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authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-27 15:21:21 -0800
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Diffstat (limited to '75483-h')
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+ Le spectre de M. Imberger | Project Gutenberg
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 ***</div>
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+
+<h1>Le spectre de M. Imberger</h1>
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+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
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+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</h2>
+</div>
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+
+<p><i>Chez le même éditeur</i>:</p>
+
+<p>
+<span class="allsmcap">VICTOR ET SES AMIS.</span><br>
+<span class="allsmcap">CELLES QUI LES ATTENDENT.</span><br>
+<span class="allsmcap">DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES.</span><br>
+<span class="allsmcap">LUCIE, JEAN ET JO</span>, roman.<br>
+<span class="allsmcap">PAR-DESSUS LE MUR.</span><br>
+<span class="allsmcap">LA LANTERNE ROUGE.</span><br>
+<span class="allsmcap">LE REFLET DE CLAUDE MERCŒUR</span>, roman.<br>
+</p>
+
+
+<p><i>En préparation</i>:</p>
+
+<p><span class="allsmcap">L'HOMME SAUVAGE</span> et <span class="allsmcap">JULIUS PINGOUIN</span>, romans.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="FREDERIC_BOUTET">FRÉDÉRIC BOUTET</h2>
+</div>
+
+
+<h1>Le spectre de M. Imberger</h1>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</h3>
+
+<h3>26, RUE RACINE, 26</h3>
+
+<p class="center">Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés
+pour tous les pays.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
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+<div class="chapter">
+<p class="center">Droits de traduction et de reproduction réservés
+pour tous les pays.</p>
+</div>
+
+<p class="center">Copyright 1922</p>
+
+<p class="center">by <span class="smcap">Ernest Flammarion</span>.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="Le_spectre_de_M_Imberger">Le spectre de M. Imberger</h2>
+</div>
+
+
+<p>J'ai appartenu pendant trente ans à la police
+parisienne, dit Barfin, et ma carrière, je vous
+assure, a été plutôt mouvementée; mais l'affaire
+la plus extraordinaire sur laquelle j'ai eu
+à enquêter fut certainement la disparition de
+M. Imberger, qui est d'ailleurs restée une
+affaire fameuse.</p>
+
+<p>Oui, ce curieux cas m'a donné bien du fil à
+retordre et je l'ai travaillé avec passion. Pendant
+des semaines, il est resté entouré d'un
+mystère impénétrable que des péripéties
+étranges modifièrent sans l'élucider le moins
+du monde, mais en renversant mes opinions à
+mesure que je me risquais à en avoir...</p>
+
+<p>Le public n'en a suivi que les faits extérieurs
+dans leur succession inattendue, saisissante
+et dramatique, et n'a jamais connu exactement
+les dessous psychologiques... Aussi<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span>
+bien, puisque, maintenant, des années ont passé
+et que je suis à la retraite, je puis tout vous
+raconter dans le détail.</p>
+
+<hr class="tb-blank">
+
+<p>M. Imberger était un homme riche, d'un
+caractère un peu original et d'une excellente
+santé. Dans la vie il ne faisait rien autre chose
+que de collectionner des marteaux de porte.
+Je ne m'y connais pas, mais il paraît qu'il avait
+réuni des pièces uniques. Il ne s'en tenait pas
+tout à fait d'ailleurs à cette spécialisation, il
+était compétent en bibelots de toutes sortes et
+tous les antiquaires de Paris le connaissaient
+et le considéraient non seulement comme un
+client, mais encore comme un érudit que l'on
+peut consulter avec fruit au sujet de l'authenticité
+d'une trouvaille. Ses courses, ses visites
+dans le monde de la grande brocante occupaient
+tout son temps avec le soin de sa collection.</p>
+
+<p>Cette collection était l'un des amours de
+M. Imberger. Il n'en avait qu'un autre: sa
+femme Andrée, une blonde aux yeux noirs,
+extrêmement jolie... oui vraiment, une des
+plus jolies femmes que j'aie jamais vues, fine,
+souple, harmonieuse, une voix charmante, un
+teint lumineux, un air de douceur langoureuse...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span></p>
+
+<p>Elle avait bien vingt-cinq ans de moins que
+son mari qui avait dépassé la cinquantaine. Il
+l'avait épousée trois ans plus tôt, après s'être
+occupé d'elle quand elle avait perdu son père
+qui, homme brillant, mondain, dépensier, laissait
+une succession compliquée où il y avait
+plus de doit que d'avoir. Finalement la jeune
+fille s'était trouvée sans le sou et c'est alors
+que M. Imberger, dont elle était parente (il
+avait eu la mère d'Andrée comme compagne
+d'enfance) lui avait offert de se marier avec lui.
+Elle avait dit oui, avec ou sans hésitation, je
+n'en sais rien.</p>
+
+<p>Au fond de Passy, dans une courte rue calme
+où, par-dessus les murs, les arbres regardaient
+les passants, ils habitaient un confortable
+petit hôtel ancien où les servaient des
+domestiques de tout repos.</p>
+
+<p>Un fils du frère aîné de M. Imberger vivait
+avec eux depuis quelques mois. Il s'appelait
+Maxence. C'était un beau garçon d'une trentaine
+d'années qui, sous prétexte d'étudier la
+peinture, s'était à peu près ruiné en faisant,
+pendant dix ans, une noce à tout casser, à
+Paris, d'abord, puis en Italie, puis de nouveau
+à Paris, et enfin dans l'Orient moderne et truqué
+des rastaquouères et des vieilles grues
+neurasthéniques. Au retour, sans le sou, il<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span>
+avait été accueilli et recueilli par cet excellent
+homme d'Imberger, qui était son seul parent
+et qui, malgré d'assez louches histoires de jeu
+et de femmes courant sur le compte du beau
+Max, lui avait ouvert sa maison et sa bourse
+comme à un fils, lui évitant ainsi, selon toute
+apparence, de faire connaissance avec nous.</p>
+
+<p>La jeune femme de M. Imberger n'avait pas
+paru tout d'abord voir d'un bon œil cette intrusion.
+Max, neveu de son mari, avait, avec elle,
+des liens de parenté, assez lointains d'ailleurs,
+mais à peine plus âgé qu'elle, il avait été son
+camarade d'enfance, elle le connaissait bien et
+semblait se méfier de lui et même le redouter.</p>
+
+<p>Cependant, après une première période de
+mécontentement et de froideur défiante pendant
+laquelle Andrée avait pour ainsi dire tenu
+Max en observation, les choses s'étaient arrangées,
+très bien arrangées même et dans le petit
+hôtel, tous les trois paraissaient vivre parfaitement
+heureux et d'accord.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>L'affaire commença une nuit de février.
+M<sup>me</sup> Imberger avait été seule à un bal costumé
+chez des amis. Imberger avait peu de goût pour
+ce genre de réjouissances, les déguisements<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span>
+l'assommaient et les postiches lui faisaient mal
+à la tête. D'ailleurs, il lui suffisait de ne pas
+être obligé personnellement de prendre part à
+ces plaisirs, et il laissait sa femme sortir tant
+qu'elle voulait. Quand elle allait ainsi sans lui
+au théâtre ou dans le monde, il venait, du
+reste, régulièrement la chercher et faisait en
+même temps acte de présence. Le soir dont
+je vous parle, M. Imberger avait même promis
+formellement de venir rejoindre sa femme
+vers une heure du matin et de prendre part
+au souper.</p>
+
+<p>Il ne vint pas.</p>
+
+<p>Une heure et demie, deux heures, deux
+heures et demie sonnèrent. Le souper était
+fini depuis longtemps, pas d'Imberger.</p>
+
+<p>La jeune femme, qui avait beaucoup dansé
+et qui s'amusait beaucoup, n'eut d'abord pas
+exactement conscience de ce retard insolite.
+Soudainement, elle s'en rendit compte et
+s'étonna, mais pour se rassurer aussitôt par
+une explication logique: M. Imberger avait dû
+au dernier moment changer d'avis et, préférant
+le calme de son cabinet à la cohue joyeuse
+d'un souper de carnaval, il était resté au coin
+de son feu à travailler et ne viendrait que
+pour la ramener chez eux.</p>
+
+<p>Mais à trois heures passées, M. Imberger<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span>
+n'était toujours pas là. Les invités commençaient
+à partir. M<sup>me</sup> Imberger alors s'inquiète,
+son mari était la ponctualité même, comment
+n'arrivait-il pas? Elle fait part de son anxiété
+aux maîtres de la maison; on la rassure en lui
+prodiguant toutes les bonnes raisons en usage
+dans ces cas-là, on lui conseille de patienter,
+de danser encore... Imberger va venir, voyons:
+plongé dans un livre, il a laissé passer l'heure.
+Quelqu'un tout à coup a l'idée bien simple de
+téléphoner à l'hôtel Imberger? Mais oui! Comment
+n'y a-t-on pas songé plus tôt? Si M. Imberger
+s'est trouvé souffrant et n'a pas pu venir
+à cause de cela, on le saura tout de suite...
+Oui, mais dans ce cas-là comment n'a-t-il pas
+lui-même téléphoné pour prévenir?... N'importe,
+on téléphone... peut-être s'est-il endormi...
+la sonnette le réveillera... On
+demande la communication, pas de réponse...
+On insiste, on affirme à l'employé téléphoniste
+qu'il y a quelqu'un; l'employé rappelle et rappelle
+encore, et affirme que personne ne
+répond. Remarquez que les domestiques couchant
+dans des communs attenant à l'hôtel ne
+peuvent entendre. Finalement, Andrée, angoissée,
+décide de rentrer immédiatement
+chez elle, et se fait reconduire par deux respectables
+amis du retardataire qui, sans le<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span>
+dire à la jeune femme, partagent maintenant
+ses craintes. Ils entrent avec elle dans le petit
+hôtel de Passy, noir et muet. Pas d'Imberger.</p>
+
+<p>Le neveu Maxence avait ce soir-là dîné en
+ville et il devait, comme il le faisait souvent,
+passer au cercle une partie de la nuit. On
+monta néanmoins voir dans sa chambre s'il
+était rentré. La chambre était vide, le lit
+n'était pas défait; comme c'était probable,
+Maxence n'était pas rentré encore.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Imberger s'installe dans le cabinet de
+travail de M. Imberger et, en compagnie de ses
+deux amis, attend, folle d'angoisse, en guettant
+les bruits du dehors.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du matin, une voiture
+tourne dans la petite rue et s'arrête devant
+l'hôtel. Tous se précipitent à la grille. Maxence,
+qui rentre et qui paye sa voiture, se retourne
+stupéfait et les interroge. Qu'y a-t-il donc? On
+le met au courant de l'inexplicable absence de
+son oncle. Il est bouleversé. Il avait quitté son
+oncle à sept heures du soir, et depuis n'avait
+reçu de lui ni message, ni visite. Maxence,
+d'ailleurs, avait passé la soirée à son cercle,
+pris par une partie de poker mouvementée.
+Le dernier et faible espoir d'avoir par lui une
+indication quelconque s'évanouissait donc.</p>
+
+<p>A la suggestion de Maxence, on se munit de<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span>
+lanternes et on parcourt le jardin dans tous
+ses recoins.</p>
+
+<p>M. Imberger avait pu se trouver souffrant,
+vouloir prendre l'air et tomber évanoui, frappé
+de congestion. Toutes les recherches sont
+vaines.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Imberger, désespérée, tremblante de
+fièvre, rentre, monte dans sa chambre pour
+changer contre une robe de ville la robe de bal
+qu'elle n'avait pas encore songé à ôter. Puis
+elle redescend dans le cabinet de travail où les
+trois hommes étaient revenus, et avec eux,
+dès l'ouverture du commissariat de police, elle
+va déclarer la disparition de son mari.</p>
+
+<p>C'est là-dessus que je fus, le lendemain,
+chargé d'enquêter: j'avais déjà à cette époque
+ma petite réputation. Le grand chef voulut
+bien me dire qu'il m'avait choisi à cause de
+mon tact et de mon adresse. Je fus flatté. Il me
+confia l'affaire avec des instructions détaillées
+et pressantes.</p>
+
+<p>L'important était d'agir vite et discrètement.
+Il fallait éviter les erreurs ou les gaffes qui
+créent ou augmentent le scandale; il fallait
+donner à l'affaire, tout au moins en tant que
+détails de la vie privée du disparu, aussi peu
+que possible de publicité, sans cependant avoir
+l'air de rien cacher; il fallait enfin éviter autant<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span>
+que possible que la disparition de M. Imberger
+devienne sensationnelle, si je peux dire. Ce
+n'était pas commode. M. Imberger était connu
+de tout Paris, il était l'ami de hautes personnalités
+de la politique, des arts ou des sciences,
+et cette fantastique histoire allait nécessairement
+faire un bruit de tous les diables.</p>
+
+<p>Je me mets à travailler avec ardeur. Je
+visite l'hôtel de Passy de fond en comble, rien.
+J'interroge tout le monde. Aucune information
+qui ait la moindre valeur. En dehors des faits
+que je viens de vous raconter, personne ne
+savait rien. M<sup>me</sup> Imberger—jamais je n'ai vu
+une si jolie créature avec ses joues pâles et ses
+grands yeux brillants de larmes, sous ses cheveux
+décoiffés—à toutes les questions que je
+lui posais me répondait, éperdue:</p>
+
+<p>—Je ne sais pas, je ne sais pas. Il devait
+venir, il n'est pas venu... Je vous en prie,
+retrouvez-le...</p>
+
+<p>Et, tout à coup, elle éclata en sanglots
+convulsifs, et cela finit dans une attaque de
+nerfs.</p>
+
+<p>Le neveu Maxence, un magnifique gaillard
+avec sa tête fine et brutale sur ses épaules
+d'athlète, semblait abîmé dans la plus profonde
+douleur, ce qui ne l'empêcha pas de me
+seconder de son mieux en me guidant avec<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span>
+intelligence à travers l'hôtel en quête d'un
+indice quelconque. Il me fit parcourir la
+maison des caves au grenier, et le jardin où se
+trouvait un vieux puits que nous fîmes à tout
+hasard sonder. Rien.</p>
+
+<p>Maxence n'avait pas la moindre idée de ce
+que pouvait être devenu son oncle et se refusait
+même à envisager la possibilité d'un écart
+de conduite.</p>
+
+<p>—Vous ne le connaissez pas, me dit-il avec
+conviction. Il ne s'intéressait au monde qu'à
+ses collections. Il n'aimait au monde que sa
+femme. Il avait pour moi, qui le respectais
+comme un père, la plus affectueuse indulgence;
+il m'a épargné de souffrir de mes folies
+de jeunesse et c'est grâce à lui que je puis
+tenir mon rang dans le monde.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, suffoqué par son émotion.</p>
+
+<p>Quant aux domestiques, ils étaient à la fois
+plaintifs et ahuris. Horriblement effrayés par
+le mystère qui planait sur la maison, ils étaient
+en outre saisis de cette terreur obséquieuse et
+effarée que nous autres policiers inspirons assez
+souvent, à cause de la toute-puissance de la
+justice dont nous sommes la main. Leur innocence
+était d'ailleurs évidente. Ils avaient
+raconté tout ce qu'ils savaient, c'est-à-dire à
+peu près rien, et j'employai alternativement la<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span>
+bonhomie, la brutalité et la surprise, sans en
+tirer autre chose.</p>
+
+<p>Je fis des recherches sérieuses sur la vie
+privée de M. Imberger; mais M. Imberger
+n'avait, si je puis dire, pas de vie privée. C'est-à-dire
+que cette vie privée, claire, bien réglée
+et sans complications n'avait aucune part
+cachée, ni dans le domaine argent, ni dans le
+domaine... distractions... Les seuls secrets que
+j'y découvris furent des charités suivies et
+discrètes; une clientèle nombreuse de protégés
+vraiment intéressants se révéla à moi, et quelques-uns
+d'entre eux ignoraient même le nom
+et la qualité exacte de leur bienfaiteur. M. Imberger
+était ce qu'on peut appeler un riche
+honteux et il était aussi, d'après tout ce que
+l'on me raconta sur lui, un original au meilleur
+sens du terme, un homme d'esprit et de cœur
+pour qui quelques-uns de ses amis avaient
+autant d'affection que d'admiration.</p>
+
+<p>M. Imberger avait des habitudes, tout le
+monde dans son entourage les connaissait et,
+par conséquent, rien ne fut plus simple que
+de suivre pas à pas l'emploi toujours semblable
+de son temps. Quand il sortait seul, il
+allait toujours dans les mêmes endroits, passant
+à jour fixe chez certains antiquaires et
+chez certains amis. Il indiquait toujours,<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span>
+d'ailleurs, en partant de chez lui, où il allait.</p>
+
+<p>Aucune maison louche ne le connaissait, ni
+de nom ni de vue, car je trimbalais partout sa
+photographie. Il n'était pas de ces vieux messieurs
+dont la vertu cache des dessous qui
+dépendent de nos services, et jamais de près
+ou de loin, il n'avait été effleuré par le plus
+banal scandale; c'était un brave homme qui
+aimait sa femme. Il n'avait pas d'ennemis, pas
+de chagrins connus et sa raison avait toujours
+été solide.</p>
+
+<p>Je devais aussi envisager la question d'argent.
+Dans les jours qui avaient précédé sa disparition,
+M. Imberger n'avait pas retiré de fonds
+de chez son banquier; en outre, une somme
+assez importante était restée en espèces dans
+le coffre-fort de son cabinet de travail dont
+M<sup>me</sup> Imberger avait une double clef et connaissait
+le mot.</p>
+
+<p>Il est vrai pourtant que M. Imberger avait
+coutume, pour pouvoir conclure immédiatement
+un achat d'antiquités, de porter sur lui
+au moins trois ou quatre mille francs, souvent
+beaucoup plus; avec cet argent, il pouvait
+donc vivre pendant quelque temps sans devoir
+se procurer de nouveaux fonds.</p>
+
+<p>J'inspectai moi-même sa garde-robe et j'interrogeai
+à ce sujet le valet de chambre et<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span>
+M<sup>me</sup> Imberger. Rien ne manquait que son
+habit noir et le grand manteau sombre qu'il
+avait l'habitude de porter. Cela indiquait seulement
+que M. Imberger s'était mis en tenue
+de soirée dans l'intention d'aller rejoindre sa
+femme... ou peut-être seulement pour faire
+croire à cette intention.</p>
+
+<p>Mon enquête n'avançait pas d'une ligne; je
+pataugeais dans le plus déconcertant des mystères,
+et qui s'épaississait à mesure que j'espérais
+l'éclaircir. On a toujours bien voulu me
+reconnaître quelques dispositions, j'ai trouvé
+avec un peu de patience et de veine la clef de
+bien des problèmes en apparence insolubles,
+mais j'avoue que, dans ce cas-là, je me trouvais
+muré, bouclé, cadenassé.</p>
+
+<p>Une seule clé aurait pu aller à la serrure et
+m'ouvrir une issue, mais cette clef-là, avant
+d'essayer d'en faire usage, je devais épuiser
+toutes les autres chances de succès. Pour
+compléter mon agrément, avec les jours qui
+passaient, le bruit que faisait la disparition de
+M. Imberger croissait démesurément et les
+reportages faussement sensationnels, faussement
+bien renseignés se multipliaient. Ce flot
+de commérages, je vous l'avoue, m'agaçait.
+Par guigne il n'y avait alors aucune grosse
+actualité: ni voyage de souverain, ni querelle<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span>
+de politique intérieure ou extérieure, ni catastrophe,
+ni grande première. Tout Paris se
+passionnait pour le mystère de Passy et les
+journaux commençaient à me blaguer avec
+une persistance qui me paraissait de mauvais
+goût.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mars, le grand chef me fait brusquement
+appeler, à propos justement de l'affaire
+Imberger, et dans son cabinet, me présente au
+professeur Ferrier, qui avait, me dit-il, une
+communication à me faire.</p>
+
+<p>J'étais très intrigué.</p>
+
+<p>Ferrier, vous le savez, était déjà un médecin
+illustre dans ce temps-là, professeur à la
+Faculté et membre de l'Académie de Médecine.
+C'était un grand bonhomme d'aspect
+très curieux, à la figure pâle et rasée, avec un
+long nez, une large bouche mince et, derrière
+des lunettes d'or, des yeux clairs, fixes, fouilleurs,
+qui semblaient vous voir vivre à travers
+vos habits.</p>
+
+<p>—On me dit que vous êtes un homme
+intelligent, sûr et habile, et je le crois, me
+dit-il, quand nous fûmes seuls. Écoutez-moi:
+je suis rentré hier d'un lointain voyage
+d'études. Je n'ai pas pu revenir avant et je ne
+suis revenu que pour avoir une entrevue avec
+vous. Imberger était mon meilleur ami, je l'ai<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span>
+connu au collège. Il était riche. Moi, j'étais
+pauvre. Il a, de sa bourse, payé mes inscriptions
+à la Faculté de Médecine. Quand j'étais étudiant
+et lui aussi, il m'a, tous les mois, sur la
+pension que lui faisaient ses parents, donné de
+quoi vivre afin que je puisse travailler. C'est
+grâce à lui bien plus que grâce à moi-même,
+que je suis ce que je suis. C'est grâce à lui
+qu'ont été sauvées toutes les créatures humaines
+que j'ai pu soigner et guérir. Imberger
+était de ces hommes dont la sensibilité
+morale compense la cruauté, la lâcheté et le
+vice de tous les misérables qui vous passent
+par les mains. Je vous dis cela pour que
+vous compreniez la raison de mon intervention;
+je vous dis cela pour que vous compreniez
+quel est le sens et la valeur du mot
+ami quand je l'applique à Imberger. Du reste,
+je le dis à tout le monde, je l'afficherais dans
+les rues...</p>
+
+<p>Sa voix se brisa un peu, ses yeux devinrent
+menaçants; une chose brillante, qui était une
+larme, roula le long de son grand nez.</p>
+
+<p>—Quelle est votre opinion sur sa disparition?
+termina-t-il sèchement.</p>
+
+<p>Étant donnée la nature de cette opinion,
+j'étais un peu gêné, mais devant un tel homme,
+il était inutile d'essayer même de mentir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span></p>
+
+<p>—Je crois qu'il y a eu assassinat, dis-je
+simplement.</p>
+
+<p>Ferrier eut une petite crispation du coin de
+la bouche, mais il s'était ressaisi et, d'une voix
+parfaitement calme, il me répondit:</p>
+
+<p>—Moi, je ne le crois pas, j'en suis sûr! La
+fugue ou le suicide qui peuvent, pour vous,
+compter comme des hypothèses que vous devez
+au moins envisager, n'entrent même pas en
+discussion pour moi qui l'ai connu. Si une
+transformation d'un ordre quelconque avait eu
+lieu dans sa vie, quelle qu'elle puisse être, je
+l'aurais sue. Il me disait tout et un être si
+droit, si clair, si énergique n'a pu avoir de
+faiblesse, même passagère. Puisqu'il a disparu,
+c'est qu'on l'a fait disparaître. Maintenant
+est-ce que vous êtes de l'avis de votre chef:
+un crime de hasard, une attaque d'apaches au
+coin d'une rue?</p>
+
+<p>—Non, dis-je franchement. Dans ce cas-là,
+on trouve presque toujours le cadavre, ou en
+tout cas, une trace quelconque d'assassinat, un
+vestige de lutte. Et ici, rien... Pas un indice...
+Et pas un témoignage... Personne n'a rien vu,
+rien entendu, rien remarqué d'anormal ou
+même d'inhabituel, dans la maison ou dans les
+environs...</p>
+
+<p>«Des apaches qui l'auraient attaqué pour le<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span>
+voler, d'abord presque à coup sûr auraient
+abandonné le corps sur place pour s'enfuir, le
+coup fait; c'est généralement ce qui se passe.
+Et en admettant même qu'ils aient songé à le
+faire disparaître, ils n'auraient pu y réussir
+parfaitement, par manque de préméditation et
+de moyens, c'est bien clair... Non... Ce n'est
+pas, s'il y a eu crime,—comme je le crois
+aussi, notez bien...—ce n'est pas un crime
+crapuleux...</p>
+
+<p>—Alors, qu'est-ce que vous pensez?</p>
+
+<p>Il parlait froidement, en détachant les mots;
+son regard pénétrant ne me quittait pas.</p>
+
+<p>—Quelle est votre théorie personnelle?...</p>
+
+<p>Je me sentais vraiment gêné.</p>
+
+<p>—Je pense... Je pense... Vous savez, monsieur
+le professeur,—répondis-je évasivement,
+en essayant encore d'échapper à cette question
+trop nette,—de par notre métier, nous sommes
+obligés de penser à bien des choses invraisemblables,
+même quand nous admettons qu'elles
+puissent être invraisemblables. Il ne faut pas
+croire du tout que nous prenions nos hypothèses
+pour des réalités, mais nous sommes
+bien forcés, d'autre part, pour arriver à une
+solution, de faire toutes les hypothèses...
+toutes...</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span></p>
+
+<p>—Non, me dit tout à coup le professeur
+répondant à ce que je n'avais pas dit, <i>elle</i> n'y
+est pour rien, je la connais, elle aussi, autant
+qu'on peut connaître une femme, elle n'y est
+pour rien! Ne secouez pas la tête, ajouta-t-il
+avec impatience, nous n'arriverons jamais si
+vous ne croyez pas ce que je vous dis. Ce que
+je vous affirme, vous devez l'admettre, sans
+quoi nous serons retardés à chaque pas...</p>
+
+<p>Je me permis de l'interrompre.</p>
+
+<p>—Pardon, monsieur le professeur, dis-je,
+nous avons un vieux mari, vieux relativement
+à sa très jeune femme... Voyons, voyons... Il est
+riche, elle est pauvre; il lui a tout laissé et elle
+le sait. Entre eux, il y a un homme jeune,
+solide, beau, sans scrupule, l'amant tout désigné,—et
+c'était bien le cas, d'après tous les
+indices que j'ai pu recueillir.—Le mari disparaît.
+La solution, il me semble, s'impose... Ce
+sont eux qui ont fait le coup. Peut-être, elle,
+sans intérêt d'argent, je veux bien, seulement
+pour être libre, par amour pour Max ou dominée
+par lui, ayant peur... Je ne crois pas non
+plus qu'elle ait participé au crime, elle est
+trop faible et trop effrayée... mais pour avoir
+su, c'est autre chose...</p>
+
+<p>«J'ai déjà, pour moi-même, fait quelques
+recherches et pris quelques informations; je<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span>
+me suis documenté pour le jour où j'aurai le
+droit d'agir pleinement. Et si, officiellement,
+je n'ai pas encore enquêté sur cette piste, c'est
+que j'ai, à ce sujet, des ordres formels... On a
+affaire à des personnalités mondaines, on se
+méfie, on craint le ridicule et l'odieux d'une
+erreur, le scandale d'une fausse accusation...
+Et on m'oblige à tout épuiser avant de me
+retourner franchement de ce côté-là. Mais
+j'aurai mon heure, j'y compte bien...</p>
+
+<p>—Non, me répéta Ferrier, pas comme cela.
+Votre solution tourne autour de la vérité, mais
+elle est fausse pour la moitié, certainement:
+c'est lui qui est seul coupable; elle ne se doute
+de rien... non, non, croyez-moi, de rien, j'en
+suis sûr. Ce misérable, qu'Imberger, dans sa
+bonté, a sauvé de la misère et de la correctionnelle,
+est l'amant d'Andrée, cela je le savais
+depuis longtemps, et il est une brute sensuelle,
+jalouse et cupide. Il y a de tout dans son
+crime, des choses banales et des choses révoltantes,
+de l'exceptionnel et de pauvres sentiments
+humains courants... Il y a surtout de la
+passion grossière et de l'intérêt: il est avide
+de domination et de plaisir, vaniteux comme
+tous les médiocres... Il voulait pour lui tout
+seul la femme et l'argent... l'argent d'abord,
+du reste...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span></p>
+
+<p>—Voyez-vous, demandai-je, la moindre
+preuve?</p>
+
+<p>—Aucune. C'est à vous d'en trouver. Tout
+ce dont vous avez besoin comme aide personnelle,
+renseignement ou argent, demandez-le-moi,
+cela restera entre nous. Il faut trouver le
+cadavre et convaincre l'assassin; d'ailleurs, il
+est perspicace et rusé et il faut éviter de le
+mettre en défiance.</p>
+
+<p>Ferrier s'en alla. Son opinion éclairait la
+mienne et la corroborait. Mais il me fallait au
+moins un commencement de preuve, et une
+gaffe m'eût coûté cher.</p>
+
+<p>Maxence habitait maintenant une garçonnière
+du quartier de l'Europe et n'allait que
+rarement à Passy. La jeune femme restait
+plongée dans son deuil. Elle avait fait venir
+auprès d'elle une vieille cousine de province et
+ne sortait pas.</p>
+
+<p>Moi j'attendais avant d'agir... Les journaux
+m'accablaient de railleries de plus en plus
+vives sur mon aveuglement. Certains reporters
+sagaces, à la suite d'enquêtes personnelles
+poussées à fond, avaient très certainement
+entrevu ce que je croyais être la vérité; ils
+indiquaient à mots couverts la probabilité d'un
+drame familial et passionnel, et les soupçons
+commençaient à serrer de près le beau Maxence.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span></p>
+
+<p>Celui-ci, que je rencontrai à Passy à ce
+moment-là, eut en ma présence un accès d'indignation
+qui, s'il était joué, était bien joué. Il
+ne parlait rien moins que d'aller souffleter le
+rédacteur.</p>
+
+<p>C'est alors qu'un événement extraordinaire
+se produisit: M. Imberger fut rencontré dans
+la rue.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>C'est la femme de chambre de M<sup>me</sup> Imberger
+qui revit la première M. Imberger après sa
+disparition. Un soir, cette fille, dans le petit
+hôtel de Passy, rentra affolée, affirmant qu'elle
+venait de croiser dans une rue voisine son
+ancien maître en personne.</p>
+
+<p>—C'était monsieur, me dit-elle à moi-même
+quand je la vis après cette fantastique rencontre,
+c'était monsieur, sûr et certain. Je l'ai
+vu comme je vous vois! J'ai des yeux et je ne
+suis pas une folle, la tête sous le couperet je
+dirais encore que c'était monsieur, et si c'était
+pas lui, c'était son fantôme! Et puis, c'est mon
+avis que c'était même plutôt son fantôme, du
+reste... sûr que non qu'il n'avait pas l'air d'un
+homme vivant, il avait un grand manteau noir
+comme il mettait toujours et une figure toute
+drôle, toute pâle, toute tranquille, avec ça...<span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span>
+enfin, je ne peux pas dira comment, mais
+toute drôle... Il marchait sur l'autre trottoir que
+moi, il allait vite et il a dû me reconnaître,
+alors il a été encore plus vite. Et comme, au
+contraire, moi de le voir ça m'avait coupé les
+jambes, il a profité de ça pour tourner la rue et
+filer, moi, j'en claquais des dents... Porter les
+yeux sur un fantôme, ça peut vous faire mourir
+dans l'année... Courir après, merci... Et puis,
+ça n'aurait servi à rien. C'était pas un homme
+vivant, j'en jurerais sous le couteau! Mais
+c'était monsieur, j'en jurerais devant le juge!
+On l'a assassiné et il revient pour demander
+vengeance et sépulture...</p>
+
+<p>Elle ne voulut pas sortir de là, mais je dois
+dire que personne ne la crut tout d'abord.</p>
+
+<p>Cependant comme cette rencontre, si elle
+était réelle, constituait une preuve en faveur
+d'une simple disparition, on prévint le D<sup>r</sup> Ferrier
+qui interrogea à son tour la femme de
+chambre. Il diagnostiqua une hallucination.</p>
+
+<p>Cette opinion était aussi la mienne.</p>
+
+<p>Comment, en effet, penser, si M. Imberger
+n'était ni mort ni en fuite et qu'il eût simplement,
+pour des raisons secrètes, quitté sa
+famille et son domicile, qu'il revînt justement
+se montrer aux environs mêmes de ce domicile,
+dans un quartier comme Passy qui est une<span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span>
+petite province charmante où la plupart des
+habitants se connaissent au moins de vue et où,
+lui plus que tout autre, devait être remarqué à
+cause de sa silhouette assez particulière et de
+ses flâneries de collectionneur. De plus, il était
+au courant des habitudes de ses domestiques,
+et la femme de chambre l'avait vu justement
+dans une rue et à une heure où régulièrement,
+chaque matin, elle allait porter le
+courrier à la poste et prendre les journaux.</p>
+
+<p>Non... Nerveuse et superstitieuse, la femme
+de chambre, hantée par le mystère de la disparition
+de son maître et effrayée par l'évocation
+vague d'un crime, avait identifié la silhouette
+d'un passant avec celle du disparu, ou même
+créé de toutes pièces une image absente:
+l'hypothèse de l'hallucination était la plus
+vraisemblable, tout le monde l'adopta.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, cette hypothèse tomba
+d'elle-même... M. Imberger apparut de nouveau.
+Il fut vu vers six heures du soir par un
+marchand de curiosités de la rue de Châteaudun
+chez lequel il avait coutume de faire de longues
+stations. L'apparition se montra à la porte du
+magasin, qu'elle entr'ouvrit comme pour
+entrer. Puis, ainsi qu'une personne qui se
+ravise, elle fit volte-face rapidement et disparut
+dans la foule.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span></p>
+
+<p>Déconcerté comme la femme de chambre,
+et comme elle, peut-être, effrayé par la possibilité
+d'un mystère d'au-delà...—à ce point de
+vue, vous savez, il faut toujours tenir compte
+de la crédulité humaine,—le marchand n'eut,
+pas plus que la femme de chambre, la présence
+d'esprit de chercher à rattraper l'apparition
+pour éclaircir le problème angoissant... Il
+affirma qu'il ne le fit pas parce qu'il était seul
+à ce moment et ne pouvait songer à abandonner
+son magasin, fut-ce quelques minutes.</p>
+
+<p>Mais M. Imberger était son client depuis
+plusieurs années, il le voyait souvent et longtemps.
+Il fut frappé de la mine hagarde et
+étrange du visiteur qui était d'une pâleur
+livide et avait l'air de souffrir. Mais il affirma
+qu'aucune hésitation n'était possible sur son
+identité.</p>
+
+<p>Dès lors les apparitions de M. Imberger se
+multiplièrent dans les endroits les plus divers.
+Dans l'espace de quatre ou cinq jours, il fut vu
+par plusieurs personnes dont la bonne foi ne
+pouvait être suspectée et qui, toutes, donnèrent
+de lui le même signalement: un grand manteau
+noir, une allure rapide et furtive et cette
+étrange figure blême et figée. Ce même renseignement
+revenait toujours. On rencontrait le
+disparu invariablement à l'heure du crépuscule;<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span>
+à peine l'avait-on entrevu qu'il s'éloignait
+fort vite. Son avoué, M. Druide, plus déterminé
+et peut-être plus courageux que les
+autres, tenta de le poursuivre boulevard Montmartre
+où il l'avait croisé inopinément, mais
+M. Imberger s'enfuit avec précipitation et ne
+put être rejoint. M. Druide le vit de loin disparaître
+dans le passage des Panoramas et s'y
+perdre.</p>
+
+<p>Et le professeur Ferrier revit aussi de ses
+propres yeux l'ami qu'il croyait assassiné. Ce
+fut même une rencontre émouvante, bien
+qu'elle n'eût duré qu'un instant et que pas
+plus que les autres, le professeur n'eût pu
+parler à Imberger ni s'approcher de lui. Voici
+comment Ferrier, lui-même me raconta la
+chose, une heure après qu'elle ait eut lieu, et
+il était encore agité et presque tremblant.</p>
+
+<p>—Je l'ai vu, me dit-il. Je l'ai vu, aucun
+doute n'est possible. Je sortais de l'École de
+Médecine, à la tombée de la nuit, après mon
+cours. Une auto était arrêtée au bord du trottoir.
+Je la regardai machinalement. Soudain, à
+la portière, je vis paraître le visage de M. Imberger
+qui, penché dans la demi-lumière
+tombant d'un réverbère, semblait surveiller
+ma sortie comme jadis, lorsque parfois il venait
+m'attendre. Ce visage était blême et fixe ainsi<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span>
+que le décrivent tous ceux qui l'ont vu. Après
+un moment de stupeur, je m'élançai, mais l'auto
+démarra rapidement, emportant Imberger qui
+me fit un signe que je ne compris pas.</p>
+
+<p>Il ne pouvait plus être parlé d'hallucination,
+et la médecine non plus que la justice modernes
+n'admettent les fantômes, spectres ou revenants.
+Quelques journaux, en manière de
+plaisanterie, publièrent des articles sur les
+«Apparitions de l'assassiné». Des revues spirites
+soutinrent énergiquement que de tels faits
+étaient possibles et que l'histoire en offre de
+nombreux exemples; elles allèrent jusqu'à
+citer Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres.
+L'aspect d'Imberger était un argument précieux
+pour les écrivains spirites qui affirmèrent que
+cette lividité bizarre qui surprenait tant était
+extra-terrestre.</p>
+
+<p>Cependant je ne vous étonnerai pas beaucoup
+en vous disant que pour la justice, pour
+le professeur Ferrier, pour le public tout entier,—et
+pour moi,—une évidence s'imposait:
+M. Imberger était encore de ce monde.</p>
+
+<p>Mais le mystère ne fit ainsi que changer de
+face. Dans quel but M. Imberger se cachait-il
+de la sorte? Etait-il en bonne fortune? Tous
+ceux qui l'avaient connu se refusaient à
+admettre cette explication, que démentait son<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span>
+amour passionné et inquiet pour sa femme. De
+plus, dans ces apparitions troublantes, toujours
+on le voyait seul, et les personnes qui l'avaient
+rencontré depuis sa disparition disaient qu'il
+n'avait, en aucune façon, l'air d'un homme
+qui cache son bonheur, et toutes s'accordaient
+sur son aspect bizarre, sur son allure furtive
+et inquiète. Un courant d'opinion cependant se
+forma qui, admettant l'idée d'une fugue de
+bas étage, envisagea Imberger comme un vieux
+débauché, incapable de voiler plus longtemps
+ses vices sous le manteau de l'austérité. Pour
+ceux-là, la victime devint la jeune M<sup>me</sup> Imberger,
+abandonnée lâchement, non seulement
+de la plus outrageante façon, mais encore dans
+des conditions telles qu'une infâme calomnie
+avait pu un moment avec vraisemblance
+l'effleurer. Mais elle, que j'interrogeai, repoussa
+avec mépris ces imputations sur son
+mari.</p>
+
+<p>«C'était le meilleur des hommes, me répétait-elle.
+Non seulement il était un homme de
+vie simple et droite, où aucune dissimulation
+ne pouvait être nécessaire, j'en suis sûre, mais
+encore il était incapable d'une mauvaise action.
+Par conséquent, s'il est vivant, un motif impérieux
+que j'ignore et que je ne parviens même
+pas à imaginer, le contraint à rester strictement<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span>
+caché loin de moi et loin de tous. Et
+dans ce cas, l'étrangeté de sa conduite dans ces
+rencontres des derniers temps s'expliquerait
+aisément... Oui... Il agit de telle sorte qu'il
+évite toute conversation; mais cependant il se
+montre, nettement et souvent, pour rassurer
+sur son existence... et pour ne pas laisser un
+horrible soupçon peser sur un innocent...</p>
+
+<p>«J'ai tant pensé, douloureusement, à ces
+choses, voyez-vous, à tout ce qui est dans le
+domaine du possible... Il se pourrait encore
+que, tout à coup, la raison de mon pauvre
+mari ait sombré... Mais alors où et comment
+vit-il? Avec quelles ressources, quel argent?...
+puisqu'il n'a rien prélevé sur sa fortune... De
+toute façon, c'est affreux...</p>
+
+<p>Éplorée, elle se tordit les mains en sanglotant.
+Elle était plus jolie que jamais, dans ses
+vêtements sombres. Elle avait réalisé, je le
+remarque en passant, ce prodige d'être effacée
+et comme hors cadre, ainsi que le comportait
+sa situation actuelle de veuve sans l'être,—sans
+tomber néanmoins dans un deuil qui, si
+M. Imberger vivait, fût devenu grossier et
+vaudevillesque, et sans cesser non plus d'être
+une des femmes les mieux habillées de Paris.</p>
+
+<p>La majorité du public s'était ralliée du reste
+à cette explication qu'Imberger avait filé dans<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span>
+un accès de folie. C'était en effet, depuis ses
+apparitions, la plus vraisemblable; et comme,
+lorsqu'un événement inopiné se produit, une
+quantité de gens se targuent de l'avoir toujours
+prévu, il se trouvait maintenant bon nombre
+d'amis ou de familiers de la maison, d'habitants
+du quartier ou de lointains fournisseurs
+pour déclarer que l'originalité de M. Imberger
+leur avait de tout temps été suspecte, et que,
+depuis quelques semaines, cette originalité
+leur avait paru s'être accrue d'une façon
+inquiétante. Les domestiques eux-mêmes donnaient
+de cette bizarrerie dernière de nombreux
+exemples: leur maître, bourru, mais autrefois
+bon et doux, était devenu baroque, nerveux,
+aisément mécontent, et plus sévère avec le
+pauvre M. Max pour qui auparavant il se
+montrait indulgent et qu'il s'était mis à
+rabrouer à tout moment. En outre, il aimait de
+plus en plus la solitude, et restait de longues
+heures silencieux et inactif, l'air triste et
+pensif.</p>
+
+<p>De ce changement d'humeur de M. Imberger
+tout le monde témoignait, et la facile érudition
+médicale des profanes allait bon train.</p>
+
+<p>On parlait de crise de somnambulisme
+éveillé, d'accès ambulatoire, pendant lesquels
+l'homme cesse d'être lui même et quitte sa<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span>
+personnalité pour en revêtir une autre qui le
+conduit au hasard à travers une vie qu'il
+ignore quand il retrouve son individualité. Le
+professeur Ferrier, dans ce temps-là, me documenta
+sur ce qu'il appelait «les maladies du
+moi», sur l'état premier et l'état second.</p>
+
+<p>Il me donna des exemples de ce qu'il appelait
+des «crises comitiales ambulatoires». Et
+ici je me permets de perdre un moment de vue
+mon histoire pour vous redire le récit qu'il me
+fit d'un cas très curieux que Charcot eut à étudier
+vers 1881 ou 1882.</p>
+
+<p>Le malade était le garçon livreur d'une
+maison de bronzes d'art de la rue Amelot. Il
+n'avait aucun antécédent morbide, aucune tare
+héréditaire. Il fut frappé tout à coup de crises
+ambulatoires. Voici comme il raconte l'une
+d'elles qui commença le 18 janvier:</p>
+
+<p>—Ce jour-là, je suis parti de bonne heure
+de la maison ayant à faire de nombreuses
+courses. En dernier, je suis monté chez un
+client, rue Mazagran, et j'ai reçu de l'argent...
+Il devait être sept heures du soir lorsque je
+descendis dans la rue. A partir de ce moment-là,
+je ne me rappelle plus rien, absolument rien.</p>
+
+<p>«Toujours est-il que je ne suis pas remonté
+dans la voiture qui m'attendit longtemps; le
+cocher prit le parti de rentrer à la maison et fit<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span>
+connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais
+devenu.</p>
+
+<p>—Ainsi, remarque Charcot, à partir du
+18 janvier, vers huit heures du soir, une nuit
+complète se fait dans votre esprit. Et quand
+êtes-vous réveillé?</p>
+
+<p>—Le 26 janvier, à deux heures de l'après-midi.
+J'étais sur un pont suspendu, au milieu
+d'une ville inconnue. Un régiment passait,
+musique en tête et drapeau déployé. Je ne
+savais pas où j'étais. Je n'osais me renseigner,
+craignant d'être pris pour un fou. J'ai
+demandé le chemin de la gare et, là, j'ai vu
+que j'étais à Brest...»</p>
+
+<p>Il avait, quand la crise l'avait saisi, de
+l'argent sur lui, dont une partie (200 francs
+environ sur 900) était dépensée. Ses habits et
+ses souliers étaient propres et non usés, donc
+il était venu de Paris en chemin de fer, il avait
+mangé, il avait couché dans des hôtels, il
+avait vécu comme tout le monde, mais sans
+le savoir et sans que sa vraie conscience participât
+aux actes qu'il accomplissait.</p>
+
+<p>Par malheur pour lui, l'infortuné eut l'idée
+funeste, pour être rapatrié sans toucher davantage
+à l'argent qu'il avait et qui ne lui appartenait
+pas, de s'adresser à un gendarme.
+Celui-ci l'arrêta séance tenante et le pauvre<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span>
+homme, malgré qu'il montrât toutes sortes de
+papiers et notamment une ordonnance que
+Charcot lui avait remise lors d'une précédente
+crise, resta en prison six jours et n'en fut tiré
+que par les démarches de son patron au service
+duquel il était depuis vingt ans et qui protestait
+de sa parfaite honnêteté.</p>
+
+<p>—Et est-ce que vous pensez que le cas de
+M. Imberger est analogue, M. le Professeur?
+demandai-je à Ferrier quand il m'eut fait ce
+récit. Quelle est votre opinion personnelle?</p>
+
+<p>—Je n'en ai pas, me dit-il sèchement. Et je
+crois qu'autant que moi il était dans le doute.</p>
+
+<p>Car, pour moi, l'explication folie simple ou
+maladie de la personnalité ne me satisfaisait pas
+du tout. Il faut dire que pour l'esprit d'un policier
+qui voit les faits, toutes ces grandes machines
+scientifiques sont des possibilités auxquelles
+on croit théoriquement, mais qui ne parviendront
+jamais à vous donner la solution satisfaisante
+d'un problème auquel on est attaché,
+et derrière lequel on a vu les ombres mouvantes
+des réalités humaines, la passion, la
+vie... la mort...</p>
+
+<p>Je ne croyais pas non plus à une fugue, oh!
+cela, pas du tout.</p>
+
+<p>Et je me demandais si ce n'était pas tout
+bêtement dans le but de surveiller sa femme et<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span>
+son neveu que M. Imberger avait disparu, afin
+de voir ce que tous deux feraient une fois le
+bruit apaisé..., afin de <i>savoir</i> et de ne plus subir
+la souffrance intolérable du doute.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi se montrait-il exprès
+pour ainsi dire à des gens qui le connaissaient?
+Car l'ensemble de ses apparitions révélait une
+volonté et un système, tellement évidents que
+c'est d'ailleurs ce qui détruisait le plus sûrement
+pour moi l'hypothèse de la folie.</p>
+
+<p>C'est pourquoi à d'autres moments, obstinément,
+l'idée de l'assassinat venait me harceler
+encore en dépit de toutes les apparences. Je
+suis incrédule par nature et par métier... Je
+n'avais pas vu, moi, le disparu... Sa femme,
+Max et moi étions même, parmi ceux qui
+étaient reliés à l'affaire, les seuls à ne l'avoir
+pas vu. Sa femme, Max et moi... C'est peut-être
+dans les raisons de ce groupement qu'il
+fallait chercher la plus utile base d'un raisonnement
+valable et je ne m'en faisais pas
+faute...</p>
+
+<p>Mais mon enquête devenait impossible; on
+ne peut pas avoir les coudées franches pour
+informer sur un soi-disant crime dans lequel
+il n'y a plus de victime... Je me voyais supprimer
+les seuls moyens d'arriver à un résultat:
+je ne pouvais plus en effet exercer de surveillances<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span>
+poussées, ni compléter les perquisitions
+dans la villa Imberger où j'avais
+conscience que les fouilles de la première
+heure avaient été sommaires...</p>
+
+<p>Néanmoins, le mystère Imberger me passionnait
+plus que jamais et j'étais résolu à en
+trouver la clé, coûte que coûte, pour mon art
+personnel, en dehors de tout ordre officiel et
+même en cachette.</p>
+
+<p>Je gardais, si je puis dire, un œil sur l'hôtel
+de Passy et un œil sur le beau Max, qui n'y
+revenait que fort rarement d'ailleurs, pour
+faire à sa jolie tante de brèves et correctes
+visites où le ton était amical, me disaient mes
+informateurs, mais la conversation uniquement
+banale et sans plus jamais d'allusions au
+drame familial.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Imberger vivait d'ailleurs d'une façon
+retirée et parfaitement convenable, à l'abri au
+point de vue matériel par les revenus que lui
+versait le notaire sur la fortune intacte de son
+mari; elle ne quittait pas la vieille parente qui
+lui servait de chaperon et partageait avec elle
+des journées monotones, dont la solitude
+s'égayait à peine de quelques visites strictement
+intimes.</p>
+
+<p>Pour Maxence, les choses allaient bien autrement:
+il avait repris, dans sa garçonnière du<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span>
+quartier de l'Europe, une vie de loisirs et de
+noce dont les ressources restaient pour moi
+mystérieuses, car il n'avait aucune espèce de
+fortune et ne gagnait certainement rien avec
+sa vague peinture, d'ailleurs invendue et, en
+outre, négligée par lui six jours et demi sur
+sept.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais pu savoir si, dans ce temps-là,
+Max eut ou non des rendez-vous clandestins
+avec M<sup>me</sup> Imberger, car elle, on ne pouvait se
+permettre de la faire suivre, et lui avait l'art
+de semer ceux de mes hommes qui le filaient.
+Mais j'ai toujours pensé qu'en tout cas elle lui
+donnait de l'argent, car au soir de certains
+jours où il avait été particulièrement fuyant, il
+jouait gros jeu à son cercle ou soldait des notes
+de champagne solides... Après tout, Andrée
+s'acquittait peut-être ainsi d'un simple devoir
+de famille, et le faisait-elle uniquement par
+respect pour les habitudes anciennes de
+son mari envers ce garçon dont il s'était
+chargé...</p>
+
+<p>On ne doit pas plus négliger pour un acte
+les explications indulgentes que les autres...</p>
+
+<p>Enfin, je m'exaspérais à froid; cette affaire
+pour moi tournait à l'idée fixe. Il me fallait
+Imberger mort ou vif.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Eh bien, ce fut à la Mi-Carême que je le
+retrouvai mort et vif. Ce soir-là, j'étais dans la
+grande salle d'un café de nuit à Montmartre.
+Ça ne s'appelait pas un dancing dans ce temps,
+mais c'était pourtant la même chose. Je puis
+vous avouer que je n'y étais pas absolument
+pour travailler. Je me sentais fatigué, agacé,
+énervé par mes dernières semaines d'enquête
+infructueuse. Je désirais me changer les idées
+pour quelques heures, sans négliger cependant
+d'observer autour de moi, car les cafés de nuit
+sont pleins d'enseignement.</p>
+
+<p>J'étais là depuis une demi-heure à regarder
+les petites femmes qui dansaient au milieu de
+la salle, quand Maxence lui-même entra avec
+une bande. Il était un habitué de la maison, je
+comptais bien un peu l'y voir et, à toutes fins
+utiles, je m'étais camouflé afin qu'il ne puisse
+me reconnaître.</p>
+
+<p>Justement, ils s'assirent tous à une table non
+loin de moi. Ils étaient quatre hommes en
+smoking: Max, un gros boursier bon garçon
+que je connaissais un peu, lui ayant demandé
+des renseignements sur les dernières opérations
+qu'il avait faites pour M. Imberger avant
+sa disparition, et deux noceurs sans intérêt. Il<span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span>
+y avait avec eux trois petites femmes, des petites
+danseuses de music-hall assez connues
+dans les bars et les boîtes de nuit. Toutes trois
+étaient plus ou moins déguisées en Persanes,
+et l'une d'elles, une gentille petite blonde
+rieuse et remuante, qu'on appelait Cora, se
+frottait avec amour à l'irrésistible Maxence
+qu'elle ne quittait pas d'une ligne.</p>
+
+<p>Ils se mirent à souper avec du champagne
+sec. La salle s'animait, vous voyez ça d'ici:
+accessoires de cotillon, serpentins; les rires
+des hommes montaient et les femmes, grises
+et chatouillées, piaulaient.</p>
+
+<p>Tout à coup, elles se levèrent pour danser.</p>
+
+<p>—Attendez-moi, attendez-moi, j'y vais
+aussi! cria la petite Cora, qui, à moitié couchée
+sur Max, fumait une cigarette. Et puis,
+vous allez voir, j'ai quelque chose d'épatant!</p>
+
+<p>—Quoi donc? raconte ça, Bébé. Le gros
+boursier, un peu pâteux, essayait de la retenir,
+mais elle lui échappa.</p>
+
+<p>—C'est une surprise! Tu vas voir ça, gros
+phoque! cria-t-elle, en prenant sur la banquette
+son immense sac bariolé à la mode de
+l'époque, et qui semblait lourd et gonflé.</p>
+
+<p>Elle embrassa longuement le beau Max et
+courut vers le lavabo où elle s'enferma comme
+pour aller se faire une beauté.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span></p>
+
+<p>Cinq minutes après, elle en sortit avec une
+de ses petites amies qui riait comme une folle.
+Elle la prit par la taille et se lança en tournant
+avec elle au milieu des groupes qui se
+poussaient pour la regarder, applaudissant et
+riant, sans que je puisse encore voir pourquoi.
+C'est ainsi qu'elle revint vers la table où les
+deux noceurs assez déprimés, le gros boursier
+tout hilare, et Max, nonchalamment renversé
+sur la banquette et le cigare aux dents, l'attendaient.
+Elle fit une dernière volte, fut devant
+eux et se montra.</p>
+
+<p>Max la vit, ses yeux s'ouvrirent, son visage
+changea, devint blafard et comme convulsé
+d'horreur; puis il se dressa d'un seul coup, les
+poings crispés, renversant la table.</p>
+
+<p>—Ote ça, nom de Dieu! Vas-tu ôter ça!
+hurla-t-il d'une voix qui couvrit tous les bruits
+de la salle.</p>
+
+<p>Il y eut un silence général, tout le monde
+regardait. A côté de Max, le gros boursier
+s'était levé, effaré. Il regardait la petite qui
+restait pétrifiée. Il pâlit lui aussi et s'écria
+stupéfait:</p>
+
+<p>—Mais c'est la figure de M. Imberger!</p>
+
+<p>Tout cela s'était passé en dix secondes. Déjà
+je m'étais précipité et je vis que la petite danseuse
+avait attaché sur sa frimousse montmartroise<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span>
+un masque de cire peinte qui faisait
+un drôle de contraste avec ses boucles blondes,
+le masque d'un homme âgé que je reconnus
+semblable aux innombrables photographies de
+face où de profil que j'avais vues de M. Imberger.</p>
+
+<p>Je me retournai vers Max.</p>
+
+<p>—Où as-tu mis le cadavre? lui dis-je en le
+saisissant.</p>
+
+<p>Je m'attendais à une bataille et je n'étais
+pas du tout sûr d'avoir le dessus avec un gaillard
+de cette taille. Mais c'était une brute sans
+courage, et il s'effondra entre mes mains au
+moment où entraient deux gardiens de la paix
+que le gérant venait de faire appeler.</p>
+
+<p>On l'enleva rapidement parmi le stupeur des
+soupeurs et des filles qui ne comprirent tout
+que le lendemain en lisant leur journal. Avec
+nous la petite Cora, à qui j'avais repris le
+masque, trottait sanglotante au bras du gros
+boursier.</p>
+
+<p>—Je l'avais pris pour faire une blague,
+disait-elle sans cesse, il en avait des tas au-dessus
+de sa cheminée...</p>
+
+<p>Et le gros homme bouleversé répétait:</p>
+
+<p>—Quelle affaire! qui aurait cru ça d'un
+garçon si gentil...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Je retrouvai le cadavre de M. Imberger
+enterré dans la cave du petit hôtel de Passy.
+Cette cave, comme dans beaucoup de maisons
+anciennes, avait des recoins sombres entre des
+arceaux. Des tonneaux, des bouteilles, des
+gravats y étaient entassés dans un pêle-mêle
+qui m'avait paru naturel, lors de ma rapide
+inspection. Le corps était enterré à une faible
+profondeur dans un de ces recoins.</p>
+
+<p>Le mobile du crime, vous le devinez:
+M. Imberger s'était aperçu des assiduités de
+Maxence auprès de sa femme et, sans croire du
+reste qu'il était son amant, lui avait ordonné
+de partir, au cours d'une explication violente.</p>
+
+<p>Maxence,—c'est lui qui me donna tous ces
+détails, car il était un criminel du genre
+bavard,—avait profité de l'absence de la jeune
+femme (c'était le soir du bal costumé), pour
+commettre son crime. Il s'était caché dans le
+cabinet de travail de son oncle qu'il avait
+étranglé de ses mains. Après, il avait descendu
+le corps au fond de la cave. Je l'aurais trouvé
+là plus tôt si les apparitions de M. Imberger,
+en écartant l'idée du crime, ne m'avaient
+obligé officiellement d'interrompre mes recherches.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span></p>
+
+<p>Ces apparitions étaient vraiment une invention
+merveilleuse du sieur Maxence. D'un seul
+coup, elles détournaient les soupçons naissants
+et interrompaient net mon enquête et
+mes perquisitions. Il avait pris un moulage
+sur un buste de M. Imberger, vous comprenez,
+et s'était fabriqué un masque en cire peinte à
+la ressemblance de M. Imberger.</p>
+
+<p>Il en fit usage quand il vit que je le serrais
+de près. Il mettait le grand manteau du mort
+et, au moment où la lumière des réverbères se
+mêlait à celle du jour tombant, il apparaissait
+comme vous le savez, soudainement et rapidement,
+avec, sur son visage, cette face figée et
+hagarde qui frappa tellement tous ceux qui
+crurent voir M. Imberger.</p>
+
+<p>Ce masque, il l'avait accroché chez lui au-dessus
+de la cheminée sans trop le cacher, par
+excès d'habileté, parmi d'autres masques horribles
+ou grotesques, chinois et thibétains, et
+la petite Cora, ramenée une nuit, le choisit
+pour le chiper au milieu des autres et faire un
+effet de carnaval.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Maxence, trahi par le hasard
+qui est tantôt avec le criminel et tantôt avec la
+police, fut conduit aux assises où il n'eut du
+reste que dix ans, car on voulut voir dans son
+cas une cause passionnelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span></p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Imberger, qui n'était en aucune façon
+poursuivie, ne put même paraître comme
+témoin: une fièvre cérébrale la tenait entre la
+vie et la mort. Elle ne cessait dans son délire
+de répéter: «Si j'avais su... si j'avais su...»,
+sans que Ferrier, qui la soignait, pût jamais
+arriver, comme il voulut bien me le dire, à
+comprendre si elle avait des remords d'avoir
+involontairement causé l'assassinat de son
+mari en devenant la maîtresse de Maxence ou,
+au contraire, des regrets de n'avoir pas été au
+courant de l'affaire afin d'aider son amant à se
+sauver...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_JARDIN_DU_PIRATE">LE JARDIN DU PIRATE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le visiteur inconnu s'assit sur la chaise
+que lui indiquait M. Duvaudois.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-il, vous m'excuserez d'avoir
+insisté pour être reçu et de me présenter ainsi
+sans même dire mon nom, mais de graves
+raisons m'y obligent. Jamais, du reste, je n'aurais
+osé agir ainsi auprès d'un homme ne possédant
+pas votre haute intelligence ou bien qui
+n'eût pas été comme l'exemple même de la
+plus parfaite honorabilité.</p>
+
+<p>M. Duvaudois était un gros homme de cinquante
+ans, riche et vaniteux, qui habitait
+dans une ville de l'Ouest une belle maison
+entourée d'un grand jardin et se considérait
+comme un personnage très important. Le
+préambule mystérieux et louangeur de son visiteur,
+jeune homme correct d'une trentaine<span class="pagenum" id="Page_48">[Pg 48]</span>
+d'années, le flatta et, en même temps, le mit
+en défiance. Il ne répondit rien, mais s'éventa
+majestueusement avec son mouchoir de poche;
+on était en été et il faisait très chaud.</p>
+
+<p>—Monsieur, reprit l'inconnu, voici ce dont
+il s'agit: au fond de votre superbe jardin, et
+adossé au mur qui l'enclot, s'élève un pigeonnier
+désaffecté, dont le bas est occupé par
+des lapins domestiques et le haut par des bottes
+de foin (un de vos anciens jardiniers m'a appris
+ce détail). Sous le toit, sont percées deux
+lucarnes qui ouvrent sur votre jardin et, en
+face de ces lucarnes, une large baie qui ouvre
+sur le jardin voisin. Eh bien, Monsieur, je
+viens vous demander la faveur (singulière, je
+le reconnais, mais d'une importance capitale
+pour moi) de m'établir à cette fenêtre, cette
+nuit et les deux nuits suivantes, afin de pouvoir
+regarder dans ce jardin voisin.</p>
+
+<p>—Vous voulez parler du jardin de la Maison
+du Pirate? dit M. Duvaudois.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, puisque c'est ainsi qu'on
+la nomme. J'ose espérer que vous ne repousserez
+pas ma demande, quelque bizarre qu'elle
+soit. J'ai, pour vous l'adresser, des motifs
+impérieux qui doivent rester secrets. Si vous
+m'exaucez, je vous prierai du reste de ne me
+poser aucune question...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_49">[Pg 49]</span></p>
+
+<p>Ayant dit, le jeune homme attendit avec
+dignité la réponse de M. Duvaudois.</p>
+
+<p>M. Duvaudois resta un moment silencieux.
+L'insolite requête que l'inconnu lui adressait
+lui paraissait terriblement louche, mais en
+même temps l'intriguait violemment. La maison
+voisine avait, quelques années auparavant,
+été occupée par un homme mystérieux qui
+vivait retiré, dans un isolement farouche, avec,
+comme unique société, un vieux nègre qui le
+servait et ne parlait jamais. Des histoires
+étranges couraient sur son compte. On l'appelait
+le Pirate, on racontait qu'il s'était enrichi
+criminellement au cours de lointains voyages
+et d'expéditions coupables et qu'il passait ses
+nuits à compter son trésor pour oublier les
+remords qui le harcelaient. Il était mort depuis
+trois ans, le nègre était parti et la maison était
+à vendre, mais personne ne s'était soucié de
+l'acheter.</p>
+
+<p>Tous ces détails, revenant à l'esprit de
+M. Duvaudois, lui faisaient pressentir un passionnant
+mystère, mais la crainte de se compromettre
+et le désir de repousser ce qu'il
+jugeait une demande indiscrète, luttaient
+encore en lui contre une dévorante curiosité.
+Celle-ci fut pourtant la plus forte.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-il, avec une majesté accrue,<span class="pagenum" id="Page_50">[Pg 50]</span>
+vos accents me semblent ceux d'un honnête
+homme...</p>
+
+<p>—Croyez-le, monsieur, interrompit l'autre
+vivement, un honnête homme bien près de
+devenir une vict... Mais non, je dois me taire...</p>
+
+<p>—... Et, reprit M. Duvaudois, je consens
+à accéder à votre demande, mais à une condition
+qui est nécessaire à la tranquillité de ma
+conscience: je veillerai à vos côtés pendant
+ces trois nuits, j'observerai ce que vous observerez
+et serai témoin de vos actes. Vous comprendrez
+qu'étant donné le mystère dont vous
+vous entourez, je dois m'assurer qu'aucune
+tentative répréhensible...</p>
+
+<p>L'inconnu tout d'abord esquissa un geste de
+contrariété, mais il le réprima aussitôt.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-il, vous avez raison. Cette
+prudence est digne de votre caractère et je
+préfère du reste que vous vous rendiez compte
+par vous-même que mes intentions sont pures.
+Je viendrai ce soir vers onze heures.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le soir, à onze heures et demie, ils étaient
+tous les deux en vigie dans le grenier du
+pigeonnier à peu près vide de foin.</p>
+
+<p>M. Duvaudois avait ouvert lui-même à son
+visiteur mystérieux et l'avait guidé à travers<span class="pagenum" id="Page_51">[Pg 51]</span>
+le beau jardin frais et embaumé. Mais le visiteur
+était trop préoccupé et M. Duvaudois trop
+intrigué pour jouir du charmant prestige de la
+nuit d'été. Ils avaient escaladé l'échelle du
+pigeonnier et ouvert, non sans peine, le volet
+vermoulu.</p>
+
+<p>Dans l'indécise lueur d'une moitié de lune,
+le jardin voisin leur apparaissait entre les
+feuilles des branches, sauvage, abandonné,
+plein d'herbes folles et de pousses libres. Au
+milieu, il y avait un bassin à demi-comblé,
+plus loin un cadran solaire et en face, contre
+le mur de clôture, un puits. En se penchant à
+la fenêtre, ils pouvaient voir, à droite, le mur
+bordant la rue et, à gauche, limitant le jardin,
+la maison longue et basse, toute délabrée sous
+un lierre envahissant.</p>
+
+<p>Ils attendaient sans parler. Minuit sonna au
+clocher proche, puis une heure, deux heures...
+Rien ne venait, M. Duvaudois dormait debout.
+Enfin le matin éclaircit l'horizon.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit alors, avec tranquillité,
+l'inconnu à son hôte, veuillez agréer mes
+excuses et mes remerciements. A ce soir!...</p>
+
+<p>—A ce soir, grommela M. Duvaudois de
+mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Et il alla se coucher après avoir reconduit
+l'inconnu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_52">[Pg 52]</span></p>
+
+<p>Le soir suivant, la vigie recommença du
+haut du pigeonnier. Mais les deux hommes
+attendaient depuis une heure à peine lorsque,
+juste après minuit, dans le silence de la nuit
+provinciale, ils entendirent un bruit étouffé,
+un grincement prolongé. La grille qui, de la
+rue, donnait accès dans le jardin du Pirate
+s'ouvrit et un homme entra furtivement.</p>
+
+<p>—C'est lui, retirons-nous! souffla dans
+l'oreille de M. Duvaudois l'inconnu qui était
+en proie à une vive agitation.</p>
+
+<p>Ils se reculèrent un peu en sorte que leurs
+têtes fussent dissimulées dans l'ombre projetée
+par les branches touffues qui entouraient la
+fenêtre.</p>
+
+<p>L'homme, en bas, dans le jardin, avançait
+avec précaution. Il portait une courte bêche. Il
+la posa contre le cadran solaire et prit dans sa
+poche une vaste feuille de papier qu'il déplia
+et regarda à la lueur d'une petite lampe électrique.
+Il remit le papier dans sa poche ainsi
+que la lampe et, à la seule clarté de la lune, se
+dirigea vers la maison. Il tourna le dos au
+perron et, en partant du bas des marches, fit
+des pas égaux dans la direction du cadran
+solaire.</p>
+
+<p>Au douzième pas il s'arrêta et ficha en terre
+un petit piquet.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_53">[Pg 53]</span></p>
+
+<p>—Ça y est! ça y est! Le misérable, il a
+trouvé le plan!</p>
+
+<p>L'inconnu du pigeonnier, paraissant au
+comble de l'excitation, avait saisi le bras de
+M. Duvaudois et le pinçait fortement.</p>
+
+<p>—Chut, donc! il va vous entendre, ordonna
+M. Duvaudois tout palpitant d'intérêt.</p>
+
+<p>Mais l'homme dans le jardin semblait trop
+occupé pour entendre quoi que ce soit. Il allait
+vers le mur opposé au pigeonnier, à l'endroit
+où se voyait un puits. Tournant le dos à la
+margelle, il fit dix pas bien comptés, dans la
+direction du bassin central et ficha en terre
+un autre piquet. Alors il déroula un ruban
+d'un piquet à l'autre et, mesurant avec soin le
+tiers de sa longueur, plaça encore un bout de
+bois indicateur qui se trouva juste au pied d'un
+grand marronnier. Il prit sa bêche, enleva
+avec soin une large plaque de gazon et se mit
+à creuser avec ardeur. L'inconnu du pigeonnier
+haletait.</p>
+
+<p>Après avoir creusé une heure environ, l'inconnu
+du jardin, sortant du trou qu'il avait
+fait, s'essuya le front et regarda autour de lui
+avec désappointement. Il reprit son plan, le
+relut à sa lampe électrique, refit ses pas et ses
+mesures qui l'amenèrent au même endroit
+et, paraissant animé d'un nouveau courage,<span class="pagenum" id="Page_54">[Pg 54]</span>
+recreusa énergiquement dans le trou commencé.</p>
+
+<p>Tout à coup il eut une sourde exclamation.
+Un bruit métallique avait retenti sous le fer.
+Fiévreusement, il donna encore quatre ou cinq
+coups de bêche, rejeta son outil et se mit à
+fouiller la terre de ses mains. On le vit tirer
+sa lampe électrique et se courber pour éclairer,
+au fond du trou, ce qu'il avait trouvé. Il jeta
+un hurlement de joie, sortit d'un bond de
+l'excavation et se mit à danser comme un
+fou.</p>
+
+<p>—Il l'a, il l'a, le forban! Il me vole! il me
+ruine! mais il trouvera à qui parler!...</p>
+
+<p>L'inconnu, aux côtés de M. Duvaudois,
+semblait aussi surexcité que l'inconnu du
+jardin. Mais soudain ce dernier, au milieu de
+ses gambades, fit un faux pas; il trébucha et
+tomba lourdement, une jambe dans le trou
+qu'il avait creusé. Il se fit sans doute cruellement
+mal, car il jeta un gémissement étouffé
+et, se redressant avec peine, s'assit par terre
+en se tenant la cheville droite et en jurant
+entre ses dents. Au bout de quelques minutes,
+il essaya de se remettre sur ses pieds, mais
+faillit retomber. Il eut un geste de colère
+impuissante et, se traînant avec peine, alla
+ramasser sa bêche où il l'avait jetée, revint au<span class="pagenum" id="Page_55">[Pg 55]</span>
+trou et se mit à le reboucher sans avoir rien
+enlevé de ce qu'il avait trouvé. Il travaillait
+avec peine et minutie, étouffant les plaintes
+que la souffrance lui arrachait et s'arrêtant
+fréquemment pour se reposer. Quand l'excavation
+fut à peu près comblée, il remit par-dessus
+la plaque de gazon, éparpilla au loin la
+terre qui restait et, semant çà et là des feuilles
+mortes et des brindilles de bois, dissimula
+toute trace de sa recherche. Ensuite, en boitant
+très bas, en s'accrochant aux troncs
+d'arbres, il alla au puits, y jeta sa bêche et,
+gagnant la porte de la rue, l'ouvrit et disparut
+furtivement comme il était entré.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit alors à M. Duvaudois son
+hôte mystérieux, grâce à vous, une grande
+injustice ne s'accomplira pas. Je sais tout
+maintenant et l'accident providentiel qui vient
+d'interrompre la coupable entreprise à laquelle
+nous avons assisté, me donne le répit nécessaire
+pour la pouvoir déjouer. Croyez à mon
+éternelle gratitude que je saurai bientôt vous
+témoigner, je l'espère.</p>
+
+<p>M. Duvaudois le reconduisit jusqu'à la grille
+de son jardin. L'inconnu prit congé avec urbanité
+et s'éloigna.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">[Pg 56]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là.</p>
+
+<p>Après le départ de l'inconnu, il resta une
+heure entière assis dans son jardin, immobile
+et en proie à une lutte intérieure, supputant,
+calculant, échafaudant des plans... Puis il alla
+prendre un marteau et une grosse vis, sortit
+sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre
+qui précède l'aurore, gagna la porte de la
+Maison du Pirate et, à coups de marteau (il
+l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer
+le bruit), enfonça la vis dans la vieille
+serrure. Certain, dès lors, que nul ne pourrait
+plus entrer, il retourna chez lui.</p>
+
+<p>Le même matin, avant midi, il était en conférence
+avec son notaire.</p>
+
+<p>—La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi
+qui suis chargé de la vendre, lui disait celui-ci.
+Elle appartient aux frères Dupray, vous savez,
+les deux neveux du bonhomme mystérieux.</p>
+
+<p>—Il a dû leur laisser un héritage considérable,
+remarqua M. Duvaudois d'un air
+détaché.</p>
+
+<p>—Mais non, du tout, c'est une erreur.
+Toute la ville croyait qu'on allait trouver des
+sommes énormes... Pas le moins du monde!<span class="pagenum" id="Page_57">[Pg 57]</span>
+Rien! quatre ou cinq mille francs à peine...
+Les deux frères étaient furieux et s'accusaient
+mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis
+pour Paris complètement brouillés. Vous ne
+vous souvenez pas d'eux? Vous avez dû pourtant
+les rencontrer lorsqu'ils étaient ici.</p>
+
+<p>—Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils
+sont blonds, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>—Non, bruns, très bruns. L'aîné a un
+lorgnon, une forte moustache. («C'est mon visiteur»,
+se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus
+grand, avec toute sa barbe. («C'est l'homme
+du jardin, se dit M. Duvaudois, j'y suis bien!»)
+Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu
+me voir il y a trois jours. Il a demandé la clé
+pour visiter la maison et, ce matin même, il
+est revenu encore à l'ouverture de l'étude
+avant de repartir par le train de dix heures. Le
+malheureux s'était foulé le pied au point de ne
+plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre
+pour lui parler dans sa voiture. Il a exigé,
+malgré mes observations, qu'on élève le prix
+de vente de la maison. C'est de la folie. On ne
+trouvait déjà pas d'acquéreurs, maintenant
+c'est impossible...</p>
+
+<p>—Pourquoi donc? La maison est jolie et le
+jardin me conviendrait parfaitement pour
+agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_58">[Pg 58]</span></p>
+
+<p>M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un
+peu rouge. L'histoire tout entière lui apparaissait
+claire comme de l'eau de roche et un
+espoir effréné gonflait son cœur cupide.</p>
+
+<p>Le notaire avait paru surpris.</p>
+
+<p>—Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si
+vous voulez l'acheter, j'en serai enchanté. C'est
+une jolie maison, en effet, bien que le prix...
+dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement
+c'était vingt mille, mais, depuis ce
+matin, j'ai défense de vendre à moins de quarante-cinq
+mille...</p>
+
+<p>—Quarante-cinq mille!...</p>
+
+<p>M. Duvaudois avait sursauté.</p>
+
+<p>—Dame oui! C'est chaud. Mais peut-être
+qu'en causant sérieusement...</p>
+
+<p>—Oh, ma foi!... (M. Duvaudois s'était
+ressaisi.) Les terrains deviennent chers... Et
+puis, c'est un caprice... Si vous pouvez vendre,
+eh bien, je la prends!</p>
+
+<p>Le notaire paraissait un peu ahuri.</p>
+
+<p>—Monsieur Duvaudois, dit-il enfin, j'ai les
+pouvoirs et nous pourrons traiter quand vous
+voudrez.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Quand M. Duvaudois, avec les clés,—d'ailleurs
+et grâce à lui, inutilisables,—tint l'acte<span class="pagenum" id="Page_59">[Pg 59]</span>
+qui le rendait propriétaire de la maison, du
+jardin et de tout ce qui y était contenu (ainsi
+qu'il avait exigé que ce fût stipulé), il eut un
+soupir d'indicible joie et attendit avec impatience
+que la nuit vînt, car il estimait le
+mystère nécessaire à ses opérations.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, méprisant la
+menace d'un orage naissant, il descendit dans
+son jardin. Portant une bêche attachée sur son
+dos, il franchit, à l'aide d'une échelle, le mur
+le séparant de sa nouvelle propriété. Dans le
+jardin sauvage, au pied du grand marronnier,
+il retrouva sans peine la place où il avait vu
+creuser le chercheur avide et il y creusa à son
+tour, de toutes ses forces. Il travailla plus
+d'une heure, passionnément, sans se laisser
+émouvoir par les lueurs et la voix de la foudre,
+non plus que par la pluie diluvienne qui
+bientôt ruissela.</p>
+
+<p>Tout à coup, sa bêche heurta un objet métallique.
+Ivre d'une exaltation indicible, il dégagea
+de la terre une boîte soigneusement fermée et
+qui avait tout l'aspect d'une boîte à biscuits
+secs. Il s'en empara, s'enfuit vers son échelle
+sous des torrents d'eau, repassa le mur et
+gagna à toute vitesse, et avec le moins de
+bruit possible, sa maison et son cabinet de
+travail où il s'abattit, haletant, trempé jusqu'aux<span class="pagenum" id="Page_60">[Pg 60]</span>
+os, couvert de boue jusqu'au ventre.
+Une mare se formait à ses pieds.</p>
+
+<p>Ayant posé sur son bureau sa trouvaille,
+auprès de sa lampe allumée, M. Duvaudois,
+plus ému qu'il ne l'avait jamais été de sa vie,
+coupa les fils de fer qui encerclaient la boîte,
+leva le couvercle, fendit la feuille de plomb
+qui entourait un paquet ficelé, en retira un
+étui en fer-blanc et, de l'étui, une grande
+feuille parcheminée roulée et couverte d'écriture.
+Il la déroula. Il lut:</p>
+
+<div class="blockquot">
+
+<p>RECETTE</p>
+
+<p>par les <span class="smcap">frères Dupray</span></p>
+
+<p><i>pour vendre quarante-cinq mille francs
+une vieille maison qui en vaut vingt mille.</i></p>
+
+<p>«Vous prenez un Duvaudois susceptible de
+croire aux trésors cachés et de vouloir les voler à
+leurs légitimes propriétaires...»</p>
+</div>
+
+<p>M. Duvaudois ne lut pas plus avant. Il devint
+livide, puis violet, porta la main à sa gorge,
+eut un éternuement convulsif qui ressemblait
+à un râle et tomba en avant, pâmé, le nez sur
+la recette.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_61">[Pg 61]</span></p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_63">[Pg 63]</span></p>
+<h2 class="nobreak" id="QUELQUES_CHANTAGES">QUELQUES CHANTAGES</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="UN_CHANTAGE">UN CHANTAGE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Grande, svelte et souple dans son tailleur
+parfait et simple, Marie-Anne d'Hauberive se
+tenait debout contre la cheminée de son petit
+salon. Elle allait sortir pour sa promenade
+matinale quand sa femme de chambre lui avait
+remis la carte d'un visiteur qui insistait pour
+être reçu.</p>
+
+<p>Entra un petit homme corpulent et âgé,
+vêtu de noir, à la face rasée, aux yeux aigus
+et froids à travers des lunettes aux verres
+ronds. Il s'avança, obséquieux, saluant à
+chaque pas, souriant, très à l'aise.</p>
+
+<p>—Très honoré je suis madame... commença-t-il
+quand la femme de chambre eut
+refermé la porte.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit
+<span class="pagenum" id="Page_64">[Pg 64]</span>avec un calme méprisant et hautain M<sup>me</sup> d'Hauberive,
+qui tenait entre ses doigts la carte du
+visiteur: qui êtes-vous?</p>
+
+<p>—Relisez ma carte, madame, prenez cette
+peine: M. Mathieu, homme d'affaires. Et je
+me suis permis d'indiquer que je viens pour
+les bonnes œuvres de la rue Raynouard... Je
+n'avais pas l'espoir sans cela d'être reçu, n'est-ce
+pas... C'est un peu ancien, mais nous pensions
+bien que vous vous rappelleriez...</p>
+
+<p>Aucune ombre n'avait passé sur le beau
+visage dédaigneux de Marie-Anne d'Hauberive.</p>
+
+<p>—Je ne comprends pas, dit-elle.</p>
+
+<p>—Si, si, vous comprenez très bien, sans
+quoi vous ne m'auriez pas reçu... Mais je puis
+vous aider dans vos souvenirs et je vais me
+permettre de le faire... Personne ne peut entendre
+n'est-ce pas?... M. d'Hauberive bien
+entendu ne se permettrait pas d'entrer chez
+vous sans vous en faire demander permission...
+Ma démarche est confidentielle et délicate...
+Alors madame il y a...—mais pourquoi préciser,
+c'est désobligeant pour une reine de la
+beauté et de la haute société,—il y a... mettons
+plus de quinze ans, oui c'est cela: plus
+de quinze ans—peut-être dix-huit ans, peut-être
+vingt ans,—quand vous vous appeliez
+encore M<sup>lle</sup> Marie-Anne Bellève, fille du président
+Bellève... eh bien vous avez fréquenté la<span class="pagenum" id="Page_65">[Pg 65]</span>
+rue Raynouard, vous vous en souvenez madame,
+n'est-ce pas?... Vous aviez eu le malheur
+de perdre Madame votre mère dès votre enfance;
+Monsieur votre père, pris par les devoirs de ses
+fonctions, vous surveillait peu... Votre gouvernante
+vous obéissait sans discussion, autant
+parce qu'elle vous redoutait que parce qu'elle
+était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux
+généreux... Et vous aviez dans le monde
+rencontré Jacques Piétry, un jeune homme, un
+colonial... Il était très beau, très intéressant,
+très énergique, très fort... des explorations en
+Afrique l'avaient rendu presque célèbre... Mon
+Dieu! l'âme des jeunes filles est enthousiaste et
+vous avez toujours eu tant de fierté et d'indépendance...
+C'est si naturel qu'en rencontrant
+pour la première fois un homme qui vous semble
+digne de vous... Bref, pendant presque une année
+vous avez été le voir dans le petit pavillon qu'il
+habitait rue Raynouard... Vous vous souvenez,
+vous veniez presque chaque jour, vous montiez
+parfois par le Passage des Eaux... Vous
+entriez furtivement, il vous avait donné une
+clé... Tout cela est très émouvant et prouve la
+puissance de l'amour... D'ailleurs, n'est-ce pas,
+vous comptiez bien l'épouser... Mais il était
+presque pauvre... du moins vis-à-vis de vos
+goûts, de vos habitudes, de votre fortune... Et<span class="pagenum" id="Page_66">[Pg 66]</span>
+puis s'appeler M<sup>me</sup> Piétry... vous hésitiez...
+Bref, il est reparti pour une nouvelle mission...
+et vous l'avez laissé repartir... Et puis voilà,
+ça s'est fini là... Deux ans après vous avez
+épousé M. d'Hauberive, un diplomate très
+riche, très important et qui est maintenant
+ambassadeur... M. d'Hauberive vous admire
+et vous vénère, madame; vous êtes un modèle
+d'élégance, de dignité, de hauteur... nulle
+médisance n'a jamais osé vous effleurer... le
+passé n'est connu de personne, votre gouvernante
+est morte... Jacques Piétry est sans
+doute mort aussi...</p>
+
+<p>Il s'interrompit. M<sup>me</sup> d'Hauberive, sans
+prendre la peine de lui répondre, étendait la
+main vers la sonnette.</p>
+
+<p>—Un moment... pas d'imprudence, n'est-ce
+pas, cria M. Mathieu dont la figure ronde et
+blême n'était plus joviale mais menaçante.
+Vous oubliez, chère madame, que pendant
+l'année où vous avez été la maîtresse de
+Jacques Piétry vous lui avez écrit... Oui,
+lorsque vous avez passé un mois au château
+de Lavernière... Et quelles lettres... quelles
+lettres... intimes, tendres, passionnées, enflammées
+même... précises... détaillées... Ah,
+vous l'aimiez bien... et complètement... ma
+parole, moi qui suis un vieil homme, j'ai été<span class="pagenum" id="Page_67">[Pg 67]</span>
+impressionné en les lisant ces lettres... Il y en
+a six, les plus... émouvantes... Les autres,
+Jacques Piétry les a brûlées; il me l'a juré...
+car il n'est pas mort du tout, seulement les
+colonies ne lui ont pas réussi... Oui... le
+voyage, qu'il a fait après vous avoir connue...
+de ce voyage-là, il n'est pas revenu tout de
+suite, parce qu'il avait compris que vous ne
+l'aimiez pas assez pour l'épouser... et que lui
+vous aimait trop pour accepter un à peu près...
+un partage... Alors il est resté je ne sais où,
+dans une contrée perdue, à s'abrutir d'alcool et
+d'opium... Il n'est revenu qu'il y a un an, usé,
+démoli, sans le sou. Il habite une petite
+chambre dans la maison où, moi, j'ai mon
+cabinet d'affaires... c'est comme cela que nous
+nous sommes connus... Je suis sociable... Cet
+homme m'a intéressé... Je l'ai aidé... Il a fait
+pour moi des copies, des comptes... Dame, il
+n'avait pas de quoi manger tous les jours!...
+Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m'a
+tout dit... Vous savez un verre d'alcool délie
+la langue... Bref, il m'a demandé de m'occuper
+de ses affaires... Il m'est reconnaissant,
+n'est-ce pas, je l'ai empêché de mourir de
+faim... Et vous... dame il trouve que vous
+avez brisé sa vie. J'ai beau lui dire que vous
+avez agi en femme pratique qui fait passer la<span class="pagenum" id="Page_68">[Pg 68]</span>
+raison avant le sentiment, il ne veut rien
+entendre. Alors une question se pose: combien
+estimez-vous que ça vaut pour vous ces
+six lettres?</p>
+
+<p>Il avait parlé avec calme, aisance et naturel.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Hauberive ne laissait rien voir sur son
+visage des sentiments qui l'agitaient. Elle ne
+répondit pas. M. Mathieu, au bout d'un
+moment, reprit:</p>
+
+<p>—Les affaires sont les affaires. Ces lettres
+pour nous—c'est-à-dire pour mon client et
+pour moi,—c'est comme des billets de banque
+puisqu'elles viennent de vous. Alors si vous
+ne nous les achetez pas, nous ferons une proposition
+à votre mari... Vous pensez bien qu'il
+paiera ce que nous voudrons, rien que pour
+nous empêcher d'en envoyer, avec explications,
+des copies dactylographiées à diverses personnalités.
+Vous vous les rappelez bien ces lettres,
+n'est-ce pas?... Vraiment elles sont intimes et
+détaillées... Il y a de ces mots... de ces évocations...
+ah, sapristi, vous étiez vraiment une
+jeune fille ardente...</p>
+
+<p>Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit:</p>
+
+<p>—Ce n'est pas la peine que je vous fasse
+perdre votre temps. Nous, c'est-à-dire moi et
+mon client...—il veut vous revoir, c'est son<span class="pagenum" id="Page_69">[Pg 69]</span>
+idée à ce garçon...—nous vous attendrons ce
+tantôt, à 4 heures. Voilà l'adresse. Ne manquez
+pas, sans quoi demain je reviendrai ici
+pour faire marché avec M. d'Hauberive.</p>
+
+<p>Il prit congé, redevenu obséquieux, et
+partit, reconduit par la femme de chambre
+qu'avait sonnée M<sup>me</sup> d'Hauberive. Celle-ci,
+seule, demeura immobile, toujours impassible
+en apparence, avec au coin de la bouche à peine
+un léger pli d'amertume. Le dégoût, la crainte
+qu'elle éprouvait, la menace qui pesait sur
+elle, étaient moins cruels que la pensée qu'il
+était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul
+souvenir d'amour qu'elle eût dans sa vie consacrée
+tout entière au décor et à l'apparence...
+Le souvenir qu'il avait d'elle c'était cela: le
+moyen d'un chantage... Et c'était à un tel
+homme qu'elle avait failli jadis donner toute
+son existence, sacrifier toute son ambition.
+Elle eut un frémissement de colère et de
+honte... Et au fond d'elle-même elle avait
+l'ardente curiosité de savoir ce qu'il était à
+présent... Puis elle se demanda avec angoisse
+comment elle ferait pour trouver l'énorme
+somme d'argent que sans doute on exigerait
+d'elle.</p>
+
+<p>C'était dans une petite rue tortueuse et
+<span class="pagenum" id="Page_70">[Pg 70]</span>escarpée, voisine du Panthéon. M<sup>me</sup> d'Hauberive,
+au seuil d'une maison assez mal tenue,
+vit M. Mathieu qui l'attendait. Il la salua
+jusqu'à terre et la précéda dans un couloir
+obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une
+porte. M<sup>me</sup> d'Hauberive sans hésitation entra
+dans une pièce étroite, à peine meublée, où
+très peu de jour verdâtre filtrait à travers une
+petite fenêtre qui donnait sur une cour pareille
+à un puits. Dans un coin plus sombre que le
+reste de la pièce, un homme était assis derrière
+une table. Elle le regarda avec épouvante et
+répulsion: était-ce lui ce fantôme aux joues
+caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute
+qui fixait sur elle, sans paraître la voir,
+des yeux ternes, larmoyants et sans expression.
+Elle pensa qu'il était ivre et eut peur, sans
+cependant perdre son attitude majestueuse et
+dédaigneuse.</p>
+
+<p>—Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous
+voyez que nous n'avions pas trop présumé de
+l'esprit pratique de madame. Elle a compris;
+elle vient; nous allons nous entendre.</p>
+
+<p>«Madame, voici les six lettres, là, dans cette
+enveloppe, sur la table... Non, inutile de les
+relire, vous vous en souvenez certainement.
+Et vous me semblez une personne de décision
+et d'initiative hardie, permettez-moi donc de
+demeurer entre la table et vous. Oui comme<span class="pagenum" id="Page_71">[Pg 71]</span>
+ceci, c'est bien... Chère madame, nous avons
+estimé ces lettres trente mille francs pièce,
+trois fois six font dix-huit; mettons en chiffres
+ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons
+ces six lettres en échange d'une somme
+de deux cent mille francs en billets de banque.
+Quand serez-vous en mesure de faire cet achat?
+Nous ne pouvons pas attendre très longtemps.
+Mettons dans huit jours d'ici...</p>
+
+<p>—Vous êtes fou...—M<sup>me</sup> d'Hauberive employait
+toute son énergie à rester calme—où
+voulez-vous que je trouve cette somme dans un
+si court délai sans qu'on sache?...</p>
+
+<p>—Vous plaisantez, la fortune de votre mari
+est considérable, vous avez des parents riches,
+vous avez des bijoux... vous pouvez emprunter...
+Je vous assure que dès demain M. d'Hauberive
+paierait beaucoup plus cher.</p>
+
+<p>M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle
+faillit se lever, partir, révoltée d'être là, de
+discuter ainsi... mais la peur d'une humiliation
+plus forte, définitive, qui ne lui laisserait
+d'autre ressource que de disparaître, dompta
+son orgueil. Pour la première fois, elle cessa
+d'être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme
+gras, sinistre et jovial.</p>
+
+<p>—Voyons, monsieur, dans votre intérêt
+comme dans le mien, laissez-moi un délai<span class="pagenum" id="Page_72">[Pg 72]</span>
+plus long et abaissez le chiffre de vos exigences...</p>
+
+<p>—Non, madame, ce qui est dit est dit,
+répliqua M. Mathieu, qui se frottait les mains.
+Nos prétentions sont modérées. Vous paierez
+ou bien un autre paiera. C'est votre avis, n'est-ce
+pas, mon cher client? Allons, chère madame,
+êtes-vous décidée?</p>
+
+<p>Marie-Anne d'Hauberive ne répondit pas.
+Elle suffoquait d'angoisse. Elle ne pouvait pas
+trouver en une semaine une telle somme
+d'argent sans en expliquer l'emploi. Elle comprenait
+qu'elle aimerait mieux mourir que de
+tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait
+immobile, sans pleurer, mais le visage
+crispé par une détresse horrible.</p>
+
+<p>Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la
+table, était jusque-là resté sans mouvement,
+sans regard et sans voix, image de l'abrutissement,
+soudain s'était levé, avait fait en vacillant
+deux pas et s'était laissé tomber sur
+M. Mathieu qu'il avait saisi dans ses bras.</p>
+
+<p>—Les lettres, cria-t-il en même temps à
+M<sup>me</sup> d'Hauberive. Là, sur la table, l'enveloppe...
+Marie-Anne, brûle-les... Je ne veux plus... Je
+ne veux plus... Dépêche-toi, Marie-Anne,
+brûle-les... Les allumettes sont sur la cheminée...
+Je le tiens... Brûle-les... Ne t'en va pas<span class="pagenum" id="Page_73">[Pg 73]</span>
+avec, il va m'échapper et te rattraperait dans la
+rue...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Hauberive saisit l'enveloppe, vérifia si
+les six lettres s'y trouvaient, les froissa, y mit
+le feu et les jeta dans l'âtre éteint.</p>
+
+<p>—Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me
+lâcher! hurlait M. Mathieu, qui essayait en
+vain d'échapper à l'étreinte de son adversaire.
+Deux cent mille francs, idiot!...</p>
+
+<p>Tous deux avaient roulé par terre. M<sup>me</sup> d'Hauberive,
+qui regardait les lettres achevant de se
+consumer, recula vers la porte.</p>
+
+<p>—Va-t'en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry
+d'une voix faiblissante. Va-t'en.... Je vais le
+lâcher... Va-t'en et n'aie pas peur, vis tranquille...</p>
+
+<p>Elle s'enfuit.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_74">[Pg 74]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="MEMOIRE">MÉMOIRE...</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs
+ce matin et je puis vous affirmer que
+c'est chose faite: vous serez nommé maire.
+Nulle candidature ne vous sera opposée. N'est-ce
+pas juste, voyons? La fabrique que vous
+dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une
+source de prospérité pour notre ville? Quand
+votre père, son fondateur, est mort, n'avez-vous
+pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs
+et ses ambitions, pour venir ici continuer son
+œuvre? La reconnaissance du pays vous est
+acquise et M<sup>me</sup> Vardot en a sa grande part...
+Autre chose, mon cher ami: je vais être indiscret,
+mais à Paris, la semaine dernière, me
+trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage
+officiel de la haute estime où l'on vous
+tient... Oui... le ruban rouge à votre boutonnière...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_75">[Pg 75]</span></p>
+
+<p>Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa
+tasse de café. Sa large face, que noyait un poil
+gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya:</p>
+
+<p>—Monsieur le député... ma gratitude... mon
+cher ami, c'est vous, c'est votre influence...</p>
+
+<p>—Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier,
+monsieur Terbil, j'en suis sûre, dit M<sup>me</sup> Vardot.</p>
+
+<p>—N'est-ce pas mon devoir, comme député,
+de signaler... mais les mérites de M. Vardot
+sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux
+heures et demie déjà. Chez vous, madame, on
+commet le péché de gourmandise et on s'attarde...
+très agréablement! J'ai malheureusement
+mon train.</p>
+
+<p>Il s'était levé, prenait congé. Soudain:</p>
+
+<p>—Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé,
+pour qui vous avez bien voulu me promettre
+cet emploi de surveillant dans votre
+fabrique, est arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se
+présentera ce tantôt, vers quatre heures, avec
+un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son
+nom que je ne vous ai même pas dit, je crois,
+tant vous avez accueilli avec empressement
+ma requête. Je vous en remercie encore.</p>
+
+<p>Il écrivit deux mots sur un papier, et le
+remit à Vardot qui protestait:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_76">[Pg 76]</span></p>
+
+<p>—Me remercier, allons donc... Tout à
+votre service, voyons, je suis trop heureux...</p>
+
+<p>Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à
+la grille du jardin, Vardot revint auprès de sa
+femme. Au milieu de leur grand salon vert et
+or, une des admirations de la ville, M<sup>me</sup> Vardot
+était debout.</p>
+
+<p>—Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.</p>
+
+<p>—Oui, ça y est. La mairie, la décoration.
+Tout ce que nous voulions...</p>
+
+<p>Ils exultaient. Leur importance allait croître
+encore, devenir définitive. Ils régneraient
+dans cette petite ville qui, pour eux, était le
+monde.</p>
+
+<p>—C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour,
+dit M<sup>me</sup> Vardot. Est-ce qu'il faut que j'annonce
+à ces dames?...</p>
+
+<p>—Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en
+sûre. Tu diras que je suis aux ordres de mes
+concitoyens.</p>
+
+<p>—Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des
+allusions adroites...</p>
+
+<p>—C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique.
+J'ai des ordres à donner. Et puis je
+dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a
+demandé l'autre jour un emploi chez moi, un
+emploi quelconque, pas difficile à remplir,
+parce que c'était pour un vieux bonhomme<span class="pagenum" id="Page_77">[Pg 77]</span>
+ruiné, pas capable de grand'chose, qui mourrait
+de faim à Paris. Alors tu penses, je n'aurais
+pas eu de place libre, j'en aurais créé une
+pour faire plaisir à Terbil, mais justement le
+père May prend sa retraite. Je vais donner sa
+place à ce bonhomme.</p>
+
+<p>Il déplia le papier que lui avait remis Terbil
+et lut le nom.</p>
+
+<p>—Qu'as-tu? lui dit sa femme.</p>
+
+<p>Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis
+rouge. Il hésita et lui tendit le papier. Elle lut
+tout haut:</p>
+
+<p>—Melchior Bostelette.</p>
+
+<p>—Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée,
+tu ne te souviens pas?... Autrefois?...</p>
+
+<p>Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement,
+elle se souvenait.</p>
+
+<p>—Oh!... oh!... fit-elle, atterrée.</p>
+
+<p>Entre eux, il y eut un silence cruel. M<sup>me</sup> Vardot
+qui, maintenant, dans l'auréole de sa vertu
+majestueuse, trônait avec autorité parmi les
+dames de la ville, M<sup>me</sup> Vardot, que le percepteur,
+vieillard lettré et galant, comparait depuis
+tant d'années à la chaste Junon,—en cet
+autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la
+grande Caro et avait cherché fortune, peinte et
+empanachée, en s'asseyant le soir aux tables
+des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot<span class="pagenum" id="Page_78">[Pg 78]</span>
+l'y avait connue un soir de fête, une bande de
+camarades l'ayant entraîné là. Après une adolescence
+morne, au fond d'un collège provincial,
+il se trouvait depuis peu lâché dans Paris,
+finissant ses études avec la maigre pension
+allouée par un père sévère et économe. Laid,
+brutal et timide, il ignorait tout des femmes
+qu'il redoutait, mais Caro l'ayant inexplicablement
+distingué, s'était plu, ce qui ne présentait
+pas de grandes difficultés, à le conquérir
+d'abord, à le garder ensuite. Pour lui, il n'y
+avait jamais eu au monde d'autre femme
+qu'elle, peut-être parce qu'il n'aurait jamais
+osé s'adresser à une autre. Après quelques
+années d'une liaison de plus en plus étroite, il
+l'avait enfin épousée, dans l'espoir de l'avoir
+toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses
+antécédents, déclarant aux rares camarades
+qu'il voyait encore de loin en loin, qu'elle
+était une victime du sort et plus respectable
+que bien des personnes hautement considérées.
+Vers ce temps-là, le père Vardot, qui ne
+savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement,
+Vardot et sa femme, quittant Paris
+sans esprit de retour, étaient venus s'établir
+dans la petite ville, lui heureux de s'endormir
+dans une existence paisible, large, réglée
+d'avance, sans autres soucis que ceux de diriger<span class="pagenum" id="Page_79">[Pg 79]</span>
+une entreprise qui marchait toute seule;
+elle, ivre de joie de voir réaliser ce qui avait
+été, pendant tant d'années de hasardeuse galanterie,
+son rêve secret: être une respectable
+bourgeoise, qui s'occupe de sa maison, qui est
+entourée de la considération générale, et pour
+qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal,
+n'a pas de sens... Et c'était parmi ce
+bonheur, qui durait maintenant depuis vingt
+ans que venait de tomber ce nom: Melchior
+Bostelette. Car Melchior Bostelette jadis avait
+été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus
+âgé et plus riche que les autres, viveur déjà
+fatigué, il se plaisait alors parmi ces jeunes
+gens et se montrait plein d'une galanterie
+indulgente pour leurs passagères compagnes...</p>
+
+<p>—Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura
+enfin M<sup>me</sup> Vardot.</p>
+
+<p>—Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux
+hommes au monde qui s'appellent Melchior
+Bostelette.</p>
+
+<p>—Peut-être ne se souviendra-t-il pas...
+J'avais les cheveux roux, dans ce temps-là...
+Et puis, il ne pensera jamais...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot
+n'osa lui poser aucune question sur les rapports
+qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il
+était, autant qu'elle, amèrement gêné. Ce<span class="pagenum" id="Page_80">[Pg 80]</span>
+passé que tout le monde autour d'eux ignorait,
+ce passé qui concernait deux êtres qu'ils
+n'étaient plus, qu'ils se souvenaient à peine
+d'avoir été, les humiliait hideusement, les
+épouvantait en les menaçant de sa fange. La
+cruauté du sort qui l'évoquait à l'heure même
+de leur triomphe les révoltait. Ils éprouvaient
+une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant
+soudain et qui pouvait les couvrir d'opprobre.
+Ils le voyaient racontant à toute la
+ville... Mais M<sup>me</sup> Vardot se reprit.</p>
+
+<p>—Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes
+les chances possibles pour qu'il ne se souvienne
+pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse
+aucun rapprochement... D'après ce que t'a dit
+Terbil, ce doit être une épave, un gâteux presque...
+Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit
+avoir et s'il a continué longtemps à faire la
+noce comme jadis... Bref, tu es obligé, à cause
+de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie
+l'air de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité
+d'un patron qui engage par charité un employé
+infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant,
+du reste... En quoi consiste la place
+exactement?</p>
+
+<p>—Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée
+des ouvriers. Il a pour cela le logement et de
+petits appointements... Il fait aussi à l'occasion<span class="pagenum" id="Page_81">[Pg 81]</span>
+des petites courses, il écrit des adresses pour le
+catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous
+les mois... Evidemment, ça ne lui rapporte pas
+de quoi vivre dans le luxe, mais comme travail,
+c'est une sinécure...</p>
+
+<p>—Eh bien, traite-le comme tu traitais le
+père May, exactement... Et maintenant pars;
+ce soir, tu me diras...</p>
+
+<p>M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était
+dans les faubourgs. Quand le soir il en revint,
+il semblait un peu rassuré.</p>
+
+<p>—C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu,
+mais je suis à peu près sûr qu'il ne m'a
+pas reconnu et qu'il ne se doute de rien...
+C'est un homme fini, il parle à peine. A tout, il
+répond «oui, oui», d'un air abruti... Nous
+n'avons, je crois, rien à craindre.</p>
+
+<p>—Tant mieux, dit M<sup>me</sup> Vardot exaltante. Si
+tu savais toutes les félicitations que j'ai reçues
+de ces dames.</p>
+
+<p>Elle raconta ses triomphes à Vardot qui
+s'épanouissait. Il insista de son côté sur le
+gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette,
+et les jours suivants, M<sup>me</sup> Vardot put s'en
+convaincre en rencontrant celui-ci dans la
+ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard
+loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant
+Bostelette des anciens soirs. Il passa sans paraître<span class="pagenum" id="Page_82">[Pg 82]</span>
+la voir. Il menait à la fabrique la vie
+morne d'un incurable dans un hospice, et ne
+gagnait même pas ses faibles appointements,
+disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.</p>
+
+<p>La surprise de ce monsieur fut grande,
+quand, à la fin du mois, Bostelette lui présenta
+le compte, tracé d'une écriture tremblante, de
+ses travaux supplémentaires. Ahuri par le
+total, M. Vardot en parcourut vivement le
+détail. Les premiers articles: courses et copies
+lui parurent justes. Au dernier article du
+compte, il tressaillit. Il lisait: <i>Silence mensuel:
+500 francs</i>.</p>
+
+<p>M. Vardot releva les yeux sur le vieillard.
+Dans les yeux habituellement éteints de Melchior
+Bostelette, il y avait une lueur lucide et
+narquoise. Et M. Vardot paya.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_83">[Pg 83]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="UNE_REPUTATION">UNE RÉPUTATION</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Monsieur, c'est un monsieur qui vient
+de la part d'une société philanthropique de
+Paris.</p>
+
+<p>—Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat.
+Il replia son journal, secoua dans le feu la
+cendre de son cigare et se renversa dans son
+fauteuil.</p>
+
+<p>Introduit par le domestique, parut un personnage
+long et blême, râpé et grisonnant.</p>
+
+<p>—Monsieur, j'ai bien l'honneur, dit-il avec
+aisance en prenant un siège que lui indiquait
+M. Blestat. Charmante habitation que vous
+avez là, monsieur; une des plus belles de la
+ville; votre jardin doit en été être un paradis,
+un vrai paradis; votre salon, que je viens
+de traverser...</p>
+
+<p>—Auriez-vous la bonté de m'apprendre le
+motif de votre visite, interrompit M. Blestat.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_84">[Pg 84]</span></p>
+
+<p>—Merci de me le rappeler. Voici: vous
+êtes bien, n'est-ce pas, M. Théodore Blestat,
+négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans,
+père d'un jeune homme de vingt-huit ans,
+M. Philippe... Non, ne vous impatientez pas,
+vous allez me comprendre. La société philanthropique,
+n'en parlons plus, n'est-ce pas.
+C'était pour être reçu... Il s'agit d'autre chose.
+Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous
+verrez! Votre fils, mon cher monsieur, est
+fiancé à M<sup>lle</sup> Claire Verralive. Le dîner de fiançailles
+a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement.
+Belle alliance, très belle alliance.
+Jeune fille ravissante, de la fortune, des relations
+et surtout quelle respectabilité! M. Verralive,
+le père, est un homme d'un autre âge.
+Il est pur, rigide, intègre, intransigeant. Sa
+vie est un cristal, son nom sert d'exemple...</p>
+
+<p>M. Blestat s'impatientait.</p>
+
+<p>—Je connais aussi bien que personne les
+mérites et la juste réputation de M. Verralive...</p>
+
+<p>—Alors, mon cher monsieur, que penserait-il
+de votre frère Auguste?</p>
+
+<p>M. Blestat sursauta et devint livide.</p>
+
+<p>—Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir
+en ce moment-ci on n'a plus de doutes, observa
+le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement,
+reprit-il après une pause.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_85">[Pg 85]</span></p>
+
+<p>«La démarche que je fais ici peut paraître
+un peu délicate, mais mon but c'est d'éviter,
+dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je
+ne demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le,
+je ne suis qu'un intermédiaire... Les
+gens qui m'envoient—ils n'habitent pas cette
+ville, ils habitent Paris—eh bien! les gens qui
+m'envoient ont connu votre frère. Ils savent...
+Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes, ses
+histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande
+histoire: le faux, l'escroquerie, le procès, la
+condamnation... C'est vieux tout ça, vingt ans...
+Après ce temps-là, on peut croire que tout ça
+est oublié, surtout quand on a changé de ville
+comme vous l'avez fait en quittant Nantes
+pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce
+pauvre Auguste, pas encore libéré... Oui, on
+pourrait croire tout ça oublié... Qu'est-ce que
+vous voulez, mon cher monsieur, il y a des
+gens qui s'en souviennent et qui choisissent
+ce moment-ci pour m'envoyer vous dire:
+«M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que
+votre frère a été au bagne? Le lui avez-vous dit?
+C'est le premier point. Maintenant, si M. Verralive
+savait ça, laisserait-il sa fille épouser
+votre fils?... Voilà le second point.» Mon cher
+monsieur, je vous le dis tout de suite, rien
+n'est plus injuste que ces scandales si longtemps<span class="pagenum" id="Page_86">[Pg 86]</span>
+cachés qui ressortent pour éclabousser
+des innocents. Bien entendu, vous êtes l'honnêteté
+même, une vie parfaite, rien à vous
+reprocher. Votre fils est un jeune homme hors
+ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes
+entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je
+vous demande... Et tenez, ne prenez pas la
+peine de me répondre. La vérité est écrite sur
+votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors
+troisième et dernière question: combien offrez-vous
+pour qu'on se taise?... Dites votre chiffre,
+je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a
+chargé de vous dire, puisque je ne suis qu'un
+intermédiaire...</p>
+
+<p>Il y eut un très long silence.</p>
+
+<p>—Qui êtes-vous? demanda M. Blestat,
+d'une voix sourde.</p>
+
+<p>—J'ai été témoin, au procès de ce pauvre
+Auguste. J'ai même failli... Bref, nous étions
+des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou
+quatre fois... A tort ou à raison il trouvait que
+vous l'aviez lâché et il vous en voulait... Et
+ma foi, je vous dis franchement que j'en ai
+pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu,
+on est honorable, on ne veut pas être compromis,
+mais un frère c'est un frère, que
+diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils
+à qui vous vouliez cacher... et ce pauvre<span class="pagenum" id="Page_87">[Pg 87]</span>
+Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce
+que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme
+moi... Vous, vous êtes un régulier, tant mieux
+pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai
+repensé à vous ces derniers mois... Je me
+trouvais dans une très mauvaise passe... A
+tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous
+étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont
+conseillé, on a formé entre nous comme une
+petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont
+trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait
+ma petite enquête... Justement je tombais bien.
+J'ai attendu que le moment soit tout à fait
+favorable à cause du mariage... et me voilà...
+Alors puisque je vois que vous ne voulez
+pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre:
+Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance
+pour vous... Je dis bien sans importance...
+Vous êtes très riche... Non, je vous en
+prie, ne discutons pas, mon cher monsieur,
+réfléchissez. Je reviendrai vous voir demain.
+Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai
+raconter la petite histoire de ce pauvre Auguste
+à M. Verralive... il me donnera bien quelque
+chose pour ma peine... et puis je la raconterai
+aussi un peu en ville... Si c'est oui, et je pense
+bien que ce sera oui parce que vous aimez
+votre fils et que vous tenez à la considération<span class="pagenum" id="Page_88">[Pg 88]</span>
+du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je
+reprends le train. Tout le monde est content.
+Le mariage se fait et vous n'entendez plus
+jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je
+vous en donne ma parole d'honneur, acheva-t-il
+avec un grand sérieux.</p>
+
+<p>Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre
+la réponse. Son pas, au dehors, cria sur le
+gravier et la grille du jardin retentit en se
+refermant derrière lui. M. Blestat restait assis
+dans son fauteuil, son cigare éteint aux doigts.
+Il était atterré. Mieux encore que son impudent
+visiteur il savait l'effet que produirait une
+telle révélation et la déconsidération, injuste
+sans doute, mais inévitable, qui en rejaillirait
+sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis,
+à la société prude, stricte et riche de cette
+ville de province où tout le monde se connaissait,
+où il tenait une place importante et
+qui était son univers. Il pensait à M. Verralive,
+chef incontesté de cette société et dont il
+était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait
+à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive...
+L'ombre du forçat, parmi tout cela,
+se dressait menaçante, évoquée par la canaille
+qui venait de sortir et dont le chantage, s'il
+lui cédait, sans aucun doute, se renouvellerait
+à l'infini.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_89">[Pg 89]</span></p>
+
+<p>M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs
+reprises changea de décision avant d'en
+arrêter une définitivement. Il se leva, prit son
+pardessus et son chapeau, mais au moment de
+sortir hésita encore, il souffrait cruellement.
+Enfin il partit à grands pas.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard il était en présence
+de M. Verralive, et celui-ci, qui avait
+une imposante prestance, de longs cheveux
+gris et un noble visage à l'immuable sourire,
+grave et paisible à la fois, l'écoutait appuyé à
+la cheminée de son cabinet de travail.</p>
+
+<p>M. Blestat était venu pour dire la vérité: il
+le fit. Il révéla brièvement l'histoire de son
+frère, ses folies, ses malheurs, ses fautes, sa
+condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la
+visite qu'il venait de recevoir et la tentative
+de chantage. Il parlait d'une voix blanche, et
+la honte l'étranglait. Après quelques considérations
+d'ordre général sur l'injustice d'étendre
+à une famille entière l'opprobre d'un de ses
+membres, il ajouta quelques mots pleins
+d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et
+de Claire. Puis il attendit la tête basse, et il
+souffrait autant qu'à l'époque où son frère
+avait été condamné.</p>
+
+<p>M. Verralive avait écouté moins souriant
+qu'à l'ordinaire, mais calme. Il ne prit la parole<span class="pagenum" id="Page_90">[Pg 90]</span>
+qu'au bout de quelques minutes interminables.
+Son visage s'était peu à peu éclairé.</p>
+
+<p>—Pourquoi n'avez-vous pas donné les
+cent mille francs? demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>—Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué
+à me faire chanter, parce que c'eût été
+une menace constamment suspendue sur moi,
+sur mon fils; enfin parce que j'ai reconnu que
+j'avais eu le plus grand tort de vous cacher
+cet événement.</p>
+
+<p>—Ce n'est pas pour la somme elle-même?</p>
+
+<p>—Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais
+préféré donner trois fois plus pour...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter
+l'humiliation que j'éprouve en ce moment»!</p>
+
+<p>—On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive.
+Mon cher monsieur, vous avez très bien
+fait de refuser. On ne se laisse pas tondre
+ainsi. Je ne vous cache pas que cette histoire
+est très ennuyeuse... Mais je vous estime et
+j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables.
+Quand ce maître chanteur reviendra
+demain, flanquez-le à la porte en le menaçant
+de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon
+affaire. Nous ne lui permettrons pas de clabauder
+dans la ville. Qui le croirait d'ailleurs
+lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai
+hautement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_91">[Pg 91]</span></p>
+
+<p>M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance
+le soulevait:</p>
+
+<p>—Merci! du fond du cœur, merci!</p>
+
+<p>—Pas du tout, voyons, pas du tout! dit
+M. Verralive avec rondeur. N'en parlons plus.
+Alors le mariage c'est pour le mois prochain.
+A ce sujet, mon cher ami, j'avais une petite
+chose à vous dire. Nous sommes entre gens
+d'affaires, et je m'explique franchement. Il
+s'agit de la dot de Claire. Par suite de circonstances
+imprévues, je me trouve un peu
+gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai
+pas faire tout ce que j'espérais, mais je ne veux
+pas que ces enfants pâtissent par ma faute.
+Alors j'ai compté sur vous, mon cher ami, pour
+me remplacer. Ce n'est pas bien important pour
+vous, du moins, simplement cent mille francs...
+Naturellement cela ne souffre pas de difficultés?
+acheva-t-il d'un ton net.</p>
+
+<p>—Mais aucune, naturellement aucune, balbutia
+M. Blestat, réussissant à sourire malgré
+sa stupeur.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_92">[Pg 92]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="UNE_ENQUETE">UNE ENQUÊTE</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Denise, quelle bonne surprise! Tu viens
+passer l'après-midi avec moi, n'est-ce pas? Tu
+vois, je cousais vertueusement... Mon Dieu!
+mais qu'as-tu?</p>
+
+<p>Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise
+Cartier, avait posé son ouvrage—c'était une
+combinaison de crêpe de Chine rose dont elle
+réglait avec la plus grave attention la longueur—resta
+stupéfaite. Denise, dès que la bonne
+qui l'avait introduite eut disparu, avait éclaté
+en sanglots.</p>
+
+<p>—Je suis malheureuse! il faut que tu me
+conseilles. C'est affreux, Gaston ne m'aime
+plus.</p>
+
+<p>—Ton mari ne t'aime plus? Voyons,
+Denise, tu es folle!</p>
+
+<p>—Non, non, je dis la vérité... Il ne m'aime
+plus... Mon Dieu! et moi je l'aime tant!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_93">[Pg 93]</span></p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur un fauteuil et
+cacha son joli visage dans ses mains.</p>
+
+<p>—Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta
+Yvonne. Voyons, explique-moi...</p>
+
+<p>—Il me néglige, balbutia Denise en relevant
+la tête. Il me cache quelque chose... Oui,
+tous les après-midi il disparaît sans que je
+sache où il va... Il revient le soir absorbé,
+préoccupé... Cela dure depuis le commencement
+du mois dernier... Et maintenant il prend
+aussi l'habitude de sortir le matin... Aujourd'hui,
+il n'est pas rentré déjeuner. Il m'a téléphoné
+pour me prévenir, sans me donner
+d'explications... Alors, n'est-ce pas, c'est clair:
+il a une liaison... Mon Dieu! qu'est-ce que je
+vais faire?...</p>
+
+<p>Elle pleurait toujours avec un grand désespoir
+qui lui donnait l'air enfantin. Yvonne lui
+prit les mains.</p>
+
+<p>—Ma chérie, avant de te désoler, il faut
+être sûre de... de ce que tu crois... Je suis
+persuadée que tu es dans l'erreur. Ton mari a
+certainement des motifs...</p>
+
+<p>—Quels motifs? Ses affaires industrielles
+ne l'ont jamais empêché de déjeuner avec moi
+et ne l'ont jamais retenu d'un bout à l'autre
+de l'après-midi... Je suis sûre qu'il en aime
+une autre à qui il consacre son temps... Quand<span class="pagenum" id="Page_94">[Pg 94]</span>
+je lui ai demandé pourquoi il s'en allait ainsi...
+il a ri et m'a répondu: «Ce ne sont pas des
+affaires qui regardent les enfants...» Il affecte
+toujours de me traiter en petite fille sans
+cervelle... Avant, cela m'amusait... Mais maintenant
+je comprends bien que je ne compte
+plus pour lui... Il faut que je sache ce qu'il
+fait. Il le faut... Alors, donne-moi un conseil.
+Comment faire pour apprendre? Je ne peux pas
+le suivre moi-même. A qui m'adresser?</p>
+
+<p>—Oh! Denise, tu veux vraiment?...</p>
+
+<p>—Oui. Je suis trop malheureuse... Il y a
+des gens, n'est-ce pas, qui se chargent de cela?
+Où les trouver? Sont-ils consciencieux?
+Voyons, Yvonne, donne-moi un conseil...</p>
+
+<p>—Mais si tu essayais d'interroger adroitement
+l'associé de ton mari.</p>
+
+<p>—Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui
+sont à peu près brouillés...</p>
+
+<p>—Alors, voyons, puisque tu es décidée...
+Ecoute... je crois... oui j'ai une idée. T'adresser
+à une agence de renseignements, c'est un peu
+gênant pour toi peut-être... D'autre part, il
+faut quelqu'un de sûr... Je crois que je peux
+t'indiquer... Oui, c'est un parent de mon
+mari... un vague cousin... un peu bohème,
+mais très amusant et très débrouillard... Nous
+le voyons rarement parce que, comme il est<span class="pagenum" id="Page_95">[Pg 95]</span>
+toujours sans le sou, il emprunte souvent de
+l'argent à mon mari... Mais ce n'est pas un
+crime que d'être pauvre, et justement, tu pourras
+discrètement le récompenser...</p>
+
+<p>—C'est parfait! s'écria Denise. Où le verrai-je?</p>
+
+<p>—Ici, après-demain. Je vais le faire venir...</p>
+
+<p>—Mais acceptera-t-il?</p>
+
+<p>—Oh! oui, c'est un homme très serviable.</p>
+
+<p>Quand Denise arriva le surlendemain chez
+Yvonne Vertel, celle-ci vint lui ouvrir elle-même
+et la fit entrer non sans mystère dans le
+salon.</p>
+
+<p>—M. Betonneau, présenta-t-elle.</p>
+
+<p>M. Betonneau se leva d'un fauteuil. Il était
+de belle taille et élégant quoique râpé. Une
+raie correcte partageait au milieu de sa tête
+ses cheveux qui étaient blonds et longs. Son
+visage au teint frais, aux yeux vifs, au grand
+nez bourbonien produisait une énorme barbe
+dont le flot descendait jusqu'au milieu de sa
+large poitrine. Son allure était noble et ses
+façons courtoises.</p>
+
+<p>Il accepta sans hésiter la mission que les
+deux jeunes femmes lui expliquèrent avec
+force détails et en parlant soit successivement,
+soit simultanément. Quand il eut bien compris,
+il prit congé en promettant de s'attacher,<span class="pagenum" id="Page_96">[Pg 96]</span>
+dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston
+Cartier. Il se faisait fort d'être très vite renseigné.</p>
+
+<p>—Je crois qu'on ne pouvait vraiment trouver
+mieux, dit Yvonne lorsqu'elle fut seule
+avec son amie.</p>
+
+<p>—Je te remercie encore, répondit Denise
+avec effusion. C'est un homme parfait... Mon
+Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir... Et
+pourtant j'ai si peur... Je serai si malheureuse
+quand je ne pourrai plus douter...</p>
+
+<p>—Et si heureuse d'apprendre que tout cela
+n'est que chimère, dit Yvonne en l'embrassant.</p>
+
+<p>M. Betonneau reparut le cinquième jour.
+Denise, prévenue, le rencontra comme la première
+fois chez Yvonne. Tremblante, torturée
+par l'angoisse, elle l'interrogea ardemment:</p>
+
+<p>—Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris?
+Parlez vite!</p>
+
+<p>—Madame, soyez pleinement rassurée, prononça
+M. Betonneau. M. Gaston Cartier, votre
+mari, consacre au travail tout le temps qu'il
+passe loin de vous. Il a acheté récemment une
+usine en banlieue et la fait installer. Je suis au
+courant de tout; l'affaire offre des dessous
+intéressants pour un observateur.</p>
+
+<p>—Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur!<span class="pagenum" id="Page_97">[Pg 97]</span>
+balbutia Denise qui avait l'impression de
+s'éveiller d'un affreux cauchemar. Et vous êtes
+certain, monsieur Betonneau...</p>
+
+<p>M. Betonneau sourit d'un air supérieur.</p>
+
+<p>—Oh! madame, certain... N'ayez aucun
+doute... D'ailleurs, nul en vous voyant ne
+pourrait croire que le trop heureux mortel qui
+est aimé de vous songe à...</p>
+
+<p>Il sourit encore, galamment cette fois, et
+reçut avec dignité une enveloppe que Denise,
+rougissante, lui glissait et qui contenait la
+récompense promise.</p>
+
+<p>—Cette affaire que prépare M. Cartier
+m'a beaucoup intéressé, reprit-il. Je la suivrai...</p>
+
+<p>Il regarda Denise et ajouta:</p>
+
+<p>—Les jolies femmes ne comprennent pas
+toujours très bien les questions d'intérêt...
+J'avais songé à vous en parler, mais, tout bien
+considéré, je préfère en traiter directement
+avec monsieur votre mari... Et soyez assurée,
+chère madame, que je ne vous compromettrai
+aucunement à ses yeux. Comptez sur la discrétion
+d'un homme d'honneur.</p>
+
+<p>Il se retira avec majesté.</p>
+
+<p>Denise ne comprit ce dernier discours que
+quelques jours après. Son mari qui, de coutume,
+était de caractère enjoué, rentra un soir<span class="pagenum" id="Page_98">[Pg 98]</span>
+si visiblement soucieux qu'elle lui demanda
+anxieusement ce qui était arrivé.</p>
+
+<p>—Une histoire désagréable, ma petite Denise,
+lui dit-il en s'efforçant en vain de lui
+sourire. Je ne te parle pas en général de mes
+affaires parce que cela n'est vraiment pas intéressant
+pour toi, mais il m'arrive un très grave
+ennui... Herbin, mon associé actuel, est un
+forban qui me laisse tout le travail et tire à lui
+tout ce qu'il peut des bénéfices. Je veux me
+séparer de lui, et j'ai pris mes dispositions
+pour me passer de son usine... J'en ai installé
+une autre et c'est pourquoi j'ai été si souvent
+absent depuis deux mois...</p>
+
+<p>—Tu aurais mieux fait de me l'expliquer,
+remarqua Denise...</p>
+
+<p>—Pour quoi faire, ma chérie?... Et puis,
+vois-tu, je ne voulais pas que cela soit su et
+ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut
+pas toujours garder un secret... Bref, je prenais
+de grandes précautions pour cacher mes
+intentions et voilà qu'un individu a tout appris.
+C'est un certain Betonneau, une canaille finie.
+Je ne le connais pas, je ne sais comment il a eu
+l'idée de me surveiller, de faire une enquête...
+Toujours est-il qu'ayant découvert l'usine que
+je fais aménager et ayant appris mes projets, il
+m'a fait chanter purement et simplement en<span class="pagenum" id="Page_99">[Pg 99]</span>
+me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui
+me ferait un tort considérable...</p>
+
+<p>—Et alors? demanda Denise.</p>
+
+<p>—Et alors j'ai dû me soumettre, que veux-tu,
+et faire ce que voulait le Betonneau,
+c'est-à-dire l'engager par contrat, comme surveillant,
+à des appointements importants, je
+t'assure. C'est exaspérant... Avoir chez soi une
+telle canaille et ne pouvoir s'en débarrasser...
+Comment a-t-il eu l'idée de me surveiller, je
+me le demande...</p>
+
+<p>—Mon Dieu! comme c'est ennuyeux pour
+toi, dit Denise... Tout cela, c'est de la faute
+d'Yvonne... Mais tu ne peux pas comprendre...
+Alors, écoute, ne me parle plus jamais de cela,
+veux-tu?</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_100">[Pg 100]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LAMATEUR">L'AMATEUR</h2>
+</div>
+
+
+<p>Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux
+heures du matin.</p>
+
+<p>Dans le confortable petit hôtel particulier
+qu'il habitait avec sa mère, il pénétra sans
+bruit avec le souci de n'éveiller personne. Il
+gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs.
+Il resta en smoking et pardessus, mais
+chaussa des souliers à semelles de caoutchouc.
+Il ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une
+petite lampe électrique, un masque de soie
+noire et plusieurs outils de précision genre
+pince monseigneur ou fausses clés qu'il répartit
+dans ses poches. Il se munit aussi d'une
+assez grande boîte rectangulaire qu'il dissimula
+dans une serviette en maroquin. Puis,
+avec précaution, il ressortit et se dirigea vers
+la bijouterie qu'il avait résolu de cambrioler.</p>
+
+<p>Il l'atteignit en cinq minutes. Le rideau de<span class="pagenum" id="Page_101">[Pg 101]</span>
+fer baissé semblait inaccessible, mais Marcel
+connaissait admirablement la maison et son
+plan était bien étudié. C'était samedi, et il
+savait que ce jour-là le bijoutier allait coucher
+chez son père qui habitait la banlieue.</p>
+
+<p>Le jeune homme sonna à la porte cochère,
+bredouilla le nom d'un locataire pour le vieux
+concierge sourd, et se glissa jusqu'au fond du
+vestibule.</p>
+
+<p>Il était violemment ému. Son cœur battait à
+grands coups. «C'est vraiment stupide, ce que
+je fais là», se dit-il dans un éclair de raison.
+Mais, tout frissonnant d'excitation, délibérément,
+il se lança dans le crime.</p>
+
+<p>Tout d'abord il mit son masque, ce qui était
+parfaitement inutile. Puis il reconnut avec sa
+lampe la porte du bijoutier: un seul battant,
+une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses
+fausses clés lui donnèrent satisfaction dès le
+premier essai. Le verrou offrait plus de difficultés,
+mais Marcel pratiquait l'école scientifique.
+De la boîte dissimulée dans sa serviette,
+il sortit une sorte de puissant thermo-cautère
+qu'il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper
+l'odeur de brûlé, la porte du vestibule
+sur la cour intérieure et, avec la pointe rougie
+sans trop de bruit ni de temps et sans avoir
+été dérangé par personne,—les locataires<span class="pagenum" id="Page_102">[Pg 102]</span>
+étaient des gens sérieux qui ne rentraient
+jamais si tard,—il découpa dans la porte du
+bijoutier une ouverture suffisante pour y passer
+le bras. Il put ainsi atteindre le verrou et
+le tourner.</p>
+
+<p>En une seconde, il eut rangé ses instruments
+et collé un papier brun sur le trou qu'il venait
+de faire afin de le dissimuler. Il pénétra dans
+l'entrée de la bijouterie, referma la porte et
+poussa un soupir de satisfaction.</p>
+
+<p>«Comme c'est facile, se dit-il en se dirigeant
+à gauche, vers le magasin. Ceux qui se
+font prendre sont des imbéciles.»</p>
+
+<p>A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient.
+Il fit sauter le couvercle de la première
+venue et fit main basse sur des chaînes de
+montre qui justement étaient en doublé.</p>
+
+<p>—Bougez plus, ou je tire! ordonna une
+voix derrière lui.</p>
+
+<p>Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là,
+vêtu seulement d'une chemise de nuit et de
+pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient
+ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main
+gauche, il tenait un bougeoir, dans sa main
+droite, un énorme revolver ancien modèle,
+une sorte de canon qu'il braquait sur Marcel.</p>
+
+<p>—Levez les mains, ordonna-t-il encore. En
+habit! rien que ça de chic!—Il ricana.—Mais...<span class="pagenum" id="Page_103">[Pg 103]</span>
+Otez votre masque! Otez-le, ou
+je tire!</p>
+
+<p>Marcel, affolé, obéit.</p>
+
+<p>—C'est bien ça, constata le bijoutier avec
+satisfaction. Vous êtes Marcel Chambrun, le fils
+de ma propriétaire... Bougez pas, ou je tire!</p>
+
+<p>Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant,
+expliquait qu'il n'était pas un vrai
+voleur, qu'il avait plus d'argent qu'il ne lui en
+fallait, mais qu'il s'était emballé comme un
+enfant sur ces sensationnelles aventures de
+voleurs ou de policiers que le feuilleton et
+l'écran ont mis à la mode,—et qu'alors il
+avait voulu voir si lui aussi serait capable de
+mener à bien une entreprise difficile, périlleuse
+et coupable... S'il aurait l'énergie du
+crime!... Toute une histoire naïve et vraie de
+grand gamin, qui s'est puérilement passionné
+pour des héros invraisemblables et des exploits
+impossibles, qui a rêvé de les imiter en trouvant
+plate sa vie trop heureuse et qui, peu à
+peu, a glissé à la réalisation sans en comprendre
+la gravité, qui a préparé son coup
+comme un petit garçon prépare une expédition
+imaginaire contre des Peaux-Rouges, et qui
+enfin l'a essayé bêtement sans croire que ça
+pourrait devenir sérieux, par amour de l'aventure
+et fanfaronnade envers lui-même!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_104">[Pg 104]</span></p>
+
+<p>Il suffoquait d'angoisse et de honte. Il offrait
+des dédommagements, parlait de sa mère si
+rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave,
+de son nom sans tache, de déshonneur impossible
+à supporter.</p>
+
+<p>—Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous
+donnerai tout! Je vous croyais à la campagne.
+Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes
+avec de l'argent pour payer les dégâts. Je vous
+en supplie, laissez-moi partir!</p>
+
+<p>Il vidait ses poches, offrait sa montre, son
+portefeuille.</p>
+
+<p>—Approchez pas, ordonna le bijoutier.
+Posez ça sur la table!</p>
+
+<p>Il s'était assis sur une chaise devant la porte,
+sans lâcher son revolver ni son bougeoir. Il
+regardait en dessous Marcel pantelant. Il
+comprenait on ne peut mieux la situation, et
+elle le remplissait d'une indicible allégresse.</p>
+
+<p>«Cet idiot-là m'est envoyé par le ciel pour
+me tirer d'affaire. Ce n'est pas encore cette
+fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en songeant
+qu'il n'avait pas été ce jour-là à la campagne
+parce qu'il ne savait comment, le surlendemain,
+15 octobre, payer une échéance
+non plus que son terme.</p>
+
+<p>—C'est malheureux de voir ça! dit-il à
+haute voix. C'est jeune, c'est solide, c'est<span class="pagenum" id="Page_105">[Pg 105]</span>
+instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes
+gens s'échinent, et ça vient brûler des
+portes pour cambrioler un pauvre homme... Et
+puis, quand c'est pincé, ça joue la comédie, ça
+se tortille et ça pleure!...</p>
+
+<p>—Mais je vous dis que je ne suis pas un
+voleur! gémit Marcel.</p>
+
+<p>—Oh! assez de blagues, interrompit le
+bijoutier avec lassitude... Votre histoire... on
+la connaît... Pris la main dans le sac, tous
+des petits Saint-Jean... Vous êtes un professionnel
+et vous savez travailler... J'aurais été
+à la campagne, ça y était—rasé! Et ça se dit
+un homme du monde! C'est probablement
+comme ça que votre famille a gagné ses rentes,
+pas?</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que vous dites? cria Marcel
+révolté.</p>
+
+<p>—Bougez pas ou je tire!... Oh! en l'air
+seulement, pour appeler la police! Hein? vol
+avec effraction, la nuit, dans un endroit habité...</p>
+
+<p>—Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je
+suis innocent! je vous jure que je suis innocent!...</p>
+
+<p>—Comme je danse! dit le bijoutier...</p>
+
+<p>Il garda le silence un moment.</p>
+
+<p>—Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur...<span class="pagenum" id="Page_106">[Pg 106]</span>
+Peut-être que vous pourrez encore vous
+repentir, revenir dans le droit chemin... Et
+puis, vous avez beaucoup d'argent. Je ne sais
+pas comment il a été gagné, mais on peut faire
+beaucoup de bien avec... beaucoup de bien...
+Laissez ce que vous avez mis sur le table, ça
+sera pour les pauvres.</p>
+
+<p>Il réfléchit encore.</p>
+
+<p>—Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais
+tant pis, j'ai jamais pu m'en empêcher... Ouvrez
+le secrétaire! Là, à droite! La plume,
+l'encre, le papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez
+votre cambriolage... Avouez tout...
+Datez. Signez.</p>
+
+<p>Marcel, désemparé, n'ayant qu'un désir:
+être dehors, obéit.</p>
+
+<p>—Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant
+le papier. C'est très bien, vous pouvez
+partir. J'irai vous voir demain...</p>
+
+<p>Il le mit dehors.</p>
+
+<p>Et Marcel, en s'en allant, assommé par l'horreur
+de la situation, se dit avec angoisse:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'il va faire maintenant?»</p>
+
+<p>Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement:</p>
+
+<p>«Il va te faire chanter!»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_107">[Pg 107]</span></p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu
+comme un don de la Providence. A partir
+de cette nuit funeste, l'infortuné jeune homme
+ignora le repos. Il eut des échéances: celles du
+bijoutier; un loyer: celui du bijoutier; des
+vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux
+père à entretenir: le propre père du bijoutier,
+car ce bon fils prit auprès de lui ce vieillard
+qui s'ennuyait à la campagne.</p>
+
+<p>Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis
+d'une maison de commerce qui ne va pas. Il
+donna tout ce qu'il avait et ce n'était pas
+grand'chose, car il était mineur et sa mère le
+tenait assez serré. Il vendit, engagea, emprunta,
+connut toutes les affres de l'argent...</p>
+
+<p>Sous la pression de pareils tourments qui se
+prolongèrent pendant cinq mois, sa vie, exclusivement
+faite d'amertume et d'épouvante, peu
+à peu lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier
+d'une haine sauvage. Tous les jours il le
+voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite,
+entremêlant ses exactions de jérémiades
+moralisatrices où revenait l'éternel
+refrain:</p>
+
+<p>—Les honnêtes gens travaillent, les gredins<span class="pagenum" id="Page_108">[Pg 108]</span>
+se la coulent douce. Si j'étais méchant, vous
+seriez au bagne!</p>
+
+<p>Et son doigt désignait sa poche, où était le
+papier fatal qui ne le quittait pas.</p>
+
+<p>Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa
+victime. Un moment vint où Marcel se dit que,
+d'une façon ou d'une autre, il fallait en
+finir.</p>
+
+<p>Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé
+son excellent père à la garde du magasin,
+revenait fort tard de quelque débauche de bas
+étage, au moment où il tournait le coin de sa
+rue déserte, une ombre se dressa derrière lui.
+Un foulard lui serra la gorge, le renversa en
+l'étranglant, une grêle de coups l'étourdit à
+demi, une main arracha de sa poche son portefeuille
+et y fouilla avec vivacité.</p>
+
+<p>Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n'agissait
+pas du tout en amateur, gronda sourdement:</p>
+
+<p>—Ça y est! je l'ai! Et maintenant, mon
+bonhomme, attention! Au premier mot, je
+vous fais coffrer pour diffamation et chantage!</p>
+
+<p>Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement.
+Il se releva et répondit avec le ton de
+reproche et d'affliction d'un bienfaiteur méconnu:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_109">[Pg 109]</span></p>
+
+<p>—Si c'est ça tout votre remerciement pour
+la bonté que j'ai eue de ne pas porter plainte...</p>
+
+<p>Et il rentra chez lui tristement pendant que,
+pour Marcel triomphant, le clair soleil de la
+délivrance illuminait la nuit brumeuse.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_110">[Pg 110]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_TACHE">LA TACHE</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Regarde sur la route, s'il ne vient personne,
+ordonna l'aveugle, un homme maigre,
+sans âge, tout enveloppé dans un caoutchouc
+couleur de poussière.</p>
+
+<p>Par un trou de la haie où ils étaient cachés,
+le gamin qui l'accompagnait avança la tête
+avec prudence.</p>
+
+<p>—Si. Y a une voiture qui vient là-bas.</p>
+
+<p>L'aveugle jura entre ses dents, puis ricana.</p>
+
+<p>—Attendons... J'ai attendu cinq ans, je
+peux bien attendre cinq minutes... Il baissa
+la voix. On entendait le roulement de la voiture.</p>
+
+<p>—Alors, la villa est à droite. Je n'aurai
+qu'à suivre le mur après la haie...</p>
+
+<p>Il fit une pause et reprit, la voix étranglée:</p>
+
+<p>—Elle est là?... tu es sûr?</p>
+
+<p>—Qui ça, elle? grogna le gamin.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_111">[Pg 111]</span></p>
+
+<p>—La jeune femme. Elle est chez elle? Tu
+es sûr?</p>
+
+<p>—Oui, que je vous dis! Je l'ai vue à la fenêtre
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>—Et la servante?</p>
+
+<p>Le gamin haussa les épaules d'un air las.</p>
+
+<p>—Elle est sortie que je vous dis! Elle est
+allée à la ville et puis le jardinier aussi, et le
+monsieur y part tous les jours pour Paris à
+dix heures du matin et y rentre qu'à six
+heures...</p>
+
+<p>L'homme était pâle. Il aspira l'air profondément.</p>
+
+<p>—Alors elle est seule... Eh bien, vas-y... La
+voiture est passée. Fais ce que je t'ai dit.
+Mets-toi dans la porte et j'arrive.</p>
+
+<p>—Et mon pognon? dit le gamin.</p>
+
+<p>L'aveugle, avec impatience, se fouilla:</p>
+
+<p>—Tiens, voilà les vingt francs et tu en
+auras vingt autres après.</p>
+
+<p>—Et puis vous me donnerez cent sous de
+plus par semaine. Si vous croyez que c'est
+rigolo. J'veux bien vous conduire, mais le
+turbin que je me donne depuis huit jours
+pour ce truc-là, c'est pas à dire!</p>
+
+<p>—C'est fini... c'est fini maintenant... puisque
+je l'ai trouvée...</p>
+
+<p>—Vous en êtes-t'y sûr, seulement, que<span class="pagenum" id="Page_112">[Pg 112]</span>
+c'est celle que vous cherchez?... Des fois on se
+trompe...</p>
+
+<p>—Non... non... C'est elle!... Je suis renseigné...
+Et puis tu l'as vue... Elle est grande,
+mince, brune, n'est-ce pas?... C'est elle!
+Allons, va donc!</p>
+
+<p>Le garçon se leva et sortit de la haie. Il était
+mal mis, efflanqué et blême, avec des yeux
+fureteurs et avisés. Il paraissait quatorze ans.
+L'homme enfonçant son chapeau sur ses
+yeux morts suivit sans bruit, se glissa en
+tâtonnant le long de la haie.</p>
+
+<p>Au bord de la route, la villa était isolée,
+blanche sous le soleil d'après-midi.</p>
+
+<p>Le gamin monta le perron et sonna. La
+porte s'ouvrit; une jeune femme, brune et
+jolie, vêtue de blanc, parut, dans l'ombre du
+vestibule.</p>
+
+<p>—C'est encore toi! dit-elle en souriant...
+Tous les jours alors?... Déjà hier je t'ai
+donné...</p>
+
+<p>—Justement, larmoya le gamin qui, les
+épaules rentrées, la mine piteuse, semblait
+un tout petit garçon. J'suis revenu pour ça...
+On mange tous les jours pas?... Y a que vous
+de bon monde par ici... C'est pasque vous
+êtes si jolie, probable, que vous êtes si bonne...</p>
+
+<p>Elle rit.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_113">[Pg 113]</span></p>
+
+<p>—Allons, je vais encore te donner aujourd'hui,
+mais... Ah, mon Dieu, au secours!</p>
+
+<p>Le long de la maison l'aveugle s'était glissé.
+Il se jeta sur la porte ouverte, bousculant le
+garçon et repoussant dans le fond du vestibule
+la jeune femme qu'il saisit par les poignets, et
+qui hurla en se débattant.</p>
+
+<p>—Tais-toi! ordonna-t-il, ou je te tue!</p>
+
+<p>Il la tenait comme dans un étau et sa figure
+convulsée par la rage était si menaçante que
+la jeune femme cessa de crier et resta haletante,
+les yeux dilatés par la terreur.</p>
+
+<p>Le gamin avait repoussé la porte et, les
+mains dans ses poches, contemplait la scène
+avec intérêt.</p>
+
+<p>L'aveugle, après un silence effrayant,
+avança son visage vers celle qu'il tenait.</p>
+
+<p>—C'est moi... Tu me reconnais?</p>
+
+<p>Elle se rejeta autant qu'elle put en
+arrière.</p>
+
+<p>—Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?...
+Que voulez-vous?... de l'argent?</p>
+
+<p>La peur étranglait sa voix. L'aveugle eut un
+rire sec.</p>
+
+<p>—Je suis ton mari et tu me reconnais!...
+Je ne suis pas si défiguré que ça!... Alors tu
+as cru que c'était possible que je ne revienne
+jamais?... Cinq ans, hein, cinq ans... Tu avais<span class="pagenum" id="Page_114">[Pg 114]</span>
+vingt-trois ans, tu en as vingt-huit... Et-tu es
+toujours aussi jolie?... Tu dois l'être encore
+davantage!... Combien as-tu eu d'amants
+depuis que je me suis cassé la tête pour toi?
+Hein, quelle délivrance, quand tu as cru que
+j'étais mort!... Mais voilà, je me suis raté...
+pas tout à fait... puisque j'ai réussi à m'aveugler...
+Six mois d'hôpital, d'agonie... Et tu
+en as profité pour filer... Oui, je sais, je t'avais
+tiré dessus avant de me manquer, si on peut
+appeler ça se manquer... Et puis je t'ai cherchée,
+je t'ai cherchée, je t'ai cherchée...!</p>
+
+<p>La jeune femme, les poignets meurtris par
+les mains impitoyables qui la tenaient, vacillait
+d'épouvante comme si elle allait s'évanouir.
+Il la secoua.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui te prend? Tu avais plus de
+nerfs quand tu me rendais fou en me parlant
+de tes amants et en me disant que tu ne m'aimais
+pas!... Tu te rappelles, hein, tu te rappelles?
+Il eut une convulsion de fureur et
+reprit en phrases entrecoupées:</p>
+
+<p>—Regarde-moi... je suis une loque, un
+infirme,... un aveugle! Etre aveugle, sais-tu
+ce que ça veut dire? Et c'est toi, toi! mais je
+t'ai trouvée! j'ai eu du mal, tu sais! mais la
+haine, vois-tu, la haine... et puis peut-être que
+je t'aime encore!... J'ai payé des gens... Par<span class="pagenum" id="Page_115">[Pg 115]</span>
+une ancienne bonne j'ai appris qu'on t'avait
+vue par ici... Et puis le garçon m'a aidé et
+puis... me voilà!... Je ne te raterai pas aujourd'hui.
+Tu ne seras plus à personne...</p>
+
+<p>Il grinça des dents; ses mains, le long des
+bras, remontaient vers le cou...</p>
+
+<p>La jeune femme, dans un sursaut d'horreur,
+se ressaisit un peu.</p>
+
+<p>—Ce n'est pas moi, bégaya-t-elle d'une voix
+haletante. Vous vous trompez! Je vous jure
+que vous vous trompez! Je ne vous ai jamais
+vu! Je m'appelle Lucie Clarelle. J'ai vingt-quatre
+ans, je me suis mariée il y a deux
+ans... C'est une affreuse erreur! Je vous jure
+que vous vous trompez!</p>
+
+<p>—C'est toi, dit l'aveugle! J'en suis sûr. Je
+reconnais l'odeur de la peau... ta voix aussi...
+un peu changée, mais c'est parce que tu as
+peur...</p>
+
+<p>—Ce n'est pas moi! Depuis cinq ans, vous
+ne pouvez pas retrouver un parfum, une voix...
+Ce n'est pas moi! vous allez... vous allez me
+tuer et celle qui vous a fait souffrir vivra,
+heureuse, avec son amant! cria-t-elle dans
+une inspiration soudaine.</p>
+
+<p>L'aveugle eut une sorte de râle sourd. De
+ses mains furieuses, il palpa le visage et les
+cheveux de sa prisonnière et pencha vers elle<span class="pagenum" id="Page_116">[Pg 116]</span>
+sa face comme pour essayer, dans un effort
+effrayant, de voir.</p>
+
+<p>—C'est toi, dit-il, c'est toi! J'en suis sûr!
+Je ne peux pas me tromper! Viens ici, cria-t-il
+au gamin. Regarde-la! Elle a les yeux bleus?</p>
+
+<p>—Oui, dit le gamin indifférent; mais comme
+il regardait les yeux de la jeune femme il y
+lut une telle angoisse et une telle supplication
+qu'il ne put s'empêcher d'ajouter: «bleus
+ou verts, c'est entre les deux...»</p>
+
+<p>—C'est elle! cria l'aveugle. J'en suis sûr!
+approche, toi, dit-il, avec une idée subite, au
+gamin. Relève sa manche... la manche gauche...
+Dépêche-toi donc... Déchire-la, idiot, si
+tu ne peux pas la relever! Regarde au coude,
+à la saignée. Là, près de mon doigt. Il y a une
+tache dans la peau, n'est-ce pas? Une tache
+pâle comme une petite violette? Regarde, je
+te dis!</p>
+
+<p>Le gamin jeta un coup d'œil et vit la tache
+violette.</p>
+
+<p>—Eh bien? hurla l'aveugle.</p>
+
+<p>—Eh bien, je regarde, dit le gamin et, entre
+ses dents, il ajouta: Idiot vous-même.</p>
+
+<p>Il releva ses yeux rusés vers la jeune femme,
+revit l'imploration éperdue du regard et avec
+un coup d'œil interrogateur, il frotta, en un
+geste canaille, son index sur son pouce pour<span class="pagenum" id="Page_117">[Pg 117]</span>
+demander de l'argent. Elle acquiesça des
+yeux.</p>
+
+<p>—Y a rien, prononça tranquillement le
+gamin. Pas plus de tache que dans mon
+œil.</p>
+
+<p>—Tu mens! cria l'aveugle.</p>
+
+<p>—J'mens pas! dit le gamin. Y a pas de
+tache. Si y en avait une, je le dirais. Je
+m'en fous de tout ça, ajouta-t-il. C'est pas
+mon blot, pas? ce que j'en dis c'est pour
+que vous fassiez pas un sale coup pour rien.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. La jeune femme était
+devenue pourpre, puis livide. L'aveugle eut
+une hésitation effrayante.</p>
+
+<p>—Attention! cria soudain le gamin. V'la
+quéqu'un qui vient...</p>
+
+<p>L'aveugle lâcha les bras qu'il tenait. Il
+eut un geste de doute désespéré et se retournant
+avec rapidité, ouvrit la porte et
+sortit à tâtons sur la route où il s'éloigna.</p>
+
+<p>Le gamin, avant de le suivre, s'approcha
+de la jeune femme qui était restée immobile,
+blême, tremblante.</p>
+
+<p>—Ça vaut trois cents balles, lui dit-il. Je
+viendrai les chercher demain... Sans ça, je le
+ramène.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_118">[Pg 118]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="SCANDALE_MONDAIN">SCANDALE MONDAIN</h2>
+</div>
+
+
+<p>C'était un soir de printemps et dans le casino
+d'une station du Midi, très chic et vaguement
+thermale.</p>
+
+<p>Dans l'ombre propice du jardin d'hiver, le
+chevalier Hector Montelli penchait vers le
+doux visage de la blonde Bella Campbell sa
+noire moustache avantageuse.</p>
+
+<p>—Vous viendrez? Vous le jurez? Demain
+à quatre heures à l'Ermitage...</p>
+
+<p>Elle rougit; elle se recula, mais sa voix à
+l'imperceptible accent chantant sembla le
+caresser en répondant, dans un murmure
+presque confondu avec les mesures des valses
+lentes qui tournaient autour d'eux ainsi que
+le parfum des fleurs:</p>
+
+<p>—Oui, oui, je viendrai... mais laissez-moi<span class="pagenum" id="Page_119">[Pg 119]</span>
+maintenant, ami très cher... Je vous en prie...
+Vous me compromettez et si mon mari apprenait
+jamais...</p>
+
+<p>Elle frissonna toute. Il saisit une petite main
+tremblante, la serra sur son cœur, puis sur
+ses lèvres passionnées et modula avec une
+ardeur contenue et ascendante:</p>
+
+<p>—Je t'aime, je t'aime, je t'aime...</p>
+
+<p>—Je vous aime, soupira-t-elle.</p>
+
+<p>Elle s'enfuit vers le salon de l'orchestre qui
+était tout garni de dames convenables.</p>
+
+<p>Il fila, le triomphe au cœur, vers la salle
+de jeu.</p>
+
+<p>Quinze jours avant, ils ne se connaissaient
+pas du tout, mais dès leur première rencontre,
+dans ce même casino, parmi le public
+banal, il y avait eu, de part et d'autre, à ce
+qu'il semblait, coup de foudre, et ce phénomène
+orageux, d'abord contenu, s'était développé
+à souhait, favorisé par l'aimable intimité
+des villes d'eaux.</p>
+
+<p>Le chevalier était d'ailleurs bien fait pour
+inspirer l'amour. Il était pâle, mélancolique
+et beau. Sa voix était enivrante et son élégance
+suborneuse. Il portait un grand nom.
+On le disait officier italien et puissamment
+riche, et des histoires romanesques couraient
+sur son compte, qui le représentaient comme<span class="pagenum" id="Page_120">[Pg 120]</span>
+le héros infortuné d'un amour contrarié et
+d'un duel terrible où il avait mis à mort un
+adversaire déloyal, tout en étant grièvement
+blessé lui-même. C'était pour achever sa convalescence
+et pour oublier qu'il était venu...</p>
+
+<p>Et Bella Campbell avait consenti à lui servir
+de Léthé, bien que jusqu'alors elle ne l'ait en
+aucune façon admis dans son lit. Elle était
+l'exquise jeune femme, résignée et neurasthénique,
+d'un banquier londonien millionnaire
+et plus jaloux qu'un tigre. Son mari avait
+dû rester en Angleterre, retenu par ses affaires,
+mais, de loin comme de près, il la terrorisait
+et elle n'en parlait qu'en pâlissant. Il lui avait
+permis, non sans peine, de venir seule soigner
+ses nerfs malades, mais elle se sentait
+enveloppée d'une occulte surveillance; des
+espions l'entouraient, elle en était sûre, et
+malheur à elle si le moindre soupçon était
+rapporté au redoutable Campbell quand, à la
+fin du mois, il la viendrait rejoindre. Cet époux
+sauvage était, pour la timide Bella, comme
+une épée suspendue sur sa tête, comme une
+mine chargée sous ses pas... Et cependant
+elle avait écouté les paroles d'amour du beau
+chevalier et elle avait accordé un rendez-vous
+intime et périlleux, car l'amour est plus fort
+que la peur de la mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_121">[Pg 121]</span></p>
+
+<p>L'Ermitage, choisi par le judicieux Hector
+pour ce doux et premier tête-à-tête, était particulièrement
+propice à ce genre de distraction.
+Il consistait en ruines pittoresques en haut
+d'une colline. Ce lieu de plein air n'effaroucherait
+pas une jeune vertu susceptible. Il
+était assez éloigné de la ville, en sorte qu'il
+fallait plus d'une heure de voiture pour s'y
+rendre et qu'on pouvait espérer n'y rencontrer
+personne. Plusieurs routes différentes y menaient
+et de nombreux sentiers gravissaient
+les pentes, déjà verdoyantes, de la colline.
+L'inévitable auberge se trouvait loin des
+ruines et enfin celles-ci offraient l'abri d'une
+sorte de rotonde centrale, à demi écroulée,
+ouverte de tous les côtés, mais mystérieuse,
+isolée et garnie de divers grands bancs de
+mousse assez confortables et qui pouvaient
+devenir commodes.</p>
+
+<p>Le chevalier vint à cheval, par la route de
+l'ouest, la plus longue, et gravit de ce côté les
+sentiers de la colline. Il attacha sa monture
+dans une clairière et gagna les ruines. Elles
+étaient parfaitement désertes, ce qui lui fit
+plaisir, et il s'assit au dehors, sur un bloc,
+pour rêver poétiquement en attendant l'aimée,
+car il était en avance et elle était en retard,
+comme il convient.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_122">[Pg 122]</span></p>
+
+<p>La blonde Bella arriva en voiture par la
+route de la plaine qui menait au versant est
+de la colline. Elle s'arrêta à l'auberge située à
+mi-hauteur et se dirigea à pied vers les ruines,
+chargée ostensiblement de son album «pour
+dessiner», adroit subterfuge destiné au cocher
+et au cabaretier, lesquels, d'ailleurs, s'en
+fichaient, ayant engagé, dès le premier
+instant, un furieux combat au jeu de piquet.</p>
+
+<p>—Merci, merci, cria, lorsqu'elle parut, le
+chevalier, qui venait justement de regarder sa
+montre et de constater avec ennui que son
+amante était en retard de vingt-cinq minutes.</p>
+
+<p>Il s'élança sur les mains de la belle Anglaise,
+les couvrit de baisers, et l'attira vers l'intérieur
+des ruines.</p>
+
+<p>—C'est une folie, ne me la faites pas
+regretter, murmura-t-elle avec une louable
+banalité, car elle connaissait ses classiques.</p>
+
+<p>—Je vous aime, je vous aime... je t'aime...
+soupirait-il, comme la veille, mais avec encore
+plus de passion, car l'endroit y prêtait.</p>
+
+<p>—Par grâce, tendre ami, laissez-moi,...
+soupirait-elle.</p>
+
+<p>Mais il ne la laissait pas le moins du monde,
+l'ayant, bien au contraire, fait asseoir près de
+lui, sur le plus commode des bancs, afin de la
+mieux couvrir de baisers fort brûlants contre<span class="pagenum" id="Page_123">[Pg 123]</span>
+lesquels elle ne se défendait pas assez, sans
+doute à cause du manque d'habitude.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de ce charmant
+exercice, le chevalier, tout animé, voulut commencer
+des gestes encore plus caractéristiques.
+Elle résista. Il insista. Elle résista moins bien,
+une aimable rougeur l'envahit, ses lèvres
+balbutièrent de vaines protestations aussitôt
+étouffées sous des baisers ardents: elle ferma
+les yeux, défaillit dans le dernier désordre, et
+la flamme du chevalier commençait à être couronnée
+lorsque se produisit un incident soudain,
+bref et extraordinaire.</p>
+
+<p>Une tête d'homme, coiffée d'un képi vaguement
+militaire, apparut à droite, encadrée
+dans une des ouvertures du mur circulaire.
+En même temps, une autre tête d'homme,
+également coiffée d'un képi, apparut à gauche,
+dans l'ouverture d'en face. «Je vous y
+prends...», cria la première tête aux amoureux
+surpris. «Attentat public...», leur cria
+la seconde tête au même instant. Mais les
+deux têtes, ensemble, se virent et s'entendirent.
+Elles se jetèrent mutuellement un
+rapide regard d'étonnement et d'épouvante,
+et, faisant aussitôt volte-face, s'enfuirent précipitamment,
+chacun de son côté, sans plus
+s'inquiéter du chevalier et de son amante.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_124">[Pg 124]</span></p>
+
+<p>Ceux-ci s'étaient dressés en désordre et
+éloignés l'un de l'autre.</p>
+
+<p>—Nom de Dieu, murmura entre ses dents
+le chevalier, auquel l'excès d'émotion enlevait
+tout accent italien.</p>
+
+<p>La jeune femme sursauta. Une minute elle
+regarda intensément son compagnon désemparé,
+dépeigné, ahuri, et dont la figure n'avait
+plus du tout l'expression rêveuse et fière de
+l'illustre Montelli de Nagueri, et tout à coup
+elle éclata en un rire convulsif et irrésistible.</p>
+
+<p>—Dites donc, chevalier, cria-t-elle, hors
+d'haleine, êtes-vous sûr d'être Montelli?...
+Ah! Ah! Ah! c'est <i>votre</i> garde champêtre,
+n'est-ce pas, qui est venu à droite?</p>
+
+<p>—Hein? dit-il.</p>
+
+<p>—Oui, comme c'est <i>le mien</i> qui est venu à
+gauche... Ne prenez pas cet air idiot, voyons!
+Comprenez-vous?...</p>
+
+<p>—Pas du tout, avoua-t-il, car il avait l'intelligence
+naturellement lente.</p>
+
+<p>—Eh bien, nous avons perdu notre saison
+tous les deux. Voilà tout! Et je ne vous en
+veux pas, car c'est vraiment trop drôle. Nous
+nous sommes mis dedans mutuellement, mon
+garçon. Nous travaillons tous deux dans le
+scandale mondain...</p>
+
+<p>—Dans le scandale mondain?... balbutia<span class="pagenum" id="Page_125">[Pg 125]</span>
+l'homme, stupéfait. Alors vous n'êtes pas?...</p>
+
+<p>—Anglaise et millionnaire, mais non, mon
+vieux. Je me tue à vous le dire. Vous faites
+marcher les femmes mariées et moi les jeunes
+gens poires. C'est le même coup. Amour,
+rendez-vous en plein air, passion, caresses
+enivrantes. Un complice en garde champêtre,
+flagrant délit, menaces de scandale, chantage.
+Le partenaire ou la partenaire casque jusqu'à
+la gauche... C'est connu... Mais voilà, cette
+fois-ci, nous sommes mal tombés. Vous m'avez
+refaite. Je vous ai refait. Et nos deux gardes
+champêtres, en se rencontrant pour nous pincer
+au bon moment, se sont mutuellement pris
+pour des vrais... Vous y êtes?</p>
+
+<p>L'illustre Montelli semblait avoir repris
+quelque présence d'esprit.</p>
+
+<p>—J'y suis, et puisque nous y sommes, si
+nous en profitions? proposa-t-il galamment en
+avançant les mains.</p>
+
+<p>Mais la blonde Bella s'écarta vivement.</p>
+
+<p>—Ah non, mon petit! protesta-t-elle, moi,
+je ne fais pas ça pour m'amuser!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_127">[Pg 127]</span></p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_129">[Pg 129]</span></p>
+<h2 class="nobreak" id="MYSTERE">MYSTÈRE...</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="LAPPARITION">L'APPARITION</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il était dix heures, et tous ceux qui
+devaient, ce soir-là, assister à la séance chez
+M<sup>me</sup> Harmelle étaient arrivés. Dans le grand
+salon, d'une somptuosité un peu solennelle et
+surannée, ils formaient trois groupes distincts:
+les spirites, dévots habituels des séances (une
+Anglaise à lunettes et extravagante, une
+inquiétante princesse slave et un vieux colonel
+en retraite), réunis dans un coin; les sceptiques
+(quatre messieurs graves qui causaient à voix
+basse devant la cheminée); et enfin, très
+à l'écart, le médium Artis, étrange figure sans
+âge, vêtue de noir ecclésiastique et qui se
+tenait debout, parfaitement immobile, avec sa
+face d'une pâleur de pierre où vivaient seuls
+deux yeux bleu clair, vifs et glacés à la fois.</p>
+
+<p>L'heure sonna. M<sup>me</sup> Harmelle se leva du
+fauteuil où elle était enfouie. Sous ses cheveux<span class="pagenum" id="Page_130">[Pg 130]</span>
+blancs, sa face était blanche et comme usée de
+chagrin et ses mains maigres tremblaient,
+malgré les efforts qu'elle faisait pour contenir
+son émotion.</p>
+
+<p>—Il est temps, dit-elle...</p>
+
+<p>—Un moment, je vous en prie, j'ai un mot
+à dire à monsieur...</p>
+
+<p>Du groupe de la cheminée s'était détaché
+un homme corpulent, aux cheveux gris, au
+visage rasé, et qui était vêtu d'une vaste redingote
+décorée d'une rosette rouge. Il vint droit
+au médium.</p>
+
+<p>—Vous me connaissez? lui demanda-t-il
+avec une brusquerie qui lui semblait habituelle.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur. Vous êtes l'illustre professeur
+Herbin, de l'Académie de médecine, le
+maître incontesté de la physiologie moderne...</p>
+
+<p>Artis parlait sans bouger. Sa voix était
+blanche et sans timbre et il semblait réciter,
+sans la comprendre, une leçon. Le savant,
+agacé, l'interrompit.</p>
+
+<p>—Ça va bien. Merci. Je suis ici surtout
+l'ami intime de M<sup>me</sup> Harmelle. Les trois messieurs
+qui sont près de la cheminée sont aussi
+ou ses intimes ou ses parents. Les trois autres
+personnes, vous les connaissez mieux que moi.
+Je veux vous dire ceci: Depuis plus d'un an<span class="pagenum" id="Page_131">[Pg 131]</span>
+vous avez pris sur l'esprit de M<sup>me</sup> Harmelle un
+empire absolu en évoquant pour elle—je
+répète ce que vous lui avez fait croire—une
+personne qui lui a été très chère et qui est
+morte. (Son regard se tourna vers un portrait
+de jeune femme.) M<sup>me</sup> Harmelle a en vous une
+foi aveugle, mais ces séances—qui coûtent
+très cher, monsieur Artis—la mettent dans
+un état nerveux réellement dangereux. Il y a
+d'autres considérations pour le présent et pour
+l'avenir. Nous, ses amis, sommes intervenus
+auprès d'elle, et, sur nos insistances, elle a
+consenti à nous faire assister à une de vos
+expériences, si ce mot peut s'appliquer... Je
+veux vous prévenir, monsieur Artis, que nous
+serons impitoyables, le cas échéant... Vous me
+comprenez, n'est-ce pas? Si vos séances sont...
+ce que je crois,—et que pourraient-elles être
+d'autre, en vérité?—il est encore temps pour
+vous de reculer... vous pouvez prétexter un
+malaise, vous retirer, disparaître. Ce serait
+peut-être prudent, car vous jouez gros,
+songez-y...</p>
+
+<p>Le médium restait immobile. Sa voix sans
+timbre s'éleva encore.</p>
+
+<p>—Les consultations des princes de la
+science coûtent cher aussi... Je suis médecin
+des âmes... J'ai consenti à expérimenter devant<span class="pagenum" id="Page_132">[Pg 132]</span>
+vous ce soir, sous les conditions que vous
+savez, afin de vous convaincre, car j'espère que
+vous vous rendrez à l'évidence. Je n'ai plus
+rien à vous dire...</p>
+
+<p>Il quitta le professeur pour s'avancer vers
+M<sup>me</sup> Harmelle, qui les observait, inquiète.</p>
+
+<p>—Je suis prêt, dit-il, et il ajouta quelques
+mots à voix basse.</p>
+
+<p>Elle acquiesça d'un signe de tête.</p>
+
+<p>—Nous allons commencer, dit-elle à voix
+haute, avec solennité, mais avant de commencer
+je dois rappeler à tous ceux qui sont
+ici qu'ils se sont engagés par serment à ne pas
+intervenir, de quelque façon que ce soit, dans
+la séance que M. Artis n'a consenti à donner
+devant eux que sous cette condition expresse.
+Je leur rappelle qu'une intervention quelconque
+mettrait sa vie en danger et peut-être
+éloignerait pour toujours ceux qui, par lui,
+viennent nous visiter...</p>
+
+<p>Sa voix s'étrangla. D'un pas rapide, elle se
+dirigea vers une porte qu'elle ouvrit, et tous, à
+sa suite, passèrent dans une pièce voisine.</p>
+
+<p>C'était une petite pièce peu meublée et qu'une
+lampe sur la cheminée éclairait mal. Barrant
+un des angles, deux grands rideaux noirs
+tombaient du plafond. Le professeur Herbin
+alla les écarter et ne vit rien derrière qu'un<span class="pagenum" id="Page_133">[Pg 133]</span>
+tabouret, et sur le tabouret une guitare.</p>
+
+<p>La spirite anglaise, cependant, couvrit la
+lampe d'un globe rouge et alla la placer par
+terre dans un coin, derrière un écran également
+rouge. Dans la faible clarté subsistante, le
+médium, sur un tabouret de bois, s'assit
+devant les rideaux noirs. La chaîne se forma,
+M<sup>me</sup> Harmelle donnant la main au médium,
+puis les autres, avec une alternance de sceptiques
+et de croyants, pour aboutir au professeur,
+à l'autre extrémité, mais qui, lui, ne
+touchait pas le médium. Un de ces messieurs
+graves se retira au fond de la pièce sans prendre
+part à l'expérience.</p>
+
+<p>Un temps passa. Le médium murmura une
+invocation, et le silence retomba, lourd.</p>
+
+<p>Tout à coup, comme soulevés par un vent
+fort, les rideaux, qu'on entrevoyait vaguement,
+se gonflèrent et les assistants sentirent sur leur
+visage un souffle froid. Des craquements éclatèrent
+dans tous les coins, semblant provenir
+des meubles et des murs. Le vent souffla plus
+fort, les rideaux s'enflèrent comme des voiles,
+et le médium y disparut. Une note de musique
+retentit; puis une autre; puis un air s'ébaucha.
+Soudain le professeur s'écria avec irritation
+qu'on lui tirait les cheveux. Mais, à travers les
+rideaux, le tabouret, paraissait-il, sortait tout<span class="pagenum" id="Page_134">[Pg 134]</span>
+seul; il s'éleva jusqu'à l'épaule du colonel, sur
+laquelle il s'appuya, fit un petit bond, passa par-dessus
+la tête de la princesse polonaise et redescendit
+sagement.</p>
+
+<p>On entendit haleter le médium et on
+l'entrevit debout. Une apparence pâle sautillait
+au-dessus de lui, pareille à une fleur de clarté
+floue; une odeur de violette se répandit.</p>
+
+<p>Puis ce fut le silence, et pendant quelques
+minutes, dans l'ombre rougeâtre, rien n'apparut.</p>
+
+<p>—Voyez! Voyez! dit tout à coup l'Anglaise,
+d'une voix étouffée.</p>
+
+<p>Une boule nébuleuse semblait descendre d'en
+haut dans les régions des rideaux noirs, qui
+s'agitaient encore. Cela descendait, s'étendait
+en nuage, et une apparition vaguement lumineuse
+se précisa: une forme humaine féminine,
+vaporeuse...</p>
+
+<p>—Elle vient... C'est elle... murmura
+M<sup>me</sup> Harmelle d'une voix étouffée, tremblante...</p>
+
+<p>Mais soudain l'éclair brutal d'une clarté vive
+emplit la pièce. Il y eut des cris, un tumulte.
+Le professeur Herbin, avec toute la fougue
+d'un jeune homme, s'était précipité. Il avait
+saisi à pleins bras les rideaux noirs, le médium,
+l'apparition.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_135">[Pg 135]</span></p>
+
+<p>On vit dans la lumière éclatante que brandissait
+l'homme grave, qui n'avait pas pris part
+à la chaîne, le médium qui se débattait; des
+plis d'étoffe blanche et légère se froissaient
+dans ses mains; une baudruche dégonflée,
+encore phosphorescente, tomba recroquevillée
+par terre...</p>
+
+<p>—La voilà, l'apparition! cria Herbin; vous
+voyez la mousseline et la baudruche! J'ai
+manqué à ma parole d'honneur, c'est entendu,
+mais il fallait cela pour vous sauver de ces
+fripons, ma chère amie...</p>
+
+<p>Il s'était retourné, triomphant, vers M<sup>me</sup> Harmelle.</p>
+
+<p>Bouleversée, livide, elle semblait suffoquer
+d'horreur. Mais des larmes jaillirent de ses
+yeux et elle se jeta en avant.</p>
+
+<p>—Allez-vous-en! Allez-vous-en! cria-t-elle
+à Herbin, avec un geste terrible. C'est vous le
+menteur! C'est vous le misérable! Vous croyez
+savoir, mais vous ne savez rien! Et moi, je sais
+bien qu'il dit la vérité, lui, puisque c'est ma
+fille qu'il me ramène, je vous dis! ma fille! ma
+petite fille!</p>
+
+<p>Il y eut un silence, et le professeur Herbin,
+suivi de ses trois compagnons, sortit comme
+un coupable.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_136">[Pg 136]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_DEVINERESSE">LA DEVINERESSE</h2>
+</div>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Lazzarra, la sorcière fameuse, l'incomparable
+voyante, se trouvait ce matin-là chez elle,
+bien tranquille, comme d'habitude, en train de
+prendre son petit café au lait. Guland (c'est le
+nom d'un démon), dit Gugu, le carlin gras à
+lard et au nez en truffe qu'elle chérit d'une
+excessive tendresse, était à ses côtés à laper
+gentiment sa soucoupe de lait chaud et tout
+allait bien.</p>
+
+<p>On sonna. La servante Gloria (c'est le nom
+d'une démone), à qui un teint cuivré et de
+grands yeux noirs permettent de se faire
+passer pour Bohémienne, bien qu'elle soit née
+à Clichy, alla ouvrir. Il y eut des parlementages,
+et Gloria revint expliquer que c'était un
+«monsieur très bien», qui ne venait pas pour
+une consultation, mais qui insistait pour être
+reçu; elle omit de dire qu'il lui avait donné<span class="pagenum" id="Page_137">[Pg 137]</span>
+cent sous et pincé la taille, car elle n'avait pas
+de corset. M<sup>me</sup> Lazzarra, un peu intriguée, reçut
+le monsieur après une attente de vingt minutes
+qu'elle avait employée à se mettre un
+peu sous les armes.</p>
+
+<p>Comme il avait dit qu'il ne venait pas pour
+une consultation, elle le reçut dans la salle à
+manger et, dès l'abord, le visiteur, qui était un
+homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'aspect
+riche et chic, prit la parole.</p>
+
+<p>—Madame, dit-il, je m'excuse d'avoir forcé
+votre porte, mais voici le but de ma visite:
+vous devez, ce tantôt, recevoir, pour leur
+donner une consultation, deux dames qui ont
+demandé rendez-vous par lettre...</p>
+
+<p>—Le secret professionnel... dit M<sup>me</sup> Lazzarra.</p>
+
+<p>—Précisément, dit le monsieur; c'est le
+secret professionnel que j'invoque en vous
+priant d'observer la plus parfaite discrétion au
+sujet de ce que je vais vous dire. D'ailleurs,
+votre intérêt même l'exige. Vous prenez, je le
+sais, cinquante francs par consultation, aussi
+cher qu'un médecin célèbre, quand vous donnez
+le jeu complet, l'invocation en grand tralala,
+la conjuration au démon et la transe extralucide
+première catégorie, comme vous le ferez
+ce tantôt. Eh bien, moi, je viens vous offrir,<span class="pagenum" id="Page_138">[Pg 138]</span>
+en plus des cinquante francs que vous recevrez
+de chacune de vos visiteuses, de vous donner
+pour chacune d'elles cent francs, à condition
+que vous leur fassiez les prophéties que je vais
+vous indiquer.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit M<sup>me</sup> Lazzarra, la dignité de
+la science...</p>
+
+<p>—Mais non, dit le monsieur. Je vous en
+prie, ne perdons pas de temps. Vous êtes une
+femme remarquablement intelligente. On ne
+se crée pas une situation de pythonisse comme
+celle que vous avez, au milieu de toute notre
+vie pratique moderne, des automobiles, des
+aéroplanes et de la politique, sans être une
+femme remarquablement intelligente... Et
+vous allez comprendre: les deux jeunes dames
+que vous recevrez ce tantôt sont, l'une ma
+femme, l'autre sa meilleure amie. Or, je désire
+séduire la meilleure amie de ma femme. Vous
+comprenez?</p>
+
+<p>—C'est honteux! dit M<sup>me</sup> Lazzarra, faussement
+indignée.</p>
+
+<p>—En aucune façon! Elle est jolie comme
+tout. Ma femme est brune, belle, imposante,
+froide, réservée. Sa meilleure amie—elle
+s'appelle Irène—est blonde, rose, souriante,
+impressionnable, nerveuse, timide... Son
+cœur est en jachère, en plus, elle est mariée à<span class="pagenum" id="Page_139">[Pg 139]</span>
+un monsieur très bien, qu'on ne voit jamais
+parce qu'il passe sa vie à s'occuper d'affaires à
+Paris, en province ou à l'étranger. Alors,
+comme je sais l'extraordinaire influence que
+peut avoir sur les femmes tout le décor impressionnant
+de vos prédictions, et comme je vous
+donnerai sur les deux miennes, si je puis dire,
+des détails et des renseignements qui vous
+permettront dès l'abord de les stupéfier, je veux
+que vous disiez à notre meilleure amie tout ce
+que vous pourrez pour la jeter dans mes bras.
+Vous y êtes, n'est-ce pas? Vous voyez la chose:
+petite âme incomprise, tendresse méconnue et
+abandonnée, droit au bonheur, nécessité de
+l'amour régénérateur, destinée irrévocable qui
+pousse vers la passion souveraine, qui la
+guette, vers le cœur de feu qui se consume
+pour elle (c'est moi, la passion souveraine et
+le cœur de feu)... Insistez surtout sur la destinée
+irrévocable qui l'entraîne vers l'amour;
+vous ne me nommez pas, bien entendu; vous
+me désignez vaguement, cela suffira. Elle
+comprendra. Je lui fais la cour d'assez près,
+mais, sans dire tout à fait non, elle hésite, elle
+se tâte, elle a des scrupules à cause d'Andrée,
+ma femme... Détruisez ses scrupules, renversez
+ses hésitations, peignez l'ardeur des
+sentiments qui l'enveloppent et affirmez-lui<span class="pagenum" id="Page_140">[Pg 140]</span>
+qu'elle est vaincue d'avance et vouée à l'amour
+tout-puissant qui illuminera la monotonie de
+sa vie... Ça va?</p>
+
+<p>—Monsieur, dit avec beaucoup de dignité
+M<sup>me</sup> Lazzarra, qui avait pris son parti, la démarche
+que vous faites auprès de moi est si
+extraordinaire qu'elle ne peut être regardée
+que comme une manifestation des forces extraterrestres
+qui régissent les destinées humaines.
+J'y obéirai donc. Que dirai-je à la dame brune?</p>
+
+<p>—Oh! tout ce que vous voudrez dans le
+genre calme, repos, danger du moindre flirt,
+à cause de ma jalousie féroce. Et puis faites-lui
+plaisir; dites-lui que je l'adore, qu'elle a
+un mari modèle, une perle de vertu qui n'aime
+qu'elle, ne voit qu'elle, ne pense qu'à elle,
+même quand ses affaires le forcent à la négliger
+un peu. Ça fera très bien. Ça la tranquillisera.
+Je serai encore plus libre et j'aurai besoin d'un
+peu de liberté si ça va comme je veux avec
+notre meilleure amie.</p>
+
+<p>Il prit dans son portefeuille deux billets de
+cent francs, les offrit discrètement à M<sup>me</sup> Lazzarra
+qui les prit plus discrètement encore,
+fournit les renseignements annoncés sur la vie
+des deux jeunes femmes, promit à la pythonisse
+de lui faire une forte réclame et prit
+congé enchanté.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_141">[Pg 141]</span></p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lazzarra, non moins enchantée, à cause
+du gain notable, fit ses préparatifs pour la consultation
+et se mit à déjeuner confortablement;
+mais un accident affreux, et qui faillit avoir
+des suites fatales, bouleversa sa quiétude. Guland,
+qui était vorace, avala de travers un os
+de lapin et faillit en crever. Ce fut tragique.
+M<sup>me</sup> Lazzarra, la main dans la gueule du carlin
+suffocant, tâchait de pêcher l'os. Gloria s'affolait,
+Guland enfin vomit l'objet et fut sauvé.
+M<sup>me</sup> Lazzarra alors se trouva mal, en sorte
+qu'il fallut une abondance de vinaigre à l'extérieur
+et de vulnéraire à l'intérieur pour lui
+rendre ses esprits et qu'elle était encore sous
+l'influence combinée de l'émotion et du vulnéraire
+quand vint l'heure de la consultation.</p>
+
+<p>La brune Andrée et la blonde Irène, simplement
+vêtues, fortement voilées et un peu
+impressionnées sonnèrent à la porte de M<sup>me</sup> Lazzarra.
+La porte, silencieusement, s'ouvrit.
+Elles entrevirent, dans la pénombre d'une
+antichambre, une figure pâle sous de lourds
+cheveux mêlés d'ornements de cuivre et dont
+les grands yeux semblaient égarés. C'était
+Gloria, vêtue d'une longue robe violâtre, avec,
+sur la poitrine, une figure vaguement géométrique
+qui voulait être un pentacle. Cette personne
+bizarre fit entrer les visiteuses tremblantes<span class="pagenum" id="Page_142">[Pg 142]</span>
+dans un grand salon tendu de tapisseries
+sombres et dont les rideaux tirés interceptaient
+les lumières du jour, car M<sup>me</sup> Lazzarra
+donnait dans l'école sorcellerie romantique.
+Trois lumières rouges luisaient faiblement en
+des angles et un brûle-parfum, sur un trépied,
+exhalait un nuage lourd et aromatique.</p>
+
+<p>Les deux femmes, le cœur battant, attendirent
+sans parler. Une porte, au fond, s'ouvrit.
+Gloria glissa comme un spectre sur les tapis
+épais.</p>
+
+<p>—Une de vous, une seule, chuchota-t-elle.</p>
+
+<p>Elle prit Andrée par la main et l'entraîna
+jusqu'au cabinet de consultation. C'était une
+petite pièce ensevelie entièrement dans des
+tentures noires ornées de signes du zodiaque
+et de figures inconnues couleur d'argent. Du
+plafond tombait une lampe verte. Par terre,
+un grand cercle blanc, sur le tapis noir, était
+dessiné et, au milieu du cercle, M<sup>me</sup> Lazzarra
+était debout sous la lampe verte, toute sa
+volumineuse personne enclose en une tunique
+rouge, zébrée de signes cabalistiques. Un bandeau
+écarlate serrait sa tête et faisait paraître
+plus blafarde sa large face, qui grimaçait déjà
+comme sous l'influence du démon.</p>
+
+<p>—Dans le cercle! Venez dans le cercle!
+ordonna-t-elle d'une voix sourde.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_143">[Pg 143]</span></p>
+
+<p>La jeune femme obéit, poussée par Gloria,
+qui s'éclipsa ensuite. La voyante saisit de sa
+main gauche la main d'Andrée et, de sa main
+droite, une petite fourche faite d'un manche
+de bois et de deux dents en acier.</p>
+
+<p>—Quoi que vous entendiez, quoi que vous
+voyiez, reprit M<sup>me</sup> Lazzarra, ne dites rien, ne
+bougez pas; ici, vous êtes en sûreté. Je commence
+la conjuration.</p>
+
+<p>«Je te conjure, Lucifer, par le nom ineffable
+de Dieu On, Alpha et Oméga, Eloy, Eloym, va,
+Saday, Lux les Mugiens, Rex, Salus, Adonay, et je
+t'adjure, conjure et t'exorcise par les noms qui
+sont déclarés dans les lettres V. C. X. et par
+les noms Sol, Agla, Riffasoris, Oriston, Amul,
+Soter, Tétragrammaton, Perchiram, Simulaton,
+Perpi et par les très hauts noms ineffables
+de Galli, Euga, Ingadum, Obu, Euglabis...»</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lazzarra débitait vertigineusement sa
+conjuration, elle trépignait, pétrissait nerveusement
+le main d'Andrée, agitait sa fourche,
+et, tout à coup, en plongea les pointes dans la
+flamme de la lampe verte.</p>
+
+<p>—Il vient! Il vient! Le voici! cria-t-elle.
+Que voulez-vous savoir? Le passé, l'avenir?
+Ecoutez!...</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, Andrée, un peu<span class="pagenum" id="Page_144">[Pg 144]</span>
+pâle, sortit de l'antre de la sibylle, où la
+blonde Irène la remplaça en tremblant.</p>
+
+<p>Quand les deux jeunes femmes se retrouvèrent
+dans la rue, elles échangèrent leurs
+impressions.</p>
+
+<p>—Elle est étonnante, étonnante, déclara
+Irène... Elle m'a tout dit. J'étais épouvantée...
+Elle sait toute ma vie. C'est merveilleux...
+Aussi, je vais suivre ses conseils pour l'avenir...
+Ils ne sont pas toujours très drôles, ses
+conseils, ajouta la jeune femme avec un petit
+soupir de regret, mais ça ne fait rien, je vais
+les suivre. J'aurais trop peur d'y manquer...
+Et puis, c'est ma destinée, il faut bien obéir...</p>
+
+<p>—Moi aussi, j'ai été stupéfiée, murmura
+Andrée, et moi aussi je t'assure, je vais suivre
+ses conseils... J'étais trop sotte, vraiment,
+acheva-t-elle avec un ton de résolution concentrée:
+moi aussi j'ai droit au bonheur!</p>
+
+<p>En sorte que la blonde Irène devint un
+glaçon pour le monde entier, sauf pour son
+mari, en qui elle découvrit des océans d'amour
+méconnu et des mines de la plus terrible
+jalousie, tandis qu'Andrée cherchait parmi les
+amis de la maison le cœur de feu qui l'adorait
+et le trouva facilement comme on peut le
+penser.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_145">[Pg 145]</span></p>
+
+<p>Car M<sup>me</sup> Lazzarra, bouleversée par l'accident
+de Guland, s'était bien rappelé les prédictions
+à faire aux deux visiteuses, mais avait confondu
+celles-ci dans leurs rapports avec le
+monsieur très bien, prenant la blonde pour sa
+femme légitime, la brune pour l'amie dont il
+convoitait l'abandon, et leur tenant des discours
+prophétiques en conséquence.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_146">[Pg 146]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="HYPNOTISME">HYPNOTISME</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Gilberte, je te dérange, tu allais sortir?</p>
+
+<p>—Tu ne me déranges jamais, tu le sais
+bien, ma petite Lydie. Mais c'est le jour de
+consultation de mon mari et j'en profite pour
+faire des courses. Que veux-tu, ça m'agace
+toujours un peu de sentir le grand salon
+encombré par une foule d'inconnus... C'est
+idiot et je ne le dis pas à Pierre... ses
+malades!... Alors si tu veux nous sortirons
+ensemble dans un moment, nous passerons
+chez ma modiste, puis aux Quatre-Saisons, et
+nous irons prendre le thé.</p>
+
+<p>—Oui, volontiers. J'ai quelque chose à te
+dire, un conseil à te demander... Ma chère, tu
+ne sais pas ce qui m'arrive... Mon mari veut
+m'hypnotiser...</p>
+
+<p>—Hein, comment cela t'hypnotiser?...</p>
+
+<p>—Oui. Il est sûr qu'il a un pouvoir de<span class="pagenum" id="Page_147">[Pg 147]</span>
+suggestion extraordinaire. Nous avons vu, il y
+a quelque temps au music-hall, un magnétiseur
+professionnel qui opérait sur une femme
+et qui a fait aussi des expériences sur des
+spectateurs... C'était assez impressionnant.
+Mon mari a été enthousiasmé, il n'a plus pensé
+qu'à cela, il a acheté des tas de bouquins
+là-dessus, peu à peu il a pris des airs supérieurs
+et mystérieux et finalement il vient de
+me déclarer qu'il était, lui, indubitablement
+un magnétiseur de première force, que j'étais,
+moi, sans conteste, un sujet remarquable et
+qu'il allait m'endormir. J'ai dit non; il a
+insisté... tu sais que quand il a une idée dans
+la tête...</p>
+
+<p>—Mais, c'est ridicule, continue à refuser...</p>
+
+<p>—C'est difficile. Il en fait une question de
+vanité, je le vois bien, et du moment que sa
+vanité est en jeu, il est intraitable... Et puis
+aussi il va s'imaginer que je refuse par peur
+de... trop parler en dormant... Il m'a dit hier,
+d'un ton dégagé, mais que je sentais soupçonneux:
+«Aurais-tu donc quelque chose à me
+cacher? Craindrais-tu donc de me faire des
+révélations?...» Alors, comme il est d'autant
+plus jaloux qu'il le dissimule par amour-propre...
+Je t'assure, Gilberte, je suis très
+ennuyée... pourtant je ne veux pas me laisser<span class="pagenum" id="Page_148">[Pg 148]</span>
+endormir... Ça me fait peur... Surtout par lui
+qui n'y entend rien... Et puis, admets qu'il
+réussisse... Admets qu'il me fasse parler... sans
+que je le veuille... et que je raconte...</p>
+
+<p>—Tu as donc des choses compromettantes
+à raconter? demanda Gilberte avec un demi-sourire.</p>
+
+<p>Lydie eut un petit mouvement d'épaules et
+rougit un peu.</p>
+
+<p>—Mais non, je t'assure, absolument rien
+de grave... Seulement entre la vérité qu'on
+dit, et la vérité réelle, il y a tout de même tant
+de différence... Il y a tant de choses qui sont
+innocentes aux yeux d'une femme et qui ne le
+sont pas du tout aux yeux d'un homme
+jaloux... Et mon mari est si jaloux, et en
+même temps il est si content de lui... En outre,
+il est si entêté qu'il ne démordra pas de son
+idée...</p>
+
+<p>Alors, je ne sais pas quoi faire. Est-ce
+qu'on parle réellement sans le vouloir quand
+on est hypnotisée? Est-ce que c'est dangereux
+de se laisser endormir? Tu dois savoir cela
+puisque ton mari est médecin?</p>
+
+<p>—Mais c'est que Pierre ne me fait pas de
+cours de médecine, dit Gilberte. D'ailleurs, il
+ne s'occupe pas du tout d'hypnotisme... Je
+crois pourtant l'avoir entendu dire que dans<span class="pagenum" id="Page_149">[Pg 149]</span>
+son opinion, il y avait beaucoup de cas de
+simulation... Mais attends un peu, ma petite
+Lydie... Que tu es simple, puisque ton mari
+te tourmente en voulant t'imposer une chose
+qui te fait peur, tu n'as pas de scrupules à
+garder... Voyons, tu es sûre qu'en le priant
+bien gentiment de ne pas insister il n'y
+consentirait pas?...</p>
+
+<p>—Non, non, du moment que son amour-propre
+et sa jalousie sont en jeu plus je refuserai
+moins il en démordra.</p>
+
+<p>—Alors, tant pis, simule!... Oui, fais semblant
+de dormir au bout d'une ou deux
+minutes et quand il t'interrogera raconte-lui
+n'importe quoi...</p>
+
+<p>Il y eut un petit silence.</p>
+
+<p>—C'est de sa faute si je fais cela, prononça
+enfin Lydie. Je n'ai pas d'autre moyen de
+m'en tirer. Il va encore me demander ce soir
+de me laisser endormir par lui... Tant pis, je
+dirai oui...</p>
+
+<p>Avant même d'être arrivé à l'âge adulte, et
+en tout cas depuis lors, M. Alexandre Lérouvel,
+le mari de Lydie, avait eu coutume de
+déclarer avec autorité qu'il dirigeait sa vie
+selon la noble maxime: «Ce que l'homme a
+fait, un homme peut le faire». Il en tirait
+beaucoup de dignité personnelle, et beaucoup<span class="pagenum" id="Page_150">[Pg 150]</span>
+de mépris pour tout le reste du genre humain.
+Cependant les résultats pratiques obtenus par
+ce monsieur ne cadraient pas avec l'opinion
+qu'il avait de lui-même. Parmi la société, il
+ne brillait pas d'un éclat exceptionnel. Après
+de bonnes études, il était entré dans l'administration
+française où il était même devenu
+chef de bureau. L'avenir ne semblait pas lui
+promettre beaucoup plus. Entre temps, il avait
+hérité de la fortune de ses parents, qui était
+assez considérable, et il avait épousé Lydie,
+jeune personne blonde et timide, coquette et
+langoureuse, et dont tout l'amour, estimait-il,
+ne réussissait qu'à peine à compenser la faveur
+qu'il lui avait faite en la choisissant entre
+toutes pour être sa compagne. Qu'elle pensât
+par elle-même ou résistât à la moindre de ses
+volontés lui paraissait inconcevable.</p>
+
+<p>Maintenant c'était le soir et M. Alexandre
+Lérouvel hypnotisait Lydie enfin consentante.
+Les servantes avaient quitté l'appartement, et
+seuls tous deux dans leur salon à demi éclairé,
+ils étaient assis face à face, et fort près, sur
+deux chaises. Les genoux de Lydie étaient
+serrés entre les genoux de son mari, les mains
+de Lydie étaient serrées dans les mains de
+son mari, les yeux de Lydie recevaient le
+regard fixe et dominateur des yeux de son mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_151">[Pg 151]</span></p>
+
+<p>—Dormez, articula au bout d'une minute
+ou deux M. Lérouvel, dormez, je le veux.</p>
+
+<p>Lydie cligna des yeux, puis les ferma, puis
+les rouvrit à demi.</p>
+
+<p>«Mon pouvoir agit, songea M. Lérouvel
+transporté, et il répéta, plus impérieusement:</p>
+
+<p>—Dormez, je le veux.</p>
+
+<p>Lydie, de nouveau, cligna des yeux; M. Lérouvel
+lâchant les mains de la jeune femme se
+livra à des gestes aériens qui voulaient être
+des passes magnétiques. En même temps, avec
+la plus louable bonne foi il concentrait de
+toutes ses forces sa volonté sur le but à
+atteindre.</p>
+
+<p>Les passes de son mari inquiétaient Lydie,
+car les doigts de M. Lérouvel lui menaçaient à
+chaque geste les yeux. Elle ferma les paupières
+et ne les rouvrit plus.</p>
+
+<p>—Vous dormez? interrogea-t-il, enfiévré
+par une si belle réussite.</p>
+
+<p>—Lydie dort, articula-t-elle, au bout d'un
+moment, d'une voix blanche.</p>
+
+<p>M. Lérouvel eut un soupir d'orgueil. Il
+n'avait pas trop présumé de son pouvoir.</p>
+
+<p>—Lydie dort, répéta-t-il à haute voix.
+Bien. Maintenant que Lydie réponde: Lydie
+aime-t-elle son mari?</p>
+
+<p>—Oui, dit Lydie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_152">[Pg 152]</span></p>
+
+<p>—Mais l'aime-t-elle passionnément, absolument,
+aveuglément?... Lui a-t-elle fait le
+don entier et total de tout elle-même?... Ne
+vit-elle que pour lui?... Mourrait-elle plutôt
+que de songer même à un autre?...</p>
+
+<p>—Oui, tout cela est vrai, dit Lydie avec
+conviction...</p>
+
+<p>—L'aimera-t-elle toujours ainsi, et de plus
+en plus? demanda-t-il encore.</p>
+
+<p>—Oui, dit Lydie.</p>
+
+<p>—N'a-t-elle jamais aimé avant de le connaître?
+Étant jeune fille n'a-t-elle eu aucun
+amour, aucun flirt, même le plus innocent...</p>
+
+<p>—Non aucun, aucun...</p>
+
+<p>—Et depuis qu'elle est mariée, à présent
+même... y a-t-il quelqu'un qui fait la cour à
+Lydie, qui la poursuit?...</p>
+
+<p>La jeune femme faillit d'abord dire non,
+mais c'eût été invraisemblable et humiliant.</p>
+
+<p>—Lydie ne sait pas... Personne ne compte
+pour Lydie.</p>
+
+<p>Elle avait répondu avec une candeur apparente,
+mais quelque impatience tremblait
+dans sa voix. Les questions de son mari lui
+semblaient un peu lâches. Elle avait, au cours
+de la journée, songé qu'elle pourrait peut-être
+tirer parti de la situation en réclamant au
+cours de son pseudo-sommeil une augmentation<span class="pagenum" id="Page_153">[Pg 153]</span>
+de son budget de toilette et des soirées
+plus fréquentes dans le monde ou au théâtre.
+Maintenant la comédie qu'elle jouait commençait
+à l'énerver et lui semblait assez vile.
+En outre, elle ne se sentait pas en pleine possession
+d'elle-même et elle se demandait si
+une réelle influence hypnotique ne commençait
+pas à s'emparer d'elle.</p>
+
+<p>—Lydie est fatiguée, prononça-t-elle avec
+la hâte d'en finir. Il faut réveiller Lydie.</p>
+
+<p>—Tout à l'heure, répondit M. Lérouvel
+surexcité et résolu. Il faut que Lydie dorme
+encore, parle encore.</p>
+
+<p>—Non, non, Lydie ne dira plus rien...</p>
+
+<p>—Si, si, je le veux! Je le veux! Dormez!
+dormez! parlez!</p>
+
+<p>—Lydie souffre, gémit-elle en crispant ses
+doigts.</p>
+
+<p>—Qu'importe! Il faut que Lydie parle,
+je le veux. Alors, c'est bien la vérité, Lydie
+est tout entière et pour toujours à son mari,
+personne ne lui fait la cour... Répondez... Je
+le veux.</p>
+
+<p>Mais la jeune femme était à bout de forces.
+Une folle impulsion la saisit qui fut irrésistible.
+Il voulait la vérité, il l'aurait. D'un
+brusque mouvement elle s'éloigna de son mari,
+elle se renversa sur son siège comme si elle<span class="pagenum" id="Page_154">[Pg 154]</span>
+tombait en convulsions et, réussissant avec
+peine à garder ses yeux fermés pour ne pas
+mentir à son rôle, elle cria:</p>
+
+<p>—Lydie ment. Lydie a pour mari un
+imbécile qui la torture par sa jalousie, qui
+l'ennuie par sa vanité, qui la gêne par son
+avarice et son égoïsme... Lydie l'aimerait
+peut-être, si elle pouvait avoir confiance en
+lui et s'il était son ami... Lydie a eu des flirts
+étant jeune fille, comme toutes les jeunes
+filles. Elle a aimé son cousin Maurice et l'aurait
+épousé s'il avait eu une situation sortable.
+Lydie n'a pas encore trompé son mari, mais
+elle a des flirts, comme toutes les femmes qui
+ne sont pas accaparées par l'amour qu'elles
+ont pour un seul homme... Il ne faut pas
+demander l'impossible à Lydie, Lydie n'est
+qu'une femme: si on l'aimait bien, si on n'était
+pas jaloux, si on la traitait autrement qu'une
+petite chose qu'on a achetée en l'épousant...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, poussa trois ou quatre
+petits cris et eut une attaque de nerfs,—non
+simulée.</p>
+
+<p>Quand elle revint à elle baignée de vinaigre,
+d'éther et d'eau de Cologne par les soins diligents
+de M. Alexandre Lérouvel, ce n'est pas
+sans inquiétude qu'elle vit en rouvrant les
+yeux celui-ci devant elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_155">[Pg 155]</span></p>
+
+<p>Mon Dieu, mon Dieu, songea-t-elle terrifiée,
+qu'ai-je fait en lui disant tout cela... Et elle
+referma les yeux.</p>
+
+<p>—Ma chère enfant, dit alors avec beaucoup
+de bienveillance M. Alexandre Lérouvel, je
+m'excuse très vivement d'avoir provoqué l'état
+nerveux où tu te trouves... La séance a été
+des plus intéressantes, mais j'ai eu tort de
+trop la prolonger. Pendant toute la première
+partie de ton sommeil, tu m'as dit les choses
+les plus justes, les plus sensées, les plus
+vraies... Puis, tu m'as prévenue que tu étais
+fatiguée, je n'en ai pas tenu compte... Alors
+ce ne furent plus que divagations, cauchemars,
+folies incompréhensibles...</p>
+
+<p>Lydie le regardait ahurie. Il parlait sincèrement.
+Une entière bonne foi brillait dans ses
+regards. Il ajouta:</p>
+
+<p>—Je ne m'étais pas mépris sur mon pouvoir
+magnétique. Je suis vraiment un hypnotiseur
+de première force.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_157">[Pg 157]</span></p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_159">[Pg 159]</span></p>
+<h2 class="nobreak" id="CONTES">CONTES</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="MONSIEUR_ARTHUR">MONSIEUR ARTHUR</h2>
+</div>
+
+
+<p>«M. Arthur, le sensationnel homme-singe
+des îles de la Sonde»,—comme disait le vieux
+forain à tête d'apôtre mendiant qui faisait le
+boniment,—avait obtenu un succès colossal
+pendant les trois jours de la fête, et toute la
+petite ville avait défilé pour le voir dans la
+roulotte installée sur la grande place, au milieu
+d'autres attractions qu'elle éclipsait.</p>
+
+<p>Pour l'agrément des spectateurs, M. Arthur
+gambadait, grimaçait hideusement, poussait
+des cris rauques, se frappait la poitrine de ses
+longs bras, et puis dansait avec un tambourin,
+fumait des cigarettes, jonglait et faisait des
+équilibres avec une grâce et une adresse ravissantes.
+Son seul défaut était d'être encore un
+peu sauvage, en sorte qu'il ne fallait pas l'approcher
+de trop près, expliquait le forain, mais
+cela lui passerait vite et bientôt il aborderait<span class="pagenum" id="Page_160">[Pg 160]</span>
+les grands music-halls, cadre digne de lui.
+Alors ce ne serait plus dix sous qu'on paierait
+pour le voir, mais dix francs.</p>
+
+<p>Cependant, ce dimanche soir-là, qui finissait
+la fête, Arthur paraissait nerveux et préoccupé.
+Pendant sa dernière exhibition, il avait raté
+deux fois les couteaux avec lesquels il jonglait,
+et il avait eu des mouvements d'impatience
+mal réprimés quand il lui avait fallu danser
+avec son tambourin. Les derniers spectateurs
+enfin sortis, il poussa un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>—Papa! cria-t-il d'une voix aiguë.</p>
+
+<p>—Crie pas si fort, dit le vieux, qui comptait
+sa recette, c'est à peine si le monde est
+dehors. On a fait quatorze francs de plus
+qu'hier, constata-t-il avec satisfaction, c'est un
+beurre ce que ça va... Quoi que tu me voulais?
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>—J'y vas, dit Arthur. J'veux en avoir le
+cœur net. Pisqu'on s'en va demain, faut que je
+sache avant...</p>
+
+<p>Le vieux haussa les épaules sans répondre.
+Arthur, avec une hâte fébrile, ôta l'espèce de
+calotte en poils fauves qui lui couvrait toute la
+tête et rejoignait le maquillage brun de ses
+joues. Plongeant la figure dans un seau, il se
+lava à grande eau rapidement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_161">[Pg 161]</span></p>
+
+<p>—Veux-tu que je te délace? dit le père.</p>
+
+<p>—Pas la peine, dit Arthur, qui s'essuyait.
+J'suis bien comme ça.</p>
+
+<p>Il enleva son pagne multicolore et pailleté,
+et, par-dessus le maillot imitant une peau de
+bête qui couvrait son corps et ses membres, il
+passa vite un pantalon et un veston; il chaussa
+ensuite des pantoufles en tapisserie verte, brodées
+d'une rose jaune, et se redressa. Il apparut
+sous la lampe fumeuse, blême et hideux avec
+sa trop grosse tête tondue de près, aux petits
+yeux bigles, au nez écrasé, à la bouche
+immense, fendue jusqu'aux oreilles pointues,
+avec son corps en boule aux bras trop longs,
+aux jambes trop courtes. Il se coiffa d'une
+vieille casquette et fit deux pas.</p>
+
+<p>—File au moins par derrière la roulotte,
+qu'on te voie pas, grogna le forain.</p>
+
+<p>—Y a plus personne, dit Arthur, et pis
+j'm'en fous.</p>
+
+<p>Il s'en alla.</p>
+
+<p>—Si c'est pas un malheur, gémit le vieux,
+et il se mit à plier bagage, car ils devaient
+partir au petit jour.</p>
+
+<p>Il rangeait encore une demi-heure après,
+quand rentra Arthur, qui, sans mot dire, jeta
+sa casquette dans un coin et alla s'asseoir sur
+un escabeau.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_162">[Pg 162]</span></p>
+
+<p>—Eh ben? demanda le père.</p>
+
+<p>—A veut pas, répondit Arthur d'une voix
+étranglée.</p>
+
+<p>Le vieux releva la tête et le regarda. Sur les
+joues d'Arthur, il vit des larmes qui coulaient,
+lavant le maquillage resté dans les creux.</p>
+
+<p>—Quoi qu'elle a dit? demanda-t-il.</p>
+
+<p>—C'est à cause de ma gueule, répondit
+Arthur avec simplicité. Elle a dit que j'avais
+une trop sale gueule pour qu'on se marie avec
+moi. Ça va encore quand j'suis en singe,
+qu'elle a dit, mais au naturel j'suis trop vilain...</p>
+
+<p>—Tu y as t'y pas dit ce que tu gagnes?</p>
+
+<p>—Elle est au courant. Elle a hésité, qu'elle
+m'a dit, mais elle a pas pu se décider. Y a pas
+mèche...</p>
+
+<p>—Y a pas mèche? répéta le vieux indigné,
+y a pas mèche! A-t-on jamais vu... Ça se dit
+extra-lucide et ça ne sait même pas tirer le
+marc de café, ça ne fait pas cent sous par jour,
+ça n'a rien du tout que sa peau et ça ose
+refuser quéqu'un d'aussi épatant que toi comme
+numéro... qué malheur... mais faut te faire
+une raison, mon petit vieux, t'en trouveras
+d'autres plus chouettes...</p>
+
+<p>—J'en veux pas, gémit Arthur. J'veux
+celle-là... C'est celle-là que j'aime...</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_163">[Pg 163]</span></p>
+
+<p>—C'est de ta faute, reprit-il en se levant
+avec colère. Pourquoi que tu m'as défiguré
+comme t'as fait quand j'étais petit en me fourrant
+des crochets dans la bouche pour l'agrandir,
+et pis en m'écrasant le nez, et pis en me faisant
+coucher dans une caisse pour me rendre bossu,
+et pis...</p>
+
+<p>Mais le vieux l'interrompit.</p>
+
+<p>—Ça, c'est le comble! gronda-t-il; tu vas
+t'y maintenant me reprocher d't'avoir mis de
+l'argent plein les mains? On est forain de père
+en fils, dans la famille! Papa, qu'était avaleur
+de sabres, m'a fait homme-serpent, et moi, je
+t'ai fait homme-singe. C'est t'y de ma faute si
+t'étais trop déjeté pour que je te fasse acrobate?...
+T'étais moche déjà en naissant, j'ai
+fait qu'aider la nature. T'aurais-t'y voulu que
+j'te fasse ouvrier, hein? ou paysan, à gratter
+la terre?... Ça t'aurait été, pas vrai, flemme
+comme t'es?... T'as pas les côtes en long, non,
+c'est ma tante!...</p>
+
+<p>Mais Arthur avait pris un fragment de glace
+et, sous la lampe fumeuse, s'examinait.</p>
+
+<p>—C'est vrai que j'suis moche! murmura-t-il enfin.</p>
+
+<p>Il se retourna vers son père.</p>
+
+<p>—T'es un père dénaturé, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Le vieux se redressa, maudissant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_164">[Pg 164]</span></p>
+
+<p>—Un père dénaturé! cria-t-il. Tais-toi,
+tiens, tu ne sais pas ce que tu dis!... Tu devrais
+me remercier à genoux de t'avoir fait comme
+t'es. Combien qu'y en a des pauvres bougres
+qui voudraient être à ta place? C'est facile,
+oui, de gagner du pèze sans s'échiner... T'es
+moche, qu'elle a dit, la grenouille... A-t-on
+jamais vu?... Mais c'est ta fortune, ta gueule!
+T'es une curiosité, t'es un phénomène, t'es
+épatant, mon petit vieux! T'iras à Paris, c'est
+moi que je te le dis, et pas comme homme-singe,
+c'est bon pour les villages, ce fourbi-là,
+comme artisse, t'entends! comme excentrique!
+parfaitement... J't'inventerai des trucs, j'ai de
+l'imagination, moi; t'as qu'à travailler un peu,
+au lieu de pleurer comme un veau pour une à
+la manque qu'aurait entravé ta carrière... Ta
+gueule, c'est ta gloire et pis ta fortune, et pis
+tu seras sur les affiches: «M. Arthur», avec
+des lettres grandes comme ça, et tu feras de
+l'or, et t'auras des femmes, et des chouettes,
+et de tout... Et tu devrais me remercier à
+genoux d't'avoir fait comme t'es! Quéque tu
+veux de mieux?</p>
+
+<p>Il lui avait mis la main sur l'épaule, mais
+M. Arthur le repoussa.</p>
+
+<p>—J'voudrais être comme tout le monde!
+cria-t-il rageusement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_165">[Pg 165]</span></p>
+
+<p>Et il alla se jeter au fond de la roulotte, sur
+sa couche.</p>
+
+<p>—Idiot! grogna le vieux en se remettant à
+ses rangements. C'est jeune, ajouta-t-il avec
+plus d'indulgence, en entendant M. Arthur qui
+sanglotait.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_166">[Pg 166]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="HIPPOLYTE">HIPPOLYTE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Après le dîner on était passé au fumoir. Il
+faisait clair encore. Par les fenêtres ouvertes
+sur le parc profond entrait l'odeur fraîche du
+soir. La petite M<sup>me</sup> Livoy, résolument poétique
+(cela convenait à sa grâce vaporeuse), soupira
+que c'était l'heure exquise. Son mari,
+ému par le dîner excellent, l'approuva avec
+âme. Tous deux, invités pour quinze jours,
+étaient arrivés l'après-midi. Leurs hôtes, les
+Vervage,—vieux couple aimable,—se
+regardèrent, satisfaits. Ils étaient heureux
+qu'on fût bien chez eux, ils étaient heureux
+surtout d'avoir leur fille Simone. Cette jeune
+femme, pour l'instant, versait le café. Son
+mari, Paul, vaste garçon barbu, dans un
+fauteuil digérait en fumant. Il y avait aussi<span class="pagenum" id="Page_167">[Pg 167]</span>
+M<sup>lle</sup> Honoré, cousine anguleuse et pauvre
+qu'on invitait de fondation. Une quiétude
+régnait.</p>
+
+<p>Il y eut un bruit de pas, au dehors.</p>
+
+<p>—C'est Hippolyte qui rentre, dit M. Vervage.
+Il a été porter son paquet au voiturier.
+Je lui ai permis de coucher encore ici ce soir...</p>
+
+<p>—Vous renvoyez Hippolyte? dit Livoy.</p>
+
+<p>—Parfaitement, je lui ai donné ses huit
+jours la semaine dernière. J'en avais assez de
+ce petit imbécile incapable, que je paye le prix
+d'un vrai domestique qui saurait son métier.
+Je consens à donner de bons gages, mais je
+veux être bien servi.</p>
+
+<p>Les dames approuvèrent et commencèrent
+des anecdotes domestiques. La porte s'ouvrit.
+Entra un adolescent efflanqué.</p>
+
+<p>—Eh bien, Hippolyte, qu'est-ce que?...</p>
+
+<p>M. Vervage resta béant. Hippolyte s'était
+mis à genoux. Le sensation fut vive.</p>
+
+<p>—Pardon! beugla Hippolyte. Pardon,
+monsieur, madame et tout le monde! Faut
+que je parle, ça m'étouffe! On m'a renvoyé
+injustement, mais j'aurais pas dû!... J'me
+repens! Faut que je parle! C'est pour ce soir!
+Ils vont venir! J'me repens bien!</p>
+
+<p>Il se frappait la poitrine. Les femmes, un
+peu épouvantées, s'étaient reculées.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_168">[Pg 168]</span></p>
+
+<p>—Mais quoi? Qu'y a-t-il? Explique-toi!
+cria M. Vervage.</p>
+
+<p>—Oui! C'est ce que je fais! J'me repens
+bien, allez! C'est ce soir! C'est une bande! Des
+malfaiteurs! Ils viennent de Paris! C'est eux
+qu'ont cambriolé à la Bernière en avril! Ils
+préparent leurs coups d'avance. Alors, il y en a
+un, le Borgne, qui est au bourg depuis la semaine
+dernière. Il m'a parlé et il m'a fait boire... Et
+puis il m'a menacé et j'ai eu peur! Et puis
+j'étais en colère d'avoir été renvoyé injustement...
+Alors... je l'ai écouté! J'ai dit oui...
+J'ai tout expliqué, et la brèche au mur au
+fond du parc et l'argenterie qu'on laisse en
+bas... Et la clé que j'ai perdue, c'est eux qui
+l'ont!... Je leur ai bien dit qu'il y avait du
+monde, mais ils m'ont dit: «Ça, on s'en fout!
+C'est isolé, loin de la ville, on les fera taire...»
+Ils mettent des masques en étoffe et ils ont
+une voiture pour emporter ce qu'ils prennent.
+Ils m'ont promis ma part, mais j'en veux pas!
+J'me repens trop! J'aurais pas dû!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, suffoquant. M. Vervage, blême,
+leva le poing.</p>
+
+<p>—Petit misérable!...</p>
+
+<p>Son gendre l'arrêta, très pâle lui-même.</p>
+
+<p>—Calmez-vous... Il faut aviser... déjouer
+le péril qui nous menace...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_169">[Pg 169]</span></p>
+
+<p>—Il faut prévenir la gendarmerie, balbutia
+M<sup>me</sup> Vervage toute tremblante.</p>
+
+<p>—C'est cela, filez à la ville avec votre auto,
+suggéra Livoy.</p>
+
+<p>—L'auto est en réparation, dit M. Vervage,
+agité. Non, il faut aller à pied...</p>
+
+<p>Il hésita et regarda son gendre.</p>
+
+<p>—Voyons, Paul, ce n'est pas très loin...
+Pour un bon marcheur comme vous... pour
+un chasseur...</p>
+
+<p>—Chasseur... pas plus chasseur que vous...
+Un coup de fusil ou deux à l'ouverture, voilà
+tout... Et quand vous dites: pas loin... Quatre
+kilomètres à travers la forêt, où certainement
+ces bandits... Du reste, j'ai mal aux pieds... je
+boite...</p>
+
+<p>M. Vervage tourna les yeux vers Livoy,
+mais celui-ci s'absorbait dans les soins qu'il
+donnait à sa femme, qui s'évanouissait.</p>
+
+<p>—Relève-toi! Réponds! ordonna M. Vervage
+à Hippolyte. Combien sont-ils, ces
+bandits?</p>
+
+<p>—Huit ou neuf, gémit Hippolyte. Ils m'ont
+dit que ça serait pour minuit et demie... Que
+je les attende... Ils me tueront s'ils se doutent
+que je les ai vendus...</p>
+
+<p>—Et nous ne sommes que trois hommes...
+dit M. Vervage, atterré.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_170">[Pg 170]</span></p>
+
+<p>—Raison de plus pour qu'aucun de nous
+ne s'éloigne, déclara Paul. Il faut organiser la
+défense.</p>
+
+<p>Les trois hommes tinrent conseil. Des décisions
+furent prises et exécutées aussitôt. On
+ferma avec soin les fenêtres et les portes qu'on
+barricada. On monta au premier étage, dans
+la plus grande des chambres, l'argenterie
+ainsi que divers bibelots. Une barricade, faite
+avec des chaises et des canapés, coupa l'escalier.
+Quand ces travaux furent terminés, tous,
+y compris la cuisinière, la femme de chambre
+et Hippolyte, maintenant pleurard et prostré,
+se réunirent dons la grande chambre du premier.
+Ils s'étaient munis de toutes les armes
+de la maison: le fusil de chasse de M. Vervage,
+un revolver qui marchait, un autre qui
+ne marchait pas, deux tisonniers, le couteau
+de cuisine et des queues de billard, massues
+improvisées. La nuit était, maintenant, complète,
+mais, après délibération, on n'alluma
+pas, pour éviter de s'attirer des coups de feu.</p>
+
+<p>M. Vervage, son fusil sous le bras, montait
+la garde auprès d'Hippolyte. Son gendre, qui
+s'était emparé du revolver qui marchait, épiait
+le parc obscur. Livoy, réduit au tisonnier, se
+disait avec amertume qu'on n'invitait pas les
+gens pour les exposer ainsi. Les femmes formaient<span class="pagenum" id="Page_171">[Pg 171]</span>
+un groupe pitoyable. Tous, frémissants,
+tremblaient au moindre bruit. Cette campagne
+ténébreuse, si poétique tout à l'heure, devenait
+un coupe-gorge sinistre où rôdait la mort.
+Les heures passaient. Minuit sonna.</p>
+
+<p>—Ça doit être pour bientôt à ce qu'il m'a
+dit, le Borgne, chuchota, d'une voix étranglée,
+Hippolyte. Vous entendez-t-y pas remuer là-bas
+dans le parc?...</p>
+
+<p>—Oui, dit Paul, la gorge serrée, c'est du
+côté du poulailler.</p>
+
+<p>—Je m'en fiche bien du poulailler, murmura
+M. Vervage dont le visage, dans la
+pénombre, mettait une tache livide.</p>
+
+<p>S'il y avait eu un bruit dans le parc, il cessa.
+Simone eut alors une attaque de nerfs. Sa
+mère, M<sup>me</sup> Livoy, la femme de chambre,
+s'empressèrent auprès d'elle. Quelques minutes
+après, la cousine Honoré, l'ayant imitée,
+gigota et gloussa au milieu de l'indifférence
+générale. Une heure, deux heures, sonnèrent.</p>
+
+<p>—Le jour... mon Dieu, quand viendra le
+jour? gémit la petite M<sup>me</sup> Livoy. Et elle ajouta:
+Je gèle.</p>
+
+<p>—Moi aussi, dit Livoy. Et, entre ses dents:
+Charmante soirée!</p>
+
+<p>Tous avaient très froid. A tâtons on alla
+prendre, aux lits, des couvertures pour s'envelopper.<span class="pagenum" id="Page_172">[Pg 172]</span>
+Hippolyte n'en eut pas. Accroupi dans
+un coin, il dormait.</p>
+
+<p>Enfin, l'horizon pâlit, devint rose, vert.
+L'aurore, le soleil...</p>
+
+<p>Sur les visages blêmis par la fatigue et
+l'angoisse, une allégresse immense resplendit
+en même temps que l'astre. Le jour! Ils
+vivaient encore! M. Vervage redressa impérieusement
+son dos ankylosé. Il ordonna:</p>
+
+<p>—Qu'on prépare le chocolat! Paul, vous
+allez venir avec moi faire le tour du parc, voir
+ce qui s'est passé! Livoy, vous restez ici
+auprès de ces dames! Ce petit misérable nous
+accompagnera!</p>
+
+<p>Il fallut, pour descendre et sortir, démolir
+les barricades. M. Vervage et son gendre,
+toujours armés, avec Hippolyte s'enfoncèrent
+dans le parc. Rien ne s'y était passé du tout,
+semblait-il. Le poulailler était intact. Ils arrivèrent
+à la brèche. Sur les pierres éboulées, ils
+ne distinguèrent aucune trace de pas.</p>
+
+<p>—Eh bien, petit imbécile, ces voleurs?...
+dit à Hippolyte M. Vervage, agressif.</p>
+
+<p>Hippolyte avait escaladé la brèche.</p>
+
+<p>—Les voleurs, y en a jamais eu, dit-il.
+C'était une blague pour vous apprendre, parce
+que vous m'avez renvoyé. C'était pas mal
+inventé, pas?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">[Pg 173]</span></p>
+
+<p>Il sauta de l'autre côté et détala. M. Vervage
+vit rouge. Il esquissa un mouvement avec son
+fusil. La rage l'affolait.</p>
+
+<p>—Crapule! Misérable! Je vais...</p>
+
+<p>—Voyons, voyons, bégaya son gendre en
+lui mettant la main sur le bras.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent. Ils tremblaient
+de fureur.</p>
+
+<p>—Allons, rentrons, dit enfin Paul.</p>
+
+<p>Et, essayant de rire:</p>
+
+<p>—Si vous m'en croyez, mon cher beau-père,
+nous n'allons pas raconter cela à ces
+dames. Il faut leur laisser le plaisir de parler
+des dangers qu'elles ont courus...</p>
+
+<p>M. Vervage marchait en silence. Il haussa
+les épaules, rit aussi et dit, méprisant:</p>
+
+<p>—C'est que vraiment ce petit imbécile s'est
+imaginé nous faire peur!...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_174">[Pg 174]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LEQUILIBRE">L'ÉQUILIBRE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le déjeuner achevé, M. Buchêne avant que
+de retourner à ses affaires avait coutume de
+fumer paisiblement un cigare tout en causant
+avec M<sup>me</sup> Buchêne. Cette heure d'intimité au
+milieu de la journée avait été exquise au début
+de leur mariage. M<sup>me</sup> Buchêne, alors, quittait
+souvent sa place, en face de son mari, pour
+venir s'asseoir à ses côtés, le cigare s'éteignait:
+des baisers en étaient la cause. Ces
+transports, avec l'habitude, avaient décru, et
+maintenant des nuées orageuses voilaient parfois
+la sérénité de la conversation.</p>
+
+<p>—Ma chère Suzanne, dit ce jour-là
+M. Buchêne, après avoir exhalé sa première
+bouffée de fumée, j'ai à te parler de ton frère
+Robert.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_175">[Pg 175]</span></p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Buchêne prit l'air pincé; il ne s'en
+aperçut pas et continua, énergique, grave et
+doux, selon l'attitude qu'il s'était fixée dans la
+vie, et qui à présent agaçait Suzanne qui
+l'avait d'abord admirée.</p>
+
+<p>—Oui, il m'inquiète! Tu sais avec quel
+plaisir, il y a six mois, pour vous être
+agréable, à toi et à tes parents, je l'ai pris
+auprès de moi, dans mes bureaux?...</p>
+
+<p>—C'était tout naturel, interrompit Suzanne,
+Robert venait de finir son droit, et il y avait
+des chances pour qu'un jeune homme intelligent,
+distingué, de bonne famille,—ton beau-frère,
+en outre,—te rendît plus de services et
+t'inspirât plus de confiance qu'un individu
+quelconque, plus ou moins sérieux...</p>
+
+<p>—Sérieux! Mais c'est que justement Robert
+ne l'est pas du tout, et c'est cela qui m'inquiète!...
+Qu'il soit léger, négligent, inexact,
+mon Dieu! je m'y attendais bien. Mais depuis
+quelque temps il se dérange tout à fait... Oh!
+pas des amourettes, à son âge ce serait excusable.
+C'est autre chose: il joue. Il passe ses
+nuits au poker. Il m'arrive le matin, blême,
+fiévreux, éreinté. Dès qu'il est assis, le sommeil
+le terrasse. Ce matin, comme je lui
+demandais une lettre, il s'est réveillé en sursaut
+et m'a répondu: «J'ai un <i>full</i> aux<span class="pagenum" id="Page_176">[Pg 176]</span>
+rois...» Et il joue très gros jeu. Je me suis
+informé... Or, le jeu, ma chère Suzanne, je ne
+sais si tu t'en rends compte, est un grave
+péril... Je voudrais qu'une remontrance de la
+part, à ce frère plus jeune, qui t'aime et te
+respecte... Ou bien tes parents... Moi je
+n'interviendrais avec toute mon autorité que
+s'il s'obstinait sur cette pente redoutable...</p>
+
+<p>—Calme-toi, je t'en prie, dit Suzanne
+railleusement. On dirait une tirade de mélo.
+Et je suis parfaitement sûre que les espions
+qui t'ont si bien renseigné sur Robert ont exagéré...
+Qu'il joue de temps en temps, c'est possible,
+et c'est bien innocent... Je jouerais, moi,
+pour me désennuyer, si j'en avais l'occasion.
+Que veux-tu, nous ne sommes pas comme toi,
+pondérés, solennels, faisant tout par poids et
+mesure... Nous sommes des fantaisistes, des
+nerveux, nous vivons... Et puis, vois-tu,
+Robert se serait peut-être un peu plus intéressé
+à tes affaires si tu l'y avais encouragé en
+lui montrant une entière confiance, en le
+consultant, en faisant de lui ton second, au lieu
+de le traiter comme un gamin sans importance.
+Il sent sa valeur et a été blessé, je le sais...</p>
+
+<p>M. Buchêne haussa les épaules.</p>
+
+<p>—Mon Dieu, ma chère enfant, Robert est
+un charmant garçon, danseur érudit, homme<span class="pagenum" id="Page_177">[Pg 177]</span>
+du monde accompli, je n'en disconviens pas,
+mais lui confier mes affaires... Tu ne pourrais
+bientôt plus payer ta couturière!... Il aurait tôt
+fait de nous ruiner avec les meilleures intentions
+du monde. C'est en effet un fantaisiste
+comme toi. Vous tenez de votre père qui a fait
+dans sa vie cent entreprises folles, si bien que
+je me demande encore comment il n'a perdu
+que la moitié de sa fortune!</p>
+
+<p>Suzanne devint rouge de colère.</p>
+
+<p>—Papa est un homme supérieur, que tu
+n'es pas capable de comprendre.</p>
+
+<p>Elle regarde son mari en face et ajouta, en
+appuyant sur les mots:</p>
+
+<p>—En tout cas, on ne doit pas se permettre
+de critiquer la famille des autres quand on a,
+comme toi, dans sa famille un oncle Arsène, un
+failli.</p>
+
+<p>M. Buchêne devint rouge à son tour.</p>
+
+<p>—Que... que dis-tu? bégaya-t-il.</p>
+
+<p>—Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au
+courant. J'évitais par délicatesse d'y faire allusion,
+mais puisque tu m'y forces, je te le
+répète: quand on a dans sa famille un failli
+comme ton oncle Arsène, on évite de critiquer
+une famille d'une honorabilité aussi éclatante
+que la mienne. Je te le rappellerai si c'est
+nécessaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_178">[Pg 178]</span></p>
+
+<p>Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne
+resta atterré. L'oncle Arsène était l'opprobre
+des Buchêne. Parmi cette famille économe et
+vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans
+plus tôt, turbulent dès l'enfance, puis, à peine
+à l'âge d'homme, montrant un goût marqué
+pour la débauche et la prodigalité.</p>
+
+<p>Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite
+une faillite clôturant un commerce entrepris
+pour refaire sa fortune avaient marqué sa
+carrière. On savait vaguement qu'il était en
+province, gérant d'un café mal famé.</p>
+
+<p>M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare
+éteint songeait avec amertume à cette histoire
+dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné
+que sa femme en connût le détail.
+C'était pour elle une arme puissante et dont
+elle userait sans ménagement; il n'en doutait
+pas. Que serait sa vie désormais si, à la
+moindre discussion, le souvenir scandaleux de
+l'oncle lui était jeté à la tête!</p>
+
+<p>Mais il jugeait M<sup>me</sup> Buchêne d'après lui-même.
+Elle n'agit point ainsi. Elle n'employa
+pas l'attaque directe et ne prononça plus le
+nom d'Arsène, que son mari crispé s'attendait
+sans cesse à entendre. Elle se contenta, quand
+elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire
+l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité<span class="pagenum" id="Page_179">[Pg 179]</span>
+si éclatante que nulle tare ne l'avait, de mémoire
+d'homme, ternie. Et elle abondait en
+exemples qu'elle empruntait à la vie de ses
+parents, de ses grands-parents et même de
+lointains ancêtres... La tradition familiale
+avait gardé ces nobles souvenirs...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Buchêne en accablait M. Buchêne. Il
+sentait s'en aller en lambeaux sa dignité
+d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait.
+Maintenant, peut-être pour adoucir M<sup>me</sup> Buchêne,
+qui avait tendance à abuser de son
+triomphe, il se montrait d'une bienveillance
+extrême à l'égard de Maxime. Non seulement
+il l'initiait à ses entreprises, et lui confiait
+les clés de son bureau, mais encore il lui
+donnait toute liberté de ne pas venir le matin,
+et en aîné indulgent, il lui conseillait de
+s'amuser...</p>
+
+<p>Quelques semaines passèrent. Un soir,
+M. et M<sup>me</sup> Buchêne venaient de dîner quand
+la femme de chambre annonça M. Robert.</p>
+
+<p>—Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria M<sup>me</sup> Buchêne,
+alarmée par le visage pâle et bouleversé de
+son frère.</p>
+
+<p>Il s'assura que la femme de chambre s'était
+éloignée; de ses mains qui tremblaient il
+referma la porte avec soin et revint vers son
+beau-frère.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_180">[Pg 180]</span></p>
+
+<p>—J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il,
+quelque chose d'affreux... Je suis... je suis un
+misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai
+trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux...
+J'ai imité sa signature sur une traite... que
+j'ai touchée... J'avais perdu... une dette d'honneur,
+n'est-ce pas?... J'espérais regagner...
+retirer la traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai
+cherché de l'argent!... Je n'en ai pas trouvé...
+Demain, on va présenter cette traite... Alors...
+Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon
+Dieu!</p>
+
+<p>Il s'écroula, en sanglotant, presque aux
+pieds de son beau-frère. M. Buchêne, sans
+hâte ni colère, le releva.</p>
+
+<p>—Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours
+dit, articula-t-il lentement. Ta traite, la voici.
+Elle avait paru suspecte, et on m'a demandé
+si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai
+payé...</p>
+
+<p>Il prit un temps, ralluma son cigare, et,
+avec la même allumette, brûla la traite dans
+un cendrier.</p>
+
+<p>—Passons l'éponge, prononça-t-il sans
+s'apercevoir que cette image ne s'appliquait
+pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve
+ton repentir. Calme-toi. Je pardonne, et je
+garderai le silence sur cette faute de jeunesse.<span class="pagenum" id="Page_181">[Pg 181]</span>
+Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher?
+Mais quand on a de la délicatesse, on ne
+clame pas partout le déshonneur de ses
+proches, acheva-t-il en fixant sur M<sup>me</sup> Buchêne,
+livide, un regard assuré et triomphant.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_182">[Pg 182]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="COMPLICITE">COMPLICITÉ</h2>
+</div>
+
+
+<p>Ayant parcouru sans rien acheter de tout ce
+qui la tentait deux grands magasins, puis des
+rues élégantes où elle se sentait encore moins
+élégante que dans les quartiers modestes,
+Germaine Lesprez hésita un moment au seuil
+d'un salon de thé; elle était lasse et elle avait
+un peu froid. Mais non, ce serait une dépense
+inutile. Elle se dirigea, sourdement irritée,
+vers son métro. La poursuite et les déclarations
+fleuries et brûlantes d'un vieux monsieur
+la calmèrent un peu en lui rappelant qu'elle
+était jolie. Elle lui opposa d'ailleurs le plus
+hautain silence, pressa le pas et le distança.
+Elle revit sans joie sa maison dépourvue de
+luxe, gravit ses cinq étages et se retrouva chez
+elle. Chaque jour, en y rentrant, elle éprouvait
+plus de dégoût pour les trois pièces banales,
+aux meubles pauvres et laids où elle vivait<span class="pagenum" id="Page_183">[Pg 183]</span>
+depuis son mariage. Elle désirait sans savoir
+se résigner, et avec une intensité presque douloureuse,
+ce qu'elle n'avait pas et que donne
+l'argent; l'obscure médiocrité de son sort lui
+inspirait de l'horreur, et une immense détresse
+l'accablait à la pensée que cela ne changerait
+jamais et qu'elle arriverait, par ce morne
+chemin, à la vieillesse.</p>
+
+<p>Elle alla vers la cuisine pour s'occuper du
+dîner, puisque la femme de ménage ne venait
+que deux heures le matin; puis revint dans la
+salle à manger mettre le couvert. Son mari
+allait rentrer. En pensant à lui elle eut un
+mouvement de colère et cassa une assiette.
+Elle l'aimait et il l'exaspérait. Elle allait le
+revoir, blond, pâle, maigre, l'aspect insignifiant
+et presque humble dans ses vêtements
+étriqués. Il essayerait comme d'habitude d'être
+joyeux et tendre et elle ne pourrait pas s'empêcher
+d'être dure et railleuse, de lui dire une
+fois de plus combien leur plate existence lui
+pesait. Il deviendrait triste, et, tout en avalant
+son dîner avec humilité, s'excuserait de n'être
+qu'un employé de banque sans avenir, condamné
+jusqu'au bout de sa vie à un terne
+labeur et à une pauvreté convenable. Puis il
+ajouterait avec timidité: «Mais tu m'aimes
+bien tout de même, dis, ma Gégé? Je n'ai que<span class="pagenum" id="Page_184">[Pg 184]</span>
+toi, moi, vois-tu. Il faut être raisonnable. Il
+faut nous aimer et être heureux comme nous
+sommes.» Elle ne répondrait pas. Elle ne
+pouvait plus maintenant lui pardonner d'être
+aussi médiocre. Il le comprenait confusément
+et depuis quelque temps s'angoissait.</p>
+
+<p>Germaine revenait de la cuisine quand il
+entra.</p>
+
+<p>—Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, surprise
+qu'il ne courût pas à elle comme de coutume
+l'embrasser.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas. Il avait accroché son pardessus
+dans l'antichambre et se tenait debout,
+silencieux et sombre, devant la cheminée de la
+salle à manger.</p>
+
+<p>—Mais voyons, que t'est-il arrivé? reprit
+Germaine inquiète.</p>
+
+<p>—Rien, dit-il enfin en s'asseyant à table.</p>
+
+<p>Elle servit le dîner. Il avala quelques bouchées,
+reposa sa fourchette, but un grand verre
+de vin pur, ce qu'il ne faisait jamais, et de
+nouveau s'absorba, le visage contracté, dans
+une préoccupation inconnue.</p>
+
+<p>—Albert, dis-moi ce qui est arrivé! Je veux
+le savoir! cria Germaine.</p>
+
+<p>Il releva ses yeux qu'il tenait fixés sur la
+nappe, la regarda en face et articula sourdement:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_185">[Pg 185]</span></p>
+
+<p>—J'ai volé.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que tu dis?</p>
+
+<p>—Je dis que j'ai volé. Oui, pour toi. Ne me
+réponds pas, écoute. J'ai volé pour toi, parce
+que je comprenais que tu en avais assez de la
+pauvre existence que nous menons depuis
+notre mariage. Tu me le répétais tous les jours
+que j'étais incapable, que j'étais médiocre, que
+je ne serais jamais rien. Eh bien! si, je suis
+maintenant un voleur! C'est quelque chose.
+Du reste c'est toi qui es coupable. Tu m'as
+poussé à bout. Je t'aime, je n'aime que toi au
+monde, tu es mon seul bien et je te sentais
+malheureuse, exaspérée, envieuse de tout ce
+que tu n'as pas. J'avais beau te répéter:
+«Soyons heureux comme nous sommes», tu
+ne voulais pas. Tu voulais du luxe, des toilettes,
+de l'argent. De l'argent je n'en avais pas.
+J'en ai pris. L'occasion s'est présentée. J'ai
+remplacé un collègue. J'ai fait des virements.
+C'est inutile que je t'explique, tu ne comprendrais
+pas. Bref, j'ai volé quatre cent mille francs.
+Personne ne s'en doute actuellement et il est
+impossible qu'on s'aperçoive de quoi que ce
+soit avant quinze jours ou trois semaines. Dans
+trois semaines, je serai loin...</p>
+
+<p>Il hésita une seconde, regarda sa femme
+avec plus d'intensité, et dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_186">[Pg 186]</span></p>
+
+<p>—Nous serons loin. Tu penses bien que si
+j'ai volé pour toi, ce n'est pas pour vivre sans
+toi... Nous filerons à l'étranger. C'est entendu,
+nous serons poursuivis, traqués, mais il faudra
+s'arranger pour échapper. Avec la somme que
+j'ai prise, je pourrai faire une fortune, essayer
+du moins. Je suis un criminel et tu seras ma
+complice... Mais nous n'aurons plus cette vie
+médiocre qui te faisait horreur. Tu ne me
+reprocheras plus d'être faible et résigné. Tu as
+fait de moi un voleur, Germaine, comprends-tu
+cela? Moi dont toute la famille a toujours été
+d'une intégrité irréprochable, moi qui avais
+jusqu'à maintenant placé l'honneur et la probité
+au-dessus de tous les biens de la vie, moi
+je suis un voleur! Je me suis décidé à agir
+poussé par le désespoir, poussé par mon amour
+pour toi. Je sentais que tu commençais à ne
+plus m'aimer et cela m'a rendu fou. A présent
+que le crime est commis j'en ai horreur!</p>
+
+<p>Il laissa retomber sur la table sa main qu'il
+agitait pour souligner ses paroles. Sa voix,
+quoique contenue, avait, vers la fin de son discours,
+pris une emphase dramatique. Soudain,
+il mit sa tête dans ses mains comme pour
+étouffer des sanglots.</p>
+
+<p>Il y eut un long silence. Germaine, pâle,
+regardait son mari de ses yeux dilatés. Elle<span class="pagenum" id="Page_187">[Pg 187]</span>
+se leva, s'approcha, et lui mit la main sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>—Tu as fait cela pour moi, lui dit-elle d'une
+voix tremblante... Oui, pour moi!... rien que
+pour moi! Comme tu m'aimes! mon Dieu,
+comme tu m'aimes! Et moi qui te croyais
+faible, enfermé dans une résignation égoïste
+qui ne s'inquiétait pas de ma tristesse et de
+mon ennui. Oh! Albert, comme je t'aime!
+comme je t'aime! Je partirai avec toi, tu le sais
+bien. Je serai ta complice. Je ne t'abandonnerai
+jamais! Je suis toute à toi, comme tu viens de
+me prouver que tu es tout à moi.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit un moment, réfléchit et
+reprit d'un autre ton, grave et mesuré:</p>
+
+<p>—Écoute, Albert, il faut avant tout que je te
+dise quelque chose. Parle-moi franchement:
+peux-tu réparer? Oui: rendre, sans qu'on s'en
+aperçoive, cet argent que tu as pris? C'est cela
+que j'aurais dû te dire d'abord, mais j'ai été
+emportée par mon émotion et j'ai voulu te
+rassurer tout de suite, te dire que j'étais à toi,
+que tu m'avais conquise définitivement... Surtout
+ne crois pas que j'hésite quand je te
+demande si tu peux réparer. Ne crois pas qu'il
+y ait lâcheté de ma part. Non! tous les risques
+sont pour toi. C'est toi qui, le cas échéant,
+expieras ce que tu as fait pour moi... Et cela<span class="pagenum" id="Page_188">[Pg 188]</span>
+je ne le veux pas. Je veux que tu rendes cet
+argent si tu peux le rendre. Je veux que nous
+reprenions côte à côte notre existence calme,
+médiocre, mais sûre, et qui dorénavant sera
+heureuse, je te le jure. Réponds-moi: peux-tu
+réparer?</p>
+
+<p>Il releva son visage où il n'y avait trace
+d'aucune larme et qu'une vive allégresse animait.</p>
+
+<p>—Je le savais! cria-t-il. Je le savais que tu
+m'aimais, que tu n'accepterais pas mon sacrifice.
+Je le savais que notre petite existence
+n'était pas pour toi aussi cruelle que tu me le
+disais. Ma Gégé, je n'ai rien volé du tout!
+Comment as-tu pu croire cela de moi? Tu me
+connais bien cependant! Moi un voleur, ah!
+ah! ah! J'ai voulu te donner une petite leçon,
+te rappeler à toi-même, te montrer le danger
+qu'il y a à trop rêver ce qu'on ne possède pas.
+Allons, ma chérie, embrasse-moi et vivons heureux.</p>
+
+<p>Elle le regarda en face, immobile et comme
+glacée. Son visage se convulsa. Elle parut près
+de sangloter, et soudain éclata en un rire convulsif,
+aigu, prolongé, où il y avait de la
+colère, du mépris surtout, du mépris pour
+elle-même d'avoir cru un tel être capable
+d'une action violente, mais beaucoup plus de<span class="pagenum" id="Page_189">[Pg 189]</span>
+mépris pour lui d'avoir joué cette basse comédie
+et de l'avoir avoué ensuite sans comprendre
+que maintenant elle ne pourrait plus jamais
+l'aimer.</p>
+
+<p>—Pourquoi ris-tu? demanda-t-il, souriant
+lui aussi au bonheur futur qu'il croyait avoir
+construit.</p>
+
+<p>Elle faillit lui répondre: «Je ris parce que
+tu es un imbécile.»</p>
+
+<p>Mais elle dit seulement cette phrase équivoque:</p>
+
+<p>—Je ris, parce que maintenant je suis libre.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_190">[Pg 190]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_MARCHE">LE MARCHÉ</h2>
+</div>
+
+
+<p>Au cinquième, à la vieille porte dont le seul
+aspect lui donnait envie de s'en aller, la visiteuse,
+une jeune femme, frêle dans sa robe
+usée et sous son chapeau noir, sonna, le cœur
+battant.</p>
+
+<p>—Est-ce qu'il est là? Je voudrais bien lui
+parler, chuchota-t-elle à une grosse femme en
+tablier qui lui ouvrit.</p>
+
+<p>—Ma petite, c'est encore vous? Mais vous
+savez bien qu'y veut pas vous voir.</p>
+
+<p>—Si, si. Je n'ai qu'un mot à lui dire. Mon
+mari est en course, alors c'est moi qui viens...</p>
+
+<p>—C'est pour vot' billet? (La grosse femme
+l'avait laissée entrer dans l'antichambre
+étroite.) A quoi que ça sert, voyons? Y vous a
+dit non, c'est non...</p>
+
+<p>—Mais mon mari va avoir de l'ouvrage.
+Nous payerons tant par mois... Pensez que<span class="pagenum" id="Page_191">[Pg 191]</span>
+c'est 350 francs seulement qu'il nous a prêtés,
+et que maintenant c'est 865 que nous devons...
+avec les renouvellements et les frais... L'huissier
+doit nous saisir après-demain si nous n'en
+payons pas la moitié... Où trouver une somme
+comme ça... C'est fou... Tandis que tant par
+mois... Mon mari va avoir de l'ouvrage, sûrement...
+Vous devriez lui dire, vous... lui
+expliquer...</p>
+
+<p>Le grosse femme sursauta.</p>
+
+<p>—Moi? Y dire quéque chose? Mais, ma
+petite, vous êtes-t'y pas un peu martoche? (Elle
+jeta un regard derrière elle, du côté d'une porte
+fermée, et continua plus bas.) Mais moi, j' suis
+comme vous. C'est la même histoire... Y m'a
+prêté quéque cents francs quand mon défunt
+y l'a eu son attaque, et pis, de fil en aiguille,
+ça a doublé... Alors, comme j' suis sa voisine
+de palier, y m'a prise comme femme de ménage.
+Douze sous de l'heure qu'y m' donne pour
+tout faire. L'reste, c'est pour les intérêts,
+qu'y dit. Ça y est commode, vous comprenez.
+Y couche tout au fond, et son mur de lit est
+mitoyen avec moi; alors, n'est-ce pas, quand
+y l'a besoin de quéque chose, la nuit, y frappe
+et j'y envoie Victor, mon aîné.</p>
+
+<p>La visiteuse, tout à son angoisse, n'écoutait
+pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_192">[Pg 192]</span></p>
+
+<p>—Ça ne fait rien... Je veux le voir... Je lui
+dirai...</p>
+
+<p>—Vous lui direz rien du tout. Vous l'connaissez
+bien. C'est pas un homme, c'est un
+granit. Faut voir ce qu'on lui en doit, dans le
+quartier... et ce qu'y l'en a fait vendre... pour
+l'exemple, qu'y dit... même quand il y perd...
+J'en ai vu passer ici, des vieux et des jeunes,
+des hommes et des femmes; tout ça venait
+chialer... Et des jeunesses donc, fraîches comme
+l'œil, que les parents y envoyaient avec des
+idées, n'est-ce pas... Fini... Y s'en fout bien,
+des jeunesses et des chialeries... Et pis, c'est
+pas de la blague, depuis trois jours y l'est
+malade...</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qu'il a? Vous dites ça, mais
+c'est parce qu'il ne veut pas me recevoir.</p>
+
+<p>—Pas du tout. C'est vrai qu'y veut recevoir
+personne, mais c'est vrai aussi qu'y l'est malade.
+Vrai de vrai... Peut-être bien que c'est
+l'âge, vous savez. Y l'est plus jeune... Y s'lève
+pas, y suffoque, y mange plus... J'crois tout
+le temps qu'y va passer...</p>
+
+<p>—C'est vrai?... Mais alors...</p>
+
+<p>Un éclair de joie avait illuminé le visage de
+la jeune femme à l'espoir qu'elle n'osait pas
+formuler. Elle en eut un peu honte et rougit.
+Mais une voix les fit, toutes les deux, sursauter.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_193">[Pg 193]</span></p>
+
+<p>—Non, c'est pas vrai! Je ne suis pas encore
+mort! C'est ça que vous espérez, hein? tous
+tant que vous êtes!</p>
+
+<p>Grand, décharné, nu sous sa chemise de coton
+blanc, qui laissait voir sa poitrine et ses
+jambes poilues, il était accroché au chambranle
+de la porte qu'il venait d'ouvrir. Sa barbe grise
+était hérissée et ses yeux flamboyaient à travers
+ses lunettes.</p>
+
+<p>—C'est ça, hein? Quand on a besoin de
+moi, on me cajole, on me supplie; je suis le
+bon Dieu... Et puis, quand il faut rendre, je
+deviens moins qu'un chien... Quel débarras si
+je crevais.. Les dettes, les billets... ça passerait
+au bleu... Ni vu ni connu... C'est commode...
+Mais c'est pas encore pour cette fois-ci... tenez-vous-le
+pour dit... Et si, après-demain,
+avant midi, je n'ai pas les quatre cent trente
+francs, je vous fais vendre, vous; ça vous
+apprendra que je ne suis pas encore dans le
+trou... Et puis, fichez-moi le camp toutes les
+deux, je vous ai assez vues...</p>
+
+<p>Flageolant sur ses jambes tremblantes, il
+s'avançait sur elles. Elles s'enfuirent, terrifiées,
+et la porte du logement claqua derrière
+leur dos.</p>
+
+<p>De tout le reste de la journée, le vieux ne
+donna pas signe de vie. Quand la femme de<span class="pagenum" id="Page_194">[Pg 194]</span>
+ménage voulut entrer, à l'heure du dîner, il cria
+à travers la porte qu'il n'avait besoin de rien.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, cependant, des
+coups redoublés, frappés dans le mur, la réveillèrent
+en sursaut.</p>
+
+<p>—Bon Dieu, c'est encore lui! Victor! c'est
+le vieux! Victor!... t'y vas-t'y?</p>
+
+<p>Victor, qui avait quatorze ans, se leva en
+maugréant. Il alluma un bout de bougie, passa
+son pantalon, prit la clé et alla dans le logement
+voisin.</p>
+
+<p>Dans la chambre du fond, froide et nue
+comme les autres chambres, le vieux, éclairé
+par une veilleuse brûlant sur la cheminée,
+était assis dans son lit.</p>
+
+<p>Victor, qui dormait encore tout debout, ne
+le regarda pas; il posa sa bougie sur une chaise
+et bâilla démesurément.</p>
+
+<p>—Quoi qu'y a? demanda-t-il, grognon.</p>
+
+<p>—Approche! haleta le vieux.</p>
+
+<p>Victor, sans enthousiasme, fit deux pas sur
+le carreau qui lui gelait les pieds.</p>
+
+<p>—Ecoute! (Le vieux paraissait chercher ses
+mots et sa voix était moins dure que de coutume.)
+Ecoute! Dis-moi un peu, et surtout
+sois franc. Tu me détestes, hein?</p>
+
+<p>Victor, étonné, ouvrit ses yeux gros de sommeil
+sous sa tignasse ébouriffée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_195">[Pg 195]</span></p>
+
+<p>—De quoi? demanda-t-il, ne comprenant pas.</p>
+
+<p>—Oui. N'aie pas peur. Dis ce que tu penses,
+et surtout dis la vérité. Tu auras cent sous si
+tu dis la vérité. Tu me détestes, hein?</p>
+
+<p>Victor réfléchit et se décida.</p>
+
+<p>—Ben oui. Y a pas à dire, c'est vrai. J'vous
+déteste... Pourquoi qu'vous m'avez appelé?
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Le vieux avait soupiré convulsivement.</p>
+
+<p>—Tu me détestes... Pourquoi? Tu devrais
+avoir pitié de moi. Regarde, je suis très vieux,
+je suis très malade, tout seul, sans personne
+qui m'aime... abandonné...</p>
+
+<p>Il était extraordinairement différent de ce
+qu'il était d'habitude. Une détresse presque
+suppliante tremblait dans sa voix, Victor ne
+s'aperçut de rien; il avait vraiment trop sommeil,
+et puis, le vieux, depuis trop longtemps,
+était pour lui un tyran.</p>
+
+<p>—Vous êtes pas abandonné, pisque je suis
+là,—même que ça m'embête assez, acheva-t-il
+à demi-voix.</p>
+
+<p>Mais le vieux insista.</p>
+
+<p>—Si, si, je suis abandonné, seul et à plaindre...
+Tout le monde me déteste... tout le
+monde souhaite ma mort... tout le monde...</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui d'un air effaré. Et,
+tout à coup, il cria à Victor:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">[Pg 196]</span></p>
+
+<p>—Pourquoi me détestes-tu? Je ne t'ai jamais
+rien fait!</p>
+
+<p>Victor secoua la tête.</p>
+
+<p>—Si, vous m'avez fait des tas de choses. Et
+pis à maman. Et pis à tout le monde. Vous
+n'avez qu'à demander dans le quartier. On
+vous doit de l'argent, alors on a peur de vous,
+mais on vous déteste, y a pas... pisque y faut
+que j'dise la vérité pour les cent sous... Et
+pis, est-ce que j'peux aller me coucher? J'travaille,
+moi. Je m'lève tôt...</p>
+
+<p>—Attends... attends un peu... Tu me détestes,
+hein? comme tout le monde... Tu voudrais
+que je meure... Eh bien... si je te
+donnais, tant que je vivrais, cent sous par
+jour... oui, cent sous par jour...</p>
+
+<p>—Cent sous par jour? Vous devenez-t'y pas
+fou? (Victor se reculait, alarmé.) Quoi qu'y
+faudrait que je fasse? demanda-t-il, à la réflexion.</p>
+
+<p>—Rien... rien du tout... (La voix du vieux
+se brisait.) C'est pour te faire plaisir... Pour
+que tu ne me détestes plus...</p>
+
+<p>—Merci, c'est du louche, tout ça! Je ne
+marche pas!</p>
+
+<p>—Mais non, imbécile! (Le vieux s'exaspérait.)
+Il n'y a rien de louche... C'est... c'est
+pour qu'un être au monde ne souhaite pas ma<span class="pagenum" id="Page_197">[Pg 197]</span>
+mort! cria-t-il, hagard. Tu ne comprends pas,
+reprit-il. Ça ne fait rien. Tous les jours, tu
+auras cent sous que tu n'auras qu'à espérer,
+qu'à venir prendre. Quand je mourrai, tu ne
+les auras plus... (Il fouilla sous son oreiller.)
+Les voilà... tiens... prends...</p>
+
+<p>Il tendait l'argent. Victor, pas rassuré, hésitait.
+Mais, tout à coup, le vieux se renversa
+en arrière, dans une convulsion; il ouvrit la
+bouche sans crier et retomba, inerte, pendant
+que l'argent tombait sur le carreau.</p>
+
+<p>Victor se baissa, ramassa l'argent, regarda
+le vieux gisant, définitivement immobile, les
+yeux ouverts, la bouche ouverte.</p>
+
+<p>—Je l'déteste tout de même, se dit-il, en
+mettant les cinq francs dans sa poche.</p>
+
+<p>Et il sortit en hurlant pour réveiller la
+maison.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_198">[Pg 198]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="BERTHE">BERTHE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il ferma en hâte le magasin et courut dans la
+rue de Rivoli, vers le boulevard de Sébastopol.
+Sept heures et demie sonnaient. Elle devait
+l'attendre.</p>
+
+<p>Avant de tourner le coin de la rue, il s'arrêta
+une minute, comme d'habitude, devant la
+glace d'un coiffeur. Il remit droite sa cravate,
+il constata avec dépit que ses vêtements n'étaient
+pas plus élégants que la veille et qu'il paraissait
+toujours à peine dix-sept ans, bien qu'il en
+eût près de dix-neuf; mais il était assez satisfait
+de ses yeux bleus et de la mèche lourde qui
+barrait son front.</p>
+
+<p>—Tu te trouves gentil, tu as bien raison!
+chuchota à son oreille une voix railleuse.</p>
+
+<p>Il devint pourpre, c'était elle. Elle paraissait
+vingt-quatre ans. Elle était aussi grande que
+lui, mince et bien faite dans sa simple robe<span class="pagenum" id="Page_199">[Pg 199]</span>
+noire; elle avait, sous son chapeau cloche, une
+jolie figure pâle, avec des boucles blondes tombant
+jusqu'à ses yeux cernés et une grande
+bouche rouge, aux dents éclatantes. Il l'avait
+connue dans la rue, dix jours auparavant; il
+savait seulement qu'elle s'appelait Berthe et
+qu'elle travaillait.</p>
+
+<p>—Bonjour, mon petit Georges, reprit-elle
+de sa voix basse et un peu voilée.</p>
+
+<p>—Bonjour... Berthe, répondit-il avec un
+effort et en rougissant encore davantage, car
+chaque fois qu'il la revoyait, il était, dans les
+premiers moments, affreusement intimidé.</p>
+
+<p>Elle rit.</p>
+
+<p>—Quel soleil tu piques... Non, ce que tu es
+gosse!... On voit que c'est la première fois,
+au moins...</p>
+
+<p>Gêné, sans répondre et plus rouge que jamais,
+il marchait près d'elle. Ils traversèrent
+les ponts. Le crépuscule venait, et, dans les
+petites rues, c'était déjà l'ombre.</p>
+
+<p>—Eh bien, dit enfin Berthe, parle-moi...
+As-tu perdu ta langue?</p>
+
+<p>—Vous vous moquez de moi, dit-il d'un
+ton d'enfant boudeur.</p>
+
+<p>—Mais non, grosse bête, je plaisante!</p>
+
+<p>Elle lui prit le bras. Content, il se frotta
+contre elle avec un air d'extase.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_200">[Pg 200]</span></p>
+
+<p>—Comme tu es jolie!... Tu ne sais pas,
+dans la journée, quand je travaille, je ne peux
+pas y croire, que le soir je vais te retrouver...
+Quand je pense que j'aurais pu ne pas te rencontrer...
+Je sortais de la bijouterie... Tu étais
+là... Tu avais l'air d'attendre... Tu m'as regardé
+et tu as ri... On s'est parlé... je ne sais
+pas comment... Comme c'est drôle les choses...</p>
+
+<p>Il baissa la voix, pâlit et pria:</p>
+
+<p>—Embrasse-moi?</p>
+
+<p>Elle le repoussa doucement.</p>
+
+<p>—Tu es fou... Il y a trop de monde...</p>
+
+<p>Il prit un air fâché.</p>
+
+<p>—Tu ne m'aimes pas... Je le sais bien...
+Tu me repousses toujours. Et dans un quart
+d'heure on se quittera... Et comme demain
+c'est dimanche, on ne se verra pas.</p>
+
+<p>Il voulut dégager son bras, mais elle le retint.</p>
+
+<p>—Si tu ne me plaisais pas, pourquoi donc
+que je serais là? C'est toujours pas pour ton
+pognon! dit-elle d'un ton impatienté et canaille,
+mais aussitôt elle se reprit: c'est vrai, ça, tu es
+toujours à te plaindre...</p>
+
+<p>—C'est vrai que je suis sans le sou, dit-il
+d'un air triste. Lorsque j'étais enfant, j'avais
+de l'argent, mais nous avons été ruinés, quand
+papa est mort, il y a deux ans. Alors j'ai dû
+lâcher mes études... devenir employé...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_201">[Pg 201]</span></p>
+
+<p>—Ça t'embête, hein?</p>
+
+<p>—Oui, naturellement... Surtout maintenant...
+Je voudrais être libre pour te voir plus...
+Je voudrais te faire des cadeaux, t'emmener
+avec moi, voyager... Mais j'arriverai... tu verras...
+Je ferai n'importe quoi pour toi!... n'importe
+quoi!</p>
+
+<p>Elle le regarda de côté.</p>
+
+<p>—C'est vrai, ce que tu dis là?</p>
+
+<p>—Oui, c'est vrai! Je m'ennuie trop! Je
+t'aime trop... Je veux... je veux...</p>
+
+<p>—Tu n'aurais pas peur... Tu oserais...
+marcher? C'est vrai?</p>
+
+<p>—Peur? Ah bien non, par exemple! Peur
+de quoi? Je ne suis pas un enfant! Je suis
+décidé... il y a longtemps... Je risquerais
+n'importe quoi... Tu entends, n'importe quoi!</p>
+
+<p>—Chut! murmura-t-elle. Parle plus bas...</p>
+
+<p>Ils quittèrent la rue populeuse qu'ils remontaient
+et tournèrent dans les rues désertes qui
+avoisinent le Panthéon. Il faisait nuit. Soudain,
+dans l'angle obscur d'une porte condamnée,
+la jeune femme s'arrêta. Georges la vit,
+les yeux luisants, la bouche entr'ouverte, une
+expression de résolution sur sa figure pâle.</p>
+
+<p>—Ecoute, souffla-t-elle. C'est vrai que je
+peux compter sur toi? C'est bien vrai?</p>
+
+<p>—Oui, dit-il énergiquement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_202">[Pg 202]</span></p>
+
+<p>Elle l'avait pris par le cou, elle rapprochait
+sa figure de la sienne et le regardait au fond
+des yeux. Et, soudain, elle s'écrasa contre lui
+et l'embrassa violemment.</p>
+
+<p>Elle le sentit frémir dans ses bras et il eut
+un gémissement presque douloureux.</p>
+
+<p>—Viens, chuchota-t-elle.</p>
+
+<p>Elle l'entraîna. Bouleversé, encore tremblant,
+il ne sut pas dans quelle rue était la
+porte qu'elle poussa, mais tout à coup il se
+trouva dans une petite salle de marchand de
+vins, sombre, étroite, déserte.</p>
+
+<p>Derrière le comptoir, le patron disparaissait
+à demi, semblant sommeiller; dans un angle,
+au fond, il y avait un seul client qui, les mains
+dans ses poches et son chapeau enfoncé sur
+les yeux, était assis à un guéridon devant une
+absinthe. Il se leva. Il était jeune, avec des
+épaules d'athlète, une face sournoise et
+dure.</p>
+
+<p>—Bonsoir, Berthe! C'est ça, le petit type?
+demanda-t-il en fixant un regard aigu sur
+Georges effaré.</p>
+
+<p>—Bonsoir, répondit la jeune femme.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers Georges et d'un ton à
+demi ironique et à demi gêné:</p>
+
+<p>—C'est mon frère.</p>
+
+<p>L'homme eut un rire sarcastique.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_203">[Pg 203]</span></p>
+
+<p>—Son frère, parfaitement! On m'appelle
+M. Maurice! Allons, trois au sucre et un peu
+tassées, père Victor!</p>
+
+<p>Le patron se réveilla pour servir et puis,
+discrètement, gagna son arrière-boutique.</p>
+
+<p>—Je ne veux pas... commença Georges qui
+était blême et tremblant.</p>
+
+<p>—Suce-moi ça! pas de chichis! interrompit
+péremptoirement M. Maurice... Là, d'un seul
+coup!... A notre réussite!... Alors, on en a
+assez du turbin à cinquante balles par mois?
+On a de l'ambition, on veut être bien fringué,
+avoir des sous, tâter des petites femmes... C'est
+parfait! J'aime ça, qu'on ait de la moelle!...
+Alors, voilà: tu vas me donner la clé qui
+ouvre la porte de la cour de ta bijouterie. Je
+sais que tu l'as puisque c'est toi qui boucles le
+magasin. Je suis au courant! Il y a deux mois
+que Berthe et moi nous préparons ça... C'est
+samedi aujourd'hui, ton patron est à la campagne.
+On ira ce soir... T'auras rien à faire
+d'autre qu'à me montrer les armoires où c'est
+du doublé et les armoires où c'est du vrai pour
+que je fasse pas de mastics. Tu risques rien...
+Une clé, ça se perd. Et t'auras ta part... Parole
+d'honneur, t'auras pas à te plaindre...</p>
+
+<p>Georges était debout, livide, atterré. L'horreur
+et l'absinthe faisaient tourbillonner ses<span class="pagenum" id="Page_204">[Pg 204]</span>
+idées. Il regardait M. Maurice et regardait
+Berthe qui ne le regardait pas.</p>
+
+<p>—Alors... alors c'était pour ça? bégaya-t-il
+avec une sorte de sanglot.</p>
+
+<p>—Il me semble! siffla M. Maurice avec un
+rire rauque. Qu'est-ce que ça veut dire, Berthe?
+Tu lui as donc rien dit? Il a l'air de
+tomber de la lune!</p>
+
+<p>Elle leva les yeux et regarde Georges.</p>
+
+<p>—Je croyais qu'il marchait, expliqua-t-elle
+simplement. Je lui en avais assez dit pour qu'il
+comprenne...</p>
+
+<p>—Je croyais que c'était... Je croyais que
+c'était... balbutia Georges éperdu.</p>
+
+<p>—Tu croyais que c'était pour ta belle
+gueule? Tu t'es pas regardé! railla M. Maurice.
+C'est pas ma sœur. C'est ma femme! T'as
+compris?... Allons, refile la clé! C'est plus le
+moment de discuter... T'as plus le choix! T'es
+au courant. Tu peux manger le morceau. Faut
+marcher avec nous!</p>
+
+<p>Il fit un pas pour barrer le chemin de la
+porte. Georges se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>—Je ne peux pas! Laissez-moi m'en aller!
+Je ne dirai rien! Je le jure! Le bijoutier, c'est
+mon oncle... C'est pour ça qu'il a confiance en
+moi... Il saurait... Je serais perdu... Je vis
+avec maman... Elle n'a que moi... Nous sommes<span class="pagenum" id="Page_205">[Pg 205]</span>
+pauvres... Je ne veux pas... Je ne veux pas...
+Je vous en supplie!</p>
+
+<p>—Ferme! C'est plus le moment de dire oui
+ou non. La clé ou sans ça...</p>
+
+<p>L'homme avançait menaçant, mais la jeune
+femme, tout à coup, se jeta entre eux.</p>
+
+<p>—Laisse-le, c'est un gosse! Il ne dira
+rien... Il sait bien que tu le tuerais un jour ou
+l'autre.</p>
+
+<p>—Vaut mieux que ça soit tout de suite!
+Eh bien, qu'est-ce qui te prend?</p>
+
+<p>Elle lui avait jeté ses bras autour du corps
+et le retenait de toutes ses forces.</p>
+
+<p>—File! cria-t-elle, haletante, à Georges.
+Vite! Sauve-toi!</p>
+
+<p>L'homme, en jurant, lui broyait les poignets
+pour lui faire lâcher prise. Elle eut un
+cri de douleur. Il la repoussa enfin et elle
+s'abattit contre un mur, mais Georges avait eu
+le temps de se jeter sur la porte et de s'enfuir
+à toutes jambes.</p>
+
+<p>—Mais, sacré nom, qu'est-ce qui te prend?
+C'est-y que tu es folle! gronda M. Maurice en
+revenant vers Berthe qui se relevait.</p>
+
+<p>—Je ne voulais pas que tu te fasses une
+sale histoire pour une chose qui n'en vaut pas
+la peine, expliqua-t-elle tranquillement en
+arrangeant sa robe. C'est un coup raté, c'est<span class="pagenum" id="Page_206">[Pg 206]</span>
+un coup raté. Sois tranquille, le gosse dira
+rien. Il a bien trop eu le trac... Bonsoir, je
+vais prendre l'air... ajouta-t-elle en gagnant
+la rue.</p>
+
+<p>M. Maurice resta ahuri.</p>
+
+<p>—Les dames, observa sentencieusement le
+cabaretier que le tumulte avait attiré, ça a des
+fois des drôles d'idées...</p>
+
+<p>—Ça, c'est vrai, dit M. Maurice en sortant
+pour rattraper Berthe. Les meilleures, on sait
+jamais ce que ça va faire!...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_207">[Pg 207]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_SIMULATEUR">LE SIMULATEUR</h2>
+</div>
+
+
+<p>L'homme, serrant encore le couteau, demeurait
+debout, hagard, au milieu de la sordide
+chambre d'hôtel, avec, à ses pieds, la fille
+étendue morte, dans la mare sombre qui
+s'épanchait de sa gorge ouverte.</p>
+
+<p>Elle l'avait racolé au coin du boulevard
+Sébastopol. Comme c'était samedi et qu'il
+avait bu quatre apéritifs au lieu de dîner, il
+l'avait suivie, parce qu'il s'imaginait qu'elle
+ressemblait à une Toulonnaise qu'il avait
+aimée jadis avant d'être expédié aux colonies
+pour faire campagne.</p>
+
+<p>La fille l'avait entraîné dans cet hôtel
+infect, et puis il ne savait plus au juste. Il lui
+semblait qu'elle lui avait demandé plus d'argent
+que le prix convenu dans la rue. Ils
+s'étaient disputés. La fille, poussée de force<span class="pagenum" id="Page_208">[Pg 208]</span>
+vers le lit, avait crié, griffé, mordu et sorti
+finalement un couteau qu'elle portait dans sa
+poche... et lui, affolé d'alcool et de colère,
+avait arraché le couteau et frappé aveuglément...
+Elle s'était écroulée, et maintenant dégrisé,
+il regardait par terre le misérable cadavre
+à la face livide parmi les cheveux
+poissés de sang, aux yeux tout pleins encore
+de peur et de rage.</p>
+
+<p>Il sentait comme un manteau d'horreur et
+d'épouvante tomber sur lui. Mille pensées
+affreuses tourbillonnaient dans sa tête; les
+assises, le bagne, peut-être l'échafaud. Il y
+avait un quart d'heure, il était Jean Billy,
+ancien sergent colonial, buveur et mauvaise
+tête, c'est entendu, mais honnête homme et
+gagnant bien sa vie... et maintenant, maintenant...
+Il voulait réfléchir, prendre une décision,
+trouver une voie de salut, mais en vain,
+ses idées fuyaient, son cerveau lui semblait
+vaciller. «Je deviens fou», se dit-il. Il tressaillit.
+Fou! Les fous sont irresponsables...</p>
+
+<p>Mais des pas couraient dans l'escalier, des
+coups ébranlaient la vieille porte. Du sang, à
+travers le plancher, avait filtré, faisant une
+sinistre rosace au milieu du plafond d'en dessous,
+et l'on montait: l'hôtelier, son garçon,
+deux agents appelés.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_209">[Pg 209]</span></p>
+
+<p>La porte enfoncée, ils trouvèrent la fille
+égorgée au milieu du parquet et, sur le lit,
+assis les jambes pendantes, avec un sourire
+vague et stupide sur sa face sans expression,
+un homme paraissant tout à fait inconscient,
+qui jouait avec un couteau sanglant et qui ne
+leva même pas la tête lorsqu'ils le saisirent.</p>
+
+<p>Et ce fut un gâteux qui parut devant le juge
+d'instruction. Un être retombé à l'état animal,
+qui ne savait plus parler, comprendre ni se
+souvenir, qui bavait, gloussait vaguement,
+souriait d'un éternel sourire dément et qu'il
+fallait nourrir, laver, habiller, changer et nettoyer
+comme un enfant au maillot.</p>
+
+<p>La lutte fut effroyable entre, d'un côté, Jean
+Billy, enfermé dans son gâtisme comme en un
+lieu d'asile et, de l'autre côté, la police, les
+magistrats, les médecins légistes, coalisés pour
+surprendre la simulation, pour lui tendre le
+piège où il se trahirait, pour l'arracher à la
+maison de santé afin de pouvoir l'offrir aux
+travaux forcés ou à la mort. Mais le gâteux
+resta gâteux et ne se vendit point. Toutes
+les expériences classiques échouèrent. Les
+épreuves des réflexes, la lumière passée devant
+les yeux et les chocs sur les jambes
+croisées ratèrent complètement. Cependant
+Jean Billy dormait. Il dormait comme un<span class="pagenum" id="Page_210">[Pg 210]</span>
+homme qui jouit de sa raison, avec un sommeil
+traversé de cauchemars affreux, d'épouvantes
+et d'angoisses, et les médecins aliénistes
+qui l'étudiaient savaient qu'un gâteux
+ne dort pas ainsi et avaient espoir de triompher
+un jour de celui que le célèbre professeur
+Cave appelait le plus admirable simulateur
+qu'il eût jamais vu.</p>
+
+<p>Ce jour d'ailleurs ne vint pas, car, malgré
+les efforts redoublés des savants acharnés à la
+lutte, Jean Billy tint la partie jusqu'au bout et
+ne se laissa pas surprendre.</p>
+
+<p>Il constituait un problème passionnant.
+Contre lui, il y avait son sommeil, preuve
+suffisante, déclarait l'aliéniste Cave, puisqu'elle
+était la seule qui échappât à l'étonnante force
+du sujet, attendu qu'aucun homme ne peut, à
+un certain degré de lassitude, s'empêcher de
+dormir. Pour lui, il y avait l'incroyable difficulté
+du rôle qu'il jouait sans défaillance
+depuis des mois et qui semblait au delà des
+forces humaines, la perfection avec laquelle il
+était gâteux, ses antécédents d'alcoolique,
+enfin son séjour prolongé en des colonies malsaines
+et une vague hérédité qu'on lui découvrit,
+un de ses oncles ayant été interné jadis
+pour délire de la persécution. Il y avait aussi
+le talent et l'autorité du grand avocat Cabrolle,<span class="pagenum" id="Page_211">[Pg 211]</span>
+qui, dès le premier jour, s'était intéressé à son
+cas et s'était institué son défenseur.</p>
+
+<p>Et ce fut devant les assises que fut renvoyé
+Jean Billy, car le juge d'instruction n'était sûr
+de rien et préférait laisser au jury le soin de
+se prononcer sur un problème aussi obscur.</p>
+
+<p>Le duel fut formidable entre l'accusation et
+la défense. La culpabilité de l'accusé ne faisait
+pas de doute, puisqu'il avait été pris sur le
+fait; tout le mystère reposait sur sa responsabilité,
+et il était lui-même son meilleur avocat.
+On avait dû l'apporter au banc des accusés,
+car il ne marchait plus du tout, et, entre les
+municipaux, il restait affaissé comme un tas
+insensible et inconscient de vêtements et de
+chair. Il ne répondit pas un seul mot aux questions
+du président; on dut le tenir sous les
+bras pour le mettre debout et quand on le
+lâcha, il retomba comme une loque.</p>
+
+<p>Mais le docteur Cave se dressa devant lui au
+banc des témoins et vint affirmer solennellement
+qu'il était responsable et jouait la comédie
+du gâtisme pour se sauver du bagne ou de
+l'échafaud. Il invoqua son expérience personnelle
+et sa conscience de médecin intègre. Il
+fut pathétique et logique, détaillant lumineusement
+les indices qu'il avait recueillis pour
+établir sa conviction, et exposant surtout énergiquement<span class="pagenum" id="Page_212">[Pg 212]</span>
+cette fameuse preuve du sommeil,
+de ce sommeil révélateur de l'assassin qui
+renversait à lui seul le formidable effort qu'il
+faisait depuis des mois pour simuler le gâtisme.
+«Effort si stupéfiant, termina Cave, que
+bien peu de volontés en seraient capables, et
+que je considère Jean Billy comme un des
+hommes les plus remarquables que j'aie jamais
+étudiés...»</p>
+
+<p>Cette déposition impressionna très vivement
+le jury; mais, au même instant, au banc des
+accusés, l'homme remarquable dut être emmené,
+car il était de toute nécessité de le
+changer et de nettoyer sa place.</p>
+
+<p>Le discours de l'avocat général fut académique
+et véhément, mais il se contenta, au
+fond, de répéter tous les arguments des médecins
+aliénistes et de s'appuyer sur l'autorité
+indiscutable du célèbre professeur Cave.</p>
+
+<p>L'illustre avocat Cabrolle se leva à son tour.
+Il était calme, presque souriant, comme si sa
+tâche lui semblait trop facile et, dès les premiers
+mots, sa parole persuasive et formidable
+ébranla les vitres et le cœur des jurés. Il reprit
+un à un les arguments de l'accusation pour
+les anéantir comme en se jouant. Il se demanda
+quel pouvait bien être le mobile du
+crime commis, si la folie n'était pas là pour<span class="pagenum" id="Page_213">[Pg 213]</span>
+l'expliquer. Il évoqua les erreurs judiciaires et
+les innocents condamnés à la suite des témoignages
+de médecins légistes que d'autres médecins
+légistes contredisaient ensuite. Il rappela
+diverses affaires célèbres où la science
+officielle s'était manifestement fourvoyée. Il
+demanda, en homme d'honneur, au professeur
+Cave, si jamais il n'avait fait un faux diagnostic
+durant tout le cours de sa carrière, et s'il pouvait
+jurer que tous les fous se comportaient
+strictement de la même façon pendant la veille
+et pendant le sommeil. Il adjura enfin les
+douze honnêtes gens qui étaient devant lui de
+prendre en pitié—non en justice—l'infortuné
+malade qui était en leur présence et que,
+depuis onze mois, une instruction impitoyable
+torturait, alors que son état réclamait des
+soins éclairés, et il termina en sommant les
+jurés de regarder cette loque humaine et de
+prononcer, en leur âme et conscience, si c'était
+vraiment là «l'homme remarquable» qu'on
+venait de leur signaler et qui, depuis si longtemps,
+seul contre tous, accomplissait ce tour
+de force surhumain de jouer la folie sans
+avoir jamais eu une seconde de défaillance
+dans la perfection de ce rôle impossible.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'accusé bavait lentement
+sur lui-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_214">[Pg 214]</span></p>
+
+<p>On l'emporta pour la délibération du jury.
+On le rapporta pour entendre l'arrêt, et les
+poignes solides des municipaux le maintinrent
+debout pendant que, dans le silence, tombaient
+les paroles du président. Il était acquitté, irresponsable.
+Tous les regards étaient fixés sur lui.
+On le vit d'abord fléchir un peu, puis ses yeux
+se dilatèrent, une vie intense, un flot de sang
+et de joie délirante envahit cette face éteinte et
+stupide depuis tant de mois, et l'homme bondit,
+transfiguré:</p>
+
+<p>—Sacré nom de Dieu! hurla-t-il. Je savais
+bien que je les fouterais dedans!</p>
+
+<p>Et comme il était alors devenu réellement
+fou furieux en entendant l'arrêt, il ne fallut
+pas moins de six hommes pour le ligoter et
+l'emporter vers le cabanon qu'il ne quitta plus.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_215">[Pg 215]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LE_PASSAGER">LE PASSAGER</h2>
+</div>
+
+
+<p>—L'histoire s'est passée, il y a tout près
+de quarante ans, nous raconta le capitaine au
+long cours en retraite, Marius Cazavan, de
+Marseille, mais je puis vous la raconter comme
+si c'était d'hier. Dans ce temps-là, je naviguais
+pour des armateurs de Bordeaux et
+j'étais second à bord du <i>Phénix</i>, que commandait
+mon oncle, le capitaine Borel.</p>
+
+<p>«Nous allions lever l'ancre quand vint le
+passager. Il arriva dans un canot du port,
+avec seulement une petite valise et il insista
+pour s'embarquer, offrant de payer largement
+son passage pour Pernambouc, où nous
+allions. C'était un drôle d'homme, qui avait
+l'air inquiet et résolu à la fois, mais il nous
+arrivait assez souvent d'accepter des passagers
+dans nos bateaux de commerce et mon oncle,<span class="pagenum" id="Page_216">[Pg 216]</span>
+qui ne voyait pas plus loin que la question
+d'argent, le prit avec nous.</p>
+
+<p>«Il n'était pas gênant du reste. On lui avait
+donné une petite cabine inoccupée sur le pont,
+il n'en sortit pas pendant les premières vingt-quatre
+heures et il mangea à peine en disant
+qu'il était malade au mousse qui était allé lui
+porter ce qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>«Le troisième jour, au matin, le capitaine
+me fait appeler dans sa cabine. Je le trouve
+bouleversé.</p>
+
+<p>—Tu ne sais pas qui c'est notre passager?
+me demande-t-il brusquement. Eh bien, c'est
+un assassin!</p>
+
+<p>—Comment ça? demandai-je suffoqué.</p>
+
+<p>—J'en suis sûr! c'est un assassin qu'on
+recherche. Il était médecin à Paris et il a
+empoisonné une femme pour la voler. Il
+s'appelle Leclanchy et non pas Morin, comme
+il l'a dit.</p>
+
+<p>—Mais comment le savez-vous?</p>
+
+<p>—Par le journal. Tu sais, le journal qu'on
+nous a apporté à bord avant le départ et que je
+n'ai pu lire à ce moment-là. Je l'ai lu hier soir.
+On raconte le crime; on dit que l'assassin est
+en fuite, qu'il cherchera sans doute à s'embarquer
+dans un port du Sud-Ouest; on a trouvé
+ses traces et puis on les a perdues. On donne<span class="pagenum" id="Page_217">[Pg 217]</span>
+son signalement. C'est le passager, j'en suis
+sûr! Il a fait couper sa barbe, mais c'est lui...
+Du reste, je l'ai vu!</p>
+
+<p>—Vous l'avez vu?</p>
+
+<p>—Oui, cette nuit. Je l'ai vu à travers une
+fente de sa cabine. Il avait accroché un rideau
+derrière la porte, mais je l'ai vu tout de même.
+Il cousait des bijoux dans la ceinture de son
+pantalon. C'est lui... C'est sûr et certain.</p>
+
+<p>—Non, ça n'est pas sûr et certain, dis-je.
+Vous le croyez et c'est possible, mais on ne
+peut pas accuser un homme d'une chose
+pareille sans avoir des preuves.</p>
+
+<p>—Des preuves, des preuves, j'en ai... Et
+puis j'en aurai d'autres! Je suis sûr qu'il se
+trahira tout à fait... Et tu peux compter que je
+ne serai pas son complice ou sa dupe, en lui
+permettant de filer au premier port... Enfin,
+pour l'instant, il ne peut pas s'en aller n'est-ce
+pas? et comme il reste enfermé...</p>
+
+<p>«Mais la réclusion volontaire du passager
+ne dura pas. Deux jours plus tard, remis de
+son mal de mer, nous dit-il, il avait repris de
+l'assurance. Il se promenait sur le pont, engageait
+la conversation avec nous, plaisantait et
+nous racontait ses affaires, disant qu'il était
+courtier en horlogerie et qu'il allait fonder une
+maison importante à Rio-de-Janeiro. Mais ni<span class="pagenum" id="Page_218">[Pg 218]</span>
+mon oncle ni moi n'étions hommes à pouvoir
+dissimuler, comme il l'aurait fallu pour pouvoir
+l'amener à se trahir. Il s'aperçut vite qu'il
+y avait quelque chose et, dès lors, se tint sur
+la réserve, ce qu'on pouvait expliquer en
+somme aussi bien par l'inquiétude d'un coupable
+qui se sent soupçonné, que par la vexation
+d'un homme faisant des avances qui sont
+repoussées. Du reste, j'avais lu dans le journal
+le signalement qu'on donnait du médecin
+assassin Leclanchy et j'étais beaucoup moins
+sûr que mon oncle d'y reconnaître notre passager,
+le courtier Morin.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>«Plusieurs jours se passèrent ainsi dans le
+doute et l'inquiétude et je n'ai jamais fait un
+voyage plus pénible que celui-là, bien que le
+temps fût magnifique et que le <i>Phénix</i> se comportât
+que c'était un plaisir.</p>
+
+<p>«Dans la seconde semaine se passa l'événement
+que je n'oublierai jamais. Le mousse
+tomba malade et, en peu de temps, fut très
+mal. Il avait la fièvre et la gorge pleine de
+membranes. J'en savais assez pour nommer sa
+maladie: la diphtérie, mais c'était tout ce que
+je savais. Personne à bord n'était capable de<span class="pagenum" id="Page_219">[Pg 219]</span>
+le soigner. C'était un bon garçon, nous
+l'aimions tous et nous ne pouvions que le
+regarder mourir, car bientôt il fut évident
+qu'il allait mourir. C'était un après-midi;
+nous étions tous autour de lui; il suffoquait et
+c'était affreux.</p>
+
+<p>—Le passager... me dit tout à coup le
+capitaine d'une voix que l'émotion faisait
+rauque.</p>
+
+<p>—Eh bien, le passager?</p>
+
+<p>—Si c'est <i>lui</i>, il est médecin...</p>
+
+<p>—Mais si c'est lui, jamais il ne se trahira...
+commençai-je.</p>
+
+<p>«A ce moment je me sentis pousser de côté.
+Le passager survenant de sa cabine, s'approcha
+du lit. Il tenait une boîte garnie d'instruments
+brillants. Sans nous regarder, il se pencha sur
+l'agonisant, il fit quelques gestes brefs et sûrs;
+du sang jaillit et, par sa gorge ouverte, le
+mousse moribond aspira la vie.</p>
+
+<p>«Quelques minutes après, l'opérateur avait
+terminé ses soins.</p>
+
+<p>—Je pense qu'il s'en tirera, murmura-t-il
+entre ses dents.</p>
+
+<p>«Il se redressa et regarda le capitaine en
+face, d'un air de défi et de résolution.</p>
+
+<p>—Je suis médecin, lui dit-il.</p>
+
+<p>«Le capitaine se jeta sur lui et l'embrassa,<span class="pagenum" id="Page_220">[Pg 220]</span>
+puis il le repoussa avec horreur et s'enfuit dans
+sa cabine.</p>
+
+<p>«Le mousse guérit et le passager, pendant
+des jours, lui prodigua ses soins. Il ne parlait
+du reste à personne, pas même aux matelots
+qui n'étaient au courant de rien et l'entouraient
+de respect et d'admiration.</p>
+
+<p>«Le capitaine, pendant ce temps-là, était
+en proie à des sentiments contraires. Il ne me
+faisait pas part de ses réflexions, mais il ne
+goûtait aucun moment de repos et je l'entendais,
+dans sa cabine, se disputer tout haut avec
+lui-même sur ce que vous appellerez probablement
+un cas de conscience.</p>
+
+<p>«Un matin enfin sa résolution fut prise.
+En ma compagnie il alla trouver le passager.</p>
+
+<p>—<i>Monsieur Morin</i>, lui dit-il, sans trop le
+regarder, je pense qu'il ne serait pas avantageux
+pour vous de débarquer à Pernambouc
+où on nous attend. Je vais faire un crochet
+jusqu'à Caracas, qui est une belle ville que
+vous aimerez à visiter. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>—Je suis à vos ordres, répondit simplement
+le passager.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>«C'est ainsi que le crime du médecin
+Leclanchy, qui fit tant de bruit à l'époque,<span class="pagenum" id="Page_221">[Pg 221]</span>
+demeura impuni, et quand notre passager eut
+débarqué au Vénézuéla, jamais plus nous
+n'entendîmes parler de lui, mais lorsque nous
+nous retrouvâmes au large, entre le ciel et la
+mer et loin de tous les crimes de la terre, le
+capitaine me mit la main sur l'épaule et me
+dit:</p>
+
+<p>—Il a tranché une vie humaine, mais il
+en a sauvé une autre, malgré ce qu'il risquait...
+Je pense que cela doit faire la balance... mais,
+écoute-moi bien mon garçon: jamais plus, tu
+m'entends, jamais plus, je ne prendrai de passager...»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_222">[Pg 222]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LES_PLUMES_DU_PAON">LES PLUMES DU PAON</h2>
+</div>
+
+
+<p>—L'affaire d'Arthur Harris est une des plus
+drôles que j'aie jamais vues,—nous raconta
+l'illustre détective londonien Barnay.—La
+police, tout d'abord, s'est laissée mettre dedans
+comme tout le monde, mais ça n'a pas profité
+au jeune Harris.</p>
+
+<p>Il était acteur de son métier, mais n'avait
+aucun talent et aucune chance, si bien qu'après
+quelques mois de cours de déclamation, où il
+n'avait acquis que des prétentions, il avait,
+sans succès, essayé du théâtre, puis du music-hall,
+et enfin en était réduit à faire le pître
+dans des bastringues de dernier ordre pour ne
+pas mourir de faim.</p>
+
+<p>Cette misérable existence lui pesait d'autant
+plus que sa pauvreté extrême contrariait ses
+amours. Il avait, en effet, une jeune amie<span class="pagenum" id="Page_223">[Pg 223]</span>
+aussi vertueuse que belle, qui s'appelait Edith
+et était institutrice. N'ayant pas le sou, les
+deux jeunes gens ne pouvaient se marier et
+pouvaient craindre de rester fiancés toute
+leur vie, ce qui les désespérait.</p>
+
+<p>Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans
+les journaux qu'un impresario américain
+avait offert à un assassin célèbre des appointements
+de 2.500 francs par semaine au cas où,
+acquitté, il consentirait à se montrer sur son
+théâtre, eut une idée qu'il trouva géniale.</p>
+
+<p>—Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche
+suivant, seul jour où il leur était possible
+de passer quelques moments ensemble, j'ai
+trouvé le moyen de faire fortune et de donner
+à ma personnalité l'éclat que l'injustice
+du sort lui refuse. Il faut d'une façon ou d'une
+autre porter son nom aux oreilles du public. A
+notre époque, la réclame est tout: sans elle, le
+génie périt, étouffé sous l'éteignoir de l'indifférence;
+j'ai découvert le seul moyen d'obtenir
+gratuitement une formidable publicité...
+Allons prendre une tasse de thé, je vous passerai
+mon plan...</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Le semaine suivante, tous les journaux de
+Londres commencèrent à s'occuper d'une<span class="pagenum" id="Page_224">[Pg 224]</span>
+affaire qui parut tout de suite sensationnelle:
+une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée
+de vingt-trois ans, avait disparu inexplicablement
+trois jours avant, c'est-à-dire un vendredi.
+Elle était sortie, les enfants ayant congé
+à cause d'une fête familiale, et elle n'était pas
+revenue. Le seul indice était qu'avant de partir,
+elle avait dit à la femme de chambre qu'elle
+pensait rencontrer son fiancé.</p>
+
+<p>Le lendemain, on avait le nom et l'adresse
+du fiancé: Arthur Harris, et on esquissait sa
+biographie en ajoutant que la police le recherchait
+pour des renseignements, mais qu'il
+n'avait pas paru depuis le matin du vendredi
+à son restaurant habituel, non plus que dans
+son petit concert où on était tout étonné de
+son absence.</p>
+
+<p>Et le jour suivant le «Beau Crime», le
+crime sensationnel, éclatait à la première page
+de tous les journaux. On avait fait une enquête
+au domicile d'Arthur Harris et elle avait amené
+d'affreuses découvertes.</p>
+
+<p>Les voisins avaient été catégoriques: le
+jeune acteur était rentré chez lui ce vendredi
+tragique vers 4 heures en compagnie d'une
+jeune femme dont le signalement répondait
+exactement à celui d'Edith. Ils s'étaient
+enfermés et quelques minutes après on avait<span class="pagenum" id="Page_225">[Pg 225]</span>
+tout à coup entendu des cris et des plaintes,
+mais les voisins, accoutumés aux hurlements
+d'Arthur lorsqu'il apprenait ses rôles, ne s'en
+étaient pas émus. Le jeune homme était descendu
+vers 7 heures et était peu après remonté
+avec un bidon d'alcool à brûler. Dans la nuit,
+vers 2 heures du matin il était descendu (la voisine
+d'en dessous, qui ne dormait pas ayant mal
+aux dents, avait reconnu sa démarche qu'aucun
+autre pas n'accompagnait, elle en était
+sûre). Depuis lors, nul n'avait eu la moindre
+nouvelle d'Arthur Harris non plus que de la
+jeune personne qui était montée chez lui.</p>
+
+<p>Les magistrats avaient fait forcer la porte
+du logement fatal et les découvertes les plus
+sinistres avaient été faites: taches de sang sur
+le parquet et qui transparaissaient malgré un
+récent lavage, corde suspendue au plafond,
+baquet, couperet, coutelas et la scie à main
+récurés tout fraîchement et surtout, dans le
+poêle de fonte, des fragments à demi carbonisés
+d'ossements. Le crime était patent. Harris
+avait attiré chez lui sa victime et l'avait assassinée
+pour un motif encore inconnu, mais sans
+doute passionnel. Il l'avait ensuite coupée en
+morceaux dans l'espoir de dissimuler les preuves
+de son forfait. L'alcool à brûler avait servi
+à brûler une partie du cadavre dont l'assassin<span class="pagenum" id="Page_226">[Pg 226]</span>
+indubitablement avait emporté le reste dans sa
+valise qu'on ne retrouvait pas.</p>
+
+<p>L'émotion causée par ce qu'on appela «l'<i>Affaire
+de l'Institutrice coupée en morceaux</i>»
+fut considérable. La férocité du crime, la figure
+sympathique de la victime et l'énigme offerte
+par la fuite du meurtrier qu'on recherchait en
+vain, firent une cause célèbre qui passionna
+Londres, l'Angleterre et le monde entier. Les
+plus habiles policiers lancés à la recherche
+d'Arthur Harris, les enquêtes les plus actives
+menées dans les gares et les consultations
+demandées aux maîtres de l'instruction criminelle,
+ne rapportaient aucun indice. Le
+signalement de l'acteur fut expédié dans toutes
+les directions et son portrait reproduit par
+tous les journaux. Arthur Harris alors, et pendant
+plusieurs jours, occupa, on peut le dire,
+le monde civilisé, il fut adopté comme sujet
+d'actualité et sa célébrité—comme criminel,
+il est vrai—fut universelle.</p>
+
+<hr class="tb">
+
+<p>Un matin, on apprit que Harris était arrêté.
+Ce jeune homme au lieu de s'enfuir pour un
+lointain pays comme l'opinion générale le
+pensait et comme il l'aurait peut-être fait pour<span class="pagenum" id="Page_227">[Pg 227]</span>
+corser l'aventure, s'il avait eu assez d'argent
+pour cela s'était tout simplement retiré dans
+une auberge des bords de la Tamise et, sous
+un faux nom, passait ses journées à pêcher à
+la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis
+en défiance par certaines demi-confidences
+échappées à l'acteur sous l'influence, semblait-il,
+d'une demi-ivresse, avait prévenu la
+police régionale, laquelle, ravie d'une telle
+chance, s'était aussitôt emparée du criminel
+que la foule, rassemblée et mise au courant
+par le policier amateur avait à moitié assommé
+tout d'abord.</p>
+
+<p>Harris, en très mauvais état, avait été
+ramené à Londres, soigné et interrogé avec
+les égards dus à un assassin de son importance.
+Mais alors le mystère si effrayant qui
+passionnait le monde s'était en un instant
+crevé comme une bulle de savon. Le jeune
+homme, lorsqu'on lui formula l'accusation
+portée contre lui et qu'il ne semblait pas avoir
+encore comprise, avait montré une figure stupéfaite
+sous les noirs qui la marbraient et
+expliqué qu'il n'y avait pas eu le moindre
+crime, attendu qu'Edith s'était retirée en province
+pour soigner une vieille tante qui se
+mourait et que lui Harris, en son absence, et
+vu la poursuite de créanciers acharnés, avait<span class="pagenum" id="Page_228">[Pg 228]</span>
+réalisé un petit emprunt et fui, sans rien dire
+à personne, se reposer au bord de l'eau. Il
+n'avait depuis lors pas lu un seul journal ni
+avisé qui que ce soit de sa retraite.</p>
+
+<p>On lui parla des indices recueillis par l'enquête.
+Il expliqua que les cris entendus provenaient
+d'une leçon de déclamation donnée par
+lui à Edith, que celle-ci était descendue avec
+lui dans la nuit, à l'heure d'aller prendre son
+train, que la corde pendue au plafond avait servi
+non à suspendre un cadavre mais à faire des
+exercices de gymnastique, que l'achat de l'alcool
+avait été nécessité par la cuisson du dîner
+et que les os dans le poêle étaient ceux d'un
+lapin. Quant au sang par terre il provenait d'une
+coupure qu'il montra à son doigt. Le tout fut
+reconnu exact. Edith, du fond de sa province,
+répondit qu'elle se portait très bien et que si
+elle était partie sans prévenir c'était pour
+échapper aux assiduités gênantes d'un oncle
+des enfants qu'elle instruisait!...</p>
+
+<p>Voilà l'histoire! Harris, vous le comprenez,
+avait tout imaginé pour se rendre célèbre et il
+avait réussi à mettre tout le monde dedans et
+moi tout le premier, qui avais été chargé par
+la police de sûreté de diriger l'enquête. Le
+plus drôle, du reste, c'est que le jeune homme,
+comme bénéfices, ne récolta que la terrible<span class="pagenum" id="Page_229">[Pg 229]</span>
+rossée que la foule lui infligea quand on l'arrêta
+et les quelques jours de prison qu'il fit. Il
+fut mis en liberté au milieu du mépris public
+et sa gloire prit fin en même temps que sa
+captivité. «Vous êtes innocent, vous n'avez
+aucun intérêt», lui dit avec dégoût un impresario
+auquel il avait demandé un emploi,
+en se targuant de son renom, et il dut quitter
+Londres pour n'y pas mourir de faim et se
+réfugier en province, auprès de la fidèle Edith,
+dans la maison laissée par la vieille tante.</p>
+
+<p>Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer
+comme souvenir, pour lui rappeler l'enquête
+inutile qu'il m'avait fait faire, une traduction
+de la fable de votre grand La Fontaine, vous
+savez, le geai qui prend les plumes du paon...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_230">[Pg 230]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LHERITAGE">L'HÉRITAGE</h2>
+</div>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle
+à manger auprès de la table mise, quand
+M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si
+agité qu'elle se dressa, laissant tomber son
+ouvrage.</p>
+
+<p>—Octave, mon Dieu! es-tu malade?</p>
+
+<p>—Personne ne peut nous entendre?</p>
+
+<p>—Non! L'oncle Blaise est dans sa chambre,
+les enfants dans la leur et la bonne dans la
+cuisine... Mais qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>M. Lefertin se pencha vers elle.</p>
+
+<p>—Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.</p>
+
+<p>—Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?</p>
+
+<p>—L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui,
+par hasard, au bureau. Son banquier, tu sais
+bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard,
+ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui
+il a toute confiance, qu'il nous vante, qu'il<span class="pagenum" id="Page_231">[Pg 231]</span>
+nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à
+dîner vingt fois et de traiter comme un prince,
+eh bien! ce phénix a fait de mauvaises
+affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!...
+Bref, il vient de lever le pied en laissant un
+passif formidable, et l'oncle Blaise, qui lui
+avait confié malgré mes conseils tous ses capitaux,
+est ruiné à plat. Il lui reste en tout et
+pour tout sa pension viagère, à peine de quoi
+manger du pain dans un asile...</p>
+
+<p>—Voyons, tu es bien sûr?...</p>
+
+<p>S'il était sûr!... Il haussa les épaules et,
+accablé, se laissa tomber sur une chaise.</p>
+
+<p>—Mon Dieu! c'est affreux, dit M<sup>me</sup> Lefertin.
+Alors, mous allons devoir nous réduire! Alors,
+nous sommes, pour toute notre existence, condamnés
+à la médiocrité! Alors, les enfants
+pour qui nous endurons tout, depuis six ans,
+dans l'espoir de leur assurer cette fortune...</p>
+
+<p>—Il n'y a plus de fortune!</p>
+
+<p>Tous deux échangèrent un regard navré. La
+catastrophe les atterrait. La seule espérance
+de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de
+l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du
+courage dans les heures difficiles et du prestige
+aux yeux de leurs relations, n'était plus... Mais
+ils songèrent au vieillard lui-même, et une
+semblable fureur les saisit.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_232">[Pg 232]</span></p>
+
+<p>—Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin
+d'une voix sifflante, mais il y a toujours
+l'oncle...</p>
+
+<p>—Il ne sait rien, naturellement, puisque
+depuis trois jours sa goutte l'empêche de sortir...
+et comme il n'a pas reçu de lettres.
+Alors, tu vas le prévenir?</p>
+
+<p>M. Lefertin eut un ricanement.</p>
+
+<p>—Pas du tout! Il apprendra cela demain ou
+après; probablement, on en parlera dans les
+journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué...
+je ne sais pas... En tout cas je veux qu'il
+soit obligé de nous avertir lui-même. Il sera
+peut-être un peu moins arrogant et moins
+hargneux que d'ordinaire. Jusque-là, nous
+ignorons tout, c'est bien entendu...</p>
+
+<p>—Quand je pense à ce que nous avons supporté
+depuis qu'il vit avec nous! Quand je
+pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il
+nous met plus bas que terre! Il nous déshonore
+aux yeux de nos amis... On a beau dire qu'il
+est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non,
+il nous en a fait trop! Et c'est la plus belle
+chambre, et c'est tous les jours une scène pour
+les menus, et il traite les enfants... j'en ai les
+larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne
+se gêne pas en famille, il agit ici comme il
+n'oserait pas le faire dans un hôtel garni!<span class="pagenum" id="Page_233">[Pg 233]</span>
+Quant à moi, c'est bien simple, il me parle
+comme je ne parle pas à ma servante...</p>
+
+<p>—Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis
+et qu'il nous impose! Et tu te rappelles quand
+je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs,
+cette histoire!...</p>
+
+<p>Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération
+croissante, leurs rancunes. L'oncle
+Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant,
+les tyrannisait effectivement depuis six ans.
+Mais tous deux jusque-là, fascinés par l'héritage,
+avaient fait de leur mieux pour n'y point
+prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient
+eux-mêmes d'avoir tant de griefs; ils s'exaltaient
+au souvenir de mille blessures supportées
+patiemment pour l'amour de l'argent; ils
+s'émerveillaient, de bonne foi, d'avoir eu tant
+de mansuétude.</p>
+
+<p>—Enfin, à quelque chose malheur est bon,
+conclut M<sup>me</sup> Lefertin. Cette histoire va nous
+débarrasser de lui, bien entendu.</p>
+
+<p>—Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même,
+quand il apprendra qu'il est ruiné, n'aura certes
+pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le
+verrai partir sans regrets ni remords, je
+t'assure. Il nous a assez souvent menacés de
+nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en
+attendant, puisque personne ne sait rien, ni<span class="pagenum" id="Page_234">[Pg 234]</span>
+toi, ni lui, ni moi... je vais dès ce soir lui dire
+son fait. Parfaitement, je me donnerai le plaisir
+de lui exprimer ma façon de penser... Oh!
+sans violence, sois tranquille, c'est un vieillard!...
+Je resterai calme, mais je veux ma
+revanche... Chut, voilà son pas...</p>
+
+<p>Un vieillard parut, osseux, les mâchoires
+hérissées d'une courte barbe grise, les yeux
+vifs sous des sourcils touffus.</p>
+
+<p>Il portait une redingote noire dépenaillée,
+des pantoufles vertes, et, au cou, un foulard
+sale.</p>
+
+<p>—Te voilà encore à coudre à côté du couvert,
+pour fourrer des épingles dans les
+assiettes, dit-il, hargneux, à M<sup>me</sup> Lefertin...
+Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et
+demie et je n'aime pas attendre! Jacques!
+Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte,
+arrivez-vous, galopins?</p>
+
+<p>Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet
+appel, accourus, on se mit à table. L'oncle
+Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement
+des vérités politiques hostiles aux convictions
+de M. Lefertin; il eut, pour M<sup>me</sup> Lefertin, des
+mots blessants à propos d'une blanquette de
+veau dont la sauce était sans moelleux; il
+rudoya la servante qui ne lui donnait pas assez
+vite du pain.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">[Pg 235]</span></p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lefertin restait calme. M. Lefertin se
+contenait, soutenu d'ailleurs par la perspective
+d'une prochaine vengeance.</p>
+
+<p>—Allez dans votre chambre finir vos devoirs
+avant de vous coucher, dit-il à ses fils quand,
+après le dessert, la bonne eut apporté la
+camomille de l'oncle Blaise.</p>
+
+<p>Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur
+forte emplit la pièce. M<sup>me</sup> Lefertin toussa.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En
+voilà des grimaces! La fumée te fait tousser,
+maintenant!</p>
+
+<p>—Je vous prie de parler à ma femme sur
+un autre ton, interrompit sèchement M. Lefertin.</p>
+
+<p>L'oncle sursauta.</p>
+
+<p>—Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous?</p>
+
+<p>—Je dis que nous en avons assez! Je dis
+que nous avons trop longtemps, ma femme et
+moi, supporté votre despotisme! La fortune ne
+donne à personne le droit d'être impoli. Nous
+avons patienté à cause de votre âge, espérant
+que vous comprendriez, un jour ou l'autre,
+qu'agir ainsi est une lâcheté de votre part.
+Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens le
+mot...</p>
+
+<p>—Oui, c'est une honte, prononça M<sup>me</sup> Lefertin,
+frémissante de rancune, une honte, vous<span class="pagenum" id="Page_236">[Pg 236]</span>
+entendez, mon oncle!... Du reste, je vous renie
+et je demande pardon à mon mari de lui avoir
+trop longtemps imposé... Mais la coupe déborde!
+Il faut nous séparer! Tant pis, nous en
+avons assez!</p>
+
+<p>L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de
+l'attitude nouvelle des Lefertin. Soudain, d'un
+coup de poing, il fit trembler la table.</p>
+
+<p>—Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette,
+c'est bien! c'est très bien! Parfaitement,
+ça me dégoûtait de vous voir avaler
+toutes mes avanies sans piper parce que je
+suis riche. Vous vous rebiffez, vous avez de la
+dignité, vous m'envoyez au bain en vous
+fichant des conséquences, ça me va! C'est
+chic! Je crie bravo! Et soyez tranquilles. Je
+reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je
+serai poli et gentil comme je l'aurais été si je
+ne m'étais pas fourré dans la tête dès le premier
+jour que vous étiez trop à plat ventre devant
+mon argent pour jamais vous regimber!... Et
+n'ayez pas peur, je vous laisse tout. Pas plus
+tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais
+encore, je vous le dis franchement! Maintenant
+ça y est, mes bons amis, je vous laisse
+tout!</p>
+
+<p>Avec une cordialité expansive qu'il ne leur
+avait jamais témoignée il leur tendit les mains.<span class="pagenum" id="Page_237">[Pg 237]</span>
+Et eux, ne sachant que dire, se regardaient,
+gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle,
+qui n'avait plus rien, répétait avec effusion:
+«Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous
+laisse tout...»</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_238">[Pg 238]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="UN_BON_CONSEIL">UN BON CONSEIL</h2>
+</div>
+
+
+<p>Après le pont, au croisement des deux
+routes, devant la maison où il y avait écrit:
+«Café-Restaurant», M. Bridol arrêta sa voiture—une
+petite auto qu'il conduisait lui-même—et
+descendit avec légèreté et élégance.</p>
+
+<p>La maison était neuve et pimpante. Des
+bosquets ainsi qu'un beau verger y attenaient.
+M. Bridol lui jeta un regard tendre et, avec
+un regard plus tendre encore, entra dans la
+salle du café. Une servante achevait de ranger
+les tables. Au fond, derrière un comptoir, une
+jeune femme brune brodait. Elle leva la tête:</p>
+
+<p>M. Bridol, armé de toutes ses grâces, traversa
+la salle et vint, familièrement, s'accouder
+au comptoir. Une glace au mur refléta sa
+cravate bleu de roi, sa chevelure bouclée, sa<span class="pagenum" id="Page_239">[Pg 239]</span>
+figure moutonnière, sa moustache en crochets.
+Il souriait, galant et langoureux, et discourait
+chaleureusement. Pour une grosse maison de
+Versailles, il plaçait avec succès du vin dans
+toute la région. Ici, il essayait aussi de placer
+son cœur. Depuis des mois, il était amoureux
+de M<sup>me</sup> May, la propriétaire du café. Il était
+amoureux de sa beauté fraîche et potelée; il
+était amoureux de sa gaieté malicieuse, bien
+qu'elle le désespérât, disait-il; il était amoureux
+de son caractère décidé et pratique; elle
+dirigeait si bien sa maison depuis six ans
+qu'elle était veuve, elle en avait fait une si
+bonne maison qui rapportait tant d'argent.
+Tâche trop lourde pour une femme, d'ailleurs,
+et où il faisait l'appui dévoué d'un homme
+entendu, qui soit du métier et qui, en même
+temps, puisse tenir son rang. M. Bridol avait la
+conviction qu'il était désigné pour être cet
+homme. Malheureusement, il avait jusqu'alors
+essayé en vain de le faire comprendre à
+M<sup>me</sup> May.</p>
+
+<p>Ce jour-là encore, tirant tous les effets possibles
+de ses moustaches, de sa chevelure, de
+ses yeux et de ses dents, il mélangeait ardemment
+le sentiment et les affaires. Il affirmait
+alternativement les qualités de ses vins et les
+<span class="pagenum" id="Page_240">[Pg 240]</span>qualités de son amour. M<sup>me</sup> May, sans s'effaroucher,
+riait, plaisantait et secouait la tête:
+elle ne voulait pas se remarier. Il le savait
+bien! Elle le lui avait dit mille fois.</p>
+
+<p>M. Bridol, stupéfait de cette insensibilité
+persistante et qu'il n'arrivait pas à s'expliquer,
+dans la grandeur de sa vanité, toucha alors
+une autre corde qu'il avait déjà essayé de faire
+vibrer: n'avait-elle pas peur de vivre seule
+ainsi? Le soir, quand les servantes et le jardinier
+étaient partis, ne se trouvait-elle pas
+inquiète et menacée dans cette maison isolée,
+où l'on savait qu'il n'y avait pas d'homme?</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules. Non, elle n'avait pas
+peur. Sa maison fermait bien, les portes et les
+volets étaient solides. D'ailleurs, la contrée
+était sûre...</p>
+
+<p>Il hocha la tête, soucieux. Il avait vu, sur la
+route, pas plus tard que tout à l'heure, des
+figures de bagne qui cherchaient sûrement un
+coup à faire. Et ce n'était pas la première fois.
+Il l'avait déjà prévenue. Elle s'exposait au
+danger...</p>
+
+<p>Elle rit encore, mais sans conviction, lui
+sembla-t-il. Il répéta:</p>
+
+<p>—Ah! si vous vouliez, si vous vouliez!...</p>
+
+<p>Et, avec un grand soupir pathétique, il lui
+serra significativement la main et s'en alla.</p>
+
+<p>Il avait une idée nouvelle, une idée magnifique,<span class="pagenum" id="Page_241">[Pg 241]</span>
+impressionnante, qui le mènerait au
+succès. Et il arrêta son plan.</p>
+
+<p>Trois jours après, par une nuit noire et pluvieuse,
+peu avant minuit, M. Bridol quitta
+Versailles dans sa voiture. Auprès de lui, sous
+la capote relevée, un loqueteux était assis, qui,
+d'un air béat, tirait sur un cigare.</p>
+
+<p>—Vous avez bien compris? demanda
+M. Bridol. Vous savez bien ce que vous avez
+à faire?</p>
+
+<p>Le loqueteux avait surtout compris que ce
+monsieur, qui l'avait ramassé sur la route et
+lui avait payé, dans un caboulot, un copieux
+dîner et plusieurs petits verres, lui avait promis
+cinquante francs pour faire quelque chose.
+Quoi? C'était, dans son esprit, demeuré
+vague.</p>
+
+<p>—Si des fois vous recommenciez à m'expliquer,
+ça serait pas du lusque, déclara-t-il franchement.</p>
+
+<p>—Eh bien! je vais vous amener auprès
+d'une maison derrière laquelle il y a un jardin.
+Le mur est bas, vous l'escaladez, vous avancez
+dans le jardin jusqu'à la maison. Vous en
+faites le tour comme quelqu'un qui cherche à
+entrer. Puis vous revenez au fond. Il y a un
+poulailler. Vous tordrez le cou à deux ou trois
+poules... Et ayez bien soin de les laisser crier.<span class="pagenum" id="Page_242">[Pg 242]</span>
+Faites beaucoup de bruit, qu'on vous entende,
+et jetez deux ou trois coups de sifflet...</p>
+
+<p>Le loqueteux, qui, de ses ongles sales, grattait
+sa barbe hirsute, sursauta.</p>
+
+<p>—Si je fais du potin, on sortira et on me
+tombera dessus. Merci bien.</p>
+
+<p>—Mais non, soyez tranquille. Il n'y a qu'une
+seule personne, qui n'osera pas bouger. C'est
+moi qui arriverai au bruit, comme si je passais
+par hasard avec ma voiture et que je vienne au
+secours. Alors vous vous sauverez en repassant
+le mur, et moi, je tirerai des coups de
+revolver...</p>
+
+<p>—Où ça?</p>
+
+<p>—N'importe où! dans le mur, dans un
+arbre...</p>
+
+<p>—Pas de mon côté, hein? Ayez l'œil! C'est
+traître ces outils-là... Et puis?...</p>
+
+<p>—Vous filerez où vous voudrez. N'ayez pas
+peur, on ne vous poursuivra pas. Du reste, je
+serai là pour indiquer une fausse direction et,
+s'il y a enquête, je donnerai un faux signalement.
+Du reste, je vous répète que ça ne tire
+pas à conséquence, c'est une blague que je fais
+à quelqu'un.</p>
+
+<p>—Je trouve pas ça rigolo, murmura le loqueteux.
+Des trucs comme ça, c'est pas mon genre.
+Enfin, chacun son goût. Et les cinquante francs?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_243">[Pg 243]</span></p>
+
+<p>—En voilà vingt-cinq. Et soyez demain
+soir à l'endroit où je vous ai rencontré. Vous
+aurez les vingt-cinq autres, et même cent sous
+de plus si je suis content de vous.</p>
+
+<p>—On fera son possible.</p>
+
+<p>Ils ne dirent plus rien. M. Bridol était en
+proie à l'allégresse. Il éprouvait aussi une forte
+admiration pour lui-même. Ce plan, qui lui
+avait été inspiré par le vague souvenir d'avoir
+lu ou entendu raconter quelque chose de semblable,
+lui apparaissait comme génial. M<sup>me</sup> May,
+réveillée et terrorisée par les bandits, puis sauvée
+par lui surgissant en héros, ne pouvait
+manquer d'accéder enfin à ses vœux... Peut-être
+même, dans l'émoi et la gratitude du premier
+moment... Il l'imaginait en toilette de
+nuit, palpitante et tombant dans ses bras...</p>
+
+<p>Mais il arrêta sa voiture. On était arrivé. La
+pluie avait cessé. Une lueur de lune passait
+par intervalles. M. Bridol montra le petit mur
+au loqueteux, qui, pris d'un scrupule, demanda
+s'il pouvait, en se sauvant, emporter les poules
+tuées.</p>
+
+<p>M. Bridol dit oui et le vit escalader maladroitement.
+De l'autre côté, il dégringola sur
+des châssis vitrés et le vacarme fut grand.
+M. Bridol l'entendit jurer et se débattre. Aussitôt,
+<span class="pagenum" id="Page_244">[Pg 244]</span>certain que M<sup>me</sup> May devait être réveillée,
+il bondit à son tour au sommet du mur et
+sauta dans le jardin. Les chiens du voisinage
+aboyaient de toutes leurs forces. Le loqueteux,
+épouvanté, repassait le mur en grande hâte.
+M. Bridol brandissait son revolver pour tirer,
+quand, au premier étage de la maison, une
+fenêtre s'ouvrit brusquement. Un coup de feu
+raya l'ombre. Le plomb fit tomber un plâtras
+non loin de M. Bridol.</p>
+
+<p>—Je te vois, canaille! cria une voix forte.
+N'essaye pas de te sauver ou je te flanque mon
+second coup! Les mains en l'air et avance le
+long de l'allée jusqu'à la maison. Obéis ou tu
+es mort!</p>
+
+<p>Terrifié, la sueur au front, les jambes flageolantes,
+M. Bridol obéit et, tout en avançant,
+d'une voix étranglée, il lançait des explications:</p>
+
+<p>—Je suis Bridol! Ne tirez pas! Je suis
+Bridol, le placier en vins... M<sup>me</sup> May sait
+bien...</p>
+
+<p>Il y eut un petit cri de surprise, puis un
+chuchotement à la fenêtre, et, une minute
+après, devant M. Bridol que la crainte paralysait,
+la porte de la maison s'ouvrit. Un gaillard
+de haute taille, à demi vêtu et le fusil à
+la main, s'y tenait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_245">[Pg 245]</span></p>
+
+<p>Derrière son épaule apparaissait M<sup>me</sup> May.
+charmante et ébouriffée, une lanterne à la
+main.</p>
+
+<p>—C'est bien M. Bridol, dit-elle.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que
+vous faites ici? demanda l'homme au fusil.</p>
+
+<p>M. Bridol, dont la consternation était indicible,
+eût bien voulu lui poser la même question,
+mais il n'estima pas que sa situation le
+lui permettait. Il raconta qu'il regagnait Versailles
+dans sa voiture lorsqu'il avait vu de
+loin des malfaiteurs se faire la courte échelle
+pour s'introduire dans le jardin. Alors, n'écoutant
+que son courage, il s'était précipité à leur
+suite pour défendre M<sup>me</sup> May.</p>
+
+<p>L'autre lui tendit la main.</p>
+
+<p>—Ça, c'est d'un homme qui n'a pas peur!
+Et je vous en remercie, parce qu'enfin j'aurais
+pu ne pas être là...</p>
+
+<p>—C'est mon cousin, le garde-chasse, expliqua
+M<sup>me</sup> May, un peu rougissante. Vous comprenez,
+monsieur Bridol, je lui ai demandé
+de venir loger ici, quand il est libre, tant
+vous m'avez fait peur avec toutes vos histoires
+de voleurs. Je vois que vous avez eu bien
+raison!...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_246">[Pg 246]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="AU_BORD">AU BORD</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Toto, resteras-tu tranquille pendant que
+je te lave la figure! Et toi, Jules, veux-tu
+tenir droite ta petite sœur, sans ça tu auras
+affaire à moi, je ne te dis que ça! Louise,
+mets tes bas! Ne reste pas les pieds nus sur
+le carreau, ou je te giffle!... Sapristi, et le
+père qui ne se lève pas! Il va encore se mettre
+en retard, c'est sûr...</p>
+
+<p>Abandonnant pour un moment le débarbouillage
+hâtif de ses cinq enfants, M<sup>me</sup> Arsin
+se précipita dans la seconde pièce du pauvre
+logement. Dans un lit aux draps troués, un
+homme maigre et long, au visage creux barbu
+de gris, ouvrit des yeux effarés de sommeil
+parmi les mèches ébouriffées de ses cheveux.</p>
+
+<p>—Hein? Quoi! Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>Rouge et mal peignée, la face suante, les<span class="pagenum" id="Page_247">[Pg 247]</span>
+poings aux hanches, énorme dans une camisole
+déteinte, sa femme l'invectivait.</p>
+
+<p>—Tu n'es pas levé? Ah ben! merci, monsieur
+se la coule! Il y a deux heures que je
+suis debout, moi! Quelle heure est-il?... Il est
+l'heure d'être en retard! Si c'est pas honteux!...</p>
+
+<p>Sans répondre, il s'était levé et revêtait vite
+ses habits râpés. Elle continua:</p>
+
+<p>—C'est pas le moment de flemmer, pourtant!
+Tu sais bien que tu dois avoir une gratification
+à la fin du mois. Si tu as des retards,
+tu ne l'auras pas! Alors qu'est-ce qu'on fera?
+Je ne sais pas déjà comment m'en tirer!
+Louise et Toto n'ont plus rien aux pieds, le
+cordonnier d'en bas n'a plus voulu réparer
+leurs chaussures, en disant qu'on ne pouvait
+pas coudre dans des trous. Ils ne peuvent
+pourtant pas marcher pieds nus, ces enfants!
+Et moi non plus, je n'ai plus de souliers;
+depuis deux mois que j'attends pour m'en
+acheter, je vais en savates!... Ça ne peut pas
+durer!... Et le pharmacien avec sa note! Et
+Cécile qui continue à tousser! Il lui faut
+encore du sirop à cette petite!... Ah! non,
+c'est pas le moment de perdre des gratifications
+en flemmant!... Allons, ouste, dépêche,
+avale ta soupe et file, faut que j'aille au lavoir.<span class="pagenum" id="Page_248">[Pg 248]</span>
+Tiens, v'là ton pain et ta saucisse pour midi.
+Et si, après avoir mangé, tu fais l'économie
+du café, ça me fera plaisir. Promène-toi pendant
+ton heure, et si tu as soif, avale une
+gorgée d'eau à une fontaine, tu ne t'en porteras
+pas plus mal... Allons file, je te dis!...</p>
+
+<p>Vers la banque où il était employé, Arsin
+s'en alla par les rues pleines de l'animation
+matinale. C'était une grande ville riche et
+commerçante; il l'habitait depuis six ans, et
+tous les matins il faisait le même chemin. Ce
+matin-là, en marchant, il songeait à sa vie. Il
+y songeait avec un dégoût sans espoir. Le
+passé, le temps où il était jeune, où il avait
+eu de l'argent, où il avait eu de l'ambition, lui
+semblait démesurément lointain et comme le
+souvenir d'un autre lui-même. Il avait tout
+perdu: sa jeunesse en tentations capricieuses
+et sans suite, en paresses infécondes; son
+argent en plaisirs vaniteux, en fantaisies
+déraisonnables et imprévoyantes; son ambition
+à force de déboires. Il songeait à cette
+femme qu'il avait épousée par coup de tête,
+bien qu'elle fût sans fortune ni éducation.
+Comme elle avait été jolie, comme elle avait
+changé, comme elle lui était devenue pénible
+et étrangère, tous les jours davantage, le long
+de leur vie côte à côte! Et il songeait avec<span class="pagenum" id="Page_249">[Pg 249]</span>
+horreur à leur misère, décente d'abord, masquée
+par les vestiges de sa petite fortune, puis sordide,
+tragique, torturante, jusqu'au jour où un
+parent opulent et méprisant, qui passait à Paris
+pour affaires, lui avait offert, chez lui, en province,
+pour l'empêcher de mourir de faim, cette
+place mesquine qu'il occupait maintenant.</p>
+
+<p>Il entra dans la banque, mais comme il
+gagnait le bureau où il travaillait, la porte
+du sous-directeur s'ouvrit:</p>
+
+<p>—C'est vous, Arsin? cria cet homme important.
+Je vous attendais. Valou, l'encaisseur, est
+malade, et le patron a dit que vous alliez le
+remplacer aujourd'hui. La tournée est très
+importante, puisque c'est une fin de mois.
+Entrez, je vais vous expliquer.</p>
+
+<p>Arsin entra et écouta les explications. Faire
+une chose ou une autre lui était indifférent. Un
+quart d'heure plus tard, muni d'un vaste portefeuille
+à serrure, il sortit de la banque.</p>
+
+<p>Il commença sa tournée. Le matin il devait
+faire la ville même, l'après-midi les faubourgs
+et la banlieue. Il allait sans hâte, guidé par
+sa liste d'adresses, et l'argent qu'il touchait
+s'engouffrait à mesure dans le vaste portefeuille
+à serrure. Enveloppés dans du papier,
+son pain et sa saucisse étaient dans sa poche.
+Il les mangea vers midi, dans un square, et fit<span class="pagenum" id="Page_250">[Pg 250]</span>
+ensuite quelques pas pour gagner un café bon
+marché et y passer une demi-heure, ce qui
+était son plaisir quotidien. Mais il se souvint
+des ordres de sa femme et se contenta d'avaler,
+en se cachant, une gorgée d'eau à une fontaine
+publique. Ensuite, ayant épargné
+quelques sous, il sortit du square et reprit sa
+tournée.</p>
+
+<p>Les heures passèrent. Arsin, à force de
+marcher, était fatigué, et les liasses de cet
+argent, qu'il touchait et qui n'était pas pour lui,
+alourdissaient le grand portefeuille, maintenant
+gonflé.</p>
+
+<p>—C'est lourd cent mille francs, se dit-il.</p>
+
+<p>Il songea qu'il avait un peu plus que cette
+somme. Il alla à la dernière adresse marquée
+sur sa liste, toucha douze mille francs, et sa
+tâche fut finie. Il était en avance et marchait à
+pas lents. Il avait soif, mais résista de nouveau
+au désir d'entrer dans un café. Une femme le
+croisa. Elle était fardée, mais jeune et jolie;
+elle l'enveloppa d'un coup d'œil professionnel
+qu'elle interrompit en le voyant si minable. Il
+eut un petit rire, en songeant à la somme qu'il
+portait... Et soudain une pensée le fit tressaillir
+et blêmir. Il fit encore quelques pas, il haletait
+un peu. Il vit qu'il était près d'une gare. Un
+banc était à côté de lui, il s'y laissa tomber.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_251">[Pg 251]</span></p>
+
+<p>Un temps passa. Arsin réfléchissait, et la
+sueur coulait de ses tempes creuses.</p>
+
+<p>—C'est cela, murmura-t-il, si bas que lui-même
+n'entendit pas sa voix. Oui. C'est cela...
+J'achète un cache-poussière, une casquette,
+je me fais raser. Dans une autre ville, je trouverai
+d'autres vêtements, je me ferai teindre
+les cheveux... Des papiers... Bah! je m'arrangerai...
+Je vais envoyer un mot à la banque
+pour dire que j'ai été retardé, un mot à ma
+femme pour dire que je travaille ce soir... Et
+ce soir je serai loin. Il y a un train dans une
+heure... J'ai assez pour faire n'importe quoi,
+pour gagner une fortune... et c'est déjà une
+petite fortune que j'ai là... De quoi vivre...
+vivre un peu pendant les quelques années que
+j'ai avant d'être trop vieux... Vivre libre...
+loin de tout...</p>
+
+<p>Il fit un mouvement pour se lever, mais
+s'arrêta et, penché en avant sur son banc, son
+portefeuille gonflé, serré contre lui, la tête
+dans ses mains, il resta là pendant un temps
+dont il ne connut jamais la durée. Enfin il
+releva une face bouleversée, vieillie encore, et
+se dit d'une voix rauque:</p>
+
+<p>«Je ne peux pas...»</p>
+
+<p>Il se dressa, regagna la banque, déposa
+l'argent et rentra chez lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_252">[Pg 252]</span></p>
+
+<p>—J'ai le sirop de la petite, lui cria M<sup>me</sup> Arsin,
+rouge, en nage et dépeignée, parmi les
+enfants piaillants et qui se chamaillaient. Et
+pour les chaussures, j'ai trouvé quoi faire. Je
+m'en passerai et Louise et Toto en auront.
+Jules, je vais te giffler si tu tiens ta sœur de
+travers. Allons, à la soupe!</p>
+
+<p>Elle mit la soupière sur la table et, soudain
+irritée, se retournant vers son mari:</p>
+
+<p>—Tu rentres à une jolie heure, dis donc!
+Qu'est-ce que tu as fait. Tu nous fais une jolie
+vie! D'où viens-tu?</p>
+
+<p>—Je viens de très loin, dit Arsin.</p>
+
+<p>Et il s'assit, résigné, puisque c'était à cause
+d'eux qu'il n'avait pas pu...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_253">[Pg 253]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="MADAME_PAUL">MADAME PAUL</h2>
+</div>
+
+
+<p>—Deux heures et demie... Bigre, il faut que
+je file continuer ma tournée. Au revoir, madame
+Paul.</p>
+
+<p>—Au revoir, monsieur Morin.</p>
+
+<p>Le client, un voyageur de commerce qui
+était entré pour se rafraîchir, paya sa canette
+de bière, regagna sa voiture et s'éloigna.
+M<sup>me</sup> Paul, une femme de quarante à quarante-cinq
+ans, au visage fatigué sous ses cheveux
+bruns mêlés de gris, rinça le verre, le remit
+en place et, traversant la salle déserte de sa
+petite auberge, vint sur la porte. Il faisait
+chaud, une pluie lourde commençait, dont les
+gouttes s'écrasaient dans la poussière de la
+grande route.</p>
+
+<p>C'est alors que l'homme parut, sortant de la<span class="pagenum" id="Page_254">[Pg 254]</span>
+route qui, en face de l'auberge, s'enfonçait
+dans les bois. Il était de haute taille, vêtu
+d'un complet gris en loques, coiffé d'un chapeau
+sale, rabattu sur son visage maigre que
+hérissait une barbe rousse et grise.</p>
+
+<p>En le voyant traverser la route, M<sup>me</sup> Paul
+rentra. Deux minutes après, l'homme rouvrait
+la porte.</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que vous voulez?</p>
+
+<p>—Je voudrais boire et manger.</p>
+
+<p>Elle eut un tressaillement. Il ôta son chapeau.
+Elle vit ses yeux.</p>
+
+<p>—Mon Dieu, c'est toi!...</p>
+
+<p>Elle se laissa aller sur une chaise. Elle suffoquait.</p>
+
+<p>—Il n'y a personne que toi, ici, n'est-ce
+pas? demanda-t-il à voix basse.</p>
+
+<p>—Non, personne... Mon Dieu, c'est toi!...
+Pourquoi ne m'as-tu jamais donné signe de
+vie?... Qu'est-ce que tu as fait depuis plus de
+douze ans que tu es parti?... Mais, pourquoi
+reviens-tu maintenant?</p>
+
+<p>Il dit seulement:</p>
+
+<p>—J'ai attendu dans le bois jusqu'à ce que
+j'aie été sûr qu'il n'y ait plus personne ici...
+Mais, donne-moi à manger d'abord. On causera
+après.</p>
+
+<p>Elle courut lui chercher de la viande froide,<span class="pagenum" id="Page_255">[Pg 255]</span>
+du pain et de la bière. Il dévora silencieusement.
+Elle le regardait; des larmes qu'elle ne
+pouvait retenir coulaient sur ses joues. Quand
+il eut fini, elle lui versa une tasse de café et
+un petit verre de cognac. Alors, il se trouva
+mieux.</p>
+
+<p>—Ça fait du bien. Il y a plus de huit jours
+que j'ai pas mangé assis et à ma suffisance...
+Encore un petit verre, hein?...</p>
+
+<p>—Tu es dans la misère? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Il ouvrit les bras pour mieux montrer ses
+loques.</p>
+
+<p>—Tu n'as qu'à me regarder. Mais, c'est
+bien fait. C'est de ma faute. Pourquoi est-ce
+que je suis parti? Pourquoi est-ce que je t'ai
+quittée? J'en suis pas à mon premier regret
+ni à mon premier remords, va... Quand je pense
+que j'avais eu la veine de tomber sur une
+femme comme toi, et travailleuse, et honnête,
+et jolie, et tout... Et qu'après dix ans de mariage
+et de bon accord...</p>
+
+<p>Elle eut un sursaut d'indignation.</p>
+
+<p>—Dix ans de bon accord?... Tais-toi
+donc; tu sais bien que tu m'as toujours fait
+souffrir!...</p>
+
+<p>—C'étaient des bêtises. Tu étais jalouse pour
+un rien...</p>
+
+<p>—Et c'est un rien aussi que d'être parti<span class="pagenum" id="Page_256">[Pg 256]</span>
+comme ça, sans un mot, que d'avoir filé en me
+laissant là avec trois enfants...</p>
+
+<p>—Non, ça c'est un coup de folie qui m'a
+pris. Un coup de folie, il n'y a pas d'autre
+mot. Mais j'ai été bien puni, va; je l'ai assez
+regretté; j'ai eu assez de malheurs!...</p>
+
+<p>Il tressaillit. On avait marché sur la route.</p>
+
+<p>—Dis-donc, reprit-il, l'air inquiet, c'est pas
+la peine qu'on me voie ici, comme ça, tout d'un
+coup, hein? Si nous allions dans la petite salle,
+pour causer?</p>
+
+<p>Elle l'accompagna dans un petit cabinet donnant
+sur le jardin. Il avait apporté avec lui la
+bouteille de cognac.</p>
+
+<p>—Ça va bien les affaires? demanda-t-il.</p>
+
+<p>—Oui, à peu près. Quand tu as été parti
+dans les premiers temps je ne sais pas comment
+j'ai fait pour m'en tirer, seule, sans
+argent, avec les enfants à élever. J'ai cru que
+je mourrais à la peine. A présent, ça va à peu
+près.</p>
+
+<p>Elle parlait maintenant sans colère. Elle
+n'avait jamais pu avoir de colère contre cet
+homme qu'elle avait tant aimé. Elle le regardait
+et, malgré l'âge, malgré l'indigence, malgré
+la déchéance, retrouvait en lui les vestiges
+de ce qu'il était jadis. Mais quels vices et quelles
+fautes avaient marqué son visage? Pourquoi<span class="pagenum" id="Page_257">[Pg 257]</span>
+avait-il cette expression effarée et de tels regards
+d'inquiétude vers le dehors?</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que tu as fait? lui dit-elle brusquement.</p>
+
+<p>Il sursauta et elle crut le voir rougir.</p>
+
+<p>—Je n'ai rien fait! En voilà une question?
+Quand je suis parti à cause de ce coup de
+folie...</p>
+
+<p>—Tais-toi donc! interrompit-elle violemment.
+Tu es parti avec la comptable de M. Deluize.</p>
+
+<p>—C'est pas vrai. C'est des histoires... Enfin,
+bref, quand j'ai eu fait ce coup de folie, j'ai
+essayé de réussir, de faire fortune, tu comprends?
+pour revenir te demander pardon
+après. Je n'ai pas réussi. J'ai fait de mauvaises
+connaissances, j'ai mangé ce que j'avais d'argent...
+et alors dame, j'ai pas osé revenir...
+Mais, maintenant, me voilà vieux... J'ai voulu
+te revoir avant de mourir...</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>—Où sont les enfants?</p>
+
+<p>—Cécile est mariée avec Bernard, le voiturier.
+Emile est cocher chez eux, mais il habite
+ici. Eugénie est couturière; elle fait des journées
+au château, et le garde-chasse l'a demandée.
+Ils vont se marier à l'hiver...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_258">[Pg 258]</span></p>
+
+<p>—Mais quel âge donc qu'elle a?</p>
+
+<p>—Dix-huit ans bientôt...</p>
+
+<p>—C'est vrai... elle avait cinq ou six ans
+quand... Sûrement, je la reconnaîtrais pas...
+et les autres non plus, probable... Dis donc,
+qu'est-ce qu'ils pensent que je suis devenu,
+moi, leur père?... On me croit mort, hein? Et
+ça vaudrait mieux pour tout le monde... pour
+moi tout le premier...</p>
+
+<p>—Qu'est-ce que tu vas faire? interrompit-elle.</p>
+
+<p>—Ben... je ne sais pas trop... Est-ce que je
+ne pourrais pas... En ce moment-ci, tu comprends,
+vaut mieux que je ne me montre pas...
+J'ai eu des ennuis... à Paris... Oh! rien de
+grave: un malentendu... pour des bijoux...
+Alors, peut être que je pourrai rester ici à bricoler
+en attendant que ça se tire un clair...</p>
+
+<p>Elle devint pâle.</p>
+
+<p>—Ecoute, reprit-elle après un moment de
+silence, tu resteras si tu veux. Malgré tout ce
+que tu m'as fait, jamais je ne te dirai de t'en
+aller. Mais il y a les enfants. Tu sais bien que
+tu ne peux pas te cacher ici. Tout le monde
+saura, au bout de deux jours, que tu es là. Le
+garde champêtre te connaît, et aussi deux des
+gendarmes qui étaient déjà là avant que tu
+partes... Te voir revenu, tu penses si ça fera<span class="pagenum" id="Page_259">[Pg 259]</span>
+parler... On s'informera, on voudra savoir.
+Alors... Je ne te parle pas de moi... mais pour
+les enfants, pour Eugénie, qui va se marier...
+Bref, ils ne méritent pas ça...</p>
+
+<p>—Ça! Quoi? demanda-t-il, sans oser la
+regarder.</p>
+
+<p>—Qu'on t'arrête ici, souffla-t-elle. Non, non,
+ne dis rien, ce n'est pas la peine. C'est à toi
+de juger. Moi, je ne sais pas ce que tu risques...
+C'est toi, qui sais...</p>
+
+<p>Elle alla à son tiroir-caisse, qu'elle ouvrit,
+et revint.</p>
+
+<p>—Tiens, voilà de l'argent. Tout ce que j'ai...
+Alors, décide... Si tu peux rester, s'il n'y a pas
+de danger... C'est très bien... Tu es chez toi.
+On dira ce qu'on voudra, ça m'est égal... Tu es
+mon mari, tu reviens. C'est tout... Mais, si tu
+ne peux pas rester... S'il y a du danger...
+Alors!... alors... décide toi-même... réfléchis...
+Moi je ne sais pas, tu comprends...</p>
+
+<p>Elle essayait de parler avec calme, mais
+tremblait violemment. Il restait effaré, tenant
+l'argent dans sa main serrée. Elle le laissa
+dans la petite salle et passa dans l'autre. Après
+quelques minutes, elle entendit le bruit d'un
+pas et le bruit d'une porte. A travers les vitres,
+elle vit l'homme qui sortait du jardin. Il s'en
+allait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_260">[Pg 260]</span></p>
+
+<p>Il entra dans l'ombre verte de la route qui
+s'enfonçait dans la forêt.</p>
+
+<p>Quand elle ne le vit plus, elle essuya ses
+yeux brouillés de larmes.</p>
+
+<p>—Il n'a jamais été un méchant homme,
+murmura-t-elle.</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_261">[Pg 261]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="UN_VOLEUR">UN VOLEUR</h2>
+</div>
+
+
+<p>Il était plus de minuit. M. Fallaire, étendu,
+en pyjama mauve, dans un fauteuil, fumait
+un cigare devant la fenêtre de la chambre à
+coucher de sa villa. Le store était baissé et la
+lumière éteinte. Dans l'ombre M. Fallaire
+rêvassait, se disait qu'il est agréable de vivre
+quand on est jeune encore, riche, bien portant,
+célibataire et aimé d'une femme exquise... Sa
+pensée s'envola, émue et tendre, vers la villa
+voisine, mais bientôt se noya dans une heureuse
+somnolence...</p>
+
+<p>M. Fallaire sursauta soudain. On frappait.</p>
+
+<p>—Monsieur, monsieur! Est-ce que monsieur
+n'a pas entendu? Que monsieur n'allume
+pas. Il y a un voleur dans le jardin!</p>
+
+<p>M. Fallaire bondit vers la porte non sans
+se heurter cruellement à un meuble. Sur le
+palier, qu'éclairait faiblement la lanterne de<span class="pagenum" id="Page_262">[Pg 262]</span>
+l'escalier, il vit son domestique, à demi vêtu
+et blême.</p>
+
+<p>—Il y a un voleur dans le jardin, monsieur.
+J'ai entendu comme un cri et puis des pas
+sur le gravier.</p>
+
+<p>M. Fallaire avait de l'énergie. Rentrant à
+tâtons dans sa chambre, il endossa vite un long
+caoutchouc sur son pyjama, prit son revolver
+et revint.</p>
+
+<p>—Allons-y! dit-il d'une voix brève.</p>
+
+<p>—Oui, monsieur, répondit Justin sans enthousiasme.
+Mais je n'ai pas de revolver, moi.
+Je vais prendre la hachette à l'office. Je suis
+monsieur.</p>
+
+<p>M. Fallaire préférait être accompagné. Il
+attendit Justin pour entre-bâiller, sans bruit,
+la porte sur le jardin... Il entendit le gravier
+crier faiblement, entrevit, dans la nuit douteuse,
+une ombre qui, d'un buisson, se traînait
+vers un autre.</p>
+
+<p>Il s'élança, son revolver à la main. Justin
+brandissait sa hachette. Se voyant découverte,
+l'ombre sortit de son buisson:</p>
+
+<p>—Halte ou je tire! Saisissez-le, Justin! Haut
+les mains, canaille!</p>
+
+<p>—Oui monsieur, oui monsieur, bégaya
+une voix étranglée.</p>
+
+<p>L'homme avait levé les bras. Justin, voyant<span class="pagenum" id="Page_263">[Pg 263]</span>
+qu'il n'y avait pas de danger, le saisit au corps.</p>
+
+<p>M. Fallaire braquait sur lui son revolver.</p>
+
+<p>—Avez-vous des complices?</p>
+
+<p>—Non, monsieur. Je ne suis pas ce que
+vous croyez. Je voudrais m'expliquer...</p>
+
+<p>—Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin!</p>
+
+<p>—Oui monsieur, mais que monsieur prenne
+garde à son revolver. Ça part des fois sans
+qu'on s'y attende et je suis juste devant...</p>
+
+<p>—Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation,
+je le sais, est suspecte, mais accordez-moi
+quelques minutes d'entretien... Je vous expliquerai...
+à vous seul... Que votre domestique
+me ligote si vous voulez...</p>
+
+<p>—Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité
+saisissait. Rentrons.</p>
+
+<p>Justin poussa l'homme.</p>
+
+<p>—Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci.
+J'ai un pied foulé.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, M. Fallaire,
+dans sa salle à manger, son revolver devant
+lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier
+dont Justin avait lié les mains et que
+la lumière éclairait en plein. C'était un jeune
+homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect
+élégant et distingué, malgré son actuelle
+détresse. M. Fallaire eut l'impression de l'avoir
+déjà vu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_264">[Pg 264]</span></p>
+
+<p>—J'attends vos explications, dit-il.</p>
+
+<p>—Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre
+du petit pavillon qui fait partie de la propriété
+voisine et qui est adossé au fond de votre jardin...
+Dois-je vous en dire plus?</p>
+
+<p>—Il me semble! Je ne comprends pas. La
+propriété voisine est celle de M. et M<sup>me</sup> Marrois
+dont je suis l'ami...</p>
+
+<p>—Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec
+vous l'hiver dernier, monsieur Fallaire. C'était
+un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué,
+sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes
+cartes sont dans mon portefeuille.</p>
+
+<p>—Je persiste à ne pas comprendre, dit
+M. Fallaire, qui semblait contenir une émotion
+violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon?
+Pourquoi vous enfuir comme un voleur?</p>
+
+<p>—Parce que M. Marrois est rentré de Paris
+à l'improviste. Est-il besoin d'insister, monsieur?
+Dans ce pavillon... je suis déjà venu
+plusieurs fois... «On» gagne le parc par la
+serre. «On» vient m'ouvrir la petite porte
+de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce
+soir, au bruit de la voiture de M. Marrois,
+«on» m'a quitté précipitamment sans songer
+que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé...
+Que faire? J'ai attendu que tout soit apaisé<span class="pagenum" id="Page_265">[Pg 265]</span>
+un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre pour
+gagner la route en traversant votre jardin...
+Mais j'ai sauté si malheureusement que je me
+suis foulé un pied.</p>
+
+<p>—«On» vous rejoint souvent dans ce
+pavillon, dites-vous... Mais... qui... vous
+rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix
+sourde.</p>
+
+<p>—Qui?... Eh bien! monsieur... c'est...
+c'est M<sup>me</sup> Lehallier, la cousine de M. Marrois.
+Mais ce nom que vous m'arrachez, ensevelissez-le...</p>
+
+<p>—Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire,
+pris d'une joie convulsive. Comment,
+cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne
+semble s'intéresser qu'aux repas? Ça, par
+exemple, c'est drôle! Elle est inflammable!...
+Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une
+femme charmante et elle est bien libre... Ah!
+ah! ah! Mais laissez-moi vous débarrasser de
+ces liens ridicules... Et acceptez un verre de
+vieux cognac. Ça vous remettra.</p>
+
+<p>Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis,
+empressé, délia les poignets du jeune homme
+et servit le cognac, riant toujours.</p>
+
+<p>—Là... encore un petit verre... Il est bon,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>—Excellent, vous êtes trop aimable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[Pg 266]</span></p>
+
+<p>—Je ne vous ai pas mortifié, au moins,
+tout à l'heure?... Ah! ah! ah! cette bonne
+M<sup>me</sup> Lehallier... Et c'est pour elle que, comme
+un héros de roman, vous courez la campagne,
+franchissez les murs et risquez de recevoir
+des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui
+aurait cru ça!...</p>
+
+<p>Soudain il tressaillit, devint blême, reposa
+son verre.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui,
+vous mentez! M<sup>me</sup> Lehallier est partie ce
+tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la
+gare. Je m'en souviens tout à coup. Alors,
+comme je ne pense pas que c'est avec la cuisinière,
+qui a cinquante ans, ni avec la femme
+de chambre, qui est nouvelle d'avant-hier, que
+vous avez des rendez-vous, c'est avec... Parlez!
+répondez! c'est avec M<sup>me</sup> Marrois?</p>
+
+<p>—Monsieur, dit le jeune homme avec
+dignité, j'ai menti, en effet. J'ai essayé de
+dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais
+le départ de M<sup>me</sup> Lehallier... Vous avez
+mon secret... Notre secret, devrais-je dire.
+Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs
+fois Suzanne m'a parlé de vous avec une vive
+amitié... Je me flatte, puisque vous savez tout,
+que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce
+soit par votre jardin...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_267">[Pg 267]</span></p>
+
+<p>—Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la
+fureur, ce qui formait avec le pyjama mauve
+un contraste singulier. Assez! C'est à moi,
+l'ami de M. Marrois, que vous osez venir demander
+d'être complice!... Et cette Suzanne,
+cette misérable!...</p>
+
+<p>—Monsieur, je ne vous permettrai pas...
+M<sup>me</sup> Marrois est la plus honnête des femmes,
+mais elle m'aime... L'amour est plus fort que
+cette morale bourgeoise dont vous vous faites
+si violemment le champion. Vous m'avez
+arraché mon secret, je compte au moins sur
+votre honneur de galant homme... Veuillez
+m'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui
+sans un mot l'avait conduit à la porte, revint
+et s'écroula sur une chaise, atterré:</p>
+
+<p>—C'est donc pour ça que je la voyais si peu
+depuis quelque temps... bégaya-t-il.</p>
+
+<p>Il se redressa, repris de rage:</p>
+
+<p>—La misérable!... Et cet imbécile de Marrois,
+son mari, qui n'a jamais rien vu, rien su,
+rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille,
+béat, satisfait!... pendant que moi je
+souffre!... Ce n'est pourtant pas à moi à la
+surveiller!...</p>
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_268">[Pg 268]</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="LA_NIVELEUSE">LA NIVELEUSE</h2>
+</div>
+
+
+<p>Le jeune Pierre-Édouard Harleur, élève à
+l'École centrale et fils du grand usinier du
+Nord, s'était décidé, bien qu'il méprisât hautement
+les distractions bruyantes et les plaisirs
+bohèmes, à passer cette soirée de carnaval
+au quartier Latin, pour «voir ce que c'était».</p>
+
+<p>Tout d'abord, parmi le tumulte débraillé
+de la rue et des cafés, il avait conservé l'attitude
+réservée et un peu dédaigneuse de celui
+qui fait une étude de mœurs. Mais il n'avait
+que vingt-deux ans, et l'excitation générale,
+les cris, les chants, les filles qui se jetaient
+sur lui, les confetti dont on le bombardait, et
+surtout les bocks innombrables imposés par la
+bande dont il faisait partie, l'avaient bientôt
+dégelé. Il avait, lui aussi, pour son propre agrément,
+bu, fumé, crié et chanté sans mesure,
+pincé des hanches anonymes, embrassé des<span class="pagenum" id="Page_269">[Pg 269]</span>
+figures qui déteignaient sur ses joues, acheté et
+arboré un nez postiche des plus hideux, retourné
+son pardessus,—suprême et surannée
+manifestation d'allégresse,—perdu, retrouvé
+et reperdu ses camarades, et enfin, vers minuit
+et demi, échoué, seul, fortement éméché, un
+peu aphone, mais très content, dans une dernière
+brasserie du boulevard Saint-Michel.</p>
+
+<p>Le chahut y était, si possible, plus terrible
+encore qu'ailleurs. Trois bugles et deux trombones,
+inexplicablement égarés là et jouant de
+toutes leurs forces; une bande frénétique, à
+cheval sur des chaises et tapant à tour de bras
+sur les tables de marbre en vociférant; des
+peintres américains, jetant méthodiquement
+leur cri de guerre à la manière peau-rouge,
+avec accompagnement de sifflets stridents,
+constituaient le fond du vacarme, qu'agrémentait
+la fantaisie du reste des consommateurs,
+où dominaient les piaulements aigus
+des femmes.</p>
+
+<p>Pierre-Édouard, en poussant la porte, vacilla,
+ahuri par le bruit, la lumière, la fumée et sa
+demi-ivresse.</p>
+
+<p>—Ce qu'y gueulent, hein! cria dans son
+oreille, avec admiration, un homme qu'il ne
+connaissait pas, et qui entrait en même temps
+que lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_270">[Pg 270]</span></p>
+
+<p>—Une table pour ces messieurs?</p>
+
+<p>Un garçon les poussait dans un angle, au
+bout du café, à une place qu'abandonnait difficilement
+une société lasse de hurler. Pierre-Édouard,
+qui trouvait toutes choses amusantes
+ce soir-là, se laissa faire, et, sur la banquette,
+s'affala aux côtés de son nouveau compagnon.</p>
+
+<p>—T'as l'air d'un frère, observa celui-ci; on
+va sucer un godet.</p>
+
+<p>—Tu l'as dit, répondit gravement Pierre-Édouard.
+Garçon, deux kummels et des cigares;
+je n'ai plus de cigarettes.</p>
+
+<p>—Mince de chic! Après, on prendra des
+fines; ça sera ma tournée...</p>
+
+<p>L'homme se carrait sur la banquette. Il était
+court de taille, trapu, vêtu en ouvrier endimanché,
+et dans sa face camuse deux petits
+yeux brillaient, vifs et intelligents, mais, pour
+le moment, humides d'une ivresse qui empâtait
+la voix éraillée et mordante. Il rejeta
+son chapeau en arrière et secoua les confetti
+qui constellaient sa barbe.</p>
+
+<p>—A la tienne, dit-il, en sifflant d'un seul
+coup son kummel.</p>
+
+<p>—A la tienne!</p>
+
+<p>Le jeune Harleur, pour être à la hauteur,
+vida aussi son verre d'un seul trait. L'aventure
+l'amusait de plus en plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_271">[Pg 271]</span></p>
+
+<p>—Ote donc ton nez, y te gêne pour boire,
+et pis, on crève de chaud, ici, remarqua l'inconnu.
+Garçon, des fines!</p>
+
+<p>Elles vinrent. Pierre-Édouard avait ôté son
+nez. Ils allumèrent des cigares. L'homme
+reprit:</p>
+
+<p>—Y a pas à dire, on est bien, ici... Et pis,
+y sont gais, tous ceuss-là... y en foutent un
+boucan... et j'te gueule, et j'te gueule!... Y a
+pas, c'est gentil... On est bien... On a beau se
+dire que, tout ça, c'est de la graine de sales
+bourgeois, y sont gentils tout de même... Et
+pis, y a pas, l'lusque, y a que ça...</p>
+
+<p>—Tu as raison. (Le jeune homme, très
+gris, étouffa un rire.) Garçon, deux fines!</p>
+
+<p>—Ohé! Harleur! cria tout à coup une voix.</p>
+
+<p>—Ohé! cria Pierre-Édouard, reconnaissant
+vaguement, dans la foule, un camarade qui
+l'appelait.</p>
+
+<p>—On monte à Montmartre, est-ce que...</p>
+
+<p>La voix se perdit dans le tumulte, et le
+camarade, sans plus s'occuper du jeune
+homme, disparut avec une bande vociférante.</p>
+
+<p>—Harleur? (L'homme avait sursauté sur
+sa banquette.) Harleur, t'es pas parent de
+l'usinier, au moins?</p>
+
+<p>—Si. C'est mon père.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'était redressé, étonné.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_272">[Pg 272]</span></p>
+
+<p>—Ton père, c'est ton père... Eh ben, moi,
+tu ne sais pas qui que j'suis? Je suis Chanvin!</p>
+
+<p>Chanvin! Pierre-Édouard, à demi dégrisé, le
+regardait. Chanvin, c'était l'ouvrier congédié,
+la forte tête, l'ennemi acharné du patron, qui,
+là-bas, dans le Nord, attisait la guerre du travail,
+le meneur de grève que M. Harleur déclarait
+bon pour la guillotine, l'adversaire héréditaire
+de sa race, qui avait, l'an passé,
+conduit, il le savait, l'assaut des usines de
+son père...</p>
+
+<p>Le jeune homme fit un effort pour se lever,
+mais il retomba sur sa banquette. Le vacarme
+du café concassait sa volonté fuyante. Contre
+son ivresse, qui, un moment dissipée, revenait
+plus impérieuse, il essaya vainement de se raidir.
+Dans un dernier effort, il mit un louis
+sur la table pour payer; mais la table, la banquette,
+le café tout entier tournaient dans un
+vertige. Il tendit la main, vida son verre, le
+cassa en le reposant; et, tout à coup, la situation
+lui apparut confusément d'un comique si
+aigu qu'il éclata en un rire convulsif.</p>
+
+<p>L'autre le regarda, béant, mais comme, lui
+aussi, il était ivre, il se tordit à son tour.</p>
+
+<p>—Y a pas, y a pas, elle est bonne, balbutia-t-il
+en essuyant ses yeux du revers de
+sa main. Chanvin, c'est moi... T'as entendu<span class="pagenum" id="Page_273">[Pg 273]</span>
+parler de moi si tu m'as jamais vu, pas? Les
+camarades de là-bas m'ont envoyé ici pour le
+syndicat... Alors, comme c'est le carnaval, j'ai
+voulu voir comment que ça se passe chez les
+étudiants... chez les jeunes bourgeois... Faut
+se rendre compte, pas?... Et pis quoi, y a temps
+pour tout... La grève, c'est une chose; la rigolade,
+c'est une aut'chose... Ben quoi, v'là qu'y
+dort, à c'te heure!</p>
+
+<p>Le jeune Harleur, en effet, dormait en ronflant,
+affalé sur sa banquette, si assommé par
+l'ivresse que nulle force au monde n'eût pu le
+réveiller.</p>
+
+<p>—A la tienne, murmura Chanvin, perplexe,
+en vidant son dernier verre. Y a pas,
+ajouta-t-il à haute voix, pour lui-même, j'peux
+pas l'laisser en plan, v'là qu'on ferme la boîte,
+on le mettrait dehors, et y s'ferait ramasser
+par les flics ou estourbir... C'est pus un patron,
+c'est un poteau... qu'on est bu ensemble.
+Y pionce comme un môme, regardez-moi ça...
+Garçon!... la monnaie de monsieur!... Vous
+voyez, j'y mets dans sa poche... L'pourboire?
+V'là quat'ronds... Non, mais des fois, t'es pas
+content? Et pis, regarde un peu... J'fouille
+dans sa poche pour y voir son adresse... Tiens,
+sur c'te lettre... Et pis, aide-moi à l'mener à
+un sapin...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_274">[Pg 274]</span></p>
+
+<p>Entre Chanvin titubant, mais lucide et
+vigoureux, et le garçon rechigné et las, Pierre-Édouard
+Harleur, inconscient, fut porté dans
+un fiacre. Son étrange ange gardien y monta
+à côté de lui; durant tout le trajet, il le soutint
+avec sollicitude en monologuant sur les
+grèves, les syndicats, les ouvriers, les patrons,
+les poteaux et les fines, et puis le remit sain
+et sauf, toujours ronflant, entre les mains de
+son concierge, réveillé à l'aide d'un tenace
+vacarme, et furibond.</p>
+
+<p>En suite de quoi, il alla se finir dans les
+cabarets des Halles, mais n'eut personne pour
+le rentrer, de sorte qu'il coucha sous un banc.</p>
+
+
+<h2 class="nobreak">FIN</h2>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_275">[Pg 275]</span></p>
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<p><span class="pagenum" id="Page_277">[Pg 277]</span></p>
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+</div>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+</div>
+
+
+<table>
+<tr><td></td><td>Pages</td></tr>
+<tr><td>Le Spectre de M. Imberger </td><td> <a href="#Le_spectre_de_M_Imberger">5</a></td></tr>
+<tr><td>Le Jardin du Pirate </td><td> <a href="#LE_JARDIN_DU_PIRATE">47</a></td></tr>
+
+<tr><td><b>QUELQUES CHANTAGES</b></td><td></td></tr>
+
+<tr><td>Un Chantage </td><td> <a href="#UN_CHANTAGE">63</a></td></tr>
+<tr><td>Mémoire </td><td> <a href="#MEMOIRE">74</a></td></tr>
+<tr><td>Une Réputation </td><td> <a href="#UNE_REPUTATION">83</a></td></tr>
+<tr><td>Une Enquête </td><td><a href="#UNE_ENQUETE">92</a></td></tr>
+<tr><td>L'Amateur </td><td> <a href="#LAMATEUR">100</a></td></tr>
+<tr><td>La Tache </td><td> <a href="#LA_TACHE">110</a></td></tr>
+<tr><td>Scandale mondain </td><td> <a href="#SCANDALE_MONDAIN">118</a></td></tr>
+
+
+<tr><td><b>MYSTÈRE...</b></td><td></td></tr>
+
+<tr><td>L'Apparition </td><td> <a href="#LAPPARITION">129</a></td></tr>
+<tr><td>La Devineresse </td><td><a href="#LA_DEVINERESSE">136</a></td></tr>
+<tr><td>Hypnotisme </td><td> <a href="#HYPNOTISME">146</a></td></tr>
+
+<tr><td><b>CONTES</b></td><td></td></tr>
+
+<tr><td>Monsieur Arthur </td><td> <a href="#MONSIEUR_ARTHUR">159</a></td></tr>
+<tr><td>Hippolyte </td><td> <a href="#HIPPOLYTE">166</a></td></tr>
+<tr><td>L'Équilibre </td><td> <a href="#LEQUILIBRE">174</a></td></tr>
+<tr><td>Complicité </td><td><a href="#COMPLICITE">182</a></td></tr>
+<tr><td>Le Marché </td><td><a href="#LE_MARCHE">190</a></td></tr>
+<tr><td>Berthe </td><td> <a href="#BERTHE">198</a></td></tr>
+<tr><td>Le Simulateur </td><td> <a href="#LE_SIMULATEUR">207</a></td></tr>
+<tr><td>Le Passager </td><td> <a href="#LE_PASSAGER">215</a></td></tr>
+<tr><td>Les plumes du paon </td><td> <a href="#LES_PLUMES_DU_PAON">222</a></td></tr>
+<tr><td>L'Héritage </td><td> <a href="#LHERITAGE">230</a></td></tr>
+<tr><td>Un bon conseil </td><td> <a href="#UN_BON_CONSEIL">238</a></td></tr>
+<tr><td>Au Bord </td><td> <a href="#AU_BORD">246</a></td></tr>
+<tr><td>Madame Paul </td><td> <a href="#MADAME_PAUL">253</a></td></tr>
+<tr><td>Un Voleur </td><td> <a href="#UN_VOLEUR">261</a></td></tr>
+<tr><td>La Niveleuse </td><td> <a href="#LA_NIVELEUSE">268</a></td></tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_279">[Pg 279]</span></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_282">[Pg 282]</span></p>
+<p class="center">Paris.—<span class="smcap">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.</p>
+
+
+<hr class="chap x-ebookmaker-drop">
+
+<div class="chapter">
+<h2 class="nobreak" id="DERNIERES_PUBLICATIONS_DANS_LA_MEME_COLLECTION">DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION</h2>
+</div>
+
+
+<table>
+<tr><td></td><td>Prix</td></tr>
+
+<tr><td>AJALBERT (JEAN), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>Lettres de Wiesbaden </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>ALANIC (MATHILDE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Rayonne! roman (5<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>BAILLEHACHE (COMTESSE DE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Les mains pures, roman (3<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>BARBUSSE (HENRI</td><td></td></tr>
+<tr><td>Le Feu, roman (335<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+<tr><td>Clarté, roman (90<sup>e</sup> mille) </td><td> 5 75</td></tr>
+
+<tr><td>BATAILLE (HENRY)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Théâtre complet. I. La lépreuse.—L'Holocauste (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td>BEAUNIER (ANDRÉ)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La folle jeune fille, roman (5<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>BERNARD (TRISTAN)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Le jeu de massacre (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>BINET-VALMER</td><td></td></tr>
+<tr><td>Les jours sans gloire, roman (7<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>BLASCO IBAÑEZ (V.)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Les morts commandent, roman (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>BORDEAUX (HENRY), <i>de l'Acad. française</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>La maison, roman. Nouvelle édition illustrée </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td>BOUTET (FRÉDÉRIC)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Le spectre de M. Imberger (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>CASANOVA (MONCE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La racaille, roman (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>CORDAY (MICHEL)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Les "Hauts Fourneaux" (Le Journal de la Huronne), 8<sup>e</sup> mille </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>DAUDET (ALPHONSE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Numa Roumestan, roman. Nouvelle édition illustrée </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>DAUDET (LÉON), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>La lutte, roman (13<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>DAVID (ANDRÉ)</td><td></td></tr>
+<tr><td>L'escalier de velours, roman. Préface de Rachilde (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 6 "</td></tr>
+
+<tr><td>DAX (ANDRÉ)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La volupté de tuer, roman de l'après-guerre (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>DUVERNOIS (HENRI)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La lune de fiel </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>FARRÈRE (CLAUDE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha Djemaleddine (20<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>FAURE-BIGUET (J.-R.)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La fiancée morte, roman (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 6 "</td></tr>
+
+<tr><td>FIERRE (JACQUES)</td><td></td></tr>
+<tr><td>L'éternelle histoire, roman (4<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>FISCHER (MAX ET ALEX)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Pour s'amuser en ménage!..., roman (22<sup>e</sup> mille)</td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>FLAMMARION (CAMILLE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La Mort et son Mystère. III. Après la Mort (20<sup>e</sup> mille) </td><td> 8 50</td></tr>
+
+<tr><td>FOLEŸ (CHARLES)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Cabotinette, roman (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>FORT (PAUL)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Louis XI, curieux homme, chronique en 6 images</td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td>FOUCAULT (PAUL ET ANDRÉ)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Monsieur Barillard, négociant-commissionnaire, roman (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 6 "</td></tr>
+
+<tr><td>GENEVOIX (MAURICE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Rémi des Rauches, roman (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>GÉNIAUX (CHARLES)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La lumière du cœur, roman </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Sœur Philomène, roman. Édition définitive </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>KERMANT (ABEL)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Le petit prince.—La clef (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>KEUN (ODETTE) </td><td></td></tr>
+<tr><td>Sous Lénine, notes d'une femme déportée en Russie par les Anglais (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>MARGUERITTE (LUCIE PAUL)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La jeune fille mal élevée, roman (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>MARGUERITTE (VICTOR)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La garçonne, roman (20<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>MÉRY (JULES)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Terre païenne, roman </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>MIRBEAU (OCTAVE), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>Théâtre. (3 volumes). Chacun </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td>ORLIAC (JEHANNE D')</td><td></td></tr>
+<tr><td>Une courtisane, roman (3<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>PAILLOT (FORTUNÉ)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Amant ou maîtresse? ou l'androgyne perplexe, roman (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>PRÉVOST (MARCEL), <i>de l'Acad. française</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>L'art d'apprendre (12<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>RACHILDE</td><td></td></tr>
+<tr><td>Le grand saigneur, roman (8<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>RICHEPIN (JEAN), <i>de l'Acad. française</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>Les glas, poèmes (5<sup>e</sup> mille) </td><td> 6 "</td></tr>
+
+<tr><td>ROBERT (LOUIS DE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>Silvestre et Monique, roman (4<sup>e</sup> m.)</td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>ROSNY AINÉ (J.-H.), <i>de l'Acad. Goncourt</i></td><td></td></tr>
+<tr><td>Nell Horn, roman (12<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>ROSTAND (MAURICE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La gloire, pièce en 3 actes, en vers (6<sup>e</sup> mille) </td><td> 6 "</td></tr>
+
+<tr><td>SOULAINE (PIERRE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La rue de la Paix, roman (4<sup>e</sup> mille) </td><td> 7 "</td></tr>
+
+<tr><td>VAILLAT (LÉANDRE)</td><td></td></tr>
+<tr><td>La femme inconnue, roman (3<sup>e</sup> m.) </td><td> 7 "</td></tr>
+</table>
+
+
+<p class="center">3302—<span class="smcap">Paris</span>—Imp. Hemmerlé, Petit et C<sup>ie</sup>, 7-22.
+</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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