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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75447 ***
+
+
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+ HENRI ARDEL
+
+ LE
+ MAL D’AIMER
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
+
+ Tous droits réservés
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+
+Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1904.
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+
+DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+ *Le Mal d’aimer 1 vol. in-16.
+ *Cœur de sceptique 1 vol. in-16.
+ (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.)
+ *Rêve blanc 1 vol. in-16.
+ *Tout arrive 1 vol. in-16.
+ *L’Heure décisive 1 vol. in-16.
+ *Seule 1 vol. in-16.
+ *Mon Cousin Guy 1 vol. in-16.
+ *Renée Orlis 1 vol. in-16.
+ *Le Rêve de Suzy 1 vol. in-16.
+ *Au Retour 1 vol. in-16.
+ L’Absence 1 vol. in-16.
+ La Faute d’autrui 1 vol. in-16.
+ L’Été de Guillemette 1 vol. in-16.
+ L’Aube 1 vol. in-16.
+ La Nuit tombe 1 vol. in-16.
+ Le Chemin qui descend 1 vol. in-16.
+ L’Étreinte du passé 1 vol. in-16.
+ Le Feu sous la cendre 1 vol. in-16.
+
+Les volumes dont le titre est précédé d’un astérisque peuvent être mis
+entre toutes les mains.
+
+
+PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--25732
+
+
+
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+A
+
+MADAME ROBERT MASSON
+
+Affectueux hommage.
+
+H. A.
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+
+LE MAL D’AIMER
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+PREMIÈRE PARTIE
+
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+
+I
+
+
+Le train s’arrêta. Sur toute la longueur des voitures, une voix monotone
+d’employé annonça:
+
+--Villers-sur-Mer!... Villers!
+
+Des portières s’ouvrirent. Celle de son compartiment repoussée d’un
+geste vif, France Danestal--France, diminutif de Françoise--sauta sur le
+quai, aspirant à pleines lèvres la chaude brise d’août. Ses prunelles,
+très larges dans l’iris extraordinairement bleu, cherchaient tout de
+suite la mer, entrevue du wagon. Mais le train la lui masquait encore;
+et, seulement, elle aperçut le lointain vert des coteaux boisés qu’un
+éclatant soleil marbrait d’ombres crues.
+
+--Eh bien! France, si tu voulais bien aider ta sœur à descendre son sac
+de voyage? jeta Mme Danestal avec un peu d’impatience, devant la
+distraction de sa plus jeune fille qui obligeait la sœur aînée, la très
+jolie et très élégante Colette, à se débrouiller seule au milieu de ses
+menus bagages.
+
+France, rappelée à elle-même, tendit les bras et reçut tous les sacs,
+ombrelles, châles que lui passaient en abondance ses compagnes de route;
+puis elle aida sa mère, qui était un peu forte, à descendre des hauteurs
+du wagon. Colette, à son tour, avait sauté à terre et humait avec
+plaisir la brise de mer qui effleurait d’une bienfaisante caresse
+l’imperceptible brûlure de ses joues colorées par la chaleur de ce jour
+d’été.
+
+Le train s’ébranlait vers Houlgate. Mme Danestal, volontiers tourmentée
+de petits soucis, interrogea, prise d’inquiétude:
+
+--Vous êtes sûres, mes enfants, que nous n’avons rien oublié? France, tu
+as bien regardé, dans le compartiment?
+
+--Oui, mère. Vois toi-même, nos colis, nos innombrables colis! sont
+autour de nous. Maintenant, allons retrouver nos malles pour gagner
+l’hôtel, où peut-être il fera frais.
+
+Vive, fine comme une Tanagra, elle se détournait et, suivant le flot des
+voyageurs amenés par la saison commençante d’août, elle s’engagea sur la
+voie à franchir, de ce pas ailé, souple, des créatures très jeunes.
+
+Derrière elle, plus lentes, soigneuses de leurs aises, Colette et sa
+mère traversaient aussi, Mme Danestal trébuchant un peu sur l’acier des
+rails.
+
+Tout de suite, le regard de France avait couru vers le large horizon de
+mer qu’elle apercevait enfin, miroitant et bleu, par delà les vergers
+plantés de pommiers, les bouquets d’arbres des jardins, les toitures
+effilées des villas. Mais au passage, les larges prunelles--où la vie
+luisait ardente--s’arrêtèrent retenues par une silhouette masculine
+campée devant la porte de sortie des voyageurs. Et aussitôt un petit
+sourire où il y avait de la malice, avec un peu de dédain, souleva sa
+lèvre expressive. Elle murmura:
+
+--Oh! cette Colette!... Je comprends pourquoi elle a pris tant de soin
+de bien remettre son voile!
+
+Arrêtée sur le quai, elle se détournait inconsciemment, regardant sa
+sœur qui arrivait aussi fraîche de visage et de toilette que si elle
+sortait en droite ligne de sa chambre. Elle venait de voyager cinq
+heures, et pas une ondulation n’était dérangée sur la nuque dorée; il
+n’y avait pas un faux pli sur le col de mousseline d’une impeccable
+fraîcheur, pas trace de fatigue sur la peau d’un éclat de fleur, rosée
+comme la blouse de toile de soie qui moulait une taille incomparable;
+pas ombre de poussière sur la jupe coupée savamment pour trahir à
+souhait la ligne parfaite des hanches.
+
+En femme habituée à éveiller l’attention partout où elle paraissait,
+Colette, caressée au passage par la muette flatterie des regards,
+avançait avec une apparente indifférence de déesse pour l’hommage des
+foules. Mais, tout de suite, ses yeux avaient distingué le jeune homme
+aux allures de clubman en villégiature qui, descendu de la charrette
+anglaise qu’il conduisait, attendait sur le quai qu’elle daignât
+recevoir son salut.
+
+Et une bouffée de plaisir lui monta au cerveau... Allons, la partie
+s’engageait bien! Paul Asseline était toujours sous le charme. A elle de
+profiter de toutes les facilités qu’allait lui offrir la vie de bains de
+mer, pour achever la conquête de ce millionnaire que souhaitaient
+séduire toutes ses ambitions de jolie fille du monde sans fortune et
+avide de luxe.
+
+Lui, un peu rouge sous le hâle de la peau brûlée par l’air marin,
+s’inclinait ravi, une allégresse mal contenue dans ses yeux clairs, dont
+l’expression était bonne et douce, pas très intelligente. Tout à la joie
+de sentir dans la sienne la petite main gantée coquettement, il oubliait
+même de saluer France, aussi bien que de présenter son compagnon de
+promenade, un grand garçon d’une trentaine d’années, qui, resté
+discrètement en arrière, observait la scène avec une lueur de curiosité
+et d’amusement dans ses prunelles grises. Souriant et troublé, Asseline
+enfilait au hasard phrase sur phrase à l’adresse de Mme Danestal et
+s’excusait de sa présence à la gare.
+
+--J’espère, madame, que vous ne me trouverez pas indiscret d’être venu
+ainsi vous présenter mes hommages dès la première minute de votre
+arrivée.
+
+--C’est, au contraire, très aimable à vous. Mais vous en saviez donc
+l’heure?
+
+Il rougit derechef:
+
+--Je m’étais permis de passer à votre hôtel pour m’en informer, désirant
+pouvoir vous offrir mes services de vieil habitué de Villers, au cas où
+j’aurais l’occasion très heureuse de vous être bon à quelque chose.
+
+Correctement, il s’adressait à Mme Danestal; mais France, autant que
+Colette elle-même, savait bien que, en cet instant, une seule personne
+existait pour lui dans la gare de Villers. Sa jeune perspicacité avait
+été aiguisée par les spectacles de la vie mondaine menée à la suite de
+sa mère et de sa sœur, aussi bien que par les conversations entendues
+journellement dans le milieu éclectique, très parisien et très lettré,
+où vivait son père, Robert Danestal, l’auteur illustre de divers poèmes,
+surtout de très beaux sonnets, qui lui avaient ouvert l’Institut.
+
+Tout en aidant sa mère dans la corvée de reconnaître les bagages, elle
+observait d’un œil clair, un peu méprisant, les manèges de la savante
+coquetterie de Colette. Celle-ci, en apparence, tout occupée de ses
+malles, continuait, en réalité, à envelopper des grâces de son sourire
+et de son regard bleu tendre le jeune homme qui la suivait avec une
+docilité fervente de caniche ou d’amoureux.
+
+«Il est touchant vraiment! précisa la pensée moqueuse de France; et elle
+est admirable! C’est une artiste en son genre. Si elle ne part pas
+fiancée de Villers, il faudra vraiment que la famille Asseline soit
+prodigieusement forte. Il est vrai que ce bon Paul n’a pas l’air doué
+d’une volonté de fer...»
+
+Il paraissait, en effet, un de ces excellents garçons un peu mous,
+d’humeur aimable et d’intelligence paisible, qui n’ont d’autre souci que
+de se laisser vivre aussi agréablement que possible, trouvant tout
+naturel de posséder une grosse fortune qu’ils seraient incapables de
+gagner.
+
+Que Colette eût le talent de dominer et de diriger sa limpide volonté,
+et elle était sûre d’atteindre enfin ce port du mariage riche auquel,
+sans succès, elle essayait de parvenir depuis son officielle entrée dans
+le monde, quatre ans plus tôt.
+
+Car c’était une personne pratique et point du tout sentimentale que la
+très jolie Colette Danestal. Ayant vu autour d’elle, depuis son enfance,
+de continuelles difficultés d’argent dans une maison où les fantaisies
+artistiques--et autres--du père, les goûts mondains de la mère,
+s’accommodaient fort mal de revenus plutôt modestes, elle s’était bien
+juré, instruite par l’expérience, d’échapper pour son compte, dans
+l’avenir, à de pareils soucis! Et cela, de par la grâce de sa jeune
+beauté, dont elle se sentait capable d’user avec toute la science
+nécessaire.
+
+A aucun prix, certes, elle n’eût suivi l’exemple de sa sœur aînée,
+Marguerite, qui, quelques années plus tôt, avait fait la folie d’un
+mariage d’amour avec un garçon de bonne famille, sans nulle fortune, et
+qui, depuis lors, végétait avec lui dans les pays perdus où le retenait
+un modeste poste dans les Forêts.
+
+Douée d’un sens très net de la réalité, Colette savait à merveille que
+les filles à peu près sans dot, et cependant désireuses de se marier
+richement, ne peuvent exiger tous les mérites et qualités chez ceux qui
+daignent songer à les épouser, étant pourvus de belles rentes. Et
+sagement, sans grand effort d’ailleurs, elle s’était dit que si la
+destinée lui offrait un mari capable de satisfaire ses goûts de luxe,
+homme du monde autant que possible, elle le tenait quitte du reste,
+certaine de trouver toujours le moyen d’être, ensuite, heureuse à sa
+guise.
+
+Seulement jusqu’alors, si adroite fût-elle, si fêtée partout où elle
+apportait le rayonnement de son joli visage, elle n’était pas parvenue à
+conquérir le fiancé d’élection, c’est-à-dire très fortuné, qu’elle
+ambitionnait, bien qu’elle s’y employât avec un art qui révoltait sa
+jeune sœur. Celle-ci ne le lui pardonnait pas, trop indépendante et trop
+fière pour admettre une excuse à cette infatigable chasse.
+
+Presque une honte, elle éprouvait en pensant que c’était afin d’arriver
+au dénouement conjugal souhaité par Colette qu’avait été choisie cette
+villégiature à Villers, où les richissimes Asseline, fabricants de
+toiles d’emballage, bâches, etc., possédaient une superbe villa.
+
+Mme Danestal, d’ailleurs, ne partageait en rien ce sentiment, ravie, au
+contraire, de l’empressement de Paul Asseline, en bonne mère,
+extrêmement désireuse de marier, et de bien marier, ses filles... A
+commencer par Colette, dont la beauté, l’élégance, la science de la
+toilette flattaient son amour-propre; avec qui elle était en parfaite
+union de goûts mondains; toutes deux dominées sans cesse par la pensée
+de bien remplir, avec des ressources limitées, leur personnage de femmes
+très «chic» dans le Tout-Paris dont elles faisaient partie.
+
+Aussi, quand les malles retrouvées, chargées, Asseline dut se résigner à
+ouvrir devant elle la porte de l’omnibus, elle lui dit avec effusion:
+
+--Combien vous avez été aimable de venir ainsi à notre rencontre!
+J’espère que vous me fournirez bientôt l’occasion de vous en remercier
+mieux. J’irai voir madame votre mère. Mais n’oubliez pas que nous
+comptons sur votre prochaine visite!
+
+--Madame, je serai trop heureux d’aller vous présenter mes hommages à
+l’hôtel, dès que je pourrai le faire sans vous déranger. Vers quelle
+heure ce serait-il possible?
+
+--Oh! nous ne sortirons guère au commencement de l’après-midi... Colette
+et moi, nous redoutons beaucoup la chaleur. Pour ma part, je circule
+fort peu... Mais mes filles adorent la plage!...
+
+Il glissa, avec autant de diplomatie qu’il en était capable:
+
+--On y a, en ce moment, de très beaux couchers de soleil! Je suis sûr
+que celui de ce soir va être magnifique!
+
+Imperceptiblement, il s’était tourné vers Colette qu’il enveloppait d’un
+regard heureux et suppliant. Mais elle voyait revenir France, dépêchée
+par sa mère pour un renseignement, dans la gare; et elle dit simplement,
+avec un sourire qui était la séduction même:
+
+--Je ne sais trop si j’aurai le loisir de sortir tantôt, car nous allons
+être occupées par notre installation... Peut-être cependant, vers cinq
+heures et demie, pourrai-je m’échapper un instant pour descendre jusqu’à
+la plage... Au revoir...
+
+Elle lui tendait la main. Il serra les doigts si fort, à l’anglaise,
+qu’il froissa un peu la peau fine, sous les bagues... Mais elle se
+montra à la hauteur de la situation et ne broncha pas, montant à son
+tour dans l’omnibus, d’un mouvement qui découvrit son pied menu,
+irréprochablement chaussé de cuir fauve. France la suivit et la voiture
+s’ébranla pour descendre la côte qui s’enfonçait dans le joli pays vert.
+
+Alors Asseline, réduit à sa seule société, n’étant plus absorbé tout
+entier par la présence de Colette, se souvint qu’il avait un compagnon
+de promenade et, un peu confus, revint vers la charrette anglaise dans
+le voisinage de laquelle l’attendait patiemment son ami. Celui-ci avait
+encore en main un petit album sur lequel, pour occuper le temps, sans
+doute, il venait de crayonner quelques croquis.
+
+--Mon vieux, je vous demande pardon de vous avoir ainsi laissé en panne,
+fit Asseline de son accent de bonne humeur. Mais je me suis trouvé
+retenu auprès de ces dames...
+
+--Très bien, très bien! je ne vous en veux pas... J’ai dessiné et ainsi
+le temps ne m’a pas semblé long. Vous m’aviez fourni de très
+intéressants modèles...
+
+--Vous avez fait le portrait de Colette... de Mlle Danestal, veux-je
+dire... Je puis voir, n’est-ce pas?
+
+Claude Rozenne se mit à rire et ses traits s’éclairèrent d’une
+expression très jeune.
+
+--Pouvez-vous voir?... De quel droit?... Enfin!... Regardez...
+
+Il lui tendait le carnet ouvert et Asseline, alors, jeta une exclamation
+dépitée:
+
+--Comment c’est Mlle France qui vous a inspiré? La voici de face, de
+profil, de dos! Et encore de trois quarts!... Elle est pourtant à peine
+jolie auprès de sa sœur...
+
+Une lueur de gaîté flambait dans les yeux gris de Rozenne, des yeux
+charmants, ironiques et caressants, qui avaient une remarquable
+intensité de vie intelligente.
+
+--C’est selon les goûts!... Cette Mlle France--quel singulier nom!--a
+des yeux d’un bleu incomparable et qui doivent savoir dire une foule de
+choses... Vous n’avez pas remarqué comme sa petite tête brune est
+volontaire et expressive, quelle souplesse harmonieuse a le moindre de
+ses mouvements?... Je vous accorde qu’elle est peut-être un peu pâle,
+c’est vrai; mais ses lèvres n’en paraissent que plus pourpres et elle
+est modelée comme une jeune nymphe, de forme parfaite.
+
+--Eh bien! Rozenne, comme elle descend à votre hôtel, vous pourrez
+l’admirer tout à votre aise... Tenez, je vous restitue votre album...
+
+--Pas avant d’avoir tourné la page! Allons, Asseline, ne m’en veuillez
+pas de vous avoir taquiné et contemplez votre belle Colette!
+
+Cette fois, les traits d’Asseline s’illuminèrent de plaisir... Claude
+Rozenne n’était peut-être encore qu’un très habile amateur, mais il
+était doué en artiste et son croquis évoquait vraiment la triomphante
+jeunesse de Colette Danestal.
+
+--Donnez-le-moi, Rozenne.
+
+--Pas du tout... Un homme délicat ne livre pas ainsi le portrait des
+jeunes personnes que son crayon croque au passage! A moins que vous
+n’ayez quelques bonnes raisons à me donner pour mériter de posséder son
+image, je la laisse enfouie parmi ces feuillets.
+
+Asseline haussa les épaules, un peu vexé; mais, bien qu’il vît que son
+ami plaisantait, il n’osa insister. Tous deux montèrent en voiture.
+Asseline prit les rênes, caressa du fouet les oreilles du cheval, et la
+voiture roula sur le chemin qui s’élevait derrière la gare. Dans la
+découpure des branches étincelait l’opale de la mer et la route était
+ruisselante de soleil sous l’ombre mobile des arbres, dont la brise
+faisait bruire les feuilles. Mais Asseline ne voyait rien de ce lumineux
+paysage d’été; une seule image l’absorbait et, sans doute, cette
+contemplation intérieure l’enchantait, car sa bonne figure aimable avait
+repris une expression ravie.
+
+Son compagnon le regardait, amusé de cet enthousiasme presque juvénile.
+Et avec une malice amicale, il lança:
+
+--Asseline, vous êtes un maître cachottier! Comment avez-vous pu
+dissimuler si longtemps que vous étiez pareillement amoureux?
+
+Il s’exclama sans répondre:
+
+--Avouez qu’il est facile de l’être d’une telle créature!
+
+--Le fait est qu’elle est très jolie, reconnut Rozenne tranquillement.
+
+--N’est-ce pas?
+
+Il avait l’air radieux, et continua:
+
+--Elle est incomparable! Si vous la voyiez en robe de bal! C’est ainsi
+que je l’ai aperçue pour la première fois, à une grande soirée chez les
+Defresne...
+
+--Et elle vous a séduit incontinent?...
+
+--Elle m’a ébloui, comme elle en éblouissait bien d’autres! C’était une
+vraie cour autour d’elle. Je me suis fait présenter. J’ai obtenu la
+quatorzième valse... Eh bien! mon ami, moquez-vous de moi... Je suis
+ridicule, n’est-ce pas?
+
+--Pas du tout... C’est un régal trop rare que le spectacle d’un grand
+enthousiasme pour que j’aie, le moins du monde, envie de railler... Donc
+vous avez obtenu la quatorzième valse et vous l’avez attendue
+impatiemment.
+
+--Non, pas trop, car j’avais su découvrir une embrasure d’où je pouvais,
+tout à mon aise, contempler Colette... Elle bostonnait avec tant d’art,
+de souplesse, de grâce, que je me demande encore comment j’ai pu avoir
+l’audace de danser avec elle! Enfin, comme elle est très indulgente, ça
+n’a pas été mal... Mais je vous avouerai que, dès le lendemain, j’ai
+repris quelques leçons de boston pour être à la hauteur... Et
+heureusement, ainsi, j’ai pu devenir un de ses danseurs attitrés... Ah!
+mon ami, elle est exquise... Et je...
+
+--Et vous l’adorez, finit Rozenne, voyant que le jeune homme s’arrêtait,
+saisi lui-même de sa fougue. Eh bien! si vous l’adorez, si elle est
+exquise, pourquoi--excusez ma question pour peu qu’elle soit
+indiscrète,--pourquoi ne l’épousez-vous pas, puisque vous êtes prêt pour
+le mariage?
+
+La physionomie souriante d’Asseline s’assombrit aussitôt.
+
+--Si j’étais seul et libre, je vous jure que ma demande serait déjà
+faite; mais je suis pourvu d’une famille...
+
+--Qui ne veut pas de votre mariage avec Mlle Colette...
+
+--Je ne lui en ai pas parlé parce que je crains son opposition... On m’a
+affirmé de différents côtés que les Danestal n’ont pas de fortune et que
+la dot des jeunes filles est à peu près nulle... Et ce ne sont pas, en
+effet, les œuvres poétiques de M. Danestal qui le rendront millionnaire!
+
+--D’autant qu’il ne les prodigue pas. Il est bien trop artiste pour
+cela! Il écrit pour un cénacle de lettrés...
+
+--Oui, c’est bien ce que j’entends dire de lui; et je vous confierais
+que cette idée qu’il est, en son genre, un homme supérieur, m’intimide
+terriblement quand je suis en sa société, moi qui suis tout le contraire
+d’un artiste. En sa présence, dans son salon, je me sens devenir
+idiot... Je n’ai pas, moi, d’opinion, artistique ou littéraire, à
+émettre!... Ce que je me sens, chez lui, simple fils d’usinier! N’était
+Colette, avec quel soin j’éviterais de m’y aventurer!... Elle,
+heureusement, n’est pas du tout bas-bleu; c’est une vraie femme du
+monde, très chic; sa sœur France est du genre du père... Elle fait des
+vers, de la musique. Aussi, comme elle doit me tenir en piètre estime
+intellectuelle, je ne me mêle jamais de causer avec elle...
+
+--Pourtant elle semble bien simple et a l’air presque d’une enfant
+encore...
+
+--Mon cher, elle m’intimide plus que Colette, presque! Je me sens tout à
+fait stupide, devant elle, comme devant son père... J’aime mieux
+m’entretenir avec sa mère. C’est une très aimable personne, fort
+élégante. Vraiment, ces trois dames sont toujours si parfaitement mises,
+que je ne peux pas croire qu’elles soient sans fortune, comme les
+mauvaises langues le prétendent... Leur appartement est très
+confortable, un peu bizarrement arrangé à mon goût. Il est plein de
+bibelots artistiques dans lesquels passent, dit-on, beaucoup des revenus
+de la famille; M. Danestal en a la passion!... Peu m’importerait tout
+cela, la plus ou moins grosse dot de Colette, si ma mère n’avait,
+tenace, la déplorable idée que je dois épouser une héritière.
+
+--Ce qui serait tout à fait immoral, étant donné que vous êtes plus
+largement pourvu qu’un garçon de votre âge n’aurait le droit de
+l’être!... Allons, Asseline, ayez un peu d’énergie! Déclarez votre
+flamme à votre famille, et conquérez la dame de vos pensées!
+
+Naïvement, il avoua:
+
+--J’espère bien qu’elle m’aidera en séduisant ma mère...
+
+--Qui ne la connaît pas encore?
+
+--Si, elle l’a rencontrée trois fois dans le monde, et une quatrième au
+Grand Prix. Ces dames étaient dans la même tribune...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je crois que ma mère a été un peu effarouchée par la beauté
+et le chic de Mlle Danestal. Vous savez, ma mère est extrêmement simple
+et elle a les idées de son jeune temps. Elle ne conçoit pas que les
+jeunes filles d’aujourd’hui soient différentes de ce qu’elle était
+elle-même. Et puis, elle est née, elle a grandi et vécu dans un milieu
+de paisibles bourgeois, tout occupés de leurs affaires... Mlle Colette,
+au contraire, appartient à un monde très parisien, très artiste, très
+intellectuel, qui ne peut lui permettre de ressembler en rien aux jeunes
+personnes du genre «oie blanche» que ma mère goûterait aveuglément...
+Tout cela est bien compliqué à arranger!
+
+--Bah! avec un peu de volonté et d’adresse!... Et votre père, de quel
+parti sera-t-il, lui?
+
+--Oh! mon père sera bien plus facile à gagner. Il aime beaucoup les
+jolies femmes. Il a vu Mlle Colette dans le monde et il la trouve
+ravissante... J’espère son appui...
+
+Et, sur cette conclusion optimiste, Asseline rasséréné activa l’allure
+de son cheval. Il avait hâte que sa promenade fût achevée pour être bien
+certain de se trouver sur la digue à l’heure où Colette Danestal y
+paraîtrait, peut-être...
+
+
+
+
+II
+
+
+A l’hôtel, Mme Danestal et Colette s’installaient avec toute leur
+science pratique de femmes aimant le confort, et France avec la lenteur
+et l’indifférence d’une enfant que la contemplation de la mer charme
+souverainement.
+
+Car, de la fenêtre de sa très petite chambre,--sa mère et sa sœur aînée
+ayant, comme de juste, pris possession des meilleures pièces mises à
+leur disposition,--elle avait une vision d’océan si superbe, qu’un peu
+grisée par l’éblouissante clarté épandue sur les choses, par le souffle
+d’air vif qui frémissait dans les branches pailletées d’ombres et
+d’éclairs, l’oreille charmée par la musique lointaine des vagues, elle
+ne prenait guère souci d’ouvrir ses bagages, ayant d’ailleurs une
+horreur enfantine pour toutes les besognes qui incombent aux bonnes
+ménagères.
+
+Elle n’entendait même pas les propos échangés par sa mère et Colette sur
+la première rencontre avec Paul Asseline dont toutes deux étaient fort
+satisfaites, ni les projets qu’elles formaient pour établir des rapports
+fréquents avec la famille Asseline. Assise sur le rebord de sa fenêtre
+ouverte, les mains abandonnées sur ses genoux, France se laissait
+envelopper, avec une jouissance ardente, par la brise qui soulevait
+autour de son front de petits cheveux légers, les yeux ravis par les
+lointains verdoyants des vergers feuillus, des prairies herbeuses où le
+vent de mer creusait d’onduleux sillons.
+
+Et elle pensait qu’il allait faire bon, en dépit des Asseline, en dépit
+des trop nombreux Parisiens de leurs connaissances groupés à Villers, à
+Trouville, à Houlgate; qu’il allait faire bon de demeurer quelques jours
+dans cette fraîche campagne, où elle était amenée par les vues
+ambitieuses de sa sœur Colette. Il lui semblait vraiment qu’elle
+trouverait possible d’oublier la mesquine partie à gagner et qu’elle
+allait pouvoir mener à sa guise la vie qu’elle aimait, remplie de
+multiples occupations.
+
+Car, avec la même ardeur passionnée et absorbante, elle travaillait
+l’harmonie, composait de la musique; lisait, en toute liberté, ce qui
+tentait son activité de pensée, son insatiable intelligence; écrivait
+des vers qu’elle ne montrait jamais encore, jugeant que, fille d’un
+grand poète, il ne lui était permis d’être poète elle-même qu’à la seule
+condition de créer des œuvres irréprochables... Et elle était trop
+jalousement éprise du Beau pour ne pas se montrer très difficile.
+
+Ah! oui, elle était bien la vraie fille de Robert Danestal, toute
+vibrante comme lui au souci des choses d’art dont le charme la pénétrait
+et la dominait toute, illuminait sa jeune vie qui s’épanouissait ainsi
+dans un monde idéal, dont les spectacles la ravissaient. Aussi, mieux
+que personne, elle comprenait les coûteuses fantaisies esthétiques de
+son père, ses achats «insensés», disait Mme Danestal, de tableaux, de
+belles faïences, de tentures rares, de bibelots précieux; elle
+comprenait le dédain qu’il témoignait pour tout travail régulier, ayant
+la volonté d’écrire seulement aux heures de l’inspiration, sans être
+jamais influencé par la préoccupation d’un gain pourtant nécessaire,
+quand on a de médiocres revenus, des goûts dispendieux et trois filles à
+doter. Et du même cœur généreux, elle lui pardonnait son égoïste
+recherche de ses propres satisfactions, son humeur fantasque; même plus,
+son indifférence pour un foyer dont l’atmosphère mondaine, créée par sa
+femme et par Colette, lui déplaisait et en dehors duquel il vivait,
+d’ailleurs, à peu près complètement, quand il ne s’enfermait pas dans
+son cabinet, ouvert aux seuls lettrés. Elle estimait que les hommes
+illustres ne doivent pas être jugés à la mesure des simples mortels et
+que leurs dons supérieurs leur donnent des privilèges spéciaux.
+D’autant, et cela c’était son opinion de petite fille très moderne,
+qu’il est inutile de demander grande sagesse aux hommes, même à ceux qui
+n’ont pas leur gloire pour excuser leurs faiblesses.
+
+En effet, à dix-huit ans, France Danestal avait déjà de la vie une
+vision terriblement claire. Elle avait grandi dans un milieu où elle
+entendait parler devant elle de toutes choses, discuter comme des thèses
+ou des questions d’art les sujets les plus délicats, même les problèmes
+psychologiques les plus osés. Presque fillette, à la suite de ses sœurs
+aînées, elle avait été lancée dans le monde où, très intelligente, le
+regard autant que l’oreille et l’esprit toujours en éveil, elle avait
+vite discerné toute sorte de vérités décevantes qui avaient trop tôt
+mûri sa pensée, mais en même temps lui jetaient au cœur un âpre mépris
+pour les vilenies, pour les grandes et pour les petites lâchetés
+mondaines.
+
+Élevée dans une autre atmosphère, elle eût été, sans doute, une jeune
+créature vibrante et candide, vivant en plein idéal, soucieuse seulement
+des âmes très pures, très hautes, éprises du Beau comme elle-même. Car,
+en dépit des révélations que le monde lui avait faites trop tôt, elle
+demeurait singulièrement jeune d’impressions; elle avait des
+enthousiasmes, des confiances, des naïvetés d’enfant qui contrastaient
+bizarrement avec sa connaissance précoce de la vie.
+
+Jouissant d’une absolue liberté, puisque ni son père ni sa mère
+n’étaient jaloux de leur autorité, elle vivait moralement dans une
+indépendance entière, enfermée dans sa tour de cristal, d’où elle
+s’amusait volontiers à regarder autour d’elle, n’en sortant qu’à son
+gré, quand une curiosité, une source d’intérêt, un sentiment l’en
+attiraient. Autrement, réfugiée, cœur, âme, pensée, dans ce sanctuaire
+richement orné, par la nature et par l’étude, elle y demeurait étrangère
+à la foule banale, s’y donnait en silence d’exquises fêtes par la
+communion des belles œuvres, par son propre travail créateur auquel,
+passionnément, elle se donnait.
+
+Et ainsi, France Danestal eût été vraiment très heureuse si la vie
+quotidienne ne l’avait trop souvent rejetée des régions sereines où elle
+planait si naturellement dans les pitoyables difficultés de la réalité.
+Il lui fallait entendre les plaintes et les récriminations--toujours les
+mêmes--de sa mère sur un manque de fortune qui devait se dissimuler...
+Il lui fallait assister aux fastidieuses conférences de Mme Danestal et
+de Colette pour arriver à être très élégantes en dépensant fort peu...
+Il lui fallait faire des visites innombrables, aller dans le monde à peu
+près chaque soir. Sur ce seul chapitre, en effet, Mme Danestal lui
+refusait le droit de suivre son caprice; elle estimait que les jolies
+filles qui ne sont pas des héritières ne doivent point rester dans
+l’ombre, sous peine de pécher contre la Providence, assez bienveillante
+pour leur offrir le moyen de faire quelque brillant mariage.
+
+C’était bien aussi l’avis de Colette; et certes, de son mieux, depuis
+son entrée dans le monde, elle s’appliquait à aider aux favorables
+desseins de la Providence à son égard.
+
+Mais elle, France, était autrement intransigeante et prétendait ne
+pratiquer à aucun prix le prudent conseil: «Aide-toi, le ciel
+t’aidera...», incapable de s’abaisser, comme Colette, à la chasse du
+mariage riche. D’autre part, elle aimait trop les belles choses; elle
+avait, trop forte, la terreur des soucis de ménagère et des tracas
+d’argent pour avoir le courage d’accepter une situation tout à fait
+modeste comme sa sœur Marguerite... Aussi avait-elle bien vite compris
+que sa destinée, sans doute, serait de suivre seule son chemin dans la
+vie...
+
+Et elle ne s’en attristait pas du tout. Ils lui semblaient si peu le
+compagnon très cher qu’elle eût souhaité, ces jeunes hommes qu’elle
+rencontrait dans le monde, tellement «quelconques» pour la plupart...
+Les jeunes poètes long chevelus, qui évoluaient dans le rayonnement
+projeté par la gloire de son père, l’intéressaient davantage; mais pour
+la plupart ils avaient, d’eux-mêmes, une estime si manifeste, qu’elle
+voyait leurs ridicules autant que leur talent.
+
+Aussi, ni aux uns ni aux autres, elle n’accordait une place dans
+l’existence qu’elle souhaitait se créer par l’art et le travail, n’en
+désirant nulle autre, dans la ferveur de ses dix-huit ans, que l’amour
+n’avait pas encore effleurés. Se suffire à elle-même, acquérir une
+indépendance qu’elle devrait à elle seule, c’était son rêve juvénile, et
+elle en poursuivait discrètement la réalisation avec une indomptable
+volonté.
+
+Mme Danestal ne soupçonnait pas du tout pourquoi sa plus jeune fille
+s’absorbait dans ses multiples travaux avec une fougue persévérante.
+Cette mère et cette fille, malgré leur mutuelle affection, étaient si
+dissemblables que l’âme de France demeurait à Mme Danestal un monde
+inconnu où elle ne songeait guère, d’ailleurs, à s’aventurer.
+Indifférente, elle lui laissait faire autant de musique qu’il lui
+convenait,--à condition toutefois d’avoir peu de leçons à lui
+payer,--suivre force concerts, si elle ne devait pas débourser le prix
+de sa place; s’enthousiasmer pour des compositeurs, des artistes, des
+chanteurs; souhaiter les connaître et y arriver presque toujours...
+
+Tout cela paraissait à Mme Danestal de puériles fantaisies dont, un jour
+ou l’autre, France se lasserait d’elle-même... Alors, elle perdrait son
+amour des travaux intellectuels, son souci bizarre de se rendre utile à
+tous les humbles qui pouvaient avoir besoin d’elle; d’où cette lubie
+d’apprendre le catéchisme à quelques enfants pauvres de sa paroisse, de
+s’intéresser à une crèche où elle allait parfois passer des heures,
+jouant comme une gamine avec les petits qu’elle comblait de gâteries.
+
+Somme toute, France Danestal s’accommodait fort bien de son existence,
+et ce jour-là, en particulier, tandis que, toujours immobile devant sa
+fenêtre, absorbée dans une contemplation ravie, elle continuait à
+regarder le large horizon baigné de lumière blonde.
+
+Mais un coup frappé à sa porte la fit tressaillir soudain. Une voix
+expliquait d’un ton d’excuse:
+
+--C’est le courrier de ces dames qu’on avait oublié de leur remettre.
+
+France ouvrit et prit les lettres. Alors, elle eut une exclamation de
+plaisir, reconnaissant l’écriture de sa sœur aînée.
+
+--Maman, une lettre de Marguerite pour toi! Peut-être va-t-elle nous
+annoncer son arrivée.
+
+--Nous allons voir... Viens ici me lire cette lettre; je suis occupée
+dans la chambre de Colette.
+
+France entra chez sa sœur qui, aidée de Mme Danestal, sortait de sa
+malle la suite de ses toilettes dont la profusion couvrait le lit, les
+chaises, la table, d’un charmant étalage d’étoffes claires. Très
+affairées toutes deux, elles ne se laissèrent pas troubler par
+l’apparition de la jeune fille qui, sans s’occuper de leur inattention,
+forte de l’autorisation reçue, se prit à décacheter la lettre.
+
+--Mère, je puis commencer à lire?
+
+--Oui, si tu veux; je t’écoute... Colette, vois, ta robe de mousseline
+n’est pas du tout chiffonnée! Mets-la tout de suite dans l’armoire, avec
+ta blouse de taffetas blanc.
+
+De sa voix musicale, France commençait à lire:
+
+«Mère chérie, je t’écris à Villers, n’ayant pu commencer assez tôt ma
+lettre pour te l’envoyer à Paris. Enfin mes laborieuses combinaisons
+économiques sont couronnées de succès! Nous allons donc pouvoir passer
+près de vous nos quelques jours de vacances, avant de gagner notre
+nouveau poste en Normandie... Et je m’en fais une vraie joie!
+
+«Seulement, ma chère maman, l’hôtel que tu m’indiques est beaucoup trop
+brillant pour notre humble bourse, dont nous voyons toujours trop vite
+le fond. Si France--ou Colette--voulait être très bonne, elle se
+mettrait en quête, pour le ménage d’Humières, d’un petit logis bien
+modeste, bien propret, gai si possible, car, ma future maternité me
+rendant peu alerte, je demeurerai bien souvent, bon gré mal gré, dans
+mon _home_ de passage. Aussi un jardinet serait-il le fort bien venu
+pour la pitoyable promeneuse que je fais en ce moment, presque autant
+que pour Bébé, un vrai petit campagnard, habitué au plein air... Vous
+verrez, d’ailleurs, comme cette vie lui est bonne et quel beau petit
+garçon je vous amène. On lui donnerait plutôt trois ans que deux.
+
+«Ici, je prie instamment mes sœurs de ne pas se moquer de mon
+enthousiasme maternel: qu’elles soient bien convaincues que, dans
+quelques années, elles parleront tout à fait comme moi! Patience! mes
+chéries.
+
+«En attendant, soyez bien gentilles et découvrez-moi vite le gîte
+désiré! Je suis contente pour André que vous ayez choisi une plage
+voisine de Trouville, où il pourra aller chercher un peu des
+distractions dont il était totalement sevré dans notre petit trou, en
+pays de montagne. Je crois qu’il est vraiment autant que son fils, mais
+pour d’autres raisons, ravi d’aller à la mer, et son plaisir si évident
+suffirait à me faire oublier ce qu’il y a d’un peu déraisonnable à
+creuser une brèche dans nos faibles économies, quand nous avons en
+perspective une naissance nouvelle... Événement toujours coûteux!
+
+«Mais c’est si tentant et si bon quelquefois de n’être pas tout à fait
+raisonnable! J’ai donc succombé à la tentation et j’en suis bien
+heureuse, puisque je vais ainsi être rapprochée de vous pour quelques
+semaines!
+
+«Vite un mot m’annonçant que nous pouvons arriver, André, Bob et moi;
+nous en grillons d’envie et nous vous embrassons de tout notre cœur pour
+vous en assurer mieux. Au revoir, mère chérie, et à bientôt, n’est-ce
+pas?»
+
+France se tut et un silence d’une seconde régna parce que Mme Danestal
+et Colette, qui avaient poursuivi leurs rangements, étaient tout
+occupées à sortir leurs nombreux chapeaux de la caissette qui les
+enfermait, anxieuses de s’assurer que le voyage ne leur avait pas été
+funeste.
+
+Cette constatation étant terminée, Mme Danestal, l’esprit en paix,
+réfléchit:
+
+--Mes enfants, il faudrait tout de suite vous mettre à la recherche pour
+Marguerite. Toi, France, qui aimes tant à circuler, tu pourrais
+t’occuper de cela.
+
+--Oui, mère, je vais voir et me renseigner. Aussitôt mon bagage ouvert,
+je sortirai.
+
+--Tu vas descendre jusqu’à la plage? jeta Colette qui fourrageait dans
+les tiroirs pour y installer ses richesses. Alors j’irai avec toi. Je
+m’habille pendant que tu fais tes rangements.
+
+--Tu t’habilles? Mais nous serons dehors, je crois, au moment où tout le
+monde désertera la plage.
+
+--Raison de plus pour n’être pas rencontrée dans une tenue de voyageuse.
+Libre à toi de garder la tienne! Moi, je désire être présentable et ne
+pas donner piteuse opinion de mon élégance aux gens que je croiserai!
+
+France ne répondit pas. Paraître! c’était le souci constant de sa mère
+et de sa sœur. Paraître, même au prix de misérables économies, faites
+sur les dépenses journalières du ménage. Être très élégantes, en usant
+seulement de petites couturières à bon marché, des ouvrières qu’il faut
+diriger, en suppléant à leur goût absent!...
+
+De cela, Colette avait le don; elle possédait, inné, l’art des
+chiffonnages coquets faits avec des riens, des chapeaux inimitables
+créés par la seule adresse des doigts. Seulement, cet art de s’habiller
+qu’elle pratiquait savamment, elle aspirait de tous ses désirs à cesser
+de l’exercer sous cette forme économique.
+
+France était revenue dans sa chambrette et, machinalement, se décidait
+enfin à défaire sa malle, à organiser son très petit _home_. Mais sa
+pensée était distraite, donnée toute à sa sœur Marguerite.
+
+Elle l’avait tant aimée, cette sœur aînée, pour elle si tendrement
+maternelle, dont l’affection avait été la joie de sa jeunesse de petite
+fille; qu’elle avait si désespérément pleurée tout bas, quand le mariage
+la lui avait enlevée. Alors, la seule pensée du bonheur de Marguerite
+avait pu consoler un peu sa détresse silencieuse.
+
+Mais ce bonheur, la jeune femme le possédait-elle, ainsi qu’elle l’avait
+espéré? C’était une question qui, bien souvent, hantait la pensée de
+France quand elle songeait à sa sœur. Depuis le mariage de Marguerite,
+toutes deux avaient été bien rarement réunies et les yeux clairvoyants
+de la jeune fille n’avaient pu observer Marguerite dans sa nouvelle vie.
+Jamais ses lettres n’avaient enfermé un mot de déception ou de regret.
+Elle parlait toujours tendrement de son mari et plus encore de son fils;
+ne se plaignait jamais de sa situation modeste, de son isolement dans un
+village des Alpes où la retenait le poste de son mari.
+
+Pourtant, France avait l’impression qu’une sourde mélancolie pénétrait
+l’âme de sa sœur. Et avec l’anxiété de son cœur aimant, elle en
+cherchait le pourquoi.
+
+Mais enfin Marguerite allait arriver. Alors, peut-être, vivant quelques
+jours près de la jeune femme, elle acquerrait la bienfaisante certitude
+de s’être trompée dans ses craintes. Et ce serait si bon, si bon!...
+
+--France, es-tu prête? Voici qu’il est déjà cinq heures et demie, appela
+Colette.
+
+--Si tard, vraiment?... J’ai fini. Je mets mon chapeau et je viens. Pars
+sans m’attendre si tu es trop pressée.
+
+--Du tout, du tout, fit Mme Danestal. Il est beaucoup mieux que, pour la
+première fois, vous sortiez ensemble et n’ayez pas, chacune de votre
+côté, l’air d’une princesse errante en quête d’un chevalier!
+
+France se mit à rire gaiement:
+
+--Oh! mère, jamais personne ne me prendra pour une princesse, surtout
+dans ma tenue de voyageuse, comme dit Colette.
+
+Tout en parlant, elle piquait l’épingle de son canotier, et ce mouvement
+qui cambrait un peu sa taille en arrière, avait cette grâce souple si
+vite remarquée par l’œil d’artiste de Claude Rozenne.
+
+Sur le seuil de la chambre apparaissait Colette, impatiente de partir.
+Tout habillée de serge blanche, elle était si délicieusement blonde sous
+le nimbe de sa grande capeline de paille, fleurie de bleuets, qu’une
+fois de plus France pensa que sa sœur avait vraiment raison de se sentir
+de force à gagner toutes les parties. Et apercevant dans la glace,
+auprès de l’éblouissante apparition, sa menue silhouette encore
+emprisonnée dans le sobre costume tailleur, elle remarqua, amusée:
+
+--On dirait la petite Cendrillon accompagnant sa brillante sœur!
+
+Sans qu’elle s’en doutât, Mme Danestal eut la même pensée quand, de sa
+fenêtre, elle les vit toutes deux sortir de l’hôtel.
+
+La mer était haute, distillant dans l’air plus frais sa vapeur saline.
+Des vagues nonchalantes mouillaient le sable d’ondulations molles,
+ombrées de rose et de pourpre par le soleil qui s’abaissait lentement
+vers les eaux paisibles, ponctuées d’écume.
+
+La grande chaleur était tombée et dans la tiédeur du crépuscule
+approchant, les promeneurs se faisaient nombreux. Sur la route qui
+longeait la mer, bordée par les villas, des équipages filaient, revenant
+de Trouville, dont le lointain s’effaçait dans une brume sablée d’or.
+Les baigneurs arpentaient la digue, les hommes en tenue de plage, les
+femmes en robes claires, laissant avec une indifférence coquette leur
+jupe frôler l’allée de planches.
+
+France, attirée par la mer, avait suivi sa sœur qui se dirigeait vers la
+plage. Mais, tout de suite, avant d’y atteindre, ce fut l’apparition de
+visages connus, des connaissances retrouvées, l’échange de propos de
+bienvenue qui immobilisaient, presque à chaque pas, les deux jeunes
+filles.
+
+Pourtant, à la grande surprise de sa sœur, Colette ne semblait pas
+soucieuse de s’attarder à ces papotages dont elle était d’ordinaire si
+friande; et même, elle proposa:
+
+--Veux-tu que nous descendions sur le sable?
+
+--Oui, nous serons ainsi plus près de la mer.
+
+Vive, France s’engagea sur l’escalier de la digue, craignant que Colette
+ne se ravisât. Tout bas, elle s’étonnait que sa sœur consentît ainsi à
+s’aventurer sur le terrain mouvant où s’enfonçaient leurs pieds chaussés
+de souliers...
+
+Mais soudain elle cessa de s’étonner. Devant une gigantesque ombrelle
+bigarrée de raies rouges et blanches, des jeunes gens causaient avec
+Paul Asseline, arrêté au pied même de l’escalier. Une petite rougeur
+courut comme une flamme sur la peau mate de France, et ses sourcils,
+soudain rapprochés, donnèrent à son jeune visage une expression
+volontaire et irritée. Elle comprenait que Colette avait dit à Paul
+Asseline qu’elle viendrait; il l’attendait, et Mme Danestal, sachant ce
+rendez-vous, avait, pour sauvegarder les apparences, fait en sorte que
+sa plus jeune fille y figurât...
+
+Une révolte la secoua tout entière. Que Colette agît comme bon lui
+semblait, mais qu’elle ne la fît pas servir à la réussite de ses
+manœuvres mesquines!... Et elle s’apprêta à passer sans s’arrêter, pour
+se rapprocher de la mer.
+
+Inutile intention! Déjà Asseline était devant elle et sa sœur,
+s’inclinant en des saluts profonds; et Colette s’arrêtait aussitôt. Sur
+ses lèvres fines flottait le sourire avec lequel elle savait ensorceler
+les cœurs simples.
+
+--Voyez, nous voilà, malgré tous nos soucis d’installation. Mais vous
+nous aviez annoncé un si beau coucher de soleil que nous avons voulu en
+avoir le spectacle!
+
+--Et ne le trouvez-vous pas à votre gré? demanda-t-il, timide, lui
+offrant l’hommage de son regard ravi.
+
+--Oh! si, tout à fait superbe!
+
+--Alors pour le contempler mieux, voulez-vous venir un instant vous
+asseoir sous la tente de ma mère? Elle aura très grand plaisir à vous
+voir.
+
+Claude Rozenne, qui entendait, debout à quelques pas, eut une
+imperceptible moue dubitative devant cette chaleureuse invitation. Mais
+Colette n’hésita pas à affronter l’accueil revêche de Mme Asseline,
+qu’elle avait déjà expérimenté plusieurs fois. Elle se sentait assez en
+beauté pour se laisser voir à la terrible mère de Paul Asseline et
+surtout à son père, qu’on disait très sensible au charme féminin.
+
+Aussi, sans souci du blâme qu’elle devinait dans les yeux de France,
+elle se rapprocha du cercle au milieu duquel trônait une femme maigre,
+bourgeoise de type, de toilette, d’allure, dont les cheveux
+blanchissants étaient lissés en bandeaux réguliers, sous un grand
+chapeau rond de paille noire.
+
+Un pli dur creusa son front quand elle vit paraître son fils accompagné
+des deux jeunes filles et son visage mince prit une expression
+désagréable à souhait. Mais Colette ne sembla pas s’en apercevoir, pas
+plus que de la flatteuse attention éveillée, par son approche, dans la
+partie masculine du groupe. Avec une grâce souriante, elle saluait la
+vieille dame qui répondait à ses paroles aimables par un maussade:
+
+--Je ne m’attendais guère, mademoiselle, à vous retrouver ici... Je vous
+croyais quelque part en Allemagne avec votre père... Vraiment, votre
+arrivée est pour moi une vraie surprise!...
+
+--Mon père, en effet, est allé à Bayreuth pour y entendre exécuter, à
+son gré, la musique de Wagner, fit Colette toujours souriante.
+
+Aucune attaque ne la désarçonnait.
+
+--C’est une bien bizarre fantaisie dont il saura le prix. Il paraît que,
+seuls, les gens fortunés peuvent s’aventurer sans grande imprudence dans
+ce sanctuaire artistique... Les petites bourses s’y trouvent rapidement
+vidées...
+
+L’intonation de Mme Asseline était si insolente qu’un éclair flamba dans
+les prunelles de France. Une vive réplique lui montait aux lèvres.
+Colette le devina, et aussitôt elle jeta, tranquille, sans paraître
+avoir remarqué l’impertinente intention de Mme Asseline:
+
+--Je crois qu’il est, en effet, plus difficile de s’y bien gîter qu’à
+Villers, où les hôtels paraissent fort bien. Nous sommes, à la première
+impression du moins, très satisfaites du nôtre.
+
+De sa manière tranchante, Mme Asseline interrogea:
+
+--Vous êtes à l’hôtel du _Cercle_?
+
+Elle avait choisi parmi les maisons de second ordre. Son fils, qui
+semblait au supplice, ouvrit la bouche pour protester; mais déjà Colette
+répondait avec son même joli sourire:
+
+--Oh! non, madame, nous sommes descendues à l’hôtel des _Anglais_.
+
+C’était, incontestablement, le premier de Villers. Mme Asseline en fut
+un peu saisie.
+
+--Vous êtes ici pour quelques jours, mademoiselle?
+
+--Un mois environ, madame... Plus, si nous nous y plaisons.
+
+Mme Asseline ne répliqua rien, cette fois. Des appréciations se
+croisaient maintenant sur les mérites respectifs des hôtels; et un allié
+survenait à Colette en la personne de M. Asseline père, un gros homme de
+face commune, très intelligente. Arrivé depuis quelques secondes, il la
+contemplait du même œil admiratif dont il eût considéré une princesse de
+féerie.
+
+Alertement, il se rapprocha du cercle présidé par sa femme et, se
+présentant lui-même avec une bonne humeur familière, il offrit une
+chaise à Colette, sous l’ombrelle. Sans hésiter, elle accepta et se mit
+à causer avec toute son aisance de femme du monde.
+
+Mais France, elle, se dérobant à l’invitation, descendit jusqu’à la mer.
+Elle était frémissante encore de l’impertinence à peine déguisée de Mme
+Asseline... Et aussi de la lâcheté de sa sœur qui, par ambition,
+acceptait les dédains d’une parvenue.
+
+Ah! oui, c’était bien une parvenue que cette vaniteuse millionnaire, si
+stupidement fière parce que son mari avait gagné des centaines de mille
+francs à vendre des toiles d’emballage.
+
+Un pli de dédain crispa la bouche de France, tandis que son pied broyait
+le sable comme elle eût voulu pouvoir broyer les sottes prétentions de
+cette vieille dame omnipotente, à qui elle rendait largement mépris pour
+mépris. De son père, elle tenait une antipathie un peu enfantine pour
+les gens et choses du commerce, pour les remueurs d’argent, qu’elle
+considérait comme d’une race inférieure à celle des artistes et de tous
+les travailleurs du cerveau.
+
+Aussi, il lui semblait odieux que sa sœur voulût entrer dans un tel
+monde parce qu’elle avait, comme ceux qui y figuraient, un impérieux
+besoin de luxe.
+
+Ah! l’argent, toujours l’argent!
+
+Comme France eût voulu pouvoir en gagner, afin d’acquérir l’indépendance
+qu’il donne! Mais le moyen, puisqu’il ne lui était pas permis de
+travailler en toute simplicité, comme font les filles pauvres?... Que de
+grand cœur, pourtant, elle eût, par exemple, donné des leçons!
+
+Il n’y fallait pas songer. Elle appartenait à la phalange des femmes du
+monde; elle devait y rester et même s’arranger pour faire bonne figure
+parmi les plus élégantes; trahir le moins possible sa passion pour ses
+études musicales, ses occupations littéraires et surtout le secret
+espoir qu’elle gardait jalousement de leur devoir, peut-être, plus
+d’indépendance matérielle.
+
+Ce serait difficile, soit. En effet, que vaut un travail de femme?...
+Mais elle voulait tenter la chance, dût-elle être vaincue... Après tout,
+si elle avait rêvé l’impossible, elle aurait, du moins, connu la
+jouissance incomparable du travail créateur. Elle aurait vécu dans le
+monde merveilleux où l’art l’emportait heureuse, enivrée, oublieuse de
+tout ce qui, dans la réalité, lui semblait triste ou décourageant.
+
+A toutes ces choses, elle pensait confusément, bercée par la rumeur
+grave de la mer qui, peu à peu, l’apaisait, écartait d’elle toutes les
+pensées étrangères à ce crépuscule teinté d’or vert, de lilas, de bleu
+tendre rayé de pourpre, dont la sérénité superbe la pénétrait comme une
+joie.
+
+Recueillie en son rêve, elle ne s’apercevait pas que sa sœur était venue
+la rejoindre, escortée par Paul Asseline et Rozenne. Mais tout à coup,
+derrière elle, monta la voix de Colette; et le seul accent de cette voix
+eût suffi pour lui révéler que la jeune fille s’adressait à Asseline.
+
+Elle ne se détourna pas, ne voulant ni les voir, ni entendre leurs
+paroles. Elle resta immobile, le visage vers la mer dont les vagues
+mouillaient le sable à ses pieds. Mais Colette, impatiente, appela:
+
+--France! France!... Veux-tu t’arracher une seconde à ta contemplation!
+
+--Pour?... interrogea-t-elle, se retournant enfin.
+
+Le reflet pourpre du couchant rosait son visage. Autour des tempes, la
+brise soulevait de petits cheveux légers qui semblaient poudrés d’or.
+
+--Pour que je puisse te présenter un ami de M. Asseline qui s’intéresse,
+comme toi, à toutes les choses d’art et se trouve, lui aussi, au nombre
+des pensionnaires de l’hôtel des _Anglais_, M. Claude Rozenne.
+
+Le jeune homme s’inclina très bas. De toute évidence, il ne s’attendait
+pas à cette brusque présentation qui était littéralement imposée à
+France et dont il la sentait froissée comme d’une indiscrète intrusion
+dans son intimité. Elle avait salué d’un léger signe de tête, en
+silence, ses traits expressifs ombrés d’une imperceptible hauteur, sans
+un sourire sur les lèvres ni dans la profondeur bleue du regard.
+
+Alors, profitant de ce que le duo recommençait entre Asseline et
+Colette, il dit:
+
+--Voulez-vous bien m’excuser, mademoiselle, de cette présentation
+inopinée dont je suis confus. Ayant appris qu’un même toit est destiné à
+nous abriter à Villers, j’avais exprimé à mademoiselle votre sœur le
+désir de ne pas demeurer un inconnu pour vous; mais je n’aurais jamais
+voulu être un importun.
+
+Il avait parlé très simplement. Elle le sentit si sincère que, le
+souffle de révolte, qui avait passé dans son âme impressionnable,
+s’apaisa soudain et un léger sourire, cette fois, éclaira sa bouche.
+
+--Ne vous excusez pas trop, monsieur, vous me rendriez confuse à l’idée
+que mon accueil a été bien maussade. Mais si vous aimez la mer, vous ne
+vous étonnerez pas du désir que j’avais de jouir, dans la solitude, de
+ma première rencontre avec elle, cette année.
+
+Il eut vers elle un regard où s’éveillait une curiosité.
+
+--Vous aimez la mer à ce point?
+
+--C’est une vieille passion. Quand j’étais petite fille, non seulement
+je l’adorais pour ses multiples beautés, mais je l’enviais, oh! combien!
+parce qu’elle était pour moi le symbole de l’indépendance suprême!...
+
+--Qui vous paraissait le bien par excellence?
+
+--Mais vous pouvez parler au présent! fit-elle prestement d’un accent de
+telle conviction que, de nouveau, il la regarda avec une surprise où il
+y avait de l’amusement.
+
+Elle s’en aperçut et un sourire très gai fit luire ses petites dents.
+
+--Je crois, monsieur, que je viens de vous faire une déclaration bien
+imprudente, étant donné que notre connaissance de fraîche date m’empêche
+de prévoir quelles conséquences vous pourrez bien en tirer et quelle
+réputation j’y gagnerai! Ne me prenez pas, je vous prie, pour une façon
+d’anarchiste en herbe, parce que j’ai, comme tout le monde, je suppose,
+mes heures de révolte contre les obligations de toute sorte qui
+emprisonnent les individus civilisés!
+
+--Quand ils ont la trop grande bonté d’en avoir cure! Je regrette,
+mademoiselle, de n’avoir point qualité pour vous démontrer, avec preuves
+à l’appui, combien ils ont tort... Je me le suis prouvé à moi-même, dès
+que j’ai eu l’âge de mener à bien un semblable raisonnement. Et je m’en
+suis trouvé à merveille!
+
+Il parlait gaiement, son accent de badinage saupoudré d’une
+imperceptible ironie. Et France pensa que lorsqu’il voulait s’en donner
+la peine, ce grand garçon, dont le sourire était si spirituel, devait
+être un très agréable causeur.
+
+Qui était-il?... Un ami de Paul Asseline?... Pourtant il paraissait
+d’une tout autre essence intellectuelle, et ce ne devait pas être un
+marchand de quelque chose, celui-là... Elle en était bien sûre. Il
+n’avait ni la physionomie, ni l’allure, ni les manières d’un homme qui
+vend quoi que ce fût. Colette avait dit qu’il aimait les beaux-arts.
+C’était vague comme renseignements.
+
+Elle songeait à cela, intéressée peut-être parce qu’elle sentait rôder
+autour d’elle l’attention de cet inconnu; et tandis que son ombrelle
+dessinait des arabesques sur le sable, elle répliqua, un sourire amusé
+retroussant sa lèvre:
+
+--Alors, vous pouvez toujours vivre à votre guise, uniquement parce que
+vous le voulez? Que vous êtes donc privilégié, monsieur!
+
+--Je fais, du moins, tout ce que je puis pour arriver à cet agréable
+résultat! C’est chez moi affaire de vieille habitude... Il paraît,--je
+vous adresse toutes mes excuses de me citer, mademoiselle, mais
+j’interviens ici seulement à titre d’humble exemple pour la
+démonstration de ma thèse,--il paraît que j’ai été un petit garçon très
+gâté, comme le sont les enfants uniques d’une mère veuve. C’est une
+douce habitude qui m’a été donnée, si douce que, devenu grand garçon, je
+ne me suis pas senti capable d’y renoncer. Seulement, il me faut me
+gâter moi-même à présent. Et je m’y emploie de mon mieux, en ne faisant
+que ce qui me plaît!
+
+--Et il y a beaucoup d’occupations et de choses qui vous plaisent?
+interrogea-t-elle un peu moqueuse.
+
+--C’est selon les jours, fit-il du même ton de gaîté fine. La nature et
+l’expérience m’ont donné le goût du changement, source de plaisirs
+incomparables et sans nombre. Et, jusqu’à nouvel ordre, je me délecte à
+cette source par excellence. Avouez, mademoiselle, qu’il n’en est pas de
+plus exquise pour les dilettantes que nous sommes tous, plus ou moins,
+en cette aube du vingtième siècle.
+
+Elle eut un souple mouvement de tête qui protestait:
+
+--Mais non, je n’avoue pas. Et pour cause; je ne suis pas du tout
+inconstante dans mes goûts...
+
+--Moi non plus! c’est-à-dire dans certains de mes goûts. Par exemple,
+j’adore dessiner, ce qui n’empêche qu’il y a des jours où la flânerie me
+paraît une jouissance tellement supérieure que l’idée même de toucher un
+crayon me semble une profanation. Aussi, en punition de ma nonchalance,
+suis-je condamné à demeurer confondu dans la foule des très humbles
+amateurs...
+
+--Alors que vous auriez pu être...
+
+En riant, il dit:
+
+--Peut-être un artiste très remarquable... Que sait-on? Malheureusement,
+je suis d’une paresse que la campagne accentue de façon terrible. La
+nature m’offre alors tant de belles choses à contempler, que je ne
+trouve plus ni le goût ni le loisir de «croquer» mes semblables!
+
+Une ironie, joyeuse et légère, imprégnait encore ses paroles. Pourtant
+France eut l’impression que, très profondément, il devait être capable
+de sentir le charme ou la splendeur des choses créées. Son regard, qui
+jaillissait si vif sous l’arcade du sourcil, s’était tourné vers la mer,
+devenue pareille à une nappe immense de métal sombre, striée d’éclairs
+d’argent; et il ne s’en détournait plus, suivant la course onduleuse des
+vagues sous le ciel qui était couleur de perle.
+
+Une instinctive curiosité flottait dans l’esprit de France, de découvrir
+quelle sincérité enfermaient ses paroles. Mais la voix de Colette
+s’éleva de nouveau, appelant avec insistance:
+
+--France! France! Viens vite!... Il est l’heure de rentrer... Nous
+sommes en retard déjà; j’entends sonner la cloche de l’hôtel...
+
+
+
+
+III
+
+
+C’était l’heure de la haute mer.
+
+Par le chemin de la digue, blanche de soleil, par les jolies rues
+claires aux lointains ombreux, les promeneurs affluaient vers la plage.
+Avec un entrain souriant, ils venaient sans hésitation s’écraser sur
+l’étroite terrasse de planches attenant à l’établissement des bains,
+d’où ils pouvaient suivre de tout près les évolutions des baigneurs, en
+particulier des baigneuses, tout en papotant, potinant, flirtant à
+souhait, sous l’ombre protectrice des tentes que brûlait le soleil
+d’août.
+
+Et le spectacle était joli de toutes ces élégances féminines, baignées
+par l’air lumineux dans le cadre clair des sables et de l’eau bleue dont
+l’horizon s’estompait sous la brume des journées très chaudes.
+
+Pourtant, France, qui sortait de la petite salle où elle se réfugiait en
+dehors de l’hôtel pour faire de la musique, se détourna alertement de la
+brillante cohue; et, les yeux ravis par la houle éblouissante du large,
+elle se mit à gravir la montée de la falaise.
+
+Car il y avait, sur la hauteur, une allée verte, toujours solitaire le
+matin, où elle trouvait délicieux d’aller travailler en paix, devant
+l’infini des eaux dont le chant la berçait. Avec une ardeur d’enfant,
+elle se hâtait pour y arriver, insouciante du soleil qui flamboyait sur
+le chemin sans ombre. A peine même elle en avait conscience, tant elle
+était encore toute dans le monde merveilleux où la musique lui faisait
+vivre des minutes incomparables.
+
+Les harmonies continuaient de chanter dans son âme, dans sa pensée toute
+vibrante, dans ses nerfs demeurés frémissants. Et la fièvre exquise que
+la musique allumait en son être avivait encore l’éclair bleu de son
+regard, rosant la mate transparence de la peau.
+
+France allait vite, un peu grisée par la jouissance de marcher dans la
+lumière, enveloppée par le grand souffle du large dont la fraîcheur
+baignait son visage que l’ombrelle dédaignée ne protégeait pas, sa main
+dégantée serrant son livre et le buvard qui enfermait «ses paperasses»,
+comme elle disait.
+
+Sur le haut de la falaise, au moment de gagner l’ombre de l’allée, elle
+s’arrêta, regardant les yeux mi-clos, car l’intense clarté
+l’éblouissait, l’horizon large, où se fondaient, en un délicat lointain,
+les eaux et le ciel; puis plus près, à ses pieds, l’étendue blonde des
+sables que longeait l’étroit chemin de la digue... Et soudain, un petit
+sourire retroussa ses lèvres. Sur la chaussée de pierre, parmi le flot
+des promeneurs, elle apercevait, en silhouette menue, Colette qui
+marchait correctement entre sa mère et Asseline, tous trois avançant
+d’une allure flâneuse de créatures privilégiées qui n’ont qu’à se
+laisser vivre.
+
+Elle pensa, moqueuse:
+
+«Vraiment, ils ont déjà l’air tout à fait _famille_. Madame Asseline,
+l’heure de votre défaite approche, croyez-en mon expérience! Ah! vous
+n’étiez pas de force à lutter avec une femme aussi jolie, aussi résolue
+et volontaire que ma sœur Colette...»
+
+Immobile, elle regardait le groupe s’éloigner, dominé par l’ombrelle
+rouge de Colette, qui semblait une large fleur dressée vers le ciel
+clair... Et alors, seulement, elle remarqua un autre promeneur qui
+marchait près d’Asseline, très grand, d’une sveltesse robuste, dont elle
+connaissait bien l’allure, maintenant, Claude Rozenne.
+
+Et, de nouveau, le sourire de malice courut sur sa bouche. Elle savait
+très bien que si celui-là avait soupçonné quels yeux le regardaient, il
+aurait aussitôt cherché, et sûrement trouvé, un moyen d’aller
+rencontrer, par hasard, la petite personne à qui appartenaient les yeux
+dont le bleu de lapis le charmait...
+
+Mais il n’en pouvait rien soupçonner. Nulle intuition ne l’avertissait;
+il continuait à causer, sans doute, avec cette ironie subtile, joyeuse
+et nonchalante qui lui était familière... Et, peut-être,--sans vanité,
+même avec toute sorte de raisons, elle pouvait le penser,--il cherchait
+à apprendre quels étaient, pour ce jour-là, les projets de promenade de
+«l’insaisissable Mlle France», comme il la qualifiait avec un peu de
+dépit.
+
+Cette idée traversa son cerveau de fillette, sceptique déjà sur la
+valeur des admirations masculines. Alors elle secoua sa jolie tête
+volontaire, pour en chasser les réflexions oiseuses, et reprit sa marche
+vers la paisible allée qu’elle aimait, véritable coulée de verdure qui
+s’arrêtait court sur l’horizon de la mer.
+
+Sous le dôme léger des branches, la chaleur s’apaisait vraiment un peu.
+Joyeusement, France respira cette fraîcheur soudaine et s’arrêta encore
+pour contempler, sur la mousse, le jeu mouvant des ombres et des
+clartés; et plus loin, le miroitement radieux des eaux, entrevu à
+travers la dentelle des herbes frêles qui hérissaient la falaise.
+
+Puis, d’un geste vif, elle enleva son chapeau, écarta les cheveux fous
+dont le vent nimbait son front, et les mains croisées sur son buvard
+entr’ouvert, elle demeura immobile, assise dans l’herbe, les prunelles
+rêveuses, songeant à mille choses imprécises qui flottaient dans sa
+vivante pensée.
+
+Mais la brise souleva soudain les pages du cahier fermé devant elle.
+Alors, elle baissa la tête vers les feuilles ainsi agitées et, au
+passage, ses yeux virent la date écrite la veille même sur ce cahier où
+elle aimait à causer avec elle-même, «19 août».
+
+Le 19 août! Déjà tant de jours, trois semaines qu’elle vivait sur cette
+plage souriante; des jours qui tous, ou presque tous, avaient laissé
+leur empreinte légère, délicate ou profonde dans son cœur, dans sa
+pensée. Cette empreinte, elle n’avait qu’à feuilleter les pages
+griffonnées presque quotidiennement pour la retrouver... Tout à coup,
+une curiosité la prenait de retrouver toutes ces impressions, si
+multiples et si complexes qu’elle n’eût vraiment su dire de quelle trame
+lumineuse, sombre ou grise, elles étaient faites.
+
+Son doigt distrait tournait les feuillets. Au passage, sur l’un d’eux,
+un nom l’arrêta, «Marguerite»... Elle lut, quelques lignes plus haut, «6
+août!»... La date de l’arrivée de sa sœur. Qu’avait-elle écrit ce
+jour-là? Quelles avaient donc été ses impressions de la première heure
+qu’elle ne se rappelait plus très nettes, maintenant que d’autres, nées
+du rapprochement de leurs deux vies, les effaçaient peu à peu?...
+
+
+«6 août.
+
+«Marguerite arrive!... Marguerite est arrivée!... Et en moi, c’est un
+chaos où se heurtent la joie, la surprise, l’anxiété, et aussi une
+tristesse que je voudrais tant qualifier d’absurde!...
+
+«Est-ce Marguerite ou moi qui ai changé? Non, je ne peux plus retrouver
+en elle la Marguerite d’autrefois, la Marguerite de ses fiançailles. Au
+fond de ses yeux, j’ai aperçu le _je ne sais quoi_ qui imprégnait ses
+lettres de mélancolie. Il y a quelque chose de résigné, je dirais
+volontiers de désillusionné, dans leur expression de douceur pensive...
+Ah! si je pouvais croire que son état présent de fatigue en est la
+cause!...
+
+«Depuis ce matin, mon cœur avait des sursauts de joie, chaque fois que
+cette délicieuse pensée se précisait dans mon esprit, «c’est
+aujourd’hui, aujourd’hui! que Marguerite arrive!...» O ma chère grande
+sœur, par personne ta présence n’a jamais pu être désirée davantage
+qu’elle l’a été ce matin par ta «petite enfant» d’autrefois!... J’en
+avais la fièvre!...
+
+«Pour occuper mon impatience, je suis retournée encore dans la toute
+petite maison--si modeste, hélas!--que je suis enfin arrivée à lui
+découvrir, presque dans la campagne, avec le bout de jardin,--plutôt de
+jardinet,--qu’elle souhaitait tant pour elle et surtout pour son petit
+Robert, dit Bob. Afin que ce minuscule logis lui paraisse plus
+hospitalier, j’y ai prodigué les fleurs, faisant de mon mieux pour
+rendre moins criante cette affreuse banalité des maisons de passage.
+
+«Enfin l’heure, l’heure bienheureuse! est venue, de partir pour la gare.
+Mais, tout à coup, à voir si proche, maintenant, la minute que j’avais
+tant désirée, il me prenait une peur folle de retrouver Marguerite
+_autre_, trop différente de la Marguerite qui a été la lumière, la joie,
+la passion aussi de ma jeunesse de petite fille. Deux ans que je ne
+l’avais vue, après la naissance de Bob!... Elle vivait dans son village
+des Alpes, au bout de la France, et le voyage était très cher pour aller
+la voir... Dans la famille Danestal, l’élément féminin ne se permet que
+les voyages... utiles!
+
+«Maman et Colette, qui détestent la marche, sont parties pour la gare en
+voiture. Moi, je m’en suis allée toute seule, librement comme j’aime,
+mais avec le regret que le ciel se fût voilé, devenu d’un gris très
+doux, un peu mélancolique... Ce n’était pas le ciel de fête que j’avais
+rêvé... Dieu! que de souvenirs de mon court passé me revenaient au
+cœur...
+
+«Vraiment, ce que je possède de meilleur en moi, je le dois à
+Marguerite... Ah! si, malgré les apparences, je ne suis pas tout à fait,
+du moins pas trop profondément, une jeune fille _modern style_, avec
+tout ce que l’expression peut enfermer de moins que flatteur dans les
+jugements maternels,--et masculins aussi,--c’est bien à elle que je le
+dois! C’est elle qui m’a sauvée de... ce que j’aurais pu être...
+Aujourd’hui encore, comme au temps où j’étais fillette, je ne pourrais
+supporter, même à travers la distance, le blâme de ses yeux.
+
+«En ce temps de ma toute jeunesse, ils étaient toujours un peu pensifs,
+ces chers yeux,--couleur des fleurs de lin,--sans doute, parce que ma
+grande sœur avait vu et compris trop de choses, rien qu’en regardant
+tout près, autour d’elle... Que de fois elle a apaisé des orages où
+semblait devoir périr notre pauvre foyer ouvert à tous les vents, et
+ainsi empêché peut-être entre père et maman une de ces séparations sur
+lesquelles on ne revient plus... Maman le sait bien tout ce qu’elle
+aussi doit à Marguerite... Seulement, mon Dieu! son existence continue à
+être tellement occupée de soucis divers qu’elle n’a guère le loisir de
+songer à ces choses du passé...
+
+«J’en avais, moi, la pensée toute remplie encore, quand, enfin! le train
+est apparu, en retard à son ordinaire. Mon cœur battait stupidement...
+Les wagons se sont arrêtés. Les portières se sont ouvertes. Sans bouger,
+figée dans mon émotion, je crois, je cherchais des yeux Marguerite...
+C’est André que j’ai vu apparaître. Pas changé, lui, toujours joli
+homme, mince, blond, n’ayant rien perdu de son allure de clubman très
+chic, appartenant à une authentique noblesse, ruinée. Il a pris dans ses
+bras un beau petit garçonnet qu’il a mis sur la terre, d’où maman l’a
+enlevé incontinent. Puis il a tendu la main à Marguerite pour l’aider à
+descendre. Je me suis glissée dans le flot des voyageurs... Mon regard
+l’a enveloppée, et avec quelle tendresse... Ah! c’était bien toujours
+son visage fin, mais effilé et pâli, ses yeux clairs, très doux, très
+aimants,--un peu graves,--son sourire charmant... Cependant comme j’ai
+eu, forte, l’impression de retrouver une Marguerite autre que celle dont
+la présence, jadis, était ma gaîté!
+
+«Peut-être, après tout, l’ai-je trouvée différente, surtout parce que sa
+future maternité la déforme déjà un peu, rejetant vers un passé bien
+enfoui le souvenir de sa svelte silhouette de jeune fille.
+
+«Nous nous sommes embrassées... Mal, devant tous ces étrangers.
+Pourtant, ces baisers-là, c’étaient nos deux cœurs qui les donnaient...
+
+«André, très aimable, avec une courtoisie joyeuse, s’empressait autour
+de nous, et, évidemment ébloui par la beauté de Colette, l’aspergeait de
+compliments discrets et délicats, tant et si bien qu’il en oubliait tout
+à fait de s’occuper de ses bagages. Maman, cessant d’être en
+contemplation devant Bob, s’est tout à coup avisée que Marguerite était
+seule à chercher ses malles; et alors, heureusement, elle a dit les mots
+qui me brûlaient les lèvres et que je n’osais articuler:
+
+«--André, aidez donc votre femme à rassembler vos bagages... Elle se
+fatigue à le faire. C’est très mauvais pour elle!
+
+«Il y avait un peu d’impertinence dans la voix de maman. Mais André n’en
+a pas paru troublé du tout. Il s’est mis à rire gaîment et a répliqué:
+
+«--Ma mère, je suis tout à fait de votre avis... Mais détrompez-vous si
+vous croyez que Marguerite me céderait sa place en la circonstance!...
+J’imagine que je lui inspire à peu près autant de confiance que Bob
+lui-même... Marguerite, comme toutes les femmes,--excusez-moi,--ne
+trouve bien que ce qu’elle fait elle-même!
+
+«Tout en parlant, par hasard, il avait tourné la tête de mon côté. Je ne
+sais ce qu’il pouvait y avoir au fond de mes yeux; mais, nos regards
+s’étant croisés, l’expression de son visage a changé; son front s’est
+rayé d’un pli... Et, aussitôt, il nous a quittées pour aller vers
+Marguerite qui, finissant de donner des ordres, se rapprochait de nous,
+un sourire sur sa pauvre figure amaigrie où paraissaient presque trop
+grands ses yeux que la fatigue cernait...
+
+«Vraiment, je n’ai goûté le bonheur de la revoir que quand, enfin, elle
+a été dans sa toute petite maison, assise devant son minuscule jardin
+où, tout de même, il faisait très bon, très frais; où flottait une
+exquise senteur de réséda et d’héliotrope.
+
+«Maman, exultant d’avoir un beau petit-fils, avait emmené Bob pour que
+Marguerite pût se reposer un peu. Colette et André causaient, sans
+beaucoup s’occuper de la propriétaire qui prétendait accomplir tout de
+suite la formalité d’un rigoureux inventaire... Moi, sous prétexte
+d’aider Marguerite à déballer ses malles, j’étais restée près d’elle; un
+désir fou me bouleversait le cœur de sentir, enfin! toute vivante
+encore, notre immense tendresse de jadis.
+
+«Je l’avais fait asseoir dans le fauteuil le moins _inconfortable_ de la
+maison. Je lui ai glissé un tabouret sous les pieds. Elle m’a dit
+«merci!» avec un sourire heureux et lassé; et sa voix avait tellement
+l’accent inoublié que, comme un bébé, je me suis glissé à genoux contre
+elle, et les mains jointes sur son fauteuil, ma tête sur son épaule,
+j’ai murmuré:
+
+«--Oh! Marguerite! que c’est bon de te retrouver ma Marguerite
+d’autrefois!
+
+«Ses doigts caressaient mes cheveux.
+
+«--Tu ne la retrouvais donc pas, ta Marguerite? C’est vrai qu’elle a
+vieilli; qu’elle n’est plus, oh! plus du tout, une élégante Danestal, ni
+de visage, ni de taille, ni de toilette!... Mais je t’assure qu’elle
+aime comme autrefois sa petite fille France!
+
+«Comme autrefois... Eh bien! non, ce n’était plus, ce ne pouvait plus
+être comme autrefois, quand j’étais sa première tendresse. Maintenant,
+il y avait, avant moi, dans son cœur, Bob et son mari! Moi seule de nous
+deux, je n’avais pas changé, et je l’aimais toujours de même!
+
+«Dieu! comme de cela j’ai eu le sentiment triste, oh! triste! une
+seconde, avec le regret passionné de ce qui avait été et ne pourrait
+plus être... Une seconde, seulement! Je sentais tellement encore
+Marguerite prête à être pour moi l’amie par excellence, que l’impression
+douloureuse s’est enfuie, et, assise à ses pieds, je me suis mise à
+réveiller avec elle tous les souvenirs qui nous étaient précieux; puis,
+nous avons effleuré le présent, avec des mots rapides qui se croisaient,
+des interrogations dont les réponses arrivaient pêle-mêle avec d’autres
+questions. Vraiment, cette petite chambre inconnue cessait de nous être
+étrangère par la grâce de ce passé que nous y ressuscitions et qui la
+peuplait d’images, de souvenirs, de visages familiers.
+
+«Mais tout à coup André est entré et a demandé:
+
+«--Marguerite, êtes-vous un peu reposée? Il vaudrait mieux que vous
+fissiez vous-même l’inventaire avec notre propriétaire qui prétend
+compter du linge... Et puis, je voudrais descendre avec Colette jusqu’à
+la plage et prendre les journaux du soir.
+
+«--Très bien, allez... En rentrant, vous voudrez bien demander à maman
+de me renvoyer Bob.
+
+«Et ç’a été tout. A elle, il semblait tout naturel qu’il ne s’inquiétât
+pas de la fatigue qu’elle éprouverait à inventorier avec la
+propriétaire. Et lui, avec une simplicité parfaite, trouvait non moins
+naturel qu’il en fût ainsi. Joyeux autant qu’un écolier délivré de sa
+tâche, il se préparait à sortir. Il a gentiment embrassé Marguerite sur
+les cheveux, tandis qu’elle, refusant mes services, se mettait en devoir
+d’accomplir sa fastidieuse tâche dans toutes les pièces de la maison.
+
+«Et il est parti pour se promener. De la fenêtre devant laquelle j’étais
+debout, j’ai entendu leurs voix très gaies, à Colette et à lui.
+Vraiment, ils étaient aussi élégants l’un que l’autre, dignes d’être
+frère et sœur; arrêtés devant la petite grille, ils causaient; puis
+André a ouvert la porte devant Colette et s’est effacé. De toute
+évidence, sa vanité masculine s’arrangeait fort bien d’escorter une
+aussi charmante personne.
+
+«Et pendant que je les regardais s’éloigner, tels des êtres libres de
+tout souci; que j’entendais l’accent lassé de Marguerite qui comptait
+des serviettes, des draps, des torchons, que sais-je encore?... je me
+rappelai le temps des fiançailles de Marguerite... Alors André était,
+auprès d’elle, si attentif, qu’il faisait de moi une petite fille
+follement jalouse parce qu’il absorbait trop, qu’il voulait trop pour
+lui seul, ma grande sœur qui, jusqu’alors, avait été mon bien...
+
+«Je retrouvais, toujours vivante dans l’intimité de mon souvenir, la
+vision de certains regards, de certaines attitudes, de mots ou de
+sourires d’André, dans lesquels il y avait tant d’amour pour Marguerite
+qu’alors, tout bas, j’avais compris que, pour être aimée ainsi, on
+acceptait joyeusement l’épreuve de l’avenir incertain, la séparation
+d’avec les êtres les plus chéris jusqu’alors. Il y a trois ans et demi
+de cela. Avec la naïveté de mes quinze ans, m’étais-je trompée?... Ou
+bien ai-je tort de croire aujourd’hui que l’amour ne vit pas
+longtemps?... oh! non, pas longtemps! J’en ai eu tant d’exemples déjà!
+
+«Mais s’il ne nous est donné que pour nous être enlevé, et ce doit être
+la pire douleur, celle des élus à qui l’on ravirait leur ciel... alors,
+mon Dieu, si vous écoutez les prières des lâches petites créatures qui
+ont peur de souffrir, faites-moi la grâce de n’aimer jamais!»
+
+
+«7 août.
+
+«Ce matin, première rencontre solennelle avec la colonie Asseline.
+
+«Accueil plutôt frais de Mme Asseline, gracieuse comme un hérisson, et
+plutôt chaleureux de M. Asseline, que la beauté de Colette paraît
+vivement impressionner.
+
+«L’excellent Paul, doux et sans malice, immobilise sur elle des yeux
+admiratifs dont elle reçoit l’hommage avec une grâce parfaite, la même
+qu’elle apporte dans ses rapports avec la vieille dame revêche, qu’elle
+s’est juré de dompter. C’est un dressage qui lui fera honneur, car il
+n’est pas commode... Je n’oserais dire qu’il sera glorieux, étant donnés
+sa cause et son but.
+
+«Maman, hélas! s’est fait aussi, sans doute, un serment de conquête, car
+elle ne semble pas s’apercevoir de la maussaderie de Mme Asseline et
+cause, très aimable, très souriante, remplissant avec son habituelle
+aisance son rôle de femme d’un poète célèbre que, sûrement, ni Mme
+Asseline ni ses amis n’ont lu.
+
+«Ah! les belles-lettres ne doivent guère les passionner... Il suffit de
+les entendre causer un moment pour être édifié sur la qualité de leurs
+goûts et de leurs plaisirs, sur leur degré de culture artistique.
+
+«Mais, en revanche, ce sont des gens riches, très riches, bourgeoisement
+riches,--à vous donner envie d’être pauvre!--de grands marchands, des
+fabricants de toute sorte de produits qui leur rapportent évidemment
+beaucoup plus d’espèces sonnantes que les impeccables sonnets de papa.
+
+«Aussi apprécient-ils leurs semblables en raison de la fortune dont ils
+les savent ou les croient possesseurs. Je les ai entendus ce matin et je
+suis éclairée. Ce qu’il est revenu de fois dans la conversation de ces
+femmes «pratiques», de ces grands industriels ou financiers, ces mêmes
+phrases: «Est-il très riche?... A-t-elle une grosse dot?... Le chiffre
+de cette maison est superbe, tant et tant, etc...» Ça ne se compte pas!
+
+«Pendant les dix premières minutes, je me suis presque amusée à écouter,
+parce que je me trouvais dans un milieu qui m’était tout nouveau, et
+cela m’intéressait de chercher à démêler un peu la personnalité de
+toutes ces dames si bien habillées par des couturiers de choix,--et de
+prix!--parce que j’étais curieuse d’entrevoir ce que peuvent bien être
+les goûts et idées de ces adorateurs du veau d’or.
+
+«Mais, sans doute, j’ai l’esprit mal fait et capricieux... Un quart
+d’heure ne s’était pas écoulé que je me sentais en train de m’acheminer
+vers un de ces ennuis terribles qui vous donnent envie de trépigner, de
+crier, comme un enfant mal élevé, pour échapper à la torpeur où vous
+jettent ceux qui vous entourent... J’ai pourtant trop souvent entendu la
+conversation des gens du monde pour être difficile sur la qualité de ce
+qu’il faut écouter.
+
+«Mais là, vraiment, c’était autre chose encore!... Non plus de gentilles
+pauvretés, coquettement troussées, mais des platitudes vulgaires, des
+plaisanteries de commis voyageurs, des bavardages sans drôlerie, ni
+esprit, ni rien, rien qui leur prête une certaine saveur.
+
+«Comment maman et Colette, accoutumées à une tout autre atmosphère,
+n’avaient-elles pas, ainsi que moi, le désir fou de s’enfuir! Elles
+continuaient à se mettre en frais déplorables pour Mme Asseline qui
+s’amadouait un peu,--bien malgré elle!--impressionnée favorablement sans
+doute par leur grand air de femmes du monde, par l’énumération discrète
+de quelques-unes de nos belles et innombrables relations, par le récit
+adroitement placé des ovations reçues en Allemagne par père; et
+peut-être plus encore, par l’attention que maman et Colette accordaient
+à toutes ses paroles.
+
+«Quant à M. Asseline père, il se complaisait, de ci de là, en calembours
+lourdement épicés, ponctués d’un gros rire de bonne humeur qui lui
+valait un regard courroucé de sa femme, troublée dans les oracles
+qu’elle rend sur toutes choses,--petites et grandes,--sur les salades,
+les ministres, les domestiques, les chevaux, les appartements, le
+clergé, etc. Tout y passe, jugé par des goûts d’épicière et l’autorité
+que lui donnent ses millions...
+
+«Et voilà quelle belle-mère Colette veut se donner! Voilà le monde où
+elle prétend entrer... Et où elle entrera!... Car ce qu’elle veut, elle
+le veut bien...
+
+«Ce matin, pour fuir ces odieux papotages, j’ai, à tout hasard, murmuré
+que le soleil me gênait; et, tout doucement, j’ai avancé mon pliant.
+Personne, d’ailleurs, n’a fait mine de vouloir retenir la sauvage petite
+personne qui se montrait silencieuse autant que l’excellent Paul,
+absorbé dans la béatitude de contempler Colette.
+
+«Ah! quelle jouissance ç’a été de me retrouver à peu près seule,
+d’entendre de presque loin l’écho de toutes ces voix bruyantes, de ces
+rires trop éclatants, de pouvoir oublier l’insipide bavardage dont
+j’étais saturée...
+
+«Vraiment, le seul spectacle de la mer me paraissait un bain
+rafraîchissant. De petits reflets nacrés erraient sur l’eau couleur
+d’opale qui se retirait vers la pleine mer, avec des ondulations
+caressantes. Des éclairs de soleil flambaient dans les nappes
+transparentes laissées par la marée descendante. Et de cette eau si
+fraîche, du ciel bleu adorablement, de cette plage blonde dont l’or pâle
+luisait au soleil, montait une ardente symphonie, un chant d’été que
+tout moi écoutait et recueillait ravi.
+
+«Je regardais deux petits qui jouaient sur le sable, et je pensais à
+notre Bob; je regrettais de ne pas l’avoir près de moi, enfonçant ses
+jambes menues dans cette poussière chaude que ses pieds nus foulent avec
+délices, sur lequel roule, si volontiers, son joli corps de bébé!
+
+«Une voix derrière moi a demandé:
+
+«--Est-il permis, mademoiselle, de troubler votre contemplation?
+
+«C’était Claude Rozenne. Parce que nous habitons le même hôtel, qu’il
+est lié avec Paul Asseline, un camarade de collège à lui, un semblant de
+relations s’est établi entre nous et lui.
+
+«Maman le trouve «un garçon chic», Colette un homme très aimable, et le
+traite comme un ami du précieux Asseline; moi, je bataille agréablement
+avec lui quand ses opinions, volontiers paradoxales, m’invitent à une
+contradiction moqueuse qu’il accepte, et à laquelle il riposte avec une
+bonne grâce spirituelle, très amusante.
+
+«Ce matin, la joie d’être sortie du cercle Asseline me rendait à son
+égard d’une mansuétude incomparable... Aussi avons-nous causé comme de
+vieilles gens très raisonnables qui se savent dignes de juger, à huis
+clos, leurs semblables.
+
+«Il m’a dit avec un geste à peine esquissé vers le groupe Asseline:
+
+«--Vous avez fui la terrible dame?
+
+«--Oui, et son entourage aussi!
+
+«L’aveu m’était échappé. J’ai trop tard mordu ma lèvre pour le retenir.
+Il me regardait avec malice. Je me suis mise à rire. Et nous avons
+repris notre causerie sans tête ni queue, entrecoupée de silences durant
+lesquels nous étions ressaisis par le songe intérieur...
+
+«La mer s’éloignait de plus en plus. Elle semblait maintenant un
+gigantesque ruban de moire azurée qui barrait l’horizon et
+s’immobilisait sous le regard brûlant du soleil de midi. La plage se
+dépeuplait. Dans la colonie Asseline, des adieux s’échangeaient. Je ne
+bougeais pas, ni Rozenne. Mon nom, jeté tout à coup, m’a fait tourner la
+tête.
+
+«--France!
+
+«Mon élégant beau-frère passait, rentrant déjeuner. Il souriait de son
+air satisfait de l’existence, habillé irréprochablement de laine
+blanche. Je lui ai demandé:
+
+«--Comment va Marguerite?... Elle était sortie quand je suis allée chez
+elle ce matin.
+
+«--Marguerite?... Mais elle est en excellente santé, toujours absorbée
+par ses travaux de ménagère ou ses soucis de mère de famille...
+
+«--C’est vrai, elle vit pour les autres, prenant la peine pour elle
+seule et leur laissant le plaisir...
+
+«Il n’a rien répondu et s’est avancé à la rencontre de Colette qui
+venait me chercher.
+
+
+«8 août.
+
+«Sans vanité aucune, pour constater tout simplement un petit fait, je
+reconnais ici que Claude Rozenne semble vraiment me faire l’honneur de
+me trouver à son gré pour animer sa villégiature. Si je voulais m’y
+prêter, il engagerait volontiers avec moi un flirt gentil et sans
+conséquence que nous n’aurions l’un et l’autre qu’à oublier, la saison
+finie, pour peu que nous jugions préférable une telle conclusion.
+
+«Seulement, voilà, je ne m’y prête pas, étant tout à fait édifiée sur
+les charmes de cette sorte de distraction. Et je devine qu’en son for
+intérieur, il est un brin surpris de mon insensibilité devant une
+recherche aussi flatteuse que discrète, son amour-propre masculin étant
+habitué à de plus favorables traitements. J’ai, à tout instant,
+l’occasion de le constater ici même...
+
+«Parce que c’est un jeune homme à marier, de haute allure, maman
+l’honore d’une estime particulière, et le lui témoigne volontiers.
+Colette s’applique à se faire de lui un allié pour la conquête qu’elle
+s’est juré de réussir. Il a d’ailleurs parfaitement pénétré, je suis
+sûre, le mobile de la diplomatique amabilité de ma jolie sœur; car il
+m’a tout l’air d’être un connaisseur très perspicace des manœuvres
+féminines, qu’il observe avec un plaisir assaisonné d’ironie et de
+curiosité...
+
+«Et c’est pourquoi il ne m’ennuie jamais; pourquoi nous traitons de
+puissance à puissance; pourquoi encore, l’estimant un adversaire de
+valeur, je le laisse discrètement rôder autour de mon humble
+personnalité dont les imprévus tiennent son attention en éveil et me
+donnent, sans doute, une certaine saveur qui lui paraît digne d’être
+dégustée par lui...
+
+«Tout de même, il enrage un peu de voir inutiles tant de galantes
+intentions; et cela m’amuse prodigieusement à certaines heures. En
+d’autres, il m’intéresse fort: c’est un garçon très intelligent,
+d’esprit remarquablement ouvert, vraiment artiste. Il crayonne avec un
+don naturel qui ferait de lui bien mieux qu’un amateur de talent, s’il
+daignait en avoir la volonté... Seulement, il ne daigne pas du tout!
+
+«Pour son plus grand dommage,--c’est moi qui parle,--il est pourvu de
+rentes honnêtes dues à sa situation de fils unique d’une excellente dame
+veuve en province, qui n’a d’autre souci que de lui simplifier
+l’existence.
+
+«Il trouve, naturellement, la chose charmante et se complaît dans cette
+existence capitonnée, se laissant vivre avec une insouciance joyeuse,
+une nonchalance délicate de dilettante, et le désir très avoué de goûter
+à toutes les friandises intellectuelles et autres que la vie, la vie
+parisienne en particulier, peut lui offrir. Il doit y goûter,
+d’ailleurs, spirituellement, avec une pensée très fine, une âme légère
+et changeante qui ressemble à un brillant miroir où, sans cesse, se
+reflètent toute sorte d’images, divertissantes pour sa curiosité...
+
+«En toute sincérité, je reconnais qu’il n’aurait pas le flirt banal,
+mais agréable au contraire, d’autant qu’il apporte dans ses rapports
+avec les femmes une sorte de grâce respectueuse et caressante dont le
+charme peut être puissant...
+
+«Mais moi, j’ai l’horreur et la terreur du flirt, à un point qu’il ne
+peut comprendre, lui qui ne sait quelle sceptique et clairvoyante
+personne le monde s’est chargé de faire de la dernière des «petites
+Danestal»...
+
+«Oh! oui, j’ai la terreur et le mépris de ce jeu coquet, parce que j’ai
+eu trop souvent l’occasion de voir, chez mes amies, ce qu’il en advient
+des flirts où elles se sont lancées joyeusement avec des curiosités, de
+la tendresse, des espérances plein le cœur et l’esprit... et d’où elles
+s’échappent presque toujours misérablement déçues, conscientes, trop
+tard! d’avoir seulement servi à distraire une fantaisie masculine. Ah!
+je le connais, l’égoïsme féroce et souriant des hommes. J’ai regardé,
+j’ai entendu, j’ai compris... et tant que je conserverai un atome de
+sage volonté, je ne flirterai pas. Non, non, oh! non!...
+
+«Aussi, en toute honnêteté, pour que Claude Rozenne ne dépense pas ses
+soins pour moi avec une inutile espérance, je lui ai, en toute
+franchise, fait ma profession de foi... Trois ou quatre petites phrases
+bien nettes, et la chose était servie. Sans doute, il ne s’attendait pas
+à pareille déclaration, car il m’a regardée une seconde, comme pour
+essayer de démêler si je plaisantais... Puis il s’est écrié avec sa
+gaîté drôle:
+
+«--Bonté du ciel, mais si vous ne flirtez pas dans le monde, qu’est-ce
+que vous pouvez bien y faire pour vous distraire?
+
+«--J’y regarde flirter les autres.
+
+«--C’est beaucoup moins amusant...
+
+«--Croyez-vous?... C’est amusant... autrement... voilà tout!... Et puis
+c’est très instructif, et je suis encore à l’âge où l’on doit
+s’instruire, vous savez...
+
+«--Je sais... je sais... Seulement, il me paraît que l’un des fruits les
+plus remarquables que vous devez à votre instruction mondaine, c’est, à
+l’égard des hommes, une sévérité de jugement que vous me permettrez de
+regretter...
+
+«--Pour moi ou pour les hommes, vos frères?
+
+«--Si j’osais, je dirais... pour tous les deux... Mais je n’ose pas et
+je parle seulement pour ceux qui souhaitent vous conquérir...
+
+«Conquérir!... Toujours ce mot qu’ils ont aux lèvres quand ils songent à
+nous, qui ne leur paraissons pas autre chose, mon Dieu! qu’une proie à
+saisir...
+
+«Une petite révolte avait fait bondir tous mes instincts de créature
+jalousement indépendante. Et j’ai répliqué vite:
+
+«--Ce serait un souhait bien inutile! Je ne veux pas me laisser
+conquérir!
+
+«--Parce que?...
+
+«--Parce que l’état de puissance conquise me paraît peu enviable.
+
+«--Quel que soit le conquérant?
+
+«--Il y en a si peu qui soient dignes de leur conquête!
+
+«Il lui est échappé une espèce d’exclamation impatiente ou dépitée.
+
+«--Encore! Mais quels sujets d’observation avez-vous donc rencontrés
+pour avoir tant de scepticisme à votre âge?
+
+«Je n’ai pas répondu. J’aurais pu lui dire pourtant que j’ai grandi,
+vécu dans un foyer désemparé, sans union, ni dévouement, ni amour!...
+Qu’aujourd’hui encore je vois chez Marguerite, et avec quelle angoisse!
+ce que peut faire même un homme qui n’est pas méchant, d’un fragile cœur
+de femme lui appartenant tout entier...
+
+«Comme il me voyait silencieuse, il s’est tu aussi; mais dans la
+nuit,--car c’était en marchant sur la digue que nous causions ainsi,
+après le dîner,--je devinais au fond de ses yeux cette attention que mes
+réflexions y amènent parfois.
+
+«Sûrement, il avait très envie de savoir quelles idées enfermait ma
+cervelle féminine sur le sujet abordé. Toutefois, il n’aventurait aucune
+question, moitié par discrétion, moitié parce qu’il savait que si je
+n’en avais pas la fantaisie, je ne lui répondrais pas...
+
+«Et nous avons avancé un moment, sans plus rien dire. La mer chantait
+sourdement sur le sable; et au-dessus de nos têtes, il y avait un
+ruissellement d’étoiles, sur le velours sombre du ciel.
+
+«Tout à coup, il me prenait cette soif de recueillement et de silence
+qui s’empare impérieusement de moi à certaines heures, de ces heures où
+je me sens capable d’écrire des choses qui me feront encore battre le
+cœur, quand je serai une vieille femme, parce que j’y verrai ressusciter
+l’âme même de ma jeunesse...
+
+«Mais Rozenne ne pouvait pas savoir... Et soudain, avec tant de bonne
+grâce que je lui ai pardonné de me ramener à lui, il m’a demandé
+drôlement:
+
+«--Est-ce que, sans flirter, nous ne pourrions pas causer un peu...
+comme deux vieilles personnes très sages?
+
+«Et ainsi qu’il disait, comme «deux vieilles personnes très sages», nous
+nous sommes mis à parler musique et poésie...
+
+
+«9 août.
+
+«Sous le ciel changeant,--lumineux ou gris, selon les caprices du
+vent,--continuent à se jouer, dans notre petit monde de Villers, toute
+sorte de menues comédies, éternellement les mêmes, d’ailleurs, et bien
+pareilles à celles qui se jouent tous les hivers à Paris.
+
+«Colette, qui mériterait, comme l’héroïne du conte, d’être appelée
+l’_adroite princesse_, poursuit avec un art merveilleux qui m’humilie
+pour elle la rude conquête des millions de Mme Asseline. La vieille
+dame, très clairvoyante, les défend de son mieux, prodigue de paroles
+discrètement malveillantes ou grincheuses, exaspérée que Colette ne les
+paraisse pas entendre...
+
+«C’est une exaspération que j’excuse. Elle sera vaincue et elle en a
+conscience... Le bon Paul n’a plus d’autre volonté que celle de la dame
+de ses pensées. Et M. Asseline père est presque aussi absolument
+subjugué, Colette l’ayant attaqué par son grand point vulnérable: à
+savoir, un goût effréné pour la pêche et la navigation.
+
+«Or, ma brillante sœur, possédant un cœur insensible aux ondulations de
+la mer, a accepté des promenades dans le yacht Asseline, où sa farouche
+adversaire ne pouvait s’aventurer sans grand dommage. Elle s’est
+intéressée, avec une attention flatteuse, aux exploits, comme pêcheur,
+de ce richissime fabricant et, lui aussi, n’en voit plus que par la
+belle Colette Danestal.
+
+«Maman, jugeant l’affaire en bonne voie, s’épanouit et oublie, un
+instant, combien est mauvais pour notre bourse étroite le séjour du
+premier hôtel de Villers. De plus, son petit-fils Bob lui tourne la tête
+et la comble de joie en lui faisant faire ses trente-six menues
+volontés.
+
+«Moi, je vis délicieusement à ma fantaisie, je travaille à souhait, je
+vagabonde solitairement à pied ou à bicyclette dans de jolis chemins
+verts, ce qui m’attire la toute particulière réprobation de Mme
+Asseline. Colette s’en était agitée, craignant l’effet de cette
+réprobation pour ses ambitions matrimoniales. Mais, cette fois, je me
+suis regimbée et j’ai réclamé le droit d’agir à ma guise, comme le fait
+Colette elle-même, quitte à être considérée par la correcte mère du bon
+Paul comme un fâcheux petit produit d’une éducation parisienne.
+J’imagine qu’elle serait fort surprise si elle apprenait que je suis
+couramment traitée de «sauvage» par nos mondaines relations sur la côte,
+qui ne peuvent comprendre mon horreur des casinos, des parties de toute
+sorte organisées quotidiennement par des gens insatiables de
+distractions.
+
+«Ni les uns ni les autres ne savent que ma vraie joie, c’est de demeurer
+auprès de Marguerite, ma pauvre chère Marguerite, trop souvent seule,
+que je voudrais si heureuse et qui, j’en suis certaine, ne l’est
+guère..., du moins, comme elle espérait l’être au temps de ses
+fiançailles.
+
+«Et cela, je ne puis le pardonner à André, qui devrait être en adoration
+devant le trésor de femme qu’il possède.
+
+«En adoration? Ah! Dieu, non, il ne l’est pas, il se laisse aimer. Il
+accepte avec une simplicité révoltante que, même dans l’état où elle
+est, en toute occasion, elle se dévoue à son agrément, à son bien-être,
+à sa parfaite tranquillité, elle se dérange, se fatigue pour lui. Et, à
+peine s’il l’en remercie, tant la chose lui paraît naturelle. Pourtant,
+il n’est ni méchant ni sot. Je crois que, surtout, il est d’une légèreté
+inouïe qui le rend parfois, sans qu’il en ait conscience, d’un égoïsme
+monstrueux.
+
+«Un tout jeune garçon qui serait à l’aube de sa vie d’homme n’aurait pas
+plus d’ardeur pour jouir de toutes les distractions qui s’offrent à lui.
+Peut-être parce qu’il vient de passer trois années dans un pays perdu,
+il est atteint maintenant d’une sorte de fièvre de vie mondaine. Et
+comme il a des allures de gentilhomme, qu’il sait être fort séduisant,
+son succès est complet. Il est maintenant de toutes les parties, quand
+il ne file pas à Trouville où les _petits chevaux_ l’attirent fort,
+hélas!
+
+«Et pendant ce temps, Marguerite souffrante sort à peine de son
+jardinet, où elle surveille Bob, où elle travaille pour lui quand,
+malgré les prescriptions du médecin, elle ne s’épuise pas, à «faire le
+ménage», comme dit André dédaigneusement. Je bondis d’indignation quand
+il parle ainsi!... Car enfin, si elle s’astreint à cette insipide
+besogne, c’est pour lui, pour qu’il ne méprise pas tout à fait le
+modeste petit _home_ dont l’humilité lui paraît mal supportable. Elle le
+sait bien, la pauvre chérie, qui fait des prodiges pour donner un
+semblant d’élégance à leur intérieur et qui passe tant de minutes
+énervantes à chercher les moyens d’équilibrer leur mince budget,
+toujours culbuté par son insouciance, à lui.
+
+«L’autre matin, quand je suis arrivée, elle était si absorbée dans ses
+comptes, qu’elle ne m’a pas entendue entrer. Elle murmurait:
+
+«--Comment peut-il être si léger et jouer pareillement! S’il continue,
+jamais nous n’arriverons à finir notre séjour sans dettes!
+
+«Quelle anxiété il y avait dans son accent!... Cinq minutes plus tôt, je
+venais d’apercevoir André qui, toujours très chic, parcourait les
+journaux, installé sur la terrasse du Casino, ayant tout à fait un air
+de gentleman possesseur de rentes sérieuses.
+
+«Cela, tandis que sa pauvre petite femme, habillée d’un méchant peignoir
+d’indienne, ne valant pas cinq francs! s’énervait à compter, pour lui
+donner la possibilité de jouer quelques semaines un brillant personnage.
+Oh! cet égoïsme masculin!... Jamais encore je n’en avais eu, peut-être,
+la conscience plus nette. Dans la famille d’Humières, c’est bien comme
+dans la famille Danestal! Ce sont les femmes qui portent le poids si
+lourd des soucis d’argent que font naître les hommes!... Maman, elle, en
+gémit hautement. Marguerite, pas. Jamais elle ne se plaint, et dans nos
+causeries qui redeviennent bien intimes, grâce à Dieu! jamais il ne lui
+échappe même un mot de blâme indirect pour son mari, ni une réflexion
+amère ou seulement désillusionnée, sur la solitude où il la laisse sans
+scrupule, parce qu’elle paraît trouver tout simple que lui jouisse de
+distractions dont elle est privée. Elle insiste même pour qu’il en
+profite si, par aventure, pour la forme, il s’avise de quelques
+cérémonies et lui offre de rester avec elle. Oh! ces propositions faites
+avec le secret désir qu’elles soient repoussées!... Comme je comprends
+que Marguerite les accueille sans joie et ne les accepte pas!...
+
+«Avec son joli sourire doux qui enferme tant de mélancolie, elle lui
+répond, indulgente, comme si elle parlait à Bob:
+
+«--Allez, André... Cela me fait plaisir que vous vous amusiez!
+
+«Certes, voilà un plaisir qu’il est toujours prêt à lui offrir.
+
+«Si je ne me souvenais qu’il a été, pour elle, tellement autre, je
+craindrais moins que, tout bas, elle ne souffre beaucoup d’avoir perdu
+des joies trop fragiles et sans prix...
+
+
+«10 août.
+
+«Maman, docile aux injonctions de Colette, a demandé à Mme Asseline
+quand elle recevait, et cette désagréable personne, prise sans doute au
+dépourvu, a indiqué son jour de réception où fréquentent les «gros»
+propriétaires bourgeois de Villers et les baigneurs parisiens de ses
+amis.
+
+«Il est évident que l’adversaire de Colette, douée d’une jolie dose de
+vanité, s’est avisée, nous voyant pourvues de brillantes relations sur
+toute la côte, à Trouville, à Houlgate, à Villers même; s’est avisée
+que, même dénuées de millions, nous pouvions cependant n’être pas tout à
+fait à dédaigner, d’autant que nous portons un nom qu’on lui a dit être
+illustre.
+
+«Vraiment, n’était son pressentiment qu’elle marche vers une catastrophe
+où elle perdra son cher Paul; n’était la certitude si cruelle pour ses
+instincts autoritaires qu’elle sera vaincue par la souriante et ferme
+volonté de ma sœur, elle serait même très flattée de compter dans son
+cercle habituel l’épouse et la fille d’un homme célèbre.
+
+«Je dis «la fille», car, en toute humilité, il me faut reconnaître que
+ma chétive personne continue à attirer toute la rigueur de ses jugements
+sur les jeunes filles modernes. O mes sœurs en indépendance, que nous
+sommes donc vertement traitées par cette horrible bourgeoise qui me
+tient, en particulier, pour une gamine mal élevée, pas du tout
+_Sacré-Cœur_, férue d’idées subversives et saugrenues sur la vie, les
+gens, les choses; une petite fille romanesque, ne rêvant qu’artistes,
+poètes, romances à la lune... Cela dit sous forme de considérations
+générales dont l’intention est évidente, grâce aux regards qu’elle
+dirige avec soin de mon côté. Maman, absorbée par la seule idée de ne
+pas entraver la marche de Colette vers le succès, laisse passer
+philosophiquement ces boutades furibondes, sans paraître se douter
+qu’elles sont offertes à la dernière des «petites Danestal». Il lui
+suffit de constater que, positivement, avec Colette, Mme Asseline est
+beaucoup moins «porc-épic». Mon adroite sœur la dompte insensiblement.
+C’est un merveilleux et pitoyable dressage par la patience. Rien ne
+rebute Colette, ni paroles, ni allusions désagréables. Sans se troubler,
+toujours gracieuse, elle se tait ou répond, si maîtresse d’elle-même,
+qu’il faut la bien connaître comme moi pour soupçonner, au pli léger
+creusé une seconde entre ses sourcils, qu’elle ménage pour l’avenir à
+Mme Asseline de justes représailles.
+
+«Je savais ma sœur très forte diplomate, mais à ce point!... oh! non!
+Elle eût été une remarquable ambassadrice. Avec quel art elle joue de la
+célébrité de père, dont elle s’enveloppe comme d’un joli rayonnement de
+gloire!... Tantôt, pendant l’odieuse visite chez les Asseline, elle m’a
+remplie d’admiration par le tact avec lequel, sans paraître y prendre
+garde, elle a placé le récit des ovations faites au poète Robert
+Danestal par un cercle de lettrés de Munich, juste après avoir mentionné
+incidemment notre rencontre, ce matin, avec la princesse Blancovana.
+
+«Dans ce salon ultra-cossu, bourgeois à faire hurler d’horreur un
+artiste; auprès de cette femme aux allures de mercière enrichie, elle
+avait l’air d’une duchesse fourvoyée chez de petites gens parvenus; et
+elle était si jolie, habillée d’un bleu délicat, que je ne m’étonnais
+pas que le gros Asseline père s’appliquât de toutes ses forces--elles
+sont considérables--à diriger un peu vers lui l’attention de cette
+princesse des contes de fées.
+
+«Vraiment, comment, douée si bien pour la conquête, ne place-t-elle pas
+ses ambitions plus haut que Paul Asseline!... Il est riche...
+considérablement! Il est doux, généreux, docile, très bien habillé, et
+si peu transcendant!... Et elle est bien trop intelligente pour ne pas
+savoir à quoi s’en tenir là-dessus. Elle ne l’aime pas. Tout juste, à
+ses yeux, il est un bon garçon dont elle fera tout ce qui lui plaira,
+qui l’adorera et l’admirera comme une idole précieuse, qui la comblera
+de cadeaux rares et réalisera tous ses caprices. Ses belles épaules se
+trouveront déchargées à jamais du faix des embarras d’argent. Elle sera
+très élégante, très enviée et très satisfaite, son idéal rempli.
+Heureuse Colette! Il y a des minutes--pas nombreuses--où je l’envie de
+n’être pas, comme moi, une misérable petite chose toujours vibrante,
+désirant, rêvant des bonheurs si hauts que, bien sûr, la vie ne les lui
+accordera pas, si elle ne veut plus se contenter de ceux que lui donnent
+divinement la poésie et la musique.
+
+«La «petite chose» en question s’est, en son for intérieur, très mal
+comportée pendant la visite qui lui était imposée. Elle trépignait, en
+son cœur, d’impatience devant les déclarations omnipotentes de Mme
+Asseline, et résistait à peine à la tentation, combien violente! de dire
+justement les choses qui exaspéreraient cette pontifiante créature. Je
+vois d’ici la mine de père quand il sera introduit dans un pareil
+milieu, quand il lui faudra subir, par exemple, les conversations de M.
+Asseline père, dont j’ai joui, à moi toute seule, tantôt, tandis qu’il
+nous faisait visiter son parc; résolument, Paul avait accaparé sa
+bien-aimée, et dans le salon, maman restait la proie de Mme Asseline...
+
+«Ce parc est beau comme un Éden, beau à faire pardonner à la villa
+d’être une somptueuse bâtisse où un architecte inqualifiable a pris soin
+de réunir à peu près tous les styles. Les jardiniers de Mme Asseline,
+eux, sont de véritables artistes en leur empire. Ils ont créé des
+massifs qui sont un enchantement pour les yeux et dessiné des allées qui
+ont des lointains de songe, sous une voûte d’ombre transparente,
+pailletée d’éclairs de soleil; des pelouses d’herbe veloutée, distillant
+une fraîcheur d’eau limpide!... Oh! l’admirable parc où, dans l’air
+chaud, errait la petite âme odorante des fleurs...
+
+«Au sortir du salon trop riche de Mme Asseline, il était tellement
+exquis à contempler, qu’il m’a soudain donné des trésors d’indulgence
+pour accepter la société de son prosaïque propriétaire, ravi de mes
+admirations. Tandis que Colette avançait devant moi, escortée de son
+chevalier; que nous allions ainsi en procession, ou en noce, dans les
+allées embaumantes où c’eût été une douceur divine de marcher seule,
+avec du rêve plein le cœur et, aux lèvres, le murmure de vers aimés, il
+m’entretenait, et avec quelle abondance! des plaisirs de la navigation
+et de la pêche, pour lesquelles il manifeste une passion excessive. Où
+donc ce marchand de toile d’emballage a-t-il pris un pareil amour des
+choses de la mer?...
+
+«Je le lui pardonne, parce qu’au demeurant s’il possède la distinction
+d’un épicier, c’est un fort brave homme, très intelligent en sa sphère,
+et qui aurait la richesse supportable s’il consentait à ne pas juger de
+si haut les gens qui ne sont pas, comme lui, de grands manieurs
+d’argent. Ceux-là seuls existent à ses yeux. Les autres, il les englobe
+dans un mépris de potentat, égal au dédain que papa éprouve, lui, pour
+les hommes d’affaires, égal à celui dont Mme Asseline accable les jeunes
+personnes sans dot.
+
+«Ce soir, comme maman discourait sur les potinages racontés par Mme
+Asseline, j’ai murmuré à Colette:
+
+«--Cela t’amuse, des visites comme celle de tantôt?
+
+«Elle m’a répliqué avec une résolution froide qui nous a jetées très
+loin l’une de l’autre:
+
+«--En ce moment, je ne fais rien pour m’amuser!... Cela viendra plus
+tard!
+
+«Je n’ai rien répondu, et pour oublier, je m’en suis allée batailler sur
+la terrasse avec Rozenne, en regardant la lune, qui était une admirable
+faucille d’argent...
+
+«Parce que Claude Rozenne n’est pas un brin ambitieux, j’ai été pour lui
+pleine de grâce au cours de nos escarmouches habituelles, et il en a
+paru si aise que j’ai cru devoir honnêtement lui exposer, à l’aide de
+considérations philosophiques, le pourquoi de mon humeur conciliante.
+
+
+«12 août.
+
+«Ce matin, quelques lignes de papa, enthousiastes dans leur brièveté,
+qui m’ont redonné un regret fou de n’être pas là-bas, en Bavière, comme
+lui. Non avec lui, je le gênerais!... Avant tout, il aime sa liberté et
+ce doit être de lui que je tiens mon besoin d’indépendance.
+
+«Aller là-bas, à Bayreuth! Quel rêve réalisé c’eût été. Un instant, j’ai
+espéré qu’il n’était pas impossible. Une matinée entière, je m’étais
+plongée, tête baissée, dans les comptes, moi aussi, pour voir si,
+réunissant toutes mes maigres économies, j’arriverais à rassembler une
+somme assez convenable pour que maman voulût bien la compléter avec
+l’argent que je lui aurais coûté à Villers. Alors j’aurais supplié papa
+de se charger de moi, lui promettant de ne pas l’encombrer de ma pauvre
+présence si peu désirée.
+
+«Je n’ai pas eu de requête à présenter. Mes comptes mont prouvé, avec
+une impitoyable évidence, que mon souhait était digne de ceux qui font
+la joie des tout petits, dans les contes de fées... Je n’ai rien dit à
+papa qui, d’ailleurs, sans doute, m’aurait, avec un sourire distrait,
+répondu en me caressant les cheveux:
+
+«--Un peu de patience, enfant... Tu iras à Bayreuth en voyage de noces!
+Ce sera bien mieux... Demande à ta mère ce qu’elle penserait d’une telle
+fugue aujourd’hui.
+
+«Ce qu’elle en aurait pensé et m’aurait répondu... «--Que j’étais une
+bien égoïste créature de souhaiter pour moi seule une telle dépense,
+alors qu’il y avait à faire les frais d’un séjour à Villers; que...
+que...» Ah! toujours les mêmes propos qui me prouvent qu’avec mes dehors
+de fille fortunée je suis plus pauvre que les misérables ouvrières qui,
+du moins, possèdent un argent gagné par elles.
+
+«Oh! de l’argent! de l’argent! Comme je voudrais, moi aussi, en
+gagner!... Même avec ma musique, même avec mes vers!... Autrefois, quand
+j’étais encore une petite fille fermement confiante en ses illusions,
+une telle idée m’aurait fait bondir d’indignation, comme un
+sacrilège!... Maintenant, je suis sage, et je serais bien heureuse si
+les deux vrais dons que j’ai reçus me procuraient un peu, un tout petit
+peu, d’indépendance personnelle! En mes rêvasseries, la musique et la
+poésie m’apparaissent comme des magiciennes puissantes qui peuvent me
+donner _tout_, pour me récompenser de me donner à elles! Dans quel monde
+divin elles me font vivre!
+
+«Ici, encore, je leur dois, pendant que je travaille à mon poème
+nouveau, des jouissances telles, si enivrantes, que jamais je n’en
+pourrai, même sous une autre forme, goûter de comparables, de
+meilleures, de plus fortes, de plus _prenantes_, qui me fassent
+pareillement oublier le monde entier... Non, je ne les paye pas trop
+cher par mes heures, terribles pourtant! de découragement, où mon
+inspiration me semble morte..., où il me vient la terreur de ne plus
+pouvoir composer, écrire jamais, de m’être illusionnée sur mes œuvres...
+
+«Ah! la délicieuse communion en laquelle nous vivons, l’Art et moi; moi,
+toute petite, tout humble, craintive et ravie devant lui, si grand!...
+Mais aussi, moi si aimante et docile, tellement dévouée, à lui toute!...
+Avec quel amour je me consacre à l’œuvre qu’il m’inspire en ce moment,
+qui est née autant de mon cœur que de mon cerveau, que je vois se
+développer lentement, peu à peu, sortir des limbes de ma pensée, revêtir
+insensiblement la forme harmonieuse que je rêve pour elle, qui est
+vivante en moi et que je lui donnerai, il le faudra bien! telle que je
+la sens.
+
+«Oh! travailler ainsi, créer, quelle ivresse, mon Dieu! une ivresse à
+faire plaindre comme des déshérités ceux qui ne la connaîtront jamais...
+J’ai vécu des heures, des minutes, qui enfermaient un infini de bonheur,
+alors que, sur la falaise, devant la mer, recueillie dans la solitude de
+ma petite allée, j’écrivais les vers que toute mon âme chantait, adorant
+la beauté des choses...
+
+
+«16 août.
+
+«Maman a fait ses comptes, et le résultat de toutes ses additions est,
+comme à l’ordinaire, plutôt regrettable! A Villers, de même qu’à Paris,
+nous avons, paraît-il, trop, bien trop dépensé pour l’équilibre instable
+de notre budget... L’hôtel de premier ordre,--nous autres Danestal ne
+fréquentons que ceux-là, dans les pays où nous pouvons être
+rencontrées,--les promenades à Trouville, les soirées au Casino, les
+excursions en voiture, tout enfin a contribué à jeter, une fois de plus,
+le désarroi dans les finances de maman.
+
+«C’est moi qui ai reçu ses doléances. Colette les voyant venir et les
+redoutant,--sa sagesse les juge bien inutiles,--s’en était allée sur la
+plage poursuivre la conquête de Mme Asseline. Si cette difficile
+victoire n’est pas remportée à la fin du mois, il nous faudra cependant
+quitter Villers, sous peine de nous endetter piteusement, et regagner
+Paris, où nous devrons sans doute demeurer. En effet, la sévère
+Économie--avec un E majuscule--nous interdira d’accepter les nombreuses
+invitations qui nous sont adressées dans les châteaux de très fortunés
+amis, lesquels possèdent des kyrielles de valets; ce qui est ruineux
+pour les invités de modeste bourse.
+
+«Si maman n’avait le respect de sa coiffure, elle se fût volontiers, je
+suis sûre, arraché les cheveux devant le pitoyable de notre situation.
+
+«Pauvre maman! quand je l’ai ainsi entendue gémir, j’en arrive presque à
+pardonner à Colette sa résolution de faire, à n’importe quel prix, un
+mariage riche, qui la sorte à jamais de la sphère où depuis tant
+d’années nous devons parader élégamment, déguisées en filles riches.
+Est-ce que la vraie sagesse serait la sienne, qui tient pour synonymes,
+amour et billevesée?
+
+«Pourquoi suis-je plus exigeante? Pourquoi aurais-je horreur d’acheter
+si cher le luxe dont--mon Dieu, c’est vrai...--je suis désireuse, autant
+qu’elle, pour les précieuses jouissances qu’il peut donner?... Pourquoi
+aussi suis-je incapable d’accepter comme ma vaillante Marguerite une
+existence besogneuse dont il faut dorer les apparences?... Pourquoi
+n’aurai-je jamais la résignation de maman qui, satisfaite dans sa vie
+mondaine, s’arrange si bien du rôle sacrifié d’épouse d’un homme
+illustre, ne se révolte pas de n’être en sa maison qu’une façon de femme
+de charge bien élevée, qui dirige son ménage et ses finances, reçoit ses
+invités et fait bonne figure dans son salon?... Pourquoi enfin, dans la
+jeune Parisienne bien moderne que je suis, dépouillée déjà de tant
+d’illusions, demeure-t-il, vivace, une folle créature qui se rebelle
+désespérément devant de pareilles destinées?... Pourquoi cette même
+créature réclame-t-elle le droit de donner son cœur seulement à celui
+qui méritera qu’elle ait foi en lui... s’il paraît jamais ce
+désintéressé, qui voudra faire sienne une fille sans dot?
+
+«En ce moment, Claude Rozenne--après les autres--me fait une cour
+discrète, mais empressée, telle que si je n’avais mon expérience, je
+pourrais m’imaginer que je vais, un beau jour, le voir apparaître dans
+le salon de maman, pour lui demander mon cœur et ma main, sinon ma
+fortune absente.
+
+«Pourtant, il est certain que dans la sympathie très évidente, très
+vive, dont il veut bien m’honorer, il n’entre pas le moindre sentiment
+matrimonial. Je suis pour lui une fantaisie. Il daigne me trouver
+amusante, parce que je ne suis pas tout à fait semblable à la généralité
+des filles de mon âge. Il est agacé de voir que ses attentions très
+marquées ne m’enlèvent pas un atome de ma liberté de cœur et d’esprit
+et, en son petit amour-propre masculin, il s’est peut-être juré de ne
+pas me laisser quitter Villers sans qu’il m’ait obligée à garder son
+souvenir... Peu lui importerait de jeter ainsi en moi un espoir d’avenir
+qu’il ne songe pas du tout à réaliser, car il déteste les charges,
+entraves, devoirs, en parfait dilettante, soucieux de ne connaître que
+les distractions de choix.
+
+«Non, ce n’est pas lui encore qui m’enseignera la douceur d’aimer, de
+vivre deux en une seule âme. Qu’importe? Je n’ai besoin ni de lui ni
+d’un autre même. Je me sens si forte pour suivre toute seule mon chemin,
+sans le semblant d’une protection masculine.
+
+«Ah! oui, le _semblant_, presque toujours, quoi qu’en disent les doctes
+matrones qui veulent en faire accroire aux petites filles. Mais quand
+les petites filles ont beaucoup entendu parler les grandes personnes,
+qu’elles ont vu leurs actes, elles ne peuvent plus avoir une foi
+d’enfant. Bon gré mal gré, il leur a fallu--avec quelle déception
+cruelle!--apprendre que l’amour, le bel amour généreux, dévoué, plus
+fort que la mort, ne se rencontre guère que dans les livres et dans
+leurs rêves. Elles ont dû s’apercevoir que très peu d’hommes existent
+qui méritent le don sans prix d’un cœur. Elles ont peur de leur égoïsme
+féroce et elles les dédaignent pour tous leurs calculs, leurs mensonges,
+leurs petites et leurs grandes cruautés, dissimulées parfois sous de si
+beaux dehors... Alors elles en arrivent, tout naturellement, à penser
+que pour elles le bonheur, c’est de ne leur rien devoir ni demander, de
+ne compter que sur elles-mêmes.
+
+«Comme à la terre promise, je rêve à l’existence que je voudrais...
+Vivre pour ce qui est la beauté, pour l’art; pour donner un son, une
+langue harmonieuse à tout ce qui chante, palpite, vit en mon âme que
+j’ai la grâce de posséder vibrante comme une corde sonore. Vivre pour
+apprendre... Vivre pour me voir révéler les inconnus qui tentent mon
+esprit jamais rassasié... Vivre avec quelques amis très chers, des
+livres, de la musique, des fleurs, et contempler des paysages qui sont
+une poésie vivante; en savourer la forme, la couleur, la pensée... Vivre
+en goûtant cette jouissance--une de celles que j’envie le plus!--de
+pouvoir donner à tous ceux qui viennent à vous...
+
+«Et penser que ce sont là des rêves irréalisables!... Que cela ne
+«rapporte» rien du tout d’écrire des vers ni de la musique! C’est un
+plaisir des dieux, des dieux qui n’ont rien--les privilégiés!--à démêler
+avec mille quotidiennes dépenses, plus ou moins stupides. A moi, pauvre
+mortelle, il n’est pas permis de vivre ainsi en plein ciel. Quand je
+m’oublie dans mon beau palais enchanté, bien vite j’en suis rappelée par
+quelque prosaïque ennui qui me fait bondir d’impatience et de regret,
+dans la poussière terrestre où ma destinée est de piétiner piteusement.
+
+
+«18 août.
+
+«C’était un pressentiment que cette appréhension éveillée en moi par la
+passion de M. Asseline père pour les plaisirs maritimes.
+
+«Dans quelle aventure nous jette-t-elle!...
+
+«J’en rage et je ris quand j’y pense.
+
+«A midi, comme je redescendais de ma falaise où j’avais délicieusement
+conversé avec les règles de la prosodie, je rencontre Colette qui
+rentrait de la plage, escortée des deux Asseline.
+
+«Elle m’aperçoit, m’appelle de façon à me rendre la fuite impossible, et
+pendant que je réponds aux saluts du père et du fils, elle me dit,
+souriant à Asseline père avec une grâce enchanteresse:
+
+«--France, j’ai à te transmettre une aimable proposition de M. Asseline
+qui nous offre de nous emmener à la pêche au congre.
+
+«Ahurie, je répète:
+
+«--A la pêche au congre?...
+
+«--Oui... On y va, vers trois heures du matin, en barque.
+
+«Malgré moi, je considérais Colette, me demandant si elle parlait
+sérieusement ou se moquait de ma crédulité.
+
+«--Et nous irions la nuit, avec...
+
+«--Avec M. Asseline, M. Paul, Claude Rozenne, le ménage Détreil et des
+marins.
+
+«Les Détreil, ce sont des cousins des Asseline. Un couple--très riche,
+bien entendu--qui est toujours en quête de parties, quelles qu’elles
+soient.
+
+«Enfourchant tout de suite son dada, M. Asseline est parti en
+explications abondantes sur la pêche au congre. J’attendais la minute où
+il perdrait haleine pour me dérober à son invitation... Colette a vu mes
+lèvres s’entr’ouvrir et elle m’a lancé un tel regard que la phrase est
+restée dans ma pensée. Vite, elle en a profité pour brusquer les adieux,
+entrecoupés de ses remerciements. Et nous nous sommes retrouvées seules,
+marchant d’un pas vif vers l’hôtel.
+
+«J’ai demandé alors, et je n’étais plus du tout d’humeur souriante,
+toute la joie de ma bonne matinée de travail disparue:
+
+«--M’expliqueras-tu, Colette, ce que c’est que cette ridicule aventure
+où tu veux m’entraîner?
+
+«Elle, toujours calme, m’a dit:
+
+«--Il n’est question d’aucune ridicule aventure, seulement d’une
+promenade originale à laquelle on te convie.
+
+«--Et toi qui détestes la pêche, l’eau froide, cela te tente d’aller
+barboter la nuit dans la mer, avec tous ces gens, pour voir attraper des
+congres?
+
+«Elle m’a regardée bien en face, la tête relevée dans un mouvement de
+défi:
+
+«--Cela me tente de gagner la partie que je joue. Après, sois sans
+crainte, je rattraperai mes avances!
+
+«Une seconde, j’ai eu presque pitié de Mme Asseline.
+
+«Ainsi, la pêche au congre fait partie des moyens de conquête de
+Colette. Comme son assistance à la distribution des prix de l’école, où,
+auprès de Mme Asseline, elle a couronné force visages émus... Comme sa
+présence à la procession du 15 août... Elle, Colette, à la procession!
+Et maman aussi!... Tout cela, pourquoi?... Ah! misère, misère, pauvre
+humanité!
+
+«Mais moi qui ne prétends pas aux millions de Paul Asseline, je n’ai nul
+besoin d’aller à la pêche au congre avec toute cette bande!
+
+«Je suis sûre que Marguerite le pensera aussi. Elle seule, peut-être,
+m’en préservera en pénétrant maman de l’idée que nous allons courir un
+réel danger, sur mer, en barque, la nuit... Il est vrai que si Colette
+veut...
+
+«Forte de sa décision, elle avançait, souriante et paisible, près de
+moi, exaspérée de mon impuissance. Et atteignant l’hôtel, nous nous
+sommes trouvées en présence de Rozenne qui rentrait aussi; son air
+allègre m’a fait frémir d’envie. Il s’est écrié gaiement, tout de suite,
+remarquant ma mine:
+
+«--Quel front chargé d’ennui!... Est-ce que vous avez appris une très
+mauvaise nouvelle?
+
+«--Une détestable et stupide!... Vous pouvez la demander à Colette...
+
+«Et, toute à mon indignation, je me suis enfuie dans le vestibule,
+envahi par le flot des convives que la cloche appelait à la table
+d’hôte...
+
+
+«20 août.
+
+«J’avais bien deviné que Marguerite penserait comme moi, au sujet de
+l’absurde équipée où nous entraînent les ambitions de Colette. Mais son
+intervention est demeurée nulle parce que maman voit les choses
+seulement comme Colette prétend les lui faire voir.
+
+«Or, Colette affirmait qu’avec M. Asseline nous étions en parfaite
+sûreté; qu’il était ravi de nous emmener et que nous ne pouvions nous
+dérober à son invitation sous peine de nous montrer fort impolies, etc.,
+etc.
+
+«Bref, pour éviter des scènes bien inutiles, il ne me restait plus qu’à
+m’exécuter, puisque j’étais indispensable pour chaperonner ma sœur.
+
+«Et maintenant, si je veux être sincère, il me faut bien avouer que je
+ne regrette plus d’avoir dû subir la force des choses, car sûrement je
+n’aurai pas, une seconde fois, l’occasion de faire une promenade plus
+ridiculement comique. Aussi j’ai pardonné à Colette de m’avoir jetée
+dans cette grotesque aventure qui, du moins, a eu pour elle le résultat
+qu’elle voulait, la conquête glorieusement achevée de M. Asseline, qui
+est, à cette heure, son allié dévoué.
+
+«Donc à trois heures du matin, toute la troupe des pêcheurs était venue
+nous chercher. En silence, nous avions abandonné l’hôtel sous l’aile de
+Rozenne, après que, des profondeurs de son lit, maman nous avait, en
+guise d’adieu, recommandé de ne nous enrhumer ni noyer.
+
+«J’étais de furieuse humeur. Colette, gracieuse à son ordinaire, avait
+des exclamations ravies, jolie à souhait sous son béret de drap, sa
+veste collante, sa jupe courte--une jupe de pluie sacrifiée, qu’elle
+avait passé son après-midi à raccourcir... Dame! quand on n’a pas de
+femme de chambre à ses ordres!... Et dans cette tenue, si simple, elle
+n’en arrivait pas moins à éclipser tout à fait la toilette de Mme
+Détreil, pimpante comme si le tout-Villers devait la voir passer.
+
+«Asseline père, costumé en marin, paraissait, affublé de la sorte, aussi
+volumineux que jubilant et marchait d’un pas allègre dans son escorte de
+pêcheurs. Quant à Rozenne, il avait pris une silhouette drôle de vieux
+loup de mer et semblait si disposé à s’amuser des imprévus de cette
+absurde promenade que, volontiers, je l’aurais écrasé sous une avalanche
+de paroles désagréables. Mais j’avais l’irritation muette; et très
+digne, je cheminais sans mot dire près de lui qui, bien vite, s’était
+improvisé mon chevalier protecteur, avec une simplicité fraternelle et
+amicale dont je lui sais encore gré.
+
+«Je devinais bien que mon silence l’intriguait et qu’il était
+aiguillonné par le désir d’en pénétrer la cause... Cela me détendait les
+nerfs de le voir ainsi. Et puis, tout à coup aussi, le charme de cette
+nuit d’été où les étoiles commençaient à pâlir, ce charme opérait
+délicieusement sur moi. Les rues endormies semblaient des chemins de
+rêve où frémissait la brise fraîche de la mer. L’air était tout vibrant
+du chant des vagues invisibles; et leur musique berceuse apaisait si
+bien mon ennui que j’ai un peu tressauté d’entendre, tout à coup,
+Rozenne me demander discrètement:
+
+«--Êtes-vous songeuse ou de méchante humeur? Ceci dit, non par
+curiosité, mais pour que mes paroles conviennent à l’un ou à l’autre de
+ces états d’âme.
+
+«J’ai répliqué:
+
+«--Je suis de très méchante humeur.
+
+«--Pourquoi? Cela ne vous amuse pas, cette pittoresque course dans la
+nuit?... Une course que vous ne referez sans doute pas souvent.
+
+«--Oh! je n’en sais rien! S’il prend de nouveau fantaisie à M. Asseline
+d’aller pêcher des congres et de nous emmener, il faudra y retourner!
+
+«--Alors, vous ne venez cette nuit que contrainte et forcée?
+
+«--Bien entendu! Et je n’aime pas du tout que l’on m’oblige à faire des
+choses que je trouve stupides!
+
+«Il m’a lancé gaiement:
+
+«--Moi non plus! Mais pensez que les choses stupides sont quelquefois
+bien amusantes, et pour vous consoler d’être avec nous contre votre gré,
+préparez-vous à jouir des aperçus rares dont, sûrement, nous allons être
+gratifiés!
+
+«Il me parlait comme à un bébé qu’on raisonne. Cela m’a semblé tout à
+coup si drôle que je me suis mise à rire. Après tout, ce qui m’avait
+exaspérée, c’était la pensée que nous faisions cette équipée pour plaire
+à un Asseline. Autrement, la nouveauté de la promenade m’aurait bien
+vite séduite...
+
+«Ah! Rozenne avait raison de m’annoncer des spectacles réjouissants!...
+La représentation a commencé dès notre arrivée sur la plage, la plage
+silencieuse qui, dans la nuit, semblait immense, fuyant vers un
+invisible horizon de mer. Le programme portait que nous irions en barque
+jusqu’aux rochers où devait s’opérer la pêche miraculeuse.
+
+«Nous arrivons, impossible d’embarquer. La mer était déjà trop
+descendue. Les pêcheurs et leur grand chef Asseline père, dont rien ne
+troublait l’allégresse, déclarent alors, sans la moindre hésitation, que
+nous n’avons qu’une chose bien simple à faire, gagner les rochers par
+les sables. Ils veulent bien ajouter que pour éviter à nous autres,
+faibles femmes, de piétiner dans ce sol encore détrempé, ils nous
+porteront sur leurs filets entre-croisés.
+
+«Je lance un coup d’œil discret vers Colette, en entendant cette
+décision. Elle se disait très amusée du mode imprévu de locomotion qui
+lui était offert... Mais... hum! sûrement sa joie n’était pas égale à
+celle du bon Paul, qui exultait à l’idée seule d’avoir à soutenir sa
+bien-aimée. Quant à Mme Détreil, qui est une forte personne, il était
+évident qu’elle ressentait quelque inquiétude à la pensée de s’aventurer
+ainsi entre ciel et mer...
+
+«Mais que faire? Rentrer?... C’était bien tôt abandonner la partie... Et
+marcher sur ce sable mouillé la séduisait encore moins...
+
+«Vraiment, il n’y avait qu’à se laisser emporter dans ces chaises à
+porteurs nouveau modèle.
+
+«Rozenne, toujours fraternel, je pourrais presque dire paternel! m’a
+bien installée, puis s’est mis en devoir de me porter sur mon siège
+improvisé, avec l’aide d’un solide pêcheur, toute notre caravane dirigée
+par Asseline père, affairé comme un commandant en un jour de péril.
+
+«Pour nous femmes, surtout pour moi, qui suis du genre _plume_, cette
+promenade discrètement aérienne était plutôt agréable. Mais elle l’était
+beaucoup moins pour les hommes, qui se mouillaient, enfonçaient dans des
+abîmes insoupçonnés et manquaient de nous y entraîner. Le beau Détreil a
+ainsi opéré, le nez en avant, une chute peu dangereuse mais glaciale qui
+a failli amener celle de sa femme qu’il soutenait. Elle ponctuait,
+d’ailleurs, notre route de cris de terreur au moindre faux pas de ses
+porteurs. Colette, j’en suis certaine, moi qui la sais peu brave,
+n’était guère plus rassurée... Mais elle ne bronchait pas et se
+contentait de tenir ferme l’épaule de son Paul qui, lui, ne chavirait
+pas... Moi, je finissais par m’amuser beaucoup de ces péripéties... Je
+ne savais pas ce qui nous attendait!...
+
+«Enfin, nous voici aux fameuses roches!
+
+«Avec soin, nos porteurs nous déposent sur le sol... Quel sol! revêtu de
+varechs trempés d’eau de mer, glissants, oh! combien... Une roche
+hérissée, fertile en entorses...
+
+«Je crois vraiment que Colette, malgré sa vaillance, commençait à
+regretter de s’être lancée dans une si périlleuse aventure... Comme moi,
+elle se demandait ce que nous allions bien pouvoir faire pour nous
+occuper, tandis que M. Asseline père et ses hommes se donneraient la
+satisfaction d’arracher à la mer tous les congres qu’ils pourraient
+saisir.
+
+«Rozenne, lui, manquait de conviction comme pêcheur et se contentait de
+raconter à Mme Détreil des choses terrifiantes, dues à son imagination,
+sur les féroces instincts des congres; si bien que, prise de panique,
+les pieds trempés et les yeux ensommeillés, elle voulait absolument s’en
+aller, sommant son mari de l’emmener sur-le-champ. Lui, que l’eau de mer
+avait gelé, n’aurait pas demandé mieux. Mais le moyen!... Il ne pouvait
+l’emporter seul dans ses bras et elle n’était pas du tout disposée à
+regagner le rivage en marchant à travers les petits lacs bien froids qui
+luisaient sur le sable.
+
+«Ah! quelle partie de plaisir!
+
+«Sous prétexte de mieux faire voir à Colette les péripéties de la pêche,
+Paul l’avait emmenée avec précaution, à travers les roches, jusqu’au
+bord de l’eau. Alors, pour me distraire, vite désintéressée des
+monotones évolutions des pêcheurs, je me suis résignée à me promener sur
+le sable humide, sans avoir même, pour m’escorter, mon fidèle chevalier
+qui était harponné par M. Asseline.
+
+«Heureusement, peu à peu, le jour naissait. Une clarté laiteuse
+emplissait le ciel, qui avait des tons de nacre rose. La mer remontait
+avec de petites vagues veinées d’argent. Peu à peu, comme si des voiles
+se relevaient, les brumes de l’horizon devenaient plus fines, plus
+transparentes, découvrant des lointains pareils à des images de rêve,
+dans une incomparable lumière blonde qui s’avivait de lueurs pourpres.
+Un trait étincelant ourlait de frêles nuages qui erraient, petits
+flocons de neige dans le bleu très doux, épandu sur nos têtes, sur la
+plage d’or pâle, sur les bouquets d’arbres dont la verdure humide
+luisait...
+
+«C’était un spectacle qui me prenait tellement que j’en oubliais les
+ridicules péripéties de la nuit. Dans l’intimité de mon cœur, je sentais
+s’ouvrir la chère source vive de l’inspiration. Des vers commençaient à
+y chanter, imprécis et fugitifs, mais si vivants que ce soir même, dans
+ma chambre, en regardant la nuit pointillée d’étoiles, je les entendais
+encore... Et docilement alors, je les ai écrits, tels qu’ils m’étaient
+venus, devant l’immense frisson de la mer, odorants de son parfum qui
+s’élevait avec le beau soleil matinal...
+
+«Donc j’étais si absorbée par ma contemplation extasiée que le temps ne
+me semblait plus long.
+
+«J’ai été presque étonnée d’entendre tout à coup la voix de Rozenne, qui
+avait couru après moi sur le sable. Il me demandait:
+
+«--Vous n’êtes pas glacée, par cette interminable nuit?
+
+«--Oh! non, il fait si beau!
+
+«Mais il avait dissipé l’enchantement. Je me suis alors aperçue que
+j’étais très fatiguée; et j’ai eu prosaïquement une furieuse envie
+d’aller me coucher, comme un bébé.
+
+«--Nous rentrons!... Venez-vous? Comme vous vous êtes sauvée loin! Je ne
+vous apercevais plus... Vous m’avez fait peur!
+
+«--Vous m’avez crue mangée par un congre?... Combien en avez-vous
+pêchés?
+
+«--Deux!
+
+«--Quelle richesse!
+
+«Nous nous sommes mis à rire; et très gais, nous sommes venus, en
+bavardant, rejoindre le groupe des pêcheurs. Colette et Mme Détreil
+avaient des mines plutôt longues; et certes autant que moi, elles
+aspiraient à leur lit!
+
+«Mais il a fallu encore aller prendre le thé à la villa Asseline pour
+satisfaire les instincts hospitaliers de son propriétaire, enchanté
+d’avoir barboté toute la nuit dans l’eau de mer et convaincu,
+l’excellent homme! que nous partagions sa satisfaction.
+
+«Je ne dirai pas que nous étions jolies, jolies... Pourtant c’était
+encore mieux qu’après certaines nuits de bal. Mais Colette, trouvant ce
+«mieux» insuffisant, a terminé la séance en disant que j’avais l’air
+fatiguée. O sollicitude fraternelle!
+
+«Et toujours escortée de Rozenne et de Paul Asseline, nous avons
+enfin... oh! enfin! regagné nos pénates.
+
+«Il faisait grand jour, un jour doré, lumineusement bleu, inondé de
+soleil, dont la chaleur, douce encore, effaçait en moi toute lassitude.
+Cette aurore d’été, vraiment, était d’une beauté divine! A la
+contempler, j’oubliais le sable glacial, les congres, les varechs
+trempés... Mais Colette maintenant était pressée de rentrer. Avec son
+adorateur fervent, elle n’avait plus besoin de se mettre en frais; et
+son sourire avait disparu.
+
+«Rozenne s’en est aperçu et m’a glissé, remarquant de quel air ravi je
+humais l’air tiède:
+
+«--Les vents ont changé! Le ciel de Mlle Colette s’est voilé et le vôtre
+est tout rose. Savez-vous que cette nuit tant redoutée vous a été
+excellente? Si vous vouliez bien me le permettre, je dirais que vous
+êtes l’incarnation même de ce matin si frais! Plus que jamais, vos yeux
+ressemblent à deux gouttes d’eau de mer, avec un reflet de ciel...
+
+«Il avait son accent coutumier de badinage; mais il me regardait avec
+quelque chose de si sincèrement charmé au fond des prunelles, que mon
+stupide petit amour-propre de femme en a tressailli d’aise une seconde.
+Je me suis vite ressaisie et j’ai répliqué en riant, contente de sentir
+sur mon visage la brûlure de l’air de mer:
+
+«--Que je dois donc être jolie! Je me sauve bien vite pour m’admirer
+dans ma glace!...
+
+«Et je suis entrée dans l’hôtel, à la suite de Colette.
+
+«Maman nous a entendues et a demandé, d’une voix somnolente:
+
+«--Eh bien! mes enfants, vous êtes-vous amusées?
+
+«Colette n’a pas osé dire oui...
+
+
+«21 août.
+
+«Réjouissons-nous! Ce n’est pas inutilement que nous aurons passé la
+nuit à la recherche de congres rares! M. Asseline père a été si bien
+subjugué par notre vaillance qu’il est tout à fait passé à l’ennemi; et,
+sans doute, de par sa volonté, très énergique à l’occasion, nous avons
+eu l’honneur d’une invitation à dîner, pour mardi, à la villa Asseline.
+
+«Maman exulte, voyant déjà la partie gagnée et se prépare à avertir
+papa, indifférent aux machinations diplomatiques, qu’elle va lui
+présenter le gendre rêvé. Colette, elle, ne manifeste aucun orgueil
+devant l’approche de son triomphe, et elle garde avec Mme Asseline
+l’incomparable souplesse qui lui a permis de dominer peu à peu
+l’opposition de la vieille dame.
+
+«Mais quelle revanche prendra Colette, devenue sa belle-fille! Pauvre
+Mme Asseline!... Sûrement, alors, Colette ne parlera plus avec elle,
+pendant des heures, confitures, bonnes œuvres, raccommodages,
+sermons,--elle qui ne va jamais au sermon!--Elle n’écoutera plus avec un
+sourire d’intérêt les propos insipides, les papotages malveillants, les
+commérages du petit cercle de matrones, cher à Mme Asseline, au milieu
+duquel ma jolie sœur, le front barré d’un pli volontaire et les lèvres
+frémissantes d’agacement, distribue de respectueux égards, et joue
+supérieurement son rôle de jeune fille bien élevée, modeste, sérieuse,
+autant qu’elle est belle... Aussi, toutes les vieilles dames sont-elles
+sous le charme. Quand, un moment, il m’est arrivé de lui voir jouer ce
+personnage, je m’enfuis auprès de Marguerite, si simple et vraie. Je
+cherche son cœur, son pauvre cœur mélancolique, aimant et dévoué,
+qu’André meurtrit si légèrement... Je lui demande de demeurer ma chère
+conscience, et je tâche d’oublier les projets ambitieux de Colette, en
+faisant des pâtés de sable avec Bob, l’être heureux par excellence!...
+
+
+«24 août.
+
+«Donc nous avons dîné chez les Asseline. Et le dîner a été ce qu’il
+pouvait être: d’une écrasante somptuosité! Douze invités; les plus
+jeunes des convives féminines, habillées, de toute évidence, par des
+couturiers de haute marque, et s’en faisant gloire avec une vanité
+indiscrète; les convives masculins, célébrant l’excellence du festin, ne
+causant qu’affaires et politique, tous fort mécontents du gouvernement
+qui, paraît-il, néglige tout à fait les intérêts du commerce... Maman,
+souriante et digne, trônait--ô honneur!--à la droite du maître de céans,
+peut-être en sa qualité de doyenne. Colette, habillée de blanc comme une
+fiancée, et jolie comme une princesse de légende, était, en revanche,
+placée loin de son adorateur, car sa future belle-mère ne désarme pas
+encore complètement, si adoucie soit-elle. J’avais, moi, hérité dudit
+adorateur qui, avec une ingénuité touchante, m’entretenait sans relâche
+des qualités de ma sœur, de l’admiration qu’elle lui inspire, du bonheur
+qu’on doit éprouver à vivre près d’elle... Il était édifiant, mais
+monotone, à la longue... Et qu’il me faisait regretter Rozenne, sa
+causerie capricieuse et fine de dilettante, ses drôleries spirituelles,
+son scepticisme nonchalant qui m’exaspère et m’amuse...
+
+«A mesure que défilait la suite des plats, que s’allongeait la litanie
+amoureuse de Paul Asseline, je me sentais prise d’une de ces terribles
+crises d’ennui qui me saisissent quand je me trouve isolée dans un
+milieu où je suis sans aucune attache. Maman, Colette, me semblaient,
+elles aussi, des étrangères, tout à coup... Maman, gracieuse, opinait à
+toutes les déclarations de M. Asseline et Colette était toute à son
+rôle. L’idée qu’après ce mortel dîner suivrait une soirée, pareillement
+insipide, me devenait aussi douloureuse qu’une souffrance physique et je
+n’avais même plus la curiosité d’observer autour de moi la comédie
+humaine. Oh! cette heure pendant que les hommes étaient au fumoir! Les
+histoires de domestiques et de nourrices, les potins de plage, l’échange
+des recettes, les appréciations sur les couturiers illustres, le tout
+entremêlé d’oracles rendus par Mme Asseline!...
+
+«Encore si la nuit avait été belle, j’aurais pu, un moment, m’échapper
+dans le parc, pour me retremper par quelques bonnes minutes de solitude.
+Mais un vent furieux soufflait; les averses alternaient avec les rafales
+et me retenaient, de force, prisonnière dans ce salon sans âme.
+
+«Découragée et polie, j’ai essayé de causer avec ma voisine, une grosse
+jeune femme, trop élégante, qui, de très bonne grâce, m’a entretenue des
+embellissements qu’elle avait faits dans son château (!), du nombre de
+ses domestiques, des chasses qui avaient lieu dans son domaine... Je me
+sentais devenir féroce.
+
+«Les hommes se sont enfin résignés à abandonner les délices du fumoir.
+Ils étaient plus ou moins congestionnés, bavards et parlaient très haut.
+Un baccara d’importance s’est alors organisé. Maman en a frémi, pensant
+à la pitoyable figure qu’allaient faire les maigres finances de la
+famille Danestal... Puis son visage s’est éclairé parce qu’elle a vu que
+les seuls joueurs étaient les invités masculins. Paul, lui, rôdait
+autour de Colette. Les jeunes femmes et les dames d’âge respectable
+faisaient cercle autour de Mme Asseline, qui a prié l’une d’elles de
+nous faire de la musique.
+
+«Oh! j’aime mieux ne pas me souvenir du grand air de _la Reine de Saba_
+chanté par elle!... Pourtant, il lui a valu de tels applaudissements
+qu’elle a cru devoir y répondre par de nouveaux chants, véritable crime
+de lèse-musique. C’était terrible! Ah! comme je comprenais les braves
+chiens que certains accents font hurler!
+
+«Il me semblait qu’elle ne se tairait jamais; que cette soirée ne
+finirait jamais; que je ne pourrais plus m’échapper de ce salon trop
+doré et cesser d’entendre les commérages de Mme Asseline et de ses
+amies, les exclamations bruyantes des joueurs, les cris de cette
+infatigable chanteuse.
+
+«Enfin, maman s’est levée! Elle avait toujours son sourire, mais ses
+yeux étaient somnolents. Une imperceptible contraction rapprochait les
+sourcils de Colette... Pour elle aussi, l’épreuve avait été rude!
+
+«Le bon Paul, toujours plein de sollicitude, avait fait atteler un de
+ses équipages pour nous ramener au gîte. En voiture, ni les unes ni les
+autres, nous n’avons parlé, peut-être parce que nous avions peur de dire
+des paroles trop sincères... Après tout, je crois que maman dormait un
+peu... Colette, elle, regardait dans la nuit et réfléchissait... à
+quoi?...
+
+«Et j’avais, moi, le désir éperdu de ma petite chambre silencieuse qui
+sentait bon les roses, où m’attendaient mon travail, les livres que
+j’aime le plus et que j’avais soif d’ouvrir pour purifier mon esprit de
+tant de pauvretés entendues.
+
+«Aussi quand, enfin, je m’y suis retrouvée, pour me laisser mieux
+envelopper par son calme, par son obscurité délicieuse, je n’ai pas
+allumé ma lampe. Sans même ôter mon manteau du soir, je me suis assise
+dans l’ombre, devant ma fenêtre large ouverte, et j’ai tâché d’oublier
+les Asseline, leur luxe, les ambitions de ma grande sœur, en contemplant
+la sereine immensité du ciel où luisait un mince croissant de lune. Le
+vent avait balayé les nuages et la nuit était pure infiniment, vibrante
+du chant grave de la mer, du frôlement de la brise dans les feuilles. De
+toute mon âme, je souhaitais être pénétrée par cette paix qui calmait la
+fièvre dont tous mes nerfs étaient douloureux...
+
+«Tout à coup, ma porte s’est ouverte devant Colette. Elle avait sans
+doute quelque chose à me demander. Voyant la pièce obscure, elle a dit,
+étonnée:
+
+«--Comment, tu es déjà couchée?
+
+«--Non, je me repose.
+
+«--Tu étais fatiguée? Et de quoi?
+
+«Sa voix était ironique et a cinglé mon énervement.
+
+«--De quoi je suis fatiguée? De l’odieuse soirée que je viens de passer!
+Oh! Colette, comment peux-tu, pour de l’argent, vouloir entrer dans un
+pareil milieu!
+
+«Les mots m’étaient échappés, tant je ressentais d’humiliation et de
+révolte. Colette m’a sentie si sincère que son empire sur elle-même en a
+été ébranlé. Je l’ai deviné au léger frémissement de sa voix, tandis
+qu’elle me répondait:
+
+«--Ce n’est pas moi qui entrerai dans ce milieu, c’est Paul qui viendra
+dans le mien.
+
+«--Soit, mais tu n’en seras pas moins obligée de subir le sien où il te
+conduira d’autant plus volontiers qu’il y sera dans son véritable
+élément, tandis que dans le nôtre, dans celui de papa...
+
+«--Dans celui de papa, il n’y serait pas?... C’est là ce que tu veux
+dire?... Il n’y serait pas parce que?...
+
+«Son accent était un défi.
+
+«--Parce que, intellectuellement, il est une nullité. Et tu le sais
+bien!
+
+«Comment ai-je dit cela?... Jamais en plein jour, jamais même sous une
+clarté de lampe, de telles paroles, sans doute, ne me seraient sorties
+des lèvres. Mais nous étions dans l’ombre; et devant ce large ciel
+paisible, seuls des mots vrais pouvaient être dits. Un reflet de lune
+baignait le visage de Colette, qui avait pris quelque chose de dur, dans
+son expression de volonté.
+
+«Presque violemment, elle, toujours si calme, elle m’a jeté:
+
+«--Ah! naturellement, parce qu’il ne vit pas hypnotisé par les livres,
+les opéras et les tableaux, c’est une nullité!... L’intelligence!
+l’art!... Papa et toi, vous n’avez jamais que ces mots sur les lèvres...
+Eh bien! pour ta gouverne, retiens-le: il y a autre chose que l’art et
+l’intelligence dans la vie. Il y a les moyens d’en profiter. Et ces
+moyens, je veux les avoir... Je vais à qui peut me les donner!
+
+«--Sans craindre de préparer ainsi ton malheur?
+
+«--Mon malheur?... Pourquoi?...
+
+«--Parce que tu seras liée toute ta vie... y songes-tu?... _toute ta
+vie!_... à un être que tu n’aimes pas!
+
+«--Que je n’aime pas?... Qu’en sais-tu?
+
+«--Je le sais comme toi-même. Il n’est pas un homme que tu puisses
+aimer.
+
+«--Pourquoi? encore. Parce qu’il n’est pas un homme supérieur? je le
+reconnais... Ah! ils rendent heureuse leur femme, les hommes
+supérieurs!... L’une comme l’autre, nous savons ce qu’il en est!... Et
+je ne veux pas du misérable et fugitif bonheur que leur égoïsme leur
+permet de nous donner quelquefois, un instant. Ils vivent les yeux
+abîmés dans la contemplation de leur mérite, grisés par l’admiration du
+public, toujours juchés sur leur piédestal d’où ils ne descendent que
+quand leur propre satisfaction les y invite. Ah! non! je n’ai jamais
+ambitionné, depuis que j’ai l’âge de comprendre, d’être la femme d’un
+homme illustre!... Paul Asseline est simplement bon, c’est vrai!... Mais
+au moins, ce n’est pas _lui_, c’est _moi_ qu’il aime. Et cela me plaît
+qu’il en soit ainsi!
+
+«Je n’avais plus la tentation de répondre à Colette. Ses paroles
+montaient vers moi comme de grandes vagues d’amertume. Tout ce qu’elle
+disait était vrai si tristement!... Alors, après un court silence, elle
+a repris, de la même voix martelée, comme si, pour une fois, il lui
+semblait bon d’ouvrir, un peu, son âme fermée:
+
+«--C’est vrai, il me plaît aussi d’être riche! Il n’y a que cela
+d’enviable, sagement! Retiens-le encore, en passant, petite fille
+rêvassante... Une fois riche, je suis certaine, tu entends, _certaine_
+d’être heureuse, puisque je serai délivrée de l’horreur des soucis
+d’argent, des odieuses et perpétuelles économies, de ces incertitudes
+d’avenir dont je suis lasse... à être prête à tous les sacrifices pour
+en être délivrée! Cette fois, puisque la destinée--ou la
+Providence!--amène sur mon chemin un homme qui ne me demande pas
+seulement un flirt de quelques mois, mais m’offre un mariage inespéré,
+je serais folle, absolument folle! de ne pas saisir cette chance unique.
+Peu m’importe que les Asseline soient des parvenus, puisqu’ils peuvent
+me donner la sécurité que je veux... Les filles sans dot, comme nous,
+rappelle-le-toi, ma chère, ne doivent pas se donner le plaisir d’être
+sentimentales... Ce ne sont pas leurs beaux danseurs qui les
+épousent!...
+
+«Il leur faut donc se contenter des autres, des braves garçons sans
+ambition qui s’estiment très heureux de leur offrir leur fortune, et se
+dire privilégiées, elles, quand elles les rencontrent... Et puis, jamais
+plus, n’est-ce pas, France, nous ne reparlerons de ces choses. Une fois
+pour toutes, je t’ai dit ce que je pensais... C’est vrai, je joue une
+partie que je veux gagner... Et je la gagnerai!... Bonsoir, enfant.
+
+«Elle a effleuré mes cheveux d’un vague baiser. Je n’ai pas fait un
+mouvement pour le lui rendre... Quand elle a été sortie de ma chambre,
+que j’ai été seule, je me suis mise à pleurer désespérément...
+
+«Que la vie est donc triste et mauvaise pour les filles pauvres!»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+France cessa de lire et elle demeura immobile, les mains jointes sur les
+feuillets, contemplant avec des yeux qui ne voyaient pas le jeu mouvant
+des vagues.
+
+Soudain, elle ne jouissait plus de l’éclatante fête des choses qui, une
+heure plus tôt, lui emplissait l’âme d’une sorte de joie enivrée.
+
+Sa pensée venait de soulever trop de graves questions pour qu’elle n’en
+demeurât pas troublée.
+
+Deux jours s’étaient écoulés depuis sa conversation avec Colette. Ni
+l’une ni l’autre n’y avaient fait allusion et toutes deux savaient bien
+que jamais même elles n’en rappelleraient le souvenir. Peut-être Colette
+n’y pensait déjà plus, absorbée par son rêve. Mais elle, France, n’avait
+pas oublié une des paroles de sa sœur, dont l’impression lui demeurait
+singulièrement amère et douloureuse...
+
+--Tante! voilà tante France! jeta une petite voix d’enfant.
+
+Elle redressa la tête... Et alors elle aperçut, débouchant sous la voûte
+ombreuse de l’allée, Rozenne qui avait Bob dans ses bras. Une bonne
+suivait traînant une voiture d’enfant. France ferma son cahier et se
+leva, un peu effarouchée de voir sa retraite si lestement troublée.
+
+--Comment m’avez-vous découverte? fit-elle prenant la main du petit
+garçon qui, séduit par l’herbe veloutée, avait voulu être mis à terre.
+
+--C’est un heureux... hasard! fit Rozenne tranquillement.
+
+Mais une lueur de malice pointait dans ses yeux gris.
+
+--... En quittant la plage qui ressemblait au Sahara, j’ai eu la
+nostalgie des arbres et je suis grimpé vers les bois, où j’ai trouvé ce
+jeune personnage qui se promenait sous l’œil de sa bonne. Ensemble nous
+vous avons aperçue et nous sommes venus bien poliment dire bonjour à
+«tante France». Est-ce que vous nous en voulez?
+
+Elle sourit, malgré elle, de le sentir très satisfait parce qu’il
+l’avait retrouvée, ne croyant guère que le hasard seul l’eût conduit
+dans cette allée. Pourtant, elle dit, sincère:
+
+--Je ne vous en veux pas parce que, ce matin, mon esprit flânait...
+Autrement, je vous en voudrais... Je suis très jalouse de ma solitude
+parce qu’il me la faut absolument pour bien travailler.
+
+--Travailler! Toujours!... C’est donc un vœu?
+
+--Pas du tout, c’est un plaisir... Et une nécessité aussi. Je vous
+félicite si vous ne la connaissez pas.
+
+--Vous me dites cela comme vous me diriez «tant pis pour vous»!
+
+Elle eut un petit rire, mais ne répondit pas. Elle s’était mise à
+marcher lentement. Au loin, des sonneries de cloches annonçaient, dans
+les hôtels, l’heure du déjeuner. La chaleur de midi alourdissait l’air,
+même sous les branches, que brûlait le soleil. La mer était une nappe
+étincelante et, sur la plage, il n’y avait pas la découpure d’une ombre.
+
+De l’accablante température, France ne semblait pas même s’apercevoir.
+Un peu plus rose, peut-être, sous le seul abri de sa large capeline de
+paille, elle cheminait, en avant, souple et fine, avec cette allure de
+jeune nymphe qui ravissait toujours les yeux de Rozenne... Mais, tout à
+coup, il s’avisa que l’expression de ses traits était devenue sérieuse
+et il eut l’intuition que, dans la pensée de France Danestal, il pouvait
+bien y avoir un blâme à son adresse.
+
+Alors, aussitôt, dans une brusque impulsion, il dit, la rejoignant:
+
+--Vous avez très mauvaise opinion de moi, n’est-ce pas?
+
+--Sur quel chapitre?
+
+--Celui de mon amour passionné pour la flânerie; si vous êtes une sévère
+moraliste, je mérite, en effet, vos foudres, car, ainsi que je vous l’ai
+déjà avoué, je crois, j’estime que la vraie sagesse consiste à vivre,
+tant qu’il est possible, à sa fantaisie, sans souci de rien d’autre.
+
+Une seconde, elle arrêta sur lui, avec une singulière expression, ses
+prunelles profondes. Mais ses lèvres demeurèrent closes. Il interrogea,
+impatient:
+
+--Pourquoi me considérez-vous ainsi?
+
+--Je me demande jusqu’à quel point vous êtes sincère?
+
+--Je le suis en toute simplicité et humilité.
+
+--Ah!...
+
+Elle se tut; puis, la bouche soulignée d’une petite moue dédaigneuse,
+elle jeta avec une drôlerie qui atténuait sa sincérité:
+
+--Cette fois, je vous le dis: tant pis pour vous! Je regrette bien que
+votre idéal ne soit pas de plus haute envolée!...
+
+Rozenne la trouva délicieuse d’expression; mais en même temps, son
+amour-propre tressaillit désagréablement de la sentir si convaincue.
+
+--Alors vous me mettriez en meilleure place dans votre estime si je
+m’appliquais, toutes les heures de ma vie, à opérer des affaires
+productives; ou si, comme un garçon bien pondéré, je passais des
+journées à griffonner des chiffres dans un bureau, ou je brandissais un
+sabre devant mes recrues ahuries, ou...
+
+Elle se mit à rire; et de sa manière gaîment moqueuse, elle interrompit:
+
+--Mon Dieu, qu’est-ce que vous allez chercher là?... Et quel honneur
+excessif vous me faites, en vous appliquant ainsi à vouloir me persuader
+que vous avez bien raison de vivre à votre seule guise, puisque la bonne
+destinée vous y autorise!... Je vous assure que ma modeste opinion est
+sans importance aucune... Vous savez bien que j’ai parfois des idées de
+ma façon, un peu bizarres, sur les gens et les choses... Mais je les
+tiens pour ce qu’elles valent et ne leur laisse voir le jour que
+lorsqu’on m’y invite expressément.
+
+--Et alors, gare à ceux qui, n’ayant pas la conscience bien nette, ont
+eu l’imprudence de vous questionner à leur sujet!
+
+Du bout de sa canne il fouettait les herbes minces qui bordaient le
+chemin dévalant sur Villers. Et après un imperceptible silence, il jeta
+en boutade:
+
+--C’est étonnant combien il m’est désagréable de sentir peser sur ma
+chétive personne la sévérité de vos jugements. Je suis navré que vous ne
+soyez pas un tantinet paresseuse... Du moins, à Villers!
+
+--Parce que? interrogea-t-elle, curieuse.
+
+--D’abord, parce qu’on vous verrait peut-être plus souvent sur la plage,
+que vous fuyez dès qu’elle n’est pas à vous toute seule, et surtout à
+l’heure du bain...
+
+--A cette heure-là, elle est trop chic pour moi!
+
+--Ou vous l’êtes trop pour elle...
+
+--Ce serait une question à débattre!
+
+--Alors, vous n’y paraîtrez jamais quand vos frères les hommes, et vos
+sœurs les femmes y figureront brillamment?
+
+--Vous parlez comme saint François d’Assise!... Et vous vous trompez! Si
+la fantaisie me prend d’aller admirer les belles toilettes des femmes
+mes sœurs, pour employer votre langage évangélique, vous êtes certain de
+m’y voir arriver un matin, à l’improviste.
+
+--Dieu! que vous êtes taquine... autant que méchante!
+
+--Je ne suis ni l’une ni l’autre. Je vous fais tout bonnement l’honneur
+de vous informer, en toute sincérité, de mes opinions, et je suis très
+convaincue qu’il ne vous déplairait pas de faire, le matin, un brin de
+causette avec moi, sur la plage, tandis que Colette éblouit Paul
+Asseline... Seulement...
+
+--Seulement, vous ne daignez pas me faire la charité de ce brin de
+causette.
+
+--Parce que j’estime que vous n’êtes pas des pauvres gens auxquels on
+fait l’aumône. Voilà... Mais vous ne m’avez pas dit pour quelles autres
+raisons vous me souhaitiez paresseuse?
+
+Elle l’interrogeait sans un atome de coquetterie; mais une séduction
+émanait de son sourire, du regard d’eau bleue jailli entre les cils
+noirs, très longs... Et un peu brusquement, il lança:
+
+--Ensuite, parce que si vous ne viviez pas, comme vous le faites, en
+l’habituelle société des individus supérieurs qui sont les auteurs de
+vos livres favoris, les humbles mortels auraient peut-être alors quelque
+chance d’attirer un peu votre attention!
+
+--Mon attention? N’en ayez donc pas cure! Elle est fantasque, de façon
+déplorable... Elle se donne à des sujets, à des occupations, à des
+objets qui la passionnent et que les gens raisonnables qualifieraient
+d’absurdes, neuf fois sur dix.
+
+France s’arrêta. Ils allaient entrer dans les rues claires où s’épandait
+la splendeur du soleil de midi. A leurs pieds, par delà les chalets, les
+villas enserrées dans les bouquets d’arbres déjà tachetés d’or roux, la
+mer d’un bleu profond, à peine ridé de frissons légers, mouillait
+doucement le sable de la plage déserte.
+
+Le regard de France enveloppa ce paysage d’eau et de lumière et
+s’immobilisa à le contempler. Mais vers elle monta la voix de Rozenne
+qui disait d’un ton mi-sérieux, mi-plaisant:
+
+--Comment, vous, qui sentez si vivement la beauté des choses, ne vous
+contentez-vous pas, pendant quelques semaines, de contempler les
+spectacles offerts par la nature à ses fidèles?... vous laissant vivre,
+tout simplement, comme une exquise petite fleur humaine...
+
+Elle secoua la tête et sourit.
+
+--Cela ne me suffirait pas... Ce que je sens très profondément, il faut,
+presque malgré moi, que je le traduise en des vers... Et ensuite, ces
+vers, j’ai la coquetterie de les ciseler pour qu’ils ne soient pas trop
+indignes de ceux de mon père. Vous savez, noblesse oblige!
+
+--Quand me permettrez-vous d’en lire, de ces vers qui m’apparaissent
+comme le fruit défendu?
+
+--Que sait-on? Je crois bien que je demeurerai jalouse de les conserver
+pour moi seule, jusqu’au jour où quelque grave raison me décidera à les
+livrer au public... Et puis, là-dessus, je vous quitte, car je voudrais
+reconduire Bob, afin d’embrasser Marguerite. Sans rancune, n’est-ce pas?
+
+Une expression très douce, bien féminine, souriait dans son regard bleu,
+entr’ouvrait ses lèvres, dont le souple dessin avait une grâce
+caressante.
+
+Et Rozenne, sincère, répéta, serrant la main dégantée qu’elle lui
+tendait:
+
+--Sans rancune!
+
+Elle se détourna et descendit la pente raide qui conduisait chez sa
+sœur. Lui, continua son chemin, impatienté contre lui-même pour toute
+sorte de complexes raisons.
+
+
+
+
+IV
+
+
+De sa fenêtre, France regardait sa sœur Colette qui escaladait
+adroitement les hauteurs du mail des Asseline; puis, par les soins
+empressés de Paul, se voyait installée en place d’honneur, où, vêtue de
+rose, elle apparaissait comme une exquise aurore, très parisienne. Et
+France, admirative, en artiste, de la beauté de sa sœur, pensa que les
+Asseline pouvaient s’estimer fiers d’emmener une aussi jolie femme au
+_Grand Prix_ de Deauville... Opinion qui était, d’ailleurs, celle de
+Colette elle-même, et pareillement de Mme Danestal, partie en landau
+avec Mme Asseline, devenue presque aimable.
+
+Elle, France, s’était dispensée de cette promenade saupoudrée de
+poussière, ayant, depuis le commencement de la _grande semaine_, goûté
+bien plus qu’elle ne l’eût souhaité aux distractions d’ordre hippique
+offertes aux amateurs. Elle avait décliné l’invitation des Asseline,
+ravie d’une pleine après-midi d’intimité avec Marguerite, à qui elle
+avait promis la lecture du poème auquel, passionnément, elle travaillait
+depuis son arrivée à Villers.
+
+Le mail avait disparu dans la foule des équipages de toute sorte qui
+filaient vers Trouville par la route sans ombre, allongée en bordure,
+derrière les dunes basses de la côte. France, une seconde, demeura à
+considérer l’horizon tourmenté d’un ciel lourd d’orage et la mer
+haletante, d’un vert glauque, que des nuages marbraient de nappes
+sombres... Puis, l’esprit traversé par l’idée que Marguerite, peut-être,
+avait besoin d’elle pour garder le remuant petit Bob, vite elle
+s’arracha à un spectacle dont elle n’était jamais lasse pour aller
+trouver sa sœur.
+
+Une exclamation de plaisir salua son entrée dans le minuscule salon où
+Marguerite s’était réfugiée pour fuir l’étouffante atmosphère du jardin.
+
+--Oh! France, déjà! Que tu es gentille de me sacrifier ainsi ton
+après-midi entière!
+
+En guise de réponse, France embrassa sa sœur avec tant de tendresse que
+la jeune femme put être éclairée sur la valeur du sacrifice qu’elle lui
+faisait...
+
+--Tu es seule, Marguerite? André est déjà parti pour Trouville?
+
+--Non, pas encore. Il devrait être en route; mais, après le déjeuner, je
+me suis trouvée un peu fatiguée et il n’a pas voulu me quitter.
+
+--Et maintenant, chérie, tu es mieux?
+
+--Oui; le temps orageux m’avait énervée. Les futures mamans, dans mon
+état, sont exposées à ces petites misères. Ce n’est rien!
+
+France n’insista pas, sachant combien Marguerite redoutait qu’on prît
+garde à sa santé; mais son regard anxieux s’attacha une seconde sur le
+visage altéré de sa sœur. La crainte l’effleurait que son beau-frère,
+par quelque parole malencontreuse, n’eût, une fois de plus, attristé
+Marguerite, trop aimante pour ne pas sentir le moindre froissement. Il
+entrait justement, très souriant, lui, habillé avec un soin raffiné,
+dont il était coutumier, la jumelle de courses en sautoir. Il se
+découvrit à la vue de la jeune fille; et, courtoisement, baisa la main
+qu’elle lui tendait.
+
+--Comment, France, vous êtes ici? Pas aux courses?
+
+--Non, je n’aime ni la cohue ni la poussière. Et Marguerite, toujours
+hospitalière, veut bien me recueillir!
+
+--Mais c’est une vraie joie pour elle de vous avoir!... Ainsi, je n’ai
+plus de scrupules à la laisser. Vous allez mieux, n’est-ce pas,
+Marguerite? Votre mal de tête s’est dissipé?
+
+--Il se dissipera sûrement...
+
+André ne répondit pas. Attentif, il passait dans sa boutonnière un
+merveilleux œillet qu’il venait d’enlever dans le vase de cristal placé
+près de la jeune femme. Il y eut un silence qui laissa entendre dans le
+jardin la petite voix de Bob entrecoupée de larmes.
+
+--Qu’a-t-il donc? fit Mme d’Humières tout de suite debout.
+
+--Je vais voir, Marguerite; ne t’agite pas, dit aussitôt France, qui
+avait l’intuition que sa sœur désirait être seule pour recevoir l’adieu
+de son mari.
+
+Elle passa dans le jardinet, où Bob trépignait devant la chute d’un pâté
+de sable. Elle le calma; mais discrète elle demeura près de lui,
+l’aidant à la construction d’une nouvelle pyramide. Par la fenêtre large
+ouverte, lui arrivaient cependant les paroles que sa sœur disait d’une
+voix assourdie:
+
+--André, vous serez raisonnable cette fois, vous ne jouerez pas?
+
+--Mais non, mais non!... Je ne jouerai pas; je serai sage comme les
+pauvres mioches qu’on mène dans les beaux magasins avec la seule
+permission de regarder, sans toucher à rien.
+
+--André, promets-moi sérieusement, je t’en prie!... Sans quoi, toute la
+journée encore, je serai tourmentée!
+
+--Et tu te rendras malade bien inutilement; car je ne puis jamais
+oublier tout à fait que le jeu est un plaisir interdit aux pauvres
+diables comme moi! Sois donc en paix, ma chère Minerve.
+
+Elle insistait:
+
+--Tu me promets que tu ne te laisseras pas entraîner quand tu verras
+jouer Paul Asseline et les autres?
+
+--J’aurai l’héroïsme d’un saint et je résisterai. Je me contenterai,
+pour toute distraction, de contempler les belles toilettes féminines,
+celles dont j’aimerais à vous voir habillée, petite Cendrillon, qui
+poussez vraiment un peu loin l’amour de la simplicité. Ah! Marguerite,
+quand serez-vous coquette!
+
+France entendit la voix un peu lasse de sa sœur répondre:
+
+--En mon état, je n’ai vraiment que faire de l’être!
+
+--Mais, au contraire, ma chère, vous devriez lutter pour triompher des
+malices de la nature. C’est là, justement, le grand art de la femme! Je
+vous garantis que Colette le pratiquera.
+
+--C’est qu’elle en aura les moyens, le loisir, la force et le goût! Tout
+cela me manque, à moi, en ce moment!
+
+--Ce qui est bien dommage pour vous et pour moi! répliqua-t-il, un peu
+sèchement. Quand vous voudrez bien être plus élégante, j’en serai ravi!
+
+France tressaillit, indignée. Ah! comme elle eût voulu répondre à son
+beau-frère. Mais Marguerite, elle, disait simplement avec un peu
+d’ironie triste:
+
+--Je serai élégante, du moins, j’essaierai de l’être, quand je ne me
+préparerai plus à être une maman et quand nous serons riches!
+
+--Alors, ce n’est pas de sitôt!... Et vous seriez charitable de ne pas
+me le rappeler. Allons, ne parlons plus de tout cela!... Au revoir,
+Margot. Tâchez de ne pas vous ennuyer. Heureusement, vous avez France,
+aujourd’hui; je vous laisse donc sans remords...
+
+A l’accent d’André, France devina que son baiser d’adieu avait dû être
+bien léger. Il sortit de la maison et se trouva devant la jeune fille,
+agenouillée dans l’herbe auprès de Bob. Il lui lança un amical:
+
+--Au revoir, France, je vous confie votre sœur.
+
+Et il passa, après une petite caresse à Bob, qui avait couru vers lui en
+trottinant. France, encore un instant, joua avec l’enfant; puis, le
+voyant de nouveau occupé à fourrager sur la pelouse, elle revint vers le
+salon dans la crainte que sa sœur n’eût besoin d’elle. Mme d’Humières
+n’avait pas dû bouger depuis que son mari l’avait quittée. Immobile sur
+la chaise longue, les mains tombées sur ses genoux, elle regardait loin
+devant elle, avec des yeux qui ne voyaient pas, dans l’infini de ce ciel
+d’orage, lourdement gris; et, très lentes, de grosses larmes glissaient
+entre les paupières à demi closes.
+
+Une angoisse éperdue bouleversa France qui s’était arrêtée sur le seuil
+de la pièce, n’osant aller vers la jeune femme dans la crainte d’être
+indiscrète. Mais Marguerite sentit tout de suite sa présence et, se
+redressant, tourna la tête pour cacher son visage... Déjà France était
+près d’elle, agenouillée à côté de la chaise longue, et ardemment, tout
+bas, comme une enfant, elle lui murmurait:
+
+--Oh! Marguerite, ma chère aimée, ne sois pas triste!
+
+Elle n’osait rien ajouter, arrêtée par la crainte délicate de prononcer
+un mot qui pût être pénible à sa sœur.
+
+Les doigts de Marguerite effleurèrent ses cheveux d’un geste tendre,
+tandis qu’elle disait, la voix assourdie:
+
+--Ma petite chérie, ne t’agite pas pour moi! Je suis nerveuse en ce
+moment, parce que je ne suis pas très bien portante. N’y prends pas plus
+garde que je ne le fais moi-même. Et surtout, ne t’imagine pas des
+folies à mon sujet.
+
+--Je ne m’imagine rien, Marguerite, fit lentement la jeune fille.
+
+Elle ne continua pas; mais son regard achevait ce que sa bouche
+n’articulait pas, et le pâle visage de Marguerite se rosa une seconde;
+elle sentait bien qu’elle ne pouvait tromper l’intuition du cœur aimant
+de France. Ses yeux graves arrêtés sur ceux de sa jeune sœur, elle dit
+doucement:
+
+--France, crois-moi, on peut être heureuse encore, très heureuse, même
+quand on l’est _autrement_ qu’on l’avait souhaité...
+
+--Oh! pourquoi l’est-on «autrement»?
+
+--Sans doute parce que, quand on est très jeune, on rêve des bonheurs si
+grands qu’ils sont irréalisables.
+
+--Marguerite, penses-tu donc qu’ils le sont tous et toujours?
+
+Mme d’Humières eut un sourire mélancolique.
+
+--Je pense que, du moins, il n’est pas donné à beaucoup de créatures de
+les posséder. Je pense que si l’on veut pouvoir se dire heureux, il faut
+très peu demander à la vie, se contenter des miettes de bonheur dont
+elle nous fait parfois la charité, n’avoir pas d’espoirs ambitieux, pour
+n’être pas déçu...
+
+France avait écouté sa sœur avec une attention passionnée. Toute sa
+jeunesse se révoltait devant l’austère destinée évoquée par les paroles
+de la jeune femme.
+
+--Et tu trouves qu’ainsi l’on est heureux? Il faut être _toi_, ma
+dévouée grande sœur, pour avoir une pareille sagesse! Jamais, moi, je ne
+me contenterais d’un aussi misérable bonheur! Je suis prête à donner...
+ah! beaucoup! mais je veux recevoir autant que je donnerai... être aimée
+autant que j’aimerai!... Sinon, je préfère mille fois rester seule et
+libre toute ma vie.
+
+Marguerite la regarda, les yeux pleins de pitié tendre. D’un geste
+maternel, elle posa sa main sur le front de la jeune fille restée tout
+près d’elle.
+
+--France, tu parles comme une enfant. La vie n’est pas un roman... Tu le
+sais bien, pourtant...
+
+--Mais chacun peut y avoir son roman, un roman très cher qui, seul, fait
+qu’elle vaille la peine d’être vécue...
+
+Les mains de Marguerite se joignirent d’un geste inconscient; et une
+contraction donna une seconde, à ses lèvres, une intense expression
+d’amertume:
+
+--Moi aussi, France, quand j’avais ton âge, j’ai rêvé tout ce que tu
+rêves... et j’ai cru que je le trouverais... La réalité m’a appris que
+c’était là une illusion de petite fille et elle m’en a sagement guérie,
+pour mon bien... Seulement, ces guérisons-là s’achètent si durement que
+je voudrais, chérie, te préserver d’en avoir besoin!... Prends garde de
+vivre trop dans le rêve!
+
+--Non, Marguerite, je ne vis pas dans le rêve, puisque je comprends
+parfaitement que je souhaite l’impossible, à peu près. Mais je suis
+comme celles qui ont eu, tellement belle, une vision, qu’elles ne
+peuvent plus l’oublier et se contenter d’une mesquine réalité!... Si je
+ne puis être aimée comme je veux l’être... eh bien! je ne me marierai
+pas... Et je serai peut-être bien plus heureuse ainsi!
+
+Mme d’Humières eut un geste de la main, comme pour arrêter la jeune
+fille. Entre elles tomba un silence, lourd de leurs pensées dont nul
+bruit extérieur ne les distrayait. Car, au dehors, c’était le grand
+calme des après-midi de dimanche, animé seulement par le murmure
+lointain de la mer, par de sourds grondements d’orage dans le ciel
+plombé. A peine, par instant, montait un éclat de voix, de quelque
+jardin tout proche.
+
+France, d’un geste machinal, tourmentait les pages d’une Revue, les yeux
+tournés vers les eaux assombries qui frémissaient sous d’invisibles
+souffles. Mais elle rejeta le volume, car Marguerite reprenait
+lentement, comme si elle précisait une pensée gardée confuse en elle
+jusqu’alors:
+
+--Ce n’est pas une destinée pour la femme de demeurer seule. Elle a
+besoin d’un compagnon et d’un enfant...
+
+--D’un compagnon... oui, si ce compagnon doit être un protecteur, un
+soutien, un ami très tendre et très dévoué, comme il désire que la femme
+soit pour lui dévouée et tendre... Combien y en a-t-il ainsi?
+
+--France, France, tu parles de ce que tu ignores! Tu es trop jeune, mon
+enfant chérie, pour bien juger les hommes... Tu ne les connais pas
+encore assez!
+
+La voix de France s’éleva presque amère.
+
+--Oh! si, Marguerite, je les connais déjà bien... Dans le monde où nous
+vivons, on a très vite une vieille âme, trempée par l’expérience. Ne le
+regrette pas trop pour ta petite France, ma chérie... Mieux vaut être
+renseignée tout de suite! Ainsi l’on s’évite peut-être de grosses
+désillusions, surtout de celles qui bouleversent quelquefois toute une
+vie...
+
+France s’arrêta pensive, et sa sœur n’essaya pas de lui répondre, si
+mélancolique qu’il lui semblât d’entendre ainsi parler une enfant.
+
+Elle voulait connaître toute sa pensée pour trouver les mots qu’il
+faudrait lui dire. D’ailleurs, France reprenait:
+
+--Tu as protesté tout à l’heure, Marguerite, quand je t’ai dit que, sans
+doute, je ne me marierai jamais. Moi, j’ai tellement l’idée que ce sera,
+fatalement, ma destinée, qu’à l’avance je l’accepte et sans peine...
+
+--Tu en es sûre, pourquoi?
+
+--Parce que je sais très bien dans quelle situation fausse se trouvent
+les filles sans fortune comme moi quand elles vivent dans un milieu tel
+que le nôtre... Qui m’épouserait?... Les garçons riches recherchent les
+héritières... Les autres, les travailleurs, qui, eux, accepteraient
+peut-être bien une femme pauvre, sont effarouchés de notre élégance et
+ne devinent pas qu’elle est, très souvent, l’œuvre de notre adresse;
+qu’elle ne nous empêche en rien d’être d’aimantes, fidèles, raisonnables
+petites femmes... Alors, que pouvons-nous devenir?... Je ne me
+résignerai jamais, moi, à me marier comme veut le faire Colette; et je
+ne suis pas bonne et généreuse comme toi, Marguerite... Jamais, non
+plus, je n’aurai la vertu d’être satisfaite dans une existence pétrie de
+calculs incessants, de préoccupations de ménagère, en gardant pour moi
+seule la plus lourde part des ennuis, des responsabilités, des
+devoirs... Ce qui me paraît une odieuse injustice!
+
+Un sourire très doux glissa sur les lèvres de la jeune femme.
+
+--Tu dis cela, France, parce que tu n’aimes pas. Autrement, tu saurais
+que c’est une vraie joie de se dévouer au repos de quelqu’un qui vous
+est cher... Et cela semble si naturel et si facile!
+
+--Cela surtout le paraît à ceux qui en profitent; tellement même, qu’ils
+ne songent guère à en être reconnaissants... Encore une chose qui me
+révolte, peut-être plus que bien d’autres injustices!
+
+Les mots étaient échappés à France, tant ils étaient le cri de tout son
+cœur, tant elle était sincère toujours avec sa sœur. Elle les regretta
+quand elle vit devenir presque sévère le visage de la jeune femme dont
+les doigts avaient instinctivement saisi son anneau de mariage.
+
+--C’est en pensant à André, n’est-ce pas, que tu viens de parler... Tu
+es dure pour lui... Pourquoi?...
+
+--Parce que, ma grande sœur chérie, il me semble qu’il ne te rend pas
+heureuse autant que tu le mérites...
+
+--Je suis heureuse...
+
+--Heureuse par lui?... Comme tu l’avais rêvé, attendu, espéré quand tu
+es devenue sa femme?... Oh! Marguerite, si je pouvais le croire...
+
+Ardemment, avec une infinie tendresse, les yeux de France interrogeaient
+ceux de sa sœur.
+
+--Je suis heureuse différemment peut-être, fit Mme d’Humières d’une voix
+basse qui tremblait un peu; mais je suis heureuse entre mon mari et mon
+enfant, mon beau petit Bob... France, ma chérie, crois-moi, je te parle
+en toute sincérité... Depuis notre arrivée ici, j’ai senti bien des fois
+que tu jugeais mal cette jeunesse morale d’André qui le rend si avide de
+distractions, de mouvement, même des plaisirs mondains dont il est sevré
+d’ordinaire... Mais c’est, justement, parce que je le vois jeune ainsi,
+que je ne veux à aucun prix lui apparaître comme une entrave maussade...
+
+--Oui; et lui trouve parfait que tu le gâtes déplorablement!
+
+Une ombre de gaîté effleura, cette fois, le visage de Mme d’Humières.
+
+--Je le gâte en quoi?
+
+--En tout!... Tu le traites comme s’il était le frère aîné de Bob; un
+grand enfant auquel il faut tout passer et qui n’a, lui, d’autre souci à
+avoir que son propre plaisir, sans s’inquiéter que tu en jouisses ou
+non, que...
+
+France ne continua pas. D’un geste faible, sa sœur l’arrêtait.
+
+--Je te le répète, France, il est jeune! Les années le transformeront
+assez vite!...
+
+--Mais, toi aussi, tu es jeune... et tu uses ta jeunesse à garder pour
+toi seule la part des soucis.
+
+Mme d’Humières eut un mouvement d’épaules.
+
+--Qu’est-ce que cela fait... Il partage mes préoccupations quand il les
+connaît... Seulement, autant qu’il dépend de moi, j’évite de les lui
+faire connaître... Ici, surtout, je souhaite le laisser jouir de tout ce
+dont il se trouvera de nouveau sevré dans le petit pays perdu qui va
+être encore notre résidence. La pensée qu’il est content suffit pour que
+je le sois, moi aussi... Puisque Dieu m’a armée de courage et de
+patience, je puis bien attendre que l’avenir me donne, comme j’en ai la
+ferme confiance, André tel que je le souhaite... Vois-tu, ma petite
+France,--retiens-le pour plus tard,--nous autres femmes, nous, devons
+beaucoup pardonner, être patientes infiniment et ne jamais désespérer de
+connaître, un jour, le parfait unisson avec celui qui nous est cher
+par-dessus tout...
+
+France répéta, pensive:
+
+--Le parfait unisson...
+
+--Oui, le vrai!... Non pas celui qu’on croit posséder aux premiers jours
+du mariage quand on vit dans une ivresse qui ne dure pas... qui ne peut
+pas durer...
+
+--Oh! pourquoi, Marguerite?
+
+--Parce que les jours qui passent en guérissent!... Bienheureux, les
+époux qui en guérissent en même temps...
+
+France ne répondit pas. Elle sentait bien que sa sœur venait, peut-être
+involontairement, de penser tout haut. Pour le cœur aimant de la jeune
+femme, il avait dû y avoir des froissements, des révoltes que ses lèvres
+n’avoueraient jamais, dont elle avait triomphé, à un prix qu’elle seule
+savait, peut-être avec l’espoir que l’avenir et son influence feraient,
+de son mari, l’homme qu’elle avait cru rencontrer au temps de ses
+fiançailles... Et France, une seconde, la contempla avec une sorte de
+respect tendre, où il y avait une estime très haute. Puis, d’un élan,
+elle se pencha, et ses lèvres baisèrent la main de la jeune femme.
+
+--Marguerite, ma chère aimée, tu as bien raison d’espérer dans
+l’avenir!... Il est impossible qu’un cœur comme le tien n’obtienne pas
+tout le bonheur qu’il mérite!
+
+--Que Dieu t’entende! murmura Mme d’Humières avec une ferveur grave...
+Et puis, maintenant...
+
+Et elle changea de ton soudain...
+
+--... Maintenant parlons de choses moins austères... Ma pauvre petite
+France, je t’ai attristée avec toutes mes réflexions décourageantes!...
+Pour que nous les oubliions, veux-tu me lire ton poème, comme tu me l’as
+promis?... Seulement j’aimerais bien l’entendre avec la musique dont tu
+l’accompagnes. Allons trouver ton piano...
+
+--Oui, si l’orage le permet. Regarde, Marguerite, voici la pluie...
+
+De larges gouttes s’abattaient, en effet, sur le jardin poudreux; et,
+dans le vestibule, on entendait la petite voix de Bob qui protestait
+parce que sa bonne le rentrait précipitamment.
+
+
+
+
+V
+
+
+Ce ne fut qu’une courte averse dont le résultat fut de mettre dans
+l’air, tout à coup fraîchi, une senteur de verdure mouillée. Puis le
+ciel s’éclaira.
+
+--La pluie est finie. Profitons-en vite pour aller trouver ton piano,
+France, dit Mme d’Humières.
+
+Debout devant la glace, elle mettait son chapeau avec un coup d’œil de
+pitié moqueuse pour la lourde silhouette qu’elle voyait reflétée. Mais
+au même moment, la cloche de la porte d’entrée tinta.
+
+--Qu’est-ce qui peut bien arriver pour nous déranger? Veux-tu voir,
+France?
+
+La jeune fille apparut au seuil du jardin.
+
+--Oh! monsieur Rozenne!... Comment, vous n’êtes pas à Deauville?
+
+--J’y suis allé faire un tour et j’en suis revenu parce que je
+m’ennuyais. C’est une cohue poussiéreuse et trop parfumée d’odeurs
+multiples... Alors j’ai pensé, comme à une oasis, au petit salon de Mme
+d’Humières et j’ai eu, si fort, l’envie de m’y trouver que me voici!...
+Seulement vous sortez!...
+
+Il avait l’air si sincèrement déçu que France se mit à rire:
+
+--Nous sortons, en effet; mais puisque notre société vous paraît à ce
+point précieuse, car je suppose que ce n’est pas le salon tout seul de
+Marguerite qui vous tentait, nous vous emmènerons pour peu que cela vous
+plaise... J’allais faire un peu de musique à Marguerite et lui lire
+quelques vers...
+
+--Lui lire votre poème, n’est-ce pas?...
+
+--Oui...
+
+--Ah! quelle bonne inspiration j’ai eue de revenir!
+
+Si vraiment il paraissait ravi, qu’elle en eut au cœur une petite
+sensation de plaisir. Et comme Marguerite les rejoignait, elle dit
+gaîment:
+
+--Chérie, voici un transfuge de Deauville!...
+
+--Vous y avez vu notre colonie? interrogea Mme d’Humières.
+
+--Parfaitement, madame. Votre mari était un type parfait de gentleman
+très chic. Quant à Mlle Colette, elle éblouissait tous ceux qui
+l’apercevaient. Même l’austère Mme Asseline était admirative et elle m’a
+fait l’honneur de me confier qu’elle ne voyait pas, sur l’hippodrome, de
+femme qu’on pût trouver plus jolie que Mlle Colette!...
+
+Il n’ajouta pas qu’André d’Humières était parmi les joueurs et que,
+pensant à sa jeune femme, il avait discrètement essayé de l’entraîner,
+mais sans succès... Et pas davantage, il ne dit que s’il était si vite
+revenu, c’est que France Danestal n’était pas à Deauville... Soudain, il
+avait eu la pensée tentatrice que ce serait charmant, une causerie avec
+elle dans Villers déserté; et aussitôt, il s’était jeté dans le premier
+train qui remontait vers la petite plage, certain de trouver la jeune
+fille chez Mme d’Humières.
+
+Et, en effet, il l’y avait trouvée. Une fois de plus, la destinée
+réalisait son désir; et, par surcroît, il allait lui être donné de
+savoir enfin quelle valeur avait l’œuvre poétique de cette petite fille
+qu’on disait étonnamment douée; qui, du moins, travaillait avec passion.
+
+Attentif, il l’observait, tandis qu’elle s’empressait pour bien
+installer sa sœur dans le salon où elle venait faire de la musique, hors
+de l’hôtel dans une annexe, solitaire cet été-là. C’était une pièce
+souriante, tendue de toile de Jouy, qui s’ouvrait sur une allée
+conduisant à la plage. Tout à coup, comme elle rencontrait, par hasard,
+le regard de Rozenne, France eut conscience de cette curiosité qui,
+violemment, s’attachait à elle. Une flambée rose lui monta aux joues; et
+gamine, elle jeta:
+
+--Vous ne pouvez pas savoir à quel point tous deux vous me semblez
+intimidants, tout prêts à m’écouter solennellement...
+
+--Nous ne sommes pas solennels, mais recueillis. N’est-il pas vrai,
+madame?
+
+--Soit... Mais votre recueillement me paraît terrible!... Aussi, pour me
+donner du courage, je vais commencer par vous dire quelques-unes de mes
+premières poésies, celles qui se sont fait déjà des amis...
+
+--Ce que tu voudras, chérie, dit doucement Marguerite.
+
+France lui sourit. Elle resta debout devant la fenêtre ouverte, adossée
+à l’appui de la croisée, son harmonieuse silhouette dressée, dans la
+robe claire, sur l’horizon des eaux frémissantes, du ciel éclairci où
+flottait maintenant un reflet d’or blond. Délicatement, la lumière
+estompait le dessin de la petite tête, allumant des clartés capricieuses
+dans la moire des cheveux. Sans regarder sa sœur ni Rozenne, les yeux
+arrêtés sur les roses qui s’épanouissaient dans un vase de vieille
+faïence, elle commençait d’une voix que l’intime émotion faisait
+trembler un peu...
+
+Et Claude Rozenne, alors, oublia le plaisir que ses yeux d’artiste
+trouvaient à l’observer, dans la stupéfaction qu’une enfant de dix-huit
+ans eût été capable d’écrire de tels vers, si personnels de forme;
+d’exprimer, avec cette incomparable poésie, des impressions, des
+pensées, des sentiments que, seule, une femme supérieure pouvait
+connaître...
+
+Et comme elle les disait, ces vers!... avec une absolue simplicité, sans
+geste, ni intention cherchée, mais en artiste qui vit son œuvre, d’une
+voix dont le seul timbre était un chant...
+
+Il allait trahir son enthousiasme... Du geste, elle l’arrêta. Un sourire
+étrangement lumineux était sur sa bouche:
+
+--Ne me dites rien avant d’avoir entendu mon poème!... Je n’ai plus
+peur. Je sens que nos pensées sont en communion...
+
+C’était vrai que toute appréhension venait de s’évanouir en elle, dans
+sa jouissance de communiquer à d’autres âmes l’ivresse divine qui lui
+faisait battre le cœur, à elle, la créatrice.
+
+Elle s’assit au piano, tout près de la fenêtre large ouverte qui lui
+laissait apercevoir comme elle aimait l’infini de la mer. Rozenne,
+alors, vint s’adosser au mur, devant elle, avide de suivre l’expression
+de son visage. Marguerite, la tête renversée sur le dossier de son
+fauteuil, écoutait avec des yeux qui rêvaient.
+
+Les notes d’abord chantèrent la féerie de l’été. Elles s’égrenèrent en
+sonorités richement colorées qui éveillaient la vision des midis
+brûlants, ivres de soleil, des crépuscules recueillis, des nuits
+chaudes, distillant des parfums de fleurs, dans une clarté d’argent...
+
+Puis leur timbre s’assourdit; elles se firent lointaines. Alors, comme
+un musical murmure, elles suivirent le rythme du vers auquel,
+étroitement, elles s’attachaient. Et ces vers évoquèrent des paysages
+entrevus par un regard d’artiste, par une âme de poète qui adorait la
+beauté des choses créées et le disait avec des mots où tressaillait
+l’écho profond des pensées, des désirs, des espoirs, des regrets, des
+joies, d’une créature jeune, passionnément vivante.
+
+Avec une attention presque grave, maintenant, Rozenne regardait la jeune
+fille; et, en l’écoutant, il sentait que l’art était vraiment son dieu,
+fervente petite prêtresse éprise de l’Idéal, dont le cœur demeurait
+fermé--encore...--à l’amour des hommes. Jamais il n’en avait eu
+l’impression si forte et si irritante.
+
+Pourtant, quand elle se tut, toute frémissante d’avoir ainsi livré son
+âme, il eut un cri enthousiaste:
+
+--C’est un vrai petit chef-d’œuvre que vous avez créé là!... Ah! comme
+vous êtes bien la fille de votre père!...
+
+Un éclair de joie flamba dans le large iris bleu de la jeune fille:
+
+--Réellement, cela vous semble bien?...
+
+--C’est beaucoup mieux que bien... Je comprends maintenant que vous ne
+trouviez rien de plus délicieux que votre travail!
+
+--Oui, j’aime la musique et la poésie plus que tout au monde, dit-elle
+d’une voix contenue. Elles me donnent des joies qui ne sont comparables
+à aucune autre... Marguerite, tu es contente?
+
+Mme d’Humières eut un sourire tendre.
+
+--Je ne suis pas seulement contente, je suis bien fière de ma «fille»...
+Oh! chérie, tu as le don de Dieu, toi aussi...
+
+La même clarté splendide jaillit du regard de France. Cette émotion
+qu’elle sentait dans l’âme de sa sœur, dans celle de Rozenne, c’était la
+consécration d’une œuvre où, vraiment, elle avait jeté le cri de sa
+jeunesse, enivrée de la vie.
+
+Très rose, maintenant, une fièvre délicieuse dans la pensée, elle
+analysait son poème en même temps que Rozenne; elle recueillait les
+impressions éveillées chez lui, cherchait une critique précieuse, se
+réjouissait d’un éloge qui était une sanction...
+
+Marguerite, rappelée par la nécessité de garder son fils, était sortie
+doucement de la pièce, sans troubler la causerie...
+
+Spontanée toujours, France disait, ravie:
+
+--Vous ne pouvez savoir comme il me semble bon que vous trouviez un peu
+de valeur à mon œuvre!... A certaines heures, j’ai été hantée si
+durement par l’idée que je m’étais trompée sur son compte, qu’elle
+n’exprimait en rien ce que j’avais voulu lui faire dire... que j’avais
+pris un amusement de gamine pour un travail digne d’être lu... Ah! j’ai
+pensé des choses bien décourageantes!
+
+--Mais, à d’autres heures aussi, vous n’avez pas été une femme de peu de
+foi?
+
+--Heureusement! Ce sont ces heures-là qui m’ont soutenue et aidée à
+supporter les autres.
+
+--Et maintenant que l’œuvre est vivante, qu’elle est bonne--cela, j’en
+suis certain--vous n’allez pas la garder pour vous toute seule?... Il
+faut la faire connaître...
+
+Elle ne répondit pas tout de suite. Une ombre avait passé sur son visage
+expressif. Il la regarda, surpris.
+
+--A quoi pensez-vous?... Est-ce que vous hésitez à faire éditer votre
+poème?
+
+--Il y a un an, j’aurais bondi à la seule idée de le livrer au public...
+Cela m’aurait semblé une profanation... Aujourd’hui, je suis bien plus
+sage. Oui, si quelque éditeur veut bien accepter mes vers, et même ma
+musique, je les lui donnerai avec beaucoup de joie, parce que je suis
+devenue une femme raisonnable et que j’ai de grandes ambitions très
+pratiques!
+
+Il se mit à rire, tant ces derniers mots lui semblaient bizarres dans sa
+bouche de petite muse... Mais, tout à coup, la petite muse avait
+disparu; il n’avait plus sous les yeux qu’une très moderne Parisienne,
+qui avait d’exquises lèvres moqueuses et de grands yeux clairs, larges
+ouverts sur la réalité.
+
+Il demanda:
+
+--Que rêvez-vous donc?
+
+--De gagner de l’argent!
+
+--Pourquoi?...
+
+--Pour n’avoir plus à en demander!... Ce qui est odieux... surtout quand
+on demande très souvent en vain!... Pour pouvoir en dépenser qui serait
+à moi, autant que je voudrais!... Oh! je sais bien que j’ai toute sorte
+de chances pour en rester avec mes inutiles vœux!... Mais peu
+importe!... Je suis résolue à tenter l’aventure. De si rares moyens sont
+à ma disposition pour améliorer l’état de mes finances, que je serais
+bien lâche de me laisser arrêter par la crainte de ne pas réussir!
+Seulement, j’envie, oh! de toute mon âme! ceux qui peuvent aimer l’Art
+pour lui seul!... Vraiment, s’il m’était donné d’écrire des vers, de
+composer de la musique uniquement pour mon plaisir intime, je trouverais
+ma part de richesse large à n’en pas désirer d’autre!
+
+Rozenne la sentit entièrement sincère. Et soudaine, une sorte de colère
+cingla son orgueil masculin, parce que cette trop séduisante créature
+prétendait, à lui aussi, demeurer insaisissable, vivant dans son Éden,
+dédaigneuse des joies humaines, sans prix pour les simples mortels.
+
+Il eût voulu lui crier de ces mots qui ouvrent les cœurs, la voir enfin
+toute vibrante, troublée par lui, pour lui... Mais il rencontra son
+regard limpide...
+
+Et simplement, il s’exclama, voyant que, tout à coup, elle se levait
+d’un bond souple, après un regard vers la pendule:
+
+--Vous voulez partir déjà?
+
+--Déjà! Mais savez-vous qu’il est plus de six heures!... Comme nous
+avons bavardé longtemps!
+
+--Croyez-vous? fit-il avec une sincérité caressante. Cela m’a paru si
+court!
+
+--Oh! à moi aussi! Vous avez été un auditeur tellement délicieux, que
+jamais je ne pourrai assez vous en remercier.
+
+Elle parlait sans coquetterie aucune, lui tendant ses deux mains avec un
+sourire dont la grâce le grisait comme un philtre.
+
+Il en eut conscience et il eut peur des paroles que sa fragilité pouvait
+lui faire prononcer.
+
+Résolument alors, il se détourna, regardant dehors, vers la mer, tandis
+que, debout devant la glace, elle remettait son chapeau.
+
+Alors, il s’aperçut que France avait eu, peut-être, un auditeur de plus
+qu’elle ne le pensait. Sur le banc de l’étroite allée, juste sous la
+baie de la croisée, était assis un homme d’une cinquantaine d’années;
+sans doute, quelque touriste de passage. Il semblait attendre quelqu’un
+ou quelque chose. Quand France parut, sortant du salon, ses
+yeux--de petits yeux vifs sous d’épais sourcils en broussaille
+blanche--s’attachèrent sur elle avec une attention et une surprise si
+évidente que Rozenne en fut frappé.
+
+Elle, France, regarda distraitement l’inconnu et ne remarqua pas que,
+d’une façon discrète, il la suivait de loin. Après un amical adieu à
+Rozenne, elle revenait vers l’hôtel, l’âme en fête, délicieusement
+absorbée par son rêve intime; et elle eut un tressaut de créature
+soudain réveillée, à la vue du mail des Asseline arrêté devant l’hôtel,
+après avoir ramené Colette.
+
+Paul était descendu pour accompagner la jeune fille, qui lui parlait
+sous la haute porte d’entrée, et France fut frappée de l’expression
+triomphante du visage de sa sœur...
+
+Mais soudain elle oublia Colette, et ses visées ambitieuses et son
+succès possible... Elle venait d’apercevoir, traversant la rue, André
+d’Humières qui rentrait les traits si altérés, qu’avec un tressaillement
+d’angoisse elle pensa:
+
+--Mon Dieu, je suis sûre qu’il a joué et perdu!...
+
+
+
+
+VI
+
+
+--Il y a au salon un monsieur qui attend Mademoiselle.
+
+--Qui m’attend?... moi?... répéta France, surprise.
+
+C’était le lendemain matin de l’inoubliable dimanche, et elle rentrait
+d’une anxieuse visite à sa sœur, qu’elle avait trouvée très pâle,
+«brisée par une mauvaise nuit», avait expliqué Marguerite, mais
+silencieuse, comme d’ordinaire, sur le nouveau souci que pouvait lui
+avoir apporté la légèreté de son mari... Aussi France n’avait-elle rien
+laissé voir de la crainte jetée en elle par l’attitude de son beau-frère
+et quelques paroles échappées à Paul Asseline.
+
+--C’est bien Mademoiselle que ce monsieur a demandée après s’être
+informé si Mme Danestal était là... Mais Madame venait de sortir avec
+Mlle Colette.
+
+Qui pouvait bien désirer lui parler? L’idée traversa son esprit que,
+peut-être, il s’agissait de quelque dette d’André, contractée la
+veille... Rapidement, elle ouvrit la porte... Et elle se trouva face à
+face avec un homme de petite taille, coiffé de cheveux blancs, plantés
+drus sur un large front pensif, que coupaient des rides profondes...
+C’était un inconnu pour elle... Cependant, elle eut l’impression d’avoir
+vu déjà ces traits violemment dessinés.
+
+Au bruit de la porte, il avait cessé d’arpenter la pièce, et elle
+rencontra le regard attentif et pénétrant, presque aigu, de deux yeux
+très vifs... Un souvenir, alors, jaillit dans sa pensée. Son visiteur,
+c’était l’étranger qu’elle avait croisé la veille, au sortir de
+l’audition donnée à sa sœur et à Claude Rozenne... Elle le reconnaissait
+soudain. Il se découvrait et s’inclinait devant elle qui, un peu saisie,
+attendait une explication.
+
+--Mademoiselle Danestal, n’est-ce pas?
+
+Elle eut un signe de tête et resta debout, attachant sur l’inconnu des
+prunelles attentives. Il continuait:
+
+--Je vous demande tout d’abord pardon, mademoiselle, de me présenter à
+vous aussi brusquement... Mais je ne connaissais ici personne qui pût
+m’amener vers vous; ou, du moins, quittant Villers aujourd’hui, je
+n’avais pas le loisir de chercher si le hasard ne nous avait pas donné
+quelques communes relations...
+
+--Pour?
+
+Il eut un sourire qui éclaira son masque tourmenté.
+
+--Je vais vous le dire, mademoiselle, si vous voulez bien m’accorder un
+moment d’audience.
+
+Silencieusement, elle lui indiqua un siège et s’assit elle-même, devenue
+curieuse.
+
+--Il faut d’abord, mademoiselle, que je vous confesse une indiscrétion
+dont je me suis rendu coupable à votre égard. Je passais hier dans
+l’allée où s’ouvre une fenêtre, devant laquelle il se trouvait que vous
+récitiez des vers... J’étais fatigué... Un banc était là. Je me suis
+assis; et ainsi, par hasard, j’ai entendu le premier quatrain d’un
+sonnet que vous commenciez... Ce quatrain a suffi pour me donner le
+désir d’entendre le sonnet tout entier, car la poésie me passionne comme
+aux beaux jours de ma jeunesse... A ce point que je ne me suis pas
+contenté d’être l’éditeur de vrais poètes; j’ai créé une Revue qui leur
+est consacrée et qui, d’ailleurs, ne me conduira pas à la fortune, car
+je prétends n’y publier que des œuvres originales et de valeur.
+
+Toujours muette, France écoutait avec la sensation qu’elle était soudain
+emportée en plein rêve... Et pourtant, c’était bien dans la réalité
+qu’elle était assise dans ce salon d’hôtel, à écouter un gros homme
+inconnu qui venait lui parler de ses vers, qui était le directeur d’une
+Revue très estimée, comme le lui révélait le nom écrit sur sa carte...
+Avec la même décision un peu brusque, il poursuivait:
+
+--Donc, je vous ai écoutée, sans réfléchir à mon indiscrétion, très
+attentivement... J’ai surpris ainsi des fragments de votre poème qui
+m’ont intéressé, beaucoup intéressé, tellement que, ma foi, j’ai été
+bien près d’aller vous demander l’autorisation de le mieux entendre. Je
+n’ai pas succombé à la tentation; mais, suivant mes habitudes, je me
+suis renseigné. J’ai appris que le poème était de vous et que vous étiez
+la fille d’un _maître_. Alors, je me suis moins étonné que vous fussiez
+pareillement douée... Car vous l’êtes, d’une façon prodigieuse! Vous
+pouvez en croire mon expérience... Votre œuvre a cette originalité, ce
+sceau d’une personnalité que j’exige de tout artiste; du moins, elle l’a
+dans ce que j’ai pu en entendre... Et c’est pourquoi je me suis mis en
+quête de vous, afin de vous demander une complète lecture. Ensuite, je
+l’espère, nous pourrons traiter pour que j’offre à mes lecteurs, de
+véritables lettrés, la primeur de votre poème... Si toutefois vous ne
+l’avez pas encore donné à un éditeur...
+
+Elle secoua la tête. Une joie éperdue faisait battre son cœur à larges
+coups pressés. Lentement elle dit, et sa voix lui semblait tout à coup
+celle d’une autre:
+
+--Le poème que vous avez entendu m’appartient encore... Je viens de
+l’achever ici même.
+
+--Bien! parfait!... Et vous consentez, n’est-ce pas, à me le redire?
+
+--Oh! oui, bien volontiers... Voulez-vous l’entendre avec la musique?
+
+--Oui... Et tout de suite, s’il vous est possible. Car je repars dans
+deux heures pour Trouville, et de là, pour Paris, où je suis attendu...
+
+Elle jeta de côté son chapeau, ses gants et ouvrit le piano. Il resta un
+peu en arrière, attentif... Elle, en tout son être, sentit cette
+attention; elle comprit qu’elle allait être jugée par un homme qui,
+autant qu’elle-même, avait le culte de la poésie.
+
+Et alors, elle dit ses vers comme jamais plus, peut-être, elle ne devait
+les redire, frémissante de la sensation d’une victoire qu’il fallait
+gagner; et aussi de la jouissance aiguë qu’elle éprouvait à voir son
+œuvre entendue et comprise par un merveilleux connaisseur.
+
+Il s’était rapproché; debout auprès du piano, d’un air d’intense intérêt
+qui contractait son front, il écoutait, l’interrompant parfois de son
+approbation ou de sa critique: «C’est bien... Ce n’est pas cela!... Vous
+auriez pu trouver mieux!...»
+
+Avec des mots pittoresques, il étudiait les différentes parties du
+poème, lui offrant l’hommage d’une attention dont elle sentait toute la
+valeur. Et autant qu’il le souhaitait, elle lui redisait les passages
+qu’il voulait entendre encore. Elle n’était plus qu’une sensibilité
+vibrante, un admirable instrument que l’ordre d’un maître faisait
+résonner...
+
+Quand sa voix tomba sur le dernier vers, alors seulement, elle s’aperçut
+qu’elle était brisée par l’émotion, par la tension de tous ses nerfs qui
+frémissaient à l’exclamation de l’éditeur:
+
+--Décidément, c’est bien, c’est très bien!... Vous êtes stupéfiante pour
+votre âge... Car vous devez être très jeune... Vous avez l’air d’une
+gamine!
+
+Il avait pour la regarder un sourire paternel, charmé de voir, à son âme
+de poète, une enveloppe si joliment féminine.
+
+Elle eut un rire gai:
+
+--J’ai dix-huit ans et demi!... Je ne suis pas un bébé comme vous
+paraissez le croire!
+
+--Non, mais vous n’atteignez pas encore l’extrême vieillesse!... Allons,
+vous voilà toute pâle... Je vous ai fatiguée comme un vieux fou que je
+suis... Vous auriez dû me le dire!
+
+Elle secoua la tête et un rayonnant sourire passa sur sa bouche un peu
+contractée:
+
+--Ne regrettez rien... Grâce à vous, je viens de vivre des minutes sans
+prix pour moi!... Jamais, je crois, je n’avais rencontré un auditeur tel
+que vous!
+
+Il se mit à rire:
+
+--Bien, bien... C’est que nous sommes deux prêtres d’un même culte...
+Allons, je ne m’étonne plus que votre poésie soit si vivante!... Plus
+tard, évidemment, vous pourrez avoir plus de science, plus de maîtrise,
+mais je doute bien que vous retrouviez quelque chose qui vaille cette
+fougue de jeunesse!... Surtout, continuez à travailler!... Ne vous fiez
+pas à votre don naturel... Ah! pourquoi n’êtes-vous pas un homme?... Je
+suis sûr que vous pourriez aller loin...
+
+--J’essaierai de faire comme si j’étais un homme! jeta-t-elle avec un
+rire léger.
+
+--Bah! les femmes!... tant de choses les distraient de l’art et des
+lettres!... Enfin, contentons-nous du présent... Je suis diantrement
+ravi de vous avoir découverte hier!... par hasard, c’est vrai...
+
+--Et ce matin, comment avez-vous pu me retrouver? interrogea-t-elle d’un
+air de petite fille heureuse.
+
+Il passa ses doigts dans ses cheveux rudes:
+
+--Ça n’a pas été trop compliqué encore! Je me suis arrangé pour suivre,
+hier, le jeune homme qui vous accompagnait... Il est entré au Casino. Je
+l’ai abordé carrément; je lui ai expliqué mon cas; il m’a répondu de
+très bonne grâce... C’est pour vous un ami bien dévoué, mademoiselle,
+que ce garçon-là!... Il m’a dépêché vers vous ce matin!... Et
+maintenant, terminons vite notre affaire, car le temps me presse...
+Quand vous allez avoir fini de mettre au point votre poème,
+envoyez-le-moi; ou mieux, si vous êtes à Paris, apportez-le-moi, que
+nous établissions notre petit traité... Seulement, je dois, en toute
+honnêteté, vous avertir tout de suite que je ne pourrai vous offrir de
+très brillantes conditions, car on ne devient pas millionnaire à ne
+publier que des œuvres de valeur, dédaignées de la foule incapable de
+les comprendre... Donc, nous nous entendrons seulement si vous n’êtes
+pas exigeante!...
+
+Elle allait s’écrier:
+
+--Je ne le suis pas du tout!
+
+Elle s’arrêta court, pensant à Marguerite, qu’elle désirait si
+passionnément aider... Et avec un sourire qui demandait grâce, elle
+répliqua:
+
+--Mais c’est que... je suis exigeante... Je voudrais tant avoir un peu
+d’argent gagné par moi!... C’est si ennuyeux de devoir toujours en
+demander!
+
+De nouveau, l’éditeur se mit à rire; et l’expression de son visage fut
+paternellement bonne.
+
+--Un peu de patience, mademoiselle... La jeunesse doit se résigner à
+être en tutelle. Le temps viendra peut-être assez vite, où vous devrez
+compter sur vous seule...
+
+France ne répondit pas... La porte du salon s’ouvrait pour laisser
+passage à Mme Danestal, retour de la plage. Elle s’arrêta saisie, à la
+vue de sa fille, devant le piano, auprès d’un petit homme ébouriffé qui
+se découvrait poliment devant elle.
+
+--Mais, France, que se passe-t-il donc?
+
+--Ceci, maman, que je te présente M. Flamin, directeur de la _Revue
+mauve_, qui a bien voulu m’exprimer le désir de publier mon poème.
+
+--Ton poème!... publier ton poème?... Quel poème?... Et comment
+connais-tu monsieur?
+
+Cette nouvelle incroyable la prenait tellement par surprise que toute
+son habitude du monde ne pouvait triompher du désarroi de sa pensée. Ce
+fut Flamin lui-même qui, amusé, se chargea de lui donner les
+explications nécessaires. Colette, arrêtée au seuil du salon, écoutait,
+intéressée et curieuse.
+
+Flamin terminait, très correct:
+
+--Vous ne voyez nul inconvénient, n’est-il pas vrai, madame, à ce que je
+traite avec mademoiselle?
+
+--Oh! pas le moindre! D’ailleurs, en la circonstance, c’est à elle seule
+qu’il appartient de décider ce qu’il lui convient de faire de ses vers.
+Je suis charmée que vous trouviez quelque valeur à ses essais.
+
+--Quelque valeur! répéta l’éditeur presque irrité... Eh! madame, ils en
+ont une si réelle que, depuis le moment où le hasard me les a fait
+entendre à demi, je suis à la recherche de mademoiselle pour la prier de
+me les faire connaître tout à fait, afin que j’aie la satisfaction de
+les offrir à mes lecteurs!
+
+Il se détourna de cette belle dame qui lui paraissait cruellement dénuée
+du sens poétique et demanda à France, dont les yeux rêvaient:
+
+--Vous serez à Paris bientôt, mademoiselle?
+
+--Dans quelques semaines, je pense.
+
+--Pas plus tôt! jeta Colette avec une telle certitude dans la voix que
+France la regarda, attentive soudain.
+
+--Allons, mademoiselle, j’attends votre manuscrit pour cette époque...
+
+--Et sûrement, n’est-ce pas, vous serez toujours décidé à le publier?
+
+Il eut un rire de bonne humeur, amusé de lui voir cet air de fillette
+suppliante.
+
+--Sûrement, je n’aurai pas changé d’avis. Madame, je vous présente mes
+hommages... Au revoir, mademoiselle. Vous me pardonnerez d’avoir eu
+l’audace de vous relancer jusqu’en votre hôtel.
+
+--Je crois, en effet, que je vous pardonne! Et de plus, je vous
+remercie... Je vous remercie beaucoup!
+
+Elle lui tendait sa main fine. Il la serra cordialement. Puis, après un
+dernier salut, il disparut dans le flot des promeneurs que ramenait la
+cloche du déjeuner, tandis que Mme Danestal, poursuivie par l’obsédant
+souci de l’exactitude, montait en hâte ôter, dans sa chambre, ses
+vêtements de sortie.
+
+Colette, elle, n’avait pas bougé. Droite dans la pièce, un mystérieux
+sourire sur ses belles lèvres, elle contemplait, avec des yeux qui
+étincelaient, la dentelle frémissante des branches que la brise
+balançait. Au pas de sa sœur, elle tourna la tête et son regard
+s’attacha sur le visage de France que rosait une fièvre de joie.
+
+--Eh bien! France, te voilà en route pour la célébrité!... Cette journée
+est décidément favorable aux Danestal...
+
+Elle s’arrêta une seconde; puis reprit:
+
+--J’ai, moi aussi, une nouvelle à t’annoncer... Je suis fiancée! Et
+c’est Mme Asseline qui m’a elle-même demandé d’accueillir son fils!
+
+Une orgueilleuse allégresse vibrait triomphalement dans la voix de
+Colette. Elle l’avait gagnée, la partie jouée avec une audacieuse
+volonté!
+
+France, à son tour, la regarda, cherchant à maîtriser l’espèce de honte
+qui lui meurtrissait le cœur, soudain. Une fois, elle avait dit à sa
+sœur ce qu’elle pensait de ses ambitieuses manœuvres; et cette fois
+devait être unique... D’un accent qui tremblait un peu, elle articula:
+
+--Tant mieux, Colette, si tu es contente... Je te souhaite de ne jamais
+regretter ce que tu as voulu aujourd’hui!
+
+Colette, certainement, s’attendait à d’autres félicitations. Le front
+rayé d’un pli dur, elle se détourna; et, sans un mot, sortit de la
+pièce.
+
+France, immobile, ne songeait même pas à la suivre. Il lui semblait
+qu’avec les paroles de sa sœur, toute joie s’en était allée de son cœur,
+tant était pénible le sentiment d’humiliation qu’elle éprouvait; et
+arrachée à l’ivresse de son propre rêve, elle murmurait:
+
+--Oh! pourquoi faut-il que Colette se marie ainsi!...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Sans souci des sages avertissements du _Touring-Club_, France avait
+lancé, à rapide allure, sa bicyclette, dans la descente d’Houlgate. Mais
+tout à coup, elle en ralentit le mouvement à la grande surprise de
+Rozenne qui pédalait près d’elle, pendant que, derrière eux, Asseline
+escortait sa fiancée Colette.
+
+Il questionna vite:
+
+--Vous êtes fatiguée?
+
+--Non, mais j’ai envie de jouir de la jolie vue de la vallée, puisque
+c’est sans doute la dernière fois, de cette saison tout au moins, que je
+viens ici! Pour la bien contempler, je vais faire la descente à pied...
+
+Elle avait arrêté sa machine; et elle sauta à terre avec cette grâce
+souple qui charmait, comme au premier jour, le regard de Claude Rozenne.
+Lui, aussitôt, avait suivi son exemple. Et, une seconde, tous deux
+demeurèrent immobiles, contemplant le paysage de verdure, d’eau et de
+clarté. Une brume dorée flottait sur les lointains de Dives et de
+Cabourg; mais, à leurs pieds, Houlgate apparaissait très clair, pareil à
+un immense bouquet d’arbres qui ombrageait des terrasses fleuries
+descendant vers la mer.
+
+Et Rozenne, soudain, pensa que c’était un plaisir des dieux de voir, à
+ses côtés, dans ce cadre lumineux, une fine et enthousiaste créature
+comme celle qui s’était remise à cheminer près de lui, toute rose de la
+rapidité de sa course, les lèvres un peu entr’ouvertes pour mieux
+aspirer la brise du large qui baignait la brûlure de sa peau fraîche.
+
+Même en sa tenue de bicycliste, elle gardait son harmonieuse silhouette.
+
+La jupe sombre moulait étroitement des hanches de petite nymphe; et sous
+la blouse, d’un bleu pâle de pervenche, le buste se devinait modelé
+d’une ligne impeccable, dans sa sveltesse jeune.
+
+Un regret aigu s’avivait en Rozenne, à l’idée que, dans quelques jours,
+ce serait fini de regarder vivre près de lui cette séduisante
+créature... Certes, à Paris, il pourrait la revoir. Mais ce ne serait
+plus la même chose. Il la rencontrerait dans des salons pleins de monde
+où, sous peine de mettre en branle le carillon des potinages, il ne
+pourrait plus librement bavarder avec elle, la rechercher autant qu’il
+le souhaiterait, savourer le parfum de sa jeunesse.
+
+Et il demanda:
+
+--Est-ce que vous partez toujours lundi?
+
+--Oui, maintenant que le mariage de Colette est décidé, il faut revenir
+à Paris pour présenter le futur époux à papa, retour d’Allemagne, et
+surtout pour commencer les grands préparatifs de ces justes noces. Paul
+Asseline et Colette désirent les voir célébrer fin octobre... Ils ont à
+peine six semaines devant eux...
+
+Distraitement, il fit:
+
+--Oui... je comprends...
+
+Puis, il interrogea:
+
+--Vous regrettez de partir?
+
+--Beaucoup! Je suis un peu de l’espèce «chat»... Je m’attache,
+déplorablement!... aux endroits où je vis et les départs sont toujours
+pour moi une espèce d’arrachement, petit ou grand... Vous savez, le
+poète l’a dit: «Partir, c’est mourir un peu!» Et je l’éprouve tout à
+fait... Oui, je regretterai Villers pour lui-même... Pourtant, il me
+paraît bien vide depuis que Marguerite en est partie... Et si
+brusquement!
+
+Rozenne eut un imperceptible tressaillement. Il savait bien qu’il ne
+comptait pas dans la vie de France Danestal; mais il lui fut désagréable
+de recevoir ainsi la confirmation de son sentiment intime.
+
+Si dépourvu de fatuité qu’il fût, il trouvait dur pour son amour-propre
+masculin une si parfaite indifférence; et parce que cette indépendante
+petite fille l’intéressait prodigieusement, il acceptait fort mal de
+n’avoir pu éveiller en elle quelque chose de l’attrait souverain qu’elle
+exerçait sur lui.
+
+Devenue pensive, elle marchait à ses côtés, sans souci de lui, songeant
+sans doute à sa sœur, partie--Rozenne le savait--à cause d’une folle et
+grosse perte au jeu, d’André d’Humières au _Grand Prix_ de Deauville.
+
+Il avait alors sincèrement plaint la jeune femme; mais, à cette heure,
+il était tout prêt à la maudire de lui enlever la pensée de France; et
+il éprouva un intense plaisir à entendre Colette appeler:
+
+--France! ne te sauve pas ainsi!... Nous allons nous asseoir un moment,
+pour nous reposer, sur les hauteurs du bois de Boulogne.
+
+--Très volontiers! approuva-t-elle distraite de sa songerie...
+
+Alors, elle remarqua l’expression assombrie du visage de Rozenne; et
+surprise, elle demanda drôlement:
+
+--Pourquoi donc avez-vous cet air lamentable? Cela vous ennuie d’aller
+vous asseoir dans le bois?
+
+--Pas du tout!... Cela m’ennuie de vous voir partir...
+
+--C’est gentil de le dire, surtout si c’est sincèrement!
+
+--Très sincèrement. Vous en doutez?
+
+Une seconde, elle leva sur lui un regard qui ne raillait plus:
+
+--Non, je n’en doute pas... Je crois que... vraiment... vous ne me
+trouvez pas ennuyeuse!... Et je tiens cet honneur pour ce qu’il vaut!
+
+Déjà elle avait retrouvé son sourire moqueur et gai. Une bizarre
+sensation de colère le secoua tout entier. Pareil à une onde furieuse,
+le désir passait en lui de la saisir entre ses bras comme une enfant
+rebelle; de l’arracher, à n’importe quel prix, à son exaspérante
+sérénité; de la voir tressaillir sous des baisers qui meurtriraient sa
+peau fraîche, fleurant la jeunesse...
+
+Tentation folle dont il jugea aussitôt la valeur. Mais, décidément,
+cette petite fille le faisait déraisonner! Irrité contre lui, contre
+elle-même, il ralentit un peu le pas pour se rapprocher d’Asseline et de
+Colette qui marchaient en arrière.
+
+Si France s’aperçut de ce brusque abandon, elle n’en témoigna rien et
+continua d’avancer de ce pas léger qui semblait un vol... Quand il la
+rejoignit, elle était déjà assise au bord du sentier; les coudes sur les
+genoux, le menton appuyé sur ses mains jointes, elle regardait vers
+l’horizon où étincelaient des vagues lointaines.
+
+Dans ses prunelles d’eau bleue, une expression de rêve flottait... Il
+eut peur de la voir lui échapper dans une de ces songeries où elle
+s’enfuyait si volontiers, alors, justement, qu’il avait, si impérieuse,
+la soif de goûter encore au charme désormais fugitif de sa causerie
+capricieuse.
+
+Et, d’une voix où implorait une prière, il demanda, debout près d’elle:
+
+--Mademoiselle France, est-ce que vous avez subitement fait vœu de
+silence?
+
+Elle releva la tête vers lui, une preste riposte sur les lèvres; mais
+elle rencontra son regard et la riposte ne jaillit pas. Elle dit
+seulement, un pli malicieux, soulignant sa bouche:
+
+--Quelle délicate manière de me rappeler que les gens bien élevés ne
+restent pas silencieux en compagnie de leurs semblables!... Mais depuis
+près de six semaines que vous me connaissez, vous ne vous êtes donc pas
+encore avisé que j’étais une jeune personne très mal élevée?...
+
+Elle s’interrompit; puis jeta, gaiement:
+
+--Voyons, ne prenez pas cette mine furieuse!... Et asseyez-vous ici; il
+y fait délicieux!... Je vous promets que je serai très polie, que je
+causerai probablement!
+
+Avec un sérieux affecté, il dit:
+
+--Très bien, je prends acte de la promesse et je vous la rappellerai
+sans pitié, s’il y a lieu. Nous demeurons installés sur ce talus?
+
+--Oui; je pense que nous y sommes suffisamment loin des fiancés pour ne
+pas les gêner. Car en la circonstance nous représentons les parents qui
+chaperonnent; et notre rôle est d’être discrets!
+
+--Nous le serons, révérende dame, fit-il si gravement qu’elle se mit à
+rire.
+
+Sur leurs têtes, les aiguilles des sapins vibraient au souffle de la
+brise du large et animaient d’un indéfinissable chant berceur l’air
+lumineux et tiède où flottaient confondus l’odeur des pins, la senteur
+de la mer, les vagues parfums qu’épandaient les massifs en fleurs des
+villas.
+
+--Comme il fait bon! murmura France qui, les lèvres avides, humait le
+vent de la mer.
+
+Rozenne répondit quelque chose qu’elle n’entendit pas; elle regardait
+vers sa sœur et Asseline, assis un peu plus bas; son œil clairvoyant
+observait le jeu de leurs deux physionomies. La voix de Rozenne s’éleva:
+
+--Oserais-je, mademoiselle France, vous rappeler votre promesse et vous
+demander quelle pensée vous absorbe ainsi... Ce n’est pas agréable du
+tout d’être condamné au silence quand on a une terrible envie de causer!
+
+France eut un petit rire:
+
+--Mon Dieu! quel homme curieux et bavard vous êtes aujourd’hui!... Eh
+bien! je songeais que Paul Asseline contemplant Colette avec des yeux de
+caniche amoureux avait l’air d’un si brave garçon que, vraiment, il
+méritait que Colette fît quelque chose pour son bonheur!...
+
+--Mais elle fera beaucoup! marmotta-t-il.
+
+Tout de suite il regretta sa réflexion, voyant le froncement fugitif des
+sourcils de France qui poursuivit, sans relever le propos:
+
+--J’espère que Colette ne lui laissera pas trop sentir qu’il est tout à
+fait en son pouvoir...
+
+--Tout à fait... et il en exulte!
+
+Ensemble, une seconde, comme de vieilles gens très sages observent les
+plaisirs des enfants, ils contemplèrent Asseline et Colette... Lui,
+presque à ses pieds, l’enveloppait d’un regard d’adoration, tandis qu’il
+écoutait les paroles qu’elle disait de son air de jolie souveraine
+dictant des ordres, de tout droit... Ah! certes, ce qu’elle voudrait, il
+le ferait toujours et il lui serait reconnaissant qu’elle eût daigné le
+vouloir, heureux de lui rendre un culte digne de sa beauté...
+
+France eut l’intuition de tout cela.
+
+Un sourire retroussa un peu sa lèvre et elle murmura:
+
+--Oh! oui, il est bien son humble sujet! Et vraiment, quand je le vois
+ainsi près d’elle, j’en viens à penser que, tout de même, l’amour peut,
+par aventure, exister ailleurs que dans les romans et les contes de
+fées!
+
+--Par aventure!... Vous ne dites pas ce que vous pensez en ce moment,
+avouez-le!
+
+Elle tourna la tête vers lui et il vit une sincérité absolue dans ses
+prunelles profondes.
+
+--Je dis absolument ce que je pense, au contraire. Je crois que le beau,
+le fidèle, le généreux amour, celui qui vaut seul qu’on se livre à lui,
+cet amour-là se rencontre surtout dans les livres des auteurs persuadés
+que donner une illusion est un bienfait... Mais dans la vie?... Un amour
+éternel, qui ne s’altère pas à l’usage?... Ça n’existe pas... ou guère!
+Avouez à votre tour!
+
+--C’est rare!... Mais ça peut se rencontrer pourtant, fit Rozenne qui
+écrasait rageusement les aiguilles de sapin sous son pied...
+
+--Oui, ça peut se rencontrer, comme vous dites, par hasard... Mais les
+petites filles sages et prudentes ne comptent pas sur la rencontre d’un
+pareil trésor!
+
+--Et vous êtes de ces petites filles-là?
+
+--Bien entendu!... C’est pourquoi je me vois toute sorte de chances pour
+devenir une vieille demoiselle... Et je n’en suis pas effrayée du tout,
+d’ailleurs.
+
+--Une vieille demoiselle?... parce que?...
+
+Tranquille elle dit, jouant avec l’opale de sa bague, d’une eau pareille
+à celle de la mer:
+
+--Parce que je me marierai seulement si je rencontre un homme que je
+puisse aimer... comme j’aime la musique, la poésie, les belles choses,
+par exemple,--sans comparaison oiseuse,--avec la même foi absolue,
+fortifiante... Un homme aussi qui m’aime comme il faut que je le sois
+pour être heureuse! Et tout cela, c’est bien trop demander pour pouvoir
+espérer l’obtenir! Conclusion, je resterai demoiselle...; sans doute,
+pour mon plus grand bonheur.
+
+D’un geste brusque, Rozenne brisa une baguette de bois mort qui se
+trouvait sous sa main. Le dédain paisible de cette enfant lui semblait
+intolérable parce qu’elle était une exquise petite vierge moderne,
+d’autant plus attirante qu’elle ne se souciait pas de lui!... En cette
+minute il eût acheté, par une folie même, le secret pour être aimé
+d’elle... Presque rude, il lui jeta:
+
+--Vous parlez comme une enfant de ce que vous ne savez pas!
+
+Marguerite aussi lui avait dit cela un jour... Elle en eut le vague
+souvenir.
+
+--Oh! si, je sais... Je sais très suffisamment... Et c’est pour cela que
+je doute et que je n’espère pas... Mais peu importe, d’ailleurs. Il y a
+tant d’autres choses, belles et bonnes, qui valent autant, sinon mieux
+que l’amour!
+
+Il comprit qu’elle pensait à la Poésie, à l’Art, qu’elle adorait à cette
+heure avec une ferveur d’enfant illusionnée. Et dans la révolte de son
+orgueil d’homme, il dit, secoué d’un aveugle besoin de revanche et de
+conquête:
+
+--Peut-être ne penserez-vous pas toujours ainsi!
+
+--Peut-être... C’est possible... Mais en ce moment je pense... tout ce
+que je viens de vous dire!... et même beaucoup d’autres choses encore!
+Je vis dans le présent et je m’y trouve résolue, ah! bien résolue! à ne
+pas permettre à l’homme de me faire souffrir... comme j’ai vu souffrir
+de pauvres femmes trop généreuses ou trop lâches!
+
+--Souffrir! Mais où avez-vous pris de pareilles idées fausses!
+
+--Fausses?... Croyez-vous sincèrement qu’elles soient fausses?
+
+Le clair regard bleu l’interrogeait avec une attention presque grave. Il
+répéta seulement:
+
+--Souffrir!... Pourquoi souffririez-vous?
+
+--Parce que c’est presque toujours là que nous en arrivons quand nous
+livrons notre cœur! C’est tellement rare que les hommes méritent l’amour
+que nous leur donnons!... Ils s’en amusent, ils s’en distraient... Puis
+quand le jouet ne leur plaît plus, ils le rejettent ou le brisent... Que
+Dieu me garde d’aimer, c’est peut-être la plus grande grâce qu’il pourra
+me faire!
+
+Elle parlait très simple, comme elle eût pensé tout haut, les yeux
+arrêtés sur les eaux ombrées d’or; mais peut-être sans qu’elle en eût
+conscience, sa voix, son visage trahissaient qu’elle disait là des
+choses qui étaient pour elle la vérité même. En lui, s’exaspérait le
+désir d’ouvrir ce cœur fermé si jalousement...
+
+--Vous ne savez pas ce que vous dites là!... Une folie! un blasphème que
+vous regretterez un jour et que... ah! que je voudrais bien, moi, vous
+faire regretter!
+
+--Ah!... Vraiment?...
+
+Il y avait de la surprise, de l’ironie, de l’incrédulité dans son
+accent. Sa petite tête volontaire s’était dressée et elle le regardait
+un peu inquiète, curieuse aussi. Est-ce que, par hasard, à la dernière
+heure, Rozenne allait imaginer de prendre au sérieux sa fantaisie pour
+elle?... C’était bien inutile. Et résolument, elle jeta d’un ton voulu
+de badinage:
+
+--Je vous en prie, parce que je vous ai laissé voir bien franchement mes
+idées, ne vous croyez pas obligé de protester et de me donner
+délicatement à entendre que vous me trouvez spirituelle, originale,
+délicieuse, quoi encore?...
+
+--C’est vrai, je vous trouve tout cela!
+
+--Ne le dites pas, au moins; vous auriez l’air de me faire des
+compliments.
+
+--Je ne vous fais pas de compliments; je vous dis la simple vérité...
+
+Elle corrigea, avec une imperceptible raillerie:
+
+--Ce que vous croyez être la vérité... parce que vous êtes sous
+l’influence d’une jolie villégiature, de la mer, du soleil, que
+sais-je?... qui me font un cadre poétique. Mais si vous me revoyez à
+Paris, il y a bien des chances pour que vous vous étonniez alors de
+votre enthousiasme d’aujourd’hui.
+
+--Si je vous revois! Ah!... çà, quelle femme êtes-vous donc pour ne pas
+comprendre, pour ne pas vouloir comprendre, que j’en suis arrivé à
+n’avoir plus qu’un rêve, gagner votre cœur que je veux à moi!
+
+Dans le regard bleu de France, une flamme passa; puis l’expression en
+devint singulièrement profonde et sa bouche eut un pli d’ironie
+mélancolique:
+
+--Vous voulez mon cœur! Pour en faire quoi? mon Dieu...
+
+--Pour en faire mon trésor!... Mais comprenez donc enfin, France, que je
+vous aime et que vous me faites perdre la raison avec votre indifférence
+moqueuse!
+
+Les mots lui étaient échappés parce que, en cette minute, il ne voyait
+plus au monde que cette railleuse petite fille qui, éveillée à l’amour,
+serait une femme adorable... Parce que, fidèle à lui-même, il allait au
+gré de son caprice sans souci d’avoir à regretter des paroles follement
+prononcées.
+
+Une seconde, tous deux, ils se regardèrent avec des yeux où leurs deux
+âmes apparaissaient, s’interrogeaient passionnément: celle de l’homme
+impérieuse et suppliante; celle de la femme sceptique, curieuse,
+troublée cependant... Très nette, France avait l’intuition qu’en cet
+instant Claude Rozenne était à sa merci. Qu’elle le voulût... et elle
+serait fiancée comme sa sœur Colette, quand elle sortirait de l’ombre
+odorante des sapins...
+
+Mais nul désir semblable ne s’élevait en son cœur, auquel Rozenne
+n’avait pas su donner la foi.
+
+Elle dit avec des lèvres qui tremblaient:
+
+--A quoi bon parler de ces choses? Vous ne m’aimez pas comme je veux
+être aimée!
+
+--Qu’en savez-vous? fit-il presque violemment.
+
+--Je le sens... Je suis pour vous un caprice... qui passera... Ce n’est
+pas assez pour moi... Je veux être aimée pour toujours ainsi que je
+veux, moi, aimer pour toujours... avec une confiance absolue, comme je
+me repose en Dieu!
+
+--Mais les hommes ne sont pas Dieu!... Et cette confiance, je ne vous
+l’inspire pas?...
+
+Elle secoua la tête et murmura lentement:
+
+--Non... Pardonnez-moi de vous dire cela... Mais...
+
+--Mais? insista-t-il, voyant qu’elle s’arrêtait.
+
+Son visage s’était contracté. Jamais plus il n’avait souhaité la voir
+conquise par lui qu’à cette heure où elle se refusait, si résolue.
+
+Elle hésita une seconde; son regard errait, pensif, sur le décor riant
+des choses, autour d’elle; puis, devenue grave, elle finit simplement:
+
+--Mais je ne me sens pas la foi qu’il me faut en votre constance, en la
+profondeur, la force, le sérieux du sentiment qui vous attire vers
+moi...
+
+Il mordit sa lèvre avec colère... Ah! qu’elle avait bien su discerner de
+quel alliage était fait l’amour qu’il lui offrait!...
+
+--Comme vous me jugez!... Soit, je vous aime peut-être mal, mais je vous
+aime comme je puis... Et bien autrement que je ne le pensais moi-même!
+
+--En cette minute, oui... Je le crois et je vous en remercie parce que
+c’est toujours une douceur de se sentir aimée... Mais demain, dans un
+mois, dans un an, m’aimeriez-vous encore, votre fantaisie passée?...
+Avec vous, il me faut du temps pour être convaincue... Ne m’en veuillez
+pas, je vous en prie, si aujourd’hui je peux seulement voir en vous un
+nouvel ami à qui je donne une très sincère et grande sympathie...
+
+Il ne répondit pas. A quoi bon?... Il était vaincu et sa défaite lui
+était étrangement douloureuse. A peine un ami!... Il n’était rien de
+plus pour elle.
+
+Avant ce jour, cette heure, cette minute, jamais, c’est vrai, il n’avait
+précisé le rêve de l’avoir sienne pour toujours, de faire de cette
+petite muse, de cette fine et originale fille du monde, la femme
+d’élection à laquelle il eût sacrifié la liberté dont il était jaloux...
+
+Mais parce qu’elle, France, ne voulait pas que ce fût, il en éprouvait
+un regret aigu, le regret d’un paradis entrevu un instant et qui se
+fermait devant lui...
+
+Elle en eut l’intuition et une pitié lui vint pour ce mal, oh! léger,
+fugitif, elle en était sûre!... qu’elle venait de faire; et, un peu bas,
+avec une grâce jeune, elle dit:
+
+--Je vous assure que je voudrais n’être ni insensible ni froide ainsi...
+
+--Ah! Dieu, vous n’êtes rien de semblable! fit-il, amèrement... Au
+contraire, vous êtes une des plus vibrantes créatures que j’aie jamais
+rencontrées... Seulement...
+
+--Seulement? répéta-t-elle se levant, car depuis un moment Colette avait
+tourné la tête vers eux, étonnée que sa sœur ne répondît pas à son
+appel.
+
+--Seulement, votre heure n’est pas encore venue!
+
+Elle resta silencieuse. Immobile, elle regardait vers la mer que le
+couchant moirait de rose et d’or pourpre... Au plus profond de son âme,
+elle cherchait à lire... Elle y trouvait, avec une réelle sympathie pour
+Rozenne, la conviction, oh! si forte! qu’il lui avait ainsi parlé dans
+une minute imprévue d’entraînement... Non parce qu’il l’avait, dans son
+cœur et dans sa pensée, librement choisie afin qu’elle fût à jamais
+l’_Unique_ pour lui...
+
+Elle y apercevait aussi, impérieuse, une sorte de révolte et de terreur
+à l’idée d’avoir sa vie déjà fixée, enserrée dans les soucis qu’elle
+avait vus lourdement peser sur sa sœur Marguerite... Elle y découvrait
+le désir passionné de demeurer libre afin de réaliser son rêve d’une vie
+orientée toute vers l’Idéal qui la ravissait... Et encore, elle y voyait
+la crainte de l’amour qui lui apparaissait, le plaisir pour l’homme, la
+souffrance pour la femme...
+
+Tout haut elle pensa, la voix lente, pendant que sur son visage
+expressif Rozenne suivait le reflet de sa pensée, et son accent avait
+une étrange gravité:
+
+--Vraiment, vous avez raison, je crois, mon heure n’est pas encore
+venue... Jusqu’ici, personne n’a pu éveiller en moi le désir de faire le
+don entier de ma vie, en échange de celui qui m’est offert... Je veux
+jouir, à mon gré, de ma jeunesse... Je veux travailler pour acquérir un
+semblant d’indépendance, dû à mon seul effort... Et aussi, parce que
+j’adore ce travail qui donne des bonheurs sans désillusions, les seuls
+qui vaillent la peine d’être souhaités!... Les autres? ils ne me tentent
+pas... Peut-être parce que je n’y crois pas!
+
+Elle s’arrêta un peu, trop clairvoyante pour ne pas savoir qu’elle
+décidait peut-être de toute sa vie, en ce moment; mais aussi trop vraie,
+pour ne pas révéler sa pensée entière à cet homme qui venait de lui dire
+qu’il l’aimait... Et elle reprit encore:
+
+--Je suis peut-être très lâche, mais j’ai peur du mariage... J’ai peur
+de ses difficultés, de ses chagrins, de sa chaîne qui me semble
+terrible... Peut-être, plus tard, je le verrai différent...
+
+--Oui, quand l’amour vous le fera paraître tout autre...
+
+Sur la bouche fraîche, pareille à une fleur, courut encore une fois,
+l’expression sceptique:
+
+--Est-ce que je le connaîtrai jamais, moi, cet amour si puissant et si
+magicien? Pourtant, de toute mon âme, je l’accueillerais!...
+
+Il ne répondit pas; Colette revenait vers eux, appelant:
+
+--France! France!... Il est l’heure de partir! Tu ne m’entends donc
+pas?... Ah çà! que racontez-vous de si intéressant?...
+
+Elle se rapprochait. Son regard, un peu aigu, considérait curieusement
+le visage animé de sa jeune sœur, l’altération des traits de Rozenne; et
+le soupçon de la vérité traversa sa pensée en éveil... Mais France, sans
+se livrer, répliquait hardiment:
+
+--Nous étions lancés dans une discussion psychologique que votre vue, ô
+jeunes fiancés, nous avait inspirée!
+
+Colette n’insista pas, sachant bien que France ne disait jamais que ce
+qu’elle voulait... Seulement, la certitude pénétra son esprit avisé que
+sa sœur venait de tenir l’avenir dans une main qu’elle avait laissée
+ouverte...
+
+Tous se remirent en marche. Mais Rozenne n’avançait plus près de la
+jeune fille; il demeurait, sans parler, d’ailleurs, aux côtés des
+fiancés. France ne se retourna pas alors qu’elle montait le sentier qui
+rejoignait la route, et il n’osa s’approcher d’elle, sentant que ce
+jour-là elle et lui n’avaient plus rien à se dire. Il ne voyait pas son
+visage; mais il la devinait pensive à l’attitude un peu inclinée de sa
+petite tête, d’ordinaire portée si droite, à la lenteur inaccoutumée de
+son pas, au mouvement distrait de sa main qui, au passage, arrachait des
+brindilles, tout de suite jetées à terre.
+
+Quand la montée fut achevée, elle s’arrêta, attendant la bicyclette
+qu’il lui amenait.
+
+Le petit bois s’enveloppait d’une ombre pourpre sous la lueur du
+couchant qui violaçait le fût svelte des pins... La mer étincelait
+splendidement irisée, et son soupir lointain vibrait dans l’air tiède...
+C’était l’heure exquise où se sentent tout proches les cœurs de ceux qui
+aiment...
+
+France le pensa avec un tressaillement... Elle contemplait Rozenne qui
+venait vers elle... Il était pourtant un homme que la plupart, sûrement,
+trouvaient séduisant... Elle-même goûtait fort la grâce capricieuse et
+l’ironie piquante de son esprit très vif, comme aussi l’élégance
+nerveuse de sa haute taille, l’éclair joyeux et la caresse de son
+regard, le charme de son sourire qui savait exprimer tant de choses...
+Alors pourquoi était-elle demeurée près de lui si maîtresse d’elle-même,
+si jalousement désireuse de conserver sa liberté; alors qu’il
+l’implorait, avec une ardeur fervente, devant l’horizon de mer qu’elle
+aimait, à cette heure de la fin du jour qui lui était chère entre
+toutes?... Pourquoi n’avait-elle pas senti en elle cet élan merveilleux
+qui enivre d’autres femmes?...
+
+Sans doute, il avait dit vrai, «son heure n’était pas encore venue...»
+Elle n’était pas mûre pour l’amour... Pas encore!
+
+Il était tout près d’elle, le visage sérieux, comme jamais encore elle
+ne le lui avait vu... Spontanément, elle lui murmura comme une enfant,
+d’un ton de prière très douce:
+
+--Je vous en supplie, ne m’en veuillez pas... J’ai réfléchi encore
+depuis que vous m’avez quittée... Ne regrettez rien... A cette heure, je
+serais une épouse détestable!
+
+Il la regarda dans l’âme même... Il était seul à peu près avec elle,
+dans un paysage délicieux, sous un ciel de couchant, beau comme un ciel
+de rêve... La douceur du crépuscule les enveloppait... En lui, criait le
+désir de la sentir frémissante dans ses bras, de connaître la saveur des
+lèvres jeunes dont il rêvait la caresse... Et elle était devant lui,
+comme un petit oiseau fou qui bat des ailes pour s’envoler hors du nid,
+insouciant, enivré de liberté!... Les larges prunelles, ardemment
+lumineuses, étaient, pour lui, sans amour, comme la bouche qu’il voyait
+trembler un peu, dans l’ombre dorée du bois... Et il n’avait pas le
+droit de l’effleurer même du doigt, cependant qu’avec tout son être, en
+cette minute, il l’appelait, il la désirait, il la voulait... Alors,
+d’une voix basse, que l’émotion brisait, il dit, les yeux arrêtés sur le
+visage charmant:
+
+--Ne regretter rien, ce m’est impossible!... Mais je ne vous en veux
+pas... Seulement, je pense que, pour une chimère, vous venez peut-être
+de sacrifier le bonheur de deux vies...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Conscient d’avoir conquis et de dominer en maître son brillant
+auditoire, le conférencier achevait son étude sur le _féminisme dans le
+roman_, étude inspirée par une œuvre récemment parue qu’avait signée un
+nom célèbre. Et avec une pénétration de psychologue subtil et de
+moraliste volontiers philosophe, avec une pensée alerte de causeur très
+spirituel, il résumait les raisons qui doivent rendre vaine la tentative
+de la femme pour n’être plus qu’un cerveau, une pure intellectuelle,
+dédaigneuse de l’amour comme du souci et de l’orgueil de la maternité,
+prétendant demeurer la «vierge forte» devant l’homme qu’elle méprise et
+dont elle rejette l’égoïste protection.
+
+Il parlait éloquemment, avec une conviction chaude et un tact parfait,
+disant des choses très justes--conçues, d’ailleurs, par une intelligence
+masculine--dans une langue forte et pittoresque, souple pour exprimer
+toutes les nuances. Et comme il eut le talent de terminer par une habile
+et délicate esquisse du vrai rôle de la femme--compagne aimante et
+généreuse de l’homme, dispensatrice de la vie par les êtres dont la
+création est sa suprême gloire, ses derniers mots se perdirent dans la
+houle des applaudissements jaillis de tous les rangs du très élégant
+auditoire qui emplissait la petite salle de la Bodinière... Un auditoire
+mondain à souhait; où coquet, parfumé, curieux, dominait l’élément
+féminin, attiré entre deux visites--les visites de janvier!
+pourtant...--par la réputation du conférencier.
+
+Mais pas une, certes, n’avait, avec plus d’intérêt, suivi l’évolution de
+sa pensée, que France Danestal, amenée par une amie américaine, grande
+admiratrice de l’orateur. Quand les applaudissements accueillirent sa
+conclusion ainsi qu’une approbation unanime, elle eut un petit mouvement
+de tête qui protestait, comme l’expression de ses lèvres qu’elle
+mordillait impatiemment. Son amie s’en aperçut et se mit à rire, tout en
+se levant pour suivre le flot qui se dirigeait vers la sortie.
+
+--Eh bien, France, qu’y a-t-il?... Vous n’êtes pas satisfaite?
+
+Elle eut un sourire gai.
+
+--Votre conférencier, Suzy, est un maître orateur, je vous l’accorde;
+mais quant à la sagesse de ses jugements et à la justesse de ses idées,
+il est au niveau du moins éclairé de ses frères. Les hommes sont tous
+pareils et toujours les mêmes... Ils ne peuvent, ni les uns ni les
+autres, se résigner à admettre qu’ils ne nous sont pas du tout
+indispensables!... Et, pourtant, Dieu sait qu’on vit bien agréablement
+sans eux!
+
+Et avait dit cela d’un accent de conviction très drôle, tandis que ses
+doigts distraits rattachaient sa veste de fourrure; Suzan Mackley
+l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, la voyant toute rose encore de
+l’attention donnée à la conférence et si séduisante sous son chapeau
+hérissé de larges ailes, comme une coiffure de Walkyrie,
+qu’invariablement, elle retenait le regard de tous ceux qu’elle frôlait
+dans la cohue de la sortie.
+
+--France, décidément, le sexe fort est sans attrait pour vous!... Je
+commence à désespérer que nous vous voyions jamais enlevée par le prince
+Charmant!
+
+--Ma chère amie, il faudrait d’abord que le prince Charmant existât!...
+Je vous assure que je l’attends et que le jour où il paraîtra, je ne le
+prierai pas de repasser à une autre heure!
+
+--A moins, petite muse, que vous ne soyez justement alors en
+l’absorbante société du dieu de l’Inspiration!
+
+--Bah! il y a du temps pour tout et chacun!
+
+Mme Mackley ne répondit pas, car un remous de la foule les séparait une
+seconde. Quand elles se rejoignirent, Suzan demanda:
+
+--Je vous ramène, n’est-ce pas?
+
+--J’espère bien ne pas vous en donner la peine. Maman m’a dit qu’elle
+viendrait me reprendre. Seulement, elle va, je suis sûre, être en
+retard, parce qu’elle était allée voir les enfants de Colette; et quand
+elle est avec son petit-fils et sa petite-fille, dame! elle oublie tout
+le reste du monde, y compris ma modeste personne! Je vous en supplie,
+Suzan, ne l’attendez pas... Une vieille fille de mon âge peut bien
+rester seule un moment!
+
+--Vous avez calomnié votre mère, France. La voici, et même Mme Asseline
+avec elle!
+
+En effet, remontant le flot qui se déversait vers la sortie, saluant au
+passage des visages connus, elles avançaient toutes deux parmi les
+groupes qui encombraient la longue galerie dirigée vers la porte.
+
+Les cinq années écoulées depuis le mariage de Colette avaient laissé
+quelques traces sur les traits un peu alourdis de Mme Danestal, dont
+l’embonpoint s’était accru avec l’âge, malgré des soucis, des
+préoccupations demeurés toujours les mêmes. En revanche, elles avaient
+été douces à Colette, épanouissant, dans le cadre d’un luxe somptueux et
+raffiné, sa grâce de femme, qui lui méritait justement le nom dont elle
+était partout saluée, «la belle Mme Asseline».
+
+Très svelte, même avec son collet de zibeline, ses cheveux blonds
+artistement mousseux sous la précieuse dentelle rousse, piquée de roses,
+qui ourlait sa toque de fourrure, elle faisait dans la foule un de ces
+passages sensationnels qui lui étaient toujours nécessaires, cherchant
+sa sœur avec des yeux qui notaient surtout l’effet produit.
+
+--Colette, nous voilà! jeta France, glissant sa fine personne à travers
+les rangs pressés, arrêtés par la pluie, devant la sortie.
+
+--Ah! très bien! Nous vous avons fait attendre, n’est-ce pas? Mais maman
+ne pouvait se décider à dire adieu aux petits... Bonjour, chère amie.
+
+Elle serrait la main de Mme Mackley qui venait de saluer Mme Danestal,
+et toutes deux échangèrent quelques propos de pure politesse, car elles
+n’éprouvaient nulle attirance l’une vers l’autre. Suzan Mackley
+considérait comme une sorte de poupée l’exquise mondaine qu’était la
+belle Colette. Celle-ci trouvait plutôt absurdes les idées
+philanthropiques, teintées de socialisme, de cette richissime
+américaine, qui, veuve, n’ayant pas d’enfants, usait de sa liberté et de
+sa fortune pour s’occuper de toute sorte de questions scientifiques,
+intellectuelles, voire même politiques, distraction ordinaire des
+cerveaux masculins. «Une détestable relation pour France, si férue déjà
+d’idées bizarres», répétait-elle en toute occasion à Mme Danestal, qui
+en eût volontiers jugé de même si, en bonne mère, elle n’avait gardé
+l’arrière-pensée que, peut-être, dans la colonie américaine, France
+rencontrerait le riche époux qu’elle lui souhaitait, frère en fortune de
+Paul Asseline...
+
+Tout en causant, les quatre femmes avaient enfin atteint la porte;
+pendant que France disait adieu à son amie, Colette proposait:
+
+--Maman, veux-tu que je te remette chez toi?
+
+--Avec plaisir, accepta Mme Danestal, qui jouissait très volontiers des
+voitures de sa fille favorite.
+
+Toutes trois montèrent dans le coupé attelé avec une impeccable
+correction; et, tout de suite, entre Mme Danestal et Colette, ce fut une
+conversation affairée au sujet d’une robe de bal que la jeune femme se
+créait, en collaboration avec son couturier.
+
+--Voyons, France, donne-nous ton avis, fit Mme Danestal très occupée...
+Tu t’enfermes dans un silence bien intempestif!
+
+--Je vous écoute, maman.
+
+--Ou plutôt, tu écoutes encore la conférence, remarqua Colette. Elle
+était intéressante?
+
+--Très intéressante.
+
+La jeune femme n’insista pas. La conférence lui était fort indifférente;
+et elle se remit à discuter avec sa mère le projet de robe dont elle
+était enthousiasmée. Puis, ce fut le récit, lestement troussé, d’une
+petite scène avec sa belle-mère qui s’était permis de blâmer la
+somptuosité de ladite robe de bal dont un hasard lui avait fait voir le
+modèle.
+
+France, de nouveau, n’écoutait plus. Ces éternels papotages sur des
+chiffons, sujet intarissable pour sa mère et Colette, lui semblaient
+insipides; et, de plus, il lui était toujours désagréable de voir la
+désinvolture avec laquelle la jeune femme traitait les opinions de sa
+belle-mère, car elle se souvenait trop bien de la respectueuse déférence
+témoignée jadis, à Villers, par Colette jeune fille, à la vieille dame
+qu’il fallait séduire. La conquête faite, le mariage célébré, Colette,
+paisible dans sa victoire, sans brusquerie inutile, mais avec une
+volonté inflexible, s’était mise doucement à agir selon son seul bon
+plaisir, certaine d’être toujours approuvée par un mari follement épris;
+cela, à la stupéfaction profonde et exaspérée de sa belle-mère, qui ne
+s’attendait pas à cette transformation inattendue.
+
+Elle avait bien essayé de ressaisir la domination qu’elle considérait
+comme son juste privilège, de diriger le ménage de son fils et de
+morigéner à son gré sa belle-fille; mais après quelques tentatives
+absolument vaines, elle avait bien été forcée de s’avouer qu’elle se
+trouvait en face d’une puissance avec laquelle il lui fallait compter;
+et pour ne pas avoir l’humiliation de se voir vaincue, elle avait, la
+rage au cœur, opéré une habile et prudente retraite. Mais elle se
+vengeait par de mordantes paroles, des critiques, des escarmouches dont
+Colette n’avait cure, ayant la riposte facile, sans d’ailleurs se
+départir d’une parfaite correction de ton et de langage.
+
+France avait violemment l’horreur des trahisons. Or, elle estimait que
+sa sœur avait trompé Mme Asseline et chaque circonstance qui le lui
+prouvait réveillait chez elle un bizarre sentiment de honte, si peu
+sympathique que lui fût l’impérieuse vieille dame, toujours pétrie
+d’idées mesquines, pitoyablement bourgeoise, vaniteuse et omnipotente.
+Tout autant que son père, qui ne mettait jamais les pieds dans le monde
+des Asseline, elle redoutait d’y aller; mais enfin puisque Colette avait
+jugé bon d’y entrer et s’accommodait bien des millions qu’elle y avait
+trouvés, il semblait à France d’une stricte justice qu’elle payât
+loyalement la dette contractée envers sa belle-mère. Une fois, parce que
+l’occasion s’en présentait, elle avait exprimé cette opinion à Colette,
+qui l’avait d’ailleurs fort mal prise; mais jamais plus elle ne lui en
+avait reparlé, trop jalouse de sa propre liberté d’action pour ne pas
+respecter celle des autres. Et toutes deux avaient continué, tout en se
+voyant très souvent, à vivre aux antipodes l’une de l’autre, tant il
+existait moralement peu de points de contact entre elles. France savait
+à merveille que sa sœur la tenait pour une absurde rêveuse, incapable de
+se créer dans le monde un brillant avenir comme le sien; et Colette, en
+secret, s’irritait de se sentir jugée par la droite et inflexible
+conscience de sa jeune sœur, sur laquelle échouait sa coquette
+séduction.
+
+La voiture s’arrêta rue de Courcelles, devant la maison des Danestal.
+
+--Alors, Colette, fit Mme Danestal, à ce soir, chez les de Tavannes. Tu
+arriveras vers onze heures?
+
+--Ça, je n’en sais rien... J’arriverai quand je serai prête...
+
+--Hum! voilà qui promet encore quelques quarts d’heure d’attente à ce
+bon Paul!... Un de ces jours, il regimbera!
+
+Colette eut un rire expressif.
+
+--Lui? Maman, tu ne connais donc pas encore ton gendre?... Tout ce que
+je veux, il le veut... Tout ce qui me plaît, lui plaît!... Au revoir,
+maman. France, à ce soir.
+
+Rapidement, les deux femmes descendirent; derrière elles, le valet de
+pied ferma la portière du coupé qui s’éloigna tandis qu’elles
+commençaient la montée de leurs quatre étages.
+
+A l’appel du timbre, la femme de chambre accourut et ouvrit. Dans
+l’antichambre, décorée de vieux panneaux artistiques, mais mal
+éclairée,--ce n’était pas jour de réception,--se trouvait M. Danestal
+qui rentrait aussi. Encore enveloppé de sa pelisse ourlée de fourrure,
+il prenait le courrier du soir, déposé sur un plateau. Il sourit à sa
+fille.
+
+--France, la _Revue_ est arrivée. Tu peux voir l’effet qu’y produisent
+tes sonnets des _Heures brèves_.
+
+--Un bon effet?
+
+--Je n’ai pas encore constaté... J’arrive... Viens en juger toi-même.
+
+Elle le suivit dans son cabinet qui avait vraiment une somptuosité de
+petit musée et se rapprocha du bureau Empire--absolument
+authentique!--surchargé de papiers et de livres, sur lequel brûlait une
+lampe.
+
+Elle ouvrit la livraison et regarda, attentive.
+
+--Lis tout haut, dit son père.
+
+Il s’était assis sous la clarté de la lampe qui accusait le dessin de sa
+tête puissante dont les yeux avaient une ardeur pensive. La bouche était
+sensuelle et passionnée, soulignée par le menton volontaire qu’effilait
+la barbe encore brune, mais largement striée de blanc.
+
+Entre lui et sa fille, c’était maintenant un lien que cet amour pour la
+poésie qui les dominait tous deux. Lien si léger, il est vrai, qu’il ne
+suffisait pas pour le retenir davantage dans un foyer dont il s’était
+depuis longtemps détaché; mais qui, entre temps, lui faisait trouver
+plaisir dans la jeune société de sa fille.
+
+Elle lut, d’un ton un peu bas que timbrait la sonorité musicale de sa
+voix et qui était en admirable et instinctif unisson avec le caractère
+du poème.
+
+Ah! c’était bien la même artiste qui avait écrit jadis, et qui lisait
+maintenant, cette poésie frémissante, où palpitait la vie fugitive des
+heures dont le souvenir demeure inoubliable...
+
+Le front appuyé sur sa main, dans un geste de recueillement, Robert
+Danestal écoutait; et il la regardait, se demandant comment une fillette
+de vingt ans à peine avait pu être capable de créer une telle œuvre
+d’art d’une impeccable forme, d’une stupéfiante intensité de pensée...
+
+Pourtant, il avait déjà lu ces vers qu’elle lui avait soumis avant de
+les envoyer à la _Revue_. Quelle ardente vie intérieure ils trahissaient
+chez cette fine créature, aux allures de simple fille du monde qui
+songeait tour à tour en artiste, en philosophe, et en femme exquisément
+vibrante...
+
+Quand elle se tut, il secoua la tête comme dans un réveil.
+
+--Eh bien! France, tu peux être satisfaite de ton œuvre, fit-il
+pensivement, avec un tel accent de sincérité qu’une bouffée de joie la
+fit tressaillir, car elle savait le prix d’une semblable approbation.
+
+Il la précisait en reprenant les vers, les uns après les autres; les
+étudiant avec un soin qui révélait la valeur qu’il y trouvait.
+
+Des minutes incomparables coulèrent ainsi pour tous deux... Mais, par
+hasard, les yeux de Robert Danestal tombèrent sur le cartel suspendu
+entre les deux fenêtres.
+
+--Diable! Comment, sept heures moins dix?... Je dîne au Cercle... Et je
+ne suis pas habillé pour ce soir.
+
+--Ni moi déshabillée, dit France, apercevant dans la glace sa tête
+brune, toujours coiffée du chapeau aux grandes ailes.
+
+Elle se levait, prenant la _Revue_.
+
+--Nous te verrons ce soir chez les de Tavannes, père?
+
+--Oui... J’irai y faire un tour... Ou doit m’y présenter un jeune
+artiste--dont je ne me rappelle plus le nom, d’ailleurs--qui
+illustrerait volontiers mon volume des _Gloires_.
+
+--Alors, à ce soir, père.
+
+Saisissant sa veste de fourrure jetée sur un fauteuil, elle disparut
+prestement et regagna sa chambre.
+
+C’était vraiment là son _home_ d’élection, celui qu’elle avait créé
+selon ses goûts, grâce à des meubles, des livres, des gravures, des
+bibelots d’art qu’elle y avait peu à peu réunis, avec une joie de
+collectionneur toujours en quête.
+
+Dominant son étroite couchette, se dressait un christ d’ivoire ancien
+qui était une pièce rare, découverte par hasard chez un brocanteur où
+elle était allée fureter avec son père. Dans une vitrine, des figurines
+de Saxe voisinaient avec de précieux éventails, des faïences curieuses,
+une fragile statuette antique... Sur le piano, drapé d’une vieille soie
+à ramages, d’un vert pâlissant, des capillaires épanouissaient leur
+feuillage léger dans une jatte d’étain qui devait dater de plusieurs
+siècles. Près de la fenêtre, s’allongeait la table-bureau, vivante de
+livres, de feuillets, de portraits,--portraits d’artistes surtout, mais
+la place d’honneur appartenant à une petite photographie de sa sœur
+Marguerite;--d’une aiguière opaline, en cristal de Nancy, jaillissait
+une gerbe d’œillets dont le parfum montait vers les livres préférés de
+France, placés sur un rayon ouvert de sa bibliothèque, bien à portée de
+la main.
+
+Elle s’assit sur un pliant bas, devant le feu, en attendant que le dîner
+lui fût annoncé; d’un regard d’amie, elle enveloppait son harmonieux
+petit logis qu’éclairait seule la flambée d’une grosse bûche; et un
+sourire de malice flottait sur sa bouche, car elle songeait à
+l’audacieuse--et mensongère--affirmation du conférencier, décrétant que,
+seulement par l’amour de l’homme, la femme peut être heureuse. Oh! la
+fatuité masculine! Dans quelle erreur elle faisait tomber même un
+psychologue délicat! N’en était-elle pas, elle-même, la preuve vivante?
+C’était dommage que, pour convaincre cet incrédule, elle ne pût, une
+seconde, lui entr’ouvrir le sanctuaire de sa pensée et de son cœur. Il
+eût vu alors qu’une femme, même jeune,--quoi qu’il en dît!--peut trouver
+son bonheur dans son indépendance, son travail, l’affection d’amis de
+choix, et les jouissances artistiques et intellectuelles données à ceux
+qui les cherchent d’un esprit et d’un cœur fervents.
+
+Vraiment, à cette heure de sa vie, rien ne lui manquait--sauf de
+l’argent! Et, de nouveau, un sourire souleva ses lèvres... Ce qu’elle en
+gagnait avec ses travaux littéraires ne lui fournissait pas des rentes
+bien brillantes. Et elle avait hérité--peut-être pour son grand
+dommage!--de la générosité de son père; toujours prête à donner, aux
+autres et à elle-même, pour satisfaire sa chaude bonté et son goût du
+beau.
+
+Jusqu’alors, certes, elle ne regrettait pas de n’être pas mariée. Pas
+une fois elle n’avait eu le désir ou même entrevu la possibilité
+d’accepter les quelques partis convenables, selon le monde, qui
+s’étaient offerts à elle; partis d’ailleurs rares... Car, de toute
+évidence, si simple qu’elle fût, elle effrayait beaucoup d’hommes par sa
+valeur intellectuelle; et ceux qui n’en étaient pas effarouchés
+s’étaient toujours trouvés d’honnêtes garçons qui ne pouvaient lui
+plaire... Pourtant, certes, l’exemple de son père la protégeait contre
+le rêve de devenir la femme d’un homme illustre!
+
+Jamais, non plus, elle n’avait pensé avoir mal fait en laissant Claude
+Rozenne s’éloigner d’elle; et cela, d’autant qu’il l’avait bien vite
+oubliée, lui donnant la mesure de l’amour qu’il prétendait avoir pour
+elle. L’hiver même qui avait suivi leur commun séjour à Villers, passant
+la saison en Italie, il y avait épousé une étrangère très riche et très
+belle. Depuis, elle l’avait perdu de vue.
+
+Quelquefois, elle pensait: «Je me marierai quand je rencontrerai un
+homme qui mérite que je lui sacrifie tout ce qui fait ma vie heureuse à
+ne pouvoir la désirer meilleure!...»
+
+Mais celui-là, arriverait-il qu’elle le rencontrât?... Le conférencier
+prétendait que, fatalement, à une heure ou à une autre, la femme éprouve
+la soif de se donner... Cette soif, l’éprouverait-elle donc un jour?...
+Vraiment, en la sincérité de son âme, elle ne le souhaitait pas.
+L’amour, instinctivement, elle le considérait comme un beau joujou
+dangereux auquel il est très sage de ne pas toucher, car il blesse le
+cœur, presque toujours.
+
+Et ce qu’elle apercevait autour d’elle ne la détrompait pas. Le mariage
+d’amour de Marguerite avait été une faillite. Colette ne voyait dans son
+mari que la source de son luxe. Suzan Mackley, une des femmes qu’elle
+fréquentait avec le plus de plaisir, libérée du mariage, semblait vivre
+dans l’allégement d’une délivrance...
+
+Qu’en adviendrait-il d’elle-même?... Curieusement, tout à coup, elle se
+le demandait. Se pût-il qu’un jour dût venir où le monde idéal que l’art
+lui créait ne lui suffirait plus; où son existence, si délicieusement
+remplie, lui semblerait vide; où, pour combler ce vide, il lui faudrait
+l’amour d’un homme?...
+
+Encore une fois, elle eut un instinctif geste d’épaules, comme pour
+rejeter bien loin ces vaines idées; un sourire d’incrédulité sceptique
+et gaie errait sur sa bouche... Mais elle continua pourtant à songer aux
+mystérieux problèmes d’une vie de femme, tout en regardant les braises
+qui s’écroulaient avec des lueurs capricieuses.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le dîner en tête à tête avec sa mère rapidement achevé, France eut à
+elle un long moment de liberté avant l’heure de s’habiller; car Mme
+Danestal avait regagné sa chambre pour y commencer sa toilette,
+occupation aussi longue pour elle qu’au temps même de sa jeunesse.
+
+C’est pourquoi, France, instruite par l’expérience, se prit à faire la
+sienne seulement quand elle eut constaté que sa mère entrevoyait enfin
+un heureux résultat à ses efforts. Alors, elle-même s’habilla avec un
+soin instinctif, parce qu’elle était artiste en toute chose. Elle
+s’intéressait à sa toilette comme à une œuvre fragile qu’elle souhaitait
+harmonieuse, pour satisfaire son propre goût; mais dans l’attention
+qu’elle y donnait, il y avait une étrange absence de coquetterie.
+
+Elle fut d’ailleurs vite prête, habituée à se servir seule, la femme de
+chambre absorbée par sa mère. Puis, une seconde, elle regarda l’image
+que lui renvoyait la glace: celle d’une mince créature qui avait une
+fraîcheur de fleur blanche, de larges prunelles profondes dans un iris
+très bleu, sous les cheveux châtains où couraient des moires d’or, qui
+était modelée comme une pure statuette par l’étoffe soyeuse, couleur
+d’une rose jaunissante, étroitement drapée sur sa forme svelte.
+
+Dans l’échancrure du corsage elle glissa des roses vivantes qui
+confondirent le doux coloris de leurs pétales avec la teinte délicate de
+la robe et le jeune éclat de la peau... Puis, rapidement, elle
+s’enveloppa de sa mante du soir, et ses pieds, chaussés de satin,
+exposés à la flamme du foyer, elle se mit à lire des feuillets
+d’épreuves, à les annoter avec une attention qui creusait un pli entre
+les sourcils, tracés d’un seul jet.
+
+--France, tu es prête? vint enfin dire à la porte de sa chambre Mme
+Danestal qui était toute souriante, sortant à son gré des mains de sa
+femme de chambre. Dans sa robe perlée, elle était vraiment très
+majestueuse, ses cheveux, dont la poudre unifiait la blancheur, lui
+donnant un air de jeune douairière. France le lui dit; elle parut ravie
+et arriva au bal d’humeur charmante.
+
+Il était déjà tard, car Mme Danestal avait mis beaucoup de temps pour
+parfaire l’œuvre de sa toilette. Les salons étaient encombrés par des
+couples si nombreux de danseurs qu’à peine les plus intrépides pouvaient
+accomplir la lente évolution du boston.
+
+Dans la galerie d’entrée, beaucoup d’hommes s’étaient réfugiés. Les
+curieux s’entassaient dans les embrasures des portes pour contempler le
+très brillant coup d’œil offert par les salons où beaucoup de femmes
+étaient jolies, où toutes étaient habillées, pour la joie des yeux, par
+les soins d’experts couturiers.
+
+D’autres, les privilégiés qui avaient pu découvrir une place sur les
+banquettes de la galerie, devisaient librement et, volontiers,
+appréciaient les danseuses avec des mots de connaisseurs en beautés
+féminines. Ceux enfin que n’intéressaient ni la danse ni les femmes, que
+le seul devoir mondain avait amenés et retenait, ceux-là somnolaient
+discrètement, les yeux ouverts à demi, sous les paupières fatiguées,
+aspirant à l’heure du retour, dans la bonne nuit glacée où ils
+oublieraient les salons surchauffés et la senteur trop forte des fleurs
+répandues à profusion pour fêter les vingt ans de la petite Jacqueline
+de Tavannes.
+
+Elle, toute menue, toute blonde, dans l’envolement de sa robe de tulle,
+dansait avec des yeux rieurs où, par éclairs, passait une gravité
+tendre, quand son regard s’arrêtait sur une silhouette masculine,
+correctement confondue dans la foule des habits noirs.
+
+Parmi leur phalange, France distingua tout de suite son beau-frère qui,
+conscient d’être le mari de la reine, s’effaçait discrètement, fier de
+la beauté de la jeune femme, attendant, docile, son bon plaisir pour
+regagner leur gîte fastueux.
+
+Dès qu’il reconnut sa belle-mère et France, il se précipita,
+s’empressant afin de leur découvrir des sièges. Mais il n’eut pas la
+peine d’en chercher un pour France. Tout de suite entourée d’un cercle
+de danseurs, la jeune fille devait inscrire une série de noms sur son
+carnet; puis s’éloigner au bras d’un beau garçon qui avait eu le talent
+de se faire agréer avant les autres et la conduisait adroitement à
+travers le flot des couples dont la musique rythmait l’évolution.
+
+La grâce souple de France faisait d’elle une incomparable danseuse de
+boston et le cavalier qu’elle venait d’accepter était digne d’elle. Avec
+un plaisir d’enfant, elle se laissa entraîner dans une ondulation
+berceuse et lente qui enroulait autour d’elle la soie molle de sa robe,
+les joues un peu plus roses, les lèvres silencieuses, son regard, dont
+l’expression était distraite, errant autour d’elle pour reconnaître, au
+passage, des visages connus. Une seconde, il s’arrêta sur Colette qui,
+admirablement habillée, décolletée comme le méritaient ses belles
+épaules, s’accordait le plaisir d’un flirt coquet. Aussitôt, elle
+détourna la tête et ses yeux effleurèrent un groupe masculin immobilisé
+dans l’embrasure d’une porte. Alors, tout à coup, une surprise enleva à
+son regard l’expression indifférente et une question lui monta aux
+lèvres:
+
+--Est-ce que vous savez quel est ce grand jeune homme debout, là-bas,
+près de la porte du petit salon?... Il me semble que je le connais...
+
+--Là-bas?... qui cause avec Luzarches?... C’est un artiste, je crois, un
+certain Claude Rozenne qui a, dit-on, beaucoup de talent...
+
+--Claude Rozenne... C’est bien ce qu’il me semblait, fit-elle la voix un
+peu lente.
+
+Son cavalier lui parlait encore. Elle ne l’entendit pas.
+
+Claude Rozenne! Brusquement, dans son souvenir, se dressait la vision du
+bois d’Houlgate, où un grand garçon, sceptique et charmant, lui parlait
+d’amour, devant la splendeur du couchant sur la mer. Et cela lui
+paraissait vieux, si vieux, comme le dernier épisode d’un roman lu dans
+sa toute jeunesse et un peu oublié... Depuis ce jour-là, elle ne l’avait
+pas revu, ce Claude Rozenne, aperçu seulement dans la cohue du mariage
+de Colette. Il partait pour l’Italie où l’attendait cette union
+imprévue.
+
+Que s’était-il passé ensuite? Au bout de près de deux années d’absence,
+Rozenne avait été revu seul à Paris, pendant quelques semaines; il
+n’avait cherché à se rapprocher d’aucun ami, puis il était parti pour
+des voyages sans fin, semblait-il, ne se rappelant au souvenir de
+personne... Aussi était-il bien oublié quand, au commencement de
+l’hiver, il était réapparu soudain, et toujours seul, dans le monde
+parisien. De sa femme, pas un mot; tout juste, aux quelques indiscrets
+qui avaient osé aventurer une allusion à son mariage, il avait répondu
+que Mme Rozenne vivait en Angleterre; et son accent eût suffi pour
+arrêter toute investigation.
+
+Ces détails, France se souvenait de les avoir entendu donner par Paul
+Asseline, en diverses circonstances; et, récemment, l’entrefilet d’un
+journal lui avait appris, par hasard, qu’une exposition allait avoir
+lieu d’œuvres et croquis rapportés de ses voyages par Claude Rozenne,
+exposition qui était annoncée comme devant être absolument
+remarquable...
+
+Pensive, elle le regardait, tandis que son danseur la ramenait, la valse
+finie, et il lui semblait un frère aîné du Rozenne qu’elle avait connu.
+De silhouette, il restait un jeune homme; mais sur les tempes, les
+cheveux grisonnaient un peu et la dure empreinte de la vie s’accusait
+dans les rides précoces du visage fatigué, dans l’expression de
+lassitude amère et méprisante, de révolte qu’avait la bouche, au
+repos... Quelle tempête avait donc passé sur cet homme qu’elle avait
+connu si joyeusement insouciant, pour qu’il eût à ce point changé?... Un
+impérieux désir s’élevait en elle de lui parler, d’évoquer avec lui les
+quelques semaines d’un passé dont le souvenir lui demeurait souriant. La
+reconnaissait-il?...
+
+D’un signe, elle appela Paul Asseline.
+
+Toujours complaisant, il approcha aussitôt.
+
+--Paul, c’est bien votre ancien ami Rozenne qui est là, n’est-ce pas?
+
+--Oui... Ç’a été pour moi une stupéfaction de le voir ici. Il ne m’avait
+pas donné signe de vie depuis son retour à Paris.
+
+--Je pense que vous n’êtes pas brouillés?... Amenez-le-moi... Cela me
+ferait plaisir de causer avec lui du vieux temps de Villers...
+
+--Très bien... Je vais vous le chercher...
+
+Le Rozenne qu’elle venait d’apercevoir lui semblait si différent du
+Rozenne d’autrefois, qu’elle ne songeait plus à la scène du bois
+d’Houlgate... Elle attendit, impatiente, craignant qu’un nouveau danseur
+ne vînt la quérir, car l’orchestre préludait pour une valse... Mais Paul
+Asseline reparut. Rozenne le suivait. Un éclair de plaisir passa dans
+les yeux de France. Devant elle, était Claude Rozenne. D’un geste
+spontané, elle lui tendit la main, avec un joli sourire:
+
+--Alors, vraiment, c’est bien vous?... Et vous ne venez pas même saluer
+vos anciens amis! Il faut que ce soient eux qui vous reconnaissent!
+
+Il s’était incliné très bas; mais à peine il avait effleuré les doigts
+qu’elle lui donnait. Un pli barrait son front et il n’y avait pas de
+sourire sur son visage un peu contracté comme s’il eût subi le choc de
+quelque émotion soudaine. Tout de suite, d’ailleurs, il se ressaisit et
+la regardant il dit:
+
+--Je suis, en effet, très coupable, mademoiselle, de venir si
+tardivement vous saluer. Mon excuse est que vous aviez autour de vous
+une telle cour que je n’ai pas osé aller vous importuner.
+
+--Hum! Quelle cérémonie!... Peut-être, tout simplement, la vérité
+est-elle que vous ne m’avez pas reconnue!
+
+--Avant même d’avoir vu votre visage, je vous avais devinée en vous
+apercevant de loin qui dansiez... Vous avez une silhouette qu’on
+n’oublie pas!
+
+Elle sourit, trop femme pour ne pas sentir l’hommage, peut-être
+involontaire.
+
+--Et aussitôt, n’est-ce pas, vous vous êtes cru revenu à Villers! Ah!
+que ce temps est loin déjà!...
+
+--Oui, bien loin!... Il y a des moments où il m’apparaît comme un bon
+rêve dont la vie s’est chargée de me réveiller.
+
+Il s’arrêta court... Sa voix était rude et, de nouveau, une contraction
+fugitive avait crispé ses traits, une seconde. Elle eut sur lui un
+regard rapide, un peu saisie de son accent. Les années qui venaient de
+s’écouler lui avaient donc été bien lourdes? Pourquoi et comment?...
+
+Encore une fois elle eut, très forte, l’impression que quelque événement
+douloureux avait ainsi transformé l’homme qu’elle avait rencontré
+autrefois, goûtant la vie comme un fruit savoureux.
+
+Sans répondre à ses paroles, elle dit avec cette grâce qui la rendait si
+attirante:
+
+--Vous ne pouvez savoir combien j’ai, en ce moment, la tentation de
+bavarder un peu avec vous sur ce séjour à Villers... Donnez-moi votre
+bras, voulez-vous, et réfugions-nous dans la bibliothèque... Mon danseur
+n’aura pas l’idée d’aller m’y chercher.
+
+Elle ne le regardait pas et ne vit pas l’hésitation qui passait dans ses
+yeux. Évidemment, la conversation qu’elle souhaitait lui était pénible,
+à lui... Mais il se domina et la conduisant vers la bibliothèque, il
+interrogea, avec une politesse un peu machinale, comme s’il voulait
+échapper à la hantise du souvenir, même par une question banale:
+
+--Alors, vous n’aimez pas à danser?
+
+--Oh! vous comprenez bien que c’est un plaisir sur lequel je suis blasée
+depuis que j’en use... Je suis maintenant presque une vieille fille, pas
+selon les apparences, peut-être, mais au moral...
+
+--Non, c’est vrai, pas selon les apparences, répéta-t-il après elle,
+avec un étrange sourire, s’effaçant pour la laisser passer.
+
+La petite pièce où ils entraient était à peu près déserte dans
+l’instant. Quelques hommes âgés y causaient; ils s’éloignèrent à la vue
+du jeune couple, avec l’idée instinctive de ne pas troubler un flirt.
+
+France le devina et, une seconde, ses lèvres eurent une expression
+malicieuse. Elle et Rozenne pensaient si peu à flirter!... Elle s’assit
+dans un grand fauteuil, de dossier très élevé, où sa forme mince se
+découpa d’un trait délicat sur les verdures sombres de la tapisserie.
+Lui resta debout, adossé à la cheminée, devant elle. Avec ses yeux
+d’artiste, il remarquait, même en de menus détails, la charmante vision
+féminine qu’elle évoquait ainsi, dans sa robe couleur d’aurore qui
+enveloppait d’un reflet caressant la tête expressive, les épaules, les
+bras, d’une rare pureté de ligne...
+
+Si jadis, pourtant, elle ne l’avait pas éloigné d’elle, sa destinée, à
+lui, eût été autre, peut-être très heureuse. Et, tout à coup, une sorte
+de colère contre elle, si sereine, bouleversa en lui tous les bas-fonds
+creusés par la vie. D’un accent bizarre, il jeta:
+
+--Comme l’on devine mal la vérité!... J’aurais juré que je vous
+retrouverais mariée!
+
+--Pourquoi? Je ne montrais pourtant pas dans ma prime jeunesse de très
+grandes dispositions matrimoniales, si je me rappelle bien.
+
+Il haussa imperceptiblement les épaules.
+
+--Parce que vous êtes de celles que les hommes veulent à tout prix
+conquérir.
+
+La bouche de France eut une moue gaiement moqueuse.
+
+--A la condition, toutefois, que celles-là soient des héritières... Et
+ce n’était pas mon cas.
+
+--Ce qui ne vous empêche pas d’être entourée comme il m’a été donné de
+le constater tout à l’heure...
+
+Elle inclina sa tête fine.
+
+--Très entourée, comme vous dites... Vraiment, je crois bien qu’il y a,
+pour le moins, ce soir, dans le grand salon, une dizaine d’hommes,
+jeunes ou mûrissants, qui me trouvent délicieuse et sont tout prêts à me
+faire la cour pour peu que le jeu paraisse m’agréer... Mais laissons là
+tous ces enfantillages et parlons de choses plus intéressantes, comme
+aux beaux jours de Villers, quand nous bataillions si bien... Alors,
+vous devenez un homme célèbre?... Vous allez, paraît-il, exposer des
+pastels dont on parle déjà...
+
+--Sans les connaître, oui. Je vais, en effet, exposer le fruit de mes
+labeurs, comme disent les bonnes gens. Car je travaille maintenant.
+
+--C’est très bien!... Vous êtes devenu tout à fait un homme sérieux!
+
+--Je vous en prie, ne m’admirez pas trop vite, fit-il ironique. C’est la
+nécessité qui me fait accepter le joug... austère du travail. Ayant eu
+de fortes raisons de chercher à me distraire, la malencontreuse idée
+m’est venue de jouer; et j’ai perdu si remarquablement que ma modeste
+fortune en a subi une brèche des plus regrettables. D’ailleurs, il est
+peut-être fort heureux que je me sois vu dans l’obligation de «peiner».
+Quand la jeunesse est finie, on en arrive si vite à découvrir que la vie
+est supportable à la seule condition de la surcharger d’occupations qui
+en comblent le vide effroyable!...
+
+Comme ces paroles sonnaient étranges dans une atmosphère de fête... Mais
+avant que France y eût répondu, il reprenait, changeant de ton, avec un
+regret peut-être de son aveu pessimiste:
+
+--En venant ici, ce soir, je pensais que, peut-être, je vous
+rencontrerais, car je dois être présenté à monsieur votre père, dont il
+m’est offert d’illustrer les poèmes.
+
+--Ah!... c’était vous l’artiste dont mon père m’a encore parlé
+tantôt?... Comme c’est curieux!... Je serais ravie que ce soit vous qui
+vous occupiez des _Gloires_...
+
+--En attendant que vous me fassiez l’honneur de me confier vos propres
+œuvres... Car vous avez tenu tout ce que vos amis attendaient de vous.
+Même en mes pérégrinations lointaines, il m’est arrivé plusieurs fois de
+lire de vos vers... Ils n’étaient pas signés de votre nom; mais je ne
+sais quelle intuition m’avait fait deviner qui était _Francis Danes_. Il
+pensait et sentait tellement comme Mlle France Danestal... Pas en tout,
+pourtant...
+
+--Vraiment?...
+
+--Oui; Mlle Danestal avait, autrefois, le seul culte du beau et,
+d’instinct, fuyait la pensée et le spectacle de toutes les laideurs, des
+problèmes de la misère, de la maladie qui sont le partage de la pauvre
+humanité et n’ont rien d’esthétique...
+
+--Autrement dit, j’étais un petit monstre d’égoïsme!
+
+--Non; vous étiez seulement une artiste, éprise de beauté, comme les
+jeunes Hellènes auxquelles vous ressemblez. Mais votre vision de la vie
+s’est élargie, si j’en crois vos vers...
+
+--Je l’espère bien, fit-elle avec un léger sourire. Les années nous
+apprennent à voir et à sentir tant de choses!... Vous souvenez-vous qu’à
+Villers vous me taquiniez sur mon audacieux désir de savoir et de
+comprendre toujours plus?... Je crois qu’avec l’âge ma curiosité s’est
+encore avivée; mais elle s’est orientée autrement. Ce ne sont pas les
+choses du passé qui m’intéressent le plus, mais celles du présent... Mon
+temps me passionne tel qu’il est, si complexe avec ses défauts, ses
+erreurs, ses gloires, ses inquiétudes, que sais-je? Peut-être parce que
+je me sens tellement sa vraie fille!
+
+Elle disait tout cela très simple, jouant avec son éventail, dont le
+battement effleurait son bras nu. Lui, l’écoutait, la pensée envahie par
+le ressouvenir de leurs causeries d’autrefois.
+
+Tout haut, il songea:
+
+--Comme vos vers portent l’empreinte de cette évolution de votre
+pensée!... Je ne suis, moi, qu’un profane en matière de poésie; mais je
+me permets pourtant de trouver, à la suite de maîtres compétents, qu’ils
+sont absolument remarquables.
+
+Cette fois, il avait parlé avec l’accent de jadis dont la sincérité
+donnait une singulière force à son éloge. Une flamme rose courut, puis
+s’éteignit sur le visage de France; et doucement, elle dit:
+
+--Tant mieux si mes vers vous plaisent, puisque vous avez été un peu, en
+somme, mon parrain littéraire... Je ne l’oublie pas et je vous en garde
+un reconnaissant souvenir...
+
+--C’est beaucoup trop pour le peu, très peu, que le hasard m’a fait
+faire...
+
+--Le peu? Non, j’ai su comme vous aviez mis en goût de connaître
+davantage ma poésie l’éditeur qui en avait entendu quelques bribes, au
+passage. Et ce premier succès a été pour moi un immense encouragement!
+Peut-être, si je ne l’avais pas eu, aurais-je fini par renoncer à écrire
+des vers... Et je me serais privée d’une telle jouissance!
+
+Il la regardait. Ses traits avaient repris quelque chose de dur.
+Lentement, il dit:
+
+--Alors, votre vie est ce que vous désiriez la faire? Vous êtes
+heureuse?
+
+Une lumière passa dans les prunelles ardentes.
+
+--Je suis très heureuse!... J’ai la vie que je souhaitais sans oser la
+croire réalisable... Mes rêves les plus ambitieux ont été dépassés...
+Non seulement, le public lettré--oh! pas la foule, sûrement!--commence à
+connaître un peu le nom de Francis Danes,--poète et
+compositeur!--mais...
+
+Ici sa bouche prit une expression gamine.
+
+--... Mais ce qui me paraissait le plus enviable des dons, je gagne de
+l’argent,--pas des sommes considérables!... et avec ma prose plus
+qu’avec mes vers et ma musique, bien entendu!--mais enfin!... Je n’ai
+plus à demander toujours des capitaux à ma famille! Et cela seul
+suffirait déjà à me faire trouver le travail un délice...
+
+--Et vous avez l’intention de poursuivre longtemps votre existence de
+bénédictine?
+
+--Oh! de bénédictine!...
+
+Un sourire fin glissait sur sa bouche, tandis que son regard effleurait
+la soie rose de sa robe et les fleurs qui se fanaient sur sa peau
+fraîche. Il corrigea, toujours railleur sans gaîté:
+
+--Mettons de bénédictine qui vit dans le siècle et s’accommode des
+mœurs, des goûts, de l’esprit de son temps... Et l’avenir que vous vous
+préparez ainsi, volontairement, ne vous effraie pas?
+
+--Pourquoi m’effraierait-il? Je me donne à moi-même mon bonheur, je ne
+me l’enlèverai pas!
+
+--Soit; mais ce que vous voulez bien appeler aujourd’hui du bonheur ne
+vous suffira peut-être pas toujours...
+
+Elle se redressa inconsciemment; et, avec une imperceptible hauteur,
+elle jeta:
+
+--Je verrai bien, alors.
+
+--Oui, c’est vrai, vous verrez bien--et peut-être trop tard!... Ainsi,
+l’heure n’est pas encore venue.
+
+--L’heure?...
+
+Étonnée, elle levait vers lui des yeux qui interrogeaient.
+
+Mais, tout de suite, elle comprit, et ses sourcils se rapprochèrent.
+
+--Me permettrez-vous de vous dire que je vous trouve bien indiscret?
+
+--Pourquoi? fit-il, la regardant en face. Parce que j’émets l’opinion
+que vous n’avez pas encore trouvé votre maître?
+
+--Quelle perspicacité!... Eh bien! croyez, s’il vous convient, que
+j’attends encore l’heure, comme vous dites... l’entraînement de la
+passion... C’est bien cela, n’est-ce pas, que vous êtes désireux de me
+voir goûter?
+
+Une gaîté jeune flottait sur son visage, tandis qu’elle soulignait les
+mots avec une emphase moqueuse, ouvrant son éventail dont les paillettes
+étincelèrent.
+
+Oh! cette insolente quiétude de vierge sûre d’elle-même... Un désir
+jaillit en lui comme une flamme... Obtenir dans l’avenir, à n’importe
+quel prix, l’audacieuse et exquise créature; la sentir à son tour,
+vaincue, brisée par le terrible mal d’aimer... Il se souvint; jadis, sur
+la route d’Houlgate, quand elle marchait insouciante devant lui, épris
+follement, il avait connu déjà cette tentation insensée de la saisir
+dans ses bras pour la meurtrir de baisers, en lui murmurant, sur les
+lèvres, les mots qui font défaillir... Et devenue plus femme, elle était
+plus séduisante encore. D’un regard violent il enveloppa la peau
+veloutée comme un pétale de camélia, le visage mobile et fin, les yeux
+ardemment profonds, la bouche que nuls baisers n’avaient fanée,--il
+l’eût juré!--la forme modelée merveilleusement dans l’argile humaine que
+trahissait l’étroite ligne de la robe... Ah! aucune des créatures
+auxquelles, depuis des mois, il s’était tour à tour attaché dans une
+soif désespérée d’oubli, aucune ne l’avait enivré comme eût pu le faire
+cette vierge délicieuse. Le jour où elle aimerait, non seulement elle
+serait une incomparable amoureuse, mais aussi l’amie par excellence, la
+vraie compagne de la pensée, du cœur, de l’âme...
+
+Après elle, il répéta, droit devant elle:
+
+--L’entraînement de la passion! Vous en parlez comme une enfant joue
+avec le feu, sans le connaître! Si j’étais charitable, je vous
+souhaiterais, sans doute, de l’ignorer toujours, mais je ne suis pas
+charitable. A quoi bon mentir? Je désire, au contraire, par amour de la
+justice, que vous connaissiez un jour cette force de la passion dont
+vous riez, dédaigneuse; que vous soyez à votre tour vaincue par elle,
+vaincue à crier grâce!
+
+Elle eut de la main un geste léger qui l’arrêta. Elle ne souriait plus
+et se levait, les yeux presque graves.
+
+--Vous semblez vraiment me jeter une malédiction. Que savez-vous si je
+ne considérerai pas ma défaite comme un bienfait qui me fera paraître
+très pâle mon bonheur d’aujourd’hui?...
+
+--Je le souhaite de toute ma volonté.
+
+Ils se regardèrent, une seconde, jusqu’au fond de l’âme... Dans celle de
+Rozenne, elle devina tant de misère que son cœur de femme pardonna. Le
+sourire charmant reparut sur ses lèvres.
+
+--Ne soyez pas mauvais ainsi pour moi, sans que je l’aie mérité. J’ai si
+bonne envie que nous soyons de vrais amis! Nous sommes destinés à nous
+voir souvent si vous devenez le collaborateur de mon père... Et puis,
+maintenant, ramenez-moi en plein bal, car nous accaparons un peu le
+sanctuaire du flirt! Et Dieu sait pourtant que nous n’avons pas essayé
+ce jeu-là!
+
+Il n’eut aucun mouvement pour lui offrir son bras. Elle était pour lui
+l’incarnation même d’un éden où il n’entrerait pas; la conscience lui en
+était si douloureuse qu’il eût voulu ne l’avoir jamais revue... Et,
+pourtant, il éprouvait l’âpre désir de la retenir encore, de l’avoir
+ainsi, quelques minutes de plus, sous son seul regard, dans l’intimité
+de cette pièce paisible où se fondaient, très doux, le chant de
+l’orchestre et la senteur chaude des fleurs qui se mouraient dans l’air
+alourdi.
+
+Mais déjà elle écartait la portière qui fermait à demi la bibliothèque;
+et la rumeur du bal les enveloppa avec l’éblouissante clarté des grandes
+fleurs électriques qui ruisselait sur les épaules nues, avivant l’éclair
+des satins. Devant eux, dans la foule des couples, passait la petite
+Jacqueline de Tavannes, qui bostonnait toute rose, les paupières
+abaissées, les lèvres joyeuses, avec celui dont, secrètement, son jeune
+cœur faisait l’élu.
+
+France sourit de lui voir un air de petite fille sagement heureuse.
+Rozenne ne l’aperçut même pas; il pensait, impatient, que les règles de
+l’étiquette mondaine lui interdisaient de retenir davantage France
+Danestal... Alors, il souleva la portière, tandis qu’elle effleurait de
+ses doigts le bras qu’il se résignait à lui offrir...
+
+--Où désirez-vous que je vous conduise?
+
+Avant qu’elle eût répondu, une exclamation saluait leur réapparition.
+
+--Ah! mais voici notre artiste! Maître, il flirtait, et c’était avec
+votre fille!
+
+France tourna la tête et vit son père qui les regardait, elle et
+Rozenne, d’un air si surpris qu’elle se mit à rire.
+
+--Père, ne t’étonne pas autant!... M. Rozenne est pour moi une vieille
+connaissance que j’ai eu grand plaisir à retrouver... Il y a cinq ans,
+nous avons passé ensemble un mois bien gai à Villers. Je lui rends sa
+liberté aussitôt qu’il m’aura découvert un siège quelconque...
+
+--Bien, bien, très bien, petite fille. Monsieur, je vous attends ici
+pour que nous causions dès que vous aurez un moment à me consacrer...
+
+Avec quelques paroles courtoises, Rozenne s’était incliné; mais il n’eut
+pas la peine de chercher, pour France, la chaise demandée. Tout de
+suite, déjà, elle était entourée par ses danseurs qui venaient lui
+réclamer les valses promises. Alors, soulevant les doigts qu’elle avait
+laissés sur le bras de Rozenne, elle dit, et aux lèvres elle avait le
+sourire où voltigeait une ironie caressante:
+
+--Vous voyez que vous pouvez, sans scrupule, m’abandonner pour mon
+père... Au revoir, n’est-ce pas?
+
+Il eut une imperceptible hésitation. Dans ses yeux passa l’expression
+qu’elle ne s’expliquait pas, où il y avait quelque chose de violent et
+de dur. Puis, se courbant très bas, il répéta après elle:
+
+--Au revoir.
+
+
+
+
+III
+
+
+L’hiver semblait vraiment finir, chassé par un printemps frileux encore,
+que glaçaient parfois de brusques giboulées, mais pourtant déjà tiédi
+par les premiers soleils. Çà et là, une brume verte baignait les
+branches, et de la terre vivifiée commençaient à jaillir les jeunes
+pousses qui cherchaient la lumière du ciel encore pâle, d’un bleu
+fragile.
+
+France, dans le wagon qui l’emportait vers Amiens, où son beau-frère
+d’Humières venait d’être nommé, aspirait à pleines lèvres, la vitre
+abaissée, la brise très fraîche où flottaient les premières senteurs
+d’avril.
+
+Mais absorbée par une songerie que berçait le mouvement régulier du
+train, elle ne prenait point garde au renouveau tardif du pays picard
+dont les interminables plaines fuyaient, monotones, vers l’horizon.
+
+C’était la première fois, depuis cinq années, depuis leur commun séjour
+à Villers, qu’elle allait se retrouver à vivre intimement près de sa
+sœur. Et la même question qui, jadis, la troublait si fort, au moment de
+leur réunion à Villers, l’occupait de nouveau, anxieusement: Marguerite
+était-elle heureuse? Son généreux amour avait-il, comme elle l’espérait,
+transformé son léger époux?... Ou bien était-il demeuré l’être
+égoïstement frivole qui, tant de fois, avait révolté France, à Villers?
+
+Villers! ce nom qui traversait sa pensée en fit dévier le cours, y
+ramenant, par l’impérieuse association des idées, le souvenir de Claude
+Rozenne, devenu si différent, lui, de ce qu’il était cinq ans plus tôt.
+Elle l’avait revu souvent depuis deux mois; et chacune de leurs
+rencontres avait avivé en elle l’impression de la première heure, quand
+elle avait causé avec lui chez les de Tavannes. Avec le Rozenne de
+jadis, il semblait n’avoir de commun que son sens délicat et si aiguisé
+des choses de l’art et des lettres. Il illustrait décidément les poèmes
+de Robert Danestal; et cela, avec une telle intuition du caractère de
+l’œuvre, qu’elle eût aimé le voir s’occuper de même de ses poésies à
+elle...
+
+Mais elle ne lui en avait rien dit, car leurs rapports n’avaient pas
+repris le caractère de sympathie joyeuse et confiante qui les avait
+rapprochés à Villers. Elle était trop femme pour n’avoir pas l’intuition
+qu’elle l’intéressait comme autrefois; elle sentait son attention tendue
+vers elle, dès que les obligations de la vie mondaine les rapprochaient;
+mais, loin de la rechercher, il l’évitait; et si quelque circonstance
+les réunissait forcément, elle retrouvait vite, sous la correction polie
+des paroles, l’espèce de mordante et agressive rudesse dont elle avait
+été frappée, le soir au bal. Que lui avait-elle donc fait?... Gardait-il
+contre elle une mesquine rancune parce qu’elle avait jadis décliné sa
+capricieuse recherche, oubliée par lui tout le premier, d’ailleurs,
+comme l’avait prouvé son prompt mariage.
+
+S’irritait-il de la voir satisfaite d’une destinée qu’elle s’était
+créée, ne réalisant aucune des prédictions par lesquelles il répondait
+autrefois à ses déclarations de faire _seule_ son bonheur?...
+
+Mais quoi qu’il pensât, elle était toute prête à le lui pardonner,
+d’abord parce qu’il avait beaucoup de talent, et elle possédait pour les
+artistes des trésors d’indulgence; parce qu’il avait une intelligence
+largement ouverte à toutes les idées; surtout, enfin, parce qu’elle
+devinait en lui une blessure très douloureuse dont il n’était pas guéri,
+s’il devait l’être jamais.
+
+De là, sans doute, le pessimisme railleur et amer dont toutes ses
+paroles semblaient imprégnées; de là, ses brusques sautes d’humeur qui,
+tour à tour, faisaient de lui un étincelant causeur et un homme morose
+et silencieux, indifférent à toute conversation.
+
+D’instinct, elle était désormais certaine qu’il avait souffert par sa
+femme de façon inoubliable... Mais comment?... Tous l’ignoraient. Jamais
+il n’avait une allusion à sa qualité d’homme marié, et il menait, au
+contraire, une vraie vie de garçon, terriblement folle. France avait
+entendu conter sur lui plusieurs historiettes qui eussent, à ce sujet,
+édifié même de moins éclairées, et elle savait à merveille quel nom de
+très belle comédienne on accolait invariablement au sien.
+
+Donc, il était pareil à la majorité des autres hommes. Alors pourquoi
+est-ce que, tout à la fois, il l’intéressait et l’irritait? pourquoi
+chacune de leurs rencontres éveillait-elle en son esprit l’involontaire
+curiosité de pénétrer le mystère de sa transformation? curiosité dont
+elle s’irritait toutes les fois qu’elle en prenait conscience.
+
+Et de nouveau elle eut un petit froncement de sourcils, quand une
+secousse plus brusque du train la rappela soudain à elle-même. Alors
+elle fit un geste d’épaules comme pour rejeter loin d’elle le souvenir
+même de Claude Rozenne.
+
+Amiens, maintenant, était proche, tout proche. Le train filait entre les
+terres basses, découpées de menus canaux... Puis apparurent les
+premières maisons des faubourgs, aux briques enfumées. Après, ce fut la
+lourde masse de la gare. Et la machine, bruyamment, s’engagea sous la
+voûte noircie, entre les quais dont elle faisait frémir l’asphalte.
+
+Aussitôt les portières s’ouvrirent, déversant le flot des voyageurs.
+France, entraînée par le mouvement général, se glissa alertement à
+travers la foule qui s’engouffrait sous la porte de sortie; et, soudain,
+un sourire heureux lui monta aux lèvres, car elle apercevait le cher
+visage de sa sœur qui lui souhaitait la bienvenue, avant même que la
+douce voix eût dit avec un accent de tendresse:
+
+--Ah! France! petite France! te voilà, pour de bon!... Jusqu’à la
+dernière minute, j’ai eu peur d’une dépêche m’annonçant que tu renonçais
+à venir.
+
+--Que je renonçais... pourquoi? mon Dieu...
+
+--Parce qu’il me semblait que notre province et notre modeste petit
+intérieur n’avaient rien de bien attirant!
+
+--Marguerite, si tu dis de pareilles folies, je reprends le train tout
+de suite et je refile vers Paris... Je suis tellement contente de me
+retrouver avec toi et les enfants! Est-il possible que ce soit Bob, ce
+grand garçon? Veux-tu embrasser tante, mon chéri?
+
+Un peu timide, le petit s’approcha; puis, tout de suite conquis, il
+glissa sa menotte ronde sous les doigts effilés de la jeune fille dont
+André d’Humières venait de serrer chaleureusement la main.
+
+--André, dit la jeune femme, tu vas, n’est-ce pas? t’occuper des bagages
+de France. Nous rentrons en avant parce que je ne veux pas laisser les
+deux petites seules longtemps avec leur bonne. Ah! France, je vais
+pouvoir te présenter ta filleule!
+
+--Enfin! enfin! Il me semblait, Marguerite, que jamais le moment de
+notre réunion n’arriverait! Il me faut vraiment, pour ne pas croire que
+je le rêve encore une fois, sentir la main de Bob et voir tes chers yeux
+et ton sourire. Que c’est donc bon d’être ici!
+
+Une telle allégresse chantait dans son accent, que la jeune femme eut
+vers elle un regard presque reconnaissant, heureuse de cette joie qui
+lui montrait, toujours si vivante, la tendresse de sa jeune sœur. Et,
+leurs deux cœurs soudain rapprochés, elles se mirent à causer avec une
+intimité joyeuse.
+
+Elles avaient laissé derrière elles une large rue qui s’ouvrait devant
+la gare, animée par la course incessante des tramways; et elles
+marchaient dans la paisible allée d’un boulevard où les croisaient de
+rares promeneurs qui, invariablement, se retournaient pour regarder la
+jolie inconnue dont Mme d’Humières était accompagnée. Marguerite,
+distraite de sa causerie par le salut d’un passant, s’en aperçut tout à
+coup et, gaiement, lança:
+
+--France, demain le tout-Amiens va savoir ton arrivée en nos murs et
+Dieu sait les visites que j’aurai, en ton honneur, mardi, quand pour la
+première fois, je vais ouvrir, à mon tour, mon salon, mon petit salon!
+
+--Si petit que cela?... Je croyais qu’en province on avait tant de
+place!
+
+--Quand on peut largement payer cette place, oui... Mais... mais ce
+n’est pas tout à fait notre cas. Tu vas juger de l’exiguïté de notre
+_home_; nous arrivons...
+
+Elles s’étaient engagées dans une paisible petite rue qui s’élevait en
+pente douce pour finir brusquement sur un large horizon de ciel.
+
+France demanda, étonnée:
+
+--N’y a-t-il plus de maisons par là?
+
+--Non, de ce côté, ce sont les champs... Et ce m’est bien précieux pour
+mes trois poussins qui, grâce à ce voisinage, peuvent conserver leur
+bonne mine. Ah! te voici chez toi, chérie, dans un bien modeste logis de
+gens pas fortunés du tout, qui, pour tout luxe, ne peuvent te donner que
+de l’affection.
+
+--Marguerite, ma chère, bien chère grande sœur, que pourrais-tu m’offrir
+de meilleur!
+
+Mme d’Humières sourit, ouvrit la porte étroite, et dans la pénombre d’un
+petit vestibule dallé, donnant sur un jardin, France aperçut une
+fillette toute menue, qui trottinait vers Marguerite, tandis qu’une
+bonne, sortant de la cuisine, apparaissait, un poupon dans les bras.
+
+--Tes nièces, France, dit la jeune femme avec un regard ravi; et prenant
+le bébé, elle ajouta:
+
+--Ta filleule! Tu peux en être fière, tu sais, car elle est un des plus
+beaux bébés d’Amiens. Ne te moque pas de mon orgueil, je suis sa
+nourrice!
+
+Sa voix avait le même accent de gaieté que France ne lui entendait pas
+jadis. Évidemment, sa triple maternité lui était un bonheur qui eût
+suffi peut-être à lui tenir lieu de tout autre. Son univers, ce devait
+être vraiment ces trois petites créatures qui transfiguraient, pour
+elle, le modeste logis, arrangé certes avec goût, mais où mille détails
+révélaient une envahissante présence d’enfants: joujoux tombés dans un
+coin, brassières de tricot dans la corbeille à ouvrage, petits manteaux
+suspendus aux patères du vestibule.
+
+Chacun d’un côté de leur mère, les deux aînés, Bob et Étiennette,
+semblaient résolus à ne pas la quitter; même, la main de la petite fille
+tenait ferme les plis de la robe de la jeune femme qu’elle ne lâcha pas,
+quand Mme d’Humières, le bébé toujours dans les bras, s’engagea dans
+l’escalier pour guider sa sœur.
+
+--Ta filleule est très sage la nuit, France. J’espère qu’elle ne
+t’éveillera pas, car ta chambre n’est pas loin de la nôtre. Chérie,
+j’aurais voulu te bien mieux installer; mais, du moins, c’est avec tout
+mon cœur que je t’accueille dans cette humble petite pièce.
+
+--Oh! Marguerite, comme je vais y être bien près de toi! Si bien que le
+courage me manquera pour retourner à Paris.
+
+Un sourire de malice, un peu mélancolique, passa sur les lèvres de la
+jeune femme.
+
+--Malheureusement pour nous, ce n’est pas à craindre... Tu te lasseras
+bien vite de la monotonie de notre vie provinciale!... Maintenant, il me
+faut te laisser un instant, car j’entends mon unique camériste qui me
+réclame. Quand tu auras ôté tes affaires, viens me retrouver en bas,
+petite France, ou appelle-moi...
+
+Elle prit la main d’Étiennette et disparut, le bébé toujours blotti
+contre elle.
+
+France entendit son pas s’éloigner dans l’escalier. Ce fut, au
+rez-de-chaussée, un bruit de voix; puis le silence se fit, silence dans
+la maison, silence dans la rue où ne circulait nul passant.
+
+--Que c’est calme ici! calme à donner le spleen ou la paix!
+murmura-t-elle, saisie de cette complète absence de vie qui la
+stupéfiait au sortir de son fiévreux Paris.
+
+Tout à coup, il lui semblait en être si loin, jetée dans une atmosphère
+étrangère où son âme ne se reconnaissait pas.
+
+Elle se rapprocha de la fenêtre. Sa chambre s’ouvrait sur le jardinet où
+de petits parterres s’étendaient, dans des bordures de buis, autour
+d’une pelouse minuscule. Sur la terre brune, les premières pousses
+pointaient et leurs vagues senteurs s’épandaient dans l’air vif. Par
+delà les murs du jardin, elle aperçut d’autres jardins paisibles, aux
+branches encore nues, découpées sur le ciel rose du couchant. Puis, plus
+loin, c’était l’infini des champs qui s’allongeaient jusqu’à l’horizon,
+plaine sans fin, pareille à l’étendue déserte de quelque falaise. Très
+haut, les premières hirondelles voletaient éperdument; et, dans la
+douceur du crépuscule, une claire sonnerie de cloches tintait sans
+relâche, car le lendemain était un dimanche. D’une église à l’autre, les
+carillons, vibrant à pleine volée, semblaient se répondre, hymne
+joyeusement pur que recueillait l’âme de France, son âme impressionnable
+d’artiste et de poète.
+
+Et des vers, aussitôt, chantèrent confusément dans sa pensée, évocateurs
+des sensations imprécises qu’éveillaient en elle ces voix musicales des
+cloches, dans le jour finissant... Elle entendit son beau-frère qui
+rentrait et appelait dans le jardin:
+
+--Marguerite!... Où es-tu, chérie?
+
+«Chérie!» L’appellation caressante la frappa. Avec le temps enfin, en
+était-il venu à comprendre quel trésor était sa jeune femme?... Alors,
+Marguerite pouvait être heureuse, malgré ses abominables soucis de
+ménagère, ses tracas d’argent, ses préoccupations maternelles?...
+
+France entendit le rire de sa sœur, puis son exclamation:
+
+--André, puisque tu as oublié ma commande au pâtissier, il faut que tu
+ailles vite chercher mes brioches; Léonie n’a pas le temps d’y courir.
+
+De la fenêtre, France jeta gaiement:
+
+--Marguerite, ne dérange pas André. Nous ne sommes pas gourmands et nous
+attendrons à demain pour croquer tes brioches.
+
+--Oh! non, tante France, pas demain, ce soir! cria Bob avec un tel élan
+que tous se mirent à rire.
+
+--Alors, c’est moi qui irai à la recherche des brioches, dit France.
+
+--Mais tu ne sais pas le chemin...
+
+--Eh bien! j’emmènerai Bob qui me conduira.
+
+--Et pour conduire Bob et sa tante, voulez-vous, France, accepter le
+papa de Bob? proposa André d’un ton de bonne humeur. Descendez vite, je
+serai très flatté de vous faire faire votre première promenade
+amiénoise.
+
+En hâte, elle rattacha sa veste et descendit dans le petit vestibule où
+l’attendaient son beau-frère et Bob, déjà sur le seuil de la porte, ravi
+de la promenade inattendue.
+
+Le retenant, tandis qu’André recevait les instructions de Marguerite,
+elle regardait dans la rue solitaire, qu’un unique passant traversait
+d’un pas vif. Et une exclamation alors lui échappa:
+
+--Oh! c’est singulier comme cet Amiénois a l’allure de Claude Rozenne!
+
+--Qu’est-ce donc qui vous étonne, France? interrogea son beau-frère qui
+se rapprochait.
+
+--La ressemblance de silhouette d’un de vos compatriotes actuels avec un
+de nos amis, Claude Rozenne, l’artiste qui illustre les poèmes de mon
+père.
+
+--Claude Rozenne... Je me rappelle ce nom vaguement...
+
+--Il y a cinq ans, il était à Villers en même temps que nous.
+
+--Ah! parfaitement; je me souviens. Un grand garçon très chic qui vous
+faisait la cour...
+
+--André! quelle imagination rétrospective!... Tenez-lui la bride, car,
+depuis Villers, Claude Rozenne a pris femme!
+
+Il n’insista pas et, devisant avec la jeune fille, il la conduisit vers
+la ville que dominait la flèche aérienne de sa vieille cathédrale.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Trois jours s’étaient écoulés.
+
+France, maintenant, connaissait la physionomie d’un dimanche en
+province. Une sortie de messe d’onze heures qui offrait aux toilettes
+amiénoises l’occasion de se produire, et qui lui avait valu à elle-même
+un succès de curiosité. Puis, dans l’après-midi, quelques tours sur les
+grands boulevards baignés de soleil, où les promeneurs circulaient dans
+leurs atours du dimanche. Et, avant de regagner les hauts quartiers où
+s’abritait le petit foyer de Marguerite, une première visite à la
+cathédrale; une visite exquise au jour baissant, alors qu’un dernier
+reflet du couchant empourprait les verrières, que l’ombre envahissait
+les allées et, autour de la vaste nef, les chapelles où, devant l’autel,
+tremblait la flamme de quelques cierges.
+
+Combien, volontiers, elle fût demeurée dans la grande basilique
+silencieuse où flottait encore le parfum d’encens d’une cérémonie
+achevée! Mais il eût fallu qu’elle fût seule, et André l’accompagnait,
+Marguerite rentrée auprès de ses petites filles qu’elle devait garder
+tandis que l’unique servante s’affairait dans les préparatifs du repas
+du soir. Et France ne s’attarda pas dans la cathédrale, pensant à sa
+sœur dont, tout bas, elle plaignait l’esclavage de toutes les minutes.
+
+Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis qu’elle se trouvait
+auprès de la jeune femme; et elle savait déjà quelle vie de complet
+dévouement aux siens était l’existence de sa sœur.
+
+Et aussi quelle vie de ménagère aux prises, sans cesse, avec les
+difficultés de tout petits revenus, la lourde charge de trois enfants à
+élever, le soin d’une maison qui devait offrir aux visiteurs une
+physionomie coquette et confortable... Aussi combien fallait-il que
+Marguerite se prêtât, sans compter, à toutes les tâches, même les plus
+humbles; des tâches tellement multiples que France, observatrice
+discrète et aimante, était, tout à la fois, remplie d’admiration pour la
+vaillance si simple de sa sœur et révoltée de lui voir dépenser ainsi,
+en vulgaires besognes, toutes les belles heures de sa jeunesse. Quel
+temps lui restait-il pour cette vie intellectuelle et artistique qui
+semblait aussi indispensable à France que l’air pour respirer? Tout
+juste, elle avait le temps de parcourir, dérangée par les enfants, une
+revue ou un journal; d’écouter, l’aiguille en main, la lecture qu’André
+offrait de lui faire, car lui, avait des loisirs pour se distraire.
+
+Jadis, Marguerite jeune fille adorait les occupations littéraires autant
+que France elle-même. Mais, sans doute, elle avait fait ce sacrifice
+comme tant d’autres. La veille même, comme France, incidemment, lui
+parlait d’un livre qui venait de paraître, elle avait répondu, avec son
+charmant sourire:
+
+--Ne me demande pas si je connais tel ou tel ouvrage. Il n’existe plus
+pour moi aujourd’hui que deux auteurs: Robert Danestal et Francis Danes.
+Les autres, hélas! je n’ai plus le temps de les lire... Il est si rare
+que j’aie le loisir même d’ouvrir un volume, maintenant, qu’il me semble
+goûter au fruit défendu quand cela m’arrive par hasard.
+
+--Et tu peux ainsi te passer de lire, Marguerite? avait involontairement
+laissé échapper France.
+
+--Chérie, il faut bien que je m’en passe! Les mamans, tu verras cela un
+jour, les mamans doivent lire surtout la vie de leurs tout petits!
+
+Et raccommoder leurs affaires, les promener, leur donner la becquée, les
+faire jouer, voire même leur apprendre à lire... De plus, être la
+compagne d’un mari qui, d’instinct, ne goûtait que les coquettes femmes
+du monde, pomponnées, parfumées, et qu’il fallait savoir garder tout en
+étant, par la force des choses, une humble ménagère, obligée à des
+prodiges d’économie qui devaient être dérobés à la maligne clairvoyance
+du monde...
+
+Et de ces responsabilités de toute sorte, dont la seule idée réveillait,
+chez France, l’ivresse de son indépendance, était fait le bonheur de
+Marguerite!
+
+Très sincèrement, la jeune femme semblait satisfaite de son sort,
+pourtant; heureuse de se dévouer à ses enfants, au mari à qui elle
+gardait le fervent amour qu’elle avait jadis offert à son fiancé.
+
+Mieux qu’autrefois, il paraissait avoir conscience du prix d’une telle
+affection, prendre souci de la reconnaître un peu, s’efforcer d’alléger
+la tâche de la jeune femme. Comme elle l’avait rêvé, par la puissance de
+sa tendresse lui révélait-elle, insensiblement, l’idéale conception du
+mariage?
+
+Cela, c’était une belle œuvre que comprenait l’âme ardente de France!
+Mais à elle, il eût semblé impossible de donner son amour à un homme
+qu’elle ne se fût pas senti supérieur, de faire de lui son maître, si
+elle connaissait la nécessité de le garder et de le soutenir pour qu’il
+marchât sans mesquine défaillance.
+
+Ah! quel mystère c’était un cœur de femme! Et savait-elle ce que la vie
+ferait du sien? La veille, à cette messe où elle était allée avec
+Marguerite, elle avait entendu un vieux prêtre enseigner que chacun doit
+chercher sa voie... Se trompait-elle donc en croyant avoir trouvé celle
+qui devait assurer son bonheur?...
+
+Vaguement, elle songeait à toutes ces choses, pendant que, dans le
+tranquille petit jardin, elle surveillait les jeux de Bob et
+d’Étiennette, afin de donner un peu de liberté à sa sœur, retenue dans
+la maison. A une fenêtre, la jeune femme apparut et, une seconde, en
+silence, elle considéra France qui, son livre tombé sur ses genoux,
+regardait dans l’azur pâle du ciel d’avril. Puis, tendrement, elle lui
+jeta:
+
+--France, ma chérie, j’ai une peur terrible que tu ne t’ennuies dans ma
+calme province!
+
+France leva, en souriant, la tête vers la fenêtre où s’encadrait la tête
+blonde de la jeune femme.
+
+--Marguerite, tu me calomnies! Je me sens déjà, au contraire, une vraie
+âme de provinciale.
+
+--Tu en es sûre?
+
+--Dame, il me semble...
+
+--Eh bien! tu vas être mise à l’épreuve bien vite. Aujourd’hui, je dois
+recevoir pour la première fois, et j’ai tant fait de visites depuis mon
+arrivée ici que, fatalement, le nombre des visiteuses va être
+abondant...
+
+--Si abondant que cela? laissa échapper France, la mine un peu effrayée.
+
+--Très abondant, ne t’illusionne pas, ma chère petite sauvage, d’autant
+plus qu’il va se mêler à l’affaire un vif sentiment de curiosité à ton
+endroit. Tu es une façon de femme célèbre, ma chérie. A l’heure
+actuelle, sûrement le tout-Amiens qui va m’honorer de ses relations sait
+que j’ai chez moi une jeune personne extrêmement chic, poétesse,
+compositeur, qui mérite d’être vue de près.
+
+--Marguerite, tais-toi, je t’en supplie! Tu vas me faire sauver avec
+André et les petits dans les champs pour toute l’après-midi!
+
+--Du tout, du tout, tu m’aideras à recevoir, toi qui es une personne
+d’expérience. Mais je bavarde et il me faut aller fleurir le salon.
+
+--Laisse-moi faire; par la fenêtre ouverte, je surveillerai très
+facilement les enfants; et tu sais que je m’entends à arranger les
+fleurs!
+
+Elle s’y entendait si bien que toutes les visiteuses qui, avec ensemble,
+affluèrent quelques heures plus tard dans la petite pièce,
+s’avouèrent--avec plus ou moins de bonne grâce--que peu de luxueux
+salons avaient meilleur air que celui de la «jeune Mme d’Humières...».
+Et comme celle-ci était une femme du monde accomplie, sachant mettre
+chacune sur son sujet favori, elle fut, ce jour-là, sacrée «une
+charmante Parisienne».
+
+France, habillée avec cette simplicité d’une élégance si personnelle
+dont elle avait le secret, l’aidait de son mieux; mais, en dépit de sa
+bonne volonté, une énervante sensation d’ennui s’emparait d’elle peu à
+peu, devant ce défilé d’inconnues, banales la plupart, qui toutes
+disaient les mêmes paroles quelconques de politesse, racontaient les
+mêmes menues histoires de la ville et, invariablement, parlaient de la
+kermesse de charité qui se préparait pour le mois de mai, dont les
+préparatifs occupaient fort la société amiénoise.
+
+Une grosse dame, haute en couleur, qui était une des dames patronnesses
+et s’en montrait ravie, dit à France, d’un air entendu:
+
+--J’ai pensé que nous pourrions peut-être obtenir, pour notre concert,
+un programme illustré par Claude Rozenne, en chargeant sa mère de la
+négociation. Il paraît qu’il est un grand artiste!
+
+Une curiosité, brusquement, cingla l’indifférence de France. Dans son
+souvenir, jaillissait l’image du promeneur entrevu le jour de son
+arrivée... Elle demanda:
+
+--Est-ce que la famille de M. Rozenne habite Amiens?
+
+--Sa mère, oui, depuis bien des années, déjà. Elle est Amiénoise,
+d’ailleurs. Mais lui, Claude, y vient fort peu, et seulement en passant,
+depuis son malheur.
+
+Un tressaillement secoua les nerfs de France. Jamais, jusqu’à cette
+heure, elle n’avait eu le désir bien précis de savoir quel douloureux
+secret semblait enfermer désormais la vie de Claude Rozenne. Comme sous
+un choc mystérieux, ce désir, tout à coup, s’avivait en elle, si
+impérieux que ses lèvres prononcèrent, interrogatives, avant que sa
+volonté les eût closes:
+
+--Depuis son malheur?
+
+--Mais oui... Est-ce que vous ne savez pas?... Pourtant vous le
+connaissez...
+
+--Je l’ai rencontré, il y a cinq ans, à Villers.
+
+--Avant son mariage... Son lamentable mariage!...
+
+France resta muette, s’interdisant une question. Mais ses yeux
+parlaient, tandis qu’autour d’elle les propos se croisaient; et la
+vieille dame, enchantée de son air d’intérêt, se pencha un peu et lui
+expliqua:
+
+--Vous avez peut-être entendu dire qu’à Florence il s’était toqué d’une
+Anglaise très belle et très riche, qui y passait l’hiver avec une
+parente. Eh bien! cette Anglaise était d’une famille de fous. Elle s’est
+gardée d’en rien dire. Cet absurde Claude, aveuglé par sa passion, ne
+s’est pas renseigné. Il a épousé la personne, là-bas, à l’étranger. Et
+un an après, à la naissance d’un enfant, la crise a éclaté. Elle aussi
+est folle... Et inguérissable, m’a dit Mme Rozenne.
+
+Sans en avoir conscience, France avait pâli, le cœur frémissant d’une
+infinie pitié pour Rozenne. Sa sœur l’effleura d’un coup d’œil surpris,
+un peu inquiète. France ne s’en aperçut pas. Les prunelles ardemment
+attentives, elle demandait encore:
+
+--Et l’enfant, il est mort?
+
+--Mais non, il vit. Sa grand’mère l’élève ici, à Amiens. C’est un pauvre
+petit bonhomme très délicat. Mais jusqu’ici, il semble avoir sa raison.
+
+--Et... la mère?
+
+--Sa parente l’a remmenée en Angleterre, dans son château, à moins
+qu’elle ne soit dans quelque maison de santé. Je ne sais au juste.
+Jamais Claude ni sa mère ne parlent d’elle. Même, beaucoup de personnes,
+ici, croient qu’elle est morte. Mais je suis sûre que non... Claude,
+alors, ne serait pas si sombre! Le fait est que c’est épouvantable de se
+trouver ainsi lié à une folle.
+
+Ah! oui, épouvantable!... Mais France n’eut pas à répondre à la bavarde
+vieille dame; de nouvelles visiteuses entraient dans le salon exigu, si
+bien que quelques personnes se levèrent et prirent congé.
+
+--France, veux-tu offrir une tasse de thé à ces dames? demanda
+Marguerite.
+
+France obéit aussitôt, avec l’impression vague qu’elle allait échapper à
+un cauchemar... Mais non, elle n’avait pas rêvé. Pour s’en convaincre,
+il lui suffisait de regarder le visage animé de la grosse dame qui
+venait, si aisément, de lui raconter la triste aventure conjugale de
+Claude Rozenne et n’y pensait déjà plus, occupée de nouveau à parler de
+la kermesse.
+
+Un irrésistible désir saisissait France de s’échapper du salon; d’avoir
+quelques minutes au moins de solitude pour se reprendre, pour réagir
+contre l’impression d’angoisse éperdue dont l’avait bouleversée la
+révélation du lamentable roman de Rozenne. Mais c’était impossible; elle
+était prisonnière dans la petite pièce dont la porte s’ouvrait de
+nouveau; cette fois, devant un homme jeune,--d’une trentaine
+d’années,--vêtu avec un soin correct, l’air provincial. Il avait des
+traits réguliers, une physionomie intelligente, douce et un peu
+froide...
+
+Profondément, il s’inclina devant la jeune femme qui lui tendait la main
+et disait, l’accueillant d’un sourire:
+
+--Comme c’est aimable à vous, si occupé, de venir me voir!... France, je
+te présente M. Albert Chambry, un très bon ami d’André qu’il a retrouvé
+à notre arrivée ici... Ma sœur, Mlle Danestal.
+
+Le jeune homme salua de nouveau; et, volonté ou hasard, prit une chaise
+voisine de celle de France qui, la pensée distraite, avait à peine
+entendu les paroles de sa sœur...
+
+Mais, tout de suite, Albert Chambry, avec une politesse courtoise,
+entamait la conversation par une question banale:
+
+--Vous êtes depuis peu à Amiens, je crois, mademoiselle?
+
+--Depuis trois jours.
+
+--Et vous n’avez pas déjà la nostalgie de l’atmosphère parisienne?...
+Notre ville doit être tellement morte, pour une femme habituée à une
+existence remplie de distractions...
+
+--Vous voulez dire une femme mondaine? Je le suis si peu, que vraiment
+ce n’est pas la peine d’en parler.
+
+--C’est vrai, vous êtes beaucoup mieux et plus...
+
+Elle le regarda, surprise. Il sourit et sa physionomie s’anima:
+
+--Votre réputation de poète vous a précédée, mademoiselle.
+
+--Par les soins de mon beau-frère.
+
+--Avant qu’il m’eût révélé la véritable personnalité de Francis Danes,
+j’avais remarqué, dans la dernière Revue, des vers dont l’inspiration
+m’avait donné le très vif désir de connaître le poète qui les avait
+écrits.
+
+--Ah! vraiment?... pourquoi? interrogea-t-elle machinalement, tant sa
+pensée demeurait obsédée de la révélation qui venait de lui être
+faite...
+
+--Parce qu’il me semblait tout à fait sincère dans sa pitié pour les
+humbles... Et c’est chose très rare chez les auteurs qui, les trois
+quarts du temps, ne font que de la littérature sur ce chapitre.
+
+--Croyez-vous?... dit-elle saisie d’un impérieux désir d’échapper à la
+hantise du souvenir de Rozenne.
+
+--Autant du moins que j’ai pu en juger, car j’ai peu de loisirs pour
+lire les poètes. Je suis un homme d’affaires. Avec mon frère aîné, je
+dirige une des plus importantes filatures du département. Et c’est une
+tâche très absorbante.
+
+--Et intéressante?
+
+--Intéressante... A vous, mademoiselle, elle semblerait sans doute
+insipide... Mais il ne saurait en être de même pour ceux qui en
+connaissent les moindres rouages. De plus, elle me fournit de très
+utiles documents pour des études sur les questions ouvrières qui
+m’occupent beaucoup. C’est un problème si grave aujourd’hui!
+
+--Oui, bien grave, je crois, dit France devenant attentive.
+
+Pour la première fois de l’après-midi, son esprit trouvait où se prendre
+dans la conversation; et c’était pour elle un plaisir dont elle savait
+gré à cet étranger. Sans doute, il sentit quelle intelligente sympathie
+il trouvait dans cette pensée de femme, car il expliqua, avec une sorte
+d’abandon qui ne devait pas lui être familier:
+
+--Vous ne sauriez croire quelles natures on trouve dans ce peuple
+d’ouvriers!... Certes, il y en a de misérables, de vicieuses; mais il
+s’en rencontre aussi qui ont une véritable valeur morale... Tenez...
+
+Rapidement, il lui citait des faits qu’il contait bien, presque trop
+bien, avec une parole facile d’avocat, comme il eût parlé devant un
+auditoire. Mais ce qu’il disait--en somme--était observé, senti; et,
+s’animant un peu à le dire, il sortait de sa froideur correcte,
+légèrement compassée... Cette froideur, dissipée peut-être, sans qu’il
+en eût conscience, par la chaude clarté du regard bleu. France, à son
+tour, l’interrogeait sur la destinée des femmes ouvrières, voulant
+savoir ce qu’il y avait de vrai, rigoureusement, dans les études écrites
+à leur sujet, pour lesquelles elle s’était passionnée, à la suite de sa
+philanthrope amie, Suzan Mackley.
+
+Bien volontiers il répondait à une curiosité qui le stupéfiait chez
+cette jeune fille; car elle lui semblait ne devoir être qu’une créature
+de luxe. Par quel phénomène, éprise de poésie, de musique, comme il
+savait qu’elle l’était, pouvait-elle, cependant, s’intéresser si
+vivement à la sombre prose d’humbles existences?... Une telle femme ne
+ressemblait à aucune qu’il eût encore rencontrées; et si peu romanesque
+qu’il fût, il se félicita d’avoir eu, ce jour-là, l’inspiration d’aller
+présenter ses devoirs de politesse à Mme d’Humières.
+
+Mais, soudain, un mouvement parmi les visiteuses coupa net sa
+conversation avec France, que sa sœur appelait d’un signe. Et alors,
+seulement, à sa grande confusion, il s’aperçut que lui, si soucieux
+toujours de l’étiquette, avait totalement oublié les personnes présentes
+en causant avec Mlle Danestal. Quelles conclusions allaient en être
+tirées!... Et une irritation contre lui-même troubla son calme habituel,
+tandis qu’il s’appliquait à réparer sa faute en se mêlant à la
+conversation générale.
+
+Mais malgré lui, son regard allait encore par instants chercher France
+Danestal, assise maintenant à l’autre extrémité de la pièce. Elle ne
+causait plus avec son animation charmante, et il y avait le reflet de
+quelque pensée absorbante dans le regard distrait qu’elle attachait sur
+les hôtes de sa sœur. Quand il s’inclina profondément devant elle, pour
+prendre congé, elle ne paraissait plus se souvenir qu’elle s’était
+intéressée à causer avec lui et, avec un regret singulier, il la sentit
+lointaine...
+
+
+
+
+V
+
+
+C’était un joli matin clair et la Somme luisait au soleil, creusée
+d’étincelants sillons quand, lourdement, descendait vers la ville
+quelque large bateau plat qui s’éloignait entre les rives poudrées par
+la floraison blanche des cerisiers.
+
+--Quelle bonne promenade! s’écria France. Toute rose, elle revenait
+d’une course sur le chemin de halage avec son beau-frère et Bob, ses
+deux fidèles cavaliers.
+
+--Comme il est dommage que Marguerite n’ait pu nous accompagner!... Il
+fait délicieux!
+
+Avec des lèvres gourmandes, elle humait l’air tiède où le voisinage de
+la Somme mettait une senteur fraîche; et, une seconde, elle s’arrêta,
+ravie, à considérer cette souriante aurore du renouveau. Ce paysage
+lumineux, si proche de la ville, ce n’était pas tout à fait la campagne;
+mais pour une Parisienne, cependant, c’était presque cela...
+
+--Si vous voulez, France, nous pouvons ne pas rentrer encore, proposa
+André, qui se plaisait fort à promener sa jeune belle-sœur.
+
+--Oh! oui, tante, restons en route, appuya Bob bondissant comme un jeune
+chevreau.
+
+Mais elle pensa que, peut-être, elle pouvait être utile à Marguerite en
+revenant sans tarder; et elle ne se laissa pas séduire par la
+proposition d’André. Tous trois alors, d’une allure flâneuse d’êtres
+épanouis par l’allégresse printanière, ils regagnèrent le paisible
+quartier où les passants se comptaient. Dans la rue qu’ils suivaient,
+seule une vieille servante marchait, tenant par la main un tout petit
+garçonnet, presque un bébé, quatre ans à peine, qui avançait près
+d’elle, trop sage, d’une allure lente et fatiguée. Quand il passa près
+de France, elle le vit frêle, pâle, avec de grands yeux dont le regard
+était vague, un petit visage nerveusement contracté... Et une fugitive
+idée courut dans son esprit:
+
+--Peut-être est-ce le fils de Claude Rozenne?...
+
+Instinctivement, elle regarda vers les maisons closes... L’une d’elles,
+peut-être, abritait l’homme dont, la veille, on lui avait raconté la
+triste destinée...
+
+La pensée encore une fois rejetée vers lui, elle n’entendait plus le
+joyeux bavardage de Bob qui trottinait près d’elle... Soudain, elle
+s’arrêta saisie. Dans le cadre d’une grand’porte ouverte, parlant à une
+femme âgée qui semblait l’accompagner, il y avait Claude Rozenne...
+C’était bien lui!... Elle n’était pas trompée par une ressemblance...
+
+Une involontaire exclamation lui échappa. Rozenne entendit. Il regarda:
+
+--Oh! Mlle Danestal!
+
+Elle aurait été quelque tragique apparition qu’il ne l’eût pas
+considérée avec plus de stupeur et d’angoisse... Ce ne fut d’ailleurs
+qu’une seconde.
+
+La vie avait dû lui apprendre à se maîtriser...
+
+Avant que France eût fait même un mouvement pour reprendre son chemin,
+il s’était découvert, et, s’avançant, il s’exclamait d’un accent de
+politesse dont elle distingua l’altération:
+
+--Quelle surprise de vous voir ici!... Vous êtes à Amiens en touriste?
+
+--Du tout, j’y suis en séjour chez ma sœur, Mme d’Humières.
+
+--Madame votre sœur habite Amiens?
+
+--Mon beau-frère y a été nommé récemment.
+
+Du geste, elle indiquait André que, dans son désarroi, Rozenne n’avait
+pas remarqué.
+
+Les regards des deux hommes se croisèrent tandis que dans leur esprit
+s’élevait le confus ressouvenir du passé qui, jadis, les avait
+rapprochés. France sentit combien était forcé le sourire de bienvenue de
+Rozenne. Sûrement il pensait que par l’inévitable force des choses elle
+allait apprendre--si elle ne le connaissait déjà!--son lugubre secret,
+et il en souffrait...
+
+Avec un désir instinctif de le distraire de sa pensée, elle reprenait,
+souriant un peu:
+
+--Je ne vous savais pas ici... Je vous croyais voyageant au loin...
+Depuis quinze jours, vous vous êtes fait invisible!
+
+--J’étais venu travailler dans le calme... sans pareil!... d’une maison
+de province, auprès de ma mère...
+
+Et il eut un mouvement vers la vieille dame qui était demeurée dans le
+vestibule, occupée à examiner des plantes vertes, et que son nom
+prononcé ramenait tout à coup vers le groupe, arrêté à sa porte.
+
+--Voulez-vous me présenter à madame votre mère, dit France délicatement,
+car elle lisait une question dans les yeux de Mme Rozenne.
+
+Il s’inclina:
+
+--Maman, Mlle Danestal, la fille du grand poète pour lequel tu me vois
+travailler ces jours-ci...
+
+Le visage de Mme Rozenne s’éclaira:
+
+--Je sais... je sais... Et je sais aussi que mademoiselle est un vrai
+poète comme son père... Je n’ai pas oublié les vers que tu m’as donnés à
+lire, signés par elle... Comme au temps de ma jeunesse, j’aime la belle
+poésie.
+
+Elle avait parlé avec une simplicité qui faisait de ses paroles toute
+autre chose qu’un compliment banal. France le sentit, et son joli
+sourire lui vint aux lèvres.
+
+--Je vous remercie beaucoup, madame, de vouloir bien me dire que mes
+poèmes de débutante vous ont plu un peu.
+
+--Ah! mon enfant, vous faites trop d’honneur à ma sympathie!... Vous
+devez être habituée à recevoir l’hommage de lecteurs dont le jugement a
+une valeur bien autre que celui d’une vieille femme de province...
+
+Sa bouche fanée s’éclairait d’un sourire très bon, mais si frêle... un
+sourire de femme qui a beaucoup pleuré. Et France eut l’impression
+qu’elle devait souffrir encore, comme au premier jour, du malheur qui
+avait brisé la vie de son fils. Quelle mélancolie il y avait sur son
+mince visage creusé de rides, dans la douceur de ses yeux bleu clair qui
+demeuraient arrêtés sur France avec une indéfinissable expression!...
+Ainsi elle devait contempler toute jeune fille qui eût pu être la femme
+de son fils...
+
+Rozenne, silencieux, avait écouté les paroles échangées entre sa mère et
+France Danestal; son regard errait sur le clair lointain de la rue, et
+du bout de sa canne il tourmentait une imperceptible motte de terre
+jaillie entre deux pavés. Mais, comme s’il eût pris une résolution, il
+se tourna alors vers André et demanda:
+
+--Si vous voulez bien m’y autoriser, monsieur, j’irai présenter mes
+hommages à Mme d’Humières.
+
+--Elle aura grand plaisir à renouveler les relations si agréablement
+commencées autrefois à Villers... Vous êtes encore à Amiens pour quelque
+temps?
+
+--Je ne sais cela!... Comme au temps de ma jeunesse, je me laisse
+diriger par le hasard des circonstances... Et du jour au lendemain je
+puis repartir pour Paris...
+
+--Où tu vas faire de fréquentes apparitions, remarqua doucement Mme
+Rozenne.
+
+Dans l’esprit de France s’éleva aussitôt le souvenir de la belle
+comédienne dont elle savait le nom lié à celui de Rozenne, dans les
+propos du «Tout Paris»... Et sans qu’elle en eût conscience, des paroles
+d’adieu lui vinrent aux lèvres pour Rozenne...
+
+--Au revoir... Faites des merveilles; et quand vous serez redevenu
+Parisien, venez nous les montrer...
+
+Elle n’attendit pas sa réponse et, se détournant, s’inclina pour prendre
+congé de Mme Rozenne, qui la regardait de ses yeux tristes.
+
+--Est-ce adieu qu’il faut vous dire, mon enfant? Vous n’êtes ici qu’un
+oiseau de passage, sans doute.
+
+--Je ne serai guère, en effet, à Amiens qu’une dizaine de jours, madame.
+
+--Eh bien! si vous avez une minute à perdre; si la maison d’une vieille
+femme ne paraît pas trop triste à votre jeunesse, j’aurai grand plaisir
+à vous recevoir, ainsi que madame votre sœur.
+
+France eut un remerciement et quelques mots de politesse, sans vouloir
+engager Marguerite. Mais son beau-frère, lui, acceptait; se répandait en
+propos courtois auxquels France, impatiente, sans trop savoir pourquoi,
+coupa court en reprenant la main de Bob pour partir. Rozenne, lui,
+n’avait rien dit pour appuyer l’invitation de sa mère. Un pli dur
+creusait son front. Sans un mot, il s’inclina devant France, puis serra
+la main d’André d’Humières.
+
+--Il paraît avoir terriblement changé d’humeur depuis Villers, votre ami
+Rozenne, remarqua André quand, de nouveau, il marcha auprès de sa
+belle-sœur qui avançait pensive. Elle vit qu’il ne savait rien et
+répondit par quelques paroles vagues; puis elle détourna la conversation
+avec une question à Bob.
+
+Même à sa sœur, elle ne parla que brièvement de cette rencontre, la lui
+racontant dans un moment où la jeune femme était distraite par la garde
+des enfants. Il lui déplaisait de sentir sa pensée soudain occupée de
+Rozenne; d’être hantée par le souvenir de l’expression d’angoisse
+désespérée qu’elle avait surprise dans ses yeux quand il l’avait aperçue
+soudain; d’éprouver pour lui un intérêt jailli de la pitié que lui
+inspirait son malheur... Mais ce malheur, après tout, il en était
+responsable; et dans une bonne mesure, d’ailleurs, il s’en consolait...
+
+Et, impatiente, pour oublier, elle se mit au travail, s’absorbant vite
+dans ses _Croquis de province_, que lui inspirait la révélation
+d’existences orientées si différemment de la sienne.
+
+Sa sœur était sortie promener les enfants. Rien ne la distrayait de son
+œuvre de création et les minutes, alors, coulèrent sans durée pour elle,
+dans le domaine enchanté où sa pensée l’emportait d’un coup d’aile
+enivrant. Puis, les vers esquissés, elle se mit au piano pour se les
+réciter à demi-voix, rythmés par le murmure des sons...
+
+Le tintement de la sonnette la fit tout à coup tressaillir, l’arrachant
+au songe où elle venait d’oublier le monde entier...
+
+Dans le vestibule, elle entendit un bruit de voix; puis, presque
+aussitôt, la porte du salon s’ouvrit et la petite bonne, peu stylée
+encore, déclara:
+
+--Entrez, monsieur; madame est sortie, mais Mlle France est là...
+
+France, stupéfaite et mécontente, s’était levée du piano, se demandant
+quel visiteur provincial il allait lui falloir accueillir...
+
+Et pourtant elle n’eut pas de surprise, reconnaissant dans le cadre de
+la porte Claude Rozenne... En le voyant, elle comprit qu’elle avait été
+certaine qu’il viendrait, pour avoir la certitude qu’elle savait...
+
+Elle eut un battement de cœur qu’un effort de volonté domina; et
+maîtresse d’elle-même, en souriant, elle lui tendit la main:
+
+--C’est vrai, Mlle France est là et elle va vous recevoir de son mieux,
+en attendant le retour de sa sœur, qui ne tardera pas beaucoup...
+
+Il dit:
+
+--Je vous prie de m’excuser si je suis indiscret sans le vouloir, en
+venant ainsi vous troubler... Peut-être vous travailliez...
+
+--J’ai travaillé toute l’après-midi, ma tâche est finie... J’ai bien
+droit maintenant à une récréation.
+
+--C’en est une piètre que la venue d’un visiteur tel que moi!
+
+Elle l’interrompit du geste:
+
+--Ne dites donc pas des choses qui sont dépourvues de vérité, pour vous
+comme pour moi!... Vous savez bien que les amis sont toujours les
+bienvenus...
+
+Une étrange expression--douloureuse et résolue, presque rude--passa sur
+le visage de Rozenne. Il interrogea:
+
+--Vous aimez qu’on dise seulement ce qui est vrai?... Eh bien, alors, il
+me faut vous faire une confession pour ne pas pécher davantage contre la
+sincérité...
+
+Elle le regardait, les mains jointes sur ses genoux d’un geste
+d’attention. Il continua durement:
+
+--J’aime mieux vous avouer tout de suite qu’en venant ici je savais fort
+bien, grâce au hasard d’une rencontre, que je ne trouverais pas Mme
+d’Humières et que vous étiez seule.
+
+Elle comprenait trop bien pourquoi il avait souhaité la voir sans
+présence étrangère entre eux.
+
+Cependant, ses lèvres articulèrent:
+
+--Et vous désiriez me trouver seule?
+
+--Oui; et cela, je le désire depuis que, ce matin, je vous ai
+soudainement vue apparaître. Ah! la destinée est une terrible force...
+Pourquoi vous a-t-elle amenée dans cette ville! Il y en a tant d’autres
+où votre beau-frère eût pu être envoyé!...
+
+Il allait vers le but de sa visite, insouciant de garder à ses paroles
+le caractère mensonger d’une conversation mondaine.
+
+Brusquement il interrogea, parce qu’elle demeurait silencieuse, hésitant
+sur ce qu’il fallait lui dire:
+
+--On vous a parlé de moi, ici, n’est-ce pas?
+
+Elle pencha la tête, tandis que son cœur recommençait à battre à coups
+pressés...
+
+--On vous a dit une histoire que, usant de toute ma volonté, j’étais
+parvenu à taire, pour qu’elle fût ignorée du monde que je vois à Paris
+et qu’ainsi il me fût possible de l’oublier un peu. A l’expression de
+vos yeux, ce matin, j’ai eu la certitude que vous aviez appris... Avant
+même que la réflexion m’eût dit que, certainement, il avait dû se
+trouver à Amiens de bonnes âmes pour vous renseigner, si vous aviez
+adressé la moindre question à mon sujet.
+
+Elle dit très douce, bouleversée par ce qu’elle sentait d’émotion
+poignante dans la rudesse de son accent:
+
+--Je n’ai adressé aucune question. Ce que vous taisiez ne me regardait
+pas. C’est un hasard qui a fait prononcer votre nom et amené une
+explication que je n’avais pas à demander.
+
+Il eut un haussement d’épaules.
+
+--Qu’importe après tout!... Je suis toujours à la merci d’un hasard qui
+renseignera le premier venu sur ma misérable aventure et m’en
+rappellera, bon gré mal gré, le souvenir. Vous avez dû trouver que mon
+histoire ressemblait terriblement à un roman d’outre-Manche. Mais je
+vous jure que cela n’a pas été un roman drôle à vivre...
+
+Avec des lèvres qui tremblaient, elle dit gravement:
+
+--Je le crois... Et quand je l’ai appris, je vous ai plaint de toute mon
+âme... Et je vous plains toujours autant!...
+
+Il arrêta sur elle des yeux où il y avait cette expression d’ironie et
+de colère qu’elle y avait surprise déjà, sans parvenir à se l’expliquer.
+Puis, âprement, il jeta:
+
+--Oui, vous pouvez être compatissante pour moi, et ce ne sera que
+justice! Car, dans une mesure que vous ne soupçonnez peut-être pas, vous
+êtes responsable de mon malheur!
+
+--Moi!
+
+--Oui... vous! Aussi, combien de fois je vous ai maudite!
+
+--Pourquoi?... fit-elle ardemment.
+
+Il la regardait en face.
+
+--Parce que je savais clairement que si, à Villers, surtout le jour de
+notre dernière promenade, à Houlgate, vous ne m’aviez pas repoussé,
+c’est à vous que ma vie aurait appartenu... Et aujourd’hui, je ne me
+trouverais pas jeté dans un enfer dont je n’ai aucune espérance de
+sortir!
+
+Elle le regarda avec une sorte de stupeur.
+
+Elle était devenue blanche et sa main tourmentait, d’un geste
+inconscient, la même bague d’opale--couleur de mer--qu’elle portait en
+ce jour lointain où il lui avait parlé dans le bois d’Houlgate... Ce
+qu’il lui disait, était-ce donc la vérité?... Se pouvait-il que,
+vraiment, elle eût sa part de responsabilité--et une part bien
+grande--dans le malheur dont lui seul portait le poids!... C’était
+impossible!
+
+Elle secoua la tête, comme pour échapper à l’angoisse de cette idée, et
+lentement elle dit:
+
+--Si je vous avais écouté, votre destinée eût été autre, mais peut-être
+elle n’eût pas été meilleure... Je n’étais pour vous... qu’un caprice...
+
+Presque violent, il lui jeta:
+
+--Qu’en savez-vous?... Moi, je sais bien que de ce caprice, comme vous
+dites, vous auriez pu faire un amour tel qu’il eût mérité d’être votre
+bonheur... Si vous l’aviez permis alors, je vous aurais tant aimée!...
+
+--Aimée pour toujours?... Je ne le crois pas... Et puis, à quoi bon
+rappeler ces choses du passé, ce qui aurait pu être?... Ce ne sont
+qu’inutiles paroles...
+
+Elle disait cela sans le regarder, de la même voix un peu lente, avec
+des yeux qui contemplaient, sans le voir, le doux ciel d’avril dont
+l’azur se rosait à l’approche du couchant. Elle pensait tout bas que
+s’il l’avait aimée vraiment, il l’avait bien vite oubliée; et dans la
+profonde pitié qu’elle éprouvait pour lui, il y avait un détachement
+sceptique.
+
+--Soit, mes pauvres paroles vous semblent inutiles et vaines! J’espère
+que je ne vous en ferai plus entendre de semblables... Mais retenez bien
+ceci, qui est la simple vérité... Au beau temps de ma jeunesse, ce temps
+que je n’aurai pas assez de larmes pour pleurer, vous avez été pour moi
+la _seule_ que j’aie désiré faire ma femme... Si vous m’aviez écouté, à
+Houlgate, je suis sûr... vous entendez, _sûr_, que sous votre influence
+toute-puissante je serais devenu l’homme que vous souhaitiez... C’est
+pour vous oublier, par un besoin stupide de me détacher de vous qui
+m’aviez dédaigné, de vous rendre indifférence pour indifférence, que je
+me suis lancé là-bas, à Florence, dans la colonie étrangère où j’ai
+trouvé... ce que vous savez...
+
+Elle inclina la tête. Un désir douloureux comme une soif s’emparait
+d’elle de savoir comment cette femme l’avait conquis. Il disait l’avoir
+aimée profondément, elle; mais combien vite cette inconnue l’avait
+remplacée dans son cœur et sa vie...
+
+Peut-être, il eut l’intuition de ce qu’elle pensait, car il reprit, d’un
+ton un peu étrange, envoûté par le souvenir:
+
+--J’arrivais absurdement prêt à me laisser entraîner dans la première
+aventure qui me tenterait. Ah! cette femme était la séduction même,
+quand elle le voulait... Une séduction capiteuse, bizarre, malsaine,
+oui...--c’était celle d’une malade!--mais qui aurait fait défaillir
+toute volonté chez de bien plus sages que moi... qui enivrait comme le
+font ces parfums très forts et pénétrants, dont on subit la griserie,
+affolé, avec une soif de les respirer encore et encore, dût-on en
+mourir!
+
+Un pli s’était creusé entre les sourcils de France.
+
+Mais Rozenne ne la regardait pas. Comme si un sceau eût été soudain
+rompu sur ses lèvres, il continuait, du même accent assourdi et violent,
+oublieux peut-être même qu’une pensée recueillait la sienne:
+
+--Pourtant, ce que je ne pourrai jamais lui pardonner, c’est de m’avoir
+caché à quelle race de misérables malades elle appartenait. Sa mère
+était morte folle, peu après sa naissance. Et ce n’était pas le premier
+accident de ce genre qu’on eût pu trouver dans sa noble famille qui,
+pour cette raison, sans doute, daignait s’ouvrir à un humble roturier de
+mon espèce.
+
+--_Elle_ savait la vérité et elle ne vous en a rien dit?...
+
+--Elle la savait, tout aussi bien que sa cousine, la belle comtesse dans
+le salon de qui je l’ai rencontrée... Car elle était de très bonne
+naissance et de fortune... incontestable! Si j’avais eu la prétention de
+faire un mariage d’argent, je pourrais m’estimer satisfait et j’aurais
+vraiment mauvaise grâce à me plaindre... Seulement, je n’avais pas tant
+d’ambition... J’étais absurdement conquis, comme on pouvait l’être par
+une telle créature!... J’imagine que la Circé antique eût pu être
+ainsi... Elle et sa cousine ne se sont guère mises en peine de ce qu’il
+adviendrait si le mal héréditaire se déclarait... Elles étaient lasses,
+l’une de chaperonner, l’autre d’être chaperonnée!... Elles ont rencontré
+un individu assez stupide pour se laisser affoler par une femme que
+n’effrayait pas une audacieuse partie à gagner...; assez naïf pour
+croire... tout ce qu’on voudrait bien lui faire croire... Et les choses
+se sont passées, comme elles l’avaient souhaité... Ah! cette Maud, elle
+possédait une adresse de démon, comme disent les bonnes gens.
+
+De toute son âme, France écoutait:
+
+--Et personne ne s’est trouvé pour vous renseigner, vous arrêter...
+
+--Personne ne s’est trouvé... Mais après tout, ai-je même cherché à être
+renseigné?... Elle m’avait ensorcelé... Et l’on prétend que le
+scepticisme nous ronge, nous autres enfants du vingtième siècle!... J’ai
+été candide comme un amoureux de dix-huit ans... J’ai accepté tout ce
+qui m’a été dit... Je n’ai consulté personne; et les objections, les
+craintes, les questions de ma pauvre vieille maman qu’un semblable
+mariage épouvantait, ne m’ont pas donné, je crois, un quart d’heure
+d’hésitation ou de doute... Je vous ai maudite!... C’est bien injuste à
+moi... Seul, je suis responsable de ma destinée, que j’ai faite... C’est
+par ma faute que je suis lié à une créature insensée, que je suis le
+père d’une misérable petite larve humaine à qui, charitablement, je ne
+peux que désirer une fin prochaine!
+
+Elle eut une exclamation sourde:
+
+--Pourquoi dites-vous cela?... Vous ne devez pas... C’est cruel!...
+
+Il passa la main sur son visage contracté.
+
+--Cruel?... Ce qui serait cruel, ce serait de lui souhaiter de vivre!
+Avec le sang que sa mère lui a donné, que voulez-vous qu’il devienne?...
+S’il dépendait de moi,--et je vous jure que ce n’est pas là une parole
+vaine,--je terminerais aujourd’hui même sa chétive existence, certain de
+lui épargner les pires douleurs...
+
+Dans tout son être, il vibrait d’une révolte désespérée... Et elle
+l’avait connu si joyeux et ardent pour goûter la saveur de la vie!...
+Quelles heures il avait dû traverser depuis ce temps-là!... Elle aurait
+voulu trouver des mots qui lui eussent fait un peu de bien. Mais
+qu’étaient-ce que des paroles devant une épreuve comme celle qui s’était
+abattue sur lui! Instinctivement, elle serra ses deux mains, écrasée par
+son impuissance, tandis qu’elle reprenait:
+
+--Peut-être, avec des soins, le pauvre petit se fortifiera... Il est
+votre fils aussi... pas seulement l’enfant de... de celle qui vous a
+fait souffrir...
+
+--Je ne peux pas voir en lui mon fils! Ah! ce n’est pas de l’amour qu’il
+m’inspire, c’est du dégoût... C’est une espèce d’horreur... Si ma pauvre
+mère ne l’avait réclamé comme son bien, quand elle a appris... la
+vérité, je l’aurais laissé bien loin de moi, dans sa vraie famille,
+celle de sa mère... Peut-être alors aurais-je pu oublier plus
+facilement... Ah! oublier!!! Je ferais l’impossible pour y arriver!...
+Il n’y a pas de folie devant laquelle j’hésiterais, si je croyais à ce
+prix ne plus me souvenir...
+
+Comme elle le sentait d’une terrible sincérité! et qu’elle trouvait
+triste, affreusement triste de lui entendre dire ces choses alors que
+l’idée, impérieusement entrée en elle, lui demeurait--telle une épine
+dans la chair--que peut-être elle avait été, sans le vouloir, la cause
+première de son malheur.
+
+Avec des lèvres qui tremblaient, elle murmura:
+
+--Ce qui aide à oublier, peut-être mieux que tout, c’est le travail...
+
+--Le travail?... Pour moi, il est maintenant la nécessité... Ne vous
+ai-je pas dit que je m’étais à peu près ruiné en jouant?... Vous voyez
+que je suis tombé bien bas et que vous pouvez m’accorder un peu de
+pitié; me pardonner cette colère contre vous qui m’a saisi quand, à ce
+bal où je vous retrouvais tout à coup, vous m’avez orgueilleusement
+montré votre joie de posséder la vie que vous aviez souhaitée!
+
+Très douce, elle dit presque bas:
+
+--Je ne savais pas... je ne pouvais savoir... Je regrette de vous avoir
+fait souffrir et je vous plains de tout mon cœur...; aussi, avec le
+regret que vous me donnez de mon involontaire responsabilité...
+
+Il leva la tête vers elle, et il vit qu’elle avait les yeux pleins de
+larmes. Un cri lui échappa:
+
+--France, je vous en supplie, ne pleurez pas à cause de moi!
+
+Elle tressaillit. En son cœur même, avait résonné son nom, jeté ainsi
+passionnément; et le choc fut si fort que, une seconde, ses paupières
+s’abaissèrent avec un battement des cils, comme si elle avait peur qu’il
+ne lût en elle. Il y eut un silence entre eux...
+
+D’un sursaut de volonté, elle se ressaisit... Un frêle sourire effleura
+sa bouche. Alors elle dit, essuyant d’un doigt vif les larmes qui
+avaient glissé sur sa joue:
+
+--Chut! il ne faut pas m’appeler «France», mais me promettre que vous ne
+serez plus dur pour moi, que vous me traiterez en amie, à qui vous
+viendrez quand vous aurez besoin d’une sympathie profonde comme celle
+que je vous offre...
+
+Il l’écoutait avec un regard où il y avait le regret aigu et douloureux
+de ce qu’elle aurait pu être pour lui, le désir irréalisable d’oublier
+par elle la souffrance connue; où il y avait aussi une reconnaissance
+pour la pitié donnée par son cœur de femme. Quand elle se tut, il se
+courba et, prenant sa main que l’émotion avait glacée, il la baisa. Avec
+la même amertume désespérée, il la regardait:
+
+--Vous êtes bonne, très bonne; vous faites généreusement l’aumône aux
+misérables... Vous oubliez que vous êtes heureuse--et par votre propre
+soin--pour compatir à l’épreuve des autres... Pourquoi vous ai-je parlé
+de moi?... Parce que les hommes de mon espèce sont très égoïstes; et
+comme les enfants, quand ils souffrent, ils ont besoin d’être plaints...
+Savez-vous que vous êtes la première à qui j’aie parlé de tout ce
+passé?... Avec ma mère, jamais nous ne l’effleurons... A quoi bon lui
+rappeler le supplice que j’ai connu!... Elle n’y songe déjà que trop, la
+pauvre femme... Mais j’ai senti votre sympathie et je suis devenu
+lâche... J’ai succombé à la tentation de crier, au moins une fois, mon
+mal... C’est fini, je ne vous importunerai plus...
+
+Elle murmura, bouleversée de l’accent dont il parlait:
+
+--Vous savez bien que vous ne m’avez pas importunée... Je voudrais tant
+pouvoir vous faire un peu de bien!...
+
+--Je ne mérite guère cette charité, moi qui ai, depuis si longtemps, le
+désir mauvais de troubler votre quiétude en vous révélant la part que je
+vous donne dans... l’événement qui a brisé toute ma vie... Car je vous
+connaissais trop bien pour ne pas savoir que cela ne vous laisserait pas
+indifférente...
+
+Ah! oui, il la connaissait bien!... Mieux encore qu’elle ne se
+connaissait elle-même... Car jamais elle n’eût soupçonné que le malheur
+de Claude Rozenne éveillerait en elle cette violence d’émotion, ce désir
+éperdu de panser la plaie vive qu’elle devinait en lui, d’être pour lui
+douce et bonne infiniment, parce qu’elle avait l’intuition de ce qu’il
+avait souffert.
+
+Elle ne parlait plus, l’âme meurtrie; et son regard errait autour d’elle
+avec une surprise inconsciente de sentir, demeurée la même, la paisible
+atmosphère du petit salon, alors qu’elle avait l’impression de sortir
+d’une tempête... Debout devant la fenêtre, Rozenne, lui aussi, demeurait
+silencieux, les traits tendus, songeant à toutes ces choses du passé
+dont il venait de remuer les cendres...
+
+Dans le jardin, une voix s’éleva; par la croisée ouverte, la brise
+faisait frissonner les rideaux. Rozenne tressaillit. Alors il eut un
+geste instinctif comme pour effacer de la main l’altération de son
+visage; et il dit, revenant vers la jeune fille:
+
+--J’imagine qu’il doit y avoir très longtemps que je vous retiens. J’ai
+été bien indiscret! Voulez-vous m’excuser... et ne pas vous étonner si
+je n’attends pas le retour de madame votre sœur... Je n’aurais pas le
+courage, en ce moment, de causer de choses indifférentes. Je préfère ne
+pas voir aujourd’hui Mme d’Humières.
+
+--Oui, je comprends... Allez, avant que Marguerite ne revienne. Au
+revoir... mon ami.
+
+Jamais elle ne l’avait appelé ainsi, et il sentit tout ce que,
+spontanément, de toute son âme, elle lui donnait; tout ce que, bien
+mieux que les lèvres, disait le regard...
+
+Un instant, il la contempla, comme jadis il l’avait contemplée dans le
+bois d’Houlgate quand il savait l’avoir perdue,--avec le regret
+douloureux, comme une blessure, du bonheur insaisissable. Oh! être guéri
+par son amour!... Pourquoi ne pouvait-il souhaiter cela?... Ce que les
+autres femmes étaient incapables de lui donner, comme elle eût été,
+elle, puissante pour le lui apporter!...
+
+Après elle, il répéta:
+
+--Au revoir... et merci!
+
+Puis, sans se retourner, il sortit.
+
+Elle restait immobile, écoutant le bruit des pas qui s’éloignaient sur
+les dalles du vestibule; ses yeux étaient tombés sur les feuillets qui
+l’absorbaient quand Claude Rozenne était entré. Mais elle n’éprouvait
+nul désir de reprendre son travail qui, tout à coup, lui apparaissait
+misérablement vain... Et, cachant son visage dans ses mains, elle éclata
+en sanglots...
+
+
+
+
+VI
+
+
+--Vraiment vous trouviez quelque intérêt à venir visiter notre usine
+comme mon frère y avait invité Mme d’Humières? demanda Albert Chambry
+qui marchait auprès de France, à travers le jardin séparant la maison
+d’habitation des bâtiments de la filature.
+
+France eut un sourire:
+
+--Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je suis demeurée
+incapable, malgré conseils, reproches, etc., de dire ce que je ne pense
+pas!... Très sincèrement, j’étais curieuse de voir de tout près un grand
+centre ouvrier... Ce sera la première fois... Et tout ce qui est nouveau
+pour moi me tente!
+
+Il lui jeta un rapide coup d’œil, un peu surpris par la franchise de son
+aveu. Lentement, Marguerite cheminait près d’eux, escortée de Lucien
+Chambry et de sa femme, une gentille provinciale un peu timide, pas
+jolie, très fraîche sous des cheveux blonds, lissés soigneusement, qui
+causait fort peu, en laissant le soin à son mari qu’elle paraissait
+entourer d’un culte admiratif. Il ressemblait à son frère. C’était la
+même régularité de traits, mais chez lui, trop accentuée; le masque
+avait quelque chose d’autoritaire, révélant l’homme habitué à commander,
+avec la conscience de ses pouvoirs et de ses droits, comme la conviction
+que toutes ses opinions enfermaient l’absolue vérité et devaient être
+tenues pour indiscutables.
+
+Cela, il avait suffi à France de l’entendre causer dix minutes, écouté
+avec déférence par sa femme, pour être édifiée; et comme ce genre
+d’homme lui semblait odieux, elle avait laissé à Marguerite le soin de
+l’entretenir et accepté avec plaisir d’avoir pour guide Albert Chambry.
+Lui, du moins, semblait admettre que tout le monde ne pensât pas comme
+lui.
+
+Très courtois, avec une bonne grâce aimable, mais aussi avec sa
+correction un peu froide, il répondait aux questions de France sur son
+peuple d’ouvriers, auquel il s’intéressait non pas seulement en paroles.
+
+--Mon beau-frère est, en effet, président du nouveau patronage pour
+lequel aura lieu la vente dont vous avez peut-être entendu parler depuis
+votre arrivée, dit la jeune Mme Chambry qui s’était rapprochée, sur un
+signe de son mari, du groupe formé par France et son beau-frère.
+
+En sa qualité de chef de famille, Lucien Chambry ne trouvait pas sage
+que son frère s’absorbât dans un tête-à-tête avec cette jolie fille
+qu’on lui avait dit être sans fortune, et qui cependant était d’une
+élégance incontestable, habillée de drap fin, couleur mastic, juponnée
+de soie,--chacun de ses pas le révélait,--gantée de blanc, coiffée d’une
+capeline printanière fleurie de muguet, merveilleusement seyante...
+Comme l’avait dit son frère après la visite chez Mme d’Humières, elle ne
+pouvait être comparée à aucune Amiénoise. Cela, à lui aussi,
+apparaissait de toute évidence. Ne la connaissant pas, il avait pu
+dédaigneusement la traiter de _bas bleu_; mais force lui était bien de
+constater que cette _poétesse_ était une vraie fille du monde qui ne
+trahissait rien de ses goûts littéraires et n’avait nullement des
+allures de demi-vierge.
+
+France, sans soupçon du muet examen de Lucien Chambry, détournait
+adroitement les explications trop souvent entendues déjà au sujet de la
+vente de charité et, au hasard, demandait à la jeune femme si elle-même
+était dame patronnesse.
+
+--Oui, je suis présidente du comptoir des ouvrages de dames. C’est mon
+mari qui m’a choisi celui-là, car il trouve que j’y serai dans mon
+élément. J’aime beaucoup les petits travaux d’aiguille... C’est que je
+ne suis pas capable, moi, d’avoir des occupations remarquables comme les
+vôtres, mademoiselle.
+
+France, amusée, se mit à rire.
+
+--Je vous assure que mes occupations n’ont rien de remarquable, madame.
+
+--Oh! si! Vous écrivez de si beaux vers!... Tout le monde le dit...
+Comme vous devez être fière d’être célèbre ainsi à votre âge!
+
+--Mais je ne suis pas célèbre du tout...
+
+--Oh! je sais bien que vous l’êtes... J’ai bien deviné ce que pensait de
+vous mon beau-frère Albert qui, pourtant, est très sévère pour les
+femmes occupées d’autres choses que de leur famille et de leur ménage...
+Je veux dire pour celles qui prétendent travailler comme le ferait un
+homme!
+
+Les prunelles de France luisaient avec la même expression d’amusement,
+et elle eut un coup d’œil rapide, un peu moqueur, vers le jeune homme
+qui maintenant marchait auprès de son frère et de Marguerite.
+
+--C’est un travail masculin d’écrire des vers et de composer de la
+musique?
+
+La petite femme rougit, soudain confuse.
+
+--Je m’explique très mal... Je trouve qu’il est rare qu’une femme soit
+assez bien douée pour être capable de tels travaux! Mon mari le dit
+toujours et il le répétait encore ces jours-ci...
+
+«A propos de France Danestal!» finit, en sa pensée, la voyant s’arrêter,
+France qui devinait, rieuse, que sa personnalité avait dû être, de docte
+façon, discutée par les deux frères. Ni l’un ni l’autre ne semblaient
+disposés à goûter fort les Èves modernes, compagnes hardiment instruites
+et bien féminines, cependant, de l’homme du vingtième siècle...
+
+Mais la conversation fut interrompue, car tous étaient arrivés devant
+l’entrée de la filature et Albert Chambry ouvrait la porte du premier
+atelier.
+
+Par son amie, Suzan Mackley, France avait souvent entendu parler de la
+classe des humbles travailleurs... Mais jamais encore il ne lui avait
+été donné d’en rencontrer le contact aussi immédiat; et avec un intense
+intérêt elle se prit à observer.
+
+Elle pénétrait dans un hall immense, bien éclairé, où vibrait,
+assourdissante, la rumeur des métiers en mouvement. Devant ces métiers,
+d’un geste régulier, une soixantaine de femmes réglaient et
+surveillaient la marche immuable des bobines que faisaient mouvoir les
+machines. Sans relâche, elles allaient et venaient devant la longueur
+des métiers, les yeux immobilisés sur la course incessante des bobines.
+
+Le regard de France enveloppa la phalange de ces femmes, quelques-unes
+très jeunes, presque des fillettes, toutes avec le même visage fané, que
+la rude vie avait marqué de son empreinte, pauvres créatures qui, les
+unes comme les autres, avaient dû connaître, quelque jour, l’angoisse du
+manque de travail. Ce travail, pour elles, le pain même...
+
+Avec leurs mouvements toujours les mêmes, elles semblaient des machines
+humaines vouées à un éternel labeur. L’idée en déchira l’esprit de
+France.
+
+--Est-ce que ces femmes n’ont jamais d’autre tâche que celle-ci?
+murmura-t-elle à Albert Chambry, près de qui elle avançait, attentive.
+
+--Ces ouvrières-là? Non, certes, puisque c’est celle qu’elles
+connaissent!
+
+--Et elles font, combien de temps, cette insipide besogne?
+
+--Mais tout le jour. C’est leur métier, répéta-t-il en souriant, du ton
+où il eût répondu à une enfant irréfléchie. Je vous assure qu’elles ne
+qualifient pas aussi durement que vous leur travail.
+
+Elle ne parut pas l’entendre. Ses prunelles profondes contemplaient
+avidement les ouvrières que la présence du maître rendait plus
+attentives encore à leur tâche.
+
+--Mais comment, mon Dieu! leur intelligence peut-elle résister à une
+occupation si stupidement machinale!... Des journées entières occupées à
+pousser des bobines, à surveiller des fils qui se cassent, à les
+renouer... Je me demande comment leur cerveau ne s’atrophie pas!... Les
+malheureuses créatures! Leur existence est vraiment celle des travaux
+forcés.
+
+Tout son être de femme artiste, intelligente supérieurement, se
+révoltait, dans une sorte d’épouvante, devant cette destinée d’un
+travail sans pensée.
+
+Albert Chambry la regardait, surpris et intéressé.
+
+--Quelle intellectuelle vous êtes!... Je vous affirme que toutes ces
+femmes n’ont pas même soupçon du souci qui vous agite pour elles.
+Croyez-moi, elles ne sont pas exigeantes, quant à la qualité du travail
+qui leur est donné... Ce qui les inquiète seulement, c’est d’avoir ce
+travail. Il ne faudrait pas d’ailleurs qu’elles en fussent distraites
+par les fantaisies de leur imagination. Il serait mal fait.
+
+Elle inclina la tête. Ce que lui disait Albert Chambry était vrai.
+Pourtant ses paroles ne pouvaient dissiper en elle l’impression de
+révolte et d’effroi, devant l’existence de machines qui était celle de
+ces êtres. Qu’elles eussent à travailler pour gagner leur pain
+quotidien, soit... Cela, c’était l’antique loi sous laquelle tous, plus
+ou moins, mais tous, étaient courbés. Seulement que ce labeur fût tel
+qu’il dût fatalement anéantir, peu à peu, en elles toute activité de
+pensée, cela lui semblait monstrueux, comme un crime.
+
+Quelques jours plus tôt, elle plaignait Marguerite de sa vie de mère de
+famille, de maîtresse de maison, absorbée par mille détails matériels
+dont l’humilité lui paraissait lamentable. Mais cette existence, si
+austère fût-elle, était paradisiaque comparée à celle de ces
+malheureuses qui, éternellement condamnées à un labeur stupide,
+n’avaient pas le loisir d’être des mères pour les petits dont elles
+devaient gagner le pain.
+
+Et sa pensée agitait toutes ces questions, tandis qu’elle avançait à
+travers les ateliers, distraite aux explications que donnait largement
+Lucien Chambry avec une compétence un peu autoritaire. Au passage, son
+regard inspectait les ouvrières qui semblaient affairées devant les
+métiers, mais, le groupe passé, se détournaient pour examiner les jeunes
+«dames» étrangères, avec des yeux de prolétaires fixés sur des
+patriciennes.
+
+Albert Chambry, qui semblait s’être fait le guide particulier de France,
+voyant son expression attentive, s’était mis en devoir de lui expliquer,
+comme on explique à une femme, le jeu des engrenages dont elle semblait
+observer curieusement la marche. Même, il ne lui faisait pas grâce d’une
+visite à la machine à vapeur, dont il lui indiquait les diverses pièces,
+intéressé par ses propres explications.
+
+A peine elle l’entendait. Que lui importait ce savant mécanisme? Devant
+toutes ces pièces métalliques, admirablement assemblées, elle ne voyait
+que les travailleurs qui les surveillaient, prisonniers tout le jour
+dans cette atmosphère brûlante, poudrée de charbon, où résonnait, sans
+arrêt, l’effrayante rumeur des machines...
+
+Eux aussi, comme les ouvrières qu’elle venait de voir dans les ateliers,
+avaient une existence où, nécessairement, devait mourir leur
+intelligence... Rien ni personne, sans doute, n’éclairait leur monde
+obscur d’un peu de lumière. Et cependant d’autres êtres, des privilégiés
+par excellence, ceux-là, ne vivaient que pour faire de leur existence
+une source de jouissances, de plaisirs de toute sorte, tandis que toute
+une fourmilière humaine était soumise à un labeur qui meurtrissait les
+pensées bien autrement que les corps.
+
+Soudain, comme elle ne répondait pas à une explication qu’il venait de
+lui donner, Albert Chambry eut conscience qu’elle ne l’écoutait pas. Une
+seconde, il observa l’air pensif qu’avait pris son visage; et de bonne
+grâce, il dit:
+
+--Je vous ai fatiguée, n’est-ce pas, avec mes explications?...
+Voulez-vous m’excuser?... Je n’ai pas souvent l’honneur de me trouver
+dans la société d’artistes et de poètes, et je sais mal ce qui peut les
+intéresser. Je comprends que mes explications techniques vous paraissent
+bien arides!...
+
+Elle secoua la tête, et comme tous se dirigeaient lentement vers le
+jardin, la visite achevée, elle dit:
+
+--J’étais un peu distraite parce que je songeais à la terrible destinée
+de toutes les misérables qui travaillent là-bas.
+
+--Terrible?... Mais en quoi?... Je vous assure que nous ne les rendons
+pas malheureuses!
+
+--Vous, non. Mais la force des choses... Je trouve épouvantable que des
+créatures intelligentes soient condamnées, sous peine de mourir de faim,
+à un métier qui, forcément, tue en elles toute pensée... Il me semble
+que, maintenant, leur souvenir m’empêchera de jouir sans remords du
+bonheur que me donne mon propre travail, qui est un plaisir d’art...
+
+De nouveau, il l’enveloppa d’un regard étonné. Décidément, il n’avait
+jamais rencontré de femme qui ressemblât à France Danestal... Pensif à
+son tour, il dit:
+
+--Il est évident que, envisagée au point de vue où vous vous placez,
+l’existence de nos ouvrières doit paraître lamentable. Croyez que nous
+ne nous désintéressons pas autant que vous le supposez de leur vie
+morale. Pour les jeunes ouvriers et ouvrières, nous venons encore de
+créer deux patronages où nous nous efforcerons de les distraire avec des
+plaisirs honnêtes; et l’un des comptoirs de notre vente de charité est
+destiné à pourvoir à l’achat d’une bibliothèque que mon frère veut
+installer dans la salle des réunions dominicales.
+
+Plus sympathique, le regard de France s’attacha sur Lucien Chambry qui
+s’arrêtait devant la porte de la grande maison d’habitation, pour en
+offrir l’entrée à Marguerite.
+
+A la suite de sa sœur, elle pénétra dans le salon où, tout de suite, la
+petite Mme Chambry s’empressa pour les recevoir. C’était l’intérieur
+correct et bourgeois par excellence. De beaux meubles destinés à
+demeurer intacts pendant des générations successives, disposés
+soigneusement dans un ordre qui devait être immuable. Près de la
+fenêtre, ouverte sur la perspective du jardin, était disposé un métier à
+broder qui supportait une nappe de toile, ouvragée avec un art minutieux
+et compliqué, œuvre sans doute de la jeune femme. Laissant celle-ci
+causer avec Marguerite, Lucien Chambry s’était rapproché de France, avec
+qui il jugeait correct de parler un peu, en attendant le goûter.
+
+--Vous avez été bien aimable, mademoiselle, de vous prêter ainsi à une
+visite qui n’était guère pour plaire à une artiste telle que vous.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce qu’il n’y a guère, ce me semble, matière à charmer un poète dans
+la vue de vulgaires travailleuses.
+
+--Sans doute, les poètes transfigurent tout ce qu’ils voient. La visite
+de votre filature m’a, au contraire, tellement intéressée, que je
+n’oublierai jamais l’enseignement qui m’a été donné par le spectacle de
+toutes ces pauvres ouvrières...
+
+Il eut la même exclamation que son frère, avec une nuance de
+mécontentement:
+
+--Mais nos ouvrières ne sont nullement malheureuses. Leur travail leur
+fournit du pain.
+
+France sourit un peu:
+
+--Il y a aussi le pain de l’esprit qu’il ne leur donne pas... Jamais
+encore, je n’avais compris combien ont raison ceux qui tentent de le
+procurer à ces misérables!
+
+Le regard un peu impératif de Lucien Chambry chercha celui de France.
+
+--Qu’entendez-vous donc par le pain de l’esprit?
+
+--Mais l’aliment qui le fait vivre, dont il a besoin, comme le corps
+lui-même!... Aussi c’est pourquoi je trouve une œuvre pie de travailler
+à développer un peu le niveau intellectuel de ces pauvres gens...
+
+--Oui... par des lectures? des concerts?... Je sais qu’à Paris on a
+imaginé cela. A quoi bon?... Pour arriver à faire des déclassés,
+dégoûtés de leur vrai milieu!... C’est inutile et dangereux...
+
+--Peut-être, si l’enseignement est donné d’une façon inintelligente,
+jeta France, impatientée du ton dogmatique et absolu de Lucien
+Chambry... Autrement non... Pourquoi serait-il mauvais de distraire un
+peu un être de sa misère quotidienne en lui révélant de belles œuvres,
+en l’aidant à les comprendre?
+
+M. Chambry la regarda, stupéfait. Évidemment, il n’était pas habitué à
+ce qu’une femme, surtout une jeune fille, se permît de discuter ses
+opinions. Avec une condescendance où il entrait une sorte de dépit, il
+déclara:
+
+--Ces braves gens n’apprécieraient pas du tout vos bonnes intentions,
+soyez-en persuadée. J’ai été, mieux que personne, à même d’étudier la
+classe ouvrière; je m’en suis beaucoup occupé; eh bien! j’ai la
+conviction, reposant sur des faits, que ce qu’il lui faut, ce sont des
+leçons pratiques pour la conduite ordinaire de la vie... Il faut
+développer chez ces êtres primitifs le sentiment moral; apprendre aux
+hommes l’économie, l’épargne, l’hygiène; aux femmes, la science du
+ménage, les soins pour leurs petits... Le reste, la connaissance d’un
+monde littéraire, artistique qui n’est pas pour eux, cette
+connaissance-là est inutile, je le répète, et j’ajouterai même mauvaise.
+Elle ouvre à leur esprit des aperçus qui ne peuvent, en définitive, que
+leur faire prendre en dégoût leur travail journalier. Croyez-moi,
+mademoiselle, je suis dans le vrai...
+
+Il en était tellement convaincu, que France n’essaya même pas de lui
+répondre. Autant elle aimait la discussion avec un esprit accueillant à
+toutes les idées, autant elle la trouvait sans intérêt quand son
+interlocuteur était incapable d’admettre des opinions autres que les
+siennes propres.
+
+D’ailleurs, le thé était prêt et Mme Chambry lui en apportait une tasse
+avec un sérieux de petite fille soigneuse de ne commettre aucune bévue.
+A tout instant, son regard cherchait celui de son mari, demandant une
+approbation. La conversation redevenait générale. A la demande de
+Marguerite, les enfants avaient été amenés.
+
+Albert Chambry, qui avait écouté sans un mot pour intervenir, mais très
+attentif, la conversation de son frère et de France, se rapprocha de la
+jeune fille debout près de la table à thé. A belles dents, elle croquait
+une mince galette. Et avec son calme sourire, il demanda:
+
+--Mon frère, n’est-il pas vrai, mademoiselle, ne vous a pas convaincue?
+Il va à l’encontre de toutes vos idées.
+
+Elle, aussi, sourit:
+
+--Je crois, en effet, que sur ce chapitre nous parlons des langues qui
+sont tout à fait étrangères l’une à l’autre. Monsieur votre frère ne
+songe qu’au pot-au-feu pour ses ouvrières; et moi, je suis peut-être
+trop préoccupée des roses que je voudrais auprès du pot-au-feu...
+
+--Parce que vous êtes poète et que vous jugez la vie et les êtres à
+travers votre amour du beau.
+
+Elle mordit sa lèvre que relevait une moue gamine et moqueuse.
+
+--Quelle singulière créature vous tenez à faire de moi parce qu’il m’est
+arrivé d’écrire des vers pas trop mauvais! Je vous assure que, moi
+aussi, comme M. Chambry, je parle en connaissance de cause. Je possède,
+à Paris, une amie américaine qui est une fervente philanthrope. Elle m’a
+enrôlée sous sa bannière. A sa suite et à celle d’hommes très artistes,
+très bons, très généreux, j’ai pris part à ces concerts, à ces lectures
+d’œuvres littéraires que condamne si dédaigneusement monsieur votre
+frère. Et si vous aviez vu avec quel intérêt nous écoutaient ces
+simples, vous ne vous étonneriez plus que les appréciations de M.
+Chambry ne me découragent pas du tout et me laissent toute prête à
+reprendre ma modeste tâche!
+
+Elle parlait gaiement, vibrante d’une conviction qui avivait l’éclat de
+son regard si bleu.
+
+Il la contempla avec une sympathie où il y avait une curiosité presque
+naïve:
+
+--Et moi qui me figurais qu’une _poétesse_, doublée d’une élégante femme
+du monde, devait vivre les yeux clos aux laideurs de la vie des pauvres!
+
+--C’est-à-dire en parfaite égoïste... Ah! autant que je puis, j’essaie
+qu’il n’en soit pas ainsi... J’essaie de ne pas m’absorber trop dans mon
+amour pour les belles choses...
+
+Elle s’arrêta court. Elle se souvenait que Rozenne lui avait reproché
+d’avoir voulu garder sa vie pour l’employer à un égoïste culte du beau,
+et elle revoyait son visage tourmenté tandis qu’il lui parlait... Un
+moment, elle fut très loin de ce salon provincial où s’échangeaient
+d’indifférents propos, toute sa pensée enfuie vers Rozenne, sans même
+qu’elle en eût conscience.
+
+Mais la voix calme d’Albert Chambry la rappela à elle-même:
+
+--Savez-vous ce que je pensais tout à l’heure en vous entendant soutenir
+si chaudement cette théorie que les pauvres ont besoin, eux aussi, de la
+manne intellectuelle?...
+
+--Vous pensiez?...
+
+--Qu’il était bien dommage que vous ne fussiez pas Amiénoise, car alors
+je vous aurais demandé, de temps en temps, pour mes ouvriers, l’aumône
+de votre temps... Et au lieu de cela, je ne puis que vous dire: «Vous
+retournez bientôt à Paris?»
+
+--Oui, dans quelques jours...
+
+--Et vous reviendrez?...
+
+--Ah! je n’en peux rien savoir...
+
+--Peut-être pour voir la fameuse vente de charité dont vous avez été si
+copieusement entretenue?... Ou, mieux encore, pour faire à nos humbles
+la charité de dire à cette vente quelques-uns de vos poèmes...
+
+A son tour, elle le regarda stupéfaite. Puis elle se mit à rire.
+
+--Mon Dieu, quelle étrange idée vous avez là! Si vous me connaissiez,
+vous sauriez qu’à peine dans un cercle intime, où je me sens en absolue
+communion d’âmes, je m’aventure à dire quelques-uns de mes vers...
+
+--Alors, il me faut renoncer à vous rien demander?...
+
+Il y avait un regret très sincère dans la voix d’Albert Chambry. Sur ses
+lèvres, à elle, courut le joli sourire, ironique et charmeur.
+
+--Je suppose que mes «rêvasseries» vous sembleraient des billevesées...
+
+--Que nous ne sommes pas dignes d’entendre, nous autres gens de
+province.
+
+--Qui, sans doute, ne vous plairaient guère. Croyez-moi sur parole, je
+vous assure.
+
+Il eût voulu insister, causer encore un instant au moins avec elle. Mais
+elle avait fini son thé et se rapprochait du cercle général où sa sœur
+l’appelait d’un signe, trouvant l’heure largement venue de prendre
+congé.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Dès que la porte fut retombée derrière elles, Marguerite eut un coup
+d’œil d’excuse tendre vers sa sœur.
+
+--Chérie, quelle visite, n’est-ce pas?... Ne m’en veuille pas trop de te
+l’avoir infligée... Je ne me doutais pas qu’elle pourrait être si
+longue!
+
+--Guite, ne t’agite pas. Je ne me suis pas ennuyée du tout chez ces
+braves gens. Ils m’ont intéressée chacun en leur genre. Le docte Lucien
+est exaspérant; mais sa petite femme est touchante de modestie et de
+docilité; et le sage Albert a l’air d’un excellent jeune homme!
+
+--S’il t’entendait, je crois qu’il ne serait pas autrement flatté.
+
+France eut un rire gai.
+
+--Parce que je lui rends justice?... Il serait bien difficile.
+
+--Il y a manière et manière de rendre justice, glissa Marguerite. Et je
+trouve qu’en ce moment tu te montres très ingrate envers Albert Chambry.
+
+--Pourquoi? interrogea France avec des yeux surpris.
+
+Marguerite la regarda avec une affectueuse malice.
+
+--Parce que tu parais tout à fait insensible à l’impression évidente que
+tu as produite sur lui.
+
+--Elle m’est si indifférente, cette impression!
+
+--Ah! ah! petite France, vous êtes à ce point blasée sur vos conquêtes?
+
+--Oh! des conquêtes comme celles que nous faisons, malheureuses filles
+sans dot, ça ne vaut pas la peine de les remarquer même... N’en parlons
+pas, veux-tu? Guite... Causons plutôt de nos petites affaires et
+rentrons par les boulevards, non par la ville... J’aime tant ces grandes
+allées qui me donnent tout de suite une impression de campagne...
+
+--Prends garde, France, tu finiras par froisser l’orgueil des Amiénois,
+s’ils apprennent que tu considères leur ville à peu près comme un grand
+village.
+
+--Bah! ils n’en sauront rien!... Oh! voilà André! Quelle surprise!... Et
+avec lui, Claude Rozenne...
+
+Une telle expression de plaisir éclaira les traits de Mme d’Humières que
+France en fut saisie. Quelle tendresse sa sœur gardait à l’homme dont la
+légèreté pourtant l’avait tant fait souffrir...
+
+Peut-être, après tout, elle lui appartenait justement par tous les
+chagrins qu’elle avait acceptés de lui, pour l’amour de lui. Les cœurs
+qui se sont donnés à jamais possèdent sans doute d’intarissables trésors
+pour pardonner--et accepter le joug qui apparaissait à France si
+redoutable, alors que d’autres, pourtant, le trouvaient doux,
+semblait-il.
+
+Confusément elle songeait à cela, tandis qu’elle regardait approcher les
+deux hommes.
+
+Avec un sourire heureux, Marguerite s’exclama:
+
+--Par quel hasard, André, es-tu dans nos parages?
+
+--J’avais envie de marcher. J’ai rencontré Rozenne que j’ai entraîné et
+qui a reconnu France du plus loin que vous êtes apparues.
+
+Il avait parlé si naturellement qu’elle ne put deviner s’il y avait une
+malicieuse intention dans sa phrase. Laissant Marguerite causer avec son
+mari, elle se prit à marcher en silence, les yeux arrêtés sur la
+perspective fuyante des boulevards dont les branches s’estompaient sous
+la brume verte des premières feuilles.
+
+Mais elle ne pensait pas à cette éclosion printanière dont la fraîcheur,
+en d’autres jours, l’eût ravie. La soudaine présence de Rozenne
+réveillait trop impérieux en elle le souvenir de leur conversation,
+quelques jours plus tôt... Pourtant, il n’avait pas la physionomie
+douloureuse qu’elle lui avait vue alors. Au contraire, une expression
+presque gaie détendait ses traits, ressuscitant, pour un instant, le
+Rozenne d’autrefois--insouciant et jeune.
+
+Comme au vieux temps, il s’était tout de suite mis à marcher près
+d’elle. Mais en ces heures enfuies elle avançait avec une âme étrangère
+à lui, sereine et libre... Aujourd’hui...
+
+Sa pensée s’arrêta sous l’effort de sa volonté qui lui interdisait une
+inutile investigation. Et tout de suite, alors, d’un accent de
+conversation mondaine, elle commença:
+
+--André vous a raconté que, tantôt, Marguerite et moi, tout comme de
+sages petites filles soucieuses de s’instruire, nous sommes allées
+visiter la filature de MM. Chambry?
+
+--Alors, vous avez dû les combler d’aise, Lucien parce qu’il aura
+sûrement trouvé l’occasion de manifester son universelle compétence; le
+grave Albert parce que vous lui avez produit un effet foudroyant, si
+j’en juge d’après les quelques paroles dont il m’a honoré à votre sujet,
+il y a deux jours, quand je l’ai rencontré sur la route de Dury.
+
+Le ton de Rozenne était sarcastique; et l’expression gaie de son visage
+avait disparu. Elle dit, avec le même imperceptible haussement d’épaules
+qui avait répondu à une semblable déclaration de Marguerite:
+
+--Je crois que vous vous faites de singulières illusions sur l’état de
+«foudroiement» où vous voyez M. Albert Chambry. Il m’a paru en parfaite
+santé morale et m’a intéressée beaucoup par tout ce qu’il m’a raconté de
+ses ouvriers. Mais des beaux ateliers de MM. Chambry je suis sortie
+cependant remplie de compassion pour les pauvres créatures qui doivent y
+peiner et ravie de retrouver le jardin plein de soleil qui sentait bon
+le printemps... Le renouveau, vraiment, me grise un peu! Il me donne une
+soif de campagne, d’horizons sans fin, d’air vif, fleurant la verdure
+fraîche!... Vous ne pouvez imaginer combien, en ce moment, je trouverais
+délicieux de marcher en pleins champs, là-bas, dans les chemins déserts
+qui sont en haut de la ville, derrière la maison de Marguerite... d’y
+regarder le soleil couchant... et les paysages de féerie qu’il crée
+divinement!
+
+Il l’avait écoutée sans la regarder... Et pourtant il voyait--avec quels
+yeux!--le dessin charmant du profil, l’éclair bleu du regard sous la
+grande capeline fleurie de muguet, la ligne caressante des lèvres
+entr’ouvertes. Et la voix un peu basse, il dit:
+
+--A moi aussi, une telle promenade semblerait délicieuse!... Et si la
+seule volonté suffisait, vous seriez déjà transportée sur ces chemins
+que vous aimez et j’y marcherais près de vous... Ce qui me serait une
+douceur... Je sais maintenant ce que c’est que la compassion d’un cœur
+comme le vôtre..., mon amie...
+
+Pour la première fois, il l’appelait de ce nom qu’il venait de prononcer
+d’un indéfinissable accent, avec une sorte de gravité tendre, amère,
+douloureuse. «Mon amie!» elle lui avait donné le droit de la nommer
+ainsi. Pourquoi avait-elle tressailli de l’entendre? et, peut-être parce
+qu’il lui avait ainsi parlé, sentait-elle, de nouveau, sourdre en elle
+la source vive de sa pitié pour lui, avec le désir passionné de lui
+faire un peu de bien?...
+
+Comme s’il en avait eu l’intuition, il continuait, trouvant un
+apaisement à dire sa misère:
+
+--Maintenant, je redoute à tel point d’être seul dans la campagne! Son
+silence me permet trop bien de me souvenir... Je m’y trouve, plus que
+partout ailleurs, face à face avec ce que, de toute ma volonté, j’essaie
+d’oublier... Ah! ce calme effroyable de la nature!... Il m’est presque
+aussi terrible que celui de la province... que je suis incapable de
+supporter plus de quelques jours.
+
+--Ce qui veut dire que vous partez bientôt pour Paris, n’est-ce pas?
+
+--Demain soir.
+
+--Ah! demain...
+
+Elle s’arrêta. Elle regardait vers le lointain fuyant de l’allée avec,
+soudain, une image dans les yeux: celle d’une très jolie femme dont les
+journaux illustrés avaient récemment reproduit le portrait, car elle
+venait de s’affirmer grande comédienne dans une création récente.
+Celle-là, mieux que n’importe quelle autre, savait consoler la misère de
+Claude Rozenne.
+
+Quel besoin avait-elle, alors, d’en avoir elle-même souci?...
+
+Machinalement, elle dit:
+
+--Madame votre mère doit être triste de vous voir partir...
+
+--Elle sait que je ne puis pas lui rester longtemps. C’est au-dessus de
+mes forces. Trouvez-moi égoïste, lâche, que sais-je? Mais c’est la
+vérité, quand j’ai vécu quelques jours près de la malheureuse petite
+créature que vous savez, dont la vue me parle sans cesse... du passé, il
+me faut, si je ne veux devenir fou, moi aussi... m’enfuir, retrouver la
+fièvre de la vie, m’en étourdir... Quelquefois jusqu’à l’ivresse, c’est
+vrai!... Il me faut sentir que, malgré tout, il me reste des jouissances
+qui font juger, même à des misérables de mon espèce, que l’existence a
+encore une saveur moins amère que la mort!
+
+Elle ne répondit pas. Son regard, obstinément, considérait un vol
+d’hirondelles dans le ciel devenu rose... Elle savait bien comment
+Rozenne essayait d’oublier; et soudain cette idée semblait glacer en
+elle la compassion... Cependant pourquoi était-elle plus sévère pour lui
+que pour d’autres, alors qu’elle lui connaissait une excuse que les
+autres, sûrement, n’avaient pas?...
+
+Confuses, ses impressions se heurtaient tandis qu’elle avançait près de
+Rozenne dans la paisible allée où de rares promeneurs les croisaient.
+Derrière eux, à quelques pas, Marguerite marchait, causant avec son
+mari... Mais elle et Rozenne les avaient oubliés. Étonné de son silence,
+il la regardait. Et parce qu’il connaissait toutes les expressions de
+son visage, il devina ce qu’elle pensait...
+
+Presque bas alors, il dit, tout ensemble impératif et suppliant:
+
+--Soyez-moi indulgente!... Que voulez-vous que je fasse de ma vie?... Je
+ne suis pas un saint... Je ne puis me cloîtrer dans la solitude; j’ai
+maintenant, je vous l’ai dit, la terreur de la solitude... Si vous
+connaissiez l’enfer que j’ai dû traverser, vous n’auriez plus le courage
+de me condamner! Vous vivez enfermée dans votre rêve de beauté... Vous
+ne savez pas ce que c’est d’avoir livré son cœur à une créature qui le
+torture en se jouant! Si, par hasard, un jour vient où l’on retrouve sa
+liberté, on ressemble à un pauvre être qui, ayant traversé un brasier,
+demeure avec l’épouvante de la fournaise, et des cicatrices que rien ne
+peut effacer!... Oh! ma sereine petite amie, ne me jugez pas et
+pardonnez-moi n’importe quelle folie parce que je suis un malheureux!
+
+Elle murmura, inconsciente qu’une sorte de prière tremblait soudain dans
+sa voix:
+
+--Il ne faut pas faire de folies... A quoi bon? Ce n’est pas là ce qui
+vous fera oublier ni vous consolera...
+
+--Rien, vous entendez, _rien_ ne me consolera de ma vie gâchée!...
+J’appartiens maintenant au monde des misérables qui sont sans espoir, et
+je ne peux m’y résigner... Mais ne parlons plus de moi... La pitié dont
+vous voulez bien me faire la charité me rend trop lâche... Si j’osais,
+je vous adresserais une demande...
+
+--Laquelle?
+
+--M. d’Humières m’a dit que madame votre sœur veut bien aller voir ma
+pauvre vieille mère... Est-ce que vous consentiriez à l’accompagner?
+
+Elle leva vers lui un regard étonné. Mais elle ne rencontra pas ses yeux
+qui regardaient au loin, droit devant lui.
+
+Elle dit pensivement:
+
+--Si je suis encore à Amiens quand Marguerite ira chez madame votre
+mère, je ferai volontiers ce que vous me demandez...
+
+--Bien que vous ne compreniez pas pourquoi je vous le demande, n’est-ce
+pas? finit-il. Je sais que ma mère aura plaisir à vous voir... Vous
+l’avez spontanément conquise...
+
+Il s’arrêta court. Elle se rappela le regret qu’elle avait deviné chez
+la vieille femme, voyant près de son fils une jeune fille... Doucement,
+elle dit:
+
+--Ce qui ferait plus de plaisir encore à Mme Rozenne, ce serait, j’en
+suis bien sûre, que vous lui restiez quelques jours de plus...
+
+--Cela, c’est impossible!... Il faut que je parte... Il le faut!
+
+Pourquoi?... Était-il attendu? Ou était-ce seulement la paix accablante
+de la province qui le faisait fuir?... La double question traversa
+l’esprit de France. Mais il n’en put rien soupçonner. Marguerite se
+rapprochait. Il s’en aperçut; et alors, rapidement, il pria:
+
+--A Paris, n’est-ce pas, vous garderez mon secret?... Je suis encore
+incapable d’être plaint ou raillé. Avec le temps seulement, je
+m’aguerrirai.
+
+Elle eut un regard qui promettait le silence, car André était près
+d’eux. Et Rozenne, courtoisement, prit congé de Mme d’Humières; puis
+s’inclinant devant France, il lui serra la main dans une étreinte brève,
+mais si doucement forte qu’elle la sentit jusque dans son cœur.
+
+Ce soir-là, le dîner fut particulièrement gai chez les d’Humières. André
+taquinait sa belle-sœur sur les perturbations évidentes, prétendait-il,
+qu’elle causait dans le ciel paisible d’Albert Chambry.
+
+--Prenez garde, France, il va vous disputer à votre grand flirt, Claude
+Rozenne.
+
+Elle eut un tressaillement d’impatience:
+
+--André, ne dites donc pas de pareilles folies!
+
+--Des folies... hum! hum!... Enfin, laissons Rozenne puisque vous le
+souhaitez et plaignons seulement Chambry qui va rester en sa bonne ville
+d’Amiens, avec le souvenir d’une trop séduisante Parisienne, retournée
+dans son paradis...
+
+--Son paradis, c’est Paris?... André, vous devenez tout à fait lyrique.
+
+--Ah! oui, c’est un paradis après lequel je soupire!... Quand donc me
+sera-t-il donné d’y vivre!
+
+Marguerite, avec une malice joyeuse, glissa, tout en surveillant Bob qui
+barbouillait son assiette de confitures:
+
+--Mon pauvre André, quelle figure y feraient de petites gens comme nous!
+
+--Bah! chérie, tu es une telle fée que, grâce à toi, nous arriverions
+peut-être à ce que cette figure fût brillante...
+
+--Ce serait, je le crains, trop demander à la fée qui n’a pas de
+baguette magique pouvant lui donner des rentes, ou même, tout
+simplement, le costume nouveau dont elle aurait fort besoin pour être un
+brin élégante!
+
+--Guite, pourquoi ne l’achètes-tu pas, ce costume? dit France,
+affectueuse.
+
+La jeune femme sourit:
+
+--Parce que mes petits ont tellement grandi depuis l’année dernière
+qu’il me faut les rhabiller des pieds à la tête... Puis, nous avons eu
+nos frais de déménagement... Alors ma belle robe neuve sera pour l’hiver
+prochain... si mes ressources me le permettent!
+
+Elle parlait gaiement, sans nul regret de la fortune qui lui manquait.
+France pensa à Colette, insatiable de luxe; Colette, à qui l’admiration
+fervente de son mari offrait chaque année, pour ses toilettes, des
+sommes bien supérieures au revenu entier du ménage d’Humières; Colette,
+qui se délectait à remplir brillamment son personnage de divinité
+mondaine et ne connaissait d’autre préoccupation que le souci constant
+de ses succès de femme. Ainsi elle possédait la destinée qu’elle avait
+si âprement souhaitée; une destinée que France jugeait mesquine et
+misérable, indigne d’être comparée même à l’humble bonheur de
+Marguerite, créé par son amour dévoué.
+
+Tout bas, France songeait, regardant la jeune femme qui, en hâte, pliait
+sa serviette pour aller coucher les petits.
+
+--S’il me fallait choisir, que prendrais-je, l’existence de Colette ou
+celle de Marguerite?... Ah! ni l’une ni l’autre ne me tentent!... Quelle
+âme ai-je donc?... Suis-je insensible, ou lâche, ou trop exigeante?...
+Colette est heureuse, très heureuse... Marguerite semble l’être aussi...
+Moi... mais moi, je le suis aussi..., autrement encore...
+
+L’était-elle vraiment ainsi qu’elle le croyait, avec tant de sincérité,
+deux mois plus tôt? Avait-elle toujours absolue la certitude que sa
+destinée n’aurait pu être meilleure, qu’elle n’avait rien à regretter ni
+à souhaiter?...
+
+Inconsciemment, elle fit un mouvement de tête, comme pour chasser une
+pensée importune; et elle entendit alors son beau-frère qui
+interrogeait, un peu impatient:
+
+--Marguerite, pourquoi es-tu si pressée de te sauver en haut?
+
+--Pour mettre les enfants au lit; il est huit heures.
+
+--Et tu ne peux laisser ta bonne faire cela?
+
+--Il faut qu’elle dîne, tu le sais bien, et qu’elle s’occupe de son
+ménage du soir, dit paisiblement Marguerite.
+
+--Eh bien! elle dînerait un quart d’heure plus tard... Il est insipide
+de te voir toujours absorbée par une foule d’occupations que tu te crées
+à plaisir!
+
+--Non, pas à plaisir, parce qu’il le faut, corrigea Marguerite avec
+douceur. Tu m’excuses, France?
+
+--Chérie, veux-tu que j’aille t’aider?
+
+--Non, merci, c’est inutile, j’ai l’habitude de coucher seule mes
+petits... Je te confie André pour qu’il attende sagement mon retour,
+sans maugréer contre nos poussins. Ah! mon Dieu, voilà Bébé qui se
+réveille; je l’entends crier. Elle réclame son lait... Vite, les
+enfants, montons.
+
+Rapidement, elle les envoyait présenter leur front à France et à leur
+père; puis elle les fit sortir et, dans l’escalier, résonna son pas
+hâté, avec le piétinement des deux petits.
+
+Les traits d’André s’étaient rembrunis; et un peu ironique il jeta, se
+levant pour suivre France dans le salon:
+
+--Et voilà pourtant ce que le mariage fait d’une femme!
+
+--Vous voulez dire une mère admirable et la plus dévouée des épouses!
+riposta France, vertement.
+
+--Dites mieux, une nourrice absorbée par toute sorte de soins stupides
+pour ses poupons. Ah! France, comme vous avez mille fois raison de ne
+pas vous marier!... Restez la femme d’élégance et de poésie que vous
+êtes pour la joie de nos yeux et de notre esprit!...
+
+--André, vous perdez un peu la tête... Je l’espère, du moins... pour
+oser dire de pareilles inepties!... Comment pouvez-vous comparer la vie
+de Marguerite à la mienne, inutile aux autres, égoïstement remplie par
+les soucis de ma propre satisfaction!
+
+Elle ne continua pas, frappée soudain par l’idée qu’elle venait de juger
+son existence comme l’avait fait Rozenne lui-même.
+
+André d’Humières n’avait pas répondu, un peu saisi de la vive réponse de
+la jeune fille. Il avait parlé dans un mouvement d’humeur, parce qu’il
+supportait mal ce qui lui rappelait l’exiguïté de ses ressources... Mais
+avec les années il avait appris à connaître tout ce que valait la femme
+qui s’était donnée à lui pour la peine, plus encore que pour la joie...
+
+Dans le salon, un silence régna. André, comme France, songeait. Elle
+regardait vers le ciel de printemps qui se découpait étoilé dans le
+cadre de la fenêtre. Du jardin, un souffle tiède arrivait qui sentait la
+jeune verdure et les violettes.
+
+--France, vous avez très mauvaise opinion de moi, vous me jugez fort
+mal, n’est-ce pas?
+
+Elle tressaillit. Sa pensée lui avait, de nouveau, échappé et
+s’attachait anxieusement à ce problème de sa destinée que, depuis
+quelque temps, les circonstances évoquaient pour elle, avec une
+insistance qui la troublait un peu. Alors elle s’aperçut qu’une fois
+encore elle venait de songer à la responsabilité que Rozenne lui donnait
+dans son malheur. Impatiente, elle mordit sa lèvre; et aussitôt, elle
+dit hâtivement:
+
+--Je ne vous juge pas mal, je crois, André.
+
+--En êtes-vous bien sûre?...
+
+Hésitant un peu, elle continua:
+
+--Autrefois, c’est vrai, je vous en ai voulu de n’être pas pour
+Marguerite tout ce qu’elle méritait que vous fussiez...
+
+--C’est-à-dire?... interrogea-t-il avec une espèce de gravité bien
+inaccoutumée chez lui. Dites, France, j’aime mieux savoir pour ne plus
+mériter à l’avenir des reproches trop justes.
+
+Sincère, elle avoua:
+
+--Je vous en voulais d’accepter que Marguerite prît toujours pour elle
+la peine, le souci, les ennuis, n’ayant d’autre pensée que de vous
+simplifier l’existence autant qu’il dépendait d’elle... Ce que vous
+paraissiez trouver tout naturel... Je parle au passé, André.
+
+--Autrement dit, vous me trouviez un parfait spécimen d’égoïste?
+
+L’ombre d’un sourire un peu amer passa sur les lèvres de France. Son
+regard demeurait attaché sur le ciel obscur où montait un lumineux
+croissant qui poudrait de clarté l’allée du jardin.
+
+--Peut-être est-ce ainsi que je vous jugeais... Et je n’en avais guère
+le droit, moi qui toute la première ne songeais qu’à mon propre
+bonheur...
+
+Du même accent pensif et sérieux, il dit:
+
+--Vous n’aviez pas, comme moi, charge d’âme... Vous n’aviez pas accepté
+le don d’un cœur venu à vous plein de foi, de dévouement, d’amour; qui
+méritait de tout recevoir pour tout ce qu’il apportait...
+
+Le don d’un cœur!... A elle aussi, il avait été offert, en ces jours
+morts, qu’aucune volonté ne pouvait ressusciter...
+
+Elle secoua la tête pour fuir la hantise du souvenir et cessa de
+regarder vers la nuit printanière. André était debout devant la cheminée
+et la lumière de la lampe éclairait, presque violemment, ses traits dont
+l’expression avait changé. Tout à coup il semblait avoir, non pas
+vieilli, mais mûri de plusieurs années.
+
+--Vous avez eu raison, France, d’être sévère pour moi. Je ne méritais
+pas mieux. Mon excuse pitoyable, c’est que je ne comprenais pas quel
+trésor m’avait été donné... Je ne savais pas ce que c’est qu’une femme
+comme Marguerite...
+
+--Mais enfin, vous l’avez compris, n’est-ce pas, André?
+
+--Oui, je l’espère... Et par la grâce de son amour, si fidèle que rien
+n’a pu le lasser, rien!... C’est à Villers, il y a cinq ans, que j’ai eu
+la révélation inoubliable de tout ce qu’elle valait... pendant une crise
+difficile qu’il nous fallait traverser, par ma faute...
+
+France pensa qu’il devait faire allusion à sa folle perte au jeu, le
+jour du _Grand Prix_ de Deauville; mais elle n’en trahit rien et demeura
+attentive, assise dans l’ombre.
+
+--Quand j’ai vu Marguerite si courageuse, si patiente, j’ai eu, pour la
+première fois, conscience d’être, près d’elle, une espèce de monstre
+moral; et, en même temps, j’ai éprouvé pour elle une admiration et une
+estime qui n’égalaient que le sentiment de ma propre indignité. Vous
+voyez, France, que je suis bien de votre avis en ce qui me concerne et
+je vous l’avoue humblement, pour me réhabiliter un peu à vos yeux...
+
+Elle le regarda avec une sympathie amicale que, rarement, elle avait
+éprouvée pour lui ainsi.
+
+--André, vous êtes tout réhabilité parce que vous pensez maintenant,
+comme moi, que Marguerite, si oublieuse d’elle-même, toujours, mérite
+bien que les autres, à leur tour, pensent à elle sans cesse...
+
+Souriant un peu, André dit avec sa bonne grâce séduisante:
+
+--France, je vous assure que je fais de mon mieux; mais c’est très
+difficile de dépouiller le vieil homme!... Je suis tellement habitué à
+être gâté par elle qui semble trouver cela la chose la plus naturelle du
+monde, que j’ai beaucoup de peine à ne pas me laisser faire tout
+simplement.
+
+France eut un rire léger.
+
+--Laissez-vous faire, mais rendez gâterie pour gâterie. Cela lui
+semblera si bon!... Aimez-la autant qu’elle désirait l’être quand elle
+était votre précieuse petite fiancée, et elle aura sa part de bonheur...
+Je vous remercie beaucoup, André, de m’avoir parlé comme vous venez de
+le faire. Vous m’avez donné une très grande joie, parce qu’il me semble
+que Marguerite va être enfin heureuse, comme je le désire... de toute
+mon âme!
+
+--Et comme je le souhaite, France, autant que vous-même...
+
+--Alors, tout est bien, dit-elle lentement, avec une sorte de gravité.
+
+Il inclina la tête: et tous deux, alors, demeurèrent silencieux,
+songeant à mille choses du passé et de l’avenir.
+
+Au dehors, le jardin était maintenant baigné d’une lueur d’argent et la
+rosée perlait la pelouse. Les murs avaient des lignes très nettes sur le
+ciel lumineux. La brise soufflait plus forte, et, dans le salon, faisait
+doucement battre comme une aile la mousseline d’un rideau... Les minutes
+coulèrent. La pendule sonna l’heure. France tressaillit ainsi que dans
+un réveil.
+
+--Neuf heures déjà!... Comme Marguerite est longue à revenir!...
+Peut-être elle est retenue auprès des enfants. Je vais voir...
+
+Elle se levait. André dit alors, il avait repris son accent habituel:
+
+--En vous attendant toutes deux, je vais fumer dans le jardin.
+
+Très doucement, pour ne pas réveiller les petits, France monta au
+premier étage que le silence enveloppait. La même clarté blanche qui
+ruisselait sur le jardin inondait aussi l’étroit couloir. A travers les
+vitres, France aperçut son beau-frère qui suivait lentement la petite
+allée dont les cailloux luisaient, un peu humides. Le feu de son cigare
+brillait en un point clair.
+
+A quoi songeait-il?... Peut-être encore à la femme qu’il commençait à
+savoir aimer comme l’_Unique_?... Un jour allait venir où, l’un par
+l’autre, ils seraient heureux infiniment.
+
+France appuya son front contre les vitres, comme pour écraser des
+pensées confuses qu’elle avait l’instinctive crainte de voir se
+préciser... L’amour, c’était donc la source par excellence du
+bonheur!... Un bonheur supérieur à celui dont elle-même vivait depuis
+des années, n’en désirant pas d’autre... Un bonheur fugitif, redoutable,
+fragile, criminel parfois même, soit; mais un bonheur tel que, pour le
+goûter, nul sacrifice n’arrêtait ceux que la soif en possédait... Elle
+le savait bien. Elle en avait tant d’exemples dans le monde où elle se
+mouvait!
+
+L’amour, il donnait la joie à Paul Asseline, épousé pour sa fortune
+seulement... L’amour, il avait été le viatique de Marguerite et il avait
+transfiguré son humble vie... Mais aussi, il avait dévasté celle de
+Rozenne, dont il était le maître, quand il le jetait, la volonté morte,
+vers cette femme qui, sans scrupule, préparait son malheur.
+
+L’amour... Était-ce donc lui encore qui, jadis, amenait près d’elle ce
+même Rozenne, par qui elle eût été adorée si elle l’avait voulu,
+disait-il.
+
+Avec un tressaillement elle se redressa, écartant son front de la vitre.
+Cette nuit de printemps la faisait déraisonner. Comment pouvait-elle
+s’abandonner ainsi à ces rêvasseries de pensionnaire romanesque et
+pourquoi s’y attardait-elle stupidement, au lieu d’aller retrouver
+Marguerite?...
+
+Impatiente, elle se détourna du clair de lune enchanté et se dirigea
+vers la chambre des enfants. Avec précaution, elle entr’ouvrit la porte.
+Sous la frêle clarté de la veilleuse, elle aperçut sa sœur, assise
+auprès du lit d’Étiennette, le visage tourné vers la forme mince qui
+soulevait la couverture. A la vue de France, Mme d’Humières se dressa un
+peu et murmura:
+
+--Comment, c’est toi, chérie?... Tu te demandais ce que j’étais
+devenue?... Étiennette s’est réveillée et j’attendais, pour aller te
+retrouver, qu’elle fût bien rendormie...
+
+France s’était approchée du petit lit; silencieuse près de sa sœur, elle
+contemplait l’enfant. Sous la lumière voilée, elle distinguait le duvet
+clair des cheveux, la rondeur de la joue, les lèvres entr’ouvertes, la
+main menue qui serrait la couverture...
+
+Et tout à coup la pensée lui vint, imprévue, de cet autre petit qui
+dormait dans une maison presque voisine, réprouvé de son père, n’ayant
+pour veiller sur ses nuits troublées qu’une pauvre vieille femme, tandis
+que la mère était loin, et non pas seulement séparée par la distance,
+mais par l’abîme de sa raison perdue... Alors, France eut infiniment
+pitié de ce petit, comme elle avait eu pitié du père...
+
+Marguerite s’était penchée vers le lit pour voir si l’enfant dormait
+bien; et son visage avait une telle expression de sollicitude joyeuse et
+tendre que France lui murmura:
+
+--Comme tes enfants te rendent heureuse, ma chérie!...
+
+--Pas seulement les enfants, France, mais lui aussi, André...
+
+Oui, lui aussi, c’était vrai, parce qu’il entendait maintenant le divin
+appel de ce cœur aimant. Le jour approchait où ils iraient dans la vie
+comme les bénis qui sont deux en une seule âme...
+
+Et soudain France se sentit toute seule dans l’existence.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+A son ordinaire, Mme Danestal était en courses et visites avec Colette;
+et France qui rentrait pensa, regardant la pendule du salon, qu’elle
+pouvait espérer une heure de pleine liberté pour faire de la musique
+tout à son gré, sans être incessamment dérangée par sa mère qui n’avait
+jamais cure qu’elle fût occupée.
+
+Parce que, la veille, il y avait eu réception pour quelques hôtes de
+choix, la pièce, riche de meubles artistiques, demeurait somptueusement
+fleurie, les roses de juin épanouies en profusion dans ces vases
+précieux qu’affectionnait le goût de Robert Danestal. Mais quelques-unes
+déjà s’effeuillaient et leurs pétales jaunissants se mouraient sur la
+soie des tapis, distillant une senteur capiteuse. Pourtant, du balcon
+s’épandait un souffle d’air chaud, sous le store encore baissé que le
+soleil poudrait d’or, en descendant vers l’horizon, sous la menace de
+lourdes nuées d’orage.
+
+France s’assit devant le piano à queue, mais elle ne joua pas. Elle se
+mit à feuilleter un cahier de mélodies un peu étranges que, la veille
+même, elle avait entendu exécuter par leur auteur, un Norvégien, qui,
+très empressé à lui être agréable, les lui avait envoyées le matin même.
+
+--Tout simplement parce qu’il sait combien j’aime la musique et qu’il
+m’a vue intéressée par la sienne, avait-elle répondu aux réflexions de
+Mme Danestal qui, hantée par le désir de la marier, voyait des
+intentions matrimoniales dans le plus insignifiant hommage offert à sa
+fille...
+
+Mais sincère avec elle-même, France savait parfaitement que son charme
+de femme, tout autant que ses dons d’artiste, avait séduit le robuste
+garçon du Nord pour qui elle était la révélation d’une race féminine
+qu’il ne connaissait pas encore. Et de même elle savait que la soirée de
+la veille avait été pour elle un de ces succès dont les moins vaniteuses
+ont conscience...
+
+Elle avait eu l’impression qu’il en serait ainsi quand elle s’était
+regardée dans la glace, au moment de quitter sa chambre, svelte dans sa
+longue robe de crêpe de Chine blanc qui la modelait avec une hardiesse
+discrète; car elle avait, en toute simplicité, la coquetterie de sa
+forme très pure, comme les sculpteurs ont l’amour des belles lignes.
+
+Les yeux arrêtés sur l’image que reflétait la glace, elle avait murmuré,
+comme s’il se fût agi d’une étrangère:
+
+--Tiens, je suis jolie, ce soir!
+
+Et s’il lui avait fallu, pour la convaincre qu’elle ne se trompait pas,
+l’approbation d’autrui, le seul regard de Rozenne surpris par hasard sur
+elle, eût suffi pour lui dire que, ce soir-là, même à Colette, elle
+pouvait être comparée...
+
+Rozenne... Qu’il avait encore été bizarre avec elle, la veille!... Sa
+pensée ramenée vers lui, elle ne songeait plus aux mélodies qu’elle
+avait voulu revoir. D’un geste distrait elle reposa le cahier; et, les
+mains jointes sur le bois du piano, elle réfléchit... Rozenne avait dû
+arriver dans la soirée, vers dix heures et demie, tandis qu’elle
+écoutait, avec un plaisir, évident sans doute, la musique originale de
+Peer Stavensend. Elle ne l’avait pas vu entrer. Encore un long moment,
+elle était restée à causer avec le compositeur, qui la retenait, sans
+qu’elle éprouvât d’ailleurs le désir d’interrompre une conversation qui
+l’intéressait profondément, puisque c’était un échange d’idées et
+d’impressions sur la composition musicale...
+
+--Combien de temps ai-je pu causer ainsi avec Stavensend?... Vingt
+minutes, peut-être? songea-t-elle les yeux arrêtés sur le battement
+léger du store que la brise soulevait.
+
+Tout à coup, tournant la tête pour répondre à une question de sa mère,
+elle avait aperçu Rozenne qui la regardait... Et, dans les yeux, il
+avait cette expression qui, bien autrement que les paroles, dit à une
+femme qu’elle est mieux que belle...
+
+Mais, en même temps, elle avait remarqué que son visage était celui des
+mauvais jours, un visage douloureux et révolté qu’elle avait appris à
+reconnaître, même sous le masque impassible que le monde imposait.
+
+Tout de suite, d’instinct, elle aurait voulu aller à lui, qui ne venait
+pas même la saluer cependant. Mais elle était prisonnière des
+convenances et elle se devait d’abord aux hôtes de son père, des lettrés
+illustres, des maîtres artistes qui la recherchaient avec une attention
+flatteuse.
+
+Quand elle avait pu, enfin, se trouver près de Claude, elle lui avait
+demandé, rieuse et amicale:
+
+--Alors, décidément, vous ne voulez pas même m’honorer d’un pauvre
+salut?
+
+--Je me serais fait scrupule de vous enlever à des admirations qui
+paraissent vous charmer!
+
+Lui, ne souriait pas; et son accent était âprement ironique. Elle avait
+riposté:
+
+--Ne parlez pas ainsi, vous auriez l’air jaloux! Et les amis, vous
+savez, n’ont pas le droit d’être jaloux!
+
+--Je le suis, moi; et je ne partage mes amis avec personne...
+
+Elle avait pensé:
+
+«Mais les vôtres doivent être moins exclusifs!»
+
+Seulement, ses lèvres n’avaient pas articulé de telles paroles. Elle
+avait dit simplement.
+
+--Je n’aime pas, moi, les amitiés tyranniques...
+
+Sa voix avait quelque chose d’un peu dur; elle l’avait senti et, tout de
+suite, regretté... Alors, avec la grâce caressante que, inconsciemment,
+elle apportait maintenant dans leurs rapports, elle avait repris, la
+voix changée:
+
+--Nous nous disputons comme des enfants! Faisons la paix, voulez-vous?
+
+Il avait eu un haussement d’épaules, avait murmuré:
+
+--A quoi bon?...
+
+Puis il s’était détourné, profitant de ce que Mme Danestal appelait de
+nouveau sa fille.
+
+Un moment après, elle avait constaté qu’il n’était plus dans le salon.
+Et un regret, aigu à en devenir une souffrance, l’avait meurtrie qu’il
+fût ainsi parti, irrité contre elle, si injustement!
+
+Très bas, ses lèvres articulèrent, tandis que ses doigts erraient sur le
+piano, le murmure des notes berçant sa songerie:
+
+--Comme il est bizarre avec moi, quelquefois!
+
+Ah! oui, bien bizarre! fantasque d’humeur, parfois rude et agressif sous
+les dehors d’une politesse froide; et pourtant, prodigue d’attentions
+délicates, toujours... Si attirant d’esprit avec sa pensée admirablement
+ouverte et sa sensibilité d’artiste; et de cœur aussi, car il savait
+trouver des mots exquis pour lui montrer sa reconnaissance de la
+sympathie profonde qu’elle lui donnait, depuis qu’elle savait...
+
+Il ne faisait jamais allusion au tragique événement qui pesait sur sa
+vie; et, pas davantage, il ne parlait de son fils. Mais cette
+connaissance qu’elle avait de son lugubre secret semblait avoir noué
+entre eux un lien dont elle avait conscience--et lui aussi... Vraiment,
+pour lui, elle paraissait être devenue l’amie par excellence, à laquelle
+il trouvait bienfaisant et doux de venir;--à certaines heures surtout,
+quand il avait trop torturante l’angoisse du souvenir... Jalousement
+alors, il appelait sa présence, il cherchait le baume de sa compassion,
+l’apaisement d’une causerie qui l’arrachait à lui-même, le distrayait,
+berçait sa désespérance...
+
+A elle, ces causeries révélaient quelles profondeurs le malheur avait
+mises en sa pensée. L’épreuve l’avait guéri de son insouciance, avait
+mûri et élargi son esprit de dilettante, élevé sa conception de la vie,
+éveillant, en lui, une source vive de sympathie, que des actes
+trahissaient, pour la misère des destinées humaines.
+
+Si mal qu’il vécût, au gré des gens d’une rigoureuse sagesse, elle
+savait bien que Claude Rozenne avait, à l’heure présente, une valeur
+morale bien supérieure à celle que possédait le nonchalant Rozenne
+d’autrefois.
+
+Et c’est pourquoi, sans doute, elle trouvait une saveur qu’elle ne se
+dissimulait pas à cette amitié d’homme entrée tout à coup dans sa vie;
+pourquoi elle pardonnait à Rozenne la dualité de son existence
+sentimentale qu’il partageait entre elle et d’autres auxquelles il ne
+donnait pas la meilleure part... C’est pourquoi elle ne s’irritait pas
+qu’une destinée étrangère vînt ainsi frôler la sienne, s’y mêler avec
+une mystérieuse force qu’elle subissait sans révolte... Toujours, pour
+faire du bien à une créature éprouvée, elle avait été prête à donner de
+son âme sans compter.
+
+Cette fois, du moins, la charité lui était bien facile et apportait dans
+sa vie un rayonnement qui l’enivrait subtilement. Elle ne se rappelait
+pas avoir, depuis bien des années, passé un printemps comparable à celui
+qui venait de s’écouler, ni possédé une pareille intensité de vie
+intérieure; ni joui, avec cette force délicieuse, de tout ce qui la
+charmait ou de ce qu’elle aimait...
+
+Et sans penser à l’avenir, confiante, elle se laissait emporter par la
+course des jours, reconnaissante parce qu’ils étaient bons...
+
+... Ses doigts modulaient au gré de sa songerie...
+
+Mais, tout à coup, elle s’interrompit, avec la sensation qu’elle n’était
+plus seule dans la pièce. Elle se détourna, regardant autour d’elle...
+Alors, à l’entrée du salon, adossé au mur, elle aperçut Rozenne...
+
+Un choc la secoua. Les prunelles un peu dilatées par la surprise, elle
+le contemplait:
+
+--Comment, vous êtes là?... Depuis longtemps?...
+
+--Non, depuis un instant... J’apportais pour votre père des croquis que
+je lui avais promis hier soir. J’ai entendu votre piano... Et je suis
+entré pour vous offrir quelques fleurs qui m’avaient tenté pour vous...
+
+Sur une table, il y avait en effet une gerbe d’admirables œillets qu’il
+venait, sans doute, d’y poser.
+
+Elle eut une exclamation ravie:
+
+--Oh! qu’ils sont beaux!
+
+Dans la chair odorante des pétales, elle enfouissait son visage, si
+avidement que des gouttelettes d’eau mouillèrent ses lèvres.
+
+Quand elle releva la tête, elle souriait d’un joli sourire affectueux où
+était un peu de malice:
+
+--Ce sont les fleurs de la réconciliation, n’est-ce pas?... Pourquoi
+êtes-vous parti sans me dire adieu, hier, comme si vous étiez fâché
+après moi de... je ne sais quoi?...
+
+Elle lui tendait sa main qui gardait le parfum des œillets dont elle
+avait doucement caressé les pétales. Il se pencha et baisa ses doigts.
+Puis, la regardant, il dit:
+
+--Parce que j’étais à bout de résignation, de patience... de vertu...
+Mettez le mot que vous voudrez!
+
+Elle s’était rassise sur le tabouret de piano; les plis légers de sa
+robe, d’un bleu pâle de lavande, ruisselaient autour d’elle; et elle
+l’écoutait, regardant droit devant elle, vers les sombres iris, au cœur
+tigré d’or, qui se dressaient sur la cheminée.
+
+Quand il se tut, elle répliqua tout de suite, du même accent où elle
+mettait volontairement un badinage gai:
+
+--Avouez, en toute humilité, que vous avez montré, hier soir, un
+détestable caractère, sans motif... Et n’en parlons plus.
+
+--Sans motifs? vous pensez, répéta-t-il amèrement. Croyez-vous qu’il y
+ait beaucoup d’hommes qui, ayant... une amie telle que vous,
+accepteraient de bonne grâce de la voir accaparée par d’autres... de la
+voir surtout se laisser très volontiers accaparer!
+
+Elle ne voulut relever que les derniers mots de Rozenne; et, tout en
+détachant, de la gerbe, quelques œillets qu’elle glissa dans sa
+ceinture, elle dit, très simple:
+
+--C’est vrai, les opinions musicales de Stavensend m’intéressaient
+beaucoup... Et elles vous auraient intéressé également si, au lieu de
+bouder dans votre coin, vous étiez venu gentiment causer avec nous!...
+Vous n’avez pas entendu ses mélodies?... Voulez-vous que je vous en
+chante quelques-unes, pour vous tout seul?... J’ai encore un petit
+instant de liberté!
+
+--Pourquoi «petit»?
+
+--Parce que... C’est toute une histoire... Asseyez-vous là, près du
+piano, et je vous la conte en deux mots... Imaginez-vous que, ces
+jours-ci, j’ai reçu une lettre de Marguerite m’adressant, au nom des
+Chambry, une bien singulière demande, celle de faire entendre, au
+concert de la vente de charité qui aura lieu le 22 juin, mon poème de
+_l’Eau dormante_, avec la musique dont je l’ai agrémenté... Cela, pour
+l’amour des pauvres!... Vous pensez bien que j’avais décliné l’honneur
+trop grand... Et puis, sur de nouvelles instances, de plus en plus
+pressantes, j’ai faibli et promis de demander à Marceline Herrène qui a
+récité _l’Eau dormante_, il y a trois semaines, chez Colette, si elle
+consentirait à la redire à Amiens, par charité! Elle doit venir à six
+heures m’apporter sa réponse. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous
+disais n’avoir qu’un moment pour vous faire de la musique.
+
+--Oui, je comprends que vous êtes insaisissable toujours et qu’il ne
+m’est presque jamais donné de vous voir à mon gré, mon amie...
+
+Oh! ce nom! toujours il la faisait tressaillir, à cause de
+l’indéfinissable accent dont Rozenne le disait, avec une sorte de
+douceur tendre, qui lui donnait la même sensation qu’un baiser très
+aimant mis sur son front ou sur ses cheveux. En l’entendant, elle avait
+l’impression d’être chère encore à Claude Rozenne... Et cela lui
+semblait bon...
+
+Mais, avec une instinctive volonté de fuir un charme qu’elle ne voulait
+pas subir, elle ouvrit le cahier des mélodies et le feuilleta. Alors,
+tout de suite, la musique l’envoûta et elle redevint maîtresse
+d’elle-même.
+
+Il le sentit et une angoisse crispa tout son être, de l’avoir si près de
+lui, et pourtant lointaine, dans cette pièce solitaire, où la senteur
+trop forte des fleurs lui montait au cerveau comme une ivresse. Debout
+près d’elle, il la contemplait, fine sous le voile de sa robe pâle. Sur
+la floraison pourpre d’une gerbe de pivoines, le profil expressif se
+découpait d’un trait délicat, le regard voilé par l’épaisseur sombre des
+cils ourlés d’or, les lèvres entrouvertes, un peu humides car elle les
+mouillait, par instants, d’un preste petit mouvement de la langue, très
+jeune.
+
+Elle, absorbée par la musique, ne songeait guère à observer Rozenne.
+Elle disait, indiquant deux pages du cahier qu’elle feuilletait:
+
+--Écoutez ces mélodies-là. Elles sont exquises!
+
+A mi-voix, elle les commença; et ce quelque chose de contenu que prenait
+ainsi son accent donnait une émouvante intimité aux brèves chansons
+d’amour, passionnément plaintives et tendres, que la musique modulait en
+sonorités inattendues, d’une expression rare...
+
+Toute vibrante, elle s’arrêta pour demander:
+
+--N’est-ce pas que ces deux pièces sont de vrais petits chefs-d’œuvre?
+
+Il ne répondit pas. Elle leva la tête, surprise, une question aux
+lèvres. Mais elle se tut... Dans le regard de Rozenne qui rencontrait le
+sien, elle apercevait cette lueur profonde, trouble et brûlante, qu’elle
+avait surprise déjà en d’autres regards arrêtés sur elle--expressive
+plus encore que l’aveu des lèvres... Seulement dans les yeux de Rozenne
+il y avait, de plus, quelque chose de douloureux et de désespéré, de
+suppliant...
+
+Et une pensée bouleversa son âme:
+
+--Il m’aime!... Il m’aime plus encore qu’autrefois!
+
+Elle eut la sensation d’une clarté qui l’éblouissait et dont elle avait
+peur--que cependant elle souhaitait ne pas voir s’éteindre...
+
+Et ce fut une seconde telle que jamais encore elle n’en avait vécu de
+semblable--enivrante à lui donner le vertige, splendide comme ce
+couchant, pareil à une gloire, dont elle voyait luire le reflet d’or
+incandescent.
+
+Mais aussitôt jaillit dans sa pensée le souvenir de la misérable
+créature à qui Rozenne était lié... Et la clarté merveilleuse
+s’éteignit...
+
+D’un geste vif elle referma le cahier et se leva. Un frémissement
+ébranlait tous ses nerfs. Elle respira profondément, avec un besoin
+d’air pur... Puis, d’un accent assourdi un peu, elle dit:
+
+--Et maintenant, laissons la musique, n’est-ce pas?... Je voudrais,
+puisque Marceline est en retard, vous lire les vers que j’ai
+retravaillés dans le sens que vous m’avez indiqué... Mais, auparavant,
+montrez-moi les croquis nouveaux que vous apportez.
+
+Instinctivement elle allait vers le balcon et releva le store. La
+lumière du couchant envahit victorieusement la pièce avec une bouffée
+d’air chaud qui emporta une seconde la senteur capiteuse des fleurs.
+
+Alors, elle vit Rozenne, debout aussi, le visage altéré, une contraction
+aux lèvres, comme s’il eût voulu arrêter d’inutiles paroles, et dans ses
+yeux, dont elle aimait le regard, cette expression qui attirait à lui
+toute son âme...
+
+Elle eut peur un peu... de lui... d’elle?... Sa pensée n’aurait pu
+préciser. Presque impérative, elle répéta:
+
+--Montrez-moi vos croquis!
+
+Il prit le portefeuille qu’il avait, en arrivant, jeté sur une table et
+le lui tendit, sans un mot.
+
+Comme si la pensée de Rozenne était devenue pour elle un livre ouvert,
+elle y voyait clairement, en cette minute, un détachement absolu pour
+les œuvres nées de son cerveau. Celles qu’il lui montrait, parce qu’elle
+le voulait, n’existaient même plus pour lui. Seule, une créature
+l’absorbait tout entier... Et cette créature, elle en avait l’intuition
+souveraine, en cet instant, c’était elle-même... Les mêmes mots alors
+palpitèrent éperdument en son cœur: «Il m’aime!... Il m’aime!...»
+
+Ses doigts tourmentaient les œillets glissés dans sa ceinture. Elle se
+pencha vers le portefeuille qu’il lui avait ouvert, sur le piano à
+queue. Restée debout, elle regardait les feuilles, avec un effort pour
+fixer sa pensée qui lui échappait.
+
+Tout à coup, pourtant, son attention se tendit... Un détail la frappait
+impérieusement, auquel, dans son trouble, d’abord, elle n’avait pas pris
+garde... Mais elle ne se trompait pas... Cette jeune femme qui
+apparaissait presque sur chacune des esquisses... c’était elle-même,
+elle-même poétisée par le rêve d’un artiste, telle une créature de
+songe, soit; mais cependant si reconnaissable! Et avant que sa volonté
+eût fermé ses lèvres, elle avait laissé échapper:
+
+--Comme cette femme me ressemble! Vous m’avez fait poser sans me le
+dire, n’est-ce pas?... Avouez-le. Pourquoi vous êtes-vous permis cela?
+
+Sans la regarder, il dit:
+
+--Il s’agissait d’une œuvre de votre père...
+
+Elle ne souriait plus. Pourtant, elle reprit d’un ton qu’elle
+s’efforçait de rendre léger:
+
+--Alors, cette ressemblance est volontaire?
+
+Il secoua la tête.
+
+--Non, elle n’est pas volontaire... Je n’en avais pas conscience quand
+mon crayon a créé. Je travaille toujours au hasard de l’inspiration. Je
+ne choisis pas mes figures, elles s’imposent à moi. Il y en a certaines
+qui me hantent... Je ne vous ai pas offensée? dites... Vous êtes une
+petite muse, comme cette femme à qui j’ai donné vos traits.
+
+Lentement elle dit, les cils abaissés sur son regard:
+
+--Non, je ne suis pas offensée...
+
+Il lui semblait être mécontente que Rozenne eût ainsi usé de son image.
+Pourtant, elle éprouvait une joie mystérieuse à lui être si présente
+toujours...
+
+--Non, je ne suis pas offensée... Mais cela m’effarouche un peu de me
+voir ainsi livrée au public.
+
+--Vous lui livrez bien plus que vos traits quand vous lui donnez des
+vers où vous avez mis votre âme... Ah! ces vers-là... Comme je voudrais
+les garder pour moi seul, jalousement!... être seul à en connaître
+certains dans lesquels vous êtes toute... A cause de cela, sans doute,
+ils me sont précieux, comme rien d’autre ne l’est davantage au monde,
+pour moi... Et cependant...
+
+--Cependant?... répéta-t-elle presque bas, enveloppée par la caresse des
+mots. D’un geste inconscient elle déchirait un œillet dont la senteur
+imprégnait sa main. Ses yeux regardaient vers le lointain du ciel
+empourpré où s’amoncelaient des nuages lourds, cernés de flamme; mais
+son âme attentive était tout près de Rozenne, entièrement à lui...
+
+--Cependant je voudrais pouvoir, dans mes heures mauvaises, vous enlever
+à jamais ce don d’écrire, de créer, qui vous fait vivre dans un monde où
+vous m’échappez, parce que vous y êtes heureuse seule... Je voudrais
+vous enlever, non pas seulement votre talent, mais aussi votre beauté
+qui appelle trop de regards...
+
+--Je ne suis pas belle, fit-elle sourdement.
+
+--Ah! si, vous l’êtes!... mais à la façon des glaciers qui se dressent
+orgueilleusement en plein ciel, en pleine lumière!... Et je voudrais que
+vous fussiez une simple femme, pitoyable et tendre, qui n’ait à donner
+que son cœur et en fasse le don suprême à celui qui crie vers elle...
+
+Elle eut un geste pour l’arrêter et, suppliante, elle articula, ses
+lèvres tremblaient:
+
+--Mon ami, mon ami, qu’avez-vous donc aujourd’hui?... Vous
+déraisonnez!... Ne dites pas de ces choses inutiles et folles qui sont
+mauvaises et ne peuvent que nous faire du mal à tous les deux!
+
+Il demeura silencieux... La tentation grondait en lui, si forte! de
+crier à France Danestal qu’elle lui était chère, mille fois plus encore
+que jadis, quand un juvénile attrait le jetait vers elle... La tentation
+aussi, tant de fois éprouvée déjà, de connaître enfin la saveur de ses
+lèvres, l’abandon de son corps souple, la douceur des paupières closes
+sous le baiser qui les fermerait... Oh! la sentir entre ses bras, sur
+son cœur et l’emporter ainsi, vaincue enfin!... pour oublier tout ce qui
+ne serait pas elle.
+
+Si vague, la conscience lui demeurait encore que céder à une telle
+tentation serait une infamie, à lui qui était aussi misérablement
+enchaîné qu’un criminel... Car elle n’était pas une femme brûlée par la
+vie, mais une vierge ayant droit à son respect. Et parce qu’il sentait
+sa volonté défaillir, il eut peur, à son tour. Résolument, il se leva:
+
+--Vous avez raison; aujourd’hui, je ne saurais vous dire que des folies
+que je regretterais ensuite, comme j’ai dû en regretter bien d’autres.
+Adieu!
+
+Il s’arrêta. Dans l’antichambre, venait de résonner l’appel du timbre.
+Ce devait être Marceline Herrène. Son arrivée allait le sauver de
+lui-même... C’était bien!
+
+Comme lui, France avait entendu; et en elle un bizarre sentiment
+s’élevait, fait d’un regret aigu et d’une sensation de délivrance.
+
+Claude répéta, d’un accent bas, comme si la tragédienne eût été là,
+déjà, pour l’entendre:
+
+--Adieu, ma chère, bien chère petite amie... Faites-moi la charité de
+penser à moi avec beaucoup de douceur et de compassion parce que je suis
+très malheureux.
+
+Un froufrou de soie bruissait dans la pièce voisine. La porte du salon
+fut ouverte. Marceline Herrène entrait, superbe d’allure autant que sous
+le péplum grec, dans sa robe soyeuse de Parisienne élégante, un joli
+sourire sur le masque tragique du visage où étincelait la flamme des
+prunelles. Gaiement, elle s’exclamait:
+
+--Je suis en retard, n’est-ce pas, ma belle petite muse?
+
+Elle s’interrompit à la vue de Rozenne qui, correctement, prenait congé.
+France présenta:
+
+--Notre ami, M. Claude Rozenne, à qui mon père va devoir l’illustration
+de ses sonnets des _Gloires_!... Vous, Marceline, je n’ai pas à vous
+nommer, vous êtes une femme célèbre!
+
+Rozenne s’inclina avec quelques mots qui étaient un hommage pour la
+tragédienne. Puis, se courbant très bas, il baisa la main que France lui
+tendait. Quand il se redressa, il articula, presque cérémonieux, les
+yeux arrêtés sur elle:
+
+--J’enverrai donc à monsieur votre père les autres esquisses.
+
+Elle pencha la tête et dit simplement:
+
+--Merci... Et au revoir.
+
+Marceline Herrène les considérait de ses yeux brûlants dont l’expression
+était si franche. Quand la portière fut retombée sur Rozenne, elle
+demanda, affectueuse et spontanée:
+
+--Est-ce enfin celui que vous épouserez?...
+
+France eut la sensation d’un choc en plein cœur, et une ondée de sang
+courut sur son visage.
+
+--Claude Rozenne n’est pas à marier.
+
+--Ah!
+
+Leurs deux regards se confondirent: celui de la tragédienne
+sympathiquement sceptique et curieux; celui de France, large ouvert,
+avec une assurance orgueilleuse... Mais, de nouveau, tintaient follement
+en elle les mots qu’elle ne pouvait étouffer: «Il m’aime!... Il m’aime!»
+
+--Si ce n’est pas celui-là, que ce soit un autre. N’attendez pas trop
+tard pour aimer, France... Ne vivez pas seulement pour être une divine
+petite muse... Croyez-moi, un jour ou l’autre, fatalement, vous sentirez
+qu’il ne suffit pas à un cœur de femme d’inspirer de beaux vers... Un
+cœur, c’est un être qui vit, qui appelle; qui veut sa joie, son bonheur,
+ce bonheur comparable à nul autre, et à qui ne suffit pas l’immatérielle
+beauté des choses...
+
+Elle se tut une seconde; puis, plus bas, de sa belle voix de contralto,
+si aisément émouvante, elle dit, la main sur l’épaule de France:
+
+--Écoutez mon conseil, petite France, aimez, aimez! même dussiez-vous en
+souffrir... Et dans votre amour, donnez-vous toute, généreusement, pour
+en être enivrée, comme le plongeur se jette dans la mer, pour s’y
+perdre!... Autrement, vous arriverez à connaître, un jour plus ou moins
+proche, la solitude, l’horrible solitude du cœur, le pire de tous les
+supplices, sentir qu’on n’est pour personne au monde, la vie, l’âme, le
+tout, l’_Unique_... Aimez, France, pendant que vous êtes jeune; que,
+sûrement, il y a des cœurs qui appellent le vôtre... Aimez; quand vous
+en aurez connu la douceur, l’ivresse, vous vous jugerez insensée d’avoir
+si longtemps voulu vivre dans votre beau rêve glacé!...
+
+Imperceptiblement, France avait pâli et ses paupières s’étaient
+abaissées, voilant son regard. Sur ses joues blanches, les cils
+battirent très vite, tandis que Marceline finissait avec un sourire:
+
+--Je regrette que ce Claude Rozenne ne soit pas l’élu... Il semblait
+fait pour vous... Et je m’y connais en hommes, je vous jure!
+
+Alors, elle eut le fier petit mouvement de tête qui lui était familier
+et ses lèvres articulèrent les mots que sa pensée lui criait
+impérieusement:
+
+--Je ne veux pas aimer... Je ne peux pas!...
+
+Les yeux de la jeune femme disaient la question que sa bouche ne
+prononçait pas. Mais France, changeant de ton, jeta avec une vivacité
+gamine:
+
+--Je ne peux pas aimer... Je n’ai pas le temps, j’ai trop de choses à
+faire! Chère bonne amie, causons vite de ma requête, voulez-vous?
+
+
+
+
+IX
+
+
+Une rumeur de curiosité courut à travers la très nombreuse assemblée que
+réunissait le concert de charité,--dans l’hôtel particulier qui abritait
+la kermesse,--car, sur l’estrade, venait d’apparaître Marceline Herrène
+pour dire le poème de Francis Danes.
+
+Dans un mouvement de houle, les têtes se dressèrent. Les regards
+féminins étudièrent la sobre richesse de la robe de mousseline de
+l’Inde, incrustée de dentelles d’une fabuleuse valeur, tandis que les
+yeux des hommes s’attachaient au buste admirable sous l’étoffe souple,
+au visage qui semblait modelé dans la lumière, coiffé de cheveux
+sombres, tordus sur la nuque en un nœud lourd.
+
+Debout, immobile, une sorte de rêve dans la chaude profondeur des
+prunelles, elle semblait écouter le chant que modulait l’orchestre et
+par lequel s’ouvrait le poème,--un chant si admirablement adapté au
+caractère du poème que, seul, un même cerveau pouvait avoir conçu la
+musique et la poésie.
+
+Se penchant vers sa sœur, Marguerite murmura:
+
+--Elle est bien belle!... Tu es gâtée, chérie, d’avoir une pareille
+interprète!
+
+France inclina la tête en silence. De loin, elle souriait à Marceline
+qui venait de la distinguer dans la foule du public et lui avait envoyé
+un imperceptible signe de bienvenue. Puis, elle aussi, se prit à écouter
+cette musique qui était la sienne, pour elle, évocatrice puissamment
+d’impressions vécues par elle.
+
+L’orchestre venu de Paris, dont elle avait suivi toutes les répétitions,
+était vraiment très bon. Mais elle ne l’entendait pas avec cette
+attention qui, en d’autres jours, lui faisait sciemment détailler le jeu
+des musiciens. Son regard errait sur les rangs des auditeurs, cherchant,
+sans qu’elle en eût conscience peut-être, un visage qu’elle n’apercevait
+pas. Dans cette réunion du tout Amiens _select_,--où fraternisaient pour
+quelques heures armée, magistrature, riche bourgeoisie, voire même
+noblesse, protectrice des bonnes œuvres,--presque toutes les
+physionomies lui étaient étrangères. A peine elle reconnaissait quelques
+femmes rencontrées dans le salon de Marguerite... Devant elle, un peu,
+elle apercevait le groupe des Chambry, la petite femme habillée avec un
+soin correct et une richesse toute provinciale, assise entre son mari et
+son beau-frère... Tous trois, l’air très attentif.
+
+A travers la distance, France sentait, tendue vers elle, toute la pensée
+d’Albert Chambry, avec une curiosité et une surprise qui l’arrachaient à
+son calme coutumier. Bien vite, il l’avait découverte dans la foule où
+elle demeurait discrètement confondue; et, si soucieux qu’il fût des
+convenances, il n’arrivait pas à s’interdire de la regarder dès qu’il
+croyait pouvoir le faire sans être remarqué--par elle surtout. Il
+n’était pas connaisseur en musique et la valeur des harmonies originales
+du prélude, dont un mélomane eût été ravi, lui échappait complètement.
+Mais l’oreille charmée par les sonorités expressives et colorées du
+chant, il écoutait stupéfait, presque désorienté par l’idée que c’était
+vraiment cette jeune fille qui avait créé cela, que tout ce public était
+réuni pour être enchanté par la beauté de son œuvre de femme--et de
+femme de vingt ans à peine!
+
+D’autres, comme lui, de ceux qui savaient quel était Francis Danes,
+observaient aussi, avec la même curiosité, la fine créature habillée de
+linon rose, coiffée d’une large capeline tout en fleurs, qui se tenait
+auprès de sa sœur, comme une fille du monde très bien élevée, auditrice
+correcte; de telle sorte que personne, la voyant ainsi, n’aurait pu
+soupçonner que c’était elle qui avait écrit cette musique et ce poème.
+
+Elle, ne s’occupait guère de l’attention qu’elle excitait ainsi;
+sourdement nerveuse, elle continuait sa recherche inconsciente, parmi
+tous ces inconnus... Non, décidément, elle n’apercevait pas Claude
+Rozenne. Il n’était pas là!... Il n’était pas venu assister à cette
+audition solennelle, devant un public _payant!_ de l’œuvre de sa
+«précieuse petite amie», comme il semblait se plaire à l’appeler.
+Pourquoi?... Pourtant, il était à Amiens, l’avant-veille encore. De
+loin, elle l’avait aperçu, en arrivant de Paris, quand elle sortait de
+la gare avec Marguerite... Mais il n’avait pas paru chez sa sœur, bien
+que certainement il sût qu’elle était à Amiens, où les plus petites
+nouvelles étaient vite colportées.
+
+Alors, il continuait à la fuir, comme il semblait le faire depuis quinze
+jours... Même, il se désintéressait de ce qui la touchait.
+
+Ses doigts froissèrent la gaze de son éventail, si fort qu’une paillette
+blessa la peau sous le gant.
+
+Alors, soudain, elle s’aperçut de l’impatience où la jetait l’absence de
+Rozenne; et irritée contre elle-même, sans remuer les lèvres, elle
+murmura:
+
+--Qu’est-ce que cela peut me faire après tout, qu’il soit là ou non?
+
+... Tout à coup, une détente se fit en elle, Marceline commençait le
+poème; et son admirable voix, grave et pleine, d’une souplesse
+caressante, donnait si merveilleusement aux vers leur relief, leur
+couleur; en faisait jaillir, si lumineuse, la pensée, que toute
+préoccupation étrangère disparut du cerveau de France, dans la
+jouissance aiguë d’entendre l’œuvre de son âme, dite par une artiste
+telle que celle-là.
+
+La musique accompagnait la parole humaine, qui, parfois, faisait silence
+un moment, pour laisser la mélodie lui répondre; puis reprenait la
+légende symbolique, contée en une langue d’une incomparable poésie dont
+les moins lettrés eux-mêmes subissaient le charme. Mais France ne
+s’apercevait pas de ce triomphant succès de son œuvre, ni des regards
+qui allaient à elle, l’auteur!... Même, elle avait oublié l’absence de
+Rozenne. Rien n’existait plus pour elle que l’intense plaisir artistique
+qu’elle savourait passionnément. Et elle tressaillit dans une sensation
+de brusque réveil quand des applaudissements éclatèrent enthousiastes,
+alors que l’orchestre achevait le motif final. Marceline, rappelée
+éperdument, reparaissait les mains pleines de fleurs, jetant le nom du
+poète que saluaient les acclamations.
+
+Avec une malice un peu émue André glissa à sa belle-sœur qui, devenue
+toute rose, écoutait, une petite fièvre au fond des prunelles:
+
+--Quel succès! France... Prenez garde, on va vous enlever pour vous
+porter en triomphe!
+
+--Avant cela, vite, je me sauve pour aller remercier Marceline qui
+mérite bien, elle, d’être portée en triomphe!... Quelle artiste!...
+Guite, tu me retrouveras dans le petit salon...
+
+Correctement escortée par son beau-frère, elle se glissait parmi les
+groupes qui se formaient; car la première partie du concert était
+achevée et les dames patronnesses commençaient la quête dans les rangs
+nombreux du public.
+
+Tous les regards invariablement la suivaient, autant parce que la rumeur
+commençait à la désigner pour le poète de _l’Eau dormante_ que parce
+qu’elle était une très jolie femme, totalement différente des plus
+élégantes Amiénoises réunies dans le hall, par son allure et par la
+discrète originalité de la toilette créée par son goût.
+
+Elle, indifférente, passait vite; et bientôt elle disparut, entrant dans
+le salon où, avant le concert, elle était avec Marceline.
+
+Devant la glace, la tragédienne attachait sa longue mante, déjà prête à
+partir.
+
+Elle se retourna au bruit de la porte et sourit à France qui venait à
+elle, une clarté rayonnante dans les yeux.
+
+--Oh! Marceline! Marceline! quel don royal vous m’avez fait ce soir
+encore!... Je ne connais pas, je crois, de jouissance comparable à celle
+d’entendre mes vers récités par vous!
+
+--Alors, vous êtes satisfaite, petite Muse?
+
+D’un geste spontané, France, comme une enfant, enlaça la jeune femme,
+jetant un chaud baiser sur son visage... Ardemment, elle admirait son
+talent qui, si souvent, était du génie; elle aimait son inépuisable
+bonté et, sans effort, elle lui pardonnait les généreuses folies où
+l’entraînait son cœur d’amoureuse...
+
+--Je suis, Marceline, comme tous ceux qui vous entendent, ivre de la
+musique de votre voix, de vos paroles...
+
+--Mes paroles, ce soir, c’étaient les vôtres, France.
+
+--Oui; mais comme vous les avez dites! Jamais je ne vous remercierai
+assez d’avoir bien voulu faire ainsi connaître mes vers... Ah! je
+comprends que mon père ne veuille permettre à personne de réciter,
+devant lui, certains de ses sonnets qu’il vous a entendus!
+
+Marceline eut un imperceptible recul. Elle se souvenait de la manière
+dont Robert Danestal avait jadis souhaité lui témoigner son admiration,
+alors qu’elle aimait ailleurs...
+
+Mais ce fut, chez elle, impression fugitive; sa main effleurant les
+cheveux de France, elle dit:
+
+--Maintenant que je ne suis plus bonne à rien, France, je vais vite
+filer à l’hôtel, car je repars tout à l’heure pour Paris... et voilà la
+foule qui va envahir cette retraite afin de vous apporter ses
+félicitations...
+
+Du salon voisin, en effet, montait de plus en plus vive la rumeur des
+conversations, car l’entr’acte continuait.
+
+--Marceline, attendez une seconde, je vais appeler mon beau-frère pour
+vous mettre en voiture.
+
+--Je n’ai besoin de personne. Au revoir, ma chère petite amie.
+
+Elle eut un regard d’affection vers la jeune fille qu’elle avait vue
+presque enfant, alors qu’elle-même, en ses débuts au théâtre, venait
+réciter des vers chez Robert Danestal, pour se faire connaître... Puis,
+soulevant une portière, elle s’échappa, tandis que la porte du salon
+s’entr’ouvrait devant Marguerite qui, discrète, demandait:
+
+--Chérie, peut-on entrer?... Tu es seule? Marceline est partie?...
+Alors, il est possible de venir te féliciter, sans vous déranger... Oh!
+ma petite France, tu peux être fière de toi!... Moi qui viens d’entendre
+ce que tous disent, je suis pénétrée d’orgueil!
+
+Elle tressaillait d’une joie maternelle, en lui murmurant cela, tandis
+que le salon s’emplissait de visiteurs qui souhaitaient être présentés
+au poète de _l’Eau dormante_.
+
+France les regardait; et, sourdement, une pensée lui faisait battre le
+cœur d’un regret âpre:
+
+«Pourquoi Rozenne n’était-il pas de ceux-là qui s’empressaient autour
+d’elle?... Oh! pourquoi?...»
+
+Jamais elle n’eût soupçonné que son absence pourrait lui être ainsi
+pénible; qu’elle aurait, à ce point, trouvé bon, ce soir-là, de
+rencontrer son regard avec l’expression qu’elle ne pouvait plus oublier,
+de sentir autour d’elle l’indéfinissable sentiment qui lui était devenu
+cher...
+
+De se voir fêtée par tous ces inconnus, alors que lui--son
+ami!--demeurait invisible, ainsi qu’un indifférent, une sensation aiguë
+de désillusion, une tristesse douloureuse s’insinuaient en elle; un
+désir, aussi, de fuir ces étrangers, de s’en aller toute seule, dans
+l’ombre bleue de la nuit qu’elle apercevait par les portes-fenêtres,
+grandes ouvertes sur le jardin...
+
+Pourtant, bravement, elle jouait son personnage de femme célèbre dans sa
+petite sphère. Elle répondait, comme il convenait, à tous les
+compliments; aux félicitations majestueuses de Lucien Chambry, aux
+exclamations enthousiastes de sa petite femme...
+
+Albert Chambry, lui, les laissait parler, attendant qu’il lui fût
+possible d’aborder, à son tour, la jeune fille trop entourée. Avec un
+regard qui n’avait plus son calme coutumier, il contemplait la jolie
+tête expressive, les lèvres souples, les prunelles d’eau bleue, les
+moires dorées des cheveux sous la capeline de fleurs. Pour la première
+fois, il avait eu l’entière conscience de l’intensité de vie qui animait
+le cerveau et l’âme de France Danestal, et il en demeurait ébloui et
+troublé.
+
+Soudain rapprochée de lui par un remous dans le flot des visiteurs, elle
+rencontra, par hasard, ces yeux qui ne la quittaient plus. Et, sans,
+réfléchir alors, avec un petit sourire, elle demanda drôlement:
+
+--Pourquoi donc me regardez-vous ainsi?
+
+--Parce que je vous admire... comme je n’ai jamais admiré aucune femme!
+
+--Rien que cela! fit-elle rieuse, un peu saisie, mais touchée de l’aveu.
+Lui-même en avait l’air si stupéfait qu’elle fut amusée, une seconde. Il
+commença, suppliant:
+
+--Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie... Je sais très bien que
+mon admiration est de mince valeur; mais je vous l’offre bien sincère...
+
+--Et c’est pourquoi elle m’est précieuse. Un jour où nous serons plus
+tranquilles que ce soir, vous me direz, n’est-ce pas, en quoi mes vers
+vous ont plu?... Cela m’intéressera beaucoup!...
+
+Il sentit la délicate intention d’effacer sa riposte un peu malicieuse.
+
+--Si vous restez quelques jours à Amiens, me permettrez-vous d’aller
+vous dire toute mon impression chez madame votre sœur?... Je suis...
+
+Mais France ne l’entendait plus. Quelqu’un, derrière elle, venait de
+prononcer le nom de Rozenne, et les nerfs tendus elle écoutait,
+oublieuse de l’existence même d’Albert Chambry qui lui parlait. Que
+disait-on?
+
+Justement, ce qu’elle-même avait, tant de fois, pensé dans la soirée:
+
+--Il est étonnant que Rozenne ne soit pas ici!
+
+Et, entre haut et bas, la voix de Lucien Chambry prononçait, mordante:
+
+--Rozenne ici?... Vous ne savez donc pas que ce soir Gillette Harcourt
+reprend le rôle qui a été son triomphe au commencement de l’hiver? Une
+nouvelle _première_ à laquelle ses... admirateurs ne pouvaient manquer
+d’assister!
+
+France n’entendit rien de plus; car André d’Humières approchait, lui
+amenant un ami qui, à son tour, désirait être présenté. Elle accueillit
+cet inconnu comme elle en avait accueilli tant d’autres depuis un
+moment, avec une indifférence souriante. Mais les mots qu’il lui disait
+lui arrivaient dépourvus de sens. Tressaillante comme après un choc très
+douloureux, elle pensait:
+
+«C’est pour cela qu’il n’est pas là!... Je comprends maintenant!»
+
+Ah! oui! elle comprenait... Et c’était si simple!... Ayant à choisir, ce
+même soir, entre l’amante et l’amie, «la précieuse petite amie!» ce
+n’était pas vers celle-ci qu’il était allé!... De quoi donc
+s’étonnait-elle?... Tous, ils étaient pareils, les hommes, elle le
+savait bien, depuis très longtemps... Et après tout, il était si naturel
+que Rozenne eût agi ainsi... Elle, France, était tellement peu de chose
+dans sa vie, dont elle n’avait pas voulu...
+
+--Oh! France, qu’est-ce que tu as?... Comme tu es devenue pâle!... lui
+murmura la voix anxieuse de Marguerite.
+
+Un sursaut de colère contre elle-même, contre Rozenne l’ébranla tout
+entière. Au hasard, elle dit:
+
+--Je suis lasse de tout ce monde... Et puis, il fait si chaud ici... Je
+vais respirer une seconde sur la terrasse. Ne t’inquiète pas de moi, ma
+chérie.
+
+Sans attendre la réponse de sa sœur, elle se glissa dehors, sur le
+perron qui s’allongeait en terrasse, et descendit les marches.
+
+Le souffle de la nuit l’enveloppa, très doux, odorant d’une senteur de
+verdure et de fleur, où dominait l’arome des œillets qui montait d’un
+massif tout proche... Un souvenir jaillit en elle; celui de l’après-midi
+où Rozenne lui parlait dans le salon si fleuri, qu’il semblait distiller
+l’ivresse...
+
+Oui, elle était follement grisée, ce jour-là, quand son cœur bondissait
+d’allégresse parce que la croyance était entrée en elle que Rozenne
+l’aimait encore, l’aimait plus qu’autrefois... Oh! la stupide
+allégresse! dont la seule pensée était pour elle, en ce moment, une
+humiliation intolérable... Ah! oublier, oublier, oublier!... Sentir
+descendre en elle quelque chose de la grande paix de la nuit...
+
+Autour d’elle, sous le ciel de velours, étoilé à l’infini, c’était un
+tel silence, après le vain bruit des conversations!... A peine, le
+bruissement léger de la brise, à travers les feuilles. Les allées
+fuyaient dans l’ombre des arbres; une seule, qui enserrait la pelouse,
+semblait un chemin de lumière, sous le reflet de lune qui argentait
+aussi les arbustes...
+
+France détourna la tête pour ne plus voir les fenêtres éclairées qui lui
+rappelaient que le monde était là, tout proche, prêt à la reprendre...
+Et instinctivement, dans sa soif douloureuse d’être pénétrée--un peu! au
+moins...--par cette sérénité des choses impassibles, elle ferma les
+yeux,--comme une enfant très lasse qui appelle le repos...
+
+Mais alors, sous les paupières abaissées, des larmes jaillirent et
+vinrent mouiller ses lèvres...
+
+
+
+
+X
+
+
+Septembre s’achevait, avec une température d’été, aux heures lumineuses
+du jour; et seul, l’or fauve, l’éclat pourpré des frondaisons disaient
+l’approche de l’automne.
+
+Tout particulièrement, Colette était ravie de ces beaux jours
+persistants. Elle recevait beaucoup en son château de Chevregny, pendant
+la saison des chasses, et elle aimait à pouvoir distraire ses invitées
+féminines par de longues promenades en voiture, à travers la jolie
+campagne de l’Aisne, tandis que les hommes abattaient le gibier.
+
+--Colette, quel est, en définitive, le programme de la journée? lui
+demanda sa mère, comme elle arrivait rejoindre ses hôtes qui, sur la
+pelouse, à l’ombre des tilleuls, confortablement installés dans de
+larges fauteuils de paille, attendaient que les voitures fussent
+annoncées.
+
+La jeunesse était encore dispersée dans les allées du parc. Seules, les
+«personnes d’âge» étaient là, rassemblées autour de Mme Danestal: les
+femmes causaient; les hommes fumaient ou parcouraient les journaux;
+quelques-uns somnolaient un peu, les yeux entr’ouverts sur les lointains
+dorés... Tous, en vérité, avaient un air de béatitude parfaite; et, leur
+attention réveillée par la question de Mme Danestal, ils regardèrent,
+avec des yeux charmés, la belle maîtresse de maison qui approchait,
+vraiment digne de toutes les admirations. Habillée de mousseline blanche
+ourlée de précieuses guipures, des roses pourpres dans sa ceinture, sa
+jolie tête blonde coiffée d’un grand chapeau fleuri, elle réalisait, en
+vérité, la vision d’élégance et de beauté qu’elle s’appliquait à évoquer
+toujours, ne désirant rien d’autre, pour pouvoir se dire heureuse.
+
+--Ce que nous faisons tantôt, mère?... Eh bien! nous allons goûter au
+bois de la Brosse et nous reviendrons par Vauclair. La voiture va nous
+attendre à trois heures; mais s’il y a des amateurs de marche, ils
+pourront aller à pied jusqu’à la Brosse.
+
+--Nous autres, alors! jetèrent des voix jeunes, celles de la petite
+Jacqueline de Tavannes et de son fiancé, Maurice Derombies, qui
+passaient, sortant de la bibliothèque, dont l’asile leur était
+gracieusement abandonné pour abriter l’intimité de leurs tête-à-tête.
+
+Mme de Tavannes protesta un peu, malgré la grande liberté qu’elle
+jugeait nécessaire d’accorder aux fiancés pour qu’ils pussent bien se
+connaître.
+
+--Jacqueline, quelle singulière idée d’aller à pied! Tu auras chaud! Tu
+seras fatiguée!
+
+--Oh! maman, vous savez bien que jamais je ne suis fatiguée.
+
+--Et puis, tu ne peux ainsi courir les bois seule avec Maurice!
+
+--Eh bien!... nous demanderons à... à... à France de nous chaperonner.
+Elle est aussi marcheuse que nous. Je vais l’en prier. Elle joue au
+tennis... Ah! la voilà!
+
+Elle venait, en effet, sa raquette à la main, de petites mèches folles
+moussant autour du front, sous la paille du chapeau, très rose de
+l’animation de la lutte dont le reflet luisait encore dans l’éclat des
+prunelles souriantes. Avec sa robe un peu relevée pour le jeu, elle
+avait l’air d’une toute jeune fille et elle semblait, absolument, la
+contemporaine d’âge de Jacqueline, malgré les quelques années qu’elle
+avait de plus.
+
+La petite fiancée avait couru vers elle.
+
+--France, n’est-ce pas, vous voulez bien venir à pied avec nous à la
+Brosse? Dites oui, chérie, vous serez si bonne!... En voiture, c’est
+tellement ennuyeux!... Nous sommes tous en «paquet» et Maurice et moi,
+nous ne pouvons causer!...
+
+France, amusée, se mit à rire.
+
+--Oui... oui, je comprends... C’est convenu, Jacqueline, nous n’irons
+pas à la Brosse en «paquet», mais tous les trois, gentiment; et je vous
+promets d’être très discrète, de marcher toute seule, en avant, sans me
+retourner!
+
+La petite l’embrassa joyeusement.
+
+--France, vous êtes un amour! Maurice, c’est arrangé! Maman, soyez
+satisfaite, nous aurons France pour veiller sur nous!...
+
+Mme de Tavannes--qui était paisible et douce--eut un sourire indulgent.
+
+--Allons! bien, bien... Seulement, je trouve que le chaperon n’a pas
+l’air plus respectable que les chaperonnés!... Enfin...
+
+--Madame, je suis une vieille fille, vous n’avez pas l’air de vous le
+rappeler... Je n’ose plus dire mon âge, glissa France gaiement, tandis
+que d’un doigt vif elle détachait les épingles qui avaient raccourci sa
+jupe.
+
+--France, vous avez l’air d’une vraie gamine comme Jacqueline.
+
+--Ah! elle devrait bien lui ressembler en choisissant enfin un mari!
+soupira Mme Danestal, qui ne se consolait pas de voir sa fille libre
+encore du lien conjugal.
+
+Le brillant mariage de Colette était pour elle la félicité quotidienne;
+d’autant qu’elle-même profitait fort du luxe de la jeune femme, grâce à
+l’aimable bonté de Paul Asseline et à la communauté de ses propres goûts
+mondains avec ceux de sa fille.
+
+Aussi, il lui semblait intolérable que France, douée comme elle l’était,
+d’une incontestable séduction, ne se mît en peine nullement de trouver,
+à l’exemple de sa sœur aînée, un époux fortuné; même plus, eût,
+jusqu’alors, laissé échapper avec une indifférence absolue les partis,
+quelques-uns vraiment tout à fait «convenables», qui lui avaient été
+offerts.
+
+Ce souci mis à part, Mme Danestal se trouvait fort satisfaite de sa
+destinée. Elle ne s’inquiétait point de la modeste position de sa fille
+Marguerite, puisque celle-ci s’en accommodait. Ses petits-enfants la
+ravissaient, ceux de Colette surtout qu’elle se faisait une joie de
+«pomponner». Il y avait beau temps qu’elle n’avait plus cure des
+excursions--à peu près constantes--de son mari hors du foyer conjugal,
+et elle se tenait pour satisfaite de vivre dans le rayonnement de sa
+célébrité; à la longue, résignée à le voir dépenser comme s’il eût
+possédé d’inépuisables rentes. L’habitude l’avait rendue habile à
+réparer tant bien que mal--surtout en apparence--les brèches ainsi
+causées dans leurs piètres revenus.
+
+Oui, si France eût été mariée, elle n’eût plus rien désiré. Mais quand
+se produirait enfin l’événement tant désiré?...
+
+La jeune fille n’avait pas répondu à l’exclamation de sa mère. Tout en
+causant avec Jacqueline et Maurice Derombies, caressant d’un geste
+instinctif ses joues encore brûlantes, du bout de ses doigts rafraîchis,
+elle regardait approcher son beau-frère suivi d’un domestique porteur du
+courrier que venait d’apporter le facteur.
+
+Cinq années d’existence sans souci et de complète félicité--Paul
+Asseline n’était pas difficile sur la qualité de son bonheur--avaient
+fait de lui un gros garçon souriant et rouge, qui eût pu paraître un peu
+vulgaire d’aspect s’il n’avait eu, stylé par Colette, des allures de
+parfait homme du monde, et n’avait toujours été habillé à l’avenant.
+
+La mine épanouie, il avançait vers Colette qui respirait discrètement le
+parfum d’adulation dont l’entourait sa cour masculine, et lui tendant
+une petite boîte:
+
+--Ceci est pour vous, madame, fit-il, la couvrant d’un regard enchanté.
+Même après cinq années d’union, il s’étonnait encore qu’une telle femme
+lui eût été donnée.
+
+Sans hâte, en souveraine à qui tout hommage est dû, elle prit l’écrin,
+trop accoutumée aux gâteries pour s’étonner; un peu ennuyée que devant
+tous Asseline fît ainsi preuve de sa générosité. Heureusement, à son
+gré, le domestique qui présentait à chacun son courrier distrayait
+l’attention; et seule, Mme Danestal suivait avec intérêt les mouvements
+de sa fille, dont la calme lenteur, en la circonstance, l’impatientait
+un peu:
+
+--Voyons, Colette, dépêche-toi, tu n’en finis pas d’ouvrir cette
+boîte!...
+
+--Voici, voici, maman. Quelle curiosité!
+
+Elle pressa le bouton de l’écrin; et sur le velours pâle une bague
+étincela d’une somptuosité princière, arrachant à Mme Danestal une
+exclamation enthousiaste:
+
+--Oh! Paul, c’est superbe!... Vous comblez votre femme, mon ami.
+
+--Rien n’est trop beau pour elle! Est-ce bien ce que vous désiriez,
+Colette?
+
+Elle souriait, regardant les jeux de lumière dans les gemmes
+étincelantes, serties avec art.
+
+--Tout à fait bien. Vous vous êtes admirablement rappelé le modèle qui
+m’avait plu. Je vous remercie.
+
+Il baisa la main, déjà enserrée de bagues de prix, qu’elle lui tendait.
+Puis, heureux de l’idée qu’elle était satisfaite, il reprit, changeant
+de ton:
+
+--A propos, Colette, pour ne pas l’oublier, que je vous dise tout de
+suite... Le courrier m’a apporté un mot de Rozenne; il m’écrit qu’il ne
+peut venir ce soir avec nos autres chasseurs. Il est retenu à Paris par
+toute sorte d’affaires, paraît-il, car il part pour l’Espagne le mois
+prochain, afin d’y passer une partie de l’hiver.
+
+Une voix masculine jeta:
+
+--Est-ce que les affaires actuelles de Rozenne ne pourraient pas
+s’appeler Gillette Harcourt?
+
+--Chut! chut!... glissa discrètement Mme de Tavannes. Nous avons ici des
+jeunes filles. Les hommes ne respectent rien!
+
+Colette n’avait pas répondu. Mais son regard, facilement aigu, avait
+glissé vers sa sœur. Elle n’aperçut pas le visage de la jeune fille.
+Auprès des fiancés qui causaient joyeusement, France regardait vers
+l’étang dont la nappe luisait sous le voile des saules; et Mme Asseline
+ne vit pas que, dans les plis de sa robe, la main de France s’était
+crispée, une seconde, sur les lettres que le domestique venait de lui
+remettre.
+
+D’ailleurs, un coup de cloche annonçait que le break était avancé, et
+sur le pavé de la cour, on entendait battre le sabot impatient des
+chevaux. De la maison, des allées, surgissaient les «jeunes», que le
+flirt, le tennis et autres occupations avaient distraits avant l’heure
+de la promenade; les femmes, toutes non moins élégantes que Colette.
+
+--Décidément, alors, mes enfants, vous allez à pied? soupira Mme de
+Tavannes. Elle avait, pour sa part, horreur de la marche.
+
+--Oh! oui! certes!...
+
+France avait laissé répondre les deux fiancés. Elle demeurait
+silencieuse, derrière eux, sans prendre garde qu’autour d’elle rôdaient
+quelques membres de la cour masculine de Colette, qui se seraient très
+volontiers arrangés de l’accompagner à travers bois. Mais comme elle ne
+les y invitait pas, force leur fut de se diriger vers la voiture où,
+très empressé, Paul installait les femmes les plus âgées. Les jeunes
+bavardaient autour du grand break, tandis que Colette embrassait au
+passage ses enfants que la gouvernante emmenait jouer dans le parc. Elle
+était fière de son fils qui avait hérité de sa propre beauté, mais
+supportait mal que sa fille fût une vraie Asseline.
+
+Du doigt, elle arrangea ses cheveux, sous la capote de batiste; puis, la
+dernière avant Asseline, elle monta en voiture. Alors, celui-ci prit
+place à côté d’elle. Le valet de pied ferma la portière et s’élança près
+du cocher qui, raidi sur son siège, enlevait les chevaux, en maître
+conducteur, les faisant évoluer par une courbe savante, dans la cour
+seigneuriale. Entre les cils, le regard de Colette brillait avec cette
+expression de muet orgueil que lui donnait encore, au bout de cinq
+années, la conscience de posséder la fortune qu’elle avait voulue... Une
+fortune dont elle jouissait si pleinement, qu’il ne restait pas en elle
+place pour le désir d’une vie sentimentale.
+
+France et les fiancés étaient demeurés devant le perron, regardant
+sortir la voiture. Quand elle eut disparu, la petite Jacqueline eut un
+bond de joie:
+
+--Ah! nous voilà libres!
+
+--Oui, libres de nous mettre en route...
+
+--Oh! France, nous sommes si bien seuls!
+
+--Jacqueline, si nous tardons trop, nous arriverons quand les autres
+seront partis...
+
+--Alors, nous irons très lentement?
+
+--Aussi lentement que vous le souhaiterez, mais il faut partir...
+
+Elle avait un impérieux besoin de mouvement et en même temps de
+solitude; un désir âpre de voir clair en elle-même et aussi une frayeur
+de ce qu’elle y découvrirait.
+
+Ce qu’elle y découvrirait?... Ah! déjà, elle le savait bien, sans même
+se le demander. Il lui semblait que tout son être criait son regret que
+Rozenne ne vînt pas.
+
+Pourquoi ne venait-il pas?... A cause de Gillette Marcourt, comme on
+l’avait insinué? d’une autre, peut-être?... Ou à cause d’elle-même que,
+depuis quelques mois, il semblait fuir résolument.
+
+Comme elle l’avait peu vu pendant cet été, et jamais plus dans
+l’intimité, depuis le jour de juin où elle avait eu, si forte,
+l’impression qu’elle lui était chère, plus encore que jadis...
+
+Elle ne lui avait jamais demandé pourquoi il n’avait pas paru à la
+kermesse de charité. Elle avait écouté, sans la relever, l’explication
+brève qu’il lui avait donnée à ce sujet, durant un grand dîner chez
+Colette; et, très simple, elle avait répondu à ses questions sur cette
+soirée dont il semblait, d’ailleurs, connaître déjà tous les détails.
+
+Il avait dû venir à Villers, où elle passait le mois d’août. Et là, non
+plus, il n’avait pas paru, écrivant à Paul Asseline qu’un voyage imprévu
+l’appelait d’un autre côté. Invité plusieurs fois à chasser à Chevregny,
+toujours pour une raison ou une autre il s’était excusé. Et voici que,
+de nouveau, il ne tenait pas une promesse qui semblait cependant bien
+précise... Elle avait entendu Colette lire la lettre à sa mère, devant
+elle.
+
+Pourquoi?... Et pourquoi, aussi, ce désir presque douloureux, à cause de
+son acuité sans doute, qu’elle avait de le revoir comme au printemps; de
+causer avec lui, longuement, intimement, de ce qui le touchait, lui! de
+ce qui l’intéressait, elle!... Pourquoi eût-elle souhaité sentir de
+nouveau autour d’elle le frôlement de sa vie, de sa pensée, de son
+âme?...
+
+Ah! ce désir, si elle avait voulu se le dissimuler, elle ne le pouvait
+plus, maintenant qu’elle se savait encore toute meurtrie de la déception
+qui s’était abattue sur elle quand elle avait entendu les paroles de son
+beau-frère. Alors, en cette seconde, comme on voit les choses dans une
+lueur d’éclair, elle avait compris combien elle l’attendait...
+
+Tout bas, irritée contre elle-même, elle murmura énervée:
+
+--Je suis folle... mais je suis folle!... Que m’arrive-t-il?
+
+Et pour fuir sa pensée elle adressa une question à Maurice Derombies,
+qui marchait près d’elle, Jacqueline à ses côtés. Tous trois ensemble,
+correctement, descendaient la grande rue du village, suivis par les yeux
+des vieilles qui tricotaient devant les portes, par la curiosité des
+filles qui les croisaient et se retournaient ensuite pour regarder les
+«demoiselles du château».
+
+Puis, les dernières petites maisons laissées en arrière, la route
+s’enfonça dans la pleine campagne, d’abord à travers les prairies
+veloutées par l’herbe drue; puis sous le dôme léger des arbres, dont le
+feuillage se cuivrait çà et là, touché par le souffle de l’automne.
+
+Jacqueline, alors, eut un imperceptible mouvement pour ralentir son pas.
+France le vit et tout de suite, elle dit:
+
+--Maintenant que nous sommes à l’abri des regards curieux, je vous
+abandonne et vais trotter en avant.
+
+--Vous allez pouvoir en paix rêver à vos vers, mademoiselle France,
+lança gaiement Maurice Derombies.
+
+Rêver à des vers!... Oui, autrefois, l’année précédente, même quelques
+mois plus tôt, marchant ainsi sous la voûte ombreuse des bois, tachetée
+de soleil; ses yeux charmés par la floraison rose des bruyères, par la
+verte fraîcheur de l’herbe que foulait son pied, par les lointains
+délicatement embrumés, par le bleu du ciel entre la fauve dentelle des
+branches; oui, elle eût avancé ravie de la beauté des choses dont elle
+eût joui ardemment...
+
+Et aujourd’hui, elle se sentait si indifférente à cette beauté qu’elle
+la remarquait à peine. Et cela pourquoi?... Parce que Claude Rozenne
+avait écrit qu’il ne viendrait pas, parce qu’elle pensait qu’il allait
+partir pour plusieurs mois?...
+
+De quel charme l’avait-il donc enveloppée pour lui donner cette âme
+nouvelle qu’elle ne reconnaissait plus pour la sienne, à qui, tout à
+coup, ne semblaient plus suffire les idéales jouissances dont elle
+faisait son bonheur depuis des années, pourtant!...
+
+Une fois déjà, elle avait éprouvé cette obscure détresse, cet effroi
+d’une vérité pressentie, encore cachée en elle. C’était à Amiens, le
+soir du concert où elle avait tant regretté que Rozenne ne fût pas;
+quand réfugiée un instant dans le jardin désert elle avait, une minute,
+sangloté follement, comme on le fait seulement après une déception très
+cruelle. Mais depuis, elle s’était reprise... Du moins, elle l’avait
+cru. Résolument, elle s’était appliquée à ne plus songer à cet homme
+dont la vie appartenait à une autre--à d’autres... Elle s’était donnée à
+ses multiples travaux, avec la fougue dont elle était coutumière; à
+Villers, elle avait rempli des heures par les longues courses qu’elle
+aimait, que son insatiable pensée peuplait d’images et de souvenirs.
+Même, elle avait été mondaine, pendant cette saison; elle avait
+accompagné Colette au casino pour les soirées musicales ou
+théâtrales--elle qui avait horreur des casinos!
+
+Et alors elle s’était crue sûre d’elle-même, échappée au charme que
+Rozenne semblait exercer sur elle--à son tour, lui qui, autrefois,
+n’était pas parvenu à l’émouvoir. Maintenant...
+
+Elle n’acheva pas et son pied froissa avec colère une branche fleurie
+qui avait jailli dans l’herbe. Il lui devenait intolérable tellement de
+subir les clairvoyantes révélations de sa pensée qu’elle cessa de
+marcher, pour se rapprocher des deux jeunes gens, qui cheminaient en
+arrière.
+
+Elle se détourna. Alors elle les aperçut arrêtés au milieu de l’allée,
+Maurice le bras enroulé autour des épaules de sa petite fiancée et leurs
+deux visages si proches, si proches...
+
+Au mouvement de France, ils s’écartèrent brusquement comme des enfants
+en faute, avec des mines saisies et confuses dont elle eût souri en
+d’autres jours... Mais elle pensa seulement à l’amour qui joignait leurs
+bouches... Elle n’avait vu que l’expression de leurs visages... Et
+sourdement, sa pensée précisa, avec une telle netteté qu’une rougeur
+empourpra ses joues:
+
+--Je voudrais que Rozenne fût près de moi, marchant dans cette allée,
+sous cette ombre... Je voudrais l’entendre me parler, comme il savait le
+faire; rencontrer ses yeux avec l’expression qui me dit que je lui suis
+chère, très chère... qui semblait me le dire il y a deux mois...
+
+D’un sursaut de volonté, elle tenta de se ressaisir et ses lèvres
+articulèrent avec une impérieuse résolution où frémissait sa détresse
+éperdue:
+
+--Je ne veux pas penser à lui ainsi... Je ne veux pas... Oh! comment me
+guérir?... Comment?
+
+Se guérir de quoi?... De l’aimer?...
+
+Les mots déchirèrent sa pensée... Aimer!... Elle aimait Claude Rozenne!
+
+Là, dans la solitude de ce bois où elle était en face d’elle-même, dont
+le silence laissait bien haut parler la vérité, elle ne pouvait plus se
+le dissimuler... Oui, son cœur que nul jusqu’alors n’avait possédé, à
+cette heure il appartenait tout entier à Claude Rozenne. Depuis deux
+mois, sans se l’être jamais avoué, elle l’avait bien compris...
+
+--Je l’aime... mais je ne veux pas l’aimer! Il est le mari de cette
+femme... Il est épris d’une autre et il ne songe guère à moi... Je ne
+veux pas l’aimer!
+
+Sa bouche tremblante martelait tout bas les mots que nul ne devait
+entendre. Paroles vaines! Elle pouvait se révolter sous le joug qui
+s’était lentement appesanti sur elle. A quoi bon?... Elle était
+vaincue... Lui, Claude, triomphait à son tour. Elle le connaissait, et
+par lui!... ce mal d’aimer qu’il avait jadis appelé sur elle... Et
+c’était dans son cœur un chaos où se heurtaient l’humiliation, la
+colère, la souffrance de sa défaite--et aussi une sorte de joie éperdue
+dont elle avait peur...
+
+Ah! si Rozenne eût été libre encore, même se fût-il détaché d’elle,
+peut-être, insouciante de l’avenir, elle eût abandonné son âme à cet
+amour qui la prenait en maître. Mais l’idée qu’elle aimait le mari d’une
+autre femme la révoltait comme une déchéance à laquelle elle se
+refusait... Pourquoi... comment l’avait-elle aimé?... Elle avait eu
+pitié de lui... Oh! oui, une pitié immense... Pour lui faire du bien,
+elle s’était montrée accueillante et douce infiniment, elle lui avait
+donné une place dans sa vie... Alors elle l’avait mieux connu; et cette
+âme nouvelle qu’elle lui découvrait l’avait peu à peu conquise, si
+absolument qu’elle se demandait, avec épouvante, comment elle
+recouvrerait jamais sa liberté...
+
+Ce qui lui arrivait, c’était l’histoire de tant d’autres! D’abord
+l’amitié... Puis l’amour... Folle, de s’être crue invulnérable, d’avoir
+ainsi marché droit devant elle, sans réfléchir, comme une petite fille
+naïve et téméraire, elle, pourtant, que la vie mondaine avait faite bien
+clairvoyante pour les autres!... Et maintenant, où allait-elle?...
+Comment pourrait-elle guérir du mal d’aimer? Elle savait bien, instruite
+par l’exemple, à quel prix l’on y échappe. Et puis, tout bas, il lui
+semblait qu’elle ne souhaitait pas sincèrement être guérie... Ah!
+c’était doux et effrayant d’aimer!... C’était aller, dans un infini de
+joie, vers la souffrance... Ah! quelle torture de penser toutes ces
+choses!... La solitude silencieuse du bois lui devenait un supplice.
+Elle aurait voulu être jetée dans une foule qui l’arracherait à
+elle-même, entendre autour d’elle des voix amies qui l’empêcheraient de
+songer, de comprendre, de se souvenir...; être comme les insectes
+qu’elle regardait voler dans la lumière, comme les feuilles luisantes de
+soleil, comme l’herbe que sa robe courbait, comme la terre insensible...
+
+Ses mains, qu’une angoisse faisait trembler, sentirent tout à coup le
+frôlement des lettres qu’elle avait glissées dans sa poche, d’un geste
+machinal, quand elle les avait reçues, au moment de sortir. Elle se
+souvint... Sur l’une des enveloppes, elle avait reconnu l’écriture de
+Marguerite... Puis elle avait oublié cette lettre comme le reste du
+monde. Peut-être, en lisant la causerie de sa sœur, elle allait calmer
+un peu la fièvre qui tendait tous ses nerfs...
+
+Elle déchira l’enveloppe. Mais ses yeux seuls lisaient les lignes
+affectueuses de la jeune femme qui lui rappelait qu’elle l’attendait aux
+premiers jours d’octobre et lui donnait de menus détails sur les
+enfants. En finissant, elle racontait encore:
+
+«Que je te confie aussi, ma chère aimée, une nouvelle apprise par
+hasard, hier, de source très sûre, dont je suis encore toute saisie. Il
+paraîtrait qu’il y a six semaines environ la femme de Claude Rozenne est
+morte subitement dans un accès de folie. Je ne suis pas sûre qu’elle ne
+se soit pas tuée; mais je n’ai aucuns détails. Rozenne t’avait-il parlé
+de cet événement dont sa mère ne m’a rien dit, convaincue, sans doute,
+que j’ignorais la situation de son fils...»
+
+France releva la tête avec l’impression qu’elle rêvait... Et pourtant,
+c’était bien dans la réalité qu’elle marchait, suivant une longue allée
+moussue, la lettre de Marguerite dans les mains, sans tourner la tête,
+pour ne plus troubler les jeunes gens qui cheminaient derrière elle...
+
+Était-il possible que Rozenne fût libre tout à coup, libre de
+recommencer sa vie, délivré de l’horrible lien... Libre!... C’était
+tellement inattendu, stupéfiant, inouï, qu’elle répétait le mot,
+machinalement, pour se convaincre qu’il enfermait la vérité... Libre!
+
+Il était libre... Et à elle, qu’il appelait son amie, il n’avait rien
+dit d’un événement si grave... Il n’était pas venu à Villers, alors
+qu’elle s’y trouvait; il se refusait à paraître à Chevregny où il savait
+la retrouver... Et il partait pour plusieurs mois en Espagne...
+
+Ah! quelle preuve de plus lui eût-il fallu qu’elle s’était stupidement
+imaginé être encore aimée par lui... Peut-être, tout simplement, dans un
+désir de revanche, il s’était juré de la conquérir, alors qu’il était
+enchaîné à une autre femme; puis, du jour où il avait recouvré son
+indépendance, il s’était dérobé, trouvant sans doute le jeu dangereux,
+n’ayant plus besoin d’une amie compatissante..., vengé parce qu’il
+lisait en elle, avant elle...
+
+Une ondée de sang lui monta aux joues. Elle eût voulu pouvoir arracher
+d’elle-même jusqu’au souvenir de Claude Rozenne, oublier qu’il
+existait... Oublier!... Est-ce que cela se pouvait ainsi, à volonté!...
+Comment ferait-elle pour y parvenir?...
+
+... Presque à ses côtés, s’éleva la voix de Jacqueline qui accourait
+vers elle:
+
+--France! France! ne rêvez plus... Chérie, nous voilà arrivés... Vous
+allez toujours droit devant vous; il faut tourner...
+
+Avec un regard de songe, France contempla les deux jeunes gens, puis
+l’admirable cirque de verdure qui entourait la clairière où le goûter
+était dressé; et, sur l’herbe, les groupes dont les voix arrivaient à
+son oreille. Il lui semblait que tous étaient des étrangers pour elle
+qui revenait de si loin qu’elle ne se reconnaissait plus elle-même...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Sous le jour blafard de la gare, France aperçut son beau-frère qui
+l’attendait, seul, sans Marguerite.
+
+Et, tout de suite, il lui dit, serrant affectueusement ses deux mains:
+
+--Vous excuserez votre sœur, n’est-ce pas, France, de n’être pas venue
+vous recevoir? Elle est restée auprès de Bébé qui, hier, nous a donné
+une grosse alerte, avec une espèce d’attaque de faux croup. Nous avons
+eu très peur.
+
+--Mais maintenant, vous êtes tranquillisés? questionna France anxieuse,
+avec l’intuition des minutes d’angoisse vécues par sa sœur.
+
+--Oh! oui, heureusement. Le médecin nous a tout à fait rassurés ce matin
+et, en même temps, il nous a certifié qu’il n’y avait aucune imprudence
+à vous laisser venir... Sans quoi, nous vous aurions télégraphié.
+
+Elle eut un geste d’indifférence.
+
+--Les grandes filles comme moi n’attrapent pas le faux croup! Seulement,
+j’ai peur de vous embarrasser si Bébé est encore malade...
+
+--La crise est passée; demain, elle sera remise. N’ayez aucun regret.
+Marguerite se fait une telle joie de vous avoir quelques jours... Vous
+êtes un oiseau fugitif, France.
+
+--Mon ami, je fais ce que je puis!... Vous voyez, cet été encore, je
+suis venue...
+
+Elle s’arrêta court. Tout de suite, le souvenir se ravivait en elle--si
+fort!--de cette soirée où, pour la première fois, elle avait souffert de
+voir Rozenne demeurer loin d’elle.
+
+Rozenne!... toujours Rozenne!... Ah! quels jours troublés elle lui avait
+dus, pendant ces dernières semaines surtout! Jamais jusqu’alors elle
+n’en avait traversé de semblables... Où était sa sérénité d’antan, ses
+joies idéales quand son travail la ravissait, quand elle vivait
+soucieuse seulement des jouissances de l’esprit, des œuvres d’art qui la
+passionnaient et qu’elle les goûtait sans désir d’autres bonheurs... Ah!
+qu’il était fini, ce temps-là!
+
+Comme toute sa volonté était impuissante--autant que celle d’un petit
+enfant--pour lui rendre son indépendance d’âme!
+
+Tous, heureusement, l’ignoraient; mais elle savait bien, elle, qu’elle
+n’était plus qu’une pauvre petite créature dont l’amour avait fait sa
+proie. Elle disait encore: «Je voudrais guérir!»
+
+Parole menteuse! Maintenant que Claude Rozenne était libre, elle avait
+perdu le désir âpre et désespéré de guérir. Son mal lui était précieux,
+bien qu’elle sentît sans relâche la blessure dont elle souffrait, comme
+d’un cilice qui aurait enserré son cœur.
+
+A Amiens, peut-être, enfin, elle allait le revoir; apprendre quelque
+chose de lui, de ses projets; savoir le pourquoi de son silence, de ses
+absences, de son départ...
+
+Et tandis qu’elle causait avec son beau-frère, instinctivement, dans le
+jour qui tombait, elle observait les rares passants sur les boulevards à
+peu près déserts où les feuilles mortes s’écrasaient, tout humides, sous
+les pas. Mais nul ne ressemblait à Rozenne.
+
+Confusément, elle songeait à cette fin de jour printanière, où revenant
+de chez les Chambry elle l’avait rencontré... Tout de suite, alors, il
+s’était pris à marcher près d’elle. Comme en ce temps-là elle était sûre
+d’elle-même... Et comme lui, se montrait avide du peu qu’elle voulait
+bien lui donner...
+
+Encore une fois, elle pensa ce qu’elle s’était répété si souvent depuis
+quelques semaines:
+
+«Si j’ai mal agi envers lui autrefois, c’était sans le savoir... Je ne
+mérite pas d’être punie pour cela!... Où vais-je maintenant?...»
+
+Elle éprouvait l’épouvante et le vertige d’un être qui se voit emporté
+par un courant irrésistible, ignorant sur quelle rive il sera jeté.
+
+Elle secoua la tête pour échapper à la hantise du souvenir. La nuit
+venait; des réverbères s’allumaient dans l’obscurité grandissante.
+Protégée par l’ombre, elle laissa jaillir la question qui lui brûlait
+les lèvres:
+
+--Est-ce que Claude Rozenne est ici?
+
+--Il y était avant-hier encore. Je l’ai entrevu... Je dis «entrevu», car
+il paraît dans une crise de sauvagerie et ne nous honore pas de ses
+visites. On m’a dit qu’il allait passer l’hiver en Espagne.
+
+Encore ce voyage! France eut un frémissement, mais elle ne questionna
+pas davantage son beau-frère et se reprit à parler du mal qui, la
+veille, avait subitement frappé le bébé.
+
+--Marguerite ne s’est pas trop affolée?
+
+--Elle?... Ah! vous la connaissez... Jamais elle ne se plaint ni ne se
+révolte. Sur sa pauvre figure décolorée, je voyais son inquiétude; mais
+elle ne songeait qu’à soigner Bébé comme avait dit le médecin.
+Marguerite! C’est le courage même, un admirable courage très simple,
+sans phrase, ni éclat!... Ah! comme elle mérite que le mieux ait
+continué!
+
+--Nous allons le savoir... Nous arrivons!... Oh! Guite, es-tu
+tranquillisée? jeta France courant à sa sœur qui apparaissait au coup de
+sonnette.
+
+--Oui, grâce à Dieu!... Le médecin sort d’ici et m’a répété que tout
+danger était écarté. C’est bien bon!... Comme cela, chérie, je vais
+pouvoir jouir, le cœur en paix, de ta chère présence.
+
+Elle souriait à sa jeune sœur avec un air de joie, insouciante que la
+lampe éclairât l’altération de son visage. France la regarda avec une
+tendresse compatissante.
+
+--Guite, tu as bien besoin de te reposer après cette alerte!
+
+--Bah! ce n’est rien... Le tout est que le mal ne soit plus qu’un
+souvenir. Mais c’est vrai, qu’André et moi, nous avons passé une dure
+nuit!... Je voulais qu’André allât se reposer, puisque je restais
+debout. Mais il n’a jamais voulu me laisser seule.
+
+--Il a eu joliment raison!
+
+--N’est-ce pas, France? Dites donc à votre sœur que je ne mérite pas
+d’être traité comme l’aîné de ses poupons.
+
+Il avait dit cela si plaisamment que tous trois se mirent à rire; et
+France envoya un coup d’œil amical à son beau-frère. La certitude
+pénétrait en elle qu’André devenait vraiment pour Marguerite l’époux
+qu’elle avait souhaité.
+
+Le miracle s’était donc accompli; le généreux amour de la jeune femme
+avait peu à peu transformé l’homme égoïste et léger par qui elle avait
+connu des heures bien cruelles.
+
+Dans cette atmosphère familiale, la fièvre de France tombait un peu.
+Cette nuit-là, elle dormit plus calme qu’elle ne l’avait fait depuis
+bien des nuits. Auprès de Marguerite, elle retrouvait toujours la
+sensation d’apaisement et de sécurité qui lui était si bonne au temps de
+sa jeunesse. A son réveil, elle jouit d’être enveloppée par la
+tranquillité berceuse de la province; d’entendre, pour tout bruit, de
+rares appels de marchands dans la rue, et, dans la maison, la douce voix
+de Marguerite qui donnait des ordres, son pas glissant sur le parquet,
+et les bonds joyeux de Bob qui courait comme un poulain échappé, à
+travers le couloir. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à venir gratter, de
+façon discrète, à la porte de «tante France», pour recevoir la
+permission d’une petite visite. Elle venait de se lever et dit:
+
+--Entrez!
+
+Il adorait la voir ainsi en sa longue robe flottante du matin, ses
+cheveux sur les épaules, retenus à demi par un ruban; et sautant autour
+d’elle, il cria, ravi:
+
+--Tante France, vous êtes gentille!... Vous avez l’air d’une petite
+fille!... Et puis, vous sentez bon comme une fleur!...
+
+Dans sa joie, il appela sa sœur:
+
+--Étiennette! Étiennette! Viens voir tante! Elle veut bien! Tu peux
+arriver!
+
+La petite, qui rôdait aussi autour de la chambre, accourut vite, un peu
+timide d’abord, puis bientôt enhardie, pour regarder avec son frère, la
+mine curieuse, les jolis bibelots échappés du sac de voyage--ce fameux
+sac d’où, la veille, étaient sortis pour eux joujoux et bonbons.
+
+Alors France, redevenue enfant, se prit à jouer avec ces petits qui la
+dévoraient de caresses et de baisers, et, finalement, s’assit par terre,
+comme eux, pour leur conter une merveilleuse histoire qu’ils écoutaient
+les lèvres entr’ouvertes, buvant ses paroles. Avec peine, elle put les
+décider à partir quand, l’heure avançant, elle dut les renvoyer pour
+s’habiller. Mais ces instants d’enfantillage avaient été pour elle une
+détente bienfaisante.
+
+Le bébé était vraiment remis et sa figure menue, un peu pâlie, s’égayait
+aux jeux turbulents de Bob et d’Étiennette.
+
+--Guite, veux-tu que je les emmène promener? proposa France après le
+déjeuner, voyant un rai de soleil filtrer entre les nuées grises.
+
+--J’aimerais mieux que tu accompagnes André, qui a besoin d’aller
+demander un renseignement chez les Chambry. Ils sont encore à leur
+campagne de Dury. Cela te ferait du bien, une promenade à travers
+champs; tu es un peu pâle, ma petite France. L’air de Chevregny ne
+paraît pas t’avoir très bien réussi.
+
+France détourna la tête, tressaillante, avec une frayeur de la
+perspicacité de sa sœur. A quoi bon trahir son secret?... Marguerite ne
+pourrait rien pour lui ramener Rozenne s’il ne l’aimait plus. Alors elle
+se devait à elle-même de bien cacher sa défaite. Pas encore elle n’avait
+parlé, avec la jeune femme, de Rozenne ni des tragiques circonstances
+qui lui avaient rendu sa liberté, car Marguerite était absorbée par son
+enfant, et elle eût mieux aimé apprendre tout par André. Aussi,
+volontiers, elle se laissa tenter par la proposition de sa sœur. Mais le
+même besoin de mouvement qui, à Chevregny, l’entraînait en
+d’interminables courses, lui fit refuser la voiture qu’André lui offrait
+pour la conduire à Dury.
+
+Elle préférait mille fois marcher sur la grande route qui fuyait entre
+des plaines sans fin, balayée par la brise humide, presque tiède, dont
+le souffle jetait les feuilles roussies sur la terre, détrempée par les
+pluies récentes. Le pâle soleil s’était perdu sous un voile de nuées, et
+le ciel, ouaté de brouillard, était d’un gris morne, lourd d’averses,
+strié par des vols noirs de corbeaux.
+
+Ses yeux errant sur les lointains embrumés, où s’estompaient quelques
+bouquets d’arbres, des meules isolées, brunies par les mauvais temps,
+France causait avec son beau-frère, la pensée distraite, cherchant à
+engourdir, dans la griserie de l’air qui battait son visage, le désir,
+douloureux comme une soif, de savoir enfin quelque chose de Rozenne.
+
+Un sursaut, tout à coup, la secoua. André lui demandait, du même ton de
+causerie:
+
+--Marguerite vous a-t-elle raconté que Mme Rozenne lui avait parlé de la
+fin inattendue de sa belle-fille?
+
+Ah! enfin, elle allait donc savoir... Enfin!... S’appliquant à ne pas
+laisser frémir sa voix, elle dit:
+
+--Non, Marguerite n’a pas eu encore le temps de me raconter cela...
+Comment est-ce arrivé?
+
+--Dans une crise de cette malheureuse. Elle s’est échappée et est allée
+se jeter dans un étang proche de la maison où elle était gardée.
+
+--Et elle s’est noyée?
+
+--Non. On l’a sortie vivante de l’eau. Mais elle avait été saisie par le
+froid. Elle a eu une congestion qui l’a emportée...
+
+Tout bas, France murmura:
+
+--Pauvre, pauvre créature!
+
+Vaguement, elle entendait André déclarer bien heureux pour Rozenne
+d’avoir été libéré ainsi d’un épouvantable mariage, et d’autres choses
+encore auxquelles son esprit ne parvenait pas à donner attention, tant
+ses propres pensées l’absorbaient.
+
+Heureusement, pour la dispenser de poursuivre cette conversation, le
+petit village de Dury apparaissait et, par delà les arbres du parc, se
+dressait la toiture effilée du château.
+
+Tous les dimanches, jusqu’à la fin de l’automne, la jeune Mme Chambry,
+sur le désir exprès de son mari, y recevait ceux de ses amis amiénois
+que tentait une promenade à la campagne ou une partie de tennis. Et le
+domestique qui apparut, appelé par la cloche de la grille, expliqua tout
+de suite, introduisant les visiteurs:
+
+--Madame reçoit dans le parc. Si mademoiselle et monsieur veulent me
+suivre...
+
+France enveloppa d’un œil charmé les perspectives ombreuses auxquelles
+le feuillage d’or roux donnait l’aspect d’un paysage de féerie. A son
+beau-frère, elle murmura, distraite un instant d’elle-même:
+
+--C’est joli, ici!
+
+--Oui, le parc est très beau... Vous allez voir...
+
+Guidés par le domestique, ils traversaient de grandes allées paisibles
+qui s’allongeaient entre les pelouses décorées de statues un peu verdies
+par la mousse, et les massifs admirablement fleuris de chrysanthèmes
+dont la senteur d’automne imprégnait l’air. Une rumeur joyeuse montait
+du tennis, et les exclamations des joueurs arrivaient, coupées de rires
+et d’éclats de voix.
+
+L’allée tourna et le large espace sablé apparut, enserré par la fragile
+muraille du filet, derrière lequel se mouvaient des hommes en tenue de
+jeu, des jeunes filles en jupe courte qui bondissaient, alertes, suivant
+le caprice des balles.
+
+Devant le _tennis court_, Mme Chambry était assise au milieu du groupe
+de ses visiteurs, de la phalange des parents qui chaperonnaient les
+joueuses.
+
+A la vue de France, elle se dressa, rose de saisissement, avec un cri de
+plaisir:
+
+--Oh! vous êtes à Amiens?... Quelle bonne surprise de vous voir! Que
+vous êtes aimable d’être venue jusqu’ici!... Seulement je suis désolée
+que mon mari ne se trouve pas là pour vous recevoir; il est à la chasse.
+Mais mon beau-frère, du moins, est des nôtres!
+
+Oui, il était là; et il contemplait France avec une sorte de stupeur
+ravie. S’il eût été aussi sincère que sa jeune belle-sœur, il se fût,
+lui aussi, écrié, envahi par une allégresse à laquelle il était livré
+tout entier:
+
+--Oh! la bonne surprise... Est-il possible que ce soit bien vous!...
+
+Cependant, toujours correct, il s’appliquait à ne rien trahir de
+l’émotion qui vibrait en lui comme un hosanna; et simplement, il saluait
+France par quelques mots de bienvenue courtoise. Inutile effort!
+Clairement, avec son intuition de femme, elle le devinait bouleversé par
+son apparition imprévue, car il ne pouvait commander à l’expression de
+ses yeux, de sa bouche, au timbre de sa voix. Se pouvait-il vraiment
+qu’elle eût produit pareille impression sur ce garçon si calme?...
+
+--Mademoiselle France, vous allez faire une partie de tennis, n’est-ce
+pas? proposa, un peu timide, Mme Chambry, qui ne savait comment montrer
+à la jeune fille son plaisir de la voir chez elle. Tout à son gré, elle
+eût voulu pouvoir causer avec cette France Danestal à qui elle avait
+voué une enthousiaste admiration. Mais elle se devait à ses autres
+visiteuses, de respectables mères de famille qui eussent trouvé très
+mauvais de voir la maîtresse de maison empressée auprès de l’élégante
+Parisienne dont elles examinaient avec une attention aiguë le sobre
+costume tailleur, d’un brun fauve, moulé sur sa forme souple, la toque
+de faisan doré dont les ailes avaient le chaud reflet des feuilles
+d’automne.
+
+France n’était nullement tentée de se mettre à jouer avec ces jeunes
+gens inconnus et elle préféra la promenade dans le parc que la jeune
+femme proposait à ses visiteuses, craignant pour elles le froid si elles
+s’attardaient à contempler les joueurs. Ah! que France eût aimé s’en
+aller seule, à sa fantaisie, dans les belles allées dont l’automne
+poudrait les branches d’or et de pourpre! Mais quel inutile vœu! Il lui
+fallait poliment tenir des propos quelconques avec les respectables
+dames qui se complaisaient dans la paraphrase des menues nouvelles
+amiénoises...
+
+--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous faire les honneurs de
+notre parc?
+
+Près d’elle était Albert Chambry. Résolument il avait laissé les
+joueurs, les vieilles dames, les spectateurs masculins, parmi lesquels
+André d’Humières; et, comme au printemps, alors qu’il la conduisait vers
+la filature, par le jardin fleurissant, il marchait lentement, à ses
+côtés.
+
+Elle sourit:
+
+--Votre parc est beau comme un jardin des fées, ainsi vêtu par
+l’automne!
+
+--Réellement, il vous plaît?... J’en suis très heureux!... Je l’aime
+comme un ami. Quand j’étais enfant, il était mon univers, et un univers
+enchanté où je connaissais l’ivresse de me sentir, de me croire libre!
+Plus tard, ses allées discrètes ont reçu la muette confidence de mes
+espoirs... Oui, ce parc renferme vraiment quelque chose de ma vie
+même... Et il me semble que je fais un rêve qui, éveillé, m’aurait
+semblé irréalisable, en vous y voyant marcher ainsi près de moi!...
+
+Elle l’écoutait, surprise. Jamais elle n’eût imaginé que le correct
+Albert Chambry pût ainsi sortir de sa réserve, surtout avec elle,
+presque une étrangère pour lui. S’il donnait à ses paroles une forme un
+peu trop littéraire, le sentiment qui les inspirait paraissait très
+sincère; et, séduite par cette sincérité, elle dit avec un abandon
+amical:
+
+--Je vous envie de posséder ainsi un petit empire, tout peuplé de
+souvenirs chers!... Moi, dans tous les lieux que j’ai aimés, j’ai
+presque toujours été seulement une passante et j’ai laissé un peu de mon
+cœur à des paysages que je ne reverrai peut-être jamais... Aussi quand
+il me faut partir, sans espoir de retour, j’éprouve toujours une vraie
+sensation de déchirement. Et maintenant, j’en arrive à ne plus souhaiter
+voir certains pays lointains, dont j’ai rêvé passionnément!... parce que
+j’ai conscience de l’angoisse que j’aurai à les quitter, sachant n’y
+plus revenir jamais.
+
+A son tour, il l’écoutait attentif, heureux qu’elle lui livrât ainsi
+quelque chose de sa pensée intime. Il reprit:
+
+--Je crois que le déchirement dont vous parlez, on peut l’éprouver même
+avec la vision du retour... J’en ai eu la sensation, cet été même, quand
+ayant accepté un mandat de député j’ai pris conscience nettement que je
+venais de renoncer à vivre désormais uniquement à l’ombre de ma vieille
+cathédrale, pour me lancer... dans un inconnu plus ou moins hostile...
+
+--C’est vrai, vous êtes devenu député depuis notre première rencontre!
+Alors la politique vous tentait?
+
+Elle levait vers lui de grands yeux, gaiement sceptiques et moqueurs. Il
+dit, un peu lentement:
+
+--Non, pas la politique...
+
+Elle eut, pour lui, un sourire de sympathie et se reprit:
+
+--Vous avez raison. Ce n’est pas la politique qui vous a attiré. C’est,
+je suis sûre, le désir de pouvoir mieux défendre les intérêts de vos
+ouvriers!
+
+Mais il secoua la tête. Son visage était grave et ses yeux contemplaient
+le visage de France avec une sorte de douceur ardente:
+
+--Ce n’est pas cela, non plus. Je ne puis vous laisser une aussi haute
+opinion de ma générosité. Ce serait hypocrisie... Non, si j’ai tant
+souhaité être nommé, ce n’est guère pour mes ouvriers...
+
+Il s’arrêta encore, comme s’il hésitait à poursuivre. Le regard de
+France, entre les cils, filtrait surpris vers lui qui, maintenant,
+avançait près d’elle, silencieusement, sans prendre garde que le groupe
+des promeneurs ne les suivait plus. Au hasard, tous deux suivaient de
+petites allées désertes qui semblaient fuir indéfinies, vers la longue
+charmille que l’automne dorait magnifiquement. Dans l’air humide,
+tintait la sonnerie des cloches, annonçant le _Salut_ à l’église de
+Dury.
+
+La voix d’Albert Chambry s’éleva de nouveau et son accent avait quelque
+chose de résolu, de vibrant aussi, apportant l’écho de quelque obscure
+émotion dont il n’était pas maître:
+
+--Il vaut mieux que, dès maintenant, vous sachiez la vérité; j’étais
+décidé à vous la dire... bientôt... Ce n’est ni par ambition, ni par
+philanthropie que j’ai souhaité obtenir la députation...
+
+Il s’interrompit encore; mais ce ne fut qu’une seconde et il acheva:
+
+--... C’était à cause de vous.
+
+--De moi?...
+
+--Oui, de vous...
+
+Elle le considéra, stupéfaite. Il avait pâli; mais ses traits avaient
+une expression de calme volonté.
+
+Où prétendait-il en venir? Lui, n’était pas un _flirt_ prompt à faire
+entendre de vagues déclarations aux jolies filles sans dot. Ses paroles
+étaient réfléchies, mesurées; il en acceptait la responsabilité.
+
+Alors... quoi?... Se pût-il que cet homme sagement pondéré fût cependant
+un romanesque et se fût épris de la fuyante Parisienne que le hasard
+avait quelquefois rapprochée de lui?... Si vraiment elle était devenue
+plus qu’une passante dans sa vie, il valait mieux qu’elle le sût pour
+lui enlever une inutile espérance. Et, avec une gravité pensive, elle
+dit:
+
+--Je ne comprends pas pourquoi, à cause de moi, vous avez désiré venir à
+Paris...
+
+--Vous ne comprenez pas que j’ai désiré me rapprocher de vous... parce
+que j’espérais ainsi parvenir... oh! peu à peu! lentement! à réaliser un
+rêve auquel je pense, à toute heure, je puis dire... dès que je suis
+seul avec moi-même surtout... Un rêve qui est entré en moi, dès le
+premier jour où je vous ai vue peut-être, mais sûrement cette après-midi
+où vous êtes venue à la filature... Vous vous souvenez?
+
+Elle écoutait la tête un peu penchée, regardant la terre brunie sous la
+rouille des feuilles; et elle pensait, non pas à Albert Chambry, mais à
+celui qui, jadis, dans le crépuscule d’été, l’avait suppliée de devenir,
+pour lui, l’_Unique_... Comme une enfant ignorante et folle, elle avait
+refusé de l’entendre, dédaigneuse de l’amour humain, ayant cette foi
+orgueilleuse que le travail, le culte du Beau suffiraient à lui donner
+le bonheur... Aujourd’hui, elle savait la vérité; impérieusement, le
+cœur veut plus... Et pour cela, elle avait pitié--ah! grand’pitié--de
+cet homme qui, peut-être aussi, allait souffrir par elle.
+
+Lentement, après Albert Chambry, elle répéta:
+
+--Oui, je me souviens du jour dont vous parlez. Je voudrais connaître le
+rêve qu’il vous a apporté. Je crois que je puis vous le demander,
+puisque vous semblez dire que j’y suis mêlée...
+
+--Vous n’y êtes pas seulement mêlée, vous en êtes l’âme même. Ce rêve,
+je vous l’avoue, avec tout l’infini respect que j’ai pour vous, parce
+que je ne sais quand il me sera encore donné de vous voir seule... Ce
+rêve... c’est qu’un jour vienne où vous consentirez à me confier votre
+vie pour que j’essaie de vous rendre tout le bonheur que vous me
+donnerez ainsi...
+
+Une légère flamme monta au visage de France. Ce qu’Albert Chambry lui
+disait depuis un instant, elle était certaine qu’il allait le lui
+dire... Tous deux s’étaient arrêtés. Dans les déchirures de la charmille
+qui les enveloppait du voile fauve de son feuillage, elle apercevait, au
+delà des plaines, le lointain de la ville où la vie les appelait... Mais
+lui, la regardait seule, une expression de prière dans les yeux.
+
+Avec effort, elle articula:
+
+--Vous souhaitez faire de moi votre femme, mais...
+
+--Mais je ne suis pour vous qu’un indifférent... Je le sais... Aussi, je
+n’ai pas l’espérance orgueilleuse et insensée que vous allez ainsi, tout
+de suite, accueillir la demande que je vous conjure seulement de ne pas
+oublier. Je n’espère que dans l’avenir.
+
+--Alors... alors pourquoi m’avez-vous parlé aujourd’hui?
+
+--Est-ce qu’on est toujours maître de ses résolutions? Je vous ai vue
+apparaître tout à coup, quand je vous croyais très loin... Et cette joie
+inattendue a jeté en moi la terreur de vous perdre, si je me taisais
+plus longtemps... Et puis, je me suis trouvé seul avec vous dans ce parc
+où vit ma jeunesse; où, pendant ces derniers mois, j’ai tant pensé à
+vous... Et mon secret m’a échappé... Ne me répondez pas... En ce moment,
+je le sais, vous direz _non_ à ce que je désire... comme je n’avais
+encore rien désiré au monde!...
+
+Elle murmura, tressaillante:
+
+--C’est vrai, je ne souhaite pas me marier...
+
+--Maintenant, oui... Mais il faut penser à l’avenir... Croyez-moi.
+
+L’avenir!...
+
+Elle eut un faible geste d’épaules. Toute son âme s’enfuyait vers
+Rozenne.
+
+Ah! Dieu, pourquoi l’aimait-elle ainsi?...
+
+Elle s’était remise à marcher dans la charmille, lumineuse sous son
+feuillage de légende. Au loin, les cloches sonnaient toujours et leur
+chant semblait emplir l’infini pâle du ciel d’automne.
+
+Albert Chambry répéta avec une autorité douce:
+
+--Oui, l’avenir, il faut y penser! En ce moment, comme vous êtes très
+jeune, vous n’y songez pas. L’heure présente vous suffit, parce qu’elle
+est bonne... Vous avez près de vous votre mère, votre père... Vous ne
+connaissez pas la solitude!... Mais qu’ils vous manquent, vous
+regretterez de n’avoir pas votre foyer à vous; de ne pas sentir autour
+de vous une protection très tendre, dévouée infiniment, qui remplace
+celle des parents que vous avez aimés...
+
+Un pli un peu amer souligna, une seconde, la bouche de France. Il ne
+connaissait pas le foyer où elle avait grandi; sans quoi, il aurait su
+qu’elle y avait été plus seule qu’elle ne pourrait jamais l’être dans la
+vie!... Il continuait à lui parler, mais elle l’entendait à peine. Si
+vivant se réveillait en son cœur le souvenir du beau crépuscule d’été
+dans le bois d’Houlgate, des vagues nacrées par le couchant, de la voix
+ardente de Rozenne qui l’implorait... Aujourd’hui, c’était l’automne...
+Et celui qui lui demandait, d’un accent doux et résolu, le don de sa
+vie, était un homme en pleine possession de sa volonté, qui savait bien
+ce qu’il souhaitait pour y avoir longtemps pensé...
+
+Docile, il la suivait dans le labyrinthe des allées étroites où elle
+avançait distraite et il parlait, dans un désir profond de la
+convaincre. Il lui disait les mêmes choses que Rozenne lui avait dites
+cinq ans plus tôt... Des choses que Marguerite aussi lui avait fait
+entendre, que Marceline Herrène lui avait répétées ce jour où Rozenne
+avait aux lèvres un aveu qu’elle ne voulait pas écouter--alors...
+
+--Fatalement, un jour ou l’autre, vous comprendrez, je vous assure, que
+le travail, les jouissances artistiques ne suffisent pas à satisfaire le
+cœur... Vous arriverez à penser qu’il est bon de se sentir chérie; de
+devenir pour quelqu’un l’être par excellence, celle vers qui vont toutes
+les pensées, les tendresses, les désirs, comme vers une divinité
+adorée... Ah! je sais bien que je n’ai pas les mêmes goûts que vous, que
+nous avons vécu dans des milieux intellectuels très différents, que je
+ne suis pas artiste du tout... Mais j’apprendrai à aimer les choses que
+vous aimez... Et puis, ne pensez-vous pas que l’affection peut
+rapprocher même les esprits?... D’ailleurs, vous vous intéressez aux
+questions ouvrières qui sont, pour moi, capitales... Ce serait un lien
+entre nous... Je vous laisserais, naturellement, toute liberté pour vous
+livrer aux travaux que vous aimez... Tant que ma vie était fixée à
+Amiens, je jugeais impossible de vous demander le sacrifice d’accepter
+la monotone existence de la province, même auprès de votre sœur. Et
+c’est pourquoi j’ai tant souhaité la députation qui m’amène à Paris, et
+qu’une circonstance imprévue m’offrait tout à coup puisque celui que je
+remplace a dû, pour raisons de santé, donner sa démission...
+
+Ah! comme il avait pensé à tout, comme il avait prévu toutes les
+objections!... Une sorte d’effroi s’emparait d’elle devant cette
+tranquille volonté qui s’appliquait à dominer la sienne; un désir fou la
+prenait de s’enfuir en criant à cet homme qu’elle ne voulait pas être à
+lui, qu’un autre lui avait pris le cœur; de voir la fin de ces allées
+qui se suivaient éternellement comme dans un bois enchanté... Et,
+instinctive, d’un accent d’enfant en détresse, elle murmura:
+
+--Je réfléchirai à tout ce que vous m’avez dit... Mais... il faut
+retourner vers les autres... Ramenez-moi... Je ne sais pas le chemin...
+Il me semble que je suis perdue dans un labyrinthe!
+
+Il tressaillit, comme arraché à un rêve, et il la vit près de lui, une
+expression anxieuse au fond de ses prunelles qui étincelaient dans son
+visage que l’émotion avait décoloré. Seules, les lèvres gardaient leur
+éclat de fleur de sang...
+
+Il respira profondément, avec un effort pour dominer l’émoi qui
+bouleversait tout son être; puis il dit, la voix assourdie:
+
+--Vous avez raison, il faut que je vous ramène, je suis fou, je l’ai été
+de vous parler ainsi. Venez.
+
+Il se remit à marcher et, un instant, tous deux avancèrent en silence.
+Son angoisse, à elle, se calmait, car elle ne se sentait plus perdue
+dans cet immense parc solitaire... Et, tout à coup, elle demanda:
+
+--Vous avez parlé à votre frère de... de votre désir?
+
+--Non, je lui en parlerai seulement le jour où vous m’aurez autorisé à
+le faire...
+
+--Et vous ne croyez pas qu’un tel projet lui déplairait?
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah! pour bien des raisons!... D’abord, parce que j’appartiens à un
+monde de lettrés et d’artistes qui, je le sais, ne lui est pas
+sympathique... Aussi, parce que je suis, comme on dit maintenant, une
+Ève moderne, espèce de femme qu’il condamne!
+
+Il attachait sur elle des yeux pleins d’une espèce de tendresse
+fervente:
+
+--Et encore?... Qu’allez-vous trouver?
+
+--Ceci... Je suis sans fortune. Mon semblant de dot ne valant pas même
+la peine qu’on en parle!
+
+Il haussa les épaules d’un geste d’indifférence absolue:
+
+--Je vous en supplie, ne pensez pas même à cette misérable question
+d’argent!... Je suis, grâce au ciel, assez pourvu pour n’avoir pas à
+m’en préoccuper. Je pourrai offrir à ma femme tout le luxe qu’elle
+désirera, les belles choses qui la tenteront...
+
+Elle dit, touchée, comprenant bien tout ce qu’il était prêt à lui
+donner:
+
+--Vous êtes bon, très bon!
+
+--Non, ce n’est pas par bonté que je voudrais avoir le droit de vous
+faire la vie aussi heureuse, aussi large qu’il me serait possible...
+Vous le méritez tellement!... Jamais je n’avais rencontré de femme
+pareille à vous!
+
+--Vous ne me connaissez pas! fit-elle avec une ombre de sourire.
+
+--Oh! si je vous connais!... Bien plus que vous ne le supposez... Je
+vous connais par ce que vous avez écrit... par ce que je vous ai entendu
+dire, par ce que ceux que vous voyez disent de vous... Et c’est pour
+cela que je vous supplie de penser à ma prière, quand vous allez être
+partie, quand vous aurez regagné votre Paris où vous me permettrez bien,
+n’est-ce pas, d’aller essayer de gagner ma cause près de vous?
+
+Pourquoi ne lui disait-elle pas tout de suite qu’elle était certaine que
+cette cause, il ne la gagnerait pas?... Pourquoi avait-elle cette
+lâcheté de redouter ainsi la déception que lui infligerait un refus trop
+brusque?... La voyant silencieuse, il interrogea, une anxiété soudaine
+dans l’accent:
+
+--Est-ce que je vous ai offensée, en vous parlant si franchement?...
+J’aurais dû d’abord exprimer mon désir à madame votre sœur, mais je vous
+ai dit comment j’avais succombé à la tentation de vous avouer la
+vérité... Vous me pardonnez?
+
+--Vous pardonner!... Vous avez eu bien raison de vous adresser à
+moi-même... Je suis une femme, à mon âge!... C’est vrai, aujourd’hui, il
+me serait impossible de vous répondre comme vous le souhaitez et je ne
+sais pas ce que sera l’avenir; mais je vous remercie de tout cœur de
+vouloir me faire une existence très douce, tranquille, protégée... Je
+vous en demeurerai toujours reconnaissante... Seulement...
+
+Elle s’arrêta... Le tennis était tout près maintenant. Elle entendait,
+très nettes, les exclamations des joueurs:
+
+--Seulement, je voudrais bien que vous n’espériez pas ainsi en moi parce
+que... je crains bien de vous donner une déception!...
+
+--Jusqu’au moment où vous me direz: «J’en aime un autre!...»
+j’espérerai...
+
+Elle eut aux lèvres un cri instinctif: «Oui, j’en aime un autre!...»
+Mais sa fierté de femme lui scellait la bouche.
+
+Enfin elle apercevait l’étendue sablée du tennis et le groupe des
+spectateurs que présidait de nouveau Mme Chambry qui servait le thé. Il
+devait y avoir très longtemps qu’elle était seule dans le parc, avec
+Albert Chambry. Que devait penser toute cette réunion provinciale? Un
+petit sourire ironique lui montait aux lèvres... Mais il s’effaça, à
+peine esquissé, tandis qu’un choc l’ébranlait tout entière. Auprès de
+Mme Chambry, la regardant approcher, elle apercevait Rozenne.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Bien avant qu’elle le vît, il avait dû l’observer. Leurs regards se
+croisèrent. Elle eut la peur de ce que le sien pouvait trahir. Dans
+celui de Rozenne, il y avait une sorte d’ironie dure, mais aussi
+d’indéfinissable souffrance, et elle le connaissait trop pour ne pas le
+deviner énervé jusqu’à l’angoisse... De quoi?
+
+Mais elle ne pouvait pas plus l’interroger qu’il ne lui était permis de
+trahir la joie éperdue qui s’élevait en elle, impérieuse autant qu’un
+souffle de tempête. Ah! où était-il, le temps où, près de lui, elle
+était si calme!
+
+Son cœur heurtait follement sa poitrine. Seul, son extrême usage du
+monde lui permettait de rester maîtresse d’elle-même. Sans trahir rien
+de l’émotion qui la brisait, elle put aller à Mme Chambry et lui dire en
+souriant:
+
+--Votre parc est une merveille, madame. Mais il est, je crois, enchanté
+un peu, car les allées y sont sans fin... J’ai cru, un moment, que
+jamais je ne retrouverais le chemin du tennis!
+
+--C’est qu’Albert, sans doute, vous avait conduite dans notre labyrinthe
+dont nous sommes très fiers, car, réellement, on peut s’y perdre!
+
+Mais France ne distinguait pas le sens de ses paroles. Elle sentait sur
+elle, pareil à un appel, le regard de Rozenne qui semblait la
+supplier... Pourtant, elle ne bougea pas. Lui, alors, approcha. Ses yeux
+avaient la même expression, amère et douloureuse.
+
+Elle dit, très doucement, et son cœur battait toujours à gros coups
+pressés:
+
+--Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! Vous êtes donc de
+ceux qui oublient leurs amis?...
+
+--Dites que je suis de ceux qui ont la prétention d’être discrets...
+
+--Discrets?... En quoi?
+
+--On m’avait offert une partie de tennis avec vous, en m’engageant à
+aller dans le parc à votre rencontre. Mais il semblait vous plaire de
+demeurer seule avec Albert Chambry, et je n’ai pas voulu vous troubler.
+
+Sans répondre, elle le regarda, sentant qu’il souffrait. Il avait
+l’accent des jours où il semblait jaloux d’elle... Puis, avec la même
+douceur, elle murmura:
+
+--Qu’avez-vous, mon ami? Ce n’est pas ainsi que vous devriez me parler,
+la première fois que nous nous retrouvons!
+
+Qu’allait-il lui répondre? Quelque chose, sûrement, qu’il ne devait pas
+lui dire, car il mordit sa lèvre violemment comme pour retenir les mots
+inutiles; puis, entre les dents, il jeta, pour elle seule:
+
+--J’admire la femme nouvelle que j’ai vue surgir en vous!...
+
+Saisie, elle demeura muette. D’ailleurs, elle ne pouvait lui demander
+aucune explication dans un milieu où tous les regards l’examinaient,
+pleins d’une médiocre bienveillance... De plus, Albert Chambry
+s’empressait pour lui servir une tasse de thé; et son beau-frère, venu
+près d’elle, lui murmurait que l’après-midi était bien avancée et qu’il
+fallait songer à regagner Amiens.
+
+Docile, elle dit:
+
+--Quand vous voudrez!...
+
+Mais une révolte lui faisait bondir le cœur à l’idée qu’il allait
+peut-être lui falloir partir sans avoir une minute encore de
+conversation avec Rozenne, sans pouvoir lui demander ce qu’il avait
+contre elle. Correcte, elle causait dans un cercle strictement féminin,
+attendant la voiture que Mme Chambry tenait à mettre à sa disposition
+pour regagner Amiens.
+
+Albert Chambry restait un peu à l’écart, paraissant absorbé par les
+péripéties d’une nouvelle partie qui s’engageait. Elle ne se souvenait
+même plus qu’il était là. A peine, lui demeurait l’impression confuse
+d’un entretien grave qu’elle avait eu avec lui. Tout son être frémissait
+de l’humiliation et de l’émoi de sa défaite qu’elle n’avait jamais
+pareillement mesurée; et aussi d’une joie, qui la pénétrait divinement
+parce que, sans cesse, le regard de Rozenne la cherchait, comme
+insatiable de la contempler... S’il eût été détaché d’elle, il n’eût pas
+eu cette expression dans les yeux qu’il arrêtait sur elle...
+
+Ah! que n’avait-elle le droit de courir à lui pour lui murmurer ce que
+répétait son faible cœur de femme:
+
+--Ne soyez plus triste!... Oubliez le passé et pardonnez-moi de vous
+avoir fait souffrir autrefois... Je suis à vous et je vous aime!
+
+Mais elle ne disait rien de semblable; et lui, il parlait de son très
+prochain voyage en Espagne, où il désirait aller faire des études, et
+qui l’entraînerait peut-être jusqu’en Afrique.
+
+--La voiture est avancée, vint annoncer le domestique.
+
+Partir! Il fallait partir! André se fût étonné que sa belle-sœur
+prolongeât encore la visite. Partir, il le fallait... Elle se leva; et
+sans se trahir, elle prit congé de Mme Chambry, saluant les autres
+visiteurs. Sa main effleura celle de Rozenne. Alors, souverainement, une
+résolution la domina; et sans hésiter, presque impérative, elle
+prononça:
+
+--Je voudrais bien causer avec vous, avant de regagner Paris. Si vous
+avez un moment, demain, voulez-vous passer chez ma sœur?... Nous ne
+sortons jamais avant trois heures.
+
+Il s’inclina:
+
+--Je suis tout à vos ordres.
+
+Elle s’éloigna avec un signe de tête. Albert Chambry les accompagnait
+jusqu’à la voiture. Machinalement, elle s’appliquait à lui parler, se
+souvenant de tout ce qu’il lui avait offert; mais elle se savait si loin
+de lui!
+
+La voiture roula, et elle se trouva seule avec son beau-frère. Il était
+trop courtois pour se permettre de la questionner ou même lui faire une
+allusion à sa longue promenade solitaire avec Albert Chambry. Mais
+peut-être il pensait qu’elle en avait rapporté une préoccupation
+sérieuse, car, la voyant distraite dans ses réponses, il cessa de lui
+parler. Elle ne s’en aperçut même pas, tant le tumulte de ses pensées la
+bouleversait.
+
+Aussitôt arrivée, après un rapide baiser à sa sœur et aux petits,
+laissant à André le soin de raconter la promenade, elle monta dans sa
+chambre, car elle avait soif de silence et de solitude. Très vite, au
+hasard, elle rejeta son chapeau, sa veste; puis, sans allumer de lampe,
+elle vint s’asseoir devant le feu. Alors ses mains jointes, le regard
+fixe sur la lueur vagabonde des flammes, elle chercha à voir dans son
+âme... Si fort elle avait le sentiment que, de nouveau, elle arrivait à
+une heure très grave de sa vie!... Qu’allait-elle faire, vouloir,
+devenir dans la tempête morale qui s’abattait sur elle?... En son cœur
+elle trouvait le confus souvenir des paroles d’Albert Chambry; une
+allégresse affolante d’avoir revu Rozenne, de le savoir près d’elle,
+dans la même ville; de posséder l’espoir de sa venue, le lendemain; mais
+aussi l’inquiétude lancinante de son attitude à Dury, de l’incertain
+avenir qui échappait à sa volonté...
+
+Elle avait cédé à une impulsion irréfléchie quand elle avait demandé à
+Rozenne de venir lui parler. Elle avait fait cela parce qu’elle ne
+pouvait plus supporter qu’il partît sans qu’elle eût tenté de lire en
+lui... Et s’il ne venait pas, s’il se dérobait, ainsi qu’il l’avait fait
+tant de fois depuis l’été, pour une raison qu’elle ignorait...
+
+Comme une enfant, elle murmura passionnément:
+
+--Mais je ne veux pas qu’il parte... surtout qu’il parte ainsi!... Nous
+pourrions être si heureux!...
+
+Oui, comme elle l’avait pensé un soir de printemps, être les deux qui
+vont en une seule âme...
+
+Ah! comme elle comprenait maintenant la sublime simplicité de l’amour de
+sa sœur!... Comme elle comprenait le pourquoi des miracles accomplis par
+les cœurs qui se donnent!... Bizarrement, revenaient à son esprit des
+paroles de l’_Imitation_ que le hasard d’un livre ouvert lui avait mises
+sous les yeux, le matin même: «C’est quelque chose de grand que l’amour
+et un bien au-dessus de tous les biens... Rien ne lui pèse, rien ne lui
+coûte... Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner
+entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c’est que
+d’aimer... Il faut que celui qui aime embrasse avec joie ce qu’il y a de
+plus dur, de plus amer pour son bien-aimé, et qu’aucune traverse ne le
+détache de lui...»
+
+C’était vrai, vrai, vrai, tout cela! De toute son âme, elle le
+sentait!... Elle avait été insensée de croire que nul bonheur ne
+vaudrait jamais les joies de la pensée, les enthousiasmes, les
+admirations dont elle se leurrait, misérablement ignorante du divin
+poème de l’amour.
+
+Comme si elle eût répondu à quelque reproche, elle murmura:
+
+--Je ne savais pas... J’étais bien sincère et je n’ai jamais dit que je
+voulais garder mon cœur... J’attendais que le désir me vînt de le
+donner... Lui, Claude, me l’a pris sans que j’y pense... Je l’ai fait
+souffrir... C’est juste que je souffre par lui...
+
+Elle cacha dans ses deux mains son visage que l’émotion brûlait.
+Qu’allait-il arriver s’il était détaché d’elle et ne l’aimait plus assez
+pour la vouloir sienne à jamais?... S’il souhaitait garder sa liberté
+reconquise?... C’était bien possible, cela, après tout, et ce serait
+l’expiation de son orgueilleuse témérité...
+
+Alors que deviendrait-elle, obstinément voulue, elle le pressentait, par
+Albert Chambry qui aurait pour alliés sa mère, sa famille entière, ses
+amis, unanimes à approuver ce brillant mariage?...
+
+Si son entrevue, le lendemain, avec Rozenne, était inutile, s’il partait
+pour revenir... Dieu seul savait quand!... s’il ne prétendait plus qu’à
+des Gillettes Harcourts, pourquoi, après tout, résisterait-elle à la
+douce et tenace volonté d’Albert Chambry?... Il ne lui serait pas offert
+une seconde fois de devenir la femme d’un homme aussi généreusement
+dévoué... Ce qu’il lui offrait, c’était une vie large, paisible,
+honorée...
+
+Un mariage comme celui de Colette, alors?... Un mariage d’argent,
+d’ambition?...
+
+Elle dressa vivement sa tête enfiévrée:
+
+--Non! Albert Chambry est, intellectuellement, bien supérieur à Paul...
+N’importe qui le jugerait un homme de valeur!
+
+Il s’intéresserait aux travaux littéraires qu’elle aimait, lui laissant
+toute l’indépendance qu’elle réclamerait dans sa vie morale... D’esprit,
+oui, elle serait libre... Mais de corps...
+
+Un frisson la secoua. Elle n’était pas une vierge ignorante; et elle
+savait bien que, mariée, elle ne pourrait ni ne devrait se refuser à
+l’homme dont elle aurait accepté la fortune, la protection, le serment
+d’éternelle fidélité, après être librement venue à lui... sans amour...
+Car elle n’en avait ni n’en aurait pour lui... Tout au plus, elle lui
+donnerait une reconnaissante affection et une estime profonde...
+Peut-être, cela lui suffirait, à lui... Il était si calme, si pondéré...
+Mais elle-même, que pourrait-elle devenir dans une pareille union?...
+Ah! aujourd’hui, à elle, il fallait bien plus! Le cœur qui, maintenant,
+battait dans sa poitrine, était autrement exigeant... Il voulait, pour
+en faire son bonheur, l’amour dont parlait le livre saint, l’amour dont
+on souffre, dont on vit, dont on meurt...
+
+Et elle pensa, farouche:
+
+--Si Claude me repousse, non, je n’épouserai pas Albert Chambry... Je
+resterai seule!... Je reprendrai ma vie de cérébrale. J’aimerai
+seulement--avec mon travail--les belles choses créées par Dieu et par
+les hommes; et aussi, les pauvres êtres dont j’aurai pitié!... J’ai été
+heureuse ainsi pendant des années. Pourquoi ne le serais-je plus?
+
+Pourquoi?... Parce qu’elle n’était plus la même!...
+
+La flamme l’avait touchée; et la destinée qui jadis lui semblait
+meilleure que toute autre ne lui suffisait plus. Tout son être se
+révoltait devant la seule vision d’un avenir semblable, si mortellement
+vain dans sa solitude glacée, avec ses joies et ses consolations
+illusoires, autant que le bruit des grelots qu’un enfant agiterait dans
+une boîte vide pour passer les heures...
+
+Elle se souvenait bien de certaines vieillesses de femmes demeurées sans
+époux, presque toujours par la force des choses, hélas! et qui, n’ayant
+pas le passé, comme les veuves, sans attache avec nulle créature née de
+leur chair et de leur cœur, restaient de pauvres épaves tristes, dans la
+foule des couples unis.
+
+Ah! la vie, c’était de se donner à un autre être, pour sa joie,
+généreusement, corps et âme, avec le beau mépris de l’épreuve, acceptée
+bravement, comme la rançon de l’ivresse d’aimer...
+
+Et tout bas, avec la même sincérité passionnée, France murmura encore:
+
+--Ah! je veux vivre!... vivre par _lui!_
+
+
+
+
+XIII
+
+
+--M. Rozenne fait demander si ces dames peuvent le recevoir?
+
+--Très bien; nous descendons, dit Marguerite qui considérait d’un regard
+ravi sa toute petite, occupée à jouer sur le tapis.
+
+France s’était levée, devenue toute blanche.
+
+L’heure qu’elle avait appelée commençait et, parce qu’elle la savait
+décisive peut-être, une émotion poignante l’abattait tout à coup.
+
+Une seconde, elle demeura silencieuse, recueillie en elle-même... Puis,
+résolue, elle se pencha vers sa sœur avec un baiser et demanda, la voix
+un peu assourdie:
+
+--Guite, veux-tu me permettre d’aller seule, d’abord, recevoir Claude
+Rozenne?... J’ai besoin de lui parler. Peut-être... peut-être mon avenir
+dépend de cette conversation... Tu as confiance en moi, n’est-ce pas, ma
+grande sœur chérie?
+
+Mme d’Humières avait relevé la tête à cette soudaine demande. Mais ce ne
+fut chez elle qu’une surprise fugitive. Son mari lui avait parlé de la
+longue promenade faite, la veille, à Dury, par France et Albert Chambry;
+et, bien que la jeune fille ne lui eût rien dit au retour, elle la
+connaissait trop bien pour ne pas la deviner troublée par quelque
+préoccupation sérieuse à laquelle, délicatement, elle n’avait pas même
+fait allusion.
+
+Ses yeux s’arrêtèrent, pleins de tendresse, sur le visage devenu grave
+de la jeune fille qu’elle attira dans ses bras:
+
+--Oui, j’ai confiance en toi, petite France... Mais si ton avenir est en
+jeu, je t’en supplie, sois sage, réfléchis, ne l’aventure pas
+follement... Va. Je descendrai seulement quand tu me feras demander.
+
+France murmura:
+
+--Merci!
+
+Un instant, toutes deux se regardèrent avec leur mutuelle affection.
+Puis, spontanément, Marguerite eut le geste dont elle bénissait, chaque
+soir, ses enfants couchés et effleura, d’une croix, le front penché de
+France.
+
+--Descends, chérie. Que Dieu soit avec toi!
+
+France se détourna. Elle sentait bien que nul conseil n’eût pu en ce
+moment l’influencer. A elle seule, il appartenait de préparer l’avenir.
+
+Son cœur battait à coups pressés, si fort qu’elle s’arrêta derrière la
+porte close du salon, avant d’en tourner le bouton. Mais ses lèvres
+articulèrent, sous l’impérieux effort de sa volonté:
+
+--Il faut!... Il faut!...
+
+Et elle entra.
+
+Droit devant la fenêtre, Rozenne attendait, les traits étrangement
+altérés, quelque chose de dur dans l’expression. Peut-être pensait-il
+voir apparaître Marguerite d’Humières, car il eut un mouvement brusque
+quand il reconnut France. Elle lui tendit ses deux mains, ainsi qu’elle
+faisait dans les jours passés où elle lui voyait l’âme en détresse. Il
+les enveloppa d’une étreinte presque violente et les porta à ses lèvres
+qui les effleurèrent d’un baiser lent...
+
+Puis les laissant retomber, il demanda:
+
+--Mme d’Humières n’est-elle pas là?
+
+France s’assit, inclinant la tête.
+
+--Ma sœur descendra dans un instant. Mais je l’ai priée d’attendre un
+peu pour le faire... Je vous l’ai dit hier, je souhaitais vous parler...
+
+Lui, était demeuré debout. Il la regardait comme s’il avait peur de ce
+qu’elle allait dire.
+
+--Vous souhaitez me parler?... à moi?... et de quoi?
+
+Elle aussi le regardait, soudain très calme parce qu’elle savait où elle
+voulait aller, parce qu’il était là, devant elle, enfin! et qu’elle
+était certaine qu’il ne la tromperait pas... Pourtant, une seconde
+encore, elle resta silencieuse, songeant...
+
+Puis, avec une franchise fière, gravement, elle dit, très simple et très
+douce:
+
+--Je ne puis supporter que mes amis aient à me reprocher quelque chose
+qu’ils me cachent; et puisque vous allez partir, puisque je ne sais ni
+quand, ni où nous nous reverrons, j’ai voulu vous demander ici...--à
+Paris, vous avez l’air de me fuir!...--en quoi encore j’ai pu vous faire
+mal, involontairement... Vous demander ce que vous avez contre moi?...
+
+--Ce que j’ai contre vous?... Moi?...
+
+--Oh! ne dites pas que vous n’avez rien! Mes intuitions ne me trompent
+jamais... Et j’ai... oh! si forte!... celle que, volontairement, vous
+vous éloignez de moi depuis cet été... que je ne suis plus pour vous une
+amie...
+
+--Jamais vous n’avez été pour moi une amie plus chère! fit-il
+sourdement.
+
+--Oh! non! puisque...
+
+--Puisque?
+
+--Puisque vous m’avez tu un événement qui était pour vous la délivrance!
+
+Il tressaillit. Cependant, il n’ignorait pas qu’elle devait savoir. Il
+la contemplait comme le bonheur irréalisable...
+
+--C’est vrai, je me suis interdit de vous en parler! jeta-t-il avec une
+sorte d’âpreté douloureuse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j’ai jugé que cela était plus sage,... qu’il était inutile
+de vous occuper encore une fois de moi, à ce sujet.
+
+Elle prononça lentement:
+
+--Ici même, dans ce salon, au printemps, je vous ai dit que jamais plus
+ce qui vous touchait ne me laisserait indifférente... Et je crois que
+depuis ce jour j’ai été pour vous une vraie amie, très fidèle... Alors
+pourquoi depuis plus de trois mois m’avez-vous laissée sans un signe de
+souvenir?... Pourquoi hier m’avez-vous parlé durement sans que...
+
+--Sans que vous l’ayez mérité, n’est-ce pas? interrompit-il violemment.
+Ah! ne me parlez pas d’hier... A moins que ce ne soit pour m’annoncer ce
+que vous avez décidé avec M. Albert Chambry... Que je sois, du moins, le
+premier à vous féliciter!
+
+--Me féliciter!... Que supposez-vous donc qu’il m’ait demandé?...
+
+D’un geste inconscient, il passa la main sur son visage contracté.
+
+--Je ne suppose pas... Je _sais!_... Car il y a deux mois Chambry, avec
+une candeur confiante, m’a parlé de vous... Et parlé de telle sorte que
+j’ai compris à quel point vous l’aviez conquis..., comme les autres...
+Seulement...
+
+Elle répéta, attentive, son cœur battait si vite qu’il la rendait
+haletante:
+
+--Seulement?
+
+Il martela les mots:
+
+--Seulement je crois que vous ne l’éconduirez peut-être pas comme les
+autres...
+
+--Parce que?
+
+--Parce que c’est un excellent parti qui vaut la peine d’être accueilli!
+
+--Vous voulez dire qu’il est intelligent?... très bon? d’une famille
+honorable et de sentiments délicats?
+
+Elle parlait lentement, comme elle eût récité une leçon ou comme si elle
+eût voulu se pénétrer de ce qu’elle disait.
+
+--Tout cela est très vrai! Je comprends que tant de qualités réunies
+vous donnent enfin le goût du mariage et culbutent vos résistances et
+vos appréhensions... Votre heure est venue!... Mais je ne pensais pas
+qu’elle viendrait pour un homme comme celui-là!
+
+Quelle souffrance criait désespérément dans son accent!... Ah! il n’eût
+pas ainsi parlé s’il n’avait été jaloux d’Albert Chambry! Alors... alors
+c’était donc le bonheur qui venait à elle?... Elle demanda:
+
+--Pourquoi supposez-vous que l’heure dont vous parlez est venue?
+
+--Croyez-vous donc que moi, qui connais toutes les expressions de votre
+visage, je n’aie pas compris tout de suite quand enfin... enfin! vous
+êtes reparue avec lui, qu’il venait de vous dire... ce que vous étiez
+devenue pour lui, de vous offrir son cœur... et sa bourse!
+
+Elle eut un geste d’épaules et répéta, un peu amère:
+
+--Sa bourse!... Et vous avez tout de suite pensé que j’acceptais
+l’offre?... Vous qui prétendez me connaître?
+
+--Il n’avait pas le visage d’un homme dont on a brisé l’espoir... Je
+n’ai pas eu de peine à comprendre que vous avez dû lui dire que vous
+réfléchiriez... Autrefois, c’est en un instant que vous avez résolu de
+prononcer le «non» qui a fait mon malheur...
+
+--J’étais une enfant, alors... J’ai répondu comme une enfant...
+Maintenant les années m’ont rendue plus sage...
+
+--Et plus pratique!
+
+--Oh!
+
+Elle pâlit, tant il l’avait atteinte. Il la vit blanche jusqu’aux
+lèvres, une expression de souffrance dans les yeux qu’elle levait vers
+lui... Et avant qu’il eût maîtrisé son mouvement, il était debout devant
+elle, emprisonnant les mains qui tremblaient et, penché vers elle, il
+suppliait tout bas:
+
+--France, ma précieuse, mon adorée petite amie!... pardonnez-moi!... Je
+suis fou... Vous savez bien que je ne pense pas la chose insensée que je
+viens de vous dire... pour vous faire mal... parce que je suis
+incapable, comme autrefois, plus encore!...--de supporter de vous avoir
+perdue... de penser qu’un autre aura le bonheur qui m’est refusé!...
+France, vous avez raison, épousez Albert Chambry. C’est un honnête homme
+qui vous aime et dont la tendresse vous sera infiniment bonne... Je vous
+jure que tout cela, je me le répète sans cesse depuis qu’il m’a parlé...
+Vous avez raison... Vous êtes sage en l’écoutant!
+
+Il avait gardé entre les siennes les mains toujours frémissantes; et
+elle sentait la souffrance qui le broyait à cause d’elle et lui
+apportait la certitude bénie qu’il était bien à elle toujours, à elle
+seule!...
+
+Elle le regarda:
+
+--Alors... vous me conseillez d’épouser Albert Chambry?... Dites-le-moi,
+vos yeux dans les miens... Dites-le-moi...
+
+Elle s’arrêta un peu, toujours assise, sans lui enlever ses mains. Elle
+continuait à le regarder. Presque bas, elle prononça, avec son âme qui
+se donnait:
+
+--Dites-le-moi en me jurant que vous ne regrettez rien de ce qui aurait
+pu être, il y a cinq ans... de ce qui pourrait être maintenant puisque
+vous, comme moi, vous êtes libre... Jurez-moi cela, Claude... Et, selon
+votre conseil, j’épouserai Albert Chambry...
+
+Violemment, il laissa retomber ses mains et recula:
+
+--Oh! France, vous êtes cruelle!... Pourquoi me tentez-vous?
+
+--Ah! Dieu! enfin!!!
+
+Le mot lui était échappé comme un cri de joie.
+
+--Je vous tente, pourquoi?... Parce que vous m’aimez?
+
+--France, par pitié, taisez-vous!... Ne me faites plus de mal!
+
+--Répondez-moi, Claude... Parce que vous m’aimez?...
+
+--France, cette nuit, je suis resté debout, ivre de jalousie, arpentant
+ma chambre comme une bête en cage, parce que j’avais compris que cet
+homme vous avait parlé...
+
+--Parce que vous m’aimez? répéta-t-elle une troisième fois.
+
+--Ah! oui, parce que je vous aime!... Oh! France, pourquoi voulez-vous
+que je vous le dise?
+
+--Maintenant, vous en avez le droit!...
+
+Il l’arrêta avec le même emportement désespéré:
+
+--France, ne me faites pas entrevoir l’impossible!... Je ne suis pas un
+saint!... Je suis un pauvre homme qui, tout comme les autres, ai soif de
+bonheur... Ne me tentez pas!... Je n’aurai pas le courage de vous
+repousser!...
+
+--Me repousser... pourquoi?...
+
+Elle n’était plus pâle et une splendeur d’aurore grandissait au fond de
+son regard.
+
+--Mais je serais criminel, France, de ne pas vous repousser!...
+Maintenant, je suis presque pauvre... J’ai le souci terrible d’un
+malheureux petit être, maladif, dont un jour ou l’autre, j’aurai
+l’entière charge, qui exige des soins qu’une mère seulement pourrait
+accepter... Non, je n’ai pas le droit, maintenant, de vous demander
+votre vie que d’autres peuvent rendre heureuse et fortunée...
+Qu’aurais-je, moi, à vous offrir!... Jamais je ne l’ai vu si clairement
+que le jour où j’ai recouvré ma liberté... Alors, je me suis appliqué à
+vous fuir, car je savais ma faiblesse!... comme je le faisais depuis le
+moment où j’avais compris que je vous aimais trop pour continuer à voir
+en vous une amie!
+
+--C’était pour cela!!!... Oh! que c’est bon de vous l’entendre dire!!...
+Claude, je veux votre pauvreté... Je veux votre petit enfant pour qu’il
+soit à moi... Je veux...
+
+Elle s’interrompit encore. Ses lèvres tremblaient; mais, dans ses
+prunelles dilatées, il y avait l’infini de l’amour humain:
+
+--... Je veux votre âme entière, et fidèle, et confiante!... Je ne vous
+demande que cette richesse-là pour en faire mon bonheur...
+
+--Votre bonheur!... France, vous ne jouez pas, n’est-ce pas?... Vous
+savez quelle espérance... merveilleuse! vous me donnez?... Est-ce qu’il
+serait possible... Votre bonheur!... sincèrement, et non par pitié, par
+générosité, vous pensez cela?...
+
+--Claude, laissez-moi être heureuse par vous... Prenez-moi pour
+toujours... si vous voulez bien encore de moi!
+
+Il la contemplait sans oser encore l’attirer dans ses bras, sous ses
+lèvres, comme son trésor:
+
+--Mais, France, comprenez donc que c’est une vraie vie de sacrifices que
+vous voulez accepter! Grâce à mes folies, je ne pourrai vous donner les
+belles choses qui vous charment, vous connaîtrez peut-être les soucis
+d’argent dont vous avez l’horreur...
+
+Elle eut un faible geste pour l’arrêter. Un sourire joyeux passait sur
+sa bouche:
+
+--Ils ne me feront pas peur si vous êtes avec moi pour les supporter...
+Je ne suis plus un bébé... J’ai compris--très tard, c’est vrai!--qu’il
+faut accepter la vie telle qu’elle est, avec tout ce qu’elle apporte
+d’épreuves, de difficultés; parce qu’elle peut aussi donner des bonheurs
+qui consolent de tout... Si vous m’aimez, Claude, je ne souhaiterai rien
+d’autre...
+
+--Et si je vous aime mal, si je vous fais souffrir!... Albert Chambry,
+lui, vous serait fidèle, sans défaillance!
+
+--Vous aussi, vous le serez! jeta-t-elle dans un cri passionné où il y
+avait de la ferveur et de la fierté... Je saurai bien vous ôter la
+tentation de me délaisser!
+
+La délaisser!... Il était bien certain qu’il l’adorerait aussi longtemps
+qu’un souffle de vie l’animerait. Elle n’était pas de celles qu’on
+délaisse quand elles se sont données!
+
+--Vous délaisser! vous, mon amour, vous que j’ai toujours aimée avec ce
+que j’avais de meilleur en moi!... Il y a cinq ans, à Villers, c’était
+ainsi déjà... Écoutez ma confession. Cet hiver, quand je vous ai
+retrouvée si sereine, si étrangère au mal que vous m’aviez fait, j’ai eu
+la tentation bien violente, je vous jure, de tout essayer pour me faire
+aimer de vous et alors me venger de ce que vous m’aviez fait souffrir...
+Cela, me le pardonnez-vous, France?
+
+Elle dit, songeant à d’autres choses encore qu’elle devait oublier
+généreusement:
+
+--Je vous pardonne tout ce que je puis pardonner...
+
+--Oui, _tout_, répéta-t-il, la comprenant. Tout, parce que j’ai bien
+lutté contre la tentation pour agir en honnête homme!... Autant que je
+le pouvais, je me suis appliqué à ne pas vous trahir cet amour que vous
+aviez mis en moi, qui était entré dans ma vie pour n’en sortir
+jamais!... Mes folies, que votre regard condamnait, c’était pour
+m’éloigner de vous, pour mieux vous fuir; pour essayer de me détacher de
+vous, puisque je n’étais pas libre!... Vous savez toute la vérité,
+maintenant... Oh! France, mon amour, mon unique, est-il possible que
+vous vouliez bien être à moi enfin... et malgré tout!...
+
+Cette fois, il l’attirait, dans un geste de bonheur jaloux, car il
+l’avait bien conquise... Elle, soumise délicieusement, appuya la tête
+contre sa poitrine. Blottie entre ses bras, elle comprenait qu’elle se
+fût laissée emporter par lui dans la mort même, comme dans un paradis...
+Et les paupières closes, frémissante sous les baisers dont il lui
+couvrait le visage, et qu’elle sentait en son cœur même, elle murmurait
+lentement:
+
+--Claude, c’est divin, le mal d’aimer!...
+
+
+FIN
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+(1381-1447)
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+Avec une Préface de Paul Claudel
+
+Un volume in-16 7 fr. 50
+
+
+Dans cet exposé consciencieux, ému, fortement documenté, la figure de la
+sublime visionnaire qui accomplit, dans l’ordre surnaturel, la mission
+de restauratrice de l’unité catholique, de l’unité nationale et de la
+stricte observance franciscaine, apparaît avec une merveilleuse clarté.
+Colette explique, précède et permet Jeanne d’Arc, avec qui elle dut être
+liée, car leurs voies étaient parallèles.
+
+
+
+
+ERNEST PÉROCHON
+
+NÊNE
+
+Un volume in-16 7 fr.
+
+PRIX GONCOURT 1920
+
+
+Imaginez un livre complètement affranchi des modes littéraires
+d’aujourd’hui: il commencera par surprendre jusqu’à ce que cette
+première impression le cède au délicieux étonnement d’avoir devant soi
+une œuvre qui ne date pas. Tel est le cas de _Nêne_.
+
+En prenant soin des enfants d’un veuf, une servante de ferme, Madeleine
+ou Nêne, comme ils l’appellent, en vient à les aimer comme si elle était
+leur mère et qu’elle dût toujours vivre pour eux. Trois ou quatre ans se
+passent. Le veuf se remarie et Nêne, aussitôt chassée par la jeune femme
+qui la hait, pâle de douleur, se jette dans un étang.
+
+Contée sans l’ombre d’artifice, cette simple histoire est de celles où
+l’on ne sent nulle part l’auteur. Tout l’intérêt se porte sur les
+personnages, qui vivent de leur vie propre. Êtres simples qui ne
+s’analysent point: tout instinctifs parfois, ils sont vrais et leur
+vérité nous émeut.
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+M. Ernest Pérochon a fait une œuvre humaine, et c’est un grand éloge.
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+ La Fille de Dosia.
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+ La Seconde Mère.
+ Sonia.
+ LA BRÈTE (J. de)
+ Mon Oncle et mon Curé.
+ Caractère de Française.
+ LE MAIRE (E.).
+ Le Prince.
+ Le Cœur et la Tête.
+ LICHTENBERGER.
+ Les Contes de Minnie.
+ Notre Minnie.
+ Mon Petit Trott.
+ MARGUERITTE (P.).
+ Ma Grande.
+ MARGUERITTE (P. et V.).
+ Zette.
+ NOËL (Alexis).
+ Paulette se marie.
+ SCHULTZ (Y.).
+ Dzinn.
+ THÉLEN (M.).
+ La Mésangère.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75447 ***