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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 ***
+
+
+Le spectre de M. Imberger
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+DU MÊME AUTEUR
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+_Chez le même éditeur_:
+
+ VICTOR ET SES AMIS.
+ CELLES QUI LES ATTENDENT.
+ DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES.
+ LUCIE, JEAN ET JO, roman.
+ PAR-DESSUS LE MUR.
+ LA LANTERNE ROUGE.
+ LE REFLET DE CLAUDE MERCŒUR, roman.
+
+
+_En préparation_:
+
+L'HOMME SAUVAGE et JULIUS PINGOUIN, romans.
+
+
+
+
+FRÉDÉRIC BOUTET
+
+
+Le spectre de M. Imberger
+
+PARIS
+
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+
+26, RUE RACINE, 26
+
+Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés
+pour tous les pays.
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
+
+Copyright 1922
+
+by ERNEST FLAMMARION.
+
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+
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+Le spectre de M. Imberger
+
+
+J'ai appartenu pendant trente ans à la police parisienne, dit Barfin,
+et ma carrière, je vous assure, a été plutôt mouvementée; mais
+l'affaire la plus extraordinaire sur laquelle j'ai eu à enquêter fut
+certainement la disparition de M. Imberger, qui est d'ailleurs restée
+une affaire fameuse.
+
+Oui, ce curieux cas m'a donné bien du fil à retordre et je l'ai
+travaillé avec passion. Pendant des semaines, il est resté entouré
+d'un mystère impénétrable que des péripéties étranges modifièrent sans
+l'élucider le moins du monde, mais en renversant mes opinions à mesure
+que je me risquais à en avoir...
+
+Le public n'en a suivi que les faits extérieurs dans leur succession
+inattendue, saisissante et dramatique, et n'a jamais connu exactement
+les dessous psychologiques... Aussi bien, puisque, maintenant, des
+années ont passé et que je suis à la retraite, je puis tout vous
+raconter dans le détail.
+
+
+M. Imberger était un homme riche, d'un caractère un peu original et
+d'une excellente santé. Dans la vie il ne faisait rien autre chose
+que de collectionner des marteaux de porte. Je ne m'y connais pas,
+mais il paraît qu'il avait réuni des pièces uniques. Il ne s'en tenait
+pas tout à fait d'ailleurs à cette spécialisation, il était compétent
+en bibelots de toutes sortes et tous les antiquaires de Paris le
+connaissaient et le considéraient non seulement comme un client, mais
+encore comme un érudit que l'on peut consulter avec fruit au sujet de
+l'authenticité d'une trouvaille. Ses courses, ses visites dans le monde
+de la grande brocante occupaient tout son temps avec le soin de sa
+collection.
+
+Cette collection était l'un des amours de M. Imberger. Il n'en avait
+qu'un autre: sa femme Andrée, une blonde aux yeux noirs, extrêmement
+jolie... oui vraiment, une des plus jolies femmes que j'aie jamais
+vues, fine, souple, harmonieuse, une voix charmante, un teint lumineux,
+un air de douceur langoureuse...
+
+Elle avait bien vingt-cinq ans de moins que son mari qui avait dépassé
+la cinquantaine. Il l'avait épousée trois ans plus tôt, après s'être
+occupé d'elle quand elle avait perdu son père qui, homme brillant,
+mondain, dépensier, laissait une succession compliquée où il y avait
+plus de doit que d'avoir. Finalement la jeune fille s'était trouvée
+sans le sou et c'est alors que M. Imberger, dont elle était parente (il
+avait eu la mère d'Andrée comme compagne d'enfance) lui avait offert
+de se marier avec lui. Elle avait dit oui, avec ou sans hésitation, je
+n'en sais rien.
+
+Au fond de Passy, dans une courte rue calme où, par-dessus les murs,
+les arbres regardaient les passants, ils habitaient un confortable
+petit hôtel ancien où les servaient des domestiques de tout repos.
+
+Un fils du frère aîné de M. Imberger vivait avec eux depuis quelques
+mois. Il s'appelait Maxence. C'était un beau garçon d'une trentaine
+d'années qui, sous prétexte d'étudier la peinture, s'était à peu près
+ruiné en faisant, pendant dix ans, une noce à tout casser, à Paris,
+d'abord, puis en Italie, puis de nouveau à Paris, et enfin dans
+l'Orient moderne et truqué des rastaquouères et des vieilles grues
+neurasthéniques. Au retour, sans le sou, il avait été accueilli et
+recueilli par cet excellent homme d'Imberger, qui était son seul parent
+et qui, malgré d'assez louches histoires de jeu et de femmes courant
+sur le compte du beau Max, lui avait ouvert sa maison et sa bourse
+comme à un fils, lui évitant ainsi, selon toute apparence, de faire
+connaissance avec nous.
+
+La jeune femme de M. Imberger n'avait pas paru tout d'abord voir d'un
+bon œil cette intrusion. Max, neveu de son mari, avait, avec elle, des
+liens de parenté, assez lointains d'ailleurs, mais à peine plus âgé
+qu'elle, il avait été son camarade d'enfance, elle le connaissait bien
+et semblait se méfier de lui et même le redouter.
+
+Cependant, après une première période de mécontentement et de froideur
+défiante pendant laquelle Andrée avait pour ainsi dire tenu Max en
+observation, les choses s'étaient arrangées, très bien arrangées même
+et dans le petit hôtel, tous les trois paraissaient vivre parfaitement
+heureux et d'accord.
+
+ * * * * *
+
+L'affaire commença une nuit de février. Mme Imberger avait été
+seule à un bal costumé chez des amis. Imberger avait peu de goût pour
+ce genre de réjouissances, les déguisements l'assommaient et les
+postiches lui faisaient mal à la tête. D'ailleurs, il lui suffisait de
+ne pas être obligé personnellement de prendre part à ces plaisirs, et
+il laissait sa femme sortir tant qu'elle voulait. Quand elle allait
+ainsi sans lui au théâtre ou dans le monde, il venait, du reste,
+régulièrement la chercher et faisait en même temps acte de présence. Le
+soir dont je vous parle, M. Imberger avait même promis formellement de
+venir rejoindre sa femme vers une heure du matin et de prendre part au
+souper.
+
+Il ne vint pas.
+
+Une heure et demie, deux heures, deux heures et demie sonnèrent. Le
+souper était fini depuis longtemps, pas d'Imberger.
+
+La jeune femme, qui avait beaucoup dansé et qui s'amusait beaucoup,
+n'eut d'abord pas exactement conscience de ce retard insolite.
+Soudainement, elle s'en rendit compte et s'étonna, mais pour se
+rassurer aussitôt par une explication logique: M. Imberger avait dû au
+dernier moment changer d'avis et, préférant le calme de son cabinet à
+la cohue joyeuse d'un souper de carnaval, il était resté au coin de son
+feu à travailler et ne viendrait que pour la ramener chez eux.
+
+Mais à trois heures passées, M. Imberger n'était toujours pas là.
+Les invités commençaient à partir. Mme Imberger alors s'inquiète,
+son mari était la ponctualité même, comment n'arrivait-il pas? Elle
+fait part de son anxiété aux maîtres de la maison; on la rassure en
+lui prodiguant toutes les bonnes raisons en usage dans ces cas-là, on
+lui conseille de patienter, de danser encore... Imberger va venir,
+voyons: plongé dans un livre, il a laissé passer l'heure. Quelqu'un
+tout à coup a l'idée bien simple de téléphoner à l'hôtel Imberger?
+Mais oui! Comment n'y a-t-on pas songé plus tôt? Si M. Imberger
+s'est trouvé souffrant et n'a pas pu venir à cause de cela, on le
+saura tout de suite... Oui, mais dans ce cas-là comment n'a-t-il
+pas lui-même téléphoné pour prévenir?... N'importe, on téléphone...
+peut-être s'est-il endormi... la sonnette le réveillera... On
+demande la communication, pas de réponse... On insiste, on affirme
+à l'employé téléphoniste qu'il y a quelqu'un; l'employé rappelle
+et rappelle encore, et affirme que personne ne répond. Remarquez
+que les domestiques couchant dans des communs attenant à l'hôtel ne
+peuvent entendre. Finalement, Andrée, angoissée, décide de rentrer
+immédiatement chez elle, et se fait reconduire par deux respectables
+amis du retardataire qui, sans le dire à la jeune femme, partagent
+maintenant ses craintes. Ils entrent avec elle dans le petit hôtel de
+Passy, noir et muet. Pas d'Imberger.
+
+Le neveu Maxence avait ce soir-là dîné en ville et il devait, comme
+il le faisait souvent, passer au cercle une partie de la nuit. On
+monta néanmoins voir dans sa chambre s'il était rentré. La chambre
+était vide, le lit n'était pas défait; comme c'était probable, Maxence
+n'était pas rentré encore.
+
+Mme Imberger s'installe dans le cabinet de travail de M. Imberger
+et, en compagnie de ses deux amis, attend, folle d'angoisse, en
+guettant les bruits du dehors.
+
+Vers quatre heures du matin, une voiture tourne dans la petite rue et
+s'arrête devant l'hôtel. Tous se précipitent à la grille. Maxence, qui
+rentre et qui paye sa voiture, se retourne stupéfait et les interroge.
+Qu'y a-t-il donc? On le met au courant de l'inexplicable absence de
+son oncle. Il est bouleversé. Il avait quitté son oncle à sept heures
+du soir, et depuis n'avait reçu de lui ni message, ni visite. Maxence,
+d'ailleurs, avait passé la soirée à son cercle, pris par une partie
+de poker mouvementée. Le dernier et faible espoir d'avoir par lui une
+indication quelconque s'évanouissait donc.
+
+A la suggestion de Maxence, on se munit de lanternes et on parcourt le
+jardin dans tous ses recoins.
+
+M. Imberger avait pu se trouver souffrant, vouloir prendre l'air et
+tomber évanoui, frappé de congestion. Toutes les recherches sont vaines.
+
+Mme Imberger, désespérée, tremblante de fièvre, rentre, monte dans
+sa chambre pour changer contre une robe de ville la robe de bal qu'elle
+n'avait pas encore songé à ôter. Puis elle redescend dans le cabinet
+de travail où les trois hommes étaient revenus, et avec eux, dès
+l'ouverture du commissariat de police, elle va déclarer la disparition
+de son mari.
+
+C'est là-dessus que je fus, le lendemain, chargé d'enquêter: j'avais
+déjà à cette époque ma petite réputation. Le grand chef voulut bien me
+dire qu'il m'avait choisi à cause de mon tact et de mon adresse. Je
+fus flatté. Il me confia l'affaire avec des instructions détaillées et
+pressantes.
+
+L'important était d'agir vite et discrètement. Il fallait éviter les
+erreurs ou les gaffes qui créent ou augmentent le scandale; il fallait
+donner à l'affaire, tout au moins en tant que détails de la vie privée
+du disparu, aussi peu que possible de publicité, sans cependant avoir
+l'air de rien cacher; il fallait enfin éviter autant que possible
+que la disparition de M. Imberger devienne sensationnelle, si je peux
+dire. Ce n'était pas commode. M. Imberger était connu de tout Paris, il
+était l'ami de hautes personnalités de la politique, des arts ou des
+sciences, et cette fantastique histoire allait nécessairement faire un
+bruit de tous les diables.
+
+Je me mets à travailler avec ardeur. Je visite l'hôtel de Passy de fond
+en comble, rien. J'interroge tout le monde. Aucune information qui ait
+la moindre valeur. En dehors des faits que je viens de vous raconter,
+personne ne savait rien. Mme Imberger--jamais je n'ai vu une si
+jolie créature avec ses joues pâles et ses grands yeux brillants de
+larmes, sous ses cheveux décoiffés--à toutes les questions que je lui
+posais me répondait, éperdue:
+
+--Je ne sais pas, je ne sais pas. Il devait venir, il n'est pas venu...
+Je vous en prie, retrouvez-le...
+
+Et, tout à coup, elle éclata en sanglots convulsifs, et cela finit dans
+une attaque de nerfs.
+
+Le neveu Maxence, un magnifique gaillard avec sa tête fine et brutale
+sur ses épaules d'athlète, semblait abîmé dans la plus profonde
+douleur, ce qui ne l'empêcha pas de me seconder de son mieux en me
+guidant avec intelligence à travers l'hôtel en quête d'un indice
+quelconque. Il me fit parcourir la maison des caves au grenier, et
+le jardin où se trouvait un vieux puits que nous fîmes à tout hasard
+sonder. Rien.
+
+Maxence n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être devenu son
+oncle et se refusait même à envisager la possibilité d'un écart de
+conduite.
+
+--Vous ne le connaissez pas, me dit-il avec conviction. Il ne
+s'intéressait au monde qu'à ses collections. Il n'aimait au monde que
+sa femme. Il avait pour moi, qui le respectais comme un père, la plus
+affectueuse indulgence; il m'a épargné de souffrir de mes folies de
+jeunesse et c'est grâce à lui que je puis tenir mon rang dans le monde.
+
+Il s'interrompit, suffoqué par son émotion.
+
+Quant aux domestiques, ils étaient à la fois plaintifs et ahuris.
+Horriblement effrayés par le mystère qui planait sur la maison, ils
+étaient en outre saisis de cette terreur obséquieuse et effarée
+que nous autres policiers inspirons assez souvent, à cause de la
+toute-puissance de la justice dont nous sommes la main. Leur innocence
+était d'ailleurs évidente. Ils avaient raconté tout ce qu'ils savaient,
+c'est-à-dire à peu près rien, et j'employai alternativement la
+bonhomie, la brutalité et la surprise, sans en tirer autre chose.
+
+Je fis des recherches sérieuses sur la vie privée de M. Imberger; mais
+M. Imberger n'avait, si je puis dire, pas de vie privée. C'est-à-dire
+que cette vie privée, claire, bien réglée et sans complications n'avait
+aucune part cachée, ni dans le domaine argent, ni dans le domaine...
+distractions... Les seuls secrets que j'y découvris furent des charités
+suivies et discrètes; une clientèle nombreuse de protégés vraiment
+intéressants se révéla à moi, et quelques-uns d'entre eux ignoraient
+même le nom et la qualité exacte de leur bienfaiteur. M. Imberger était
+ce qu'on peut appeler un riche honteux et il était aussi, d'après tout
+ce que l'on me raconta sur lui, un original au meilleur sens du terme,
+un homme d'esprit et de cœur pour qui quelques-uns de ses amis avaient
+autant d'affection que d'admiration.
+
+M. Imberger avait des habitudes, tout le monde dans son entourage les
+connaissait et, par conséquent, rien ne fut plus simple que de suivre
+pas à pas l'emploi toujours semblable de son temps. Quand il sortait
+seul, il allait toujours dans les mêmes endroits, passant à jour
+fixe chez certains antiquaires et chez certains amis. Il indiquait
+toujours, d'ailleurs, en partant de chez lui, où il allait.
+
+Aucune maison louche ne le connaissait, ni de nom ni de vue, car
+je trimbalais partout sa photographie. Il n'était pas de ces vieux
+messieurs dont la vertu cache des dessous qui dépendent de nos
+services, et jamais de près ou de loin, il n'avait été effleuré par
+le plus banal scandale; c'était un brave homme qui aimait sa femme.
+Il n'avait pas d'ennemis, pas de chagrins connus et sa raison avait
+toujours été solide.
+
+Je devais aussi envisager la question d'argent. Dans les jours qui
+avaient précédé sa disparition, M. Imberger n'avait pas retiré de fonds
+de chez son banquier; en outre, une somme assez importante était restée
+en espèces dans le coffre-fort de son cabinet de travail dont Mme
+Imberger avait une double clef et connaissait le mot.
+
+Il est vrai pourtant que M. Imberger avait coutume, pour pouvoir
+conclure immédiatement un achat d'antiquités, de porter sur lui au
+moins trois ou quatre mille francs, souvent beaucoup plus; avec cet
+argent, il pouvait donc vivre pendant quelque temps sans devoir se
+procurer de nouveaux fonds.
+
+J'inspectai moi-même sa garde-robe et j'interrogeai à ce sujet le
+valet de chambre et Mme Imberger. Rien ne manquait que son habit
+noir et le grand manteau sombre qu'il avait l'habitude de porter. Cela
+indiquait seulement que M. Imberger s'était mis en tenue de soirée dans
+l'intention d'aller rejoindre sa femme... ou peut-être seulement pour
+faire croire à cette intention.
+
+Mon enquête n'avançait pas d'une ligne; je pataugeais dans le plus
+déconcertant des mystères, et qui s'épaississait à mesure que
+j'espérais l'éclaircir. On a toujours bien voulu me reconnaître
+quelques dispositions, j'ai trouvé avec un peu de patience et de veine
+la clef de bien des problèmes en apparence insolubles, mais j'avoue
+que, dans ce cas-là, je me trouvais muré, bouclé, cadenassé.
+
+Une seule clé aurait pu aller à la serrure et m'ouvrir une issue, mais
+cette clef-là, avant d'essayer d'en faire usage, je devais épuiser
+toutes les autres chances de succès. Pour compléter mon agrément,
+avec les jours qui passaient, le bruit que faisait la disparition
+de M. Imberger croissait démesurément et les reportages faussement
+sensationnels, faussement bien renseignés se multipliaient. Ce flot
+de commérages, je vous l'avoue, m'agaçait. Par guigne il n'y avait
+alors aucune grosse actualité: ni voyage de souverain, ni querelle de
+politique intérieure ou extérieure, ni catastrophe, ni grande première.
+Tout Paris se passionnait pour le mystère de Passy et les journaux
+commençaient à me blaguer avec une persistance qui me paraissait de
+mauvais goût.
+
+Le 1er mars, le grand chef me fait brusquement appeler, à propos
+justement de l'affaire Imberger, et dans son cabinet, me présente au
+professeur Ferrier, qui avait, me dit-il, une communication à me faire.
+
+J'étais très intrigué.
+
+Ferrier, vous le savez, était déjà un médecin illustre dans ce
+temps-là, professeur à la Faculté et membre de l'Académie de Médecine.
+C'était un grand bonhomme d'aspect très curieux, à la figure pâle
+et rasée, avec un long nez, une large bouche mince et, derrière des
+lunettes d'or, des yeux clairs, fixes, fouilleurs, qui semblaient vous
+voir vivre à travers vos habits.
+
+--On me dit que vous êtes un homme intelligent, sûr et habile, et je le
+crois, me dit-il, quand nous fûmes seuls. Écoutez-moi: je suis rentré
+hier d'un lointain voyage d'études. Je n'ai pas pu revenir avant et je
+ne suis revenu que pour avoir une entrevue avec vous. Imberger était
+mon meilleur ami, je l'ai connu au collège. Il était riche. Moi,
+j'étais pauvre. Il a, de sa bourse, payé mes inscriptions à la Faculté
+de Médecine. Quand j'étais étudiant et lui aussi, il m'a, tous les
+mois, sur la pension que lui faisaient ses parents, donné de quoi vivre
+afin que je puisse travailler. C'est grâce à lui bien plus que grâce
+à moi-même, que je suis ce que je suis. C'est grâce à lui qu'ont été
+sauvées toutes les créatures humaines que j'ai pu soigner et guérir.
+Imberger était de ces hommes dont la sensibilité morale compense la
+cruauté, la lâcheté et le vice de tous les misérables qui vous passent
+par les mains. Je vous dis cela pour que vous compreniez la raison de
+mon intervention; je vous dis cela pour que vous compreniez quel est le
+sens et la valeur du mot ami quand je l'applique à Imberger. Du reste,
+je le dis à tout le monde, je l'afficherais dans les rues...
+
+Sa voix se brisa un peu, ses yeux devinrent menaçants; une chose
+brillante, qui était une larme, roula le long de son grand nez.
+
+--Quelle est votre opinion sur sa disparition? termina-t-il sèchement.
+
+Étant donnée la nature de cette opinion, j'étais un peu gêné, mais
+devant un tel homme, il était inutile d'essayer même de mentir.
+
+--Je crois qu'il y a eu assassinat, dis-je simplement.
+
+Ferrier eut une petite crispation du coin de la bouche, mais il s'était
+ressaisi et, d'une voix parfaitement calme, il me répondit:
+
+--Moi, je ne le crois pas, j'en suis sûr! La fugue ou le suicide qui
+peuvent, pour vous, compter comme des hypothèses que vous devez au
+moins envisager, n'entrent même pas en discussion pour moi qui l'ai
+connu. Si une transformation d'un ordre quelconque avait eu lieu dans
+sa vie, quelle qu'elle puisse être, je l'aurais sue. Il me disait tout
+et un être si droit, si clair, si énergique n'a pu avoir de faiblesse,
+même passagère. Puisqu'il a disparu, c'est qu'on l'a fait disparaître.
+Maintenant est-ce que vous êtes de l'avis de votre chef: un crime de
+hasard, une attaque d'apaches au coin d'une rue?
+
+--Non, dis-je franchement. Dans ce cas-là, on trouve presque toujours
+le cadavre, ou en tout cas, une trace quelconque d'assassinat,
+un vestige de lutte. Et ici, rien... Pas un indice... Et pas un
+témoignage... Personne n'a rien vu, rien entendu, rien remarqué
+d'anormal ou même d'inhabituel, dans la maison ou dans les environs...
+
+«Des apaches qui l'auraient attaqué pour le voler, d'abord presque
+à coup sûr auraient abandonné le corps sur place pour s'enfuir, le
+coup fait; c'est généralement ce qui se passe. Et en admettant même
+qu'ils aient songé à le faire disparaître, ils n'auraient pu y réussir
+parfaitement, par manque de préméditation et de moyens, c'est bien
+clair... Non... Ce n'est pas, s'il y a eu crime,--comme je le crois
+aussi, notez bien...--ce n'est pas un crime crapuleux...
+
+--Alors, qu'est-ce que vous pensez?
+
+Il parlait froidement, en détachant les mots; son regard pénétrant ne
+me quittait pas.
+
+--Quelle est votre théorie personnelle?...
+
+Je me sentais vraiment gêné.
+
+--Je pense... Je pense... Vous savez, monsieur le
+professeur,--répondis-je évasivement, en essayant encore d'échapper à
+cette question trop nette,--de par notre métier, nous sommes obligés de
+penser à bien des choses invraisemblables, même quand nous admettons
+qu'elles puissent être invraisemblables. Il ne faut pas croire du tout
+que nous prenions nos hypothèses pour des réalités, mais nous sommes
+bien forcés, d'autre part, pour arriver à une solution, de faire toutes
+les hypothèses... toutes...
+
+Il y eut un silence.
+
+--Non, me dit tout à coup le professeur répondant à ce que je n'avais
+pas dit, _elle_ n'y est pour rien, je la connais, elle aussi,
+autant qu'on peut connaître une femme, elle n'y est pour rien! Ne
+secouez pas la tête, ajouta-t-il avec impatience, nous n'arriverons
+jamais si vous ne croyez pas ce que je vous dis. Ce que je vous
+affirme, vous devez l'admettre, sans quoi nous serons retardés à chaque
+pas...
+
+Je me permis de l'interrompre.
+
+--Pardon, monsieur le professeur, dis-je, nous avons un vieux mari,
+vieux relativement à sa très jeune femme... Voyons, voyons... Il est
+riche, elle est pauvre; il lui a tout laissé et elle le sait. Entre
+eux, il y a un homme jeune, solide, beau, sans scrupule, l'amant tout
+désigné,--et c'était bien le cas, d'après tous les indices que j'ai pu
+recueillir.--Le mari disparaît. La solution, il me semble, s'impose...
+Ce sont eux qui ont fait le coup. Peut-être, elle, sans intérêt
+d'argent, je veux bien, seulement pour être libre, par amour pour Max
+ou dominée par lui, ayant peur... Je ne crois pas non plus qu'elle ait
+participé au crime, elle est trop faible et trop effrayée... mais pour
+avoir su, c'est autre chose...
+
+«J'ai déjà, pour moi-même, fait quelques recherches et pris quelques
+informations; je me suis documenté pour le jour où j'aurai le droit
+d'agir pleinement. Et si, officiellement, je n'ai pas encore enquêté
+sur cette piste, c'est que j'ai, à ce sujet, des ordres formels...
+On a affaire à des personnalités mondaines, on se méfie, on craint
+le ridicule et l'odieux d'une erreur, le scandale d'une fausse
+accusation... Et on m'oblige à tout épuiser avant de me retourner
+franchement de ce côté-là. Mais j'aurai mon heure, j'y compte bien...
+
+--Non, me répéta Ferrier, pas comme cela. Votre solution tourne autour
+de la vérité, mais elle est fausse pour la moitié, certainement: c'est
+lui qui est seul coupable; elle ne se doute de rien... non, non,
+croyez-moi, de rien, j'en suis sûr. Ce misérable, qu'Imberger, dans
+sa bonté, a sauvé de la misère et de la correctionnelle, est l'amant
+d'Andrée, cela je le savais depuis longtemps, et il est une brute
+sensuelle, jalouse et cupide. Il y a de tout dans son crime, des choses
+banales et des choses révoltantes, de l'exceptionnel et de pauvres
+sentiments humains courants... Il y a surtout de la passion grossière
+et de l'intérêt: il est avide de domination et de plaisir, vaniteux
+comme tous les médiocres... Il voulait pour lui tout seul la femme et
+l'argent... l'argent d'abord, du reste...
+
+--Voyez-vous, demandai-je, la moindre preuve?
+
+--Aucune. C'est à vous d'en trouver. Tout ce dont vous avez besoin
+comme aide personnelle, renseignement ou argent, demandez-le-moi,
+cela restera entre nous. Il faut trouver le cadavre et convaincre
+l'assassin; d'ailleurs, il est perspicace et rusé et il faut éviter de
+le mettre en défiance.
+
+Ferrier s'en alla. Son opinion éclairait la mienne et la corroborait.
+Mais il me fallait au moins un commencement de preuve, et une gaffe
+m'eût coûté cher.
+
+Maxence habitait maintenant une garçonnière du quartier de l'Europe
+et n'allait que rarement à Passy. La jeune femme restait plongée dans
+son deuil. Elle avait fait venir auprès d'elle une vieille cousine de
+province et ne sortait pas.
+
+Moi j'attendais avant d'agir... Les journaux m'accablaient de
+railleries de plus en plus vives sur mon aveuglement. Certains
+reporters sagaces, à la suite d'enquêtes personnelles poussées à fond,
+avaient très certainement entrevu ce que je croyais être la vérité;
+ils indiquaient à mots couverts la probabilité d'un drame familial
+et passionnel, et les soupçons commençaient à serrer de près le beau
+Maxence.
+
+Celui-ci, que je rencontrai à Passy à ce moment-là, eut en ma présence
+un accès d'indignation qui, s'il était joué, était bien joué. Il ne
+parlait rien moins que d'aller souffleter le rédacteur.
+
+C'est alors qu'un événement extraordinaire se produisit: M. Imberger
+fut rencontré dans la rue.
+
+ * * * * *
+
+C'est la femme de chambre de Mme Imberger qui revit la première M.
+Imberger après sa disparition. Un soir, cette fille, dans le petit
+hôtel de Passy, rentra affolée, affirmant qu'elle venait de croiser
+dans une rue voisine son ancien maître en personne.
+
+--C'était monsieur, me dit-elle à moi-même quand je la vis après cette
+fantastique rencontre, c'était monsieur, sûr et certain. Je l'ai vu
+comme je vous vois! J'ai des yeux et je ne suis pas une folle, la tête
+sous le couperet je dirais encore que c'était monsieur, et si c'était
+pas lui, c'était son fantôme! Et puis, c'est mon avis que c'était même
+plutôt son fantôme, du reste... sûr que non qu'il n'avait pas l'air
+d'un homme vivant, il avait un grand manteau noir comme il mettait
+toujours et une figure toute drôle, toute pâle, toute tranquille, avec
+ça... enfin, je ne peux pas dira comment, mais toute drôle... Il
+marchait sur l'autre trottoir que moi, il allait vite et il a dû me
+reconnaître, alors il a été encore plus vite. Et comme, au contraire,
+moi de le voir ça m'avait coupé les jambes, il a profité de ça pour
+tourner la rue et filer, moi, j'en claquais des dents... Porter les
+yeux sur un fantôme, ça peut vous faire mourir dans l'année... Courir
+après, merci... Et puis, ça n'aurait servi à rien. C'était pas un homme
+vivant, j'en jurerais sous le couteau! Mais c'était monsieur, j'en
+jurerais devant le juge! On l'a assassiné et il revient pour demander
+vengeance et sépulture...
+
+Elle ne voulut pas sortir de là, mais je dois dire que personne ne la
+crut tout d'abord.
+
+Cependant comme cette rencontre, si elle était réelle, constituait une
+preuve en faveur d'une simple disparition, on prévint le Dr Ferrier
+qui interrogea à son tour la femme de chambre. Il diagnostiqua une
+hallucination.
+
+Cette opinion était aussi la mienne.
+
+Comment, en effet, penser, si M. Imberger n'était ni mort ni en fuite
+et qu'il eût simplement, pour des raisons secrètes, quitté sa famille
+et son domicile, qu'il revînt justement se montrer aux environs mêmes
+de ce domicile, dans un quartier comme Passy qui est une petite
+province charmante où la plupart des habitants se connaissent au moins
+de vue et où, lui plus que tout autre, devait être remarqué à cause de
+sa silhouette assez particulière et de ses flâneries de collectionneur.
+De plus, il était au courant des habitudes de ses domestiques, et la
+femme de chambre l'avait vu justement dans une rue et à une heure où
+régulièrement, chaque matin, elle allait porter le courrier à la poste
+et prendre les journaux.
+
+Non... Nerveuse et superstitieuse, la femme de chambre, hantée par le
+mystère de la disparition de son maître et effrayée par l'évocation
+vague d'un crime, avait identifié la silhouette d'un passant avec
+celle du disparu, ou même créé de toutes pièces une image absente:
+l'hypothèse de l'hallucination était la plus vraisemblable, tout le
+monde l'adopta.
+
+Mais, le lendemain, cette hypothèse tomba d'elle-même... M. Imberger
+apparut de nouveau. Il fut vu vers six heures du soir par un marchand
+de curiosités de la rue de Châteaudun chez lequel il avait coutume
+de faire de longues stations. L'apparition se montra à la porte du
+magasin, qu'elle entr'ouvrit comme pour entrer. Puis, ainsi qu'une
+personne qui se ravise, elle fit volte-face rapidement et disparut dans
+la foule.
+
+Déconcerté comme la femme de chambre, et comme elle, peut-être, effrayé
+par la possibilité d'un mystère d'au-delà...--à ce point de vue, vous
+savez, il faut toujours tenir compte de la crédulité humaine,--le
+marchand n'eut, pas plus que la femme de chambre, la présence d'esprit
+de chercher à rattraper l'apparition pour éclaircir le problème
+angoissant... Il affirma qu'il ne le fit pas parce qu'il était seul
+à ce moment et ne pouvait songer à abandonner son magasin, fut-ce
+quelques minutes.
+
+Mais M. Imberger était son client depuis plusieurs années, il le voyait
+souvent et longtemps. Il fut frappé de la mine hagarde et étrange du
+visiteur qui était d'une pâleur livide et avait l'air de souffrir. Mais
+il affirma qu'aucune hésitation n'était possible sur son identité.
+
+Dès lors les apparitions de M. Imberger se multiplièrent dans les
+endroits les plus divers. Dans l'espace de quatre ou cinq jours, il
+fut vu par plusieurs personnes dont la bonne foi ne pouvait être
+suspectée et qui, toutes, donnèrent de lui le même signalement: un
+grand manteau noir, une allure rapide et furtive et cette étrange
+figure blême et figée. Ce même renseignement revenait toujours. On
+rencontrait le disparu invariablement à l'heure du crépuscule; à peine
+l'avait-on entrevu qu'il s'éloignait fort vite. Son avoué, M. Druide,
+plus déterminé et peut-être plus courageux que les autres, tenta de
+le poursuivre boulevard Montmartre où il l'avait croisé inopinément,
+mais M. Imberger s'enfuit avec précipitation et ne put être rejoint. M.
+Druide le vit de loin disparaître dans le passage des Panoramas et s'y
+perdre.
+
+Et le professeur Ferrier revit aussi de ses propres yeux l'ami qu'il
+croyait assassiné. Ce fut même une rencontre émouvante, bien qu'elle
+n'eût duré qu'un instant et que pas plus que les autres, le professeur
+n'eût pu parler à Imberger ni s'approcher de lui. Voici comment
+Ferrier, lui-même me raconta la chose, une heure après qu'elle ait eut
+lieu, et il était encore agité et presque tremblant.
+
+--Je l'ai vu, me dit-il. Je l'ai vu, aucun doute n'est possible. Je
+sortais de l'École de Médecine, à la tombée de la nuit, après mon
+cours. Une auto était arrêtée au bord du trottoir. Je la regardai
+machinalement. Soudain, à la portière, je vis paraître le visage de
+M. Imberger qui, penché dans la demi-lumière tombant d'un réverbère,
+semblait surveiller ma sortie comme jadis, lorsque parfois il venait
+m'attendre. Ce visage était blême et fixe ainsi que le décrivent tous
+ceux qui l'ont vu. Après un moment de stupeur, je m'élançai, mais
+l'auto démarra rapidement, emportant Imberger qui me fit un signe que
+je ne compris pas.
+
+Il ne pouvait plus être parlé d'hallucination, et la médecine non
+plus que la justice modernes n'admettent les fantômes, spectres ou
+revenants. Quelques journaux, en manière de plaisanterie, publièrent
+des articles sur les «Apparitions de l'assassiné». Des revues spirites
+soutinrent énergiquement que de tels faits étaient possibles et que
+l'histoire en offre de nombreux exemples; elles allèrent jusqu'à citer
+Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres. L'aspect d'Imberger était un
+argument précieux pour les écrivains spirites qui affirmèrent que cette
+lividité bizarre qui surprenait tant était extra-terrestre.
+
+Cependant je ne vous étonnerai pas beaucoup en vous disant que pour la
+justice, pour le professeur Ferrier, pour le public tout entier,--et
+pour moi,--une évidence s'imposait: M. Imberger était encore de ce
+monde.
+
+Mais le mystère ne fit ainsi que changer de face. Dans quel but M.
+Imberger se cachait-il de la sorte? Etait-il en bonne fortune? Tous
+ceux qui l'avaient connu se refusaient à admettre cette explication,
+que démentait son amour passionné et inquiet pour sa femme. De plus,
+dans ces apparitions troublantes, toujours on le voyait seul, et les
+personnes qui l'avaient rencontré depuis sa disparition disaient qu'il
+n'avait, en aucune façon, l'air d'un homme qui cache son bonheur, et
+toutes s'accordaient sur son aspect bizarre, sur son allure furtive et
+inquiète. Un courant d'opinion cependant se forma qui, admettant l'idée
+d'une fugue de bas étage, envisagea Imberger comme un vieux débauché,
+incapable de voiler plus longtemps ses vices sous le manteau de
+l'austérité. Pour ceux-là, la victime devint la jeune Mme Imberger,
+abandonnée lâchement, non seulement de la plus outrageante façon, mais
+encore dans des conditions telles qu'une infâme calomnie avait pu un
+moment avec vraisemblance l'effleurer. Mais elle, que j'interrogeai,
+repoussa avec mépris ces imputations sur son mari.
+
+«C'était le meilleur des hommes, me répétait-elle. Non seulement il
+était un homme de vie simple et droite, où aucune dissimulation ne
+pouvait être nécessaire, j'en suis sûre, mais encore il était incapable
+d'une mauvaise action. Par conséquent, s'il est vivant, un motif
+impérieux que j'ignore et que je ne parviens même pas à imaginer, le
+contraint à rester strictement caché loin de moi et loin de tous.
+Et dans ce cas, l'étrangeté de sa conduite dans ces rencontres des
+derniers temps s'expliquerait aisément... Oui... Il agit de telle sorte
+qu'il évite toute conversation; mais cependant il se montre, nettement
+et souvent, pour rassurer sur son existence... et pour ne pas laisser
+un horrible soupçon peser sur un innocent...
+
+«J'ai tant pensé, douloureusement, à ces choses, voyez-vous, à tout ce
+qui est dans le domaine du possible... Il se pourrait encore que, tout
+à coup, la raison de mon pauvre mari ait sombré... Mais alors où et
+comment vit-il? Avec quelles ressources, quel argent?... puisqu'il n'a
+rien prélevé sur sa fortune... De toute façon, c'est affreux...
+
+Éplorée, elle se tordit les mains en sanglotant. Elle était plus
+jolie que jamais, dans ses vêtements sombres. Elle avait réalisé,
+je le remarque en passant, ce prodige d'être effacée et comme hors
+cadre, ainsi que le comportait sa situation actuelle de veuve sans
+l'être,--sans tomber néanmoins dans un deuil qui, si M. Imberger
+vivait, fût devenu grossier et vaudevillesque, et sans cesser non plus
+d'être une des femmes les mieux habillées de Paris.
+
+La majorité du public s'était ralliée du reste à cette explication
+qu'Imberger avait filé dans un accès de folie. C'était en effet,
+depuis ses apparitions, la plus vraisemblable; et comme, lorsqu'un
+événement inopiné se produit, une quantité de gens se targuent de
+l'avoir toujours prévu, il se trouvait maintenant bon nombre d'amis
+ou de familiers de la maison, d'habitants du quartier ou de lointains
+fournisseurs pour déclarer que l'originalité de M. Imberger leur avait
+de tout temps été suspecte, et que, depuis quelques semaines, cette
+originalité leur avait paru s'être accrue d'une façon inquiétante.
+Les domestiques eux-mêmes donnaient de cette bizarrerie dernière de
+nombreux exemples: leur maître, bourru, mais autrefois bon et doux,
+était devenu baroque, nerveux, aisément mécontent, et plus sévère avec
+le pauvre M. Max pour qui auparavant il se montrait indulgent et qu'il
+s'était mis à rabrouer à tout moment. En outre, il aimait de plus en
+plus la solitude, et restait de longues heures silencieux et inactif,
+l'air triste et pensif.
+
+De ce changement d'humeur de M. Imberger tout le monde témoignait, et
+la facile érudition médicale des profanes allait bon train.
+
+On parlait de crise de somnambulisme éveillé, d'accès ambulatoire,
+pendant lesquels l'homme cesse d'être lui même et quitte sa
+personnalité pour en revêtir une autre qui le conduit au hasard à
+travers une vie qu'il ignore quand il retrouve son individualité.
+Le professeur Ferrier, dans ce temps-là, me documenta sur ce qu'il
+appelait «les maladies du moi», sur l'état premier et l'état second.
+
+Il me donna des exemples de ce qu'il appelait des «crises comitiales
+ambulatoires». Et ici je me permets de perdre un moment de vue mon
+histoire pour vous redire le récit qu'il me fit d'un cas très curieux
+que Charcot eut à étudier vers 1881 ou 1882.
+
+Le malade était le garçon livreur d'une maison de bronzes d'art de
+la rue Amelot. Il n'avait aucun antécédent morbide, aucune tare
+héréditaire. Il fut frappé tout à coup de crises ambulatoires. Voici
+comme il raconte l'une d'elles qui commença le 18 janvier:
+
+--Ce jour-là, je suis parti de bonne heure de la maison ayant à faire
+de nombreuses courses. En dernier, je suis monté chez un client, rue
+Mazagran, et j'ai reçu de l'argent... Il devait être sept heures du
+soir lorsque je descendis dans la rue. A partir de ce moment-là, je ne
+me rappelle plus rien, absolument rien.
+
+«Toujours est-il que je ne suis pas remonté dans la voiture qui
+m'attendit longtemps; le cocher prit le parti de rentrer à la maison et
+fit connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais devenu.
+
+--Ainsi, remarque Charcot, à partir du 18 janvier, vers huit heures du
+soir, une nuit complète se fait dans votre esprit. Et quand êtes-vous
+réveillé?
+
+--Le 26 janvier, à deux heures de l'après-midi. J'étais sur un pont
+suspendu, au milieu d'une ville inconnue. Un régiment passait, musique
+en tête et drapeau déployé. Je ne savais pas où j'étais. Je n'osais me
+renseigner, craignant d'être pris pour un fou. J'ai demandé le chemin
+de la gare et, là, j'ai vu que j'étais à Brest...»
+
+Il avait, quand la crise l'avait saisi, de l'argent sur lui, dont une
+partie (200 francs environ sur 900) était dépensée. Ses habits et ses
+souliers étaient propres et non usés, donc il était venu de Paris en
+chemin de fer, il avait mangé, il avait couché dans des hôtels, il
+avait vécu comme tout le monde, mais sans le savoir et sans que sa
+vraie conscience participât aux actes qu'il accomplissait.
+
+Par malheur pour lui, l'infortuné eut l'idée funeste, pour être
+rapatrié sans toucher davantage à l'argent qu'il avait et qui ne lui
+appartenait pas, de s'adresser à un gendarme. Celui-ci l'arrêta séance
+tenante et le pauvre homme, malgré qu'il montrât toutes sortes de
+papiers et notamment une ordonnance que Charcot lui avait remise lors
+d'une précédente crise, resta en prison six jours et n'en fut tiré que
+par les démarches de son patron au service duquel il était depuis vingt
+ans et qui protestait de sa parfaite honnêteté.
+
+--Et est-ce que vous pensez que le cas de M. Imberger est analogue,
+M. le Professeur? demandai-je à Ferrier quand il m'eut fait ce récit.
+Quelle est votre opinion personnelle?
+
+--Je n'en ai pas, me dit-il sèchement. Et je crois qu'autant que moi il
+était dans le doute.
+
+Car, pour moi, l'explication folie simple ou maladie de la personnalité
+ne me satisfaisait pas du tout. Il faut dire que pour l'esprit d'un
+policier qui voit les faits, toutes ces grandes machines scientifiques
+sont des possibilités auxquelles on croit théoriquement, mais qui
+ne parviendront jamais à vous donner la solution satisfaisante d'un
+problème auquel on est attaché, et derrière lequel on a vu les ombres
+mouvantes des réalités humaines, la passion, la vie... la mort...
+
+Je ne croyais pas non plus à une fugue, oh! cela, pas du tout.
+
+Et je me demandais si ce n'était pas tout bêtement dans le but de
+surveiller sa femme et son neveu que M. Imberger avait disparu, afin
+de voir ce que tous deux feraient une fois le bruit apaisé..., afin de
+_savoir_ et de ne plus subir la souffrance intolérable du doute.
+
+Mais alors pourquoi se montrait-il exprès pour ainsi dire à des gens
+qui le connaissaient? Car l'ensemble de ses apparitions révélait une
+volonté et un système, tellement évidents que c'est d'ailleurs ce qui
+détruisait le plus sûrement pour moi l'hypothèse de la folie.
+
+C'est pourquoi à d'autres moments, obstinément, l'idée de l'assassinat
+venait me harceler encore en dépit de toutes les apparences. Je suis
+incrédule par nature et par métier... Je n'avais pas vu, moi, le
+disparu... Sa femme, Max et moi étions même, parmi ceux qui étaient
+reliés à l'affaire, les seuls à ne l'avoir pas vu. Sa femme, Max et
+moi... C'est peut-être dans les raisons de ce groupement qu'il fallait
+chercher la plus utile base d'un raisonnement valable et je ne m'en
+faisais pas faute...
+
+Mais mon enquête devenait impossible; on ne peut pas avoir les coudées
+franches pour informer sur un soi-disant crime dans lequel il n'y a
+plus de victime... Je me voyais supprimer les seuls moyens d'arriver
+à un résultat: je ne pouvais plus en effet exercer de surveillances
+poussées, ni compléter les perquisitions dans la villa Imberger où
+j'avais conscience que les fouilles de la première heure avaient été
+sommaires...
+
+Néanmoins, le mystère Imberger me passionnait plus que jamais et
+j'étais résolu à en trouver la clé, coûte que coûte, pour mon art
+personnel, en dehors de tout ordre officiel et même en cachette.
+
+Je gardais, si je puis dire, un œil sur l'hôtel de Passy et un œil sur
+le beau Max, qui n'y revenait que fort rarement d'ailleurs, pour faire
+à sa jolie tante de brèves et correctes visites où le ton était amical,
+me disaient mes informateurs, mais la conversation uniquement banale et
+sans plus jamais d'allusions au drame familial.
+
+Mme Imberger vivait d'ailleurs d'une façon retirée et parfaitement
+convenable, à l'abri au point de vue matériel par les revenus que lui
+versait le notaire sur la fortune intacte de son mari; elle ne quittait
+pas la vieille parente qui lui servait de chaperon et partageait avec
+elle des journées monotones, dont la solitude s'égayait à peine de
+quelques visites strictement intimes.
+
+Pour Maxence, les choses allaient bien autrement: il avait repris, dans
+sa garçonnière du quartier de l'Europe, une vie de loisirs et de noce
+dont les ressources restaient pour moi mystérieuses, car il n'avait
+aucune espèce de fortune et ne gagnait certainement rien avec sa vague
+peinture, d'ailleurs invendue et, en outre, négligée par lui six jours
+et demi sur sept.
+
+Je n'ai jamais pu savoir si, dans ce temps-là, Max eut ou non des
+rendez-vous clandestins avec Mme Imberger, car elle, on ne pouvait
+se permettre de la faire suivre, et lui avait l'art de semer ceux de
+mes hommes qui le filaient. Mais j'ai toujours pensé qu'en tout cas
+elle lui donnait de l'argent, car au soir de certains jours où il avait
+été particulièrement fuyant, il jouait gros jeu à son cercle ou soldait
+des notes de champagne solides... Après tout, Andrée s'acquittait
+peut-être ainsi d'un simple devoir de famille, et le faisait-elle
+uniquement par respect pour les habitudes anciennes de son mari envers
+ce garçon dont il s'était chargé...
+
+On ne doit pas plus négliger pour un acte les explications indulgentes
+que les autres...
+
+Enfin, je m'exaspérais à froid; cette affaire pour moi tournait à
+l'idée fixe. Il me fallait Imberger mort ou vif.
+
+ * * * * *
+
+Eh bien, ce fut à la Mi-Carême que je le retrouvai mort et vif. Ce
+soir-là, j'étais dans la grande salle d'un café de nuit à Montmartre.
+Ça ne s'appelait pas un dancing dans ce temps, mais c'était pourtant la
+même chose. Je puis vous avouer que je n'y étais pas absolument pour
+travailler. Je me sentais fatigué, agacé, énervé par mes dernières
+semaines d'enquête infructueuse. Je désirais me changer les idées pour
+quelques heures, sans négliger cependant d'observer autour de moi, car
+les cafés de nuit sont pleins d'enseignement.
+
+J'étais là depuis une demi-heure à regarder les petites femmes qui
+dansaient au milieu de la salle, quand Maxence lui-même entra avec une
+bande. Il était un habitué de la maison, je comptais bien un peu l'y
+voir et, à toutes fins utiles, je m'étais camouflé afin qu'il ne puisse
+me reconnaître.
+
+Justement, ils s'assirent tous à une table non loin de moi. Ils
+étaient quatre hommes en smoking: Max, un gros boursier bon garçon
+que je connaissais un peu, lui ayant demandé des renseignements sur
+les dernières opérations qu'il avait faites pour M. Imberger avant sa
+disparition, et deux noceurs sans intérêt. Il y avait avec eux trois
+petites femmes, des petites danseuses de music-hall assez connues dans
+les bars et les boîtes de nuit. Toutes trois étaient plus ou moins
+déguisées en Persanes, et l'une d'elles, une gentille petite blonde
+rieuse et remuante, qu'on appelait Cora, se frottait avec amour à
+l'irrésistible Maxence qu'elle ne quittait pas d'une ligne.
+
+Ils se mirent à souper avec du champagne sec. La salle s'animait, vous
+voyez ça d'ici: accessoires de cotillon, serpentins; les rires des
+hommes montaient et les femmes, grises et chatouillées, piaulaient.
+
+Tout à coup, elles se levèrent pour danser.
+
+--Attendez-moi, attendez-moi, j'y vais aussi! cria la petite Cora, qui,
+à moitié couchée sur Max, fumait une cigarette. Et puis, vous allez
+voir, j'ai quelque chose d'épatant!
+
+--Quoi donc? raconte ça, Bébé. Le gros boursier, un peu pâteux,
+essayait de la retenir, mais elle lui échappa.
+
+--C'est une surprise! Tu vas voir ça, gros phoque! cria-t-elle, en
+prenant sur la banquette son immense sac bariolé à la mode de l'époque,
+et qui semblait lourd et gonflé.
+
+Elle embrassa longuement le beau Max et courut vers le lavabo où elle
+s'enferma comme pour aller se faire une beauté.
+
+Cinq minutes après, elle en sortit avec une de ses petites amies
+qui riait comme une folle. Elle la prit par la taille et se lança
+en tournant avec elle au milieu des groupes qui se poussaient pour
+la regarder, applaudissant et riant, sans que je puisse encore voir
+pourquoi. C'est ainsi qu'elle revint vers la table où les deux noceurs
+assez déprimés, le gros boursier tout hilare, et Max, nonchalamment
+renversé sur la banquette et le cigare aux dents, l'attendaient. Elle
+fit une dernière volte, fut devant eux et se montra.
+
+Max la vit, ses yeux s'ouvrirent, son visage changea, devint blafard et
+comme convulsé d'horreur; puis il se dressa d'un seul coup, les poings
+crispés, renversant la table.
+
+--Ote ça, nom de Dieu! Vas-tu ôter ça! hurla-t-il d'une voix qui
+couvrit tous les bruits de la salle.
+
+Il y eut un silence général, tout le monde regardait. A côté de Max, le
+gros boursier s'était levé, effaré. Il regardait la petite qui restait
+pétrifiée. Il pâlit lui aussi et s'écria stupéfait:
+
+--Mais c'est la figure de M. Imberger!
+
+Tout cela s'était passé en dix secondes. Déjà je m'étais précipité
+et je vis que la petite danseuse avait attaché sur sa frimousse
+montmartroise un masque de cire peinte qui faisait un drôle de
+contraste avec ses boucles blondes, le masque d'un homme âgé que je
+reconnus semblable aux innombrables photographies de face où de profil
+que j'avais vues de M. Imberger.
+
+Je me retournai vers Max.
+
+--Où as-tu mis le cadavre? lui dis-je en le saisissant.
+
+Je m'attendais à une bataille et je n'étais pas du tout sûr d'avoir le
+dessus avec un gaillard de cette taille. Mais c'était une brute sans
+courage, et il s'effondra entre mes mains au moment où entraient deux
+gardiens de la paix que le gérant venait de faire appeler.
+
+On l'enleva rapidement parmi le stupeur des soupeurs et des filles qui
+ne comprirent tout que le lendemain en lisant leur journal. Avec nous
+la petite Cora, à qui j'avais repris le masque, trottait sanglotante au
+bras du gros boursier.
+
+--Je l'avais pris pour faire une blague, disait-elle sans cesse, il en
+avait des tas au-dessus de sa cheminée...
+
+Et le gros homme bouleversé répétait:
+
+--Quelle affaire! qui aurait cru ça d'un garçon si gentil...
+
+ * * * * *
+
+Je retrouvai le cadavre de M. Imberger enterré dans la cave du petit
+hôtel de Passy. Cette cave, comme dans beaucoup de maisons anciennes,
+avait des recoins sombres entre des arceaux. Des tonneaux, des
+bouteilles, des gravats y étaient entassés dans un pêle-mêle qui
+m'avait paru naturel, lors de ma rapide inspection. Le corps était
+enterré à une faible profondeur dans un de ces recoins.
+
+Le mobile du crime, vous le devinez: M. Imberger s'était aperçu des
+assiduités de Maxence auprès de sa femme et, sans croire du reste
+qu'il était son amant, lui avait ordonné de partir, au cours d'une
+explication violente.
+
+Maxence,--c'est lui qui me donna tous ces détails, car il était un
+criminel du genre bavard,--avait profité de l'absence de la jeune femme
+(c'était le soir du bal costumé), pour commettre son crime. Il s'était
+caché dans le cabinet de travail de son oncle qu'il avait étranglé
+de ses mains. Après, il avait descendu le corps au fond de la cave.
+Je l'aurais trouvé là plus tôt si les apparitions de M. Imberger,
+en écartant l'idée du crime, ne m'avaient obligé officiellement
+d'interrompre mes recherches.
+
+Ces apparitions étaient vraiment une invention merveilleuse du sieur
+Maxence. D'un seul coup, elles détournaient les soupçons naissants et
+interrompaient net mon enquête et mes perquisitions. Il avait pris
+un moulage sur un buste de M. Imberger, vous comprenez, et s'était
+fabriqué un masque en cire peinte à la ressemblance de M. Imberger.
+
+Il en fit usage quand il vit que je le serrais de près. Il mettait le
+grand manteau du mort et, au moment où la lumière des réverbères se
+mêlait à celle du jour tombant, il apparaissait comme vous le savez,
+soudainement et rapidement, avec, sur son visage, cette face figée et
+hagarde qui frappa tellement tous ceux qui crurent voir M. Imberger.
+
+Ce masque, il l'avait accroché chez lui au-dessus de la cheminée sans
+trop le cacher, par excès d'habileté, parmi d'autres masques horribles
+ou grotesques, chinois et thibétains, et la petite Cora, ramenée une
+nuit, le choisit pour le chiper au milieu des autres et faire un effet
+de carnaval.
+
+C'est ainsi que Maxence, trahi par le hasard qui est tantôt avec le
+criminel et tantôt avec la police, fut conduit aux assises où il
+n'eut du reste que dix ans, car on voulut voir dans son cas une cause
+passionnelle.
+
+Mme Imberger, qui n'était en aucune façon poursuivie, ne put même
+paraître comme témoin: une fièvre cérébrale la tenait entre la vie
+et la mort. Elle ne cessait dans son délire de répéter: «Si j'avais
+su... si j'avais su...», sans que Ferrier, qui la soignait, pût jamais
+arriver, comme il voulut bien me le dire, à comprendre si elle avait
+des remords d'avoir involontairement causé l'assassinat de son mari
+en devenant la maîtresse de Maxence ou, au contraire, des regrets de
+n'avoir pas été au courant de l'affaire afin d'aider son amant à se
+sauver...
+
+
+
+
+LE JARDIN DU PIRATE
+
+
+Le visiteur inconnu s'assit sur la chaise que lui indiquait M.
+Duvaudois.
+
+--Monsieur, dit-il, vous m'excuserez d'avoir insisté pour être reçu et
+de me présenter ainsi sans même dire mon nom, mais de graves raisons
+m'y obligent. Jamais, du reste, je n'aurais osé agir ainsi auprès d'un
+homme ne possédant pas votre haute intelligence ou bien qui n'eût pas
+été comme l'exemple même de la plus parfaite honorabilité.
+
+M. Duvaudois était un gros homme de cinquante ans, riche et vaniteux,
+qui habitait dans une ville de l'Ouest une belle maison entourée d'un
+grand jardin et se considérait comme un personnage très important. Le
+préambule mystérieux et louangeur de son visiteur, jeune homme correct
+d'une trentaine d'années, le flatta et, en même temps, le mit en
+défiance. Il ne répondit rien, mais s'éventa majestueusement avec son
+mouchoir de poche; on était en été et il faisait très chaud.
+
+--Monsieur, reprit l'inconnu, voici ce dont il s'agit: au fond de votre
+superbe jardin, et adossé au mur qui l'enclot, s'élève un pigeonnier
+désaffecté, dont le bas est occupé par des lapins domestiques et le
+haut par des bottes de foin (un de vos anciens jardiniers m'a appris
+ce détail). Sous le toit, sont percées deux lucarnes qui ouvrent sur
+votre jardin et, en face de ces lucarnes, une large baie qui ouvre sur
+le jardin voisin. Eh bien, Monsieur, je viens vous demander la faveur
+(singulière, je le reconnais, mais d'une importance capitale pour moi)
+de m'établir à cette fenêtre, cette nuit et les deux nuits suivantes,
+afin de pouvoir regarder dans ce jardin voisin.
+
+--Vous voulez parler du jardin de la Maison du Pirate? dit M. Duvaudois.
+
+--Oui, monsieur, puisque c'est ainsi qu'on la nomme. J'ose espérer que
+vous ne repousserez pas ma demande, quelque bizarre qu'elle soit. J'ai,
+pour vous l'adresser, des motifs impérieux qui doivent rester secrets.
+Si vous m'exaucez, je vous prierai du reste de ne me poser aucune
+question...
+
+Ayant dit, le jeune homme attendit avec dignité la réponse de M.
+Duvaudois.
+
+M. Duvaudois resta un moment silencieux. L'insolite requête que
+l'inconnu lui adressait lui paraissait terriblement louche, mais en
+même temps l'intriguait violemment. La maison voisine avait, quelques
+années auparavant, été occupée par un homme mystérieux qui vivait
+retiré, dans un isolement farouche, avec, comme unique société, un
+vieux nègre qui le servait et ne parlait jamais. Des histoires étranges
+couraient sur son compte. On l'appelait le Pirate, on racontait qu'il
+s'était enrichi criminellement au cours de lointains voyages et
+d'expéditions coupables et qu'il passait ses nuits à compter son trésor
+pour oublier les remords qui le harcelaient. Il était mort depuis trois
+ans, le nègre était parti et la maison était à vendre, mais personne ne
+s'était soucié de l'acheter.
+
+Tous ces détails, revenant à l'esprit de M. Duvaudois, lui faisaient
+pressentir un passionnant mystère, mais la crainte de se compromettre
+et le désir de repousser ce qu'il jugeait une demande indiscrète,
+luttaient encore en lui contre une dévorante curiosité. Celle-ci fut
+pourtant la plus forte.
+
+--Monsieur, dit-il, avec une majesté accrue, vos accents me semblent
+ceux d'un honnête homme...
+
+--Croyez-le, monsieur, interrompit l'autre vivement, un honnête homme
+bien près de devenir une vict... Mais non, je dois me taire...
+
+--... Et, reprit M. Duvaudois, je consens à accéder à votre demande,
+mais à une condition qui est nécessaire à la tranquillité de ma
+conscience: je veillerai à vos côtés pendant ces trois nuits,
+j'observerai ce que vous observerez et serai témoin de vos actes. Vous
+comprendrez qu'étant donné le mystère dont vous vous entourez, je dois
+m'assurer qu'aucune tentative répréhensible...
+
+L'inconnu tout d'abord esquissa un geste de contrariété, mais il le
+réprima aussitôt.
+
+--Monsieur, dit-il, vous avez raison. Cette prudence est digne de votre
+caractère et je préfère du reste que vous vous rendiez compte par
+vous-même que mes intentions sont pures. Je viendrai ce soir vers onze
+heures.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, à onze heures et demie, ils étaient tous les deux en vigie
+dans le grenier du pigeonnier à peu près vide de foin.
+
+M. Duvaudois avait ouvert lui-même à son visiteur mystérieux et l'avait
+guidé à travers le beau jardin frais et embaumé. Mais le visiteur
+était trop préoccupé et M. Duvaudois trop intrigué pour jouir du
+charmant prestige de la nuit d'été. Ils avaient escaladé l'échelle du
+pigeonnier et ouvert, non sans peine, le volet vermoulu.
+
+Dans l'indécise lueur d'une moitié de lune, le jardin voisin leur
+apparaissait entre les feuilles des branches, sauvage, abandonné, plein
+d'herbes folles et de pousses libres. Au milieu, il y avait un bassin
+à demi-comblé, plus loin un cadran solaire et en face, contre le mur
+de clôture, un puits. En se penchant à la fenêtre, ils pouvaient voir,
+à droite, le mur bordant la rue et, à gauche, limitant le jardin, la
+maison longue et basse, toute délabrée sous un lierre envahissant.
+
+Ils attendaient sans parler. Minuit sonna au clocher proche, puis une
+heure, deux heures... Rien ne venait, M. Duvaudois dormait debout.
+Enfin le matin éclaircit l'horizon.
+
+--Monsieur, dit alors, avec tranquillité, l'inconnu à son hôte,
+veuillez agréer mes excuses et mes remerciements. A ce soir!...
+
+--A ce soir, grommela M. Duvaudois de mauvaise humeur.
+
+Et il alla se coucher après avoir reconduit l'inconnu.
+
+Le soir suivant, la vigie recommença du haut du pigeonnier. Mais
+les deux hommes attendaient depuis une heure à peine lorsque, juste
+après minuit, dans le silence de la nuit provinciale, ils entendirent
+un bruit étouffé, un grincement prolongé. La grille qui, de la rue,
+donnait accès dans le jardin du Pirate s'ouvrit et un homme entra
+furtivement.
+
+--C'est lui, retirons-nous! souffla dans l'oreille de M. Duvaudois
+l'inconnu qui était en proie à une vive agitation.
+
+Ils se reculèrent un peu en sorte que leurs têtes fussent dissimulées
+dans l'ombre projetée par les branches touffues qui entouraient la
+fenêtre.
+
+L'homme, en bas, dans le jardin, avançait avec précaution. Il portait
+une courte bêche. Il la posa contre le cadran solaire et prit dans sa
+poche une vaste feuille de papier qu'il déplia et regarda à la lueur
+d'une petite lampe électrique. Il remit le papier dans sa poche ainsi
+que la lampe et, à la seule clarté de la lune, se dirigea vers la
+maison. Il tourna le dos au perron et, en partant du bas des marches,
+fit des pas égaux dans la direction du cadran solaire.
+
+Au douzième pas il s'arrêta et ficha en terre un petit piquet.
+
+--Ça y est! ça y est! Le misérable, il a trouvé le plan!
+
+L'inconnu du pigeonnier, paraissant au comble de l'excitation, avait
+saisi le bras de M. Duvaudois et le pinçait fortement.
+
+--Chut, donc! il va vous entendre, ordonna M. Duvaudois tout palpitant
+d'intérêt.
+
+Mais l'homme dans le jardin semblait trop occupé pour entendre quoi
+que ce soit. Il allait vers le mur opposé au pigeonnier, à l'endroit
+où se voyait un puits. Tournant le dos à la margelle, il fit dix pas
+bien comptés, dans la direction du bassin central et ficha en terre
+un autre piquet. Alors il déroula un ruban d'un piquet à l'autre et,
+mesurant avec soin le tiers de sa longueur, plaça encore un bout de
+bois indicateur qui se trouva juste au pied d'un grand marronnier. Il
+prit sa bêche, enleva avec soin une large plaque de gazon et se mit à
+creuser avec ardeur. L'inconnu du pigeonnier haletait.
+
+Après avoir creusé une heure environ, l'inconnu du jardin, sortant du
+trou qu'il avait fait, s'essuya le front et regarda autour de lui avec
+désappointement. Il reprit son plan, le relut à sa lampe électrique,
+refit ses pas et ses mesures qui l'amenèrent au même endroit et,
+paraissant animé d'un nouveau courage, recreusa énergiquement dans le
+trou commencé.
+
+Tout à coup il eut une sourde exclamation. Un bruit métallique avait
+retenti sous le fer. Fiévreusement, il donna encore quatre ou cinq
+coups de bêche, rejeta son outil et se mit à fouiller la terre de ses
+mains. On le vit tirer sa lampe électrique et se courber pour éclairer,
+au fond du trou, ce qu'il avait trouvé. Il jeta un hurlement de joie,
+sortit d'un bond de l'excavation et se mit à danser comme un fou.
+
+--Il l'a, il l'a, le forban! Il me vole! il me ruine! mais il trouvera
+à qui parler!...
+
+L'inconnu, aux côtés de M. Duvaudois, semblait aussi surexcité que
+l'inconnu du jardin. Mais soudain ce dernier, au milieu de ses
+gambades, fit un faux pas; il trébucha et tomba lourdement, une jambe
+dans le trou qu'il avait creusé. Il se fit sans doute cruellement
+mal, car il jeta un gémissement étouffé et, se redressant avec peine,
+s'assit par terre en se tenant la cheville droite et en jurant entre
+ses dents. Au bout de quelques minutes, il essaya de se remettre sur
+ses pieds, mais faillit retomber. Il eut un geste de colère impuissante
+et, se traînant avec peine, alla ramasser sa bêche où il l'avait jetée,
+revint au trou et se mit à le reboucher sans avoir rien enlevé de ce
+qu'il avait trouvé. Il travaillait avec peine et minutie, étouffant
+les plaintes que la souffrance lui arrachait et s'arrêtant fréquemment
+pour se reposer. Quand l'excavation fut à peu près comblée, il remit
+par-dessus la plaque de gazon, éparpilla au loin la terre qui restait
+et, semant çà et là des feuilles mortes et des brindilles de bois,
+dissimula toute trace de sa recherche. Ensuite, en boitant très bas, en
+s'accrochant aux troncs d'arbres, il alla au puits, y jeta sa bêche et,
+gagnant la porte de la rue, l'ouvrit et disparut furtivement comme il
+était entré.
+
+--Monsieur, dit alors à M. Duvaudois son hôte mystérieux, grâce à vous,
+une grande injustice ne s'accomplira pas. Je sais tout maintenant et
+l'accident providentiel qui vient d'interrompre la coupable entreprise
+à laquelle nous avons assisté, me donne le répit nécessaire pour la
+pouvoir déjouer. Croyez à mon éternelle gratitude que je saurai bientôt
+vous témoigner, je l'espère.
+
+M. Duvaudois le reconduisit jusqu'à la grille de son jardin. L'inconnu
+prit congé avec urbanité et s'éloigna.
+
+ * * * * *
+
+M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là.
+
+Après le départ de l'inconnu, il resta une heure entière assis dans
+son jardin, immobile et en proie à une lutte intérieure, supputant,
+calculant, échafaudant des plans... Puis il alla prendre un marteau et
+une grosse vis, sortit sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre
+qui précède l'aurore, gagna la porte de la Maison du Pirate et, à coups
+de marteau (il l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer le
+bruit), enfonça la vis dans la vieille serrure. Certain, dès lors, que
+nul ne pourrait plus entrer, il retourna chez lui.
+
+Le même matin, avant midi, il était en conférence avec son notaire.
+
+--La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi qui suis chargé de la
+vendre, lui disait celui-ci. Elle appartient aux frères Dupray, vous
+savez, les deux neveux du bonhomme mystérieux.
+
+--Il a dû leur laisser un héritage considérable, remarqua M. Duvaudois
+d'un air détaché.
+
+--Mais non, du tout, c'est une erreur. Toute la ville croyait qu'on
+allait trouver des sommes énormes... Pas le moins du monde! Rien!
+quatre ou cinq mille francs à peine... Les deux frères étaient furieux
+et s'accusaient mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis pour
+Paris complètement brouillés. Vous ne vous souvenez pas d'eux? Vous
+avez dû pourtant les rencontrer lorsqu'ils étaient ici.
+
+--Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils sont blonds, n'est-ce
+pas?...
+
+--Non, bruns, très bruns. L'aîné a un lorgnon, une forte moustache.
+(«C'est mon visiteur», se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus grand,
+avec toute sa barbe. («C'est l'homme du jardin, se dit M. Duvaudois,
+j'y suis bien!») Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu me voir
+il y a trois jours. Il a demandé la clé pour visiter la maison et, ce
+matin même, il est revenu encore à l'ouverture de l'étude avant de
+repartir par le train de dix heures. Le malheureux s'était foulé le
+pied au point de ne plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre pour
+lui parler dans sa voiture. Il a exigé, malgré mes observations, qu'on
+élève le prix de vente de la maison. C'est de la folie. On ne trouvait
+déjà pas d'acquéreurs, maintenant c'est impossible...
+
+--Pourquoi donc? La maison est jolie et le jardin me conviendrait
+parfaitement pour agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers...
+
+M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un peu rouge. L'histoire tout
+entière lui apparaissait claire comme de l'eau de roche et un espoir
+effréné gonflait son cœur cupide.
+
+Le notaire avait paru surpris.
+
+--Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si vous voulez l'acheter, j'en
+serai enchanté. C'est une jolie maison, en effet, bien que le prix...
+dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement c'était vingt
+mille, mais, depuis ce matin, j'ai défense de vendre à moins de
+quarante-cinq mille...
+
+--Quarante-cinq mille!...
+
+M. Duvaudois avait sursauté.
+
+--Dame oui! C'est chaud. Mais peut-être qu'en causant sérieusement...
+
+--Oh, ma foi!... (M. Duvaudois s'était ressaisi.) Les terrains
+deviennent chers... Et puis, c'est un caprice... Si vous pouvez vendre,
+eh bien, je la prends!
+
+Le notaire paraissait un peu ahuri.
+
+--Monsieur Duvaudois, dit-il enfin, j'ai les pouvoirs et nous pourrons
+traiter quand vous voudrez.
+
+ * * * * *
+
+Quand M. Duvaudois, avec les clés,--d'ailleurs et grâce à lui,
+inutilisables,--tint l'acte qui le rendait propriétaire de la maison,
+du jardin et de tout ce qui y était contenu (ainsi qu'il avait exigé
+que ce fût stipulé), il eut un soupir d'indicible joie et attendit avec
+impatience que la nuit vînt, car il estimait le mystère nécessaire à
+ses opérations.
+
+Vers une heure du matin, méprisant la menace d'un orage naissant, il
+descendit dans son jardin. Portant une bêche attachée sur son dos, il
+franchit, à l'aide d'une échelle, le mur le séparant de sa nouvelle
+propriété. Dans le jardin sauvage, au pied du grand marronnier, il
+retrouva sans peine la place où il avait vu creuser le chercheur avide
+et il y creusa à son tour, de toutes ses forces. Il travailla plus
+d'une heure, passionnément, sans se laisser émouvoir par les lueurs et
+la voix de la foudre, non plus que par la pluie diluvienne qui bientôt
+ruissela.
+
+Tout à coup, sa bêche heurta un objet métallique. Ivre d'une exaltation
+indicible, il dégagea de la terre une boîte soigneusement fermée et
+qui avait tout l'aspect d'une boîte à biscuits secs. Il s'en empara,
+s'enfuit vers son échelle sous des torrents d'eau, repassa le mur et
+gagna à toute vitesse, et avec le moins de bruit possible, sa maison et
+son cabinet de travail où il s'abattit, haletant, trempé jusqu'aux os,
+couvert de boue jusqu'au ventre. Une mare se formait à ses pieds.
+
+Ayant posé sur son bureau sa trouvaille, auprès de sa lampe allumée,
+M. Duvaudois, plus ému qu'il ne l'avait jamais été de sa vie, coupa
+les fils de fer qui encerclaient la boîte, leva le couvercle, fendit
+la feuille de plomb qui entourait un paquet ficelé, en retira un étui
+en fer-blanc et, de l'étui, une grande feuille parcheminée roulée et
+couverte d'écriture. Il la déroula. Il lut:
+
+ RECETTE
+
+ par les FRÈRES DUPRAY
+
+ _pour vendre quarante-cinq mille francs une vieille maison qui en
+ vaut vingt mille._
+
+ «Vous prenez un Duvaudois susceptible de croire aux trésors cachés et
+ de vouloir les voler à leurs légitimes propriétaires...»
+
+M. Duvaudois ne lut pas plus avant. Il devint livide, puis violet,
+porta la main à sa gorge, eut un éternuement convulsif qui ressemblait
+à un râle et tomba en avant, pâmé, le nez sur la recette.
+
+
+
+
+QUELQUES CHANTAGES
+
+
+
+
+UN CHANTAGE
+
+
+Grande, svelte et souple dans son tailleur parfait et simple,
+Marie-Anne d'Hauberive se tenait debout contre la cheminée de son petit
+salon. Elle allait sortir pour sa promenade matinale quand sa femme de
+chambre lui avait remis la carte d'un visiteur qui insistait pour être
+reçu.
+
+Entra un petit homme corpulent et âgé, vêtu de noir, à la face rasée,
+aux yeux aigus et froids à travers des lunettes aux verres ronds. Il
+s'avança, obséquieux, saluant à chaque pas, souriant, très à l'aise.
+
+--Très honoré je suis madame... commença-t-il quand la femme de chambre
+eut refermé la porte.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit avec un calme méprisant et
+hautain Mme d'Hauberive, qui tenait entre ses doigts la carte du
+visiteur: qui êtes-vous?
+
+--Relisez ma carte, madame, prenez cette peine: M. Mathieu, homme
+d'affaires. Et je me suis permis d'indiquer que je viens pour les
+bonnes œuvres de la rue Raynouard... Je n'avais pas l'espoir sans cela
+d'être reçu, n'est-ce pas... C'est un peu ancien, mais nous pensions
+bien que vous vous rappelleriez...
+
+Aucune ombre n'avait passé sur le beau visage dédaigneux de Marie-Anne
+d'Hauberive.
+
+--Je ne comprends pas, dit-elle.
+
+--Si, si, vous comprenez très bien, sans quoi vous ne m'auriez pas
+reçu... Mais je puis vous aider dans vos souvenirs et je vais me
+permettre de le faire... Personne ne peut entendre n'est-ce pas?... M.
+d'Hauberive bien entendu ne se permettrait pas d'entrer chez vous sans
+vous en faire demander permission... Ma démarche est confidentielle
+et délicate... Alors madame il y a...--mais pourquoi préciser, c'est
+désobligeant pour une reine de la beauté et de la haute société,--il
+y a... mettons plus de quinze ans, oui c'est cela: plus de quinze
+ans--peut-être dix-huit ans, peut-être vingt ans,--quand vous vous
+appeliez encore Mlle Marie-Anne Bellève, fille du président
+Bellève... eh bien vous avez fréquenté la rue Raynouard, vous vous en
+souvenez madame, n'est-ce pas?... Vous aviez eu le malheur de perdre
+Madame votre mère dès votre enfance; Monsieur votre père, pris par les
+devoirs de ses fonctions, vous surveillait peu... Votre gouvernante
+vous obéissait sans discussion, autant parce qu'elle vous redoutait
+que parce qu'elle était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux
+généreux... Et vous aviez dans le monde rencontré Jacques Piétry, un
+jeune homme, un colonial... Il était très beau, très intéressant, très
+énergique, très fort... des explorations en Afrique l'avaient rendu
+presque célèbre... Mon Dieu! l'âme des jeunes filles est enthousiaste
+et vous avez toujours eu tant de fierté et d'indépendance... C'est
+si naturel qu'en rencontrant pour la première fois un homme qui vous
+semble digne de vous... Bref, pendant presque une année vous avez été
+le voir dans le petit pavillon qu'il habitait rue Raynouard... Vous
+vous souvenez, vous veniez presque chaque jour, vous montiez parfois
+par le Passage des Eaux... Vous entriez furtivement, il vous avait
+donné une clé... Tout cela est très émouvant et prouve la puissance de
+l'amour... D'ailleurs, n'est-ce pas, vous comptiez bien l'épouser...
+Mais il était presque pauvre... du moins vis-à-vis de vos goûts, de
+vos habitudes, de votre fortune... Et puis s'appeler Mme Piétry...
+vous hésitiez... Bref, il est reparti pour une nouvelle mission... et
+vous l'avez laissé repartir... Et puis voilà, ça s'est fini là... Deux
+ans après vous avez épousé M. d'Hauberive, un diplomate très riche,
+très important et qui est maintenant ambassadeur... M. d'Hauberive
+vous admire et vous vénère, madame; vous êtes un modèle d'élégance, de
+dignité, de hauteur... nulle médisance n'a jamais osé vous effleurer...
+le passé n'est connu de personne, votre gouvernante est morte...
+Jacques Piétry est sans doute mort aussi...
+
+Il s'interrompit. Mme d'Hauberive, sans prendre la peine de lui
+répondre, étendait la main vers la sonnette.
+
+--Un moment... pas d'imprudence, n'est-ce pas, cria M. Mathieu dont
+la figure ronde et blême n'était plus joviale mais menaçante. Vous
+oubliez, chère madame, que pendant l'année où vous avez été la
+maîtresse de Jacques Piétry vous lui avez écrit... Oui, lorsque vous
+avez passé un mois au château de Lavernière... Et quelles lettres...
+quelles lettres... intimes, tendres, passionnées, enflammées même...
+précises... détaillées... Ah, vous l'aimiez bien... et complètement...
+ma parole, moi qui suis un vieil homme, j'ai été impressionné en les
+lisant ces lettres... Il y en a six, les plus... émouvantes... Les
+autres, Jacques Piétry les a brûlées; il me l'a juré... car il n'est
+pas mort du tout, seulement les colonies ne lui ont pas réussi...
+Oui... le voyage, qu'il a fait après vous avoir connue... de ce
+voyage-là, il n'est pas revenu tout de suite, parce qu'il avait compris
+que vous ne l'aimiez pas assez pour l'épouser... et que lui vous
+aimait trop pour accepter un à peu près... un partage... Alors il est
+resté je ne sais où, dans une contrée perdue, à s'abrutir d'alcool et
+d'opium... Il n'est revenu qu'il y a un an, usé, démoli, sans le sou.
+Il habite une petite chambre dans la maison où, moi, j'ai mon cabinet
+d'affaires... c'est comme cela que nous nous sommes connus... Je suis
+sociable... Cet homme m'a intéressé... Je l'ai aidé... Il a fait pour
+moi des copies, des comptes... Dame, il n'avait pas de quoi manger
+tous les jours!... Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m'a
+tout dit... Vous savez un verre d'alcool délie la langue... Bref, il
+m'a demandé de m'occuper de ses affaires... Il m'est reconnaissant,
+n'est-ce pas, je l'ai empêché de mourir de faim... Et vous... dame il
+trouve que vous avez brisé sa vie. J'ai beau lui dire que vous avez agi
+en femme pratique qui fait passer la raison avant le sentiment, il ne
+veut rien entendre. Alors une question se pose: combien estimez-vous
+que ça vaut pour vous ces six lettres?
+
+Il avait parlé avec calme, aisance et naturel.
+
+Mme d'Hauberive ne laissait rien voir sur son visage des sentiments
+qui l'agitaient. Elle ne répondit pas. M. Mathieu, au bout d'un moment,
+reprit:
+
+--Les affaires sont les affaires. Ces lettres pour nous--c'est-à-dire
+pour mon client et pour moi,--c'est comme des billets de banque
+puisqu'elles viennent de vous. Alors si vous ne nous les achetez
+pas, nous ferons une proposition à votre mari... Vous pensez bien
+qu'il paiera ce que nous voudrons, rien que pour nous empêcher d'en
+envoyer, avec explications, des copies dactylographiées à diverses
+personnalités. Vous vous les rappelez bien ces lettres, n'est-ce
+pas?... Vraiment elles sont intimes et détaillées... Il y a de ces
+mots... de ces évocations... ah, sapristi, vous étiez vraiment une
+jeune fille ardente...
+
+Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit:
+
+--Ce n'est pas la peine que je vous fasse perdre votre temps. Nous,
+c'est-à-dire moi et mon client...--il veut vous revoir, c'est son
+idée à ce garçon...--nous vous attendrons ce tantôt, à 4 heures. Voilà
+l'adresse. Ne manquez pas, sans quoi demain je reviendrai ici pour
+faire marché avec M. d'Hauberive.
+
+Il prit congé, redevenu obséquieux, et partit, reconduit par la femme
+de chambre qu'avait sonnée Mme d'Hauberive. Celle-ci, seule, demeura
+immobile, toujours impassible en apparence, avec au coin de la bouche à
+peine un léger pli d'amertume. Le dégoût, la crainte qu'elle éprouvait,
+la menace qui pesait sur elle, étaient moins cruels que la pensée qu'il
+était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul souvenir d'amour qu'elle
+eût dans sa vie consacrée tout entière au décor et à l'apparence... Le
+souvenir qu'il avait d'elle c'était cela: le moyen d'un chantage...
+Et c'était à un tel homme qu'elle avait failli jadis donner toute son
+existence, sacrifier toute son ambition. Elle eut un frémissement de
+colère et de honte... Et au fond d'elle-même elle avait l'ardente
+curiosité de savoir ce qu'il était à présent... Puis elle se demanda
+avec angoisse comment elle ferait pour trouver l'énorme somme d'argent
+que sans doute on exigerait d'elle.
+
+C'était dans une petite rue tortueuse et escarpée, voisine du Panthéon.
+Mme d'Hauberive, au seuil d'une maison assez mal tenue, vit M.
+Mathieu qui l'attendait. Il la salua jusqu'à terre et la précéda dans
+un couloir obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une porte. Mme
+d'Hauberive sans hésitation entra dans une pièce étroite, à peine
+meublée, où très peu de jour verdâtre filtrait à travers une petite
+fenêtre qui donnait sur une cour pareille à un puits. Dans un coin plus
+sombre que le reste de la pièce, un homme était assis derrière une
+table. Elle le regarda avec épouvante et répulsion: était-ce lui ce
+fantôme aux joues caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute
+qui fixait sur elle, sans paraître la voir, des yeux ternes, larmoyants
+et sans expression. Elle pensa qu'il était ivre et eut peur, sans
+cependant perdre son attitude majestueuse et dédaigneuse.
+
+--Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous voyez que nous n'avions pas trop
+présumé de l'esprit pratique de madame. Elle a compris; elle vient;
+nous allons nous entendre.
+
+«Madame, voici les six lettres, là, dans cette enveloppe, sur
+la table... Non, inutile de les relire, vous vous en souvenez
+certainement. Et vous me semblez une personne de décision et
+d'initiative hardie, permettez-moi donc de demeurer entre la table et
+vous. Oui comme ceci, c'est bien... Chère madame, nous avons estimé
+ces lettres trente mille francs pièce, trois fois six font dix-huit;
+mettons en chiffres ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons
+ces six lettres en échange d'une somme de deux cent mille francs en
+billets de banque. Quand serez-vous en mesure de faire cet achat? Nous
+ne pouvons pas attendre très longtemps. Mettons dans huit jours d'ici...
+
+--Vous êtes fou...--Mme d'Hauberive employait toute son énergie à
+rester calme--où voulez-vous que je trouve cette somme dans un si court
+délai sans qu'on sache?...
+
+--Vous plaisantez, la fortune de votre mari est considérable, vous avez
+des parents riches, vous avez des bijoux... vous pouvez emprunter... Je
+vous assure que dès demain M. d'Hauberive paierait beaucoup plus cher.
+
+M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle faillit se lever, partir,
+révoltée d'être là, de discuter ainsi... mais la peur d'une humiliation
+plus forte, définitive, qui ne lui laisserait d'autre ressource que
+de disparaître, dompta son orgueil. Pour la première fois, elle cessa
+d'être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme gras, sinistre et
+jovial.
+
+--Voyons, monsieur, dans votre intérêt comme dans le mien, laissez-moi
+un délai plus long et abaissez le chiffre de vos exigences...
+
+--Non, madame, ce qui est dit est dit, répliqua M. Mathieu, qui se
+frottait les mains. Nos prétentions sont modérées. Vous paierez ou
+bien un autre paiera. C'est votre avis, n'est-ce pas, mon cher client?
+Allons, chère madame, êtes-vous décidée?
+
+Marie-Anne d'Hauberive ne répondit pas. Elle suffoquait d'angoisse.
+Elle ne pouvait pas trouver en une semaine une telle somme d'argent
+sans en expliquer l'emploi. Elle comprenait qu'elle aimerait mieux
+mourir que de tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait
+immobile, sans pleurer, mais le visage crispé par une détresse horrible.
+
+Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la table, était
+jusque-là resté sans mouvement, sans regard et sans voix, image de
+l'abrutissement, soudain s'était levé, avait fait en vacillant deux pas
+et s'était laissé tomber sur M. Mathieu qu'il avait saisi dans ses bras.
+
+--Les lettres, cria-t-il en même temps à Mme d'Hauberive. Là, sur la
+table, l'enveloppe... Marie-Anne, brûle-les... Je ne veux plus... Je ne
+veux plus... Dépêche-toi, Marie-Anne, brûle-les... Les allumettes sont
+sur la cheminée... Je le tiens... Brûle-les... Ne t'en va pas avec, il
+va m'échapper et te rattraperait dans la rue...
+
+Mme d'Hauberive saisit l'enveloppe, vérifia si les six lettres s'y
+trouvaient, les froissa, y mit le feu et les jeta dans l'âtre éteint.
+
+--Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me lâcher! hurlait M. Mathieu,
+qui essayait en vain d'échapper à l'étreinte de son adversaire. Deux
+cent mille francs, idiot!...
+
+Tous deux avaient roulé par terre. Mme d'Hauberive, qui regardait
+les lettres achevant de se consumer, recula vers la porte.
+
+--Va-t'en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry d'une voix faiblissante.
+Va-t'en.... Je vais le lâcher... Va-t'en et n'aie pas peur, vis
+tranquille...
+
+Elle s'enfuit.
+
+
+
+
+MÉMOIRE...
+
+
+--Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs ce matin et je puis
+vous affirmer que c'est chose faite: vous serez nommé maire. Nulle
+candidature ne vous sera opposée. N'est-ce pas juste, voyons? La
+fabrique que vous dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une
+source de prospérité pour notre ville? Quand votre père, son fondateur,
+est mort, n'avez-vous pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs et
+ses ambitions, pour venir ici continuer son œuvre? La reconnaissance
+du pays vous est acquise et Mme Vardot en a sa grande part... Autre
+chose, mon cher ami: je vais être indiscret, mais à Paris, la semaine
+dernière, me trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage
+officiel de la haute estime où l'on vous tient... Oui... le ruban rouge
+à votre boutonnière...
+
+Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa tasse de café. Sa large face,
+que noyait un poil gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya:
+
+--Monsieur le député... ma gratitude... mon cher ami, c'est vous, c'est
+votre influence...
+
+--Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier, monsieur Terbil, j'en suis
+sûre, dit Mme Vardot.
+
+--N'est-ce pas mon devoir, comme député, de signaler... mais les
+mérites de M. Vardot sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux
+heures et demie déjà. Chez vous, madame, on commet le péché de
+gourmandise et on s'attarde... très agréablement! J'ai malheureusement
+mon train.
+
+Il s'était levé, prenait congé. Soudain:
+
+--Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé, pour qui vous avez bien
+voulu me promettre cet emploi de surveillant dans votre fabrique, est
+arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se présentera ce tantôt, vers quatre
+heures, avec un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son nom que
+je ne vous ai même pas dit, je crois, tant vous avez accueilli avec
+empressement ma requête. Je vous en remercie encore.
+
+Il écrivit deux mots sur un papier, et le remit à Vardot qui
+protestait:
+
+--Me remercier, allons donc... Tout à votre service, voyons, je suis
+trop heureux...
+
+Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à la grille du jardin, Vardot
+revint auprès de sa femme. Au milieu de leur grand salon vert et or,
+une des admirations de la ville, Mme Vardot était debout.
+
+--Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari.
+
+--Oui, ça y est. La mairie, la décoration. Tout ce que nous voulions...
+
+Ils exultaient. Leur importance allait croître encore, devenir
+définitive. Ils régneraient dans cette petite ville qui, pour eux,
+était le monde.
+
+--C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour, dit Mme Vardot. Est-ce
+qu'il faut que j'annonce à ces dames?...
+
+--Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en sûre. Tu diras que je suis
+aux ordres de mes concitoyens.
+
+--Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des allusions adroites...
+
+--C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique. J'ai des ordres à donner.
+Et puis je dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a demandé
+l'autre jour un emploi chez moi, un emploi quelconque, pas difficile à
+remplir, parce que c'était pour un vieux bonhomme ruiné, pas capable
+de grand'chose, qui mourrait de faim à Paris. Alors tu penses, je
+n'aurais pas eu de place libre, j'en aurais créé une pour faire plaisir
+à Terbil, mais justement le père May prend sa retraite. Je vais donner
+sa place à ce bonhomme.
+
+Il déplia le papier que lui avait remis Terbil et lut le nom.
+
+--Qu'as-tu? lui dit sa femme.
+
+Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis rouge. Il hésita et
+lui tendit le papier. Elle lut tout haut:
+
+--Melchior Bostelette.
+
+--Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée, tu ne te souviens pas?...
+Autrefois?...
+
+Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement, elle se souvenait.
+
+--Oh!... oh!... fit-elle, atterrée.
+
+Entre eux, il y eut un silence cruel. Mme Vardot qui, maintenant,
+dans l'auréole de sa vertu majestueuse, trônait avec autorité parmi
+les dames de la ville, Mme Vardot, que le percepteur, vieillard
+lettré et galant, comparait depuis tant d'années à la chaste Junon,--en
+cet autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la grande Caro et
+avait cherché fortune, peinte et empanachée, en s'asseyant le soir
+aux tables des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot l'y avait
+connue un soir de fête, une bande de camarades l'ayant entraîné là.
+Après une adolescence morne, au fond d'un collège provincial, il se
+trouvait depuis peu lâché dans Paris, finissant ses études avec la
+maigre pension allouée par un père sévère et économe. Laid, brutal et
+timide, il ignorait tout des femmes qu'il redoutait, mais Caro l'ayant
+inexplicablement distingué, s'était plu, ce qui ne présentait pas de
+grandes difficultés, à le conquérir d'abord, à le garder ensuite. Pour
+lui, il n'y avait jamais eu au monde d'autre femme qu'elle, peut-être
+parce qu'il n'aurait jamais osé s'adresser à une autre. Après quelques
+années d'une liaison de plus en plus étroite, il l'avait enfin épousée,
+dans l'espoir de l'avoir toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses
+antécédents, déclarant aux rares camarades qu'il voyait encore de loin
+en loin, qu'elle était une victime du sort et plus respectable que
+bien des personnes hautement considérées. Vers ce temps-là, le père
+Vardot, qui ne savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement,
+Vardot et sa femme, quittant Paris sans esprit de retour, étaient venus
+s'établir dans la petite ville, lui heureux de s'endormir dans une
+existence paisible, large, réglée d'avance, sans autres soucis que ceux
+de diriger une entreprise qui marchait toute seule; elle, ivre de joie
+de voir réaliser ce qui avait été, pendant tant d'années de hasardeuse
+galanterie, son rêve secret: être une respectable bourgeoise, qui
+s'occupe de sa maison, qui est entourée de la considération générale,
+et pour qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, n'a pas de
+sens... Et c'était parmi ce bonheur, qui durait maintenant depuis vingt
+ans que venait de tomber ce nom: Melchior Bostelette. Car Melchior
+Bostelette jadis avait été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus
+âgé et plus riche que les autres, viveur déjà fatigué, il se plaisait
+alors parmi ces jeunes gens et se montrait plein d'une galanterie
+indulgente pour leurs passagères compagnes...
+
+--Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura enfin Mme Vardot.
+
+--Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux hommes au monde qui
+s'appellent Melchior Bostelette.
+
+--Peut-être ne se souviendra-t-il pas... J'avais les cheveux roux, dans
+ce temps-là... Et puis, il ne pensera jamais...
+
+Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot n'osa lui poser aucune question
+sur les rapports qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il était,
+autant qu'elle, amèrement gêné. Ce passé que tout le monde autour
+d'eux ignorait, ce passé qui concernait deux êtres qu'ils n'étaient
+plus, qu'ils se souvenaient à peine d'avoir été, les humiliait
+hideusement, les épouvantait en les menaçant de sa fange. La cruauté du
+sort qui l'évoquait à l'heure même de leur triomphe les révoltait. Ils
+éprouvaient une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant soudain
+et qui pouvait les couvrir d'opprobre. Ils le voyaient racontant à
+toute la ville... Mais Mme Vardot se reprit.
+
+--Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes les chances possibles pour
+qu'il ne se souvienne pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse aucun
+rapprochement... D'après ce que t'a dit Terbil, ce doit être une épave,
+un gâteux presque... Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit avoir
+et s'il a continué longtemps à faire la noce comme jadis... Bref, tu
+es obligé, à cause de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie l'air
+de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité d'un patron qui engage par
+charité un employé infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant,
+du reste... En quoi consiste la place exactement?
+
+--Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée des ouvriers. Il a
+pour cela le logement et de petits appointements... Il fait aussi
+à l'occasion des petites courses, il écrit des adresses pour
+le catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous les mois...
+Evidemment, ça ne lui rapporte pas de quoi vivre dans le luxe, mais
+comme travail, c'est une sinécure...
+
+--Eh bien, traite-le comme tu traitais le père May, exactement... Et
+maintenant pars; ce soir, tu me diras...
+
+M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était dans les faubourgs. Quand
+le soir il en revint, il semblait un peu rassuré.
+
+--C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu, mais je suis à peu
+près sûr qu'il ne m'a pas reconnu et qu'il ne se doute de rien... C'est
+un homme fini, il parle à peine. A tout, il répond «oui, oui», d'un air
+abruti... Nous n'avons, je crois, rien à craindre.
+
+--Tant mieux, dit Mme Vardot exaltante. Si tu savais toutes les
+félicitations que j'ai reçues de ces dames.
+
+Elle raconta ses triomphes à Vardot qui s'épanouissait. Il insista
+de son côté sur le gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, et
+les jours suivants, Mme Vardot put s'en convaincre en rencontrant
+celui-ci dans la ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard
+loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant Bostelette des anciens
+soirs. Il passa sans paraître la voir. Il menait à la fabrique la
+vie morne d'un incurable dans un hospice, et ne gagnait même pas ses
+faibles appointements, disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé.
+
+La surprise de ce monsieur fut grande, quand, à la fin du mois,
+Bostelette lui présenta le compte, tracé d'une écriture tremblante,
+de ses travaux supplémentaires. Ahuri par le total, M. Vardot en
+parcourut vivement le détail. Les premiers articles: courses et copies
+lui parurent justes. Au dernier article du compte, il tressaillit. Il
+lisait: _Silence mensuel: 500 francs_.
+
+M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. Dans les yeux
+habituellement éteints de Melchior Bostelette, il y avait une lueur
+lucide et narquoise. Et M. Vardot paya.
+
+
+
+
+UNE RÉPUTATION
+
+
+--Monsieur, c'est un monsieur qui vient de la part d'une société
+philanthropique de Paris.
+
+--Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat. Il replia son journal,
+secoua dans le feu la cendre de son cigare et se renversa dans son
+fauteuil.
+
+Introduit par le domestique, parut un personnage long et blême, râpé et
+grisonnant.
+
+--Monsieur, j'ai bien l'honneur, dit-il avec aisance en prenant un
+siège que lui indiquait M. Blestat. Charmante habitation que vous avez
+là, monsieur; une des plus belles de la ville; votre jardin doit en
+été être un paradis, un vrai paradis; votre salon, que je viens de
+traverser...
+
+--Auriez-vous la bonté de m'apprendre le motif de votre visite,
+interrompit M. Blestat.
+
+--Merci de me le rappeler. Voici: vous êtes bien, n'est-ce pas, M.
+Théodore Blestat, négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans, père d'un
+jeune homme de vingt-huit ans, M. Philippe... Non, ne vous impatientez
+pas, vous allez me comprendre. La société philanthropique, n'en parlons
+plus, n'est-ce pas. C'était pour être reçu... Il s'agit d'autre
+chose. Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous verrez! Votre fils,
+mon cher monsieur, est fiancé à Mlle Claire Verralive. Le dîner
+de fiançailles a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement.
+Belle alliance, très belle alliance. Jeune fille ravissante, de la
+fortune, des relations et surtout quelle respectabilité! M. Verralive,
+le père, est un homme d'un autre âge. Il est pur, rigide, intègre,
+intransigeant. Sa vie est un cristal, son nom sert d'exemple...
+
+M. Blestat s'impatientait.
+
+--Je connais aussi bien que personne les mérites et la juste réputation
+de M. Verralive...
+
+--Alors, mon cher monsieur, que penserait-il de votre frère Auguste?
+
+M. Blestat sursauta et devint livide.
+
+--Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir en ce moment-ci on n'a plus de
+doutes, observa le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement,
+reprit-il après une pause.
+
+«La démarche que je fais ici peut paraître un peu délicate, mais mon
+but c'est d'éviter, dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je ne
+demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le, je ne suis qu'un
+intermédiaire... Les gens qui m'envoient--ils n'habitent pas cette
+ville, ils habitent Paris--eh bien! les gens qui m'envoient ont connu
+votre frère. Ils savent... Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes,
+ses histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande histoire: le
+faux, l'escroquerie, le procès, la condamnation... C'est vieux tout
+ça, vingt ans... Après ce temps-là, on peut croire que tout ça est
+oublié, surtout quand on a changé de ville comme vous l'avez fait en
+quittant Nantes pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce pauvre
+Auguste, pas encore libéré... Oui, on pourrait croire tout ça oublié...
+Qu'est-ce que vous voulez, mon cher monsieur, il y a des gens qui s'en
+souviennent et qui choisissent ce moment-ci pour m'envoyer vous dire:
+«M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que votre frère a été au
+bagne? Le lui avez-vous dit? C'est le premier point. Maintenant, si
+M. Verralive savait ça, laisserait-il sa fille épouser votre fils?...
+Voilà le second point.» Mon cher monsieur, je vous le dis tout de
+suite, rien n'est plus injuste que ces scandales si longtemps cachés
+qui ressortent pour éclabousser des innocents. Bien entendu, vous êtes
+l'honnêteté même, une vie parfaite, rien à vous reprocher. Votre fils
+est un jeune homme hors ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes
+entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je vous demande... Et
+tenez, ne prenez pas la peine de me répondre. La vérité est écrite sur
+votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors troisième et dernière
+question: combien offrez-vous pour qu'on se taise?... Dites votre
+chiffre, je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a chargé de vous
+dire, puisque je ne suis qu'un intermédiaire...
+
+Il y eut un très long silence.
+
+--Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, d'une voix sourde.
+
+--J'ai été témoin, au procès de ce pauvre Auguste. J'ai même failli...
+Bref, nous étions des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou quatre
+fois... A tort ou à raison il trouvait que vous l'aviez lâché et il
+vous en voulait... Et ma foi, je vous dis franchement que j'en ai
+pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu, on est honorable,
+on ne veut pas être compromis, mais un frère c'est un frère, que
+diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils à qui vous vouliez
+cacher... et ce pauvre Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce
+que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme moi... Vous, vous êtes
+un régulier, tant mieux pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai
+repensé à vous ces derniers mois... Je me trouvais dans une très
+mauvaise passe... A tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous
+étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont conseillé, on a formé
+entre nous comme une petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont
+trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait ma petite enquête...
+Justement je tombais bien. J'ai attendu que le moment soit tout à fait
+favorable à cause du mariage... et me voilà... Alors puisque je vois
+que vous ne voulez pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre:
+Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance pour vous... Je dis
+bien sans importance... Vous êtes très riche... Non, je vous en prie,
+ne discutons pas, mon cher monsieur, réfléchissez. Je reviendrai vous
+voir demain. Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai raconter la
+petite histoire de ce pauvre Auguste à M. Verralive... il me donnera
+bien quelque chose pour ma peine... et puis je la raconterai aussi
+un peu en ville... Si c'est oui, et je pense bien que ce sera oui
+parce que vous aimez votre fils et que vous tenez à la considération
+du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je reprends le train.
+Tout le monde est content. Le mariage se fait et vous n'entendez plus
+jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je vous en donne ma parole
+d'honneur, acheva-t-il avec un grand sérieux.
+
+Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre la réponse. Son pas,
+au dehors, cria sur le gravier et la grille du jardin retentit en se
+refermant derrière lui. M. Blestat restait assis dans son fauteuil,
+son cigare éteint aux doigts. Il était atterré. Mieux encore que son
+impudent visiteur il savait l'effet que produirait une telle révélation
+et la déconsidération, injuste sans doute, mais inévitable, qui en
+rejaillirait sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, à la
+société prude, stricte et riche de cette ville de province où tout le
+monde se connaissait, où il tenait une place importante et qui était
+son univers. Il pensait à M. Verralive, chef incontesté de cette
+société et dont il était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait
+à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive... L'ombre du forçat,
+parmi tout cela, se dressait menaçante, évoquée par la canaille qui
+venait de sortir et dont le chantage, s'il lui cédait, sans aucun
+doute, se renouvellerait à l'infini.
+
+M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs reprises changea de
+décision avant d'en arrêter une définitivement. Il se leva, prit son
+pardessus et son chapeau, mais au moment de sortir hésita encore, il
+souffrait cruellement. Enfin il partit à grands pas.
+
+Un quart d'heure plus tard il était en présence de M. Verralive, et
+celui-ci, qui avait une imposante prestance, de longs cheveux gris et
+un noble visage à l'immuable sourire, grave et paisible à la fois,
+l'écoutait appuyé à la cheminée de son cabinet de travail.
+
+M. Blestat était venu pour dire la vérité: il le fit. Il révéla
+brièvement l'histoire de son frère, ses folies, ses malheurs, ses
+fautes, sa condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la visite qu'il
+venait de recevoir et la tentative de chantage. Il parlait d'une voix
+blanche, et la honte l'étranglait. Après quelques considérations
+d'ordre général sur l'injustice d'étendre à une famille entière
+l'opprobre d'un de ses membres, il ajouta quelques mots pleins
+d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et de Claire. Puis il attendit
+la tête basse, et il souffrait autant qu'à l'époque où son frère avait
+été condamné.
+
+M. Verralive avait écouté moins souriant qu'à l'ordinaire, mais calme.
+Il ne prit la parole qu'au bout de quelques minutes interminables. Son
+visage s'était peu à peu éclairé.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas donné les cent mille francs? demanda-t-il
+enfin.
+
+--Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué à me faire chanter,
+parce que c'eût été une menace constamment suspendue sur moi, sur mon
+fils; enfin parce que j'ai reconnu que j'avais eu le plus grand tort de
+vous cacher cet événement.
+
+--Ce n'est pas pour la somme elle-même?
+
+--Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais préféré donner trois fois
+plus pour...
+
+Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter l'humiliation que j'éprouve en
+ce moment»!
+
+--On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. Mon cher monsieur,
+vous avez très bien fait de refuser. On ne se laisse pas tondre ainsi.
+Je ne vous cache pas que cette histoire est très ennuyeuse... Mais je
+vous estime et j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables.
+Quand ce maître chanteur reviendra demain, flanquez-le à la porte en
+le menaçant de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon affaire.
+Nous ne lui permettrons pas de clabauder dans la ville. Qui le croirait
+d'ailleurs lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai hautement.
+
+M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance le soulevait:
+
+--Merci! du fond du cœur, merci!
+
+--Pas du tout, voyons, pas du tout! dit M. Verralive avec rondeur.
+N'en parlons plus. Alors le mariage c'est pour le mois prochain. A ce
+sujet, mon cher ami, j'avais une petite chose à vous dire. Nous sommes
+entre gens d'affaires, et je m'explique franchement. Il s'agit de la
+dot de Claire. Par suite de circonstances imprévues, je me trouve un
+peu gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai pas faire tout ce que
+j'espérais, mais je ne veux pas que ces enfants pâtissent par ma faute.
+Alors j'ai compté sur vous, mon cher ami, pour me remplacer. Ce n'est
+pas bien important pour vous, du moins, simplement cent mille francs...
+Naturellement cela ne souffre pas de difficultés? acheva-t-il d'un ton
+net.
+
+--Mais aucune, naturellement aucune, balbutia M. Blestat, réussissant à
+sourire malgré sa stupeur.
+
+
+
+
+UNE ENQUÊTE
+
+
+--Denise, quelle bonne surprise! Tu viens passer l'après-midi avec
+moi, n'est-ce pas? Tu vois, je cousais vertueusement... Mon Dieu! mais
+qu'as-tu?
+
+Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise Cartier, avait posé son
+ouvrage--c'était une combinaison de crêpe de Chine rose dont elle
+réglait avec la plus grave attention la longueur--resta stupéfaite.
+Denise, dès que la bonne qui l'avait introduite eut disparu, avait
+éclaté en sanglots.
+
+--Je suis malheureuse! il faut que tu me conseilles. C'est affreux,
+Gaston ne m'aime plus.
+
+--Ton mari ne t'aime plus? Voyons, Denise, tu es folle!
+
+--Non, non, je dis la vérité... Il ne m'aime plus... Mon Dieu! et moi
+je l'aime tant!...
+
+Elle se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son joli visage dans ses
+mains.
+
+--Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta Yvonne. Voyons,
+explique-moi...
+
+--Il me néglige, balbutia Denise en relevant la tête. Il me cache
+quelque chose... Oui, tous les après-midi il disparaît sans que je
+sache où il va... Il revient le soir absorbé, préoccupé... Cela dure
+depuis le commencement du mois dernier... Et maintenant il prend
+aussi l'habitude de sortir le matin... Aujourd'hui, il n'est pas
+rentré déjeuner. Il m'a téléphoné pour me prévenir, sans me donner
+d'explications... Alors, n'est-ce pas, c'est clair: il a une liaison...
+Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire?...
+
+Elle pleurait toujours avec un grand désespoir qui lui donnait l'air
+enfantin. Yvonne lui prit les mains.
+
+--Ma chérie, avant de te désoler, il faut être sûre de... de ce que
+tu crois... Je suis persuadée que tu es dans l'erreur. Ton mari a
+certainement des motifs...
+
+--Quels motifs? Ses affaires industrielles ne l'ont jamais empêché de
+déjeuner avec moi et ne l'ont jamais retenu d'un bout à l'autre de
+l'après-midi... Je suis sûre qu'il en aime une autre à qui il consacre
+son temps... Quand je lui ai demandé pourquoi il s'en allait ainsi...
+il a ri et m'a répondu: «Ce ne sont pas des affaires qui regardent les
+enfants...» Il affecte toujours de me traiter en petite fille sans
+cervelle... Avant, cela m'amusait... Mais maintenant je comprends
+bien que je ne compte plus pour lui... Il faut que je sache ce qu'il
+fait. Il le faut... Alors, donne-moi un conseil. Comment faire pour
+apprendre? Je ne peux pas le suivre moi-même. A qui m'adresser?
+
+--Oh! Denise, tu veux vraiment?...
+
+--Oui. Je suis trop malheureuse... Il y a des gens, n'est-ce pas, qui
+se chargent de cela? Où les trouver? Sont-ils consciencieux? Voyons,
+Yvonne, donne-moi un conseil...
+
+--Mais si tu essayais d'interroger adroitement l'associé de ton mari.
+
+--Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui sont à peu près brouillés...
+
+--Alors, voyons, puisque tu es décidée... Ecoute... je crois... oui
+j'ai une idée. T'adresser à une agence de renseignements, c'est un
+peu gênant pour toi peut-être... D'autre part, il faut quelqu'un de
+sûr... Je crois que je peux t'indiquer... Oui, c'est un parent de
+mon mari... un vague cousin... un peu bohème, mais très amusant et
+très débrouillard... Nous le voyons rarement parce que, comme il est
+toujours sans le sou, il emprunte souvent de l'argent à mon mari...
+Mais ce n'est pas un crime que d'être pauvre, et justement, tu pourras
+discrètement le récompenser...
+
+--C'est parfait! s'écria Denise. Où le verrai-je?
+
+--Ici, après-demain. Je vais le faire venir...
+
+--Mais acceptera-t-il?
+
+--Oh! oui, c'est un homme très serviable.
+
+Quand Denise arriva le surlendemain chez Yvonne Vertel, celle-ci vint
+lui ouvrir elle-même et la fit entrer non sans mystère dans le salon.
+
+--M. Betonneau, présenta-t-elle.
+
+M. Betonneau se leva d'un fauteuil. Il était de belle taille et élégant
+quoique râpé. Une raie correcte partageait au milieu de sa tête ses
+cheveux qui étaient blonds et longs. Son visage au teint frais, aux
+yeux vifs, au grand nez bourbonien produisait une énorme barbe dont le
+flot descendait jusqu'au milieu de sa large poitrine. Son allure était
+noble et ses façons courtoises.
+
+Il accepta sans hésiter la mission que les deux jeunes femmes lui
+expliquèrent avec force détails et en parlant soit successivement, soit
+simultanément. Quand il eut bien compris, il prit congé en promettant
+de s'attacher, dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston Cartier.
+Il se faisait fort d'être très vite renseigné.
+
+--Je crois qu'on ne pouvait vraiment trouver mieux, dit Yvonne
+lorsqu'elle fut seule avec son amie.
+
+--Je te remercie encore, répondit Denise avec effusion. C'est un homme
+parfait... Mon Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir... Et pourtant
+j'ai si peur... Je serai si malheureuse quand je ne pourrai plus
+douter...
+
+--Et si heureuse d'apprendre que tout cela n'est que chimère, dit
+Yvonne en l'embrassant.
+
+M. Betonneau reparut le cinquième jour. Denise, prévenue, le rencontra
+comme la première fois chez Yvonne. Tremblante, torturée par
+l'angoisse, elle l'interrogea ardemment:
+
+--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris? Parlez vite!
+
+--Madame, soyez pleinement rassurée, prononça M. Betonneau. M. Gaston
+Cartier, votre mari, consacre au travail tout le temps qu'il passe
+loin de vous. Il a acheté récemment une usine en banlieue et la fait
+installer. Je suis au courant de tout; l'affaire offre des dessous
+intéressants pour un observateur.
+
+--Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur! balbutia Denise qui avait
+l'impression de s'éveiller d'un affreux cauchemar. Et vous êtes
+certain, monsieur Betonneau...
+
+M. Betonneau sourit d'un air supérieur.
+
+--Oh! madame, certain... N'ayez aucun doute... D'ailleurs, nul en vous
+voyant ne pourrait croire que le trop heureux mortel qui est aimé de
+vous songe à...
+
+Il sourit encore, galamment cette fois, et reçut avec dignité une
+enveloppe que Denise, rougissante, lui glissait et qui contenait la
+récompense promise.
+
+--Cette affaire que prépare M. Cartier m'a beaucoup intéressé,
+reprit-il. Je la suivrai...
+
+Il regarda Denise et ajouta:
+
+--Les jolies femmes ne comprennent pas toujours très bien les questions
+d'intérêt... J'avais songé à vous en parler, mais, tout bien considéré,
+je préfère en traiter directement avec monsieur votre mari... Et soyez
+assurée, chère madame, que je ne vous compromettrai aucunement à ses
+yeux. Comptez sur la discrétion d'un homme d'honneur.
+
+Il se retira avec majesté.
+
+Denise ne comprit ce dernier discours que quelques jours après. Son
+mari qui, de coutume, était de caractère enjoué, rentra un soir si
+visiblement soucieux qu'elle lui demanda anxieusement ce qui était
+arrivé.
+
+--Une histoire désagréable, ma petite Denise, lui dit-il en s'efforçant
+en vain de lui sourire. Je ne te parle pas en général de mes affaires
+parce que cela n'est vraiment pas intéressant pour toi, mais il
+m'arrive un très grave ennui... Herbin, mon associé actuel, est un
+forban qui me laisse tout le travail et tire à lui tout ce qu'il peut
+des bénéfices. Je veux me séparer de lui, et j'ai pris mes dispositions
+pour me passer de son usine... J'en ai installé une autre et c'est
+pourquoi j'ai été si souvent absent depuis deux mois...
+
+--Tu aurais mieux fait de me l'expliquer, remarqua Denise...
+
+--Pour quoi faire, ma chérie?... Et puis, vois-tu, je ne voulais pas
+que cela soit su et ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut pas
+toujours garder un secret... Bref, je prenais de grandes précautions
+pour cacher mes intentions et voilà qu'un individu a tout appris. C'est
+un certain Betonneau, une canaille finie. Je ne le connais pas, je ne
+sais comment il a eu l'idée de me surveiller, de faire une enquête...
+Toujours est-il qu'ayant découvert l'usine que je fais aménager et
+ayant appris mes projets, il m'a fait chanter purement et simplement
+en me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui me ferait un tort
+considérable...
+
+--Et alors? demanda Denise.
+
+--Et alors j'ai dû me soumettre, que veux-tu, et faire ce que voulait
+le Betonneau, c'est-à-dire l'engager par contrat, comme surveillant, à
+des appointements importants, je t'assure. C'est exaspérant... Avoir
+chez soi une telle canaille et ne pouvoir s'en débarrasser... Comment
+a-t-il eu l'idée de me surveiller, je me le demande...
+
+--Mon Dieu! comme c'est ennuyeux pour toi, dit Denise... Tout cela,
+c'est de la faute d'Yvonne... Mais tu ne peux pas comprendre... Alors,
+écoute, ne me parle plus jamais de cela, veux-tu?
+
+
+
+
+L'AMATEUR
+
+
+Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux heures du matin.
+
+Dans le confortable petit hôtel particulier qu'il habitait avec sa
+mère, il pénétra sans bruit avec le souci de n'éveiller personne. Il
+gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs. Il resta en smoking
+et pardessus, mais chaussa des souliers à semelles de caoutchouc. Il
+ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une petite lampe électrique,
+un masque de soie noire et plusieurs outils de précision genre pince
+monseigneur ou fausses clés qu'il répartit dans ses poches. Il se munit
+aussi d'une assez grande boîte rectangulaire qu'il dissimula dans
+une serviette en maroquin. Puis, avec précaution, il ressortit et se
+dirigea vers la bijouterie qu'il avait résolu de cambrioler.
+
+Il l'atteignit en cinq minutes. Le rideau de fer baissé semblait
+inaccessible, mais Marcel connaissait admirablement la maison et son
+plan était bien étudié. C'était samedi, et il savait que ce jour-là le
+bijoutier allait coucher chez son père qui habitait la banlieue.
+
+Le jeune homme sonna à la porte cochère, bredouilla le nom d'un
+locataire pour le vieux concierge sourd, et se glissa jusqu'au fond du
+vestibule.
+
+Il était violemment ému. Son cœur battait à grands coups. «C'est
+vraiment stupide, ce que je fais là», se dit-il dans un éclair de
+raison. Mais, tout frissonnant d'excitation, délibérément, il se lança
+dans le crime.
+
+Tout d'abord il mit son masque, ce qui était parfaitement inutile.
+Puis il reconnut avec sa lampe la porte du bijoutier: un seul battant,
+une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses fausses clés lui
+donnèrent satisfaction dès le premier essai. Le verrou offrait plus
+de difficultés, mais Marcel pratiquait l'école scientifique. De la
+boîte dissimulée dans sa serviette, il sortit une sorte de puissant
+thermo-cautère qu'il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper
+l'odeur de brûlé, la porte du vestibule sur la cour intérieure et,
+avec la pointe rougie sans trop de bruit ni de temps et sans avoir été
+dérangé par personne,--les locataires étaient des gens sérieux qui ne
+rentraient jamais si tard,--il découpa dans la porte du bijoutier une
+ouverture suffisante pour y passer le bras. Il put ainsi atteindre le
+verrou et le tourner.
+
+En une seconde, il eut rangé ses instruments et collé un papier brun
+sur le trou qu'il venait de faire afin de le dissimuler. Il pénétra
+dans l'entrée de la bijouterie, referma la porte et poussa un soupir de
+satisfaction.
+
+«Comme c'est facile, se dit-il en se dirigeant à gauche, vers le
+magasin. Ceux qui se font prendre sont des imbéciles.»
+
+A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient. Il fit sauter le
+couvercle de la première venue et fit main basse sur des chaînes de
+montre qui justement étaient en doublé.
+
+--Bougez plus, ou je tire! ordonna une voix derrière lui.
+
+Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là, vêtu seulement
+d'une chemise de nuit et de pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient
+ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main gauche, il tenait un
+bougeoir, dans sa main droite, un énorme revolver ancien modèle, une
+sorte de canon qu'il braquait sur Marcel.
+
+--Levez les mains, ordonna-t-il encore. En habit! rien que ça de
+chic!--Il ricana.--Mais... Otez votre masque! Otez-le, ou je tire!
+
+Marcel, affolé, obéit.
+
+--C'est bien ça, constata le bijoutier avec satisfaction. Vous êtes
+Marcel Chambrun, le fils de ma propriétaire... Bougez pas, ou je tire!
+
+Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant, expliquait qu'il
+n'était pas un vrai voleur, qu'il avait plus d'argent qu'il ne lui
+en fallait, mais qu'il s'était emballé comme un enfant sur ces
+sensationnelles aventures de voleurs ou de policiers que le feuilleton
+et l'écran ont mis à la mode,--et qu'alors il avait voulu voir si
+lui aussi serait capable de mener à bien une entreprise difficile,
+périlleuse et coupable... S'il aurait l'énergie du crime!... Toute une
+histoire naïve et vraie de grand gamin, qui s'est puérilement passionné
+pour des héros invraisemblables et des exploits impossibles, qui a rêvé
+de les imiter en trouvant plate sa vie trop heureuse et qui, peu à peu,
+a glissé à la réalisation sans en comprendre la gravité, qui a préparé
+son coup comme un petit garçon prépare une expédition imaginaire contre
+des Peaux-Rouges, et qui enfin l'a essayé bêtement sans croire que
+ça pourrait devenir sérieux, par amour de l'aventure et fanfaronnade
+envers lui-même!
+
+Il suffoquait d'angoisse et de honte. Il offrait des dédommagements,
+parlait de sa mère si rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave, de
+son nom sans tache, de déshonneur impossible à supporter.
+
+--Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous donnerai tout! Je vous
+croyais à la campagne. Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes avec
+de l'argent pour payer les dégâts. Je vous en supplie, laissez-moi
+partir!
+
+Il vidait ses poches, offrait sa montre, son portefeuille.
+
+--Approchez pas, ordonna le bijoutier. Posez ça sur la table!
+
+Il s'était assis sur une chaise devant la porte, sans lâcher son
+revolver ni son bougeoir. Il regardait en dessous Marcel pantelant. Il
+comprenait on ne peut mieux la situation, et elle le remplissait d'une
+indicible allégresse.
+
+«Cet idiot-là m'est envoyé par le ciel pour me tirer d'affaire. Ce
+n'est pas encore cette fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en
+songeant qu'il n'avait pas été ce jour-là à la campagne parce qu'il ne
+savait comment, le surlendemain, 15 octobre, payer une échéance non
+plus que son terme.
+
+--C'est malheureux de voir ça! dit-il à haute voix. C'est jeune, c'est
+solide, c'est instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes gens
+s'échinent, et ça vient brûler des portes pour cambrioler un pauvre
+homme... Et puis, quand c'est pincé, ça joue la comédie, ça se tortille
+et ça pleure!...
+
+--Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur! gémit Marcel.
+
+--Oh! assez de blagues, interrompit le bijoutier avec lassitude...
+Votre histoire... on la connaît... Pris la main dans le sac, tous
+des petits Saint-Jean... Vous êtes un professionnel et vous savez
+travailler... J'aurais été à la campagne, ça y était--rasé! Et ça se
+dit un homme du monde! C'est probablement comme ça que votre famille a
+gagné ses rentes, pas?
+
+--Qu'est-ce que vous dites? cria Marcel révolté.
+
+--Bougez pas ou je tire!... Oh! en l'air seulement, pour appeler la
+police! Hein? vol avec effraction, la nuit, dans un endroit habité...
+
+--Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je suis innocent! je vous jure
+que je suis innocent!...
+
+--Comme je danse! dit le bijoutier...
+
+Il garda le silence un moment.
+
+--Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur... Peut-être que vous
+pourrez encore vous repentir, revenir dans le droit chemin... Et puis,
+vous avez beaucoup d'argent. Je ne sais pas comment il a été gagné,
+mais on peut faire beaucoup de bien avec... beaucoup de bien... Laissez
+ce que vous avez mis sur le table, ça sera pour les pauvres.
+
+Il réfléchit encore.
+
+--Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais tant pis, j'ai jamais pu m'en
+empêcher... Ouvrez le secrétaire! Là, à droite! La plume, l'encre, le
+papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez votre cambriolage... Avouez
+tout... Datez. Signez.
+
+Marcel, désemparé, n'ayant qu'un désir: être dehors, obéit.
+
+--Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant le papier. C'est très
+bien, vous pouvez partir. J'irai vous voir demain...
+
+Il le mit dehors.
+
+Et Marcel, en s'en allant, assommé par l'horreur de la situation, se
+dit avec angoisse:
+
+«Qu'est-ce qu'il va faire maintenant?»
+
+Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement:
+
+«Il va te faire chanter!»
+
+ * * * * *
+
+Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu comme un don de la
+Providence. A partir de cette nuit funeste, l'infortuné jeune homme
+ignora le repos. Il eut des échéances: celles du bijoutier; un loyer:
+celui du bijoutier; des vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux
+père à entretenir: le propre père du bijoutier, car ce bon fils prit
+auprès de lui ce vieillard qui s'ennuyait à la campagne.
+
+Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis d'une maison de commerce
+qui ne va pas. Il donna tout ce qu'il avait et ce n'était pas
+grand'chose, car il était mineur et sa mère le tenait assez serré. Il
+vendit, engagea, emprunta, connut toutes les affres de l'argent...
+
+Sous la pression de pareils tourments qui se prolongèrent pendant cinq
+mois, sa vie, exclusivement faite d'amertume et d'épouvante, peu à peu
+lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier d'une haine sauvage. Tous
+les jours il le voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite,
+entremêlant ses exactions de jérémiades moralisatrices où revenait
+l'éternel refrain:
+
+--Les honnêtes gens travaillent, les gredins se la coulent douce. Si
+j'étais méchant, vous seriez au bagne!
+
+Et son doigt désignait sa poche, où était le papier fatal qui ne le
+quittait pas.
+
+Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa victime. Un moment vint
+où Marcel se dit que, d'une façon ou d'une autre, il fallait en finir.
+
+Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé son excellent père à
+la garde du magasin, revenait fort tard de quelque débauche de bas
+étage, au moment où il tournait le coin de sa rue déserte, une ombre
+se dressa derrière lui. Un foulard lui serra la gorge, le renversa en
+l'étranglant, une grêle de coups l'étourdit à demi, une main arracha de
+sa poche son portefeuille et y fouilla avec vivacité.
+
+Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n'agissait pas du tout en
+amateur, gronda sourdement:
+
+--Ça y est! je l'ai! Et maintenant, mon bonhomme, attention! Au premier
+mot, je vous fais coffrer pour diffamation et chantage!
+
+Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement. Il se releva et
+répondit avec le ton de reproche et d'affliction d'un bienfaiteur
+méconnu:
+
+--Si c'est ça tout votre remerciement pour la bonté que j'ai eue de ne
+pas porter plainte...
+
+Et il rentra chez lui tristement pendant que, pour Marcel triomphant,
+le clair soleil de la délivrance illuminait la nuit brumeuse.
+
+
+
+
+LA TACHE
+
+
+--Regarde sur la route, s'il ne vient personne, ordonna l'aveugle, un
+homme maigre, sans âge, tout enveloppé dans un caoutchouc couleur de
+poussière.
+
+Par un trou de la haie où ils étaient cachés, le gamin qui
+l'accompagnait avança la tête avec prudence.
+
+--Si. Y a une voiture qui vient là-bas.
+
+L'aveugle jura entre ses dents, puis ricana.
+
+--Attendons... J'ai attendu cinq ans, je peux bien attendre cinq
+minutes... Il baissa la voix. On entendait le roulement de la voiture.
+
+--Alors, la villa est à droite. Je n'aurai qu'à suivre le mur après la
+haie...
+
+Il fit une pause et reprit, la voix étranglée:
+
+--Elle est là?... tu es sûr?
+
+--Qui ça, elle? grogna le gamin.
+
+--La jeune femme. Elle est chez elle? Tu es sûr?
+
+--Oui, que je vous dis! Je l'ai vue à la fenêtre tout à l'heure.
+
+--Et la servante?
+
+Le gamin haussa les épaules d'un air las.
+
+--Elle est sortie que je vous dis! Elle est allée à la ville et puis le
+jardinier aussi, et le monsieur y part tous les jours pour Paris à dix
+heures du matin et y rentre qu'à six heures...
+
+L'homme était pâle. Il aspira l'air profondément.
+
+--Alors elle est seule... Eh bien, vas-y... La voiture est passée. Fais
+ce que je t'ai dit. Mets-toi dans la porte et j'arrive.
+
+--Et mon pognon? dit le gamin.
+
+L'aveugle, avec impatience, se fouilla:
+
+--Tiens, voilà les vingt francs et tu en auras vingt autres après.
+
+--Et puis vous me donnerez cent sous de plus par semaine. Si vous
+croyez que c'est rigolo. J'veux bien vous conduire, mais le turbin que
+je me donne depuis huit jours pour ce truc-là, c'est pas à dire!
+
+--C'est fini... c'est fini maintenant... puisque je l'ai trouvée...
+
+--Vous en êtes-t'y sûr, seulement, que c'est celle que vous
+cherchez?... Des fois on se trompe...
+
+--Non... non... C'est elle!... Je suis renseigné... Et puis tu l'as
+vue... Elle est grande, mince, brune, n'est-ce pas?... C'est elle!
+Allons, va donc!
+
+Le garçon se leva et sortit de la haie. Il était mal mis, efflanqué et
+blême, avec des yeux fureteurs et avisés. Il paraissait quatorze ans.
+L'homme enfonçant son chapeau sur ses yeux morts suivit sans bruit, se
+glissa en tâtonnant le long de la haie.
+
+Au bord de la route, la villa était isolée, blanche sous le soleil
+d'après-midi.
+
+Le gamin monta le perron et sonna. La porte s'ouvrit; une jeune femme,
+brune et jolie, vêtue de blanc, parut, dans l'ombre du vestibule.
+
+--C'est encore toi! dit-elle en souriant... Tous les jours alors?...
+Déjà hier je t'ai donné...
+
+--Justement, larmoya le gamin qui, les épaules rentrées, la mine
+piteuse, semblait un tout petit garçon. J'suis revenu pour ça... On
+mange tous les jours pas?... Y a que vous de bon monde par ici... C'est
+pasque vous êtes si jolie, probable, que vous êtes si bonne...
+
+Elle rit.
+
+--Allons, je vais encore te donner aujourd'hui, mais... Ah, mon Dieu,
+au secours!
+
+Le long de la maison l'aveugle s'était glissé. Il se jeta sur la porte
+ouverte, bousculant le garçon et repoussant dans le fond du vestibule
+la jeune femme qu'il saisit par les poignets, et qui hurla en se
+débattant.
+
+--Tais-toi! ordonna-t-il, ou je te tue!
+
+Il la tenait comme dans un étau et sa figure convulsée par la rage
+était si menaçante que la jeune femme cessa de crier et resta
+haletante, les yeux dilatés par la terreur.
+
+Le gamin avait repoussé la porte et, les mains dans ses poches,
+contemplait la scène avec intérêt.
+
+L'aveugle, après un silence effrayant, avança son visage vers celle
+qu'il tenait.
+
+--C'est moi... Tu me reconnais?
+
+Elle se rejeta autant qu'elle put en arrière.
+
+--Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?... Que voulez-vous?... de
+l'argent?
+
+La peur étranglait sa voix. L'aveugle eut un rire sec.
+
+--Je suis ton mari et tu me reconnais!... Je ne suis pas si défiguré
+que ça!... Alors tu as cru que c'était possible que je ne revienne
+jamais?... Cinq ans, hein, cinq ans... Tu avais vingt-trois ans, tu
+en as vingt-huit... Et-tu es toujours aussi jolie?... Tu dois l'être
+encore davantage!... Combien as-tu eu d'amants depuis que je me suis
+cassé la tête pour toi? Hein, quelle délivrance, quand tu as cru que
+j'étais mort!... Mais voilà, je me suis raté... pas tout à fait...
+puisque j'ai réussi à m'aveugler... Six mois d'hôpital, d'agonie... Et
+tu en as profité pour filer... Oui, je sais, je t'avais tiré dessus
+avant de me manquer, si on peut appeler ça se manquer... Et puis je
+t'ai cherchée, je t'ai cherchée, je t'ai cherchée...!
+
+La jeune femme, les poignets meurtris par les mains impitoyables qui la
+tenaient, vacillait d'épouvante comme si elle allait s'évanouir. Il la
+secoua.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? Tu avais plus de nerfs quand tu me rendais
+fou en me parlant de tes amants et en me disant que tu ne m'aimais
+pas!... Tu te rappelles, hein, tu te rappelles? Il eut une convulsion
+de fureur et reprit en phrases entrecoupées:
+
+--Regarde-moi... je suis une loque, un infirme,... un aveugle! Etre
+aveugle, sais-tu ce que ça veut dire? Et c'est toi, toi! mais je t'ai
+trouvée! j'ai eu du mal, tu sais! mais la haine, vois-tu, la haine...
+et puis peut-être que je t'aime encore!... J'ai payé des gens...
+Par une ancienne bonne j'ai appris qu'on t'avait vue par ici... Et
+puis le garçon m'a aidé et puis... me voilà!... Je ne te raterai pas
+aujourd'hui. Tu ne seras plus à personne...
+
+Il grinça des dents; ses mains, le long des bras, remontaient vers le
+cou...
+
+La jeune femme, dans un sursaut d'horreur, se ressaisit un peu.
+
+--Ce n'est pas moi, bégaya-t-elle d'une voix haletante. Vous vous
+trompez! Je vous jure que vous vous trompez! Je ne vous ai jamais vu!
+Je m'appelle Lucie Clarelle. J'ai vingt-quatre ans, je me suis mariée
+il y a deux ans... C'est une affreuse erreur! Je vous jure que vous
+vous trompez!
+
+--C'est toi, dit l'aveugle! J'en suis sûr. Je reconnais l'odeur de la
+peau... ta voix aussi... un peu changée, mais c'est parce que tu as
+peur...
+
+--Ce n'est pas moi! Depuis cinq ans, vous ne pouvez pas retrouver un
+parfum, une voix... Ce n'est pas moi! vous allez... vous allez me tuer
+et celle qui vous a fait souffrir vivra, heureuse, avec son amant!
+cria-t-elle dans une inspiration soudaine.
+
+L'aveugle eut une sorte de râle sourd. De ses mains furieuses, il palpa
+le visage et les cheveux de sa prisonnière et pencha vers elle sa face
+comme pour essayer, dans un effort effrayant, de voir.
+
+--C'est toi, dit-il, c'est toi! J'en suis sûr! Je ne peux pas me
+tromper! Viens ici, cria-t-il au gamin. Regarde-la! Elle a les yeux
+bleus?
+
+--Oui, dit le gamin indifférent; mais comme il regardait les yeux de la
+jeune femme il y lut une telle angoisse et une telle supplication qu'il
+ne put s'empêcher d'ajouter: «bleus ou verts, c'est entre les deux...»
+
+--C'est elle! cria l'aveugle. J'en suis sûr! approche, toi, dit-il,
+avec une idée subite, au gamin. Relève sa manche... la manche gauche...
+Dépêche-toi donc... Déchire-la, idiot, si tu ne peux pas la relever!
+Regarde au coude, à la saignée. Là, près de mon doigt. Il y a une tache
+dans la peau, n'est-ce pas? Une tache pâle comme une petite violette?
+Regarde, je te dis!
+
+Le gamin jeta un coup d'œil et vit la tache violette.
+
+--Eh bien? hurla l'aveugle.
+
+--Eh bien, je regarde, dit le gamin et, entre ses dents, il ajouta:
+Idiot vous-même.
+
+Il releva ses yeux rusés vers la jeune femme, revit l'imploration
+éperdue du regard et avec un coup d'œil interrogateur, il frotta, en
+un geste canaille, son index sur son pouce pour demander de l'argent.
+Elle acquiesça des yeux.
+
+--Y a rien, prononça tranquillement le gamin. Pas plus de tache que
+dans mon œil.
+
+--Tu mens! cria l'aveugle.
+
+--J'mens pas! dit le gamin. Y a pas de tache. Si y en avait une, je le
+dirais. Je m'en fous de tout ça, ajouta-t-il. C'est pas mon blot, pas?
+ce que j'en dis c'est pour que vous fassiez pas un sale coup pour rien.
+
+Il y eut un silence. La jeune femme était devenue pourpre, puis livide.
+L'aveugle eut une hésitation effrayante.
+
+--Attention! cria soudain le gamin. V'la quéqu'un qui vient...
+
+L'aveugle lâcha les bras qu'il tenait. Il eut un geste de doute
+désespéré et se retournant avec rapidité, ouvrit la porte et sortit à
+tâtons sur la route où il s'éloigna.
+
+Le gamin, avant de le suivre, s'approcha de la jeune femme qui était
+restée immobile, blême, tremblante.
+
+--Ça vaut trois cents balles, lui dit-il. Je viendrai les chercher
+demain... Sans ça, je le ramène.
+
+
+
+
+SCANDALE MONDAIN
+
+
+C'était un soir de printemps et dans le casino d'une station du Midi,
+très chic et vaguement thermale.
+
+Dans l'ombre propice du jardin d'hiver, le chevalier Hector Montelli
+penchait vers le doux visage de la blonde Bella Campbell sa noire
+moustache avantageuse.
+
+--Vous viendrez? Vous le jurez? Demain à quatre heures à l'Ermitage...
+
+Elle rougit; elle se recula, mais sa voix à l'imperceptible accent
+chantant sembla le caresser en répondant, dans un murmure presque
+confondu avec les mesures des valses lentes qui tournaient autour d'eux
+ainsi que le parfum des fleurs:
+
+--Oui, oui, je viendrai... mais laissez-moi maintenant, ami très
+cher... Je vous en prie... Vous me compromettez et si mon mari
+apprenait jamais...
+
+Elle frissonna toute. Il saisit une petite main tremblante, la serra
+sur son cœur, puis sur ses lèvres passionnées et modula avec une ardeur
+contenue et ascendante:
+
+--Je t'aime, je t'aime, je t'aime...
+
+--Je vous aime, soupira-t-elle.
+
+Elle s'enfuit vers le salon de l'orchestre qui était tout garni de
+dames convenables.
+
+Il fila, le triomphe au cœur, vers la salle de jeu.
+
+Quinze jours avant, ils ne se connaissaient pas du tout, mais dès leur
+première rencontre, dans ce même casino, parmi le public banal, il y
+avait eu, de part et d'autre, à ce qu'il semblait, coup de foudre, et
+ce phénomène orageux, d'abord contenu, s'était développé à souhait,
+favorisé par l'aimable intimité des villes d'eaux.
+
+Le chevalier était d'ailleurs bien fait pour inspirer l'amour. Il était
+pâle, mélancolique et beau. Sa voix était enivrante et son élégance
+suborneuse. Il portait un grand nom. On le disait officier italien
+et puissamment riche, et des histoires romanesques couraient sur son
+compte, qui le représentaient comme le héros infortuné d'un amour
+contrarié et d'un duel terrible où il avait mis à mort un adversaire
+déloyal, tout en étant grièvement blessé lui-même. C'était pour achever
+sa convalescence et pour oublier qu'il était venu...
+
+Et Bella Campbell avait consenti à lui servir de Léthé, bien que
+jusqu'alors elle ne l'ait en aucune façon admis dans son lit. Elle
+était l'exquise jeune femme, résignée et neurasthénique, d'un banquier
+londonien millionnaire et plus jaloux qu'un tigre. Son mari avait dû
+rester en Angleterre, retenu par ses affaires, mais, de loin comme
+de près, il la terrorisait et elle n'en parlait qu'en pâlissant. Il
+lui avait permis, non sans peine, de venir seule soigner ses nerfs
+malades, mais elle se sentait enveloppée d'une occulte surveillance;
+des espions l'entouraient, elle en était sûre, et malheur à elle si
+le moindre soupçon était rapporté au redoutable Campbell quand, à la
+fin du mois, il la viendrait rejoindre. Cet époux sauvage était, pour
+la timide Bella, comme une épée suspendue sur sa tête, comme une mine
+chargée sous ses pas... Et cependant elle avait écouté les paroles
+d'amour du beau chevalier et elle avait accordé un rendez-vous intime
+et périlleux, car l'amour est plus fort que la peur de la mort.
+
+L'Ermitage, choisi par le judicieux Hector pour ce doux et premier
+tête-à-tête, était particulièrement propice à ce genre de distraction.
+Il consistait en ruines pittoresques en haut d'une colline. Ce lieu de
+plein air n'effaroucherait pas une jeune vertu susceptible. Il était
+assez éloigné de la ville, en sorte qu'il fallait plus d'une heure
+de voiture pour s'y rendre et qu'on pouvait espérer n'y rencontrer
+personne. Plusieurs routes différentes y menaient et de nombreux
+sentiers gravissaient les pentes, déjà verdoyantes, de la colline.
+L'inévitable auberge se trouvait loin des ruines et enfin celles-ci
+offraient l'abri d'une sorte de rotonde centrale, à demi écroulée,
+ouverte de tous les côtés, mais mystérieuse, isolée et garnie de divers
+grands bancs de mousse assez confortables et qui pouvaient devenir
+commodes.
+
+Le chevalier vint à cheval, par la route de l'ouest, la plus longue,
+et gravit de ce côté les sentiers de la colline. Il attacha sa monture
+dans une clairière et gagna les ruines. Elles étaient parfaitement
+désertes, ce qui lui fit plaisir, et il s'assit au dehors, sur un bloc,
+pour rêver poétiquement en attendant l'aimée, car il était en avance et
+elle était en retard, comme il convient.
+
+La blonde Bella arriva en voiture par la route de la plaine qui menait
+au versant est de la colline. Elle s'arrêta à l'auberge située à
+mi-hauteur et se dirigea à pied vers les ruines, chargée ostensiblement
+de son album «pour dessiner», adroit subterfuge destiné au cocher et au
+cabaretier, lesquels, d'ailleurs, s'en fichaient, ayant engagé, dès le
+premier instant, un furieux combat au jeu de piquet.
+
+--Merci, merci, cria, lorsqu'elle parut, le chevalier, qui venait
+justement de regarder sa montre et de constater avec ennui que son
+amante était en retard de vingt-cinq minutes.
+
+Il s'élança sur les mains de la belle Anglaise, les couvrit de baisers,
+et l'attira vers l'intérieur des ruines.
+
+--C'est une folie, ne me la faites pas regretter, murmura-t-elle avec
+une louable banalité, car elle connaissait ses classiques.
+
+--Je vous aime, je vous aime... je t'aime... soupirait-il, comme la
+veille, mais avec encore plus de passion, car l'endroit y prêtait.
+
+--Par grâce, tendre ami, laissez-moi,... soupirait-elle.
+
+Mais il ne la laissait pas le moins du monde, l'ayant, bien au
+contraire, fait asseoir près de lui, sur le plus commode des bancs,
+afin de la mieux couvrir de baisers fort brûlants contre lesquels elle
+ne se défendait pas assez, sans doute à cause du manque d'habitude.
+
+Après quelques minutes de ce charmant exercice, le chevalier, tout
+animé, voulut commencer des gestes encore plus caractéristiques. Elle
+résista. Il insista. Elle résista moins bien, une aimable rougeur
+l'envahit, ses lèvres balbutièrent de vaines protestations aussitôt
+étouffées sous des baisers ardents: elle ferma les yeux, défaillit
+dans le dernier désordre, et la flamme du chevalier commençait à
+être couronnée lorsque se produisit un incident soudain, bref et
+extraordinaire.
+
+Une tête d'homme, coiffée d'un képi vaguement militaire, apparut à
+droite, encadrée dans une des ouvertures du mur circulaire. En même
+temps, une autre tête d'homme, également coiffée d'un képi, apparut
+à gauche, dans l'ouverture d'en face. «Je vous y prends...», cria la
+première tête aux amoureux surpris. «Attentat public...», leur cria
+la seconde tête au même instant. Mais les deux têtes, ensemble, se
+virent et s'entendirent. Elles se jetèrent mutuellement un rapide
+regard d'étonnement et d'épouvante, et, faisant aussitôt volte-face,
+s'enfuirent précipitamment, chacun de son côté, sans plus s'inquiéter
+du chevalier et de son amante.
+
+Ceux-ci s'étaient dressés en désordre et éloignés l'un de l'autre.
+
+--Nom de Dieu, murmura entre ses dents le chevalier, auquel l'excès
+d'émotion enlevait tout accent italien.
+
+La jeune femme sursauta. Une minute elle regarda intensément son
+compagnon désemparé, dépeigné, ahuri, et dont la figure n'avait plus du
+tout l'expression rêveuse et fière de l'illustre Montelli de Nagueri,
+et tout à coup elle éclata en un rire convulsif et irrésistible.
+
+--Dites donc, chevalier, cria-t-elle, hors d'haleine, êtes-vous sûr
+d'être Montelli?... Ah! Ah! Ah! c'est _votre_ garde champêtre,
+n'est-ce pas, qui est venu à droite?
+
+--Hein? dit-il.
+
+--Oui, comme c'est _le mien_ qui est venu à gauche... Ne prenez
+pas cet air idiot, voyons! Comprenez-vous?...
+
+--Pas du tout, avoua-t-il, car il avait l'intelligence naturellement
+lente.
+
+--Eh bien, nous avons perdu notre saison tous les deux. Voilà tout! Et
+je ne vous en veux pas, car c'est vraiment trop drôle. Nous nous sommes
+mis dedans mutuellement, mon garçon. Nous travaillons tous deux dans le
+scandale mondain...
+
+--Dans le scandale mondain?... balbutia l'homme, stupéfait. Alors vous
+n'êtes pas?...
+
+--Anglaise et millionnaire, mais non, mon vieux. Je me tue à vous le
+dire. Vous faites marcher les femmes mariées et moi les jeunes gens
+poires. C'est le même coup. Amour, rendez-vous en plein air, passion,
+caresses enivrantes. Un complice en garde champêtre, flagrant délit,
+menaces de scandale, chantage. Le partenaire ou la partenaire casque
+jusqu'à la gauche... C'est connu... Mais voilà, cette fois-ci, nous
+sommes mal tombés. Vous m'avez refaite. Je vous ai refait. Et nos deux
+gardes champêtres, en se rencontrant pour nous pincer au bon moment, se
+sont mutuellement pris pour des vrais... Vous y êtes?
+
+L'illustre Montelli semblait avoir repris quelque présence d'esprit.
+
+--J'y suis, et puisque nous y sommes, si nous en profitions?
+proposa-t-il galamment en avançant les mains.
+
+Mais la blonde Bella s'écarta vivement.
+
+--Ah non, mon petit! protesta-t-elle, moi, je ne fais pas ça pour
+m'amuser!
+
+
+
+
+MYSTÈRE...
+
+
+
+
+L'APPARITION
+
+
+Il était dix heures, et tous ceux qui devaient, ce soir-là, assister
+à la séance chez Mme Harmelle étaient arrivés. Dans le grand
+salon, d'une somptuosité un peu solennelle et surannée, ils formaient
+trois groupes distincts: les spirites, dévots habituels des séances
+(une Anglaise à lunettes et extravagante, une inquiétante princesse
+slave et un vieux colonel en retraite), réunis dans un coin; les
+sceptiques (quatre messieurs graves qui causaient à voix basse devant
+la cheminée); et enfin, très à l'écart, le médium Artis, étrange
+figure sans âge, vêtue de noir ecclésiastique et qui se tenait debout,
+parfaitement immobile, avec sa face d'une pâleur de pierre où vivaient
+seuls deux yeux bleu clair, vifs et glacés à la fois.
+
+L'heure sonna. Mme Harmelle se leva du fauteuil où elle était
+enfouie. Sous ses cheveux blancs, sa face était blanche et comme usée
+de chagrin et ses mains maigres tremblaient, malgré les efforts qu'elle
+faisait pour contenir son émotion.
+
+--Il est temps, dit-elle...
+
+--Un moment, je vous en prie, j'ai un mot à dire à monsieur...
+
+Du groupe de la cheminée s'était détaché un homme corpulent, aux
+cheveux gris, au visage rasé, et qui était vêtu d'une vaste redingote
+décorée d'une rosette rouge. Il vint droit au médium.
+
+--Vous me connaissez? lui demanda-t-il avec une brusquerie qui lui
+semblait habituelle.
+
+--Oui, monsieur. Vous êtes l'illustre professeur Herbin, de l'Académie
+de médecine, le maître incontesté de la physiologie moderne...
+
+Artis parlait sans bouger. Sa voix était blanche et sans timbre et il
+semblait réciter, sans la comprendre, une leçon. Le savant, agacé,
+l'interrompit.
+
+--Ça va bien. Merci. Je suis ici surtout l'ami intime de Mme
+Harmelle. Les trois messieurs qui sont près de la cheminée sont aussi
+ou ses intimes ou ses parents. Les trois autres personnes, vous les
+connaissez mieux que moi. Je veux vous dire ceci: Depuis plus d'un an
+vous avez pris sur l'esprit de Mme Harmelle un empire absolu en
+évoquant pour elle--je répète ce que vous lui avez fait croire--une
+personne qui lui a été très chère et qui est morte. (Son regard se
+tourna vers un portrait de jeune femme.) Mme Harmelle a en vous
+une foi aveugle, mais ces séances--qui coûtent très cher, monsieur
+Artis--la mettent dans un état nerveux réellement dangereux. Il y a
+d'autres considérations pour le présent et pour l'avenir. Nous, ses
+amis, sommes intervenus auprès d'elle, et, sur nos insistances, elle a
+consenti à nous faire assister à une de vos expériences, si ce mot peut
+s'appliquer... Je veux vous prévenir, monsieur Artis, que nous serons
+impitoyables, le cas échéant... Vous me comprenez, n'est-ce pas? Si vos
+séances sont... ce que je crois,--et que pourraient-elles être d'autre,
+en vérité?--il est encore temps pour vous de reculer... vous pouvez
+prétexter un malaise, vous retirer, disparaître. Ce serait peut-être
+prudent, car vous jouez gros, songez-y...
+
+Le médium restait immobile. Sa voix sans timbre s'éleva encore.
+
+--Les consultations des princes de la science coûtent cher aussi... Je
+suis médecin des âmes... J'ai consenti à expérimenter devant vous ce
+soir, sous les conditions que vous savez, afin de vous convaincre, car
+j'espère que vous vous rendrez à l'évidence. Je n'ai plus rien à vous
+dire...
+
+Il quitta le professeur pour s'avancer vers Mme Harmelle, qui les
+observait, inquiète.
+
+--Je suis prêt, dit-il, et il ajouta quelques mots à voix basse.
+
+Elle acquiesça d'un signe de tête.
+
+--Nous allons commencer, dit-elle à voix haute, avec solennité, mais
+avant de commencer je dois rappeler à tous ceux qui sont ici qu'ils se
+sont engagés par serment à ne pas intervenir, de quelque façon que ce
+soit, dans la séance que M. Artis n'a consenti à donner devant eux que
+sous cette condition expresse. Je leur rappelle qu'une intervention
+quelconque mettrait sa vie en danger et peut-être éloignerait pour
+toujours ceux qui, par lui, viennent nous visiter...
+
+Sa voix s'étrangla. D'un pas rapide, elle se dirigea vers une porte
+qu'elle ouvrit, et tous, à sa suite, passèrent dans une pièce voisine.
+
+C'était une petite pièce peu meublée et qu'une lampe sur la cheminée
+éclairait mal. Barrant un des angles, deux grands rideaux noirs
+tombaient du plafond. Le professeur Herbin alla les écarter et ne vit
+rien derrière qu'un tabouret, et sur le tabouret une guitare.
+
+La spirite anglaise, cependant, couvrit la lampe d'un globe rouge et
+alla la placer par terre dans un coin, derrière un écran également
+rouge. Dans la faible clarté subsistante, le médium, sur un tabouret
+de bois, s'assit devant les rideaux noirs. La chaîne se forma,
+Mme Harmelle donnant la main au médium, puis les autres, avec une
+alternance de sceptiques et de croyants, pour aboutir au professeur,
+à l'autre extrémité, mais qui, lui, ne touchait pas le médium. Un de
+ces messieurs graves se retira au fond de la pièce sans prendre part à
+l'expérience.
+
+Un temps passa. Le médium murmura une invocation, et le silence
+retomba, lourd.
+
+Tout à coup, comme soulevés par un vent fort, les rideaux, qu'on
+entrevoyait vaguement, se gonflèrent et les assistants sentirent sur
+leur visage un souffle froid. Des craquements éclatèrent dans tous
+les coins, semblant provenir des meubles et des murs. Le vent souffla
+plus fort, les rideaux s'enflèrent comme des voiles, et le médium
+y disparut. Une note de musique retentit; puis une autre; puis un
+air s'ébaucha. Soudain le professeur s'écria avec irritation qu'on
+lui tirait les cheveux. Mais, à travers les rideaux, le tabouret,
+paraissait-il, sortait tout seul; il s'éleva jusqu'à l'épaule du
+colonel, sur laquelle il s'appuya, fit un petit bond, passa par-dessus
+la tête de la princesse polonaise et redescendit sagement.
+
+On entendit haleter le médium et on l'entrevit debout. Une apparence
+pâle sautillait au-dessus de lui, pareille à une fleur de clarté floue;
+une odeur de violette se répandit.
+
+Puis ce fut le silence, et pendant quelques minutes, dans l'ombre
+rougeâtre, rien n'apparut.
+
+--Voyez! Voyez! dit tout à coup l'Anglaise, d'une voix étouffée.
+
+Une boule nébuleuse semblait descendre d'en haut dans les régions des
+rideaux noirs, qui s'agitaient encore. Cela descendait, s'étendait en
+nuage, et une apparition vaguement lumineuse se précisa: une forme
+humaine féminine, vaporeuse...
+
+--Elle vient... C'est elle... murmura Mme Harmelle d'une voix
+étouffée, tremblante...
+
+Mais soudain l'éclair brutal d'une clarté vive emplit la pièce. Il y
+eut des cris, un tumulte. Le professeur Herbin, avec toute la fougue
+d'un jeune homme, s'était précipité. Il avait saisi à pleins bras les
+rideaux noirs, le médium, l'apparition.
+
+On vit dans la lumière éclatante que brandissait l'homme grave, qui
+n'avait pas pris part à la chaîne, le médium qui se débattait; des plis
+d'étoffe blanche et légère se froissaient dans ses mains; une baudruche
+dégonflée, encore phosphorescente, tomba recroquevillée par terre...
+
+--La voilà, l'apparition! cria Herbin; vous voyez la mousseline et la
+baudruche! J'ai manqué à ma parole d'honneur, c'est entendu, mais il
+fallait cela pour vous sauver de ces fripons, ma chère amie...
+
+Il s'était retourné, triomphant, vers Mme Harmelle.
+
+Bouleversée, livide, elle semblait suffoquer d'horreur. Mais des larmes
+jaillirent de ses yeux et elle se jeta en avant.
+
+--Allez-vous-en! Allez-vous-en! cria-t-elle à Herbin, avec un geste
+terrible. C'est vous le menteur! C'est vous le misérable! Vous croyez
+savoir, mais vous ne savez rien! Et moi, je sais bien qu'il dit la
+vérité, lui, puisque c'est ma fille qu'il me ramène, je vous dis! ma
+fille! ma petite fille!
+
+Il y eut un silence, et le professeur Herbin, suivi de ses trois
+compagnons, sortit comme un coupable.
+
+
+
+
+LA DEVINERESSE
+
+
+Mme Lazzarra, la sorcière fameuse, l'incomparable voyante, se
+trouvait ce matin-là chez elle, bien tranquille, comme d'habitude, en
+train de prendre son petit café au lait. Guland (c'est le nom d'un
+démon), dit Gugu, le carlin gras à lard et au nez en truffe qu'elle
+chérit d'une excessive tendresse, était à ses côtés à laper gentiment
+sa soucoupe de lait chaud et tout allait bien.
+
+On sonna. La servante Gloria (c'est le nom d'une démone), à qui un
+teint cuivré et de grands yeux noirs permettent de se faire passer pour
+Bohémienne, bien qu'elle soit née à Clichy, alla ouvrir. Il y eut des
+parlementages, et Gloria revint expliquer que c'était un «monsieur très
+bien», qui ne venait pas pour une consultation, mais qui insistait pour
+être reçu; elle omit de dire qu'il lui avait donné cent sous et pincé
+la taille, car elle n'avait pas de corset. Mme Lazzarra, un peu
+intriguée, reçut le monsieur après une attente de vingt minutes qu'elle
+avait employée à se mettre un peu sous les armes.
+
+Comme il avait dit qu'il ne venait pas pour une consultation, elle le
+reçut dans la salle à manger et, dès l'abord, le visiteur, qui était un
+homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'aspect riche et chic, prit la
+parole.
+
+--Madame, dit-il, je m'excuse d'avoir forcé votre porte, mais voici le
+but de ma visite: vous devez, ce tantôt, recevoir, pour leur donner une
+consultation, deux dames qui ont demandé rendez-vous par lettre...
+
+--Le secret professionnel... dit Mme Lazzarra.
+
+--Précisément, dit le monsieur; c'est le secret professionnel que
+j'invoque en vous priant d'observer la plus parfaite discrétion au
+sujet de ce que je vais vous dire. D'ailleurs, votre intérêt même
+l'exige. Vous prenez, je le sais, cinquante francs par consultation,
+aussi cher qu'un médecin célèbre, quand vous donnez le jeu complet,
+l'invocation en grand tralala, la conjuration au démon et la transe
+extralucide première catégorie, comme vous le ferez ce tantôt. Eh bien,
+moi, je viens vous offrir, en plus des cinquante francs que vous
+recevrez de chacune de vos visiteuses, de vous donner pour chacune
+d'elles cent francs, à condition que vous leur fassiez les prophéties
+que je vais vous indiquer.
+
+--Monsieur, dit Mme Lazzarra, la dignité de la science...
+
+--Mais non, dit le monsieur. Je vous en prie, ne perdons pas de temps.
+Vous êtes une femme remarquablement intelligente. On ne se crée pas une
+situation de pythonisse comme celle que vous avez, au milieu de toute
+notre vie pratique moderne, des automobiles, des aéroplanes et de la
+politique, sans être une femme remarquablement intelligente... Et vous
+allez comprendre: les deux jeunes dames que vous recevrez ce tantôt
+sont, l'une ma femme, l'autre sa meilleure amie. Or, je désire séduire
+la meilleure amie de ma femme. Vous comprenez?
+
+--C'est honteux! dit Mme Lazzarra, faussement indignée.
+
+--En aucune façon! Elle est jolie comme tout. Ma femme est brune,
+belle, imposante, froide, réservée. Sa meilleure amie--elle s'appelle
+Irène--est blonde, rose, souriante, impressionnable, nerveuse,
+timide... Son cœur est en jachère, en plus, elle est mariée à un
+monsieur très bien, qu'on ne voit jamais parce qu'il passe sa vie à
+s'occuper d'affaires à Paris, en province ou à l'étranger. Alors,
+comme je sais l'extraordinaire influence que peut avoir sur les femmes
+tout le décor impressionnant de vos prédictions, et comme je vous
+donnerai sur les deux miennes, si je puis dire, des détails et des
+renseignements qui vous permettront dès l'abord de les stupéfier, je
+veux que vous disiez à notre meilleure amie tout ce que vous pourrez
+pour la jeter dans mes bras. Vous y êtes, n'est-ce pas? Vous voyez la
+chose: petite âme incomprise, tendresse méconnue et abandonnée, droit
+au bonheur, nécessité de l'amour régénérateur, destinée irrévocable qui
+pousse vers la passion souveraine, qui la guette, vers le cœur de feu
+qui se consume pour elle (c'est moi, la passion souveraine et le cœur
+de feu)... Insistez surtout sur la destinée irrévocable qui l'entraîne
+vers l'amour; vous ne me nommez pas, bien entendu; vous me désignez
+vaguement, cela suffira. Elle comprendra. Je lui fais la cour d'assez
+près, mais, sans dire tout à fait non, elle hésite, elle se tâte, elle
+a des scrupules à cause d'Andrée, ma femme... Détruisez ses scrupules,
+renversez ses hésitations, peignez l'ardeur des sentiments qui
+l'enveloppent et affirmez-lui qu'elle est vaincue d'avance et vouée à
+l'amour tout-puissant qui illuminera la monotonie de sa vie... Ça va?
+
+--Monsieur, dit avec beaucoup de dignité Mme Lazzarra, qui
+avait pris son parti, la démarche que vous faites auprès de moi
+est si extraordinaire qu'elle ne peut être regardée que comme une
+manifestation des forces extraterrestres qui régissent les destinées
+humaines. J'y obéirai donc. Que dirai-je à la dame brune?
+
+--Oh! tout ce que vous voudrez dans le genre calme, repos, danger
+du moindre flirt, à cause de ma jalousie féroce. Et puis faites-lui
+plaisir; dites-lui que je l'adore, qu'elle a un mari modèle, une perle
+de vertu qui n'aime qu'elle, ne voit qu'elle, ne pense qu'à elle, même
+quand ses affaires le forcent à la négliger un peu. Ça fera très bien.
+Ça la tranquillisera. Je serai encore plus libre et j'aurai besoin d'un
+peu de liberté si ça va comme je veux avec notre meilleure amie.
+
+Il prit dans son portefeuille deux billets de cent francs, les offrit
+discrètement à Mme Lazzarra qui les prit plus discrètement encore,
+fournit les renseignements annoncés sur la vie des deux jeunes femmes,
+promit à la pythonisse de lui faire une forte réclame et prit congé
+enchanté.
+
+Mme Lazzarra, non moins enchantée, à cause du gain notable, fit ses
+préparatifs pour la consultation et se mit à déjeuner confortablement;
+mais un accident affreux, et qui faillit avoir des suites fatales,
+bouleversa sa quiétude. Guland, qui était vorace, avala de travers un
+os de lapin et faillit en crever. Ce fut tragique. Mme Lazzarra, la
+main dans la gueule du carlin suffocant, tâchait de pêcher l'os. Gloria
+s'affolait, Guland enfin vomit l'objet et fut sauvé. Mme Lazzarra
+alors se trouva mal, en sorte qu'il fallut une abondance de vinaigre à
+l'extérieur et de vulnéraire à l'intérieur pour lui rendre ses esprits
+et qu'elle était encore sous l'influence combinée de l'émotion et du
+vulnéraire quand vint l'heure de la consultation.
+
+La brune Andrée et la blonde Irène, simplement vêtues, fortement
+voilées et un peu impressionnées sonnèrent à la porte de Mme
+Lazzarra. La porte, silencieusement, s'ouvrit. Elles entrevirent,
+dans la pénombre d'une antichambre, une figure pâle sous de lourds
+cheveux mêlés d'ornements de cuivre et dont les grands yeux semblaient
+égarés. C'était Gloria, vêtue d'une longue robe violâtre, avec, sur
+la poitrine, une figure vaguement géométrique qui voulait être un
+pentacle. Cette personne bizarre fit entrer les visiteuses tremblantes
+dans un grand salon tendu de tapisseries sombres et dont les rideaux
+tirés interceptaient les lumières du jour, car Mme Lazzarra donnait
+dans l'école sorcellerie romantique. Trois lumières rouges luisaient
+faiblement en des angles et un brûle-parfum, sur un trépied, exhalait
+un nuage lourd et aromatique.
+
+Les deux femmes, le cœur battant, attendirent sans parler. Une porte,
+au fond, s'ouvrit. Gloria glissa comme un spectre sur les tapis épais.
+
+--Une de vous, une seule, chuchota-t-elle.
+
+Elle prit Andrée par la main et l'entraîna jusqu'au cabinet de
+consultation. C'était une petite pièce ensevelie entièrement dans des
+tentures noires ornées de signes du zodiaque et de figures inconnues
+couleur d'argent. Du plafond tombait une lampe verte. Par terre, un
+grand cercle blanc, sur le tapis noir, était dessiné et, au milieu du
+cercle, Mme Lazzarra était debout sous la lampe verte, toute sa
+volumineuse personne enclose en une tunique rouge, zébrée de signes
+cabalistiques. Un bandeau écarlate serrait sa tête et faisait paraître
+plus blafarde sa large face, qui grimaçait déjà comme sous l'influence
+du démon.
+
+--Dans le cercle! Venez dans le cercle! ordonna-t-elle d'une voix
+sourde.
+
+La jeune femme obéit, poussée par Gloria, qui s'éclipsa ensuite. La
+voyante saisit de sa main gauche la main d'Andrée et, de sa main
+droite, une petite fourche faite d'un manche de bois et de deux dents
+en acier.
+
+--Quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, reprit Mme
+Lazzarra, ne dites rien, ne bougez pas; ici, vous êtes en sûreté. Je
+commence la conjuration.
+
+«Je te conjure, Lucifer, par le nom ineffable de Dieu On, Alpha et
+Oméga, Eloy, Eloym, va, Saday, Lux les Mugiens, Rex, Salus, Adonay, et
+je t'adjure, conjure et t'exorcise par les noms qui sont déclarés dans
+les lettres V. C. X. et par les noms Sol, Agla, Riffasoris, Oriston,
+Amul, Soter, Tétragrammaton, Perchiram, Simulaton, Perpi et par les
+très hauts noms ineffables de Galli, Euga, Ingadum, Obu, Euglabis...»
+
+Mme Lazzarra débitait vertigineusement sa conjuration, elle
+trépignait, pétrissait nerveusement le main d'Andrée, agitait sa
+fourche, et, tout à coup, en plongea les pointes dans la flamme de la
+lampe verte.
+
+--Il vient! Il vient! Le voici! cria-t-elle. Que voulez-vous savoir? Le
+passé, l'avenir? Ecoutez!...
+
+Un quart d'heure après, Andrée, un peu pâle, sortit de l'antre de la
+sibylle, où la blonde Irène la remplaça en tremblant.
+
+Quand les deux jeunes femmes se retrouvèrent dans la rue, elles
+échangèrent leurs impressions.
+
+--Elle est étonnante, étonnante, déclara Irène... Elle m'a tout dit.
+J'étais épouvantée... Elle sait toute ma vie. C'est merveilleux...
+Aussi, je vais suivre ses conseils pour l'avenir... Ils ne sont pas
+toujours très drôles, ses conseils, ajouta la jeune femme avec un petit
+soupir de regret, mais ça ne fait rien, je vais les suivre. J'aurais
+trop peur d'y manquer... Et puis, c'est ma destinée, il faut bien
+obéir...
+
+--Moi aussi, j'ai été stupéfiée, murmura Andrée, et moi aussi je
+t'assure, je vais suivre ses conseils... J'étais trop sotte, vraiment,
+acheva-t-elle avec un ton de résolution concentrée: moi aussi j'ai
+droit au bonheur!
+
+En sorte que la blonde Irène devint un glaçon pour le monde entier,
+sauf pour son mari, en qui elle découvrit des océans d'amour méconnu
+et des mines de la plus terrible jalousie, tandis qu'Andrée cherchait
+parmi les amis de la maison le cœur de feu qui l'adorait et le trouva
+facilement comme on peut le penser.
+
+Car Mme Lazzarra, bouleversée par l'accident de Guland, s'était
+bien rappelé les prédictions à faire aux deux visiteuses, mais avait
+confondu celles-ci dans leurs rapports avec le monsieur très bien,
+prenant la blonde pour sa femme légitime, la brune pour l'amie dont
+il convoitait l'abandon, et leur tenant des discours prophétiques en
+conséquence.
+
+
+
+
+HYPNOTISME
+
+
+--Gilberte, je te dérange, tu allais sortir?
+
+--Tu ne me déranges jamais, tu le sais bien, ma petite Lydie. Mais
+c'est le jour de consultation de mon mari et j'en profite pour faire
+des courses. Que veux-tu, ça m'agace toujours un peu de sentir le grand
+salon encombré par une foule d'inconnus... C'est idiot et je ne le
+dis pas à Pierre... ses malades!... Alors si tu veux nous sortirons
+ensemble dans un moment, nous passerons chez ma modiste, puis aux
+Quatre-Saisons, et nous irons prendre le thé.
+
+--Oui, volontiers. J'ai quelque chose à te dire, un conseil à te
+demander... Ma chère, tu ne sais pas ce qui m'arrive... Mon mari veut
+m'hypnotiser...
+
+--Hein, comment cela t'hypnotiser?...
+
+--Oui. Il est sûr qu'il a un pouvoir de suggestion extraordinaire.
+Nous avons vu, il y a quelque temps au music-hall, un magnétiseur
+professionnel qui opérait sur une femme et qui a fait aussi des
+expériences sur des spectateurs... C'était assez impressionnant. Mon
+mari a été enthousiasmé, il n'a plus pensé qu'à cela, il a acheté des
+tas de bouquins là-dessus, peu à peu il a pris des airs supérieurs et
+mystérieux et finalement il vient de me déclarer qu'il était, lui,
+indubitablement un magnétiseur de première force, que j'étais, moi,
+sans conteste, un sujet remarquable et qu'il allait m'endormir. J'ai
+dit non; il a insisté... tu sais que quand il a une idée dans la tête...
+
+--Mais, c'est ridicule, continue à refuser...
+
+--C'est difficile. Il en fait une question de vanité, je le vois
+bien, et du moment que sa vanité est en jeu, il est intraitable... Et
+puis aussi il va s'imaginer que je refuse par peur de... trop parler
+en dormant... Il m'a dit hier, d'un ton dégagé, mais que je sentais
+soupçonneux: «Aurais-tu donc quelque chose à me cacher? Craindrais-tu
+donc de me faire des révélations?...» Alors, comme il est d'autant plus
+jaloux qu'il le dissimule par amour-propre... Je t'assure, Gilberte, je
+suis très ennuyée... pourtant je ne veux pas me laisser endormir... Ça
+me fait peur... Surtout par lui qui n'y entend rien... Et puis, admets
+qu'il réussisse... Admets qu'il me fasse parler... sans que je le
+veuille... et que je raconte...
+
+--Tu as donc des choses compromettantes à raconter? demanda Gilberte
+avec un demi-sourire.
+
+Lydie eut un petit mouvement d'épaules et rougit un peu.
+
+--Mais non, je t'assure, absolument rien de grave... Seulement entre
+la vérité qu'on dit, et la vérité réelle, il y a tout de même tant de
+différence... Il y a tant de choses qui sont innocentes aux yeux d'une
+femme et qui ne le sont pas du tout aux yeux d'un homme jaloux... Et
+mon mari est si jaloux, et en même temps il est si content de lui... En
+outre, il est si entêté qu'il ne démordra pas de son idée...
+
+Alors, je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu'on parle réellement sans
+le vouloir quand on est hypnotisée? Est-ce que c'est dangereux de se
+laisser endormir? Tu dois savoir cela puisque ton mari est médecin?
+
+--Mais c'est que Pierre ne me fait pas de cours de médecine, dit
+Gilberte. D'ailleurs, il ne s'occupe pas du tout d'hypnotisme...
+Je crois pourtant l'avoir entendu dire que dans son opinion, il y
+avait beaucoup de cas de simulation... Mais attends un peu, ma petite
+Lydie... Que tu es simple, puisque ton mari te tourmente en voulant
+t'imposer une chose qui te fait peur, tu n'as pas de scrupules à
+garder... Voyons, tu es sûre qu'en le priant bien gentiment de ne pas
+insister il n'y consentirait pas?...
+
+--Non, non, du moment que son amour-propre et sa jalousie sont en jeu
+plus je refuserai moins il en démordra.
+
+--Alors, tant pis, simule!... Oui, fais semblant de dormir au bout
+d'une ou deux minutes et quand il t'interrogera raconte-lui n'importe
+quoi...
+
+Il y eut un petit silence.
+
+--C'est de sa faute si je fais cela, prononça enfin Lydie. Je n'ai pas
+d'autre moyen de m'en tirer. Il va encore me demander ce soir de me
+laisser endormir par lui... Tant pis, je dirai oui...
+
+Avant même d'être arrivé à l'âge adulte, et en tout cas depuis lors,
+M. Alexandre Lérouvel, le mari de Lydie, avait eu coutume de déclarer
+avec autorité qu'il dirigeait sa vie selon la noble maxime: «Ce que
+l'homme a fait, un homme peut le faire». Il en tirait beaucoup de
+dignité personnelle, et beaucoup de mépris pour tout le reste du genre
+humain. Cependant les résultats pratiques obtenus par ce monsieur ne
+cadraient pas avec l'opinion qu'il avait de lui-même. Parmi la société,
+il ne brillait pas d'un éclat exceptionnel. Après de bonnes études, il
+était entré dans l'administration française où il était même devenu
+chef de bureau. L'avenir ne semblait pas lui promettre beaucoup plus.
+Entre temps, il avait hérité de la fortune de ses parents, qui était
+assez considérable, et il avait épousé Lydie, jeune personne blonde et
+timide, coquette et langoureuse, et dont tout l'amour, estimait-il,
+ne réussissait qu'à peine à compenser la faveur qu'il lui avait faite
+en la choisissant entre toutes pour être sa compagne. Qu'elle pensât
+par elle-même ou résistât à la moindre de ses volontés lui paraissait
+inconcevable.
+
+Maintenant c'était le soir et M. Alexandre Lérouvel hypnotisait Lydie
+enfin consentante. Les servantes avaient quitté l'appartement, et
+seuls tous deux dans leur salon à demi éclairé, ils étaient assis face
+à face, et fort près, sur deux chaises. Les genoux de Lydie étaient
+serrés entre les genoux de son mari, les mains de Lydie étaient serrées
+dans les mains de son mari, les yeux de Lydie recevaient le regard fixe
+et dominateur des yeux de son mari.
+
+--Dormez, articula au bout d'une minute ou deux M. Lérouvel, dormez, je
+le veux.
+
+Lydie cligna des yeux, puis les ferma, puis les rouvrit à demi.
+
+«Mon pouvoir agit, songea M. Lérouvel transporté, et il répéta, plus
+impérieusement:
+
+--Dormez, je le veux.
+
+Lydie, de nouveau, cligna des yeux; M. Lérouvel lâchant les mains de
+la jeune femme se livra à des gestes aériens qui voulaient être des
+passes magnétiques. En même temps, avec la plus louable bonne foi il
+concentrait de toutes ses forces sa volonté sur le but à atteindre.
+
+Les passes de son mari inquiétaient Lydie, car les doigts de M.
+Lérouvel lui menaçaient à chaque geste les yeux. Elle ferma les
+paupières et ne les rouvrit plus.
+
+--Vous dormez? interrogea-t-il, enfiévré par une si belle réussite.
+
+--Lydie dort, articula-t-elle, au bout d'un moment, d'une voix blanche.
+
+M. Lérouvel eut un soupir d'orgueil. Il n'avait pas trop présumé de son
+pouvoir.
+
+--Lydie dort, répéta-t-il à haute voix. Bien. Maintenant que Lydie
+réponde: Lydie aime-t-elle son mari?
+
+--Oui, dit Lydie.
+
+--Mais l'aime-t-elle passionnément, absolument, aveuglément?... Lui
+a-t-elle fait le don entier et total de tout elle-même?... Ne vit-elle
+que pour lui?... Mourrait-elle plutôt que de songer même à un autre?...
+
+--Oui, tout cela est vrai, dit Lydie avec conviction...
+
+--L'aimera-t-elle toujours ainsi, et de plus en plus? demanda-t-il
+encore.
+
+--Oui, dit Lydie.
+
+--N'a-t-elle jamais aimé avant de le connaître? Étant jeune fille
+n'a-t-elle eu aucun amour, aucun flirt, même le plus innocent...
+
+--Non aucun, aucun...
+
+--Et depuis qu'elle est mariée, à présent même... y a-t-il quelqu'un
+qui fait la cour à Lydie, qui la poursuit?...
+
+La jeune femme faillit d'abord dire non, mais c'eût été invraisemblable
+et humiliant.
+
+--Lydie ne sait pas... Personne ne compte pour Lydie.
+
+Elle avait répondu avec une candeur apparente, mais quelque impatience
+tremblait dans sa voix. Les questions de son mari lui semblaient un
+peu lâches. Elle avait, au cours de la journée, songé qu'elle pourrait
+peut-être tirer parti de la situation en réclamant au cours de son
+pseudo-sommeil une augmentation de son budget de toilette et des
+soirées plus fréquentes dans le monde ou au théâtre. Maintenant la
+comédie qu'elle jouait commençait à l'énerver et lui semblait assez
+vile. En outre, elle ne se sentait pas en pleine possession d'elle-même
+et elle se demandait si une réelle influence hypnotique ne commençait
+pas à s'emparer d'elle.
+
+--Lydie est fatiguée, prononça-t-elle avec la hâte d'en finir. Il faut
+réveiller Lydie.
+
+--Tout à l'heure, répondit M. Lérouvel surexcité et résolu. Il faut que
+Lydie dorme encore, parle encore.
+
+--Non, non, Lydie ne dira plus rien...
+
+--Si, si, je le veux! Je le veux! Dormez! dormez! parlez!
+
+--Lydie souffre, gémit-elle en crispant ses doigts.
+
+--Qu'importe! Il faut que Lydie parle, je le veux. Alors, c'est bien la
+vérité, Lydie est tout entière et pour toujours à son mari, personne ne
+lui fait la cour... Répondez... Je le veux.
+
+Mais la jeune femme était à bout de forces. Une folle impulsion la
+saisit qui fut irrésistible. Il voulait la vérité, il l'aurait. D'un
+brusque mouvement elle s'éloigna de son mari, elle se renversa sur son
+siège comme si elle tombait en convulsions et, réussissant avec peine
+à garder ses yeux fermés pour ne pas mentir à son rôle, elle cria:
+
+--Lydie ment. Lydie a pour mari un imbécile qui la torture par sa
+jalousie, qui l'ennuie par sa vanité, qui la gêne par son avarice
+et son égoïsme... Lydie l'aimerait peut-être, si elle pouvait avoir
+confiance en lui et s'il était son ami... Lydie a eu des flirts étant
+jeune fille, comme toutes les jeunes filles. Elle a aimé son cousin
+Maurice et l'aurait épousé s'il avait eu une situation sortable. Lydie
+n'a pas encore trompé son mari, mais elle a des flirts, comme toutes
+les femmes qui ne sont pas accaparées par l'amour qu'elles ont pour un
+seul homme... Il ne faut pas demander l'impossible à Lydie, Lydie n'est
+qu'une femme: si on l'aimait bien, si on n'était pas jaloux, si on la
+traitait autrement qu'une petite chose qu'on a achetée en l'épousant...
+
+Elle s'interrompit, poussa trois ou quatre petits cris et eut une
+attaque de nerfs,--non simulée.
+
+Quand elle revint à elle baignée de vinaigre, d'éther et d'eau de
+Cologne par les soins diligents de M. Alexandre Lérouvel, ce n'est pas
+sans inquiétude qu'elle vit en rouvrant les yeux celui-ci devant elle.
+
+Mon Dieu, mon Dieu, songea-t-elle terrifiée, qu'ai-je fait en lui
+disant tout cela... Et elle referma les yeux.
+
+--Ma chère enfant, dit alors avec beaucoup de bienveillance M.
+Alexandre Lérouvel, je m'excuse très vivement d'avoir provoqué l'état
+nerveux où tu te trouves... La séance a été des plus intéressantes,
+mais j'ai eu tort de trop la prolonger. Pendant toute la première
+partie de ton sommeil, tu m'as dit les choses les plus justes, les
+plus sensées, les plus vraies... Puis, tu m'as prévenue que tu étais
+fatiguée, je n'en ai pas tenu compte... Alors ce ne furent plus que
+divagations, cauchemars, folies incompréhensibles...
+
+Lydie le regardait ahurie. Il parlait sincèrement. Une entière bonne
+foi brillait dans ses regards. Il ajouta:
+
+--Je ne m'étais pas mépris sur mon pouvoir magnétique. Je suis vraiment
+un hypnotiseur de première force.
+
+
+
+
+CONTES
+
+
+
+
+MONSIEUR ARTHUR
+
+
+«M. Arthur, le sensationnel homme-singe des îles de la Sonde»,--comme
+disait le vieux forain à tête d'apôtre mendiant qui faisait le
+boniment,--avait obtenu un succès colossal pendant les trois jours de
+la fête, et toute la petite ville avait défilé pour le voir dans la
+roulotte installée sur la grande place, au milieu d'autres attractions
+qu'elle éclipsait.
+
+Pour l'agrément des spectateurs, M. Arthur gambadait, grimaçait
+hideusement, poussait des cris rauques, se frappait la poitrine de ses
+longs bras, et puis dansait avec un tambourin, fumait des cigarettes,
+jonglait et faisait des équilibres avec une grâce et une adresse
+ravissantes. Son seul défaut était d'être encore un peu sauvage, en
+sorte qu'il ne fallait pas l'approcher de trop près, expliquait le
+forain, mais cela lui passerait vite et bientôt il aborderait les
+grands music-halls, cadre digne de lui. Alors ce ne serait plus dix
+sous qu'on paierait pour le voir, mais dix francs.
+
+Cependant, ce dimanche soir-là, qui finissait la fête, Arthur
+paraissait nerveux et préoccupé. Pendant sa dernière exhibition, il
+avait raté deux fois les couteaux avec lesquels il jonglait, et il
+avait eu des mouvements d'impatience mal réprimés quand il lui avait
+fallu danser avec son tambourin. Les derniers spectateurs enfin sortis,
+il poussa un soupir de soulagement.
+
+--Papa! cria-t-il d'une voix aiguë.
+
+--Crie pas si fort, dit le vieux, qui comptait sa recette, c'est
+à peine si le monde est dehors. On a fait quatorze francs de plus
+qu'hier, constata-t-il avec satisfaction, c'est un beurre ce que ça
+va... Quoi que tu me voulais? ajouta-t-il.
+
+--J'y vas, dit Arthur. J'veux en avoir le cœur net. Pisqu'on s'en va
+demain, faut que je sache avant...
+
+Le vieux haussa les épaules sans répondre. Arthur, avec une hâte
+fébrile, ôta l'espèce de calotte en poils fauves qui lui couvrait toute
+la tête et rejoignait le maquillage brun de ses joues. Plongeant la
+figure dans un seau, il se lava à grande eau rapidement.
+
+--Veux-tu que je te délace? dit le père.
+
+--Pas la peine, dit Arthur, qui s'essuyait. J'suis bien comme ça.
+
+Il enleva son pagne multicolore et pailleté, et, par-dessus le maillot
+imitant une peau de bête qui couvrait son corps et ses membres, il
+passa vite un pantalon et un veston; il chaussa ensuite des pantoufles
+en tapisserie verte, brodées d'une rose jaune, et se redressa. Il
+apparut sous la lampe fumeuse, blême et hideux avec sa trop grosse
+tête tondue de près, aux petits yeux bigles, au nez écrasé, à la
+bouche immense, fendue jusqu'aux oreilles pointues, avec son corps en
+boule aux bras trop longs, aux jambes trop courtes. Il se coiffa d'une
+vieille casquette et fit deux pas.
+
+--File au moins par derrière la roulotte, qu'on te voie pas, grogna le
+forain.
+
+--Y a plus personne, dit Arthur, et pis j'm'en fous.
+
+Il s'en alla.
+
+--Si c'est pas un malheur, gémit le vieux, et il se mit à plier bagage,
+car ils devaient partir au petit jour.
+
+Il rangeait encore une demi-heure après, quand rentra Arthur, qui,
+sans mot dire, jeta sa casquette dans un coin et alla s'asseoir sur un
+escabeau.
+
+--Eh ben? demanda le père.
+
+--A veut pas, répondit Arthur d'une voix étranglée.
+
+Le vieux releva la tête et le regarda. Sur les joues d'Arthur, il vit
+des larmes qui coulaient, lavant le maquillage resté dans les creux.
+
+--Quoi qu'elle a dit? demanda-t-il.
+
+--C'est à cause de ma gueule, répondit Arthur avec simplicité. Elle a
+dit que j'avais une trop sale gueule pour qu'on se marie avec moi. Ça
+va encore quand j'suis en singe, qu'elle a dit, mais au naturel j'suis
+trop vilain...
+
+--Tu y as t'y pas dit ce que tu gagnes?
+
+--Elle est au courant. Elle a hésité, qu'elle m'a dit, mais elle a pas
+pu se décider. Y a pas mèche...
+
+--Y a pas mèche? répéta le vieux indigné, y a pas mèche! A-t-on jamais
+vu... Ça se dit extra-lucide et ça ne sait même pas tirer le marc de
+café, ça ne fait pas cent sous par jour, ça n'a rien du tout que sa
+peau et ça ose refuser quéqu'un d'aussi épatant que toi comme numéro...
+qué malheur... mais faut te faire une raison, mon petit vieux, t'en
+trouveras d'autres plus chouettes...
+
+--J'en veux pas, gémit Arthur. J'veux celle-là... C'est celle-là que
+j'aime...
+
+Il y eut un silence.
+
+--C'est de ta faute, reprit-il en se levant avec colère. Pourquoi que
+tu m'as défiguré comme t'as fait quand j'étais petit en me fourrant des
+crochets dans la bouche pour l'agrandir, et pis en m'écrasant le nez,
+et pis en me faisant coucher dans une caisse pour me rendre bossu, et
+pis...
+
+Mais le vieux l'interrompit.
+
+--Ça, c'est le comble! gronda-t-il; tu vas t'y maintenant me reprocher
+d't'avoir mis de l'argent plein les mains? On est forain de père en
+fils, dans la famille! Papa, qu'était avaleur de sabres, m'a fait
+homme-serpent, et moi, je t'ai fait homme-singe. C'est t'y de ma faute
+si t'étais trop déjeté pour que je te fasse acrobate?... T'étais moche
+déjà en naissant, j'ai fait qu'aider la nature. T'aurais-t'y voulu que
+j'te fasse ouvrier, hein? ou paysan, à gratter la terre?... Ça t'aurait
+été, pas vrai, flemme comme t'es?... T'as pas les côtes en long, non,
+c'est ma tante!...
+
+Mais Arthur avait pris un fragment de glace et, sous la lampe fumeuse,
+s'examinait.
+
+--C'est vrai que j'suis moche! murmura-t-il enfin.
+
+Il se retourna vers son père.
+
+--T'es un père dénaturé, ajouta-t-il.
+
+Le vieux se redressa, maudissant.
+
+--Un père dénaturé! cria-t-il. Tais-toi, tiens, tu ne sais pas ce que
+tu dis!... Tu devrais me remercier à genoux de t'avoir fait comme
+t'es. Combien qu'y en a des pauvres bougres qui voudraient être à ta
+place? C'est facile, oui, de gagner du pèze sans s'échiner... T'es
+moche, qu'elle a dit, la grenouille... A-t-on jamais vu?... Mais
+c'est ta fortune, ta gueule! T'es une curiosité, t'es un phénomène,
+t'es épatant, mon petit vieux! T'iras à Paris, c'est moi que je te
+le dis, et pas comme homme-singe, c'est bon pour les villages, ce
+fourbi-là, comme artisse, t'entends! comme excentrique! parfaitement...
+J't'inventerai des trucs, j'ai de l'imagination, moi; t'as qu'à
+travailler un peu, au lieu de pleurer comme un veau pour une à la
+manque qu'aurait entravé ta carrière... Ta gueule, c'est ta gloire et
+pis ta fortune, et pis tu seras sur les affiches: «M. Arthur», avec des
+lettres grandes comme ça, et tu feras de l'or, et t'auras des femmes,
+et des chouettes, et de tout... Et tu devrais me remercier à genoux
+d't'avoir fait comme t'es! Quéque tu veux de mieux?
+
+Il lui avait mis la main sur l'épaule, mais M. Arthur le repoussa.
+
+--J'voudrais être comme tout le monde! cria-t-il rageusement.
+
+Et il alla se jeter au fond de la roulotte, sur sa couche.
+
+--Idiot! grogna le vieux en se remettant à ses rangements. C'est
+jeune, ajouta-t-il avec plus d'indulgence, en entendant M. Arthur qui
+sanglotait.
+
+
+
+
+HIPPOLYTE
+
+
+Après le dîner on était passé au fumoir. Il faisait clair encore. Par
+les fenêtres ouvertes sur le parc profond entrait l'odeur fraîche du
+soir. La petite Mme Livoy, résolument poétique (cela convenait à
+sa grâce vaporeuse), soupira que c'était l'heure exquise. Son mari,
+ému par le dîner excellent, l'approuva avec âme. Tous deux, invités
+pour quinze jours, étaient arrivés l'après-midi. Leurs hôtes, les
+Vervage,--vieux couple aimable,--se regardèrent, satisfaits. Ils
+étaient heureux qu'on fût bien chez eux, ils étaient heureux surtout
+d'avoir leur fille Simone. Cette jeune femme, pour l'instant, versait
+le café. Son mari, Paul, vaste garçon barbu, dans un fauteuil digérait
+en fumant. Il y avait aussi Mlle Honoré, cousine anguleuse et
+pauvre qu'on invitait de fondation. Une quiétude régnait.
+
+Il y eut un bruit de pas, au dehors.
+
+--C'est Hippolyte qui rentre, dit M. Vervage. Il a été porter son
+paquet au voiturier. Je lui ai permis de coucher encore ici ce soir...
+
+--Vous renvoyez Hippolyte? dit Livoy.
+
+--Parfaitement, je lui ai donné ses huit jours la semaine dernière.
+J'en avais assez de ce petit imbécile incapable, que je paye le prix
+d'un vrai domestique qui saurait son métier. Je consens à donner de
+bons gages, mais je veux être bien servi.
+
+Les dames approuvèrent et commencèrent des anecdotes domestiques. La
+porte s'ouvrit. Entra un adolescent efflanqué.
+
+--Eh bien, Hippolyte, qu'est-ce que?...
+
+M. Vervage resta béant. Hippolyte s'était mis à genoux. Le sensation
+fut vive.
+
+--Pardon! beugla Hippolyte. Pardon, monsieur, madame et tout le monde!
+Faut que je parle, ça m'étouffe! On m'a renvoyé injustement, mais
+j'aurais pas dû!... J'me repens! Faut que je parle! C'est pour ce soir!
+Ils vont venir! J'me repens bien!
+
+Il se frappait la poitrine. Les femmes, un peu épouvantées, s'étaient
+reculées.
+
+--Mais quoi? Qu'y a-t-il? Explique-toi! cria M. Vervage.
+
+--Oui! C'est ce que je fais! J'me repens bien, allez! C'est ce soir!
+C'est une bande! Des malfaiteurs! Ils viennent de Paris! C'est eux
+qu'ont cambriolé à la Bernière en avril! Ils préparent leurs coups
+d'avance. Alors, il y en a un, le Borgne, qui est au bourg depuis la
+semaine dernière. Il m'a parlé et il m'a fait boire... Et puis il m'a
+menacé et j'ai eu peur! Et puis j'étais en colère d'avoir été renvoyé
+injustement... Alors... je l'ai écouté! J'ai dit oui... J'ai tout
+expliqué, et la brèche au mur au fond du parc et l'argenterie qu'on
+laisse en bas... Et la clé que j'ai perdue, c'est eux qui l'ont!... Je
+leur ai bien dit qu'il y avait du monde, mais ils m'ont dit: «Ça, on
+s'en fout! C'est isolé, loin de la ville, on les fera taire...» Ils
+mettent des masques en étoffe et ils ont une voiture pour emporter ce
+qu'ils prennent. Ils m'ont promis ma part, mais j'en veux pas! J'me
+repens trop! J'aurais pas dû!...
+
+Il s'arrêta, suffoquant. M. Vervage, blême, leva le poing.
+
+--Petit misérable!...
+
+Son gendre l'arrêta, très pâle lui-même.
+
+--Calmez-vous... Il faut aviser... déjouer le péril qui nous menace...
+
+--Il faut prévenir la gendarmerie, balbutia Mme Vervage toute
+tremblante.
+
+--C'est cela, filez à la ville avec votre auto, suggéra Livoy.
+
+--L'auto est en réparation, dit M. Vervage, agité. Non, il faut aller à
+pied...
+
+Il hésita et regarda son gendre.
+
+--Voyons, Paul, ce n'est pas très loin... Pour un bon marcheur comme
+vous... pour un chasseur...
+
+--Chasseur... pas plus chasseur que vous... Un coup de fusil ou deux
+à l'ouverture, voilà tout... Et quand vous dites: pas loin... Quatre
+kilomètres à travers la forêt, où certainement ces bandits... Du reste,
+j'ai mal aux pieds... je boite...
+
+M. Vervage tourna les yeux vers Livoy, mais celui-ci s'absorbait dans
+les soins qu'il donnait à sa femme, qui s'évanouissait.
+
+--Relève-toi! Réponds! ordonna M. Vervage à Hippolyte. Combien
+sont-ils, ces bandits?
+
+--Huit ou neuf, gémit Hippolyte. Ils m'ont dit que ça serait pour
+minuit et demie... Que je les attende... Ils me tueront s'ils se
+doutent que je les ai vendus...
+
+--Et nous ne sommes que trois hommes... dit M. Vervage, atterré.
+
+--Raison de plus pour qu'aucun de nous ne s'éloigne, déclara Paul. Il
+faut organiser la défense.
+
+Les trois hommes tinrent conseil. Des décisions furent prises et
+exécutées aussitôt. On ferma avec soin les fenêtres et les portes
+qu'on barricada. On monta au premier étage, dans la plus grande des
+chambres, l'argenterie ainsi que divers bibelots. Une barricade, faite
+avec des chaises et des canapés, coupa l'escalier. Quand ces travaux
+furent terminés, tous, y compris la cuisinière, la femme de chambre
+et Hippolyte, maintenant pleurard et prostré, se réunirent dons la
+grande chambre du premier. Ils s'étaient munis de toutes les armes de
+la maison: le fusil de chasse de M. Vervage, un revolver qui marchait,
+un autre qui ne marchait pas, deux tisonniers, le couteau de cuisine et
+des queues de billard, massues improvisées. La nuit était, maintenant,
+complète, mais, après délibération, on n'alluma pas, pour éviter de
+s'attirer des coups de feu.
+
+M. Vervage, son fusil sous le bras, montait la garde auprès
+d'Hippolyte. Son gendre, qui s'était emparé du revolver qui marchait,
+épiait le parc obscur. Livoy, réduit au tisonnier, se disait avec
+amertume qu'on n'invitait pas les gens pour les exposer ainsi. Les
+femmes formaient un groupe pitoyable. Tous, frémissants, tremblaient
+au moindre bruit. Cette campagne ténébreuse, si poétique tout à
+l'heure, devenait un coupe-gorge sinistre où rôdait la mort. Les heures
+passaient. Minuit sonna.
+
+--Ça doit être pour bientôt à ce qu'il m'a dit, le Borgne, chuchota,
+d'une voix étranglée, Hippolyte. Vous entendez-t-y pas remuer là-bas
+dans le parc?...
+
+--Oui, dit Paul, la gorge serrée, c'est du côté du poulailler.
+
+--Je m'en fiche bien du poulailler, murmura M. Vervage dont le visage,
+dans la pénombre, mettait une tache livide.
+
+S'il y avait eu un bruit dans le parc, il cessa. Simone eut alors
+une attaque de nerfs. Sa mère, Mme Livoy, la femme de chambre,
+s'empressèrent auprès d'elle. Quelques minutes après, la cousine
+Honoré, l'ayant imitée, gigota et gloussa au milieu de l'indifférence
+générale. Une heure, deux heures, sonnèrent.
+
+--Le jour... mon Dieu, quand viendra le jour? gémit la petite Mme
+Livoy. Et elle ajouta: Je gèle.
+
+--Moi aussi, dit Livoy. Et, entre ses dents: Charmante soirée!
+
+Tous avaient très froid. A tâtons on alla prendre, aux lits, des
+couvertures pour s'envelopper. Hippolyte n'en eut pas. Accroupi dans
+un coin, il dormait.
+
+Enfin, l'horizon pâlit, devint rose, vert. L'aurore, le soleil...
+
+Sur les visages blêmis par la fatigue et l'angoisse, une allégresse
+immense resplendit en même temps que l'astre. Le jour! Ils vivaient
+encore! M. Vervage redressa impérieusement son dos ankylosé. Il ordonna:
+
+--Qu'on prépare le chocolat! Paul, vous allez venir avec moi faire le
+tour du parc, voir ce qui s'est passé! Livoy, vous restez ici auprès de
+ces dames! Ce petit misérable nous accompagnera!
+
+Il fallut, pour descendre et sortir, démolir les barricades. M. Vervage
+et son gendre, toujours armés, avec Hippolyte s'enfoncèrent dans le
+parc. Rien ne s'y était passé du tout, semblait-il. Le poulailler était
+intact. Ils arrivèrent à la brèche. Sur les pierres éboulées, ils ne
+distinguèrent aucune trace de pas.
+
+--Eh bien, petit imbécile, ces voleurs?... dit à Hippolyte M. Vervage,
+agressif.
+
+Hippolyte avait escaladé la brèche.
+
+--Les voleurs, y en a jamais eu, dit-il. C'était une blague pour vous
+apprendre, parce que vous m'avez renvoyé. C'était pas mal inventé, pas?
+
+Il sauta de l'autre côté et détala. M. Vervage vit rouge. Il esquissa
+un mouvement avec son fusil. La rage l'affolait.
+
+--Crapule! Misérable! Je vais...
+
+--Voyons, voyons, bégaya son gendre en lui mettant la main sur le bras.
+
+Les deux hommes se regardèrent. Ils tremblaient de fureur.
+
+--Allons, rentrons, dit enfin Paul.
+
+Et, essayant de rire:
+
+--Si vous m'en croyez, mon cher beau-père, nous n'allons pas raconter
+cela à ces dames. Il faut leur laisser le plaisir de parler des dangers
+qu'elles ont courus...
+
+M. Vervage marchait en silence. Il haussa les épaules, rit aussi et
+dit, méprisant:
+
+--C'est que vraiment ce petit imbécile s'est imaginé nous faire
+peur!...
+
+
+
+
+L'ÉQUILIBRE
+
+
+Le déjeuner achevé, M. Buchêne avant que de retourner à ses affaires
+avait coutume de fumer paisiblement un cigare tout en causant avec
+Mme Buchêne. Cette heure d'intimité au milieu de la journée avait
+été exquise au début de leur mariage. Mme Buchêne, alors, quittait
+souvent sa place, en face de son mari, pour venir s'asseoir à ses
+côtés, le cigare s'éteignait: des baisers en étaient la cause. Ces
+transports, avec l'habitude, avaient décru, et maintenant des nuées
+orageuses voilaient parfois la sérénité de la conversation.
+
+--Ma chère Suzanne, dit ce jour-là M. Buchêne, après avoir exhalé sa
+première bouffée de fumée, j'ai à te parler de ton frère Robert.
+
+Mme Buchêne prit l'air pincé; il ne s'en aperçut pas et continua,
+énergique, grave et doux, selon l'attitude qu'il s'était fixée dans la
+vie, et qui à présent agaçait Suzanne qui l'avait d'abord admirée.
+
+--Oui, il m'inquiète! Tu sais avec quel plaisir, il y a six mois, pour
+vous être agréable, à toi et à tes parents, je l'ai pris auprès de moi,
+dans mes bureaux?...
+
+--C'était tout naturel, interrompit Suzanne, Robert venait de finir son
+droit, et il y avait des chances pour qu'un jeune homme intelligent,
+distingué, de bonne famille,--ton beau-frère, en outre,--te rendît plus
+de services et t'inspirât plus de confiance qu'un individu quelconque,
+plus ou moins sérieux...
+
+--Sérieux! Mais c'est que justement Robert ne l'est pas du tout, et
+c'est cela qui m'inquiète!... Qu'il soit léger, négligent, inexact,
+mon Dieu! je m'y attendais bien. Mais depuis quelque temps il se
+dérange tout à fait... Oh! pas des amourettes, à son âge ce serait
+excusable. C'est autre chose: il joue. Il passe ses nuits au poker. Il
+m'arrive le matin, blême, fiévreux, éreinté. Dès qu'il est assis, le
+sommeil le terrasse. Ce matin, comme je lui demandais une lettre, il
+s'est réveillé en sursaut et m'a répondu: «J'ai un _full_ aux
+rois...» Et il joue très gros jeu. Je me suis informé... Or, le jeu,
+ma chère Suzanne, je ne sais si tu t'en rends compte, est un grave
+péril... Je voudrais qu'une remontrance de la part, à ce frère plus
+jeune, qui t'aime et te respecte... Ou bien tes parents... Moi je
+n'interviendrais avec toute mon autorité que s'il s'obstinait sur cette
+pente redoutable...
+
+--Calme-toi, je t'en prie, dit Suzanne railleusement. On dirait une
+tirade de mélo. Et je suis parfaitement sûre que les espions qui t'ont
+si bien renseigné sur Robert ont exagéré... Qu'il joue de temps en
+temps, c'est possible, et c'est bien innocent... Je jouerais, moi,
+pour me désennuyer, si j'en avais l'occasion. Que veux-tu, nous ne
+sommes pas comme toi, pondérés, solennels, faisant tout par poids et
+mesure... Nous sommes des fantaisistes, des nerveux, nous vivons...
+Et puis, vois-tu, Robert se serait peut-être un peu plus intéressé à
+tes affaires si tu l'y avais encouragé en lui montrant une entière
+confiance, en le consultant, en faisant de lui ton second, au lieu de
+le traiter comme un gamin sans importance. Il sent sa valeur et a été
+blessé, je le sais...
+
+M. Buchêne haussa les épaules.
+
+--Mon Dieu, ma chère enfant, Robert est un charmant garçon, danseur
+érudit, homme du monde accompli, je n'en disconviens pas, mais
+lui confier mes affaires... Tu ne pourrais bientôt plus payer ta
+couturière!... Il aurait tôt fait de nous ruiner avec les meilleures
+intentions du monde. C'est en effet un fantaisiste comme toi. Vous
+tenez de votre père qui a fait dans sa vie cent entreprises folles, si
+bien que je me demande encore comment il n'a perdu que la moitié de sa
+fortune!
+
+Suzanne devint rouge de colère.
+
+--Papa est un homme supérieur, que tu n'es pas capable de comprendre.
+
+Elle regarde son mari en face et ajouta, en appuyant sur les mots:
+
+--En tout cas, on ne doit pas se permettre de critiquer la famille
+des autres quand on a, comme toi, dans sa famille un oncle Arsène, un
+failli.
+
+M. Buchêne devint rouge à son tour.
+
+--Que... que dis-tu? bégaya-t-il.
+
+--Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au courant. J'évitais par
+délicatesse d'y faire allusion, mais puisque tu m'y forces, je te le
+répète: quand on a dans sa famille un failli comme ton oncle Arsène, on
+évite de critiquer une famille d'une honorabilité aussi éclatante que
+la mienne. Je te le rappellerai si c'est nécessaire.
+
+Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne resta atterré. L'oncle
+Arsène était l'opprobre des Buchêne. Parmi cette famille économe et
+vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans plus tôt, turbulent dès
+l'enfance, puis, à peine à l'âge d'homme, montrant un goût marqué pour
+la débauche et la prodigalité.
+
+Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite une faillite clôturant un
+commerce entrepris pour refaire sa fortune avaient marqué sa carrière.
+On savait vaguement qu'il était en province, gérant d'un café mal famé.
+
+M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare éteint songeait avec amertume
+à cette histoire dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné
+que sa femme en connût le détail. C'était pour elle une arme puissante
+et dont elle userait sans ménagement; il n'en doutait pas. Que serait
+sa vie désormais si, à la moindre discussion, le souvenir scandaleux de
+l'oncle lui était jeté à la tête!
+
+Mais il jugeait Mme Buchêne d'après lui-même. Elle n'agit point
+ainsi. Elle n'employa pas l'attaque directe et ne prononça plus le nom
+d'Arsène, que son mari crispé s'attendait sans cesse à entendre. Elle
+se contenta, quand elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire
+l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité si éclatante que
+nulle tare ne l'avait, de mémoire d'homme, ternie. Et elle abondait
+en exemples qu'elle empruntait à la vie de ses parents, de ses
+grands-parents et même de lointains ancêtres... La tradition familiale
+avait gardé ces nobles souvenirs...
+
+Mme Buchêne en accablait M. Buchêne. Il sentait s'en aller en
+lambeaux sa dignité d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait.
+Maintenant, peut-être pour adoucir Mme Buchêne, qui avait tendance
+à abuser de son triomphe, il se montrait d'une bienveillance extrême
+à l'égard de Maxime. Non seulement il l'initiait à ses entreprises,
+et lui confiait les clés de son bureau, mais encore il lui donnait
+toute liberté de ne pas venir le matin, et en aîné indulgent, il lui
+conseillait de s'amuser...
+
+Quelques semaines passèrent. Un soir, M. et Mme Buchêne venaient de
+dîner quand la femme de chambre annonça M. Robert.
+
+--Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria Mme Buchêne, alarmée par le visage
+pâle et bouleversé de son frère.
+
+Il s'assura que la femme de chambre s'était éloignée; de ses mains
+qui tremblaient il referma la porte avec soin et revint vers son
+beau-frère.
+
+--J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il, quelque chose d'affreux...
+Je suis... je suis un misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai
+trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux... J'ai imité sa
+signature sur une traite... que j'ai touchée... J'avais perdu... une
+dette d'honneur, n'est-ce pas?... J'espérais regagner... retirer la
+traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai cherché de l'argent!... Je
+n'en ai pas trouvé... Demain, on va présenter cette traite... Alors...
+Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon Dieu!
+
+Il s'écroula, en sanglotant, presque aux pieds de son beau-frère. M.
+Buchêne, sans hâte ni colère, le releva.
+
+--Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours dit, articula-t-il
+lentement. Ta traite, la voici. Elle avait paru suspecte, et on m'a
+demandé si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai payé...
+
+Il prit un temps, ralluma son cigare, et, avec la même allumette, brûla
+la traite dans un cendrier.
+
+--Passons l'éponge, prononça-t-il sans s'apercevoir que cette image ne
+s'appliquait pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve ton repentir.
+Calme-toi. Je pardonne, et je garderai le silence sur cette faute de
+jeunesse. Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? Mais
+quand on a de la délicatesse, on ne clame pas partout le déshonneur
+de ses proches, acheva-t-il en fixant sur Mme Buchêne, livide, un
+regard assuré et triomphant.
+
+
+
+
+COMPLICITÉ
+
+
+Ayant parcouru sans rien acheter de tout ce qui la tentait deux grands
+magasins, puis des rues élégantes où elle se sentait encore moins
+élégante que dans les quartiers modestes, Germaine Lesprez hésita un
+moment au seuil d'un salon de thé; elle était lasse et elle avait un
+peu froid. Mais non, ce serait une dépense inutile. Elle se dirigea,
+sourdement irritée, vers son métro. La poursuite et les déclarations
+fleuries et brûlantes d'un vieux monsieur la calmèrent un peu en lui
+rappelant qu'elle était jolie. Elle lui opposa d'ailleurs le plus
+hautain silence, pressa le pas et le distança. Elle revit sans joie sa
+maison dépourvue de luxe, gravit ses cinq étages et se retrouva chez
+elle. Chaque jour, en y rentrant, elle éprouvait plus de dégoût pour
+les trois pièces banales, aux meubles pauvres et laids où elle vivait
+depuis son mariage. Elle désirait sans savoir se résigner, et avec une
+intensité presque douloureuse, ce qu'elle n'avait pas et que donne
+l'argent; l'obscure médiocrité de son sort lui inspirait de l'horreur,
+et une immense détresse l'accablait à la pensée que cela ne changerait
+jamais et qu'elle arriverait, par ce morne chemin, à la vieillesse.
+
+Elle alla vers la cuisine pour s'occuper du dîner, puisque la femme de
+ménage ne venait que deux heures le matin; puis revint dans la salle
+à manger mettre le couvert. Son mari allait rentrer. En pensant à lui
+elle eut un mouvement de colère et cassa une assiette. Elle l'aimait
+et il l'exaspérait. Elle allait le revoir, blond, pâle, maigre,
+l'aspect insignifiant et presque humble dans ses vêtements étriqués. Il
+essayerait comme d'habitude d'être joyeux et tendre et elle ne pourrait
+pas s'empêcher d'être dure et railleuse, de lui dire une fois de plus
+combien leur plate existence lui pesait. Il deviendrait triste, et,
+tout en avalant son dîner avec humilité, s'excuserait de n'être qu'un
+employé de banque sans avenir, condamné jusqu'au bout de sa vie à un
+terne labeur et à une pauvreté convenable. Puis il ajouterait avec
+timidité: «Mais tu m'aimes bien tout de même, dis, ma Gégé? Je n'ai
+que toi, moi, vois-tu. Il faut être raisonnable. Il faut nous aimer
+et être heureux comme nous sommes.» Elle ne répondrait pas. Elle ne
+pouvait plus maintenant lui pardonner d'être aussi médiocre. Il le
+comprenait confusément et depuis quelque temps s'angoissait.
+
+Germaine revenait de la cuisine quand il entra.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, surprise qu'il ne courût pas à elle
+comme de coutume l'embrasser.
+
+Il ne répondit pas. Il avait accroché son pardessus dans l'antichambre
+et se tenait debout, silencieux et sombre, devant la cheminée de la
+salle à manger.
+
+--Mais voyons, que t'est-il arrivé? reprit Germaine inquiète.
+
+--Rien, dit-il enfin en s'asseyant à table.
+
+Elle servit le dîner. Il avala quelques bouchées, reposa sa fourchette,
+but un grand verre de vin pur, ce qu'il ne faisait jamais, et de
+nouveau s'absorba, le visage contracté, dans une préoccupation inconnue.
+
+--Albert, dis-moi ce qui est arrivé! Je veux le savoir! cria Germaine.
+
+Il releva ses yeux qu'il tenait fixés sur la nappe, la regarda en face
+et articula sourdement:
+
+--J'ai volé.
+
+--Qu'est-ce que tu dis?
+
+--Je dis que j'ai volé. Oui, pour toi. Ne me réponds pas, écoute.
+J'ai volé pour toi, parce que je comprenais que tu en avais assez de
+la pauvre existence que nous menons depuis notre mariage. Tu me le
+répétais tous les jours que j'étais incapable, que j'étais médiocre,
+que je ne serais jamais rien. Eh bien! si, je suis maintenant un
+voleur! C'est quelque chose. Du reste c'est toi qui es coupable. Tu
+m'as poussé à bout. Je t'aime, je n'aime que toi au monde, tu es mon
+seul bien et je te sentais malheureuse, exaspérée, envieuse de tout
+ce que tu n'as pas. J'avais beau te répéter: «Soyons heureux comme
+nous sommes», tu ne voulais pas. Tu voulais du luxe, des toilettes, de
+l'argent. De l'argent je n'en avais pas. J'en ai pris. L'occasion s'est
+présentée. J'ai remplacé un collègue. J'ai fait des virements. C'est
+inutile que je t'explique, tu ne comprendrais pas. Bref, j'ai volé
+quatre cent mille francs. Personne ne s'en doute actuellement et il est
+impossible qu'on s'aperçoive de quoi que ce soit avant quinze jours ou
+trois semaines. Dans trois semaines, je serai loin...
+
+Il hésita une seconde, regarda sa femme avec plus d'intensité, et dit:
+
+--Nous serons loin. Tu penses bien que si j'ai volé pour toi, ce n'est
+pas pour vivre sans toi... Nous filerons à l'étranger. C'est entendu,
+nous serons poursuivis, traqués, mais il faudra s'arranger pour
+échapper. Avec la somme que j'ai prise, je pourrai faire une fortune,
+essayer du moins. Je suis un criminel et tu seras ma complice... Mais
+nous n'aurons plus cette vie médiocre qui te faisait horreur. Tu ne me
+reprocheras plus d'être faible et résigné. Tu as fait de moi un voleur,
+Germaine, comprends-tu cela? Moi dont toute la famille a toujours été
+d'une intégrité irréprochable, moi qui avais jusqu'à maintenant placé
+l'honneur et la probité au-dessus de tous les biens de la vie, moi
+je suis un voleur! Je me suis décidé à agir poussé par le désespoir,
+poussé par mon amour pour toi. Je sentais que tu commençais à ne plus
+m'aimer et cela m'a rendu fou. A présent que le crime est commis j'en
+ai horreur!
+
+Il laissa retomber sur la table sa main qu'il agitait pour souligner
+ses paroles. Sa voix, quoique contenue, avait, vers la fin de son
+discours, pris une emphase dramatique. Soudain, il mit sa tête dans ses
+mains comme pour étouffer des sanglots.
+
+Il y eut un long silence. Germaine, pâle, regardait son mari de ses
+yeux dilatés. Elle se leva, s'approcha, et lui mit la main sur
+l'épaule.
+
+--Tu as fait cela pour moi, lui dit-elle d'une voix tremblante... Oui,
+pour moi!... rien que pour moi! Comme tu m'aimes! mon Dieu, comme tu
+m'aimes! Et moi qui te croyais faible, enfermé dans une résignation
+égoïste qui ne s'inquiétait pas de ma tristesse et de mon ennui. Oh!
+Albert, comme je t'aime! comme je t'aime! Je partirai avec toi, tu le
+sais bien. Je serai ta complice. Je ne t'abandonnerai jamais! Je suis
+toute à toi, comme tu viens de me prouver que tu es tout à moi.
+
+Elle s'interrompit un moment, réfléchit et reprit d'un autre ton, grave
+et mesuré:
+
+--Écoute, Albert, il faut avant tout que je te dise quelque chose.
+Parle-moi franchement: peux-tu réparer? Oui: rendre, sans qu'on s'en
+aperçoive, cet argent que tu as pris? C'est cela que j'aurais dû te
+dire d'abord, mais j'ai été emportée par mon émotion et j'ai voulu
+te rassurer tout de suite, te dire que j'étais à toi, que tu m'avais
+conquise définitivement... Surtout ne crois pas que j'hésite quand je
+te demande si tu peux réparer. Ne crois pas qu'il y ait lâcheté de
+ma part. Non! tous les risques sont pour toi. C'est toi qui, le cas
+échéant, expieras ce que tu as fait pour moi... Et cela je ne le veux
+pas. Je veux que tu rendes cet argent si tu peux le rendre. Je veux que
+nous reprenions côte à côte notre existence calme, médiocre, mais sûre,
+et qui dorénavant sera heureuse, je te le jure. Réponds-moi: peux-tu
+réparer?
+
+Il releva son visage où il n'y avait trace d'aucune larme et qu'une
+vive allégresse animait.
+
+--Je le savais! cria-t-il. Je le savais que tu m'aimais, que tu
+n'accepterais pas mon sacrifice. Je le savais que notre petite
+existence n'était pas pour toi aussi cruelle que tu me le disais. Ma
+Gégé, je n'ai rien volé du tout! Comment as-tu pu croire cela de moi?
+Tu me connais bien cependant! Moi un voleur, ah! ah! ah! J'ai voulu te
+donner une petite leçon, te rappeler à toi-même, te montrer le danger
+qu'il y a à trop rêver ce qu'on ne possède pas. Allons, ma chérie,
+embrasse-moi et vivons heureux.
+
+Elle le regarda en face, immobile et comme glacée. Son visage se
+convulsa. Elle parut près de sangloter, et soudain éclata en un rire
+convulsif, aigu, prolongé, où il y avait de la colère, du mépris
+surtout, du mépris pour elle-même d'avoir cru un tel être capable d'une
+action violente, mais beaucoup plus de mépris pour lui d'avoir joué
+cette basse comédie et de l'avoir avoué ensuite sans comprendre que
+maintenant elle ne pourrait plus jamais l'aimer.
+
+--Pourquoi ris-tu? demanda-t-il, souriant lui aussi au bonheur futur
+qu'il croyait avoir construit.
+
+Elle faillit lui répondre: «Je ris parce que tu es un imbécile.»
+
+Mais elle dit seulement cette phrase équivoque:
+
+--Je ris, parce que maintenant je suis libre.
+
+
+
+
+LE MARCHÉ
+
+
+Au cinquième, à la vieille porte dont le seul aspect lui donnait envie
+de s'en aller, la visiteuse, une jeune femme, frêle dans sa robe usée
+et sous son chapeau noir, sonna, le cœur battant.
+
+--Est-ce qu'il est là? Je voudrais bien lui parler, chuchota-t-elle à
+une grosse femme en tablier qui lui ouvrit.
+
+--Ma petite, c'est encore vous? Mais vous savez bien qu'y veut pas vous
+voir.
+
+--Si, si. Je n'ai qu'un mot à lui dire. Mon mari est en course, alors
+c'est moi qui viens...
+
+--C'est pour vot' billet? (La grosse femme l'avait laissée entrer dans
+l'antichambre étroite.) A quoi que ça sert, voyons? Y vous a dit non,
+c'est non...
+
+--Mais mon mari va avoir de l'ouvrage. Nous payerons tant par mois...
+Pensez que c'est 350 francs seulement qu'il nous a prêtés, et que
+maintenant c'est 865 que nous devons... avec les renouvellements et les
+frais... L'huissier doit nous saisir après-demain si nous n'en payons
+pas la moitié... Où trouver une somme comme ça... C'est fou... Tandis
+que tant par mois... Mon mari va avoir de l'ouvrage, sûrement... Vous
+devriez lui dire, vous... lui expliquer...
+
+Le grosse femme sursauta.
+
+--Moi? Y dire quéque chose? Mais, ma petite, vous êtes-t'y pas un peu
+martoche? (Elle jeta un regard derrière elle, du côté d'une porte
+fermée, et continua plus bas.) Mais moi, j' suis comme vous. C'est la
+même histoire... Y m'a prêté quéque cents francs quand mon défunt y l'a
+eu son attaque, et pis, de fil en aiguille, ça a doublé... Alors, comme
+j' suis sa voisine de palier, y m'a prise comme femme de ménage. Douze
+sous de l'heure qu'y m' donne pour tout faire. L'reste, c'est pour les
+intérêts, qu'y dit. Ça y est commode, vous comprenez. Y couche tout
+au fond, et son mur de lit est mitoyen avec moi; alors, n'est-ce pas,
+quand y l'a besoin de quéque chose, la nuit, y frappe et j'y envoie
+Victor, mon aîné.
+
+La visiteuse, tout à son angoisse, n'écoutait pas.
+
+--Ça ne fait rien... Je veux le voir... Je lui dirai...
+
+--Vous lui direz rien du tout. Vous l'connaissez bien. C'est pas
+un homme, c'est un granit. Faut voir ce qu'on lui en doit, dans le
+quartier... et ce qu'y l'en a fait vendre... pour l'exemple, qu'y
+dit... même quand il y perd... J'en ai vu passer ici, des vieux et des
+jeunes, des hommes et des femmes; tout ça venait chialer... Et des
+jeunesses donc, fraîches comme l'œil, que les parents y envoyaient avec
+des idées, n'est-ce pas... Fini... Y s'en fout bien, des jeunesses et
+des chialeries... Et pis, c'est pas de la blague, depuis trois jours y
+l'est malade...
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Vous dites ça, mais c'est parce qu'il ne veut pas
+me recevoir.
+
+--Pas du tout. C'est vrai qu'y veut recevoir personne, mais c'est vrai
+aussi qu'y l'est malade. Vrai de vrai... Peut-être bien que c'est
+l'âge, vous savez. Y l'est plus jeune... Y s'lève pas, y suffoque, y
+mange plus... J'crois tout le temps qu'y va passer...
+
+--C'est vrai?... Mais alors...
+
+Un éclair de joie avait illuminé le visage de la jeune femme à l'espoir
+qu'elle n'osait pas formuler. Elle en eut un peu honte et rougit. Mais
+une voix les fit, toutes les deux, sursauter.
+
+--Non, c'est pas vrai! Je ne suis pas encore mort! C'est ça que vous
+espérez, hein? tous tant que vous êtes!
+
+Grand, décharné, nu sous sa chemise de coton blanc, qui laissait voir
+sa poitrine et ses jambes poilues, il était accroché au chambranle de
+la porte qu'il venait d'ouvrir. Sa barbe grise était hérissée et ses
+yeux flamboyaient à travers ses lunettes.
+
+--C'est ça, hein? Quand on a besoin de moi, on me cajole, on me
+supplie; je suis le bon Dieu... Et puis, quand il faut rendre, je
+deviens moins qu'un chien... Quel débarras si je crevais.. Les dettes,
+les billets... ça passerait au bleu... Ni vu ni connu... C'est
+commode... Mais c'est pas encore pour cette fois-ci... tenez-vous-le
+pour dit... Et si, après-demain, avant midi, je n'ai pas les quatre
+cent trente francs, je vous fais vendre, vous; ça vous apprendra que je
+ne suis pas encore dans le trou... Et puis, fichez-moi le camp toutes
+les deux, je vous ai assez vues...
+
+Flageolant sur ses jambes tremblantes, il s'avançait sur elles. Elles
+s'enfuirent, terrifiées, et la porte du logement claqua derrière leur
+dos.
+
+De tout le reste de la journée, le vieux ne donna pas signe de vie.
+Quand la femme de ménage voulut entrer, à l'heure du dîner, il cria à
+travers la porte qu'il n'avait besoin de rien.
+
+Vers une heure du matin, cependant, des coups redoublés, frappés dans
+le mur, la réveillèrent en sursaut.
+
+--Bon Dieu, c'est encore lui! Victor! c'est le vieux! Victor!... t'y
+vas-t'y?
+
+Victor, qui avait quatorze ans, se leva en maugréant. Il alluma un bout
+de bougie, passa son pantalon, prit la clé et alla dans le logement
+voisin.
+
+Dans la chambre du fond, froide et nue comme les autres chambres, le
+vieux, éclairé par une veilleuse brûlant sur la cheminée, était assis
+dans son lit.
+
+Victor, qui dormait encore tout debout, ne le regarda pas; il posa sa
+bougie sur une chaise et bâilla démesurément.
+
+--Quoi qu'y a? demanda-t-il, grognon.
+
+--Approche! haleta le vieux.
+
+Victor, sans enthousiasme, fit deux pas sur le carreau qui lui gelait
+les pieds.
+
+--Ecoute! (Le vieux paraissait chercher ses mots et sa voix était moins
+dure que de coutume.) Ecoute! Dis-moi un peu, et surtout sois franc. Tu
+me détestes, hein?
+
+Victor, étonné, ouvrit ses yeux gros de sommeil sous sa tignasse
+ébouriffée.
+
+--De quoi? demanda-t-il, ne comprenant pas.
+
+--Oui. N'aie pas peur. Dis ce que tu penses, et surtout dis la vérité.
+Tu auras cent sous si tu dis la vérité. Tu me détestes, hein?
+
+Victor réfléchit et se décida.
+
+--Ben oui. Y a pas à dire, c'est vrai. J'vous déteste... Pourquoi
+qu'vous m'avez appelé? ajouta-t-il.
+
+Le vieux avait soupiré convulsivement.
+
+--Tu me détestes... Pourquoi? Tu devrais avoir pitié de moi. Regarde,
+je suis très vieux, je suis très malade, tout seul, sans personne qui
+m'aime... abandonné...
+
+Il était extraordinairement différent de ce qu'il était d'habitude. Une
+détresse presque suppliante tremblait dans sa voix, Victor ne s'aperçut
+de rien; il avait vraiment trop sommeil, et puis, le vieux, depuis trop
+longtemps, était pour lui un tyran.
+
+--Vous êtes pas abandonné, pisque je suis là,--même que ça m'embête
+assez, acheva-t-il à demi-voix.
+
+Mais le vieux insista.
+
+--Si, si, je suis abandonné, seul et à plaindre... Tout le monde me
+déteste... tout le monde souhaite ma mort... tout le monde...
+
+Il regarda autour de lui d'un air effaré. Et, tout à coup, il cria à
+Victor:
+
+--Pourquoi me détestes-tu? Je ne t'ai jamais rien fait!
+
+Victor secoua la tête.
+
+--Si, vous m'avez fait des tas de choses. Et pis à maman. Et pis à tout
+le monde. Vous n'avez qu'à demander dans le quartier. On vous doit de
+l'argent, alors on a peur de vous, mais on vous déteste, y a pas...
+pisque y faut que j'dise la vérité pour les cent sous... Et pis, est-ce
+que j'peux aller me coucher? J'travaille, moi. Je m'lève tôt...
+
+--Attends... attends un peu... Tu me détestes, hein? comme tout le
+monde... Tu voudrais que je meure... Eh bien... si je te donnais, tant
+que je vivrais, cent sous par jour... oui, cent sous par jour...
+
+--Cent sous par jour? Vous devenez-t'y pas fou? (Victor se reculait,
+alarmé.) Quoi qu'y faudrait que je fasse? demanda-t-il, à la réflexion.
+
+--Rien... rien du tout... (La voix du vieux se brisait.) C'est pour te
+faire plaisir... Pour que tu ne me détestes plus...
+
+--Merci, c'est du louche, tout ça! Je ne marche pas!
+
+--Mais non, imbécile! (Le vieux s'exaspérait.) Il n'y a rien de
+louche... C'est... c'est pour qu'un être au monde ne souhaite pas ma
+mort! cria-t-il, hagard. Tu ne comprends pas, reprit-il. Ça ne fait
+rien. Tous les jours, tu auras cent sous que tu n'auras qu'à espérer,
+qu'à venir prendre. Quand je mourrai, tu ne les auras plus... (Il
+fouilla sous son oreiller.) Les voilà... tiens... prends...
+
+Il tendait l'argent. Victor, pas rassuré, hésitait. Mais, tout à coup,
+le vieux se renversa en arrière, dans une convulsion; il ouvrit la
+bouche sans crier et retomba, inerte, pendant que l'argent tombait sur
+le carreau.
+
+Victor se baissa, ramassa l'argent, regarda le vieux gisant,
+définitivement immobile, les yeux ouverts, la bouche ouverte.
+
+--Je l'déteste tout de même, se dit-il, en mettant les cinq francs dans
+sa poche.
+
+Et il sortit en hurlant pour réveiller la maison.
+
+
+
+
+BERTHE
+
+
+Il ferma en hâte le magasin et courut dans la rue de Rivoli, vers le
+boulevard de Sébastopol. Sept heures et demie sonnaient. Elle devait
+l'attendre.
+
+Avant de tourner le coin de la rue, il s'arrêta une minute, comme
+d'habitude, devant la glace d'un coiffeur. Il remit droite sa cravate,
+il constata avec dépit que ses vêtements n'étaient pas plus élégants
+que la veille et qu'il paraissait toujours à peine dix-sept ans, bien
+qu'il en eût près de dix-neuf; mais il était assez satisfait de ses
+yeux bleus et de la mèche lourde qui barrait son front.
+
+--Tu te trouves gentil, tu as bien raison! chuchota à son oreille une
+voix railleuse.
+
+Il devint pourpre, c'était elle. Elle paraissait vingt-quatre ans. Elle
+était aussi grande que lui, mince et bien faite dans sa simple robe
+noire; elle avait, sous son chapeau cloche, une jolie figure pâle,
+avec des boucles blondes tombant jusqu'à ses yeux cernés et une grande
+bouche rouge, aux dents éclatantes. Il l'avait connue dans la rue, dix
+jours auparavant; il savait seulement qu'elle s'appelait Berthe et
+qu'elle travaillait.
+
+--Bonjour, mon petit Georges, reprit-elle de sa voix basse et un peu
+voilée.
+
+--Bonjour... Berthe, répondit-il avec un effort et en rougissant encore
+davantage, car chaque fois qu'il la revoyait, il était, dans les
+premiers moments, affreusement intimidé.
+
+Elle rit.
+
+--Quel soleil tu piques... Non, ce que tu es gosse!... On voit que
+c'est la première fois, au moins...
+
+Gêné, sans répondre et plus rouge que jamais, il marchait près d'elle.
+Ils traversèrent les ponts. Le crépuscule venait, et, dans les petites
+rues, c'était déjà l'ombre.
+
+--Eh bien, dit enfin Berthe, parle-moi... As-tu perdu ta langue?
+
+--Vous vous moquez de moi, dit-il d'un ton d'enfant boudeur.
+
+--Mais non, grosse bête, je plaisante!
+
+Elle lui prit le bras. Content, il se frotta contre elle avec un air
+d'extase.
+
+--Comme tu es jolie!... Tu ne sais pas, dans la journée, quand je
+travaille, je ne peux pas y croire, que le soir je vais te retrouver...
+Quand je pense que j'aurais pu ne pas te rencontrer... Je sortais de
+la bijouterie... Tu étais là... Tu avais l'air d'attendre... Tu m'as
+regardé et tu as ri... On s'est parlé... je ne sais pas comment...
+Comme c'est drôle les choses...
+
+Il baissa la voix, pâlit et pria:
+
+--Embrasse-moi?
+
+Elle le repoussa doucement.
+
+--Tu es fou... Il y a trop de monde...
+
+Il prit un air fâché.
+
+--Tu ne m'aimes pas... Je le sais bien... Tu me repousses toujours. Et
+dans un quart d'heure on se quittera... Et comme demain c'est dimanche,
+on ne se verra pas.
+
+Il voulut dégager son bras, mais elle le retint.
+
+--Si tu ne me plaisais pas, pourquoi donc que je serais là? C'est
+toujours pas pour ton pognon! dit-elle d'un ton impatienté et canaille,
+mais aussitôt elle se reprit: c'est vrai, ça, tu es toujours à te
+plaindre...
+
+--C'est vrai que je suis sans le sou, dit-il d'un air triste. Lorsque
+j'étais enfant, j'avais de l'argent, mais nous avons été ruinés, quand
+papa est mort, il y a deux ans. Alors j'ai dû lâcher mes études...
+devenir employé...
+
+--Ça t'embête, hein?
+
+--Oui, naturellement... Surtout maintenant... Je voudrais être libre
+pour te voir plus... Je voudrais te faire des cadeaux, t'emmener avec
+moi, voyager... Mais j'arriverai... tu verras... Je ferai n'importe
+quoi pour toi!... n'importe quoi!
+
+Elle le regarda de côté.
+
+--C'est vrai, ce que tu dis là?
+
+--Oui, c'est vrai! Je m'ennuie trop! Je t'aime trop... Je veux... je
+veux...
+
+--Tu n'aurais pas peur... Tu oserais... marcher? C'est vrai?
+
+--Peur? Ah bien non, par exemple! Peur de quoi? Je ne suis pas un
+enfant! Je suis décidé... il y a longtemps... Je risquerais n'importe
+quoi... Tu entends, n'importe quoi!
+
+--Chut! murmura-t-elle. Parle plus bas...
+
+Ils quittèrent la rue populeuse qu'ils remontaient et tournèrent
+dans les rues désertes qui avoisinent le Panthéon. Il faisait nuit.
+Soudain, dans l'angle obscur d'une porte condamnée, la jeune femme
+s'arrêta. Georges la vit, les yeux luisants, la bouche entr'ouverte,
+une expression de résolution sur sa figure pâle.
+
+--Ecoute, souffla-t-elle. C'est vrai que je peux compter sur toi? C'est
+bien vrai?
+
+--Oui, dit-il énergiquement.
+
+Elle l'avait pris par le cou, elle rapprochait sa figure de la sienne
+et le regardait au fond des yeux. Et, soudain, elle s'écrasa contre lui
+et l'embrassa violemment.
+
+Elle le sentit frémir dans ses bras et il eut un gémissement presque
+douloureux.
+
+--Viens, chuchota-t-elle.
+
+Elle l'entraîna. Bouleversé, encore tremblant, il ne sut pas dans
+quelle rue était la porte qu'elle poussa, mais tout à coup il se trouva
+dans une petite salle de marchand de vins, sombre, étroite, déserte.
+
+Derrière le comptoir, le patron disparaissait à demi, semblant
+sommeiller; dans un angle, au fond, il y avait un seul client qui, les
+mains dans ses poches et son chapeau enfoncé sur les yeux, était assis
+à un guéridon devant une absinthe. Il se leva. Il était jeune, avec des
+épaules d'athlète, une face sournoise et dure.
+
+--Bonsoir, Berthe! C'est ça, le petit type? demanda-t-il en fixant un
+regard aigu sur Georges effaré.
+
+--Bonsoir, répondit la jeune femme.
+
+Elle se tourna vers Georges et d'un ton à demi ironique et à demi gêné:
+
+--C'est mon frère.
+
+L'homme eut un rire sarcastique.
+
+--Son frère, parfaitement! On m'appelle M. Maurice! Allons, trois au
+sucre et un peu tassées, père Victor!
+
+Le patron se réveilla pour servir et puis, discrètement, gagna son
+arrière-boutique.
+
+--Je ne veux pas... commença Georges qui était blême et tremblant.
+
+--Suce-moi ça! pas de chichis! interrompit péremptoirement M.
+Maurice... Là, d'un seul coup!... A notre réussite!... Alors, on en a
+assez du turbin à cinquante balles par mois? On a de l'ambition, on
+veut être bien fringué, avoir des sous, tâter des petites femmes...
+C'est parfait! J'aime ça, qu'on ait de la moelle!... Alors, voilà: tu
+vas me donner la clé qui ouvre la porte de la cour de ta bijouterie. Je
+sais que tu l'as puisque c'est toi qui boucles le magasin. Je suis au
+courant! Il y a deux mois que Berthe et moi nous préparons ça... C'est
+samedi aujourd'hui, ton patron est à la campagne. On ira ce soir...
+T'auras rien à faire d'autre qu'à me montrer les armoires où c'est
+du doublé et les armoires où c'est du vrai pour que je fasse pas de
+mastics. Tu risques rien... Une clé, ça se perd. Et t'auras ta part...
+Parole d'honneur, t'auras pas à te plaindre...
+
+Georges était debout, livide, atterré. L'horreur et l'absinthe
+faisaient tourbillonner ses idées. Il regardait M. Maurice et
+regardait Berthe qui ne le regardait pas.
+
+--Alors... alors c'était pour ça? bégaya-t-il avec une sorte de sanglot.
+
+--Il me semble! siffla M. Maurice avec un rire rauque. Qu'est-ce que ça
+veut dire, Berthe? Tu lui as donc rien dit? Il a l'air de tomber de la
+lune!
+
+Elle leva les yeux et regarde Georges.
+
+--Je croyais qu'il marchait, expliqua-t-elle simplement. Je lui en
+avais assez dit pour qu'il comprenne...
+
+--Je croyais que c'était... Je croyais que c'était... balbutia Georges
+éperdu.
+
+--Tu croyais que c'était pour ta belle gueule? Tu t'es pas regardé!
+railla M. Maurice. C'est pas ma sœur. C'est ma femme! T'as compris?...
+Allons, refile la clé! C'est plus le moment de discuter... T'as plus le
+choix! T'es au courant. Tu peux manger le morceau. Faut marcher avec
+nous!
+
+Il fit un pas pour barrer le chemin de la porte. Georges se rejeta en
+arrière.
+
+--Je ne peux pas! Laissez-moi m'en aller! Je ne dirai rien! Je le jure!
+Le bijoutier, c'est mon oncle... C'est pour ça qu'il a confiance en
+moi... Il saurait... Je serais perdu... Je vis avec maman... Elle n'a
+que moi... Nous sommes pauvres... Je ne veux pas... Je ne veux pas...
+Je vous en supplie!
+
+--Ferme! C'est plus le moment de dire oui ou non. La clé ou sans ça...
+
+L'homme avançait menaçant, mais la jeune femme, tout à coup, se jeta
+entre eux.
+
+--Laisse-le, c'est un gosse! Il ne dira rien... Il sait bien que tu le
+tuerais un jour ou l'autre.
+
+--Vaut mieux que ça soit tout de suite! Eh bien, qu'est-ce qui te prend?
+
+Elle lui avait jeté ses bras autour du corps et le retenait de toutes
+ses forces.
+
+--File! cria-t-elle, haletante, à Georges. Vite! Sauve-toi!
+
+L'homme, en jurant, lui broyait les poignets pour lui faire lâcher
+prise. Elle eut un cri de douleur. Il la repoussa enfin et elle
+s'abattit contre un mur, mais Georges avait eu le temps de se jeter sur
+la porte et de s'enfuir à toutes jambes.
+
+--Mais, sacré nom, qu'est-ce qui te prend? C'est-y que tu es folle!
+gronda M. Maurice en revenant vers Berthe qui se relevait.
+
+--Je ne voulais pas que tu te fasses une sale histoire pour une
+chose qui n'en vaut pas la peine, expliqua-t-elle tranquillement en
+arrangeant sa robe. C'est un coup raté, c'est un coup raté. Sois
+tranquille, le gosse dira rien. Il a bien trop eu le trac... Bonsoir,
+je vais prendre l'air... ajouta-t-elle en gagnant la rue.
+
+M. Maurice resta ahuri.
+
+--Les dames, observa sentencieusement le cabaretier que le tumulte
+avait attiré, ça a des fois des drôles d'idées...
+
+--Ça, c'est vrai, dit M. Maurice en sortant pour rattraper Berthe. Les
+meilleures, on sait jamais ce que ça va faire!...
+
+
+
+
+LE SIMULATEUR
+
+
+L'homme, serrant encore le couteau, demeurait debout, hagard, au milieu
+de la sordide chambre d'hôtel, avec, à ses pieds, la fille étendue
+morte, dans la mare sombre qui s'épanchait de sa gorge ouverte.
+
+Elle l'avait racolé au coin du boulevard Sébastopol. Comme c'était
+samedi et qu'il avait bu quatre apéritifs au lieu de dîner, il l'avait
+suivie, parce qu'il s'imaginait qu'elle ressemblait à une Toulonnaise
+qu'il avait aimée jadis avant d'être expédié aux colonies pour faire
+campagne.
+
+La fille l'avait entraîné dans cet hôtel infect, et puis il ne
+savait plus au juste. Il lui semblait qu'elle lui avait demandé plus
+d'argent que le prix convenu dans la rue. Ils s'étaient disputés.
+La fille, poussée de force vers le lit, avait crié, griffé, mordu
+et sorti finalement un couteau qu'elle portait dans sa poche... et
+lui, affolé d'alcool et de colère, avait arraché le couteau et frappé
+aveuglément... Elle s'était écroulée, et maintenant dégrisé, il
+regardait par terre le misérable cadavre à la face livide parmi les
+cheveux poissés de sang, aux yeux tout pleins encore de peur et de rage.
+
+Il sentait comme un manteau d'horreur et d'épouvante tomber sur lui.
+Mille pensées affreuses tourbillonnaient dans sa tête; les assises,
+le bagne, peut-être l'échafaud. Il y avait un quart d'heure, il était
+Jean Billy, ancien sergent colonial, buveur et mauvaise tête, c'est
+entendu, mais honnête homme et gagnant bien sa vie... et maintenant,
+maintenant... Il voulait réfléchir, prendre une décision, trouver
+une voie de salut, mais en vain, ses idées fuyaient, son cerveau lui
+semblait vaciller. «Je deviens fou», se dit-il. Il tressaillit. Fou!
+Les fous sont irresponsables...
+
+Mais des pas couraient dans l'escalier, des coups ébranlaient la
+vieille porte. Du sang, à travers le plancher, avait filtré, faisant
+une sinistre rosace au milieu du plafond d'en dessous, et l'on montait:
+l'hôtelier, son garçon, deux agents appelés.
+
+La porte enfoncée, ils trouvèrent la fille égorgée au milieu du parquet
+et, sur le lit, assis les jambes pendantes, avec un sourire vague et
+stupide sur sa face sans expression, un homme paraissant tout à fait
+inconscient, qui jouait avec un couteau sanglant et qui ne leva même
+pas la tête lorsqu'ils le saisirent.
+
+Et ce fut un gâteux qui parut devant le juge d'instruction. Un être
+retombé à l'état animal, qui ne savait plus parler, comprendre ni
+se souvenir, qui bavait, gloussait vaguement, souriait d'un éternel
+sourire dément et qu'il fallait nourrir, laver, habiller, changer et
+nettoyer comme un enfant au maillot.
+
+La lutte fut effroyable entre, d'un côté, Jean Billy, enfermé dans
+son gâtisme comme en un lieu d'asile et, de l'autre côté, la police,
+les magistrats, les médecins légistes, coalisés pour surprendre
+la simulation, pour lui tendre le piège où il se trahirait, pour
+l'arracher à la maison de santé afin de pouvoir l'offrir aux travaux
+forcés ou à la mort. Mais le gâteux resta gâteux et ne se vendit
+point. Toutes les expériences classiques échouèrent. Les épreuves
+des réflexes, la lumière passée devant les yeux et les chocs sur les
+jambes croisées ratèrent complètement. Cependant Jean Billy dormait.
+Il dormait comme un homme qui jouit de sa raison, avec un sommeil
+traversé de cauchemars affreux, d'épouvantes et d'angoisses, et les
+médecins aliénistes qui l'étudiaient savaient qu'un gâteux ne dort pas
+ainsi et avaient espoir de triompher un jour de celui que le célèbre
+professeur Cave appelait le plus admirable simulateur qu'il eût jamais
+vu.
+
+Ce jour d'ailleurs ne vint pas, car, malgré les efforts redoublés des
+savants acharnés à la lutte, Jean Billy tint la partie jusqu'au bout et
+ne se laissa pas surprendre.
+
+Il constituait un problème passionnant. Contre lui, il y avait son
+sommeil, preuve suffisante, déclarait l'aliéniste Cave, puisqu'elle
+était la seule qui échappât à l'étonnante force du sujet, attendu
+qu'aucun homme ne peut, à un certain degré de lassitude, s'empêcher
+de dormir. Pour lui, il y avait l'incroyable difficulté du rôle qu'il
+jouait sans défaillance depuis des mois et qui semblait au delà des
+forces humaines, la perfection avec laquelle il était gâteux, ses
+antécédents d'alcoolique, enfin son séjour prolongé en des colonies
+malsaines et une vague hérédité qu'on lui découvrit, un de ses oncles
+ayant été interné jadis pour délire de la persécution. Il y avait aussi
+le talent et l'autorité du grand avocat Cabrolle, qui, dès le premier
+jour, s'était intéressé à son cas et s'était institué son défenseur.
+
+Et ce fut devant les assises que fut renvoyé Jean Billy, car le juge
+d'instruction n'était sûr de rien et préférait laisser au jury le soin
+de se prononcer sur un problème aussi obscur.
+
+Le duel fut formidable entre l'accusation et la défense. La culpabilité
+de l'accusé ne faisait pas de doute, puisqu'il avait été pris sur le
+fait; tout le mystère reposait sur sa responsabilité, et il était
+lui-même son meilleur avocat. On avait dû l'apporter au banc des
+accusés, car il ne marchait plus du tout, et, entre les municipaux, il
+restait affaissé comme un tas insensible et inconscient de vêtements et
+de chair. Il ne répondit pas un seul mot aux questions du président; on
+dut le tenir sous les bras pour le mettre debout et quand on le lâcha,
+il retomba comme une loque.
+
+Mais le docteur Cave se dressa devant lui au banc des témoins et vint
+affirmer solennellement qu'il était responsable et jouait la comédie
+du gâtisme pour se sauver du bagne ou de l'échafaud. Il invoqua son
+expérience personnelle et sa conscience de médecin intègre. Il fut
+pathétique et logique, détaillant lumineusement les indices qu'il
+avait recueillis pour établir sa conviction, et exposant surtout
+énergiquement cette fameuse preuve du sommeil, de ce sommeil
+révélateur de l'assassin qui renversait à lui seul le formidable
+effort qu'il faisait depuis des mois pour simuler le gâtisme. «Effort
+si stupéfiant, termina Cave, que bien peu de volontés en seraient
+capables, et que je considère Jean Billy comme un des hommes les plus
+remarquables que j'aie jamais étudiés...»
+
+Cette déposition impressionna très vivement le jury; mais, au même
+instant, au banc des accusés, l'homme remarquable dut être emmené, car
+il était de toute nécessité de le changer et de nettoyer sa place.
+
+Le discours de l'avocat général fut académique et véhément, mais il
+se contenta, au fond, de répéter tous les arguments des médecins
+aliénistes et de s'appuyer sur l'autorité indiscutable du célèbre
+professeur Cave.
+
+L'illustre avocat Cabrolle se leva à son tour. Il était calme, presque
+souriant, comme si sa tâche lui semblait trop facile et, dès les
+premiers mots, sa parole persuasive et formidable ébranla les vitres
+et le cœur des jurés. Il reprit un à un les arguments de l'accusation
+pour les anéantir comme en se jouant. Il se demanda quel pouvait bien
+être le mobile du crime commis, si la folie n'était pas là pour
+l'expliquer. Il évoqua les erreurs judiciaires et les innocents
+condamnés à la suite des témoignages de médecins légistes que d'autres
+médecins légistes contredisaient ensuite. Il rappela diverses affaires
+célèbres où la science officielle s'était manifestement fourvoyée.
+Il demanda, en homme d'honneur, au professeur Cave, si jamais il
+n'avait fait un faux diagnostic durant tout le cours de sa carrière,
+et s'il pouvait jurer que tous les fous se comportaient strictement
+de la même façon pendant la veille et pendant le sommeil. Il adjura
+enfin les douze honnêtes gens qui étaient devant lui de prendre en
+pitié--non en justice--l'infortuné malade qui était en leur présence
+et que, depuis onze mois, une instruction impitoyable torturait, alors
+que son état réclamait des soins éclairés, et il termina en sommant
+les jurés de regarder cette loque humaine et de prononcer, en leur
+âme et conscience, si c'était vraiment là «l'homme remarquable» qu'on
+venait de leur signaler et qui, depuis si longtemps, seul contre tous,
+accomplissait ce tour de force surhumain de jouer la folie sans avoir
+jamais eu une seconde de défaillance dans la perfection de ce rôle
+impossible.
+
+Pendant ce temps, l'accusé bavait lentement sur lui-même.
+
+On l'emporta pour la délibération du jury. On le rapporta pour entendre
+l'arrêt, et les poignes solides des municipaux le maintinrent debout
+pendant que, dans le silence, tombaient les paroles du président. Il
+était acquitté, irresponsable. Tous les regards étaient fixés sur lui.
+On le vit d'abord fléchir un peu, puis ses yeux se dilatèrent, une
+vie intense, un flot de sang et de joie délirante envahit cette face
+éteinte et stupide depuis tant de mois, et l'homme bondit, transfiguré:
+
+--Sacré nom de Dieu! hurla-t-il. Je savais bien que je les fouterais
+dedans!
+
+Et comme il était alors devenu réellement fou furieux en entendant
+l'arrêt, il ne fallut pas moins de six hommes pour le ligoter et
+l'emporter vers le cabanon qu'il ne quitta plus.
+
+
+
+
+LE PASSAGER
+
+
+--L'histoire s'est passée, il y a tout près de quarante ans, nous
+raconta le capitaine au long cours en retraite, Marius Cazavan, de
+Marseille, mais je puis vous la raconter comme si c'était d'hier. Dans
+ce temps-là, je naviguais pour des armateurs de Bordeaux et j'étais
+second à bord du _Phénix_, que commandait mon oncle, le capitaine
+Borel.
+
+«Nous allions lever l'ancre quand vint le passager. Il arriva dans un
+canot du port, avec seulement une petite valise et il insista pour
+s'embarquer, offrant de payer largement son passage pour Pernambouc,
+où nous allions. C'était un drôle d'homme, qui avait l'air inquiet et
+résolu à la fois, mais il nous arrivait assez souvent d'accepter des
+passagers dans nos bateaux de commerce et mon oncle, qui ne voyait pas
+plus loin que la question d'argent, le prit avec nous.
+
+«Il n'était pas gênant du reste. On lui avait donné une petite cabine
+inoccupée sur le pont, il n'en sortit pas pendant les premières
+vingt-quatre heures et il mangea à peine en disant qu'il était malade
+au mousse qui était allé lui porter ce qu'il lui fallait.
+
+«Le troisième jour, au matin, le capitaine me fait appeler dans sa
+cabine. Je le trouve bouleversé.
+
+--Tu ne sais pas qui c'est notre passager? me demande-t-il brusquement.
+Eh bien, c'est un assassin!
+
+--Comment ça? demandai-je suffoqué.
+
+--J'en suis sûr! c'est un assassin qu'on recherche. Il était médecin
+à Paris et il a empoisonné une femme pour la voler. Il s'appelle
+Leclanchy et non pas Morin, comme il l'a dit.
+
+--Mais comment le savez-vous?
+
+--Par le journal. Tu sais, le journal qu'on nous a apporté à bord
+avant le départ et que je n'ai pu lire à ce moment-là. Je l'ai lu hier
+soir. On raconte le crime; on dit que l'assassin est en fuite, qu'il
+cherchera sans doute à s'embarquer dans un port du Sud-Ouest; on a
+trouvé ses traces et puis on les a perdues. On donne son signalement.
+C'est le passager, j'en suis sûr! Il a fait couper sa barbe, mais c'est
+lui... Du reste, je l'ai vu!
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Oui, cette nuit. Je l'ai vu à travers une fente de sa cabine. Il
+avait accroché un rideau derrière la porte, mais je l'ai vu tout de
+même. Il cousait des bijoux dans la ceinture de son pantalon. C'est
+lui... C'est sûr et certain.
+
+--Non, ça n'est pas sûr et certain, dis-je. Vous le croyez et c'est
+possible, mais on ne peut pas accuser un homme d'une chose pareille
+sans avoir des preuves.
+
+--Des preuves, des preuves, j'en ai... Et puis j'en aurai d'autres!
+Je suis sûr qu'il se trahira tout à fait... Et tu peux compter que
+je ne serai pas son complice ou sa dupe, en lui permettant de filer
+au premier port... Enfin, pour l'instant, il ne peut pas s'en aller
+n'est-ce pas? et comme il reste enfermé...
+
+«Mais la réclusion volontaire du passager ne dura pas. Deux jours
+plus tard, remis de son mal de mer, nous dit-il, il avait repris de
+l'assurance. Il se promenait sur le pont, engageait la conversation
+avec nous, plaisantait et nous racontait ses affaires, disant qu'il
+était courtier en horlogerie et qu'il allait fonder une maison
+importante à Rio-de-Janeiro. Mais ni mon oncle ni moi n'étions hommes
+à pouvoir dissimuler, comme il l'aurait fallu pour pouvoir l'amener à
+se trahir. Il s'aperçut vite qu'il y avait quelque chose et, dès lors,
+se tint sur la réserve, ce qu'on pouvait expliquer en somme aussi
+bien par l'inquiétude d'un coupable qui se sent soupçonné, que par la
+vexation d'un homme faisant des avances qui sont repoussées. Du reste,
+j'avais lu dans le journal le signalement qu'on donnait du médecin
+assassin Leclanchy et j'étais beaucoup moins sûr que mon oncle d'y
+reconnaître notre passager, le courtier Morin.
+
+ * * * * *
+
+«Plusieurs jours se passèrent ainsi dans le doute et l'inquiétude et
+je n'ai jamais fait un voyage plus pénible que celui-là, bien que le
+temps fût magnifique et que le _Phénix_ se comportât que c'était
+un plaisir.
+
+«Dans la seconde semaine se passa l'événement que je n'oublierai
+jamais. Le mousse tomba malade et, en peu de temps, fut très mal. Il
+avait la fièvre et la gorge pleine de membranes. J'en savais assez pour
+nommer sa maladie: la diphtérie, mais c'était tout ce que je savais.
+Personne à bord n'était capable de le soigner. C'était un bon garçon,
+nous l'aimions tous et nous ne pouvions que le regarder mourir, car
+bientôt il fut évident qu'il allait mourir. C'était un après-midi; nous
+étions tous autour de lui; il suffoquait et c'était affreux.
+
+--Le passager... me dit tout à coup le capitaine d'une voix que
+l'émotion faisait rauque.
+
+--Eh bien, le passager?
+
+--Si c'est _lui_, il est médecin...
+
+--Mais si c'est lui, jamais il ne se trahira... commençai-je.
+
+«A ce moment je me sentis pousser de côté. Le passager survenant de sa
+cabine, s'approcha du lit. Il tenait une boîte garnie d'instruments
+brillants. Sans nous regarder, il se pencha sur l'agonisant, il fit
+quelques gestes brefs et sûrs; du sang jaillit et, par sa gorge
+ouverte, le mousse moribond aspira la vie.
+
+«Quelques minutes après, l'opérateur avait terminé ses soins.
+
+--Je pense qu'il s'en tirera, murmura-t-il entre ses dents.
+
+«Il se redressa et regarda le capitaine en face, d'un air de défi et de
+résolution.
+
+--Je suis médecin, lui dit-il.
+
+«Le capitaine se jeta sur lui et l'embrassa, puis il le repoussa avec
+horreur et s'enfuit dans sa cabine.
+
+«Le mousse guérit et le passager, pendant des jours, lui prodigua
+ses soins. Il ne parlait du reste à personne, pas même aux matelots
+qui n'étaient au courant de rien et l'entouraient de respect et
+d'admiration.
+
+«Le capitaine, pendant ce temps-là, était en proie à des sentiments
+contraires. Il ne me faisait pas part de ses réflexions, mais il ne
+goûtait aucun moment de repos et je l'entendais, dans sa cabine,
+se disputer tout haut avec lui-même sur ce que vous appellerez
+probablement un cas de conscience.
+
+«Un matin enfin sa résolution fut prise. En ma compagnie il alla
+trouver le passager.
+
+--_Monsieur Morin_, lui dit-il, sans trop le regarder, je pense
+qu'il ne serait pas avantageux pour vous de débarquer à Pernambouc où
+on nous attend. Je vais faire un crochet jusqu'à Caracas, qui est une
+belle ville que vous aimerez à visiter. Qu'en pensez-vous?
+
+--Je suis à vos ordres, répondit simplement le passager.
+
+ * * * * *
+
+«C'est ainsi que le crime du médecin Leclanchy, qui fit tant de bruit
+à l'époque, demeura impuni, et quand notre passager eut débarqué au
+Vénézuéla, jamais plus nous n'entendîmes parler de lui, mais lorsque
+nous nous retrouvâmes au large, entre le ciel et la mer et loin de tous
+les crimes de la terre, le capitaine me mit la main sur l'épaule et me
+dit:
+
+--Il a tranché une vie humaine, mais il en a sauvé une autre, malgré
+ce qu'il risquait... Je pense que cela doit faire la balance... mais,
+écoute-moi bien mon garçon: jamais plus, tu m'entends, jamais plus, je
+ne prendrai de passager...»
+
+
+
+
+LES PLUMES DU PAON
+
+
+--L'affaire d'Arthur Harris est une des plus drôles que j'aie jamais
+vues,--nous raconta l'illustre détective londonien Barnay.--La police,
+tout d'abord, s'est laissée mettre dedans comme tout le monde, mais ça
+n'a pas profité au jeune Harris.
+
+Il était acteur de son métier, mais n'avait aucun talent et aucune
+chance, si bien qu'après quelques mois de cours de déclamation, où il
+n'avait acquis que des prétentions, il avait, sans succès, essayé du
+théâtre, puis du music-hall, et enfin en était réduit à faire le pître
+dans des bastringues de dernier ordre pour ne pas mourir de faim.
+
+Cette misérable existence lui pesait d'autant plus que sa pauvreté
+extrême contrariait ses amours. Il avait, en effet, une jeune amie
+aussi vertueuse que belle, qui s'appelait Edith et était institutrice.
+N'ayant pas le sou, les deux jeunes gens ne pouvaient se marier et
+pouvaient craindre de rester fiancés toute leur vie, ce qui les
+désespérait.
+
+Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans les journaux qu'un
+impresario américain avait offert à un assassin célèbre des
+appointements de 2.500 francs par semaine au cas où, acquitté, il
+consentirait à se montrer sur son théâtre, eut une idée qu'il trouva
+géniale.
+
+--Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche suivant, seul jour où il
+leur était possible de passer quelques moments ensemble, j'ai trouvé
+le moyen de faire fortune et de donner à ma personnalité l'éclat que
+l'injustice du sort lui refuse. Il faut d'une façon ou d'une autre
+porter son nom aux oreilles du public. A notre époque, la réclame
+est tout: sans elle, le génie périt, étouffé sous l'éteignoir de
+l'indifférence; j'ai découvert le seul moyen d'obtenir gratuitement
+une formidable publicité... Allons prendre une tasse de thé, je vous
+passerai mon plan...
+
+ * * * * *
+
+Le semaine suivante, tous les journaux de Londres commencèrent à
+s'occuper d'une affaire qui parut tout de suite sensationnelle:
+une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée de vingt-trois ans,
+avait disparu inexplicablement trois jours avant, c'est-à-dire un
+vendredi. Elle était sortie, les enfants ayant congé à cause d'une fête
+familiale, et elle n'était pas revenue. Le seul indice était qu'avant
+de partir, elle avait dit à la femme de chambre qu'elle pensait
+rencontrer son fiancé.
+
+Le lendemain, on avait le nom et l'adresse du fiancé: Arthur Harris, et
+on esquissait sa biographie en ajoutant que la police le recherchait
+pour des renseignements, mais qu'il n'avait pas paru depuis le matin du
+vendredi à son restaurant habituel, non plus que dans son petit concert
+où on était tout étonné de son absence.
+
+Et le jour suivant le «Beau Crime», le crime sensationnel, éclatait à
+la première page de tous les journaux. On avait fait une enquête au
+domicile d'Arthur Harris et elle avait amené d'affreuses découvertes.
+
+Les voisins avaient été catégoriques: le jeune acteur était rentré
+chez lui ce vendredi tragique vers 4 heures en compagnie d'une jeune
+femme dont le signalement répondait exactement à celui d'Edith. Ils
+s'étaient enfermés et quelques minutes après on avait tout à coup
+entendu des cris et des plaintes, mais les voisins, accoutumés aux
+hurlements d'Arthur lorsqu'il apprenait ses rôles, ne s'en étaient pas
+émus. Le jeune homme était descendu vers 7 heures et était peu après
+remonté avec un bidon d'alcool à brûler. Dans la nuit, vers 2 heures
+du matin il était descendu (la voisine d'en dessous, qui ne dormait
+pas ayant mal aux dents, avait reconnu sa démarche qu'aucun autre pas
+n'accompagnait, elle en était sûre). Depuis lors, nul n'avait eu la
+moindre nouvelle d'Arthur Harris non plus que de la jeune personne qui
+était montée chez lui.
+
+Les magistrats avaient fait forcer la porte du logement fatal et les
+découvertes les plus sinistres avaient été faites: taches de sang sur
+le parquet et qui transparaissaient malgré un récent lavage, corde
+suspendue au plafond, baquet, couperet, coutelas et la scie à main
+récurés tout fraîchement et surtout, dans le poêle de fonte, des
+fragments à demi carbonisés d'ossements. Le crime était patent. Harris
+avait attiré chez lui sa victime et l'avait assassinée pour un motif
+encore inconnu, mais sans doute passionnel. Il l'avait ensuite coupée
+en morceaux dans l'espoir de dissimuler les preuves de son forfait.
+L'alcool à brûler avait servi à brûler une partie du cadavre dont
+l'assassin indubitablement avait emporté le reste dans sa valise qu'on
+ne retrouvait pas.
+
+L'émotion causée par ce qu'on appela «l'_Affaire de l'Institutrice
+coupée en morceaux_» fut considérable. La férocité du crime, la
+figure sympathique de la victime et l'énigme offerte par la fuite du
+meurtrier qu'on recherchait en vain, firent une cause célèbre qui
+passionna Londres, l'Angleterre et le monde entier. Les plus habiles
+policiers lancés à la recherche d'Arthur Harris, les enquêtes les
+plus actives menées dans les gares et les consultations demandées aux
+maîtres de l'instruction criminelle, ne rapportaient aucun indice.
+Le signalement de l'acteur fut expédié dans toutes les directions et
+son portrait reproduit par tous les journaux. Arthur Harris alors, et
+pendant plusieurs jours, occupa, on peut le dire, le monde civilisé, il
+fut adopté comme sujet d'actualité et sa célébrité--comme criminel, il
+est vrai--fut universelle.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, on apprit que Harris était arrêté. Ce jeune homme au lieu
+de s'enfuir pour un lointain pays comme l'opinion générale le pensait
+et comme il l'aurait peut-être fait pour corser l'aventure, s'il
+avait eu assez d'argent pour cela s'était tout simplement retiré dans
+une auberge des bords de la Tamise et, sous un faux nom, passait ses
+journées à pêcher à la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis en
+défiance par certaines demi-confidences échappées à l'acteur sous
+l'influence, semblait-il, d'une demi-ivresse, avait prévenu la police
+régionale, laquelle, ravie d'une telle chance, s'était aussitôt emparée
+du criminel que la foule, rassemblée et mise au courant par le policier
+amateur avait à moitié assommé tout d'abord.
+
+Harris, en très mauvais état, avait été ramené à Londres, soigné et
+interrogé avec les égards dus à un assassin de son importance. Mais
+alors le mystère si effrayant qui passionnait le monde s'était en un
+instant crevé comme une bulle de savon. Le jeune homme, lorsqu'on
+lui formula l'accusation portée contre lui et qu'il ne semblait pas
+avoir encore comprise, avait montré une figure stupéfaite sous les
+noirs qui la marbraient et expliqué qu'il n'y avait pas eu le moindre
+crime, attendu qu'Edith s'était retirée en province pour soigner une
+vieille tante qui se mourait et que lui Harris, en son absence, et vu
+la poursuite de créanciers acharnés, avait réalisé un petit emprunt
+et fui, sans rien dire à personne, se reposer au bord de l'eau. Il
+n'avait depuis lors pas lu un seul journal ni avisé qui que ce soit de
+sa retraite.
+
+On lui parla des indices recueillis par l'enquête. Il expliqua que les
+cris entendus provenaient d'une leçon de déclamation donnée par lui à
+Edith, que celle-ci était descendue avec lui dans la nuit, à l'heure
+d'aller prendre son train, que la corde pendue au plafond avait servi
+non à suspendre un cadavre mais à faire des exercices de gymnastique,
+que l'achat de l'alcool avait été nécessité par la cuisson du dîner et
+que les os dans le poêle étaient ceux d'un lapin. Quant au sang par
+terre il provenait d'une coupure qu'il montra à son doigt. Le tout
+fut reconnu exact. Edith, du fond de sa province, répondit qu'elle se
+portait très bien et que si elle était partie sans prévenir c'était
+pour échapper aux assiduités gênantes d'un oncle des enfants qu'elle
+instruisait!...
+
+Voilà l'histoire! Harris, vous le comprenez, avait tout imaginé pour
+se rendre célèbre et il avait réussi à mettre tout le monde dedans et
+moi tout le premier, qui avais été chargé par la police de sûreté de
+diriger l'enquête. Le plus drôle, du reste, c'est que le jeune homme,
+comme bénéfices, ne récolta que la terrible rossée que la foule lui
+infligea quand on l'arrêta et les quelques jours de prison qu'il fit.
+Il fut mis en liberté au milieu du mépris public et sa gloire prit fin
+en même temps que sa captivité. «Vous êtes innocent, vous n'avez aucun
+intérêt», lui dit avec dégoût un impresario auquel il avait demandé un
+emploi, en se targuant de son renom, et il dut quitter Londres pour
+n'y pas mourir de faim et se réfugier en province, auprès de la fidèle
+Edith, dans la maison laissée par la vieille tante.
+
+Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer comme souvenir, pour lui
+rappeler l'enquête inutile qu'il m'avait fait faire, une traduction de
+la fable de votre grand La Fontaine, vous savez, le geai qui prend les
+plumes du paon...
+
+
+
+
+L'HÉRITAGE
+
+
+Mme Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle à manger auprès de
+la table mise, quand M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si
+agité qu'elle se dressa, laissant tomber son ouvrage.
+
+--Octave, mon Dieu! es-tu malade?
+
+--Personne ne peut nous entendre?
+
+--Non! L'oncle Blaise est dans sa chambre, les enfants dans la leur et
+la bonne dans la cuisine... Mais qu'y a-t-il?
+
+M. Lefertin se pencha vers elle.
+
+--Il est ruiné, souffla-t-il, tragique.
+
+--Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné?
+
+--L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui, par hasard, au bureau.
+Son banquier, tu sais bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard,
+ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui il a toute confiance,
+qu'il nous vante, qu'il nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à
+dîner vingt fois et de traiter comme un prince, eh bien! ce phénix a
+fait de mauvaises affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!...
+Bref, il vient de lever le pied en laissant un passif formidable, et
+l'oncle Blaise, qui lui avait confié malgré mes conseils tous ses
+capitaux, est ruiné à plat. Il lui reste en tout et pour tout sa
+pension viagère, à peine de quoi manger du pain dans un asile...
+
+--Voyons, tu es bien sûr?...
+
+S'il était sûr!... Il haussa les épaules et, accablé, se laissa tomber
+sur une chaise.
+
+--Mon Dieu! c'est affreux, dit Mme Lefertin. Alors, mous allons
+devoir nous réduire! Alors, nous sommes, pour toute notre existence,
+condamnés à la médiocrité! Alors, les enfants pour qui nous endurons
+tout, depuis six ans, dans l'espoir de leur assurer cette fortune...
+
+--Il n'y a plus de fortune!
+
+Tous deux échangèrent un regard navré. La catastrophe les atterrait.
+La seule espérance de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de
+l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du courage dans les heures
+difficiles et du prestige aux yeux de leurs relations, n'était plus...
+Mais ils songèrent au vieillard lui-même, et une semblable fureur les
+saisit.
+
+--Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin d'une voix sifflante,
+mais il y a toujours l'oncle...
+
+--Il ne sait rien, naturellement, puisque depuis trois jours sa goutte
+l'empêche de sortir... et comme il n'a pas reçu de lettres. Alors, tu
+vas le prévenir?
+
+M. Lefertin eut un ricanement.
+
+--Pas du tout! Il apprendra cela demain ou après; probablement, on en
+parlera dans les journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué... je
+ne sais pas... En tout cas je veux qu'il soit obligé de nous avertir
+lui-même. Il sera peut-être un peu moins arrogant et moins hargneux que
+d'ordinaire. Jusque-là, nous ignorons tout, c'est bien entendu...
+
+--Quand je pense à ce que nous avons supporté depuis qu'il vit avec
+nous! Quand je pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il nous
+met plus bas que terre! Il nous déshonore aux yeux de nos amis... On
+a beau dire qu'il est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non, il
+nous en a fait trop! Et c'est la plus belle chambre, et c'est tous les
+jours une scène pour les menus, et il traite les enfants... j'en ai les
+larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne se gêne pas en famille,
+il agit ici comme il n'oserait pas le faire dans un hôtel garni!
+Quant à moi, c'est bien simple, il me parle comme je ne parle pas à ma
+servante...
+
+--Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis et qu'il nous impose! Et
+tu te rappelles quand je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs,
+cette histoire!...
+
+Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération croissante, leurs
+rancunes. L'oncle Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant,
+les tyrannisait effectivement depuis six ans. Mais tous deux jusque-là,
+fascinés par l'héritage, avaient fait de leur mieux pour n'y point
+prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir tant de
+griefs; ils s'exaltaient au souvenir de mille blessures supportées
+patiemment pour l'amour de l'argent; ils s'émerveillaient, de bonne
+foi, d'avoir eu tant de mansuétude.
+
+--Enfin, à quelque chose malheur est bon, conclut Mme Lefertin.
+Cette histoire va nous débarrasser de lui, bien entendu.
+
+--Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même, quand il apprendra qu'il
+est ruiné, n'aura certes pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le
+verrai partir sans regrets ni remords, je t'assure. Il nous a assez
+souvent menacés de nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en
+attendant, puisque personne ne sait rien, ni toi, ni lui, ni moi...
+je vais dès ce soir lui dire son fait. Parfaitement, je me donnerai le
+plaisir de lui exprimer ma façon de penser... Oh! sans violence, sois
+tranquille, c'est un vieillard!... Je resterai calme, mais je veux ma
+revanche... Chut, voilà son pas...
+
+Un vieillard parut, osseux, les mâchoires hérissées d'une courte barbe
+grise, les yeux vifs sous des sourcils touffus.
+
+Il portait une redingote noire dépenaillée, des pantoufles vertes, et,
+au cou, un foulard sale.
+
+--Te voilà encore à coudre à côté du couvert, pour fourrer des
+épingles dans les assiettes, dit-il, hargneux, à Mme Lefertin...
+Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et demie et je n'aime
+pas attendre! Jacques! Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte,
+arrivez-vous, galopins?
+
+Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet appel, accourus, on se mit
+à table. L'oncle Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement des
+vérités politiques hostiles aux convictions de M. Lefertin; il eut,
+pour Mme Lefertin, des mots blessants à propos d'une blanquette de
+veau dont la sauce était sans moelleux; il rudoya la servante qui ne
+lui donnait pas assez vite du pain.
+
+Mme Lefertin restait calme. M. Lefertin se contenait, soutenu
+d'ailleurs par la perspective d'une prochaine vengeance.
+
+--Allez dans votre chambre finir vos devoirs avant de vous coucher,
+dit-il à ses fils quand, après le dessert, la bonne eut apporté la
+camomille de l'oncle Blaise.
+
+Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur forte emplit la pièce.
+Mme Lefertin toussa.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En voilà des grimaces! La fumée
+te fait tousser, maintenant!
+
+--Je vous prie de parler à ma femme sur un autre ton, interrompit
+sèchement M. Lefertin.
+
+L'oncle sursauta.
+
+--Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous?
+
+--Je dis que nous en avons assez! Je dis que nous avons trop longtemps,
+ma femme et moi, supporté votre despotisme! La fortune ne donne à
+personne le droit d'être impoli. Nous avons patienté à cause de votre
+âge, espérant que vous comprendriez, un jour ou l'autre, qu'agir ainsi
+est une lâcheté de votre part. Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens
+le mot...
+
+--Oui, c'est une honte, prononça Mme Lefertin, frémissante de
+rancune, une honte, vous entendez, mon oncle!... Du reste, je vous
+renie et je demande pardon à mon mari de lui avoir trop longtemps
+imposé... Mais la coupe déborde! Il faut nous séparer! Tant pis, nous
+en avons assez!
+
+L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de l'attitude nouvelle des
+Lefertin. Soudain, d'un coup de poing, il fit trembler la table.
+
+--Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette, c'est bien! c'est
+très bien! Parfaitement, ça me dégoûtait de vous voir avaler toutes
+mes avanies sans piper parce que je suis riche. Vous vous rebiffez,
+vous avez de la dignité, vous m'envoyez au bain en vous fichant
+des conséquences, ça me va! C'est chic! Je crie bravo! Et soyez
+tranquilles. Je reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je serai poli
+et gentil comme je l'aurais été si je ne m'étais pas fourré dans la
+tête dès le premier jour que vous étiez trop à plat ventre devant mon
+argent pour jamais vous regimber!... Et n'ayez pas peur, je vous laisse
+tout. Pas plus tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais
+encore, je vous le dis franchement! Maintenant ça y est, mes bons amis,
+je vous laisse tout!
+
+Avec une cordialité expansive qu'il ne leur avait jamais témoignée il
+leur tendit les mains. Et eux, ne sachant que dire, se regardaient,
+gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle, qui n'avait plus rien,
+répétait avec effusion: «Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous
+laisse tout...»
+
+
+
+
+UN BON CONSEIL
+
+
+Après le pont, au croisement des deux routes, devant la maison où il y
+avait écrit: «Café-Restaurant», M. Bridol arrêta sa voiture--une petite
+auto qu'il conduisait lui-même--et descendit avec légèreté et élégance.
+
+La maison était neuve et pimpante. Des bosquets ainsi qu'un beau verger
+y attenaient. M. Bridol lui jeta un regard tendre et, avec un regard
+plus tendre encore, entra dans la salle du café. Une servante achevait
+de ranger les tables. Au fond, derrière un comptoir, une jeune femme
+brune brodait. Elle leva la tête:
+
+M. Bridol, armé de toutes ses grâces, traversa la salle et vint,
+familièrement, s'accouder au comptoir. Une glace au mur refléta sa
+cravate bleu de roi, sa chevelure bouclée, sa figure moutonnière, sa
+moustache en crochets. Il souriait, galant et langoureux, et discourait
+chaleureusement. Pour une grosse maison de Versailles, il plaçait
+avec succès du vin dans toute la région. Ici, il essayait aussi de
+placer son cœur. Depuis des mois, il était amoureux de Mme May,
+la propriétaire du café. Il était amoureux de sa beauté fraîche et
+potelée; il était amoureux de sa gaieté malicieuse, bien qu'elle le
+désespérât, disait-il; il était amoureux de son caractère décidé et
+pratique; elle dirigeait si bien sa maison depuis six ans qu'elle
+était veuve, elle en avait fait une si bonne maison qui rapportait
+tant d'argent. Tâche trop lourde pour une femme, d'ailleurs, et où il
+faisait l'appui dévoué d'un homme entendu, qui soit du métier et qui,
+en même temps, puisse tenir son rang. M. Bridol avait la conviction
+qu'il était désigné pour être cet homme. Malheureusement, il avait
+jusqu'alors essayé en vain de le faire comprendre à Mme May.
+
+Ce jour-là encore, tirant tous les effets possibles de ses moustaches,
+de sa chevelure, de ses yeux et de ses dents, il mélangeait ardemment
+le sentiment et les affaires. Il affirmait alternativement les
+qualités de ses vins et les qualités de son amour. Mme May, sans
+s'effaroucher, riait, plaisantait et secouait la tête: elle ne voulait
+pas se remarier. Il le savait bien! Elle le lui avait dit mille fois.
+
+M. Bridol, stupéfait de cette insensibilité persistante et qu'il
+n'arrivait pas à s'expliquer, dans la grandeur de sa vanité, toucha
+alors une autre corde qu'il avait déjà essayé de faire vibrer:
+n'avait-elle pas peur de vivre seule ainsi? Le soir, quand les
+servantes et le jardinier étaient partis, ne se trouvait-elle pas
+inquiète et menacée dans cette maison isolée, où l'on savait qu'il n'y
+avait pas d'homme?
+
+Elle haussa les épaules. Non, elle n'avait pas peur. Sa maison fermait
+bien, les portes et les volets étaient solides. D'ailleurs, la contrée
+était sûre...
+
+Il hocha la tête, soucieux. Il avait vu, sur la route, pas plus tard
+que tout à l'heure, des figures de bagne qui cherchaient sûrement un
+coup à faire. Et ce n'était pas la première fois. Il l'avait déjà
+prévenue. Elle s'exposait au danger...
+
+Elle rit encore, mais sans conviction, lui sembla-t-il. Il répéta:
+
+--Ah! si vous vouliez, si vous vouliez!...
+
+Et, avec un grand soupir pathétique, il lui serra significativement la
+main et s'en alla.
+
+Il avait une idée nouvelle, une idée magnifique, impressionnante, qui
+le mènerait au succès. Et il arrêta son plan.
+
+Trois jours après, par une nuit noire et pluvieuse, peu avant minuit,
+M. Bridol quitta Versailles dans sa voiture. Auprès de lui, sous la
+capote relevée, un loqueteux était assis, qui, d'un air béat, tirait
+sur un cigare.
+
+--Vous avez bien compris? demanda M. Bridol. Vous savez bien ce que
+vous avez à faire?
+
+Le loqueteux avait surtout compris que ce monsieur, qui l'avait ramassé
+sur la route et lui avait payé, dans un caboulot, un copieux dîner et
+plusieurs petits verres, lui avait promis cinquante francs pour faire
+quelque chose. Quoi? C'était, dans son esprit, demeuré vague.
+
+--Si des fois vous recommenciez à m'expliquer, ça serait pas du lusque,
+déclara-t-il franchement.
+
+--Eh bien! je vais vous amener auprès d'une maison derrière laquelle
+il y a un jardin. Le mur est bas, vous l'escaladez, vous avancez dans
+le jardin jusqu'à la maison. Vous en faites le tour comme quelqu'un
+qui cherche à entrer. Puis vous revenez au fond. Il y a un poulailler.
+Vous tordrez le cou à deux ou trois poules... Et ayez bien soin de les
+laisser crier. Faites beaucoup de bruit, qu'on vous entende, et jetez
+deux ou trois coups de sifflet...
+
+Le loqueteux, qui, de ses ongles sales, grattait sa barbe hirsute,
+sursauta.
+
+--Si je fais du potin, on sortira et on me tombera dessus. Merci bien.
+
+--Mais non, soyez tranquille. Il n'y a qu'une seule personne, qui
+n'osera pas bouger. C'est moi qui arriverai au bruit, comme si je
+passais par hasard avec ma voiture et que je vienne au secours. Alors
+vous vous sauverez en repassant le mur, et moi, je tirerai des coups de
+revolver...
+
+--Où ça?
+
+--N'importe où! dans le mur, dans un arbre...
+
+--Pas de mon côté, hein? Ayez l'œil! C'est traître ces outils-là... Et
+puis?...
+
+--Vous filerez où vous voudrez. N'ayez pas peur, on ne vous poursuivra
+pas. Du reste, je serai là pour indiquer une fausse direction et,
+s'il y a enquête, je donnerai un faux signalement. Du reste, je vous
+répète que ça ne tire pas à conséquence, c'est une blague que je fais à
+quelqu'un.
+
+--Je trouve pas ça rigolo, murmura le loqueteux. Des trucs comme ça,
+c'est pas mon genre. Enfin, chacun son goût. Et les cinquante francs?
+
+--En voilà vingt-cinq. Et soyez demain soir à l'endroit où je vous ai
+rencontré. Vous aurez les vingt-cinq autres, et même cent sous de plus
+si je suis content de vous.
+
+--On fera son possible.
+
+Ils ne dirent plus rien. M. Bridol était en proie à l'allégresse. Il
+éprouvait aussi une forte admiration pour lui-même. Ce plan, qui lui
+avait été inspiré par le vague souvenir d'avoir lu ou entendu raconter
+quelque chose de semblable, lui apparaissait comme génial. Mme May,
+réveillée et terrorisée par les bandits, puis sauvée par lui surgissant
+en héros, ne pouvait manquer d'accéder enfin à ses vœux... Peut-être
+même, dans l'émoi et la gratitude du premier moment... Il l'imaginait
+en toilette de nuit, palpitante et tombant dans ses bras...
+
+Mais il arrêta sa voiture. On était arrivé. La pluie avait cessé. Une
+lueur de lune passait par intervalles. M. Bridol montra le petit mur
+au loqueteux, qui, pris d'un scrupule, demanda s'il pouvait, en se
+sauvant, emporter les poules tuées.
+
+M. Bridol dit oui et le vit escalader maladroitement. De l'autre côté,
+il dégringola sur des châssis vitrés et le vacarme fut grand. M.
+Bridol l'entendit jurer et se débattre. Aussitôt, certain que Mme
+May devait être réveillée, il bondit à son tour au sommet du mur et
+sauta dans le jardin. Les chiens du voisinage aboyaient de toutes leurs
+forces. Le loqueteux, épouvanté, repassait le mur en grande hâte. M.
+Bridol brandissait son revolver pour tirer, quand, au premier étage
+de la maison, une fenêtre s'ouvrit brusquement. Un coup de feu raya
+l'ombre. Le plomb fit tomber un plâtras non loin de M. Bridol.
+
+--Je te vois, canaille! cria une voix forte. N'essaye pas de te sauver
+ou je te flanque mon second coup! Les mains en l'air et avance le long
+de l'allée jusqu'à la maison. Obéis ou tu es mort!
+
+Terrifié, la sueur au front, les jambes flageolantes, M. Bridol obéit
+et, tout en avançant, d'une voix étranglée, il lançait des explications:
+
+--Je suis Bridol! Ne tirez pas! Je suis Bridol, le placier en vins...
+Mme May sait bien...
+
+Il y eut un petit cri de surprise, puis un chuchotement à la fenêtre,
+et, une minute après, devant M. Bridol que la crainte paralysait, la
+porte de la maison s'ouvrit. Un gaillard de haute taille, à demi vêtu
+et le fusil à la main, s'y tenait.
+
+Derrière son épaule apparaissait Mme May. charmante et ébouriffée,
+une lanterne à la main.
+
+--C'est bien M. Bridol, dit-elle.
+
+--Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que vous faites ici? demanda
+l'homme au fusil.
+
+M. Bridol, dont la consternation était indicible, eût bien voulu lui
+poser la même question, mais il n'estima pas que sa situation le lui
+permettait. Il raconta qu'il regagnait Versailles dans sa voiture
+lorsqu'il avait vu de loin des malfaiteurs se faire la courte échelle
+pour s'introduire dans le jardin. Alors, n'écoutant que son courage, il
+s'était précipité à leur suite pour défendre Mme May.
+
+L'autre lui tendit la main.
+
+--Ça, c'est d'un homme qui n'a pas peur! Et je vous en remercie, parce
+qu'enfin j'aurais pu ne pas être là...
+
+--C'est mon cousin, le garde-chasse, expliqua Mme May, un peu
+rougissante. Vous comprenez, monsieur Bridol, je lui ai demandé de
+venir loger ici, quand il est libre, tant vous m'avez fait peur
+avec toutes vos histoires de voleurs. Je vois que vous avez eu bien
+raison!...
+
+
+
+
+AU BORD
+
+
+--Toto, resteras-tu tranquille pendant que je te lave la figure! Et
+toi, Jules, veux-tu tenir droite ta petite sœur, sans ça tu auras
+affaire à moi, je ne te dis que ça! Louise, mets tes bas! Ne reste pas
+les pieds nus sur le carreau, ou je te giffle!... Sapristi, et le père
+qui ne se lève pas! Il va encore se mettre en retard, c'est sûr...
+
+Abandonnant pour un moment le débarbouillage hâtif de ses cinq enfants,
+Mme Arsin se précipita dans la seconde pièce du pauvre logement.
+Dans un lit aux draps troués, un homme maigre et long, au visage creux
+barbu de gris, ouvrit des yeux effarés de sommeil parmi les mèches
+ébouriffées de ses cheveux.
+
+--Hein? Quoi! Quelle heure est-il?
+
+Rouge et mal peignée, la face suante, les poings aux hanches, énorme
+dans une camisole déteinte, sa femme l'invectivait.
+
+--Tu n'es pas levé? Ah ben! merci, monsieur se la coule! Il y a deux
+heures que je suis debout, moi! Quelle heure est-il?... Il est l'heure
+d'être en retard! Si c'est pas honteux!...
+
+Sans répondre, il s'était levé et revêtait vite ses habits râpés. Elle
+continua:
+
+--C'est pas le moment de flemmer, pourtant! Tu sais bien que tu dois
+avoir une gratification à la fin du mois. Si tu as des retards, tu ne
+l'auras pas! Alors qu'est-ce qu'on fera? Je ne sais pas déjà comment
+m'en tirer! Louise et Toto n'ont plus rien aux pieds, le cordonnier
+d'en bas n'a plus voulu réparer leurs chaussures, en disant qu'on
+ne pouvait pas coudre dans des trous. Ils ne peuvent pourtant pas
+marcher pieds nus, ces enfants! Et moi non plus, je n'ai plus de
+souliers; depuis deux mois que j'attends pour m'en acheter, je vais en
+savates!... Ça ne peut pas durer!... Et le pharmacien avec sa note!
+Et Cécile qui continue à tousser! Il lui faut encore du sirop à cette
+petite!... Ah! non, c'est pas le moment de perdre des gratifications en
+flemmant!... Allons, ouste, dépêche, avale ta soupe et file, faut que
+j'aille au lavoir. Tiens, v'là ton pain et ta saucisse pour midi. Et
+si, après avoir mangé, tu fais l'économie du café, ça me fera plaisir.
+Promène-toi pendant ton heure, et si tu as soif, avale une gorgée d'eau
+à une fontaine, tu ne t'en porteras pas plus mal... Allons file, je te
+dis!...
+
+Vers la banque où il était employé, Arsin s'en alla par les rues
+pleines de l'animation matinale. C'était une grande ville riche et
+commerçante; il l'habitait depuis six ans, et tous les matins il
+faisait le même chemin. Ce matin-là, en marchant, il songeait à sa vie.
+Il y songeait avec un dégoût sans espoir. Le passé, le temps où il
+était jeune, où il avait eu de l'argent, où il avait eu de l'ambition,
+lui semblait démesurément lointain et comme le souvenir d'un autre
+lui-même. Il avait tout perdu: sa jeunesse en tentations capricieuses
+et sans suite, en paresses infécondes; son argent en plaisirs vaniteux,
+en fantaisies déraisonnables et imprévoyantes; son ambition à force de
+déboires. Il songeait à cette femme qu'il avait épousée par coup de
+tête, bien qu'elle fût sans fortune ni éducation. Comme elle avait été
+jolie, comme elle avait changé, comme elle lui était devenue pénible
+et étrangère, tous les jours davantage, le long de leur vie côte à
+côte! Et il songeait avec horreur à leur misère, décente d'abord,
+masquée par les vestiges de sa petite fortune, puis sordide, tragique,
+torturante, jusqu'au jour où un parent opulent et méprisant, qui
+passait à Paris pour affaires, lui avait offert, chez lui, en province,
+pour l'empêcher de mourir de faim, cette place mesquine qu'il occupait
+maintenant.
+
+Il entra dans la banque, mais comme il gagnait le bureau où il
+travaillait, la porte du sous-directeur s'ouvrit:
+
+--C'est vous, Arsin? cria cet homme important. Je vous attendais.
+Valou, l'encaisseur, est malade, et le patron a dit que vous alliez le
+remplacer aujourd'hui. La tournée est très importante, puisque c'est
+une fin de mois. Entrez, je vais vous expliquer.
+
+Arsin entra et écouta les explications. Faire une chose ou une autre
+lui était indifférent. Un quart d'heure plus tard, muni d'un vaste
+portefeuille à serrure, il sortit de la banque.
+
+Il commença sa tournée. Le matin il devait faire la ville même,
+l'après-midi les faubourgs et la banlieue. Il allait sans hâte, guidé
+par sa liste d'adresses, et l'argent qu'il touchait s'engouffrait à
+mesure dans le vaste portefeuille à serrure. Enveloppés dans du papier,
+son pain et sa saucisse étaient dans sa poche. Il les mangea vers midi,
+dans un square, et fit ensuite quelques pas pour gagner un café bon
+marché et y passer une demi-heure, ce qui était son plaisir quotidien.
+Mais il se souvint des ordres de sa femme et se contenta d'avaler, en
+se cachant, une gorgée d'eau à une fontaine publique. Ensuite, ayant
+épargné quelques sous, il sortit du square et reprit sa tournée.
+
+Les heures passèrent. Arsin, à force de marcher, était fatigué, et les
+liasses de cet argent, qu'il touchait et qui n'était pas pour lui,
+alourdissaient le grand portefeuille, maintenant gonflé.
+
+--C'est lourd cent mille francs, se dit-il.
+
+Il songea qu'il avait un peu plus que cette somme. Il alla à la
+dernière adresse marquée sur sa liste, toucha douze mille francs, et sa
+tâche fut finie. Il était en avance et marchait à pas lents. Il avait
+soif, mais résista de nouveau au désir d'entrer dans un café. Une femme
+le croisa. Elle était fardée, mais jeune et jolie; elle l'enveloppa
+d'un coup d'œil professionnel qu'elle interrompit en le voyant si
+minable. Il eut un petit rire, en songeant à la somme qu'il portait...
+Et soudain une pensée le fit tressaillir et blêmir. Il fit encore
+quelques pas, il haletait un peu. Il vit qu'il était près d'une gare.
+Un banc était à côté de lui, il s'y laissa tomber.
+
+Un temps passa. Arsin réfléchissait, et la sueur coulait de ses tempes
+creuses.
+
+--C'est cela, murmura-t-il, si bas que lui-même n'entendit pas sa voix.
+Oui. C'est cela... J'achète un cache-poussière, une casquette, je me
+fais raser. Dans une autre ville, je trouverai d'autres vêtements, je
+me ferai teindre les cheveux... Des papiers... Bah! je m'arrangerai...
+Je vais envoyer un mot à la banque pour dire que j'ai été retardé, un
+mot à ma femme pour dire que je travaille ce soir... Et ce soir je
+serai loin. Il y a un train dans une heure... J'ai assez pour faire
+n'importe quoi, pour gagner une fortune... et c'est déjà une petite
+fortune que j'ai là... De quoi vivre... vivre un peu pendant les
+quelques années que j'ai avant d'être trop vieux... Vivre libre... loin
+de tout...
+
+Il fit un mouvement pour se lever, mais s'arrêta et, penché en avant
+sur son banc, son portefeuille gonflé, serré contre lui, la tête dans
+ses mains, il resta là pendant un temps dont il ne connut jamais la
+durée. Enfin il releva une face bouleversée, vieillie encore, et se dit
+d'une voix rauque:
+
+«Je ne peux pas...»
+
+Il se dressa, regagna la banque, déposa l'argent et rentra chez lui.
+
+--J'ai le sirop de la petite, lui cria Mme Arsin, rouge, en nage et
+dépeignée, parmi les enfants piaillants et qui se chamaillaient. Et
+pour les chaussures, j'ai trouvé quoi faire. Je m'en passerai et Louise
+et Toto en auront. Jules, je vais te giffler si tu tiens ta sœur de
+travers. Allons, à la soupe!
+
+Elle mit la soupière sur la table et, soudain irritée, se retournant
+vers son mari:
+
+--Tu rentres à une jolie heure, dis donc! Qu'est-ce que tu as fait. Tu
+nous fais une jolie vie! D'où viens-tu?
+
+--Je viens de très loin, dit Arsin.
+
+Et il s'assit, résigné, puisque c'était à cause d'eux qu'il n'avait pas
+pu...
+
+
+
+
+MADAME PAUL
+
+
+--Deux heures et demie... Bigre, il faut que je file continuer ma
+tournée. Au revoir, madame Paul.
+
+--Au revoir, monsieur Morin.
+
+Le client, un voyageur de commerce qui était entré pour se rafraîchir,
+paya sa canette de bière, regagna sa voiture et s'éloigna. Mme Paul,
+une femme de quarante à quarante-cinq ans, au visage fatigué sous
+ses cheveux bruns mêlés de gris, rinça le verre, le remit en place
+et, traversant la salle déserte de sa petite auberge, vint sur la
+porte. Il faisait chaud, une pluie lourde commençait, dont les gouttes
+s'écrasaient dans la poussière de la grande route.
+
+C'est alors que l'homme parut, sortant de la route qui, en face de
+l'auberge, s'enfonçait dans les bois. Il était de haute taille, vêtu
+d'un complet gris en loques, coiffé d'un chapeau sale, rabattu sur son
+visage maigre que hérissait une barbe rousse et grise.
+
+En le voyant traverser la route, Mme Paul rentra. Deux minutes
+après, l'homme rouvrait la porte.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Je voudrais boire et manger.
+
+Elle eut un tressaillement. Il ôta son chapeau. Elle vit ses yeux.
+
+--Mon Dieu, c'est toi!...
+
+Elle se laissa aller sur une chaise. Elle suffoquait.
+
+--Il n'y a personne que toi, ici, n'est-ce pas? demanda-t-il à voix
+basse.
+
+--Non, personne... Mon Dieu, c'est toi!... Pourquoi ne m'as-tu jamais
+donné signe de vie?... Qu'est-ce que tu as fait depuis plus de douze
+ans que tu es parti?... Mais, pourquoi reviens-tu maintenant?
+
+Il dit seulement:
+
+--J'ai attendu dans le bois jusqu'à ce que j'aie été sûr qu'il n'y ait
+plus personne ici... Mais, donne-moi à manger d'abord. On causera après.
+
+Elle courut lui chercher de la viande froide, du pain et de la bière.
+Il dévora silencieusement. Elle le regardait; des larmes qu'elle ne
+pouvait retenir coulaient sur ses joues. Quand il eut fini, elle lui
+versa une tasse de café et un petit verre de cognac. Alors, il se
+trouva mieux.
+
+--Ça fait du bien. Il y a plus de huit jours que j'ai pas mangé assis
+et à ma suffisance... Encore un petit verre, hein?...
+
+--Tu es dans la misère? demanda-t-elle.
+
+Il ouvrit les bras pour mieux montrer ses loques.
+
+--Tu n'as qu'à me regarder. Mais, c'est bien fait. C'est de ma faute.
+Pourquoi est-ce que je suis parti? Pourquoi est-ce que je t'ai quittée?
+J'en suis pas à mon premier regret ni à mon premier remords, va...
+Quand je pense que j'avais eu la veine de tomber sur une femme comme
+toi, et travailleuse, et honnête, et jolie, et tout... Et qu'après dix
+ans de mariage et de bon accord...
+
+Elle eut un sursaut d'indignation.
+
+--Dix ans de bon accord?... Tais-toi donc; tu sais bien que tu m'as
+toujours fait souffrir!...
+
+--C'étaient des bêtises. Tu étais jalouse pour un rien...
+
+--Et c'est un rien aussi que d'être parti comme ça, sans un mot, que
+d'avoir filé en me laissant là avec trois enfants...
+
+--Non, ça c'est un coup de folie qui m'a pris. Un coup de folie, il n'y
+a pas d'autre mot. Mais j'ai été bien puni, va; je l'ai assez regretté;
+j'ai eu assez de malheurs!...
+
+Il tressaillit. On avait marché sur la route.
+
+--Dis-donc, reprit-il, l'air inquiet, c'est pas la peine qu'on me voie
+ici, comme ça, tout d'un coup, hein? Si nous allions dans la petite
+salle, pour causer?
+
+Elle l'accompagna dans un petit cabinet donnant sur le jardin. Il avait
+apporté avec lui la bouteille de cognac.
+
+--Ça va bien les affaires? demanda-t-il.
+
+--Oui, à peu près. Quand tu as été parti dans les premiers temps je ne
+sais pas comment j'ai fait pour m'en tirer, seule, sans argent, avec
+les enfants à élever. J'ai cru que je mourrais à la peine. A présent,
+ça va à peu près.
+
+Elle parlait maintenant sans colère. Elle n'avait jamais pu avoir de
+colère contre cet homme qu'elle avait tant aimé. Elle le regardait et,
+malgré l'âge, malgré l'indigence, malgré la déchéance, retrouvait en
+lui les vestiges de ce qu'il était jadis. Mais quels vices et quelles
+fautes avaient marqué son visage? Pourquoi avait-il cette expression
+effarée et de tels regards d'inquiétude vers le dehors?
+
+--Qu'est-ce que tu as fait? lui dit-elle brusquement.
+
+Il sursauta et elle crut le voir rougir.
+
+--Je n'ai rien fait! En voilà une question? Quand je suis parti à cause
+de ce coup de folie...
+
+--Tais-toi donc! interrompit-elle violemment. Tu es parti avec la
+comptable de M. Deluize.
+
+--C'est pas vrai. C'est des histoires... Enfin, bref, quand j'ai eu
+fait ce coup de folie, j'ai essayé de réussir, de faire fortune, tu
+comprends? pour revenir te demander pardon après. Je n'ai pas réussi.
+J'ai fait de mauvaises connaissances, j'ai mangé ce que j'avais
+d'argent... et alors dame, j'ai pas osé revenir... Mais, maintenant, me
+voilà vieux... J'ai voulu te revoir avant de mourir...
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Il demanda:
+
+--Où sont les enfants?
+
+--Cécile est mariée avec Bernard, le voiturier. Emile est cocher chez
+eux, mais il habite ici. Eugénie est couturière; elle fait des journées
+au château, et le garde-chasse l'a demandée. Ils vont se marier à
+l'hiver...
+
+--Mais quel âge donc qu'elle a?
+
+--Dix-huit ans bientôt...
+
+--C'est vrai... elle avait cinq ou six ans quand... Sûrement, je la
+reconnaîtrais pas... et les autres non plus, probable... Dis donc,
+qu'est-ce qu'ils pensent que je suis devenu, moi, leur père?... On me
+croit mort, hein? Et ça vaudrait mieux pour tout le monde... pour moi
+tout le premier...
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire? interrompit-elle.
+
+--Ben... je ne sais pas trop... Est-ce que je ne pourrais pas... En ce
+moment-ci, tu comprends, vaut mieux que je ne me montre pas... J'ai
+eu des ennuis... à Paris... Oh! rien de grave: un malentendu... pour
+des bijoux... Alors, peut être que je pourrai rester ici à bricoler en
+attendant que ça se tire un clair...
+
+Elle devint pâle.
+
+--Ecoute, reprit-elle après un moment de silence, tu resteras si tu
+veux. Malgré tout ce que tu m'as fait, jamais je ne te dirai de t'en
+aller. Mais il y a les enfants. Tu sais bien que tu ne peux pas te
+cacher ici. Tout le monde saura, au bout de deux jours, que tu es là.
+Le garde champêtre te connaît, et aussi deux des gendarmes qui étaient
+déjà là avant que tu partes... Te voir revenu, tu penses si ça fera
+parler... On s'informera, on voudra savoir. Alors... Je ne te parle
+pas de moi... mais pour les enfants, pour Eugénie, qui va se marier...
+Bref, ils ne méritent pas ça...
+
+--Ça! Quoi? demanda-t-il, sans oser la regarder.
+
+--Qu'on t'arrête ici, souffla-t-elle. Non, non, ne dis rien, ce n'est
+pas la peine. C'est à toi de juger. Moi, je ne sais pas ce que tu
+risques... C'est toi, qui sais...
+
+Elle alla à son tiroir-caisse, qu'elle ouvrit, et revint.
+
+--Tiens, voilà de l'argent. Tout ce que j'ai... Alors, décide... Si
+tu peux rester, s'il n'y a pas de danger... C'est très bien... Tu es
+chez toi. On dira ce qu'on voudra, ça m'est égal... Tu es mon mari, tu
+reviens. C'est tout... Mais, si tu ne peux pas rester... S'il y a du
+danger... Alors!... alors... décide toi-même... réfléchis... Moi je ne
+sais pas, tu comprends...
+
+Elle essayait de parler avec calme, mais tremblait violemment. Il
+restait effaré, tenant l'argent dans sa main serrée. Elle le laissa
+dans la petite salle et passa dans l'autre. Après quelques minutes,
+elle entendit le bruit d'un pas et le bruit d'une porte. A travers les
+vitres, elle vit l'homme qui sortait du jardin. Il s'en allait.
+
+Il entra dans l'ombre verte de la route qui s'enfonçait dans la forêt.
+
+Quand elle ne le vit plus, elle essuya ses yeux brouillés de larmes.
+
+--Il n'a jamais été un méchant homme, murmura-t-elle.
+
+
+
+
+UN VOLEUR
+
+
+Il était plus de minuit. M. Fallaire, étendu, en pyjama mauve, dans un
+fauteuil, fumait un cigare devant la fenêtre de la chambre à coucher
+de sa villa. Le store était baissé et la lumière éteinte. Dans l'ombre
+M. Fallaire rêvassait, se disait qu'il est agréable de vivre quand on
+est jeune encore, riche, bien portant, célibataire et aimé d'une femme
+exquise... Sa pensée s'envola, émue et tendre, vers la villa voisine,
+mais bientôt se noya dans une heureuse somnolence...
+
+M. Fallaire sursauta soudain. On frappait.
+
+--Monsieur, monsieur! Est-ce que monsieur n'a pas entendu? Que monsieur
+n'allume pas. Il y a un voleur dans le jardin!
+
+M. Fallaire bondit vers la porte non sans se heurter cruellement à
+un meuble. Sur le palier, qu'éclairait faiblement la lanterne de
+l'escalier, il vit son domestique, à demi vêtu et blême.
+
+--Il y a un voleur dans le jardin, monsieur. J'ai entendu comme un cri
+et puis des pas sur le gravier.
+
+M. Fallaire avait de l'énergie. Rentrant à tâtons dans sa chambre, il
+endossa vite un long caoutchouc sur son pyjama, prit son revolver et
+revint.
+
+--Allons-y! dit-il d'une voix brève.
+
+--Oui, monsieur, répondit Justin sans enthousiasme. Mais je n'ai pas de
+revolver, moi. Je vais prendre la hachette à l'office. Je suis monsieur.
+
+M. Fallaire préférait être accompagné. Il attendit Justin pour
+entre-bâiller, sans bruit, la porte sur le jardin... Il entendit le
+gravier crier faiblement, entrevit, dans la nuit douteuse, une ombre
+qui, d'un buisson, se traînait vers un autre.
+
+Il s'élança, son revolver à la main. Justin brandissait sa hachette. Se
+voyant découverte, l'ombre sortit de son buisson:
+
+--Halte ou je tire! Saisissez-le, Justin! Haut les mains, canaille!
+
+--Oui monsieur, oui monsieur, bégaya une voix étranglée.
+
+L'homme avait levé les bras. Justin, voyant qu'il n'y avait pas de
+danger, le saisit au corps.
+
+M. Fallaire braquait sur lui son revolver.
+
+--Avez-vous des complices?
+
+--Non, monsieur. Je ne suis pas ce que vous croyez. Je voudrais
+m'expliquer...
+
+--Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin!
+
+--Oui monsieur, mais que monsieur prenne garde à son revolver. Ça part
+des fois sans qu'on s'y attende et je suis juste devant...
+
+--Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation, je le sais, est
+suspecte, mais accordez-moi quelques minutes d'entretien... Je vous
+expliquerai... à vous seul... Que votre domestique me ligote si vous
+voulez...
+
+--Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité saisissait. Rentrons.
+
+Justin poussa l'homme.
+
+--Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci. J'ai un pied foulé.
+
+Quelques minutes plus tard, M. Fallaire, dans sa salle à manger, son
+revolver devant lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier
+dont Justin avait lié les mains et que la lumière éclairait en plein.
+C'était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect
+élégant et distingué, malgré son actuelle détresse. M. Fallaire eut
+l'impression de l'avoir déjà vu.
+
+--J'attends vos explications, dit-il.
+
+--Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre du petit pavillon qui
+fait partie de la propriété voisine et qui est adossé au fond de votre
+jardin... Dois-je vous en dire plus?
+
+--Il me semble! Je ne comprends pas. La propriété voisine est celle de
+M. et Mme Marrois dont je suis l'ami...
+
+--Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec vous l'hiver dernier,
+monsieur Fallaire. C'était un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué,
+sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes cartes sont dans mon
+portefeuille.
+
+--Je persiste à ne pas comprendre, dit M. Fallaire, qui semblait
+contenir une émotion violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon?
+Pourquoi vous enfuir comme un voleur?
+
+--Parce que M. Marrois est rentré de Paris à l'improviste. Est-il
+besoin d'insister, monsieur? Dans ce pavillon... je suis déjà venu
+plusieurs fois... «On» gagne le parc par la serre. «On» vient m'ouvrir
+la petite porte de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce soir, au
+bruit de la voiture de M. Marrois, «on» m'a quitté précipitamment sans
+songer que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé... Que faire? J'ai
+attendu que tout soit apaisé un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre
+pour gagner la route en traversant votre jardin... Mais j'ai sauté si
+malheureusement que je me suis foulé un pied.
+
+--«On» vous rejoint souvent dans ce pavillon, dites-vous... Mais...
+qui... vous rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix sourde.
+
+--Qui?... Eh bien! monsieur... c'est... c'est Mme Lehallier,
+la cousine de M. Marrois. Mais ce nom que vous m'arrachez,
+ensevelissez-le...
+
+--Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire, pris d'une joie
+convulsive. Comment, cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne semble
+s'intéresser qu'aux repas? Ça, par exemple, c'est drôle! Elle est
+inflammable!... Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une femme
+charmante et elle est bien libre... Ah! ah! ah! Mais laissez-moi vous
+débarrasser de ces liens ridicules... Et acceptez un verre de vieux
+cognac. Ça vous remettra.
+
+Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis, empressé, délia les poignets
+du jeune homme et servit le cognac, riant toujours.
+
+--Là... encore un petit verre... Il est bon, n'est-ce pas?
+
+--Excellent, vous êtes trop aimable.
+
+--Je ne vous ai pas mortifié, au moins, tout à l'heure?... Ah! ah! ah!
+cette bonne Mme Lehallier... Et c'est pour elle que, comme un héros
+de roman, vous courez la campagne, franchissez les murs et risquez de
+recevoir des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui aurait cru ça!...
+
+Soudain il tressaillit, devint blême, reposa son verre.
+
+--Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui, vous mentez! Mme Lehallier est
+partie ce tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la gare. Je m'en
+souviens tout à coup. Alors, comme je ne pense pas que c'est avec la
+cuisinière, qui a cinquante ans, ni avec la femme de chambre, qui est
+nouvelle d'avant-hier, que vous avez des rendez-vous, c'est avec...
+Parlez! répondez! c'est avec Mme Marrois?
+
+--Monsieur, dit le jeune homme avec dignité, j'ai menti, en effet.
+J'ai essayé de dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais le
+départ de Mme Lehallier... Vous avez mon secret... Notre secret,
+devrais-je dire. Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs fois
+Suzanne m'a parlé de vous avec une vive amitié... Je me flatte, puisque
+vous savez tout, que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce soit par
+votre jardin...
+
+--Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la fureur, ce qui formait
+avec le pyjama mauve un contraste singulier. Assez! C'est à moi, l'ami
+de M. Marrois, que vous osez venir demander d'être complice!... Et
+cette Suzanne, cette misérable!...
+
+--Monsieur, je ne vous permettrai pas... Mme Marrois est la plus
+honnête des femmes, mais elle m'aime... L'amour est plus fort que cette
+morale bourgeoise dont vous vous faites si violemment le champion. Vous
+m'avez arraché mon secret, je compte au moins sur votre honneur de
+galant homme... Veuillez m'ouvrir la porte.
+
+Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui sans un mot l'avait conduit
+à la porte, revint et s'écroula sur une chaise, atterré:
+
+--C'est donc pour ça que je la voyais si peu depuis quelque temps...
+bégaya-t-il.
+
+Il se redressa, repris de rage:
+
+--La misérable!... Et cet imbécile de Marrois, son mari, qui n'a jamais
+rien vu, rien su, rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille,
+béat, satisfait!... pendant que moi je souffre!... Ce n'est pourtant
+pas à moi à la surveiller!...
+
+
+
+
+LA NIVELEUSE
+
+
+Le jeune Pierre-Édouard Harleur, élève à l'École centrale et fils du
+grand usinier du Nord, s'était décidé, bien qu'il méprisât hautement
+les distractions bruyantes et les plaisirs bohèmes, à passer cette
+soirée de carnaval au quartier Latin, pour «voir ce que c'était».
+
+Tout d'abord, parmi le tumulte débraillé de la rue et des cafés, il
+avait conservé l'attitude réservée et un peu dédaigneuse de celui
+qui fait une étude de mœurs. Mais il n'avait que vingt-deux ans, et
+l'excitation générale, les cris, les chants, les filles qui se jetaient
+sur lui, les confetti dont on le bombardait, et surtout les bocks
+innombrables imposés par la bande dont il faisait partie, l'avaient
+bientôt dégelé. Il avait, lui aussi, pour son propre agrément, bu,
+fumé, crié et chanté sans mesure, pincé des hanches anonymes, embrassé
+des figures qui déteignaient sur ses joues, acheté et arboré un nez
+postiche des plus hideux, retourné son pardessus,--suprême et surannée
+manifestation d'allégresse,--perdu, retrouvé et reperdu ses camarades,
+et enfin, vers minuit et demi, échoué, seul, fortement éméché, un peu
+aphone, mais très content, dans une dernière brasserie du boulevard
+Saint-Michel.
+
+Le chahut y était, si possible, plus terrible encore qu'ailleurs.
+Trois bugles et deux trombones, inexplicablement égarés là et jouant
+de toutes leurs forces; une bande frénétique, à cheval sur des chaises
+et tapant à tour de bras sur les tables de marbre en vociférant;
+des peintres américains, jetant méthodiquement leur cri de guerre à
+la manière peau-rouge, avec accompagnement de sifflets stridents,
+constituaient le fond du vacarme, qu'agrémentait la fantaisie du reste
+des consommateurs, où dominaient les piaulements aigus des femmes.
+
+Pierre-Édouard, en poussant la porte, vacilla, ahuri par le bruit, la
+lumière, la fumée et sa demi-ivresse.
+
+--Ce qu'y gueulent, hein! cria dans son oreille, avec admiration, un
+homme qu'il ne connaissait pas, et qui entrait en même temps que lui.
+
+--Une table pour ces messieurs?
+
+Un garçon les poussait dans un angle, au bout du café, à une
+place qu'abandonnait difficilement une société lasse de hurler.
+Pierre-Édouard, qui trouvait toutes choses amusantes ce soir-là, se
+laissa faire, et, sur la banquette, s'affala aux côtés de son nouveau
+compagnon.
+
+--T'as l'air d'un frère, observa celui-ci; on va sucer un godet.
+
+--Tu l'as dit, répondit gravement Pierre-Édouard. Garçon, deux kummels
+et des cigares; je n'ai plus de cigarettes.
+
+--Mince de chic! Après, on prendra des fines; ça sera ma tournée...
+
+L'homme se carrait sur la banquette. Il était court de taille, trapu,
+vêtu en ouvrier endimanché, et dans sa face camuse deux petits yeux
+brillaient, vifs et intelligents, mais, pour le moment, humides d'une
+ivresse qui empâtait la voix éraillée et mordante. Il rejeta son
+chapeau en arrière et secoua les confetti qui constellaient sa barbe.
+
+--A la tienne, dit-il, en sifflant d'un seul coup son kummel.
+
+--A la tienne!
+
+Le jeune Harleur, pour être à la hauteur, vida aussi son verre d'un
+seul trait. L'aventure l'amusait de plus en plus.
+
+--Ote donc ton nez, y te gêne pour boire, et pis, on crève de chaud,
+ici, remarqua l'inconnu. Garçon, des fines!
+
+Elles vinrent. Pierre-Édouard avait ôté son nez. Ils allumèrent des
+cigares. L'homme reprit:
+
+--Y a pas à dire, on est bien, ici... Et pis, y sont gais, tous
+ceuss-là... y en foutent un boucan... et j'te gueule, et j'te
+gueule!... Y a pas, c'est gentil... On est bien... On a beau se dire
+que, tout ça, c'est de la graine de sales bourgeois, y sont gentils
+tout de même... Et pis, y a pas, l'lusque, y a que ça...
+
+--Tu as raison. (Le jeune homme, très gris, étouffa un rire.) Garçon,
+deux fines!
+
+--Ohé! Harleur! cria tout à coup une voix.
+
+--Ohé! cria Pierre-Édouard, reconnaissant vaguement, dans la foule, un
+camarade qui l'appelait.
+
+--On monte à Montmartre, est-ce que...
+
+La voix se perdit dans le tumulte, et le camarade, sans plus s'occuper
+du jeune homme, disparut avec une bande vociférante.
+
+--Harleur? (L'homme avait sursauté sur sa banquette.) Harleur, t'es pas
+parent de l'usinier, au moins?
+
+--Si. C'est mon père.
+
+Le jeune homme s'était redressé, étonné.
+
+--Ton père, c'est ton père... Eh ben, moi, tu ne sais pas qui que
+j'suis? Je suis Chanvin!
+
+Chanvin! Pierre-Édouard, à demi dégrisé, le regardait. Chanvin, c'était
+l'ouvrier congédié, la forte tête, l'ennemi acharné du patron, qui,
+là-bas, dans le Nord, attisait la guerre du travail, le meneur de
+grève que M. Harleur déclarait bon pour la guillotine, l'adversaire
+héréditaire de sa race, qui avait, l'an passé, conduit, il le savait,
+l'assaut des usines de son père...
+
+Le jeune homme fit un effort pour se lever, mais il retomba sur sa
+banquette. Le vacarme du café concassait sa volonté fuyante. Contre son
+ivresse, qui, un moment dissipée, revenait plus impérieuse, il essaya
+vainement de se raidir. Dans un dernier effort, il mit un louis sur
+la table pour payer; mais la table, la banquette, le café tout entier
+tournaient dans un vertige. Il tendit la main, vida son verre, le cassa
+en le reposant; et, tout à coup, la situation lui apparut confusément
+d'un comique si aigu qu'il éclata en un rire convulsif.
+
+L'autre le regarda, béant, mais comme, lui aussi, il était ivre, il se
+tordit à son tour.
+
+--Y a pas, y a pas, elle est bonne, balbutia-t-il en essuyant ses yeux
+du revers de sa main. Chanvin, c'est moi... T'as entendu parler de
+moi si tu m'as jamais vu, pas? Les camarades de là-bas m'ont envoyé
+ici pour le syndicat... Alors, comme c'est le carnaval, j'ai voulu
+voir comment que ça se passe chez les étudiants... chez les jeunes
+bourgeois... Faut se rendre compte, pas?... Et pis quoi, y a temps pour
+tout... La grève, c'est une chose; la rigolade, c'est une aut'chose...
+Ben quoi, v'là qu'y dort, à c'te heure!
+
+Le jeune Harleur, en effet, dormait en ronflant, affalé sur sa
+banquette, si assommé par l'ivresse que nulle force au monde n'eût pu
+le réveiller.
+
+--A la tienne, murmura Chanvin, perplexe, en vidant son dernier verre.
+Y a pas, ajouta-t-il à haute voix, pour lui-même, j'peux pas l'laisser
+en plan, v'là qu'on ferme la boîte, on le mettrait dehors, et y
+s'ferait ramasser par les flics ou estourbir... C'est pus un patron,
+c'est un poteau... qu'on est bu ensemble. Y pionce comme un môme,
+regardez-moi ça... Garçon!... la monnaie de monsieur!... Vous voyez,
+j'y mets dans sa poche... L'pourboire? V'là quat'ronds... Non, mais
+des fois, t'es pas content? Et pis, regarde un peu... J'fouille dans
+sa poche pour y voir son adresse... Tiens, sur c'te lettre... Et pis,
+aide-moi à l'mener à un sapin...
+
+Entre Chanvin titubant, mais lucide et vigoureux, et le garçon rechigné
+et las, Pierre-Édouard Harleur, inconscient, fut porté dans un fiacre.
+Son étrange ange gardien y monta à côté de lui; durant tout le trajet,
+il le soutint avec sollicitude en monologuant sur les grèves, les
+syndicats, les ouvriers, les patrons, les poteaux et les fines, et
+puis le remit sain et sauf, toujours ronflant, entre les mains de son
+concierge, réveillé à l'aide d'un tenace vacarme, et furibond.
+
+En suite de quoi, il alla se finir dans les cabarets des Halles, mais
+n'eut personne pour le rentrer, de sorte qu'il coucha sous un banc.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Le Spectre de M. Imberger 5
+ Le Jardin du Pirate 47
+
+
+ QUELQUES CHANTAGES
+
+ Un Chantage 63
+ Mémoire 74
+ Une Réputation 83
+ Une Enquête 92
+ L'Amateur 100
+ La Tache 110
+ Scandale mondain 118
+
+
+ MYSTÈRE...
+
+ L'Apparition 129
+ La Devineresse 136
+ Hypnotisme 146
+
+
+ CONTES
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+ Monsieur Arthur 159
+ Hippolyte 166
+ L'Équilibre 174
+ Complicité 182
+ Le Marché 190
+ Berthe 198
+ Le Simulateur 207
+ Le Passager 215
+ Les plumes du paon 222
+ L'Héritage 230
+ Un bon conseil 238
+ Au Bord 246
+ Madame Paul 253
+ Un Voleur 261
+ La Niveleuse 268
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+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
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+DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION
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+ Prix
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+ AJALBERT (JEAN), _de l'Acad. Goncourt_
+ Lettres de Wiesbaden 7 "
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+ ALANIC (MATHILDE)
+ Rayonne! roman (5e mille) 7 "
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+ BAILLEHACHE (COMTESSE DE)
+ Les mains pures, roman (3e m.) 7 "
+
+ BARBUSSE (HENRI)
+ Le Feu, roman (335e mille) 7 "
+ Clarté, roman (90e mille) 5 75
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+ BATAILLE (HENRY)
+ Théâtre complet. I. La lépreuse.--L'Holocauste (3e mille) 7 50
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+ BEAUNIER (ANDRÉ)
+ La folle jeune fille, roman (5e m.) 7 "
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+ BERNARD (TRISTAN)
+ Le jeu de massacre (4e mille) 7 "
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+ Les jours sans gloire, roman (7e m.) 7 "
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+ BLASCO IBAÑEZ (V.)
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+ BORDEAUX (HENRY), _de l'Acad. française_
+ La maison, roman. Nouvelle édition illustrée 7 50
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+ BOUTET (FRÉDÉRIC)
+ Le spectre de M. Imberger (3e m.) 7 "
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+ CASANOVA (MONCE)
+ La racaille, roman (3e mille) 7 "
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+ CORDAY (MICHEL)
+ Les "Hauts Fourneaux" (Le Journal de la Huronne), 8e mille 7 "
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+ DAUDET (ALPHONSE)
+ Numa Roumestan, roman. Nouvelle édition illustrée 7 "
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+ DAUDET (LÉON), _de l'Acad. Goncourt_
+ La lutte, roman (13e mille) 7 "
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+ DAVID (ANDRÉ)
+ L'escalier de velours, roman. Préface de Rachilde (3e mille) 6 "
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+ DAX (ANDRÉ)
+ La volupté de tuer, roman de l'après-guerre (4e mille) 7 "
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+ DUVERNOIS (HENRI)
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+ FARRÈBE (CLAUDE)
+ L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha
+ Djemaleddine (20e mille) 7 "
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+ FAURE-BIGUET (J.-R.)
+ La fiancée morte, roman (3e m.) 6 "
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+ FIERRE (JACQUES)
+ L'éternelle histoire, roman (4e m.) 7 "
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+ FISCHER (MAX ET ALEX)
+ Pour s'amuser en ménage!..., roman (22e mille) 7 "
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+ FLAMMARION (CAMILLE)
+ La Mort et son Mystère. III. Après la Mort (20e mille) 8 50
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+ FOLEŸ (CHARLES)
+ Cabotinette, roman (6e mille) 7 "
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+ FORT (PAUL)
+ Louis XI, curieux homme, chronique en 6 images 7 50
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+ FOUCAULT (PAUL ET ANDRÉ)
+ Monsieur Barillard, négociant-commissionnaire, roman (3e m.) 6 "
+
+ GENEVOIX (MAURICE)
+ Rémi des Rauches, roman (4e m.) 7 "
+
+ GÉNIAUX (CHARLES)
+ La lumière du cœur, roman 7 "
+
+ GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)
+ Sœur Philomène, roman. Édition définitive 7 "
+
+ KERMANT (ABEL)
+ Le petit prince.--La clef (4e m.) 7 "
+
+ KEUN (ODETTE)
+ Sous Lénine, notes d'une femme déportée en Russie
+ par les Anglais (4e mille)
+ 7 "
+ MARGUERITTE (LUCIE PAUL)
+ La jeune fille mal élevée, roman (4e m.) 7 "
+
+ MARGUERITTE (VICTOR)
+ La garçonne, roman (20e mille) 7 "
+
+ MÉRY (JULES)
+ Terre païenne, roman 7 "
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+ MIRBEAU (OCTAVE), _de l'Acad. Goncourt_
+ Théâtre. (3 volumes). Chacun 7 50
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+ ORLIAC (JEHANNE D')
+ Une courtisane, roman (3e mille) 7 "
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+ PAILLOT (FORTUNÉ)
+ Amant ou maîtresse? ou l'androgyne perplexe, roman (6e mille) 7 "
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+ PRÉVOST (MARCEL), _de l'Acad. française_
+ L'art d'apprendre (12e mille) 7 "
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+ RACHILDE
+ Le grand saigneur, roman (8e m.) 7 "
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+ RICHEPIN (JEAN), _de l'Acad. française_
+ Les glas, poèmes (5e mille) 6 "
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+ ROBERT (LOUIS DE)
+ Silvestre et Monique, roman (4e m.) 7 "
+
+ ROSNY AINÉ (J.-H.), _de l'Acad. Goncourt_
+ Nell Horn, roman (12e mille) 7 "
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+ ROSTAND (MAURICE)
+ La gloire, pièce en 3 actes, en vers (6e mille) 6 "
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+ SOULAINE (PIERRE)
+ La rue de la Paix, roman (4e mille) 7 "
+
+ VAILLAT (LÉANDRE)
+ La femme inconnue, roman (3e m.) 7 "
+
+
+3302--PARIS--Imp. Hemmerlé, Petit et Cie, 7-22.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 ***