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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75459 ***
+
+
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+ Au lecteur
+
+ L’orthographe d’origine a été respectée, mais quelques erreurs
+ clairement introduites par le typographe ou à l’impression ont
+ été corrigées.
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+ LE PÈRE LEBONNARD
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+
+
+ŒUVRES DE JEAN AICARD
+
+ _Collection in-18 jésus à =3= fr. =50= le volume._
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+ROMANS
+
+ =Le Pavé d’Amour= 1 vol.
+ =Roi de Camargue= 1 vol.
+ =L’Été à l’Ombre= 1 vol.
+ =L’Ame d’un enfant= 1 vol.
+ =Notre-Dame d’Amour= 1 vol.
+ =Diamant Noir= 1 vol.
+ =Fleur d’Abîme= 1 vol.
+ =Mélita= 1 vol.
+ =L’Ibis bleu= 1 vol.
+ =Tata= 1 vol.
+
+POÉSIE
+
+ =La Chanson de l’Enfant= (Ouvrage couronné par l’Académie
+ Française) 1 vol.
+ =Miette et Noré= (couronné par l’Académie Française) 1 vol.
+ =Poèmes de Provence= (couronné par l’Académie Française) 1 vol.
+ =Lamartine= (Prix de Poésie à l’Académie Française) 1 vol.
+ =Le Livre d’heures de l’Amour= 1 vol.
+ =Le Dieu dans l’Homme= 1 vol.
+ =Au Bord du Désert= 1 vol.
+ =Le Livre des Petits= 1 vol.
+ =Jésus= 1 vol.
+
+THÉATRE
+
+ =La Légende du Cœur= (5 actes en vers, Théâtre antique
+ d’Orange et Théâtre Sarah-Bernhardt) 1 vol.
+ =Smilis= (4 actes en prose représentés à la
+ Comédie-Française) 1 vol.
+ =Le Père Lebonnard= (4 actes en vers représentés au
+ Théâtre libre et à la Comédie-Française) 1 vol.
+ =Don Juan ou la Comédie du siècle= (5 actes en vers) 1 vol.
+ =Othello, le More de Venise= (5 actes en vers représentés
+ à la Comédie-Française). Portrait de Mounet-Sully et de
+ Paul Mounet, par Benjamin Constant 1 vol.
+
+_En préparation_:
+
+ =Le Manteau du Roi.=
+
+
+
+
+[Illustration: SILVAIN DANS LE RÔLE DU PÈRE LEBONNARD]
+
+
+
+
+ JEAN AICARD
+
+ Le Père Lebonnard
+
+ COMÉDIE EN QUATRE ACTES, EN VERS
+ reprise
+ A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
+ le 4 août 1904.
+
+ [Logo: EF]
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, 26
+
+ Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
+ pour tous les pays.
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+ A ALPHONSE KARR
+
+
+ _Mon maître et mon ami_,
+
+_Quand j’étais au lycée de Mâcon, j’allais souvent, le dimanche ou le
+jeudi, douze ans après 48, à Monceaux, chez Lamartine._
+
+_Un soir, après le dîner, il nous lut son_ Épître à Alphonse Karr,
+_au jardinier de Nice, et ce fut là une de mes premières impressions
+littéraires. Je n’oubliai plus votre nom._
+
+_Vingt-cinq ans plus tard, j’ai lu au jardinier de Saint-Raphaël,
+devenu mon ami, une pièce de théâtre que je venais d’achever_: LE PÈRE
+LEBONNARD.
+
+_Cette pièce, vous l’avez aimée. Quel que soit l’accueil que lui
+réserve le public de la_ Comédie-Française, _je veux pouvoir dire tout
+haut ma joie de votre approbation,--et, sachant que vous êtes de ceux
+qui ne reprennent jamais rien de ce qu’ils ont donné, je vous la dédie,
+avec l’expression de mon admiration et de mon amitié_.
+
+ _J. A._
+
+ _Paris, 1888._
+
+
+
+
+Le _Père Lebonnard_ a été publié pour la première fois en 1880, chez
+Dentu, éditeur. Cette édition est épuisée.
+
+L’édition complètement remaniée que nous donnons aujourd’hui est
+définitive. La pièce ne pourra être représentée que sous cette nouvelle
+forme.
+
+
+
+
+LE PÈRE LEBONNARD
+
+ A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LEBONNARD MM. SILVAIN.
+ ROBERT LEBONNARD DEHELLY.
+ LE MARQUIS D’ESTREY DELAUNAY.
+ LE DOCTEUR ANDRÉ DESSONNES.
+ UN DOMESTIQUE
+ Mme LEBONNARD Mmes SILVAIN.
+ JEANNE LEBONNARD GÉNIAT.
+ BLANCHE D’ESTREY MITZY-DALTI.
+ MARTHE, vieille servante de Lebonnard,
+ nourrice de Robert KOLB.
+
+
+_L’action se passe dans une petite ville de province, vers 1890._
+
+
+_Le même décor (un salon) pour les quatre actes._
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+[Illustration: Mlle GÉNIAT, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
+ (JEANNE LEBONNARD.)]
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+ La scène représente un riche salon bourgeois. Une porte au
+ fond à gauche; une porte sur le côté gauche, au premier plan;
+ une autre sur le côté droit, au troisième plan. Une fenêtre
+ à gauche. Au fond, au milieu, au-dessus d’une console, une
+ glace sans tain par où on aperçoit les arbres du jardin. Sur
+ la console, une pendule. A gauche, au second plan, une petite
+ vérandah qu’on peut voiler d’un rideau, et où Lebonnard a
+ installé son atelier. Dans ce réduit on aperçoit, sur des
+ tablettes, deux ou trois pendules, horloges, réveils, etc. Au
+ fond du salon, est accroché un tableau représentant un paysage
+ dominé par un clocher très élevé; dans le clocher est incrusté
+ le cadran d’une véritable petite horloge, qui marche. Au second
+ plan, à droite, une horloge à gaine.
+
+ Au lever du rideau, Lebonnard est à son travail; il est assis
+ près d’un établi léger qu’il déplace lui-même à sa guise pour
+ chercher la lumière favorable. Il a posé, en travers sur ses
+ genoux, comme une serviette, un petit tablier.
+
+ Un laquais, en petite livrée, est occupé à ôter les housses
+ des fauteuils. Quand il se retire, il en oublie une. Lebonnard
+ hausse les épaules en le suivant des yeux.
+
+
+ SCÈNE PREMIÈRE
+
+ LEBONNARD, JEANNE.
+
+JEANNE, entrant.
+
+ Encore à vos outils, mon père?
+
+LEBONNARD, à son établi; un petit marteau à la main, une loupe
+à l’œil droit.
+
+ Eh! je les aime!
+ Avec eux j’ai tout fait, je me suis fait moi-même...
+ Vois-tu, rien ne pourra jamais me corriger!
+ Inventeur enrichi, mais petit horloger,
+ Ancien négociant bien connu dans la ville,
+ Je ne vois pas que mon marteau soit chose vile...
+ Avec ces outils, moi qui passe pour un sot,
+ J’ai bâti la maison et j’ai gagné ta dot.
+
+JEANNE, très câline.
+
+ Ma mère n’aime pas que ce marteau travaille
+ Le dimanche! On vous grondera!
+
+LEBONNARD
+
+ Vaille que vaille!
+ S’il ne pleut pas sur toi, je laisserai pleuvoir!
+ Tout est bien, puisque j’ai le bonheur de t’avoir!
+
+ _Il la regarde un moment avec attention._
+
+ ... Quand je pense que je t’ai vue à l’agonie,
+ L’autre mois!
+
+ _Il voile ses yeux avec sa main._
+
+ ... Cette horrible angoisse est bien finie!
+ Et ce cœur qui trembla pour toi devant la mort,
+ Désormais, contre tout le reste, sera fort!
+
+JEANNE
+
+ Mais...
+
+LEBONNARD, l’interrompant.
+
+ Bah! sans mes outils,--qu’on dise le contraire!--
+ Ta mère ferait-elle épouser à ton frère
+
+ _Avec une nuance de dédain._
+
+ La fille d’un marquis?
+
+ _Avec condescendance_:
+
+ ... brave homme... et riche encor!
+ ... C’est en frappant l’acier que je faisais de l’or!
+
+JEANNE
+
+ Qu’avez-vous ce matin? Vous semblez d’humeur gaie?
+
+LEBONNARD
+
+ D’abord, quoique tu sois encore fatiguée,
+ Que tu ne te sois pas remise à bien manger,
+ Je te sens très vivante et loin de tout danger!...
+ Et puis...
+
+JEANNE, se rapprochant,
+
+ Et puis?
+
+LEBONNARD
+
+ Et puis... je ne sais pas, moi, dame!
+ Mais j’ai vraiment--parfois--de la fermeté d’âme!...
+ Quand on est bon, il faut être un peu résistant:
+ Et--grâce à toi--j’ai pris du ton!... Je suis content.
+
+JEANNE
+
+ Ah!
+
+LEBONNARD
+
+ Mais oui!... Cependant, un progrès reste à faire:
+ C’est de savoir parler, quelle que soit l’affaire,
+ Sagement, posément... Impossible! Pourquoi?
+ C’est que, timide encore et méfiant de moi,
+ Vois-tu, je prends toujours trop d’élan et je saute
+ Trop haut, croyant toujours la barrière trop haute.
+ Mais je sais ce qu’il faut dire, et je le dirai.
+ Voilà!
+
+JEANNE, dans ses bras, à ses genoux.
+
+ Que je vous aime, ô mon père adoré!
+
+LEBONNARD, la contemplant.
+
+ Mais où donc as-tu pris ton âme? Elle est exquise.
+
+JEANNE
+
+ Un peu de vous.
+
+LEBONNARD
+
+ Oh! non. Veux-tu que je te dise?
+ C’est vrai que j’ai du bon: tu me l’as révélé;
+ J’avais un peu d’or brut,--et tu l’as ciselé.
+ Tu l’as limé, taillé, le cœur du vieil orfèvre!
+ Tiens, autrefois les mots s’arrêtaient sur ma lèvre:
+ J’étais comme muet.
+
+JEANNE
+
+ Vraiment!
+
+LEBONNARD
+
+ ... Bègue plutôt;
+ Timide, j’hésitais. Quand j’essayais un mot,
+ L’on riait: je rentrais, effrayé, dans moi-même!
+ Mais étant écouté par quelqu’un qui vous aime,
+ Oh! alors, on se lance, et devenu vieillard,
+ Tu vois, je suis bavard avec toi, très bavard.
+
+JEANNE, examinant tout à coup l’habit de Lebonnard.
+
+ Si ma mère vous voit cet habit hors d’usage,
+ Gare à vous!
+
+LEBONNARD
+
+ Quand je l’ai, c’est signe de courage!
+
+ _D’un air mystérieux_:
+
+ Aussi, depuis un mois, je le mets plus souvent.
+ Laisse. Je m’accoutume à tenir tête au vent!
+
+JEANNE
+
+ Mais ma mère dira...
+
+ _Lebonnard prend la broderie de sa fille sur une table
+ et fait quelques points._
+
+LEBONNARD
+
+ ... ce qu’elle voudra dire,
+ Petite! Et j’aime mieux remplir ta tirelire
+ Que celle de monsieur...? l’allemand... mon tailleur.
+
+JEANNE
+
+ Il est vrai que donner aux pauvres, c’est meilleur;
+ Et puis, dès qu’un journal de morale se fonde,
+ On s’adresse à mon père:--il faut que je réponde;
+ Ma tire-lire est pleine, et, vite, on reprend tout
+ Ce qui me vint petit à petit--d’un seul coup!
+
+LEBONNARD, rêvant.
+
+ Je suis un ignorant ébloui de science,
+ C’est vrai!--Tout est douleur ici-bas... patience!
+ Le grand remède existe: on saura le trouver...
+ Et j’aide les penseurs,--ne pouvant que rêver.
+
+
+ SCÈNE II
+
+ LEBONNARD, JEANNE, MARTHE.
+
+MARTHE, entrant.
+
+ Madame demandait tantôt mademoiselle.
+
+JEANNE
+
+ Comment! tantôt!... J’y cours...
+
+ _Elle se sauve en courant._
+
+ _Lebonnard la regarde avec admiration, puis il va à la porte par
+ où elle est sortie, l’ouvre, semble suivre un moment sa fille
+ des yeux. Il revient enfin vers Marthe en hochant plusieurs fois
+ la tête et en clignant de l’œil d’une façon qui signifie: «Hein,
+ Marthe? quelle brave fille que ma fille!»_
+
+ _Marthe n’y contredit point._
+
+
+ SCÈNE III
+
+ LEBONNARD, MARTHE.
+
+LEBONNARD
+
+ Lorsqu’on te dit: «Du zèle,»
+
+ _Désignant sa fille._
+
+ C’est ça!--Hein, un joli modèle à copier?
+
+MARTHE
+
+ Pour ça, oui!
+
+LEBONNARD
+
+ Mais qu’as-tu, là?... Fais voir ce papier.
+
+MARTHE
+
+ Pour ça, non!... Vous ni moi ne pouvons nous permettre,
+ Madame ayant parlé, d’y reprendre une lettre.
+ Les repas pour huit jours sont réglés là-dessus.
+
+LEBONNARD
+
+ Allons, donne!... ou tu vas me fâcher!
+
+MARTHE
+
+ Bon Jésus!
+ Je voudrais bien--pour voir!--vous voir mettre en colère.
+
+LEBONNARD
+
+ Tu m’y verras, si tu te plais à me déplaire.
+
+MARTHE, croisant les bras.
+
+ Tiens, c’est du nouveau, ça?
+
+LEBONNARD, s’essayant à l’autorité.
+
+ J’entends qu’on soit soumis.
+ Donne-moi ce papier...: nous serons bons amis.
+
+MARTHE, lui tendant le papier à contre-cœur.
+
+ Voilà, monsieur.
+
+LEBONNARD, lui arrachant le papier. Il le lit.
+
+ Fort bien! _Potage à la royale!_
+ Et _Bouchée à la reine_! Est-ce un roi, qui régale?
+ Ou monsieur Lebonnard, un ancien horloger,
+ Qui commande un menu parce qu’il faut manger?
+ ... Ma fille (entendez-vous, Marthe?) est encor malade!
+ Je demande un menu; ça, c’est une charade!
+ Et je ne peux passer trois jours à deviner
+ Si j’ai du bœuf, ce soir,--bien saignant,--pour dîner!
+
+MARTHE
+
+ Mais...
+
+LEBONNARD
+
+ Aimez toutes les noblesses, même fausses,
+ Mais ne m’en fourrez pas, que diable! dans mes sauces!
+
+MARTHE
+
+ Voilà ma soupe au lait qui monte en un moment!
+
+LEBONNARD, s’asseyant.
+
+ Fais pour ce soir un bon rôti, tout uniment.
+
+MARTHE
+
+ Corriger le menu, monsieur! c’est impossible!
+
+LEBONNARD. Il se lève, son tablier à la main.
+
+ Je comprends: ta besogne est parfois très pénible...
+ Eh bien, j’irai t’aider!--Jeanne est malade.
+
+MARTHE, secouant la tête d’un air entendu.
+
+ Oh! non!
+ Pour son mal, maladie est trop un vilain nom...
+ J’ai très bon œil encor, quoiqu’un peu sourde et vieille...
+
+LEBONNARD, effrayé, à voix basse.
+
+ Je sais. Mais parle-moi de la chose à l’oreille.
+
+MARTHE
+
+ Elle se porte mal... depuis qu’elle va mieux.
+ Son jeune médecin... n’était pas assez vieux!...
+
+LEBONNARD, clignant de l’œil.
+
+ Eh! oui! C’est le docteur qui serait le remède.
+
+MARTHE, frappant sur le papier qu’elle tient.
+
+ Quant à rien changer là, monsieur,--que Dieu vous aide!
+ Mais il faut en parler à madame d’abord.
+
+LEBONNARD, d’un air piteux.
+
+ Elle criera beaucoup...
+
+MARTHE, l’interrompant.
+
+ Mais vous crierez plus fort.
+
+LEBONNARD
+
+ Hum!... j’aime mieux que tu m’arranges ça toi-même.
+
+MARTHE
+
+ Vous croyez donc qu’ici l’on m’écoute et qu’on m’aime?
+ Moi qui depuis trente ans sers dans cette maison,
+ On me gronde à tout bout de champ et sans raison,
+ Et l’on espère, en me malmenant de la sorte,
+ Qu’un beau jour je prendrai--de moi-même--la porte!
+
+LEBONNARD
+
+ Chut!... plus bas!
+
+MARTHE
+
+ J’ai connu madame à son comptoir:
+ C’est ça mon crime.
+
+LEBONNARD, résigné.
+
+ Eh! je sais bien!...
+
+ _Énergique, après avoir réfléchi_:
+
+ Il faudra voir.
+
+MARTHE
+
+ C’est votre mot. Voilà longtemps que vous le dites!
+
+LEBONNARD
+
+ Avant d’agir, on doit bien mesurer les suites,
+ Ma bonne; chaque chose arrive dans son temps;
+ Tout vient à point à qui sait attendre. J’attends...
+ Que l’heure sonne...
+
+MARTHE
+
+ A laquelle de vos pendules?
+
+LEBONNARD
+
+ J’en conviens, j’ai beaucoup et de gros ridicules.
+ N’importe! Je saurai vouloir... A quel moment?
+ Eh! mon Dieu! quand il le faudra, tout bonnement...
+
+MARTHE
+
+ Et quand le faudra-t-il?
+
+LEBONNARD, avec fermeté.
+
+ Quand il faudra défendre
+ Ma fille... C’est pourtant bien facile à comprendre:
+ Comprends-tu?
+
+MARTHE
+
+ Oui... et non.
+
+LEBONNARD, d’un ton confidentiel.
+
+ Ma femme,--je le vois,--
+ Songe à donner à Jeanne un mari de son choix;
+ Qu’en penses-tu?
+
+MARTHE
+
+ Ce que vous en pensez vous-même.
+
+LEBONNARD
+
+ Eh bien, je défendrai Jeanne et l’homme qu’elle aime.
+
+ _Marthe hausse les épaules avec dédain pendant que
+ Lebonnard regarde les portes avec inquiétude._
+
+ Voyons, Marthe, aidons-nous l’un l’autre... Je sais bien
+ Qu’on veut te chasser, mais je suis là;--ne crains rien...
+ Et change ce menu... Voyons, réfléchis... bête!
+ Elle criera, oui; mais la chose sera faite.
+ L’autorité d’un fait accompli,--tout est là.
+ On s’impose--et tout suit.
+
+MADAME LEBONNARD, dans la coulisse.
+
+ Marthe!
+
+MARTHE, goguenardant.
+
+ Recevez-la;
+ Imposez-vous, monsieur!--Pour moi, je gagne au large.
+ Ah! nous sommes pincés, monsieur! gare la charge!
+
+ _Lebonnard, voyant entrer sa femme, fourre maladroitement
+ et à moitié dans sa poche le petit
+ tablier qu’il avait à la main depuis un instant._
+
+
+ SCÈNE IV
+
+ LEBONNARD, MARTHE, Mme LEBONNARD,
+ puis LE LAQUAIS.
+
+MADAME LEBONNARD, brutalement, à Marthe.
+
+ Que faites-vous ici?
+
+ _A son mari._
+
+ De quoi lui parlez-vous?
+
+ _A Marthe._
+
+ Que lui disiez-vous là, vous, d’un air en dessous?
+
+MARTHE
+
+ Madame...
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Taisez-vous, quand je vous interroge!
+ La servante est en faute, et le maître déroge.
+
+ _A Marthe qui fait un mouvement._
+
+ Je vous chasserai!
+
+LEBONNARD, timide et insinuant.
+
+ Non.
+
+MARTHE, à Lebonnard.
+
+ Vous êtes trop bon, vous!
+
+MADAME LEBONNARD, le foudroyant du regard.
+
+ Je la chasserai.
+
+ _A Marthe._
+
+ Vous, croyez-moi, filez doux!
+
+ _Marthe sort et rencontre à la porte le laquais en
+ grande livrée rouge et dorée. Elle s’efface pour
+ le laisser passer._
+
+ _Le laquais traverse le théâtre devant Lebonnard
+ et derrière madame Lebonnard; il vient prendre
+ et il emporte un service à thé._
+
+
+ SCÈNE V
+
+ LEBONNARD, Mme LEBONNARD.
+
+LEBONNARD, conciliant et timide.
+
+ Vous ne chasserez pas celle-là?... je vous prie...
+ Votre grand laquais rouge et son effronterie
+ M’intimident... J’entends garder, moi,--par fierté--
+ Mon rang de travailleur... et Marthe!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ En vérité!
+
+LEBONNARD
+
+ Elle a nourri Robert; et c’est une bonne âme.
+ Elle vous a servi trente ans, la brave femme!
+ Vos enfants les premiers ne voudraient pas...
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Pourquoi
+ «Vos enfants?» On dirait qu’ils ne sont rien qu’à moi!
+
+LEBONNARD
+
+ Nos enfants, je le veux.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Veuillez ou non,--la chose
+ Est ainsi. Nos enfants sont nôtres, je suppose!
+ Vous avez pris Robert en grippe, voilà tout.
+
+LEBONNARD, s’affermissant un peu.
+
+ Vous et lui, tous les jours, vous me poussez à bout.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Il voit bien que sa sœur est votre préférée.
+
+LEBONNARD, vivement, avec gravité.
+
+ Préférence aujourd’hui méritée--et sacrée!
+ Contre lui, contre vous, seule elle me défend.
+
+ _Très attendri_:
+
+ Et je dis que je suis le fils de mon enfant!
+
+MADAME LEBONNARD.
+
+ Fort bien.--Mais Robert souffre, et je souffre moi-même
+ De vous voir maltraiter un bon fils,--qui vous aime!
+ Et c’est étrange à vous, qui prêchez la bonté!
+ Mais vous n’êtes, au fond, qu’un rageur entêté!
+
+ _Lebonnard approuve gaîment d’un geste chacune
+ des épithètes malsonnantes que lui décoche sa
+ femme._
+
+LEBONNARD, finement.
+
+ Et puis?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ ... au moral, comme au physique, un myope;
+ Un avaricieux,--qui se croit philanthrope;
+ Bon?... par lâcheté pure! et doté par hasard
+ D’un vilain nom, qu’on croit fait exprès: Lebonnard.
+
+LEBONNARD, avec une souriante bonhomie.
+
+ Oui, c’est bien mon portrait... dans ma caricature.
+
+ _Devenant sévère._
+
+ N’importe! J’ai souffert cette plus grave injure
+ De voir un brave enfant,--qui, tout petit, m’aimait,--
+ Me railler, parce que sa mère le permet!
+
+ _Madame Lebonnard hausse les épaules._
+
+ J’ai la déception, chaque jour plus amère,
+ De le voir, contre moi, s’allier à sa mère,
+ Et rire,--en s’en allant de mes pauvres vieux bras,
+ Sans qu’il se sente ingrat parmi les plus ingrats!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ C’est un réquisitoire en règle!
+
+LEBONNARD, s’exaltant tout à coup.
+
+ C’est possible!
+ Mais tout ça me révolte enfin!
+
+MADAME LEBONNARD, narquoise.
+
+ Il est terrible!
+ Sur quelle herbe avez-vous marché, mon cher époux?
+
+LEBONNARD, emballé brusquement.
+
+ Sur l’herbe de sagesse! ainsi, méfiez-vous!...
+ La coupe verse pour une dernière goutte!...
+ Il n’est mouton si doux que le loup ne redoute,
+ S’il prend la rage, ayant été mordu: je dis
+ Que les timides sont parfois les vrais hardis,
+ Et que l’audace alors n’a plus qu’à se défendre!
+ Je suis las d’être sot, faible, bonhomme et tendre!
+ Pour ma défense à moi, je suis resté poltron...
+ Pour Jeanne, je suis homme à vous heurter de front!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Mais, mon Dieu! qu’avez-vous? Qu’est ce qui vous anime?
+
+LEBONNARD, bégayant de rage.
+
+ J’ai... que je suis honteux d’être pusillanime!...
+
+ _Éclatant avec plus de violence encore que la première fois._
+
+ Que Jeanne m’inquiète!... Enfin tous vos repas
+ Sont faits d’une façon qui ne lui convient pas!...
+ Je vous l’ai déjà dit cent fois, mais on s’en moque!...
+ Je veux...
+
+ _Subitement calmé, il achève d’un ton goguenard_:
+
+ ... du bœuf saignant et des œufs à la coque.
+
+ _Il s’assied à son établi._
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Oh! Que de bruit pour rien! On fera ce qu’il faut,
+ Sans que vous le preniez, pour cela, de si haut!
+
+ _Portant son mouchoir à ses yeux._
+
+ Suis-je mauvaise mère?
+
+ _Elle s’assied d’un air d’affliction._
+
+LEBONNARD, décontenancé, la regardant par dessus ses lunettes.
+
+ Excusez-moi, ma femme...
+ Je craignais, à propos d’un détail que je blâme,
+ Un refus!... J’étais prêt à la lutte... On a tort,
+ Avant d’être attaqué, de répondre d’abord!...
+ Voyez-vous, on se sent un peu faible... on s’entraîne...
+ Et je ne voulais pas vous faire de la peine.
+
+ _Il se remet au travail, après avoir tiré de sa poche
+ et développé, non sans affectation, son petit tablier._
+
+MADAME LEBONNARD, qui, suffoquée, le regarde faire.
+
+ Eh! mais, que faites-vous!... Vous travaillez, je crois!
+
+LEBONNARD, calme, sentencieux, la loupe à l’œil.
+
+ Il y a beaucoup plus d’ouvriers que de rois.
+ Moi, j’étais horloger.
+
+MADAME LEBONNARD, avec hauteur.
+
+ Bijoutier, je vous prie!
+
+LEBONNARD, bonhomme.
+
+ Ma foi! n’est pas qui veut maître en horlogerie!
+ Pour bijoutier,--c’est vrai, nous _vendions_ des bijoux;
+ Même on vous appelait... (nous sommes entre nous)
+ La belle bijoutière;--et ce qui vous chagrine,
+ C’est qu’on m’a vu longtemps derrière ma vitrine,
+ La loupe à l’œil, la pince au doigt!... Ça me distrait...
+ S’il ne travaillait plus, Lebonnard en mourrait.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Cachez-vous-en du moins; faites ce sacrifice!
+
+LEBONNARD
+
+ Nul doute, le croyant juste, que je le fisse;
+
+ _Avec finesse et la regardant par-dessus ses lunettes._
+
+ Mais je ne comprends pas... j’eus toujours l’esprit lent.
+
+ _On entend le roulement doux d’une voiture.
+ Mme Lebonnard jette un coup d’œil à la fenêtre._
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Le marquis!
+
+ _Elle se rapproche de Lebonnard._
+
+ Donnez-lui son titre en lui parlant.
+
+LEBONNARD
+
+ Ça ne se fait point.--Moi qui sors d’une boutique,
+ Je me ferais l’effet d’être son domestique.
+
+MADAME LEBONNARD, d’un ton de confidence.
+
+ Il pense à marier Jeanne.
+
+LEBONNARD, frappé; il relève la tête.
+
+ Ah?... Il faudra voir!
+
+MADAME LEBONNARD, désignant les outils de Lebonnard.
+
+ Cachez vite cela. Je vais le recevoir.
+
+ _Elle fait mine d’enlever l’établi. Lebonnard s’y
+ oppose. Alors, apercevant la housse oubliée par le
+ laquais, elle l’enlève vivement et, en sortant, la
+ jette sur les bras de Lebonnard, qui la lance au
+ hasard sur un meuble où elle s’étale en évidence._
+
+ _Lebonnard range ses outils._
+
+
+ SCÈNE VI
+
+ LEBONNARD, JEANNE.
+
+JEANNE, entrant.
+
+ On vient chercher Robert pour une promenade
+ A cheval!
+
+LEBONNARD, vivement.
+
+ Mais pas toi? Je te sens trop malade!
+
+JEANNE, souriant.
+
+ J’allais si bien tantôt, mon père? et maintenant?...
+
+LEBONNARD
+
+ Tu vas bien... pas assez... Tout dépend du moment.
+
+ _Jeanne, apercevant la housse oubliée, la plie soigneusement
+ et la pose sur une table._
+
+JEANNE
+
+ Soit, je resterai.
+
+LEBONNARD
+
+ Oui.
+
+JEANNE
+
+ Eh! mais... que je vous gronde!
+ Encor ce vieil habit? Pour recevoir du monde!
+ Je vous ai dit pourtant...
+
+ _Lebonnard regarde avec complaisance les pans et
+ la doublure de son vieux vêtement de combat, qui
+ est une manière de paletot-sac._
+
+LEBONNARD
+
+ J’y suis fait, que veux-tu?
+
+JEANNE câline.
+
+ Il est râpé, taché... Nous sommes donc têtu?
+ Voyons, que dira-t-on de votre pauvre fille,
+ A voir de quels chiffons ce bon père s’habille?
+ On en dira du mal, sans me calomnier,
+ Père!
+
+ _Avec espièglerie._
+
+ Et je ne serai plus bonne à marier!
+
+LEBONNARD, gaîment.
+
+ Vite, alors!... l’habit neuf!
+
+ _Elle sort et revient avec l’habit neuf qui est une
+ grande redingote, très longue._
+
+LEBONNARD, mettant l’habit neuf.
+
+ Vingt-cinq ans, c’est un âge!
+ Et tu dois bien songer toi-même au mariage?
+
+JEANNE
+
+ C’est à dire à quitter mon père, un beau matin,
+ Un bonheur assuré?...
+
+LEBONNARD
+
+ Pour un autre!
+
+JEANNE
+
+ Incertain!
+ Oh! non, je ne veux pas.
+
+LEBONNARD, attentif.
+
+ Les raisons, je vous prie?
+
+JEANNE, très simplement.
+
+ D’abord, dans quelques jours, mon frère se marie.
+
+LEBONNARD, qui ne comprend pas.
+
+ Eh bien?
+
+JEANNE
+
+ Vous perdriez vos deux enfants!
+
+LEBONNARD, comprenant et fronçant le sourcil.
+
+ Comment!
+ Et tu croirais me plaire avec ce dévouement!
+
+ _D’un ton sentencieux et pénétré, convaincu_:
+
+ Trop de bonté, ça mène au malheur!... Eh! que diable!
+ J’aurais tout au contraire une peine incroyable
+ A sentir que pour moi, tu renonces... Ah! non!
+
+ _Avec finesse._
+
+ Tiens, nous aimons déjà quelqu’un?
+
+ _Avec bonhomie._
+
+ Dis-moi son nom?
+
+JEANNE, vivement.
+
+ Non, je n’aime personne!
+
+LEBONNARD
+
+ ... Ouais! mais si je devine,
+ J’enverrai ton bonnet de Sainte-Catherine
+ Moi-même, par-dessus les moulins!... Vois-tu bien,
+ Je ne peux plus avoir de bonheur que le tien.
+ Courage!... Glisse-moi ton secret à l’oreille...
+
+JEANNE
+
+ Je n’ai pas de secret.
+
+LEBONNARD, la menaçant du doigt.
+
+ Cache-toi bien: je veille.
+
+
+ SCÈNE VII
+
+ LEBONNARD, JEANNE, LE MARQUIS en tenue de cheval.
+
+LE MARQUIS, entrant.
+
+ Eh! bonjour, cher monsieur Lebonnard!
+
+LEBONNARD
+
+ Serviteur.
+
+LE MARQUIS à Jeanne.
+
+ Bonjour, vous, adorable enfant!
+
+JEANNE
+
+ Toujours flatteur!
+
+LEBONNARD au marquis.
+
+ Votre fille, monsieur?
+
+LE MARQUIS
+
+ Au jardin. Elle montre
+ A Robert un cheval--excellente rencontre
+ D’hier matin;--l’étoile au front, le poil tout noir;
+ Miss Flora, mille écus; c’est pour rien.
+
+JEANNE
+
+ Je vais voir
+ Miss Flora!
+
+ _Elle sort.--En sortant elle reprend et emporte la
+ housse qu’elle a si soigneusement pliée tout à
+ l’heure._
+
+
+ SCÈNE VIII
+
+ LEBONNARD, LE MARQUIS.
+
+ _Le marquis regarde l’heure à sa montre._
+
+LEBONNARD
+
+ Elle va?
+
+LE MARQUIS
+
+ Pas très bien.
+
+ _Lebonnard prend la montre, et, tout en causant,
+ la règle avec soin._
+
+LE MARQUIS, regardant par la fenêtre de la vérandah.
+
+ Une belle pouliche!
+
+LEBONNARD
+
+ Tout le monde, monsieur, ne sait pas être riche.
+
+LE MARQUIS
+
+ Oh! riche, cher monsieur Lebonnard, riche, non;
+ Car ma fortune à moi n’égale plus mon nom.
+ C’est vous qui l’êtes, riche.
+
+LEBONNARD
+
+ Eh! moins qu’on ne suppose!
+ Comme inventeur, c’est vrai, j’ai gagné quelque chose,
+ Et puis mon frère aîné m’a laissé tout son bien,
+ Mais près de vous, je n’ai presque rien.
+
+LE MARQUIS se récriant.
+
+ Presque rien!
+
+LEBONNARD
+
+ C’est un pauvre à Paris,--qu’un riche de province.
+ J’ai deux enfants. Mon fils a de vrais goûts de prince;
+ Son train de vie eût pu même vous effrayer...
+ Un enfant gâté,--peu commode à marier!
+ Aussi je suis heureux...
+
+LE MARQUIS
+
+ N’ajoutez rien, de grâce;
+ Ce Robert est en tout gentilhomme de race!
+ Vous parlez comme si nous nous aimions d’hier...
+ Moi qui, depuis longtemps...
+
+LEBONNARD, finement.
+
+ Oui, vous n’êtes pas fier.
+
+ _Il lui rend la montre._
+
+LE MARQUIS, achevant sa phrase.
+
+ Viens tous les jours ici... Je suis de la famille!...
+
+ _Avec l’autorité du gentilhomme qui s’oublie_:
+
+ J’ai toujours destiné votre fils à ma fille.
+
+LEBONNARD, finement et le regardant par-dessus ses lunettes.
+
+ Vraiment?
+
+LE MARQUIS, se levant; à part.
+
+ J’ai mes raisons.
+
+ _Haut._
+
+ Ma fille, plus que moi,
+ Tient aux traditions de son nom, mais, ma foi,
+ Le vôtre est parmi ceux qu’avec respect on nomme.
+
+LEBONNARD, d’un ton ambigu.
+
+ Vous êtes bon, monsieur.
+
+LE MARQUIS, rondement, et faisant le geste de lui donner
+une tape sur le ventre.
+
+ Vous êtes un brave homme!
+ Et votre fils, monsieur, un gentleman parfait.
+
+ _Entre Robert._
+
+
+ SCÈNE IX
+
+ LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT, en tenue de cheval.
+
+ROBERT, entrant.
+
+ Me voilà.--Je suis prêt!
+
+LE MARQUIS, frappant sur l’épaule de Robert.
+
+ Mais charmant, en effet!
+ Savant, quoique avocat; plein de cœur.
+
+LEBONNARD, gravement.
+
+ Je l’espère.
+
+LE MARQUIS
+
+ Il est brave et bon!...
+
+ _Souriant._
+
+ Bon... pas autant que son père,
+ Fort heureusement! mais vous, mon cher, grand pardon,
+ Vous fûtes de tout temps un peu faible, trop bon!...
+ Eh! que diable! la vie est une ardente lutte...
+ Sans doute on suit du cœur un blessé dans sa chute,
+ Mais tant pis pour qui tombe!... on marche un peu dessus.
+ «Place aux forts,»--dit Darwin.
+
+LEBONNARD, souriant avec malice.
+
+ Oui... mais que dit Jésus?
+
+LE MARQUIS
+
+ Hola! Je vous croyais libre penseur en diable?
+
+LEBONNARD
+
+ Libre rêveur! Mais votre thèse est effroyable!
+ Et, vous sachant dévot, j’ai nommé votre Dieu.
+ Moi, si mon voisin tombe, eh bien... je l’aide un peu!
+ Je ne distingue point la Pâque de Vigile,
+ Ma foi non, mais j’admire et j’aime l’Évangile
+ Où souffre un pauvre Dieu... patient sous l’affront.
+ C’est la force du cœur, monsieur.
+
+ _Avec intention_:
+
+ Les doux vaincront.
+
+LE MARQUIS
+
+ Ah! Bravo, l’abbé!... Mais...
+
+
+ SCÈNE X
+
+ LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT,
+ BLANCHE, en amazone, JEANNE, Mme LEBONNARD
+ paraissant au fond.
+
+ROBERT, allant vers Blanche, au fond.
+
+ L’un prêche et l’autre raille...
+ Adieu la promenade! Une heure de bataille.
+
+LE MARQUIS à Lebonnard, poursuivant la conversation.
+
+ La mécanique est en progrès, mais le cœur, pas!
+
+LEBONNARD
+
+ Si! Le cœur change! Il suit le progrès pas à pas...
+ Civilisation, art, science, industrie,
+ Tout ce progrès visible, où va-t-il, je vous prie?
+ Au carrefour où vont finir tous les chemins:
+ A l’élargissement des sentiments humains!
+
+LE MARQUIS, attentif.
+
+ Où diable prenez-vous ces choses? Dans quel livre?
+
+LEBONNARD, tenant par la main sa fille qui, depuis un instant,
+s’est rapprochée de lui.
+
+ Ma fille me les lit.--Et puis... je la vois vivre!
+
+ROBERT, s’avançant; avec suffisance.
+
+ Je suis du sentiment de monsieur le marquis,
+ Moi!... Deux races: vainqueurs et vaincus; les conquis,
+ Les conquérants; le faible et le fort; c’est faiblesse
+ Que d’être tendre à qui nous attaque et nous blesse:
+ Sois fort,--si tu veux être!
+
+ _En gesticulant avec sa cravache, il fait tomber une
+ petite pendule qui se trouvait sur l’établi de Lebonnard._
+
+BLANCHE, moqueuse.
+
+ Oui! c’est beau d’être fort!...
+ Et surtout d’être adroit!
+
+LEBONNARD
+
+ _Il regarde avec chagrin la pendule qu’il ramasse.
+ Il soupire, la replace sur l’établi et, faisant un
+ effort pour sourire_:
+
+ Allons, j’ai toujours tort.
+
+LE MARQUIS, lui tapotant sur l’épaule trop familièrement.
+
+ Vous, vous êtes du bois dont on fait les apôtres...
+ ... Mais partons-nous?
+
+ _Gaiement._
+
+ Voyons, morbleu, soyez des nôtres:
+ A cheval!...
+
+ROBERT, pouffant de rire.
+
+ Je voudrais voir mon père à cheval!
+ Très drôle!
+
+LEBONNARD, qui a entendu, blessé.
+
+ En vérité?
+
+JEANNE, bas à Robert.
+
+ Ah! Robert, c’est bien mal!
+
+LEBONNARD, debout, au milieu.
+
+ A votre âge, mon fils,--pauvre, sans espérance
+ De fortune,--je fis à pied mon tour de France,
+ Afin que vous eussiez de beaux chevaux plus tard,
+ Et de l’esprit, du bon,--aux dépens d’un vieillard!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Vous souriez souvent à plus forte malice!
+
+LEBONNARD
+
+ Eh!... c’est qu’il faut qu’un jour toute chose finisse!
+ Ce n’est pas sa gaîté qui m’indigne, d’abord;
+ C’est qu’il érige en droit sa raison du plus fort!
+ Et si c’est de ce droit qu’il raille, je l’engage,
+ Tout fort plaisant qu’il est... à changer de langage.
+
+BLANCHE, bas à Robert.
+
+ Excusez-vous, Robert; il a vraiment raison.
+
+ROBERT
+
+ Mon père...
+
+LEBONNARD, brusquement attendri et lui prenant la main.
+
+ Oh! je t’ai fait du chagrin, mon garçon?...
+ Pardonne-moi!... Vois-tu, lorsque je suis sévère,
+ C’est par amour pour toi... C’est exigeant, un père!
+ On voudrait voir son fils toujours beau, toujours bon...
+
+ _Profondément ému._
+
+ Et je t’aime bien, moi, mon cher enfant!
+
+ROBERT
+
+ Pardon,
+ Mon cher père!...
+
+LEBONNARD, à Blanche.
+
+ C’est bien à vous, mademoiselle!
+ Lorsque--belle--on est bonne, on est encor plus belle.
+ Qu’il soit digne de vous,--et vous serez heureux!...
+
+ _Surmontant son attendrissement, et d’un ton très alerte._
+
+ Allons, allons, sortez, vivez, mes amoureux,
+ Et courez à cheval... sans vous casser la tête!
+ Il est beau, ce cheval?
+
+BLANCHE
+
+ Une superbe bête!
+
+LEBONNARD, regardant par la fenêtre.
+
+ Superbe!--Allons, je veux te voir sur ton cheval,
+ Mon fils,--faire très bien... ce que je ferais mal.
+
+ _A sa femme._
+
+ Je garde Jeanne.
+
+ROBERT, qui cause avec les jeunes filles.
+
+ Allons.
+
+LE MARQUIS, haut.
+
+ Une seconde encore.
+
+_A Madame Lebonnard, bas_:
+
+ Parlons-lui du projet Martignac--qu’il ignore.
+ Martignac veut savoir.
+
+MADAME LEBONNARD, à son mari.
+
+ Mon ami, j’ai trouvé,
+ Pour Jeanne, le parti que j’ai longtemps rêvé:
+ Un homme à peine mûr, mais bien; parfait!
+
+LEBONNARD, inquiet.
+
+ Qu’on nomme?
+
+LE MARQUIS, s’avançant.
+
+ Martignac.
+
+MADAME LEBONNARD, se rengorgeant.
+
+ Il est comte!
+
+LEBONNARD, bas, avec un accablement comique.
+
+ Encore un gentilhomme!
+ J’en étais sûr!
+
+ _Haut._
+
+ Eh bien, ma femme... je verrai;
+ Mais peut-être... aime-t-elle...
+
+MADAME LEBONNARD, redressant l’oreille.
+
+ Hein!
+
+ _Elle regarde Lebonnard avec stupéfaction._
+
+LEBONNARD, d’un ton mal assuré.
+
+ ... le docteur André.
+
+MADAME LEBONNARD, stupéfaite et révoltée.
+
+ Vous dites: le docteur!
+
+LEBONNARD, prenant de l’assurance.
+
+ Qu’est-ce qui vous étonne?
+ C’est un savant, un vrai; sa clientèle est bonne;
+ Il est habile, il est honnête, et j’ai cru voir
+ Qu’il fait volontiers plus et mieux que son devoir.
+
+MADAME LEBONNARD, suffoquée.
+
+ Ah?... Eh bien! je l’attends, celui-là!--qu’il revienne.
+
+LEBONNARD, à part.
+
+ Ne heurtons pas trop tôt mon idée à la sienne.
+
+ _Haut._
+
+ Il faudra voir, ma femme... et surtout bien songer
+ Qu’il fut, lorsque ma fille était en grand danger,
+ D’un dévouement!
+
+MADAME LEBONNARD, méprisante.
+
+ Mon Dieu! son métier le commande:
+ On y mettra le prix.
+
+LEBONNARD, s’inclinant.
+
+ Vous avez l’âme grande.
+
+LE MARQUIS, poliment, à Lebonnard.
+
+ Martignac est un nom illustre et bien porté;
+ S’il vous plaisait,--pour moi, j’en serais enchanté.
+
+
+ SCÈNE XI
+
+ Les mêmes, UN DOMESTIQUE.
+
+LE DOMESTIQUE, annonçant.
+
+ Le docteur André.
+
+ _Le domestique sort._
+
+MADAME LEBONNARD, menaçante.
+
+ Ah!...
+
+ROBERT, gentiment, à sa sœur, à gauche.
+
+ Le bonheur de la vie,
+ C’est d’aimer!... Et cela ne te fait pas envie?
+ Je t’en prie, aime donc! aime donc: c’est charmant!
+ Regarde-moi: je suis le bonheur même; aimant,
+ Aimé, je suis aimé! C’est la vie et la joie!
+
+BLANCHE
+
+ Fat!
+
+ROBERT, à sa mère.
+
+ ... Eh bien, ce docteur?
+
+LEBONNARD, allant vers la porte de droite.
+
+ Le voici.
+
+ROBERT
+
+ Qu’on le voie
+ Et qu’il nous laisse en paix!... Si nous filions?
+
+JEANNE, fâchée.
+
+ Robert!
+
+ROBERT, gentiment à Jeanne.
+
+ Tiens, tiens! vous rougissez, vous?... J’aurai l’œil ouvert.
+
+
+ SCÈNE XII
+
+ LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE,
+ ROBERT, LE MARQUIS, ANDRÉ.
+
+ANDRÉ, entrant et riant, à Lebonnard qui est allé au-devant de lui.
+
+ Marthe me consultait...
+
+ _S’apercevant qu’ils ne sont pas seuls et saluant._
+
+ Oh! pardon!
+
+ROBERT, gaiement, à Jeanne, bas.
+
+ Pas un geste:
+ On t’observe!
+
+JEANNE, à Robert, bas.
+
+ Tais-toi!
+
+ANDRÉ
+
+ Vous sortiez?
+
+LEBONNARD, vivement.
+
+ Moi, je reste.
+
+MADAME LEBONNARD, à son mari.
+
+ Le docteur ne vient pas pour vous!
+
+ROBERT, à Jeanne.
+
+ Oh! ça, c’est clair.
+
+MADAME LEBONNARD, au docteur.
+
+ Mais nous emmenons Jeanne en voiture, au grand air.
+ Vous avez ordonné les longues promenades,
+ Et nous vous laisserons à vos autres malades.
+
+ _A son mari._
+
+ Monsieur Lebonnard?
+
+LEBONNARD
+
+ Quoi?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Mon ombrelle, mes gants.
+ Vite!
+
+LEBONNARD, déconcerté.
+
+ C’est moi qui dois?... A quoi servent vos gens?...
+ Votre laquais doré, fier comme une Excellence?...
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Je vous en prie.
+
+LEBONNARD, bas.
+
+ Encore un peu de patience.
+
+ _A André._
+
+ Attendez-moi, je veux vous parler un moment.
+
+ _Il sort._
+
+
+ SCÈNE XIII
+
+ LES MÊMES, moins LEBONNARD.
+
+MADAME LEBONNARD, bas au marquis.
+
+ Je vais l’exécuter poliment, vivement.
+
+LE MARQUIS, de même.
+
+ Sous quel prétexte et qu’a-t-il fait?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Oh! rien encore!
+ Je le devance.
+
+ _Elle va parler au docteur qui l’écoute en regardant
+ Jeanne. Jeanne, Blanche, Robert sont à gauche,
+ André et Mme Lebonnard à droite._
+
+BLANCHE, à Jeanne.
+
+ Il dit--du regard--qu’il t’adore.
+
+MADAME LEBONNARD, au docteur, qu’elle prend à part.
+
+ Un mot.--Elle n’est plus malade, n’est-ce pas?
+
+ANDRÉ
+
+ Non, je viens... en voisin.
+
+JEANNE, bas, regardant sa mère et André.
+
+ Que disent-ils tout bas?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Eh bien, monsieur... j’aurai tous les regrets du monde...
+ Et ma reconnaissance est--croyez-le--profonde...
+ Nous aurions tous ici du plaisir à vous voir...
+ Mais le monde est méchant, et j’ai, moi, le devoir
+ De surveiller de près l’honneur de la famille...
+ Vous venez... en voisin... chez une jeune fille,
+ Qui sera fiancée avant trois jours au plus.
+
+ANDRÉ, troublé.
+
+ Avant trois jours!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Tels sont nos projets, résolus.
+
+ANDRÉ
+
+Puis-je savoir si c’est bien de sa part, madame?...
+
+MADAME LEBONNARD, prétentieuse.
+
+ Nos seules volontés guident cette jeune âme...
+
+ _Profitant d’un mouvement de Jeanne qui détourne
+ les yeux sous le regard d’André._
+
+ Vous voyez ce regard qui se détourne?...
+
+ANDRÉ, avec une surprise douloureuse.
+
+ Ah!--Bien.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ C’est compris?
+
+ANDRÉ
+
+ Certe!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Alors, je n’ajouterai rien!
+
+ _Elle lui tourne le dos._
+
+ANDRÉ, saluant Mme Lebonnard qui lui a déjà tourné le dos.
+
+ Merci!
+
+
+ SCÈNE XIV
+
+ Mme LEBONNARD, JEANNE, BLANCHE, ROBERT,
+ LE MARQUIS, ANDRÉ, LEBONNARD.
+
+LEBONNARD, à sa femme lui présentant l’ombrelle
+et les gants, avec un salut comique.
+
+ Voilà,--baronne!
+
+LE MARQUIS, à Lebonnard, lui montrant le groupe
+des jeunes gens.
+
+ Hein? Voyez: ça nous pousse!
+ Leur bonheur, ça nous tue!
+
+LEBONNARD
+
+ Oui, mais d’une mort douce.
+
+ _Au docteur avec audace, très haut._
+
+ Eh bien! docteur, de voir ces enfants rire entre eux,
+ Cela ne vous dit rien? Vous restez ténébreux?...
+ Quand vous mariez-vous?... On y pense,--à votre âge!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Que lui chante-t-il donc?
+
+LEBONNARD
+
+ Pensez... au mariage.
+
+ANDRÉ, à voix haute, tous l’écoutant.
+
+ Au mariage?... Non! je n’y pense jamais;
+ Et je n’y songeais pas, même au temps où j’aimais.
+ Je suis un travailleur, volontiers solitaire...
+
+MADAME LEBONNARD, à part.
+
+ Sa vie (on me l’avait bien dit) cache un mystère!
+
+ANDRÉ
+
+ J’ai parfois éprouvé le regret infini
+ D’un foyer nombreux, doux et tiède comme un nid...
+
+ _S’adressant à Mme Lebonnard._
+
+ Mais mon destin n’est pas de ce côté, madame...
+ Je vivrai vieux savant, pour l’étude,--sans femme!
+ Et j’ai noté, parmi les beaux vers que j’ai lus,
+ Ce vers si simple: «On m’a blessé, je n’aime plus.»
+ Vous sortiez... On m’attend... Je suis pressé moi-même.
+
+ _Il salue et sort._
+
+
+ SCÈNE XV
+
+ LES MÊMES, moins ANDRÉ.
+
+LEBONNARD, avec éclat, mais le dos tourné au public et frappant
+de la main sur la console qui est au fond.
+
+ Pourquoi le chasse-t-on, cet homme?... Jeanne l’aime!
+
+JEANNE, vivement.
+
+ Non, mon père!
+
+MADAME LEBONNARD, violemment.
+
+ ... Eh bien, oui,--j’ai, peut-être un peu tard,
+ Réglé son petit compte à l’homme du grand art.
+ Je fus une imprudente, ayant vu sa figure,
+ D’introduire chez moi ce monsieur, car j’augure
+ Qu’il n’a pas plus de bien que de renom acquis,
+ Et qu’il ferait un gendre indigne... du marquis!
+
+LEBONNARD, au marquis, avec simplicité et noblesse.
+
+ Défendez-vous, monsieur.
+
+LE MARQUIS, avec quelque embarras.
+
+ Je suis surpris moi-même...
+ Je le connais peu, lui;... mais s’il est vrai qu’on l’aime...
+
+BLANCHE, entourant de ses bras Jeanne qui est tombée assise
+et qui cache son visage.
+
+ Ne la torturez pas!... Quand même elle aimerait
+ Cet André, ce docteur,--et c’est là son secret,--
+ Quel mal y verrait-on, si c’est un honnête homme?
+ André vaut Lebonnard.--C’est André qu’il se nomme?
+ Tout nom sans tache est noble: on peut en être fier.
+ Quelqu’un parlait de lui chez les Reynold, hier:
+ On en disait du bien; on citait son courage.
+
+JEANNE, se jetant au cou de Blanche.
+
+ Ah! ma sœur!
+
+MADAME LEBONNARD, à part.
+
+ Elle l’aime!
+
+JEANNE, à Blanche, bas, avec douleur.
+
+ Il a senti l’outrage!
+
+ROBERT, à Jeanne, avec affection.
+
+ Il me plaît, ton docteur... il est presque élégant!
+
+BLANCHE
+
+ Viens-tu, Jeanne?
+
+LEBONNARD, vivement.
+
+ Un moment!
+
+ _A Jeanne, avec fermeté._
+
+ Reste.
+
+MADAME LEBONNARD, au marquis qui sort avec elle.
+
+ Oh!... un intrigant!
+
+LEBONNARD, montrant Jeanne à Robert qui était sorti
+avec Blanche et qui revient chercher sa sœur.
+
+ Elle reste...
+
+ _Robert hésite un moment, comme s’il allait parler
+ et insister pour emmener Jeanne._
+
+JEANNE, à Robert doucement.
+
+ Je reste.
+
+ _Robert sort, en hochant la tête._
+
+ _Jeanne va vers son père et lui met les bras autour
+ du cou._
+
+
+ SCÈNE XVI
+
+ LEBONNARD, JEANNE.
+
+JEANNE, appuyant sa tête sur la poitrine de Lebonnard.
+
+ Ah! que je suis confuse!
+
+LEBONNARD, souriant.
+
+ Sois tranquille... Il aura le bonheur qu’il refuse.
+ Tu l’as choisi... c’est moi qui vais te le donner.
+
+JEANNE, avec un cri de joie, qu’elle regrette aussitôt.
+
+ Ah!... Mais pardonnez-moi... d’aimer.
+
+LEBONNARD, étonné d’abord.
+
+ Te pardonner?
+ Comment?--Ah! je comprends!...
+
+JEANNE
+
+ Oui, si je me marie,
+ N’allez-vous pas rester seul ici!
+
+LEBONNARD, la serrant sur son cœur.
+
+ Ma chérie!
+
+JEANNE, toujours suspendue au cou de son père.
+
+ Mais,--papa,--votre cœur peut être rassuré:
+ Ma mère ne veut pas... et je vous resterai.
+
+ _Lebonnard la tient dans ses bras. Ils sont debout;
+ il semble la bercer._
+
+LEBONNARD
+
+ Oh! les doux bras d’enfant qui bercent ma vieillesse!
+ ... Je ne te perdrai pas. Laisse-moi faire, laisse.
+ Moi, si faible jadis, tu me rends très fort... Tiens,
+
+ _D’un ton d’assurance mystérieuse._
+
+ Je ferai ton bonheur,--et j’en ai les moyens!...
+
+JEANNE, étonnée.
+
+ Ah?
+
+LEBONNARD
+
+ ... Oui, va... je _veux_, moi, ce que ma fille espère!
+
+JEANNE
+
+ Mon cœur est dans vos mains: je suis tranquille,--père.
+
+ _Il l’accompagne jusqu’à la porte. Elle sort, il se
+ met à siffloter l’air de Malborough, en se frottant
+ les mains._
+
+
+ SCÈNE XVII
+
+ LEBONNARD, LE LAQUAIS.
+
+ _Le laquais entre à droite au moment où Lebonnard vient
+ de s’asseoir à sa table. Le laquais traverse la scène
+ et sort à gauche. Lebonnard lui fait, par derrière,
+ un grand salut ironique, puis il se rassied à son établi
+ et, la loupe à l’œil, se remet à travailler en sifflotant._
+
+
+ SCÈNE XVIII
+
+ LEBONNARD, MARTHE.
+
+MARTHE, entrant, toute agitée.
+
+ Monsieur?--Madame...
+
+LEBONNARD
+
+ Quoi?
+
+MARTHE, poursuivant.
+
+ ... vient de me dire en bas:
+ --«Si le docteur André revient,--tu lui diras
+ Qu’on est sorti!»--«Jamais, madame!»
+
+LEBONNARD
+
+ Elle a dû rire.
+ C’est très bien!
+
+MARTHE
+
+ --«Ça, madame, il faut le faire dire
+ A ce brave docteur... par votre grand laquais!»
+
+LEBONNARD, réjoui, se frottant les mains.
+
+ Bien!
+
+MARTHE, pleurant.
+
+ Alors elle a dit:--«Va faire tes paquets!»
+ Pour me traiter ainsi, faut-il me savoir bonne!
+ Incapable de haine et de trahir personne!
+
+LEBONNARD, la regardant fixement.
+
+ Elle sait bien que tu te tairas--malgré tout!
+
+MARTHE, tressaillant, stupéfaite.
+
+ Qu’entendez-vous par là?
+
+LEBONNARD, avec une certaine solennité impérieuse.
+
+ Va, tais-toi jusqu’au bout,
+ Et ne pars pas!
+
+MARTHE
+
+ Comment?
+
+LEBONNARD
+
+ Oui, reste, souffre, expie!
+ Je n’accepte pas, moi, que l’on te congédie.
+ Qui sait? ton départ seul, ton chagrin,--tes remords
+ Eux-mêmes,--pourraient bien nous trahir au dehors!
+
+ _Ils se regardent un moment en silence._
+
+MARTHE, stupéfaite.
+
+ Vous saviez?...
+
+LEBONNARD, avec force.
+
+ ... ce qu’il est!... comment tu fus complice:
+ Tout!... Et quand j’eus appris le secret,--oui, nourrice,--
+ J’ai laissé respecter la mère... plus que moi.
+
+ _Avec bonhomie._
+
+ ... Robert n’est pas coupable.
+
+MARTHE, confondue.
+
+ Il est ingrat!
+
+LEBONNARD, très simple.
+
+ Pourquoi?
+ Il ne sait rien.
+
+MARTHE, joignant les mains d’un air de vénération.
+
+ Grand Dieu! Vous êtes un saint,--maître!
+
+LEBONNARD, portant une montre à son oreille.
+
+ Peuh!... je suis un bon vieux... qui radote, peut-être!...
+ Mais, Marthe, il ne faut pas partir. Tout le défend...
+
+ _Elle veut lui baiser les mains et se mettre à genoux.
+ Il l’en empêche._
+
+ Oui, je l’aime. Et je sais qu’il n’est pas mon enfant.
+
+ _Marthe s’éloigne en levant les bras au ciel et en se
+ retournant plusieurs fois vers lui d’un air d’admiration.
+ Lebonnard met un doigt sur ses lèvres pour lui recommander
+ le silence. Elle sort._
+
+
+ SCÈNE XIX
+
+ LEBONNARD, seul.
+
+ _Il se remet à travailler en sifflotant._
+
+LEBONNARD, levant son petit marteau d’horloger.
+
+ Socrate a souffert plus que Jésus, dans son âme:
+ Jésus avait sa mère... et Socrate sa femme!
+
+ _Deux pendules se mettent à sonner avec des timbres
+ différents. Lebonnard règle ses montres._
+
+ _Le rideau tombe lentement._
+
+
+
+
+ ACTE II
+
+ Même décor.
+
+
+ SCÈNE PREMIÈRE
+
+ LEBONNARD à gauche, debout sur un fauteuil, occupé à
+ remonter une horloge, au fond à droite; JEANNE, brodant,
+ à droite, près d’une table; ROBERT, en face d’elle, un
+ livre à la main.
+
+ROBERT
+
+ Mais qu’a donc notre mère à vouloir d’un futur
+ Comme ce Martignac, son jeune homme un peu mûr?
+ Quant au docteur,--il faut voir comme elle résiste!
+ Je l’ai vu plusieurs fois, lui, de loin, triste, oh! triste!...
+ Un médecin, c’est gai comme un enterrement!...
+
+JEANNE, d’un ton de reproche affectueux.
+
+ Voyons!
+
+ROBERT
+
+ Il est très bien... pas gai, non, mais charmant!
+
+JEANNE
+
+ Malin! Je t’ai donné le reste de ma bourse,
+ C’est même mal: voilà mes pauvres sans ressource!
+ Tu me dis... des douceurs, par intérêt,--vilain.
+
+ROBERT
+
+ Eh bien! non, ça n’est pas par intérêt. Malin,
+ Soit; vilain, non; je dois une assez ronde somme,
+ C’est vrai,--mais cependant je suis un honnête homme
+ Et je ne flatte pas ma sœur pour de l’argent!
+ ... Parole!
+
+JEANNE
+
+ J’ai voulu rire.
+
+ROBERT
+
+ C’est outrageant!
+ Mais ça n’empêche pas que ton André me plaise...
+
+JEANNE
+
+ Il me plaît, ça suffit.
+
+ROBERT
+
+ Vous en parlez à l’aise,
+ Mademoiselle!--Il faut qu’un beau-frère, pourtant,
+ Plaise au beau-frère!--Eh bien! je suis assez content!
+
+JEANNE
+
+ Et moi, j’adore Blanche.
+
+ROBERT
+
+ Oh! ça, c’est aisé!--Peste,
+ Un ange!... comme toi!
+
+JEANNE, lui donnant sa bourse.
+
+ Malin!--Voilà mon reste.
+
+ROBERT, soupesant la bourse.
+
+ Que ça?
+
+ _Il l’empoche._
+
+LEBONNARD, à sa pendule, au fond, à droite.
+
+ Toi, c’est ton jour.
+
+ _Il la remonte._
+
+ Mouvement genevois;
+ Excellent mouvement.
+
+ _La pendule sonne. Il l’écoute en souriant._
+
+ Que j’aime cette voix!
+ C’est ma jeunesse!
+
+JEANNE, à Robert qui lui a parlé bas.
+
+ Chut!
+
+ROBERT
+
+ Allons, c’est ridicule!
+ Que veux-tu? Quand il va dorloter sa pendule,
+ Ça m’agace!
+
+JEANNE
+
+ Va-t-en!
+
+ROBERT
+
+ Dans toute la maison,
+ Pendules à revendre, horloges à foison,
+ Montres, réveils;--c’est tout l’ancien fonds de boutique!
+
+JEANNE
+
+ Fais grâce,--à lui, du moins,--de ta verve caustique!
+ Ris,--avec moi,--du tic innocent d’un bon vieux.
+
+ROBERT, gentiment.
+
+ Bien meilleure que moi, toi!
+
+JEANNE
+
+ Non!
+
+ROBERT, avec sérieux.
+
+ Si; tu vaux mieux.
+
+LEBONNARD, toujours à sa pendule.
+
+ Un peu d’huile aux ressorts.
+
+JEANNE, à son frère.
+
+ Puisque te voilà sage,
+ Va l’embrasser!
+
+ROBERT
+
+ Pourquoi?... Non!--Quel enfantillage!
+
+JEANNE
+
+ Tu lui fais si souvent du chagrin!
+
+ROBERT
+
+ C’est nerveux.
+ Tu sais, les tics, ça fait mal aux nerfs. Je m’en veux.
+ Puis, quelque mot mordant m’échappe. Lui, se fâche;
+ Moi, je réplique...
+
+JEANNE
+
+ Il est si faible! Tiens, c’est lâche.
+ Voyons, avec son père, on n’a pas tant d’orgueil!
+ Va l’embrasser.
+
+ROBERT
+
+ Et s’il me fait méchant accueil?
+
+JEANNE
+
+ Lui? Tu sais bien que c’est impossible!
+
+LEBONNARD, revenant et se parlant à lui-même.
+
+ A merveille!
+ On ne refera pas une horloge pareille!
+ C’est du bon temps.
+
+ROBERT, allant à lui avec gentillesse.
+
+ Mon père, embrassez-moi!
+
+LEBONNARD, étonné, ne comprenant pas.
+
+ Comment?
+
+ROBERT
+
+ Voulez-vous m’embrasser?
+
+LEBONNARD, avec élan.
+
+ Mon fils!... certainement!
+ J’étais surpris, vois-tu. J’ai perdu l’habitude...
+
+ _Par réflexion._
+
+ Peut-être, quelquefois, je te parle un peu rude...
+ Mais toi!
+
+ROBERT, avec légèreté.
+
+ N’y pensez plus, mon père!
+
+LEBONNARD
+
+ De grand cœur!
+ ... Je sais bien que l’esprit est aisément moqueur;
+ Que je suis une bête, et que je prête à rire!
+ Ça n’est rien!--C’est égal,--je peux bien te le dire,
+ Je regrette le temps où, tout petit garçon,
+ Tu m’aimais...
+
+ _Mouvement de Robert._
+
+ Tu m’aimais de bien autre façon!
+
+ _Jeanne se rapproche. Lebonnard se trouve placé
+ entre ses deux enfants._
+
+ Ta mère, de plaisirs en plaisirs entraînée,
+ Me confiait son fils, et, (Jeanne étant l’aînée)
+ A nous deux, cher petit, nous t’amusions beaucoup!...
+ Puis... je vous suspendais tous les deux à mon cou!
+
+ _Ses deux enfants se suspendent à son cou._
+
+ Oui, oui!--mais c’est un peu différent: tu raisonnes!
+ Les esprits forts, c’est bien, mon fils;... les âmes bonnes,
+ C’est mieux.
+
+ _Robert, blessé, veut, à ce mot de reproche, se dégager
+ de Lebonnard. Jeanne appuie sa main sur la tête de Robert,
+ et le contraint à rester, contre la poitrine du père._
+
+ La grande force est encor la douceur...
+ Et je te sens plié par la main de ta sœur...
+
+ _Il détache de lui les deux enfants._
+
+ Allons, tu m’as touché le cœur, mon grand jeune homme!
+ Cours donc à tes plaisirs...
+
+ _Prenant son portefeuille._
+
+ J’ai là certaine somme...
+ Que Jeanne me demande...
+
+ _Il la regarde._
+
+ Une dette de jeu?
+
+JEANNE, d’un air confus, baissant la tête pour le compte
+de son frère.
+
+ Oui!
+
+LEBONNARD, se tournant vers Robert.
+
+ Soit; mais, enfin, songe à travailler un peu!
+ Pourquoi veux-tu rester un avocat sans cause?
+ Tu vas te marier?... Il faut faire autre chose
+ Que des dettes!... Écris... Défends les malheureux!
+ Les plus à plaindre sont muets. Parle pour eux.
+ ... Si j’étais à ta place... ah!...
+
+ _Gaîment._
+
+ Allons, oui, démarre.
+ Malgré toi ta malice est là qui se prépare!...
+ Sauve-toi!
+
+ROBERT
+
+ Mon bon père!... Et toi, merci, ma sœur!
+
+ _Il sort vivement._
+
+ _Lebonnard et Jeanne se regardent un instant en silence._
+
+
+[Illustration: (RÉPÉTITIONS D’ASNIÈRES; M. JOUBÉ, RÔLE DE ROBERT.)
+
+ --«_Et je te sens plié par la main de ta sœur._»
+
+ Acte II, scène I.]
+
+
+ SCÈNE II
+
+ LEBONNARD, JEANNE.
+
+JEANNE, répondant au regard de son père.
+
+ Vous voyez qu’il est bon.
+
+LEBONNARD
+
+ Tant mieux, s’il a du cœur!
+
+JEANNE
+
+ Il est un peu léger;--c’est son âge.
+
+LEBONNARD
+
+ Oh! la vieille!
+
+JEANNE
+
+ Vous vous moquez!
+
+LEBONNARD
+
+ Va, va, juge, blâme, conseille;
+ Moi, je souris: ton air maternel est charmant.
+ ... Quant à Robert,--s’il m’aime et s’il t’aime vraiment
+ Je le saurai bientôt... Peut-être aujourd’hui même.
+
+JEANNE
+
+ Comment?
+
+LEBONNARD
+
+ C’est mon secret... Et s’il est bon, s’il t’aime,
+ S’il a du cœur...
+
+JEANNE
+
+ Eh bien?
+
+LEBONNARD
+
+ Eh bien!... j’en conviendrai.
+
+JEANNE
+
+ Vraiment!... c’est bien heureux!...
+
+ _Avec câlinerie._
+
+ Père dénaturé!
+
+LEBONNARD, rêvant.
+
+ Bah!... tes enfants seront le progrès de mon âme!
+ Mon Dieu, oui!... tu seras tout à l’heure une femme,
+ Une mère; et ton fils sera bon, sera beau!
+ Sa petite âme en fleurs croîtra sur mon tombeau;
+ Ce fier jeune homme aura tes vertus et ta grâce...
+ Et je suis un pauvre homme... et ce sera ma race!
+
+JEANNE, tristement.
+
+ Mais d’abord savez-vous si je me marierai?
+
+LEBONNARD
+
+ Toi?
+
+ _Il soupire._
+
+JEANNE
+
+ Qu’avez-vous donc?
+
+LEBONNARD
+
+ J’ai... que j’attends ton André!
+
+JEANNE, avec volubilité.
+
+ Lui! Quand? Pourquoi? Comment? Ah! je crains et j’espère...
+ Revient-il de lui-même? ou si c’est vous, mon père?...
+ Oui, c’est vous!... Moi, depuis l’éclat de l’autre jour,
+ Sans oser l’espérer, j’attendais son retour...
+ Ce que ma mère a pu lui dire, je l’ignore.
+ Qu’il m’aime, j’en suis sûre... et n’en sais rien encore!
+ J’ai peur surtout,--s’il a cru, lui, que je l’aimais,--
+ Qu’à présent il soit plus malheureux que jamais!
+
+LEBONNARD, enchanté.
+
+ Ta, ra, ta, ta!... C’est bien. Ton choix est bon, petite,
+ Très bon,--et je l’avais deviné tout de suite.
+ J’ai mes renseignements à présent--les meilleurs!
+ Ses maîtres l’estimaient beaucoup. Pauvre d’ailleurs,
+ Timide, honnête et fier. J’ai tout pesé, tu penses!
+ Son âge et son mérite... Il a des récompenses
+ D’honneur, pour ses travaux et son courage,--tout!
+
+JEANNE
+
+ Je savais bien!
+
+LEBONNARD
+
+ Tu peux l’aimer, l’aimer beaucoup!
+
+ _Avec gravité._
+
+ Et même il est utile, il est juste qu’on l’aime.
+ Je sais ce que je dis: c’est l’honnêteté même...
+ C’est un cœur solitaire... un peu comme le mien...
+ A sauver.--Sauve-le, Jeanne... tu sais si bien!
+ ... Donc, il ne t’a rien dit?
+
+JEANNE, finement.
+
+ Quand on aime, on devine.
+
+LEBONNARD, secouant la tête.
+
+ La malice du diable est quelquefois divine.
+
+JEANNE, poursuivant.
+
+ J’ai su lire en son cœur, qu’il ne m’a pas ouvert;
+ J’ai deviné, sans lui, qu’il a toujours souffert!
+ J’avais bien vu qu’il m’aime et n’ose pas le dire.
+ C’est comme moi...
+
+LEBONNARD
+
+ Vraiment?--Eh bien, je viens d’écrire
+ A ce brave garçon: «Venez». Il va venir.
+ A cause de ta mère, il faut vite en finir.
+ J’entends vous fiancer... vous donner l’un à l’autre...
+ ... Je suis pourtant jaloux!... Quel supplice est le nôtre,
+ Les pères,--quand il faut donner, comme cela,
+ Nos enfants!... Ah! je veux que Marthe (préviens-la)
+ Dès que je sonnerai, t’appelle tout de suite...
+
+ _Souriant._
+
+ Je peux avoir besoin de ton secours, petite...
+ C’est l’heure. Laisse-moi.
+
+
+ SCÈNE III
+
+ LEBONNARD, JEANNE, MARTHE.
+
+MARTHE, avec un peu d’embarras.
+
+ Le médecin est là.
+ Il attend.
+
+LEBONNARD
+
+ Fais entrer.
+
+MARTHE
+
+ Monsieur... il attendra!
+
+ _Elle se rapproche d’eux avec un peu d’embarras._
+
+ Alors, nous avions eu tous deux la même idée?
+ J’ai donc vu clair?... Et vous, vous êtes décidée,
+ Mademoiselle?... Eh bien, vous avez eu bon goût.
+ Le premier jour qu’il vint, il vous plut tout d’un coup,
+ Et j’ai compris... Des fois, l’amitié, ça vient vite!
+ A preuve qu’à moi-même il m’a plu tout de suite
+ Pour vous!--Je vous dis ça pour vous encourager,
+ Car madame, bien sûr, va nous faire enrager:
+ Elle ne l’aime pas!
+
+LEBONNARD, inquiet.
+
+ Il y a quelque chose?
+
+MARTHE
+
+ Elle parle à Robert... Quelquefois, elle cause
+ Toute seule...
+
+LEBONNARD
+
+ Et Robert?
+
+MARTHE
+
+ Oh! lui, le cher enfant,
+
+ _A Lebonnard._
+
+ Il vous aime... il répond très bien.
+
+ _A Jeanne._
+
+ Il vous défend
+ Toujours. Enfin, voilà; je dis ce qu’il faut dire.
+ On le marie aussi... J’ai donc fini de rire,
+ Monsieur,--et nous serons bien seuls... Enfin, voilà.
+
+ _Lebonnard lui presse la main en silence. Marthe
+ s’éloigne._
+
+LEBONNARD, à sa fille qui est tout près de sortir.
+
+ On ne m’oubliera pas trop vite?
+
+JEANNE, revenant à lui pour l’embrasser.
+
+ Oh! cher papa!
+
+ _Elle sort._
+
+
+ SCÈNE IV
+
+ LEBONNARD, ANDRÉ.
+
+ANDRÉ, entrant.
+
+ Vous m’avez appelé; j’arrive à l’heure dite.
+ Rien de fâcheux pourtant n’appelle ma visite,
+ J’espère?
+
+LEBONNARD, lui faisant signe de s’asseoir
+près de la table.
+
+ Non, monsieur... ma fille va très bien,
+ ... C’est d’elle qu’il s’agit pourtant...
+
+ _Mouvement d’André._
+
+ Ne craignez rien!
+
+ _Il s’assied en face d’André: puis, après une hésitation,
+ il affirme brusquement_:
+
+ Vous l’aimez.
+
+ANDRÉ, se levant.
+
+ Moi, monsieur!
+
+LEBONNARD
+
+ Oui, vous... Elle vous aime.
+
+ANDRÉ
+
+ Elle!
+
+LEBONNARD
+
+ Oui, je le sais, mon Dieu, par elle-même!
+
+ANDRÉ
+
+ Oh!
+
+LEBONNARD, lui faisant signe de se rasseoir.
+
+ Ma femme aura pu, faute d’en rien savoir,
+ Se tromper l’autre jour, monsieur, sur son devoir.
+ Ce qu’elle vous a dit--bien que je le suppose--
+ Je n’en sais rien!... Mettons le passé hors de cause,
+ Et marchons!... On vous aime, et c’est un très bon point.
+ Vous aimez mon enfant... je ne m’y trompe point!
+ Eh bien! moi qui vous sais un homme digne d’elle,
+ Je vous dis: «Aimez-la, mon fils, d’un cœur fidèle;
+ «C’est mon bien, mon seul bien, le meilleur, le plus doux:
+ «Prenez-le moi, je vous l’apporte: il est à vous.»
+
+ANDRÉ, contraint.
+
+ Je suis surpris, monsieur...
+
+LEBONNARD, un peu décontenancé.
+
+ La surprise... sans doute...
+ Mais j’attendais... la joie... Ai-je fait fausse route?
+ Vraiment, vous recevez mes avances d’un air...
+
+ _Un court silence._
+
+ Non, morbleu, vous l’aimez!...
+
+ANDRÉ, vivement, avec fermeté.
+
+ Oui, votre cœur voit clair,
+ Mais je m’étais juré de souffrir en silence.
+
+LEBONNARD
+
+ Et pourquoi donc? Son cœur vers le vôtre s’élance...
+ Je le sais, moi qui sens qu’on me laisse pour vous!
+ Pourquoi donc hésiter? Il vous sera si doux!
+
+ANDRÉ
+
+ Je ne peux pas entrer en lutte...
+
+LEBONNARD, pouffant de rire, avec une ironie
+et un dédain comiques.
+
+ Avec ma femme?
+
+ _Prenant à deux mains tout son courage._
+
+ Allons donc!... je vous crois plus de fermeté d’âme!
+
+ANDRÉ
+
+ Elle a, pour votre fille, un fiancé choisi...
+ Et moi...
+
+LEBONNARD
+
+ Le Martignac?... C’est vous qu’on aime.--Ainsi!
+
+ANDRÉ
+
+ Mais...
+
+LEBONNARD, bondissant; avec éclat, puis avec volubilité.
+
+ Mais pardieu! ça n’est pas comme ça qu’on aime!
+ Ce que je dis pour vous, dites-le donc vous-même!...
+ Quand on aime, on se moque un peu des bons parents,
+ De leurs motifs, et des obstacles les plus grands!
+ Et vous m’opposez,--vous,--mes raisons de famille?
+ C’est absurde! et moi seul ici j’aime ma fille!...
+ Oui, moi seul!--et je veux son bonheur assuré!
+ Et malgré femme et fils,... malgré vous... je l’aurai,
+ Je le ferai... Tenez, j’ai peur, si je raisonne,
+ D’avoir peur! Je ne prends plus conseil de personne,
+ Je marche droit, tout droit, sur l’obstacle, sans voir,
+ Sans réfléchir... Voilà l’amour,--et le devoir.
+
+ANDRÉ
+
+ Ah! monsieur, ce n’est pas mon cœur qui vous résiste!...
+
+LEBONNARD, s’installant comme un homme
+qui n’a plus qu’à écouter.
+
+ Enfin!--Allez.
+
+ANDRÉ
+
+ Mais, je vous dois un secret triste
+ Qui va mettre entre nous un obstacle absolu:
+ Et si vous en souffrez, vous l’aurez bien voulu!
+
+LEBONNARD
+
+ Allez!...
+
+ANDRÉ
+
+ Ah! certes, j’aime! et de toute mon âme.
+ Oui, cette douce enfant, grave comme une femme,
+ A pris--et pour toujours,--mon cœur! oui, j’ai rêvé
+ Le bonheur,--oui, j’ai fait ce rêve inachevé!
+ J’ai dit: «Voici l’amour et l’honneur--la famille!
+ «L’amour dans le devoir et l’orgueil.»
+
+LEBONNARD
+
+ Oh! ma fille!
+
+ANDRÉ
+
+ Que de fois j’ai failli, quand j’ai pressé sa main,
+ Dire: «A toujours,» au lieu de lui dire: «A demain!»
+ Mais je pensais bientôt: «Cette ville est petite;
+ L’Église y fait la loi; le préjugé l’habite...»
+ M’aimait-on?... Que savais-je?... et, faute de savoir,
+ Je gardais mon secret pour garder mon espoir.
+ Si mon cœur s’est trahi, ça n’est pas de ma faute!
+
+LEBONNARD
+
+ Bien.
+
+ANDRÉ
+
+ Oui, je sais combien vous avez l’âme haute!
+ Mais quand vous apprendrez vous-même...
+
+LEBONNARD, fermement et vivement.
+
+ Épousez-la
+ D’abord.--Nous reviendrons après sur tout cela.
+ C’est assez.
+
+ _Lui tendant la main._
+
+ Vous venez d’agir en honnête homme.
+
+ANDRÉ
+
+ Mais... vous ignorez...
+
+LEBONNARD
+
+ Moi? rien!--Je sais qu’on vous nomme
+ André, Pierre, François. Ça n’est pas très malin:
+ J’ai tous vos titres, là: ce tiroir en est plein.
+ Médecin, vous avez été d’une bravoure...
+ Tenez, quand on marie une fille, on s’entoure
+ De cent précautions: on espère toujours
+ Un obstacle!--On hésite. On appelle au secours
+ Tous les renseignements, les journaux, mille choses...
+ Et tout est là...
+
+ _Il frappe sur le tiroir de la table._
+
+ANDRÉ, secouant la tête.
+
+ Non.
+
+LEBONNARD, ouvrant le tiroir.
+
+ Si... Les _Annales des Causes
+ Célèbres_;... le procès?...
+
+ANDRÉ, frappé.
+
+ Ah!
+
+LEBONNARD
+
+ Votre père eut tort,
+ Eût-il cent fois raison,--de le crier si fort.
+ Il avait une fille;--et je dis que, pour elle,
+ Il devait étouffer cette horrible querelle,
+ Ces détails... Mais enfin, vous n’êtes là pour rien.
+
+ANDRÉ, simplement.
+
+ Je suis le fils de l’adultère.
+
+LEBONNARD
+
+ Oui?--Eh bien,
+ Après?
+
+ _Il va donner un coup de sonnette._
+
+ANDRÉ
+
+ J’ai cru devoir, la honte étant trop forte,
+ Quitter son nom pour l’un des prénoms que je porte.
+
+ _Saisissant le journal._
+
+ Et puis, n’est-ce rien, ça? l’outrage triomphant
+ De leurs fausses pitiés sur mes malheurs d’enfant?
+ Regardez. L’avocat, d’abord, verse une larme;
+ Mon enfance touchante un moment le désarme...
+ Mais tout à coup le style injurieux reprend...
+ Voyez:
+
+ _Lisant._
+
+ «Pauvre écolier qui trop tôt seras grand,
+ «Tu maudiras la vie, un jour!--Va, rêve et joue...
+ «Tu te réveilleras souillé par cette boue!...»
+
+ _Il froisse le journal._
+
+ En effet,--tout est là, dans le moindre détail!
+ Que pouvais-je donc faire? Il restait le travail:
+ Je n’ai connu que lui. Pas d’amour. Rien. Ma tâche.
+ Pas d’amitié; non, rien; le travail sans relâche;
+ Et dans ma soif d’oubli,--fort d’un grand désespoir,--
+ De ma honte, j’ai fait l’aiguillon du devoir!
+ Mais là, tout est gravé... Cette histoire est écrite!...
+ Jusqu’au déguisement de la coupable en fuite!...
+ Ah! je rachèterais ces lignes de mon sang!...
+ Mais il ne voit donc pas qu’il damne l’innocent,
+ Celui qui le dénonce à la pitié publique?...
+
+ _Il rejette le journal sur la table._
+
+ Monsieur, voilà ma plaie, et ma pensée unique;
+ Et je n’offrirai pas--l’amour me le défend--
+ La dot de mon malheur à votre chère enfant.
+
+LEBONNARD, appelant à pleine voix.
+
+ Jeanne!
+
+ANDRÉ, troublé.
+
+ De grâce!
+
+LEBONNARD
+
+ Allons, mon cher, laissez-vous faire.
+
+ANDRÉ
+
+ Mais...
+
+LEBONNARD
+
+ Soyez donc heureux, puisque je vous préfère!
+ Le reste, à dire vrai, ne vous concerne pas...
+ Plus un homme--arrivé haut--est parti de bas,
+ Et plus j’admire en lui le mérite qui monte.
+ Je vous estime plus qu’un autre, en fin de compte,
+ Et c’est justice... Allons, attendez-moi...
+
+ _Il va vers la porte, puis se retourne et s’apercevant
+ qu’André cherche à se dérober_:
+
+ Morbleu,
+ Bougeons pas!
+
+ _Même jeu._
+
+ Bougeons pas!
+
+ _Appelant._
+
+ Jeanne!
+
+ _Se retournant encore et allant à lui_:
+
+ Attendez un peu:
+ Votre bras...
+
+ _Il met le bras du docteur sous le sien._
+
+ Sans ça, vous m’échapperiez peut-être.
+
+ _Appelant plus haut._
+
+ Jeanne!--Tenez-vous bien... l’ennemi va paraître.
+
+
+ SCÈNE V
+
+ LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE.
+
+LEBONNARD, à Jeanne; tenant toujours le docteur
+à son bras.
+
+ C’est gentil, n’est-ce pas, deux hommes, dont un vieux,
+ Qui s’estiment et qui s’aimeront toujours mieux?
+
+JEANNE
+
+ Mon père...
+
+LEBONNARD
+
+ Tout est prêt: le voile et la couronne,
+ Ma fille...
+
+ _Il va la prendre par la main._
+
+ Es-tu contente?
+
+JEANNE, très doucement.
+
+ Oh, oui!
+
+LEBONNARD, ému.
+
+ Je vous la donne.
+
+ANDRÉ
+
+ Elle!... à moi!... Ah! monsieur, personne jusqu’ici,
+ Homme ou femme, ne m’a jamais aimé; merci.
+
+LEBONNARD
+
+ Embrassez-la, mon fils... c’est votre fiancée.
+
+ANDRÉ, avec ravissement, debout devant Jeanne,
+dont il n’approche pas.
+
+ Ma fiancée?... à moi?... Ah! la nuit est passée!
+ Un enchanteur joyeux transforme mon destin,
+ Et je vois dans mon cœur le rayon du matin.
+
+JEANNE
+
+ M’aviez-vous reproché, l’autre jour, quelque chose,
+ A moi? Rien ne fut dit en mon nom, je suppose?
+
+ANDRÉ
+
+ On m’avait dit,--et j’y croyais, en vérité!--
+ Qu’un amour plus heureux allait être accepté,
+ Et moi--qui voulais vivre et mourir solitaire!--
+ J’ai souffert en jaloux, sans pouvoir vous le taire,
+ Comme si, dès longtemps, tout en baissant les yeux,
+ Vous m’eussiez accordé des droits mystérieux!
+
+JEANNE
+
+ Ils étaient accordés; mon cœur était au vôtre:
+ Je les avais sentis se vouer l’un à l’autre.
+
+ANDRÉ
+
+ Votre cœur, malgré tout, trouvera dans le mien
+ L’âpre ressouvenir de mon malheur ancien.
+
+JEANNE
+
+ Quel qu’il soit, j’ai compris qu’il élève votre âme,
+ Et c’est pour aider l’homme à souffrir--qu’on est femme.
+
+LEBONNARD, rapprochant leurs mains.
+
+ Mêlez vos mains--puisque vos cœurs s’étaient unis.
+ Ah! mes pauvres enfants! comme je vous bénis!
+
+
+ SCÈNE VI
+
+ LEBONNARD, ANDRÉ, JEANNE, Mme LEBONNARD.
+
+MADAME LEBONNARD, entrant, ironique et assez calme.
+Elle tient un réticule dont elle paraît fort occupée.
+
+ C’est fort touchant... On fait, sans moi, les accordailles!
+
+LEBONNARD, clignant de l’œil.
+
+ Voilà les grands chevaux... pour les grandes batailles!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Non! je n’ai jamais vu de procédé pareil!
+ Quoi! sans consentement de ma part, ni conseil
+ Même, vous disposez, en maître, à votre idée,
+ --Sans que, par politesse, il me l’ait demandée,--
+ En faveur de monsieur, de notre fille,--vous?
+ Cela ne peut aller ainsi, mon cher époux!
+ Doucement!... Nous allons causer tous quatre ensemble.
+
+LEBONNARD
+
+ Vous saviez mes projets arrêtés, il me semble?
+ Je vous les ai laissé deviner clairement.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Et vous ai-je donné, moi, mon consentement?
+ Non! et, sur mon enfant, mon dessein est tout autre:
+ J’ai mon futur à moi, si vous avez le vôtre!
+
+LEBONNARD
+
+ Moi, j’ai celui de la future! c’est le bon!
+
+ANDRÉ
+
+ Cher monsieur Lebonnard, permettez-moi (pardon,
+ Madame!) de ne pas demeurer davantage.
+ C’est sur l’accord commun qu’on scelle un mariage,
+ Et votre fille--j’en suis sûr--ne voudrait pas
+ Que le nôtre se fît sur de pareils débats.
+ J’avais mes raisons, moi, pour n’oser pas prétendre
+ A l’honneur, au bonheur d’être un jour votre gendre,
+ Mais comme j’aime bien, vraiment, profondément,
+ J’acceptais, malgré moi, cet avenir charmant.
+ J’ignorais,--bien qu’hier je l’eusse pressentie,
+ Madame,--la rigueur de votre antipathie:
+ J’espère que le temps pourra la vaincre un jour:
+ J’attendrai.--Mais le temps ne peut rien sur l’amour.
+
+JEANNE, à André, lui tendant la main.
+
+ Merci.
+
+ _A sa mère._
+
+ Nous attendrons.
+
+LEBONNARD, fermement, à André.
+
+ Vous avez ma parole.
+
+ _André sort._
+
+
+ SCÈNE VII
+
+ LEBONNARD, Mme LEBONNARD, JEANNE.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Bien vous en prend, vieux fou, que je ne sois pas folle!
+
+ _Elle se dispose à ouvrir son réticule._
+
+ Écoutez...
+
+LEBONNARD
+
+ Rien!... Sachez que nous nous marierons
+ Comme il nous plaît. Vos ducs, vos comtes, vos barons,
+ Nous n’en voulons pas.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Mais...
+
+LEBONNARD
+
+ Cette dispute est sotte.
+ Ma fille épousera, malgré votre marotte,
+ Celui qu’elle aime. C’est, quoique jeune, un savant...
+ Savez-vous ce que c’est? non? Lisez plus souvent!
+
+ _Il s’exalte._
+
+ Grâce aux savants partout, la douleur diminue!
+ L’avenir vient!... Ma foi sociale est connue
+ Dans cette ville,--et j’en veux faire un député--
+ Un bon,--qui parle!
+
+MADAME LEBONNARD, entr’ouvrant son réticule.
+
+ Et dont on parle, en vérité!
+
+ _Voyant que Lebonnard va répliquer_:
+
+ Écoutez donc!... Lorsqu’on a raison, on écoute.
+
+LEBONNARD
+
+ Voyons.
+
+MADAME LEBONNARD, avec assurance.
+
+ En tout ceci, vous faisiez fausse route.
+ Je me suis renseignée en bon lieu;--croyez-moi:
+ Ce gendre ne fait pas notre affaire!
+
+LEBONNARD, gouailleur.
+
+ Ah!--pourquoi?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ J’ai cherché, trouvé... Bref, j’ai percé le mystère
+ Dont s’entoure avec soin ce «_savant solitaire_.»
+ J’aurais pu l’écraser d’un mot,--pauvre garçon!--
+ Mais, sûre qu’après tout vous entendrez raison,
+ Et ne voulant, chez moi, de scène avec personne...
+
+LEBONNARD
+
+ Bonne âme!
+
+MADAME LEBONNARD, achevant sa pensée.
+
+ (Convenez que je suis vraiment bonne)
+ ... Je n’ai rien dit dont il pût même être froissé.
+
+LEBONNARD
+
+ Presque rien!
+
+MADAME LEBONNARD, ouvrant enfin son réticule.
+
+ Vous allez connaître son passé!
+
+ _Elle tire de son réticule un journal qu’elle développe,
+ et le tend à Lebonnard d’un air de triomphe._
+
+ Voici.
+
+ _Lebonnard prend le journal qu’André a tantôt
+ rejeté sur la table et le présente à sa femme,
+ ouvert, en lui désignant du doigt le passage
+ qu’elle doit lire._
+
+LEBONNARD
+
+ Voilà!
+
+MADAME LEBONNARD, stupéfaite.
+
+ Eh bien?
+
+LEBONNARD
+
+ Eh bien?
+
+MADAME LEBONNARD, après avoir lu le journal
+que lui tend Lebonnard.
+
+ La même date!...
+ Vous saviez cette histoire?
+
+LEBONNARD
+
+ Avant vous, je m’en flatte.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Non! Je n’en reviens pas!... Et,--connaissant ceci,--
+ Vous l’acceptez encor pour gendre?...
+
+LEBONNARD
+
+ Dieu merci!
+
+MADAME LEBONNARD, tendant son journal à sa fille.
+
+ Alors, lis, Jeanne, toi!
+
+ _Hésitation de Jeanne qui regarde son père._
+
+ Je t’ordonne de lire!
+
+LEBONNARD, à Jeanne, doucement.
+
+ Ne lis pas.
+
+ _A sa femme, avec force._
+
+ Vous n’avez pas le droit de lui dire...
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ ... Ce qu’est son fiancé? que son nom est taré?
+ Qu’un procès scandaleux?... Si,--je le lui dirai!
+
+JEANNE
+
+ Que dit-on là-dedans contre André?
+
+LEBONNARD
+
+ Rien, ma fille,
+ Contre lui.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Mais il est d’une étrange famille!
+
+LEBONNARD
+
+ Il n’est que malheureux... mais jusqu’au désespoir!
+
+JEANNE
+
+ Au désespoir?... Je vois autrement mon devoir,
+ Ma mère.--J’avais dit: «J’attendrai,» tout à l’heure...
+ A présent,--je l’épouse...
+
+MADAME LEBONNARD, furieuse.
+
+ Et moi...
+
+LEBONNARD, se plaçant devant sa fille.
+
+ Jeanne est majeure,
+ Ma femme!--Et je suis là, moi, pour la protéger.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Vous êtes un vieux sot!
+
+LEBONNARD, avec sérénité.
+
+ Vous pouvez m’outrager;
+ Ce sont là vos façons--et j’en ai l’habitude.
+
+JEANNE, avec une dignité pleine d’énergie,
+se plaçant à son tour devant son père.
+
+ Et moi j’ai toujours vu payer d’ingratitude
+ Mon père patient, martyr de sa bonté.
+ C’est pour moi maintenant qu’il vient d’être insulté!
+ Eh bien! je n’aurai pas la même bonté douce,
+ Faible,--et je me révolte enfin, puisqu’on m’y pousse.
+ Je vous aime,--et pourtant, à dater de ce jour,
+ Ma justice saura mesurer mon amour!
+
+MADAME LEBONNARD, étonnée, émue.
+
+ Jeanne!
+
+JEANNE, attendrie, fait un mouvement vers sa mère.
+
+ Ma mère!...
+
+LEBONNARD, arrêtant le mouvement de sa fille.
+
+ Non, Jeanne; ta cause est bonne.
+
+ _A sa femme._
+
+ L’un sur l’autre appuyés, nous ne craignons personne...
+ C’est nouveau? C’est ainsi.
+
+MADAME LEBONNARD, à Jeanne.
+
+ Tu veux donc, mon enfant,
+ Qu’un inconnu?...
+
+LEBONNARD, s’interposant de nouveau.
+
+ Pardon. C’est moi qu’elle défend.
+
+MADAME LEBONNARD, hors d’elle-même.
+
+ On se repentira d’engager cette lutte!
+
+JEANNE, faiblissant tout à coup, et suppliante.
+
+ Oh! ma mère!...
+
+ _Mme Lebonnard sort violemment._
+
+
+[Illustration: Mme ET M. SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
+
+ --«_Vous saviez cette histoire?_»
+
+ Acte II, scène VII.]
+
+
+ SCÈNE VIII
+
+ LEBONNARD, JEANNE.
+
+LEBONNARD
+
+ Comment! tu faiblis?... Je me butte,
+ Moi.
+
+ _Criant du côté par où est sortie sa femme._
+
+ Nous sommes majeurs!... et nous épouserons,
+ Sachez-le bien, qui nous voudrons... quand nous voudrons!
+ Un docteur est le bien venu dans mon ménage:
+ Les docteurs d’aujourd’hui savent soigner la rage...
+ Attrape!
+
+ _Il revient._
+
+ Ah! vertubleu! Soit! nous aurons du bruit!...
+ Un bon commencement d’action, et tout suit:
+ On s’impose... Voyons, ne pleure pas, petite.
+
+JEANNE
+
+ Dieu! quel chagrin!
+
+LEBONNARD, se mettant à broder fiévreusement.
+
+ Oh! moi, la lutte, ça m’excite!
+ C’est ta mère, il est vrai... c’est ma femme, vois-tu!
+ Pour la première fois, je me suis bien battu;
+ Et je deviens méchant, avec entrain, ma fille!...
+ C’est mon Quatre-vingt-neuf, et j’ai pris ma Bastille!...
+ Demain, Quatre-vingt-treize!... Ah! tiens, je suis surpris:
+ Je comprends les excès!... Souris donc...
+
+JEANNE, sortant.
+
+ Je souris...
+
+LEBONNARD, accompagnant sa fille.
+
+ Ça ira, ça ira... Sois un homme, que diable!
+
+
+ SCÈNE IX
+
+ LEBONNARD, seul.
+
+LEBONNARD
+
+ Comme les femmes sont faibles, c’est incroyable!
+
+ _Il chantonne entre ses dents._
+
+ Ah! ça ira, ça ira, ça ira!
+ ..... à la lanterne
+ ..... on les pendra!
+
+ _Apercevant Robert, il a un mouvement de frayeur
+ qu’il réprime aussitôt._
+
+ Robert!... Bast! on verra si j’ai peur de Robert!
+
+
+ SCÈNE X
+
+ LEBONNARD, ROBERT.
+
+LEBONNARD, agressif.
+
+ Je ne souffrirai plus ce que j’ai trop souffert;
+ Et votre mère et vous...
+
+ _Changeant de ton brusquement, comme un homme
+ qui se dérobe à toute explication._
+
+ Bref! laissez-moi tranquille!
+ Tout ce que vous pourrez me dire est inutile!
+
+ _Il lui tourne le dos._
+
+ROBERT, étonné.
+
+ Qu’avez-vous donc?
+
+LEBONNARD, se retournant.
+
+ J’ai cru que vous saviez?...
+
+ROBERT
+
+ Quoi? rien...
+ Je cherchais Jeanne.
+
+LEBONNARD, à part, s’encourageant lui-même.
+
+ Allons, tantôt il m’aimait bien:
+ Je ne trouverai pas d’occasion meilleure.
+
+ _Haut._
+
+ Que diriez-vous, si vous appreniez tout à l’heure
+ Qu’un homme, aimé par moi, galant homme parfait,
+ Est le fils d’un amour coupable,--et qu’en effet
+ Ont deux fois condamné les lois et la morale?
+
+ROBERT, attentif.
+
+ Oh! c’est grave!... Quel est le héros du scandale?
+
+LEBONNARD
+
+ Le scandale n’est rien qu’un vain bruit. C’est un mot.
+
+ _Il lui tend le journal._
+
+ Voici ce qu’après tout l’on vous dirait bientôt.
+
+ROBERT, après avoir lu en silence, avec une expression
+de tristesse croissante et de dégoût.
+
+ Je plains ma sœur!
+
+ _Il rejette le journal sur la table._
+
+LEBONNARD
+
+ Pourquoi?--Cet homme aura ma fille...
+
+ROBERT, révolté; violemment.
+
+ Vous mettrez ce bâtard douteux dans ma famille?...
+ C’est de la folie!...
+
+LEBONNARD, réprimant une colère près d’éclater.
+
+ Ah!...
+
+ _Avec une douceur subite._
+
+ Tais-toi, mon pauvre enfant!
+ Mon cœur a médité la cause qu’il défend.
+ Et je dis que ce père eût dû quitter sa femme,
+ Sans jeter, sur un brave enfant, ce doute infâme.
+ Je dis que cet enfant vit avec dignité,
+ Et que jamais malheur ne fut moins mérité.
+
+ROBERT, haussant les épaules.
+
+ Je lui reprends ma sœur... et non pas mon estime!
+
+LEBONNARD
+
+ Fort bien! mais l’innocent restera ta victime?
+ Tu ne lui reprends rien... que son bonheur!... pourquoi?
+ ... Cette estime cruelle est indigne de toi...
+
+ROBERT
+
+ Cependant...
+
+LEBONNARD
+
+ Va, crois-moi, condamne à voix moins haute,--
+ Mon fils,--non seulement l’enfant né d’une faute,
+ Mais les coupables même... Ils ont souffert, vois-tu.
+ Le bonheur n’est jamais qu’un effort de vertu.
+
+ROBERT
+
+ J’approuve la loi. Dure aux fils illégitimes,
+ Pour garder la famille elle les veut victimes.
+ C’est ce qu’il faut; et rien n’est plus juste.
+
+LEBONNARD, le regardant fixement.
+
+ Ah!... tu crois?
+
+ROBERT
+
+ J’aime les préjugés: ils défendent les lois...
+
+LEBONNARD
+
+ Je m’incline devant les lois, mais je réclame,
+ Quand je les vois frapper l’innocent jusqu’à l’âme!...
+ Jamais aucune loi n’empêchera les cœurs
+ D’accorder aux vaincus la pitié des vainqueurs.
+
+ROBERT
+
+ Mais...
+
+LEBONNARD, l’interrompant avec une énergie
+irréductible et froide.
+
+ Je n’accepte pas l’arrêt que tu prononces.
+ ... Tâche de me donner de plus justes réponses,
+ Plus tard... et suis alors les conseils de ta sœur:
+ Apporte à me parler un peu plus de douceur;
+ Tu te plains de me voir quelquefois en colère?
+ Ah! si tu t’efforçais toujours de me complaire,
+ Si je sentais sur moi ton respect filial,
+ Si tout ce que je dis ne te semblait pas mal,
+ Si tu ne me jetais jamais le mot qui blesse,
+ Si tu semblais parfois excuser ma faiblesse,
+ Ma gaucherie,--et mon ignorance, après tout,--
+ Je t’aimerais bien plus...
+
+ _Avec une infinie tendresse et comme près de pleurer._
+
+ ... Car je t’aime beaucoup!
+
+ROBERT, ému, se rapprochant de lui.
+
+ Mon père...
+
+LEBONNARD, l’attirant sur ses genoux et posant la main
+sur ses cheveux.
+
+ Ah!... Tiens, dis-moi ce que tu me reproches?
+ D’être avare? Je mets mon argent dans tes poches!
+ Brutal? Oui, quand c’est pour répondre à tes défis!
+
+ _A ce mot, Robert se lève, impatienté._
+
+ Trop faible?...
+
+ROBERT
+
+ Oui, pour Jeanne!...
+
+LEBONNARD, se levant, blessé, le main sur son cœur.
+
+ Ah! c’est assez!...
+
+ _Avec intention._
+
+ ... mon fils!
+
+ _Lebonnard sort. Robert demeure et paraît réfléchir
+ profondément._
+
+
+[Illustration:
+
+ M. JOUBÉ (ROBERT). RÉPÉTITIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN.
+
+ --«_Mon cœur a médité la cause qu’il défend!_»
+
+ Acte II, scène X.]
+
+
+ SCÈNE XI
+
+ ROBERT, ANDRÉ.
+
+ANDRÉ, entrant et tendant la main à Robert,
+qui fait semblant de ne pas s’en apercevoir.
+
+ Ah! vous voilà!... Je viens pour dire un mot qui presse,
+ Et qui, mon cher monsieur Robert, vous intéresse...
+ Mais... ne voyez-vous pas que je vous tends la main?...
+
+ROBERT
+
+ Je serais allé, moi, vous porter, dès demain,
+ Un mot que j’aime mieux prononcer tout de suite,
+ Qui rendra sûrement, si la chose est bien dite,
+ Vos entretiens avec mon père superflus,
+ Car je crois qu’après nous on n’y reviendra plus!
+
+ANDRÉ
+
+ C’est donc moi qui vous prie, alors, ou qui vous somme,
+ Au besoin,--de parler.
+
+ROBERT
+
+ Volontiers... d’homme à homme.
+ Vous rêvez d’épouser, avec consentement
+ De mon père, ma sœur?... Seulement...
+
+ANDRÉ, hautain et froid.
+
+ Seulement?
+
+ROBERT
+
+ Ma mère, dont l’avis m’importe davantage,
+ N’approuve pas du tout, monsieur, ce mariage.
+ Nous ne le voulons pas, vous ne le voudrez pas.
+
+ANDRÉ, calme.
+
+ Quand on parle si haut,--je vous le dis tout bas,--
+ On agit à coup sûr contre ce qu’on annonce,
+ Et la prière a tort... qui dicte la réponse.
+
+ROBERT
+
+ Nous empêcherons tout; j’empêcherai tout,--moi.
+
+ANDRÉ
+
+ A quel titre, et comment?
+
+ROBERT
+
+ A quel titre et pourquoi?
+ Je ne l’aurais pas dit, mais, puisqu’on m’interroge,
+ Soit... Au titre de chef de maison, que s’arroge
+ (Lorsque le père est faible et sans commandement)
+ Un fils qui connaît bien tout son devoir... Comment
+ Ou pourquoi? Sachez donc, monsieur, que, par mon père,
+ J’ai tout appris... Cela vous suffira, j’espère.
+ Épargnez à tous deux plus d’explications.
+ Sans doute il vous plaira que nous nous en passions.
+
+ANDRÉ, avec une fierté triste.
+
+ Vous êtes, mon enfant, un peu bien jeune, en somme,
+ Pour condamner aussi hardiment un cœur d’homme,
+ Et pour juger ceci: «L’amour dans la douleur...»
+ Deux mots profonds, monsieur, qui vous rendront meilleur.
+ En attendant, je veux me rappeler votre âge.
+ A voir l’étourderie, on ne sent plus l’outrage.
+
+ROBERT
+
+ Nous n’avons pas souscrit à votre engagement:
+ Vous rendrez sa parole à mon père...
+
+ANDRÉ, impatienté.
+
+ Ah! vraiment?
+ Mais la demande est folle en ce qu’elle me blesse,
+ Et que je n’y peux plus obéir... sans bassesse!
+
+ _Il s’éloigne._
+
+ROBERT
+
+ Ne dites pas le mot «bassesse!»
+
+ANDRÉ, se retournant avec violence.
+
+ Parce que?
+
+ROBERT
+
+ Parce que vous avez capté, sans notre aveu,
+ Sachant bien ce qu’un jour en dirait la famille,
+ L’esprit d’un vieillard faible et d’une jeune fille,
+ Vous, docteur,--introduit chez nous par le devoir...
+ Vous...
+
+ANDRÉ, tranquille, avec autorité.
+
+ Silence, monsieur!--Je vous fais, moi, savoir
+ Que de vous tout m’afflige et que rien ne me fâche,
+ Et qu’ainsi m’insulter plus longtemps serait lâche,
+ Puisque--entendez-vous bien?--je ne me battrai pas
+ Avec vous... Je n’entends me battre, en aucun cas,
+ Avec le frère aimé de la femme que j’aime,
+ Qui m’aime, et que j’épouse!... Il me convient quand même
+ D’ajouter que j’allais, pour vous, spontanément,
+ Remettre en question un cher engagement...
+ Mais maintenant, c’est moi, seul, que cela regarde.
+ La parole que j’ai,--maintenant, je la garde...
+
+ROBERT, avec un mouvement de menace.
+
+ Ah!...
+
+ANDRÉ, avec un léger haussement d’épaules.
+
+ Enfant!... qui voudrait changer ma volonté!
+ Je ne me battrai pas, c’est dit et répété.
+ Donc, geste qui provoque ou parole qui blesse,
+ Toute attaque est dès lors--songez-y--sans noblesse
+ Et sans utilité, comme elle est sans péril.
+ Aussi, tout bien jugé, le projet tiendra-t-il,
+ A moins que des raisons--que vous n’aurez point faites
+ Changent trois volontés, aussi fermes qu’honnêtes.
+ Pesez tout. Faites tout. Mais rien n’y pourra rien.
+ ... Au revoir, mon ami!
+
+ _Il sort en lui faisant un petit salut de la main._
+
+ROBERT, menaçant.
+
+ Pardieu! nous verrons bien!
+
+ _Le rideau tombe rapidement._
+
+
+[Illustration:
+
+M. JOUBÉ (ROBERT). REPRÉSENTATIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN.
+
+ --«_Ah! c’est assez!... mon fils!..._»
+
+ Acte II, scène X.]
+
+
+
+
+ ACTE III
+
+ Même décor.
+
+
+ SCÈNE PREMIÈRE
+
+ LEBONNARD, MARTHE.
+
+LEBONNARD, son chapeau sur la tête, sa canne à la main, veut
+sortir. Marthe, debout devant la porte, l’empêche de passer.
+
+ Où voulez-vous courir? dans un état semblable!
+ Vous ne sortirez pas, monsieur.
+
+LEBONNARD, frappant du pied.
+
+ Va-t-en au diable!
+
+MARTHE.
+
+ Quelque chose qui me fait peur est dans vos yeux.
+
+LEBONNARD, subitement apaisé.
+
+ Tu me crois fou?... Je suis seulement malheureux.
+
+ _Il s’assied tristement et réfléchit._
+
+ Ce silence, depuis dix jours, est un présage
+ Qui me trouble. Un tel calme annonce un grand orage.
+ Le docteur ne vient plus chez moi...
+
+ _Il se lève brusquement._
+
+ Je vais chez lui!
+ Je veux à toute force en finir aujourd’hui.
+
+MARTHE
+
+ Ne sortez pas, mon cher Monsieur, je vous en prie.
+
+LEBONNARD
+
+ Ah! tiens, tu les sers tous contre moi, je parie!
+
+MARTHE, joignant les mains.
+
+ Oh! Monsieur, pouvez-vous penser cela de moi
+ ... Depuis que je vous sais si bon... si bon...
+
+LEBONNARD
+
+ Pourquoi,
+ Alors, m’arrêtes-tu quand il faut que je sorte?
+ Explique-toi, voyons!
+
+MARTHE
+
+ Madame est la plus forte,
+ Monsieur... Vous saurez tout trop tôt!... On a parlé
+ Devant moi.
+
+LEBONNARD
+
+ Ah?--Dis tout.
+
+MARTHE
+
+ Vous êtes trop troublé...
+ Et cependant, Monsieur, il faut que je vous dise.
+ Sans moi, Mademoiselle y serait,--à l’église!
+ (Mon bon Monsieur, ne faites pas ces yeux mauvais)
+ Mais moi, Monsieur, sachant tout ce que je savais,
+ J’ai pu la décider, avec un peu d’adresse,
+ A m’accompagner seule à la première messe.
+
+LEBONNARD, frappant le plancher de sa canne.
+
+ Qu’est-ce que tout cela veut dire, sacrebleu!
+
+MARTHE, baissant la voix.
+
+ Qu’à présent on a mis contre vous le bon Dieu!
+
+LEBONNARD
+
+ Quoi?
+
+MARTHE
+
+ Ce prêcheur qui fait courir la ville entière,
+ Doit parler ce matin... de certaine manière...
+ Lorsqu’on est en colère on ne fait rien de bon!
+ Du calme.
+
+ _Elle lui fait signe qu’on vient._
+
+LEBONNARD, subitement apaisé.
+
+ J’en aurai;--merci, Marthe. Et pardon.
+
+ _Marthe sort vivement._
+
+
+ SCÈNE II
+
+ LEBONNARD, LE MARQUIS, Mme LEBONNARD,
+ ROBERT, BLANCHE.
+
+LE MARQUIS
+
+ Hélas! mon cher monsieur, nous venons tous, en hâte,
+ Vous parler du docteur. Son avenir se gâte.
+ Il a pour père un joli gueux, ce médecin!...
+ Oui, je vous fais souffrir? Eh bien, c’est à dessein...
+ Nous sortons à l’instant du prône, où le bon Père...
+
+LEBONNARD
+
+ Vous aura su prêcher la charité, j’espère?
+
+LE MARQUIS
+
+ Sans doute,--mais...
+
+MADAME LEBONNARD, venant au secours du marquis.
+
+ Enfin, le scandale est complet.
+ Décisif!
+
+LEBONNARD
+
+ Contez-moi donc cela, s’il vous plaît?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Quand je pense que vous vouliez d’un pareil gendre!
+ Et pourtant cet éclat ne doit pas vous surprendre;
+ Vous deviez bien sentir, vous, qu’il était fatal?
+
+LEBONNARD
+
+ Bah?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Le mal est toujours une source de mal!
+
+ _Elle commence à raconter_:
+
+ Donc, ce matin, le Père, à propos du divorce...
+
+ _D’un air brusquement découragé._
+
+ Mais, parle, toi, Robert; moi, je n’ai pas la force.
+
+ROBERT, intervenant.
+
+ Le père du docteur, illustre... et député,
+ Vite usa du divorce, après l’avoir voté.
+ Devant les magistrats, il accusa sa femme
+ En des termes qui l’ont fait, lui, paraître infâme.
+ La honte sur l’enfant jaillit de leurs débats;
+ Comment? c’est un récit que je ne ferai pas,
+ Car les détails en sont un peu trop réalistes,
+ Et puis, quoique fort gais,--ils vous sembleraient tristes.
+ Or, le sermon qu’on nous a prêché ce matin
+ Cachait, sous la pudeur de maint verset latin,
+ Plus d’une allusion à toute cette histoire,
+ En sorte que, couvert d’une fâcheuse gloire,
+
+ _S’adressant plus particulièrement à Lebonnard_:
+
+ Votre héros devra,--si vous le voulez bien--
+ Subir,
+
+ _Avec emphase, comme s’il prêchait._
+
+ membre pourri...
+
+LEBONNARD, indigné.
+
+ ... ton langage chrétien?
+
+ROBERT, riant.
+
+ C’est un homme fini.
+
+LEBONNARD
+
+ Ah?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ La Supérieure
+ De Saint-Paul a promis de chasser tout à l’heure
+ Ce singulier monsieur,--médecin attitré
+ De son couvent, qui fut, de tout temps, honoré.
+
+ _Au marquis._
+
+ J’y fus élevée...
+
+LEBONNARD, gouailleur.
+
+ Ah! vraiment?
+
+ROBERT
+
+ Quelle aventure!
+
+ _A sa mère._
+
+ Mais sois juste: il l’aura voulu, puisqu’on assure
+ Qu’elle a fait demander, hier soir, au docteur,
+ Son départ... spontané!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Je reconnais ton cœur,
+ Mon fils, mais, en tout cas, l’effet serait le même:
+ C’est un homme perdu.
+
+ROBERT, appuyant.
+
+ Perdu.
+
+LEBONNARD
+
+ Ma fille l’aime.
+ Celui que vous nommez le héros d’un roman,
+ N’en est que la victime honorable.
+
+MADAME LEBONNARD, se levant.
+
+ Comment!
+ Victime si l’on veut, mais il encourt un blâme
+ Dont souffrirait ma fille en devenant sa femme,
+ Cela ne sera pas.
+
+LEBONNARD
+
+ Un blâme, dites-vous?
+ Quelle justice est donc la vôtre?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Cher époux,
+ La justice du monde. Elle en vaut bien une autre.
+ Vous n’y changerez rien; gardez pour vous la vôtre.
+ La justice du monde estime glorieux
+ Ou bas--les fils, selon la valeur des aïeux.
+
+LE MARQUIS, conciliant, à Lebonnard.
+
+ Et, certe, il y a bien quelque chose, que diable!
+ La science aujourd’hui--cela n’est pas niable--
+ Est d’accord elle-même avec nos... préjugés!
+ L’hérédité n’est pas un mot.
+
+LEBONNARD, brusque.
+
+ Vous dérogez,
+ Vous, pourtant, en donnant votre fille?...
+
+BLANCHE
+
+ Mon père,
+ Vous n’allez ni céder, ni discuter, j’espère.
+ J’ai les conseils du prêtre, et j’ai pris mon parti!
+ Dût mon bonheur, Robert, en être anéanti,
+ Moi qui veux fièrement devenir votre femme,
+ Je mets à mon refus la même force d’âme,
+ Si l’on veut m’imposer ce beau-frère. Ah! mais non!
+ Un nom roturier, soit, mais point de tare au nom!
+ Enfin,--le mot «divorce» offense ma pensée!
+ Et je ne cède plus, quand je suis offensée.
+ Jamais.
+
+ROBERT, à Lebonnard.
+
+ Vous l’entendez, mon père?
+
+MADAME LEBONNARD, au marquis, en regardant Lebonnard,
+qui semble se consulter, la tête dans ses mains.
+
+ Soyez sûr
+ Qu’il cédera. C’est tout l’opposé d’un cœur dur.
+
+LEBONNARD, à lui-même en regardant Robert.
+
+ S’il savait!...
+
+LE MARQUIS, à Lebonnard.
+
+ Qu’avez-vous?
+
+LEBONNARD, bégayant d’indignation.
+
+ Je voudrais... pouvoir dire...
+ C’est une hypocrisie affreuse!... et rien n’est pire!
+ La justice du monde, ah! oui!... la pension
+ Saint-Paul, où l’on a fait votre éducation,
+ Ma femme? Parlons-en!... Le scandale est infâme;
+ Le péché, non!... Voilà le principe, ma femme!
+ On chasse le docteur?... Vous aurez machiné
+ Tout ça!... je le vois bien! et j’en suis indigné!...
+ Prenez garde!...
+ Et pourtant... l’honneur de ma famille...
+
+ _A Robert et à Blanche._
+
+ Votre bonheur à vous...
+
+ _Il s’éloigne dans une grande agitation._
+
+ Ah! ma fille! ma fille!
+
+ _Il sort à gauche._
+
+
+ SCÈNE III
+
+ LES MÊMES, moins LEBONNARD.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Il est vaincu, soyez-en sûrs,--je le connais.
+
+BLANCHE
+
+ Jeanne, pas plus que moi, ne cédera jamais.
+ C’est son entêtement qu’il faut craindre pour elle.
+
+ROBERT
+
+ Toute sévérité la trouverait rebelle;
+ Mais, pour plaider ma cause à fond, avec douceur,
+ Je vais faire appeler ici ma chère sœur...
+
+ _Allant à la porte de droite._
+
+ Restez là, tous.--Il faut, si j’obtiens l’avantage,
+ Qu’aussitôt votre accord la soutienne et l’engage.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+C’est cela... laissons-les.
+
+ _Mme Lebonnard, Blanche et le Marquis sortent._
+
+ _Robert ouvre la porte de gauche, au fond, et appelle:
+ «Jeanne!»._
+
+
+ SCÈNE IV
+
+ ROBERT, JEANNE.
+
+ROBERT, appelant.
+
+ Jeanne?
+
+JEANNE, entrant.
+
+ Je viens de voir
+ Mon père. Tu l’as mis, mon frère, au désespoir!
+
+ROBERT
+
+ Pouvions-nous lui cacher un bruit qui court la ville?
+
+JEANNE
+
+ Tu devais lui cacher ta malice inutile,
+ Car rien ne changera mes résolutions.
+
+ROBERT
+
+ Tu sais tout?
+
+JEANNE
+
+ Et j’épouse André.
+
+ROBERT
+
+ Comment!
+
+JEANNE
+
+ Voyons,
+ Dois-je l’abandonner dans le malheur, mon frère?
+
+ROBERT
+
+ Mais tu ne songes pas aux suites?
+
+JEANNE
+
+ Au contraire;
+ J’y songe, et je les veux!--oui, toutes!
+
+ROBERT
+
+ Tu veux donc
+ Faire mon désespoir, à moi, Jeanne?
+
+JEANNE
+
+ Pardon;
+ Je ne te comprends plus. Dis toute ta pensée...
+ Est-ce que Blanche?...
+
+ROBERT
+
+ Oui, je perds ma fiancée
+ A ton mariage!
+
+JEANNE, attendrie et prête à fléchir.
+
+ Oh! mon pauvre frère! Quoi!
+ Blanche ferait cela!... Tu vas donc souffrir, toi?
+ Mais alors...
+
+ROBERT, vivement.
+
+ Ah! j’avais compté sur la noblesse
+ De ton cœur!...
+
+JEANNE, se raidissant contre elle-même.
+
+ Eh bien! non, non! ce serait faiblesse!
+ Je méprise ce vil, ce rusé compliment
+ De l’égoïste adroit qui cherche un dévoûment!
+ Je sens que je perds tout pour un point que je cède,
+ Et l’entêtement seul peut me venir en aide!
+ Ah! Blanche a dit cela? Blanche ferait cela!
+ En ce cas, sois heureux, mon frère, et pleure-la!
+ Pleure: elle t’aimait mal et n’est pas généreuse;
+ Sois heureux: tu le sais à temps... j’en suis heureuse!
+
+ROBERT
+
+ Folle!
+
+JEANNE
+
+ Assez!--Je n’accepte injure ni conseil;
+ Je sens ma volonté, ma colère, en éveil...
+ Respecte en moi, Robert, ta sœur, ta sœur aînée.
+
+ROBERT
+
+ Non! tu ne seras pas à ce point obstinée!
+ Est-ce que tu pourrais, est-ce que tu voudras
+ M’arracher l’avenir que j’ai là, dans mes bras,
+ Et la désespérer, elle, en me brisant l’âme!
+
+JEANNE
+
+ Mais c’est ton égoïsme, et lui seul, qui réclame,
+ Mon frère!--Et si je viens, moi, te dire à mon tour
+ «J’aime aussi, moi, mon frère, et j’ai droit à l’amour,»
+ Peut-être est-ce à ton tour de faire un sacrifice?
+
+ROBERT
+
+ Soit. Mais Blanche du moins (rends-lui cette justice)
+ N’a pas les mêmes torts que moi; tu l’avoueras;
+ Elle m’aime, elle souffre.
+
+JEANNE
+
+ Elle ne t’aime pas.
+
+ROBERT
+
+ Ce qu’elle fait, c’est son devoir. Noblesse oblige.
+
+JEANNE
+
+ Son devoir, ce serait de t’aimer mieux, te dis-je;
+ Elle ne t’aime pas ou du moins pas assez...
+ Quand le destin nous lie à d’heureux fiancés,
+ C’est pourqu’ils soient plus forts dans toutes les batailles,
+ Et le jour de défaite est un jour d’épousailles!
+
+ROBERT
+
+ Quelle tête de fer elle a!
+
+JEANNE
+
+ J’ai reconnu
+ Qu’il faut ça,--pour défendre un cœur trop ingénu.
+ Tu disais l’autre jour, tu m’as fait mieux comprendre
+ Qu’on est lâche aisément, à force d’être tendre!
+ Le dévoûment n’est bon que s’il produit le bien.
+ Oui, c’est beau d’être fort!... Je ne céderai rien.
+
+ROBERT
+
+ Au nom de l’amitié solide qui nous lie,
+ O Jeanne!
+
+JEANNE
+
+ Et ne crains pas, Robert, que je l’oublie!
+
+ROBERT
+
+ D’une amitié que rien jusqu’ici ne troubla...
+
+JEANNE
+
+ J’ai pris parfois un peu de peine pour cela.
+
+ROBERT
+
+ Au nom de notre mère!...
+
+JEANNE
+
+ Ah! le nom de ton père
+ Nous eût mieux rapprochés!...
+
+ROBERT
+
+ Elle me désespère!
+
+ _Il s’éloigne. Jeanne s’assied et réfléchit tristement.
+ Il revient tout à coup vers elle._
+
+ROBERT
+
+ Jeanne, veux-tu causer avec Blanche, un moment?
+
+JEANNE
+
+ A quoi bon, si tu m’as bien dit son sentiment!
+
+ROBERT
+
+ Elle t’aime.
+
+JEANNE, amèrement.
+
+ Crois-tu?
+
+ROBERT
+
+ Veux-tu que je l’appelle?
+
+JEANNE
+
+ Non!
+
+ROBERT
+
+ Si.--Tu prendras mieux ce qui te viendra d’elle.
+
+ _Jeanne demeure plongée dans ses réflexions. Il sort,
+ ramène Blanche et disparaît._
+
+
+ SCÈNE V
+
+ JEANNE, BLANCHE.
+
+JEANNE
+
+ Venez-vous en amie?
+
+BLANCHE
+
+ Assurément; pourquoi
+ Viendrais-je en ennemie?
+
+JEANNE
+
+ Êtes-vous contre moi
+ Ou non?
+
+BLANCHE
+
+ Je suis pour toi,--contre ton mariage.
+
+JEANNE
+
+ Contre et pour moi! j’entends assez mal ce langage.
+ Vous vous opposez à mon mariage?
+
+BLANCHE, très ferme.
+
+ Oui.
+ Ou plutôt,--n’ayant pas ce droit,--dès aujourd’hui...
+
+JEANNE, presque méprisante.
+
+ Je sais. Vous renoncez... au bonheur de mon frère!...
+
+BLANCHE
+
+ La douceur t’allait mieux!
+
+JEANNE
+
+ Ma force est le contraire
+ De la vôtre, qui sait repousser sans retour:
+ Mon énergie à moi, c’est encor de l’amour!
+
+BLANCHE
+
+ Voyons, tu le connais à peine ce jeune homme?
+ Où, quand l’as-tu jugé? Tu crois l’aimer! En somme,
+ Tu ne peux pas encor l’aimer si fortement!
+ C’est ta pitié qui va vers lui!... Du dévoûment?
+ Prends garde! On ne peut pas être longtemps sublime.
+
+JEANNE
+
+ Sais-tu bien depuis quand je l’aime et je l’estime?
+
+BLANCHE, dédaigneuse.
+
+ Du jour de la première «ordonnance?»
+
+JEANNE
+
+ Mais oui!
+ Et que peut ce détail si plaisant,--contre lui?
+ Ce facile dédain m’étonne, sur vos lèvres...
+ Je souffrais mille morts, le sang brûlé de fièvres;
+ Il m’aidait à souffrir, il combattait mon mal.
+ Les misères du corps, eh! oui, c’est trivial!
+ Mais seul il sait aimer celui qui les supporte
+ Dans une femme, et l’aime encor malade ou morte!
+
+BLANCHE
+
+ C’est très bien, mais...
+
+JEANNE
+
+ C’était l’angine, un mal hideux...
+ On éloigna ma mère et Robert, tous les deux.
+ Marthe ne voulut pas me quitter, bonne vieille,
+ Et le brave docteur, l’inconnu de la veille,
+ Avec mon père, et seul... courbé sur mon chevet,
+ Respirait l’agonie affreuse!... et me sauvait!...
+ Ah! j’estime à son prix ce calme et froid courage,
+ Qui se bat sans éclat, sans faste, sans tapage,
+ Se dévoue à toute heure, et qui meurt au besoin
+ En signant «l’ordonnance» au droguiste du coin!
+ Je ne vous croyais pas capable d’en sourire.
+
+BLANCHE
+
+ Nous nous éloignons fort de ce qu’il faudrait dire.
+ Tu connais ce procès scandaleux?...
+
+JEANNE
+
+ Dont il est
+ La victime,--oui.
+
+BLANCHE
+
+ Bien;--et crois-tu, s’il te plaît,
+ Que tes amis voudront recevoir?...
+
+JEANNE
+
+ Je renonce
+ Aisément à si bons amis!
+
+BLANCHE
+
+ Belle réponse
+ Mais, Jeanne, tu seras réduite à voir... qui donc?
+
+JEANNE
+
+ Des vaincus comme nous, des cœurs à l’abandon.
+
+BLANCHE
+
+ Tous les gens comme il faut, la belle clientèle,
+ Vous fuiront.
+
+JEANNE
+
+ Nous aurons celle qui n’est pas belle,
+ Vos méprisés,--les gens comme il n’en faudrait pas!
+
+BLANCHE
+
+ Oui, tu réponds à tout! mais tu nous céderas,
+ O Jeanne,--car ton frère et moi, Jeanne, oui, moi-même,
+ Tu nous aimes, enfin? Et tu sais si je l’aime!
+
+JEANNE
+
+ Épouse-le donc.
+
+BLANCHE
+
+ Si tu persistes,--jamais!
+
+JEANNE
+
+ Tu ne l’aimes donc pas, Blanche! Si tu l’aimais,
+ Rien ne t’empêcherait d’être à lui, rien au monde!
+ De quoi l’accuses-tu? Que ton cœur me réponde!
+ Quelle faute est la sienne? Est-il autre aujourd’hui
+ Qu’hier, parce que moi j’épouse (et malgré lui!)
+ En bonne fiancée, en bonne et brave fille,
+ Un homme malheureux, mais droit, dont la famille
+ Commit des fautes?... Tiens, je suis surprise!... En quoi,
+ Robert, mon frère, a-t-il démérité de toi?
+
+BLANCHE
+
+ Fille d’une famille ancienne, noble et haute,
+ Je n’y verrai jamais de tache par ma faute;
+ Je n’y veux pas de nom qui trouble mes aïeux
+ Et rappelle un passé de honte à tous les yeux!
+
+JEANNE
+
+ Ce n’est que ton orgueil qui tranche du sublime.
+
+BLANCHE
+
+ On doit fuir le scandale: il aggrave le crime.
+
+JEANNE
+
+ Fuis le coupable seul!
+
+BLANCHE
+
+ Seul,--mais jusqu’en son nom!
+
+JEANNE, avec une sorte de pitié dédaigneuse et irritée.
+
+ Ah! toi, tu ne peux pas changer ta race, non!...
+ Vous ignorez encor la justice nouvelle!
+ Vous n’avez plus pour vous le Dieu qui se révèle
+ Et vous ne croyez plus, mais vous ne pensez pas!
+ Vous répétez, devant la croix qui tend les bras,
+ Ce que vous ont appris vos livres de prière,
+ Mais vous êtes sans foi ni raison, sans lumière!
+ Quant à la charité, la charité pour vous
+ C’est de donner parfois aux pauvres quelques sous,
+ Mais la sainte pitié qui va de l’âme à l’âme,
+ Qui saurait au besoin vivre auprès d’un infâme,
+ Qui partage les maux d’autrui plus qu’à moitié,
+ Qu’en faites-vous?... Ma sœur, au nom de la pitié...
+
+BLANCHE, s’éloignant.
+
+ Adieu...
+
+JEANNE, courant à elle.
+
+ Non! sur ce mot, nous devons nous entendre!
+
+BLANCHE
+
+ Il est déjà trop tard pour redevenir tendre,
+ Et vous m’avez blessée, en le prenant si haut.
+
+JEANNE, d’un accent de tendre prière.
+
+ Laisse-moi faire en paix mon devoir: il le faut,
+ Blanche!--Je t’ai blessée?... eh bien! je t’en supplie,
+ Pardonne-moi. C’était dans la colère. Oublie;
+ Et moi j’oublierai tout aussi, je te promets.
+
+BLANCHE
+
+ Je le regrette bien pour vous, mais non, jamais
+ Blanche d’Estrey n’aura cet homme pour beau-frère.
+ Dans un instant, je vais quitter, avec mon père,
+ Et pour n’y plus rentrer, cette maison. Adieu.
+
+JEANNE
+
+ Le voilà bien, l’orgueil de la race! Oh, mon Dieu
+ Oui!--et j’avais raison d’en parler tout à l’heure!
+ Le voilà tout entier. Je supplie et je pleure,
+ Je parle avec mon cœur?... l’orgueil seul me répond.
+ Tenez, Blanche, en voyant l’égoïsme profond
+ Opposer à l’amour des titres de noblesse,
+ Quelque chose de vous, au fond de moi, me blesse...
+ Je me sens peuple!... Et j’ai, moi, le remords chrétien
+ De haïr votre sang, dans la fierté du mien!
+
+BLANCHE
+
+ Ces violences-là ne peuvent pas m’atteindre:
+ Nous savons dédaigner.
+
+JEANNE
+
+ Et nous, nous savons plaindre.
+
+ _Les deux jeunes filles font un mouvement pour se
+ séparer de nouveau. Blanche, près de sortir, se
+ retourne vivement._
+
+BLANCHE
+
+ Ah! Jeanne, plains-moi donc! plains-moi de tout ton cœur,
+ Car j’aime! et je me fais souffrir avec rigueur.
+ Plains-moi de tout ton cœur, car j’ai l’âme brisée!
+ Je sors de ce cruel débat, tout épuisée;
+ Oui, l’éducation, mes préjugés, ma foi,
+ Les fiertés qu’on m’apprit se révoltent en moi,
+ Jeanne,--et je ne peux pas les réduire. Impossible!
+ J’ai fait un long effort pour paraître insensible.
+ A quoi bon m’attendrir? Je suis faible tout bas:
+ C’est déjà trop!--Plains-moi, Jeanne... Je ne peux pas!
+
+ _Blanche va pour sortir, mais le marquis entre
+ suivi de Mme Lebonnard._
+
+BLANCHE, seule, sanglotant.
+
+ Oh! mon Dieu!...
+
+ _Elle tombe dans les bras de son père._
+
+
+ SCÈNE VI
+
+ LE MARQUIS, Mme LEBONNARD, BLANCHE, JEANNE.
+
+MADAME LEBONNARD, allant à Jeanne.
+
+ Est-ce que?... je ne veux pas le croire!...
+ Tu persistes malgré cette vilaine histoire?
+
+JEANNE
+
+ Oui.
+
+ _Elle sort._
+
+
+ SCÈNE VII
+
+ LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, ROBERT.
+
+LE MARQUIS, sèchement à Mme Lebonnard.
+
+ Elle persiste?
+
+ _Robert entre._
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Oui.
+
+LE MARQUIS, à sa fille.
+
+ Partons, c’en est assez!
+
+ _Blanche tombe assise; il reste auprès d’elle avec
+ Robert._
+
+
+ SCÈNE VIII
+
+ LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD,
+ ROBERT, LEBONNARD.
+
+ _On commence à entendre la voix de Lebonnard, avant
+ qu’il soit entré._
+
+LEBONNARD, entrant.
+
+ Qui donc a fait pleurer ma fille?
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ N’accusez
+ Que votre entêtement, votre imprudence insigne!
+
+
+ SCÈNE IX
+
+ LES MÊMES, ANDRÉ.
+
+ _Il entre vivement et va droit à Lebonnard. Blanche se
+ lève à son entrée._
+
+ANDRÉ, s’adressant à Lebonnard.
+
+ Pardonnez-moi, monsieur, de forcer la consigne.
+
+LEBONNARD, regardant fixement sa femme; à André.
+
+ On vous a refusé ma porte?... Oh! c’est trop fort!
+
+ANDRÉ
+
+ J’ai passé malgré tout, et vos gens n’ont pas tort.
+
+ _Apercevant le mouvement que fait le marquis vers
+ la sortie, avec Blanche._
+
+ Non, monsieur le marquis; le sujet qui m’amène
+ Souffre votre présence à tous; nul ne me gêne;
+ Au contraire. Il est bon que vous soyez tous là.
+
+ _A Lebonnard._
+
+ J’avais votre parole; eh bien! reprenez-la,
+ Monsieur. Le fiancé vous dégage lui-même.
+ Je renonce à la main de votre enfant que j’aime;
+ Cela pour des motifs...
+
+ _A Robert, avec intention._
+
+ ... que nul de vous n’a faits,
+ Et dont il me convient de souffrir les effets.
+
+ _S’adressant de nouveau à Lebonnard._
+
+ Notre accord aurait pu devenir légitime
+ Par un consentement de famille unanime,
+ Et certes, j’eusse alors accepté, bras ouverts,
+ Le bonheur et l’honneur que vous m’avez offerts...
+ Il en est autrement.--Je n’ai pas à vous dire
+ Le chagrin qu’on éprouve à fuir ce qu’on désire,
+ Ni si j’en dois garder un regret éternel...
+ J’apporte seulement un adieu,--mais formel.
+
+ _Il salue profondément et fait un pas vers la porte.
+ Lebonnard est consterné. Le marquis s’avance vers André._
+
+LE MARQUIS
+
+ Et c’est agir, monsieur, en parfait galant homme.
+ Au fond, nous n’avons tous qu’un avis, mais, en somme,
+ On doit subir le monde, où rien n’est pour le mieux.
+ Donc, moi qui suis un peu philosophe, assez vieux,
+ Et connaisseur en cœurs d’homme, je vous exprime
+ Mon approbation et toute mon estime.
+
+ANDRÉ, très simplement.
+
+ Lorsque ma conscience a, monsieur le marquis,
+ Décidé que son bon suffrage m’est acquis,
+ Je n’ai plus besoin d’être approuvé par personne...
+
+ _Avec une condescendance polie._
+
+ Je ne refuse rien pourtant, de ce que donne,
+ En fait de sentiments,--un cœur sincère et haut.
+
+BLANCHE, qui examine André avec attention.
+
+ Elle l’épousera!
+
+LEBONNARD, très ému, arrêtant André devant la porte.
+
+ Monsieur, un dernier mot:
+ Ma porte, pour vous seul, est ouverte à toute heure...
+ Nous avons pour cela la raison la meilleure,
+ C’est qu’entre nous rien n’est changé... Je suis ici
+ Le seul maître, le seul!... Ne sortez pas ainsi...
+ Ou du moins sachez bien, du chef de la famille,
+ Que vous êtes,--pour lui,--le mari de sa fille!
+
+ANDRÉ, résolument.
+
+ Merci, monsieur.--Adieu.
+
+LEBONNARD
+
+ Non; au revoir.
+
+ANDRÉ
+
+ Adieu.
+
+ _Il sort._
+
+
+[Illustration: M. ET Mme SILVAIN.
+
+ --«Robert, malheureuse!»
+
+ Acte III, scène XI.]
+
+
+ SCÈNE X
+
+ LES MÊMES, moins ANDRÉ.
+
+BLANCHE
+
+ Adieu, madame. Adieu Robert.
+
+ _A Lebonnard._
+
+ Adieu, monsieur.
+
+ _A Robert._
+
+ Je pars désespérée et forte.--Allons, mon père.
+
+ _Elle sort._
+
+ROBERT, arrêtant le marquis qui suit sa fille.
+
+ Ah! monsieur, dites-moi, que faut-il que j’espère?
+
+LE MARQUIS
+
+ Tout ce que je dirais lui serait fort égal
+ En ce moment.
+
+ROBERT
+
+ Pourtant...
+
+LE MARQUIS
+
+ Vous la connaissez mal:
+ Et pour l’instant Dieu seul y pourrait quelque chose!
+
+ _Il sort._
+
+ROBERT, se retournant rageusement vers son père.
+
+ Et voilà votre ouvrage!
+
+ _Il sort violemment par la même porte que le marquis._
+
+
+ SCÈNE XI
+
+ LEBONNARD, Mme LEBONNARD.
+
+LEBONNARD, narquois.
+
+ Eh! oui, l’on se propose
+ Et je dispose!
+
+ _Il va au fond et abaisse le store sur la glace sans
+ tain; puis il s’assied près de la table à gauche
+ et se met à travailler d’un air paisible à la broderie
+ de sa fille._
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Ainsi, votre espoir et le mien,
+ Vous perdez tout gaîment?
+
+LEBONNARD, tranquille, brodant.
+
+ Oh! moi, je ne perds rien!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Comment?
+
+LEBONNARD, très tranquille.
+
+ Ma fille aura bientôt l’époux qu’elle aime,
+ Et vous l’accepterez facilement vous-même.
+
+MADAME LEBONNARD, irritée.
+
+ Jamais!--Quoi! j’aurais donc soigné jalousement
+ Ma réputation, pour perdre en un moment
+ Le fruit de tant de soins?... J’aurais, toute ma vie,
+ Marché vers une idée uniquement suivie,
+ Celle de m’allier à quelque noble nom,
+ Pour finir par tarer le nôtre? jamais! non,
+ Non, non!--mille fois non!
+
+LEBONNARD, toujours tranquille et narquois.
+
+ Si fait!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Jamais, vous dis-je,
+ Lebonnard!
+
+LEBONNARD, relevant la tête; très placide et très net.
+
+ Mais je suis, moi, le maître--et j’exige.
+
+MADAME LEBONNARD, exaspérée.
+
+ Jamais! Jamais! Jamais! Et j’irai jusqu’au bout!
+ Ah! votre volonté s’éveille tout à coup?
+ Ah! vous voulez parler en maître, mon bonhomme?
+ Mais je perdrai plutôt le nom dont on me nomme,
+ Le vôtre! que céder aux brusques volontés
+ D’un vieux niais! Et si, ma foi, vous résistez,
+ Obéissant sans doute aux leçons mal apprises
+ De ma fille, je vous réserve des surprises!
+ Et j’abandonnerai, s’il le faut, la maison,
+ M’entends-tu bien, plutôt que te donner raison!
+
+LEBONNARD
+
+ On peut se séparer même, c’est trop facile!
+ Et je suis calme, à cette idée,--oh, bien tranquille,
+ Voyez!--moi si longtemps effrayé par vos cris!
+ C’est qu’alors j’évitais un scandale à tout prix,
+ Et c’est ma «volonté» qui vous laissa si forte!
+
+ _Il pose sa broderie._
+
+ Ma fille est mariée aujourd’hui... Que m’importe
+ Le reste? Elle a su prendre un homme de devoir.
+ Avant cela, j’ai su me taire, et ne rien voir,
+ Et trembler devant vous, vous redoutant pour elle!
+ Ma prudence fuyait toute vaine querelle,
+ Et,--quinze ans,--je vous ai pardonné votre amant!
+
+MADAME LEBONNARD, se redressant, immobile, stupéfaite, terrifiée.
+
+ Vous dites?
+
+LEBONNARD, très doucement.
+
+ Que je fus bon père, simplement;
+ Et jamais un mari complaisant, non, ma femme!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Répétez-donc cela, pour voir! oh! c’est infâme!...
+ En vérité, j’ai mal entendu!
+
+LEBONNARD, marchant sur elle.
+
+ Mais quel front,
+ Quelle force d’audace étrange avez-vous donc?
+ Toujours l’hypocrisie, et pas un peu de honte!
+ ... Quand votre noble amant est mort, «Monsieur le Comte!»
+ Je compris qu’il était votre amant!... Quand vos pleurs
+ Coulaient ici pour lui, j’allais pleurer ailleurs!...
+ Et la première fois qu’il écrivit,--sans lire
+ Sa lettre,--j’avais su ce qu’elle venait dire!
+
+MADAME LEBONNARD, s’efforçant de faire bonne contenance
+et détournant de lui ses regards.
+
+ Vous radotez!
+
+LEBONNARD
+
+ ... Et c’est au nom de la vertu,
+ Et parce que l’époux,--étant père,--s’est tu,
+ Que vous osez compter encor sur mon silence,
+ Quand le bonheur de mon enfant est en balance?
+ Si l’époux se taisait, ce fut pour cette enfant!...
+ Vous allez voir comment le père la défend!
+
+MADAME LEBONNARD, éperdue et faisant tête au péril.
+
+ Vous êtes fou!... D’ailleurs, compare-t-on la femme
+ Qui n’eut qu’un seul amour,--coupable, soit!--dans l’âme,
+ A celle qui s’est fait dire publiquement
+ Par son mari: «Mon fils est fils de votre amant!»
+
+LEBONNARD, tout contre son oreille, d’une voix sourde.
+
+ Et si je n’ai pas dit cela, moi, comme l’autre,
+ Publiquement,--ce crime est pourtant bien le vôtre!
+
+MADAME LEBONNARD, effarée et n’osant le regarder.
+
+ Vous croyez donc?
+
+LEBONNARD
+
+ Non pas! Je sais.
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Et quoi?
+
+LEBONNARD, penché contre son oreille.
+
+ Robert,
+ Malheureuse!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ C’est faux!
+
+LEBONNARD
+
+ Voyez si j’ai souffert!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Où prenez-vous... ce que vous dites?
+
+LEBONNARD, d’une voix sourde mais qui monte
+peu à peu et qui finit dans la violence.
+
+ J’ai la preuve,
+ Voilà quinze ans!... Ainsi, ma douleur n’est pas neuve!
+ Une lettre perdue a trahi le secret!
+ Vous pouviez avec soin fermer votre coffret:
+ J’ai là, depuis quinze ans, ce secret qui me brûle!
+ Et vous traitiez, aveugle! en mari ridicule,
+ Un père dévoué dont on ne rira plus...
+ Car c’est fini! J’arrive à ce que je voulus!
+ Votre fils peut railler, pour imiter sa mère!
+ Vous ne toucherez plus aux droits du père... arrière!
+ Je vous reprends ma fille!... On m’y force? tant mieux!
+ Gardez le fils de l’autre!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Ah! non! c’est odieux!
+
+LEBONNARD, lui saisissant et lui tordant les mains.
+
+ Odieux? vraiment! qui? quoi donc? A qui la faute?
+ Et pourquoi venez-vous, coupable et tête haute,
+ Invoquer à grands cris,--vous!--cette loi de sang,
+ La loi de déshonneur qui frappe l’innocent!
+
+ _Il la repousse brutalement de lui. Elle tombe sur
+ un fauteuil au moment où Robert entre._
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Il me battra! J’ai peur!
+
+
+[Illustration: M. ET Mme SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
+
+ --«_Mais je suis, moi, le maître, et j’exige._»
+
+ Acte III, scène XI.]
+
+
+ SCÈNE XII
+
+ LEBONNARD, Mme LEBONNARD, ROBERT.
+
+ROBERT, entrant avec violence.
+
+ Ma mère!... que dit-elle?
+ J’ai des droits aussi, moi!... D’où vient cette querelle?
+
+LEBONNARD, s’éloignant.
+
+ Demandez-le lui!
+
+ _Il s’assied, tremblant d’émotion._
+
+ROBERT, tenant sa mère dans ses bras.
+
+ Quoi! vous la menaciez, vous!
+ Vous!... Elle a peur de vous! Voilà bien ces cœurs doux,
+ Qui savent au besoin torturer une femme!
+ Mais je la défendrai contre vous,--que je blâme!
+ Car, bien sûr, vous parliez encor de cet André!
+ Mais je sais mon devoir, et mon droit est sacré!
+
+ _Lebonnard, assis, écoute Robert en frémissant, et peu
+ à peu prend l’attitude d’un homme prêt à s’élancer
+ sur l’adversaire._
+
+MADAME LEBONNARD, effarée et suppliante.
+
+ Tais-toi, Robert, tais-toi!
+
+ROBERT, à Lebonnard.
+
+ Je ne dois pas me taire!...
+ Ah! tenez, j’ai toujours craint votre caractère:
+ Votre bonté n’est que faiblesse, c’est certain!
+ Et quand vous vous mêlez d’agir, un beau matin,
+ De vouloir,--c’est encor faiblesse!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Oh! je t’en prie!
+ Oh! par grâce, tais-toi!
+
+ROBERT
+
+ Si Jeanne se marie
+ Au gré de son premier caprice, vous aurez,
+ Voyez-vous,--fait, d’un coup, quatre désespérés:
+ Jeanne, qui ne sera pas heureuse,--moi, Blanche,
+ Ma mère!... Et voulez-vous la vérité bien franche?
+ Tout cela, c’est faiblesse encor de votre part,
+ Faiblesse...
+
+ _Entre ses dents._
+
+ ... et lâcheté!
+
+LEBONNARD, bondissant sur lui et le prenant à la gorge.
+
+ Assez! tais-toi! bâtard!
+
+ROBERT
+
+ Mon père!...
+
+ _Il porte sa main à sa bouche comme pour arrêter
+ le mot qu’il vient de prononcer par habitude._
+
+ _Madame Lebonnard se renverse, évanouie, sur le
+ canapé.--Robert s’affaisse à demi sur la table,
+ au milieu du théâtre._
+
+LEBONNARD, d’une voix sourde qui s’élève peu à peu.
+
+ Je ne veux plus te voir! plus t’entendre!
+ Assez!... J’étais un cœur trop faible, oui, trop tendre!
+ Et j’eus tort,--te sachant bâtard,--de te nommer
+ Mon fils! je le vois bien, j’avais tort de t’aimer,
+ Toi! toi qui m’abreuvais, qui m’abreuves encore
+ D’amertume,--entends-tu? toi!... que mon nom honore,
+ Qui me dois de n’avoir pas l’air d’être un «bâtard!»
+ Un de ces pauvres fils de honte, de hasard
+ Et de scandale, à qui les pères de famille,
+ Et les nobles surtout! ne donnent pas leur fille!
+
+MADAME LEBONNARD
+
+ Oh! Dieu! mon Dieu!
+
+LEBONNARD
+
+ Ce fut faiblesse et lâcheté,
+ Je le vois, j’en conviens, de t’avoir adopté!
+ Faiblesse et lâcheté, de subir, sans rien dire,
+ Ta raillerie à tout propos, ton mauvais rire,
+ Quand je pouvais si bien t’écraser d’un regard,
+ Fils du comte d’Aubly, dit «Robert Lebonnard»
+ Par la grâce du vieil idiot, faible et lâche!
+
+ _Il se frappe la poitrine._
+
+ROBERT, d’une voix étouffée.
+
+ Oh! que m’arrive-t-il! Je n’y vois plus!
+
+LEBONNARD
+
+ Je tâche
+ De comprendre pourquoi tu me hais!... je vois bien:
+ Ton sang a deviné qu’il n’est pas fait du mien!
+ C’est cela! L’ouvrier, en moi, te déshonore!
+ Tu t’en moques!... Eh bien, j’aurais souffert encore,
+ Et toujours, tes gaîtés d’enfant un peu méchant,
+ Par pitié pour toi! mais de quel droit, fier, tranchant,
+ Viens-tu, toi! t’opposer au bonheur de ma fille?
+ Dis, de quel droit, gardien d’honneur de la famille,
+ Repousses-tu celui qu’elle aime, et, dis, pourquoi?
+ Parce qu’il est un fils de hasard?... comme toi!
+ Et de quel droit viens-tu faire à l’expérience,
+ Au dévouement, à mon âge, à ma patience,
+ Une leçon de fils insoumis?... c’est assez!
+ Je n’ai qu’un seul enfant: ma fille!--Obéissez
+ Tous deux, le frère ingrat, et l’épouse infidèle!
+ Ma fille est mienne, et, seul, je disposerai d’elle,
+ En père, qui,--sachant vouloir--veut ce qu’il doit!
+ Par quinze ans de douleur j’ai bien gagné ce droit.
+
+ _Il va pour sortir et s’arrête en entendant
+ un sanglot de Robert.--Alors il se retourne
+ dans un accès de rage aveugle._
+
+ Tu ris maintenant, beau cavalier de parade!
+ Tu ris, hein? Ça te fait plaisir, mon camarade,
+ De te voir tout à coup noble, avec des aïeux?
+
+ _Il pleure._
+
+ Sois content!... Tu n’es plus le fils du pauvre vieux
+ Lebonnard!
+
+ _Repris de fureur_:
+
+ ... Allons donc! ouvre-moi les fenêtres!
+ Crie aux passants: «Je suis noble! j’ai des ancêtres!»
+ Appelle à ton secours, sans pitié, d’un ton fier,
+ La sainteté des lois, ton sophisme d’hier!
+ Les lois, les préjugés, les vertus de famille,
+ Se tournent contre toi,--pour protéger ma fille!...
+ La famille! avec ses vertus!--regarde-la!...
+ La voilà, la famille honnête! la voilà!
+
+ _Il sort, au comble de l’exaspération.--Robert essaye de se
+ soulever, chancelle comme pris de vertige, puis tombe à terre,
+ de tout son long.--Mme Lebonnard est toujours évanouie._
+
+ _Le rideau baisse rapidement._
+
+
+[Illustration: M. ET Mme SILVAIN, DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
+
+ --«_... La voilà, la famille honnête!... la voilà!_»
+
+ Acte III, scène XII.]
+
+
+
+
+ ACTE IV
+
+ Même décor.
+
+
+ SCÈNE PREMIÈRE
+
+ LEBONNARD, MARTHE, au seuil de la chambre de Robert.
+
+LEBONNARD, d’un ton d’humble prière.
+
+ Va, laisse moi le voir!--Depuis une semaine,
+ Marthe, je vais, je viens, je suis une âme en peine...
+ Je sais bien qu’il a peur de moi?...
+
+MARTHE
+
+ Oui.
+
+LEBONNARD, suppliant.
+
+ Mais... s’il dort?
+
+MARTHE, le repoussant avec douceur.
+
+ Le docteur dit qu’on a passé tout le plus fort:
+ Parlez-lui, puisqu’il va sortir dans l’instant même...
+ Mais Robert est encor d’une faiblesse extrême.
+
+LEBONNARD, se frappant la poitrine.
+
+ Ah! comment le plus doux devient-il si méchant?
+
+MARTHE
+
+ Répare-t-on le mal en se le reprochant?
+ Non monsieur, non, mais tout peut s’arranger encore.
+
+LEBONNARD
+
+ Le secret, je ne peux plus faire qu’il l’ignore!
+
+MARTHE
+
+ Mais Jeanne n’en sait rien et Blanche n’en sait rien...
+ Alors, je dis que tout peut s’arranger très bien.
+
+LEBONNARD
+
+ Tu crois?... Je voudrais tant, si c’est encor possible,
+ N’avoir pas fait pour rien cette chose terrible!
+
+MARTHE
+
+ Oui, monsieur... c’est possible!... Il a changé beaucoup;
+ Depuis son grand malheur il n’est plus fier du tout!...
+ Bon Dieu! je le revois toujours, mourant,--par terre,
+ Là... ses sanglots d’enfant ne pouvaient plus se taire.
+ Madame murmurait: «Oh! Marthe, un médecin!»
+ Mais lui me retenait, caché contre mon sein...
+ --«Oh! Marthe! quel malheur horrible que le nôtre!
+ «J’ai des hontes sur moi que je hais dans un autre!...»
+ Madame, alors, dans un sanglot désespéré:
+ --«Un docteur!» Et Robert: «Oui... le docteur André!»
+ Ensuite, il l’appela cent fois, dans son délire...
+ Vous comprenez, Monsieur, ce que ça voulait dire?
+ Il le donne à sa sœur!... Le malheur l’a fait bon...
+ Toujours un grand malheur amène un grand pardon.
+
+LEBONNARD, gémissant.
+
+ Ah!
+
+MARTHE
+
+ Jamais je n’ai vu patience pareille.
+ Tenez, la nuit, des fois, je l’entends qui s’éveille...
+ Sa mère est là, mais il m’appelle, moi; j’accours...
+ «Marthe!» Ah! comme on sent bien qu’il demande secours!
+ J’arrive, et je le vois, sous la veilleuse,--blême,
+ Accoudé,--l’œil trop vif, grand ouvert sur lui-même,--
+ Et, quand je tends vers lui ma pauvre main qu’il prend:
+ --«... On a bien du chagrin, Marthe, lorsqu’on est grand;
+ Je veux me croire encor petit:--chante, nourrice.»
+ Ah! comme il me regarde! il faut que j’obéisse;
+ Et je chante mes airs d’autrefois,--et je vois
+ Que j’endors sa souffrance avec ma vieille voix.
+
+LEBONNARD
+
+ Mais que faire? que faire! As-tu quelque pensée?
+
+MARTHE
+
+ Mais oui: faites venir, monsieur, sa fiancée;
+ Elle acceptera tout quand il lui parlera.
+ Et pour lui,--la revoir, ce sera toujours ça.
+
+LEBONNARD
+
+ Qu’elle vienne, à quoi bon, si son orgueil persiste?
+
+MARTHE
+
+ Elle voudra tout ce qu’il veut,--puisqu’il est triste.
+ Tôt ou tard, dans l’amour, allez, l’orgueil se fond.
+ Et puis son père est là: c’est un brave homme au fond.
+
+LEBONNARD, il prend sa canne et son chapeau.
+
+ Oui, oui... je vais le voir:
+
+ _Il va prendre la main de Marthe._
+
+ C’est toi la bonne mère!
+
+
+ SCÈNE II
+
+ MARTHE, JEANNE, LEBONNARD.
+
+JEANNE, entrant.
+
+ Le docteur est parti?
+
+LEBONNARD
+
+ Non...
+
+JEANNE
+
+ Comment va mon frère?
+
+LEBONNARD
+
+ Mieux.
+
+MARTHE
+
+ Voici le docteur.
+
+
+ SCÈNE III
+
+ LEBONNARD, MARTHE, JEANNE, LE DOCTEUR.
+
+JEANNE, au docteur vivement.
+
+ Eh bien?
+
+LE DOCTEUR, gaiement.
+
+ Hors de péril!
+ Il se lève.
+
+LEBONNARD, joyeux.
+
+ Ah! très bien.
+
+JEANNE
+
+ Quel bonheur!
+
+LEBONNARD
+
+ Que dit-il?
+
+LE DOCTEUR
+
+ Il veut sortir!
+
+LEBONNARD, réfléchissant.
+
+ Ah! bon!
+
+ _Il sort avec Marthe._
+
+
+ SCÈNE IV
+
+ ANDRÉ, JEANNE.
+
+ANDRÉ
+
+ Quelle est la cause grave
+ Qui trouble ainsi l’esprit d’un homme jeune et brave?
+ Si vous le savez, vous, vous pouvez plus que moi.
+
+JEANNE, regardant dans le vague avec des yeux tristes et fixes.
+
+ Oui, ç’a été terrible, et j’ignore pourquoi.
+
+ANDRÉ
+
+ Dans tout ce qu’il me dit, dans la façon câline
+ Dont il retient ma main quand je pars, je devine.
+ Je ne sais quoi de bon qui m’inspire un espoir...
+ Et l’on dirait que votre mère aime à me voir.
+
+JEANNE secouant la tête tristement.
+
+ Il faudrait refuser, malgré Robert lui-même,
+ Notre bonheur, puisqu’il y perd celle qu’il aime!
+ Ne risquons pas deux fois sa vie et sa raison!
+
+ANDRÉ, dans un mouvement d’impatience douloureuse.
+
+ Ah!--j’avais fièrement quitté cette maison!...
+ Il faut que chaque jour mon devoir m’y rappelle!
+
+JEANNE, d’un ton de doux reproche.
+
+ Monsieur André!
+
+ANDRÉ
+
+ Tenez, vous devenez cruelle!
+ Il m’a voulu: je suis venu;... je reviendrai,
+ Mais pour l’instant, laissez--laissez, je pars...
+
+JEANNE, tendrement.
+
+ André!
+
+ANDRÉ, avec amertume.
+
+ Tout pour lui: fiancée et sœur et père, et mère!
+ A moi, rien!--Je suis las, et j’ai la lèvre amère.
+
+JEANNE
+
+ A vous--rien?
+
+ANDRÉ
+
+ Rien.
+
+JEANNE, très simplement.
+
+ Ingrat! Pour quoi comptez-vous donc
+ Mon amour?
+
+ANDRÉ
+
+ Ah! c’est vrai!
+
+JEANNE
+
+ Je vous aime.
+
+ANDRÉ
+
+ Ah! pardon!
+
+JEANNE, souriante.
+
+ Il faut que ce soit moi qui dise: «Je vous aime»?
+ Ne pouviez-vous un peu me le dire vous-même?
+
+ANDRÉ
+
+ Ingrat? oui!... je devrais être heureux: je vous vois...
+ Et j’entends votre cœur chanter dans votre voix!
+
+JEANNE
+
+ Je sais bien ce qu’il faut à votre âme meurtrie:
+ C’est une voix qui parle avec câlinerie,
+ Quelque chose de doux comme un vague baiser
+ Qui, glissant sur les doigts, vole sans se poser,
+ Ou comme une chanson du dormir, calme et bonne,
+ Qu’on murmure, au roulis d’un berceau monotone!
+
+ANDRÉ
+
+ Jeanne!
+
+JEANNE
+
+ Je sais les mots dont vous avez besoin,
+ Et vous les entendrez toujours... même de loin!
+
+ANDRÉ, revenant à lui.
+
+ De loin!... Ah! oui, c’est juste! au plus doux de l’extase,
+ Mon destin ressaisit ma chimère et l’écrase!
+ Je n’avais droit qu’au rêve, et vous me reprenez
+ Tous ces bonheurs nouveaux qui me semblaient donnés!
+
+ _Il s’assied, la tête dans ses mains._
+
+JEANNE
+
+ Je n’ai rien repris: vous avez toute mon âme.
+ Puis... qui sait?
+
+ANDRÉ, secouant la tête d’un air désespéré.
+
+ Non, jamais vous ne serez ma femme!
+
+JEANNE
+
+ Pourquoi «jamais»? L’espoir est à nous. Quelque jour,
+ Instruits par la douleur, éclairés par l’amour,
+ Blanche et Robert, tous deux, voudront, j’en suis certaine,
+ Ce mariage;--et l’heure est peut-être prochaine...
+
+ANDRÉ, heureux.
+
+ Ah! j’étais un vaincu tombé sur le chemin,
+ Mais vous me relevez d’une si douce main,
+ Que je sens, à l’endroit de ma blessure, un charme!
+
+ _Il la prend par la main._
+
+ Quel baume avez-vous mis sur mon cœur?
+
+ _S’apercevant qu’elle pleure._
+
+ Une larme!
+
+JEANNE, laissant s’incliner sa tête sur l’épaule d’André.
+
+ Prenez-la, mon ami, d’un baiser sur mes yeux...
+ Croyez-moi, ce n’est pas le baiser des adieux...
+ Bon espoir!
+
+ _Le marquis entre et les regarde en souriant._
+
+
+ SCÈNE V
+
+ JEANNE, ANDRÉ, LE MARQUIS.
+
+LE MARQUIS
+
+ Comment va Robert, chère petite?
+
+LE DOCTEUR
+
+ Mais... mieux; décidément.
+
+LE MARQUIS
+
+ Sa mère, que je quitte,
+ Me l’a dit; j’avais craint qu’elle espérât trop tôt.
+
+LE DOCTEUR
+
+ Non, je réponds de lui.
+
+ _Il salue et sort._
+
+LE MARQUIS, à Jeanne.
+
+ Je viens lui dire un mot.
+ Votre mère, qui va rentrer, est avec Blanche,
+ Chez moi... Quand le cœur souffre, il est bon qu’il s’épanche.
+ Robert doit désirer me voir.
+
+JEANNE
+
+ Puis-je savoir,
+ Monsieur, le vrai motif d’un pareil désespoir?
+ Mon père et lui m’ont l’air de cacher quelque chose?...
+
+LE MARQUIS
+
+ Rien... ils se sont heurtés... vous en savez la cause.
+
+JEANNE
+
+ Je vais chercher Robert.
+
+ _Elle sort._
+
+
+ SCÈNE VI
+
+ LE MARQUIS, seul.
+
+LE MARQUIS
+
+ Pauvre mère, vraiment!
+ Ah!... elle sait souffrir!--Mais quel étonnement
+ Quand elle a vu que je savais son passé triste!
+ ... Elle a bien expié, si la justice existe!
+
+
+ SCÈNE VII
+
+ LE MARQUIS, ROBERT.
+
+LE MARQUIS, joyeusement, voyant entrer Robert.
+
+ Ah! ah!
+
+ROBERT
+
+ ... Ma mère vient de rentrer à l’instant...
+ Vous voulez me parler?
+
+LE MARQUIS
+
+ Parbleu! je suis content:
+ Vous voilà bien debout!
+
+ROBERT
+
+ Oui, je vais mieux, sans doute...
+ Je voulais vous parler, de mon côté.
+
+LE MARQUIS
+
+ J’écoute.
+ ... Mais d’abord--pour vous mettre à votre aise, Robert,--
+ Je sais comment, pourquoi votre cœur a souffert...
+ Votre mal ne sera pas long... j’en vois le terme.
+ Parlez donc... je suis votre ami, sincère et ferme.
+
+ROBERT
+
+ Je veux être soldat.
+
+LE MARQUIS
+
+ J’approuve; mais c’est dur.
+
+ROBERT
+
+ Un soldat, c’est quelqu’un de qui l’honneur est sûr:
+ Je veux être soldat, monsieur. Je vous demande,
+ Monsieur le Marquis, vous dont l’influence est grande
+ Sur ma mère, de lui faire entendre raison.
+ Voyons, je ne peux plus rester dans la maison;
+ Je n’y puis demeurer un jour de plus sans honte.
+ Pour m’aider à partir, c’est sur vous que je compte,
+ Car depuis trop longtemps j’ai vécu, sous ce toit,
+ D’un pain--auquel ma sœur, elle seule, avait droit.
+ Il faut que, grâce à vous, ma mère se résigne...
+ Que... «son mari» consente--et dès demain je signe.
+ Je pars pour le Soudan... On peut mourir là-bas.
+
+LE MARQUIS
+
+ Mais...
+
+ROBERT
+
+ Oh! je n’admets point que vous n’approuviez pas!
+
+LE MARQUIS
+
+ Mais, voyons, c’est peut-être aller un peu bien vite!
+ Réfléchissez... pesez.
+
+ROBERT
+
+ J’ai pesé ma conduite
+ Dans mes nuits d’insomnie, à loisir, trop longtemps!
+ De grâce, épargnez-moi des retards irritants...
+ S’il me fallait attendre un an! un an encore!
+ Que ferais-je?--Un soldat, voyez-vous, on l’honore;
+ On dit: «C’est un garçon de cœur; ce qu’il fait là
+ «Est bien!...» Si ma conduite est bonne, approuvez-la,
+ Monsieur.--Réfléchissez; je n’ai plus de famille.
+ Voyons,--je ne peux plus épouser votre fille,
+ Monsieur... Consolez-moi, parlez.--Il a besoin,
+ L’enfant perdu, d’un bon conseil et d’un témoin!
+
+LE MARQUIS
+
+ Ah! brave enfant, ta main! et viens que je t’embrasse.
+ C’est bien, ce que tu fais... Je reconnais la race!
+
+ _Il fait signe à Robert de s’asseoir._
+
+ Et puisque tu n’es pas de ces gens sans ressort
+ Qui perdent pied devant la douleur ou la mort,
+ Puisque ta volonté protège ton cœur tendre,
+ Je te dirai tout droit ce que tu dois entendre.
+ Écoute-donc... C’est une histoire de soldats:
+ Nous étions sous Paris. Je me battais là-bas,
+ A côté d’un ami d’enfance,--un frère d’armes,
+ Un vaillant, dont la mort fit couler bien des larmes:
+ Le comte Saint-Aubly, charmant, brave et loyal.
+ Il reçut un éclat d’obus, à Buzenval.
+ J’accourus. Il pansait lui-même sa blessure...
+ Là, près du cœur...--«Allons, dit-il, la mort est sûre,
+ Mais nous avons le temps d’échanger un adieu...»
+ --«J’ai, reprit-il, un fils!»
+
+ _Mouvement de Robert._
+
+ Oui, Robert.
+
+ROBERT
+
+ Oh! mon Dieu!
+
+LE MARQUIS
+
+ Il te nomma.--«Je veux que ce fils soit un homme.
+ «Il est mon fils, malgré le nom dont il se nomme.
+ «Sache-le! Tu feras mon devoir en l’aimant...»
+
+ _Robert veut se lever. Le marquis l’arrête du geste._
+
+ Attends. Il dit encor:--«J’ai fait un testament
+ «Où je te lègue,--et sans condition aucune,--
+ «Ma terre et tout ce qui me reste de fortune.
+ «Cela peut revenir, s’il en est digne, un jour,
+ «A Robert...»
+
+ _Prenant la main de Robert._
+
+ Comprends-tu? «... s’il mérite l’amour
+ «De ta fille!»--Il sourit, pressa de sa main douce
+ La mienne, dit: «Je meurs» et mourut sans secousse.
+
+ROBERT
+
+ Ah! monsieur!
+
+LE MARQUIS
+
+ Quand on a du cœur, rien n’est perdu!
+
+ROBERT
+
+ J’en aurai toujours plus, monsieur.
+
+LE MARQUIS
+
+ Bien répondu.
+ Je suis content de toi, fier même... Tiens, espère!
+ Ma fille, maintenant, écoutera son père...
+ Tout ça doit s’arranger... je vais m’en mêler, moi!
+ Mais ne dis rien--jamais--à ma fille...
+
+ROBERT
+
+ Ah!--pourquoi?
+
+LE MARQUIS
+
+ Que t’importe!
+
+ROBERT
+
+ C’est la tromper!
+
+LE MARQUIS
+
+ Ça me regarde.
+ Un ami me confie un secret: je le garde...
+ ... Ce secret là n’est pas à toi seul; n’en dis rien;
+ C’est inutile.
+
+ROBERT, énergiquement.
+
+ Soit, mais, je partirai.
+
+LE MARQUIS
+
+ Bien.
+ Pars pour un temps. Conquiers ta liberté complète.
+ Pars fièrement; j’en suis heureux, je le répète;
+ Sois soldat sans regrets... tu feras ton chemin.
+ Quant au docteur,... ma fille aura cédé demain...
+
+ROBERT
+
+ Elle vous a dit?...
+
+LE MARQUIS
+
+ Non... je l’ai su par ta mère.
+
+ROBERT, avec découragement.
+
+ Croire encor mon bonheur possible, c’est chimère,
+ Monsieur!
+
+LE MARQUIS
+
+ Quel entêté!... Mais puisque je te dis...
+
+ROBERT
+
+ Non... non... allez, j’ai bien perdu mon paradis!
+ Car Jeanne épousera bientôt celui qu’elle aime,
+ L’honnête homme que j’aime et respecte moi-même...
+ Dès lors...
+
+LE MARQUIS
+
+ Blanche y consent, si j’y consens,--là!
+
+ROBERT, étonné.
+
+ Quoi!
+ Est-ce vrai?
+
+LE MARQUIS, gaîment.
+
+ J’aimais mieux Martignac, mais, ma foi,
+ Ton docteur a du bon. Il me plaît. Je l’estime.
+ Il se tient bien. C’est une «honorable victime,»
+ Comme dit Lebonnard.
+
+ROBERT, avec effusion.
+
+ Tenez, j’avais besoin
+ De ce mot-là!
+
+LE MARQUIS, lui prenant les mains.
+
+ Tu peux compter sur ton témoin.
+
+ _Voyant paraître Lebonnard._
+
+ C’est Lebonnard... Va-t-en.
+
+
+ SCÈNE VIII
+
+ LE MARQUIS, LEBONNARD, MARTHE.
+
+LEBONNARD, à Marthe qui ne fait que traverser
+le théâtre, de droite à gauche.
+
+ Veille à ce qu’on nous laisse.
+
+ _Les yeux de Robert et de Lebonnard se rencontrent;
+ Robert se détourne; il sort vivement. Lebonnard
+ secoue la tête d’un air de profonde affliction._
+
+LE MARQUIS, examinant Lebonnard.
+
+ Voici l’homme:--mélange étrange de faiblesse
+ Et d’énergie!
+
+
+ SCÈNE IX
+
+ LE MARQUIS, LEBONNARD.
+
+LEBONNARD
+
+ Eh bien?... j’arrive de chez vous.
+
+LE MARQUIS, avec sévérité et brusquerie.
+
+ Le malheur de Robert nous désespère tous.
+
+LEBONNARD, désolé.
+
+ On vous a dit?
+
+LE MARQUIS
+
+ Oui.
+
+LEBONNARD
+
+ Ah!... Ma surprise est profonde,
+ Cruelle!... Il eût fallu cacher à tout le monde
+ Ce secret!... Mais on peut encore le murer?...
+ J’ai bien voulu punir, mais pas déshonorer.
+
+LE MARQUIS
+
+ C’est entendu, mon cher monsieur; je dois vous croire...
+ Mais...
+
+LEBONNARD, vivement.
+
+ Votre fille, au moins, de toute cette histoire
+ Ne sait rien, elle?
+
+LE MARQUIS
+
+ Rien.
+
+LEBONNARD
+
+ Elle épouse Robert?
+
+LE MARQUIS
+
+ C’est dans sa dignité qu’il a, par vous, souffert:
+ Il veut être soldat!...
+
+LEBONNARD
+
+ Quitter sa mère!... et Marthe!...
+ Et votre fille!... Oh! non, je n’entends pas qu’il parte!
+ Être simple soldat, d’ailleurs, c’est un métier
+ Un peu bien rude... Encor s’il était officier!
+ Il serait malheureux, sans nous, comme les pierres!
+ Moi, je ne peux plus lui parler, mais vos prières,
+ A vous,--vos bons conseils, monsieur, le retiendront!
+
+LE MARQUIS, froidement.
+
+ Ce jeune homme a subi chez vous un dur affront,
+ Cher monsieur;--je n’ai pas à juger cette affaire...
+ Mais son départ devient, en tout cas, nécessaire.
+ Il a du cœur; il est sans fortune aujourd’hui;
+ Et peut-être avez-vous été cruel pour lui.
+ Pour quelle faute avoir, d’une telle souffrance,
+ Frappé ce jeune cœur, juste en pleine espérance,
+ Et repris à l’enfant--si tard--l’honneur du nom?
+ Vous en êtes seul juge, et je ne dis pas non.
+ Robert, lui, doit partir. Il a le vrai courage:
+ Qu’il soit soldat! Je suis d’avis, moi, qu’il s’engage
+
+LEBONNARD, avec douleur.
+
+ Mais...
+
+LE MARQUIS
+
+ Et je viens chercher votre consentement.
+
+LEBONNARD, brusquement joyeux.
+
+ Ah! C’est juste! Parfait: je refuse!
+
+LE MARQUIS, étonné.
+
+ Comment?
+ Son devoir, songez-y! son droit, dit-il lui-même,
+ C’est de vous délivrer...
+
+ _Marthe traverse le théâtre de gauche à droite et
+ entre, à pas muets, dans la chambre de Robert._
+
+LEBONNARD, éclatant.
+
+ De lui? moi!... mais je l’aime,
+ Monsieur! et j’ai prouvé, je pense, assez d’amour,--
+ Et sans me démentir,--en quinze ans,--un seul jour!
+ Ça n’a pas empêché ce moment de colère...
+ J’étais fou... Je venais de parler à sa mère...
+ La fureur emportait mon cœur désespéré...
+ Robert entre et, voyant que sa mère a pleuré,
+ Il m’insulte!...
+
+ _Baissant la voix._
+
+ ... Croyant qu’il insultait son père!
+
+ _Un silence._
+
+ Peut-être aurais-je pu souffrir encor, me taire...
+ Mais quinze ans de silence éclatant dans un cri,
+ Mon œuvre de quinze ans dans une heure a péri!
+
+ _Il tombe accablé sur son siège et s’essuie le front
+ avec angoisse._
+
+LE MARQUIS, le considérant, à part.
+
+ C’est vrai, qu’il l’aime!
+
+LEBONNARD
+
+ Eh bien! non, ce n’est pas possible!
+ Robert ne peut pas être à ce point insensible
+ Qu’il ne comprenne pas mon chagrin... mon remords!
+ Tenez, je ne sais plus... Dites-lui que j’ai tort...
+ Que je le sens... que j’ai souffert un long martyre
+ Pour lui!... Je ne sais pas, moi, ce qu’on peut lui dire!
+ Que j’ai longtemps caché, pour ma fille... et pour lui!--
+ Pour tous deux,--le secret dont il souffre aujourd’hui!
+ ... Et je perdrais le fruit d’un si long sacrifice,
+ Par ma faute?--Non, non, s’il a de la justice,
+ Il me pardonnera... Le voilà, son devoir!...
+ S’il savait!... mais jamais il ne pourra savoir!
+
+ _Il demeure en silence, méditant._
+
+ _On voit Robert paraître au fond, amené et comme
+ entraîné malgré lui par sa vieille nourrice, à
+ laquelle il résiste faiblement._
+
+
+ SCÈNE X
+
+ LES MÊMES, MARTHE, ROBERT.
+
+MARTHE, bas, d’un ton d’insistance.
+
+ Écoute-le.
+
+ROBERT
+
+ Non.
+
+MARTHE
+
+ Si.
+
+ _Le marquis fait signe à Robert d’approcher. Robert
+ obéit. Tous deux se tiennent derrière le fauteuil de
+ Lebonnard. Marthe se retire._
+
+
+ SCÈNE XI
+
+ LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT.
+
+ _Lebonnard se croit seul avec le marquis._
+
+LEBONNARD, au marquis, sans voir Robert.
+
+ Comprendrait-il lui-même,
+ Sachant ce que je sais, pourquoi, comment je l’aime?
+ C’est si simple!... Le jour où je l’appris, d’abord,
+ J’appris en même temps que «le père» était mort!
+ Où la mort passe, tout, pour un moment, s’apaise
+ Et le plus irrité sent qu’il faut qu’on se taise!
+
+ _Mouvement de Robert qui veut s’éloigner. Le marquis
+ le retient._
+
+ ... Robert avait cinq ans; Jeanne, dix;--deux démons!
+ Nos enfants, rien ne dit comme nous les aimons!
+ On ne s’explique pas, mais ça tient aux entrailles!
+ Ah! mon cœur fut mordu comme avec des tenailles,
+ Quand, jaloux, stupéfait, furieux, incertain,
+ J’appris,--par une lettre égarée,--un matin,--
+ Que ce fils... n’était pas mon fils! Oh! quel vertige!
+ Comment je ne devins pas fou, c’est un prodige!
+ Je savais pourtant bien qu’elle ne m’aimait pas...
+ Mais qu’un autre...--Et je pris cet enfant dans mes bras!
+
+ROBERT
+
+ _Il se tient avec le marquis, à demi-caché, derrière
+ le haut dossier du fauteuil de Lebonnard._
+
+ Oh!
+
+LEBONNARD
+
+ --«De quel droit viens-tu, toi, toi! prendre à ma fille
+ Une part de son bien? fils de rien, sans famille,
+ Sans nom!... bâtard!»--J’avais de ces cris plein le cœur!
+ --Mais l’enfant me riait... il appelait sa sœur...
+ Que m’avait-il fait, lui? L’aimais-je pas, la veille?
+ Il tendait vers ma bouche une bouche vermeille,
+ Et quand il attachait son bras faible à mon cou,
+ Comment le dénouer rudement, tout à coup?
+ Comment le rendre, lui, l’innocent,--responsable?
+ --Et cet amour de père était inguérissable!
+
+LE MARQUIS
+
+ Pauvre homme!
+
+LEBONNARD
+
+ J’ai voulu guérir, j’ai bien tâché!
+ Mais c’est par ma douleur que j’étais attaché!
+ En l’arrachant de moi, je saignais trop... Je l’aime,
+ Ayant trouvé plus doux de le chérir quand même:
+ Je les aime tous deux ensemble, simplement,
+ Monsieur! On est un père--un vrai,--rien qu’en aimant!
+
+ _Il bégaie, par instants, et semble souffrir de la
+ peine qu’il éprouve à trouver des mots pour exprimer
+ la profondeur de son sentiment._
+
+ Tenez,--il faut la chair pour être un fils de femme?
+ L’âme, c’est plus grand?... moi, je suis père... par l’âme!
+ ... Eh! mon Dieu! ce qui rend à la femme si cher
+ Son enfant, c’est qu’il la fit souffrir dans sa chair?...
+ Eh bien! cet enfant-là... vous comprenez, j’espère?...
+ Par de grandes douleurs, je suis resté son père!
+
+ _A ce cri, Robert, n’y tenant plus, s’élance sans être
+ vu de Lebonnard et lui saisit la main.--Lebonnard se
+ retourne vivement et, mettant ses mains sur les épaules
+ de Robert, il pousse un grand cri de joie._
+
+ Mon enfant! Mon enfant!... Tu restes, n’est-ce-pas?
+ Il faut oublier... Dis que tu nous resteras?...
+
+ _Lebonnard est assis dans son fauteuil.--Robert
+ s’agenouille à sa droite._
+
+ROBERT
+
+ C’est impossible.--Non.--Mais mon âme est tout autre,
+ Et je «renais»--depuis que j’ai vu dans la vôtre.
+
+LEBONNARD, à Robert.
+
+ Va, reste, pour ta mère,--et pour ta pauvre sœur...
+
+ROBERT, avec fermeté.
+
+ Non... Et vous m’approuvez, monsieur, au fond du cœur.
+
+LEBONNARD, se récriant avec douleur.
+
+ «Monsieur!...» Le méchant mot!
+
+ _Voyant entrer Jeanne, il met un doigt sur sa bouche
+ en regardant Robert._
+
+ Ta sœur!...--Chut!...
+
+
+ SCÈNE XII
+
+ LE MARQUIS, LEBONNARD, ROBERT, MARTHE;
+ au fond: JEANNE.
+
+LEBONNARD, le doigt sur ses lèvres.
+
+ Qu’elle ignore!
+
+JEANNE
+
+ Quel est ce «méchant mot?»
+
+LEBONNARD, vivement et embarrassé.
+
+ Rien... non!...--rien!
+
+JEANNE
+
+ Mais encore?
+ ... Vous le grondiez?
+
+ _Elle s’agenouille à la gauche de Lebonnard._
+
+LEBONNARD, vivement.
+
+ Non...
+
+ _Se reprenant._
+
+ Oui,--pour la dernière fois!
+ Il m’appelait «_Monsieur!_»
+
+JEANNE, scandalisée.
+
+ Oh! Robert!
+
+LEBONNARD, à Robert.
+
+ Là,--tu vois!
+
+ _A Jeanne._
+
+ Il ne le dira plus... jamais.
+
+JEANNE
+
+ Jamais, j’espère!
+
+LEBONNARD, tendrement à Jeanne.
+
+ Dis-lui comment on nomme un père...
+
+JEANNE, avec une tendresse infinie, appuyant sa tête
+sur la poitrine de Lebonnard.
+ Papa!
+
+ROBERT, de son côté, cachant sa tête dans la poitrine
+de Lebonnard.
+ Père!
+ Père!
+
+LEBONNARD
+
+ Tu restes,--dis?
+
+ROBERT, vaincu par sa propre émotion.
+
+ Oui.
+
+LEBONNARD, au marquis, en se levant.
+
+ Je suis content d’eux!
+
+ _A ses enfants._
+
+ Il faut aller trouver la mère, tous les deux,
+ A présent.--Dites-lui:--«Notre père nous aime,
+ Maman, et tout est bien; comme avant; bien mieux même.»
+ Entrez en vous tenant la main, d’un air joyeux...
+
+ _Il les rapproche l’un de l’autre, main dans la main,
+ et les contemple._
+
+ Alors, rien qu’à vous voir, elle comprendra mieux.
+
+ _Il les conduit vers la porte.--Les deux enfants
+ sortent._
+
+
+[Illustration: UNE RÉPÉTITION A ASNIÈRES.
+
+ --«_Dis-lui comment on nomme un père..._»
+
+ Acte IV, scène XII.]
+
+
+ SCÈNE XIII
+
+ LEBONNARD, LE MARQUIS.
+
+LEBONNARD, reprenant ses habitudes et se remettant à son établi
+comme si de rien n’était, avec son tablier étalé sur ses genoux.
+
+ Il faut bien qu’elle sache au plus tôt... C’est la mère.
+
+LE MARQUIS, le regardant avec admiration.
+
+ Avec qui vivra-t-elle?
+
+LEBONNARD, relevant la tête.
+
+ Avec moi.--Comment faire?
+ Rien n’est changé, non, rien.
+
+ _Il tapote de son petit marteau sur un boîtier de
+ montre._
+
+ ... Pour moi je vous promets
+ De redevenir faible et vieux plus que jamais!...
+ Il faut savoir mourir... C’est une pauvre femme.
+
+LE MARQUIS, lui tendant les deux mains.
+
+ Cher monsieur Lebonnard... c’est de la grandeur d’âme!
+
+LEBONNARD, flatté; il se lève avec vivacité, tout en fourrant,
+par un geste d’habitude, son tablier dans sa poche.
+
+ Ah! monsieur le Marquis! Ah! monsieur le Marquis!
+
+LE MARQUIS
+
+ Ma fille et moi vous nous avez vaincus, conquis!
+ Votre bonté triomphe: elle a tout fait, en somme.
+
+LEBONNARD, enchanté, lui prenant le bras,
+avec affection.
+
+ Ah! monsieur le Marquis... vous êtes gentilhomme!
+
+ _Ils s’éloignent en causant._
+
+ _Le rideau tombe lentement._
+
+
+[Illustration: SILVAIN.
+
+--«... _Il faut savoir mourir... c’est une pauvre femme._»
+
+ Acte IV, scène XII.]
+
+
+
+
+ LE PÈRE LEBONNARD
+
+ _Comédie dramatique en quatre actes, en vers._
+
+
+ PORTRAITS
+ DES PERSONNAGES
+
+
+La père Lebonnard
+
+Bonhomme d’une soixantaine d’années, aux cheveux en couronne et
+blanchissants. Point de barbe. Oublie quelquefois de se raser. Au
+second acte, sa tenue est plus soignée qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il ne
+s’anime pas, il y a quelque lenteur dans ses mouvements. Nature modeste
+et timide, il a toujours été dominé par sa femme qui lui inspirait même
+une certaine crainte. Lorsque, il y a quinze ans, il a appris le secret
+de la naissance de son fils putatif, son héroïque silence lui fut
+certainement facilité par sa timidité et son caractère craintif.
+
+M. Lebonnard a de la lecture. C’est une manière de philosophe. Il
+connaît Fourier. Les rêves du premier des féministes, Saint-Simon,
+l’ont charmé. Il croit fermement qu’en s’y prenant bien, les premiers
+éducateurs de son insupportable épouse en auraient fait une femme
+passable. Il a réfléchi sur les inconvénients d’une bonté sans nuances
+et sans énergie; il s’est promis de lutter, pour le bien, contre sa
+propre nature. Il s’essaye au courage et à la justice, toutes les
+fois qu’il a à défendre sa fille. C’est la crise psychologique de son
+existence qui est le sujet de la pièce.
+
+Au premier acte, la peur que lui inspira longtemps sa femme doit
+apparaître encore plusieurs fois très visiblement; elle fait partie
+du côté comique du personnage dont les manies et les ridicules doivent
+s’accuser assez nettement pour qu’au troisième acte la révélation de
+son âme douloureuse et grande fasse toute l’impression qu’elle doit
+produire.
+
+M. Lebonnard aime la simplicité dans le vêtement et même il serait
+enclin à négliger sa mise. Il porte des pantalons noirs, coupés droits,
+un peu trop larges et flottants, tombant mal sur des chaussures à deux
+fins, mi-souliers, mi-pantoufles, avec lesquelles il peut traverser la
+rue ou demeurer chez lui à son aise. Son gilet sans revers, descendant
+très bas, est en velours fauve, avec des poches très nombreuses comme
+celles d’un gilet de chasse, et dans lesquelles il peut mettre ses
+montres et ses menus outils. Il est vêtu, à l’ordinaire, d’un veston
+trop long, très ample, d’une sorte de paletot sac à larges poches.
+C’est sa femme qui lui impose la redingote. Il porte du linge mou.
+Sa cravate est de satin noir, plate et large de deux doigts. Il a un
+chapeau mou de peluche, à longs poils, à larges bords, à calotte un peu
+haute.
+
+Ancien horloger et bijoutier, M. Lebonnard a, quand il sort, un jonc à
+grosse pomme d’or. Il soigne volontiers les montres de ses amis. Il a
+le goût passionné des travaux de mécanique, tout comme Louis XVI.
+
+
+Mlle Jeanne Lebonnard
+
+Heureusement négligée par sa mère, dans son enfance, Jeanne fut
+l’unique souci de son père. Elle a hérité de lui la bonté naturelle la
+plus parfaite, mais son bonhomme de père, connaissant par expérience le
+danger de pousser la bonté jusqu’à la faiblesse, n’a cessé de mettre sa
+fille en garde contre les sentiments mêmes qu’il préfère. De son côté,
+la petite, pleine de raison et douée d’une excellente intelligence, a
+aidé de tout son pouvoir les intentions paternelles. Fort instruite,
+elle s’est chargée, en quelque sorte, depuis sa quinzième année,
+de faire à son père une véritable éducation intellectuelle; elle a
+débrouillé des idées confuses en lui; elle lui a défini des sentiments
+qu’il éprouvait sans se les expliquer; elle lui a appris, de jour en
+jour, à rester bon sans trop de faiblesse; elle a vraiment pour lui,
+dans son cœur délicieux, quelque chose de maternel; il le sent, il le
+sait. Ils se complètent l’un l’autre. Si elle n’était la grâce jeune
+tandis qu’il est la vieillesse un peu gauche, on pourrait dire qu’elle
+est tout le portrait de son père. Le portrait? Oui, le portrait de son
+âme devenue visible, épanouie.
+
+Jeanne Lebonnard a toute l’élégance possible dans la parfaite
+simplicité; elle corrige la mode par le goût.
+
+Lebonnard est prêt à mourir pour elle qui, de plusieurs manières, est
+vraiment sa fille. Elle est son idéal réalisé.
+
+
+Mme Lebonnard
+
+Acariâtre, impertinente, impérieuse, le fléau d’une maison. Ses cheveux
+grisonnent, ce qui porte au comble ses irritations coutumières. Elle a
+été fort belle, elle l’est encore, mais personne ne s’en aperçoit plus.
+La raideur de ses gestes tyranniques ne lui permet pas d’avoir de la
+grâce. Elle s’habille bien, trop bien. Elle est parée en des lieux et
+à des moments qui demanderaient une tenue simple. Il y a même parfois,
+dans sa toilette, un détail qui choque: c’est un nœud de ruban mal
+assorti, de couleur trop crue, un panache trop flamboyant et toujours
+quelques bijoux de trop. Malgré ses protestations contre les goûts de
+l’ancien horloger, son mari, elle ne fait pas oublier qu’elle a figuré
+dans la boutique de l’orfèvre et qu’au moment de la liquidation elle a
+gardé pour elle certains «laissés pour compte» des riches fermières des
+environs.
+
+Elle est certaine de sa supériorité sur son mari, sur sa fille,
+sur tout le monde, excepté sur les gens titrés. Elle aime son fils
+véritablement, mais croit qu’elle aura tout fait pour lui quand elle
+lui aura assuré, en le mariant, la fortune que lui donnera Lebonnard
+et à laquelle, au fond, son fils n’a aucun droit, ce qu’elle oublie
+parfaitement. Si elle tolère dans son salon deux pendules et une
+horloge à gaîne, c’est que ce sont des pièces rares qui valent beaucoup
+d’argent.
+
+Quant au petit réduit où Lebonnard a installé son atelier et qu’il
+trouve commode parce qu’il est tout en vitrages et qu’on y peut régler
+la lumière du jour, il a bien fallu l’accepter, car les manies du
+bonhomme sont irréductibles, mais la vérandah se masque au moyen d’un
+somptueux rideau, et Mme Lebonnard est toujours satisfaite dès que les
+apparences peuvent en imposer.
+
+
+Robert Lebonnard
+
+Gommeux de petite ville; exagère les modes. Léger, suffisant; adore sa
+mère parce qu’elle ne l’a jamais corrigé de ses défauts qui n’ont rien
+de rare. Au quatrième acte, régénéré, il est touchant.
+
+
+Le docteur André
+
+Triste au fond, cache avec fermeté sa tristesse sous une apparente
+froideur. Il est sérieux, mais souriant. Les esprits superficiels,
+comme Robert, qui lui reprochent de n’être point gai, n’incriminent en
+réalité que le sérieux de son maintien et commettent, sans s’en douter,
+une indiscrétion. Esprit mûr, grave, le docteur André a pourtant les
+vraies élégances. La première de toutes, à son gré, est de ne point
+montrer sur son visage les traces des chagrins auxquels, il le sait
+bien, les gens, qui ont les leurs, seraient parfaitement indifférents.
+Il lui semblerait ridicule de jouer, si peu que ce soit, les Antony
+ténébreux.
+
+Lorsque, en présence de Lebonnard, il laisse échapper le cri de sa
+douleur habituellement bien cachée, c’est qu’on a touché brusquement à
+sa blessure secrète et que d’ailleurs il a, à ce moment-là, le devoir
+de s’expliquer.
+
+Il est vêtu d’une redingote de fantaisie, bleu marine, gilet blanc.
+
+
+Le marquis d’Estrey
+
+La correction même. Au premier acte, il est en tenue de cheval; pour
+les autres, complet gris clair, guêtres blanches.
+
+
+Mlle Blanche d’Estrey
+
+Très élégante. D’une élégance en contraste avec l’extrême simplicité de
+Jeanne. De la hauteur.
+
+
+Marthe
+
+Type classique de la vieille gouvernante. Coiffure et costume à
+caractère d’une province quelconque.
+
+
+
+
+ LE VERS
+
+ DANS LES PIÈCES MODERNES
+
+
+«... Nous rêvions de ressusciter le _héros_, mais dans son milieu
+mauvais, même trivial, avec ses faiblesses, ses travers, et d’autant
+plus grand à l’heure de l’action généreuse et noble, qu’il s’est
+montré, à l’ordinaire, plus semblable aux autres hommes. Ainsi, sans
+flatter l’esprit du temps ni lui faire violence, sans parti-pris
+d’action ou de réaction littéraire, mais seulement parce que nous
+sommes fils de notre époque, nous aurions, au nom de la poésie,
+poursuivi la _réalité_ jusque dans les _réalisations_... de l’idéal,
+rares si l’on veut, mais dûment constatées[1].
+
+ [1] «Il y a des héros obscurs, plus nombreux qu’on ne
+ pense, qui sont des personnes _naturelles_. En veut-on une
+ preuve? une preuve expérimentale, bien moderne? Ouvrez les
+ statuts et règlements des Sociétés d’assurances sur la vie.
+ Vous y verrez que ces associations financières prévoient
+ le dévouement (!) le dévouement fou, imbécile, romantique,
+ enthousiaste, poétique (!) mais vrai comme un chiffre,--le
+ dévouement de pauvres gens qui, une fois _assurés_, se tuent
+ dans l’espérance de laisser de quoi vivre--à un être aimé!»
+ (J. A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.)
+
+«Aussi loin de la pompe tragique que des magnificences lyriques,--deux
+choses que le double esprit sceptique et positif de notre époque ne
+semble pas appeler,--le poète pourrait retrouver une langue directe,
+comme spontanée quoique en vers, sobre de métaphores, ayant l’allure
+même de la parole venue librement dans la vie; dont le mérite poétique
+serait dans la force de pénétration que donne le vers, dans l’élan
+particulier, incomparable, que communiquent au mouvement général de la
+parole, le rythme, la rime, la _puissance propre_ du vers.
+
+«Il faut avoir quelque courage pour être simple absolument surtout en
+vers, car aux yeux d’une critique inattentive ou de parti-pris, la
+simplicité paraîtra aisément vulgarité ou platitude. Quelle noblesse
+pourtant peut respirer le style simple! Les modèles d’une telle
+langue existent dans le passé, avec les marques, il est vrai, de leur
+époque: c’est la langue du _Misanthrope_ et de _Tartuffe_, celle de La
+Fontaine et de Mathurin Régnier. Tout près de nous, Musset l’a parlée,
+dans la _Soirée perdue_ notamment... C’est le langage même du théâtre
+en vers, dans un temps où,--si elle s’obstinait aux développements
+imagés, aux abondantes métaphores, aux variations lyriques,--la poésie
+dramatique ne serait peut-être pas tolérée dans une pièce moderne.» (J.
+A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.)
+
+
+Victor Hugo, lassé de la pompe littéraire classique, y substitua ce que
+j’appellerai un langage lyrique d’allure naturelle; bien plus, il osa
+des expressions communes.
+
+«On entendit un roi dire: «_Quelle heure est-il?_» écrit Victor Hugo,
+faisant allusion à un vers de _Cromwell_.
+
+--«Quelle heure est-il!» en vers! Cela ne se pouvait souffrir! pas plus
+que _mouchoir_ dans _Othello_!
+
+Après Hugo, on nous passe «quelle heure est-il,» mais que de choses
+encore paraissent trop «vulgaires» pour être dites en vers!
+
+Du même Victor Hugo: «Il s’agit de savoir quelle quantité de prose on
+peut introduire dans le vers dramatique.»
+
+Ce serait donc une question de dosage.
+
+Examinons le problème; il en vaut la peine,--car si la comédie moderne
+en vers était à jamais déclarée inacceptable, peut-être la littérature
+y perdrait-elle une forme de théâtre, qui, selon moi, a son prix.
+
+Notons, en passant, qu’un débat similaire s’est produit chez les
+peintres. La laideur des habits noirs les a repoussés longtemps. Un
+haut de forme, quoi de moins pittoresque? Cependant tel chef-d’œuvre de
+Fantin-Latour nous le montre sur la tête de son modèle. Et ce détail
+étant caractéristique _d’une époque_, n’a-t-il pas _le droit_ de se
+montrer dans l’œuvre d’art? Le triomphe d’un peintre de modernités
+ne sera-t-il pas de les rendre acceptables, en les subordonnant à la
+valeur des tons et à l’expression générale de son tableau?--Tout est là.
+
+Il est vrai que les peintres d’histoire n’admettent que la _peinture
+historique_. Nous ne sommes point si exclusifs.
+
+Dans le _Père Lebonnard_, un vers, entre autres, parut tout
+particulièrement digne de dédain aux critiques de grand style. Ce vers
+incriminé, le voici:
+
+ «Je veux du bœuf saignant et des œufs à la coque!»
+
+Je conviens que ce vers n’exprime pas un sentiment noble ni une idée
+lyrique.
+
+On l’a comparé à un autre vers, plus fameux:
+
+ «Léon, je te défends de brosser ton chapeau!»
+
+Et je dis que la comparaison, pour séduisante qu’elle paraisse, n’est
+pas équitable. Il eût été mieux de le justifier en citant celui-ci:
+
+ «Je vis de bonne soupe et non de beau langage,»
+
+mais c’eût été moins drôle.
+
+Pourquoi Lebonnard s’écrie-t-il: «Je veux du bœuf saignant et des œufs
+à la coque?...»--Parce qu’on lui conteste, à lui, qui fut toujours
+timide et craintif, le droit de donner à sa chère fille convalescente,
+une nourriture salutaire. Alors, il s’emporte et jette ce cri de
+revendication domestique, au premier acte,--comme il jettera, au
+troisième acte, le cri de sa révolte définitive: «bâtard!».
+
+Il s’agit donc là d’un _trait de caractère_ et d’un trait de _tendresse
+paternelle_. A mes yeux, le sentiment intérieur du bonhomme et le
+mouvement de sa colère, qui sont nobles, relèvent la trivialité de
+l’expression. Et le public ne s’y trompe pas.
+
+Un principe qui me paraît essentiel à établir, c’est ce que
+j’appellerai la _divisibilité_ des éléments qui constituent le sujet
+poétique, c’est-à-dire des éléments qui donnent à l’auteur le droit et
+même lui imposent le devoir de traiter un sujet en vers.
+
+En d’autres termes, ce qui fait qu’un sujet est essentiellement
+poétique, c’est un ensemble de conditions qui doivent se trouver toutes
+réunies dans le drame lyrique ou dans l’œuvre tragique, mais qui ne
+sont pas inséparables les unes des autres. Il suffira à la comédie
+ou au drame d’en garder quelques-unes pour que le poète ait le droit
+d’écrire en vers sa comédie ou son drame.
+
+La qualité poétique permanente du sujet, c’est-à-dire sensible dans
+chaque vers, paraît à d’aucuns la condition essentielle. Je le nie. Il
+suffit que le sentiment ou l’idée poétique apparaisse çà et là, assez
+souvent pour se dégager de l’ensemble.
+
+Certains personnages, par leur nature même, sont à la fois et
+_poétiques_ et prosaïques. Telle se présentait à moi la figure du _père
+Lebonnard_; si bien que, dans une comédie en prose, il détonnerait
+parfois, semblerait déclamatoire, en exprimant des idées et des
+sentiments au-dessus de sa condition et au-dessus de la prose; et
+de même, ou par contre, dans la comédie en vers, il exprime le plus
+souvent des idées et des sentiments moyens, qui ne semblent pas dignes
+du «langage des dieux».
+
+Il fallait donc choisir. Ou ennoblir les allures extérieures d’un
+personnage qui porte en lui la lumière d’une grande âme; ou refuser à
+l’expression de sa haute personnalité morale, dans les moments où elle
+éclate, le secours et l’honneur que lui apportent la rime et le rythme.
+
+J’ai balancé longtemps. J’ai fini par me décider pour le langage rythmé.
+
+Remarquez bien que je n’aurais pas eu à m’interroger sur le choix des
+moyens d’expression si nous admettions en France qu’une pièce fût
+composée alternativement de scènes en vers et de scènes en prose, comme
+les drames de Shakespeare.
+
+Chez nous, où l’on n’y est pas habitué, ce mélange de prose et de vers
+ne pourrait que faire ressortir davantage le désaccord entre les deux
+tons du personnage. Dans les nombreux passages où le vers n’exprime
+que l’action courante,--du moins les _éléments_ purement prosodiques
+et pour ainsi dire mécaniques du vers nous servent-ils de transition
+heureuse pour arriver aux passages de pensée plus haute. Et cette
+transition, semble-t-il, aide l’esprit aussi bien que l’oreille. Donc,
+théoriquement du moins, l’œuvre y gagne en beauté.
+
+Pourquoi résister à cet argument?
+
+On répondra sans doute: «Parce que l’art des vers est réservé au grand
+drame lyrique ou à la grande tragédie.»
+
+Pourquoi «réservé?» Faut-il abolir la chanson, parce que chanter est
+un empiétement sur les imposants privilèges de l’Académie royale de
+musique? Il y a là, au fond, un retour singulier de l’esprit critique
+vers l’adoration puérile du «style noble». Rien n’est plus étrange à
+notre époque de liberté. Nous déshonorons le vers sur les planches,
+dit-on, en l’inclinant au naturel et au moderne. Pourquoi ne pas dire
+que nous honorons le moderne et le naturel, en les mettant en vers,
+lorsque la qualité d’âme des personnages en veston ou en habit noir le
+permet et même le commande?
+
+Rassurons-nous. Les musiciens viennent de conquérir des privilèges
+qu’on voudrait ne plus accorder aux poètes et, tandis qu’on nous impose
+sur la scène le pourpoint ou la toge, on les autorise à y faire chanter
+la redingote, le veston et même la blouse. O profanation!
+
+Il me paraît opportun de citer en terminant quelques vers de Molière
+que nous savons tous par cœur et dont cependant on oublie, semble-t-il,
+la portée littéraire:
+
+ Ce style figuré dont on fait vanité
+ Sort du bon caractère et de _la vérité_...
+
+ La rime n’est pas riche et le style en est vieux,
+ Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
+ Que ces colifichets dont le bon sens murmure
+ Et que la passion parle là toute pure?
+
+Il n’y a pas à s’y tromper, le Maître lui-même parle ici par la bouche
+d’Alceste, puisque toute son œuvre est conforme au goût littéraire de
+l’homme aux rubans verts. Ce vers entraînant:
+
+ _Et que la passion parle là toute pure!_
+
+contient la leçon du génie. Le grand ancêtre affirme ici que le
+mouvement de la passion, au théâtre, prime tout et qu’il ennoblit le
+style un peu vieux et la rime pauvre. Au théâtre, (Shakespeare est de
+cet avis) le mot trivial ne l’est plus, dès qu’il sert les caractères
+et exprime la passion. Il est même alors le mot nécessaire.
+
+Il est vraiment singulier, je le répète et j’y insiste avec énergie,
+que ce soit précisément à notre époque de réalisme que l’on conteste à
+l’écrivain dramatique le droit d’être simple et vrai en vers, d’être
+trivial au besoin, quand la trivialité est nécessaire au drame. Je
+crois bien qu’en lui interdisant de servir le naturel avec les moyens
+de son art, le rythme et la rime, ou voudrait le condamner à la mort
+sans phrases, c’est-à-dire abolir le drame en vers.
+
+En effet, s’il s’y montrait exclusivement poétique et lyrique, comme
+on le lui conseille avec malice, on se hâterait de le déclarer en
+contradiction formelle avec le sens commun, avec l’esprit sceptique et
+positif du siècle.
+
+La détente du rythme lance, comme celle d’un arc, le mot de situation;
+quant à la rime, tantôt elle le fait espérer, tantôt elle le rappelle.
+Il y a là une force, pour ainsi dire mécanique, qui accroît l’élan
+du verbe; et, en vérité, tant que la noble forme du vers n’est pas
+déshonorée par des inanités ou des trivialités inutiles à la portée
+finale d’un ouvrage dramatique, on ne voit pas pourquoi à seule fin de
+complaire aux modernes ennemis des poètes, on se priverait des forces
+indéfinies mais réelles de la parole scandée.
+
+L’acteur admirable qui s’appelle Silvain comprend profondément toutes
+ces considérations, lui qui, avant que je les lui eusse présentées,
+me disait: «En prose, je n’aurais pas consenti à jouer le _Père
+Lebonnard_. Tous les effets s’y trouveraient diminués.»
+
+Cette énergique déclaration du grand comédien suffit à établir--du
+moins à mes yeux,--la valeur de ma théorie sur le théâtre moderne en
+vers.
+
+En vérité, les genres ne sont pas abolis et la lyre a plus d’une corde.
+Il y a de belles odes qui s’envolent à cheval sur Pégase; il y de
+bonnes chansons qui vont à pied.
+
+
+
+
+ANTOINE
+
+NOVELLI
+
+SILVAIN
+
+dans _le Père Lebonnard_
+
+
+«Le _Père Lebonnard_, de Jean Aicard, est une pièce aujourd’hui
+célèbre.» Elle fut représentée en 1889, au _Théâtre Libre_, avec la
+distribution suivante:
+
+ Lebonnard MM. ANTOINE.
+ Robert Lebonnard G. GRAND.
+ Le marquis d’Estrey PHILIPPON.
+ Le docteur André BARRY.
+ Un domestique DORVAL.
+ Mme Lebonnard Mmes BARRY.
+ Jeanne Lebonnard AUBRY.
+ Blanche d’Estrey MARG. ACHARD.
+ Marthe LOUISE FRANCE.
+
+Après cette représentation demeurée unique (le Théâtre Libre ne jouait
+chaque pièce qu’une seule fois), l’auteur écrivit à M. Antoine la
+lettre suivante:
+
+«Mon cher Antoine,
+
+«Vous avez été, dans Lebonnard, admirable de simplicité, de force et de
+naturel.
+
+«Tous les interprètes, sans exception, je le vois bien, ont aimé et
+senti mon drame.
+
+«Ce que j’ai cherché dans _Le Père Lebonnard_, c’est la vie toute
+simple, l’expression toute franche et comme parlée,--quoique en vers.
+Et vous m’avez donné l’impression même de la vérité sous ces deux
+conventions: le vers et le théâtre...»
+
+Traduite en italien[2] et jouée par l’illustre acteur Ermete Novelli,
+dans tous les pays du monde, elle a dépassé aujourd’hui la trois
+centième.
+
+ [2] Le _Père Lebonnard_ à été traduit, depuis un an, en
+ allemand, en hongrois et en russe.
+
+Novelli vint la jouer à Paris en 1898.
+
+«C’est ma pièce préférée (dit Novelli), celle qu’on me redemande
+toujours et partout, celle où je trouve mon triomphe chaque fois
+certain... Vous verrez, je viendrai dans un mois la jouer en France.
+Ah! elle a bien gagné son droit de cité dans votre pays, allez!
+Savez-vous qu’elle a fait le tour du monde avec moi? Avec _Lebonnard_,
+j’ai fait pleurer jusqu’à des sauvages, au Brésil!» (_Revue du Palais_,
+1er juin 1898.)
+
+En 1901, elle fut représentée à Toulon par Ermete Novelli, lors de la
+visite de l’escadre italienne.
+
+Voici en quels termes M. Jean Aicard s’exprimait publiquement, à cette
+occasion, sur le compte de son illustre interprète:
+
+«J’éprouve en effet un sentiment infini de reconnaissance pour ce
+comédien extraordinaire qui, dans l’esprit de tous ses admirateurs
+italiens, est littéralement inséparable du personnage de Lebonnard.
+Il a fait de ce rôle sa chose, sa mascotte, comme il dit. Jamais le
+mot «création» ne fut employé plus justement qu’ici, pour désigner ce
+mystérieux travail d’art, de pensée, d’observation, d’assimilation et
+d’expressivité, si je puis dire, qui amène l’acteur et le personnage à
+ne faire ensemble qu’un seul être.
+
+«Novelli en a conscience lorsqu’il répète: «Ce rôle est fait pour mon
+cœur, pour ma peau, pour mon sang, pour mes nerfs.»
+
+«Dans un voyage que j’ai fait en Italie, il y a deux ans, dès que mon
+nom était prononcé, dans un hôtel par exemple,--j’entendais aussitôt
+chuchoter autour de moi deux noms: «_Novelli_, _Lebonnard_». Et mes
+hôtes inconnus devenaient affables comme de vieux amis retrouvés.
+
+«Pour un auteur qui a écrit je ne sais plus où: «l’art est surtout
+le moyen divin d’attirer à l’artiste des sympathies,» on conviendra
+que nulle joie ne peut être supérieure à celle que m’a fait éprouver
+ce grand Novelli en me donnant, dans son pays, tant de sympathies
+inattendues, et qui restent inoubliables.
+
+«La carrière de _Lebonnard_ est loin d’être achevée. Tant qu’il y aura
+un Novelli, il y aura un Lebonnard bien vivant. Grâce à Novelli, ce
+vieux Lebonnard est pour moi comme un vrai fils qui ne cesse de «me
+donner toutes les satisfactions.» Grâce à Novelli, on n’effacera pas
+le nom de _Lebonnard_ de l’histoire anecdotique du théâtre à travers
+le monde. Ils vivront ensemble positivement et idéalement, bien après
+moi. J’ai la modestie de me dire que, sans Novelli, ma pièce n’eût pas
+eu cette heureuse fortune,--mais j’ai la fierté de me dire qu’elle a
+pu inspirer un Novelli, homme et artiste de chair et d’âme, concepteur
+de réalité et d’idéal. Et grâce à lui, j’en suis certain, j’aurai la
+joie finale de revoir cette œuvre qui n’a d’autre prétention que d’être
+humaine et touchante,--j’aurai, dis-je, la joie de la revoir jouée en
+France, en français.
+
+«En attendant, je remercie, de toute mon âme, l’artiste qui l’apporte
+en italien, dans ma chère ville natale.» (_Les Coulisses._--Toulon.)
+
+Le triomphe de Novelli à Toulon[3] fut ce qu’il est partout
+dans le rôle du _Père Lebonnard_, ce qu’il fut lorsque Novelli
+inaugura le théâtre Biondo, à Palerme, en s’y montrant dans
+sa création préférée:
+
+ [3] Le _Père Lebonnard_ avait été joué déjà à Toulon, en
+ 1889, par M. Raimon et une troupe de tournée dans laquelle
+ se trouvaient Mmes Louise France et Eug. Nau.
+
+«Tutta la vita del Novelli è un seguito di trionfi, decretati
+da tutti i teatri, nei quali l’arte proteiforme del grande
+artista, s’impone all’ ammirazione.
+
+«Chi non sa gli entusiasmi del _Papà Lebonnard_? Chi non
+ha visto il Novelli nel terzo atto del dramma di Jean Aicard,
+quando, nel prorompere di un’ ira lungamente repressa, svela
+al figlio della colpa il nessun diritto che ha egli di portare il
+suo nome, non ha assistito alla manifestazione più tragicamente
+umana di un’ esistenza.
+
+«Non è più l’attore: è l’uomo. Trasformandosi nei lineamenti
+del viso, nella voce, il Novelli entra nell’ anima del
+personnaggio: vive, palpita, soffre con esso, e l’illusione è
+cosi perfetta agli occhi del pubblico, che questi si sente preso
+come da una morsa di ferro, e si abbandona all’ entusiasmo.»
+
+Ainsi s’exprime M. Franco Liberati, directeur d’_Il Signor Pubblico_,
+de Rome.
+
+
+[Illustration: ERMETE NOVELLI.]
+
+
+Voici une des dernières distributions de _Papà Lebonnard_, avec
+Novelli,--celle de la représentation d’inauguration du théâtre Biondo,
+à Palerme:
+
+ TEATRO BIONDO
+
+ Giovedi 15 ottobre 1903 alle ore 9 1/4 precise
+
+ GRANDE INAUGURAZIONE
+
+ _Prima Recita straordinaria della Compagnia Drammatica Italiana_
+ DELLA QUALE È PROPRIETARIO E DIRETTORE
+
+ ERMETE NOVELLI
+ CON
+ PAPÀ LEBONNARD
+ Commedia in 4 atti di G. AICARD
+
+
+ _PERSONAGGI_
+
+ Papà Lebonnard: ERMETE NOVELLI
+
+ Sofia, moglie di Lebonnard O. GIANNINI.
+ Roberto, loro figlio E. SABBATINI.
+ Giovanna, sua sorella G. CHIANTONI.
+ Il dottore Andrea L. FERRATI.
+ Il marchese P. CANTINELLI.
+ Bianca, sua figlia E. PORRO-GUASTI.
+ Martino R. TUROLO.
+ Un servo G. FOSSI.
+
+_In una piccola città della Francia--Epoca presente_
+
+
+[Illustration: ERMETE NOVELLI
+
+DANS LE RÔLE DU PÈRE LEBONNARD.]
+
+
+Revenons à la représentation italienne du _Père Lebonnard_ à Toulon.
+Elle eut lieu le 7 avril 1901.
+
+Les Toulonnais firent frapper une médaille qui fut offerte au grand
+comédien de l’Italie; elle portait cette inscription:
+
+ A ERMETE NOVELLI
+ A L’ARTISTE INCOMPARABLE
+ QUI A FAIT ACCLAMER
+ DANS LE MONDE ENTIER
+ LE PÈRE LEBONNARD
+ DE NOTRE CONCITOYEN
+ JEAN AICARD
+
+A cette occasion, M. Jules Claretie, administrateur général de la
+Comédie-Française, adressa la lettre suivante à M. Baylon, président
+du Comité Aicard-Novelli à Toulon[4]:
+
+ [4] Comité _Aicard-Novelli_. Président: M. Baylon,
+ professeur de sciences naturelles au lycée; secrétaire:
+ M. François Armagnin.
+
+«Monsieur le Président,
+
+«Voulez-vous présenter au fondateur de la Maison de Goldoni le salut
+affectueux de la Maison de Molière? Puisque les représentations de
+l’admirable comédien coïncident avec les fêtes franco-italiennes, il
+est de toute justice que la Comédie-Française remercie Ermete Novelli
+d’apporter sa participation cordiale à l’œuvre de rapprochement entre
+deux peuples de même race.
+
+«Et quel plus sûr rapprochement que celui de l’Art! les cœurs battent
+à l’unisson, les larmes coulent devant l’artiste qui transporte une
+salle, comme autrefois le sang fraternel a coulé sur les champs de
+bataille. Le théâtre réveille tous les nobles souvenirs, les éternels
+souvenirs de l’Histoire, et dissipe--pour un soir--pour toujours
+peut-être--les nuages et les malentendus de la politique.
+
+«Grâces en soient rendues à M. Novelli, et dites-lui bien, monsieur
+le président, que de loin nous applaudissons à son triomphe et à ce
+libre-échange de la poésie et de l’art!
+
+«Votre profondément et sincèrement dévoué,
+
+«Jules CLARETIE.»
+
+Les Toulonnais se promirent alors d’entendre en français et en
+vers le _Père Lebonnard_, qu’ils venaient d’applaudir en prose
+dans la traduction italienne. Et Silvain, l’éminent sociétaire de
+la Comédie-Française, fut invité par eux à donner à Toulon une
+représentation de la pièce de Jean Aicard. Cette représentation eut
+lieu le 3 avril 1903.
+
+Mais avant de partir pour Toulon, M. Silvain donna, en présence de
+deux cents spectateurs parisiens, une répétition générale du _Père
+Lebonnard_, à Asnières, où il habite. La pièce était ainsi distribuée:
+
+ Lebonnard MM. SILVAIN.
+ Robert JOUBÉ.
+ Le docteur MAXUDIAN.
+ Le marquis CASTELLI.
+ Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN.
+ Jeanne LITTY-BOSSA.
+ Blanche BERTHE BELVAL.
+ Marthe BARTHE.
+
+Le succès de Silvain fut complet. Ce succès se répéta à Toulon, puis à
+Marseille et à Tunis, en avril et mai 1903; il fut le même à Gand et à
+Anvers, en mars et avril 1904.
+
+
+[Illustration: SILVAIN
+
+DANS LE PÈRE LEBONNARD.]
+
+
+Voici la distribution de la pièce aux représentations de Gand et
+d’Anvers:
+
+_A Gand_:
+
+ Lebonnard MM. SILVAIN.
+ Robert LAUMONIER.
+ Le docteur COIZEAU.
+ Le marquis MAXUDIAN.
+ Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN.
+ Jeanne GÉNIAT.
+ Blanche BERTHE BELVAL.
+ Marthe PERSOONS.
+
+
+_A Anvers_:
+
+ Lebonnard MM. SILVAIN.
+ Robert LUCIEN DESPLANQUES.
+ Le docteur GORDE.
+ Le marquis CASTELLI.
+ Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN.
+ Jeanne BELLANGER.
+ Blanche ROBIERE.
+ Marthe DELIA.
+
+Il est intéressant de noter ici que Novelli n’eût pas joué le _Père
+Lebonnard_ en vers, tandis que Silvain se fût refusé à le jouer en
+prose. Voilà qui nous est garant de l’originalité de Silvain après
+Novelli dans le rôle de Lebonnard.
+
+Et voici un sonnet dans lequel l’artiste français a exprimé son
+admiration au grand acteur italien:
+
+
+ A ERMETE NOVELLI
+
+ La joie où la douleur se mêle,
+ Tout le cri de l’Humanité
+ Dans le Drame est répercuté,
+ Puisqu’il rit et pleure comme Elle.
+
+ Masque de vérité jumelle,
+ Fait de tristesse et de gaîté,
+ Seul, Frédérick, qui t’a porté,
+ Alterna la double semelle;
+
+ Chaussa cothurne et brodequin,
+ Accoupla Lekain et Pasquin,
+ Évoqua toute l’âme humaine...
+
+ Novelli, tu suis son chemin,
+ Entre Thalie et Melpomène
+ Qui te conduisent par la main!
+
+ SILVAIN,
+ Sociétaire de la Comédie-Française.
+
+Au moment où la pièce rentre à la Comédie-Française, l’auteur exprime
+de nouveau toute sa reconnaissance à ses grands interprètes, différents
+et égaux: Antoine, Novelli, Silvain.
+
+Il lui sera permis également d’exprimer bien haut sa gratitude à M.
+Leloir, admirable artiste, qui a bien voulu assumer la tâche de mettre
+en scène le _Père Lebonnard_ à la Comédie-Française et qui s’en est
+acquitté, en quelques jours, à miracle, servi par un véritable génie
+dramatique.
+
+C’est sur le nom de M. Jules Claretie que doit se fermer ce cahier de
+notes. Lorsque, avec un bon, un généreux sourire, cinq jours avant la
+première répétition du _Père Lebonnard_, l’Administrateur général de
+la Comédie-Française m’a annoncé sa résolution de rouvrir à mon œuvre
+exilée les portes du Théâtre-Français, j’ai certainement éprouvé une
+des émotions les plus profondément douces de ma vie littéraire...
+
+Et cela ne s’oublie pas.
+
+ J. A.
+
+ _Paris, 15 juillet 1904._
+
+
+[Illustration: MÉDAILLE
+
+offerte à M. SILVAIN par le Comité toulonnais.
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+PORTRAIT DE SILVAIN SILVAIN DANS LE PÈRE LEBONNARD
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+Médaille exécutée par le sculpteur LOUIS MAURERT.]
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+DEUX SONNETS
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+ A JEAN AICARD
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+ J’aime ton Lebonnard comme je t’aime, Jean;
+ Simple et douce, son âme est fille de la tienne;
+ C’est un libre penseur plein de vertu chrétienne;
+ Victime, à ses bourreaux il sourit, indulgent.
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+ Jadis la gent critique, ayant cru--sotte gent!--
+ Le bonhomme défunt, lui chanta son antienne;
+ Mais qu’importe, pourvu qu’il vive et qu’il obtienne
+ Le suffrage du peuple... et même son argent!
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+ Car plus il semble faible et plus sa force augmente:
+ Lui qui courba le dos, quinze ans, sous la tourmente,
+ Rien qu’en se redressant, un jour a tout dompté.
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+ Étant l’amour, il a vaincu toutes les haines.
+ Et dans la nuit du mal rayonne sa Bonté
+ Comme un phare debout sur les vagues humaines!
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+ SILVAIN.
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+ A SILVAIN
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+ Je n’ai, certe, imité ni _Cromwell_ ni _Mérope_,
+ Mais mon humble héros, penseur libre et chrétien,
+ De naturel timide et de cœur plébéïen,
+ Voit assez juste et voit de loin--quoique myope.
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+ Il ignore, c’est vrai, l’hyperbole et le trope,
+ Mais il a de l’esprit--un peu, si peu que rien;
+ Il parle en roturier mais en homme de bien,
+ Sur le ton franc de la chanson du Misanthrope.
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+ Tu nous l’as révélé, Silvain, ce Lebonnard;
+ Tes yeux, sous sa besicle, ont vu son beau regard;
+ Et toi qui fais les vers comme tu sais les dire,
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+ Tu prouves que, sous un habit qui prête à rire,
+ Il est, par son grand cœur, digne de ton grand art,
+ Et qu’en lui l’idéal chante comme une lyre.
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+ JEAN AICARD.
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+TABLE DES MATIÈRES
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+ Pages.
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+ DÉDICACE À ALPHONSE KARR IX
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+ Distribution des rôles du _Père Lebonnard_ à la
+ Comédie-Française XI
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+ LE PÈRE LEBONNARD
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+ Premier acte 1
+ Deuxième acte 81
+ Troisième acte 151
+ Quatrième acte 213
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+ Portraits des personnages 261
+ Le vers dans les pièces modernes 269
+ Antoine--Novelli--Silvain 279
+ Deux sonnets 299
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+TABLE DES FIGURES
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+ Pages.
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+ SILVAIN, dans le Père Lebonnard VI
+ Mlle GÉNIAT, de la Comédie-Française (Jeanne Lebonnard) 3
+ M. JOUBÉ (Robert). Répétitions d’Asnières.
+ (Acte II, scène I) 93
+ Mme et M. SILVAIN, de la Comédie-Française
+ (Acte II, sc. VII) 127
+ M. JOUBÉ (Robert). Répétitions d’Asnières. M. SILVAIN.
+ (Acte II, scène X) 139
+ M. JOUBÉ (Robert). Représentations d’Asnières. M. SILVAIN.
+ (Acte II, scène X) 143
+ M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XI) 197
+ M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XI) 201
+ M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XII) 211
+ Répétitions d’Asnières (Acte IV, scène XII) 253
+ SILVAIN (Acte IV, scène XII) 259
+ ERMETE NOVELLI 285
+ ERMETE NOVELLI, dans le rôle du Père Lebonnard 292
+ SILVAIN, dans le rôle du Père Lebonnard 293
+ Médaille offerte à M. SILVAIN par le Comité toulonnais 297
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+6994-2-18--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75459 ***