diff options
Diffstat (limited to '75459-0.txt')
| -rw-r--r-- | 75459-0.txt | 7048 |
1 files changed, 7048 insertions, 0 deletions
diff --git a/75459-0.txt b/75459-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1fc5282 --- /dev/null +++ b/75459-0.txt @@ -0,0 +1,7048 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75459 *** + + + + + + Au lecteur + + L’orthographe d’origine a été respectée, mais quelques erreurs + clairement introduites par le typographe ou à l’impression ont + été corrigées. + + + + + LE PÈRE LEBONNARD + + + + +ŒUVRES DE JEAN AICARD + + _Collection in-18 jésus à =3= fr. =50= le volume._ + + +ROMANS + + =Le Pavé d’Amour= 1 vol. + =Roi de Camargue= 1 vol. + =L’Été à l’Ombre= 1 vol. + =L’Ame d’un enfant= 1 vol. + =Notre-Dame d’Amour= 1 vol. + =Diamant Noir= 1 vol. + =Fleur d’Abîme= 1 vol. + =Mélita= 1 vol. + =L’Ibis bleu= 1 vol. + =Tata= 1 vol. + +POÉSIE + + =La Chanson de l’Enfant= (Ouvrage couronné par l’Académie + Française) 1 vol. + =Miette et Noré= (couronné par l’Académie Française) 1 vol. + =Poèmes de Provence= (couronné par l’Académie Française) 1 vol. + =Lamartine= (Prix de Poésie à l’Académie Française) 1 vol. + =Le Livre d’heures de l’Amour= 1 vol. + =Le Dieu dans l’Homme= 1 vol. + =Au Bord du Désert= 1 vol. + =Le Livre des Petits= 1 vol. + =Jésus= 1 vol. + +THÉATRE + + =La Légende du Cœur= (5 actes en vers, Théâtre antique + d’Orange et Théâtre Sarah-Bernhardt) 1 vol. + =Smilis= (4 actes en prose représentés à la + Comédie-Française) 1 vol. + =Le Père Lebonnard= (4 actes en vers représentés au + Théâtre libre et à la Comédie-Française) 1 vol. + =Don Juan ou la Comédie du siècle= (5 actes en vers) 1 vol. + =Othello, le More de Venise= (5 actes en vers représentés + à la Comédie-Française). Portrait de Mounet-Sully et de + Paul Mounet, par Benjamin Constant 1 vol. + +_En préparation_: + + =Le Manteau du Roi.= + + + + +[Illustration: SILVAIN DANS LE RÔLE DU PÈRE LEBONNARD] + + + + + JEAN AICARD + + Le Père Lebonnard + + COMÉDIE EN QUATRE ACTES, EN VERS + reprise + A LA COMÉDIE-FRANÇAISE + le 4 août 1904. + + [Logo: EF] + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, 26 + + Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés + pour tous les pays. + + + + +DÉDICACE + + A ALPHONSE KARR + + + _Mon maître et mon ami_, + +_Quand j’étais au lycée de Mâcon, j’allais souvent, le dimanche ou le +jeudi, douze ans après 48, à Monceaux, chez Lamartine._ + +_Un soir, après le dîner, il nous lut son_ Épître à Alphonse Karr, +_au jardinier de Nice, et ce fut là une de mes premières impressions +littéraires. Je n’oubliai plus votre nom._ + +_Vingt-cinq ans plus tard, j’ai lu au jardinier de Saint-Raphaël, +devenu mon ami, une pièce de théâtre que je venais d’achever_: LE PÈRE +LEBONNARD. + +_Cette pièce, vous l’avez aimée. Quel que soit l’accueil que lui +réserve le public de la_ Comédie-Française, _je veux pouvoir dire tout +haut ma joie de votre approbation,--et, sachant que vous êtes de ceux +qui ne reprennent jamais rien de ce qu’ils ont donné, je vous la dédie, +avec l’expression de mon admiration et de mon amitié_. + + _J. A._ + + _Paris, 1888._ + + + + +Le _Père Lebonnard_ a été publié pour la première fois en 1880, chez +Dentu, éditeur. Cette édition est épuisée. + +L’édition complètement remaniée que nous donnons aujourd’hui est +définitive. La pièce ne pourra être représentée que sous cette nouvelle +forme. + + + + +LE PÈRE LEBONNARD + + A LA COMÉDIE-FRANÇAISE + + +PERSONNAGES + + LEBONNARD MM. SILVAIN. + ROBERT LEBONNARD DEHELLY. + LE MARQUIS D’ESTREY DELAUNAY. + LE DOCTEUR ANDRÉ DESSONNES. + UN DOMESTIQUE + Mme LEBONNARD Mmes SILVAIN. + JEANNE LEBONNARD GÉNIAT. + BLANCHE D’ESTREY MITZY-DALTI. + MARTHE, vieille servante de Lebonnard, + nourrice de Robert KOLB. + + +_L’action se passe dans une petite ville de province, vers 1890._ + + +_Le même décor (un salon) pour les quatre actes._ + + + + + ACTE PREMIER + + +[Illustration: Mlle GÉNIAT, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE + (JEANNE LEBONNARD.)] + + + ACTE PREMIER + + + La scène représente un riche salon bourgeois. Une porte au + fond à gauche; une porte sur le côté gauche, au premier plan; + une autre sur le côté droit, au troisième plan. Une fenêtre + à gauche. Au fond, au milieu, au-dessus d’une console, une + glace sans tain par où on aperçoit les arbres du jardin. Sur + la console, une pendule. A gauche, au second plan, une petite + vérandah qu’on peut voiler d’un rideau, et où Lebonnard a + installé son atelier. Dans ce réduit on aperçoit, sur des + tablettes, deux ou trois pendules, horloges, réveils, etc. Au + fond du salon, est accroché un tableau représentant un paysage + dominé par un clocher très élevé; dans le clocher est incrusté + le cadran d’une véritable petite horloge, qui marche. Au second + plan, à droite, une horloge à gaine. + + Au lever du rideau, Lebonnard est à son travail; il est assis + près d’un établi léger qu’il déplace lui-même à sa guise pour + chercher la lumière favorable. Il a posé, en travers sur ses + genoux, comme une serviette, un petit tablier. + + Un laquais, en petite livrée, est occupé à ôter les housses + des fauteuils. Quand il se retire, il en oublie une. Lebonnard + hausse les épaules en le suivant des yeux. + + + SCÈNE PREMIÈRE + + LEBONNARD, JEANNE. + +JEANNE, entrant. + + Encore à vos outils, mon père? + +LEBONNARD, à son établi; un petit marteau à la main, une loupe +à l’œil droit. + + Eh! je les aime! + Avec eux j’ai tout fait, je me suis fait moi-même... + Vois-tu, rien ne pourra jamais me corriger! + Inventeur enrichi, mais petit horloger, + Ancien négociant bien connu dans la ville, + Je ne vois pas que mon marteau soit chose vile... + Avec ces outils, moi qui passe pour un sot, + J’ai bâti la maison et j’ai gagné ta dot. + +JEANNE, très câline. + + Ma mère n’aime pas que ce marteau travaille + Le dimanche! On vous grondera! + +LEBONNARD + + Vaille que vaille! + S’il ne pleut pas sur toi, je laisserai pleuvoir! + Tout est bien, puisque j’ai le bonheur de t’avoir! + + _Il la regarde un moment avec attention._ + + ... Quand je pense que je t’ai vue à l’agonie, + L’autre mois! + + _Il voile ses yeux avec sa main._ + + ... Cette horrible angoisse est bien finie! + Et ce cœur qui trembla pour toi devant la mort, + Désormais, contre tout le reste, sera fort! + +JEANNE + + Mais... + +LEBONNARD, l’interrompant. + + Bah! sans mes outils,--qu’on dise le contraire!-- + Ta mère ferait-elle épouser à ton frère + + _Avec une nuance de dédain._ + + La fille d’un marquis? + + _Avec condescendance_: + + ... brave homme... et riche encor! + ... C’est en frappant l’acier que je faisais de l’or! + +JEANNE + + Qu’avez-vous ce matin? Vous semblez d’humeur gaie? + +LEBONNARD + + D’abord, quoique tu sois encore fatiguée, + Que tu ne te sois pas remise à bien manger, + Je te sens très vivante et loin de tout danger!... + Et puis... + +JEANNE, se rapprochant, + + Et puis? + +LEBONNARD + + Et puis... je ne sais pas, moi, dame! + Mais j’ai vraiment--parfois--de la fermeté d’âme!... + Quand on est bon, il faut être un peu résistant: + Et--grâce à toi--j’ai pris du ton!... Je suis content. + +JEANNE + + Ah! + +LEBONNARD + + Mais oui!... Cependant, un progrès reste à faire: + C’est de savoir parler, quelle que soit l’affaire, + Sagement, posément... Impossible! Pourquoi? + C’est que, timide encore et méfiant de moi, + Vois-tu, je prends toujours trop d’élan et je saute + Trop haut, croyant toujours la barrière trop haute. + Mais je sais ce qu’il faut dire, et je le dirai. + Voilà! + +JEANNE, dans ses bras, à ses genoux. + + Que je vous aime, ô mon père adoré! + +LEBONNARD, la contemplant. + + Mais où donc as-tu pris ton âme? Elle est exquise. + +JEANNE + + Un peu de vous. + +LEBONNARD + + Oh! non. Veux-tu que je te dise? + C’est vrai que j’ai du bon: tu me l’as révélé; + J’avais un peu d’or brut,--et tu l’as ciselé. + Tu l’as limé, taillé, le cœur du vieil orfèvre! + Tiens, autrefois les mots s’arrêtaient sur ma lèvre: + J’étais comme muet. + +JEANNE + + Vraiment! + +LEBONNARD + + ... Bègue plutôt; + Timide, j’hésitais. Quand j’essayais un mot, + L’on riait: je rentrais, effrayé, dans moi-même! + Mais étant écouté par quelqu’un qui vous aime, + Oh! alors, on se lance, et devenu vieillard, + Tu vois, je suis bavard avec toi, très bavard. + +JEANNE, examinant tout à coup l’habit de Lebonnard. + + Si ma mère vous voit cet habit hors d’usage, + Gare à vous! + +LEBONNARD + + Quand je l’ai, c’est signe de courage! + + _D’un air mystérieux_: + + Aussi, depuis un mois, je le mets plus souvent. + Laisse. Je m’accoutume à tenir tête au vent! + +JEANNE + + Mais ma mère dira... + + _Lebonnard prend la broderie de sa fille sur une table + et fait quelques points._ + +LEBONNARD + + ... ce qu’elle voudra dire, + Petite! Et j’aime mieux remplir ta tirelire + Que celle de monsieur...? l’allemand... mon tailleur. + +JEANNE + + Il est vrai que donner aux pauvres, c’est meilleur; + Et puis, dès qu’un journal de morale se fonde, + On s’adresse à mon père:--il faut que je réponde; + Ma tire-lire est pleine, et, vite, on reprend tout + Ce qui me vint petit à petit--d’un seul coup! + +LEBONNARD, rêvant. + + Je suis un ignorant ébloui de science, + C’est vrai!--Tout est douleur ici-bas... patience! + Le grand remède existe: on saura le trouver... + Et j’aide les penseurs,--ne pouvant que rêver. + + + SCÈNE II + + LEBONNARD, JEANNE, MARTHE. + +MARTHE, entrant. + + Madame demandait tantôt mademoiselle. + +JEANNE + + Comment! tantôt!... J’y cours... + + _Elle se sauve en courant._ + + _Lebonnard la regarde avec admiration, puis il va à la porte par + où elle est sortie, l’ouvre, semble suivre un moment sa fille + des yeux. Il revient enfin vers Marthe en hochant plusieurs fois + la tête et en clignant de l’œil d’une façon qui signifie: «Hein, + Marthe? quelle brave fille que ma fille!»_ + + _Marthe n’y contredit point._ + + + SCÈNE III + + LEBONNARD, MARTHE. + +LEBONNARD + + Lorsqu’on te dit: «Du zèle,» + + _Désignant sa fille._ + + C’est ça!--Hein, un joli modèle à copier? + +MARTHE + + Pour ça, oui! + +LEBONNARD + + Mais qu’as-tu, là?... Fais voir ce papier. + +MARTHE + + Pour ça, non!... Vous ni moi ne pouvons nous permettre, + Madame ayant parlé, d’y reprendre une lettre. + Les repas pour huit jours sont réglés là-dessus. + +LEBONNARD + + Allons, donne!... ou tu vas me fâcher! + +MARTHE + + Bon Jésus! + Je voudrais bien--pour voir!--vous voir mettre en colère. + +LEBONNARD + + Tu m’y verras, si tu te plais à me déplaire. + +MARTHE, croisant les bras. + + Tiens, c’est du nouveau, ça? + +LEBONNARD, s’essayant à l’autorité. + + J’entends qu’on soit soumis. + Donne-moi ce papier...: nous serons bons amis. + +MARTHE, lui tendant le papier à contre-cœur. + + Voilà, monsieur. + +LEBONNARD, lui arrachant le papier. Il le lit. + + Fort bien! _Potage à la royale!_ + Et _Bouchée à la reine_! Est-ce un roi, qui régale? + Ou monsieur Lebonnard, un ancien horloger, + Qui commande un menu parce qu’il faut manger? + ... Ma fille (entendez-vous, Marthe?) est encor malade! + Je demande un menu; ça, c’est une charade! + Et je ne peux passer trois jours à deviner + Si j’ai du bœuf, ce soir,--bien saignant,--pour dîner! + +MARTHE + + Mais... + +LEBONNARD + + Aimez toutes les noblesses, même fausses, + Mais ne m’en fourrez pas, que diable! dans mes sauces! + +MARTHE + + Voilà ma soupe au lait qui monte en un moment! + +LEBONNARD, s’asseyant. + + Fais pour ce soir un bon rôti, tout uniment. + +MARTHE + + Corriger le menu, monsieur! c’est impossible! + +LEBONNARD. Il se lève, son tablier à la main. + + Je comprends: ta besogne est parfois très pénible... + Eh bien, j’irai t’aider!--Jeanne est malade. + +MARTHE, secouant la tête d’un air entendu. + + Oh! non! + Pour son mal, maladie est trop un vilain nom... + J’ai très bon œil encor, quoiqu’un peu sourde et vieille... + +LEBONNARD, effrayé, à voix basse. + + Je sais. Mais parle-moi de la chose à l’oreille. + +MARTHE + + Elle se porte mal... depuis qu’elle va mieux. + Son jeune médecin... n’était pas assez vieux!... + +LEBONNARD, clignant de l’œil. + + Eh! oui! C’est le docteur qui serait le remède. + +MARTHE, frappant sur le papier qu’elle tient. + + Quant à rien changer là, monsieur,--que Dieu vous aide! + Mais il faut en parler à madame d’abord. + +LEBONNARD, d’un air piteux. + + Elle criera beaucoup... + +MARTHE, l’interrompant. + + Mais vous crierez plus fort. + +LEBONNARD + + Hum!... j’aime mieux que tu m’arranges ça toi-même. + +MARTHE + + Vous croyez donc qu’ici l’on m’écoute et qu’on m’aime? + Moi qui depuis trente ans sers dans cette maison, + On me gronde à tout bout de champ et sans raison, + Et l’on espère, en me malmenant de la sorte, + Qu’un beau jour je prendrai--de moi-même--la porte! + +LEBONNARD + + Chut!... plus bas! + +MARTHE + + J’ai connu madame à son comptoir: + C’est ça mon crime. + +LEBONNARD, résigné. + + Eh! je sais bien!... + + _Énergique, après avoir réfléchi_: + + Il faudra voir. + +MARTHE + + C’est votre mot. Voilà longtemps que vous le dites! + +LEBONNARD + + Avant d’agir, on doit bien mesurer les suites, + Ma bonne; chaque chose arrive dans son temps; + Tout vient à point à qui sait attendre. J’attends... + Que l’heure sonne... + +MARTHE + + A laquelle de vos pendules? + +LEBONNARD + + J’en conviens, j’ai beaucoup et de gros ridicules. + N’importe! Je saurai vouloir... A quel moment? + Eh! mon Dieu! quand il le faudra, tout bonnement... + +MARTHE + + Et quand le faudra-t-il? + +LEBONNARD, avec fermeté. + + Quand il faudra défendre + Ma fille... C’est pourtant bien facile à comprendre: + Comprends-tu? + +MARTHE + + Oui... et non. + +LEBONNARD, d’un ton confidentiel. + + Ma femme,--je le vois,-- + Songe à donner à Jeanne un mari de son choix; + Qu’en penses-tu? + +MARTHE + + Ce que vous en pensez vous-même. + +LEBONNARD + + Eh bien, je défendrai Jeanne et l’homme qu’elle aime. + + _Marthe hausse les épaules avec dédain pendant que + Lebonnard regarde les portes avec inquiétude._ + + Voyons, Marthe, aidons-nous l’un l’autre... Je sais bien + Qu’on veut te chasser, mais je suis là;--ne crains rien... + Et change ce menu... Voyons, réfléchis... bête! + Elle criera, oui; mais la chose sera faite. + L’autorité d’un fait accompli,--tout est là. + On s’impose--et tout suit. + +MADAME LEBONNARD, dans la coulisse. + + Marthe! + +MARTHE, goguenardant. + + Recevez-la; + Imposez-vous, monsieur!--Pour moi, je gagne au large. + Ah! nous sommes pincés, monsieur! gare la charge! + + _Lebonnard, voyant entrer sa femme, fourre maladroitement + et à moitié dans sa poche le petit + tablier qu’il avait à la main depuis un instant._ + + + SCÈNE IV + + LEBONNARD, MARTHE, Mme LEBONNARD, + puis LE LAQUAIS. + +MADAME LEBONNARD, brutalement, à Marthe. + + Que faites-vous ici? + + _A son mari._ + + De quoi lui parlez-vous? + + _A Marthe._ + + Que lui disiez-vous là, vous, d’un air en dessous? + +MARTHE + + Madame... + +MADAME LEBONNARD + + Taisez-vous, quand je vous interroge! + La servante est en faute, et le maître déroge. + + _A Marthe qui fait un mouvement._ + + Je vous chasserai! + +LEBONNARD, timide et insinuant. + + Non. + +MARTHE, à Lebonnard. + + Vous êtes trop bon, vous! + +MADAME LEBONNARD, le foudroyant du regard. + + Je la chasserai. + + _A Marthe._ + + Vous, croyez-moi, filez doux! + + _Marthe sort et rencontre à la porte le laquais en + grande livrée rouge et dorée. Elle s’efface pour + le laisser passer._ + + _Le laquais traverse le théâtre devant Lebonnard + et derrière madame Lebonnard; il vient prendre + et il emporte un service à thé._ + + + SCÈNE V + + LEBONNARD, Mme LEBONNARD. + +LEBONNARD, conciliant et timide. + + Vous ne chasserez pas celle-là?... je vous prie... + Votre grand laquais rouge et son effronterie + M’intimident... J’entends garder, moi,--par fierté-- + Mon rang de travailleur... et Marthe! + +MADAME LEBONNARD + + En vérité! + +LEBONNARD + + Elle a nourri Robert; et c’est une bonne âme. + Elle vous a servi trente ans, la brave femme! + Vos enfants les premiers ne voudraient pas... + +MADAME LEBONNARD + + Pourquoi + «Vos enfants?» On dirait qu’ils ne sont rien qu’à moi! + +LEBONNARD + + Nos enfants, je le veux. + +MADAME LEBONNARD + + Veuillez ou non,--la chose + Est ainsi. Nos enfants sont nôtres, je suppose! + Vous avez pris Robert en grippe, voilà tout. + +LEBONNARD, s’affermissant un peu. + + Vous et lui, tous les jours, vous me poussez à bout. + +MADAME LEBONNARD + + Il voit bien que sa sœur est votre préférée. + +LEBONNARD, vivement, avec gravité. + + Préférence aujourd’hui méritée--et sacrée! + Contre lui, contre vous, seule elle me défend. + + _Très attendri_: + + Et je dis que je suis le fils de mon enfant! + +MADAME LEBONNARD. + + Fort bien.--Mais Robert souffre, et je souffre moi-même + De vous voir maltraiter un bon fils,--qui vous aime! + Et c’est étrange à vous, qui prêchez la bonté! + Mais vous n’êtes, au fond, qu’un rageur entêté! + + _Lebonnard approuve gaîment d’un geste chacune + des épithètes malsonnantes que lui décoche sa + femme._ + +LEBONNARD, finement. + + Et puis? + +MADAME LEBONNARD + + ... au moral, comme au physique, un myope; + Un avaricieux,--qui se croit philanthrope; + Bon?... par lâcheté pure! et doté par hasard + D’un vilain nom, qu’on croit fait exprès: Lebonnard. + +LEBONNARD, avec une souriante bonhomie. + + Oui, c’est bien mon portrait... dans ma caricature. + + _Devenant sévère._ + + N’importe! J’ai souffert cette plus grave injure + De voir un brave enfant,--qui, tout petit, m’aimait,-- + Me railler, parce que sa mère le permet! + + _Madame Lebonnard hausse les épaules._ + + J’ai la déception, chaque jour plus amère, + De le voir, contre moi, s’allier à sa mère, + Et rire,--en s’en allant de mes pauvres vieux bras, + Sans qu’il se sente ingrat parmi les plus ingrats! + +MADAME LEBONNARD + + C’est un réquisitoire en règle! + +LEBONNARD, s’exaltant tout à coup. + + C’est possible! + Mais tout ça me révolte enfin! + +MADAME LEBONNARD, narquoise. + + Il est terrible! + Sur quelle herbe avez-vous marché, mon cher époux? + +LEBONNARD, emballé brusquement. + + Sur l’herbe de sagesse! ainsi, méfiez-vous!... + La coupe verse pour une dernière goutte!... + Il n’est mouton si doux que le loup ne redoute, + S’il prend la rage, ayant été mordu: je dis + Que les timides sont parfois les vrais hardis, + Et que l’audace alors n’a plus qu’à se défendre! + Je suis las d’être sot, faible, bonhomme et tendre! + Pour ma défense à moi, je suis resté poltron... + Pour Jeanne, je suis homme à vous heurter de front! + +MADAME LEBONNARD + + Mais, mon Dieu! qu’avez-vous? Qu’est ce qui vous anime? + +LEBONNARD, bégayant de rage. + + J’ai... que je suis honteux d’être pusillanime!... + + _Éclatant avec plus de violence encore que la première fois._ + + Que Jeanne m’inquiète!... Enfin tous vos repas + Sont faits d’une façon qui ne lui convient pas!... + Je vous l’ai déjà dit cent fois, mais on s’en moque!... + Je veux... + + _Subitement calmé, il achève d’un ton goguenard_: + + ... du bœuf saignant et des œufs à la coque. + + _Il s’assied à son établi._ + +MADAME LEBONNARD + + Oh! Que de bruit pour rien! On fera ce qu’il faut, + Sans que vous le preniez, pour cela, de si haut! + + _Portant son mouchoir à ses yeux._ + + Suis-je mauvaise mère? + + _Elle s’assied d’un air d’affliction._ + +LEBONNARD, décontenancé, la regardant par dessus ses lunettes. + + Excusez-moi, ma femme... + Je craignais, à propos d’un détail que je blâme, + Un refus!... J’étais prêt à la lutte... On a tort, + Avant d’être attaqué, de répondre d’abord!... + Voyez-vous, on se sent un peu faible... on s’entraîne... + Et je ne voulais pas vous faire de la peine. + + _Il se remet au travail, après avoir tiré de sa poche + et développé, non sans affectation, son petit tablier._ + +MADAME LEBONNARD, qui, suffoquée, le regarde faire. + + Eh! mais, que faites-vous!... Vous travaillez, je crois! + +LEBONNARD, calme, sentencieux, la loupe à l’œil. + + Il y a beaucoup plus d’ouvriers que de rois. + Moi, j’étais horloger. + +MADAME LEBONNARD, avec hauteur. + + Bijoutier, je vous prie! + +LEBONNARD, bonhomme. + + Ma foi! n’est pas qui veut maître en horlogerie! + Pour bijoutier,--c’est vrai, nous _vendions_ des bijoux; + Même on vous appelait... (nous sommes entre nous) + La belle bijoutière;--et ce qui vous chagrine, + C’est qu’on m’a vu longtemps derrière ma vitrine, + La loupe à l’œil, la pince au doigt!... Ça me distrait... + S’il ne travaillait plus, Lebonnard en mourrait. + +MADAME LEBONNARD + + Cachez-vous-en du moins; faites ce sacrifice! + +LEBONNARD + + Nul doute, le croyant juste, que je le fisse; + + _Avec finesse et la regardant par-dessus ses lunettes._ + + Mais je ne comprends pas... j’eus toujours l’esprit lent. + + _On entend le roulement doux d’une voiture. + Mme Lebonnard jette un coup d’œil à la fenêtre._ + +MADAME LEBONNARD + + Le marquis! + + _Elle se rapproche de Lebonnard._ + + Donnez-lui son titre en lui parlant. + +LEBONNARD + + Ça ne se fait point.--Moi qui sors d’une boutique, + Je me ferais l’effet d’être son domestique. + +MADAME LEBONNARD, d’un ton de confidence. + + Il pense à marier Jeanne. + +LEBONNARD, frappé; il relève la tête. + + Ah?... Il faudra voir! + +MADAME LEBONNARD, désignant les outils de Lebonnard. + + Cachez vite cela. Je vais le recevoir. + + _Elle fait mine d’enlever l’établi. Lebonnard s’y + oppose. Alors, apercevant la housse oubliée par le + laquais, elle l’enlève vivement et, en sortant, la + jette sur les bras de Lebonnard, qui la lance au + hasard sur un meuble où elle s’étale en évidence._ + + _Lebonnard range ses outils._ + + + SCÈNE VI + + LEBONNARD, JEANNE. + +JEANNE, entrant. + + On vient chercher Robert pour une promenade + A cheval! + +LEBONNARD, vivement. + + Mais pas toi? Je te sens trop malade! + +JEANNE, souriant. + + J’allais si bien tantôt, mon père? et maintenant?... + +LEBONNARD + + Tu vas bien... pas assez... Tout dépend du moment. + + _Jeanne, apercevant la housse oubliée, la plie soigneusement + et la pose sur une table._ + +JEANNE + + Soit, je resterai. + +LEBONNARD + + Oui. + +JEANNE + + Eh! mais... que je vous gronde! + Encor ce vieil habit? Pour recevoir du monde! + Je vous ai dit pourtant... + + _Lebonnard regarde avec complaisance les pans et + la doublure de son vieux vêtement de combat, qui + est une manière de paletot-sac._ + +LEBONNARD + + J’y suis fait, que veux-tu? + +JEANNE câline. + + Il est râpé, taché... Nous sommes donc têtu? + Voyons, que dira-t-on de votre pauvre fille, + A voir de quels chiffons ce bon père s’habille? + On en dira du mal, sans me calomnier, + Père! + + _Avec espièglerie._ + + Et je ne serai plus bonne à marier! + +LEBONNARD, gaîment. + + Vite, alors!... l’habit neuf! + + _Elle sort et revient avec l’habit neuf qui est une + grande redingote, très longue._ + +LEBONNARD, mettant l’habit neuf. + + Vingt-cinq ans, c’est un âge! + Et tu dois bien songer toi-même au mariage? + +JEANNE + + C’est à dire à quitter mon père, un beau matin, + Un bonheur assuré?... + +LEBONNARD + + Pour un autre! + +JEANNE + + Incertain! + Oh! non, je ne veux pas. + +LEBONNARD, attentif. + + Les raisons, je vous prie? + +JEANNE, très simplement. + + D’abord, dans quelques jours, mon frère se marie. + +LEBONNARD, qui ne comprend pas. + + Eh bien? + +JEANNE + + Vous perdriez vos deux enfants! + +LEBONNARD, comprenant et fronçant le sourcil. + + Comment! + Et tu croirais me plaire avec ce dévouement! + + _D’un ton sentencieux et pénétré, convaincu_: + + Trop de bonté, ça mène au malheur!... Eh! que diable! + J’aurais tout au contraire une peine incroyable + A sentir que pour moi, tu renonces... Ah! non! + + _Avec finesse._ + + Tiens, nous aimons déjà quelqu’un? + + _Avec bonhomie._ + + Dis-moi son nom? + +JEANNE, vivement. + + Non, je n’aime personne! + +LEBONNARD + + ... Ouais! mais si je devine, + J’enverrai ton bonnet de Sainte-Catherine + Moi-même, par-dessus les moulins!... Vois-tu bien, + Je ne peux plus avoir de bonheur que le tien. + Courage!... Glisse-moi ton secret à l’oreille... + +JEANNE + + Je n’ai pas de secret. + +LEBONNARD, la menaçant du doigt. + + Cache-toi bien: je veille. + + + SCÈNE VII + + LEBONNARD, JEANNE, LE MARQUIS en tenue de cheval. + +LE MARQUIS, entrant. + + Eh! bonjour, cher monsieur Lebonnard! + +LEBONNARD + + Serviteur. + +LE MARQUIS à Jeanne. + + Bonjour, vous, adorable enfant! + +JEANNE + + Toujours flatteur! + +LEBONNARD au marquis. + + Votre fille, monsieur? + +LE MARQUIS + + Au jardin. Elle montre + A Robert un cheval--excellente rencontre + D’hier matin;--l’étoile au front, le poil tout noir; + Miss Flora, mille écus; c’est pour rien. + +JEANNE + + Je vais voir + Miss Flora! + + _Elle sort.--En sortant elle reprend et emporte la + housse qu’elle a si soigneusement pliée tout à + l’heure._ + + + SCÈNE VIII + + LEBONNARD, LE MARQUIS. + + _Le marquis regarde l’heure à sa montre._ + +LEBONNARD + + Elle va? + +LE MARQUIS + + Pas très bien. + + _Lebonnard prend la montre, et, tout en causant, + la règle avec soin._ + +LE MARQUIS, regardant par la fenêtre de la vérandah. + + Une belle pouliche! + +LEBONNARD + + Tout le monde, monsieur, ne sait pas être riche. + +LE MARQUIS + + Oh! riche, cher monsieur Lebonnard, riche, non; + Car ma fortune à moi n’égale plus mon nom. + C’est vous qui l’êtes, riche. + +LEBONNARD + + Eh! moins qu’on ne suppose! + Comme inventeur, c’est vrai, j’ai gagné quelque chose, + Et puis mon frère aîné m’a laissé tout son bien, + Mais près de vous, je n’ai presque rien. + +LE MARQUIS se récriant. + + Presque rien! + +LEBONNARD + + C’est un pauvre à Paris,--qu’un riche de province. + J’ai deux enfants. Mon fils a de vrais goûts de prince; + Son train de vie eût pu même vous effrayer... + Un enfant gâté,--peu commode à marier! + Aussi je suis heureux... + +LE MARQUIS + + N’ajoutez rien, de grâce; + Ce Robert est en tout gentilhomme de race! + Vous parlez comme si nous nous aimions d’hier... + Moi qui, depuis longtemps... + +LEBONNARD, finement. + + Oui, vous n’êtes pas fier. + + _Il lui rend la montre._ + +LE MARQUIS, achevant sa phrase. + + Viens tous les jours ici... Je suis de la famille!... + + _Avec l’autorité du gentilhomme qui s’oublie_: + + J’ai toujours destiné votre fils à ma fille. + +LEBONNARD, finement et le regardant par-dessus ses lunettes. + + Vraiment? + +LE MARQUIS, se levant; à part. + + J’ai mes raisons. + + _Haut._ + + Ma fille, plus que moi, + Tient aux traditions de son nom, mais, ma foi, + Le vôtre est parmi ceux qu’avec respect on nomme. + +LEBONNARD, d’un ton ambigu. + + Vous êtes bon, monsieur. + +LE MARQUIS, rondement, et faisant le geste de lui donner +une tape sur le ventre. + + Vous êtes un brave homme! + Et votre fils, monsieur, un gentleman parfait. + + _Entre Robert._ + + + SCÈNE IX + + LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT, en tenue de cheval. + +ROBERT, entrant. + + Me voilà.--Je suis prêt! + +LE MARQUIS, frappant sur l’épaule de Robert. + + Mais charmant, en effet! + Savant, quoique avocat; plein de cœur. + +LEBONNARD, gravement. + + Je l’espère. + +LE MARQUIS + + Il est brave et bon!... + + _Souriant._ + + Bon... pas autant que son père, + Fort heureusement! mais vous, mon cher, grand pardon, + Vous fûtes de tout temps un peu faible, trop bon!... + Eh! que diable! la vie est une ardente lutte... + Sans doute on suit du cœur un blessé dans sa chute, + Mais tant pis pour qui tombe!... on marche un peu dessus. + «Place aux forts,»--dit Darwin. + +LEBONNARD, souriant avec malice. + + Oui... mais que dit Jésus? + +LE MARQUIS + + Hola! Je vous croyais libre penseur en diable? + +LEBONNARD + + Libre rêveur! Mais votre thèse est effroyable! + Et, vous sachant dévot, j’ai nommé votre Dieu. + Moi, si mon voisin tombe, eh bien... je l’aide un peu! + Je ne distingue point la Pâque de Vigile, + Ma foi non, mais j’admire et j’aime l’Évangile + Où souffre un pauvre Dieu... patient sous l’affront. + C’est la force du cœur, monsieur. + + _Avec intention_: + + Les doux vaincront. + +LE MARQUIS + + Ah! Bravo, l’abbé!... Mais... + + + SCÈNE X + + LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT, + BLANCHE, en amazone, JEANNE, Mme LEBONNARD + paraissant au fond. + +ROBERT, allant vers Blanche, au fond. + + L’un prêche et l’autre raille... + Adieu la promenade! Une heure de bataille. + +LE MARQUIS à Lebonnard, poursuivant la conversation. + + La mécanique est en progrès, mais le cœur, pas! + +LEBONNARD + + Si! Le cœur change! Il suit le progrès pas à pas... + Civilisation, art, science, industrie, + Tout ce progrès visible, où va-t-il, je vous prie? + Au carrefour où vont finir tous les chemins: + A l’élargissement des sentiments humains! + +LE MARQUIS, attentif. + + Où diable prenez-vous ces choses? Dans quel livre? + +LEBONNARD, tenant par la main sa fille qui, depuis un instant, +s’est rapprochée de lui. + + Ma fille me les lit.--Et puis... je la vois vivre! + +ROBERT, s’avançant; avec suffisance. + + Je suis du sentiment de monsieur le marquis, + Moi!... Deux races: vainqueurs et vaincus; les conquis, + Les conquérants; le faible et le fort; c’est faiblesse + Que d’être tendre à qui nous attaque et nous blesse: + Sois fort,--si tu veux être! + + _En gesticulant avec sa cravache, il fait tomber une + petite pendule qui se trouvait sur l’établi de Lebonnard._ + +BLANCHE, moqueuse. + + Oui! c’est beau d’être fort!... + Et surtout d’être adroit! + +LEBONNARD + + _Il regarde avec chagrin la pendule qu’il ramasse. + Il soupire, la replace sur l’établi et, faisant un + effort pour sourire_: + + Allons, j’ai toujours tort. + +LE MARQUIS, lui tapotant sur l’épaule trop familièrement. + + Vous, vous êtes du bois dont on fait les apôtres... + ... Mais partons-nous? + + _Gaiement._ + + Voyons, morbleu, soyez des nôtres: + A cheval!... + +ROBERT, pouffant de rire. + + Je voudrais voir mon père à cheval! + Très drôle! + +LEBONNARD, qui a entendu, blessé. + + En vérité? + +JEANNE, bas à Robert. + + Ah! Robert, c’est bien mal! + +LEBONNARD, debout, au milieu. + + A votre âge, mon fils,--pauvre, sans espérance + De fortune,--je fis à pied mon tour de France, + Afin que vous eussiez de beaux chevaux plus tard, + Et de l’esprit, du bon,--aux dépens d’un vieillard! + +MADAME LEBONNARD + + Vous souriez souvent à plus forte malice! + +LEBONNARD + + Eh!... c’est qu’il faut qu’un jour toute chose finisse! + Ce n’est pas sa gaîté qui m’indigne, d’abord; + C’est qu’il érige en droit sa raison du plus fort! + Et si c’est de ce droit qu’il raille, je l’engage, + Tout fort plaisant qu’il est... à changer de langage. + +BLANCHE, bas à Robert. + + Excusez-vous, Robert; il a vraiment raison. + +ROBERT + + Mon père... + +LEBONNARD, brusquement attendri et lui prenant la main. + + Oh! je t’ai fait du chagrin, mon garçon?... + Pardonne-moi!... Vois-tu, lorsque je suis sévère, + C’est par amour pour toi... C’est exigeant, un père! + On voudrait voir son fils toujours beau, toujours bon... + + _Profondément ému._ + + Et je t’aime bien, moi, mon cher enfant! + +ROBERT + + Pardon, + Mon cher père!... + +LEBONNARD, à Blanche. + + C’est bien à vous, mademoiselle! + Lorsque--belle--on est bonne, on est encor plus belle. + Qu’il soit digne de vous,--et vous serez heureux!... + + _Surmontant son attendrissement, et d’un ton très alerte._ + + Allons, allons, sortez, vivez, mes amoureux, + Et courez à cheval... sans vous casser la tête! + Il est beau, ce cheval? + +BLANCHE + + Une superbe bête! + +LEBONNARD, regardant par la fenêtre. + + Superbe!--Allons, je veux te voir sur ton cheval, + Mon fils,--faire très bien... ce que je ferais mal. + + _A sa femme._ + + Je garde Jeanne. + +ROBERT, qui cause avec les jeunes filles. + + Allons. + +LE MARQUIS, haut. + + Une seconde encore. + +_A Madame Lebonnard, bas_: + + Parlons-lui du projet Martignac--qu’il ignore. + Martignac veut savoir. + +MADAME LEBONNARD, à son mari. + + Mon ami, j’ai trouvé, + Pour Jeanne, le parti que j’ai longtemps rêvé: + Un homme à peine mûr, mais bien; parfait! + +LEBONNARD, inquiet. + + Qu’on nomme? + +LE MARQUIS, s’avançant. + + Martignac. + +MADAME LEBONNARD, se rengorgeant. + + Il est comte! + +LEBONNARD, bas, avec un accablement comique. + + Encore un gentilhomme! + J’en étais sûr! + + _Haut._ + + Eh bien, ma femme... je verrai; + Mais peut-être... aime-t-elle... + +MADAME LEBONNARD, redressant l’oreille. + + Hein! + + _Elle regarde Lebonnard avec stupéfaction._ + +LEBONNARD, d’un ton mal assuré. + + ... le docteur André. + +MADAME LEBONNARD, stupéfaite et révoltée. + + Vous dites: le docteur! + +LEBONNARD, prenant de l’assurance. + + Qu’est-ce qui vous étonne? + C’est un savant, un vrai; sa clientèle est bonne; + Il est habile, il est honnête, et j’ai cru voir + Qu’il fait volontiers plus et mieux que son devoir. + +MADAME LEBONNARD, suffoquée. + + Ah?... Eh bien! je l’attends, celui-là!--qu’il revienne. + +LEBONNARD, à part. + + Ne heurtons pas trop tôt mon idée à la sienne. + + _Haut._ + + Il faudra voir, ma femme... et surtout bien songer + Qu’il fut, lorsque ma fille était en grand danger, + D’un dévouement! + +MADAME LEBONNARD, méprisante. + + Mon Dieu! son métier le commande: + On y mettra le prix. + +LEBONNARD, s’inclinant. + + Vous avez l’âme grande. + +LE MARQUIS, poliment, à Lebonnard. + + Martignac est un nom illustre et bien porté; + S’il vous plaisait,--pour moi, j’en serais enchanté. + + + SCÈNE XI + + Les mêmes, UN DOMESTIQUE. + +LE DOMESTIQUE, annonçant. + + Le docteur André. + + _Le domestique sort._ + +MADAME LEBONNARD, menaçante. + + Ah!... + +ROBERT, gentiment, à sa sœur, à gauche. + + Le bonheur de la vie, + C’est d’aimer!... Et cela ne te fait pas envie? + Je t’en prie, aime donc! aime donc: c’est charmant! + Regarde-moi: je suis le bonheur même; aimant, + Aimé, je suis aimé! C’est la vie et la joie! + +BLANCHE + + Fat! + +ROBERT, à sa mère. + + ... Eh bien, ce docteur? + +LEBONNARD, allant vers la porte de droite. + + Le voici. + +ROBERT + + Qu’on le voie + Et qu’il nous laisse en paix!... Si nous filions? + +JEANNE, fâchée. + + Robert! + +ROBERT, gentiment à Jeanne. + + Tiens, tiens! vous rougissez, vous?... J’aurai l’œil ouvert. + + + SCÈNE XII + + LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE, + ROBERT, LE MARQUIS, ANDRÉ. + +ANDRÉ, entrant et riant, à Lebonnard qui est allé au-devant de lui. + + Marthe me consultait... + + _S’apercevant qu’ils ne sont pas seuls et saluant._ + + Oh! pardon! + +ROBERT, gaiement, à Jeanne, bas. + + Pas un geste: + On t’observe! + +JEANNE, à Robert, bas. + + Tais-toi! + +ANDRÉ + + Vous sortiez? + +LEBONNARD, vivement. + + Moi, je reste. + +MADAME LEBONNARD, à son mari. + + Le docteur ne vient pas pour vous! + +ROBERT, à Jeanne. + + Oh! ça, c’est clair. + +MADAME LEBONNARD, au docteur. + + Mais nous emmenons Jeanne en voiture, au grand air. + Vous avez ordonné les longues promenades, + Et nous vous laisserons à vos autres malades. + + _A son mari._ + + Monsieur Lebonnard? + +LEBONNARD + + Quoi? + +MADAME LEBONNARD + + Mon ombrelle, mes gants. + Vite! + +LEBONNARD, déconcerté. + + C’est moi qui dois?... A quoi servent vos gens?... + Votre laquais doré, fier comme une Excellence?... + +MADAME LEBONNARD + + Je vous en prie. + +LEBONNARD, bas. + + Encore un peu de patience. + + _A André._ + + Attendez-moi, je veux vous parler un moment. + + _Il sort._ + + + SCÈNE XIII + + LES MÊMES, moins LEBONNARD. + +MADAME LEBONNARD, bas au marquis. + + Je vais l’exécuter poliment, vivement. + +LE MARQUIS, de même. + + Sous quel prétexte et qu’a-t-il fait? + +MADAME LEBONNARD + + Oh! rien encore! + Je le devance. + + _Elle va parler au docteur qui l’écoute en regardant + Jeanne. Jeanne, Blanche, Robert sont à gauche, + André et Mme Lebonnard à droite._ + +BLANCHE, à Jeanne. + + Il dit--du regard--qu’il t’adore. + +MADAME LEBONNARD, au docteur, qu’elle prend à part. + + Un mot.--Elle n’est plus malade, n’est-ce pas? + +ANDRÉ + + Non, je viens... en voisin. + +JEANNE, bas, regardant sa mère et André. + + Que disent-ils tout bas? + +MADAME LEBONNARD + + Eh bien, monsieur... j’aurai tous les regrets du monde... + Et ma reconnaissance est--croyez-le--profonde... + Nous aurions tous ici du plaisir à vous voir... + Mais le monde est méchant, et j’ai, moi, le devoir + De surveiller de près l’honneur de la famille... + Vous venez... en voisin... chez une jeune fille, + Qui sera fiancée avant trois jours au plus. + +ANDRÉ, troublé. + + Avant trois jours! + +MADAME LEBONNARD + + Tels sont nos projets, résolus. + +ANDRÉ + +Puis-je savoir si c’est bien de sa part, madame?... + +MADAME LEBONNARD, prétentieuse. + + Nos seules volontés guident cette jeune âme... + + _Profitant d’un mouvement de Jeanne qui détourne + les yeux sous le regard d’André._ + + Vous voyez ce regard qui se détourne?... + +ANDRÉ, avec une surprise douloureuse. + + Ah!--Bien. + +MADAME LEBONNARD + + C’est compris? + +ANDRÉ + + Certe! + +MADAME LEBONNARD + + Alors, je n’ajouterai rien! + + _Elle lui tourne le dos._ + +ANDRÉ, saluant Mme Lebonnard qui lui a déjà tourné le dos. + + Merci! + + + SCÈNE XIV + + Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE, ROBERT, + LE MARQUIS, ANDRÉ, LEBONNARD. + +LEBONNARD, à sa femme lui présentant l’ombrelle +et les gants, avec un salut comique. + + Voilà,--baronne! + +LE MARQUIS, à Lebonnard, lui montrant le groupe +des jeunes gens. + + Hein? Voyez: ça nous pousse! + Leur bonheur, ça nous tue! + +LEBONNARD + + Oui, mais d’une mort douce. + + _Au docteur avec audace, très haut._ + + Eh bien! docteur, de voir ces enfants rire entre eux, + Cela ne vous dit rien? Vous restez ténébreux?... + Quand vous mariez-vous?... On y pense,--à votre âge! + +MADAME LEBONNARD + + Que lui chante-t-il donc? + +LEBONNARD + + Pensez... au mariage. + +ANDRÉ, à voix haute, tous l’écoutant. + + Au mariage?... Non! je n’y pense jamais; + Et je n’y songeais pas, même au temps où j’aimais. + Je suis un travailleur, volontiers solitaire... + +MADAME LEBONNARD, à part. + + Sa vie (on me l’avait bien dit) cache un mystère! + +ANDRÉ + + J’ai parfois éprouvé le regret infini + D’un foyer nombreux, doux et tiède comme un nid... + + _S’adressant à Mme Lebonnard._ + + Mais mon destin n’est pas de ce côté, madame... + Je vivrai vieux savant, pour l’étude,--sans femme! + Et j’ai noté, parmi les beaux vers que j’ai lus, + Ce vers si simple: «On m’a blessé, je n’aime plus.» + Vous sortiez... On m’attend... Je suis pressé moi-même. + + _Il salue et sort._ + + + SCÈNE XV + + LES MÊMES, moins ANDRÉ. + +LEBONNARD, avec éclat, mais le dos tourné au public et frappant +de la main sur la console qui est au fond. + + Pourquoi le chasse-t-on, cet homme?... Jeanne l’aime! + +JEANNE, vivement. + + Non, mon père! + +MADAME LEBONNARD, violemment. + + ... Eh bien, oui,--j’ai, peut-être un peu tard, + Réglé son petit compte à l’homme du grand art. + Je fus une imprudente, ayant vu sa figure, + D’introduire chez moi ce monsieur, car j’augure + Qu’il n’a pas plus de bien que de renom acquis, + Et qu’il ferait un gendre indigne... du marquis! + +LEBONNARD, au marquis, avec simplicité et noblesse. + + Défendez-vous, monsieur. + +LE MARQUIS, avec quelque embarras. + + Je suis surpris moi-même... + Je le connais peu, lui;... mais s’il est vrai qu’on l’aime... + +BLANCHE, entourant de ses bras Jeanne qui est tombée assise +et qui cache son visage. + + Ne la torturez pas!... Quand même elle aimerait + Cet André, ce docteur,--et c’est là son secret,-- + Quel mal y verrait-on, si c’est un honnête homme? + André vaut Lebonnard.--C’est André qu’il se nomme? + Tout nom sans tache est noble: on peut en être fier. + Quelqu’un parlait de lui chez les Reynold, hier: + On en disait du bien; on citait son courage. + +JEANNE, se jetant au cou de Blanche. + + Ah! ma sœur! + +MADAME LEBONNARD, à part. + + Elle l’aime! + +JEANNE, à Blanche, bas, avec douleur. + + Il a senti l’outrage! + +ROBERT, à Jeanne, avec affection. + + Il me plaît, ton docteur... il est presque élégant! + +BLANCHE + + Viens-tu, Jeanne? + +LEBONNARD, vivement. + + Un moment! + + _A Jeanne, avec fermeté._ + + Reste. + +MADAME LEBONNARD, au marquis qui sort avec elle. + + Oh!... un intrigant! + +LEBONNARD, montrant Jeanne à Robert qui était sorti +avec Blanche et qui revient chercher sa sœur. + + Elle reste... + + _Robert hésite un moment, comme s’il allait parler + et insister pour emmener Jeanne._ + +JEANNE, à Robert doucement. + + Je reste. + + _Robert sort, en hochant la tête._ + + _Jeanne va vers son père et lui met les bras autour + du cou._ + + + SCÈNE XVI + + LEBONNARD, JEANNE. + +JEANNE, appuyant sa tête sur la poitrine de Lebonnard. + + Ah! que je suis confuse! + +LEBONNARD, souriant. + + Sois tranquille... Il aura le bonheur qu’il refuse. + Tu l’as choisi... c’est moi qui vais te le donner. + +JEANNE, avec un cri de joie, qu’elle regrette aussitôt. + + Ah!... Mais pardonnez-moi... d’aimer. + +LEBONNARD, étonné d’abord. + + Te pardonner? + Comment?--Ah! je comprends!... + +JEANNE + + Oui, si je me marie, + N’allez-vous pas rester seul ici! + +LEBONNARD, la serrant sur son cœur. + + Ma chérie! + +JEANNE, toujours suspendue au cou de son père. + + Mais,--papa,--votre cœur peut être rassuré: + Ma mère ne veut pas... et je vous resterai. + + _Lebonnard la tient dans ses bras. Ils sont debout; + il semble la bercer._ + +LEBONNARD + + Oh! les doux bras d’enfant qui bercent ma vieillesse! + ... Je ne te perdrai pas. Laisse-moi faire, laisse. + Moi, si faible jadis, tu me rends très fort... Tiens, + + _D’un ton d’assurance mystérieuse._ + + Je ferai ton bonheur,--et j’en ai les moyens!... + +JEANNE, étonnée. + + Ah? + +LEBONNARD + + ... Oui, va... je _veux_, moi, ce que ma fille espère! + +JEANNE + + Mon cœur est dans vos mains: je suis tranquille,--père. + + _Il l’accompagne jusqu’à la porte. Elle sort, il se + met à siffloter l’air de Malborough, en se frottant + les mains._ + + + SCÈNE XVII + + LEBONNARD, LE LAQUAIS. + + _Le laquais entre à droite au moment où Lebonnard vient + de s’asseoir à sa table. Le laquais traverse la scène + et sort à gauche. Lebonnard lui fait, par derrière, + un grand salut ironique, puis il se rassied à son établi + et, la loupe à l’œil, se remet à travailler en sifflotant._ + + + SCÈNE XVIII + + LEBONNARD, MARTHE. + +MARTHE, entrant, toute agitée. + + Monsieur?--Madame... + +LEBONNARD + + Quoi? + +MARTHE, poursuivant. + + ... vient de me dire en bas: + --«Si le docteur André revient,--tu lui diras + Qu’on est sorti!»--«Jamais, madame!» + +LEBONNARD + + Elle a dû rire. + C’est très bien! + +MARTHE + + --«Ça, madame, il faut le faire dire + A ce brave docteur... par votre grand laquais!» + +LEBONNARD, réjoui, se frottant les mains. + + Bien! + +MARTHE, pleurant. + + Alors elle a dit:--«Va faire tes paquets!» + Pour me traiter ainsi, faut-il me savoir bonne! + Incapable de haine et de trahir personne! + +LEBONNARD, la regardant fixement. + + Elle sait bien que tu te tairas--malgré tout! + +MARTHE, tressaillant, stupéfaite. + + Qu’entendez-vous par là? + +LEBONNARD, avec une certaine solennité impérieuse. + + Va, tais-toi jusqu’au bout, + Et ne pars pas! + +MARTHE + + Comment? + +LEBONNARD + + Oui, reste, souffre, expie! + Je n’accepte pas, moi, que l’on te congédie. + Qui sait? ton départ seul, ton chagrin,--tes remords + Eux-mêmes,--pourraient bien nous trahir au dehors! + + _Ils se regardent un moment en silence._ + +MARTHE, stupéfaite. + + Vous saviez?... + +LEBONNARD, avec force. + + ... ce qu’il est!... comment tu fus complice: + Tout!... Et quand j’eus appris le secret,--oui, nourrice,-- + J’ai laissé respecter la mère... plus que moi. + + _Avec bonhomie._ + + ... Robert n’est pas coupable. + +MARTHE, confondue. + + Il est ingrat! + +LEBONNARD, très simple. + + Pourquoi? + Il ne sait rien. + +MARTHE, joignant les mains d’un air de vénération. + + Grand Dieu! Vous êtes un saint,--maître! + +LEBONNARD, portant une montre à son oreille. + + Peuh!... je suis un bon vieux... qui radote, peut-être!... + Mais, Marthe, il ne faut pas partir. Tout le défend... + + _Elle veut lui baiser les mains et se mettre à genoux. + Il l’en empêche._ + + Oui, je l’aime. Et je sais qu’il n’est pas mon enfant. + + _Marthe s’éloigne en levant les bras au ciel et en se + retournant plusieurs fois vers lui d’un air d’admiration. + Lebonnard met un doigt sur ses lèvres pour lui recommander + le silence. Elle sort._ + + + SCÈNE XIX + + LEBONNARD, seul. + + _Il se remet à travailler en sifflotant._ + +LEBONNARD, levant son petit marteau d’horloger. + + Socrate a souffert plus que Jésus, dans son âme: + Jésus avait sa mère... et Socrate sa femme! + + _Deux pendules se mettent à sonner avec des timbres + différents. Lebonnard règle ses montres._ + + _Le rideau tombe lentement._ + + + + + ACTE II + + Même décor. + + + SCÈNE PREMIÈRE + + LEBONNARD à gauche, debout sur un fauteuil, occupé à + remonter une horloge, au fond à droite; JEANNE, brodant, + à droite, près d’une table; ROBERT, en face d’elle, un + livre à la main. + +ROBERT + + Mais qu’a donc notre mère à vouloir d’un futur + Comme ce Martignac, son jeune homme un peu mûr? + Quant au docteur,--il faut voir comme elle résiste! + Je l’ai vu plusieurs fois, lui, de loin, triste, oh! triste!... + Un médecin, c’est gai comme un enterrement!... + +JEANNE, d’un ton de reproche affectueux. + + Voyons! + +ROBERT + + Il est très bien... pas gai, non, mais charmant! + +JEANNE + + Malin! Je t’ai donné le reste de ma bourse, + C’est même mal: voilà mes pauvres sans ressource! + Tu me dis... des douceurs, par intérêt,--vilain. + +ROBERT + + Eh bien! non, ça n’est pas par intérêt. Malin, + Soit; vilain, non; je dois une assez ronde somme, + C’est vrai,--mais cependant je suis un honnête homme + Et je ne flatte pas ma sœur pour de l’argent! + ... Parole! + +JEANNE + + J’ai voulu rire. + +ROBERT + + C’est outrageant! + Mais ça n’empêche pas que ton André me plaise... + +JEANNE + + Il me plaît, ça suffit. + +ROBERT + + Vous en parlez à l’aise, + Mademoiselle!--Il faut qu’un beau-frère, pourtant, + Plaise au beau-frère!--Eh bien! je suis assez content! + +JEANNE + + Et moi, j’adore Blanche. + +ROBERT + + Oh! ça, c’est aisé!--Peste, + Un ange!... comme toi! + +JEANNE, lui donnant sa bourse. + + Malin!--Voilà mon reste. + +ROBERT, soupesant la bourse. + + Que ça? + + _Il l’empoche._ + +LEBONNARD, à sa pendule, au fond, à droite. + + Toi, c’est ton jour. + + _Il la remonte._ + + Mouvement genevois; + Excellent mouvement. + + _La pendule sonne. Il l’écoute en souriant._ + + Que j’aime cette voix! + C’est ma jeunesse! + +JEANNE, à Robert qui lui a parlé bas. + + Chut! + +ROBERT + + Allons, c’est ridicule! + Que veux-tu? Quand il va dorloter sa pendule, + Ça m’agace! + +JEANNE + + Va-t-en! + +ROBERT + + Dans toute la maison, + Pendules à revendre, horloges à foison, + Montres, réveils;--c’est tout l’ancien fonds de boutique! + +JEANNE + + Fais grâce,--à lui, du moins,--de ta verve caustique! + Ris,--avec moi,--du tic innocent d’un bon vieux. + +ROBERT, gentiment. + + Bien meilleure que moi, toi! + +JEANNE + + Non! + +ROBERT, avec sérieux. + + Si; tu vaux mieux. + +LEBONNARD, toujours à sa pendule. + + Un peu d’huile aux ressorts. + +JEANNE, à son frère. + + Puisque te voilà sage, + Va l’embrasser! + +ROBERT + + Pourquoi?... Non!--Quel enfantillage! + +JEANNE + + Tu lui fais si souvent du chagrin! + +ROBERT + + C’est nerveux. + Tu sais, les tics, ça fait mal aux nerfs. Je m’en veux. + Puis, quelque mot mordant m’échappe. Lui, se fâche; + Moi, je réplique... + +JEANNE + + Il est si faible! Tiens, c’est lâche. + Voyons, avec son père, on n’a pas tant d’orgueil! + Va l’embrasser. + +ROBERT + + Et s’il me fait méchant accueil? + +JEANNE + + Lui? Tu sais bien que c’est impossible! + +LEBONNARD, revenant et se parlant à lui-même. + + A merveille! + On ne refera pas une horloge pareille! + C’est du bon temps. + +ROBERT, allant à lui avec gentillesse. + + Mon père, embrassez-moi! + +LEBONNARD, étonné, ne comprenant pas. + + Comment? + +ROBERT + + Voulez-vous m’embrasser? + +LEBONNARD, avec élan. + + Mon fils!... certainement! + J’étais surpris, vois-tu. J’ai perdu l’habitude... + + _Par réflexion._ + + Peut-être, quelquefois, je te parle un peu rude... + Mais toi! + +ROBERT, avec légèreté. + + N’y pensez plus, mon père! + +LEBONNARD + + De grand cœur! + ... Je sais bien que l’esprit est aisément moqueur; + Que je suis une bête, et que je prête à rire! + Ça n’est rien!--C’est égal,--je peux bien te le dire, + Je regrette le temps où, tout petit garçon, + Tu m’aimais... + + _Mouvement de Robert._ + + Tu m’aimais de bien autre façon! + + _Jeanne se rapproche. Lebonnard se trouve placé + entre ses deux enfants._ + + Ta mère, de plaisirs en plaisirs entraînée, + Me confiait son fils, et, (Jeanne étant l’aînée) + A nous deux, cher petit, nous t’amusions beaucoup!... + Puis... je vous suspendais tous les deux à mon cou! + + _Ses deux enfants se suspendent à son cou._ + + Oui, oui!--mais c’est un peu différent: tu raisonnes! + Les esprits forts, c’est bien, mon fils;... les âmes bonnes, + C’est mieux. + + _Robert, blessé, veut, à ce mot de reproche, se dégager + de Lebonnard. Jeanne appuie sa main sur la tête de Robert, + et le contraint à rester, contre la poitrine du père._ + + La grande force est encor la douceur... + Et je te sens plié par la main de ta sœur... + + _Il détache de lui les deux enfants._ + + Allons, tu m’as touché le cœur, mon grand jeune homme! + Cours donc à tes plaisirs... + + _Prenant son portefeuille._ + + J’ai là certaine somme... + Que Jeanne me demande... + + _Il la regarde._ + + Une dette de jeu? + +JEANNE, d’un air confus, baissant la tête pour le compte +de son frère. + + Oui! + +LEBONNARD, se tournant vers Robert. + + Soit; mais, enfin, songe à travailler un peu! + Pourquoi veux-tu rester un avocat sans cause? + Tu vas te marier?... Il faut faire autre chose + Que des dettes!... Écris... Défends les malheureux! + Les plus à plaindre sont muets. Parle pour eux. + ... Si j’étais à ta place... ah!... + + _Gaîment._ + + Allons, oui, démarre. + Malgré toi ta malice est là qui se prépare!... + Sauve-toi! + +ROBERT + + Mon bon père!... Et toi, merci, ma sœur! + + _Il sort vivement._ + + _Lebonnard et Jeanne se regardent un instant en silence._ + + +[Illustration: (RÉPÉTITIONS D’ASNIÈRES; M. JOUBÉ, RÔLE DE ROBERT.) + + --«_Et je te sens plié par la main de ta sœur._» + + Acte II, scène I.] + + + SCÈNE II + + LEBONNARD, JEANNE. + +JEANNE, répondant au regard de son père. + + Vous voyez qu’il est bon. + +LEBONNARD + + Tant mieux, s’il a du cœur! + +JEANNE + + Il est un peu léger;--c’est son âge. + +LEBONNARD + + Oh! la vieille! + +JEANNE + + Vous vous moquez! + +LEBONNARD + + Va, va, juge, blâme, conseille; + Moi, je souris: ton air maternel est charmant. + ... Quant à Robert,--s’il m’aime et s’il t’aime vraiment + Je le saurai bientôt... Peut-être aujourd’hui même. + +JEANNE + + Comment? + +LEBONNARD + + C’est mon secret... Et s’il est bon, s’il t’aime, + S’il a du cœur... + +JEANNE + + Eh bien? + +LEBONNARD + + Eh bien!... j’en conviendrai. + +JEANNE + + Vraiment!... c’est bien heureux!... + + _Avec câlinerie._ + + Père dénaturé! + +LEBONNARD, rêvant. + + Bah!... tes enfants seront le progrès de mon âme! + Mon Dieu, oui!... tu seras tout à l’heure une femme, + Une mère; et ton fils sera bon, sera beau! + Sa petite âme en fleurs croîtra sur mon tombeau; + Ce fier jeune homme aura tes vertus et ta grâce... + Et je suis un pauvre homme... et ce sera ma race! + +JEANNE, tristement. + + Mais d’abord savez-vous si je me marierai? + +LEBONNARD + + Toi? + + _Il soupire._ + +JEANNE + + Qu’avez-vous donc? + +LEBONNARD + + J’ai... que j’attends ton André! + +JEANNE, avec volubilité. + + Lui! Quand? Pourquoi? Comment? Ah! je crains et j’espère... + Revient-il de lui-même? ou si c’est vous, mon père?... + Oui, c’est vous!... Moi, depuis l’éclat de l’autre jour, + Sans oser l’espérer, j’attendais son retour... + Ce que ma mère a pu lui dire, je l’ignore. + Qu’il m’aime, j’en suis sûre... et n’en sais rien encore! + J’ai peur surtout,--s’il a cru, lui, que je l’aimais,-- + Qu’à présent il soit plus malheureux que jamais! + +LEBONNARD, enchanté. + + Ta, ra, ta, ta!... C’est bien. Ton choix est bon, petite, + Très bon,--et je l’avais deviné tout de suite. + J’ai mes renseignements à présent--les meilleurs! + Ses maîtres l’estimaient beaucoup. Pauvre d’ailleurs, + Timide, honnête et fier. J’ai tout pesé, tu penses! + Son âge et son mérite... Il a des récompenses + D’honneur, pour ses travaux et son courage,--tout! + +JEANNE + + Je savais bien! + +LEBONNARD + + Tu peux l’aimer, l’aimer beaucoup! + + _Avec gravité._ + + Et même il est utile, il est juste qu’on l’aime. + Je sais ce que je dis: c’est l’honnêteté même... + C’est un cœur solitaire... un peu comme le mien... + A sauver.--Sauve-le, Jeanne... tu sais si bien! + ... Donc, il ne t’a rien dit? + +JEANNE, finement. + + Quand on aime, on devine. + +LEBONNARD, secouant la tête. + + La malice du diable est quelquefois divine. + +JEANNE, poursuivant. + + J’ai su lire en son cœur, qu’il ne m’a pas ouvert; + J’ai deviné, sans lui, qu’il a toujours souffert! + J’avais bien vu qu’il m’aime et n’ose pas le dire. + C’est comme moi... + +LEBONNARD + + Vraiment?--Eh bien, je viens d’écrire + A ce brave garçon: «Venez». Il va venir. + A cause de ta mère, il faut vite en finir. + J’entends vous fiancer... vous donner l’un à l’autre... + ... Je suis pourtant jaloux!... Quel supplice est le nôtre, + Les pères,--quand il faut donner, comme cela, + Nos enfants!... Ah! je veux que Marthe (préviens-la) + Dès que je sonnerai, t’appelle tout de suite... + + _Souriant._ + + Je peux avoir besoin de ton secours, petite... + C’est l’heure. Laisse-moi. + + + SCÈNE III + + LEBONNARD, JEANNE, MARTHE. + +MARTHE, avec un peu d’embarras. + + Le médecin est là. + Il attend. + +LEBONNARD + + Fais entrer. + +MARTHE + + Monsieur... il attendra! + + _Elle se rapproche d’eux avec un peu d’embarras._ + + Alors, nous avions eu tous deux la même idée? + J’ai donc vu clair?... Et vous, vous êtes décidée, + Mademoiselle?... Eh bien, vous avez eu bon goût. + Le premier jour qu’il vint, il vous plut tout d’un coup, + Et j’ai compris... Des fois, l’amitié, ça vient vite! + A preuve qu’à moi-même il m’a plu tout de suite + Pour vous!--Je vous dis ça pour vous encourager, + Car madame, bien sûr, va nous faire enrager: + Elle ne l’aime pas! + +LEBONNARD, inquiet. + + Il y a quelque chose? + +MARTHE + + Elle parle à Robert... Quelquefois, elle cause + Toute seule... + +LEBONNARD + + Et Robert? + +MARTHE + + Oh! lui, le cher enfant, + + _A Lebonnard._ + + Il vous aime... il répond très bien. + + _A Jeanne._ + + Il vous défend + Toujours. Enfin, voilà; je dis ce qu’il faut dire. + On le marie aussi... J’ai donc fini de rire, + Monsieur,--et nous serons bien seuls... Enfin, voilà. + + _Lebonnard lui presse la main en silence. Marthe + s’éloigne._ + +LEBONNARD, à sa fille qui est tout près de sortir. + + On ne m’oubliera pas trop vite? + +JEANNE, revenant à lui pour l’embrasser. + + Oh! cher papa! + + _Elle sort._ + + + SCÈNE IV + + LEBONNARD, ANDRÉ. + +ANDRÉ, entrant. + + Vous m’avez appelé; j’arrive à l’heure dite. + Rien de fâcheux pourtant n’appelle ma visite, + J’espère? + +LEBONNARD, lui faisant signe de s’asseoir +près de la table. + + Non, monsieur... ma fille va très bien, + ... C’est d’elle qu’il s’agit pourtant... + + _Mouvement d’André._ + + Ne craignez rien! + + _Il s’assied en face d’André: puis, après une hésitation, + il affirme brusquement_: + + Vous l’aimez. + +ANDRÉ, se levant. + + Moi, monsieur! + +LEBONNARD + + Oui, vous... Elle vous aime. + +ANDRÉ + + Elle! + +LEBONNARD + + Oui, je le sais, mon Dieu, par elle-même! + +ANDRÉ + + Oh! + +LEBONNARD, lui faisant signe de se rasseoir. + + Ma femme aura pu, faute d’en rien savoir, + Se tromper l’autre jour, monsieur, sur son devoir. + Ce qu’elle vous a dit--bien que je le suppose-- + Je n’en sais rien!... Mettons le passé hors de cause, + Et marchons!... On vous aime, et c’est un très bon point. + Vous aimez mon enfant... je ne m’y trompe point! + Eh bien! moi qui vous sais un homme digne d’elle, + Je vous dis: «Aimez-la, mon fils, d’un cœur fidèle; + «C’est mon bien, mon seul bien, le meilleur, le plus doux: + «Prenez-le moi, je vous l’apporte: il est à vous.» + +ANDRÉ, contraint. + + Je suis surpris, monsieur... + +LEBONNARD, un peu décontenancé. + + La surprise... sans doute... + Mais j’attendais... la joie... Ai-je fait fausse route? + Vraiment, vous recevez mes avances d’un air... + + _Un court silence._ + + Non, morbleu, vous l’aimez!... + +ANDRÉ, vivement, avec fermeté. + + Oui, votre cœur voit clair, + Mais je m’étais juré de souffrir en silence. + +LEBONNARD + + Et pourquoi donc? Son cœur vers le vôtre s’élance... + Je le sais, moi qui sens qu’on me laisse pour vous! + Pourquoi donc hésiter? Il vous sera si doux! + +ANDRÉ + + Je ne peux pas entrer en lutte... + +LEBONNARD, pouffant de rire, avec une ironie +et un dédain comiques. + + Avec ma femme? + + _Prenant à deux mains tout son courage._ + + Allons donc!... je vous crois plus de fermeté d’âme! + +ANDRÉ + + Elle a, pour votre fille, un fiancé choisi... + Et moi... + +LEBONNARD + + Le Martignac?... C’est vous qu’on aime.--Ainsi! + +ANDRÉ + + Mais... + +LEBONNARD, bondissant; avec éclat, puis avec volubilité. + + Mais pardieu! ça n’est pas comme ça qu’on aime! + Ce que je dis pour vous, dites-le donc vous-même!... + Quand on aime, on se moque un peu des bons parents, + De leurs motifs, et des obstacles les plus grands! + Et vous m’opposez,--vous,--mes raisons de famille? + C’est absurde! et moi seul ici j’aime ma fille!... + Oui, moi seul!--et je veux son bonheur assuré! + Et malgré femme et fils,... malgré vous... je l’aurai, + Je le ferai... Tenez, j’ai peur, si je raisonne, + D’avoir peur! Je ne prends plus conseil de personne, + Je marche droit, tout droit, sur l’obstacle, sans voir, + Sans réfléchir... Voilà l’amour,--et le devoir. + +ANDRÉ + + Ah! monsieur, ce n’est pas mon cœur qui vous résiste!... + +LEBONNARD, s’installant comme un homme +qui n’a plus qu’à écouter. + + Enfin!--Allez. + +ANDRÉ + + Mais, je vous dois un secret triste + Qui va mettre entre nous un obstacle absolu: + Et si vous en souffrez, vous l’aurez bien voulu! + +LEBONNARD + + Allez!... + +ANDRÉ + + Ah! certes, j’aime! et de toute mon âme. + Oui, cette douce enfant, grave comme une femme, + A pris--et pour toujours,--mon cœur! oui, j’ai rêvé + Le bonheur,--oui, j’ai fait ce rêve inachevé! + J’ai dit: «Voici l’amour et l’honneur--la famille! + «L’amour dans le devoir et l’orgueil.» + +LEBONNARD + + Oh! ma fille! + +ANDRÉ + + Que de fois j’ai failli, quand j’ai pressé sa main, + Dire: «A toujours,» au lieu de lui dire: «A demain!» + Mais je pensais bientôt: «Cette ville est petite; + L’Église y fait la loi; le préjugé l’habite...» + M’aimait-on?... Que savais-je?... et, faute de savoir, + Je gardais mon secret pour garder mon espoir. + Si mon cœur s’est trahi, ça n’est pas de ma faute! + +LEBONNARD + + Bien. + +ANDRÉ + + Oui, je sais combien vous avez l’âme haute! + Mais quand vous apprendrez vous-même... + +LEBONNARD, fermement et vivement. + + Épousez-la + D’abord.--Nous reviendrons après sur tout cela. + C’est assez. + + _Lui tendant la main._ + + Vous venez d’agir en honnête homme. + +ANDRÉ + + Mais... vous ignorez... + +LEBONNARD + + Moi? rien!--Je sais qu’on vous nomme + André, Pierre, François. Ça n’est pas très malin: + J’ai tous vos titres, là: ce tiroir en est plein. + Médecin, vous avez été d’une bravoure... + Tenez, quand on marie une fille, on s’entoure + De cent précautions: on espère toujours + Un obstacle!--On hésite. On appelle au secours + Tous les renseignements, les journaux, mille choses... + Et tout est là... + + _Il frappe sur le tiroir de la table._ + +ANDRÉ, secouant la tête. + + Non. + +LEBONNARD, ouvrant le tiroir. + + Si... Les _Annales des Causes + Célèbres_;... le procès?... + +ANDRÉ, frappé. + + Ah! + +LEBONNARD + + Votre père eut tort, + Eût-il cent fois raison,--de le crier si fort. + Il avait une fille;--et je dis que, pour elle, + Il devait étouffer cette horrible querelle, + Ces détails... Mais enfin, vous n’êtes là pour rien. + +ANDRÉ, simplement. + + Je suis le fils de l’adultère. + +LEBONNARD + + Oui?--Eh bien, + Après? + + _Il va donner un coup de sonnette._ + +ANDRÉ + + J’ai cru devoir, la honte étant trop forte, + Quitter son nom pour l’un des prénoms que je porte. + + _Saisissant le journal._ + + Et puis, n’est-ce rien, ça? l’outrage triomphant + De leurs fausses pitiés sur mes malheurs d’enfant? + Regardez. L’avocat, d’abord, verse une larme; + Mon enfance touchante un moment le désarme... + Mais tout à coup le style injurieux reprend... + Voyez: + + _Lisant._ + + «Pauvre écolier qui trop tôt seras grand, + «Tu maudiras la vie, un jour!--Va, rêve et joue... + «Tu te réveilleras souillé par cette boue!...» + + _Il froisse le journal._ + + En effet,--tout est là, dans le moindre détail! + Que pouvais-je donc faire? Il restait le travail: + Je n’ai connu que lui. Pas d’amour. Rien. Ma tâche. + Pas d’amitié; non, rien; le travail sans relâche; + Et dans ma soif d’oubli,--fort d’un grand désespoir,-- + De ma honte, j’ai fait l’aiguillon du devoir! + Mais là, tout est gravé... Cette histoire est écrite!... + Jusqu’au déguisement de la coupable en fuite!... + Ah! je rachèterais ces lignes de mon sang!... + Mais il ne voit donc pas qu’il damne l’innocent, + Celui qui le dénonce à la pitié publique?... + + _Il rejette le journal sur la table._ + + Monsieur, voilà ma plaie, et ma pensée unique; + Et je n’offrirai pas--l’amour me le défend-- + La dot de mon malheur à votre chère enfant. + +LEBONNARD, appelant à pleine voix. + + Jeanne! + +ANDRÉ, troublé. + + De grâce! + +LEBONNARD + + Allons, mon cher, laissez-vous faire. + +ANDRÉ + + Mais... + +LEBONNARD + + Soyez donc heureux, puisque je vous préfère! + Le reste, à dire vrai, ne vous concerne pas... + Plus un homme--arrivé haut--est parti de bas, + Et plus j’admire en lui le mérite qui monte. + Je vous estime plus qu’un autre, en fin de compte, + Et c’est justice... Allons, attendez-moi... + + _Il va vers la porte, puis se retourne et s’apercevant + qu’André cherche à se dérober_: + + Morbleu, + Bougeons pas! + + _Même jeu._ + + Bougeons pas! + + _Appelant._ + + Jeanne! + + _Se retournant encore et allant à lui_: + + Attendez un peu: + Votre bras... + + _Il met le bras du docteur sous le sien._ + + Sans ça, vous m’échapperiez peut-être. + + _Appelant plus haut._ + + Jeanne!--Tenez-vous bien... l’ennemi va paraître. + + + SCÈNE V + + LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE. + +LEBONNARD, à Jeanne; tenant toujours le docteur +à son bras. + + C’est gentil, n’est-ce pas, deux hommes, dont un vieux, + Qui s’estiment et qui s’aimeront toujours mieux? + +JEANNE + + Mon père... + +LEBONNARD + + Tout est prêt: le voile et la couronne, + Ma fille... + + _Il va la prendre par la main._ + + Es-tu contente? + +JEANNE, très doucement. + + Oh, oui! + +LEBONNARD, ému. + + Je vous la donne. + +ANDRÉ + + Elle!... à moi!... Ah! monsieur, personne jusqu’ici, + Homme ou femme, ne m’a jamais aimé; merci. + +LEBONNARD + + Embrassez-la, mon fils... c’est votre fiancée. + +ANDRÉ, avec ravissement, debout devant Jeanne, +dont il n’approche pas. + + Ma fiancée?... à moi?... Ah! la nuit est passée! + Un enchanteur joyeux transforme mon destin, + Et je vois dans mon cœur le rayon du matin. + +JEANNE + + M’aviez-vous reproché, l’autre jour, quelque chose, + A moi? Rien ne fut dit en mon nom, je suppose? + +ANDRÉ + + On m’avait dit,--et j’y croyais, en vérité!-- + Qu’un amour plus heureux allait être accepté, + Et moi--qui voulais vivre et mourir solitaire!-- + J’ai souffert en jaloux, sans pouvoir vous le taire, + Comme si, dès longtemps, tout en baissant les yeux, + Vous m’eussiez accordé des droits mystérieux! + +JEANNE + + Ils étaient accordés; mon cœur était au vôtre: + Je les avais sentis se vouer l’un à l’autre. + +ANDRÉ + + Votre cœur, malgré tout, trouvera dans le mien + L’âpre ressouvenir de mon malheur ancien. + +JEANNE + + Quel qu’il soit, j’ai compris qu’il élève votre âme, + Et c’est pour aider l’homme à souffrir--qu’on est femme. + +LEBONNARD, rapprochant leurs mains. + + Mêlez vos mains--puisque vos cœurs s’étaient unis. + Ah! mes pauvres enfants! comme je vous bénis! + + + SCÈNE VI + + LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE, Mme LEBONNARD. + +MADAME LEBONNARD, entrant, ironique et assez calme. +Elle tient un réticule dont elle paraît fort occupée. + + C’est fort touchant... On fait, sans moi, les accordailles! + +LEBONNARD, clignant de l’œil. + + Voilà les grands chevaux... pour les grandes batailles! + +MADAME LEBONNARD + + Non! je n’ai jamais vu de procédé pareil! + Quoi! sans consentement de ma part, ni conseil + Même, vous disposez, en maître, à votre idée, + --Sans que, par politesse, il me l’ait demandée,-- + En faveur de monsieur, de notre fille,--vous? + Cela ne peut aller ainsi, mon cher époux! + Doucement!... Nous allons causer tous quatre ensemble. + +LEBONNARD + + Vous saviez mes projets arrêtés, il me semble? + Je vous les ai laissé deviner clairement. + +MADAME LEBONNARD + + Et vous ai-je donné, moi, mon consentement? + Non! et, sur mon enfant, mon dessein est tout autre: + J’ai mon futur à moi, si vous avez le vôtre! + +LEBONNARD + + Moi, j’ai celui de la future! c’est le bon! + +ANDRÉ + + Cher monsieur Lebonnard, permettez-moi (pardon, + Madame!) de ne pas demeurer davantage. + C’est sur l’accord commun qu’on scelle un mariage, + Et votre fille--j’en suis sûr--ne voudrait pas + Que le nôtre se fît sur de pareils débats. + J’avais mes raisons, moi, pour n’oser pas prétendre + A l’honneur, au bonheur d’être un jour votre gendre, + Mais comme j’aime bien, vraiment, profondément, + J’acceptais, malgré moi, cet avenir charmant. + J’ignorais,--bien qu’hier je l’eusse pressentie, + Madame,--la rigueur de votre antipathie: + J’espère que le temps pourra la vaincre un jour: + J’attendrai.--Mais le temps ne peut rien sur l’amour. + +JEANNE, à André, lui tendant la main. + + Merci. + + _A sa mère._ + + Nous attendrons. + +LEBONNARD, fermement, à André. + + Vous avez ma parole. + + _André sort._ + + + SCÈNE VII + + LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE. + +MADAME LEBONNARD + + Bien vous en prend, vieux fou, que je ne sois pas folle! + + _Elle se dispose à ouvrir son réticule._ + + Écoutez... + +LEBONNARD + + Rien!... Sachez que nous nous marierons + Comme il nous plaît. Vos ducs, vos comtes, vos barons, + Nous n’en voulons pas. + +MADAME LEBONNARD + + Mais... + +LEBONNARD + + Cette dispute est sotte. + Ma fille épousera, malgré votre marotte, + Celui qu’elle aime. C’est, quoique jeune, un savant... + Savez-vous ce que c’est? non? Lisez plus souvent! + + _Il s’exalte._ + + Grâce aux savants partout, la douleur diminue! + L’avenir vient!... Ma foi sociale est connue + Dans cette ville,--et j’en veux faire un député-- + Un bon,--qui parle! + +MADAME LEBONNARD, entr’ouvrant son réticule. + + Et dont on parle, en vérité! + + _Voyant que Lebonnard va répliquer_: + + Écoutez donc!... Lorsqu’on a raison, on écoute. + +LEBONNARD + + Voyons. + +MADAME LEBONNARD, avec assurance. + + En tout ceci, vous faisiez fausse route. + Je me suis renseignée en bon lieu;--croyez-moi: + Ce gendre ne fait pas notre affaire! + +LEBONNARD, gouailleur. + + Ah!--pourquoi? + +MADAME LEBONNARD + + J’ai cherché, trouvé... Bref, j’ai percé le mystère + Dont s’entoure avec soin ce «_savant solitaire_.» + J’aurais pu l’écraser d’un mot,--pauvre garçon!-- + Mais, sûre qu’après tout vous entendrez raison, + Et ne voulant, chez moi, de scène avec personne... + +LEBONNARD + + Bonne âme! + +MADAME LEBONNARD, achevant sa pensée. + + (Convenez que je suis vraiment bonne) + ... Je n’ai rien dit dont il pût même être froissé. + +LEBONNARD + + Presque rien! + +MADAME LEBONNARD, ouvrant enfin son réticule. + + Vous allez connaître son passé! + + _Elle tire de son réticule un journal qu’elle développe, + et le tend à Lebonnard d’un air de triomphe._ + + Voici. + + _Lebonnard prend le journal qu’André a tantôt + rejeté sur la table et le présente à sa femme, + ouvert, en lui désignant du doigt le passage + qu’elle doit lire._ + +LEBONNARD + + Voilà! + +MADAME LEBONNARD, stupéfaite. + + Eh bien? + +LEBONNARD + + Eh bien? + +MADAME LEBONNARD, après avoir lu le journal +que lui tend Lebonnard. + + La même date!... + Vous saviez cette histoire? + +LEBONNARD + + Avant vous, je m’en flatte. + +MADAME LEBONNARD + + Non! Je n’en reviens pas!... Et,--connaissant ceci,-- + Vous l’acceptez encor pour gendre?... + +LEBONNARD + + Dieu merci! + +MADAME LEBONNARD, tendant son journal à sa fille. + + Alors, lis, Jeanne, toi! + + _Hésitation de Jeanne qui regarde son père._ + + Je t’ordonne de lire! + +LEBONNARD, à Jeanne, doucement. + + Ne lis pas. + + _A sa femme, avec force._ + + Vous n’avez pas le droit de lui dire... + +MADAME LEBONNARD + + ... Ce qu’est son fiancé? que son nom est taré? + Qu’un procès scandaleux?... Si,--je le lui dirai! + +JEANNE + + Que dit-on là-dedans contre André? + +LEBONNARD + + Rien, ma fille, + Contre lui. + +MADAME LEBONNARD + + Mais il est d’une étrange famille! + +LEBONNARD + + Il n’est que malheureux... mais jusqu’au désespoir! + +JEANNE + + Au désespoir?... Je vois autrement mon devoir, + Ma mère.--J’avais dit: «J’attendrai,» tout à l’heure... + A présent,--je l’épouse... + +MADAME LEBONNARD, furieuse. + + Et moi... + +LEBONNARD, se plaçant devant sa fille. + + Jeanne est majeure, + Ma femme!--Et je suis là, moi, pour la protéger. + +MADAME LEBONNARD + + Vous êtes un vieux sot! + +LEBONNARD, avec sérénité. + + Vous pouvez m’outrager; + Ce sont là vos façons--et j’en ai l’habitude. + +JEANNE, avec une dignité pleine d’énergie, +se plaçant à son tour devant son père. + + Et moi j’ai toujours vu payer d’ingratitude + Mon père patient, martyr de sa bonté. + C’est pour moi maintenant qu’il vient d’être insulté! + Eh bien! je n’aurai pas la même bonté douce, + Faible,--et je me révolte enfin, puisqu’on m’y pousse. + Je vous aime,--et pourtant, à dater de ce jour, + Ma justice saura mesurer mon amour! + +MADAME LEBONNARD, étonnée, émue. + + Jeanne! + +JEANNE, attendrie, fait un mouvement vers sa mère. + + Ma mère!... + +LEBONNARD, arrêtant le mouvement de sa fille. + + Non, Jeanne; ta cause est bonne. + + _A sa femme._ + + L’un sur l’autre appuyés, nous ne craignons personne... + C’est nouveau? C’est ainsi. + +MADAME LEBONNARD, à Jeanne. + + Tu veux donc, mon enfant, + Qu’un inconnu?... + +LEBONNARD, s’interposant de nouveau. + + Pardon. C’est moi qu’elle défend. + +MADAME LEBONNARD, hors d’elle-même. + + On se repentira d’engager cette lutte! + +JEANNE, faiblissant tout à coup, et suppliante. + + Oh! ma mère!... + + _Mme Lebonnard sort violemment._ + + +[Illustration: Mme ET M. SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. + + --«_Vous saviez cette histoire?_» + + Acte II, scène VII.] + + + SCÈNE VIII + + LEBONNARD, JEANNE. + +LEBONNARD + + Comment! tu faiblis?... Je me butte, + Moi. + + _Criant du côté par où est sortie sa femme._ + + Nous sommes majeurs!... et nous épouserons, + Sachez-le bien, qui nous voudrons... quand nous voudrons! + Un docteur est le bien venu dans mon ménage: + Les docteurs d’aujourd’hui savent soigner la rage... + Attrape! + + _Il revient._ + + Ah! vertubleu! Soit! nous aurons du bruit!... + Un bon commencement d’action, et tout suit: + On s’impose... Voyons, ne pleure pas, petite. + +JEANNE + + Dieu! quel chagrin! + +LEBONNARD, se mettant à broder fiévreusement. + + Oh! moi, la lutte, ça m’excite! + C’est ta mère, il est vrai... c’est ma femme, vois-tu! + Pour la première fois, je me suis bien battu; + Et je deviens méchant, avec entrain, ma fille!... + C’est mon Quatre-vingt-neuf, et j’ai pris ma Bastille!... + Demain, Quatre-vingt-treize!... Ah! tiens, je suis surpris: + Je comprends les excès!... Souris donc... + +JEANNE, sortant. + + Je souris... + +LEBONNARD, accompagnant sa fille. + + Ça ira, ça ira... Sois un homme, que diable! + + + SCÈNE IX + + LEBONNARD, seul. + +LEBONNARD + + Comme les femmes sont faibles, c’est incroyable! + + _Il chantonne entre ses dents._ + + Ah! ça ira, ça ira, ça ira! + ..... à la lanterne + ..... on les pendra! + + _Apercevant Robert, il a un mouvement de frayeur + qu’il réprime aussitôt._ + + Robert!... Bast! on verra si j’ai peur de Robert! + + + SCÈNE X + + LEBONNARD, ROBERT. + +LEBONNARD, agressif. + + Je ne souffrirai plus ce que j’ai trop souffert; + Et votre mère et vous... + + _Changeant de ton brusquement, comme un homme + qui se dérobe à toute explication._ + + Bref! laissez-moi tranquille! + Tout ce que vous pourrez me dire est inutile! + + _Il lui tourne le dos._ + +ROBERT, étonné. + + Qu’avez-vous donc? + +LEBONNARD, se retournant. + + J’ai cru que vous saviez?... + +ROBERT + + Quoi? rien... + Je cherchais Jeanne. + +LEBONNARD, à part, s’encourageant lui-même. + + Allons, tantôt il m’aimait bien: + Je ne trouverai pas d’occasion meilleure. + + _Haut._ + + Que diriez-vous, si vous appreniez tout à l’heure + Qu’un homme, aimé par moi, galant homme parfait, + Est le fils d’un amour coupable,--et qu’en effet + Ont deux fois condamné les lois et la morale? + +ROBERT, attentif. + + Oh! c’est grave!... Quel est le héros du scandale? + +LEBONNARD + + Le scandale n’est rien qu’un vain bruit. C’est un mot. + + _Il lui tend le journal._ + + Voici ce qu’après tout l’on vous dirait bientôt. + +ROBERT, après avoir lu en silence, avec une expression +de tristesse croissante et de dégoût. + + Je plains ma sœur! + + _Il rejette le journal sur la table._ + +LEBONNARD + + Pourquoi?--Cet homme aura ma fille... + +ROBERT, révolté; violemment. + + Vous mettrez ce bâtard douteux dans ma famille?... + C’est de la folie!... + +LEBONNARD, réprimant une colère près d’éclater. + + Ah!... + + _Avec une douceur subite._ + + Tais-toi, mon pauvre enfant! + Mon cœur a médité la cause qu’il défend. + Et je dis que ce père eût dû quitter sa femme, + Sans jeter, sur un brave enfant, ce doute infâme. + Je dis que cet enfant vit avec dignité, + Et que jamais malheur ne fut moins mérité. + +ROBERT, haussant les épaules. + + Je lui reprends ma sœur... et non pas mon estime! + +LEBONNARD + + Fort bien! mais l’innocent restera ta victime? + Tu ne lui reprends rien... que son bonheur!... pourquoi? + ... Cette estime cruelle est indigne de toi... + +ROBERT + + Cependant... + +LEBONNARD + + Va, crois-moi, condamne à voix moins haute,-- + Mon fils,--non seulement l’enfant né d’une faute, + Mais les coupables même... Ils ont souffert, vois-tu. + Le bonheur n’est jamais qu’un effort de vertu. + +ROBERT + + J’approuve la loi. Dure aux fils illégitimes, + Pour garder la famille elle les veut victimes. + C’est ce qu’il faut; et rien n’est plus juste. + +LEBONNARD, le regardant fixement. + + Ah!... tu crois? + +ROBERT + + J’aime les préjugés: ils défendent les lois... + +LEBONNARD + + Je m’incline devant les lois, mais je réclame, + Quand je les vois frapper l’innocent jusqu’à l’âme!... + Jamais aucune loi n’empêchera les cœurs + D’accorder aux vaincus la pitié des vainqueurs. + +ROBERT + + Mais... + +LEBONNARD, l’interrompant avec une énergie +irréductible et froide. + + Je n’accepte pas l’arrêt que tu prononces. + ... Tâche de me donner de plus justes réponses, + Plus tard... et suis alors les conseils de ta sœur: + Apporte à me parler un peu plus de douceur; + Tu te plains de me voir quelquefois en colère? + Ah! si tu t’efforçais toujours de me complaire, + Si je sentais sur moi ton respect filial, + Si tout ce que je dis ne te semblait pas mal, + Si tu ne me jetais jamais le mot qui blesse, + Si tu semblais parfois excuser ma faiblesse, + Ma gaucherie,--et mon ignorance, après tout,-- + Je t’aimerais bien plus... + + _Avec une infinie tendresse et comme près de pleurer._ + + ... Car je t’aime beaucoup! + +ROBERT, ému, se rapprochant de lui. + + Mon père... + +LEBONNARD, l’attirant sur ses genoux et posant la main +sur ses cheveux. + + Ah!... Tiens, dis-moi ce que tu me reproches? + D’être avare? Je mets mon argent dans tes poches! + Brutal? Oui, quand c’est pour répondre à tes défis! + + _A ce mot, Robert se lève, impatienté._ + + Trop faible?... + +ROBERT + + Oui, pour Jeanne!... + +LEBONNARD, se levant, blessé, le main sur son cœur. + + Ah! c’est assez!... + + _Avec intention._ + + ... mon fils! + + _Lebonnard sort. Robert demeure et paraît réfléchir + profondément._ + + +[Illustration: + + M. JOUBÉ (ROBERT). RÉPÉTITIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN. + + --«_Mon cœur a médité la cause qu’il défend!_» + + Acte II, scène X.] + + + SCÈNE XI + + ROBERT, ANDRÉ. + +ANDRÉ, entrant et tendant la main à Robert, +qui fait semblant de ne pas s’en apercevoir. + + Ah! vous voilà!... Je viens pour dire un mot qui presse, + Et qui, mon cher monsieur Robert, vous intéresse... + Mais... ne voyez-vous pas que je vous tends la main?... + +ROBERT + + Je serais allé, moi, vous porter, dès demain, + Un mot que j’aime mieux prononcer tout de suite, + Qui rendra sûrement, si la chose est bien dite, + Vos entretiens avec mon père superflus, + Car je crois qu’après nous on n’y reviendra plus! + +ANDRÉ + + C’est donc moi qui vous prie, alors, ou qui vous somme, + Au besoin,--de parler. + +ROBERT + + Volontiers... d’homme à homme. + Vous rêvez d’épouser, avec consentement + De mon père, ma sœur?... Seulement... + +ANDRÉ, hautain et froid. + + Seulement? + +ROBERT + + Ma mère, dont l’avis m’importe davantage, + N’approuve pas du tout, monsieur, ce mariage. + Nous ne le voulons pas, vous ne le voudrez pas. + +ANDRÉ, calme. + + Quand on parle si haut,--je vous le dis tout bas,-- + On agit à coup sûr contre ce qu’on annonce, + Et la prière a tort... qui dicte la réponse. + +ROBERT + + Nous empêcherons tout; j’empêcherai tout,--moi. + +ANDRÉ + + A quel titre, et comment? + +ROBERT + + A quel titre et pourquoi? + Je ne l’aurais pas dit, mais, puisqu’on m’interroge, + Soit... Au titre de chef de maison, que s’arroge + (Lorsque le père est faible et sans commandement) + Un fils qui connaît bien tout son devoir... Comment + Ou pourquoi? Sachez donc, monsieur, que, par mon père, + J’ai tout appris... Cela vous suffira, j’espère. + Épargnez à tous deux plus d’explications. + Sans doute il vous plaira que nous nous en passions. + +ANDRÉ, avec une fierté triste. + + Vous êtes, mon enfant, un peu bien jeune, en somme, + Pour condamner aussi hardiment un cœur d’homme, + Et pour juger ceci: «L’amour dans la douleur...» + Deux mots profonds, monsieur, qui vous rendront meilleur. + En attendant, je veux me rappeler votre âge. + A voir l’étourderie, on ne sent plus l’outrage. + +ROBERT + + Nous n’avons pas souscrit à votre engagement: + Vous rendrez sa parole à mon père... + +ANDRÉ, impatienté. + + Ah! vraiment? + Mais la demande est folle en ce qu’elle me blesse, + Et que je n’y peux plus obéir... sans bassesse! + + _Il s’éloigne._ + +ROBERT + + Ne dites pas le mot «bassesse!» + +ANDRÉ, se retournant avec violence. + + Parce que? + +ROBERT + + Parce que vous avez capté, sans notre aveu, + Sachant bien ce qu’un jour en dirait la famille, + L’esprit d’un vieillard faible et d’une jeune fille, + Vous, docteur,--introduit chez nous par le devoir... + Vous... + +ANDRÉ, tranquille, avec autorité. + + Silence, monsieur!--Je vous fais, moi, savoir + Que de vous tout m’afflige et que rien ne me fâche, + Et qu’ainsi m’insulter plus longtemps serait lâche, + Puisque--entendez-vous bien?--je ne me battrai pas + Avec vous... Je n’entends me battre, en aucun cas, + Avec le frère aimé de la femme que j’aime, + Qui m’aime, et que j’épouse!... Il me convient quand même + D’ajouter que j’allais, pour vous, spontanément, + Remettre en question un cher engagement... + Mais maintenant, c’est moi, seul, que cela regarde. + La parole que j’ai,--maintenant, je la garde... + +ROBERT, avec un mouvement de menace. + + Ah!... + +ANDRÉ, avec un léger haussement d’épaules. + + Enfant!... qui voudrait changer ma volonté! + Je ne me battrai pas, c’est dit et répété. + Donc, geste qui provoque ou parole qui blesse, + Toute attaque est dès lors--songez-y--sans noblesse + Et sans utilité, comme elle est sans péril. + Aussi, tout bien jugé, le projet tiendra-t-il, + A moins que des raisons--que vous n’aurez point faites + Changent trois volontés, aussi fermes qu’honnêtes. + Pesez tout. Faites tout. Mais rien n’y pourra rien. + ... Au revoir, mon ami! + + _Il sort en lui faisant un petit salut de la main._ + +ROBERT, menaçant. + + Pardieu! nous verrons bien! + + _Le rideau tombe rapidement._ + + +[Illustration: + +M. JOUBÉ (ROBERT). REPRÉSENTATIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN. + + --«_Ah! c’est assez!... mon fils!..._» + + Acte II, scène X.] + + + + + ACTE III + + Même décor. + + + SCÈNE PREMIÈRE + + LEBONNARD, MARTHE. + +LEBONNARD, son chapeau sur la tête, sa canne à la main, veut +sortir. Marthe, debout devant la porte, l’empêche de passer. + + Où voulez-vous courir? dans un état semblable! + Vous ne sortirez pas, monsieur. + +LEBONNARD, frappant du pied. + + Va-t-en au diable! + +MARTHE. + + Quelque chose qui me fait peur est dans vos yeux. + +LEBONNARD, subitement apaisé. + + Tu me crois fou?... Je suis seulement malheureux. + + _Il s’assied tristement et réfléchit._ + + Ce silence, depuis dix jours, est un présage + Qui me trouble. Un tel calme annonce un grand orage. + Le docteur ne vient plus chez moi... + + _Il se lève brusquement._ + + Je vais chez lui! + Je veux à toute force en finir aujourd’hui. + +MARTHE + + Ne sortez pas, mon cher Monsieur, je vous en prie. + +LEBONNARD + + Ah! tiens, tu les sers tous contre moi, je parie! + +MARTHE, joignant les mains. + + Oh! Monsieur, pouvez-vous penser cela de moi + ... Depuis que je vous sais si bon... si bon... + +LEBONNARD + + Pourquoi, + Alors, m’arrêtes-tu quand il faut que je sorte? + Explique-toi, voyons! + +MARTHE + + Madame est la plus forte, + Monsieur... Vous saurez tout trop tôt!... On a parlé + Devant moi. + +LEBONNARD + + Ah?--Dis tout. + +MARTHE + + Vous êtes trop troublé... + Et cependant, Monsieur, il faut que je vous dise. + Sans moi, Mademoiselle y serait,--à l’église! + (Mon bon Monsieur, ne faites pas ces yeux mauvais) + Mais moi, Monsieur, sachant tout ce que je savais, + J’ai pu la décider, avec un peu d’adresse, + A m’accompagner seule à la première messe. + +LEBONNARD, frappant le plancher de sa canne. + + Qu’est-ce que tout cela veut dire, sacrebleu! + +MARTHE, baissant la voix. + + Qu’à présent on a mis contre vous le bon Dieu! + +LEBONNARD + + Quoi? + +MARTHE + + Ce prêcheur qui fait courir la ville entière, + Doit parler ce matin... de certaine manière... + Lorsqu’on est en colère on ne fait rien de bon! + Du calme. + + _Elle lui fait signe qu’on vient._ + +LEBONNARD, subitement apaisé. + + J’en aurai;--merci, Marthe. Et pardon. + + _Marthe sort vivement._ + + + SCÈNE II + + LEBONNARD, LE MARQUIS, Mme LEBONNARD, + ROBERT, BLANCHE. + +LE MARQUIS + + Hélas! mon cher monsieur, nous venons tous, en hâte, + Vous parler du docteur. Son avenir se gâte. + Il a pour père un joli gueux, ce médecin!... + Oui, je vous fais souffrir? Eh bien, c’est à dessein... + Nous sortons à l’instant du prône, où le bon Père... + +LEBONNARD + + Vous aura su prêcher la charité, j’espère? + +LE MARQUIS + + Sans doute,--mais... + +MADAME LEBONNARD, venant au secours du marquis. + + Enfin, le scandale est complet. + Décisif! + +LEBONNARD + + Contez-moi donc cela, s’il vous plaît? + +MADAME LEBONNARD + + Quand je pense que vous vouliez d’un pareil gendre! + Et pourtant cet éclat ne doit pas vous surprendre; + Vous deviez bien sentir, vous, qu’il était fatal? + +LEBONNARD + + Bah? + +MADAME LEBONNARD + + Le mal est toujours une source de mal! + + _Elle commence à raconter_: + + Donc, ce matin, le Père, à propos du divorce... + + _D’un air brusquement découragé._ + + Mais, parle, toi, Robert; moi, je n’ai pas la force. + +ROBERT, intervenant. + + Le père du docteur, illustre... et député, + Vite usa du divorce, après l’avoir voté. + Devant les magistrats, il accusa sa femme + En des termes qui l’ont fait, lui, paraître infâme. + La honte sur l’enfant jaillit de leurs débats; + Comment? c’est un récit que je ne ferai pas, + Car les détails en sont un peu trop réalistes, + Et puis, quoique fort gais,--ils vous sembleraient tristes. + Or, le sermon qu’on nous a prêché ce matin + Cachait, sous la pudeur de maint verset latin, + Plus d’une allusion à toute cette histoire, + En sorte que, couvert d’une fâcheuse gloire, + + _S’adressant plus particulièrement à Lebonnard_: + + Votre héros devra,--si vous le voulez bien-- + Subir, + + _Avec emphase, comme s’il prêchait._ + + membre pourri... + +LEBONNARD, indigné. + + ... ton langage chrétien? + +ROBERT, riant. + + C’est un homme fini. + +LEBONNARD + + Ah? + +MADAME LEBONNARD + + La Supérieure + De Saint-Paul a promis de chasser tout à l’heure + Ce singulier monsieur,--médecin attitré + De son couvent, qui fut, de tout temps, honoré. + + _Au marquis._ + + J’y fus élevée... + +LEBONNARD, gouailleur. + + Ah! vraiment? + +ROBERT + + Quelle aventure! + + _A sa mère._ + + Mais sois juste: il l’aura voulu, puisqu’on assure + Qu’elle a fait demander, hier soir, au docteur, + Son départ... spontané! + +MADAME LEBONNARD + + Je reconnais ton cœur, + Mon fils, mais, en tout cas, l’effet serait le même: + C’est un homme perdu. + +ROBERT, appuyant. + + Perdu. + +LEBONNARD + + Ma fille l’aime. + Celui que vous nommez le héros d’un roman, + N’en est que la victime honorable. + +MADAME LEBONNARD, se levant. + + Comment! + Victime si l’on veut, mais il encourt un blâme + Dont souffrirait ma fille en devenant sa femme, + Cela ne sera pas. + +LEBONNARD + + Un blâme, dites-vous? + Quelle justice est donc la vôtre? + +MADAME LEBONNARD + + Cher époux, + La justice du monde. Elle en vaut bien une autre. + Vous n’y changerez rien; gardez pour vous la vôtre. + La justice du monde estime glorieux + Ou bas--les fils, selon la valeur des aïeux. + +LE MARQUIS, conciliant, à Lebonnard. + + Et, certe, il y a bien quelque chose, que diable! + La science aujourd’hui--cela n’est pas niable-- + Est d’accord elle-même avec nos... préjugés! + L’hérédité n’est pas un mot. + +LEBONNARD, brusque. + + Vous dérogez, + Vous, pourtant, en donnant votre fille?... + +BLANCHE + + Mon père, + Vous n’allez ni céder, ni discuter, j’espère. + J’ai les conseils du prêtre, et j’ai pris mon parti! + Dût mon bonheur, Robert, en être anéanti, + Moi qui veux fièrement devenir votre femme, + Je mets à mon refus la même force d’âme, + Si l’on veut m’imposer ce beau-frère. Ah! mais non! + Un nom roturier, soit, mais point de tare au nom! + Enfin,--le mot «divorce» offense ma pensée! + Et je ne cède plus, quand je suis offensée. + Jamais. + +ROBERT, à Lebonnard. + + Vous l’entendez, mon père? + +MADAME LEBONNARD, au marquis, en regardant Lebonnard, +qui semble se consulter, la tête dans ses mains. + + Soyez sûr + Qu’il cédera. C’est tout l’opposé d’un cœur dur. + +LEBONNARD, à lui-même en regardant Robert. + + S’il savait!... + +LE MARQUIS, à Lebonnard. + + Qu’avez-vous? + +LEBONNARD, bégayant d’indignation. + + Je voudrais... pouvoir dire... + C’est une hypocrisie affreuse!... et rien n’est pire! + La justice du monde, ah! oui!... la pension + Saint-Paul, où l’on a fait votre éducation, + Ma femme? Parlons-en!... Le scandale est infâme; + Le péché, non!... Voilà le principe, ma femme! + On chasse le docteur?... Vous aurez machiné + Tout ça!... je le vois bien! et j’en suis indigné!... + Prenez garde!... + Et pourtant... l’honneur de ma famille... + + _A Robert et à Blanche._ + + Votre bonheur à vous... + + _Il s’éloigne dans une grande agitation._ + + Ah! ma fille! ma fille! + + _Il sort à gauche._ + + + SCÈNE III + + LES MÊMES, moins LEBONNARD. + +MADAME LEBONNARD + + Il est vaincu, soyez-en sûrs,--je le connais. + +BLANCHE + + Jeanne, pas plus que moi, ne cédera jamais. + C’est son entêtement qu’il faut craindre pour elle. + +ROBERT + + Toute sévérité la trouverait rebelle; + Mais, pour plaider ma cause à fond, avec douceur, + Je vais faire appeler ici ma chère sœur... + + _Allant à la porte de droite._ + + Restez là, tous.--Il faut, si j’obtiens l’avantage, + Qu’aussitôt votre accord la soutienne et l’engage. + +MADAME LEBONNARD + +C’est cela... laissons-les. + + _Mme Lebonnard, Blanche et le Marquis sortent._ + + _Robert ouvre la porte de gauche, au fond, et appelle: + «Jeanne!»._ + + + SCÈNE IV + + ROBERT, JEANNE. + +ROBERT, appelant. + + Jeanne? + +JEANNE, entrant. + + Je viens de voir + Mon père. Tu l’as mis, mon frère, au désespoir! + +ROBERT + + Pouvions-nous lui cacher un bruit qui court la ville? + +JEANNE + + Tu devais lui cacher ta malice inutile, + Car rien ne changera mes résolutions. + +ROBERT + + Tu sais tout? + +JEANNE + + Et j’épouse André. + +ROBERT + + Comment! + +JEANNE + + Voyons, + Dois-je l’abandonner dans le malheur, mon frère? + +ROBERT + + Mais tu ne songes pas aux suites? + +JEANNE + + Au contraire; + J’y songe, et je les veux!--oui, toutes! + +ROBERT + + Tu veux donc + Faire mon désespoir, à moi, Jeanne? + +JEANNE + + Pardon; + Je ne te comprends plus. Dis toute ta pensée... + Est-ce que Blanche?... + +ROBERT + + Oui, je perds ma fiancée + A ton mariage! + +JEANNE, attendrie et prête à fléchir. + + Oh! mon pauvre frère! Quoi! + Blanche ferait cela!... Tu vas donc souffrir, toi? + Mais alors... + +ROBERT, vivement. + + Ah! j’avais compté sur la noblesse + De ton cœur!... + +JEANNE, se raidissant contre elle-même. + + Eh bien! non, non! ce serait faiblesse! + Je méprise ce vil, ce rusé compliment + De l’égoïste adroit qui cherche un dévoûment! + Je sens que je perds tout pour un point que je cède, + Et l’entêtement seul peut me venir en aide! + Ah! Blanche a dit cela? Blanche ferait cela! + En ce cas, sois heureux, mon frère, et pleure-la! + Pleure: elle t’aimait mal et n’est pas généreuse; + Sois heureux: tu le sais à temps... j’en suis heureuse! + +ROBERT + + Folle! + +JEANNE + + Assez!--Je n’accepte injure ni conseil; + Je sens ma volonté, ma colère, en éveil... + Respecte en moi, Robert, ta sœur, ta sœur aînée. + +ROBERT + + Non! tu ne seras pas à ce point obstinée! + Est-ce que tu pourrais, est-ce que tu voudras + M’arracher l’avenir que j’ai là, dans mes bras, + Et la désespérer, elle, en me brisant l’âme! + +JEANNE + + Mais c’est ton égoïsme, et lui seul, qui réclame, + Mon frère!--Et si je viens, moi, te dire à mon tour + «J’aime aussi, moi, mon frère, et j’ai droit à l’amour,» + Peut-être est-ce à ton tour de faire un sacrifice? + +ROBERT + + Soit. Mais Blanche du moins (rends-lui cette justice) + N’a pas les mêmes torts que moi; tu l’avoueras; + Elle m’aime, elle souffre. + +JEANNE + + Elle ne t’aime pas. + +ROBERT + + Ce qu’elle fait, c’est son devoir. Noblesse oblige. + +JEANNE + + Son devoir, ce serait de t’aimer mieux, te dis-je; + Elle ne t’aime pas ou du moins pas assez... + Quand le destin nous lie à d’heureux fiancés, + C’est pourqu’ils soient plus forts dans toutes les batailles, + Et le jour de défaite est un jour d’épousailles! + +ROBERT + + Quelle tête de fer elle a! + +JEANNE + + J’ai reconnu + Qu’il faut ça,--pour défendre un cœur trop ingénu. + Tu disais l’autre jour, tu m’as fait mieux comprendre + Qu’on est lâche aisément, à force d’être tendre! + Le dévoûment n’est bon que s’il produit le bien. + Oui, c’est beau d’être fort!... Je ne céderai rien. + +ROBERT + + Au nom de l’amitié solide qui nous lie, + O Jeanne! + +JEANNE + + Et ne crains pas, Robert, que je l’oublie! + +ROBERT + + D’une amitié que rien jusqu’ici ne troubla... + +JEANNE + + J’ai pris parfois un peu de peine pour cela. + +ROBERT + + Au nom de notre mère!... + +JEANNE + + Ah! le nom de ton père + Nous eût mieux rapprochés!... + +ROBERT + + Elle me désespère! + + _Il s’éloigne. Jeanne s’assied et réfléchit tristement. + Il revient tout à coup vers elle._ + +ROBERT + + Jeanne, veux-tu causer avec Blanche, un moment? + +JEANNE + + A quoi bon, si tu m’as bien dit son sentiment! + +ROBERT + + Elle t’aime. + +JEANNE, amèrement. + + Crois-tu? + +ROBERT + + Veux-tu que je l’appelle? + +JEANNE + + Non! + +ROBERT + + Si.--Tu prendras mieux ce qui te viendra d’elle. + + _Jeanne demeure plongée dans ses réflexions. Il sort, + ramène Blanche et disparaît._ + + + SCÈNE V + + JEANNE, BLANCHE. + +JEANNE + + Venez-vous en amie? + +BLANCHE + + Assurément; pourquoi + Viendrais-je en ennemie? + +JEANNE + + Êtes-vous contre moi + Ou non? + +BLANCHE + + Je suis pour toi,--contre ton mariage. + +JEANNE + + Contre et pour moi! j’entends assez mal ce langage. + Vous vous opposez à mon mariage? + +BLANCHE, très ferme. + + Oui. + Ou plutôt,--n’ayant pas ce droit,--dès aujourd’hui... + +JEANNE, presque méprisante. + + Je sais. Vous renoncez... au bonheur de mon frère!... + +BLANCHE + + La douceur t’allait mieux! + +JEANNE + + Ma force est le contraire + De la vôtre, qui sait repousser sans retour: + Mon énergie à moi, c’est encor de l’amour! + +BLANCHE + + Voyons, tu le connais à peine ce jeune homme? + Où, quand l’as-tu jugé? Tu crois l’aimer! En somme, + Tu ne peux pas encor l’aimer si fortement! + C’est ta pitié qui va vers lui!... Du dévoûment? + Prends garde! On ne peut pas être longtemps sublime. + +JEANNE + + Sais-tu bien depuis quand je l’aime et je l’estime? + +BLANCHE, dédaigneuse. + + Du jour de la première «ordonnance?» + +JEANNE + + Mais oui! + Et que peut ce détail si plaisant,--contre lui? + Ce facile dédain m’étonne, sur vos lèvres... + Je souffrais mille morts, le sang brûlé de fièvres; + Il m’aidait à souffrir, il combattait mon mal. + Les misères du corps, eh! oui, c’est trivial! + Mais seul il sait aimer celui qui les supporte + Dans une femme, et l’aime encor malade ou morte! + +BLANCHE + + C’est très bien, mais... + +JEANNE + + C’était l’angine, un mal hideux... + On éloigna ma mère et Robert, tous les deux. + Marthe ne voulut pas me quitter, bonne vieille, + Et le brave docteur, l’inconnu de la veille, + Avec mon père, et seul... courbé sur mon chevet, + Respirait l’agonie affreuse!... et me sauvait!... + Ah! j’estime à son prix ce calme et froid courage, + Qui se bat sans éclat, sans faste, sans tapage, + Se dévoue à toute heure, et qui meurt au besoin + En signant «l’ordonnance» au droguiste du coin! + Je ne vous croyais pas capable d’en sourire. + +BLANCHE + + Nous nous éloignons fort de ce qu’il faudrait dire. + Tu connais ce procès scandaleux?... + +JEANNE + + Dont il est + La victime,--oui. + +BLANCHE + + Bien;--et crois-tu, s’il te plaît, + Que tes amis voudront recevoir?... + +JEANNE + + Je renonce + Aisément à si bons amis! + +BLANCHE + + Belle réponse + Mais, Jeanne, tu seras réduite à voir... qui donc? + +JEANNE + + Des vaincus comme nous, des cœurs à l’abandon. + +BLANCHE + + Tous les gens comme il faut, la belle clientèle, + Vous fuiront. + +JEANNE + + Nous aurons celle qui n’est pas belle, + Vos méprisés,--les gens comme il n’en faudrait pas! + +BLANCHE + + Oui, tu réponds à tout! mais tu nous céderas, + O Jeanne,--car ton frère et moi, Jeanne, oui, moi-même, + Tu nous aimes, enfin? Et tu sais si je l’aime! + +JEANNE + + Épouse-le donc. + +BLANCHE + + Si tu persistes,--jamais! + +JEANNE + + Tu ne l’aimes donc pas, Blanche! Si tu l’aimais, + Rien ne t’empêcherait d’être à lui, rien au monde! + De quoi l’accuses-tu? Que ton cœur me réponde! + Quelle faute est la sienne? Est-il autre aujourd’hui + Qu’hier, parce que moi j’épouse (et malgré lui!) + En bonne fiancée, en bonne et brave fille, + Un homme malheureux, mais droit, dont la famille + Commit des fautes?... Tiens, je suis surprise!... En quoi, + Robert, mon frère, a-t-il démérité de toi? + +BLANCHE + + Fille d’une famille ancienne, noble et haute, + Je n’y verrai jamais de tache par ma faute; + Je n’y veux pas de nom qui trouble mes aïeux + Et rappelle un passé de honte à tous les yeux! + +JEANNE + + Ce n’est que ton orgueil qui tranche du sublime. + +BLANCHE + + On doit fuir le scandale: il aggrave le crime. + +JEANNE + + Fuis le coupable seul! + +BLANCHE + + Seul,--mais jusqu’en son nom! + +JEANNE, avec une sorte de pitié dédaigneuse et irritée. + + Ah! toi, tu ne peux pas changer ta race, non!... + Vous ignorez encor la justice nouvelle! + Vous n’avez plus pour vous le Dieu qui se révèle + Et vous ne croyez plus, mais vous ne pensez pas! + Vous répétez, devant la croix qui tend les bras, + Ce que vous ont appris vos livres de prière, + Mais vous êtes sans foi ni raison, sans lumière! + Quant à la charité, la charité pour vous + C’est de donner parfois aux pauvres quelques sous, + Mais la sainte pitié qui va de l’âme à l’âme, + Qui saurait au besoin vivre auprès d’un infâme, + Qui partage les maux d’autrui plus qu’à moitié, + Qu’en faites-vous?... Ma sœur, au nom de la pitié... + +BLANCHE, s’éloignant. + + Adieu... + +JEANNE, courant à elle. + + Non! sur ce mot, nous devons nous entendre! + +BLANCHE + + Il est déjà trop tard pour redevenir tendre, + Et vous m’avez blessée, en le prenant si haut. + +JEANNE, d’un accent de tendre prière. + + Laisse-moi faire en paix mon devoir: il le faut, + Blanche!--Je t’ai blessée?... eh bien! je t’en supplie, + Pardonne-moi. C’était dans la colère. Oublie; + Et moi j’oublierai tout aussi, je te promets. + +BLANCHE + + Je le regrette bien pour vous, mais non, jamais + Blanche d’Estrey n’aura cet homme pour beau-frère. + Dans un instant, je vais quitter, avec mon père, + Et pour n’y plus rentrer, cette maison. Adieu. + +JEANNE + + Le voilà bien, l’orgueil de la race! Oh, mon Dieu + Oui!--et j’avais raison d’en parler tout à l’heure! + Le voilà tout entier. Je supplie et je pleure, + Je parle avec mon cœur?... l’orgueil seul me répond. + Tenez, Blanche, en voyant l’égoïsme profond + Opposer à l’amour des titres de noblesse, + Quelque chose de vous, au fond de moi, me blesse... + Je me sens peuple!... Et j’ai, moi, le remords chrétien + De haïr votre sang, dans la fierté du mien! + +BLANCHE + + Ces violences-là ne peuvent pas m’atteindre: + Nous savons dédaigner. + +JEANNE + + Et nous, nous savons plaindre. + + _Les deux jeunes filles font un mouvement pour se + séparer de nouveau. Blanche, près de sortir, se + retourne vivement._ + +BLANCHE + + Ah! Jeanne, plains-moi donc! plains-moi de tout ton cœur, + Car j’aime! et je me fais souffrir avec rigueur. + Plains-moi de tout ton cœur, car j’ai l’âme brisée! + Je sors de ce cruel débat, tout épuisée; + Oui, l’éducation, mes préjugés, ma foi, + Les fiertés qu’on m’apprit se révoltent en moi, + Jeanne,--et je ne peux pas les réduire. Impossible! + J’ai fait un long effort pour paraître insensible. + A quoi bon m’attendrir? Je suis faible tout bas: + C’est déjà trop!--Plains-moi, Jeanne... Je ne peux pas! + + _Blanche va pour sortir, mais le marquis entre + suivi de Mme Lebonnard._ + +BLANCHE, seule, sanglotant. + + Oh! mon Dieu!... + + _Elle tombe dans les bras de son père._ + + + SCÈNE VI + + LE MARQUIS, Mme LEBONNARD, BLANCHE, JEANNE. + +MADAME LEBONNARD, allant à Jeanne. + + Est-ce que?... je ne veux pas le croire!... + Tu persistes malgré cette vilaine histoire? + +JEANNE + + Oui. + + _Elle sort._ + + + SCÈNE VII + + LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, ROBERT. + +LE MARQUIS, sèchement à Mme Lebonnard. + + Elle persiste? + + _Robert entre._ + +MADAME LEBONNARD + + Oui. + +LE MARQUIS, à sa fille. + + Partons, c’en est assez! + + _Blanche tombe assise; il reste auprès d’elle avec + Robert._ + + + SCÈNE VIII + + LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, + ROBERT, LEBONNARD. + + _On commence à entendre la voix de Lebonnard, avant + qu’il soit entré._ + +LEBONNARD, entrant. + + Qui donc a fait pleurer ma fille? + +MADAME LEBONNARD + + N’accusez + Que votre entêtement, votre imprudence insigne! + + + SCÈNE IX + + LES MÊMES, ANDRÉ. + + _Il entre vivement et va droit à Lebonnard. Blanche se + lève à son entrée._ + +ANDRÉ, s’adressant à Lebonnard. + + Pardonnez-moi, monsieur, de forcer la consigne. + +LEBONNARD, regardant fixement sa femme; à André. + + On vous a refusé ma porte?... Oh! c’est trop fort! + +ANDRÉ + + J’ai passé malgré tout, et vos gens n’ont pas tort. + + _Apercevant le mouvement que fait le marquis vers + la sortie, avec Blanche._ + + Non, monsieur le marquis; le sujet qui m’amène + Souffre votre présence à tous; nul ne me gêne; + Au contraire. Il est bon que vous soyez tous là. + + _A Lebonnard._ + + J’avais votre parole; eh bien! reprenez-la, + Monsieur. Le fiancé vous dégage lui-même. + Je renonce à la main de votre enfant que j’aime; + Cela pour des motifs... + + _A Robert, avec intention._ + + ... que nul de vous n’a faits, + Et dont il me convient de souffrir les effets. + + _S’adressant de nouveau à Lebonnard._ + + Notre accord aurait pu devenir légitime + Par un consentement de famille unanime, + Et certes, j’eusse alors accepté, bras ouverts, + Le bonheur et l’honneur que vous m’avez offerts... + Il en est autrement.--Je n’ai pas à vous dire + Le chagrin qu’on éprouve à fuir ce qu’on désire, + Ni si j’en dois garder un regret éternel... + J’apporte seulement un adieu,--mais formel. + + _Il salue profondément et fait un pas vers la porte. + Lebonnard est consterné. Le marquis s’avance vers André._ + +LE MARQUIS + + Et c’est agir, monsieur, en parfait galant homme. + Au fond, nous n’avons tous qu’un avis, mais, en somme, + On doit subir le monde, où rien n’est pour le mieux. + Donc, moi qui suis un peu philosophe, assez vieux, + Et connaisseur en cœurs d’homme, je vous exprime + Mon approbation et toute mon estime. + +ANDRÉ, très simplement. + + Lorsque ma conscience a, monsieur le marquis, + Décidé que son bon suffrage m’est acquis, + Je n’ai plus besoin d’être approuvé par personne... + + _Avec une condescendance polie._ + + Je ne refuse rien pourtant, de ce que donne, + En fait de sentiments,--un cœur sincère et haut. + +BLANCHE, qui examine André avec attention. + + Elle l’épousera! + +LEBONNARD, très ému, arrêtant André devant la porte. + + Monsieur, un dernier mot: + Ma porte, pour vous seul, est ouverte à toute heure... + Nous avons pour cela la raison la meilleure, + C’est qu’entre nous rien n’est changé... Je suis ici + Le seul maître, le seul!... Ne sortez pas ainsi... + Ou du moins sachez bien, du chef de la famille, + Que vous êtes,--pour lui,--le mari de sa fille! + +ANDRÉ, résolument. + + Merci, monsieur.--Adieu. + +LEBONNARD + + Non; au revoir. + +ANDRÉ + + Adieu. + + _Il sort._ + + +[Illustration: M. ET Mme SILVAIN. + + --«Robert, malheureuse!» + + Acte III, scène XI.] + + + SCÈNE X + + LES MÊMES, moins ANDRÉ. + +BLANCHE + + Adieu, madame. Adieu Robert. + + _A Lebonnard._ + + Adieu, monsieur. + + _A Robert._ + + Je pars désespérée et forte.--Allons, mon père. + + _Elle sort._ + +ROBERT, arrêtant le marquis qui suit sa fille. + + Ah! monsieur, dites-moi, que faut-il que j’espère? + +LE MARQUIS + + Tout ce que je dirais lui serait fort égal + En ce moment. + +ROBERT + + Pourtant... + +LE MARQUIS + + Vous la connaissez mal: + Et pour l’instant Dieu seul y pourrait quelque chose! + + _Il sort._ + +ROBERT, se retournant rageusement vers son père. + + Et voilà votre ouvrage! + + _Il sort violemment par la même porte que le marquis._ + + + SCÈNE XI + + LEBONNARD, Mme LEBONNARD. + +LEBONNARD, narquois. + + Eh! oui, l’on se propose + Et je dispose! + + _Il va au fond et abaisse le store sur la glace sans + tain; puis il s’assied près de la table à gauche + et se met à travailler d’un air paisible à la broderie + de sa fille._ + +MADAME LEBONNARD + + Ainsi, votre espoir et le mien, + Vous perdez tout gaîment? + +LEBONNARD, tranquille, brodant. + + Oh! moi, je ne perds rien! + +MADAME LEBONNARD + + Comment? + +LEBONNARD, très tranquille. + + Ma fille aura bientôt l’époux qu’elle aime, + Et vous l’accepterez facilement vous-même. + +MADAME LEBONNARD, irritée. + + Jamais!--Quoi! j’aurais donc soigné jalousement + Ma réputation, pour perdre en un moment + Le fruit de tant de soins?... J’aurais, toute ma vie, + Marché vers une idée uniquement suivie, + Celle de m’allier à quelque noble nom, + Pour finir par tarer le nôtre? jamais! non, + Non, non!--mille fois non! + +LEBONNARD, toujours tranquille et narquois. + + Si fait! + +MADAME LEBONNARD + + Jamais, vous dis-je, + Lebonnard! + +LEBONNARD, relevant la tête; très placide et très net. + + Mais je suis, moi, le maître--et j’exige. + +MADAME LEBONNARD, exaspérée. + + Jamais! Jamais! Jamais! Et j’irai jusqu’au bout! + Ah! votre volonté s’éveille tout à coup? + Ah! vous voulez parler en maître, mon bonhomme? + Mais je perdrai plutôt le nom dont on me nomme, + Le vôtre! que céder aux brusques volontés + D’un vieux niais! Et si, ma foi, vous résistez, + Obéissant sans doute aux leçons mal apprises + De ma fille, je vous réserve des surprises! + Et j’abandonnerai, s’il le faut, la maison, + M’entends-tu bien, plutôt que te donner raison! + +LEBONNARD + + On peut se séparer même, c’est trop facile! + Et je suis calme, à cette idée,--oh, bien tranquille, + Voyez!--moi si longtemps effrayé par vos cris! + C’est qu’alors j’évitais un scandale à tout prix, + Et c’est ma «volonté» qui vous laissa si forte! + + _Il pose sa broderie._ + + Ma fille est mariée aujourd’hui... Que m’importe + Le reste? Elle a su prendre un homme de devoir. + Avant cela, j’ai su me taire, et ne rien voir, + Et trembler devant vous, vous redoutant pour elle! + Ma prudence fuyait toute vaine querelle, + Et,--quinze ans,--je vous ai pardonné votre amant! + +MADAME LEBONNARD, se redressant, immobile, stupéfaite, terrifiée. + + Vous dites? + +LEBONNARD, très doucement. + + Que je fus bon père, simplement; + Et jamais un mari complaisant, non, ma femme! + +MADAME LEBONNARD + + Répétez-donc cela, pour voir! oh! c’est infâme!... + En vérité, j’ai mal entendu! + +LEBONNARD, marchant sur elle. + + Mais quel front, + Quelle force d’audace étrange avez-vous donc? + Toujours l’hypocrisie, et pas un peu de honte! + ... Quand votre noble amant est mort, «Monsieur le Comte!» + Je compris qu’il était votre amant!... Quand vos pleurs + Coulaient ici pour lui, j’allais pleurer ailleurs!... + Et la première fois qu’il écrivit,--sans lire + Sa lettre,--j’avais su ce qu’elle venait dire! + +MADAME LEBONNARD, s’efforçant de faire bonne contenance +et détournant de lui ses regards. + + Vous radotez! + +LEBONNARD + + ... Et c’est au nom de la vertu, + Et parce que l’époux,--étant père,--s’est tu, + Que vous osez compter encor sur mon silence, + Quand le bonheur de mon enfant est en balance? + Si l’époux se taisait, ce fut pour cette enfant!... + Vous allez voir comment le père la défend! + +MADAME LEBONNARD, éperdue et faisant tête au péril. + + Vous êtes fou!... D’ailleurs, compare-t-on la femme + Qui n’eut qu’un seul amour,--coupable, soit!--dans l’âme, + A celle qui s’est fait dire publiquement + Par son mari: «Mon fils est fils de votre amant!» + +LEBONNARD, tout contre son oreille, d’une voix sourde. + + Et si je n’ai pas dit cela, moi, comme l’autre, + Publiquement,--ce crime est pourtant bien le vôtre! + +MADAME LEBONNARD, effarée et n’osant le regarder. + + Vous croyez donc? + +LEBONNARD + + Non pas! Je sais. + +MADAME LEBONNARD + + Et quoi? + +LEBONNARD, penché contre son oreille. + + Robert, + Malheureuse! + +MADAME LEBONNARD + + C’est faux! + +LEBONNARD + + Voyez si j’ai souffert! + +MADAME LEBONNARD + + Où prenez-vous... ce que vous dites? + +LEBONNARD, d’une voix sourde mais qui monte +peu à peu et qui finit dans la violence. + + J’ai la preuve, + Voilà quinze ans!... Ainsi, ma douleur n’est pas neuve! + Une lettre perdue a trahi le secret! + Vous pouviez avec soin fermer votre coffret: + J’ai là, depuis quinze ans, ce secret qui me brûle! + Et vous traitiez, aveugle! en mari ridicule, + Un père dévoué dont on ne rira plus... + Car c’est fini! J’arrive à ce que je voulus! + Votre fils peut railler, pour imiter sa mère! + Vous ne toucherez plus aux droits du père... arrière! + Je vous reprends ma fille!... On m’y force? tant mieux! + Gardez le fils de l’autre! + +MADAME LEBONNARD + + Ah! non! c’est odieux! + +LEBONNARD, lui saisissant et lui tordant les mains. + + Odieux? vraiment! qui? quoi donc? A qui la faute? + Et pourquoi venez-vous, coupable et tête haute, + Invoquer à grands cris,--vous!--cette loi de sang, + La loi de déshonneur qui frappe l’innocent! + + _Il la repousse brutalement de lui. Elle tombe sur + un fauteuil au moment où Robert entre._ + +MADAME LEBONNARD + + Il me battra! J’ai peur! + + +[Illustration: M. ET Mme SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. + + --«_Mais je suis, moi, le maître, et j’exige._» + + Acte III, scène XI.] + + + SCÈNE XII + + LEBONNARD, Mme LEBONNARD, ROBERT. + +ROBERT, entrant avec violence. + + Ma mère!... que dit-elle? + J’ai des droits aussi, moi!... D’où vient cette querelle? + +LEBONNARD, s’éloignant. + + Demandez-le lui! + + _Il s’assied, tremblant d’émotion._ + +ROBERT, tenant sa mère dans ses bras. + + Quoi! vous la menaciez, vous! + Vous!... Elle a peur de vous! Voilà bien ces cœurs doux, + Qui savent au besoin torturer une femme! + Mais je la défendrai contre vous,--que je blâme! + Car, bien sûr, vous parliez encor de cet André! + Mais je sais mon devoir, et mon droit est sacré! + + _Lebonnard, assis, écoute Robert en frémissant, et peu + à peu prend l’attitude d’un homme prêt à s’élancer + sur l’adversaire._ + +MADAME LEBONNARD, effarée et suppliante. + + Tais-toi, Robert, tais-toi! + +ROBERT, à Lebonnard. + + Je ne dois pas me taire!... + Ah! tenez, j’ai toujours craint votre caractère: + Votre bonté n’est que faiblesse, c’est certain! + Et quand vous vous mêlez d’agir, un beau matin, + De vouloir,--c’est encor faiblesse! + +MADAME LEBONNARD + + Oh! je t’en prie! + Oh! par grâce, tais-toi! + +ROBERT + + Si Jeanne se marie + Au gré de son premier caprice, vous aurez, + Voyez-vous,--fait, d’un coup, quatre désespérés: + Jeanne, qui ne sera pas heureuse,--moi, Blanche, + Ma mère!... Et voulez-vous la vérité bien franche? + Tout cela, c’est faiblesse encor de votre part, + Faiblesse... + + _Entre ses dents._ + + ... et lâcheté! + +LEBONNARD, bondissant sur lui et le prenant à la gorge. + + Assez! tais-toi! bâtard! + +ROBERT + + Mon père!... + + _Il porte sa main à sa bouche comme pour arrêter + le mot qu’il vient de prononcer par habitude._ + + _Madame Lebonnard se renverse, évanouie, sur le + canapé.--Robert s’affaisse à demi sur la table, + au milieu du théâtre._ + +LEBONNARD, d’une voix sourde qui s’élève peu à peu. + + Je ne veux plus te voir! plus t’entendre! + Assez!... J’étais un cœur trop faible, oui, trop tendre! + Et j’eus tort,--te sachant bâtard,--de te nommer + Mon fils! je le vois bien, j’avais tort de t’aimer, + Toi! toi qui m’abreuvais, qui m’abreuves encore + D’amertume,--entends-tu? toi!... que mon nom honore, + Qui me dois de n’avoir pas l’air d’être un «bâtard!» + Un de ces pauvres fils de honte, de hasard + Et de scandale, à qui les pères de famille, + Et les nobles surtout! ne donnent pas leur fille! + +MADAME LEBONNARD + + Oh! Dieu! mon Dieu! + +LEBONNARD + + Ce fut faiblesse et lâcheté, + Je le vois, j’en conviens, de t’avoir adopté! + Faiblesse et lâcheté, de subir, sans rien dire, + Ta raillerie à tout propos, ton mauvais rire, + Quand je pouvais si bien t’écraser d’un regard, + Fils du comte d’Aubly, dit «Robert Lebonnard» + Par la grâce du vieil idiot, faible et lâche! + + _Il se frappe la poitrine._ + +ROBERT, d’une voix étouffée. + + Oh! que m’arrive-t-il! Je n’y vois plus! + +LEBONNARD + + Je tâche + De comprendre pourquoi tu me hais!... je vois bien: + Ton sang a deviné qu’il n’est pas fait du mien! + C’est cela! L’ouvrier, en moi, te déshonore! + Tu t’en moques!... Eh bien, j’aurais souffert encore, + Et toujours, tes gaîtés d’enfant un peu méchant, + Par pitié pour toi! mais de quel droit, fier, tranchant, + Viens-tu, toi! t’opposer au bonheur de ma fille? + Dis, de quel droit, gardien d’honneur de la famille, + Repousses-tu celui qu’elle aime, et, dis, pourquoi? + Parce qu’il est un fils de hasard?... comme toi! + Et de quel droit viens-tu faire à l’expérience, + Au dévouement, à mon âge, à ma patience, + Une leçon de fils insoumis?... c’est assez! + Je n’ai qu’un seul enfant: ma fille!--Obéissez + Tous deux, le frère ingrat, et l’épouse infidèle! + Ma fille est mienne, et, seul, je disposerai d’elle, + En père, qui,--sachant vouloir--veut ce qu’il doit! + Par quinze ans de douleur j’ai bien gagné ce droit. + + _Il va pour sortir et s’arrête en entendant + un sanglot de Robert.--Alors il se retourne + dans un accès de rage aveugle._ + + Tu ris maintenant, beau cavalier de parade! + Tu ris, hein? Ça te fait plaisir, mon camarade, + De te voir tout à coup noble, avec des aïeux? + + _Il pleure._ + + Sois content!... Tu n’es plus le fils du pauvre vieux + Lebonnard! + + _Repris de fureur_: + + ... Allons donc! ouvre-moi les fenêtres! + Crie aux passants: «Je suis noble! j’ai des ancêtres!» + Appelle à ton secours, sans pitié, d’un ton fier, + La sainteté des lois, ton sophisme d’hier! + Les lois, les préjugés, les vertus de famille, + Se tournent contre toi,--pour protéger ma fille!... + La famille! avec ses vertus!--regarde-la!... + La voilà, la famille honnête! la voilà! + + _Il sort, au comble de l’exaspération.--Robert essaye de se + soulever, chancelle comme pris de vertige, puis tombe à terre, + de tout son long.--Mme Lebonnard est toujours évanouie._ + + _Le rideau baisse rapidement._ + + +[Illustration: M. ET Mme SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. + + --«_... La voilà, la famille honnête!... la voilà!_» + + Acte III, scène XII.] + + + + + ACTE IV + + Même décor. + + + SCÈNE PREMIÈRE + + LEBONNARD, MARTHE, au seuil de la chambre de Robert. + +LEBONNARD, d’un ton d’humble prière. + + Va, laisse moi le voir!--Depuis une semaine, + Marthe, je vais, je viens, je suis une âme en peine... + Je sais bien qu’il a peur de moi?... + +MARTHE + + Oui. + +LEBONNARD, suppliant. + + Mais... s’il dort? + +MARTHE, le repoussant avec douceur. + + Le docteur dit qu’on a passé tout le plus fort: + Parlez-lui, puisqu’il va sortir dans l’instant même... + Mais Robert est encor d’une faiblesse extrême. + +LEBONNARD, se frappant la poitrine. + + Ah! comment le plus doux devient-il si méchant? + +MARTHE + + Répare-t-on le mal en se le reprochant? + Non monsieur, non, mais tout peut s’arranger encore. + +LEBONNARD + + Le secret, je ne peux plus faire qu’il l’ignore! + +MARTHE + + Mais Jeanne n’en sait rien et Blanche n’en sait rien... + Alors, je dis que tout peut s’arranger très bien. + +LEBONNARD + + Tu crois?... Je voudrais tant, si c’est encor possible, + N’avoir pas fait pour rien cette chose terrible! + +MARTHE + + Oui, monsieur... c’est possible!... Il a changé beaucoup; + Depuis son grand malheur il n’est plus fier du tout!... + Bon Dieu! je le revois toujours, mourant,--par terre, + Là... ses sanglots d’enfant ne pouvaient plus se taire. + Madame murmurait: «Oh! Marthe, un médecin!» + Mais lui me retenait, caché contre mon sein... + --«Oh! Marthe! quel malheur horrible que le nôtre! + «J’ai des hontes sur moi que je hais dans un autre!...» + Madame, alors, dans un sanglot désespéré: + --«Un docteur!» Et Robert: «Oui... le docteur André!» + Ensuite, il l’appela cent fois, dans son délire... + Vous comprenez, Monsieur, ce que ça voulait dire? + Il le donne à sa sœur!... Le malheur l’a fait bon... + Toujours un grand malheur amène un grand pardon. + +LEBONNARD, gémissant. + + Ah! + +MARTHE + + Jamais je n’ai vu patience pareille. + Tenez, la nuit, des fois, je l’entends qui s’éveille... + Sa mère est là, mais il m’appelle, moi; j’accours... + «Marthe!» Ah! comme on sent bien qu’il demande secours! + J’arrive, et je le vois, sous la veilleuse,--blême, + Accoudé,--l’œil trop vif, grand ouvert sur lui-même,-- + Et, quand je tends vers lui ma pauvre main qu’il prend: + --«... On a bien du chagrin, Marthe, lorsqu’on est grand; + Je veux me croire encor petit:--chante, nourrice.» + Ah! comme il me regarde! il faut que j’obéisse; + Et je chante mes airs d’autrefois,--et je vois + Que j’endors sa souffrance avec ma vieille voix. + +LEBONNARD + + Mais que faire? que faire! As-tu quelque pensée? + +MARTHE + + Mais oui: faites venir, monsieur, sa fiancée; + Elle acceptera tout quand il lui parlera. + Et pour lui,--la revoir, ce sera toujours ça. + +LEBONNARD + + Qu’elle vienne, à quoi bon, si son orgueil persiste? + +MARTHE + + Elle voudra tout ce qu’il veut,--puisqu’il est triste. + Tôt ou tard, dans l’amour, allez, l’orgueil se fond. + Et puis son père est là: c’est un brave homme au fond. + +LEBONNARD, il prend sa canne et son chapeau. + + Oui, oui... je vais le voir: + + _Il va prendre la main de Marthe._ + + C’est toi la bonne mère! + + + SCÈNE II + + MARTHE, JEANNE, LEBONNARD. + +JEANNE, entrant. + + Le docteur est parti? + +LEBONNARD + + Non... + +JEANNE + + Comment va mon frère? + +LEBONNARD + + Mieux. + +MARTHE + + Voici le docteur. + + + SCÈNE III + + LEBONNARD, MARTHE, JEANNE, LE DOCTEUR. + +JEANNE, au docteur vivement. + + Eh bien? + +LE DOCTEUR, gaiement. + + Hors de péril! + Il se lève. + +LEBONNARD, joyeux. + + Ah! très bien. + +JEANNE + + Quel bonheur! + +LEBONNARD + + Que dit-il? + +LE DOCTEUR + + Il veut sortir! + +LEBONNARD, réfléchissant. + + Ah! bon! + + _Il sort avec Marthe._ + + + SCÈNE IV + + ANDRÉ, JEANNE. + +ANDRÉ + + Quelle est la cause grave + Qui trouble ainsi l’esprit d’un homme jeune et brave? + Si vous le savez, vous, vous pouvez plus que moi. + +JEANNE, regardant dans le vague avec des yeux tristes et fixes. + + Oui, ç’a été terrible, et j’ignore pourquoi. + +ANDRÉ + + Dans tout ce qu’il me dit, dans la façon câline + Dont il retient ma main quand je pars, je devine. + Je ne sais quoi de bon qui m’inspire un espoir... + Et l’on dirait que votre mère aime à me voir. + +JEANNE secouant la tête tristement. + + Il faudrait refuser, malgré Robert lui-même, + Notre bonheur, puisqu’il y perd celle qu’il aime! + Ne risquons pas deux fois sa vie et sa raison! + +ANDRÉ, dans un mouvement d’impatience douloureuse. + + Ah!--j’avais fièrement quitté cette maison!... + Il faut que chaque jour mon devoir m’y rappelle! + +JEANNE, d’un ton de doux reproche. + + Monsieur André! + +ANDRÉ + + Tenez, vous devenez cruelle! + Il m’a voulu: je suis venu;... je reviendrai, + Mais pour l’instant, laissez--laissez, je pars... + +JEANNE, tendrement. + + André! + +ANDRÉ, avec amertume. + + Tout pour lui: fiancée et sœur et père, et mère! + A moi, rien!--Je suis las, et j’ai la lèvre amère. + +JEANNE + + A vous--rien? + +ANDRÉ + + Rien. + +JEANNE, très simplement. + + Ingrat! Pour quoi comptez-vous donc + Mon amour? + +ANDRÉ + + Ah! c’est vrai! + +JEANNE + + Je vous aime. + +ANDRÉ + + Ah! pardon! + +JEANNE, souriante. + + Il faut que ce soit moi qui dise: «Je vous aime»? + Ne pouviez-vous un peu me le dire vous-même? + +ANDRÉ + + Ingrat? oui!... je devrais être heureux: je vous vois... + Et j’entends votre cœur chanter dans votre voix! + +JEANNE + + Je sais bien ce qu’il faut à votre âme meurtrie: + C’est une voix qui parle avec câlinerie, + Quelque chose de doux comme un vague baiser + Qui, glissant sur les doigts, vole sans se poser, + Ou comme une chanson du dormir, calme et bonne, + Qu’on murmure, au roulis d’un berceau monotone! + +ANDRÉ + + Jeanne! + +JEANNE + + Je sais les mots dont vous avez besoin, + Et vous les entendrez toujours... même de loin! + +ANDRÉ, revenant à lui. + + De loin!... Ah! oui, c’est juste! au plus doux de l’extase, + Mon destin ressaisit ma chimère et l’écrase! + Je n’avais droit qu’au rêve, et vous me reprenez + Tous ces bonheurs nouveaux qui me semblaient donnés! + + _Il s’assied, la tête dans ses mains._ + +JEANNE + + Je n’ai rien repris: vous avez toute mon âme. + Puis... qui sait? + +ANDRÉ, secouant la tête d’un air désespéré. + + Non, jamais vous ne serez ma femme! + +JEANNE + + Pourquoi «jamais»? L’espoir est à nous. Quelque jour, + Instruits par la douleur, éclairés par l’amour, + Blanche et Robert, tous deux, voudront, j’en suis certaine, + Ce mariage;--et l’heure est peut-être prochaine... + +ANDRÉ, heureux. + + Ah! j’étais un vaincu tombé sur le chemin, + Mais vous me relevez d’une si douce main, + Que je sens, à l’endroit de ma blessure, un charme! + + _Il la prend par la main._ + + Quel baume avez-vous mis sur mon cœur? + + _S’apercevant qu’elle pleure._ + + Une larme! + +JEANNE, laissant s’incliner sa tête sur l’épaule d’André. + + Prenez-la, mon ami, d’un baiser sur mes yeux... + Croyez-moi, ce n’est pas le baiser des adieux... + Bon espoir! + + _Le marquis entre et les regarde en souriant._ + + + SCÈNE V + + JEANNE, ANDRÉ, LE MARQUIS. + +LE MARQUIS + + Comment va Robert, chère petite? + +LE DOCTEUR + + Mais... mieux; décidément. + +LE MARQUIS + + Sa mère, que je quitte, + Me l’a dit; j’avais craint qu’elle espérât trop tôt. + +LE DOCTEUR + + Non, je réponds de lui. + + _Il salue et sort._ + +LE MARQUIS, à Jeanne. + + Je viens lui dire un mot. + Votre mère, qui va rentrer, est avec Blanche, + Chez moi... Quand le cœur souffre, il est bon qu’il s’épanche. + Robert doit désirer me voir. + +JEANNE + + Puis-je savoir, + Monsieur, le vrai motif d’un pareil désespoir? + Mon père et lui m’ont l’air de cacher quelque chose?... + +LE MARQUIS + + Rien... ils se sont heurtés... vous en savez la cause. + +JEANNE + + Je vais chercher Robert. + + _Elle sort._ + + + SCÈNE VI + + LE MARQUIS, seul. + +LE MARQUIS + + Pauvre mère, vraiment! + Ah!... elle sait souffrir!--Mais quel étonnement + Quand elle a vu que je savais son passé triste! + ... Elle a bien expié, si la justice existe! + + + SCÈNE VII + + LE MARQUIS, ROBERT. + +LE MARQUIS, joyeusement, voyant entrer Robert. + + Ah! ah! + +ROBERT + + ... Ma mère vient de rentrer à l’instant... + Vous voulez me parler? + +LE MARQUIS + + Parbleu! je suis content: + Vous voilà bien debout! + +ROBERT + + Oui, je vais mieux, sans doute... + Je voulais vous parler, de mon côté. + +LE MARQUIS + + J’écoute. + ... Mais d’abord--pour vous mettre à votre aise, Robert,-- + Je sais comment, pourquoi votre cœur a souffert... + Votre mal ne sera pas long... j’en vois le terme. + Parlez donc... je suis votre ami, sincère et ferme. + +ROBERT + + Je veux être soldat. + +LE MARQUIS + + J’approuve; mais c’est dur. + +ROBERT + + Un soldat, c’est quelqu’un de qui l’honneur est sûr: + Je veux être soldat, monsieur. Je vous demande, + Monsieur le Marquis, vous dont l’influence est grande + Sur ma mère, de lui faire entendre raison. + Voyons, je ne peux plus rester dans la maison; + Je n’y puis demeurer un jour de plus sans honte. + Pour m’aider à partir, c’est sur vous que je compte, + Car depuis trop longtemps j’ai vécu, sous ce toit, + D’un pain--auquel ma sœur, elle seule, avait droit. + Il faut que, grâce à vous, ma mère se résigne... + Que... «son mari» consente--et dès demain je signe. + Je pars pour le Soudan... On peut mourir là-bas. + +LE MARQUIS + + Mais... + +ROBERT + + Oh! je n’admets point que vous n’approuviez pas! + +LE MARQUIS + + Mais, voyons, c’est peut-être aller un peu bien vite! + Réfléchissez... pesez. + +ROBERT + + J’ai pesé ma conduite + Dans mes nuits d’insomnie, à loisir, trop longtemps! + De grâce, épargnez-moi des retards irritants... + S’il me fallait attendre un an! un an encore! + Que ferais-je?--Un soldat, voyez-vous, on l’honore; + On dit: «C’est un garçon de cœur; ce qu’il fait là + «Est bien!...» Si ma conduite est bonne, approuvez-la, + Monsieur.--Réfléchissez; je n’ai plus de famille. + Voyons,--je ne peux plus épouser votre fille, + Monsieur... Consolez-moi, parlez.--Il a besoin, + L’enfant perdu, d’un bon conseil et d’un témoin! + +LE MARQUIS + + Ah! brave enfant, ta main! et viens que je t’embrasse. + C’est bien, ce que tu fais... Je reconnais la race! + + _Il fait signe à Robert de s’asseoir._ + + Et puisque tu n’es pas de ces gens sans ressort + Qui perdent pied devant la douleur ou la mort, + Puisque ta volonté protège ton cœur tendre, + Je te dirai tout droit ce que tu dois entendre. + Écoute-donc... C’est une histoire de soldats: + Nous étions sous Paris. Je me battais là-bas, + A côté d’un ami d’enfance,--un frère d’armes, + Un vaillant, dont la mort fit couler bien des larmes: + Le comte Saint-Aubly, charmant, brave et loyal. + Il reçut un éclat d’obus, à Buzenval. + J’accourus. Il pansait lui-même sa blessure... + Là, près du cœur...--«Allons, dit-il, la mort est sûre, + Mais nous avons le temps d’échanger un adieu...» + --«J’ai, reprit-il, un fils!» + + _Mouvement de Robert._ + + Oui, Robert. + +ROBERT + + Oh! mon Dieu! + +LE MARQUIS + + Il te nomma.--«Je veux que ce fils soit un homme. + «Il est mon fils, malgré le nom dont il se nomme. + «Sache-le! Tu feras mon devoir en l’aimant...» + + _Robert veut se lever. Le marquis l’arrête du geste._ + + Attends. Il dit encor:--«J’ai fait un testament + «Où je te lègue,--et sans condition aucune,-- + «Ma terre et tout ce qui me reste de fortune. + «Cela peut revenir, s’il en est digne, un jour, + «A Robert...» + + _Prenant la main de Robert._ + + Comprends-tu? «... s’il mérite l’amour + «De ta fille!»--Il sourit, pressa de sa main douce + La mienne, dit: «Je meurs» et mourut sans secousse. + +ROBERT + + Ah! monsieur! + +LE MARQUIS + + Quand on a du cœur, rien n’est perdu! + +ROBERT + + J’en aurai toujours plus, monsieur. + +LE MARQUIS + + Bien répondu. + Je suis content de toi, fier même... Tiens, espère! + Ma fille, maintenant, écoutera son père... + Tout ça doit s’arranger... je vais m’en mêler, moi! + Mais ne dis rien--jamais--à ma fille... + +ROBERT + + Ah!--pourquoi? + +LE MARQUIS + + Que t’importe! + +ROBERT + + C’est la tromper! + +LE MARQUIS + + Ça me regarde. + Un ami me confie un secret: je le garde... + ... Ce secret là n’est pas à toi seul; n’en dis rien; + C’est inutile. + +ROBERT, énergiquement. + + Soit, mais, je partirai. + +LE MARQUIS + + Bien. + Pars pour un temps. Conquiers ta liberté complète. + Pars fièrement; j’en suis heureux, je le répète; + Sois soldat sans regrets... tu feras ton chemin. + Quant au docteur,... ma fille aura cédé demain... + +ROBERT + + Elle vous a dit?... + +LE MARQUIS + + Non... je l’ai su par ta mère. + +ROBERT, avec découragement. + + Croire encor mon bonheur possible, c’est chimère, + Monsieur! + +LE MARQUIS + + Quel entêté!... Mais puisque je te dis... + +ROBERT + + Non... non... allez, j’ai bien perdu mon paradis! + Car Jeanne épousera bientôt celui qu’elle aime, + L’honnête homme que j’aime et respecte moi-même... + Dès lors... + +LE MARQUIS + + Blanche y consent, si j’y consens,--là! + +ROBERT, étonné. + + Quoi! + Est-ce vrai? + +LE MARQUIS, gaîment. + + J’aimais mieux Martignac, mais, ma foi, + Ton docteur a du bon. Il me plaît. Je l’estime. + Il se tient bien. C’est une «honorable victime,» + Comme dit Lebonnard. + +ROBERT, avec effusion. + + Tenez, j’avais besoin + De ce mot-là! + +LE MARQUIS, lui prenant les mains. + + Tu peux compter sur ton témoin. + + _Voyant paraître Lebonnard._ + + C’est Lebonnard... Va-t-en. + + + SCÈNE VIII + + LE MARQUIS, LEBONNARD, MARTHE. + +LEBONNARD, à Marthe qui ne fait que traverser +le théâtre, de droite à gauche. + + Veille à ce qu’on nous laisse. + + _Les yeux de Robert et de Lebonnard se rencontrent; + Robert se détourne; il sort vivement. Lebonnard + secoue la tête d’un air de profonde affliction._ + +LE MARQUIS, examinant Lebonnard. + + Voici l’homme:--mélange étrange de faiblesse + Et d’énergie! + + + SCÈNE IX + + LE MARQUIS, LEBONNARD. + +LEBONNARD + + Eh bien?... j’arrive de chez vous. + +LE MARQUIS, avec sévérité et brusquerie. + + Le malheur de Robert nous désespère tous. + +LEBONNARD, désolé. + + On vous a dit? + +LE MARQUIS + + Oui. + +LEBONNARD + + Ah!... Ma surprise est profonde, + Cruelle!... Il eût fallu cacher à tout le monde + Ce secret!... Mais on peut encore le murer?... + J’ai bien voulu punir, mais pas déshonorer. + +LE MARQUIS + + C’est entendu, mon cher monsieur; je dois vous croire... + Mais... + +LEBONNARD, vivement. + + Votre fille, au moins, de toute cette histoire + Ne sait rien, elle? + +LE MARQUIS + + Rien. + +LEBONNARD + + Elle épouse Robert? + +LE MARQUIS + + C’est dans sa dignité qu’il a, par vous, souffert: + Il veut être soldat!... + +LEBONNARD + + Quitter sa mère!... et Marthe!... + Et votre fille!... Oh! non, je n’entends pas qu’il parte! + Être simple soldat, d’ailleurs, c’est un métier + Un peu bien rude... Encor s’il était officier! + Il serait malheureux, sans nous, comme les pierres! + Moi, je ne peux plus lui parler, mais vos prières, + A vous,--vos bons conseils, monsieur, le retiendront! + +LE MARQUIS, froidement. + + Ce jeune homme a subi chez vous un dur affront, + Cher monsieur;--je n’ai pas à juger cette affaire... + Mais son départ devient, en tout cas, nécessaire. + Il a du cœur; il est sans fortune aujourd’hui; + Et peut-être avez-vous été cruel pour lui. + Pour quelle faute avoir, d’une telle souffrance, + Frappé ce jeune cœur, juste en pleine espérance, + Et repris à l’enfant--si tard--l’honneur du nom? + Vous en êtes seul juge, et je ne dis pas non. + Robert, lui, doit partir. Il a le vrai courage: + Qu’il soit soldat! Je suis d’avis, moi, qu’il s’engage + +LEBONNARD, avec douleur. + + Mais... + +LE MARQUIS + + Et je viens chercher votre consentement. + +LEBONNARD, brusquement joyeux. + + Ah! C’est juste! Parfait: je refuse! + +LE MARQUIS, étonné. + + Comment? + Son devoir, songez-y! son droit, dit-il lui-même, + C’est de vous délivrer... + + _Marthe traverse le théâtre de gauche à droite et + entre, à pas muets, dans la chambre de Robert._ + +LEBONNARD, éclatant. + + De lui? moi!... mais je l’aime, + Monsieur! et j’ai prouvé, je pense, assez d’amour,-- + Et sans me démentir,--en quinze ans,--un seul jour! + Ça n’a pas empêché ce moment de colère... + J’étais fou... Je venais de parler à sa mère... + La fureur emportait mon cœur désespéré... + Robert entre et, voyant que sa mère a pleuré, + Il m’insulte!... + + _Baissant la voix._ + + ... Croyant qu’il insultait son père! + + _Un silence._ + + Peut-être aurais-je pu souffrir encor, me taire... + Mais quinze ans de silence éclatant dans un cri, + Mon œuvre de quinze ans dans une heure a péri! + + _Il tombe accablé sur son siège et s’essuie le front + avec angoisse._ + +LE MARQUIS, le considérant, à part. + + C’est vrai, qu’il l’aime! + +LEBONNARD + + Eh bien! non, ce n’est pas possible! + Robert ne peut pas être à ce point insensible + Qu’il ne comprenne pas mon chagrin... mon remords! + Tenez, je ne sais plus... Dites-lui que j’ai tort... + Que je le sens... que j’ai souffert un long martyre + Pour lui!... Je ne sais pas, moi, ce qu’on peut lui dire! + Que j’ai longtemps caché, pour ma fille... et pour lui!-- + Pour tous deux,--le secret dont il souffre aujourd’hui! + ... Et je perdrais le fruit d’un si long sacrifice, + Par ma faute?--Non, non, s’il a de la justice, + Il me pardonnera... Le voilà, son devoir!... + S’il savait!... mais jamais il ne pourra savoir! + + _Il demeure en silence, méditant._ + + _On voit Robert paraître au fond, amené et comme + entraîné malgré lui par sa vieille nourrice, à + laquelle il résiste faiblement._ + + + SCÈNE X + + LES MÊMES, MARTHE, ROBERT. + +MARTHE, bas, d’un ton d’insistance. + + Écoute-le. + +ROBERT + + Non. + +MARTHE + + Si. + + _Le marquis fait signe à Robert d’approcher. Robert + obéit. Tous deux se tiennent derrière le fauteuil de + Lebonnard. Marthe se retire._ + + + SCÈNE XI + + LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT. + + _Lebonnard se croit seul avec le marquis._ + +LEBONNARD, au marquis, sans voir Robert. + + Comprendrait-il lui-même, + Sachant ce que je sais, pourquoi, comment je l’aime? + C’est si simple!... Le jour où je l’appris, d’abord, + J’appris en même temps que «le père» était mort! + Où la mort passe, tout, pour un moment, s’apaise + Et le plus irrité sent qu’il faut qu’on se taise! + + _Mouvement de Robert qui veut s’éloigner. Le marquis + le retient._ + + ... Robert avait cinq ans; Jeanne, dix;--deux démons! + Nos enfants, rien ne dit comme nous les aimons! + On ne s’explique pas, mais ça tient aux entrailles! + Ah! mon cœur fut mordu comme avec des tenailles, + Quand, jaloux, stupéfait, furieux, incertain, + J’appris,--par une lettre égarée,--un matin,-- + Que ce fils... n’était pas mon fils! Oh! quel vertige! + Comment je ne devins pas fou, c’est un prodige! + Je savais pourtant bien qu’elle ne m’aimait pas... + Mais qu’un autre...--Et je pris cet enfant dans mes bras! + +ROBERT + + _Il se tient avec le marquis, à demi-caché, derrière + le haut dossier du fauteuil de Lebonnard._ + + Oh! + +LEBONNARD + + --«De quel droit viens-tu, toi, toi! prendre à ma fille + Une part de son bien? fils de rien, sans famille, + Sans nom!... bâtard!»--J’avais de ces cris plein le cœur! + --Mais l’enfant me riait... il appelait sa sœur... + Que m’avait-il fait, lui? L’aimais-je pas, la veille? + Il tendait vers ma bouche une bouche vermeille, + Et quand il attachait son bras faible à mon cou, + Comment le dénouer rudement, tout à coup? + Comment le rendre, lui, l’innocent,--responsable? + --Et cet amour de père était inguérissable! + +LE MARQUIS + + Pauvre homme! + +LEBONNARD + + J’ai voulu guérir, j’ai bien tâché! + Mais c’est par ma douleur que j’étais attaché! + En l’arrachant de moi, je saignais trop... Je l’aime, + Ayant trouvé plus doux de le chérir quand même: + Je les aime tous deux ensemble, simplement, + Monsieur! On est un père--un vrai,--rien qu’en aimant! + + _Il bégaie, par instants, et semble souffrir de la + peine qu’il éprouve à trouver des mots pour exprimer + la profondeur de son sentiment._ + + Tenez,--il faut la chair pour être un fils de femme? + L’âme, c’est plus grand?... moi, je suis père... par l’âme! + ... Eh! mon Dieu! ce qui rend à la femme si cher + Son enfant, c’est qu’il la fit souffrir dans sa chair?... + Eh bien! cet enfant-là... vous comprenez, j’espère?... + Par de grandes douleurs, je suis resté son père! + + _A ce cri, Robert, n’y tenant plus, s’élance sans être + vu de Lebonnard et lui saisit la main.--Lebonnard se + retourne vivement et, mettant ses mains sur les épaules + de Robert, il pousse un grand cri de joie._ + + Mon enfant! Mon enfant!... Tu restes, n’est-ce-pas? + Il faut oublier... Dis que tu nous resteras?... + + _Lebonnard est assis dans son fauteuil.--Robert + s’agenouille à sa droite._ + +ROBERT + + C’est impossible.--Non.--Mais mon âme est tout autre, + Et je «renais»--depuis que j’ai vu dans la vôtre. + +LEBONNARD, à Robert. + + Va, reste, pour ta mère,--et pour ta pauvre sœur... + +ROBERT, avec fermeté. + + Non... Et vous m’approuvez, monsieur, au fond du cœur. + +LEBONNARD, se récriant avec douleur. + + «Monsieur!...» Le méchant mot! + + _Voyant entrer Jeanne, il met un doigt sur sa bouche + en regardant Robert._ + + Ta sœur!...--Chut!... + + + SCÈNE XII + + LE MARQUIS, LEBONNARD, ROBERT, MARTHE; + au fond: JEANNE. + +LEBONNARD, le doigt sur ses lèvres. + + Qu’elle ignore! + +JEANNE + + Quel est ce «méchant mot?» + +LEBONNARD, vivement et embarrassé. + + Rien... non!...--rien! + +JEANNE + + Mais encore? + ... Vous le grondiez? + + _Elle s’agenouille à la gauche de Lebonnard._ + +LEBONNARD, vivement. + + Non... + + _Se reprenant._ + + Oui,--pour la dernière fois! + Il m’appelait «_Monsieur!_» + +JEANNE, scandalisée. + + Oh! Robert! + +LEBONNARD, à Robert. + + Là,--tu vois! + + _A Jeanne._ + + Il ne le dira plus... jamais. + +JEANNE + + Jamais, j’espère! + +LEBONNARD, tendrement à Jeanne. + + Dis-lui comment on nomme un père... + +JEANNE, avec une tendresse infinie, appuyant sa tête +sur la poitrine de Lebonnard. + Papa! + +ROBERT, de son côté, cachant sa tête dans la poitrine +de Lebonnard. + Père! + Père! + +LEBONNARD + + Tu restes,--dis? + +ROBERT, vaincu par sa propre émotion. + + Oui. + +LEBONNARD, au marquis, en se levant. + + Je suis content d’eux! + + _A ses enfants._ + + Il faut aller trouver la mère, tous les deux, + A présent.--Dites-lui:--«Notre père nous aime, + Maman, et tout est bien; comme avant; bien mieux même.» + Entrez en vous tenant la main, d’un air joyeux... + + _Il les rapproche l’un de l’autre, main dans la main, + et les contemple._ + + Alors, rien qu’à vous voir, elle comprendra mieux. + + _Il les conduit vers la porte.--Les deux enfants + sortent._ + + +[Illustration: UNE RÉPÉTITION A ASNIÈRES. + + --«_Dis-lui comment on nomme un père..._» + + Acte IV, scène XII.] + + + SCÈNE XIII + + LEBONNARD, LE MARQUIS. + +LEBONNARD, reprenant ses habitudes et se remettant à son établi +comme si de rien n’était, avec son tablier étalé sur ses genoux. + + Il faut bien qu’elle sache au plus tôt... C’est la mère. + +LE MARQUIS, le regardant avec admiration. + + Avec qui vivra-t-elle? + +LEBONNARD, relevant la tête. + + Avec moi.--Comment faire? + Rien n’est changé, non, rien. + + _Il tapote de son petit marteau sur un boîtier de + montre._ + + ... Pour moi je vous promets + De redevenir faible et vieux plus que jamais!... + Il faut savoir mourir... C’est une pauvre femme. + +LE MARQUIS, lui tendant les deux mains. + + Cher monsieur Lebonnard... c’est de la grandeur d’âme! + +LEBONNARD, flatté; il se lève avec vivacité, tout en fourrant, +par un geste d’habitude, son tablier dans sa poche. + + Ah! monsieur le Marquis! Ah! monsieur le Marquis! + +LE MARQUIS + + Ma fille et moi vous nous avez vaincus, conquis! + Votre bonté triomphe: elle a tout fait, en somme. + +LEBONNARD, enchanté, lui prenant le bras, +avec affection. + + Ah! monsieur le Marquis... vous êtes gentilhomme! + + _Ils s’éloignent en causant._ + + _Le rideau tombe lentement._ + + +[Illustration: SILVAIN. + +--«... _Il faut savoir mourir... c’est une pauvre femme._» + + Acte IV, scène XII.] + + + + + LE PÈRE LEBONNARD + + _Comédie dramatique en quatre actes, en vers._ + + + PORTRAITS + DES PERSONNAGES + + +La père Lebonnard + +Bonhomme d’une soixantaine d’années, aux cheveux en couronne et +blanchissants. Point de barbe. Oublie quelquefois de se raser. Au +second acte, sa tenue est plus soignée qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il ne +s’anime pas, il y a quelque lenteur dans ses mouvements. Nature modeste +et timide, il a toujours été dominé par sa femme qui lui inspirait même +une certaine crainte. Lorsque, il y a quinze ans, il a appris le secret +de la naissance de son fils putatif, son héroïque silence lui fut +certainement facilité par sa timidité et son caractère craintif. + +M. Lebonnard a de la lecture. C’est une manière de philosophe. Il +connaît Fourier. Les rêves du premier des féministes, Saint-Simon, +l’ont charmé. Il croit fermement qu’en s’y prenant bien, les premiers +éducateurs de son insupportable épouse en auraient fait une femme +passable. Il a réfléchi sur les inconvénients d’une bonté sans nuances +et sans énergie; il s’est promis de lutter, pour le bien, contre sa +propre nature. Il s’essaye au courage et à la justice, toutes les +fois qu’il a à défendre sa fille. C’est la crise psychologique de son +existence qui est le sujet de la pièce. + +Au premier acte, la peur que lui inspira longtemps sa femme doit +apparaître encore plusieurs fois très visiblement; elle fait partie +du côté comique du personnage dont les manies et les ridicules doivent +s’accuser assez nettement pour qu’au troisième acte la révélation de +son âme douloureuse et grande fasse toute l’impression qu’elle doit +produire. + +M. Lebonnard aime la simplicité dans le vêtement et même il serait +enclin à négliger sa mise. Il porte des pantalons noirs, coupés droits, +un peu trop larges et flottants, tombant mal sur des chaussures à deux +fins, mi-souliers, mi-pantoufles, avec lesquelles il peut traverser la +rue ou demeurer chez lui à son aise. Son gilet sans revers, descendant +très bas, est en velours fauve, avec des poches très nombreuses comme +celles d’un gilet de chasse, et dans lesquelles il peut mettre ses +montres et ses menus outils. Il est vêtu, à l’ordinaire, d’un veston +trop long, très ample, d’une sorte de paletot sac à larges poches. +C’est sa femme qui lui impose la redingote. Il porte du linge mou. +Sa cravate est de satin noir, plate et large de deux doigts. Il a un +chapeau mou de peluche, à longs poils, à larges bords, à calotte un peu +haute. + +Ancien horloger et bijoutier, M. Lebonnard a, quand il sort, un jonc à +grosse pomme d’or. Il soigne volontiers les montres de ses amis. Il a +le goût passionné des travaux de mécanique, tout comme Louis XVI. + + +Mlle Jeanne Lebonnard + +Heureusement négligée par sa mère, dans son enfance, Jeanne fut +l’unique souci de son père. Elle a hérité de lui la bonté naturelle la +plus parfaite, mais son bonhomme de père, connaissant par expérience le +danger de pousser la bonté jusqu’à la faiblesse, n’a cessé de mettre sa +fille en garde contre les sentiments mêmes qu’il préfère. De son côté, +la petite, pleine de raison et douée d’une excellente intelligence, a +aidé de tout son pouvoir les intentions paternelles. Fort instruite, +elle s’est chargée, en quelque sorte, depuis sa quinzième année, +de faire à son père une véritable éducation intellectuelle; elle a +débrouillé des idées confuses en lui; elle lui a défini des sentiments +qu’il éprouvait sans se les expliquer; elle lui a appris, de jour en +jour, à rester bon sans trop de faiblesse; elle a vraiment pour lui, +dans son cœur délicieux, quelque chose de maternel; il le sent, il le +sait. Ils se complètent l’un l’autre. Si elle n’était la grâce jeune +tandis qu’il est la vieillesse un peu gauche, on pourrait dire qu’elle +est tout le portrait de son père. Le portrait? Oui, le portrait de son +âme devenue visible, épanouie. + +Jeanne Lebonnard a toute l’élégance possible dans la parfaite +simplicité; elle corrige la mode par le goût. + +Lebonnard est prêt à mourir pour elle qui, de plusieurs manières, est +vraiment sa fille. Elle est son idéal réalisé. + + +Mme Lebonnard + +Acariâtre, impertinente, impérieuse, le fléau d’une maison. Ses cheveux +grisonnent, ce qui porte au comble ses irritations coutumières. Elle a +été fort belle, elle l’est encore, mais personne ne s’en aperçoit plus. +La raideur de ses gestes tyranniques ne lui permet pas d’avoir de la +grâce. Elle s’habille bien, trop bien. Elle est parée en des lieux et +à des moments qui demanderaient une tenue simple. Il y a même parfois, +dans sa toilette, un détail qui choque: c’est un nœud de ruban mal +assorti, de couleur trop crue, un panache trop flamboyant et toujours +quelques bijoux de trop. Malgré ses protestations contre les goûts de +l’ancien horloger, son mari, elle ne fait pas oublier qu’elle a figuré +dans la boutique de l’orfèvre et qu’au moment de la liquidation elle a +gardé pour elle certains «laissés pour compte» des riches fermières des +environs. + +Elle est certaine de sa supériorité sur son mari, sur sa fille, +sur tout le monde, excepté sur les gens titrés. Elle aime son fils +véritablement, mais croit qu’elle aura tout fait pour lui quand elle +lui aura assuré, en le mariant, la fortune que lui donnera Lebonnard +et à laquelle, au fond, son fils n’a aucun droit, ce qu’elle oublie +parfaitement. Si elle tolère dans son salon deux pendules et une +horloge à gaîne, c’est que ce sont des pièces rares qui valent beaucoup +d’argent. + +Quant au petit réduit où Lebonnard a installé son atelier et qu’il +trouve commode parce qu’il est tout en vitrages et qu’on y peut régler +la lumière du jour, il a bien fallu l’accepter, car les manies du +bonhomme sont irréductibles, mais la vérandah se masque au moyen d’un +somptueux rideau, et Mme Lebonnard est toujours satisfaite dès que les +apparences peuvent en imposer. + + +Robert Lebonnard + +Gommeux de petite ville; exagère les modes. Léger, suffisant; adore sa +mère parce qu’elle ne l’a jamais corrigé de ses défauts qui n’ont rien +de rare. Au quatrième acte, régénéré, il est touchant. + + +Le docteur André + +Triste au fond, cache avec fermeté sa tristesse sous une apparente +froideur. Il est sérieux, mais souriant. Les esprits superficiels, +comme Robert, qui lui reprochent de n’être point gai, n’incriminent en +réalité que le sérieux de son maintien et commettent, sans s’en douter, +une indiscrétion. Esprit mûr, grave, le docteur André a pourtant les +vraies élégances. La première de toutes, à son gré, est de ne point +montrer sur son visage les traces des chagrins auxquels, il le sait +bien, les gens, qui ont les leurs, seraient parfaitement indifférents. +Il lui semblerait ridicule de jouer, si peu que ce soit, les Antony +ténébreux. + +Lorsque, en présence de Lebonnard, il laisse échapper le cri de sa +douleur habituellement bien cachée, c’est qu’on a touché brusquement à +sa blessure secrète et que d’ailleurs il a, à ce moment-là, le devoir +de s’expliquer. + +Il est vêtu d’une redingote de fantaisie, bleu marine, gilet blanc. + + +Le marquis d’Estrey + +La correction même. Au premier acte, il est en tenue de cheval; pour +les autres, complet gris clair, guêtres blanches. + + +Mlle Blanche d’Estrey + +Très élégante. D’une élégance en contraste avec l’extrême simplicité de +Jeanne. De la hauteur. + + +Marthe + +Type classique de la vieille gouvernante. Coiffure et costume à +caractère d’une province quelconque. + + + + + LE VERS + + DANS LES PIÈCES MODERNES + + +«... Nous rêvions de ressusciter le _héros_, mais dans son milieu +mauvais, même trivial, avec ses faiblesses, ses travers, et d’autant +plus grand à l’heure de l’action généreuse et noble, qu’il s’est +montré, à l’ordinaire, plus semblable aux autres hommes. Ainsi, sans +flatter l’esprit du temps ni lui faire violence, sans parti-pris +d’action ou de réaction littéraire, mais seulement parce que nous +sommes fils de notre époque, nous aurions, au nom de la poésie, +poursuivi la _réalité_ jusque dans les _réalisations_... de l’idéal, +rares si l’on veut, mais dûment constatées[1]. + + [1] «Il y a des héros obscurs, plus nombreux qu’on ne + pense, qui sont des personnes _naturelles_. En veut-on une + preuve? une preuve expérimentale, bien moderne? Ouvrez les + statuts et règlements des Sociétés d’assurances sur la vie. + Vous y verrez que ces associations financières prévoient + le dévouement (!) le dévouement fou, imbécile, romantique, + enthousiaste, poétique (!) mais vrai comme un chiffre,--le + dévouement de pauvres gens qui, une fois _assurés_, se tuent + dans l’espérance de laisser de quoi vivre--à un être aimé!» + (J. A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.) + +«Aussi loin de la pompe tragique que des magnificences lyriques,--deux +choses que le double esprit sceptique et positif de notre époque ne +semble pas appeler,--le poète pourrait retrouver une langue directe, +comme spontanée quoique en vers, sobre de métaphores, ayant l’allure +même de la parole venue librement dans la vie; dont le mérite poétique +serait dans la force de pénétration que donne le vers, dans l’élan +particulier, incomparable, que communiquent au mouvement général de la +parole, le rythme, la rime, la _puissance propre_ du vers. + +«Il faut avoir quelque courage pour être simple absolument surtout en +vers, car aux yeux d’une critique inattentive ou de parti-pris, la +simplicité paraîtra aisément vulgarité ou platitude. Quelle noblesse +pourtant peut respirer le style simple! Les modèles d’une telle +langue existent dans le passé, avec les marques, il est vrai, de leur +époque: c’est la langue du _Misanthrope_ et de _Tartuffe_, celle de La +Fontaine et de Mathurin Régnier. Tout près de nous, Musset l’a parlée, +dans la _Soirée perdue_ notamment... C’est le langage même du théâtre +en vers, dans un temps où,--si elle s’obstinait aux développements +imagés, aux abondantes métaphores, aux variations lyriques,--la poésie +dramatique ne serait peut-être pas tolérée dans une pièce moderne.» (J. +A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.) + + +Victor Hugo, lassé de la pompe littéraire classique, y substitua ce que +j’appellerai un langage lyrique d’allure naturelle; bien plus, il osa +des expressions communes. + +«On entendit un roi dire: «_Quelle heure est-il?_» écrit Victor Hugo, +faisant allusion à un vers de _Cromwell_. + +--«Quelle heure est-il!» en vers! Cela ne se pouvait souffrir! pas plus +que _mouchoir_ dans _Othello_! + +Après Hugo, on nous passe «quelle heure est-il,» mais que de choses +encore paraissent trop «vulgaires» pour être dites en vers! + +Du même Victor Hugo: «Il s’agit de savoir quelle quantité de prose on +peut introduire dans le vers dramatique.» + +Ce serait donc une question de dosage. + +Examinons le problème; il en vaut la peine,--car si la comédie moderne +en vers était à jamais déclarée inacceptable, peut-être la littérature +y perdrait-elle une forme de théâtre, qui, selon moi, a son prix. + +Notons, en passant, qu’un débat similaire s’est produit chez les +peintres. La laideur des habits noirs les a repoussés longtemps. Un +haut de forme, quoi de moins pittoresque? Cependant tel chef-d’œuvre de +Fantin-Latour nous le montre sur la tête de son modèle. Et ce détail +étant caractéristique _d’une époque_, n’a-t-il pas _le droit_ de se +montrer dans l’œuvre d’art? Le triomphe d’un peintre de modernités +ne sera-t-il pas de les rendre acceptables, en les subordonnant à la +valeur des tons et à l’expression générale de son tableau?--Tout est là. + +Il est vrai que les peintres d’histoire n’admettent que la _peinture +historique_. Nous ne sommes point si exclusifs. + +Dans le _Père Lebonnard_, un vers, entre autres, parut tout +particulièrement digne de dédain aux critiques de grand style. Ce vers +incriminé, le voici: + + «Je veux du bœuf saignant et des œufs à la coque!» + +Je conviens que ce vers n’exprime pas un sentiment noble ni une idée +lyrique. + +On l’a comparé à un autre vers, plus fameux: + + «Léon, je te défends de brosser ton chapeau!» + +Et je dis que la comparaison, pour séduisante qu’elle paraisse, n’est +pas équitable. Il eût été mieux de le justifier en citant celui-ci: + + «Je vis de bonne soupe et non de beau langage,» + +mais c’eût été moins drôle. + +Pourquoi Lebonnard s’écrie-t-il: «Je veux du bœuf saignant et des œufs +à la coque?...»--Parce qu’on lui conteste, à lui, qui fut toujours +timide et craintif, le droit de donner à sa chère fille convalescente, +une nourriture salutaire. Alors, il s’emporte et jette ce cri de +revendication domestique, au premier acte,--comme il jettera, au +troisième acte, le cri de sa révolte définitive: «bâtard!». + +Il s’agit donc là d’un _trait de caractère_ et d’un trait de _tendresse +paternelle_. A mes yeux, le sentiment intérieur du bonhomme et le +mouvement de sa colère, qui sont nobles, relèvent la trivialité de +l’expression. Et le public ne s’y trompe pas. + +Un principe qui me paraît essentiel à établir, c’est ce que +j’appellerai la _divisibilité_ des éléments qui constituent le sujet +poétique, c’est-à-dire des éléments qui donnent à l’auteur le droit et +même lui imposent le devoir de traiter un sujet en vers. + +En d’autres termes, ce qui fait qu’un sujet est essentiellement +poétique, c’est un ensemble de conditions qui doivent se trouver toutes +réunies dans le drame lyrique ou dans l’œuvre tragique, mais qui ne +sont pas inséparables les unes des autres. Il suffira à la comédie +ou au drame d’en garder quelques-unes pour que le poète ait le droit +d’écrire en vers sa comédie ou son drame. + +La qualité poétique permanente du sujet, c’est-à-dire sensible dans +chaque vers, paraît à d’aucuns la condition essentielle. Je le nie. Il +suffit que le sentiment ou l’idée poétique apparaisse çà et là, assez +souvent pour se dégager de l’ensemble. + +Certains personnages, par leur nature même, sont à la fois et +_poétiques_ et prosaïques. Telle se présentait à moi la figure du _père +Lebonnard_; si bien que, dans une comédie en prose, il détonnerait +parfois, semblerait déclamatoire, en exprimant des idées et des +sentiments au-dessus de sa condition et au-dessus de la prose; et +de même, ou par contre, dans la comédie en vers, il exprime le plus +souvent des idées et des sentiments moyens, qui ne semblent pas dignes +du «langage des dieux». + +Il fallait donc choisir. Ou ennoblir les allures extérieures d’un +personnage qui porte en lui la lumière d’une grande âme; ou refuser à +l’expression de sa haute personnalité morale, dans les moments où elle +éclate, le secours et l’honneur que lui apportent la rime et le rythme. + +J’ai balancé longtemps. J’ai fini par me décider pour le langage rythmé. + +Remarquez bien que je n’aurais pas eu à m’interroger sur le choix des +moyens d’expression si nous admettions en France qu’une pièce fût +composée alternativement de scènes en vers et de scènes en prose, comme +les drames de Shakespeare. + +Chez nous, où l’on n’y est pas habitué, ce mélange de prose et de vers +ne pourrait que faire ressortir davantage le désaccord entre les deux +tons du personnage. Dans les nombreux passages où le vers n’exprime +que l’action courante,--du moins les _éléments_ purement prosodiques +et pour ainsi dire mécaniques du vers nous servent-ils de transition +heureuse pour arriver aux passages de pensée plus haute. Et cette +transition, semble-t-il, aide l’esprit aussi bien que l’oreille. Donc, +théoriquement du moins, l’œuvre y gagne en beauté. + +Pourquoi résister à cet argument? + +On répondra sans doute: «Parce que l’art des vers est réservé au grand +drame lyrique ou à la grande tragédie.» + +Pourquoi «réservé?» Faut-il abolir la chanson, parce que chanter est +un empiétement sur les imposants privilèges de l’Académie royale de +musique? Il y a là, au fond, un retour singulier de l’esprit critique +vers l’adoration puérile du «style noble». Rien n’est plus étrange à +notre époque de liberté. Nous déshonorons le vers sur les planches, +dit-on, en l’inclinant au naturel et au moderne. Pourquoi ne pas dire +que nous honorons le moderne et le naturel, en les mettant en vers, +lorsque la qualité d’âme des personnages en veston ou en habit noir le +permet et même le commande? + +Rassurons-nous. Les musiciens viennent de conquérir des privilèges +qu’on voudrait ne plus accorder aux poètes et, tandis qu’on nous impose +sur la scène le pourpoint ou la toge, on les autorise à y faire chanter +la redingote, le veston et même la blouse. O profanation! + +Il me paraît opportun de citer en terminant quelques vers de Molière +que nous savons tous par cœur et dont cependant on oublie, semble-t-il, +la portée littéraire: + + Ce style figuré dont on fait vanité + Sort du bon caractère et de _la vérité_... + + La rime n’est pas riche et le style en est vieux, + Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux + Que ces colifichets dont le bon sens murmure + Et que la passion parle là toute pure? + +Il n’y a pas à s’y tromper, le Maître lui-même parle ici par la bouche +d’Alceste, puisque toute son œuvre est conforme au goût littéraire de +l’homme aux rubans verts. Ce vers entraînant: + + _Et que la passion parle là toute pure!_ + +contient la leçon du génie. Le grand ancêtre affirme ici que le +mouvement de la passion, au théâtre, prime tout et qu’il ennoblit le +style un peu vieux et la rime pauvre. Au théâtre, (Shakespeare est de +cet avis) le mot trivial ne l’est plus, dès qu’il sert les caractères +et exprime la passion. Il est même alors le mot nécessaire. + +Il est vraiment singulier, je le répète et j’y insiste avec énergie, +que ce soit précisément à notre époque de réalisme que l’on conteste à +l’écrivain dramatique le droit d’être simple et vrai en vers, d’être +trivial au besoin, quand la trivialité est nécessaire au drame. Je +crois bien qu’en lui interdisant de servir le naturel avec les moyens +de son art, le rythme et la rime, ou voudrait le condamner à la mort +sans phrases, c’est-à-dire abolir le drame en vers. + +En effet, s’il s’y montrait exclusivement poétique et lyrique, comme +on le lui conseille avec malice, on se hâterait de le déclarer en +contradiction formelle avec le sens commun, avec l’esprit sceptique et +positif du siècle. + +La détente du rythme lance, comme celle d’un arc, le mot de situation; +quant à la rime, tantôt elle le fait espérer, tantôt elle le rappelle. +Il y a là une force, pour ainsi dire mécanique, qui accroît l’élan +du verbe; et, en vérité, tant que la noble forme du vers n’est pas +déshonorée par des inanités ou des trivialités inutiles à la portée +finale d’un ouvrage dramatique, on ne voit pas pourquoi à seule fin de +complaire aux modernes ennemis des poètes, on se priverait des forces +indéfinies mais réelles de la parole scandée. + +L’acteur admirable qui s’appelle Silvain comprend profondément toutes +ces considérations, lui qui, avant que je les lui eusse présentées, +me disait: «En prose, je n’aurais pas consenti à jouer le _Père +Lebonnard_. Tous les effets s’y trouveraient diminués.» + +Cette énergique déclaration du grand comédien suffit à établir--du +moins à mes yeux,--la valeur de ma théorie sur le théâtre moderne en +vers. + +En vérité, les genres ne sont pas abolis et la lyre a plus d’une corde. +Il y a de belles odes qui s’envolent à cheval sur Pégase; il y de +bonnes chansons qui vont à pied. + + + + +ANTOINE + +NOVELLI + +SILVAIN + +dans _le Père Lebonnard_ + + +«Le _Père Lebonnard_, de Jean Aicard, est une pièce aujourd’hui +célèbre.» Elle fut représentée en 1889, au _Théâtre Libre_, avec la +distribution suivante: + + Lebonnard MM. ANTOINE. + Robert Lebonnard G. GRAND. + Le marquis d’Estrey PHILIPPON. + Le docteur André BARRY. + Un domestique DORVAL. + Mme Lebonnard Mmes BARRY. + Jeanne Lebonnard AUBRY. + Blanche d’Estrey MARG. ACHARD. + Marthe LOUISE FRANCE. + +Après cette représentation demeurée unique (le Théâtre Libre ne jouait +chaque pièce qu’une seule fois), l’auteur écrivit à M. Antoine la +lettre suivante: + +«Mon cher Antoine, + +«Vous avez été, dans Lebonnard, admirable de simplicité, de force et de +naturel. + +«Tous les interprètes, sans exception, je le vois bien, ont aimé et +senti mon drame. + +«Ce que j’ai cherché dans _Le Père Lebonnard_, c’est la vie toute +simple, l’expression toute franche et comme parlée,--quoique en vers. +Et vous m’avez donné l’impression même de la vérité sous ces deux +conventions: le vers et le théâtre...» + +Traduite en italien[2] et jouée par l’illustre acteur Ermete Novelli, +dans tous les pays du monde, elle a dépassé aujourd’hui la trois +centième. + + [2] Le _Père Lebonnard_ à été traduit, depuis un an, en + allemand, en hongrois et en russe. + +Novelli vint la jouer à Paris en 1898. + +«C’est ma pièce préférée (dit Novelli), celle qu’on me redemande +toujours et partout, celle où je trouve mon triomphe chaque fois +certain... Vous verrez, je viendrai dans un mois la jouer en France. +Ah! elle a bien gagné son droit de cité dans votre pays, allez! +Savez-vous qu’elle a fait le tour du monde avec moi? Avec _Lebonnard_, +j’ai fait pleurer jusqu’à des sauvages, au Brésil!» (_Revue du Palais_, +1er juin 1898.) + +En 1901, elle fut représentée à Toulon par Ermete Novelli, lors de la +visite de l’escadre italienne. + +Voici en quels termes M. Jean Aicard s’exprimait publiquement, à cette +occasion, sur le compte de son illustre interprète: + +«J’éprouve en effet un sentiment infini de reconnaissance pour ce +comédien extraordinaire qui, dans l’esprit de tous ses admirateurs +italiens, est littéralement inséparable du personnage de Lebonnard. +Il a fait de ce rôle sa chose, sa mascotte, comme il dit. Jamais le +mot «création» ne fut employé plus justement qu’ici, pour désigner ce +mystérieux travail d’art, de pensée, d’observation, d’assimilation et +d’expressivité, si je puis dire, qui amène l’acteur et le personnage à +ne faire ensemble qu’un seul être. + +«Novelli en a conscience lorsqu’il répète: «Ce rôle est fait pour mon +cœur, pour ma peau, pour mon sang, pour mes nerfs.» + +«Dans un voyage que j’ai fait en Italie, il y a deux ans, dès que mon +nom était prononcé, dans un hôtel par exemple,--j’entendais aussitôt +chuchoter autour de moi deux noms: «_Novelli_, _Lebonnard_». Et mes +hôtes inconnus devenaient affables comme de vieux amis retrouvés. + +«Pour un auteur qui a écrit je ne sais plus où: «l’art est surtout +le moyen divin d’attirer à l’artiste des sympathies,» on conviendra +que nulle joie ne peut être supérieure à celle que m’a fait éprouver +ce grand Novelli en me donnant, dans son pays, tant de sympathies +inattendues, et qui restent inoubliables. + +«La carrière de _Lebonnard_ est loin d’être achevée. Tant qu’il y aura +un Novelli, il y aura un Lebonnard bien vivant. Grâce à Novelli, ce +vieux Lebonnard est pour moi comme un vrai fils qui ne cesse de «me +donner toutes les satisfactions.» Grâce à Novelli, on n’effacera pas +le nom de _Lebonnard_ de l’histoire anecdotique du théâtre à travers +le monde. Ils vivront ensemble positivement et idéalement, bien après +moi. J’ai la modestie de me dire que, sans Novelli, ma pièce n’eût pas +eu cette heureuse fortune,--mais j’ai la fierté de me dire qu’elle a +pu inspirer un Novelli, homme et artiste de chair et d’âme, concepteur +de réalité et d’idéal. Et grâce à lui, j’en suis certain, j’aurai la +joie finale de revoir cette œuvre qui n’a d’autre prétention que d’être +humaine et touchante,--j’aurai, dis-je, la joie de la revoir jouée en +France, en français. + +«En attendant, je remercie, de toute mon âme, l’artiste qui l’apporte +en italien, dans ma chère ville natale.» (_Les Coulisses._--Toulon.) + +Le triomphe de Novelli à Toulon[3] fut ce qu’il est partout +dans le rôle du _Père Lebonnard_, ce qu’il fut lorsque Novelli +inaugura le théâtre Biondo, à Palerme, en s’y montrant dans +sa création préférée: + + [3] Le _Père Lebonnard_ avait été joué déjà à Toulon, en + 1889, par M. Raimon et une troupe de tournée dans laquelle + se trouvaient Mmes Louise France et Eug. Nau. + +«Tutta la vita del Novelli è un seguito di trionfi, decretati +da tutti i teatri, nei quali l’arte proteiforme del grande +artista, s’impone all’ ammirazione. + +«Chi non sa gli entusiasmi del _Papà Lebonnard_? Chi non +ha visto il Novelli nel terzo atto del dramma di Jean Aicard, +quando, nel prorompere di un’ ira lungamente repressa, svela +al figlio della colpa il nessun diritto che ha egli di portare il +suo nome, non ha assistito alla manifestazione più tragicamente +umana di un’ esistenza. + +«Non è più l’attore: è l’uomo. Trasformandosi nei lineamenti +del viso, nella voce, il Novelli entra nell’ anima del +personnaggio: vive, palpita, soffre con esso, e l’illusione è +cosi perfetta agli occhi del pubblico, che questi si sente preso +come da una morsa di ferro, e si abbandona all’ entusiasmo.» + +Ainsi s’exprime M. Franco Liberati, directeur d’_Il Signor Pubblico_, +de Rome. + + +[Illustration: ERMETE NOVELLI.] + + +Voici une des dernières distributions de _Papà Lebonnard_, avec +Novelli,--celle de la représentation d’inauguration du théâtre Biondo, +à Palerme: + + TEATRO BIONDO + + Giovedi 15 ottobre 1903 alle ore 9 1/4 precise + + GRANDE INAUGURAZIONE + + _Prima Recita straordinaria della Compagnia Drammatica Italiana_ + DELLA QUALE È PROPRIETARIO E DIRETTORE + + ERMETE NOVELLI + CON + PAPÀ LEBONNARD + Commedia in 4 atti di G. AICARD + + + _PERSONAGGI_ + + Papà Lebonnard: ERMETE NOVELLI + + Sofia, moglie di Lebonnard O. GIANNINI. + Roberto, loro figlio E. SABBATINI. + Giovanna, sua sorella G. CHIANTONI. + Il dottore Andrea L. FERRATI. + Il marchese P. CANTINELLI. + Bianca, sua figlia E. PORRO-GUASTI. + Martino R. TUROLO. + Un servo G. FOSSI. + +_In una piccola città della Francia--Epoca presente_ + + +[Illustration: ERMETE NOVELLI + +DANS LE RÔLE DU PÈRE LEBONNARD.] + + +Revenons à la représentation italienne du _Père Lebonnard_ à Toulon. +Elle eut lieu le 7 avril 1901. + +Les Toulonnais firent frapper une médaille qui fut offerte au grand +comédien de l’Italie; elle portait cette inscription: + + A ERMETE NOVELLI + A L’ARTISTE INCOMPARABLE + QUI A FAIT ACCLAMER + DANS LE MONDE ENTIER + LE PÈRE LEBONNARD + DE NOTRE CONCITOYEN + JEAN AICARD + +A cette occasion, M. Jules Claretie, administrateur général de la +Comédie-Française, adressa la lettre suivante à M. Baylon, président +du Comité Aicard-Novelli à Toulon[4]: + + [4] Comité _Aicard-Novelli_. Président: M. Baylon, + professeur de sciences naturelles au lycée; secrétaire: + M. François Armagnin. + +«Monsieur le Président, + +«Voulez-vous présenter au fondateur de la Maison de Goldoni le salut +affectueux de la Maison de Molière? Puisque les représentations de +l’admirable comédien coïncident avec les fêtes franco-italiennes, il +est de toute justice que la Comédie-Française remercie Ermete Novelli +d’apporter sa participation cordiale à l’œuvre de rapprochement entre +deux peuples de même race. + +«Et quel plus sûr rapprochement que celui de l’Art! les cœurs battent +à l’unisson, les larmes coulent devant l’artiste qui transporte une +salle, comme autrefois le sang fraternel a coulé sur les champs de +bataille. Le théâtre réveille tous les nobles souvenirs, les éternels +souvenirs de l’Histoire, et dissipe--pour un soir--pour toujours +peut-être--les nuages et les malentendus de la politique. + +«Grâces en soient rendues à M. Novelli, et dites-lui bien, monsieur +le président, que de loin nous applaudissons à son triomphe et à ce +libre-échange de la poésie et de l’art! + +«Votre profondément et sincèrement dévoué, + +«Jules CLARETIE.» + +Les Toulonnais se promirent alors d’entendre en français et en +vers le _Père Lebonnard_, qu’ils venaient d’applaudir en prose +dans la traduction italienne. Et Silvain, l’éminent sociétaire de +la Comédie-Française, fut invité par eux à donner à Toulon une +représentation de la pièce de Jean Aicard. Cette représentation eut +lieu le 3 avril 1903. + +Mais avant de partir pour Toulon, M. Silvain donna, en présence de +deux cents spectateurs parisiens, une répétition générale du _Père +Lebonnard_, à Asnières, où il habite. La pièce était ainsi distribuée: + + Lebonnard MM. SILVAIN. + Robert JOUBÉ. + Le docteur MAXUDIAN. + Le marquis CASTELLI. + Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN. + Jeanne LITTY-BOSSA. + Blanche BERTHE BELVAL. + Marthe BARTHE. + +Le succès de Silvain fut complet. Ce succès se répéta à Toulon, puis à +Marseille et à Tunis, en avril et mai 1903; il fut le même à Gand et à +Anvers, en mars et avril 1904. + + +[Illustration: SILVAIN + +DANS LE PÈRE LEBONNARD.] + + +Voici la distribution de la pièce aux représentations de Gand et +d’Anvers: + +_A Gand_: + + Lebonnard MM. SILVAIN. + Robert LAUMONIER. + Le docteur COIZEAU. + Le marquis MAXUDIAN. + Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN. + Jeanne GÉNIAT. + Blanche BERTHE BELVAL. + Marthe PERSOONS. + + +_A Anvers_: + + Lebonnard MM. SILVAIN. + Robert LUCIEN DESPLANQUES. + Le docteur GORDE. + Le marquis CASTELLI. + Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN. + Jeanne BELLANGER. + Blanche ROBIERE. + Marthe DELIA. + +Il est intéressant de noter ici que Novelli n’eût pas joué le _Père +Lebonnard_ en vers, tandis que Silvain se fût refusé à le jouer en +prose. Voilà qui nous est garant de l’originalité de Silvain après +Novelli dans le rôle de Lebonnard. + +Et voici un sonnet dans lequel l’artiste français a exprimé son +admiration au grand acteur italien: + + + A ERMETE NOVELLI + + La joie où la douleur se mêle, + Tout le cri de l’Humanité + Dans le Drame est répercuté, + Puisqu’il rit et pleure comme Elle. + + Masque de vérité jumelle, + Fait de tristesse et de gaîté, + Seul, Frédérick, qui t’a porté, + Alterna la double semelle; + + Chaussa cothurne et brodequin, + Accoupla Lekain et Pasquin, + Évoqua toute l’âme humaine... + + Novelli, tu suis son chemin, + Entre Thalie et Melpomène + Qui te conduisent par la main! + + SILVAIN, + Sociétaire de la Comédie-Française. + +Au moment où la pièce rentre à la Comédie-Française, l’auteur exprime +de nouveau toute sa reconnaissance à ses grands interprètes, différents +et égaux: Antoine, Novelli, Silvain. + +Il lui sera permis également d’exprimer bien haut sa gratitude à M. +Leloir, admirable artiste, qui a bien voulu assumer la tâche de mettre +en scène le _Père Lebonnard_ à la Comédie-Française et qui s’en est +acquitté, en quelques jours, à miracle, servi par un véritable génie +dramatique. + +C’est sur le nom de M. Jules Claretie que doit se fermer ce cahier de +notes. Lorsque, avec un bon, un généreux sourire, cinq jours avant la +première répétition du _Père Lebonnard_, l’Administrateur général de +la Comédie-Française m’a annoncé sa résolution de rouvrir à mon œuvre +exilée les portes du Théâtre-Français, j’ai certainement éprouvé une +des émotions les plus profondément douces de ma vie littéraire... + +Et cela ne s’oublie pas. + + J. A. + + _Paris, 15 juillet 1904._ + + +[Illustration: MÉDAILLE + +offerte à M. SILVAIN par le Comité toulonnais. + +PORTRAIT DE SILVAIN SILVAIN DANS LE PÈRE LEBONNARD + +Médaille exécutée par le sculpteur LOUIS MAURERT.] + + + + +DEUX SONNETS + + + A JEAN AICARD + + J’aime ton Lebonnard comme je t’aime, Jean; + Simple et douce, son âme est fille de la tienne; + C’est un libre penseur plein de vertu chrétienne; + Victime, à ses bourreaux il sourit, indulgent. + + Jadis la gent critique, ayant cru--sotte gent!-- + Le bonhomme défunt, lui chanta son antienne; + Mais qu’importe, pourvu qu’il vive et qu’il obtienne + Le suffrage du peuple... et même son argent! + + Car plus il semble faible et plus sa force augmente: + Lui qui courba le dos, quinze ans, sous la tourmente, + Rien qu’en se redressant, un jour a tout dompté. + + Étant l’amour, il a vaincu toutes les haines. + Et dans la nuit du mal rayonne sa Bonté + Comme un phare debout sur les vagues humaines! + + SILVAIN. + + + A SILVAIN + + Je n’ai, certe, imité ni _Cromwell_ ni _Mérope_, + Mais mon humble héros, penseur libre et chrétien, + De naturel timide et de cœur plébéïen, + Voit assez juste et voit de loin--quoique myope. + + Il ignore, c’est vrai, l’hyperbole et le trope, + Mais il a de l’esprit--un peu, si peu que rien; + Il parle en roturier mais en homme de bien, + Sur le ton franc de la chanson du Misanthrope. + + Tu nous l’as révélé, Silvain, ce Lebonnard; + Tes yeux, sous sa besicle, ont vu son beau regard; + Et toi qui fais les vers comme tu sais les dire, + + Tu prouves que, sous un habit qui prête à rire, + Il est, par son grand cœur, digne de ton grand art, + Et qu’en lui l’idéal chante comme une lyre. + + JEAN AICARD. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + + DÉDICACE À ALPHONSE KARR IX + + Distribution des rôles du _Père Lebonnard_ à la + Comédie-Française XI + + LE PÈRE LEBONNARD + + Premier acte 1 + Deuxième acte 81 + Troisième acte 151 + Quatrième acte 213 + + Portraits des personnages 261 + Le vers dans les pièces modernes 269 + Antoine--Novelli--Silvain 279 + Deux sonnets 299 + + +TABLE DES FIGURES + + Pages. + + SILVAIN, dans le Père Lebonnard VI + Mlle GÉNIAT, de la Comédie-Française (Jeanne Lebonnard) 3 + M. JOUBÉ (Robert). Répétitions d’Asnières. + (Acte II, scène I) 93 + Mme et M. SILVAIN, de la Comédie-Française + (Acte II, sc. VII) 127 + M. JOUBÉ (Robert). Répétitions d’Asnières. M. SILVAIN. + (Acte II, scène X) 139 + M. JOUBÉ (Robert). Représentations d’Asnières. M. SILVAIN. + (Acte II, scène X) 143 + M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XI) 197 + M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XI) 201 + M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XII) 211 + Répétitions d’Asnières (Acte IV, scène XII) 253 + SILVAIN (Acte IV, scène XII) 259 + ERMETE NOVELLI 285 + ERMETE NOVELLI, dans le rôle du Père Lebonnard 292 + SILVAIN, dans le rôle du Père Lebonnard 293 + Médaille offerte à M. SILVAIN par le Comité toulonnais 297 + + +6994-2-18--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75459 *** |
