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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-27 15:21:21 -0800 |
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Imberger | Project Gutenberg + </title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3{ + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .51em; + text-align: justify; + margin-bottom: .49em; +} + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: 33.5%; + margin-right: 33.5%; + clear: both; +} + +hr.tb {width: 45%; margin-left: 27.5%; margin-right: 27.5%;} +hr.tb-blank {visibility: hidden;} +hr.chap {width: 65%; margin-left: 17.5%; margin-right: 17.5%;} +@media print { hr.chap {display: none; visibility: hidden;} } + +div.chapter {page-break-before: always;} +h2.nobreak {page-break-before: avoid;} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + + +.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: small; + text-align: right; + font-style: normal; + font-weight: normal; + font-variant: normal; + text-indent: 0; +} /* page numbers */ + + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.allsmcap {font-variant: small-caps; text-transform: lowercase;} + + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 ***</div> + + +<h1>Le spectre de M. Imberger</h1> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</h2> +</div> + + +<p><i>Chez le même éditeur</i>:</p> + +<p> +<span class="allsmcap">VICTOR ET SES AMIS.</span><br> +<span class="allsmcap">CELLES QUI LES ATTENDENT.</span><br> +<span class="allsmcap">DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES.</span><br> +<span class="allsmcap">LUCIE, JEAN ET JO</span>, roman.<br> +<span class="allsmcap">PAR-DESSUS LE MUR.</span><br> +<span class="allsmcap">LA LANTERNE ROUGE.</span><br> +<span class="allsmcap">LE REFLET DE CLAUDE MERCŒUR</span>, roman.<br> +</p> + + +<p><i>En préparation</i>:</p> + +<p><span class="allsmcap">L'HOMME SAUVAGE</span> et <span class="allsmcap">JULIUS PINGOUIN</span>, romans.</p> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="FREDERIC_BOUTET">FRÉDÉRIC BOUTET</h2> +</div> + + +<h1>Le spectre de M. Imberger</h1> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</h3> + +<h3>26, RUE RACINE, 26</h3> + +<p class="center">Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés +pour tous les pays.</p> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p class="center">Droits de traduction et de reproduction réservés +pour tous les pays.</p> +</div> + +<p class="center">Copyright 1922</p> + +<p class="center">by <span class="smcap">Ernest Flammarion</span>.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="Le_spectre_de_M_Imberger">Le spectre de M. Imberger</h2> +</div> + + +<p>J'ai appartenu pendant trente ans à la police +parisienne, dit Barfin, et ma carrière, je vous +assure, a été plutôt mouvementée; mais l'affaire +la plus extraordinaire sur laquelle j'ai eu +à enquêter fut certainement la disparition de +M. Imberger, qui est d'ailleurs restée une +affaire fameuse.</p> + +<p>Oui, ce curieux cas m'a donné bien du fil à +retordre et je l'ai travaillé avec passion. Pendant +des semaines, il est resté entouré d'un +mystère impénétrable que des péripéties +étranges modifièrent sans l'élucider le moins +du monde, mais en renversant mes opinions à +mesure que je me risquais à en avoir...</p> + +<p>Le public n'en a suivi que les faits extérieurs +dans leur succession inattendue, saisissante +et dramatique, et n'a jamais connu exactement +les dessous psychologiques... Aussi<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> +bien, puisque, maintenant, des années ont passé +et que je suis à la retraite, je puis tout vous +raconter dans le détail.</p> + +<hr class="tb-blank"> + +<p>M. Imberger était un homme riche, d'un +caractère un peu original et d'une excellente +santé. Dans la vie il ne faisait rien autre chose +que de collectionner des marteaux de porte. +Je ne m'y connais pas, mais il paraît qu'il avait +réuni des pièces uniques. Il ne s'en tenait pas +tout à fait d'ailleurs à cette spécialisation, il +était compétent en bibelots de toutes sortes et +tous les antiquaires de Paris le connaissaient +et le considéraient non seulement comme un +client, mais encore comme un érudit que l'on +peut consulter avec fruit au sujet de l'authenticité +d'une trouvaille. Ses courses, ses visites +dans le monde de la grande brocante occupaient +tout son temps avec le soin de sa collection.</p> + +<p>Cette collection était l'un des amours de +M. Imberger. Il n'en avait qu'un autre: sa +femme Andrée, une blonde aux yeux noirs, +extrêmement jolie... oui vraiment, une des +plus jolies femmes que j'aie jamais vues, fine, +souple, harmonieuse, une voix charmante, un +teint lumineux, un air de douceur langoureuse...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p> + +<p>Elle avait bien vingt-cinq ans de moins que +son mari qui avait dépassé la cinquantaine. Il +l'avait épousée trois ans plus tôt, après s'être +occupé d'elle quand elle avait perdu son père +qui, homme brillant, mondain, dépensier, laissait +une succession compliquée où il y avait +plus de doit que d'avoir. Finalement la jeune +fille s'était trouvée sans le sou et c'est alors +que M. Imberger, dont elle était parente (il +avait eu la mère d'Andrée comme compagne +d'enfance) lui avait offert de se marier avec lui. +Elle avait dit oui, avec ou sans hésitation, je +n'en sais rien.</p> + +<p>Au fond de Passy, dans une courte rue calme +où, par-dessus les murs, les arbres regardaient +les passants, ils habitaient un confortable +petit hôtel ancien où les servaient des +domestiques de tout repos.</p> + +<p>Un fils du frère aîné de M. Imberger vivait +avec eux depuis quelques mois. Il s'appelait +Maxence. C'était un beau garçon d'une trentaine +d'années qui, sous prétexte d'étudier la +peinture, s'était à peu près ruiné en faisant, +pendant dix ans, une noce à tout casser, à +Paris, d'abord, puis en Italie, puis de nouveau +à Paris, et enfin dans l'Orient moderne et truqué +des rastaquouères et des vieilles grues +neurasthéniques. Au retour, sans le sou, il<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> +avait été accueilli et recueilli par cet excellent +homme d'Imberger, qui était son seul parent +et qui, malgré d'assez louches histoires de jeu +et de femmes courant sur le compte du beau +Max, lui avait ouvert sa maison et sa bourse +comme à un fils, lui évitant ainsi, selon toute +apparence, de faire connaissance avec nous.</p> + +<p>La jeune femme de M. Imberger n'avait pas +paru tout d'abord voir d'un bon œil cette intrusion. +Max, neveu de son mari, avait, avec elle, +des liens de parenté, assez lointains d'ailleurs, +mais à peine plus âgé qu'elle, il avait été son +camarade d'enfance, elle le connaissait bien et +semblait se méfier de lui et même le redouter.</p> + +<p>Cependant, après une première période de +mécontentement et de froideur défiante pendant +laquelle Andrée avait pour ainsi dire tenu +Max en observation, les choses s'étaient arrangées, +très bien arrangées même et dans le petit +hôtel, tous les trois paraissaient vivre parfaitement +heureux et d'accord.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>L'affaire commença une nuit de février. +M<sup>me</sup> Imberger avait été seule à un bal costumé +chez des amis. Imberger avait peu de goût pour +ce genre de réjouissances, les déguisements<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> +l'assommaient et les postiches lui faisaient mal +à la tête. D'ailleurs, il lui suffisait de ne pas +être obligé personnellement de prendre part à +ces plaisirs, et il laissait sa femme sortir tant +qu'elle voulait. Quand elle allait ainsi sans lui +au théâtre ou dans le monde, il venait, du +reste, régulièrement la chercher et faisait en +même temps acte de présence. Le soir dont +je vous parle, M. Imberger avait même promis +formellement de venir rejoindre sa femme +vers une heure du matin et de prendre part +au souper.</p> + +<p>Il ne vint pas.</p> + +<p>Une heure et demie, deux heures, deux +heures et demie sonnèrent. Le souper était +fini depuis longtemps, pas d'Imberger.</p> + +<p>La jeune femme, qui avait beaucoup dansé +et qui s'amusait beaucoup, n'eut d'abord pas +exactement conscience de ce retard insolite. +Soudainement, elle s'en rendit compte et +s'étonna, mais pour se rassurer aussitôt par +une explication logique: M. Imberger avait dû +au dernier moment changer d'avis et, préférant +le calme de son cabinet à la cohue joyeuse +d'un souper de carnaval, il était resté au coin +de son feu à travailler et ne viendrait que +pour la ramener chez eux.</p> + +<p>Mais à trois heures passées, M. Imberger<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span> +n'était toujours pas là. Les invités commençaient +à partir. M<sup>me</sup> Imberger alors s'inquiète, +son mari était la ponctualité même, comment +n'arrivait-il pas? Elle fait part de son anxiété +aux maîtres de la maison; on la rassure en lui +prodiguant toutes les bonnes raisons en usage +dans ces cas-là, on lui conseille de patienter, +de danser encore... Imberger va venir, voyons: +plongé dans un livre, il a laissé passer l'heure. +Quelqu'un tout à coup a l'idée bien simple de +téléphoner à l'hôtel Imberger? Mais oui! Comment +n'y a-t-on pas songé plus tôt? Si M. Imberger +s'est trouvé souffrant et n'a pas pu venir +à cause de cela, on le saura tout de suite... +Oui, mais dans ce cas-là comment n'a-t-il pas +lui-même téléphoné pour prévenir?... N'importe, +on téléphone... peut-être s'est-il endormi... +la sonnette le réveillera... On +demande la communication, pas de réponse... +On insiste, on affirme à l'employé téléphoniste +qu'il y a quelqu'un; l'employé rappelle et rappelle +encore, et affirme que personne ne +répond. Remarquez que les domestiques couchant +dans des communs attenant à l'hôtel ne +peuvent entendre. Finalement, Andrée, angoissée, +décide de rentrer immédiatement +chez elle, et se fait reconduire par deux respectables +amis du retardataire qui, sans le<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span> +dire à la jeune femme, partagent maintenant +ses craintes. Ils entrent avec elle dans le petit +hôtel de Passy, noir et muet. Pas d'Imberger.</p> + +<p>Le neveu Maxence avait ce soir-là dîné en +ville et il devait, comme il le faisait souvent, +passer au cercle une partie de la nuit. On +monta néanmoins voir dans sa chambre s'il +était rentré. La chambre était vide, le lit +n'était pas défait; comme c'était probable, +Maxence n'était pas rentré encore.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Imberger s'installe dans le cabinet de +travail de M. Imberger et, en compagnie de ses +deux amis, attend, folle d'angoisse, en guettant +les bruits du dehors.</p> + +<p>Vers quatre heures du matin, une voiture +tourne dans la petite rue et s'arrête devant +l'hôtel. Tous se précipitent à la grille. Maxence, +qui rentre et qui paye sa voiture, se retourne +stupéfait et les interroge. Qu'y a-t-il donc? On +le met au courant de l'inexplicable absence de +son oncle. Il est bouleversé. Il avait quitté son +oncle à sept heures du soir, et depuis n'avait +reçu de lui ni message, ni visite. Maxence, +d'ailleurs, avait passé la soirée à son cercle, +pris par une partie de poker mouvementée. +Le dernier et faible espoir d'avoir par lui une +indication quelconque s'évanouissait donc.</p> + +<p>A la suggestion de Maxence, on se munit de<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span> +lanternes et on parcourt le jardin dans tous +ses recoins.</p> + +<p>M. Imberger avait pu se trouver souffrant, +vouloir prendre l'air et tomber évanoui, frappé +de congestion. Toutes les recherches sont +vaines.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Imberger, désespérée, tremblante de +fièvre, rentre, monte dans sa chambre pour +changer contre une robe de ville la robe de bal +qu'elle n'avait pas encore songé à ôter. Puis +elle redescend dans le cabinet de travail où les +trois hommes étaient revenus, et avec eux, +dès l'ouverture du commissariat de police, elle +va déclarer la disparition de son mari.</p> + +<p>C'est là-dessus que je fus, le lendemain, +chargé d'enquêter: j'avais déjà à cette époque +ma petite réputation. Le grand chef voulut +bien me dire qu'il m'avait choisi à cause de +mon tact et de mon adresse. Je fus flatté. Il me +confia l'affaire avec des instructions détaillées +et pressantes.</p> + +<p>L'important était d'agir vite et discrètement. +Il fallait éviter les erreurs ou les gaffes qui +créent ou augmentent le scandale; il fallait +donner à l'affaire, tout au moins en tant que +détails de la vie privée du disparu, aussi peu +que possible de publicité, sans cependant avoir +l'air de rien cacher; il fallait enfin éviter autant<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span> +que possible que la disparition de M. Imberger +devienne sensationnelle, si je peux dire. Ce +n'était pas commode. M. Imberger était connu +de tout Paris, il était l'ami de hautes personnalités +de la politique, des arts ou des sciences, +et cette fantastique histoire allait nécessairement +faire un bruit de tous les diables.</p> + +<p>Je me mets à travailler avec ardeur. Je +visite l'hôtel de Passy de fond en comble, rien. +J'interroge tout le monde. Aucune information +qui ait la moindre valeur. En dehors des faits +que je viens de vous raconter, personne ne +savait rien. M<sup>me</sup> Imberger—jamais je n'ai vu +une si jolie créature avec ses joues pâles et ses +grands yeux brillants de larmes, sous ses cheveux +décoiffés—à toutes les questions que je +lui posais me répondait, éperdue:</p> + +<p>—Je ne sais pas, je ne sais pas. Il devait +venir, il n'est pas venu... Je vous en prie, +retrouvez-le...</p> + +<p>Et, tout à coup, elle éclata en sanglots +convulsifs, et cela finit dans une attaque de +nerfs.</p> + +<p>Le neveu Maxence, un magnifique gaillard +avec sa tête fine et brutale sur ses épaules +d'athlète, semblait abîmé dans la plus profonde +douleur, ce qui ne l'empêcha pas de me +seconder de son mieux en me guidant avec<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span> +intelligence à travers l'hôtel en quête d'un +indice quelconque. Il me fit parcourir la +maison des caves au grenier, et le jardin où se +trouvait un vieux puits que nous fîmes à tout +hasard sonder. Rien.</p> + +<p>Maxence n'avait pas la moindre idée de ce +que pouvait être devenu son oncle et se refusait +même à envisager la possibilité d'un écart +de conduite.</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas, me dit-il avec +conviction. Il ne s'intéressait au monde qu'à +ses collections. Il n'aimait au monde que sa +femme. Il avait pour moi, qui le respectais +comme un père, la plus affectueuse indulgence; +il m'a épargné de souffrir de mes folies +de jeunesse et c'est grâce à lui que je puis +tenir mon rang dans le monde.</p> + +<p>Il s'interrompit, suffoqué par son émotion.</p> + +<p>Quant aux domestiques, ils étaient à la fois +plaintifs et ahuris. Horriblement effrayés par +le mystère qui planait sur la maison, ils étaient +en outre saisis de cette terreur obséquieuse et +effarée que nous autres policiers inspirons assez +souvent, à cause de la toute-puissance de la +justice dont nous sommes la main. Leur innocence +était d'ailleurs évidente. Ils avaient +raconté tout ce qu'ils savaient, c'est-à-dire à +peu près rien, et j'employai alternativement la<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span> +bonhomie, la brutalité et la surprise, sans en +tirer autre chose.</p> + +<p>Je fis des recherches sérieuses sur la vie +privée de M. Imberger; mais M. Imberger +n'avait, si je puis dire, pas de vie privée. C'est-à-dire +que cette vie privée, claire, bien réglée +et sans complications n'avait aucune part +cachée, ni dans le domaine argent, ni dans le +domaine... distractions... Les seuls secrets que +j'y découvris furent des charités suivies et +discrètes; une clientèle nombreuse de protégés +vraiment intéressants se révéla à moi, et quelques-uns +d'entre eux ignoraient même le nom +et la qualité exacte de leur bienfaiteur. M. Imberger +était ce qu'on peut appeler un riche +honteux et il était aussi, d'après tout ce que +l'on me raconta sur lui, un original au meilleur +sens du terme, un homme d'esprit et de cœur +pour qui quelques-uns de ses amis avaient +autant d'affection que d'admiration.</p> + +<p>M. Imberger avait des habitudes, tout le +monde dans son entourage les connaissait et, +par conséquent, rien ne fut plus simple que +de suivre pas à pas l'emploi toujours semblable +de son temps. Quand il sortait seul, il +allait toujours dans les mêmes endroits, passant +à jour fixe chez certains antiquaires et +chez certains amis. Il indiquait toujours,<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span> +d'ailleurs, en partant de chez lui, où il allait.</p> + +<p>Aucune maison louche ne le connaissait, ni +de nom ni de vue, car je trimbalais partout sa +photographie. Il n'était pas de ces vieux messieurs +dont la vertu cache des dessous qui +dépendent de nos services, et jamais de près +ou de loin, il n'avait été effleuré par le plus +banal scandale; c'était un brave homme qui +aimait sa femme. Il n'avait pas d'ennemis, pas +de chagrins connus et sa raison avait toujours +été solide.</p> + +<p>Je devais aussi envisager la question d'argent. +Dans les jours qui avaient précédé sa disparition, +M. Imberger n'avait pas retiré de fonds +de chez son banquier; en outre, une somme +assez importante était restée en espèces dans +le coffre-fort de son cabinet de travail dont +M<sup>me</sup> Imberger avait une double clef et connaissait +le mot.</p> + +<p>Il est vrai pourtant que M. Imberger avait +coutume, pour pouvoir conclure immédiatement +un achat d'antiquités, de porter sur lui +au moins trois ou quatre mille francs, souvent +beaucoup plus; avec cet argent, il pouvait +donc vivre pendant quelque temps sans devoir +se procurer de nouveaux fonds.</p> + +<p>J'inspectai moi-même sa garde-robe et j'interrogeai +à ce sujet le valet de chambre et<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span> +M<sup>me</sup> Imberger. Rien ne manquait que son +habit noir et le grand manteau sombre qu'il +avait l'habitude de porter. Cela indiquait seulement +que M. Imberger s'était mis en tenue +de soirée dans l'intention d'aller rejoindre sa +femme... ou peut-être seulement pour faire +croire à cette intention.</p> + +<p>Mon enquête n'avançait pas d'une ligne; je +pataugeais dans le plus déconcertant des mystères, +et qui s'épaississait à mesure que j'espérais +l'éclaircir. On a toujours bien voulu me +reconnaître quelques dispositions, j'ai trouvé +avec un peu de patience et de veine la clef de +bien des problèmes en apparence insolubles, +mais j'avoue que, dans ce cas-là, je me trouvais +muré, bouclé, cadenassé.</p> + +<p>Une seule clé aurait pu aller à la serrure et +m'ouvrir une issue, mais cette clef-là, avant +d'essayer d'en faire usage, je devais épuiser +toutes les autres chances de succès. Pour +compléter mon agrément, avec les jours qui +passaient, le bruit que faisait la disparition de +M. Imberger croissait démesurément et les +reportages faussement sensationnels, faussement +bien renseignés se multipliaient. Ce flot +de commérages, je vous l'avoue, m'agaçait. +Par guigne il n'y avait alors aucune grosse +actualité: ni voyage de souverain, ni querelle<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> +de politique intérieure ou extérieure, ni catastrophe, +ni grande première. Tout Paris se +passionnait pour le mystère de Passy et les +journaux commençaient à me blaguer avec +une persistance qui me paraissait de mauvais +goût.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> mars, le grand chef me fait brusquement +appeler, à propos justement de l'affaire +Imberger, et dans son cabinet, me présente au +professeur Ferrier, qui avait, me dit-il, une +communication à me faire.</p> + +<p>J'étais très intrigué.</p> + +<p>Ferrier, vous le savez, était déjà un médecin +illustre dans ce temps-là, professeur à la +Faculté et membre de l'Académie de Médecine. +C'était un grand bonhomme d'aspect +très curieux, à la figure pâle et rasée, avec un +long nez, une large bouche mince et, derrière +des lunettes d'or, des yeux clairs, fixes, fouilleurs, +qui semblaient vous voir vivre à travers +vos habits.</p> + +<p>—On me dit que vous êtes un homme +intelligent, sûr et habile, et je le crois, me +dit-il, quand nous fûmes seuls. Écoutez-moi: +je suis rentré hier d'un lointain voyage +d'études. Je n'ai pas pu revenir avant et je ne +suis revenu que pour avoir une entrevue avec +vous. Imberger était mon meilleur ami, je l'ai<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> +connu au collège. Il était riche. Moi, j'étais +pauvre. Il a, de sa bourse, payé mes inscriptions +à la Faculté de Médecine. Quand j'étais étudiant +et lui aussi, il m'a, tous les mois, sur la +pension que lui faisaient ses parents, donné de +quoi vivre afin que je puisse travailler. C'est +grâce à lui bien plus que grâce à moi-même, +que je suis ce que je suis. C'est grâce à lui +qu'ont été sauvées toutes les créatures humaines +que j'ai pu soigner et guérir. Imberger +était de ces hommes dont la sensibilité +morale compense la cruauté, la lâcheté et le +vice de tous les misérables qui vous passent +par les mains. Je vous dis cela pour que +vous compreniez la raison de mon intervention; +je vous dis cela pour que vous compreniez +quel est le sens et la valeur du mot +ami quand je l'applique à Imberger. Du reste, +je le dis à tout le monde, je l'afficherais dans +les rues...</p> + +<p>Sa voix se brisa un peu, ses yeux devinrent +menaçants; une chose brillante, qui était une +larme, roula le long de son grand nez.</p> + +<p>—Quelle est votre opinion sur sa disparition? +termina-t-il sèchement.</p> + +<p>Étant donnée la nature de cette opinion, +j'étais un peu gêné, mais devant un tel homme, +il était inutile d'essayer même de mentir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span></p> + +<p>—Je crois qu'il y a eu assassinat, dis-je +simplement.</p> + +<p>Ferrier eut une petite crispation du coin de +la bouche, mais il s'était ressaisi et, d'une voix +parfaitement calme, il me répondit:</p> + +<p>—Moi, je ne le crois pas, j'en suis sûr! La +fugue ou le suicide qui peuvent, pour vous, +compter comme des hypothèses que vous devez +au moins envisager, n'entrent même pas en +discussion pour moi qui l'ai connu. Si une +transformation d'un ordre quelconque avait eu +lieu dans sa vie, quelle qu'elle puisse être, je +l'aurais sue. Il me disait tout et un être si +droit, si clair, si énergique n'a pu avoir de +faiblesse, même passagère. Puisqu'il a disparu, +c'est qu'on l'a fait disparaître. Maintenant +est-ce que vous êtes de l'avis de votre chef: +un crime de hasard, une attaque d'apaches au +coin d'une rue?</p> + +<p>—Non, dis-je franchement. Dans ce cas-là, +on trouve presque toujours le cadavre, ou en +tout cas, une trace quelconque d'assassinat, un +vestige de lutte. Et ici, rien... Pas un indice... +Et pas un témoignage... Personne n'a rien vu, +rien entendu, rien remarqué d'anormal ou +même d'inhabituel, dans la maison ou dans les +environs...</p> + +<p>«Des apaches qui l'auraient attaqué pour le<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span> +voler, d'abord presque à coup sûr auraient +abandonné le corps sur place pour s'enfuir, le +coup fait; c'est généralement ce qui se passe. +Et en admettant même qu'ils aient songé à le +faire disparaître, ils n'auraient pu y réussir +parfaitement, par manque de préméditation et +de moyens, c'est bien clair... Non... Ce n'est +pas, s'il y a eu crime,—comme je le crois +aussi, notez bien...—ce n'est pas un crime +crapuleux...</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce que vous pensez?</p> + +<p>Il parlait froidement, en détachant les mots; +son regard pénétrant ne me quittait pas.</p> + +<p>—Quelle est votre théorie personnelle?...</p> + +<p>Je me sentais vraiment gêné.</p> + +<p>—Je pense... Je pense... Vous savez, monsieur +le professeur,—répondis-je évasivement, +en essayant encore d'échapper à cette question +trop nette,—de par notre métier, nous sommes +obligés de penser à bien des choses invraisemblables, +même quand nous admettons qu'elles +puissent être invraisemblables. Il ne faut pas +croire du tout que nous prenions nos hypothèses +pour des réalités, mais nous sommes +bien forcés, d'autre part, pour arriver à une +solution, de faire toutes les hypothèses... +toutes...</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span></p> + +<p>—Non, me dit tout à coup le professeur +répondant à ce que je n'avais pas dit, <i>elle</i> n'y +est pour rien, je la connais, elle aussi, autant +qu'on peut connaître une femme, elle n'y est +pour rien! Ne secouez pas la tête, ajouta-t-il +avec impatience, nous n'arriverons jamais si +vous ne croyez pas ce que je vous dis. Ce que +je vous affirme, vous devez l'admettre, sans +quoi nous serons retardés à chaque pas...</p> + +<p>Je me permis de l'interrompre.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le professeur, dis-je, +nous avons un vieux mari, vieux relativement +à sa très jeune femme... Voyons, voyons... Il est +riche, elle est pauvre; il lui a tout laissé et elle +le sait. Entre eux, il y a un homme jeune, +solide, beau, sans scrupule, l'amant tout désigné,—et +c'était bien le cas, d'après tous les +indices que j'ai pu recueillir.—Le mari disparaît. +La solution, il me semble, s'impose... Ce +sont eux qui ont fait le coup. Peut-être, elle, +sans intérêt d'argent, je veux bien, seulement +pour être libre, par amour pour Max ou dominée +par lui, ayant peur... Je ne crois pas non +plus qu'elle ait participé au crime, elle est +trop faible et trop effrayée... mais pour avoir +su, c'est autre chose...</p> + +<p>«J'ai déjà, pour moi-même, fait quelques +recherches et pris quelques informations; je<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span> +me suis documenté pour le jour où j'aurai le +droit d'agir pleinement. Et si, officiellement, +je n'ai pas encore enquêté sur cette piste, c'est +que j'ai, à ce sujet, des ordres formels... On a +affaire à des personnalités mondaines, on se +méfie, on craint le ridicule et l'odieux d'une +erreur, le scandale d'une fausse accusation... +Et on m'oblige à tout épuiser avant de me +retourner franchement de ce côté-là. Mais +j'aurai mon heure, j'y compte bien...</p> + +<p>—Non, me répéta Ferrier, pas comme cela. +Votre solution tourne autour de la vérité, mais +elle est fausse pour la moitié, certainement: +c'est lui qui est seul coupable; elle ne se doute +de rien... non, non, croyez-moi, de rien, j'en +suis sûr. Ce misérable, qu'Imberger, dans sa +bonté, a sauvé de la misère et de la correctionnelle, +est l'amant d'Andrée, cela je le savais +depuis longtemps, et il est une brute sensuelle, +jalouse et cupide. Il y a de tout dans son +crime, des choses banales et des choses révoltantes, +de l'exceptionnel et de pauvres sentiments +humains courants... Il y a surtout de la +passion grossière et de l'intérêt: il est avide +de domination et de plaisir, vaniteux comme +tous les médiocres... Il voulait pour lui tout +seul la femme et l'argent... l'argent d'abord, +du reste...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span></p> + +<p>—Voyez-vous, demandai-je, la moindre +preuve?</p> + +<p>—Aucune. C'est à vous d'en trouver. Tout +ce dont vous avez besoin comme aide personnelle, +renseignement ou argent, demandez-le-moi, +cela restera entre nous. Il faut trouver le +cadavre et convaincre l'assassin; d'ailleurs, il +est perspicace et rusé et il faut éviter de le +mettre en défiance.</p> + +<p>Ferrier s'en alla. Son opinion éclairait la +mienne et la corroborait. Mais il me fallait au +moins un commencement de preuve, et une +gaffe m'eût coûté cher.</p> + +<p>Maxence habitait maintenant une garçonnière +du quartier de l'Europe et n'allait que +rarement à Passy. La jeune femme restait +plongée dans son deuil. Elle avait fait venir +auprès d'elle une vieille cousine de province et +ne sortait pas.</p> + +<p>Moi j'attendais avant d'agir... Les journaux +m'accablaient de railleries de plus en plus +vives sur mon aveuglement. Certains reporters +sagaces, à la suite d'enquêtes personnelles +poussées à fond, avaient très certainement +entrevu ce que je croyais être la vérité; ils +indiquaient à mots couverts la probabilité d'un +drame familial et passionnel, et les soupçons +commençaient à serrer de près le beau Maxence.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span></p> + +<p>Celui-ci, que je rencontrai à Passy à ce +moment-là, eut en ma présence un accès d'indignation +qui, s'il était joué, était bien joué. Il +ne parlait rien moins que d'aller souffleter le +rédacteur.</p> + +<p>C'est alors qu'un événement extraordinaire +se produisit: M. Imberger fut rencontré dans +la rue.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>C'est la femme de chambre de M<sup>me</sup> Imberger +qui revit la première M. Imberger après sa +disparition. Un soir, cette fille, dans le petit +hôtel de Passy, rentra affolée, affirmant qu'elle +venait de croiser dans une rue voisine son +ancien maître en personne.</p> + +<p>—C'était monsieur, me dit-elle à moi-même +quand je la vis après cette fantastique rencontre, +c'était monsieur, sûr et certain. Je l'ai +vu comme je vous vois! J'ai des yeux et je ne +suis pas une folle, la tête sous le couperet je +dirais encore que c'était monsieur, et si c'était +pas lui, c'était son fantôme! Et puis, c'est mon +avis que c'était même plutôt son fantôme, du +reste... sûr que non qu'il n'avait pas l'air d'un +homme vivant, il avait un grand manteau noir +comme il mettait toujours et une figure toute +drôle, toute pâle, toute tranquille, avec ça...<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span> +enfin, je ne peux pas dira comment, mais +toute drôle... Il marchait sur l'autre trottoir que +moi, il allait vite et il a dû me reconnaître, +alors il a été encore plus vite. Et comme, au +contraire, moi de le voir ça m'avait coupé les +jambes, il a profité de ça pour tourner la rue et +filer, moi, j'en claquais des dents... Porter les +yeux sur un fantôme, ça peut vous faire mourir +dans l'année... Courir après, merci... Et puis, +ça n'aurait servi à rien. C'était pas un homme +vivant, j'en jurerais sous le couteau! Mais +c'était monsieur, j'en jurerais devant le juge! +On l'a assassiné et il revient pour demander +vengeance et sépulture...</p> + +<p>Elle ne voulut pas sortir de là, mais je dois +dire que personne ne la crut tout d'abord.</p> + +<p>Cependant comme cette rencontre, si elle +était réelle, constituait une preuve en faveur +d'une simple disparition, on prévint le D<sup>r</sup> Ferrier +qui interrogea à son tour la femme de +chambre. Il diagnostiqua une hallucination.</p> + +<p>Cette opinion était aussi la mienne.</p> + +<p>Comment, en effet, penser, si M. Imberger +n'était ni mort ni en fuite et qu'il eût simplement, +pour des raisons secrètes, quitté sa +famille et son domicile, qu'il revînt justement +se montrer aux environs mêmes de ce domicile, +dans un quartier comme Passy qui est une<span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span> +petite province charmante où la plupart des +habitants se connaissent au moins de vue et où, +lui plus que tout autre, devait être remarqué à +cause de sa silhouette assez particulière et de +ses flâneries de collectionneur. De plus, il était +au courant des habitudes de ses domestiques, +et la femme de chambre l'avait vu justement +dans une rue et à une heure où régulièrement, +chaque matin, elle allait porter le +courrier à la poste et prendre les journaux.</p> + +<p>Non... Nerveuse et superstitieuse, la femme +de chambre, hantée par le mystère de la disparition +de son maître et effrayée par l'évocation +vague d'un crime, avait identifié la silhouette +d'un passant avec celle du disparu, ou même +créé de toutes pièces une image absente: +l'hypothèse de l'hallucination était la plus +vraisemblable, tout le monde l'adopta.</p> + +<p>Mais, le lendemain, cette hypothèse tomba +d'elle-même... M. Imberger apparut de nouveau. +Il fut vu vers six heures du soir par un +marchand de curiosités de la rue de Châteaudun +chez lequel il avait coutume de faire de longues +stations. L'apparition se montra à la porte du +magasin, qu'elle entr'ouvrit comme pour +entrer. Puis, ainsi qu'une personne qui se +ravise, elle fit volte-face rapidement et disparut +dans la foule.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span></p> + +<p>Déconcerté comme la femme de chambre, +et comme elle, peut-être, effrayé par la possibilité +d'un mystère d'au-delà...—à ce point de +vue, vous savez, il faut toujours tenir compte +de la crédulité humaine,—le marchand n'eut, +pas plus que la femme de chambre, la présence +d'esprit de chercher à rattraper l'apparition +pour éclaircir le problème angoissant... Il +affirma qu'il ne le fit pas parce qu'il était seul +à ce moment et ne pouvait songer à abandonner +son magasin, fut-ce quelques minutes.</p> + +<p>Mais M. Imberger était son client depuis +plusieurs années, il le voyait souvent et longtemps. +Il fut frappé de la mine hagarde et +étrange du visiteur qui était d'une pâleur +livide et avait l'air de souffrir. Mais il affirma +qu'aucune hésitation n'était possible sur son +identité.</p> + +<p>Dès lors les apparitions de M. Imberger se +multiplièrent dans les endroits les plus divers. +Dans l'espace de quatre ou cinq jours, il fut vu +par plusieurs personnes dont la bonne foi ne +pouvait être suspectée et qui, toutes, donnèrent +de lui le même signalement: un grand manteau +noir, une allure rapide et furtive et cette +étrange figure blême et figée. Ce même renseignement +revenait toujours. On rencontrait le +disparu invariablement à l'heure du crépuscule;<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span> +à peine l'avait-on entrevu qu'il s'éloignait +fort vite. Son avoué, M. Druide, plus déterminé +et peut-être plus courageux que les +autres, tenta de le poursuivre boulevard Montmartre +où il l'avait croisé inopinément, mais +M. Imberger s'enfuit avec précipitation et ne +put être rejoint. M. Druide le vit de loin disparaître +dans le passage des Panoramas et s'y +perdre.</p> + +<p>Et le professeur Ferrier revit aussi de ses +propres yeux l'ami qu'il croyait assassiné. Ce +fut même une rencontre émouvante, bien +qu'elle n'eût duré qu'un instant et que pas +plus que les autres, le professeur n'eût pu +parler à Imberger ni s'approcher de lui. Voici +comment Ferrier, lui-même me raconta la +chose, une heure après qu'elle ait eut lieu, et +il était encore agité et presque tremblant.</p> + +<p>—Je l'ai vu, me dit-il. Je l'ai vu, aucun +doute n'est possible. Je sortais de l'École de +Médecine, à la tombée de la nuit, après mon +cours. Une auto était arrêtée au bord du trottoir. +Je la regardai machinalement. Soudain, à +la portière, je vis paraître le visage de M. Imberger +qui, penché dans la demi-lumière +tombant d'un réverbère, semblait surveiller +ma sortie comme jadis, lorsque parfois il venait +m'attendre. Ce visage était blême et fixe ainsi<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> +que le décrivent tous ceux qui l'ont vu. Après +un moment de stupeur, je m'élançai, mais l'auto +démarra rapidement, emportant Imberger qui +me fit un signe que je ne compris pas.</p> + +<p>Il ne pouvait plus être parlé d'hallucination, +et la médecine non plus que la justice modernes +n'admettent les fantômes, spectres ou revenants. +Quelques journaux, en manière de +plaisanterie, publièrent des articles sur les +«Apparitions de l'assassiné». Des revues spirites +soutinrent énergiquement que de tels faits +étaient possibles et que l'histoire en offre de +nombreux exemples; elles allèrent jusqu'à +citer Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres. +L'aspect d'Imberger était un argument précieux +pour les écrivains spirites qui affirmèrent que +cette lividité bizarre qui surprenait tant était +extra-terrestre.</p> + +<p>Cependant je ne vous étonnerai pas beaucoup +en vous disant que pour la justice, pour +le professeur Ferrier, pour le public tout entier,—et +pour moi,—une évidence s'imposait: +M. Imberger était encore de ce monde.</p> + +<p>Mais le mystère ne fit ainsi que changer de +face. Dans quel but M. Imberger se cachait-il +de la sorte? Etait-il en bonne fortune? Tous +ceux qui l'avaient connu se refusaient à +admettre cette explication, que démentait son<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span> +amour passionné et inquiet pour sa femme. De +plus, dans ces apparitions troublantes, toujours +on le voyait seul, et les personnes qui l'avaient +rencontré depuis sa disparition disaient qu'il +n'avait, en aucune façon, l'air d'un homme +qui cache son bonheur, et toutes s'accordaient +sur son aspect bizarre, sur son allure furtive +et inquiète. Un courant d'opinion cependant se +forma qui, admettant l'idée d'une fugue de +bas étage, envisagea Imberger comme un vieux +débauché, incapable de voiler plus longtemps +ses vices sous le manteau de l'austérité. Pour +ceux-là, la victime devint la jeune M<sup>me</sup> Imberger, +abandonnée lâchement, non seulement +de la plus outrageante façon, mais encore dans +des conditions telles qu'une infâme calomnie +avait pu un moment avec vraisemblance +l'effleurer. Mais elle, que j'interrogeai, repoussa +avec mépris ces imputations sur son +mari.</p> + +<p>«C'était le meilleur des hommes, me répétait-elle. +Non seulement il était un homme de +vie simple et droite, où aucune dissimulation +ne pouvait être nécessaire, j'en suis sûre, mais +encore il était incapable d'une mauvaise action. +Par conséquent, s'il est vivant, un motif impérieux +que j'ignore et que je ne parviens même +pas à imaginer, le contraint à rester strictement<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> +caché loin de moi et loin de tous. Et +dans ce cas, l'étrangeté de sa conduite dans ces +rencontres des derniers temps s'expliquerait +aisément... Oui... Il agit de telle sorte qu'il +évite toute conversation; mais cependant il se +montre, nettement et souvent, pour rassurer +sur son existence... et pour ne pas laisser un +horrible soupçon peser sur un innocent...</p> + +<p>«J'ai tant pensé, douloureusement, à ces +choses, voyez-vous, à tout ce qui est dans le +domaine du possible... Il se pourrait encore +que, tout à coup, la raison de mon pauvre +mari ait sombré... Mais alors où et comment +vit-il? Avec quelles ressources, quel argent?... +puisqu'il n'a rien prélevé sur sa fortune... De +toute façon, c'est affreux...</p> + +<p>Éplorée, elle se tordit les mains en sanglotant. +Elle était plus jolie que jamais, dans ses +vêtements sombres. Elle avait réalisé, je le +remarque en passant, ce prodige d'être effacée +et comme hors cadre, ainsi que le comportait +sa situation actuelle de veuve sans l'être,—sans +tomber néanmoins dans un deuil qui, si +M. Imberger vivait, fût devenu grossier et +vaudevillesque, et sans cesser non plus d'être +une des femmes les mieux habillées de Paris.</p> + +<p>La majorité du public s'était ralliée du reste +à cette explication qu'Imberger avait filé dans<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> +un accès de folie. C'était en effet, depuis ses +apparitions, la plus vraisemblable; et comme, +lorsqu'un événement inopiné se produit, une +quantité de gens se targuent de l'avoir toujours +prévu, il se trouvait maintenant bon nombre +d'amis ou de familiers de la maison, d'habitants +du quartier ou de lointains fournisseurs +pour déclarer que l'originalité de M. Imberger +leur avait de tout temps été suspecte, et que, +depuis quelques semaines, cette originalité +leur avait paru s'être accrue d'une façon +inquiétante. Les domestiques eux-mêmes donnaient +de cette bizarrerie dernière de nombreux +exemples: leur maître, bourru, mais autrefois +bon et doux, était devenu baroque, nerveux, +aisément mécontent, et plus sévère avec le +pauvre M. Max pour qui auparavant il se +montrait indulgent et qu'il s'était mis à +rabrouer à tout moment. En outre, il aimait de +plus en plus la solitude, et restait de longues +heures silencieux et inactif, l'air triste et +pensif.</p> + +<p>De ce changement d'humeur de M. Imberger +tout le monde témoignait, et la facile érudition +médicale des profanes allait bon train.</p> + +<p>On parlait de crise de somnambulisme +éveillé, d'accès ambulatoire, pendant lesquels +l'homme cesse d'être lui même et quitte sa<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> +personnalité pour en revêtir une autre qui le +conduit au hasard à travers une vie qu'il +ignore quand il retrouve son individualité. Le +professeur Ferrier, dans ce temps-là, me documenta +sur ce qu'il appelait «les maladies du +moi», sur l'état premier et l'état second.</p> + +<p>Il me donna des exemples de ce qu'il appelait +des «crises comitiales ambulatoires». Et +ici je me permets de perdre un moment de vue +mon histoire pour vous redire le récit qu'il me +fit d'un cas très curieux que Charcot eut à étudier +vers 1881 ou 1882.</p> + +<p>Le malade était le garçon livreur d'une +maison de bronzes d'art de la rue Amelot. Il +n'avait aucun antécédent morbide, aucune tare +héréditaire. Il fut frappé tout à coup de crises +ambulatoires. Voici comme il raconte l'une +d'elles qui commença le 18 janvier:</p> + +<p>—Ce jour-là, je suis parti de bonne heure +de la maison ayant à faire de nombreuses +courses. En dernier, je suis monté chez un +client, rue Mazagran, et j'ai reçu de l'argent... +Il devait être sept heures du soir lorsque je +descendis dans la rue. A partir de ce moment-là, +je ne me rappelle plus rien, absolument rien.</p> + +<p>«Toujours est-il que je ne suis pas remonté +dans la voiture qui m'attendit longtemps; le +cocher prit le parti de rentrer à la maison et fit<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> +connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais +devenu.</p> + +<p>—Ainsi, remarque Charcot, à partir du +18 janvier, vers huit heures du soir, une nuit +complète se fait dans votre esprit. Et quand +êtes-vous réveillé?</p> + +<p>—Le 26 janvier, à deux heures de l'après-midi. +J'étais sur un pont suspendu, au milieu +d'une ville inconnue. Un régiment passait, +musique en tête et drapeau déployé. Je ne +savais pas où j'étais. Je n'osais me renseigner, +craignant d'être pris pour un fou. J'ai +demandé le chemin de la gare et, là, j'ai vu +que j'étais à Brest...»</p> + +<p>Il avait, quand la crise l'avait saisi, de +l'argent sur lui, dont une partie (200 francs +environ sur 900) était dépensée. Ses habits et +ses souliers étaient propres et non usés, donc +il était venu de Paris en chemin de fer, il avait +mangé, il avait couché dans des hôtels, il +avait vécu comme tout le monde, mais sans +le savoir et sans que sa vraie conscience participât +aux actes qu'il accomplissait.</p> + +<p>Par malheur pour lui, l'infortuné eut l'idée +funeste, pour être rapatrié sans toucher davantage +à l'argent qu'il avait et qui ne lui appartenait +pas, de s'adresser à un gendarme. +Celui-ci l'arrêta séance tenante et le pauvre<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> +homme, malgré qu'il montrât toutes sortes de +papiers et notamment une ordonnance que +Charcot lui avait remise lors d'une précédente +crise, resta en prison six jours et n'en fut tiré +que par les démarches de son patron au service +duquel il était depuis vingt ans et qui protestait +de sa parfaite honnêteté.</p> + +<p>—Et est-ce que vous pensez que le cas de +M. Imberger est analogue, M. le Professeur? +demandai-je à Ferrier quand il m'eut fait ce +récit. Quelle est votre opinion personnelle?</p> + +<p>—Je n'en ai pas, me dit-il sèchement. Et je +crois qu'autant que moi il était dans le doute.</p> + +<p>Car, pour moi, l'explication folie simple ou +maladie de la personnalité ne me satisfaisait pas +du tout. Il faut dire que pour l'esprit d'un policier +qui voit les faits, toutes ces grandes machines +scientifiques sont des possibilités auxquelles +on croit théoriquement, mais qui ne parviendront +jamais à vous donner la solution satisfaisante +d'un problème auquel on est attaché, +et derrière lequel on a vu les ombres mouvantes +des réalités humaines, la passion, la +vie... la mort...</p> + +<p>Je ne croyais pas non plus à une fugue, oh! +cela, pas du tout.</p> + +<p>Et je me demandais si ce n'était pas tout +bêtement dans le but de surveiller sa femme et<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span> +son neveu que M. Imberger avait disparu, afin +de voir ce que tous deux feraient une fois le +bruit apaisé..., afin de <i>savoir</i> et de ne plus subir +la souffrance intolérable du doute.</p> + +<p>Mais alors pourquoi se montrait-il exprès +pour ainsi dire à des gens qui le connaissaient? +Car l'ensemble de ses apparitions révélait une +volonté et un système, tellement évidents que +c'est d'ailleurs ce qui détruisait le plus sûrement +pour moi l'hypothèse de la folie.</p> + +<p>C'est pourquoi à d'autres moments, obstinément, +l'idée de l'assassinat venait me harceler +encore en dépit de toutes les apparences. Je +suis incrédule par nature et par métier... Je +n'avais pas vu, moi, le disparu... Sa femme, +Max et moi étions même, parmi ceux qui +étaient reliés à l'affaire, les seuls à ne l'avoir +pas vu. Sa femme, Max et moi... C'est peut-être +dans les raisons de ce groupement qu'il +fallait chercher la plus utile base d'un raisonnement +valable et je ne m'en faisais pas +faute...</p> + +<p>Mais mon enquête devenait impossible; on +ne peut pas avoir les coudées franches pour +informer sur un soi-disant crime dans lequel +il n'y a plus de victime... Je me voyais supprimer +les seuls moyens d'arriver à un résultat: +je ne pouvais plus en effet exercer de surveillances<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span> +poussées, ni compléter les perquisitions +dans la villa Imberger où j'avais +conscience que les fouilles de la première +heure avaient été sommaires...</p> + +<p>Néanmoins, le mystère Imberger me passionnait +plus que jamais et j'étais résolu à en +trouver la clé, coûte que coûte, pour mon art +personnel, en dehors de tout ordre officiel et +même en cachette.</p> + +<p>Je gardais, si je puis dire, un œil sur l'hôtel +de Passy et un œil sur le beau Max, qui n'y +revenait que fort rarement d'ailleurs, pour +faire à sa jolie tante de brèves et correctes +visites où le ton était amical, me disaient mes +informateurs, mais la conversation uniquement +banale et sans plus jamais d'allusions au +drame familial.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Imberger vivait d'ailleurs d'une façon +retirée et parfaitement convenable, à l'abri au +point de vue matériel par les revenus que lui +versait le notaire sur la fortune intacte de son +mari; elle ne quittait pas la vieille parente qui +lui servait de chaperon et partageait avec elle +des journées monotones, dont la solitude +s'égayait à peine de quelques visites strictement +intimes.</p> + +<p>Pour Maxence, les choses allaient bien autrement: +il avait repris, dans sa garçonnière du<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> +quartier de l'Europe, une vie de loisirs et de +noce dont les ressources restaient pour moi +mystérieuses, car il n'avait aucune espèce de +fortune et ne gagnait certainement rien avec +sa vague peinture, d'ailleurs invendue et, en +outre, négligée par lui six jours et demi sur +sept.</p> + +<p>Je n'ai jamais pu savoir si, dans ce temps-là, +Max eut ou non des rendez-vous clandestins +avec M<sup>me</sup> Imberger, car elle, on ne pouvait se +permettre de la faire suivre, et lui avait l'art +de semer ceux de mes hommes qui le filaient. +Mais j'ai toujours pensé qu'en tout cas elle lui +donnait de l'argent, car au soir de certains +jours où il avait été particulièrement fuyant, il +jouait gros jeu à son cercle ou soldait des notes +de champagne solides... Après tout, Andrée +s'acquittait peut-être ainsi d'un simple devoir +de famille, et le faisait-elle uniquement par +respect pour les habitudes anciennes de +son mari envers ce garçon dont il s'était +chargé...</p> + +<p>On ne doit pas plus négliger pour un acte +les explications indulgentes que les autres...</p> + +<p>Enfin, je m'exaspérais à froid; cette affaire +pour moi tournait à l'idée fixe. Il me fallait +Imberger mort ou vif.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>Eh bien, ce fut à la Mi-Carême que je le +retrouvai mort et vif. Ce soir-là, j'étais dans la +grande salle d'un café de nuit à Montmartre. +Ça ne s'appelait pas un dancing dans ce temps, +mais c'était pourtant la même chose. Je puis +vous avouer que je n'y étais pas absolument +pour travailler. Je me sentais fatigué, agacé, +énervé par mes dernières semaines d'enquête +infructueuse. Je désirais me changer les idées +pour quelques heures, sans négliger cependant +d'observer autour de moi, car les cafés de nuit +sont pleins d'enseignement.</p> + +<p>J'étais là depuis une demi-heure à regarder +les petites femmes qui dansaient au milieu de +la salle, quand Maxence lui-même entra avec +une bande. Il était un habitué de la maison, je +comptais bien un peu l'y voir et, à toutes fins +utiles, je m'étais camouflé afin qu'il ne puisse +me reconnaître.</p> + +<p>Justement, ils s'assirent tous à une table non +loin de moi. Ils étaient quatre hommes en +smoking: Max, un gros boursier bon garçon +que je connaissais un peu, lui ayant demandé +des renseignements sur les dernières opérations +qu'il avait faites pour M. Imberger avant +sa disparition, et deux noceurs sans intérêt. Il<span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span> +y avait avec eux trois petites femmes, des petites +danseuses de music-hall assez connues +dans les bars et les boîtes de nuit. Toutes trois +étaient plus ou moins déguisées en Persanes, +et l'une d'elles, une gentille petite blonde +rieuse et remuante, qu'on appelait Cora, se +frottait avec amour à l'irrésistible Maxence +qu'elle ne quittait pas d'une ligne.</p> + +<p>Ils se mirent à souper avec du champagne +sec. La salle s'animait, vous voyez ça d'ici: +accessoires de cotillon, serpentins; les rires +des hommes montaient et les femmes, grises +et chatouillées, piaulaient.</p> + +<p>Tout à coup, elles se levèrent pour danser.</p> + +<p>—Attendez-moi, attendez-moi, j'y vais +aussi! cria la petite Cora, qui, à moitié couchée +sur Max, fumait une cigarette. Et puis, +vous allez voir, j'ai quelque chose d'épatant!</p> + +<p>—Quoi donc? raconte ça, Bébé. Le gros +boursier, un peu pâteux, essayait de la retenir, +mais elle lui échappa.</p> + +<p>—C'est une surprise! Tu vas voir ça, gros +phoque! cria-t-elle, en prenant sur la banquette +son immense sac bariolé à la mode de +l'époque, et qui semblait lourd et gonflé.</p> + +<p>Elle embrassa longuement le beau Max et +courut vers le lavabo où elle s'enferma comme +pour aller se faire une beauté.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p> + +<p>Cinq minutes après, elle en sortit avec une +de ses petites amies qui riait comme une folle. +Elle la prit par la taille et se lança en tournant +avec elle au milieu des groupes qui se +poussaient pour la regarder, applaudissant et +riant, sans que je puisse encore voir pourquoi. +C'est ainsi qu'elle revint vers la table où les +deux noceurs assez déprimés, le gros boursier +tout hilare, et Max, nonchalamment renversé +sur la banquette et le cigare aux dents, l'attendaient. +Elle fit une dernière volte, fut devant +eux et se montra.</p> + +<p>Max la vit, ses yeux s'ouvrirent, son visage +changea, devint blafard et comme convulsé +d'horreur; puis il se dressa d'un seul coup, les +poings crispés, renversant la table.</p> + +<p>—Ote ça, nom de Dieu! Vas-tu ôter ça! +hurla-t-il d'une voix qui couvrit tous les bruits +de la salle.</p> + +<p>Il y eut un silence général, tout le monde +regardait. A côté de Max, le gros boursier +s'était levé, effaré. Il regardait la petite qui +restait pétrifiée. Il pâlit lui aussi et s'écria +stupéfait:</p> + +<p>—Mais c'est la figure de M. Imberger!</p> + +<p>Tout cela s'était passé en dix secondes. Déjà +je m'étais précipité et je vis que la petite danseuse +avait attaché sur sa frimousse montmartroise<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> +un masque de cire peinte qui faisait +un drôle de contraste avec ses boucles blondes, +le masque d'un homme âgé que je reconnus +semblable aux innombrables photographies de +face où de profil que j'avais vues de M. Imberger.</p> + +<p>Je me retournai vers Max.</p> + +<p>—Où as-tu mis le cadavre? lui dis-je en le +saisissant.</p> + +<p>Je m'attendais à une bataille et je n'étais +pas du tout sûr d'avoir le dessus avec un gaillard +de cette taille. Mais c'était une brute sans +courage, et il s'effondra entre mes mains au +moment où entraient deux gardiens de la paix +que le gérant venait de faire appeler.</p> + +<p>On l'enleva rapidement parmi le stupeur des +soupeurs et des filles qui ne comprirent tout +que le lendemain en lisant leur journal. Avec +nous la petite Cora, à qui j'avais repris le +masque, trottait sanglotante au bras du gros +boursier.</p> + +<p>—Je l'avais pris pour faire une blague, +disait-elle sans cesse, il en avait des tas au-dessus +de sa cheminée...</p> + +<p>Et le gros homme bouleversé répétait:</p> + +<p>—Quelle affaire! qui aurait cru ça d'un +garçon si gentil...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>Je retrouvai le cadavre de M. Imberger +enterré dans la cave du petit hôtel de Passy. +Cette cave, comme dans beaucoup de maisons +anciennes, avait des recoins sombres entre des +arceaux. Des tonneaux, des bouteilles, des +gravats y étaient entassés dans un pêle-mêle +qui m'avait paru naturel, lors de ma rapide +inspection. Le corps était enterré à une faible +profondeur dans un de ces recoins.</p> + +<p>Le mobile du crime, vous le devinez: +M. Imberger s'était aperçu des assiduités de +Maxence auprès de sa femme et, sans croire du +reste qu'il était son amant, lui avait ordonné +de partir, au cours d'une explication violente.</p> + +<p>Maxence,—c'est lui qui me donna tous ces +détails, car il était un criminel du genre +bavard,—avait profité de l'absence de la jeune +femme (c'était le soir du bal costumé), pour +commettre son crime. Il s'était caché dans le +cabinet de travail de son oncle qu'il avait +étranglé de ses mains. Après, il avait descendu +le corps au fond de la cave. Je l'aurais trouvé +là plus tôt si les apparitions de M. Imberger, +en écartant l'idée du crime, ne m'avaient +obligé officiellement d'interrompre mes recherches.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span></p> + +<p>Ces apparitions étaient vraiment une invention +merveilleuse du sieur Maxence. D'un seul +coup, elles détournaient les soupçons naissants +et interrompaient net mon enquête et +mes perquisitions. Il avait pris un moulage +sur un buste de M. Imberger, vous comprenez, +et s'était fabriqué un masque en cire peinte à +la ressemblance de M. Imberger.</p> + +<p>Il en fit usage quand il vit que je le serrais +de près. Il mettait le grand manteau du mort +et, au moment où la lumière des réverbères se +mêlait à celle du jour tombant, il apparaissait +comme vous le savez, soudainement et rapidement, +avec, sur son visage, cette face figée et +hagarde qui frappa tellement tous ceux qui +crurent voir M. Imberger.</p> + +<p>Ce masque, il l'avait accroché chez lui au-dessus +de la cheminée sans trop le cacher, par +excès d'habileté, parmi d'autres masques horribles +ou grotesques, chinois et thibétains, et +la petite Cora, ramenée une nuit, le choisit +pour le chiper au milieu des autres et faire un +effet de carnaval.</p> + +<p>C'est ainsi que Maxence, trahi par le hasard +qui est tantôt avec le criminel et tantôt avec la +police, fut conduit aux assises où il n'eut du +reste que dix ans, car on voulut voir dans son +cas une cause passionnelle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span></p> + +<p>M<sup>me</sup> Imberger, qui n'était en aucune façon +poursuivie, ne put même paraître comme +témoin: une fièvre cérébrale la tenait entre la +vie et la mort. Elle ne cessait dans son délire +de répéter: «Si j'avais su... si j'avais su...», +sans que Ferrier, qui la soignait, pût jamais +arriver, comme il voulut bien me le dire, à +comprendre si elle avait des remords d'avoir +involontairement causé l'assassinat de son +mari en devenant la maîtresse de Maxence ou, +au contraire, des regrets de n'avoir pas été au +courant de l'affaire afin d'aider son amant à se +sauver...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_JARDIN_DU_PIRATE">LE JARDIN DU PIRATE</h2> +</div> + + +<p>Le visiteur inconnu s'assit sur la chaise +que lui indiquait M. Duvaudois.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, vous m'excuserez d'avoir +insisté pour être reçu et de me présenter ainsi +sans même dire mon nom, mais de graves +raisons m'y obligent. Jamais, du reste, je n'aurais +osé agir ainsi auprès d'un homme ne possédant +pas votre haute intelligence ou bien qui +n'eût pas été comme l'exemple même de la +plus parfaite honorabilité.</p> + +<p>M. Duvaudois était un gros homme de cinquante +ans, riche et vaniteux, qui habitait +dans une ville de l'Ouest une belle maison +entourée d'un grand jardin et se considérait +comme un personnage très important. Le +préambule mystérieux et louangeur de son visiteur, +jeune homme correct d'une trentaine<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span> +d'années, le flatta et, en même temps, le mit +en défiance. Il ne répondit rien, mais s'éventa +majestueusement avec son mouchoir de poche; +on était en été et il faisait très chaud.</p> + +<p>—Monsieur, reprit l'inconnu, voici ce dont +il s'agit: au fond de votre superbe jardin, et +adossé au mur qui l'enclot, s'élève un pigeonnier +désaffecté, dont le bas est occupé par +des lapins domestiques et le haut par des bottes +de foin (un de vos anciens jardiniers m'a appris +ce détail). Sous le toit, sont percées deux +lucarnes qui ouvrent sur votre jardin et, en +face de ces lucarnes, une large baie qui ouvre +sur le jardin voisin. Eh bien, Monsieur, je +viens vous demander la faveur (singulière, je +le reconnais, mais d'une importance capitale +pour moi) de m'établir à cette fenêtre, cette +nuit et les deux nuits suivantes, afin de pouvoir +regarder dans ce jardin voisin.</p> + +<p>—Vous voulez parler du jardin de la Maison +du Pirate? dit M. Duvaudois.</p> + +<p>—Oui, monsieur, puisque c'est ainsi qu'on +la nomme. J'ose espérer que vous ne repousserez +pas ma demande, quelque bizarre qu'elle +soit. J'ai, pour vous l'adresser, des motifs +impérieux qui doivent rester secrets. Si vous +m'exaucez, je vous prierai du reste de ne me +poser aucune question...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span></p> + +<p>Ayant dit, le jeune homme attendit avec +dignité la réponse de M. Duvaudois.</p> + +<p>M. Duvaudois resta un moment silencieux. +L'insolite requête que l'inconnu lui adressait +lui paraissait terriblement louche, mais en +même temps l'intriguait violemment. La maison +voisine avait, quelques années auparavant, +été occupée par un homme mystérieux qui +vivait retiré, dans un isolement farouche, avec, +comme unique société, un vieux nègre qui le +servait et ne parlait jamais. Des histoires +étranges couraient sur son compte. On l'appelait +le Pirate, on racontait qu'il s'était enrichi +criminellement au cours de lointains voyages +et d'expéditions coupables et qu'il passait ses +nuits à compter son trésor pour oublier les +remords qui le harcelaient. Il était mort depuis +trois ans, le nègre était parti et la maison était +à vendre, mais personne ne s'était soucié de +l'acheter.</p> + +<p>Tous ces détails, revenant à l'esprit de +M. Duvaudois, lui faisaient pressentir un passionnant +mystère, mais la crainte de se compromettre +et le désir de repousser ce qu'il +jugeait une demande indiscrète, luttaient +encore en lui contre une dévorante curiosité. +Celle-ci fut pourtant la plus forte.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, avec une majesté accrue,<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span> +vos accents me semblent ceux d'un honnête +homme...</p> + +<p>—Croyez-le, monsieur, interrompit l'autre +vivement, un honnête homme bien près de +devenir une vict... Mais non, je dois me taire...</p> + +<p>—... Et, reprit M. Duvaudois, je consens +à accéder à votre demande, mais à une condition +qui est nécessaire à la tranquillité de ma +conscience: je veillerai à vos côtés pendant +ces trois nuits, j'observerai ce que vous observerez +et serai témoin de vos actes. Vous comprendrez +qu'étant donné le mystère dont vous +vous entourez, je dois m'assurer qu'aucune +tentative répréhensible...</p> + +<p>L'inconnu tout d'abord esquissa un geste de +contrariété, mais il le réprima aussitôt.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, vous avez raison. Cette +prudence est digne de votre caractère et je +préfère du reste que vous vous rendiez compte +par vous-même que mes intentions sont pures. +Je viendrai ce soir vers onze heures.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le soir, à onze heures et demie, ils étaient +tous les deux en vigie dans le grenier du +pigeonnier à peu près vide de foin.</p> + +<p>M. Duvaudois avait ouvert lui-même à son +visiteur mystérieux et l'avait guidé à travers<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span> +le beau jardin frais et embaumé. Mais le visiteur +était trop préoccupé et M. Duvaudois trop +intrigué pour jouir du charmant prestige de la +nuit d'été. Ils avaient escaladé l'échelle du +pigeonnier et ouvert, non sans peine, le volet +vermoulu.</p> + +<p>Dans l'indécise lueur d'une moitié de lune, +le jardin voisin leur apparaissait entre les +feuilles des branches, sauvage, abandonné, +plein d'herbes folles et de pousses libres. Au +milieu, il y avait un bassin à demi-comblé, +plus loin un cadran solaire et en face, contre +le mur de clôture, un puits. En se penchant à +la fenêtre, ils pouvaient voir, à droite, le mur +bordant la rue et, à gauche, limitant le jardin, +la maison longue et basse, toute délabrée sous +un lierre envahissant.</p> + +<p>Ils attendaient sans parler. Minuit sonna au +clocher proche, puis une heure, deux heures... +Rien ne venait, M. Duvaudois dormait debout. +Enfin le matin éclaircit l'horizon.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors, avec tranquillité, +l'inconnu à son hôte, veuillez agréer mes +excuses et mes remerciements. A ce soir!...</p> + +<p>—A ce soir, grommela M. Duvaudois de +mauvaise humeur.</p> + +<p>Et il alla se coucher après avoir reconduit +l'inconnu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span></p> + +<p>Le soir suivant, la vigie recommença du +haut du pigeonnier. Mais les deux hommes +attendaient depuis une heure à peine lorsque, +juste après minuit, dans le silence de la nuit +provinciale, ils entendirent un bruit étouffé, +un grincement prolongé. La grille qui, de la +rue, donnait accès dans le jardin du Pirate +s'ouvrit et un homme entra furtivement.</p> + +<p>—C'est lui, retirons-nous! souffla dans +l'oreille de M. Duvaudois l'inconnu qui était +en proie à une vive agitation.</p> + +<p>Ils se reculèrent un peu en sorte que leurs +têtes fussent dissimulées dans l'ombre projetée +par les branches touffues qui entouraient la +fenêtre.</p> + +<p>L'homme, en bas, dans le jardin, avançait +avec précaution. Il portait une courte bêche. Il +la posa contre le cadran solaire et prit dans sa +poche une vaste feuille de papier qu'il déplia +et regarda à la lueur d'une petite lampe électrique. +Il remit le papier dans sa poche ainsi +que la lampe et, à la seule clarté de la lune, se +dirigea vers la maison. Il tourna le dos au +perron et, en partant du bas des marches, fit +des pas égaux dans la direction du cadran +solaire.</p> + +<p>Au douzième pas il s'arrêta et ficha en terre +un petit piquet.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p> + +<p>—Ça y est! ça y est! Le misérable, il a +trouvé le plan!</p> + +<p>L'inconnu du pigeonnier, paraissant au +comble de l'excitation, avait saisi le bras de +M. Duvaudois et le pinçait fortement.</p> + +<p>—Chut, donc! il va vous entendre, ordonna +M. Duvaudois tout palpitant d'intérêt.</p> + +<p>Mais l'homme dans le jardin semblait trop +occupé pour entendre quoi que ce soit. Il allait +vers le mur opposé au pigeonnier, à l'endroit +où se voyait un puits. Tournant le dos à la +margelle, il fit dix pas bien comptés, dans la +direction du bassin central et ficha en terre +un autre piquet. Alors il déroula un ruban +d'un piquet à l'autre et, mesurant avec soin le +tiers de sa longueur, plaça encore un bout de +bois indicateur qui se trouva juste au pied d'un +grand marronnier. Il prit sa bêche, enleva +avec soin une large plaque de gazon et se mit +à creuser avec ardeur. L'inconnu du pigeonnier +haletait.</p> + +<p>Après avoir creusé une heure environ, l'inconnu +du jardin, sortant du trou qu'il avait +fait, s'essuya le front et regarda autour de lui +avec désappointement. Il reprit son plan, le +relut à sa lampe électrique, refit ses pas et ses +mesures qui l'amenèrent au même endroit +et, paraissant animé d'un nouveau courage,<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span> +recreusa énergiquement dans le trou commencé.</p> + +<p>Tout à coup il eut une sourde exclamation. +Un bruit métallique avait retenti sous le fer. +Fiévreusement, il donna encore quatre ou cinq +coups de bêche, rejeta son outil et se mit à +fouiller la terre de ses mains. On le vit tirer +sa lampe électrique et se courber pour éclairer, +au fond du trou, ce qu'il avait trouvé. Il jeta +un hurlement de joie, sortit d'un bond de +l'excavation et se mit à danser comme un +fou.</p> + +<p>—Il l'a, il l'a, le forban! Il me vole! il me +ruine! mais il trouvera à qui parler!...</p> + +<p>L'inconnu, aux côtés de M. Duvaudois, +semblait aussi surexcité que l'inconnu du +jardin. Mais soudain ce dernier, au milieu de +ses gambades, fit un faux pas; il trébucha et +tomba lourdement, une jambe dans le trou +qu'il avait creusé. Il se fit sans doute cruellement +mal, car il jeta un gémissement étouffé +et, se redressant avec peine, s'assit par terre +en se tenant la cheville droite et en jurant +entre ses dents. Au bout de quelques minutes, +il essaya de se remettre sur ses pieds, mais +faillit retomber. Il eut un geste de colère +impuissante et, se traînant avec peine, alla +ramasser sa bêche où il l'avait jetée, revint au<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span> +trou et se mit à le reboucher sans avoir rien +enlevé de ce qu'il avait trouvé. Il travaillait +avec peine et minutie, étouffant les plaintes +que la souffrance lui arrachait et s'arrêtant +fréquemment pour se reposer. Quand l'excavation +fut à peu près comblée, il remit par-dessus +la plaque de gazon, éparpilla au loin la +terre qui restait et, semant çà et là des feuilles +mortes et des brindilles de bois, dissimula +toute trace de sa recherche. Ensuite, en boitant +très bas, en s'accrochant aux troncs +d'arbres, il alla au puits, y jeta sa bêche et, +gagnant la porte de la rue, l'ouvrit et disparut +furtivement comme il était entré.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors à M. Duvaudois son +hôte mystérieux, grâce à vous, une grande +injustice ne s'accomplira pas. Je sais tout +maintenant et l'accident providentiel qui vient +d'interrompre la coupable entreprise à laquelle +nous avons assisté, me donne le répit nécessaire +pour la pouvoir déjouer. Croyez à mon +éternelle gratitude que je saurai bientôt vous +témoigner, je l'espère.</p> + +<p>M. Duvaudois le reconduisit jusqu'à la grille +de son jardin. L'inconnu prit congé avec urbanité +et s'éloigna.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là.</p> + +<p>Après le départ de l'inconnu, il resta une +heure entière assis dans son jardin, immobile +et en proie à une lutte intérieure, supputant, +calculant, échafaudant des plans... Puis il alla +prendre un marteau et une grosse vis, sortit +sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre +qui précède l'aurore, gagna la porte de la +Maison du Pirate et, à coups de marteau (il +l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer +le bruit), enfonça la vis dans la vieille +serrure. Certain, dès lors, que nul ne pourrait +plus entrer, il retourna chez lui.</p> + +<p>Le même matin, avant midi, il était en conférence +avec son notaire.</p> + +<p>—La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi +qui suis chargé de la vendre, lui disait celui-ci. +Elle appartient aux frères Dupray, vous savez, +les deux neveux du bonhomme mystérieux.</p> + +<p>—Il a dû leur laisser un héritage considérable, +remarqua M. Duvaudois d'un air +détaché.</p> + +<p>—Mais non, du tout, c'est une erreur. +Toute la ville croyait qu'on allait trouver des +sommes énormes... Pas le moins du monde!<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span> +Rien! quatre ou cinq mille francs à peine... +Les deux frères étaient furieux et s'accusaient +mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis +pour Paris complètement brouillés. Vous ne +vous souvenez pas d'eux? Vous avez dû pourtant +les rencontrer lorsqu'ils étaient ici.</p> + +<p>—Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils +sont blonds, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Non, bruns, très bruns. L'aîné a un +lorgnon, une forte moustache. («C'est mon visiteur», +se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus +grand, avec toute sa barbe. («C'est l'homme +du jardin, se dit M. Duvaudois, j'y suis bien!») +Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu +me voir il y a trois jours. Il a demandé la clé +pour visiter la maison et, ce matin même, il +est revenu encore à l'ouverture de l'étude +avant de repartir par le train de dix heures. Le +malheureux s'était foulé le pied au point de ne +plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre +pour lui parler dans sa voiture. Il a exigé, +malgré mes observations, qu'on élève le prix +de vente de la maison. C'est de la folie. On ne +trouvait déjà pas d'acquéreurs, maintenant +c'est impossible...</p> + +<p>—Pourquoi donc? La maison est jolie et le +jardin me conviendrait parfaitement pour +agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span></p> + +<p>M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un +peu rouge. L'histoire tout entière lui apparaissait +claire comme de l'eau de roche et un +espoir effréné gonflait son cœur cupide.</p> + +<p>Le notaire avait paru surpris.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si +vous voulez l'acheter, j'en serai enchanté. C'est +une jolie maison, en effet, bien que le prix... +dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement +c'était vingt mille, mais, depuis ce +matin, j'ai défense de vendre à moins de quarante-cinq +mille...</p> + +<p>—Quarante-cinq mille!...</p> + +<p>M. Duvaudois avait sursauté.</p> + +<p>—Dame oui! C'est chaud. Mais peut-être +qu'en causant sérieusement...</p> + +<p>—Oh, ma foi!... (M. Duvaudois s'était +ressaisi.) Les terrains deviennent chers... Et +puis, c'est un caprice... Si vous pouvez vendre, +eh bien, je la prends!</p> + +<p>Le notaire paraissait un peu ahuri.</p> + +<p>—Monsieur Duvaudois, dit-il enfin, j'ai les +pouvoirs et nous pourrons traiter quand vous +voudrez.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Quand M. Duvaudois, avec les clés,—d'ailleurs +et grâce à lui, inutilisables,—tint l'acte<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span> +qui le rendait propriétaire de la maison, du +jardin et de tout ce qui y était contenu (ainsi +qu'il avait exigé que ce fût stipulé), il eut un +soupir d'indicible joie et attendit avec impatience +que la nuit vînt, car il estimait le +mystère nécessaire à ses opérations.</p> + +<p>Vers une heure du matin, méprisant la +menace d'un orage naissant, il descendit dans +son jardin. Portant une bêche attachée sur son +dos, il franchit, à l'aide d'une échelle, le mur +le séparant de sa nouvelle propriété. Dans le +jardin sauvage, au pied du grand marronnier, +il retrouva sans peine la place où il avait vu +creuser le chercheur avide et il y creusa à son +tour, de toutes ses forces. Il travailla plus +d'une heure, passionnément, sans se laisser +émouvoir par les lueurs et la voix de la foudre, +non plus que par la pluie diluvienne qui +bientôt ruissela.</p> + +<p>Tout à coup, sa bêche heurta un objet métallique. +Ivre d'une exaltation indicible, il dégagea +de la terre une boîte soigneusement fermée et +qui avait tout l'aspect d'une boîte à biscuits +secs. Il s'en empara, s'enfuit vers son échelle +sous des torrents d'eau, repassa le mur et +gagna à toute vitesse, et avec le moins de +bruit possible, sa maison et son cabinet de +travail où il s'abattit, haletant, trempé jusqu'aux<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span> +os, couvert de boue jusqu'au ventre. +Une mare se formait à ses pieds.</p> + +<p>Ayant posé sur son bureau sa trouvaille, +auprès de sa lampe allumée, M. Duvaudois, +plus ému qu'il ne l'avait jamais été de sa vie, +coupa les fils de fer qui encerclaient la boîte, +leva le couvercle, fendit la feuille de plomb +qui entourait un paquet ficelé, en retira un +étui en fer-blanc et, de l'étui, une grande +feuille parcheminée roulée et couverte d'écriture. +Il la déroula. Il lut:</p> + +<div class="blockquot"> + +<p>RECETTE</p> + +<p>par les <span class="smcap">frères Dupray</span></p> + +<p><i>pour vendre quarante-cinq mille francs +une vieille maison qui en vaut vingt mille.</i></p> + +<p>«Vous prenez un Duvaudois susceptible de +croire aux trésors cachés et de vouloir les voler à +leurs légitimes propriétaires...»</p> +</div> + +<p>M. Duvaudois ne lut pas plus avant. Il devint +livide, puis violet, porta la main à sa gorge, +eut un éternuement convulsif qui ressemblait +à un râle et tomba en avant, pâmé, le nez sur +la recette.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span></p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="QUELQUES_CHANTAGES">QUELQUES CHANTAGES</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="UN_CHANTAGE">UN CHANTAGE</h2> +</div> + + +<p>Grande, svelte et souple dans son tailleur +parfait et simple, Marie-Anne d'Hauberive se +tenait debout contre la cheminée de son petit +salon. Elle allait sortir pour sa promenade +matinale quand sa femme de chambre lui avait +remis la carte d'un visiteur qui insistait pour +être reçu.</p> + +<p>Entra un petit homme corpulent et âgé, +vêtu de noir, à la face rasée, aux yeux aigus +et froids à travers des lunettes aux verres +ronds. Il s'avança, obséquieux, saluant à +chaque pas, souriant, très à l'aise.</p> + +<p>—Très honoré je suis madame... commença-t-il +quand la femme de chambre eut +refermé la porte.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit +<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span>avec un calme méprisant et hautain M<sup>me</sup> d'Hauberive, +qui tenait entre ses doigts la carte du +visiteur: qui êtes-vous?</p> + +<p>—Relisez ma carte, madame, prenez cette +peine: M. Mathieu, homme d'affaires. Et je +me suis permis d'indiquer que je viens pour +les bonnes œuvres de la rue Raynouard... Je +n'avais pas l'espoir sans cela d'être reçu, n'est-ce +pas... C'est un peu ancien, mais nous pensions +bien que vous vous rappelleriez...</p> + +<p>Aucune ombre n'avait passé sur le beau +visage dédaigneux de Marie-Anne d'Hauberive.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit-elle.</p> + +<p>—Si, si, vous comprenez très bien, sans +quoi vous ne m'auriez pas reçu... Mais je puis +vous aider dans vos souvenirs et je vais me +permettre de le faire... Personne ne peut entendre +n'est-ce pas?... M. d'Hauberive bien +entendu ne se permettrait pas d'entrer chez +vous sans vous en faire demander permission... +Ma démarche est confidentielle et délicate... +Alors madame il y a...—mais pourquoi préciser, +c'est désobligeant pour une reine de la +beauté et de la haute société,—il y a... mettons +plus de quinze ans, oui c'est cela: plus +de quinze ans—peut-être dix-huit ans, peut-être +vingt ans,—quand vous vous appeliez +encore M<sup>lle</sup> Marie-Anne Bellève, fille du président +Bellève... eh bien vous avez fréquenté la<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span> +rue Raynouard, vous vous en souvenez madame, +n'est-ce pas?... Vous aviez eu le malheur +de perdre Madame votre mère dès votre enfance; +Monsieur votre père, pris par les devoirs de ses +fonctions, vous surveillait peu... Votre gouvernante +vous obéissait sans discussion, autant +parce qu'elle vous redoutait que parce qu'elle +était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux +généreux... Et vous aviez dans le monde +rencontré Jacques Piétry, un jeune homme, un +colonial... Il était très beau, très intéressant, +très énergique, très fort... des explorations en +Afrique l'avaient rendu presque célèbre... Mon +Dieu! l'âme des jeunes filles est enthousiaste et +vous avez toujours eu tant de fierté et d'indépendance... +C'est si naturel qu'en rencontrant +pour la première fois un homme qui vous semble +digne de vous... Bref, pendant presque une année +vous avez été le voir dans le petit pavillon qu'il +habitait rue Raynouard... Vous vous souvenez, +vous veniez presque chaque jour, vous montiez +parfois par le Passage des Eaux... Vous +entriez furtivement, il vous avait donné une +clé... Tout cela est très émouvant et prouve la +puissance de l'amour... D'ailleurs, n'est-ce pas, +vous comptiez bien l'épouser... Mais il était +presque pauvre... du moins vis-à-vis de vos +goûts, de vos habitudes, de votre fortune... Et<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span> +puis s'appeler M<sup>me</sup> Piétry... vous hésitiez... +Bref, il est reparti pour une nouvelle mission... +et vous l'avez laissé repartir... Et puis voilà, +ça s'est fini là... Deux ans après vous avez +épousé M. d'Hauberive, un diplomate très +riche, très important et qui est maintenant +ambassadeur... M. d'Hauberive vous admire +et vous vénère, madame; vous êtes un modèle +d'élégance, de dignité, de hauteur... nulle +médisance n'a jamais osé vous effleurer... le +passé n'est connu de personne, votre gouvernante +est morte... Jacques Piétry est sans +doute mort aussi...</p> + +<p>Il s'interrompit. M<sup>me</sup> d'Hauberive, sans +prendre la peine de lui répondre, étendait la +main vers la sonnette.</p> + +<p>—Un moment... pas d'imprudence, n'est-ce +pas, cria M. Mathieu dont la figure ronde et +blême n'était plus joviale mais menaçante. +Vous oubliez, chère madame, que pendant +l'année où vous avez été la maîtresse de +Jacques Piétry vous lui avez écrit... Oui, +lorsque vous avez passé un mois au château +de Lavernière... Et quelles lettres... quelles +lettres... intimes, tendres, passionnées, enflammées +même... précises... détaillées... Ah, +vous l'aimiez bien... et complètement... ma +parole, moi qui suis un vieil homme, j'ai été<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span> +impressionné en les lisant ces lettres... Il y en +a six, les plus... émouvantes... Les autres, +Jacques Piétry les a brûlées; il me l'a juré... +car il n'est pas mort du tout, seulement les +colonies ne lui ont pas réussi... Oui... le +voyage, qu'il a fait après vous avoir connue... +de ce voyage-là, il n'est pas revenu tout de +suite, parce qu'il avait compris que vous ne +l'aimiez pas assez pour l'épouser... et que lui +vous aimait trop pour accepter un à peu près... +un partage... Alors il est resté je ne sais où, +dans une contrée perdue, à s'abrutir d'alcool et +d'opium... Il n'est revenu qu'il y a un an, usé, +démoli, sans le sou. Il habite une petite +chambre dans la maison où, moi, j'ai mon +cabinet d'affaires... c'est comme cela que nous +nous sommes connus... Je suis sociable... Cet +homme m'a intéressé... Je l'ai aidé... Il a fait +pour moi des copies, des comptes... Dame, il +n'avait pas de quoi manger tous les jours!... +Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m'a +tout dit... Vous savez un verre d'alcool délie +la langue... Bref, il m'a demandé de m'occuper +de ses affaires... Il m'est reconnaissant, +n'est-ce pas, je l'ai empêché de mourir de +faim... Et vous... dame il trouve que vous +avez brisé sa vie. J'ai beau lui dire que vous +avez agi en femme pratique qui fait passer la<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span> +raison avant le sentiment, il ne veut rien +entendre. Alors une question se pose: combien +estimez-vous que ça vaut pour vous ces +six lettres?</p> + +<p>Il avait parlé avec calme, aisance et naturel.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Hauberive ne laissait rien voir sur son +visage des sentiments qui l'agitaient. Elle ne +répondit pas. M. Mathieu, au bout d'un +moment, reprit:</p> + +<p>—Les affaires sont les affaires. Ces lettres +pour nous—c'est-à-dire pour mon client et +pour moi,—c'est comme des billets de banque +puisqu'elles viennent de vous. Alors si vous +ne nous les achetez pas, nous ferons une proposition +à votre mari... Vous pensez bien qu'il +paiera ce que nous voudrons, rien que pour +nous empêcher d'en envoyer, avec explications, +des copies dactylographiées à diverses personnalités. +Vous vous les rappelez bien ces lettres, +n'est-ce pas?... Vraiment elles sont intimes et +détaillées... Il y a de ces mots... de ces évocations... +ah, sapristi, vous étiez vraiment une +jeune fille ardente...</p> + +<p>Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit:</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine que je vous fasse +perdre votre temps. Nous, c'est-à-dire moi et +mon client...—il veut vous revoir, c'est son<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span> +idée à ce garçon...—nous vous attendrons ce +tantôt, à 4 heures. Voilà l'adresse. Ne manquez +pas, sans quoi demain je reviendrai ici +pour faire marché avec M. d'Hauberive.</p> + +<p>Il prit congé, redevenu obséquieux, et +partit, reconduit par la femme de chambre +qu'avait sonnée M<sup>me</sup> d'Hauberive. Celle-ci, +seule, demeura immobile, toujours impassible +en apparence, avec au coin de la bouche à peine +un léger pli d'amertume. Le dégoût, la crainte +qu'elle éprouvait, la menace qui pesait sur +elle, étaient moins cruels que la pensée qu'il +était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul +souvenir d'amour qu'elle eût dans sa vie consacrée +tout entière au décor et à l'apparence... +Le souvenir qu'il avait d'elle c'était cela: le +moyen d'un chantage... Et c'était à un tel +homme qu'elle avait failli jadis donner toute +son existence, sacrifier toute son ambition. +Elle eut un frémissement de colère et de +honte... Et au fond d'elle-même elle avait +l'ardente curiosité de savoir ce qu'il était à +présent... Puis elle se demanda avec angoisse +comment elle ferait pour trouver l'énorme +somme d'argent que sans doute on exigerait +d'elle.</p> + +<p>C'était dans une petite rue tortueuse et +<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span>escarpée, voisine du Panthéon. M<sup>me</sup> d'Hauberive, +au seuil d'une maison assez mal tenue, +vit M. Mathieu qui l'attendait. Il la salua +jusqu'à terre et la précéda dans un couloir +obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une +porte. M<sup>me</sup> d'Hauberive sans hésitation entra +dans une pièce étroite, à peine meublée, où +très peu de jour verdâtre filtrait à travers une +petite fenêtre qui donnait sur une cour pareille +à un puits. Dans un coin plus sombre que le +reste de la pièce, un homme était assis derrière +une table. Elle le regarda avec épouvante et +répulsion: était-ce lui ce fantôme aux joues +caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute +qui fixait sur elle, sans paraître la voir, +des yeux ternes, larmoyants et sans expression. +Elle pensa qu'il était ivre et eut peur, sans +cependant perdre son attitude majestueuse et +dédaigneuse.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous +voyez que nous n'avions pas trop présumé de +l'esprit pratique de madame. Elle a compris; +elle vient; nous allons nous entendre.</p> + +<p>«Madame, voici les six lettres, là, dans cette +enveloppe, sur la table... Non, inutile de les +relire, vous vous en souvenez certainement. +Et vous me semblez une personne de décision +et d'initiative hardie, permettez-moi donc de +demeurer entre la table et vous. Oui comme<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span> +ceci, c'est bien... Chère madame, nous avons +estimé ces lettres trente mille francs pièce, +trois fois six font dix-huit; mettons en chiffres +ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons +ces six lettres en échange d'une somme +de deux cent mille francs en billets de banque. +Quand serez-vous en mesure de faire cet achat? +Nous ne pouvons pas attendre très longtemps. +Mettons dans huit jours d'ici...</p> + +<p>—Vous êtes fou...—M<sup>me</sup> d'Hauberive employait +toute son énergie à rester calme—où +voulez-vous que je trouve cette somme dans un +si court délai sans qu'on sache?...</p> + +<p>—Vous plaisantez, la fortune de votre mari +est considérable, vous avez des parents riches, +vous avez des bijoux... vous pouvez emprunter... +Je vous assure que dès demain M. d'Hauberive +paierait beaucoup plus cher.</p> + +<p>M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle +faillit se lever, partir, révoltée d'être là, de +discuter ainsi... mais la peur d'une humiliation +plus forte, définitive, qui ne lui laisserait +d'autre ressource que de disparaître, dompta +son orgueil. Pour la première fois, elle cessa +d'être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme +gras, sinistre et jovial.</p> + +<p>—Voyons, monsieur, dans votre intérêt +comme dans le mien, laissez-moi un délai<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span> +plus long et abaissez le chiffre de vos exigences...</p> + +<p>—Non, madame, ce qui est dit est dit, +répliqua M. Mathieu, qui se frottait les mains. +Nos prétentions sont modérées. Vous paierez +ou bien un autre paiera. C'est votre avis, n'est-ce +pas, mon cher client? Allons, chère madame, +êtes-vous décidée?</p> + +<p>Marie-Anne d'Hauberive ne répondit pas. +Elle suffoquait d'angoisse. Elle ne pouvait pas +trouver en une semaine une telle somme +d'argent sans en expliquer l'emploi. Elle comprenait +qu'elle aimerait mieux mourir que de +tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait +immobile, sans pleurer, mais le visage +crispé par une détresse horrible.</p> + +<p>Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la +table, était jusque-là resté sans mouvement, +sans regard et sans voix, image de l'abrutissement, +soudain s'était levé, avait fait en vacillant +deux pas et s'était laissé tomber sur +M. Mathieu qu'il avait saisi dans ses bras.</p> + +<p>—Les lettres, cria-t-il en même temps à +M<sup>me</sup> d'Hauberive. Là, sur la table, l'enveloppe... +Marie-Anne, brûle-les... Je ne veux plus... Je +ne veux plus... Dépêche-toi, Marie-Anne, +brûle-les... Les allumettes sont sur la cheminée... +Je le tiens... Brûle-les... Ne t'en va pas<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span> +avec, il va m'échapper et te rattraperait dans la +rue...</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Hauberive saisit l'enveloppe, vérifia si +les six lettres s'y trouvaient, les froissa, y mit +le feu et les jeta dans l'âtre éteint.</p> + +<p>—Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me +lâcher! hurlait M. Mathieu, qui essayait en +vain d'échapper à l'étreinte de son adversaire. +Deux cent mille francs, idiot!...</p> + +<p>Tous deux avaient roulé par terre. M<sup>me</sup> d'Hauberive, +qui regardait les lettres achevant de se +consumer, recula vers la porte.</p> + +<p>—Va-t'en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry +d'une voix faiblissante. Va-t'en.... Je vais le +lâcher... Va-t'en et n'aie pas peur, vis tranquille...</p> + +<p>Elle s'enfuit.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="MEMOIRE">MÉMOIRE...</h2> +</div> + + +<p>—Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs +ce matin et je puis vous affirmer que +c'est chose faite: vous serez nommé maire. +Nulle candidature ne vous sera opposée. N'est-ce +pas juste, voyons? La fabrique que vous +dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une +source de prospérité pour notre ville? Quand +votre père, son fondateur, est mort, n'avez-vous +pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs +et ses ambitions, pour venir ici continuer son +œuvre? La reconnaissance du pays vous est +acquise et M<sup>me</sup> Vardot en a sa grande part... +Autre chose, mon cher ami: je vais être indiscret, +mais à Paris, la semaine dernière, me +trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage +officiel de la haute estime où l'on vous +tient... Oui... le ruban rouge à votre boutonnière...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span></p> + +<p>Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa +tasse de café. Sa large face, que noyait un poil +gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya:</p> + +<p>—Monsieur le député... ma gratitude... mon +cher ami, c'est vous, c'est votre influence...</p> + +<p>—Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier, +monsieur Terbil, j'en suis sûre, dit M<sup>me</sup> Vardot.</p> + +<p>—N'est-ce pas mon devoir, comme député, +de signaler... mais les mérites de M. Vardot +sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux +heures et demie déjà. Chez vous, madame, on +commet le péché de gourmandise et on s'attarde... +très agréablement! J'ai malheureusement +mon train.</p> + +<p>Il s'était levé, prenait congé. Soudain:</p> + +<p>—Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé, +pour qui vous avez bien voulu me promettre +cet emploi de surveillant dans votre +fabrique, est arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se +présentera ce tantôt, vers quatre heures, avec +un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son +nom que je ne vous ai même pas dit, je crois, +tant vous avez accueilli avec empressement +ma requête. Je vous en remercie encore.</p> + +<p>Il écrivit deux mots sur un papier, et le +remit à Vardot qui protestait:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span></p> + +<p>—Me remercier, allons donc... Tout à +votre service, voyons, je suis trop heureux...</p> + +<p>Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à +la grille du jardin, Vardot revint auprès de sa +femme. Au milieu de leur grand salon vert et +or, une des admirations de la ville, M<sup>me</sup> Vardot +était debout.</p> + +<p>—Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.</p> + +<p>—Oui, ça y est. La mairie, la décoration. +Tout ce que nous voulions...</p> + +<p>Ils exultaient. Leur importance allait croître +encore, devenir définitive. Ils régneraient +dans cette petite ville qui, pour eux, était le +monde.</p> + +<p>—C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour, +dit M<sup>me</sup> Vardot. Est-ce qu'il faut que j'annonce +à ces dames?...</p> + +<p>—Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en +sûre. Tu diras que je suis aux ordres de mes +concitoyens.</p> + +<p>—Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des +allusions adroites...</p> + +<p>—C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique. +J'ai des ordres à donner. Et puis je +dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a +demandé l'autre jour un emploi chez moi, un +emploi quelconque, pas difficile à remplir, +parce que c'était pour un vieux bonhomme<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span> +ruiné, pas capable de grand'chose, qui mourrait +de faim à Paris. Alors tu penses, je n'aurais +pas eu de place libre, j'en aurais créé une +pour faire plaisir à Terbil, mais justement le +père May prend sa retraite. Je vais donner sa +place à ce bonhomme.</p> + +<p>Il déplia le papier que lui avait remis Terbil +et lut le nom.</p> + +<p>—Qu'as-tu? lui dit sa femme.</p> + +<p>Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis +rouge. Il hésita et lui tendit le papier. Elle lut +tout haut:</p> + +<p>—Melchior Bostelette.</p> + +<p>—Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée, +tu ne te souviens pas?... Autrefois?...</p> + +<p>Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement, +elle se souvenait.</p> + +<p>—Oh!... oh!... fit-elle, atterrée.</p> + +<p>Entre eux, il y eut un silence cruel. M<sup>me</sup> Vardot +qui, maintenant, dans l'auréole de sa vertu +majestueuse, trônait avec autorité parmi les +dames de la ville, M<sup>me</sup> Vardot, que le percepteur, +vieillard lettré et galant, comparait depuis +tant d'années à la chaste Junon,—en cet +autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la +grande Caro et avait cherché fortune, peinte et +empanachée, en s'asseyant le soir aux tables +des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span> +l'y avait connue un soir de fête, une bande de +camarades l'ayant entraîné là. Après une adolescence +morne, au fond d'un collège provincial, +il se trouvait depuis peu lâché dans Paris, +finissant ses études avec la maigre pension +allouée par un père sévère et économe. Laid, +brutal et timide, il ignorait tout des femmes +qu'il redoutait, mais Caro l'ayant inexplicablement +distingué, s'était plu, ce qui ne présentait +pas de grandes difficultés, à le conquérir +d'abord, à le garder ensuite. Pour lui, il n'y +avait jamais eu au monde d'autre femme +qu'elle, peut-être parce qu'il n'aurait jamais +osé s'adresser à une autre. Après quelques +années d'une liaison de plus en plus étroite, il +l'avait enfin épousée, dans l'espoir de l'avoir +toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses +antécédents, déclarant aux rares camarades +qu'il voyait encore de loin en loin, qu'elle +était une victime du sort et plus respectable +que bien des personnes hautement considérées. +Vers ce temps-là, le père Vardot, qui ne +savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement, +Vardot et sa femme, quittant Paris +sans esprit de retour, étaient venus s'établir +dans la petite ville, lui heureux de s'endormir +dans une existence paisible, large, réglée +d'avance, sans autres soucis que ceux de diriger<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span> +une entreprise qui marchait toute seule; +elle, ivre de joie de voir réaliser ce qui avait +été, pendant tant d'années de hasardeuse galanterie, +son rêve secret: être une respectable +bourgeoise, qui s'occupe de sa maison, qui est +entourée de la considération générale, et pour +qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, +n'a pas de sens... Et c'était parmi ce +bonheur, qui durait maintenant depuis vingt +ans que venait de tomber ce nom: Melchior +Bostelette. Car Melchior Bostelette jadis avait +été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus +âgé et plus riche que les autres, viveur déjà +fatigué, il se plaisait alors parmi ces jeunes +gens et se montrait plein d'une galanterie +indulgente pour leurs passagères compagnes...</p> + +<p>—Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura +enfin M<sup>me</sup> Vardot.</p> + +<p>—Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux +hommes au monde qui s'appellent Melchior +Bostelette.</p> + +<p>—Peut-être ne se souviendra-t-il pas... +J'avais les cheveux roux, dans ce temps-là... +Et puis, il ne pensera jamais...</p> + +<p>Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot +n'osa lui poser aucune question sur les rapports +qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il +était, autant qu'elle, amèrement gêné. Ce<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span> +passé que tout le monde autour d'eux ignorait, +ce passé qui concernait deux êtres qu'ils +n'étaient plus, qu'ils se souvenaient à peine +d'avoir été, les humiliait hideusement, les +épouvantait en les menaçant de sa fange. La +cruauté du sort qui l'évoquait à l'heure même +de leur triomphe les révoltait. Ils éprouvaient +une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant +soudain et qui pouvait les couvrir d'opprobre. +Ils le voyaient racontant à toute la +ville... Mais M<sup>me</sup> Vardot se reprit.</p> + +<p>—Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes +les chances possibles pour qu'il ne se souvienne +pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse +aucun rapprochement... D'après ce que t'a dit +Terbil, ce doit être une épave, un gâteux presque... +Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit +avoir et s'il a continué longtemps à faire la +noce comme jadis... Bref, tu es obligé, à cause +de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie +l'air de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité +d'un patron qui engage par charité un employé +infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant, +du reste... En quoi consiste la place +exactement?</p> + +<p>—Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée +des ouvriers. Il a pour cela le logement et de +petits appointements... Il fait aussi à l'occasion<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span> +des petites courses, il écrit des adresses pour le +catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous +les mois... Evidemment, ça ne lui rapporte pas +de quoi vivre dans le luxe, mais comme travail, +c'est une sinécure...</p> + +<p>—Eh bien, traite-le comme tu traitais le +père May, exactement... Et maintenant pars; +ce soir, tu me diras...</p> + +<p>M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était +dans les faubourgs. Quand le soir il en revint, +il semblait un peu rassuré.</p> + +<p>—C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu, +mais je suis à peu près sûr qu'il ne m'a +pas reconnu et qu'il ne se doute de rien... +C'est un homme fini, il parle à peine. A tout, il +répond «oui, oui», d'un air abruti... Nous +n'avons, je crois, rien à craindre.</p> + +<p>—Tant mieux, dit M<sup>me</sup> Vardot exaltante. Si +tu savais toutes les félicitations que j'ai reçues +de ces dames.</p> + +<p>Elle raconta ses triomphes à Vardot qui +s'épanouissait. Il insista de son côté sur le +gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, +et les jours suivants, M<sup>me</sup> Vardot put s'en +convaincre en rencontrant celui-ci dans la +ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard +loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant +Bostelette des anciens soirs. Il passa sans paraître<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span> +la voir. Il menait à la fabrique la vie +morne d'un incurable dans un hospice, et ne +gagnait même pas ses faibles appointements, +disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.</p> + +<p>La surprise de ce monsieur fut grande, +quand, à la fin du mois, Bostelette lui présenta +le compte, tracé d'une écriture tremblante, de +ses travaux supplémentaires. Ahuri par le +total, M. Vardot en parcourut vivement le +détail. Les premiers articles: courses et copies +lui parurent justes. Au dernier article du +compte, il tressaillit. Il lisait: <i>Silence mensuel: +500 francs</i>.</p> + +<p>M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. +Dans les yeux habituellement éteints de Melchior +Bostelette, il y avait une lueur lucide et +narquoise. Et M. Vardot paya.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="UNE_REPUTATION">UNE RÉPUTATION</h2> +</div> + + +<p>—Monsieur, c'est un monsieur qui vient +de la part d'une société philanthropique de +Paris.</p> + +<p>—Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat. +Il replia son journal, secoua dans le feu la +cendre de son cigare et se renversa dans son +fauteuil.</p> + +<p>Introduit par le domestique, parut un personnage +long et blême, râpé et grisonnant.</p> + +<p>—Monsieur, j'ai bien l'honneur, dit-il avec +aisance en prenant un siège que lui indiquait +M. Blestat. Charmante habitation que vous +avez là, monsieur; une des plus belles de la +ville; votre jardin doit en été être un paradis, +un vrai paradis; votre salon, que je viens +de traverser...</p> + +<p>—Auriez-vous la bonté de m'apprendre le +motif de votre visite, interrompit M. Blestat.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span></p> + +<p>—Merci de me le rappeler. Voici: vous +êtes bien, n'est-ce pas, M. Théodore Blestat, +négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans, +père d'un jeune homme de vingt-huit ans, +M. Philippe... Non, ne vous impatientez pas, +vous allez me comprendre. La société philanthropique, +n'en parlons plus, n'est-ce pas. +C'était pour être reçu... Il s'agit d'autre chose. +Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous +verrez! Votre fils, mon cher monsieur, est +fiancé à M<sup>lle</sup> Claire Verralive. Le dîner de fiançailles +a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement. +Belle alliance, très belle alliance. +Jeune fille ravissante, de la fortune, des relations +et surtout quelle respectabilité! M. Verralive, +le père, est un homme d'un autre âge. +Il est pur, rigide, intègre, intransigeant. Sa +vie est un cristal, son nom sert d'exemple...</p> + +<p>M. Blestat s'impatientait.</p> + +<p>—Je connais aussi bien que personne les +mérites et la juste réputation de M. Verralive...</p> + +<p>—Alors, mon cher monsieur, que penserait-il +de votre frère Auguste?</p> + +<p>M. Blestat sursauta et devint livide.</p> + +<p>—Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir +en ce moment-ci on n'a plus de doutes, observa +le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement, +reprit-il après une pause.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p> + +<p>«La démarche que je fais ici peut paraître +un peu délicate, mais mon but c'est d'éviter, +dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je +ne demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le, +je ne suis qu'un intermédiaire... Les +gens qui m'envoient—ils n'habitent pas cette +ville, ils habitent Paris—eh bien! les gens qui +m'envoient ont connu votre frère. Ils savent... +Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes, ses +histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande +histoire: le faux, l'escroquerie, le procès, la +condamnation... C'est vieux tout ça, vingt ans... +Après ce temps-là, on peut croire que tout ça +est oublié, surtout quand on a changé de ville +comme vous l'avez fait en quittant Nantes +pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce +pauvre Auguste, pas encore libéré... Oui, on +pourrait croire tout ça oublié... Qu'est-ce que +vous voulez, mon cher monsieur, il y a des +gens qui s'en souviennent et qui choisissent +ce moment-ci pour m'envoyer vous dire: +«M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que +votre frère a été au bagne? Le lui avez-vous dit? +C'est le premier point. Maintenant, si M. Verralive +savait ça, laisserait-il sa fille épouser +votre fils?... Voilà le second point.» Mon cher +monsieur, je vous le dis tout de suite, rien +n'est plus injuste que ces scandales si longtemps<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span> +cachés qui ressortent pour éclabousser +des innocents. Bien entendu, vous êtes l'honnêteté +même, une vie parfaite, rien à vous +reprocher. Votre fils est un jeune homme hors +ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes +entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je +vous demande... Et tenez, ne prenez pas la +peine de me répondre. La vérité est écrite sur +votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors +troisième et dernière question: combien offrez-vous +pour qu'on se taise?... Dites votre chiffre, +je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a +chargé de vous dire, puisque je ne suis qu'un +intermédiaire...</p> + +<p>Il y eut un très long silence.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, +d'une voix sourde.</p> + +<p>—J'ai été témoin, au procès de ce pauvre +Auguste. J'ai même failli... Bref, nous étions +des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou +quatre fois... A tort ou à raison il trouvait que +vous l'aviez lâché et il vous en voulait... Et +ma foi, je vous dis franchement que j'en ai +pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu, +on est honorable, on ne veut pas être compromis, +mais un frère c'est un frère, que +diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils +à qui vous vouliez cacher... et ce pauvre<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span> +Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce +que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme +moi... Vous, vous êtes un régulier, tant mieux +pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai +repensé à vous ces derniers mois... Je me +trouvais dans une très mauvaise passe... A +tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous +étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont +conseillé, on a formé entre nous comme une +petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont +trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait +ma petite enquête... Justement je tombais bien. +J'ai attendu que le moment soit tout à fait +favorable à cause du mariage... et me voilà... +Alors puisque je vois que vous ne voulez +pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre: +Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance +pour vous... Je dis bien sans importance... +Vous êtes très riche... Non, je vous en +prie, ne discutons pas, mon cher monsieur, +réfléchissez. Je reviendrai vous voir demain. +Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai +raconter la petite histoire de ce pauvre Auguste +à M. Verralive... il me donnera bien quelque +chose pour ma peine... et puis je la raconterai +aussi un peu en ville... Si c'est oui, et je pense +bien que ce sera oui parce que vous aimez +votre fils et que vous tenez à la considération<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span> +du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je +reprends le train. Tout le monde est content. +Le mariage se fait et vous n'entendez plus +jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je +vous en donne ma parole d'honneur, acheva-t-il +avec un grand sérieux.</p> + +<p>Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre +la réponse. Son pas, au dehors, cria sur le +gravier et la grille du jardin retentit en se +refermant derrière lui. M. Blestat restait assis +dans son fauteuil, son cigare éteint aux doigts. +Il était atterré. Mieux encore que son impudent +visiteur il savait l'effet que produirait une +telle révélation et la déconsidération, injuste +sans doute, mais inévitable, qui en rejaillirait +sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, +à la société prude, stricte et riche de cette +ville de province où tout le monde se connaissait, +où il tenait une place importante et +qui était son univers. Il pensait à M. Verralive, +chef incontesté de cette société et dont il +était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait +à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive... +L'ombre du forçat, parmi tout cela, +se dressait menaçante, évoquée par la canaille +qui venait de sortir et dont le chantage, s'il +lui cédait, sans aucun doute, se renouvellerait +à l'infini.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span></p> + +<p>M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs +reprises changea de décision avant d'en +arrêter une définitivement. Il se leva, prit son +pardessus et son chapeau, mais au moment de +sortir hésita encore, il souffrait cruellement. +Enfin il partit à grands pas.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard il était en présence +de M. Verralive, et celui-ci, qui avait +une imposante prestance, de longs cheveux +gris et un noble visage à l'immuable sourire, +grave et paisible à la fois, l'écoutait appuyé à +la cheminée de son cabinet de travail.</p> + +<p>M. Blestat était venu pour dire la vérité: il +le fit. Il révéla brièvement l'histoire de son +frère, ses folies, ses malheurs, ses fautes, sa +condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la +visite qu'il venait de recevoir et la tentative +de chantage. Il parlait d'une voix blanche, et +la honte l'étranglait. Après quelques considérations +d'ordre général sur l'injustice d'étendre +à une famille entière l'opprobre d'un de ses +membres, il ajouta quelques mots pleins +d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et +de Claire. Puis il attendit la tête basse, et il +souffrait autant qu'à l'époque où son frère +avait été condamné.</p> + +<p>M. Verralive avait écouté moins souriant +qu'à l'ordinaire, mais calme. Il ne prit la parole<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span> +qu'au bout de quelques minutes interminables. +Son visage s'était peu à peu éclairé.</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas donné les +cent mille francs? demanda-t-il enfin.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué +à me faire chanter, parce que c'eût été +une menace constamment suspendue sur moi, +sur mon fils; enfin parce que j'ai reconnu que +j'avais eu le plus grand tort de vous cacher +cet événement.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour la somme elle-même?</p> + +<p>—Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais +préféré donner trois fois plus pour...</p> + +<p>Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter +l'humiliation que j'éprouve en ce moment»!</p> + +<p>—On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. +Mon cher monsieur, vous avez très bien +fait de refuser. On ne se laisse pas tondre +ainsi. Je ne vous cache pas que cette histoire +est très ennuyeuse... Mais je vous estime et +j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables. +Quand ce maître chanteur reviendra +demain, flanquez-le à la porte en le menaçant +de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon +affaire. Nous ne lui permettrons pas de clabauder +dans la ville. Qui le croirait d'ailleurs +lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai +hautement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span></p> + +<p>M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance +le soulevait:</p> + +<p>—Merci! du fond du cœur, merci!</p> + +<p>—Pas du tout, voyons, pas du tout! dit +M. Verralive avec rondeur. N'en parlons plus. +Alors le mariage c'est pour le mois prochain. +A ce sujet, mon cher ami, j'avais une petite +chose à vous dire. Nous sommes entre gens +d'affaires, et je m'explique franchement. Il +s'agit de la dot de Claire. Par suite de circonstances +imprévues, je me trouve un peu +gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai +pas faire tout ce que j'espérais, mais je ne veux +pas que ces enfants pâtissent par ma faute. +Alors j'ai compté sur vous, mon cher ami, pour +me remplacer. Ce n'est pas bien important pour +vous, du moins, simplement cent mille francs... +Naturellement cela ne souffre pas de difficultés? +acheva-t-il d'un ton net.</p> + +<p>—Mais aucune, naturellement aucune, balbutia +M. Blestat, réussissant à sourire malgré +sa stupeur.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="UNE_ENQUETE">UNE ENQUÊTE</h2> +</div> + + +<p>—Denise, quelle bonne surprise! Tu viens +passer l'après-midi avec moi, n'est-ce pas? Tu +vois, je cousais vertueusement... Mon Dieu! +mais qu'as-tu?</p> + +<p>Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise +Cartier, avait posé son ouvrage—c'était une +combinaison de crêpe de Chine rose dont elle +réglait avec la plus grave attention la longueur—resta +stupéfaite. Denise, dès que la bonne +qui l'avait introduite eut disparu, avait éclaté +en sanglots.</p> + +<p>—Je suis malheureuse! il faut que tu me +conseilles. C'est affreux, Gaston ne m'aime +plus.</p> + +<p>—Ton mari ne t'aime plus? Voyons, +Denise, tu es folle!</p> + +<p>—Non, non, je dis la vérité... Il ne m'aime +plus... Mon Dieu! et moi je l'aime tant!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p> + +<p>Elle se laissa tomber sur un fauteuil et +cacha son joli visage dans ses mains.</p> + +<p>—Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta +Yvonne. Voyons, explique-moi...</p> + +<p>—Il me néglige, balbutia Denise en relevant +la tête. Il me cache quelque chose... Oui, +tous les après-midi il disparaît sans que je +sache où il va... Il revient le soir absorbé, +préoccupé... Cela dure depuis le commencement +du mois dernier... Et maintenant il prend +aussi l'habitude de sortir le matin... Aujourd'hui, +il n'est pas rentré déjeuner. Il m'a téléphoné +pour me prévenir, sans me donner +d'explications... Alors, n'est-ce pas, c'est clair: +il a une liaison... Mon Dieu! qu'est-ce que je +vais faire?...</p> + +<p>Elle pleurait toujours avec un grand désespoir +qui lui donnait l'air enfantin. Yvonne lui +prit les mains.</p> + +<p>—Ma chérie, avant de te désoler, il faut +être sûre de... de ce que tu crois... Je suis +persuadée que tu es dans l'erreur. Ton mari a +certainement des motifs...</p> + +<p>—Quels motifs? Ses affaires industrielles +ne l'ont jamais empêché de déjeuner avec moi +et ne l'ont jamais retenu d'un bout à l'autre +de l'après-midi... Je suis sûre qu'il en aime +une autre à qui il consacre son temps... Quand<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span> +je lui ai demandé pourquoi il s'en allait ainsi... +il a ri et m'a répondu: «Ce ne sont pas des +affaires qui regardent les enfants...» Il affecte +toujours de me traiter en petite fille sans +cervelle... Avant, cela m'amusait... Mais maintenant +je comprends bien que je ne compte +plus pour lui... Il faut que je sache ce qu'il +fait. Il le faut... Alors, donne-moi un conseil. +Comment faire pour apprendre? Je ne peux pas +le suivre moi-même. A qui m'adresser?</p> + +<p>—Oh! Denise, tu veux vraiment?...</p> + +<p>—Oui. Je suis trop malheureuse... Il y a +des gens, n'est-ce pas, qui se chargent de cela? +Où les trouver? Sont-ils consciencieux? +Voyons, Yvonne, donne-moi un conseil...</p> + +<p>—Mais si tu essayais d'interroger adroitement +l'associé de ton mari.</p> + +<p>—Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui +sont à peu près brouillés...</p> + +<p>—Alors, voyons, puisque tu es décidée... +Ecoute... je crois... oui j'ai une idée. T'adresser +à une agence de renseignements, c'est un peu +gênant pour toi peut-être... D'autre part, il +faut quelqu'un de sûr... Je crois que je peux +t'indiquer... Oui, c'est un parent de mon +mari... un vague cousin... un peu bohème, +mais très amusant et très débrouillard... Nous +le voyons rarement parce que, comme il est<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span> +toujours sans le sou, il emprunte souvent de +l'argent à mon mari... Mais ce n'est pas un +crime que d'être pauvre, et justement, tu pourras +discrètement le récompenser...</p> + +<p>—C'est parfait! s'écria Denise. Où le verrai-je?</p> + +<p>—Ici, après-demain. Je vais le faire venir...</p> + +<p>—Mais acceptera-t-il?</p> + +<p>—Oh! oui, c'est un homme très serviable.</p> + +<p>Quand Denise arriva le surlendemain chez +Yvonne Vertel, celle-ci vint lui ouvrir elle-même +et la fit entrer non sans mystère dans le +salon.</p> + +<p>—M. Betonneau, présenta-t-elle.</p> + +<p>M. Betonneau se leva d'un fauteuil. Il était +de belle taille et élégant quoique râpé. Une +raie correcte partageait au milieu de sa tête +ses cheveux qui étaient blonds et longs. Son +visage au teint frais, aux yeux vifs, au grand +nez bourbonien produisait une énorme barbe +dont le flot descendait jusqu'au milieu de sa +large poitrine. Son allure était noble et ses +façons courtoises.</p> + +<p>Il accepta sans hésiter la mission que les +deux jeunes femmes lui expliquèrent avec +force détails et en parlant soit successivement, +soit simultanément. Quand il eut bien compris, +il prit congé en promettant de s'attacher,<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span> +dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston +Cartier. Il se faisait fort d'être très vite renseigné.</p> + +<p>—Je crois qu'on ne pouvait vraiment trouver +mieux, dit Yvonne lorsqu'elle fut seule +avec son amie.</p> + +<p>—Je te remercie encore, répondit Denise +avec effusion. C'est un homme parfait... Mon +Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir... Et +pourtant j'ai si peur... Je serai si malheureuse +quand je ne pourrai plus douter...</p> + +<p>—Et si heureuse d'apprendre que tout cela +n'est que chimère, dit Yvonne en l'embrassant.</p> + +<p>M. Betonneau reparut le cinquième jour. +Denise, prévenue, le rencontra comme la première +fois chez Yvonne. Tremblante, torturée +par l'angoisse, elle l'interrogea ardemment:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris? +Parlez vite!</p> + +<p>—Madame, soyez pleinement rassurée, prononça +M. Betonneau. M. Gaston Cartier, votre +mari, consacre au travail tout le temps qu'il +passe loin de vous. Il a acheté récemment une +usine en banlieue et la fait installer. Je suis au +courant de tout; l'affaire offre des dessous +intéressants pour un observateur.</p> + +<p>—Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur!<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span> +balbutia Denise qui avait l'impression de +s'éveiller d'un affreux cauchemar. Et vous êtes +certain, monsieur Betonneau...</p> + +<p>M. Betonneau sourit d'un air supérieur.</p> + +<p>—Oh! madame, certain... N'ayez aucun +doute... D'ailleurs, nul en vous voyant ne +pourrait croire que le trop heureux mortel qui +est aimé de vous songe à...</p> + +<p>Il sourit encore, galamment cette fois, et +reçut avec dignité une enveloppe que Denise, +rougissante, lui glissait et qui contenait la +récompense promise.</p> + +<p>—Cette affaire que prépare M. Cartier +m'a beaucoup intéressé, reprit-il. Je la suivrai...</p> + +<p>Il regarda Denise et ajouta:</p> + +<p>—Les jolies femmes ne comprennent pas +toujours très bien les questions d'intérêt... +J'avais songé à vous en parler, mais, tout bien +considéré, je préfère en traiter directement +avec monsieur votre mari... Et soyez assurée, +chère madame, que je ne vous compromettrai +aucunement à ses yeux. Comptez sur la discrétion +d'un homme d'honneur.</p> + +<p>Il se retira avec majesté.</p> + +<p>Denise ne comprit ce dernier discours que +quelques jours après. Son mari qui, de coutume, +était de caractère enjoué, rentra un soir<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span> +si visiblement soucieux qu'elle lui demanda +anxieusement ce qui était arrivé.</p> + +<p>—Une histoire désagréable, ma petite Denise, +lui dit-il en s'efforçant en vain de lui +sourire. Je ne te parle pas en général de mes +affaires parce que cela n'est vraiment pas intéressant +pour toi, mais il m'arrive un très grave +ennui... Herbin, mon associé actuel, est un +forban qui me laisse tout le travail et tire à lui +tout ce qu'il peut des bénéfices. Je veux me +séparer de lui, et j'ai pris mes dispositions +pour me passer de son usine... J'en ai installé +une autre et c'est pourquoi j'ai été si souvent +absent depuis deux mois...</p> + +<p>—Tu aurais mieux fait de me l'expliquer, +remarqua Denise...</p> + +<p>—Pour quoi faire, ma chérie?... Et puis, +vois-tu, je ne voulais pas que cela soit su et +ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut +pas toujours garder un secret... Bref, je prenais +de grandes précautions pour cacher mes +intentions et voilà qu'un individu a tout appris. +C'est un certain Betonneau, une canaille finie. +Je ne le connais pas, je ne sais comment il a eu +l'idée de me surveiller, de faire une enquête... +Toujours est-il qu'ayant découvert l'usine que +je fais aménager et ayant appris mes projets, il +m'a fait chanter purement et simplement en<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span> +me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui +me ferait un tort considérable...</p> + +<p>—Et alors? demanda Denise.</p> + +<p>—Et alors j'ai dû me soumettre, que veux-tu, +et faire ce que voulait le Betonneau, +c'est-à-dire l'engager par contrat, comme surveillant, +à des appointements importants, je +t'assure. C'est exaspérant... Avoir chez soi une +telle canaille et ne pouvoir s'en débarrasser... +Comment a-t-il eu l'idée de me surveiller, je +me le demande...</p> + +<p>—Mon Dieu! comme c'est ennuyeux pour +toi, dit Denise... Tout cela, c'est de la faute +d'Yvonne... Mais tu ne peux pas comprendre... +Alors, écoute, ne me parle plus jamais de cela, +veux-tu?</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LAMATEUR">L'AMATEUR</h2> +</div> + + +<p>Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux +heures du matin.</p> + +<p>Dans le confortable petit hôtel particulier +qu'il habitait avec sa mère, il pénétra sans +bruit avec le souci de n'éveiller personne. Il +gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs. +Il resta en smoking et pardessus, mais +chaussa des souliers à semelles de caoutchouc. +Il ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une +petite lampe électrique, un masque de soie +noire et plusieurs outils de précision genre +pince monseigneur ou fausses clés qu'il répartit +dans ses poches. Il se munit aussi d'une +assez grande boîte rectangulaire qu'il dissimula +dans une serviette en maroquin. Puis, +avec précaution, il ressortit et se dirigea vers +la bijouterie qu'il avait résolu de cambrioler.</p> + +<p>Il l'atteignit en cinq minutes. Le rideau de<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span> +fer baissé semblait inaccessible, mais Marcel +connaissait admirablement la maison et son +plan était bien étudié. C'était samedi, et il +savait que ce jour-là le bijoutier allait coucher +chez son père qui habitait la banlieue.</p> + +<p>Le jeune homme sonna à la porte cochère, +bredouilla le nom d'un locataire pour le vieux +concierge sourd, et se glissa jusqu'au fond du +vestibule.</p> + +<p>Il était violemment ému. Son cœur battait à +grands coups. «C'est vraiment stupide, ce que +je fais là», se dit-il dans un éclair de raison. +Mais, tout frissonnant d'excitation, délibérément, +il se lança dans le crime.</p> + +<p>Tout d'abord il mit son masque, ce qui était +parfaitement inutile. Puis il reconnut avec sa +lampe la porte du bijoutier: un seul battant, +une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses +fausses clés lui donnèrent satisfaction dès le +premier essai. Le verrou offrait plus de difficultés, +mais Marcel pratiquait l'école scientifique. +De la boîte dissimulée dans sa serviette, +il sortit une sorte de puissant thermo-cautère +qu'il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper +l'odeur de brûlé, la porte du vestibule +sur la cour intérieure et, avec la pointe rougie +sans trop de bruit ni de temps et sans avoir +été dérangé par personne,—les locataires<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span> +étaient des gens sérieux qui ne rentraient +jamais si tard,—il découpa dans la porte du +bijoutier une ouverture suffisante pour y passer +le bras. Il put ainsi atteindre le verrou et +le tourner.</p> + +<p>En une seconde, il eut rangé ses instruments +et collé un papier brun sur le trou qu'il venait +de faire afin de le dissimuler. Il pénétra dans +l'entrée de la bijouterie, referma la porte et +poussa un soupir de satisfaction.</p> + +<p>«Comme c'est facile, se dit-il en se dirigeant +à gauche, vers le magasin. Ceux qui se +font prendre sont des imbéciles.»</p> + +<p>A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient. +Il fit sauter le couvercle de la première +venue et fit main basse sur des chaînes de +montre qui justement étaient en doublé.</p> + +<p>—Bougez plus, ou je tire! ordonna une +voix derrière lui.</p> + +<p>Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là, +vêtu seulement d'une chemise de nuit et de +pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient +ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main +gauche, il tenait un bougeoir, dans sa main +droite, un énorme revolver ancien modèle, +une sorte de canon qu'il braquait sur Marcel.</p> + +<p>—Levez les mains, ordonna-t-il encore. En +habit! rien que ça de chic!—Il ricana.—Mais...<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span> +Otez votre masque! Otez-le, ou +je tire!</p> + +<p>Marcel, affolé, obéit.</p> + +<p>—C'est bien ça, constata le bijoutier avec +satisfaction. Vous êtes Marcel Chambrun, le fils +de ma propriétaire... Bougez pas, ou je tire!</p> + +<p>Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant, +expliquait qu'il n'était pas un vrai +voleur, qu'il avait plus d'argent qu'il ne lui en +fallait, mais qu'il s'était emballé comme un +enfant sur ces sensationnelles aventures de +voleurs ou de policiers que le feuilleton et +l'écran ont mis à la mode,—et qu'alors il +avait voulu voir si lui aussi serait capable de +mener à bien une entreprise difficile, périlleuse +et coupable... S'il aurait l'énergie du +crime!... Toute une histoire naïve et vraie de +grand gamin, qui s'est puérilement passionné +pour des héros invraisemblables et des exploits +impossibles, qui a rêvé de les imiter en trouvant +plate sa vie trop heureuse et qui, peu à +peu, a glissé à la réalisation sans en comprendre +la gravité, qui a préparé son coup +comme un petit garçon prépare une expédition +imaginaire contre des Peaux-Rouges, et qui +enfin l'a essayé bêtement sans croire que ça +pourrait devenir sérieux, par amour de l'aventure +et fanfaronnade envers lui-même!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span></p> + +<p>Il suffoquait d'angoisse et de honte. Il offrait +des dédommagements, parlait de sa mère si +rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave, +de son nom sans tache, de déshonneur impossible +à supporter.</p> + +<p>—Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous +donnerai tout! Je vous croyais à la campagne. +Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes +avec de l'argent pour payer les dégâts. Je vous +en supplie, laissez-moi partir!</p> + +<p>Il vidait ses poches, offrait sa montre, son +portefeuille.</p> + +<p>—Approchez pas, ordonna le bijoutier. +Posez ça sur la table!</p> + +<p>Il s'était assis sur une chaise devant la porte, +sans lâcher son revolver ni son bougeoir. Il +regardait en dessous Marcel pantelant. Il +comprenait on ne peut mieux la situation, et +elle le remplissait d'une indicible allégresse.</p> + +<p>«Cet idiot-là m'est envoyé par le ciel pour +me tirer d'affaire. Ce n'est pas encore cette +fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en songeant +qu'il n'avait pas été ce jour-là à la campagne +parce qu'il ne savait comment, le surlendemain, +15 octobre, payer une échéance +non plus que son terme.</p> + +<p>—C'est malheureux de voir ça! dit-il à +haute voix. C'est jeune, c'est solide, c'est<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span> +instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes +gens s'échinent, et ça vient brûler des +portes pour cambrioler un pauvre homme... Et +puis, quand c'est pincé, ça joue la comédie, ça +se tortille et ça pleure!...</p> + +<p>—Mais je vous dis que je ne suis pas un +voleur! gémit Marcel.</p> + +<p>—Oh! assez de blagues, interrompit le +bijoutier avec lassitude... Votre histoire... on +la connaît... Pris la main dans le sac, tous +des petits Saint-Jean... Vous êtes un professionnel +et vous savez travailler... J'aurais été +à la campagne, ça y était—rasé! Et ça se dit +un homme du monde! C'est probablement +comme ça que votre famille a gagné ses rentes, +pas?</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites? cria Marcel +révolté.</p> + +<p>—Bougez pas ou je tire!... Oh! en l'air +seulement, pour appeler la police! Hein? vol +avec effraction, la nuit, dans un endroit habité...</p> + +<p>—Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je +suis innocent! je vous jure que je suis innocent!...</p> + +<p>—Comme je danse! dit le bijoutier...</p> + +<p>Il garda le silence un moment.</p> + +<p>—Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur...<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span> +Peut-être que vous pourrez encore vous +repentir, revenir dans le droit chemin... Et +puis, vous avez beaucoup d'argent. Je ne sais +pas comment il a été gagné, mais on peut faire +beaucoup de bien avec... beaucoup de bien... +Laissez ce que vous avez mis sur le table, ça +sera pour les pauvres.</p> + +<p>Il réfléchit encore.</p> + +<p>—Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais +tant pis, j'ai jamais pu m'en empêcher... Ouvrez +le secrétaire! Là, à droite! La plume, +l'encre, le papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez +votre cambriolage... Avouez tout... +Datez. Signez.</p> + +<p>Marcel, désemparé, n'ayant qu'un désir: +être dehors, obéit.</p> + +<p>—Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant +le papier. C'est très bien, vous pouvez +partir. J'irai vous voir demain...</p> + +<p>Il le mit dehors.</p> + +<p>Et Marcel, en s'en allant, assommé par l'horreur +de la situation, se dit avec angoisse:</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il va faire maintenant?»</p> + +<p>Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement:</p> + +<p>«Il va te faire chanter!»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span></p> + +<hr class="tb"> + +<p>Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu +comme un don de la Providence. A partir +de cette nuit funeste, l'infortuné jeune homme +ignora le repos. Il eut des échéances: celles du +bijoutier; un loyer: celui du bijoutier; des +vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux +père à entretenir: le propre père du bijoutier, +car ce bon fils prit auprès de lui ce vieillard +qui s'ennuyait à la campagne.</p> + +<p>Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis +d'une maison de commerce qui ne va pas. Il +donna tout ce qu'il avait et ce n'était pas +grand'chose, car il était mineur et sa mère le +tenait assez serré. Il vendit, engagea, emprunta, +connut toutes les affres de l'argent...</p> + +<p>Sous la pression de pareils tourments qui se +prolongèrent pendant cinq mois, sa vie, exclusivement +faite d'amertume et d'épouvante, peu +à peu lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier +d'une haine sauvage. Tous les jours il le +voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite, +entremêlant ses exactions de jérémiades +moralisatrices où revenait l'éternel +refrain:</p> + +<p>—Les honnêtes gens travaillent, les gredins<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span> +se la coulent douce. Si j'étais méchant, vous +seriez au bagne!</p> + +<p>Et son doigt désignait sa poche, où était le +papier fatal qui ne le quittait pas.</p> + +<p>Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa +victime. Un moment vint où Marcel se dit que, +d'une façon ou d'une autre, il fallait en +finir.</p> + +<p>Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé +son excellent père à la garde du magasin, +revenait fort tard de quelque débauche de bas +étage, au moment où il tournait le coin de sa +rue déserte, une ombre se dressa derrière lui. +Un foulard lui serra la gorge, le renversa en +l'étranglant, une grêle de coups l'étourdit à +demi, une main arracha de sa poche son portefeuille +et y fouilla avec vivacité.</p> + +<p>Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n'agissait +pas du tout en amateur, gronda sourdement:</p> + +<p>—Ça y est! je l'ai! Et maintenant, mon +bonhomme, attention! Au premier mot, je +vous fais coffrer pour diffamation et chantage!</p> + +<p>Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement. +Il se releva et répondit avec le ton de +reproche et d'affliction d'un bienfaiteur méconnu:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span></p> + +<p>—Si c'est ça tout votre remerciement pour +la bonté que j'ai eue de ne pas porter plainte...</p> + +<p>Et il rentra chez lui tristement pendant que, +pour Marcel triomphant, le clair soleil de la +délivrance illuminait la nuit brumeuse.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_TACHE">LA TACHE</h2> +</div> + + +<p>—Regarde sur la route, s'il ne vient personne, +ordonna l'aveugle, un homme maigre, +sans âge, tout enveloppé dans un caoutchouc +couleur de poussière.</p> + +<p>Par un trou de la haie où ils étaient cachés, +le gamin qui l'accompagnait avança la tête +avec prudence.</p> + +<p>—Si. Y a une voiture qui vient là-bas.</p> + +<p>L'aveugle jura entre ses dents, puis ricana.</p> + +<p>—Attendons... J'ai attendu cinq ans, je +peux bien attendre cinq minutes... Il baissa +la voix. On entendait le roulement de la voiture.</p> + +<p>—Alors, la villa est à droite. Je n'aurai +qu'à suivre le mur après la haie...</p> + +<p>Il fit une pause et reprit, la voix étranglée:</p> + +<p>—Elle est là?... tu es sûr?</p> + +<p>—Qui ça, elle? grogna le gamin.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span></p> + +<p>—La jeune femme. Elle est chez elle? Tu +es sûr?</p> + +<p>—Oui, que je vous dis! Je l'ai vue à la fenêtre +tout à l'heure.</p> + +<p>—Et la servante?</p> + +<p>Le gamin haussa les épaules d'un air las.</p> + +<p>—Elle est sortie que je vous dis! Elle est +allée à la ville et puis le jardinier aussi, et le +monsieur y part tous les jours pour Paris à +dix heures du matin et y rentre qu'à six +heures...</p> + +<p>L'homme était pâle. Il aspira l'air profondément.</p> + +<p>—Alors elle est seule... Eh bien, vas-y... La +voiture est passée. Fais ce que je t'ai dit. +Mets-toi dans la porte et j'arrive.</p> + +<p>—Et mon pognon? dit le gamin.</p> + +<p>L'aveugle, avec impatience, se fouilla:</p> + +<p>—Tiens, voilà les vingt francs et tu en +auras vingt autres après.</p> + +<p>—Et puis vous me donnerez cent sous de +plus par semaine. Si vous croyez que c'est +rigolo. J'veux bien vous conduire, mais le +turbin que je me donne depuis huit jours +pour ce truc-là, c'est pas à dire!</p> + +<p>—C'est fini... c'est fini maintenant... puisque +je l'ai trouvée...</p> + +<p>—Vous en êtes-t'y sûr, seulement, que<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span> +c'est celle que vous cherchez?... Des fois on se +trompe...</p> + +<p>—Non... non... C'est elle!... Je suis renseigné... +Et puis tu l'as vue... Elle est grande, +mince, brune, n'est-ce pas?... C'est elle! +Allons, va donc!</p> + +<p>Le garçon se leva et sortit de la haie. Il était +mal mis, efflanqué et blême, avec des yeux +fureteurs et avisés. Il paraissait quatorze ans. +L'homme enfonçant son chapeau sur ses +yeux morts suivit sans bruit, se glissa en +tâtonnant le long de la haie.</p> + +<p>Au bord de la route, la villa était isolée, +blanche sous le soleil d'après-midi.</p> + +<p>Le gamin monta le perron et sonna. La +porte s'ouvrit; une jeune femme, brune et +jolie, vêtue de blanc, parut, dans l'ombre du +vestibule.</p> + +<p>—C'est encore toi! dit-elle en souriant... +Tous les jours alors?... Déjà hier je t'ai +donné...</p> + +<p>—Justement, larmoya le gamin qui, les +épaules rentrées, la mine piteuse, semblait +un tout petit garçon. J'suis revenu pour ça... +On mange tous les jours pas?... Y a que vous +de bon monde par ici... C'est pasque vous +êtes si jolie, probable, que vous êtes si bonne...</p> + +<p>Elle rit.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p> + +<p>—Allons, je vais encore te donner aujourd'hui, +mais... Ah, mon Dieu, au secours!</p> + +<p>Le long de la maison l'aveugle s'était glissé. +Il se jeta sur la porte ouverte, bousculant le +garçon et repoussant dans le fond du vestibule +la jeune femme qu'il saisit par les poignets, et +qui hurla en se débattant.</p> + +<p>—Tais-toi! ordonna-t-il, ou je te tue!</p> + +<p>Il la tenait comme dans un étau et sa figure +convulsée par la rage était si menaçante que +la jeune femme cessa de crier et resta haletante, +les yeux dilatés par la terreur.</p> + +<p>Le gamin avait repoussé la porte et, les +mains dans ses poches, contemplait la scène +avec intérêt.</p> + +<p>L'aveugle, après un silence effrayant, +avança son visage vers celle qu'il tenait.</p> + +<p>—C'est moi... Tu me reconnais?</p> + +<p>Elle se rejeta autant qu'elle put en +arrière.</p> + +<p>—Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?... +Que voulez-vous?... de l'argent?</p> + +<p>La peur étranglait sa voix. L'aveugle eut un +rire sec.</p> + +<p>—Je suis ton mari et tu me reconnais!... +Je ne suis pas si défiguré que ça!... Alors tu +as cru que c'était possible que je ne revienne +jamais?... Cinq ans, hein, cinq ans... Tu avais<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span> +vingt-trois ans, tu en as vingt-huit... Et-tu es +toujours aussi jolie?... Tu dois l'être encore +davantage!... Combien as-tu eu d'amants +depuis que je me suis cassé la tête pour toi? +Hein, quelle délivrance, quand tu as cru que +j'étais mort!... Mais voilà, je me suis raté... +pas tout à fait... puisque j'ai réussi à m'aveugler... +Six mois d'hôpital, d'agonie... Et tu +en as profité pour filer... Oui, je sais, je t'avais +tiré dessus avant de me manquer, si on peut +appeler ça se manquer... Et puis je t'ai cherchée, +je t'ai cherchée, je t'ai cherchée...!</p> + +<p>La jeune femme, les poignets meurtris par +les mains impitoyables qui la tenaient, vacillait +d'épouvante comme si elle allait s'évanouir. +Il la secoua.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te prend? Tu avais plus de +nerfs quand tu me rendais fou en me parlant +de tes amants et en me disant que tu ne m'aimais +pas!... Tu te rappelles, hein, tu te rappelles? +Il eut une convulsion de fureur et +reprit en phrases entrecoupées:</p> + +<p>—Regarde-moi... je suis une loque, un +infirme,... un aveugle! Etre aveugle, sais-tu +ce que ça veut dire? Et c'est toi, toi! mais je +t'ai trouvée! j'ai eu du mal, tu sais! mais la +haine, vois-tu, la haine... et puis peut-être que +je t'aime encore!... J'ai payé des gens... Par<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span> +une ancienne bonne j'ai appris qu'on t'avait +vue par ici... Et puis le garçon m'a aidé et +puis... me voilà!... Je ne te raterai pas aujourd'hui. +Tu ne seras plus à personne...</p> + +<p>Il grinça des dents; ses mains, le long des +bras, remontaient vers le cou...</p> + +<p>La jeune femme, dans un sursaut d'horreur, +se ressaisit un peu.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, bégaya-t-elle d'une voix +haletante. Vous vous trompez! Je vous jure +que vous vous trompez! Je ne vous ai jamais +vu! Je m'appelle Lucie Clarelle. J'ai vingt-quatre +ans, je me suis mariée il y a deux +ans... C'est une affreuse erreur! Je vous jure +que vous vous trompez!</p> + +<p>—C'est toi, dit l'aveugle! J'en suis sûr. Je +reconnais l'odeur de la peau... ta voix aussi... +un peu changée, mais c'est parce que tu as +peur...</p> + +<p>—Ce n'est pas moi! Depuis cinq ans, vous +ne pouvez pas retrouver un parfum, une voix... +Ce n'est pas moi! vous allez... vous allez me +tuer et celle qui vous a fait souffrir vivra, +heureuse, avec son amant! cria-t-elle dans +une inspiration soudaine.</p> + +<p>L'aveugle eut une sorte de râle sourd. De +ses mains furieuses, il palpa le visage et les +cheveux de sa prisonnière et pencha vers elle<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span> +sa face comme pour essayer, dans un effort +effrayant, de voir.</p> + +<p>—C'est toi, dit-il, c'est toi! J'en suis sûr! +Je ne peux pas me tromper! Viens ici, cria-t-il +au gamin. Regarde-la! Elle a les yeux bleus?</p> + +<p>—Oui, dit le gamin indifférent; mais comme +il regardait les yeux de la jeune femme il y +lut une telle angoisse et une telle supplication +qu'il ne put s'empêcher d'ajouter: «bleus +ou verts, c'est entre les deux...»</p> + +<p>—C'est elle! cria l'aveugle. J'en suis sûr! +approche, toi, dit-il, avec une idée subite, au +gamin. Relève sa manche... la manche gauche... +Dépêche-toi donc... Déchire-la, idiot, si +tu ne peux pas la relever! Regarde au coude, +à la saignée. Là, près de mon doigt. Il y a une +tache dans la peau, n'est-ce pas? Une tache +pâle comme une petite violette? Regarde, je +te dis!</p> + +<p>Le gamin jeta un coup d'œil et vit la tache +violette.</p> + +<p>—Eh bien? hurla l'aveugle.</p> + +<p>—Eh bien, je regarde, dit le gamin et, entre +ses dents, il ajouta: Idiot vous-même.</p> + +<p>Il releva ses yeux rusés vers la jeune femme, +revit l'imploration éperdue du regard et avec +un coup d'œil interrogateur, il frotta, en un +geste canaille, son index sur son pouce pour<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span> +demander de l'argent. Elle acquiesça des +yeux.</p> + +<p>—Y a rien, prononça tranquillement le +gamin. Pas plus de tache que dans mon +œil.</p> + +<p>—Tu mens! cria l'aveugle.</p> + +<p>—J'mens pas! dit le gamin. Y a pas de +tache. Si y en avait une, je le dirais. Je +m'en fous de tout ça, ajouta-t-il. C'est pas +mon blot, pas? ce que j'en dis c'est pour +que vous fassiez pas un sale coup pour rien.</p> + +<p>Il y eut un silence. La jeune femme était +devenue pourpre, puis livide. L'aveugle eut +une hésitation effrayante.</p> + +<p>—Attention! cria soudain le gamin. V'la +quéqu'un qui vient...</p> + +<p>L'aveugle lâcha les bras qu'il tenait. Il +eut un geste de doute désespéré et se retournant +avec rapidité, ouvrit la porte et +sortit à tâtons sur la route où il s'éloigna.</p> + +<p>Le gamin, avant de le suivre, s'approcha +de la jeune femme qui était restée immobile, +blême, tremblante.</p> + +<p>—Ça vaut trois cents balles, lui dit-il. Je +viendrai les chercher demain... Sans ça, je le +ramène.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="SCANDALE_MONDAIN">SCANDALE MONDAIN</h2> +</div> + + +<p>C'était un soir de printemps et dans le casino +d'une station du Midi, très chic et vaguement +thermale.</p> + +<p>Dans l'ombre propice du jardin d'hiver, le +chevalier Hector Montelli penchait vers le +doux visage de la blonde Bella Campbell sa +noire moustache avantageuse.</p> + +<p>—Vous viendrez? Vous le jurez? Demain +à quatre heures à l'Ermitage...</p> + +<p>Elle rougit; elle se recula, mais sa voix à +l'imperceptible accent chantant sembla le +caresser en répondant, dans un murmure +presque confondu avec les mesures des valses +lentes qui tournaient autour d'eux ainsi que +le parfum des fleurs:</p> + +<p>—Oui, oui, je viendrai... mais laissez-moi<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span> +maintenant, ami très cher... Je vous en prie... +Vous me compromettez et si mon mari apprenait +jamais...</p> + +<p>Elle frissonna toute. Il saisit une petite main +tremblante, la serra sur son cœur, puis sur +ses lèvres passionnées et modula avec une +ardeur contenue et ascendante:</p> + +<p>—Je t'aime, je t'aime, je t'aime...</p> + +<p>—Je vous aime, soupira-t-elle.</p> + +<p>Elle s'enfuit vers le salon de l'orchestre qui +était tout garni de dames convenables.</p> + +<p>Il fila, le triomphe au cœur, vers la salle +de jeu.</p> + +<p>Quinze jours avant, ils ne se connaissaient +pas du tout, mais dès leur première rencontre, +dans ce même casino, parmi le public +banal, il y avait eu, de part et d'autre, à ce +qu'il semblait, coup de foudre, et ce phénomène +orageux, d'abord contenu, s'était développé +à souhait, favorisé par l'aimable intimité +des villes d'eaux.</p> + +<p>Le chevalier était d'ailleurs bien fait pour +inspirer l'amour. Il était pâle, mélancolique +et beau. Sa voix était enivrante et son élégance +suborneuse. Il portait un grand nom. +On le disait officier italien et puissamment +riche, et des histoires romanesques couraient +sur son compte, qui le représentaient comme<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span> +le héros infortuné d'un amour contrarié et +d'un duel terrible où il avait mis à mort un +adversaire déloyal, tout en étant grièvement +blessé lui-même. C'était pour achever sa convalescence +et pour oublier qu'il était venu...</p> + +<p>Et Bella Campbell avait consenti à lui servir +de Léthé, bien que jusqu'alors elle ne l'ait en +aucune façon admis dans son lit. Elle était +l'exquise jeune femme, résignée et neurasthénique, +d'un banquier londonien millionnaire +et plus jaloux qu'un tigre. Son mari avait +dû rester en Angleterre, retenu par ses affaires, +mais, de loin comme de près, il la terrorisait +et elle n'en parlait qu'en pâlissant. Il lui avait +permis, non sans peine, de venir seule soigner +ses nerfs malades, mais elle se sentait +enveloppée d'une occulte surveillance; des +espions l'entouraient, elle en était sûre, et +malheur à elle si le moindre soupçon était +rapporté au redoutable Campbell quand, à la +fin du mois, il la viendrait rejoindre. Cet époux +sauvage était, pour la timide Bella, comme +une épée suspendue sur sa tête, comme une +mine chargée sous ses pas... Et cependant +elle avait écouté les paroles d'amour du beau +chevalier et elle avait accordé un rendez-vous +intime et périlleux, car l'amour est plus fort +que la peur de la mort.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span></p> + +<p>L'Ermitage, choisi par le judicieux Hector +pour ce doux et premier tête-à-tête, était particulièrement +propice à ce genre de distraction. +Il consistait en ruines pittoresques en haut +d'une colline. Ce lieu de plein air n'effaroucherait +pas une jeune vertu susceptible. Il +était assez éloigné de la ville, en sorte qu'il +fallait plus d'une heure de voiture pour s'y +rendre et qu'on pouvait espérer n'y rencontrer +personne. Plusieurs routes différentes y menaient +et de nombreux sentiers gravissaient +les pentes, déjà verdoyantes, de la colline. +L'inévitable auberge se trouvait loin des +ruines et enfin celles-ci offraient l'abri d'une +sorte de rotonde centrale, à demi écroulée, +ouverte de tous les côtés, mais mystérieuse, +isolée et garnie de divers grands bancs de +mousse assez confortables et qui pouvaient +devenir commodes.</p> + +<p>Le chevalier vint à cheval, par la route de +l'ouest, la plus longue, et gravit de ce côté les +sentiers de la colline. Il attacha sa monture +dans une clairière et gagna les ruines. Elles +étaient parfaitement désertes, ce qui lui fit +plaisir, et il s'assit au dehors, sur un bloc, +pour rêver poétiquement en attendant l'aimée, +car il était en avance et elle était en retard, +comme il convient.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p> + +<p>La blonde Bella arriva en voiture par la +route de la plaine qui menait au versant est +de la colline. Elle s'arrêta à l'auberge située à +mi-hauteur et se dirigea à pied vers les ruines, +chargée ostensiblement de son album «pour +dessiner», adroit subterfuge destiné au cocher +et au cabaretier, lesquels, d'ailleurs, s'en +fichaient, ayant engagé, dès le premier +instant, un furieux combat au jeu de piquet.</p> + +<p>—Merci, merci, cria, lorsqu'elle parut, le +chevalier, qui venait justement de regarder sa +montre et de constater avec ennui que son +amante était en retard de vingt-cinq minutes.</p> + +<p>Il s'élança sur les mains de la belle Anglaise, +les couvrit de baisers, et l'attira vers l'intérieur +des ruines.</p> + +<p>—C'est une folie, ne me la faites pas +regretter, murmura-t-elle avec une louable +banalité, car elle connaissait ses classiques.</p> + +<p>—Je vous aime, je vous aime... je t'aime... +soupirait-il, comme la veille, mais avec encore +plus de passion, car l'endroit y prêtait.</p> + +<p>—Par grâce, tendre ami, laissez-moi,... +soupirait-elle.</p> + +<p>Mais il ne la laissait pas le moins du monde, +l'ayant, bien au contraire, fait asseoir près de +lui, sur le plus commode des bancs, afin de la +mieux couvrir de baisers fort brûlants contre<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span> +lesquels elle ne se défendait pas assez, sans +doute à cause du manque d'habitude.</p> + +<p>Après quelques minutes de ce charmant +exercice, le chevalier, tout animé, voulut commencer +des gestes encore plus caractéristiques. +Elle résista. Il insista. Elle résista moins bien, +une aimable rougeur l'envahit, ses lèvres +balbutièrent de vaines protestations aussitôt +étouffées sous des baisers ardents: elle ferma +les yeux, défaillit dans le dernier désordre, et +la flamme du chevalier commençait à être couronnée +lorsque se produisit un incident soudain, +bref et extraordinaire.</p> + +<p>Une tête d'homme, coiffée d'un képi vaguement +militaire, apparut à droite, encadrée +dans une des ouvertures du mur circulaire. +En même temps, une autre tête d'homme, +également coiffée d'un képi, apparut à gauche, +dans l'ouverture d'en face. «Je vous y +prends...», cria la première tête aux amoureux +surpris. «Attentat public...», leur cria +la seconde tête au même instant. Mais les +deux têtes, ensemble, se virent et s'entendirent. +Elles se jetèrent mutuellement un +rapide regard d'étonnement et d'épouvante, +et, faisant aussitôt volte-face, s'enfuirent précipitamment, +chacun de son côté, sans plus +s'inquiéter du chevalier et de son amante.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span></p> + +<p>Ceux-ci s'étaient dressés en désordre et +éloignés l'un de l'autre.</p> + +<p>—Nom de Dieu, murmura entre ses dents +le chevalier, auquel l'excès d'émotion enlevait +tout accent italien.</p> + +<p>La jeune femme sursauta. Une minute elle +regarda intensément son compagnon désemparé, +dépeigné, ahuri, et dont la figure n'avait +plus du tout l'expression rêveuse et fière de +l'illustre Montelli de Nagueri, et tout à coup +elle éclata en un rire convulsif et irrésistible.</p> + +<p>—Dites donc, chevalier, cria-t-elle, hors +d'haleine, êtes-vous sûr d'être Montelli?... +Ah! Ah! Ah! c'est <i>votre</i> garde champêtre, +n'est-ce pas, qui est venu à droite?</p> + +<p>—Hein? dit-il.</p> + +<p>—Oui, comme c'est <i>le mien</i> qui est venu à +gauche... Ne prenez pas cet air idiot, voyons! +Comprenez-vous?...</p> + +<p>—Pas du tout, avoua-t-il, car il avait l'intelligence +naturellement lente.</p> + +<p>—Eh bien, nous avons perdu notre saison +tous les deux. Voilà tout! Et je ne vous en +veux pas, car c'est vraiment trop drôle. Nous +nous sommes mis dedans mutuellement, mon +garçon. Nous travaillons tous deux dans le +scandale mondain...</p> + +<p>—Dans le scandale mondain?... balbutia<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span> +l'homme, stupéfait. Alors vous n'êtes pas?...</p> + +<p>—Anglaise et millionnaire, mais non, mon +vieux. Je me tue à vous le dire. Vous faites +marcher les femmes mariées et moi les jeunes +gens poires. C'est le même coup. Amour, +rendez-vous en plein air, passion, caresses +enivrantes. Un complice en garde champêtre, +flagrant délit, menaces de scandale, chantage. +Le partenaire ou la partenaire casque jusqu'à +la gauche... C'est connu... Mais voilà, cette +fois-ci, nous sommes mal tombés. Vous m'avez +refaite. Je vous ai refait. Et nos deux gardes +champêtres, en se rencontrant pour nous pincer +au bon moment, se sont mutuellement pris +pour des vrais... Vous y êtes?</p> + +<p>L'illustre Montelli semblait avoir repris +quelque présence d'esprit.</p> + +<p>—J'y suis, et puisque nous y sommes, si +nous en profitions? proposa-t-il galamment en +avançant les mains.</p> + +<p>Mais la blonde Bella s'écarta vivement.</p> + +<p>—Ah non, mon petit! protesta-t-elle, moi, +je ne fais pas ça pour m'amuser!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span></p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="MYSTERE">MYSTÈRE...</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="LAPPARITION">L'APPARITION</h2> +</div> + + +<p>Il était dix heures, et tous ceux qui +devaient, ce soir-là, assister à la séance chez +M<sup>me</sup> Harmelle étaient arrivés. Dans le grand +salon, d'une somptuosité un peu solennelle et +surannée, ils formaient trois groupes distincts: +les spirites, dévots habituels des séances (une +Anglaise à lunettes et extravagante, une +inquiétante princesse slave et un vieux colonel +en retraite), réunis dans un coin; les sceptiques +(quatre messieurs graves qui causaient à voix +basse devant la cheminée); et enfin, très +à l'écart, le médium Artis, étrange figure sans +âge, vêtue de noir ecclésiastique et qui se +tenait debout, parfaitement immobile, avec sa +face d'une pâleur de pierre où vivaient seuls +deux yeux bleu clair, vifs et glacés à la fois.</p> + +<p>L'heure sonna. M<sup>me</sup> Harmelle se leva du +fauteuil où elle était enfouie. Sous ses cheveux<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span> +blancs, sa face était blanche et comme usée de +chagrin et ses mains maigres tremblaient, +malgré les efforts qu'elle faisait pour contenir +son émotion.</p> + +<p>—Il est temps, dit-elle...</p> + +<p>—Un moment, je vous en prie, j'ai un mot +à dire à monsieur...</p> + +<p>Du groupe de la cheminée s'était détaché +un homme corpulent, aux cheveux gris, au +visage rasé, et qui était vêtu d'une vaste redingote +décorée d'une rosette rouge. Il vint droit +au médium.</p> + +<p>—Vous me connaissez? lui demanda-t-il +avec une brusquerie qui lui semblait habituelle.</p> + +<p>—Oui, monsieur. Vous êtes l'illustre professeur +Herbin, de l'Académie de médecine, le +maître incontesté de la physiologie moderne...</p> + +<p>Artis parlait sans bouger. Sa voix était +blanche et sans timbre et il semblait réciter, +sans la comprendre, une leçon. Le savant, +agacé, l'interrompit.</p> + +<p>—Ça va bien. Merci. Je suis ici surtout +l'ami intime de M<sup>me</sup> Harmelle. Les trois messieurs +qui sont près de la cheminée sont aussi +ou ses intimes ou ses parents. Les trois autres +personnes, vous les connaissez mieux que moi. +Je veux vous dire ceci: Depuis plus d'un an<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span> +vous avez pris sur l'esprit de M<sup>me</sup> Harmelle un +empire absolu en évoquant pour elle—je +répète ce que vous lui avez fait croire—une +personne qui lui a été très chère et qui est +morte. (Son regard se tourna vers un portrait +de jeune femme.) M<sup>me</sup> Harmelle a en vous une +foi aveugle, mais ces séances—qui coûtent +très cher, monsieur Artis—la mettent dans +un état nerveux réellement dangereux. Il y a +d'autres considérations pour le présent et pour +l'avenir. Nous, ses amis, sommes intervenus +auprès d'elle, et, sur nos insistances, elle a +consenti à nous faire assister à une de vos +expériences, si ce mot peut s'appliquer... Je +veux vous prévenir, monsieur Artis, que nous +serons impitoyables, le cas échéant... Vous me +comprenez, n'est-ce pas? Si vos séances sont... +ce que je crois,—et que pourraient-elles être +d'autre, en vérité?—il est encore temps pour +vous de reculer... vous pouvez prétexter un +malaise, vous retirer, disparaître. Ce serait +peut-être prudent, car vous jouez gros, +songez-y...</p> + +<p>Le médium restait immobile. Sa voix sans +timbre s'éleva encore.</p> + +<p>—Les consultations des princes de la +science coûtent cher aussi... Je suis médecin +des âmes... J'ai consenti à expérimenter devant<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span> +vous ce soir, sous les conditions que vous +savez, afin de vous convaincre, car j'espère que +vous vous rendrez à l'évidence. Je n'ai plus +rien à vous dire...</p> + +<p>Il quitta le professeur pour s'avancer vers +M<sup>me</sup> Harmelle, qui les observait, inquiète.</p> + +<p>—Je suis prêt, dit-il, et il ajouta quelques +mots à voix basse.</p> + +<p>Elle acquiesça d'un signe de tête.</p> + +<p>—Nous allons commencer, dit-elle à voix +haute, avec solennité, mais avant de commencer +je dois rappeler à tous ceux qui sont +ici qu'ils se sont engagés par serment à ne pas +intervenir, de quelque façon que ce soit, dans +la séance que M. Artis n'a consenti à donner +devant eux que sous cette condition expresse. +Je leur rappelle qu'une intervention quelconque +mettrait sa vie en danger et peut-être +éloignerait pour toujours ceux qui, par lui, +viennent nous visiter...</p> + +<p>Sa voix s'étrangla. D'un pas rapide, elle se +dirigea vers une porte qu'elle ouvrit, et tous, à +sa suite, passèrent dans une pièce voisine.</p> + +<p>C'était une petite pièce peu meublée et qu'une +lampe sur la cheminée éclairait mal. Barrant +un des angles, deux grands rideaux noirs +tombaient du plafond. Le professeur Herbin +alla les écarter et ne vit rien derrière qu'un<span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span> +tabouret, et sur le tabouret une guitare.</p> + +<p>La spirite anglaise, cependant, couvrit la +lampe d'un globe rouge et alla la placer par +terre dans un coin, derrière un écran également +rouge. Dans la faible clarté subsistante, le +médium, sur un tabouret de bois, s'assit +devant les rideaux noirs. La chaîne se forma, +M<sup>me</sup> Harmelle donnant la main au médium, +puis les autres, avec une alternance de sceptiques +et de croyants, pour aboutir au professeur, +à l'autre extrémité, mais qui, lui, ne +touchait pas le médium. Un de ces messieurs +graves se retira au fond de la pièce sans prendre +part à l'expérience.</p> + +<p>Un temps passa. Le médium murmura une +invocation, et le silence retomba, lourd.</p> + +<p>Tout à coup, comme soulevés par un vent +fort, les rideaux, qu'on entrevoyait vaguement, +se gonflèrent et les assistants sentirent sur leur +visage un souffle froid. Des craquements éclatèrent +dans tous les coins, semblant provenir +des meubles et des murs. Le vent souffla plus +fort, les rideaux s'enflèrent comme des voiles, +et le médium y disparut. Une note de musique +retentit; puis une autre; puis un air s'ébaucha. +Soudain le professeur s'écria avec irritation +qu'on lui tirait les cheveux. Mais, à travers les +rideaux, le tabouret, paraissait-il, sortait tout<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span> +seul; il s'éleva jusqu'à l'épaule du colonel, sur +laquelle il s'appuya, fit un petit bond, passa par-dessus +la tête de la princesse polonaise et redescendit +sagement.</p> + +<p>On entendit haleter le médium et on +l'entrevit debout. Une apparence pâle sautillait +au-dessus de lui, pareille à une fleur de clarté +floue; une odeur de violette se répandit.</p> + +<p>Puis ce fut le silence, et pendant quelques +minutes, dans l'ombre rougeâtre, rien n'apparut.</p> + +<p>—Voyez! Voyez! dit tout à coup l'Anglaise, +d'une voix étouffée.</p> + +<p>Une boule nébuleuse semblait descendre d'en +haut dans les régions des rideaux noirs, qui +s'agitaient encore. Cela descendait, s'étendait +en nuage, et une apparition vaguement lumineuse +se précisa: une forme humaine féminine, +vaporeuse...</p> + +<p>—Elle vient... C'est elle... murmura +M<sup>me</sup> Harmelle d'une voix étouffée, tremblante...</p> + +<p>Mais soudain l'éclair brutal d'une clarté vive +emplit la pièce. Il y eut des cris, un tumulte. +Le professeur Herbin, avec toute la fougue +d'un jeune homme, s'était précipité. Il avait +saisi à pleins bras les rideaux noirs, le médium, +l'apparition.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span></p> + +<p>On vit dans la lumière éclatante que brandissait +l'homme grave, qui n'avait pas pris part +à la chaîne, le médium qui se débattait; des +plis d'étoffe blanche et légère se froissaient +dans ses mains; une baudruche dégonflée, +encore phosphorescente, tomba recroquevillée +par terre...</p> + +<p>—La voilà, l'apparition! cria Herbin; vous +voyez la mousseline et la baudruche! J'ai +manqué à ma parole d'honneur, c'est entendu, +mais il fallait cela pour vous sauver de ces +fripons, ma chère amie...</p> + +<p>Il s'était retourné, triomphant, vers M<sup>me</sup> Harmelle.</p> + +<p>Bouleversée, livide, elle semblait suffoquer +d'horreur. Mais des larmes jaillirent de ses +yeux et elle se jeta en avant.</p> + +<p>—Allez-vous-en! Allez-vous-en! cria-t-elle +à Herbin, avec un geste terrible. C'est vous le +menteur! C'est vous le misérable! Vous croyez +savoir, mais vous ne savez rien! Et moi, je sais +bien qu'il dit la vérité, lui, puisque c'est ma +fille qu'il me ramène, je vous dis! ma fille! ma +petite fille!</p> + +<p>Il y eut un silence, et le professeur Herbin, +suivi de ses trois compagnons, sortit comme +un coupable.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_DEVINERESSE">LA DEVINERESSE</h2> +</div> + + +<p>M<sup>me</sup> Lazzarra, la sorcière fameuse, l'incomparable +voyante, se trouvait ce matin-là chez elle, +bien tranquille, comme d'habitude, en train de +prendre son petit café au lait. Guland (c'est le +nom d'un démon), dit Gugu, le carlin gras à +lard et au nez en truffe qu'elle chérit d'une +excessive tendresse, était à ses côtés à laper +gentiment sa soucoupe de lait chaud et tout +allait bien.</p> + +<p>On sonna. La servante Gloria (c'est le nom +d'une démone), à qui un teint cuivré et de +grands yeux noirs permettent de se faire +passer pour Bohémienne, bien qu'elle soit née +à Clichy, alla ouvrir. Il y eut des parlementages, +et Gloria revint expliquer que c'était un +«monsieur très bien», qui ne venait pas pour +une consultation, mais qui insistait pour être +reçu; elle omit de dire qu'il lui avait donné<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span> +cent sous et pincé la taille, car elle n'avait pas +de corset. M<sup>me</sup> Lazzarra, un peu intriguée, reçut +le monsieur après une attente de vingt minutes +qu'elle avait employée à se mettre un +peu sous les armes.</p> + +<p>Comme il avait dit qu'il ne venait pas pour +une consultation, elle le reçut dans la salle à +manger et, dès l'abord, le visiteur, qui était un +homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'aspect +riche et chic, prit la parole.</p> + +<p>—Madame, dit-il, je m'excuse d'avoir forcé +votre porte, mais voici le but de ma visite: +vous devez, ce tantôt, recevoir, pour leur +donner une consultation, deux dames qui ont +demandé rendez-vous par lettre...</p> + +<p>—Le secret professionnel... dit M<sup>me</sup> Lazzarra.</p> + +<p>—Précisément, dit le monsieur; c'est le +secret professionnel que j'invoque en vous +priant d'observer la plus parfaite discrétion au +sujet de ce que je vais vous dire. D'ailleurs, +votre intérêt même l'exige. Vous prenez, je le +sais, cinquante francs par consultation, aussi +cher qu'un médecin célèbre, quand vous donnez +le jeu complet, l'invocation en grand tralala, +la conjuration au démon et la transe extralucide +première catégorie, comme vous le ferez +ce tantôt. Eh bien, moi, je viens vous offrir,<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span> +en plus des cinquante francs que vous recevrez +de chacune de vos visiteuses, de vous donner +pour chacune d'elles cent francs, à condition +que vous leur fassiez les prophéties que je vais +vous indiquer.</p> + +<p>—Monsieur, dit M<sup>me</sup> Lazzarra, la dignité de +la science...</p> + +<p>—Mais non, dit le monsieur. Je vous en +prie, ne perdons pas de temps. Vous êtes une +femme remarquablement intelligente. On ne +se crée pas une situation de pythonisse comme +celle que vous avez, au milieu de toute notre +vie pratique moderne, des automobiles, des +aéroplanes et de la politique, sans être une +femme remarquablement intelligente... Et +vous allez comprendre: les deux jeunes dames +que vous recevrez ce tantôt sont, l'une ma +femme, l'autre sa meilleure amie. Or, je désire +séduire la meilleure amie de ma femme. Vous +comprenez?</p> + +<p>—C'est honteux! dit M<sup>me</sup> Lazzarra, faussement +indignée.</p> + +<p>—En aucune façon! Elle est jolie comme +tout. Ma femme est brune, belle, imposante, +froide, réservée. Sa meilleure amie—elle +s'appelle Irène—est blonde, rose, souriante, +impressionnable, nerveuse, timide... Son +cœur est en jachère, en plus, elle est mariée à<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span> +un monsieur très bien, qu'on ne voit jamais +parce qu'il passe sa vie à s'occuper d'affaires à +Paris, en province ou à l'étranger. Alors, +comme je sais l'extraordinaire influence que +peut avoir sur les femmes tout le décor impressionnant +de vos prédictions, et comme je vous +donnerai sur les deux miennes, si je puis dire, +des détails et des renseignements qui vous +permettront dès l'abord de les stupéfier, je veux +que vous disiez à notre meilleure amie tout ce +que vous pourrez pour la jeter dans mes bras. +Vous y êtes, n'est-ce pas? Vous voyez la chose: +petite âme incomprise, tendresse méconnue et +abandonnée, droit au bonheur, nécessité de +l'amour régénérateur, destinée irrévocable qui +pousse vers la passion souveraine, qui la +guette, vers le cœur de feu qui se consume +pour elle (c'est moi, la passion souveraine et +le cœur de feu)... Insistez surtout sur la destinée +irrévocable qui l'entraîne vers l'amour; +vous ne me nommez pas, bien entendu; vous +me désignez vaguement, cela suffira. Elle +comprendra. Je lui fais la cour d'assez près, +mais, sans dire tout à fait non, elle hésite, elle +se tâte, elle a des scrupules à cause d'Andrée, +ma femme... Détruisez ses scrupules, renversez +ses hésitations, peignez l'ardeur des +sentiments qui l'enveloppent et affirmez-lui<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span> +qu'elle est vaincue d'avance et vouée à l'amour +tout-puissant qui illuminera la monotonie de +sa vie... Ça va?</p> + +<p>—Monsieur, dit avec beaucoup de dignité +M<sup>me</sup> Lazzarra, qui avait pris son parti, la démarche +que vous faites auprès de moi est si +extraordinaire qu'elle ne peut être regardée +que comme une manifestation des forces extraterrestres +qui régissent les destinées humaines. +J'y obéirai donc. Que dirai-je à la dame brune?</p> + +<p>—Oh! tout ce que vous voudrez dans le +genre calme, repos, danger du moindre flirt, +à cause de ma jalousie féroce. Et puis faites-lui +plaisir; dites-lui que je l'adore, qu'elle a +un mari modèle, une perle de vertu qui n'aime +qu'elle, ne voit qu'elle, ne pense qu'à elle, +même quand ses affaires le forcent à la négliger +un peu. Ça fera très bien. Ça la tranquillisera. +Je serai encore plus libre et j'aurai besoin d'un +peu de liberté si ça va comme je veux avec +notre meilleure amie.</p> + +<p>Il prit dans son portefeuille deux billets de +cent francs, les offrit discrètement à M<sup>me</sup> Lazzarra +qui les prit plus discrètement encore, +fournit les renseignements annoncés sur la vie +des deux jeunes femmes, promit à la pythonisse +de lui faire une forte réclame et prit +congé enchanté.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span></p> + +<p>M<sup>me</sup> Lazzarra, non moins enchantée, à cause +du gain notable, fit ses préparatifs pour la consultation +et se mit à déjeuner confortablement; +mais un accident affreux, et qui faillit avoir +des suites fatales, bouleversa sa quiétude. Guland, +qui était vorace, avala de travers un os +de lapin et faillit en crever. Ce fut tragique. +M<sup>me</sup> Lazzarra, la main dans la gueule du carlin +suffocant, tâchait de pêcher l'os. Gloria s'affolait, +Guland enfin vomit l'objet et fut sauvé. +M<sup>me</sup> Lazzarra alors se trouva mal, en sorte +qu'il fallut une abondance de vinaigre à l'extérieur +et de vulnéraire à l'intérieur pour lui +rendre ses esprits et qu'elle était encore sous +l'influence combinée de l'émotion et du vulnéraire +quand vint l'heure de la consultation.</p> + +<p>La brune Andrée et la blonde Irène, simplement +vêtues, fortement voilées et un peu +impressionnées sonnèrent à la porte de M<sup>me</sup> Lazzarra. +La porte, silencieusement, s'ouvrit. +Elles entrevirent, dans la pénombre d'une +antichambre, une figure pâle sous de lourds +cheveux mêlés d'ornements de cuivre et dont +les grands yeux semblaient égarés. C'était +Gloria, vêtue d'une longue robe violâtre, avec, +sur la poitrine, une figure vaguement géométrique +qui voulait être un pentacle. Cette personne +bizarre fit entrer les visiteuses tremblantes<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span> +dans un grand salon tendu de tapisseries +sombres et dont les rideaux tirés interceptaient +les lumières du jour, car M<sup>me</sup> Lazzarra +donnait dans l'école sorcellerie romantique. +Trois lumières rouges luisaient faiblement en +des angles et un brûle-parfum, sur un trépied, +exhalait un nuage lourd et aromatique.</p> + +<p>Les deux femmes, le cœur battant, attendirent +sans parler. Une porte, au fond, s'ouvrit. +Gloria glissa comme un spectre sur les tapis +épais.</p> + +<p>—Une de vous, une seule, chuchota-t-elle.</p> + +<p>Elle prit Andrée par la main et l'entraîna +jusqu'au cabinet de consultation. C'était une +petite pièce ensevelie entièrement dans des +tentures noires ornées de signes du zodiaque +et de figures inconnues couleur d'argent. Du +plafond tombait une lampe verte. Par terre, +un grand cercle blanc, sur le tapis noir, était +dessiné et, au milieu du cercle, M<sup>me</sup> Lazzarra +était debout sous la lampe verte, toute sa +volumineuse personne enclose en une tunique +rouge, zébrée de signes cabalistiques. Un bandeau +écarlate serrait sa tête et faisait paraître +plus blafarde sa large face, qui grimaçait déjà +comme sous l'influence du démon.</p> + +<p>—Dans le cercle! Venez dans le cercle! +ordonna-t-elle d'une voix sourde.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p> + +<p>La jeune femme obéit, poussée par Gloria, +qui s'éclipsa ensuite. La voyante saisit de sa +main gauche la main d'Andrée et, de sa main +droite, une petite fourche faite d'un manche +de bois et de deux dents en acier.</p> + +<p>—Quoi que vous entendiez, quoi que vous +voyiez, reprit M<sup>me</sup> Lazzarra, ne dites rien, ne +bougez pas; ici, vous êtes en sûreté. Je commence +la conjuration.</p> + +<p>«Je te conjure, Lucifer, par le nom ineffable +de Dieu On, Alpha et Oméga, Eloy, Eloym, va, +Saday, Lux les Mugiens, Rex, Salus, Adonay, et je +t'adjure, conjure et t'exorcise par les noms qui +sont déclarés dans les lettres V. C. X. et par +les noms Sol, Agla, Riffasoris, Oriston, Amul, +Soter, Tétragrammaton, Perchiram, Simulaton, +Perpi et par les très hauts noms ineffables +de Galli, Euga, Ingadum, Obu, Euglabis...»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lazzarra débitait vertigineusement sa +conjuration, elle trépignait, pétrissait nerveusement +le main d'Andrée, agitait sa fourche, +et, tout à coup, en plongea les pointes dans la +flamme de la lampe verte.</p> + +<p>—Il vient! Il vient! Le voici! cria-t-elle. +Que voulez-vous savoir? Le passé, l'avenir? +Ecoutez!...</p> + +<p>Un quart d'heure après, Andrée, un peu<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span> +pâle, sortit de l'antre de la sibylle, où la +blonde Irène la remplaça en tremblant.</p> + +<p>Quand les deux jeunes femmes se retrouvèrent +dans la rue, elles échangèrent leurs +impressions.</p> + +<p>—Elle est étonnante, étonnante, déclara +Irène... Elle m'a tout dit. J'étais épouvantée... +Elle sait toute ma vie. C'est merveilleux... +Aussi, je vais suivre ses conseils pour l'avenir... +Ils ne sont pas toujours très drôles, ses +conseils, ajouta la jeune femme avec un petit +soupir de regret, mais ça ne fait rien, je vais +les suivre. J'aurais trop peur d'y manquer... +Et puis, c'est ma destinée, il faut bien obéir...</p> + +<p>—Moi aussi, j'ai été stupéfiée, murmura +Andrée, et moi aussi je t'assure, je vais suivre +ses conseils... J'étais trop sotte, vraiment, +acheva-t-elle avec un ton de résolution concentrée: +moi aussi j'ai droit au bonheur!</p> + +<p>En sorte que la blonde Irène devint un +glaçon pour le monde entier, sauf pour son +mari, en qui elle découvrit des océans d'amour +méconnu et des mines de la plus terrible +jalousie, tandis qu'Andrée cherchait parmi les +amis de la maison le cœur de feu qui l'adorait +et le trouva facilement comme on peut le +penser.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span></p> + +<p>Car M<sup>me</sup> Lazzarra, bouleversée par l'accident +de Guland, s'était bien rappelé les prédictions +à faire aux deux visiteuses, mais avait confondu +celles-ci dans leurs rapports avec le +monsieur très bien, prenant la blonde pour sa +femme légitime, la brune pour l'amie dont il +convoitait l'abandon, et leur tenant des discours +prophétiques en conséquence.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="HYPNOTISME">HYPNOTISME</h2> +</div> + + +<p>—Gilberte, je te dérange, tu allais sortir?</p> + +<p>—Tu ne me déranges jamais, tu le sais +bien, ma petite Lydie. Mais c'est le jour de +consultation de mon mari et j'en profite pour +faire des courses. Que veux-tu, ça m'agace +toujours un peu de sentir le grand salon +encombré par une foule d'inconnus... C'est +idiot et je ne le dis pas à Pierre... ses +malades!... Alors si tu veux nous sortirons +ensemble dans un moment, nous passerons +chez ma modiste, puis aux Quatre-Saisons, et +nous irons prendre le thé.</p> + +<p>—Oui, volontiers. J'ai quelque chose à te +dire, un conseil à te demander... Ma chère, tu +ne sais pas ce qui m'arrive... Mon mari veut +m'hypnotiser...</p> + +<p>—Hein, comment cela t'hypnotiser?...</p> + +<p>—Oui. Il est sûr qu'il a un pouvoir de<span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span> +suggestion extraordinaire. Nous avons vu, il y +a quelque temps au music-hall, un magnétiseur +professionnel qui opérait sur une femme +et qui a fait aussi des expériences sur des +spectateurs... C'était assez impressionnant. +Mon mari a été enthousiasmé, il n'a plus pensé +qu'à cela, il a acheté des tas de bouquins +là-dessus, peu à peu il a pris des airs supérieurs +et mystérieux et finalement il vient de +me déclarer qu'il était, lui, indubitablement +un magnétiseur de première force, que j'étais, +moi, sans conteste, un sujet remarquable et +qu'il allait m'endormir. J'ai dit non; il a +insisté... tu sais que quand il a une idée dans +la tête...</p> + +<p>—Mais, c'est ridicule, continue à refuser...</p> + +<p>—C'est difficile. Il en fait une question de +vanité, je le vois bien, et du moment que sa +vanité est en jeu, il est intraitable... Et puis +aussi il va s'imaginer que je refuse par peur +de... trop parler en dormant... Il m'a dit hier, +d'un ton dégagé, mais que je sentais soupçonneux: +«Aurais-tu donc quelque chose à me +cacher? Craindrais-tu donc de me faire des +révélations?...» Alors, comme il est d'autant +plus jaloux qu'il le dissimule par amour-propre... +Je t'assure, Gilberte, je suis très +ennuyée... pourtant je ne veux pas me laisser<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span> +endormir... Ça me fait peur... Surtout par lui +qui n'y entend rien... Et puis, admets qu'il +réussisse... Admets qu'il me fasse parler... sans +que je le veuille... et que je raconte...</p> + +<p>—Tu as donc des choses compromettantes +à raconter? demanda Gilberte avec un demi-sourire.</p> + +<p>Lydie eut un petit mouvement d'épaules et +rougit un peu.</p> + +<p>—Mais non, je t'assure, absolument rien +de grave... Seulement entre la vérité qu'on +dit, et la vérité réelle, il y a tout de même tant +de différence... Il y a tant de choses qui sont +innocentes aux yeux d'une femme et qui ne le +sont pas du tout aux yeux d'un homme +jaloux... Et mon mari est si jaloux, et en +même temps il est si content de lui... En outre, +il est si entêté qu'il ne démordra pas de son +idée...</p> + +<p>Alors, je ne sais pas quoi faire. Est-ce +qu'on parle réellement sans le vouloir quand +on est hypnotisée? Est-ce que c'est dangereux +de se laisser endormir? Tu dois savoir cela +puisque ton mari est médecin?</p> + +<p>—Mais c'est que Pierre ne me fait pas de +cours de médecine, dit Gilberte. D'ailleurs, il +ne s'occupe pas du tout d'hypnotisme... Je +crois pourtant l'avoir entendu dire que dans<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span> +son opinion, il y avait beaucoup de cas de +simulation... Mais attends un peu, ma petite +Lydie... Que tu es simple, puisque ton mari +te tourmente en voulant t'imposer une chose +qui te fait peur, tu n'as pas de scrupules à +garder... Voyons, tu es sûre qu'en le priant +bien gentiment de ne pas insister il n'y +consentirait pas?...</p> + +<p>—Non, non, du moment que son amour-propre +et sa jalousie sont en jeu plus je refuserai +moins il en démordra.</p> + +<p>—Alors, tant pis, simule!... Oui, fais semblant +de dormir au bout d'une ou deux +minutes et quand il t'interrogera raconte-lui +n'importe quoi...</p> + +<p>Il y eut un petit silence.</p> + +<p>—C'est de sa faute si je fais cela, prononça +enfin Lydie. Je n'ai pas d'autre moyen de +m'en tirer. Il va encore me demander ce soir +de me laisser endormir par lui... Tant pis, je +dirai oui...</p> + +<p>Avant même d'être arrivé à l'âge adulte, et +en tout cas depuis lors, M. Alexandre Lérouvel, +le mari de Lydie, avait eu coutume de +déclarer avec autorité qu'il dirigeait sa vie +selon la noble maxime: «Ce que l'homme a +fait, un homme peut le faire». Il en tirait +beaucoup de dignité personnelle, et beaucoup<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span> +de mépris pour tout le reste du genre humain. +Cependant les résultats pratiques obtenus par +ce monsieur ne cadraient pas avec l'opinion +qu'il avait de lui-même. Parmi la société, il +ne brillait pas d'un éclat exceptionnel. Après +de bonnes études, il était entré dans l'administration +française où il était même devenu +chef de bureau. L'avenir ne semblait pas lui +promettre beaucoup plus. Entre temps, il avait +hérité de la fortune de ses parents, qui était +assez considérable, et il avait épousé Lydie, +jeune personne blonde et timide, coquette et +langoureuse, et dont tout l'amour, estimait-il, +ne réussissait qu'à peine à compenser la faveur +qu'il lui avait faite en la choisissant entre +toutes pour être sa compagne. Qu'elle pensât +par elle-même ou résistât à la moindre de ses +volontés lui paraissait inconcevable.</p> + +<p>Maintenant c'était le soir et M. Alexandre +Lérouvel hypnotisait Lydie enfin consentante. +Les servantes avaient quitté l'appartement, et +seuls tous deux dans leur salon à demi éclairé, +ils étaient assis face à face, et fort près, sur +deux chaises. Les genoux de Lydie étaient +serrés entre les genoux de son mari, les mains +de Lydie étaient serrées dans les mains de +son mari, les yeux de Lydie recevaient le +regard fixe et dominateur des yeux de son mari.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p> + +<p>—Dormez, articula au bout d'une minute +ou deux M. Lérouvel, dormez, je le veux.</p> + +<p>Lydie cligna des yeux, puis les ferma, puis +les rouvrit à demi.</p> + +<p>«Mon pouvoir agit, songea M. Lérouvel +transporté, et il répéta, plus impérieusement:</p> + +<p>—Dormez, je le veux.</p> + +<p>Lydie, de nouveau, cligna des yeux; M. Lérouvel +lâchant les mains de la jeune femme se +livra à des gestes aériens qui voulaient être +des passes magnétiques. En même temps, avec +la plus louable bonne foi il concentrait de +toutes ses forces sa volonté sur le but à +atteindre.</p> + +<p>Les passes de son mari inquiétaient Lydie, +car les doigts de M. Lérouvel lui menaçaient à +chaque geste les yeux. Elle ferma les paupières +et ne les rouvrit plus.</p> + +<p>—Vous dormez? interrogea-t-il, enfiévré +par une si belle réussite.</p> + +<p>—Lydie dort, articula-t-elle, au bout d'un +moment, d'une voix blanche.</p> + +<p>M. Lérouvel eut un soupir d'orgueil. Il +n'avait pas trop présumé de son pouvoir.</p> + +<p>—Lydie dort, répéta-t-il à haute voix. +Bien. Maintenant que Lydie réponde: Lydie +aime-t-elle son mari?</p> + +<p>—Oui, dit Lydie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span></p> + +<p>—Mais l'aime-t-elle passionnément, absolument, +aveuglément?... Lui a-t-elle fait le +don entier et total de tout elle-même?... Ne +vit-elle que pour lui?... Mourrait-elle plutôt +que de songer même à un autre?...</p> + +<p>—Oui, tout cela est vrai, dit Lydie avec +conviction...</p> + +<p>—L'aimera-t-elle toujours ainsi, et de plus +en plus? demanda-t-il encore.</p> + +<p>—Oui, dit Lydie.</p> + +<p>—N'a-t-elle jamais aimé avant de le connaître? +Étant jeune fille n'a-t-elle eu aucun +amour, aucun flirt, même le plus innocent...</p> + +<p>—Non aucun, aucun...</p> + +<p>—Et depuis qu'elle est mariée, à présent +même... y a-t-il quelqu'un qui fait la cour à +Lydie, qui la poursuit?...</p> + +<p>La jeune femme faillit d'abord dire non, +mais c'eût été invraisemblable et humiliant.</p> + +<p>—Lydie ne sait pas... Personne ne compte +pour Lydie.</p> + +<p>Elle avait répondu avec une candeur apparente, +mais quelque impatience tremblait +dans sa voix. Les questions de son mari lui +semblaient un peu lâches. Elle avait, au cours +de la journée, songé qu'elle pourrait peut-être +tirer parti de la situation en réclamant au +cours de son pseudo-sommeil une augmentation<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span> +de son budget de toilette et des soirées +plus fréquentes dans le monde ou au théâtre. +Maintenant la comédie qu'elle jouait commençait +à l'énerver et lui semblait assez vile. +En outre, elle ne se sentait pas en pleine possession +d'elle-même et elle se demandait si +une réelle influence hypnotique ne commençait +pas à s'emparer d'elle.</p> + +<p>—Lydie est fatiguée, prononça-t-elle avec +la hâte d'en finir. Il faut réveiller Lydie.</p> + +<p>—Tout à l'heure, répondit M. Lérouvel +surexcité et résolu. Il faut que Lydie dorme +encore, parle encore.</p> + +<p>—Non, non, Lydie ne dira plus rien...</p> + +<p>—Si, si, je le veux! Je le veux! Dormez! +dormez! parlez!</p> + +<p>—Lydie souffre, gémit-elle en crispant ses +doigts.</p> + +<p>—Qu'importe! Il faut que Lydie parle, +je le veux. Alors, c'est bien la vérité, Lydie +est tout entière et pour toujours à son mari, +personne ne lui fait la cour... Répondez... Je +le veux.</p> + +<p>Mais la jeune femme était à bout de forces. +Une folle impulsion la saisit qui fut irrésistible. +Il voulait la vérité, il l'aurait. D'un +brusque mouvement elle s'éloigna de son mari, +elle se renversa sur son siège comme si elle<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span> +tombait en convulsions et, réussissant avec +peine à garder ses yeux fermés pour ne pas +mentir à son rôle, elle cria:</p> + +<p>—Lydie ment. Lydie a pour mari un +imbécile qui la torture par sa jalousie, qui +l'ennuie par sa vanité, qui la gêne par son +avarice et son égoïsme... Lydie l'aimerait +peut-être, si elle pouvait avoir confiance en +lui et s'il était son ami... Lydie a eu des flirts +étant jeune fille, comme toutes les jeunes +filles. Elle a aimé son cousin Maurice et l'aurait +épousé s'il avait eu une situation sortable. +Lydie n'a pas encore trompé son mari, mais +elle a des flirts, comme toutes les femmes qui +ne sont pas accaparées par l'amour qu'elles +ont pour un seul homme... Il ne faut pas +demander l'impossible à Lydie, Lydie n'est +qu'une femme: si on l'aimait bien, si on n'était +pas jaloux, si on la traitait autrement qu'une +petite chose qu'on a achetée en l'épousant...</p> + +<p>Elle s'interrompit, poussa trois ou quatre +petits cris et eut une attaque de nerfs,—non +simulée.</p> + +<p>Quand elle revint à elle baignée de vinaigre, +d'éther et d'eau de Cologne par les soins diligents +de M. Alexandre Lérouvel, ce n'est pas +sans inquiétude qu'elle vit en rouvrant les +yeux celui-ci devant elle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span></p> + +<p>Mon Dieu, mon Dieu, songea-t-elle terrifiée, +qu'ai-je fait en lui disant tout cela... Et elle +referma les yeux.</p> + +<p>—Ma chère enfant, dit alors avec beaucoup +de bienveillance M. Alexandre Lérouvel, je +m'excuse très vivement d'avoir provoqué l'état +nerveux où tu te trouves... La séance a été +des plus intéressantes, mais j'ai eu tort de +trop la prolonger. Pendant toute la première +partie de ton sommeil, tu m'as dit les choses +les plus justes, les plus sensées, les plus +vraies... Puis, tu m'as prévenue que tu étais +fatiguée, je n'en ai pas tenu compte... Alors +ce ne furent plus que divagations, cauchemars, +folies incompréhensibles...</p> + +<p>Lydie le regardait ahurie. Il parlait sincèrement. +Une entière bonne foi brillait dans ses +regards. Il ajouta:</p> + +<p>—Je ne m'étais pas mépris sur mon pouvoir +magnétique. Je suis vraiment un hypnotiseur +de première force.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span></p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span></p> +<h2 class="nobreak" id="CONTES">CONTES</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="MONSIEUR_ARTHUR">MONSIEUR ARTHUR</h2> +</div> + + +<p>«M. Arthur, le sensationnel homme-singe +des îles de la Sonde»,—comme disait le vieux +forain à tête d'apôtre mendiant qui faisait le +boniment,—avait obtenu un succès colossal +pendant les trois jours de la fête, et toute la +petite ville avait défilé pour le voir dans la +roulotte installée sur la grande place, au milieu +d'autres attractions qu'elle éclipsait.</p> + +<p>Pour l'agrément des spectateurs, M. Arthur +gambadait, grimaçait hideusement, poussait +des cris rauques, se frappait la poitrine de ses +longs bras, et puis dansait avec un tambourin, +fumait des cigarettes, jonglait et faisait des +équilibres avec une grâce et une adresse ravissantes. +Son seul défaut était d'être encore un +peu sauvage, en sorte qu'il ne fallait pas l'approcher +de trop près, expliquait le forain, mais +cela lui passerait vite et bientôt il aborderait<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span> +les grands music-halls, cadre digne de lui. +Alors ce ne serait plus dix sous qu'on paierait +pour le voir, mais dix francs.</p> + +<p>Cependant, ce dimanche soir-là, qui finissait +la fête, Arthur paraissait nerveux et préoccupé. +Pendant sa dernière exhibition, il avait raté +deux fois les couteaux avec lesquels il jonglait, +et il avait eu des mouvements d'impatience +mal réprimés quand il lui avait fallu danser +avec son tambourin. Les derniers spectateurs +enfin sortis, il poussa un soupir de soulagement.</p> + +<p>—Papa! cria-t-il d'une voix aiguë.</p> + +<p>—Crie pas si fort, dit le vieux, qui comptait +sa recette, c'est à peine si le monde est +dehors. On a fait quatorze francs de plus +qu'hier, constata-t-il avec satisfaction, c'est un +beurre ce que ça va... Quoi que tu me voulais? +ajouta-t-il.</p> + +<p>—J'y vas, dit Arthur. J'veux en avoir le +cœur net. Pisqu'on s'en va demain, faut que je +sache avant...</p> + +<p>Le vieux haussa les épaules sans répondre. +Arthur, avec une hâte fébrile, ôta l'espèce de +calotte en poils fauves qui lui couvrait toute la +tête et rejoignait le maquillage brun de ses +joues. Plongeant la figure dans un seau, il se +lava à grande eau rapidement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span></p> + +<p>—Veux-tu que je te délace? dit le père.</p> + +<p>—Pas la peine, dit Arthur, qui s'essuyait. +J'suis bien comme ça.</p> + +<p>Il enleva son pagne multicolore et pailleté, +et, par-dessus le maillot imitant une peau de +bête qui couvrait son corps et ses membres, il +passa vite un pantalon et un veston; il chaussa +ensuite des pantoufles en tapisserie verte, brodées +d'une rose jaune, et se redressa. Il apparut +sous la lampe fumeuse, blême et hideux avec +sa trop grosse tête tondue de près, aux petits +yeux bigles, au nez écrasé, à la bouche +immense, fendue jusqu'aux oreilles pointues, +avec son corps en boule aux bras trop longs, +aux jambes trop courtes. Il se coiffa d'une +vieille casquette et fit deux pas.</p> + +<p>—File au moins par derrière la roulotte, +qu'on te voie pas, grogna le forain.</p> + +<p>—Y a plus personne, dit Arthur, et pis +j'm'en fous.</p> + +<p>Il s'en alla.</p> + +<p>—Si c'est pas un malheur, gémit le vieux, +et il se mit à plier bagage, car ils devaient +partir au petit jour.</p> + +<p>Il rangeait encore une demi-heure après, +quand rentra Arthur, qui, sans mot dire, jeta +sa casquette dans un coin et alla s'asseoir sur +un escabeau.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p> + +<p>—Eh ben? demanda le père.</p> + +<p>—A veut pas, répondit Arthur d'une voix +étranglée.</p> + +<p>Le vieux releva la tête et le regarda. Sur les +joues d'Arthur, il vit des larmes qui coulaient, +lavant le maquillage resté dans les creux.</p> + +<p>—Quoi qu'elle a dit? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est à cause de ma gueule, répondit +Arthur avec simplicité. Elle a dit que j'avais +une trop sale gueule pour qu'on se marie avec +moi. Ça va encore quand j'suis en singe, +qu'elle a dit, mais au naturel j'suis trop vilain...</p> + +<p>—Tu y as t'y pas dit ce que tu gagnes?</p> + +<p>—Elle est au courant. Elle a hésité, qu'elle +m'a dit, mais elle a pas pu se décider. Y a pas +mèche...</p> + +<p>—Y a pas mèche? répéta le vieux indigné, +y a pas mèche! A-t-on jamais vu... Ça se dit +extra-lucide et ça ne sait même pas tirer le +marc de café, ça ne fait pas cent sous par jour, +ça n'a rien du tout que sa peau et ça ose +refuser quéqu'un d'aussi épatant que toi comme +numéro... qué malheur... mais faut te faire +une raison, mon petit vieux, t'en trouveras +d'autres plus chouettes...</p> + +<p>—J'en veux pas, gémit Arthur. J'veux +celle-là... C'est celle-là que j'aime...</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span></p> + +<p>—C'est de ta faute, reprit-il en se levant +avec colère. Pourquoi que tu m'as défiguré +comme t'as fait quand j'étais petit en me fourrant +des crochets dans la bouche pour l'agrandir, +et pis en m'écrasant le nez, et pis en me faisant +coucher dans une caisse pour me rendre bossu, +et pis...</p> + +<p>Mais le vieux l'interrompit.</p> + +<p>—Ça, c'est le comble! gronda-t-il; tu vas +t'y maintenant me reprocher d't'avoir mis de +l'argent plein les mains? On est forain de père +en fils, dans la famille! Papa, qu'était avaleur +de sabres, m'a fait homme-serpent, et moi, je +t'ai fait homme-singe. C'est t'y de ma faute si +t'étais trop déjeté pour que je te fasse acrobate?... +T'étais moche déjà en naissant, j'ai +fait qu'aider la nature. T'aurais-t'y voulu que +j'te fasse ouvrier, hein? ou paysan, à gratter +la terre?... Ça t'aurait été, pas vrai, flemme +comme t'es?... T'as pas les côtes en long, non, +c'est ma tante!...</p> + +<p>Mais Arthur avait pris un fragment de glace +et, sous la lampe fumeuse, s'examinait.</p> + +<p>—C'est vrai que j'suis moche! murmura-t-il enfin.</p> + +<p>Il se retourna vers son père.</p> + +<p>—T'es un père dénaturé, ajouta-t-il.</p> + +<p>Le vieux se redressa, maudissant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span></p> + +<p>—Un père dénaturé! cria-t-il. Tais-toi, +tiens, tu ne sais pas ce que tu dis!... Tu devrais +me remercier à genoux de t'avoir fait comme +t'es. Combien qu'y en a des pauvres bougres +qui voudraient être à ta place? C'est facile, +oui, de gagner du pèze sans s'échiner... T'es +moche, qu'elle a dit, la grenouille... A-t-on +jamais vu?... Mais c'est ta fortune, ta gueule! +T'es une curiosité, t'es un phénomène, t'es +épatant, mon petit vieux! T'iras à Paris, c'est +moi que je te le dis, et pas comme homme-singe, +c'est bon pour les villages, ce fourbi-là, +comme artisse, t'entends! comme excentrique! +parfaitement... J't'inventerai des trucs, j'ai de +l'imagination, moi; t'as qu'à travailler un peu, +au lieu de pleurer comme un veau pour une à +la manque qu'aurait entravé ta carrière... Ta +gueule, c'est ta gloire et pis ta fortune, et pis +tu seras sur les affiches: «M. Arthur», avec +des lettres grandes comme ça, et tu feras de +l'or, et t'auras des femmes, et des chouettes, +et de tout... Et tu devrais me remercier à +genoux d't'avoir fait comme t'es! Quéque tu +veux de mieux?</p> + +<p>Il lui avait mis la main sur l'épaule, mais +M. Arthur le repoussa.</p> + +<p>—J'voudrais être comme tout le monde! +cria-t-il rageusement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span></p> + +<p>Et il alla se jeter au fond de la roulotte, sur +sa couche.</p> + +<p>—Idiot! grogna le vieux en se remettant à +ses rangements. C'est jeune, ajouta-t-il avec +plus d'indulgence, en entendant M. Arthur qui +sanglotait.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="HIPPOLYTE">HIPPOLYTE</h2> +</div> + + +<p>Après le dîner on était passé au fumoir. Il +faisait clair encore. Par les fenêtres ouvertes +sur le parc profond entrait l'odeur fraîche du +soir. La petite M<sup>me</sup> Livoy, résolument poétique +(cela convenait à sa grâce vaporeuse), soupira +que c'était l'heure exquise. Son mari, +ému par le dîner excellent, l'approuva avec +âme. Tous deux, invités pour quinze jours, +étaient arrivés l'après-midi. Leurs hôtes, les +Vervage,—vieux couple aimable,—se +regardèrent, satisfaits. Ils étaient heureux +qu'on fût bien chez eux, ils étaient heureux +surtout d'avoir leur fille Simone. Cette jeune +femme, pour l'instant, versait le café. Son +mari, Paul, vaste garçon barbu, dans un +fauteuil digérait en fumant. Il y avait aussi<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span> +M<sup>lle</sup> Honoré, cousine anguleuse et pauvre +qu'on invitait de fondation. Une quiétude +régnait.</p> + +<p>Il y eut un bruit de pas, au dehors.</p> + +<p>—C'est Hippolyte qui rentre, dit M. Vervage. +Il a été porter son paquet au voiturier. +Je lui ai permis de coucher encore ici ce soir...</p> + +<p>—Vous renvoyez Hippolyte? dit Livoy.</p> + +<p>—Parfaitement, je lui ai donné ses huit +jours la semaine dernière. J'en avais assez de +ce petit imbécile incapable, que je paye le prix +d'un vrai domestique qui saurait son métier. +Je consens à donner de bons gages, mais je +veux être bien servi.</p> + +<p>Les dames approuvèrent et commencèrent +des anecdotes domestiques. La porte s'ouvrit. +Entra un adolescent efflanqué.</p> + +<p>—Eh bien, Hippolyte, qu'est-ce que?...</p> + +<p>M. Vervage resta béant. Hippolyte s'était +mis à genoux. Le sensation fut vive.</p> + +<p>—Pardon! beugla Hippolyte. Pardon, +monsieur, madame et tout le monde! Faut +que je parle, ça m'étouffe! On m'a renvoyé +injustement, mais j'aurais pas dû!... J'me +repens! Faut que je parle! C'est pour ce soir! +Ils vont venir! J'me repens bien!</p> + +<p>Il se frappait la poitrine. Les femmes, un +peu épouvantées, s'étaient reculées.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span></p> + +<p>—Mais quoi? Qu'y a-t-il? Explique-toi! +cria M. Vervage.</p> + +<p>—Oui! C'est ce que je fais! J'me repens +bien, allez! C'est ce soir! C'est une bande! Des +malfaiteurs! Ils viennent de Paris! C'est eux +qu'ont cambriolé à la Bernière en avril! Ils +préparent leurs coups d'avance. Alors, il y en a +un, le Borgne, qui est au bourg depuis la semaine +dernière. Il m'a parlé et il m'a fait boire... Et +puis il m'a menacé et j'ai eu peur! Et puis +j'étais en colère d'avoir été renvoyé injustement... +Alors... je l'ai écouté! J'ai dit oui... +J'ai tout expliqué, et la brèche au mur au +fond du parc et l'argenterie qu'on laisse en +bas... Et la clé que j'ai perdue, c'est eux qui +l'ont!... Je leur ai bien dit qu'il y avait du +monde, mais ils m'ont dit: «Ça, on s'en fout! +C'est isolé, loin de la ville, on les fera taire...» +Ils mettent des masques en étoffe et ils ont +une voiture pour emporter ce qu'ils prennent. +Ils m'ont promis ma part, mais j'en veux pas! +J'me repens trop! J'aurais pas dû!...</p> + +<p>Il s'arrêta, suffoquant. M. Vervage, blême, +leva le poing.</p> + +<p>—Petit misérable!...</p> + +<p>Son gendre l'arrêta, très pâle lui-même.</p> + +<p>—Calmez-vous... Il faut aviser... déjouer +le péril qui nous menace...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span></p> + +<p>—Il faut prévenir la gendarmerie, balbutia +M<sup>me</sup> Vervage toute tremblante.</p> + +<p>—C'est cela, filez à la ville avec votre auto, +suggéra Livoy.</p> + +<p>—L'auto est en réparation, dit M. Vervage, +agité. Non, il faut aller à pied...</p> + +<p>Il hésita et regarda son gendre.</p> + +<p>—Voyons, Paul, ce n'est pas très loin... +Pour un bon marcheur comme vous... pour +un chasseur...</p> + +<p>—Chasseur... pas plus chasseur que vous... +Un coup de fusil ou deux à l'ouverture, voilà +tout... Et quand vous dites: pas loin... Quatre +kilomètres à travers la forêt, où certainement +ces bandits... Du reste, j'ai mal aux pieds... je +boite...</p> + +<p>M. Vervage tourna les yeux vers Livoy, +mais celui-ci s'absorbait dans les soins qu'il +donnait à sa femme, qui s'évanouissait.</p> + +<p>—Relève-toi! Réponds! ordonna M. Vervage +à Hippolyte. Combien sont-ils, ces +bandits?</p> + +<p>—Huit ou neuf, gémit Hippolyte. Ils m'ont +dit que ça serait pour minuit et demie... Que +je les attende... Ils me tueront s'ils se doutent +que je les ai vendus...</p> + +<p>—Et nous ne sommes que trois hommes... +dit M. Vervage, atterré.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span></p> + +<p>—Raison de plus pour qu'aucun de nous +ne s'éloigne, déclara Paul. Il faut organiser la +défense.</p> + +<p>Les trois hommes tinrent conseil. Des décisions +furent prises et exécutées aussitôt. On +ferma avec soin les fenêtres et les portes qu'on +barricada. On monta au premier étage, dans +la plus grande des chambres, l'argenterie +ainsi que divers bibelots. Une barricade, faite +avec des chaises et des canapés, coupa l'escalier. +Quand ces travaux furent terminés, tous, +y compris la cuisinière, la femme de chambre +et Hippolyte, maintenant pleurard et prostré, +se réunirent dons la grande chambre du premier. +Ils s'étaient munis de toutes les armes +de la maison: le fusil de chasse de M. Vervage, +un revolver qui marchait, un autre qui +ne marchait pas, deux tisonniers, le couteau +de cuisine et des queues de billard, massues +improvisées. La nuit était, maintenant, complète, +mais, après délibération, on n'alluma +pas, pour éviter de s'attirer des coups de feu.</p> + +<p>M. Vervage, son fusil sous le bras, montait +la garde auprès d'Hippolyte. Son gendre, qui +s'était emparé du revolver qui marchait, épiait +le parc obscur. Livoy, réduit au tisonnier, se +disait avec amertume qu'on n'invitait pas les +gens pour les exposer ainsi. Les femmes formaient<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span> +un groupe pitoyable. Tous, frémissants, +tremblaient au moindre bruit. Cette campagne +ténébreuse, si poétique tout à l'heure, devenait +un coupe-gorge sinistre où rôdait la mort. +Les heures passaient. Minuit sonna.</p> + +<p>—Ça doit être pour bientôt à ce qu'il m'a +dit, le Borgne, chuchota, d'une voix étranglée, +Hippolyte. Vous entendez-t-y pas remuer là-bas +dans le parc?...</p> + +<p>—Oui, dit Paul, la gorge serrée, c'est du +côté du poulailler.</p> + +<p>—Je m'en fiche bien du poulailler, murmura +M. Vervage dont le visage, dans la +pénombre, mettait une tache livide.</p> + +<p>S'il y avait eu un bruit dans le parc, il cessa. +Simone eut alors une attaque de nerfs. Sa +mère, M<sup>me</sup> Livoy, la femme de chambre, +s'empressèrent auprès d'elle. Quelques minutes +après, la cousine Honoré, l'ayant imitée, +gigota et gloussa au milieu de l'indifférence +générale. Une heure, deux heures, sonnèrent.</p> + +<p>—Le jour... mon Dieu, quand viendra le +jour? gémit la petite M<sup>me</sup> Livoy. Et elle ajouta: +Je gèle.</p> + +<p>—Moi aussi, dit Livoy. Et, entre ses dents: +Charmante soirée!</p> + +<p>Tous avaient très froid. A tâtons on alla +prendre, aux lits, des couvertures pour s'envelopper.<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span> +Hippolyte n'en eut pas. Accroupi dans +un coin, il dormait.</p> + +<p>Enfin, l'horizon pâlit, devint rose, vert. +L'aurore, le soleil...</p> + +<p>Sur les visages blêmis par la fatigue et +l'angoisse, une allégresse immense resplendit +en même temps que l'astre. Le jour! Ils +vivaient encore! M. Vervage redressa impérieusement +son dos ankylosé. Il ordonna:</p> + +<p>—Qu'on prépare le chocolat! Paul, vous +allez venir avec moi faire le tour du parc, voir +ce qui s'est passé! Livoy, vous restez ici +auprès de ces dames! Ce petit misérable nous +accompagnera!</p> + +<p>Il fallut, pour descendre et sortir, démolir +les barricades. M. Vervage et son gendre, +toujours armés, avec Hippolyte s'enfoncèrent +dans le parc. Rien ne s'y était passé du tout, +semblait-il. Le poulailler était intact. Ils arrivèrent +à la brèche. Sur les pierres éboulées, ils +ne distinguèrent aucune trace de pas.</p> + +<p>—Eh bien, petit imbécile, ces voleurs?... +dit à Hippolyte M. Vervage, agressif.</p> + +<p>Hippolyte avait escaladé la brèche.</p> + +<p>—Les voleurs, y en a jamais eu, dit-il. +C'était une blague pour vous apprendre, parce +que vous m'avez renvoyé. C'était pas mal +inventé, pas?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span></p> + +<p>Il sauta de l'autre côté et détala. M. Vervage +vit rouge. Il esquissa un mouvement avec son +fusil. La rage l'affolait.</p> + +<p>—Crapule! Misérable! Je vais...</p> + +<p>—Voyons, voyons, bégaya son gendre en +lui mettant la main sur le bras.</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent. Ils tremblaient +de fureur.</p> + +<p>—Allons, rentrons, dit enfin Paul.</p> + +<p>Et, essayant de rire:</p> + +<p>—Si vous m'en croyez, mon cher beau-père, +nous n'allons pas raconter cela à ces +dames. Il faut leur laisser le plaisir de parler +des dangers qu'elles ont courus...</p> + +<p>M. Vervage marchait en silence. Il haussa +les épaules, rit aussi et dit, méprisant:</p> + +<p>—C'est que vraiment ce petit imbécile s'est +imaginé nous faire peur!...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LEQUILIBRE">L'ÉQUILIBRE</h2> +</div> + + +<p>Le déjeuner achevé, M. Buchêne avant que +de retourner à ses affaires avait coutume de +fumer paisiblement un cigare tout en causant +avec M<sup>me</sup> Buchêne. Cette heure d'intimité au +milieu de la journée avait été exquise au début +de leur mariage. M<sup>me</sup> Buchêne, alors, quittait +souvent sa place, en face de son mari, pour +venir s'asseoir à ses côtés, le cigare s'éteignait: +des baisers en étaient la cause. Ces +transports, avec l'habitude, avaient décru, et +maintenant des nuées orageuses voilaient parfois +la sérénité de la conversation.</p> + +<p>—Ma chère Suzanne, dit ce jour-là +M. Buchêne, après avoir exhalé sa première +bouffée de fumée, j'ai à te parler de ton frère +Robert.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span></p> + +<p>M<sup>me</sup> Buchêne prit l'air pincé; il ne s'en +aperçut pas et continua, énergique, grave et +doux, selon l'attitude qu'il s'était fixée dans la +vie, et qui à présent agaçait Suzanne qui +l'avait d'abord admirée.</p> + +<p>—Oui, il m'inquiète! Tu sais avec quel +plaisir, il y a six mois, pour vous être +agréable, à toi et à tes parents, je l'ai pris +auprès de moi, dans mes bureaux?...</p> + +<p>—C'était tout naturel, interrompit Suzanne, +Robert venait de finir son droit, et il y avait +des chances pour qu'un jeune homme intelligent, +distingué, de bonne famille,—ton beau-frère, +en outre,—te rendît plus de services et +t'inspirât plus de confiance qu'un individu +quelconque, plus ou moins sérieux...</p> + +<p>—Sérieux! Mais c'est que justement Robert +ne l'est pas du tout, et c'est cela qui m'inquiète!... +Qu'il soit léger, négligent, inexact, +mon Dieu! je m'y attendais bien. Mais depuis +quelque temps il se dérange tout à fait... Oh! +pas des amourettes, à son âge ce serait excusable. +C'est autre chose: il joue. Il passe ses +nuits au poker. Il m'arrive le matin, blême, +fiévreux, éreinté. Dès qu'il est assis, le sommeil +le terrasse. Ce matin, comme je lui +demandais une lettre, il s'est réveillé en sursaut +et m'a répondu: «J'ai un <i>full</i> aux<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span> +rois...» Et il joue très gros jeu. Je me suis +informé... Or, le jeu, ma chère Suzanne, je ne +sais si tu t'en rends compte, est un grave +péril... Je voudrais qu'une remontrance de la +part, à ce frère plus jeune, qui t'aime et te +respecte... Ou bien tes parents... Moi je +n'interviendrais avec toute mon autorité que +s'il s'obstinait sur cette pente redoutable...</p> + +<p>—Calme-toi, je t'en prie, dit Suzanne +railleusement. On dirait une tirade de mélo. +Et je suis parfaitement sûre que les espions +qui t'ont si bien renseigné sur Robert ont exagéré... +Qu'il joue de temps en temps, c'est possible, +et c'est bien innocent... Je jouerais, moi, +pour me désennuyer, si j'en avais l'occasion. +Que veux-tu, nous ne sommes pas comme toi, +pondérés, solennels, faisant tout par poids et +mesure... Nous sommes des fantaisistes, des +nerveux, nous vivons... Et puis, vois-tu, +Robert se serait peut-être un peu plus intéressé +à tes affaires si tu l'y avais encouragé en +lui montrant une entière confiance, en le +consultant, en faisant de lui ton second, au lieu +de le traiter comme un gamin sans importance. +Il sent sa valeur et a été blessé, je le sais...</p> + +<p>M. Buchêne haussa les épaules.</p> + +<p>—Mon Dieu, ma chère enfant, Robert est +un charmant garçon, danseur érudit, homme<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span> +du monde accompli, je n'en disconviens pas, +mais lui confier mes affaires... Tu ne pourrais +bientôt plus payer ta couturière!... Il aurait tôt +fait de nous ruiner avec les meilleures intentions +du monde. C'est en effet un fantaisiste +comme toi. Vous tenez de votre père qui a fait +dans sa vie cent entreprises folles, si bien que +je me demande encore comment il n'a perdu +que la moitié de sa fortune!</p> + +<p>Suzanne devint rouge de colère.</p> + +<p>—Papa est un homme supérieur, que tu +n'es pas capable de comprendre.</p> + +<p>Elle regarde son mari en face et ajouta, en +appuyant sur les mots:</p> + +<p>—En tout cas, on ne doit pas se permettre +de critiquer la famille des autres quand on a, +comme toi, dans sa famille un oncle Arsène, un +failli.</p> + +<p>M. Buchêne devint rouge à son tour.</p> + +<p>—Que... que dis-tu? bégaya-t-il.</p> + +<p>—Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au +courant. J'évitais par délicatesse d'y faire allusion, +mais puisque tu m'y forces, je te le +répète: quand on a dans sa famille un failli +comme ton oncle Arsène, on évite de critiquer +une famille d'une honorabilité aussi éclatante +que la mienne. Je te le rappellerai si c'est +nécessaire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span></p> + +<p>Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne +resta atterré. L'oncle Arsène était l'opprobre +des Buchêne. Parmi cette famille économe et +vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans +plus tôt, turbulent dès l'enfance, puis, à peine +à l'âge d'homme, montrant un goût marqué +pour la débauche et la prodigalité.</p> + +<p>Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite +une faillite clôturant un commerce entrepris +pour refaire sa fortune avaient marqué sa +carrière. On savait vaguement qu'il était en +province, gérant d'un café mal famé.</p> + +<p>M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare +éteint songeait avec amertume à cette histoire +dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné +que sa femme en connût le détail. +C'était pour elle une arme puissante et dont +elle userait sans ménagement; il n'en doutait +pas. Que serait sa vie désormais si, à la +moindre discussion, le souvenir scandaleux de +l'oncle lui était jeté à la tête!</p> + +<p>Mais il jugeait M<sup>me</sup> Buchêne d'après lui-même. +Elle n'agit point ainsi. Elle n'employa +pas l'attaque directe et ne prononça plus le +nom d'Arsène, que son mari crispé s'attendait +sans cesse à entendre. Elle se contenta, quand +elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire +l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span> +si éclatante que nulle tare ne l'avait, de mémoire +d'homme, ternie. Et elle abondait en +exemples qu'elle empruntait à la vie de ses +parents, de ses grands-parents et même de +lointains ancêtres... La tradition familiale +avait gardé ces nobles souvenirs...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Buchêne en accablait M. Buchêne. Il +sentait s'en aller en lambeaux sa dignité +d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait. +Maintenant, peut-être pour adoucir M<sup>me</sup> Buchêne, +qui avait tendance à abuser de son +triomphe, il se montrait d'une bienveillance +extrême à l'égard de Maxime. Non seulement +il l'initiait à ses entreprises, et lui confiait +les clés de son bureau, mais encore il lui +donnait toute liberté de ne pas venir le matin, +et en aîné indulgent, il lui conseillait de +s'amuser...</p> + +<p>Quelques semaines passèrent. Un soir, +M. et M<sup>me</sup> Buchêne venaient de dîner quand +la femme de chambre annonça M. Robert.</p> + +<p>—Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria M<sup>me</sup> Buchêne, +alarmée par le visage pâle et bouleversé de +son frère.</p> + +<p>Il s'assura que la femme de chambre s'était +éloignée; de ses mains qui tremblaient il +referma la porte avec soin et revint vers son +beau-frère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span></p> + +<p>—J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il, +quelque chose d'affreux... Je suis... je suis un +misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai +trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux... +J'ai imité sa signature sur une traite... que +j'ai touchée... J'avais perdu... une dette d'honneur, +n'est-ce pas?... J'espérais regagner... +retirer la traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai +cherché de l'argent!... Je n'en ai pas trouvé... +Demain, on va présenter cette traite... Alors... +Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon +Dieu!</p> + +<p>Il s'écroula, en sanglotant, presque aux +pieds de son beau-frère. M. Buchêne, sans +hâte ni colère, le releva.</p> + +<p>—Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours +dit, articula-t-il lentement. Ta traite, la voici. +Elle avait paru suspecte, et on m'a demandé +si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai +payé...</p> + +<p>Il prit un temps, ralluma son cigare, et, +avec la même allumette, brûla la traite dans +un cendrier.</p> + +<p>—Passons l'éponge, prononça-t-il sans +s'apercevoir que cette image ne s'appliquait +pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve +ton repentir. Calme-toi. Je pardonne, et je +garderai le silence sur cette faute de jeunesse.<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span> +Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? +Mais quand on a de la délicatesse, on ne +clame pas partout le déshonneur de ses +proches, acheva-t-il en fixant sur M<sup>me</sup> Buchêne, +livide, un regard assuré et triomphant.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="COMPLICITE">COMPLICITÉ</h2> +</div> + + +<p>Ayant parcouru sans rien acheter de tout ce +qui la tentait deux grands magasins, puis des +rues élégantes où elle se sentait encore moins +élégante que dans les quartiers modestes, +Germaine Lesprez hésita un moment au seuil +d'un salon de thé; elle était lasse et elle avait +un peu froid. Mais non, ce serait une dépense +inutile. Elle se dirigea, sourdement irritée, +vers son métro. La poursuite et les déclarations +fleuries et brûlantes d'un vieux monsieur +la calmèrent un peu en lui rappelant qu'elle +était jolie. Elle lui opposa d'ailleurs le plus +hautain silence, pressa le pas et le distança. +Elle revit sans joie sa maison dépourvue de +luxe, gravit ses cinq étages et se retrouva chez +elle. Chaque jour, en y rentrant, elle éprouvait +plus de dégoût pour les trois pièces banales, +aux meubles pauvres et laids où elle vivait<span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span> +depuis son mariage. Elle désirait sans savoir +se résigner, et avec une intensité presque douloureuse, +ce qu'elle n'avait pas et que donne +l'argent; l'obscure médiocrité de son sort lui +inspirait de l'horreur, et une immense détresse +l'accablait à la pensée que cela ne changerait +jamais et qu'elle arriverait, par ce morne +chemin, à la vieillesse.</p> + +<p>Elle alla vers la cuisine pour s'occuper du +dîner, puisque la femme de ménage ne venait +que deux heures le matin; puis revint dans la +salle à manger mettre le couvert. Son mari +allait rentrer. En pensant à lui elle eut un +mouvement de colère et cassa une assiette. +Elle l'aimait et il l'exaspérait. Elle allait le +revoir, blond, pâle, maigre, l'aspect insignifiant +et presque humble dans ses vêtements +étriqués. Il essayerait comme d'habitude d'être +joyeux et tendre et elle ne pourrait pas s'empêcher +d'être dure et railleuse, de lui dire une +fois de plus combien leur plate existence lui +pesait. Il deviendrait triste, et, tout en avalant +son dîner avec humilité, s'excuserait de n'être +qu'un employé de banque sans avenir, condamné +jusqu'au bout de sa vie à un terne +labeur et à une pauvreté convenable. Puis il +ajouterait avec timidité: «Mais tu m'aimes +bien tout de même, dis, ma Gégé? Je n'ai que<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span> +toi, moi, vois-tu. Il faut être raisonnable. Il +faut nous aimer et être heureux comme nous +sommes.» Elle ne répondrait pas. Elle ne +pouvait plus maintenant lui pardonner d'être +aussi médiocre. Il le comprenait confusément +et depuis quelque temps s'angoissait.</p> + +<p>Germaine revenait de la cuisine quand il +entra.</p> + +<p>—Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, surprise +qu'il ne courût pas à elle comme de coutume +l'embrasser.</p> + +<p>Il ne répondit pas. Il avait accroché son pardessus +dans l'antichambre et se tenait debout, +silencieux et sombre, devant la cheminée de la +salle à manger.</p> + +<p>—Mais voyons, que t'est-il arrivé? reprit +Germaine inquiète.</p> + +<p>—Rien, dit-il enfin en s'asseyant à table.</p> + +<p>Elle servit le dîner. Il avala quelques bouchées, +reposa sa fourchette, but un grand verre +de vin pur, ce qu'il ne faisait jamais, et de +nouveau s'absorba, le visage contracté, dans +une préoccupation inconnue.</p> + +<p>—Albert, dis-moi ce qui est arrivé! Je veux +le savoir! cria Germaine.</p> + +<p>Il releva ses yeux qu'il tenait fixés sur la +nappe, la regarda en face et articula sourdement:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p> + +<p>—J'ai volé.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis?</p> + +<p>—Je dis que j'ai volé. Oui, pour toi. Ne me +réponds pas, écoute. J'ai volé pour toi, parce +que je comprenais que tu en avais assez de la +pauvre existence que nous menons depuis +notre mariage. Tu me le répétais tous les jours +que j'étais incapable, que j'étais médiocre, que +je ne serais jamais rien. Eh bien! si, je suis +maintenant un voleur! C'est quelque chose. +Du reste c'est toi qui es coupable. Tu m'as +poussé à bout. Je t'aime, je n'aime que toi au +monde, tu es mon seul bien et je te sentais +malheureuse, exaspérée, envieuse de tout ce +que tu n'as pas. J'avais beau te répéter: +«Soyons heureux comme nous sommes», tu +ne voulais pas. Tu voulais du luxe, des toilettes, +de l'argent. De l'argent je n'en avais pas. +J'en ai pris. L'occasion s'est présentée. J'ai +remplacé un collègue. J'ai fait des virements. +C'est inutile que je t'explique, tu ne comprendrais +pas. Bref, j'ai volé quatre cent mille francs. +Personne ne s'en doute actuellement et il est +impossible qu'on s'aperçoive de quoi que ce +soit avant quinze jours ou trois semaines. Dans +trois semaines, je serai loin...</p> + +<p>Il hésita une seconde, regarda sa femme +avec plus d'intensité, et dit:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span></p> + +<p>—Nous serons loin. Tu penses bien que si +j'ai volé pour toi, ce n'est pas pour vivre sans +toi... Nous filerons à l'étranger. C'est entendu, +nous serons poursuivis, traqués, mais il faudra +s'arranger pour échapper. Avec la somme que +j'ai prise, je pourrai faire une fortune, essayer +du moins. Je suis un criminel et tu seras ma +complice... Mais nous n'aurons plus cette vie +médiocre qui te faisait horreur. Tu ne me +reprocheras plus d'être faible et résigné. Tu as +fait de moi un voleur, Germaine, comprends-tu +cela? Moi dont toute la famille a toujours été +d'une intégrité irréprochable, moi qui avais +jusqu'à maintenant placé l'honneur et la probité +au-dessus de tous les biens de la vie, moi +je suis un voleur! Je me suis décidé à agir +poussé par le désespoir, poussé par mon amour +pour toi. Je sentais que tu commençais à ne +plus m'aimer et cela m'a rendu fou. A présent +que le crime est commis j'en ai horreur!</p> + +<p>Il laissa retomber sur la table sa main qu'il +agitait pour souligner ses paroles. Sa voix, +quoique contenue, avait, vers la fin de son discours, +pris une emphase dramatique. Soudain, +il mit sa tête dans ses mains comme pour +étouffer des sanglots.</p> + +<p>Il y eut un long silence. Germaine, pâle, +regardait son mari de ses yeux dilatés. Elle<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span> +se leva, s'approcha, et lui mit la main sur +l'épaule.</p> + +<p>—Tu as fait cela pour moi, lui dit-elle d'une +voix tremblante... Oui, pour moi!... rien que +pour moi! Comme tu m'aimes! mon Dieu, +comme tu m'aimes! Et moi qui te croyais +faible, enfermé dans une résignation égoïste +qui ne s'inquiétait pas de ma tristesse et de +mon ennui. Oh! Albert, comme je t'aime! +comme je t'aime! Je partirai avec toi, tu le sais +bien. Je serai ta complice. Je ne t'abandonnerai +jamais! Je suis toute à toi, comme tu viens de +me prouver que tu es tout à moi.</p> + +<p>Elle s'interrompit un moment, réfléchit et +reprit d'un autre ton, grave et mesuré:</p> + +<p>—Écoute, Albert, il faut avant tout que je te +dise quelque chose. Parle-moi franchement: +peux-tu réparer? Oui: rendre, sans qu'on s'en +aperçoive, cet argent que tu as pris? C'est cela +que j'aurais dû te dire d'abord, mais j'ai été +emportée par mon émotion et j'ai voulu te +rassurer tout de suite, te dire que j'étais à toi, +que tu m'avais conquise définitivement... Surtout +ne crois pas que j'hésite quand je te +demande si tu peux réparer. Ne crois pas qu'il +y ait lâcheté de ma part. Non! tous les risques +sont pour toi. C'est toi qui, le cas échéant, +expieras ce que tu as fait pour moi... Et cela<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span> +je ne le veux pas. Je veux que tu rendes cet +argent si tu peux le rendre. Je veux que nous +reprenions côte à côte notre existence calme, +médiocre, mais sûre, et qui dorénavant sera +heureuse, je te le jure. Réponds-moi: peux-tu +réparer?</p> + +<p>Il releva son visage où il n'y avait trace +d'aucune larme et qu'une vive allégresse animait.</p> + +<p>—Je le savais! cria-t-il. Je le savais que tu +m'aimais, que tu n'accepterais pas mon sacrifice. +Je le savais que notre petite existence +n'était pas pour toi aussi cruelle que tu me le +disais. Ma Gégé, je n'ai rien volé du tout! +Comment as-tu pu croire cela de moi? Tu me +connais bien cependant! Moi un voleur, ah! +ah! ah! J'ai voulu te donner une petite leçon, +te rappeler à toi-même, te montrer le danger +qu'il y a à trop rêver ce qu'on ne possède pas. +Allons, ma chérie, embrasse-moi et vivons heureux.</p> + +<p>Elle le regarda en face, immobile et comme +glacée. Son visage se convulsa. Elle parut près +de sangloter, et soudain éclata en un rire convulsif, +aigu, prolongé, où il y avait de la +colère, du mépris surtout, du mépris pour +elle-même d'avoir cru un tel être capable +d'une action violente, mais beaucoup plus de<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span> +mépris pour lui d'avoir joué cette basse comédie +et de l'avoir avoué ensuite sans comprendre +que maintenant elle ne pourrait plus jamais +l'aimer.</p> + +<p>—Pourquoi ris-tu? demanda-t-il, souriant +lui aussi au bonheur futur qu'il croyait avoir +construit.</p> + +<p>Elle faillit lui répondre: «Je ris parce que +tu es un imbécile.»</p> + +<p>Mais elle dit seulement cette phrase équivoque:</p> + +<p>—Je ris, parce que maintenant je suis libre.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_MARCHE">LE MARCHÉ</h2> +</div> + + +<p>Au cinquième, à la vieille porte dont le seul +aspect lui donnait envie de s'en aller, la visiteuse, +une jeune femme, frêle dans sa robe +usée et sous son chapeau noir, sonna, le cœur +battant.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est là? Je voudrais bien lui +parler, chuchota-t-elle à une grosse femme en +tablier qui lui ouvrit.</p> + +<p>—Ma petite, c'est encore vous? Mais vous +savez bien qu'y veut pas vous voir.</p> + +<p>—Si, si. Je n'ai qu'un mot à lui dire. Mon +mari est en course, alors c'est moi qui viens...</p> + +<p>—C'est pour vot' billet? (La grosse femme +l'avait laissée entrer dans l'antichambre +étroite.) A quoi que ça sert, voyons? Y vous a +dit non, c'est non...</p> + +<p>—Mais mon mari va avoir de l'ouvrage. +Nous payerons tant par mois... Pensez que<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span> +c'est 350 francs seulement qu'il nous a prêtés, +et que maintenant c'est 865 que nous devons... +avec les renouvellements et les frais... L'huissier +doit nous saisir après-demain si nous n'en +payons pas la moitié... Où trouver une somme +comme ça... C'est fou... Tandis que tant par +mois... Mon mari va avoir de l'ouvrage, sûrement... +Vous devriez lui dire, vous... lui +expliquer...</p> + +<p>Le grosse femme sursauta.</p> + +<p>—Moi? Y dire quéque chose? Mais, ma +petite, vous êtes-t'y pas un peu martoche? (Elle +jeta un regard derrière elle, du côté d'une porte +fermée, et continua plus bas.) Mais moi, j' suis +comme vous. C'est la même histoire... Y m'a +prêté quéque cents francs quand mon défunt +y l'a eu son attaque, et pis, de fil en aiguille, +ça a doublé... Alors, comme j' suis sa voisine +de palier, y m'a prise comme femme de ménage. +Douze sous de l'heure qu'y m' donne pour +tout faire. L'reste, c'est pour les intérêts, +qu'y dit. Ça y est commode, vous comprenez. +Y couche tout au fond, et son mur de lit est +mitoyen avec moi; alors, n'est-ce pas, quand +y l'a besoin de quéque chose, la nuit, y frappe +et j'y envoie Victor, mon aîné.</p> + +<p>La visiteuse, tout à son angoisse, n'écoutait +pas.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span></p> + +<p>—Ça ne fait rien... Je veux le voir... Je lui +dirai...</p> + +<p>—Vous lui direz rien du tout. Vous l'connaissez +bien. C'est pas un homme, c'est un +granit. Faut voir ce qu'on lui en doit, dans le +quartier... et ce qu'y l'en a fait vendre... pour +l'exemple, qu'y dit... même quand il y perd... +J'en ai vu passer ici, des vieux et des jeunes, +des hommes et des femmes; tout ça venait +chialer... Et des jeunesses donc, fraîches comme +l'œil, que les parents y envoyaient avec des +idées, n'est-ce pas... Fini... Y s'en fout bien, +des jeunesses et des chialeries... Et pis, c'est +pas de la blague, depuis trois jours y l'est +malade...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a? Vous dites ça, mais +c'est parce qu'il ne veut pas me recevoir.</p> + +<p>—Pas du tout. C'est vrai qu'y veut recevoir +personne, mais c'est vrai aussi qu'y l'est malade. +Vrai de vrai... Peut-être bien que c'est +l'âge, vous savez. Y l'est plus jeune... Y s'lève +pas, y suffoque, y mange plus... J'crois tout +le temps qu'y va passer...</p> + +<p>—C'est vrai?... Mais alors...</p> + +<p>Un éclair de joie avait illuminé le visage de +la jeune femme à l'espoir qu'elle n'osait pas +formuler. Elle en eut un peu honte et rougit. +Mais une voix les fit, toutes les deux, sursauter.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p> + +<p>—Non, c'est pas vrai! Je ne suis pas encore +mort! C'est ça que vous espérez, hein? tous +tant que vous êtes!</p> + +<p>Grand, décharné, nu sous sa chemise de coton +blanc, qui laissait voir sa poitrine et ses +jambes poilues, il était accroché au chambranle +de la porte qu'il venait d'ouvrir. Sa barbe grise +était hérissée et ses yeux flamboyaient à travers +ses lunettes.</p> + +<p>—C'est ça, hein? Quand on a besoin de +moi, on me cajole, on me supplie; je suis le +bon Dieu... Et puis, quand il faut rendre, je +deviens moins qu'un chien... Quel débarras si +je crevais.. Les dettes, les billets... ça passerait +au bleu... Ni vu ni connu... C'est commode... +Mais c'est pas encore pour cette fois-ci... tenez-vous-le +pour dit... Et si, après-demain, +avant midi, je n'ai pas les quatre cent trente +francs, je vous fais vendre, vous; ça vous +apprendra que je ne suis pas encore dans le +trou... Et puis, fichez-moi le camp toutes les +deux, je vous ai assez vues...</p> + +<p>Flageolant sur ses jambes tremblantes, il +s'avançait sur elles. Elles s'enfuirent, terrifiées, +et la porte du logement claqua derrière +leur dos.</p> + +<p>De tout le reste de la journée, le vieux ne +donna pas signe de vie. Quand la femme de<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span> +ménage voulut entrer, à l'heure du dîner, il cria +à travers la porte qu'il n'avait besoin de rien.</p> + +<p>Vers une heure du matin, cependant, des +coups redoublés, frappés dans le mur, la réveillèrent +en sursaut.</p> + +<p>—Bon Dieu, c'est encore lui! Victor! c'est +le vieux! Victor!... t'y vas-t'y?</p> + +<p>Victor, qui avait quatorze ans, se leva en +maugréant. Il alluma un bout de bougie, passa +son pantalon, prit la clé et alla dans le logement +voisin.</p> + +<p>Dans la chambre du fond, froide et nue +comme les autres chambres, le vieux, éclairé +par une veilleuse brûlant sur la cheminée, +était assis dans son lit.</p> + +<p>Victor, qui dormait encore tout debout, ne +le regarda pas; il posa sa bougie sur une chaise +et bâilla démesurément.</p> + +<p>—Quoi qu'y a? demanda-t-il, grognon.</p> + +<p>—Approche! haleta le vieux.</p> + +<p>Victor, sans enthousiasme, fit deux pas sur +le carreau qui lui gelait les pieds.</p> + +<p>—Ecoute! (Le vieux paraissait chercher ses +mots et sa voix était moins dure que de coutume.) +Ecoute! Dis-moi un peu, et surtout +sois franc. Tu me détestes, hein?</p> + +<p>Victor, étonné, ouvrit ses yeux gros de sommeil +sous sa tignasse ébouriffée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span></p> + +<p>—De quoi? demanda-t-il, ne comprenant pas.</p> + +<p>—Oui. N'aie pas peur. Dis ce que tu penses, +et surtout dis la vérité. Tu auras cent sous si +tu dis la vérité. Tu me détestes, hein?</p> + +<p>Victor réfléchit et se décida.</p> + +<p>—Ben oui. Y a pas à dire, c'est vrai. J'vous +déteste... Pourquoi qu'vous m'avez appelé? +ajouta-t-il.</p> + +<p>Le vieux avait soupiré convulsivement.</p> + +<p>—Tu me détestes... Pourquoi? Tu devrais +avoir pitié de moi. Regarde, je suis très vieux, +je suis très malade, tout seul, sans personne +qui m'aime... abandonné...</p> + +<p>Il était extraordinairement différent de ce +qu'il était d'habitude. Une détresse presque +suppliante tremblait dans sa voix, Victor ne +s'aperçut de rien; il avait vraiment trop sommeil, +et puis, le vieux, depuis trop longtemps, +était pour lui un tyran.</p> + +<p>—Vous êtes pas abandonné, pisque je suis +là,—même que ça m'embête assez, acheva-t-il +à demi-voix.</p> + +<p>Mais le vieux insista.</p> + +<p>—Si, si, je suis abandonné, seul et à plaindre... +Tout le monde me déteste... tout le +monde souhaite ma mort... tout le monde...</p> + +<p>Il regarda autour de lui d'un air effaré. Et, +tout à coup, il cria à Victor:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p> + +<p>—Pourquoi me détestes-tu? Je ne t'ai jamais +rien fait!</p> + +<p>Victor secoua la tête.</p> + +<p>—Si, vous m'avez fait des tas de choses. Et +pis à maman. Et pis à tout le monde. Vous +n'avez qu'à demander dans le quartier. On +vous doit de l'argent, alors on a peur de vous, +mais on vous déteste, y a pas... pisque y faut +que j'dise la vérité pour les cent sous... Et +pis, est-ce que j'peux aller me coucher? J'travaille, +moi. Je m'lève tôt...</p> + +<p>—Attends... attends un peu... Tu me détestes, +hein? comme tout le monde... Tu voudrais +que je meure... Eh bien... si je te +donnais, tant que je vivrais, cent sous par +jour... oui, cent sous par jour...</p> + +<p>—Cent sous par jour? Vous devenez-t'y pas +fou? (Victor se reculait, alarmé.) Quoi qu'y +faudrait que je fasse? demanda-t-il, à la réflexion.</p> + +<p>—Rien... rien du tout... (La voix du vieux +se brisait.) C'est pour te faire plaisir... Pour +que tu ne me détestes plus...</p> + +<p>—Merci, c'est du louche, tout ça! Je ne +marche pas!</p> + +<p>—Mais non, imbécile! (Le vieux s'exaspérait.) +Il n'y a rien de louche... C'est... c'est +pour qu'un être au monde ne souhaite pas ma<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span> +mort! cria-t-il, hagard. Tu ne comprends pas, +reprit-il. Ça ne fait rien. Tous les jours, tu +auras cent sous que tu n'auras qu'à espérer, +qu'à venir prendre. Quand je mourrai, tu ne +les auras plus... (Il fouilla sous son oreiller.) +Les voilà... tiens... prends...</p> + +<p>Il tendait l'argent. Victor, pas rassuré, hésitait. +Mais, tout à coup, le vieux se renversa +en arrière, dans une convulsion; il ouvrit la +bouche sans crier et retomba, inerte, pendant +que l'argent tombait sur le carreau.</p> + +<p>Victor se baissa, ramassa l'argent, regarda +le vieux gisant, définitivement immobile, les +yeux ouverts, la bouche ouverte.</p> + +<p>—Je l'déteste tout de même, se dit-il, en +mettant les cinq francs dans sa poche.</p> + +<p>Et il sortit en hurlant pour réveiller la +maison.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="BERTHE">BERTHE</h2> +</div> + + +<p>Il ferma en hâte le magasin et courut dans la +rue de Rivoli, vers le boulevard de Sébastopol. +Sept heures et demie sonnaient. Elle devait +l'attendre.</p> + +<p>Avant de tourner le coin de la rue, il s'arrêta +une minute, comme d'habitude, devant la +glace d'un coiffeur. Il remit droite sa cravate, +il constata avec dépit que ses vêtements n'étaient +pas plus élégants que la veille et qu'il paraissait +toujours à peine dix-sept ans, bien qu'il en +eût près de dix-neuf; mais il était assez satisfait +de ses yeux bleus et de la mèche lourde qui +barrait son front.</p> + +<p>—Tu te trouves gentil, tu as bien raison! +chuchota à son oreille une voix railleuse.</p> + +<p>Il devint pourpre, c'était elle. Elle paraissait +vingt-quatre ans. Elle était aussi grande que +lui, mince et bien faite dans sa simple robe<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span> +noire; elle avait, sous son chapeau cloche, une +jolie figure pâle, avec des boucles blondes tombant +jusqu'à ses yeux cernés et une grande +bouche rouge, aux dents éclatantes. Il l'avait +connue dans la rue, dix jours auparavant; il +savait seulement qu'elle s'appelait Berthe et +qu'elle travaillait.</p> + +<p>—Bonjour, mon petit Georges, reprit-elle +de sa voix basse et un peu voilée.</p> + +<p>—Bonjour... Berthe, répondit-il avec un +effort et en rougissant encore davantage, car +chaque fois qu'il la revoyait, il était, dans les +premiers moments, affreusement intimidé.</p> + +<p>Elle rit.</p> + +<p>—Quel soleil tu piques... Non, ce que tu es +gosse!... On voit que c'est la première fois, +au moins...</p> + +<p>Gêné, sans répondre et plus rouge que jamais, +il marchait près d'elle. Ils traversèrent +les ponts. Le crépuscule venait, et, dans les +petites rues, c'était déjà l'ombre.</p> + +<p>—Eh bien, dit enfin Berthe, parle-moi... +As-tu perdu ta langue?</p> + +<p>—Vous vous moquez de moi, dit-il d'un +ton d'enfant boudeur.</p> + +<p>—Mais non, grosse bête, je plaisante!</p> + +<p>Elle lui prit le bras. Content, il se frotta +contre elle avec un air d'extase.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span></p> + +<p>—Comme tu es jolie!... Tu ne sais pas, +dans la journée, quand je travaille, je ne peux +pas y croire, que le soir je vais te retrouver... +Quand je pense que j'aurais pu ne pas te rencontrer... +Je sortais de la bijouterie... Tu étais +là... Tu avais l'air d'attendre... Tu m'as regardé +et tu as ri... On s'est parlé... je ne sais +pas comment... Comme c'est drôle les choses...</p> + +<p>Il baissa la voix, pâlit et pria:</p> + +<p>—Embrasse-moi?</p> + +<p>Elle le repoussa doucement.</p> + +<p>—Tu es fou... Il y a trop de monde...</p> + +<p>Il prit un air fâché.</p> + +<p>—Tu ne m'aimes pas... Je le sais bien... +Tu me repousses toujours. Et dans un quart +d'heure on se quittera... Et comme demain +c'est dimanche, on ne se verra pas.</p> + +<p>Il voulut dégager son bras, mais elle le retint.</p> + +<p>—Si tu ne me plaisais pas, pourquoi donc +que je serais là? C'est toujours pas pour ton +pognon! dit-elle d'un ton impatienté et canaille, +mais aussitôt elle se reprit: c'est vrai, ça, tu es +toujours à te plaindre...</p> + +<p>—C'est vrai que je suis sans le sou, dit-il +d'un air triste. Lorsque j'étais enfant, j'avais +de l'argent, mais nous avons été ruinés, quand +papa est mort, il y a deux ans. Alors j'ai dû +lâcher mes études... devenir employé...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p> + +<p>—Ça t'embête, hein?</p> + +<p>—Oui, naturellement... Surtout maintenant... +Je voudrais être libre pour te voir plus... +Je voudrais te faire des cadeaux, t'emmener +avec moi, voyager... Mais j'arriverai... tu verras... +Je ferai n'importe quoi pour toi!... n'importe +quoi!</p> + +<p>Elle le regarda de côté.</p> + +<p>—C'est vrai, ce que tu dis là?</p> + +<p>—Oui, c'est vrai! Je m'ennuie trop! Je +t'aime trop... Je veux... je veux...</p> + +<p>—Tu n'aurais pas peur... Tu oserais... +marcher? C'est vrai?</p> + +<p>—Peur? Ah bien non, par exemple! Peur +de quoi? Je ne suis pas un enfant! Je suis +décidé... il y a longtemps... Je risquerais +n'importe quoi... Tu entends, n'importe quoi!</p> + +<p>—Chut! murmura-t-elle. Parle plus bas...</p> + +<p>Ils quittèrent la rue populeuse qu'ils remontaient +et tournèrent dans les rues désertes qui +avoisinent le Panthéon. Il faisait nuit. Soudain, +dans l'angle obscur d'une porte condamnée, +la jeune femme s'arrêta. Georges la vit, +les yeux luisants, la bouche entr'ouverte, une +expression de résolution sur sa figure pâle.</p> + +<p>—Ecoute, souffla-t-elle. C'est vrai que je +peux compter sur toi? C'est bien vrai?</p> + +<p>—Oui, dit-il énergiquement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span></p> + +<p>Elle l'avait pris par le cou, elle rapprochait +sa figure de la sienne et le regardait au fond +des yeux. Et, soudain, elle s'écrasa contre lui +et l'embrassa violemment.</p> + +<p>Elle le sentit frémir dans ses bras et il eut +un gémissement presque douloureux.</p> + +<p>—Viens, chuchota-t-elle.</p> + +<p>Elle l'entraîna. Bouleversé, encore tremblant, +il ne sut pas dans quelle rue était la +porte qu'elle poussa, mais tout à coup il se +trouva dans une petite salle de marchand de +vins, sombre, étroite, déserte.</p> + +<p>Derrière le comptoir, le patron disparaissait +à demi, semblant sommeiller; dans un angle, +au fond, il y avait un seul client qui, les mains +dans ses poches et son chapeau enfoncé sur +les yeux, était assis à un guéridon devant une +absinthe. Il se leva. Il était jeune, avec des +épaules d'athlète, une face sournoise et +dure.</p> + +<p>—Bonsoir, Berthe! C'est ça, le petit type? +demanda-t-il en fixant un regard aigu sur +Georges effaré.</p> + +<p>—Bonsoir, répondit la jeune femme.</p> + +<p>Elle se tourna vers Georges et d'un ton à +demi ironique et à demi gêné:</p> + +<p>—C'est mon frère.</p> + +<p>L'homme eut un rire sarcastique.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span></p> + +<p>—Son frère, parfaitement! On m'appelle +M. Maurice! Allons, trois au sucre et un peu +tassées, père Victor!</p> + +<p>Le patron se réveilla pour servir et puis, +discrètement, gagna son arrière-boutique.</p> + +<p>—Je ne veux pas... commença Georges qui +était blême et tremblant.</p> + +<p>—Suce-moi ça! pas de chichis! interrompit +péremptoirement M. Maurice... Là, d'un seul +coup!... A notre réussite!... Alors, on en a +assez du turbin à cinquante balles par mois? +On a de l'ambition, on veut être bien fringué, +avoir des sous, tâter des petites femmes... C'est +parfait! J'aime ça, qu'on ait de la moelle!... +Alors, voilà: tu vas me donner la clé qui +ouvre la porte de la cour de ta bijouterie. Je +sais que tu l'as puisque c'est toi qui boucles le +magasin. Je suis au courant! Il y a deux mois +que Berthe et moi nous préparons ça... C'est +samedi aujourd'hui, ton patron est à la campagne. +On ira ce soir... T'auras rien à faire +d'autre qu'à me montrer les armoires où c'est +du doublé et les armoires où c'est du vrai pour +que je fasse pas de mastics. Tu risques rien... +Une clé, ça se perd. Et t'auras ta part... Parole +d'honneur, t'auras pas à te plaindre...</p> + +<p>Georges était debout, livide, atterré. L'horreur +et l'absinthe faisaient tourbillonner ses<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span> +idées. Il regardait M. Maurice et regardait +Berthe qui ne le regardait pas.</p> + +<p>—Alors... alors c'était pour ça? bégaya-t-il +avec une sorte de sanglot.</p> + +<p>—Il me semble! siffla M. Maurice avec un +rire rauque. Qu'est-ce que ça veut dire, Berthe? +Tu lui as donc rien dit? Il a l'air de +tomber de la lune!</p> + +<p>Elle leva les yeux et regarde Georges.</p> + +<p>—Je croyais qu'il marchait, expliqua-t-elle +simplement. Je lui en avais assez dit pour qu'il +comprenne...</p> + +<p>—Je croyais que c'était... Je croyais que +c'était... balbutia Georges éperdu.</p> + +<p>—Tu croyais que c'était pour ta belle +gueule? Tu t'es pas regardé! railla M. Maurice. +C'est pas ma sœur. C'est ma femme! T'as +compris?... Allons, refile la clé! C'est plus le +moment de discuter... T'as plus le choix! T'es +au courant. Tu peux manger le morceau. Faut +marcher avec nous!</p> + +<p>Il fit un pas pour barrer le chemin de la +porte. Georges se rejeta en arrière.</p> + +<p>—Je ne peux pas! Laissez-moi m'en aller! +Je ne dirai rien! Je le jure! Le bijoutier, c'est +mon oncle... C'est pour ça qu'il a confiance en +moi... Il saurait... Je serais perdu... Je vis +avec maman... Elle n'a que moi... Nous sommes<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span> +pauvres... Je ne veux pas... Je ne veux pas... +Je vous en supplie!</p> + +<p>—Ferme! C'est plus le moment de dire oui +ou non. La clé ou sans ça...</p> + +<p>L'homme avançait menaçant, mais la jeune +femme, tout à coup, se jeta entre eux.</p> + +<p>—Laisse-le, c'est un gosse! Il ne dira +rien... Il sait bien que tu le tuerais un jour ou +l'autre.</p> + +<p>—Vaut mieux que ça soit tout de suite! +Eh bien, qu'est-ce qui te prend?</p> + +<p>Elle lui avait jeté ses bras autour du corps +et le retenait de toutes ses forces.</p> + +<p>—File! cria-t-elle, haletante, à Georges. +Vite! Sauve-toi!</p> + +<p>L'homme, en jurant, lui broyait les poignets +pour lui faire lâcher prise. Elle eut un +cri de douleur. Il la repoussa enfin et elle +s'abattit contre un mur, mais Georges avait eu +le temps de se jeter sur la porte et de s'enfuir +à toutes jambes.</p> + +<p>—Mais, sacré nom, qu'est-ce qui te prend? +C'est-y que tu es folle! gronda M. Maurice en +revenant vers Berthe qui se relevait.</p> + +<p>—Je ne voulais pas que tu te fasses une +sale histoire pour une chose qui n'en vaut pas +la peine, expliqua-t-elle tranquillement en +arrangeant sa robe. C'est un coup raté, c'est<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span> +un coup raté. Sois tranquille, le gosse dira +rien. Il a bien trop eu le trac... Bonsoir, je +vais prendre l'air... ajouta-t-elle en gagnant +la rue.</p> + +<p>M. Maurice resta ahuri.</p> + +<p>—Les dames, observa sentencieusement le +cabaretier que le tumulte avait attiré, ça a des +fois des drôles d'idées...</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, dit M. Maurice en sortant +pour rattraper Berthe. Les meilleures, on sait +jamais ce que ça va faire!...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_SIMULATEUR">LE SIMULATEUR</h2> +</div> + + +<p>L'homme, serrant encore le couteau, demeurait +debout, hagard, au milieu de la sordide +chambre d'hôtel, avec, à ses pieds, la fille +étendue morte, dans la mare sombre qui +s'épanchait de sa gorge ouverte.</p> + +<p>Elle l'avait racolé au coin du boulevard +Sébastopol. Comme c'était samedi et qu'il +avait bu quatre apéritifs au lieu de dîner, il +l'avait suivie, parce qu'il s'imaginait qu'elle +ressemblait à une Toulonnaise qu'il avait +aimée jadis avant d'être expédié aux colonies +pour faire campagne.</p> + +<p>La fille l'avait entraîné dans cet hôtel +infect, et puis il ne savait plus au juste. Il lui +semblait qu'elle lui avait demandé plus d'argent +que le prix convenu dans la rue. Ils +s'étaient disputés. La fille, poussée de force<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span> +vers le lit, avait crié, griffé, mordu et sorti +finalement un couteau qu'elle portait dans sa +poche... et lui, affolé d'alcool et de colère, +avait arraché le couteau et frappé aveuglément... +Elle s'était écroulée, et maintenant dégrisé, +il regardait par terre le misérable cadavre +à la face livide parmi les cheveux +poissés de sang, aux yeux tout pleins encore +de peur et de rage.</p> + +<p>Il sentait comme un manteau d'horreur et +d'épouvante tomber sur lui. Mille pensées +affreuses tourbillonnaient dans sa tête; les +assises, le bagne, peut-être l'échafaud. Il y +avait un quart d'heure, il était Jean Billy, +ancien sergent colonial, buveur et mauvaise +tête, c'est entendu, mais honnête homme et +gagnant bien sa vie... et maintenant, maintenant... +Il voulait réfléchir, prendre une décision, +trouver une voie de salut, mais en vain, +ses idées fuyaient, son cerveau lui semblait +vaciller. «Je deviens fou», se dit-il. Il tressaillit. +Fou! Les fous sont irresponsables...</p> + +<p>Mais des pas couraient dans l'escalier, des +coups ébranlaient la vieille porte. Du sang, à +travers le plancher, avait filtré, faisant une +sinistre rosace au milieu du plafond d'en dessous, +et l'on montait: l'hôtelier, son garçon, +deux agents appelés.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span></p> + +<p>La porte enfoncée, ils trouvèrent la fille +égorgée au milieu du parquet et, sur le lit, +assis les jambes pendantes, avec un sourire +vague et stupide sur sa face sans expression, +un homme paraissant tout à fait inconscient, +qui jouait avec un couteau sanglant et qui ne +leva même pas la tête lorsqu'ils le saisirent.</p> + +<p>Et ce fut un gâteux qui parut devant le juge +d'instruction. Un être retombé à l'état animal, +qui ne savait plus parler, comprendre ni se +souvenir, qui bavait, gloussait vaguement, +souriait d'un éternel sourire dément et qu'il +fallait nourrir, laver, habiller, changer et nettoyer +comme un enfant au maillot.</p> + +<p>La lutte fut effroyable entre, d'un côté, Jean +Billy, enfermé dans son gâtisme comme en un +lieu d'asile et, de l'autre côté, la police, les +magistrats, les médecins légistes, coalisés pour +surprendre la simulation, pour lui tendre le +piège où il se trahirait, pour l'arracher à la +maison de santé afin de pouvoir l'offrir aux +travaux forcés ou à la mort. Mais le gâteux +resta gâteux et ne se vendit point. Toutes +les expériences classiques échouèrent. Les +épreuves des réflexes, la lumière passée devant +les yeux et les chocs sur les jambes +croisées ratèrent complètement. Cependant +Jean Billy dormait. Il dormait comme un<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span> +homme qui jouit de sa raison, avec un sommeil +traversé de cauchemars affreux, d'épouvantes +et d'angoisses, et les médecins aliénistes +qui l'étudiaient savaient qu'un gâteux +ne dort pas ainsi et avaient espoir de triompher +un jour de celui que le célèbre professeur +Cave appelait le plus admirable simulateur +qu'il eût jamais vu.</p> + +<p>Ce jour d'ailleurs ne vint pas, car, malgré +les efforts redoublés des savants acharnés à la +lutte, Jean Billy tint la partie jusqu'au bout et +ne se laissa pas surprendre.</p> + +<p>Il constituait un problème passionnant. +Contre lui, il y avait son sommeil, preuve +suffisante, déclarait l'aliéniste Cave, puisqu'elle +était la seule qui échappât à l'étonnante force +du sujet, attendu qu'aucun homme ne peut, à +un certain degré de lassitude, s'empêcher de +dormir. Pour lui, il y avait l'incroyable difficulté +du rôle qu'il jouait sans défaillance +depuis des mois et qui semblait au delà des +forces humaines, la perfection avec laquelle il +était gâteux, ses antécédents d'alcoolique, +enfin son séjour prolongé en des colonies malsaines +et une vague hérédité qu'on lui découvrit, +un de ses oncles ayant été interné jadis +pour délire de la persécution. Il y avait aussi +le talent et l'autorité du grand avocat Cabrolle,<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span> +qui, dès le premier jour, s'était intéressé à son +cas et s'était institué son défenseur.</p> + +<p>Et ce fut devant les assises que fut renvoyé +Jean Billy, car le juge d'instruction n'était sûr +de rien et préférait laisser au jury le soin de +se prononcer sur un problème aussi obscur.</p> + +<p>Le duel fut formidable entre l'accusation et +la défense. La culpabilité de l'accusé ne faisait +pas de doute, puisqu'il avait été pris sur le +fait; tout le mystère reposait sur sa responsabilité, +et il était lui-même son meilleur avocat. +On avait dû l'apporter au banc des accusés, +car il ne marchait plus du tout, et, entre les +municipaux, il restait affaissé comme un tas +insensible et inconscient de vêtements et de +chair. Il ne répondit pas un seul mot aux questions +du président; on dut le tenir sous les +bras pour le mettre debout et quand on le +lâcha, il retomba comme une loque.</p> + +<p>Mais le docteur Cave se dressa devant lui au +banc des témoins et vint affirmer solennellement +qu'il était responsable et jouait la comédie +du gâtisme pour se sauver du bagne ou de +l'échafaud. Il invoqua son expérience personnelle +et sa conscience de médecin intègre. Il +fut pathétique et logique, détaillant lumineusement +les indices qu'il avait recueillis pour +établir sa conviction, et exposant surtout énergiquement<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span> +cette fameuse preuve du sommeil, +de ce sommeil révélateur de l'assassin qui +renversait à lui seul le formidable effort qu'il +faisait depuis des mois pour simuler le gâtisme. +«Effort si stupéfiant, termina Cave, que +bien peu de volontés en seraient capables, et +que je considère Jean Billy comme un des +hommes les plus remarquables que j'aie jamais +étudiés...»</p> + +<p>Cette déposition impressionna très vivement +le jury; mais, au même instant, au banc des +accusés, l'homme remarquable dut être emmené, +car il était de toute nécessité de le +changer et de nettoyer sa place.</p> + +<p>Le discours de l'avocat général fut académique +et véhément, mais il se contenta, au +fond, de répéter tous les arguments des médecins +aliénistes et de s'appuyer sur l'autorité +indiscutable du célèbre professeur Cave.</p> + +<p>L'illustre avocat Cabrolle se leva à son tour. +Il était calme, presque souriant, comme si sa +tâche lui semblait trop facile et, dès les premiers +mots, sa parole persuasive et formidable +ébranla les vitres et le cœur des jurés. Il reprit +un à un les arguments de l'accusation pour +les anéantir comme en se jouant. Il se demanda +quel pouvait bien être le mobile du +crime commis, si la folie n'était pas là pour<span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span> +l'expliquer. Il évoqua les erreurs judiciaires et +les innocents condamnés à la suite des témoignages +de médecins légistes que d'autres médecins +légistes contredisaient ensuite. Il rappela +diverses affaires célèbres où la science +officielle s'était manifestement fourvoyée. Il +demanda, en homme d'honneur, au professeur +Cave, si jamais il n'avait fait un faux diagnostic +durant tout le cours de sa carrière, et s'il pouvait +jurer que tous les fous se comportaient +strictement de la même façon pendant la veille +et pendant le sommeil. Il adjura enfin les +douze honnêtes gens qui étaient devant lui de +prendre en pitié—non en justice—l'infortuné +malade qui était en leur présence et que, +depuis onze mois, une instruction impitoyable +torturait, alors que son état réclamait des +soins éclairés, et il termina en sommant les +jurés de regarder cette loque humaine et de +prononcer, en leur âme et conscience, si c'était +vraiment là «l'homme remarquable» qu'on +venait de leur signaler et qui, depuis si longtemps, +seul contre tous, accomplissait ce tour +de force surhumain de jouer la folie sans +avoir jamais eu une seconde de défaillance +dans la perfection de ce rôle impossible.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'accusé bavait lentement +sur lui-même.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span></p> + +<p>On l'emporta pour la délibération du jury. +On le rapporta pour entendre l'arrêt, et les +poignes solides des municipaux le maintinrent +debout pendant que, dans le silence, tombaient +les paroles du président. Il était acquitté, irresponsable. +Tous les regards étaient fixés sur lui. +On le vit d'abord fléchir un peu, puis ses yeux +se dilatèrent, une vie intense, un flot de sang +et de joie délirante envahit cette face éteinte et +stupide depuis tant de mois, et l'homme bondit, +transfiguré:</p> + +<p>—Sacré nom de Dieu! hurla-t-il. Je savais +bien que je les fouterais dedans!</p> + +<p>Et comme il était alors devenu réellement +fou furieux en entendant l'arrêt, il ne fallut +pas moins de six hommes pour le ligoter et +l'emporter vers le cabanon qu'il ne quitta plus.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LE_PASSAGER">LE PASSAGER</h2> +</div> + + +<p>—L'histoire s'est passée, il y a tout près +de quarante ans, nous raconta le capitaine au +long cours en retraite, Marius Cazavan, de +Marseille, mais je puis vous la raconter comme +si c'était d'hier. Dans ce temps-là, je naviguais +pour des armateurs de Bordeaux et +j'étais second à bord du <i>Phénix</i>, que commandait +mon oncle, le capitaine Borel.</p> + +<p>«Nous allions lever l'ancre quand vint le +passager. Il arriva dans un canot du port, +avec seulement une petite valise et il insista +pour s'embarquer, offrant de payer largement +son passage pour Pernambouc, où nous +allions. C'était un drôle d'homme, qui avait +l'air inquiet et résolu à la fois, mais il nous +arrivait assez souvent d'accepter des passagers +dans nos bateaux de commerce et mon oncle,<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span> +qui ne voyait pas plus loin que la question +d'argent, le prit avec nous.</p> + +<p>«Il n'était pas gênant du reste. On lui avait +donné une petite cabine inoccupée sur le pont, +il n'en sortit pas pendant les premières vingt-quatre +heures et il mangea à peine en disant +qu'il était malade au mousse qui était allé lui +porter ce qu'il lui fallait.</p> + +<p>«Le troisième jour, au matin, le capitaine +me fait appeler dans sa cabine. Je le trouve +bouleversé.</p> + +<p>—Tu ne sais pas qui c'est notre passager? +me demande-t-il brusquement. Eh bien, c'est +un assassin!</p> + +<p>—Comment ça? demandai-je suffoqué.</p> + +<p>—J'en suis sûr! c'est un assassin qu'on +recherche. Il était médecin à Paris et il a +empoisonné une femme pour la voler. Il +s'appelle Leclanchy et non pas Morin, comme +il l'a dit.</p> + +<p>—Mais comment le savez-vous?</p> + +<p>—Par le journal. Tu sais, le journal qu'on +nous a apporté à bord avant le départ et que je +n'ai pu lire à ce moment-là. Je l'ai lu hier soir. +On raconte le crime; on dit que l'assassin est +en fuite, qu'il cherchera sans doute à s'embarquer +dans un port du Sud-Ouest; on a trouvé +ses traces et puis on les a perdues. On donne<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span> +son signalement. C'est le passager, j'en suis +sûr! Il a fait couper sa barbe, mais c'est lui... +Du reste, je l'ai vu!</p> + +<p>—Vous l'avez vu?</p> + +<p>—Oui, cette nuit. Je l'ai vu à travers une +fente de sa cabine. Il avait accroché un rideau +derrière la porte, mais je l'ai vu tout de même. +Il cousait des bijoux dans la ceinture de son +pantalon. C'est lui... C'est sûr et certain.</p> + +<p>—Non, ça n'est pas sûr et certain, dis-je. +Vous le croyez et c'est possible, mais on ne +peut pas accuser un homme d'une chose +pareille sans avoir des preuves.</p> + +<p>—Des preuves, des preuves, j'en ai... Et +puis j'en aurai d'autres! Je suis sûr qu'il se +trahira tout à fait... Et tu peux compter que je +ne serai pas son complice ou sa dupe, en lui +permettant de filer au premier port... Enfin, +pour l'instant, il ne peut pas s'en aller n'est-ce +pas? et comme il reste enfermé...</p> + +<p>«Mais la réclusion volontaire du passager +ne dura pas. Deux jours plus tard, remis de +son mal de mer, nous dit-il, il avait repris de +l'assurance. Il se promenait sur le pont, engageait +la conversation avec nous, plaisantait et +nous racontait ses affaires, disant qu'il était +courtier en horlogerie et qu'il allait fonder une +maison importante à Rio-de-Janeiro. Mais ni<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span> +mon oncle ni moi n'étions hommes à pouvoir +dissimuler, comme il l'aurait fallu pour pouvoir +l'amener à se trahir. Il s'aperçut vite qu'il +y avait quelque chose et, dès lors, se tint sur +la réserve, ce qu'on pouvait expliquer en +somme aussi bien par l'inquiétude d'un coupable +qui se sent soupçonné, que par la vexation +d'un homme faisant des avances qui sont +repoussées. Du reste, j'avais lu dans le journal +le signalement qu'on donnait du médecin +assassin Leclanchy et j'étais beaucoup moins +sûr que mon oncle d'y reconnaître notre passager, +le courtier Morin.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>«Plusieurs jours se passèrent ainsi dans le +doute et l'inquiétude et je n'ai jamais fait un +voyage plus pénible que celui-là, bien que le +temps fût magnifique et que le <i>Phénix</i> se comportât +que c'était un plaisir.</p> + +<p>«Dans la seconde semaine se passa l'événement +que je n'oublierai jamais. Le mousse +tomba malade et, en peu de temps, fut très +mal. Il avait la fièvre et la gorge pleine de +membranes. J'en savais assez pour nommer sa +maladie: la diphtérie, mais c'était tout ce que +je savais. Personne à bord n'était capable de<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span> +le soigner. C'était un bon garçon, nous +l'aimions tous et nous ne pouvions que le +regarder mourir, car bientôt il fut évident +qu'il allait mourir. C'était un après-midi; +nous étions tous autour de lui; il suffoquait et +c'était affreux.</p> + +<p>—Le passager... me dit tout à coup le +capitaine d'une voix que l'émotion faisait +rauque.</p> + +<p>—Eh bien, le passager?</p> + +<p>—Si c'est <i>lui</i>, il est médecin...</p> + +<p>—Mais si c'est lui, jamais il ne se trahira... +commençai-je.</p> + +<p>«A ce moment je me sentis pousser de côté. +Le passager survenant de sa cabine, s'approcha +du lit. Il tenait une boîte garnie d'instruments +brillants. Sans nous regarder, il se pencha sur +l'agonisant, il fit quelques gestes brefs et sûrs; +du sang jaillit et, par sa gorge ouverte, le +mousse moribond aspira la vie.</p> + +<p>«Quelques minutes après, l'opérateur avait +terminé ses soins.</p> + +<p>—Je pense qu'il s'en tirera, murmura-t-il +entre ses dents.</p> + +<p>«Il se redressa et regarda le capitaine en +face, d'un air de défi et de résolution.</p> + +<p>—Je suis médecin, lui dit-il.</p> + +<p>«Le capitaine se jeta sur lui et l'embrassa,<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span> +puis il le repoussa avec horreur et s'enfuit dans +sa cabine.</p> + +<p>«Le mousse guérit et le passager, pendant +des jours, lui prodigua ses soins. Il ne parlait +du reste à personne, pas même aux matelots +qui n'étaient au courant de rien et l'entouraient +de respect et d'admiration.</p> + +<p>«Le capitaine, pendant ce temps-là, était +en proie à des sentiments contraires. Il ne me +faisait pas part de ses réflexions, mais il ne +goûtait aucun moment de repos et je l'entendais, +dans sa cabine, se disputer tout haut avec +lui-même sur ce que vous appellerez probablement +un cas de conscience.</p> + +<p>«Un matin enfin sa résolution fut prise. +En ma compagnie il alla trouver le passager.</p> + +<p>—<i>Monsieur Morin</i>, lui dit-il, sans trop le +regarder, je pense qu'il ne serait pas avantageux +pour vous de débarquer à Pernambouc +où on nous attend. Je vais faire un crochet +jusqu'à Caracas, qui est une belle ville que +vous aimerez à visiter. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, répondit simplement +le passager.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>«C'est ainsi que le crime du médecin +Leclanchy, qui fit tant de bruit à l'époque,<span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span> +demeura impuni, et quand notre passager eut +débarqué au Vénézuéla, jamais plus nous +n'entendîmes parler de lui, mais lorsque nous +nous retrouvâmes au large, entre le ciel et la +mer et loin de tous les crimes de la terre, le +capitaine me mit la main sur l'épaule et me +dit:</p> + +<p>—Il a tranché une vie humaine, mais il +en a sauvé une autre, malgré ce qu'il risquait... +Je pense que cela doit faire la balance... mais, +écoute-moi bien mon garçon: jamais plus, tu +m'entends, jamais plus, je ne prendrai de passager...»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LES_PLUMES_DU_PAON">LES PLUMES DU PAON</h2> +</div> + + +<p>—L'affaire d'Arthur Harris est une des plus +drôles que j'aie jamais vues,—nous raconta +l'illustre détective londonien Barnay.—La +police, tout d'abord, s'est laissée mettre dedans +comme tout le monde, mais ça n'a pas profité +au jeune Harris.</p> + +<p>Il était acteur de son métier, mais n'avait +aucun talent et aucune chance, si bien qu'après +quelques mois de cours de déclamation, où il +n'avait acquis que des prétentions, il avait, +sans succès, essayé du théâtre, puis du music-hall, +et enfin en était réduit à faire le pître +dans des bastringues de dernier ordre pour ne +pas mourir de faim.</p> + +<p>Cette misérable existence lui pesait d'autant +plus que sa pauvreté extrême contrariait ses +amours. Il avait, en effet, une jeune amie<span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span> +aussi vertueuse que belle, qui s'appelait Edith +et était institutrice. N'ayant pas le sou, les +deux jeunes gens ne pouvaient se marier et +pouvaient craindre de rester fiancés toute +leur vie, ce qui les désespérait.</p> + +<p>Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans +les journaux qu'un impresario américain +avait offert à un assassin célèbre des appointements +de 2.500 francs par semaine au cas où, +acquitté, il consentirait à se montrer sur son +théâtre, eut une idée qu'il trouva géniale.</p> + +<p>—Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche +suivant, seul jour où il leur était possible +de passer quelques moments ensemble, j'ai +trouvé le moyen de faire fortune et de donner +à ma personnalité l'éclat que l'injustice +du sort lui refuse. Il faut d'une façon ou d'une +autre porter son nom aux oreilles du public. A +notre époque, la réclame est tout: sans elle, le +génie périt, étouffé sous l'éteignoir de l'indifférence; +j'ai découvert le seul moyen d'obtenir +gratuitement une formidable publicité... +Allons prendre une tasse de thé, je vous passerai +mon plan...</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Le semaine suivante, tous les journaux de +Londres commencèrent à s'occuper d'une<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span> +affaire qui parut tout de suite sensationnelle: +une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée +de vingt-trois ans, avait disparu inexplicablement +trois jours avant, c'est-à-dire un vendredi. +Elle était sortie, les enfants ayant congé +à cause d'une fête familiale, et elle n'était pas +revenue. Le seul indice était qu'avant de partir, +elle avait dit à la femme de chambre qu'elle +pensait rencontrer son fiancé.</p> + +<p>Le lendemain, on avait le nom et l'adresse +du fiancé: Arthur Harris, et on esquissait sa +biographie en ajoutant que la police le recherchait +pour des renseignements, mais qu'il +n'avait pas paru depuis le matin du vendredi +à son restaurant habituel, non plus que dans +son petit concert où on était tout étonné de +son absence.</p> + +<p>Et le jour suivant le «Beau Crime», le +crime sensationnel, éclatait à la première page +de tous les journaux. On avait fait une enquête +au domicile d'Arthur Harris et elle avait amené +d'affreuses découvertes.</p> + +<p>Les voisins avaient été catégoriques: le +jeune acteur était rentré chez lui ce vendredi +tragique vers 4 heures en compagnie d'une +jeune femme dont le signalement répondait +exactement à celui d'Edith. Ils s'étaient +enfermés et quelques minutes après on avait<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span> +tout à coup entendu des cris et des plaintes, +mais les voisins, accoutumés aux hurlements +d'Arthur lorsqu'il apprenait ses rôles, ne s'en +étaient pas émus. Le jeune homme était descendu +vers 7 heures et était peu après remonté +avec un bidon d'alcool à brûler. Dans la nuit, +vers 2 heures du matin il était descendu (la voisine +d'en dessous, qui ne dormait pas ayant mal +aux dents, avait reconnu sa démarche qu'aucun +autre pas n'accompagnait, elle en était +sûre). Depuis lors, nul n'avait eu la moindre +nouvelle d'Arthur Harris non plus que de la +jeune personne qui était montée chez lui.</p> + +<p>Les magistrats avaient fait forcer la porte +du logement fatal et les découvertes les plus +sinistres avaient été faites: taches de sang sur +le parquet et qui transparaissaient malgré un +récent lavage, corde suspendue au plafond, +baquet, couperet, coutelas et la scie à main +récurés tout fraîchement et surtout, dans le +poêle de fonte, des fragments à demi carbonisés +d'ossements. Le crime était patent. Harris +avait attiré chez lui sa victime et l'avait assassinée +pour un motif encore inconnu, mais sans +doute passionnel. Il l'avait ensuite coupée en +morceaux dans l'espoir de dissimuler les preuves +de son forfait. L'alcool à brûler avait servi +à brûler une partie du cadavre dont l'assassin<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span> +indubitablement avait emporté le reste dans sa +valise qu'on ne retrouvait pas.</p> + +<p>L'émotion causée par ce qu'on appela «l'<i>Affaire +de l'Institutrice coupée en morceaux</i>» +fut considérable. La férocité du crime, la figure +sympathique de la victime et l'énigme offerte +par la fuite du meurtrier qu'on recherchait en +vain, firent une cause célèbre qui passionna +Londres, l'Angleterre et le monde entier. Les +plus habiles policiers lancés à la recherche +d'Arthur Harris, les enquêtes les plus actives +menées dans les gares et les consultations +demandées aux maîtres de l'instruction criminelle, +ne rapportaient aucun indice. Le +signalement de l'acteur fut expédié dans toutes +les directions et son portrait reproduit par +tous les journaux. Arthur Harris alors, et pendant +plusieurs jours, occupa, on peut le dire, +le monde civilisé, il fut adopté comme sujet +d'actualité et sa célébrité—comme criminel, +il est vrai—fut universelle.</p> + +<hr class="tb"> + +<p>Un matin, on apprit que Harris était arrêté. +Ce jeune homme au lieu de s'enfuir pour un +lointain pays comme l'opinion générale le +pensait et comme il l'aurait peut-être fait pour<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span> +corser l'aventure, s'il avait eu assez d'argent +pour cela s'était tout simplement retiré dans +une auberge des bords de la Tamise et, sous +un faux nom, passait ses journées à pêcher à +la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis +en défiance par certaines demi-confidences +échappées à l'acteur sous l'influence, semblait-il, +d'une demi-ivresse, avait prévenu la +police régionale, laquelle, ravie d'une telle +chance, s'était aussitôt emparée du criminel +que la foule, rassemblée et mise au courant +par le policier amateur avait à moitié assommé +tout d'abord.</p> + +<p>Harris, en très mauvais état, avait été +ramené à Londres, soigné et interrogé avec +les égards dus à un assassin de son importance. +Mais alors le mystère si effrayant qui +passionnait le monde s'était en un instant +crevé comme une bulle de savon. Le jeune +homme, lorsqu'on lui formula l'accusation +portée contre lui et qu'il ne semblait pas avoir +encore comprise, avait montré une figure stupéfaite +sous les noirs qui la marbraient et +expliqué qu'il n'y avait pas eu le moindre +crime, attendu qu'Edith s'était retirée en province +pour soigner une vieille tante qui se +mourait et que lui Harris, en son absence, et +vu la poursuite de créanciers acharnés, avait<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span> +réalisé un petit emprunt et fui, sans rien dire +à personne, se reposer au bord de l'eau. Il +n'avait depuis lors pas lu un seul journal ni +avisé qui que ce soit de sa retraite.</p> + +<p>On lui parla des indices recueillis par l'enquête. +Il expliqua que les cris entendus provenaient +d'une leçon de déclamation donnée par +lui à Edith, que celle-ci était descendue avec +lui dans la nuit, à l'heure d'aller prendre son +train, que la corde pendue au plafond avait servi +non à suspendre un cadavre mais à faire des +exercices de gymnastique, que l'achat de l'alcool +avait été nécessité par la cuisson du dîner +et que les os dans le poêle étaient ceux d'un +lapin. Quant au sang par terre il provenait d'une +coupure qu'il montra à son doigt. Le tout fut +reconnu exact. Edith, du fond de sa province, +répondit qu'elle se portait très bien et que si +elle était partie sans prévenir c'était pour +échapper aux assiduités gênantes d'un oncle +des enfants qu'elle instruisait!...</p> + +<p>Voilà l'histoire! Harris, vous le comprenez, +avait tout imaginé pour se rendre célèbre et il +avait réussi à mettre tout le monde dedans et +moi tout le premier, qui avais été chargé par +la police de sûreté de diriger l'enquête. Le +plus drôle, du reste, c'est que le jeune homme, +comme bénéfices, ne récolta que la terrible<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span> +rossée que la foule lui infligea quand on l'arrêta +et les quelques jours de prison qu'il fit. Il +fut mis en liberté au milieu du mépris public +et sa gloire prit fin en même temps que sa +captivité. «Vous êtes innocent, vous n'avez +aucun intérêt», lui dit avec dégoût un impresario +auquel il avait demandé un emploi, +en se targuant de son renom, et il dut quitter +Londres pour n'y pas mourir de faim et se +réfugier en province, auprès de la fidèle Edith, +dans la maison laissée par la vieille tante.</p> + +<p>Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer +comme souvenir, pour lui rappeler l'enquête +inutile qu'il m'avait fait faire, une traduction +de la fable de votre grand La Fontaine, vous +savez, le geai qui prend les plumes du paon...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LHERITAGE">L'HÉRITAGE</h2> +</div> + + +<p>M<sup>me</sup> Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle +à manger auprès de la table mise, quand +M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si +agité qu'elle se dressa, laissant tomber son +ouvrage.</p> + +<p>—Octave, mon Dieu! es-tu malade?</p> + +<p>—Personne ne peut nous entendre?</p> + +<p>—Non! L'oncle Blaise est dans sa chambre, +les enfants dans la leur et la bonne dans la +cuisine... Mais qu'y a-t-il?</p> + +<p>M. Lefertin se pencha vers elle.</p> + +<p>—Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.</p> + +<p>—Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?</p> + +<p>—L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui, +par hasard, au bureau. Son banquier, tu sais +bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard, +ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui +il a toute confiance, qu'il nous vante, qu'il<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span> +nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à +dîner vingt fois et de traiter comme un prince, +eh bien! ce phénix a fait de mauvaises +affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!... +Bref, il vient de lever le pied en laissant un +passif formidable, et l'oncle Blaise, qui lui +avait confié malgré mes conseils tous ses capitaux, +est ruiné à plat. Il lui reste en tout et +pour tout sa pension viagère, à peine de quoi +manger du pain dans un asile...</p> + +<p>—Voyons, tu es bien sûr?...</p> + +<p>S'il était sûr!... Il haussa les épaules et, +accablé, se laissa tomber sur une chaise.</p> + +<p>—Mon Dieu! c'est affreux, dit M<sup>me</sup> Lefertin. +Alors, mous allons devoir nous réduire! Alors, +nous sommes, pour toute notre existence, condamnés +à la médiocrité! Alors, les enfants +pour qui nous endurons tout, depuis six ans, +dans l'espoir de leur assurer cette fortune...</p> + +<p>—Il n'y a plus de fortune!</p> + +<p>Tous deux échangèrent un regard navré. La +catastrophe les atterrait. La seule espérance +de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de +l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du +courage dans les heures difficiles et du prestige +aux yeux de leurs relations, n'était plus... Mais +ils songèrent au vieillard lui-même, et une +semblable fureur les saisit.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p> + +<p>—Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin +d'une voix sifflante, mais il y a toujours +l'oncle...</p> + +<p>—Il ne sait rien, naturellement, puisque +depuis trois jours sa goutte l'empêche de sortir... +et comme il n'a pas reçu de lettres. +Alors, tu vas le prévenir?</p> + +<p>M. Lefertin eut un ricanement.</p> + +<p>—Pas du tout! Il apprendra cela demain ou +après; probablement, on en parlera dans les +journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué... +je ne sais pas... En tout cas je veux qu'il +soit obligé de nous avertir lui-même. Il sera +peut-être un peu moins arrogant et moins +hargneux que d'ordinaire. Jusque-là, nous +ignorons tout, c'est bien entendu...</p> + +<p>—Quand je pense à ce que nous avons supporté +depuis qu'il vit avec nous! Quand je +pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il +nous met plus bas que terre! Il nous déshonore +aux yeux de nos amis... On a beau dire qu'il +est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non, +il nous en a fait trop! Et c'est la plus belle +chambre, et c'est tous les jours une scène pour +les menus, et il traite les enfants... j'en ai les +larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne +se gêne pas en famille, il agit ici comme il +n'oserait pas le faire dans un hôtel garni!<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span> +Quant à moi, c'est bien simple, il me parle +comme je ne parle pas à ma servante...</p> + +<p>—Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis +et qu'il nous impose! Et tu te rappelles quand +je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs, +cette histoire!...</p> + +<p>Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération +croissante, leurs rancunes. L'oncle +Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant, +les tyrannisait effectivement depuis six ans. +Mais tous deux jusque-là, fascinés par l'héritage, +avaient fait de leur mieux pour n'y point +prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient +eux-mêmes d'avoir tant de griefs; ils s'exaltaient +au souvenir de mille blessures supportées +patiemment pour l'amour de l'argent; ils +s'émerveillaient, de bonne foi, d'avoir eu tant +de mansuétude.</p> + +<p>—Enfin, à quelque chose malheur est bon, +conclut M<sup>me</sup> Lefertin. Cette histoire va nous +débarrasser de lui, bien entendu.</p> + +<p>—Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même, +quand il apprendra qu'il est ruiné, n'aura certes +pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le +verrai partir sans regrets ni remords, je +t'assure. Il nous a assez souvent menacés de +nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en +attendant, puisque personne ne sait rien, ni<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span> +toi, ni lui, ni moi... je vais dès ce soir lui dire +son fait. Parfaitement, je me donnerai le plaisir +de lui exprimer ma façon de penser... Oh! +sans violence, sois tranquille, c'est un vieillard!... +Je resterai calme, mais je veux ma +revanche... Chut, voilà son pas...</p> + +<p>Un vieillard parut, osseux, les mâchoires +hérissées d'une courte barbe grise, les yeux +vifs sous des sourcils touffus.</p> + +<p>Il portait une redingote noire dépenaillée, +des pantoufles vertes, et, au cou, un foulard +sale.</p> + +<p>—Te voilà encore à coudre à côté du couvert, +pour fourrer des épingles dans les +assiettes, dit-il, hargneux, à M<sup>me</sup> Lefertin... +Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et +demie et je n'aime pas attendre! Jacques! +Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte, +arrivez-vous, galopins?</p> + +<p>Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet +appel, accourus, on se mit à table. L'oncle +Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement +des vérités politiques hostiles aux convictions +de M. Lefertin; il eut, pour M<sup>me</sup> Lefertin, des +mots blessants à propos d'une blanquette de +veau dont la sauce était sans moelleux; il +rudoya la servante qui ne lui donnait pas assez +vite du pain.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p> + +<p>M<sup>me</sup> Lefertin restait calme. M. Lefertin se +contenait, soutenu d'ailleurs par la perspective +d'une prochaine vengeance.</p> + +<p>—Allez dans votre chambre finir vos devoirs +avant de vous coucher, dit-il à ses fils quand, +après le dessert, la bonne eut apporté la +camomille de l'oncle Blaise.</p> + +<p>Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur +forte emplit la pièce. M<sup>me</sup> Lefertin toussa.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En +voilà des grimaces! La fumée te fait tousser, +maintenant!</p> + +<p>—Je vous prie de parler à ma femme sur +un autre ton, interrompit sèchement M. Lefertin.</p> + +<p>L'oncle sursauta.</p> + +<p>—Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous?</p> + +<p>—Je dis que nous en avons assez! Je dis +que nous avons trop longtemps, ma femme et +moi, supporté votre despotisme! La fortune ne +donne à personne le droit d'être impoli. Nous +avons patienté à cause de votre âge, espérant +que vous comprendriez, un jour ou l'autre, +qu'agir ainsi est une lâcheté de votre part. +Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens le +mot...</p> + +<p>—Oui, c'est une honte, prononça M<sup>me</sup> Lefertin, +frémissante de rancune, une honte, vous<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span> +entendez, mon oncle!... Du reste, je vous renie +et je demande pardon à mon mari de lui avoir +trop longtemps imposé... Mais la coupe déborde! +Il faut nous séparer! Tant pis, nous en +avons assez!</p> + +<p>L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de +l'attitude nouvelle des Lefertin. Soudain, d'un +coup de poing, il fit trembler la table.</p> + +<p>—Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette, +c'est bien! c'est très bien! Parfaitement, +ça me dégoûtait de vous voir avaler +toutes mes avanies sans piper parce que je +suis riche. Vous vous rebiffez, vous avez de la +dignité, vous m'envoyez au bain en vous +fichant des conséquences, ça me va! C'est +chic! Je crie bravo! Et soyez tranquilles. Je +reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je +serai poli et gentil comme je l'aurais été si je +ne m'étais pas fourré dans la tête dès le premier +jour que vous étiez trop à plat ventre devant +mon argent pour jamais vous regimber!... Et +n'ayez pas peur, je vous laisse tout. Pas plus +tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais +encore, je vous le dis franchement! Maintenant +ça y est, mes bons amis, je vous laisse +tout!</p> + +<p>Avec une cordialité expansive qu'il ne leur +avait jamais témoignée il leur tendit les mains.<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span> +Et eux, ne sachant que dire, se regardaient, +gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle, +qui n'avait plus rien, répétait avec effusion: +«Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous +laisse tout...»</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="UN_BON_CONSEIL">UN BON CONSEIL</h2> +</div> + + +<p>Après le pont, au croisement des deux +routes, devant la maison où il y avait écrit: +«Café-Restaurant», M. Bridol arrêta sa voiture—une +petite auto qu'il conduisait lui-même—et +descendit avec légèreté et élégance.</p> + +<p>La maison était neuve et pimpante. Des +bosquets ainsi qu'un beau verger y attenaient. +M. Bridol lui jeta un regard tendre et, avec +un regard plus tendre encore, entra dans la +salle du café. Une servante achevait de ranger +les tables. Au fond, derrière un comptoir, une +jeune femme brune brodait. Elle leva la tête:</p> + +<p>M. Bridol, armé de toutes ses grâces, traversa +la salle et vint, familièrement, s'accouder +au comptoir. Une glace au mur refléta sa +cravate bleu de roi, sa chevelure bouclée, sa<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span> +figure moutonnière, sa moustache en crochets. +Il souriait, galant et langoureux, et discourait +chaleureusement. Pour une grosse maison de +Versailles, il plaçait avec succès du vin dans +toute la région. Ici, il essayait aussi de placer +son cœur. Depuis des mois, il était amoureux +de M<sup>me</sup> May, la propriétaire du café. Il était +amoureux de sa beauté fraîche et potelée; il +était amoureux de sa gaieté malicieuse, bien +qu'elle le désespérât, disait-il; il était amoureux +de son caractère décidé et pratique; elle +dirigeait si bien sa maison depuis six ans +qu'elle était veuve, elle en avait fait une si +bonne maison qui rapportait tant d'argent. +Tâche trop lourde pour une femme, d'ailleurs, +et où il faisait l'appui dévoué d'un homme +entendu, qui soit du métier et qui, en même +temps, puisse tenir son rang. M. Bridol avait la +conviction qu'il était désigné pour être cet +homme. Malheureusement, il avait jusqu'alors +essayé en vain de le faire comprendre à +M<sup>me</sup> May.</p> + +<p>Ce jour-là encore, tirant tous les effets possibles +de ses moustaches, de sa chevelure, de +ses yeux et de ses dents, il mélangeait ardemment +le sentiment et les affaires. Il affirmait +alternativement les qualités de ses vins et les +<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span>qualités de son amour. M<sup>me</sup> May, sans s'effaroucher, +riait, plaisantait et secouait la tête: +elle ne voulait pas se remarier. Il le savait +bien! Elle le lui avait dit mille fois.</p> + +<p>M. Bridol, stupéfait de cette insensibilité +persistante et qu'il n'arrivait pas à s'expliquer, +dans la grandeur de sa vanité, toucha alors +une autre corde qu'il avait déjà essayé de faire +vibrer: n'avait-elle pas peur de vivre seule +ainsi? Le soir, quand les servantes et le jardinier +étaient partis, ne se trouvait-elle pas +inquiète et menacée dans cette maison isolée, +où l'on savait qu'il n'y avait pas d'homme?</p> + +<p>Elle haussa les épaules. Non, elle n'avait pas +peur. Sa maison fermait bien, les portes et les +volets étaient solides. D'ailleurs, la contrée +était sûre...</p> + +<p>Il hocha la tête, soucieux. Il avait vu, sur la +route, pas plus tard que tout à l'heure, des +figures de bagne qui cherchaient sûrement un +coup à faire. Et ce n'était pas la première fois. +Il l'avait déjà prévenue. Elle s'exposait au +danger...</p> + +<p>Elle rit encore, mais sans conviction, lui +sembla-t-il. Il répéta:</p> + +<p>—Ah! si vous vouliez, si vous vouliez!...</p> + +<p>Et, avec un grand soupir pathétique, il lui +serra significativement la main et s'en alla.</p> + +<p>Il avait une idée nouvelle, une idée magnifique,<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span> +impressionnante, qui le mènerait au +succès. Et il arrêta son plan.</p> + +<p>Trois jours après, par une nuit noire et pluvieuse, +peu avant minuit, M. Bridol quitta +Versailles dans sa voiture. Auprès de lui, sous +la capote relevée, un loqueteux était assis, qui, +d'un air béat, tirait sur un cigare.</p> + +<p>—Vous avez bien compris? demanda +M. Bridol. Vous savez bien ce que vous avez +à faire?</p> + +<p>Le loqueteux avait surtout compris que ce +monsieur, qui l'avait ramassé sur la route et +lui avait payé, dans un caboulot, un copieux +dîner et plusieurs petits verres, lui avait promis +cinquante francs pour faire quelque chose. +Quoi? C'était, dans son esprit, demeuré +vague.</p> + +<p>—Si des fois vous recommenciez à m'expliquer, +ça serait pas du lusque, déclara-t-il franchement.</p> + +<p>—Eh bien! je vais vous amener auprès +d'une maison derrière laquelle il y a un jardin. +Le mur est bas, vous l'escaladez, vous avancez +dans le jardin jusqu'à la maison. Vous en +faites le tour comme quelqu'un qui cherche à +entrer. Puis vous revenez au fond. Il y a un +poulailler. Vous tordrez le cou à deux ou trois +poules... Et ayez bien soin de les laisser crier.<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span> +Faites beaucoup de bruit, qu'on vous entende, +et jetez deux ou trois coups de sifflet...</p> + +<p>Le loqueteux, qui, de ses ongles sales, grattait +sa barbe hirsute, sursauta.</p> + +<p>—Si je fais du potin, on sortira et on me +tombera dessus. Merci bien.</p> + +<p>—Mais non, soyez tranquille. Il n'y a qu'une +seule personne, qui n'osera pas bouger. C'est +moi qui arriverai au bruit, comme si je passais +par hasard avec ma voiture et que je vienne au +secours. Alors vous vous sauverez en repassant +le mur, et moi, je tirerai des coups de +revolver...</p> + +<p>—Où ça?</p> + +<p>—N'importe où! dans le mur, dans un +arbre...</p> + +<p>—Pas de mon côté, hein? Ayez l'œil! C'est +traître ces outils-là... Et puis?...</p> + +<p>—Vous filerez où vous voudrez. N'ayez pas +peur, on ne vous poursuivra pas. Du reste, je +serai là pour indiquer une fausse direction et, +s'il y a enquête, je donnerai un faux signalement. +Du reste, je vous répète que ça ne tire +pas à conséquence, c'est une blague que je fais +à quelqu'un.</p> + +<p>—Je trouve pas ça rigolo, murmura le loqueteux. +Des trucs comme ça, c'est pas mon genre. +Enfin, chacun son goût. Et les cinquante francs?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span></p> + +<p>—En voilà vingt-cinq. Et soyez demain +soir à l'endroit où je vous ai rencontré. Vous +aurez les vingt-cinq autres, et même cent sous +de plus si je suis content de vous.</p> + +<p>—On fera son possible.</p> + +<p>Ils ne dirent plus rien. M. Bridol était en +proie à l'allégresse. Il éprouvait aussi une forte +admiration pour lui-même. Ce plan, qui lui +avait été inspiré par le vague souvenir d'avoir +lu ou entendu raconter quelque chose de semblable, +lui apparaissait comme génial. M<sup>me</sup> May, +réveillée et terrorisée par les bandits, puis sauvée +par lui surgissant en héros, ne pouvait +manquer d'accéder enfin à ses vœux... Peut-être +même, dans l'émoi et la gratitude du premier +moment... Il l'imaginait en toilette de +nuit, palpitante et tombant dans ses bras...</p> + +<p>Mais il arrêta sa voiture. On était arrivé. La +pluie avait cessé. Une lueur de lune passait +par intervalles. M. Bridol montra le petit mur +au loqueteux, qui, pris d'un scrupule, demanda +s'il pouvait, en se sauvant, emporter les poules +tuées.</p> + +<p>M. Bridol dit oui et le vit escalader maladroitement. +De l'autre côté, il dégringola sur +des châssis vitrés et le vacarme fut grand. +M. Bridol l'entendit jurer et se débattre. Aussitôt, +<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>certain que M<sup>me</sup> May devait être réveillée, +il bondit à son tour au sommet du mur et +sauta dans le jardin. Les chiens du voisinage +aboyaient de toutes leurs forces. Le loqueteux, +épouvanté, repassait le mur en grande hâte. +M. Bridol brandissait son revolver pour tirer, +quand, au premier étage de la maison, une +fenêtre s'ouvrit brusquement. Un coup de feu +raya l'ombre. Le plomb fit tomber un plâtras +non loin de M. Bridol.</p> + +<p>—Je te vois, canaille! cria une voix forte. +N'essaye pas de te sauver ou je te flanque mon +second coup! Les mains en l'air et avance le +long de l'allée jusqu'à la maison. Obéis ou tu +es mort!</p> + +<p>Terrifié, la sueur au front, les jambes flageolantes, +M. Bridol obéit et, tout en avançant, +d'une voix étranglée, il lançait des explications:</p> + +<p>—Je suis Bridol! Ne tirez pas! Je suis +Bridol, le placier en vins... M<sup>me</sup> May sait +bien...</p> + +<p>Il y eut un petit cri de surprise, puis un +chuchotement à la fenêtre, et, une minute +après, devant M. Bridol que la crainte paralysait, +la porte de la maison s'ouvrit. Un gaillard +de haute taille, à demi vêtu et le fusil à +la main, s'y tenait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span></p> + +<p>Derrière son épaule apparaissait M<sup>me</sup> May. +charmante et ébouriffée, une lanterne à la +main.</p> + +<p>—C'est bien M. Bridol, dit-elle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que +vous faites ici? demanda l'homme au fusil.</p> + +<p>M. Bridol, dont la consternation était indicible, +eût bien voulu lui poser la même question, +mais il n'estima pas que sa situation le +lui permettait. Il raconta qu'il regagnait Versailles +dans sa voiture lorsqu'il avait vu de +loin des malfaiteurs se faire la courte échelle +pour s'introduire dans le jardin. Alors, n'écoutant +que son courage, il s'était précipité à leur +suite pour défendre M<sup>me</sup> May.</p> + +<p>L'autre lui tendit la main.</p> + +<p>—Ça, c'est d'un homme qui n'a pas peur! +Et je vous en remercie, parce qu'enfin j'aurais +pu ne pas être là...</p> + +<p>—C'est mon cousin, le garde-chasse, expliqua +M<sup>me</sup> May, un peu rougissante. Vous comprenez, +monsieur Bridol, je lui ai demandé +de venir loger ici, quand il est libre, tant +vous m'avez fait peur avec toutes vos histoires +de voleurs. Je vois que vous avez eu bien +raison!...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="AU_BORD">AU BORD</h2> +</div> + + +<p>—Toto, resteras-tu tranquille pendant que +je te lave la figure! Et toi, Jules, veux-tu +tenir droite ta petite sœur, sans ça tu auras +affaire à moi, je ne te dis que ça! Louise, +mets tes bas! Ne reste pas les pieds nus sur +le carreau, ou je te giffle!... Sapristi, et le +père qui ne se lève pas! Il va encore se mettre +en retard, c'est sûr...</p> + +<p>Abandonnant pour un moment le débarbouillage +hâtif de ses cinq enfants, M<sup>me</sup> Arsin +se précipita dans la seconde pièce du pauvre +logement. Dans un lit aux draps troués, un +homme maigre et long, au visage creux barbu +de gris, ouvrit des yeux effarés de sommeil +parmi les mèches ébouriffées de ses cheveux.</p> + +<p>—Hein? Quoi! Quelle heure est-il?</p> + +<p>Rouge et mal peignée, la face suante, les<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span> +poings aux hanches, énorme dans une camisole +déteinte, sa femme l'invectivait.</p> + +<p>—Tu n'es pas levé? Ah ben! merci, monsieur +se la coule! Il y a deux heures que je +suis debout, moi! Quelle heure est-il?... Il est +l'heure d'être en retard! Si c'est pas honteux!...</p> + +<p>Sans répondre, il s'était levé et revêtait vite +ses habits râpés. Elle continua:</p> + +<p>—C'est pas le moment de flemmer, pourtant! +Tu sais bien que tu dois avoir une gratification +à la fin du mois. Si tu as des retards, +tu ne l'auras pas! Alors qu'est-ce qu'on fera? +Je ne sais pas déjà comment m'en tirer! +Louise et Toto n'ont plus rien aux pieds, le +cordonnier d'en bas n'a plus voulu réparer +leurs chaussures, en disant qu'on ne pouvait +pas coudre dans des trous. Ils ne peuvent +pourtant pas marcher pieds nus, ces enfants! +Et moi non plus, je n'ai plus de souliers; +depuis deux mois que j'attends pour m'en +acheter, je vais en savates!... Ça ne peut pas +durer!... Et le pharmacien avec sa note! Et +Cécile qui continue à tousser! Il lui faut +encore du sirop à cette petite!... Ah! non, +c'est pas le moment de perdre des gratifications +en flemmant!... Allons, ouste, dépêche, +avale ta soupe et file, faut que j'aille au lavoir.<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span> +Tiens, v'là ton pain et ta saucisse pour midi. +Et si, après avoir mangé, tu fais l'économie +du café, ça me fera plaisir. Promène-toi pendant +ton heure, et si tu as soif, avale une +gorgée d'eau à une fontaine, tu ne t'en porteras +pas plus mal... Allons file, je te dis!...</p> + +<p>Vers la banque où il était employé, Arsin +s'en alla par les rues pleines de l'animation +matinale. C'était une grande ville riche et +commerçante; il l'habitait depuis six ans, et +tous les matins il faisait le même chemin. Ce +matin-là, en marchant, il songeait à sa vie. Il +y songeait avec un dégoût sans espoir. Le +passé, le temps où il était jeune, où il avait +eu de l'argent, où il avait eu de l'ambition, lui +semblait démesurément lointain et comme le +souvenir d'un autre lui-même. Il avait tout +perdu: sa jeunesse en tentations capricieuses +et sans suite, en paresses infécondes; son +argent en plaisirs vaniteux, en fantaisies +déraisonnables et imprévoyantes; son ambition +à force de déboires. Il songeait à cette +femme qu'il avait épousée par coup de tête, +bien qu'elle fût sans fortune ni éducation. +Comme elle avait été jolie, comme elle avait +changé, comme elle lui était devenue pénible +et étrangère, tous les jours davantage, le long +de leur vie côte à côte! Et il songeait avec<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span> +horreur à leur misère, décente d'abord, masquée +par les vestiges de sa petite fortune, puis sordide, +tragique, torturante, jusqu'au jour où un +parent opulent et méprisant, qui passait à Paris +pour affaires, lui avait offert, chez lui, en province, +pour l'empêcher de mourir de faim, cette +place mesquine qu'il occupait maintenant.</p> + +<p>Il entra dans la banque, mais comme il +gagnait le bureau où il travaillait, la porte +du sous-directeur s'ouvrit:</p> + +<p>—C'est vous, Arsin? cria cet homme important. +Je vous attendais. Valou, l'encaisseur, est +malade, et le patron a dit que vous alliez le +remplacer aujourd'hui. La tournée est très +importante, puisque c'est une fin de mois. +Entrez, je vais vous expliquer.</p> + +<p>Arsin entra et écouta les explications. Faire +une chose ou une autre lui était indifférent. Un +quart d'heure plus tard, muni d'un vaste portefeuille +à serrure, il sortit de la banque.</p> + +<p>Il commença sa tournée. Le matin il devait +faire la ville même, l'après-midi les faubourgs +et la banlieue. Il allait sans hâte, guidé par +sa liste d'adresses, et l'argent qu'il touchait +s'engouffrait à mesure dans le vaste portefeuille +à serrure. Enveloppés dans du papier, +son pain et sa saucisse étaient dans sa poche. +Il les mangea vers midi, dans un square, et fit<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span> +ensuite quelques pas pour gagner un café bon +marché et y passer une demi-heure, ce qui +était son plaisir quotidien. Mais il se souvint +des ordres de sa femme et se contenta d'avaler, +en se cachant, une gorgée d'eau à une fontaine +publique. Ensuite, ayant épargné +quelques sous, il sortit du square et reprit sa +tournée.</p> + +<p>Les heures passèrent. Arsin, à force de +marcher, était fatigué, et les liasses de cet +argent, qu'il touchait et qui n'était pas pour lui, +alourdissaient le grand portefeuille, maintenant +gonflé.</p> + +<p>—C'est lourd cent mille francs, se dit-il.</p> + +<p>Il songea qu'il avait un peu plus que cette +somme. Il alla à la dernière adresse marquée +sur sa liste, toucha douze mille francs, et sa +tâche fut finie. Il était en avance et marchait à +pas lents. Il avait soif, mais résista de nouveau +au désir d'entrer dans un café. Une femme le +croisa. Elle était fardée, mais jeune et jolie; +elle l'enveloppa d'un coup d'œil professionnel +qu'elle interrompit en le voyant si minable. Il +eut un petit rire, en songeant à la somme qu'il +portait... Et soudain une pensée le fit tressaillir +et blêmir. Il fit encore quelques pas, il haletait +un peu. Il vit qu'il était près d'une gare. Un +banc était à côté de lui, il s'y laissa tomber.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span></p> + +<p>Un temps passa. Arsin réfléchissait, et la +sueur coulait de ses tempes creuses.</p> + +<p>—C'est cela, murmura-t-il, si bas que lui-même +n'entendit pas sa voix. Oui. C'est cela... +J'achète un cache-poussière, une casquette, +je me fais raser. Dans une autre ville, je trouverai +d'autres vêtements, je me ferai teindre +les cheveux... Des papiers... Bah! je m'arrangerai... +Je vais envoyer un mot à la banque +pour dire que j'ai été retardé, un mot à ma +femme pour dire que je travaille ce soir... Et +ce soir je serai loin. Il y a un train dans une +heure... J'ai assez pour faire n'importe quoi, +pour gagner une fortune... et c'est déjà une +petite fortune que j'ai là... De quoi vivre... +vivre un peu pendant les quelques années que +j'ai avant d'être trop vieux... Vivre libre... +loin de tout...</p> + +<p>Il fit un mouvement pour se lever, mais +s'arrêta et, penché en avant sur son banc, son +portefeuille gonflé, serré contre lui, la tête +dans ses mains, il resta là pendant un temps +dont il ne connut jamais la durée. Enfin il +releva une face bouleversée, vieillie encore, et +se dit d'une voix rauque:</p> + +<p>«Je ne peux pas...»</p> + +<p>Il se dressa, regagna la banque, déposa +l'argent et rentra chez lui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span></p> + +<p>—J'ai le sirop de la petite, lui cria M<sup>me</sup> Arsin, +rouge, en nage et dépeignée, parmi les +enfants piaillants et qui se chamaillaient. Et +pour les chaussures, j'ai trouvé quoi faire. Je +m'en passerai et Louise et Toto en auront. +Jules, je vais te giffler si tu tiens ta sœur de +travers. Allons, à la soupe!</p> + +<p>Elle mit la soupière sur la table et, soudain +irritée, se retournant vers son mari:</p> + +<p>—Tu rentres à une jolie heure, dis donc! +Qu'est-ce que tu as fait. Tu nous fais une jolie +vie! D'où viens-tu?</p> + +<p>—Je viens de très loin, dit Arsin.</p> + +<p>Et il s'assit, résigné, puisque c'était à cause +d'eux qu'il n'avait pas pu...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="MADAME_PAUL">MADAME PAUL</h2> +</div> + + +<p>—Deux heures et demie... Bigre, il faut que +je file continuer ma tournée. Au revoir, madame +Paul.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur Morin.</p> + +<p>Le client, un voyageur de commerce qui +était entré pour se rafraîchir, paya sa canette +de bière, regagna sa voiture et s'éloigna. +M<sup>me</sup> Paul, une femme de quarante à quarante-cinq +ans, au visage fatigué sous ses cheveux +bruns mêlés de gris, rinça le verre, le remit +en place et, traversant la salle déserte de sa +petite auberge, vint sur la porte. Il faisait +chaud, une pluie lourde commençait, dont les +gouttes s'écrasaient dans la poussière de la +grande route.</p> + +<p>C'est alors que l'homme parut, sortant de la<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span> +route qui, en face de l'auberge, s'enfonçait +dans les bois. Il était de haute taille, vêtu +d'un complet gris en loques, coiffé d'un chapeau +sale, rabattu sur son visage maigre que +hérissait une barbe rousse et grise.</p> + +<p>En le voyant traverser la route, M<sup>me</sup> Paul +rentra. Deux minutes après, l'homme rouvrait +la porte.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez?</p> + +<p>—Je voudrais boire et manger.</p> + +<p>Elle eut un tressaillement. Il ôta son chapeau. +Elle vit ses yeux.</p> + +<p>—Mon Dieu, c'est toi!...</p> + +<p>Elle se laissa aller sur une chaise. Elle suffoquait.</p> + +<p>—Il n'y a personne que toi, ici, n'est-ce +pas? demanda-t-il à voix basse.</p> + +<p>—Non, personne... Mon Dieu, c'est toi!... +Pourquoi ne m'as-tu jamais donné signe de +vie?... Qu'est-ce que tu as fait depuis plus de +douze ans que tu es parti?... Mais, pourquoi +reviens-tu maintenant?</p> + +<p>Il dit seulement:</p> + +<p>—J'ai attendu dans le bois jusqu'à ce que +j'aie été sûr qu'il n'y ait plus personne ici... +Mais, donne-moi à manger d'abord. On causera +après.</p> + +<p>Elle courut lui chercher de la viande froide,<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span> +du pain et de la bière. Il dévora silencieusement. +Elle le regardait; des larmes qu'elle ne +pouvait retenir coulaient sur ses joues. Quand +il eut fini, elle lui versa une tasse de café et +un petit verre de cognac. Alors, il se trouva +mieux.</p> + +<p>—Ça fait du bien. Il y a plus de huit jours +que j'ai pas mangé assis et à ma suffisance... +Encore un petit verre, hein?...</p> + +<p>—Tu es dans la misère? demanda-t-elle.</p> + +<p>Il ouvrit les bras pour mieux montrer ses +loques.</p> + +<p>—Tu n'as qu'à me regarder. Mais, c'est +bien fait. C'est de ma faute. Pourquoi est-ce +que je suis parti? Pourquoi est-ce que je t'ai +quittée? J'en suis pas à mon premier regret +ni à mon premier remords, va... Quand je pense +que j'avais eu la veine de tomber sur une +femme comme toi, et travailleuse, et honnête, +et jolie, et tout... Et qu'après dix ans de mariage +et de bon accord...</p> + +<p>Elle eut un sursaut d'indignation.</p> + +<p>—Dix ans de bon accord?... Tais-toi +donc; tu sais bien que tu m'as toujours fait +souffrir!...</p> + +<p>—C'étaient des bêtises. Tu étais jalouse pour +un rien...</p> + +<p>—Et c'est un rien aussi que d'être parti<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span> +comme ça, sans un mot, que d'avoir filé en me +laissant là avec trois enfants...</p> + +<p>—Non, ça c'est un coup de folie qui m'a +pris. Un coup de folie, il n'y a pas d'autre +mot. Mais j'ai été bien puni, va; je l'ai assez +regretté; j'ai eu assez de malheurs!...</p> + +<p>Il tressaillit. On avait marché sur la route.</p> + +<p>—Dis-donc, reprit-il, l'air inquiet, c'est pas +la peine qu'on me voie ici, comme ça, tout d'un +coup, hein? Si nous allions dans la petite salle, +pour causer?</p> + +<p>Elle l'accompagna dans un petit cabinet donnant +sur le jardin. Il avait apporté avec lui la +bouteille de cognac.</p> + +<p>—Ça va bien les affaires? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, à peu près. Quand tu as été parti +dans les premiers temps je ne sais pas comment +j'ai fait pour m'en tirer, seule, sans +argent, avec les enfants à élever. J'ai cru que +je mourrais à la peine. A présent, ça va à peu +près.</p> + +<p>Elle parlait maintenant sans colère. Elle +n'avait jamais pu avoir de colère contre cet +homme qu'elle avait tant aimé. Elle le regardait +et, malgré l'âge, malgré l'indigence, malgré +la déchéance, retrouvait en lui les vestiges +de ce qu'il était jadis. Mais quels vices et quelles +fautes avaient marqué son visage? Pourquoi<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span> +avait-il cette expression effarée et de tels regards +d'inquiétude vers le dehors?</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as fait? lui dit-elle brusquement.</p> + +<p>Il sursauta et elle crut le voir rougir.</p> + +<p>—Je n'ai rien fait! En voilà une question? +Quand je suis parti à cause de ce coup de +folie...</p> + +<p>—Tais-toi donc! interrompit-elle violemment. +Tu es parti avec la comptable de M. Deluize.</p> + +<p>—C'est pas vrai. C'est des histoires... Enfin, +bref, quand j'ai eu fait ce coup de folie, j'ai +essayé de réussir, de faire fortune, tu comprends? +pour revenir te demander pardon +après. Je n'ai pas réussi. J'ai fait de mauvaises +connaissances, j'ai mangé ce que j'avais d'argent... +et alors dame, j'ai pas osé revenir... +Mais, maintenant, me voilà vieux... J'ai voulu +te revoir avant de mourir...</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Où sont les enfants?</p> + +<p>—Cécile est mariée avec Bernard, le voiturier. +Emile est cocher chez eux, mais il habite +ici. Eugénie est couturière; elle fait des journées +au château, et le garde-chasse l'a demandée. +Ils vont se marier à l'hiver...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p> + +<p>—Mais quel âge donc qu'elle a?</p> + +<p>—Dix-huit ans bientôt...</p> + +<p>—C'est vrai... elle avait cinq ou six ans +quand... Sûrement, je la reconnaîtrais pas... +et les autres non plus, probable... Dis donc, +qu'est-ce qu'ils pensent que je suis devenu, +moi, leur père?... On me croit mort, hein? Et +ça vaudrait mieux pour tout le monde... pour +moi tout le premier...</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu vas faire? interrompit-elle.</p> + +<p>—Ben... je ne sais pas trop... Est-ce que je +ne pourrais pas... En ce moment-ci, tu comprends, +vaut mieux que je ne me montre pas... +J'ai eu des ennuis... à Paris... Oh! rien de +grave: un malentendu... pour des bijoux... +Alors, peut être que je pourrai rester ici à bricoler +en attendant que ça se tire un clair...</p> + +<p>Elle devint pâle.</p> + +<p>—Ecoute, reprit-elle après un moment de +silence, tu resteras si tu veux. Malgré tout ce +que tu m'as fait, jamais je ne te dirai de t'en +aller. Mais il y a les enfants. Tu sais bien que +tu ne peux pas te cacher ici. Tout le monde +saura, au bout de deux jours, que tu es là. Le +garde champêtre te connaît, et aussi deux des +gendarmes qui étaient déjà là avant que tu +partes... Te voir revenu, tu penses si ça fera<span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span> +parler... On s'informera, on voudra savoir. +Alors... Je ne te parle pas de moi... mais pour +les enfants, pour Eugénie, qui va se marier... +Bref, ils ne méritent pas ça...</p> + +<p>—Ça! Quoi? demanda-t-il, sans oser la +regarder.</p> + +<p>—Qu'on t'arrête ici, souffla-t-elle. Non, non, +ne dis rien, ce n'est pas la peine. C'est à toi +de juger. Moi, je ne sais pas ce que tu risques... +C'est toi, qui sais...</p> + +<p>Elle alla à son tiroir-caisse, qu'elle ouvrit, +et revint.</p> + +<p>—Tiens, voilà de l'argent. Tout ce que j'ai... +Alors, décide... Si tu peux rester, s'il n'y a pas +de danger... C'est très bien... Tu es chez toi. +On dira ce qu'on voudra, ça m'est égal... Tu es +mon mari, tu reviens. C'est tout... Mais, si tu +ne peux pas rester... S'il y a du danger... +Alors!... alors... décide toi-même... réfléchis... +Moi je ne sais pas, tu comprends...</p> + +<p>Elle essayait de parler avec calme, mais +tremblait violemment. Il restait effaré, tenant +l'argent dans sa main serrée. Elle le laissa +dans la petite salle et passa dans l'autre. Après +quelques minutes, elle entendit le bruit d'un +pas et le bruit d'une porte. A travers les vitres, +elle vit l'homme qui sortait du jardin. Il s'en +allait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span></p> + +<p>Il entra dans l'ombre verte de la route qui +s'enfonçait dans la forêt.</p> + +<p>Quand elle ne le vit plus, elle essuya ses +yeux brouillés de larmes.</p> + +<p>—Il n'a jamais été un méchant homme, +murmura-t-elle.</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="UN_VOLEUR">UN VOLEUR</h2> +</div> + + +<p>Il était plus de minuit. M. Fallaire, étendu, +en pyjama mauve, dans un fauteuil, fumait +un cigare devant la fenêtre de la chambre à +coucher de sa villa. Le store était baissé et la +lumière éteinte. Dans l'ombre M. Fallaire +rêvassait, se disait qu'il est agréable de vivre +quand on est jeune encore, riche, bien portant, +célibataire et aimé d'une femme exquise... Sa +pensée s'envola, émue et tendre, vers la villa +voisine, mais bientôt se noya dans une heureuse +somnolence...</p> + +<p>M. Fallaire sursauta soudain. On frappait.</p> + +<p>—Monsieur, monsieur! Est-ce que monsieur +n'a pas entendu? Que monsieur n'allume +pas. Il y a un voleur dans le jardin!</p> + +<p>M. Fallaire bondit vers la porte non sans +se heurter cruellement à un meuble. Sur le +palier, qu'éclairait faiblement la lanterne de<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span> +l'escalier, il vit son domestique, à demi vêtu +et blême.</p> + +<p>—Il y a un voleur dans le jardin, monsieur. +J'ai entendu comme un cri et puis des pas +sur le gravier.</p> + +<p>M. Fallaire avait de l'énergie. Rentrant à +tâtons dans sa chambre, il endossa vite un long +caoutchouc sur son pyjama, prit son revolver +et revint.</p> + +<p>—Allons-y! dit-il d'une voix brève.</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Justin sans enthousiasme. +Mais je n'ai pas de revolver, moi. +Je vais prendre la hachette à l'office. Je suis +monsieur.</p> + +<p>M. Fallaire préférait être accompagné. Il +attendit Justin pour entre-bâiller, sans bruit, +la porte sur le jardin... Il entendit le gravier +crier faiblement, entrevit, dans la nuit douteuse, +une ombre qui, d'un buisson, se traînait +vers un autre.</p> + +<p>Il s'élança, son revolver à la main. Justin +brandissait sa hachette. Se voyant découverte, +l'ombre sortit de son buisson:</p> + +<p>—Halte ou je tire! Saisissez-le, Justin! Haut +les mains, canaille!</p> + +<p>—Oui monsieur, oui monsieur, bégaya +une voix étranglée.</p> + +<p>L'homme avait levé les bras. Justin, voyant<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span> +qu'il n'y avait pas de danger, le saisit au corps.</p> + +<p>M. Fallaire braquait sur lui son revolver.</p> + +<p>—Avez-vous des complices?</p> + +<p>—Non, monsieur. Je ne suis pas ce que +vous croyez. Je voudrais m'expliquer...</p> + +<p>—Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin!</p> + +<p>—Oui monsieur, mais que monsieur prenne +garde à son revolver. Ça part des fois sans +qu'on s'y attende et je suis juste devant...</p> + +<p>—Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation, +je le sais, est suspecte, mais accordez-moi +quelques minutes d'entretien... Je vous expliquerai... +à vous seul... Que votre domestique +me ligote si vous voulez...</p> + +<p>—Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité +saisissait. Rentrons.</p> + +<p>Justin poussa l'homme.</p> + +<p>—Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci. +J'ai un pied foulé.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, M. Fallaire, +dans sa salle à manger, son revolver devant +lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier +dont Justin avait lié les mains et que +la lumière éclairait en plein. C'était un jeune +homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect +élégant et distingué, malgré son actuelle +détresse. M. Fallaire eut l'impression de l'avoir +déjà vu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p> + +<p>—J'attends vos explications, dit-il.</p> + +<p>—Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre +du petit pavillon qui fait partie de la propriété +voisine et qui est adossé au fond de votre jardin... +Dois-je vous en dire plus?</p> + +<p>—Il me semble! Je ne comprends pas. La +propriété voisine est celle de M. et M<sup>me</sup> Marrois +dont je suis l'ami...</p> + +<p>—Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec +vous l'hiver dernier, monsieur Fallaire. C'était +un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué, +sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes +cartes sont dans mon portefeuille.</p> + +<p>—Je persiste à ne pas comprendre, dit +M. Fallaire, qui semblait contenir une émotion +violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon? +Pourquoi vous enfuir comme un voleur?</p> + +<p>—Parce que M. Marrois est rentré de Paris +à l'improviste. Est-il besoin d'insister, monsieur? +Dans ce pavillon... je suis déjà venu +plusieurs fois... «On» gagne le parc par la +serre. «On» vient m'ouvrir la petite porte +de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce +soir, au bruit de la voiture de M. Marrois, +«on» m'a quitté précipitamment sans songer +que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé... +Que faire? J'ai attendu que tout soit apaisé<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span> +un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre pour +gagner la route en traversant votre jardin... +Mais j'ai sauté si malheureusement que je me +suis foulé un pied.</p> + +<p>—«On» vous rejoint souvent dans ce +pavillon, dites-vous... Mais... qui... vous +rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix +sourde.</p> + +<p>—Qui?... Eh bien! monsieur... c'est... +c'est M<sup>me</sup> Lehallier, la cousine de M. Marrois. +Mais ce nom que vous m'arrachez, ensevelissez-le...</p> + +<p>—Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire, +pris d'une joie convulsive. Comment, +cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne +semble s'intéresser qu'aux repas? Ça, par +exemple, c'est drôle! Elle est inflammable!... +Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une +femme charmante et elle est bien libre... Ah! +ah! ah! Mais laissez-moi vous débarrasser de +ces liens ridicules... Et acceptez un verre de +vieux cognac. Ça vous remettra.</p> + +<p>Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis, +empressé, délia les poignets du jeune homme +et servit le cognac, riant toujours.</p> + +<p>—Là... encore un petit verre... Il est bon, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Excellent, vous êtes trop aimable.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p> + +<p>—Je ne vous ai pas mortifié, au moins, +tout à l'heure?... Ah! ah! ah! cette bonne +M<sup>me</sup> Lehallier... Et c'est pour elle que, comme +un héros de roman, vous courez la campagne, +franchissez les murs et risquez de recevoir +des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui +aurait cru ça!...</p> + +<p>Soudain il tressaillit, devint blême, reposa +son verre.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui, +vous mentez! M<sup>me</sup> Lehallier est partie ce +tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la +gare. Je m'en souviens tout à coup. Alors, +comme je ne pense pas que c'est avec la cuisinière, +qui a cinquante ans, ni avec la femme +de chambre, qui est nouvelle d'avant-hier, que +vous avez des rendez-vous, c'est avec... Parlez! +répondez! c'est avec M<sup>me</sup> Marrois?</p> + +<p>—Monsieur, dit le jeune homme avec +dignité, j'ai menti, en effet. J'ai essayé de +dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais +le départ de M<sup>me</sup> Lehallier... Vous avez +mon secret... Notre secret, devrais-je dire. +Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs +fois Suzanne m'a parlé de vous avec une vive +amitié... Je me flatte, puisque vous savez tout, +que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce +soit par votre jardin...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span></p> + +<p>—Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la +fureur, ce qui formait avec le pyjama mauve +un contraste singulier. Assez! C'est à moi, +l'ami de M. Marrois, que vous osez venir demander +d'être complice!... Et cette Suzanne, +cette misérable!...</p> + +<p>—Monsieur, je ne vous permettrai pas... +M<sup>me</sup> Marrois est la plus honnête des femmes, +mais elle m'aime... L'amour est plus fort que +cette morale bourgeoise dont vous vous faites +si violemment le champion. Vous m'avez +arraché mon secret, je compte au moins sur +votre honneur de galant homme... Veuillez +m'ouvrir la porte.</p> + +<p>Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui +sans un mot l'avait conduit à la porte, revint +et s'écroula sur une chaise, atterré:</p> + +<p>—C'est donc pour ça que je la voyais si peu +depuis quelque temps... bégaya-t-il.</p> + +<p>Il se redressa, repris de rage:</p> + +<p>—La misérable!... Et cet imbécile de Marrois, +son mari, qui n'a jamais rien vu, rien su, +rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille, +béat, satisfait!... pendant que moi je +souffre!... Ce n'est pourtant pas à moi à la +surveiller!...</p> +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="LA_NIVELEUSE">LA NIVELEUSE</h2> +</div> + + +<p>Le jeune Pierre-Édouard Harleur, élève à +l'École centrale et fils du grand usinier du +Nord, s'était décidé, bien qu'il méprisât hautement +les distractions bruyantes et les plaisirs +bohèmes, à passer cette soirée de carnaval +au quartier Latin, pour «voir ce que c'était».</p> + +<p>Tout d'abord, parmi le tumulte débraillé +de la rue et des cafés, il avait conservé l'attitude +réservée et un peu dédaigneuse de celui +qui fait une étude de mœurs. Mais il n'avait +que vingt-deux ans, et l'excitation générale, +les cris, les chants, les filles qui se jetaient +sur lui, les confetti dont on le bombardait, et +surtout les bocks innombrables imposés par la +bande dont il faisait partie, l'avaient bientôt +dégelé. Il avait, lui aussi, pour son propre agrément, +bu, fumé, crié et chanté sans mesure, +pincé des hanches anonymes, embrassé des<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span> +figures qui déteignaient sur ses joues, acheté et +arboré un nez postiche des plus hideux, retourné +son pardessus,—suprême et surannée +manifestation d'allégresse,—perdu, retrouvé +et reperdu ses camarades, et enfin, vers minuit +et demi, échoué, seul, fortement éméché, un +peu aphone, mais très content, dans une dernière +brasserie du boulevard Saint-Michel.</p> + +<p>Le chahut y était, si possible, plus terrible +encore qu'ailleurs. Trois bugles et deux trombones, +inexplicablement égarés là et jouant de +toutes leurs forces; une bande frénétique, à +cheval sur des chaises et tapant à tour de bras +sur les tables de marbre en vociférant; des +peintres américains, jetant méthodiquement +leur cri de guerre à la manière peau-rouge, +avec accompagnement de sifflets stridents, +constituaient le fond du vacarme, qu'agrémentait +la fantaisie du reste des consommateurs, +où dominaient les piaulements aigus +des femmes.</p> + +<p>Pierre-Édouard, en poussant la porte, vacilla, +ahuri par le bruit, la lumière, la fumée et sa +demi-ivresse.</p> + +<p>—Ce qu'y gueulent, hein! cria dans son +oreille, avec admiration, un homme qu'il ne +connaissait pas, et qui entrait en même temps +que lui.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span></p> + +<p>—Une table pour ces messieurs?</p> + +<p>Un garçon les poussait dans un angle, au +bout du café, à une place qu'abandonnait difficilement +une société lasse de hurler. Pierre-Édouard, +qui trouvait toutes choses amusantes +ce soir-là, se laissa faire, et, sur la banquette, +s'affala aux côtés de son nouveau compagnon.</p> + +<p>—T'as l'air d'un frère, observa celui-ci; on +va sucer un godet.</p> + +<p>—Tu l'as dit, répondit gravement Pierre-Édouard. +Garçon, deux kummels et des cigares; +je n'ai plus de cigarettes.</p> + +<p>—Mince de chic! Après, on prendra des +fines; ça sera ma tournée...</p> + +<p>L'homme se carrait sur la banquette. Il était +court de taille, trapu, vêtu en ouvrier endimanché, +et dans sa face camuse deux petits +yeux brillaient, vifs et intelligents, mais, pour +le moment, humides d'une ivresse qui empâtait +la voix éraillée et mordante. Il rejeta +son chapeau en arrière et secoua les confetti +qui constellaient sa barbe.</p> + +<p>—A la tienne, dit-il, en sifflant d'un seul +coup son kummel.</p> + +<p>—A la tienne!</p> + +<p>Le jeune Harleur, pour être à la hauteur, +vida aussi son verre d'un seul trait. L'aventure +l'amusait de plus en plus.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span></p> + +<p>—Ote donc ton nez, y te gêne pour boire, +et pis, on crève de chaud, ici, remarqua l'inconnu. +Garçon, des fines!</p> + +<p>Elles vinrent. Pierre-Édouard avait ôté son +nez. Ils allumèrent des cigares. L'homme +reprit:</p> + +<p>—Y a pas à dire, on est bien, ici... Et pis, +y sont gais, tous ceuss-là... y en foutent un +boucan... et j'te gueule, et j'te gueule!... Y a +pas, c'est gentil... On est bien... On a beau se +dire que, tout ça, c'est de la graine de sales +bourgeois, y sont gentils tout de même... Et +pis, y a pas, l'lusque, y a que ça...</p> + +<p>—Tu as raison. (Le jeune homme, très +gris, étouffa un rire.) Garçon, deux fines!</p> + +<p>—Ohé! Harleur! cria tout à coup une voix.</p> + +<p>—Ohé! cria Pierre-Édouard, reconnaissant +vaguement, dans la foule, un camarade qui +l'appelait.</p> + +<p>—On monte à Montmartre, est-ce que...</p> + +<p>La voix se perdit dans le tumulte, et le +camarade, sans plus s'occuper du jeune +homme, disparut avec une bande vociférante.</p> + +<p>—Harleur? (L'homme avait sursauté sur +sa banquette.) Harleur, t'es pas parent de +l'usinier, au moins?</p> + +<p>—Si. C'est mon père.</p> + +<p>Le jeune homme s'était redressé, étonné.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span></p> + +<p>—Ton père, c'est ton père... Eh ben, moi, +tu ne sais pas qui que j'suis? Je suis Chanvin!</p> + +<p>Chanvin! Pierre-Édouard, à demi dégrisé, le +regardait. Chanvin, c'était l'ouvrier congédié, +la forte tête, l'ennemi acharné du patron, qui, +là-bas, dans le Nord, attisait la guerre du travail, +le meneur de grève que M. Harleur déclarait +bon pour la guillotine, l'adversaire héréditaire +de sa race, qui avait, l'an passé, +conduit, il le savait, l'assaut des usines de +son père...</p> + +<p>Le jeune homme fit un effort pour se lever, +mais il retomba sur sa banquette. Le vacarme +du café concassait sa volonté fuyante. Contre +son ivresse, qui, un moment dissipée, revenait +plus impérieuse, il essaya vainement de se raidir. +Dans un dernier effort, il mit un louis +sur la table pour payer; mais la table, la banquette, +le café tout entier tournaient dans un +vertige. Il tendit la main, vida son verre, le +cassa en le reposant; et, tout à coup, la situation +lui apparut confusément d'un comique si +aigu qu'il éclata en un rire convulsif.</p> + +<p>L'autre le regarda, béant, mais comme, lui +aussi, il était ivre, il se tordit à son tour.</p> + +<p>—Y a pas, y a pas, elle est bonne, balbutia-t-il +en essuyant ses yeux du revers de +sa main. Chanvin, c'est moi... T'as entendu<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span> +parler de moi si tu m'as jamais vu, pas? Les +camarades de là-bas m'ont envoyé ici pour le +syndicat... Alors, comme c'est le carnaval, j'ai +voulu voir comment que ça se passe chez les +étudiants... chez les jeunes bourgeois... Faut +se rendre compte, pas?... Et pis quoi, y a temps +pour tout... La grève, c'est une chose; la rigolade, +c'est une aut'chose... Ben quoi, v'là qu'y +dort, à c'te heure!</p> + +<p>Le jeune Harleur, en effet, dormait en ronflant, +affalé sur sa banquette, si assommé par +l'ivresse que nulle force au monde n'eût pu le +réveiller.</p> + +<p>—A la tienne, murmura Chanvin, perplexe, +en vidant son dernier verre. Y a pas, +ajouta-t-il à haute voix, pour lui-même, j'peux +pas l'laisser en plan, v'là qu'on ferme la boîte, +on le mettrait dehors, et y s'ferait ramasser +par les flics ou estourbir... C'est pus un patron, +c'est un poteau... qu'on est bu ensemble. +Y pionce comme un môme, regardez-moi ça... +Garçon!... la monnaie de monsieur!... Vous +voyez, j'y mets dans sa poche... L'pourboire? +V'là quat'ronds... Non, mais des fois, t'es pas +content? Et pis, regarde un peu... J'fouille +dans sa poche pour y voir son adresse... Tiens, +sur c'te lettre... Et pis, aide-moi à l'mener à +un sapin...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span></p> + +<p>Entre Chanvin titubant, mais lucide et +vigoureux, et le garçon rechigné et las, Pierre-Édouard +Harleur, inconscient, fut porté dans +un fiacre. Son étrange ange gardien y monta +à côté de lui; durant tout le trajet, il le soutint +avec sollicitude en monologuant sur les +grèves, les syndicats, les ouvriers, les patrons, +les poteaux et les fines, et puis le remit sain +et sauf, toujours ronflant, entre les mains de +son concierge, réveillé à l'aide d'un tenace +vacarme, et furibond.</p> + +<p>En suite de quoi, il alla se finir dans les +cabarets des Halles, mais n'eut personne pour +le rentrer, de sorte qu'il coucha sous un banc.</p> + + +<h2 class="nobreak">FIN</h2> + +<p><span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span></p> + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<p><span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span></p> +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> +</div> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> +</div> + + +<table> +<tr><td></td><td>Pages</td></tr> +<tr><td>Le Spectre de M. Imberger </td><td> <a href="#Le_spectre_de_M_Imberger">5</a></td></tr> +<tr><td>Le Jardin du Pirate </td><td> <a href="#LE_JARDIN_DU_PIRATE">47</a></td></tr> + +<tr><td><b>QUELQUES CHANTAGES</b></td><td></td></tr> + +<tr><td>Un Chantage </td><td> <a href="#UN_CHANTAGE">63</a></td></tr> +<tr><td>Mémoire </td><td> <a href="#MEMOIRE">74</a></td></tr> +<tr><td>Une Réputation </td><td> <a href="#UNE_REPUTATION">83</a></td></tr> +<tr><td>Une Enquête </td><td><a href="#UNE_ENQUETE">92</a></td></tr> +<tr><td>L'Amateur </td><td> <a href="#LAMATEUR">100</a></td></tr> +<tr><td>La Tache </td><td> <a href="#LA_TACHE">110</a></td></tr> +<tr><td>Scandale mondain </td><td> <a href="#SCANDALE_MONDAIN">118</a></td></tr> + + +<tr><td><b>MYSTÈRE...</b></td><td></td></tr> + +<tr><td>L'Apparition </td><td> <a href="#LAPPARITION">129</a></td></tr> +<tr><td>La Devineresse </td><td><a href="#LA_DEVINERESSE">136</a></td></tr> +<tr><td>Hypnotisme </td><td> <a href="#HYPNOTISME">146</a></td></tr> + +<tr><td><b>CONTES</b></td><td></td></tr> + +<tr><td>Monsieur Arthur </td><td> <a href="#MONSIEUR_ARTHUR">159</a></td></tr> +<tr><td>Hippolyte </td><td> <a href="#HIPPOLYTE">166</a></td></tr> +<tr><td>L'Équilibre </td><td> <a href="#LEQUILIBRE">174</a></td></tr> +<tr><td>Complicité </td><td><a href="#COMPLICITE">182</a></td></tr> +<tr><td>Le Marché </td><td><a href="#LE_MARCHE">190</a></td></tr> +<tr><td>Berthe </td><td> <a href="#BERTHE">198</a></td></tr> +<tr><td>Le Simulateur </td><td> <a href="#LE_SIMULATEUR">207</a></td></tr> +<tr><td>Le Passager </td><td> <a href="#LE_PASSAGER">215</a></td></tr> +<tr><td>Les plumes du paon </td><td> <a href="#LES_PLUMES_DU_PAON">222</a></td></tr> +<tr><td>L'Héritage </td><td> <a href="#LHERITAGE">230</a></td></tr> +<tr><td>Un bon conseil </td><td> <a href="#UN_BON_CONSEIL">238</a></td></tr> +<tr><td>Au Bord </td><td> <a href="#AU_BORD">246</a></td></tr> +<tr><td>Madame Paul </td><td> <a href="#MADAME_PAUL">253</a></td></tr> +<tr><td>Un Voleur </td><td> <a href="#UN_VOLEUR">261</a></td></tr> +<tr><td>La Niveleuse </td><td> <a href="#LA_NIVELEUSE">268</a></td></tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p> +<p class="center">Paris.—<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.</p> + + +<hr class="chap x-ebookmaker-drop"> + +<div class="chapter"> +<h2 class="nobreak" id="DERNIERES_PUBLICATIONS_DANS_LA_MEME_COLLECTION">DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION</h2> +</div> + + +<table> +<tr><td></td><td>Prix</td></tr> + +<tr><td>AJALBERT (JEAN), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr> +<tr><td>Lettres de Wiesbaden </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>ALANIC (MATHILDE)</td><td></td></tr> +<tr><td>Rayonne! roman (5<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>BAILLEHACHE (COMTESSE DE)</td><td></td></tr> +<tr><td>Les mains pures, roman (3<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>BARBUSSE (HENRI</td><td></td></tr> +<tr><td>Le Feu, roman (335<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> +<tr><td>Clarté, roman (90<sup>e</sup> mille) </td><td> 5 75</td></tr> + +<tr><td>BATAILLE (HENRY)</td><td></td></tr> +<tr><td>Théâtre complet. I. La lépreuse.—L'Holocauste (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td>BEAUNIER (ANDRÉ)</td><td></td></tr> +<tr><td>La folle jeune fille, roman (5<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>BERNARD (TRISTAN)</td><td></td></tr> +<tr><td>Le jeu de massacre (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>BINET-VALMER</td><td></td></tr> +<tr><td>Les jours sans gloire, roman (7<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>BLASCO IBAÑEZ (V.)</td><td></td></tr> +<tr><td>Les morts commandent, roman (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>BORDEAUX (HENRY), <i>de l'Acad. française</i></td><td></td></tr> +<tr><td>La maison, roman. Nouvelle édition illustrée </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td>BOUTET (FRÉDÉRIC)</td><td></td></tr> +<tr><td>Le spectre de M. Imberger (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>CASANOVA (MONCE)</td><td></td></tr> +<tr><td>La racaille, roman (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>CORDAY (MICHEL)</td><td></td></tr> +<tr><td>Les "Hauts Fourneaux" (Le Journal de la Huronne), 8<sup>e</sup> mille </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>DAUDET (ALPHONSE)</td><td></td></tr> +<tr><td>Numa Roumestan, roman. Nouvelle édition illustrée </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>DAUDET (LÉON), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr> +<tr><td>La lutte, roman (13<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>DAVID (ANDRÉ)</td><td></td></tr> +<tr><td>L'escalier de velours, roman. Préface de Rachilde (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 6 "</td></tr> + +<tr><td>DAX (ANDRÉ)</td><td></td></tr> +<tr><td>La volupté de tuer, roman de l'après-guerre (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>DUVERNOIS (HENRI)</td><td></td></tr> +<tr><td>La lune de fiel </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>FARRÈRE (CLAUDE)</td><td></td></tr> +<tr><td>L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine (20<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>FAURE-BIGUET (J.-R.)</td><td></td></tr> +<tr><td>La fiancée morte, roman (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 6 "</td></tr> + +<tr><td>FIERRE (JACQUES)</td><td></td></tr> +<tr><td>L'éternelle histoire, roman (4<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>FISCHER (MAX ET ALEX)</td><td></td></tr> +<tr><td>Pour s'amuser en ménage!..., roman (22<sup>e</sup> mille)</td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>FLAMMARION (CAMILLE)</td><td></td></tr> +<tr><td>La Mort et son Mystère. III. Après la Mort (20<sup>e</sup> mille) </td><td> 8 50</td></tr> + +<tr><td>FOLEŸ (CHARLES)</td><td></td></tr> +<tr><td>Cabotinette, roman (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>FORT (PAUL)</td><td></td></tr> +<tr><td>Louis XI, curieux homme, chronique en 6 images</td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td>FOUCAULT (PAUL ET ANDRÉ)</td><td></td></tr> +<tr><td>Monsieur Barillard, négociant-commissionnaire, roman (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 6 "</td></tr> + +<tr><td>GENEVOIX (MAURICE)</td><td></td></tr> +<tr><td>Rémi des Rauches, roman (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>GÉNIAUX (CHARLES)</td><td></td></tr> +<tr><td>La lumière du cœur, roman </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)</td><td></td></tr> +<tr><td>Sœur Philomène, roman. Édition définitive </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>KERMANT (ABEL)</td><td></td></tr> +<tr><td>Le petit prince.—La clef (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>KEUN (ODETTE) </td><td></td></tr> +<tr><td>Sous Lénine, notes d'une femme déportée en Russie par les Anglais (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>MARGUERITTE (LUCIE PAUL)</td><td></td></tr> +<tr><td>La jeune fille mal élevée, roman (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>MARGUERITTE (VICTOR)</td><td></td></tr> +<tr><td>La garçonne, roman (20<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>MÉRY (JULES)</td><td></td></tr> +<tr><td>Terre païenne, roman </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>MIRBEAU (OCTAVE), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr> +<tr><td>Théâtre. (3 volumes). Chacun </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td>ORLIAC (JEHANNE D')</td><td></td></tr> +<tr><td>Une courtisane, roman (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>PAILLOT (FORTUNÉ)</td><td></td></tr> +<tr><td>Amant ou maîtresse? ou l'androgyne perplexe, roman (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>PRÉVOST (MARCEL), <i>de l'Acad. française</i></td><td></td></tr> +<tr><td>L'art d'apprendre (12<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>RACHILDE</td><td></td></tr> +<tr><td>Le grand saigneur, roman (8<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>RICHEPIN (JEAN), <i>de l'Acad. française</i></td><td></td></tr> +<tr><td>Les glas, poèmes (5<sup>e</sup> mille) </td><td> 6 "</td></tr> + +<tr><td>ROBERT (LOUIS DE)</td><td></td></tr> +<tr><td>Silvestre et Monique, roman (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>ROSNY AINÉ (J.-H.), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr> +<tr><td>Nell Horn, roman (12<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>ROSTAND (MAURICE)</td><td></td></tr> +<tr><td>La gloire, pièce en 3 actes, en vers (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 6 "</td></tr> + +<tr><td>SOULAINE (PIERRE)</td><td></td></tr> +<tr><td>La rue de la Paix, roman (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr> + +<tr><td>VAILLAT (LÉANDRE)</td><td></td></tr> +<tr><td>La femme inconnue, roman (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr> +</table> + + +<p class="center">3302—<span class="smcap">Paris</span>—Imp. Hemmerlé, Petit et C<sup>ie</sup>, 7-22. +</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75483-h/images/cover.jpg b/75483-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef46e6e --- /dev/null +++ b/75483-h/images/cover.jpg |
