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+The Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Sur la pierre blanche
+
+Author: Anatole France
+
+Posting Date: March 22, 2015 [EBook #7173]
+Release Date: December, 2004
+First Posted: March 21, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA PIERRE BLANCHE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
+Distributed Proofreading Team. is file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+
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+
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+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+SUR LA PIERRE BLANCHE
+
+
+
+
+
+ _Tu semblés
+ avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
+ du peuple des songes._
+
+ PHILOPATRIS, XXI.
+
+TABLE
+
+
+I. Quelques Français liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome
+
+II. GALLION
+
+III. Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture
+
+IV. La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé
+
+V. PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE
+
+VI. Quand Hippolyte Dufresne eut achevé ta lecture
+
+
+
+
+
+SUR LA PIERRE BLANCHE
+
+
+
+
+I
+
+
+Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome,
+se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli. C'étaient Joséphin
+Leclerc, attaché d'ambassade en congé; M. Goubin, licencié ès lettres,
+annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des
+Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingénieur; Hippolyte
+Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts.
+
+Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de
+coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le
+commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec
+son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison
+de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine
+cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux
+boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique.
+
+Là, ils s'arrêtent et regardent.
+
+En face d'eux se dressent les fûts tronqués des stèles honoraires et
+l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la
+basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des
+Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A
+leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Sévère et les hautes
+colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrétienne et
+l'hôpital des femmes étagent sur le Capitole leurs façades plus jaunes
+et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'élève le
+Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous
+leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la voie Sacrée
+aussi étroite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de
+brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le
+Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des
+champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit
+rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés,
+multitude de piliers et d'autels, enchevêtrement de degrés et
+d'enceintes: tout cela, non point petit, assurément, mais d'une
+grandeur contenue et pressée.
+
+Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des
+monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre:
+
+--Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions
+modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles
+ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du
+soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les
+orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des
+coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris
+de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui
+bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de
+vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés
+de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un
+de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille.
+Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de
+petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du
+jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni
+sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques,
+c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la
+curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers;
+les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les
+temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont
+toujours quelque chose à demander aux puissances célestes.
+
+»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes
+vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou
+ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie
+auguste d'un peuple.
+
+--Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases
+honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une
+nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné.
+
+Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les
+fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.
+
+Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts
+par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la
+fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé
+sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs
+pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau
+légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le
+«lac» de Curtius.
+
+Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières
+flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où
+nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du
+jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum
+silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres,
+tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades
+tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le
+lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux.
+
+Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte
+Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage,
+intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au
+directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon
+service.
+
+--En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la
+terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais
+sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des
+travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles
+d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis
+leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais
+m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur
+moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles.
+
+--Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si
+j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et
+pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les
+troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large
+front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre
+sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et
+l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il
+a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et
+pour les amoureux.
+
+Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode,
+contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant
+engagée sur la philosophie de l'histoire romaine:
+
+--Les Latins, dit-il, étaient raisonnables jusque dans leur religion.
+Ils connurent des dieux bornés, vulgaires, mais pleins de bon sens et
+parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthéon romain, composé de
+militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries
+peintes sur les parois des tombeaux étrusques, et l'on verra face à
+face la raison et la folie. Les scènes infernales tracées dans les
+chambres funéraires de Corneto représentent les monstres de
+l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques
+que le Jugement dernier d'Orcagna, à Sainte-Marie-Nouvelle de
+Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que
+le Panthéon latin présente constamment l'image d'une société bien
+organisée. Les dieux des Romains étaient comme eux laborieux et bons
+citoyens. C'étaient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les
+nymphes elles-mêmes occupaient des emplois civils et politiques.
+
+»Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au
+pied du Palatin. Elle ne semblait pas destinée par sa naissance, ses
+aventures et ses malheurs à tenir un emploi régulier dans la ville de
+Romulus. C'était une Rutule indignée. Aimée de Jupiter, elle avait
+reçu du dieu l'immortalité. Quand le roi Turnus fut tué par Énée, sur
+l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frère, elle se jeta
+dans le Tibre pour fuir du moins la lumière. Longtemps, les pâtres du
+Latium contèrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond
+du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se
+penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, à la clarté de la
+lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains
+ne la laissèrent point oisive, à ses douleurs. La pensée leur vint
+tout de suite de lui donner une occupation sérieuse. Ils lui
+confièrent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une déesse
+municipale. Ainsi de toutes leurs divinités. Les Dioscures, dont le
+temple a laissé des ruines si belles, les Dioscures, les deux frères
+d'Hélène, astres clairs, les Romains les employèrent comme estafettes
+au service de l'État. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval
+blanc annoncer à Rome la victoire du lac Régille.
+
+»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et
+des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques
+qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce
+qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils
+l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a
+son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a
+des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour
+la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le
+ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif
+un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche
+mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin
+et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs
+saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à
+venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du
+Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à
+l'Incoronata:
+
+»--Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta
+sainte mère.
+
+»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent
+avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a
+pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes,
+ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que
+faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte
+mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce
+de pécher sans concevoir.»
+
+Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se
+prêtait aux entreprises de leur politique.
+
+--Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était
+pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner
+par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion
+administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de
+l'administration.
+
+--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait
+soigneusement les paradoxes.
+
+--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly.
+Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains
+indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel
+Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le
+fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens général de
+fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de
+désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que
+forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros
+propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire.
+Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur
+intérêt et pesaient attentivement leurs chances.
+
+--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde
+les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la
+civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un
+incomparable instrument de progrès.
+
+--Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui
+faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours
+agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la
+terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le
+plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils
+étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon
+venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils
+assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute,
+disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient
+battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si
+l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner
+bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant
+perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un
+arpent de sol, ces obstinés paysans.
+
+Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil
+hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur
+plusieurs assises de substructions antiques.
+
+--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous
+pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en
+recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter
+pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de
+Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la
+Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les
+décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois
+étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde
+entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière.
+
+Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique
+comme la maison d'Evandre.
+
+Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois
+blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient
+une odeur de terre.
+
+--Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo
+Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des
+Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez
+maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune
+disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous
+pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de
+l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à
+la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où
+vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous
+arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique,
+sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_
+
+Boni semblait n'avoir pas entendu.
+
+Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore
+humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient
+quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore
+inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle
+dans le vague de la rêverie.
+
+--Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de
+bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane,
+contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de
+Faustine, au nord-ouest du Forum.
+
+»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des
+squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et
+les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation.
+Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les
+deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans
+la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux
+races, à deux génies? Je le crois.
+
+Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un
+vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:
+
+--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi
+l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait
+besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien
+grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes
+d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère
+vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus.
+
+Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens:
+
+--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination
+paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors
+s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des
+troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils
+avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils
+connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de
+soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à
+leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient
+l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils
+commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins
+devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient
+le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des
+aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine
+en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la
+lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y
+voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des
+étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du
+Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient
+leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient
+les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues
+pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour
+et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des
+ombres.
+
+»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque
+leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les
+cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre.
+Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou
+glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était _flava et
+candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin
+jaune.
+
+»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez
+apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et
+vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient
+fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la
+république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns,
+les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces
+robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée,
+le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais.
+
+Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo
+Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil
+creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières
+barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui
+recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements
+frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que
+l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un
+grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des
+perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns,
+lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.
+
+--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré
+avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il
+était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des
+hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée,
+qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie
+des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité
+palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables
+héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts
+formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de
+roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que
+l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il
+s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle
+tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu
+ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans
+des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin.
+J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même
+terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui
+dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils
+avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin.
+Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a
+passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur
+ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable
+espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment
+imperceptible dans la vie de l'univers.
+
+Après un moment de silence:
+
+--Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de
+distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au
+cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce
+qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a
+des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne
+sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une
+même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent
+sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs
+races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des
+races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En
+1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race
+germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites
+allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il
+n'y a pas de race juive.
+
+»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour
+vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite
+sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités
+étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous
+le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et
+l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes.
+C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux
+Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés
+de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les
+siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les
+migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de
+foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis
+point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races
+humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe
+assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très
+caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs
+de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent
+chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces
+différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des
+forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire
+de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales,
+s'accuser de siècle en siècle plus fortement.
+
+--_E proprio vero_, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur
+l'enfant romuléen.
+
+Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier:
+
+--Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire
+de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du
+_Foro Traiano_. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il
+convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée,
+entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris
+par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte
+par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de
+la nuit.
+
+Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure
+favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus
+pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit.
+
+
+
+
+II
+
+GALLION
+
+En la 804e année depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de
+Claudius César, Junius Annaeus Novatus était proconsul d'Achaïe. Issu
+d'une famille équestre originaire d'Espagne, fils de Sénèque le
+Rhéteur et de la vertueuse Helvia, frère d'Annaeus Méla et de ce
+célèbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son père adoptif, le
+rhéteur Gallion, exilé par Tibère. Sa mère était du sang de Cicéron et
+il avait hérité de son père, avec d'immenses richesses, l'amour des
+lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus
+soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquiétude agitait
+son esprit. Il était curieux de la physique et de ce qu'on ajoute à la
+physique. L'activité de son intelligence était si vive, qu'il écoutait
+des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui,
+même à la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les
+loisirs qu'il savait se ménager au milieu des soins les plus graves et
+des plus vastes travaux, il écrivait des livres sur les questions
+naturelles et composait des tragédies.
+
+Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il était en effet
+d'un caractère bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnât à
+la colère. Il considérait la violence comme la pire des faiblesses et
+la moins pardonnable.
+
+Il avait en exécration toutes les cruautés, quand leur véritable
+caractère ne lui échappait pas à la faveur d'un long usage et de
+l'opinion publique. Et souvent même, dans les sévérités consacrées par
+la coutume des aïeux et sanctifiées par les lois, il découvrait des
+excès détestables contre lesquels il s'élevait et qu'il aurait tenté
+de détruire si on ne lui eût opposé de toutes parts l'intérêt de
+l'État et le salut commun. A cette époque les bons magistrats et les
+fonctionnaires honnêtes n'étaient pas rares dans l'Empire. Il s'en
+trouvait certes d'aussi probes et d'aussi équitables que Gallion, mais
+peut-être n'aurait-on pas rencontré dans un autre autant d'humanité.
+
+Chargé d'administrer cette Grèce dépouillée de ses richesses, déchue
+de sa gloire, tombée de sa liberté agitée dans une tranquillité
+oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseigné au monde la
+sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, à la
+vigilance d'un tuteur la piété d'un fils. Il respectait l'indépendance
+des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes
+vraiment grecs de naissance et d'éducation, malheureux seulement de
+n'en découvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son
+autorité sur une multitude infâme de Juifs et de Syriens, équitable
+toutefois envers ces asiatiques, et s'en félicitant comme d'un
+vertueux effort.
+
+Il résidait à Corinthe, la cité la plus riche et la plus peuplée de la
+Grèce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et
+embellie depuis lors par les proconsuls qui s'étaient succédé dans le
+gouvernement de la province, s'élevait sur les dernières pentes
+occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le
+temple de Vénus et les bosquets des hiérodules. C'était une maison
+assez vaste qu'entouraient des jardins plantés d'arbres touffus,
+arrosés d'eaux vives, ornés de statues, d'exèdres, de gymnases, de
+bains, de bibliothèques, et d'autels consacrés aux dieux.
+
+Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frère Annaeus
+Méla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la
+fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les
+ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage
+saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de
+Kenkhrées. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Géraniens
+et le rose Hélicon à la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons.
+Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du
+Parnasse. Gallion et Méla s'avancèrent jusqu'au bord de la haute
+terrasse. A leurs pieds s'étendait Corinthe sur un vaste plateau de
+sable pâle, incliné doucement vers les bords écumeux du golfe. Les
+dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque,
+les blancs degrés des propylées étincelaient, et les faîtes dorés des
+temples jetaient des éclairs. Vaste et neuve, la ville était coupée de
+rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhée,
+bordé de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre était
+offensée par la fumée des forges et par les ruisseaux noirs des
+teintureries, et de ce côté, des forêts de pins, s'étendant jusqu'à
+l'horizon, s'y confondaient avec le ciel.
+
+Peu à peu la ville s'éveilla. Le hennissement aigre d'un cheval
+déchira l'air matinal, et l'on commença d'entendre les bruits sourds
+des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses
+d'herbes. Sorties de leurs masures à travers les décombres du palais
+de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tête des urnes
+de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau à la
+fontaine Pirène. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les
+jardins du proconsul, des Corinthiennes étendaient du linge pour le
+faire sécher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de
+poireaux. Dans le chemin creux qui montait à l'Acropole, un vieillard
+demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un âne chargé de
+salades et chantait entre ses dents ébréchées, dans sa barbe rude, une
+chanson d'esclave:
+
+ Travaille, petit âne,
+ Comme j'ai travaillé.
+ Et cela te profitera:
+ Tu peux en être sûr.
+
+Cependant, au spectacle de la ville recommençant son labeur de chaque
+jour, Gallion se prit à songer à cette première Corinthe, la belle
+Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour où elle vit ses citoyens
+massacrés par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de
+Sisyphe, vendues à l'encan, ses palais, ses temples incendiés, ses
+murs renversés et ses richesses entassées dans les liburnes du Consul.
+
+--Il n'y a pas encore un siècle, dit-il, l'oeuvre de Mummius
+subsistait tout entière. Ce rivage que tu vois, ô mon frère, était
+plus désert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville
+détruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, où
+les illustres Bacchiades avaient étalé leur fière indolence, des
+Latins pauvres et grossiers s'établirent et Corinthe commença de
+renaître. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa
+position. Elle perçoit un tribut sur tous les navires qui, venus de
+l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhée et
+de Kenkhrées. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accroître à
+la faveur de la paix romaine.
+
+»Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas répandus sur le monde! Par lui
+les villes, les campagnes goûtent un calme profond. Les mers sont
+purgées de pirates et les routes de brigands. De l'océan brumeux au
+golfe Permulique, de Gadès à l'Euphrate, le commerce des marchandises
+se fait avec une sécurité que rien ne trouble. La loi protège la vie
+et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte.
+La liberté n'a désormais pour limites que ses lignes de défense et
+n'est bornée que pour sa sûreté. La justice et la raison gouvernent
+l'univers.
+
+Annaeus Méla n'avait pas, comme ses deux frères, brigué les honneurs.
+Ceux qui l'aimaient, et ils étaient nombreux, car il se montrait, dans
+ses manières, toujours affable et d'une extrême aménité, attribuaient
+cet éloignement des affaires à la modération d'un esprit qu'attirait
+une obscurité tranquille et qui n'eût voulu se donner d'autres soins
+que l'étude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids
+croyaient s'apercevoir qu'il était ambitieux à sa manière et jaloux, à
+l'exemple de Mécène, d'égaler, simple chevalier romain, le crédit des
+consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner
+en lui l'avidité des Sénèques pour ces richesses qu'ils affectaient de
+mépriser, et ils s'expliquaient de cette manière que Méla eût
+longtemps vécu obscur en Bétique, tout occupé de l'administration de
+ses vastes domaines, et qu'appelé ensuite à Rome par son frère le
+philosophe, il s'y fût attaché à la gestion des finances impériales
+plutôt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires.
+On ne pouvait pas aisément décider de son caractère sur ses discours
+parce qu'il tenait le langage des stoïciens, aussi propre à cacher les
+faiblesses de l'âme qu'à révéler la grandeur des sentiments. C'était
+alors une élégance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il
+certain que Méla pensait hautement.
+
+Il répondit à son frère que, sans être versé comme lui dans les
+affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la
+sagesse des Romains.
+
+--Elles se montrent, dit-il, jusqu'au fond de notre Espagne. Mais
+c'est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j'ai le mieux
+senti la majesté bienfaisante de l'Empire. Je venais d'Hypathe, ville
+célèbre par ses fromages et ses magiciennes, et j'avais chevauché
+pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage
+humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j'attachai mon cheval à
+un arbre peu éloigné de la route et m'étendis sous un buisson
+d'arbouses. Je m'y reposais depuis quelques instants quand je vis
+passer un maigre vieillard chargé de ramée et fléchissant sous le
+faix. A bout de forces, il chancela et, près de tomber, s'écria:
+«César!» En entendant cette invocation monter de la bouche d'un pauvre
+bûcheron dans un désert de rochers, mon coeur s'emplit de vénération
+pour la Ville tutélaire, qui inspire jusque dans les pays les plus
+écartés, aux âmes les plus agrestes, une telle idée de sa providence
+souveraine. Mais à mon admiration se mêlèrent, ô mon frère, la
+tristesse et l'inquiétude, quand je songeai à quels dommages, à
+quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du siècle,
+étaient exposés l'héritage d'Auguste et la fortune de Rome.
+
+--J'ai vu de près, mon frère, lui répondit Gallion, ces crimes et ces
+folies dont tu t'affliges. Assis au Sénat, j'ai pâli sous le regard
+des victimes de Caïus. Je me suis tu, ne désespérant pas de voir des
+jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la
+république sous les mauvais princes plutôt que d'échapper à leurs
+devoirs par une mort inutile.
+
+Comme Gallion prononçait ces paroles, deux hommes encore jeunes,
+portant la toge, s'approchèrent de lui. L'un était Lucius Cassius,
+d'une maison plébéienne, mais ancienne et décorée, originaire de Rome.
+L'autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et
+toutefois d'une famille équestre, sortie du municipe de Terracine. Ils
+avaient tous deux fréquenté les écoles d'Athènes et acquis une
+connaissance des lois de la nature à laquelle les Romains qui
+n'étaient pas allés en Grèce demeuraient tout à fait étrangers.
+
+A cette heure ils se formaient à Corinthe au maniement des affaires
+publiques, et le proconsul les tenait à ses côtés comme un ornement à
+sa magistrature. Un peu en arrière, vêtu du manteau court des
+philosophes, le front chauve et le menton garni d'une barbe
+socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras levé et
+remuant les doigts en disputant avec lui-même.
+
+Gallion fit à tous trois un accueil bienveillant.
+
+--Déjà les roses du matin ont pâli, dit-il, et le soleil commence à
+darder ses flèches acérées. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront
+la fraîcheur.
+
+Et il les mena, le long d'un ruisseau dont le murmure conseillait les
+tranquilles pensées, jusque dans une enceinte d'arbustes verts au
+milieu de laquelle un bassin d'albâtre se croisait, plein d'une eau
+limpide où flottait une plume de la colombe qui venait de s'y baigner
+et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils
+s'assirent sur un banc de marbre qui s'étendait en demi-cercle,
+soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs
+ombres. Tout autour de l'enceinte arrondie s'élevaient des statues.
+Une Amazone blessée entourait mollement sa tête de son bras replié.
+Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait
+avec une chèvre. Une Vénus, au sortir du bain, essuyait ses membres
+humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir.
+Près d'elle un jeune Faune approchait en souriant une flûte de ses
+lèvres. Son front était à demi caché par les branches, mais son ventre
+poli brillait entre les feuilles.
+
+--Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu'un
+souffle léger soulève sa poitrine.
+
+--Il est vrai, Marcus. On attend qu'il tire de sa flûte des sons
+agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l'a sculpté dans le marbre
+d'après un modèle ancien. Les Grecs excellaient autrefois à faire ces
+bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement
+célèbres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage
+auguste et exprimer sur le marbre ou l'airain la majesté des maîtres
+du monde. Qui n'admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui
+voudrait être Phidias?
+
+--Certes aucun Romain ne voudrait être Phidias, s'écria Lollius, qui
+dépensait l'immense héritage de ses pères à faire venir de Grèce et
+d'Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa
+du Pausilippe.
+
+Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les
+mains d'un homme libre n'étaient pas faites pour manier le ciseau du
+sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait
+s'abaisser à fondre l'airain, à sculpter le marbre, à tracer des
+figures sur une muraille.
+
+Il professait l'admiration des moeurs antiques et vantait à toute
+occasion les vertus des aïeux:
+
+--Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et
+dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape
+taillé dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin
+son pal vigoureux, menaçait les voleurs d'un supplice ridicule et
+terrible.
+
+Méla, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l'exemple
+d'un vieux patricien.
+
+--Au temps de la république, dit-il, cet illustre Caïus Fabius, d'une
+famille issue d'Hercule et d'Évandre, traça de ses mains sur les murs
+du temple de Salus des peintures si estimées, que leur perte récente,
+dans l'incendie du temple, a été considérée comme un malheur public.
+Et l'on rapporte qu'il ne quittait pas la toge pour peindre ses
+figures, faisant connaître par là que cette tâche n'était pas indigne
+d'un citoyen romain. Il reçut le surnom de Pictor que ses descendants
+s'honorèrent de porter.
+
+Lucius Cassius répliqua vivement:
+
+--En peignant des victoires dans un temple, Caïus Fabius considérait
+ces victoires et non la peinture. Il n'y avait pas alors de peintres à
+Rome. Voulant que les grandes actions des aïeux fussent sans cesse
+présentes aux yeux des Romains, il donna l'exemple aux artisans. Mais
+de même qu'un pontife ou un édile pose la première pierre d'un édifice
+et ne fait pas pour cela métier de maçon ou d'architecte, Caïus Fabius
+fit la première peinture de Rome sans qu'on puisse le compter au
+nombre des ouvriers qui gagnent leur vie à peindre sur des murs.
+
+Apollodore, d'un signe de tête, approuva ce discours et dit en
+caressant sa barbe philosophique:
+
+--Les fils d'Iule sont nés pour gouverner le monde. Tout autre soin
+serait indigne d'eux.
+
+Et longtemps, d'une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les
+flattait parce qu'il les craignait. Mais, au dedans de lui-même, il ne
+sentait que mépris pour ces intelligences bornées et sans finesse. Il
+donna des louanges à Gallion:
+
+--Tu as orné cette ville de monuments magnifiques. Tu as assuré la
+liberté de son Sénat et de son peuple. Tu as établi de bonnes règles
+pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une équité
+bienveillante. Ta statue s'élèvera sur le Forum. Le titre te sera
+décerné de second fondateur de Corinthe, ou plutôt Corinthe prendra de
+toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et
+dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que
+de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent à peindre
+des vases, à teindre des étoffes, à modeler des figures, c'est par
+nécessité. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire.
+Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de
+s'appliquer à des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse,
+exerça le métier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on
+voit encore sur l'acropole d'Athènes. Son habileté certes n'était pas
+médiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les
+plus renommés, représenter un athlète lançant un disque ou nouant un
+bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer à
+la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonné.
+Dès lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les
+proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui
+est honnête. A ceux dont la forme était parfaite il préférait ceux
+dont l'âme était belle, contrairement à ce que font les sculpteurs,
+les peintres et les débauchés. Ceux-là estiment la beauté extérieure
+et méprisent la beauté intérieure. Et vous savez que Phidias grava sur
+l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlète parce qu'il était beau et
+sans considérer s'il était chaste.
+
+--C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux
+sculpteurs alors même que nous en donnons à leurs ouvrages.
+
+--Par Hercule! s'écria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de
+ce Faune ou de cette Vénus. La déesse a la fraîcheur de l'eau dont
+elle est encore mouillée. Elle est vraiment la volupté des hommes et
+des dieux, et ne crains-tu pas, ô Gallion, qu'une nuit un rustre,
+caché dans tes jardins, ne lui fasse subir le même outrage qu'un jeune
+impie infligea, dit-on, à la Vénus des Cnidiens? Les prêtresses du
+temple trouvèrent un matin sur la déesse les vestiges de l'offense, et
+les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une
+tache ineffaçable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la
+patience de l'Immortelle.
+
+--Le crime ne fut pas impuni, déclara Gallion. Le sacrilège se jeta
+dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu.
+
+--Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes
+les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô
+Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive
+mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des
+pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je
+préfère cette Vénus.
+
+Apollodore leva la main droite et dit:
+
+--Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une
+telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts
+et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme
+toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps
+de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie
+d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une
+chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps
+de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il
+contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses,
+occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes
+actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.
+
+--Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des
+vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses
+sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les
+dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou
+révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des
+bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que
+l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des
+fontaines de Rome.
+
+--Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux
+vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer
+l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché,
+ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je
+t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que
+certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines
+femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts
+l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire,
+il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup
+d'hommes. Voici comment on explique ce mélange:
+
+»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent
+des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme
+font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple
+unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire
+sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il
+entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes
+et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du
+nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord
+séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi
+bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de
+coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices,
+de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un
+art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen
+desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se
+reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni
+le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de
+mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes
+ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait
+plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez
+Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent
+la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le
+cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal
+assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les
+organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait
+et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il
+donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un
+homme ce qui convenait à une femme.
+
+»De la sorte, nos premiers parents furent composés de morceaux
+disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres.
+S'étant accouplés à leur gré ou par hasard, ils produisirent des êtres
+incohérents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous
+voyons tant de femmes viriles et d'hommes efféminés. C'est ce qui
+explique également les contradictions qu'on rencontre dans le plus
+ferme caractère et comment l'esprit le plus résolu se dément à toute
+heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec
+nous-mêmes.
+
+Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas à
+l'homme à se vaincre lui-même et qu'il l'induisait au contraire à
+céder à la nature.
+
+Gallion fit observer que les poètes et les philosophes retraçaient
+diversement l'origine du monde et la création des hommes.
+
+--Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les
+Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils
+rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne
+s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent
+incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il
+est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout
+savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer
+notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons
+entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude
+de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître
+les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer
+les destinées de l'homme et du monde.
+
+--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à
+pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos
+forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt
+par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns
+consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de
+faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée
+ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de
+quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles
+sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire,
+éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire.
+C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au
+présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment
+les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de
+fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en
+lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes.
+
+Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se
+plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent
+plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du
+Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et
+des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait
+l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients,
+la dépravation féroce de la multitude.
+
+Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant,
+ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre
+souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés,
+conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette
+noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis
+longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin
+Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes
+intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient
+leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils
+l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de
+l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la
+république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était
+mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils
+honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir
+une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils
+considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère
+comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque
+l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils
+s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui
+promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à
+Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux
+contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie
+de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux
+mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister
+au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante,
+comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser
+mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses
+soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait
+ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le
+meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre
+l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein
+d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les
+bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de
+Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le
+style de Sénèque à un mortier sans ciment.
+
+Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient
+peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix
+de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté.
+Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans
+l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi
+cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des
+griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius
+l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite
+rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui
+étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre
+d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais
+patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard
+et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la
+fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas
+l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les
+Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de
+leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient
+d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie
+publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par
+le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient
+de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de
+l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître.
+
+Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus.
+
+--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que
+notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César.
+
+Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.
+
+--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union
+grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux
+d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon
+frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la
+douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat
+devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il
+a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses,
+Ilion, Bologne, Apamée.
+
+--Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hérité l'humeur noire
+des Domitius, ses aïeux?
+
+--Non certes, répondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui.
+
+Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des
+louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et
+sincères, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tête
+de son fils encore enfant.
+
+--Néron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain,
+qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et
+d'études. Ils s'exercèrent ensemble à déclamer en langue grecque et en
+langue latine. Ils s'essayèrent ensemble à composer des poèmes.
+Jamais, dans ces luttes ingénieuses, Néron ne donna le moindre signe
+d'envie. Il se plaisait au contraire à vanter les vers de son rival,
+où, malgré la faiblesse de l'âge, paraissait, ça et là, une ardente
+énergie. Il semblait quelquefois heureux d'être vaincu par le neveu de
+son précepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les
+poètes compareront un jour l'amitié de Néron et de Lucain à la sainte
+amitié d'Euryale et de Nisus.
+
+--Néron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une
+âme douce et pleine de pitié. Ce sont là des vertus que les années ne
+pourront qu'affermir.
+
+»Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiescé au voeu du Sénat et au
+désir du peuple. Par cette adoption il a écarté de l'Empire un enfant
+accablé du déshonneur de sa mère, et il vient, en donnant Octavie à
+Néron, d'assurer l'avènement d'un jeune César qui fera les délices de
+Rome. Fils respectueux d'une mère honorée, disciple zélé d'un
+philosophe, Néron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus,
+Néron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la
+pourpre des leçons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et
+modération.
+
+--Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une ère de bonheur
+s'ouvrir pour le genre humain!
+
+--Il est difficile de prévoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne
+doutons point de l'éternité de la Ville. Les oracles ont promis à Rome
+un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux.
+Vous dirai-je ma plus chère espérance? Je m'attends avec joie à ce que
+la paix règne pour toujours sur la terre après le châtiment des
+Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la
+fin des guerres détestées des mères. Qui pourrait désormais troubler
+la paix romaine? Nos aigles ont touché les bornes de l'univers. Tous
+les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le
+Sabéen, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se désaltère dans le
+sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, l'Éthiopien
+crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de
+nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les
+sables brûlants de la Libye tiennent en réserve des ennemis du peuple
+romain? Tous les Barbares, gagnés à notre amitié, déposeront les
+armes, et Rome, aïeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse,
+verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants
+adoptifs, méditer la concorde et l'amour.
+
+Tous approuvèrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tête.
+
+Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachés à sa naissance,
+et la gloire des armes, tant vantée par les poètes et les rhéteurs,
+excitait son enthousiasme.
+
+--Je doute, ô Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se
+haïr et de se craindre. Et, à vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la
+guerre cessait, que deviendraient la force des caractères, la grandeur
+d'âme, l'amour de la patrie? Le courage et le dévouement ne seraient
+plus que des vertus sans emploi.
+
+--Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cessé de
+se vaincre entre eux, ils travailleront à se vaincre eux-mêmes. Et
+c'est là le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble
+emploi de leur courage et de leur magnanimité. Oui, la mère auguste
+dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les siècles,
+Rome, établira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie
+dans certaines conditions mérite d'être vécue. C'est une petite flamme
+entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinité. Tant qu'il
+vit, un homme est semblable aux dieux.
+
+Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur
+l'épaule de la Vénus dont les formes de marbre brillaient entre les
+myrtes.
+
+--Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plaît
+à tes discours. Ils sont doux et pleins de vénusté.
+
+Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlèrent
+des dieux. Apollodore pensait qu'il n'était pas facile d'en connaître
+la nature. Lollius doutait de leur existence.
+
+--Quand, dit-il, la foudre tombe, il dépend du philosophe que ce soit
+la nuée ou le dieu qui ait tonné.
+
+Mais Cassius n'approuvait pas ces propos légers. Il croyait aux dieux
+de la République. Incertain seulement des limites de leur providence,
+il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas à se séparer du
+genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la
+religion des aïeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris
+des Grecs:
+
+--Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on
+ne peut concevoir une image sans réalité. Comment verrait-on Minerve,
+Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve?
+
+--Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme
+qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a
+vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre
+formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la
+frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte,
+inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même
+comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un
+immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé
+sur une marchande de gâteaux.
+
+--En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence
+des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine,
+puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous,
+soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés.
+
+--Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont
+la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.
+
+--O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée
+d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont
+l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec
+deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une
+chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour
+garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond.
+
+Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques.
+
+--Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte
+des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où
+trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un
+dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses
+parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui
+est la nature entière.
+
+Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave
+langage, définit les caractères de la divinité.
+
+--Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de
+l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme,
+flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle
+le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est
+essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et
+passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu
+changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le
+monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles
+doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il
+habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas
+obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal
+de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de
+prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire
+qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur
+et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui
+gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux:
+le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme
+nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans
+sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du
+monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines.
+Contre lui-même son impuissance est infinie.
+
+Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda
+licence de faire quelques objections:
+
+--Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la
+Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des
+déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout
+par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur
+quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une
+substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je
+ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont
+plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine
+et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui
+donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme
+plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace
+aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur
+son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y
+songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que
+les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point
+un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle
+n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as
+reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de
+choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage;
+elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à
+planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores.
+L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont
+on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en
+rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il
+forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu,
+ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que
+commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la
+terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour
+en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes
+blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose
+qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux.
+Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son
+inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à
+lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler
+imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est
+pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à
+construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par
+exemple, un moucheron, une goutte d'eau!
+
+»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion,
+et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son
+frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule
+s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient
+être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul.
+Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que
+le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il
+s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après
+avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là
+encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les
+moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi,
+j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis,
+mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs
+appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle
+se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans
+l'univers.
+
+Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un
+peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et
+les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas
+victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas
+l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait
+surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait
+qu'aux vérités utiles.
+
+--Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la
+nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux
+noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme.
+Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne
+crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui
+consume toute matière et demeure inaltérable.
+
+»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des
+idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le
+reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets
+quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant
+avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une
+préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des
+opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas
+volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à
+toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne
+plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre
+et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un
+tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez
+grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par
+impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop
+étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et
+d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que
+serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique
+sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos
+ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous
+divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à
+proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par
+toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie
+menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte
+seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom.
+Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour
+ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder
+l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à
+l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On
+n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de
+l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En
+effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour
+les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que
+tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette
+manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose
+d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose
+différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage
+de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre
+croyance.
+
+--Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais
+pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au
+vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms
+ou qu'il n'en a qu'un?
+
+Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:
+
+--Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu
+l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe
+guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles
+d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion
+ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire
+nous-mêmes.
+
+--Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je
+nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La
+divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient
+en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les
+dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux,
+Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les
+plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent
+pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie,
+ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses
+sacrées.
+
+Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la
+conversation à son premier sujet:
+
+--Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les
+destinées de l'homme après la mort?
+
+En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux
+héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.
+
+--Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les
+envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il
+appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas.
+Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont
+destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et
+ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut
+d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants.
+Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure
+feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies
+élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre,
+ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte.
+Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires
+s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre
+globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu
+seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur
+immortalité. Ainsi que l'a dit un poète:
+
+Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en
+héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de
+l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du
+ciel.
+
+»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout
+entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en
+devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros
+et les Dieux.
+
+--Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus
+Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un
+barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait
+pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les
+constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en
+pâlissant de ces pâles honneurs.
+
+Gallion secoua la tête:
+
+--Le poète Euripide a dit:
+
+Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous
+n'en connaissons point d'autre.
+
+Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de
+mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à
+une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils
+l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense
+décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels
+abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le
+véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la
+vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour
+soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de
+la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion,
+si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta
+mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos
+ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.»
+
+--Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils
+aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes?
+
+Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels
+ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement.
+
+Il en donna ses raisons:
+
+--Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous
+savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le
+fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde.
+Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de
+supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté
+illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie,
+ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est
+mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable
+sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est
+le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points
+extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter
+finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle:
+
+Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est
+fatal.
+
+Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de
+la nature.
+
+--J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne
+sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline
+à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption,
+et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes,
+s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des
+régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu.
+Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration
+céleste.
+
+»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que
+leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux,
+habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des
+mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que
+leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est
+manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de
+transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours.
+
+--En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels
+produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même
+qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux
+sont peut-être un mensonge des poètes.
+
+Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne
+de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne
+succéderait Prométhée.
+
+--Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le
+consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due
+à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses
+destins heureux.
+
+Apollodore demanda:
+
+--Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui
+ébranle le monde?
+
+--Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois
+pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de
+Jupiter.
+
+Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé
+d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des
+plaideurs l'attendaient au tribunal.
+
+Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance.
+
+--C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la
+basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger
+devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition.
+Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque
+grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la
+minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a
+écrite.
+
+»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée
+des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande
+justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à
+Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la
+loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras
+cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges
+appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous
+ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur
+incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace
+le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause
+est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens
+pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.
+
+Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour
+une si méchante affaire.
+
+--Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les
+règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les
+grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les
+petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires
+minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par
+leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque
+sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.
+
+--Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à
+remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je
+doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes
+décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse
+prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la
+colère et de la peur.
+
+Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux
+lois humaines les caractères de la véritable justice:
+
+--Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y
+ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute
+des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement.
+
+Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques
+instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:
+
+--A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire
+par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces
+Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois,
+qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est
+troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les
+navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et
+d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de
+sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est
+le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y
+vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je
+suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la
+manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les
+rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.
+
+--Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius
+Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre
+dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et
+qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont
+peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du
+Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs,
+dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et
+d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils,
+déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des
+rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs
+femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants
+tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as
+dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent
+sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un
+certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de
+sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et
+César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les
+plus séditieux.
+
+--Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter
+Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent
+encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les
+grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur
+les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce
+qu'il est devenu et s'il vit encore.
+
+--Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le
+saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du
+crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il
+serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude.
+
+»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges
+où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils
+se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et
+partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le
+compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers
+excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps
+souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas
+d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment
+de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur
+loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des
+adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à
+peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux
+Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où
+toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de
+Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils
+vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs
+superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple
+illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent
+l'Italie du venin oriental.
+
+Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à
+ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient.
+
+--Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville
+grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de
+travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne
+célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de
+manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un
+vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était
+versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa
+religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos
+lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent
+volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur
+le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et
+orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec
+quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux
+croyances des Juifs.
+
+Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi.
+
+--Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie
+du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des
+brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du
+Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire
+qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la
+providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent
+de répandre.
+
+--C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu
+unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut
+qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi
+de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son
+temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni
+ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières
+périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que
+ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne
+diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et
+conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais
+que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république
+pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que
+penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux?
+Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments?
+Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares
+comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à
+croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à
+laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.
+
+»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les
+religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes,
+qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les
+professent, que semblables à des traits lancés de points différents
+vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule,
+cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on
+la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je?
+une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une
+abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le
+tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de
+toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de
+l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à
+l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des
+hommes?
+
+»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête,
+j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la
+chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses
+épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je
+serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est
+également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre
+avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en
+n'adorant que leur Dieu!
+
+--Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour
+dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux
+bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit
+raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une
+ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire
+orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce
+n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des
+usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que
+les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas
+croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en
+éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart,
+assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu
+devant ses semblables.
+
+--J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des
+matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle
+les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue
+de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause
+qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave.
+
+Lucius Cassius reprit d'une âme irritée:
+
+--J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est
+trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on
+la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race
+fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses
+moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux
+immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette
+humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens
+usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la
+terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense
+encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et
+les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a
+répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est
+désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et
+livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas!
+Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs!
+Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements
+du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la
+colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La
+terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur.
+Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres
+perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé.
+Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée
+au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les
+rênes de son char.
+
+--Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont
+d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de
+graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer
+par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues
+d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils
+ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le
+cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une
+infortune privée ou publique.
+
+Mais Gallion semblait touché des douleurs de Cassius.
+
+--Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est ému
+d'un si grand péril. Il s'est plaint au Sénat du mépris où étaient
+tombés les anciens usages. Effrayé du progrès des superstitions
+étrangères, le Sénat, sur son avis, a rétabli les aruspices. Mais ce
+ne sont pas seulement les cérémonies du culte, ce sont les coeurs des
+hommes qu'il faudrait rétablir dans leur pureté première. Romains,
+vous redemandez vos dieux. Le vrai séjour des dieux en ce monde est
+l'âme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passées, la
+simplicité, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y
+rentreront aussitôt. Vous serez vous-mêmes des temples et des autels.
+
+Il dit, et, prenant congé de ses amis, gagna sa litière qui, depuis
+quelques instants, l'attendait près du bosquet de myrtes, pour le
+porter au tribunal.
+
+Ils s'étaient levés et, derrière lui, quittant les jardins, ils
+marchaient à pas lents sous un double portique, disposé de manière à
+ce qu'on y trouvât de l'ombre à toute heure du jour, et qui conduisait
+des murs de la villa jusqu'à la basilique où le proconsul rendait la
+justice.
+
+Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait à Méla de l'oubli où
+étaient tombées les antiques disciplines.
+
+Marcus Lollius, posant la main sur l'épaule d'Apollodore:
+
+--Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Méla ni même Cassius
+n'ont dit pourquoi ils haïssaient si fort les Juifs. Je crois le
+savoir et veux te le confier, très cher Apollodore. Les Romains qui
+offrent aux dieux, comme un présent agréable, une truie blanche, ornée
+de bandelettes, ont en exécration ces Juifs qui refusent de manger du
+porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyèrent au pieux Énée
+une laie blanche en présage. Si les dieux n'avaient pas couvert de
+chênes les royaumes sauvages d'Évandre et de Turnus, Rome ne serait
+pas aujourd'hui la maîtresse du monde. Les glands du Latium
+engraissèrent les cochons dont la chair a seule apaisé l'insatiable
+faim des magnanimes neveux de Rémus. Nos Italiens, dont les corps sont
+formés de sangliers et de porcs, se sentent offensés par
+l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstinés à rejeter, ainsi qu'un
+aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui
+nourrissent les maîtres de l'Univers.
+
+Ainsi, tous quatre, échangeant de faciles propos et goûtant l'ombre
+douce, ils parvinrent à l'extrémité du portique et virent tout à coup
+le Forum étincelant de lumière.
+
+
+A cette heure matinale, il était tout agité du mouvement de la foule
+sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un
+socle où étaient sculptées les Muses, et l'on voyait, à droite et à
+gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogène de
+Cythère. Un Neptune à la barbe verte se tenait debout dans une vasque.
+Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum était
+de toutes parts environné de monuments dont les hautes colonnes et les
+voûtes révélaient l'architecture romaine. En face du portique par
+lequel Méla et ses amis étaient venus, les Propylées, que surmontaient
+deux chars dorés, bornaient la place publique et conduisaient par un
+escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhée. De l'un et
+l'autre côté de ces portes héroïques, régnaient les frontons peints
+des sanctuaires, le Panthéon et le temple de Diane Éphésienne. Le
+temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la
+mer.
+
+La basilique n'en était séparée que par une ruelle obscure. Elle
+s'élevait sur deux étages d'arcades, soutenues par des piliers
+auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une
+base carrée. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son
+caractère à tous les autres édifices de la ville. Il ne subsistait de
+la première Corinthe que les débris calcinés d'un vieux temple.
+
+Les arcades inférieures de la basilique étaient ouvertes et servaient
+de boutiques à des marchands de fruits, de légumes, d'huile, de vin et
+de friture, à des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des
+barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrière de petites tables
+couvertes de pièces d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces
+échoppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de
+querelles et des odeurs fortes. Sur les degrés de marbre, partout où
+l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux dés ou aux
+osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air
+anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils
+dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de
+Rome rédigées par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et
+d'étrangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de
+jeunes garçons épilés et fardés, des marchands d'allumettes et des
+marins estropiés portant pendu à leur cou le tableau de leur naufrage.
+Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les
+grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des
+graines dans les fentes des dalles chaudes.
+
+Une fille de douze ans, brune et veloutée comme une violette de
+Zanthe, posa par terre son petit frère qui ne savait pas encore
+marcher, mit près de lui une écuelle ébréchée, pleine de bouillie avec
+une cuiller de bois, et lui dit:
+
+--Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge.
+
+Puis elle courut, une obole à la main, vers le marchand de poissons
+qui dressait derrière des corbeilles tapissées d'herbes marines sa
+face ridée et sa poitrine nue, couleur de safran.
+
+Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmêla ses
+pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur
+à son aide, il criait d'une voix étouffée par les sanglots:
+
+--Ioessa! Ioessa!
+
+Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du
+vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la
+sécheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une
+smaride, dont la chair est délicate, mais qui valent beaucoup
+d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retroussée, trois
+poignées d'oursins et d'épines de mer.
+
+Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne
+cessait d'appeler:
+
+--Ioessa! Ioessa!
+
+L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le
+petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant
+dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure
+emmêlée.
+
+Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de
+poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois,
+sanglotait auprès de son écuelle renversée.
+
+Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la
+basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague,
+il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers:
+
+--Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et
+l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres
+heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air
+et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines,
+ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs
+éléments primitifs. Un monde tout neuf....
+
+En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu
+à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son
+corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et
+son bâton gisaient à son côté.
+
+Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les
+hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme
+couché ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne
+l'aumône au philosophe Posocharès.
+
+--Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne
+vois pas encore un philosophe.
+
+Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore
+lui arrêta la main.
+
+--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même
+un homme.
+
+--J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est
+un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme
+fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je
+m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui
+donne est meilleur que celui qui reçoit.
+
+Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses
+compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de
+débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui
+passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi,
+découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage
+les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé.
+
+--N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons,
+d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur
+querelle?
+
+Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils
+préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul
+qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir.
+
+--Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons
+rien d'intéressant.
+
+»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour
+accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici
+un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe
+fourchue. Il s'agite comme la Pythie.
+
+Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre,
+pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule
+moqueuse:
+
+--Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui
+n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos
+philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous
+n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a
+livrés aux vices contre nature...
+
+Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme,
+car il murmura en haussant les épaules:
+
+--C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque
+nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous
+l'en croyons.
+
+Et Stéphanas enseignait le peuple:
+
+--Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est
+exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son
+fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais
+vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon
+l'esprit.
+
+»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs
+oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur
+sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?
+
+»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la
+famille d'Abraham.
+
+La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures.
+Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande
+colère et le feu destructeur qui consumerait le monde.
+
+--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de
+mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est
+passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui
+n'auront pas cru en Jésus crucifié périront.
+
+Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au
+milieu des moqueries de la foule hilare.
+
+A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre
+du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif
+avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant
+rudement:
+
+--Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines.
+Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire
+l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes,
+débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te
+plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine?
+Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres
+prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir
+de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire.
+
+Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.
+
+--Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils
+veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César.
+
+Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes,
+d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à
+l'apôtre, qui vaticinait encore.
+
+Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées,
+l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu:
+
+--Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde.
+
+Et il exultait de joie.
+
+Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant:
+
+--Anastasis! Anastasis!
+
+Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul
+s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à
+quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses
+dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique
+l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir.
+Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales,
+ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à
+lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur
+son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et
+suivit le vieillard.
+
+Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le
+cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les
+nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et
+la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et
+propice aux jeux d'Éros.
+
+A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge:
+
+--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône,
+qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle.
+
+--C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte
+d'homme à qui l'argent était très convenable.
+
+Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces,
+riait de voir un caillou étinceler au soleil.
+
+--Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la
+façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins
+philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes
+débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les
+larmes, avec des langueurs et des fureurs...
+
+Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint
+étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.
+
+--Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion
+crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements
+vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et
+d'oignon.
+
+--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un
+philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des
+carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait
+uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté
+extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble
+et plus précieuse.
+
+--L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les
+conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus
+hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé.
+Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne....
+
+Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le
+proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis.
+
+--Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que
+j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très
+ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une
+troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de
+Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de
+menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de
+glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à
+saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour
+comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le
+chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort
+laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse,
+qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et
+s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles
+de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient
+tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce
+Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les
+Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y
+avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur
+persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je
+n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non
+sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de
+quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je
+les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire;
+mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et
+d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire
+et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce.
+Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous
+comme vous l'entendrez.»
+
+--Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de
+bonne grâce à un arrêt si sage?
+
+--Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de
+goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres
+murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai
+laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru
+voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs
+n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont
+très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la
+faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient,
+ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing.
+
+»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent
+particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons!
+comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en
+l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons!
+D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient
+été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont
+traité Sosthène.
+
+Méla félicita le proconsul.
+
+--Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables
+plaideurs.
+
+--Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé
+entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi
+extravagants l'un que l'autre?.... Si je les traite avec mépris, ne
+croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et
+pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul
+s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de
+tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes
+des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à
+leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son
+maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il
+les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces
+Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle
+image de la divinité ne brille en eux.
+
+A ces mots, Marcus Lollius sourit:
+
+--Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui
+vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les
+prostituées.
+
+--Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque
+connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps
+antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple,
+dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit
+à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à
+ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent
+parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance.
+Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce
+Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux
+que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle
+obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne
+suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne
+savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance.
+D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à
+son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa
+nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous
+un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer,
+c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui
+serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré
+parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à
+Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore
+Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de
+Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu.
+
+»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la
+terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à
+Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait
+aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en
+secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a
+plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui
+ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux
+hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres
+amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers
+amis?»
+
+--Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il
+pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu
+à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne
+peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de
+Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au
+rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une
+urine céleste.
+
+--Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs
+Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête
+d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé
+l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera
+jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces
+marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins.
+Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes
+villes, quelques poignées d'esclaves.
+
+--Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce
+hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une
+merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter
+détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de
+l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance
+sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans
+doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il
+ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les
+prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de
+quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde.
+
+Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne
+l'eût arrêté.
+
+--Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien
+que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un
+petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et
+ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que
+fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite
+étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses
+adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux
+applaudissements du peuple romain.
+
+»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours
+dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent
+interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître
+l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et
+à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui
+sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et
+la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées,
+qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui
+détrônera Jupiter.
+
+Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se
+tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule.
+
+--Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en
+souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers
+n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons,
+mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un
+antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance
+cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine
+jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a
+fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont
+jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à
+son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain.
+
+Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur
+le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra,
+près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de
+Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue.
+C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le
+Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi.
+Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de
+sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui
+tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul.
+
+Il répondit avec orgueil:
+
+--Vous voyez celui-là!
+
+Mais il était déjà à terre, foulé aux pieds. Les Juifs ramassaient des
+pierres en criant:
+
+--C'est un blasphémateur! Lapidons-le!
+
+Deux des plus zélés arrachaient la borne milliaire, plantée par les
+Romains, et s'efforçaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un
+bruit sourd sur les os décharnés de l'apôtre, qui hurlait:
+
+--0 délices des plaies! ô joie des supplices! ô rafraîchissement des
+tortures! Je vois Jésus.
+
+A quelques pas de là, le vieillard Posocharès, sous un buisson
+d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs
+polis d'Ioessa. Importuné du bruit, il grogna d'une voix étouffée dans
+les cheveux de la jeune fille:
+
+--Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe.
+
+Quelques instants après, un centurion qui passait sur la route déserte
+releva Stéphanas, lui fit boire une gorgée de vin, et lui donna du
+linge pour bander ses blessures.
+
+Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Médée, disait:
+
+--Si vous voulez connaître le successeur du maître des hommes et des
+dieux, méditez les paroles du poète:
+
+L'épouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son père.
+
+»Ce vers désigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des
+mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de
+formes et d'amours. Il me paraît certain que le gouvernement de
+l'univers doit passer à Hercule. Cette opinion est depuis longtemps
+établie dans mon esprit sur des raisons tirées non seulement des
+poètes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi
+dire, salué par avance l'avenement du fils d'Alcmène, au dénouement de
+ma tragédie d'_Hercule sur l'Oeta_, qui se termine par ces vers:
+
+ 0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde,
+ sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une
+ forme nouvelle épouvante les hommes, détruis-le d'un coup de foudre.
+ Tu sauras mieux que ton père lancer le tonnerre.
+
+»J'augure favorablement du règne prochain d'Hercule. Il montra dans sa
+vie terrestre une âme patiente et tendue vers de hautes pensées. Il
+terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera
+pas un nouveau Caïus gouverner impunément l'Empire. La vertu, la
+simplicité antique, le courage, l'innocence et la paix régneront avec
+lui. Voilà mon oracle!
+
+Et Gallion, s'étant levé, congédia ses amis en ces mots:
+
+--Portez-vous bien et aimez-moi.
+
+III
+
+Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture, les oiseaux annoncés par
+Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum désert.
+
+Le ciel étendait sur les ruines romaines le voile cendré du soir; les
+jeunes lauriers plantés sur la voie Sacrée élevaient dans l'air léger
+leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du
+Palatin se revêtaient d'azur.
+
+--Langelier, vous n'avez pas imaginé cette histoire, dit M. Goubin,
+qu'on ne trompait pas aisément. Le procès intenté par Sosthène à saint
+Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achaïe, est dans les
+_Actes des Apôtres_.
+
+Nicole Langelier en convint sans difficulté.
+
+--Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 à 17,
+que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon
+manuscrit.
+
+Et il lut:
+
+12. _Or, Gallion étant proconsul d'Achaïe, les Juifs d'un commun
+accord s'élevèrent contre Paul, et le menèrent à son tribunal,_
+
+13. _En disant: «Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu
+d'une manière contraire à la loi.»_
+
+14. _Et Paul étant près de parler pour sa défense, Gallion dit aux
+Juifs: «O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque
+mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec
+patience._
+
+15. _»Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots,
+et de votre loi démélez vos différends comme vous l'entendrez: car je
+ne veux point m'en rendre juge.»_
+
+16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._
+
+17. _Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent
+devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine._
+
+»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion
+son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient
+parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe,
+province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut
+rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il
+devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais
+peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque
+et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les
+Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un
+livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies.
+Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque
+chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans
+raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il
+était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère
+illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des
+propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une
+doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à
+celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais
+pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme
+aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que
+personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il
+recherchait les honneurs.
+
+»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à
+cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite.
+Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus
+célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique.
+En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste,
+pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla,
+différents de caractère, mais également dignes de son affection.
+
+»--Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant
+qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de
+leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs
+par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la
+considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de
+tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion
+recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une
+vie douce et paisible pour se consacrer à toi.
+
+»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les
+Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps,
+couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs,
+c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier
+romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les
+grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit
+nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était
+habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi
+désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques,
+qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et
+l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se
+représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa
+chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des
+âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète.
+Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de
+son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait
+l'éloquence et la poésie au-dessus de tout.
+
+»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison.
+Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été
+témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment
+le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment
+sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable.
+Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait
+ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que
+le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie
+serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des
+supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la
+souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas
+celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute
+délation était crue aveuglément.
+
+»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et
+d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui,
+sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On
+supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit
+une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle
+fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes
+de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux
+affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste
+à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il
+se donna la mort.
+
+»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai
+fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla
+voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes
+au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer
+avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son
+frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance,
+et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela
+je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les
+procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le
+Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux
+des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires
+par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon
+Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de
+secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul
+fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis
+s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art,
+philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à
+travers des curiosités variées, une préoccupation constante de
+l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout
+aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la
+destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi
+les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est
+une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher
+dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai
+remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que
+j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au
+hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties
+scientifiques.
+
+--Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits
+de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques,
+rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre,
+aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de
+Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de
+l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le
+monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce
+moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir
+qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple
+de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les
+esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes!
+
+--Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier,
+qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul.
+On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul
+avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait
+entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il
+n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était
+nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un
+interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la
+conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa
+raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que
+ces deux hommes auraient bien pu se dire?
+
+»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain.
+Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à
+Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos
+agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se
+trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient
+des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier,
+dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de
+pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa
+joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et
+sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa
+charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne
+découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le
+proconsul d'Achaïe. C'est Néron.
+
+»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute,
+du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à
+l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus
+tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus.
+Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il
+avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux
+puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font
+peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre
+l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.»
+Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu
+plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un
+sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un
+tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité
+de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient
+bien pu se dire?
+
+»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous
+voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique,
+ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout,
+leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul
+était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur
+civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul
+n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation
+du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides,
+le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit,
+dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à
+Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les
+Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près
+de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité.
+Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler
+le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en
+conversation avec lui au moyen d'un interprète:
+
+»--Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la
+justice et la liberté.
+
+»--Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche.
+
+»--Comment le savais-tu?
+
+»--Par une éclipse de soleil.
+
+»--Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements
+de nos armées?
+
+»--Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le
+soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés.
+
+»--Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je
+vais te la faire connaître.
+
+»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il
+trace des figures:
+
+»--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc...
+
+»Et, quand il eut terminé sa démonstration:
+
+»--Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil.
+
+»Et comme le derviche murmurait quelques paroles:
+
+»--Que dit-il? demanda le général à l'interprète.
+
+»--Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les
+éclipses en se mettant devant le soleil.
+
+»--C'est donc un fanatique! s'écria Desaix.
+
+»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul.
+
+»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint
+Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche
+et du général Desaix.
+
+--Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre
+saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette
+différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous
+conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa
+Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui
+donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez
+que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en
+présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour
+la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se
+dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a
+vu.
+
+--Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier,
+de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand
+sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas
+sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que
+Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de
+l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement
+de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan.
+Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les
+chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint
+Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui
+nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que
+ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement.
+C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de
+Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il
+besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement
+à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les
+humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer
+l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que
+Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec
+beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est
+seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des
+auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la
+primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les
+élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés
+les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous
+venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité.
+
+--Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les
+personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient
+réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur
+temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est
+aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte
+historique.
+
+--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse
+autoriser d'une référence.
+
+--Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un
+philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les
+destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre,
+s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils
+se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait
+devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent
+singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion
+unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de
+connaître.
+
+--Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que
+Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le
+secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui
+vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan,
+après avoir rapporté, d'après les _Actes_, cette singulière entrevue
+de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un
+esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le
+Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion
+pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens
+d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé
+plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande
+affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe
+n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la
+révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le
+secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le
+monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y
+d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et
+cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète.
+
+»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur
+philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les
+délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur
+ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du
+fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement
+avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt
+attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron
+serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient
+plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste
+Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières
+années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des
+philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur
+le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de
+connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que
+l'_orbis romanus_ s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable
+finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes,
+aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les
+Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait
+ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de
+sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles,
+croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa
+prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on
+considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses
+coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la
+civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut
+de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de
+l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore
+aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque
+que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe
+siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit
+renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe
+ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous.
+Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion.
+Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait
+pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il
+faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse.
+Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et
+s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours,
+je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre,
+assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au
+moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la
+religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des
+dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire.
+Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui
+régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et
+scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons
+nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il
+ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui
+enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien.
+Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il
+semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la
+direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas
+qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité.
+
+»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute.
+Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes
+les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de
+l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si
+lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire,
+Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela
+il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en
+conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis.
+Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette
+extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun
+raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux
+plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il
+n'avait de culture d'aucune sorte.
+
+»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le
+proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il
+aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait
+pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui
+devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de
+Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne
+s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens
+primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on
+s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion
+et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y
+éprouverait plus de surprise que le proconsul.
+
+»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la
+colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane
+son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du
+Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout
+offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il
+chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les
+catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou
+supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout
+dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et
+haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de
+l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait
+de cendre.
+
+Hippolyte Dufresne intervint:
+
+--Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un
+hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer
+avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se
+reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu.
+Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le
+surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est
+vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine,
+au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent
+ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de
+non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le
+concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun
+cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à
+coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce
+tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la
+figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si
+vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa
+race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas
+beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud
+contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de
+Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans
+surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec
+les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu
+de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la
+détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec
+une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son
+excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant
+goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il
+supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une
+vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable.
+Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de
+Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout
+entier.
+
+--C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien
+que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et
+qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur
+le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.
+
+--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier.
+J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions
+humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde
+nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires,
+sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements,
+d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs
+fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait
+opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années,
+quelques indices de leur destination première. Quant aux religions,
+tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée
+mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré
+des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres,
+qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les
+créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une
+forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui
+s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins
+d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est
+transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient,
+sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations
+et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à
+toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes,
+il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du
+Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au
+Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie
+chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses
+métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe
+siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste,
+qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de
+jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à
+ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus
+célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ
+sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II,
+le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des
+Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et
+adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII
+et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun
+que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait
+pas plus que Gallion sur le dieu futur.
+
+--Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun
+sens.
+
+Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit
+observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et
+des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs.
+
+--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes
+préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan,
+dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon
+vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de
+terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme
+Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient
+eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les
+Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de
+l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la
+mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En
+traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les
+religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.
+
+--Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains
+de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un
+Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la
+pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas
+lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs,
+sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine
+de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme
+toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se
+passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des
+lettrés que les foules ignorantes créent des dieux.
+
+»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de
+l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade
+syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la
+Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et
+le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne
+connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont
+nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous
+son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui
+prophétisaient au temps des Hérodes.
+
+»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le
+triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier
+privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh
+méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il
+parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé.
+On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il
+s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans
+la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel,
+grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux.
+Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il
+cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées
+pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il
+ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au
+fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire
+il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des
+humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par
+lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel,
+l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète
+Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie
+délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera
+établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les
+collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples
+innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à
+la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que
+nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de
+Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera
+entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des
+hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec
+l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant
+les conduira...» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à
+la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il
+s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y
+avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y
+avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à
+dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait
+misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient
+d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de
+leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes
+des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël
+devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni
+Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne
+le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait
+découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de
+finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des
+antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin;
+et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique.
+C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh.
+
+--Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se
+trompait.
+
+--Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou
+Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène
+n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout
+olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des
+esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux
+se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont
+des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa
+l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit
+populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors
+prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait
+travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni
+d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu,
+par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète
+qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance
+si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils
+avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère
+monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la
+fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par
+sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale
+évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté;
+cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par
+les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les
+païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même
+philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de
+l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un
+adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien,
+on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens
+possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il
+croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications;
+comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable
+aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le
+sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les
+ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le
+même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel
+et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont
+jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se
+produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les
+traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que
+lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même
+s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme
+qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à
+ressembler au paganisme.
+
+--Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne
+lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis
+qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.»
+
+--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison
+de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est
+prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer
+d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient
+l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux
+sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de
+l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines.
+Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans
+craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la
+lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de
+distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans
+un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette
+prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas
+éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes
+qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son
+cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera
+plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il
+ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien
+possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme
+l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra
+et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point
+par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile?
+L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel
+s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la
+vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les
+composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les
+mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin
+de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les
+temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la
+ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un
+temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.
+
+»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort
+se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se
+réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous
+retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque
+nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.
+
+M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.
+
+--Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes.
+
+--Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et
+que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder
+de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi
+voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je
+ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir,
+ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non
+plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne
+perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession
+indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le
+souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une
+chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se
+ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour
+nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.
+
+--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries
+astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au
+Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée,
+et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda
+sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange
+théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine
+de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement
+de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une
+multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent
+ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre
+système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des
+Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars,
+à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres
+produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des
+plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux
+animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique
+à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le
+vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades
+de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.
+
+--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent
+sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux
+mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et
+diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui
+s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes
+proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres
+que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le
+sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple
+et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera
+éternellement et infiniment les verres de son lorgnon.
+
+Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en
+rêveries astronomiques.
+
+--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait
+désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui
+nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître,
+c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce
+monde.
+
+--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire
+qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel
+et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de
+nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus.
+Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et
+pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal
+les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous
+instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir.
+N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est
+pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable
+répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils
+n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point
+satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si
+les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella,
+Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en
+Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en
+Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite.
+D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète
+William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient
+emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et
+c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je
+encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française
+conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est
+pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il
+juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille
+Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la
+défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane.
+Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il
+craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la
+fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous
+montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit
+peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de
+l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux
+et les plus cruelles misères.
+
+»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par
+curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne
+connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait
+découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon
+toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales,
+que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une
+aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à
+nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance
+se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves.
+Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent.
+
+»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans
+effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas
+seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus
+facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui
+craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette
+crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les
+religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se
+l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart,
+craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le
+néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des
+moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées
+dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais,
+comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur
+ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui
+jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après
+eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que
+la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en
+coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et
+des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des
+devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes
+s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits,
+d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se
+déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible
+immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à
+rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé
+prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de
+l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de
+Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère.
+
+--C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner.
+
+Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille,
+ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique
+et renommé de la via Condotti.
+
+IV
+
+La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du
+pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où
+l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier
+de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables
+de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et
+de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui
+excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome,
+avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de
+fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque
+matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des
+coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait
+ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées.
+
+Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table
+couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos
+philosophiques.
+
+--Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque
+quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est
+certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits
+accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la
+détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin,
+puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques
+parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé,
+ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas
+impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir,
+d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les
+conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est
+pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à
+un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du
+second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant
+que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé
+le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme
+de la production; en constatant que le capital industriel s'est
+substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et
+paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au
+capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges
+et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour
+le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété
+privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à
+présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les
+modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette
+façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de
+l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de
+certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il
+est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la
+justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et
+la conséquence fatale de l'évolution capitaliste.
+
+»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque
+expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du
+polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue.
+D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du
+christianisme dont nous voyons le déclin.
+
+»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera
+belliqueuse ou pacifique.
+
+--Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Joséphin
+Leclerc.
+
+M. Goubin secoua la tête:
+
+--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La
+guerre durera autant que le monde.
+
+--Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé
+donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des
+conditions essentielles de la vie sociale.
+
+Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait à venir,
+développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété
+habituelle à son esprit.
+
+--Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se
+perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que
+les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas
+durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste
+seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues
+indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons
+des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été
+d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles
+et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire,
+déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu
+près constant.
+
+»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des
+biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent
+d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux
+vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à
+peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises
+ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux
+forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés
+des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les
+peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances.
+Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se
+disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La
+communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour,
+crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère
+de la paix universelle.
+
+»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et
+quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares,
+établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses
+ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la
+vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies
+européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le
+seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées
+que pour le soutenir.
+
+»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques
+rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les
+peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître
+fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte
+des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation
+de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses
+territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des
+races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles
+au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle
+la civilisation moderne.
+
+»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les
+Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la
+terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils
+étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne
+communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les
+massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent
+encore que par nos crimes.
+
+»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de
+cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux
+conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands
+d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui
+porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre
+moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la
+civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un
+avenir encore indéterminé, la paix du monde.
+
+»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état
+comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire
+romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête.
+Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes
+moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des
+terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré.
+Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et
+militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et
+non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils
+sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et
+infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de
+la vie publique, aux réalités de la vie sociale.
+
+»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la
+solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des
+marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur
+indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du
+socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard,
+l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure,
+l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des
+nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces
+espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est
+qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des
+intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande
+Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique,
+conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus
+grande humanité et à l'association des peuples et des races pour
+l'exploitation en commun des richesses de la terre...
+
+Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière
+fumante et le fromage râpé.
+
+Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage,
+conclut en ces termes:
+
+--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis
+aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le
+monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses
+masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur
+assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas
+encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la
+liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu
+partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne
+sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les
+cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même
+aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais
+ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons.
+A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir
+l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites
+entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général
+et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du
+travail et rétablissement des États-Unis du monde.
+
+»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de
+viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce
+qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles
+nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme
+autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les
+maintenaient dans l'état de guerre.
+
+--Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit
+Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux.
+Buvons à la paix future du monde.
+
+Joséphin Leclerc leva son verre:
+
+--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement.
+Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent
+âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.
+
+--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de
+l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter
+deux mille ans en arrière.
+
+»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare
+et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui
+devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient
+pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et
+pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix
+chinoise.
+
+»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les
+marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu
+situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre.
+Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus
+hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises
+jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne
+s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le
+leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie
+politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs.
+Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous
+reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade,
+qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de
+négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée
+et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus
+expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils
+couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins
+d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce
+à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit.
+Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur
+piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas
+curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de
+ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les
+ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.
+
+»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent
+à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de
+Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les
+missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à
+toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient
+en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement
+capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les
+tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine
+cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant
+près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les
+nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou
+séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des
+soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le
+meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen
+de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les
+Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les
+massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux;
+mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens.
+Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que
+monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua,
+dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle
+serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna
+après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en
+Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes.
+Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant,
+dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous
+plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de
+son gorille.
+
+»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq
+grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand,
+l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi
+couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des
+innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de
+cette Chine dont elles se partagent les provinces.
+
+»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au
+commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur
+terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des
+puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et
+lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau
+sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois
+leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.
+
+«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand
+fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe
+fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit
+supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus
+coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de
+guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que
+l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues,
+des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques
+vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus
+glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à
+l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de
+canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des
+armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui
+garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles
+de la guerre coloniale.
+
+»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les
+principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent
+de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En
+se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages
+consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au
+droit des gens.
+
+»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur
+démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du
+marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies.
+En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les
+somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur
+mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait
+ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun
+million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos
+causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés
+sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur
+Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant
+prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment
+développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les
+arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels
+éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq
+mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des
+intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment
+monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez
+les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si
+les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien
+entendre.
+
+»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans
+les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique
+avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe
+tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs
+crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et
+commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au
+monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul
+juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus.
+Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses
+jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups
+intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision
+les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une
+flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace.
+S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus
+chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher
+les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a
+bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac
+du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de
+Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des
+sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils
+en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril
+blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces
+enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une
+apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de
+cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon,
+si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé
+des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et
+l'espoir de la race jaune.
+
+»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont
+les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril
+blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à
+Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux
+chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires
+européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans
+la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République
+l'_extra-territorialité_, c'est-à-dire le droit de juger par un
+tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens.
+L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de
+Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du
+nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans
+leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine
+et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les
+armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine,
+pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié
+Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des
+grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les
+tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée.
+
+»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont
+pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il
+ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale.
+Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les
+hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique,
+n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le
+Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une
+concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule
+pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est
+pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a
+pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis
+pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus
+bas prix que nos fabricants moins bien outillés.
+
+»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La
+vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique)
+ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte
+industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme
+furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous
+plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux
+produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne
+connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible,
+il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il
+aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au
+monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?
+
+»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre.
+Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et
+vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens
+avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine,
+qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à
+leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales.
+Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos
+institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être
+rassurés.
+
+»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à
+l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que
+comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne
+l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du
+commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et
+la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs
+d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque
+inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des
+emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront
+peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à
+affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne
+peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre.
+Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura
+grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans
+doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus
+son assiette pleine d'un _fritto_ délicieux.
+
+--On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève
+la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses
+richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non
+le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples
+forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples
+faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de
+troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou
+d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil
+empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour
+apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et
+tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple
+n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois
+cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant
+qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils
+n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le
+premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il
+leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut
+beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se
+numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire,
+puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois,
+nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes
+les provinces de l'immense empire.
+
+--Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux
+donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience
+d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix
+du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des
+nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer
+l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux
+blancs et aux jaunes?
+
+Mais Nicole Langelier:
+
+--Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races
+humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des
+Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de
+noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse
+et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont
+traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient
+alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries
+grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils
+n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils
+ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de
+l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs
+corps.
+
+»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous
+massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux
+autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé,
+dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des
+prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec
+délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux
+parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et
+vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien
+amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le
+marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le
+ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous
+annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie?
+
+»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher
+Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une
+magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y
+épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif
+sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art
+nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique
+du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides.
+Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet.
+
+»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent
+hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre
+milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur
+cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes
+noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs.
+
+»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement
+intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et
+féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un
+des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie
+des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté
+fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera
+payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs
+pères!
+
+Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.
+
+--Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient
+l'Indo-Chine.
+
+--C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier.
+Les colonies sont le fléau des peuples.
+
+M. Goubin ne répondit que par un silence indigné.
+
+--Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il
+faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre
+expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier?
+Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde:
+la politique coloniale.
+
+Nicole Langelier reprit avec tranquillité:
+
+--La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie
+ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas
+de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce
+que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs
+et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les
+moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des
+moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs
+et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples
+faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de
+l'action coloniale.
+
+»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour
+les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le
+Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal?
+Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a
+des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre
+inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se
+séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a
+d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on
+porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent
+non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles
+ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque
+instant la métropole à des désastres militaires.
+
+M. Goubin fit cette interruption:
+
+--Et l'Angleterre?
+
+--L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont
+de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses
+vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne
+sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands,
+auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple,
+soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans
+l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et
+fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou
+des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais
+nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce
+que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément,
+et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France
+qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste
+Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à
+profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la
+Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des
+cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des
+eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg.
+Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes
+pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols!
+
+»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas
+comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois
+plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si
+le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique
+et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des
+avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen
+la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent
+des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on
+remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant
+des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires
+aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs,
+constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes.
+Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts
+immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus
+précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs
+d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils
+flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir
+qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour
+de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État.
+Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque
+désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que
+la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de
+peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des
+réformes sociales.
+
+»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres
+impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut
+encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui
+pouvaient nous charger de plus de colonies.
+
+»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de
+quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale
+ne finira jamais?
+
+»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne
+comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits.
+Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils
+sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue
+l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils
+s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de
+périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la
+civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration
+pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements.
+Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés,
+mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts.
+
+»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en
+valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur.
+Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
+toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme,
+l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe
+terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs.
+En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot,
+en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre
+nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient
+puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse
+dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront,
+plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous
+profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et
+nous jouirons du leur abondamment.
+
+»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être
+découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La
+guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est
+maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup
+plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une
+observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire
+militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres
+nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par
+nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est
+remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il
+y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans
+ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le
+mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est
+essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre
+d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les
+armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation.
+Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en
+campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a
+une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de
+cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à
+quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur
+Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a
+pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien
+ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un
+danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il
+y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point
+qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix
+pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre
+monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière.
+Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot
+l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la
+démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en
+paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée
+d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire,
+atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes,
+puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et
+devient pacifique.
+
+»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est
+la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est
+de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle
+s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans
+ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi
+bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre,
+après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il
+est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent
+l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.
+
+Jean Boilly secoua la tête:
+
+--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde
+et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa
+tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les
+menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à
+pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une
+nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne
+n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses
+démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les
+maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que
+devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui
+est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle
+entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir
+troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?
+
+»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas
+que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république
+vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier
+que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste
+yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout
+entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur
+Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud,
+l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est
+impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il
+médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les
+conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses
+discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur
+Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On
+n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui
+vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des
+hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les
+Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les
+Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de
+guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget
+militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!
+
+»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à
+l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils
+pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir.
+Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale,
+nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté
+de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un
+rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique,
+une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les
+pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés
+éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup
+transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés
+et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une
+preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation
+des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que
+la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les
+rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne
+peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous
+parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette
+concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal
+l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes
+guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de
+production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs,
+établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas
+d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est
+le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve
+aujourd'hui le monde civilisé....
+
+Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon
+apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs
+cigares avec paille, chers aux Italiens.
+
+Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la
+conversation:
+
+--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre
+ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur
+de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette
+horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur
+et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui,
+peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer
+l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.
+
+--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.
+
+--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole
+Langelier et M. Goubin.
+
+--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte
+Dufresne.
+
+Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.
+
+V
+
+PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE
+
+Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma
+fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui
+passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les
+arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul
+bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la
+ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la
+transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient
+diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y
+en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes
+mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle,
+si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je
+regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console
+en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom.
+
+Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je
+me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi
+d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes
+du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne
+connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et,
+à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons
+guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que
+ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse
+ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est
+que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil.
+Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des
+autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni
+maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je
+suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel
+est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je
+n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec
+elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à
+la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature.
+Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des
+hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis,
+la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales
+résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète
+où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement
+avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est
+avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines
+et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire,
+j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un
+livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent
+fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la
+cruauté.
+
+Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en
+est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des
+hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini?
+Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de
+feu suspendue dans le ciel.
+
+Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée
+de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me
+redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans
+cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que
+la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne?
+
+Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart
+suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de
+roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du
+Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je
+réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et
+tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à
+déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le
+jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre
+d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici:
+
+ 16 septembre 1903.
+
+ «Mon vieux Dufresne,
+
+ Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi
+ prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»
+
+C'est demain.
+
+Je sonnai mon valet de chambre:
+
+--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.
+
+Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans
+accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me
+figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un
+médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table
+qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit
+certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale
+caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le
+ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux,
+à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers
+auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours
+raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui
+me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute
+cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue
+par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que
+j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes
+amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes
+de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et
+asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas
+capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance
+politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très
+intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête.
+Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je
+suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de
+rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie
+de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme
+eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance
+particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député
+conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune
+répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me
+préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en
+Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en
+prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au
+prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque
+socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas
+croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait
+autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore
+est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me
+poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations
+qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les
+deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur.
+Mais mon âme s'emplit de dégoût.
+
+Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques
+phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des
+temples de marbre dans des feuillages bleus.
+
+Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup
+plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte,
+je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors
+autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés
+de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma
+surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans
+aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée
+en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit,
+tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce
+qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu,
+étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours,
+avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises
+de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de
+maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner
+pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte
+Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en
+village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne
+route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et
+d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens
+riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de
+faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte.
+Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des
+perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres
+voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures
+d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et
+vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en
+foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de
+la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie
+d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de
+hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail.
+Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos
+ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui
+m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient
+vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et
+longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos
+Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche,
+je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers
+qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés
+sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans
+une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de
+mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres
+d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied
+de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était
+des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales,
+à des travaux d'intérêt public.
+
+Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants
+atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des
+peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et
+dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que
+j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui
+traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la
+tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que
+fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui
+montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie
+de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse
+encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était
+environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une
+seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le
+costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les
+femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et
+aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre
+un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement
+déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des
+ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de
+l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait?
+Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la
+terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de
+cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la
+dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un
+cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie,
+s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la
+fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le
+fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je
+tout à coup en l'an 2270?
+
+J'y songeais en marchant au hasard.
+
+--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant
+d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas
+conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si
+c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois
+siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore
+qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas.
+
+Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de
+rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière
+lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes
+variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever
+dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de
+fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air
+vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans
+ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et
+coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux
+goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route
+lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa
+le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos
+transparents de vitesse.
+
+Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les
+prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris
+un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je
+me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise
+sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la
+vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et
+des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues
+tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai,
+pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais
+las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me
+semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon
+bon, et comme j'avais l'air embarrassé:
+
+--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans
+bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va
+trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi
+au délégué à l'assistance.
+
+Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros
+homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me
+dit avec obligeance:
+
+--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à
+l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il
+manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.
+
+Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté,
+objectant toutefois que je n'étais pas boulanger.
+
+Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que
+j'aimais la plaisanterie.
+
+Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte,
+précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux
+géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs
+corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait
+une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents
+en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous
+pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi
+de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des
+machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient
+d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient
+tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et
+la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins,
+couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un
+tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement,
+surveillaient le travail des choses.
+
+--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à
+peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles
+occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage.
+
+Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un
+ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé
+qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea
+des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis
+grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans
+cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs,
+qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au
+couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail
+fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la
+machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la
+chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien
+sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si
+pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs
+fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je
+demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était
+environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était
+finie. Je reçus un bon de vivres et de logement.
+
+Le gros camarade me dit:
+
+--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le
+peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si
+tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de
+suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie
+ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu
+sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air
+débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois
+pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les
+rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il
+arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et
+d'où viens-tu?
+
+Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la
+vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je
+venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière
+vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de
+loin, de très loin.
+
+Il sourit:
+
+--Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des
+États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi
+échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous.
+
+Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné
+juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment
+je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il
+parut surpris que j'eusse deux noms.
+
+--Moi, dit-il, je m'appelle Michel.
+
+Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston,
+mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais
+d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur
+concierge de la rue des Acacias:
+
+--Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les
+provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les
+Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à
+ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour
+durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu
+apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des
+moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de
+la face de manière à former des figures et des ornements est une
+dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos
+et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique
+croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la
+France il y a trois ou quatre cents ans.
+
+J'acceptai l'invitation de Michel.
+
+--Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file
+assez bien. Nous serons bientôt rendus.
+
+Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et
+aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le
+souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je
+connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons;
+d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes
+argentées. Comme j'admirais:
+
+--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la
+culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont
+eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a
+beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le
+collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois
+plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as
+vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens
+nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également
+entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La
+production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout
+au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes
+urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de
+boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre
+l'usine et la campagne.
+
+--Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu
+Paris?
+
+--Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de
+ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les
+citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été
+relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère
+malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et
+meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de
+musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a
+gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse
+laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant
+plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à
+proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus
+dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des
+communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement
+peuplés.
+
+--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les
+tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits?
+
+--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais
+le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les
+faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous
+n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes
+sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques.
+Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus
+que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de
+légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens
+requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute
+parce qu'on ne sait plus les reconnaître.
+
+Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le
+sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette
+de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me
+faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le
+mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains
+parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du
+vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et
+rapide.
+
+Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable.
+
+--Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas
+avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique.
+
+--Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger.
+
+--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée,
+telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral.
+Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a
+remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions
+éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce
+qui se produit et tout ce qui se consomme.
+
+Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur
+le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la
+lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise
+sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était
+couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y
+tenaient, que Michel me nomma:
+
+--Morin, Perceval, Chéron.
+
+Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue,
+d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue
+barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs
+cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur
+donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne
+fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût
+plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me
+présenta:
+
+--Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a
+vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis
+d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim.
+
+J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui
+n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y
+avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une
+bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle
+ne contenait pas d'alcool.
+
+--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des
+dangers de l'alcool.
+
+--Ils n'existent plus guère, me répondit Morin. Oa a réussi à
+supprimer l'alcoolisme avant la fin de l'ère close. Sans cela, il
+aurait été impossible d'établir le nouveau régime. Un prolétariat
+alcoolique est incapable de s'émanciper.
+
+--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en goûtant un morceau bizarrement
+découpé, n'avez-vous pas perfectionné l'alimentation?
+
+--Camarade, répondit Perceval, tu veux parler sans doute de
+l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrès.
+Nous avons beau déléguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules
+ne valent rien. A cela près que nous savons doser convenablement les
+aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque
+aussi grossièrement que les hommes de l'ère close, et nous y prenons
+autant de plaisir.
+
+--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation
+rationnelle.
+
+--Ça, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chéron. On ne fera rien
+de bon tant qu'on n'aura pas supprimé le gros intestin, organe inutile
+et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera.
+
+--Comment cela? demandai-je.
+
+--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue
+d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra à
+s'établir par l'hérédité et sera plus tard acquise à la race entière.
+
+Ces gens me traitaient avec humanité, me parlaient avec obligeance.
+Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs idées
+et je m'apercevais que je ne les intéressais en aucune manière et
+qu'ils éprouvaient pour mes façons de penser une entière indifférence.
+Plus je leur faisais de politesses, plus je décourageais leur
+sympathie. Quand j'eus adressé à Chéron quelques compliments pourtant
+discrets et sincères, elle ne me regarda même plus.
+
+Après le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et
+doux, je lui dis avec une sincérité qui m'émut moi-même:
+
+--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien
+savoir. Je vous le répète: je viens de loin, de très loin. Dites-moi,
+je vous prie, comment fut instituée la fédération européenne, et
+donnez-moi une idée de l'ordre social actuel.
+
+Le vieux Morin se récria:
+
+--C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en
+aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que
+je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même.
+
+Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme
+aux enfants des écoles.
+
+Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:
+
+--Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut
+remonter très avant dans le passé.
+
+»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la
+guerre.
+
+»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne
+contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution
+plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers
+États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les
+uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur
+les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une
+foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande
+autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus
+absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris
+à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend
+aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions
+de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement
+international.
+
+»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les
+empires et même dans la République française. Et, si le danger des
+guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour
+d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre
+européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le
+mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le
+conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible
+conflagration.
+
+»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore
+conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre
+les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée.
+
+»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du
+vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes,
+Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en
+Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent
+établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des
+relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout
+ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait
+arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et
+perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit
+peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à
+l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le
+Japon rendit à l'humanité.
+
+»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit
+plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées.
+
+»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la
+société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la
+vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les
+unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la
+société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close
+il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince
+production des petits artisans propriétaires de leurs outils se
+substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une
+merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social.
+
+--Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je.
+
+--Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité
+une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par
+grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat.
+En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara
+leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir.
+
+»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux
+effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit
+d'innombrables victimes.
+
+»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au
+reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la
+ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva
+incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés
+inextricables.
+
+»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui
+remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la
+domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de
+la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les
+patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de
+régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises
+mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette
+période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le
+prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites,
+écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête,
+déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une
+violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs,
+combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans
+cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des
+heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande,
+conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le
+croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands
+partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat
+avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle
+ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut
+qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A
+la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était
+devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en
+plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent
+abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la
+bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel,
+sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis
+longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue
+d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour
+contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent
+enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues
+d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient
+résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les
+monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place
+s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait
+préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient
+supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique,
+restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar,
+éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution
+française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées
+pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de
+faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule
+atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et,
+après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le
+pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime
+représentatif.
+
+»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une
+extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme
+le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à
+un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou
+des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur
+lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même
+temps la direction approximative des ballons et la direction précise
+des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression
+des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples,
+si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct
+patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi
+nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni
+rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère
+tumultueux et populaire. La République française, la République
+allemande, la République hongroise, la République roumaine, la
+République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune,
+par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la
+résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le
+territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques
+furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et
+réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les
+milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées
+permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les
+dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent
+applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la
+cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des
+canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres
+terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se
+ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et
+des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée
+dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se
+développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu
+la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus
+leur abandonnèrent le pouvoir.
+
+--Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire
+d'une telle révolution.
+
+--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint
+qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et
+la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient
+été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et
+plus encore par les développements nouveaux de la science et de
+l'industrie.
+
+»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait
+l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans
+et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La
+France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution
+sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de
+_l'Internationale_. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau
+rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste.
+Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples.
+
+»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à
+Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe.
+
+»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara
+l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et
+jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en
+Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République
+russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une
+confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis
+peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc
+favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis
+d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut
+suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères
+sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices;
+n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec
+violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements
+locaux entretenait un désordre ruineux.
+
+»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient
+si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que
+les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds
+craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que
+la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à
+l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle
+qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze
+déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres
+prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés
+eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à
+l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain
+du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses.
+L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore
+presque tout entière. La production et la consommation des biens
+s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors
+réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle.
+
+Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société
+moderne.
+
+--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété
+individuelle.
+
+--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable?
+
+--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en
+Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui
+étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il
+possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de
+dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas
+distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité.
+
+--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces
+assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps,
+vos habits?
+
+A cette question, Morin sourit.
+
+--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu
+t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle
+idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et
+de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait
+autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et
+incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure?
+Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets
+destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus
+attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs
+bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus
+vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets
+d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font
+sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en
+contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins
+anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les
+plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour
+argent.
+
+»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur
+la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures
+que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels.
+Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons
+totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions,
+sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la
+propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit,
+c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un
+groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et
+innocente possession des choses amies qui nous entourent.
+
+Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et
+manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes.
+
+--La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de
+la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde
+travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas
+étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère
+surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était
+pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les
+ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y
+avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats,
+de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait
+des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes
+et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient.
+Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont
+maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de
+l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine
+dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les
+travailleurs.
+
+Je demandai comment il avait été possible de constituer une société
+composée tout entière d'ouvriers.
+
+Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est
+générale et que c'est un des caractères essentiels de la race.
+
+--Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les
+aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le
+travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par
+exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations
+telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que
+l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient
+de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils
+travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible,
+parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant
+et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus
+souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été
+trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le
+goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de
+porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de
+manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne
+change guère.
+
+Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute
+circulation monétaire:
+
+--Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les
+transactions?
+
+--Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que
+tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que
+nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du
+travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un
+aéroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces
+bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait
+autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les
+affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et
+métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc.
+
+--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le
+Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons
+ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins
+publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes
+de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus.
+
+--Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de
+l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense.
+
+J'étais curieux de savoir si ces gens-là n'avaient pour mesure du
+travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journée du
+terrassier ou du gâcheur de plâtre, valait celle du chimiste ou du
+chirurgien. Je le demandai ingénument.
+
+--Voilà une sotte question, s'écria Perceval.
+
+Mais le vieux Morin consentit à m'éclairer.
+
+--Toutes les études, toutes les recherches, tous les travaux qui
+concourent à rendre la vie meilleure et plus belle sont encouragés
+dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'État collectiviste
+favorise les hautes études. Étudier c'est produire, puisqu'on ne
+produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à
+l'existence. Ceux qui se vouent à de longues et difficiles recherches
+s'assurent par cela même une existence paisible et respectée. Un
+sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a
+travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans l'État
+paye sa maquette. Un chimiste découvre en quelques heures les
+propriétés singulières d'un corps. Mais il a dépensé des mois à isoler
+ce corps et des années à se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant
+tout ce temps il a vécu aux frais de l'État. Un chirurgien enlève une
+tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de
+pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence des bons de
+l'État. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques
+minutes le produit du travail de sa vie entière ne fait que rendre
+d'un coup à la collectivité ce qu'il en avait reçu chaque jour.
+
+--Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos
+chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent très bien profiter
+de leurs travaux et de leurs découvertes pour accroître démesurément
+leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines aériennes de
+soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont
+des gens, pour la plupart très âpres à s'emparer des biens de la vie
+et qui mènent une existence plus splendide et plus abondante que les
+bourgeois de l'ère close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont
+des imbéciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme
+Hippolyte.
+
+Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amèrement de la
+complaisance de l'État à engraisser les chimistes aux dépens des
+autres travailleurs.
+
+Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la
+baisse.
+
+--Le trafic des bons, me répondit Morin, est interdit. En fait on ne
+peut pas l'empècher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des
+avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et
+des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des
+mécontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose.
+
+Je demeurai un moment songeur; puis:
+
+--Monsieur Morin, à vous entendre, il me semble que vous avez réalisé,
+autant qu'il était possible, l'égalité et la fraternité. Mais je
+crains que ce ne soit aux dépens de la liberté, que j'ai appris à
+chérir comme le premier des biens.
+
+Morin haussa les épaules.
+
+--Nous n'avons pas établi l'égalité. Nous ne savons ce que c'est. Nous
+avons assuré la vie à tout le monde. Nous avons mis le travail en
+honneur. Après cela, si le maçon se croit supérieur au poète et le
+poète au maçon, c'est leur affaire. Tous nos travailleurs s'imaginent
+que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus
+d'avantages à cela que d'inconvénients.
+
+»Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe
+siècle de l'ère close, que l'on n'ouvre plus guère: tu parles leur
+langage, qui nous est devenu étranger. Nous ne concevons pas
+facilement aujourd'hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre
+pour devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_. La liberté ne peut pas
+être dans la société, puisqu'elle n'est pas dans la nature. Il n'y a
+pas d'animal libre. On disait autrefois d'un homme qu'il était libre
+quand il n'obéissait qu'aux lois. C'était puéril. On a fait d'ailleurs
+un si étrange usage du mot de liberté dans les derniers temps de
+l'anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la
+revendication des privilèges. L'idée d'égalité est moins raisonnable
+encore, et elle est fâcheuse en ce qu'elle suppose un faux idéal. Nous
+n'avons pas à rechercher si les hommes sont égaux entre eux. Nous
+devous veiller à ce que chacun fournisse tout ce qu'il peut donner et
+reçoive tout ce dont il a besoin. Quant à la fraternité, nous savons
+trop comment les frères ont traité les frères pendant des siècles.
+Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas
+qu'ils sont bons. Ils sont ce qu'ils sont. Mais ils vivent en paix
+quand ils n'ont plus de causes de se battre. Nous n'avons qu'un mot
+pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en
+harmonie. Et il est certain qu'aujourd'hui toutes les forces humaines
+agissent de concert.
+
+--Aux siècles, lui dis-je, de ce que vous appelez l'ère close, on
+aimait mieux posséder que jouir. Et je conçois qu'au rebours vous
+aimiez mieux jouir que posséder. Mais ne vous est-il pas pénible de
+n'avoir pas de biens à laisser à vos enfants?
+
+--Dans les temps capitalistes, répliqua vivement Morin, combien
+d'hommes laissaient un héritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans
+compter que de nombreuses générations ne connurent point la liberté de
+tester. Quoi qu'il en soit, la transmission de la fortune par voie
+d'héritage était parfaitement concevable quand la famille existait.
+Mais maintenant...
+
+--Quoi! m'écriai-je, vous ne vivez pas en famille?
+
+Ma surprise, que j'avais laissé voir, parut comique à la camarade
+Chéron.
+
+--Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les
+Cafres. Nous, les Européennes, nous ne faisons point de promesses; ou
+si nous en faisons, la loi l'ignore. Nous estimons que la destinée
+entière d'un être humain ne saurait dépendre d'un mot. Il subsiste
+pourtant un reste des coutumes de l'ère close. Quand une femme se
+donne, elle jure fidélité sur les cornes de la lune. En réalité, ni
+l'homme ni la femme ne prennent d'engagement. Et il n'est pas rare que
+leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l'un ni
+l'autre être l'objet d'une fidélité gardée au serment et non pas
+assurée par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien
+à personne. Un homme autrefois persuadait à une femme qu'elle lui
+appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu'un être humain
+n'appartient qu'à lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et à
+qui nous voulons.
+
+»D'ailleurs nous n'avons pas honte de céder au désir. Nous ne sommes
+pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes
+n'entendaient rien à la physiologie, et cette ignorance était cause de
+grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu'en
+disent les Cafres, il faut subordonner la société à la nature et non,
+comme on l'a fait trop longtemps, la nature à la société.
+
+Perceval appuya les paroles de sa camarade:
+
+--Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est
+réglée dans notre société, je t'apprendrai, Hippolyte, que, dans
+beaucoup d'usines, le délégué à l'embauchage ne demande pas même si
+l'on est homme ou femme. Le sexe d'une personne n'intéresse pas la
+collectivité.
+
+--Mais les enfants?
+
+--Quoi? les enfants?
+
+--Ne sont-ils point abandonnés, n'ayant pas de famille?
+
+--D'où te peut venir une semblable idée? L'amour maternel est un
+instinct très fort chez la femme. Dans l'affreuse société passée, on
+voyait des mères braver la misère et la honte pour élever leurs
+enfants naturels. Pourquoi les nôtres, exemptes de honte et de misère,
+abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de
+bonnes compagnes et beaucoup de bonnes mères. Mais le nombre est très
+grand et s'accroît sans cesse des femmes qui se passent d'hommes.
+
+Chéron fit à ce propos une observation assez étrange.
+
+--Nous avons, dit-elle, sur les caractères sexuels, des notions que ne
+soupçonnait pas la simplicité barbare des hommes de l'ère close. De ce
+qu'il y a deux sexes et qu'il n'y en a que deux, on tira longtemps des
+conséquences fausses. On en conclut qu'une femme est absolument femme
+et un homme absolument homme. La réalité n'est pas telle, il y a des
+femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces
+différences, autrefois dissimulées par le costume et le genre de vie,
+masquées par le préjugé, apparaissent clairement dans notre société.
+Ce n'est pas tout, elles s'accentuent et deviennent plus sensibles à
+chaque génération. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes,
+agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui
+ressemblent à des hommes. Nous arriverons peut-être un jour à créer
+des neutres, à faire des ouvrières, comme on dit des abeilles. Ce sera
+un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la
+population d'une manière disproportionnée avec les biens nécessaires.
+Nous redoutons également le déficit et l'excédent des naissances.
+
+Je remerciai Perceval et Chéron de m'avoir obligeamment renseigné sur
+un sujet si intéressant et demandai si l'instruction n'était pas
+négligée dans la société collectiviste et s'il y avait encore une
+science spéculative et des arts libéraux.
+
+Voici ce que le vieux Morin me répondit:
+
+--L'instruction, à tous les degrés, est très développée. Les camarades
+savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mêmes choses et n'ont
+rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps à étudier le droit et
+la théologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui
+convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la
+plupart des livres imprimés avant l'ère nouvelle aient péri. On
+imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la
+typographie tend à disparaître. Elle sera remplacée par la
+phonographie. Déjà les poètes et les romanciers s'éditent
+phonographiquement. Et l'on a imaginé pour la publication des pièces
+de théâtre une combinaison très ingénieuse du phono et du cinémato qui
+reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs.
+
+--Vous avez des poètes? des auteurs dramatiques?
+
+--Non seulement nous avons des poètes, mais nous avons une poésie. Les
+premiers, nous avons délimité le domaine de la poésie. Avant nous,
+beaucoup d'idées étaient exprimées en vers, qui pouvaient l'être mieux
+en prose. On rimait des récits. C'était une survivance du temps où
+l'on rédigeait en langage mesuré les dispositions législatives et les
+recettes d'économie rurale. Maintenant les poètes ne disent plus que
+des choses délicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur
+langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs
+assonances et leurs allitérations. Quant à notre théâtre, il est
+presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la réalité
+et une vie sans violence nous ont rendus presque indifférents au drame
+et à la tragédie. L'unification des classes et l'égalité des sexes ont
+enlevé à la vieille comédie presque toute sa matière. Mais jamais la
+musique n'a été si belle ni tant aimée. Nous admirons surtout la
+sonate et la symphonie.
+
+»Notre société est très favorable aux arts du dessin. Beaucoup de
+préjugés, qui nuisaient à la peinture, ont disparu. Notre vie est plus
+claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif
+sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la
+peinture, depuis qu'elle s'est associée intelligemment à la décoration
+des palais publics et des habitations privées. Jamais on n'avait tant
+fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes
+seulement ton aéroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du
+nombre des écoles, et des musées.
+
+--Enfin, demandai-je, êtes-vous heureux?
+
+Morin secoua la tète:
+
+--Il n'est pas dans la nature humaine de goûter un bonheur parfait. On
+n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la
+souffrance. Nous avons rendu la vie supportable à tous. C'est quelque
+chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas
+immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle était différente de ce
+qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient
+s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut.
+Mais les progrès de la civilisation humaine seront désormais
+harmonieux et pacifiques.
+
+--Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette
+civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit détruite par une
+invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en
+Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrés
+dans votre concert. Ils ont des armées et vous n'en avez pas. S'ils
+vous attaquaient...
+
+--Notre défense est assurée. Seuls les Américains et les Australiens
+pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que
+nous. Mais l'océan nous sépare et la communauté des intérêts nous
+assure leur amitié. Quant aux nègres capitalistes, ils en sont encore
+aux canons d'acier, aux armes à feu et à toute la vieille ferraillé du
+XXe siècle. Que pourraient ces antiques engins contre une décharge de
+rayons Y? Nos frontières sont défendues par l'électricité. Il règne
+autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes
+est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat.
+Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une armée
+de cinq cent mille hommes.
+
+Morin hésita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente:
+
+--Si notre civilisation était menacée, ce ne serait pas par ses
+ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans.
+
+--Il y en a donc?
+
+--Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents.
+Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque
+tous anarchistes. Ils attribuent à la réglementation du travail et des
+produits la plupart des maux qui affligent encore la société. Ils
+prétendent que l'humanité ne sera heureuse que dans l'état d'harmonie
+spontanée qui naîtra de la destruction totale de la civilisation. Ils
+sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les réprimions. Mais
+nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir
+de contrainte ou de répression, et nous en trouvons bien. Dans les
+âges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur
+l'efficacité des peines. Nos pères ont supprimé tout l'ordre
+judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la propriété
+privée, ils ont supprimé du même coup le vol et l'escroquerie. Depuis
+que nous portons des défenses électriques, les attentats sur les
+personnes ne sont plus à craindre. L'homme est devenu respectable à
+l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra
+toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis,
+deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de
+prud'hommes élus qui jugent gratuitement les contraventions et les
+contestations.
+
+Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je
+demandai à Morin la faveur de lui faire une dernière question.
+
+--Vous n'avez plus de religion?
+
+--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez
+nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de
+l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans
+certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et
+divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se
+produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il
+n'y a plus de pape depuis longtemps.
+
+--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a
+fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_, à Rome.
+
+--Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier?
+
+--Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier,
+comme tout le monde.
+
+--Mais son Église?
+
+--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe.
+
+A ces mots, nous nous séparâmes. Michel m'avertit que je trouverais un
+logis dans le voisinage et que Chéron m'y conduirait en rentrant chez
+elle.
+
+La nuit était éclairée par une lumière d'opale, pénétrante en même
+temps et douce. Le feuillage en recevait l'éclat de l'émail. Je
+marchais à côté de Chéron.
+
+Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient à sa démarche de la
+solidité, à son corps de l'aplomb et, bien que ses vêtements d'homme
+la fissent paraître plus petite qu'elle n'était, bien qu'elle eût une
+main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de
+fierté. Elle regardait librement à droite et à gauche. C'est la
+première femme à qui je voyais cet air de curiosité tranquille et de
+flânerie amusée. Ses traits avaient, sous le béret, de la finesse et
+de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne
+me trouvât bête et ridicule. Tout au moins, il était visible que je
+lui inspirais une extrême indifférence. Pourtant elle me demanda tout
+à coup quel était mon état. Je répondis au hasard que j'étais
+électricien.
+
+--Moi aussi, me dit-elle.
+
+J'arrêtai prudemment la conversation.
+
+Des sons inouïs remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille
+et régulier, que j'écoutais avec effroi comme la respiration du génie
+monstrueux de ce monde nouveau.
+
+A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour
+l'électricienne un goût qu'une pointe d'antipathie avivait.
+
+--Alors, lui dis-je tout à coup, vous avez réglé scientifiquement
+l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne.
+
+--Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à
+l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la
+physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et
+des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et
+cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps
+pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce
+qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux.
+Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison.
+Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le
+dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le
+désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous
+demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore
+des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les
+rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le
+plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois
+pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne.
+
+Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la
+conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire
+qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les
+indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était.
+
+Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:
+
+--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les
+impertinents...
+
+Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait
+semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui
+m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs
+paroles futiles et frivoles:
+
+--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu
+piquée:
+
+--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom,
+comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou
+Jeanne?
+
+--Vous me prouvez bien le contraire.
+
+Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de
+n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette.
+J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je
+l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me
+demanda après:
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Je devins pressant.
+
+Elle me le reprocha:
+
+--Ce sont des manières de sauvage.
+
+--Je vous déplais.
+
+--Je ne dis pas cela.
+
+--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de...
+
+Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la
+main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus
+rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux,
+que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre
+qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait:
+
+--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur
+à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures.
+
+VI
+
+
+Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui
+adressèrent les félicitations convenables.
+
+Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon:
+
+--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
+du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une
+nuit si courte.
+
+--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel
+que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais
+je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre
+chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps
+de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le
+christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par
+la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils
+soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la
+victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques
+symboles de leur pensée perdue.»
+
+--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin.
+
+Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était
+descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre:
+
+--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui
+fut.
+
+--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons
+l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie.
+L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de
+l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut
+concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée
+est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que
+l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi
+supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature,
+et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir
+formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne
+s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme
+n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la
+vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se
+multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les
+forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après
+lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future,
+sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun
+lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces
+nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les
+monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront
+point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas
+plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu
+pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUR LA PIERRE BLANCHE ***
+
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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@@ -0,0 +1,5557 @@
+The Project Gutenberg EBook of Sur la pierre blanche, by Anatole France
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Sur la pierre blanche
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: December, 2004 [EBook #7173]
+[This file was first posted on March 21, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, SUR LA PIERRE BLANCHE ***
+
+
+
+
+Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+SUR LA PIERRE BLANCHE
+
+
+
+
+
+ _Tu semblés
+ avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
+ du peuple des songes._
+
+ PHILOPATRIS, XXI.
+
+TABLE
+
+
+I. Quelques Français liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome
+
+II. GALLION
+
+III. Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture
+
+IV. La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé
+
+V. PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE
+
+VI. Quand Hippolyte Dufresne eut achevé ta lecture
+
+
+
+
+
+SUR LA PIERRE BLANCHE
+
+
+
+
+I
+
+
+Quelques Français, liés d'amitié, qui passaient le printemps à Rome,
+se rencontraient souvent dans le Forum désenseveli. C'étaient Joséphin
+Leclerc, attaché d'ambassade en congé; M. Goubin, licencié ès lettres,
+annotateur; Nicole Langelier, de la vieille famille parisienne des
+Langelier, imprimeurs et humanistes; Jean Boilly, ingénieur; Hippolyte
+Dufresne, qui avait des loisirs et aimait les arts.
+
+Le 1er mai, vers cinq heures du soir, ils franchirent comme de
+coutume, la petite porte septentrionale, inconnue du public, où le
+commandeur Giacomo Boni, directeur des fouilles, les accueillit avec
+son aménité silencieuse et les conduisit jusqu'au seuil de sa maison
+de bois, ombragée de lauriers, de troènes et de cytises, qui domine
+cette vaste fosse creusée, au siècle dernier, dans le marché aux
+boeufs de la Rome pontificale, jusqu'au sol du Forum antique.
+
+Là, ils s'arrêtent et regardent.
+
+En face d'eux se dressent les fûts tronqués des stèles honoraires et
+l'on voit comme un grand damier avec ses dames à la place où fut la
+basilique Julia. Plus au sud, les trois colonnes du temple des
+Dioscures trempent dans l'azur du ciel leurs volutes bleuissantes. A
+leur droite, surmontant l'arc ruineux de Septime Sévère et les hautes
+colonnes des demeures de Saturne, les maisons de la Rome chrétienne et
+l'hôpital des femmes étagent sur le Capitole leurs façades plus jaunes
+et plus fangeuses que les eaux du Tibre. Vers leur gauche s'élève le
+Palatin flanqué de grandes arches rouges et couronné d'yeuses. Et sous
+leurs pieds, d'un mont à l'autre, entre les dalles de la voie Sacrée
+aussi étroite qu'une rue de village, sortent de terre des murs de
+brique et des bases de marbre, restes des édifices qui couvraient le
+Forum au temps de la force latine. Le trèfle, l'avoine et l'herbe des
+champs, que le vent a semés sur leur faîte abaissé, leur font un toit
+rustique où flamboie le coquelicot. Débris d'entablements écroulés,
+multitude de piliers et d'autels, enchevêtrement de degrés et
+d'enceintes: tout cela, non point petit, assurément, mais d'une
+grandeur contenue et pressée.
+
+Sans doute Nicole Langelier relevait dans son esprit la foule des
+monuments autrefois resserrée dans cet espace illustre:
+
+--Ces édifices, dit-il, de proportions sages et de dimensions
+modérées, étaient séparés les uns des autres par des ruelles
+ombreuses. Il y avait là de ces vicoli qu'on aime dans les pays du
+soleil, et les magnanimes neveux de Rémus, après avoir entendu les
+orateurs, trouvaient le long des temples, pour manger et dormir, des
+coins frais, mal odorants, où les écorces de pastèques et les débris
+de coquillages n'étaient jamais balayés. Certes les boutiques qui
+bordaient la place exhalaient des senteurs puissantes d'oignon, de
+vin, de friture et de fromage. Les étals des bouchers étaient chargés
+de viandes, spectacle agréable aux robustes citoyens, et c'est à l'un
+de ces bouchers que Virginius prit le couteau dont il tua sa fille.
+Sans doute il y avait là aussi des bijoutiers et des marchands de
+petits dieux domestiques, protecteurs du foyer, de l'étable et du
+jardin. Tout ce qu'il faut à des citoyens pour vivre se trouvait réuni
+sur cette place. Le marché et les magasins, les basiliques,
+c'est-à-dire les bourses de commerce et les tribunaux civils; la
+curie, ce conseil municipal qui devint l'administrateur de l'univers;
+les prisons dont les souterrains exhalaient une puanteur redoutée; les
+temples, les autels, premières nécessités pour les Italiens qui ont
+toujours quelque chose à demander aux puissances célestes.
+
+»C'est là enfin que s'accomplirent durant tant de siècles les actes
+vulgaires ou singuliers, presque toujours insipides, souvent odieux ou
+ridicules, quelquefois généreux, dont l'ensemble constitue la vie
+auguste d'un peuple.
+
+--Qu'est-ce qu'on voit, au milieu de la place, devant les bases
+honoraires? demanda M. Goubin qui, armé de son lorgnon, remarquait une
+nouveauté dans l'antique Forum et voulait être renseigné.
+
+Joséphin Leclerc lui répondit obligeamment que c'étaient les
+fondations du colosse de Domitien nouvellement mises au jour.
+
+Puis il désigna du doigt, l'un après l'autre, les monuments découverts
+par Giacomo Boni durant cinq années de fouilles fructueuses: la
+fontaine et le puits de Juturna, sous le mont Palatin; l'autel élevé
+sur le bûcher de César et dont le soubassement s'étendait à leurs
+pieds, en face des Rostres; la stèle archaïque et le tombeau
+légendaire de Romulus, que recouvre la pierre noire du Comice; et le
+«lac» de Curtius.
+
+Le soleil, descendu derrière le Capitole, frappait de ses dernières
+flèches l'arc triomphal de Titus sur la haute Vélia. Le ciel, où
+nageait à l'occident la lune blanche, restait bleu comme au milieu du
+jour. Une ombre égale, tranquille et claire emplissait le Forum
+silencieux. Les terrassiers bronzés piochaient ce champ de pierres,
+tandis que, poursuivant le travail des vieux rois, leurs camarades
+tournaient la roue d'un puits pour tirer l'eau qui mouille encore le
+lit où dormait, aux jours du pieux Numa, le Vélabre ceint de roseaux.
+
+Ils accomplissaient leur tâche avec ordre et vigilance. Hippolyte
+Dufresne, qui depuis plusieurs mois les voyait assidus à l'ouvrage,
+intelligents et prompts à accomplir les ordres reçus, demanda au
+directeur des fouilles comment il obtenait de ses ouvriers un si bon
+service.
+
+--En vivant comme eux, répondit Giacomo Boni. Je remue avec eux la
+terre, je les avertis de ce que nous cherchons ensemble, je leur fais
+sentir la beauté de notre oeuvre commune. Ils s'intéressent à des
+travaux dont ils sentent confusément la grandeur. Je les ai vus pâles
+d'enthousiasme quand ils découvrirent le tombeau de Romulus. Je suis
+leur compagnon de chaque jour et, si l'un d'eux tombe malade, je vais
+m'asseoir auprès de son lit. Je compte sur eux comme ils comptent sur
+moi. Voilà comment j'ai des ouvriers fidèles.
+
+--Boni, mon cher Boni, s'écria Joséphin Leclerc, vous savez si
+j'admire vos travaux et si je suis ému de vos belles découvertes, et
+pourtant je regrette, permettez-moi de vous le dire, le temps où les
+troupeaux paissaient sur le Forum enseveli. Un boeuf blanc au large
+front planté de cornes évasées ruminait dans le champ désert; un pâtre
+sommeillait au pied d'une haute colonne qui sortait des herbes. Et
+l'on songeait: C'est ici que fut agité le sort du monde. Depuis qu'il
+a cessé d'être le Campo Vaccino, le Forum est perdu pour les poètes et
+pour les amoureux.
+
+Jean Boilly représenta combien ces fouilles, pratiquées avec méthode,
+contribuaient à la connaissance du passé. Et, la conversation s'étant
+engagée sur la philosophie de l'histoire romaine:
+
+--Les Latins, dit-il, étaient raisonnables jusque dans leur religion.
+Ils connurent des dieux bornés, vulgaires, mais pleins de bon sens et
+parfois magnanimes. Que l'on compare ce Panthéon romain, composé de
+militaires, de magistrats, de vierges et de matrones, aux diableries
+peintes sur les parois des tombeaux étrusques, et l'on verra face à
+face la raison et la folie. Les scènes infernales tracées dans les
+chambres funéraires de Corneto représentent les monstres de
+l'ignorance et de la peur. Elles nous apparaissent aussi grotesques
+que le Jugement dernier d'Orcagna, à Sainte-Marie-Nouvelle de
+Florence, et que l'enfer dantesque du Campo Santo de Pise, tandis que
+le Panthéon latin présente constamment l'image d'une société bien
+organisée. Les dieux des Romains étaient comme eux laborieux et bons
+citoyens. C'étaient des dieux utiles; chacun avait sa fonction. Les
+nymphes elles-mêmes occupaient des emplois civils et politiques.
+
+»Rappelez-vous Juturna, dont nous avons vu tant de fois l'autel au
+pied du Palatin. Elle ne semblait pas destinée par sa naissance, ses
+aventures et ses malheurs à tenir un emploi régulier dans la ville de
+Romulus. C'était une Rutule indignée. Aimée de Jupiter, elle avait
+reçu du dieu l'immortalité. Quand le roi Turnus fut tué par Énée, sur
+l'ordre des Destins, ne pouvant mourir avec son frère, elle se jeta
+dans le Tibre pour fuir du moins la lumière. Longtemps, les pâtres du
+Latium contèrent l'aventure de la nymphe vivante et plaintive au fond
+du fleuve. Et plus tard, les villageois de la Rome rustique, qui se
+penchaient, la nuit, sur la berge, crurent la voir, à la clarté de la
+lune, dans ses voiles glauques, sous les roseaux. Eh bien! les Romains
+ne la laissèrent point oisive, à ses douleurs. La pensée leur vint
+tout de suite de lui donner une occupation sérieuse. Ils lui
+confièrent la garde de leurs fontaines. Ils en firent une déesse
+municipale. Ainsi de toutes leurs divinités. Les Dioscures, dont le
+temple a laissé des ruines si belles, les Dioscures, les deux frères
+d'Hélène, astres clairs, les Romains les employèrent comme estafettes
+au service de l'État. Ce sont les Dioscures qui vinrent sur un cheval
+blanc annoncer à Rome la victoire du lac Régille.
+
+»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et
+des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques
+qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce
+qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils
+l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a
+son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a
+des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour
+la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le
+ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif
+un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche
+mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin
+et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs
+saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à
+venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du
+Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à
+l'Incoronata:
+
+»--Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta
+sainte mère.
+
+»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent
+avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a
+pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes,
+ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que
+faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte
+mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce
+de pécher sans concevoir.»
+
+Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se
+prêtait aux entreprises de leur politique.
+
+--Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était
+pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner
+par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion
+administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de
+l'administration.
+
+--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait
+soigneusement les paradoxes.
+
+--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly.
+Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains
+indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel
+Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le
+fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens général de
+fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de
+désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que
+forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros
+propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire.
+Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur
+intérêt et pesaient attentivement leurs chances.
+
+--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde
+les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la
+civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un
+incomparable instrument de progrès.
+
+--Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui
+faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours
+agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la
+terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le
+plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils
+étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon
+venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils
+assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute,
+disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient
+battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si
+l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner
+bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant
+perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un
+arpent de sol, ces obstinés paysans.
+
+Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil
+hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur
+plusieurs assises de substructions antiques.
+
+--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous
+pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en
+recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter
+pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de
+Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la
+Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les
+décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois
+étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde
+entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière.
+
+Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique
+comme la maison d'Evandre.
+
+Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois
+blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient
+une odeur de terre.
+
+--Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo
+Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des
+Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez
+maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune
+disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous
+pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de
+l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à
+la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où
+vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous
+arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique,
+sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_
+
+Boni semblait n'avoir pas entendu.
+
+Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore
+humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient
+quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore
+inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle
+dans le vague de la rêverie.
+
+--Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de
+bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane,
+contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de
+Faustine, au nord-ouest du Forum.
+
+»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des
+squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et
+les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation.
+Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les
+deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans
+la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux
+races, à deux génies? Je le crois.
+
+Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un
+vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:
+
+--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi
+l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait
+besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien
+grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes
+d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère
+vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus.
+
+Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens:
+
+--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination
+paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors
+s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des
+troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils
+avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils
+connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de
+soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à
+leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient
+l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils
+commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins
+devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient
+le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des
+aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine
+en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la
+lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y
+voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des
+étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du
+Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient
+leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient
+les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues
+pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour
+et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des
+ombres.
+
+»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque
+leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les
+cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre.
+Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou
+glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était _flava et
+candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin
+jaune.
+
+»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez
+apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et
+vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient
+fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la
+république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns,
+les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces
+robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée,
+le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais.
+
+Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo
+Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil
+creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières
+barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui
+recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements
+frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que
+l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un
+grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des
+perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns,
+lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.
+
+--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré
+avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il
+était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des
+hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée,
+qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie
+des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité
+palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables
+héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts
+formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de
+roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que
+l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il
+s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle
+tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu
+ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans
+des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin.
+J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même
+terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui
+dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils
+avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin.
+Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a
+passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur
+ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable
+espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment
+imperceptible dans la vie de l'univers.
+
+Après un moment de silence:
+
+--Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de
+distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au
+cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce
+qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a
+des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne
+sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une
+même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent
+sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs
+races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des
+races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En
+1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race
+germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites
+allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il
+n'y a pas de race juive.
+
+»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour
+vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite
+sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités
+étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous
+le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et
+l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes.
+C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux
+Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés
+de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les
+siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les
+migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de
+foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis
+point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races
+humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe
+assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très
+caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs
+de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent
+chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces
+différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des
+forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire
+de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales,
+s'accuser de siècle en siècle plus fortement.
+
+--_E proprio vero_, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur
+l'enfant romuléen.
+
+Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier:
+
+--Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire
+de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du
+_Foro Traiano_. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il
+convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée,
+entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris
+par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte
+par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de
+la nuit.
+
+Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure
+favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus
+pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit.
+
+
+
+
+II
+
+GALLION
+
+En la 804e année depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de
+Claudius César, Junius Annaeus Novatus était proconsul d'Achaïe. Issu
+d'une famille équestre originaire d'Espagne, fils de Sénèque le
+Rhéteur et de la vertueuse Helvia, frère d'Annaeus Méla et de ce
+célèbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son père adoptif, le
+rhéteur Gallion, exilé par Tibère. Sa mère était du sang de Cicéron et
+il avait hérité de son père, avec d'immenses richesses, l'amour des
+lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus
+soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquiétude agitait
+son esprit. Il était curieux de la physique et de ce qu'on ajoute à la
+physique. L'activité de son intelligence était si vive, qu'il écoutait
+des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui,
+même à la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les
+loisirs qu'il savait se ménager au milieu des soins les plus graves et
+des plus vastes travaux, il écrivait des livres sur les questions
+naturelles et composait des tragédies.
+
+Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il était en effet
+d'un caractère bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnât à
+la colère. Il considérait la violence comme la pire des faiblesses et
+la moins pardonnable.
+
+Il avait en exécration toutes les cruautés, quand leur véritable
+caractère ne lui échappait pas à la faveur d'un long usage et de
+l'opinion publique. Et souvent même, dans les sévérités consacrées par
+la coutume des aïeux et sanctifiées par les lois, il découvrait des
+excès détestables contre lesquels il s'élevait et qu'il aurait tenté
+de détruire si on ne lui eût opposé de toutes parts l'intérêt de
+l'État et le salut commun. A cette époque les bons magistrats et les
+fonctionnaires honnêtes n'étaient pas rares dans l'Empire. Il s'en
+trouvait certes d'aussi probes et d'aussi équitables que Gallion, mais
+peut-être n'aurait-on pas rencontré dans un autre autant d'humanité.
+
+Chargé d'administrer cette Grèce dépouillée de ses richesses, déchue
+de sa gloire, tombée de sa liberté agitée dans une tranquillité
+oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseigné au monde la
+sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, à la
+vigilance d'un tuteur la piété d'un fils. Il respectait l'indépendance
+des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes
+vraiment grecs de naissance et d'éducation, malheureux seulement de
+n'en découvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son
+autorité sur une multitude infâme de Juifs et de Syriens, équitable
+toutefois envers ces asiatiques, et s'en félicitant comme d'un
+vertueux effort.
+
+Il résidait à Corinthe, la cité la plus riche et la plus peuplée de la
+Grèce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et
+embellie depuis lors par les proconsuls qui s'étaient succédé dans le
+gouvernement de la province, s'élevait sur les dernières pentes
+occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le
+temple de Vénus et les bosquets des hiérodules. C'était une maison
+assez vaste qu'entouraient des jardins plantés d'arbres touffus,
+arrosés d'eaux vives, ornés de statues, d'exèdres, de gymnases, de
+bains, de bibliothèques, et d'autels consacrés aux dieux.
+
+Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frère Annaeus
+Méla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la
+fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les
+ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage
+saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de
+Kenkhrées. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Géraniens
+et le rose Hélicon à la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons.
+Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du
+Parnasse. Gallion et Méla s'avancèrent jusqu'au bord de la haute
+terrasse. A leurs pieds s'étendait Corinthe sur un vaste plateau de
+sable pâle, incliné doucement vers les bords écumeux du golfe. Les
+dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque,
+les blancs degrés des propylées étincelaient, et les faîtes dorés des
+temples jetaient des éclairs. Vaste et neuve, la ville était coupée de
+rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhée,
+bordé de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre était
+offensée par la fumée des forges et par les ruisseaux noirs des
+teintureries, et de ce côté, des forêts de pins, s'étendant jusqu'à
+l'horizon, s'y confondaient avec le ciel.
+
+Peu à peu la ville s'éveilla. Le hennissement aigre d'un cheval
+déchira l'air matinal, et l'on commença d'entendre les bruits sourds
+des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses
+d'herbes. Sorties de leurs masures à travers les décombres du palais
+de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tête des urnes
+de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau à la
+fontaine Pirène. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les
+jardins du proconsul, des Corinthiennes étendaient du linge pour le
+faire sécher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de
+poireaux. Dans le chemin creux qui montait à l'Acropole, un vieillard
+demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un âne chargé de
+salades et chantait entre ses dents ébréchées, dans sa barbe rude, une
+chanson d'esclave:
+
+ Travaille, petit âne,
+ Comme j'ai travaillé.
+ Et cela te profitera:
+ Tu peux en être sûr.
+
+Cependant, au spectacle de la ville recommençant son labeur de chaque
+jour, Gallion se prit à songer à cette première Corinthe, la belle
+Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour où elle vit ses citoyens
+massacrés par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de
+Sisyphe, vendues à l'encan, ses palais, ses temples incendiés, ses
+murs renversés et ses richesses entassées dans les liburnes du Consul.
+
+--Il n'y a pas encore un siècle, dit-il, l'oeuvre de Mummius
+subsistait tout entière. Ce rivage que tu vois, ô mon frère, était
+plus désert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville
+détruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, où
+les illustres Bacchiades avaient étalé leur fière indolence, des
+Latins pauvres et grossiers s'établirent et Corinthe commença de
+renaître. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa
+position. Elle perçoit un tribut sur tous les navires qui, venus de
+l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhée et
+de Kenkhrées. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accroître à
+la faveur de la paix romaine.
+
+»Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas répandus sur le monde! Par lui
+les villes, les campagnes goûtent un calme profond. Les mers sont
+purgées de pirates et les routes de brigands. De l'océan brumeux au
+golfe Permulique, de Gadès à l'Euphrate, le commerce des marchandises
+se fait avec une sécurité que rien ne trouble. La loi protège la vie
+et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte.
+La liberté n'a désormais pour limites que ses lignes de défense et
+n'est bornée que pour sa sûreté. La justice et la raison gouvernent
+l'univers.
+
+Annaeus Méla n'avait pas, comme ses deux frères, brigué les honneurs.
+Ceux qui l'aimaient, et ils étaient nombreux, car il se montrait, dans
+ses manières, toujours affable et d'une extrême aménité, attribuaient
+cet éloignement des affaires à la modération d'un esprit qu'attirait
+une obscurité tranquille et qui n'eût voulu se donner d'autres soins
+que l'étude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids
+croyaient s'apercevoir qu'il était ambitieux à sa manière et jaloux, à
+l'exemple de Mécène, d'égaler, simple chevalier romain, le crédit des
+consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner
+en lui l'avidité des Sénèques pour ces richesses qu'ils affectaient de
+mépriser, et ils s'expliquaient de cette manière que Méla eût
+longtemps vécu obscur en Bétique, tout occupé de l'administration de
+ses vastes domaines, et qu'appelé ensuite à Rome par son frère le
+philosophe, il s'y fût attaché à la gestion des finances impériales
+plutôt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires.
+On ne pouvait pas aisément décider de son caractère sur ses discours
+parce qu'il tenait le langage des stoïciens, aussi propre à cacher les
+faiblesses de l'âme qu'à révéler la grandeur des sentiments. C'était
+alors une élégance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il
+certain que Méla pensait hautement.
+
+Il répondit à son frère que, sans être versé comme lui dans les
+affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la
+sagesse des Romains.
+
+--Elles se montrent, dit-il, jusqu'au fond de notre Espagne. Mais
+c'est dans une gorge sauvage des monts thessalien que j'ai le mieux
+senti la majesté bienfaisante de l'Empire. Je venais d'Hypathe, ville
+célèbre par ses fromages et ses magiciennes, et j'avais chevauché
+pendant quatre heures dans la montagne sans rencontrer un visage
+humain. Vaincu par la fatigue et la chaleur, j'attachai mon cheval à
+un arbre peu éloigné de la route et m'étendis sous un buisson
+d'arbouses. Je m'y reposais depuis quelques instants quand je vis
+passer un maigre vieillard chargé de ramée et fléchissant sous le
+faix. A bout de forces, il chancela et, près de tomber, s'écria:
+«César!» En entendant cette invocation monter de la bouche d'un pauvre
+bûcheron dans un désert de rochers, mon coeur s'emplit de vénération
+pour la Ville tutélaire, qui inspire jusque dans les pays les plus
+écartés, aux âmes les plus agrestes, une telle idée de sa providence
+souveraine. Mais à mon admiration se mêlèrent, ô mon frère, la
+tristesse et l'inquiétude, quand je songeai à quels dommages, à
+quelles offenses, par la folie des hommes et les vices du siècle,
+étaient exposés l'héritage d'Auguste et la fortune de Rome.
+
+--J'ai vu de près, mon frère, lui répondit Gallion, ces crimes et ces
+folies dont tu t'affliges. Assis au Sénat, j'ai pâli sous le regard
+des victimes de Caïus. Je me suis tu, ne désespérant pas de voir des
+jours meilleurs. Je crois que les bons citoyens doivent servir la
+république sous les mauvais princes plutôt que d'échapper à leurs
+devoirs par une mort inutile.
+
+Comme Gallion prononçait ces paroles, deux hommes encore jeunes,
+portant la toge, s'approchèrent de lui. L'un était Lucius Cassius,
+d'une maison plébéienne, mais ancienne et décorée, originaire de Rome.
+L'autre, Marcus Lollius, fils et petit-fils de consulaires et
+toutefois d'une famille équestre, sortie du municipe de Terracine. Ils
+avaient tous deux fréquenté les écoles d'Athènes et acquis une
+connaissance des lois de la nature à laquelle les Romains qui
+n'étaient pas allés en Grèce demeuraient tout à fait étrangers.
+
+A cette heure ils se formaient à Corinthe au maniement des affaires
+publiques, et le proconsul les tenait à ses côtés comme un ornement à
+sa magistrature. Un peu en arrière, vêtu du manteau court des
+philosophes, le front chauve et le menton garni d'une barbe
+socratique, le grec Apollodore marchait avec lenteur, un bras levé et
+remuant les doigts en disputant avec lui-même.
+
+Gallion fit à tous trois un accueil bienveillant.
+
+--Déjà les roses du matin ont pâli, dit-il, et le soleil commence à
+darder ses flèches acérées. Venez, amis! Ces ombrages nous verseront
+la fraîcheur.
+
+Et il les mena, le long d'un ruisseau dont le murmure conseillait les
+tranquilles pensées, jusque dans une enceinte d'arbustes verts au
+milieu de laquelle un bassin d'albâtre se croisait, plein d'une eau
+limpide où flottait une plume de la colombe qui venait de s'y baigner
+et qui maintenant modulait sa plainte dans le feuillage. Ils
+s'assirent sur un banc de marbre qui s'étendait en demi-cercle,
+soutenu par des griffons. Les lauriers et les myrtes y mariaient leurs
+ombres. Tout autour de l'enceinte arrondie s'élevaient des statues.
+Une Amazone blessée entourait mollement sa tête de son bras replié.
+Sur son beau visage la douleur paraissait belle. Un Satyre velu jouait
+avec une chèvre. Une Vénus, au sortir du bain, essuyait ses membres
+humides sur lesquels on croyait voir courir un frisson de plaisir.
+Près d'elle un jeune Faune approchait en souriant une flûte de ses
+lèvres. Son front était à demi caché par les branches, mais son ventre
+poli brillait entre les feuilles.
+
+--Ce Faune semble respirer, dit Marcus Lollius. On dirait qu'un
+souffle léger soulève sa poitrine.
+
+--Il est vrai, Marcus. On attend qu'il tire de sa flûte des sons
+agrestes, dit Gallion. Un esclave grec l'a sculpté dans le marbre
+d'après un modèle ancien. Les Grecs excellaient autrefois à faire ces
+bagatelles. Plusieurs de leurs ouvrages en ce genre sont justement
+célèbres. On ne peut le nier: ils ont su donner aux dieux un visage
+auguste et exprimer sur le marbre ou l'airain la majesté des maîtres
+du monde. Qui n'admire le Jupiter Olympien de Phidias? Et pourtant qui
+voudrait être Phidias?
+
+--Certes aucun Romain ne voudrait être Phidias, s'écria Lollius, qui
+dépensait l'immense héritage de ses pères à faire venir de Grèce et
+d'Asie les ouvrages de Phidias et de Myrrhon, dont il ornait sa villa
+du Pausilippe.
+
+Lucius Cassius partageait cet avis. Il soutint avec force que les
+mains d'un homme libre n'étaient pas faites pour manier le ciseau du
+sculpteur ou le cestre du peintre et que nul citoyen romain ne saurait
+s'abaisser à fondre l'airain, à sculpter le marbre, à tracer des
+figures sur une muraille.
+
+Il professait l'admiration des moeurs antiques et vantait à toute
+occasion les vertus des aïeux:
+
+--Les Curius et les Fabricius, dit-il, cultivaient leurs laitues et
+dormaient sous le chaume. Ils ne connaissaient de statue que le Priape
+taillé dans un coeur de buis qui, dressant au milieu de leur jardin
+son pal vigoureux, menaçait les voleurs d'un supplice ridicule et
+terrible.
+
+Méla, qui avait beaucoup lu les annales de Rome, objecta l'exemple
+d'un vieux patricien.
+
+--Au temps de la république, dit-il, cet illustre Caïus Fabius, d'une
+famille issue d'Hercule et d'Évandre, traça de ses mains sur les murs
+du temple de Salus des peintures si estimées, que leur perte récente,
+dans l'incendie du temple, a été considérée comme un malheur public.
+Et l'on rapporte qu'il ne quittait pas la toge pour peindre ses
+figures, faisant connaître par là que cette tâche n'était pas indigne
+d'un citoyen romain. Il reçut le surnom de Pictor que ses descendants
+s'honorèrent de porter.
+
+Lucius Cassius répliqua vivement:
+
+--En peignant des victoires dans un temple, Caïus Fabius considérait
+ces victoires et non la peinture. Il n'y avait pas alors de peintres à
+Rome. Voulant que les grandes actions des aïeux fussent sans cesse
+présentes aux yeux des Romains, il donna l'exemple aux artisans. Mais
+de même qu'un pontife ou un édile pose la première pierre d'un édifice
+et ne fait pas pour cela métier de maçon ou d'architecte, Caïus Fabius
+fit la première peinture de Rome sans qu'on puisse le compter au
+nombre des ouvriers qui gagnent leur vie à peindre sur des murs.
+
+Apollodore, d'un signe de tête, approuva ce discours et dit en
+caressant sa barbe philosophique:
+
+--Les fils d'Iule sont nés pour gouverner le monde. Tout autre soin
+serait indigne d'eux.
+
+Et longtemps, d'une bouche arrondie, il vanta les Romains. Il les
+flattait parce qu'il les craignait. Mais, au dedans de lui-même, il ne
+sentait que mépris pour ces intelligences bornées et sans finesse. Il
+donna des louanges à Gallion:
+
+--Tu as orné cette ville de monuments magnifiques. Tu as assuré la
+liberté de son Sénat et de son peuple. Tu as établi de bonnes règles
+pour le commerce et la navigation, tu rends la justice avec une équité
+bienveillante. Ta statue s'élèvera sur le Forum. Le titre te sera
+décerné de second fondateur de Corinthe, ou plutôt Corinthe prendra de
+toi le nom d'Annaea. Toutes ces choses sont dignes d'un Romain et
+dignes de Gallion. Mais ne crois pas que les Grecs estiment plus que
+de raison les arts manuels. Si beaucoup parmi eux s'occupent à peindre
+des vases, à teindre des étoffes, à modeler des figures, c'est par
+nécessité. Ulysse construisit de ses mains son lit et son navire.
+Toutefois les Grecs professent qu'il est indigne d'un sage de
+s'appliquer à des arts futiles et grossiers. Socrate, en sa jeunesse,
+exerça le métier de sculpteur et il fit une image des Kharites qu'on
+voit encore sur l'acropole d'Athènes. Son habileté certes n'était pas
+médiocre et, s'il avait voulu, il aurait su, comme les artistes les
+plus renommés, représenter un athlète lançant un disque ou nouant un
+bandeau sur son front. Mais il laissa ces ouvrages pour se consacrer à
+la recherche de la sagesse, ainsi que l'oracle le lui avait ordonné.
+Dès lors, il s'attacha aux jeunes hommes, non pour mesurer les
+proportions de leurs corps, mais uniquement pour leur enseigner ce qui
+est honnête. A ceux dont la forme était parfaite il préférait ceux
+dont l'âme était belle, contrairement à ce que font les sculpteurs,
+les peintres et les débauchés. Ceux-là estiment la beauté extérieure
+et méprisent la beauté intérieure. Et vous savez que Phidias grava sur
+l'orteil de son Jupiter le nom d'un athlète parce qu'il était beau et
+sans considérer s'il était chaste.
+
+--C'est pourquoi, conclut Gallion, nous ne donnons pas de louanges aux
+sculpteurs alors même que nous en donnons à leurs ouvrages.
+
+--Par Hercule! s'écria Lollius, je ne sais lequel admirer le plus de
+ce Faune ou de cette Vénus. La déesse a la fraîcheur de l'eau dont
+elle est encore mouillée. Elle est vraiment la volupté des hommes et
+des dieux, et ne crains-tu pas, ô Gallion, qu'une nuit un rustre,
+caché dans tes jardins, ne lui fasse subir le même outrage qu'un jeune
+impie infligea, dit-on, à la Vénus des Cnidiens? Les prêtresses du
+temple trouvèrent un matin sur la déesse les vestiges de l'offense, et
+les voyageurs rapportent que depuis lors, elle garde sur elle une
+tache ineffaçable. Il faut admirer et l'audace de cet homme et la
+patience de l'Immortelle.
+
+--Le crime ne fut pas impuni, déclara Gallion. Le sacrilège se jeta
+dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu.
+
+--Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes
+les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô
+Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive
+mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des
+pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je
+préfère cette Vénus.
+
+Apollodore leva la main droite et dit:
+
+--Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une
+telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts
+et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme
+toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps
+de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie
+d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une
+chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps
+de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il
+contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses,
+occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes
+actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.
+
+--Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des
+vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses
+sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les
+dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou
+révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des
+bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que
+l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des
+fontaines de Rome.
+
+--Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux
+vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer
+l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché,
+ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je
+t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que
+certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines
+femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts
+l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire,
+il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup
+d'hommes. Voici comment on explique ce mélange:
+
+»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent
+des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme
+font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple
+unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire
+sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il
+entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes
+et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du
+nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord
+séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi
+bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de
+coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices,
+de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un
+art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen
+desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se
+reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni
+le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de
+mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes
+ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait
+plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez
+Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent
+la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le
+cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal
+assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les
+organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait
+et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il
+donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un
+homme ce qui convenait à une femme.
+
+»De la sorte, nos premiers parents furent composés de morceaux
+disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres.
+S'étant accouplés à leur gré ou par hasard, ils produisirent des êtres
+incohérents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous
+voyons tant de femmes viriles et d'hommes efféminés. C'est ce qui
+explique également les contradictions qu'on rencontre dans le plus
+ferme caractère et comment l'esprit le plus résolu se dément à toute
+heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec
+nous-mêmes.
+
+Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas à
+l'homme à se vaincre lui-même et qu'il l'induisait au contraire à
+céder à la nature.
+
+Gallion fit observer que les poètes et les philosophes retraçaient
+diversement l'origine du monde et la création des hommes.
+
+--Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les
+Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils
+rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne
+s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent
+incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il
+est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout
+savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer
+notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons
+entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude
+de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître
+les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer
+les destinées de l'homme et du monde.
+
+--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à
+pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos
+forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt
+par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns
+consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de
+faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée
+ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de
+quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles
+sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire,
+éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire.
+C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au
+présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment
+les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de
+fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en
+lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes.
+
+Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se
+plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent
+plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du
+Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et
+des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait
+l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients,
+la dépravation féroce de la multitude.
+
+Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant,
+ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre
+souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés,
+conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette
+noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis
+longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin
+Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes
+intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient
+leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils
+l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de
+l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la
+république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était
+mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils
+honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir
+une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils
+considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère
+comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque
+l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils
+s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui
+promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à
+Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux
+contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie
+de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux
+mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister
+au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante,
+comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser
+mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses
+soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait
+ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le
+meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre
+l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein
+d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les
+bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de
+Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le
+style de Sénèque à un mortier sans ciment.
+
+Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient
+peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix
+de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté.
+Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans
+l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi
+cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des
+griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius
+l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite
+rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui
+étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre
+d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais
+patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard
+et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la
+fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas
+l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les
+Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de
+leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient
+d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie
+publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par
+le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient
+de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de
+l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître.
+
+Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus.
+
+--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que
+notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César.
+
+Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.
+
+--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union
+grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux
+d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon
+frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la
+douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat
+devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il
+a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses,
+Ilion, Bologne, Apamée.
+
+--Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hérité l'humeur noire
+des Domitius, ses aïeux?
+
+--Non certes, répondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui.
+
+Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des
+louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et
+sincères, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tête
+de son fils encore enfant.
+
+--Néron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain,
+qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et
+d'études. Ils s'exercèrent ensemble à déclamer en langue grecque et en
+langue latine. Ils s'essayèrent ensemble à composer des poèmes.
+Jamais, dans ces luttes ingénieuses, Néron ne donna le moindre signe
+d'envie. Il se plaisait au contraire à vanter les vers de son rival,
+où, malgré la faiblesse de l'âge, paraissait, ça et là, une ardente
+énergie. Il semblait quelquefois heureux d'être vaincu par le neveu de
+son précepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les
+poètes compareront un jour l'amitié de Néron et de Lucain à la sainte
+amitié d'Euryale et de Nisus.
+
+--Néron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une
+âme douce et pleine de pitié. Ce sont là des vertus que les années ne
+pourront qu'affermir.
+
+»Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiescé au voeu du Sénat et au
+désir du peuple. Par cette adoption il a écarté de l'Empire un enfant
+accablé du déshonneur de sa mère, et il vient, en donnant Octavie à
+Néron, d'assurer l'avènement d'un jeune César qui fera les délices de
+Rome. Fils respectueux d'une mère honorée, disciple zélé d'un
+philosophe, Néron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus,
+Néron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la
+pourpre des leçons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et
+modération.
+
+--Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une ère de bonheur
+s'ouvrir pour le genre humain!
+
+--Il est difficile de prévoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne
+doutons point de l'éternité de la Ville. Les oracles ont promis à Rome
+un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux.
+Vous dirai-je ma plus chère espérance? Je m'attends avec joie à ce que
+la paix règne pour toujours sur la terre après le châtiment des
+Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la
+fin des guerres détestées des mères. Qui pourrait désormais troubler
+la paix romaine? Nos aigles ont touché les bornes de l'univers. Tous
+les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le
+Sabéen, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se désaltère dans le
+sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, l'Éthiopien
+crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de
+nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les
+sables brûlants de la Libye tiennent en réserve des ennemis du peuple
+romain? Tous les Barbares, gagnés à notre amitié, déposeront les
+armes, et Rome, aïeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse,
+verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants
+adoptifs, méditer la concorde et l'amour.
+
+Tous approuvèrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tête.
+
+Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachés à sa naissance,
+et la gloire des armes, tant vantée par les poètes et les rhéteurs,
+excitait son enthousiasme.
+
+--Je doute, ô Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se
+haïr et de se craindre. Et, à vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la
+guerre cessait, que deviendraient la force des caractères, la grandeur
+d'âme, l'amour de la patrie? Le courage et le dévouement ne seraient
+plus que des vertus sans emploi.
+
+--Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cessé de
+se vaincre entre eux, ils travailleront à se vaincre eux-mêmes. Et
+c'est là le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble
+emploi de leur courage et de leur magnanimité. Oui, la mère auguste
+dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les siècles,
+Rome, établira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie
+dans certaines conditions mérite d'être vécue. C'est une petite flamme
+entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinité. Tant qu'il
+vit, un homme est semblable aux dieux.
+
+Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur
+l'épaule de la Vénus dont les formes de marbre brillaient entre les
+myrtes.
+
+--Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plaît
+à tes discours. Ils sont doux et pleins de vénusté.
+
+Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlèrent
+des dieux. Apollodore pensait qu'il n'était pas facile d'en connaître
+la nature. Lollius doutait de leur existence.
+
+--Quand, dit-il, la foudre tombe, il dépend du philosophe que ce soit
+la nuée ou le dieu qui ait tonné.
+
+Mais Cassius n'approuvait pas ces propos légers. Il croyait aux dieux
+de la République. Incertain seulement des limites de leur providence,
+il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas à se séparer du
+genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la
+religion des aïeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris
+des Grecs:
+
+--Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on
+ne peut concevoir une image sans réalité. Comment verrait-on Minerve,
+Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve?
+
+--Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme
+qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a
+vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre
+formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la
+frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte,
+inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même
+comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un
+immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé
+sur une marchande de gâteaux.
+
+--En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence
+des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine,
+puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous,
+soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés.
+
+--Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont
+la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.
+
+--O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée
+d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont
+l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec
+deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une
+chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour
+garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond.
+
+Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques.
+
+--Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte
+des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où
+trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un
+dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses
+parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui
+est la nature entière.
+
+Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave
+langage, définit les caractères de la divinité.
+
+--Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de
+l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme,
+flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle
+le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est
+essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et
+passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu
+changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le
+monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles
+doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il
+habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas
+obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal
+de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de
+prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire
+qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur
+et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui
+gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux:
+le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme
+nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans
+sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du
+monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines.
+Contre lui-même son impuissance est infinie.
+
+Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda
+licence de faire quelques objections:
+
+--Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la
+Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des
+déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout
+par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur
+quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une
+substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je
+ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont
+plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine
+et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui
+donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme
+plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace
+aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur
+son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y
+songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que
+les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point
+un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle
+n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as
+reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de
+choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage;
+elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à
+planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores.
+L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont
+on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en
+rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il
+forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu,
+ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que
+commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la
+terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour
+en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes
+blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose
+qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux.
+Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son
+inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à
+lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler
+imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est
+pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à
+construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par
+exemple, un moucheron, une goutte d'eau!
+
+»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion,
+et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son
+frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule
+s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient
+être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul.
+Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que
+le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il
+s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après
+avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là
+encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les
+moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi,
+j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis,
+mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs
+appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle
+se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans
+l'univers.
+
+Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un
+peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et
+les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas
+victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas
+l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait
+surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait
+qu'aux vérités utiles.
+
+--Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la
+nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux
+noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme.
+Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne
+crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui
+consume toute matière et demeure inaltérable.
+
+»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des
+idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le
+reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets
+quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant
+avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une
+préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des
+opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas
+volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à
+toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne
+plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre
+et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un
+tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez
+grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par
+impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop
+étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et
+d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que
+serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique
+sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos
+ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous
+divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à
+proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par
+toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie
+menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte
+seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom.
+Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour
+ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder
+l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à
+l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On
+n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de
+l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En
+effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour
+les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que
+tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette
+manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose
+d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose
+différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage
+de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre
+croyance.
+
+--Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais
+pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au
+vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms
+ou qu'il n'en a qu'un?
+
+Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:
+
+--Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu
+l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe
+guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles
+d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion
+ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire
+nous-mêmes.
+
+--Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je
+nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La
+divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient
+en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les
+dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux,
+Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les
+plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent
+pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie,
+ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses
+sacrées.
+
+Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la
+conversation à son premier sujet:
+
+--Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les
+destinées de l'homme après la mort?
+
+En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux
+héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.
+
+--Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les
+envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il
+appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas.
+Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont
+destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et
+ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut
+d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants.
+Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure
+feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies
+élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre,
+ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte.
+Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires
+s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre
+globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu
+seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur
+immortalité. Ainsi que l'a dit un poète:
+
+Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en
+héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de
+l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du
+ciel.
+
+»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout
+entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en
+devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros
+et les Dieux.
+
+--Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus
+Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un
+barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait
+pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les
+constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en
+pâlissant de ces pâles honneurs.
+
+Gallion secoua la tête:
+
+--Le poète Euripide a dit:
+
+Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous
+n'en connaissons point d'autre.
+
+Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de
+mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à
+une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils
+l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense
+décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels
+abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le
+véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la
+vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour
+soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de
+la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion,
+si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta
+mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos
+ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.»
+
+--Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils
+aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes?
+
+Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels
+ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement.
+
+Il en donna ses raisons:
+
+--Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous
+savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le
+fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde.
+Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de
+supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté
+illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie,
+ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est
+mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable
+sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est
+le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points
+extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter
+finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle:
+
+Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est
+fatal.
+
+Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de
+la nature.
+
+--J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne
+sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline
+à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption,
+et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes,
+s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des
+régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu.
+Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration
+céleste.
+
+»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que
+leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux,
+habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des
+mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que
+leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est
+manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de
+transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours.
+
+--En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels
+produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même
+qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux
+sont peut-être un mensonge des poètes.
+
+Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne
+de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne
+succéderait Prométhée.
+
+--Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le
+consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due
+à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses
+destins heureux.
+
+Apollodore demanda:
+
+--Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui
+ébranle le monde?
+
+--Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois
+pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de
+Jupiter.
+
+Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé
+d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des
+plaideurs l'attendaient au tribunal.
+
+Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance.
+
+--C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la
+basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger
+devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition.
+Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque
+grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la
+minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a
+écrite.
+
+»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée
+des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande
+justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à
+Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la
+loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras
+cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges
+appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous
+ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur
+incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace
+le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause
+est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens
+pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.
+
+Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour
+une si méchante affaire.
+
+--Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les
+règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les
+grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les
+petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires
+minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par
+leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque
+sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.
+
+--Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à
+remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je
+doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes
+décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse
+prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la
+colère et de la peur.
+
+Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux
+lois humaines les caractères de la véritable justice:
+
+--Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y
+ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute
+des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement.
+
+Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques
+instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:
+
+--A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire
+par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces
+Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois,
+qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est
+troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les
+navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et
+d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de
+sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est
+le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y
+vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je
+suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la
+manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les
+rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.
+
+--Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius
+Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre
+dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et
+qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont
+peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du
+Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs,
+dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et
+d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils,
+déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des
+rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs
+femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants
+tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as
+dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent
+sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un
+certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de
+sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et
+César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les
+plus séditieux.
+
+--Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter
+Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent
+encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les
+grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur
+les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce
+qu'il est devenu et s'il vit encore.
+
+--Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le
+saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du
+crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il
+serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude.
+
+»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges
+où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils
+se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et
+partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le
+compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers
+excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps
+souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas
+d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment
+de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur
+loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des
+adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à
+peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux
+Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où
+toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de
+Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils
+vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs
+superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple
+illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent
+l'Italie du venin oriental.
+
+Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à
+ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient.
+
+--Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville
+grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de
+travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne
+célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de
+manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un
+vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était
+versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa
+religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos
+lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent
+volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur
+le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et
+orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec
+quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux
+croyances des Juifs.
+
+Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi.
+
+--Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie
+du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des
+brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du
+Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire
+qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la
+providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent
+de répandre.
+
+--C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu
+unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut
+qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi
+de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son
+temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni
+ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières
+périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que
+ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne
+diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et
+conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais
+que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république
+pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que
+penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux?
+Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments?
+Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares
+comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à
+croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à
+laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.
+
+»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les
+religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes,
+qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les
+professent, que semblables à des traits lancés de points différents
+vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule,
+cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on
+la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je?
+une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une
+abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le
+tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de
+toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de
+l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à
+l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des
+hommes?
+
+»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête,
+j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la
+chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses
+épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je
+serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est
+également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre
+avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en
+n'adorant que leur Dieu!
+
+--Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour
+dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux
+bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit
+raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une
+ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire
+orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce
+n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des
+usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que
+les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas
+croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en
+éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart,
+assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu
+devant ses semblables.
+
+--J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des
+matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle
+les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue
+de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause
+qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave.
+
+Lucius Cassius reprit d'une âme irritée:
+
+--J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est
+trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on
+la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race
+fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses
+moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux
+immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette
+humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens
+usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la
+terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense
+encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et
+les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a
+répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est
+désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et
+livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas!
+Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs!
+Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements
+du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la
+colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La
+terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur.
+Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres
+perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé.
+Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée
+au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les
+rênes de son char.
+
+--Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont
+d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de
+graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer
+par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues
+d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils
+ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le
+cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une
+infortune privée ou publique.
+
+Mais Gallion semblait touché des douleurs de Cassius.
+
+--Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est ému
+d'un si grand péril. Il s'est plaint au Sénat du mépris où étaient
+tombés les anciens usages. Effrayé du progrès des superstitions
+étrangères, le Sénat, sur son avis, a rétabli les aruspices. Mais ce
+ne sont pas seulement les cérémonies du culte, ce sont les coeurs des
+hommes qu'il faudrait rétablir dans leur pureté première. Romains,
+vous redemandez vos dieux. Le vrai séjour des dieux en ce monde est
+l'âme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passées, la
+simplicité, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y
+rentreront aussitôt. Vous serez vous-mêmes des temples et des autels.
+
+Il dit, et, prenant congé de ses amis, gagna sa litière qui, depuis
+quelques instants, l'attendait près du bosquet de myrtes, pour le
+porter au tribunal.
+
+Ils s'étaient levés et, derrière lui, quittant les jardins, ils
+marchaient à pas lents sous un double portique, disposé de manière à
+ce qu'on y trouvât de l'ombre à toute heure du jour, et qui conduisait
+des murs de la villa jusqu'à la basilique où le proconsul rendait la
+justice.
+
+Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait à Méla de l'oubli où
+étaient tombées les antiques disciplines.
+
+Marcus Lollius, posant la main sur l'épaule d'Apollodore:
+
+--Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Méla ni même Cassius
+n'ont dit pourquoi ils haïssaient si fort les Juifs. Je crois le
+savoir et veux te le confier, très cher Apollodore. Les Romains qui
+offrent aux dieux, comme un présent agréable, une truie blanche, ornée
+de bandelettes, ont en exécration ces Juifs qui refusent de manger du
+porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyèrent au pieux Énée
+une laie blanche en présage. Si les dieux n'avaient pas couvert de
+chênes les royaumes sauvages d'Évandre et de Turnus, Rome ne serait
+pas aujourd'hui la maîtresse du monde. Les glands du Latium
+engraissèrent les cochons dont la chair a seule apaisé l'insatiable
+faim des magnanimes neveux de Rémus. Nos Italiens, dont les corps sont
+formés de sangliers et de porcs, se sentent offensés par
+l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstinés à rejeter, ainsi qu'un
+aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui
+nourrissent les maîtres de l'Univers.
+
+Ainsi, tous quatre, échangeant de faciles propos et goûtant l'ombre
+douce, ils parvinrent à l'extrémité du portique et virent tout à coup
+le Forum étincelant de lumière.
+
+
+A cette heure matinale, il était tout agité du mouvement de la foule
+sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un
+socle où étaient sculptées les Muses, et l'on voyait, à droite et à
+gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogène de
+Cythère. Un Neptune à la barbe verte se tenait debout dans une vasque.
+Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum était
+de toutes parts environné de monuments dont les hautes colonnes et les
+voûtes révélaient l'architecture romaine. En face du portique par
+lequel Méla et ses amis étaient venus, les Propylées, que surmontaient
+deux chars dorés, bornaient la place publique et conduisaient par un
+escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhée. De l'un et
+l'autre côté de ces portes héroïques, régnaient les frontons peints
+des sanctuaires, le Panthéon et le temple de Diane Éphésienne. Le
+temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la
+mer.
+
+La basilique n'en était séparée que par une ruelle obscure. Elle
+s'élevait sur deux étages d'arcades, soutenues par des piliers
+auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une
+base carrée. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son
+caractère à tous les autres édifices de la ville. Il ne subsistait de
+la première Corinthe que les débris calcinés d'un vieux temple.
+
+Les arcades inférieures de la basilique étaient ouvertes et servaient
+de boutiques à des marchands de fruits, de légumes, d'huile, de vin et
+de friture, à des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des
+barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrière de petites tables
+couvertes de pièces d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces
+échoppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de
+querelles et des odeurs fortes. Sur les degrés de marbre, partout où
+l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux dés ou aux
+osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air
+anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils
+dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de
+Rome rédigées par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et
+d'étrangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de
+jeunes garçons épilés et fardés, des marchands d'allumettes et des
+marins estropiés portant pendu à leur cou le tableau de leur naufrage.
+Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les
+grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des
+graines dans les fentes des dalles chaudes.
+
+Une fille de douze ans, brune et veloutée comme une violette de
+Zanthe, posa par terre son petit frère qui ne savait pas encore
+marcher, mit près de lui une écuelle ébréchée, pleine de bouillie avec
+une cuiller de bois, et lui dit:
+
+--Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge.
+
+Puis elle courut, une obole à la main, vers le marchand de poissons
+qui dressait derrière des corbeilles tapissées d'herbes marines sa
+face ridée et sa poitrine nue, couleur de safran.
+
+Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmêla ses
+pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur
+à son aide, il criait d'une voix étouffée par les sanglots:
+
+--Ioessa! Ioessa!
+
+Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du
+vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la
+sécheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une
+smaride, dont la chair est délicate, mais qui valent beaucoup
+d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retroussée, trois
+poignées d'oursins et d'épines de mer.
+
+Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne
+cessait d'appeler:
+
+--Ioessa! Ioessa!
+
+L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le
+petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant
+dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure
+emmêlée.
+
+Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de
+poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois,
+sanglotait auprès de son écuelle renversée.
+
+Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la
+basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague,
+il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers:
+
+--Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et
+l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres
+heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air
+et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines,
+ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs
+éléments primitifs. Un monde tout neuf....
+
+En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu
+à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son
+corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et
+son bâton gisaient à son côté.
+
+Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les
+hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme
+couché ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne
+l'aumône au philosophe Posocharès.
+
+--Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne
+vois pas encore un philosophe.
+
+Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore
+lui arrêta la main.
+
+--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même
+un homme.
+
+--J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est
+un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme
+fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je
+m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui
+donne est meilleur que celui qui reçoit.
+
+Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses
+compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de
+débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui
+passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi,
+découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage
+les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé.
+
+--N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons,
+d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur
+querelle?
+
+Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils
+préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul
+qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir.
+
+--Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons
+rien d'intéressant.
+
+»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour
+accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici
+un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe
+fourchue. Il s'agite comme la Pythie.
+
+Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre,
+pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule
+moqueuse:
+
+--Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui
+n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos
+philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous
+n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a
+livrés aux vices contre nature...
+
+Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme,
+car il murmura en haussant les épaules:
+
+--C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque
+nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous
+l'en croyons.
+
+Et Stéphanas enseignait le peuple:
+
+--Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est
+exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son
+fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais
+vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon
+l'esprit.
+
+»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs
+oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur
+sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?
+
+»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la
+famille d'Abraham.
+
+La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures.
+Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande
+colère et le feu destructeur qui consumerait le monde.
+
+--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de
+mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est
+passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui
+n'auront pas cru en Jésus crucifié périront.
+
+Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au
+milieu des moqueries de la foule hilare.
+
+A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre
+du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif
+avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant
+rudement:
+
+--Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines.
+Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire
+l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes,
+débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te
+plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine?
+Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres
+prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir
+de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire.
+
+Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.
+
+--Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils
+veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César.
+
+Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes,
+d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à
+l'apôtre, qui vaticinait encore.
+
+Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées,
+l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu:
+
+--Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde.
+
+Et il exultait de joie.
+
+Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant:
+
+--Anastasis! Anastasis!
+
+Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul
+s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à
+quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses
+dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique
+l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir.
+Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales,
+ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à
+lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur
+son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et
+suivit le vieillard.
+
+Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le
+cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les
+nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et
+la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et
+propice aux jeux d'Éros.
+
+A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge:
+
+--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône,
+qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle.
+
+--C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte
+d'homme à qui l'argent était très convenable.
+
+Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces,
+riait de voir un caillou étinceler au soleil.
+
+--Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la
+façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins
+philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes
+débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les
+larmes, avec des langueurs et des fureurs...
+
+Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint
+étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.
+
+--Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion
+crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements
+vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et
+d'oignon.
+
+--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un
+philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des
+carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait
+uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté
+extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble
+et plus précieuse.
+
+--L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les
+conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus
+hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé.
+Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne....
+
+Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le
+proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis.
+
+--Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que
+j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très
+ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une
+troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de
+Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de
+menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de
+glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à
+saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour
+comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le
+chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort
+laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse,
+qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et
+s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles
+de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient
+tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce
+Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les
+Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y
+avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur
+persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je
+n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non
+sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de
+quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je
+les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire;
+mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et
+d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire
+et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce.
+Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous
+comme vous l'entendrez.»
+
+--Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de
+bonne grâce à un arrêt si sage?
+
+--Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de
+goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres
+murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai
+laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru
+voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs
+n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont
+très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la
+faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient,
+ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing.
+
+»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent
+particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons!
+comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en
+l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons!
+D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient
+été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont
+traité Sosthène.
+
+Méla félicita le proconsul.
+
+--Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables
+plaideurs.
+
+--Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé
+entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi
+extravagants l'un que l'autre?.... Si je les traite avec mépris, ne
+croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et
+pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul
+s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de
+tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes
+des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à
+leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son
+maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il
+les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces
+Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle
+image de la divinité ne brille en eux.
+
+A ces mots, Marcus Lollius sourit:
+
+--Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui
+vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les
+prostituées.
+
+--Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque
+connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps
+antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple,
+dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit
+à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à
+ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent
+parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance.
+Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce
+Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux
+que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle
+obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne
+suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne
+savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance.
+D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à
+son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa
+nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous
+un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer,
+c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui
+serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré
+parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à
+Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore
+Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de
+Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu.
+
+»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la
+terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à
+Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait
+aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en
+secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a
+plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui
+ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux
+hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres
+amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers
+amis?»
+
+--Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il
+pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu
+à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne
+peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de
+Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au
+rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une
+urine céleste.
+
+--Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs
+Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête
+d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé
+l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera
+jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces
+marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins.
+Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes
+villes, quelques poignées d'esclaves.
+
+--Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce
+hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une
+merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter
+détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de
+l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance
+sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans
+doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il
+ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les
+prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de
+quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde.
+
+Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne
+l'eût arrêté.
+
+--Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien
+que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un
+petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et
+ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que
+fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite
+étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses
+adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux
+applaudissements du peuple romain.
+
+»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours
+dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent
+interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître
+l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et
+à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui
+sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et
+la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées,
+qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui
+détrônera Jupiter.
+
+Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se
+tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule.
+
+--Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en
+souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers
+n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons,
+mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un
+antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance
+cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine
+jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a
+fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont
+jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à
+son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain.
+
+Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur
+le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra,
+près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de
+Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue.
+C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le
+Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi.
+Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de
+sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui
+tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul.
+
+Il répondit avec orgueil:
+
+--Vous voyez celui-là!
+
+Mais il était déjà à terre, foulé aux pieds. Les Juifs ramassaient des
+pierres en criant:
+
+--C'est un blasphémateur! Lapidons-le!
+
+Deux des plus zélés arrachaient la borne milliaire, plantée par les
+Romains, et s'efforçaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un
+bruit sourd sur les os décharnés de l'apôtre, qui hurlait:
+
+--0 délices des plaies! ô joie des supplices! ô rafraîchissement des
+tortures! Je vois Jésus.
+
+A quelques pas de là, le vieillard Posocharès, sous un buisson
+d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs
+polis d'Ioessa. Importuné du bruit, il grogna d'une voix étouffée dans
+les cheveux de la jeune fille:
+
+--Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe.
+
+Quelques instants après, un centurion qui passait sur la route déserte
+releva Stéphanas, lui fit boire une gorgée de vin, et lui donna du
+linge pour bander ses blessures.
+
+Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Médée, disait:
+
+--Si vous voulez connaître le successeur du maître des hommes et des
+dieux, méditez les paroles du poète:
+
+L'épouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son père.
+
+»Ce vers désigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des
+mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de
+formes et d'amours. Il me paraît certain que le gouvernement de
+l'univers doit passer à Hercule. Cette opinion est depuis longtemps
+établie dans mon esprit sur des raisons tirées non seulement des
+poètes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi
+dire, salué par avance l'avenement du fils d'Alcmène, au dénouement de
+ma tragédie d'_Hercule sur l'Oeta_, qui se termine par ces vers:
+
+ 0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde,
+ sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une
+ forme nouvelle épouvante les hommes, détruis-le d'un coup de foudre.
+ Tu sauras mieux que ton père lancer le tonnerre.
+
+»J'augure favorablement du règne prochain d'Hercule. Il montra dans sa
+vie terrestre une âme patiente et tendue vers de hautes pensées. Il
+terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera
+pas un nouveau Caïus gouverner impunément l'Empire. La vertu, la
+simplicité antique, le courage, l'innocence et la paix régneront avec
+lui. Voilà mon oracle!
+
+Et Gallion, s'étant levé, congédia ses amis en ces mots:
+
+--Portez-vous bien et aimez-moi.
+
+III
+
+Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture, les oiseaux annoncés par
+Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum désert.
+
+Le ciel étendait sur les ruines romaines le voile cendré du soir; les
+jeunes lauriers plantés sur la voie Sacrée élevaient dans l'air léger
+leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du
+Palatin se revêtaient d'azur.
+
+--Langelier, vous n'avez pas imaginé cette histoire, dit M. Goubin,
+qu'on ne trompait pas aisément. Le procès intenté par Sosthène à saint
+Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achaïe, est dans les
+_Actes des Apôtres_.
+
+Nicole Langelier en convint sans difficulté.
+
+--Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 à 17,
+que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon
+manuscrit.
+
+Et il lut:
+
+12. _Or, Gallion étant proconsul d'Achaïe, les Juifs d'un commun
+accord s'élevèrent contre Paul, et le menèrent à son tribunal,_
+
+13. _En disant: «Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu
+d'une manière contraire à la loi.»_
+
+14. _Et Paul étant près de parler pour sa défense, Gallion dit aux
+Juifs: «O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque
+mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec
+patience._
+
+15. _»Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots,
+et de votre loi démélez vos différends comme vous l'entendrez: car je
+ne veux point m'en rendre juge.»_
+
+16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._
+
+17. _Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent
+devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine._
+
+»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion
+son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient
+parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe,
+province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut
+rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il
+devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais
+peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque
+et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les
+Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un
+livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies.
+Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque
+chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans
+raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il
+était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère
+illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des
+propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une
+doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à
+celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais
+pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme
+aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que
+personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il
+recherchait les honneurs.
+
+»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à
+cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite.
+Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus
+célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique.
+En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste,
+pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla,
+différents de caractère, mais également dignes de son affection.
+
+»--Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant
+qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de
+leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs
+par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la
+considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de
+tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion
+recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une
+vie douce et paisible pour se consacrer à toi.
+
+»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les
+Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps,
+couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs,
+c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier
+romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les
+grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit
+nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était
+habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi
+désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques,
+qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et
+l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se
+représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa
+chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des
+âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète.
+Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de
+son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait
+l'éloquence et la poésie au-dessus de tout.
+
+»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison.
+Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été
+témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment
+le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment
+sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable.
+Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait
+ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que
+le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie
+serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des
+supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la
+souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas
+celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute
+délation était crue aveuglément.
+
+»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et
+d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui,
+sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On
+supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit
+une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle
+fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes
+de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux
+affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste
+à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il
+se donna la mort.
+
+»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai
+fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla
+voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes
+au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer
+avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son
+frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance,
+et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela
+je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les
+procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le
+Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux
+des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires
+par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon
+Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de
+secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul
+fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis
+s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art,
+philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à
+travers des curiosités variées, une préoccupation constante de
+l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout
+aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la
+destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi
+les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est
+une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher
+dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai
+remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que
+j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au
+hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties
+scientifiques.
+
+--Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits
+de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques,
+rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre,
+aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de
+Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de
+l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le
+monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce
+moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir
+qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple
+de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les
+esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes!
+
+--Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier,
+qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul.
+On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul
+avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait
+entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il
+n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était
+nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un
+interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la
+conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa
+raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que
+ces deux hommes auraient bien pu se dire?
+
+»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain.
+Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à
+Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos
+agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se
+trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient
+des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier,
+dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de
+pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa
+joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et
+sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa
+charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne
+découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le
+proconsul d'Achaïe. C'est Néron.
+
+»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute,
+du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à
+l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus
+tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus.
+Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il
+avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux
+puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font
+peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre
+l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.»
+Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu
+plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un
+sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un
+tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité
+de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient
+bien pu se dire?
+
+»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous
+voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique,
+ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout,
+leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul
+était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur
+civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul
+n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation
+du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides,
+le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit,
+dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à
+Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les
+Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près
+de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité.
+Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler
+le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en
+conversation avec lui au moyen d'un interprète:
+
+»--Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la
+justice et la liberté.
+
+»--Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche.
+
+»--Comment le savais-tu?
+
+»--Par une éclipse de soleil.
+
+»--Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements
+de nos armées?
+
+»--Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le
+soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés.
+
+»--Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je
+vais te la faire connaître.
+
+»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il
+trace des figures:
+
+»--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc...
+
+»Et, quand il eut terminé sa démonstration:
+
+»--Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil.
+
+»Et comme le derviche murmurait quelques paroles:
+
+»--Que dit-il? demanda le général à l'interprète.
+
+»--Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les
+éclipses en se mettant devant le soleil.
+
+»--C'est donc un fanatique! s'écria Desaix.
+
+»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul.
+
+»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint
+Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche
+et du général Desaix.
+
+--Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre
+saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette
+différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous
+conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa
+Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui
+donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez
+que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en
+présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour
+la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se
+dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a
+vu.
+
+--Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier,
+de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand
+sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas
+sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que
+Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de
+l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement
+de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan.
+Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les
+chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint
+Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui
+nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que
+ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement.
+C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de
+Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il
+besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement
+à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les
+humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer
+l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que
+Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec
+beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est
+seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des
+auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la
+primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les
+élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés
+les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous
+venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité.
+
+--Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les
+personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient
+réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur
+temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est
+aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte
+historique.
+
+--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse
+autoriser d'une référence.
+
+--Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un
+philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les
+destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre,
+s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils
+se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait
+devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent
+singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion
+unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de
+connaître.
+
+--Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que
+Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le
+secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui
+vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan,
+après avoir rapporté, d'après les _Actes_, cette singulière entrevue
+de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un
+esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le
+Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion
+pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens
+d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé
+plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande
+affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe
+n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la
+révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le
+secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le
+monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y
+d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et
+cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète.
+
+»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur
+philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les
+délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur
+ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du
+fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement
+avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt
+attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron
+serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient
+plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste
+Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières
+années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des
+philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur
+le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de
+connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que
+l'_orbis romanus_ s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable
+finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes,
+aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les
+Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait
+ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de
+sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles,
+croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa
+prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on
+considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses
+coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la
+civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut
+de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de
+l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore
+aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque
+que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe
+siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit
+renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe
+ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous.
+Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion.
+Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait
+pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il
+faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse.
+Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et
+s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours,
+je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre,
+assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au
+moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la
+religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des
+dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire.
+Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui
+régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et
+scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons
+nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il
+ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui
+enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien.
+Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il
+semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la
+direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas
+qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité.
+
+»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute.
+Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes
+les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de
+l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si
+lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire,
+Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela
+il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en
+conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis.
+Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette
+extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun
+raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux
+plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il
+n'avait de culture d'aucune sorte.
+
+»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le
+proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il
+aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait
+pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui
+devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de
+Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne
+s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens
+primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on
+s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion
+et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y
+éprouverait plus de surprise que le proconsul.
+
+»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la
+colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane
+son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du
+Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout
+offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il
+chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les
+catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou
+supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout
+dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et
+haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de
+l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait
+de cendre.
+
+Hippolyte Dufresne intervint:
+
+--Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un
+hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer
+avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se
+reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu.
+Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le
+surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est
+vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine,
+au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent
+ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de
+non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le
+concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun
+cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à
+coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce
+tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la
+figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si
+vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa
+race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas
+beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud
+contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de
+Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans
+surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec
+les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu
+de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la
+détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec
+une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son
+excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant
+goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il
+supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une
+vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable.
+Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de
+Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout
+entier.
+
+--C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien
+que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et
+qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur
+le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.
+
+--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier.
+J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions
+humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde
+nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires,
+sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements,
+d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs
+fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait
+opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années,
+quelques indices de leur destination première. Quant aux religions,
+tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée
+mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré
+des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres,
+qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les
+créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une
+forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui
+s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins
+d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est
+transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient,
+sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations
+et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à
+toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes,
+il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du
+Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au
+Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie
+chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses
+métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe
+siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste,
+qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de
+jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à
+ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus
+célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ
+sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II,
+le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des
+Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et
+adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII
+et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun
+que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait
+pas plus que Gallion sur le dieu futur.
+
+--Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun
+sens.
+
+Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit
+observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et
+des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs.
+
+--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes
+préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan,
+dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon
+vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de
+terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme
+Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient
+eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les
+Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de
+l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la
+mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En
+traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les
+religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.
+
+--Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains
+de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un
+Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la
+pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas
+lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs,
+sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine
+de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme
+toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se
+passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des
+lettrés que les foules ignorantes créent des dieux.
+
+»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de
+l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade
+syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la
+Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et
+le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne
+connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont
+nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous
+son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui
+prophétisaient au temps des Hérodes.
+
+»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le
+triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier
+privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh
+méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il
+parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé.
+On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il
+s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans
+la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel,
+grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux.
+Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il
+cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées
+pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il
+ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au
+fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire
+il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des
+humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par
+lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel,
+l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète
+Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie
+délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera
+établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les
+collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples
+innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à
+la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que
+nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de
+Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera
+entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des
+hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec
+l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant
+les conduira...» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à
+la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il
+s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y
+avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y
+avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à
+dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait
+misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient
+d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de
+leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes
+des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël
+devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni
+Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne
+le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait
+découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de
+finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des
+antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin;
+et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique.
+C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh.
+
+--Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se
+trompait.
+
+--Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou
+Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène
+n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout
+olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des
+esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux
+se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont
+des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa
+l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit
+populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors
+prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait
+travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni
+d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu,
+par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète
+qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance
+si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils
+avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère
+monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la
+fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par
+sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale
+évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté;
+cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par
+les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les
+païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même
+philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de
+l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un
+adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien,
+on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens
+possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il
+croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications;
+comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable
+aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le
+sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les
+ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le
+même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel
+et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont
+jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se
+produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les
+traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que
+lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même
+s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme
+qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à
+ressembler au paganisme.
+
+--Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne
+lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis
+qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.»
+
+--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison
+de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est
+prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer
+d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient
+l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux
+sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de
+l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines.
+Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans
+craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la
+lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de
+distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans
+un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette
+prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas
+éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes
+qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son
+cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera
+plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il
+ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien
+possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme
+l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra
+et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point
+par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile?
+L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel
+s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la
+vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les
+composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les
+mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin
+de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les
+temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la
+ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un
+temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.
+
+»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort
+se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se
+réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous
+retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque
+nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.
+
+M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.
+
+--Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes.
+
+--Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et
+que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder
+de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi
+voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je
+ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir,
+ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non
+plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne
+perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession
+indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le
+souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une
+chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se
+ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour
+nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.
+
+--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries
+astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au
+Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée,
+et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda
+sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange
+théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine
+de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement
+de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une
+multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent
+ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre
+système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des
+Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars,
+à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres
+produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des
+plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux
+animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique
+à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le
+vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades
+de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.
+
+--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent
+sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux
+mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et
+diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui
+s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes
+proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres
+que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le
+sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple
+et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera
+éternellement et infiniment les verres de son lorgnon.
+
+Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en
+rêveries astronomiques.
+
+--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait
+désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui
+nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître,
+c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce
+monde.
+
+--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire
+qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel
+et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de
+nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus.
+Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et
+pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal
+les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous
+instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir.
+N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est
+pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable
+répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils
+n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point
+satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si
+les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella,
+Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en
+Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en
+Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite.
+D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète
+William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient
+emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et
+c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je
+encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française
+conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est
+pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il
+juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille
+Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la
+défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane.
+Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il
+craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la
+fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous
+montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit
+peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de
+l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux
+et les plus cruelles misères.
+
+»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par
+curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne
+connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait
+découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon
+toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales,
+que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une
+aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à
+nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance
+se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves.
+Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent.
+
+»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans
+effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas
+seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus
+facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui
+craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette
+crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les
+religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se
+l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart,
+craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le
+néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des
+moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées
+dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais,
+comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur
+ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui
+jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après
+eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que
+la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en
+coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et
+des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des
+devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes
+s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits,
+d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se
+déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible
+immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à
+rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé
+prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de
+l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de
+Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère.
+
+--C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner.
+
+Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille,
+ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique
+et renommé de la via Condotti.
+
+IV
+
+La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du
+pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où
+l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier
+de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables
+de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et
+de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui
+excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome,
+avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de
+fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque
+matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des
+coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait
+ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées.
+
+Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table
+couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos
+philosophiques.
+
+--Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque
+quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est
+certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits
+accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la
+détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin,
+puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques
+parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé,
+ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas
+impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir,
+d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les
+conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est
+pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à
+un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du
+second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant
+que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé
+le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme
+de la production; en constatant que le capital industriel s'est
+substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et
+paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au
+capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges
+et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour
+le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété
+privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à
+présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les
+modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette
+façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de
+l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de
+certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il
+est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la
+justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et
+la conséquence fatale de l'évolution capitaliste.
+
+»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque
+expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du
+polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue.
+D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du
+christianisme dont nous voyons le déclin.
+
+»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera
+belliqueuse ou pacifique.
+
+--Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Joséphin
+Leclerc.
+
+M. Goubin secoua la tête:
+
+--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La
+guerre durera autant que le monde.
+
+--Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé
+donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des
+conditions essentielles de la vie sociale.
+
+Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait à venir,
+développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété
+habituelle à son esprit.
+
+--Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se
+perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que
+les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas
+durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste
+seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues
+indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons
+des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été
+d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles
+et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire,
+déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu
+près constant.
+
+»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des
+biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent
+d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux
+vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à
+peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises
+ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux
+forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés
+des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les
+peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances.
+Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se
+disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La
+communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour,
+crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère
+de la paix universelle.
+
+»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et
+quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares,
+établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses
+ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la
+vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies
+européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le
+seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées
+que pour le soutenir.
+
+»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques
+rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les
+peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître
+fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte
+des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation
+de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses
+territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des
+races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles
+au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle
+la civilisation moderne.
+
+»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les
+Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la
+terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils
+étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne
+communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les
+massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent
+encore que par nos crimes.
+
+»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de
+cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux
+conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands
+d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui
+porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre
+moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la
+civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un
+avenir encore indéterminé, la paix du monde.
+
+»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état
+comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire
+romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête.
+Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes
+moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des
+terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré.
+Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et
+militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et
+non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils
+sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et
+infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de
+la vie publique, aux réalités de la vie sociale.
+
+»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la
+solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des
+marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur
+indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du
+socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard,
+l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure,
+l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des
+nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces
+espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est
+qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des
+intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande
+Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique,
+conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus
+grande humanité et à l'association des peuples et des races pour
+l'exploitation en commun des richesses de la terre...
+
+Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière
+fumante et le fromage râpé.
+
+Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage,
+conclut en ces termes:
+
+--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis
+aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le
+monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses
+masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur
+assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas
+encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la
+liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu
+partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne
+sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les
+cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même
+aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais
+ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons.
+A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir
+l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites
+entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général
+et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du
+travail et rétablissement des États-Unis du monde.
+
+»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de
+viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce
+qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles
+nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme
+autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les
+maintenaient dans l'état de guerre.
+
+--Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit
+Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux.
+Buvons à la paix future du monde.
+
+Joséphin Leclerc leva son verre:
+
+--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement.
+Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent
+âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.
+
+--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de
+l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter
+deux mille ans en arrière.
+
+»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare
+et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui
+devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient
+pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et
+pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix
+chinoise.
+
+»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les
+marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu
+situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre.
+Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus
+hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises
+jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne
+s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le
+leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie
+politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs.
+Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous
+reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade,
+qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de
+négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée
+et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus
+expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils
+couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins
+d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce
+à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit.
+Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur
+piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas
+curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de
+ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les
+ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.
+
+»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent
+à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de
+Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les
+missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à
+toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient
+en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement
+capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les
+tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine
+cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant
+près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les
+nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou
+séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des
+soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le
+meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen
+de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les
+Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les
+massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux;
+mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens.
+Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que
+monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua,
+dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle
+serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna
+après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en
+Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes.
+Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant,
+dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous
+plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de
+son gorille.
+
+»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq
+grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand,
+l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi
+couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des
+innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de
+cette Chine dont elles se partagent les provinces.
+
+»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au
+commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur
+terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des
+puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et
+lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau
+sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois
+leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.
+
+«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand
+fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe
+fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit
+supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus
+coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de
+guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que
+l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues,
+des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques
+vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus
+glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à
+l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de
+canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des
+armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui
+garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles
+de la guerre coloniale.
+
+»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les
+principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent
+de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En
+se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages
+consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au
+droit des gens.
+
+»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur
+démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du
+marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies.
+En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les
+somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur
+mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait
+ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun
+million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos
+causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés
+sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur
+Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant
+prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment
+développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les
+arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels
+éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq
+mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des
+intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment
+monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez
+les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si
+les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien
+entendre.
+
+»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans
+les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique
+avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe
+tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs
+crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et
+commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au
+monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul
+juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus.
+Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses
+jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups
+intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision
+les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une
+flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace.
+S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus
+chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher
+les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a
+bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac
+du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de
+Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des
+sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils
+en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril
+blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces
+enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une
+apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de
+cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon,
+si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé
+des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et
+l'espoir de la race jaune.
+
+»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont
+les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril
+blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à
+Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux
+chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires
+européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans
+la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République
+l'_extra-territorialité_, c'est-à-dire le droit de juger par un
+tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens.
+L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de
+Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du
+nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans
+leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine
+et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les
+armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine,
+pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié
+Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des
+grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les
+tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée.
+
+»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont
+pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il
+ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale.
+Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les
+hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique,
+n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le
+Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une
+concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule
+pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est
+pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a
+pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis
+pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus
+bas prix que nos fabricants moins bien outillés.
+
+»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La
+vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique)
+ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte
+industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme
+furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous
+plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux
+produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne
+connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible,
+il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il
+aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au
+monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?
+
+»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre.
+Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et
+vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens
+avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine,
+qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à
+leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales.
+Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos
+institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être
+rassurés.
+
+»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à
+l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que
+comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne
+l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du
+commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et
+la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs
+d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque
+inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des
+emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront
+peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à
+affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne
+peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre.
+Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura
+grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans
+doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus
+son assiette pleine d'un _fritto_ délicieux.
+
+--On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève
+la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses
+richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non
+le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples
+forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples
+faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de
+troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou
+d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil
+empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour
+apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et
+tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple
+n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois
+cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant
+qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils
+n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le
+premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il
+leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut
+beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se
+numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire,
+puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois,
+nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes
+les provinces de l'immense empire.
+
+--Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux
+donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience
+d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix
+du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des
+nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer
+l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux
+blancs et aux jaunes?
+
+Mais Nicole Langelier:
+
+--Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races
+humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des
+Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de
+noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse
+et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont
+traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient
+alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries
+grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils
+n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils
+ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de
+l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs
+corps.
+
+»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous
+massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux
+autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé,
+dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des
+prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec
+délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux
+parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et
+vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien
+amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le
+marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le
+ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous
+annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie?
+
+»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher
+Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une
+magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y
+épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif
+sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art
+nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique
+du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides.
+Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet.
+
+»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent
+hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre
+milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur
+cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes
+noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs.
+
+»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement
+intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et
+féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un
+des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie
+des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté
+fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera
+payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs
+pères!
+
+Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.
+
+--Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient
+l'Indo-Chine.
+
+--C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier.
+Les colonies sont le fléau des peuples.
+
+M. Goubin ne répondit que par un silence indigné.
+
+--Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il
+faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre
+expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier?
+Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde:
+la politique coloniale.
+
+Nicole Langelier reprit avec tranquillité:
+
+--La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie
+ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas
+de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce
+que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs
+et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les
+moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des
+moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs
+et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples
+faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de
+l'action coloniale.
+
+»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour
+les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le
+Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal?
+Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a
+des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre
+inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se
+séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a
+d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on
+porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent
+non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles
+ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque
+instant la métropole à des désastres militaires.
+
+M. Goubin fit cette interruption:
+
+--Et l'Angleterre?
+
+--L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont
+de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses
+vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne
+sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands,
+auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple,
+soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans
+l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et
+fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou
+des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais
+nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce
+que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément,
+et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France
+qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste
+Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à
+profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la
+Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des
+cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des
+eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg.
+Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes
+pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols!
+
+»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas
+comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois
+plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si
+le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique
+et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des
+avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen
+la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent
+des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on
+remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant
+des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires
+aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs,
+constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes.
+Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts
+immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus
+précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs
+d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils
+flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir
+qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour
+de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État.
+Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque
+désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que
+la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de
+peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des
+réformes sociales.
+
+»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres
+impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut
+encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui
+pouvaient nous charger de plus de colonies.
+
+»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de
+quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale
+ne finira jamais?
+
+»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne
+comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits.
+Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils
+sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue
+l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils
+s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de
+périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la
+civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration
+pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements.
+Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés,
+mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts.
+
+»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en
+valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur.
+Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et
+toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme,
+l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe
+terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs.
+En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot,
+en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre
+nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient
+puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse
+dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront,
+plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous
+profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et
+nous jouirons du leur abondamment.
+
+»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être
+découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La
+guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est
+maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup
+plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une
+observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire
+militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres
+nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par
+nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est
+remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il
+y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans
+ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le
+mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est
+essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre
+d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les
+armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation.
+Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en
+campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a
+une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de
+cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à
+quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur
+Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a
+pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien
+ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un
+danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il
+y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point
+qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix
+pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre
+monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière.
+Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot
+l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la
+démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en
+paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée
+d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire,
+atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes,
+puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et
+devient pacifique.
+
+»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est
+la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est
+de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle
+s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans
+ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi
+bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre,
+après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il
+est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent
+l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.
+
+Jean Boilly secoua la tête:
+
+--Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde
+et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa
+tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les
+menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à
+pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une
+nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne
+n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses
+démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les
+maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que
+devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui
+est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle
+entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir
+troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?
+
+»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas
+que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république
+vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier
+que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste
+yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout
+entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur
+Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud,
+l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est
+impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il
+médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les
+conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses
+discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur
+Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On
+n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui
+vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des
+hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les
+Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les
+Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de
+guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget
+militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!
+
+»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à
+l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils
+pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir.
+Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale,
+nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté
+de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un
+rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique,
+une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les
+pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés
+éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup
+transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés
+et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une
+preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation
+des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que
+la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les
+rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne
+peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous
+parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette
+concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal
+l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes
+guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de
+production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs,
+établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas
+d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est
+le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve
+aujourd'hui le monde civilisé....
+
+Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon
+apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs
+cigares avec paille, chers aux Italiens.
+
+Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la
+conversation:
+
+--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre
+ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur
+de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette
+horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur
+et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui,
+peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer
+l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.
+
+--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.
+
+--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole
+Langelier et M. Goubin.
+
+--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte
+Dufresne.
+
+Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.
+
+V
+
+PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE
+
+Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma
+fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui
+passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les
+arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul
+bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la
+ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la
+transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient
+diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y
+en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes
+mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle,
+si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je
+regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console
+en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom.
+
+Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je
+me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi
+d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes
+du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne
+connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et,
+à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons
+guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que
+ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse
+ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est
+que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil.
+Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des
+autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni
+maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je
+suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel
+est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je
+n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec
+elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à
+la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature.
+Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des
+hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis,
+la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales
+résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète
+où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement
+avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est
+avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines
+et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire,
+j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un
+livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent
+fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la
+cruauté.
+
+Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en
+est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des
+hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini?
+Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de
+feu suspendue dans le ciel.
+
+Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée
+de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me
+redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans
+cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que
+la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne?
+
+Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart
+suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de
+roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du
+Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je
+réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et
+tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à
+déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le
+jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre
+d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici:
+
+ 16 septembre 1903.
+
+ «Mon vieux Dufresne,
+
+ Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi
+ prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»
+
+C'est demain.
+
+Je sonnai mon valet de chambre:
+
+--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.
+
+Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans
+accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me
+figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un
+médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table
+qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit
+certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale
+caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le
+ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux,
+à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers
+auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours
+raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui
+me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute
+cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue
+par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que
+j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes
+amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes
+de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et
+asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas
+capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance
+politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très
+intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête.
+Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je
+suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de
+rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie
+de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme
+eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance
+particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député
+conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune
+répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me
+préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en
+Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en
+prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au
+prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque
+socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas
+croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait
+autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore
+est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me
+poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations
+qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les
+deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur.
+Mais mon âme s'emplit de dégoût.
+
+Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques
+phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des
+temples de marbre dans des feuillages bleus.
+
+Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup
+plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte,
+je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors
+autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés
+de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma
+surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans
+aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée
+en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit,
+tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce
+qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu,
+étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours,
+avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises
+de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de
+maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner
+pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte
+Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en
+village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne
+route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et
+d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens
+riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de
+faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte.
+Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des
+perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres
+voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures
+d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et
+vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en
+foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de
+la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie
+d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de
+hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail.
+Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos
+ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui
+m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient
+vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et
+longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos
+Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche,
+je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers
+qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés
+sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans
+une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de
+mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres
+d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied
+de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était
+des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales,
+à des travaux d'intérêt public.
+
+Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants
+atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des
+peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et
+dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que
+j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui
+traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la
+tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que
+fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui
+montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie
+de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse
+encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était
+environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une
+seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le
+costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les
+femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et
+aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre
+un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement
+déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des
+ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de
+l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait?
+Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la
+terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de
+cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la
+dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un
+cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie,
+s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la
+fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le
+fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je
+tout à coup en l'an 2270?
+
+J'y songeais en marchant au hasard.
+
+--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant
+d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas
+conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si
+c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois
+siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore
+qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas.
+
+Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de
+rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière
+lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes
+variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever
+dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de
+fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air
+vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans
+ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et
+coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux
+goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route
+lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa
+le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos
+transparents de vitesse.
+
+Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les
+prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris
+un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je
+me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise
+sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la
+vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et
+des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues
+tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai,
+pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais
+las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me
+semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon
+bon, et comme j'avais l'air embarrassé:
+
+--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans
+bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va
+trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi
+au délégué à l'assistance.
+
+Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros
+homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me
+dit avec obligeance:
+
+--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à
+l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il
+manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.
+
+Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté,
+objectant toutefois que je n'étais pas boulanger.
+
+Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que
+j'aimais la plaisanterie.
+
+Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte,
+précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux
+géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs
+corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait
+une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents
+en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous
+pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi
+de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des
+machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient
+d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient
+tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et
+la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins,
+couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un
+tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement,
+surveillaient le travail des choses.
+
+--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à
+peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles
+occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage.
+
+Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un
+ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé
+qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea
+des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis
+grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans
+cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs,
+qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au
+couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail
+fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la
+machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la
+chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien
+sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si
+pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs
+fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je
+demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était
+environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était
+finie. Je reçus un bon de vivres et de logement.
+
+Le gros camarade me dit:
+
+--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le
+peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si
+tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de
+suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie
+ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu
+sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air
+débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois
+pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les
+rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il
+arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et
+d'où viens-tu?
+
+Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la
+vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je
+venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière
+vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de
+loin, de très loin.
+
+Il sourit:
+
+--Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des
+États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi
+échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous.
+
+Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné
+juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment
+je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il
+parut surpris que j'eusse deux noms.
+
+--Moi, dit-il, je m'appelle Michel.
+
+Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston,
+mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais
+d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur
+concierge de la rue des Acacias:
+
+--Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les
+provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les
+Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à
+ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour
+durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu
+apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des
+moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de
+la face de manière à former des figures et des ornements est une
+dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos
+et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique
+croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la
+France il y a trois ou quatre cents ans.
+
+J'acceptai l'invitation de Michel.
+
+--Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file
+assez bien. Nous serons bientôt rendus.
+
+Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et
+aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le
+souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je
+connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons;
+d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes
+argentées. Comme j'admirais:
+
+--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la
+culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont
+eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a
+beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le
+collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois
+plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as
+vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens
+nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également
+entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La
+production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout
+au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes
+urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de
+boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre
+l'usine et la campagne.
+
+--Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu
+Paris?
+
+--Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de
+ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les
+citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été
+relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère
+malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et
+meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de
+musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a
+gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse
+laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant
+plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à
+proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus
+dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des
+communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement
+peuplés.
+
+--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les
+tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits?
+
+--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais
+le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les
+faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous
+n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes
+sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques.
+Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus
+que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de
+légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens
+requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute
+parce qu'on ne sait plus les reconnaître.
+
+Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le
+sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette
+de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me
+faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le
+mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains
+parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du
+vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et
+rapide.
+
+Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable.
+
+--Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas
+avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique.
+
+--Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger.
+
+--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée,
+telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral.
+Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a
+remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions
+éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce
+qui se produit et tout ce qui se consomme.
+
+Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur
+le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la
+lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise
+sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était
+couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y
+tenaient, que Michel me nomma:
+
+--Morin, Perceval, Chéron.
+
+Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue,
+d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue
+barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs
+cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur
+donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne
+fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût
+plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me
+présenta:
+
+--Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a
+vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis
+d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim.
+
+J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui
+n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y
+avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une
+bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle
+ne contenait pas d'alcool.
+
+--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des
+dangers de l'alcool.
+
+--Ils n'existent plus guère, me répondit Morin. Oa a réussi à
+supprimer l'alcoolisme avant la fin de l'ère close. Sans cela, il
+aurait été impossible d'établir le nouveau régime. Un prolétariat
+alcoolique est incapable de s'émanciper.
+
+--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en goûtant un morceau bizarrement
+découpé, n'avez-vous pas perfectionné l'alimentation?
+
+--Camarade, répondit Perceval, tu veux parler sans doute de
+l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrès.
+Nous avons beau déléguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules
+ne valent rien. A cela près que nous savons doser convenablement les
+aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque
+aussi grossièrement que les hommes de l'ère close, et nous y prenons
+autant de plaisir.
+
+--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation
+rationnelle.
+
+--Ça, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chéron. On ne fera rien
+de bon tant qu'on n'aura pas supprimé le gros intestin, organe inutile
+et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera.
+
+--Comment cela? demandai-je.
+
+--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue
+d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra à
+s'établir par l'hérédité et sera plus tard acquise à la race entière.
+
+Ces gens me traitaient avec humanité, me parlaient avec obligeance.
+Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs idées
+et je m'apercevais que je ne les intéressais en aucune manière et
+qu'ils éprouvaient pour mes façons de penser une entière indifférence.
+Plus je leur faisais de politesses, plus je décourageais leur
+sympathie. Quand j'eus adressé à Chéron quelques compliments pourtant
+discrets et sincères, elle ne me regarda même plus.
+
+Après le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et
+doux, je lui dis avec une sincérité qui m'émut moi-même:
+
+--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien
+savoir. Je vous le répète: je viens de loin, de très loin. Dites-moi,
+je vous prie, comment fut instituée la fédération européenne, et
+donnez-moi une idée de l'ordre social actuel.
+
+Le vieux Morin se récria:
+
+--C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en
+aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que
+je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même.
+
+Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme
+aux enfants des écoles.
+
+Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:
+
+--Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut
+remonter très avant dans le passé.
+
+»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la
+guerre.
+
+»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne
+contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution
+plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers
+États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les
+uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur
+les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une
+foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande
+autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus
+absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris
+à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend
+aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions
+de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement
+international.
+
+»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les
+empires et même dans la République française. Et, si le danger des
+guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour
+d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre
+européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le
+mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le
+conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible
+conflagration.
+
+»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore
+conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre
+les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée.
+
+»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du
+vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes,
+Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en
+Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent
+établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des
+relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout
+ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait
+arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et
+perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit
+peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à
+l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le
+Japon rendit à l'humanité.
+
+»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit
+plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées.
+
+»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la
+société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la
+vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les
+unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la
+société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close
+il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince
+production des petits artisans propriétaires de leurs outils se
+substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une
+merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social.
+
+--Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je.
+
+--Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité
+une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par
+grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat.
+En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara
+leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir.
+
+»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux
+effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit
+d'innombrables victimes.
+
+»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au
+reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la
+ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva
+incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés
+inextricables.
+
+»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui
+remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la
+domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de
+la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les
+patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de
+régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises
+mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette
+période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le
+prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites,
+écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête,
+déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une
+violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs,
+combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans
+cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des
+heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande,
+conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le
+croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands
+partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat
+avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle
+ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut
+qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A
+la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était
+devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en
+plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent
+abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la
+bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel,
+sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis
+longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue
+d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour
+contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent
+enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues
+d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient
+résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les
+monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place
+s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait
+préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient
+supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique,
+restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar,
+éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution
+française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées
+pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de
+faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule
+atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et,
+après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le
+pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime
+représentatif.
+
+»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une
+extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme
+le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à
+un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou
+des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur
+lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même
+temps la direction approximative des ballons et la direction précise
+des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression
+des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples,
+si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct
+patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi
+nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni
+rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère
+tumultueux et populaire. La République française, la République
+allemande, la République hongroise, la République roumaine, la
+République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune,
+par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la
+résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le
+territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques
+furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et
+réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les
+milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées
+permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les
+dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent
+applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la
+cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des
+canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres
+terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se
+ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et
+des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée
+dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se
+développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu
+la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus
+leur abandonnèrent le pouvoir.
+
+--Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire
+d'une telle révolution.
+
+--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint
+qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et
+la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient
+été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et
+plus encore par les développements nouveaux de la science et de
+l'industrie.
+
+»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait
+l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans
+et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La
+France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution
+sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de
+_l'Internationale_. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau
+rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste.
+Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples.
+
+»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à
+Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe.
+
+»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara
+l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et
+jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en
+Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République
+russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une
+confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis
+peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc
+favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis
+d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut
+suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères
+sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices;
+n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec
+violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements
+locaux entretenait un désordre ruineux.
+
+»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient
+si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que
+les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds
+craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que
+la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à
+l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle
+qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze
+déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres
+prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés
+eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à
+l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain
+du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses.
+L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore
+presque tout entière. La production et la consommation des biens
+s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors
+réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle.
+
+Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société
+moderne.
+
+--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété
+individuelle.
+
+--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable?
+
+--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en
+Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui
+étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il
+possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de
+dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas
+distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité.
+
+--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces
+assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps,
+vos habits?
+
+A cette question, Morin sourit.
+
+--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu
+t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle
+idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et
+de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait
+autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et
+incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure?
+Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets
+destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus
+attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs
+bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus
+vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets
+d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font
+sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en
+contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins
+anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les
+plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour
+argent.
+
+»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur
+la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures
+que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels.
+Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons
+totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions,
+sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la
+propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit,
+c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un
+groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et
+innocente possession des choses amies qui nous entourent.
+
+Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et
+manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes.
+
+--La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de
+la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde
+travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas
+étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère
+surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était
+pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les
+ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y
+avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats,
+de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait
+des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes
+et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient.
+Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont
+maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de
+l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine
+dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les
+travailleurs.
+
+Je demandai comment il avait été possible de constituer une société
+composée tout entière d'ouvriers.
+
+Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est
+générale et que c'est un des caractères essentiels de la race.
+
+--Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les
+aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le
+travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par
+exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations
+telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que
+l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient
+de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils
+travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible,
+parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant
+et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus
+souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été
+trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le
+goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de
+porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de
+manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne
+change guère.
+
+Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute
+circulation monétaire:
+
+--Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les
+transactions?
+
+--Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que
+tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que
+nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du
+travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un
+aéroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces
+bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait
+autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les
+affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et
+métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc.
+
+--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le
+Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons
+ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins
+publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes
+de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus.
+
+--Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de
+l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense.
+
+J'étais curieux de savoir si ces gens-là n'avaient pour mesure du
+travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journée du
+terrassier ou du gâcheur de plâtre, valait celle du chimiste ou du
+chirurgien. Je le demandai ingénument.
+
+--Voilà une sotte question, s'écria Perceval.
+
+Mais le vieux Morin consentit à m'éclairer.
+
+--Toutes les études, toutes les recherches, tous les travaux qui
+concourent à rendre la vie meilleure et plus belle sont encouragés
+dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'État collectiviste
+favorise les hautes études. Étudier c'est produire, puisqu'on ne
+produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à
+l'existence. Ceux qui se vouent à de longues et difficiles recherches
+s'assurent par cela même une existence paisible et respectée. Un
+sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a
+travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans l'État
+paye sa maquette. Un chimiste découvre en quelques heures les
+propriétés singulières d'un corps. Mais il a dépensé des mois à isoler
+ce corps et des années à se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant
+tout ce temps il a vécu aux frais de l'État. Un chirurgien enlève une
+tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de
+pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence des bons de
+l'État. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques
+minutes le produit du travail de sa vie entière ne fait que rendre
+d'un coup à la collectivité ce qu'il en avait reçu chaque jour.
+
+--Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos
+chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent très bien profiter
+de leurs travaux et de leurs découvertes pour accroître démesurément
+leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines aériennes de
+soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont
+des gens, pour la plupart très âpres à s'emparer des biens de la vie
+et qui mènent une existence plus splendide et plus abondante que les
+bourgeois de l'ère close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont
+des imbéciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme
+Hippolyte.
+
+Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amèrement de la
+complaisance de l'État à engraisser les chimistes aux dépens des
+autres travailleurs.
+
+Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la
+baisse.
+
+--Le trafic des bons, me répondit Morin, est interdit. En fait on ne
+peut pas l'empècher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des
+avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et
+des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des
+mécontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose.
+
+Je demeurai un moment songeur; puis:
+
+--Monsieur Morin, à vous entendre, il me semble que vous avez réalisé,
+autant qu'il était possible, l'égalité et la fraternité. Mais je
+crains que ce ne soit aux dépens de la liberté, que j'ai appris à
+chérir comme le premier des biens.
+
+Morin haussa les épaules.
+
+--Nous n'avons pas établi l'égalité. Nous ne savons ce que c'est. Nous
+avons assuré la vie à tout le monde. Nous avons mis le travail en
+honneur. Après cela, si le maçon se croit supérieur au poète et le
+poète au maçon, c'est leur affaire. Tous nos travailleurs s'imaginent
+que leur genre de travail est le premier du monde. Il y a plus
+d'avantages à cela que d'inconvénients.
+
+»Camarade Hippolyte, tu sembles avoir beaucoup lu les livres du XIXe
+siècle de l'ère close, que l'on n'ouvre plus guère: tu parles leur
+langage, qui nous est devenu étranger. Nous ne concevons pas
+facilement aujourd'hui que les anciens amis du peuple aient pu prendre
+pour devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_. La liberté ne peut pas
+être dans la société, puisqu'elle n'est pas dans la nature. Il n'y a
+pas d'animal libre. On disait autrefois d'un homme qu'il était libre
+quand il n'obéissait qu'aux lois. C'était puéril. On a fait d'ailleurs
+un si étrange usage du mot de liberté dans les derniers temps de
+l'anarchie capitaliste, que ce mot a fini par exprimer uniquement la
+revendication des privilèges. L'idée d'égalité est moins raisonnable
+encore, et elle est fâcheuse en ce qu'elle suppose un faux idéal. Nous
+n'avons pas à rechercher si les hommes sont égaux entre eux. Nous
+devous veiller à ce que chacun fournisse tout ce qu'il peut donner et
+reçoive tout ce dont il a besoin. Quant à la fraternité, nous savons
+trop comment les frères ont traité les frères pendant des siècles.
+Nous ne disons pas que les hommes sont mauvais. Nous ne disons pas
+qu'ils sont bons. Ils sont ce qu'ils sont. Mais ils vivent en paix
+quand ils n'ont plus de causes de se battre. Nous n'avons qu'un mot
+pour exprimer notre ordre social. Nous disons que nous sommes en
+harmonie. Et il est certain qu'aujourd'hui toutes les forces humaines
+agissent de concert.
+
+--Aux siècles, lui dis-je, de ce que vous appelez l'ère close, on
+aimait mieux posséder que jouir. Et je conçois qu'au rebours vous
+aimiez mieux jouir que posséder. Mais ne vous est-il pas pénible de
+n'avoir pas de biens à laisser à vos enfants?
+
+--Dans les temps capitalistes, répliqua vivement Morin, combien
+d'hommes laissaient un héritage? Un sur mille, un sur dix mille. Sans
+compter que de nombreuses générations ne connurent point la liberté de
+tester. Quoi qu'il en soit, la transmission de la fortune par voie
+d'héritage était parfaitement concevable quand la famille existait.
+Mais maintenant...
+
+--Quoi! m'écriai-je, vous ne vivez pas en famille?
+
+Ma surprise, que j'avais laissé voir, parut comique à la camarade
+Chéron.
+
+--Nous savons en effet, me dit-elle, que le mariage subsiste chez les
+Cafres. Nous, les Européennes, nous ne faisons point de promesses; ou
+si nous en faisons, la loi l'ignore. Nous estimons que la destinée
+entière d'un être humain ne saurait dépendre d'un mot. Il subsiste
+pourtant un reste des coutumes de l'ère close. Quand une femme se
+donne, elle jure fidélité sur les cornes de la lune. En réalité, ni
+l'homme ni la femme ne prennent d'engagement. Et il n'est pas rare que
+leur union dure autant que la vie. Ils ne voudraient ni l'un ni
+l'autre être l'objet d'une fidélité gardée au serment et non pas
+assurée par des convenances physiques et morales. Nous ne devons rien
+à personne. Un homme autrefois persuadait à une femme qu'elle lui
+appartenait. Nous sommes moins simples. Nous croyons qu'un être humain
+n'appartient qu'à lui seul. Nous nous donnons quand nous voulons et à
+qui nous voulons.
+
+»D'ailleurs nous n'avons pas honte de céder au désir. Nous ne sommes
+pas hypocrites. Il y a seulement quatre cents ans, les hommes
+n'entendaient rien à la physiologie, et cette ignorance était cause de
+grandes illusions et de cruelles surprises. Hippolyte, quoi qu'en
+disent les Cafres, il faut subordonner la société à la nature et non,
+comme on l'a fait trop longtemps, la nature à la société.
+
+Perceval appuya les paroles de sa camarade:
+
+--Pour te montrer, ajouta-t-elle, comment la question des sexes est
+réglée dans notre société, je t'apprendrai, Hippolyte, que, dans
+beaucoup d'usines, le délégué à l'embauchage ne demande pas même si
+l'on est homme ou femme. Le sexe d'une personne n'intéresse pas la
+collectivité.
+
+--Mais les enfants?
+
+--Quoi? les enfants?
+
+--Ne sont-ils point abandonnés, n'ayant pas de famille?
+
+--D'où te peut venir une semblable idée? L'amour maternel est un
+instinct très fort chez la femme. Dans l'affreuse société passée, on
+voyait des mères braver la misère et la honte pour élever leurs
+enfants naturels. Pourquoi les nôtres, exemptes de honte et de misère,
+abandonneraient-elles leurs petits? Il y a parmi nous beaucoup de
+bonnes compagnes et beaucoup de bonnes mères. Mais le nombre est très
+grand et s'accroît sans cesse des femmes qui se passent d'hommes.
+
+Chéron fit à ce propos une observation assez étrange.
+
+--Nous avons, dit-elle, sur les caractères sexuels, des notions que ne
+soupçonnait pas la simplicité barbare des hommes de l'ère close. De ce
+qu'il y a deux sexes et qu'il n'y en a que deux, on tira longtemps des
+conséquences fausses. On en conclut qu'une femme est absolument femme
+et un homme absolument homme. La réalité n'est pas telle, il y a des
+femmes qui sont beaucoup femmes, et des femmes qui le sont peu. Ces
+différences, autrefois dissimulées par le costume et le genre de vie,
+masquées par le préjugé, apparaissent clairement dans notre société.
+Ce n'est pas tout, elles s'accentuent et deviennent plus sensibles à
+chaque génération. Depuis que les femmes travaillent comme les hommes,
+agissent et pensent comme les hommes, on en voit beaucoup qui
+ressemblent à des hommes. Nous arriverons peut-être un jour à créer
+des neutres, à faire des ouvrières, comme on dit des abeilles. Ce sera
+un grand avantage: on pourra augmenter le travail sans augmenter la
+population d'une manière disproportionnée avec les biens nécessaires.
+Nous redoutons également le déficit et l'excédent des naissances.
+
+Je remerciai Perceval et Chéron de m'avoir obligeamment renseigné sur
+un sujet si intéressant et demandai si l'instruction n'était pas
+négligée dans la société collectiviste et s'il y avait encore une
+science spéculative et des arts libéraux.
+
+Voici ce que le vieux Morin me répondit:
+
+--L'instruction, à tous les degrés, est très développée. Les camarades
+savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mêmes choses et n'ont
+rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps à étudier le droit et
+la théologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui
+convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la
+plupart des livres imprimés avant l'ère nouvelle aient péri. On
+imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la
+typographie tend à disparaître. Elle sera remplacée par la
+phonographie. Déjà les poètes et les romanciers s'éditent
+phonographiquement. Et l'on a imaginé pour la publication des pièces
+de théâtre une combinaison très ingénieuse du phono et du cinémato qui
+reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs.
+
+--Vous avez des poètes? des auteurs dramatiques?
+
+--Non seulement nous avons des poètes, mais nous avons une poésie. Les
+premiers, nous avons délimité le domaine de la poésie. Avant nous,
+beaucoup d'idées étaient exprimées en vers, qui pouvaient l'être mieux
+en prose. On rimait des récits. C'était une survivance du temps où
+l'on rédigeait en langage mesuré les dispositions législatives et les
+recettes d'économie rurale. Maintenant les poètes ne disent plus que
+des choses délicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur
+langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs
+assonances et leurs allitérations. Quant à notre théâtre, il est
+presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la réalité
+et une vie sans violence nous ont rendus presque indifférents au drame
+et à la tragédie. L'unification des classes et l'égalité des sexes ont
+enlevé à la vieille comédie presque toute sa matière. Mais jamais la
+musique n'a été si belle ni tant aimée. Nous admirons surtout la
+sonate et la symphonie.
+
+»Notre société est très favorable aux arts du dessin. Beaucoup de
+préjugés, qui nuisaient à la peinture, ont disparu. Notre vie est plus
+claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif
+sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la
+peinture, depuis qu'elle s'est associée intelligemment à la décoration
+des palais publics et des habitations privées. Jamais on n'avait tant
+fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes
+seulement ton aéroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du
+nombre des écoles, et des musées.
+
+--Enfin, demandai-je, êtes-vous heureux?
+
+Morin secoua la tète:
+
+--Il n'est pas dans la nature humaine de goûter un bonheur parfait. On
+n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la
+souffrance. Nous avons rendu la vie supportable à tous. C'est quelque
+chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas
+immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle était différente de ce
+qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient
+s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut.
+Mais les progrès de la civilisation humaine seront désormais
+harmonieux et pacifiques.
+
+--Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette
+civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit détruite par une
+invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en
+Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrés
+dans votre concert. Ils ont des armées et vous n'en avez pas. S'ils
+vous attaquaient...
+
+--Notre défense est assurée. Seuls les Américains et les Australiens
+pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que
+nous. Mais l'océan nous sépare et la communauté des intérêts nous
+assure leur amitié. Quant aux nègres capitalistes, ils en sont encore
+aux canons d'acier, aux armes à feu et à toute la vieille ferraillé du
+XXe siècle. Que pourraient ces antiques engins contre une décharge de
+rayons Y? Nos frontières sont défendues par l'électricité. Il règne
+autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes
+est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat.
+Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une armée
+de cinq cent mille hommes.
+
+Morin hésita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente:
+
+--Si notre civilisation était menacée, ce ne serait pas par ses
+ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans.
+
+--Il y en a donc?
+
+--Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents.
+Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque
+tous anarchistes. Ils attribuent à la réglementation du travail et des
+produits la plupart des maux qui affligent encore la société. Ils
+prétendent que l'humanité ne sera heureuse que dans l'état d'harmonie
+spontanée qui naîtra de la destruction totale de la civilisation. Ils
+sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les réprimions. Mais
+nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir
+de contrainte ou de répression, et nous en trouvons bien. Dans les
+âges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur
+l'efficacité des peines. Nos pères ont supprimé tout l'ordre
+judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la propriété
+privée, ils ont supprimé du même coup le vol et l'escroquerie. Depuis
+que nous portons des défenses électriques, les attentats sur les
+personnes ne sont plus à craindre. L'homme est devenu respectable à
+l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra
+toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis,
+deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de
+prud'hommes élus qui jugent gratuitement les contraventions et les
+contestations.
+
+Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je
+demandai à Morin la faveur de lui faire une dernière question.
+
+--Vous n'avez plus de religion?
+
+--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez
+nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de
+l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans
+certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et
+divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se
+produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il
+n'y a plus de pape depuis longtemps.
+
+--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a
+fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_, à Rome.
+
+--Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier?
+
+--Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier,
+comme tout le monde.
+
+--Mais son Église?
+
+--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe.
+
+A ces mots, nous nous séparâmes. Michel m'avertit que je trouverais un
+logis dans le voisinage et que Chéron m'y conduirait en rentrant chez
+elle.
+
+La nuit était éclairée par une lumière d'opale, pénétrante en même
+temps et douce. Le feuillage en recevait l'éclat de l'émail. Je
+marchais à côté de Chéron.
+
+Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient à sa démarche de la
+solidité, à son corps de l'aplomb et, bien que ses vêtements d'homme
+la fissent paraître plus petite qu'elle n'était, bien qu'elle eût une
+main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de
+fierté. Elle regardait librement à droite et à gauche. C'est la
+première femme à qui je voyais cet air de curiosité tranquille et de
+flânerie amusée. Ses traits avaient, sous le béret, de la finesse et
+de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne
+me trouvât bête et ridicule. Tout au moins, il était visible que je
+lui inspirais une extrême indifférence. Pourtant elle me demanda tout
+à coup quel était mon état. Je répondis au hasard que j'étais
+électricien.
+
+--Moi aussi, me dit-elle.
+
+J'arrêtai prudemment la conversation.
+
+Des sons inouïs remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille
+et régulier, que j'écoutais avec effroi comme la respiration du génie
+monstrueux de ce monde nouveau.
+
+A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour
+l'électricienne un goût qu'une pointe d'antipathie avivait.
+
+--Alors, lui dis-je tout à coup, vous avez réglé scientifiquement
+l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne.
+
+--Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à
+l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la
+physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et
+des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et
+cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps
+pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce
+qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux.
+Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison.
+Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le
+dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le
+désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous
+demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore
+des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les
+rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le
+plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois
+pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne.
+
+Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la
+conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire
+qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les
+indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était.
+
+Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:
+
+--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les
+impertinents...
+
+Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait
+semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui
+m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs
+paroles futiles et frivoles:
+
+--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.
+
+--Je n'en ai pas.
+
+Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu
+piquée:
+
+--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom,
+comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou
+Jeanne?
+
+--Vous me prouvez bien le contraire.
+
+Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de
+n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette.
+J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je
+l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me
+demanda après:
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Je devins pressant.
+
+Elle me le reprocha:
+
+--Ce sont des manières de sauvage.
+
+--Je vous déplais.
+
+--Je ne dis pas cela.
+
+--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de...
+
+Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la
+main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus
+rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux,
+que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre
+qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait:
+
+--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur
+à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures.
+
+VI
+
+
+Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui
+adressèrent les félicitations convenables.
+
+Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon:
+
+--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu
+du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une
+nuit si courte.
+
+--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel
+que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais
+je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre
+chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps
+de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le
+christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par
+la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils
+soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la
+victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques
+symboles de leur pensée perdue.»
+
+--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin.
+
+Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était
+descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre:
+
+--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui
+fut.
+
+--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons
+l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie.
+L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de
+l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut
+concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée
+est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que
+l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi
+supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature,
+et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir
+formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne
+s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme
+n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la
+vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se
+multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les
+forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après
+lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future,
+sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun
+lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces
+nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les
+monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront
+point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas
+plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu
+pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, SUR LA PIERRE BLANCHE ***
+
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+Most people start at our Web sites at:
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
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+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
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+ 4000 2001 October/November
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