diff options
Diffstat (limited to '75483-0.txt')
| -rw-r--r-- | 75483-0.txt | 6258 |
1 files changed, 6258 insertions, 0 deletions
diff --git a/75483-0.txt b/75483-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bec5bd8 --- /dev/null +++ b/75483-0.txt @@ -0,0 +1,6258 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 *** + + +Le spectre de M. Imberger + + + + +DU MÊME AUTEUR + + +_Chez le même éditeur_: + + VICTOR ET SES AMIS. + CELLES QUI LES ATTENDENT. + DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES. + LUCIE, JEAN ET JO, roman. + PAR-DESSUS LE MUR. + LA LANTERNE ROUGE. + LE REFLET DE CLAUDE MERCŒUR, roman. + + +_En préparation_: + +L'HOMME SAUVAGE et JULIUS PINGOUIN, romans. + + + + +FRÉDÉRIC BOUTET + + +Le spectre de M. Imberger + +PARIS + +ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + +26, RUE RACINE, 26 + +Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés +pour tous les pays. + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. + +Copyright 1922 + +by ERNEST FLAMMARION. + + + + +Le spectre de M. Imberger + + +J'ai appartenu pendant trente ans à la police parisienne, dit Barfin, +et ma carrière, je vous assure, a été plutôt mouvementée; mais +l'affaire la plus extraordinaire sur laquelle j'ai eu à enquêter fut +certainement la disparition de M. Imberger, qui est d'ailleurs restée +une affaire fameuse. + +Oui, ce curieux cas m'a donné bien du fil à retordre et je l'ai +travaillé avec passion. Pendant des semaines, il est resté entouré +d'un mystère impénétrable que des péripéties étranges modifièrent sans +l'élucider le moins du monde, mais en renversant mes opinions à mesure +que je me risquais à en avoir... + +Le public n'en a suivi que les faits extérieurs dans leur succession +inattendue, saisissante et dramatique, et n'a jamais connu exactement +les dessous psychologiques... Aussi bien, puisque, maintenant, des +années ont passé et que je suis à la retraite, je puis tout vous +raconter dans le détail. + + +M. Imberger était un homme riche, d'un caractère un peu original et +d'une excellente santé. Dans la vie il ne faisait rien autre chose +que de collectionner des marteaux de porte. Je ne m'y connais pas, +mais il paraît qu'il avait réuni des pièces uniques. Il ne s'en tenait +pas tout à fait d'ailleurs à cette spécialisation, il était compétent +en bibelots de toutes sortes et tous les antiquaires de Paris le +connaissaient et le considéraient non seulement comme un client, mais +encore comme un érudit que l'on peut consulter avec fruit au sujet de +l'authenticité d'une trouvaille. Ses courses, ses visites dans le monde +de la grande brocante occupaient tout son temps avec le soin de sa +collection. + +Cette collection était l'un des amours de M. Imberger. Il n'en avait +qu'un autre: sa femme Andrée, une blonde aux yeux noirs, extrêmement +jolie... oui vraiment, une des plus jolies femmes que j'aie jamais +vues, fine, souple, harmonieuse, une voix charmante, un teint lumineux, +un air de douceur langoureuse... + +Elle avait bien vingt-cinq ans de moins que son mari qui avait dépassé +la cinquantaine. Il l'avait épousée trois ans plus tôt, après s'être +occupé d'elle quand elle avait perdu son père qui, homme brillant, +mondain, dépensier, laissait une succession compliquée où il y avait +plus de doit que d'avoir. Finalement la jeune fille s'était trouvée +sans le sou et c'est alors que M. Imberger, dont elle était parente (il +avait eu la mère d'Andrée comme compagne d'enfance) lui avait offert +de se marier avec lui. Elle avait dit oui, avec ou sans hésitation, je +n'en sais rien. + +Au fond de Passy, dans une courte rue calme où, par-dessus les murs, +les arbres regardaient les passants, ils habitaient un confortable +petit hôtel ancien où les servaient des domestiques de tout repos. + +Un fils du frère aîné de M. Imberger vivait avec eux depuis quelques +mois. Il s'appelait Maxence. C'était un beau garçon d'une trentaine +d'années qui, sous prétexte d'étudier la peinture, s'était à peu près +ruiné en faisant, pendant dix ans, une noce à tout casser, à Paris, +d'abord, puis en Italie, puis de nouveau à Paris, et enfin dans +l'Orient moderne et truqué des rastaquouères et des vieilles grues +neurasthéniques. Au retour, sans le sou, il avait été accueilli et +recueilli par cet excellent homme d'Imberger, qui était son seul parent +et qui, malgré d'assez louches histoires de jeu et de femmes courant +sur le compte du beau Max, lui avait ouvert sa maison et sa bourse +comme à un fils, lui évitant ainsi, selon toute apparence, de faire +connaissance avec nous. + +La jeune femme de M. Imberger n'avait pas paru tout d'abord voir d'un +bon œil cette intrusion. Max, neveu de son mari, avait, avec elle, des +liens de parenté, assez lointains d'ailleurs, mais à peine plus âgé +qu'elle, il avait été son camarade d'enfance, elle le connaissait bien +et semblait se méfier de lui et même le redouter. + +Cependant, après une première période de mécontentement et de froideur +défiante pendant laquelle Andrée avait pour ainsi dire tenu Max en +observation, les choses s'étaient arrangées, très bien arrangées même +et dans le petit hôtel, tous les trois paraissaient vivre parfaitement +heureux et d'accord. + + * * * * * + +L'affaire commença une nuit de février. Mme Imberger avait été +seule à un bal costumé chez des amis. Imberger avait peu de goût pour +ce genre de réjouissances, les déguisements l'assommaient et les +postiches lui faisaient mal à la tête. D'ailleurs, il lui suffisait de +ne pas être obligé personnellement de prendre part à ces plaisirs, et +il laissait sa femme sortir tant qu'elle voulait. Quand elle allait +ainsi sans lui au théâtre ou dans le monde, il venait, du reste, +régulièrement la chercher et faisait en même temps acte de présence. Le +soir dont je vous parle, M. Imberger avait même promis formellement de +venir rejoindre sa femme vers une heure du matin et de prendre part au +souper. + +Il ne vint pas. + +Une heure et demie, deux heures, deux heures et demie sonnèrent. Le +souper était fini depuis longtemps, pas d'Imberger. + +La jeune femme, qui avait beaucoup dansé et qui s'amusait beaucoup, +n'eut d'abord pas exactement conscience de ce retard insolite. +Soudainement, elle s'en rendit compte et s'étonna, mais pour se +rassurer aussitôt par une explication logique: M. Imberger avait dû au +dernier moment changer d'avis et, préférant le calme de son cabinet à +la cohue joyeuse d'un souper de carnaval, il était resté au coin de son +feu à travailler et ne viendrait que pour la ramener chez eux. + +Mais à trois heures passées, M. Imberger n'était toujours pas là. +Les invités commençaient à partir. Mme Imberger alors s'inquiète, +son mari était la ponctualité même, comment n'arrivait-il pas? Elle +fait part de son anxiété aux maîtres de la maison; on la rassure en +lui prodiguant toutes les bonnes raisons en usage dans ces cas-là, on +lui conseille de patienter, de danser encore... Imberger va venir, +voyons: plongé dans un livre, il a laissé passer l'heure. Quelqu'un +tout à coup a l'idée bien simple de téléphoner à l'hôtel Imberger? +Mais oui! Comment n'y a-t-on pas songé plus tôt? Si M. Imberger +s'est trouvé souffrant et n'a pas pu venir à cause de cela, on le +saura tout de suite... Oui, mais dans ce cas-là comment n'a-t-il +pas lui-même téléphoné pour prévenir?... N'importe, on téléphone... +peut-être s'est-il endormi... la sonnette le réveillera... On +demande la communication, pas de réponse... On insiste, on affirme +à l'employé téléphoniste qu'il y a quelqu'un; l'employé rappelle +et rappelle encore, et affirme que personne ne répond. Remarquez +que les domestiques couchant dans des communs attenant à l'hôtel ne +peuvent entendre. Finalement, Andrée, angoissée, décide de rentrer +immédiatement chez elle, et se fait reconduire par deux respectables +amis du retardataire qui, sans le dire à la jeune femme, partagent +maintenant ses craintes. Ils entrent avec elle dans le petit hôtel de +Passy, noir et muet. Pas d'Imberger. + +Le neveu Maxence avait ce soir-là dîné en ville et il devait, comme +il le faisait souvent, passer au cercle une partie de la nuit. On +monta néanmoins voir dans sa chambre s'il était rentré. La chambre +était vide, le lit n'était pas défait; comme c'était probable, Maxence +n'était pas rentré encore. + +Mme Imberger s'installe dans le cabinet de travail de M. Imberger +et, en compagnie de ses deux amis, attend, folle d'angoisse, en +guettant les bruits du dehors. + +Vers quatre heures du matin, une voiture tourne dans la petite rue et +s'arrête devant l'hôtel. Tous se précipitent à la grille. Maxence, qui +rentre et qui paye sa voiture, se retourne stupéfait et les interroge. +Qu'y a-t-il donc? On le met au courant de l'inexplicable absence de +son oncle. Il est bouleversé. Il avait quitté son oncle à sept heures +du soir, et depuis n'avait reçu de lui ni message, ni visite. Maxence, +d'ailleurs, avait passé la soirée à son cercle, pris par une partie +de poker mouvementée. Le dernier et faible espoir d'avoir par lui une +indication quelconque s'évanouissait donc. + +A la suggestion de Maxence, on se munit de lanternes et on parcourt le +jardin dans tous ses recoins. + +M. Imberger avait pu se trouver souffrant, vouloir prendre l'air et +tomber évanoui, frappé de congestion. Toutes les recherches sont vaines. + +Mme Imberger, désespérée, tremblante de fièvre, rentre, monte dans +sa chambre pour changer contre une robe de ville la robe de bal qu'elle +n'avait pas encore songé à ôter. Puis elle redescend dans le cabinet +de travail où les trois hommes étaient revenus, et avec eux, dès +l'ouverture du commissariat de police, elle va déclarer la disparition +de son mari. + +C'est là-dessus que je fus, le lendemain, chargé d'enquêter: j'avais +déjà à cette époque ma petite réputation. Le grand chef voulut bien me +dire qu'il m'avait choisi à cause de mon tact et de mon adresse. Je +fus flatté. Il me confia l'affaire avec des instructions détaillées et +pressantes. + +L'important était d'agir vite et discrètement. Il fallait éviter les +erreurs ou les gaffes qui créent ou augmentent le scandale; il fallait +donner à l'affaire, tout au moins en tant que détails de la vie privée +du disparu, aussi peu que possible de publicité, sans cependant avoir +l'air de rien cacher; il fallait enfin éviter autant que possible +que la disparition de M. Imberger devienne sensationnelle, si je peux +dire. Ce n'était pas commode. M. Imberger était connu de tout Paris, il +était l'ami de hautes personnalités de la politique, des arts ou des +sciences, et cette fantastique histoire allait nécessairement faire un +bruit de tous les diables. + +Je me mets à travailler avec ardeur. Je visite l'hôtel de Passy de fond +en comble, rien. J'interroge tout le monde. Aucune information qui ait +la moindre valeur. En dehors des faits que je viens de vous raconter, +personne ne savait rien. Mme Imberger--jamais je n'ai vu une si +jolie créature avec ses joues pâles et ses grands yeux brillants de +larmes, sous ses cheveux décoiffés--à toutes les questions que je lui +posais me répondait, éperdue: + +--Je ne sais pas, je ne sais pas. Il devait venir, il n'est pas venu... +Je vous en prie, retrouvez-le... + +Et, tout à coup, elle éclata en sanglots convulsifs, et cela finit dans +une attaque de nerfs. + +Le neveu Maxence, un magnifique gaillard avec sa tête fine et brutale +sur ses épaules d'athlète, semblait abîmé dans la plus profonde +douleur, ce qui ne l'empêcha pas de me seconder de son mieux en me +guidant avec intelligence à travers l'hôtel en quête d'un indice +quelconque. Il me fit parcourir la maison des caves au grenier, et +le jardin où se trouvait un vieux puits que nous fîmes à tout hasard +sonder. Rien. + +Maxence n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être devenu son +oncle et se refusait même à envisager la possibilité d'un écart de +conduite. + +--Vous ne le connaissez pas, me dit-il avec conviction. Il ne +s'intéressait au monde qu'à ses collections. Il n'aimait au monde que +sa femme. Il avait pour moi, qui le respectais comme un père, la plus +affectueuse indulgence; il m'a épargné de souffrir de mes folies de +jeunesse et c'est grâce à lui que je puis tenir mon rang dans le monde. + +Il s'interrompit, suffoqué par son émotion. + +Quant aux domestiques, ils étaient à la fois plaintifs et ahuris. +Horriblement effrayés par le mystère qui planait sur la maison, ils +étaient en outre saisis de cette terreur obséquieuse et effarée +que nous autres policiers inspirons assez souvent, à cause de la +toute-puissance de la justice dont nous sommes la main. Leur innocence +était d'ailleurs évidente. Ils avaient raconté tout ce qu'ils savaient, +c'est-à-dire à peu près rien, et j'employai alternativement la +bonhomie, la brutalité et la surprise, sans en tirer autre chose. + +Je fis des recherches sérieuses sur la vie privée de M. Imberger; mais +M. Imberger n'avait, si je puis dire, pas de vie privée. C'est-à-dire +que cette vie privée, claire, bien réglée et sans complications n'avait +aucune part cachée, ni dans le domaine argent, ni dans le domaine... +distractions... Les seuls secrets que j'y découvris furent des charités +suivies et discrètes; une clientèle nombreuse de protégés vraiment +intéressants se révéla à moi, et quelques-uns d'entre eux ignoraient +même le nom et la qualité exacte de leur bienfaiteur. M. Imberger était +ce qu'on peut appeler un riche honteux et il était aussi, d'après tout +ce que l'on me raconta sur lui, un original au meilleur sens du terme, +un homme d'esprit et de cœur pour qui quelques-uns de ses amis avaient +autant d'affection que d'admiration. + +M. Imberger avait des habitudes, tout le monde dans son entourage les +connaissait et, par conséquent, rien ne fut plus simple que de suivre +pas à pas l'emploi toujours semblable de son temps. Quand il sortait +seul, il allait toujours dans les mêmes endroits, passant à jour +fixe chez certains antiquaires et chez certains amis. Il indiquait +toujours, d'ailleurs, en partant de chez lui, où il allait. + +Aucune maison louche ne le connaissait, ni de nom ni de vue, car +je trimbalais partout sa photographie. Il n'était pas de ces vieux +messieurs dont la vertu cache des dessous qui dépendent de nos +services, et jamais de près ou de loin, il n'avait été effleuré par +le plus banal scandale; c'était un brave homme qui aimait sa femme. +Il n'avait pas d'ennemis, pas de chagrins connus et sa raison avait +toujours été solide. + +Je devais aussi envisager la question d'argent. Dans les jours qui +avaient précédé sa disparition, M. Imberger n'avait pas retiré de fonds +de chez son banquier; en outre, une somme assez importante était restée +en espèces dans le coffre-fort de son cabinet de travail dont Mme +Imberger avait une double clef et connaissait le mot. + +Il est vrai pourtant que M. Imberger avait coutume, pour pouvoir +conclure immédiatement un achat d'antiquités, de porter sur lui au +moins trois ou quatre mille francs, souvent beaucoup plus; avec cet +argent, il pouvait donc vivre pendant quelque temps sans devoir se +procurer de nouveaux fonds. + +J'inspectai moi-même sa garde-robe et j'interrogeai à ce sujet le +valet de chambre et Mme Imberger. Rien ne manquait que son habit +noir et le grand manteau sombre qu'il avait l'habitude de porter. Cela +indiquait seulement que M. Imberger s'était mis en tenue de soirée dans +l'intention d'aller rejoindre sa femme... ou peut-être seulement pour +faire croire à cette intention. + +Mon enquête n'avançait pas d'une ligne; je pataugeais dans le plus +déconcertant des mystères, et qui s'épaississait à mesure que +j'espérais l'éclaircir. On a toujours bien voulu me reconnaître +quelques dispositions, j'ai trouvé avec un peu de patience et de veine +la clef de bien des problèmes en apparence insolubles, mais j'avoue +que, dans ce cas-là, je me trouvais muré, bouclé, cadenassé. + +Une seule clé aurait pu aller à la serrure et m'ouvrir une issue, mais +cette clef-là, avant d'essayer d'en faire usage, je devais épuiser +toutes les autres chances de succès. Pour compléter mon agrément, +avec les jours qui passaient, le bruit que faisait la disparition +de M. Imberger croissait démesurément et les reportages faussement +sensationnels, faussement bien renseignés se multipliaient. Ce flot +de commérages, je vous l'avoue, m'agaçait. Par guigne il n'y avait +alors aucune grosse actualité: ni voyage de souverain, ni querelle de +politique intérieure ou extérieure, ni catastrophe, ni grande première. +Tout Paris se passionnait pour le mystère de Passy et les journaux +commençaient à me blaguer avec une persistance qui me paraissait de +mauvais goût. + +Le 1er mars, le grand chef me fait brusquement appeler, à propos +justement de l'affaire Imberger, et dans son cabinet, me présente au +professeur Ferrier, qui avait, me dit-il, une communication à me faire. + +J'étais très intrigué. + +Ferrier, vous le savez, était déjà un médecin illustre dans ce +temps-là, professeur à la Faculté et membre de l'Académie de Médecine. +C'était un grand bonhomme d'aspect très curieux, à la figure pâle +et rasée, avec un long nez, une large bouche mince et, derrière des +lunettes d'or, des yeux clairs, fixes, fouilleurs, qui semblaient vous +voir vivre à travers vos habits. + +--On me dit que vous êtes un homme intelligent, sûr et habile, et je le +crois, me dit-il, quand nous fûmes seuls. Écoutez-moi: je suis rentré +hier d'un lointain voyage d'études. Je n'ai pas pu revenir avant et je +ne suis revenu que pour avoir une entrevue avec vous. Imberger était +mon meilleur ami, je l'ai connu au collège. Il était riche. Moi, +j'étais pauvre. Il a, de sa bourse, payé mes inscriptions à la Faculté +de Médecine. Quand j'étais étudiant et lui aussi, il m'a, tous les +mois, sur la pension que lui faisaient ses parents, donné de quoi vivre +afin que je puisse travailler. C'est grâce à lui bien plus que grâce +à moi-même, que je suis ce que je suis. C'est grâce à lui qu'ont été +sauvées toutes les créatures humaines que j'ai pu soigner et guérir. +Imberger était de ces hommes dont la sensibilité morale compense la +cruauté, la lâcheté et le vice de tous les misérables qui vous passent +par les mains. Je vous dis cela pour que vous compreniez la raison de +mon intervention; je vous dis cela pour que vous compreniez quel est le +sens et la valeur du mot ami quand je l'applique à Imberger. Du reste, +je le dis à tout le monde, je l'afficherais dans les rues... + +Sa voix se brisa un peu, ses yeux devinrent menaçants; une chose +brillante, qui était une larme, roula le long de son grand nez. + +--Quelle est votre opinion sur sa disparition? termina-t-il sèchement. + +Étant donnée la nature de cette opinion, j'étais un peu gêné, mais +devant un tel homme, il était inutile d'essayer même de mentir. + +--Je crois qu'il y a eu assassinat, dis-je simplement. + +Ferrier eut une petite crispation du coin de la bouche, mais il s'était +ressaisi et, d'une voix parfaitement calme, il me répondit: + +--Moi, je ne le crois pas, j'en suis sûr! La fugue ou le suicide qui +peuvent, pour vous, compter comme des hypothèses que vous devez au +moins envisager, n'entrent même pas en discussion pour moi qui l'ai +connu. Si une transformation d'un ordre quelconque avait eu lieu dans +sa vie, quelle qu'elle puisse être, je l'aurais sue. Il me disait tout +et un être si droit, si clair, si énergique n'a pu avoir de faiblesse, +même passagère. Puisqu'il a disparu, c'est qu'on l'a fait disparaître. +Maintenant est-ce que vous êtes de l'avis de votre chef: un crime de +hasard, une attaque d'apaches au coin d'une rue? + +--Non, dis-je franchement. Dans ce cas-là, on trouve presque toujours +le cadavre, ou en tout cas, une trace quelconque d'assassinat, +un vestige de lutte. Et ici, rien... Pas un indice... Et pas un +témoignage... Personne n'a rien vu, rien entendu, rien remarqué +d'anormal ou même d'inhabituel, dans la maison ou dans les environs... + +«Des apaches qui l'auraient attaqué pour le voler, d'abord presque +à coup sûr auraient abandonné le corps sur place pour s'enfuir, le +coup fait; c'est généralement ce qui se passe. Et en admettant même +qu'ils aient songé à le faire disparaître, ils n'auraient pu y réussir +parfaitement, par manque de préméditation et de moyens, c'est bien +clair... Non... Ce n'est pas, s'il y a eu crime,--comme je le crois +aussi, notez bien...--ce n'est pas un crime crapuleux... + +--Alors, qu'est-ce que vous pensez? + +Il parlait froidement, en détachant les mots; son regard pénétrant ne +me quittait pas. + +--Quelle est votre théorie personnelle?... + +Je me sentais vraiment gêné. + +--Je pense... Je pense... Vous savez, monsieur le +professeur,--répondis-je évasivement, en essayant encore d'échapper à +cette question trop nette,--de par notre métier, nous sommes obligés de +penser à bien des choses invraisemblables, même quand nous admettons +qu'elles puissent être invraisemblables. Il ne faut pas croire du tout +que nous prenions nos hypothèses pour des réalités, mais nous sommes +bien forcés, d'autre part, pour arriver à une solution, de faire toutes +les hypothèses... toutes... + +Il y eut un silence. + +--Non, me dit tout à coup le professeur répondant à ce que je n'avais +pas dit, _elle_ n'y est pour rien, je la connais, elle aussi, +autant qu'on peut connaître une femme, elle n'y est pour rien! Ne +secouez pas la tête, ajouta-t-il avec impatience, nous n'arriverons +jamais si vous ne croyez pas ce que je vous dis. Ce que je vous +affirme, vous devez l'admettre, sans quoi nous serons retardés à chaque +pas... + +Je me permis de l'interrompre. + +--Pardon, monsieur le professeur, dis-je, nous avons un vieux mari, +vieux relativement à sa très jeune femme... Voyons, voyons... Il est +riche, elle est pauvre; il lui a tout laissé et elle le sait. Entre +eux, il y a un homme jeune, solide, beau, sans scrupule, l'amant tout +désigné,--et c'était bien le cas, d'après tous les indices que j'ai pu +recueillir.--Le mari disparaît. La solution, il me semble, s'impose... +Ce sont eux qui ont fait le coup. Peut-être, elle, sans intérêt +d'argent, je veux bien, seulement pour être libre, par amour pour Max +ou dominée par lui, ayant peur... Je ne crois pas non plus qu'elle ait +participé au crime, elle est trop faible et trop effrayée... mais pour +avoir su, c'est autre chose... + +«J'ai déjà, pour moi-même, fait quelques recherches et pris quelques +informations; je me suis documenté pour le jour où j'aurai le droit +d'agir pleinement. Et si, officiellement, je n'ai pas encore enquêté +sur cette piste, c'est que j'ai, à ce sujet, des ordres formels... +On a affaire à des personnalités mondaines, on se méfie, on craint +le ridicule et l'odieux d'une erreur, le scandale d'une fausse +accusation... Et on m'oblige à tout épuiser avant de me retourner +franchement de ce côté-là. Mais j'aurai mon heure, j'y compte bien... + +--Non, me répéta Ferrier, pas comme cela. Votre solution tourne autour +de la vérité, mais elle est fausse pour la moitié, certainement: c'est +lui qui est seul coupable; elle ne se doute de rien... non, non, +croyez-moi, de rien, j'en suis sûr. Ce misérable, qu'Imberger, dans +sa bonté, a sauvé de la misère et de la correctionnelle, est l'amant +d'Andrée, cela je le savais depuis longtemps, et il est une brute +sensuelle, jalouse et cupide. Il y a de tout dans son crime, des choses +banales et des choses révoltantes, de l'exceptionnel et de pauvres +sentiments humains courants... Il y a surtout de la passion grossière +et de l'intérêt: il est avide de domination et de plaisir, vaniteux +comme tous les médiocres... Il voulait pour lui tout seul la femme et +l'argent... l'argent d'abord, du reste... + +--Voyez-vous, demandai-je, la moindre preuve? + +--Aucune. C'est à vous d'en trouver. Tout ce dont vous avez besoin +comme aide personnelle, renseignement ou argent, demandez-le-moi, +cela restera entre nous. Il faut trouver le cadavre et convaincre +l'assassin; d'ailleurs, il est perspicace et rusé et il faut éviter de +le mettre en défiance. + +Ferrier s'en alla. Son opinion éclairait la mienne et la corroborait. +Mais il me fallait au moins un commencement de preuve, et une gaffe +m'eût coûté cher. + +Maxence habitait maintenant une garçonnière du quartier de l'Europe +et n'allait que rarement à Passy. La jeune femme restait plongée dans +son deuil. Elle avait fait venir auprès d'elle une vieille cousine de +province et ne sortait pas. + +Moi j'attendais avant d'agir... Les journaux m'accablaient de +railleries de plus en plus vives sur mon aveuglement. Certains +reporters sagaces, à la suite d'enquêtes personnelles poussées à fond, +avaient très certainement entrevu ce que je croyais être la vérité; +ils indiquaient à mots couverts la probabilité d'un drame familial +et passionnel, et les soupçons commençaient à serrer de près le beau +Maxence. + +Celui-ci, que je rencontrai à Passy à ce moment-là, eut en ma présence +un accès d'indignation qui, s'il était joué, était bien joué. Il ne +parlait rien moins que d'aller souffleter le rédacteur. + +C'est alors qu'un événement extraordinaire se produisit: M. Imberger +fut rencontré dans la rue. + + * * * * * + +C'est la femme de chambre de Mme Imberger qui revit la première M. +Imberger après sa disparition. Un soir, cette fille, dans le petit +hôtel de Passy, rentra affolée, affirmant qu'elle venait de croiser +dans une rue voisine son ancien maître en personne. + +--C'était monsieur, me dit-elle à moi-même quand je la vis après cette +fantastique rencontre, c'était monsieur, sûr et certain. Je l'ai vu +comme je vous vois! J'ai des yeux et je ne suis pas une folle, la tête +sous le couperet je dirais encore que c'était monsieur, et si c'était +pas lui, c'était son fantôme! Et puis, c'est mon avis que c'était même +plutôt son fantôme, du reste... sûr que non qu'il n'avait pas l'air +d'un homme vivant, il avait un grand manteau noir comme il mettait +toujours et une figure toute drôle, toute pâle, toute tranquille, avec +ça... enfin, je ne peux pas dira comment, mais toute drôle... Il +marchait sur l'autre trottoir que moi, il allait vite et il a dû me +reconnaître, alors il a été encore plus vite. Et comme, au contraire, +moi de le voir ça m'avait coupé les jambes, il a profité de ça pour +tourner la rue et filer, moi, j'en claquais des dents... Porter les +yeux sur un fantôme, ça peut vous faire mourir dans l'année... Courir +après, merci... Et puis, ça n'aurait servi à rien. C'était pas un homme +vivant, j'en jurerais sous le couteau! Mais c'était monsieur, j'en +jurerais devant le juge! On l'a assassiné et il revient pour demander +vengeance et sépulture... + +Elle ne voulut pas sortir de là, mais je dois dire que personne ne la +crut tout d'abord. + +Cependant comme cette rencontre, si elle était réelle, constituait une +preuve en faveur d'une simple disparition, on prévint le Dr Ferrier +qui interrogea à son tour la femme de chambre. Il diagnostiqua une +hallucination. + +Cette opinion était aussi la mienne. + +Comment, en effet, penser, si M. Imberger n'était ni mort ni en fuite +et qu'il eût simplement, pour des raisons secrètes, quitté sa famille +et son domicile, qu'il revînt justement se montrer aux environs mêmes +de ce domicile, dans un quartier comme Passy qui est une petite +province charmante où la plupart des habitants se connaissent au moins +de vue et où, lui plus que tout autre, devait être remarqué à cause de +sa silhouette assez particulière et de ses flâneries de collectionneur. +De plus, il était au courant des habitudes de ses domestiques, et la +femme de chambre l'avait vu justement dans une rue et à une heure où +régulièrement, chaque matin, elle allait porter le courrier à la poste +et prendre les journaux. + +Non... Nerveuse et superstitieuse, la femme de chambre, hantée par le +mystère de la disparition de son maître et effrayée par l'évocation +vague d'un crime, avait identifié la silhouette d'un passant avec +celle du disparu, ou même créé de toutes pièces une image absente: +l'hypothèse de l'hallucination était la plus vraisemblable, tout le +monde l'adopta. + +Mais, le lendemain, cette hypothèse tomba d'elle-même... M. Imberger +apparut de nouveau. Il fut vu vers six heures du soir par un marchand +de curiosités de la rue de Châteaudun chez lequel il avait coutume +de faire de longues stations. L'apparition se montra à la porte du +magasin, qu'elle entr'ouvrit comme pour entrer. Puis, ainsi qu'une +personne qui se ravise, elle fit volte-face rapidement et disparut dans +la foule. + +Déconcerté comme la femme de chambre, et comme elle, peut-être, effrayé +par la possibilité d'un mystère d'au-delà...--à ce point de vue, vous +savez, il faut toujours tenir compte de la crédulité humaine,--le +marchand n'eut, pas plus que la femme de chambre, la présence d'esprit +de chercher à rattraper l'apparition pour éclaircir le problème +angoissant... Il affirma qu'il ne le fit pas parce qu'il était seul +à ce moment et ne pouvait songer à abandonner son magasin, fut-ce +quelques minutes. + +Mais M. Imberger était son client depuis plusieurs années, il le voyait +souvent et longtemps. Il fut frappé de la mine hagarde et étrange du +visiteur qui était d'une pâleur livide et avait l'air de souffrir. Mais +il affirma qu'aucune hésitation n'était possible sur son identité. + +Dès lors les apparitions de M. Imberger se multiplièrent dans les +endroits les plus divers. Dans l'espace de quatre ou cinq jours, il +fut vu par plusieurs personnes dont la bonne foi ne pouvait être +suspectée et qui, toutes, donnèrent de lui le même signalement: un +grand manteau noir, une allure rapide et furtive et cette étrange +figure blême et figée. Ce même renseignement revenait toujours. On +rencontrait le disparu invariablement à l'heure du crépuscule; à peine +l'avait-on entrevu qu'il s'éloignait fort vite. Son avoué, M. Druide, +plus déterminé et peut-être plus courageux que les autres, tenta de +le poursuivre boulevard Montmartre où il l'avait croisé inopinément, +mais M. Imberger s'enfuit avec précipitation et ne put être rejoint. M. +Druide le vit de loin disparaître dans le passage des Panoramas et s'y +perdre. + +Et le professeur Ferrier revit aussi de ses propres yeux l'ami qu'il +croyait assassiné. Ce fut même une rencontre émouvante, bien qu'elle +n'eût duré qu'un instant et que pas plus que les autres, le professeur +n'eût pu parler à Imberger ni s'approcher de lui. Voici comment +Ferrier, lui-même me raconta la chose, une heure après qu'elle ait eut +lieu, et il était encore agité et presque tremblant. + +--Je l'ai vu, me dit-il. Je l'ai vu, aucun doute n'est possible. Je +sortais de l'École de Médecine, à la tombée de la nuit, après mon +cours. Une auto était arrêtée au bord du trottoir. Je la regardai +machinalement. Soudain, à la portière, je vis paraître le visage de +M. Imberger qui, penché dans la demi-lumière tombant d'un réverbère, +semblait surveiller ma sortie comme jadis, lorsque parfois il venait +m'attendre. Ce visage était blême et fixe ainsi que le décrivent tous +ceux qui l'ont vu. Après un moment de stupeur, je m'élançai, mais +l'auto démarra rapidement, emportant Imberger qui me fit un signe que +je ne compris pas. + +Il ne pouvait plus être parlé d'hallucination, et la médecine non +plus que la justice modernes n'admettent les fantômes, spectres ou +revenants. Quelques journaux, en manière de plaisanterie, publièrent +des articles sur les «Apparitions de l'assassiné». Des revues spirites +soutinrent énergiquement que de tels faits étaient possibles et que +l'histoire en offre de nombreux exemples; elles allèrent jusqu'à citer +Jésus-Christ apparaissant à ses apôtres. L'aspect d'Imberger était un +argument précieux pour les écrivains spirites qui affirmèrent que cette +lividité bizarre qui surprenait tant était extra-terrestre. + +Cependant je ne vous étonnerai pas beaucoup en vous disant que pour la +justice, pour le professeur Ferrier, pour le public tout entier,--et +pour moi,--une évidence s'imposait: M. Imberger était encore de ce +monde. + +Mais le mystère ne fit ainsi que changer de face. Dans quel but M. +Imberger se cachait-il de la sorte? Etait-il en bonne fortune? Tous +ceux qui l'avaient connu se refusaient à admettre cette explication, +que démentait son amour passionné et inquiet pour sa femme. De plus, +dans ces apparitions troublantes, toujours on le voyait seul, et les +personnes qui l'avaient rencontré depuis sa disparition disaient qu'il +n'avait, en aucune façon, l'air d'un homme qui cache son bonheur, et +toutes s'accordaient sur son aspect bizarre, sur son allure furtive et +inquiète. Un courant d'opinion cependant se forma qui, admettant l'idée +d'une fugue de bas étage, envisagea Imberger comme un vieux débauché, +incapable de voiler plus longtemps ses vices sous le manteau de +l'austérité. Pour ceux-là, la victime devint la jeune Mme Imberger, +abandonnée lâchement, non seulement de la plus outrageante façon, mais +encore dans des conditions telles qu'une infâme calomnie avait pu un +moment avec vraisemblance l'effleurer. Mais elle, que j'interrogeai, +repoussa avec mépris ces imputations sur son mari. + +«C'était le meilleur des hommes, me répétait-elle. Non seulement il +était un homme de vie simple et droite, où aucune dissimulation ne +pouvait être nécessaire, j'en suis sûre, mais encore il était incapable +d'une mauvaise action. Par conséquent, s'il est vivant, un motif +impérieux que j'ignore et que je ne parviens même pas à imaginer, le +contraint à rester strictement caché loin de moi et loin de tous. +Et dans ce cas, l'étrangeté de sa conduite dans ces rencontres des +derniers temps s'expliquerait aisément... Oui... Il agit de telle sorte +qu'il évite toute conversation; mais cependant il se montre, nettement +et souvent, pour rassurer sur son existence... et pour ne pas laisser +un horrible soupçon peser sur un innocent... + +«J'ai tant pensé, douloureusement, à ces choses, voyez-vous, à tout ce +qui est dans le domaine du possible... Il se pourrait encore que, tout +à coup, la raison de mon pauvre mari ait sombré... Mais alors où et +comment vit-il? Avec quelles ressources, quel argent?... puisqu'il n'a +rien prélevé sur sa fortune... De toute façon, c'est affreux... + +Éplorée, elle se tordit les mains en sanglotant. Elle était plus +jolie que jamais, dans ses vêtements sombres. Elle avait réalisé, +je le remarque en passant, ce prodige d'être effacée et comme hors +cadre, ainsi que le comportait sa situation actuelle de veuve sans +l'être,--sans tomber néanmoins dans un deuil qui, si M. Imberger +vivait, fût devenu grossier et vaudevillesque, et sans cesser non plus +d'être une des femmes les mieux habillées de Paris. + +La majorité du public s'était ralliée du reste à cette explication +qu'Imberger avait filé dans un accès de folie. C'était en effet, +depuis ses apparitions, la plus vraisemblable; et comme, lorsqu'un +événement inopiné se produit, une quantité de gens se targuent de +l'avoir toujours prévu, il se trouvait maintenant bon nombre d'amis +ou de familiers de la maison, d'habitants du quartier ou de lointains +fournisseurs pour déclarer que l'originalité de M. Imberger leur avait +de tout temps été suspecte, et que, depuis quelques semaines, cette +originalité leur avait paru s'être accrue d'une façon inquiétante. +Les domestiques eux-mêmes donnaient de cette bizarrerie dernière de +nombreux exemples: leur maître, bourru, mais autrefois bon et doux, +était devenu baroque, nerveux, aisément mécontent, et plus sévère avec +le pauvre M. Max pour qui auparavant il se montrait indulgent et qu'il +s'était mis à rabrouer à tout moment. En outre, il aimait de plus en +plus la solitude, et restait de longues heures silencieux et inactif, +l'air triste et pensif. + +De ce changement d'humeur de M. Imberger tout le monde témoignait, et +la facile érudition médicale des profanes allait bon train. + +On parlait de crise de somnambulisme éveillé, d'accès ambulatoire, +pendant lesquels l'homme cesse d'être lui même et quitte sa +personnalité pour en revêtir une autre qui le conduit au hasard à +travers une vie qu'il ignore quand il retrouve son individualité. +Le professeur Ferrier, dans ce temps-là, me documenta sur ce qu'il +appelait «les maladies du moi», sur l'état premier et l'état second. + +Il me donna des exemples de ce qu'il appelait des «crises comitiales +ambulatoires». Et ici je me permets de perdre un moment de vue mon +histoire pour vous redire le récit qu'il me fit d'un cas très curieux +que Charcot eut à étudier vers 1881 ou 1882. + +Le malade était le garçon livreur d'une maison de bronzes d'art de +la rue Amelot. Il n'avait aucun antécédent morbide, aucune tare +héréditaire. Il fut frappé tout à coup de crises ambulatoires. Voici +comme il raconte l'une d'elles qui commença le 18 janvier: + +--Ce jour-là, je suis parti de bonne heure de la maison ayant à faire +de nombreuses courses. En dernier, je suis monté chez un client, rue +Mazagran, et j'ai reçu de l'argent... Il devait être sept heures du +soir lorsque je descendis dans la rue. A partir de ce moment-là, je ne +me rappelle plus rien, absolument rien. + +«Toujours est-il que je ne suis pas remonté dans la voiture qui +m'attendit longtemps; le cocher prit le parti de rentrer à la maison et +fit connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais devenu. + +--Ainsi, remarque Charcot, à partir du 18 janvier, vers huit heures du +soir, une nuit complète se fait dans votre esprit. Et quand êtes-vous +réveillé? + +--Le 26 janvier, à deux heures de l'après-midi. J'étais sur un pont +suspendu, au milieu d'une ville inconnue. Un régiment passait, musique +en tête et drapeau déployé. Je ne savais pas où j'étais. Je n'osais me +renseigner, craignant d'être pris pour un fou. J'ai demandé le chemin +de la gare et, là, j'ai vu que j'étais à Brest...» + +Il avait, quand la crise l'avait saisi, de l'argent sur lui, dont une +partie (200 francs environ sur 900) était dépensée. Ses habits et ses +souliers étaient propres et non usés, donc il était venu de Paris en +chemin de fer, il avait mangé, il avait couché dans des hôtels, il +avait vécu comme tout le monde, mais sans le savoir et sans que sa +vraie conscience participât aux actes qu'il accomplissait. + +Par malheur pour lui, l'infortuné eut l'idée funeste, pour être +rapatrié sans toucher davantage à l'argent qu'il avait et qui ne lui +appartenait pas, de s'adresser à un gendarme. Celui-ci l'arrêta séance +tenante et le pauvre homme, malgré qu'il montrât toutes sortes de +papiers et notamment une ordonnance que Charcot lui avait remise lors +d'une précédente crise, resta en prison six jours et n'en fut tiré que +par les démarches de son patron au service duquel il était depuis vingt +ans et qui protestait de sa parfaite honnêteté. + +--Et est-ce que vous pensez que le cas de M. Imberger est analogue, +M. le Professeur? demandai-je à Ferrier quand il m'eut fait ce récit. +Quelle est votre opinion personnelle? + +--Je n'en ai pas, me dit-il sèchement. Et je crois qu'autant que moi il +était dans le doute. + +Car, pour moi, l'explication folie simple ou maladie de la personnalité +ne me satisfaisait pas du tout. Il faut dire que pour l'esprit d'un +policier qui voit les faits, toutes ces grandes machines scientifiques +sont des possibilités auxquelles on croit théoriquement, mais qui +ne parviendront jamais à vous donner la solution satisfaisante d'un +problème auquel on est attaché, et derrière lequel on a vu les ombres +mouvantes des réalités humaines, la passion, la vie... la mort... + +Je ne croyais pas non plus à une fugue, oh! cela, pas du tout. + +Et je me demandais si ce n'était pas tout bêtement dans le but de +surveiller sa femme et son neveu que M. Imberger avait disparu, afin +de voir ce que tous deux feraient une fois le bruit apaisé..., afin de +_savoir_ et de ne plus subir la souffrance intolérable du doute. + +Mais alors pourquoi se montrait-il exprès pour ainsi dire à des gens +qui le connaissaient? Car l'ensemble de ses apparitions révélait une +volonté et un système, tellement évidents que c'est d'ailleurs ce qui +détruisait le plus sûrement pour moi l'hypothèse de la folie. + +C'est pourquoi à d'autres moments, obstinément, l'idée de l'assassinat +venait me harceler encore en dépit de toutes les apparences. Je suis +incrédule par nature et par métier... Je n'avais pas vu, moi, le +disparu... Sa femme, Max et moi étions même, parmi ceux qui étaient +reliés à l'affaire, les seuls à ne l'avoir pas vu. Sa femme, Max et +moi... C'est peut-être dans les raisons de ce groupement qu'il fallait +chercher la plus utile base d'un raisonnement valable et je ne m'en +faisais pas faute... + +Mais mon enquête devenait impossible; on ne peut pas avoir les coudées +franches pour informer sur un soi-disant crime dans lequel il n'y a +plus de victime... Je me voyais supprimer les seuls moyens d'arriver +à un résultat: je ne pouvais plus en effet exercer de surveillances +poussées, ni compléter les perquisitions dans la villa Imberger où +j'avais conscience que les fouilles de la première heure avaient été +sommaires... + +Néanmoins, le mystère Imberger me passionnait plus que jamais et +j'étais résolu à en trouver la clé, coûte que coûte, pour mon art +personnel, en dehors de tout ordre officiel et même en cachette. + +Je gardais, si je puis dire, un œil sur l'hôtel de Passy et un œil sur +le beau Max, qui n'y revenait que fort rarement d'ailleurs, pour faire +à sa jolie tante de brèves et correctes visites où le ton était amical, +me disaient mes informateurs, mais la conversation uniquement banale et +sans plus jamais d'allusions au drame familial. + +Mme Imberger vivait d'ailleurs d'une façon retirée et parfaitement +convenable, à l'abri au point de vue matériel par les revenus que lui +versait le notaire sur la fortune intacte de son mari; elle ne quittait +pas la vieille parente qui lui servait de chaperon et partageait avec +elle des journées monotones, dont la solitude s'égayait à peine de +quelques visites strictement intimes. + +Pour Maxence, les choses allaient bien autrement: il avait repris, dans +sa garçonnière du quartier de l'Europe, une vie de loisirs et de noce +dont les ressources restaient pour moi mystérieuses, car il n'avait +aucune espèce de fortune et ne gagnait certainement rien avec sa vague +peinture, d'ailleurs invendue et, en outre, négligée par lui six jours +et demi sur sept. + +Je n'ai jamais pu savoir si, dans ce temps-là, Max eut ou non des +rendez-vous clandestins avec Mme Imberger, car elle, on ne pouvait +se permettre de la faire suivre, et lui avait l'art de semer ceux de +mes hommes qui le filaient. Mais j'ai toujours pensé qu'en tout cas +elle lui donnait de l'argent, car au soir de certains jours où il avait +été particulièrement fuyant, il jouait gros jeu à son cercle ou soldait +des notes de champagne solides... Après tout, Andrée s'acquittait +peut-être ainsi d'un simple devoir de famille, et le faisait-elle +uniquement par respect pour les habitudes anciennes de son mari envers +ce garçon dont il s'était chargé... + +On ne doit pas plus négliger pour un acte les explications indulgentes +que les autres... + +Enfin, je m'exaspérais à froid; cette affaire pour moi tournait à +l'idée fixe. Il me fallait Imberger mort ou vif. + + * * * * * + +Eh bien, ce fut à la Mi-Carême que je le retrouvai mort et vif. Ce +soir-là, j'étais dans la grande salle d'un café de nuit à Montmartre. +Ça ne s'appelait pas un dancing dans ce temps, mais c'était pourtant la +même chose. Je puis vous avouer que je n'y étais pas absolument pour +travailler. Je me sentais fatigué, agacé, énervé par mes dernières +semaines d'enquête infructueuse. Je désirais me changer les idées pour +quelques heures, sans négliger cependant d'observer autour de moi, car +les cafés de nuit sont pleins d'enseignement. + +J'étais là depuis une demi-heure à regarder les petites femmes qui +dansaient au milieu de la salle, quand Maxence lui-même entra avec une +bande. Il était un habitué de la maison, je comptais bien un peu l'y +voir et, à toutes fins utiles, je m'étais camouflé afin qu'il ne puisse +me reconnaître. + +Justement, ils s'assirent tous à une table non loin de moi. Ils +étaient quatre hommes en smoking: Max, un gros boursier bon garçon +que je connaissais un peu, lui ayant demandé des renseignements sur +les dernières opérations qu'il avait faites pour M. Imberger avant sa +disparition, et deux noceurs sans intérêt. Il y avait avec eux trois +petites femmes, des petites danseuses de music-hall assez connues dans +les bars et les boîtes de nuit. Toutes trois étaient plus ou moins +déguisées en Persanes, et l'une d'elles, une gentille petite blonde +rieuse et remuante, qu'on appelait Cora, se frottait avec amour à +l'irrésistible Maxence qu'elle ne quittait pas d'une ligne. + +Ils se mirent à souper avec du champagne sec. La salle s'animait, vous +voyez ça d'ici: accessoires de cotillon, serpentins; les rires des +hommes montaient et les femmes, grises et chatouillées, piaulaient. + +Tout à coup, elles se levèrent pour danser. + +--Attendez-moi, attendez-moi, j'y vais aussi! cria la petite Cora, qui, +à moitié couchée sur Max, fumait une cigarette. Et puis, vous allez +voir, j'ai quelque chose d'épatant! + +--Quoi donc? raconte ça, Bébé. Le gros boursier, un peu pâteux, +essayait de la retenir, mais elle lui échappa. + +--C'est une surprise! Tu vas voir ça, gros phoque! cria-t-elle, en +prenant sur la banquette son immense sac bariolé à la mode de l'époque, +et qui semblait lourd et gonflé. + +Elle embrassa longuement le beau Max et courut vers le lavabo où elle +s'enferma comme pour aller se faire une beauté. + +Cinq minutes après, elle en sortit avec une de ses petites amies +qui riait comme une folle. Elle la prit par la taille et se lança +en tournant avec elle au milieu des groupes qui se poussaient pour +la regarder, applaudissant et riant, sans que je puisse encore voir +pourquoi. C'est ainsi qu'elle revint vers la table où les deux noceurs +assez déprimés, le gros boursier tout hilare, et Max, nonchalamment +renversé sur la banquette et le cigare aux dents, l'attendaient. Elle +fit une dernière volte, fut devant eux et se montra. + +Max la vit, ses yeux s'ouvrirent, son visage changea, devint blafard et +comme convulsé d'horreur; puis il se dressa d'un seul coup, les poings +crispés, renversant la table. + +--Ote ça, nom de Dieu! Vas-tu ôter ça! hurla-t-il d'une voix qui +couvrit tous les bruits de la salle. + +Il y eut un silence général, tout le monde regardait. A côté de Max, le +gros boursier s'était levé, effaré. Il regardait la petite qui restait +pétrifiée. Il pâlit lui aussi et s'écria stupéfait: + +--Mais c'est la figure de M. Imberger! + +Tout cela s'était passé en dix secondes. Déjà je m'étais précipité +et je vis que la petite danseuse avait attaché sur sa frimousse +montmartroise un masque de cire peinte qui faisait un drôle de +contraste avec ses boucles blondes, le masque d'un homme âgé que je +reconnus semblable aux innombrables photographies de face où de profil +que j'avais vues de M. Imberger. + +Je me retournai vers Max. + +--Où as-tu mis le cadavre? lui dis-je en le saisissant. + +Je m'attendais à une bataille et je n'étais pas du tout sûr d'avoir le +dessus avec un gaillard de cette taille. Mais c'était une brute sans +courage, et il s'effondra entre mes mains au moment où entraient deux +gardiens de la paix que le gérant venait de faire appeler. + +On l'enleva rapidement parmi le stupeur des soupeurs et des filles qui +ne comprirent tout que le lendemain en lisant leur journal. Avec nous +la petite Cora, à qui j'avais repris le masque, trottait sanglotante au +bras du gros boursier. + +--Je l'avais pris pour faire une blague, disait-elle sans cesse, il en +avait des tas au-dessus de sa cheminée... + +Et le gros homme bouleversé répétait: + +--Quelle affaire! qui aurait cru ça d'un garçon si gentil... + + * * * * * + +Je retrouvai le cadavre de M. Imberger enterré dans la cave du petit +hôtel de Passy. Cette cave, comme dans beaucoup de maisons anciennes, +avait des recoins sombres entre des arceaux. Des tonneaux, des +bouteilles, des gravats y étaient entassés dans un pêle-mêle qui +m'avait paru naturel, lors de ma rapide inspection. Le corps était +enterré à une faible profondeur dans un de ces recoins. + +Le mobile du crime, vous le devinez: M. Imberger s'était aperçu des +assiduités de Maxence auprès de sa femme et, sans croire du reste +qu'il était son amant, lui avait ordonné de partir, au cours d'une +explication violente. + +Maxence,--c'est lui qui me donna tous ces détails, car il était un +criminel du genre bavard,--avait profité de l'absence de la jeune femme +(c'était le soir du bal costumé), pour commettre son crime. Il s'était +caché dans le cabinet de travail de son oncle qu'il avait étranglé +de ses mains. Après, il avait descendu le corps au fond de la cave. +Je l'aurais trouvé là plus tôt si les apparitions de M. Imberger, +en écartant l'idée du crime, ne m'avaient obligé officiellement +d'interrompre mes recherches. + +Ces apparitions étaient vraiment une invention merveilleuse du sieur +Maxence. D'un seul coup, elles détournaient les soupçons naissants et +interrompaient net mon enquête et mes perquisitions. Il avait pris +un moulage sur un buste de M. Imberger, vous comprenez, et s'était +fabriqué un masque en cire peinte à la ressemblance de M. Imberger. + +Il en fit usage quand il vit que je le serrais de près. Il mettait le +grand manteau du mort et, au moment où la lumière des réverbères se +mêlait à celle du jour tombant, il apparaissait comme vous le savez, +soudainement et rapidement, avec, sur son visage, cette face figée et +hagarde qui frappa tellement tous ceux qui crurent voir M. Imberger. + +Ce masque, il l'avait accroché chez lui au-dessus de la cheminée sans +trop le cacher, par excès d'habileté, parmi d'autres masques horribles +ou grotesques, chinois et thibétains, et la petite Cora, ramenée une +nuit, le choisit pour le chiper au milieu des autres et faire un effet +de carnaval. + +C'est ainsi que Maxence, trahi par le hasard qui est tantôt avec le +criminel et tantôt avec la police, fut conduit aux assises où il +n'eut du reste que dix ans, car on voulut voir dans son cas une cause +passionnelle. + +Mme Imberger, qui n'était en aucune façon poursuivie, ne put même +paraître comme témoin: une fièvre cérébrale la tenait entre la vie +et la mort. Elle ne cessait dans son délire de répéter: «Si j'avais +su... si j'avais su...», sans que Ferrier, qui la soignait, pût jamais +arriver, comme il voulut bien me le dire, à comprendre si elle avait +des remords d'avoir involontairement causé l'assassinat de son mari +en devenant la maîtresse de Maxence ou, au contraire, des regrets de +n'avoir pas été au courant de l'affaire afin d'aider son amant à se +sauver... + + + + +LE JARDIN DU PIRATE + + +Le visiteur inconnu s'assit sur la chaise que lui indiquait M. +Duvaudois. + +--Monsieur, dit-il, vous m'excuserez d'avoir insisté pour être reçu et +de me présenter ainsi sans même dire mon nom, mais de graves raisons +m'y obligent. Jamais, du reste, je n'aurais osé agir ainsi auprès d'un +homme ne possédant pas votre haute intelligence ou bien qui n'eût pas +été comme l'exemple même de la plus parfaite honorabilité. + +M. Duvaudois était un gros homme de cinquante ans, riche et vaniteux, +qui habitait dans une ville de l'Ouest une belle maison entourée d'un +grand jardin et se considérait comme un personnage très important. Le +préambule mystérieux et louangeur de son visiteur, jeune homme correct +d'une trentaine d'années, le flatta et, en même temps, le mit en +défiance. Il ne répondit rien, mais s'éventa majestueusement avec son +mouchoir de poche; on était en été et il faisait très chaud. + +--Monsieur, reprit l'inconnu, voici ce dont il s'agit: au fond de votre +superbe jardin, et adossé au mur qui l'enclot, s'élève un pigeonnier +désaffecté, dont le bas est occupé par des lapins domestiques et le +haut par des bottes de foin (un de vos anciens jardiniers m'a appris +ce détail). Sous le toit, sont percées deux lucarnes qui ouvrent sur +votre jardin et, en face de ces lucarnes, une large baie qui ouvre sur +le jardin voisin. Eh bien, Monsieur, je viens vous demander la faveur +(singulière, je le reconnais, mais d'une importance capitale pour moi) +de m'établir à cette fenêtre, cette nuit et les deux nuits suivantes, +afin de pouvoir regarder dans ce jardin voisin. + +--Vous voulez parler du jardin de la Maison du Pirate? dit M. Duvaudois. + +--Oui, monsieur, puisque c'est ainsi qu'on la nomme. J'ose espérer que +vous ne repousserez pas ma demande, quelque bizarre qu'elle soit. J'ai, +pour vous l'adresser, des motifs impérieux qui doivent rester secrets. +Si vous m'exaucez, je vous prierai du reste de ne me poser aucune +question... + +Ayant dit, le jeune homme attendit avec dignité la réponse de M. +Duvaudois. + +M. Duvaudois resta un moment silencieux. L'insolite requête que +l'inconnu lui adressait lui paraissait terriblement louche, mais en +même temps l'intriguait violemment. La maison voisine avait, quelques +années auparavant, été occupée par un homme mystérieux qui vivait +retiré, dans un isolement farouche, avec, comme unique société, un +vieux nègre qui le servait et ne parlait jamais. Des histoires étranges +couraient sur son compte. On l'appelait le Pirate, on racontait qu'il +s'était enrichi criminellement au cours de lointains voyages et +d'expéditions coupables et qu'il passait ses nuits à compter son trésor +pour oublier les remords qui le harcelaient. Il était mort depuis trois +ans, le nègre était parti et la maison était à vendre, mais personne ne +s'était soucié de l'acheter. + +Tous ces détails, revenant à l'esprit de M. Duvaudois, lui faisaient +pressentir un passionnant mystère, mais la crainte de se compromettre +et le désir de repousser ce qu'il jugeait une demande indiscrète, +luttaient encore en lui contre une dévorante curiosité. Celle-ci fut +pourtant la plus forte. + +--Monsieur, dit-il, avec une majesté accrue, vos accents me semblent +ceux d'un honnête homme... + +--Croyez-le, monsieur, interrompit l'autre vivement, un honnête homme +bien près de devenir une vict... Mais non, je dois me taire... + +--... Et, reprit M. Duvaudois, je consens à accéder à votre demande, +mais à une condition qui est nécessaire à la tranquillité de ma +conscience: je veillerai à vos côtés pendant ces trois nuits, +j'observerai ce que vous observerez et serai témoin de vos actes. Vous +comprendrez qu'étant donné le mystère dont vous vous entourez, je dois +m'assurer qu'aucune tentative répréhensible... + +L'inconnu tout d'abord esquissa un geste de contrariété, mais il le +réprima aussitôt. + +--Monsieur, dit-il, vous avez raison. Cette prudence est digne de votre +caractère et je préfère du reste que vous vous rendiez compte par +vous-même que mes intentions sont pures. Je viendrai ce soir vers onze +heures. + + * * * * * + +Le soir, à onze heures et demie, ils étaient tous les deux en vigie +dans le grenier du pigeonnier à peu près vide de foin. + +M. Duvaudois avait ouvert lui-même à son visiteur mystérieux et l'avait +guidé à travers le beau jardin frais et embaumé. Mais le visiteur +était trop préoccupé et M. Duvaudois trop intrigué pour jouir du +charmant prestige de la nuit d'été. Ils avaient escaladé l'échelle du +pigeonnier et ouvert, non sans peine, le volet vermoulu. + +Dans l'indécise lueur d'une moitié de lune, le jardin voisin leur +apparaissait entre les feuilles des branches, sauvage, abandonné, plein +d'herbes folles et de pousses libres. Au milieu, il y avait un bassin +à demi-comblé, plus loin un cadran solaire et en face, contre le mur +de clôture, un puits. En se penchant à la fenêtre, ils pouvaient voir, +à droite, le mur bordant la rue et, à gauche, limitant le jardin, la +maison longue et basse, toute délabrée sous un lierre envahissant. + +Ils attendaient sans parler. Minuit sonna au clocher proche, puis une +heure, deux heures... Rien ne venait, M. Duvaudois dormait debout. +Enfin le matin éclaircit l'horizon. + +--Monsieur, dit alors, avec tranquillité, l'inconnu à son hôte, +veuillez agréer mes excuses et mes remerciements. A ce soir!... + +--A ce soir, grommela M. Duvaudois de mauvaise humeur. + +Et il alla se coucher après avoir reconduit l'inconnu. + +Le soir suivant, la vigie recommença du haut du pigeonnier. Mais +les deux hommes attendaient depuis une heure à peine lorsque, juste +après minuit, dans le silence de la nuit provinciale, ils entendirent +un bruit étouffé, un grincement prolongé. La grille qui, de la rue, +donnait accès dans le jardin du Pirate s'ouvrit et un homme entra +furtivement. + +--C'est lui, retirons-nous! souffla dans l'oreille de M. Duvaudois +l'inconnu qui était en proie à une vive agitation. + +Ils se reculèrent un peu en sorte que leurs têtes fussent dissimulées +dans l'ombre projetée par les branches touffues qui entouraient la +fenêtre. + +L'homme, en bas, dans le jardin, avançait avec précaution. Il portait +une courte bêche. Il la posa contre le cadran solaire et prit dans sa +poche une vaste feuille de papier qu'il déplia et regarda à la lueur +d'une petite lampe électrique. Il remit le papier dans sa poche ainsi +que la lampe et, à la seule clarté de la lune, se dirigea vers la +maison. Il tourna le dos au perron et, en partant du bas des marches, +fit des pas égaux dans la direction du cadran solaire. + +Au douzième pas il s'arrêta et ficha en terre un petit piquet. + +--Ça y est! ça y est! Le misérable, il a trouvé le plan! + +L'inconnu du pigeonnier, paraissant au comble de l'excitation, avait +saisi le bras de M. Duvaudois et le pinçait fortement. + +--Chut, donc! il va vous entendre, ordonna M. Duvaudois tout palpitant +d'intérêt. + +Mais l'homme dans le jardin semblait trop occupé pour entendre quoi +que ce soit. Il allait vers le mur opposé au pigeonnier, à l'endroit +où se voyait un puits. Tournant le dos à la margelle, il fit dix pas +bien comptés, dans la direction du bassin central et ficha en terre +un autre piquet. Alors il déroula un ruban d'un piquet à l'autre et, +mesurant avec soin le tiers de sa longueur, plaça encore un bout de +bois indicateur qui se trouva juste au pied d'un grand marronnier. Il +prit sa bêche, enleva avec soin une large plaque de gazon et se mit à +creuser avec ardeur. L'inconnu du pigeonnier haletait. + +Après avoir creusé une heure environ, l'inconnu du jardin, sortant du +trou qu'il avait fait, s'essuya le front et regarda autour de lui avec +désappointement. Il reprit son plan, le relut à sa lampe électrique, +refit ses pas et ses mesures qui l'amenèrent au même endroit et, +paraissant animé d'un nouveau courage, recreusa énergiquement dans le +trou commencé. + +Tout à coup il eut une sourde exclamation. Un bruit métallique avait +retenti sous le fer. Fiévreusement, il donna encore quatre ou cinq +coups de bêche, rejeta son outil et se mit à fouiller la terre de ses +mains. On le vit tirer sa lampe électrique et se courber pour éclairer, +au fond du trou, ce qu'il avait trouvé. Il jeta un hurlement de joie, +sortit d'un bond de l'excavation et se mit à danser comme un fou. + +--Il l'a, il l'a, le forban! Il me vole! il me ruine! mais il trouvera +à qui parler!... + +L'inconnu, aux côtés de M. Duvaudois, semblait aussi surexcité que +l'inconnu du jardin. Mais soudain ce dernier, au milieu de ses +gambades, fit un faux pas; il trébucha et tomba lourdement, une jambe +dans le trou qu'il avait creusé. Il se fit sans doute cruellement +mal, car il jeta un gémissement étouffé et, se redressant avec peine, +s'assit par terre en se tenant la cheville droite et en jurant entre +ses dents. Au bout de quelques minutes, il essaya de se remettre sur +ses pieds, mais faillit retomber. Il eut un geste de colère impuissante +et, se traînant avec peine, alla ramasser sa bêche où il l'avait jetée, +revint au trou et se mit à le reboucher sans avoir rien enlevé de ce +qu'il avait trouvé. Il travaillait avec peine et minutie, étouffant +les plaintes que la souffrance lui arrachait et s'arrêtant fréquemment +pour se reposer. Quand l'excavation fut à peu près comblée, il remit +par-dessus la plaque de gazon, éparpilla au loin la terre qui restait +et, semant çà et là des feuilles mortes et des brindilles de bois, +dissimula toute trace de sa recherche. Ensuite, en boitant très bas, en +s'accrochant aux troncs d'arbres, il alla au puits, y jeta sa bêche et, +gagnant la porte de la rue, l'ouvrit et disparut furtivement comme il +était entré. + +--Monsieur, dit alors à M. Duvaudois son hôte mystérieux, grâce à vous, +une grande injustice ne s'accomplira pas. Je sais tout maintenant et +l'accident providentiel qui vient d'interrompre la coupable entreprise +à laquelle nous avons assisté, me donne le répit nécessaire pour la +pouvoir déjouer. Croyez à mon éternelle gratitude que je saurai bientôt +vous témoigner, je l'espère. + +M. Duvaudois le reconduisit jusqu'à la grille de son jardin. L'inconnu +prit congé avec urbanité et s'éloigna. + + * * * * * + +M. Duvaudois ne dormit pas cette nuit-là. + +Après le départ de l'inconnu, il resta une heure entière assis dans +son jardin, immobile et en proie à une lutte intérieure, supputant, +calculant, échafaudant des plans... Puis il alla prendre un marteau et +une grosse vis, sortit sans bruit dans la rue parmi la molle ténèbre +qui précède l'aurore, gagna la porte de la Maison du Pirate et, à coups +de marteau (il l'avait enveloppé dans son mouchoir pour atténuer le +bruit), enfonça la vis dans la vieille serrure. Certain, dès lors, que +nul ne pourrait plus entrer, il retourna chez lui. + +Le même matin, avant midi, il était en conférence avec son notaire. + +--La Maison du Pirate, mais oui, c'est moi qui suis chargé de la +vendre, lui disait celui-ci. Elle appartient aux frères Dupray, vous +savez, les deux neveux du bonhomme mystérieux. + +--Il a dû leur laisser un héritage considérable, remarqua M. Duvaudois +d'un air détaché. + +--Mais non, du tout, c'est une erreur. Toute la ville croyait qu'on +allait trouver des sommes énormes... Pas le moins du monde! Rien! +quatre ou cinq mille francs à peine... Les deux frères étaient furieux +et s'accusaient mutuellement de s'être spoliés. Ils sont repartis pour +Paris complètement brouillés. Vous ne vous souvenez pas d'eux? Vous +avez dû pourtant les rencontrer lorsqu'ils étaient ici. + +--Mais oui, je les ai vus, il me semble... Ils sont blonds, n'est-ce +pas?... + +--Non, bruns, très bruns. L'aîné a un lorgnon, une forte moustache. +(«C'est mon visiteur», se dit M. Duvaudois.) Le cadet est plus grand, +avec toute sa barbe. («C'est l'homme du jardin, se dit M. Duvaudois, +j'y suis bien!») Ce dernier, poursuivit le notaire, est revenu me voir +il y a trois jours. Il a demandé la clé pour visiter la maison et, ce +matin même, il est revenu encore à l'ouverture de l'étude avant de +repartir par le train de dix heures. Le malheureux s'était foulé le +pied au point de ne plus pouvoir faire un pas et j'ai dû descendre pour +lui parler dans sa voiture. Il a exigé, malgré mes observations, qu'on +élève le prix de vente de la maison. C'est de la folie. On ne trouvait +déjà pas d'acquéreurs, maintenant c'est impossible... + +--Pourquoi donc? La maison est jolie et le jardin me conviendrait +parfaitement pour agrandir le mien. Je l'achèterais volontiers... + +M. Duvaudois était, malgré lui, devenu un peu rouge. L'histoire tout +entière lui apparaissait claire comme de l'eau de roche et un espoir +effréné gonflait son cœur cupide. + +Le notaire avait paru surpris. + +--Ma foi, monsieur Duvaudois, dit-il, si vous voulez l'acheter, j'en +serai enchanté. C'est une jolie maison, en effet, bien que le prix... +dame... dame, le prix est un peu élevé... Primitivement c'était vingt +mille, mais, depuis ce matin, j'ai défense de vendre à moins de +quarante-cinq mille... + +--Quarante-cinq mille!... + +M. Duvaudois avait sursauté. + +--Dame oui! C'est chaud. Mais peut-être qu'en causant sérieusement... + +--Oh, ma foi!... (M. Duvaudois s'était ressaisi.) Les terrains +deviennent chers... Et puis, c'est un caprice... Si vous pouvez vendre, +eh bien, je la prends! + +Le notaire paraissait un peu ahuri. + +--Monsieur Duvaudois, dit-il enfin, j'ai les pouvoirs et nous pourrons +traiter quand vous voudrez. + + * * * * * + +Quand M. Duvaudois, avec les clés,--d'ailleurs et grâce à lui, +inutilisables,--tint l'acte qui le rendait propriétaire de la maison, +du jardin et de tout ce qui y était contenu (ainsi qu'il avait exigé +que ce fût stipulé), il eut un soupir d'indicible joie et attendit avec +impatience que la nuit vînt, car il estimait le mystère nécessaire à +ses opérations. + +Vers une heure du matin, méprisant la menace d'un orage naissant, il +descendit dans son jardin. Portant une bêche attachée sur son dos, il +franchit, à l'aide d'une échelle, le mur le séparant de sa nouvelle +propriété. Dans le jardin sauvage, au pied du grand marronnier, il +retrouva sans peine la place où il avait vu creuser le chercheur avide +et il y creusa à son tour, de toutes ses forces. Il travailla plus +d'une heure, passionnément, sans se laisser émouvoir par les lueurs et +la voix de la foudre, non plus que par la pluie diluvienne qui bientôt +ruissela. + +Tout à coup, sa bêche heurta un objet métallique. Ivre d'une exaltation +indicible, il dégagea de la terre une boîte soigneusement fermée et +qui avait tout l'aspect d'une boîte à biscuits secs. Il s'en empara, +s'enfuit vers son échelle sous des torrents d'eau, repassa le mur et +gagna à toute vitesse, et avec le moins de bruit possible, sa maison et +son cabinet de travail où il s'abattit, haletant, trempé jusqu'aux os, +couvert de boue jusqu'au ventre. Une mare se formait à ses pieds. + +Ayant posé sur son bureau sa trouvaille, auprès de sa lampe allumée, +M. Duvaudois, plus ému qu'il ne l'avait jamais été de sa vie, coupa +les fils de fer qui encerclaient la boîte, leva le couvercle, fendit +la feuille de plomb qui entourait un paquet ficelé, en retira un étui +en fer-blanc et, de l'étui, une grande feuille parcheminée roulée et +couverte d'écriture. Il la déroula. Il lut: + + RECETTE + + par les FRÈRES DUPRAY + + _pour vendre quarante-cinq mille francs une vieille maison qui en + vaut vingt mille._ + + «Vous prenez un Duvaudois susceptible de croire aux trésors cachés et + de vouloir les voler à leurs légitimes propriétaires...» + +M. Duvaudois ne lut pas plus avant. Il devint livide, puis violet, +porta la main à sa gorge, eut un éternuement convulsif qui ressemblait +à un râle et tomba en avant, pâmé, le nez sur la recette. + + + + +QUELQUES CHANTAGES + + + + +UN CHANTAGE + + +Grande, svelte et souple dans son tailleur parfait et simple, +Marie-Anne d'Hauberive se tenait debout contre la cheminée de son petit +salon. Elle allait sortir pour sa promenade matinale quand sa femme de +chambre lui avait remis la carte d'un visiteur qui insistait pour être +reçu. + +Entra un petit homme corpulent et âgé, vêtu de noir, à la face rasée, +aux yeux aigus et froids à travers des lunettes aux verres ronds. Il +s'avança, obséquieux, saluant à chaque pas, souriant, très à l'aise. + +--Très honoré je suis madame... commença-t-il quand la femme de chambre +eut refermé la porte. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit avec un calme méprisant et +hautain Mme d'Hauberive, qui tenait entre ses doigts la carte du +visiteur: qui êtes-vous? + +--Relisez ma carte, madame, prenez cette peine: M. Mathieu, homme +d'affaires. Et je me suis permis d'indiquer que je viens pour les +bonnes œuvres de la rue Raynouard... Je n'avais pas l'espoir sans cela +d'être reçu, n'est-ce pas... C'est un peu ancien, mais nous pensions +bien que vous vous rappelleriez... + +Aucune ombre n'avait passé sur le beau visage dédaigneux de Marie-Anne +d'Hauberive. + +--Je ne comprends pas, dit-elle. + +--Si, si, vous comprenez très bien, sans quoi vous ne m'auriez pas +reçu... Mais je puis vous aider dans vos souvenirs et je vais me +permettre de le faire... Personne ne peut entendre n'est-ce pas?... M. +d'Hauberive bien entendu ne se permettrait pas d'entrer chez vous sans +vous en faire demander permission... Ma démarche est confidentielle +et délicate... Alors madame il y a...--mais pourquoi préciser, c'est +désobligeant pour une reine de la beauté et de la haute société,--il +y a... mettons plus de quinze ans, oui c'est cela: plus de quinze +ans--peut-être dix-huit ans, peut-être vingt ans,--quand vous vous +appeliez encore Mlle Marie-Anne Bellève, fille du président +Bellève... eh bien vous avez fréquenté la rue Raynouard, vous vous en +souvenez madame, n'est-ce pas?... Vous aviez eu le malheur de perdre +Madame votre mère dès votre enfance; Monsieur votre père, pris par les +devoirs de ses fonctions, vous surveillait peu... Votre gouvernante +vous obéissait sans discussion, autant parce qu'elle vous redoutait +que parce qu'elle était intéressée et que vous lui faisiez des cadeaux +généreux... Et vous aviez dans le monde rencontré Jacques Piétry, un +jeune homme, un colonial... Il était très beau, très intéressant, très +énergique, très fort... des explorations en Afrique l'avaient rendu +presque célèbre... Mon Dieu! l'âme des jeunes filles est enthousiaste +et vous avez toujours eu tant de fierté et d'indépendance... C'est +si naturel qu'en rencontrant pour la première fois un homme qui vous +semble digne de vous... Bref, pendant presque une année vous avez été +le voir dans le petit pavillon qu'il habitait rue Raynouard... Vous +vous souvenez, vous veniez presque chaque jour, vous montiez parfois +par le Passage des Eaux... Vous entriez furtivement, il vous avait +donné une clé... Tout cela est très émouvant et prouve la puissance de +l'amour... D'ailleurs, n'est-ce pas, vous comptiez bien l'épouser... +Mais il était presque pauvre... du moins vis-à-vis de vos goûts, de +vos habitudes, de votre fortune... Et puis s'appeler Mme Piétry... +vous hésitiez... Bref, il est reparti pour une nouvelle mission... et +vous l'avez laissé repartir... Et puis voilà, ça s'est fini là... Deux +ans après vous avez épousé M. d'Hauberive, un diplomate très riche, +très important et qui est maintenant ambassadeur... M. d'Hauberive +vous admire et vous vénère, madame; vous êtes un modèle d'élégance, de +dignité, de hauteur... nulle médisance n'a jamais osé vous effleurer... +le passé n'est connu de personne, votre gouvernante est morte... +Jacques Piétry est sans doute mort aussi... + +Il s'interrompit. Mme d'Hauberive, sans prendre la peine de lui +répondre, étendait la main vers la sonnette. + +--Un moment... pas d'imprudence, n'est-ce pas, cria M. Mathieu dont +la figure ronde et blême n'était plus joviale mais menaçante. Vous +oubliez, chère madame, que pendant l'année où vous avez été la +maîtresse de Jacques Piétry vous lui avez écrit... Oui, lorsque vous +avez passé un mois au château de Lavernière... Et quelles lettres... +quelles lettres... intimes, tendres, passionnées, enflammées même... +précises... détaillées... Ah, vous l'aimiez bien... et complètement... +ma parole, moi qui suis un vieil homme, j'ai été impressionné en les +lisant ces lettres... Il y en a six, les plus... émouvantes... Les +autres, Jacques Piétry les a brûlées; il me l'a juré... car il n'est +pas mort du tout, seulement les colonies ne lui ont pas réussi... +Oui... le voyage, qu'il a fait après vous avoir connue... de ce +voyage-là, il n'est pas revenu tout de suite, parce qu'il avait compris +que vous ne l'aimiez pas assez pour l'épouser... et que lui vous +aimait trop pour accepter un à peu près... un partage... Alors il est +resté je ne sais où, dans une contrée perdue, à s'abrutir d'alcool et +d'opium... Il n'est revenu qu'il y a un an, usé, démoli, sans le sou. +Il habite une petite chambre dans la maison où, moi, j'ai mon cabinet +d'affaires... c'est comme cela que nous nous sommes connus... Je suis +sociable... Cet homme m'a intéressé... Je l'ai aidé... Il a fait pour +moi des copies, des comptes... Dame, il n'avait pas de quoi manger +tous les jours!... Et un soir où je lui avais offert à dîner, il m'a +tout dit... Vous savez un verre d'alcool délie la langue... Bref, il +m'a demandé de m'occuper de ses affaires... Il m'est reconnaissant, +n'est-ce pas, je l'ai empêché de mourir de faim... Et vous... dame il +trouve que vous avez brisé sa vie. J'ai beau lui dire que vous avez agi +en femme pratique qui fait passer la raison avant le sentiment, il ne +veut rien entendre. Alors une question se pose: combien estimez-vous +que ça vaut pour vous ces six lettres? + +Il avait parlé avec calme, aisance et naturel. + +Mme d'Hauberive ne laissait rien voir sur son visage des sentiments +qui l'agitaient. Elle ne répondit pas. M. Mathieu, au bout d'un moment, +reprit: + +--Les affaires sont les affaires. Ces lettres pour nous--c'est-à-dire +pour mon client et pour moi,--c'est comme des billets de banque +puisqu'elles viennent de vous. Alors si vous ne nous les achetez +pas, nous ferons une proposition à votre mari... Vous pensez bien +qu'il paiera ce que nous voudrons, rien que pour nous empêcher d'en +envoyer, avec explications, des copies dactylographiées à diverses +personnalités. Vous vous les rappelez bien ces lettres, n'est-ce +pas?... Vraiment elles sont intimes et détaillées... Il y a de ces +mots... de ces évocations... ah, sapristi, vous étiez vraiment une +jeune fille ardente... + +Il eut un rire gras, insolent, puis poursuivit: + +--Ce n'est pas la peine que je vous fasse perdre votre temps. Nous, +c'est-à-dire moi et mon client...--il veut vous revoir, c'est son +idée à ce garçon...--nous vous attendrons ce tantôt, à 4 heures. Voilà +l'adresse. Ne manquez pas, sans quoi demain je reviendrai ici pour +faire marché avec M. d'Hauberive. + +Il prit congé, redevenu obséquieux, et partit, reconduit par la femme +de chambre qu'avait sonnée Mme d'Hauberive. Celle-ci, seule, demeura +immobile, toujours impassible en apparence, avec au coin de la bouche à +peine un léger pli d'amertume. Le dégoût, la crainte qu'elle éprouvait, +la menace qui pesait sur elle, étaient moins cruels que la pensée qu'il +était devenu cela, lui Jacques Piétry, le seul souvenir d'amour qu'elle +eût dans sa vie consacrée tout entière au décor et à l'apparence... Le +souvenir qu'il avait d'elle c'était cela: le moyen d'un chantage... +Et c'était à un tel homme qu'elle avait failli jadis donner toute son +existence, sacrifier toute son ambition. Elle eut un frémissement de +colère et de honte... Et au fond d'elle-même elle avait l'ardente +curiosité de savoir ce qu'il était à présent... Puis elle se demanda +avec angoisse comment elle ferait pour trouver l'énorme somme d'argent +que sans doute on exigerait d'elle. + +C'était dans une petite rue tortueuse et escarpée, voisine du Panthéon. +Mme d'Hauberive, au seuil d'une maison assez mal tenue, vit M. +Mathieu qui l'attendait. Il la salua jusqu'à terre et la précéda dans +un couloir obscur. Il descendit trois marches, ouvrit une porte. Mme +d'Hauberive sans hésitation entra dans une pièce étroite, à peine +meublée, où très peu de jour verdâtre filtrait à travers une petite +fenêtre qui donnait sur une cour pareille à un puits. Dans un coin plus +sombre que le reste de la pièce, un homme était assis derrière une +table. Elle le regarda avec épouvante et répulsion: était-ce lui ce +fantôme aux joues caves, au front chauve, à la barbe grise et hirsute +qui fixait sur elle, sans paraître la voir, des yeux ternes, larmoyants +et sans expression. Elle pensa qu'il était ivre et eut peur, sans +cependant perdre son attitude majestueuse et dédaigneuse. + +--Mon cher ami, dit M. Mathieu, vous voyez que nous n'avions pas trop +présumé de l'esprit pratique de madame. Elle a compris; elle vient; +nous allons nous entendre. + +«Madame, voici les six lettres, là, dans cette enveloppe, sur +la table... Non, inutile de les relire, vous vous en souvenez +certainement. Et vous me semblez une personne de décision et +d'initiative hardie, permettez-moi donc de demeurer entre la table et +vous. Oui comme ceci, c'est bien... Chère madame, nous avons estimé +ces lettres trente mille francs pièce, trois fois six font dix-huit; +mettons en chiffres ronds deux cent mille francs. Nous vous remettrons +ces six lettres en échange d'une somme de deux cent mille francs en +billets de banque. Quand serez-vous en mesure de faire cet achat? Nous +ne pouvons pas attendre très longtemps. Mettons dans huit jours d'ici... + +--Vous êtes fou...--Mme d'Hauberive employait toute son énergie à +rester calme--où voulez-vous que je trouve cette somme dans un si court +délai sans qu'on sache?... + +--Vous plaisantez, la fortune de votre mari est considérable, vous avez +des parents riches, vous avez des bijoux... vous pouvez emprunter... Je +vous assure que dès demain M. d'Hauberive paierait beaucoup plus cher. + +M. Mathieu était souriant et menaçant. Elle faillit se lever, partir, +révoltée d'être là, de discuter ainsi... mais la peur d'une humiliation +plus forte, définitive, qui ne lui laisserait d'autre ressource que +de disparaître, dompta son orgueil. Pour la première fois, elle cessa +d'être hautaine, tenta de fléchir ce vieil homme gras, sinistre et +jovial. + +--Voyons, monsieur, dans votre intérêt comme dans le mien, laissez-moi +un délai plus long et abaissez le chiffre de vos exigences... + +--Non, madame, ce qui est dit est dit, répliqua M. Mathieu, qui se +frottait les mains. Nos prétentions sont modérées. Vous paierez ou +bien un autre paiera. C'est votre avis, n'est-ce pas, mon cher client? +Allons, chère madame, êtes-vous décidée? + +Marie-Anne d'Hauberive ne répondit pas. Elle suffoquait d'angoisse. +Elle ne pouvait pas trouver en une semaine une telle somme d'argent +sans en expliquer l'emploi. Elle comprenait qu'elle aimerait mieux +mourir que de tout avouer à son mari. Haletante, elle demeurait +immobile, sans pleurer, mais le visage crispé par une détresse horrible. + +Elle tressaillit. Le fantôme qui, derrière la table, était +jusque-là resté sans mouvement, sans regard et sans voix, image de +l'abrutissement, soudain s'était levé, avait fait en vacillant deux pas +et s'était laissé tomber sur M. Mathieu qu'il avait saisi dans ses bras. + +--Les lettres, cria-t-il en même temps à Mme d'Hauberive. Là, sur la +table, l'enveloppe... Marie-Anne, brûle-les... Je ne veux plus... Je ne +veux plus... Dépêche-toi, Marie-Anne, brûle-les... Les allumettes sont +sur la cheminée... Je le tiens... Brûle-les... Ne t'en va pas avec, il +va m'échapper et te rattraperait dans la rue... + +Mme d'Hauberive saisit l'enveloppe, vérifia si les six lettres s'y +trouvaient, les froissa, y mit le feu et les jeta dans l'âtre éteint. + +--Idiot, voleur, imbécile, allez-vous me lâcher! hurlait M. Mathieu, +qui essayait en vain d'échapper à l'étreinte de son adversaire. Deux +cent mille francs, idiot!... + +Tous deux avaient roulé par terre. Mme d'Hauberive, qui regardait +les lettres achevant de se consumer, recula vers la porte. + +--Va-t'en, Marie-Anne, cria Jacques Piétry d'une voix faiblissante. +Va-t'en.... Je vais le lâcher... Va-t'en et n'aie pas peur, vis +tranquille... + +Elle s'enfuit. + + + + +MÉMOIRE... + + +--Oui, mon cher Vardot, j'ai vu ces messieurs ce matin et je puis +vous affirmer que c'est chose faite: vous serez nommé maire. Nulle +candidature ne vous sera opposée. N'est-ce pas juste, voyons? La +fabrique que vous dirigez avec tant d'autorité n'est-elle pas une +source de prospérité pour notre ville? Quand votre père, son fondateur, +est mort, n'avez-vous pas sans hésiter quitté Paris, ses plaisirs et +ses ambitions, pour venir ici continuer son œuvre? La reconnaissance +du pays vous est acquise et Mme Vardot en a sa grande part... Autre +chose, mon cher ami: je vais être indiscret, mais à Paris, la semaine +dernière, me trouvant au ministère, j'ai appris qu'un témoignage +officiel de la haute estime où l'on vous tient... Oui... le ruban rouge +à votre boutonnière... + +Du coup, Vardot faillit laisser tomber sa tasse de café. Sa large face, +que noyait un poil gris et rude, s'empourpra. Il se dressa, bégaya: + +--Monsieur le député... ma gratitude... mon cher ami, c'est vous, c'est +votre influence... + +--Oui, oui, c'est vous qu'il faut remercier, monsieur Terbil, j'en suis +sûre, dit Mme Vardot. + +--N'est-ce pas mon devoir, comme député, de signaler... mais les +mérites de M. Vardot sont de ceux qui s'imposent... Mon Dieu, deux +heures et demie déjà. Chez vous, madame, on commet le péché de +gourmandise et on s'attarde... très agréablement! J'ai malheureusement +mon train. + +Il s'était levé, prenait congé. Soudain: + +--Mon cher Vardot, j'oubliais: mon protégé, pour qui vous avez bien +voulu me promettre cet emploi de surveillant dans votre fabrique, est +arrivé. Je l'ai vu ce matin. Il se présentera ce tantôt, vers quatre +heures, avec un mot de moi, dans vos bureaux... Voici son nom que +je ne vous ai même pas dit, je crois, tant vous avez accueilli avec +empressement ma requête. Je vous en remercie encore. + +Il écrivit deux mots sur un papier, et le remit à Vardot qui +protestait: + +--Me remercier, allons donc... Tout à votre service, voyons, je suis +trop heureux... + +Quand il eut reconduit son visiteur jusqu'à la grille du jardin, Vardot +revint auprès de sa femme. Au milieu de leur grand salon vert et or, +une des admirations de la ville, Mme Vardot était debout. + +--Eh bien, ça y est, dit-elle à son mari. + +--Oui, ça y est. La mairie, la décoration. Tout ce que nous voulions... + +Ils exultaient. Leur importance allait croître encore, devenir +définitive. Ils régneraient dans cette petite ville qui, pour eux, +était le monde. + +--C'est mardi, aujourd'hui, c'est mon jour, dit Mme Vardot. Est-ce +qu'il faut que j'annonce à ces dames?... + +--Pour la mairie, on t'en parlera, sois-en sûre. Tu diras que je suis +aux ordres de mes concitoyens. + +--Et pour ta Légion d'honneur, je ferai des allusions adroites... + +--C'est ça. Maintenant je vais à la fabrique. J'ai des ordres à donner. +Et puis je dois recevoir le protégé de M. Terbil. Il m'a demandé +l'autre jour un emploi chez moi, un emploi quelconque, pas difficile à +remplir, parce que c'était pour un vieux bonhomme ruiné, pas capable +de grand'chose, qui mourrait de faim à Paris. Alors tu penses, je +n'aurais pas eu de place libre, j'en aurais créé une pour faire plaisir +à Terbil, mais justement le père May prend sa retraite. Je vais donner +sa place à ce bonhomme. + +Il déplia le papier que lui avait remis Terbil et lut le nom. + +--Qu'as-tu? lui dit sa femme. + +Il avait tressailli. Il était devenu blême, puis rouge. Il hésita et +lui tendit le papier. Elle lut tout haut: + +--Melchior Bostelette. + +--Eh bien, dit Vardot d'une voix étranglée, tu ne te souviens pas?... +Autrefois?... + +Elle s'empourpra aussi. Oui, brusquement, elle se souvenait. + +--Oh!... oh!... fit-elle, atterrée. + +Entre eux, il y eut un silence cruel. Mme Vardot qui, maintenant, +dans l'auréole de sa vertu majestueuse, trônait avec autorité parmi +les dames de la ville, Mme Vardot, que le percepteur, vieillard +lettré et galant, comparait depuis tant d'années à la chaste Junon,--en +cet autrefois qu'évoquait Vardot, s'était appelée la grande Caro et +avait cherché fortune, peinte et empanachée, en s'asseyant le soir +aux tables des cafés du boulevard Saint-Michel. Vardot l'y avait +connue un soir de fête, une bande de camarades l'ayant entraîné là. +Après une adolescence morne, au fond d'un collège provincial, il se +trouvait depuis peu lâché dans Paris, finissant ses études avec la +maigre pension allouée par un père sévère et économe. Laid, brutal et +timide, il ignorait tout des femmes qu'il redoutait, mais Caro l'ayant +inexplicablement distingué, s'était plu, ce qui ne présentait pas de +grandes difficultés, à le conquérir d'abord, à le garder ensuite. Pour +lui, il n'y avait jamais eu au monde d'autre femme qu'elle, peut-être +parce qu'il n'aurait jamais osé s'adresser à une autre. Après quelques +années d'une liaison de plus en plus étroite, il l'avait enfin épousée, +dans l'espoir de l'avoir toute à lui, sans dégoût d'ailleurs de ses +antécédents, déclarant aux rares camarades qu'il voyait encore de loin +en loin, qu'elle était une victime du sort et plus respectable que +bien des personnes hautement considérées. Vers ce temps-là, le père +Vardot, qui ne savait rien de l'aventure, était mort. Immédiatement, +Vardot et sa femme, quittant Paris sans esprit de retour, étaient venus +s'établir dans la petite ville, lui heureux de s'endormir dans une +existence paisible, large, réglée d'avance, sans autres soucis que ceux +de diriger une entreprise qui marchait toute seule; elle, ivre de joie +de voir réaliser ce qui avait été, pendant tant d'années de hasardeuse +galanterie, son rêve secret: être une respectable bourgeoise, qui +s'occupe de sa maison, qui est entourée de la considération générale, +et pour qui le mot amour, en dehors du devoir conjugal, n'a pas de +sens... Et c'était parmi ce bonheur, qui durait maintenant depuis vingt +ans que venait de tomber ce nom: Melchior Bostelette. Car Melchior +Bostelette jadis avait été de la joyeuse bande du Quartier latin. Plus +âgé et plus riche que les autres, viveur déjà fatigué, il se plaisait +alors parmi ces jeunes gens et se montrait plein d'une galanterie +indulgente pour leurs passagères compagnes... + +--Mais ce n'est peut-être pas celui-là, murmura enfin Mme Vardot. + +--Si, si, c'est celui-là. Il n'y a pas deux hommes au monde qui +s'appellent Melchior Bostelette. + +--Peut-être ne se souviendra-t-il pas... J'avais les cheveux roux, dans +ce temps-là... Et puis, il ne pensera jamais... + +Elle s'arrêta, rouge de nouveau. Vardot n'osa lui poser aucune question +sur les rapports qu'elle avait eus jadis avec M. Bostelette. Il était, +autant qu'elle, amèrement gêné. Ce passé que tout le monde autour +d'eux ignorait, ce passé qui concernait deux êtres qu'ils n'étaient +plus, qu'ils se souvenaient à peine d'avoir été, les humiliait +hideusement, les épouvantait en les menaçant de sa fange. La cruauté du +sort qui l'évoquait à l'heure même de leur triomphe les révoltait. Ils +éprouvaient une haine sauvage à l'égard de ce témoin surgissant soudain +et qui pouvait les couvrir d'opprobre. Ils le voyaient racontant à +toute la ville... Mais Mme Vardot se reprit. + +--Ecoute, dit-elle à son mari, il y a toutes les chances possibles pour +qu'il ne se souvienne pas de ton nom et, en tout cas, n'établisse aucun +rapprochement... D'après ce que t'a dit Terbil, ce doit être une épave, +un gâteux presque... Du reste, si c'est lui, à l'âge qu'il doit avoir +et s'il a continué longtemps à faire la noce comme jadis... Bref, tu +es obligé, à cause de Terbil de le prendre, mais surtout n'aie l'air +de rien. Agis avec l'aisance et l'autorité d'un patron qui engage par +charité un employé infime et dont il n'a pas besoin. Sois bienveillant, +du reste... En quoi consiste la place exactement? + +--Il garde les bâtiments. Il pointe l'arrivée des ouvriers. Il a +pour cela le logement et de petits appointements... Il fait aussi +à l'occasion des petites courses, il écrit des adresses pour +le catalogue... Mais ça, je le lui paye à part tous les mois... +Evidemment, ça ne lui rapporte pas de quoi vivre dans le luxe, mais +comme travail, c'est une sinécure... + +--Eh bien, traite-le comme tu traitais le père May, exactement... Et +maintenant pars; ce soir, tu me diras... + +M. Vardot, agité, gagna sa fabrique qui était dans les faubourgs. Quand +le soir il en revint, il semblait un peu rassuré. + +--C'est lui, dit-il à sa femme. Je l'ai reconnu, mais je suis à peu +près sûr qu'il ne m'a pas reconnu et qu'il ne se doute de rien... C'est +un homme fini, il parle à peine. A tout, il répond «oui, oui», d'un air +abruti... Nous n'avons, je crois, rien à craindre. + +--Tant mieux, dit Mme Vardot exaltante. Si tu savais toutes les +félicitations que j'ai reçues de ces dames. + +Elle raconta ses triomphes à Vardot qui s'épanouissait. Il insista +de son côté sur le gâtisme évident du sieur Melchior Bostelette, et +les jours suivants, Mme Vardot put s'en convaincre en rencontrant +celui-ci dans la ville. Elle reconnut avec peine dans ce vieillard +loqueteux, chancelant et raviné, l'élégant Bostelette des anciens +soirs. Il passa sans paraître la voir. Il menait à la fabrique la +vie morne d'un incurable dans un hospice, et ne gagnait même pas ses +faibles appointements, disait M. Vardot, méprisant et tranquillisé. + +La surprise de ce monsieur fut grande, quand, à la fin du mois, +Bostelette lui présenta le compte, tracé d'une écriture tremblante, +de ses travaux supplémentaires. Ahuri par le total, M. Vardot en +parcourut vivement le détail. Les premiers articles: courses et copies +lui parurent justes. Au dernier article du compte, il tressaillit. Il +lisait: _Silence mensuel: 500 francs_. + +M. Vardot releva les yeux sur le vieillard. Dans les yeux +habituellement éteints de Melchior Bostelette, il y avait une lueur +lucide et narquoise. Et M. Vardot paya. + + + + +UNE RÉPUTATION + + +--Monsieur, c'est un monsieur qui vient de la part d'une société +philanthropique de Paris. + +--Eh bien! faites-le entrer, dit M. Blestat. Il replia son journal, +secoua dans le feu la cendre de son cigare et se renversa dans son +fauteuil. + +Introduit par le domestique, parut un personnage long et blême, râpé et +grisonnant. + +--Monsieur, j'ai bien l'honneur, dit-il avec aisance en prenant un +siège que lui indiquait M. Blestat. Charmante habitation que vous avez +là, monsieur; une des plus belles de la ville; votre jardin doit en +été être un paradis, un vrai paradis; votre salon, que je viens de +traverser... + +--Auriez-vous la bonté de m'apprendre le motif de votre visite, +interrompit M. Blestat. + +--Merci de me le rappeler. Voici: vous êtes bien, n'est-ce pas, M. +Théodore Blestat, négociant, veuf, âgé de cinquante-cinq ans, père d'un +jeune homme de vingt-huit ans, M. Philippe... Non, ne vous impatientez +pas, vous allez me comprendre. La société philanthropique, n'en parlons +plus, n'est-ce pas. C'était pour être reçu... Il s'agit d'autre +chose. Donnez-moi cinq minutes, vous verrez, vous verrez! Votre fils, +mon cher monsieur, est fiancé à Mlle Claire Verralive. Le dîner +de fiançailles a eu lieu hier. Le mariage aura lieu prochainement. +Belle alliance, très belle alliance. Jeune fille ravissante, de la +fortune, des relations et surtout quelle respectabilité! M. Verralive, +le père, est un homme d'un autre âge. Il est pur, rigide, intègre, +intransigeant. Sa vie est un cristal, son nom sert d'exemple... + +M. Blestat s'impatientait. + +--Je connais aussi bien que personne les mérites et la juste réputation +de M. Verralive... + +--Alors, mon cher monsieur, que penserait-il de votre frère Auguste? + +M. Blestat sursauta et devint livide. + +--Mon cher monsieur, rien qu'à vous voir en ce moment-ci on n'a plus de +doutes, observa le visiteur avec satisfaction. Causons tranquillement, +reprit-il après une pause. + +«La démarche que je fais ici peut paraître un peu délicate, mais mon +but c'est d'éviter, dans votre intérêt, les histoires fâcheuses. Je ne +demande qu'à traiter à l'amiable, et, remarquez-le, je ne suis qu'un +intermédiaire... Les gens qui m'envoient--ils n'habitent pas cette +ville, ils habitent Paris--eh bien! les gens qui m'envoient ont connu +votre frère. Ils savent... Oui, oui, tout... Ses histoires à Nantes, +ses histoires à Paris, et puis, à Bordeaux, la grande histoire: le +faux, l'escroquerie, le procès, la condamnation... C'est vieux tout +ça, vingt ans... Après ce temps-là, on peut croire que tout ça est +oublié, surtout quand on a changé de ville comme vous l'avez fait en +quittant Nantes pour venir ici... Et puis il est mort là-bas, ce pauvre +Auguste, pas encore libéré... Oui, on pourrait croire tout ça oublié... +Qu'est-ce que vous voulez, mon cher monsieur, il y a des gens qui s'en +souviennent et qui choisissent ce moment-ci pour m'envoyer vous dire: +«M. Blestat, est-ce que M. Verralive sait que votre frère a été au +bagne? Le lui avez-vous dit? C'est le premier point. Maintenant, si +M. Verralive savait ça, laisserait-il sa fille épouser votre fils?... +Voilà le second point.» Mon cher monsieur, je vous le dis tout de +suite, rien n'est plus injuste que ces scandales si longtemps cachés +qui ressortent pour éclabousser des innocents. Bien entendu, vous êtes +l'honnêteté même, une vie parfaite, rien à vous reprocher. Votre fils +est un jeune homme hors ligne. Il ne s'agit pas de ça. Nous sommes +entre gens d'affaires. Vous avez saisi ce que je vous demande... Et +tenez, ne prenez pas la peine de me répondre. La vérité est écrite sur +votre figure: il n'y a qu'à vous regarder. Alors troisième et dernière +question: combien offrez-vous pour qu'on se taise?... Dites votre +chiffre, je dirai le mien, c'est-à-dire celui qu'on m'a chargé de vous +dire, puisque je ne suis qu'un intermédiaire... + +Il y eut un très long silence. + +--Qui êtes-vous? demanda M. Blestat, d'une voix sourde. + +--J'ai été témoin, au procès de ce pauvre Auguste. J'ai même failli... +Bref, nous étions des amis. Il m'avait parlé de vous trois ou quatre +fois... A tort ou à raison il trouvait que vous l'aviez lâché et il +vous en voulait... Et ma foi, je vous dis franchement que j'en ai +pris mauvaise opinion de vous... C'est entendu, on est honorable, +on ne veut pas être compromis, mais un frère c'est un frère, que +diable!... Oui, je sais bien, vous aviez un fils à qui vous vouliez +cacher... et ce pauvre Auguste n'avait pas de mesure... Qu'est-ce +que vous voulez, c'était un fantaisiste, comme moi... Vous, vous êtes +un régulier, tant mieux pour vous, mon cher monsieur... Bref, j'ai +repensé à vous ces derniers mois... Je me trouvais dans une très +mauvaise passe... A tout hasard j'ai cherché et j'ai appris que vous +étiez gros négociant par ici. Des amis m'ont conseillé, on a formé +entre nous comme une petite société pour exploiter l'idée. Ils m'ont +trouvé de l'argent. Je suis venu ici. J'ai fait ma petite enquête... +Justement je tombais bien. J'ai attendu que le moment soit tout à fait +favorable à cause du mariage... et me voilà... Alors puisque je vois +que vous ne voulez pas dire votre prix, je vais vous dire le nôtre: +Cent mille! C'est un chiffre rond, sans importance pour vous... Je dis +bien sans importance... Vous êtes très riche... Non, je vous en prie, +ne discutons pas, mon cher monsieur, réfléchissez. Je reviendrai vous +voir demain. Vous me direz oui ou non. Si c'est non, j'irai raconter la +petite histoire de ce pauvre Auguste à M. Verralive... il me donnera +bien quelque chose pour ma peine... et puis je la raconterai aussi +un peu en ville... Si c'est oui, et je pense bien que ce sera oui +parce que vous aimez votre fils et que vous tenez à la considération +du monde, eh bien! si c'est oui, je touche et je reprends le train. +Tout le monde est content. Le mariage se fait et vous n'entendez plus +jamais parler de moi... Mon cher monsieur, je vous en donne ma parole +d'honneur, acheva-t-il avec un grand sérieux. + +Il salua avec aisance et s'en alla sans attendre la réponse. Son pas, +au dehors, cria sur le gravier et la grille du jardin retentit en se +refermant derrière lui. M. Blestat restait assis dans son fauteuil, +son cigare éteint aux doigts. Il était atterré. Mieux encore que son +impudent visiteur il savait l'effet que produirait une telle révélation +et la déconsidération, injuste sans doute, mais inévitable, qui en +rejaillirait sur lui. Il pensait à ses amis et à ses ennemis, à la +société prude, stricte et riche de cette ville de province où tout le +monde se connaissait, où il tenait une place importante et qui était +son univers. Il pensait à M. Verralive, chef incontesté de cette +société et dont il était si fier d'avoir obtenu l'alliance. Il pensait +à son fils Philippe, qui adorait Claire Verralive... L'ombre du forçat, +parmi tout cela, se dressait menaçante, évoquée par la canaille qui +venait de sortir et dont le chantage, s'il lui cédait, sans aucun +doute, se renouvellerait à l'infini. + +M. Blestat réfléchit longuement, et à plusieurs reprises changea de +décision avant d'en arrêter une définitivement. Il se leva, prit son +pardessus et son chapeau, mais au moment de sortir hésita encore, il +souffrait cruellement. Enfin il partit à grands pas. + +Un quart d'heure plus tard il était en présence de M. Verralive, et +celui-ci, qui avait une imposante prestance, de longs cheveux gris et +un noble visage à l'immuable sourire, grave et paisible à la fois, +l'écoutait appuyé à la cheminée de son cabinet de travail. + +M. Blestat était venu pour dire la vérité: il le fit. Il révéla +brièvement l'histoire de son frère, ses folies, ses malheurs, ses +fautes, sa condamnation, se mort au bagne. Puis il dit la visite qu'il +venait de recevoir et la tentative de chantage. Il parlait d'une voix +blanche, et la honte l'étranglait. Après quelques considérations +d'ordre général sur l'injustice d'étendre à une famille entière +l'opprobre d'un de ses membres, il ajouta quelques mots pleins +d'émotion sur l'amour mutuel de Philippe et de Claire. Puis il attendit +la tête basse, et il souffrait autant qu'à l'époque où son frère avait +été condamné. + +M. Verralive avait écouté moins souriant qu'à l'ordinaire, mais calme. +Il ne prit la parole qu'au bout de quelques minutes interminables. Son +visage s'était peu à peu éclairé. + +--Pourquoi n'avez-vous pas donné les cent mille francs? demanda-t-il +enfin. + +--Je vous l'ai dit: parce qu'il aurait continué à me faire chanter, +parce que c'eût été une menace constamment suspendue sur moi, sur mon +fils; enfin parce que j'ai reconnu que j'avais eu le plus grand tort de +vous cacher cet événement. + +--Ce n'est pas pour la somme elle-même? + +--Non. La somme ne m'importe pas. J'aurais préféré donner trois fois +plus pour... + +Il n'acheva pas sa phrase: «pour éviter l'humiliation que j'éprouve en +ce moment»! + +--On voit que vous êtes riche, dit M. Verralive. Mon cher monsieur, +vous avez très bien fait de refuser. On ne se laisse pas tondre ainsi. +Je ne vous cache pas que cette histoire est très ennuyeuse... Mais je +vous estime et j'estime votre fils. Ni vous, ni lui n'êtes coupables. +Quand ce maître chanteur reviendra demain, flanquez-le à la porte en +le menaçant de la police. S'il ose venir ici, j'en fais mon affaire. +Nous ne lui permettrons pas de clabauder dans la ville. Qui le croirait +d'ailleurs lorsque moi, Hippolyte Verralive, je démentirai hautement. + +M. Blestat renaissait. Une grande reconnaissance le soulevait: + +--Merci! du fond du cœur, merci! + +--Pas du tout, voyons, pas du tout! dit M. Verralive avec rondeur. +N'en parlons plus. Alors le mariage c'est pour le mois prochain. A ce +sujet, mon cher ami, j'avais une petite chose à vous dire. Nous sommes +entre gens d'affaires, et je m'explique franchement. Il s'agit de la +dot de Claire. Par suite de circonstances imprévues, je me trouve un +peu gêné dans mes disponibilités. Je ne pourrai pas faire tout ce que +j'espérais, mais je ne veux pas que ces enfants pâtissent par ma faute. +Alors j'ai compté sur vous, mon cher ami, pour me remplacer. Ce n'est +pas bien important pour vous, du moins, simplement cent mille francs... +Naturellement cela ne souffre pas de difficultés? acheva-t-il d'un ton +net. + +--Mais aucune, naturellement aucune, balbutia M. Blestat, réussissant à +sourire malgré sa stupeur. + + + + +UNE ENQUÊTE + + +--Denise, quelle bonne surprise! Tu viens passer l'après-midi avec +moi, n'est-ce pas? Tu vois, je cousais vertueusement... Mon Dieu! mais +qu'as-tu? + +Yvonne Vertel qui, pour accueillir Denise Cartier, avait posé son +ouvrage--c'était une combinaison de crêpe de Chine rose dont elle +réglait avec la plus grave attention la longueur--resta stupéfaite. +Denise, dès que la bonne qui l'avait introduite eut disparu, avait +éclaté en sanglots. + +--Je suis malheureuse! il faut que tu me conseilles. C'est affreux, +Gaston ne m'aime plus. + +--Ton mari ne t'aime plus? Voyons, Denise, tu es folle! + +--Non, non, je dis la vérité... Il ne m'aime plus... Mon Dieu! et moi +je l'aime tant!... + +Elle se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son joli visage dans ses +mains. + +--Ma petite Denise, mais tu es folle, répéta Yvonne. Voyons, +explique-moi... + +--Il me néglige, balbutia Denise en relevant la tête. Il me cache +quelque chose... Oui, tous les après-midi il disparaît sans que je +sache où il va... Il revient le soir absorbé, préoccupé... Cela dure +depuis le commencement du mois dernier... Et maintenant il prend +aussi l'habitude de sortir le matin... Aujourd'hui, il n'est pas +rentré déjeuner. Il m'a téléphoné pour me prévenir, sans me donner +d'explications... Alors, n'est-ce pas, c'est clair: il a une liaison... +Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire?... + +Elle pleurait toujours avec un grand désespoir qui lui donnait l'air +enfantin. Yvonne lui prit les mains. + +--Ma chérie, avant de te désoler, il faut être sûre de... de ce que +tu crois... Je suis persuadée que tu es dans l'erreur. Ton mari a +certainement des motifs... + +--Quels motifs? Ses affaires industrielles ne l'ont jamais empêché de +déjeuner avec moi et ne l'ont jamais retenu d'un bout à l'autre de +l'après-midi... Je suis sûre qu'il en aime une autre à qui il consacre +son temps... Quand je lui ai demandé pourquoi il s'en allait ainsi... +il a ri et m'a répondu: «Ce ne sont pas des affaires qui regardent les +enfants...» Il affecte toujours de me traiter en petite fille sans +cervelle... Avant, cela m'amusait... Mais maintenant je comprends +bien que je ne compte plus pour lui... Il faut que je sache ce qu'il +fait. Il le faut... Alors, donne-moi un conseil. Comment faire pour +apprendre? Je ne peux pas le suivre moi-même. A qui m'adresser? + +--Oh! Denise, tu veux vraiment?... + +--Oui. Je suis trop malheureuse... Il y a des gens, n'est-ce pas, qui +se chargent de cela? Où les trouver? Sont-ils consciencieux? Voyons, +Yvonne, donne-moi un conseil... + +--Mais si tu essayais d'interroger adroitement l'associé de ton mari. + +--Herbin? Non, par exemple. Gaston et lui sont à peu près brouillés... + +--Alors, voyons, puisque tu es décidée... Ecoute... je crois... oui +j'ai une idée. T'adresser à une agence de renseignements, c'est un +peu gênant pour toi peut-être... D'autre part, il faut quelqu'un de +sûr... Je crois que je peux t'indiquer... Oui, c'est un parent de +mon mari... un vague cousin... un peu bohème, mais très amusant et +très débrouillard... Nous le voyons rarement parce que, comme il est +toujours sans le sou, il emprunte souvent de l'argent à mon mari... +Mais ce n'est pas un crime que d'être pauvre, et justement, tu pourras +discrètement le récompenser... + +--C'est parfait! s'écria Denise. Où le verrai-je? + +--Ici, après-demain. Je vais le faire venir... + +--Mais acceptera-t-il? + +--Oh! oui, c'est un homme très serviable. + +Quand Denise arriva le surlendemain chez Yvonne Vertel, celle-ci vint +lui ouvrir elle-même et la fit entrer non sans mystère dans le salon. + +--M. Betonneau, présenta-t-elle. + +M. Betonneau se leva d'un fauteuil. Il était de belle taille et élégant +quoique râpé. Une raie correcte partageait au milieu de sa tête ses +cheveux qui étaient blonds et longs. Son visage au teint frais, aux +yeux vifs, au grand nez bourbonien produisait une énorme barbe dont le +flot descendait jusqu'au milieu de sa large poitrine. Son allure était +noble et ses façons courtoises. + +Il accepta sans hésiter la mission que les deux jeunes femmes lui +expliquèrent avec force détails et en parlant soit successivement, soit +simultanément. Quand il eut bien compris, il prit congé en promettant +de s'attacher, dès le lendemain matin, aux pas de M. Gaston Cartier. +Il se faisait fort d'être très vite renseigné. + +--Je crois qu'on ne pouvait vraiment trouver mieux, dit Yvonne +lorsqu'elle fut seule avec son amie. + +--Je te remercie encore, répondit Denise avec effusion. C'est un homme +parfait... Mon Dieu! mon Dieu! je voudrais déjà savoir... Et pourtant +j'ai si peur... Je serai si malheureuse quand je ne pourrai plus +douter... + +--Et si heureuse d'apprendre que tout cela n'est que chimère, dit +Yvonne en l'embrassant. + +M. Betonneau reparut le cinquième jour. Denise, prévenue, le rencontra +comme la première fois chez Yvonne. Tremblante, torturée par +l'angoisse, elle l'interrogea ardemment: + +--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris? Parlez vite! + +--Madame, soyez pleinement rassurée, prononça M. Betonneau. M. Gaston +Cartier, votre mari, consacre au travail tout le temps qu'il passe +loin de vous. Il a acheté récemment une usine en banlieue et la fait +installer. Je suis au courant de tout; l'affaire offre des dessous +intéressants pour un observateur. + +--Mon Dieu! quel bonheur, quel bonheur! balbutia Denise qui avait +l'impression de s'éveiller d'un affreux cauchemar. Et vous êtes +certain, monsieur Betonneau... + +M. Betonneau sourit d'un air supérieur. + +--Oh! madame, certain... N'ayez aucun doute... D'ailleurs, nul en vous +voyant ne pourrait croire que le trop heureux mortel qui est aimé de +vous songe à... + +Il sourit encore, galamment cette fois, et reçut avec dignité une +enveloppe que Denise, rougissante, lui glissait et qui contenait la +récompense promise. + +--Cette affaire que prépare M. Cartier m'a beaucoup intéressé, +reprit-il. Je la suivrai... + +Il regarda Denise et ajouta: + +--Les jolies femmes ne comprennent pas toujours très bien les questions +d'intérêt... J'avais songé à vous en parler, mais, tout bien considéré, +je préfère en traiter directement avec monsieur votre mari... Et soyez +assurée, chère madame, que je ne vous compromettrai aucunement à ses +yeux. Comptez sur la discrétion d'un homme d'honneur. + +Il se retira avec majesté. + +Denise ne comprit ce dernier discours que quelques jours après. Son +mari qui, de coutume, était de caractère enjoué, rentra un soir si +visiblement soucieux qu'elle lui demanda anxieusement ce qui était +arrivé. + +--Une histoire désagréable, ma petite Denise, lui dit-il en s'efforçant +en vain de lui sourire. Je ne te parle pas en général de mes affaires +parce que cela n'est vraiment pas intéressant pour toi, mais il +m'arrive un très grave ennui... Herbin, mon associé actuel, est un +forban qui me laisse tout le travail et tire à lui tout ce qu'il peut +des bénéfices. Je veux me séparer de lui, et j'ai pris mes dispositions +pour me passer de son usine... J'en ai installé une autre et c'est +pourquoi j'ai été si souvent absent depuis deux mois... + +--Tu aurais mieux fait de me l'expliquer, remarqua Denise... + +--Pour quoi faire, ma chérie?... Et puis, vois-tu, je ne voulais pas +que cela soit su et ma petite Denise est un peu bavarde et ne peut pas +toujours garder un secret... Bref, je prenais de grandes précautions +pour cacher mes intentions et voilà qu'un individu a tout appris. C'est +un certain Betonneau, une canaille finie. Je ne le connais pas, je ne +sais comment il a eu l'idée de me surveiller, de faire une enquête... +Toujours est-il qu'ayant découvert l'usine que je fais aménager et +ayant appris mes projets, il m'a fait chanter purement et simplement +en me menaçant de tout dire à Herbin, ce qui me ferait un tort +considérable... + +--Et alors? demanda Denise. + +--Et alors j'ai dû me soumettre, que veux-tu, et faire ce que voulait +le Betonneau, c'est-à-dire l'engager par contrat, comme surveillant, à +des appointements importants, je t'assure. C'est exaspérant... Avoir +chez soi une telle canaille et ne pouvoir s'en débarrasser... Comment +a-t-il eu l'idée de me surveiller, je me le demande... + +--Mon Dieu! comme c'est ennuyeux pour toi, dit Denise... Tout cela, +c'est de la faute d'Yvonne... Mais tu ne peux pas comprendre... Alors, +écoute, ne me parle plus jamais de cela, veux-tu? + + + + +L'AMATEUR + + +Marcel Chambrun rentra de soirée vers deux heures du matin. + +Dans le confortable petit hôtel particulier qu'il habitait avec sa +mère, il pénétra sans bruit avec le souci de n'éveiller personne. Il +gagna sa chambre et fit rapidement ses préparatifs. Il resta en smoking +et pardessus, mais chaussa des souliers à semelles de caoutchouc. Il +ouvrit un secrétaire fermé à clé et y prit une petite lampe électrique, +un masque de soie noire et plusieurs outils de précision genre pince +monseigneur ou fausses clés qu'il répartit dans ses poches. Il se munit +aussi d'une assez grande boîte rectangulaire qu'il dissimula dans +une serviette en maroquin. Puis, avec précaution, il ressortit et se +dirigea vers la bijouterie qu'il avait résolu de cambrioler. + +Il l'atteignit en cinq minutes. Le rideau de fer baissé semblait +inaccessible, mais Marcel connaissait admirablement la maison et son +plan était bien étudié. C'était samedi, et il savait que ce jour-là le +bijoutier allait coucher chez son père qui habitait la banlieue. + +Le jeune homme sonna à la porte cochère, bredouilla le nom d'un +locataire pour le vieux concierge sourd, et se glissa jusqu'au fond du +vestibule. + +Il était violemment ému. Son cœur battait à grands coups. «C'est +vraiment stupide, ce que je fais là», se dit-il dans un éclair de +raison. Mais, tout frissonnant d'excitation, délibérément, il se lança +dans le crime. + +Tout d'abord il mit son masque, ce qui était parfaitement inutile. +Puis il reconnut avec sa lampe la porte du bijoutier: un seul battant, +une serrure et un verrou. Pour la serrure, ses fausses clés lui +donnèrent satisfaction dès le premier essai. Le verrou offrait plus +de difficultés, mais Marcel pratiquait l'école scientifique. De la +boîte dissimulée dans sa serviette, il sortit une sorte de puissant +thermo-cautère qu'il mit en incandescence. Il ouvrit, pour dissiper +l'odeur de brûlé, la porte du vestibule sur la cour intérieure et, +avec la pointe rougie sans trop de bruit ni de temps et sans avoir été +dérangé par personne,--les locataires étaient des gens sérieux qui ne +rentraient jamais si tard,--il découpa dans la porte du bijoutier une +ouverture suffisante pour y passer le bras. Il put ainsi atteindre le +verrou et le tourner. + +En une seconde, il eut rangé ses instruments et collé un papier brun +sur le trou qu'il venait de faire afin de le dissimuler. Il pénétra +dans l'entrée de la bijouterie, referma la porte et poussa un soupir de +satisfaction. + +«Comme c'est facile, se dit-il en se dirigeant à gauche, vers le +magasin. Ceux qui se font prendre sont des imbéciles.» + +A la lueur de sa lampe, les vitrines étincelaient. Il fit sauter le +couvercle de la première venue et fit main basse sur des chaînes de +montre qui justement étaient en doublé. + +--Bougez plus, ou je tire! ordonna une voix derrière lui. + +Il sursauta, se retourna. Le bijoutier était là, vêtu seulement +d'une chemise de nuit et de pantoufles. Ses cheveux jaunes tombaient +ébouriffés sur sa face blême. Dans sa main gauche, il tenait un +bougeoir, dans sa main droite, un énorme revolver ancien modèle, une +sorte de canon qu'il braquait sur Marcel. + +--Levez les mains, ordonna-t-il encore. En habit! rien que ça de +chic!--Il ricana.--Mais... Otez votre masque! Otez-le, ou je tire! + +Marcel, affolé, obéit. + +--C'est bien ça, constata le bijoutier avec satisfaction. Vous êtes +Marcel Chambrun, le fils de ma propriétaire... Bougez pas, ou je tire! + +Mais déjà Marcel à genoux, effondré, sanglotant, expliquait qu'il +n'était pas un vrai voleur, qu'il avait plus d'argent qu'il ne lui +en fallait, mais qu'il s'était emballé comme un enfant sur ces +sensationnelles aventures de voleurs ou de policiers que le feuilleton +et l'écran ont mis à la mode,--et qu'alors il avait voulu voir si +lui aussi serait capable de mener à bien une entreprise difficile, +périlleuse et coupable... S'il aurait l'énergie du crime!... Toute une +histoire naïve et vraie de grand gamin, qui s'est puérilement passionné +pour des héros invraisemblables et des exploits impossibles, qui a rêvé +de les imiter en trouvant plate sa vie trop heureuse et qui, peu à peu, +a glissé à la réalisation sans en comprendre la gravité, qui a préparé +son coup comme un petit garçon prépare une expédition imaginaire contre +des Peaux-Rouges, et qui enfin l'a essayé bêtement sans croire que +ça pourrait devenir sérieux, par amour de l'aventure et fanfaronnade +envers lui-même! + +Il suffoquait d'angoisse et de honte. Il offrait des dédommagements, +parlait de sa mère si rigide, de sa sœur, mariée à un homme grave, de +son nom sans tache, de déshonneur impossible à supporter. + +--Laissez-moi partir, suppliait-il. Je vous donnerai tout! Je vous +croyais à la campagne. Je vous aurais renvoyé demain vos chaînes avec +de l'argent pour payer les dégâts. Je vous en supplie, laissez-moi +partir! + +Il vidait ses poches, offrait sa montre, son portefeuille. + +--Approchez pas, ordonna le bijoutier. Posez ça sur la table! + +Il s'était assis sur une chaise devant la porte, sans lâcher son +revolver ni son bougeoir. Il regardait en dessous Marcel pantelant. Il +comprenait on ne peut mieux la situation, et elle le remplissait d'une +indicible allégresse. + +«Cet idiot-là m'est envoyé par le ciel pour me tirer d'affaire. Ce +n'est pas encore cette fois-ci que je ferai faillite», se disait-il en +songeant qu'il n'avait pas été ce jour-là à la campagne parce qu'il ne +savait comment, le surlendemain, 15 octobre, payer une échéance non +plus que son terme. + +--C'est malheureux de voir ça! dit-il à haute voix. C'est jeune, c'est +solide, c'est instruit, ça roule carosse pendant que les honnêtes gens +s'échinent, et ça vient brûler des portes pour cambrioler un pauvre +homme... Et puis, quand c'est pincé, ça joue la comédie, ça se tortille +et ça pleure!... + +--Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur! gémit Marcel. + +--Oh! assez de blagues, interrompit le bijoutier avec lassitude... +Votre histoire... on la connaît... Pris la main dans le sac, tous +des petits Saint-Jean... Vous êtes un professionnel et vous savez +travailler... J'aurais été à la campagne, ça y était--rasé! Et ça se +dit un homme du monde! C'est probablement comme ça que votre famille a +gagné ses rentes, pas? + +--Qu'est-ce que vous dites? cria Marcel révolté. + +--Bougez pas ou je tire!... Oh! en l'air seulement, pour appeler la +police! Hein? vol avec effraction, la nuit, dans un endroit habité... + +--Laissez-moi partir, suppliait Marcel. Je suis innocent! je vous jure +que je suis innocent!... + +--Comme je danse! dit le bijoutier... + +Il garda le silence un moment. + +--Vous êtes jeune, reprit-il enfin, songeur... Peut-être que vous +pourrez encore vous repentir, revenir dans le droit chemin... Et puis, +vous avez beaucoup d'argent. Je ne sais pas comment il a été gagné, +mais on peut faire beaucoup de bien avec... beaucoup de bien... Laissez +ce que vous avez mis sur le table, ça sera pour les pauvres. + +Il réfléchit encore. + +--Je suis trop bon, reprit-il enfin, mais tant pis, j'ai jamais pu m'en +empêcher... Ouvrez le secrétaire! Là, à droite! La plume, l'encre, le +papier! Écrivez! Dites la vérité: Racontez votre cambriolage... Avouez +tout... Datez. Signez. + +Marcel, désemparé, n'ayant qu'un désir: être dehors, obéit. + +--Voilà qui est fait, dit le bijoutier en prenant le papier. C'est très +bien, vous pouvez partir. J'irai vous voir demain... + +Il le mit dehors. + +Et Marcel, en s'en allant, assommé par l'horreur de la situation, se +dit avec angoisse: + +«Qu'est-ce qu'il va faire maintenant?» + +Et une voix intérieure lui répondit prophétiquement: + +«Il va te faire chanter!» + + * * * * * + +Pour le bijoutier aux abois, Marcel était venu comme un don de la +Providence. A partir de cette nuit funeste, l'infortuné jeune homme +ignora le repos. Il eut des échéances: celles du bijoutier; un loyer: +celui du bijoutier; des vices à satisfaire: ceux du bijoutier; un vieux +père à entretenir: le propre père du bijoutier, car ce bon fils prit +auprès de lui ce vieillard qui s'ennuyait à la campagne. + +Sur les épaules de Marcel pesaient les soucis d'une maison de commerce +qui ne va pas. Il donna tout ce qu'il avait et ce n'était pas +grand'chose, car il était mineur et sa mère le tenait assez serré. Il +vendit, engagea, emprunta, connut toutes les affres de l'argent... + +Sous la pression de pareils tourments qui se prolongèrent pendant cinq +mois, sa vie, exclusivement faite d'amertume et d'épouvante, peu à peu +lui devint à charge. Il haïssait le bijoutier d'une haine sauvage. Tous +les jours il le voyait venir, compromettant, insatiable, hypocrite, +entremêlant ses exactions de jérémiades moralisatrices où revenait +l'éternel refrain: + +--Les honnêtes gens travaillent, les gredins se la coulent douce. Si +j'étais méchant, vous seriez au bagne! + +Et son doigt désignait sa poche, où était le papier fatal qui ne le +quittait pas. + +Mais il alla trop loin, ne sut pas ménager sa victime. Un moment vint +où Marcel se dit que, d'une façon ou d'une autre, il fallait en finir. + +Une nuit, comme le bijoutier, qui avait laissé son excellent père à +la garde du magasin, revenait fort tard de quelque débauche de bas +étage, au moment où il tournait le coin de sa rue déserte, une ombre +se dressa derrière lui. Un foulard lui serra la gorge, le renversa en +l'étranglant, une grêle de coups l'étourdit à demi, une main arracha de +sa poche son portefeuille et y fouilla avec vivacité. + +Et la voix de Marcel, qui, ce soir-là, n'agissait pas du tout en +amateur, gronda sourdement: + +--Ça y est! je l'ai! Et maintenant, mon bonhomme, attention! Au premier +mot, je vous fais coffrer pour diffamation et chantage! + +Le bijoutier comprit la force de ce raisonnement. Il se releva et +répondit avec le ton de reproche et d'affliction d'un bienfaiteur +méconnu: + +--Si c'est ça tout votre remerciement pour la bonté que j'ai eue de ne +pas porter plainte... + +Et il rentra chez lui tristement pendant que, pour Marcel triomphant, +le clair soleil de la délivrance illuminait la nuit brumeuse. + + + + +LA TACHE + + +--Regarde sur la route, s'il ne vient personne, ordonna l'aveugle, un +homme maigre, sans âge, tout enveloppé dans un caoutchouc couleur de +poussière. + +Par un trou de la haie où ils étaient cachés, le gamin qui +l'accompagnait avança la tête avec prudence. + +--Si. Y a une voiture qui vient là-bas. + +L'aveugle jura entre ses dents, puis ricana. + +--Attendons... J'ai attendu cinq ans, je peux bien attendre cinq +minutes... Il baissa la voix. On entendait le roulement de la voiture. + +--Alors, la villa est à droite. Je n'aurai qu'à suivre le mur après la +haie... + +Il fit une pause et reprit, la voix étranglée: + +--Elle est là?... tu es sûr? + +--Qui ça, elle? grogna le gamin. + +--La jeune femme. Elle est chez elle? Tu es sûr? + +--Oui, que je vous dis! Je l'ai vue à la fenêtre tout à l'heure. + +--Et la servante? + +Le gamin haussa les épaules d'un air las. + +--Elle est sortie que je vous dis! Elle est allée à la ville et puis le +jardinier aussi, et le monsieur y part tous les jours pour Paris à dix +heures du matin et y rentre qu'à six heures... + +L'homme était pâle. Il aspira l'air profondément. + +--Alors elle est seule... Eh bien, vas-y... La voiture est passée. Fais +ce que je t'ai dit. Mets-toi dans la porte et j'arrive. + +--Et mon pognon? dit le gamin. + +L'aveugle, avec impatience, se fouilla: + +--Tiens, voilà les vingt francs et tu en auras vingt autres après. + +--Et puis vous me donnerez cent sous de plus par semaine. Si vous +croyez que c'est rigolo. J'veux bien vous conduire, mais le turbin que +je me donne depuis huit jours pour ce truc-là, c'est pas à dire! + +--C'est fini... c'est fini maintenant... puisque je l'ai trouvée... + +--Vous en êtes-t'y sûr, seulement, que c'est celle que vous +cherchez?... Des fois on se trompe... + +--Non... non... C'est elle!... Je suis renseigné... Et puis tu l'as +vue... Elle est grande, mince, brune, n'est-ce pas?... C'est elle! +Allons, va donc! + +Le garçon se leva et sortit de la haie. Il était mal mis, efflanqué et +blême, avec des yeux fureteurs et avisés. Il paraissait quatorze ans. +L'homme enfonçant son chapeau sur ses yeux morts suivit sans bruit, se +glissa en tâtonnant le long de la haie. + +Au bord de la route, la villa était isolée, blanche sous le soleil +d'après-midi. + +Le gamin monta le perron et sonna. La porte s'ouvrit; une jeune femme, +brune et jolie, vêtue de blanc, parut, dans l'ombre du vestibule. + +--C'est encore toi! dit-elle en souriant... Tous les jours alors?... +Déjà hier je t'ai donné... + +--Justement, larmoya le gamin qui, les épaules rentrées, la mine +piteuse, semblait un tout petit garçon. J'suis revenu pour ça... On +mange tous les jours pas?... Y a que vous de bon monde par ici... C'est +pasque vous êtes si jolie, probable, que vous êtes si bonne... + +Elle rit. + +--Allons, je vais encore te donner aujourd'hui, mais... Ah, mon Dieu, +au secours! + +Le long de la maison l'aveugle s'était glissé. Il se jeta sur la porte +ouverte, bousculant le garçon et repoussant dans le fond du vestibule +la jeune femme qu'il saisit par les poignets, et qui hurla en se +débattant. + +--Tais-toi! ordonna-t-il, ou je te tue! + +Il la tenait comme dans un étau et sa figure convulsée par la rage +était si menaçante que la jeune femme cessa de crier et resta +haletante, les yeux dilatés par la terreur. + +Le gamin avait repoussé la porte et, les mains dans ses poches, +contemplait la scène avec intérêt. + +L'aveugle, après un silence effrayant, avança son visage vers celle +qu'il tenait. + +--C'est moi... Tu me reconnais? + +Elle se rejeta autant qu'elle put en arrière. + +--Je ne vous connais pas! Qui êtes-vous?... Que voulez-vous?... de +l'argent? + +La peur étranglait sa voix. L'aveugle eut un rire sec. + +--Je suis ton mari et tu me reconnais!... Je ne suis pas si défiguré +que ça!... Alors tu as cru que c'était possible que je ne revienne +jamais?... Cinq ans, hein, cinq ans... Tu avais vingt-trois ans, tu +en as vingt-huit... Et-tu es toujours aussi jolie?... Tu dois l'être +encore davantage!... Combien as-tu eu d'amants depuis que je me suis +cassé la tête pour toi? Hein, quelle délivrance, quand tu as cru que +j'étais mort!... Mais voilà, je me suis raté... pas tout à fait... +puisque j'ai réussi à m'aveugler... Six mois d'hôpital, d'agonie... Et +tu en as profité pour filer... Oui, je sais, je t'avais tiré dessus +avant de me manquer, si on peut appeler ça se manquer... Et puis je +t'ai cherchée, je t'ai cherchée, je t'ai cherchée...! + +La jeune femme, les poignets meurtris par les mains impitoyables qui la +tenaient, vacillait d'épouvante comme si elle allait s'évanouir. Il la +secoua. + +--Qu'est-ce qui te prend? Tu avais plus de nerfs quand tu me rendais +fou en me parlant de tes amants et en me disant que tu ne m'aimais +pas!... Tu te rappelles, hein, tu te rappelles? Il eut une convulsion +de fureur et reprit en phrases entrecoupées: + +--Regarde-moi... je suis une loque, un infirme,... un aveugle! Etre +aveugle, sais-tu ce que ça veut dire? Et c'est toi, toi! mais je t'ai +trouvée! j'ai eu du mal, tu sais! mais la haine, vois-tu, la haine... +et puis peut-être que je t'aime encore!... J'ai payé des gens... +Par une ancienne bonne j'ai appris qu'on t'avait vue par ici... Et +puis le garçon m'a aidé et puis... me voilà!... Je ne te raterai pas +aujourd'hui. Tu ne seras plus à personne... + +Il grinça des dents; ses mains, le long des bras, remontaient vers le +cou... + +La jeune femme, dans un sursaut d'horreur, se ressaisit un peu. + +--Ce n'est pas moi, bégaya-t-elle d'une voix haletante. Vous vous +trompez! Je vous jure que vous vous trompez! Je ne vous ai jamais vu! +Je m'appelle Lucie Clarelle. J'ai vingt-quatre ans, je me suis mariée +il y a deux ans... C'est une affreuse erreur! Je vous jure que vous +vous trompez! + +--C'est toi, dit l'aveugle! J'en suis sûr. Je reconnais l'odeur de la +peau... ta voix aussi... un peu changée, mais c'est parce que tu as +peur... + +--Ce n'est pas moi! Depuis cinq ans, vous ne pouvez pas retrouver un +parfum, une voix... Ce n'est pas moi! vous allez... vous allez me tuer +et celle qui vous a fait souffrir vivra, heureuse, avec son amant! +cria-t-elle dans une inspiration soudaine. + +L'aveugle eut une sorte de râle sourd. De ses mains furieuses, il palpa +le visage et les cheveux de sa prisonnière et pencha vers elle sa face +comme pour essayer, dans un effort effrayant, de voir. + +--C'est toi, dit-il, c'est toi! J'en suis sûr! Je ne peux pas me +tromper! Viens ici, cria-t-il au gamin. Regarde-la! Elle a les yeux +bleus? + +--Oui, dit le gamin indifférent; mais comme il regardait les yeux de la +jeune femme il y lut une telle angoisse et une telle supplication qu'il +ne put s'empêcher d'ajouter: «bleus ou verts, c'est entre les deux...» + +--C'est elle! cria l'aveugle. J'en suis sûr! approche, toi, dit-il, +avec une idée subite, au gamin. Relève sa manche... la manche gauche... +Dépêche-toi donc... Déchire-la, idiot, si tu ne peux pas la relever! +Regarde au coude, à la saignée. Là, près de mon doigt. Il y a une tache +dans la peau, n'est-ce pas? Une tache pâle comme une petite violette? +Regarde, je te dis! + +Le gamin jeta un coup d'œil et vit la tache violette. + +--Eh bien? hurla l'aveugle. + +--Eh bien, je regarde, dit le gamin et, entre ses dents, il ajouta: +Idiot vous-même. + +Il releva ses yeux rusés vers la jeune femme, revit l'imploration +éperdue du regard et avec un coup d'œil interrogateur, il frotta, en +un geste canaille, son index sur son pouce pour demander de l'argent. +Elle acquiesça des yeux. + +--Y a rien, prononça tranquillement le gamin. Pas plus de tache que +dans mon œil. + +--Tu mens! cria l'aveugle. + +--J'mens pas! dit le gamin. Y a pas de tache. Si y en avait une, je le +dirais. Je m'en fous de tout ça, ajouta-t-il. C'est pas mon blot, pas? +ce que j'en dis c'est pour que vous fassiez pas un sale coup pour rien. + +Il y eut un silence. La jeune femme était devenue pourpre, puis livide. +L'aveugle eut une hésitation effrayante. + +--Attention! cria soudain le gamin. V'la quéqu'un qui vient... + +L'aveugle lâcha les bras qu'il tenait. Il eut un geste de doute +désespéré et se retournant avec rapidité, ouvrit la porte et sortit à +tâtons sur la route où il s'éloigna. + +Le gamin, avant de le suivre, s'approcha de la jeune femme qui était +restée immobile, blême, tremblante. + +--Ça vaut trois cents balles, lui dit-il. Je viendrai les chercher +demain... Sans ça, je le ramène. + + + + +SCANDALE MONDAIN + + +C'était un soir de printemps et dans le casino d'une station du Midi, +très chic et vaguement thermale. + +Dans l'ombre propice du jardin d'hiver, le chevalier Hector Montelli +penchait vers le doux visage de la blonde Bella Campbell sa noire +moustache avantageuse. + +--Vous viendrez? Vous le jurez? Demain à quatre heures à l'Ermitage... + +Elle rougit; elle se recula, mais sa voix à l'imperceptible accent +chantant sembla le caresser en répondant, dans un murmure presque +confondu avec les mesures des valses lentes qui tournaient autour d'eux +ainsi que le parfum des fleurs: + +--Oui, oui, je viendrai... mais laissez-moi maintenant, ami très +cher... Je vous en prie... Vous me compromettez et si mon mari +apprenait jamais... + +Elle frissonna toute. Il saisit une petite main tremblante, la serra +sur son cœur, puis sur ses lèvres passionnées et modula avec une ardeur +contenue et ascendante: + +--Je t'aime, je t'aime, je t'aime... + +--Je vous aime, soupira-t-elle. + +Elle s'enfuit vers le salon de l'orchestre qui était tout garni de +dames convenables. + +Il fila, le triomphe au cœur, vers la salle de jeu. + +Quinze jours avant, ils ne se connaissaient pas du tout, mais dès leur +première rencontre, dans ce même casino, parmi le public banal, il y +avait eu, de part et d'autre, à ce qu'il semblait, coup de foudre, et +ce phénomène orageux, d'abord contenu, s'était développé à souhait, +favorisé par l'aimable intimité des villes d'eaux. + +Le chevalier était d'ailleurs bien fait pour inspirer l'amour. Il était +pâle, mélancolique et beau. Sa voix était enivrante et son élégance +suborneuse. Il portait un grand nom. On le disait officier italien +et puissamment riche, et des histoires romanesques couraient sur son +compte, qui le représentaient comme le héros infortuné d'un amour +contrarié et d'un duel terrible où il avait mis à mort un adversaire +déloyal, tout en étant grièvement blessé lui-même. C'était pour achever +sa convalescence et pour oublier qu'il était venu... + +Et Bella Campbell avait consenti à lui servir de Léthé, bien que +jusqu'alors elle ne l'ait en aucune façon admis dans son lit. Elle +était l'exquise jeune femme, résignée et neurasthénique, d'un banquier +londonien millionnaire et plus jaloux qu'un tigre. Son mari avait dû +rester en Angleterre, retenu par ses affaires, mais, de loin comme +de près, il la terrorisait et elle n'en parlait qu'en pâlissant. Il +lui avait permis, non sans peine, de venir seule soigner ses nerfs +malades, mais elle se sentait enveloppée d'une occulte surveillance; +des espions l'entouraient, elle en était sûre, et malheur à elle si +le moindre soupçon était rapporté au redoutable Campbell quand, à la +fin du mois, il la viendrait rejoindre. Cet époux sauvage était, pour +la timide Bella, comme une épée suspendue sur sa tête, comme une mine +chargée sous ses pas... Et cependant elle avait écouté les paroles +d'amour du beau chevalier et elle avait accordé un rendez-vous intime +et périlleux, car l'amour est plus fort que la peur de la mort. + +L'Ermitage, choisi par le judicieux Hector pour ce doux et premier +tête-à-tête, était particulièrement propice à ce genre de distraction. +Il consistait en ruines pittoresques en haut d'une colline. Ce lieu de +plein air n'effaroucherait pas une jeune vertu susceptible. Il était +assez éloigné de la ville, en sorte qu'il fallait plus d'une heure +de voiture pour s'y rendre et qu'on pouvait espérer n'y rencontrer +personne. Plusieurs routes différentes y menaient et de nombreux +sentiers gravissaient les pentes, déjà verdoyantes, de la colline. +L'inévitable auberge se trouvait loin des ruines et enfin celles-ci +offraient l'abri d'une sorte de rotonde centrale, à demi écroulée, +ouverte de tous les côtés, mais mystérieuse, isolée et garnie de divers +grands bancs de mousse assez confortables et qui pouvaient devenir +commodes. + +Le chevalier vint à cheval, par la route de l'ouest, la plus longue, +et gravit de ce côté les sentiers de la colline. Il attacha sa monture +dans une clairière et gagna les ruines. Elles étaient parfaitement +désertes, ce qui lui fit plaisir, et il s'assit au dehors, sur un bloc, +pour rêver poétiquement en attendant l'aimée, car il était en avance et +elle était en retard, comme il convient. + +La blonde Bella arriva en voiture par la route de la plaine qui menait +au versant est de la colline. Elle s'arrêta à l'auberge située à +mi-hauteur et se dirigea à pied vers les ruines, chargée ostensiblement +de son album «pour dessiner», adroit subterfuge destiné au cocher et au +cabaretier, lesquels, d'ailleurs, s'en fichaient, ayant engagé, dès le +premier instant, un furieux combat au jeu de piquet. + +--Merci, merci, cria, lorsqu'elle parut, le chevalier, qui venait +justement de regarder sa montre et de constater avec ennui que son +amante était en retard de vingt-cinq minutes. + +Il s'élança sur les mains de la belle Anglaise, les couvrit de baisers, +et l'attira vers l'intérieur des ruines. + +--C'est une folie, ne me la faites pas regretter, murmura-t-elle avec +une louable banalité, car elle connaissait ses classiques. + +--Je vous aime, je vous aime... je t'aime... soupirait-il, comme la +veille, mais avec encore plus de passion, car l'endroit y prêtait. + +--Par grâce, tendre ami, laissez-moi,... soupirait-elle. + +Mais il ne la laissait pas le moins du monde, l'ayant, bien au +contraire, fait asseoir près de lui, sur le plus commode des bancs, +afin de la mieux couvrir de baisers fort brûlants contre lesquels elle +ne se défendait pas assez, sans doute à cause du manque d'habitude. + +Après quelques minutes de ce charmant exercice, le chevalier, tout +animé, voulut commencer des gestes encore plus caractéristiques. Elle +résista. Il insista. Elle résista moins bien, une aimable rougeur +l'envahit, ses lèvres balbutièrent de vaines protestations aussitôt +étouffées sous des baisers ardents: elle ferma les yeux, défaillit +dans le dernier désordre, et la flamme du chevalier commençait à +être couronnée lorsque se produisit un incident soudain, bref et +extraordinaire. + +Une tête d'homme, coiffée d'un képi vaguement militaire, apparut à +droite, encadrée dans une des ouvertures du mur circulaire. En même +temps, une autre tête d'homme, également coiffée d'un képi, apparut +à gauche, dans l'ouverture d'en face. «Je vous y prends...», cria la +première tête aux amoureux surpris. «Attentat public...», leur cria +la seconde tête au même instant. Mais les deux têtes, ensemble, se +virent et s'entendirent. Elles se jetèrent mutuellement un rapide +regard d'étonnement et d'épouvante, et, faisant aussitôt volte-face, +s'enfuirent précipitamment, chacun de son côté, sans plus s'inquiéter +du chevalier et de son amante. + +Ceux-ci s'étaient dressés en désordre et éloignés l'un de l'autre. + +--Nom de Dieu, murmura entre ses dents le chevalier, auquel l'excès +d'émotion enlevait tout accent italien. + +La jeune femme sursauta. Une minute elle regarda intensément son +compagnon désemparé, dépeigné, ahuri, et dont la figure n'avait plus du +tout l'expression rêveuse et fière de l'illustre Montelli de Nagueri, +et tout à coup elle éclata en un rire convulsif et irrésistible. + +--Dites donc, chevalier, cria-t-elle, hors d'haleine, êtes-vous sûr +d'être Montelli?... Ah! Ah! Ah! c'est _votre_ garde champêtre, +n'est-ce pas, qui est venu à droite? + +--Hein? dit-il. + +--Oui, comme c'est _le mien_ qui est venu à gauche... Ne prenez +pas cet air idiot, voyons! Comprenez-vous?... + +--Pas du tout, avoua-t-il, car il avait l'intelligence naturellement +lente. + +--Eh bien, nous avons perdu notre saison tous les deux. Voilà tout! Et +je ne vous en veux pas, car c'est vraiment trop drôle. Nous nous sommes +mis dedans mutuellement, mon garçon. Nous travaillons tous deux dans le +scandale mondain... + +--Dans le scandale mondain?... balbutia l'homme, stupéfait. Alors vous +n'êtes pas?... + +--Anglaise et millionnaire, mais non, mon vieux. Je me tue à vous le +dire. Vous faites marcher les femmes mariées et moi les jeunes gens +poires. C'est le même coup. Amour, rendez-vous en plein air, passion, +caresses enivrantes. Un complice en garde champêtre, flagrant délit, +menaces de scandale, chantage. Le partenaire ou la partenaire casque +jusqu'à la gauche... C'est connu... Mais voilà, cette fois-ci, nous +sommes mal tombés. Vous m'avez refaite. Je vous ai refait. Et nos deux +gardes champêtres, en se rencontrant pour nous pincer au bon moment, se +sont mutuellement pris pour des vrais... Vous y êtes? + +L'illustre Montelli semblait avoir repris quelque présence d'esprit. + +--J'y suis, et puisque nous y sommes, si nous en profitions? +proposa-t-il galamment en avançant les mains. + +Mais la blonde Bella s'écarta vivement. + +--Ah non, mon petit! protesta-t-elle, moi, je ne fais pas ça pour +m'amuser! + + + + +MYSTÈRE... + + + + +L'APPARITION + + +Il était dix heures, et tous ceux qui devaient, ce soir-là, assister +à la séance chez Mme Harmelle étaient arrivés. Dans le grand +salon, d'une somptuosité un peu solennelle et surannée, ils formaient +trois groupes distincts: les spirites, dévots habituels des séances +(une Anglaise à lunettes et extravagante, une inquiétante princesse +slave et un vieux colonel en retraite), réunis dans un coin; les +sceptiques (quatre messieurs graves qui causaient à voix basse devant +la cheminée); et enfin, très à l'écart, le médium Artis, étrange +figure sans âge, vêtue de noir ecclésiastique et qui se tenait debout, +parfaitement immobile, avec sa face d'une pâleur de pierre où vivaient +seuls deux yeux bleu clair, vifs et glacés à la fois. + +L'heure sonna. Mme Harmelle se leva du fauteuil où elle était +enfouie. Sous ses cheveux blancs, sa face était blanche et comme usée +de chagrin et ses mains maigres tremblaient, malgré les efforts qu'elle +faisait pour contenir son émotion. + +--Il est temps, dit-elle... + +--Un moment, je vous en prie, j'ai un mot à dire à monsieur... + +Du groupe de la cheminée s'était détaché un homme corpulent, aux +cheveux gris, au visage rasé, et qui était vêtu d'une vaste redingote +décorée d'une rosette rouge. Il vint droit au médium. + +--Vous me connaissez? lui demanda-t-il avec une brusquerie qui lui +semblait habituelle. + +--Oui, monsieur. Vous êtes l'illustre professeur Herbin, de l'Académie +de médecine, le maître incontesté de la physiologie moderne... + +Artis parlait sans bouger. Sa voix était blanche et sans timbre et il +semblait réciter, sans la comprendre, une leçon. Le savant, agacé, +l'interrompit. + +--Ça va bien. Merci. Je suis ici surtout l'ami intime de Mme +Harmelle. Les trois messieurs qui sont près de la cheminée sont aussi +ou ses intimes ou ses parents. Les trois autres personnes, vous les +connaissez mieux que moi. Je veux vous dire ceci: Depuis plus d'un an +vous avez pris sur l'esprit de Mme Harmelle un empire absolu en +évoquant pour elle--je répète ce que vous lui avez fait croire--une +personne qui lui a été très chère et qui est morte. (Son regard se +tourna vers un portrait de jeune femme.) Mme Harmelle a en vous +une foi aveugle, mais ces séances--qui coûtent très cher, monsieur +Artis--la mettent dans un état nerveux réellement dangereux. Il y a +d'autres considérations pour le présent et pour l'avenir. Nous, ses +amis, sommes intervenus auprès d'elle, et, sur nos insistances, elle a +consenti à nous faire assister à une de vos expériences, si ce mot peut +s'appliquer... Je veux vous prévenir, monsieur Artis, que nous serons +impitoyables, le cas échéant... Vous me comprenez, n'est-ce pas? Si vos +séances sont... ce que je crois,--et que pourraient-elles être d'autre, +en vérité?--il est encore temps pour vous de reculer... vous pouvez +prétexter un malaise, vous retirer, disparaître. Ce serait peut-être +prudent, car vous jouez gros, songez-y... + +Le médium restait immobile. Sa voix sans timbre s'éleva encore. + +--Les consultations des princes de la science coûtent cher aussi... Je +suis médecin des âmes... J'ai consenti à expérimenter devant vous ce +soir, sous les conditions que vous savez, afin de vous convaincre, car +j'espère que vous vous rendrez à l'évidence. Je n'ai plus rien à vous +dire... + +Il quitta le professeur pour s'avancer vers Mme Harmelle, qui les +observait, inquiète. + +--Je suis prêt, dit-il, et il ajouta quelques mots à voix basse. + +Elle acquiesça d'un signe de tête. + +--Nous allons commencer, dit-elle à voix haute, avec solennité, mais +avant de commencer je dois rappeler à tous ceux qui sont ici qu'ils se +sont engagés par serment à ne pas intervenir, de quelque façon que ce +soit, dans la séance que M. Artis n'a consenti à donner devant eux que +sous cette condition expresse. Je leur rappelle qu'une intervention +quelconque mettrait sa vie en danger et peut-être éloignerait pour +toujours ceux qui, par lui, viennent nous visiter... + +Sa voix s'étrangla. D'un pas rapide, elle se dirigea vers une porte +qu'elle ouvrit, et tous, à sa suite, passèrent dans une pièce voisine. + +C'était une petite pièce peu meublée et qu'une lampe sur la cheminée +éclairait mal. Barrant un des angles, deux grands rideaux noirs +tombaient du plafond. Le professeur Herbin alla les écarter et ne vit +rien derrière qu'un tabouret, et sur le tabouret une guitare. + +La spirite anglaise, cependant, couvrit la lampe d'un globe rouge et +alla la placer par terre dans un coin, derrière un écran également +rouge. Dans la faible clarté subsistante, le médium, sur un tabouret +de bois, s'assit devant les rideaux noirs. La chaîne se forma, +Mme Harmelle donnant la main au médium, puis les autres, avec une +alternance de sceptiques et de croyants, pour aboutir au professeur, +à l'autre extrémité, mais qui, lui, ne touchait pas le médium. Un de +ces messieurs graves se retira au fond de la pièce sans prendre part à +l'expérience. + +Un temps passa. Le médium murmura une invocation, et le silence +retomba, lourd. + +Tout à coup, comme soulevés par un vent fort, les rideaux, qu'on +entrevoyait vaguement, se gonflèrent et les assistants sentirent sur +leur visage un souffle froid. Des craquements éclatèrent dans tous +les coins, semblant provenir des meubles et des murs. Le vent souffla +plus fort, les rideaux s'enflèrent comme des voiles, et le médium +y disparut. Une note de musique retentit; puis une autre; puis un +air s'ébaucha. Soudain le professeur s'écria avec irritation qu'on +lui tirait les cheveux. Mais, à travers les rideaux, le tabouret, +paraissait-il, sortait tout seul; il s'éleva jusqu'à l'épaule du +colonel, sur laquelle il s'appuya, fit un petit bond, passa par-dessus +la tête de la princesse polonaise et redescendit sagement. + +On entendit haleter le médium et on l'entrevit debout. Une apparence +pâle sautillait au-dessus de lui, pareille à une fleur de clarté floue; +une odeur de violette se répandit. + +Puis ce fut le silence, et pendant quelques minutes, dans l'ombre +rougeâtre, rien n'apparut. + +--Voyez! Voyez! dit tout à coup l'Anglaise, d'une voix étouffée. + +Une boule nébuleuse semblait descendre d'en haut dans les régions des +rideaux noirs, qui s'agitaient encore. Cela descendait, s'étendait en +nuage, et une apparition vaguement lumineuse se précisa: une forme +humaine féminine, vaporeuse... + +--Elle vient... C'est elle... murmura Mme Harmelle d'une voix +étouffée, tremblante... + +Mais soudain l'éclair brutal d'une clarté vive emplit la pièce. Il y +eut des cris, un tumulte. Le professeur Herbin, avec toute la fougue +d'un jeune homme, s'était précipité. Il avait saisi à pleins bras les +rideaux noirs, le médium, l'apparition. + +On vit dans la lumière éclatante que brandissait l'homme grave, qui +n'avait pas pris part à la chaîne, le médium qui se débattait; des plis +d'étoffe blanche et légère se froissaient dans ses mains; une baudruche +dégonflée, encore phosphorescente, tomba recroquevillée par terre... + +--La voilà, l'apparition! cria Herbin; vous voyez la mousseline et la +baudruche! J'ai manqué à ma parole d'honneur, c'est entendu, mais il +fallait cela pour vous sauver de ces fripons, ma chère amie... + +Il s'était retourné, triomphant, vers Mme Harmelle. + +Bouleversée, livide, elle semblait suffoquer d'horreur. Mais des larmes +jaillirent de ses yeux et elle se jeta en avant. + +--Allez-vous-en! Allez-vous-en! cria-t-elle à Herbin, avec un geste +terrible. C'est vous le menteur! C'est vous le misérable! Vous croyez +savoir, mais vous ne savez rien! Et moi, je sais bien qu'il dit la +vérité, lui, puisque c'est ma fille qu'il me ramène, je vous dis! ma +fille! ma petite fille! + +Il y eut un silence, et le professeur Herbin, suivi de ses trois +compagnons, sortit comme un coupable. + + + + +LA DEVINERESSE + + +Mme Lazzarra, la sorcière fameuse, l'incomparable voyante, se +trouvait ce matin-là chez elle, bien tranquille, comme d'habitude, en +train de prendre son petit café au lait. Guland (c'est le nom d'un +démon), dit Gugu, le carlin gras à lard et au nez en truffe qu'elle +chérit d'une excessive tendresse, était à ses côtés à laper gentiment +sa soucoupe de lait chaud et tout allait bien. + +On sonna. La servante Gloria (c'est le nom d'une démone), à qui un +teint cuivré et de grands yeux noirs permettent de se faire passer pour +Bohémienne, bien qu'elle soit née à Clichy, alla ouvrir. Il y eut des +parlementages, et Gloria revint expliquer que c'était un «monsieur très +bien», qui ne venait pas pour une consultation, mais qui insistait pour +être reçu; elle omit de dire qu'il lui avait donné cent sous et pincé +la taille, car elle n'avait pas de corset. Mme Lazzarra, un peu +intriguée, reçut le monsieur après une attente de vingt minutes qu'elle +avait employée à se mettre un peu sous les armes. + +Comme il avait dit qu'il ne venait pas pour une consultation, elle le +reçut dans la salle à manger et, dès l'abord, le visiteur, qui était un +homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'aspect riche et chic, prit la +parole. + +--Madame, dit-il, je m'excuse d'avoir forcé votre porte, mais voici le +but de ma visite: vous devez, ce tantôt, recevoir, pour leur donner une +consultation, deux dames qui ont demandé rendez-vous par lettre... + +--Le secret professionnel... dit Mme Lazzarra. + +--Précisément, dit le monsieur; c'est le secret professionnel que +j'invoque en vous priant d'observer la plus parfaite discrétion au +sujet de ce que je vais vous dire. D'ailleurs, votre intérêt même +l'exige. Vous prenez, je le sais, cinquante francs par consultation, +aussi cher qu'un médecin célèbre, quand vous donnez le jeu complet, +l'invocation en grand tralala, la conjuration au démon et la transe +extralucide première catégorie, comme vous le ferez ce tantôt. Eh bien, +moi, je viens vous offrir, en plus des cinquante francs que vous +recevrez de chacune de vos visiteuses, de vous donner pour chacune +d'elles cent francs, à condition que vous leur fassiez les prophéties +que je vais vous indiquer. + +--Monsieur, dit Mme Lazzarra, la dignité de la science... + +--Mais non, dit le monsieur. Je vous en prie, ne perdons pas de temps. +Vous êtes une femme remarquablement intelligente. On ne se crée pas une +situation de pythonisse comme celle que vous avez, au milieu de toute +notre vie pratique moderne, des automobiles, des aéroplanes et de la +politique, sans être une femme remarquablement intelligente... Et vous +allez comprendre: les deux jeunes dames que vous recevrez ce tantôt +sont, l'une ma femme, l'autre sa meilleure amie. Or, je désire séduire +la meilleure amie de ma femme. Vous comprenez? + +--C'est honteux! dit Mme Lazzarra, faussement indignée. + +--En aucune façon! Elle est jolie comme tout. Ma femme est brune, +belle, imposante, froide, réservée. Sa meilleure amie--elle s'appelle +Irène--est blonde, rose, souriante, impressionnable, nerveuse, +timide... Son cœur est en jachère, en plus, elle est mariée à un +monsieur très bien, qu'on ne voit jamais parce qu'il passe sa vie à +s'occuper d'affaires à Paris, en province ou à l'étranger. Alors, +comme je sais l'extraordinaire influence que peut avoir sur les femmes +tout le décor impressionnant de vos prédictions, et comme je vous +donnerai sur les deux miennes, si je puis dire, des détails et des +renseignements qui vous permettront dès l'abord de les stupéfier, je +veux que vous disiez à notre meilleure amie tout ce que vous pourrez +pour la jeter dans mes bras. Vous y êtes, n'est-ce pas? Vous voyez la +chose: petite âme incomprise, tendresse méconnue et abandonnée, droit +au bonheur, nécessité de l'amour régénérateur, destinée irrévocable qui +pousse vers la passion souveraine, qui la guette, vers le cœur de feu +qui se consume pour elle (c'est moi, la passion souveraine et le cœur +de feu)... Insistez surtout sur la destinée irrévocable qui l'entraîne +vers l'amour; vous ne me nommez pas, bien entendu; vous me désignez +vaguement, cela suffira. Elle comprendra. Je lui fais la cour d'assez +près, mais, sans dire tout à fait non, elle hésite, elle se tâte, elle +a des scrupules à cause d'Andrée, ma femme... Détruisez ses scrupules, +renversez ses hésitations, peignez l'ardeur des sentiments qui +l'enveloppent et affirmez-lui qu'elle est vaincue d'avance et vouée à +l'amour tout-puissant qui illuminera la monotonie de sa vie... Ça va? + +--Monsieur, dit avec beaucoup de dignité Mme Lazzarra, qui +avait pris son parti, la démarche que vous faites auprès de moi +est si extraordinaire qu'elle ne peut être regardée que comme une +manifestation des forces extraterrestres qui régissent les destinées +humaines. J'y obéirai donc. Que dirai-je à la dame brune? + +--Oh! tout ce que vous voudrez dans le genre calme, repos, danger +du moindre flirt, à cause de ma jalousie féroce. Et puis faites-lui +plaisir; dites-lui que je l'adore, qu'elle a un mari modèle, une perle +de vertu qui n'aime qu'elle, ne voit qu'elle, ne pense qu'à elle, même +quand ses affaires le forcent à la négliger un peu. Ça fera très bien. +Ça la tranquillisera. Je serai encore plus libre et j'aurai besoin d'un +peu de liberté si ça va comme je veux avec notre meilleure amie. + +Il prit dans son portefeuille deux billets de cent francs, les offrit +discrètement à Mme Lazzarra qui les prit plus discrètement encore, +fournit les renseignements annoncés sur la vie des deux jeunes femmes, +promit à la pythonisse de lui faire une forte réclame et prit congé +enchanté. + +Mme Lazzarra, non moins enchantée, à cause du gain notable, fit ses +préparatifs pour la consultation et se mit à déjeuner confortablement; +mais un accident affreux, et qui faillit avoir des suites fatales, +bouleversa sa quiétude. Guland, qui était vorace, avala de travers un +os de lapin et faillit en crever. Ce fut tragique. Mme Lazzarra, la +main dans la gueule du carlin suffocant, tâchait de pêcher l'os. Gloria +s'affolait, Guland enfin vomit l'objet et fut sauvé. Mme Lazzarra +alors se trouva mal, en sorte qu'il fallut une abondance de vinaigre à +l'extérieur et de vulnéraire à l'intérieur pour lui rendre ses esprits +et qu'elle était encore sous l'influence combinée de l'émotion et du +vulnéraire quand vint l'heure de la consultation. + +La brune Andrée et la blonde Irène, simplement vêtues, fortement +voilées et un peu impressionnées sonnèrent à la porte de Mme +Lazzarra. La porte, silencieusement, s'ouvrit. Elles entrevirent, +dans la pénombre d'une antichambre, une figure pâle sous de lourds +cheveux mêlés d'ornements de cuivre et dont les grands yeux semblaient +égarés. C'était Gloria, vêtue d'une longue robe violâtre, avec, sur +la poitrine, une figure vaguement géométrique qui voulait être un +pentacle. Cette personne bizarre fit entrer les visiteuses tremblantes +dans un grand salon tendu de tapisseries sombres et dont les rideaux +tirés interceptaient les lumières du jour, car Mme Lazzarra donnait +dans l'école sorcellerie romantique. Trois lumières rouges luisaient +faiblement en des angles et un brûle-parfum, sur un trépied, exhalait +un nuage lourd et aromatique. + +Les deux femmes, le cœur battant, attendirent sans parler. Une porte, +au fond, s'ouvrit. Gloria glissa comme un spectre sur les tapis épais. + +--Une de vous, une seule, chuchota-t-elle. + +Elle prit Andrée par la main et l'entraîna jusqu'au cabinet de +consultation. C'était une petite pièce ensevelie entièrement dans des +tentures noires ornées de signes du zodiaque et de figures inconnues +couleur d'argent. Du plafond tombait une lampe verte. Par terre, un +grand cercle blanc, sur le tapis noir, était dessiné et, au milieu du +cercle, Mme Lazzarra était debout sous la lampe verte, toute sa +volumineuse personne enclose en une tunique rouge, zébrée de signes +cabalistiques. Un bandeau écarlate serrait sa tête et faisait paraître +plus blafarde sa large face, qui grimaçait déjà comme sous l'influence +du démon. + +--Dans le cercle! Venez dans le cercle! ordonna-t-elle d'une voix +sourde. + +La jeune femme obéit, poussée par Gloria, qui s'éclipsa ensuite. La +voyante saisit de sa main gauche la main d'Andrée et, de sa main +droite, une petite fourche faite d'un manche de bois et de deux dents +en acier. + +--Quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, reprit Mme +Lazzarra, ne dites rien, ne bougez pas; ici, vous êtes en sûreté. Je +commence la conjuration. + +«Je te conjure, Lucifer, par le nom ineffable de Dieu On, Alpha et +Oméga, Eloy, Eloym, va, Saday, Lux les Mugiens, Rex, Salus, Adonay, et +je t'adjure, conjure et t'exorcise par les noms qui sont déclarés dans +les lettres V. C. X. et par les noms Sol, Agla, Riffasoris, Oriston, +Amul, Soter, Tétragrammaton, Perchiram, Simulaton, Perpi et par les +très hauts noms ineffables de Galli, Euga, Ingadum, Obu, Euglabis...» + +Mme Lazzarra débitait vertigineusement sa conjuration, elle +trépignait, pétrissait nerveusement le main d'Andrée, agitait sa +fourche, et, tout à coup, en plongea les pointes dans la flamme de la +lampe verte. + +--Il vient! Il vient! Le voici! cria-t-elle. Que voulez-vous savoir? Le +passé, l'avenir? Ecoutez!... + +Un quart d'heure après, Andrée, un peu pâle, sortit de l'antre de la +sibylle, où la blonde Irène la remplaça en tremblant. + +Quand les deux jeunes femmes se retrouvèrent dans la rue, elles +échangèrent leurs impressions. + +--Elle est étonnante, étonnante, déclara Irène... Elle m'a tout dit. +J'étais épouvantée... Elle sait toute ma vie. C'est merveilleux... +Aussi, je vais suivre ses conseils pour l'avenir... Ils ne sont pas +toujours très drôles, ses conseils, ajouta la jeune femme avec un petit +soupir de regret, mais ça ne fait rien, je vais les suivre. J'aurais +trop peur d'y manquer... Et puis, c'est ma destinée, il faut bien +obéir... + +--Moi aussi, j'ai été stupéfiée, murmura Andrée, et moi aussi je +t'assure, je vais suivre ses conseils... J'étais trop sotte, vraiment, +acheva-t-elle avec un ton de résolution concentrée: moi aussi j'ai +droit au bonheur! + +En sorte que la blonde Irène devint un glaçon pour le monde entier, +sauf pour son mari, en qui elle découvrit des océans d'amour méconnu +et des mines de la plus terrible jalousie, tandis qu'Andrée cherchait +parmi les amis de la maison le cœur de feu qui l'adorait et le trouva +facilement comme on peut le penser. + +Car Mme Lazzarra, bouleversée par l'accident de Guland, s'était +bien rappelé les prédictions à faire aux deux visiteuses, mais avait +confondu celles-ci dans leurs rapports avec le monsieur très bien, +prenant la blonde pour sa femme légitime, la brune pour l'amie dont +il convoitait l'abandon, et leur tenant des discours prophétiques en +conséquence. + + + + +HYPNOTISME + + +--Gilberte, je te dérange, tu allais sortir? + +--Tu ne me déranges jamais, tu le sais bien, ma petite Lydie. Mais +c'est le jour de consultation de mon mari et j'en profite pour faire +des courses. Que veux-tu, ça m'agace toujours un peu de sentir le grand +salon encombré par une foule d'inconnus... C'est idiot et je ne le +dis pas à Pierre... ses malades!... Alors si tu veux nous sortirons +ensemble dans un moment, nous passerons chez ma modiste, puis aux +Quatre-Saisons, et nous irons prendre le thé. + +--Oui, volontiers. J'ai quelque chose à te dire, un conseil à te +demander... Ma chère, tu ne sais pas ce qui m'arrive... Mon mari veut +m'hypnotiser... + +--Hein, comment cela t'hypnotiser?... + +--Oui. Il est sûr qu'il a un pouvoir de suggestion extraordinaire. +Nous avons vu, il y a quelque temps au music-hall, un magnétiseur +professionnel qui opérait sur une femme et qui a fait aussi des +expériences sur des spectateurs... C'était assez impressionnant. Mon +mari a été enthousiasmé, il n'a plus pensé qu'à cela, il a acheté des +tas de bouquins là-dessus, peu à peu il a pris des airs supérieurs et +mystérieux et finalement il vient de me déclarer qu'il était, lui, +indubitablement un magnétiseur de première force, que j'étais, moi, +sans conteste, un sujet remarquable et qu'il allait m'endormir. J'ai +dit non; il a insisté... tu sais que quand il a une idée dans la tête... + +--Mais, c'est ridicule, continue à refuser... + +--C'est difficile. Il en fait une question de vanité, je le vois +bien, et du moment que sa vanité est en jeu, il est intraitable... Et +puis aussi il va s'imaginer que je refuse par peur de... trop parler +en dormant... Il m'a dit hier, d'un ton dégagé, mais que je sentais +soupçonneux: «Aurais-tu donc quelque chose à me cacher? Craindrais-tu +donc de me faire des révélations?...» Alors, comme il est d'autant plus +jaloux qu'il le dissimule par amour-propre... Je t'assure, Gilberte, je +suis très ennuyée... pourtant je ne veux pas me laisser endormir... Ça +me fait peur... Surtout par lui qui n'y entend rien... Et puis, admets +qu'il réussisse... Admets qu'il me fasse parler... sans que je le +veuille... et que je raconte... + +--Tu as donc des choses compromettantes à raconter? demanda Gilberte +avec un demi-sourire. + +Lydie eut un petit mouvement d'épaules et rougit un peu. + +--Mais non, je t'assure, absolument rien de grave... Seulement entre +la vérité qu'on dit, et la vérité réelle, il y a tout de même tant de +différence... Il y a tant de choses qui sont innocentes aux yeux d'une +femme et qui ne le sont pas du tout aux yeux d'un homme jaloux... Et +mon mari est si jaloux, et en même temps il est si content de lui... En +outre, il est si entêté qu'il ne démordra pas de son idée... + +Alors, je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu'on parle réellement sans +le vouloir quand on est hypnotisée? Est-ce que c'est dangereux de se +laisser endormir? Tu dois savoir cela puisque ton mari est médecin? + +--Mais c'est que Pierre ne me fait pas de cours de médecine, dit +Gilberte. D'ailleurs, il ne s'occupe pas du tout d'hypnotisme... +Je crois pourtant l'avoir entendu dire que dans son opinion, il y +avait beaucoup de cas de simulation... Mais attends un peu, ma petite +Lydie... Que tu es simple, puisque ton mari te tourmente en voulant +t'imposer une chose qui te fait peur, tu n'as pas de scrupules à +garder... Voyons, tu es sûre qu'en le priant bien gentiment de ne pas +insister il n'y consentirait pas?... + +--Non, non, du moment que son amour-propre et sa jalousie sont en jeu +plus je refuserai moins il en démordra. + +--Alors, tant pis, simule!... Oui, fais semblant de dormir au bout +d'une ou deux minutes et quand il t'interrogera raconte-lui n'importe +quoi... + +Il y eut un petit silence. + +--C'est de sa faute si je fais cela, prononça enfin Lydie. Je n'ai pas +d'autre moyen de m'en tirer. Il va encore me demander ce soir de me +laisser endormir par lui... Tant pis, je dirai oui... + +Avant même d'être arrivé à l'âge adulte, et en tout cas depuis lors, +M. Alexandre Lérouvel, le mari de Lydie, avait eu coutume de déclarer +avec autorité qu'il dirigeait sa vie selon la noble maxime: «Ce que +l'homme a fait, un homme peut le faire». Il en tirait beaucoup de +dignité personnelle, et beaucoup de mépris pour tout le reste du genre +humain. Cependant les résultats pratiques obtenus par ce monsieur ne +cadraient pas avec l'opinion qu'il avait de lui-même. Parmi la société, +il ne brillait pas d'un éclat exceptionnel. Après de bonnes études, il +était entré dans l'administration française où il était même devenu +chef de bureau. L'avenir ne semblait pas lui promettre beaucoup plus. +Entre temps, il avait hérité de la fortune de ses parents, qui était +assez considérable, et il avait épousé Lydie, jeune personne blonde et +timide, coquette et langoureuse, et dont tout l'amour, estimait-il, +ne réussissait qu'à peine à compenser la faveur qu'il lui avait faite +en la choisissant entre toutes pour être sa compagne. Qu'elle pensât +par elle-même ou résistât à la moindre de ses volontés lui paraissait +inconcevable. + +Maintenant c'était le soir et M. Alexandre Lérouvel hypnotisait Lydie +enfin consentante. Les servantes avaient quitté l'appartement, et +seuls tous deux dans leur salon à demi éclairé, ils étaient assis face +à face, et fort près, sur deux chaises. Les genoux de Lydie étaient +serrés entre les genoux de son mari, les mains de Lydie étaient serrées +dans les mains de son mari, les yeux de Lydie recevaient le regard fixe +et dominateur des yeux de son mari. + +--Dormez, articula au bout d'une minute ou deux M. Lérouvel, dormez, je +le veux. + +Lydie cligna des yeux, puis les ferma, puis les rouvrit à demi. + +«Mon pouvoir agit, songea M. Lérouvel transporté, et il répéta, plus +impérieusement: + +--Dormez, je le veux. + +Lydie, de nouveau, cligna des yeux; M. Lérouvel lâchant les mains de +la jeune femme se livra à des gestes aériens qui voulaient être des +passes magnétiques. En même temps, avec la plus louable bonne foi il +concentrait de toutes ses forces sa volonté sur le but à atteindre. + +Les passes de son mari inquiétaient Lydie, car les doigts de M. +Lérouvel lui menaçaient à chaque geste les yeux. Elle ferma les +paupières et ne les rouvrit plus. + +--Vous dormez? interrogea-t-il, enfiévré par une si belle réussite. + +--Lydie dort, articula-t-elle, au bout d'un moment, d'une voix blanche. + +M. Lérouvel eut un soupir d'orgueil. Il n'avait pas trop présumé de son +pouvoir. + +--Lydie dort, répéta-t-il à haute voix. Bien. Maintenant que Lydie +réponde: Lydie aime-t-elle son mari? + +--Oui, dit Lydie. + +--Mais l'aime-t-elle passionnément, absolument, aveuglément?... Lui +a-t-elle fait le don entier et total de tout elle-même?... Ne vit-elle +que pour lui?... Mourrait-elle plutôt que de songer même à un autre?... + +--Oui, tout cela est vrai, dit Lydie avec conviction... + +--L'aimera-t-elle toujours ainsi, et de plus en plus? demanda-t-il +encore. + +--Oui, dit Lydie. + +--N'a-t-elle jamais aimé avant de le connaître? Étant jeune fille +n'a-t-elle eu aucun amour, aucun flirt, même le plus innocent... + +--Non aucun, aucun... + +--Et depuis qu'elle est mariée, à présent même... y a-t-il quelqu'un +qui fait la cour à Lydie, qui la poursuit?... + +La jeune femme faillit d'abord dire non, mais c'eût été invraisemblable +et humiliant. + +--Lydie ne sait pas... Personne ne compte pour Lydie. + +Elle avait répondu avec une candeur apparente, mais quelque impatience +tremblait dans sa voix. Les questions de son mari lui semblaient un +peu lâches. Elle avait, au cours de la journée, songé qu'elle pourrait +peut-être tirer parti de la situation en réclamant au cours de son +pseudo-sommeil une augmentation de son budget de toilette et des +soirées plus fréquentes dans le monde ou au théâtre. Maintenant la +comédie qu'elle jouait commençait à l'énerver et lui semblait assez +vile. En outre, elle ne se sentait pas en pleine possession d'elle-même +et elle se demandait si une réelle influence hypnotique ne commençait +pas à s'emparer d'elle. + +--Lydie est fatiguée, prononça-t-elle avec la hâte d'en finir. Il faut +réveiller Lydie. + +--Tout à l'heure, répondit M. Lérouvel surexcité et résolu. Il faut que +Lydie dorme encore, parle encore. + +--Non, non, Lydie ne dira plus rien... + +--Si, si, je le veux! Je le veux! Dormez! dormez! parlez! + +--Lydie souffre, gémit-elle en crispant ses doigts. + +--Qu'importe! Il faut que Lydie parle, je le veux. Alors, c'est bien la +vérité, Lydie est tout entière et pour toujours à son mari, personne ne +lui fait la cour... Répondez... Je le veux. + +Mais la jeune femme était à bout de forces. Une folle impulsion la +saisit qui fut irrésistible. Il voulait la vérité, il l'aurait. D'un +brusque mouvement elle s'éloigna de son mari, elle se renversa sur son +siège comme si elle tombait en convulsions et, réussissant avec peine +à garder ses yeux fermés pour ne pas mentir à son rôle, elle cria: + +--Lydie ment. Lydie a pour mari un imbécile qui la torture par sa +jalousie, qui l'ennuie par sa vanité, qui la gêne par son avarice +et son égoïsme... Lydie l'aimerait peut-être, si elle pouvait avoir +confiance en lui et s'il était son ami... Lydie a eu des flirts étant +jeune fille, comme toutes les jeunes filles. Elle a aimé son cousin +Maurice et l'aurait épousé s'il avait eu une situation sortable. Lydie +n'a pas encore trompé son mari, mais elle a des flirts, comme toutes +les femmes qui ne sont pas accaparées par l'amour qu'elles ont pour un +seul homme... Il ne faut pas demander l'impossible à Lydie, Lydie n'est +qu'une femme: si on l'aimait bien, si on n'était pas jaloux, si on la +traitait autrement qu'une petite chose qu'on a achetée en l'épousant... + +Elle s'interrompit, poussa trois ou quatre petits cris et eut une +attaque de nerfs,--non simulée. + +Quand elle revint à elle baignée de vinaigre, d'éther et d'eau de +Cologne par les soins diligents de M. Alexandre Lérouvel, ce n'est pas +sans inquiétude qu'elle vit en rouvrant les yeux celui-ci devant elle. + +Mon Dieu, mon Dieu, songea-t-elle terrifiée, qu'ai-je fait en lui +disant tout cela... Et elle referma les yeux. + +--Ma chère enfant, dit alors avec beaucoup de bienveillance M. +Alexandre Lérouvel, je m'excuse très vivement d'avoir provoqué l'état +nerveux où tu te trouves... La séance a été des plus intéressantes, +mais j'ai eu tort de trop la prolonger. Pendant toute la première +partie de ton sommeil, tu m'as dit les choses les plus justes, les +plus sensées, les plus vraies... Puis, tu m'as prévenue que tu étais +fatiguée, je n'en ai pas tenu compte... Alors ce ne furent plus que +divagations, cauchemars, folies incompréhensibles... + +Lydie le regardait ahurie. Il parlait sincèrement. Une entière bonne +foi brillait dans ses regards. Il ajouta: + +--Je ne m'étais pas mépris sur mon pouvoir magnétique. Je suis vraiment +un hypnotiseur de première force. + + + + +CONTES + + + + +MONSIEUR ARTHUR + + +«M. Arthur, le sensationnel homme-singe des îles de la Sonde»,--comme +disait le vieux forain à tête d'apôtre mendiant qui faisait le +boniment,--avait obtenu un succès colossal pendant les trois jours de +la fête, et toute la petite ville avait défilé pour le voir dans la +roulotte installée sur la grande place, au milieu d'autres attractions +qu'elle éclipsait. + +Pour l'agrément des spectateurs, M. Arthur gambadait, grimaçait +hideusement, poussait des cris rauques, se frappait la poitrine de ses +longs bras, et puis dansait avec un tambourin, fumait des cigarettes, +jonglait et faisait des équilibres avec une grâce et une adresse +ravissantes. Son seul défaut était d'être encore un peu sauvage, en +sorte qu'il ne fallait pas l'approcher de trop près, expliquait le +forain, mais cela lui passerait vite et bientôt il aborderait les +grands music-halls, cadre digne de lui. Alors ce ne serait plus dix +sous qu'on paierait pour le voir, mais dix francs. + +Cependant, ce dimanche soir-là, qui finissait la fête, Arthur +paraissait nerveux et préoccupé. Pendant sa dernière exhibition, il +avait raté deux fois les couteaux avec lesquels il jonglait, et il +avait eu des mouvements d'impatience mal réprimés quand il lui avait +fallu danser avec son tambourin. Les derniers spectateurs enfin sortis, +il poussa un soupir de soulagement. + +--Papa! cria-t-il d'une voix aiguë. + +--Crie pas si fort, dit le vieux, qui comptait sa recette, c'est +à peine si le monde est dehors. On a fait quatorze francs de plus +qu'hier, constata-t-il avec satisfaction, c'est un beurre ce que ça +va... Quoi que tu me voulais? ajouta-t-il. + +--J'y vas, dit Arthur. J'veux en avoir le cœur net. Pisqu'on s'en va +demain, faut que je sache avant... + +Le vieux haussa les épaules sans répondre. Arthur, avec une hâte +fébrile, ôta l'espèce de calotte en poils fauves qui lui couvrait toute +la tête et rejoignait le maquillage brun de ses joues. Plongeant la +figure dans un seau, il se lava à grande eau rapidement. + +--Veux-tu que je te délace? dit le père. + +--Pas la peine, dit Arthur, qui s'essuyait. J'suis bien comme ça. + +Il enleva son pagne multicolore et pailleté, et, par-dessus le maillot +imitant une peau de bête qui couvrait son corps et ses membres, il +passa vite un pantalon et un veston; il chaussa ensuite des pantoufles +en tapisserie verte, brodées d'une rose jaune, et se redressa. Il +apparut sous la lampe fumeuse, blême et hideux avec sa trop grosse +tête tondue de près, aux petits yeux bigles, au nez écrasé, à la +bouche immense, fendue jusqu'aux oreilles pointues, avec son corps en +boule aux bras trop longs, aux jambes trop courtes. Il se coiffa d'une +vieille casquette et fit deux pas. + +--File au moins par derrière la roulotte, qu'on te voie pas, grogna le +forain. + +--Y a plus personne, dit Arthur, et pis j'm'en fous. + +Il s'en alla. + +--Si c'est pas un malheur, gémit le vieux, et il se mit à plier bagage, +car ils devaient partir au petit jour. + +Il rangeait encore une demi-heure après, quand rentra Arthur, qui, +sans mot dire, jeta sa casquette dans un coin et alla s'asseoir sur un +escabeau. + +--Eh ben? demanda le père. + +--A veut pas, répondit Arthur d'une voix étranglée. + +Le vieux releva la tête et le regarda. Sur les joues d'Arthur, il vit +des larmes qui coulaient, lavant le maquillage resté dans les creux. + +--Quoi qu'elle a dit? demanda-t-il. + +--C'est à cause de ma gueule, répondit Arthur avec simplicité. Elle a +dit que j'avais une trop sale gueule pour qu'on se marie avec moi. Ça +va encore quand j'suis en singe, qu'elle a dit, mais au naturel j'suis +trop vilain... + +--Tu y as t'y pas dit ce que tu gagnes? + +--Elle est au courant. Elle a hésité, qu'elle m'a dit, mais elle a pas +pu se décider. Y a pas mèche... + +--Y a pas mèche? répéta le vieux indigné, y a pas mèche! A-t-on jamais +vu... Ça se dit extra-lucide et ça ne sait même pas tirer le marc de +café, ça ne fait pas cent sous par jour, ça n'a rien du tout que sa +peau et ça ose refuser quéqu'un d'aussi épatant que toi comme numéro... +qué malheur... mais faut te faire une raison, mon petit vieux, t'en +trouveras d'autres plus chouettes... + +--J'en veux pas, gémit Arthur. J'veux celle-là... C'est celle-là que +j'aime... + +Il y eut un silence. + +--C'est de ta faute, reprit-il en se levant avec colère. Pourquoi que +tu m'as défiguré comme t'as fait quand j'étais petit en me fourrant des +crochets dans la bouche pour l'agrandir, et pis en m'écrasant le nez, +et pis en me faisant coucher dans une caisse pour me rendre bossu, et +pis... + +Mais le vieux l'interrompit. + +--Ça, c'est le comble! gronda-t-il; tu vas t'y maintenant me reprocher +d't'avoir mis de l'argent plein les mains? On est forain de père en +fils, dans la famille! Papa, qu'était avaleur de sabres, m'a fait +homme-serpent, et moi, je t'ai fait homme-singe. C'est t'y de ma faute +si t'étais trop déjeté pour que je te fasse acrobate?... T'étais moche +déjà en naissant, j'ai fait qu'aider la nature. T'aurais-t'y voulu que +j'te fasse ouvrier, hein? ou paysan, à gratter la terre?... Ça t'aurait +été, pas vrai, flemme comme t'es?... T'as pas les côtes en long, non, +c'est ma tante!... + +Mais Arthur avait pris un fragment de glace et, sous la lampe fumeuse, +s'examinait. + +--C'est vrai que j'suis moche! murmura-t-il enfin. + +Il se retourna vers son père. + +--T'es un père dénaturé, ajouta-t-il. + +Le vieux se redressa, maudissant. + +--Un père dénaturé! cria-t-il. Tais-toi, tiens, tu ne sais pas ce que +tu dis!... Tu devrais me remercier à genoux de t'avoir fait comme +t'es. Combien qu'y en a des pauvres bougres qui voudraient être à ta +place? C'est facile, oui, de gagner du pèze sans s'échiner... T'es +moche, qu'elle a dit, la grenouille... A-t-on jamais vu?... Mais +c'est ta fortune, ta gueule! T'es une curiosité, t'es un phénomène, +t'es épatant, mon petit vieux! T'iras à Paris, c'est moi que je te +le dis, et pas comme homme-singe, c'est bon pour les villages, ce +fourbi-là, comme artisse, t'entends! comme excentrique! parfaitement... +J't'inventerai des trucs, j'ai de l'imagination, moi; t'as qu'à +travailler un peu, au lieu de pleurer comme un veau pour une à la +manque qu'aurait entravé ta carrière... Ta gueule, c'est ta gloire et +pis ta fortune, et pis tu seras sur les affiches: «M. Arthur», avec des +lettres grandes comme ça, et tu feras de l'or, et t'auras des femmes, +et des chouettes, et de tout... Et tu devrais me remercier à genoux +d't'avoir fait comme t'es! Quéque tu veux de mieux? + +Il lui avait mis la main sur l'épaule, mais M. Arthur le repoussa. + +--J'voudrais être comme tout le monde! cria-t-il rageusement. + +Et il alla se jeter au fond de la roulotte, sur sa couche. + +--Idiot! grogna le vieux en se remettant à ses rangements. C'est +jeune, ajouta-t-il avec plus d'indulgence, en entendant M. Arthur qui +sanglotait. + + + + +HIPPOLYTE + + +Après le dîner on était passé au fumoir. Il faisait clair encore. Par +les fenêtres ouvertes sur le parc profond entrait l'odeur fraîche du +soir. La petite Mme Livoy, résolument poétique (cela convenait à +sa grâce vaporeuse), soupira que c'était l'heure exquise. Son mari, +ému par le dîner excellent, l'approuva avec âme. Tous deux, invités +pour quinze jours, étaient arrivés l'après-midi. Leurs hôtes, les +Vervage,--vieux couple aimable,--se regardèrent, satisfaits. Ils +étaient heureux qu'on fût bien chez eux, ils étaient heureux surtout +d'avoir leur fille Simone. Cette jeune femme, pour l'instant, versait +le café. Son mari, Paul, vaste garçon barbu, dans un fauteuil digérait +en fumant. Il y avait aussi Mlle Honoré, cousine anguleuse et +pauvre qu'on invitait de fondation. Une quiétude régnait. + +Il y eut un bruit de pas, au dehors. + +--C'est Hippolyte qui rentre, dit M. Vervage. Il a été porter son +paquet au voiturier. Je lui ai permis de coucher encore ici ce soir... + +--Vous renvoyez Hippolyte? dit Livoy. + +--Parfaitement, je lui ai donné ses huit jours la semaine dernière. +J'en avais assez de ce petit imbécile incapable, que je paye le prix +d'un vrai domestique qui saurait son métier. Je consens à donner de +bons gages, mais je veux être bien servi. + +Les dames approuvèrent et commencèrent des anecdotes domestiques. La +porte s'ouvrit. Entra un adolescent efflanqué. + +--Eh bien, Hippolyte, qu'est-ce que?... + +M. Vervage resta béant. Hippolyte s'était mis à genoux. Le sensation +fut vive. + +--Pardon! beugla Hippolyte. Pardon, monsieur, madame et tout le monde! +Faut que je parle, ça m'étouffe! On m'a renvoyé injustement, mais +j'aurais pas dû!... J'me repens! Faut que je parle! C'est pour ce soir! +Ils vont venir! J'me repens bien! + +Il se frappait la poitrine. Les femmes, un peu épouvantées, s'étaient +reculées. + +--Mais quoi? Qu'y a-t-il? Explique-toi! cria M. Vervage. + +--Oui! C'est ce que je fais! J'me repens bien, allez! C'est ce soir! +C'est une bande! Des malfaiteurs! Ils viennent de Paris! C'est eux +qu'ont cambriolé à la Bernière en avril! Ils préparent leurs coups +d'avance. Alors, il y en a un, le Borgne, qui est au bourg depuis la +semaine dernière. Il m'a parlé et il m'a fait boire... Et puis il m'a +menacé et j'ai eu peur! Et puis j'étais en colère d'avoir été renvoyé +injustement... Alors... je l'ai écouté! J'ai dit oui... J'ai tout +expliqué, et la brèche au mur au fond du parc et l'argenterie qu'on +laisse en bas... Et la clé que j'ai perdue, c'est eux qui l'ont!... Je +leur ai bien dit qu'il y avait du monde, mais ils m'ont dit: «Ça, on +s'en fout! C'est isolé, loin de la ville, on les fera taire...» Ils +mettent des masques en étoffe et ils ont une voiture pour emporter ce +qu'ils prennent. Ils m'ont promis ma part, mais j'en veux pas! J'me +repens trop! J'aurais pas dû!... + +Il s'arrêta, suffoquant. M. Vervage, blême, leva le poing. + +--Petit misérable!... + +Son gendre l'arrêta, très pâle lui-même. + +--Calmez-vous... Il faut aviser... déjouer le péril qui nous menace... + +--Il faut prévenir la gendarmerie, balbutia Mme Vervage toute +tremblante. + +--C'est cela, filez à la ville avec votre auto, suggéra Livoy. + +--L'auto est en réparation, dit M. Vervage, agité. Non, il faut aller à +pied... + +Il hésita et regarda son gendre. + +--Voyons, Paul, ce n'est pas très loin... Pour un bon marcheur comme +vous... pour un chasseur... + +--Chasseur... pas plus chasseur que vous... Un coup de fusil ou deux +à l'ouverture, voilà tout... Et quand vous dites: pas loin... Quatre +kilomètres à travers la forêt, où certainement ces bandits... Du reste, +j'ai mal aux pieds... je boite... + +M. Vervage tourna les yeux vers Livoy, mais celui-ci s'absorbait dans +les soins qu'il donnait à sa femme, qui s'évanouissait. + +--Relève-toi! Réponds! ordonna M. Vervage à Hippolyte. Combien +sont-ils, ces bandits? + +--Huit ou neuf, gémit Hippolyte. Ils m'ont dit que ça serait pour +minuit et demie... Que je les attende... Ils me tueront s'ils se +doutent que je les ai vendus... + +--Et nous ne sommes que trois hommes... dit M. Vervage, atterré. + +--Raison de plus pour qu'aucun de nous ne s'éloigne, déclara Paul. Il +faut organiser la défense. + +Les trois hommes tinrent conseil. Des décisions furent prises et +exécutées aussitôt. On ferma avec soin les fenêtres et les portes +qu'on barricada. On monta au premier étage, dans la plus grande des +chambres, l'argenterie ainsi que divers bibelots. Une barricade, faite +avec des chaises et des canapés, coupa l'escalier. Quand ces travaux +furent terminés, tous, y compris la cuisinière, la femme de chambre +et Hippolyte, maintenant pleurard et prostré, se réunirent dons la +grande chambre du premier. Ils s'étaient munis de toutes les armes de +la maison: le fusil de chasse de M. Vervage, un revolver qui marchait, +un autre qui ne marchait pas, deux tisonniers, le couteau de cuisine et +des queues de billard, massues improvisées. La nuit était, maintenant, +complète, mais, après délibération, on n'alluma pas, pour éviter de +s'attirer des coups de feu. + +M. Vervage, son fusil sous le bras, montait la garde auprès +d'Hippolyte. Son gendre, qui s'était emparé du revolver qui marchait, +épiait le parc obscur. Livoy, réduit au tisonnier, se disait avec +amertume qu'on n'invitait pas les gens pour les exposer ainsi. Les +femmes formaient un groupe pitoyable. Tous, frémissants, tremblaient +au moindre bruit. Cette campagne ténébreuse, si poétique tout à +l'heure, devenait un coupe-gorge sinistre où rôdait la mort. Les heures +passaient. Minuit sonna. + +--Ça doit être pour bientôt à ce qu'il m'a dit, le Borgne, chuchota, +d'une voix étranglée, Hippolyte. Vous entendez-t-y pas remuer là-bas +dans le parc?... + +--Oui, dit Paul, la gorge serrée, c'est du côté du poulailler. + +--Je m'en fiche bien du poulailler, murmura M. Vervage dont le visage, +dans la pénombre, mettait une tache livide. + +S'il y avait eu un bruit dans le parc, il cessa. Simone eut alors +une attaque de nerfs. Sa mère, Mme Livoy, la femme de chambre, +s'empressèrent auprès d'elle. Quelques minutes après, la cousine +Honoré, l'ayant imitée, gigota et gloussa au milieu de l'indifférence +générale. Une heure, deux heures, sonnèrent. + +--Le jour... mon Dieu, quand viendra le jour? gémit la petite Mme +Livoy. Et elle ajouta: Je gèle. + +--Moi aussi, dit Livoy. Et, entre ses dents: Charmante soirée! + +Tous avaient très froid. A tâtons on alla prendre, aux lits, des +couvertures pour s'envelopper. Hippolyte n'en eut pas. Accroupi dans +un coin, il dormait. + +Enfin, l'horizon pâlit, devint rose, vert. L'aurore, le soleil... + +Sur les visages blêmis par la fatigue et l'angoisse, une allégresse +immense resplendit en même temps que l'astre. Le jour! Ils vivaient +encore! M. Vervage redressa impérieusement son dos ankylosé. Il ordonna: + +--Qu'on prépare le chocolat! Paul, vous allez venir avec moi faire le +tour du parc, voir ce qui s'est passé! Livoy, vous restez ici auprès de +ces dames! Ce petit misérable nous accompagnera! + +Il fallut, pour descendre et sortir, démolir les barricades. M. Vervage +et son gendre, toujours armés, avec Hippolyte s'enfoncèrent dans le +parc. Rien ne s'y était passé du tout, semblait-il. Le poulailler était +intact. Ils arrivèrent à la brèche. Sur les pierres éboulées, ils ne +distinguèrent aucune trace de pas. + +--Eh bien, petit imbécile, ces voleurs?... dit à Hippolyte M. Vervage, +agressif. + +Hippolyte avait escaladé la brèche. + +--Les voleurs, y en a jamais eu, dit-il. C'était une blague pour vous +apprendre, parce que vous m'avez renvoyé. C'était pas mal inventé, pas? + +Il sauta de l'autre côté et détala. M. Vervage vit rouge. Il esquissa +un mouvement avec son fusil. La rage l'affolait. + +--Crapule! Misérable! Je vais... + +--Voyons, voyons, bégaya son gendre en lui mettant la main sur le bras. + +Les deux hommes se regardèrent. Ils tremblaient de fureur. + +--Allons, rentrons, dit enfin Paul. + +Et, essayant de rire: + +--Si vous m'en croyez, mon cher beau-père, nous n'allons pas raconter +cela à ces dames. Il faut leur laisser le plaisir de parler des dangers +qu'elles ont courus... + +M. Vervage marchait en silence. Il haussa les épaules, rit aussi et +dit, méprisant: + +--C'est que vraiment ce petit imbécile s'est imaginé nous faire +peur!... + + + + +L'ÉQUILIBRE + + +Le déjeuner achevé, M. Buchêne avant que de retourner à ses affaires +avait coutume de fumer paisiblement un cigare tout en causant avec +Mme Buchêne. Cette heure d'intimité au milieu de la journée avait +été exquise au début de leur mariage. Mme Buchêne, alors, quittait +souvent sa place, en face de son mari, pour venir s'asseoir à ses +côtés, le cigare s'éteignait: des baisers en étaient la cause. Ces +transports, avec l'habitude, avaient décru, et maintenant des nuées +orageuses voilaient parfois la sérénité de la conversation. + +--Ma chère Suzanne, dit ce jour-là M. Buchêne, après avoir exhalé sa +première bouffée de fumée, j'ai à te parler de ton frère Robert. + +Mme Buchêne prit l'air pincé; il ne s'en aperçut pas et continua, +énergique, grave et doux, selon l'attitude qu'il s'était fixée dans la +vie, et qui à présent agaçait Suzanne qui l'avait d'abord admirée. + +--Oui, il m'inquiète! Tu sais avec quel plaisir, il y a six mois, pour +vous être agréable, à toi et à tes parents, je l'ai pris auprès de moi, +dans mes bureaux?... + +--C'était tout naturel, interrompit Suzanne, Robert venait de finir son +droit, et il y avait des chances pour qu'un jeune homme intelligent, +distingué, de bonne famille,--ton beau-frère, en outre,--te rendît plus +de services et t'inspirât plus de confiance qu'un individu quelconque, +plus ou moins sérieux... + +--Sérieux! Mais c'est que justement Robert ne l'est pas du tout, et +c'est cela qui m'inquiète!... Qu'il soit léger, négligent, inexact, +mon Dieu! je m'y attendais bien. Mais depuis quelque temps il se +dérange tout à fait... Oh! pas des amourettes, à son âge ce serait +excusable. C'est autre chose: il joue. Il passe ses nuits au poker. Il +m'arrive le matin, blême, fiévreux, éreinté. Dès qu'il est assis, le +sommeil le terrasse. Ce matin, comme je lui demandais une lettre, il +s'est réveillé en sursaut et m'a répondu: «J'ai un _full_ aux +rois...» Et il joue très gros jeu. Je me suis informé... Or, le jeu, +ma chère Suzanne, je ne sais si tu t'en rends compte, est un grave +péril... Je voudrais qu'une remontrance de la part, à ce frère plus +jeune, qui t'aime et te respecte... Ou bien tes parents... Moi je +n'interviendrais avec toute mon autorité que s'il s'obstinait sur cette +pente redoutable... + +--Calme-toi, je t'en prie, dit Suzanne railleusement. On dirait une +tirade de mélo. Et je suis parfaitement sûre que les espions qui t'ont +si bien renseigné sur Robert ont exagéré... Qu'il joue de temps en +temps, c'est possible, et c'est bien innocent... Je jouerais, moi, +pour me désennuyer, si j'en avais l'occasion. Que veux-tu, nous ne +sommes pas comme toi, pondérés, solennels, faisant tout par poids et +mesure... Nous sommes des fantaisistes, des nerveux, nous vivons... +Et puis, vois-tu, Robert se serait peut-être un peu plus intéressé à +tes affaires si tu l'y avais encouragé en lui montrant une entière +confiance, en le consultant, en faisant de lui ton second, au lieu de +le traiter comme un gamin sans importance. Il sent sa valeur et a été +blessé, je le sais... + +M. Buchêne haussa les épaules. + +--Mon Dieu, ma chère enfant, Robert est un charmant garçon, danseur +érudit, homme du monde accompli, je n'en disconviens pas, mais +lui confier mes affaires... Tu ne pourrais bientôt plus payer ta +couturière!... Il aurait tôt fait de nous ruiner avec les meilleures +intentions du monde. C'est en effet un fantaisiste comme toi. Vous +tenez de votre père qui a fait dans sa vie cent entreprises folles, si +bien que je me demande encore comment il n'a perdu que la moitié de sa +fortune! + +Suzanne devint rouge de colère. + +--Papa est un homme supérieur, que tu n'es pas capable de comprendre. + +Elle regarde son mari en face et ajouta, en appuyant sur les mots: + +--En tout cas, on ne doit pas se permettre de critiquer la famille +des autres quand on a, comme toi, dans sa famille un oncle Arsène, un +failli. + +M. Buchêne devint rouge à son tour. + +--Que... que dis-tu? bégaya-t-il. + +--Je dis ce qui est. Moi aussi je suis au courant. J'évitais par +délicatesse d'y faire allusion, mais puisque tu m'y forces, je te le +répète: quand on a dans sa famille un failli comme ton oncle Arsène, on +évite de critiquer une famille d'une honorabilité aussi éclatante que +la mienne. Je te le rappellerai si c'est nécessaire. + +Elle sortit en claquant la porte. M. Buchêne resta atterré. L'oncle +Arsène était l'opprobre des Buchêne. Parmi cette famille économe et +vertueuse, il avait surgi, cinquante-cinq ans plus tôt, turbulent dès +l'enfance, puis, à peine à l'âge d'homme, montrant un goût marqué pour +la débauche et la prodigalité. + +Deux mariages, dont un scandaleux, ensuite une faillite clôturant un +commerce entrepris pour refaire sa fortune avaient marqué sa carrière. +On savait vaguement qu'il était en province, gérant d'un café mal famé. + +M. Buchêne ayant laissé tombé son cigare éteint songeait avec amertume +à cette histoire dont il s'exagérait l'importance. Il était consterné +que sa femme en connût le détail. C'était pour elle une arme puissante +et dont elle userait sans ménagement; il n'en doutait pas. Que serait +sa vie désormais si, à la moindre discussion, le souvenir scandaleux de +l'oncle lui était jeté à la tête! + +Mais il jugeait Mme Buchêne d'après lui-même. Elle n'agit point +ainsi. Elle n'employa pas l'attaque directe et ne prononça plus le nom +d'Arsène, que son mari crispé s'attendait sans cesse à entendre. Elle +se contenta, quand elle était irritée, ce qui était fréquent, de faire +l'éloge de sa propre famille, d'une honorabilité si éclatante que +nulle tare ne l'avait, de mémoire d'homme, ternie. Et elle abondait +en exemples qu'elle empruntait à la vie de ses parents, de ses +grands-parents et même de lointains ancêtres... La tradition familiale +avait gardé ces nobles souvenirs... + +Mme Buchêne en accablait M. Buchêne. Il sentait s'en aller en +lambeaux sa dignité d'homme et d'époux. Il souffrait et se taisait. +Maintenant, peut-être pour adoucir Mme Buchêne, qui avait tendance +à abuser de son triomphe, il se montrait d'une bienveillance extrême +à l'égard de Maxime. Non seulement il l'initiait à ses entreprises, +et lui confiait les clés de son bureau, mais encore il lui donnait +toute liberté de ne pas venir le matin, et en aîné indulgent, il lui +conseillait de s'amuser... + +Quelques semaines passèrent. Un soir, M. et Mme Buchêne venaient de +dîner quand la femme de chambre annonça M. Robert. + +--Mon Dieu, qu'as-tu? s'écria Mme Buchêne, alarmée par le visage +pâle et bouleversé de son frère. + +Il s'assura que la femme de chambre s'était éloignée; de ses mains +qui tremblaient il referma la porte avec soin et revint vers son +beau-frère. + +--J'ai quelque chose à te dire, haleta-t-il, quelque chose d'affreux... +Je suis... je suis un misérable!... Non, Suzanne, tais-toi!... J'ai +trahi sa confiance! J'ai fait... j'ai fait un faux... J'ai imité sa +signature sur une traite... que j'ai touchée... J'avais perdu... une +dette d'honneur, n'est-ce pas?... J'espérais regagner... retirer la +traite... Depuis, je ne vis plus... J'ai cherché de l'argent!... Je +n'en ai pas trouvé... Demain, on va présenter cette traite... Alors... +Voilà... Comment ai-je fait ça?... mon Dieu! + +Il s'écroula, en sanglotant, presque aux pieds de son beau-frère. M. +Buchêne, sans hâte ni colère, le releva. + +--Le jeu est un grand péril, je l'ai toujours dit, articula-t-il +lentement. Ta traite, la voici. Elle avait paru suspecte, et on m'a +demandé si elle était bien de moi. J'ai dit oui, et j'ai payé... + +Il prit un temps, ralluma son cigare, et, avec la même allumette, brûla +la traite dans un cendrier. + +--Passons l'éponge, prononça-t-il sans s'apercevoir que cette image ne +s'appliquait pas. Ton désespoir, mon garçon, me prouve ton repentir. +Calme-toi. Je pardonne, et je garderai le silence sur cette faute de +jeunesse. Quelle famille, d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? Mais +quand on a de la délicatesse, on ne clame pas partout le déshonneur +de ses proches, acheva-t-il en fixant sur Mme Buchêne, livide, un +regard assuré et triomphant. + + + + +COMPLICITÉ + + +Ayant parcouru sans rien acheter de tout ce qui la tentait deux grands +magasins, puis des rues élégantes où elle se sentait encore moins +élégante que dans les quartiers modestes, Germaine Lesprez hésita un +moment au seuil d'un salon de thé; elle était lasse et elle avait un +peu froid. Mais non, ce serait une dépense inutile. Elle se dirigea, +sourdement irritée, vers son métro. La poursuite et les déclarations +fleuries et brûlantes d'un vieux monsieur la calmèrent un peu en lui +rappelant qu'elle était jolie. Elle lui opposa d'ailleurs le plus +hautain silence, pressa le pas et le distança. Elle revit sans joie sa +maison dépourvue de luxe, gravit ses cinq étages et se retrouva chez +elle. Chaque jour, en y rentrant, elle éprouvait plus de dégoût pour +les trois pièces banales, aux meubles pauvres et laids où elle vivait +depuis son mariage. Elle désirait sans savoir se résigner, et avec une +intensité presque douloureuse, ce qu'elle n'avait pas et que donne +l'argent; l'obscure médiocrité de son sort lui inspirait de l'horreur, +et une immense détresse l'accablait à la pensée que cela ne changerait +jamais et qu'elle arriverait, par ce morne chemin, à la vieillesse. + +Elle alla vers la cuisine pour s'occuper du dîner, puisque la femme de +ménage ne venait que deux heures le matin; puis revint dans la salle +à manger mettre le couvert. Son mari allait rentrer. En pensant à lui +elle eut un mouvement de colère et cassa une assiette. Elle l'aimait +et il l'exaspérait. Elle allait le revoir, blond, pâle, maigre, +l'aspect insignifiant et presque humble dans ses vêtements étriqués. Il +essayerait comme d'habitude d'être joyeux et tendre et elle ne pourrait +pas s'empêcher d'être dure et railleuse, de lui dire une fois de plus +combien leur plate existence lui pesait. Il deviendrait triste, et, +tout en avalant son dîner avec humilité, s'excuserait de n'être qu'un +employé de banque sans avenir, condamné jusqu'au bout de sa vie à un +terne labeur et à une pauvreté convenable. Puis il ajouterait avec +timidité: «Mais tu m'aimes bien tout de même, dis, ma Gégé? Je n'ai +que toi, moi, vois-tu. Il faut être raisonnable. Il faut nous aimer +et être heureux comme nous sommes.» Elle ne répondrait pas. Elle ne +pouvait plus maintenant lui pardonner d'être aussi médiocre. Il le +comprenait confusément et depuis quelque temps s'angoissait. + +Germaine revenait de la cuisine quand il entra. + +--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle, surprise qu'il ne courût pas à elle +comme de coutume l'embrasser. + +Il ne répondit pas. Il avait accroché son pardessus dans l'antichambre +et se tenait debout, silencieux et sombre, devant la cheminée de la +salle à manger. + +--Mais voyons, que t'est-il arrivé? reprit Germaine inquiète. + +--Rien, dit-il enfin en s'asseyant à table. + +Elle servit le dîner. Il avala quelques bouchées, reposa sa fourchette, +but un grand verre de vin pur, ce qu'il ne faisait jamais, et de +nouveau s'absorba, le visage contracté, dans une préoccupation inconnue. + +--Albert, dis-moi ce qui est arrivé! Je veux le savoir! cria Germaine. + +Il releva ses yeux qu'il tenait fixés sur la nappe, la regarda en face +et articula sourdement: + +--J'ai volé. + +--Qu'est-ce que tu dis? + +--Je dis que j'ai volé. Oui, pour toi. Ne me réponds pas, écoute. +J'ai volé pour toi, parce que je comprenais que tu en avais assez de +la pauvre existence que nous menons depuis notre mariage. Tu me le +répétais tous les jours que j'étais incapable, que j'étais médiocre, +que je ne serais jamais rien. Eh bien! si, je suis maintenant un +voleur! C'est quelque chose. Du reste c'est toi qui es coupable. Tu +m'as poussé à bout. Je t'aime, je n'aime que toi au monde, tu es mon +seul bien et je te sentais malheureuse, exaspérée, envieuse de tout +ce que tu n'as pas. J'avais beau te répéter: «Soyons heureux comme +nous sommes», tu ne voulais pas. Tu voulais du luxe, des toilettes, de +l'argent. De l'argent je n'en avais pas. J'en ai pris. L'occasion s'est +présentée. J'ai remplacé un collègue. J'ai fait des virements. C'est +inutile que je t'explique, tu ne comprendrais pas. Bref, j'ai volé +quatre cent mille francs. Personne ne s'en doute actuellement et il est +impossible qu'on s'aperçoive de quoi que ce soit avant quinze jours ou +trois semaines. Dans trois semaines, je serai loin... + +Il hésita une seconde, regarda sa femme avec plus d'intensité, et dit: + +--Nous serons loin. Tu penses bien que si j'ai volé pour toi, ce n'est +pas pour vivre sans toi... Nous filerons à l'étranger. C'est entendu, +nous serons poursuivis, traqués, mais il faudra s'arranger pour +échapper. Avec la somme que j'ai prise, je pourrai faire une fortune, +essayer du moins. Je suis un criminel et tu seras ma complice... Mais +nous n'aurons plus cette vie médiocre qui te faisait horreur. Tu ne me +reprocheras plus d'être faible et résigné. Tu as fait de moi un voleur, +Germaine, comprends-tu cela? Moi dont toute la famille a toujours été +d'une intégrité irréprochable, moi qui avais jusqu'à maintenant placé +l'honneur et la probité au-dessus de tous les biens de la vie, moi +je suis un voleur! Je me suis décidé à agir poussé par le désespoir, +poussé par mon amour pour toi. Je sentais que tu commençais à ne plus +m'aimer et cela m'a rendu fou. A présent que le crime est commis j'en +ai horreur! + +Il laissa retomber sur la table sa main qu'il agitait pour souligner +ses paroles. Sa voix, quoique contenue, avait, vers la fin de son +discours, pris une emphase dramatique. Soudain, il mit sa tête dans ses +mains comme pour étouffer des sanglots. + +Il y eut un long silence. Germaine, pâle, regardait son mari de ses +yeux dilatés. Elle se leva, s'approcha, et lui mit la main sur +l'épaule. + +--Tu as fait cela pour moi, lui dit-elle d'une voix tremblante... Oui, +pour moi!... rien que pour moi! Comme tu m'aimes! mon Dieu, comme tu +m'aimes! Et moi qui te croyais faible, enfermé dans une résignation +égoïste qui ne s'inquiétait pas de ma tristesse et de mon ennui. Oh! +Albert, comme je t'aime! comme je t'aime! Je partirai avec toi, tu le +sais bien. Je serai ta complice. Je ne t'abandonnerai jamais! Je suis +toute à toi, comme tu viens de me prouver que tu es tout à moi. + +Elle s'interrompit un moment, réfléchit et reprit d'un autre ton, grave +et mesuré: + +--Écoute, Albert, il faut avant tout que je te dise quelque chose. +Parle-moi franchement: peux-tu réparer? Oui: rendre, sans qu'on s'en +aperçoive, cet argent que tu as pris? C'est cela que j'aurais dû te +dire d'abord, mais j'ai été emportée par mon émotion et j'ai voulu +te rassurer tout de suite, te dire que j'étais à toi, que tu m'avais +conquise définitivement... Surtout ne crois pas que j'hésite quand je +te demande si tu peux réparer. Ne crois pas qu'il y ait lâcheté de +ma part. Non! tous les risques sont pour toi. C'est toi qui, le cas +échéant, expieras ce que tu as fait pour moi... Et cela je ne le veux +pas. Je veux que tu rendes cet argent si tu peux le rendre. Je veux que +nous reprenions côte à côte notre existence calme, médiocre, mais sûre, +et qui dorénavant sera heureuse, je te le jure. Réponds-moi: peux-tu +réparer? + +Il releva son visage où il n'y avait trace d'aucune larme et qu'une +vive allégresse animait. + +--Je le savais! cria-t-il. Je le savais que tu m'aimais, que tu +n'accepterais pas mon sacrifice. Je le savais que notre petite +existence n'était pas pour toi aussi cruelle que tu me le disais. Ma +Gégé, je n'ai rien volé du tout! Comment as-tu pu croire cela de moi? +Tu me connais bien cependant! Moi un voleur, ah! ah! ah! J'ai voulu te +donner une petite leçon, te rappeler à toi-même, te montrer le danger +qu'il y a à trop rêver ce qu'on ne possède pas. Allons, ma chérie, +embrasse-moi et vivons heureux. + +Elle le regarda en face, immobile et comme glacée. Son visage se +convulsa. Elle parut près de sangloter, et soudain éclata en un rire +convulsif, aigu, prolongé, où il y avait de la colère, du mépris +surtout, du mépris pour elle-même d'avoir cru un tel être capable d'une +action violente, mais beaucoup plus de mépris pour lui d'avoir joué +cette basse comédie et de l'avoir avoué ensuite sans comprendre que +maintenant elle ne pourrait plus jamais l'aimer. + +--Pourquoi ris-tu? demanda-t-il, souriant lui aussi au bonheur futur +qu'il croyait avoir construit. + +Elle faillit lui répondre: «Je ris parce que tu es un imbécile.» + +Mais elle dit seulement cette phrase équivoque: + +--Je ris, parce que maintenant je suis libre. + + + + +LE MARCHÉ + + +Au cinquième, à la vieille porte dont le seul aspect lui donnait envie +de s'en aller, la visiteuse, une jeune femme, frêle dans sa robe usée +et sous son chapeau noir, sonna, le cœur battant. + +--Est-ce qu'il est là? Je voudrais bien lui parler, chuchota-t-elle à +une grosse femme en tablier qui lui ouvrit. + +--Ma petite, c'est encore vous? Mais vous savez bien qu'y veut pas vous +voir. + +--Si, si. Je n'ai qu'un mot à lui dire. Mon mari est en course, alors +c'est moi qui viens... + +--C'est pour vot' billet? (La grosse femme l'avait laissée entrer dans +l'antichambre étroite.) A quoi que ça sert, voyons? Y vous a dit non, +c'est non... + +--Mais mon mari va avoir de l'ouvrage. Nous payerons tant par mois... +Pensez que c'est 350 francs seulement qu'il nous a prêtés, et que +maintenant c'est 865 que nous devons... avec les renouvellements et les +frais... L'huissier doit nous saisir après-demain si nous n'en payons +pas la moitié... Où trouver une somme comme ça... C'est fou... Tandis +que tant par mois... Mon mari va avoir de l'ouvrage, sûrement... Vous +devriez lui dire, vous... lui expliquer... + +Le grosse femme sursauta. + +--Moi? Y dire quéque chose? Mais, ma petite, vous êtes-t'y pas un peu +martoche? (Elle jeta un regard derrière elle, du côté d'une porte +fermée, et continua plus bas.) Mais moi, j' suis comme vous. C'est la +même histoire... Y m'a prêté quéque cents francs quand mon défunt y l'a +eu son attaque, et pis, de fil en aiguille, ça a doublé... Alors, comme +j' suis sa voisine de palier, y m'a prise comme femme de ménage. Douze +sous de l'heure qu'y m' donne pour tout faire. L'reste, c'est pour les +intérêts, qu'y dit. Ça y est commode, vous comprenez. Y couche tout +au fond, et son mur de lit est mitoyen avec moi; alors, n'est-ce pas, +quand y l'a besoin de quéque chose, la nuit, y frappe et j'y envoie +Victor, mon aîné. + +La visiteuse, tout à son angoisse, n'écoutait pas. + +--Ça ne fait rien... Je veux le voir... Je lui dirai... + +--Vous lui direz rien du tout. Vous l'connaissez bien. C'est pas +un homme, c'est un granit. Faut voir ce qu'on lui en doit, dans le +quartier... et ce qu'y l'en a fait vendre... pour l'exemple, qu'y +dit... même quand il y perd... J'en ai vu passer ici, des vieux et des +jeunes, des hommes et des femmes; tout ça venait chialer... Et des +jeunesses donc, fraîches comme l'œil, que les parents y envoyaient avec +des idées, n'est-ce pas... Fini... Y s'en fout bien, des jeunesses et +des chialeries... Et pis, c'est pas de la blague, depuis trois jours y +l'est malade... + +--Qu'est-ce qu'il a? Vous dites ça, mais c'est parce qu'il ne veut pas +me recevoir. + +--Pas du tout. C'est vrai qu'y veut recevoir personne, mais c'est vrai +aussi qu'y l'est malade. Vrai de vrai... Peut-être bien que c'est +l'âge, vous savez. Y l'est plus jeune... Y s'lève pas, y suffoque, y +mange plus... J'crois tout le temps qu'y va passer... + +--C'est vrai?... Mais alors... + +Un éclair de joie avait illuminé le visage de la jeune femme à l'espoir +qu'elle n'osait pas formuler. Elle en eut un peu honte et rougit. Mais +une voix les fit, toutes les deux, sursauter. + +--Non, c'est pas vrai! Je ne suis pas encore mort! C'est ça que vous +espérez, hein? tous tant que vous êtes! + +Grand, décharné, nu sous sa chemise de coton blanc, qui laissait voir +sa poitrine et ses jambes poilues, il était accroché au chambranle de +la porte qu'il venait d'ouvrir. Sa barbe grise était hérissée et ses +yeux flamboyaient à travers ses lunettes. + +--C'est ça, hein? Quand on a besoin de moi, on me cajole, on me +supplie; je suis le bon Dieu... Et puis, quand il faut rendre, je +deviens moins qu'un chien... Quel débarras si je crevais.. Les dettes, +les billets... ça passerait au bleu... Ni vu ni connu... C'est +commode... Mais c'est pas encore pour cette fois-ci... tenez-vous-le +pour dit... Et si, après-demain, avant midi, je n'ai pas les quatre +cent trente francs, je vous fais vendre, vous; ça vous apprendra que je +ne suis pas encore dans le trou... Et puis, fichez-moi le camp toutes +les deux, je vous ai assez vues... + +Flageolant sur ses jambes tremblantes, il s'avançait sur elles. Elles +s'enfuirent, terrifiées, et la porte du logement claqua derrière leur +dos. + +De tout le reste de la journée, le vieux ne donna pas signe de vie. +Quand la femme de ménage voulut entrer, à l'heure du dîner, il cria à +travers la porte qu'il n'avait besoin de rien. + +Vers une heure du matin, cependant, des coups redoublés, frappés dans +le mur, la réveillèrent en sursaut. + +--Bon Dieu, c'est encore lui! Victor! c'est le vieux! Victor!... t'y +vas-t'y? + +Victor, qui avait quatorze ans, se leva en maugréant. Il alluma un bout +de bougie, passa son pantalon, prit la clé et alla dans le logement +voisin. + +Dans la chambre du fond, froide et nue comme les autres chambres, le +vieux, éclairé par une veilleuse brûlant sur la cheminée, était assis +dans son lit. + +Victor, qui dormait encore tout debout, ne le regarda pas; il posa sa +bougie sur une chaise et bâilla démesurément. + +--Quoi qu'y a? demanda-t-il, grognon. + +--Approche! haleta le vieux. + +Victor, sans enthousiasme, fit deux pas sur le carreau qui lui gelait +les pieds. + +--Ecoute! (Le vieux paraissait chercher ses mots et sa voix était moins +dure que de coutume.) Ecoute! Dis-moi un peu, et surtout sois franc. Tu +me détestes, hein? + +Victor, étonné, ouvrit ses yeux gros de sommeil sous sa tignasse +ébouriffée. + +--De quoi? demanda-t-il, ne comprenant pas. + +--Oui. N'aie pas peur. Dis ce que tu penses, et surtout dis la vérité. +Tu auras cent sous si tu dis la vérité. Tu me détestes, hein? + +Victor réfléchit et se décida. + +--Ben oui. Y a pas à dire, c'est vrai. J'vous déteste... Pourquoi +qu'vous m'avez appelé? ajouta-t-il. + +Le vieux avait soupiré convulsivement. + +--Tu me détestes... Pourquoi? Tu devrais avoir pitié de moi. Regarde, +je suis très vieux, je suis très malade, tout seul, sans personne qui +m'aime... abandonné... + +Il était extraordinairement différent de ce qu'il était d'habitude. Une +détresse presque suppliante tremblait dans sa voix, Victor ne s'aperçut +de rien; il avait vraiment trop sommeil, et puis, le vieux, depuis trop +longtemps, était pour lui un tyran. + +--Vous êtes pas abandonné, pisque je suis là,--même que ça m'embête +assez, acheva-t-il à demi-voix. + +Mais le vieux insista. + +--Si, si, je suis abandonné, seul et à plaindre... Tout le monde me +déteste... tout le monde souhaite ma mort... tout le monde... + +Il regarda autour de lui d'un air effaré. Et, tout à coup, il cria à +Victor: + +--Pourquoi me détestes-tu? Je ne t'ai jamais rien fait! + +Victor secoua la tête. + +--Si, vous m'avez fait des tas de choses. Et pis à maman. Et pis à tout +le monde. Vous n'avez qu'à demander dans le quartier. On vous doit de +l'argent, alors on a peur de vous, mais on vous déteste, y a pas... +pisque y faut que j'dise la vérité pour les cent sous... Et pis, est-ce +que j'peux aller me coucher? J'travaille, moi. Je m'lève tôt... + +--Attends... attends un peu... Tu me détestes, hein? comme tout le +monde... Tu voudrais que je meure... Eh bien... si je te donnais, tant +que je vivrais, cent sous par jour... oui, cent sous par jour... + +--Cent sous par jour? Vous devenez-t'y pas fou? (Victor se reculait, +alarmé.) Quoi qu'y faudrait que je fasse? demanda-t-il, à la réflexion. + +--Rien... rien du tout... (La voix du vieux se brisait.) C'est pour te +faire plaisir... Pour que tu ne me détestes plus... + +--Merci, c'est du louche, tout ça! Je ne marche pas! + +--Mais non, imbécile! (Le vieux s'exaspérait.) Il n'y a rien de +louche... C'est... c'est pour qu'un être au monde ne souhaite pas ma +mort! cria-t-il, hagard. Tu ne comprends pas, reprit-il. Ça ne fait +rien. Tous les jours, tu auras cent sous que tu n'auras qu'à espérer, +qu'à venir prendre. Quand je mourrai, tu ne les auras plus... (Il +fouilla sous son oreiller.) Les voilà... tiens... prends... + +Il tendait l'argent. Victor, pas rassuré, hésitait. Mais, tout à coup, +le vieux se renversa en arrière, dans une convulsion; il ouvrit la +bouche sans crier et retomba, inerte, pendant que l'argent tombait sur +le carreau. + +Victor se baissa, ramassa l'argent, regarda le vieux gisant, +définitivement immobile, les yeux ouverts, la bouche ouverte. + +--Je l'déteste tout de même, se dit-il, en mettant les cinq francs dans +sa poche. + +Et il sortit en hurlant pour réveiller la maison. + + + + +BERTHE + + +Il ferma en hâte le magasin et courut dans la rue de Rivoli, vers le +boulevard de Sébastopol. Sept heures et demie sonnaient. Elle devait +l'attendre. + +Avant de tourner le coin de la rue, il s'arrêta une minute, comme +d'habitude, devant la glace d'un coiffeur. Il remit droite sa cravate, +il constata avec dépit que ses vêtements n'étaient pas plus élégants +que la veille et qu'il paraissait toujours à peine dix-sept ans, bien +qu'il en eût près de dix-neuf; mais il était assez satisfait de ses +yeux bleus et de la mèche lourde qui barrait son front. + +--Tu te trouves gentil, tu as bien raison! chuchota à son oreille une +voix railleuse. + +Il devint pourpre, c'était elle. Elle paraissait vingt-quatre ans. Elle +était aussi grande que lui, mince et bien faite dans sa simple robe +noire; elle avait, sous son chapeau cloche, une jolie figure pâle, +avec des boucles blondes tombant jusqu'à ses yeux cernés et une grande +bouche rouge, aux dents éclatantes. Il l'avait connue dans la rue, dix +jours auparavant; il savait seulement qu'elle s'appelait Berthe et +qu'elle travaillait. + +--Bonjour, mon petit Georges, reprit-elle de sa voix basse et un peu +voilée. + +--Bonjour... Berthe, répondit-il avec un effort et en rougissant encore +davantage, car chaque fois qu'il la revoyait, il était, dans les +premiers moments, affreusement intimidé. + +Elle rit. + +--Quel soleil tu piques... Non, ce que tu es gosse!... On voit que +c'est la première fois, au moins... + +Gêné, sans répondre et plus rouge que jamais, il marchait près d'elle. +Ils traversèrent les ponts. Le crépuscule venait, et, dans les petites +rues, c'était déjà l'ombre. + +--Eh bien, dit enfin Berthe, parle-moi... As-tu perdu ta langue? + +--Vous vous moquez de moi, dit-il d'un ton d'enfant boudeur. + +--Mais non, grosse bête, je plaisante! + +Elle lui prit le bras. Content, il se frotta contre elle avec un air +d'extase. + +--Comme tu es jolie!... Tu ne sais pas, dans la journée, quand je +travaille, je ne peux pas y croire, que le soir je vais te retrouver... +Quand je pense que j'aurais pu ne pas te rencontrer... Je sortais de +la bijouterie... Tu étais là... Tu avais l'air d'attendre... Tu m'as +regardé et tu as ri... On s'est parlé... je ne sais pas comment... +Comme c'est drôle les choses... + +Il baissa la voix, pâlit et pria: + +--Embrasse-moi? + +Elle le repoussa doucement. + +--Tu es fou... Il y a trop de monde... + +Il prit un air fâché. + +--Tu ne m'aimes pas... Je le sais bien... Tu me repousses toujours. Et +dans un quart d'heure on se quittera... Et comme demain c'est dimanche, +on ne se verra pas. + +Il voulut dégager son bras, mais elle le retint. + +--Si tu ne me plaisais pas, pourquoi donc que je serais là? C'est +toujours pas pour ton pognon! dit-elle d'un ton impatienté et canaille, +mais aussitôt elle se reprit: c'est vrai, ça, tu es toujours à te +plaindre... + +--C'est vrai que je suis sans le sou, dit-il d'un air triste. Lorsque +j'étais enfant, j'avais de l'argent, mais nous avons été ruinés, quand +papa est mort, il y a deux ans. Alors j'ai dû lâcher mes études... +devenir employé... + +--Ça t'embête, hein? + +--Oui, naturellement... Surtout maintenant... Je voudrais être libre +pour te voir plus... Je voudrais te faire des cadeaux, t'emmener avec +moi, voyager... Mais j'arriverai... tu verras... Je ferai n'importe +quoi pour toi!... n'importe quoi! + +Elle le regarda de côté. + +--C'est vrai, ce que tu dis là? + +--Oui, c'est vrai! Je m'ennuie trop! Je t'aime trop... Je veux... je +veux... + +--Tu n'aurais pas peur... Tu oserais... marcher? C'est vrai? + +--Peur? Ah bien non, par exemple! Peur de quoi? Je ne suis pas un +enfant! Je suis décidé... il y a longtemps... Je risquerais n'importe +quoi... Tu entends, n'importe quoi! + +--Chut! murmura-t-elle. Parle plus bas... + +Ils quittèrent la rue populeuse qu'ils remontaient et tournèrent +dans les rues désertes qui avoisinent le Panthéon. Il faisait nuit. +Soudain, dans l'angle obscur d'une porte condamnée, la jeune femme +s'arrêta. Georges la vit, les yeux luisants, la bouche entr'ouverte, +une expression de résolution sur sa figure pâle. + +--Ecoute, souffla-t-elle. C'est vrai que je peux compter sur toi? C'est +bien vrai? + +--Oui, dit-il énergiquement. + +Elle l'avait pris par le cou, elle rapprochait sa figure de la sienne +et le regardait au fond des yeux. Et, soudain, elle s'écrasa contre lui +et l'embrassa violemment. + +Elle le sentit frémir dans ses bras et il eut un gémissement presque +douloureux. + +--Viens, chuchota-t-elle. + +Elle l'entraîna. Bouleversé, encore tremblant, il ne sut pas dans +quelle rue était la porte qu'elle poussa, mais tout à coup il se trouva +dans une petite salle de marchand de vins, sombre, étroite, déserte. + +Derrière le comptoir, le patron disparaissait à demi, semblant +sommeiller; dans un angle, au fond, il y avait un seul client qui, les +mains dans ses poches et son chapeau enfoncé sur les yeux, était assis +à un guéridon devant une absinthe. Il se leva. Il était jeune, avec des +épaules d'athlète, une face sournoise et dure. + +--Bonsoir, Berthe! C'est ça, le petit type? demanda-t-il en fixant un +regard aigu sur Georges effaré. + +--Bonsoir, répondit la jeune femme. + +Elle se tourna vers Georges et d'un ton à demi ironique et à demi gêné: + +--C'est mon frère. + +L'homme eut un rire sarcastique. + +--Son frère, parfaitement! On m'appelle M. Maurice! Allons, trois au +sucre et un peu tassées, père Victor! + +Le patron se réveilla pour servir et puis, discrètement, gagna son +arrière-boutique. + +--Je ne veux pas... commença Georges qui était blême et tremblant. + +--Suce-moi ça! pas de chichis! interrompit péremptoirement M. +Maurice... Là, d'un seul coup!... A notre réussite!... Alors, on en a +assez du turbin à cinquante balles par mois? On a de l'ambition, on +veut être bien fringué, avoir des sous, tâter des petites femmes... +C'est parfait! J'aime ça, qu'on ait de la moelle!... Alors, voilà: tu +vas me donner la clé qui ouvre la porte de la cour de ta bijouterie. Je +sais que tu l'as puisque c'est toi qui boucles le magasin. Je suis au +courant! Il y a deux mois que Berthe et moi nous préparons ça... C'est +samedi aujourd'hui, ton patron est à la campagne. On ira ce soir... +T'auras rien à faire d'autre qu'à me montrer les armoires où c'est +du doublé et les armoires où c'est du vrai pour que je fasse pas de +mastics. Tu risques rien... Une clé, ça se perd. Et t'auras ta part... +Parole d'honneur, t'auras pas à te plaindre... + +Georges était debout, livide, atterré. L'horreur et l'absinthe +faisaient tourbillonner ses idées. Il regardait M. Maurice et +regardait Berthe qui ne le regardait pas. + +--Alors... alors c'était pour ça? bégaya-t-il avec une sorte de sanglot. + +--Il me semble! siffla M. Maurice avec un rire rauque. Qu'est-ce que ça +veut dire, Berthe? Tu lui as donc rien dit? Il a l'air de tomber de la +lune! + +Elle leva les yeux et regarde Georges. + +--Je croyais qu'il marchait, expliqua-t-elle simplement. Je lui en +avais assez dit pour qu'il comprenne... + +--Je croyais que c'était... Je croyais que c'était... balbutia Georges +éperdu. + +--Tu croyais que c'était pour ta belle gueule? Tu t'es pas regardé! +railla M. Maurice. C'est pas ma sœur. C'est ma femme! T'as compris?... +Allons, refile la clé! C'est plus le moment de discuter... T'as plus le +choix! T'es au courant. Tu peux manger le morceau. Faut marcher avec +nous! + +Il fit un pas pour barrer le chemin de la porte. Georges se rejeta en +arrière. + +--Je ne peux pas! Laissez-moi m'en aller! Je ne dirai rien! Je le jure! +Le bijoutier, c'est mon oncle... C'est pour ça qu'il a confiance en +moi... Il saurait... Je serais perdu... Je vis avec maman... Elle n'a +que moi... Nous sommes pauvres... Je ne veux pas... Je ne veux pas... +Je vous en supplie! + +--Ferme! C'est plus le moment de dire oui ou non. La clé ou sans ça... + +L'homme avançait menaçant, mais la jeune femme, tout à coup, se jeta +entre eux. + +--Laisse-le, c'est un gosse! Il ne dira rien... Il sait bien que tu le +tuerais un jour ou l'autre. + +--Vaut mieux que ça soit tout de suite! Eh bien, qu'est-ce qui te prend? + +Elle lui avait jeté ses bras autour du corps et le retenait de toutes +ses forces. + +--File! cria-t-elle, haletante, à Georges. Vite! Sauve-toi! + +L'homme, en jurant, lui broyait les poignets pour lui faire lâcher +prise. Elle eut un cri de douleur. Il la repoussa enfin et elle +s'abattit contre un mur, mais Georges avait eu le temps de se jeter sur +la porte et de s'enfuir à toutes jambes. + +--Mais, sacré nom, qu'est-ce qui te prend? C'est-y que tu es folle! +gronda M. Maurice en revenant vers Berthe qui se relevait. + +--Je ne voulais pas que tu te fasses une sale histoire pour une +chose qui n'en vaut pas la peine, expliqua-t-elle tranquillement en +arrangeant sa robe. C'est un coup raté, c'est un coup raté. Sois +tranquille, le gosse dira rien. Il a bien trop eu le trac... Bonsoir, +je vais prendre l'air... ajouta-t-elle en gagnant la rue. + +M. Maurice resta ahuri. + +--Les dames, observa sentencieusement le cabaretier que le tumulte +avait attiré, ça a des fois des drôles d'idées... + +--Ça, c'est vrai, dit M. Maurice en sortant pour rattraper Berthe. Les +meilleures, on sait jamais ce que ça va faire!... + + + + +LE SIMULATEUR + + +L'homme, serrant encore le couteau, demeurait debout, hagard, au milieu +de la sordide chambre d'hôtel, avec, à ses pieds, la fille étendue +morte, dans la mare sombre qui s'épanchait de sa gorge ouverte. + +Elle l'avait racolé au coin du boulevard Sébastopol. Comme c'était +samedi et qu'il avait bu quatre apéritifs au lieu de dîner, il l'avait +suivie, parce qu'il s'imaginait qu'elle ressemblait à une Toulonnaise +qu'il avait aimée jadis avant d'être expédié aux colonies pour faire +campagne. + +La fille l'avait entraîné dans cet hôtel infect, et puis il ne +savait plus au juste. Il lui semblait qu'elle lui avait demandé plus +d'argent que le prix convenu dans la rue. Ils s'étaient disputés. +La fille, poussée de force vers le lit, avait crié, griffé, mordu +et sorti finalement un couteau qu'elle portait dans sa poche... et +lui, affolé d'alcool et de colère, avait arraché le couteau et frappé +aveuglément... Elle s'était écroulée, et maintenant dégrisé, il +regardait par terre le misérable cadavre à la face livide parmi les +cheveux poissés de sang, aux yeux tout pleins encore de peur et de rage. + +Il sentait comme un manteau d'horreur et d'épouvante tomber sur lui. +Mille pensées affreuses tourbillonnaient dans sa tête; les assises, +le bagne, peut-être l'échafaud. Il y avait un quart d'heure, il était +Jean Billy, ancien sergent colonial, buveur et mauvaise tête, c'est +entendu, mais honnête homme et gagnant bien sa vie... et maintenant, +maintenant... Il voulait réfléchir, prendre une décision, trouver +une voie de salut, mais en vain, ses idées fuyaient, son cerveau lui +semblait vaciller. «Je deviens fou», se dit-il. Il tressaillit. Fou! +Les fous sont irresponsables... + +Mais des pas couraient dans l'escalier, des coups ébranlaient la +vieille porte. Du sang, à travers le plancher, avait filtré, faisant +une sinistre rosace au milieu du plafond d'en dessous, et l'on montait: +l'hôtelier, son garçon, deux agents appelés. + +La porte enfoncée, ils trouvèrent la fille égorgée au milieu du parquet +et, sur le lit, assis les jambes pendantes, avec un sourire vague et +stupide sur sa face sans expression, un homme paraissant tout à fait +inconscient, qui jouait avec un couteau sanglant et qui ne leva même +pas la tête lorsqu'ils le saisirent. + +Et ce fut un gâteux qui parut devant le juge d'instruction. Un être +retombé à l'état animal, qui ne savait plus parler, comprendre ni +se souvenir, qui bavait, gloussait vaguement, souriait d'un éternel +sourire dément et qu'il fallait nourrir, laver, habiller, changer et +nettoyer comme un enfant au maillot. + +La lutte fut effroyable entre, d'un côté, Jean Billy, enfermé dans +son gâtisme comme en un lieu d'asile et, de l'autre côté, la police, +les magistrats, les médecins légistes, coalisés pour surprendre +la simulation, pour lui tendre le piège où il se trahirait, pour +l'arracher à la maison de santé afin de pouvoir l'offrir aux travaux +forcés ou à la mort. Mais le gâteux resta gâteux et ne se vendit +point. Toutes les expériences classiques échouèrent. Les épreuves +des réflexes, la lumière passée devant les yeux et les chocs sur les +jambes croisées ratèrent complètement. Cependant Jean Billy dormait. +Il dormait comme un homme qui jouit de sa raison, avec un sommeil +traversé de cauchemars affreux, d'épouvantes et d'angoisses, et les +médecins aliénistes qui l'étudiaient savaient qu'un gâteux ne dort pas +ainsi et avaient espoir de triompher un jour de celui que le célèbre +professeur Cave appelait le plus admirable simulateur qu'il eût jamais +vu. + +Ce jour d'ailleurs ne vint pas, car, malgré les efforts redoublés des +savants acharnés à la lutte, Jean Billy tint la partie jusqu'au bout et +ne se laissa pas surprendre. + +Il constituait un problème passionnant. Contre lui, il y avait son +sommeil, preuve suffisante, déclarait l'aliéniste Cave, puisqu'elle +était la seule qui échappât à l'étonnante force du sujet, attendu +qu'aucun homme ne peut, à un certain degré de lassitude, s'empêcher +de dormir. Pour lui, il y avait l'incroyable difficulté du rôle qu'il +jouait sans défaillance depuis des mois et qui semblait au delà des +forces humaines, la perfection avec laquelle il était gâteux, ses +antécédents d'alcoolique, enfin son séjour prolongé en des colonies +malsaines et une vague hérédité qu'on lui découvrit, un de ses oncles +ayant été interné jadis pour délire de la persécution. Il y avait aussi +le talent et l'autorité du grand avocat Cabrolle, qui, dès le premier +jour, s'était intéressé à son cas et s'était institué son défenseur. + +Et ce fut devant les assises que fut renvoyé Jean Billy, car le juge +d'instruction n'était sûr de rien et préférait laisser au jury le soin +de se prononcer sur un problème aussi obscur. + +Le duel fut formidable entre l'accusation et la défense. La culpabilité +de l'accusé ne faisait pas de doute, puisqu'il avait été pris sur le +fait; tout le mystère reposait sur sa responsabilité, et il était +lui-même son meilleur avocat. On avait dû l'apporter au banc des +accusés, car il ne marchait plus du tout, et, entre les municipaux, il +restait affaissé comme un tas insensible et inconscient de vêtements et +de chair. Il ne répondit pas un seul mot aux questions du président; on +dut le tenir sous les bras pour le mettre debout et quand on le lâcha, +il retomba comme une loque. + +Mais le docteur Cave se dressa devant lui au banc des témoins et vint +affirmer solennellement qu'il était responsable et jouait la comédie +du gâtisme pour se sauver du bagne ou de l'échafaud. Il invoqua son +expérience personnelle et sa conscience de médecin intègre. Il fut +pathétique et logique, détaillant lumineusement les indices qu'il +avait recueillis pour établir sa conviction, et exposant surtout +énergiquement cette fameuse preuve du sommeil, de ce sommeil +révélateur de l'assassin qui renversait à lui seul le formidable +effort qu'il faisait depuis des mois pour simuler le gâtisme. «Effort +si stupéfiant, termina Cave, que bien peu de volontés en seraient +capables, et que je considère Jean Billy comme un des hommes les plus +remarquables que j'aie jamais étudiés...» + +Cette déposition impressionna très vivement le jury; mais, au même +instant, au banc des accusés, l'homme remarquable dut être emmené, car +il était de toute nécessité de le changer et de nettoyer sa place. + +Le discours de l'avocat général fut académique et véhément, mais il +se contenta, au fond, de répéter tous les arguments des médecins +aliénistes et de s'appuyer sur l'autorité indiscutable du célèbre +professeur Cave. + +L'illustre avocat Cabrolle se leva à son tour. Il était calme, presque +souriant, comme si sa tâche lui semblait trop facile et, dès les +premiers mots, sa parole persuasive et formidable ébranla les vitres +et le cœur des jurés. Il reprit un à un les arguments de l'accusation +pour les anéantir comme en se jouant. Il se demanda quel pouvait bien +être le mobile du crime commis, si la folie n'était pas là pour +l'expliquer. Il évoqua les erreurs judiciaires et les innocents +condamnés à la suite des témoignages de médecins légistes que d'autres +médecins légistes contredisaient ensuite. Il rappela diverses affaires +célèbres où la science officielle s'était manifestement fourvoyée. +Il demanda, en homme d'honneur, au professeur Cave, si jamais il +n'avait fait un faux diagnostic durant tout le cours de sa carrière, +et s'il pouvait jurer que tous les fous se comportaient strictement +de la même façon pendant la veille et pendant le sommeil. Il adjura +enfin les douze honnêtes gens qui étaient devant lui de prendre en +pitié--non en justice--l'infortuné malade qui était en leur présence +et que, depuis onze mois, une instruction impitoyable torturait, alors +que son état réclamait des soins éclairés, et il termina en sommant +les jurés de regarder cette loque humaine et de prononcer, en leur +âme et conscience, si c'était vraiment là «l'homme remarquable» qu'on +venait de leur signaler et qui, depuis si longtemps, seul contre tous, +accomplissait ce tour de force surhumain de jouer la folie sans avoir +jamais eu une seconde de défaillance dans la perfection de ce rôle +impossible. + +Pendant ce temps, l'accusé bavait lentement sur lui-même. + +On l'emporta pour la délibération du jury. On le rapporta pour entendre +l'arrêt, et les poignes solides des municipaux le maintinrent debout +pendant que, dans le silence, tombaient les paroles du président. Il +était acquitté, irresponsable. Tous les regards étaient fixés sur lui. +On le vit d'abord fléchir un peu, puis ses yeux se dilatèrent, une +vie intense, un flot de sang et de joie délirante envahit cette face +éteinte et stupide depuis tant de mois, et l'homme bondit, transfiguré: + +--Sacré nom de Dieu! hurla-t-il. Je savais bien que je les fouterais +dedans! + +Et comme il était alors devenu réellement fou furieux en entendant +l'arrêt, il ne fallut pas moins de six hommes pour le ligoter et +l'emporter vers le cabanon qu'il ne quitta plus. + + + + +LE PASSAGER + + +--L'histoire s'est passée, il y a tout près de quarante ans, nous +raconta le capitaine au long cours en retraite, Marius Cazavan, de +Marseille, mais je puis vous la raconter comme si c'était d'hier. Dans +ce temps-là, je naviguais pour des armateurs de Bordeaux et j'étais +second à bord du _Phénix_, que commandait mon oncle, le capitaine +Borel. + +«Nous allions lever l'ancre quand vint le passager. Il arriva dans un +canot du port, avec seulement une petite valise et il insista pour +s'embarquer, offrant de payer largement son passage pour Pernambouc, +où nous allions. C'était un drôle d'homme, qui avait l'air inquiet et +résolu à la fois, mais il nous arrivait assez souvent d'accepter des +passagers dans nos bateaux de commerce et mon oncle, qui ne voyait pas +plus loin que la question d'argent, le prit avec nous. + +«Il n'était pas gênant du reste. On lui avait donné une petite cabine +inoccupée sur le pont, il n'en sortit pas pendant les premières +vingt-quatre heures et il mangea à peine en disant qu'il était malade +au mousse qui était allé lui porter ce qu'il lui fallait. + +«Le troisième jour, au matin, le capitaine me fait appeler dans sa +cabine. Je le trouve bouleversé. + +--Tu ne sais pas qui c'est notre passager? me demande-t-il brusquement. +Eh bien, c'est un assassin! + +--Comment ça? demandai-je suffoqué. + +--J'en suis sûr! c'est un assassin qu'on recherche. Il était médecin +à Paris et il a empoisonné une femme pour la voler. Il s'appelle +Leclanchy et non pas Morin, comme il l'a dit. + +--Mais comment le savez-vous? + +--Par le journal. Tu sais, le journal qu'on nous a apporté à bord +avant le départ et que je n'ai pu lire à ce moment-là. Je l'ai lu hier +soir. On raconte le crime; on dit que l'assassin est en fuite, qu'il +cherchera sans doute à s'embarquer dans un port du Sud-Ouest; on a +trouvé ses traces et puis on les a perdues. On donne son signalement. +C'est le passager, j'en suis sûr! Il a fait couper sa barbe, mais c'est +lui... Du reste, je l'ai vu! + +--Vous l'avez vu? + +--Oui, cette nuit. Je l'ai vu à travers une fente de sa cabine. Il +avait accroché un rideau derrière la porte, mais je l'ai vu tout de +même. Il cousait des bijoux dans la ceinture de son pantalon. C'est +lui... C'est sûr et certain. + +--Non, ça n'est pas sûr et certain, dis-je. Vous le croyez et c'est +possible, mais on ne peut pas accuser un homme d'une chose pareille +sans avoir des preuves. + +--Des preuves, des preuves, j'en ai... Et puis j'en aurai d'autres! +Je suis sûr qu'il se trahira tout à fait... Et tu peux compter que +je ne serai pas son complice ou sa dupe, en lui permettant de filer +au premier port... Enfin, pour l'instant, il ne peut pas s'en aller +n'est-ce pas? et comme il reste enfermé... + +«Mais la réclusion volontaire du passager ne dura pas. Deux jours +plus tard, remis de son mal de mer, nous dit-il, il avait repris de +l'assurance. Il se promenait sur le pont, engageait la conversation +avec nous, plaisantait et nous racontait ses affaires, disant qu'il +était courtier en horlogerie et qu'il allait fonder une maison +importante à Rio-de-Janeiro. Mais ni mon oncle ni moi n'étions hommes +à pouvoir dissimuler, comme il l'aurait fallu pour pouvoir l'amener à +se trahir. Il s'aperçut vite qu'il y avait quelque chose et, dès lors, +se tint sur la réserve, ce qu'on pouvait expliquer en somme aussi +bien par l'inquiétude d'un coupable qui se sent soupçonné, que par la +vexation d'un homme faisant des avances qui sont repoussées. Du reste, +j'avais lu dans le journal le signalement qu'on donnait du médecin +assassin Leclanchy et j'étais beaucoup moins sûr que mon oncle d'y +reconnaître notre passager, le courtier Morin. + + * * * * * + +«Plusieurs jours se passèrent ainsi dans le doute et l'inquiétude et +je n'ai jamais fait un voyage plus pénible que celui-là, bien que le +temps fût magnifique et que le _Phénix_ se comportât que c'était +un plaisir. + +«Dans la seconde semaine se passa l'événement que je n'oublierai +jamais. Le mousse tomba malade et, en peu de temps, fut très mal. Il +avait la fièvre et la gorge pleine de membranes. J'en savais assez pour +nommer sa maladie: la diphtérie, mais c'était tout ce que je savais. +Personne à bord n'était capable de le soigner. C'était un bon garçon, +nous l'aimions tous et nous ne pouvions que le regarder mourir, car +bientôt il fut évident qu'il allait mourir. C'était un après-midi; nous +étions tous autour de lui; il suffoquait et c'était affreux. + +--Le passager... me dit tout à coup le capitaine d'une voix que +l'émotion faisait rauque. + +--Eh bien, le passager? + +--Si c'est _lui_, il est médecin... + +--Mais si c'est lui, jamais il ne se trahira... commençai-je. + +«A ce moment je me sentis pousser de côté. Le passager survenant de sa +cabine, s'approcha du lit. Il tenait une boîte garnie d'instruments +brillants. Sans nous regarder, il se pencha sur l'agonisant, il fit +quelques gestes brefs et sûrs; du sang jaillit et, par sa gorge +ouverte, le mousse moribond aspira la vie. + +«Quelques minutes après, l'opérateur avait terminé ses soins. + +--Je pense qu'il s'en tirera, murmura-t-il entre ses dents. + +«Il se redressa et regarda le capitaine en face, d'un air de défi et de +résolution. + +--Je suis médecin, lui dit-il. + +«Le capitaine se jeta sur lui et l'embrassa, puis il le repoussa avec +horreur et s'enfuit dans sa cabine. + +«Le mousse guérit et le passager, pendant des jours, lui prodigua +ses soins. Il ne parlait du reste à personne, pas même aux matelots +qui n'étaient au courant de rien et l'entouraient de respect et +d'admiration. + +«Le capitaine, pendant ce temps-là, était en proie à des sentiments +contraires. Il ne me faisait pas part de ses réflexions, mais il ne +goûtait aucun moment de repos et je l'entendais, dans sa cabine, +se disputer tout haut avec lui-même sur ce que vous appellerez +probablement un cas de conscience. + +«Un matin enfin sa résolution fut prise. En ma compagnie il alla +trouver le passager. + +--_Monsieur Morin_, lui dit-il, sans trop le regarder, je pense +qu'il ne serait pas avantageux pour vous de débarquer à Pernambouc où +on nous attend. Je vais faire un crochet jusqu'à Caracas, qui est une +belle ville que vous aimerez à visiter. Qu'en pensez-vous? + +--Je suis à vos ordres, répondit simplement le passager. + + * * * * * + +«C'est ainsi que le crime du médecin Leclanchy, qui fit tant de bruit +à l'époque, demeura impuni, et quand notre passager eut débarqué au +Vénézuéla, jamais plus nous n'entendîmes parler de lui, mais lorsque +nous nous retrouvâmes au large, entre le ciel et la mer et loin de tous +les crimes de la terre, le capitaine me mit la main sur l'épaule et me +dit: + +--Il a tranché une vie humaine, mais il en a sauvé une autre, malgré +ce qu'il risquait... Je pense que cela doit faire la balance... mais, +écoute-moi bien mon garçon: jamais plus, tu m'entends, jamais plus, je +ne prendrai de passager...» + + + + +LES PLUMES DU PAON + + +--L'affaire d'Arthur Harris est une des plus drôles que j'aie jamais +vues,--nous raconta l'illustre détective londonien Barnay.--La police, +tout d'abord, s'est laissée mettre dedans comme tout le monde, mais ça +n'a pas profité au jeune Harris. + +Il était acteur de son métier, mais n'avait aucun talent et aucune +chance, si bien qu'après quelques mois de cours de déclamation, où il +n'avait acquis que des prétentions, il avait, sans succès, essayé du +théâtre, puis du music-hall, et enfin en était réduit à faire le pître +dans des bastringues de dernier ordre pour ne pas mourir de faim. + +Cette misérable existence lui pesait d'autant plus que sa pauvreté +extrême contrariait ses amours. Il avait, en effet, une jeune amie +aussi vertueuse que belle, qui s'appelait Edith et était institutrice. +N'ayant pas le sou, les deux jeunes gens ne pouvaient se marier et +pouvaient craindre de rester fiancés toute leur vie, ce qui les +désespérait. + +Un jour enfin, Arthur Harris ayant lu dans les journaux qu'un +impresario américain avait offert à un assassin célèbre des +appointements de 2.500 francs par semaine au cas où, acquitté, il +consentirait à se montrer sur son théâtre, eut une idée qu'il trouva +géniale. + +--Chère Edith, dit-il à son amie, le dimanche suivant, seul jour où il +leur était possible de passer quelques moments ensemble, j'ai trouvé +le moyen de faire fortune et de donner à ma personnalité l'éclat que +l'injustice du sort lui refuse. Il faut d'une façon ou d'une autre +porter son nom aux oreilles du public. A notre époque, la réclame +est tout: sans elle, le génie périt, étouffé sous l'éteignoir de +l'indifférence; j'ai découvert le seul moyen d'obtenir gratuitement +une formidable publicité... Allons prendre une tasse de thé, je vous +passerai mon plan... + + * * * * * + +Le semaine suivante, tous les journaux de Londres commencèrent à +s'occuper d'une affaire qui parut tout de suite sensationnelle: +une jeune institutrice, miss Edith Evans, âgée de vingt-trois ans, +avait disparu inexplicablement trois jours avant, c'est-à-dire un +vendredi. Elle était sortie, les enfants ayant congé à cause d'une fête +familiale, et elle n'était pas revenue. Le seul indice était qu'avant +de partir, elle avait dit à la femme de chambre qu'elle pensait +rencontrer son fiancé. + +Le lendemain, on avait le nom et l'adresse du fiancé: Arthur Harris, et +on esquissait sa biographie en ajoutant que la police le recherchait +pour des renseignements, mais qu'il n'avait pas paru depuis le matin du +vendredi à son restaurant habituel, non plus que dans son petit concert +où on était tout étonné de son absence. + +Et le jour suivant le «Beau Crime», le crime sensationnel, éclatait à +la première page de tous les journaux. On avait fait une enquête au +domicile d'Arthur Harris et elle avait amené d'affreuses découvertes. + +Les voisins avaient été catégoriques: le jeune acteur était rentré +chez lui ce vendredi tragique vers 4 heures en compagnie d'une jeune +femme dont le signalement répondait exactement à celui d'Edith. Ils +s'étaient enfermés et quelques minutes après on avait tout à coup +entendu des cris et des plaintes, mais les voisins, accoutumés aux +hurlements d'Arthur lorsqu'il apprenait ses rôles, ne s'en étaient pas +émus. Le jeune homme était descendu vers 7 heures et était peu après +remonté avec un bidon d'alcool à brûler. Dans la nuit, vers 2 heures +du matin il était descendu (la voisine d'en dessous, qui ne dormait +pas ayant mal aux dents, avait reconnu sa démarche qu'aucun autre pas +n'accompagnait, elle en était sûre). Depuis lors, nul n'avait eu la +moindre nouvelle d'Arthur Harris non plus que de la jeune personne qui +était montée chez lui. + +Les magistrats avaient fait forcer la porte du logement fatal et les +découvertes les plus sinistres avaient été faites: taches de sang sur +le parquet et qui transparaissaient malgré un récent lavage, corde +suspendue au plafond, baquet, couperet, coutelas et la scie à main +récurés tout fraîchement et surtout, dans le poêle de fonte, des +fragments à demi carbonisés d'ossements. Le crime était patent. Harris +avait attiré chez lui sa victime et l'avait assassinée pour un motif +encore inconnu, mais sans doute passionnel. Il l'avait ensuite coupée +en morceaux dans l'espoir de dissimuler les preuves de son forfait. +L'alcool à brûler avait servi à brûler une partie du cadavre dont +l'assassin indubitablement avait emporté le reste dans sa valise qu'on +ne retrouvait pas. + +L'émotion causée par ce qu'on appela «l'_Affaire de l'Institutrice +coupée en morceaux_» fut considérable. La férocité du crime, la +figure sympathique de la victime et l'énigme offerte par la fuite du +meurtrier qu'on recherchait en vain, firent une cause célèbre qui +passionna Londres, l'Angleterre et le monde entier. Les plus habiles +policiers lancés à la recherche d'Arthur Harris, les enquêtes les +plus actives menées dans les gares et les consultations demandées aux +maîtres de l'instruction criminelle, ne rapportaient aucun indice. +Le signalement de l'acteur fut expédié dans toutes les directions et +son portrait reproduit par tous les journaux. Arthur Harris alors, et +pendant plusieurs jours, occupa, on peut le dire, le monde civilisé, il +fut adopté comme sujet d'actualité et sa célébrité--comme criminel, il +est vrai--fut universelle. + + * * * * * + +Un matin, on apprit que Harris était arrêté. Ce jeune homme au lieu +de s'enfuir pour un lointain pays comme l'opinion générale le pensait +et comme il l'aurait peut-être fait pour corser l'aventure, s'il +avait eu assez d'argent pour cela s'était tout simplement retiré dans +une auberge des bords de la Tamise et, sous un faux nom, passait ses +journées à pêcher à la ligne. Un de ses voisins occasionnels, mis en +défiance par certaines demi-confidences échappées à l'acteur sous +l'influence, semblait-il, d'une demi-ivresse, avait prévenu la police +régionale, laquelle, ravie d'une telle chance, s'était aussitôt emparée +du criminel que la foule, rassemblée et mise au courant par le policier +amateur avait à moitié assommé tout d'abord. + +Harris, en très mauvais état, avait été ramené à Londres, soigné et +interrogé avec les égards dus à un assassin de son importance. Mais +alors le mystère si effrayant qui passionnait le monde s'était en un +instant crevé comme une bulle de savon. Le jeune homme, lorsqu'on +lui formula l'accusation portée contre lui et qu'il ne semblait pas +avoir encore comprise, avait montré une figure stupéfaite sous les +noirs qui la marbraient et expliqué qu'il n'y avait pas eu le moindre +crime, attendu qu'Edith s'était retirée en province pour soigner une +vieille tante qui se mourait et que lui Harris, en son absence, et vu +la poursuite de créanciers acharnés, avait réalisé un petit emprunt +et fui, sans rien dire à personne, se reposer au bord de l'eau. Il +n'avait depuis lors pas lu un seul journal ni avisé qui que ce soit de +sa retraite. + +On lui parla des indices recueillis par l'enquête. Il expliqua que les +cris entendus provenaient d'une leçon de déclamation donnée par lui à +Edith, que celle-ci était descendue avec lui dans la nuit, à l'heure +d'aller prendre son train, que la corde pendue au plafond avait servi +non à suspendre un cadavre mais à faire des exercices de gymnastique, +que l'achat de l'alcool avait été nécessité par la cuisson du dîner et +que les os dans le poêle étaient ceux d'un lapin. Quant au sang par +terre il provenait d'une coupure qu'il montra à son doigt. Le tout +fut reconnu exact. Edith, du fond de sa province, répondit qu'elle se +portait très bien et que si elle était partie sans prévenir c'était +pour échapper aux assiduités gênantes d'un oncle des enfants qu'elle +instruisait!... + +Voilà l'histoire! Harris, vous le comprenez, avait tout imaginé pour +se rendre célèbre et il avait réussi à mettre tout le monde dedans et +moi tout le premier, qui avais été chargé par la police de sûreté de +diriger l'enquête. Le plus drôle, du reste, c'est que le jeune homme, +comme bénéfices, ne récolta que la terrible rossée que la foule lui +infligea quand on l'arrêta et les quelques jours de prison qu'il fit. +Il fut mis en liberté au milieu du mépris public et sa gloire prit fin +en même temps que sa captivité. «Vous êtes innocent, vous n'avez aucun +intérêt», lui dit avec dégoût un impresario auquel il avait demandé un +emploi, en se targuant de son renom, et il dut quitter Londres pour +n'y pas mourir de faim et se réfugier en province, auprès de la fidèle +Edith, dans la maison laissée par la vieille tante. + +Je me fis, du reste, un plaisir de lui envoyer comme souvenir, pour lui +rappeler l'enquête inutile qu'il m'avait fait faire, une traduction de +la fable de votre grand La Fontaine, vous savez, le geai qui prend les +plumes du paon... + + + + +L'HÉRITAGE + + +Mme Lefertin, ce soir-là, cousait dans la salle à manger auprès de +la table mise, quand M. Lefertin rentra. Elle le vit si pâle et si +agité qu'elle se dressa, laissant tomber son ouvrage. + +--Octave, mon Dieu! es-tu malade? + +--Personne ne peut nous entendre? + +--Non! L'oncle Blaise est dans sa chambre, les enfants dans la leur et +la bonne dans la cuisine... Mais qu'y a-t-il? + +M. Lefertin se pencha vers elle. + +--Il est ruiné, souffla-t-il, tragique. + +--Qui ça? Explique-toi: qui est ruiné? + +--L'oncle Blaise! Je l'ai appris aujourd'hui, par hasard, au bureau. +Son banquier, tu sais bien? cet excellent Deveuse, ce noble vieillard, +ce financier éminent, cet ami d'enfance en qui il a toute confiance, +qu'il nous vante, qu'il nous prône, qu'il nous a obligés d'inviter à +dîner vingt fois et de traiter comme un prince, eh bien! ce phénix a +fait de mauvaises affaires, il a joué, il a... est-ce que je sais!... +Bref, il vient de lever le pied en laissant un passif formidable, et +l'oncle Blaise, qui lui avait confié malgré mes conseils tous ses +capitaux, est ruiné à plat. Il lui reste en tout et pour tout sa +pension viagère, à peine de quoi manger du pain dans un asile... + +--Voyons, tu es bien sûr?... + +S'il était sûr!... Il haussa les épaules et, accablé, se laissa tomber +sur une chaise. + +--Mon Dieu! c'est affreux, dit Mme Lefertin. Alors, mous allons +devoir nous réduire! Alors, nous sommes, pour toute notre existence, +condamnés à la médiocrité! Alors, les enfants pour qui nous endurons +tout, depuis six ans, dans l'espoir de leur assurer cette fortune... + +--Il n'y a plus de fortune! + +Tous deux échangèrent un regard navré. La catastrophe les atterrait. +La seule espérance de leur vie morne s'écroulait; l'héritage de +l'oncle Blaise, dont l'attente leur donnait du courage dans les heures +difficiles et du prestige aux yeux de leurs relations, n'était plus... +Mais ils songèrent au vieillard lui-même, et une semblable fureur les +saisit. + +--Il n'y a plus de fortune, reprit M. Lefertin d'une voix sifflante, +mais il y a toujours l'oncle... + +--Il ne sait rien, naturellement, puisque depuis trois jours sa goutte +l'empêche de sortir... et comme il n'a pas reçu de lettres. Alors, tu +vas le prévenir? + +M. Lefertin eut un ricanement. + +--Pas du tout! Il apprendra cela demain ou après; probablement, on en +parlera dans les journaux, ou bien, peut-être, sera-t-il convoqué... je +ne sais pas... En tout cas je veux qu'il soit obligé de nous avertir +lui-même. Il sera peut-être un peu moins arrogant et moins hargneux que +d'ordinaire. Jusque-là, nous ignorons tout, c'est bien entendu... + +--Quand je pense à ce que nous avons supporté depuis qu'il vit avec +nous! Quand je pense à ses exigences, à ses grossièretés... Il nous +met plus bas que terre! Il nous déshonore aux yeux de nos amis... On +a beau dire qu'il est vieux et qu'on le supporte par bonté... Non, il +nous en a fait trop! Et c'est la plus belle chambre, et c'est tous les +jours une scène pour les menus, et il traite les enfants... j'en ai les +larmes aux yeux... Et sous prétexte qu'on ne se gêne pas en famille, +il agit ici comme il n'oserait pas le faire dans un hôtel garni! +Quant à moi, c'est bien simple, il me parle comme je ne parle pas à ma +servante... + +--Et les vieux gâteux qu'il appelle ses amis et qu'il nous impose! Et +tu te rappelles quand je lui ai demandé de m'avancer cinq cents francs, +cette histoire!... + +Ils continuèrent à évoquer, avec une exaspération croissante, leurs +rancunes. L'oncle Blaise, revêche, autoritaire, égoïste et exigeant, +les tyrannisait effectivement depuis six ans. Mais tous deux jusque-là, +fascinés par l'héritage, avaient fait de leur mieux pour n'y point +prendre garde. Maintenant, ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir tant de +griefs; ils s'exaltaient au souvenir de mille blessures supportées +patiemment pour l'amour de l'argent; ils s'émerveillaient, de bonne +foi, d'avoir eu tant de mansuétude. + +--Enfin, à quelque chose malheur est bon, conclut Mme Lefertin. +Cette histoire va nous débarrasser de lui, bien entendu. + +--Tu peux y compter! D'ailleurs, lui-même, quand il apprendra qu'il +est ruiné, n'aura certes pas l'audace de s'imposer davantage. Et je le +verrai partir sans regrets ni remords, je t'assure. Il nous a assez +souvent menacés de nous quitter, d'aller vivre ailleurs... Mais en +attendant, puisque personne ne sait rien, ni toi, ni lui, ni moi... +je vais dès ce soir lui dire son fait. Parfaitement, je me donnerai le +plaisir de lui exprimer ma façon de penser... Oh! sans violence, sois +tranquille, c'est un vieillard!... Je resterai calme, mais je veux ma +revanche... Chut, voilà son pas... + +Un vieillard parut, osseux, les mâchoires hérissées d'une courte barbe +grise, les yeux vifs sous des sourcils touffus. + +Il portait une redingote noire dépenaillée, des pantoufles vertes, et, +au cou, un foulard sale. + +--Te voilà encore à coudre à côté du couvert, pour fourrer des +épingles dans les assiettes, dit-il, hargneux, à Mme Lefertin... +Enfin, est-ce qu'on dîne? Il est sept heures et demie et je n'aime +pas attendre! Jacques! Paul! cria-t-il en se tournant vers la porte, +arrivez-vous, galopins? + +Deux garçons de huit et dix ans étant, à cet appel, accourus, on se mit +à table. L'oncle Blaise parlait seul. Il proférait despotiquement des +vérités politiques hostiles aux convictions de M. Lefertin; il eut, +pour Mme Lefertin, des mots blessants à propos d'une blanquette de +veau dont la sauce était sans moelleux; il rudoya la servante qui ne +lui donnait pas assez vite du pain. + +Mme Lefertin restait calme. M. Lefertin se contenait, soutenu +d'ailleurs par la perspective d'une prochaine vengeance. + +--Allez dans votre chambre finir vos devoirs avant de vous coucher, +dit-il à ses fils quand, après le dessert, la bonne eut apporté la +camomille de l'oncle Blaise. + +Celui-ci alluma une courte pipe dont l'odeur forte emplit la pièce. +Mme Lefertin toussa. + +--Qu'est-ce qui te prend? dit l'oncle. En voilà des grimaces! La fumée +te fait tousser, maintenant! + +--Je vous prie de parler à ma femme sur un autre ton, interrompit +sèchement M. Lefertin. + +L'oncle sursauta. + +--Quoi? Qu'est-ce que vous dites, vous? + +--Je dis que nous en avons assez! Je dis que nous avons trop longtemps, +ma femme et moi, supporté votre despotisme! La fortune ne donne à +personne le droit d'être impoli. Nous avons patienté à cause de votre +âge, espérant que vous comprendriez, un jour ou l'autre, qu'agir ainsi +est une lâcheté de votre part. Oui monsieur, une lâcheté, je maintiens +le mot... + +--Oui, c'est une honte, prononça Mme Lefertin, frémissante de +rancune, une honte, vous entendez, mon oncle!... Du reste, je vous +renie et je demande pardon à mon mari de lui avoir trop longtemps +imposé... Mais la coupe déborde! Il faut nous séparer! Tant pis, nous +en avons assez! + +L'oncle tout d'abord avait paru ahuri de l'attitude nouvelle des +Lefertin. Soudain, d'un coup de poing, il fit trembler la table. + +--Bravo! cria-t-il, j'aime ça! Oui, saperlipopette, c'est bien! c'est +très bien! Parfaitement, ça me dégoûtait de vous voir avaler toutes +mes avanies sans piper parce que je suis riche. Vous vous rebiffez, +vous avez de la dignité, vous m'envoyez au bain en vous fichant +des conséquences, ça me va! C'est chic! Je crie bravo! Et soyez +tranquilles. Je reste avec vous. Je ne m'en vais pas, et je serai poli +et gentil comme je l'aurais été si je ne m'étais pas fourré dans la +tête dès le premier jour que vous étiez trop à plat ventre devant mon +argent pour jamais vous regimber!... Et n'ayez pas peur, je vous laisse +tout. Pas plus tard que demain, je fais mon testament. J'hésitais +encore, je vous le dis franchement! Maintenant ça y est, mes bons amis, +je vous laisse tout! + +Avec une cordialité expansive qu'il ne leur avait jamais témoignée il +leur tendit les mains. Et eux, ne sachant que dire, se regardaient, +gênés, honteux, furieux, pendant que l'oncle, qui n'avait plus rien, +répétait avec effusion: «Mes bons amis, je vous laisse tout. Je vous +laisse tout...» + + + + +UN BON CONSEIL + + +Après le pont, au croisement des deux routes, devant la maison où il y +avait écrit: «Café-Restaurant», M. Bridol arrêta sa voiture--une petite +auto qu'il conduisait lui-même--et descendit avec légèreté et élégance. + +La maison était neuve et pimpante. Des bosquets ainsi qu'un beau verger +y attenaient. M. Bridol lui jeta un regard tendre et, avec un regard +plus tendre encore, entra dans la salle du café. Une servante achevait +de ranger les tables. Au fond, derrière un comptoir, une jeune femme +brune brodait. Elle leva la tête: + +M. Bridol, armé de toutes ses grâces, traversa la salle et vint, +familièrement, s'accouder au comptoir. Une glace au mur refléta sa +cravate bleu de roi, sa chevelure bouclée, sa figure moutonnière, sa +moustache en crochets. Il souriait, galant et langoureux, et discourait +chaleureusement. Pour une grosse maison de Versailles, il plaçait +avec succès du vin dans toute la région. Ici, il essayait aussi de +placer son cœur. Depuis des mois, il était amoureux de Mme May, +la propriétaire du café. Il était amoureux de sa beauté fraîche et +potelée; il était amoureux de sa gaieté malicieuse, bien qu'elle le +désespérât, disait-il; il était amoureux de son caractère décidé et +pratique; elle dirigeait si bien sa maison depuis six ans qu'elle +était veuve, elle en avait fait une si bonne maison qui rapportait +tant d'argent. Tâche trop lourde pour une femme, d'ailleurs, et où il +faisait l'appui dévoué d'un homme entendu, qui soit du métier et qui, +en même temps, puisse tenir son rang. M. Bridol avait la conviction +qu'il était désigné pour être cet homme. Malheureusement, il avait +jusqu'alors essayé en vain de le faire comprendre à Mme May. + +Ce jour-là encore, tirant tous les effets possibles de ses moustaches, +de sa chevelure, de ses yeux et de ses dents, il mélangeait ardemment +le sentiment et les affaires. Il affirmait alternativement les +qualités de ses vins et les qualités de son amour. Mme May, sans +s'effaroucher, riait, plaisantait et secouait la tête: elle ne voulait +pas se remarier. Il le savait bien! Elle le lui avait dit mille fois. + +M. Bridol, stupéfait de cette insensibilité persistante et qu'il +n'arrivait pas à s'expliquer, dans la grandeur de sa vanité, toucha +alors une autre corde qu'il avait déjà essayé de faire vibrer: +n'avait-elle pas peur de vivre seule ainsi? Le soir, quand les +servantes et le jardinier étaient partis, ne se trouvait-elle pas +inquiète et menacée dans cette maison isolée, où l'on savait qu'il n'y +avait pas d'homme? + +Elle haussa les épaules. Non, elle n'avait pas peur. Sa maison fermait +bien, les portes et les volets étaient solides. D'ailleurs, la contrée +était sûre... + +Il hocha la tête, soucieux. Il avait vu, sur la route, pas plus tard +que tout à l'heure, des figures de bagne qui cherchaient sûrement un +coup à faire. Et ce n'était pas la première fois. Il l'avait déjà +prévenue. Elle s'exposait au danger... + +Elle rit encore, mais sans conviction, lui sembla-t-il. Il répéta: + +--Ah! si vous vouliez, si vous vouliez!... + +Et, avec un grand soupir pathétique, il lui serra significativement la +main et s'en alla. + +Il avait une idée nouvelle, une idée magnifique, impressionnante, qui +le mènerait au succès. Et il arrêta son plan. + +Trois jours après, par une nuit noire et pluvieuse, peu avant minuit, +M. Bridol quitta Versailles dans sa voiture. Auprès de lui, sous la +capote relevée, un loqueteux était assis, qui, d'un air béat, tirait +sur un cigare. + +--Vous avez bien compris? demanda M. Bridol. Vous savez bien ce que +vous avez à faire? + +Le loqueteux avait surtout compris que ce monsieur, qui l'avait ramassé +sur la route et lui avait payé, dans un caboulot, un copieux dîner et +plusieurs petits verres, lui avait promis cinquante francs pour faire +quelque chose. Quoi? C'était, dans son esprit, demeuré vague. + +--Si des fois vous recommenciez à m'expliquer, ça serait pas du lusque, +déclara-t-il franchement. + +--Eh bien! je vais vous amener auprès d'une maison derrière laquelle +il y a un jardin. Le mur est bas, vous l'escaladez, vous avancez dans +le jardin jusqu'à la maison. Vous en faites le tour comme quelqu'un +qui cherche à entrer. Puis vous revenez au fond. Il y a un poulailler. +Vous tordrez le cou à deux ou trois poules... Et ayez bien soin de les +laisser crier. Faites beaucoup de bruit, qu'on vous entende, et jetez +deux ou trois coups de sifflet... + +Le loqueteux, qui, de ses ongles sales, grattait sa barbe hirsute, +sursauta. + +--Si je fais du potin, on sortira et on me tombera dessus. Merci bien. + +--Mais non, soyez tranquille. Il n'y a qu'une seule personne, qui +n'osera pas bouger. C'est moi qui arriverai au bruit, comme si je +passais par hasard avec ma voiture et que je vienne au secours. Alors +vous vous sauverez en repassant le mur, et moi, je tirerai des coups de +revolver... + +--Où ça? + +--N'importe où! dans le mur, dans un arbre... + +--Pas de mon côté, hein? Ayez l'œil! C'est traître ces outils-là... Et +puis?... + +--Vous filerez où vous voudrez. N'ayez pas peur, on ne vous poursuivra +pas. Du reste, je serai là pour indiquer une fausse direction et, +s'il y a enquête, je donnerai un faux signalement. Du reste, je vous +répète que ça ne tire pas à conséquence, c'est une blague que je fais à +quelqu'un. + +--Je trouve pas ça rigolo, murmura le loqueteux. Des trucs comme ça, +c'est pas mon genre. Enfin, chacun son goût. Et les cinquante francs? + +--En voilà vingt-cinq. Et soyez demain soir à l'endroit où je vous ai +rencontré. Vous aurez les vingt-cinq autres, et même cent sous de plus +si je suis content de vous. + +--On fera son possible. + +Ils ne dirent plus rien. M. Bridol était en proie à l'allégresse. Il +éprouvait aussi une forte admiration pour lui-même. Ce plan, qui lui +avait été inspiré par le vague souvenir d'avoir lu ou entendu raconter +quelque chose de semblable, lui apparaissait comme génial. Mme May, +réveillée et terrorisée par les bandits, puis sauvée par lui surgissant +en héros, ne pouvait manquer d'accéder enfin à ses vœux... Peut-être +même, dans l'émoi et la gratitude du premier moment... Il l'imaginait +en toilette de nuit, palpitante et tombant dans ses bras... + +Mais il arrêta sa voiture. On était arrivé. La pluie avait cessé. Une +lueur de lune passait par intervalles. M. Bridol montra le petit mur +au loqueteux, qui, pris d'un scrupule, demanda s'il pouvait, en se +sauvant, emporter les poules tuées. + +M. Bridol dit oui et le vit escalader maladroitement. De l'autre côté, +il dégringola sur des châssis vitrés et le vacarme fut grand. M. +Bridol l'entendit jurer et se débattre. Aussitôt, certain que Mme +May devait être réveillée, il bondit à son tour au sommet du mur et +sauta dans le jardin. Les chiens du voisinage aboyaient de toutes leurs +forces. Le loqueteux, épouvanté, repassait le mur en grande hâte. M. +Bridol brandissait son revolver pour tirer, quand, au premier étage +de la maison, une fenêtre s'ouvrit brusquement. Un coup de feu raya +l'ombre. Le plomb fit tomber un plâtras non loin de M. Bridol. + +--Je te vois, canaille! cria une voix forte. N'essaye pas de te sauver +ou je te flanque mon second coup! Les mains en l'air et avance le long +de l'allée jusqu'à la maison. Obéis ou tu es mort! + +Terrifié, la sueur au front, les jambes flageolantes, M. Bridol obéit +et, tout en avançant, d'une voix étranglée, il lançait des explications: + +--Je suis Bridol! Ne tirez pas! Je suis Bridol, le placier en vins... +Mme May sait bien... + +Il y eut un petit cri de surprise, puis un chuchotement à la fenêtre, +et, une minute après, devant M. Bridol que la crainte paralysait, la +porte de la maison s'ouvrit. Un gaillard de haute taille, à demi vêtu +et le fusil à la main, s'y tenait. + +Derrière son épaule apparaissait Mme May. charmante et ébouriffée, +une lanterne à la main. + +--C'est bien M. Bridol, dit-elle. + +--Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que vous faites ici? demanda +l'homme au fusil. + +M. Bridol, dont la consternation était indicible, eût bien voulu lui +poser la même question, mais il n'estima pas que sa situation le lui +permettait. Il raconta qu'il regagnait Versailles dans sa voiture +lorsqu'il avait vu de loin des malfaiteurs se faire la courte échelle +pour s'introduire dans le jardin. Alors, n'écoutant que son courage, il +s'était précipité à leur suite pour défendre Mme May. + +L'autre lui tendit la main. + +--Ça, c'est d'un homme qui n'a pas peur! Et je vous en remercie, parce +qu'enfin j'aurais pu ne pas être là... + +--C'est mon cousin, le garde-chasse, expliqua Mme May, un peu +rougissante. Vous comprenez, monsieur Bridol, je lui ai demandé de +venir loger ici, quand il est libre, tant vous m'avez fait peur +avec toutes vos histoires de voleurs. Je vois que vous avez eu bien +raison!... + + + + +AU BORD + + +--Toto, resteras-tu tranquille pendant que je te lave la figure! Et +toi, Jules, veux-tu tenir droite ta petite sœur, sans ça tu auras +affaire à moi, je ne te dis que ça! Louise, mets tes bas! Ne reste pas +les pieds nus sur le carreau, ou je te giffle!... Sapristi, et le père +qui ne se lève pas! Il va encore se mettre en retard, c'est sûr... + +Abandonnant pour un moment le débarbouillage hâtif de ses cinq enfants, +Mme Arsin se précipita dans la seconde pièce du pauvre logement. +Dans un lit aux draps troués, un homme maigre et long, au visage creux +barbu de gris, ouvrit des yeux effarés de sommeil parmi les mèches +ébouriffées de ses cheveux. + +--Hein? Quoi! Quelle heure est-il? + +Rouge et mal peignée, la face suante, les poings aux hanches, énorme +dans une camisole déteinte, sa femme l'invectivait. + +--Tu n'es pas levé? Ah ben! merci, monsieur se la coule! Il y a deux +heures que je suis debout, moi! Quelle heure est-il?... Il est l'heure +d'être en retard! Si c'est pas honteux!... + +Sans répondre, il s'était levé et revêtait vite ses habits râpés. Elle +continua: + +--C'est pas le moment de flemmer, pourtant! Tu sais bien que tu dois +avoir une gratification à la fin du mois. Si tu as des retards, tu ne +l'auras pas! Alors qu'est-ce qu'on fera? Je ne sais pas déjà comment +m'en tirer! Louise et Toto n'ont plus rien aux pieds, le cordonnier +d'en bas n'a plus voulu réparer leurs chaussures, en disant qu'on +ne pouvait pas coudre dans des trous. Ils ne peuvent pourtant pas +marcher pieds nus, ces enfants! Et moi non plus, je n'ai plus de +souliers; depuis deux mois que j'attends pour m'en acheter, je vais en +savates!... Ça ne peut pas durer!... Et le pharmacien avec sa note! +Et Cécile qui continue à tousser! Il lui faut encore du sirop à cette +petite!... Ah! non, c'est pas le moment de perdre des gratifications en +flemmant!... Allons, ouste, dépêche, avale ta soupe et file, faut que +j'aille au lavoir. Tiens, v'là ton pain et ta saucisse pour midi. Et +si, après avoir mangé, tu fais l'économie du café, ça me fera plaisir. +Promène-toi pendant ton heure, et si tu as soif, avale une gorgée d'eau +à une fontaine, tu ne t'en porteras pas plus mal... Allons file, je te +dis!... + +Vers la banque où il était employé, Arsin s'en alla par les rues +pleines de l'animation matinale. C'était une grande ville riche et +commerçante; il l'habitait depuis six ans, et tous les matins il +faisait le même chemin. Ce matin-là, en marchant, il songeait à sa vie. +Il y songeait avec un dégoût sans espoir. Le passé, le temps où il +était jeune, où il avait eu de l'argent, où il avait eu de l'ambition, +lui semblait démesurément lointain et comme le souvenir d'un autre +lui-même. Il avait tout perdu: sa jeunesse en tentations capricieuses +et sans suite, en paresses infécondes; son argent en plaisirs vaniteux, +en fantaisies déraisonnables et imprévoyantes; son ambition à force de +déboires. Il songeait à cette femme qu'il avait épousée par coup de +tête, bien qu'elle fût sans fortune ni éducation. Comme elle avait été +jolie, comme elle avait changé, comme elle lui était devenue pénible +et étrangère, tous les jours davantage, le long de leur vie côte à +côte! Et il songeait avec horreur à leur misère, décente d'abord, +masquée par les vestiges de sa petite fortune, puis sordide, tragique, +torturante, jusqu'au jour où un parent opulent et méprisant, qui +passait à Paris pour affaires, lui avait offert, chez lui, en province, +pour l'empêcher de mourir de faim, cette place mesquine qu'il occupait +maintenant. + +Il entra dans la banque, mais comme il gagnait le bureau où il +travaillait, la porte du sous-directeur s'ouvrit: + +--C'est vous, Arsin? cria cet homme important. Je vous attendais. +Valou, l'encaisseur, est malade, et le patron a dit que vous alliez le +remplacer aujourd'hui. La tournée est très importante, puisque c'est +une fin de mois. Entrez, je vais vous expliquer. + +Arsin entra et écouta les explications. Faire une chose ou une autre +lui était indifférent. Un quart d'heure plus tard, muni d'un vaste +portefeuille à serrure, il sortit de la banque. + +Il commença sa tournée. Le matin il devait faire la ville même, +l'après-midi les faubourgs et la banlieue. Il allait sans hâte, guidé +par sa liste d'adresses, et l'argent qu'il touchait s'engouffrait à +mesure dans le vaste portefeuille à serrure. Enveloppés dans du papier, +son pain et sa saucisse étaient dans sa poche. Il les mangea vers midi, +dans un square, et fit ensuite quelques pas pour gagner un café bon +marché et y passer une demi-heure, ce qui était son plaisir quotidien. +Mais il se souvint des ordres de sa femme et se contenta d'avaler, en +se cachant, une gorgée d'eau à une fontaine publique. Ensuite, ayant +épargné quelques sous, il sortit du square et reprit sa tournée. + +Les heures passèrent. Arsin, à force de marcher, était fatigué, et les +liasses de cet argent, qu'il touchait et qui n'était pas pour lui, +alourdissaient le grand portefeuille, maintenant gonflé. + +--C'est lourd cent mille francs, se dit-il. + +Il songea qu'il avait un peu plus que cette somme. Il alla à la +dernière adresse marquée sur sa liste, toucha douze mille francs, et sa +tâche fut finie. Il était en avance et marchait à pas lents. Il avait +soif, mais résista de nouveau au désir d'entrer dans un café. Une femme +le croisa. Elle était fardée, mais jeune et jolie; elle l'enveloppa +d'un coup d'œil professionnel qu'elle interrompit en le voyant si +minable. Il eut un petit rire, en songeant à la somme qu'il portait... +Et soudain une pensée le fit tressaillir et blêmir. Il fit encore +quelques pas, il haletait un peu. Il vit qu'il était près d'une gare. +Un banc était à côté de lui, il s'y laissa tomber. + +Un temps passa. Arsin réfléchissait, et la sueur coulait de ses tempes +creuses. + +--C'est cela, murmura-t-il, si bas que lui-même n'entendit pas sa voix. +Oui. C'est cela... J'achète un cache-poussière, une casquette, je me +fais raser. Dans une autre ville, je trouverai d'autres vêtements, je +me ferai teindre les cheveux... Des papiers... Bah! je m'arrangerai... +Je vais envoyer un mot à la banque pour dire que j'ai été retardé, un +mot à ma femme pour dire que je travaille ce soir... Et ce soir je +serai loin. Il y a un train dans une heure... J'ai assez pour faire +n'importe quoi, pour gagner une fortune... et c'est déjà une petite +fortune que j'ai là... De quoi vivre... vivre un peu pendant les +quelques années que j'ai avant d'être trop vieux... Vivre libre... loin +de tout... + +Il fit un mouvement pour se lever, mais s'arrêta et, penché en avant +sur son banc, son portefeuille gonflé, serré contre lui, la tête dans +ses mains, il resta là pendant un temps dont il ne connut jamais la +durée. Enfin il releva une face bouleversée, vieillie encore, et se dit +d'une voix rauque: + +«Je ne peux pas...» + +Il se dressa, regagna la banque, déposa l'argent et rentra chez lui. + +--J'ai le sirop de la petite, lui cria Mme Arsin, rouge, en nage et +dépeignée, parmi les enfants piaillants et qui se chamaillaient. Et +pour les chaussures, j'ai trouvé quoi faire. Je m'en passerai et Louise +et Toto en auront. Jules, je vais te giffler si tu tiens ta sœur de +travers. Allons, à la soupe! + +Elle mit la soupière sur la table et, soudain irritée, se retournant +vers son mari: + +--Tu rentres à une jolie heure, dis donc! Qu'est-ce que tu as fait. Tu +nous fais une jolie vie! D'où viens-tu? + +--Je viens de très loin, dit Arsin. + +Et il s'assit, résigné, puisque c'était à cause d'eux qu'il n'avait pas +pu... + + + + +MADAME PAUL + + +--Deux heures et demie... Bigre, il faut que je file continuer ma +tournée. Au revoir, madame Paul. + +--Au revoir, monsieur Morin. + +Le client, un voyageur de commerce qui était entré pour se rafraîchir, +paya sa canette de bière, regagna sa voiture et s'éloigna. Mme Paul, +une femme de quarante à quarante-cinq ans, au visage fatigué sous +ses cheveux bruns mêlés de gris, rinça le verre, le remit en place +et, traversant la salle déserte de sa petite auberge, vint sur la +porte. Il faisait chaud, une pluie lourde commençait, dont les gouttes +s'écrasaient dans la poussière de la grande route. + +C'est alors que l'homme parut, sortant de la route qui, en face de +l'auberge, s'enfonçait dans les bois. Il était de haute taille, vêtu +d'un complet gris en loques, coiffé d'un chapeau sale, rabattu sur son +visage maigre que hérissait une barbe rousse et grise. + +En le voyant traverser la route, Mme Paul rentra. Deux minutes +après, l'homme rouvrait la porte. + +--Qu'est-ce que vous voulez? + +--Je voudrais boire et manger. + +Elle eut un tressaillement. Il ôta son chapeau. Elle vit ses yeux. + +--Mon Dieu, c'est toi!... + +Elle se laissa aller sur une chaise. Elle suffoquait. + +--Il n'y a personne que toi, ici, n'est-ce pas? demanda-t-il à voix +basse. + +--Non, personne... Mon Dieu, c'est toi!... Pourquoi ne m'as-tu jamais +donné signe de vie?... Qu'est-ce que tu as fait depuis plus de douze +ans que tu es parti?... Mais, pourquoi reviens-tu maintenant? + +Il dit seulement: + +--J'ai attendu dans le bois jusqu'à ce que j'aie été sûr qu'il n'y ait +plus personne ici... Mais, donne-moi à manger d'abord. On causera après. + +Elle courut lui chercher de la viande froide, du pain et de la bière. +Il dévora silencieusement. Elle le regardait; des larmes qu'elle ne +pouvait retenir coulaient sur ses joues. Quand il eut fini, elle lui +versa une tasse de café et un petit verre de cognac. Alors, il se +trouva mieux. + +--Ça fait du bien. Il y a plus de huit jours que j'ai pas mangé assis +et à ma suffisance... Encore un petit verre, hein?... + +--Tu es dans la misère? demanda-t-elle. + +Il ouvrit les bras pour mieux montrer ses loques. + +--Tu n'as qu'à me regarder. Mais, c'est bien fait. C'est de ma faute. +Pourquoi est-ce que je suis parti? Pourquoi est-ce que je t'ai quittée? +J'en suis pas à mon premier regret ni à mon premier remords, va... +Quand je pense que j'avais eu la veine de tomber sur une femme comme +toi, et travailleuse, et honnête, et jolie, et tout... Et qu'après dix +ans de mariage et de bon accord... + +Elle eut un sursaut d'indignation. + +--Dix ans de bon accord?... Tais-toi donc; tu sais bien que tu m'as +toujours fait souffrir!... + +--C'étaient des bêtises. Tu étais jalouse pour un rien... + +--Et c'est un rien aussi que d'être parti comme ça, sans un mot, que +d'avoir filé en me laissant là avec trois enfants... + +--Non, ça c'est un coup de folie qui m'a pris. Un coup de folie, il n'y +a pas d'autre mot. Mais j'ai été bien puni, va; je l'ai assez regretté; +j'ai eu assez de malheurs!... + +Il tressaillit. On avait marché sur la route. + +--Dis-donc, reprit-il, l'air inquiet, c'est pas la peine qu'on me voie +ici, comme ça, tout d'un coup, hein? Si nous allions dans la petite +salle, pour causer? + +Elle l'accompagna dans un petit cabinet donnant sur le jardin. Il avait +apporté avec lui la bouteille de cognac. + +--Ça va bien les affaires? demanda-t-il. + +--Oui, à peu près. Quand tu as été parti dans les premiers temps je ne +sais pas comment j'ai fait pour m'en tirer, seule, sans argent, avec +les enfants à élever. J'ai cru que je mourrais à la peine. A présent, +ça va à peu près. + +Elle parlait maintenant sans colère. Elle n'avait jamais pu avoir de +colère contre cet homme qu'elle avait tant aimé. Elle le regardait et, +malgré l'âge, malgré l'indigence, malgré la déchéance, retrouvait en +lui les vestiges de ce qu'il était jadis. Mais quels vices et quelles +fautes avaient marqué son visage? Pourquoi avait-il cette expression +effarée et de tels regards d'inquiétude vers le dehors? + +--Qu'est-ce que tu as fait? lui dit-elle brusquement. + +Il sursauta et elle crut le voir rougir. + +--Je n'ai rien fait! En voilà une question? Quand je suis parti à cause +de ce coup de folie... + +--Tais-toi donc! interrompit-elle violemment. Tu es parti avec la +comptable de M. Deluize. + +--C'est pas vrai. C'est des histoires... Enfin, bref, quand j'ai eu +fait ce coup de folie, j'ai essayé de réussir, de faire fortune, tu +comprends? pour revenir te demander pardon après. Je n'ai pas réussi. +J'ai fait de mauvaises connaissances, j'ai mangé ce que j'avais +d'argent... et alors dame, j'ai pas osé revenir... Mais, maintenant, me +voilà vieux... J'ai voulu te revoir avant de mourir... + +Elle ne répondit pas. + +Il demanda: + +--Où sont les enfants? + +--Cécile est mariée avec Bernard, le voiturier. Emile est cocher chez +eux, mais il habite ici. Eugénie est couturière; elle fait des journées +au château, et le garde-chasse l'a demandée. Ils vont se marier à +l'hiver... + +--Mais quel âge donc qu'elle a? + +--Dix-huit ans bientôt... + +--C'est vrai... elle avait cinq ou six ans quand... Sûrement, je la +reconnaîtrais pas... et les autres non plus, probable... Dis donc, +qu'est-ce qu'ils pensent que je suis devenu, moi, leur père?... On me +croit mort, hein? Et ça vaudrait mieux pour tout le monde... pour moi +tout le premier... + +--Qu'est-ce que tu vas faire? interrompit-elle. + +--Ben... je ne sais pas trop... Est-ce que je ne pourrais pas... En ce +moment-ci, tu comprends, vaut mieux que je ne me montre pas... J'ai +eu des ennuis... à Paris... Oh! rien de grave: un malentendu... pour +des bijoux... Alors, peut être que je pourrai rester ici à bricoler en +attendant que ça se tire un clair... + +Elle devint pâle. + +--Ecoute, reprit-elle après un moment de silence, tu resteras si tu +veux. Malgré tout ce que tu m'as fait, jamais je ne te dirai de t'en +aller. Mais il y a les enfants. Tu sais bien que tu ne peux pas te +cacher ici. Tout le monde saura, au bout de deux jours, que tu es là. +Le garde champêtre te connaît, et aussi deux des gendarmes qui étaient +déjà là avant que tu partes... Te voir revenu, tu penses si ça fera +parler... On s'informera, on voudra savoir. Alors... Je ne te parle +pas de moi... mais pour les enfants, pour Eugénie, qui va se marier... +Bref, ils ne méritent pas ça... + +--Ça! Quoi? demanda-t-il, sans oser la regarder. + +--Qu'on t'arrête ici, souffla-t-elle. Non, non, ne dis rien, ce n'est +pas la peine. C'est à toi de juger. Moi, je ne sais pas ce que tu +risques... C'est toi, qui sais... + +Elle alla à son tiroir-caisse, qu'elle ouvrit, et revint. + +--Tiens, voilà de l'argent. Tout ce que j'ai... Alors, décide... Si +tu peux rester, s'il n'y a pas de danger... C'est très bien... Tu es +chez toi. On dira ce qu'on voudra, ça m'est égal... Tu es mon mari, tu +reviens. C'est tout... Mais, si tu ne peux pas rester... S'il y a du +danger... Alors!... alors... décide toi-même... réfléchis... Moi je ne +sais pas, tu comprends... + +Elle essayait de parler avec calme, mais tremblait violemment. Il +restait effaré, tenant l'argent dans sa main serrée. Elle le laissa +dans la petite salle et passa dans l'autre. Après quelques minutes, +elle entendit le bruit d'un pas et le bruit d'une porte. A travers les +vitres, elle vit l'homme qui sortait du jardin. Il s'en allait. + +Il entra dans l'ombre verte de la route qui s'enfonçait dans la forêt. + +Quand elle ne le vit plus, elle essuya ses yeux brouillés de larmes. + +--Il n'a jamais été un méchant homme, murmura-t-elle. + + + + +UN VOLEUR + + +Il était plus de minuit. M. Fallaire, étendu, en pyjama mauve, dans un +fauteuil, fumait un cigare devant la fenêtre de la chambre à coucher +de sa villa. Le store était baissé et la lumière éteinte. Dans l'ombre +M. Fallaire rêvassait, se disait qu'il est agréable de vivre quand on +est jeune encore, riche, bien portant, célibataire et aimé d'une femme +exquise... Sa pensée s'envola, émue et tendre, vers la villa voisine, +mais bientôt se noya dans une heureuse somnolence... + +M. Fallaire sursauta soudain. On frappait. + +--Monsieur, monsieur! Est-ce que monsieur n'a pas entendu? Que monsieur +n'allume pas. Il y a un voleur dans le jardin! + +M. Fallaire bondit vers la porte non sans se heurter cruellement à +un meuble. Sur le palier, qu'éclairait faiblement la lanterne de +l'escalier, il vit son domestique, à demi vêtu et blême. + +--Il y a un voleur dans le jardin, monsieur. J'ai entendu comme un cri +et puis des pas sur le gravier. + +M. Fallaire avait de l'énergie. Rentrant à tâtons dans sa chambre, il +endossa vite un long caoutchouc sur son pyjama, prit son revolver et +revint. + +--Allons-y! dit-il d'une voix brève. + +--Oui, monsieur, répondit Justin sans enthousiasme. Mais je n'ai pas de +revolver, moi. Je vais prendre la hachette à l'office. Je suis monsieur. + +M. Fallaire préférait être accompagné. Il attendit Justin pour +entre-bâiller, sans bruit, la porte sur le jardin... Il entendit le +gravier crier faiblement, entrevit, dans la nuit douteuse, une ombre +qui, d'un buisson, se traînait vers un autre. + +Il s'élança, son revolver à la main. Justin brandissait sa hachette. Se +voyant découverte, l'ombre sortit de son buisson: + +--Halte ou je tire! Saisissez-le, Justin! Haut les mains, canaille! + +--Oui monsieur, oui monsieur, bégaya une voix étranglée. + +L'homme avait levé les bras. Justin, voyant qu'il n'y avait pas de +danger, le saisit au corps. + +M. Fallaire braquait sur lui son revolver. + +--Avez-vous des complices? + +--Non, monsieur. Je ne suis pas ce que vous croyez. Je voudrais +m'expliquer... + +--Assez, canaille! Tenez-le bien, Justin! + +--Oui monsieur, mais que monsieur prenne garde à son revolver. Ça part +des fois sans qu'on s'y attende et je suis juste devant... + +--Monsieur, reprit le prisonnier, ma situation, je le sais, est +suspecte, mais accordez-moi quelques minutes d'entretien... Je vous +expliquerai... à vous seul... Que votre domestique me ligote si vous +voulez... + +--Soit, dit M. Fallaire, que la curiosité saisissait. Rentrons. + +Justin poussa l'homme. + +--Doucement, s'il vous plaît, gémit celui-ci. J'ai un pied foulé. + +Quelques minutes plus tard, M. Fallaire, dans sa salle à manger, son +revolver devant lui, sur la table, se trouvait seul avec le prisonnier +dont Justin avait lié les mains et que la lumière éclairait en plein. +C'était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, brun, d'aspect +élégant et distingué, malgré son actuelle détresse. M. Fallaire eut +l'impression de l'avoir déjà vu. + +--J'attends vos explications, dit-il. + +--Monsieur, je viens de sauter de la fenêtre du petit pavillon qui +fait partie de la propriété voisine et qui est adossé au fond de votre +jardin... Dois-je vous en dire plus? + +--Il me semble! Je ne comprends pas. La propriété voisine est celle de +M. et Mme Marrois dont je suis l'ami... + +--Je le sais bien. J'ai dîné chez eux avec vous l'hiver dernier, +monsieur Fallaire. C'était un grand dîner, vous ne m'avez pas remarqué, +sans doute. Je m'appelle Paul Beuvron... Mes cartes sont dans mon +portefeuille. + +--Je persiste à ne pas comprendre, dit M. Fallaire, qui semblait +contenir une émotion violente. Que faisiez-vous dans ce pavillon? +Pourquoi vous enfuir comme un voleur? + +--Parce que M. Marrois est rentré de Paris à l'improviste. Est-il +besoin d'insister, monsieur? Dans ce pavillon... je suis déjà venu +plusieurs fois... «On» gagne le parc par la serre. «On» vient m'ouvrir +la petite porte de la ruelle et je sors par le même chemin. Ce soir, au +bruit de la voiture de M. Marrois, «on» m'a quitté précipitamment sans +songer que je ne pouvais sortir, n'ayant pas la clé... Que faire? J'ai +attendu que tout soit apaisé un peu, puis j'ai sauté par la fenêtre +pour gagner la route en traversant votre jardin... Mais j'ai sauté si +malheureusement que je me suis foulé un pied. + +--«On» vous rejoint souvent dans ce pavillon, dites-vous... Mais... +qui... vous rejoint? demanda M. Fallaire d'une voix sourde. + +--Qui?... Eh bien! monsieur... c'est... c'est Mme Lehallier, +la cousine de M. Marrois. Mais ce nom que vous m'arrachez, +ensevelissez-le... + +--Ah! ah! ah! pas possible! hurla M. Fallaire, pris d'une joie +convulsive. Comment, cette grosse veuve sans coquetterie, qui ne semble +s'intéresser qu'aux repas? Ça, par exemple, c'est drôle! Elle est +inflammable!... Excusez-moi, monsieur, je plaisante, c'est une femme +charmante et elle est bien libre... Ah! ah! ah! Mais laissez-moi vous +débarrasser de ces liens ridicules... Et acceptez un verre de vieux +cognac. Ça vous remettra. + +Il ôta son caoutchouc qui le gênait, puis, empressé, délia les poignets +du jeune homme et servit le cognac, riant toujours. + +--Là... encore un petit verre... Il est bon, n'est-ce pas? + +--Excellent, vous êtes trop aimable. + +--Je ne vous ai pas mortifié, au moins, tout à l'heure?... Ah! ah! ah! +cette bonne Mme Lehallier... Et c'est pour elle que, comme un héros +de roman, vous courez la campagne, franchissez les murs et risquez de +recevoir des coups de revolver?... Ah! ah! ah! qui aurait cru ça!... + +Soudain il tressaillit, devint blême, reposa son verre. + +--Monsieur, dit-il, vous mentez! Oui, vous mentez! Mme Lehallier est +partie ce tantôt. Je l'ai vue comme elle entrait dans la gare. Je m'en +souviens tout à coup. Alors, comme je ne pense pas que c'est avec la +cuisinière, qui a cinquante ans, ni avec la femme de chambre, qui est +nouvelle d'avant-hier, que vous avez des rendez-vous, c'est avec... +Parlez! répondez! c'est avec Mme Marrois? + +--Monsieur, dit le jeune homme avec dignité, j'ai menti, en effet. +J'ai essayé de dissimuler. La fatalité ne l'a pas voulu. J'ignorais le +départ de Mme Lehallier... Vous avez mon secret... Notre secret, +devrais-je dire. Mais je sais qu'il est bien placé... Plusieurs fois +Suzanne m'a parlé de vous avec une vive amitié... Je me flatte, puisque +vous savez tout, que vous consentirez à ce que, dorénavant, ce soit par +votre jardin... + +--Assez! cria M. Fallaire, bouleversé par la fureur, ce qui formait +avec le pyjama mauve un contraste singulier. Assez! C'est à moi, l'ami +de M. Marrois, que vous osez venir demander d'être complice!... Et +cette Suzanne, cette misérable!... + +--Monsieur, je ne vous permettrai pas... Mme Marrois est la plus +honnête des femmes, mais elle m'aime... L'amour est plus fort que cette +morale bourgeoise dont vous vous faites si violemment le champion. Vous +m'avez arraché mon secret, je compte au moins sur votre honneur de +galant homme... Veuillez m'ouvrir la porte. + +Digne, il sortit, boitant. M. Fallaire, qui sans un mot l'avait conduit +à la porte, revint et s'écroula sur une chaise, atterré: + +--C'est donc pour ça que je la voyais si peu depuis quelque temps... +bégaya-t-il. + +Il se redressa, repris de rage: + +--La misérable!... Et cet imbécile de Marrois, son mari, qui n'a jamais +rien vu, rien su, rien deviné, rien soupçonné! Qui dort tranquille, +béat, satisfait!... pendant que moi je souffre!... Ce n'est pourtant +pas à moi à la surveiller!... + + + + +LA NIVELEUSE + + +Le jeune Pierre-Édouard Harleur, élève à l'École centrale et fils du +grand usinier du Nord, s'était décidé, bien qu'il méprisât hautement +les distractions bruyantes et les plaisirs bohèmes, à passer cette +soirée de carnaval au quartier Latin, pour «voir ce que c'était». + +Tout d'abord, parmi le tumulte débraillé de la rue et des cafés, il +avait conservé l'attitude réservée et un peu dédaigneuse de celui +qui fait une étude de mœurs. Mais il n'avait que vingt-deux ans, et +l'excitation générale, les cris, les chants, les filles qui se jetaient +sur lui, les confetti dont on le bombardait, et surtout les bocks +innombrables imposés par la bande dont il faisait partie, l'avaient +bientôt dégelé. Il avait, lui aussi, pour son propre agrément, bu, +fumé, crié et chanté sans mesure, pincé des hanches anonymes, embrassé +des figures qui déteignaient sur ses joues, acheté et arboré un nez +postiche des plus hideux, retourné son pardessus,--suprême et surannée +manifestation d'allégresse,--perdu, retrouvé et reperdu ses camarades, +et enfin, vers minuit et demi, échoué, seul, fortement éméché, un peu +aphone, mais très content, dans une dernière brasserie du boulevard +Saint-Michel. + +Le chahut y était, si possible, plus terrible encore qu'ailleurs. +Trois bugles et deux trombones, inexplicablement égarés là et jouant +de toutes leurs forces; une bande frénétique, à cheval sur des chaises +et tapant à tour de bras sur les tables de marbre en vociférant; +des peintres américains, jetant méthodiquement leur cri de guerre à +la manière peau-rouge, avec accompagnement de sifflets stridents, +constituaient le fond du vacarme, qu'agrémentait la fantaisie du reste +des consommateurs, où dominaient les piaulements aigus des femmes. + +Pierre-Édouard, en poussant la porte, vacilla, ahuri par le bruit, la +lumière, la fumée et sa demi-ivresse. + +--Ce qu'y gueulent, hein! cria dans son oreille, avec admiration, un +homme qu'il ne connaissait pas, et qui entrait en même temps que lui. + +--Une table pour ces messieurs? + +Un garçon les poussait dans un angle, au bout du café, à une +place qu'abandonnait difficilement une société lasse de hurler. +Pierre-Édouard, qui trouvait toutes choses amusantes ce soir-là, se +laissa faire, et, sur la banquette, s'affala aux côtés de son nouveau +compagnon. + +--T'as l'air d'un frère, observa celui-ci; on va sucer un godet. + +--Tu l'as dit, répondit gravement Pierre-Édouard. Garçon, deux kummels +et des cigares; je n'ai plus de cigarettes. + +--Mince de chic! Après, on prendra des fines; ça sera ma tournée... + +L'homme se carrait sur la banquette. Il était court de taille, trapu, +vêtu en ouvrier endimanché, et dans sa face camuse deux petits yeux +brillaient, vifs et intelligents, mais, pour le moment, humides d'une +ivresse qui empâtait la voix éraillée et mordante. Il rejeta son +chapeau en arrière et secoua les confetti qui constellaient sa barbe. + +--A la tienne, dit-il, en sifflant d'un seul coup son kummel. + +--A la tienne! + +Le jeune Harleur, pour être à la hauteur, vida aussi son verre d'un +seul trait. L'aventure l'amusait de plus en plus. + +--Ote donc ton nez, y te gêne pour boire, et pis, on crève de chaud, +ici, remarqua l'inconnu. Garçon, des fines! + +Elles vinrent. Pierre-Édouard avait ôté son nez. Ils allumèrent des +cigares. L'homme reprit: + +--Y a pas à dire, on est bien, ici... Et pis, y sont gais, tous +ceuss-là... y en foutent un boucan... et j'te gueule, et j'te +gueule!... Y a pas, c'est gentil... On est bien... On a beau se dire +que, tout ça, c'est de la graine de sales bourgeois, y sont gentils +tout de même... Et pis, y a pas, l'lusque, y a que ça... + +--Tu as raison. (Le jeune homme, très gris, étouffa un rire.) Garçon, +deux fines! + +--Ohé! Harleur! cria tout à coup une voix. + +--Ohé! cria Pierre-Édouard, reconnaissant vaguement, dans la foule, un +camarade qui l'appelait. + +--On monte à Montmartre, est-ce que... + +La voix se perdit dans le tumulte, et le camarade, sans plus s'occuper +du jeune homme, disparut avec une bande vociférante. + +--Harleur? (L'homme avait sursauté sur sa banquette.) Harleur, t'es pas +parent de l'usinier, au moins? + +--Si. C'est mon père. + +Le jeune homme s'était redressé, étonné. + +--Ton père, c'est ton père... Eh ben, moi, tu ne sais pas qui que +j'suis? Je suis Chanvin! + +Chanvin! Pierre-Édouard, à demi dégrisé, le regardait. Chanvin, c'était +l'ouvrier congédié, la forte tête, l'ennemi acharné du patron, qui, +là-bas, dans le Nord, attisait la guerre du travail, le meneur de +grève que M. Harleur déclarait bon pour la guillotine, l'adversaire +héréditaire de sa race, qui avait, l'an passé, conduit, il le savait, +l'assaut des usines de son père... + +Le jeune homme fit un effort pour se lever, mais il retomba sur sa +banquette. Le vacarme du café concassait sa volonté fuyante. Contre son +ivresse, qui, un moment dissipée, revenait plus impérieuse, il essaya +vainement de se raidir. Dans un dernier effort, il mit un louis sur +la table pour payer; mais la table, la banquette, le café tout entier +tournaient dans un vertige. Il tendit la main, vida son verre, le cassa +en le reposant; et, tout à coup, la situation lui apparut confusément +d'un comique si aigu qu'il éclata en un rire convulsif. + +L'autre le regarda, béant, mais comme, lui aussi, il était ivre, il se +tordit à son tour. + +--Y a pas, y a pas, elle est bonne, balbutia-t-il en essuyant ses yeux +du revers de sa main. Chanvin, c'est moi... T'as entendu parler de +moi si tu m'as jamais vu, pas? Les camarades de là-bas m'ont envoyé +ici pour le syndicat... Alors, comme c'est le carnaval, j'ai voulu +voir comment que ça se passe chez les étudiants... chez les jeunes +bourgeois... Faut se rendre compte, pas?... Et pis quoi, y a temps pour +tout... La grève, c'est une chose; la rigolade, c'est une aut'chose... +Ben quoi, v'là qu'y dort, à c'te heure! + +Le jeune Harleur, en effet, dormait en ronflant, affalé sur sa +banquette, si assommé par l'ivresse que nulle force au monde n'eût pu +le réveiller. + +--A la tienne, murmura Chanvin, perplexe, en vidant son dernier verre. +Y a pas, ajouta-t-il à haute voix, pour lui-même, j'peux pas l'laisser +en plan, v'là qu'on ferme la boîte, on le mettrait dehors, et y +s'ferait ramasser par les flics ou estourbir... C'est pus un patron, +c'est un poteau... qu'on est bu ensemble. Y pionce comme un môme, +regardez-moi ça... Garçon!... la monnaie de monsieur!... Vous voyez, +j'y mets dans sa poche... L'pourboire? V'là quat'ronds... Non, mais +des fois, t'es pas content? Et pis, regarde un peu... J'fouille dans +sa poche pour y voir son adresse... Tiens, sur c'te lettre... Et pis, +aide-moi à l'mener à un sapin... + +Entre Chanvin titubant, mais lucide et vigoureux, et le garçon rechigné +et las, Pierre-Édouard Harleur, inconscient, fut porté dans un fiacre. +Son étrange ange gardien y monta à côté de lui; durant tout le trajet, +il le soutint avec sollicitude en monologuant sur les grèves, les +syndicats, les ouvriers, les patrons, les poteaux et les fines, et +puis le remit sain et sauf, toujours ronflant, entre les mains de son +concierge, réveillé à l'aide d'un tenace vacarme, et furibond. + +En suite de quoi, il alla se finir dans les cabarets des Halles, mais +n'eut personne pour le rentrer, de sorte qu'il coucha sous un banc. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Le Spectre de M. Imberger 5 + Le Jardin du Pirate 47 + + + QUELQUES CHANTAGES + + Un Chantage 63 + Mémoire 74 + Une Réputation 83 + Une Enquête 92 + L'Amateur 100 + La Tache 110 + Scandale mondain 118 + + + MYSTÈRE... + + L'Apparition 129 + La Devineresse 136 + Hypnotisme 146 + + + CONTES + + Monsieur Arthur 159 + Hippolyte 166 + L'Équilibre 174 + Complicité 182 + Le Marché 190 + Berthe 198 + Le Simulateur 207 + Le Passager 215 + Les plumes du paon 222 + L'Héritage 230 + Un bon conseil 238 + Au Bord 246 + Madame Paul 253 + Un Voleur 261 + La Niveleuse 268 + + + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS, DANS LA MÊME COLLECTION + + + Prix + + AJALBERT (JEAN), _de l'Acad. Goncourt_ + Lettres de Wiesbaden 7 " + + ALANIC (MATHILDE) + Rayonne! roman (5e mille) 7 " + + BAILLEHACHE (COMTESSE DE) + Les mains pures, roman (3e m.) 7 " + + BARBUSSE (HENRI) + Le Feu, roman (335e mille) 7 " + Clarté, roman (90e mille) 5 75 + + BATAILLE (HENRY) + Théâtre complet. I. La lépreuse.--L'Holocauste (3e mille) 7 50 + + BEAUNIER (ANDRÉ) + La folle jeune fille, roman (5e m.) 7 " + + BERNARD (TRISTAN) + Le jeu de massacre (4e mille) 7 " + + BINET-VALMER + Les jours sans gloire, roman (7e m.) 7 " + + BLASCO IBAÑEZ (V.) + Les morts commandent, roman (6e mille) 7 " + + BORDEAUX (HENRY), _de l'Acad. française_ + La maison, roman. Nouvelle édition illustrée 7 50 + + BOUTET (FRÉDÉRIC) + Le spectre de M. Imberger (3e m.) 7 " + + CASANOVA (MONCE) + La racaille, roman (3e mille) 7 " + + CORDAY (MICHEL) + Les "Hauts Fourneaux" (Le Journal de la Huronne), 8e mille 7 " + + DAUDET (ALPHONSE) + Numa Roumestan, roman. Nouvelle édition illustrée 7 " + + DAUDET (LÉON), _de l'Acad. Goncourt_ + La lutte, roman (13e mille) 7 " + + DAVID (ANDRÉ) + L'escalier de velours, roman. Préface de Rachilde (3e mille) 6 " + + DAX (ANDRÉ) + La volupté de tuer, roman de l'après-guerre (4e mille) 7 " + + DUVERNOIS (HENRI) + La lune de fiel 7 " + + FARRÈBE (CLAUDE) + L'extraordinaire aventure d'Achmet Pacha + Djemaleddine (20e mille) 7 " + + FAURE-BIGUET (J.-R.) + La fiancée morte, roman (3e m.) 6 " + + FIERRE (JACQUES) + L'éternelle histoire, roman (4e m.) 7 " + + FISCHER (MAX ET ALEX) + Pour s'amuser en ménage!..., roman (22e mille) 7 " + + FLAMMARION (CAMILLE) + La Mort et son Mystère. III. Après la Mort (20e mille) 8 50 + + FOLEŸ (CHARLES) + Cabotinette, roman (6e mille) 7 " + + FORT (PAUL) + Louis XI, curieux homme, chronique en 6 images 7 50 + + FOUCAULT (PAUL ET ANDRÉ) + Monsieur Barillard, négociant-commissionnaire, roman (3e m.) 6 " + + GENEVOIX (MAURICE) + Rémi des Rauches, roman (4e m.) 7 " + + GÉNIAUX (CHARLES) + La lumière du cœur, roman 7 " + + GONCOURT (EDMOND ET JULES DE) + Sœur Philomène, roman. Édition définitive 7 " + + KERMANT (ABEL) + Le petit prince.--La clef (4e m.) 7 " + + KEUN (ODETTE) + Sous Lénine, notes d'une femme déportée en Russie + par les Anglais (4e mille) + 7 " + MARGUERITTE (LUCIE PAUL) + La jeune fille mal élevée, roman (4e m.) 7 " + + MARGUERITTE (VICTOR) + La garçonne, roman (20e mille) 7 " + + MÉRY (JULES) + Terre païenne, roman 7 " + + MIRBEAU (OCTAVE), _de l'Acad. Goncourt_ + Théâtre. (3 volumes). Chacun 7 50 + + ORLIAC (JEHANNE D') + Une courtisane, roman (3e mille) 7 " + + PAILLOT (FORTUNÉ) + Amant ou maîtresse? ou l'androgyne perplexe, roman (6e mille) 7 " + + PRÉVOST (MARCEL), _de l'Acad. française_ + L'art d'apprendre (12e mille) 7 " + + RACHILDE + Le grand saigneur, roman (8e m.) 7 " + + RICHEPIN (JEAN), _de l'Acad. française_ + Les glas, poèmes (5e mille) 6 " + + ROBERT (LOUIS DE) + Silvestre et Monique, roman (4e m.) 7 " + + ROSNY AINÉ (J.-H.), _de l'Acad. Goncourt_ + Nell Horn, roman (12e mille) 7 " + + ROSTAND (MAURICE) + La gloire, pièce en 3 actes, en vers (6e mille) 6 " + + SOULAINE (PIERRE) + La rue de la Paix, roman (4e mille) 7 " + + VAILLAT (LÉANDRE) + La femme inconnue, roman (3e m.) 7 " + + +3302--PARIS--Imp. Hemmerlé, Petit et Cie, 7-22. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75483 *** |
