voie Sacrée élevaient dans l'air léger +leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du +Palatin se revêtaient d'azur. + +--Langelier, vous n'avez pas imaginé cette histoire, dit M. Goubin, +qu'on ne trompait pas aisément. Le procès intenté par Sosthène à saint +Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achaïe, est dans les +_Actes des Apôtres_. + +Nicole Langelier en convint sans difficulté. + +--Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 à 17, +que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon +manuscrit. + +Et il lut: + +12. _Or, Gallion étant proconsul d'Achaïe, les Juifs d'un commun +accord s'élevèrent contre Paul, et le menèrent à son tribunal,_ + +13. _En disant: «Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu +d'une manière contraire à la loi.»_ + +14. _Et Paul étant près de parler pour sa défense, Gallion dit aux +Juifs: «O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque +mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec +patience._ + +15. _»Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots, +et de votre loi démélez vos différends comme vous l'entendrez: car je +ne veux point m'en rendre juge.»_ + +16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._ + +17. _Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent +devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine._ + +»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion +son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient +parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe, +province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut +rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il +devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais +peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque +et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les +Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un +livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies. +Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque +chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans +raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il +était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère +illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des +propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une +doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à +celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais +pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme +aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que +personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il +recherchait les honneurs. + +»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à +cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite. +Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus +célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique. +En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste, +pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla, +différents de caractère, mais également dignes de son affection. + +»--Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant +qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de +leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs +par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la +considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de +tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion +recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une +vie douce et paisible pour se consacrer à toi. + +»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les +Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps, +couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs, +c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier +romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les +grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit +nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était +habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi +désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques, +qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et +l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se +représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa +chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des +âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète. +Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de +son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait +l'éloquence et la poésie au-dessus de tout. + +»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison. +Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été +témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment +le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment +sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable. +Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait +ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que +le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie +serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des +supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la +souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas +celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute +délation était crue aveuglément. + +»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et +d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui, +sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On +supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit +une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle +fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes +de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux +affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste +à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il +se donna la mort. + +»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai +fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla +voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes +au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer +avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son +frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance, +et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela +je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les +procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le +Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux +des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires +par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon +Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de +secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul +fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis +s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art, +philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à +travers des curiosités variées, une préoccupation constante de +l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout +aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la +destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi +les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est +une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher +dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai +remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que +j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au +hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties +scientifiques. + +--Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits +de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques, +rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre, +aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de +Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de +l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le +monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce +moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir +qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple +de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les +esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes! + +--Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier, +qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul. +On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul +avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait +entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il +n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était +nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un +interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la +conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa +raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que +ces deux hommes auraient bien pu se dire? + +»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain. +Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à +Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos +agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se +trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient +des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier, +dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de +pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa +joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et +sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa +charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne +découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le +proconsul d'Achaïe. C'est Néron. + +»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute, +du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à +l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus +tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus. +Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il +avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux +puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font +peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre +l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.» +Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu +plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un +sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un +tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité +de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient +bien pu se dire? + +»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous +voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique, +ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout, +leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul +était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur +civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul +n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation +du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides, +le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit, +dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à +Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les +Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près +de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité. +Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler +le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en +conversation avec lui au moyen d'un interprète: + +»--Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la +justice et la liberté. + +»--Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche. + +»--Comment le savais-tu? + +»--Par une éclipse de soleil. + +»--Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements +de nos armées? + +»--Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le +soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés. + +»--Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je +vais te la faire connaître. + +»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il +trace des figures: + +»--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc... + +»Et, quand il eut terminé sa démonstration: + +»--Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil. + +»Et comme le derviche murmurait quelques paroles: + +»--Que dit-il? demanda le général à l'interprète. + +»--Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les +éclipses en se mettant devant le soleil. + +»--C'est donc un fanatique! s'écria Desaix. + +»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul. + +»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint +Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche +et du général Desaix. + +--Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre +saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette +différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous +conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa +Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui +donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez +que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en +présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour +la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se +dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a +vu. + +--Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier, +de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand +sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas +sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que +Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de +l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement +de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan. +Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les +chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint +Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui +nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que +ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement. +C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de +Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il +besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement +à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les +humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer +l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que +Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec +beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est +seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des +auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la +primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les +élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés +les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous +venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité. + +--Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les +personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient +réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur +temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est +aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte +historique. + +--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse +autoriser d'une référence. + +--Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un +philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les +destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre, +s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils +se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait +devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent +singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion +unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de +connaître. + +--Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que +Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le +secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui +vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan, +après avoir rapporté, d'après les _Actes_, cette singulière entrevue +de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un +esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le +Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion +pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens +d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé +plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande +affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe +n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la +révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le +secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le +monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y +d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et +cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète. + +»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur +philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les +délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur +ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du +fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement +avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt +attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron +serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient +plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste +Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières +années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des +philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur +le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de +connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que +l'_orbis romanus_ s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable +finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes, +aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les +Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait +ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de +sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles, +croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa +prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on +considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses +coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la +civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut +de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de +l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore +aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque +que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe +siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit +renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe +ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous. +Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion. +Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait +pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il +faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse. +Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et +s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours, +je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre, +assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au +moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la +religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des +dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire. +Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui +régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et +scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons +nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il +ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui +enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien. +Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il +semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la +direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas +qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité. + +»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute. +Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes +les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de +l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si +lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire, +Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela +il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en +conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis. +Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette +extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun +raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux +plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il +n'avait de culture d'aucune sorte. + +»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le +proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il +aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait +pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui +devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de +Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne +s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens +primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on +s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion +et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y +éprouverait plus de surprise que le proconsul. + +»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la +colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane +son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du +Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout +offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il +chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les +catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou +supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout +dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et +haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de +l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait +de cendre. + +Hippolyte Dufresne intervint: + +--Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un +hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer +avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se +reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu. +Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le +surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est +vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine, +au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent +ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de +non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le +concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun +cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à +coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce +tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la +figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si +vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa +race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas +beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud +contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de +Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans +surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec +les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu +de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la +détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec +une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son +excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant +goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il +supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une +vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable. +Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de +Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout +entier. + +--C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien +que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et +qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur +le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement. + +--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier. +J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions +humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde +nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires, +sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements, +d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs +fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait +opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années, +quelques indices de leur destination première. Quant aux religions, +tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée +mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré +des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres, +qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les +créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une +forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui +s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins +d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est +transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient, +sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations +et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à +toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes, +il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du +Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au +Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie +chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses +métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe +siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste, +qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de +jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à +ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus +célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ +sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II, +le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des +Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et +adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII +et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun +que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait +pas plus que Gallion sur le dieu futur. + +--Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun +sens. + +Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit +observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et +des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs. + +--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes +préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan, +dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon +vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de +terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme +Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient +eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les +Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de +l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la +mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En +traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les +religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance. + +--Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains +de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un +Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la +pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas +lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs, +sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine +de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme +toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se +passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des +lettrés que les foules ignorantes créent des dieux. + +»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de +l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade +syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la +Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et +le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne +connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont +nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous +son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui +prophétisaient au temps des Hérodes. + +»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le +triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier +privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh +méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il +parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé. +On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il +s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans +la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel, +grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux. +Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il +cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées +pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il +ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au +fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire +il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des +humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par +lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel, +l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète +Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie +délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera +établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les +collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples +innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à +la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que +nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de +Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera +entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des +hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec +l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant +les conduira...» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à +la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il +s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y +avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y +avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à +dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait +misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient +d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de +leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes +des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël +devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni +Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne +le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait +découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de +finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des +antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin; +et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique. +C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh. + +--Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se +trompait. + +--Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou +Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène +n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout +olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des +esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux +se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont +des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa +l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit +populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors +prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait +travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni +d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu, +par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète +qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance +si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils +avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère +monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la +fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par +sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale +évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté; +cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par +les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les +païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même +philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de +l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un +adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien, +on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens +possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il +croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications; +comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable +aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le +sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les +ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le +même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel +et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont +jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se +produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les +traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que +lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même +s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme +qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à +ressembler au paganisme. + +--Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne +lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis +qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.» + +--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison +de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est +prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer +d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient +l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux +sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de +l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines. +Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans +craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la +lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de +distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans +un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette +prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas +éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes +qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son +cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera +plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il +ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien +possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme +l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra +et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point +par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile? +L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel +s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la +vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les +composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les +mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin +de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les +temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la +ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un +temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera. + +»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort +se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se +réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous +retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque +nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous. + +M. Goubin essuya les verres de son lorgnon. + +--Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes. + +--Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et +que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder +de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi +voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je +ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir, +ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non +plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne +perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession +indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le +souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une +chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se +ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour +nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts. + +--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries +astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au +Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée, +et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda +sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange +théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine +de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement +de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une +multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent +ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre +système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des +Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars, +à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres +produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des +plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux +animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique +à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le +vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades +de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui. + +--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent +sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux +mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et +diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui +s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes +proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres +que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le +sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple +et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera +éternellement et infiniment les verres de son lorgnon. + +Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en +rêveries astronomiques. + +--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait +désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui +nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître, +c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce +monde. + +--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire +qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel +et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de +nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus. +Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et +pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal +les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous +instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir. +N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est +pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable +répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils +n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point +satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si +les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella, +Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en +Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en +Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite. +D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète +William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient +emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et +c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je +encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française +conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est +pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il +juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille +Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la +défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane. +Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il +craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la +fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous +montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit +peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de +l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux +et les plus cruelles misères. + +»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par +curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne +connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait +découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon +toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales, +que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une +aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à +nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance +se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves. +Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent. + +»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans +effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas +seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus +facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui +craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette +crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les +religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se +l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart, +craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le +néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des +moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées +dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais, +comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur +ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui +jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après +eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que +la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en +coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et +des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des +devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes +s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits, +d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se +déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible +immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à +rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé +prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de +l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de +Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère. + +--C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner. + +Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille, +ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique +et renommé de la via Condotti. + +IV + +La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du +pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où +l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier +de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables +de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et +de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui +excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome, +avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de +fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque +matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des +coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait +ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées. + +Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table +couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos +philosophiques. + +--Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque +quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est +certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits +accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la +détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin, +puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques +parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé, +ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas +impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir, +d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les +conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est +pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à +un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du +second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant +que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé +le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme +de la production; en constatant que le capital industriel s'est +substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et +paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au +capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges +et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour +le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété +privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à +présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les +modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette +façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de +l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de +certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il +est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la +justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et +la conséquence fatale de l'évolution capitaliste. + +»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque +expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du +polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue. +D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du +christianisme dont nous voyons le déclin. + +»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera +belliqueuse ou pacifique. + +--Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Joséphin +Leclerc. + +M. Goubin secoua la tête: + +--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La +guerre durera autant que le monde. + +--Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé +donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des +conditions essentielles de la vie sociale. + +Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait à venir, +développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété +habituelle à son esprit. + +--Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se +perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que +les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas +durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste +seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues +indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons +des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été +d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles +et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire, +déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu +près constant. + +»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des +biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent +d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux +vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à +peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises +ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux +forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés +des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les +peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances. +Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se +disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La +communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour, +crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère +de la paix universelle. + +»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et +quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares, +établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses +ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la +vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies +européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le +seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées +que pour le soutenir. + +»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques +rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les +peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître +fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte +des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation +de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses +territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des +races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles +au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle +la civilisation moderne. + +»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les +Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la +terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils +étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne +communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les +massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent +encore que par nos crimes. + +»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de +cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux +conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands +d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui +porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre +moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la +civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un +avenir encore indéterminé, la paix du monde. + +»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état +comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire +romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête. +Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes +moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des +terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré. +Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et +militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et +non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils +sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et +infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de +la vie publique, aux réalités de la vie sociale. + +»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la +solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des +marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur +indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du +socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard, +l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure, +l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des +nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces +espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est +qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des +intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande +Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique, +conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus +grande humanité et à l'association des peuples et des races pour +l'exploitation en commun des richesses de la terre... + +Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière +fumante et le fromage râpé. + +Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage, +conclut en ces termes: + +--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis +aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le +monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses +masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur +assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas +encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la +liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu +partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne +sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les +cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même +aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais +ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons. +A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir +l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites +entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général +et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du +travail et rétablissement des États-Unis du monde. + +»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de +viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce +qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles +nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme +autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les +maintenaient dans l'état de guerre. + +--Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit +Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux. +Buvons à la paix future du monde. + +Joséphin Leclerc leva son verre: + +--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement. +Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent +âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée. + +--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de +l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter +deux mille ans en arrière. + +»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare +et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui +devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient +pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et +pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix +chinoise. + +»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les +marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu +situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre. +Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus +hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises +jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne +s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le +leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie +politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs. +Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous +reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade, +qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de +négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée +et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus +expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils +couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins +d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce +à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit. +Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur +piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas +curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de +ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les +ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares. + +»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent +à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de +Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les +missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à +toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient +en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement +capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les +tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine +cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant +près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les +nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou +séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des +soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le +meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen +de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les +Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les +massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux; +mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. +Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que +monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua, +dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle +serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna +après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en +Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. +Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant, +dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous +plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de +son gorille. + +»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq +grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand, +l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi +couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des +innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de +cette Chine dont elles se partagent les provinces. + +»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au +commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur +terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des +puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et +lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau +sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois +leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées. + +«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand +fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe +fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit +supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus +coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de +guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que +l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues, +des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques +vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus +glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à +l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de +canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des +armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui +garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles +de la guerre coloniale. + +»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les +principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent +de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En +se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages +consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au +droit des gens. + +»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur +démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du +marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. +En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les +somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur +mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait +ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun +million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos +causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés +sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur +Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant +prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment +développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les +arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels +éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq +mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des +intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment +monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez +les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si +les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien +entendre. + +»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans +les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique +avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe +tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs +crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et +commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au +monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul +juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. +Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses +jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups +intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision +les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une +flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. +S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus +chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher +les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a +bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac +du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de +Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des +sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils +en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril +blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces +enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une +apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de +cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, +si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé +des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et +l'espoir de la race jaune. + +»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont +les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril +blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à +Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux +chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires +européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans +la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République +l'_extra-territorialité_, c'est-à-dire le droit de juger par un +tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens. +L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de +Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du +nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans +leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine +et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les +armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, +pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié +Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des +grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les +tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée. + +»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont +pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il +ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale. +Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les +hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, +n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le +Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une +concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule +pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est +pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a +pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis +pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus +bas prix que nos fabricants moins bien outillés. + +»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La +vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique) +ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte +industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme +furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous +plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux +produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne +connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, +il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il +aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au +monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice? + +»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. +Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et +vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens +avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine, +qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à +leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales. +Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos +institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être +rassurés. + +»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à +l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que +comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne +l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du +commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et +la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs +d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque +inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des +emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront +peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à +affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne +peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre. +Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura +grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans +doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde. + +--Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus +son assiette pleine d'un _fritto_ délicieux. + +--On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève +la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses +richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non +le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples +forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples +faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de +troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou +d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil +empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour +apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et +tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple +n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois +cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant +qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils +n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le +premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il +leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut +beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se +numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire, +puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois, +nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes +les provinces de l'immense empire. + +--Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux +donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience +d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix +du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des +nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer +l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux +blancs et aux jaunes? + +Mais Nicole Langelier: + +--Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races +humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des +Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de +noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse +et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont +traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient +alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries +grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils +n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils +ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de +l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs +corps. + +»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous +massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux +autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé, +dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des +prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec +délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux +parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et +vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien +amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le +marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le +ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous +annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie? + +»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher +Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une +magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y +épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif +sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art +nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique +du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides. +Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet. + +»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent +hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre +milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur +cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes +noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs. + +»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement +intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et +féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un +des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie +des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté +fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera +payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs +pères! + +Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant. + +--Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient +l'Indo-Chine. + +--C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier. +Les colonies sont le fléau des peuples. + +M. Goubin ne répondit que par un silence indigné. + +--Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il +faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre +expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier? +Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde: +la politique coloniale. + +Nicole Langelier reprit avec tranquillité: + +--La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie +ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas +de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce +que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs +et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les +moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des +moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs +et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples +faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de +l'action coloniale. + +»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour +les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le +Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal? +Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a +des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre +inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se +séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a +d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on +porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent +non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles +ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque +instant la métropole à des désastres militaires. + +M. Goubin fit cette interruption: + +--Et l'Angleterre? + +--L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont +de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses +vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne +sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands, +auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple, +soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans +l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et +fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou +des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais +nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce +que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément, +et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France +qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste +Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à +profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la +Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des +cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des +eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg. +Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes +pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols! + +»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas +comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois +plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si +le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique +et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des +avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen +la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent +des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on +remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant +des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires +aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs, +constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes. +Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts +immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus +précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs +d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils +flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir +qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour +de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État. +Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque +désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que +la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de +peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des +réformes sociales. + +»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres +impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut +encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui +pouvaient nous charger de plus de colonies. + +»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de +quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale +ne finira jamais? + +»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne +comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits. +Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils +sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue +l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils +s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de +périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la +civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration +pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements. +Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés, +mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts. + +»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en +valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur. +Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et +toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, +l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe +terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs. +En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot, +en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre +nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient +puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse +dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront, +plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous +profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et +nous jouirons du leur abondamment. + +»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être +découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La +guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est +maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup +plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une +observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire +militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres +nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par +nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est +remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il +y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans +ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le +mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est +essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre +d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les +armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation. +Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en +campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a +une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de +cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à +quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur +Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a +pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien +ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un +danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il +y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point +qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix +pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre +monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière. +Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot +l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la +démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en +paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée +d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire, +atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes, +puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et +devient pacifique. + +»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est +la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est +de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle +s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans +ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi +bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre, +après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il +est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent +l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison. + +Jean Boilly secoua la tête: + +--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde +et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa +tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les +menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à +pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une +nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne +n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses +démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les +maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que +devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui +est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle +entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir +troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe? + +»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas +que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république +vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier +que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste +yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout +entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur +Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud, +l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est +impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il +médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les +conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses +discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur +Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On +n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui +vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des +hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les +Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les +Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de +guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget +militaire d'un milliard cinq cents millions de francs! + +»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à +l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils +pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir. +Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale, +nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté +de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un +rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique, +une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les +pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés +éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup +transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés +et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une +preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation +des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que +la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les +rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne +peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous +parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette +concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal +l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes +guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de +production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs, +établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas +d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est +le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve +aujourd'hui le monde civilisé.... + +Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon +apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs +cigares avec paille, chers aux Italiens. + +Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la +conversation: + +--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre +ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur +de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette +horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur +et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui, +peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer +l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire. + +--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare. + +--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole +Langelier et M. Goubin. + +--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte +Dufresne. + +Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit. + +V + +PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE + +Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma +fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui +passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les +arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul +bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la +ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la +transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient +diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y +en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes +mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle, +si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je +regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console +en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom. + +Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je +me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi +d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes +du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne +connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et, +à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons +guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que +ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse +ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est +que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil. +Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des +autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni +maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je +suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel +est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je +n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec +elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à +la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature. +Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des +hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis, +la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales +résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète +où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement +avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est +avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines +et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire, +j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un +livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent +fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la +cruauté. + +Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en +est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des +hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini? +Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de +feu suspendue dans le ciel. + +Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée +de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me +redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans +cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que +la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne? + +Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart +suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de +roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du +Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je +réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et +tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à +déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le +jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre +d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici: + + 16 septembre 1903. + + «Mon vieux Dufresne, + + Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi + prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.» + +C'est demain. + +Je sonnai mon valet de chambre: + +--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures. + +Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans +accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me +figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un +médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table +qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit +certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale +caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le +ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux, +à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers +auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours +raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui +me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute +cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue +par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que +j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes +amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes +de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et +asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas +capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance +politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très +intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête. +Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je +suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de +rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie +de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme +eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance +particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député +conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune +répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me +préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en +Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en +prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au +prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque +socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas +croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait +autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore +est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me +poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations +qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les +deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur. +Mais mon âme s'emplit de dégoût. + +Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques +phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des +temples de marbre dans des feuillages bleus. + +Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup +plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte, +je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors +autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés +de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma +surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans +aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée +en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit, +tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce +qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu, +étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours, +avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises +de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de +maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner +pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte +Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en +village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne +route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et +d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens +riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de +faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte. +Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des +perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres +voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures +d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et +vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en +foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de +la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie +d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de +hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail. +Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos +ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui +m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient +vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et +longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos +Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche, +je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers +qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés +sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans +une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de +mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres +d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied +de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était +des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales, +à des travaux d'intérêt public. + +Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants +atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des +peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et +dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que +j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui +traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la +tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que +fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui +montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie +de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse +encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était +environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une +seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le +costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les +femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et +aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre +un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement +déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des +ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de +l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait? +Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la +terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de +cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la +dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un +cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie, +s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la +fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le +fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je +tout à coup en l'an 2270? + +J'y songeais en marchant au hasard. + +--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant +d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas +conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si +c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois +siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore +qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas. + +Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de +rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière +lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes +variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever +dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de +fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air +vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans +ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et +coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux +goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route +lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa +le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos +transparents de vitesse. + +Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les +prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris +un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je +me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise +sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la +vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et +des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues +tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai, +pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais +las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me +semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon +bon, et comme j'avais l'air embarrassé: + +--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans +bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va +trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi +au délégué à l'assistance. + +Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros +homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me +dit avec obligeance: + +--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à +l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il +manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite. + +Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté, +objectant toutefois que je n'étais pas boulanger. + +Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que +j'aimais la plaisanterie. + +Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte, +précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux +géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs +corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait +une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents +en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous +pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi +de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des +machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient +d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient +tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et +la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins, +couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un +tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement, +surveillaient le travail des choses. + +--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à +peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles +occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage. + +Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un +ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé +qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea +des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis +grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans +cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs, +qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au +couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail +fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la +machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la +chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien +sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si +pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs +fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je +demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était +environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était +finie. Je reçus un bon de vivres et de logement. + +Le gros camarade me dit: + +--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le +peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si +tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de +suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie +ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu +sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air +débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois +pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les +rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il +arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et +d'où viens-tu? + +Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la +vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je +venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière +vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de +loin, de très loin. + +Il sourit: + +--Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des +États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi +échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous. + +Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné +juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment +je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il +parut surpris que j'eusse deux noms. + +--Moi, dit-il, je m'appelle Michel. + +Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston, +mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais +d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur +concierge de la rue des Acacias: + +--Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les +provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les +Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à +ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour +durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu +apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des +moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de +la face de manière à former des figures et des ornements est une +dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos +et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique +croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la +France il y a trois ou quatre cents ans. + +J'acceptai l'invitation de Michel. + +--Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file +assez bien. Nous serons bientôt rendus. + +Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et +aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le +souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je +connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons; +d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes +argentées. Comme j'admirais: + +--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la +culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont +eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a +beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le +collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois +plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as +vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens +nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également +entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La +production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout +au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes +urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de +boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre +l'usine et la campagne. + +--Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu +Paris? + +--Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de +ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les +citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été +relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère +malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et +meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de +musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a +gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse +laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant +plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à +proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus +dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des +communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement +peuplés. + +--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les +tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits? + +--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais +le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les +faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous +n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes +sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques. +Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus +que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de +légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens +requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute +parce qu'on ne sait plus les reconnaître. + +Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le +sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette +de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me +faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le +mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains +parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du +vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et +rapide. + +Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable. + +--Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas +avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique. + +--Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger. + +--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée, +telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral. +Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a +remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions +éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce +qui se produit et tout ce qui se consomme. + +Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur +le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la +lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise +sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était +couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y +tenaient, que Michel me nomma: + +--Morin, Perceval, Chéron. + +Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue, +d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue +barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs +cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur +donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne +fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût +plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me +présenta: + +--Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a +vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis +d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim. + +J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui +n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y +avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une +bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle +ne contenait pas d'alcool. + +--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des +dangers de l'alcool. + +--Ils n'existent plus guère, me répondit Morin. Oa a réussi à +supprimer l'alcoolisme avant la fin de l'ère close. Sans cela, il +aurait été impossible d'établir le nouveau régime. Un prolétariat +alcoolique est incapable de s'émanciper. + +--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en goûtant un morceau bizarrement +découpé, n'avez-vous pas perfectionné l'alimentation? + +--Camarade, répondit Perceval, tu veux parler sans doute de +l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrès. +Nous avons beau déléguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules +ne valent rien. A cela près que nous savons doser convenablement les +aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque +aussi grossièrement que les hommes de l'ère close, et nous y prenons +autant de plaisir. + +--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation +rationnelle. + +--Ça, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chéron. On ne fera rien +de bon tant qu'on n'aura pas supprimé le gros intestin, organe inutile +et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera. + +--Comment cela? demandai-je. + +--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue +d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra à +s'établir par l'hérédité et sera plus tard acquise à la race entière. + +Ces gens me traitaient avec humanité, me parlaient avec obligeance. +Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs idées +et je m'apercevais que je ne les intéressais en aucune manière et +qu'ils éprouvaient pour mes façons de penser une entière indifférence. +Plus je leur faisais de politesses, plus je décourageais leur +sympathie. Quand j'eus adressé à Chéron quelques compliments pourtant +discrets et sincères, elle ne me regarda même plus. + +Après le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et +doux, je lui dis avec une sincérité qui m'émut moi-même: + +--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien +savoir. Je vous le répète: je viens de loin, de très loin. Dites-moi, +je vous prie, comment fut instituée la fédération européenne, et +donnez-moi une idée de l'ordre social actuel. + +Le vieux Morin se récria: + +--C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en +aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que +je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même. + +Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme +aux enfants des écoles. + +Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit: + +--Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut +remonter très avant dans le passé. + +»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la +guerre. + +»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne +contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution +plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers +États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les +uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur +les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une +foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande +autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus +absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris +à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend +aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions +de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement +international. + +»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les +empires et même dans la République française. Et, si le danger des +guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour +d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre +européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le +mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le +conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible +conflagration. + +»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore +conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre +les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée. + +»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du +vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes, +Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en +Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent +établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des +relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout +ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait +arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et +perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit +peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à +l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le +Japon rendit à l'humanité. + +»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit +plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées. + +»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la +société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la +vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les +unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la +société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close +il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince +production des petits artisans propriétaires de leurs outils se +substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une +merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social. + +--Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je. + +--Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité +une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par +grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat. +En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara +leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir. + +»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux +effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit +d'innombrables victimes. + +»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au +reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la +ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva +incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés +inextricables. + +»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui +remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la +domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de +la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les +patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de +régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises +mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette +période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le +prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites, +écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête, +déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une +violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs, +combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans +cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des +heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande, +conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le +croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands +partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat +avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle +ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut +qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A +la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était +devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en +plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent +abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la +bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel, +sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis +longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue +d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour +contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent +enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues +d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient +résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les +monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place +s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait +préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient +supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique, +restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar, +éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution +française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées +pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de +faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule +atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et, +après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le +pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime +représentatif. + +»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une +extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme +le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à +un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou +des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur +lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même +temps la direction approximative des ballons et la direction précise +des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression +des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples, +si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct +patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi +nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni +rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère +tumultueux et populaire. La République française, la République +allemande, la République hongroise, la République roumaine, la +République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune, +par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la +résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le +territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques +furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et +réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les +milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées +permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les +dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent +applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la +cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des +canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres +terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se +ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et +des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée +dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se +développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu +la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus +leur abandonnèrent le pouvoir. + +--Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire +d'une telle révolution. + +--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint +qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et +la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient +été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et +plus encore par les développements nouveaux de la science et de +l'industrie. + +»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait +l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans +et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La +France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution +sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de +_l'Internationale_. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau +rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste. +Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples. + +»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à +Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe. + +»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara +l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et +jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en +Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République +russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une +confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis +peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc +favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis +d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut +suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères +sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices; +n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec +violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements +locaux entretenait un désordre ruineux. + +»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient +si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que +les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds +craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que +la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à +l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle +qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze +déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres +prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés +eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à +l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain +du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses. +L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore +presque tout entière. La production et la consommation des biens +s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors +réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle. + +Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société +moderne. + +--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété +individuelle. + +--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable? + +--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en +Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui +étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il +possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de +dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas +distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité. + +--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces +assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps, +vos habits? + +A cette question, Morin sourit. + +--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu +t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle +idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et +de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait +autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et +incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure? +Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets +destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus +attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs +bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus +vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets +d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font +sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en +contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins +anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les +plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour +argent. + +»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur +la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures +que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels. +Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons +totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions, +sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la +propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit, +c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un +groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et +innocente possession des choses amies qui nous entourent. + +Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et +manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes. + +--La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de +la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde +travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas +étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère +surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était +pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les +ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y +avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats, +de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait +des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes +et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient. +Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont +maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de +l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine +dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les +travailleurs. + +Je demandai comment il avait été possible de constituer une société +composée tout entière d'ouvriers. + +Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est +générale et que c'est un des caractères essentiels de la race. + +--Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les +aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le +travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par +exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations +telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que +l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient +de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils +travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible, +parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant +et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus +souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été +trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le +goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de +porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de +manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne +change guère. + +Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute +circulation monétaire: + +--Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les +transactions? + +--Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que +tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que +nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du +travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un +aéroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces +bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait +autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les +affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et +métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc. + +--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le +Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons +ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins +publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes +de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus. + +--Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de +l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense. + +J'étais curieux de savoir si ces gens-là n'avaient pour mesure du +travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journée du +terrassier ou du gâcheur de plâtre, valait celle du chimiste ou du +chirurgien. Je le demandai ingénument. + +--Voilà une sotte question, s'écria Perceval. + +Mais le vieux Morin consentit à m'éclairer. + +--Toutes les études, toutes les recherches, tous les travaux qui +concourent à rendre la vie meilleure et plus belle sont encouragés +dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'État collectiviste +favorise les hautes études. Étudier c'est produire, puisqu'on ne +produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à +l'existence. Ceux qui se vouent à de longues et difficiles recherches +s'assurent par cela même une existence paisible et respectée. Un +sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a +travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans l'État +paye sa maquette. Un chimiste découvre en quelques heures les +propriétés singulières d'un corps. Mais il a dépensé des mois à isoler +ce corps et des années à se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant +tout ce temps il a vécu aux frais de l'État. Un chirurgien enlève une +tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de +pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence des bons de +l'État. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques +minutes le produit du travail de sa vie entière ne fait que rendre +d'un coup à la collectivité ce qu'il en avait reçu chaque jour. + +--Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos +chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent très bien profiter +de leurs travaux et de leurs découvertes pour accroître démesurément +leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines aériennes de +soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont +des gens, pour la plupart très âpres à s'emparer des biens de la vie +et qui mènent une existence plus splendide et plus abondante que les +bourgeois de l'ère close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont +des imbéciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme +Hippolyte. + +Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amèrement de la +complaisance de l'État à engraisser les chimistes aux dépens des +autres travailleurs. + +Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la +baisse. + +--Le trafic des bons, me répondit Morin, est interdit. En fait on ne +peut pas l'empècher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des +avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et +des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des +mécontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose. + +Je demeurai un moment songeur; puis: + +--Monsieur Morin, à vous entendre, il me semble que vous avez réalisé, +autant qu'il était possible, l'égalité et la fraternité. Mais je +crains que ce ne soit aux dépens de la liberté, que j'ai appris à +chérir comme le premier des biens. + +Morin haussa les épaules. + +--Nous n'avons pas établi l'égalité. Nous ne savons ce que c'est. Nous +avons assuré la vie à tout le monde. Nous avons mis le travail en +honneur. Après cela, si le maçon se croit supérieur au poète et le +poète au maçon, c'est leur affaire. Tous nos travailleurs s'imaginent +que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus +d'avantages à cela que d'inconvénients. + +»Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe +siècle de l'ère close, que l'on n'ouvre plus guère: tu parles leur +langage, qui nous est devenu étranger. Nous ne concevons pas +facilement aujourd'hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre +pour devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_. La liberté ne peut pas +être dans la société, puisqu'elle n'est pas dans la nature. Il n'y a +pas d'animal libre. On disait autrefois d'un homme qu'il était libre +quand il n'obéissait qu'aux lois. C'était puéril. On a fait d'ailleurs +un si étrange usage du mot de liberté dans les derniers temps de +l'anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la +revendication des privilèges. L'idée d'égalité est moins raisonnable +encore, et elle est fâcheuse en ce qu'elle suppose un faux idéal. Nous +n'avons pas à rechercher si les hommes sont égaux entre eux. Nous +devous veiller à ce que chacun fournisse tout ce qu'il peut donner et +reçoive tout ce dont il a besoin. Quant à la fraternité, nous savons +trop comment les frères ont traité les frères pendant des siècles. +Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas +qu'ils sont bons. Ils sont ce qu'ils sont. Mais ils vivent en paix +quand ils n'ont plus de causes de se battre. Nous n'avons qu'un mot +pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en +harmonie. Et il est certain qu'aujourd'hui toutes les forces humaines +agissent de concert. + +--Aux siècles, lui dis-je, de ce que vous appelez l'ère close, on +aimait mieux posséder que jouir. Et je conçois qu'au rebours vous +aimiez mieux jouir que posséder. Mais ne vous est-il pas pénible de +n'avoir pas de biens à laisser à vos enfants? + +--Dans les temps capitalistes, répliqua vivement Morin, combien +d'hommes laissaient un héritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans +compter que de nombreuses générations ne connurent point la liberté de +tester. Quoi qu'il en soit, la transmission de la fortune par voie +d'héritage était parfaitement concevable quand la famille existait. +Mais maintenant... + +--Quoi! m'écriai-je, vous ne vivez pas en famille? + +Ma surprise, que j'avais laissé voir, parut comique à la camarade +Chéron. + +--Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les +Cafres. Nous, les Européennes, nous ne faisons point de promesses; ou +si nous en faisons, la loi l'ignore. Nous estimons que la destinée +entière d'un être humain ne saurait dépendre d'un mot. Il subsiste +pourtant un reste des coutumes de l'ère close. Quand une femme se +donne, elle jure fidélité sur les cornes de la lune. En réalité, ni +l'homme ni la femme ne prennent d'engagement. Et il n'est pas rare que +leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l'un ni +l'autre être l'objet d'une fidélité gardée au serment et non pas +assurée par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien +à personne. Un homme autrefois persuadait à une femme qu'elle lui +appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu'un être humain +n'appartient qu'à lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et à +qui nous voulons. + +»D'ailleurs nous n'avons pas honte de céder au désir. Nous ne sommes +pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes +n'entendaient rien à la physiologie, et cette ignorance était cause de +grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu'en +disent les Cafres, il faut subordonner la société à la nature et non, +comme on l'a fait trop longtemps, la nature à la société. + +Perceval appuya les paroles de sa camarade: + +--Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est +réglée dans notre société, je t'apprendrai, Hippolyte, que, dans +beaucoup d'usines, le délégué à l'embauchage ne demande pas même si +l'on est homme ou femme. Le sexe d'une personne n'intéresse pas la +collectivité. + +--Mais les enfants? + +--Quoi? les enfants? + +--Ne sont-ils point abandonnés, n'ayant pas de famille? + +--D'où te peut venir une semblable idée? L'amour maternel est un +instinct très fort chez la femme. Dans l'affreuse société passée, on +voyait des mères braver la misère et la honte pour élever leurs +enfants naturels. Pourquoi les nôtres, exemptes de honte et de misère, +abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de +bonnes compagnes et beaucoup de bonnes mères. Mais le nombre est très +grand et s'accroît sans cesse des femmes qui se passent d'hommes. + +Chéron fit à ce propos une observation assez étrange. + +--Nous avons, dit-elle, sur les caractères sexuels, des notions que ne +soupçonnait pas la simplicité barbare des hommes de l'ère close. De ce +qu'il y a deux sexes et qu'il n'y en a que deux, on tira longtemps des +conséquences fausses. On en conclut qu'une femme est absolument femme +et un homme absolument homme. La réalité n'est pas telle, il y a des +femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces +différences, autrefois dissimulées par le costume et le genre de vie, +masquées par le préjugé, apparaissent clairement dans notre société. +Ce n'est pas tout, elles s'accentuent et deviennent plus sensibles à +chaque génération. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes, +agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui +ressemblent à des hommes. Nous arriverons peut-être un jour à créer +des neutres, à faire des ouvrières, comme on dit des abeilles. Ce sera +un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la +population d'une manière disproportionnée avec les biens nécessaires. +Nous redoutons également le déficit et l'excédent des naissances. + +Je remerciai Perceval et Chéron de m'avoir obligeamment renseigné sur +un sujet si intéressant et demandai si l'instruction n'était pas +négligée dans la société collectiviste et s'il y avait encore une +science spéculative et des arts libéraux. + +Voici ce que le vieux Morin me répondit: + +--L'instruction, à tous les degrés, est très développée. Les camarades +savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mêmes choses et n'ont +rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps à étudier le droit et +la théologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui +convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la +plupart des livres imprimés avant l'ère nouvelle aient péri. On +imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la +typographie tend à disparaître. Elle sera remplacée par la +phonographie. Déjà les poètes et les romanciers s'éditent +phonographiquement. Et l'on a imaginé pour la publication des pièces +de théâtre une combinaison très ingénieuse du phono et du cinémato qui +reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs. + +--Vous avez des poètes? des auteurs dramatiques? + +--Non seulement nous avons des poètes, mais nous avons une poésie. Les +premiers, nous avons délimité le domaine de la poésie. Avant nous, +beaucoup d'idées étaient exprimées en vers, qui pouvaient l'être mieux +en prose. On rimait des récits. C'était une survivance du temps où +l'on rédigeait en langage mesuré les dispositions législatives et les +recettes d'économie rurale. Maintenant les poètes ne disent plus que +des choses délicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur +langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs +assonances et leurs allitérations. Quant à notre théâtre, il est +presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la réalité +et une vie sans violence nous ont rendus presque indifférents au drame +et à la tragédie. L'unification des classes et l'égalité des sexes ont +enlevé à la vieille comédie presque toute sa matière. Mais jamais la +musique n'a été si belle ni tant aimée. Nous admirons surtout la +sonate et la symphonie. + +»Notre société est très favorable aux arts du dessin. Beaucoup de +préjugés, qui nuisaient à la peinture, ont disparu. Notre vie est plus +claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif +sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la +peinture, depuis qu'elle s'est associée intelligemment à la décoration +des palais publics et des habitations privées. Jamais on n'avait tant +fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes +seulement ton aéroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du +nombre des écoles, et des musées. + +--Enfin, demandai-je, êtes-vous heureux? + +Morin secoua la tète: + +--Il n'est pas dans la nature humaine de goûter un bonheur parfait. On +n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la +souffrance. Nous avons rendu la vie supportable à tous. C'est quelque +chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas +immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle était différente de ce +qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient +s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut. +Mais les progrès de la civilisation humaine seront désormais +harmonieux et pacifiques. + +--Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette +civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit détruite par une +invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en +Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrés +dans votre concert. Ils ont des armées et vous n'en avez pas. S'ils +vous attaquaient... + +--Notre défense est assurée. Seuls les Américains et les Australiens +pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que +nous. Mais l'océan nous sépare et la communauté des intérêts nous +assure leur amitié. Quant aux nègres capitalistes, ils en sont encore +aux canons d'acier, aux armes à feu et à toute la vieille ferraillé du +XXe siècle. Que pourraient ces antiques engins contre une décharge de +rayons Y? Nos frontières sont défendues par l'électricité. Il règne +autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes +est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat. +Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une armée +de cinq cent mille hommes. + +Morin hésita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente: + +--Si notre civilisation était menacée, ce ne serait pas par ses +ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans. + +--Il y en a donc? + +--Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents. +Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque +tous anarchistes. Ils attribuent à la réglementation du travail et des +produits la plupart des maux qui affligent encore la société. Ils +prétendent que l'humanité ne sera heureuse que dans l'état d'harmonie +spontanée qui naîtra de la destruction totale de la civilisation. Ils +sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les réprimions. Mais +nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir +de contrainte ou de répression, et nous en trouvons bien. Dans les +âges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur +l'efficacité des peines. Nos pères ont supprimé tout l'ordre +judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la propriété +privée, ils ont supprimé du même coup le vol et l'escroquerie. Depuis +que nous portons des défenses électriques, les attentats sur les +personnes ne sont plus à craindre. L'homme est devenu respectable à +l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra +toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis, +deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de +prud'hommes élus qui jugent gratuitement les contraventions et les +contestations. + +Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je +demandai à Morin la faveur de lui faire une dernière question. + +--Vous n'avez plus de religion? + +--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez +nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de +l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans +certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et +divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se +produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il +n'y a plus de pape depuis longtemps. + +--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a +fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_, à Rome. + +--Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier? + +--Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier, +comme tout le monde. + +--Mais son Église? + +--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe. + +A ces mots, nous nous séparâmes. Michel m'avertit que je trouverais un +logis dans le voisinage et que Chéron m'y conduirait en rentrant chez +elle. + +La nuit était éclairée par une lumière d'opale, pénétrante en même +temps et douce. Le feuillage en recevait l'éclat de l'émail. Je +marchais à côté de Chéron. + +Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient à sa démarche de la +solidité, à son corps de l'aplomb et, bien que ses vêtements d'homme +la fissent paraître plus petite qu'elle n'était, bien qu'elle eût une +main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de +fierté. Elle regardait librement à droite et à gauche. C'est la +première femme à qui je voyais cet air de curiosité tranquille et de +flânerie amusée. Ses traits avaient, sous le béret, de la finesse et +de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne +me trouvât bête et ridicule. Tout au moins, il était visible que je +lui inspirais une extrême indifférence. Pourtant elle me demanda tout +à coup quel était mon état. Je répondis au hasard que j'étais +électricien. + +--Moi aussi, me dit-elle. + +J'arrêtai prudemment la conversation. + +Des sons inouïs remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille +et régulier, que j'écoutais avec effroi comme la respiration du génie +monstrueux de ce monde nouveau. + +A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour +l'électricienne un goût qu'une pointe d'antipathie avivait. + +--Alors, lui dis-je tout à coup, vous avez réglé scientifiquement +l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne. + +--Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à +l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la +physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et +des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et +cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps +pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce +qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux. +Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison. +Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le +dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le +désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous +demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore +des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les +rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le +plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois +pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne. + +Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la +conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire +qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les +indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était. + +Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit: + +--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les +impertinents... + +Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait +semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui +m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs +paroles futiles et frivoles: + +--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom. + +--Je n'en ai pas. + +Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu +piquée: + +--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom, +comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou +Jeanne? + +--Vous me prouvez bien le contraire. + +Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de +n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette. +J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je +l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me +demanda après: + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +Je devins pressant. + +Elle me le reprocha: + +--Ce sont des manières de sauvage. + +--Je vous déplais. + +--Je ne dis pas cela. + +--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de... + +Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la +main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus +rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux, +que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre +qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait: + +--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur +à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures. + +VI + + +Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui +adressèrent les félicitations convenables. + +Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon: + +--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu +du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une +nuit si courte. + +--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel +que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais +je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre +chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps +de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le +christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par +la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils +soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la +victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques +symboles de leur pensée perdue.» + +--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin. + +Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était +descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre: + +--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui +fut. + +--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons +l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie. +L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de +l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut +concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée +est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que +l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi +supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature, +et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir +formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne +s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme +n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la +vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se +multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les +forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après +lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future, +sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun +lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces +nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les +monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront +point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas +plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu +pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré. + +FIN + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA PIERRE BLANCHE *** + +***** This file should be named 7173-8.txt or 7173-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/1/7/7173/ + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team. is file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive +specific permission. If you do not charge anything for copies of this +eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook +for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, +performances and research. They may be modified and printed and given +away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks +not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the +trademark license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the +person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph +1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this +agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm +electronic works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the +Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection +of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual +works in the collection are in the public domain in the United +States. If an individual work is unprotected by copyright law in the +United States and you are located in the United States, we do not +claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, +displaying or creating derivative works based on the work as long as +all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope +that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting +free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm +works in compliance with the terms of this agreement for keeping the +Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily +comply with the terms of this agreement by keeping this work in the +same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when +you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are +in a constant state of change. If you are outside the United States, +check the laws of your country in addition to the terms of this +agreement before downloading, copying, displaying, performing, +distributing or creating derivative works based on this work or any +other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no +representations concerning the copyright status of any work in any +country outside the United States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other +immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear +prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work +on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the +phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, +performed, viewed, copied or distributed: + + This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and + most other parts of the world at no cost and with almost no + restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it + under the terms of the Project Gutenberg License included with this + eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the + United States, you'll have to check the laws of the country where you + are located before using this ebook. + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is +derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not +contain a notice indicating that it is posted with permission of the +copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in +the United States without paying any fees or charges. If you are +redistributing or providing access to a work with the phrase "Project +Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply +either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or +obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm +trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any +additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms +will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works +posted with the permission of the copyright holder found at the +beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide access +to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format +other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official +version posted on the official Project Gutenberg-tm web site +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain +Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the +full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works +provided that + +* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed + to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has + agreed to donate royalties under this paragraph to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid + within 60 days following each date on which you prepare (or are + legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty + payments should be clearly marked as such and sent to the Project + Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in + Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg + Literary Archive Foundation." + +* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or destroy all + copies of the works possessed in a physical medium and discontinue + all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm + works. + +* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of + any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days of + receipt of the work. + +* You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project +Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than +are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing +from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The +Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm +trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +works not protected by U.S. copyright law in creating the Project +Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm +electronic works, and the medium on which they may be stored, may +contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate +or corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged disk or +other medium, a computer virus, or computer codes that damage or +cannot be read by your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium +with your written explanation. The person or entity that provided you +with the defective work may elect to provide a replacement copy in +lieu of a refund. If you received the work electronically, the person +or entity providing it to you may choose to give you a second +opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If +the second copy is also defective, you may demand a refund in writing +without further opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO +OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of +damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement +violates the law of the state applicable to this agreement, the +agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or +limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or +unenforceability of any provision of this agreement shall not void the +remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in +accordance with this agreement, and any volunteers associated with the +production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm +electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, +including legal fees, that arise directly or indirectly from any of +the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this +or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or +additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any +Defect you cause. + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org + + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the +mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its +volunteers and employees are scattered throughout numerous +locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt +Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to +date contact information can be found at the Foundation's web site and +official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To SEND +DONATIONS or determine the status of compliance for any particular +state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/7173-8.zip b/7173-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0af3e1f --- /dev/null +++ b/7173-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..571286b --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #7173 (https://www.gutenberg.org/ebooks/7173) diff --git a/old/srlpr10.txt b/old/srlpr10.txt new file mode 100644 index 0000000..2a0a1f2 --- /dev/null +++ b/old/srlpr10.txt @@ -0,0 +1,5557 @@ +The Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Sur la pierre blanche + +Author: Anatole France + +Release Date: December, 2004 [EBook #7173] +[This file was first posted on March 21, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, SUR LA PIERRE BLANCHE *** + + + + +Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +ANATOLE FRANCE + +SUR LA PIERRE BLANCHE + + + + + + _Tu semblés + avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu + du peuple des songes._ + + PHILOPATRIS, XXI. + +TABLE + + +I. Quelques Français liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome + +II. GALLION + +III. Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture + +IV. La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé + +V. PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE + +VI. Quand Hippolyte Dufresne eut achevé ta lecture + + + + + +SUR LA PIERRE BLANCHE + + + + +I + + +Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome, +se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli. C'étaient Joséphin +Leclerc, attaché d'ambassade en congé; M. Goubin, licencié ès lettres, +annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des +Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingénieur; Hippolyte +Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts. + +Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de +coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le +commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec +son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison +de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine +cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux +boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique. + +Là, ils s'arrêtent et regardent. + +En face d'eux se dressent les fûts tronqués des stèles honoraires et +l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la +basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des +Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A +leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Sévère et les hautes +colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrétienne et +l'hôpital des femmes étagent sur le Capitole leurs façades plus jaunes +et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'élève le +Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous +leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la voie Sacrée +aussi étroite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de +brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le +Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des +champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit +rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés, +multitude de piliers et d'autels, enchevêtrement de degrés et +d'enceintes: tout cela, non point petit, assurément, mais d'une +grandeur contenue et pressée. + +Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des +monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre: + +--Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions +modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles +ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du +soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les +orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des +coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris +de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui +bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de +vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés +de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un +de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille. +Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de +petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du +jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni +sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques, +c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la +curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers; +les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les +temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont +toujours quelque chose à demander aux puissances célestes. + +»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes +vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou +ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie +auguste d'un peuple. + +--Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases +honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une +nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné. + +Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les +fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour. + +Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts +par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la +fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé +sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs +pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau +légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le +«lac» de Curtius. + +Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières +flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où +nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du +jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum +silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres, +tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades +tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le +lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux. + +Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte +Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage, +intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au +directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon +service. + +--En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la +terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais +sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des +travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles +d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis +leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais +m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur +moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles. + +--Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si +j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et +pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les +troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large +front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre +sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et +l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il +a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et +pour les amoureux. + +Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode, +contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant +engagée sur la philosophie de l'histoire romaine: + +--Les Latins, dit-il, étaient raisonnables jusque dans leur religion. +Ils connurent des dieux bornés, vulgaires, mais pleins de bon sens et +parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthéon romain, composé de +militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries +peintes sur les parois des tombeaux étrusques, et l'on verra face à +face la raison et la folie. Les scènes infernales tracées dans les +chambres funéraires de Corneto représentent les monstres de +l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques +que le Jugement dernier d'Orcagna, à Sainte-Marie-Nouvelle de +Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que +le Panthéon latin présente constamment l'image d'une société bien +organisée. Les dieux des Romains étaient comme eux laborieux et bons +citoyens. C'étaient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les +nymphes elles-mêmes occupaient des emplois civils et politiques. + +»Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au +pied du Palatin. Elle ne semblait pas destinée par sa naissance, ses +aventures et ses malheurs à tenir un emploi régulier dans la ville de +Romulus. C'était une Rutule indignée. Aimée de Jupiter, elle avait +reçu du dieu l'immortalité. Quand le roi Turnus fut tué par Énée, sur +l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frère, elle se jeta +dans le Tibre pour fuir du moins la lumière. Longtemps, les pâtres du +Latium contèrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond +du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se +penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, à la clarté de la +lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains +ne la laissèrent point oisive, à ses douleurs. La pensée leur vint +tout de suite de lui donner une occupation sérieuse. Ils lui +confièrent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une déesse +municipale. Ainsi de toutes leurs divinités. Les Dioscures, dont le +temple a laissé des ruines si belles, les Dioscures, les deux frères +d'Hélène, astres clairs, les Romains les employèrent comme estafettes +au service de l'État. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval +blanc annoncer à Rome la victoire du lac Régille. + +»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et +des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques +qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce +qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils +l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a +son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a +des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour +la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le +ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif +un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche +mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin +et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs +saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à +venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du +Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à +l'Incoronata: + +»--Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta +sainte mère. + +»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent +avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a +pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes, +ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que +faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte +mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce +de pécher sans concevoir.» + +Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se +prêtait aux entreprises de leur politique. + +--Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était +pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner +par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion +administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de +l'administration. + +--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait +soigneusement les paradoxes. + +--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly. +Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains +indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel +Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le +fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens général de +fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de +désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que +forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros +propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire. +Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur +intérêt et pesaient attentivement leurs chances. + +--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde +les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la +civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un +incomparable instrument de progrès. + +--Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui +faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours +agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la +terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le +plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils +étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon +venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils +assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute, +disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient +battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si +l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner +bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant +perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un +arpent de sol, ces obstinés paysans. + +Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil +hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur +plusieurs assises de substructions antiques. + +--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous +pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en +recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter +pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de +Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la +Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les +décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois +étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde +entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière. + +Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique +comme la maison d'Evandre. + +Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois +blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient +une odeur de terre. + +--Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo +Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des +Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez +maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune +disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous +pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de +l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à +la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où +vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous +arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique, +sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_ + +Boni semblait n'avoir pas entendu. + +Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore +humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient +quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore +inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle +dans le vague de la rêverie. + +--Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de +bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane, +contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de +Faustine, au nord-ouest du Forum. + +»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des +squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et +les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation. +Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les +deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans +la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux +races, à deux génies? Je le crois. + +Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un +vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre: + +--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi +l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait +besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien +grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes +d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère +vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus. + +Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens: + +--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination +paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors +s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des +troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils +avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils +connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de +soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à +leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient +l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils +commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins +devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient +le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des +aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine +en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la +lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y +voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des +étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du +Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient +leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient +les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues +pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour +et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des +ombres. + +»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque +leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les +cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre. +Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou +glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était _flava et +candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin +jaune. + +»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez +apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et +vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient +fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la +république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns, +les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces +robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée, +le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais. + +Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo +Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil +creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières +barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui +recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements +frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que +l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un +grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des +perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns, +lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse. + +--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré +avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il +était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des +hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée, +qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie +des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité +palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables +héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts +formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de +roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que +l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il +s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle +tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu +ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans +des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin. +J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même +terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui +dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils +avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin. +Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a +passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur +ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable +espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment +imperceptible dans la vie de l'univers. + +Après un moment de silence: + +--Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de +distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au +cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce +qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a +des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne +sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une +même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent +sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs +races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des +races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En +1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race +germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites +allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il +n'y a pas de race juive. + +»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour +vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite +sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités +étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous +le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et +l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes. +C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux +Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés +de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les +siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les +migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de +foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis +point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races +humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe +assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très +caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs +de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent +chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces +différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des +forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire +de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales, +s'accuser de siècle en siècle plus fortement. + +--_E proprio vero_, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur +l'enfant romuléen. + +Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier: + +--Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire +de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du +_Foro Traiano_. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il +convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée, +entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris +par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte +par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de +la nuit. + +Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure +favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus +pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit. + + + + +II + +GALLION + +En la 804e année depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de +Claudius César, Junius Annaeus Novatus était proconsul d'Achaïe. Issu +d'une famille équestre originaire d'Espagne, fils de Sénèque le +Rhéteur et de la vertueuse Helvia, frère d'Annaeus Méla et de ce +célèbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son père adoptif, le +rhéteur Gallion, exilé par Tibère. Sa mère était du sang de Cicéron et +il avait hérité de son père, avec d'immenses richesses, l'amour des +lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus +soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquiétude agitait +son esprit. Il était curieux de la physique et de ce qu'on ajoute à la +physique. L'activité de son intelligence était si vive, qu'il écoutait +des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui, +même à la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les +loisirs qu'il savait se ménager au milieu des soins les plus graves et +des plus vastes travaux, il écrivait des livres sur les questions +naturelles et composait des tragédies. + +Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il était en effet +d'un caractère bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnât à +la colère. Il considérait la violence comme la pire des faiblesses et +la moins pardonnable. + +Il avait en exécration toutes les cruautés, quand leur véritable +caractère ne lui échappait pas à la faveur d'un long usage et de +l'opinion publique. Et souvent même, dans les sévérités consacrées par +la coutume des aïeux et sanctifiées par les lois, il découvrait des +excès détestables contre lesquels il s'élevait et qu'il aurait tenté +de détruire si on ne lui eût opposé de toutes parts l'intérêt de +l'État et le salut commun. A cette époque les bons magistrats et les +fonctionnaires honnêtes n'étaient pas rares dans l'Empire. Il s'en +trouvait certes d'aussi probes et d'aussi équitables que Gallion, mais +peut-être n'aurait-on pas rencontré dans un autre autant d'humanité. + +Chargé d'administrer cette Grèce dépouillée de ses richesses, déchue +de sa gloire, tombée de sa liberté agitée dans une tranquillité +oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseigné au monde la +sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, à la +vigilance d'un tuteur la piété d'un fils. Il respectait l'indépendance +des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes +vraiment grecs de naissance et d'éducation, malheureux seulement de +n'en découvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son +autorité sur une multitude infâme de Juifs et de Syriens, équitable +toutefois envers ces asiatiques, et s'en félicitant comme d'un +vertueux effort. + +Il résidait à Corinthe, la cité la plus riche et la plus peuplée de la +Grèce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et +embellie depuis lors par les proconsuls qui s'étaient succédé dans le +gouvernement de la province, s'élevait sur les dernières pentes +occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le +temple de Vénus et les bosquets des hiérodules. C'était une maison +assez vaste qu'entouraient des jardins plantés d'arbres touffus, +arrosés d'eaux vives, ornés de statues, d'exèdres, de gymnases, de +bains, de bibliothèques, et d'autels consacrés aux dieux. + +Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frère Annaeus +Méla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la +fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les +ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage +saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de +Kenkhrées. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Géraniens +et le rose Hélicon à la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons. +Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du +Parnasse. Gallion et Méla s'avancèrent jusqu'au bord de la haute +terrasse. A leurs pieds s'étendait Corinthe sur un vaste plateau de +sable pâle, incliné doucement vers les bords écumeux du golfe. Les +dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque, +les blancs degrés des propylées étincelaient, et les faîtes dorés des +temples jetaient des éclairs. Vaste et neuve, la ville était coupée de +rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhée, +bordé de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre était +offensée par la fumée des forges et par les ruisseaux noirs des +teintureries, et de ce côté, des forêts de pins, s'étendant jusqu'à +l'horizon, s'y confondaient avec le ciel. + +Peu à peu la ville s'éveilla. Le hennissement aigre d'un cheval +déchira l'air matinal, et l'on commença d'entendre les bruits sourds +des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses +d'herbes. Sorties de leurs masures à travers les décombres du palais +de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tête des urnes +de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau à la +fontaine Pirène. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les +jardins du proconsul, des Corinthiennes étendaient du linge pour le +faire sécher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de +poireaux. Dans le chemin creux qui montait à l'Acropole, un vieillard +demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un âne chargé de +salades et chantait entre ses dents ébréchées, dans sa barbe rude, une +chanson d'esclave: + + Travaille, petit âne, + Comme j'ai travaillé. + Et cela te profitera: + Tu peux en être sûr. + +Cependant, au spectacle de la ville recommençant son labeur de chaque +jour, Gallion se prit à songer à cette première Corinthe, la belle +Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour où elle vit ses citoyens +massacrés par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de +Sisyphe, vendues à l'encan, ses palais, ses temples incendiés, ses +murs renversés et ses richesses entassées dans les liburnes du Consul. + +--Il n'y a pas encore un siècle, dit-il, l'oeuvre de Mummius +subsistait tout entière. Ce rivage que tu vois, ô mon frère, était +plus désert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville +détruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, où +les illustres Bacchiades avaient étalé leur fière indolence, des +Latins pauvres et grossiers s'établirent et Corinthe commença de +renaître. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa +position. Elle perçoit un tribut sur tous les navires qui, venus de +l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhée et +de Kenkhrées. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accroître à +la faveur de la paix romaine. + +»Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas répandus sur le monde! Par lui +les villes, les campagnes goûtent un calme profond. Les mers sont +purgées de pirates et les routes de brigands. De l'océan brumeux au +golfe Permulique, de Gadès à l'Euphrate, le commerce des marchandises +se fait avec une sécurité que rien ne trouble. La loi protège la vie +et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte. +La liberté n'a désormais pour limites que ses lignes de défense et +n'est bornée que pour sa sûreté. La justice et la raison gouvernent +l'univers. + +Annaeus Méla n'avait pas, comme ses deux frères, brigué les honneurs. +Ceux qui l'aimaient, et ils étaient nombreux, car il se montrait, dans +ses manières, toujours affable et d'une extrême aménité, attribuaient +cet éloignement des affaires à la modération d'un esprit qu'attirait +une obscurité tranquille et qui n'eût voulu se donner d'autres soins +que l'étude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids +croyaient s'apercevoir qu'il était ambitieux à sa manière et jaloux, à +l'exemple de Mécène, d'égaler, simple chevalier romain, le crédit des +consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner +en lui l'avidité des Sénèques pour ces richesses qu'ils affectaient de +mépriser, et ils s'expliquaient de cette manière que Méla eût +longtemps vécu obscur en Bétique, tout occupé de l'administration de +ses vastes domaines, et qu'appelé ensuite à Rome par son frère le +philosophe, il s'y fût attaché à la gestion des finances impériales +plutôt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires. +On ne pouvait pas aisément décider de son caractère sur ses discours +parce qu'il tenait le langage des stoïciens, aussi propre à cacher les +faiblesses de l'âme qu'à révéler la grandeur des sentiments. C'était +alors une élégance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il +certain que Méla pensait hautement. + +Il répondit à son frère que, sans être versé comme lui dans les +affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la +sagesse des Romains. + +--Elles se montrent, dit-il, jusqu'au fond de notre Espagne. Mais +c'est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j'ai le mieux +senti la majesté bienfaisante de l'Empire. Je venais d'Hypathe, ville +célèbre par ses fromages et ses magiciennes, et j'avais chevauché +pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage +humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j'attachai mon cheval à +un arbre peu éloigné de la route et m'étendis sous un buisson +d'arbouses. Je m'y reposais depuis quelques instants quand je vis +passer un maigre vieillard chargé de ramée et fléchissant sous le +faix. A bout de forces, il chancela et, près de tomber, s'écria: +«César!» En entendant cette invocation monter de la bouche d'un pauvre +bûcheron dans un désert de rochers, mon coeur s'emplit de vénération +pour la Ville tutélaire, qui inspire jusque dans les pays les plus +écartés, aux âmes les plus agrestes, une telle idée de sa providence +souveraine. Mais à mon admiration se mêlèrent, ô mon frère, la +tristesse et l'inquiétude, quand je songeai à quels dommages, à +quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du siècle, +étaient exposés l'héritage d'Auguste et la fortune de Rome. + +--J'ai vu de près, mon frère, lui répondit Gallion, ces crimes et ces +folies dont tu t'affliges. Assis au Sénat, j'ai pâli sous le regard +des victimes de Caïus. Je me suis tu, ne désespérant pas de voir des +jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la +république sous les mauvais princes plutôt que d'échapper à leurs +devoirs par une mort inutile. + +Comme Gallion prononçait ces paroles, deux hommes encore jeunes, +portant la toge, s'approchèrent de lui. L'un était Lucius Cassius, +d'une maison plébéienne, mais ancienne et décorée, originaire de Rome. +L'autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et +toutefois d'une famille équestre, sortie du municipe de Terracine. Ils +avaient tous deux fréquenté les écoles d'Athènes et acquis une +connaissance des lois de la nature à laquelle les Romains qui +n'étaient pas allés en Grèce demeuraient tout à fait étrangers. + +A cette heure ils se formaient à Corinthe au maniement des affaires +publiques, et le proconsul les tenait à ses côtés comme un ornement à +sa magistrature. Un peu en arrière, vêtu du manteau court des +philosophes, le front chauve et le menton garni d'une barbe +socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras levé et +remuant les doigts en disputant avec lui-même. + +Gallion fit à tous trois un accueil bienveillant. + +--Déjà les roses du matin ont pâli, dit-il, et le soleil commence à +darder ses flèches acérées. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront +la fraîcheur. + +Et il les mena, le long d'un ruisseau dont le murmure conseillait les +tranquilles pensées, jusque dans une enceinte d'arbustes verts au +milieu de laquelle un bassin d'albâtre se croisait, plein d'une eau +limpide où flottait une plume de la colombe qui venait de s'y baigner +et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils +s'assirent sur un banc de marbre qui s'étendait en demi-cercle, +soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs +ombres. Tout autour de l'enceinte arrondie s'élevaient des statues. +Une Amazone blessée entourait mollement sa tête de son bras replié. +Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait +avec une chèvre. Une Vénus, au sortir du bain, essuyait ses membres +humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir. +Près d'elle un jeune Faune approchait en souriant une flûte de ses +lèvres. Son front était à demi caché par les branches, mais son ventre +poli brillait entre les feuilles. + +--Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu'un +souffle léger soulève sa poitrine. + +--Il est vrai, Marcus. On attend qu'il tire de sa flûte des sons +agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l'a sculpté dans le marbre +d'après un modèle ancien. Les Grecs excellaient autrefois à faire ces +bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement +célèbres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage +auguste et exprimer sur le marbre ou l'airain la majesté des maîtres +du monde. Qui n'admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui +voudrait être Phidias? + +--Certes aucun Romain ne voudrait être Phidias, s'écria Lollius, qui +dépensait l'immense héritage de ses pères à faire venir de Grèce et +d'Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa +du Pausilippe. + +Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les +mains d'un homme libre n'étaient pas faites pour manier le ciseau du +sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait +s'abaisser à fondre l'airain, à sculpter le marbre, à tracer des +figures sur une muraille. + +Il professait l'admiration des moeurs antiques et vantait à toute +occasion les vertus des aïeux: + +--Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et +dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape +taillé dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin +son pal vigoureux, menaçait les voleurs d'un supplice ridicule et +terrible. + +Méla, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l'exemple +d'un vieux patricien. + +--Au temps de la république, dit-il, cet illustre Caïus Fabius, d'une +famille issue d'Hercule et d'Évandre, traça de ses mains sur les murs +du temple de Salus des peintures si estimées, que leur perte récente, +dans l'incendie du temple, a été considérée comme un malheur public. +Et l'on rapporte qu'il ne quittait pas la toge pour peindre ses +figures, faisant connaître par là que cette tâche n'était pas indigne +d'un citoyen romain. Il reçut le surnom de Pictor que ses descendants +s'honorèrent de porter. + +Lucius Cassius répliqua vivement: + +--En peignant des victoires dans un temple, Caïus Fabius considérait +ces victoires et non la peinture. Il n'y avait pas alors de peintres à +Rome. Voulant que les grandes actions des aïeux fussent sans cesse +présentes aux yeux des Romains, il donna l'exemple aux artisans. Mais +de même qu'un pontife ou un édile pose la première pierre d'un édifice +et ne fait pas pour cela métier de maçon ou d'architecte, Caïus Fabius +fit la première peinture de Rome sans qu'on puisse le compter au +nombre des ouvriers qui gagnent leur vie à peindre sur des murs. + +Apollodore, d'un signe de tête, approuva ce discours et dit en +caressant sa barbe philosophique: + +--Les fils d'Iule sont nés pour gouverner le monde. Tout autre soin +serait indigne d'eux. + +Et longtemps, d'une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les +flattait parce qu'il les craignait. Mais, au dedans de lui-même, il ne +sentait que mépris pour ces intelligences bornées et sans finesse. Il +donna des louanges à Gallion: + +--Tu as orné cette ville de monuments magnifiques. Tu as assuré la +liberté de son Sénat et de son peuple. Tu as établi de bonnes règles +pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une équité +bienveillante. Ta statue s'élèvera sur le Forum. Le titre te sera +décerné de second fondateur de Corinthe, ou plutôt Corinthe prendra de +toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et +dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que +de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent à peindre +des vases, à teindre des étoffes, à modeler des figures, c'est par +nécessité. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire. +Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de +s'appliquer à des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse, +exerça le métier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on +voit encore sur l'acropole d'Athènes. Son habileté certes n'était pas +médiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les +plus renommés, représenter un athlète lançant un disque ou nouant un +bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer à +la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonné. +Dès lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les +proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui +est honnête. A ceux dont la forme était parfaite il préférait ceux +dont l'âme était belle, contrairement à ce que font les sculpteurs, +les peintres et les débauchés. Ceux-là estiment la beauté extérieure +et méprisent la beauté intérieure. Et vous savez que Phidias grava sur +l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlète parce qu'il était beau et +sans considérer s'il était chaste. + +--C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux +sculpteurs alors même que nous en donnons à leurs ouvrages. + +--Par Hercule! s'écria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de +ce Faune ou de cette Vénus. La déesse a la fraîcheur de l'eau dont +elle est encore mouillée. Elle est vraiment la volupté des hommes et +des dieux, et ne crains-tu pas, ô Gallion, qu'une nuit un rustre, +caché dans tes jardins, ne lui fasse subir le même outrage qu'un jeune +impie infligea, dit-on, à la Vénus des Cnidiens? Les prêtresses du +temple trouvèrent un matin sur la déesse les vestiges de l'offense, et +les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une +tache ineffaçable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la +patience de l'Immortelle. + +--Le crime ne fut pas impuni, déclara Gallion. Le sacrilège se jeta +dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu. + +--Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes +les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô +Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive +mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des +pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je +préfère cette Vénus. + +Apollodore leva la main droite et dit: + +--Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une +telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts +et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme +toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps +de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie +d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une +chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps +de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il +contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses, +occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes +actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence. + +--Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des +vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses +sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les +dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou +révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des +bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que +l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des +fontaines de Rome. + +--Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux +vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer +l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché, +ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je +t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que +certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines +femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts +l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire, +il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup +d'hommes. Voici comment on explique ce mélange: + +»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent +des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme +font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple +unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire +sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il +entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes +et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du +nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord +séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi +bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de +coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices, +de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un +art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen +desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se +reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni +le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de +mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes +ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait +plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez +Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent +la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le +cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal +assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les +organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait +et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il +donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un +homme ce qui convenait à une femme. + +»De la sorte, nos premiers parents furent composés de morceaux +disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres. +S'étant accouplés à leur gré ou par hasard, ils produisirent des êtres +incohérents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous +voyons tant de femmes viriles et d'hommes efféminés. C'est ce qui +explique également les contradictions qu'on rencontre dans le plus +ferme caractère et comment l'esprit le plus résolu se dément à toute +heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec +nous-mêmes. + +Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas à +l'homme à se vaincre lui-même et qu'il l'induisait au contraire à +céder à la nature. + +Gallion fit observer que les poètes et les philosophes retraçaient +diversement l'origine du monde et la création des hommes. + +--Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les +Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils +rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne +s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent +incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il +est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout +savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer +notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons +entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude +de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître +les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer +les destinées de l'homme et du monde. + +--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à +pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos +forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt +par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns +consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de +faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée +ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de +quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles +sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire, +éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire. +C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au +présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment +les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de +fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en +lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes. + +Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se +plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent +plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du +Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et +des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait +l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients, +la dépravation féroce de la multitude. + +Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant, +ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre +souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés, +conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette +noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis +longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin +Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes +intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient +leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils +l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de +l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la +république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était +mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils +honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir +une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils +considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère +comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque +l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils +s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui +promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à +Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux +contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie +de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux +mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister +au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante, +comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser +mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses +soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait +ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le +meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre +l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein +d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les +bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de +Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le +style de Sénèque à un mortier sans ciment. + +Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient +peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix +de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté. +Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans +l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi +cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des +griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius +l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite +rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui +étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre +d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais +patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard +et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la +fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas +l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les +Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de +leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient +d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie +publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par +le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient +de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de +l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître. + +Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus. + +--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que +notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César. + +Un murmure favorable accueillit cette nouvelle. + +--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union +grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux +d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon +frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la +douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat +devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il +a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses, +Ilion, Bologne, Apamée. + +--Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hérité l'humeur noire +des Domitius, ses aïeux? + +--Non certes, répondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui. + +Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des +louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et +sincères, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tête +de son fils encore enfant. + +--Néron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain, +qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et +d'études. Ils s'exercèrent ensemble à déclamer en langue grecque et en +langue latine. Ils s'essayèrent ensemble à composer des poèmes. +Jamais, dans ces luttes ingénieuses, Néron ne donna le moindre signe +d'envie. Il se plaisait au contraire à vanter les vers de son rival, +où, malgré la faiblesse de l'âge, paraissait, ça et là, une ardente +énergie. Il semblait quelquefois heureux d'être vaincu par le neveu de +son précepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les +poètes compareront un jour l'amitié de Néron et de Lucain à la sainte +amitié d'Euryale et de Nisus. + +--Néron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une +âme douce et pleine de pitié. Ce sont là des vertus que les années ne +pourront qu'affermir. + +»Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiescé au voeu du Sénat et au +désir du peuple. Par cette adoption il a écarté de l'Empire un enfant +accablé du déshonneur de sa mère, et il vient, en donnant Octavie à +Néron, d'assurer l'avènement d'un jeune César qui fera les délices de +Rome. Fils respectueux d'une mère honorée, disciple zélé d'un +philosophe, Néron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus, +Néron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la +pourpre des leçons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et +modération. + +--Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une ère de bonheur +s'ouvrir pour le genre humain! + +--Il est difficile de prévoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne +doutons point de l'éternité de la Ville. Les oracles ont promis à Rome +un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux. +Vous dirai-je ma plus chère espérance? Je m'attends avec joie à ce que +la paix règne pour toujours sur la terre après le châtiment des +Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la +fin des guerres détestées des mères. Qui pourrait désormais troubler +la paix romaine? Nos aigles ont touché les bornes de l'univers. Tous +les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le +Sabéen, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se désaltère dans le +sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, l'Éthiopien +crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de +nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les +sables brûlants de la Libye tiennent en réserve des ennemis du peuple +romain? Tous les Barbares, gagnés à notre amitié, déposeront les +armes, et Rome, aïeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse, +verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants +adoptifs, méditer la concorde et l'amour. + +Tous approuvèrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tête. + +Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachés à sa naissance, +et la gloire des armes, tant vantée par les poètes et les rhéteurs, +excitait son enthousiasme. + +--Je doute, ô Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se +haïr et de se craindre. Et, à vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la +guerre cessait, que deviendraient la force des caractères, la grandeur +d'âme, l'amour de la patrie? Le courage et le dévouement ne seraient +plus que des vertus sans emploi. + +--Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cessé de +se vaincre entre eux, ils travailleront à se vaincre eux-mêmes. Et +c'est là le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble +emploi de leur courage et de leur magnanimité. Oui, la mère auguste +dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les siècles, +Rome, établira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie +dans certaines conditions mérite d'être vécue. C'est une petite flamme +entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinité. Tant qu'il +vit, un homme est semblable aux dieux. + +Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur +l'épaule de la Vénus dont les formes de marbre brillaient entre les +myrtes. + +--Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plaît +à tes discours. Ils sont doux et pleins de vénusté. + +Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlèrent +des dieux. Apollodore pensait qu'il n'était pas facile d'en connaître +la nature. Lollius doutait de leur existence. + +--Quand, dit-il, la foudre tombe, il dépend du philosophe que ce soit +la nuée ou le dieu qui ait tonné. + +Mais Cassius n'approuvait pas ces propos légers. Il croyait aux dieux +de la République. Incertain seulement des limites de leur providence, +il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas à se séparer du +genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la +religion des aïeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris +des Grecs: + +--Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on +ne peut concevoir une image sans réalité. Comment verrait-on Minerve, +Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve? + +--Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme +qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a +vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre +formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la +frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte, +inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même +comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un +immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé +sur une marchande de gâteaux. + +--En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence +des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine, +puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous, +soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés. + +--Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont +la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux. + +--O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée +d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont +l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec +deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une +chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour +garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond. + +Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques. + +--Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte +des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où +trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un +dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses +parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui +est la nature entière. + +Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave +langage, définit les caractères de la divinité. + +--Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de +l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme, +flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle +le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est +essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et +passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu +changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le +monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles +doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il +habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas +obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal +de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de +prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire +qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur +et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui +gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux: +le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme +nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans +sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du +monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines. +Contre lui-même son impuissance est infinie. + +Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda +licence de faire quelques objections: + +--Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la +Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des +déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout +par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur +quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une +substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je +ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont +plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine +et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui +donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme +plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace +aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur +son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y +songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que +les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point +un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle +n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as +reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de +choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage; +elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à +planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores. +L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont +on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en +rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il +forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu, +ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que +commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la +terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour +en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes +blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose +qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux. +Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son +inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à +lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler +imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est +pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à +construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par +exemple, un moucheron, une goutte d'eau! + +»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion, +et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son +frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule +s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient +être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul. +Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que +le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il +s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après +avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là +encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les +moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi, +j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis, +mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs +appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle +se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans +l'univers. + +Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un +peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et +les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas +victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas +l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait +surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait +qu'aux vérités utiles. + +--Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la +nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux +noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme. +Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne +crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui +consume toute matière et demeure inaltérable. + +»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des +idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le +reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets +quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant +avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une +préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des +opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas +volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à +toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne +plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre +et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un +tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez +grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par +impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop +étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et +d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que +serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique +sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos +ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous +divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à +proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par +toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie +menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte +seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom. +Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour +ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder +l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à +l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On +n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de +l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En +effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour +les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que +tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette +manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose +d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose +différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage +de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre +croyance. + +--Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais +pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au +vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms +ou qu'il n'en a qu'un? + +Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole: + +--Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu +l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe +guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles +d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion +ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire +nous-mêmes. + +--Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je +nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La +divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient +en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les +dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux, +Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les +plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent +pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie, +ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses +sacrées. + +Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la +conversation à son premier sujet: + +--Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les +destinées de l'homme après la mort? + +En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux +héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes. + +--Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les +envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il +appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas. +Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont +destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et +ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut +d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants. +Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure +feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies +élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre, +ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte. +Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires +s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre +globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu +seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur +immortalité. Ainsi que l'a dit un poète: + +Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en +héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de +l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du +ciel. + +»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout +entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en +devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros +et les Dieux. + +--Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus +Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un +barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait +pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les +constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en +pâlissant de ces pâles honneurs. + +Gallion secoua la tête: + +--Le poète Euripide a dit: + +Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous +n'en connaissons point d'autre. + +Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de +mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à +une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils +l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense +décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels +abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le +véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la +vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour +soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de +la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion, +si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta +mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos +ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.» + +--Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils +aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes? + +Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels +ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement. + +Il en donna ses raisons: + +--Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous +savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le +fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde. +Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de +supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté +illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie, +ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est +mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable +sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est +le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points +extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter +finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle: + +Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est +fatal. + +Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de +la nature. + +--J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne +sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline +à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption, +et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes, +s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des +régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu. +Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration +céleste. + +»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que +leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux, +habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des +mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que +leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est +manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de +transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours. + +--En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels +produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même +qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux +sont peut-être un mensonge des poètes. + +Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne +de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne +succéderait Prométhée. + +--Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le +consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due +à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses +destins heureux. + +Apollodore demanda: + +--Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui +ébranle le monde? + +--Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois +pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de +Jupiter. + +Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé +d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des +plaideurs l'attendaient au tribunal. + +Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance. + +--C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la +basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger +devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition. +Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque +grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la +minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a +écrite. + +»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée +des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande +justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à +Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la +loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras +cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges +appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous +ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur +incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace +le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause +est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens +pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat. + +Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour +une si méchante affaire. + +--Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les +règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les +grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les +petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires +minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par +leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque +sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi. + +--Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à +remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je +doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes +décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse +prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la +colère et de la peur. + +Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux +lois humaines les caractères de la véritable justice: + +--Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y +ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute +des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement. + +Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques +instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis: + +--A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire +par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces +Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois, +qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est +troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les +navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et +d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de +sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est +le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y +vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je +suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la +manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les +rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers. + +--Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius +Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre +dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et +qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont +peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du +Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs, +dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et +d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils, +déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des +rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs +femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants +tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as +dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent +sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un +certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de +sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et +César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les +plus séditieux. + +--Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter +Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent +encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les +grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur +les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce +qu'il est devenu et s'il vit encore. + +--Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le +saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du +crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il +serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude. + +»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges +où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils +se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et +partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le +compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers +excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps +souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas +d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment +de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur +loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des +adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à +peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux +Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où +toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de +Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils +vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs +superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple +illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent +l'Italie du venin oriental. + +Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à +ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient. + +--Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville +grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de +travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne +célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de +manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un +vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était +versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa +religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos +lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent +volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur +le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et +orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec +quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux +croyances des Juifs. + +Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi. + +--Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie +du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des +brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du +Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire +qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la +providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent +de répandre. + +--C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu +unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut +qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi +de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son +temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni +ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières +périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que +ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne +diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et +conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais +que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république +pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que +penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux? +Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments? +Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares +comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à +croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à +laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher. + +»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les +religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes, +qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les +professent, que semblables à des traits lancés de points différents +vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule, +cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on +la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je? +une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une +abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le +tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de +toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de +l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à +l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des +hommes? + +»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête, +j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la +chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses +épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je +serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est +également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre +avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en +n'adorant que leur Dieu! + +--Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour +dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux +bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit +raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une +ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire +orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce +n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des +usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que +les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas +croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en +éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart, +assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu +devant ses semblables. + +--J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des +matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle +les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue +de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause +qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave. + +Lucius Cassius reprit d'une âme irritée: + +--J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est +trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on +la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race +fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses +moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux +immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette +humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens +usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la +terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense +encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et +les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a +répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est +désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et +livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas! +Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs! +Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements +du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la +colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La +terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur. +Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres +perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé. +Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée +au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les +rênes de son char. + +--Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont +d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de +graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer +par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues +d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils +ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le +cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une +infortune privée ou publique. + +Mais Gallion semblait touché des douleurs de Cassius. + +--Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est ému +d'un si grand péril. Il s'est plaint au Sénat du mépris où étaient +tombés les anciens usages. Effrayé du progrès des superstitions +étrangères, le Sénat, sur son avis, a rétabli les aruspices. Mais ce +ne sont pas seulement les cérémonies du culte, ce sont les coeurs des +hommes qu'il faudrait rétablir dans leur pureté première. Romains, +vous redemandez vos dieux. Le vrai séjour des dieux en ce monde est +l'âme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passées, la +simplicité, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y +rentreront aussitôt. Vous serez vous-mêmes des temples et des autels. + +Il dit, et, prenant congé de ses amis, gagna sa litière qui, depuis +quelques instants, l'attendait près du bosquet de myrtes, pour le +porter au tribunal. + +Ils s'étaient levés et, derrière lui, quittant les jardins, ils +marchaient à pas lents sous un double portique, disposé de manière à +ce qu'on y trouvât de l'ombre à toute heure du jour, et qui conduisait +des murs de la villa jusqu'à la basilique où le proconsul rendait la +justice. + +Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait à Méla de l'oubli où +étaient tombées les antiques disciplines. + +Marcus Lollius, posant la main sur l'épaule d'Apollodore: + +--Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Méla ni même Cassius +n'ont dit pourquoi ils haïssaient si fort les Juifs. Je crois le +savoir et veux te le confier, très cher Apollodore. Les Romains qui +offrent aux dieux, comme un présent agréable, une truie blanche, ornée +de bandelettes, ont en exécration ces Juifs qui refusent de manger du +porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyèrent au pieux Énée +une laie blanche en présage. Si les dieux n'avaient pas couvert de +chênes les royaumes sauvages d'Évandre et de Turnus, Rome ne serait +pas aujourd'hui la maîtresse du monde. Les glands du Latium +engraissèrent les cochons dont la chair a seule apaisé l'insatiable +faim des magnanimes neveux de Rémus. Nos Italiens, dont les corps sont +formés de sangliers et de porcs, se sentent offensés par +l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstinés à rejeter, ainsi qu'un +aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui +nourrissent les maîtres de l'Univers. + +Ainsi, tous quatre, échangeant de faciles propos et goûtant l'ombre +douce, ils parvinrent à l'extrémité du portique et virent tout à coup +le Forum étincelant de lumière. + + +A cette heure matinale, il était tout agité du mouvement de la foule +sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un +socle où étaient sculptées les Muses, et l'on voyait, à droite et à +gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogène de +Cythère. Un Neptune à la barbe verte se tenait debout dans une vasque. +Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum était +de toutes parts environné de monuments dont les hautes colonnes et les +voûtes révélaient l'architecture romaine. En face du portique par +lequel Méla et ses amis étaient venus, les Propylées, que surmontaient +deux chars dorés, bornaient la place publique et conduisaient par un +escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhée. De l'un et +l'autre côté de ces portes héroïques, régnaient les frontons peints +des sanctuaires, le Panthéon et le temple de Diane Éphésienne. Le +temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la +mer. + +La basilique n'en était séparée que par une ruelle obscure. Elle +s'élevait sur deux étages d'arcades, soutenues par des piliers +auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une +base carrée. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son +caractère à tous les autres édifices de la ville. Il ne subsistait de +la première Corinthe que les débris calcinés d'un vieux temple. + +Les arcades inférieures de la basilique étaient ouvertes et servaient +de boutiques à des marchands de fruits, de légumes, d'huile, de vin et +de friture, à des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des +barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrière de petites tables +couvertes de pièces d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces +échoppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de +querelles et des odeurs fortes. Sur les degrés de marbre, partout où +l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux dés ou aux +osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air +anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils +dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de +Rome rédigées par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et +d'étrangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de +jeunes garçons épilés et fardés, des marchands d'allumettes et des +marins estropiés portant pendu à leur cou le tableau de leur naufrage. +Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les +grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des +graines dans les fentes des dalles chaudes. + +Une fille de douze ans, brune et veloutée comme une violette de +Zanthe, posa par terre son petit frère qui ne savait pas encore +marcher, mit près de lui une écuelle ébréchée, pleine de bouillie avec +une cuiller de bois, et lui dit: + +--Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge. + +Puis elle courut, une obole à la main, vers le marchand de poissons +qui dressait derrière des corbeilles tapissées d'herbes marines sa +face ridée et sa poitrine nue, couleur de safran. + +Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmêla ses +pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur +à son aide, il criait d'une voix étouffée par les sanglots: + +--Ioessa! Ioessa! + +Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du +vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la +sécheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une +smaride, dont la chair est délicate, mais qui valent beaucoup +d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retroussée, trois +poignées d'oursins et d'épines de mer. + +Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne +cessait d'appeler: + +--Ioessa! Ioessa! + +L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le +petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant +dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure +emmêlée. + +Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de +poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois, +sanglotait auprès de son écuelle renversée. + +Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la +basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague, +il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers: + +--Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et +l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres +heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air +et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines, +ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs +éléments primitifs. Un monde tout neuf.... + +En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu +à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son +corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et +son bâton gisaient à son côté. + +Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les +hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme +couché ne lui en laissa pas le temps. + +--Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne +l'aumône au philosophe Posocharès. + +--Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne +vois pas encore un philosophe. + +Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore +lui arrêta la main. + +--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même +un homme. + +--J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est +un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme +fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je +m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui +donne est meilleur que celui qui reçoit. + +Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses +compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de +débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui +passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi, +découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage +les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé. + +--N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons, +d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur +querelle? + +Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils +préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul +qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir. + +--Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons +rien d'intéressant. + +»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour +accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici +un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe +fourchue. Il s'agite comme la Pythie. + +Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre, +pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule +moqueuse: + +--Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui +n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos +philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous +n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a +livrés aux vices contre nature... + +Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme, +car il murmura en haussant les épaules: + +--C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque +nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous +l'en croyons. + +Et Stéphanas enseignait le peuple: + +--Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est +exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son +fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais +vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon +l'esprit. + +»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs +oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur +sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis? + +»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la +famille d'Abraham. + +La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures. +Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande +colère et le feu destructeur qui consumerait le monde. + +--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de +mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est +passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui +n'auront pas cru en Jésus crucifié périront. + +Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au +milieu des moqueries de la foule hilare. + +A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre +du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif +avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant +rudement: + +--Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines. +Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire +l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes, +débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te +plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine? +Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres +prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir +de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire. + +Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon. + +--Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils +veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César. + +Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes, +d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à +l'apôtre, qui vaticinait encore. + +Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées, +l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu: + +--Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde. + +Et il exultait de joie. + +Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant: + +--Anastasis! Anastasis! + +Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul +s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à +quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses +dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique +l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir. +Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales, +ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à +lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur +son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et +suivit le vieillard. + +Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le +cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les +nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et +la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et +propice aux jeux d'Éros. + +A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge: + +--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône, +qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle. + +--C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte +d'homme à qui l'argent était très convenable. + +Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces, +riait de voir un caillou étinceler au soleil. + +--Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la +façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins +philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes +débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les +larmes, avec des langueurs et des fureurs... + +Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint +étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains. + +--Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion +crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements +vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et +d'oignon. + +--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un +philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des +carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait +uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté +extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble +et plus précieuse. + +--L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les +conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus +hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé. +Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne.... + +Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le +proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis. + +--Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que +j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très +ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une +troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de +Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de +menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de +glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à +saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour +comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le +chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort +laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse, +qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et +s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles +de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient +tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce +Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les +Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y +avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur +persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je +n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non +sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de +quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je +les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire; +mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et +d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire +et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce. +Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous +comme vous l'entendrez.» + +--Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de +bonne grâce à un arrêt si sage? + +--Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de +goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres +murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai +laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru +voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs +n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont +très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la +faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient, +ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing. + +»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent +particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons! +comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en +l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons! +D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient +été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont +traité Sosthène. + +Méla félicita le proconsul. + +--Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables +plaideurs. + +--Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé +entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi +extravagants l'un que l'autre?.... Si je les traite avec mépris, ne +croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et +pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul +s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de +tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes +des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à +leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son +maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il +les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces +Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle +image de la divinité ne brille en eux. + +A ces mots, Marcus Lollius sourit: + +--Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui +vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les +prostituées. + +--Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque +connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps +antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple, +dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit +à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à +ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent +parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance. +Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce +Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux +que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle +obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne +suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne +savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance. +D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à +son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa +nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous +un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer, +c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui +serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré +parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à +Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore +Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de +Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu. + +»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la +terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à +Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait +aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en +secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a +plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui +ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux +hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres +amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers +amis?» + +--Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il +pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu +à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne +peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de +Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au +rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une +urine céleste. + +--Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs +Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête +d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé +l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera +jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces +marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins. +Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes +villes, quelques poignées d'esclaves. + +--Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce +hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une +merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter +détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de +l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance +sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans +doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il +ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les +prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de +quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde. + +Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne +l'eût arrêté. + +--Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien +que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un +petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et +ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que +fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite +étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses +adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux +applaudissements du peuple romain. + +»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours +dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent +interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître +l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et +à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui +sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et +la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées, +qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui +détrônera Jupiter. + +Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se +tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule. + +--Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en +souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers +n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons, +mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un +antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance +cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine +jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a +fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont +jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à +son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain. + +Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur +le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra, +près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de +Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue. +C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le +Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi. +Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de +sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui +tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul. + +Il répondit avec orgueil: + +--Vous voyez celui-là! + +Mais il était déjà à terre, foulé aux pieds. Les Juifs ramassaient des +pierres en criant: + +--C'est un blasphémateur! Lapidons-le! + +Deux des plus zélés arrachaient la borne milliaire, plantée par les +Romains, et s'efforçaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un +bruit sourd sur les os décharnés de l'apôtre, qui hurlait: + +--0 délices des plaies! ô joie des supplices! ô rafraîchissement des +tortures! Je vois Jésus. + +A quelques pas de là, le vieillard Posocharès, sous un buisson +d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs +polis d'Ioessa. Importuné du bruit, il grogna d'une voix étouffée dans +les cheveux de la jeune fille: + +--Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe. + +Quelques instants après, un centurion qui passait sur la route déserte +releva Stéphanas, lui fit boire une gorgée de vin, et lui donna du +linge pour bander ses blessures. + +Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Médée, disait: + +--Si vous voulez connaître le successeur du maître des hommes et des +dieux, méditez les paroles du poète: + +L'épouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son père. + +»Ce vers désigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des +mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de +formes et d'amours. Il me paraît certain que le gouvernement de +l'univers doit passer à Hercule. Cette opinion est depuis longtemps +établie dans mon esprit sur des raisons tirées non seulement des +poètes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi +dire, salué par avance l'avenement du fils d'Alcmène, au dénouement de +ma tragédie d'_Hercule sur l'Oeta_, qui se termine par ces vers: + + 0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde, + sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une + forme nouvelle épouvante les hommes, détruis-le d'un coup de foudre. + Tu sauras mieux que ton père lancer le tonnerre. + +»J'augure favorablement du règne prochain d'Hercule. Il montra dans sa +vie terrestre une âme patiente et tendue vers de hautes pensées. Il +terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera +pas un nouveau Caïus gouverner impunément l'Empire. La vertu, la +simplicité antique, le courage, l'innocence et la paix régneront avec +lui. Voilà mon oracle! + +Et Gallion, s'étant levé, congédia ses amis en ces mots: + +--Portez-vous bien et aimez-moi. + +III + +Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture, les oiseaux annoncés par +Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum désert. + +Le ciel étendait sur les ruines romaines le voile cendré du soir; les +jeunes lauriers plantés sur la voie Sacrée élevaient dans l'air léger +leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du +Palatin se revêtaient d'azur. + +--Langelier, vous n'avez pas imaginé cette histoire, dit M. Goubin, +qu'on ne trompait pas aisément. Le procès intenté par Sosthène à saint +Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achaïe, est dans les +_Actes des Apôtres_. + +Nicole Langelier en convint sans difficulté. + +--Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 à 17, +que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon +manuscrit. + +Et il lut: + +12. _Or, Gallion étant proconsul d'Achaïe, les Juifs d'un commun +accord s'élevèrent contre Paul, et le menèrent à son tribunal,_ + +13. _En disant: «Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu +d'une manière contraire à la loi.»_ + +14. _Et Paul étant près de parler pour sa défense, Gallion dit aux +Juifs: «O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque +mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec +patience._ + +15. _»Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots, +et de votre loi démélez vos différends comme vous l'entendrez: car je +ne veux point m'en rendre juge.»_ + +16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._ + +17. _Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent +devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine._ + +»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion +son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient +parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe, +province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut +rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il +devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais +peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque +et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les +Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un +livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies. +Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque +chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans +raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il +était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère +illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des +propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une +doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à +celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais +pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme +aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que +personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il +recherchait les honneurs. + +»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à +cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite. +Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus +célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique. +En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste, +pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla, +différents de caractère, mais également dignes de son affection. + +»--Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant +qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de +leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs +par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la +considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de +tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion +recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une +vie douce et paisible pour se consacrer à toi. + +»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les +Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps, +couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs, +c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier +romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les +grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit +nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était +habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi +désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques, +qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et +l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se +représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa +chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des +âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète. +Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de +son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait +l'éloquence et la poésie au-dessus de tout. + +»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison. +Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été +témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment +le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment +sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable. +Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait +ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que +le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie +serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des +supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la +souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas +celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute +délation était crue aveuglément. + +»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et +d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui, +sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On +supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit +une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle +fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes +de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux +affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste +à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il +se donna la mort. + +»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai +fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla +voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes +au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer +avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son +frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance, +et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela +je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les +procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le +Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux +des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires +par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon +Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de +secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul +fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis +s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art, +philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à +travers des curiosités variées, une préoccupation constante de +l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout +aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la +destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi +les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est +une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher +dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai +remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que +j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au +hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties +scientifiques. + +--Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits +de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques, +rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre, +aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de +Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de +l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le +monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce +moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir +qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple +de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les +esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes! + +--Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier, +qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul. +On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul +avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait +entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il +n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était +nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un +interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la +conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa +raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que +ces deux hommes auraient bien pu se dire? + +»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain. +Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à +Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos +agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se +trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient +des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier, +dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de +pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa +joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et +sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa +charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne +découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le +proconsul d'Achaïe. C'est Néron. + +»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute, +du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à +l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus +tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus. +Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il +avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux +puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font +peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre +l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.» +Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu +plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un +sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un +tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité +de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient +bien pu se dire? + +»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous +voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique, +ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout, +leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul +était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur +civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul +n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation +du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides, +le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit, +dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à +Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les +Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près +de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité. +Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler +le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en +conversation avec lui au moyen d'un interprète: + +»--Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la +justice et la liberté. + +»--Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche. + +»--Comment le savais-tu? + +»--Par une éclipse de soleil. + +»--Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements +de nos armées? + +»--Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le +soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés. + +»--Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je +vais te la faire connaître. + +»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il +trace des figures: + +»--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc... + +»Et, quand il eut terminé sa démonstration: + +»--Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil. + +»Et comme le derviche murmurait quelques paroles: + +»--Que dit-il? demanda le général à l'interprète. + +»--Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les +éclipses en se mettant devant le soleil. + +»--C'est donc un fanatique! s'écria Desaix. + +»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul. + +»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint +Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche +et du général Desaix. + +--Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre +saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette +différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous +conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa +Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui +donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez +que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en +présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour +la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se +dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a +vu. + +--Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier, +de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand +sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas +sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que +Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de +l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement +de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan. +Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les +chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint +Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui +nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que +ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement. +C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de +Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il +besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement +à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les +humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer +l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que +Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec +beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est +seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des +auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la +primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les +élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés +les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous +venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité. + +--Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les +personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient +réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur +temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est +aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte +historique. + +--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse +autoriser d'une référence. + +--Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un +philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les +destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre, +s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils +se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait +devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent +singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion +unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de +connaître. + +--Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que +Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le +secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui +vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan, +après avoir rapporté, d'après les _Actes_, cette singulière entrevue +de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un +esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le +Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion +pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens +d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé +plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande +affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe +n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la +révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le +secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le +monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y +d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et +cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète. + +»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur +philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les +délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur +ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du +fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement +avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt +attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron +serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient +plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste +Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières +années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des +philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur +le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de +connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que +l'_orbis romanus_ s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable +finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes, +aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les +Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait +ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de +sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles, +croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa +prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on +considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses +coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la +civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut +de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de +l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore +aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque +que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe +siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit +renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe +ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous. +Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion. +Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait +pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il +faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse. +Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et +s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours, +je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre, +assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au +moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la +religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des +dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire. +Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui +régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et +scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons +nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il +ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui +enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien. +Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il +semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la +direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas +qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité. + +»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute. +Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes +les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de +l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si +lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire, +Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela +il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en +conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis. +Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette +extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun +raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux +plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il +n'avait de culture d'aucune sorte. + +»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le +proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il +aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait +pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui +devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de +Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne +s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens +primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on +s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion +et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y +éprouverait plus de surprise que le proconsul. + +»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la +colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane +son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du +Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout +offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il +chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les +catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou +supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout +dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et +haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de +l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait +de cendre. + +Hippolyte Dufresne intervint: + +--Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un +hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer +avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se +reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu. +Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le +surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est +vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine, +au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent +ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de +non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le +concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun +cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à +coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce +tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la +figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si +vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa +race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas +beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud +contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de +Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans +surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec +les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu +de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la +détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec +une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son +excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant +goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il +supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une +vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable. +Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de +Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout +entier. + +--C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien +que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et +qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur +le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement. + +--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier. +J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions +humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde +nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires, +sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements, +d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs +fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait +opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années, +quelques indices de leur destination première. Quant aux religions, +tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée +mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré +des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres, +qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les +créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une +forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui +s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins +d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est +transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient, +sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations +et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à +toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes, +il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du +Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au +Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie +chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses +métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe +siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste, +qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de +jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à +ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus +célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ +sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II, +le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des +Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et +adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII +et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun +que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait +pas plus que Gallion sur le dieu futur. + +--Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun +sens. + +Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit +observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et +des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs. + +--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes +préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan, +dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon +vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de +terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme +Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient +eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les +Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de +l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la +mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En +traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les +religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance. + +--Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains +de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un +Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la +pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas +lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs, +sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine +de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme +toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se +passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des +lettrés que les foules ignorantes créent des dieux. + +»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de +l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade +syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la +Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et +le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne +connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont +nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous +son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui +prophétisaient au temps des Hérodes. + +»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le +triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier +privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh +méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il +parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé. +On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il +s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans +la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel, +grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux. +Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il +cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées +pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il +ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au +fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire +il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des +humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par +lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel, +l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète +Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie +délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera +établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les +collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples +innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à +la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que +nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de +Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera +entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des +hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec +l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant +les conduira...» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à +la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il +s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y +avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y +avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à +dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait +misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient +d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de +leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes +des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël +devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni +Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne +le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait +découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de +finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des +antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin; +et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique. +C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh. + +--Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se +trompait. + +--Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou +Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène +n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout +olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des +esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux +se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont +des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa +l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit +populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors +prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait +travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni +d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu, +par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète +qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance +si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils +avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère +monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la +fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par +sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale +évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté; +cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par +les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les +païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même +philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de +l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un +adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien, +on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens +possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il +croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications; +comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable +aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le +sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les +ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le +même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel +et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont +jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se +produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les +traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que +lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même +s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme +qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à +ressembler au paganisme. + +--Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne +lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis +qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.» + +--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison +de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est +prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer +d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient +l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux +sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de +l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines. +Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans +craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la +lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de +distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans +un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette +prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas +éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes +qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son +cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera +plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il +ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien +possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme +l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra +et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point +par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile? +L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel +s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la +vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les +composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les +mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin +de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les +temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la +ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un +temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera. + +»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort +se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se +réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous +retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque +nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous. + +M. Goubin essuya les verres de son lorgnon. + +--Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes. + +--Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et +que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder +de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi +voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je +ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir, +ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non +plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne +perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession +indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le +souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une +chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se +ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour +nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts. + +--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries +astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au +Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée, +et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda +sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange +théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine +de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement +de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une +multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent +ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre +système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des +Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars, +à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres +produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des +plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux +animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique +à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le +vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades +de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui. + +--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent +sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux +mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et +diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui +s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes +proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres +que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le +sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple +et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera +éternellement et infiniment les verres de son lorgnon. + +Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en +rêveries astronomiques. + +--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait +désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui +nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître, +c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce +monde. + +--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire +qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel +et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de +nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus. +Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et +pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal +les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous +instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir. +N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est +pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable +répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils +n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point +satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si +les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella, +Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en +Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en +Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite. +D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète +William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient +emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et +c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je +encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française +conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est +pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il +juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille +Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la +défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane. +Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il +craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la +fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous +montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit +peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de +l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux +et les plus cruelles misères. + +»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par +curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne +connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait +découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon +toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales, +que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une +aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à +nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance +se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves. +Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent. + +»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans +effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas +seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus +facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui +craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette +crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les +religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se +l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart, +craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le +néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des +moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées +dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais, +comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur +ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui +jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après +eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que +la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en +coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et +des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des +devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes +s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits, +d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se +déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible +immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à +rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé +prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de +l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de +Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère. + +--C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner. + +Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille, +ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique +et renommé de la via Condotti. + +IV + +La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du +pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où +l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier +de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables +de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et +de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui +excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome, +avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de +fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque +matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des +coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait +ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées. + +Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table +couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos +philosophiques. + +--Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque +quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est +certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits +accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la +détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin, +puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques +parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé, +ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas +impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir, +d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les +conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est +pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à +un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du +second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant +que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé +le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme +de la production; en constatant que le capital industriel s'est +substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et +paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au +capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges +et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour +le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété +privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à +présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les +modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette +façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de +l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de +certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il +est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la +justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et +la conséquence fatale de l'évolution capitaliste. + +»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque +expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du +polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue. +D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du +christianisme dont nous voyons le déclin. + +»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera +belliqueuse ou pacifique. + +--Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Joséphin +Leclerc. + +M. Goubin secoua la tête: + +--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La +guerre durera autant que le monde. + +--Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé +donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des +conditions essentielles de la vie sociale. + +Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait à venir, +développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété +habituelle à son esprit. + +--Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se +perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que +les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas +durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste +seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues +indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons +des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été +d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles +et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire, +déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu +près constant. + +»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des +biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent +d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux +vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à +peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises +ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux +forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés +des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les +peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances. +Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se +disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La +communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour, +crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère +de la paix universelle. + +»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et +quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares, +établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses +ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la +vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies +européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le +seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées +que pour le soutenir. + +»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques +rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les +peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître +fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte +des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation +de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses +territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des +races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles +au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle +la civilisation moderne. + +»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les +Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la +terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils +étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne +communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les +massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent +encore que par nos crimes. + +»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de +cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux +conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands +d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui +porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre +moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la +civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un +avenir encore indéterminé, la paix du monde. + +»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état +comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire +romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête. +Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes +moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des +terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré. +Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et +militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et +non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils +sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et +infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de +la vie publique, aux réalités de la vie sociale. + +»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la +solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des +marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur +indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du +socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard, +l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure, +l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des +nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces +espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est +qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des +intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande +Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique, +conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus +grande humanité et à l'association des peuples et des races pour +l'exploitation en commun des richesses de la terre... + +Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière +fumante et le fromage râpé. + +Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage, +conclut en ces termes: + +--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis +aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le +monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses +masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur +assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas +encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la +liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu +partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne +sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les +cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même +aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais +ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons. +A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir +l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites +entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général +et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du +travail et rétablissement des États-Unis du monde. + +»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de +viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce +qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles +nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme +autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les +maintenaient dans l'état de guerre. + +--Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit +Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux. +Buvons à la paix future du monde. + +Joséphin Leclerc leva son verre: + +--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement. +Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent +âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée. + +--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de +l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter +deux mille ans en arrière. + +»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare +et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui +devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient +pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et +pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix +chinoise. + +»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les +marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu +situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre. +Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus +hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises +jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne +s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le +leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie +politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs. +Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous +reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade, +qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de +négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée +et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus +expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils +couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins +d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce +à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit. +Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur +piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas +curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de +ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les +ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares. + +»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent +à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de +Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les +missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à +toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient +en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement +capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les +tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine +cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant +près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les +nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou +séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des +soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le +meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen +de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les +Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les +massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux; +mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. +Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que +monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua, +dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle +serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna +après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en +Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. +Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant, +dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous +plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de +son gorille. + +»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq +grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand, +l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi +couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des +innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de +cette Chine dont elles se partagent les provinces. + +»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au +commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur +terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des +puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et +lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau +sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois +leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées. + +«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand +fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe +fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit +supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus +coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de +guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que +l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues, +des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques +vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus +glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à +l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de +canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des +armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui +garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles +de la guerre coloniale. + +»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les +principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent +de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En +se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages +consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au +droit des gens. + +»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur +démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du +marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. +En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les +somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur +mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait +ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun +million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos +causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés +sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur +Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant +prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment +développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les +arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels +éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq +mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des +intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment +monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez +les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si +les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien +entendre. + +»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans +les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique +avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe +tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs +crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et +commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au +monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul +juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. +Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses +jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups +intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision +les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une +flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. +S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus +chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher +les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a +bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac +du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de +Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des +sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils +en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril +blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces +enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une +apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de +cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, +si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé +des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et +l'espoir de la race jaune. + +»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont +les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril +blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à +Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux +chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires +européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans +la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République +l'_extra-territorialité_, c'est-à-dire le droit de juger par un +tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens. +L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de +Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du +nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans +leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine +et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les +armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, +pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié +Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des +grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les +tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée. + +»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont +pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il +ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale. +Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les +hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, +n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le +Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une +concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule +pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est +pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a +pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis +pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus +bas prix que nos fabricants moins bien outillés. + +»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La +vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique) +ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte +industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme +furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous +plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux +produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne +connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, +il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il +aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au +monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice? + +»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. +Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et +vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens +avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine, +qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à +leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales. +Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos +institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être +rassurés. + +»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à +l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que +comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne +l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du +commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et +la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs +d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque +inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des +emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront +peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à +affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne +peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre. +Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura +grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans +doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde. + +--Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus +son assiette pleine d'un _fritto_ délicieux. + +--On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève +la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses +richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non +le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples +forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples +faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de +troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou +d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil +empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour +apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et +tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple +n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois +cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant +qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils +n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le +premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il +leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut +beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se +numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire, +puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois, +nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes +les provinces de l'immense empire. + +--Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux +donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience +d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix +du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des +nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer +l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux +blancs et aux jaunes? + +Mais Nicole Langelier: + +--Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races +humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des +Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de +noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse +et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont +traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient +alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries +grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils +n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils +ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de +l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs +corps. + +»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous +massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux +autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé, +dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des +prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec +délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux +parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et +vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien +amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le +marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le +ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous +annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie? + +»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher +Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une +magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y +épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif +sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art +nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique +du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides. +Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet. + +»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent +hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre +milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur +cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes +noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs. + +»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement +intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et +féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un +des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie +des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté +fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera +payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs +pères! + +Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant. + +--Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient +l'Indo-Chine. + +--C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier. +Les colonies sont le fléau des peuples. + +M. Goubin ne répondit que par un silence indigné. + +--Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il +faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre +expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier? +Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde: +la politique coloniale. + +Nicole Langelier reprit avec tranquillité: + +--La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie +ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas +de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce +que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs +et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les +moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des +moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs +et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples +faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de +l'action coloniale. + +»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour +les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le +Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal? +Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a +des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre +inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se +séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a +d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on +porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent +non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles +ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque +instant la métropole à des désastres militaires. + +M. Goubin fit cette interruption: + +--Et l'Angleterre? + +--L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont +de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses +vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne +sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands, +auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple, +soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans +l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et +fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou +des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais +nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce +que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément, +et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France +qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste +Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à +profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la +Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des +cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des +eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg. +Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes +pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols! + +»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas +comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois +plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si +le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique +et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des +avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen +la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent +des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on +remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant +des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires +aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs, +constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes. +Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts +immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus +précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs +d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils +flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir +qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour +de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État. +Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque +désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que +la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de +peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des +réformes sociales. + +»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres +impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut +encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui +pouvaient nous charger de plus de colonies. + +»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de +quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale +ne finira jamais? + +»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne +comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits. +Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils +sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue +l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils +s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de +périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la +civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration +pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements. +Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés, +mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts. + +»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en +valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur. +Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et +toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, +l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe +terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs. +En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot, +en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre +nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient +puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse +dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront, +plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous +profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et +nous jouirons du leur abondamment. + +»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être +découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La +guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est +maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup +plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une +observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire +militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres +nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par +nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est +remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il +y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans +ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le +mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est +essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre +d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les +armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation. +Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en +campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a +une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de +cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à +quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur +Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a +pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien +ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un +danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il +y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point +qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix +pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre +monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière. +Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot +l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la +démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en +paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée +d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire, +atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes, +puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et +devient pacifique. + +»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est +la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est +de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle +s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans +ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi +bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre, +après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il +est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent +l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison. + +Jean Boilly secoua la tête: + +--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde +et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa +tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les +menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à +pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une +nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne +n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses +démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les +maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que +devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui +est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle +entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir +troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe? + +»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas +que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république +vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier +que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste +yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout +entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur +Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud, +l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est +impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il +médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les +conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses +discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur +Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On +n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui +vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des +hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les +Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les +Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de +guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget +militaire d'un milliard cinq cents millions de francs! + +»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à +l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils +pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir. +Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale, +nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté +de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un +rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique, +une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les +pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés +éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup +transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés +et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une +preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation +des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que +la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les +rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne +peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous +parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette +concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal +l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes +guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de +production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs, +établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas +d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est +le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve +aujourd'hui le monde civilisé.... + +Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon +apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs +cigares avec paille, chers aux Italiens. + +Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la +conversation: + +--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre +ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur +de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette +horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur +et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui, +peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer +l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire. + +--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare. + +--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole +Langelier et M. Goubin. + +--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte +Dufresne. + +Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit. + +V + +PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE + +Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma +fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui +passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les +arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul +bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la +ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la +transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient +diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y +en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes +mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle, +si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je +regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console +en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom. + +Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je +me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi +d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes +du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne +connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et, +à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons +guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que +ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse +ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est +que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil. +Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des +autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni +maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je +suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel +est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je +n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec +elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à +la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature. +Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des +hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis, +la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales +résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète +où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement +avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est +avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines +et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire, +j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un +livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent +fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la +cruauté. + +Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en +est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des +hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini? +Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de +feu suspendue dans le ciel. + +Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée +de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me +redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans +cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que +la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne? + +Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart +suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de +roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du +Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je +réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et +tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à +déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le +jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre +d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici: + + 16 septembre 1903. + + «Mon vieux Dufresne, + + Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi + prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.» + +C'est demain. + +Je sonnai mon valet de chambre: + +--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures. + +Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans +accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me +figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un +médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table +qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit +certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale +caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le +ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux, +à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers +auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours +raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui +me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute +cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue +par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que +j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes +amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes +de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et +asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas +capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance +politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très +intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête. +Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je +suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de +rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie +de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme +eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance +particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député +conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune +répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me +préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en +Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en +prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au +prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque +socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas +croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait +autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore +est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me +poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations +qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les +deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur. +Mais mon âme s'emplit de dégoût. + +Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques +phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des +temples de marbre dans des feuillages bleus. + +Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup +plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte, +je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors +autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés +de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma +surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans +aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée +en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit, +tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce +qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu, +étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours, +avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises +de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de +maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner +pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte +Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en +village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne +route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et +d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens +riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de +faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte. +Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des +perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres +voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures +d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et +vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en +foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de +la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie +d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de +hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail. +Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos +ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui +m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient +vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et +longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos +Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche, +je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers +qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés +sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans +une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de +mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres +d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied +de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était +des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales, +à des travaux d'intérêt public. + +Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants +atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des +peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et +dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que +j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui +traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la +tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que +fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui +montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie +de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse +encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était +environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une +seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le +costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les +femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et +aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre +un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement +déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des +ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de +l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait? +Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la +terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de +cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la +dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un +cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie, +s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la +fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le +fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je +tout à coup en l'an 2270? + +J'y songeais en marchant au hasard. + +--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant +d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas +conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si +c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois +siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore +qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas. + +Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de +rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière +lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes +variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever +dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de +fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air +vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans +ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et +coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux +goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route +lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa +le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos +transparents de vitesse. + +Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les +prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris +un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je +me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise +sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la +vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et +des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues +tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai, +pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais +las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me +semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon +bon, et comme j'avais l'air embarrassé: + +--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans +bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va +trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi +au délégué à l'assistance. + +Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros +homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me +dit avec obligeance: + +--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à +l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il +manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite. + +Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté, +objectant toutefois que je n'étais pas boulanger. + +Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que +j'aimais la plaisanterie. + +Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte, +précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux +géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs +corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait +une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents +en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous +pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi +de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des +machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient +d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient +tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et +la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins, +couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un +tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement, +surveillaient le travail des choses. + +--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à +peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles +occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage. + +Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un +ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé +qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea +des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis +grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans +cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs, +qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au +couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail +fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la +machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la +chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien +sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si +pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs +fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je +demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était +environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était +finie. Je reçus un bon de vivres et de logement. + +Le gros camarade me dit: + +--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le +peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si +tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de +suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie +ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu +sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air +débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois +pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les +rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il +arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et +d'où viens-tu? + +Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la +vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je +venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière +vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de +loin, de très loin. + +Il sourit: + +--Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des +États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi +échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous. + +Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné +juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment +je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il +parut surpris que j'eusse deux noms. + +--Moi, dit-il, je m'appelle Michel. + +Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston, +mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais +d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur +concierge de la rue des Acacias: + +--Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les +provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les +Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à +ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour +durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu +apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des +moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de +la face de manière à former des figures et des ornements est une +dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos +et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique +croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la +France il y a trois ou quatre cents ans. + +J'acceptai l'invitation de Michel. + +--Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file +assez bien. Nous serons bientôt rendus. + +Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et +aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le +souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je +connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons; +d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes +argentées. Comme j'admirais: + +--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la +culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont +eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a +beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le +collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois +plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as +vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens +nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également +entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La +production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout +au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes +urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de +boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre +l'usine et la campagne. + +--Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu +Paris? + +--Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de +ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les +citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été +relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère +malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et +meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de +musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a +gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse +laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant +plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à +proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus +dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des +communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement +peuplés. + +--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les +tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits? + +--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais +le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les +faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous +n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes +sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques. +Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus +que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de +légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens +requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute +parce qu'on ne sait plus les reconnaître. + +Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le +sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette +de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me +faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le +mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains +parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du +vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et +rapide. + +Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable. + +--Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas +avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique. + +--Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger. + +--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée, +telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral. +Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a +remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions +éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce +qui se produit et tout ce qui se consomme. + +Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur +le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la +lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise +sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était +couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y +tenaient, que Michel me nomma: + +--Morin, Perceval, Chéron. + +Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue, +d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue +barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs +cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur +donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne +fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût +plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me +présenta: + +--Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a +vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis +d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim. + +J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui +n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y +avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une +bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle +ne contenait pas d'alcool. + +--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des +dangers de l'alcool. + +--Ils n'existent plus guère, me répondit Morin. Oa a réussi à +supprimer l'alcoolisme avant la fin de l'ère close. Sans cela, il +aurait été impossible d'établir le nouveau régime. Un prolétariat +alcoolique est incapable de s'émanciper. + +--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en goûtant un morceau bizarrement +découpé, n'avez-vous pas perfectionné l'alimentation? + +--Camarade, répondit Perceval, tu veux parler sans doute de +l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrès. +Nous avons beau déléguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules +ne valent rien. A cela près que nous savons doser convenablement les +aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque +aussi grossièrement que les hommes de l'ère close, et nous y prenons +autant de plaisir. + +--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation +rationnelle. + +--Ça, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chéron. On ne fera rien +de bon tant qu'on n'aura pas supprimé le gros intestin, organe inutile +et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera. + +--Comment cela? demandai-je. + +--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue +d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra à +s'établir par l'hérédité et sera plus tard acquise à la race entière. + +Ces gens me traitaient avec humanité, me parlaient avec obligeance. +Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs idées +et je m'apercevais que je ne les intéressais en aucune manière et +qu'ils éprouvaient pour mes façons de penser une entière indifférence. +Plus je leur faisais de politesses, plus je décourageais leur +sympathie. Quand j'eus adressé à Chéron quelques compliments pourtant +discrets et sincères, elle ne me regarda même plus. + +Après le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et +doux, je lui dis avec une sincérité qui m'émut moi-même: + +--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien +savoir. Je vous le répète: je viens de loin, de très loin. Dites-moi, +je vous prie, comment fut instituée la fédération européenne, et +donnez-moi une idée de l'ordre social actuel. + +Le vieux Morin se récria: + +--C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en +aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que +je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même. + +Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme +aux enfants des écoles. + +Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit: + +--Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut +remonter très avant dans le passé. + +»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la +guerre. + +»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne +contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution +plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers +États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les +uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur +les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une +foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande +autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus +absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris +à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend +aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions +de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement +international. + +»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les +empires et même dans la République française. Et, si le danger des +guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour +d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre +européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le +mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le +conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible +conflagration. + +»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore +conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre +les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée. + +»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du +vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes, +Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en +Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent +établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des +relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout +ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait +arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et +perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit +peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à +l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le +Japon rendit à l'humanité. + +»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit +plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées. + +»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la +société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la +vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les +unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la +société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close +il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince +production des petits artisans propriétaires de leurs outils se +substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une +merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social. + +--Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je. + +--Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité +une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par +grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat. +En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara +leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir. + +»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux +effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit +d'innombrables victimes. + +»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au +reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la +ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva +incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés +inextricables. + +»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui +remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la +domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de +la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les +patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de +régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises +mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette +période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le +prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites, +écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête, +déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une +violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs, +combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans +cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des +heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande, +conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le +croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands +partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat +avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle +ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut +qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A +la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était +devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en +plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent +abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la +bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel, +sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis +longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue +d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour +contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent +enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues +d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient +résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les +monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place +s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait +préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient +supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique, +restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar, +éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution +française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées +pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de +faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule +atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et, +après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le +pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime +représentatif. + +»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une +extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme +le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à +un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou +des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur +lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même +temps la direction approximative des ballons et la direction précise +des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression +des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples, +si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct +patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi +nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni +rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère +tumultueux et populaire. La République française, la République +allemande, la République hongroise, la République roumaine, la +République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune, +par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la +résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le +territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques +furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et +réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les +milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées +permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les +dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent +applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la +cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des +canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres +terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se +ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et +des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée +dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se +développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu +la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus +leur abandonnèrent le pouvoir. + +--Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire +d'une telle révolution. + +--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint +qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et +la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient +été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et +plus encore par les développements nouveaux de la science et de +l'industrie. + +»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait +l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans +et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La +France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution +sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de +_l'Internationale_. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau +rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste. +Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples. + +»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à +Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe. + +»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara +l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et +jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en +Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République +russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une +confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis +peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc +favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis +d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut +suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères +sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices; +n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec +violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements +locaux entretenait un désordre ruineux. + +»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient +si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que +les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds +craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que +la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à +l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle +qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze +déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres +prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés +eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à +l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain +du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses. +L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore +presque tout entière. La production et la consommation des biens +s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors +réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle. + +Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société +moderne. + +--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété +individuelle. + +--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable? + +--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en +Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui +étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il +possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de +dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas +distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité. + +--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces +assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps, +vos habits? + +A cette question, Morin sourit. + +--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu +t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle +idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et +de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait +autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et +incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure? +Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets +destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus +attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs +bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus +vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets +d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font +sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en +contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins +anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les +plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour +argent. + +»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur +la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures +que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels. +Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons +totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions, +sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la +propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit, +c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un +groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et +innocente possession des choses amies qui nous entourent. + +Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et +manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes. + +--La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de +la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde +travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas +étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère +surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était +pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les +ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y +avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats, +de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait +des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes +et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient. +Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont +maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de +l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine +dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les +travailleurs. + +Je demandai comment il avait été possible de constituer une société +composée tout entière d'ouvriers. + +Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est +générale et que c'est un des caractères essentiels de la race. + +--Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les +aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le +travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par +exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations +telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que +l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient +de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils +travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible, +parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant +et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus +souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été +trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le +goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de +porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de +manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne +change guère. + +Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute +circulation monétaire: + +--Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les +transactions? + +--Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que +tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que +nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du +travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un +aéroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces +bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait +autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les +affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et +métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc. + +--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le +Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons +ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins +publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes +de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus. + +--Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de +l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense. + +J'étais curieux de savoir si ces gens-là n'avaient pour mesure du +travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journée du +terrassier ou du gâcheur de plâtre, valait celle du chimiste ou du +chirurgien. Je le demandai ingénument. + +--Voilà une sotte question, s'écria Perceval. + +Mais le vieux Morin consentit à m'éclairer. + +--Toutes les études, toutes les recherches, tous les travaux qui +concourent à rendre la vie meilleure et plus belle sont encouragés +dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'État collectiviste +favorise les hautes études. Étudier c'est produire, puisqu'on ne +produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à +l'existence. Ceux qui se vouent à de longues et difficiles recherches +s'assurent par cela même une existence paisible et respectée. Un +sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a +travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans l'État +paye sa maquette. Un chimiste découvre en quelques heures les +propriétés singulières d'un corps. Mais il a dépensé des mois à isoler +ce corps et des années à se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant +tout ce temps il a vécu aux frais de l'État. Un chirurgien enlève une +tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de +pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence des bons de +l'État. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques +minutes le produit du travail de sa vie entière ne fait que rendre +d'un coup à la collectivité ce qu'il en avait reçu chaque jour. + +--Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos +chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent très bien profiter +de leurs travaux et de leurs découvertes pour accroître démesurément +leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines aériennes de +soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont +des gens, pour la plupart très âpres à s'emparer des biens de la vie +et qui mènent une existence plus splendide et plus abondante que les +bourgeois de l'ère close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont +des imbéciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme +Hippolyte. + +Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amèrement de la +complaisance de l'État à engraisser les chimistes aux dépens des +autres travailleurs. + +Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la +baisse. + +--Le trafic des bons, me répondit Morin, est interdit. En fait on ne +peut pas l'empècher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des +avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et +des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des +mécontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose. + +Je demeurai un moment songeur; puis: + +--Monsieur Morin, à vous entendre, il me semble que vous avez réalisé, +autant qu'il était possible, l'égalité et la fraternité. Mais je +crains que ce ne soit aux dépens de la liberté, que j'ai appris à +chérir comme le premier des biens. + +Morin haussa les épaules. + +--Nous n'avons pas établi l'égalité. Nous ne savons ce que c'est. Nous +avons assuré la vie à tout le monde. Nous avons mis le travail en +honneur. Après cela, si le maçon se croit supérieur au poète et le +poète au maçon, c'est leur affaire. Tous nos travailleurs s'imaginent +que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus +d'avantages à cela que d'inconvénients. + +»Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe +siècle de l'ère close, que l'on n'ouvre plus guère: tu parles leur +langage, qui nous est devenu étranger. Nous ne concevons pas +facilement aujourd'hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre +pour devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_. La liberté ne peut pas +être dans la société, puisqu'elle n'est pas dans la nature. Il n'y a +pas d'animal libre. On disait autrefois d'un homme qu'il était libre +quand il n'obéissait qu'aux lois. C'était puéril. On a fait d'ailleurs +un si étrange usage du mot de liberté dans les derniers temps de +l'anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la +revendication des privilèges. L'idée d'égalité est moins raisonnable +encore, et elle est fâcheuse en ce qu'elle suppose un faux idéal. Nous +n'avons pas à rechercher si les hommes sont égaux entre eux. Nous +devous veiller à ce que chacun fournisse tout ce qu'il peut donner et +reçoive tout ce dont il a besoin. Quant à la fraternité, nous savons +trop comment les frères ont traité les frères pendant des siècles. +Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas +qu'ils sont bons. Ils sont ce qu'ils sont. Mais ils vivent en paix +quand ils n'ont plus de causes de se battre. Nous n'avons qu'un mot +pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en +harmonie. Et il est certain qu'aujourd'hui toutes les forces humaines +agissent de concert. + +--Aux siècles, lui dis-je, de ce que vous appelez l'ère close, on +aimait mieux posséder que jouir. Et je conçois qu'au rebours vous +aimiez mieux jouir que posséder. Mais ne vous est-il pas pénible de +n'avoir pas de biens à laisser à vos enfants? + +--Dans les temps capitalistes, répliqua vivement Morin, combien +d'hommes laissaient un héritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans +compter que de nombreuses générations ne connurent point la liberté de +tester. Quoi qu'il en soit, la transmission de la fortune par voie +d'héritage était parfaitement concevable quand la famille existait. +Mais maintenant... + +--Quoi! m'écriai-je, vous ne vivez pas en famille? + +Ma surprise, que j'avais laissé voir, parut comique à la camarade +Chéron. + +--Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les +Cafres. Nous, les Européennes, nous ne faisons point de promesses; ou +si nous en faisons, la loi l'ignore. Nous estimons que la destinée +entière d'un être humain ne saurait dépendre d'un mot. Il subsiste +pourtant un reste des coutumes de l'ère close. Quand une femme se +donne, elle jure fidélité sur les cornes de la lune. En réalité, ni +l'homme ni la femme ne prennent d'engagement. Et il n'est pas rare que +leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l'un ni +l'autre être l'objet d'une fidélité gardée au serment et non pas +assurée par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien +à personne. Un homme autrefois persuadait à une femme qu'elle lui +appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu'un être humain +n'appartient qu'à lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et à +qui nous voulons. + +»D'ailleurs nous n'avons pas honte de céder au désir. Nous ne sommes +pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes +n'entendaient rien à la physiologie, et cette ignorance était cause de +grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu'en +disent les Cafres, il faut subordonner la société à la nature et non, +comme on l'a fait trop longtemps, la nature à la société. + +Perceval appuya les paroles de sa camarade: + +--Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est +réglée dans notre société, je t'apprendrai, Hippolyte, que, dans +beaucoup d'usines, le délégué à l'embauchage ne demande pas même si +l'on est homme ou femme. Le sexe d'une personne n'intéresse pas la +collectivité. + +--Mais les enfants? + +--Quoi? les enfants? + +--Ne sont-ils point abandonnés, n'ayant pas de famille? + +--D'où te peut venir une semblable idée? L'amour maternel est un +instinct très fort chez la femme. Dans l'affreuse société passée, on +voyait des mères braver la misère et la honte pour élever leurs +enfants naturels. Pourquoi les nôtres, exemptes de honte et de misère, +abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de +bonnes compagnes et beaucoup de bonnes mères. Mais le nombre est très +grand et s'accroît sans cesse des femmes qui se passent d'hommes. + +Chéron fit à ce propos une observation assez étrange. + +--Nous avons, dit-elle, sur les caractères sexuels, des notions que ne +soupçonnait pas la simplicité barbare des hommes de l'ère close. De ce +qu'il y a deux sexes et qu'il n'y en a que deux, on tira longtemps des +conséquences fausses. On en conclut qu'une femme est absolument femme +et un homme absolument homme. La réalité n'est pas telle, il y a des +femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces +différences, autrefois dissimulées par le costume et le genre de vie, +masquées par le préjugé, apparaissent clairement dans notre société. +Ce n'est pas tout, elles s'accentuent et deviennent plus sensibles à +chaque génération. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes, +agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui +ressemblent à des hommes. Nous arriverons peut-être un jour à créer +des neutres, à faire des ouvrières, comme on dit des abeilles. Ce sera +un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la +population d'une manière disproportionnée avec les biens nécessaires. +Nous redoutons également le déficit et l'excédent des naissances. + +Je remerciai Perceval et Chéron de m'avoir obligeamment renseigné sur +un sujet si intéressant et demandai si l'instruction n'était pas +négligée dans la société collectiviste et s'il y avait encore une +science spéculative et des arts libéraux. + +Voici ce que le vieux Morin me répondit: + +--L'instruction, à tous les degrés, est très développée. Les camarades +savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mêmes choses et n'ont +rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps à étudier le droit et +la théologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui +convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la +plupart des livres imprimés avant l'ère nouvelle aient péri. On +imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la +typographie tend à disparaître. Elle sera remplacée par la +phonographie. Déjà les poètes et les romanciers s'éditent +phonographiquement. Et l'on a imaginé pour la publication des pièces +de théâtre une combinaison très ingénieuse du phono et du cinémato qui +reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs. + +--Vous avez des poètes? des auteurs dramatiques? + +--Non seulement nous avons des poètes, mais nous avons une poésie. Les +premiers, nous avons délimité le domaine de la poésie. Avant nous, +beaucoup d'idées étaient exprimées en vers, qui pouvaient l'être mieux +en prose. On rimait des récits. C'était une survivance du temps où +l'on rédigeait en langage mesuré les dispositions législatives et les +recettes d'économie rurale. Maintenant les poètes ne disent plus que +des choses délicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur +langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs +assonances et leurs allitérations. Quant à notre théâtre, il est +presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la réalité +et une vie sans violence nous ont rendus presque indifférents au drame +et à la tragédie. L'unification des classes et l'égalité des sexes ont +enlevé à la vieille comédie presque toute sa matière. Mais jamais la +musique n'a été si belle ni tant aimée. Nous admirons surtout la +sonate et la symphonie. + +»Notre société est très favorable aux arts du dessin. Beaucoup de +préjugés, qui nuisaient à la peinture, ont disparu. Notre vie est plus +claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif +sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la +peinture, depuis qu'elle s'est associée intelligemment à la décoration +des palais publics et des habitations privées. Jamais on n'avait tant +fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes +seulement ton aéroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du +nombre des écoles, et des musées. + +--Enfin, demandai-je, êtes-vous heureux? + +Morin secoua la tète: + +--Il n'est pas dans la nature humaine de goûter un bonheur parfait. On +n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la +souffrance. Nous avons rendu la vie supportable à tous. C'est quelque +chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas +immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle était différente de ce +qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient +s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut. +Mais les progrès de la civilisation humaine seront désormais +harmonieux et pacifiques. + +--Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette +civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit détruite par une +invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en +Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrés +dans votre concert. Ils ont des armées et vous n'en avez pas. S'ils +vous attaquaient... + +--Notre défense est assurée. Seuls les Américains et les Australiens +pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que +nous. Mais l'océan nous sépare et la communauté des intérêts nous +assure leur amitié. Quant aux nègres capitalistes, ils en sont encore +aux canons d'acier, aux armes à feu et à toute la vieille ferraillé du +XXe siècle. Que pourraient ces antiques engins contre une décharge de +rayons Y? Nos frontières sont défendues par l'électricité. Il règne +autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes +est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat. +Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une armée +de cinq cent mille hommes. + +Morin hésita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente: + +--Si notre civilisation était menacée, ce ne serait pas par ses +ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans. + +--Il y en a donc? + +--Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents. +Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque +tous anarchistes. Ils attribuent à la réglementation du travail et des +produits la plupart des maux qui affligent encore la société. Ils +prétendent que l'humanité ne sera heureuse que dans l'état d'harmonie +spontanée qui naîtra de la destruction totale de la civilisation. Ils +sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les réprimions. Mais +nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir +de contrainte ou de répression, et nous en trouvons bien. Dans les +âges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur +l'efficacité des peines. Nos pères ont supprimé tout l'ordre +judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la propriété +privée, ils ont supprimé du même coup le vol et l'escroquerie. Depuis +que nous portons des défenses électriques, les attentats sur les +personnes ne sont plus à craindre. L'homme est devenu respectable à +l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra +toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis, +deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de +prud'hommes élus qui jugent gratuitement les contraventions et les +contestations. + +Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je +demandai à Morin la faveur de lui faire une dernière question. + +--Vous n'avez plus de religion? + +--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez +nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de +l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans +certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et +divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se +produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il +n'y a plus de pape depuis longtemps. + +--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a +fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_, à Rome. + +--Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier? + +--Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier, +comme tout le monde. + +--Mais son Église? + +--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe. + +A ces mots, nous nous séparâmes. Michel m'avertit que je trouverais un +logis dans le voisinage et que Chéron m'y conduirait en rentrant chez +elle. + +La nuit était éclairée par une lumière d'opale, pénétrante en même +temps et douce. Le feuillage en recevait l'éclat de l'émail. Je +marchais à côté de Chéron. + +Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient à sa démarche de la +solidité, à son corps de l'aplomb et, bien que ses vêtements d'homme +la fissent paraître plus petite qu'elle n'était, bien qu'elle eût une +main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de +fierté. Elle regardait librement à droite et à gauche. C'est la +première femme à qui je voyais cet air de curiosité tranquille et de +flânerie amusée. Ses traits avaient, sous le béret, de la finesse et +de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne +me trouvât bête et ridicule. Tout au moins, il était visible que je +lui inspirais une extrême indifférence. Pourtant elle me demanda tout +à coup quel était mon état. Je répondis au hasard que j'étais +électricien. + +--Moi aussi, me dit-elle. + +J'arrêtai prudemment la conversation. + +Des sons inouïs remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille +et régulier, que j'écoutais avec effroi comme la respiration du génie +monstrueux de ce monde nouveau. + +A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour +l'électricienne un goût qu'une pointe d'antipathie avivait. + +--Alors, lui dis-je tout à coup, vous avez réglé scientifiquement +l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne. + +--Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à +l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la +physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et +des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et +cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps +pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce +qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux. +Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison. +Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le +dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le +désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous +demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore +des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les +rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le +plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois +pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne. + +Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la +conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire +qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les +indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était. + +Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit: + +--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les +impertinents... + +Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait +semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui +m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs +paroles futiles et frivoles: + +--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom. + +--Je n'en ai pas. + +Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu +piquée: + +--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom, +comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou +Jeanne? + +--Vous me prouvez bien le contraire. + +Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de +n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette. +J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je +l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me +demanda après: + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +Je devins pressant. + +Elle me le reprocha: + +--Ce sont des manières de sauvage. + +--Je vous déplais. + +--Je ne dis pas cela. + +--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de... + +Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la +main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus +rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux, +que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre +qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait: + +--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur +à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures. + +VI + + +Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui +adressèrent les félicitations convenables. + +Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon: + +--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu +du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une +nuit si courte. + +--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel +que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais +je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre +chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps +de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le +christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par +la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils +soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la +victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques +symboles de leur pensée perdue.» + +--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin. + +Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était +descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre: + +--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui +fut. + +--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons +l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie. +L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de +l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut +concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée +est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que +l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi +supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature, +et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir +formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne +s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme +n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la +vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se +multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les +forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après +lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future, +sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun +lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces +nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les +monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront +point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas +plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu +pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré. + +FIN + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, SUR LA PIERRE BLANCHE *** + +This file should be named srlpr10.txt or srlpr10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, srlpr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, srlpr10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other eBook medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this eBook within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this eBook, +[2] alteration, modification, or addition to the eBook, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this eBook electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/srlpr10.zip b/old/srlpr10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..33aae28 --- /dev/null +++ b/old/srlpr10.zip |
