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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75517 ***
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+ VINGT JOURS
+ EN TUNISIE
+ (Août 1882)
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+DU MÊME AUTEUR
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+Nouvelles et Contes
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+ La Gueuse parfumée.
+ Au bon soleil.
+ Paris ingénu.
+ La Vraie Tentation du Grand Saint Antoine.
+
+
+Théâtre en vers:
+
+ Pierrot héritier.
+ Le Duel aux lanternes.
+ Les comédiens errants, (en collaboration avec M. Valery Vernier).
+ Le Char (en collaboration avec M. Alphonse Daudet).
+ L’Ilote, (en collaboration avec M. Charles Monselet).
+
+
+3069.--ABBEVILLE.--TYP. ET STÉR. A. RETAUX.
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+
+ PAUL ARÈNE
+
+ VINGT JOURS
+ EN TUNISIE
+
+
+ PARIS
+ ALPHONSE LEMERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
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+ MDCCCLXXXIV
+
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+
+A MON FRERE
+
+JULES ARÈNE
+
+VICE-CONSUL DE FRANCE
+
+à SOUSSE
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+
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+VINGT JOURS EN TUNISIE
+
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+
+
+LE PUITS DES SARRAZINES
+
+
+--... Les théâtres ne rouvrent pas encore, j’ai quinze ou vingt jours
+devant moi, je viens d’apprendre que la Goulette est à trente-six heures
+du fort Saint-Jean, et je m’en vais en Tunisie.
+
+--Bonne idée, au mois d’août!
+
+--Le mois du Ramadan...
+
+--Oui! avec quarante-deux degrés à l’ombre.
+
+Là-dessus, Marius, qui connaît les États barbaresques pour y avoir placé
+d’innombrables pelotes de fil au tambour, m’emmena chez un chapelier et
+me fit acheter un casque blanc en moelle de sureau.
+
+--Maintenant, tu peux marcher. Coiffé comme cela, on se fiche du soleil
+et l’on est respecté des Arabes.
+
+En attendant, ce casque m’a fort rendu service dans une suprême partie
+de pêche organisée pour solenniser mes adieux par le brave Rabastoul, un
+vieil ami à Marius et à moi qui, bien plus loin que Montredon, sur
+l’aride côte marseillaise, possède un cabanon croulant et délicieusement
+solitaire.
+
+Une après-midi presque africain déjà, tant à cause de l’enragé soleil
+que des étonnantes histoires turques dont nous régale Rabastoul.
+
+--«... Oui, disait-il, vous vous plairez là-bas, très certainement, chez
+ces braves Turcs de Tunisie! De tout temps nous avons eu en Provence
+comme qui dirait un faible pour les Turcs.»
+
+Rabastoul se tut, préoccupé qu’il était de donner le suprême tour de
+main à la bouillabaisse; et, pendant un moment,--sous l’abri de roseaux
+secs où s’entortille une courge en fleurs, dans cette calanque perdue
+dont le sable est si blanc et l’eau si claire qu’on y voit circuler la
+dorade, et les oursins avec les langoustes se promener au fond--un
+silence régna, troublé seulement par les pétarades des pommes de pins
+s’enflammant, le murmure de la marmite et le glou-glou des rochers creux
+qui s’emplissent et se dégorgent au lent va-et-vient de la mer.
+
+Puis, quand la bouillabaisse fut à point, et tandis que, dans un nuage
+de safran, sur la coquille de grande nacre qui sert de plat chez nos
+pêcheurs, les tranches molles et bien taillées s’imbibaient d’un jus
+couleur d’or, Rabastoul, s’étant servi avec discrétion les deux moitiés
+d’une rascasse, recommença, sans perdre un coup de dents ni une lampée
+de vin, à nous exposer ses idées:
+
+ * * * * *
+
+--«... Les Turcs? de braves gens, en Alger surtout. On fut longtemps
+amis avec eux, puis, un beau jour, on s’est brouillé. Toujours des
+histoires de femmes!»
+
+ * * * * *
+
+Et comme je contestais son point de vue historique, lui faisant
+remarquer qu’après tout les femmes avaient été pour peu de chose dans le
+coup d’éventail de 1830, dans la déclaration de guerre, le bombardement
+d’Alger et la prise de la Smala:
+
+ * * * * *
+
+--«Il s’agit bien, s’écria Rabastoul, de votre Abd-el-Kader et de
+Louis-Philippe? C’est de nous autres que je parle, de nous autres les
+Provençaux; et nous avions, de Mounègue jusqu’à Marseille, rompu la
+paille avec les Turcs pour notre compte, des années et des années avant
+que votre Louis-Philippe et Abd-el-Kader fussent nés.»
+
+ * * * * *
+
+Il y avait, près de l’endroit où nous déjeunions, un puits recouvert
+d’une tourelle, au bord des flots, presque en pleine grève, d’une eau
+bonne à boire cependant, et supérieure, tant le seau la remontait
+glacée, pour y mettre le vin fraîchir.
+
+ * * * * *
+
+--«Vous voyez ce puits? continua Rabastoul, c’est un vieux puits. Des
+tuiles manquent à son toit que le mistral a épointé, et les pierres en
+sont rongées par l’air marin et le clair de lune.
+
+Dans les anciens, très anciens temps, ce puits était l’unique puits d’un
+village qui existait alors et qui n’existe plus sur le coqueluchon du
+Cap.
+
+De sorte que chaque soir, à la bonne du jour, quand le soleil couchant
+fait souffler la brise du large, les femmes et les filles descendaient
+remplir leur cruche au puits et causer autour de choses ou d’autres.
+
+Mais voilà: les Turcs, qui sont des malins, connaissaient cette
+habitude; et tous les mois, tous les deux mois, selon les besoins, ils
+envoyaient une tartane avec des pirates qui, arrivant sans mener bruit,
+se tenaient cachés tant qu’il fallait, tranquilles leur mât abattu,
+là-bas derrière cette îlette, et ensuite l’heure venue, se précipitaient
+vers le puits, poignard aux dents et en poussant des cris sauvages,
+crevaient les cruches à grands coups de pied, et emportaient femmes et
+filles par delà le golfe du Lion dans des capitales barbaresques.
+
+Ceux du village, un peu froissés les premières fois, ne se fâchaient
+plus maintenant; vous allez comprendre pour quoi.
+
+D’abord, chacun savait que là-bas les Provençales n’étaient pas à
+plaindre. Bien traitées, bien nourries, parfumées à l’essence de rose,
+et habillées de colliers en or, souvent on les nommait sultanes. Tout
+cela, comme on peut penser, flattait l’amour-propre des familles. Sans
+compter que, de temps en temps, quand une occasion se présentait, elles
+écrivaient de belles lettres avec de l’argent turc dedans pour consoler
+parents ou maris en leur permettant de vivre bourgeois. Ils s’achetaient
+alors des olivettes et des vignes. Une fille enlevée, assez jolie,
+c’était quasiment la fortune...
+
+Et d’autres avantages encore!
+
+Par exemple, si une jeunesse un peu trop coureuse avait, comme une
+cavale débridée, laissé tomber un fer en route, et que son galant
+refusât de le ramasser:
+
+--C’est bien, Tistet, j’irai au puits.
+
+--Va au puits, Myette...
+
+Et elle allait au puits, pécaïre! et les Turcs étaient bien contents.
+
+De même pour les demoiselles sans dot, les veuves qui ne renoncent pas,
+et les ménagères mal en ménage.
+
+A cette bienheureuse époque on ne connaissait par ici ni femmes séparées
+ni vieilles filles. Le monde vivait dans le contentement et la concorde.
+Pas besoin d’huissiers, de juges de paix ou de notaires! Ces honnêtes
+brigands de Turcs étaient chargés d’arranger tout.
+
+Bientôt le puits devint célèbre. Toujours quelque femme, quelque
+fillette rôdait autour, s’attardant, espérant les Turcs. Même à la fin,
+pour simplifier, les Turcs avaient la politesse d’annoncer leurs coups
+huit jours à l’avance en hissant à la cime d’un pin le terrible drapeau
+vert et rouge surmonté d’une tranche de pastèque, qui est le croissant
+comme chacun sait.
+
+Ce fut alors une vraie foire. Voulez-vous des filles? en voilà des
+filles! Il en venait d’un peu partout, la cruche au bras, sous prétexte
+de chercher de l’eau. Il en venait de la plaine et de la montagne:
+d’Arles avec le ruban flottant qui fait si bien contre les joues brunes;
+de Nice avec le petit chapeau plat pareil à un champignon blanc; et des
+Avignonnaises coiffées de la catalane, et des Marseillaises qui toujours
+rient, le front encadré de frisons noirs dessous le bonnet en coquille.
+Ils n’avaient plus assez de barques, les Turcs! Les Turcs ne savaient
+plus où donner de la tête.
+
+En ce monde, tout s’use, hélas! les fils les plus longs ont un bout, et
+il arriva un moment où l’affaire se gâta. Entre nous, il y eut de la
+faute des Turcs.
+
+Jamais on ne leur avait rien dit, bien loin de là: tous amis, tous
+frères. Chacun se faisait un plaisir d’offrir la tournée de muscat quand
+ils passaient devant une bastide.
+
+Que voulez-vous? Les gredins abusèrent!
+
+Un jour--ils n’étaient pas venus depuis longtemps--un jour, sur le bleu
+de la mer, on distingua des voiles blanches:
+
+Les Turcs! ce doit être les Turcs!...
+
+Grand remue-ménage là-haut. Les plus pressées sautent sur la cruche et
+dégringolent du côté du puits.
+
+C’étaient bien les Turcs, en effet. Seulement, pour cette fois-là, les
+Turcs ne venaient pas chercher des femmes. Au contraire! Il y avait chez
+eux un trop-plein, et l’idée leur était poussée de nous rapporter en une
+fois toutes les vieilles, celles qu’ils avaient enlevées vingt ans,
+trente ans auparavant. Vous voyez d’ici le cadeau!
+
+Ah! mes amis de Dieu, ce fut une belle bataille. Mon saint homme d’oncle
+n’avait que cent ans alors qu’il me la raconta. Sitôt qu’on sut de quoi
+il retournait, avec des fusils et des haches tout le village descendit.
+On en tua des Turcs et des Turcs! Le puits fut comblé de corps sans
+têtes; et il y avait sur le sable tant de têtes coupées et de turbans
+que la plage, disent les anciens, ressemblait à un champ de citrouilles.
+Les Turcs durent se rembarquer, ramenant au pays d’où ils étaient venus
+leur chargement de vieilles femmes. Et même à partir de ce moment, plus
+jamais on n’a revu de Turcs!
+
+Comme souvenir de l’événement, le puits garde encore aujourd’hui le nom
+de _Puits des Sarrazines_.
+
+ * * * * *
+
+--Parce que, conclut Marius en soulignant d’un verre de vin la fin
+du récit et de la bouillabaisse, parce que, du temps des
+arrière-grands-pères, les Turcs, quand ils allaient sur mer,
+s’appelaient plutôt Sarrazins.
+
+
+
+
+EN MER
+
+
+Le cadran des Accoules marquait six heures du soir. Quelques minutes
+après, non sans un certain chatouillement intérieur d’orgueil, tempéré,
+à vrai dire, par de vagues appréhensions de mal de mer, je m’accoudais,
+dominant les quais et la fourmilière des nouveaux ports, à l’arrière de
+la _Ville de Naples_, qui soufflait la vapeur par toutes les bouches de
+sa machine et carillonnait le départ.
+
+Adieu Marius, adieu Marseille!
+
+Marius n’est déjà plus qu’un point noir. Marseille, au contraire, à
+mesure que le navire s’éloigne et prend du champ, Marseille avec sa
+forêt de mâts, ses clochers, ses tours, semble grandir et se hausser sur
+l’eau. Des collines, invisibles jusque-là, apparaissent derrière les
+maisons; et, comme le soleil va plongeant, les longues jetées régulières
+barrent la mer bleue de lignes rouges. Puis, plus vite qu’elle n’avait
+grandi, la ville se fit petite; lointaine déjà, je ne la distinguais
+plus qu’avec peine, quand, subitement, comme derrière un rideau qu’on
+tire, elle disparut au tournant d’un cap.
+
+ * * * * *
+
+Premier repas à bord, charmant et tout parfumé de sensations nouvelles,
+dans une de ces magnifiques salles à manger de la Compagnie générale
+transatlantique, dressées au-dessus du pont comme un château d’arrière,
+et dont le toit, qui forme terrasse, sert de promenoir aux passagers.
+Des lustres, un piano, des tapis, des lambris de marbre, avec--ce qui
+vaut mieux pour l’appétit--l’air de la mer et de la lumière circulant
+partout librement. Le commandant Baudin, qui préside, prodigue à sa
+voisine, novice comme moi en fait de navigation et tout enthousiasmée,
+une foule de renseignements dont je fais sournoisement mon profit. Peu à
+peu les langues se délient. Tandis qu’à droite un jeune Tunisien me
+parle de Paris où il vient de passer trois semaines; tandis qu’à gauche
+un brave Marseillais, ancien capitaine caboteur, maintenant «retiré dans
+le commerce», me donne son adresse et me charge de le renseigner à mon
+retour, puisque je compte aller jusque-là, sur le prix que valent les
+_cornes et onglons_ à Kairouan; en face de moi, dans l’encadrement, pas
+plus grand que la portière des wagons, d’une fenêtre ouverte, le roulis
+me montre alternativement un pan de ciel bleu, une lieue de mer et les
+rocs blancs et nus qui sont la côte de Provence. Ce jeu de cache-cache
+entre l’azur uni du ciel et l’azur pailleté de la mer, ces crêtes
+dentelées qui, de trois secondes en trois secondes, ont l’air de venir
+regarder dans votre assiette, produisent d’abord un effet quelque peu
+troublant; mais à la fin l’estomac s’y habitue.
+
+Quand on remonte sur le promenoir, les côtes ont disparu et la nuit
+tombe. La nuit, voilà qui m’inquiète! Aussi est-ce avec un peu de vague
+à l’âme qu’après une heure ou deux passées à contempler les flots et les
+étoiles, après un thé somnolent où la plupart des convives manquent, je
+regagne ma cabine et mon lit.
+
+Elle est confortable, la cabine, on n’est pas trop mal dans ce lit. Sur
+la lampe, qui m’éclaire de l’extérieur et que défend un grillage, j’ai
+rabattu les deux petits battants en cuivre pareils aux volets d’un
+triptyque; mais un rayon de lune arrive par la lentille du hublot. La
+mer, avec son large bercement, amène vite un sommeil léger, transparent,
+au travers duquel, entendant l’hélice ronfler, je rêve confusément de
+rouets monstrueux et de gigantesques nourrices.
+
+ * * * * *
+
+Des bruits me réveillent, il est onze heures.
+
+--Bien le bonjour! me crie le négociant en cornes et onglons, qui sort
+de la cabine d’à côté; tout de même sans nous en apercevoir, nous avons
+déjà fait la moitié du voyage.
+
+ * * * * *
+
+L’après-midi est longue, et le spectacle, au milieu de cet immuable rond
+bleu, finirait par devenir monotone, bien que les flots varient d’aspect
+suivant que le soleil monte ou que le vent change, tantôt immobiles et
+lourds, tantôt s’éclaboussant de bulles d’or, puis agités, frisés,
+neigeux, rebroussés en claires poussières où jouent des reflets
+d’arc-en-ciel. Mais il y a les surprises du voyage: un mât à l’extrême
+horizon, une fumée entrevue, un verdier émigrant, sorti on ne sait d’où,
+qui vient se reposer sur les vergues, un goëland qui plane rasant l’eau
+et, retourné d’un subit coup d’aile, montre son ventre blanc, s’argente
+et se fait invisible au milieu des blancheurs d’écume. Et les marsouins!
+Oh les marsouins! Ils ont d’abord cabriolé au large, et, navigateur sans
+expérience, je les prenais pour de gros thons. Ensuite ils se sont
+rapprochés, faisant mine de vouloir défier en vitesse la _Ville de
+Naples_.
+
+Tout le monde, afin de mieux voir, était passé sur le gaillard d’avant.
+Vous vous figurez peut-être le marsouin comme un poisson ondoyant et
+souple, pareil à ces dauphins classiques qu’on sculpte aux bas-reliefs
+des fontaines? Pas du tout: rigides et taillés droit comme un cuirassé,
+la queue en V, le nez en groin, ils sont trois qui courent sous la proue
+sans qu’on voie frémir leurs nageoires. De temps en temps ils sautent
+hors de l’eau, d’un saut balourd, tout d’une pièce. A la fin pourtant
+ils se fatiguent à filer ainsi tant de nœuds. Un d’eux lâche pied, si
+j’ose m’exprimer ainsi, aussitôt un autre l’imite. Le troisième, par pur
+amour-propre, persiste quelques instants encore; mais à son tour il
+plonge et disparaît, au moment précis où la cloche du bord sonnant pour
+le dîner semble annoncer la fin de la lutte et la victoire du paquebot.
+
+Le soleil tombait, et ses rayons horizontaux éclairaient au loin, sur
+notre gauche, les côtes sauvages de Sardaigne.
+
+--Demain matin, me dit le commandant, si vous êtes sur le pont de bonne
+heure, vous pourrez voir l’Afrique se lever.
+
+Le lendemain, un matelot pieds nus est en train d’éponger le pont. Je
+lui demande:
+
+--Qu’aperçoit-on là-bas dans la brume?
+
+Il me répond:
+
+--C’est la terre en grand.
+
+Des hauteurs arrondies, boisées de myrtes bas qui prolongent jusque dans
+la mer leur tapis de verdure sombre; çà et là, des traces de culture, un
+carré rougeâtre... Voilà donc l’Afrique! J’avais rêvé d’un abord plus
+farouche cette vieille terre, mère des monstres. Il fait d’ailleurs très
+frais, et je cherche le soleil. Maintenant la _Ville de Naples_ suit les
+côtes, sa proue tournée vers l’Orient. Quelques points blancs qui sont
+des marabouts, des lignes blanches qui sont des villes. On nomme
+Bizerte, Porto-Farina. Puis nous doublons une pointe, et un village
+m’apparaît en l’air, au milieu d’oliviers, avec des toits plats, des
+coupoles, le tout d’un éclat vif et doux, dans la gaie lumière du matin,
+comme de la neige teintée d’un peu de rose.
+
+Ce village est Sidi-bou-Saïd, et ce cap est le cap Carthage. Plus loin
+et plus bas, au ras de l’eau bleue, des bastions, un minaret, un
+clocher: la Goulette; et derrière, Tunis, qu’il faut deviner au fond de
+son lac.
+
+
+
+
+LA GOULETTE
+
+
+J’essaye de débarquer, non sans peine! car la Tunisie n’a pas de ports
+et les navires sont obligés de mouiller l’ancre en rade assez loin du
+rivage. Le passager qui veut se faire conduire à terre devient alors la
+proie de bateliers braillards et bariolés qui, avant même que l’escalier
+mobile fût descendu, avant que la _Ville de Naples_ fût arrêtée,
+accrochaient à ses flancs leurs embarcations, criant comme des sourds et
+se disputant la bonne place à coups de rames, au risque de chavirer dans
+les derniers remous de l’hélice. Un fonctionnaire malpropre et digne,
+avec la redingote à innombrables boutons et la chechia timbrée d’un
+ornement en cuivre repoussé--insigne des administrations beylicales--qui
+représente un croissant entre deux drapeaux, tapait dans le tas, à tour
+de bras, pour mettre un peu d’ordre. La politique du bâton a quelque
+chose qui d’abord répugne à notre délicatesse française, et pourtant, il
+faut bien le dire, sans le bâton de l’homme en redingote, nous serions
+tous encore à bord.
+
+Je me trouve assis dans une barque à côté d’une jeune femme, d’une
+modiste, missionnaire du chiffon et du ruban fripé, qui vient prêcher à
+Tunis la bonne nouvelle de nos élégances. En proie aux mélancolies du
+premier exil, elle contemple avec un dégoût mêlé d’effroi, touchant ses
+genoux, sur le banc transversal où les rameurs s’accotent, un orteil
+monstrueux, l’orteil nu d’un nègre. Près du nègre, les pieds nus
+toujours, rament un vieil Arabe et un garçonnet de quinze ans. Très
+brun, il a des yeux bleu clair et de beaux cheveux blonds frisés.
+«Pauvre petit!» soupire la modiste. Enfant de l’amour et du hasard, né à
+Malte de quelque matelot anglais, l’ardent soleil n’a pu lui noircir que
+la peau.
+
+Détails frivoles, si l’on veut, et indignes d’être enregistrés par un
+voyageur qui se respecte. Mais qu’y faire? C’est ainsi que d’abord la
+Tunisie s’est révélée à moi, avec la bizarrerie de ses procédés
+administratifs et son curieux mélange de races.
+
+ * * * * *
+
+Nous voici enfin dans la Goulette, large canal gorgé d’eau noire qui
+joint la mer au lac et sert de port. La Goulette a pour garde les murs
+blancs d’un fort armé d’énormes canons en fonte, soigneusement passés au
+goudron, mais de forme antique et paradoxale, qui doivent pour le moins
+remonter aux temps de Charles-Quint et du corsaire Barberousse. En
+verrons-nous de ces inutiles canons, dans notre voyage! La côte
+tunisienne en est toute hérissée.
+
+On nous débarque; il s’agit de payer au chef des rameurs le prix de
+cette courte traversée. «Dites que vous êtes passager de troisième
+classe», me souffle à l’oreille le marchand de cornes et onglons.
+«Pourquoi?--Vous verrez.» Un peu par loyauté, beaucoup par vanité
+française, car la modiste est toujours là, je déclare ma qualité de
+voyageur en première. C’est 3 francs! Pour le même voyage, fait sur le
+même banc, sur le même bateau, le prudent Marseillais, grâce à un petit
+mensonge, s’en tire moyennant 50 centimes. Il m’explique qu’en Tunisie
+marchandise et travail n’ont pas de prix bien arrêté. Un couffin de
+dattes, un panier de figues vaudront indifféremment une piastre si vous
+avez le gousset garni, ou deux caroubes, c’est-à-dire moins de deux
+sous, si vos habits montrent la corde. Le tout en conscience, sans que
+le marchand pense à mal, par une vague conception de communisme oriental
+et de fraternité musulmane qui veut que, tout étant à tous, les plus
+riches payent pour les plus pauvres.
+
+Ayant laissé mon bagage à bord, je ne fais que passer devant la douane,
+où un nègre,--toujours des nègres!--un nègre en magnifique turban de
+soie fouille et retourne de ses mains couleur de charbon une malle de
+femme pleine de chemisettes brodées.
+
+Le soleil, supportable en mer, semble s’être fait brûlant tout à coup.
+Un pont-levis, enjambant le canal, traversé, je me réfugie dans un café,
+sur une placette qu’ombragent des arbres assez verts alignés à
+l’européenne, et où un maigre filet d’eau pleure dans une vasque en
+simili-bronze. Il est onze heures du matin à peine, et le commissaire du
+bord a affiché le départ pour six heures du soir. Mais les bateliers et
+manœuvres indigènes n’auront pas terminé leur besogne de sitôt, exténués
+qu’ils sont par le jeûne du Ramadan. J’aurais donc tout le temps d’aller
+jusqu’à Tunis. Mais on est bien ici à regarder la foule et son agitation
+paresseuse, cohue de burnous blancs et de dalmatiques à ramages que
+traversent un âne, un chameau, une chiourme de forçats balayeurs joyeux
+et bien portants malgré leurs bruyantes entraves, un soldat du bey
+triste et mal nourri, des Mauresques voilées, des Juives coquettes et
+grasses dans leur original et troublant costume de ville, une grande
+_carrossa_ délabrée que mène un cocher tout en or, ou une corvée de
+troupiers français vêtus de toile blanche et portant des gamelles.
+
+Au résumé, sur un fond de couleur locale, on sent trop ici le voisinage
+de la cour mi-européenne du Bardo, de nos casernes et du port. Ce n’est
+qu’un à-peu-près d’Orient, l’Orient frelaté des Échelles.
+
+Il sera sage de réserver ma fraîcheur d’impressions pour l’Orient
+presque intact, encore endormi, que cache là-bas le cap Bon, couché en
+travers de l’immense rade éblouissante où la _Ville de Naples_ fait sa
+vapeur, mouillée un peu en avant des cuirassés de notre flotte de
+guerre, et que sillonnent quelques speronares légers et une tartane
+adriatique dont la voile brune porte, visible au loin dans l’air
+transparent, l’image barbare d’un saint.
+
+Vains projets! J’ai manqué le bateau: je l’ai manqué, parce que, dans ce
+pays étrange et nouveau, dans cette émotion de l’arrivée, on perd comme
+en un rêve le sentiment du temps et de l’heure; parce que le soleil, en
+tournant, m’a chassé de la table que j’occupais; parce que la flânerie
+est douce à travers l’imprévu des rues de la Goulette; parce que je me
+suis arrêté plus longtemps qu’il n’aurait fallu, inconscient, le dos
+dans un coin d’ombre, à contempler, avec ses murs blanchis à la chaux,
+son escalier de pierre sans rampe où une femme est assise, son puits en
+faïence et son figuier, une cour de maison si blanche qu’elle en
+paraissait légèrement bleue, comme si dans la claire atmosphère un peu
+de l’azur du ciel s’était dissous et flottait; parce que, ô contraste!
+j’ai fait la découverte originale de ce que l’Orient peut contenir de
+comique en m’égarant dans l’arsenal encombré d’une invraisemblable
+artillerie, où la flotte de la Régence est représentée par une chaloupe
+en train de pourrir sur son chantier, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un
+amiral pour elle seule; parce que j’ai suivi un jeune eunuque noir, une
+serviette d’avocat sous le bras, correct et grave sous sa redingote, se
+dirigeant à grandes enjambées vers le mignon palais d’été que le bey
+Mohammed s’est bâti au milieu de l’eau; parce que j’ai voulu dîner,
+séduit par la beauté du paysage et aussi par une assiette d’énormes
+crevettes rouges dix fois grandes comme les nôtres, sur la terrasse d’un
+restaurant en vue de la mer; parce que le batelier mal blanchi qui
+devait me prendre et m’avertir de l’heure est arrivé en retard,
+abominablement gris d’absinthe et de vin de palme; parce que cela était
+écrit, et pour une foule de raisons encore!
+
+ * * * * *
+
+D’ailleurs, tout s’arrangera pour le mieux. Des passagers m’ont vu; ils
+pourront rassurer le commandant et certifier que je ne suis point mort.
+Mes malles sont dans ma cabine; on songera certainement à les déposer à
+Sousse, où j’arriverai par le prochain bateau, c’est-à-dire dans trois
+jours.
+
+En attendant, j’ai trouvé tout de suite ici pour passer ma nuit une
+installation originale. C’est la coutume à Tunis, parmi les gens riches,
+de venir, quand ils en ont le temps, à la Goulette respirer la brise de
+mer. Beaucoup de négociants y possèdent un pied-à-terre; ceux qui ne
+sont pas propriétaires ont la ressource de louer pour la saison dans
+l’établissement des bains une cabine que chacun meuble à sa guise. Un
+aimable Maugrabin, à qui on me présente, veut bien me céder la sienne
+pour un soir. Je serai à souhait dans cette baraque en bois, sur ce
+divan couvert de tapis dont la bigarrure violente me dépayse et me
+charme. La fenêtre donne sur la mer et une trappe pratiquée dans le
+plancher permet de descendre jusqu’à l’eau salée que j’entends clapoter
+entre les pilotis, sous ma couchette. La lumière éteinte, la chambre
+éclairée vaguement par le reflet de la mer et des étoiles, sommeillant à
+moitié, je me figure voir la trappe se soulever, tandis que des sirènes
+africaines, des sirènes noires, se dressent en riant sur leur queue
+écaillée pour regarder l’étranger dormir.
+
+Au réveil, mon premier soin est d’ouvrir la trappe; et cela m’amuse
+d’aller au bain comme un bon bourgeois irait à sa cave.
+
+
+
+
+TUNIS, HAMMAN-LIF
+
+
+Le voyage est plaisant de la Goulette à Tunis, par ce chemin de fer
+improvisé, sorte de tramway à vapeur primitif et commode, avec ses
+lourds wagons disgracieux mais ouverts au grand air et munis de
+plates-formes où l’on circule. A gauche, la lagune aux bords sablonneux
+peuplés d’oiseaux d’eau; à droite, des coteaux bas sur lesquels de
+nuages promènent leurs ombres, plantés d’oliviers trapus au feuillage
+dur et qui ne s’argente pas au vent comme nos oliviers de Provence.
+Derrière nous, la Goulette, ligne mince et blanche entre le lac et la
+mer.
+
+ * * * * *
+
+A Tunis, où sans que la locomotive s’essouffle, on arrive en une
+demi-heure, j’ai tout de suite trouvé le bon endroit pour voir la
+population défiler. C’est une petite place entourée d’arcades, dans
+l’ombre d’une haute porte à créneaux, très historiée, que décore une
+inscription arabe gravée sur le marbre: _Bab-el-Bahr_, la porte Marine.
+
+Un pittoresque fort mêlé! Deux grandes maisons à l’italienne, le toit
+couronné de balustres, la façade superposant les colonnes fines de deux
+loggias; à côté, une maison mauresque aux murailles nues, portant,
+collée à ses parois comme un gigantesque nid d’hirondelle, la grille
+ventrue d’un moucharabi. Sous les arcades, une sorte de boutique qui est
+la Bourse, et, me tirant l’œil par son enseigne en français et
+l’antithèse de deux mots hurlant de se rencontrer: la _Pharmacie
+carthaginoise_!
+
+On dirait que le vieux Tunis tout entier, Européens, Maltais, Arabes et
+Juifs, se vide par cette unique porte. Voici l’Orient pacifique: un
+indigène à turban vert, le nez chaussé de grandes lunettes rondes; jambe
+de ci, jambe de là, sur une selle en belle tapisserie, et tranquille
+comme à son comptoir, il s’en va doucement, Allah sait où, au trot de sa
+mule. Quelque négociant! car on trouverait, en y regardant, pas mal
+d’épicerie au fond de ces âmes barbaresques. Seulement, fils heureux
+d’un pays de lumière, ils éprouvent le besoin de s’habiller de couleurs
+tendres pour piler leur poivre et débiter leur cannelle.
+
+ * * * * *
+
+Et voici l’Orient guerrier! Un vulgaire banc de bois peint en vert
+sépare le café où je me suis assis d’un autre établissement qui se
+trouve être un poste de soldats; un homme trop brun, à barbe grise, à
+figure de doux forban en sort, grignotant des gâteaux. Il a une veste
+brodée et trois poignards démesurés, gaine d’argent, manche d’ivoire,
+dans une ceinture de soie. C’est, paraît-il, le chef de la police; à son
+air férocement débonnaire, j’eusse parié pour le bourreau.
+
+Achetons, avant d’entreprendre notre promenade, un de ces bouquets à
+l’odeur délicieuse, mi-naturels, mi-artificiels, faits de corolles de
+jasmin enfilées sur des fibres de palmier, et que l’on vend enveloppés
+d’une fraîche feuille de vigne. Les gens d’ici, riches ou pauvres,
+bourgeois ou soldats, ce voleur qui passe et les zaptiés qui l’emmènent,
+portent tous un de ces bouquets sur l’oreille, un peu penché, à portée
+des narines. Mais je n’ai pas de turban, et, malgré mon envie, je n’ose
+pas faire comme eux.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, au hasard de la découverte!
+
+C’est une bizarre et particulière émotion que de se savoir citoyen pour
+un jour de cette fabuleuse Thunes, dont rêvaient comme d’une Mecque
+bohème les tire-laine du vieux Paris. Et, de fait, il y a du vieux
+Paris, il y a quelque chose d’un moyen âge transporté sous le ciel
+africain, dans cet enchevêtrement labyrinthique de rues tournant court
+et d’impasses, de longs couloirs coupés d’arcades où l’ombre et le
+soleil vont par tranches et se suivent sans se mêler, comme le vinaigre
+et l’huile dans l’unique burette d’un pauvre homme. Portes basses et
+murs aveugles; fenêtres en garde-manger où des houris, invisibles et qui
+vous voient, arrosent un pot d’œillets ou de basilic; puis, au sortir de
+ce silence, brusquement, avec un bruit d’écluse qui s’ouvrirait tout à
+coup, les souks arabes ou juifs,--car je ne suis pas encore assez ferré
+pour distinguer dans tout cela,--marchés couverts aux voûtes basses, aux
+piliers enrubannés de jaune et de rouge, et, dessous, des brodeurs, des
+selliers, des tisseurs, des marchands de fruits, de parfums et d’épices.
+Le souk du Bey, avec ses boutiques régulières en bois découpé, jadis
+marché aux esclaves, est aujourd’hui habité par des Juifs qui vendent
+des tapis, des étoffes, ou bien fabriquent des calottes rouges foulées,
+feutrées, tondues au ciseau et pressées dans des pressoirs à vis, sous
+le regard du passant. Voici le souk aux vieux habits; un bric-à-brac des
+_Mille et une Nuits_, une foule hurlante de gens à faces de pirates qui
+se poussent, les bras levés, offrant aux amateurs des djebas, des
+kmesas, des sourias, toutes sortes de costumes bariolés et de radieuses
+guenilles. Parmi le vacarme, mendiant et quêtant à la porte d’odorantes
+gargotes qui ont leur fourneau de terre sur la rue, un santon se promène
+en habit de pénitent bleu avec des amulettes au cou. Il est roux,
+fanatique et jeune, il me fait penser à Jésus-Christ.
+
+Comment me retrouvai-je en plein soleil sur un chemin jaune et brûlé
+longeant une pente que surmontent les murs effrités de la kasbah?
+Au-dessous, va dégringolant en cascade blanche le faubourg arabe de
+Bab-el-Djzira.
+
+Décidément Allah me gâte et Tunis fait des frais pour moi! J’entends des
+chants, des cris rythmés, des lamentations sur-aiguës. Je gravis un
+talus en glaise sèche, et comme il se trouve de plain-pied avec l’étage
+supérieur des maisons qui y sont adossées, je puis, passant de terrasse
+en terrasse et me donnant le plaisir nouveau d’une promenade sur les
+toits, arriver jusqu’à l’endroit d’où part l’étrange et mystérieuse
+symphonie. Dans une étroite cour, une vingtaine de femmes se lamentent,
+avec des salutations réglées et de grands gestes, devant une porte
+ouverte d’où sortent les pieds raidis d’un cadavre. Deux d’entre elles
+soutiennent par-dessous les bras une vieille femme échevelée. C’est une
+cérémonie de funérailles. Je jette un regard et me retire, ne voulant
+pas troubler d’une indiscrète curiosité ces bons musulmans dans leur
+deuil. D’ailleurs, de tous côtés les chiens aboient, et un teinturier en
+train d’étendre au soleil, sous les remparts, de longues pièces de
+cotonnade bleue, vocifère de loin, à l’adresse du sacrilége roumi que je
+suis, les plus épouvantables injures.
+
+ * * * * *
+
+Montons toujours; le soleil pique, et voici justement, oasis rêvée, un
+petit square aménagé à l’européenne autour du bassin où arrivent,
+sortant de l’aqueduc en grosse gerbe bouillonnante, les eaux fraîches et
+vierges du Zaghouan. La fontaine déborde et chante, un arbre fait ombre,
+des gamins noirs et nus se baignent ingénument dans le bassin.
+
+Une porte en fer à cheval, gardée par de pacifiques douaniers élevant un
+mouton et des poules, ouvre sur la campagne. Mais des monticules pelés
+interceptent la vue; je veux jouir du paysage et me décide à pénétrer
+dans la kasbah. Nos soldats y campent. Ces grands murs en pisé, lézardés
+fort pittoresquement, ont le ton et l’aspect de ruines romaines. Sous la
+voûte en arabesque d’un marabout écroulé, mangent deux chevaux
+d’officiers. Une large voie en plan incliné conduit sur des dessus de
+casemates se prolongeant en bastion où poussent des herbes et des
+ronces.
+
+Enfin, la Tunisie m’apparaît: des minarets, des terrasses, des coupoles;
+le Bardo, solitaire au milieu d’une plaine triste coupée d’un aqueduc et
+semée de petits cubes blancs; à nos pieds, dans l’étendue déserte, entre
+des plages basses et rouges, la Sebkha desséchée, incrustée de sel, a
+l’éclat blanc et mat d’un grand plat d’argent non poli.
+
+J’essaie de regagner l’hôtel. Encore des souks, encore des ruelles! et
+des routes sombres, de douteux passages bordés de cabarets maltais et
+d’habitations juives, où de grasses filles d’Israël, penchées derrière
+les volets de leurs fenêtres ou debout à l’entrée d’un couloir revêtu de
+faïences bleues, ont des regards d’une bienveillance troublante. Puis,
+tout à coup, c’est un morceau de rue de village où le coq chante, un
+jardin avec des dattiers qui regardent par-dessus le mur, des bananiers
+aux feuilles molles, effiloquées, laissant pendre une fleur énorme,
+violette et rouge, au bout du régime à moitié formé.
+
+Évidemment je m’égare; mais dans cette lumière douce, cette fraîcheur,
+ce silencieux va-et-vient d’ombres blanches, puisse mon égarement
+longtemps durer!
+
+Hélas! voici du bruit, de la poussière, une insupportable chaleur: c’est
+le progrès, la civilisation, la ville européenne nouvelle, et l’hôtel de
+Paris où, compensation insuffisante, la cloche sonne l’heure du
+déjeuner... Car il paraît, chose invraisemblable, que j’ai fait cette
+course folle en moins de deux heures.
+
+ * * * * *
+
+Que devenir l’après-midi? Je ne voudrais pas recommencer ma promenade;
+on gâte une sensation en insistant trop. D’un autre côté, ce grand hôtel
+froid, d’un cosmopolitisme décoloré, et qui ressemble à tous les hôtels
+du monde, est un triste séjour pour un affamé d’Orient. Si je faisais la
+sieste? Mais ne fait pas la sieste qui veut, et je n’ai pas encore
+appris à faire la sieste.
+
+Tandis que je prends ma demi-tasse,--à l’européenne, ô rougeur!--sous
+les arcades poussiéreuses d’un café neuf, peuplé de garçons rasés, et
+qui affiche pour toute originalité d’avoir sa terrasse assiégée par une
+quinzaine de cicerones décrotteurs, de douze à quinze ans, plus ou moins
+juifs ou nègres, et d’employer en guise de chasseur un officier tunisien
+lamentable et poli dont on garde le sabre au comptoir quand il va en
+course, quelqu’un s’approche et me salue. Je reconnais Dario, l’ami
+Dario Attia, le jeune Tunisien de la _Ville de Naples_, qui me croyait à
+Sousse depuis deux jours et se montre affectueusement ravi de ma
+mésaventure. Remuant et fin, d’une aimable et vive intelligence, mélange
+d’Italien et d’Asiatique, car sa mère est des environs de Naples et son
+grand-père venait d’Alep, quelque peu Israélite aussi, autant qu’on peut
+l’induire de son profil très pur et de son regard noir, mais Israélite
+sans fanatisme, Dario présente un fort sympathique spécimen de la fusion
+des races en Tunisie, et de ce métal de Corinthe que l’on appelle un
+Levantin.
+
+Dario trouve tout de suite l’emploi de la journée. N’est-ce pas fête?
+C’est fête, en effet; tout à l’heure, je me le rappelle, j’ai failli
+assister à une grand’messe, étant entré,--comme je suivais, sans penser
+à mal, un groupe de Maltaises brunes, à mâchoire solide, à pommettes
+saillantes, belles sous leur cape de satin noir, quoique d’une beauté un
+peu masculine,--dans une église d’aspect très catholique à l’intérieur,
+mais précédée, en guise de parvis, d’une petite cour mauresque où les
+fidèles, en attendant l’heure, marchandaient des souvenirs de Jérusalem,
+menus objets en nacre et en bois d’olivier familièrement étalés sur le
+pavé. C’est fête! Or un Tunisien qui se respecte va, les fêtes et le
+dimanche, à Hammam-Lif, quand il ne va pas à la Goulette. Dario Attia me
+donne, d’ailleurs, à entendre que le patriotisme au besoin me ferait un
+devoir d’opter pour Hammam-Lif. Le chemin de fer de la Goulette,
+sommairement construit par les Anglais, a été acheté, comme on sait, par
+une Compagnie italienne, la Compagnie Rubbatino. Aussi les employés
+affectent-ils de ne parler que l’italien et les affiches sont-elles
+exclusivement rédigées dans la langue du Dante, ce qui ne laisse pas que
+d’être gênant et même quelque peu vexatoire. Mais la ligne de Hammam-Lif
+est française; et, comme lieu de plaisir et de bain de mer dominical,
+Hammam-Lif commence à faire une sérieuse concurrence à la Goulette. Les
+amis des Français vont à Hammam-Lif de préférence: Vivent la France et
+Hammam-Lif!
+
+Nous trouvons à la gare une foule endimanchée qui attend. Sauf quelques
+chechias, quelques turbans, la note éclatante d’un costume juif, on
+pourrait se croire un jour d’été à une gare de banlieue. Le train
+contourne d’abord le lac, puis il suit la mer et vous dépose en plein
+sable, sur une plage, au pied de montagnes arrondies, couvertes de
+myrtes ras et se creusant en vallons agréables. Quelques maisons, un
+café maure, un dar-el-Bey transformé en caserne, et l’établissement des
+bains que je commets l’imprudence de visiter. Les étuves souterraines où
+jaillissent des sources d’eau, bouillantes et fumantes, datent du temps
+des Romains. Mais si les constructions paraissent romaines, les puces
+qui y pullulent sont certainement d’importation arabe; seule la puce
+arabe peut donner ainsi la sensation d’une aiguille de fin acier
+s’enfonçant soudain dans la chair. Ces puces maigres et nerveuses
+m’empêcheront longtemps d’oublier ma visite aux thermes d’Hammam-Lif.
+
+J’ai pourtant essayé de les noyer. On se baigne là-bas, le long de la
+plage, joyeusement, comme en famille; puis on mange et boit sur le
+sable, mets quelconques et boissons tièdes que vend un mercanti, à
+l’ombre de cabanes improvisées. L’installation est encore assez
+primitive; mais le sable fin descend sous l’eau à très douce pente; le
+paysage, entre la montagne et la mer, avec cet horizon de caps pareils à
+des îles, rappelle, par la grandeur et l’intimité, le golfe de Naples et
+le golfe de Juan. Sans même compter les eaux thermales, Tunis, aisément,
+peut se faire là, pour remplacer la Goulette envahie et devenue ville,
+un vrai paradis de baigneurs.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, de six à sept heures, tout le monde se promène sur la Marine,
+qui est une superbe et large allée filant droit de la porte Bab-el-Bahr
+au lac et aux Docks. A l’entrée, sont les constructions neuves de la
+colonie européenne, de grands hôtels et des cafés, la Compagnie
+transatlantique, la poste, les consulats, le palais du résident
+français, une église. Mais les maisons s’abaissent peu à peu, et l’on
+est bientôt dans une espèce de campagne çà et là bordée de bicoques et
+de débits, quelque chose, moins les villas somptueuses et les platanes,
+comme ce Prado de Marseille que je parcourais il y a quatre jours. La
+ressemblance est même frappante, à cause de cette colline excoriée,
+portant à son faîte les constructions blanches d’un petit fort, flanqué
+d’un marabout, qui ne sont pas sans rappeler la chapelle et le fort de
+Notre-Dame-de-la-Garde. Quelques haies en roseaux, bordant la route,
+ajoutent à l’illusion. Et c’est là, sans doute, ce qui a inspiré cette
+enseigne touchante: _Café Provençal_, posée à l’entrée d’une rustique
+guinguette où, toute l’après-midi, de braves gens, exilés comme moi de
+Sisteron ou de Barbantane, jouent aux boules dans la poussière en se
+rafraîchissant de limonades et de sirops.
+
+Derrière les grilles de l’Entrepôt se profilent les mâtures des petits
+bateaux plats qui naviguent de Tunis à la Goulette. Tournant à gauche et
+franchissant la ligne du chemin de fer, que ne défend aucune barrière,
+je me suis trouvé au bord du lac. Dans la nuit tombante, des voiles se
+voyaient encore. Le ciel et l’eau, d’un même ton, étaient d’un violet
+gris plein de mélancolie. La plage, faite de détritus innommés, exhalait
+une odeur de sentine et d’égout; et, au lieu des flamants roses dont
+parlent les voyageurs, des milliers de chauves-souris, avec des cris
+aigus, voletaient de leur vol palpitant d’oiseaux blessés.
+
+Et c’est en me pressant que j’ai repris le chemin de Tunis, qui m’est
+subitement apparu noir sur fond d’or, avec ses remparts, ses minarets et
+ses dômes, comme toutes les cités barbaresques regardées au soleil
+couchant.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait musique et foule sur la Marine.
+
+Je n’ai pas voulu me laisser entraîner aux délices du Tunis nocturne
+dont j’ai, d’ailleurs, entrevu en plein jour les ruelles mystérieuses et
+grouillantes. J’ai même refusé d’entrer dans les brasseries nouvelles,
+où l’on boit à l’instar de Paris une bière exécrable, servie par des
+Hébé de douteuse fraîcheur, débarquées la veille de Marseille ou
+d’Alger.
+
+Le _Giardino Paradiso_ me tente un instant: on y joue la comédie en
+italien, au fond d’une longue cour que recouvre une treille, de sorte
+que les spectateurs ont sur la tête un plafond de feuilles vertes et de
+raisins ambrés. Mais je m’aperçois avec terreur que la pièce, _Il Gobbo
+alla corte_, n’est autre chose qu’une adaptation du _Bossu_. Je ne suis
+pas venu à Tunis pour y retrouver Lagardère!
+
+Enfin, le dieu du hasard et des voyages, prenant en pitié mon destin, me
+fait découvrir un café grec, un peu de couleur locale. Une jeune femme,
+vêtue de rouge et portant la calotte ionienne reluisante d’or, secoue
+nonchalamment un tambour de basque et chante des couplets à la fois très
+rythmés et très mélancoliques. Ce n’est point précisément la musique
+grecque comme je l’avais rêvée. Les Turcs, depuis Orphée, ont
+malheureusement passé par là. Je n’en veux d’autre preuve que l’air de
+profonde satisfaction avec lequel l’auditoire, tout musulman, écoute, en
+respirant ses petits bouquets de jasmin et en se chatouillant la plante
+des pieds. La chanteuse n’est pas seule. Un violoniste maigre et noir,
+coiffé du fez grec en forme de pot à fleurs, un vieillard à grand nez, à
+moustaches de pallikare, grattant sur ses genoux une guitare à gros
+ventre, constituent l’orchestre. Après chaque chanson, un long entr’acte
+silencieux et désolé. Les spectateurs sont alors comme s’ils
+n’existaient plus. La femme joue avec le chien. Le violon et la guitare,
+les yeux levés au ciel, se perdent en rêveries, immobiles sur leur
+estrade, derrière une table portant pour tout ornement un bocal où
+circulent, tristes aussi, deux poissons rouges. Puis la femme renvoie le
+chien, secoue les plaques en cuivre de son tambour, pousse une note
+gutturale, et le concert recommence.
+
+A minuit, j’écoutais encore, envahi de je ne sais quelle paresseuse
+extase, et regardant, pendant les intervalles de silence, une vue
+photographique de l’Acropole d’Athènes accrochée au mur.
+
+
+
+
+CARTHAGE.--LA MARSA
+
+
+On n’échappe pas à sa destinée! Il était écrit qu’après Tunis je verrais
+Carthage. Voici comment la chose s’est faite. M. Cambon, notre ministre
+résident, à qui, me rappelant des relations déjà lointaines, j’ai cru
+devoir faire visite, m’invite ce matin à déjeuner dans son palais de la
+Marsa. Il se rappelle, lui aussi, que nous nous sommes un peu connus,
+dans les environs du Luxembourg, au temps de la verte jeunesse. De sorte
+que, par une rencontre imprévue, nous pourrons, après vingt ans, en pays
+barbaresque, causer des amis d’autrefois morts ou dispersés, et redire
+quelques-uns des sonnets printaniers que Mérat et Valade publiaient
+alors.
+
+J’ai tout mon temps: le bateau qui doit me recueillir, arrivé de tantôt,
+ne repartira que ce soir à six heures. Seulement, cette fois, il ne
+s’agit pas de le manquer. Ayant transporté mon quartier général à la
+Goulette, je loue, et la précaution n’est pas inutile, un carrossa pour
+la journée. Quelles aventures a dû traverser ce carrosse,--car c’en fut
+un!--avant de devenir carrossa et de s’échouer ainsi au fin fond de la
+Tunisie? De fort grand air quoique délabré, roussi par le soleil, terni
+par la poussière, on dirait d’un vieux gentilhomme en guenilles. Il a
+des poignées ciselées où reste encore un peu d’argent, et des petits
+singes musiciens exécutent un concert galant sur le vernis écaillé de la
+portière. Hélas! Mais il faut savoir prendre son parti des choses: pour
+visiter Carthage dans ce carrosse de Cendrillon, j’aurai, au lieu du
+cocher poudré que réclamerait l’harmonie, un effronté Maltais de treize
+ans, les pieds nus, brun comme une caroube, et qu’un invisible petit
+bonnet garantit seul du grand soleil. Détail charmant: la rosse blanche
+qui nous traîne a le bout de sa queue teinte en rouge vif.
+
+Voilà donc Carthage! ce grand coteau pelé, fouillé, plâtreux, couleur de
+ruine, où poussent des chardons et des fenouils, où, parmi l’herbe
+sèche, à des fragments de marbre et de mosaïque se mêlent les crottins
+menus, luisants et noirs des maigres moutons que garde là-bas un pâtre
+en guenilles. Comme on côtoie le bord, j’entrevois sous l’eau des quais
+noyés, des restants de môle, de grands murs, des talus de pierre qui
+furent des escaliers, débris de ville pareils à un éboulement de
+falaise. Avec les citernes, c’est à peu près tout ce qui reste de la
+Carthage romaine, car, de la Carthage punique, les ruines mêmes ont
+péri.
+
+Les plus grandes citernes, situées vers le lac et que remplissait
+l’aqueduc, sont habitées, paraît-il, et devenues un village arabe. Je me
+contenterai, puisque aussi bien nous passons tout à côté, de visiter les
+plus petites sans doute alimentées jadis par les eaux pluviales et dont
+on aperçoit le sommet des voûtes affleurant le sol, près d’un petit fort
+tunisien perché sur l’escarpement de la côte. Bien qu’aucun dallage ou
+terrassement ne les recouvre, il fait frais à l’intérieur des citernes.
+De ces immenses réservoirs carrés, souterrains dont l’enfilade se perd
+dans la nuit, les uns sont obstrués de ronces, de figuiers sauvages, et
+laissent voir, par leur plafond crevé, des trous de ciel bleu; d’autres
+conservent un peu d’eau croupissante avec des reflets irisés qui
+palpitent sur leurs parois. Des couples de pigeons viennent y boire; au
+dehors, les cigales chantent et l’on entend le bruit tout voisin de la
+mer. Les bassins, à mesure que j’avance, sont de moins en moins ruinés,
+les couloirs plus sombres; et j’éprouve une terreur à la Robinson en
+heurtant, près d’un orifice mystérieux plein de sonorités et de
+ténèbres, des seaux, des cordes humides, un tonneau et un entonnoir.
+
+Mon Maltais, qui attend à l’entrée en fumant sa cigarette au soleil,
+m’explique que ces cordes, ces seaux, ce tonneau et cet entonnoir
+appartiennent aux Pères blancs de la chapelle de Saint-Louis perchée en
+haut de la colline. Il ajoute qu’ils ont un musée. Un musée? Des
+étiquettes sur de vieilles pierres? Non! je n’irai pas voir les Pères
+blancs, je n’irai pas voir leur musée.
+
+Il se fait temps, d’ailleurs, de gagner la Marsa.
+
+La Marsa est aujourd’hui pour Tunis, comme elle l’était pour Carthage,
+la banlieue aristocratique, l’endroit préféré des élégantes
+villégiatures. Un bouquet de cyprès, arbres de Grèce et d’Asie, rappelle
+çà et là le souvenir des conquérants turcs. Mon conducteur nomme en
+passant des villas de beys, de pachas et de kasnadars. C’est un de ces
+palais que le ministre de France habite l’été.
+
+Nous entrons: un vaste jardin où des lauriers-roses s’étiolent; une cour
+revêtue de faïence, recouverte d’un grillage en fer qui laisse voir sur
+le bleu du ciel des hirondelles perchées et les roses d’un rosier
+grimpant, au tronc noir et noueux comme celui d’une vigne centenaire. M.
+Cambon m’attend en haut d’un escalier superbe que décorent deux lions de
+l’école de Canova et qui devraient être en brioche.
+
+On se reconnaît, on déjeune en causant des choses de France et de jadis,
+sous un de ces jolis plafonds arabes travaillés en gâteau de miel que
+les ouvriers d’ici ne savent plus faire; puis on va fumer sur la
+terrasse, assis à l’ombre, regardant la mer bleue jusqu’à l’horizon et
+les ricochets du soleil dans l’eau. Tout à coup, notre béatitude est
+troublée: des gémissements plaintifs, grinçants, monotones, déchirent
+l’air. Encore l’envers du progrès! C’est la noria perfectionnée
+installée depuis peu chez un seigneur du voisinage qui moud cruellement,
+dans l’ennui des après-midi, cette insupportable musique. Combien me
+semble préférable le vieux système carthaginois dont j’ai pu admirer
+quelques spécimens sur la route: l’outre énorme, noire, pareille à un
+redoutable dieu phallique, qui, silencieuse, puise l’eau et la dégorge
+au lent va-et-vient d’un chameau.
+
+Il paraît que j’ai passé auprès du Cothon sans le remarquer. Ce petit
+port intérieur est, d’après M. Cambon qui l’a un peu découvert, le seul
+vestige appréciable à l’œil nu de la Carthage primitive. Je promets et
+me promets de lui rendre visite au retour.
+
+C’est maintenant une lagune ronde, reluisante et blanche de sel, dans
+une ceinture de cactus. Tout autour, à l’endroit où sont les cactus, se
+rangeaient jadis les galères de la République. Au milieu, on voit encore
+la petite île où étaient les bureaux du capitaine de port Hamilcar. Je
+me rappelle avec stupeur la description démesurée que Flaubert en donne
+dans _Salammbô_. Mais les rêves de l’art ne sont pas la réalité; et tant
+mieux que Flaubert ait vu Carthage avec ses yeux grossissants de taureau
+de Normandie.
+
+
+
+
+ARRIVÉE A SOUSSE
+
+
+On frappe: «Qui va là?» La porte s’ouvre; et, par l’entrebâillement,
+m’apparaît un Maure souriant, noblement enturbané, qui porte la main à
+son cœur, à sa bouche, et me fait signe qu’il est temps de me lever.
+
+La porte se referme et je suis de nouveau dans l’ombre. Mais cette
+vision a suffi, et, subitement, me reviennent,--vagues dans leurs
+contours et colorés pourtant des plus vives couleurs comme certains
+souvenirs de rêve,--tous les détails de ces vingt dernières heures:
+notre départ de la Goulette à la nuit; l’avant du paquebot se peuplant
+d’une pittoresque cohue d’Arabes étendus en travers du pont, la tête
+sous le burnous, les pieds nus tournés vers les étoiles, et de tribus
+juives installées par groupes, pour manger et dormir, sur des nattes et
+des tapis; Sousse, vue du large au soleil levant, dans ses remparts
+carrés que dentellent de fins créneaux, élégante, farouche et blanche,
+d’aspect curieusement barbaresque, et se montrant tout à la fois, avec
+le dessin de son enceinte, de ses maisons et de ses murs, comme les
+Antioche et les Jérusalem d’une miniature moyen âge, ou comme une boîte
+à joujoux dont on aurait enlevé le couvercle; mon débarquement sur
+l’estacade fourmillante de soldats français et d’indigènes, mais où
+personne ne m’attend; ma flânerie le long du môle; le marché en plein
+air où l’on vend des poissons blancs, des poissons aiguilles, des
+castagnores bariolées, des chiens de mer noirs et chagrinés, des thons
+qu’on débite au couteau par larges tranches rouges, et aussi d’énormes
+tortues à bec d’aigle pleurant le sang de leurs yeux crevés, sentant la
+mer qu’elles ne voient pas et ramant dans le sable désespérément avec
+des mouvements maladroits de phoque; et ces hommes demi-nus dans l’eau
+qui taquinent le poulpe tapi entre les pierres, pêchent la crevette et
+récoltent, pour en amorcer leurs nasses, de fraîches algues
+transparentes, tandis que, près de là, quelques paysans en burnous, gros
+bonnets de la haute ville ou des villages, tâtent, retournent, grattent
+de l’ongle et font sonner, à l’aide d’un bâton promené sur la paroi
+intérieure, de grandes jarres à l’huile, de forme antique, provenant de
+l’île de Djerba. Puis l’entrée en ville par la porte Marine, dans une
+épaisse poussière qui sent le musc et parsemée de queues de poissons et
+d’arêtes; mon arrivée au consulat, où les deux janissaires Mahmoud et
+Younès m’ont reconnu à l’air de famille et m’ont serré la main avec de
+graves saluts; les embrassades fraternelles; le déjeuner succinct et la
+sieste imposée, car, ici, paraît-il, le soleil, pire qu’à Tunis,
+n’admettrait guère qu’un nouveau débarqué se promenât par les rues entre
+dix et cinq heures.
+
+--Sortons-nous?
+
+--Un peu de patience, nous avons le temps d’ici à ce soir.
+
+D’ailleurs nos voisins, gens fort aimables qui ont bien voulu
+m’improviser une installation, viennent, pendant que je m’habillais, de
+m’envoyer une tasse d’exquis café maure; je leur dois ma première
+visite.
+
+ * * * * *
+
+Ce sont de vieux Français établis à Sousse depuis quatre générations. Me
+voilà tout de suite leur ami. En rien de temps, je connais l’histoire de
+la famille. Ils s’appellent d’un nom très provençal, étant venus de la
+Pène, petit village aux environs de Marseille, pour faire le commerce de
+l’huile. D’abord, on logeait au _fondouk_, sorte de caravansérail, de
+vaste auberge sans cuisine où les étrangers se cantonnaient, et c’est là
+que les enfants et les arrière-petits-enfants naquirent. Plus tard, on
+put bâtir une maison, s’acheter une campagne. La maison est belle,
+plutôt française que mauresque, un peu mauresque cependant,--il y a là
+une délicate nuance,--avec ses murs, blancs de chaux à l’extérieur, à
+l’intérieur revêtus de faïences, sa citerne au coin de la petite cour
+dallée, et les arceaux de sa galerie où se dessine un peu, mais si peu!
+le caractéristique fer à cheval des architectures orientales. «Nous
+irons un matin jusqu’à notre campagne, du côté de l’oued Laya, sur la
+route de Kairouan. C’était charmant avant l’insurrection; il y avait un
+moulin d’huile, des centaines de pieds d’oliviers, des champs qu’on
+faisait cultiver par les Arabes des villages qui venaient s’installer
+là, pour la durée du travail, avec leurs tentes. Et le verger! Oh! le
+verger! des pêchers, des poiriers, du raisin, des grenadiers, des
+roses,--ici un verger ne va pas sans roses,--et puis des herbages
+(traduisez légumes), des herbages tant qu’on en voulait, grâce à un
+puits intarissable qu’une source souterraine alimente. Mais
+l’insurrection a brûlé, coupé, saccagé tout cela...» A travers les
+descriptions et les regrets, je devine un idéal de cabanon, un rêve
+marseillais réalisé en terre d’exil par l’aïeul.
+
+Le fils de la maison, grand garçon souriant et doux, d’un flegme déjà
+levantin, me raconte à ce propos ses belles peurs d’il y a deux ans,
+quand les dissidents, par groupes de huit ou de dix, venaient galoper
+jusque sous les remparts où se promenaient pour toute défense une
+centaine de soldats tunisiens aussi peu belliqueux que des juifs. Un
+jour, dans la haute ville, un Marocain fanatique avait poignardé un
+Maltais en criant la guerre sainte. Ce jour-là on redouta un massacre,
+on poussa les grands verrous de la porte donnant sur la rue, et les
+enfants ne sortirent point.
+
+C’est le grand souvenir!
+
+A part cela, ils avaient toujours vécu d’une vie monotone comme celle
+des vieilles provinces, dans leur cercle de famille patriarcalement
+resserré.
+
+Le père, qui a pour coiffure, lorsqu’il sort, la chechia rouge, et qui
+garde chez lui la petite calotte blanche tricotée à jour qu’on porte
+sous la chechia, me parle des choses antérieures à l’arrivée des
+Français comme d’un temps vague et lointain. Vous diriez des gens
+subitement réveillés et un peu endormis encore.
+
+Je me laisserais aisément conquérir aux douceurs de la vie soussaine
+dans ce grand salon meublé d’un sopha et de fauteuils Empire, dont la
+majesté surannée contraste assez bizarrement avec les tapis aux vives
+couleurs, les encoignures en bois découpé et les briques bariolées des
+murs reluisant sous le demi-jour des étroites fenêtres grillées qui
+s’ouvrent là-haut près du plafond.
+
+Il y a dans l’air un parfum qui m’est inconnu; et ce parfum d’un pays
+nouveau me pénètre délicieusement, comme l’âme même des choses.
+
+Quand j’ai fait mine de partir, la petite Hersilie, _la Papouna_, comme
+l’appelle sa vieille nourrice italienne et sourde, Hersilie qui, seule
+en un coin, sans rien dire, couvait l’étranger de ses grands yeux noirs,
+a voulu tout à coup, malgré sa mère, grimper sur mes genoux et mettre un
+brin de henné à ma boutonnière. Je vois une fleur frêle et grise et je
+reconnais l’odeur qui, depuis un instant, m’enivrait. C’est avec le
+henné que les femmes arabes et juives se rougissent les ongles; l’eau,
+en effet, est toute rouge dans le verre où trempe la fleur.
+
+
+
+
+L’HEURE DES TERRASSES
+
+SOIRÉE A LA MARINE
+
+
+Cinq heures! Quelques Européens, quelques officiers, commencent à se
+répandre dans les rues. Ces derniers descendent du camp où la sieste a
+dû être tiède sous la tente; mais le bain de mer accoutumé en paraîtra
+d’autant plus délicieux, là-bas, derrière le vieux môle. A côté des
+bains, il y a un café dressé sur pilotis. Si le bateau de Malte est
+arrivé avec sa provision de neige, ou si la machine à glace établie par
+un israélite industrieux ne s’est pas une fois de plus détraquée, on
+pourra boire frais en regardant les flots qu’un dernier rayon éclabousse
+d’or et que fouette une brise légère.
+
+C’est le plaisir de tous les soirs, lorsqu’on attend l’heure
+d’avant-dîner, l’heure charmante des terrasses.
+
+Ce matin,--car les jours ressemblent aux jours, et bien qu’ayant l’air
+de continuer uniment le récit de mon arrivée, je suis ici depuis
+quarante-huit heures,--ce matin, vue des toits, Sousse était comme un
+champ de neige. Des dômes ronds, deux minarets, et dans les cours
+quelques dattiers dont on n’aperçoit que la cime. Puis, le soleil
+s’étant levé, tout soudain s’est teinté en rose, et des colombes qui
+paraissaient roses voletaient autour des petits poteaux portant le fil
+télégraphique qui court vers Kairouan, par-dessus la ville.
+
+Maintenant, Sousse est redevenue blanche; seulement, derrière ses
+créneaux en dentelle, le fond d’or uni des couchants d’Afrique a
+remplacé le vibrant azur matinal. Un vague crépuscule descend. Dans les
+rues étroites, passent et repassent avec mille cris des bandes pressées
+d’hirondelles.
+
+Cependant, peu à peu, les terrasses se sont peuplées. Sur leurs parapets
+bas que des tapis recouvrent, à leurs angles où parfois un maigre
+figuier pousse, couchées, accoudées, assises les jambes pendantes, se
+tiennent des groupes de femmes qui causent, respirant la mer. D’aucunes
+voisinent, font des visites, passent d’une terrasse à l’autre. Le
+commandant, qui a apporté sa lorgnette, détaille leurs yeux noirs, leur
+teint brun et pâle, la forme originale de leurs bijoux d’argent et
+l’amusant bariolage de leurs costumes. «Voulez-vous les voir?--Non,
+merci! je préfère les rêver un peu.» Mon sacrifice n’est pas grand:
+depuis l’arrivée des Français, depuis que nous avons transformé le haut
+de l’hôtel en galant observatoire, les femmes arabes se méfient et ne se
+montrent guère. On en est généralement réduit à lorgner des juives,
+belles sans doute, mais visibles le jour à l’œil nu.
+
+Cet hôtel est tenu par deux sœurs, deux énigmatiques Bas-Alpins qu’il me
+semble avoir déjà rencontrés quelque part, au pays peut-être, du côté de
+Manosque, ou plutôt en 1870 dans une buvette autour d’un camp.
+
+On dîne à sept heures, habitude apportée de France par nos officiers. Je
+préférerais, si je m’installais ici pour longtemps, adopter l’usage
+local du souper fait très tard en rentrant, vers dix ou onze heures du
+soir, de façon à ne pas perdre sottement entre quatre murs l’agréable
+fraîcheur des premières heures de nuit.
+
+Le dessert dépêché, le moka aspiré brûlant, on allume un cigare,--très
+sec et très fort comme tous ceux de la régie tunisienne,--et nous voilà
+recommençant notre éternelle promenade, nous voilà revenant à
+l’éternelle Marine par l’éternelle porte Bab-el-Bahr éternellement
+encombrée. Plusieurs fois la journée, le matin et le soir, avec une
+régularité de marée, Sousse passe et repasse par cette porte. Sans
+places ni jardins, Sousse étouffe, et sort de ses remparts quand elle
+veut respirer.
+
+ * * * * *
+
+Il y a musique militaire au Bordj, décidément devenu depuis l’occupation
+française le centre de tous les plaisirs. L’endroit n’est pas trop mal
+choisi, et je ne sais rien de charmant comme cette placette ronde qui
+fut un fort, tout au bout de la jetée, en pleine eau bleue, avec sa
+petite tourelle d’angle, guérite où un fusil ne tiendrait pas debout,
+mais assez haute, paraît-il, pour une sentinelle accroupie à
+l’orientale. Tout autour, un rempart bas, coupé de larges créneaux, où
+sont assis des Arabes, des femmes juives; de sorte que, entre un turban
+et une chechia, entre deux casques d’or voilés légèrement de mousseline
+blanche, on voit les flots luisants et le ciel profond criblé d’étoiles.
+Quatre ou cinq canons de fer, aussi innocents que rébarbatifs,
+s’allongent sans ordre, leurs vieux affûts chargés d’une grappe de
+gamins et le dos tourné à l’embrasure. Tout cela dans l’ombre, l’ombre
+claire des nuits d’Afrique, mais que fait par comparaison paraître noire
+la lampe d’un café d’officiers et le petit cercle éblouissant projeté
+sur les pupitres des musiciens. Un programme illustré, signé A. de
+Neuville, m’apprend que la musique est celle du 27e bataillon de
+chasseurs à pied.
+
+La Marine est déjà tout en joie, bruyante et grouillante au bas des
+remparts qu’argente le reflet des lumières, et par-dessus lesquels
+palpite doucement, dans les étoiles, l’illumination des minarets. Chaque
+soir, vers sept heures un quart, au moment précis, disent les vieilles
+femmes, où il devient impossible de distinguer un fil blanc d’un fil
+noir, le canon du Ramadan, bourré à éclater, annonce aux croyants la fin
+du jeûne. Alors on boit, on mange, on fume, et c’est fête jusqu’à
+l’aurore.
+
+Dans l’ombre, près du bastion, des Maugrabins de toutes couleurs
+entourent les fourneaux des débitants de viandes grillées. Un petit
+Maltais parcourt les groupes et vend des graines de melon et des pois
+chiches passés au four. Sous un toit carré que soutiennent quatre
+piliers, résonne un orchestre si discret que, même écouté de près, il ne
+couvre pas l’imperceptible soupir de la mer. Jasmin sur l’oreille,
+fumant la pipe ou la cigarette et savourant leur épais café, les bons
+Tunisiens se régalent de cette musique endormie, mais qui se réveille
+parfois, car voici un rythme rapide et vif, pareil à nos airs de
+bourrée.
+
+Ici même, hélas! dans ce coin tout oriental et musulman, on sent
+l’invasion européenne. Au café grec, généralement à ciel ouvert, mais
+caché sous une tente pour la circonstance, une chanteuse d’aventure,
+qu’un virtuose à longs cheveux accompagne sur le piano, détaille, avec
+des gestes d’Alcazar et d’Eldorado, la chanson nouvelle de l’an dernier.
+Du dehors, des enfants en burnous, des fillettes en casaquins roses,
+soulèvent la toile, essayant de voir. Plus loin, retentit le vacarme
+enragé d’un cirque. Un clown italien, funèbre avec son sarrau blanc
+constellé de rats en drap noir, un montreur de chiens dressés, une
+écuyère étique qui, entre chaque exercice de cheval, exécute comme
+supplément un pas de ballet dans le sable, s’y offrent pour quelques
+caroubes à l’admiration silencieuse des indigènes et à celle plus
+expansive de la colonie. Les Arabes sont en nombre, regardant de tous
+leurs yeux, pendant l’entr’acte, les premières où minaudent plusieurs
+dames et la loge du général toute reluisante d’officiers... Décidément,
+la couleur s’en va! Ainsi, j’imagine, devaient dire les lettrés romains
+quand, pour récréer les soldats des légions, dans Sousse,--qui
+s’appelait alors Hadrumetum,--arrivèrent les premiers mimes.
+
+A la sortie, je salue nos voisins qui rentrent un peu inquiets de s’être
+ainsi attardés. Quand je suis rentré à mon tour, après une assez longue
+flânerie, la maison ne dormait pas encore, et les fenêtres grandes
+ouvertes illuminaient la petite cour. Une lampe de cuivre à quatre becs
+éclairait les murs blancs, les marches émaillées, le plafond en rondins
+de l’escalier. Le domestique attendait, couché sur un tapis en travers
+de la porte.
+
+Des amis sont venus, après la musique et le cirque. On a prolongé la
+soirée, causant, sujet intarissable, de tant de changement dans Sousse:
+les chercheurs de fortune débarquant par chaque paquebot; les femmes
+légères qu’attire l’armée; les cafés qui s’ouvrent à tous les
+carrefours, café Républicain, café Parisien, café de la Lune; les
+magasins nouveaux; une maison qui se bâtit; une photographie qui
+s’installe.
+
+On a rappelé aussi, avec une nuance de regrets, le temps si rapproché et
+si lointain où l’on sortait par les rues en robe de chambre et en
+pantoufles, où ces braves gens ne connaissaient de l’Europe que quelques
+boulets, souvenirs d’antiques bombardements, et, de temps en temps, un
+bateau marseillais s’arrêtant au large, vers lequel se dirigeait,
+semblable à un grand serpent noir, le long chapelet des barriques
+d’huile.
+
+
+
+
+LE SCHILLI
+
+UN BRIN DE POLITIQUE
+
+
+Il fait étouffant; le jour se glisse blafard entre les lames des
+persiennes. J’ouvre ma fenêtre: une chaleur lourde m’arrive, comme si
+j’avais ouvert la gueule d’un four. En face,--car nous logeons sur
+l’extrême bord de la ville,--le rempart est rouge, d’un rouge sombre,
+couleur d’incendie qui s’éteint. De la terrasse, l’horizon apparaît tout
+proche, la mer métallique, la plaine triste, grise, effacée. Sur un ciel
+bas, chargé de nuages sans forme et d’une transparence de veilleuse à
+l’endroit où est caché le soleil, les créneaux des tours se détachent en
+silhouette dure. C’est le Schilli, m’a dit Mahmoud, le vent du Sud venu
+du désert. Vent mort, continu, enveloppant, sans rafale ni bruit de
+feuillage. Sous sa longue et énervante caresse, les palmiers des cours
+et les oliviers de la plaine se courbent et ne se balancent pas. Le long
+des mâts consulaires, plus nombreux dans Sousse que les palmiers, les
+cordes flottent détendues avec un claquement lent et mou. D’une terrasse
+à l’autre, paresseusement, courent des lignes de poussière d’ocre.
+
+Le hasard, pour ma bienvenue, me réservait cette surprise d’une journée
+particulièrement africaine.
+
+Il y aurait folie à sortir; mais une fois les fenêtres closes à l’air et
+au sable dont il est chargé, la chaleur, pour peu que vous évitiez tout
+mouvement, est, à l’intérieur, fort supportable.
+
+Mes voisins m’ont rendu ma visite; on a repris la conversation de
+l’autre jour, causé politique locale. Tout ce qui se dit, je l’avais
+déjà lu plus ou moins, ou entendu en France. Mais dans ce cadre oriental
+les moindres détails prennent une saveur nouvelle. Assimilons-nous au
+milieu et tâchons d’être, avec ses naïves impressions, quelques heures
+durant, un bourgeois de Sousse.
+
+ * * * * *
+
+Décidément, il faudra faire son deuil de l’Orient héroïque! La Tunisie,
+dans ces conversations dont la familiarité m’étonne, tant l’accoutumance
+en bannit tout charlatanisme de couleur locale et ce romanesque
+préalable que le plus sincère voyageur apporte toujours bouclé dans un
+coin de sa valise, la Tunisie se révèle d’abord sous un aspect bonhomme,
+agricole et provincial. C’est un pays tout petit, très-fertile, et, dans
+l’endroit où je me trouve, sérieusement et immémorialement cultivé.
+L’humanité, partout, reste identique à elle-même; et je serai tout
+étonné demain de trouver, coiffés de turbans, ces paysans d’Afrique qui,
+à travers les phrases, m’apparaissent avec la figure tannée et résignée
+de nos paysans français.
+
+D’ailleurs tous ces Arabes,--et non-seulement les petits propriétaires
+installés sur la parcelle du sol qu’ils cultivent, mais ceux aussi qui,
+à travers la plaine, et dans un cercle relativement restreint, mènent
+l’existence pastorale,--sont timides et doux, accoutumés à se laisser
+tondre.
+
+Un Bey, dont on m’a conté l’histoire, disait:
+
+«Il est bon que le paysan reste pauvre; quand il a trop d’argent, il
+réfléchit et se révolte.»
+
+A la suite d’un fort impôt, ce Bey envoya un espion dans les villages.
+
+«Que font-ils là-bas?
+
+--Ils pensent, ils ont l’air de calculer en se promenant dans les rues.
+
+--C’est qu’on ne leur a pas assez pris, c’est qu’il leur reste de
+l’argent; l’argent seul donne le souci.»
+
+Nouvel impôt.
+
+«Que font-ils?
+
+--Quelques-uns chantent, d’autres ne chantent pas encore.»
+
+Troisième impôt.
+
+«Et maintenant?
+
+--Maintenant tout le monde est gai, plus de mines préoccupées.
+
+--Bon! les voilà tranquilles jusqu’à la prochaine récolte; c’est ainsi
+qu’il faut gouverner.»
+
+Admirable façon d’encourager l’agriculture! Vous en devinez les
+résultats. Ils cultivent pourtant, ils cultivent encore malgré tout,
+tant la propriété, même peu sûre, tient son homme. Leur travail, à vrai
+dire, se réduit à peu de chose: deux labours à l’araire pour les
+oliviers comme pour le blé, et les réparations indispensables aux
+relèvements de terre surmontés d’une haie qui séparent les propriétés.
+
+Mon voisin, qui a des idées générales, résume la question en ces termes:
+«Le paysan tunisien aime trois choses plus qu’Allah: l’argent, l’eau et
+la justice. L’argent, nos colons, nos soldats surtout en dépensent, ce
+qui ne contribue pas peu à l’effectueux respect dont les Franzis sont
+entourés. Le plus pressant et le plus sûr pour s’attacher à jamais les
+indigènes serait de les désaltérer une fois pour toutes de leur soif dix
+fois séculaire d’eau et de justice. L’eau reviendra quand il plaira à
+nos ingénieurs. Pour la justice, c’est plus difficile. Les khalifas, qui
+remplissent l’office de préfets du bey, ont de mauvaises et fâcheuses
+habitudes qu’ils ne changeront pas de sitôt. La juridiction consulaire
+des capitulations n’a plus de raison d’être dans un pays où notre
+présence constitue une garantie suffisante. Quant aux bureaux arabes,
+qui s’infiltrent sous le nom de bureaux de renseignements, ils sont
+peut-être utiles aux frontières, mais on y garde trop la tradition
+d’Algérie, on y est trop porté à traiter en loup de l’Atlas ces doux
+moutons bêlants du Sahel tunisien. En attendant mieux, le rachat de la
+dette nous permettrait, chose énorme, de lever et contrôler l’impôt. Le
+fisc beylical, très compliqué et très oriental au fond, malgré
+l’apparence d’organisation européenne dont le pare la commission
+financière, augmente volontiers les tailles chaque fois qu’il peut, et
+ses agents subalternes, complices des regrets des khalifas et des
+rancunes italiennes, ne se gênent guère pour dire que, s’il faut payer
+toujours davantage, c’est par notre faute et pour subvenir aux frais de
+notre occupation.
+
+Pourtant à en juger par des détails humbles, le jour se fait peu à peu.
+Une vieille Arabe qui, deux fois la semaine, lave notre maison à grande
+eau, n’a plus peur des Français et dit qu’ils ne sont pas méchants. Une
+femme des tentes, venue l’autre jour pour le marché, racontait que les
+Français ont beaucoup d’argent, qu’ils ne volent pas, et que, grâce à
+eux, un homme qu’elle connaît et qui, au début de la campagne, n’avait
+qu’un chameau pour tout bien, est maintenant riche, très riche.
+
+Par exemple, nos amis particuliers, ce sont les Juifs. Quoique le
+Tunisien, fort tolérant de sa nature, ne les ait jamais beaucoup
+maltraités, ils ont considéré l’occupation française comme une
+délivrance. Très actifs sous leur apparence de fumeurs d’opium et très
+riches, ils sont presque tous nos protégés. Ils se disent Français
+fièrement, et volontiers renieraient Abraham pour M. Grévy. Il y a deux
+petits drapeaux tricolores sur l’enseigne de leurs boucheries, et leurs
+gamins, en mangeant une tranche de pastèque, dans le chemin de l’école,
+s’essayent à chanter la _Marseillaise_. Si nous avions ici un
+instituteur, officiel ou non, tout ce monde parlerait français avant un
+an. Notre arrivée semble avoir fortement relevé les Juifs aux yeux des
+Arabes. Hier, on a invité un Juif dans une maison maure; on l’a appelé
+«Sidi-Mouchi» et les femmes se sont montrées. C’est le bruit du jour.
+Toute la ville ne parle que de cette réception et de Sidi-Mouchi. Chacun
+s’en étonne, lui plus que les autres.
+
+Les pauvres Arabes d’ailleurs auraient toute raison de respecter les
+Juifs: à force d’emprunter pour payer l’impôt, ils leur doivent tout. Si
+les Juifs continuent, d’ici à peu les champs seront dépeuplés et les
+prisons pleines. Nous voici au mois de la récolte; toute la cavalerie
+beylicale, vingt spahis s’il vous plaît, est en campagne pour faire
+rentrer les créances et emprisonner les gens endettés...
+
+Ceci nous ramène aux Arabes.
+
+--«Êtes-vous allé au Ksar? Il faudra voir ça. C’est, tout près d’ici,
+dans l’autre rue, une sorte de cloître fortifié. On y descend par un
+escalier de vingt marches auquel succède un grand couloir sombre. Tout
+cela très ancien et très noir, d’aspect byzantin. Au milieu du cloître
+il y a un puits mystérieux recouvert par une grosse pierre, et,
+au-dessus du puits, un gigantesque poivrier. Autour, sous les arcades
+blanches, de petites logettes fermées d’une porte, mais inhabitées. Les
+Arabes ont grand’peur du Ksar, et, bien qu’on y ait mis le tombeau d’un
+santon, ils ne s’y hasardent pas la nuit. Les murs en sont barbouillés
+de henné. Mahmoud, à qui on demande l’explication de ces barbouillages
+cabalistiques, détourne la conversation; il finit pourtant par avouer
+que c’est pour chasser _ceux de dessous terre_. Toutes les nuits des
+_mounégas_, des religieuses blanches, y reviennent en procession; un
+chien fantôme rôde autour. Vers le milieu du IVe siècle, cet
+édifice,--où les savants retrouvent, paraît-il, une tradition du système
+de fortification phénicien et carthaginois,--fut un couvent de
+moines-soldats. Sa légende, l’atmosphère de terreur qui flotte autour de
+ses vieux murs, doivent se rapporter au souvenir de quelque antique
+massacre.
+
+«Les Arabes sont très superstitieux: les mains peintes en rouge sur
+leurs portes sont destinées à éloigner les diables. Le poisson, symbole
+mystique du Christ pour les premiers chrétiens, jouit du même privilége
+et figure sur tous les bras, en tatouage. Il y a des chevaux, des
+chameaux qui portent malheur; on les reconnaît à certaine marque: un
+creux sous le ventre est signe de mort; une touffe de poils disposée de
+certaine façon sous le cou indique que le propriétaire de la bête sera
+étranglé par le destin. Superstitieux plus que religieux, et même
+relativement sceptiques,--disant volontiers avec un fin sourire: Allah
+est grand, Mahomet un peu moins!--les années de sécheresse, ils font des
+processions pour obtenir la pluie, et, si la pluie n’arrive pas, alors
+ils célèbrent une sorte de messe du diable, lisant le Koran au rebours,
+mettant le burnous à l’envers et tournant le dos à la Mecque...»
+
+ * * * * *
+
+Je suis remonté sur mon toit. La nuit était venue, apportant un peu de
+fraîcheur. De grands nuages noirs, très bas, barraient le ciel et
+pendaient comme une draperie débordante d’étoiles. Un chat a miaulé
+là-bas, derrière une maison mauresque dont j’aperçois distinctement dans
+la nuit claire la terrasse couverte d’herbes folles et la cour à fines
+arcades. C’est une maison frappée d’un sort; son seuil est mauvais et a
+procuré malheur, faillite ou mort à tous ceux qui l’ont habitée. Alors
+on a muré sa porte et on la laisse tomber en ruines. Il y a ainsi dans
+Sousse beaucoup de ces maisons abandonnées.
+
+
+
+
+LA PLAGE
+
+
+La première semaine, je me levais trop tard, vers six heures. A six
+heures, le soleil est haut et les femmes reviennent déjà de la lessive
+et du bain.
+
+Maintenant, voici comment s’arrangent mes journées.
+
+A la première aube, des chants de coqs, un braiement d’âne, les
+grognements d’un porc maltais me réveillent; poussant mes volets,
+j’aperçois en face de moi, si près que je pourrais y toucher de la main,
+le rempart, son chemin de ronde que soutiennent des arcades pleines, et
+ses créneaux blancs, dont un rayon colore soudain la tranche en rose.
+
+Au bas, la rue solitaire et poudreuse entre le mur et la maison. C’est
+d’abord le charbonnier, sorte d’Auvergnat d’Afrique, encapuchonné d’un
+sac et s’annonçant avec un cri rauque. Puis le marchand de marée, qui
+promène trois petits poissons blancs au bout d’une ficelle. Puis une
+carrossa conduite par un cocher nègre,--la carrossa du «Cadi des Juifs»,
+m’a dit Mahmoud,--roulant sans autre bruit que celui des grelots,
+doucement, dans la poussière molle. Puis trois Juives, les lèvres
+peintes, les sourcils rejoints d’un trait noir, le bout des doigts rougi
+jusqu’à la seconde phalange comme si elles avaient écossé des cerneaux.
+Lentes et grasses, à trois elles tiennent l’en-plein de ma rue.
+
+D’autres suivent, nombreuses; car cette petite voie étroite et pleine
+d’ombre est le chemin qu’elles préfèrent pour aller à la mer et en
+revenir. Les voilà toutes: Kahmouna, Mariem, Daya, Kémisa, Semah, Kaïl,
+Kouka, Luna, Ziza, Leïla, Messaouda, Marzouka, Sultana, Lala, Schelbia,
+revêtues de la chemise transparente, serrée; par-dessus, une tunique en
+soie voyante qui, arrêtée à la hauteur du caleçon et des hanches, laisse
+l’œil jouir de tout leur épanouissement, et que retient une ceinture
+souple, rayée d’argent, avec deux glands, qui, légèrement, se
+brimbalent. Elles ont encore un bonnet phrygien tout doré d’où retombe
+un long voile, ce qui fait que, multicolores par devant, elles
+ressemblent par derrière à de gigantesques toupies blanches. C’est le
+costume des simples jours; les jours de fêtes elles ajoutent: des
+jambières d’argent ou d’or, des babouches encroûtées d’or, et une
+cuirasse de brocart ornée de broderies en relief luisantes et griffantes
+comme un corselet d’insecte. Elles vont ainsi lentement, d’une démarche
+chinoise, traînant dans des sandales que surélèvent des patins de bois
+leurs pieds nus frottés de henné, et laissant sur leur passage, avec le
+bruit des éclats de rire et l’éblouissement des vives étoffes, une odeur
+de musc, de jasmin et de rose.
+
+Oh! sans penser à mal et sans intentions provocatrices, car ce sont les
+plus respectables dames de la bourgeoisie israélite. Mais, d’abord,
+l’Européen s’y trompe et a quelque peine à prendre son parti de leur
+costume d’une si troublante étrangeté, qui les fait ressembler tout à la
+fois à des sultanes et à des danseuses de corde.
+
+D’ailleurs, rassurez-vous; les maris suivent: Haïm, Aroun, Nessim et
+Brahm, très fiers de la permission nouvelle qu’ils ont de porter le
+turban; et, avec les maris, les gamins et les gamines: Bichi, Moumon,
+Sisi, Kiki, Mardochi, Sloma, tous en costume national, et tous, malgré
+leurs noms d’oiseaux, graves comme de petits patriarches.
+
+Cependant, les femmes arabes, hermétiquement voilées de leur m’laffah,
+grand linceul noir ou blanc dont elles s’enveloppent, et portant sur la
+tête un paquet de linge, glissent le long des murs, fantômes anonymes.
+
+La plage est très animée; déjà Israël s’y baigne en famille autour des
+cabines. Plus loin, les femmes arabes, tout à l’heure si bien voilées et
+maintenant en simple chemisette, procèdent, au bord de la mer, à leurs
+savonnages quotidiens. Les unes, accroupies, battent la laine dans le
+sable à l’aide de la raquette d’un cactus, battoir économique et
+primitif; d’autres, troussées jusqu’au-dessus du genou, montrant sans
+vaine pudeur des cuisses dorées de statues, piétinent le linge en
+dansant et font jaillir l’eau sous leurs pieds nus.
+
+Les types sont très variés. Je voudrais, peintre, croquer en passant
+cette grande femme à profil de matrone et d’impératrice, avec des
+cheveux massés et drus, d’un blond brûlé, couleur d’or rouge ou d’épi
+trop mûr; et, à côté, la pure Arabe, sans aucun mélange de romain, très
+ambrée, très fine, qui porte, deux à l’oreille droite, six à l’oreille
+gauche, comme pour narguer la symétrie, de lourds pendants d’argent
+pareils à des bracelets, et, au cou, un collier de vieilles monnaies et
+de coquillages.
+
+Malgré mes airs discrets et distraits, à la fin pourtant ma présence
+finit par être remarquée. Comme j’approchais du marabout de Sidi-Giafr,
+qui dresse son dôme non loin de la mer au milieu des dunes, un vieil
+Arabe s’est mis à crier. Alors trois femmes qui se baignaient sont
+vivement sorties de l’eau et se sont accroupies sous un haïck, à l’abri
+des regards de l’Infidèle. Le haïck remuait, et, par-dessous, je les
+devinais s’habillant. Puis, ce petit tas de linge blanc s’est ouvert,
+et, comme d’un œuf cassé, j’en ai vu éclore, éclatantes dans leurs
+habits de soie, une femme bleue, une femme orange, une femme rouge,
+presque aussitôt entortillées, hélas! de leur insupportable linceul. Au
+retour, seulement, lorsque je repassais devant elles, leur voile s’étant
+soulevé,--oh! très peu, et sans doute par hasard,--j’aperçus six yeux
+noirs, trois fronts tatoués d’une fleur sous des boucles frisées, et
+trois bouches jeunes qui riaient.
+
+ * * * * *
+
+En haut de la plage, à l’endroit où commencent les dunes et où des
+sources, restes probables d’une antique aiguade, viennent affleurer le
+sol, aussitôt recueillies, il y a un puits rond, un puits à margelles.
+Des négresses aux dents brillantes, simiesques de profil et d’allure,
+vaguent autour, sous le soleil. Pour toute coiffure, leurs cheveux
+crépus, nattés, luisants d’huile; pour tout costume, une _fouta_ rayée
+moulant des splendeurs hottentotes. Elles lavent et savonnent debout
+devant la margelle, ou bien filent assises dans le sable. Celles qui
+filent tiennent de la main gauche une courte quenouille chargée d’une
+boule de laine blanche, et, de la main droite, le fuseau. Au lieu du
+coup de pouce de nos filandières, elles font, avec la paume de la main
+droite, rouler rapidement le fuseau sur l’avant-bras gauche; le fuseau
+s’échappe en tournant, la laine se tord, le fil s’allonge, et rien n’est
+gracieux comme cette antique façon de filer.
+
+Ces négresses ne sont pas du pays. Esclaves évadées pour la plupart et
+venues du fin fond des Nigrities, elles exercent à Sousse l’état de
+blanchisseuses et filent de la laine quand le blanchissage ne donne
+point. Subissant eux aussi l’attraction de la blancheur, leurs frères et
+maris se font volontiers gâcheurs de plâtre. Toute l’heureuse et noire
+colonie habite en commun, dans la ville, une grande maison qui s’appelle
+Dar-Egmaa.
+
+Mais le soleil pique un peu fort pour un simple voyageur qui n’a pas sur
+la face la patine de bronze éthiopienne. Je m’assieds un instant dans
+l’ombre étroite du môle romain. La plage peu à peu devient déserte.
+Là-bas, dans le ciel bleu, par-dessus les dunes, se dressent des
+montagnes sœurs, régulières, géométriques, pareilles à deux forts
+immenses; derrière, violettes et se voilant de chaude brume, les cimes
+dentelées du Zaghouan. Dans le sable courent de grosses fourmis noires,
+hautes sur pattes et bossues. De petits échassiers gris, à collier
+blanc, voltigent le long de l’eau sur les plantes marines rejetées où le
+va-et-vient du flot creuse de minuscules falaises... Et ce serait
+charmant, sans l’insupportable odeur de barége que dégagent au soleil
+l’algue pourrissant, et ces balles d’alfa qu’on a mis rouir dans la mer.
+
+
+
+
+LE MARCHÉ RUSTIQUE
+
+
+Bab-el-Bahr, la porte de mer, est à cette heure fort encombrée. Sous
+l’ogive rouge et verte de sa voûte se presse une foule, hommes et
+bêtes.--_Arri! Arri!..._ ce sont les âniers poussant leurs ânes;--_Dja!_
+les chameliers poussant leurs chameaux. Et tous, âniers et chameliers,
+ne cessent de crier:--_Barra! Barra!_ d’un accent cruellement guttural.
+_Barra!_ veut dire: place! garez-vous! Seulement personne ne se gare,
+car les chameaux, comme les ânes, sachant combien les gens du pays ont
+le coup de bâton facile, mettent une prudente discrétion à ne frôler de
+trop près ni burnous ni dalmatique brodée.
+
+Il faudrait écrire un poème sur ces bourriquets à museau blanc tatoué
+d’une fleur, plus petits et plus nerveux que les nôtres, et si
+naturellement chanteurs qu’on a coutume de leur fendre les naseaux afin
+que leur voix soit moins sonore.
+
+Voici l’âne d’un marchand d’eau promenant tout le long du jour, des
+citernes de Sidi-Giafr à la ville, ses quatre amphores de terre blanche
+bouchées d’un tampon d’alfa. En voici un autre que trique un apprenti
+boucher: des caillots de sang sur son poil, ployant sous une charge de
+têtes de moutons qui pendent les yeux grands ouverts, et de viande
+tremblotante et rose. Mais la plupart arrivent des champs; ils trottent
+gaiement sans bridon et portent dans leur double sac en sparterie des
+bananes, des pastèques, des courges et toutes sortes de produits
+paysans.
+
+Les chameaux, avec un lent roulis, balancent par-dessus les turbans et
+les chechias leur tête triste et leur long cou orné de pendeloques en
+bois. Les chameliers, vêtus du sarrau brun qui est l’unique costume des
+pauvres gens, tiennent leur bête par la queue et se laissent remorquer
+tout en braillant. Il y a aussi des chamelles à la mamelle maigre et
+noire, suivies de leurs chamelots déjà compassés, déjà graves, portant
+déjà dans leur œil rond l’ennui du fardeau et du désert.
+
+Derrière viennent ces moutons de race indigène dont la grosse queue,
+vraie poche de graisse, étonne d’abord quand on arrive en Tunisie; puis,
+dans un bruit argentin de sonnailles, des chèvres jaunes au poil soyeux
+et long, couleur de cocon non filé, qui font songer à la chèvre d’or des
+légendes arabo-provençales.
+
+Tout cela monte vers le centre de la ville au milieu d’un flot toujours
+plus serré de burnous, de ghedrouns et de djebbas, où ne détonnent pas
+trop quelques rares costumes européens, officiers et bourgeois en veston
+de flanelle blanche.
+
+C’est en pleine rue que se tient le marché rustique et familier comme
+une foire de village. Les paysans venus pour vendre leurs denrées sont
+assis par terre, le long des maisons, ayant chacun devant soi un petit
+tas de poivrons, de fèves, de tomates, de raisins, de figues d’Europe et
+de figues de Barbarie, qu’on appelle ici des figues d’Inde. Ils les
+pèsent avec grand soin dans des romaines primitives, faites d’une
+planche, de trois bouts de ficelle et d’un bâton encoché au couteau qui
+remplit l’office de levier. D’autres se promènent, un chapelet de
+gousses d’ail autour du cou ou bien tenant à la main un lièvre, deux
+poulets liés par la patte, une perdrix dans une cage, des œufs frais, un
+jeune hérisson. Résignés et doux, le bouquet de jasmin sur l’oreille,
+ils attendent l’acheteur sans rien dire, tandis qu’à côté la spéculation
+mène grand bruit autour de la petite table d’un Juif qui fait le change
+des caroubes, et du chevalet où les agents du fisc mesurent les grains.
+
+Une chose frappe d’abord: l’absence d’un type général; partout, au
+contraire, des traits travaillés, fatigués, divers, une complication de
+physionomie indiquant le mélange des races et un héritage séculaire de
+civilisation. Il y a encore autant de latin que d’arabe chez ces pauvres
+gens, dont la coutume est faite de débris de droit romain. Sous le
+rouleau de l’islamisme, si lourd qu’il fût, la colonie antique,
+évidemment, a gardé quelque chose de son puissant relief.
+
+A travers une porte encombrée de bâts, dans une cour ancienne à fines
+arcades, pleine d’ânes et de mulets piétinant la grasse litière,
+j’aperçois,--tableau d’un orientalisme imprévu que colore superbement un
+oblique coup de soleil,--des poules et des coqs picorant, comme ils
+feraient d’un tas de fumier, la bosse bourrue d’un chameau agenouillé.
+C’est la cour d’un fondouk dont les trente chambres sont maintenant
+accaparées par les Maltais, seuls étrangers qui s’accommodent encore de
+cette existence en commun; les jours de marché, elle sert aux Arabes
+paysans pour enfermer leurs bêtes. L’établage coûte une caroube,
+c’est-à-dire un peu moins d’un sou. C’est encore trop cher, paraît-il;
+nombres d’ânes appartenant à des maîtres moins riches ou plus avares
+stationnent attachés gratis à des anneaux de fer le long du mur de la
+mosquée, le bout du nez à l’ombre et la croupe au brûlant soleil. Çà et
+là, des chameaux, un jarret lié, restent immobiles sur trois pattes.
+
+Les bêtes, pécaïre! ont besoin de s’approvisionner de patience; car
+leurs maîtres, une fois le marché fait, ne voudront pas quitter la ville
+et reprendre, soit par la plage, soit dans les oliviers, le chemin des
+champs, sans avoir fait au Souk, lieu de délices, paradis de béatitude
+musulmane, dont toute la semaine ils ont rêvé, une station de quelques
+heures.
+
+
+
+
+LES SOUKS
+
+
+Le souk, ou marché couvert, ne rappelle en rien la magnificence tant
+vantée des bazars d’Orient. C’est un souk modeste, le souk d’une petite
+ville à demi paysanne. Un ami, que je rencontre vers les trois heures de
+l’après-midi, ce qui est pour les gens du pays le moment des affaires,
+me dissuade de diriger là ma promenade. «Que diantre espérez-vous
+trouver? Quelque ruelle en ogive, très sombre, où, par les mille trous
+de la voûte, quand les toiles d’araignées ne les obstruent point,
+tombent des barres de soleil. A droite et à gauche, un double rang de
+logettes d’un mètre carré pratiquées dans l’épaisseur du mur. En arrière
+un banc de pierre à hauteur d’appui qui court tout le long de la galerie
+et sert à la fois de comptoir pour les marchandises et de siége pour
+l’acheteur. Dans ces logettes, des marchands se tiennent, les jambes
+croisées. Voilà le souk, tous les souks se ressemblent; seulement, vous
+avez dû voir beaucoup mieux en ce genre à Tunis.» J’ai envie de répondre
+que c’est précisément cette simplicité qui me charme. Un Orient
+éblouissant, brodé, l’Orient des peintres orientalistes et des
+costumiers d’opéra, me donnerait trop l’impression d’une chose connue
+d’avance. Ici je me sens vivre en pleine ingénuité musulmane; je fais
+partie de la foule: marchands d’herbes ou marchands d’huile, pareils à
+ceux qui grouillent à l’arrière-plan des _Mille et une Nuits_, ne voyant
+passer que de très loin et au-dessus d’eux, aujourd’hui comme il y a
+douze cents ans, le train chamarré des kalifes.
+
+Les Arabes de la ville haute et des villages, nos Arabes de ce matin, je
+les retrouve ici reconnaissables à leur air paysan, l’œil triste et
+doux, la peau tannée. Ils sont couchés, méditent ou dorment, heureux,
+avant de retourner à la petite maison blanche et basse où les attend une
+invincible pauvreté, heureux de s’offrir ainsi un avant-goût des joies
+par Mahomet promises, dans cet endroit frais, plein de bonnes odeurs, de
+couleurs voyantes, où circulent des femmes voilées.
+
+Les bourgeois de Sousse, les Maures, comme les appelle une ethnographie
+fantaisiste, viennent au souk également et y passent de longues heures
+en causeries avec les marchands. Ils ont de belles djebbas brodées qui
+ressemblent à des dalmatiques, un double gilet aux tons vifs, une
+chechia toujours neuve, un turban fait de belle étoffe et des babouches
+en cuir verni qui, lorsqu’on les quitte, et on les quitte pour un rien,
+laissent voir des bas fins d’une blancheur immaculée. Plus encore que le
+costume, un teint mat et reposé, une certaine tendance à l’embonpoint
+indiquent chez eux l’aisance héréditaire et des habitudes de bien vivre.
+
+ * * * * *
+
+D’un bout à l’autre du marché, sur le pavé inégal, bossu, creusé à son
+milieu d’un profond caniveau qui coule plein dans la saison des pluies,
+circule une foule compacte mêlée d’Arabes et de Juifs. Beaucoup
+d’aveugles qui vont droit et vite, agitant leur bâton et murmurant je ne
+sais quoi; devant eux, respectueusement, les burnous et les djebbas
+s’écartent. Un beau vieillard à turban rouge me salue: c’est le
+crieur-public, homme considéré, qui est allé trois fois à la Mecque; il
+préside aux encans et proclame dans les carrefours les objets perdus et
+les bêtes volées. Je reconnais aussi un vieux fou juif pour l’avoir
+trouvé l’autre soir à minuit tranquillement endormi sur les marches de
+mon escalier; on le laisse vaguer librement et s’introduire dans les
+maisons sans que personne l’inquiète; mais les gamins lui font des
+niches, une de ses oreilles est même beaucoup plus longue que l’autre à
+force d’avoir été tirée. Plus loin, le chapelet aux doigts et
+familièrement adossé à l’angle d’une boutique, le khalifa,--c’est-à-dire
+la première autorité beylicale de la ville en l’absence du caïd
+gouverneur qui ne réside guère,--s’entretient avec un colonel tunisien
+dont le pantalon de calicot, la tunique de drap à jupon plissé sont les
+seuls objets qui fassent tache sur ce fond noblement oriental.
+
+Le souk ou les souks, car il y a plusieurs de ces ruelles voûtées
+s’enchevêtrant l’une dans l’autre et se coupant sans préoccupation de
+l’angle droit, ne sont pas longs à visiter.
+
+Voici le souk aux «herbages» où les ménagères soussaines
+s’approvisionnent également de poivre rouge, de henné, de garance, de
+cassonade et d’un mélange de pois grillés et de raisins secs, régal
+favori des gamins arabes. Il exhale une bonne odeur de légumes, de
+fruits mûrs et d’épiceries.
+
+Au souk des Arabes, on vend les babouches jaunes et les tapis de
+Kairouan, des couvertures de Gafsa, des tromblons damasquinés, des
+miroirs à dos incrustés de nacre, et aussi pas mal de ces menus objets à
+paillettes qui viennent de Constantinople et de Paris. Des tailleurs
+sont en train de tailler, de coudre des costumes, ou bien dévident un
+écheveau de soie qu’ils retiennent avec l’orteil de leur pied droit.
+
+Le souk des Juifs, noir et tout petit, est habité par deux ou trois
+brodeurs de ceintures d’or et quatre ou cinq orfèvres à figure
+d’alchimiste qui, presque sans outils, avec un simple fourneau de terre
+glaise qu’active une outre servant de soufflet, fabriquent en argent
+très allié les bouclés d’oreilles, les colliers, les bracelets et les
+anneaux de pied des élégantes du pays. Ils font aussi commerce de
+curiosités; un d’eux me tire précieusement de son coffre-fort, de
+provenance européenne et décoré d’amours en fonte dorée, tout un rare et
+précieux bric-à-brac d’un art bizarrement mélangé de raffinement et de
+barbarie: babouches d’argent relevées en pointe, colliers féminins très
+anciens, paraît-il, et composés d’un assemblage joyeux à l’œil de perles
+multicolores, de fragments de verre enfilés, de pièces de monnaie, de
+coquillages percés d’un trou, de losanges, d’ornements en filigrane où
+s’incrustent des cabochons rouges, le tout se terminant par une énorme
+plaque ronde et lourde qui doit pendre entre les seins nus. Ces parures
+authentiques et longtemps portées conservent une odeur de musc.
+
+Il y a encore, mais à ciel ouvert, dans des ruelles, le marché des
+vanniers, encombré de tamis, de cages à perdreaux, de corbeilles, et
+celui des revendeurs: poteries ébréchées, outils hors d’usage, haillons
+pendants, étoffes déteintes, tout un Orient lamentable dont nos
+chiffonniers ne voudraient pas.
+
+ * * * * *
+
+Autour des souks se concentrent quelques petites industries. Sur un
+métier primitif, d’habiles ouvriers composent le dessin d’un tapis aux
+riches nuances et fabriquent ces tissus légers, transparents, en coton
+ou en soie lamée, dont s’enveloppent les beautés soussaines. Le dernier
+représentant d’une industrie qui s’en va découpe et colorie les étagères
+à jours ornées d’arabesques et de fleurs qui, dans les intérieurs
+devenus peu à peu européens, restent encore comme un souvenir de
+l’ancienne fantaisie orientale. A côté, la boutique d’un médecin: ici,
+le médecin ne fait qu’un avec le pharmacien et se tient en boutique;
+cette boutique a pour unique ornement une carte de géographie arabe.
+Celle du barbier, plus luxueuse, est fermée d’un rideau en filet qui
+laisse voir l’intérieur. Au fond, une glace à cadre sculpté, du plus pur
+style Louis XV et que je marchanderai un de ces jours. Le long des murs,
+des rasoirs en panoplie, des miroirs nacrés, des plats à barbe en
+cuivre, et,--détail qui renverse mes idées à l’endroit de l’horreur que
+tout bon musulman est censé avoir pour l’imitation de la figure
+humaine,--quelques gravures d’un Épinal évidemment asiatique ou
+africain, représentant des soldats turcs et des sultanes à cheval. Tout
+autour, des bancs où les clients attendent, tandis que dans le grand
+fauteuil du milieu un gamin de huit ans est en train de se faire raser
+la tête.
+
+Un café! mais nous n’y boirons point; il faut respecter le Ramadan.
+
+ * * * * *
+
+J’aurais plutôt envie d’entrer, tant l’aspect est engageant, dans cette
+mosquée minuscule qui se compose d’un dôme blanc posé sur un cube comme
+la moitié d’une orange sur un pavé. Une terrasse triangulaire s’en
+détache et porte à sa pointe un minaret léger en forme de campanile. Ce
+doit être un tableau bien oriental à la tombée du jour, quand le muezzin
+apparaît entre ces huit colonnettes blanches.
+
+Pas bien loin de là, car autour des souks les endroits consacrés
+abondent, une porte s’ouvre dans une haute muraille bleu de ciel, ornée,
+en violente et barbare peinture, de fleurs fantasques au milieu
+desquelles on voit un lion rouge portant le drapeau rouge et vert entre
+ses pattes. C’est la chapelle du protecteur de l’endroit, un «sidi»
+quelconque qui fait des miracles. Sur le seuil que le soleil brûle, un
+grand jeune homme en pagne brun, pieds et jambes nus, avec un restant de
+calotte usée pour seule coiffure, se tient immobile, regardant devant
+lui d’un regard vague qui ne daigne même pas s’arrêter sur nous. Il
+aura, me dit-on, fait un mauvais coup, tué ou volé; mais la porte du
+marabout est lieu de refuge, et les soldats du bey ne se hasarderaient
+pas à l’arrêter là.
+
+Est-ce vrai? Dans le gâchis de juridictions qui caractérise la Tunisie,
+le fait n’aurait rien d’étonnant. J’ai bien vu hier un autre Arabe,
+ancien assassin et pour le quart d’heure accusé de vol, dormir, dans
+l’attente de temps meilleurs, roulé dans son manteau, sur le paillasson
+d’un consul européen qui le «protége».
+
+
+
+
+AU HASARD DES RUES
+
+
+J’essaye un peu chaque jour de prendre l’hygiénique habitude de la
+sieste.
+
+Mais toute cette après-midi, sous mes fenêtres, des camionneurs
+indigènes ont chargé de barils d’huile leurs charrettes courtes qu’ils
+appellent des arabas.
+
+Sans compter l’odeur âcre et rance s’infiltrant à travers les lames des
+jalousies, c’est un vacarme à rendre fou. Qui donc inventa l’Orient
+silencieux? Pour un rien, cheval qui s’ébroue, barrique mal équilibrée
+qui roule, les gens d’ici ont la rage de brailler; le tout d’un accent
+étrange, guttural et dur comme si un peu de carthaginois leur était
+resté dans la gorge. A la saison de l’huile, c’est pire encore: Sousse
+ruisselante, assourdie de cris, encombrée de chameaux, d’ânes et de
+véhicules chargés d’outres, devient pour deux mois inhabitable.
+
+Avec un pareil voisinage, travailler serait aussi difficile que dormir!
+
+Je descends, j’entre chez le voisin, un riche Juif propriétaire
+d’oliviers et cause de tout ce beau tapage. Grands magasins voûtés
+recouvrant les citernes à huile, qui sont d’immenses réservoirs en
+maçonnerie. Sous l’œil du maître, deux vieillards à turban manœuvrent la
+pompe, doucement, comme s’il s’agissait de tirer l’eau d’un puits. A
+chaque coup, par une moitié d’outre dont le col sert de robinet, un
+épais flot d’or se dégorge et tombe avec un bruit amolli dans des
+mesures en brillant métal. Deux autres vieillards, à tour de rôle,
+comptent ces mesures en chantant sur un rythme traînant et plaintif une
+chanson interminable, et puis les versent dans les tonneaux qu’on va
+mener au quai et qui demain partiront pour Marseille.
+
+La rue éblouit, toute blanche! Le soleil perpendiculaire laisse le long
+des maisons, d’un seul côté, à peine un mince trottoir d’ombre.
+Personne! Un grand silence à l’heure où nos villes européennes ont
+coutume de voir ruisseler la vie. Pompéï au clair de lune, avec ses rues
+étroites, ses maisons basses, sans fenêtres comme celles-ci, ne me parut
+pas, quand je la visitai, plus profondément endormie.
+
+Sauf deux voies assez larges et relativement modernes, allant l’une de
+la porte Marine à la porte Neuve, et l’autre, qui lui est
+perpendiculaire, coupant par le milieu la haute ville dans la direction
+de la kasbah, Sousse, comme toutes les bourgades barbaresques, n’est
+qu’un enchevêtrement confus de ruelles et d’impasses en zigzag,
+compliquées d’arcades et de voûtes. Après huit jours, je ne m’y
+reconnais pas encore et m’y égare régulièrement.
+
+Peu de rencontres, et toujours les mêmes!
+
+Toujours, devant la maison qu’on bâtit, le même nègre gâcheur de
+mortier, en train de patauger dans la chaux vive, les pieds entortillés
+de chiffons, ce qui lui donne l’apparence monstrueuse d’un homme atteint
+d’éléphantiasis. Toujours, pour me barrer le passage près du même tas
+d’écorces de pastèques, à l’endroit où des Maltais habitent, le même
+porc noir, maigre et haut sur pattes. Comme il ne se dérange pas, je le
+frappe, il grogne, son maître arrive, et, tout en jurant, le réintègre
+au domicile déserté.
+
+Les portes des maisons arabes restent closes, et le regard n’y pénètre
+guère; celles des maisons juives, grandes ouvertes ou entre-bâillées,
+laissent voir un corridor aux murs reluisants d’émail, et par terre, des
+femmes, des filles couchées, paquets de chiffons colorés, avec une main
+ambrée et brune, un pied orné d’un bracelet d’argent qui dépassent.
+
+Les rues sont propres relativement, grâce à la pression énergique
+exercée sur l’administration beylicale par le consulat français et
+l’autorité militaire. Le fumier a disparu, sinon la poussière. Çà et là,
+cependant, une outre vide, souillée de sable et imprégnée d’huile chaude
+et malodorante, une peau de mouton, de chevreau récemment écorché,
+recouverte de gros sel et en train de se tanner sous un vol bourdonnant
+de grosses mouches, rappellent qu’on est en pays musulman.
+
+La promenade ainsi comprise me paraît charmante. C’est la solitude d’une
+course de nuit avec les agréments du plein jour. On flâne sans être
+dérangé, et l’on recueille comme en se jouant toutes sortes
+d’observations délicieusement inutiles.
+
+Voici un moulin d’huile en réparation. Il est construit d’après le même
+système que dans nos villages provençaux: une meule que fait rouler,
+dans un bassin où s’écrasent les olives, le chameau ou l’âne attelé; un
+pressoir à vis de forme primitive sous lequel, tandis qu’en geignant les
+hommes poussent à la barre, la pulpe broyée rend son huile à travers le
+treillis des «escourtins» en sparterie.
+
+Voici un four, pareil lui aussi au four banal de quelque village du Var
+ou des Alpes. L’Arabe, gravement, y apporte sur une planche, pour les
+cuire, trois ou quatre pains de froment et d’orge que les femmes ont
+pétris à la maison; il y apporte aussi son grain, car ici le moulin et
+le four fonctionnent sous la même voûte sombre et noire.
+
+Le hasard des ruelles me conduit jusqu’à «la Sofra», une des curiosités
+de Sousse. C’est au milieu d’une placette, une citerne antique
+recouverte d’un massif en maçonnerie rond et surélevé, dont le tour se
+creuse en abreuvoir. Par l’orifice, fait d’un chapiteau corinthien évidé
+que les cordes ont marqué de profondes stries, un homme tire de l’eau,
+et le seau qui s’égoutte en remontant éveille sous terre comme un bruit
+de voix lointaines et mystérieuses. La Sofra inspire un grand respect
+aux habitants de Sousse, et aussi un peu de terreur. Il court sur elle
+des légendes où le souvenir des Romains se mêle à des histoires de
+génies.
+
+Plus bas est une source jaillissante, venant de loin, du côté des
+Montagnes-Sœurs. Mais le Musulman, qui ne boit guère que de l’eau, en
+boit beaucoup, et la source ni la Sofra ne sauraient suffire à soulager
+l’inextinguible soif de la population soussaine. Aussi, longtemps avant
+que Richard Wallace eût doté Paris de ses fontaines, avait-on ici dans
+les souks et au coin des rues nombre de fontaines Wallace d’un caractère
+économique et original. Figurez-vous des réservoirs pratiqués dans
+l’épaisseur d’un mur et que, chaque matin, les âniers de Sidi-Giafr
+remplissent. Le canon de cuivre ne laisse point jaillir l’eau: par une
+combinaison hydrostatique que je laisserai expliquer à plus savant que
+moi, il faut téter pour qu’elle monte. Il paraît que c’est fort commode;
+mais d’abord je ne pouvais comprendre ce que faisaient ces paysans
+courbés en deux, les mains et la figure collées au mur dans une attitude
+d’adoration.
+
+Quelquefois ces fontaines ont des proportions monumentales. Près de la
+mosquée, j’en ai remarqué une assez belle, revêtue de faïences anciennes
+dans un encadrement de pierre ciselé à la mauresque et portant une
+inscription destinée sans doute à perpétuer le nom d’un généreux
+fondateur. Sous la voûte de la porte Bab-el-Garbi, qui s’ouvre du côté
+de Kairouan, on en rencontre une plus curieuse encore: c’est un
+sarcophage de marbre où quelques mots latins se déchiffrent. Quand je
+suis passé, un petit Arabe en manteau bleu, en chechia rouge, crispant
+ses orteils nus sur deux cailloux superposés, se haussait pour y boire.
+Le peu d’eau qui reste en ces pays est dû à des travaux d’origine
+romaine; un poète verrait un symbole dans cet enfant qui se désaltère à
+un tombeau.
+
+ * * * * *
+
+D’ailleurs, on trouve ici du romain partout; et, si j’étais archéologue,
+je choisirais Sousse pour mon paradis. Aux angles des rues et des
+maisons, des colonnes antiques debout! Au seuil des portes, des colonnes
+antiques couchées! M’étant assis sur un banc de pierre, à un carrefour,
+un voisin s’est approché de moi et m’a parlé, par gestes, d’un homme
+très grand, très fort, qui avait des cornes. Je ne comprenais pas; alors
+il m’a montré le banc, et je me suis aperçu que ce banc était tout
+simplement le torse en marbre, à cuirasse magnifiquement ouvragée, d’un
+guerrier. Au bas de l’escalier d’une école arabe, la dernière marche est
+formée d’un fragment de corniche du plus précieux travail; les babouches
+et les pieds nus des petits épeleurs de Coran ont fini par en user les
+ornementations délicates.
+
+Quelques résidents qui s’amusent à collectionner m’ont montré maints
+objets curieux: des pierres gravées, des intailles, une brique
+carthaginoise portant un rhinocéros en relief, des médailles frappées
+d’un seul côté représentant des groupes érotiques et satyriques, des
+monnaies romaines, grecques, du Bas-Empire, puniques, coufiques,
+marocaines, espagnoles, françaises, génoises,--bref, l’histoire monnayée
+et l’étonnante fricassée de guerres, d’invasions et de races de cet
+admirable pays. Le tout découvert autour de la ville ou dans la ville au
+hasard d’un canal creusé, des fondations d’une maison neuve: car, sauf
+un commencement de fouilles savantes exécutées, sous le patronage de
+Napoléon III, alors féru de sa vie de César, du côté de l’ancien port,
+une si riche mine est encore vierge.
+
+Et moi-même, sans penser à mal, j’ai fait ma trouvaille. Oui! derrière
+la kasbah, sous le rempart, à l’endroit où apparaissent quelques restes
+de constructions antiques, près d’un trou que des Arabes avaient creusé
+pour y prendre de la pierre à bâtir, j’ai ramassé, au milieu des
+cailloux et des débris de poterie, un petit cône à pointe arrondie
+portant encore des traces de peinture rouge. Est-ce un dieu carthaginois
+ou simplement un bouchon d’amphore? Je penche pour le dieu et me
+rappelle cette phrase de Salammbô: «Il y avait à l’entrée, entre une
+stèle d’or et une stèle d’émeraude, un cône de pierre. Mâtho, en passant
+à côté, se baisa la main droite.» Dans la joie naïve de ma découverte,
+j’ai failli me baiser la main droite comme Mâtho.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant on me soupçonne de donner dans l’archéologie. Mon ami
+Marteroy, qui voyage dans le Sud, explorant les plateaux d’alfa, m’écrit
+qu’il m’attend à Maharès, où il y a une voie romaine, des citernes
+antiques peuplées d’hirondelles, une forteresse bâtie par les chevaliers
+de Malte, et une admirable porte de mosquée encadrée de carreaux
+émaillés, vrai chef-d’œuvre de céramique. Des officiers me signalent des
+aqueducs, des colonnades, des tombeaux et même des alignements de
+pierres druidiques. Il y a surtout l’amphithéâtre d’El-Djem, comparable,
+paraît-il, au Colisée, et que je ne saurais me dispenser de visiter. Je
+dis «oui!» mais sans conviction. Voyager par ces chaleurs d’août? Je
+franchirai peut-être un de ces matins la ceinture de remparts blancs où
+le Baal dévorateur m’assiége; seulement ce sera, pèlerinage obligé, pour
+voir Kairouan la ville sainte, ou, plus près, la côte rocheuse de
+Monastir, riche en oursins et en clovisses roses, et, puisque Djerba et
+Gabès sont trop loin, la minuscule oasis d’El-Kantara, où mûrissent la
+figue et le raisin sous une forêt de dattiers frissonnant au vent de la
+mer.
+
+
+
+
+DINER AU CAMP
+
+
+--«Montez-vous au camp?» m’a dit le capitaine Huart.
+
+--«Pourquoi pas?» ai-je répondu, bien que l’offre, après déjeuner, n’ait
+rien de tentant. Lui, fait deux fois le jour ce voyage du camp à l’hôtel
+et de l’hôtel au camp, par le plateau poudreux, brûlé du soleil et par
+les ruelles chauffées à blanc qui avoisinent la kasbah.
+
+Le capitaine, dont le regard bleu-clair énergique et doux et les
+moustaches en vieil or où se mêlent des fils d’argent dénoncent
+l’origine gauloise, est resté blanc comme le lait, malgré son mépris du
+soleil. Moi, en ma qualité d’homme brun, je suis devenu noir, mais noir
+pour tout de bon. Il y a là une question d’atavisme: sous notre peau
+d’hommes du Midi, se cacherait-il un nègre oublié que les rayons
+africains réveillent?
+
+Antoine est venu à notre rencontre: c’est un sanglier apprivoisé qui
+s’entend mieux que personne à faire les honneurs du camp. Nous n’avons
+qu’à le suivre. Informé sans doute de mon goût nouveau pour
+l’archéologie, il me conduit tout droit aux «Grosses Pierres», débris
+d’un cirque que les Romains avaient élevé là, en vue de la mer dont nous
+regardons l’azur et dont nous respirons avec plaisir la fraîche brise.
+
+Les soldats reposent sous la tente ou bien à l’ombre maigre et trouée
+des oliviers; quelques-uns, plus heureux, ont pour abri un grand
+caroubier au dru feuillage, d’où pendent les caroubes mûres en cette
+saison et pareilles à de longues lames de bronze. Pour tout bruit, les
+cigales qui chantent, innombrables. On se croirait seul dans ce
+campement endormi qui, tout à l’heure, retentira de vibrantes sonneries
+militaires.
+
+Au milieu des soldats couchés, un vieillard à barbe d’Abraham, superbe
+sous sa belle djebba bleue, fait couper à coups de hache, par son
+domestique nègre, le bois mort d’un arbre qui lui appartient. Le camp
+est établi sur des propriétés particulières, et, pour la première fois,
+je puis contrôler de près et par mes yeux ce qu’on m’a raconté sur la
+culture arabe dans la région.
+
+ * * * * *
+
+Chez les bons Tunisiens, race agricole où persiste, avec un peu de sang
+romain, le goût de la propriété morcelée, chaque carré en culture, si
+petit soit-il, s’entoure,--ce qui fait du pays un vaste échiquier, comme
+le Bocage ou certains coins de la Normandie,--de hauts relèvements de
+terre couronnés par une haie vive. Seulement, ici, le relèvement sans
+gazon ni mousse est triste et sec, et l’aloès aux hampes rigides, les
+grands figuiers de Barbarie y remplacent plus ou moins agréablement les
+aubépines et les viornes.
+
+A la saison des pluies, les cases de l’échiquier deviennent par surcroît
+autant de réservoirs recueillant au pied des arbres, groupés en nombre
+qui varie suivant la disposition du terrain ou les convenances des
+partages, cette précieuse eau du ciel dont pas une goutte ne doit être
+perdue.
+
+Quelquefois même, un tronc centenaire est seul dans son enclos comme au
+fond d’une coupe.
+
+Partout des travaux d’irrigation, partout des canaux tracés dans la
+terre rougeâtre et qu’obstruent maintenant les herbes desséchées. Il y a
+aussi des puits avec le chemin de halage en pente, battu et durci au
+lent va-et-vient des chameaux. Mais tout cela est, pour le quart
+d’heure, bouleversé par l’occupation militaire. Le capitaine me
+dit:--«Avec leurs sacrés petits murs, le pays cultivé n’est qu’une série
+de redoutes, et notre campagne par ici n’eût pas été commode si on avait
+voulu s’y défendre pied à pied comme autrefois en Vendée.»
+
+L’après-midi se passe à boire des citronnades, tièdes, hélas! Antoine
+ayant eu l’ingénieuse idée de renverser sur le sol de la tente, pour s’y
+vautrer dans un à peu près de bauge, la gargoulette où l’eau
+fraîchissait.
+
+ * * * * *
+
+Décidément, je ne redescendrai pas à la ville. Antoine, désormais revêtu
+d’une carapace terreuse et jaune, mais tout frétillant depuis qu’il
+s’imagine s’être baigné, veut à toute force me conduire chez ses amis
+les artilleurs. Il passe entre les jambes des chevaux et les roues des
+canons alignés. Antoine a eu là une idée heureuse! Les artilleurs
+m’apprennent que je suis invité à dîner précisément pour ce jour-là, et
+que ces messieurs doivent attendre à l’appontement avec deux chevaux
+pour mon frère et moi. Ces messieurs sont le capitaine Courtès, qui est
+des bords du Rhône et presque mon compatriote; le lieutenant
+Courbebaisse, à qui m’a recommandé son cousin Paul Armand, le bon
+géographe marseillais; enfin M. Massenet, commandant de la canonnière
+_l’Étendard_, que j’aperçois au loin, imperceptible point noir sur le
+bleu du golfe, à travers la fumée des cuisines de soldats qui s’allument
+en plein air.
+
+Nos amis arrivent, amenant mon frère; Sousse est petit et quelqu’un les
+a avertis. Tandis que le dîner se prépare, on me présente les hôtes de
+la batterie: deux caméléons mélancoliques et ridés, deux canards
+sauvages pour qui un seau d’eau bourbeuse remplace médiocrement le
+marécage natal; et un jeune chacal aux yeux gonflés comme s’il avait
+versé des larmes. Le chacal est triste, en effet; il a des peines de
+cœur, la solitude lui pèse. Et c’est pour cela qu’on le tient à
+l’attache: libre, il affolait de ses sauvages avances toutes les
+chiennes du camp.
+
+ * * * * *
+
+A table maintenant, sous les oliviers, devant la tente, au milieu d’une
+enceinte improvisée de troncs de cactus énormes comme des troncs de
+chênes et qui, renversés, sans racines, végètent cependant, égayant leur
+bois mort de belles feuilles fraîches et jeunes. Le soleil descend dans
+le ciel rouge. A mesure qu’il disparaît, en face de nous, les remparts
+de Sousse se colorent des plus délicates teintes violettes. C’est
+l’heure mélancolique. Tout en faisant honneur à un repas de volaille et
+de gibier qu’arrosent les vins amers de Sicile, on parle de Paris, de la
+France, de ce qu’on aime et qui est loin. Puis la nuit tombe,
+subitement. Les grands lévriers d’Afrique allongés à nos pieds se
+dressent dans leur haute taille et commencent à rôder inquiets. Le café
+arrive. Un soldat suspend sur nos têtes à la branche d’un olivier une
+lanterne arabe dont les mille trous coloriés éclairent d’étincelles un
+dôme argenté de feuillage...
+
+La même lanterne, portée par le même soldat, va nous conduire hors du
+camp et jusqu’à la ville, par de vagues chemins, le long du cimetière
+qui, avec ses talus et ses tombes, prend sous la clarté des étoiles la
+douceur blanche et poétique d’un grand paysage neigeux.
+
+
+
+
+KARAGOUZ
+
+
+Que faire de notre soirée? Le samedi est jour de repos: il n’y a pas de
+musique militaire au Bordj; d’un autre côté, les belles Juives, ornement
+féminin des cafés en plein air de la Marine, ayant allumé leurs lampes
+dès ce matin, gardent la maison.
+
+Mais les souks sont illuminés, et la ruelle qui y conduit nous attire
+par de vagues musiques, le bourdonnement doux d’un orchestre arabe.
+Trois instruments; la clarinette, la tarabouka de poterie où court la
+caresse des doigts, et le tambourin nonchalamment secoué, dont les
+crotales frémissent à peine avec un bruit de feuilles mortes. Tout cela
+léger comme un souffle, énervant et délicieux comme un chœur lointain de
+cigales. Sur un air triste, rendu plus triste encore par l’étrangeté
+paysanne de sa voix de tête, un nègre détaille en strophes très courtes
+le blason des beautés de la femme; puis il fait silence, et l’orchestre,
+qui s’était tu pour l’écouter, scande d’une brève ritournelle chaque
+repos de sa litanie amoureuse.
+
+Si nous allions voir Karagouz?
+
+ * * * * *
+
+Une première fois, il y a deux jours, l’impresario qui dormait en
+travers de sa porte a refusé de se déranger pour moi. Mais ce soir, nous
+sommes avec un officier qui parle un peu d’arabe, de sorte qu’il devient
+facile de s’entendre.
+
+La salle, noire et sans autre ornement que les toiles d’araignée tombant
+du plafond en draperies, est une simple boutique de tisserand dont on a
+appliqué le long des murs le métier démonté. La porte une fois refermée,
+il y règne une chaleur étouffante. Quelques indigènes ont suivi en se
+glissant sur nos talons. Du reste, pas de siéges; nous devrons assister
+au spectacle debout.
+
+Au fond, dans une cloison en planches, s’ouvre un cadre de mousseline
+derrière lequel on voit danser la flamme d’une lampe à huile. Par une
+porte pratiquée sur un des côtés de la cloison, l’homme de Karagouz, à
+la fois directeur et unique artiste, pénètre mystérieusement dans les
+coulisses. Il débute, invisible, par un long discours préliminaire,
+destiné sans doute à expliquer la pièce, et que pour mon malheur je ne
+comprends point.
+
+Bientôt une silhouette apparaît, noire et se démenant des jambes et des
+bras sur le fond du cadre éclairé. Mais ce n’est pas encore Karagouz,
+c’est un habitant de la ville, bourgeois enturbané qui a envie d’un beau
+poisson et qui en fait la commande à un nègre. Sur ce, Karagouz entre,
+monstrueux, armé d’impudeur et tout de suite reconnaissable, tant il est
+pareil à ce Dieu rustique, taillé dans un tronc de figuier, dont les
+anciens voilaient de verdure aux endroits déserts de leur jardin l’image
+obscène et consacrée! Karagouz a surpris la conversation du bourgeois et
+du nègre. Il déclare que c’est lui, Karagouz, qui mangera le poisson. Et
+voilà le premier acte.
+
+ * * * * *
+
+Au deuxième, Karagouz ne paraît pas. Nous sommes sur mer dans une barque
+à plusieurs rameurs très ingénieusement ajustée. Le nègre tient la
+barre. A l’avant, le patron pêcheur jette sa ligne dans ce qui est censé
+les profondeurs salées. Un thon énorme, l’œil blanc et rond, la gueule
+ouverte, rôde sous l’eau et flaire l’hameçon. Mais le nègre parle
+toujours et empêche le poisson de mordre. Interminable discours du
+patron au nègre, à la suite de quoi le nègre promet de ne plus parler.
+En effet, il ne parle plus; mais, autrement que par la bouche, il fait
+entendre,--à la grande joie de l’auditoire, très sympathique aux grasses
+facéties de ce Pierrot couleur de suie,--un bruit incongru,
+retentissant, formidable comme un coup de tonnerre. Le thon, effaré, se
+sauve aux abîmes. Nouveau discours du patron, accompagné de
+gesticulations furieuses. Nouveaux serments du nègre, qui jure de rester
+silencieux de toute façon. Enfin le thon est pris, on le hisse à bord,
+les rameurs rament, la barque disparaît dans la coulisse, et le deuxième
+acte finit.
+
+ * * * * *
+
+Au troisième acte, le bourgeois arrive, portant sous le bras son poisson
+qu’il dépose par terre. Il se couche auprès, du côté de la tête;
+Karagouz survenant se couche du côté de la queue. Inquiet, le bourgeois
+surveille Karagouz. Mais Karagouz dort, Karagouz ronfle; le bourgeois
+rassuré croit pouvoir s’absenter un instant, et sort, laissant le
+poisson à la garde des étoiles. Quand il revient, accompagné d’amis qui
+veulent admirer son achat, Karagouz a enlevé le poisson; il s’est mis à
+la place, étendu sur le dos, et vous devinez ce que les bourgeois
+flairent dans la nuit sombre, en croyant flairer un thon nouvellement
+pêché. Première bataille, à la suite de laquelle Karagouz reste maître
+du terrain, non sans avoir, selon ses habitudes, passé l’ennemi vaincu
+au fil de son étrange épée.
+
+ * * * * *
+
+Quatrième acte et deuxième bataille, cette fois-ci avec le nègre, qui
+veut que Karagouz rende le poisson. Le nègre est tué. Karagouz le traîne
+devant la porte du bourgeois. Le bourgeois, qui ne tient pas au
+compromettant voisinage d’un cadavre, traîne à son tour le nègre devant
+la porte de Karagouz. On trimballe un bon moment ce malheureux nègre.
+Enfin, on s’arrête à une transaction: le nègre sera placé au milieu de
+la rue, à égale distance des deux maisons. Karagouz mesure le terrain,
+avec quelle aune étrange, ô Mahomet! Mais comme il ne se pique pas de
+grande suite dans les idées, ou plutôt comme il médite d’autres farces,
+une fois le bourgeois parti il se substitue au nègre qu’il fait
+disparaître.
+
+ * * * * *
+
+Cinquième et dernier acte. Les femmes prévenues entourent Karagouz
+qu’elles prennent pour le nègre mort. Elles poussent des you! you!
+plaintifs; elles entonnent des chants funèbres. Soudain le mort se
+redresse: ce n’est pas le nègre, c’est Karagouz, c’est l’ennemi! Moins
+fort contre les femmes que contre les hommes, Karagouz se voit sur le
+point de subir le sort d’Orphée. Assailli, déchiré, griffé, mordu au nez
+et encore ailleurs, l’infortuné reste sur le carreau, gémissant et
+crachant dans ses mains «prt... prt... prt...» pour oindre ses
+blessures. Des Juifs arrivent et veulent l’enterrer. Ils le placent sur
+une litière, et ce sont des lamentations nasillées en hébreu, des _amin_
+et des _adonaï_ dont l’imitation très comiquement caricaturée fait
+beaucoup rire les spectateurs. Déjà le convoi s’est mis en marche quand
+tout à coup Karagouz se dresse, farouche! Emporté par son éternelle idée
+fixe, il déshonore en les poussant vers la coulisse ceux qui venaient
+l’ensevelir.
+
+Le cadre reste un instant vide; puis Karagouz réapparaît, mais un
+Karagouz énorme, idéal, dix fois plus grand que dans la pièce, le
+Gargantua des Karagouz. Gambadant et gesticulant en vrai polichinelle
+sémite, il baragouine un chant triomphal. La lampe s’éteint, la farce
+est jouée!
+
+ * * * * *
+
+Toutes les pièces se ressemblent un peu et se terminent invariablement
+par une bousculade de Juifs venus, selon la tradition qui remonte à
+Tobie, pour ensevelir Karagouz. Ces Juifs ont de longues houppelandes,
+des chapeaux et la barbe en pointe. Ils étaient peut-être ainsi
+autrefois. Mais aujourd’hui les Israélites de Tunis et de Sousse portent
+le costume oriental, le turban, la djebba brodée et d’élégants souliers
+vernis traînés en galoche. Plusieurs ont adopté l’habit européen, et,
+encadrant de favoris leurs grasses et intelligentes figures, ils se
+donnent sans effort, aux Bourses de Marseille ou de Paris, le type du
+financier moderne.
+
+On joue plusieurs pièces dans la même soirée. Pour quelques caroubes
+supplémentaires, nous nous sommes offert le luxe de voir successivement:
+_Karagouz à la maison des fous_ (car, malgré le respect religieux dont
+les musulmans entourent les pauvres d’esprit, il y a des maisons de fous
+en Tunisie), et _Karagouz père de famille_. Dans cette dernière comédie
+nous assistons à une scène d’accouchement du naturalisme le plus pur.
+Rien n’y manque: le lit dressé en hâte, les hauts cris, les
+encouragements des matrones, et un petit Karagouz qu’on voit naître déjà
+bruyant, déjà féroce et joyeux, et abondamment pourvu déjà, malgré son
+jeune âge, de tous les avantages paternels. Ne connaissant pas l’arabe,
+évidemment bien des finesses ont dû nous échapper. Mais la pantomime
+suffit à faire suivre les grandes lignes de l’intrigue; et même un
+profane comme nous est frappé du talent spécial de l’acteur pour
+reproduire les bruits extérieurs, les cris de la foule, pour varier son
+parler, sa voix et son accent suivant l’âge, le sexe et la nationalité
+du personnage en scène.
+
+Il serait à désirer que quelque traducteur homme d’esprit recueillît et
+publiât en belle édition le répertoire de Karagouz. Mais où
+trouvera-t-on ce Nodier orientaliste?
+
+ * * * * *
+
+La série des représentations terminées, l’impresario a bien voulu nous
+introduire dans ses coulisses, et nous avons pu admirer, en bel ordre
+tout autour du mur, les pantins et les accessoires découpés, articulés,
+et fixés au bout de petits bâtons. Ces bâtonnets manœuvrés
+horizontalement remplacent nos ficelles. L’opérateur, debout sur un
+tabouret, appuie à plat la silhouette en carton sur la toile éclairée,
+et les bâtonnets sur sa poitrine. Il a ainsi les deux mains libres et
+peut faire mouvoir, comme en tricotant, les jambes et les bras de
+plusieurs marionnettes à la fois. Nous recommandons aux amateurs
+d’ombres chinoises ce procédé commode et ingénieux.
+
+
+
+
+MONASTIR
+
+LES RUINES DE LEPTIS
+
+
+Agréable surprise: l’agent de la Compagnie transatlantique,--c’est là
+décidément une fort aimable compagnie,--a mis pour toute la journée de
+demain sa chaloupe à notre service. On s’en ira par le chemin bleu, un
+peu plus au sud, jusqu’à Monastir. Ce départ improvisé, à la barbe d’un
+soleil de feu, prend le charme d’une évasion.
+
+Rendez-vous avec mon frère, le consul et l’aumônier militaire, sur
+l’appontement, dès la première heure. Mais l’abbé n’est pas là, l’abbé
+retarde, et nous avons tout loisir en l’attendant de boire plusieurs
+tasses de café maure, tandis qu’une escouade de pêcheurs tirent un filet
+immense, barrant la baie, aux mailles duquel des poissons reluisent
+accrochés. Enfin, un grand rond blanc apparaît dans l’ombre de la porte
+de mer, et nous reconnaissons le couvre-chef de l’abbé, hygiénique
+compromis entre le casque en sureau et la coiffure à larges bords qui
+sied aux ecclésiastiques.
+
+Le ciel est gris clair, ce qui nous change un peu de l’éternel azur.
+Invisible et présent comme Agrippine aux conseils de Néron, le soleil,
+sans réussir à nous incommoder, avive de reflets la transparence des
+nuages.
+
+La traversée ne dure guère que deux heures. A peine le temps de perdre
+de vue le sablonneux rivage de Sousse, et tout de suite un autre rivage
+apparaît, solide, relevé en falaise, avec des anfractuosités fraîches où
+chante la vague.
+
+Trois îles, un cap; sur le cap, un marabout. Monastir est derrière. Mais
+on ne trouverait pas assez de fond dans la passe étroite qui sépare le
+cap d’avec les îles, et force nous est de les doubler. Cette
+circumnavigation est d’ailleurs pittoresque. L’île la plus avancée en
+mer nous apparaît déchiquetée, rongée, corrodée, comme si les flots,
+depuis mille ans, avaient éclaboussé ses rocs de gouttes d’eau-forte.
+Celle du milieu, large et plate, porte une habitation. La troisième,
+l’île Tonnara, où fut jadis une madrague, se dresse comme un bloc de
+grès rouge troué d’autant de grottes qu’une ruche aurait d’alvéoles. Une
+de ces grottes,--probablement creusées, de main d’homme au beau temps de
+la piraterie,--a sa légende: on l’appelle «le Bain de la Princesse».
+Notre chaloupe la rase de si près que nous voyons à son plafond
+frissonner les reflets ensoleillés de l’eau.
+
+Ici, comme partout le long de cette côte, depuis les Romains veuve de
+ses ports, il faut jeter l’ancre à quelques encablures au large. La mer,
+pénétrée de lumière et transparente sur un fond d’algues et d’éponges,
+est, autour de la barquette qui vient nous prendre, d’un vert clair et
+fin à s’y tailler des émeraudes; un peu plus loin, par nuances
+insensibles, elle devient d’un bleu intense à faire croire que des
+contrebandiers ont noyé là une cargaison d’indigo.
+
+Au bord de la mer, des femmes lavent. Monastir est sur la hauteur. Nous
+y grimpons par quelque chose qui rappelle un sentier, à travers les
+tombes ruinées de l’éternel cimetière arabe. Les remparts barbouillés de
+chaux, avec le cou noir des canons qui passe, ont l’air suffisamment
+rébarbatif; mais, autour, il y a des maisonnettes à terrasse et de
+petites bastides musulmanes dans des clos de figuiers d’Europe et de
+dattiers.
+
+ * * * * *
+
+La rue principale est propre et large. On y remarque un certain nombre
+de belles maisons qui laissent voir par les fenêtres de leur
+rez-de-chaussée de grands magasins frais et voûtés que portent de forts
+piliers. Le premier aspect est celui d’une ville commerçante et riche.
+C’est sans doute à cause de cela et de leur aptitude à gagner l’argent
+que les gens de Monastir passent pour avares. Il y a des histoires sur
+eux. Ainsi on raconte que, chez le barbier, les gamins qui se font raser
+la tête payent en nature avec un œuf. Un marchand ambulant venu de
+Sousse, ayant voulu introduire la mode de gâteaux nouveaux, se vit
+chasser, comme corrupteur des mœurs, par la population irritée. Ce sont
+là, d’ailleurs, méchancetés assez ordinaires entre petites villes
+rivales.
+
+N’allez pas croire, cependant, que tout pittoresque ait disparu. A peine
+arrivé, je m’arrête devant un coquet minaret sculpté, ciselé, avec des
+entrelacs et des quadrillages, et je remarque plusieurs portes arabes,
+très vieilles, encadrées de fines colonnettes, dont le fer à cheval
+s’agrémente d’ornements en dents de scie. Le tout taillé librement, à
+plein ciseau, dans un grès jaunâtre particulier au pays, qui doit être
+le même que celui où se creusent les grottes de l’île Tonnara. Nous
+faisons avec mon frère le rêve d’emporter la moins effritée de ces
+portes et de l’incruster, fantaisie maugrabine, à Sisteron, dans notre
+cabanon des Oulettes, cubique et blanc comme les maisonnettes d’ici.
+Cela ne coûterait pas cher, le transport par mer de quelques pierres!
+
+Déjà l’invasion européenne se fait sentir, mais la couleur locale tient
+bon encore. Dans un café tout neuf, qui n’a de maure que le nom et dont
+les murs, dans l’attente de nos soldats et de nos colons, se décorent de
+criardes chromolithographies, nous découvrons derrière un banc un
+scorpion noir d’assez belle taille. On veut l’écraser; un paysan
+s’approche, le réclame en riant, souffle dans le creux de sa main, pose
+dessus le hideux insecte et l’emporte. Cet agriculteur basané fait
+partie, paraît-il, d’une confrérie d’Aïssouas. On trouve ici des
+Aïssouas dans tous les bourgs et villages; c’est un peu comme les
+Pénitents en Provence.
+
+ * * * * *
+
+Déjeuner chez M. Hirisson, directeur du télégraphe et notre agent
+consulaire. Après déjeuner, en manière de promenade digestive, nous
+allons visiter la forteresse sous la direction du fidèle Sala, un
+Tunisien turco, qui a rapporté de Crimée d’inguérissables rhumatismes,
+et qui nous précède en boitant, le turban abrité d’un parasol.
+
+Sous la porte, les soldats du Bey, le jasmin à l’oreille, tricotent.
+Dans la cour carrée, éblouissante de soleil, nous voyons aux grilles
+d’une fenêtre des têtes tristes de prisonniers. Autour,--car toutes les
+kasbahs de Tunisie se ressemblent,--règne une terrasse fortifiée où l’on
+accède, non par des escaliers, mais par une large rampe à pente douce.
+Des figuiers d’Europe, des grenadiers et des rosiers y poussent, Allah
+sait comment! en pleine chaux, s’alignant entre les canons sur
+l’esplanade maçonnée. Sala exige encore que nous montions à la tour.
+Sala n’a pas tort: la vue qu’on a du haut de la tour est merveilleuse. A
+nos pieds, Monastir, blanche et muette, coupée de jardins. D’un côté, la
+Méditerranée et les îles; de l’autre, et plus loin que l’horizon, une
+mer de verdure sombre: l’interminable forêt des oliviers du Sahel.
+
+ * * * * *
+
+M. Hirisson est un enragé d’archéologie. Il a chez lui un vrai musée:
+des dalles tombales romano-chrétiennes du IIIe ou IVe siècle, avec
+dessins et inscriptions en mosaïque; puis, toutes sortes de menus
+objets: des urnes, des coupes en argile, des fioles lacrymales dont le
+verre s’est admirablement irisé dans le sec terrain de la Byzacène; que
+sais-je encore? des anneaux, des colliers, des aiguilles d’ivoire, et
+tout un assortiment de ces figurines naïvement impudiques que les dames
+romaines portaient au cou.
+
+--Prenez, mais, prenez donc! tout près d’ici, à Lempta, on en découvre
+tant qu’on veut.
+
+A Lempta, sur l’emplacement de l’ancienne Leptis Minor, M. Hirisson a
+entrepris des fouilles pour son compte et les conduit avec une ardeur et
+une intelligence que n’ont pas toujours les savants en mission. Nous
+pourrions aller jusqu’à Lempta; la chaleur est presque supportable;
+l’ex-turco sait conduire, et le khalifa se fera un plaisir de nous
+prêter sa carrossa.
+
+ * * * * *
+
+Nous voilà chez le khalifa, beau vieillard, souriant et fort, portant le
+turban vert, une robe de soie rouge, et que nous trouvons dans son
+salon, en train de rendre la justice. Étrange, ce salon, mi-parti de
+greffe et d’alhambra, d’où s’exhale une double odeur d’Orient et de
+patrocine. Des plafonds sculptés, des tapis, des coussins aux vives
+couleurs; et, à côté, l’odieuse table en bois noir, un encrier, des
+registres, et des papiers froissés dans un coin. Ici, les huissiers
+écrivent leur grimoire de droite à gauche, avec un roseau taillé au lieu
+de plume, mais ce sont tout de même des huissiers.
+
+Cependant, le khalifa radieux, car il est grand ami de la France, nous
+offre,--non sans s’excuser, à cause du Ramadan de n’en point boire,--un
+verre d’orgeat à la mode arabe, très blanc, très frais, très sucré, très
+parfumé de fleur d’oranger. Je me rappelle avoir bu, dans son atelier de
+la rue Lepic, une mixture analogue que Ziem, en gourmet orientaliste,
+fabriquait avec des graines de melon pilées.
+
+La carrossa est prête; nous y montons avec l’abbé. Un négociant français
+du pays, qui veut être de la partie, amène un char à bancs où M.
+Hirisson prend place. Le consul s’est procuré un cheval et fera la
+fantasia aux portières.
+
+ * * * * *
+
+On s’en va trottant par une grève stérile, reluisante de cristaux et
+bordée d’une écume lourde et saline, le long de chotts ou étangs en
+chapelets que sépare de la vraie mer un ruban de sable où poussent des
+palmiers.
+
+Puis, nous tournons à droite pour nous enfoncer dans les cultures. La
+route se dessine et se rétrécit. Elle court maintenant entre les deux
+classiques levées de terre rouge que surmonte une haie. Les aloès en
+fleur dressent dans le ciel d’un bleu éblouissant leurs hampes rigides,
+pareilles à des candélabres de métal, et les figuiers de Barbarie leurs
+raquettes couleur de cendre sur la tranche desquelles les nouvelles
+pousses sont posées comme des papillons d’or.
+
+Près d’une colonne couchée, deux chapiteaux corinthiens, énormes et d’un
+travail admirable, indiquent qu’il faut s’arrêter. Plus bas, à côté d’un
+déblai pétri de verre et de poterie, sont des tombes en mosaïque
+extraites de la veille, dont, au grand désespoir de M. Hirisson, la main
+sacrilége d’un gamin arabe a, pendant la nuit, avec un caillou pour
+outil, déchaussé déjà quelques cubes bleus. Dans la tranchée de la
+fouille, qui a un demi-mètre de profondeur, d’autres tombes, des sols
+stuqués apparaissent, mêlés à des fragments d’urnes, à des débris de
+lampes.
+
+En plein dans les champs, émergent des pans de murs, des ruines
+d’aqueducs et de maisons. Un guerrier en marbre blanc, gigantesque et
+décapité, reste debout, solitaire, au milieu d’un chaume.
+
+Chacun va à sa fantaisie, improvisant des découvertes. Pour ma part, je
+gravis un petit monticule conique et tronqué comme un cratère de volcan,
+qui se trouve être l’amphithéâtre. Le cratère s’évase en coupe. Entre
+les buissons et les herbes, on reconnaît des restes de couloir, les
+loges, les gradins. Un groupe de vieux oliviers occupe le rond de
+l’arène.
+
+Près d’un puits maçonné de pierres antiques, le consul a ramassé un
+angle de corniche portant en creux profond des lettres latines. L’abbé
+me montre des lames de verre fondu, un petit lingot de cuivre ou d’or
+qui fut sans doute une médaille. Tout cela prouve abondamment que Leptis
+a dû périr dans un incendie.
+
+Nos joies archéologiques épuisées, nous regagnons les voitures en
+suivant à travers de maigres roseaux le lit, pour le quart d’heure
+desséché, de l’Oued el-Souk. La ville autrefois bordait ces deux rives
+jusqu’à la mer. Aujourd’hui encore, comme le nom d’Oued el-Souk
+l’indique, la tradition y perpétue un marché.
+
+Des Arabes à bonne figure de paysan, des polissons gardeurs de chèvres,
+tête nue, les cheveux roussis, nous accompagnent, sympathiques et
+visiblement heureux du plaisir que nous manifestons. Ils cueillent des
+figues et nous les offrent. Je veux leur donner quelque monnaie, ils la
+refusent. Mais ils acceptent des cigarettes, qu’ils fumeront ce soir
+quand le canon du Ramadan aura tonné.
+
+«... Voyez-vous, disait M. Hirisson, rien n’est plus simple que de
+réussir des fouilles. Seulement, il faut tomber sur les ruines d’une
+ville qu’aucune autre ville n’ait remplacée; sans quoi la ville nouvelle
+est construite avec la démolition de l’ancienne. C’est ainsi que Tunis a
+fait de Carthage sa carrière à moellons et à chaux, et que Kairouan pour
+ses mosquées n’a pas laissé pierre sur pierre des temples de Sabra. Les
+savants devraient tenir compte de ces choses. Leptis par bonheur n’a que
+Lempta pour proche voisin, et Lempta est un petit village qui n’a jamais
+trop abusé de la bâtisse...»
+
+ * * * * *
+
+Nous arrivons à Lempta vers cinq heures. Les habitants, en paisibles
+villageois, causent de choses et d’autres à l’entrée du village, dans la
+fraîche brise de mer qui commence à souffler. Ils nous entourent, nous
+saluent. Le cheik, maire et riche homme du pays, prévenant, beau
+parleur, l’œil plein de finesse, manœuvre pour nous accaparer et nous
+faire seul les honneurs de la localité par lui administrée.
+
+D’abord, il veut nous montrer la maison qu’il habite avec ses deux
+femmes. A vrai dire, depuis longtemps j’avais fort envie de pénétrer
+dans un de ces rustiques intérieurs.
+
+Une porte charretière au fond d’une impasse, puis une grande cour
+commune entourée de petits logis en rez-de-chaussée qu’occupent
+différents ménages, avec un hangar, un puits dans l’angle, et trois
+dattiers entre les troncs desquels sont tendues des ficelles où pendent
+des poulpes en train de sécher. C’est là que le soir on enferme les
+bestiaux. Nous attendons la clef; une des femmes, prévenue, l’apporte et
+nous introduit dans une chambre étroite et toute en longueur, sans
+fenêtres, mais blanche et reluisante de propreté. Le mur est tapissé de
+petites assiettes et soucoupes peintes, italiennes ou du pays, au milieu
+desquelles, à la belle place, brille un plat de Sarreguemines. A gauche,
+cachée d’un rideau, l’alcôve et son divan recouvert de nattes; à droite
+s’alignent, dans un ordre parfait, de grands paquets de laine lavée, des
+jarres où sont le blé, l’orge et l’huile. Par terre: une quenouille
+toute garnie, tombée avec son fuseau à côté d’une de ces hautes lampes
+en poterie verte, ornement obligé des maisons arabes. La femme se tient
+debout derrière le battant de la porte, un peu dans l’ombre et non
+voilée. Elle est brune et maigre, vieillie avant l’âge; elle nous
+regarde d’un air timide et curieux.
+
+Nous sortons, nous suivons le sable de la plage semée d’éponges et d’os
+de seiche, ourlée du côté des champs par un tapis d’herbes rampantes, à
+feuillage gras et menu qu’étoilent de petites fleurs d’un violet bleu
+très tendre, pareilles aux myosotis et aux véroniques. Cette promenade a
+un but: notre nouvel ami ne nous tient pas quittes, et il s’agit de
+visiter son jardin. Des vignes en rangées, aux feuilles solides et drues
+quoique déjà rougies sur les bords par la sécheresse; des grenadiers et
+des dattiers; des tomates, des laitues, des jasmins, des roses; un
+amusant fouillis de fruits, de légumes et de fleurs, au milieu duquel,
+avec des pierres blanches arrachées aux ruines, le propriétaire se fait
+bâtir une maison où il compte être heureux et dont il explique le plan,
+non sans orgueil.
+
+ * * * * *
+
+Il serait temps de repartir. Mais nos deux cochers, qui ont sans doute
+flairé le couscouss des hôtes, déclarent qu’il serait déraisonnable de
+se mettre en route sans manger. D’un autre côté, bons musulmans, ils ne
+peuvent, à cause du Ramadan, manger avant sept heures. Ce serait peine
+perdue que d’essayer de les convaincre. D’ailleurs nos deux gaillards
+ont eu, au préalable, la précaution de dételer les chevaux.
+
+Peu tentés par la cuisine indigène et comptant dîner à Monastir, nous ne
+voulons accepter qu’une tasse de moka et des raisins comme apéritifs. On
+nous conduit près d’une tente en poil de chameau, dressée sur le rivage
+à l’abri de l’ourlet bas des dunes et au fond de laquelle luit un petit
+feu. Des nattes ont été étendues sur le sable. Le cheik et quelques
+seigneurs d’importance s’y installent en notre compagnie. Le reste du
+village, hommes et enfants, reste à distance.
+
+Raisins exquis, moka parfumé, eau très fraîche dans la gargoulette; mais
+cela nous ennuie d’être ainsi seuls à festoyer.
+
+Tout à coup le bruit assourdi d’un coup de canon nous arrive. J’offre un
+cigare au cheik qui, sans refuser, le pose à côté de lui sur la natte:
+«C’est le canon de Sousse, en avance de cinq minutes; il faut attendre
+le vrai canon, celui de Monastir.» Attendons cinq minutes! Deuxième
+coup, plus rapproché, arrivant par-dessus le golfe. Aussitôt les cigares
+flambent, les petites pipes s’allument, on fait circuler les assiettes
+de raisins et les tasses. Deux enfants, deux frères, le plus grand
+s’appuyant sur l’épaule du plus petit, assurés et beaux comme deux
+jeunes Romains, l’un en toge blanche, l’autre tout de rouge habillé,
+s’approchent et regardent. Des cris aigus arrivent du côté des maisons;
+nos hôtes sourient: «Ce n’est rien, une querelle de femmes!...»
+
+Puis un grand silence à peine accentué d’un frisson de palmier, d’un
+soupir de vague, tandis que trois flamants roses passent sur le ciel,
+fuyant l’ombre et la nuit qui déjà enveloppent la mer, et volant
+éperdus, pattes en arrière, vers l’illumination pourpre du couchant.
+
+ * * * * *
+
+Comme il fait tout à fait noir par les chemins, on est revenu en
+longeant la plage où flotte un reste de clarté. C’est un voyage plein
+d’imprévu. Les roues dans l’eau, toujours à la veille d’une culbute, et
+n’ayant pour nous guider que les genoux des chevaux ruisselants de
+phosphorescence, nous cheminons à l’aveuglette, moitié trottant, moitié
+nageant. Peu brave aussitôt qu’il fait nuit, de loin en loin le cocher
+du khalifa hèle Sala pour se donner du courage. Sala lui-même ne semble
+pas fort rassuré. A droite, par delà les chotts, comme en pleine mer,
+brille une lumière. C’est la maisonnette de Sala dans la langue de terre
+où sont les palmiers. Sala devait y rentrer ce soir, comme tous les
+soirs, à gué sur son âne; la femme l’attend: mais il est trop tard, il
+fait trop noir, Sala couchera à Monastir.
+
+Nous arrivons sous les remparts juste au moment de la fermeture des
+portes. Les habitants prennent le frais devant leurs maisons, pêle-mêle
+avec des chameaux couchés qui passent ainsi la nuit au grand air.
+
+Cette fois encore, le hasard nous ménageait une surprise. Là-bas tout à
+coup, en face des souks, au bout de la ville, éclate un bruit
+d’instruments. Des torches apparaissent au tournant, et la rue
+subitement incendiée nous montre une foule qui se presse, les terrasses
+et les balcons chargés de costumes multicolores, tandis que là-haut,
+dans le ciel bleu pailleté, la couronne de lampions du minaret brille
+doucement. C’est un cortége, un mariage. Les pauvres gens d’ici
+attendent volontiers pour se marier que les figues des haies, ayant
+achevé de mûrir, fournissent le repas de noces. Au milieu d’un
+assourdissant vacarme de galoubets, de musettes, de taraboukas, que
+domine le ronflement continu d’un grand tambour plat, semblable à un van
+et dont trois cordes tendues augmentent la résonnance, le fiancé
+s’avance entouré de ses amis, de ses parents, entre deux lignes
+d’enfants qui, portant chacun une bougie, se tiennent tous ensemble par
+la main, ce qui fait une pittoresque guirlande de petits turbans et de
+flammes vacillantes. Le fiancé marche les yeux fermés et ne doit les
+ouvrir sous aucun prétexte; la coutume exige qu’il aille ainsi jusqu’à
+la maison de sa fiancée. Des camarades, pour lui donner courage, brûlent
+des parfums sous son nez et répandent du café devant ses pas. On prend
+ici le mariage au sérieux! Jamais je n’oublierai, dans le flamboiement
+des couleurs, parmi les cris, les musiques, ce grand jeune homme pâle,
+maigre, la figure comme morte d’émotion.
+
+A minuit, paraît-il, les femmes accompagneront la fiancée avec des
+cérémonies analogues. Mais la chaloupe attend depuis six heures, il va
+bientôt en être dix; il s’agit de manger un morceau sur le pouce et de
+sortir de Monastir, presque à quatre pattes, par une poterne basse,
+écroulée, que nous ouvre à grand renfort de verrous poussés et de
+chaînes un soldat tunisien endormi.
+
+ * * * * *
+
+Au retour, la mer scintillante et blonde, toute en phosphore, brisée par
+la proue, fouettée par l’hélice, éclabousse de lueurs la chaloupe et
+nous donne l’illusion de naviguer sous les étoiles dans une tempête de
+rayons de lune. Nous nous taisons. En effet, à quoi bon parler? Il me
+semble que je viens d’assister à une féerie, et qu’entre les
+enchantements d’aujourd’hui et les réalités de demain, la nuit retombe
+comme un grand rideau en claire étoffe orientale, lamée d’argent, semée
+de points d’or.
+
+
+
+
+NOCES MAUGRABINES
+
+
+La tête encore pleine de nos impressions d’hier, on cause en déjeunant
+mariages tunisiens,--pittoresque des cérémonies, singularité des
+coutumes--et, comme le comique se mêle à toutes choses, on s’égaie de
+l’aventure arrivée naguère au vieil Hamouda qui eut deux torts,
+paraît-il: d’abord de se mettre en colère contre sa jeune femme Aïché,
+puis de vouloir la répudier, et la répudiant, d’employer la deuxième
+formule.
+
+Avec la première, où le nom de Mahomet n’est prononcé qu’une fois, il y
+a moyen de s’arranger: l’époux, si les regrets viennent, peut dès le
+lendemain, reprendre l’épouse que, la veille, il a renvoyée. Avec la
+deuxième formule, c’est plus grave: Mahomet y est attesté trois fois, ce
+qui fait de la chose un serment aussi inviolable que celui des Dieux
+grecs, alors qu’ils avaient juré par le Styx.
+
+A moins cependant--et c’est là l’originalité de la coutume tunisienne--à
+moins que la femme se soit remariée dans l’intervalle et qu’un nouveau
+mari l’ait à son tour répudiée, auquel cas l’ancien a parfaitement le
+droit de l’épouser encore, sans remords aucun, et comme si elle était
+veuve.
+
+ * * * * *
+
+Hélas! Hamouda avait employé la deuxième formule, à voix claire, devant
+témoins, et personne, pas même le marabout de la Zaouia de Sidi-Giafr,
+personnage des plus vénérés, pas même celui quasi-centenaire, qui garde
+à Kairouan les portes de la Mosquée peinte où dort le barbier du
+prophète, dans un tombeau revêtu de brocart, sous la lueur de grands
+cierges roses, non, personne ne pouvait désormais empêcher que les
+fatales paroles n’eussent été prononcées, ni faire que ce qui était ne
+fût pas.
+
+Et pourtant Aïché n’était pas bien coupable. Est-ce un si grand crime,
+pour qui se sait belle, de laisser la brise écarter les plis de son
+voile, montrant aux insolents chrétiens, dans cette vision d’une
+seconde, rapide comme un éclair d’été, qu’on a de grands et beaux yeux
+noirs en territoire maugrabin, et que les perles de vos dents ne
+redoutent pas le sourire.
+
+D’ailleurs, un repentir sincère! Aïché n’osait plus aller au Hammam,
+gazouillant à l’heure des femmes et bariolé comme une volière, ni monter
+le soir sur les terrasses, ni se montrer au cimetière où l’on babille en
+grignotant des gâteaux au sucre et des nougats, dans l’air frais qui
+vient de la mer, tandis que le soleil couchant colore en rose tendre les
+murs blanc de chaux des remparts.
+
+Et comme elle pleurait, la pauvre petite Aïché, cheveux épars, roulée
+dans des tapis, en songeant que bientôt ses parents viendraient la
+reprendre et qu’il lui faudrait retourner au village, laissant pour
+celle qu’Hamouda appellerait à lui succéder ses bracelets d’argent, son
+beau collier d’ambre, sa djebba en soie mi-partie de rouge et de bleu,
+sa kmedja aux manches transparentes, sa farmla richement brodée, son
+casque d’or, ses babouches d’or; sans compter la chambrette à plafond
+sculpté toute revêtue de faïences aux couleurs vives, la petite cour
+entourée d’un portique avec un jasmin près du puits, où viennent percher
+les hirondelles.
+
+Hamouda non plus ne s’amusait guère. Depuis son acte d’énergie
+inconsidérée, quelque chose positivement lui manquait. Il n’avait goût à
+rien de bon, Hamouda, ni aux longues stations silencieuses sous les
+fraîches voûtes du marché couvert quand le soleil flambe par les rues,
+ni aux grêles et douces musiques qu’on écoute le soir autour des cafés
+en plein air, ni aux hebdomadaires parties d’échecs en compagnie de
+quelque autre paisible bourgeois maure, à sa bastide, sous les dattiers,
+près de l’antique noria qui mélancoliquement, du matin au soir
+glougloute et grince.
+
+ * * * * *
+
+Aussi quand arriva le jour du marché, et que les parents, ayant vendu
+leur charge de pastèques, se présentèrent avec le petit bourriquet qui
+devait ramener Aïché, le bon Hamouda eut beau affecter l’impassibilité
+musulmane, et Aïché se voiler, pour cacher des larmes à fleur de
+paupières, dans les plis de sa m’laffah de laine blanche, on vit bien
+que ni l’un ni l’autre n’était joyeux.
+
+Hamouda parla le premier; l’homme est lâche!
+
+«--Aïché!...
+
+--Seigneur!...
+
+--Tu t’en vas, Aïché?
+
+--Je m’en vais puisque tu l’as voulu.
+
+--Sans un baiser d’adieu?
+
+--De quel droit un baiser, tu n’es plus mon mari.»
+
+Néanmoins Aïché--la femme est bonne!--daigna entr’ouvrir la draperie qui
+l’enveloppait et tendre aux lèvres de Hamouda une délicieuse petite main
+rougie de henné autour des ongles; après quoi elle partit, sans un mot
+de plus, au pas de son âne.
+
+«--Gentille, se disait Hamouda, très gentille quoique un brin coquette!
+mais le moule n’est pas perdu. Au premier jour je me chercherai une
+autre femme; voici justement que les figues vont mûrir. Mes invités de
+cette façon trouveront leur dîner servi le long des haies.»
+
+ * * * * *
+
+Et, quand les figues furent mûres, quand, autour de chaque champ, aux
+raquettes de tous les buissons, apparurent les fruits innombrables
+pareils à des pelotes de soie jaune où resteraient quelques aiguilles,
+plein de désirs, presque consolé, alors Hamouda se mit en quête.
+
+Il était riche, vert encore, les fiancées ne lui manquèrent point. Mais
+quoique une longue expérience, indispensable dans ces pays, lui permît
+d’induire au simple examen d’un coin de cil ou d’un bout de poignet les
+beautés cachées d’une femme; et malgré les renseignements de rusées
+commères dont c’est le métier, renseignements enthousiastes comparant
+toujours à un élégant palmier la taille de la personne proposée, et ses
+seins à un couple de ramiers palpitants et blancs avec des becs roses,
+rien, ni renseignements poétiquement colorés, ni constatations
+personnelles, ne peut faire oublier Aïché au bon Hamouda.
+
+Si bien qu’un jour, après une interminable et mystérieuse conversation
+avec le voisin Mourad, riche marchand d’huiles, Hamouda enfourcha sa
+mule, et, trottant sous les oliviers, son bouquet de jasmin à l’oreille,
+gagna le village où Aïché vivait retirée.
+
+--«Aïché!...
+
+--Seigneur!...
+
+--M’aimes-tu encore?
+
+--Je m’ennuie ici, au village.
+
+--Ne voudrais-tu pas, Aïché, revoir notre petite maison? Depuis ton
+départ le vieux jasmin ne fleurit plus et les hirondelles sont tristes.
+
+--Je voudrais revoir la maison, le jasmin et les hirondelles.
+
+--Aïché, les figues vont mûrir, voici la saison des mariages, j’ai
+trouvé quelqu’un qui t’épousera pour un jour, et puis après te
+répudiera, afin que nous puissions nous marier encore.
+
+--Et ce quelqu’un est?...
+
+--Un homme honorable, mon voisin Mourad.
+
+--Mourad le neveu?
+
+--Non pas, l’oncle.»
+
+Ici Aïché éclata de rire sous son voile.
+
+--«Mais, il est très laid, le voisin Mourad, tout le monde se moquerait
+de moi. Quant au neveu, je ne dis pas non; il est jeune, beau cavalier,
+en somme un mari convenable.»
+
+Vainement Hamouda voulut protester, vainement la famille s’interposa,
+Aïché s’obstinait de plus en plus, répétant de sa voix câline:
+
+--«Mais qu’est-ce que la chose peut donc vous faire, puisque ce n’est
+que pour un jour!»
+
+Il fallut en passer par son caprice et proposer l’affaire à Mourad, le
+neveu, lequel accepta galamment, promettant au surplus d’être époux
+d’Aïché le moins longtemps possible et de la répudier au petit jour.
+
+ * * * * *
+
+Heureux gredin! la nuit du mariage, quand ses parents et ses amis le
+conduisaient à la maison nuptiale, entre deux rangs de torches, avec des
+musiques, il se laissait faire, impassible, cheminant les yeux fermés,
+suivant la coutume; mais un sourire de joyeuse espérance retroussait
+parfois sa lèvre, que déjà un brin de moustache ombrageait.
+
+ * * * * *
+
+Et le matin--pas très matin pourtant, car malgré ses belles promesses,
+Mourad le neveu ne se pressait guère!--le matin, sous le moucharabi de
+la maison d’Aïché, à jour et fleuri d’œillets rouges, devant la porte
+ornée de clous dessinant des fers à cheval et des croissants, on put
+voir le bon Hamouda tranquillement assis en habits de noces et qui
+attendait avec ses témoins.
+
+ * * * * *
+
+Voilà certes, avec ce décor lumineux, ces costumes originaux et le
+dénouement tout trouvé, un superbe sujet d’opérette!
+
+
+
+
+VOYAGE A KAIROUAN
+
+
+Sousse respire au bord de la mer, Kairouan se rôtit en plaine à 50 ou 60
+kilomètres de là. Mais, entre l’Hadrumète des vieux Romains et la
+capitale des Aglabites bâtie par Okbah-ben-Nafi l’an 55 de l’hégire,
+entre le port barbaresque et la Mecque maugrabine, se dresse un vaste
+plateau relevé sur les bords, légèrement creux à son milieu, et dont
+l’étendue mouvementée représente assez bien le fond d’une immense coupe
+argileuse gondolée au feu par endroits. D’où, sans compter la grande
+montée en partant de Sousse et la grande descente aux approches de
+Kairouan, une série non interrompue de montées et descentes
+supplémentaires qui ne contribuent pas peu, comme on va le voir, au
+pittoresque du voyage.
+
+Ce voyage, naguère encore difficile et coûteux, n’a plus aujourd’hui,
+grâce au gentil joujou qui s’appelle le chemin de fer Decauville, rien
+de particulièrement héroïque.
+
+Muni de mon autorisation galamment accordée par le colonel Corréard,
+représentant l’autorité militaire, je me transporte de grand matin tout
+près des chantiers d’alfa, à la gare, où déjà sont rendus un certain
+nombre d’officiers et de soldats.
+
+Je prends place, moi cinquième et dos à dos avec un capitaine et un
+intendant, dans un petit wagonnet ouvert, à roues très basses, qui roule
+au bas du sol sur de petits rails très rapprochés: quelque chose comme
+le tramway miniature qui mène de la Porte Maillot au Jardin
+d’Acclimatation. Seulement, ici la course sera plus longue; parti à
+l’aube, nous n’arriverons qu’après midi. Il est vrai qu’on ne fait pas
+mal de stations en route: au camp de l’oued Laya, à la redoute du col
+d’El-Onk, à Sidi el-Hani, à l’oued Zeroud... et je ne parle pas des
+stations accidentelles causées par les déraillements et les rencontres.
+
+Le train réglementaire se compose de trois véhicules qui doivent
+toujours garder entre eux une distance de 50 mètres, soit un wagonnet
+pour les officiers, un autre pour les simples soldats et une plate-forme
+réservée aux bagages, au milieu desquels, jambes croisées, s’installe un
+Arabe, le chef de la police de Kairouan, venu pour témoigner devant le
+conseil de guerre dans une affaire d’assassinat. Wagonnets et
+plate-forme sont traînés chacun par deux chevaux galopant sur le côté de
+la voie, avec un artilleur en manière de postillon. A l’avant de chaque
+voiture, se tient un soldat de la ligne, la main sur un frein qu’il est
+toujours prêt à serrer. La précaution n’a rien d’inutile; car, aux
+descentes, on décroche la chaîne d’attelage, et les chevaux continuent à
+galoper libres, laissant traîner derrière eux, dans un nuage couleur
+chocolat, la chaîne avec son palonnier, bientôt dépassés d’ailleurs par
+le wagonnet qui, obéissant à son propre poids, dégringole les pentes
+d’une vitesse de plus en plus vertigineuse. C’est un peu effrayant
+d’abord, d’autant qu’en cette saison les rails dilatés se soulèvent bout
+à bout et font redouter au voyageur novice un déraillement qui semble
+inévitable. Mais ces «flèches» ne sont pas dangereuses, car elles
+s’abaissent sous le wagon emporté qui passe, doucement, sans secousse,
+comme le plus souple des ressorts.
+
+ * * * * *
+
+Pour atteindre au plateau qui se trouve de plain-pied avec la kasbah et
+les remparts du haut de la ville, le chemin de fer contourne Sousse
+entre le cimetière arabe qu’il écorne légèrement et les dunes blanches
+où s’adosse la zaouia de Sidi Giafr.
+
+D’abord des oliviers,--de quelque côté que l’on sorte, c’est toujours
+les oliviers qu’on rencontre,--superbes encore, mais trapus et sentant
+déjà la montagne. Puis, à mesure que le train file et que les tours de
+la kasbah s’effacent à l’horizon, les oliviers deviennent plus rares;
+leur forêt s’émiette en bouquets, taches d’un vert sombre sur le fond
+rougeâtre du sol soulevé çà et là par des blocs calcaires; vers l’oued
+Laya, les oliviers finissent, et nos soldats campent sous le ciel.
+
+A partir de l’oued Laya, jusqu’à la descente sur Kairouan, ce sera
+toujours le même plateau nu laissant voir l’argile du sol à travers un
+feutrage d’herbes sèches. Les buissons du jujubier épineux, les touffes
+blondes de l’alfa, de grands fenouils et un arbuste bas qui, rôti par le
+soleil, sert ici de bois de chauffage, y dominent mais pas de très haut,
+l’humble peuple des graminées. Çà et là, des traces de culture, le carré
+jaune d’un chaume resté sur pied, ou bien de larges espaces incendiés
+après moisson à la mode arabe et couverts de cendres d’un noir bleu, du
+milieu desquelles se dresse, à peine recroquevillée par la course rapide
+des flammes, la tige d’un artichaut sauvage tout praliné et comme fleuri
+d’escargots blancs. Ces grappes d’escargots sont les seules fleurs qui
+réjouissent la tristesse du paysage, et, de même, la graine duveteuse du
+chardon flottant dans l’air sans brise donne par moments l’illusion d’un
+papillon qui passerait. Nul parfum. Le soleil, haut déjà, cerne
+l’horizon de chaudes vapeurs. Au loin chemine lentement la fumée d’un
+champ qui brûle.
+
+ * * * * *
+
+Pourtant toute vie n’est pas absente. A une halte faite, en attendant
+que les chevaux dételés nous rattrapent, au bas d’une raide et très
+longue côte, je remarque des fourmis qui processionnent, d’innombrables
+petits lézards surexcités par le coup de fouet du soleil; et, mes
+instincts de collectionneur se réveillant, je capture une mante
+religieuse d’un vert tendre zébré de brun, portant deux aigrettes au
+front, mais n’ayant pas les grandes griffes acérées des mantes de nos
+pays; de plus, un magnifique saurien mat et rugueux, à large gueule, que
+nous prenons d’abord pour un caméléon, mais qui n’est pas, hélas! un
+caméléon, vu qu’il lui manque une crête au dos et ces yeux mobiles,
+roulant sur pivot, pareils aux deux moitiés d’une grosse perle percées
+en leur milieu d’un trou d’aiguille où s’incrusterait un fin diamant
+noir. Le long de la route, le galop des chevaux et le bruit des roues
+font lever des tourterelles, des huppes, des vols d’alouettes casquées
+et des compagnies de perdrix que, du haut de l’air, un faucon guette.
+Vienne mars, la saison des pluies, et en quelques jours la plaine va se
+couvrir de fourrages drus et fleuris où le Petit Poucet et ses frères
+plus grands que lui se perdraient dans des forêts de marguerites.
+
+Le sol est fertile évidemment et peut redevenir riche par la culture. Il
+l’était bien pour les Romains! Car, dans ma description, j’allais
+oublier un trait caractéristique du paysage: partout des débris
+antiques, ruines de tours, arches d’aqueducs, entrées de citernes. A
+chaque pas, dans ce pays aujourd’hui désert, on marche sur des cadavres
+de villes.
+
+ * * * * *
+
+Quelques hirondelles annoncent l’approche de l’eau. A notre gauche, en
+contre-bas, miroite et danse une immense étendue bleue. C’est,--entre le
+plateau que nous parcourons et les montagnes des Souassi, violettes,
+transparentes, comme vaporisées,--la grande sebkha de Sidi-el-Hani,
+desséchée en cette saison. Mais tout près, sur la droite, voici un
+marabout au bord d’une autre nappe d’un azur moins vague et moins
+flottant. C’est la chapelle musulmane de Fekira-Fathma et la sebkha
+Kelibia, lac minuscule. Les poteaux du télégraphe traversent le lac;
+tout autour, des troupeaux font au soleil des ombres noires; au milieu
+luisent immobiles des milliers de points blancs qui sont des flamants
+endormis.
+
+Déjeuner de conserves chez un mercanti. Puis nous visitons le camp, les
+potagers improvisés où déjà des légumes poussent et les maisonnettes
+dont il faut admirer d’abord le plafond fait de débris de boîtes à
+biscuits. La boîte à biscuits, dans ce pays privé de bois, joue en
+architecture militaire un rôle énorme. Quant à la pierre, le camp se
+trouvant situé sur l’emplacement de ruines romaines, on n’a qu’à
+égratigner le sol pour la trouver toute taillée; et deux colonnes de
+marbre dignes d’un palais forment les angles de façade de la baraque
+toute neuve où un jeune sous-officier est en train de dresser les
+comptes de sa compagnie.
+
+ * * * * *
+
+Nouveau départ: encore la poussière, encore les montées, encore les
+descentes, encore les horizons violets, les herbes grises, le sol rouge.
+Du reste, peu d’incidents. A la redoute d’El-Onck, sous un ricin faisant
+corbeille devant le corps de garde, se promène une tortue mélancolique.
+Désœuvrés, les soldats de ce petit poste perdu, en pantalon et blouse de
+toile, vont à la rage du soleil cueillant des artichauts sauvages.
+
+Nous arrivons sur le bord extrême du plateau, à la lèvre même de la
+coupe. La grande plaine se découvre, bornée au lointain par les lignes
+nettes et noblement classiques des monts Zaghouan. Kairouan brille au
+milieu comme une tache blanche. On dételle les chevaux encore une fois,
+on lance les wagonnets sur la pente, et, après une dernière et plus
+vertigineuse dégringolade, le pays soudain tourne au marécage. Mais
+c’est pour le quart d’heure un marécage brûlé où mille crevasses crient
+la soif, avec un enchevêtrement d’oued sans eau que les rails
+franchissent sur des ponts de bois. Il reste pourtant là comme un
+souvenir de fraîcheur: on ne voit partout que buissons de tamaris et
+touffes de sauges, parmi lesquels sautillent et vivotent des myriades de
+maigres petits crapauds.
+
+Kairouan est encore loin, et nous passons une bonne heure, tandis que
+les chevaux du relais final, sentant l’écurie, galopent furieusement, à
+suivre d’un regard impatienté le minaret de la grande mosquée seul
+visible maintenant et qui, selon les dépressions du terrain, semble
+jouer à cache-cache derrière une ligne de collines basses. Enfin
+Kairouan tout entier nous apparaît, avec les tours carrées et les dômes,
+non pas unis comme à Tunis, Monastir et Sousse, mais taillés à côtes de
+melon, de ses soixante et quinze zaouias ou mosquées.
+
+J’ai la bonne fortune de rencontrer dans la gare même le capitaine
+Longuet, auquel me recommande par lettre le capitaine Gibault; et je
+franchis non sans émotion les murs remarquablement décrépis de la cité
+sainte, après avoir traversé d’un pied montagnard la chaîne de petites
+collines qui, si longtemps, nous les cachèrent et dont je m’explique
+enfin l’étrange formation géologique. Ce sont simplement de séculaires
+dépôts d’immondices; les Kairouanais en sont très fiers et n’aimeraient
+pas qu’on y touchât, les considérant, vu leur importance, comme preuve
+de noblesse et d’antiquité pour leur ville.
+
+Après quatorze lieues en plaine, la chaleur des rues n’effraye point.
+Sans vouloir entendre parler de sieste, et pour me libérer au plus tôt
+de mes devoirs de touriste, je visiterai d’abord cette grande mosquée
+tant vantée qui est comme une ville dans la ville avec son enceinte de
+remparts accotés d’épais et lourds contreforts pareils à ceux de nos
+églises du XIe siècle.
+
+ * * * * *
+
+A l’entrée, deux colonnes dont l’énormité m’étonnerait ainsi que le
+contraste de leurs proportions classiques et de l’originalité tourmentée
+de l’arc en fer à cheval qu’elles portent, si je n’étais édifié déjà sur
+la façon dont les farouches conquérants du Maugreb ont compris en
+architecture l’art d’accommoder les restes.
+
+Le «garçon Marabot», comme l’appelle le spahi du bureau de
+renseignements que l’on m’a donné pour guide, nous précède, sérieux et
+la clef au cou, dans l’intérieur de l’édifice. Un enchevêtrement de
+colonnes que relient des poutres en bois, transversales; un plafond bas
+ou plutôt une collection de petits plafonds bizarrement variés et de
+coupoles, le demi-jour, des nattes qui éteignent le bruit des pas, çà et
+là quelques formes blanches prosternées. Vue ainsi, la mosquée paraît
+féerique. Il faut la réflexion pour secouer l’enchantement et
+s’apercevoir que ces fûts en marbres précieux portent parfois quand ils
+se trouvent trop courts deux chapiteaux superposés, et que ces
+chapiteaux dont chacun mériterait une étude à part et dans les ornements
+desquels l’art grec et romain semble parfois rejoindre le mystérieux art
+punique, n’ont d’arabe que le badigeon blanc qui en empâte les détails.
+Ces colonnes furent volées à des ruines, aux ruines de Sabra où il en
+reste deux encore qui saignèrent quand on voulut les renverser, dit la
+légende apportant soudainement, comme sur une bouffée d’air de France,
+le souvenir de Musset, de Versailles, et de trois marches de marbre rose
+au milieu de ces sauvageries maugrabines. L’ensemble pourtant ne manque
+pas d’une certaine grandeur barbare, et sent la prodigalité fastueuse du
+pillard armé, l’improvisation de la conquête. Mais l’Orient pur s’y
+révèle surtout dans la chaire ciselée curieusement avec une enfantine
+richesse d’imagination; et aussi, pour ne rien oublier, dans les grands
+lustres de bois violemment coloriés, dont les degrés en pyramide portent
+une infinité de vulgaires lampions en verre débordant d’huile épaisse et
+mal odorante.
+
+La cour, grand cloître où l’herbe pousse, car la ruine se met dans ce
+monument fait de ruines! s’entoure, elle aussi, des mêmes colonnes. Le
+pavé est tout en débris antiques: frises, rosaces, caissons de plafond.
+Sur le mur, à côté de la porte étroite qui conduit à l’escalier du
+minaret, je remarque deux inscriptions latines, l’une scellée la tête en
+bas et que je n’essaye pas de lire, l’autre parfaitement conservée et
+portant une dédicace à Nerva.
+
+ * * * * *
+
+Située hors des remparts, par delà les vastes citernes à ciel ouvert
+pleines d’eau croupie où Kairouan s’abreuve, et non loin des tombeaux
+ruinés des rois Aglabites, la zaouia de Sidi Sahab, barbier du prophète,
+nous débarbouille fort à propos de cette poussière d’antiquités.
+
+Dans l’avant-cour,--est-ce une relique, un ex-voto?--le spahi m’indique
+en passant l’armature en bois d’une de ces logettes drapées où
+s’enferment les femmes pour voyager à dos de chameau. Puis une porte
+s’ouvre, et nous voilà dans un vrai palais des Génies, plâtre fouillé,
+faïence peinte, verni et brodé comme un coffret. C’est bien là la
+fantaisie fine et l’élégance nerveuse de l’art arabe. Un peu ébloui, je
+traverse de petites salles entourées de bancs, sans doute des salles
+d’école, où, par les mille ouvertures de dômes repercés à jour comme une
+pièce d’orfévrerie, tombe une lumière discrète et fraîche; et j’arrive
+dans une cour blanche, reluisante, entourée de sveltes colonnettes, au
+pavé recouvert de tapis anciens sur lesquels, agenouillés et les mains à
+plat, des fidèles prient. Le «garçon Marabot» du lieu nous accueille
+assez maussadement: il est tout jeune, de seize à dix-huit ans, et
+fanatique. Il réclame la _carta_, la permission de visiter signée par
+l’autorité militaire. Nous n’avons pas la _carta_, mais nous insistons,
+étant dans la place, pour pénétrer jusqu’à l’endroit où repose le corps
+du saint. Nous montrons un papier quelconque, on pousse une porte, on
+soulève les nattes; nous pouvons faire quelques pas dans l’intérieur de
+la chapelle et contempler derrière ses grilles le tombeau, voilé
+d’étoffes de soie brodées d’or, au-dessus duquel sont de gros cierges
+suspendus et des drapeaux en trophée.
+
+ * * * * *
+
+Décidément, il fait chaud dans les rues, plus chaud qu’à Sousse...
+J’essaye néanmoins, en suivant le côté de l’ombre, d’admirer quelques
+curieux coins de maison: c’est, vieille déjà, une construction de style
+étrange, loggia italienne ou _souleïaire_ provençal, aperçue tout à coup
+dans l’uniformité des bâtisses arabes; c’est une porte, ancienne aussi,
+où se reconnaît le coup d’outil de l’ouvrier européen qui la fit, captif
+ou bien aventurier renégat. Nous traversons le faubourg des Slass, vide
+à moitié dans ses remparts, car les Slass révoltés boudent encore
+derrière les déserts salins des sebkhas, là-bas, vers la Tripolitaine.
+Sur le seuil des maisons, des fillettes aux grands yeux noirs nous
+regardent, l’air souffreteux, le front tatoué d’une croix. La croix et
+le poisson, symboles chrétiens, sont en Tunisie un tatouage très commun;
+sous la couche de limon musulman que l’invasion a déposée, on retrouve
+partout ici à fleur de sol, comme les mosaïques à Lempta, la province
+affolée de théologie, la terre d’Augustin et des grands hérésiarques.
+
+ * * * * *
+
+Désespérant de voir en détail les innombrables zaouias ou mosquées de
+Kairouan, je m’étais décidé à n’en plus visiter aucune; mais j’ai le
+malheur de m’arrêter devant une porte au marteau de laquelle sont
+attachés des petits chiffons multicolores, des brins de laine et de
+soie. Aussitôt quelques citadins, qui dormaient là roulés dans leurs
+manteaux, se dressent, m’entourent, m’expliquent que ces chiffons sont
+autant d’hommages à un santon des plus illustres et que cette porte est
+la porte d’un lieu extraordinairement saint. Pendant ce temps le «garçon
+Marabot», qu’on est allé avertir, arrive souriant... et nous entrons
+pour faire plaisir au brave homme.
+
+Cette mosquée, célèbre dans les récits des voyageurs sous le nom de
+_Mosquée des Sabres_, n’est pas précisément une mosquée. C’est peut-être
+une zaouia, peut-être un marabout, peu importe! D’ailleurs, impossible
+de déterminer si elle est inachevée ou si elle tombe en ruines. Du
+dehors, avec ses sept coupoles à côtes, elle fait encore bel effet; mais
+à l’intérieur, sous les coupoles, on marche dans un détritus de plâtras
+et de briques cassées.
+
+Au fond d’un renfoncement sombre, où se dresse une sorte de catafalque
+en bois sculpté, le «garçon Marabot», à la lueur d’un cierge, nous fait
+les honneurs d’un étrange musée: des sabres, vrais lingots de fer,
+lourds et courts, dégrossis à peine, mais couverts d’inscriptions en
+creux ainsi que leurs poignées et leurs informes fourreaux de bois. Tout
+est ici gravé, brodé de caractères arabes: le tabouret sur lequel je
+m’assieds, quatre monstrueux lampadaires attendant aux quatre coins
+qu’on les allume, jusqu’à un fût de marbre antique couvert de versets du
+Coran, jusqu’à une pipe gigantesque posée sur le tombeau, le fourneau
+vaste comme une marmite, le tuyau épais comme le bras. Les bons
+Kairouanais m’insinuent bravement que cette pipe est la pipe de Mahomet;
+et ceci, après bien d’autres choses, éveille en moi le soupçon d’une
+mystification.
+
+Renseignements pris, c’en est une. Habitués, nous autres races de
+chrétiens, à l’idée de saints séculairement légendaires, nous ne nous
+faisons pas aisément à la conception toute musulmane de saints
+contemporains, voisins et familiers. Or, le saint vénéré ici n’est pas
+mort depuis fort longtemps et quelques vieillards à Tunis peuvent se
+rappeler avoir fait avec lui des affaires. Son héritier, fils ou neveu,
+bâtit le marabout après sa mort et inventa cette admirable spéculation
+des sabres «écrits» et des pipes. Un peu prophète, un peu poète, au gré
+de l’inspiration du jour, il improvisait un tas de légendes biscornues
+qu’il donnait à graver par des forgerons et des menuisiers à gages. Le
+tout ne signifie pas grand’chose; mais comme les sabres sont énormes,
+comme les tabourets, les chandeliers, les tableaux noirs partout
+suspendus aux murs et les caractères sont énormes, cela suffit pour
+frapper les imaginations.
+
+Les indigènes admirent; et plus d’un naïf officier, plus d’un
+journaliste suivant l’armée, a emporté moyennant un louis ou deux, comme
+une précieuse relique, de cette ferraille et de cette ébénisterie dans
+sa malle. Le bonhomme a du reste trouvé un moyen fort ingénieux pour
+exercer son commerce sans sacrilége. Il fait croire aux Kairouanais,
+ravis de la bonne farce ainsi jouée à ces chiens d’infidèles, que les
+sabres vendus reviennent la nuit se remettre dans leurs fourreaux. Et en
+effet, ils y reviennent; car les forgerons, une fois l’un parti, ont
+bientôt fait d’en forger un autre.
+
+Cet illuminé doublé d’un Gaudissart a tout de même prédit l’entrée des
+Français dans Kairouan.--«Les Français entreront et vous les aimerez!»
+dit textuellement une inscription que notre guide nous montre en
+répétant:--«Franzis!... Franzis!...» L’inscription est authentique;
+c’est peut-être à cause d’elle que Kairouan ne s’est pas défendue le
+jour où, toute la population couvrant les remparts, un cavalier
+gouailleur vint cogner à la porte du pommeau de sa cravache et
+cria:--«Cordon, s’il vous plaît!» et non pas, comme les journaux le
+racontèrent alors:--«Ouvrez, au nom de la France!»
+
+Entre nous, le Voyant n’eut pas grand mérite à prédire; car
+l’inscription remonte précisément aux environs de 1830, époque où les
+Français ayant abattu après Alger le bey de Constantine, ennemi
+héréditaire et pillard par destination des bons et paisibles Tunisiens,
+il y eut pour nous dans le pays une explosion d’enthousiasme telle que
+l’armée adopta et conserve depuis la tenue traditionnelle des gardes
+nationaux du temps de Louis-Philippe.
+
+Hors de la mosquée, dans un bordj abandonné, petit clos ceint de murs
+croulants, hérissé de chardons et qui a un bourriquot pour locataire, on
+veut encore me faire admirer trois ancres énormes prises sur saint
+Louis, paraît-il, et apportées de Carthage à dos de chameau. Mais la
+pipe m’a rendu sceptique; ces ancres démesurées, dont la présence au
+sein du désert étonne, n’ont sans doute pas plus appartenu aux galères
+de saint Louis que les sabres à ses chevaliers et que la grosse pipe à
+Mahomet!
+
+ * * * * *
+
+On a beau lutter, se défendre, le soleil est le plus fort et la sieste
+s’impose. Résignons-nous donc à la sieste. Mais il faut auparavant que
+j’aille présenter mes devoirs au colonel commandant le cercle, et lui
+faire viser mon permis de retour.
+
+Le colonel de Faucanberge habite le Dar-el-Bey. Comme toutes les kasbah,
+tous les Dar-el-Bey et toutes les entrées de Dar-el-Bey se ressemblent.
+A droite et à gauche, quelque chose qui peut être indifféremment corps
+de garde ou prison: prison plutôt, car les verrous, énormes, se poussent
+de l’extérieur. Une cour au rez-de-chaussée, avec le puits dans un coin
+et des niches qui servaient d’étagères, la cour, dans la vie fermée
+arabe, étant considérée comme un appartement. Au premier étage, une
+seconde cour plus luxueuse et plus élégante: de fines colonnes de marbre
+à haut chapiteau y supportent une corniche en bois ciselé sur laquelle
+s’appuie,--découpant le bleu du ciel à grands carrés,--une grille. Les
+parois tout autour sont revêtues à mi-hauteur, selon la mode du pays, de
+vieilles et admirables faïences où se jouent, d’un ton plus doux sous
+l’émail usé, le jaune, le rouge et le vert. Au-dessus court une frise en
+plâtre, poème de lumière et d’ombre dont la matière est ennoblie et
+rendue précieuse par la fantaisie du dessin. Dans le mur, en arrière des
+colonnes, plusieurs portes mystérieuses conduisent à des réduits
+étroits, délabrés un peu, mais qui devaient en leur beau temps être
+dignes des _Mille et une Nuits_. Ces réduits servaient au logement des
+femmes. Poussant la porte d’une des chambrettes, le colonel me montre
+une cinquantaine de jeunes perdrix achetées vivantes à des Arabes et
+qu’il élève. Rien n’est charmant et rien n’est français comme cette
+couvée rustique pépiant dans un alhambra. Le pavage est le même que
+celui de la cour: en briques alternativement blanches et noires. Des
+carreaux vernissés et peints, à hauteur d’homme, représentent des
+châteaux d’Orient flanqués de minarets que surmontent des drapeaux.
+Au-dessus, toujours la corniche en bois sculpté et peint formant
+étagère, toujours la large frise en plâtre chargée d’inscriptions et
+d’arabesques, et, de plus en plus riche, le plafond, thème charmant où
+se donne carrière l’imagination de l’architecte.
+
+La chambre à côté de celle aux perdrix possède une alcôve demeurée telle
+quelle, avec sa couchette en estrade que recouvrent quelques tapis. Un
+employé du Trésor, à qui la pièce sert de bureau, me dit avec un fort
+accent méridional révélant un compatriote:--«Puisque vous êtes fatigué,
+on va vous laisser seul ici, et vous vous endormirez en contrôlant une
+découverte esthétique que j’ai faite.--Et quelle est cette
+découverte?--Que les constructions arabes, à l’intérieur bien entendu,
+sont combinées pour être vues de couché...» En effet, une fois sur le
+dos, regardant à travers le clair tissu qui me défend des moustiques, je
+comprends le pourquoi de ces appartements étroits et hauts, de ces murs
+de plus en plus travaillés et riches à mesure qu’ils se rapprochent du
+plafond, de ce plafond gaufré, doré, aux tons harmonieux et pâlis de
+cuir de Cordoue et de vieille reliure, s’épanouissant dans la joie de
+ses arabesques et de ses couleurs ainsi qu’une fleur géométrique
+renversée.
+
+Je rêve les yeux ouverts... Mon attention se fixe obstinément sur les
+faïences. Celles-ci du moins ne proviennent pas de l’importation
+italienne. Que sont-elles? hispano-arabes peut-être? peut-être aussi
+cypriotes. Il faudrait s’informer. Mais ici tout est vague et les gens
+ont tout désappris. Il n’y a plus qu’un homme à Kairouan qui sache
+découper, grossièrement d’ailleurs, dans le plâtre, les meneaux
+contournés de ces fenêtres à jour dont les vitraux de couleur me versent
+une si douce et si paresseuse lumière... Oui! il a raison, l’employé du
+Trésor: c’est de cette façon qu’il faut comprendre l’art arabe, c’est
+dans cette posture qu’il faut le regarder aux heures endormantes
+d’après-midi faites pour les voluptés du demi-jour et du demi-sommeil,
+la sieste, la rêverie!...
+
+ * * * * *
+
+... Lorsqu’on me réveille, il est nuit. Allah, qui, certainement, veille
+sur moi m’a préservé d’un grand danger. Le capitaine Longuet, homme
+charmant mais fort épris d’art dramatique, voulait pendant mon sommeil
+organiser une représentation en mon honneur. Car il y a un théâtre à
+Kairouan, bâti et dirigé par le capitaine, un théâtre en plein air
+auquel la logique des besoins a donné la disposition des théâtres
+antiques. Les gradins y sont creusés comme à celui d’Arles dans le
+terrain rapporté d’une colline artificielle. Par exemple, le rideau se
+lève au lieu de descendre dans les dessous. Mais les officiers et les
+soldats, indifférents à l’archéologie, se préoccupent peu du détail. Et
+les graves bédouins, sans rien comprendre, ne dédaignent pas de venir
+rire aux joyeuses farces de quelques loustics parisiens qui se font
+acteurs et actrices entre deux corvées, deux factions, deux marches en
+colonne. Il paraîtrait que l’ingénue est de garde, ce qui, au fond, me
+comble de joie; voir jouer à Kairouan: _Une Corneille qui abat des
+noix_, m’eût trop cruellement rappelé mes tristes devoirs de critique.
+
+Je me résigne donc à passer la soirée chez Ernesto, un Italien qui tient
+le cercle militaire. Et quel remords ce souvenir éveille en moi! En
+voyant les quelques pauvres volumes dépareillés qui constituent la
+bibliothèque des officiers, j’avais promis et je m’étais promis
+d’envoyer là-bas un ballot de ces livres dont on a de reste à Paris.
+J’ai oublié cela, sottement, comme on oublie! Sur le mur il y a un plan
+curieux de Kairouan dressé par un capitaine du génie. Ce même capitaine
+a relevé la mosquée du barbier, travail à la fois artistique et très
+exact, avec chiffres, dessins, estampages, qui sans doute ira s’enfouir
+inutile et jamais connu dans un carton vert de ministère.
+
+ * * * * *
+
+Après dîner, nous sommes montés sur la terrasse. La grande distraction
+est de s’attarder là en regardant les incendies. Il n’y a pas d’incendie
+ce soir; mais dans le ciel, criblé de points d’or et presque tout entier
+blanc de la blancheur laiteuse des nébuleuses descendent ou plutôt
+coulent doucement des milliers d’étoiles filantes.
+
+Kairouan luit à nos pieds, au milieu de la plaine noire, avec ses
+minarets et ses koubas. Pourquoi faut-il que tous ces minarets, toutes
+ces koubas indiquent des lieux de sépulture! Et pourquoi la brise
+m’apporte-t-elle cette odeur de mort et de choux pourris qui, d’après
+Stendhal, alors qu’à Rome on enterrait encore dans les églises,
+remplissait, certains soirs d’été, les rues de la Ville Éternelle!
+
+ * * * * *
+
+A la porte d’Ernesto, entre les lanternes d’un café qui pousse ses bancs
+de bois en pleine rue, un conteur récite ses histoires, d’une belle voix
+grave, avec des gestes pleins d’onction, des inflexions étudiées,
+frappant de temps en temps dans ses mains pour réveiller l’attention de
+l’auditoire. J’apprends, non sans tristesse, que ce conteur est
+surveillé, la corporation, paraît-il, mettant volontiers son éloquence
+au service du fanatisme musulman; il a près de lui un surveillant,
+espion à nous dévoué, qui représente la censure. Çà et là, au fond d’une
+rue, sous une voûte sombre, s’encadrent, en tableaux très clairs,
+d’autres cafés peuplés de burnous.
+
+ * * * * *
+
+On m’a conduit sur un bastion où, dans une baraque improvisée, de jeunes
+soldats télégraphistes manœuvrant leur petite lampe essayent de se
+mettre en communication avec le poste du Zaghouan, deux vers luisants
+qui se comprennent dans la nuit à travers un espace de trente et
+quarante lieues.
+
+Puis on s’en retourne en suivant les remparts, l’ombre énorme de la
+mosquée, et le dédale des ruelles désertes. Des grillons chantent, un
+chien enfermé aboie furieusement, des chouettes nombreuses comme dans
+les cimetières nous frôlent de leur vol silencieux. Aucun bruit humain,
+aucune lumière. Seulement, de loin en loin, quelques portes basses de
+moulins à blé d’où sort un rayon, où tinte un grelot. Un âne étique
+tourne la meule; un homme veille, ensommeillé, la trique à la main, prêt
+à taper sur l’âne si la meule s’arrête et si le grelot cesse un instant
+de bercer la ville de son tintement mélancolique.
+
+Il y a un moulin derrière le mur de ma chambre; jusqu’à l’heure où
+s’ouvre la porte des rêves j’ai entendu le bruit du grelot.
+
+ * * * * *
+
+... Dès l’aube, tous les clairons sonnant la diane, nous repartons pour
+Sousse...
+
+Le ciel est gris, la plaine est grise. Un courrier passe à cheval, les
+pieds dans de grands étriers, et coiffé du large chapeau de paille
+bédouin. On côtoie le campement d’une tribu nomade: un berger regarde
+passer les wagonnets, son bâton sur le cou, les mains sur le bâton;
+autour des tentes en poil de chameau, les femmes rôdent curieuses et
+craintives; deux enfants s’enfuient à notre approche parmi les herbes,
+tout nus, tout noirs et ventrus comme de jeunes moineaux. Plus loin, des
+chameaux vont au pâturage, en file tranquille. Le soleil se montre un
+instant, rond et rouge, sans un rayon, gros bloc d’or au ras de la
+plaine, puis il disparaît dans les nuages.
+
+Il va reparaître tout à l’heure, dorant les tamaris de sa lumière
+frisante et colorant la masse lointaine des montagnes. En attendant, le
+train galope, et Kairouan, hier blanche comme argent sous le
+flamboiement de midi, se montre à nous, pour le coup d’œil d’adieu, pâle
+et sans couleur sous un voile de brume.
+
+Aspect fugitif, paradoxal, mais dont la tristesse ne messied pas à cette
+Rome musulmane faite de temples et de tombeaux!
+
+
+
+
+UNE OASIS
+
+L’APRÈS-MIDI AU VILLAGE
+
+
+Depuis mon arrivée à Sousse, chaque jour, du haut de la terrasse
+barbouillée de chaux qui, dans le pays, sert de toit et de promenoir, je
+regardais d’un œil d’envie là-bas, vers le Sud, à plusieurs lieues, une
+longue ligne de palmiers droits entre le ciel et la mer, sur une langue
+de terre si basse qu’ils semblaient par moments, à l’heure où le soleil
+poudroie, avoir leurs racines dans l’eau bleue.
+
+On m’avait dit: «C’est une oasis.» Et cette idée d’oasis hantait mes
+rêves. Je ne pouvais décemment quitter la terre d’Afrique avant d’avoir
+visité au moins une oasis.
+
+Nous partons un matin, l’aumônier toujours prêt, le consul et moi,
+trottant en carrossa le long d’une superbe route à la mode barbaresque,
+c’est-à-dire large, capricieuse, se ramifiant comme un fleuve, tracée
+qu’elle est un peu au hasard par le pied des chameaux, des ânes et des
+hommes, à travers la forêt d’oliviers centenaires qui, cent kilomètres
+durant, jusqu’au delà de Medhia, borde d’un ourlet vert la côte du Sahel
+tunisien. Puis nous quittons les oliviers, nous traversons un «oued», où
+rôtissent des joncs desséchés au bord d’un restant d’eau croupissante,
+et des terrains sablonneux, inondés l’hiver, mais couverts maintenant
+d’herbes salines. En face, la plaine qui flambe et la ligne violette des
+montagnes; à gauche, des dunes stériles qui cachent la vue de la mer; à
+droite, les oliviers profonds et noirs dont, malgré casques et parasols,
+on commence à regretter l’ombre.
+
+Heureusement, voici l’oasis!
+
+Mon enthousiasme à l’aspect des premiers dattiers fait sourire l’abbé
+qui, en sa qualité de militaire, a, du côté de Gabès ou de Gafsa, connu
+des oasis véritables. Celle-ci, n’ayant guère que deux lieues de tour,
+est une oasis pour rire, un à peu près, un diminutif d’oasis.
+
+Je voudrais descendre: pas encore! Au loin, entre les troncs
+enchevêtrés, la mer luit par mille trous bleus. La carrossa tourne
+l’oasis, enfonçant dans le sable jusqu’au moyeu des roues, et nous
+dépose en pleine plage. Bain délicieux, mais sommaire; car le roi des
+astres, autour de nos dos nus et sans défense, éclabousse les flots
+d’innombrables rayons aigus et vibrants comme des flèches. Patience!
+l’abri n’est pas loin, et, tandis qu’on se rhabille en hâte, notre jeune
+cocher maltais a déjà transporté les provisions sous les arbres.
+
+Le système des murs en terre et des haies règne ici comme partout.
+
+Il nous faut donc, l’abbé retroussant sa soutane, emporter l’oasis
+d’assaut par une brèche où les cactus manquent. Et maintenant, cherchons
+un endroit propice au déjeuner.
+
+Nous ne sommes pas seuls: à quelques pas, dans un autre jardinet entouré
+aussi de sa haie, des bourgeois maures, venus de la ville sur leurs
+bourriquots à nez blanc tatoué d’une fleur, fument silencieusement, un
+bouquet de jasmin derrière l’oreille. Les bourriquots, laissés au
+soleil, cherchent leur vie parmi des choses épineuses; les bourgeois,
+avec leurs turbans neufs, leurs chechias de fête et leurs dalmatiques
+brodées, font dans l’ombre un groupe oriental, de couleur brillante et
+reposée. Plus loin, un Arabe laboure en courant, penché sur son araire
+primitif que traînent deux bœufs maigres.
+
+La question de l’eau m’inquiète un peu; en route, le soleil dardait au
+point de liquéfier l’antique vernis de la voiture, et le champagne
+ecclésiastique du brave abbé a dû tiédir. Je sais bien, ayant lu ce
+renseignement dans les livres, que qui dit oasis dit puits: le dattier,
+pour fructifier, ayant besoin de vivre les pieds dans l’eau et la tête
+dans la flamme. Ceux-ci, j’en suis certain, ont bien la tête dans la
+flamme, mais c’est l’eau que je voudrais voir.
+
+Un gamin paraît, tout noir, à moitié nu, portant à deux bras, sans doute
+en signe d’amitié, une amphore plus haute que lui; une de ces amphores à
+fond pointu dont la forme ultra-classique étonne d’abord ceux qui n’ont
+pas éprouvé combien la disposition en est commode et appropriée pour la
+planter droit dans le sable tant qu’elle est pleine, ou pour la faire
+basculer et pencher, en équilibre sur son gros ventre, alors qu’elle
+commence à se vider.
+
+Nous suivons l’enfant. Un vieux, probablement le père, qui par timidité
+regardait de loin, vient cette fois à notre rencontre. Il a le sayon
+brun des pauvres, court, sans manches, ceint d’une corde, qui laisse les
+bras et les jambes cuire et se durcir au soleil. Avec un bon sourire
+édenté dans sa barbe grise, il nous montre son petit clos: la cabane en
+pisé où il serre ses outils, ses légumes; tout autour, verdissant à
+l’ombre protectrice des grands dattiers, les grenadiers, les figuiers
+d’Europe, les vignes, les melons, les tomates; et, dans un coin, le
+puits sans margelle, cratère ouvert au ras du sol d’où monte, à travers
+l’air torride, une éruption de fraîcheur.
+
+Nos victuailles déballées, le vieux puise pour nous de l’eau glacée;
+l’enfant apporte une pastèque, des figues, des raisins dans un plat de
+bois. Et l’on est bien ainsi, assis en rond sur le sable fin, au pied de
+ces admirables arbres: les uns minces, le tronc gris régulièrement
+guilloché par les losanges des feuilles coupées, s’élançant droit de
+terre au milieu d’un bouquet de jeunes palmes; les autres, trapus,
+noirs, rugueux, s’enveloppant jusqu’à mi-corps d’un feutrage de
+radicelles mortes; mais tous entremêlant à la broderie transparente de
+leur feuillage de longs et lourds régimes pareils à des grappes d’olives
+d’or.
+
+Ah! sans vous, abbé Trihidèz, quelle complète après-midi, quel déjeuner
+charmant et quelle sieste incomparable! Mais l’abbé s’accuse, l’abbé est
+coupable, l’abbé a oublié le café dans la précipitation du départ. Un
+déjeuner non suivi de café? en Afrique? C’est impossible! Plutôt que de
+s’y résigner, on renoncera à la sieste, on bravera l’insolation. Au
+loin, sur la hauteur, le village de Saalin reluit comme une lessive
+étendue. En voiture! C’était écrit: on prendra le café à Saalin.
+
+ * * * * *
+
+Pur village arabe, Saalin! Traçant l’unique rue assez large, deux
+longues murailles blanches qui ressembleraient à la clôture d’un
+cimetière sans les petites portes basses, en fer à cheval, par où, de
+loin en loin, une femme se glisse, voilée de la tête aux pieds, mais
+laissant apercevoir, lorsqu’elle tire le loquet, un bras d’ambre.
+
+Une de ces portes est le café.
+
+Quelques habitués sont là: nous les saluons, ils nous saluent.
+
+Le jour ne vient que par la porte. Entrant tout d’une pièce, il éblouit
+d’abord plus qu’il n’éclaire; pourtant l’œil s’habitue assez vite à
+l’obscurité fraîche du réduit. Le sol troué, bosselé, rugueux, est en
+terre battue. Les murs, d’un crépi grossier, mais soigneusement blanchi
+au lait de chaux, font paraître plus noir le plafond en branches
+d’oliviers mêlées de torchis que, par goût des contrastes pittoresques
+ou par paresse, on laisse brunir et se culotter.
+
+Dès notre arrivée, un grand sec à barbe blanche s’est mis à gratter des
+boîtes, à remuer de petites casseroles, à taquiner le charbon et les
+cendres d’un fourneau d’alchimiste qui luit tout au fond, dans un angle.
+
+Assis sur la maigre estrade commune, dont une natte usée, des fragments
+de tapis, recouvrent mal les planches vermoulues, nous offrons, non sans
+échanger des compliments, des salamalecs la main sur le cœur, une
+tournée générale à l’assistance. Ces messieurs ne refusent point.
+Seulement il faut à notre tour accepter d’une pastèque qu’on est allé
+chercher en grande hâte au jardin. De la pastèque sur le café! Mais, à
+vrai dire, leur pastèque est parfaite; et sa pulpe où les dents se
+glacent, sa pulpe rouge, fondante, incrustée de graines noires, ne
+paraît pas autrement indigeste qu’un sorbet.
+
+Tout à coup, un grand brouhaha. Très poliment, mon voisin de face me
+fait signe d’avoir à m’écarter un peu. J’obéis et je m’aperçois que le
+poteau contre lequel je m’appuyais,--un de ces poteaux qui calent le
+plafond,--est garni à son pied de carcans et d’entraves. Il y a foule au
+dehors. Dans le cadre obscurci de la porte se dessine la silhouette d’un
+fort gaillard lié de cordes. On le pousse, il s’assied à la place que
+j’abandonne et, tranquillement, se laisse ferrer par le cou.
+
+Un de nos récents amis, un chamelier, messager entre Kairouan et Sousse,
+et qui, à fréquenter les soldats français, a retenu quelques mots d’un
+vague sabir, explique avec abondance que l’homme ainsi enchaîné est un
+voleur, et que, vu la pauvreté du village, le café y sert de prison.
+
+O mœurs férocement patriarcales!
+
+Je demande, par signes bien entendu, s’il est convenable que j’offre une
+tasse au prisonnier. Tout le monde hoche la tête, le prisonnier
+s’incline et sourit: il paraît que c’est convenable. De nouveau, le
+cafetier fourgonne; de nouveau, les charbons s’allument dans l’ombre, et
+les dés de marc noir, sucré de cassonade, vont circulant de main en
+main. Mais le soleil tombe vite en cette saison; notre Maltais, peureux,
+attelle, déclarant qu’il ne veut pas voyager la nuit. Allons, du café
+encore une fois; et à la santé du voleur! ce sera la dernière tournée.
+
+ * * * * *
+
+Je ne reconnais plus les endroits que nous avons traversés ce matin.
+Sous les rayons de l’ardent soleil, la réalité des choses semble s’être
+évaporée. Tout flotte et palpite; la terre, le ciel, tout se confond
+dans une atmosphère éblouissante. Autour de nous, des étendues d’un azur
+extraordinairement tendre et comme imprégné de blancheur, où les arbres
+se doublent, où les koubas se mirent. Est-ce de l’eau? Les paysans
+rient: c’est du sel. En regardant bien, à la place de ce qui paraissait
+de l’eau, nous distinguons, au ras du sol, le sel qui luit et l’air qui
+danse.
+
+Sousse, à l’horizon, se dresse immense, suspendue entre terre et ciel
+ainsi qu’une cité de rêve. Mais à mesure qu’on approche, le relief des
+terrains, les détails des toits et des tours, puis, dominant le tout, la
+kasbah, massive et fortement piétée, prennent consistance et se
+dessinent. Au bas, la mer d’un bleu si réel, après ces flottantes
+féeries, qu’il nous paraît féroce et dur... Nous arrivons! Cependant le
+soleil darde encore, et l’heure de la sieste fait planer son silence
+au-dessus de Sousse endormie. Rangées en lignes le long des fils du
+télégraphe, des hirondelles nous regardent passer; d’autres, plus
+actives ou plus affamées, mais craignant la grande chaleur, volent avec
+de petits cris, sans s’écarter, sans en sortir, dans l’ombre étroite qui
+cerne d’un trait net les remparts.
+
+
+
+
+UNE PARENTHÈSE
+
+
+Un scrupule me vient: en recopiant ces notes écrites, persiennes
+fermées, suivant l’impression du jour, dans la grande chambre obscure et
+blanche où l’ardent soleil d’août m’emprisonnait chaque après-midi, je
+crains de calomnier la Tunisie.
+
+La Tunisie ne reste pas toujours ainsi à l’état de fournaise!
+
+Il arrive un moment où le ciel reluisant et dur, d’un bleu de pierre
+précieuse, se voile d’humides nuages, où la pluie descend à longs flots
+sur les champs altérés, les terrasses, ressuscitant les oueds taris,
+emplissant de nouveau les citernes épuisées, et, du soir au matin,
+vêtant de fleurs et de verdure les immenses plaines rougeâtres et sèches
+comme l’amadou.
+
+Les gens en font de tentantes descriptions, dont il serait peut-être bon
+de tenir compte pour ne pas donner du pays une idée exagérée et fausse.
+Mais quoi! les pluies ne commencent qu’aux approches d’octobre, et,
+Parisien en escapade, je n’ai guère loisir d’attendre jusque-là.
+
+Heureusement, j’ai conservé les lettres que mon frère m’a écrites depuis
+mon retour en France; rien ne m’empêche d’en intercaler ici quelques
+lignes qui, sans que j’aie besoin de mentir ni de raconter ce que je
+n’ai pu voir, combleront la lacune et rétabliront la vérité des choses.
+
+Une, datée du 20 octobre, dit ceci:
+
+ Les raisins touchent à leur fin, les grenades sont mûres et les
+ premières dattes font leur apparition... Sous les oliviers, dans un
+ bas-fond où séjourne l’eau des dernières pluies, j’ai tué un bel
+ étourneau. D’ailleurs, ce coin mouillé servait de hammam à toute une
+ population d’oisillons gazouillante et ébouriffée...
+
+Voilà qui peut sembler rafraîchissant déjà; en janvier, on aura mieux
+encore.
+
+ Il a plu et venté toute la nuit!
+
+ C’est l’hiver printanier d’Afrique que, dans l’intérêt de ton livre
+ projeté, tu aurais dû voir.
+
+ Les étourneaux descendent par bandes; les bois d’oliviers sont peuplés
+ de grives passant prudemment d’une branche à l’autre; les
+ chardonnerets, les alouettes huppées, les moineaux volettent dans les
+ thyms, la lavande en épis et le gazon jeune et fort qui pousse aux
+ endroits abrités. A l’ombre des figuiers de Barbarie, il y a des
+ scilles, des arums et d’énormes touffes d’asperges sauvages.
+
+ J’ai cueilli en rentrant deux rameaux d’amandiers en fleurs.
+ Par-dessus tous les murs, embaumant délicieusement, frissonnent les
+ grelots d’or des cassies.
+
+ La campagne se fait vivante. Partout des femmes, des enfants,
+ ramassant les olives qui tombent en grêle sur des draps étendus par
+ terre au pied des arbres, tandis que les hommes gaulent, ou bien,
+ perchés dans les branches, arrachent à même le fruit de leurs dix
+ doigts coiffés, en guise de dés, de bouts de cornes de mouton pareils
+ à des griffes de diable.
+
+ Des gamins chantent sur les routes, poussant devant eux l’âne qui
+ porte la récolte.
+
+ Les chameaux entrent dans la ville, venant des villages, par longues
+ files, tous chargés d’outres pleines de l’huile nouvelle.
+
+ A Sousse, les moulins fonctionnent, colorant les ruisseaux en jaune et
+ empestant les rues de leur âcre odeur.
+
+ Les _piles_ (c’est ainsi qu’on appelle les réservoirs à huile)
+ débordent, les tonneaux sont prêts à crever.
+
+ Avec tout cela, on sent dans l’air comme un sentiment de détente.
+
+ L’indigène n’a plus ce caractère irrité que lui font, pendant les
+ interminables mois de chaleur, l’attente de la pluie et la crainte des
+ sécheresses. Quand vous passez auprès du champ où il travaille,
+ volontiers il s’arrête pour vous saluer d’un amical bonjour.
+
+ Les chameaux eux-mêmes ont perdu quelque chose de leur ordinaire
+ impassibilité, et, fantastiques, le cou tendu, avec je ne sais quoi
+ d’un dindon énorme et antédiluvien, poussent d’aimables
+ gloussements...
+
+Telle est Sousse en hiver.
+
+Et maintenant que nous voilà tant bien que mal en règle avec notre
+conscience de voyageur, n’oublions pas que le soleil d’août flambe
+toujours et que le Ramadan dure encore!
+
+
+
+
+LA PETITE FÊTE
+
+
+Hier soir, avant sept heures, j’ai vu rentrer par la porte de mer le
+khalifa accompagné d’un tabellion et d’un notable, tous les trois en
+superbe djebba de soie rouge, souriants, mais avec un air de solennité.
+Ils étaient allés hors de la ville, sur les dunes, assister au coucher
+du soleil et accomplir, comme tous les ans, je ne sais quelle cérémonie
+à la fois astronomique et religieuse. Quelques instants après, bourré à
+éclater, le canon tonna annonçant la fin du Ramadan et du jeûne.
+
+Ce matin, trois autres coups de canon me réveillent; monté sur le toit
+pour voir l’air du temps, j’aperçois de tous côtés, au faîte des
+minarets, des marabouts et des mosquées, de grands drapeaux ornés du
+croissant qui flottent dans l’aurore rose.
+
+C’est l’_Ayd-Serir_, la petite fête, le jour des cadeaux et des
+friandises, des visites, des embrassades familiales, le jour qui, pour
+la gent porte-turban, est un peu ce que sont pour nous le premier de
+l’an et la Noël.
+
+ * * * * *
+
+Rien n’est triste d’ordinaire comme les cimetières qui s’étendent, tache
+blanche chaque jour élargie, aux abords des villes et des villages
+arabes, sans ombre, sans clôture, se confondant avec les champs cultivés
+et les bosquets d’oliviers sous lesquels leur lisière indéterminée
+s’égare! A un bout,--où l’on ensevelit encore,--les tombes sont neuves,
+fraîches crépies; à l’autre extrémité, le blocage grossier se disloque,
+montrant à fleur de terre des crânes, des débris de squelette. Les
+turbans de pierre taillée, que le musulman paresseux remplace
+aujourd’hui par une simple brique posée sur champ, gisent dans les
+herbes stériles. Tout sent la ruine et l’abandon. Rarement on aperçoit
+un homme qui prie ou deux femmes, veuves d’un même mari, en train de
+balayer la poussière d’une dalle.
+
+Mais aujourd’hui la funèbre colline est en joie. Les femmes, ombres
+blanches et noires, y circulent, nombreuses, ou causent assises en rond.
+Dans quelques petites enceintes particulières, closes d’un mur si bas et
+si facile à enjamber qu’on n’y a pas pratiqué de porte, des familles
+sont réunies; les pères ont l’habit des grands jours, les enfants vêtus
+de bleu, de blanc, de rose, se poursuivent et chevauchent le mur...
+Derrière, comme fond au tableau, une pente d’oliviers, puis les dunes et
+la mer frissonnant dans la claire lumière matinale.
+
+Les souks sont déserts: marchands absents et volets fermés! Mon pas
+sonne sous leurs voûtes sombres où, de loin en loin, par une ouverture
+que festonnent des toiles d’araignées, descend un rayon perpendiculaire
+comme un poteau d’or.
+
+Dans les rues, tout le monde s’embrasse, l’œillet ou le jasmin sur
+l’oreille. Tout le monde a sa djebba de fête, rouge, bleu clair, et
+brodée ton sur ton sur la poitrine, sur le dos, sur les coutures et
+autour des manches; le double gilet: l’un fermé montant jusqu’au cou,
+l’autre accompagnant en manière de transparent l’ouverture de la djebba,
+et orné d’un encadrement de boutons serrés, pareils à des grelots; la
+ceinture de soie roulée autour du caleçon; le burnous souple et blanc
+porté en besace, sans compter le turban neuf et la calotte réjouissante
+à voir comme un coquelicot frais éclos. Mahmoud le janissaire, que je
+rencontre, a des souliers vernis, bizarrement agrémentés sur le
+cou-de-pied de languettes à jour inutiles mais décoratives. Devant la
+porte de la mosquée, où de gros clous dessinent des arabesques autour de
+ferrures en forme de croissant, un bel Arabe se met pieds nus et confie
+ses sandales à un jeune décrotteur maltais. Il suit l’opération
+évidemment nouvelle pour lui avec un intérêt joyeux qui n’est pas exempt
+d’inquiétude.
+
+Les plus gentils sont les enfants. Il y a là un tas de fillettes, vraies
+miniatures de leurs mères, en robe mi-partie, avec des gilets
+compliqués, une superposition de chemisettes, des bracelets et des
+colliers, des casques d’or et des barrettes d’où tombe, encadrant les
+joues brunes, une mentonnière de sequins. A six ou huit ans on ne se
+voile pas encore: belle occasion, si j’en avais le loisir, pour étudier
+dans ses détails le costume des femmes arabes! Les gamins portent des
+vestes brodées d’or et chargées de galons en cannetille argentée. Leurs
+pères les mènent par la main ou les promènent sur les bras, très fiers
+quand on les trouve beaux et qu’on les caresse. Ils leur achètent des
+joujoux européens, mirlitons, sifflets de bois et trompettes;
+quelquefois aussi des joujoux indigènes: une femme des tentes, très
+jeune, endimanchée, passe ayant sur le dos son poupon lié en paquet; le
+poupon tient dans ses petites mains une tarabouka minuscule.
+
+ * * * * *
+
+Tout à l’heure, le long des quais, j’ai vu un bateau chargé de petites
+djebbas, de petits turbans: troupe d’enfants, sans doute une école,
+partie pour une promenade en mer. Ailleurs sont installées des
+balançoires tournantes, comme on en voit dans nos fêtes foraines, mais
+construites barbarement et pareilles à la roue d’une noria primitive
+dont chaque seau monterait un petit maugrabin au lieu d’eau.
+
+Et puis les pâtissiers, assis jambes croisées, roulant leurs pâtes sur
+une table basse; les confituriers ambulants, très entourés, distribuant
+avec la même cuiller à cinquante bouches ouvertes une becquée de
+confitures; les vieilles qui vendent des pains semés de grains d’anis,
+des macarons et des gâteaux couleur de neige sur lesquels tremble une
+feuille d’or.
+
+Quel est ce vacarme? Des nègres en vestes rayées, en caleçon blanc
+tranchant sur leurs mollets d’ébène, donnent des aubades par la ville.
+Cinq en tout, mais qui font du bruit comme quarante: un joueur de
+musette, deux joueurs de tambour de basque et deux autres qui sont armés
+de bizarres castagnettes doubles, en fer battu, pareilles à une énorme
+cosse de caroube. Ils m’aperçoivent, accourent, me bloquent dans un coin
+en m’appelant «Kébir!» Les nègres à castagnettes viennent sur moi, puis
+se reculent, esquissant des pas gracieux avec d’effroyables sourires.
+Ils s’animent de plus en plus, m’assourdissant d’un bruit de casseroles
+entre-choquées. Les trois autres restent impassibles. A la fin seulement
+le joueur de musette, patriarche à barbe frisée qui ressemble aux Juifs
+de Rembrandt, se met à marquer la mesure, dodelinant de la tête et
+dansant des genoux.
+
+Un homme les suit, porteur d’un grand cabas dans lequel, religieusement,
+ils versent la moitié de la recette. C’est le collecteur de l’impôt.
+Ici, le bey remplace l’agence Rollot et prélève un droit sur la musique.
+
+Je donne vingt sous, espérant me délivrer d’eux, à ces enragés
+musiciens. Imprudente libéralité! car les voilà qui recommencent.
+
+ * * * * *
+
+Par bonheur, j’aperçois un café maure à portée. Les consommateurs, en
+train de fumer, se dérangent pour me faire place sur leur natte. Un
+descendant de Mahomet, reconnaissable à son turban vert, mais portant le
+sarrau des pauvres gens, entre timidement pour boire le verre d’eau
+fraîche qu’on trouve gratis partout en Tunisie. Je lui offre une tasse
+de café qu’il accepte, un cigare de la régie beylicale qu’il accepte
+également, et nous voilà assis côte-à-côte, échangeant par gestes
+d’obscures pensées et des congratulations vagues, tandis que les
+colombes familières roucoulent sur la planche d’un petit colombier
+accroché au mur, et qu’une pendule, horrible objet d’importation
+italienne, fait mouvoir en haut de son cadran, au va-et-vient de son
+balancier, les yeux en émail d’une figure de prima-donna.
+
+
+
+
+CHOSES TRISTES
+
+
+J’éprouve de l’ennui à l’idée que dans trois jours il me faudra quitter
+Sousse; pourtant, je voudrais déjà être parti: cette impression, amère
+et douce comme certains adieux, jette sur le paysage éclatant un voile
+de mélancolie. Le hasard lui-même, les rencontres semblent vouloir se
+mettre au diapason de mon âme; décidément elle s’attriste en prévision
+de mon départ la chère cité barbaresque au ciel rose traversé d’oiseaux,
+où, dans l’enthousiasme de l’arrivée, pour ne pas troubler un ensemble
+harmonieux et joyeux, je rêvais, adoptant turban et djebba, de
+m’habiller de couleur tendre...
+
+ * * * * *
+
+Hier soir, j’étais monté sur le plateau, derrière les dunes, par la
+large route sablonneuse et jaune qui s’en va du côté d’Hammamet. Les
+cigales chantaient, le soleil se coucha, et, dans ce moment d’infinie
+splendeur qui précède l’arrivée rapide du crépuscule, le Zaghouan,
+devenu d’une éblouissante transparence, parut se volatiliser et
+disparaître dans un poudroiement de soleil rouge. J’étais au milieu des
+ruines d’Hadrumète, sol antique, bouleversé, tombeau d’une ville
+ensevelie, dont l’écroulement silencieux se continue après des siècles,
+avec des effondrements ronds où la terre descend d’un bloc entraînant
+les oliviers centenaires qui continuent à verdoyer au fond de ces
+fosses. Soudain, je m’arrêtai: un puits énorme, sans margelle, s’ouvrait
+devant moi. Et, dans le mystère de la nuit tombante, ce puits au fond
+duquel--reflet du ciel sur l’eau invisible--flottait une lueur,
+m’effraya. Je n’osai pas aller plus loin, et ne me sentis rassuré qu’en
+retrouvant la route jaune et en répondant au rauque salut d’un bon Arabe
+qui rentrait des champs derrière son bourriquot.
+
+A gauche, un enclos blanc en maçonnerie; tout autour, sous les oliviers,
+des masses sans forme, un ruisseau de pourpre coagulée, une odeur âcre,
+et, quand je m’approche, un grand oiseau noir qui s’envole. L’abattoir,
+à cette heure funèbre, avec ses débris, ses paquets d’entrailles, avait
+un aspect de champ de massacre. Je m’éloignai vite et pressai le pas,
+désireux de rentrer à la ville avant la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Ce matin, nous sommes sortis à sept heures. Un semblant de pluie a
+réjoui l’air, laissant derrière soi un semblant de brume, de sorte qu’on
+n’a pas trop chaud à suivre la plage dans la direction de Monastir.
+
+Sous les remparts, autour des jardins semés d’habitations blanches, un
+Européen, Marseillais sans doute, s’amuse à tirer les petits oiseaux.
+D’une tente d’Arabes cultivateurs, basse et cachée derrière un talus, un
+grand chien maigre sort et aboie après nous. Tout en haut, vers le camp,
+sous la kasbah, passe une musique militaire.
+
+Asseyons-nous dans l’angle d’ombre que projette la chapelle du cimetière
+chrétien. Devant la porte, en dehors de l’enceinte close de murs,
+s’alignent des tertres de sable surmontés de petites croix noires,
+neuves, et fraîchement vernies. Je lis des noms français, des noms
+paysans, avec cette indication monotone: âgé de vingt ans, de vingt-deux
+ans, de vingt-trois ans. Ce sont des sépultures de soldats. Devant, une
+avenue triste, abandonnée, semée de soudes à noire verdure, s’allonge
+entre les cactus jusqu’à la mer, jusqu’au chemin bleu de la patrie.
+
+ * * * * *
+
+Presque tous les jours, rentrant chez moi après déjeuner par les rues de
+traverse étroites et fraîches, je rencontrais, trottant, avec sa petite
+ombre qui avait peine à la suivre, une maigre et proprette petite
+vieille, souriante, l’œil fin et doux, dont la robe noire à pèlerine,
+usée, rapiécée, et je ne sais quoi dans les tuyaux de tulle du bonnet,
+avaient quelque chose de lointainement, de très lointainement
+ecclésiastique.
+
+Je vous présente en sa personne la meilleure Française de Sousse: sœur
+Joséphine, _la Mouniga_, comme l’appellent, avec une affectueuse
+familiarité, les Maltais, les Arabes et les Juifs. Sœur Joséphine habite
+Sousse depuis plus de quarante ans sans avoir jamais revu la France. «Je
+suis née dans l’Ariége, me disait-elle l’autre jour, avec un soupir
+résigné et un fort accent du terroir, mais qu’est-ce que j’irais y faire
+maintenant, noire et sèche comme je suis? personne ne me reconnaîtrait
+plus.» Puis, changeant de conversation et me montrant sur le plat de sa
+main un peu de viande dans un bout de journal: «Je cours lui porter ça,
+au pauvre!... il n’y a que moi pour le décider à manger... ici, personne
+ne sait rien faire... si je venais à lui manquer il serait tout de suite
+mort.» _Le pauvre_, c’était le R. Padre Agostino del Reggio di Emilia,
+franciscain, un homme fort distingué, paraît-il, ami de Cavour et de
+Cialdini, et qui, d’après la légende soussaine, se serait fait moine à
+la suite de chagrins d’amour.
+
+Il habite Sousse depuis fort longtemps, lui aussi, disant la messe pour
+les Maltais catholiques et se bâtissant, à force de sacrifices et
+d’économies, une petite église dont la croix se dresse fièrement au
+milieu des croissants de minarets. Elle, la Mouniga, active comme une
+fourmi d’Europe, tient une espèce d’école où viennent les gamines
+maltaises et juives. Elle fait aussi un peu de médecine, un peu de
+pharmacie, et soigne les femmes des Arabes, qui la tiennent en grand
+respect et lui ouvrent leur maison. C’est elle qui ne s’effrayait pas au
+moment des troubles. «L’insurrection? Qu’est-ce qu’ils nous chantent
+avec l’insurrection? Qu’on me donne seulement un petit âne et je m’en
+irai toute seule jusqu’à Gabès.» Et elle y serait allée, sans rien
+craindre, sur son petit âne, la Mouniga!
+
+Aujourd’hui, j’ai rencontré la Mouniga devant l’église. Elle me montre
+ses mains vides: «Plus besoin maintenant de lui porter des côtelettes,
+au pauvre!» Ses petits yeux luisent, luisent comme si des larmes
+voulaient couler. «Il est mort; vous pouvez aller le voir, là dedans,
+couché sur les dalles!»
+
+Je suis entré dans l’église, très claire, ayant pour tout décor un
+tableau, et, sous une cage de verre, un buste d’_Ecce homo_ en robe
+écarlate. Au fond du chœur, derrière l’autel voilé de noir, quelques
+galopins de douze ans, distraits et déguenillés, psalmodient sous la
+direction d’un frate ventru. Au milieu de l’unique nef que le jour
+extérieur inonde, entre deux rangs de Maltaises agenouillées dont la
+cape en satin raide cache les visages, un linceul recouvre l’échiquier
+blanc et noir des dalles; et, sur le linceul, les mains jointes et liées
+d’un mouchoir, les pieds nus, un christ de cuivre sur la poitrine, un
+grand missel ouvert sur le ventre, le R. Padre Agostino est étendu. Sa
+tête maigre, à barbe blanche, encadrée du capuchon de bure, et qu’aucun
+coussin ne supporte, laisse voir le noir des narines. Tout autour, des
+mouches volent dans la lumière joyeuse et se posent sur ses yeux
+ouverts.
+
+Le Père a voulu être exposé ainsi, enterré sans bière dans son étole aux
+ors ternis, et la Mouniga, que cela désole, accomplira néanmoins
+jusqu’au bout les volontés du Père.
+
+ * * * * *
+
+C’est sans doute un effet de l’air ambiant, et peut-être ai-je tort de
+me laisser aller ainsi à des idées de tolérance musulmane; mais je
+confesse,--dût pour un tel méfait Voltaire me faire attendre à la porte
+du paradis des incrédules,--je confesse avoir trouvé quelque grandeur à
+cet humble roman de la vieille Mouniga et du vieux moine!
+
+
+
+
+QUESTIONS DE FEMMES
+
+
+Mahmoud fait ma malle, enveloppant avec un religieux respect, soit dans
+un linge lorsqu’ils sont gros et lourds, soit dans un carton rempli de
+grains d’avoine lorsqu’ils sont petits et fragiles, les quelques menus
+objets,--maigre et fantaisiste butin de ma campagne en Byzacène,--devant
+lesquels j’espère me souvenir là-haut, à Paris.
+
+Cependant, sur un coin de table mes yeux parcouraient machinalement un
+livre entr’ouvert: les _Annales Tunisiennes_; et j’y lisais ceci qu’en
+1823, à Tunis, un jeune boulanger sarde se fit aimer d’une musulmane.
+Surpris et dénoncés, la populace furieuse conduisit les deux amoureux au
+Bardo. Le boulanger eut le cou coupé; la femme, cousue dans un sac, fut
+noyée, et le Maure qui avait servi leur intrigue fut pendu à la porte
+Bab-el-Souika... En 1823!
+
+Ceci éveille en moi des regrets, et je m’aperçois, mais trop tard,
+qu’envahi par la douceur du climat, distrait par la nouveauté et la
+variété des choses, j’ai, voyageur coupable, négligé complétement ou à
+peu près ce qui se rapporte au beau sexe. Pas une conquête, pas une
+aventure, rien dont je puisse me faire gloire au retour, dans un cercle
+d’amis étonnés, avec un air de mystère.
+
+J’avais pourtant des occasions, tout comme les autres, et même l’autre
+jour, dans ma déplorable indifférence, j’ai refusé énergiquement
+d’assister à une représentation d’almées. Entre nous, le jeu n’en valait
+pas la chandelle, de tels spectacles organisés pour nous tournant
+immédiatement au cabotinage et perdant la naïveté locale qui en fait
+l’originalité et la saveur. D’ailleurs, en ce genre, n’avais-je pas vu
+ce qu’il y a de mieux, avec Aubanel et Mistral, à Beaucaire où, naguère
+encore, des troupes de saltimbanques tunisiens et turcs venaient
+exécuter leurs exercices, ni plus ni moins que si la foire était
+toujours le marché de l’Orient?
+
+Résumons pourtant les événements de de ces vingts jours. Peut-être, en
+cherchant bien, trouverons-nous quelque chose qui, embelli et amplifié,
+pourra paraître d’un suffisant romanesque.
+
+ * * * * *
+
+Un riche Juif m’amena une après-midi dans sa maison et m’y régala de
+liqueurs douces et de frangipanes à l’eau de roses. Notre arrivée
+surprit les femmes en train de chiffonner, accroupies, des étoffes et
+des broderies d’or, au milieu d’un salon meublé à l’européenne, avec
+deux armoires à glace, deux pianos, deux pendules et une grande quantité
+de fauteuils tout neufs et de chaises, sur lesquels on ne s’assied
+jamais.
+
+Une fiole à parfums en argent ciselé, posée sur une commode vulgaire,
+représentait seule et assez maigrement la couleur orientale.
+
+En revanche, tant que notre collation dura, les curieuses Juives surent
+trouver mille prétextes pour monter et descendre l’escalier sans rampe
+et tout égayé de faïences qui conduit du salon aux étages supérieurs. La
+contemplation prolongée de cette échelle de Jacob avec son va-et-vient
+d’anges femelles aux sourcils rejoints, aux yeux ardents et doux,
+revêtues, pour comble de tentation! du paradoxal costume que j’ai déjà
+eu l’occasion de décrire, me plongea, pourquoi craindrais-je de
+l’avouer? dans le plus troublant et le plus agréable des rêves. Mais
+tout se passa en songeries: je n’y gagnai que le droit de saluer la mère
+et les filles, quand plus tard je les rencontrais par les rues.
+
+ * * * * *
+
+Une autre fois, il me fut donné de voir une jeune Arabe quittant son
+voile devant moi. C’était chez des amis: une vieille qui venait chaque
+semaine laver à grande eau, comme c’est la coutume, les carreaux des
+escaliers et des corridors, avait bien voulu nous montrer sa fille dans
+tous ses atours. La fille avait quatorze ou quinze ans; mais, là-bas,
+une enfant de quatorze ou quinze ans commence à ressembler
+singulièrement à une femme.
+
+Je pus observer de près et en détail cet amusant costume à peine entrevu
+entre les plis de la m’laffah blanche ou noire dont les Soussaines
+s’enveloppent. Mes yeux d’infidèle se régalèrent à contempler les bijoux
+en argent,--broches, pendants, colliers, bracelets, anneaux de
+pied,--barbares, compliqués et lourds comme des bijoux d’idole; la
+souria, chemisette de crêpe uni à manches transparentes qu’il est de bon
+ton d’appeler kmedja, la farmla qui est un gilet ouvert chargé de
+boutons et de broderies, la djebba courte et mi-partie, la douka ou
+petit casque d’or pareille au bonnet recourbé des dogaresses, et le
+caleçon, le séroual, moins impudique que celui des Juives, mais encore
+suffisamment plastique, et les chebrellas au bout élargi, où sont à
+l’aise les pieds nus frottés de henné. Ajoutez de grands yeux, un teint
+pâle et mat, cette démarche nonchalante, voluptueusement balancée, où se
+combinent en un irritant mélange la coquetterie avec le dédain, et
+certes vous comprendrez, si sa bien-aimée ressemblait à cette
+fillette-là, que l’infortuné boulanger sarde ait affronté le yatagan.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd’hui, on ne risquerait plus grand’chose,--tant les mœurs se sont
+adoucies!--pas même la trique d’un mari jaloux. C’est pour cela
+peut-être que les aventures ont si peu d’attrait, depuis qu’elles se
+résument fatalement pour l’étranger en quelque banale et répugnante
+entremise.
+
+Je n’ai jamais bien compris l’agrément de ces amours exotiques
+improvisées. Que dire, même en supposant qu’on sache un peu d’arabe, à
+des femmes dont toute l’occupation consiste à se peindre les ongles et
+les yeux, si elles sont riches; pauvres, à préparer le messous sucré
+fait de beurre, de dattes et de raisins secs, à laver, à coudre, puis à
+courir les hammam et les cimetières, à s’entre-visiter par le chemin
+aérien des terrasses pour causer de mariages, de fiançailles, de
+querelles conjugales, ou de quelque étoffe nouvelle apportée par un
+marchand roumi. Leurs grandes disputes, c’est quand le mari a une
+concubine à la maison, et que, la concubine voulant porter la soie, la
+femme légitime prétend lui imposer la laine; leur grande affaire, c’est
+de mander le médecin maure, afin qu’à l’aide de remèdes mystérieux il
+réchauffe l’affection maritale toujours, en ces pays de polygamie,
+légèrement languissante.
+
+A Tunis autrefois (peut-être en est-il de même aujourd’hui), les femmes
+de la haute classe s’occupaient de vague politique, et, grâce aux
+complaisances de quelques marchandes à la toilette, poursuivaient de
+cancanières enquêtes les faits et gestes des Européens.
+
+Mais ici, il n’y a que des créatures enfantines et résignées, que leurs
+maris méprisent, aussi durs pour elles qu’ils se montrent galants et
+dépensiers pour la maîtresse du dehors dont elles n’osent même pas être
+jalouses.
+
+ * * * * *
+
+Elle est charmante, certes! la fille de la vieille laveuse d’escaliers.
+Avec ses regards inquiets et doux, sa parure aux couleurs voyantes, elle
+me fait l’effet d’un bel oiseau. Mais, comme le disait un sacripant de
+ma connaissance qui a sur les femmes d’Orient des idées remarquablement
+musulmanes, à tant faire que d’aimer ces oiseaux rouges et bleus, il
+faudrait être le Grand Turc et en avoir sa pleine volière!
+
+
+
+
+LE LYS DES SABLES
+
+
+Eh bien, non, j’avais tort: cette sèche et blanche Tunisie, après
+m’avoir empli le cœur de la nostalgie de ses ruines, se fait coquette le
+dernier jour pour me laisser l’ivresse du regret, comme ces galantes
+filles d’auberge qui, au cavalier arrivé du soir et repartant pour
+l’aventure ou la bataille, versent le dernier coup de l’étrier
+accompagné du dernier regard, qui est inoubliable et qui grise.
+
+Dans ce voyage autour d’une petite ville barbaresque dont,--assiégé que
+j’étais par l’infernal soleil, et sauf mes pointes hardies à Monastir, à
+Lempta, à Saalin, à Kairouan,--je n’avais jamais perdu de vue les
+remparts blancs ou roses, une exploration manquait: celle d’être allé en
+voyage d’au moins quinze minutes, jusqu’à la kouba de Sidi Giafr et
+jusqu’aux jardinets verdoyant sous les dunes.
+
+ * * * * *
+
+Ayant quelques heures devant moi, j’ai voulu les employer à ce
+pèlerinage suprême. Tandis que Mahmoud et Younès se chargeaient de faire
+emporter à bord mon léger bagage, je me suis amusé à suivre les
+bourriquots qui trottaient vers le marabout et les sources avec leurs
+amphores vides.
+
+Avant d’arriver au marabout, il y a bien quelques citernes, celles par
+exemple où lavaient les négresses dont le pittoresque africain m’avait
+si agréablement surpris le jour de mon débarquement, et d’autres encore
+réparties entre les indigènes et la troupe. Mais les indigènes ne s’y
+arrêtent guère; ils préfèrent faire quelques pas de plus et se fournir à
+un puits monumental, orné d’une inscription arabe, situé en contre-bas
+du marabout, non loin de la porte rouge et verte laissant voir une cour
+où circulent des femmes, et du bloc de maçonnerie barbouillé d’une chaux
+épaisse figée en stalactites qui est le tombeau du saint homme vénéré
+là.
+
+Auprès du puits, dont l’eau est douce si près de la mer, un petit café
+était installé. De bons Tunisiens, prolongeant les fêtes du Ramadan,
+fumaient, buvaient de l’eau fraîche et du café noir, mangeaient des
+melons blancs et des pastèques.
+
+J’ai fait le tour du marabout et suis allé voir les jardins, improvisés
+au pied des grandes dunes, à l’abri d’une digue naturelle constituée par
+l’amas des sables plus récents. La fertilité y est grande; quelques
+gouttes d’eau suffisent pour que, de ce sable aride, salin, brillant
+comme du verre broyé, sortent les plus magnifiques herbages. Un Arabe se
+promenait autour des jardins, entre-choquant deux fragments de brique et
+poussant de temps à autre un cri rauque pour éloigner des vols de
+moineaux qui venaient piller le millet et le maïs.
+
+Il n’était pas six heures et le soleil oblique déjà jetait sur les
+dunes, hautes à l’endroit où je me trouvais et se donnant des airs de
+montagnes, l’ombre géométrique du marabout et de son dôme. Je m’étais
+étendu, contemplant la mer, sur le sable où verdissent, ensevelis
+jusqu’à mi-tronc, des mûriers d’Espagne, quelques figuiers sentant le
+bouc, et une solanée chargée de baies rouges que les Arabes respectent,
+croyant sa présence favorable à la fécondation du figuier.
+
+Tout à coup un papillon bleu me frôla, le premier et le seul que j’aie
+vu dans ces climats brûlés, flocon d’azur, morceau de turquoise, pareil
+à ceux qui voltigent par bandes, dans nos villages, autour des
+fontaines.
+
+En même temps, je sentis une odeur de fleur! Et tout de suite j’aperçus
+la fleur, sorte de lis à double corolle, sans feuillage, dont la neige
+se confondait avec la blancheur éblouissante du sol. En même temps
+aussi, dans le mur de la kouba haut et carré comme la tour des chansons
+de chevalerie, derrière une fenêtre mystérieuse si petite qu’on ne
+l’avait pas grillée, j’aperçus, brune et pâle sous son bonnet d’or, une
+jeune femme, le visage nu, qui regardait l’infidèle. Elle se retira
+précipitamment, se voyant vue; mais sa curiosité avait duré deux
+secondes de plus que sa crainte. Je feignis de m’éloigner, elle revint;
+et,--ce fut sans doute une illusion,--je crus deviner un geste léger de
+sa main, un sourire, puis une moue enfantine à l’arrivée de la duègne
+irritée et ridée qui, elle aussi, me regarda.
+
+Je compris que c’était fini et qu’elle ne se montrerait plus.
+
+Alors, rêvant de croisades et de filles de khalife prisonnières, enviant
+presque, le dirai-je? le sort du mitron de Sardaigne, j’allai cueillir
+le lis des dunes, et ce fut une sensation triste délicieusement quand,
+de mes doigts plongés dans le sable brûlant, je cassai sa tige glacée...
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes au large, la nuit tombe. Les terrasses de Sousse paraissent
+déjà noires, tandis que son enceinte s’avive de reflets; et Sousse a
+l’air ainsi, diminuée par la distance, d’un collier d’argent oublié au
+bord de la mer. Une lumière, une flamme de bougie rose, allumée
+peut-être par la main d’ambre naguère entrevue, brille dans le marabout
+de Sidi-Giafr.
+
+La petite flamme s’éteint: plus rien maintenant que le croissant de la
+lune et une étoile. Elles descendent rapidement. Bientôt l’étoile
+tremble et s’éclipse; et la lune, trempant dans la mer sa fine pointe,
+semble un instant, à fleur d’horizon, une voile latine s’éclairant de
+quelque illumination féerique.
+
+Puis, c’est l’infini de la nuit, le bruit de l’hélice et des flots
+roulant sur les flancs du navire, comme si nous remontions dans l’ombre
+un grand fleuve monstrueusement remué.
+
+Cette nuit passée, puis encore un jour, une nuit encore, et, au second
+lever de soleil, je me réveillerai en vue de Marseille!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+ Le puits des Sarrazines 5
+ En mer 17
+ La Goulette 27
+ Tunis, Hammam-Lif 39
+ Carthage.--La Marsa 61
+ Arrivée à Sousse 69
+ L’heure des terrasses.--Soirée à la marine 79
+ Le Schilli.--Un brin de politique 89
+ La plage 103
+ Le marché rustique 115
+ Les souks 121
+ Au hasard des rues 133
+ Dîner au camp 147
+ Karagouz 154
+ Monastir.--Les ruines de Leptis 167
+ Noces Maugrabines 193
+ Voyage à Kairouan 207
+ Une oasis.--L’après-midi au village 241
+ Une parenthèse 256
+ La petite fête 261
+ Choses tristes 271
+ Questions de femmes 281
+ Le lys des sables 291
+
+
+3036.--ABBEVILLE.--TYP. ET STÉR. A. RETAUX.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75517 ***