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diff --git a/75440-0.txt b/75440-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7b6eaff --- /dev/null +++ b/75440-0.txt @@ -0,0 +1,1947 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75440 *** + + + + + + + PAUL VALÉRY + DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE + + MONSIEUR TESTE + + [Illustration] + + + PARIS + Librairie Gallimard + ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE + 3, rue de Grenelle (VIe) + + + + +ŒUVRES DU MÊME AUTEUR + +AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE + + +LA JEUNE PARQUE (épuisé). + + id. deuxième édition dans la collection _Une œuvre un portrait_, avec +un portrait par Picasso (épuisé). + +ODES, avec des ornements de Paul Vera (épuisé). + +LE SERPENT, avec des ornements gravés sur bois par Paul Vera (épuisé). + +LA SOIRÉE AVEC M. TESTE (épuisé). + + id. deuxième édition dans la collection Une œuvre un portrait, avec +un portrait de M. Teste, par B. Naudin (épuisé). + +CHARMES, avec des ornements typographiques dans le style du XVIIe siècle +(épuisé). + +EUPALINOS ou l’Architecte, suivi de L’AME ET LA DANSE. + +VARIÉTÉ. + +UNE CONQUÊTE MÉTHODIQUE (collection _Une œuvre un portrait_, avec un +portrait de Paul Valéry gravé sur bois par G. Aubert, d’après un croquis +de l’auteur), + +VERS ET PROSE, édition ornée d’aquarelles de Pierre Laprade. + +CAHIER B 1910. + +MONSIEUR TESTE, 1 vol. in-16 Jésus. + +LA JEUNE PARQUE, 1 vol. in-16 Jésus. + +ALBUM DE VERS ANCIENS, 1 vol. in-16 Jésus. + +DISCOURS DE RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE. + +LETTRE SUR MALLARMÉ, adressée à Jean Royère. + + + + +LA PRÉSENTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A TROIS CENTS QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES +SUR PAPIER DE HOLLANDE VAN GELDER SOUS COUVERTURE SPÉCIALE, DONT TROIS +CENTS NUMÉROTÉS DE 1 A 300 ET QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE DE +I A XLVII. + + +EXEMPLAIRE Nº + + +TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS +Y COMPRIS LA RUSSIE. + +COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1929. + + + + +PRÉFACE + + +Ce personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une +jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou... intérieure, a vécu, +semble-t-il, depuis cette époque effacée, d’une certaine _vie_,--que ses +réticences plus que ses aveux ont induit quelques lecteurs à lui +prêter[1]. + + [1] Cette préface a été écrite pour la deuxième traduction en anglais + de la _Soirée avec M. Teste_. + +Teste fut engendré,--dans une chambre où Auguste Comte a passé ses +premières années,--pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi +d’étranges excès de conscience de soi. + +J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du +désir insensé de comprendre, et je cherchais en moi les points critiques +de ma faculté d’attention. + +Je faisais donc ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de +quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et +presque ennemi. La sensation de l’effort me semblait devoir être +recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que +les fruits naturels de nos vertus natives. C’est dire que les résultats +en général,--et par conséquence, les _œuvres_,--m’importaient beaucoup +moins que l’énergie de l’ouvrier,--substance des choses qu’il espère. +Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout. + +Je suspectais la littérature, et jusqu’aux travaux assez précis de la +poésie. L’acte d’écrire demande toujours un certain «sacrifice de +l’intellect». On sait bien, par exemple, que les conditions de la +lecture littéraire sont incompatibles avec une précision excessive du +langage. L’intellect volontiers exigerait du langage commun des +perfections et des puretés qui ne sont pas en sa puissance. Mais rares +sont les lecteurs qui ne prennent leur plaisir que l’esprit tendu. Nous +ne gagnons les attentions qu’à la faveur de quelque amusement; et cette +espèce d’attention est passive. + +Il me semblait indigne, d’ailleurs, de partager mon ambition entre le +souci d’un effet à produire sur les autres, et la passion de me +connaître et reconnaître tel que j’étais, sans omissions, sans +simulations, ni complaisances. + +Je rejetais non seulement les Lettres, mais encore la Philosophie +presque tout entière, parmi les Choses Vagues et les Choses Impures +auxquelles je me refusais de tout mon cœur. Les objets traditionnels de +la spéculation m’excitaient si malaisément que je m’étonnais des +philosophes ou de moi-même. Je n’avais pas compris que les problèmes les +plus relevés ne s’imposent guère, et qu’ils empruntent beaucoup de leur +prestige et de leurs attraits à certaines _conventions_ qu’il faut +connaître et recevoir pour entrer chez les philosophes. La jeunesse est +un temps pendant lequel les conventions sont, et doivent être, mal +comprises: ou aveuglément combattues, ou aveuglément obéies. On ne peut +pas concevoir, dans les commencements de la vie réfléchie, que seules +les décisions arbitraires permettent à l’homme de fonder quoi que ce +soit: langage, sociétés, connaissances, œuvres de l’art. Quant à moi, je +le concevais si mal que je m’étais fait une règle de tenir secrètement +pour nulles ou méprisables toutes les opinions et coutumes d’esprit qui +naissent de la vie en commun et de nos relations extérieures avec les +autres hommes, et qui s’évanouissent dans la solitude volontaire. Et +même je ne pouvais songer qu’avec dégoût à toutes les idées et à tous +les sentiments qui ne sont engendrés ou remués dans l’homme que par ses +maux et par ses craintes, ses espoirs et ses terreurs; et non librement +par ses pures observations sur les choses et en soi-même. + +J’essayais donc de me réduire à mes propriétés _réelles_. J’avais peu de +confiance dans mes moyens, et je trouvais en moi sans nulle peine tout +ce qu’il fallait pour me haïr; mais j’étais fort de mon désir infini de +netteté, de mon mépris des convictions et des idoles, de mon dégoût de +la facilité et de mon sentiment de mes limites. Je m’étais fait une île +intérieure que je perdais mon temps à reconnaître et à fortifier... + + * * * * * + +M. Teste est né quelque jour d’un souvenir récent de ces états. + +C’est en quoi il me ressemble d’aussi près qu’un enfant semé par +quelqu’un dans un moment de profonde altération de son être, ressemble à +ce père hors de soi-même. + +Il arrive, peut-être, que l’on abandonne de temps à autre à la vie la +créature exceptionnelle d’un moment exceptionnel. Il n’est pas +impossible, après tout, que la singularité de certains hommes, leurs +valeurs d’écart, bonnes ou mauvaises, soient dues quelquefois à l’état +instantané de leurs générateurs. Il se peut que l’instable ainsi se +transmette et se donne quelque carrière. N’est-ce point là, d’ailleurs, +dans l’ordre de l’esprit, la fonction de nos œuvres, l’acte du talent, +l’objet même du travail, et en somme, l’essence du bizarre instinct de +faire survivre à soi ce que l’on obtient de plus rare? + +Revenant à M. Teste, et observant que l’existence d’un type de cette +espèce ne pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques +quarts d’heure, je dis que le problème de cette existence et de sa durée +suffit à lui donner une sorte de vie. Ce problème est un germe. Un germe +vit; mais il en est qui ne sauraient se développer. Ceux-ci essayent de +vivre, forment des monstres, et les monstres meurent. En vérité, nous ne +les connaissons qu’à cette _propriété remarquable_ de ne pouvoir durer. +_Anormaux_ sont les êtres qui ont un peu moins d’avenir que les +_normaux_. Ils sont semblables à bien des pensées qui contiennent des +contradictions cachées. Elles se produisent à l’esprit, paraissent +justes et fécondes, mais leurs conséquences les ruinent, et leur +présence bientôt leur est funeste. + +--Qui sait si la plupart de ces pensées prodigieuses sur lesquelles tant +de grands hommes, et une infinité de petits, ont pâli depuis des +siècles, ne sont point des monstres psychologiques,--des _Idées +Monstres_,--enfantés par l’exercice naïf de nos facultés interrogeantes +que nous appliquons un peu partout,--sans nous aviser que nous ne devons +raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre? + +Mais les monstres de chair rapidement périssent. Toutefois ils ont +existé quelque peu. Rien de plus instructif que de méditer sur leur +destin. + +Pourquoi M. Teste est-il impossible?--C’est son _âme_ que cette +question. _Elle vous change en M. Teste._ Car il n’est point autre que +le démon même de la possibilité. Le souci de l’ensemble de ce qu’il peut +le domine. Il s’observe, il manœuvre, il ne veut pas se laisser +manœuvrer. Il ne connaît que deux valeurs, deux catégories, qui sont +celles de la conscience réduite à ses actes: _le possible et +l’impossible_. Dans cette étrange cervelle, où la philosophie a peu de +crédit, où le langage est toujours en accusation, il n’est guère de +pensée qui ne s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire; il ne +subsiste guère que l’attente et l’exécution d’opérations définies. Sa +vie intense et brève se dépense à surveiller le mécanisme par lequel les +relations du connu et de l’inconnu sont instituées et organisées. Même, +elle applique ses puissances obscures et transcendantes à feindre +obstinément les propriétés d’un système isolé où l’infini ne figure +point. + + * * * * * + +Donner quelque idée d’un tel monstre, en peindre les dehors et les +mœurs; esquisser du moins un Hippogriffe, une Chimère de la mythologie +intellectuelle, exige,--et donc excuse,--l’emploi, sinon la création, +d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait. Il y faut également +de la familiarité et jusqu’à quelques traces de cette vulgarité ou +trivialité que nous nous permettons avec nous-mêmes. Nous ne gardons pas +de ménagements avec celui qui est en nous. + +Le texte assujetti à ces conditions très particulières n’est +certainement pas d’une lecture trop aisée dans l’original. Davantage +doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère +des difficultés presque insurmontables... + + + + +LA SOIRÉE AVEC MONSIEUR TESTE + + _Vita Cartesii res est simplicissima..._ + + +La bêtise n’est pas mon fort. J’ai vu beaucoup d’individus, j’ai visité +quelques nations, j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les +aimer, j’ai mangé presque tous les jours, j’ai touché à des femmes. Je +revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands +spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n’ai pas +retenu le meilleur ni le pire de ces choses: est resté ce qui l’a pu. + +Cette arithmétique m’épargne de m’étonner de vieillir. Je pourrais aussi +faire le compte des moments victorieux de mon esprit, et les imaginer +unis et soudés, composant une vie _heureuse_... Mais je crois m’être +toujours bien jugé. Je me suis rarement perdu de vue; je me suis +détesté, je me suis adoré;--puis, nous avons vieilli ensemble. + +Souvent, j’ai supposé que tout était fini pour moi, et je me terminais +de toutes mes forces, anxieux d’épuiser, d’éclairer quelque situation +douloureuse. Cela m’a fait connaître que nous apprécions notre propre +pensée beaucoup trop d’après l’_expression_ de celle des autres! Dès +lors, les milliards de mots qui ont bourdonné à mes oreilles, m’ont +rarement ébranlé par ce qu’on voulait leur faire dire; et tous ceux que +j’ai moi-même prononcés à autrui, je les ai sentis se distinguer +toujours de ma pensée,--car ils devenaient _invariables_. + +Si j’avais décidé comme la plupart des hommes, non seulement je me +serais cru leur supérieur, mais je l’aurais paru. Je me suis préféré. Ce +qu’ils nomment un être supérieur est un être qui s’est trompé. Pour +s’étonner de lui, il faut le voir,--et pour être vu il faut qu’il se +montre. Et il me montre que la niaise manie de son nom le possède. +Ainsi, chaque grand homme est taché d’une erreur. Chaque esprit qu’on +trouve puissant, commence par la faute qui le fait connaître. En échange +du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre +perceptible, l’énergie dissipée à se transmettre et à préparer la +satisfaction étrangère. Il va jusqu’à comparer les jeux informes de la +gloire, à la joie de se sentir unique--grande volupté particulière. + + * * * * * + +J’ai rêvé alors que les têtes les plus fortes, les inventeurs les plus +sagaces, les connaisseurs le plus exactement de la pensée devaient être +des inconnus, des avares, des hommes qui meurent sans avouer. Leur +existence m’était révélée par celle même des individus éclatants, un peu +moins _solides_. + +L’induction était si facile que j’en voyais la formation à chaque +instant. Il suffisait d’imaginer les grands hommes ordinaires, purs de +leur première erreur, ou de s’appuyer sur cette erreur même pour +concevoir un degré de conscience plus élevé, un sentiment de la liberté +d’esprit moins grossier. Une opération aussi simple me livrait des +étendues curieuses, comme si j’étais descendu dans la mer. Perdus dans +l’éclat des découvertes publiées, mais à côté des inventions méconnues +que le commerce, la peur, l’ennui, la misère commettent chaque jour, je +croyais distinguer des chefs-d’œuvre intérieurs. Je m’amusais à éteindre +l’histoire connue sous les annales de l’anonymat. + +C’étaient, invisibles dans leurs vies limpides, des solitaires qui +savaient avant tout le monde. Ils me semblaient doubler, tripler, +multiplier dans l’obscurité chaque personne célèbre,--eux, avec le +dédain de livrer leurs chances et leurs résultats particuliers. Ils +auraient refusé, à mon sentiment, de se considérer comme autre chose que +des choses... + +Ces idées me venaient pendant l’octobre de 93, dans les instants de +loisir où la pensée se joue seulement à exister. + +Je commençais de n’y plus songer, quand je fis la connaissance de M. +Teste. (Je pense maintenant aux traces qu’un homme laisse dans le petit +espace où il se meut chaque jour.) Avant de me lier avec M. Teste, +j’étais attiré par ses allures particulières. J’ai étudié ses yeux, ses +vêtements, ses moindres paroles sourdes au garçon du café où je le +voyais. Je me demandais s’il se sentait observé. Je détournais vivement +mon regard du sien, pour surprendre le sien me suivre. Je prenais les +journaux qu’il venait de lire, je recommençais mentalement les sobres +gestes qui lui échappaient; je notais que personne ne faisait attention +à lui. + +Je n’avais plus rien de ce genre à apprendre, lorsque nous entrâmes en +relation. Je ne l’ai jamais vu que la nuit. Une fois dans une sorte de +b...; souvent au théâtre. On m’a dit qu’il vivait de médiocres +opérations hebdomadaires à la Bourse. Il prenait ses repas dans un petit +restaurant de la rue Vivienne. Là, il mangeait comme on se purge, avec +le même entrain. Parfois, il s’accordait ailleurs un repas lent et fin. + +M. Teste avait peut-être quarante ans. Sa parole était +extraordinairement rapide, et sa voix sourde. Tout s’effaçait en lui, +les yeux, les mains. Il avait pourtant les épaules militaires, et le pas +d’une régularité qui étonnait. Quand il parlait, il ne levait jamais un +bras ni un doigt: il avait _tué la marionnette_. Il ne souriait pas, ne +disait ni bonjour ni bonsoir; il semblait ne pas entendre le «Comment +allez-vous?» + +Sa mémoire me donna beaucoup à penser. Les traits par lesquels j’en +pouvais juger, me firent imaginer une gymnastique intellectuelle sans +exemple. Ce n’était pas chez lui une faculté excessive,--c’était une +faculté éduquée ou transformée. Voici ses propres paroles: «Il y a vingt +ans que je n’ai plus de livres. J’ai brûlé mes papiers aussi. Je rature +le vif... Je retiens ce que je veux. Mais le difficile n’est pas là. _Il +est de retenir ce dont je voudrai demain!_... J’ai cherché un crible +machinal...» + + * * * * * + +A force d’y penser, j’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à +découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons. Sûrement, il avait dû +consacrer des années à cette recherche: plus sûrement, des années +encore, et beaucoup d’autres années avaient été disposées pour mûrir ses +inventions et pour en faire ses instincts. Trouver n’est rien. Le +difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve. + +L’art délicat de la durée, le temps, sa distribution et son +régime,--sa dépense à des choses bien choisies, pour les nourrir +spécialement,--était une des grandes recherches de M. Teste. Il veillait +à la répétition de certaines idées; il les arrosait de nombre. Ceci lui +servait à rendre finalement machinale l’application de ses études +conscientes. Il cherchait même à résumer ce travail. Il disait souvent: +«_Maturare!..._» + +Certainement sa mémoire singulière devait presque uniquement lui retenir +cette partie de nos impressions que notre imagination toute seule est +impuissante à construire. Si nous imaginons un voyage en ballon, nous +pouvons avec sagacité, avec puissance, _produire_ beaucoup de sensations +probables d’un aéronaute; mais il restera toujours quelque chose +d’individuel à l’ascension réelle, dont la différence avec notre rêverie +exprime la valeur des méthodes d’un Edmond Teste. + +Cet homme avait connu de bonne heure l’importance de ce qu’on pourrait +nommer la _plasticité_ humaine. Il en avait cherché les limites et le +mécanisme. Combien il avait dû rêver à sa propre malléabilité! + +J’entrevoyais des sentiments qui me faisaient frémir, une terrible +obstination dans des expériences enivrantes. Il était l’être absorbé +dans sa variation, celui qui devient son système, celui qui se livre +tout entier à la discipline effrayante de l’esprit libre, et qui fait +tuer ses joies par ses joies, la plus faible par la plus forte,--la plus +douce, la temporelle, celle de l’instant et de l’heure commencée, par la +fondamentale--par l’espoir de la fondamentale. + +Et je sentais qu’il était le maître de sa pensée: j’écris là cette +absurdité. L’expression d’un sentiment est toujours absurde. + +M. Teste n’avait pas d’opinions. Je crois qu’il se passionnait à son +gré, et pour atteindre un but défini. Qu’avait-il fait de sa +personnalité? Comment se voyait-il?... Jamais il ne riait, jamais un air +de malheur sur son visage. Il haïssait la mélancolie. + +Il parlait, et on se sentait dans son idée, confondu avec les choses: on +se sentait reculé, mêlé aux maisons, aux grandeurs de l’espace, au +coloris remué de la rue, aux coins... Et les paroles le plus adroitement +touchantes,--celles même qui font leur auteur plus près de nous qu’aucun +autre homme, celles qui font croire que le mur éternel entre les esprits +tombe,--pouvaient venir à lui... Il savait admirablement qu’elles +auraient ému _tout autre_. Il parlait, et sans pouvoir préciser les +motifs ni l’étendue de la proscription, on constatait qu’un grand nombre +de mots étaient bannis de son discours. Ceux dont il se servait, étaient +parfois si curieusement tenus par sa voix ou éclairés par sa phrase que +leur poids était altéré, leur valeur nouvelle. Parfois, ils perdaient +tout leur sens, ils paraissaient remplir uniquement une place vide dont +le terme destinataire était douteux encore ou imprévu par la langue. Je +l’ai entendu désigner un objet matériel par un groupe de mots abstraits +et de noms propres. + +A ce qu’il disait, il n’y avait rien à répondre. Il tuait l’assentiment +poli. On prolongeait les conversations par des bonds qui ne l’étonnaient +pas. + +Si cet homme avait changé l’objet de ses méditations fermées, s’il eût +tourné contre le monde la puissance régulière de son esprit, rien ne lui +eût résisté. Je regrette d’en parler comme on parle de ceux dont on fait +les statues. Je sens bien qu’entre le «génie» et lui, il y a une +quantité de faiblesse. Lui, si véritable! si neuf! si pur de toute +duperie et de toutes merveilles, si dur! Mon propre enthousiasme me le +gâte... + +Comment ne pas en ressentir pour celui qui ne disait jamais rien de +_vague_? pour celui qui déclarait avec calme: «Je n’apprécie en toutes +choses que la _facilité_ ou la _difficulté_ de les connaître, de les +accomplir. Je mets un soin extrême à mesurer ces degrés, et à ne pas +m’attacher... Et que m’importe ce que je sais fort bien?» + +Comment ne pas s’abandonner à un être dont l’esprit paraissait +transformer pour soi seul tout ce qui est, et qui _opérait_ tout ce qui +lui était proposé? Je devinais cet esprit maniant et mêlant, faisant +varier, mettant en communication, et dans l’étendue du champ de sa +connaissance, pouvant couper et dévier, éclairer, glacer ceci, chauffer +cela, noyer, exhausser, nommer ce qui manque de nom, oublier ce qu’il +voulait, endormir ou colorer ceci et cela... + +Je simplifie grossièrement des propriétés impénétrables. Je n’ose pas +dire tout ce que mon objet me dit. La logique m’arrête. Mais, en +moi-même, toutes les fois que se pose le problème de Teste, apparaissent +de curieuses formations. + +Il y a des jours où je le retrouve très nettement. Il se représente à +mon souvenir, à côté de moi. Je respire la fumée de nos cigares, je +l’entends, je me _méfie_. Parfois, la lecture d’un journal me fait me +heurter à sa pensée, quand un événement maintenant la justifie. Et je +tente encore quelques-unes de ces expériences illusoires qui me +délectaient à l’époque de nos soirées. C’est-à-dire que je me le figure +faisant ce que je ne lui ai pas vu faire. Que devient M. Teste +souffrant?--Amoureux, comment raisonne-t-il?--Peut-il être triste?--De +quoi aurait-il peur?--Qu’est-ce qui le ferait trembler?--... Je +cherchais. Je maintenais entière l’image de l’homme rigoureux, je +tâchais de la faire répondre à mes questions... Elle s’altérait. + +Il aime, il souffre, il s’ennuie. Tout le monde s’imite. Mais, au +soupir, au gémissement élémentaire, je veux qu’il mêle les règles et les +figures de tout son esprit. + + * * * * * + +Ce soir, il y a précisément deux ans et trois mois que j’étais avec lui +au théâtre, dans une loge prêtée. J’y ai songé tout aujourd’hui. + +Je le revois debout avec la colonne d’or de l’Opéra, ensemble. + +Il ne regardait que la salle. Il aspirait la grande bouffée brûlante, au +bord du trou. Il était rouge. + +Une immense fille de cuivre nous séparait d’un groupe murmurant au delà +de l’éblouissement. Au fond de la vapeur, brillait un morceau nu de +femme, doux comme un caillou. Beaucoup d’éventails indépendants vivaient +sur le monde sombre et clair, écumant jusqu’aux feux du haut. Mon regard +épelait mille petites figures, tombait sur une tête triste, courait sur +des bras, sur les gens, et enfin se brûlait. + +Chacun était à sa place, libre d’un petit mouvement. Je goûtais le +système de classification, la simplicité presque théorique de +l’assemblée, l’ordre social. J’avais la sensation délicieuse que tout ce +qui respirait dans ce cube, allait suivre ses lois, flamber de rires par +grands cercles, s’émouvoir par plaques, ressentir par _masses_ des +choses _intimes_,--_uniques_,--des remuements secrets, s’élever à +l’inavouable! J’errais sur ces étages d’hommes, de ligne en ligne, par +orbites, avec la fantaisie de joindre idéalement entre eux tous ceux +ayant la même maladie, ou la même théorie, ou le même vice... Une +musique nous touchait tous, abondait, puis devenait toute petite. + +Elle disparut. M. Teste murmurait: «On n’est _beau_, on n’est +extraordinaire que pour les autres! _Ils_ sont mangés par les autres!» + +Le dernier mot sortit du silence que faisait l’orchestre. Teste respira. + +Sa face enflammée où soufflaient la chaleur et la couleur, ses larges +épaules, son être noir mordoré par les lumières, la forme de tout son +bloc vêtu, étayé par la grosse colonne, me reprirent. Il ne perdait pas +un atome de tout ce qui devenait sensible, à chaque instant, dans cette +grandeur rouge et or. + +Je regardai ce crâne qui faisait connaissance avec les angles du +chapiteau, cette main droite qui se rafraîchissait aux dorures et, dans +l’ombre de pourpre, les grands pieds. Des lointains de la salle, ses +yeux vinrent vers moi; sa bouche dit: «La discipline n’est pas +mauvaise... C’est un petit commencement...» + +Je ne savais répondre. Il dit de sa voix basse et vite: «Qu’ils +jouissent et obéissent!» + +Il fixa longuement un jeune homme placé en face de nous, puis une dame, +puis tout un groupe dans les galeries supérieures,--qui débordait du +balcon par cinq ou six visages brûlants,--et puis tout le monde, tout le +théâtre, plein comme les cieux, ardent, fasciné par la scène que nous ne +voyions pas. La stupidité de tous les autres nous révélait qu’il se +passait n’importe quoi de sublime. Nous regardions se mourir le jour que +faisaient toutes les figures dans la salle. Et quand il fut très bas, +quand la lumière ne rayonna plus, il ne resta que la vaste +phosphorescence de ces mille figures. J’éprouvais que ce crépuscule +faisait tous ces êtres passifs. Leur attention et l’obscurité +croissantes formaient un équilibre continu. J’étais moi-même attentif +_forcément_,--à toute cette attention. + +M. Teste dit: «Le suprême _les_ simplifie. Je parie qu’ils pensent tous, +de plus en plus, _vers_ la même chose. Ils seront égaux devant la crise +ou limite commune. Du reste, la loi n’est pas si simple... puisqu’elle +me néglige,--et--je suis ici.» + +Il ajouta: «L’éclairage les tient.» + +Je dis en riant: «Vous aussi?» + +Il répondit: «Vous aussi.» + +--«Quel dramaturge vous feriez! lui dis-je, vous semblez surveiller +quelque expérience créée aux confins de toutes les sciences! Je voudrais +voir un théâtre inspiré de vos méditations...» + +Il dit: «Personne ne médite.» + +L’applaudissement et la lumière complète nous chassèrent. Nous +circulâmes, nous descendîmes. Les passants semblaient en liberté. M. +Teste se plaignit légèrement de la fraîcheur de minuit. Il fit allusion +à d’anciennes douleurs. + +Nous marchions, et il lui échappait des phrases presque incohérentes. +Malgré mes efforts, je ne suivais ses paroles qu’à grand’peine, me +bornant enfin à les retenir. L’incohérence d’un discours dépend de celui +qui l’écoute. L’esprit me paraît ainsi fait qu’il ne peut être +incohérent pour soi-même. Aussi me suis-je gardé de classer Teste parmi +les fous. D’ailleurs, j’apercevais vaguement le lien de ses idées, je +n’y remarquais aucune contradiction;--et puis, j’aurais redouté une +solution trop simple. + +Nous allions dans les rues adoucies par la nuit, nous tournions à des +angles, dans le vide, trouvant d’instinct notre voie,--plus large, plus +étroite, plus large. Son pas militaire se soumettait le mien... + + * * * * * + +«Pourtant, _répondis-je_, comment se soustraire à une musique si +puissante! Et pourquoi? J’y trouve une ivresse particulière, dois-je la +dédaigner? J’y trouve l’illusion d’un travail immense, qui, tout à coup +me deviendrait possible... Elle me donne des _sensations abstraites_, +des figures délicieuses de tout ce que j’aime,--du changement, du +mouvement, du mélange, du flux, de la transformation... Nierez-vous +qu’il y ait des choses anesthésiques? Des arbres qui saoulent, des +hommes qui donnent de la force, des filles qui paralysent, des ciels qui +coupent la parole? + +M. Teste reprit assez haut: + +--«Eh! Monsieur! que m’importe le «talent» de vos arbres--et des +autres!... Je suis chez MOI, je parle ma langue, je hais les choses +extraordinaires. C’est le besoin des esprits faibles. Croyez-moi à la +lettre: le génie est _facile_, la fortune est _facile_, la _divinité_ +est _facile_... Je veux dire simplement--que je sais comment cela se +conçoit. C’est _facile_. + +«Autrefois,--il y a bien vingt ans,--toute chose au-dessus de +l’ordinaire accomplie par un autre homme, m’était une défaite +personnelle. Dans le passé, je ne voyais qu’idées volées à moi! Quelle +bêtise!... Dire que notre propre image ne nous est pas indifférente! +Dans les combats imaginaires, nous la traitons _trop bien_ ou _trop +mal_!...» + +Il toussa. Il se dit: «Que peut un homme?... Que peut un homme!...» Il +me dit: «Vous connaissez un homme sachant qu’il ne sait ce qu’il dit!» + +Nous étions à sa porte. Il me pria de venir fumer un cigare chez lui. + + * * * * * + +Au haut de la maison, nous entrâmes dans un très petit appartement +«garni». Je ne vis pas un livre. Rien n’indiquait le travail +traditionnel devant une table, sous une lampe, au milieu de papiers et +de plumes. Dans la chambre verdâtre qui sentait la menthe, il n’y avait +autour de la bougie que le morne mobilier abstrait,--le lit, la pendule, +l’armoire à glace, deux fauteuils--comme des êtres de raison. Sur la +cheminée, quelques journaux, une douzaine de cartes de visite couvertes +de chiffres, et un flacon pharmaceutique. Je n’ai jamais eu plus +fortement l’impression du _quelconque_. C’était le logis quelconque, +analogue au point quelconque des théorèmes,--et peut-être aussi utile. +Mon hôte existait dans l’intérieur le plus général. Je songeai aux +heures qu’il faisait dans ce fauteuil. J’eus peur de l’infinie tristesse +possible dans ce lieu pur et banal. J’ai vécu dans de telles chambres, +je n’ai jamais pu les croire définitives, sans horreur. + +M. Teste parla de l’argent. Je ne sais pas reproduire son éloquence +spéciale: elle me semblait moins précise que d’ordinaire. La fatigue, le +silence qui se fortifiait avec l’heure, les cigares amers, l’abandon +nocturne semblaient l’atteindre. J’entends sa voix baissée et ralentie +qui faisait danser la flamme de l’unique bougie brûlant entre nous, à +mesure qu’il citait de très grands nombres, avec lassitude. Huit cent +dix millions soixante quinze mille cinq cent cinquante... J’écoutais +cette musique inouïe sans suivre le calcul. Il me communiquait le +tremblement de la Bourse, et les longues suites de noms de nombres me +prenaient comme une poésie. Il rapprochait les événements, les +phénomènes industriels, le goût public et les passions, les chiffres +encore, les uns des autres. Il disait: «L’or est comme l’esprit de la +société.» + +Tout à coup, il se tut. Il souffrit. + +J’examinai de nouveau la chambre froide, la nullité du meuble, pour ne +pas le regarder. Il prit sa fiole et but. Je me levai pour partir. + +--«Restez encore, dit-il, vous ne vous ennuyez pas. Je vais me mettre au +lit. Dans peu d’instants, je dormirai. Vous prendrez la bougie pour +descendre.» + +Il se dévêtit tranquillement. Son corps sec se baigna dans les draps et +fit le mort. Ensuite il se tourna, et s’enfonça davantage dans le lit +trop court. + +Il me dit en souriant: «Je fais la planche. Je flotte!... Je sens un +roulis imperceptible dessous,--un mouvement immense? Je dors une heure +ou deux tout au plus, moi qui adore la navigation de la nuit. Souvent je +ne distingue plus ma pensée d’avant le sommeil. Je ne sais pas si j’ai +dormi. Autrefois, en m’assoupissant, je pensais à tous ceux qui +m’avaient fait plaisir, figures, choses, minutes. Je les faisais venir +pour que la pensée fût aussi douce que possible, facile comme le lit... +Je suis vieux. Je puis vous montrer que je me sens vieux... +Rappelez-vous!--Quand on est enfant on se _découvre_, on découvre +lentement l’espace de son corps, on exprime la particularité de son +corps par une série d’efforts, je suppose? On se tord et on se trouve ou +on se retrouve, et on s’étonne! on touche son talon, on saisit son pied +droit avec sa main gauche, on obtient le pied froid dans la paume +chaude!... Maintenant, je me sais par cœur. Le cœur aussi. Bah! toute la +terre est marquée, tous les pavillons couvrent tous les territoires... +Reste mon lit. J’aime ce courant de sommeil et de linge: ce linge qui se +tend et se plisse, ou se froisse,--qui descend sur moi comme du sable, +quand je fais le mort,--qui se caille autour de moi dans le sommeil... +C’est de la mécanique bien complexe. Dans le sens de la trame ou de la +chaîne, une déformation très petite... Ah!» + +Il souffrit. + +«Mais qu’avez-vous? lui dis-je, je puis... + +--J’ai, dit-il,... pas grand’chose. J’ai... un dixième de seconde qui se +montre... Attendez... Il y a des instants où mon corps s’illumine... +C’est très curieux. J’y vois tout à coup en moi... je distingue les +profondeurs des couches de ma chair; et je sens des zones de douleur, +des anneaux, des pôles, des aigrettes de douleur. Voyez-vous ces figures +vives? cette géométrie de ma souffrance? Il y a de ces éclairs qui +ressemblent tout à fait à des idées. Ils font comprendre,--d’ici, +jusque-là... Et pourtant ils me laissent _incertain_. Incertain n’est +pas le mot... Quand _cela_ va venir, je trouve en moi quelque chose de +confus ou de diffus. Il se fait dans mon être des endroits... brumeux, +il y a des étendues qui font leur apparition. Alors, je prends dans ma +mémoire une question, un problème quelconque... Je m’y enfonce. Je +compte des grains de sable... et, tant que je les vois...--Ma douleur +grossissante me force à l’observer. J’y pense!--Je n’attends que mon +cri,... et dès que je l’ai entendu--l’_objet_, le terrible _objet_, +devenant plus petit, et encore plus petit, se dérobe à ma vue +intérieure... + +«Que peut un homme? Je combats tout,--hors la souffrance de mon corps, +au delà d’une certaine grandeur. C’est là, pourtant, que je devrais +commencer. Car, souffrir, c’est donner à quelque chose une attention +suprême, et je suis un peu l’homme de l’attention... Sachez que j’avais +prévu la maladie future. J’avais songé avec précision à ce dont tout le +monde est sûr. Je crois que cette vue sur une portion évidente de +l’avenir, devrait faire partie de l’éducation. Oui, j’avais prévu ce qui +commence maintenant. C’était, alors, une idée comme les autres. Ainsi, +j’ai pu la suivre.» + +Il devint calme. + +Il se plia sur le côté, baissa les yeux; et, au bout d’une minute, +parlait de nouveau. Il commençait à se perdre. Sa voix n’était qu’un +murmure dans l’oreiller. Sa main rougissante dormait déjà. + +Il disait encore: «Je pense, et cela ne gêne rien. Je suis seul. Que la +solitude est confortable! Rien de doux ne me pèse... La même rêverie +ici, que dans la cabine du navire, la même au café Lambert... Les bras +d’une Berthe, s’ils prennent de l’importance, je suis volé,--comme par +la douleur... Celui qui me parle, s’il ne prouve pas,--c’est un ennemi. +J’aime mieux l’éclat du moindre fait qui se produit. Je suis étant, et +me voyant; me voyant me voir, et ainsi de suite... Pensons de tout près. +Bah! on s’endort sur n’importe quel sujet... Le sommeil continue +n’importe quelle idée...» + +Il ronflait doucement. Un peu plus doucement, je pris la bougie, je +sortis à pas de loup. + +1895 + + + + +LETTRE D’UN AMI + + +NOTE DE L’ÉDITEUR + +Quelques bons esprits ayant admis, quoique sans preuves matérielles, que +la lettre ci-contre avait été adressée à M. Teste par un écrivain de ses +amis, on a cru la devoir joindre à ce recueil qui pouvait se passer +d’elle, comme elle de lui. + + + + +Mon ami, me voici loin de vous. Nous nous parlions, et je vous écris. +C’est, _si l’on veut_, une chose bien étrange. + +Vous allez voir que je suis dans une disposition à m’émerveiller. + +Le retour même à ce Paris, après une assez longue absence, m’est apparu +sous quelque espèce métaphysique.--Je ne parle pas seulement du retour +matériel, noir sacrifice d’une nuit au vacarme et aux saccades. Le corps +inerte et vivant s’abandonne aux corps morts et mouvants qui le +transportent. Le rapide a une idée fixe qui est la Ville. On est le +captif de son idéal, le jouet de sa fureur monotone. Il faut subir des +millions de coups frappés à la cantonnade, et ces rythmes et ces +ruptures de rythmes, ces battements et gémissements mécaniques,--tout le +tapage forcené de je ne sais quelle fabrique de vitesse. On est ivre de +fantômes qui tournent, de visions versées au néant, de lumières +arrachées. Le métal que forge la marche dans l’ombre fait rêver que le +Temps personnel et brutal attaque et désagrège la dure et profonde +distance. Surexcité, accablé de sévices, le cerveau, de soi-même, et +sans qu’il le sache, engendre nécessairement toute une littérature +moderne... + +Parfois la sensation se fait stationnaire. L’ensemble des cahots ne mène +à rien. Le total du déplacement se compose d’une infinité de redites; +chaque instant vient convaincre l’autre que l’on n’arrivera jamais. + +Peut-être l’éternité et l’enfer sont-ils les naïves expressions de +quelque voyage inévitable? + +A force, toutefois, de tant d’agitation de nos os et de nos idées dans +les ténèbres, le soleil et Paris sortent enfin du jeu. + +Mais l’être de l’esprit,--_le petit homme qui est dans l’homme_,--(et +qui est toujours supposé dans la grossière imagination que nous nous +faisons de la connaissance), opère de son côté son changement de +présence. Il ne circule point comme la conscience, dans une +fantasmagorie de visions et un tumulte de phénomènes. Il voyage selon sa +nature, et _dans sa nature même_. Je m’estimerais beaucoup si je savais +me représenter son opération. Si je savais vous la décrire, cette estime +pour moi grandirait en moi à l’infini. Mais il n’en est pas question... + +Je me figure donc, comme je puis, que le sentiment du changement de +notre séjour s’accompagne dans quelque substance inconnue, et qui nous +est essentielle, d’un travail de détachement et de renouement subtils. +C’est une classification profonde qui se transforme. A peine le départ +résolu, et bien avant que le corps ne s’y mette, l’idée seule que tout +va changer autour de nous intime à notre système caché une modification +mystérieuse. De sentir que l’on s’en va, toutes choses encore tangibles +en perdent presque aussitôt leur existence prochaine. Elles sont comme +frappées dans les puissances de leur présence, dont quelques-unes +s’évanouissent. Hier encore, vous étiez près de moi, et il y avait en +moi une secrète personne déjà toute disposée à ne plus vous voir de +longtemps. Je ne vous trouvais plus dans le temps rapproché, et +cependant je vous tenais la main. Vous m’étiez coloré d’absence, et +comme condamné à ne point avoir d’avenir imminent. Je vous regardais de +près, je vous voyais au loin. Vos mêmes regards ne contenaient plus de +durée. Il me semblait qu’il y eût entre vous et moi _deux distances_, +l’une encore insensible, l’autre immense déjà; et je ne savais pas +quelle il fallait prendre pour la plus réelle des deux... + +J’ai observé, pendant le trajet, s’altérer les attentes de mon âme. +Certains ressorts se détendent, d’autres se roidissent. Nos prévisions +inconscientes, nos étonnements éventuels échangent leurs positions +profondes. Si je vous rencontrais demain, ce me serait une grande +surprise... + +Tout à coup je me sentis à Paris, quelques heures avant que d’y être. Je +reprenais sensiblement mes esprits parisiens qui s’étaient un peu +dissipés dans mes voyages. Ils s’étaient réduits à des souvenirs; ils +redevenaient maintenant des valeurs vivantes et des sources que l’on +doit utiliser à chaque instant. + +Quel démon que celui de l’analogie abstraite!--Vous savez comme il me +tourmente quelquefois!--Il me soufflait de comparer cette altération +indéfinissable qui se passait en moi, à un changement assez brusque de +certaines _probabilités_ mentales. Telle réponse, tel mouvement, telle +action de notre visage, qui sont à Paris les effets instantanés de nos +impressions, ne nous sont plus si naturels quand nous sommes retirés à +la campagne, ou plongés dans un milieu suffisamment écarté. Le spontané +n’est plus le même. Nous ne sommes prêts à répondre qu’à ce qui est +_probablement voisin_. + +On en tirerait de curieuses conséquences. Un physicien hardi, qui ferait +entrer les vivants, et même les cœurs, dans ses desseins, se risquerait +peut-être à définir un éloignement par une certaine distribution +intérieure... + +J’ai grande peur, mon vieil ami, que nous ne soyons faits de bien des +choses qui nous ignorent. Et c’est en quoi nous nous ignorons. S’il y en +a une infinité, toute méditation est vaine... + +Je me sentais donc ressaisir par un autre système de vie, et je +connaissais mon retour comme une sorte de rêve de ce monde où je +revenais. Une ville où la vie verbale est plus puissante, plus diverse, +plus active et capricieuse qu’en toute autre, se préparait en moi par +l’idée d’une confusion étincelante. Le dur murmure du train prêtait à ma +distraction imagée l’accompagnement de la rumeur d’une ruche. + +Il me semblait que nous avancions vers un nuage de propos. Mille gloires +en évolution, mille titres d’ouvrages par seconde paraissaient, +périssaient indistinctement dans cette nébuleuse grandissante. Je ne +savais pas si je voyais ou si j’entendais cette agitation insensée. Il y +avait des écritures qui criaient, des paroles qui étaient des hommes, et +des hommes qui étaient des noms... Point de lieu sur la terre, +pensai-je, où le langage ait plus de fréquence, plus de résonances, +moins de réserve, qu’en ce Paris où la littérature, et la science, et +les arts, et la politique d’un grand pays sont jalousement concentrés. +Les Français ont amassé toutes leurs idées dans une enceinte. Nous y +vivons dans notre feu. + +Dire; redire; contredire; prédire; médire... Tous ces verbes ensemble me +résumaient le bourdonnement du paradis de la parole. + +Quoi de plus fatigant que de concevoir le chaos d’une multitude +d’esprits?--Chaque pensée dans ce tumulte trouve sa pareille, son +adverse, son antécédente et sa suivante. Tant de similitudes, tant +d’imprévu la découragent. + +Imaginez-vous le désordre incomparable qu’entretiennent dix mille êtres +essentiellement singuliers? Songez à la _température_ que peut produire +dans ce lieu un si grand nombre d’_amours propres_ qui s’y comparent. +Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des +brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux _professions +délirantes_... Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal +instrument est l’opinion que l’on a de soi-même, et dont la matière +première est l’opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les +exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement +toujours affligées d’un certain délire des grandeurs qu’un certain +délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce +peuple d’uniques règne la loi de faire ce que nul n’a jamais fait, et +que nul jamais ne fera. C’est du moins la loi des _meilleurs_, +c’est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose +d’absurde... Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l’illusion +d’être seuls,--car la supériorité n’est qu’une solitude située sur les +limites actuelles d’une espèce. Ils fondent chacun son existence sur +l’inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur +consentement qu’ils n’existent pas... Remarquez bien que je ne fais que +de déduire ce qui est enveloppé dans ce qui se voit. Si vous doutez, +cherchez donc à quoi tend un travail qui doit ne pouvoir absolument être +fait que par un individu déterminé, et qui dépend de la particularité +des hommes? Songez à la signification véritable d’une hiérarchie fondée +sur la rareté.--Je m’amuse parfois d’une image _physique_ de nos cœurs, +qui sont faits intimement d’une énorme injustice et d’une petite justice +combinées. J’imagine qu’il y a dans chacun de nous un atome important +entre nos atomes, et constitué par deux _grains d’énergie_ qui +voudraient bien se séparer. Ce sont des énergies contradictoires mais +indivisibles. La nature les a jointes pour toujours, quoique +furieusement ennemies. L’une est l’éternel mouvement d’un gros _électron +positif_, et ce mouvement inépuisable engendre une suite de sons graves +où l’oreille intérieure distingue sans nulle peine une profonde phrase +monotone: _Il n’y a que moi. Il n’y a que moi. Il n’y a que moi, moi, +moi..._ Quant au petit électron radicalement _négatif_, il crie à +l’extrême de l’aigu, et perce et reperce de la sorte la plus cruelle le +thème égotiste de l’autre: _Oui, mais il y a un tel... Oui, mais il y a +un tel... Tel, tel, tel._ Et tel autre!... Car le nom change assez +souvent... + +Bizarre royaume où toutes les belles choses qui s’y produisent sont une +amère nourriture pour toutes les âmes moins une. Et plus elles sont +belles, plus amèrement ressenties. + +Tenez encore. Il me semble que chaque mortel possède tout auprès du +centre de sa machine, et en belle place parmi les instruments de la +navigation de sa vie, un petit appareil d’une sensibilité incroyable qui +lui marque l’état de l’amour de soi. On y lit que l’on s’admire, que +l’on s’adore, que l’on se fait horreur, que l’on se raye de l’existence; +et quelque vivant _index_, qui tremble sur le cadran secret, hésite +terriblement prestement entre le zéro d’être une bête et le maximum +d’être un dieu. + +Eh bien, mon tendre ami, si vous voulez comprendre quelque chose à bien +des choses, il faut songer qu’un appareil si vital et si délicat est le +jouet du premier venu. + +Et, sans doute, il est des hommes étranges en qui cette aiguille cachée +marque toujours le point opposé de celui que l’on gagerait qu’elle +indiquât. Ils se haïssent au moment même de l’estime universelle, et au +contraire dans le contraire. Mais nous savons qu’il n’est plus de lois +toutes satisfaites. Il n’est plus que des à peu près... + +Et le train filait toujours, rejetant violemment peupliers, vaches, +hangars, et toutes choses terrestres, comme s’il avait soif, comme s’il +courait à la pensée pure, ou vers quelque étoile à rejoindre. Quel but +suprême peut exiger un ravissement si brutal, et un renvoi si vif de +paysages à tous les diables. + +Nous approchions de la nuée. Des noms s’illuminaient, d’autres +pâlissaient. Le ciel s’emplissait de météores politiques et littéraires. +Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres miaulaient, les +gras mugissaient, les maigres rugissaient. + +Les partis, les écoles, les salons, les cafés, tout se faisait entendre. +L’air ne suffisant plus, l’éther se chargeait de messages. On était +assourdi par le cliquetis d’un duel dont les épées étaient des éclairs, +et bien des pauvretés se propageaient jusqu’aux extrémités du monde avec +la vitesse de la lumière. + +Je vous prie de m’excuser de cet abus que je fais de l’imparfait de +l’indicatif; mais il est le _temps_ de l’incohérence, et je m’aperçois +que je suis en train de vous peindre, si c’est là une peinture, la plus +grande incohérence concevable. J’y ajouterai quelques traits au moyen de +quelques autres imparfaits. + +Je voyais en esprit le marché, la bourse, le bazar occidental des +échanges des phantasmes. J’étais occupé des merveilles de l’instable, de +sa durée étonnante, de la force des paradoxes, de la résistance des +choses usées... Tout se figurait. Les luttes abstraites prenaient forme +de diableries. La mode et l’éternité se colletaient. Le rétrograde et +l’avancé se disputaient le point d’où l’on tombe. Les nouveautés même +nouvelles enfantaient des conséquences très anciennes. Ce que le silence +avait élaboré se vendait à la criée... Enfin, tous les événements +possibles spirituels se produisaient rapidement devant mon âme encore à +demi endormie. Elle était saisie de terreur, de dégoût, de désespoir, et +d’une affreuse curiosité, en contemplant, toute lasse et confuse, le +spectacle idéal de cette immense activité que l’on nomme +_intellectuelle_. + + * * * * * + +--INTELLECTUELLE?... + + * * * * * + +Ce mot énorme, qui m’était venu vaguement, _bloqua_ net tout mon train +de visions. Drôle de chose que le choc d’un mot dans une tête! Toute la +masse du _faux_ en pleine vitesse saute brusquement hors de la ligne du +_vrai_... + +Intellectuelle?... Point de réponse. Point d’idées. Des arbres, des +disques, des harpes infinies sur les fils horizontaux desquelles +volaient plaines, châteaux, fumées... Je regardais en moi avec des yeux +étrangers. Je butais dans ce que je venais de créer. Ahuri, au milieu +des débris de l’intelligible, je retrouvai inerte et comme renversé, ce +grand mot qui avait causé la catastrophe. Il était sans doute un peu +trop long pour les courbes de ma pensée. + +--_Intellectuelle_... Tout le monde à ma place aurait compris. Mais +moi!... + +--Vous le savez, cher Vous, que je suis un esprit de la plus ténébreuse +espèce. Vous le savez par expérience, et le savez encore mieux pour +l’avoir cent fois ouï dire. Il ne manque point de personnes, et doctes, +et bénignes, et bien disposées, qui attendent pour me lire que l’on +m’ait traduit en français. Elles s’en plaignent vers le public, lui +exposent des citations de mes vers où je confesse qu’elles doivent +s’embarrasser. Même, elles tirent une juste gloire de ne point entendre +quelque chose; ce que d’autres cacheraient. «_Modeste tamen et +circumspecto judicio pronuntiandum est_, dit Quintilien, dans un endroit +que Racine a pris soin de traduire,--_ne quod plerisque accidit, damnent +quae non intelligunt_.» Mais moi, je suis désespéré d’affliger ces +amateurs de lumière. Rien ne m’attire que la clarté. Hélas, ami de moi! +je vous assure que je n’en trouve presque point. Je mets ceci dans votre +oreille toute proche. N’allez point le répandre. Gardez excessivement +mon secret. Oui, la clarté pour moi est si peu commune que je n’en vois +sur toute l’étendue du monde,--et singulièrement du monde pensant et +écrivant,--que dans la proportion du diamant à la masse de la planète. +Les ténèbres que l’on me prête sont vaines et transparentes auprès de +celles que je découvre un peu partout. Heureux les autres, qui +conviennent avec eux-mêmes qu’ils s’entendent parfaitement! Ils +écrivent, ils parlent sans trembler. Vous sentez comme j’envie tous ces +humains lucides dont les ouvrages font que l’on songe à la douce +facilité du soleil dans un univers de cristal... Ma mauvaise conscience +me suggère parfois de les incriminer pour me défendre. Elle me murmure +qu’il n’y a que ceux qui ne cherchent rien qui ne rencontrent jamais +l’obscurité, et qu’il ne faut proposer aux gens que ce qu’ils savent. +Mais je m’examine dans le fond, et il faut bien que je consente à ce que +disent tant de personnes distinguées. Je suis fait véritablement, mon +ami, d’un malheureux esprit qui n’est jamais bien sûr d’avoir compris ce +qu’il a compris sans s’en apercevoir. Je discerne fort mal ce qui est +clair sans réflexion de ce qui est positivement obscur... Cette +faiblesse, sans doute, est le principe de mes ténèbres. Je me méfie de +tous les mots, car la moindre méditation rend absurde que l’on s’y fie. +J’en suis venu, hélas, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse +si lestement l’espace d’une pensée, à des planches légères jetées sur un +abîme, qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif +mouvement les emprunte et se sauve; mais qu’il insiste le moins du +monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs. +Qui se hâte _a compris_; il ne faut point s’appesantir: on trouverait +bientôt que les plus clairs discours sont tissus de termes obscurs. + +Tout ceci me pourrait induire en de grands et charmants développements +dont je vous fais grâce. Une lettre est littérature. C’est une loi +étroite de la littérature qu’il ne faut rien creuser à fond. C’est aussi +le vœu général. Voyez de toutes parts. + +J’étais donc dans mon propre gouffre,--qui pour être le mien n’en était +pas moins gouffre,--j’étais donc dans mon propre gouffre, incapable +d’expliquer à un enfant, à un sauvage, à un archange,--à moi-même,--ce +mot: _Intellectuel_ qui ne donne aucun mal à qui que ce soit. + +Ce n’était point les images qui me manquaient. Mais au contraire, à +chaque consultation de mon esprit par ce terrible mot, l’oracle +répondait par une image différente. Toutes étaient naïves. Aucune +exactement n’annulait la sensation de ne point comprendre. + +Il me venait des lambeaux de rêve. + +Je formais des figures que j’appelais des «Intellectuels». Hommes +presque immobiles qui causaient de grands mouvements dans le monde. Ou +hommes très animés, dont les vives actions de leurs mains et de leurs +bouches manifestaient des puissances imperceptibles et des objets +invisibles par essence... Je vous demande pardon de vous dire la vérité. +Je voyais ce que je voyais. + +Hommes de _pensée_, Hommes de _lettres_, Hommes de _science_, +_Artistes_,--Causes, causes vivantes, causes individuées, causes +minimes, causes contenant des causes et inexplicables à elles-mêmes,--et +causes de qui les effets étaient aussi vains, mais à la fois aussi +prodigieusement importants, _que je le voulais_... l’univers de ces +causes et de leurs effets existait et n’existait pas. Ce système d’actes +étranges, de productions et de prodiges avait la réalité toute-puissante +et nulle d’une partie de cartes. Inspirations, méditations, œuvres, +gloire, talents, il dépendait d’un certain regard que ces choses fussent +presque tout, et d’un certain autre, qu’elles se réduisissent à presque +rien. + +Puis, à une lueur apocalyptique, je crus entrevoir le désordre et la +fermentation de toute une société de démons. Il parut, dans un espace +surnaturel, une sorte de comédie de ce qui arrive dans l’Histoire. +Luttes, factions, triomphes, exécrations solennelles, exécutions, +émeutes, tragédies autour du pouvoir!... Il n’était bruit dans cette +République que de scandales, de fortunes foudroyantes ou foudroyées, de +complots et d’attentats. Il y avait des plébiscites de chambre, des +couronnements insignifiants, beaucoup d’assassinats _par la parole_. Je +ne parle point des larcins. Tout ce peuple «intellectuel» était comme +l’autre. On y trouvait des puritains, des spéculateurs, des prostitués, +des croyants qui ressemblaient à des impies et des impies qui faisaient +mine de croyants; il y avait de faux simples et de vraies bêtes, et des +autorités, et des anarchistes, et jusqu’à des bourreaux dont les glaives +dégouttaient d’encre. Et les uns se croyaient prêtres et pontifes, les +autres prophètes, les autres Césars, ou bien martyrs, ou un peu de +chaque. Plusieurs se prenaient, jusque dans leurs actes, pour des +enfants ou pour des femmes. Les plus ridicules étaient ceux qui se +faisaient de leur chef les juges et les justiciers de la tribu. Ils ne +paraissaient point se douter que nos jugements nous jugent, et que rien +plus ingénument ne nous dévoile et n’expose nos faiblesses que +l’attitude de prononcer sur le prochain. C’est un art dangereux que +celui dans lequel les moindres erreurs peuvent toujours s’attribuer au +caractère. + +Chacun de ces démons se regardait assez souvent dans un miroir de +papier; il y considérait le premier ou le dernier des êtres... + +Je cherchais vaguement les lois de cet empire. La nécessité d’amuser; le +besoin de vivre; le désir de survivre; le plaisir d’étonner, de choquer, +de gourmander, d’enseigner, de mépriser; l’aiguillon de la jalousie, +menaient, irritaient, échauffaient, expliquaient cet Enfer. + +Je m’y suis vu moi-même; et sous une figure inconnue de moi, que mes +écrits, peut-être, avaient formée. Vous n’ignorez pas, cher rêveur, que +dans les songes, il se fait quelquefois un accord _singulier_ entre ce +que l’on voit et ce que l’on sait; mais ce n’est point un accord qui se +supporterait dans la veille. Je _vois_ Pierre, et je _sais_ qu’il est +Jacques. Je me suis donc aperçu, quoique rarement, et sous un autre +visage; je ne me reconnaissais qu’à une douleur exquise qui me perçait +le cœur. Du fantôme ou de moi, il me semblait que l’un de nous dût +_s’évanouir_... + +Adieu. Je n’en finirais plus si je voulais vous donner à lire tout ce +qui vint se colorer et me confondre dans les derniers instants de mon +voyage. Adieu. J’oubliais de vous dire que je fus tiré de tout ceci par +le pied d’un dur Anglais qui m’écrasa le mien sans nulle peine, +cependant que le train noir et suant stoppait. Adieu. + + + + +LETTRE DE MADAME ÉMILIE TESTE + + +Monsieur et ami, + +Je vous rends grâces de votre envoi et de la lettre que vous avez écrite +à Monsieur Teste. Je crois bien que l’ananas et les confitures n’ont pas +déplu; je suis sûre que les cigarettes ont fait plaisir. Quant à la +lettre, je mentirais si je vous en disais la moindre chose. Je l’ai lue +à mon mari, et je ne l’ai guère comprise. Cependant je vous avoue que +j’y ai pris une certaine délectation. Les choses abstraites ou trop +élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un +enchantement presque musical. Il y a une belle partie de l’âme qui peut +jouir sans comprendre, et qui est grande chez moi. + +J’ai donc fait lecture de votre lettre à M. Teste. Il l’a écouté lire +sans montrer ce qu’il en pensait, ni qu’il y pensât. Vous savez qu’il ne +lit presque rien de ses yeux, dont il fait un usage étrange, et comme +_intérieur_. Je me trompe, je veux dire: un usage _particulier_. Mais ce +n’est pas cela du tout. Je ne sais comment m’exprimer; mettons à la fois +_intérieur_, _particulier_..., et _universel_!!! Ils sont fort beaux, +ses yeux; je les aime d’être un peu plus grands que tout ce qu’il y a de +visible. On ne sait jamais s’il leur échappe quoi que ce soit, ou bien, +si, au contraire, le monde entier ne leur est pas un simple détail de +tout ce qu’ils voient, une _mouche volante_ qui vous peut obséder, mais +qui n’existe pas. Cher Monsieur, depuis que je suis mariée avec votre +ami, jamais je n’ai pu m’assurer de ses regards. L’objet même qu’ils +fixent est peut-être l’objet même que son esprit veut réduire à néant. + +Notre vie est toujours celle que vous connaissez: la mienne, nulle et +utile; la sienne, toute en habitudes et en absence. Ce n’est pas qu’il +ne se réveille, et ne reparaisse, quand il veut, terriblement vivant. Je +l’aime bien ainsi. Il est grand et redoutable tout à coup. La machine de +ses actes monotones éclate; son visage étincelle, il dit des choses que +bien souvent je n’entends qu’à demi, mais qui ne s’effacent plus de ma +mémoire. Mais je ne veux rien vous cacher, ou presque rien: _Il lui +arrive d’être très dur._ Je ne pense pas que personne puisse l’être +comme lui. Il vous brise l’esprit d’un mot, je me vois comme un vase +manqué que le potier jette aux débris. Il est dur comme un ange, +Monsieur. Il ne se rend pas compte de sa force: il a des paroles +inattendues qui sont trop vraies, qui vous anéantissent les gens, les +réveillent en pleine sottise, face à eux-mêmes, tout attrapés d’être ce +qu’ils sont, et de vivre si naturellement de niaiseries. Nous vivons +bien à l’aise, chacun dans son absurdité, comme poissons dans l’eau, et +nous ne percevons jamais que par un accident tout ce que contient de +stupidités l’existence d’une personne raisonnable. Nous ne pensons +jamais que ce que nous pensons nous cache ce que nous sommes. J’espère +bien, Monsieur, que nous valons mieux que toutes nos pensées, et que +notre plus grand mérite devant Dieu sera d’avoir essayé de nous arrêter +sur quelque chose de plus solide que les babillages même admirables de +notre esprit avec soi-même. + +D’ailleurs, M. Teste n’a pas besoin de parler pour rendre à l’humilité +et à une simplicité presque animale les personnes qui l’entourent. Son +existence semble infirmer toutes les autres, et même ses manies font +réfléchir. + +Mais n’imaginez pas qu’il soit toujours difficile ni accablant. Si vous +saviez, Monsieur, comme il peut être tout autre!... Certes, il est dur, +parfois; mais en d’autres heures, c’est d’une exquise et surprenante +douceur qu’il se pare, qui semble descendre des cieux. C’est un présent +mystérieux et irrésistible que son sourire, et sa rare tendresse est une +rose d’hiver. Toutefois, il est impossible de prévoir ni sa facilité ni +ses violences. C’est une chose vaine d’en attendre la rigueur ou la +faveur; il déjoue par sa profonde distraction et par l’ordre +impénétrable de ses pensées, tous les calculs ordinaires que font les +humains au caractère de leurs semblables. Mes prévenances, mes +complaisances, mes étourderies, mes petits manquements, je ne sais +jamais ce qu’ils tireront de M. Teste. Mais je vous avoue que rien ne +m’attache plus à lui que cette incertitude de son humeur. Après tout, je +suis bien heureuse de ne point trop le comprendre, de ne point deviner +chaque jour, chaque nuit, chaque moment prochain de mon passage sur la +terre. Mon âme a plus de soif d’être étonnée que de tout autre chose. +L’attente, le risque, un peu de doute, l’exaltent et la vivifient bien +plus que ne le fait la possession du certain. Je crois que cela n’est +pas bien; mais je suis ainsi, malgré les reproches que je m’en fais. Je +me suis confessée plus d’une fois d’avoir pensé que je préférais croire +en Dieu que de le voir dans toute sa gloire, et j’ai été blâmée. Mon +confesseur m’a dit que c’était une bêtise plutôt qu’un péché. + +Pardonnez-moi de vous écrire sur mon pauvre être quand vous ne souhaitez +que d’apprendre quelques nouvelles de celui qui vous intéresse si +vivement. Mais je suis un peu plus que le témoin de sa vie; j’en suis +une pièce et comme un organe, quoique non essentiel. Mari et femme que +nous sommes, nos actions sont composées par le mariage, et nos +nécessités temporelles assez bien ajustées, en dépit de la différence +immense et indéfinissable de nos esprits. Je suis donc obligée de vous +parler incidemment de celle qui vous parle de lui. Peut-être que vous +concevez assez mal quelle est ma condition auprès de M. Teste, et +comment je m’arrange de passer mes jours dans l’intimité d’un homme si +original, de m’en trouver si proche et si éloignée? + +Les dames de mon âge, mes amies véritables ou apparentes, sont fort +étonnées de me voir, qui semble si bien faite pour une existence comme +la leur, et femme assez agréable, point indigne d’un sort compréhensible +et simple, accepter une position qu’elles ne peuvent se figurer le moins +du monde dans la vie d’un tel homme dont la réputation de bizarreries +les choque et les scandalise. Elles ne savent pas que le moindre +adoucissement de mon cher époux est mille fois plus précieux que toutes +les caresses des leurs. Qu’est-ce que leur amour qui se ressemble et se +répète, qui a perdu depuis longtemps tout ce qui tient de la surprise, +de l’inconnu, de l’impossible, tout ce qui fait que les moindres +effleurements sont chargés de sens, de risques et de puissance, que la +substance d’une voix est l’unique aliment de notre âme, et qu’enfin, +toutes les choses sont plus belles, plus significatives,--plus +lumineuses ou plus sinistres,--plus remarquables ou plus vaines,--selon +le seul pressentiment de ce qui se passe dans une personne changeante +qui nous est devenue mystérieusement essentielle? + +Voyez-vous, Monsieur, il faut ne pas se connaître aux délices pour les +désirer séparer de l’anxiété. Si naïve que je sois, je me doute bien de +ce que perdent les voluptés d’être apprivoisées et accommodées aux +habitudes domestiques. Un abandon, une possession qui se répondent, +gagnent infiniment, je pense, à se préparer par l’ignorance même de leur +approche. Cette suprême certitude doit jaillir d’une suprême +incertitude, et se déclarer comme la catastrophe d’un certain drame dont +nous serions bien en peine de retracer la marche et la conduite depuis +le calme jusqu’à l’extrême menace de l’événement... + +Heureusement,--ou non,--je ne suis jamais sûre, quant à moi, des +sentiments de M. Teste; et il m’importe moins de l’être que vous ne +croiriez. Tout étrangement mariée que je suis, je le suis en +connaissance de cause. Je savais bien que les grandes âmes ne se mettent +en ménage que par accident; ou bien, c’est pour se faire une chambre +tiède où ce qu’il peut entrer de femme dans leur système de vie soit +toujours saisissable et toujours enfermé. Le doux éclat d’une épaule +assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées!... +Les messieurs sont ainsi, même profonds. + +Je ne dis point ceci pour M. Teste. Il est si étrange! En vérité, on ne +peut rien dire de lui qui ne soit inexact dans l’instant même!... Je +crois qu’il a trop de suite dans les idées. Il vous égare à tout coup +dans une trame qu’il est seul à savoir tisser, à rompre, à reprendre. Il +prolonge en soi-même de si fragiles fils qu’ils ne résistent à leur +finesse que par le secours et le concert de toute sa puissance vitale. +Il les étire sur je ne sais quels gouffres personnels, et il s’aventure +sans doute, assez loin du temps ordinaire, dans quelque abîme de +difficultés. Je me demande ce qu’il y devient? Il est clair qu’on n’est +plus soi-même dans ces contraintes. Notre humanité ne peut nous suivre +vers des lumières si écartées. Son âme, sans doute, se fait une plante +singulière dont la racine, et non le feuillage, pousserait, contre +nature, vers la clarté! + +N’est-ce point là se tendre hors du monde?--Trouvera-t-il la vie ou la +mort, à l’extrémité de ses volontés attentives?--Sera-ce Dieu, ou +quelque épouvantable sensation de ne rencontrer, au plus profond de la +pensée, que le pâle rayonnement de sa propre et misérable matière? + +Il faut l’avoir vu dans ces excès d’absence! Alors sa physionomie +s’altère,--s’efface!... Un peu plus de cette absorption, et je suis sûre +qu’il se rendrait invisible. + +Mais, Monsieur, quand il me revient de la profondeur! Il a l’air de me +découvrir comme une terre nouvelle! Je lui apparais inconnue, neuve, +nécessaire. Il me saisit aveuglément dans ses bras, comme si j’étais un +rocher de vie et de présence réelle, où ce grand génie incommunicable se +heurterait, toucherait, tout à coup s’accrocherait, après tant +d’inhumains silences monstrueux! Il retombe sur moi comme si j’étais la +terre même. Il se réveille en moi, il se retrouve en moi, quel bonheur! + +Sa tête est lourde sur ma face, et de toute la force de ses nerfs je +suis la proie. Il a une vigueur et une présence effrayante dans les +mains. Je me sens dans les prises d’un statuaire, d’un médecin, d’un +assassin, sous leurs actions brutales et précises; et je me crois avec +terreur tombée entre les serres d’un aigle intellectuel. Vous dirai-je +toute ma pensée? J’imagine qu’il ne sait pas exactement ce qu’il fait, +ce qu’il pétrit. + +Tout son être qui était concentré sur un certain _lieu_ des frontières +de la conscience, vient de perdre son objet idéal, cet objet qui existe +et qui n’existe pas, car il ne tient qu’à un peu plus ou à un peu moins +de contention. Ce n’était pas trop de toute l’énergie de tout un grand +corps pour soutenir devant l’esprit l’instant de diamant qui est à la +fois l’idée, la Chose, et le seuil et la fin. Eh bien, Monsieur, quand +cet époux extraordinaire me capture et me maîtrise en quelque sorte, et +m’imprime ses forces, j’ai l’impression que je suis substituée à cet +objet de sa volonté qu’il vient de perdre. Je suis comme le jouet d’une +connaissance musculeuse. Je vous le dis comme je puis. La vérité qu’il +attendait a pris ma force et ma résistance vivante; et par une +transposition toute ineffable, ses volontés intérieures passent, se +déchargent dans ses mains dures et déterminées. Ce sont des moments bien +difficiles. Alors, que faire! Je me réfugie dans mon cœur, où je l’aime +comme je veux. + +Quant à ses sentiments à mon égard, quant à l’opinion qu’il peut avoir +de moi-même, ce sont choses que j’ignore, comme j’ignore de lui tout ce +qui ne se voit ni ne s’entend. Je vous ai dit tout à l’heure mes +suppositions; mais je ne sais véritablement en quelles pensées ou +combinaisons il passe tant d’heures. Moi, je me tiens à la surface de la +vie; je m’abandonne au fil des jours. Je me dis que je suis la servante +de l’instant incompréhensible où mon mariage s’est décidé comme de +soi-même. Instant peut-être adorable, peut-être surnaturel? + +Je ne puis pas dire que je sois aimée. Sachez que ce mot d’amour si +incertain dans son sens ordinaire et qui hésite entre bien des images +différentes, ne vaut plus rien du tout s’il s’agit des rapports du cœur +de mon époux avec ma personne. C’est un trésor scellé que sa tête, et je +ne sais s’il a un cœur. Sais-je jamais s’il me distingue; s’il m’aime ou +s’il m’étudie? Ou s’il étudie au moyen de moi? Vous comprendrez que je +n’insiste pas sur ceci. En résumé, je me sens être dans ses mains, entre +ses pensées, comme un objet qui tantôt lui est le plus familier, tantôt +le plus étrange du monde, selon le genre de son regard variable qui s’y +adapte. + +Si j’osais vous communiquer ma fréquente impression, telle que je me la +dis à moi-même, et que je l’ai souvent confiée à M. l’Abbé Mosson, je +vous dirais au figuré que je me sens vivre et me mouvoir dans la cage où +l’esprit supérieur m’enferme,--_par sa seule existence_. Son esprit +contient le mien, comme l’esprit de l’homme fait celui de l’enfant ou +celui du chien. Entendez-moi, Monsieur. Parfois je circule dans notre +maison; je vais, je viens; une idée de chanter me prend et s’élève; je +vole, en dansant de gaieté improvisée et de jeunesse inachevée, d’une +chambre à l’autre. Mais si vive que je bondisse, je ne laisse jamais de +ressentir l’empire de ce puissant absent, qui est là dans quelque +fauteuil, et songe, et fume, et considère sa main, dont il fait jouer +lentement toutes les articulations. Jamais je ne me sens l’âme sans +bornes. Mais environnée, mais enclose. Mon Dieu! Que c’est difficile à +expliquer! Je ne veux point dire _captive_. Je suis libre, mais je suis +classée. + +Ce que nous avons de plus nôtre, de plus précieux est obscur à +nous-mêmes, vous le savez bien. Il me semble que je perdrais l’être, si +je me connaissais tout entière. Eh bien, je suis transparente pour +quelqu’un, je suis vue et prévue, telle quelle, sans mystère, sans +ombres, sans recours possible à mon propre inconnu,--à ma propre +ignorance de moi-même! + +Je suis une mouche qui s’agite et vivote dans l’univers d’un regard +inébranlable; et tantôt vue, tantôt non vue, mais jamais hors de vue. Je +sais à toute minute que j’existe dans une attention toujours plus vaste +et plus générale que toute ma vigilance, toujours plus prompte que mes +soudaines et plus promptes idées. Mes plus grands mouvements de l’âme +lui sont de petits événements insignifiants. Et cependant j’ai mon +infini... que je sens. Je ne puis pas ne pas reconnaître qu’il est +contenu dans le sien, et je ne puis pas consentir qu’il le soit. C’est +une chose inexprimable, Monsieur, que je puisse penser et agir +absolument comme je veux, sans jamais, _jamais_, pouvoir rien penser ni +vouloir qui soit imprévu, qui soit important, qui soit inédit pour M. +Teste!... Je vous assure qu’une sensation si constante et si étrange +donne des idées bien profondes... je puis dire que ma vie me présente à +toute heure un modèle sensible de l’existence de l’homme dans la divine +pensée. J’ai l’expérience personnelle d’être dans la sphère d’un être +comme toutes âmes sont dans l’Être. + +Mais hélas! cette même sensation d’une présence à laquelle on ne peut se +soustraire et d’une si intime divination, n’est pas sans m’induire +quelquefois en de viles pensées. Je suis tentée. Je me dis que cet homme +est peut-être réprouvé, que je m’expose grandement dans son voisinage, +et que je vis sous les feuilles d’un mauvais arbre... Mais je m’aperçois +presque aussitôt que ces réflexions spécieuses dissimulent elles-mêmes +le péril contre quoi elles me conseillent de me mettre en garde. Je +devine dans leurs replis une suggestion bien habile de rêver à une autre +vie plus délicieuse, à d’autres hommes... Et je me fais horreur. Je +reviens sur mon sort; je sens qu’il est ce qu’il doit être; je me dis +que je _veux_ mon sort, que je le choisis de nouveau à chaque instant; +j’entends intérieurement la voix si nette et si profonde de M. Teste qui +m’appelle... Mais si vous saviez de quels noms! + +Il n’y a pas de femme au monde nommée comme moi. Vous savez quels noms +ridicules échangent les amants: quelles appellations de chiens et de +perruches sont les fruits naturels des intimités charnelles. Les paroles +du cœur sont enfantines. Les voix de la chair sont élémentaires. M. +Teste, d’ailleurs, pense que l’amour consiste _à pouvoir être bêtes +ensemble_,--toute licence de niaiserie et de bestialité. Aussi +m’appelle-t-il à sa façon. Il me désigne presque toujours selon ce qu’il +veut de moi. A soi seul, le nom qu’il me donne me fait entendre d’un mot +ce à quoi je m’attende, ou ce qu’il faut que je fasse. Quand ce n’est +rien de particulier qu’il désire, il me dit: _Être_, ou _Chose_. Et +parfois il m’appelle _Oasis_, ce qui me plaît. + +Mais il ne me dit jamais que je suis bête,--ce qui me touche bien +profondément. + +M. l’abbé qui a une grande et charitable curiosité de mon mari, et une +sorte de pitoyable sympathie pour un esprit si séparé, me dit +franchement que M. Teste lui inspire des sentiments bien difficiles à +accorder entre eux. Il me disait l’autre jour: _Les visages de Monsieur +votre mari sont innombrables!_ + +Il le trouve «un monstre d’isolement et de connaissance singulière», et +il l’explique, quoique à regret, par un orgueil de ces orgueils qui vous +retranchent des vivants, et non seulement des actuels vivants, mais des +vivants éternels;--un orgueil qui serait tout abominable et quasi +satanique, si cet orgueil n’était, dans cette âme trop exercée, +tellement âprement tourné contre soi-même, et ne se connaissait si +exactement, que le mal, peut-être, en était comme énervé dans son +principe. + + «_Il s’abstrait affreusement du bien_, me dit l’abbé, _mais il + s’abstrait heureusement du mal... Il y a en lui je ne sais quelle + effrayante _pureté_, quel détachement, quelle force et quelle lumière + incontestables. Je n’ai jamais observé une telle absence de troubles + et de doutes dans une intelligence très profondément travaillée. Il + est terriblement tranquille! On ne peut lui attribuer aucun malaise de + l’âme, aucunes ombres intérieures,--et rien, d’ailleurs, qui dérive + des instincts de crainte ou de convoitise... Mais rien qui s’oriente + vers la Charité._ + + «_C’est une île déserte que son cœur... Toute l’étendue, toute + l’énergie de son esprit l’environnent et le défendent; ses profondeurs + l’isolent et le gardent contre la vérité. Il se flatte qu’il y est + bien seul... Patience, chère dame. Peut-être, certain jour, + trouvera-t-il quelque empreinte sur le sable... Quelle heureuse et + sainte terreur, quelle épouvante salutaire, quand il connaîtra, à ce + pur vestige de la grâce, que son île est mystérieusement habitée!..._» + +Alors j’ai dit à M. l’abbé que mon mari me faisait penser bien souvent à +un _mystique sans Dieu_... + + --«_Quelle lueur!_ a dit l’abbé,--_quelles lueurs, les femmes + quelquefois tirent des simplicités de leurs impressions et des + incertitudes de leur langage!..._» + +Mais aussitôt, et à soi-même, il répliqua: + + --«_Mystique sans Dieu!... Lumineux non-sens!... Voilà qui est bientôt + dit!... Fausse clarté... Un mystique sans Dieu, Madame, mais il n’est + point de mouvement concevable qui n’ait sa direction et son sens, et + qui n’aille enfin quelque part!... Mystique sans Dieu!... Pourquoi pas + un Hippogriffe, un Centaure!_ + + --_Pourquoi pas un Sphinx, Monsieur l’abbé?_» + +Il est d’ailleurs chrétiennement reconnaissant à M. Teste de la liberté +qui m’est laissée de suivre ma foi et de me livrer à mes dévotions. J’ai +toute licence d’aimer Dieu et de le servir, et je me puis partager très +heureusement entre mon Seigneur et mon cher époux. M. Teste quelquefois +me demande de lui parler de mon oraison, de lui expliquer aussi +exactement que je le puisse, comment je m’y mets, comment je m’y +applique et m’y soutiens; et il désire de savoir si je m’y abîme aussi +véritablement que je le crois. Mais à peine j’ai commencé de chercher +mes mots dans mon souvenir, il me devance, il s’interroge soi-même, et +se mettant prodigieusement à ma place, il me dit sur ma propre prière de +telles choses, il m’en donne de telles précisions qu’elles l’éclairent, +la rejoignent en quelque sorte dans son altitude secrète,--et qu’il m’en +communique la disposition et le désir!... Il y a dans son langage je ne +sais quelle puissance de faire voir et entendre ce que l’on a de plus +caché... Et cependant, ce sont des propos humains que les siens, rien +qu’humains; ce ne sont que les formes très intimes de la foi +reconstituées par artifice, et articulées à merveille par un esprit +incomparable d’audace et de profondeur! On dirait qu’il a froidement +exploré l’âme fervente... Mais il manque affreusement à cette +recomposition de mon cœur brûlant et de sa foi, son essence qui est +_espérance_... Il n’y a pas un grain d’espérance dans toute la substance +de M. Teste; et c’est pourquoi je trouve un certain malaise dans cet +exercice de son pouvoir. + + * * * * * + +Je n’ai plus grand’chose à vous dire aujourd’hui. Je ne m’excuse pas +d’avoir écrit si longuement, puisque vous me l’avez demandé et que vous +vous dites d’une avidité insatiable de tous les faits et gestes de votre +ami. Il faut en finir cependant. Voici l’heure de la promenade +quotidienne. Je vais mettre mon chapeau. Nous irons doucement par les +ruelles fort pierreuses et tortueuses de cette vieille ville que vous +connaissez un peu. Nous allons, à la fin, où vous aimeriez d’aller si +vous étiez ici, à cet antique jardin où tous les gens à pensées, à +soucis et à monologues descendent vers le soir, comme l’eau va à la +rivière, et se retrouvent nécessairement. Ce sont des savants, des +amants, des vieillards, des désabusés et des prêtres; tous les _absents_ +possibles, et de tous les genres. On dirait qu’ils recherchent leurs +éloignements mutuels. Ils doivent aimer de se voir sans se connaître, et +leurs amertumes séparées sont accoutumées à se rencontrer. L’un traîne +sa maladie, l’autre est pressé par son angoisse; ce sont des ombres qui +se fuient; mais il n’y a pas d’autre lieu pour y fuir les autres que +celui-ci, où la même idée de la solitude attire invinciblement chacun de +tous ces êtres absorbés. Nous serons tout à l’heure dans cet endroit +digne des morts. C’est une ruine botanique. Nous y serons un peu avant +le crépuscule. Voyez-nous, marchant à petits pas, livrés au soleil, aux +cyprès, aux cris d’oiseau. Le vent est froid au soleil, le ciel trop +beau parfois me serre le cœur. La cathédrale cachée sonne. Il y a, +par-ci, par-là, des bassins ronds et surhaussés qui me viennent à la +ceinture. Ils sont pleins jusqu’à la margelle d’une eau noire et +impénétrable, sur laquelle sont appliquées les énormes feuilles du +Nymphéa Nelumbo; et les gouttes qui s’aventurent sur ces feuilles +roulent et brillent comme du mercure. M. Teste se laisse distraire par +ces grosses gouttes vivantes, ou bien il se déplace lentement entre les +«planches» à étiquettes vertes, où les spécimens du règne végétal sont +plus ou moins cultivés. Il jouit de cet ordre assez ridicule et se +complaît à épeler les noms baroques: + + _Antirrhinum Siculum + Solanum Warscewiezii!!!_ + +Et ce _Sisymbriifolium_, quel patois!... Et les _Vulgare_, et les +_Asper_, et les _Palustris_, et les _Sinuata_, et les _Flexuosum_, et +les _Prœaltum_!!! + +--_C’est un jardin d’épithètes_, dit-il l’autre jour, _jardin +dictionnaire et cimetière..._ + +Et après un temps, il se dit: «_Doctement mourir... Transiit +classificando._» + +Recevez, Monsieur et Ami, tous nos remerciements, et nos bons souvenirs. + +Émilie Teste. + + + + +EXTRAITS DU LOG-BOOK DE MONSIEUR TESTE + + +_Une prière de M. Teste_: Seigneur, j’étais dans le néant, infiniment +nul et tranquille. J’ai été dérangé de cet état pour être jeté dans le +carnaval étrange... et fus par vos soins doué de tout ce qu’il faut pour +pâtir, jouir, comprendre et me tromper; mais ces dons inégaux. + +Je vous considère comme le maître de ce noir que je regarde quand je +pense, et sur lequel s’inscrira la dernière pensée. + +Donnez, ô Noir,--donnez la suprême pensée... + +Mais toute pensée généralement quelconque peut être «suprême pensée». + +S’il en était autrement, s’il en fût une _suprême en soi_ et _par soi_, +nous pourrions la trouver par réflexion ou par hasard; et étant trouvée, +devrions mourir. Ce serait pouvoir mourir d’une certaine pensée, +seulement parce qu’elle n’a point de suivante. + +Je confesse que j’ai fait une idole de mon esprit, mais je n’en ai pas +trouvé d’autre. Je l’ai traitée par des offrandes, par des injures. Non +comme chose mienne. Mais... + + * + + * * + +Analogie du mot de de Maistre sur la conscience d’un honnête homme! Je +ne sais pas ce qu’est la conscience d’un sot, mais celle d’un homme +d’esprit est pleine de sottises. + + * + + * * + +Je ne sais pas telle chose; je ne puis pas saisir telle chose, mais je +_sais_ Portius qui la possède. Je possède mon Portius, que je manœuvre +en tant qu’homme et qui contient ce que je ne sais pas. + + * + + * * + +Il y a des personnages qui sentent que leurs sens les séparent du réel, +de l’être. Ce sens en eux _infecte_ leurs autres sens. + +Ce que je vois m’aveugle. Ce que j’entends m’assourdit. Ce en quoi je +sais, cela me rend ignorant. J’ignore en tant et pour autant que je +sais. Cette illumination devant moi est un bandeau et recouvre ou une +nuit ou une lumière plus... Plus quoi? Ici le cercle se ferme, de cet +étrange renversement: la connaissance, comme un nuage sur l’être; le +monde brillant, comme taie et opacité. + +Otez toute chose que j’y voie. + + * + + * * + +Cher Monsieur, vous êtes parfaitement «dénué d’intérêt».--Mais pas votre +squelette--ni votre foie, ni lui-même votre cerveau.--Et ni votre air +bête et ni ces yeux tard venus--et toutes vos idées.--Que ne puis-je +seulement connaître le mécanisme d’un sot! + + * + + * * + +Je ne suis pas fait pour les romans ni pour les drames. Leurs grandes +scènes, colères, passions, moments tragiques, loin de m’exalter me +parviennent comme de misérables éclats, des états rudimentaires où +toutes les bêtises se lâchent, où l’être se simplifie jusqu’à la +sottise; et il se noie au lieu de nager dans les circonstances de l’eau. + + * + + * * + +Je ne lis pas dans le journal ce drame sonore, cet événement qui fait +palpiter tout cœur. Où me conduiraient-ils, sinon rien qu’au seuil même +de ces problèmes abstraits où je suis déjà tout entier situé? + + * + + * * + +Je suis rapide ou rien.--Inquiet, explorateur effréné. Parfois je me +reconnais à une vue particulièrement personnelle et capable de +généralisation. + +Ces vues tuent les autres vues qui ne peuvent être portées au +général--soit défaut de puissance chez le voyant, soit par autre cause? + +Il en résulte un individu ordonné selon les puissances de ses pensées. + + * + + * * + +Homme toujours debout sur le cap Pensée, à s’écarquiller les yeux sur +les limites ou des choses, ou de la vue... + +Il est impossible de recevoir la «vérité» de soi-même. Quand on la sent +se former (c’est une impression), on forme du même coup un _autre soi +inaccoutumé_... dont on est fier,--dont on est jaloux... (C’est un +comble de politique interne.) + +Entre Moi clair et Moi trouble; entre Moi juste et Moi coupable, il y a +de vieilles haines et de vieux arrangements, de vieux renoncements et de +vieilles supplications. + + * + + * * + +_Sorte de prière particulière_: + +«Je remercie cette injustice, cet affront qui m’a réveillé, et dont la +vive sensation m’a jeté loin de sa cause ridicule, me donnant aussi la +force et le goût de ma pensée tellement qu’enfin mes travaux ont eu le +bénéfice de ma colère; la recherche de mes lois a profité de +l’incident.» + + * + + * * + +Pourquoi j’aime ce que j’aime? Pourquoi je hais ce que je hais? + +Qui n’aurait le désir de renverser la table de ses désirs et de ses +dégoûts? De changer le sens de ses mouvements instinctifs? + +Comment se peut-il que je sois à la fois comme une aiguille aimantée et +comme un corps indifférent?... + +Je contiens un être moindre auquel il me faut obéir sous une peine +inconnue, qui est mort. + +Aimer, haïr sont au-dessous. + +Aimer, haïr--_paraissent_ à moi des hasards. + + * + + * * + +C’est ce que je porte d’inconnu à moi-même qui me fait moi. + +C’est ce que j’ai d’inhabile, d’incertain qui est bien moi-même. + +Ma faiblesse, ma fragilité... + +Les lacunes sont ma base de départ. Mon impuissance est mon origine. + +Ma force sort de vous. Mon mouvement va de ma faiblesse à ma force. + +Mon dénuement réel engendre une richesse imaginaire; et je suis cette +symétrie; je suis l’acte qui annule mes désirs. + +Il y a en moi quelque faculté plus ou moins exercée, de considérer,--et +même de devoir considérer--mes goûts et mes dégoûts comme purement +accidentels. + +Si j’en savais plus, peut-être verrais-je une nécessité--au lieu de ce +hasard.--Mais voir cette nécessité, cela est encore distinct... Ce qui +me contraint n’est pas moi. + + * + + * * + +Soumets-toi tout entier à ton meilleur moment, à ton plus grand +souvenir. + +C’est lui qu’il faut reconnaître comme roi du temps, + +Le plus grand souvenir, + +L’état où doit te reconduire toute discipline. + +Lui qui te donne de te mépriser, ainsi que de te préférer justement. + +Tout par rapport à Lui, qui installe dans ton développement une mesure, +des degrés. + +Et s’il est dû à quelque autre que toi--nie-le et sache-le. + +Centre de ressort, de mépris, de pureté. + +Je m’immole intérieurement à ce que je voudrais être! + + * + + * * + +L’idée, le principe, l’éclair, le premier moment du premier état, le +saut, le bond hors de la suite... A d’autres, préparations et +exécutions. Jette là le filet. Voici le lieu de la mer où vous +trouverez. Adieu. + + * + + * * + +... Vieux désir (te revoilà périodique souffleur) de tout reconstruire +en matériaux purs: rien que d’éléments définis, rien que de relations +nettes, rien que de contacts et de contours dessinés, rien que de formes +conquises, et pas de vague. + + * + + * * + +Méditations sur son ascendance, sa descendance. + +Étrangeté de ces échos de l’UN. + +Quoi, ce bloc moi trouve des parties hors de lui!... + +... Cette manière de regarder qui me contient tout entier, qui présage, +prépare dans un certain sourire toute mon explicite pensée,--cette tenue +de la _Chose_ entre le pli du coin gauche de ma bouche et les pressions +des paupières et les torsions des moteurs de l’œil - cet acte essentiel +de moi, cette définition, cette condition singulière - existe sur cet +autre visage, sur ce visage de quelque mort, sur celui-ci déjà, encore +sur cet autre - en divers âges, époques - Eh! je le sais bien - ces +exemplaires n’ont pas éprouvé les mêmes choses; bien diverses leurs +expériences et leurs sciences... mais - n’importe! - _Ils ne se trompent +pas entre eux._ - Ils se devinent. + +Admirable parenté mathématique des hommes - Que dire de cette forêt de +relations et de correspondances? (Nous n’avons pas même la moitié des +mots que les Romains avaient pour en parler.) Quels mélanges et quelles +diffusions! + + +ENSEMBLE + +Autrui, ma caricature, mon modèle, les deux. + +Autrui que j’immole justement dans le silence; que je brûle sous le nez +de mon--âme! + +Et Moi! que je déchire, et que je nourris de sa propre substance +toujours re-mâ-chée, seul aliment pour qu’il s’accroisse! + + * + + * * + +Autrui que j’aime faible; que fort, j’adore et bois;--je te préfère +intelligent et passif... à moins que, rareté, et jusqu’à ce que, +peut-être - un autre _Même_ paraisse - une réponse précise... + +En attendant, qu’importe le reste! + + * + + * * + +Je sens infiniment le pouvoir, le vouloir, parce que je sens infiniment +l’informe et le hasard qui les baigne, les tolère, et tend à reprendre +sa fatale liberté, sa figure indifférente, son niveau d’égale chance. + + * + + * * + +En quoi cet après-midi, cette fausse lumière, cet aujourd’hui, ces +incidents connus, ces papiers, ce tout quelconque se distingue-t-il d’un +autre tout, d’un _avant-hier_? Les sens ne sont pas assez subtils pour +voir que des changements ont eu lieu. Je sais bien que ce n’est le même +jour, mais je ne fais que le savoir. + +Pas assez subtils, mes sens, pour défaire cette œuvre si fine ou si +profonde qui est le passé; pas assez subtils pour que je distingue que +ce lieu ou ce mur ne sont pas identiques, peut-être, à ce qu’ils étaient +l’autre jour. + + +POÈME + +(_traduit du langage Self_) + + J’allais peut-être vous aimer, + O mon Esprit! + Mais je m’avise + Que je vous aimais tant, déjà! + J’allais peut-être vous aimer, + O mon Esprit! + Mais je m’avise, ô mon Esprit, + Que je t’aimais déjà d’une tout autre sorte! + Tu te fais souvenir non d’autres, mais de toi, + Et tu deviens toujours plus semblable à nul autre. + Plus autrement le même, et plus même que moi. + O Mien--mais qui n’es pas encor tout à fait Moi! + + +SI LE MOI POUVAIT PARLER + +Quelle injure qu’un compliment!--On ose me louer! Ne suis-je pas au delà +de toute qualification? Voilà ce que dirait un Moi, si lui-même +_osait_!-- + +Et si le Moi pouvait parler (Refrain). + + +LE RICHE D’ESPRIT + +Cet homme avait en soi de telles possessions, de telles perspectives; il +était fait de tant d’années de lectures, de réfutations, de méditations, +de combinaisons internes, d’observations; de telles ramifications, que +ses réponses étaient difficiles à prévoir; qu’il ignorait lui-même à +quoi il aboutirait, quel aspect le frapperait enfin, quel sentiment +prévaudrait en lui, quels crochets et quelle simplification inattendue +se feraient, quel désir naîtrait, quelle riposte, quels éclairages. + +Peut-être était-il parvenu à cet étrange état de ne pouvoir regarder sa +propre décision ou réponse intérieure, que sous l’aspect d’un expédient, +sachant bien que le développement de son attention serait infini et que +l’_idée_ d’en _finir_ n’a plus aucun sens, dans un esprit qui se connaît +assez. Il était au degré de _civilisation intérieure_ où la conscience +ne souffre plus d’opinions qu’elle ne les accompagne de leur cortège de +modalités, et qu’elle ne se repose (si c’est là se reposer) que dans le +sentiment de ses prodiges, de ses exercices, de ses substitutions, de +ses précisions innombrables. + +... Dans sa tête où derrière les yeux fermés se passaient des rotations +curieuses,--des changements si variés, si libres, et pourtant si +limités,--des lumières comme celles que ferait une lampe portée par +quelqu’un qui visiterait une maison dont on verrait les fenêtres dans la +nuit, comme des fêtes éloignées, des foires de nuit, mais qui pourraient +se changer en gares et en sauvageries si l’on pouvait en approcher--ou +en effrayants malheurs,--ou en vérités et révélations... + +C’était comme le sanctuaire et le lupanar des possibilités. + +L’habitude de méditation faisait vivre cet esprit au milieu--au +moyen--d’états rares; dans une supposition perpétuelle d’expériences +purement idéales; dans l’usage continuel des conditions-limites et des +phases critiques de la pensée... + +Comme si les raréfactions extrêmes, les vides inconnus, les températures +hypothétiques, les pressions et les charges monstrueuses avaient été ses +ressources naturelles--et que rien ne pût être pensé en lui qu’il ne le +soumît par cela seul au traitement le plus énergique et ne recherchât +tout le domaine de son existence. + + * + + * * + +Ce goût, et parfois ce talent de la _transcendance_,--j’entends par là +une incohérence _réelle_, plus vraie que toute cohérence proposée, avec +le sentiment d’être ce qui passe _immédiatement_ d’une chose à l’autre, +de traverser en quelque manière les plus divers ordres--ordres de +grandeur... points de vue, accommodations étrangères... Et ces brusques +retours à soi, coupant quoi que ce soit; et ces vues bifides, ces +attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées +dans _le leur_... C’est moi. + + * + + * * + +Méprise tes pensées, comme d’elles-mêmes elles passent.--Et +repassent!... + + * + + * * + +LE JEU PERSONNEL. + +_Règle du jeu._ + +La partie est gagnée si l’on se trouve digne de son approbation. + +Si la partie gagnée l’a été par calcul, avec volonté, suite et +lucidité,--le gain est le plus grand possible. + + +L’HOMME DE VERRE + +«Si droite est ma vision, si pure ma sensation, si maladroitement +complète ma connaissance, et si déliée, si nette ma représentation, et +ma science si achevée que je me pénètre depuis l’extrémité du monde +jusqu’à ma parole silencieuse; et de l’informe _chose_ qu’on désire se +levant, le long de fibres connues et de centres ordonnés, je me _suis_, +je me réponds, je me reflète et me répercute, je frémis à l’infini des +miroirs--je suis de verre.» + + * + + * * + +Ma solitude--qui n’est que le manque depuis beaucoup d’années, d’_amis_ +longuement, profondément vus; de conversations étroites, dialogues sans +préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher.--Ce +n’est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance +vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué +du monde, obstacle et ombre du moi--autre moi--intelligence rivale, +irrépressible--ennemi le meilleur ami, hostilité divine, +fatale,--intime. + +Divine, car supposé un dieu qui vous imprègne, pénètre, infiniment +domine, infiniment devine--sa joie d’être combattu par sa créature qui +essaie imperceptiblement d’être, se sépare... La dévorer et qu’elle +renaisse; et une joie commune et un agrandissement. + +Si nous savions, nous ne parlerions pas--nous ne penserions pas, nous ne +nous parlerions pas. + +La connaissance est comme étrangère à l’être même.--Lui s’ignore, +s’interroge, se fait répondre... + + * + + * * + +De quoi j’ai souffert le plus? Peut-être de l’habitude de développer +toute ma pensée--d’aller jusqu’au bout en moi. + + * + + * * + +Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque +comme l’ornement futile des miennes; et je les vois comme on voit en +pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges +faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les +mêmes. + + * + + * * + +Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je +me nie--je me tue. + + * + + * * + +Dégoûté d’avoir raison, de faire ce qui réussit, de l’efficacité des +procédés, essayer autre chose. + + + + +TABLE + + + Préface 9 + La soirée avec M. Teste 21 + Lettre d’un ami 55 + Lettre de Madame Émilie Teste 83 + Extraits du log-book de Monsieur Teste 115 + + + + +Paris.--Imprimerie Chantenay. 6-6-1929 + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75440 *** |
