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Valery +Vernier</span>).</li> +<li><span class="sc">Le Char</span> (en collaboration avec <span class="sc">M. Alphonse Daudet</span>).</li> +<li><span class="sc">L’Ilote</span>, (en collaboration avec <span class="sc">M. Charles Monselet</span>).</li> +</ul> + +<p class="c gap xsmall">3069. — ABBEVILLE. — TYP. ET STÉR. A. RETAUX.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em large">PAUL ARÈNE</p> + +<h1>VINGT JOURS<br> +EN TUNISIE</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ALPHONSE LEMERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +27-31, <span class="xsmall">PASSAGE CHOISEUL</span>, 27-31</p> + +<p class="c small">MDCCCLXXXIV</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em">A MON FRERE<br> +<span class="large">JULES ARÈNE</span><br> +<span class="xsmall">VICE-CONSUL DE FRANCE</span><br> +à <span class="small">SOUSSE</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">VINGT JOURS EN TUNISIE</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE PUITS DES SARRAZINES</h2> + + +<p>— … Les théâtres ne rouvrent pas encore, +j’ai quinze ou vingt jours devant +moi, je viens d’apprendre que la Goulette +est à trente-six heures du fort Saint-Jean, +et je m’en vais en Tunisie.</p> + +<p>— Bonne idée, au mois d’août !</p> + +<p>— Le mois du Ramadan…</p> + +<p>— Oui ! avec quarante-deux degrés à +l’ombre.</p> + +<p>Là-dessus, Marius, qui connaît les +États barbaresques pour y avoir placé +d’innombrables pelotes de fil au tambour, +m’emmena chez un chapelier et me fit +acheter un casque blanc en moelle de sureau.</p> + +<p>— Maintenant, tu peux marcher. Coiffé +comme cela, on se fiche du soleil et l’on +est respecté des Arabes.</p> + +<p>En attendant, ce casque m’a fort rendu +service dans une suprême partie de pêche +organisée pour solenniser mes adieux par +le brave Rabastoul, un vieil ami à Marius +et à moi qui, bien plus loin que Montredon, +sur l’aride côte marseillaise, possède un +cabanon croulant et délicieusement solitaire.</p> + +<p>Une après-midi presque africain déjà, +tant à cause de l’enragé soleil que des +étonnantes histoires turques dont nous +régale Rabastoul.</p> + +<p>— « … Oui, disait-il, vous vous plairez +là-bas, très certainement, chez ces braves +Turcs de Tunisie ! De tout temps nous +avons eu en Provence comme qui dirait +un faible pour les Turcs. »</p> + +<p>Rabastoul se tut, préoccupé qu’il était +de donner le suprême tour de main à la +bouillabaisse ; et, pendant un moment, — sous +l’abri de roseaux secs où s’entortille +une courge en fleurs, dans cette calanque +perdue dont le sable est si blanc et l’eau +si claire qu’on y voit circuler la dorade, +et les oursins avec les langoustes se promener +au fond — un silence régna, troublé +seulement par les pétarades des pommes +de pins s’enflammant, le murmure de la +marmite et le glou-glou des rochers creux +qui s’emplissent et se dégorgent au lent +va-et-vient de la mer.</p> + +<p>Puis, quand la bouillabaisse fut à point, +et tandis que, dans un nuage de safran, sur +la coquille de grande nacre qui sert de +plat chez nos pêcheurs, les tranches molles +et bien taillées s’imbibaient d’un jus couleur +d’or, Rabastoul, s’étant servi avec +discrétion les deux moitiés d’une rascasse, +recommença, sans perdre un coup de dents +ni une lampée de vin, à nous exposer ses +idées :</p> + +<hr> + + +<p>— « … Les Turcs ? de braves gens, en +Alger surtout. On fut longtemps amis avec +eux, puis, un beau jour, on s’est brouillé. +Toujours des histoires de femmes ! »</p> + +<hr> + + +<p>Et comme je contestais son point de vue +historique, lui faisant remarquer qu’après +tout les femmes avaient été pour peu de +chose dans le coup d’éventail de 1830, +dans la déclaration de guerre, le bombardement +d’Alger et la prise de la Smala :</p> + +<hr> + + +<p>— « Il s’agit bien, s’écria Rabastoul, +de votre Abd-el-Kader et de Louis-Philippe ? +C’est de nous autres que je parle, +de nous autres les Provençaux ; et nous +avions, de Mounègue jusqu’à Marseille, +rompu la paille avec les Turcs pour notre +compte, des années et des années avant +que votre Louis-Philippe et Abd-el-Kader +fussent nés. »</p> + +<hr> + + +<p>Il y avait, près de l’endroit où nous déjeunions, +un puits recouvert d’une tourelle, +au bord des flots, presque en pleine +grève, d’une eau bonne à boire cependant, +et supérieure, tant le seau la remontait glacée, +pour y mettre le vin fraîchir.</p> + +<hr> + + +<p>— « Vous voyez ce puits ? continua +Rabastoul, c’est un vieux puits. Des tuiles +manquent à son toit que le mistral a +épointé, et les pierres en sont rongées par +l’air marin et le clair de lune.</p> + +<p>Dans les anciens, très anciens temps, ce +puits était l’unique puits d’un village qui +existait alors et qui n’existe plus sur le +coqueluchon du Cap.</p> + +<p>De sorte que chaque soir, à la bonne du +jour, quand le soleil couchant fait souffler +la brise du large, les femmes et les filles +descendaient remplir leur cruche au puits +et causer autour de choses ou d’autres.</p> + +<p>Mais voilà : les Turcs, qui sont des +malins, connaissaient cette habitude ; et +tous les mois, tous les deux mois, selon +les besoins, ils envoyaient une tartane avec +des pirates qui, arrivant sans mener bruit, +se tenaient cachés tant qu’il fallait, tranquilles +leur mât abattu, là-bas derrière +cette îlette, et ensuite l’heure venue, se +précipitaient vers le puits, poignard aux +dents et en poussant des cris sauvages, +crevaient les cruches à grands coups de +pied, et emportaient femmes et filles par +delà le golfe du Lion dans des capitales +barbaresques.</p> + +<p>Ceux du village, un peu froissés les premières +fois, ne se fâchaient plus maintenant ; +vous allez comprendre pour quoi.</p> + +<p>D’abord, chacun savait que là-bas les +Provençales n’étaient pas à plaindre. Bien +traitées, bien nourries, parfumées à l’essence +de rose, et habillées de colliers en +or, souvent on les nommait sultanes. Tout +cela, comme on peut penser, flattait l’amour-propre +des familles. Sans compter que, de +temps en temps, quand une occasion se +présentait, elles écrivaient de belles lettres +avec de l’argent turc dedans pour consoler +parents ou maris en leur permettant de +vivre bourgeois. Ils s’achetaient alors des +olivettes et des vignes. Une fille enlevée, +assez jolie, c’était quasiment la fortune…</p> + +<p>Et d’autres avantages encore !</p> + +<p>Par exemple, si une jeunesse un peu +trop coureuse avait, comme une cavale +débridée, laissé tomber un fer en route, +et que son galant refusât de le ramasser :</p> + +<p>— C’est bien, Tistet, j’irai au puits.</p> + +<p>— Va au puits, Myette…</p> + +<p>Et elle allait au puits, pécaïre ! et les +Turcs étaient bien contents.</p> + +<p>De même pour les demoiselles sans dot, +les veuves qui ne renoncent pas, et les +ménagères mal en ménage.</p> + +<p>A cette bienheureuse époque on ne connaissait +par ici ni femmes séparées ni +vieilles filles. Le monde vivait dans le +contentement et la concorde. Pas besoin +d’huissiers, de juges de paix ou de notaires ! +Ces honnêtes brigands de Turcs +étaient chargés d’arranger tout.</p> + +<p>Bientôt le puits devint célèbre. Toujours +quelque femme, quelque fillette rôdait +autour, s’attardant, espérant les Turcs. +Même à la fin, pour simplifier, les Turcs +avaient la politesse d’annoncer leurs coups +huit jours à l’avance en hissant à la cime +d’un pin le terrible drapeau vert et rouge +surmonté d’une tranche de pastèque, qui +est le croissant comme chacun sait.</p> + +<p>Ce fut alors une vraie foire. Voulez-vous +des filles ? en voilà des filles ! Il en +venait d’un peu partout, la cruche au bras, +sous prétexte de chercher de l’eau. Il en +venait de la plaine et de la montagne : +d’Arles avec le ruban flottant qui fait si +bien contre les joues brunes ; de Nice +avec le petit chapeau plat pareil à un +champignon blanc ; et des Avignonnaises +coiffées de la catalane, et des Marseillaises +qui toujours rient, le front encadré de +frisons noirs dessous le bonnet en coquille. +Ils n’avaient plus assez de barques, les +Turcs ! Les Turcs ne savaient plus où +donner de la tête.</p> + +<p>En ce monde, tout s’use, hélas ! les fils +les plus longs ont un bout, et il arriva un +moment où l’affaire se gâta. Entre nous, +il y eut de la faute des Turcs.</p> + +<p>Jamais on ne leur avait rien dit, bien loin +de là : tous amis, tous frères. Chacun se faisait +un plaisir d’offrir la tournée de muscat +quand ils passaient devant une bastide.</p> + +<p>Que voulez-vous ? Les gredins abusèrent !</p> + +<p>Un jour — ils n’étaient pas venus depuis +longtemps — un jour, sur le bleu de la mer, +on distingua des voiles blanches :</p> + +<p>Les Turcs ! ce doit être les Turcs !…</p> + +<p>Grand remue-ménage là-haut. Les plus +pressées sautent sur la cruche et dégringolent +du côté du puits.</p> + +<p>C’étaient bien les Turcs, en effet. Seulement, +pour cette fois-là, les Turcs ne venaient +pas chercher des femmes. Au contraire ! +Il y avait chez eux un trop-plein, et +l’idée leur était poussée de nous rapporter +en une fois toutes les vieilles, celles qu’ils +avaient enlevées vingt ans, trente ans auparavant. +Vous voyez d’ici le cadeau !</p> + +<p>Ah ! mes amis de Dieu, ce fut une belle +bataille. Mon saint homme d’oncle n’avait +que cent ans alors qu’il me la raconta. Sitôt +qu’on sut de quoi il retournait, avec des +fusils et des haches tout le village descendit. +On en tua des Turcs et des Turcs ! Le +puits fut comblé de corps sans têtes ; et il +y avait sur le sable tant de têtes coupées +et de turbans que la plage, disent les anciens, +ressemblait à un champ de citrouilles. +Les Turcs durent se rembarquer, +ramenant au pays d’où ils étaient +venus leur chargement de vieilles femmes. +Et même à partir de ce moment, plus +jamais on n’a revu de Turcs !</p> + +<p>Comme souvenir de l’événement, le +puits garde encore aujourd’hui le nom de +<i>Puits des Sarrazines</i>.</p> + +<hr> + + +<p>— Parce que, conclut Marius en soulignant +d’un verre de vin la fin du récit et +de la bouillabaisse, parce que, du temps +des arrière-grands-pères, les Turcs, quand +ils allaient sur mer, s’appelaient plutôt +Sarrazins.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">EN MER</h2> + + +<p>Le cadran des Accoules marquait six +heures du soir. Quelques minutes après, +non sans un certain chatouillement intérieur +d’orgueil, tempéré, à vrai dire, par +de vagues appréhensions de mal de mer, +je m’accoudais, dominant les quais et la +fourmilière des nouveaux ports, à l’arrière +de la <i>Ville de Naples</i>, qui soufflait la vapeur +par toutes les bouches de sa machine +et carillonnait le départ.</p> + +<p>Adieu Marius, adieu Marseille !</p> + +<p>Marius n’est déjà plus qu’un point noir. +Marseille, au contraire, à mesure que +le navire s’éloigne et prend du champ, +Marseille avec sa forêt de mâts, ses clochers, +ses tours, semble grandir et se +hausser sur l’eau. Des collines, invisibles +jusque-là, apparaissent derrière les maisons ; +et, comme le soleil va plongeant, les +longues jetées régulières barrent la mer +bleue de lignes rouges. Puis, plus vite +qu’elle n’avait grandi, la ville se fit petite ; +lointaine déjà, je ne la distinguais plus +qu’avec peine, quand, subitement, comme +derrière un rideau qu’on tire, elle disparut +au tournant d’un cap.</p> + +<hr> + + +<p>Premier repas à bord, charmant et tout +parfumé de sensations nouvelles, dans une +de ces magnifiques salles à manger de la +Compagnie générale transatlantique, dressées +au-dessus du pont comme un château +d’arrière, et dont le toit, qui forme terrasse, +sert de promenoir aux passagers. Des +lustres, un piano, des tapis, des lambris de +marbre, avec — ce qui vaut mieux pour +l’appétit — l’air de la mer et de la lumière +circulant partout librement. Le commandant +Baudin, qui préside, prodigue à sa +voisine, novice comme moi en fait de +navigation et tout enthousiasmée, une foule +de renseignements dont je fais sournoisement +mon profit. Peu à peu les langues se +délient. Tandis qu’à droite un jeune Tunisien +me parle de Paris où il vient de passer +trois semaines ; tandis qu’à gauche un +brave Marseillais, ancien capitaine caboteur, +maintenant « retiré dans le commerce », +me donne son adresse et me +charge de le renseigner à mon retour, +puisque je compte aller jusque-là, sur le +prix que valent les <i>cornes et onglons</i> à +Kairouan ; en face de moi, dans l’encadrement, +pas plus grand que la portière des +wagons, d’une fenêtre ouverte, le roulis +me montre alternativement un pan de ciel +bleu, une lieue de mer et les rocs blancs +et nus qui sont la côte de Provence. Ce +jeu de cache-cache entre l’azur uni du ciel +et l’azur pailleté de la mer, ces crêtes +dentelées qui, de trois secondes en trois +secondes, ont l’air de venir regarder dans +votre assiette, produisent d’abord un effet +quelque peu troublant ; mais à la fin l’estomac +s’y habitue.</p> + +<p>Quand on remonte sur le promenoir, +les côtes ont disparu et la nuit tombe. La +nuit, voilà qui m’inquiète ! Aussi est-ce +avec un peu de vague à l’âme qu’après +une heure ou deux passées à contempler +les flots et les étoiles, après un thé somnolent +où la plupart des convives manquent, +je regagne ma cabine et mon lit.</p> + +<p>Elle est confortable, la cabine, on n’est +pas trop mal dans ce lit. Sur la lampe, qui +m’éclaire de l’extérieur et que défend un +grillage, j’ai rabattu les deux petits battants +en cuivre pareils aux volets d’un +triptyque ; mais un rayon de lune arrive +par la lentille du hublot. La mer, avec son +large bercement, amène vite un sommeil +léger, transparent, au travers duquel, entendant +l’hélice ronfler, je rêve confusément +de rouets monstrueux et de gigantesques +nourrices.</p> + +<hr> + + +<p>Des bruits me réveillent, il est onze +heures.</p> + +<p>— Bien le bonjour ! me crie le négociant +en cornes et onglons, qui sort de la +cabine d’à côté ; tout de même sans nous +en apercevoir, nous avons déjà fait la +moitié du voyage.</p> + +<hr> + + +<p>L’après-midi est longue, et le spectacle, +au milieu de cet immuable rond bleu, finirait +par devenir monotone, bien que les +flots varient d’aspect suivant que le soleil +monte ou que le vent change, tantôt immobiles +et lourds, tantôt s’éclaboussant +de bulles d’or, puis agités, frisés, neigeux, +rebroussés en claires poussières où jouent +des reflets d’arc-en-ciel. Mais il y a les +surprises du voyage : un mât à l’extrême +horizon, une fumée entrevue, un verdier +émigrant, sorti on ne sait d’où, qui vient +se reposer sur les vergues, un goëland qui +plane rasant l’eau et, retourné d’un subit +coup d’aile, montre son ventre blanc, s’argente +et se fait invisible au milieu des +blancheurs d’écume. Et les marsouins ! +Oh les marsouins ! Ils ont d’abord cabriolé +au large, et, navigateur sans expérience, +je les prenais pour de gros thons. Ensuite +ils se sont rapprochés, faisant mine +de vouloir défier en vitesse la <i>Ville de +Naples</i>.</p> + +<p>Tout le monde, afin de mieux voir, était +passé sur le gaillard d’avant. Vous vous +figurez peut-être le marsouin comme un +poisson ondoyant et souple, pareil à ces +dauphins classiques qu’on sculpte aux bas-reliefs +des fontaines ? Pas du tout : rigides +et taillés droit comme un cuirassé, la +queue en V, le nez en groin, ils sont trois +qui courent sous la proue sans qu’on voie +frémir leurs nageoires. De temps en temps +ils sautent hors de l’eau, d’un saut balourd, +tout d’une pièce. A la fin pourtant +ils se fatiguent à filer ainsi tant de nœuds. +Un d’eux lâche pied, si j’ose m’exprimer +ainsi, aussitôt un autre l’imite. Le troisième, +par pur amour-propre, persiste +quelques instants encore ; mais à son tour +il plonge et disparaît, au moment précis +où la cloche du bord sonnant pour le dîner +semble annoncer la fin de la lutte et la victoire +du paquebot.</p> + +<p>Le soleil tombait, et ses rayons horizontaux +éclairaient au loin, sur notre gauche, +les côtes sauvages de Sardaigne.</p> + +<p>— Demain matin, me dit le commandant, +si vous êtes sur le pont de bonne +heure, vous pourrez voir l’Afrique se +lever.</p> + +<p>Le lendemain, un matelot pieds nus est +en train d’éponger le pont. Je lui demande :</p> + +<p>— Qu’aperçoit-on là-bas dans la brume ?</p> + +<p>Il me répond :</p> + +<p>— C’est la terre en grand.</p> + +<p>Des hauteurs arrondies, boisées de +myrtes bas qui prolongent jusque dans la +mer leur tapis de verdure sombre ; çà et +là, des traces de culture, un carré rougeâtre… +Voilà donc l’Afrique ! J’avais rêvé +d’un abord plus farouche cette vieille terre, +mère des monstres. Il fait d’ailleurs très +frais, et je cherche le soleil. Maintenant la +<i>Ville de Naples</i> suit les côtes, sa proue +tournée vers l’Orient. Quelques points +blancs qui sont des marabouts, des lignes +blanches qui sont des villes. On nomme +Bizerte, Porto-Farina. Puis nous doublons +une pointe, et un village m’apparaît en +l’air, au milieu d’oliviers, avec des toits +plats, des coupoles, le tout d’un éclat vif +et doux, dans la gaie lumière du matin, +comme de la neige teintée d’un peu de +rose.</p> + +<p>Ce village est Sidi-bou-Saïd, et ce cap +est le cap Carthage. Plus loin et plus bas, +au ras de l’eau bleue, des bastions, un +minaret, un clocher : la Goulette ; et derrière, +Tunis, qu’il faut deviner au fond de +son lac.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LA GOULETTE</h2> + + +<p>J’essaye de débarquer, non sans peine ! +car la Tunisie n’a pas de ports et les navires +sont obligés de mouiller l’ancre en +rade assez loin du rivage. Le passager qui +veut se faire conduire à terre devient alors +la proie de bateliers braillards et bariolés +qui, avant même que l’escalier mobile fût +descendu, avant que la <i>Ville de Naples</i> fût +arrêtée, accrochaient à ses flancs leurs +embarcations, criant comme des sourds et +se disputant la bonne place à coups de +rames, au risque de chavirer dans les derniers +remous de l’hélice. Un fonctionnaire +malpropre et digne, avec la redingote à +innombrables boutons et la chechia timbrée +d’un ornement en cuivre repoussé — insigne +des administrations beylicales — qui +représente un croissant entre deux +drapeaux, tapait dans le tas, à tour de +bras, pour mettre un peu d’ordre. La politique +du bâton a quelque chose qui d’abord +répugne à notre délicatesse française, +et pourtant, il faut bien le dire, sans le +bâton de l’homme en redingote, nous serions +tous encore à bord.</p> + +<p>Je me trouve assis dans une barque à +côté d’une jeune femme, d’une modiste, +missionnaire du chiffon et du ruban fripé, +qui vient prêcher à Tunis la bonne nouvelle +de nos élégances. En proie aux mélancolies +du premier exil, elle contemple +avec un dégoût mêlé d’effroi, touchant ses +genoux, sur le banc transversal où les rameurs +s’accotent, un orteil monstrueux, +l’orteil nu d’un nègre. Près du nègre, les +pieds nus toujours, rament un vieil Arabe +et un garçonnet de quinze ans. Très +brun, il a des yeux bleu clair et de beaux +cheveux blonds frisés. « Pauvre petit ! » +soupire la modiste. Enfant de l’amour et +du hasard, né à Malte de quelque matelot +anglais, l’ardent soleil n’a pu lui noircir +que la peau.</p> + +<p>Détails frivoles, si l’on veut, et indignes +d’être enregistrés par un voyageur qui se +respecte. Mais qu’y faire ? C’est ainsi que +d’abord la Tunisie s’est révélée à moi, +avec la bizarrerie de ses procédés administratifs +et son curieux mélange de races.</p> + +<hr> + + +<p>Nous voici enfin dans la Goulette, large +canal gorgé d’eau noire qui joint la mer +au lac et sert de port. La Goulette a pour +garde les murs blancs d’un fort armé d’énormes +canons en fonte, soigneusement +passés au goudron, mais de forme antique +et paradoxale, qui doivent pour le moins +remonter aux temps de Charles-Quint et +du corsaire Barberousse. En verrons-nous +de ces inutiles canons, dans notre voyage ! +La côte tunisienne en est toute hérissée.</p> + +<p>On nous débarque ; il s’agit de payer au +chef des rameurs le prix de cette courte +traversée. « Dites que vous êtes passager +de troisième classe », me souffle à l’oreille +le marchand de cornes et onglons. « Pourquoi ? — Vous +verrez. » Un peu par +loyauté, beaucoup par vanité française, car +la modiste est toujours là, je déclare ma +qualité de voyageur en première. C’est +3 francs ! Pour le même voyage, fait sur le +même banc, sur le même bateau, le prudent +Marseillais, grâce à un petit mensonge, +s’en tire moyennant 50 centimes. Il +m’explique qu’en Tunisie marchandise et +travail n’ont pas de prix bien arrêté. Un +couffin de dattes, un panier de figues vaudront +indifféremment une piastre si vous +avez le gousset garni, ou deux caroubes, +c’est-à-dire moins de deux sous, si vos habits +montrent la corde. Le tout en conscience, +sans que le marchand pense à mal, +par une vague conception de communisme +oriental et de fraternité musulmane qui veut +que, tout étant à tous, les plus riches payent +pour les plus pauvres.</p> + +<p>Ayant laissé mon bagage à bord, je ne +fais que passer devant la douane, où un +nègre, — toujours des nègres ! — un +nègre en magnifique turban de soie fouille +et retourne de ses mains couleur de charbon +une malle de femme pleine de chemisettes +brodées.</p> + +<p>Le soleil, supportable en mer, semble +s’être fait brûlant tout à coup. Un pont-levis, +enjambant le canal, traversé, je me +réfugie dans un café, sur une placette +qu’ombragent des arbres assez verts alignés +à l’européenne, et où un maigre filet d’eau +pleure dans une vasque en simili-bronze. +Il est onze heures du matin à peine, et le +commissaire du bord a affiché le départ +pour six heures du soir. Mais les bateliers +et manœuvres indigènes n’auront pas terminé +leur besogne de sitôt, exténués qu’ils +sont par le jeûne du Ramadan. J’aurais +donc tout le temps d’aller jusqu’à Tunis. +Mais on est bien ici à regarder la foule et +son agitation paresseuse, cohue de burnous +blancs et de dalmatiques à ramages que +traversent un âne, un chameau, une +chiourme de forçats balayeurs joyeux et +bien portants malgré leurs bruyantes entraves, +un soldat du bey triste et mal nourri, +des Mauresques voilées, des Juives coquettes +et grasses dans leur original et troublant +costume de ville, une grande <i>carrossa</i> délabrée +que mène un cocher tout en or, ou +une corvée de troupiers français vêtus de +toile blanche et portant des gamelles.</p> + +<p>Au résumé, sur un fond de couleur +locale, on sent trop ici le voisinage de la +cour mi-européenne du Bardo, de nos +casernes et du port. Ce n’est qu’un à-peu-près +d’Orient, l’Orient frelaté des Échelles.</p> + +<p>Il sera sage de réserver ma fraîcheur +d’impressions pour l’Orient presque intact, +encore endormi, que cache là-bas le cap +Bon, couché en travers de l’immense rade +éblouissante où la <i>Ville de Naples</i> fait sa +vapeur, mouillée un peu en avant des cuirassés +de notre flotte de guerre, et que +sillonnent quelques speronares légers et +une tartane adriatique dont la voile brune +porte, visible au loin dans l’air transparent, +l’image barbare d’un saint.</p> + +<p>Vains projets ! J’ai manqué le bateau : +je l’ai manqué, parce que, dans ce pays +étrange et nouveau, dans cette émotion de +l’arrivée, on perd comme en un rêve le +sentiment du temps et de l’heure ; parce +que le soleil, en tournant, m’a chassé de la +table que j’occupais ; parce que la flânerie +est douce à travers l’imprévu des rues de +la Goulette ; parce que je me suis arrêté +plus longtemps qu’il n’aurait fallu, inconscient, +le dos dans un coin d’ombre, à +contempler, avec ses murs blanchis à la +chaux, son escalier de pierre sans rampe +où une femme est assise, son puits en +faïence et son figuier, une cour de maison +si blanche qu’elle en paraissait légèrement +bleue, comme si dans la claire atmosphère +un peu de l’azur du ciel s’était dissous et +flottait ; parce que, ô contraste ! j’ai fait la +découverte originale de ce que l’Orient peut +contenir de comique en m’égarant dans +l’arsenal encombré d’une invraisemblable +artillerie, où la flotte de la Régence est +représentée par une chaloupe en train de +pourrir sur son chantier, ce qui ne l’empêche +pas d’avoir un amiral pour elle seule ; parce +que j’ai suivi un jeune eunuque noir, une +serviette d’avocat sous le bras, correct et +grave sous sa redingote, se dirigeant à +grandes enjambées vers le mignon palais +d’été que le bey Mohammed s’est bâti au +milieu de l’eau ; parce que j’ai voulu dîner, +séduit par la beauté du paysage et aussi +par une assiette d’énormes crevettes rouges +dix fois grandes comme les nôtres, sur la +terrasse d’un restaurant en vue de la mer ; +parce que le batelier mal blanchi qui devait +me prendre et m’avertir de l’heure est +arrivé en retard, abominablement gris +d’absinthe et de vin de palme ; parce que +cela était écrit, et pour une foule de raisons +encore !</p> + +<hr> + + +<p>D’ailleurs, tout s’arrangera pour le +mieux. Des passagers m’ont vu ; ils pourront +rassurer le commandant et certifier que je +ne suis point mort. Mes malles sont dans +ma cabine ; on songera certainement à les +déposer à Sousse, où j’arriverai par le prochain +bateau, c’est-à-dire dans trois jours.</p> + +<p>En attendant, j’ai trouvé tout de suite +ici pour passer ma nuit une installation +originale. C’est la coutume à Tunis, +parmi les gens riches, de venir, quand ils +en ont le temps, à la Goulette respirer la +brise de mer. Beaucoup de négociants y +possèdent un pied-à-terre ; ceux qui ne +sont pas propriétaires ont la ressource de +louer pour la saison dans l’établissement +des bains une cabine que chacun meuble à +sa guise. Un aimable Maugrabin, à qui on +me présente, veut bien me céder la sienne +pour un soir. Je serai à souhait dans cette +baraque en bois, sur ce divan couvert de +tapis dont la bigarrure violente me dépayse +et me charme. La fenêtre donne sur la mer +et une trappe pratiquée dans le plancher +permet de descendre jusqu’à l’eau salée que +j’entends clapoter entre les pilotis, sous ma +couchette. La lumière éteinte, la chambre +éclairée vaguement par le reflet de la mer +et des étoiles, sommeillant à moitié, je me +figure voir la trappe se soulever, tandis +que des sirènes africaines, des sirènes +noires, se dressent en riant sur leur queue +écaillée pour regarder l’étranger dormir.</p> + +<p>Au réveil, mon premier soin est d’ouvrir +la trappe ; et cela m’amuse d’aller au bain +comme un bon bourgeois irait à sa cave.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">TUNIS, HAMMAN-LIF</h2> + + +<p>Le voyage est plaisant de la Goulette à +Tunis, par ce chemin de fer improvisé, +sorte de tramway à vapeur primitif et commode, +avec ses lourds wagons disgracieux +mais ouverts au grand air et munis de +plates-formes où l’on circule. A gauche, +la lagune aux bords sablonneux peuplés +d’oiseaux d’eau ; à droite, des coteaux bas +sur lesquels de nuages promènent leurs +ombres, plantés d’oliviers trapus au feuillage +dur et qui ne s’argente pas au vent +comme nos oliviers de Provence. Derrière +nous, la Goulette, ligne mince et blanche +entre le lac et la mer.</p> + +<hr> + + +<p>A Tunis, où sans que la locomotive +s’essouffle, on arrive en une demi-heure, +j’ai tout de suite trouvé le bon endroit +pour voir la population défiler. C’est une +petite place entourée d’arcades, dans +l’ombre d’une haute porte à créneaux, très +historiée, que décore une inscription arabe +gravée sur le marbre : <i>Bab-el-Bahr</i>, la +porte Marine.</p> + +<p>Un pittoresque fort mêlé ! Deux grandes +maisons à l’italienne, le toit couronné de +balustres, la façade superposant les colonnes +fines de deux loggias ; à côté, une maison +mauresque aux murailles nues, portant, +collée à ses parois comme un gigantesque +nid d’hirondelle, la grille ventrue d’un +moucharabi. Sous les arcades, une sorte +de boutique qui est la Bourse, et, me tirant +l’œil par son enseigne en français et l’antithèse +de deux mots hurlant de se rencontrer : +la <i>Pharmacie carthaginoise</i> !</p> + +<p>On dirait que le vieux Tunis tout entier, +Européens, Maltais, Arabes et Juifs, se +vide par cette unique porte. Voici l’Orient +pacifique : un indigène à turban vert, le +nez chaussé de grandes lunettes rondes ; +jambe de ci, jambe de là, sur une selle en +belle tapisserie, et tranquille comme à son +comptoir, il s’en va doucement, Allah sait +où, au trot de sa mule. Quelque négociant ! +car on trouverait, en y regardant, pas mal +d’épicerie au fond de ces âmes barbaresques. +Seulement, fils heureux d’un pays +de lumière, ils éprouvent le besoin de s’habiller +de couleurs tendres pour piler leur +poivre et débiter leur cannelle.</p> + +<hr> + + +<p>Et voici l’Orient guerrier ! Un vulgaire +banc de bois peint en vert sépare le café où +je me suis assis d’un autre établissement +qui se trouve être un poste de soldats ; un +homme trop brun, à barbe grise, à figure +de doux forban en sort, grignotant des +gâteaux. Il a une veste brodée et trois poignards +démesurés, gaine d’argent, manche +d’ivoire, dans une ceinture de soie. C’est, +paraît-il, le chef de la police ; à son air +férocement débonnaire, j’eusse parié pour +le bourreau.</p> + +<p>Achetons, avant d’entreprendre notre +promenade, un de ces bouquets à l’odeur +délicieuse, mi-naturels, mi-artificiels, faits +de corolles de jasmin enfilées sur des fibres +de palmier, et que l’on vend enveloppés +d’une fraîche feuille de vigne. Les gens +d’ici, riches ou pauvres, bourgeois ou soldats, +ce voleur qui passe et les zaptiés qui +l’emmènent, portent tous un de ces bouquets +sur l’oreille, un peu penché, à portée +des narines. Mais je n’ai pas de turban, et, +malgré mon envie, je n’ose pas faire +comme eux.</p> + +<hr> + + +<p>Maintenant, au hasard de la découverte !</p> + +<p>C’est une bizarre et particulière émotion +que de se savoir citoyen pour un jour de +cette fabuleuse Thunes, dont rêvaient +comme d’une Mecque bohème les tire-laine +du vieux Paris. Et, de fait, il y a du vieux +Paris, il y a quelque chose d’un moyen âge +transporté sous le ciel africain, dans cet +enchevêtrement labyrinthique de rues tournant +court et d’impasses, de longs couloirs +coupés d’arcades où l’ombre et le soleil +vont par tranches et se suivent sans se +mêler, comme le vinaigre et l’huile dans +l’unique burette d’un pauvre homme. Portes +basses et murs aveugles ; fenêtres en garde-manger +où des houris, invisibles et qui vous +voient, arrosent un pot d’œillets ou de basilic ; +puis, au sortir de ce silence, brusquement, +avec un bruit d’écluse qui s’ouvrirait +tout à coup, les souks arabes ou +juifs, — car je ne suis pas encore assez +ferré pour distinguer dans tout cela, — marchés +couverts aux voûtes basses, aux +piliers enrubannés de jaune et de rouge, et, +dessous, des brodeurs, des selliers, des +tisseurs, des marchands de fruits, de parfums +et d’épices. Le souk du Bey, avec ses +boutiques régulières en bois découpé, jadis +marché aux esclaves, est aujourd’hui habité +par des Juifs qui vendent des tapis, des +étoffes, ou bien fabriquent des calottes +rouges foulées, feutrées, tondues au ciseau +et pressées dans des pressoirs à vis, sous +le regard du passant. Voici le souk aux +vieux habits ; un bric-à-brac des <i>Mille et +une Nuits</i>, une foule hurlante de gens à +faces de pirates qui se poussent, les bras +levés, offrant aux amateurs des djebas, des +kmesas, des sourias, toutes sortes de costumes +bariolés et de radieuses guenilles. +Parmi le vacarme, mendiant et quêtant à +la porte d’odorantes gargotes qui ont leur +fourneau de terre sur la rue, un santon se +promène en habit de pénitent bleu avec +des amulettes au cou. Il est roux, fanatique +et jeune, il me fait penser à Jésus-Christ.</p> + +<p>Comment me retrouvai-je en plein soleil +sur un chemin jaune et brûlé longeant une +pente que surmontent les murs effrités de +la kasbah ? Au-dessous, va dégringolant en +cascade blanche le faubourg arabe de Bab-el-Djzira.</p> + +<p>Décidément Allah me gâte et Tunis +fait des frais pour moi ! J’entends des +chants, des cris rythmés, des lamentations +sur-aiguës. Je gravis un talus en glaise +sèche, et comme il se trouve de plain-pied +avec l’étage supérieur des maisons qui y +sont adossées, je puis, passant de terrasse +en terrasse et me donnant le plaisir nouveau +d’une promenade sur les toits, arriver +jusqu’à l’endroit d’où part l’étrange et +mystérieuse symphonie. Dans une étroite +cour, une vingtaine de femmes se lamentent, +avec des salutations réglées et de grands +gestes, devant une porte ouverte d’où +sortent les pieds raidis d’un cadavre. Deux +d’entre elles soutiennent par-dessous les +bras une vieille femme échevelée. C’est +une cérémonie de funérailles. Je jette un +regard et me retire, ne voulant pas troubler +d’une indiscrète curiosité ces bons musulmans +dans leur deuil. D’ailleurs, de tous +côtés les chiens aboient, et un teinturier +en train d’étendre au soleil, sous les remparts, +de longues pièces de cotonnade +bleue, vocifère de loin, à l’adresse du +sacrilége roumi que je suis, les plus épouvantables +injures.</p> + +<hr> + + +<p>Montons toujours ; le soleil pique, et +voici justement, oasis rêvée, un petit +square aménagé à l’européenne autour du +bassin où arrivent, sortant de l’aqueduc en +grosse gerbe bouillonnante, les eaux +fraîches et vierges du Zaghouan. La fontaine +déborde et chante, un arbre fait +ombre, des gamins noirs et nus se baignent +ingénument dans le bassin.</p> + +<p>Une porte en fer à cheval, gardée par +de pacifiques douaniers élevant un mouton +et des poules, ouvre sur la campagne. Mais +des monticules pelés interceptent la vue ; +je veux jouir du paysage et me décide à +pénétrer dans la kasbah. Nos soldats y +campent. Ces grands murs en pisé, lézardés +fort pittoresquement, ont le ton et l’aspect +de ruines romaines. Sous la voûte en +arabesque d’un marabout écroulé, mangent +deux chevaux d’officiers. Une large voie +en plan incliné conduit sur des dessus de +casemates se prolongeant en bastion où +poussent des herbes et des ronces.</p> + +<p>Enfin, la Tunisie m’apparaît : des minarets, +des terrasses, des coupoles ; le Bardo, +solitaire au milieu d’une plaine triste coupée +d’un aqueduc et semée de petits +cubes blancs ; à nos pieds, dans l’étendue +déserte, entre des plages basses et rouges, +la Sebkha desséchée, incrustée de sel, a +l’éclat blanc et mat d’un grand plat d’argent +non poli.</p> + +<p>J’essaie de regagner l’hôtel. Encore +des souks, encore des ruelles ! et des +routes sombres, de douteux passages bordés +de cabarets maltais et d’habitations +juives, où de grasses filles d’Israël, penchées +derrière les volets de leurs fenêtres +ou debout à l’entrée d’un couloir revêtu de +faïences bleues, ont des regards d’une bienveillance +troublante. Puis, tout à coup, +c’est un morceau de rue de village où le +coq chante, un jardin avec des dattiers qui +regardent par-dessus le mur, des bananiers +aux feuilles molles, effiloquées, laissant +pendre une fleur énorme, violette et rouge, +au bout du régime à moitié formé.</p> + +<p>Évidemment je m’égare ; mais dans cette +lumière douce, cette fraîcheur, ce silencieux +va-et-vient d’ombres blanches, puisse +mon égarement longtemps durer !</p> + +<p>Hélas ! voici du bruit, de la poussière, +une insupportable chaleur : c’est le progrès, +la civilisation, la ville européenne +nouvelle, et l’hôtel de Paris où, compensation +insuffisante, la cloche sonne l’heure +du déjeuner… Car il paraît, chose invraisemblable, +que j’ai fait cette course folle en +moins de deux heures.</p> + +<hr> + + +<p>Que devenir l’après-midi ? Je ne voudrais +pas recommencer ma promenade ; on gâte +une sensation en insistant trop. D’un autre +côté, ce grand hôtel froid, d’un cosmopolitisme +décoloré, et qui ressemble à tous +les hôtels du monde, est un triste séjour +pour un affamé d’Orient. Si je faisais la +sieste ? Mais ne fait pas la sieste qui veut, +et je n’ai pas encore appris à faire la sieste.</p> + +<p>Tandis que je prends ma demi-tasse, — à +l’européenne, ô rougeur ! — sous les +arcades poussiéreuses d’un café neuf, peuplé +de garçons rasés, et qui affiche pour +toute originalité d’avoir sa terrasse assiégée +par une quinzaine de cicerones décrotteurs, +de douze à quinze ans, plus ou moins +juifs ou nègres, et d’employer en guise de +chasseur un officier tunisien lamentable et +poli dont on garde le sabre au comptoir +quand il va en course, quelqu’un s’approche +et me salue. Je reconnais Dario, +l’ami Dario Attia, le jeune Tunisien de la +<i>Ville de Naples</i>, qui me croyait à Sousse +depuis deux jours et se montre affectueusement +ravi de ma mésaventure. Remuant et +fin, d’une aimable et vive intelligence, mélange +d’Italien et d’Asiatique, car sa mère +est des environs de Naples et son grand-père +venait d’Alep, quelque peu Israélite +aussi, autant qu’on peut l’induire de son +profil très pur et de son regard noir, mais +Israélite sans fanatisme, Dario présente un +fort sympathique spécimen de la fusion des +races en Tunisie, et de ce métal de +Corinthe que l’on appelle un Levantin.</p> + +<p>Dario trouve tout de suite l’emploi de la +journée. N’est-ce pas fête ? C’est fête, en +effet ; tout à l’heure, je me le rappelle, j’ai +failli assister à une grand’messe, étant +entré, — comme je suivais, sans penser à +mal, un groupe de Maltaises brunes, à mâchoire +solide, à pommettes saillantes, +belles sous leur cape de satin noir, +quoique d’une beauté un peu masculine, — dans +une église d’aspect très catholique +à l’intérieur, mais précédée, en guise de +parvis, d’une petite cour mauresque où les +fidèles, en attendant l’heure, marchandaient +des souvenirs de Jérusalem, menus objets +en nacre et en bois d’olivier familièrement +étalés sur le pavé. C’est fête ! Or un Tunisien +qui se respecte va, les fêtes et le dimanche, +à Hammam-Lif, quand il ne va +pas à la Goulette. Dario Attia me donne, +d’ailleurs, à entendre que le patriotisme +au besoin me ferait un devoir d’opter pour +Hammam-Lif. Le chemin de fer de la Goulette, +sommairement construit par les Anglais, +a été acheté, comme on sait, par une +Compagnie italienne, la Compagnie Rubbatino. +Aussi les employés affectent-ils de +ne parler que l’italien et les affiches sont-elles +exclusivement rédigées dans la langue +du Dante, ce qui ne laisse pas que d’être +gênant et même quelque peu vexatoire. +Mais la ligne de Hammam-Lif est française ; +et, comme lieu de plaisir et de bain +de mer dominical, Hammam-Lif commence +à faire une sérieuse concurrence à la Goulette. +Les amis des Français vont à Hammam-Lif +de préférence : Vivent la France +et Hammam-Lif !</p> + +<p>Nous trouvons à la gare une foule endimanchée +qui attend. Sauf quelques chechias, +quelques turbans, la note éclatante +d’un costume juif, on pourrait se croire un +jour d’été à une gare de banlieue. Le train +contourne d’abord le lac, puis il suit la +mer et vous dépose en plein sable, sur une +plage, au pied de montagnes arrondies, +couvertes de myrtes ras et se creusant en +vallons agréables. Quelques maisons, un +café maure, un dar-el-Bey transformé en +caserne, et l’établissement des bains que +je commets l’imprudence de visiter. Les +étuves souterraines où jaillissent des +sources d’eau, bouillantes et fumantes, +datent du temps des Romains. Mais si les +constructions paraissent romaines, les +puces qui y pullulent sont certainement +d’importation arabe ; seule la puce arabe +peut donner ainsi la sensation d’une aiguille +de fin acier s’enfonçant soudain dans la +chair. Ces puces maigres et nerveuses +m’empêcheront longtemps d’oublier ma +visite aux thermes d’Hammam-Lif.</p> + +<p>J’ai pourtant essayé de les noyer. On se +baigne là-bas, le long de la plage, joyeusement, +comme en famille ; puis on mange +et boit sur le sable, mets quelconques et +boissons tièdes que vend un mercanti, à +l’ombre de cabanes improvisées. L’installation +est encore assez primitive ; mais le +sable fin descend sous l’eau à très douce +pente ; le paysage, entre la montagne et +la mer, avec cet horizon de caps pareils à +des îles, rappelle, par la grandeur et l’intimité, +le golfe de Naples et le golfe de +Juan. Sans même compter les eaux thermales, +Tunis, aisément, peut se faire là, +pour remplacer la Goulette envahie et devenue +ville, un vrai paradis de baigneurs.</p> + +<hr> + + +<p>Le soir, de six à sept heures, tout le +monde se promène sur la Marine, qui est +une superbe et large allée filant droit de la +porte Bab-el-Bahr au lac et aux Docks. +A l’entrée, sont les constructions neuves +de la colonie européenne, de grands hôtels +et des cafés, la Compagnie transatlantique, +la poste, les consulats, le palais du résident +français, une église. Mais les maisons s’abaissent +peu à peu, et l’on est bientôt dans +une espèce de campagne çà et là bordée +de bicoques et de débits, quelque chose, +moins les villas somptueuses et les platanes, +comme ce Prado de Marseille que +je parcourais il y a quatre jours. La ressemblance +est même frappante, à cause de +cette colline excoriée, portant à son faîte +les constructions blanches d’un petit fort, +flanqué d’un marabout, qui ne sont pas +sans rappeler la chapelle et le fort de +Notre-Dame-de-la-Garde. Quelques haies +en roseaux, bordant la route, ajoutent à +l’illusion. Et c’est là, sans doute, ce qui a +inspiré cette enseigne touchante : <i>Café +Provençal</i>, posée à l’entrée d’une rustique +guinguette où, toute l’après-midi, de +braves gens, exilés comme moi de Sisteron +ou de Barbantane, jouent aux boules +dans la poussière en se rafraîchissant de +limonades et de sirops.</p> + +<p>Derrière les grilles de l’Entrepôt se profilent +les mâtures des petits bateaux plats +qui naviguent de Tunis à la Goulette. +Tournant à gauche et franchissant la ligne +du chemin de fer, que ne défend aucune +barrière, je me suis trouvé au bord du lac. +Dans la nuit tombante, des voiles se +voyaient encore. Le ciel et l’eau, d’un +même ton, étaient d’un violet gris plein de +mélancolie. La plage, faite de détritus innommés, +exhalait une odeur de sentine et +d’égout ; et, au lieu des flamants roses +dont parlent les voyageurs, des milliers de +chauves-souris, avec des cris aigus, voletaient +de leur vol palpitant d’oiseaux +blessés.</p> + +<p>Et c’est en me pressant que j’ai repris le +chemin de Tunis, qui m’est subitement +apparu noir sur fond d’or, avec ses remparts, +ses minarets et ses dômes, comme +toutes les cités barbaresques regardées au +soleil couchant.</p> + +<hr> + + +<p>Il y avait musique et foule sur la Marine.</p> + +<p>Je n’ai pas voulu me laisser entraîner +aux délices du Tunis nocturne dont j’ai, +d’ailleurs, entrevu en plein jour les ruelles +mystérieuses et grouillantes. J’ai même +refusé d’entrer dans les brasseries nouvelles, +où l’on boit à l’instar de Paris une +bière exécrable, servie par des Hébé de +douteuse fraîcheur, débarquées la veille +de Marseille ou d’Alger.</p> + +<p>Le <i lang="it" xml:lang="it">Giardino Paradiso</i> me tente un instant : +on y joue la comédie en italien, au +fond d’une longue cour que recouvre une +treille, de sorte que les spectateurs ont sur +la tête un plafond de feuilles vertes et de +raisins ambrés. Mais je m’aperçois avec +terreur que la pièce, <i lang="it" xml:lang="it">Il Gobbo alla corte</i>, +n’est autre chose qu’une adaptation du +<i>Bossu</i>. Je ne suis pas venu à Tunis pour y +retrouver Lagardère !</p> + +<p>Enfin, le dieu du hasard et des voyages, +prenant en pitié mon destin, me fait découvrir +un café grec, un peu de couleur +locale. Une jeune femme, vêtue de rouge +et portant la calotte ionienne reluisante +d’or, secoue nonchalamment un tambour +de basque et chante des couplets à la fois +très rythmés et très mélancoliques. Ce +n’est point précisément la musique grecque +comme je l’avais rêvée. Les Turcs, depuis +Orphée, ont malheureusement passé par +là. Je n’en veux d’autre preuve que l’air de +profonde satisfaction avec lequel l’auditoire, +tout musulman, écoute, en respirant +ses petits bouquets de jasmin et en se chatouillant +la plante des pieds. La chanteuse +n’est pas seule. Un violoniste maigre et +noir, coiffé du fez grec en forme de pot à +fleurs, un vieillard à grand nez, à moustaches +de pallikare, grattant sur ses genoux +une guitare à gros ventre, constituent l’orchestre. +Après chaque chanson, un long +entr’acte silencieux et désolé. Les spectateurs +sont alors comme s’ils n’existaient +plus. La femme joue avec le chien. Le +violon et la guitare, les yeux levés au ciel, +se perdent en rêveries, immobiles sur +leur estrade, derrière une table portant +pour tout ornement un bocal où circulent, +tristes aussi, deux poissons rouges. Puis +la femme renvoie le chien, secoue les +plaques en cuivre de son tambour, pousse +une note gutturale, et le concert recommence.</p> + +<p>A minuit, j’écoutais encore, envahi de +je ne sais quelle paresseuse extase, et regardant, +pendant les intervalles de silence, +une vue photographique de l’Acropole +d’Athènes accrochée au mur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CARTHAGE. — LA MARSA</h2> + + +<p>On n’échappe pas à sa destinée ! Il était +écrit qu’après Tunis je verrais Carthage. +Voici comment la chose s’est faite. M. Cambon, +notre ministre résident, à qui, me +rappelant des relations déjà lointaines, j’ai +cru devoir faire visite, m’invite ce matin à +déjeuner dans son palais de la Marsa. Il se +rappelle, lui aussi, que nous nous sommes +un peu connus, dans les environs du +Luxembourg, au temps de la verte jeunesse. +De sorte que, par une rencontre +imprévue, nous pourrons, après vingt ans, +en pays barbaresque, causer des amis +d’autrefois morts ou dispersés, et redire +quelques-uns des sonnets printaniers que +Mérat et Valade publiaient alors.</p> + +<p>J’ai tout mon temps : le bateau qui doit +me recueillir, arrivé de tantôt, ne repartira +que ce soir à six heures. Seulement, cette +fois, il ne s’agit pas de le manquer. Ayant +transporté mon quartier général à la Goulette, +je loue, et la précaution n’est pas +inutile, un carrossa pour la journée. +Quelles aventures a dû traverser ce carrosse, — car +c’en fut un ! — avant de +devenir carrossa et de s’échouer ainsi au +fin fond de la Tunisie ? De fort grand air +quoique délabré, roussi par le soleil, terni +par la poussière, on dirait d’un vieux gentilhomme +en guenilles. Il a des poignées +ciselées où reste encore un peu d’argent, +et des petits singes musiciens exécutent un +concert galant sur le vernis écaillé de la +portière. Hélas ! Mais il faut savoir prendre +son parti des choses : pour visiter Carthage +dans ce carrosse de Cendrillon, j’aurai, +au lieu du cocher poudré que réclamerait +l’harmonie, un effronté Maltais de treize +ans, les pieds nus, brun comme une caroube, +et qu’un invisible petit bonnet garantit +seul du grand soleil. Détail charmant : +la rosse blanche qui nous traîne a le bout +de sa queue teinte en rouge vif.</p> + +<p>Voilà donc Carthage ! ce grand coteau +pelé, fouillé, plâtreux, couleur de ruine, +où poussent des chardons et des fenouils, +où, parmi l’herbe sèche, à des fragments +de marbre et de mosaïque se mêlent les +crottins menus, luisants et noirs des maigres +moutons que garde là-bas un pâtre en guenilles. +Comme on côtoie le bord, j’entrevois +sous l’eau des quais noyés, des restants +de môle, de grands murs, des talus de +pierre qui furent des escaliers, débris de +ville pareils à un éboulement de falaise. +Avec les citernes, c’est à peu près tout ce +qui reste de la Carthage romaine, car, de +la Carthage punique, les ruines mêmes ont +péri.</p> + +<p>Les plus grandes citernes, situées vers +le lac et que remplissait l’aqueduc, sont +habitées, paraît-il, et devenues un village +arabe. Je me contenterai, puisque aussi +bien nous passons tout à côté, de visiter +les plus petites sans doute alimentées jadis +par les eaux pluviales et dont on aperçoit +le sommet des voûtes affleurant le sol, près +d’un petit fort tunisien perché sur l’escarpement +de la côte. Bien qu’aucun dallage +ou terrassement ne les recouvre, il fait frais +à l’intérieur des citernes. De ces immenses +réservoirs carrés, souterrains dont l’enfilade +se perd dans la nuit, les uns sont obstrués +de ronces, de figuiers sauvages, et +laissent voir, par leur plafond crevé, des +trous de ciel bleu ; d’autres conservent un +peu d’eau croupissante avec des reflets +irisés qui palpitent sur leurs parois. Des +couples de pigeons viennent y boire ; au +dehors, les cigales chantent et l’on entend +le bruit tout voisin de la mer. Les bassins, +à mesure que j’avance, sont de moins en +moins ruinés, les couloirs plus sombres ; +et j’éprouve une terreur à la Robinson en +heurtant, près d’un orifice mystérieux plein +de sonorités et de ténèbres, des seaux, des +cordes humides, un tonneau et un entonnoir.</p> + +<p>Mon Maltais, qui attend à l’entrée en +fumant sa cigarette au soleil, m’explique +que ces cordes, ces seaux, ce tonneau et +cet entonnoir appartiennent aux Pères +blancs de la chapelle de Saint-Louis perchée +en haut de la colline. Il ajoute qu’ils +ont un musée. Un musée ? Des étiquettes +sur de vieilles pierres ? Non ! je n’irai pas +voir les Pères blancs, je n’irai pas voir +leur musée.</p> + +<p>Il se fait temps, d’ailleurs, de gagner la +Marsa.</p> + +<p>La Marsa est aujourd’hui pour Tunis, +comme elle l’était pour Carthage, la banlieue +aristocratique, l’endroit préféré des +élégantes villégiatures. Un bouquet de +cyprès, arbres de Grèce et d’Asie, rappelle +çà et là le souvenir des conquérants +turcs. Mon conducteur nomme en passant +des villas de beys, de pachas et de kasnadars. +C’est un de ces palais que le ministre +de France habite l’été.</p> + +<p>Nous entrons : un vaste jardin où des +lauriers-roses s’étiolent ; une cour revêtue +de faïence, recouverte d’un grillage en fer +qui laisse voir sur le bleu du ciel des hirondelles +perchées et les roses d’un rosier +grimpant, au tronc noir et noueux comme +celui d’une vigne centenaire. M. Cambon +m’attend en haut d’un escalier superbe +que décorent deux lions de l’école de Canova +et qui devraient être en brioche.</p> + +<p>On se reconnaît, on déjeune en causant +des choses de France et de jadis, sous un +de ces jolis plafonds arabes travaillés en +gâteau de miel que les ouvriers d’ici ne +savent plus faire ; puis on va fumer sur la +terrasse, assis à l’ombre, regardant la mer +bleue jusqu’à l’horizon et les ricochets du +soleil dans l’eau. Tout à coup, notre béatitude +est troublée : des gémissements +plaintifs, grinçants, monotones, déchirent +l’air. Encore l’envers du progrès ! C’est la +noria perfectionnée installée depuis peu +chez un seigneur du voisinage qui moud +cruellement, dans l’ennui des après-midi, +cette insupportable musique. Combien me +semble préférable le vieux système carthaginois +dont j’ai pu admirer quelques +spécimens sur la route : l’outre énorme, +noire, pareille à un redoutable dieu phallique, +qui, silencieuse, puise l’eau et la +dégorge au lent va-et-vient d’un chameau.</p> + +<p>Il paraît que j’ai passé auprès du Cothon +sans le remarquer. Ce petit port intérieur +est, d’après M. Cambon qui l’a un peu découvert, +le seul vestige appréciable à l’œil +nu de la Carthage primitive. Je promets et +me promets de lui rendre visite au retour.</p> + +<p>C’est maintenant une lagune ronde, reluisante +et blanche de sel, dans une ceinture +de cactus. Tout autour, à l’endroit où +sont les cactus, se rangeaient jadis les galères +de la République. Au milieu, on voit +encore la petite île où étaient les bureaux +du capitaine de port Hamilcar. Je me rappelle +avec stupeur la description démesurée +que Flaubert en donne dans <i>Salammbô</i>. +Mais les rêves de l’art ne sont pas la réalité ; +et tant mieux que Flaubert ait vu +Carthage avec ses yeux grossissants de +taureau de Normandie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">ARRIVÉE A SOUSSE</h2> + + +<p>On frappe : « Qui va là ? » La porte +s’ouvre ; et, par l’entrebâillement, m’apparaît +un Maure souriant, noblement enturbané, +qui porte la main à son cœur, à +sa bouche, et me fait signe qu’il est temps +de me lever.</p> + +<p>La porte se referme et je suis de nouveau +dans l’ombre. Mais cette vision a +suffi, et, subitement, me reviennent, — vagues +dans leurs contours et colorés +pourtant des plus vives couleurs comme +certains souvenirs de rêve, — tous les détails +de ces vingt dernières heures : notre +départ de la Goulette à la nuit ; l’avant du +paquebot se peuplant d’une pittoresque +cohue d’Arabes étendus en travers du +pont, la tête sous le burnous, les pieds +nus tournés vers les étoiles, et de tribus +juives installées par groupes, pour manger +et dormir, sur des nattes et des tapis ; +Sousse, vue du large au soleil levant, dans +ses remparts carrés que dentellent de fins +créneaux, élégante, farouche et blanche, +d’aspect curieusement barbaresque, et se +montrant tout à la fois, avec le dessin de +son enceinte, de ses maisons et de ses +murs, comme les Antioche et les Jérusalem +d’une miniature moyen âge, ou +comme une boîte à joujoux dont on aurait +enlevé le couvercle ; mon débarquement +sur l’estacade fourmillante de soldats français +et d’indigènes, mais où personne ne +m’attend ; ma flânerie le long du môle ; le +marché en plein air où l’on vend des poissons +blancs, des poissons aiguilles, des +castagnores bariolées, des chiens de mer +noirs et chagrinés, des thons qu’on débite +au couteau par larges tranches rouges, et +aussi d’énormes tortues à bec d’aigle pleurant +le sang de leurs yeux crevés, sentant +la mer qu’elles ne voient pas et ramant +dans le sable désespérément avec des mouvements +maladroits de phoque ; et ces +hommes demi-nus dans l’eau qui taquinent +le poulpe tapi entre les pierres, pêchent la +crevette et récoltent, pour en amorcer leurs +nasses, de fraîches algues transparentes, +tandis que, près de là, quelques paysans +en burnous, gros bonnets de la haute +ville ou des villages, tâtent, retournent, +grattent de l’ongle et font sonner, à l’aide +d’un bâton promené sur la paroi intérieure, +de grandes jarres à l’huile, de forme antique, +provenant de l’île de Djerba. Puis +l’entrée en ville par la porte Marine, dans +une épaisse poussière qui sent le musc et +parsemée de queues de poissons et d’arêtes ; +mon arrivée au consulat, où les deux janissaires +Mahmoud et Younès m’ont reconnu +à l’air de famille et m’ont serré la main +avec de graves saluts ; les embrassades fraternelles ; +le déjeuner succinct et la sieste +imposée, car, ici, paraît-il, le soleil, pire +qu’à Tunis, n’admettrait guère qu’un nouveau +débarqué se promenât par les rues +entre dix et cinq heures.</p> + +<p>— Sortons-nous ?</p> + +<p>— Un peu de patience, nous avons le +temps d’ici à ce soir.</p> + +<p>D’ailleurs nos voisins, gens fort aimables +qui ont bien voulu m’improviser une installation, +viennent, pendant que je m’habillais, +de m’envoyer une tasse d’exquis +café maure ; je leur dois ma première visite.</p> + +<hr> + + +<p>Ce sont de vieux Français établis à +Sousse depuis quatre générations. Me +voilà tout de suite leur ami. En rien de +temps, je connais l’histoire de la famille. +Ils s’appellent d’un nom très provençal, +étant venus de la Pène, petit village aux +environs de Marseille, pour faire le commerce +de l’huile. D’abord, on logeait au +<i>fondouk</i>, sorte de caravansérail, de vaste +auberge sans cuisine où les étrangers se +cantonnaient, et c’est là que les enfants et +les arrière-petits-enfants naquirent. Plus +tard, on put bâtir une maison, s’acheter +une campagne. La maison est belle, plutôt +française que mauresque, un peu mauresque +cependant, — il y a là une délicate +nuance, — avec ses murs, blancs de chaux +à l’extérieur, à l’intérieur revêtus de +faïences, sa citerne au coin de la petite +cour dallée, et les arceaux de sa galerie où +se dessine un peu, mais si peu ! le caractéristique +fer à cheval des architectures +orientales. « Nous irons un matin jusqu’à +notre campagne, du côté de l’oued Laya, +sur la route de Kairouan. C’était charmant +avant l’insurrection ; il y avait un moulin +d’huile, des centaines de pieds d’oliviers, +des champs qu’on faisait cultiver par les +Arabes des villages qui venaient s’installer +là, pour la durée du travail, avec leurs +tentes. Et le verger ! Oh ! le verger ! des +pêchers, des poiriers, du raisin, des grenadiers, +des roses, — ici un verger ne va +pas sans roses, — et puis des herbages (traduisez +légumes), des herbages tant qu’on +en voulait, grâce à un puits intarissable +qu’une source souterraine alimente. Mais +l’insurrection a brûlé, coupé, saccagé tout +cela… » A travers les descriptions et les +regrets, je devine un idéal de cabanon, un +rêve marseillais réalisé en terre d’exil par +l’aïeul.</p> + +<p>Le fils de la maison, grand garçon souriant +et doux, d’un flegme déjà levantin, +me raconte à ce propos ses belles peurs +d’il y a deux ans, quand les dissidents, par +groupes de huit ou de dix, venaient galoper +jusque sous les remparts où se promenaient +pour toute défense une centaine de +soldats tunisiens aussi peu belliqueux que +des juifs. Un jour, dans la haute ville, un +Marocain fanatique avait poignardé un +Maltais en criant la guerre sainte. Ce jour-là +on redouta un massacre, on poussa les +grands verrous de la porte donnant sur la +rue, et les enfants ne sortirent point.</p> + +<p>C’est le grand souvenir !</p> + +<p>A part cela, ils avaient toujours vécu +d’une vie monotone comme celle des +vieilles provinces, dans leur cercle de famille +patriarcalement resserré.</p> + +<p>Le père, qui a pour coiffure, lorsqu’il +sort, la chechia rouge, et qui garde chez +lui la petite calotte blanche tricotée à jour +qu’on porte sous la chechia, me parle +des choses antérieures à l’arrivée des +Français comme d’un temps vague et lointain. +Vous diriez des gens subitement +réveillés et un peu endormis encore.</p> + +<p>Je me laisserais aisément conquérir aux +douceurs de la vie soussaine dans ce grand +salon meublé d’un sopha et de fauteuils +Empire, dont la majesté surannée contraste +assez bizarrement avec les tapis aux vives +couleurs, les encoignures en bois découpé +et les briques bariolées des murs reluisant +sous le demi-jour des étroites fenêtres +grillées qui s’ouvrent là-haut près du plafond.</p> + +<p>Il y a dans l’air un parfum qui m’est inconnu ; +et ce parfum d’un pays nouveau me +pénètre délicieusement, comme l’âme même +des choses.</p> + +<p>Quand j’ai fait mine de partir, la petite +Hersilie, <i>la Papouna</i>, comme l’appelle sa +vieille nourrice italienne et sourde, Hersilie +qui, seule en un coin, sans rien dire, +couvait l’étranger de ses grands yeux +noirs, a voulu tout à coup, malgré sa +mère, grimper sur mes genoux et mettre +un brin de henné à ma boutonnière. Je +vois une fleur frêle et grise et je reconnais +l’odeur qui, depuis un instant, m’enivrait. +C’est avec le henné que les femmes arabes +et juives se rougissent les ongles ; l’eau, en +effet, est toute rouge dans le verre où +trempe la fleur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="L’HEURE DES TERRASSES. — SOIRÉE A LA MARINE">L’HEURE DES TERRASSES<br> +<span class="small">SOIRÉE A LA MARINE</span></h2> + + +<p>Cinq heures ! Quelques Européens, +quelques officiers, commencent à se répandre +dans les rues. Ces derniers descendent +du camp où la sieste a dû être +tiède sous la tente ; mais le bain de mer +accoutumé en paraîtra d’autant plus délicieux, +là-bas, derrière le vieux môle. A +côté des bains, il y a un café dressé sur +pilotis. Si le bateau de Malte est arrivé +avec sa provision de neige, ou si la +machine à glace établie par un israélite +industrieux ne s’est pas une fois de plus détraquée, +on pourra boire frais en regardant +les flots qu’un dernier rayon éclabousse +d’or et que fouette une brise légère.</p> + +<p>C’est le plaisir de tous les soirs, lorsqu’on +attend l’heure d’avant-dîner, l’heure charmante +des terrasses.</p> + +<p>Ce matin, — car les jours ressemblent +aux jours, et bien qu’ayant l’air de continuer +uniment le récit de mon arrivée, je +suis ici depuis quarante-huit heures, — ce +matin, vue des toits, Sousse était comme un +champ de neige. Des dômes ronds, deux +minarets, et dans les cours quelques dattiers +dont on n’aperçoit que la cime. Puis, +le soleil s’étant levé, tout soudain s’est +teinté en rose, et des colombes qui paraissaient +roses voletaient autour des petits +poteaux portant le fil télégraphique qui +court vers Kairouan, par-dessus la ville.</p> + +<p>Maintenant, Sousse est redevenue +blanche ; seulement, derrière ses créneaux +en dentelle, le fond d’or uni des couchants +d’Afrique a remplacé le vibrant azur matinal. +Un vague crépuscule descend. Dans +les rues étroites, passent et repassent avec +mille cris des bandes pressées d’hirondelles.</p> + +<p>Cependant, peu à peu, les terrasses se +sont peuplées. Sur leurs parapets bas que +des tapis recouvrent, à leurs angles où +parfois un maigre figuier pousse, couchées, +accoudées, assises les jambes pendantes, +se tiennent des groupes de femmes qui +causent, respirant la mer. D’aucunes voisinent, +font des visites, passent d’une terrasse +à l’autre. Le commandant, qui a apporté +sa lorgnette, détaille leurs yeux noirs, +leur teint brun et pâle, la forme originale +de leurs bijoux d’argent et l’amusant bariolage +de leurs costumes. « Voulez-vous les +voir ? — Non, merci ! je préfère les rêver +un peu. » Mon sacrifice n’est pas grand : +depuis l’arrivée des Français, depuis que +nous avons transformé le haut de l’hôtel +en galant observatoire, les femmes arabes +se méfient et ne se montrent guère. On en +est généralement réduit à lorgner des +juives, belles sans doute, mais visibles le +jour à l’œil nu.</p> + +<p>Cet hôtel est tenu par deux sœurs, deux +énigmatiques Bas-Alpins qu’il me semble +avoir déjà rencontrés quelque part, au pays +peut-être, du côté de Manosque, ou plutôt +en 1870 dans une buvette autour d’un camp.</p> + +<p>On dîne à sept heures, habitude apportée +de France par nos officiers. Je préférerais, +si je m’installais ici pour longtemps, +adopter l’usage local du souper fait très +tard en rentrant, vers dix ou onze heures +du soir, de façon à ne pas perdre sottement +entre quatre murs l’agréable fraîcheur des +premières heures de nuit.</p> + +<p>Le dessert dépêché, le moka aspiré brûlant, +on allume un cigare, — très sec et +très fort comme tous ceux de la régie tunisienne, — et +nous voilà recommençant +notre éternelle promenade, nous voilà revenant +à l’éternelle Marine par l’éternelle +porte Bab-el-Bahr éternellement encombrée. +Plusieurs fois la journée, le matin et +le soir, avec une régularité de marée, +Sousse passe et repasse par cette porte. +Sans places ni jardins, Sousse étouffe, et +sort de ses remparts quand elle veut +respirer.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a musique militaire au Bordj, décidément +devenu depuis l’occupation française +le centre de tous les plaisirs. L’endroit +n’est pas trop mal choisi, et je ne sais +rien de charmant comme cette placette +ronde qui fut un fort, tout au bout de la +jetée, en pleine eau bleue, avec sa petite +tourelle d’angle, guérite où un fusil ne +tiendrait pas debout, mais assez haute, +paraît-il, pour une sentinelle accroupie à +l’orientale. Tout autour, un rempart bas, +coupé de larges créneaux, où sont assis +des Arabes, des femmes juives ; de sorte +que, entre un turban et une chechia, entre +deux casques d’or voilés légèrement de +mousseline blanche, on voit les flots luisants +et le ciel profond criblé d’étoiles. Quatre +ou cinq canons de fer, aussi innocents que +rébarbatifs, s’allongent sans ordre, leurs +vieux affûts chargés d’une grappe de +gamins et le dos tourné à l’embrasure. +Tout cela dans l’ombre, l’ombre claire des +nuits d’Afrique, mais que fait par comparaison +paraître noire la lampe d’un café +d’officiers et le petit cercle éblouissant +projeté sur les pupitres des musiciens. Un +programme illustré, signé A. de Neuville, +m’apprend que la musique est celle du 27<sup>e</sup> +bataillon de chasseurs à pied.</p> + +<p>La Marine est déjà tout en joie, bruyante +et grouillante au bas des remparts qu’argente +le reflet des lumières, et par-dessus +lesquels palpite doucement, dans les étoiles, +l’illumination des minarets. Chaque soir, +vers sept heures un quart, au moment précis, +disent les vieilles femmes, où il devient +impossible de distinguer un fil blanc d’un +fil noir, le canon du Ramadan, bourré à +éclater, annonce aux croyants la fin du +jeûne. Alors on boit, on mange, on fume, +et c’est fête jusqu’à l’aurore.</p> + +<p>Dans l’ombre, près du bastion, des +Maugrabins de toutes couleurs entourent +les fourneaux des débitants de viandes +grillées. Un petit Maltais parcourt les +groupes et vend des graines de melon et +des pois chiches passés au four. Sous un +toit carré que soutiennent quatre piliers, +résonne un orchestre si discret que, même +écouté de près, il ne couvre pas l’imperceptible +soupir de la mer. Jasmin sur l’oreille, +fumant la pipe ou la cigarette et +savourant leur épais café, les bons Tunisiens +se régalent de cette musique endormie, +mais qui se réveille parfois, car voici +un rythme rapide et vif, pareil à nos airs +de bourrée.</p> + +<p>Ici même, hélas ! dans ce coin tout oriental +et musulman, on sent l’invasion européenne. +Au café grec, généralement à ciel +ouvert, mais caché sous une tente pour la +circonstance, une chanteuse d’aventure, +qu’un virtuose à longs cheveux accompagne +sur le piano, détaille, avec des gestes +d’Alcazar et d’Eldorado, la chanson nouvelle +de l’an dernier. Du dehors, des +enfants en burnous, des fillettes en casaquins +roses, soulèvent la toile, essayant de +voir. Plus loin, retentit le vacarme enragé +d’un cirque. Un clown italien, funèbre avec +son sarrau blanc constellé de rats en drap +noir, un montreur de chiens dressés, une +écuyère étique qui, entre chaque exercice +de cheval, exécute comme supplément un +pas de ballet dans le sable, s’y offrent pour +quelques caroubes à l’admiration silencieuse +des indigènes et à celle plus expansive +de la colonie. Les Arabes sont en +nombre, regardant de tous leurs yeux, +pendant l’entr’acte, les premières où minaudent +plusieurs dames et la loge du général +toute reluisante d’officiers… Décidément, +la couleur s’en va ! Ainsi, j’imagine, +devaient dire les lettrés romains quand, +pour récréer les soldats des légions, dans +Sousse, — qui s’appelait alors Hadrumetum, — arrivèrent +les premiers mimes.</p> + +<p>A la sortie, je salue nos voisins qui +rentrent un peu inquiets de s’être ainsi +attardés. Quand je suis rentré à mon tour, +après une assez longue flânerie, la maison ne +dormait pas encore, et les fenêtres grandes +ouvertes illuminaient la petite cour. Une +lampe de cuivre à quatre becs éclairait les +murs blancs, les marches émaillées, le +plafond en rondins de l’escalier. Le domestique +attendait, couché sur un tapis en +travers de la porte.</p> + +<p>Des amis sont venus, après la musique +et le cirque. On a prolongé la soirée, +causant, sujet intarissable, de tant de +changement dans Sousse : les chercheurs +de fortune débarquant par chaque paquebot ; +les femmes légères qu’attire l’armée ; +les cafés qui s’ouvrent à tous les +carrefours, café Républicain, café Parisien, +café de la Lune ; les magasins nouveaux ; +une maison qui se bâtit ; une photographie +qui s’installe.</p> + +<p>On a rappelé aussi, avec une nuance de +regrets, le temps si rapproché et si lointain +où l’on sortait par les rues en robe de +chambre et en pantoufles, où ces braves +gens ne connaissaient de l’Europe que +quelques boulets, souvenirs d’antiques +bombardements, et, de temps en temps, +un bateau marseillais s’arrêtant au large, +vers lequel se dirigeait, semblable à un +grand serpent noir, le long chapelet des +barriques d’huile.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8" title="LE SCHILLI. — UN BRIN DE POLITIQUE">LE SCHILLI<br> +<span class="small">UN BRIN DE POLITIQUE</span></h2> + + +<p>Il fait étouffant ; le jour se glisse blafard +entre les lames des persiennes. J’ouvre ma +fenêtre : une chaleur lourde m’arrive, +comme si j’avais ouvert la gueule d’un +four. En face, — car nous logeons sur +l’extrême bord de la ville, — le rempart +est rouge, d’un rouge sombre, couleur +d’incendie qui s’éteint. De la terrasse, +l’horizon apparaît tout proche, la mer +métallique, la plaine triste, grise, effacée. +Sur un ciel bas, chargé de nuages sans +forme et d’une transparence de veilleuse à +l’endroit où est caché le soleil, les créneaux +des tours se détachent en silhouette +dure. C’est le Schilli, m’a dit Mahmoud, le +vent du Sud venu du désert. Vent mort, +continu, enveloppant, sans rafale ni bruit +de feuillage. Sous sa longue et énervante +caresse, les palmiers des cours et les oliviers +de la plaine se courbent et ne se +balancent pas. Le long des mâts consulaires, +plus nombreux dans Sousse que les +palmiers, les cordes flottent détendues avec +un claquement lent et mou. D’une terrasse +à l’autre, paresseusement, courent des +lignes de poussière d’ocre.</p> + +<p>Le hasard, pour ma bienvenue, me réservait +cette surprise d’une journée particulièrement +africaine.</p> + +<p>Il y aurait folie à sortir ; mais une fois les +fenêtres closes à l’air et au sable dont il est +chargé, la chaleur, pour peu que vous +évitiez tout mouvement, est, à l’intérieur, +fort supportable.</p> + +<p>Mes voisins m’ont rendu ma visite ; on a +repris la conversation de l’autre jour, +causé politique locale. Tout ce qui se dit, +je l’avais déjà lu plus ou moins, ou entendu +en France. Mais dans ce cadre +oriental les moindres détails prennent une +saveur nouvelle. Assimilons-nous au +milieu et tâchons d’être, avec ses naïves +impressions, quelques heures durant, un +bourgeois de Sousse.</p> + +<hr> + + +<p>Décidément, il faudra faire son deuil de +l’Orient héroïque ! La Tunisie, dans ces +conversations dont la familiarité m’étonne, +tant l’accoutumance en bannit tout charlatanisme +de couleur locale et ce romanesque +préalable que le plus sincère voyageur +apporte toujours bouclé dans un coin +de sa valise, la Tunisie se révèle d’abord +sous un aspect bonhomme, agricole et provincial. +C’est un pays tout petit, très-fertile, +et, dans l’endroit où je me trouve, sérieusement +et immémorialement cultivé. L’humanité, +partout, reste identique à elle-même ; +et je serai tout étonné demain de +trouver, coiffés de turbans, ces paysans +d’Afrique qui, à travers les phrases, m’apparaissent +avec la figure tannée et résignée +de nos paysans français.</p> + +<p>D’ailleurs tous ces Arabes, — et non-seulement +les petits propriétaires installés +sur la parcelle du sol qu’ils cultivent, mais +ceux aussi qui, à travers la plaine, et dans +un cercle relativement restreint, mènent +l’existence pastorale, — sont timides et +doux, accoutumés à se laisser tondre.</p> + +<p>Un Bey, dont on m’a conté l’histoire, +disait :</p> + +<p>« Il est bon que le paysan reste pauvre ; +quand il a trop d’argent, il réfléchit et se +révolte. »</p> + +<p>A la suite d’un fort impôt, ce Bey +envoya un espion dans les villages.</p> + +<p>« Que font-ils là-bas ?</p> + +<p>— Ils pensent, ils ont l’air de calculer +en se promenant dans les rues.</p> + +<p>— C’est qu’on ne leur a pas assez pris, +c’est qu’il leur reste de l’argent ; l’argent +seul donne le souci. »</p> + +<p>Nouvel impôt.</p> + +<p>« Que font-ils ?</p> + +<p>— Quelques-uns chantent, d’autres ne +chantent pas encore. »</p> + +<p>Troisième impôt.</p> + +<p>« Et maintenant ?</p> + +<p>— Maintenant tout le monde est gai, +plus de mines préoccupées.</p> + +<p>— Bon ! les voilà tranquilles jusqu’à +la prochaine récolte ; c’est ainsi qu’il faut +gouverner. »</p> + +<p>Admirable façon d’encourager l’agriculture ! +Vous en devinez les résultats. Ils +cultivent pourtant, ils cultivent encore +malgré tout, tant la propriété, même peu +sûre, tient son homme. Leur travail, à vrai +dire, se réduit à peu de chose : deux +labours à l’araire pour les oliviers comme +pour le blé, et les réparations indispensables +aux relèvements de terre surmontés +d’une haie qui séparent les propriétés.</p> + +<p>Mon voisin, qui a des idées générales, +résume la question en ces termes : « Le +paysan tunisien aime trois choses plus +qu’Allah : l’argent, l’eau et la justice. +L’argent, nos colons, nos soldats surtout +en dépensent, ce qui ne contribue pas peu +à l’effectueux respect dont les Franzis sont +entourés. Le plus pressant et le plus sûr +pour s’attacher à jamais les indigènes serait +de les désaltérer une fois pour toutes de leur +soif dix fois séculaire d’eau et de justice. +L’eau reviendra quand il plaira à nos ingénieurs. +Pour la justice, c’est plus difficile. +Les khalifas, qui remplissent l’office de +préfets du bey, ont de mauvaises et fâcheuses +habitudes qu’ils ne changeront +pas de sitôt. La juridiction consulaire des +capitulations n’a plus de raison d’être dans +un pays où notre présence constitue une +garantie suffisante. Quant aux bureaux +arabes, qui s’infiltrent sous le nom de bureaux +de renseignements, ils sont peut-être +utiles aux frontières, mais on y garde trop +la tradition d’Algérie, on y est trop porté à +traiter en loup de l’Atlas ces doux moutons +bêlants du Sahel tunisien. En attendant +mieux, le rachat de la dette nous permettrait, +chose énorme, de lever et contrôler +l’impôt. Le fisc beylical, très compliqué et +très oriental au fond, malgré l’apparence +d’organisation européenne dont le pare la +commission financière, augmente volontiers +les tailles chaque fois qu’il peut, et +ses agents subalternes, complices des +regrets des khalifas et des rancunes italiennes, +ne se gênent guère pour dire que, +s’il faut payer toujours davantage, c’est par +notre faute et pour subvenir aux frais de +notre occupation.</p> + +<p>Pourtant à en juger par des détails +humbles, le jour se fait peu à peu. Une +vieille Arabe qui, deux fois la semaine, +lave notre maison à grande eau, n’a plus +peur des Français et dit qu’ils ne sont pas +méchants. Une femme des tentes, venue +l’autre jour pour le marché, racontait que +les Français ont beaucoup d’argent, qu’ils +ne volent pas, et que, grâce à eux, un +homme qu’elle connaît et qui, au début de +la campagne, n’avait qu’un chameau pour +tout bien, est maintenant riche, très riche.</p> + +<p>Par exemple, nos amis particuliers, ce +sont les Juifs. Quoique le Tunisien, fort +tolérant de sa nature, ne les ait jamais +beaucoup maltraités, ils ont considéré l’occupation +française comme une délivrance. +Très actifs sous leur apparence de fumeurs +d’opium et très riches, ils sont presque +tous nos protégés. Ils se disent Français +fièrement, et volontiers renieraient Abraham +pour M. Grévy. Il y a deux petits +drapeaux tricolores sur l’enseigne de +leurs boucheries, et leurs gamins, en mangeant +une tranche de pastèque, dans le +chemin de l’école, s’essayent à chanter la +<i>Marseillaise</i>. Si nous avions ici un instituteur, +officiel ou non, tout ce monde parlerait +français avant un an. Notre arrivée +semble avoir fortement relevé les Juifs aux +yeux des Arabes. Hier, on a invité un Juif +dans une maison maure ; on l’a appelé +« Sidi-Mouchi » et les femmes se sont +montrées. C’est le bruit du jour. Toute la +ville ne parle que de cette réception et de +Sidi-Mouchi. Chacun s’en étonne, lui plus +que les autres.</p> + +<p>Les pauvres Arabes d’ailleurs auraient +toute raison de respecter les Juifs : à force +d’emprunter pour payer l’impôt, ils leur +doivent tout. Si les Juifs continuent, d’ici +à peu les champs seront dépeuplés et les +prisons pleines. Nous voici au mois de la +récolte ; toute la cavalerie beylicale, vingt +spahis s’il vous plaît, est en campagne +pour faire rentrer les créances et emprisonner +les gens endettés…</p> + +<p>Ceci nous ramène aux Arabes.</p> + +<p>— « Êtes-vous allé au Ksar ? Il faudra +voir ça. C’est, tout près d’ici, dans l’autre +rue, une sorte de cloître fortifié. On y descend +par un escalier de vingt marches +auquel succède un grand couloir sombre. +Tout cela très ancien et très noir, d’aspect +byzantin. Au milieu du cloître il y a un +puits mystérieux recouvert par une grosse +pierre, et, au-dessus du puits, un gigantesque +poivrier. Autour, sous les arcades +blanches, de petites logettes fermées d’une +porte, mais inhabitées. Les Arabes ont +grand’peur du Ksar, et, bien qu’on y ait +mis le tombeau d’un santon, ils ne s’y +hasardent pas la nuit. Les murs en sont +barbouillés de henné. Mahmoud, à qui on +demande l’explication de ces barbouillages +cabalistiques, détourne la conversation ; il +finit pourtant par avouer que c’est pour +chasser <i>ceux de dessous terre</i>. Toutes les +nuits des <i>mounégas</i>, des religieuses blanches, +y reviennent en procession ; un chien +fantôme rôde autour. Vers le milieu du +<small>IV</small><sup>e</sup> siècle, cet édifice, — où les savants retrouvent, +paraît-il, une tradition du système +de fortification phénicien et carthaginois, — fut +un couvent de moines-soldats. Sa légende, +l’atmosphère de terreur qui flotte +autour de ses vieux murs, doivent se rapporter +au souvenir de quelque antique +massacre.</p> + +<p>« Les Arabes sont très superstitieux : +les mains peintes en rouge sur leurs portes +sont destinées à éloigner les diables. Le +poisson, symbole mystique du Christ pour +les premiers chrétiens, jouit du même privilége +et figure sur tous les bras, en tatouage. +Il y a des chevaux, des chameaux +qui portent malheur ; on les reconnaît à +certaine marque : un creux sous le ventre +est signe de mort ; une touffe de poils disposée +de certaine façon sous le cou indique +que le propriétaire de la bête sera +étranglé par le destin. Superstitieux plus +que religieux, et même relativement sceptiques, — disant +volontiers avec un fin +sourire : Allah est grand, Mahomet un peu +moins ! — les années de sécheresse, ils +font des processions pour obtenir la pluie, +et, si la pluie n’arrive pas, alors ils célèbrent +une sorte de messe du diable, lisant +le Koran au rebours, mettant le burnous à +l’envers et tournant le dos à la Mecque… »</p> + +<hr> + + +<p>Je suis remonté sur mon toit. La nuit +était venue, apportant un peu de fraîcheur. +De grands nuages noirs, très bas, barraient +le ciel et pendaient comme une draperie +débordante d’étoiles. Un chat a +miaulé là-bas, derrière une maison mauresque +dont j’aperçois distinctement dans +la nuit claire la terrasse couverte d’herbes +folles et la cour à fines arcades. C’est une +maison frappée d’un sort ; son seuil est +mauvais et a procuré malheur, faillite ou +mort à tous ceux qui l’ont habitée. Alors +on a muré sa porte et on la laisse tomber +en ruines. Il y a ainsi dans Sousse beaucoup +de ces maisons abandonnées.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">LA PLAGE</h2> + + +<p>La première semaine, je me levais trop +tard, vers six heures. A six heures, le soleil +est haut et les femmes reviennent déjà de +la lessive et du bain.</p> + +<p>Maintenant, voici comment s’arrangent +mes journées.</p> + +<p>A la première aube, des chants de coqs, +un braiement d’âne, les grognements d’un +porc maltais me réveillent ; poussant mes +volets, j’aperçois en face de moi, si près +que je pourrais y toucher de la main, le +rempart, son chemin de ronde que soutiennent +des arcades pleines, et ses créneaux +blancs, dont un rayon colore soudain +la tranche en rose.</p> + +<p>Au bas, la rue solitaire et poudreuse +entre le mur et la maison. C’est d’abord le +charbonnier, sorte d’Auvergnat d’Afrique, +encapuchonné d’un sac et s’annonçant +avec un cri rauque. Puis le marchand de +marée, qui promène trois petits poissons +blancs au bout d’une ficelle. Puis une carrossa +conduite par un cocher nègre, — la +carrossa du « Cadi des Juifs », m’a dit +Mahmoud, — roulant sans autre bruit que +celui des grelots, doucement, dans la +poussière molle. Puis trois Juives, les +lèvres peintes, les sourcils rejoints d’un +trait noir, le bout des doigts rougi jusqu’à +la seconde phalange comme si elles avaient +écossé des cerneaux. Lentes et grasses, +à trois elles tiennent l’en-plein de ma rue.</p> + +<p>D’autres suivent, nombreuses ; car cette +petite voie étroite et pleine d’ombre est le +chemin qu’elles préfèrent pour aller à la +mer et en revenir. Les voilà toutes : Kahmouna, +Mariem, Daya, Kémisa, Semah, +Kaïl, Kouka, Luna, Ziza, Leïla, Messaouda, +Marzouka, Sultana, Lala, Schelbia, +revêtues de la chemise transparente, serrée ; +par-dessus, une tunique en soie voyante +qui, arrêtée à la hauteur du caleçon et des +hanches, laisse l’œil jouir de tout leur +épanouissement, et que retient une ceinture +souple, rayée d’argent, avec deux +glands, qui, légèrement, se brimbalent. +Elles ont encore un bonnet phrygien tout +doré d’où retombe un long voile, ce qui +fait que, multicolores par devant, elles ressemblent +par derrière à de gigantesques +toupies blanches. C’est le costume des +simples jours ; les jours de fêtes elles +ajoutent : des jambières d’argent ou d’or, +des babouches encroûtées d’or, et une +cuirasse de brocart ornée de broderies en +relief luisantes et griffantes comme un corselet +d’insecte. Elles vont ainsi lentement, +d’une démarche chinoise, traînant dans +des sandales que surélèvent des patins de +bois leurs pieds nus frottés de henné, et +laissant sur leur passage, avec le bruit des +éclats de rire et l’éblouissement des vives +étoffes, une odeur de musc, de jasmin et +de rose.</p> + +<p>Oh ! sans penser à mal et sans intentions +provocatrices, car ce sont les plus respectables +dames de la bourgeoisie israélite. +Mais, d’abord, l’Européen s’y trompe et a +quelque peine à prendre son parti de leur +costume d’une si troublante étrangeté, +qui les fait ressembler tout à la fois à des +sultanes et à des danseuses de corde.</p> + +<p>D’ailleurs, rassurez-vous ; les maris +suivent : Haïm, Aroun, Nessim et Brahm, +très fiers de la permission nouvelle +qu’ils ont de porter le turban ; et, avec les +maris, les gamins et les gamines : Bichi, +Moumon, Sisi, Kiki, Mardochi, Sloma, +tous en costume national, et tous, malgré +leurs noms d’oiseaux, graves comme de +petits patriarches.</p> + +<p>Cependant, les femmes arabes, hermétiquement +voilées de leur m’laffah, grand +linceul noir ou blanc dont elles s’enveloppent, +et portant sur la tête un paquet de +linge, glissent le long des murs, fantômes +anonymes.</p> + +<p>La plage est très animée ; déjà Israël s’y +baigne en famille autour des cabines. Plus +loin, les femmes arabes, tout à l’heure si +bien voilées et maintenant en simple chemisette, +procèdent, au bord de la mer, à +leurs savonnages quotidiens. Les unes, +accroupies, battent la laine dans le sable à +l’aide de la raquette d’un cactus, battoir +économique et primitif ; d’autres, troussées +jusqu’au-dessus du genou, montrant sans +vaine pudeur des cuisses dorées de statues, +piétinent le linge en dansant et font jaillir +l’eau sous leurs pieds nus.</p> + +<p>Les types sont très variés. Je voudrais, +peintre, croquer en passant cette grande +femme à profil de matrone et d’impératrice, +avec des cheveux massés et drus, d’un +blond brûlé, couleur d’or rouge ou d’épi +trop mûr ; et, à côté, la pure Arabe, sans +aucun mélange de romain, très ambrée, +très fine, qui porte, deux à l’oreille droite, +six à l’oreille gauche, comme pour narguer +la symétrie, de lourds pendants d’argent +pareils à des bracelets, et, au cou, un collier +de vieilles monnaies et de coquillages.</p> + +<p>Malgré mes airs discrets et distraits, à +la fin pourtant ma présence finit par être +remarquée. Comme j’approchais du marabout +de Sidi-Giafr, qui dresse son dôme +non loin de la mer au milieu des dunes, +un vieil Arabe s’est mis à crier. Alors trois +femmes qui se baignaient sont vivement +sorties de l’eau et se sont accroupies sous +un haïck, à l’abri des regards de l’Infidèle. +Le haïck remuait, et, par-dessous, je les +devinais s’habillant. Puis, ce petit tas de +linge blanc s’est ouvert, et, comme d’un +œuf cassé, j’en ai vu éclore, éclatantes dans +leurs habits de soie, une femme bleue, une +femme orange, une femme rouge, presque +aussitôt entortillées, hélas ! de leur insupportable +linceul. Au retour, seulement, +lorsque je repassais devant elles, leur voile +s’étant soulevé, — oh ! très peu, et sans doute +par hasard, — j’aperçus six yeux noirs, trois +fronts tatoués d’une fleur sous des boucles +frisées, et trois bouches jeunes qui riaient.</p> + +<hr> + + +<p>En haut de la plage, à l’endroit où commencent +les dunes et où des sources, restes +probables d’une antique aiguade, viennent +affleurer le sol, aussitôt recueillies, il y a +un puits rond, un puits à margelles. Des +négresses aux dents brillantes, simiesques +de profil et d’allure, vaguent autour, sous +le soleil. Pour toute coiffure, leurs cheveux +crépus, nattés, luisants d’huile ; pour tout +costume, une <i>fouta</i> rayée moulant des +splendeurs hottentotes. Elles lavent et savonnent +debout devant la margelle, ou bien +filent assises dans le sable. Celles qui +filent tiennent de la main gauche une courte +quenouille chargée d’une boule de laine +blanche, et, de la main droite, le fuseau. Au +lieu du coup de pouce de nos filandières, +elles font, avec la paume de la main droite, +rouler rapidement le fuseau sur l’avant-bras +gauche ; le fuseau s’échappe en tournant, +la laine se tord, le fil s’allonge, et +rien n’est gracieux comme cette antique +façon de filer.</p> + +<p>Ces négresses ne sont pas du pays. +Esclaves évadées pour la plupart et venues +du fin fond des Nigrities, elles exercent à +Sousse l’état de blanchisseuses et filent +de la laine quand le blanchissage ne donne +point. Subissant eux aussi l’attraction de +la blancheur, leurs frères et maris se font +volontiers gâcheurs de plâtre. Toute l’heureuse +et noire colonie habite en commun, +dans la ville, une grande maison qui s’appelle +Dar-Egmaa.</p> + +<p>Mais le soleil pique un peu fort pour un +simple voyageur qui n’a pas sur la face la patine +de bronze éthiopienne. Je m’assieds un +instant dans l’ombre étroite du môle romain. +La plage peu à peu devient déserte. Là-bas, +dans le ciel bleu, par-dessus les dunes, +se dressent des montagnes sœurs, régulières, +géométriques, pareilles à deux forts +immenses ; derrière, violettes et se voilant +de chaude brume, les cimes dentelées du +Zaghouan. Dans le sable courent de grosses +fourmis noires, hautes sur pattes et bossues. +De petits échassiers gris, à collier +blanc, voltigent le long de l’eau sur les +plantes marines rejetées où le va-et-vient +du flot creuse de minuscules falaises… Et +ce serait charmant, sans l’insupportable +odeur de barége que dégagent au soleil +l’algue pourrissant, et ces balles d’alfa qu’on +a mis rouir dans la mer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">LE MARCHÉ RUSTIQUE</h2> + + +<p>Bab-el-Bahr, la porte de mer, est à cette +heure fort encombrée. Sous l’ogive rouge +et verte de sa voûte se presse une foule, +hommes et bêtes. — <i>Arri ! Arri !…</i> ce sont +les âniers poussant leurs ânes ; — <i>Dja !</i> les +chameliers poussant leurs chameaux. Et +tous, âniers et chameliers, ne cessent de +crier : — <i>Barra ! Barra !</i> d’un accent cruellement +guttural. <i>Barra !</i> veut dire : place ! +garez-vous ! Seulement personne ne se +gare, car les chameaux, comme les ânes, +sachant combien les gens du pays ont le +coup de bâton facile, mettent une prudente +discrétion à ne frôler de trop près ni burnous +ni dalmatique brodée.</p> + +<p>Il faudrait écrire un poème sur ces +bourriquets à museau blanc tatoué d’une +fleur, plus petits et plus nerveux que les +nôtres, et si naturellement chanteurs qu’on +a coutume de leur fendre les naseaux afin +que leur voix soit moins sonore.</p> + +<p>Voici l’âne d’un marchand d’eau promenant +tout le long du jour, des citernes +de Sidi-Giafr à la ville, ses quatre amphores +de terre blanche bouchées d’un +tampon d’alfa. En voici un autre que trique +un apprenti boucher : des caillots de sang +sur son poil, ployant sous une charge de +têtes de moutons qui pendent les yeux +grands ouverts, et de viande tremblotante et +rose. Mais la plupart arrivent des champs ; +ils trottent gaiement sans bridon et portent +dans leur double sac en sparterie des bananes, +des pastèques, des courges et toutes +sortes de produits paysans.</p> + +<p>Les chameaux, avec un lent roulis, +balancent par-dessus les turbans et les +chechias leur tête triste et leur long cou +orné de pendeloques en bois. Les chameliers, +vêtus du sarrau brun qui est l’unique +costume des pauvres gens, tiennent leur +bête par la queue et se laissent remorquer +tout en braillant. Il y a aussi des chamelles +à la mamelle maigre et noire, suivies de +leurs chamelots déjà compassés, déjà +graves, portant déjà dans leur œil rond +l’ennui du fardeau et du désert.</p> + +<p>Derrière viennent ces moutons de race +indigène dont la grosse queue, vraie poche +de graisse, étonne d’abord quand on arrive +en Tunisie ; puis, dans un bruit argentin +de sonnailles, des chèvres jaunes au poil +soyeux et long, couleur de cocon non filé, +qui font songer à la chèvre d’or des légendes +arabo-provençales.</p> + +<p>Tout cela monte vers le centre de la ville +au milieu d’un flot toujours plus serré de +burnous, de ghedrouns et de djebbas, où +ne détonnent pas trop quelques rares costumes +européens, officiers et bourgeois en +veston de flanelle blanche.</p> + +<p>C’est en pleine rue que se tient le marché +rustique et familier comme une foire de village. +Les paysans venus pour vendre leurs +denrées sont assis par terre, le long des maisons, +ayant chacun devant soi un petit tas de +poivrons, de fèves, de tomates, de raisins, +de figues d’Europe et de figues de Barbarie, +qu’on appelle ici des figues d’Inde. +Ils les pèsent avec grand soin dans des +romaines primitives, faites d’une planche, +de trois bouts de ficelle et d’un bâton +encoché au couteau qui remplit l’office de +levier. D’autres se promènent, un chapelet +de gousses d’ail autour du cou ou bien tenant +à la main un lièvre, deux poulets liés +par la patte, une perdrix dans une cage, +des œufs frais, un jeune hérisson. Résignés +et doux, le bouquet de jasmin sur l’oreille, +ils attendent l’acheteur sans rien dire, +tandis qu’à côté la spéculation mène grand +bruit autour de la petite table d’un Juif +qui fait le change des caroubes, et du chevalet +où les agents du fisc mesurent les +grains.</p> + +<p>Une chose frappe d’abord : l’absence +d’un type général ; partout, au contraire, +des traits travaillés, fatigués, divers, une +complication de physionomie indiquant le +mélange des races et un héritage séculaire +de civilisation. Il y a encore autant de +latin que d’arabe chez ces pauvres gens, +dont la coutume est faite de débris de droit +romain. Sous le rouleau de l’islamisme, si +lourd qu’il fût, la colonie antique, évidemment, +a gardé quelque chose de son puissant +relief.</p> + +<p>A travers une porte encombrée de bâts, +dans une cour ancienne à fines arcades, +pleine d’ânes et de mulets piétinant la +grasse litière, j’aperçois, — tableau d’un +orientalisme imprévu que colore superbement +un oblique coup de soleil, — des +poules et des coqs picorant, comme ils +feraient d’un tas de fumier, la bosse +bourrue d’un chameau agenouillé. C’est la +cour d’un fondouk dont les trente chambres +sont maintenant accaparées par les +Maltais, seuls étrangers qui s’accommodent +encore de cette existence en commun ; les +jours de marché, elle sert aux Arabes paysans +pour enfermer leurs bêtes. L’établage +coûte une caroube, c’est-à-dire un peu +moins d’un sou. C’est encore trop cher, +paraît-il ; nombres d’ânes appartenant à +des maîtres moins riches ou plus avares +stationnent attachés gratis à des anneaux +de fer le long du mur de la mosquée, le +bout du nez à l’ombre et la croupe au +brûlant soleil. Çà et là, des chameaux, un +jarret lié, restent immobiles sur trois +pattes.</p> + +<p>Les bêtes, pécaïre ! ont besoin de +s’approvisionner de patience ; car leurs +maîtres, une fois le marché fait, ne voudront +pas quitter la ville et reprendre, soit +par la plage, soit dans les oliviers, le chemin +des champs, sans avoir fait au Souk, +lieu de délices, paradis de béatitude musulmane, +dont toute la semaine ils ont rêvé, +une station de quelques heures.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">LES SOUKS</h2> + + +<p>Le souk, ou marché couvert, ne rappelle +en rien la magnificence tant vantée des +bazars d’Orient. C’est un souk modeste, +le souk d’une petite ville à demi paysanne. +Un ami, que je rencontre vers les trois +heures de l’après-midi, ce qui est pour les +gens du pays le moment des affaires, me +dissuade de diriger là ma promenade. +« Que diantre espérez-vous trouver ? Quelque +ruelle en ogive, très sombre, où, par +les mille trous de la voûte, quand les toiles +d’araignées ne les obstruent point, tombent +des barres de soleil. A droite et à gauche, +un double rang de logettes d’un mètre +carré pratiquées dans l’épaisseur du mur. +En arrière un banc de pierre à hauteur +d’appui qui court tout le long de la galerie +et sert à la fois de comptoir pour les marchandises +et de siége pour l’acheteur. Dans +ces logettes, des marchands se tiennent, +les jambes croisées. Voilà le souk, tous +les souks se ressemblent ; seulement, vous +avez dû voir beaucoup mieux en ce genre +à Tunis. » J’ai envie de répondre que c’est +précisément cette simplicité qui me charme. +Un Orient éblouissant, brodé, l’Orient des +peintres orientalistes et des costumiers d’opéra, +me donnerait trop l’impression d’une +chose connue d’avance. Ici je me sens vivre +en pleine ingénuité musulmane ; je fais partie +de la foule : marchands d’herbes ou marchands +d’huile, pareils à ceux qui grouillent +à l’arrière-plan des <i>Mille et une Nuits</i>, +ne voyant passer que de très loin et au-dessus +d’eux, aujourd’hui comme il y a +douze cents ans, le train chamarré des kalifes.</p> + +<p>Les Arabes de la ville haute et des villages, +nos Arabes de ce matin, je les retrouve +ici reconnaissables à leur air paysan, +l’œil triste et doux, la peau tannée. Ils sont +couchés, méditent ou dorment, heureux, +avant de retourner à la petite maison +blanche et basse où les attend une invincible +pauvreté, heureux de s’offrir ainsi +un avant-goût des joies par Mahomet promises, +dans cet endroit frais, plein de +bonnes odeurs, de couleurs voyantes, où +circulent des femmes voilées.</p> + +<p>Les bourgeois de Sousse, les Maures, +comme les appelle une ethnographie fantaisiste, +viennent au souk également et y +passent de longues heures en causeries avec +les marchands. Ils ont de belles djebbas +brodées qui ressemblent à des dalmatiques, +un double gilet aux tons vifs, une chechia +toujours neuve, un turban fait de belle +étoffe et des babouches en cuir verni qui, +lorsqu’on les quitte, et on les quitte pour +un rien, laissent voir des bas fins d’une +blancheur immaculée. Plus encore que le +costume, un teint mat et reposé, une certaine +tendance à l’embonpoint indiquent +chez eux l’aisance héréditaire et des +habitudes de bien vivre.</p> + +<hr> + + +<p>D’un bout à l’autre du marché, sur le +pavé inégal, bossu, creusé à son milieu +d’un profond caniveau qui coule plein dans +la saison des pluies, circule une foule +compacte mêlée d’Arabes et de Juifs. +Beaucoup d’aveugles qui vont droit et vite, +agitant leur bâton et murmurant je ne sais +quoi ; devant eux, respectueusement, les +burnous et les djebbas s’écartent. Un beau +vieillard à turban rouge me salue : c’est le +crieur-public, homme considéré, qui est +allé trois fois à la Mecque ; il préside aux +encans et proclame dans les carrefours les +objets perdus et les bêtes volées. Je reconnais +aussi un vieux fou juif pour l’avoir +trouvé l’autre soir à minuit tranquillement +endormi sur les marches de mon escalier ; +on le laisse vaguer librement et s’introduire +dans les maisons sans que personne l’inquiète ; +mais les gamins lui font des niches, +une de ses oreilles est même beaucoup plus +longue que l’autre à force d’avoir été tirée. +Plus loin, le chapelet aux doigts et familièrement +adossé à l’angle d’une boutique, +le khalifa, — c’est-à-dire la première autorité +beylicale de la ville en l’absence du +caïd gouverneur qui ne réside guère, — s’entretient +avec un colonel tunisien dont +le pantalon de calicot, la tunique de drap +à jupon plissé sont les seuls objets qui +fassent tache sur ce fond noblement +oriental.</p> + +<p>Le souk ou les souks, car il y a plusieurs +de ces ruelles voûtées s’enchevêtrant +l’une dans l’autre et se coupant sans préoccupation +de l’angle droit, ne sont pas +longs à visiter.</p> + +<p>Voici le souk aux « herbages » où les +ménagères soussaines s’approvisionnent +également de poivre rouge, de henné, de +garance, de cassonade et d’un mélange +de pois grillés et de raisins secs, régal +favori des gamins arabes. Il exhale une +bonne odeur de légumes, de fruits mûrs +et d’épiceries.</p> + +<p>Au souk des Arabes, on vend les babouches +jaunes et les tapis de Kairouan, +des couvertures de Gafsa, des tromblons +damasquinés, des miroirs à dos incrustés +de nacre, et aussi pas mal de ces menus +objets à paillettes qui viennent de Constantinople +et de Paris. Des tailleurs sont +en train de tailler, de coudre des costumes, +ou bien dévident un écheveau de +soie qu’ils retiennent avec l’orteil de leur +pied droit.</p> + +<p>Le souk des Juifs, noir et tout petit, est +habité par deux ou trois brodeurs de ceintures +d’or et quatre ou cinq orfèvres +à figure d’alchimiste qui, presque sans +outils, avec un simple fourneau de terre +glaise qu’active une outre servant de +soufflet, fabriquent en argent très allié les +bouclés d’oreilles, les colliers, les bracelets +et les anneaux de pied des élégantes +du pays. Ils font aussi commerce de curiosités ; +un d’eux me tire précieusement +de son coffre-fort, de provenance européenne +et décoré d’amours en fonte dorée, +tout un rare et précieux bric-à-brac d’un +art bizarrement mélangé de raffinement et +de barbarie : babouches d’argent relevées +en pointe, colliers féminins très anciens, +paraît-il, et composés d’un assemblage +joyeux à l’œil de perles multicolores, de +fragments de verre enfilés, de pièces de +monnaie, de coquillages percés d’un trou, +de losanges, d’ornements en filigrane où +s’incrustent des cabochons rouges, le tout +se terminant par une énorme plaque ronde +et lourde qui doit pendre entre les seins nus. +Ces parures authentiques et longtemps +portées conservent une odeur de musc.</p> + +<p>Il y a encore, mais à ciel ouvert, dans +des ruelles, le marché des vanniers, encombré +de tamis, de cages à perdreaux, +de corbeilles, et celui des revendeurs : poteries +ébréchées, outils hors d’usage, +haillons pendants, étoffes déteintes, tout +un Orient lamentable dont nos chiffonniers +ne voudraient pas.</p> + +<hr> + + +<p>Autour des souks se concentrent +quelques petites industries. Sur un métier +primitif, d’habiles ouvriers composent le +dessin d’un tapis aux riches nuances et fabriquent +ces tissus légers, transparents, en +coton ou en soie lamée, dont s’enveloppent +les beautés soussaines. Le dernier représentant +d’une industrie qui s’en va découpe +et colorie les étagères à jours ornées +d’arabesques et de fleurs qui, dans les intérieurs +devenus peu à peu européens, +restent encore comme un souvenir de +l’ancienne fantaisie orientale. A côté, la +boutique d’un médecin : ici, le médecin +ne fait qu’un avec le pharmacien et se tient +en boutique ; cette boutique a pour unique +ornement une carte de géographie arabe. +Celle du barbier, plus luxueuse, est fermée +d’un rideau en filet qui laisse voir l’intérieur. +Au fond, une glace à cadre sculpté, +du plus pur style Louis XV et que je marchanderai +un de ces jours. Le long des +murs, des rasoirs en panoplie, des miroirs +nacrés, des plats à barbe en cuivre, et, — détail +qui renverse mes idées à l’endroit +de l’horreur que tout bon musulman est +censé avoir pour l’imitation de la figure +humaine, — quelques gravures d’un Épinal +évidemment asiatique ou africain, représentant +des soldats turcs et des sultanes +à cheval. Tout autour, des bancs où les +clients attendent, tandis que dans le grand +fauteuil du milieu un gamin de huit ans +est en train de se faire raser la tête.</p> + +<p>Un café ! mais nous n’y boirons point ; +il faut respecter le Ramadan.</p> + +<hr> + + +<p>J’aurais plutôt envie d’entrer, tant l’aspect +est engageant, dans cette mosquée +minuscule qui se compose d’un dôme blanc +posé sur un cube comme la moitié d’une +orange sur un pavé. Une terrasse triangulaire +s’en détache et porte à sa pointe un +minaret léger en forme de campanile. Ce +doit être un tableau bien oriental à la tombée +du jour, quand le muezzin apparaît +entre ces huit colonnettes blanches.</p> + +<p>Pas bien loin de là, car autour des +souks les endroits consacrés abondent, +une porte s’ouvre dans une haute muraille +bleu de ciel, ornée, en violente et barbare +peinture, de fleurs fantasques au milieu +desquelles on voit un lion rouge portant le +drapeau rouge et vert entre ses pattes. +C’est la chapelle du protecteur de l’endroit, +un « sidi » quelconque qui fait des +miracles. Sur le seuil que le soleil brûle, +un grand jeune homme en pagne brun, +pieds et jambes nus, avec un restant de +calotte usée pour seule coiffure, se tient +immobile, regardant devant lui d’un regard +vague qui ne daigne même pas s’arrêter +sur nous. Il aura, me dit-on, fait un mauvais +coup, tué ou volé ; mais la porte du marabout +est lieu de refuge, et les soldats du +bey ne se hasarderaient pas à l’arrêter là.</p> + +<p>Est-ce vrai ? Dans le gâchis de juridictions +qui caractérise la Tunisie, le fait +n’aurait rien d’étonnant. J’ai bien vu hier +un autre Arabe, ancien assassin et pour le +quart d’heure accusé de vol, dormir, dans +l’attente de temps meilleurs, roulé dans +son manteau, sur le paillasson d’un consul +européen qui le « protége ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">AU HASARD DES RUES</h2> + + +<p>J’essaye un peu chaque jour de prendre +l’hygiénique habitude de la sieste.</p> + +<p>Mais toute cette après-midi, sous mes +fenêtres, des camionneurs indigènes ont +chargé de barils d’huile leurs charrettes +courtes qu’ils appellent des arabas.</p> + +<p>Sans compter l’odeur âcre et rance s’infiltrant +à travers les lames des jalousies, +c’est un vacarme à rendre fou. Qui donc +inventa l’Orient silencieux ? Pour un rien, +cheval qui s’ébroue, barrique mal équilibrée +qui roule, les gens d’ici ont la rage de +brailler ; le tout d’un accent étrange, guttural +et dur comme si un peu de carthaginois +leur était resté dans la gorge. A la +saison de l’huile, c’est pire encore : Sousse +ruisselante, assourdie de cris, encombrée +de chameaux, d’ânes et de véhicules chargés +d’outres, devient pour deux mois inhabitable.</p> + +<p>Avec un pareil voisinage, travailler serait +aussi difficile que dormir !</p> + +<p>Je descends, j’entre chez le voisin, un +riche Juif propriétaire d’oliviers et cause +de tout ce beau tapage. Grands magasins +voûtés recouvrant les citernes à huile, qui +sont d’immenses réservoirs en maçonnerie. +Sous l’œil du maître, deux vieillards à turban +manœuvrent la pompe, doucement, +comme s’il s’agissait de tirer l’eau d’un +puits. A chaque coup, par une moitié +d’outre dont le col sert de robinet, un épais +flot d’or se dégorge et tombe avec un bruit +amolli dans des mesures en brillant métal. +Deux autres vieillards, à tour de rôle, +comptent ces mesures en chantant sur un +rythme traînant et plaintif une chanson +interminable, et puis les versent dans les +tonneaux qu’on va mener au quai et qui +demain partiront pour Marseille.</p> + +<p>La rue éblouit, toute blanche ! Le soleil +perpendiculaire laisse le long des maisons, +d’un seul côté, à peine un mince trottoir +d’ombre. Personne ! Un grand silence à +l’heure où nos villes européennes ont coutume +de voir ruisseler la vie. Pompéï au +clair de lune, avec ses rues étroites, ses +maisons basses, sans fenêtres comme +celles-ci, ne me parut pas, quand je la visitai, +plus profondément endormie.</p> + +<p>Sauf deux voies assez larges et relativement +modernes, allant l’une de la porte +Marine à la porte Neuve, et l’autre, qui lui +est perpendiculaire, coupant par le milieu +la haute ville dans la direction de la kasbah, +Sousse, comme toutes les bourgades +barbaresques, n’est qu’un enchevêtrement +confus de ruelles et d’impasses en zigzag, +compliquées d’arcades et de voûtes. Après +huit jours, je ne m’y reconnais pas encore +et m’y égare régulièrement.</p> + +<p>Peu de rencontres, et toujours les mêmes !</p> + +<p>Toujours, devant la maison qu’on bâtit, +le même nègre gâcheur de mortier, en +train de patauger dans la chaux vive, les +pieds entortillés de chiffons, ce qui lui +donne l’apparence monstrueuse d’un +homme atteint d’éléphantiasis. Toujours, +pour me barrer le passage près du même +tas d’écorces de pastèques, à l’endroit où +des Maltais habitent, le même porc noir, +maigre et haut sur pattes. Comme il ne se +dérange pas, je le frappe, il grogne, son +maître arrive, et, tout en jurant, le réintègre +au domicile déserté.</p> + +<p>Les portes des maisons arabes restent +closes, et le regard n’y pénètre guère ; +celles des maisons juives, grandes ouvertes +ou entre-bâillées, laissent voir un corridor +aux murs reluisants d’émail, et par terre, +des femmes, des filles couchées, paquets +de chiffons colorés, avec une main ambrée +et brune, un pied orné d’un bracelet d’argent +qui dépassent.</p> + +<p>Les rues sont propres relativement, +grâce à la pression énergique exercée sur +l’administration beylicale par le consulat +français et l’autorité militaire. Le fumier +a disparu, sinon la poussière. Çà et là, +cependant, une outre vide, souillée de +sable et imprégnée d’huile chaude et malodorante, +une peau de mouton, de chevreau +récemment écorché, recouverte de gros +sel et en train de se tanner sous un vol +bourdonnant de grosses mouches, rappellent +qu’on est en pays musulman.</p> + +<p>La promenade ainsi comprise me paraît +charmante. C’est la solitude d’une course +de nuit avec les agréments du plein jour. +On flâne sans être dérangé, et l’on recueille +comme en se jouant toutes sortes d’observations +délicieusement inutiles.</p> + +<p>Voici un moulin d’huile en réparation. +Il est construit d’après le même système +que dans nos villages provençaux : une +meule que fait rouler, dans un bassin où +s’écrasent les olives, le chameau ou l’âne +attelé ; un pressoir à vis de forme primitive +sous lequel, tandis qu’en geignant les +hommes poussent à la barre, la pulpe +broyée rend son huile à travers le treillis +des « escourtins » en sparterie.</p> + +<p>Voici un four, pareil lui aussi au four +banal de quelque village du Var ou des +Alpes. L’Arabe, gravement, y apporte sur +une planche, pour les cuire, trois ou +quatre pains de froment et d’orge que les +femmes ont pétris à la maison ; il y apporte +aussi son grain, car ici le moulin et +le four fonctionnent sous la même voûte +sombre et noire.</p> + +<p>Le hasard des ruelles me conduit jusqu’à +« la Sofra », une des curiosités de Sousse. +C’est au milieu d’une placette, une citerne +antique recouverte d’un massif en maçonnerie +rond et surélevé, dont le tour se +creuse en abreuvoir. Par l’orifice, fait d’un +chapiteau corinthien évidé que les cordes +ont marqué de profondes stries, un homme +tire de l’eau, et le seau qui s’égoutte en +remontant éveille sous terre comme un +bruit de voix lointaines et mystérieuses. +La Sofra inspire un grand respect aux habitants +de Sousse, et aussi un peu de terreur. +Il court sur elle des légendes où le +souvenir des Romains se mêle à des histoires +de génies.</p> + +<p>Plus bas est une source jaillissante, venant +de loin, du côté des Montagnes-Sœurs. +Mais le Musulman, qui ne boit +guère que de l’eau, en boit beaucoup, et +la source ni la Sofra ne sauraient suffire à +soulager l’inextinguible soif de la population +soussaine. Aussi, longtemps avant que +Richard Wallace eût doté Paris de ses +fontaines, avait-on ici dans les souks et au +coin des rues nombre de fontaines Wallace +d’un caractère économique et original. Figurez-vous +des réservoirs pratiqués dans +l’épaisseur d’un mur et que, chaque matin, +les âniers de Sidi-Giafr remplissent. Le +canon de cuivre ne laisse point jaillir l’eau : +par une combinaison hydrostatique que je +laisserai expliquer à plus savant que moi, +il faut téter pour qu’elle monte. Il paraît +que c’est fort commode ; mais d’abord je +ne pouvais comprendre ce que faisaient +ces paysans courbés en deux, les mains et +la figure collées au mur dans une attitude +d’adoration.</p> + +<p>Quelquefois ces fontaines ont des proportions +monumentales. Près de la mosquée, +j’en ai remarqué une assez belle, +revêtue de faïences anciennes dans un encadrement +de pierre ciselé à la mauresque +et portant une inscription destinée sans +doute à perpétuer le nom d’un généreux +fondateur. Sous la voûte de la porte Bab-el-Garbi, +qui s’ouvre du côté de Kairouan, +on en rencontre une plus curieuse encore : +c’est un sarcophage de marbre où quelques +mots latins se déchiffrent. Quand je suis +passé, un petit Arabe en manteau bleu, en +chechia rouge, crispant ses orteils nus sur +deux cailloux superposés, se haussait pour +y boire. Le peu d’eau qui reste en ces +pays est dû à des travaux d’origine romaine ; +un poète verrait un symbole dans +cet enfant qui se désaltère à un tombeau.</p> + +<hr> + + +<p>D’ailleurs, on trouve ici du romain partout ; +et, si j’étais archéologue, je choisirais +Sousse pour mon paradis. Aux angles +des rues et des maisons, des colonnes antiques +debout ! Au seuil des portes, des +colonnes antiques couchées ! M’étant assis +sur un banc de pierre, à un carrefour, un +voisin s’est approché de moi et m’a parlé, +par gestes, d’un homme très grand, très +fort, qui avait des cornes. Je ne comprenais +pas ; alors il m’a montré le banc, et je +me suis aperçu que ce banc était tout simplement +le torse en marbre, à cuirasse +magnifiquement ouvragée, d’un guerrier. +Au bas de l’escalier d’une école arabe, la +dernière marche est formée d’un fragment +de corniche du plus précieux travail ; les +babouches et les pieds nus des petits épeleurs +de Coran ont fini par en user les ornementations +délicates.</p> + +<p>Quelques résidents qui s’amusent à collectionner +m’ont montré maints objets curieux : +des pierres gravées, des intailles, +une brique carthaginoise portant un rhinocéros +en relief, des médailles frappées +d’un seul côté représentant des groupes +érotiques et satyriques, des monnaies romaines, +grecques, du Bas-Empire, puniques, +coufiques, marocaines, espagnoles, +françaises, génoises, — bref, +l’histoire monnayée et l’étonnante fricassée +de guerres, d’invasions et de races de +cet admirable pays. Le tout découvert autour +de la ville ou dans la ville au hasard +d’un canal creusé, des fondations d’une +maison neuve : car, sauf un commencement +de fouilles savantes exécutées, sous +le patronage de Napoléon III, alors féru +de sa vie de César, du côté de l’ancien +port, une si riche mine est encore vierge.</p> + +<p>Et moi-même, sans penser à mal, j’ai fait +ma trouvaille. Oui ! derrière la kasbah, +sous le rempart, à l’endroit où apparaissent +quelques restes de constructions antiques, +près d’un trou que des Arabes avaient +creusé pour y prendre de la pierre à bâtir, +j’ai ramassé, au milieu des cailloux et des +débris de poterie, un petit cône à pointe +arrondie portant encore des traces de +peinture rouge. Est-ce un dieu carthaginois +ou simplement un bouchon d’amphore ? Je +penche pour le dieu et me rappelle cette +phrase de Salammbô : « Il y avait à l’entrée, +entre une stèle d’or et une stèle d’émeraude, +un cône de pierre. Mâtho, en passant +à côté, se baisa la main droite. » Dans +la joie naïve de ma découverte, j’ai failli +me baiser la main droite comme Mâtho.</p> + +<hr> + + +<p>Maintenant on me soupçonne de donner +dans l’archéologie. Mon ami Marteroy, qui +voyage dans le Sud, explorant les plateaux +d’alfa, m’écrit qu’il m’attend à Maharès, +où il y a une voie romaine, des citernes +antiques peuplées d’hirondelles, une forteresse +bâtie par les chevaliers de Malte, +et une admirable porte de mosquée encadrée +de carreaux émaillés, vrai chef-d’œuvre +de céramique. Des officiers me +signalent des aqueducs, des colonnades, +des tombeaux et même des alignements de +pierres druidiques. Il y a surtout l’amphithéâtre +d’El-Djem, comparable, paraît-il, +au Colisée, et que je ne saurais me dispenser +de visiter. Je dis « oui ! » mais +sans conviction. Voyager par ces chaleurs +d’août ? Je franchirai peut-être un de ces +matins la ceinture de remparts blancs où +le Baal dévorateur m’assiége ; seulement +ce sera, pèlerinage obligé, pour voir Kairouan +la ville sainte, ou, plus près, la côte +rocheuse de Monastir, riche en oursins +et en clovisses roses, et, puisque Djerba +et Gabès sont trop loin, la minuscule oasis +d’El-Kantara, où mûrissent la figue et le +raisin sous une forêt de dattiers frissonnant +au vent de la mer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">DINER AU CAMP</h2> + + +<p>— « Montez-vous au camp ? » m’a dit +le capitaine Huart.</p> + +<p>— « Pourquoi pas ? » ai-je répondu, +bien que l’offre, après déjeuner, n’ait rien +de tentant. Lui, fait deux fois le jour ce +voyage du camp à l’hôtel et de l’hôtel au +camp, par le plateau poudreux, brûlé du +soleil et par les ruelles chauffées à blanc +qui avoisinent la kasbah.</p> + +<p>Le capitaine, dont le regard bleu-clair +énergique et doux et les moustaches en +vieil or où se mêlent des fils d’argent dénoncent +l’origine gauloise, est resté blanc +comme le lait, malgré son mépris du soleil. +Moi, en ma qualité d’homme brun, je suis +devenu noir, mais noir pour tout de bon. +Il y a là une question d’atavisme : sous +notre peau d’hommes du Midi, se cacherait-il +un nègre oublié que les rayons africains +réveillent ?</p> + +<p>Antoine est venu à notre rencontre : c’est +un sanglier apprivoisé qui s’entend mieux +que personne à faire les honneurs du camp. +Nous n’avons qu’à le suivre. Informé sans +doute de mon goût nouveau pour l’archéologie, +il me conduit tout droit aux « Grosses +Pierres », débris d’un cirque que les Romains +avaient élevé là, en vue de la mer +dont nous regardons l’azur et dont nous +respirons avec plaisir la fraîche brise.</p> + +<p>Les soldats reposent sous la tente ou +bien à l’ombre maigre et trouée des oliviers ; +quelques-uns, plus heureux, ont +pour abri un grand caroubier au dru feuillage, +d’où pendent les caroubes mûres en +cette saison et pareilles à de longues lames +de bronze. Pour tout bruit, les cigales qui +chantent, innombrables. On se croirait seul +dans ce campement endormi qui, tout à +l’heure, retentira de vibrantes sonneries +militaires.</p> + +<p>Au milieu des soldats couchés, un vieillard +à barbe d’Abraham, superbe sous sa +belle djebba bleue, fait couper à coups de +hache, par son domestique nègre, le bois +mort d’un arbre qui lui appartient. Le +camp est établi sur des propriétés particulières, +et, pour la première fois, je puis +contrôler de près et par mes yeux ce qu’on +m’a raconté sur la culture arabe dans la +région.</p> + +<hr> + + +<p>Chez les bons Tunisiens, race agricole +où persiste, avec un peu de sang romain, +le goût de la propriété morcelée, chaque +carré en culture, si petit soit-il, s’entoure, — ce +qui fait du pays un vaste échiquier, +comme le Bocage ou certains coins de la +Normandie, — de hauts relèvements de +terre couronnés par une haie vive. Seulement, +ici, le relèvement sans gazon ni +mousse est triste et sec, et l’aloès aux +hampes rigides, les grands figuiers de Barbarie +y remplacent plus ou moins agréablement +les aubépines et les viornes.</p> + +<p>A la saison des pluies, les cases de l’échiquier +deviennent par surcroît autant de +réservoirs recueillant au pied des arbres, +groupés en nombre qui varie suivant la disposition +du terrain ou les convenances des +partages, cette précieuse eau du ciel dont +pas une goutte ne doit être perdue.</p> + +<p>Quelquefois même, un tronc centenaire +est seul dans son enclos comme au fond +d’une coupe.</p> + +<p>Partout des travaux d’irrigation, partout +des canaux tracés dans la terre rougeâtre +et qu’obstruent maintenant les herbes desséchées. +Il y a aussi des puits avec le chemin +de halage en pente, battu et durci au +lent va-et-vient des chameaux. Mais tout +cela est, pour le quart d’heure, bouleversé +par l’occupation militaire. Le capitaine +me dit : — « Avec leurs sacrés petits murs, +le pays cultivé n’est qu’une série de redoutes, +et notre campagne par ici n’eût +pas été commode si on avait voulu s’y défendre +pied à pied comme autrefois en +Vendée. »</p> + +<p>L’après-midi se passe à boire des citronnades, +tièdes, hélas ! Antoine ayant eu l’ingénieuse +idée de renverser sur le sol de la +tente, pour s’y vautrer dans un à peu près +de bauge, la gargoulette où l’eau fraîchissait.</p> + +<hr> + + +<p>Décidément, je ne redescendrai pas à la +ville. Antoine, désormais revêtu d’une +carapace terreuse et jaune, mais tout frétillant +depuis qu’il s’imagine s’être baigné, +veut à toute force me conduire chez ses +amis les artilleurs. Il passe entre les jambes +des chevaux et les roues des canons alignés. +Antoine a eu là une idée heureuse ! +Les artilleurs m’apprennent que je suis invité +à dîner précisément pour ce jour-là, +et que ces messieurs doivent attendre à +l’appontement avec deux chevaux pour +mon frère et moi. Ces messieurs sont le +capitaine Courtès, qui est des bords du +Rhône et presque mon compatriote ; le +lieutenant Courbebaisse, à qui m’a recommandé +son cousin Paul Armand, le bon +géographe marseillais ; enfin M. Massenet, +commandant de la canonnière <i>l’Étendard</i>, +que j’aperçois au loin, imperceptible point +noir sur le bleu du golfe, à travers la fumée +des cuisines de soldats qui s’allument en +plein air.</p> + +<p>Nos amis arrivent, amenant mon frère ; +Sousse est petit et quelqu’un les a avertis. +Tandis que le dîner se prépare, on me +présente les hôtes de la batterie : deux caméléons +mélancoliques et ridés, deux canards +sauvages pour qui un seau d’eau +bourbeuse remplace médiocrement le marécage +natal ; et un jeune chacal aux yeux +gonflés comme s’il avait versé des larmes. +Le chacal est triste, en effet ; il a des peines +de cœur, la solitude lui pèse. Et c’est pour +cela qu’on le tient à l’attache : libre, il +affolait de ses sauvages avances toutes les +chiennes du camp.</p> + +<hr> + + +<p>A table maintenant, sous les oliviers, +devant la tente, au milieu d’une enceinte +improvisée de troncs de cactus énormes +comme des troncs de chênes et qui, renversés, +sans racines, végètent cependant, +égayant leur bois mort de belles feuilles +fraîches et jeunes. Le soleil descend dans +le ciel rouge. A mesure qu’il disparaît, en +face de nous, les remparts de Sousse se +colorent des plus délicates teintes violettes. +C’est l’heure mélancolique. Tout en faisant +honneur à un repas de volaille et de +gibier qu’arrosent les vins amers de Sicile, +on parle de Paris, de la France, de ce +qu’on aime et qui est loin. Puis la nuit +tombe, subitement. Les grands lévriers +d’Afrique allongés à nos pieds se dressent +dans leur haute taille et commencent à +rôder inquiets. Le café arrive. Un soldat +suspend sur nos têtes à la branche d’un +olivier une lanterne arabe dont les mille +trous coloriés éclairent d’étincelles un +dôme argenté de feuillage…</p> + +<p>La même lanterne, portée par le même +soldat, va nous conduire hors du camp et +jusqu’à la ville, par de vagues chemins, le +long du cimetière qui, avec ses talus et ses +tombes, prend sous la clarté des étoiles la +douceur blanche et poétique d’un grand +paysage neigeux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">KARAGOUZ</h2> + + +<p>Que faire de notre soirée ? Le samedi est +jour de repos : il n’y a pas de musique militaire +au Bordj ; d’un autre côté, les belles +Juives, ornement féminin des cafés en plein +air de la Marine, ayant allumé leurs lampes +dès ce matin, gardent la maison.</p> + +<p>Mais les souks sont illuminés, et la ruelle +qui y conduit nous attire par de vagues +musiques, le bourdonnement doux d’un +orchestre arabe. Trois instruments ; la +clarinette, la tarabouka de poterie où court +la caresse des doigts, et le tambourin nonchalamment +secoué, dont les crotales frémissent +à peine avec un bruit de feuilles +mortes. Tout cela léger comme un souffle, +énervant et délicieux comme un chœur lointain +de cigales. Sur un air triste, rendu +plus triste encore par l’étrangeté paysanne +de sa voix de tête, un nègre détaille en +strophes très courtes le blason des beautés +de la femme ; puis il fait silence, et l’orchestre, +qui s’était tu pour l’écouter, +scande d’une brève ritournelle chaque +repos de sa litanie amoureuse.</p> + +<p>Si nous allions voir Karagouz ?</p> + +<hr> + + +<p>Une première fois, il y a deux jours, +l’impresario qui dormait en travers de sa +porte a refusé de se déranger pour moi. +Mais ce soir, nous sommes avec un officier +qui parle un peu d’arabe, de sorte qu’il +devient facile de s’entendre.</p> + +<p>La salle, noire et sans autre ornement +que les toiles d’araignée tombant du plafond +en draperies, est une simple boutique +de tisserand dont on a appliqué le long des +murs le métier démonté. La porte une fois +refermée, il y règne une chaleur étouffante. +Quelques indigènes ont suivi en se +glissant sur nos talons. Du reste, pas de +siéges ; nous devrons assister au spectacle +debout.</p> + +<p>Au fond, dans une cloison en planches, +s’ouvre un cadre de mousseline derrière +lequel on voit danser la flamme d’une +lampe à huile. Par une porte pratiquée +sur un des côtés de la cloison, l’homme de +Karagouz, à la fois directeur et unique +artiste, pénètre mystérieusement dans les +coulisses. Il débute, invisible, par un long +discours préliminaire, destiné sans doute +à expliquer la pièce, et que pour mon malheur +je ne comprends point.</p> + +<p>Bientôt une silhouette apparaît, noire +et se démenant des jambes et des bras sur +le fond du cadre éclairé. Mais ce n’est pas +encore Karagouz, c’est un habitant de la +ville, bourgeois enturbané qui a envie d’un +beau poisson et qui en fait la commande à +un nègre. Sur ce, Karagouz entre, monstrueux, +armé d’impudeur et tout de suite +reconnaissable, tant il est pareil à ce Dieu +rustique, taillé dans un tronc de figuier, +dont les anciens voilaient de verdure aux +endroits déserts de leur jardin l’image +obscène et consacrée ! Karagouz a surpris +la conversation du bourgeois et du nègre. +Il déclare que c’est lui, Karagouz, qui +mangera le poisson. Et voilà le premier +acte.</p> + +<hr> + + +<p>Au deuxième, Karagouz ne paraît pas. +Nous sommes sur mer dans une barque à +plusieurs rameurs très ingénieusement +ajustée. Le nègre tient la barre. A l’avant, +le patron pêcheur jette sa ligne dans ce qui +est censé les profondeurs salées. Un thon +énorme, l’œil blanc et rond, la gueule ouverte, +rôde sous l’eau et flaire l’hameçon. +Mais le nègre parle toujours et empêche +le poisson de mordre. Interminable discours +du patron au nègre, à la suite de quoi le +nègre promet de ne plus parler. En effet, +il ne parle plus ; mais, autrement que par +la bouche, il fait entendre, — à la grande +joie de l’auditoire, très sympathique aux +grasses facéties de ce Pierrot couleur de +suie, — un bruit incongru, retentissant, +formidable comme un coup de tonnerre. +Le thon, effaré, se sauve aux abîmes. Nouveau +discours du patron, accompagné de +gesticulations furieuses. Nouveaux serments +du nègre, qui jure de rester silencieux +de toute façon. Enfin le thon est pris, +on le hisse à bord, les rameurs rament, la +barque disparaît dans la coulisse, et le +deuxième acte finit.</p> + +<hr> + + +<p>Au troisième acte, le bourgeois arrive, +portant sous le bras son poisson qu’il dépose +par terre. Il se couche auprès, du +côté de la tête ; Karagouz survenant se +couche du côté de la queue. Inquiet, le +bourgeois surveille Karagouz. Mais Karagouz +dort, Karagouz ronfle ; le bourgeois +rassuré croit pouvoir s’absenter un instant, +et sort, laissant le poisson à la garde des +étoiles. Quand il revient, accompagné +d’amis qui veulent admirer son achat, Karagouz +a enlevé le poisson ; il s’est mis à +la place, étendu sur le dos, et vous devinez +ce que les bourgeois flairent dans la nuit +sombre, en croyant flairer un thon nouvellement +pêché. Première bataille, à la +suite de laquelle Karagouz reste maître du +terrain, non sans avoir, selon ses habitudes, +passé l’ennemi vaincu au fil de son +étrange épée.</p> + +<hr> + + +<p>Quatrième acte et deuxième bataille, +cette fois-ci avec le nègre, qui veut que +Karagouz rende le poisson. Le nègre est +tué. Karagouz le traîne devant la porte du +bourgeois. Le bourgeois, qui ne tient pas +au compromettant voisinage d’un cadavre, +traîne à son tour le nègre devant la porte +de Karagouz. On trimballe un bon moment +ce malheureux nègre. Enfin, on s’arrête à +une transaction : le nègre sera placé au +milieu de la rue, à égale distance des deux +maisons. Karagouz mesure le terrain, avec +quelle aune étrange, ô Mahomet ! Mais +comme il ne se pique pas de grande suite +dans les idées, ou plutôt comme il médite +d’autres farces, une fois le bourgeois parti +il se substitue au nègre qu’il fait disparaître.</p> + +<hr> + + +<p>Cinquième et dernier acte. Les femmes +prévenues entourent Karagouz qu’elles +prennent pour le nègre mort. Elles poussent +des you ! you ! plaintifs ; elles entonnent +des chants funèbres. Soudain le mort se +redresse : ce n’est pas le nègre, c’est Karagouz, +c’est l’ennemi ! Moins fort contre les +femmes que contre les hommes, Karagouz +se voit sur le point de subir le sort d’Orphée. +Assailli, déchiré, griffé, mordu au nez et +encore ailleurs, l’infortuné reste sur le carreau, +gémissant et crachant dans ses mains +« prt… prt… prt… » pour oindre ses +blessures. Des Juifs arrivent et veulent +l’enterrer. Ils le placent sur une litière, et +ce sont des lamentations nasillées en hébreu, +des <i>amin</i> et des <i>adonaï</i> dont l’imitation +très comiquement caricaturée fait beaucoup +rire les spectateurs. Déjà le convoi +s’est mis en marche quand tout à coup Karagouz +se dresse, farouche ! Emporté par +son éternelle idée fixe, il déshonore en les +poussant vers la coulisse ceux qui venaient +l’ensevelir.</p> + +<p>Le cadre reste un instant vide ; puis Karagouz +réapparaît, mais un Karagouz +énorme, idéal, dix fois plus grand que dans +la pièce, le Gargantua des Karagouz. +Gambadant et gesticulant en vrai polichinelle +sémite, il baragouine un chant triomphal. +La lampe s’éteint, la farce est jouée !</p> + +<hr> + + +<p>Toutes les pièces se ressemblent un peu +et se terminent invariablement par une +bousculade de Juifs venus, selon la tradition +qui remonte à Tobie, pour ensevelir +Karagouz. Ces Juifs ont de longues houppelandes, +des chapeaux et la barbe en pointe. +Ils étaient peut-être ainsi autrefois. Mais +aujourd’hui les Israélites de Tunis et de +Sousse portent le costume oriental, le turban, +la djebba brodée et d’élégants souliers +vernis traînés en galoche. Plusieurs ont +adopté l’habit européen, et, encadrant de +favoris leurs grasses et intelligentes figures, +ils se donnent sans effort, aux Bourses de +Marseille ou de Paris, le type du financier +moderne.</p> + +<p>On joue plusieurs pièces dans la même +soirée. Pour quelques caroubes supplémentaires, +nous nous sommes offert le luxe +de voir successivement : <i>Karagouz à la +maison des fous</i> (car, malgré le respect religieux +dont les musulmans entourent les +pauvres d’esprit, il y a des maisons de fous +en Tunisie), et <i>Karagouz père de famille</i>. +Dans cette dernière comédie nous assistons +à une scène d’accouchement du naturalisme +le plus pur. Rien n’y manque : le lit dressé +en hâte, les hauts cris, les encouragements +des matrones, et un petit Karagouz qu’on +voit naître déjà bruyant, déjà féroce et +joyeux, et abondamment pourvu déjà, +malgré son jeune âge, de tous les avantages +paternels. Ne connaissant pas l’arabe, évidemment +bien des finesses ont dû nous +échapper. Mais la pantomime suffit à faire +suivre les grandes lignes de l’intrigue ; et +même un profane comme nous est frappé +du talent spécial de l’acteur pour reproduire +les bruits extérieurs, les cris de la +foule, pour varier son parler, sa voix et +son accent suivant l’âge, le sexe et la nationalité +du personnage en scène.</p> + +<p>Il serait à désirer que quelque traducteur +homme d’esprit recueillît et publiât +en belle édition le répertoire de Karagouz. +Mais où trouvera-t-on ce Nodier orientaliste ?</p> + +<hr> + + +<p>La série des représentations terminées, +l’impresario a bien voulu nous introduire +dans ses coulisses, et nous avons pu admirer, +en bel ordre tout autour du mur, +les pantins et les accessoires découpés, articulés, +et fixés au bout de petits bâtons. +Ces bâtonnets manœuvrés horizontalement +remplacent nos ficelles. L’opérateur, debout +sur un tabouret, appuie à plat la +silhouette en carton sur la toile éclairée, +et les bâtonnets sur sa poitrine. Il a ainsi +les deux mains libres et peut faire mouvoir, +comme en tricotant, les jambes et les bras +de plusieurs marionnettes à la fois. Nous +recommandons aux amateurs d’ombres chinoises +ce procédé commode et ingénieux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15" title="MONASTIR. — LES RUINES DE LEPTIS">MONASTIR<br> +<span class="small">LES RUINES DE LEPTIS</span></h2> + + +<p>Agréable surprise : l’agent de la Compagnie +transatlantique, — c’est là décidément +une fort aimable compagnie, — a +mis pour toute la journée de demain sa +chaloupe à notre service. On s’en ira par +le chemin bleu, un peu plus au sud, jusqu’à +Monastir. Ce départ improvisé, à la barbe +d’un soleil de feu, prend le charme d’une +évasion.</p> + +<p>Rendez-vous avec mon frère, le consul +et l’aumônier militaire, sur l’appontement, +dès la première heure. Mais l’abbé n’est +pas là, l’abbé retarde, et nous avons tout +loisir en l’attendant de boire plusieurs tasses +de café maure, tandis qu’une escouade de +pêcheurs tirent un filet immense, barrant +la baie, aux mailles duquel des poissons +reluisent accrochés. Enfin, un grand rond +blanc apparaît dans l’ombre de la porte de +mer, et nous reconnaissons le couvre-chef +de l’abbé, hygiénique compromis entre le +casque en sureau et la coiffure à larges +bords qui sied aux ecclésiastiques.</p> + +<p>Le ciel est gris clair, ce qui nous change +un peu de l’éternel azur. Invisible et présent +comme Agrippine aux conseils de +Néron, le soleil, sans réussir à nous incommoder, +avive de reflets la transparence des +nuages.</p> + +<p>La traversée ne dure guère que deux +heures. A peine le temps de perdre de vue +le sablonneux rivage de Sousse, et tout de +suite un autre rivage apparaît, solide, relevé +en falaise, avec des anfractuosités +fraîches où chante la vague.</p> + +<p>Trois îles, un cap ; sur le cap, un marabout. +Monastir est derrière. Mais on ne +trouverait pas assez de fond dans la passe +étroite qui sépare le cap d’avec les îles, et +force nous est de les doubler. Cette circumnavigation +est d’ailleurs pittoresque. L’île +la plus avancée en mer nous apparaît déchiquetée, +rongée, corrodée, comme si les +flots, depuis mille ans, avaient éclaboussé +ses rocs de gouttes d’eau-forte. Celle du +milieu, large et plate, porte une habitation. +La troisième, l’île Tonnara, où fut jadis +une madrague, se dresse comme un bloc +de grès rouge troué d’autant de grottes +qu’une ruche aurait d’alvéoles. Une de ces +grottes, — probablement creusées, de +main d’homme au beau temps de la piraterie, — a +sa légende : on l’appelle « le +Bain de la Princesse ». Notre chaloupe la +rase de si près que nous voyons à son plafond +frissonner les reflets ensoleillés de +l’eau.</p> + +<p>Ici, comme partout le long de cette côte, +depuis les Romains veuve de ses ports, il +faut jeter l’ancre à quelques encablures au +large. La mer, pénétrée de lumière et +transparente sur un fond d’algues et d’éponges, +est, autour de la barquette qui +vient nous prendre, d’un vert clair et fin à +s’y tailler des émeraudes ; un peu plus loin, +par nuances insensibles, elle devient d’un +bleu intense à faire croire que des contrebandiers +ont noyé là une cargaison d’indigo.</p> + +<p>Au bord de la mer, des femmes lavent. +Monastir est sur la hauteur. Nous y grimpons +par quelque chose qui rappelle un +sentier, à travers les tombes ruinées de +l’éternel cimetière arabe. Les remparts +barbouillés de chaux, avec le cou noir des +canons qui passe, ont l’air suffisamment rébarbatif ; +mais, autour, il y a des maisonnettes +à terrasse et de petites bastides musulmanes +dans des clos de figuiers d’Europe +et de dattiers.</p> + +<hr> + + +<p>La rue principale est propre et large. On +y remarque un certain nombre de belles +maisons qui laissent voir par les fenêtres +de leur rez-de-chaussée de grands magasins +frais et voûtés que portent de forts +piliers. Le premier aspect est celui d’une +ville commerçante et riche. C’est sans +doute à cause de cela et de leur aptitude +à gagner l’argent que les gens de Monastir +passent pour avares. Il y a des histoires +sur eux. Ainsi on raconte que, chez +le barbier, les gamins qui se font raser la +tête payent en nature avec un œuf. Un +marchand ambulant venu de Sousse, ayant +voulu introduire la mode de gâteaux nouveaux, +se vit chasser, comme corrupteur +des mœurs, par la population irritée. Ce +sont là, d’ailleurs, méchancetés assez ordinaires +entre petites villes rivales.</p> + +<p>N’allez pas croire, cependant, que tout +pittoresque ait disparu. A peine arrivé, je +m’arrête devant un coquet minaret sculpté, +ciselé, avec des entrelacs et des quadrillages, +et je remarque plusieurs portes +arabes, très vieilles, encadrées de fines +colonnettes, dont le fer à cheval s’agrémente +d’ornements en dents de scie. Le tout taillé +librement, à plein ciseau, dans un grès jaunâtre +particulier au pays, qui doit être le +même que celui où se creusent les grottes +de l’île Tonnara. Nous faisons avec mon +frère le rêve d’emporter la moins effritée +de ces portes et de l’incruster, fantaisie +maugrabine, à Sisteron, dans notre cabanon +des Oulettes, cubique et blanc comme +les maisonnettes d’ici. Cela ne coûterait +pas cher, le transport par mer de quelques +pierres !</p> + +<p>Déjà l’invasion européenne se fait sentir, +mais la couleur locale tient bon encore. +Dans un café tout neuf, qui n’a de maure +que le nom et dont les murs, dans l’attente +de nos soldats et de nos colons, se décorent +de criardes chromolithographies, nous découvrons +derrière un banc un scorpion +noir d’assez belle taille. On veut l’écraser ; +un paysan s’approche, le réclame en riant, +souffle dans le creux de sa main, pose +dessus le hideux insecte et l’emporte. Cet +agriculteur basané fait partie, paraît-il, +d’une confrérie d’Aïssouas. On trouve ici +des Aïssouas dans tous les bourgs et +villages ; c’est un peu comme les Pénitents +en Provence.</p> + +<hr> + + +<p>Déjeuner chez M. Hirisson, directeur +du télégraphe et notre agent consulaire. +Après déjeuner, en manière de promenade +digestive, nous allons visiter la forteresse +sous la direction du fidèle Sala, un Tunisien +turco, qui a rapporté de Crimée d’inguérissables +rhumatismes, et qui nous précède +en boitant, le turban abrité d’un +parasol.</p> + +<p>Sous la porte, les soldats du Bey, le +jasmin à l’oreille, tricotent. Dans la cour +carrée, éblouissante de soleil, nous voyons +aux grilles d’une fenêtre des têtes tristes +de prisonniers. Autour, — car toutes les +kasbahs de Tunisie se ressemblent, — règne +une terrasse fortifiée où l’on accède, +non par des escaliers, mais par une large +rampe à pente douce. Des figuiers d’Europe, +des grenadiers et des rosiers y +poussent, Allah sait comment ! en pleine +chaux, s’alignant entre les canons sur l’esplanade +maçonnée. Sala exige encore que +nous montions à la tour. Sala n’a pas tort : +la vue qu’on a du haut de la tour est merveilleuse. +A nos pieds, Monastir, blanche +et muette, coupée de jardins. D’un côté, la +Méditerranée et les îles ; de l’autre, et plus +loin que l’horizon, une mer de verdure +sombre : l’interminable forêt des oliviers +du Sahel.</p> + +<hr> + + +<p>M. Hirisson est un enragé d’archéologie. +Il a chez lui un vrai musée : des dalles tombales +romano-chrétiennes du <small>III</small><sup>e</sup> ou <small>IV</small><sup>e</sup> siècle, +avec dessins et inscriptions en mosaïque ; +puis, toutes sortes de menus objets : des +urnes, des coupes en argile, des fioles lacrymales +dont le verre s’est admirablement +irisé dans le sec terrain de la Byzacène ; +que sais-je encore ? des anneaux, des colliers, +des aiguilles d’ivoire, et tout un assortiment +de ces figurines naïvement impudiques que +les dames romaines portaient au cou.</p> + +<p>— Prenez, mais, prenez donc ! tout près +d’ici, à Lempta, on en découvre tant qu’on +veut.</p> + +<p>A Lempta, sur l’emplacement de l’ancienne +Leptis Minor, M. Hirisson a entrepris +des fouilles pour son compte et les +conduit avec une ardeur et une intelligence +que n’ont pas toujours les savants en mission. +Nous pourrions aller jusqu’à Lempta ; +la chaleur est presque supportable ; l’ex-turco +sait conduire, et le khalifa se fera un +plaisir de nous prêter sa carrossa.</p> + +<hr> + + +<p>Nous voilà chez le khalifa, beau vieillard, +souriant et fort, portant le turban vert, une +robe de soie rouge, et que nous trouvons +dans son salon, en train de rendre la justice. +Étrange, ce salon, mi-parti de greffe +et d’alhambra, d’où s’exhale une double +odeur d’Orient et de patrocine. Des plafonds +sculptés, des tapis, des coussins aux +vives couleurs ; et, à côté, l’odieuse table +en bois noir, un encrier, des registres, et +des papiers froissés dans un coin. Ici, les +huissiers écrivent leur grimoire de droite +à gauche, avec un roseau taillé au lieu de +plume, mais ce sont tout de même des +huissiers.</p> + +<p>Cependant, le khalifa radieux, car il est +grand ami de la France, nous offre, — non +sans s’excuser, à cause du Ramadan de +n’en point boire, — un verre d’orgeat à +la mode arabe, très blanc, très frais, très +sucré, très parfumé de fleur d’oranger. Je +me rappelle avoir bu, dans son atelier de +la rue Lepic, une mixture analogue que +Ziem, en gourmet orientaliste, fabriquait +avec des graines de melon pilées.</p> + +<p>La carrossa est prête ; nous y montons +avec l’abbé. Un négociant français du pays, +qui veut être de la partie, amène un char +à bancs où M. Hirisson prend place. Le +consul s’est procuré un cheval et fera la +fantasia aux portières.</p> + +<hr> + + +<p>On s’en va trottant par une grève stérile, +reluisante de cristaux et bordée d’une +écume lourde et saline, le long de chotts +ou étangs en chapelets que sépare de la +vraie mer un ruban de sable où poussent +des palmiers.</p> + +<p>Puis, nous tournons à droite pour nous +enfoncer dans les cultures. La route se +dessine et se rétrécit. Elle court maintenant +entre les deux classiques levées de terre +rouge que surmonte une haie. Les aloès en +fleur dressent dans le ciel d’un bleu +éblouissant leurs hampes rigides, pareilles +à des candélabres de métal, et les figuiers +de Barbarie leurs raquettes couleur de +cendre sur la tranche desquelles les nouvelles +pousses sont posées comme des papillons +d’or.</p> + +<p>Près d’une colonne couchée, deux chapiteaux +corinthiens, énormes et d’un travail +admirable, indiquent qu’il faut s’arrêter. +Plus bas, à côté d’un déblai pétri de verre +et de poterie, sont des tombes en mosaïque +extraites de la veille, dont, au grand désespoir +de M. Hirisson, la main sacrilége +d’un gamin arabe a, pendant la nuit, avec +un caillou pour outil, déchaussé déjà +quelques cubes bleus. Dans la tranchée de +la fouille, qui a un demi-mètre de profondeur, +d’autres tombes, des sols stuqués +apparaissent, mêlés à des fragments d’urnes, +à des débris de lampes.</p> + +<p>En plein dans les champs, émergent des +pans de murs, des ruines d’aqueducs et de +maisons. Un guerrier en marbre blanc, gigantesque +et décapité, reste debout, solitaire, +au milieu d’un chaume.</p> + +<p>Chacun va à sa fantaisie, improvisant +des découvertes. Pour ma part, je gravis +un petit monticule conique et tronqué +comme un cratère de volcan, qui se trouve +être l’amphithéâtre. Le cratère s’évase en +coupe. Entre les buissons et les herbes, on +reconnaît des restes de couloir, les loges, +les gradins. Un groupe de vieux oliviers +occupe le rond de l’arène.</p> + +<p>Près d’un puits maçonné de pierres antiques, +le consul a ramassé un angle de +corniche portant en creux profond des +lettres latines. L’abbé me montre des +lames de verre fondu, un petit lingot de +cuivre ou d’or qui fut sans doute une médaille. +Tout cela prouve abondamment que +Leptis a dû périr dans un incendie.</p> + +<p>Nos joies archéologiques épuisées, nous +regagnons les voitures en suivant à travers +de maigres roseaux le lit, pour le quart +d’heure desséché, de l’Oued el-Souk. La +ville autrefois bordait ces deux rives jusqu’à +la mer. Aujourd’hui encore, comme +le nom d’Oued el-Souk l’indique, la tradition +y perpétue un marché.</p> + +<p>Des Arabes à bonne figure de paysan, +des polissons gardeurs de chèvres, tête +nue, les cheveux roussis, nous accompagnent, +sympathiques et visiblement heureux +du plaisir que nous manifestons. Ils +cueillent des figues et nous les offrent. Je +veux leur donner quelque monnaie, ils la +refusent. Mais ils acceptent des cigarettes, +qu’ils fumeront ce soir quand le canon du +Ramadan aura tonné.</p> + +<p>« … Voyez-vous, disait M. Hirisson, +rien n’est plus simple que de réussir des +fouilles. Seulement, il faut tomber sur les +ruines d’une ville qu’aucune autre ville +n’ait remplacée ; sans quoi la ville nouvelle +est construite avec la démolition de l’ancienne. +C’est ainsi que Tunis a fait de +Carthage sa carrière à moellons et à chaux, +et que Kairouan pour ses mosquées n’a +pas laissé pierre sur pierre des temples de +Sabra. Les savants devraient tenir compte +de ces choses. Leptis par bonheur n’a que +Lempta pour proche voisin, et Lempta est +un petit village qui n’a jamais trop abusé +de la bâtisse… »</p> + +<hr> + + +<p>Nous arrivons à Lempta vers cinq heures. +Les habitants, en paisibles villageois, +causent de choses et d’autres à l’entrée du +village, dans la fraîche brise de mer qui +commence à souffler. Ils nous entourent, +nous saluent. Le cheik, maire et riche +homme du pays, prévenant, beau parleur, +l’œil plein de finesse, manœuvre pour +nous accaparer et nous faire seul les honneurs +de la localité par lui administrée.</p> + +<p>D’abord, il veut nous montrer la maison +qu’il habite avec ses deux femmes. A +vrai dire, depuis longtemps j’avais fort +envie de pénétrer dans un de ces rustiques +intérieurs.</p> + +<p>Une porte charretière au fond d’une +impasse, puis une grande cour commune +entourée de petits logis en rez-de-chaussée +qu’occupent différents ménages, avec un +hangar, un puits dans l’angle, et trois dattiers +entre les troncs desquels sont tendues +des ficelles où pendent des poulpes en train +de sécher. C’est là que le soir on enferme +les bestiaux. Nous attendons la clef ; une +des femmes, prévenue, l’apporte et nous +introduit dans une chambre étroite et toute +en longueur, sans fenêtres, mais blanche +et reluisante de propreté. Le mur est tapissé +de petites assiettes et soucoupes +peintes, italiennes ou du pays, au milieu +desquelles, à la belle place, brille un plat +de Sarreguemines. A gauche, cachée d’un +rideau, l’alcôve et son divan recouvert de +nattes ; à droite s’alignent, dans un ordre +parfait, de grands paquets de laine lavée, +des jarres où sont le blé, l’orge et l’huile. +Par terre : une quenouille toute garnie, +tombée avec son fuseau à côté d’une de +ces hautes lampes en poterie verte, ornement +obligé des maisons arabes. La femme +se tient debout derrière le battant de la +porte, un peu dans l’ombre et non voilée. +Elle est brune et maigre, vieillie avant +l’âge ; elle nous regarde d’un air timide et +curieux.</p> + +<p>Nous sortons, nous suivons le sable de +la plage semée d’éponges et d’os de seiche, +ourlée du côté des champs par un tapis +d’herbes rampantes, à feuillage gras et +menu qu’étoilent de petites fleurs d’un +violet bleu très tendre, pareilles aux myosotis +et aux véroniques. Cette promenade +a un but : notre nouvel ami ne nous tient +pas quittes, et il s’agit de visiter son jardin. +Des vignes en rangées, aux feuilles solides +et drues quoique déjà rougies sur les bords +par la sécheresse ; des grenadiers et des +dattiers ; des tomates, des laitues, des jasmins, +des roses ; un amusant fouillis de +fruits, de légumes et de fleurs, au milieu +duquel, avec des pierres blanches arrachées +aux ruines, le propriétaire se fait bâtir +une maison où il compte être heureux +et dont il explique le plan, non sans orgueil.</p> + +<hr> + + +<p>Il serait temps de repartir. Mais nos +deux cochers, qui ont sans doute flairé le +couscouss des hôtes, déclarent qu’il serait +déraisonnable de se mettre en route sans +manger. D’un autre côté, bons musulmans, +ils ne peuvent, à cause du Ramadan, manger +avant sept heures. Ce serait peine perdue +que d’essayer de les convaincre. D’ailleurs +nos deux gaillards ont eu, au préalable, +la précaution de dételer les chevaux.</p> + +<p>Peu tentés par la cuisine indigène et +comptant dîner à Monastir, nous ne voulons +accepter qu’une tasse de moka et des +raisins comme apéritifs. On nous conduit +près d’une tente en poil de chameau, +dressée sur le rivage à l’abri de l’ourlet +bas des dunes et au fond de laquelle luit un +petit feu. Des nattes ont été étendues sur +le sable. Le cheik et quelques seigneurs +d’importance s’y installent en notre compagnie. +Le reste du village, hommes et enfants, +reste à distance.</p> + +<p>Raisins exquis, moka parfumé, eau très +fraîche dans la gargoulette ; mais cela nous +ennuie d’être ainsi seuls à festoyer.</p> + +<p>Tout à coup le bruit assourdi d’un coup +de canon nous arrive. J’offre un cigare au +cheik qui, sans refuser, le pose à côté de +lui sur la natte : « C’est le canon de Sousse, +en avance de cinq minutes ; il faut attendre +le vrai canon, celui de Monastir. » Attendons +cinq minutes ! Deuxième coup, plus +rapproché, arrivant par-dessus le golfe. +Aussitôt les cigares flambent, les petites +pipes s’allument, on fait circuler les assiettes +de raisins et les tasses. Deux enfants, +deux frères, le plus grand s’appuyant +sur l’épaule du plus petit, assurés et beaux +comme deux jeunes Romains, l’un en toge +blanche, l’autre tout de rouge habillé, +s’approchent et regardent. Des cris aigus +arrivent du côté des maisons ; nos hôtes +sourient : « Ce n’est rien, une querelle de +femmes !… »</p> + +<p>Puis un grand silence à peine accentué +d’un frisson de palmier, d’un soupir de +vague, tandis que trois flamants roses +passent sur le ciel, fuyant l’ombre et la +nuit qui déjà enveloppent la mer, et volant +éperdus, pattes en arrière, vers l’illumination +pourpre du couchant.</p> + +<hr> + + +<p>Comme il fait tout à fait noir par les +chemins, on est revenu en longeant la +plage où flotte un reste de clarté. C’est un +voyage plein d’imprévu. Les roues dans +l’eau, toujours à la veille d’une culbute, +et n’ayant pour nous guider que les genoux +des chevaux ruisselants de phosphorescence, +nous cheminons à l’aveuglette, +moitié trottant, moitié nageant. Peu brave +aussitôt qu’il fait nuit, de loin en loin le +cocher du khalifa hèle Sala pour se donner +du courage. Sala lui-même ne semble pas +fort rassuré. A droite, par delà les chotts, +comme en pleine mer, brille une lumière. +C’est la maisonnette de Sala dans la langue +de terre où sont les palmiers. Sala devait +y rentrer ce soir, comme tous les soirs, à +gué sur son âne ; la femme l’attend : mais +il est trop tard, il fait trop noir, Sala couchera +à Monastir.</p> + +<p>Nous arrivons sous les remparts juste +au moment de la fermeture des portes. Les +habitants prennent le frais devant leurs +maisons, pêle-mêle avec des chameaux +couchés qui passent ainsi la nuit au grand +air.</p> + +<p>Cette fois encore, le hasard nous ménageait +une surprise. Là-bas tout à coup, en +face des souks, au bout de la ville, éclate +un bruit d’instruments. Des torches apparaissent +au tournant, et la rue subitement +incendiée nous montre une foule qui se +presse, les terrasses et les balcons chargés +de costumes multicolores, tandis que là-haut, +dans le ciel bleu pailleté, la couronne +de lampions du minaret brille doucement. +C’est un cortége, un mariage. Les +pauvres gens d’ici attendent volontiers +pour se marier que les figues des haies, +ayant achevé de mûrir, fournissent le repas +de noces. Au milieu d’un assourdissant +vacarme de galoubets, de musettes, de +taraboukas, que domine le ronflement continu +d’un grand tambour plat, semblable à +un van et dont trois cordes tendues augmentent +la résonnance, le fiancé s’avance +entouré de ses amis, de ses parents, entre +deux lignes d’enfants qui, portant chacun +une bougie, se tiennent tous ensemble par +la main, ce qui fait une pittoresque guirlande +de petits turbans et de flammes vacillantes. +Le fiancé marche les yeux fermés +et ne doit les ouvrir sous aucun prétexte ; +la coutume exige qu’il aille ainsi +jusqu’à la maison de sa fiancée. Des camarades, +pour lui donner courage, brûlent +des parfums sous son nez et répandent du +café devant ses pas. On prend ici le mariage +au sérieux ! Jamais je n’oublierai, +dans le flamboiement des couleurs, parmi +les cris, les musiques, ce grand jeune +homme pâle, maigre, la figure comme +morte d’émotion.</p> + +<p>A minuit, paraît-il, les femmes accompagneront +la fiancée avec des cérémonies +analogues. Mais la chaloupe attend depuis +six heures, il va bientôt en être dix ; il s’agit +de manger un morceau sur le pouce et +de sortir de Monastir, presque à quatre +pattes, par une poterne basse, écroulée, +que nous ouvre à grand renfort de verrous +poussés et de chaînes un soldat tunisien +endormi.</p> + +<hr> + + +<p>Au retour, la mer scintillante et blonde, +toute en phosphore, brisée par la proue, +fouettée par l’hélice, éclabousse de lueurs +la chaloupe et nous donne l’illusion de naviguer +sous les étoiles dans une tempête de +rayons de lune. Nous nous taisons. En +effet, à quoi bon parler ? Il me semble que +je viens d’assister à une féerie, et qu’entre +les enchantements d’aujourd’hui et les réalités +de demain, la nuit retombe comme +un grand rideau en claire étoffe orientale, +lamée d’argent, semée de points d’or.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">NOCES MAUGRABINES</h2> + + +<p>La tête encore pleine de nos impressions +d’hier, on cause en déjeunant mariages +tunisiens, — pittoresque des cérémonies, +singularité des coutumes — et, comme le +comique se mêle à toutes choses, on s’égaie +de l’aventure arrivée naguère au vieil Hamouda +qui eut deux torts, paraît-il : d’abord +de se mettre en colère contre sa jeune +femme Aïché, puis de vouloir la répudier, +et la répudiant, d’employer la deuxième +formule.</p> + +<p>Avec la première, où le nom de Mahomet +n’est prononcé qu’une fois, il y a +moyen de s’arranger : l’époux, si les regrets +viennent, peut dès le lendemain, +reprendre l’épouse que, la veille, il a renvoyée. +Avec la deuxième formule, c’est +plus grave : Mahomet y est attesté trois +fois, ce qui fait de la chose un serment +aussi inviolable que celui des Dieux grecs, +alors qu’ils avaient juré par le Styx.</p> + +<p>A moins cependant — et c’est là l’originalité +de la coutume tunisienne — à +moins que la femme se soit remariée dans +l’intervalle et qu’un nouveau mari l’ait à +son tour répudiée, auquel cas l’ancien a +parfaitement le droit de l’épouser encore, +sans remords aucun, et comme si elle était +veuve.</p> + +<hr> + + +<p>Hélas ! Hamouda avait employé la +deuxième formule, à voix claire, devant +témoins, et personne, pas même le marabout +de la Zaouia de Sidi-Giafr, personnage +des plus vénérés, pas même celui quasi-centenaire, +qui garde à Kairouan les portes +de la Mosquée peinte où dort le barbier du +prophète, dans un tombeau revêtu de brocart, +sous la lueur de grands cierges roses, +non, personne ne pouvait désormais empêcher +que les fatales paroles n’eussent été +prononcées, ni faire que ce qui était ne fût +pas.</p> + +<p>Et pourtant Aïché n’était pas bien coupable. +Est-ce un si grand crime, pour qui +se sait belle, de laisser la brise écarter les +plis de son voile, montrant aux insolents +chrétiens, dans cette vision d’une seconde, +rapide comme un éclair d’été, qu’on a de +grands et beaux yeux noirs en territoire +maugrabin, et que les perles de vos dents +ne redoutent pas le sourire.</p> + +<p>D’ailleurs, un repentir sincère ! Aïché +n’osait plus aller au Hammam, gazouillant +à l’heure des femmes et bariolé comme +une volière, ni monter le soir sur les terrasses, +ni se montrer au cimetière où l’on +babille en grignotant des gâteaux au sucre +et des nougats, dans l’air frais qui vient de +la mer, tandis que le soleil couchant colore +en rose tendre les murs blanc de chaux des +remparts.</p> + +<p>Et comme elle pleurait, la pauvre petite +Aïché, cheveux épars, roulée dans des tapis, +en songeant que bientôt ses parents +viendraient la reprendre et qu’il lui faudrait +retourner au village, laissant pour +celle qu’Hamouda appellerait à lui succéder +ses bracelets d’argent, son beau collier +d’ambre, sa djebba en soie mi-partie de +rouge et de bleu, sa kmedja aux manches +transparentes, sa farmla richement brodée, +son casque d’or, ses babouches d’or ; +sans compter la chambrette à plafond +sculpté toute revêtue de faïences aux couleurs +vives, la petite cour entourée d’un +portique avec un jasmin près du puits, où +viennent percher les hirondelles.</p> + +<p>Hamouda non plus ne s’amusait guère. +Depuis son acte d’énergie inconsidérée, +quelque chose positivement lui manquait. +Il n’avait goût à rien de bon, Hamouda, ni +aux longues stations silencieuses sous les +fraîches voûtes du marché couvert quand +le soleil flambe par les rues, ni aux grêles +et douces musiques qu’on écoute le soir +autour des cafés en plein air, ni aux hebdomadaires +parties d’échecs en compagnie +de quelque autre paisible bourgeois +maure, à sa bastide, sous les dattiers, près +de l’antique noria qui mélancoliquement, +du matin au soir glougloute et grince.</p> + +<hr> + + +<p>Aussi quand arriva le jour du marché, +et que les parents, ayant vendu leur charge +de pastèques, se présentèrent avec le petit +bourriquet qui devait ramener Aïché, le +bon Hamouda eut beau affecter l’impassibilité +musulmane, et Aïché se voiler, pour +cacher des larmes à fleur de paupières, +dans les plis de sa m’laffah de laine blanche, +on vit bien que ni l’un ni l’autre n’était +joyeux.</p> + +<p>Hamouda parla le premier ; l’homme est +lâche !</p> + +<p>« — Aïché !…</p> + +<p>— Seigneur !…</p> + +<p>— Tu t’en vas, Aïché ?</p> + +<p>— Je m’en vais puisque tu l’as voulu.</p> + +<p>— Sans un baiser d’adieu ?</p> + +<p>— De quel droit un baiser, tu n’es plus +mon mari. »</p> + +<p>Néanmoins Aïché — la femme est bonne ! — daigna +entr’ouvrir la draperie qui l’enveloppait +et tendre aux lèvres de Hamouda +une délicieuse petite main rougie de henné +autour des ongles ; après quoi elle partit, +sans un mot de plus, au pas de son âne.</p> + +<p>« — Gentille, se disait Hamouda, très +gentille quoique un brin coquette ! mais le +moule n’est pas perdu. Au premier jour je +me chercherai une autre femme ; voici +justement que les figues vont mûrir. Mes +invités de cette façon trouveront leur dîner +servi le long des haies. »</p> + +<hr> + + +<p>Et, quand les figues furent mûres, quand, +autour de chaque champ, aux raquettes de +tous les buissons, apparurent les fruits innombrables +pareils à des pelotes de soie +jaune où resteraient quelques aiguilles, +plein de désirs, presque consolé, alors +Hamouda se mit en quête.</p> + +<p>Il était riche, vert encore, les fiancées +ne lui manquèrent point. Mais quoique une +longue expérience, indispensable dans ces +pays, lui permît d’induire au simple +examen d’un coin de cil ou d’un bout de +poignet les beautés cachées d’une femme ; +et malgré les renseignements de rusées +commères dont c’est le métier, renseignements +enthousiastes comparant toujours à +un élégant palmier la taille de la personne +proposée, et ses seins à un couple de ramiers +palpitants et blancs avec des becs +roses, rien, ni renseignements poétiquement +colorés, ni constatations personnelles, ne +peut faire oublier Aïché au bon Hamouda.</p> + +<p>Si bien qu’un jour, après une interminable +et mystérieuse conversation avec le +voisin Mourad, riche marchand d’huiles, +Hamouda enfourcha sa mule, et, trottant +sous les oliviers, son bouquet de jasmin à +l’oreille, gagna le village où Aïché vivait +retirée.</p> + +<p>— « Aïché !…</p> + +<p>— Seigneur !…</p> + +<p>— M’aimes-tu encore ?</p> + +<p>— Je m’ennuie ici, au village.</p> + +<p>— Ne voudrais-tu pas, Aïché, revoir +notre petite maison ? Depuis ton départ le +vieux jasmin ne fleurit plus et les hirondelles +sont tristes.</p> + +<p>— Je voudrais revoir la maison, le +jasmin et les hirondelles.</p> + +<p>— Aïché, les figues vont mûrir, voici la +saison des mariages, j’ai trouvé quelqu’un +qui t’épousera pour un jour, et puis après +te répudiera, afin que nous puissions nous +marier encore.</p> + +<p>— Et ce quelqu’un est ?…</p> + +<p>— Un homme honorable, mon voisin +Mourad.</p> + +<p>— Mourad le neveu ?</p> + +<p>— Non pas, l’oncle. »</p> + +<p>Ici Aïché éclata de rire sous son voile.</p> + +<p>— « Mais, il est très laid, le voisin +Mourad, tout le monde se moquerait de +moi. Quant au neveu, je ne dis pas non ; +il est jeune, beau cavalier, en somme un +mari convenable. »</p> + +<p>Vainement Hamouda voulut protester, +vainement la famille s’interposa, Aïché +s’obstinait de plus en plus, répétant de sa +voix câline :</p> + +<p>— « Mais qu’est-ce que la chose peut +donc vous faire, puisque ce n’est que pour +un jour ! »</p> + +<p>Il fallut en passer par son caprice et proposer +l’affaire à Mourad, le neveu, lequel +accepta galamment, promettant au surplus +d’être époux d’Aïché le moins longtemps +possible et de la répudier au petit jour.</p> + +<hr> + + +<p>Heureux gredin ! la nuit du mariage, +quand ses parents et ses amis le conduisaient +à la maison nuptiale, entre deux +rangs de torches, avec des musiques, il se +laissait faire, impassible, cheminant les +yeux fermés, suivant la coutume ; mais un +sourire de joyeuse espérance retroussait +parfois sa lèvre, que déjà un brin de moustache +ombrageait.</p> + +<hr> + + +<p>Et le matin — pas très matin pourtant, +car malgré ses belles promesses, Mourad +le neveu ne se pressait guère ! — le matin, +sous le moucharabi de la maison d’Aïché, +à jour et fleuri d’œillets rouges, devant la +porte ornée de clous dessinant des fers à +cheval et des croissants, on put voir le bon +Hamouda tranquillement assis en habits de +noces et qui attendait avec ses témoins.</p> + +<hr> + + +<p>Voilà certes, avec ce décor lumineux, +ces costumes originaux et le dénouement +tout trouvé, un superbe sujet d’opérette !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">VOYAGE A KAIROUAN</h2> + + +<p>Sousse respire au bord de la mer, Kairouan +se rôtit en plaine à 50 ou 60 kilomètres +de là. Mais, entre l’Hadrumète des +vieux Romains et la capitale des Aglabites +bâtie par Okbah-ben-Nafi l’an 55 de l’hégire, +entre le port barbaresque et la Mecque +maugrabine, se dresse un vaste plateau +relevé sur les bords, légèrement +creux à son milieu, et dont l’étendue mouvementée +représente assez bien le fond +d’une immense coupe argileuse gondolée +au feu par endroits. D’où, sans compter la +grande montée en partant de Sousse et la +grande descente aux approches de Kairouan, +une série non interrompue de montées +et descentes supplémentaires qui ne +contribuent pas peu, comme on va le voir, +au pittoresque du voyage.</p> + +<p>Ce voyage, naguère encore difficile et +coûteux, n’a plus aujourd’hui, grâce au +gentil joujou qui s’appelle le chemin de +fer Decauville, rien de particulièrement +héroïque.</p> + +<p>Muni de mon autorisation galamment +accordée par le colonel Corréard, représentant +l’autorité militaire, je me transporte +de grand matin tout près des chantiers +d’alfa, à la gare, où déjà sont rendus +un certain nombre d’officiers et de soldats.</p> + +<p>Je prends place, moi cinquième et dos à +dos avec un capitaine et un intendant, +dans un petit wagonnet ouvert, à roues +très basses, qui roule au bas du sol sur de +petits rails très rapprochés : quelque chose +comme le tramway miniature qui mène de +la Porte Maillot au Jardin d’Acclimatation. +Seulement, ici la course sera plus longue ; +parti à l’aube, nous n’arriverons qu’après midi. +Il est vrai qu’on ne fait pas mal de stations +en route : au camp de l’oued Laya, à +la redoute du col d’El-Onk, à Sidi el-Hani, +à l’oued Zeroud… et je ne parle pas des +stations accidentelles causées par les déraillements +et les rencontres.</p> + +<p>Le train réglementaire se compose de +trois véhicules qui doivent toujours garder +entre eux une distance de 50 mètres, soit +un wagonnet pour les officiers, un autre +pour les simples soldats et une plate-forme +réservée aux bagages, au milieu desquels, +jambes croisées, s’installe un Arabe, le +chef de la police de Kairouan, venu pour +témoigner devant le conseil de guerre dans +une affaire d’assassinat. Wagonnets et +plate-forme sont traînés chacun par deux +chevaux galopant sur le côté de la voie, +avec un artilleur en manière de postillon. +A l’avant de chaque voiture, se tient un +soldat de la ligne, la main sur un frein +qu’il est toujours prêt à serrer. La précaution +n’a rien d’inutile ; car, aux descentes, +on décroche la chaîne d’attelage, +et les chevaux continuent à galoper libres, +laissant traîner derrière eux, dans un +nuage couleur chocolat, la chaîne avec son +palonnier, bientôt dépassés d’ailleurs par +le wagonnet qui, obéissant à son propre +poids, dégringole les pentes d’une vitesse +de plus en plus vertigineuse. C’est un peu +effrayant d’abord, d’autant qu’en cette saison +les rails dilatés se soulèvent bout à bout +et font redouter au voyageur novice un déraillement +qui semble inévitable. Mais ces +« flèches » ne sont pas dangereuses, car +elles s’abaissent sous le wagon emporté +qui passe, doucement, sans secousse, +comme le plus souple des ressorts.</p> + +<hr> + + +<p>Pour atteindre au plateau qui se trouve +de plain-pied avec la kasbah et les remparts +du haut de la ville, le chemin de fer +contourne Sousse entre le cimetière arabe +qu’il écorne légèrement et les dunes +blanches où s’adosse la zaouia de Sidi +Giafr.</p> + +<p>D’abord des oliviers, — de quelque +côté que l’on sorte, c’est toujours les oliviers +qu’on rencontre, — superbes encore, +mais trapus et sentant déjà la montagne. +Puis, à mesure que le train file et que les +tours de la kasbah s’effacent à l’horizon, +les oliviers deviennent plus rares ; leur +forêt s’émiette en bouquets, taches d’un +vert sombre sur le fond rougeâtre du sol +soulevé çà et là par des blocs calcaires ; +vers l’oued Laya, les oliviers finissent, et +nos soldats campent sous le ciel.</p> + +<p>A partir de l’oued Laya, jusqu’à la descente +sur Kairouan, ce sera toujours le +même plateau nu laissant voir l’argile du +sol à travers un feutrage d’herbes sèches. +Les buissons du jujubier épineux, les +touffes blondes de l’alfa, de grands fenouils +et un arbuste bas qui, rôti par le soleil, +sert ici de bois de chauffage, y dominent +mais pas de très haut, l’humble peuple des +graminées. Çà et là, des traces de culture, +le carré jaune d’un chaume resté sur pied, +ou bien de larges espaces incendiés après +moisson à la mode arabe et couverts de +cendres d’un noir bleu, du milieu desquelles +se dresse, à peine recroquevillée par la +course rapide des flammes, la tige d’un artichaut +sauvage tout praliné et comme +fleuri d’escargots blancs. Ces grappes +d’escargots sont les seules fleurs qui réjouissent +la tristesse du paysage, et, de +même, la graine duveteuse du chardon +flottant dans l’air sans brise donne par +moments l’illusion d’un papillon qui passerait. +Nul parfum. Le soleil, haut déjà, +cerne l’horizon de chaudes vapeurs. Au +loin chemine lentement la fumée d’un +champ qui brûle.</p> + +<hr> + + +<p>Pourtant toute vie n’est pas absente. A +une halte faite, en attendant que les chevaux +dételés nous rattrapent, au bas d’une +raide et très longue côte, je remarque des +fourmis qui processionnent, d’innombrables +petits lézards surexcités par le +coup de fouet du soleil ; et, mes instincts +de collectionneur se réveillant, je capture +une mante religieuse d’un vert tendre zébré +de brun, portant deux aigrettes au front, +mais n’ayant pas les grandes griffes acérées +des mantes de nos pays ; de plus, un +magnifique saurien mat et rugueux, à +large gueule, que nous prenons d’abord +pour un caméléon, mais qui n’est pas, +hélas ! un caméléon, vu qu’il lui manque +une crête au dos et ces yeux mobiles, roulant +sur pivot, pareils aux deux moitiés +d’une grosse perle percées en leur milieu +d’un trou d’aiguille où s’incrusterait un fin +diamant noir. Le long de la route, le galop +des chevaux et le bruit des roues font +lever des tourterelles, des huppes, des vols +d’alouettes casquées et des compagnies de +perdrix que, du haut de l’air, un faucon +guette. Vienne mars, la saison des pluies, +et en quelques jours la plaine va se couvrir +de fourrages drus et fleuris où le +Petit Poucet et ses frères plus grands que +lui se perdraient dans des forêts de marguerites.</p> + +<p>Le sol est fertile évidemment et peut +redevenir riche par la culture. Il l’était +bien pour les Romains ! Car, dans ma description, +j’allais oublier un trait caractéristique +du paysage : partout des débris +antiques, ruines de tours, arches d’aqueducs, +entrées de citernes. A chaque pas, +dans ce pays aujourd’hui désert, on marche +sur des cadavres de villes.</p> + +<hr> + + +<p>Quelques hirondelles annoncent l’approche +de l’eau. A notre gauche, en contre-bas, +miroite et danse une immense étendue +bleue. C’est, — entre le plateau que nous +parcourons et les montagnes des Souassi, +violettes, transparentes, comme vaporisées, — la +grande sebkha de Sidi-el-Hani, desséchée +en cette saison. Mais tout près, +sur la droite, voici un marabout au bord +d’une autre nappe d’un azur moins vague et +moins flottant. C’est la chapelle musulmane +de Fekira-Fathma et la sebkha Kelibia, +lac minuscule. Les poteaux du télégraphe +traversent le lac ; tout autour, des troupeaux +font au soleil des ombres noires ; au milieu +luisent immobiles des milliers de points +blancs qui sont des flamants endormis.</p> + +<p>Déjeuner de conserves chez un mercanti. +Puis nous visitons le camp, les +potagers improvisés où déjà des légumes +poussent et les maisonnettes dont il faut +admirer d’abord le plafond fait de débris de +boîtes à biscuits. La boîte à biscuits, dans +ce pays privé de bois, joue en architecture +militaire un rôle énorme. Quant à la pierre, +le camp se trouvant situé sur l’emplacement +de ruines romaines, on n’a qu’à égratigner +le sol pour la trouver toute taillée ; +et deux colonnes de marbre dignes d’un +palais forment les angles de façade de la +baraque toute neuve où un jeune sous-officier +est en train de dresser les comptes +de sa compagnie.</p> + +<hr> + + +<p>Nouveau départ : encore la poussière, +encore les montées, encore les descentes, +encore les horizons violets, les herbes +grises, le sol rouge. Du reste, peu d’incidents. +A la redoute d’El-Onck, sous un +ricin faisant corbeille devant le corps de +garde, se promène une tortue mélancolique. +Désœuvrés, les soldats de ce petit +poste perdu, en pantalon et blouse de +toile, vont à la rage du soleil cueillant des +artichauts sauvages.</p> + +<p>Nous arrivons sur le bord extrême du +plateau, à la lèvre même de la coupe. La +grande plaine se découvre, bornée au +lointain par les lignes nettes et noblement +classiques des monts Zaghouan. Kairouan +brille au milieu comme une tache blanche. +On dételle les chevaux encore une fois, on +lance les wagonnets sur la pente, et, après +une dernière et plus vertigineuse dégringolade, +le pays soudain tourne au marécage. +Mais c’est pour le quart d’heure un +marécage brûlé où mille crevasses crient +la soif, avec un enchevêtrement d’oued +sans eau que les rails franchissent sur des +ponts de bois. Il reste pourtant là comme un +souvenir de fraîcheur : on ne voit partout +que buissons de tamaris et touffes de sauges, +parmi lesquels sautillent et vivotent +des myriades de maigres petits crapauds.</p> + +<p>Kairouan est encore loin, et nous passons +une bonne heure, tandis que les chevaux +du relais final, sentant l’écurie, galopent +furieusement, à suivre d’un regard +impatienté le minaret de la grande mosquée +seul visible maintenant et qui, selon les +dépressions du terrain, semble jouer à +cache-cache derrière une ligne de collines +basses. Enfin Kairouan tout entier nous +apparaît, avec les tours carrées et les +dômes, non pas unis comme à Tunis, Monastir +et Sousse, mais taillés à côtes de +melon, de ses soixante et quinze zaouias +ou mosquées.</p> + +<p>J’ai la bonne fortune de rencontrer dans la +gare même le capitaine Longuet, auquel +me recommande par lettre le capitaine +Gibault ; et je franchis non sans émotion +les murs remarquablement décrépis de la +cité sainte, après avoir traversé d’un pied +montagnard la chaîne de petites collines +qui, si longtemps, nous les cachèrent et +dont je m’explique enfin l’étrange formation +géologique. Ce sont simplement de +séculaires dépôts d’immondices ; les Kairouanais +en sont très fiers et n’aimeraient +pas qu’on y touchât, les considérant, vu +leur importance, comme preuve de noblesse +et d’antiquité pour leur ville.</p> + +<p>Après quatorze lieues en plaine, la chaleur +des rues n’effraye point. Sans vouloir +entendre parler de sieste, et pour me libérer +au plus tôt de mes devoirs de touriste, +je visiterai d’abord cette grande +mosquée tant vantée qui est comme une +ville dans la ville avec son enceinte de +remparts accotés d’épais et lourds contreforts +pareils à ceux de nos églises du +<small>XI</small><sup>e</sup> siècle.</p> + +<hr> + + +<p>A l’entrée, deux colonnes dont l’énormité +m’étonnerait ainsi que le contraste de +leurs proportions classiques et de l’originalité +tourmentée de l’arc en fer à cheval +qu’elles portent, si je n’étais édifié déjà sur +la façon dont les farouches conquérants du +Maugreb ont compris en architecture l’art +d’accommoder les restes.</p> + +<p>Le « garçon Marabot », comme l’appelle +le spahi du bureau de renseignements +que l’on m’a donné pour guide, nous précède, +sérieux et la clef au cou, dans l’intérieur +de l’édifice. Un enchevêtrement de +colonnes que relient des poutres en bois, +transversales ; un plafond bas ou plutôt +une collection de petits plafonds bizarrement +variés et de coupoles, le demi-jour, +des nattes qui éteignent le bruit des pas, +çà et là quelques formes blanches prosternées. +Vue ainsi, la mosquée paraît féerique. +Il faut la réflexion pour secouer +l’enchantement et s’apercevoir que ces fûts +en marbres précieux portent parfois quand +ils se trouvent trop courts deux chapiteaux +superposés, et que ces chapiteaux dont +chacun mériterait une étude à part et dans +les ornements desquels l’art grec et romain +semble parfois rejoindre le mystérieux art +punique, n’ont d’arabe que le badigeon +blanc qui en empâte les détails. Ces colonnes +furent volées à des ruines, aux ruines +de Sabra où il en reste deux encore +qui saignèrent quand on voulut les renverser, +dit la légende apportant soudainement, +comme sur une bouffée d’air de +France, le souvenir de Musset, de Versailles, +et de trois marches de marbre rose +au milieu de ces sauvageries maugrabines. +L’ensemble pourtant ne manque pas d’une +certaine grandeur barbare, et sent la prodigalité +fastueuse du pillard armé, l’improvisation +de la conquête. Mais l’Orient +pur s’y révèle surtout dans la chaire ciselée +curieusement avec une enfantine richesse +d’imagination ; et aussi, pour ne +rien oublier, dans les grands lustres de +bois violemment coloriés, dont les degrés +en pyramide portent une infinité de vulgaires +lampions en verre débordant d’huile +épaisse et mal odorante.</p> + +<p>La cour, grand cloître où l’herbe pousse, +car la ruine se met dans ce monument fait +de ruines ! s’entoure, elle aussi, des mêmes +colonnes. Le pavé est tout en débris antiques : +frises, rosaces, caissons de plafond. +Sur le mur, à côté de la porte étroite qui +conduit à l’escalier du minaret, je remarque +deux inscriptions latines, l’une scellée la +tête en bas et que je n’essaye pas de lire, +l’autre parfaitement conservée et portant +une dédicace à Nerva.</p> + +<hr> + + +<p>Située hors des remparts, par delà les +vastes citernes à ciel ouvert pleines d’eau +croupie où Kairouan s’abreuve, et non loin +des tombeaux ruinés des rois Aglabites, la +zaouia de Sidi Sahab, barbier du prophète, +nous débarbouille fort à propos de cette +poussière d’antiquités.</p> + +<p>Dans l’avant-cour, — est-ce une relique, +un ex-voto ? — le spahi m’indique en passant +l’armature en bois d’une de ces logettes +drapées où s’enferment les femmes +pour voyager à dos de chameau. Puis une +porte s’ouvre, et nous voilà dans un vrai +palais des Génies, plâtre fouillé, faïence +peinte, verni et brodé comme un coffret. +C’est bien là la fantaisie fine et l’élégance +nerveuse de l’art arabe. Un peu ébloui, je +traverse de petites salles entourées de +bancs, sans doute des salles d’école, où, +par les mille ouvertures de dômes repercés +à jour comme une pièce d’orfévrerie, tombe +une lumière discrète et fraîche ; et j’arrive +dans une cour blanche, reluisante, entourée +de sveltes colonnettes, au pavé recouvert +de tapis anciens sur lesquels, agenouillés +et les mains à plat, des fidèles prient. Le +« garçon Marabot » du lieu nous accueille +assez maussadement : il est tout jeune, de +seize à dix-huit ans, et fanatique. Il réclame +la <i lang="it" xml:lang="it">carta</i>, la permission de visiter signée +par l’autorité militaire. Nous n’avons pas +la <i lang="it" xml:lang="it">carta</i>, mais nous insistons, étant dans la +place, pour pénétrer jusqu’à l’endroit où +repose le corps du saint. Nous montrons +un papier quelconque, on pousse une +porte, on soulève les nattes ; nous pouvons +faire quelques pas dans l’intérieur de la +chapelle et contempler derrière ses grilles +le tombeau, voilé d’étoffes de soie brodées +d’or, au-dessus duquel sont de gros cierges +suspendus et des drapeaux en trophée.</p> + +<hr> + + +<p>Décidément, il fait chaud dans les rues, +plus chaud qu’à Sousse… J’essaye néanmoins, +en suivant le côté de l’ombre, d’admirer +quelques curieux coins de maison : +c’est, vieille déjà, une construction de style +étrange, loggia italienne ou <i>souleïaire</i> provençal, +aperçue tout à coup dans l’uniformité +des bâtisses arabes ; c’est une +porte, ancienne aussi, où se reconnaît le +coup d’outil de l’ouvrier européen qui la +fit, captif ou bien aventurier renégat. Nous +traversons le faubourg des Slass, vide à +moitié dans ses remparts, car les Slass révoltés +boudent encore derrière les déserts +salins des sebkhas, là-bas, vers la Tripolitaine. +Sur le seuil des maisons, des fillettes +aux grands yeux noirs nous regardent, +l’air souffreteux, le front tatoué d’une +croix. La croix et le poisson, symboles +chrétiens, sont en Tunisie un tatouage très +commun ; sous la couche de limon musulman +que l’invasion a déposée, on retrouve +partout ici à fleur de sol, comme les mosaïques +à Lempta, la province affolée de +théologie, la terre d’Augustin et des grands +hérésiarques.</p> + +<hr> + + +<p>Désespérant de voir en détail les innombrables +zaouias ou mosquées de Kairouan, +je m’étais décidé à n’en plus visiter aucune ; +mais j’ai le malheur de m’arrêter devant +une porte au marteau de laquelle sont attachés +des petits chiffons multicolores, des +brins de laine et de soie. Aussitôt quelques +citadins, qui dormaient là roulés dans +leurs manteaux, se dressent, m’entourent, +m’expliquent que ces chiffons sont autant +d’hommages à un santon des plus illustres +et que cette porte est la porte d’un lieu +extraordinairement saint. Pendant ce +temps le « garçon Marabot », qu’on est +allé avertir, arrive souriant… et nous entrons +pour faire plaisir au brave homme.</p> + +<p>Cette mosquée, célèbre dans les récits +des voyageurs sous le nom de <i>Mosquée des +Sabres</i>, n’est pas précisément une mosquée. +C’est peut-être une zaouia, peut-être un +marabout, peu importe ! D’ailleurs, impossible +de déterminer si elle est inachevée +ou si elle tombe en ruines. Du dehors, +avec ses sept coupoles à côtes, elle fait +encore bel effet ; mais à l’intérieur, sous +les coupoles, on marche dans un détritus +de plâtras et de briques cassées.</p> + +<p>Au fond d’un renfoncement sombre, où +se dresse une sorte de catafalque en bois +sculpté, le « garçon Marabot », à la lueur +d’un cierge, nous fait les honneurs d’un +étrange musée : des sabres, vrais lingots +de fer, lourds et courts, dégrossis à peine, +mais couverts d’inscriptions en creux ainsi +que leurs poignées et leurs informes fourreaux +de bois. Tout est ici gravé, brodé de +caractères arabes : le tabouret sur lequel +je m’assieds, quatre monstrueux lampadaires +attendant aux quatre coins qu’on +les allume, jusqu’à un fût de marbre antique +couvert de versets du Coran, jusqu’à +une pipe gigantesque posée sur le tombeau, +le fourneau vaste comme une marmite, le +tuyau épais comme le bras. Les bons Kairouanais +m’insinuent bravement que cette +pipe est la pipe de Mahomet ; et ceci, après +bien d’autres choses, éveille en moi le +soupçon d’une mystification.</p> + +<p>Renseignements pris, c’en est une. Habitués, +nous autres races de chrétiens, à +l’idée de saints séculairement légendaires, +nous ne nous faisons pas aisément à la +conception toute musulmane de saints +contemporains, voisins et familiers. Or, le +saint vénéré ici n’est pas mort depuis fort +longtemps et quelques vieillards à Tunis +peuvent se rappeler avoir fait avec lui des +affaires. Son héritier, fils ou neveu, bâtit +le marabout après sa mort et inventa cette +admirable spéculation des sabres « écrits » +et des pipes. Un peu prophète, un peu +poète, au gré de l’inspiration du jour, il +improvisait un tas de légendes biscornues +qu’il donnait à graver par des forgerons et +des menuisiers à gages. Le tout ne signifie +pas grand’chose ; mais comme les sabres +sont énormes, comme les tabourets, les +chandeliers, les tableaux noirs partout suspendus +aux murs et les caractères sont +énormes, cela suffit pour frapper les imaginations.</p> + +<p>Les indigènes admirent ; et plus d’un +naïf officier, plus d’un journaliste suivant +l’armée, a emporté moyennant un louis ou +deux, comme une précieuse relique, de +cette ferraille et de cette ébénisterie dans +sa malle. Le bonhomme a du reste trouvé +un moyen fort ingénieux pour exercer son +commerce sans sacrilége. Il fait croire aux +Kairouanais, ravis de la bonne farce ainsi +jouée à ces chiens d’infidèles, que les sabres +vendus reviennent la nuit se remettre dans +leurs fourreaux. Et en effet, ils y reviennent ; +car les forgerons, une fois l’un parti, +ont bientôt fait d’en forger un autre.</p> + +<p>Cet illuminé doublé d’un Gaudissart a +tout de même prédit l’entrée des Français +dans Kairouan. — « Les Français entreront +et vous les aimerez ! » dit textuellement +une inscription que notre guide nous +montre en répétant : — « Franzis !… +Franzis !… » L’inscription est authentique ; +c’est peut-être à cause d’elle que +Kairouan ne s’est pas défendue le jour où, +toute la population couvrant les remparts, +un cavalier gouailleur vint cogner à la porte +du pommeau de sa cravache et cria : — « Cordon, +s’il vous plaît ! » et non pas, +comme les journaux le racontèrent alors : — « Ouvrez, +au nom de la France ! »</p> + +<p>Entre nous, le Voyant n’eut pas grand +mérite à prédire ; car l’inscription remonte +précisément aux environs de 1830, époque +où les Français ayant abattu après Alger +le bey de Constantine, ennemi héréditaire +et pillard par destination des bons et paisibles +Tunisiens, il y eut pour nous dans +le pays une explosion d’enthousiasme telle +que l’armée adopta et conserve depuis la +tenue traditionnelle des gardes nationaux +du temps de Louis-Philippe.</p> + +<p>Hors de la mosquée, dans un bordj +abandonné, petit clos ceint de murs croulants, +hérissé de chardons et qui a un +bourriquot pour locataire, on veut encore +me faire admirer trois ancres énormes +prises sur saint Louis, paraît-il, et apportées +de Carthage à dos de chameau. Mais +la pipe m’a rendu sceptique ; ces ancres +démesurées, dont la présence au sein du +désert étonne, n’ont sans doute pas plus +appartenu aux galères de saint Louis que +les sabres à ses chevaliers et que la grosse +pipe à Mahomet !</p> + +<hr> + + +<p>On a beau lutter, se défendre, le soleil +est le plus fort et la sieste s’impose. Résignons-nous +donc à la sieste. Mais il faut +auparavant que j’aille présenter mes devoirs +au colonel commandant le cercle, et +lui faire viser mon permis de retour.</p> + +<p>Le colonel de Faucanberge habite le +Dar-el-Bey. Comme toutes les kasbah, +tous les Dar-el-Bey et toutes les entrées de +Dar-el-Bey se ressemblent. A droite et à +gauche, quelque chose qui peut être indifféremment +corps de garde ou prison : +prison plutôt, car les verrous, énormes, +se poussent de l’extérieur. Une cour au +rez-de-chaussée, avec le puits dans un coin +et des niches qui servaient d’étagères, la +cour, dans la vie fermée arabe, étant considérée +comme un appartement. Au premier +étage, une seconde cour plus luxueuse +et plus élégante : de fines colonnes de +marbre à haut chapiteau y supportent une +corniche en bois ciselé sur laquelle s’appuie, — découpant +le bleu du ciel à +grands carrés, — une grille. Les parois +tout autour sont revêtues à mi-hauteur, +selon la mode du pays, de vieilles et admirables +faïences où se jouent, d’un ton plus +doux sous l’émail usé, le jaune, le rouge +et le vert. Au-dessus court une frise en +plâtre, poème de lumière et d’ombre dont +la matière est ennoblie et rendue précieuse +par la fantaisie du dessin. Dans le mur, en +arrière des colonnes, plusieurs portes +mystérieuses conduisent à des réduits +étroits, délabrés un peu, mais qui devaient +en leur beau temps être dignes des <i>Mille +et une Nuits</i>. Ces réduits servaient au logement +des femmes. Poussant la porte +d’une des chambrettes, le colonel me +montre une cinquantaine de jeunes perdrix +achetées vivantes à des Arabes et qu’il +élève. Rien n’est charmant et rien n’est +français comme cette couvée rustique pépiant +dans un alhambra. Le pavage est le +même que celui de la cour : en briques +alternativement blanches et noires. Des +carreaux vernissés et peints, à hauteur +d’homme, représentent des châteaux d’Orient +flanqués de minarets que surmontent +des drapeaux. Au-dessus, toujours la corniche +en bois sculpté et peint formant +étagère, toujours la large frise en plâtre +chargée d’inscriptions et d’arabesques, et, +de plus en plus riche, le plafond, thème +charmant où se donne carrière l’imagination +de l’architecte.</p> + +<p>La chambre à côté de celle aux perdrix +possède une alcôve demeurée telle quelle, +avec sa couchette en estrade que recouvrent +quelques tapis. Un employé du +Trésor, à qui la pièce sert de bureau, me +dit avec un fort accent méridional révélant +un compatriote : — « Puisque vous +êtes fatigué, on va vous laisser seul ici, et +vous vous endormirez en contrôlant une +découverte esthétique que j’ai faite. — Et +quelle est cette découverte ? — Que les +constructions arabes, à l’intérieur bien +entendu, sont combinées pour être vues de +couché… » En effet, une fois sur le dos, +regardant à travers le clair tissu qui me +défend des moustiques, je comprends le +pourquoi de ces appartements étroits et +hauts, de ces murs de plus en plus travaillés +et riches à mesure qu’ils se rapprochent +du plafond, de ce plafond gaufré, +doré, aux tons harmonieux et pâlis de cuir +de Cordoue et de vieille reliure, s’épanouissant +dans la joie de ses arabesques et +de ses couleurs ainsi qu’une fleur géométrique +renversée.</p> + +<p>Je rêve les yeux ouverts… Mon attention +se fixe obstinément sur les faïences. +Celles-ci du moins ne proviennent pas de +l’importation italienne. Que sont-elles ? +hispano-arabes peut-être ? peut-être aussi +cypriotes. Il faudrait s’informer. Mais ici +tout est vague et les gens ont tout désappris. +Il n’y a plus qu’un homme à Kairouan +qui sache découper, grossièrement +d’ailleurs, dans le plâtre, les meneaux +contournés de ces fenêtres à jour dont les +vitraux de couleur me versent une si douce +et si paresseuse lumière… Oui ! il a raison, +l’employé du Trésor : c’est de cette façon +qu’il faut comprendre l’art arabe, c’est +dans cette posture qu’il faut le regarder +aux heures endormantes d’après-midi faites +pour les voluptés du demi-jour et du demi-sommeil, +la sieste, la rêverie !…</p> + +<hr> + + +<p>… Lorsqu’on me réveille, il est nuit. +Allah, qui, certainement, veille sur moi +m’a préservé d’un grand danger. Le capitaine +Longuet, homme charmant mais fort +épris d’art dramatique, voulait pendant +mon sommeil organiser une représentation +en mon honneur. Car il y a un +théâtre à Kairouan, bâti et dirigé par le +capitaine, un théâtre en plein air auquel +la logique des besoins a donné la disposition +des théâtres antiques. Les gradins y +sont creusés comme à celui d’Arles dans +le terrain rapporté d’une colline artificielle. +Par exemple, le rideau se lève au +lieu de descendre dans les dessous. Mais +les officiers et les soldats, indifférents à +l’archéologie, se préoccupent peu du détail. +Et les graves bédouins, sans rien +comprendre, ne dédaignent pas de venir +rire aux joyeuses farces de quelques loustics +parisiens qui se font acteurs et actrices +entre deux corvées, deux factions, deux +marches en colonne. Il paraîtrait que l’ingénue +est de garde, ce qui, au fond, me +comble de joie ; voir jouer à Kairouan : +<i>Une Corneille qui abat des noix</i>, m’eût +trop cruellement rappelé mes tristes devoirs +de critique.</p> + +<p>Je me résigne donc à passer la soirée +chez Ernesto, un Italien qui tient le cercle +militaire. Et quel remords ce souvenir +éveille en moi ! En voyant les quelques +pauvres volumes dépareillés qui constituent +la bibliothèque des officiers, j’avais +promis et je m’étais promis d’envoyer là-bas +un ballot de ces livres dont on a de +reste à Paris. J’ai oublié cela, sottement, +comme on oublie ! Sur le mur il y a un +plan curieux de Kairouan dressé par un +capitaine du génie. Ce même capitaine a +relevé la mosquée du barbier, travail à la +fois artistique et très exact, avec chiffres, +dessins, estampages, qui sans doute ira +s’enfouir inutile et jamais connu dans un +carton vert de ministère.</p> + +<hr> + + +<p>Après dîner, nous sommes montés sur +la terrasse. La grande distraction est de +s’attarder là en regardant les incendies. Il +n’y a pas d’incendie ce soir ; mais dans le +ciel, criblé de points d’or et presque tout +entier blanc de la blancheur laiteuse des +nébuleuses descendent ou plutôt coulent +doucement des milliers d’étoiles filantes.</p> + +<p>Kairouan luit à nos pieds, au milieu de +la plaine noire, avec ses minarets et ses +koubas. Pourquoi faut-il que tous ces minarets, +toutes ces koubas indiquent des +lieux de sépulture ! Et pourquoi la brise +m’apporte-t-elle cette odeur de mort et de +choux pourris qui, d’après Stendhal, alors +qu’à Rome on enterrait encore dans les +églises, remplissait, certains soirs d’été, +les rues de la Ville Éternelle !</p> + +<hr> + + +<p>A la porte d’Ernesto, entre les lanternes +d’un café qui pousse ses bancs de bois en +pleine rue, un conteur récite ses histoires, +d’une belle voix grave, avec des gestes +pleins d’onction, des inflexions étudiées, +frappant de temps en temps dans ses mains +pour réveiller l’attention de l’auditoire. +J’apprends, non sans tristesse, que ce conteur +est surveillé, la corporation, paraît-il, +mettant volontiers son éloquence au +service du fanatisme musulman ; il a près +de lui un surveillant, espion à nous dévoué, +qui représente la censure. Çà et là, +au fond d’une rue, sous une voûte sombre, +s’encadrent, en tableaux très clairs, +d’autres cafés peuplés de burnous.</p> + +<hr> + + +<p>On m’a conduit sur un bastion où, dans +une baraque improvisée, de jeunes soldats +télégraphistes manœuvrant leur petite +lampe essayent de se mettre en communication +avec le poste du Zaghouan, deux +vers luisants qui se comprennent dans la +nuit à travers un espace de trente et quarante +lieues.</p> + +<p>Puis on s’en retourne en suivant les +remparts, l’ombre énorme de la mosquée, +et le dédale des ruelles désertes. Des +grillons chantent, un chien enfermé aboie +furieusement, des chouettes nombreuses +comme dans les cimetières nous frôlent +de leur vol silencieux. Aucun bruit humain, +aucune lumière. Seulement, de loin +en loin, quelques portes basses de moulins +à blé d’où sort un rayon, où tinte un +grelot. Un âne étique tourne la meule ; un +homme veille, ensommeillé, la trique à la +main, prêt à taper sur l’âne si la meule +s’arrête et si le grelot cesse un instant de +bercer la ville de son tintement mélancolique.</p> + +<p>Il y a un moulin derrière le mur de ma +chambre ; jusqu’à l’heure où s’ouvre la +porte des rêves j’ai entendu le bruit du +grelot.</p> + +<hr> + + +<p>… Dès l’aube, tous les clairons sonnant +la diane, nous repartons pour Sousse…</p> + +<p>Le ciel est gris, la plaine est grise. Un +courrier passe à cheval, les pieds dans de +grands étriers, et coiffé du large chapeau +de paille bédouin. On côtoie le campement +d’une tribu nomade : un berger regarde +passer les wagonnets, son bâton sur +le cou, les mains sur le bâton ; autour des +tentes en poil de chameau, les femmes +rôdent curieuses et craintives ; deux enfants +s’enfuient à notre approche parmi les +herbes, tout nus, tout noirs et ventrus +comme de jeunes moineaux. Plus loin, des +chameaux vont au pâturage, en file tranquille. +Le soleil se montre un instant, rond +et rouge, sans un rayon, gros bloc d’or +au ras de la plaine, puis il disparaît dans +les nuages.</p> + +<p>Il va reparaître tout à l’heure, dorant +les tamaris de sa lumière frisante et colorant +la masse lointaine des montagnes. En +attendant, le train galope, et Kairouan, +hier blanche comme argent sous le flamboiement +de midi, se montre à nous, pour +le coup d’œil d’adieu, pâle et sans couleur +sous un voile de brume.</p> + +<p>Aspect fugitif, paradoxal, mais dont la +tristesse ne messied pas à cette Rome musulmane +faite de temples et de tombeaux !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18" title="UNE OASIS. — L’APRÈS-MIDI AU VILLAGE">UNE OASIS<br> +<span class="small">L’APRÈS-MIDI AU VILLAGE</span></h2> + + +<p>Depuis mon arrivée à Sousse, chaque +jour, du haut de la terrasse barbouillée de +chaux qui, dans le pays, sert de toit et de +promenoir, je regardais d’un œil d’envie +là-bas, vers le Sud, à plusieurs lieues, une +longue ligne de palmiers droits entre le +ciel et la mer, sur une langue de terre si +basse qu’ils semblaient par moments, à +l’heure où le soleil poudroie, avoir leurs +racines dans l’eau bleue.</p> + +<p>On m’avait dit : « C’est une oasis. » Et +cette idée d’oasis hantait mes rêves. Je ne +pouvais décemment quitter la terre d’Afrique +avant d’avoir visité au moins une +oasis.</p> + +<p>Nous partons un matin, l’aumônier toujours +prêt, le consul et moi, trottant en +carrossa le long d’une superbe route à +la mode barbaresque, c’est-à-dire large, +capricieuse, se ramifiant comme un fleuve, +tracée qu’elle est un peu au hasard par le +pied des chameaux, des ânes et des +hommes, à travers la forêt d’oliviers centenaires +qui, cent kilomètres durant, jusqu’au +delà de Medhia, borde d’un ourlet +vert la côte du Sahel tunisien. Puis nous +quittons les oliviers, nous traversons un +« oued », où rôtissent des joncs desséchés +au bord d’un restant d’eau croupissante, +et des terrains sablonneux, inondés l’hiver, +mais couverts maintenant d’herbes salines. +En face, la plaine qui flambe et la +ligne violette des montagnes ; à gauche, +des dunes stériles qui cachent la vue de la +mer ; à droite, les oliviers profonds et +noirs dont, malgré casques et parasols, on +commence à regretter l’ombre.</p> + +<p>Heureusement, voici l’oasis !</p> + +<p>Mon enthousiasme à l’aspect des premiers +dattiers fait sourire l’abbé qui, en sa +qualité de militaire, a, du côté de Gabès +ou de Gafsa, connu des oasis véritables. +Celle-ci, n’ayant guère que deux lieues de +tour, est une oasis pour rire, un à peu +près, un diminutif d’oasis.</p> + +<p>Je voudrais descendre : pas encore ! Au +loin, entre les troncs enchevêtrés, la mer +luit par mille trous bleus. La carrossa +tourne l’oasis, enfonçant dans le sable jusqu’au +moyeu des roues, et nous dépose en +pleine plage. Bain délicieux, mais sommaire ; +car le roi des astres, autour de nos +dos nus et sans défense, éclabousse les flots +d’innombrables rayons aigus et vibrants +comme des flèches. Patience ! l’abri n’est +pas loin, et, tandis qu’on se rhabille en hâte, +notre jeune cocher maltais a déjà transporté +les provisions sous les arbres.</p> + +<p>Le système des murs en terre et des haies +règne ici comme partout.</p> + +<p>Il nous faut donc, l’abbé retroussant sa +soutane, emporter l’oasis d’assaut par une +brèche où les cactus manquent. Et maintenant, +cherchons un endroit propice au +déjeuner.</p> + +<p>Nous ne sommes pas seuls : à quelques +pas, dans un autre jardinet entouré aussi +de sa haie, des bourgeois maures, venus +de la ville sur leurs bourriquots à nez blanc +tatoué d’une fleur, fument silencieusement, +un bouquet de jasmin derrière l’oreille. +Les bourriquots, laissés au soleil, cherchent +leur vie parmi des choses épineuses ; les +bourgeois, avec leurs turbans neufs, leurs +chechias de fête et leurs dalmatiques brodées, +font dans l’ombre un groupe oriental, +de couleur brillante et reposée. Plus loin, +un Arabe laboure en courant, penché sur +son araire primitif que traînent deux bœufs +maigres.</p> + +<p>La question de l’eau m’inquiète un peu ; +en route, le soleil dardait au point de liquéfier +l’antique vernis de la voiture, et le +champagne ecclésiastique du brave abbé a +dû tiédir. Je sais bien, ayant lu ce renseignement +dans les livres, que qui dit oasis +dit puits : le dattier, pour fructifier, ayant +besoin de vivre les pieds dans l’eau et la +tête dans la flamme. Ceux-ci, j’en suis certain, +ont bien la tête dans la flamme, mais +c’est l’eau que je voudrais voir.</p> + +<p>Un gamin paraît, tout noir, à moitié nu, +portant à deux bras, sans doute en signe +d’amitié, une amphore plus haute que lui ; +une de ces amphores à fond pointu dont la +forme ultra-classique étonne d’abord ceux +qui n’ont pas éprouvé combien la disposition +en est commode et appropriée pour la +planter droit dans le sable tant qu’elle est +pleine, ou pour la faire basculer et pencher, +en équilibre sur son gros ventre, alors +qu’elle commence à se vider.</p> + +<p>Nous suivons l’enfant. Un vieux, probablement +le père, qui par timidité regardait +de loin, vient cette fois à notre rencontre. +Il a le sayon brun des pauvres, court, sans +manches, ceint d’une corde, qui laisse les +bras et les jambes cuire et se durcir au soleil. +Avec un bon sourire édenté dans sa +barbe grise, il nous montre son petit clos : +la cabane en pisé où il serre ses outils, ses +légumes ; tout autour, verdissant à l’ombre +protectrice des grands dattiers, les grenadiers, +les figuiers d’Europe, les vignes, les +melons, les tomates ; et, dans un coin, le +puits sans margelle, cratère ouvert au ras +du sol d’où monte, à travers l’air torride, +une éruption de fraîcheur.</p> + +<p>Nos victuailles déballées, le vieux puise +pour nous de l’eau glacée ; l’enfant apporte +une pastèque, des figues, des raisins dans +un plat de bois. Et l’on est bien ainsi, assis +en rond sur le sable fin, au pied de ces admirables +arbres : les uns minces, le tronc +gris régulièrement guilloché par les losanges +des feuilles coupées, s’élançant +droit de terre au milieu d’un bouquet de +jeunes palmes ; les autres, trapus, noirs, +rugueux, s’enveloppant jusqu’à mi-corps +d’un feutrage de radicelles mortes ; mais +tous entremêlant à la broderie transparente +de leur feuillage de longs et lourds régimes +pareils à des grappes d’olives d’or.</p> + +<p>Ah ! sans vous, abbé Trihidèz, quelle +complète après-midi, quel déjeuner charmant +et quelle sieste incomparable ! Mais +l’abbé s’accuse, l’abbé est coupable, l’abbé +a oublié le café dans la précipitation du +départ. Un déjeuner non suivi de café ? en +Afrique ? C’est impossible ! Plutôt que de +s’y résigner, on renoncera à la sieste, on +bravera l’insolation. Au loin, sur la hauteur, +le village de Saalin reluit comme une +lessive étendue. En voiture ! C’était écrit : +on prendra le café à Saalin.</p> + +<hr> + + +<p>Pur village arabe, Saalin ! Traçant l’unique +rue assez large, deux longues murailles +blanches qui ressembleraient à la +clôture d’un cimetière sans les petites portes +basses, en fer à cheval, par où, de loin en +loin, une femme se glisse, voilée de la tête +aux pieds, mais laissant apercevoir, lorsqu’elle +tire le loquet, un bras d’ambre.</p> + +<p>Une de ces portes est le café.</p> + +<p>Quelques habitués sont là : nous les saluons, +ils nous saluent.</p> + +<p>Le jour ne vient que par la porte. Entrant +tout d’une pièce, il éblouit d’abord +plus qu’il n’éclaire ; pourtant l’œil s’habitue +assez vite à l’obscurité fraîche du réduit. +Le sol troué, bosselé, rugueux, est en terre +battue. Les murs, d’un crépi grossier, mais +soigneusement blanchi au lait de chaux, +font paraître plus noir le plafond en branches +d’oliviers mêlées de torchis que, par goût +des contrastes pittoresques ou par paresse, +on laisse brunir et se culotter.</p> + +<p>Dès notre arrivée, un grand sec à barbe +blanche s’est mis à gratter des boîtes, à remuer +de petites casseroles, à taquiner le +charbon et les cendres d’un fourneau d’alchimiste +qui luit tout au fond, dans un +angle.</p> + +<p>Assis sur la maigre estrade commune, +dont une natte usée, des fragments de tapis, +recouvrent mal les planches vermoulues, +nous offrons, non sans échanger des compliments, +des salamalecs la main sur le +cœur, une tournée générale à l’assistance. +Ces messieurs ne refusent point. Seulement +il faut à notre tour accepter d’une pastèque +qu’on est allé chercher en grande hâte au +jardin. De la pastèque sur le café ! Mais, +à vrai dire, leur pastèque est parfaite ; et +sa pulpe où les dents se glacent, sa pulpe +rouge, fondante, incrustée de graines noires, +ne paraît pas autrement indigeste qu’un +sorbet.</p> + +<p>Tout à coup, un grand brouhaha. Très +poliment, mon voisin de face me fait signe +d’avoir à m’écarter un peu. J’obéis et je +m’aperçois que le poteau contre lequel je +m’appuyais, — un de ces poteaux qui +calent le plafond, — est garni à son pied +de carcans et d’entraves. Il y a foule au +dehors. Dans le cadre obscurci de la porte +se dessine la silhouette d’un fort gaillard +lié de cordes. On le pousse, il s’assied à la +place que j’abandonne et, tranquillement, +se laisse ferrer par le cou.</p> + +<p>Un de nos récents amis, un chamelier, +messager entre Kairouan et Sousse, et qui, +à fréquenter les soldats français, a retenu +quelques mots d’un vague sabir, explique +avec abondance que l’homme ainsi enchaîné +est un voleur, et que, vu la pauvreté du +village, le café y sert de prison.</p> + +<p>O mœurs férocement patriarcales !</p> + +<p>Je demande, par signes bien entendu, +s’il est convenable que j’offre une tasse au +prisonnier. Tout le monde hoche la tête, le +prisonnier s’incline et sourit : il paraît que +c’est convenable. De nouveau, le cafetier +fourgonne ; de nouveau, les charbons s’allument +dans l’ombre, et les dés de marc +noir, sucré de cassonade, vont circulant de +main en main. Mais le soleil tombe vite en +cette saison ; notre Maltais, peureux, attelle, +déclarant qu’il ne veut pas voyager la nuit. +Allons, du café encore une fois ; et à la +santé du voleur ! ce sera la dernière tournée.</p> + +<hr> + + +<p>Je ne reconnais plus les endroits que +nous avons traversés ce matin. Sous les +rayons de l’ardent soleil, la réalité des +choses semble s’être évaporée. Tout flotte +et palpite ; la terre, le ciel, tout se confond +dans une atmosphère éblouissante. Autour +de nous, des étendues d’un azur extraordinairement +tendre et comme imprégné de +blancheur, où les arbres se doublent, où +les koubas se mirent. Est-ce de l’eau ? Les +paysans rient : c’est du sel. En regardant +bien, à la place de ce qui paraissait de l’eau, +nous distinguons, au ras du sol, le sel qui +luit et l’air qui danse.</p> + +<p>Sousse, à l’horizon, se dresse immense, +suspendue entre terre et ciel ainsi qu’une +cité de rêve. Mais à mesure qu’on approche, +le relief des terrains, les détails des toits et +des tours, puis, dominant le tout, la kasbah, +massive et fortement piétée, prennent +consistance et se dessinent. Au bas, la mer +d’un bleu si réel, après ces flottantes féeries, +qu’il nous paraît féroce et dur… Nous arrivons ! +Cependant le soleil darde encore, +et l’heure de la sieste fait planer son silence +au-dessus de Sousse endormie. Rangées +en lignes le long des fils du télégraphe, +des hirondelles nous regardent passer ; +d’autres, plus actives ou plus affamées, +mais craignant la grande chaleur, volent +avec de petits cris, sans s’écarter, sans en +sortir, dans l’ombre étroite qui cerne d’un +trait net les remparts.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">UNE PARENTHÈSE</h2> + + +<p>Un scrupule me vient : en recopiant ces +notes écrites, persiennes fermées, suivant +l’impression du jour, dans la grande +chambre obscure et blanche où l’ardent +soleil d’août m’emprisonnait chaque après-midi, +je crains de calomnier la Tunisie.</p> + +<p>La Tunisie ne reste pas toujours ainsi à +l’état de fournaise !</p> + +<p>Il arrive un moment où le ciel reluisant +et dur, d’un bleu de pierre précieuse, se +voile d’humides nuages, où la pluie descend +à longs flots sur les champs altérés, les +terrasses, ressuscitant les oueds taris, emplissant +de nouveau les citernes épuisées, +et, du soir au matin, vêtant de fleurs et de +verdure les immenses plaines rougeâtres et +sèches comme l’amadou.</p> + +<p>Les gens en font de tentantes descriptions, +dont il serait peut-être bon de tenir +compte pour ne pas donner du pays une +idée exagérée et fausse. Mais quoi ! les +pluies ne commencent qu’aux approches +d’octobre, et, Parisien en escapade, je n’ai +guère loisir d’attendre jusque-là.</p> + +<p>Heureusement, j’ai conservé les lettres +que mon frère m’a écrites depuis mon retour +en France ; rien ne m’empêche d’en +intercaler ici quelques lignes qui, sans que +j’aie besoin de mentir ni de raconter ce +que je n’ai pu voir, combleront la lacune et +rétabliront la vérité des choses.</p> + +<p>Une, datée du 20 octobre, dit ceci :</p> + +<blockquote> +<p>Les raisins touchent à leur fin, les grenades +sont mûres et les premières dattes font leur apparition… +Sous les oliviers, dans un bas-fond où +séjourne l’eau des dernières pluies, j’ai tué un bel +étourneau. D’ailleurs, ce coin mouillé servait de +hammam à toute une population d’oisillons gazouillante +et ébouriffée…</p> +</blockquote> + +<p>Voilà qui peut sembler rafraîchissant +déjà ; en janvier, on aura mieux encore.</p> + +<blockquote> +<p>Il a plu et venté toute la nuit !</p> + +<p>C’est l’hiver printanier d’Afrique que, dans +l’intérêt de ton livre projeté, tu aurais dû voir.</p> + +<p>Les étourneaux descendent par bandes ; les +bois d’oliviers sont peuplés de grives passant prudemment +d’une branche à l’autre ; les chardonnerets, +les alouettes huppées, les moineaux volettent +dans les thyms, la lavande en épis et le gazon +jeune et fort qui pousse aux endroits abrités. A +l’ombre des figuiers de Barbarie, il y a des +scilles, des arums et d’énormes touffes d’asperges +sauvages.</p> + +<p>J’ai cueilli en rentrant deux rameaux d’amandiers +en fleurs. Par-dessus tous les murs, embaumant +délicieusement, frissonnent les grelots +d’or des cassies.</p> + +<p>La campagne se fait vivante. Partout des +femmes, des enfants, ramassant les olives qui +tombent en grêle sur des draps étendus par terre +au pied des arbres, tandis que les hommes +gaulent, ou bien, perchés dans les branches, +arrachent à même le fruit de leurs dix doigts +coiffés, en guise de dés, de bouts de cornes de +mouton pareils à des griffes de diable.</p> + +<p>Des gamins chantent sur les routes, poussant +devant eux l’âne qui porte la récolte.</p> + +<p>Les chameaux entrent dans la ville, venant des +villages, par longues files, tous chargés d’outres +pleines de l’huile nouvelle.</p> + +<p>A Sousse, les moulins fonctionnent, colorant +les ruisseaux en jaune et empestant les rues de +leur âcre odeur.</p> + +<p>Les <i>piles</i> (c’est ainsi qu’on appelle les réservoirs +à huile) débordent, les tonneaux sont prêts +à crever.</p> + +<p>Avec tout cela, on sent dans l’air comme un +sentiment de détente.</p> + +<p>L’indigène n’a plus ce caractère irrité que lui +font, pendant les interminables mois de chaleur, +l’attente de la pluie et la crainte des sécheresses. +Quand vous passez auprès du champ où il travaille, +volontiers il s’arrête pour vous saluer d’un +amical bonjour.</p> + +<p>Les chameaux eux-mêmes ont perdu quelque +chose de leur ordinaire impassibilité, et, fantastiques, +le cou tendu, avec je ne sais quoi d’un +dindon énorme et antédiluvien, poussent d’aimables +gloussements…</p> +</blockquote> + +<p>Telle est Sousse en hiver.</p> + +<p>Et maintenant que nous voilà tant bien +que mal en règle avec notre conscience de +voyageur, n’oublions pas que le soleil +d’août flambe toujours et que le Ramadan +dure encore !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">LA PETITE FÊTE</h2> + + +<p>Hier soir, avant sept heures, j’ai vu +rentrer par la porte de mer le khalifa accompagné +d’un tabellion et d’un notable, +tous les trois en superbe djebba de soie +rouge, souriants, mais avec un air de solennité. +Ils étaient allés hors de la ville, +sur les dunes, assister au coucher du soleil +et accomplir, comme tous les ans, je ne sais +quelle cérémonie à la fois astronomique et +religieuse. Quelques instants après, bourré +à éclater, le canon tonna annonçant la fin +du Ramadan et du jeûne.</p> + +<p>Ce matin, trois autres coups de canon +me réveillent ; monté sur le toit pour voir +l’air du temps, j’aperçois de tous côtés, au +faîte des minarets, des marabouts et des +mosquées, de grands drapeaux ornés du +croissant qui flottent dans l’aurore rose.</p> + +<p>C’est l’<i>Ayd-Serir</i>, la petite fête, le jour +des cadeaux et des friandises, des visites, +des embrassades familiales, le jour qui, +pour la gent porte-turban, est un peu ce +que sont pour nous le premier de l’an et +la Noël.</p> + +<hr> + + +<p>Rien n’est triste d’ordinaire comme les +cimetières qui s’étendent, tache blanche +chaque jour élargie, aux abords des villes +et des villages arabes, sans ombre, sans +clôture, se confondant avec les champs cultivés +et les bosquets d’oliviers sous lesquels +leur lisière indéterminée s’égare ! A un +bout, — où l’on ensevelit encore, — les +tombes sont neuves, fraîches crépies ; à +l’autre extrémité, le blocage grossier se +disloque, montrant à fleur de terre des +crânes, des débris de squelette. Les turbans +de pierre taillée, que le musulman paresseux +remplace aujourd’hui par une +simple brique posée sur champ, gisent dans +les herbes stériles. Tout sent la ruine et +l’abandon. Rarement on aperçoit un +homme qui prie ou deux femmes, veuves +d’un même mari, en train de balayer la +poussière d’une dalle.</p> + +<p>Mais aujourd’hui la funèbre colline est +en joie. Les femmes, ombres blanches et +noires, y circulent, nombreuses, ou causent +assises en rond. Dans quelques petites +enceintes particulières, closes d’un mur +si bas et si facile à enjamber qu’on n’y a pas +pratiqué de porte, des familles sont réunies ; +les pères ont l’habit des grands jours, +les enfants vêtus de bleu, de blanc, de +rose, se poursuivent et chevauchent le +mur… Derrière, comme fond au tableau, +une pente d’oliviers, puis les dunes et la +mer frissonnant dans la claire lumière +matinale.</p> + +<p>Les souks sont déserts : marchands +absents et volets fermés ! Mon pas sonne +sous leurs voûtes sombres où, de loin en +loin, par une ouverture que festonnent des +toiles d’araignées, descend un rayon perpendiculaire +comme un poteau d’or.</p> + +<p>Dans les rues, tout le monde s’embrasse, +l’œillet ou le jasmin sur l’oreille. Tout le +monde a sa djebba de fête, rouge, bleu +clair, et brodée ton sur ton sur la poitrine, +sur le dos, sur les coutures et autour des +manches ; le double gilet : l’un fermé montant +jusqu’au cou, l’autre accompagnant en +manière de transparent l’ouverture de la +djebba, et orné d’un encadrement de boutons +serrés, pareils à des grelots ; la ceinture +de soie roulée autour du caleçon ; le +burnous souple et blanc porté en besace, +sans compter le turban neuf et la calotte +réjouissante à voir comme un coquelicot +frais éclos. Mahmoud le janissaire, que je +rencontre, a des souliers vernis, bizarrement +agrémentés sur le cou-de-pied de +languettes à jour inutiles mais décoratives. +Devant la porte de la mosquée, où de gros +clous dessinent des arabesques autour de +ferrures en forme de croissant, un bel +Arabe se met pieds nus et confie ses sandales +à un jeune décrotteur maltais. Il suit +l’opération évidemment nouvelle pour lui +avec un intérêt joyeux qui n’est pas exempt +d’inquiétude.</p> + +<p>Les plus gentils sont les enfants. Il y a +là un tas de fillettes, vraies miniatures de +leurs mères, en robe mi-partie, avec des +gilets compliqués, une superposition de +chemisettes, des bracelets et des colliers, +des casques d’or et des barrettes d’où tombe, +encadrant les joues brunes, une mentonnière +de sequins. A six ou huit ans on ne +se voile pas encore : belle occasion, si j’en +avais le loisir, pour étudier dans ses détails +le costume des femmes arabes ! Les gamins +portent des vestes brodées d’or et chargées +de galons en cannetille argentée. Leurs +pères les mènent par la main ou les promènent +sur les bras, très fiers quand on +les trouve beaux et qu’on les caresse. Ils +leur achètent des joujoux européens, mirlitons, +sifflets de bois et trompettes ; quelquefois +aussi des joujoux indigènes : une +femme des tentes, très jeune, endimanchée, +passe ayant sur le dos son poupon +lié en paquet ; le poupon tient dans ses +petites mains une tarabouka minuscule.</p> + +<hr> + + +<p>Tout à l’heure, le long des quais, j’ai +vu un bateau chargé de petites djebbas, +de petits turbans : troupe d’enfants, sans +doute une école, partie pour une promenade +en mer. Ailleurs sont installées des +balançoires tournantes, comme on en voit +dans nos fêtes foraines, mais construites +barbarement et pareilles à la roue d’une +noria primitive dont chaque seau monterait +un petit maugrabin au lieu d’eau.</p> + +<p>Et puis les pâtissiers, assis jambes +croisées, roulant leurs pâtes sur une table +basse ; les confituriers ambulants, très +entourés, distribuant avec la même cuiller +à cinquante bouches ouvertes une becquée +de confitures ; les vieilles qui vendent des +pains semés de grains d’anis, des macarons +et des gâteaux couleur de neige sur lesquels +tremble une feuille d’or.</p> + +<p>Quel est ce vacarme ? Des nègres en +vestes rayées, en caleçon blanc tranchant +sur leurs mollets d’ébène, donnent des aubades +par la ville. Cinq en tout, mais qui +font du bruit comme quarante : un joueur +de musette, deux joueurs de tambour de +basque et deux autres qui sont armés de +bizarres castagnettes doubles, en fer battu, +pareilles à une énorme cosse de caroube. +Ils m’aperçoivent, accourent, me bloquent +dans un coin en m’appelant « Kébir ! » Les +nègres à castagnettes viennent sur moi, +puis se reculent, esquissant des pas gracieux +avec d’effroyables sourires. Ils s’animent +de plus en plus, m’assourdissant d’un +bruit de casseroles entre-choquées. Les +trois autres restent impassibles. A la fin +seulement le joueur de musette, patriarche +à barbe frisée qui ressemble aux Juifs de +Rembrandt, se met à marquer la mesure, +dodelinant de la tête et dansant des genoux.</p> + +<p>Un homme les suit, porteur d’un grand +cabas dans lequel, religieusement, ils versent +la moitié de la recette. C’est le collecteur +de l’impôt. Ici, le bey remplace l’agence +Rollot et prélève un droit sur la musique.</p> + +<p>Je donne vingt sous, espérant me délivrer +d’eux, à ces enragés musiciens. Imprudente +libéralité ! car les voilà qui recommencent.</p> + +<hr> + + +<p>Par bonheur, j’aperçois un café maure à +portée. Les consommateurs, en train de +fumer, se dérangent pour me faire place +sur leur natte. Un descendant de Mahomet, +reconnaissable à son turban vert, mais +portant le sarrau des pauvres gens, entre +timidement pour boire le verre d’eau +fraîche qu’on trouve gratis partout en Tunisie. +Je lui offre une tasse de café qu’il +accepte, un cigare de la régie beylicale +qu’il accepte également, et nous voilà assis +côte-à-côte, échangeant par gestes d’obscures +pensées et des congratulations vagues, +tandis que les colombes familières roucoulent +sur la planche d’un petit colombier +accroché au mur, et qu’une pendule, horrible +objet d’importation italienne, fait +mouvoir en haut de son cadran, au va-et-vient +de son balancier, les yeux en émail +d’une figure de <span lang="it" xml:lang="it">prima-donna</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">CHOSES TRISTES</h2> + + +<p>J’éprouve de l’ennui à l’idée que dans +trois jours il me faudra quitter Sousse ; +pourtant, je voudrais déjà être parti : cette +impression, amère et douce comme certains +adieux, jette sur le paysage éclatant +un voile de mélancolie. Le hasard lui-même, +les rencontres semblent vouloir se +mettre au diapason de mon âme ; décidément +elle s’attriste en prévision de mon +départ la chère cité barbaresque au ciel +rose traversé d’oiseaux, où, dans l’enthousiasme +de l’arrivée, pour ne pas troubler +un ensemble harmonieux et joyeux, je +rêvais, adoptant turban et djebba, de m’habiller +de couleur tendre…</p> + +<hr> + + +<p>Hier soir, j’étais monté sur le plateau, +derrière les dunes, par la large route +sablonneuse et jaune qui s’en va du côté +d’Hammamet. Les cigales chantaient, le +soleil se coucha, et, dans ce moment d’infinie +splendeur qui précède l’arrivée rapide +du crépuscule, le Zaghouan, devenu d’une +éblouissante transparence, parut se volatiliser +et disparaître dans un poudroiement +de soleil rouge. J’étais au milieu des +ruines d’Hadrumète, sol antique, bouleversé, +tombeau d’une ville ensevelie, dont +l’écroulement silencieux se continue après +des siècles, avec des effondrements ronds +où la terre descend d’un bloc entraînant +les oliviers centenaires qui continuent à +verdoyer au fond de ces fosses. Soudain, je +m’arrêtai : un puits énorme, sans margelle, +s’ouvrait devant moi. Et, dans le mystère +de la nuit tombante, ce puits au fond duquel — reflet +du ciel sur l’eau invisible — flottait +une lueur, m’effraya. Je n’osai pas +aller plus loin, et ne me sentis rassuré qu’en +retrouvant la route jaune et en répondant +au rauque salut d’un bon Arabe qui rentrait +des champs derrière son bourriquot.</p> + +<p>A gauche, un enclos blanc en maçonnerie ; +tout autour, sous les oliviers, des +masses sans forme, un ruisseau de pourpre +coagulée, une odeur âcre, et, quand je +m’approche, un grand oiseau noir qui +s’envole. L’abattoir, à cette heure funèbre, +avec ses débris, ses paquets d’entrailles, +avait un aspect de champ de massacre. Je +m’éloignai vite et pressai le pas, désireux +de rentrer à la ville avant la nuit.</p> + +<hr> + + +<p>Ce matin, nous sommes sortis à sept +heures. Un semblant de pluie a réjoui l’air, +laissant derrière soi un semblant de brume, +de sorte qu’on n’a pas trop chaud à suivre +la plage dans la direction de Monastir.</p> + +<p>Sous les remparts, autour des jardins +semés d’habitations blanches, un Européen, +Marseillais sans doute, s’amuse à tirer les +petits oiseaux. D’une tente d’Arabes cultivateurs, +basse et cachée derrière un +talus, un grand chien maigre sort et aboie +après nous. Tout en haut, vers le camp, +sous la kasbah, passe une musique militaire.</p> + +<p>Asseyons-nous dans l’angle d’ombre que +projette la chapelle du cimetière chrétien. +Devant la porte, en dehors de l’enceinte +close de murs, s’alignent des tertres de +sable surmontés de petites croix noires, +neuves, et fraîchement vernies. Je lis des +noms français, des noms paysans, avec +cette indication monotone : âgé de vingt +ans, de vingt-deux ans, de vingt-trois ans. +Ce sont des sépultures de soldats. Devant, +une avenue triste, abandonnée, semée de +soudes à noire verdure, s’allonge entre les +cactus jusqu’à la mer, jusqu’au chemin +bleu de la patrie.</p> + +<hr> + + +<p>Presque tous les jours, rentrant chez +moi après déjeuner par les rues de traverse +étroites et fraîches, je rencontrais, trottant, +avec sa petite ombre qui avait peine à la +suivre, une maigre et proprette petite +vieille, souriante, l’œil fin et doux, dont la +robe noire à pèlerine, usée, rapiécée, et je +ne sais quoi dans les tuyaux de tulle du +bonnet, avaient quelque chose de lointainement, +de très lointainement ecclésiastique.</p> + +<p>Je vous présente en sa personne la meilleure +Française de Sousse : sœur Joséphine, +<i>la Mouniga</i>, comme l’appellent, avec une +affectueuse familiarité, les Maltais, les +Arabes et les Juifs. Sœur Joséphine habite +Sousse depuis plus de quarante ans sans +avoir jamais revu la France. « Je suis née +dans l’Ariége, me disait-elle l’autre jour, +avec un soupir résigné et un fort accent +du terroir, mais qu’est-ce que j’irais y faire +maintenant, noire et sèche comme je suis ? +personne ne me reconnaîtrait plus. » Puis, +changeant de conversation et me montrant +sur le plat de sa main un peu de viande +dans un bout de journal : « Je cours lui +porter ça, au pauvre !… il n’y a que moi +pour le décider à manger… ici, personne +ne sait rien faire… si je venais à lui manquer +il serait tout de suite mort. » <i>Le +pauvre</i>, c’était le R. Padre Agostino del +Reggio di Emilia, franciscain, un homme +fort distingué, paraît-il, ami de Cavour et +de Cialdini, et qui, d’après la légende +soussaine, se serait fait moine à la suite de +chagrins d’amour.</p> + +<p>Il habite Sousse depuis fort longtemps, +lui aussi, disant la messe pour les Maltais +catholiques et se bâtissant, à force de sacrifices +et d’économies, une petite église +dont la croix se dresse fièrement au milieu +des croissants de minarets. Elle, la Mouniga, +active comme une fourmi d’Europe, +tient une espèce d’école où viennent les +gamines maltaises et juives. Elle fait aussi +un peu de médecine, un peu de pharmacie, +et soigne les femmes des Arabes, qui la +tiennent en grand respect et lui ouvrent +leur maison. C’est elle qui ne s’effrayait +pas au moment des troubles. « L’insurrection ? +Qu’est-ce qu’ils nous chantent avec +l’insurrection ? Qu’on me donne seulement +un petit âne et je m’en irai toute seule jusqu’à +Gabès. » Et elle y serait allée, sans +rien craindre, sur son petit âne, la Mouniga !</p> + +<p>Aujourd’hui, j’ai rencontré la Mouniga +devant l’église. Elle me montre ses mains +vides : « Plus besoin maintenant de lui +porter des côtelettes, au pauvre ! » Ses +petits yeux luisent, luisent comme si des +larmes voulaient couler. « Il est mort ; +vous pouvez aller le voir, là dedans, couché +sur les dalles ! »</p> + +<p>Je suis entré dans l’église, très claire, +ayant pour tout décor un tableau, et, sous +une cage de verre, un buste d’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i> +en robe écarlate. Au fond du chœur, derrière +l’autel voilé de noir, quelques galopins +de douze ans, distraits et déguenillés, +psalmodient sous la direction d’un frate +ventru. Au milieu de l’unique nef que le +jour extérieur inonde, entre deux rangs de +Maltaises agenouillées dont la cape en +satin raide cache les visages, un linceul +recouvre l’échiquier blanc et noir des +dalles ; et, sur le linceul, les mains jointes +et liées d’un mouchoir, les pieds nus, un +christ de cuivre sur la poitrine, un grand +missel ouvert sur le ventre, le R. Padre +Agostino est étendu. Sa tête maigre, à +barbe blanche, encadrée du capuchon de +bure, et qu’aucun coussin ne supporte, +laisse voir le noir des narines. Tout autour, +des mouches volent dans la lumière +joyeuse et se posent sur ses yeux ouverts.</p> + +<p>Le Père a voulu être exposé ainsi, enterré +sans bière dans son étole aux ors +ternis, et la Mouniga, que cela désole, accomplira +néanmoins jusqu’au bout les volontés +du Père.</p> + +<hr> + + +<p>C’est sans doute un effet de l’air ambiant, +et peut-être ai-je tort de me laisser aller +ainsi à des idées de tolérance musulmane ; +mais je confesse, — dût pour un tel méfait +Voltaire me faire attendre à la porte du +paradis des incrédules, — je confesse avoir +trouvé quelque grandeur à cet humble +roman de la vieille Mouniga et du vieux +moine !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">QUESTIONS DE FEMMES</h2> + + +<p>Mahmoud fait ma malle, enveloppant +avec un religieux respect, soit dans un +linge lorsqu’ils sont gros et lourds, soit +dans un carton rempli de grains d’avoine +lorsqu’ils sont petits et fragiles, les +quelques menus objets, — maigre et fantaisiste +butin de ma campagne en Byzacène, — devant +lesquels j’espère me souvenir +là-haut, à Paris.</p> + +<p>Cependant, sur un coin de table mes +yeux parcouraient machinalement un livre +entr’ouvert : les <i>Annales Tunisiennes</i> ; et +j’y lisais ceci qu’en 1823, à Tunis, un +jeune boulanger sarde se fit aimer d’une +musulmane. Surpris et dénoncés, la populace +furieuse conduisit les deux amoureux +au Bardo. Le boulanger eut le cou coupé ; +la femme, cousue dans un sac, fut noyée, +et le Maure qui avait servi leur intrigue +fut pendu à la porte Bab-el-Souika… +En 1823 !</p> + +<p>Ceci éveille en moi des regrets, et je +m’aperçois, mais trop tard, qu’envahi par +la douceur du climat, distrait par la nouveauté +et la variété des choses, j’ai, voyageur +coupable, négligé complétement ou à +peu près ce qui se rapporte au beau sexe. +Pas une conquête, pas une aventure, rien +dont je puisse me faire gloire au retour, +dans un cercle d’amis étonnés, avec un air +de mystère.</p> + +<p>J’avais pourtant des occasions, tout +comme les autres, et même l’autre jour, +dans ma déplorable indifférence, j’ai refusé +énergiquement d’assister à une représentation +d’almées. Entre nous, le jeu n’en +valait pas la chandelle, de tels spectacles +organisés pour nous tournant immédiatement +au cabotinage et perdant la naïveté +locale qui en fait l’originalité et la saveur. +D’ailleurs, en ce genre, n’avais-je pas vu ce +qu’il y a de mieux, avec Aubanel et Mistral, +à Beaucaire où, naguère encore, des +troupes de saltimbanques tunisiens et turcs +venaient exécuter leurs exercices, ni plus +ni moins que si la foire était toujours le +marché de l’Orient ?</p> + +<p>Résumons pourtant les événements de +de ces vingts jours. Peut-être, en cherchant +bien, trouverons-nous quelque chose qui, +embelli et amplifié, pourra paraître d’un +suffisant romanesque.</p> + +<hr> + + +<p>Un riche Juif m’amena une après-midi +dans sa maison et m’y régala de liqueurs +douces et de frangipanes à l’eau de roses. +Notre arrivée surprit les femmes en train +de chiffonner, accroupies, des étoffes et +des broderies d’or, au milieu d’un salon +meublé à l’européenne, avec deux armoires +à glace, deux pianos, deux pendules et une +grande quantité de fauteuils tout neufs et +de chaises, sur lesquels on ne s’assied +jamais.</p> + +<p>Une fiole à parfums en argent ciselé, +posée sur une commode vulgaire, représentait +seule et assez maigrement la couleur +orientale.</p> + +<p>En revanche, tant que notre collation +dura, les curieuses Juives surent trouver +mille prétextes pour monter et descendre +l’escalier sans rampe et tout égayé de +faïences qui conduit du salon aux étages +supérieurs. La contemplation prolongée +de cette échelle de Jacob avec son va-et-vient +d’anges femelles aux sourcils rejoints, +aux yeux ardents et doux, revêtues, pour +comble de tentation ! du paradoxal costume +que j’ai déjà eu l’occasion de décrire, me +plongea, pourquoi craindrais-je de l’avouer ? +dans le plus troublant et le plus agréable +des rêves. Mais tout se passa en songeries : +je n’y gagnai que le droit de saluer la mère +et les filles, quand plus tard je les rencontrais +par les rues.</p> + +<hr> + + +<p>Une autre fois, il me fut donné de voir +une jeune Arabe quittant son voile devant +moi. C’était chez des amis : une vieille qui +venait chaque semaine laver à grande eau, +comme c’est la coutume, les carreaux des +escaliers et des corridors, avait bien voulu +nous montrer sa fille dans tous ses atours. +La fille avait quatorze ou quinze ans ; +mais, là-bas, une enfant de quatorze ou +quinze ans commence à ressembler singulièrement +à une femme.</p> + +<p>Je pus observer de près et en détail cet +amusant costume à peine entrevu entre les +plis de la m’laffah blanche ou noire dont +les Soussaines s’enveloppent. Mes yeux +d’infidèle se régalèrent à contempler les +bijoux en argent, — broches, pendants, +colliers, bracelets, anneaux de pied, — barbares, +compliqués et lourds comme des +bijoux d’idole ; la souria, chemisette de +crêpe uni à manches transparentes qu’il est +de bon ton d’appeler kmedja, la farmla qui +est un gilet ouvert chargé de boutons et de +broderies, la djebba courte et mi-partie, la +douka ou petit casque d’or pareille au +bonnet recourbé des dogaresses, et le +caleçon, le séroual, moins impudique que +celui des Juives, mais encore suffisamment +plastique, et les chebrellas au bout élargi, +où sont à l’aise les pieds nus frottés de +henné. Ajoutez de grands yeux, un teint +pâle et mat, cette démarche nonchalante, +voluptueusement balancée, où se combinent +en un irritant mélange la coquetterie +avec le dédain, et certes vous comprendrez, +si sa bien-aimée ressemblait à cette fillette-là, +que l’infortuné boulanger sarde ait +affronté le yatagan.</p> + +<hr> + + +<p>Aujourd’hui, on ne risquerait plus +grand’chose, — tant les mœurs se sont adoucies ! — pas +même la trique d’un mari jaloux. +C’est pour cela peut-être que les aventures +ont si peu d’attrait, depuis qu’elles se résument +fatalement pour l’étranger en quelque +banale et répugnante entremise.</p> + +<p>Je n’ai jamais bien compris l’agrément +de ces amours exotiques improvisées. Que +dire, même en supposant qu’on sache +un peu d’arabe, à des femmes dont toute +l’occupation consiste à se peindre les +ongles et les yeux, si elles sont riches ; +pauvres, à préparer le messous sucré fait +de beurre, de dattes et de raisins secs, à +laver, à coudre, puis à courir les hammam +et les cimetières, à s’entre-visiter par le +chemin aérien des terrasses pour causer de +mariages, de fiançailles, de querelles conjugales, +ou de quelque étoffe nouvelle +apportée par un marchand roumi. Leurs +grandes disputes, c’est quand le mari a une +concubine à la maison, et que, la concubine +voulant porter la soie, la femme légitime +prétend lui imposer la laine ; leur grande +affaire, c’est de mander le médecin maure, +afin qu’à l’aide de remèdes mystérieux il +réchauffe l’affection maritale toujours, en +ces pays de polygamie, légèrement languissante.</p> + +<p>A Tunis autrefois (peut-être en est-il de +même aujourd’hui), les femmes de la haute +classe s’occupaient de vague politique, et, +grâce aux complaisances de quelques marchandes +à la toilette, poursuivaient de cancanières +enquêtes les faits et gestes des +Européens.</p> + +<p>Mais ici, il n’y a que des créatures enfantines +et résignées, que leurs maris méprisent, +aussi durs pour elles qu’ils se montrent +galants et dépensiers pour la maîtresse +du dehors dont elles n’osent même pas être +jalouses.</p> + +<hr> + + +<p>Elle est charmante, certes ! la fille de la +vieille laveuse d’escaliers. Avec ses regards +inquiets et doux, sa parure aux couleurs +voyantes, elle me fait l’effet d’un bel oiseau. +Mais, comme le disait un sacripant de ma +connaissance qui a sur les femmes d’Orient +des idées remarquablement musulmanes, +à tant faire que d’aimer ces oiseaux rouges +et bleus, il faudrait être le Grand Turc et +en avoir sa pleine volière !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23">LE LYS DES SABLES</h2> + + +<p>Eh bien, non, j’avais tort : cette sèche +et blanche Tunisie, après m’avoir empli le +cœur de la nostalgie de ses ruines, se fait +coquette le dernier jour pour me laisser +l’ivresse du regret, comme ces galantes +filles d’auberge qui, au cavalier arrivé du +soir et repartant pour l’aventure ou la bataille, +versent le dernier coup de l’étrier +accompagné du dernier regard, qui est inoubliable +et qui grise.</p> + +<p>Dans ce voyage autour d’une petite ville +barbaresque dont, — assiégé que j’étais +par l’infernal soleil, et sauf mes pointes +hardies à Monastir, à Lempta, à Saalin, à +Kairouan, — je n’avais jamais perdu de +vue les remparts blancs ou roses, une exploration +manquait : celle d’être allé en +voyage d’au moins quinze minutes, jusqu’à +la kouba de Sidi Giafr et jusqu’aux jardinets +verdoyant sous les dunes.</p> + +<hr> + + +<p>Ayant quelques heures devant moi, j’ai +voulu les employer à ce pèlerinage suprême. +Tandis que Mahmoud et Younès se chargeaient +de faire emporter à bord mon léger +bagage, je me suis amusé à suivre les bourriquots +qui trottaient vers le marabout +et les sources avec leurs amphores vides.</p> + +<p>Avant d’arriver au marabout, il y a bien +quelques citernes, celles par exemple où +lavaient les négresses dont le pittoresque +africain m’avait si agréablement surpris le +jour de mon débarquement, et d’autres +encore réparties entre les indigènes et la +troupe. Mais les indigènes ne s’y arrêtent +guère ; ils préfèrent faire quelques pas de +plus et se fournir à un puits monumental, +orné d’une inscription arabe, situé en +contre-bas du marabout, non loin de la +porte rouge et verte laissant voir une cour +où circulent des femmes, et du bloc de +maçonnerie barbouillé d’une chaux épaisse +figée en stalactites qui est le tombeau du +saint homme vénéré là.</p> + +<p>Auprès du puits, dont l’eau est douce si +près de la mer, un petit café était installé. +De bons Tunisiens, prolongeant les fêtes +du Ramadan, fumaient, buvaient de l’eau +fraîche et du café noir, mangeaient des +melons blancs et des pastèques.</p> + +<p>J’ai fait le tour du marabout et suis allé +voir les jardins, improvisés au pied des +grandes dunes, à l’abri d’une digue naturelle +constituée par l’amas des sables plus +récents. La fertilité y est grande ; quelques +gouttes d’eau suffisent pour que, de ce +sable aride, salin, brillant comme du +verre broyé, sortent les plus magnifiques +herbages. Un Arabe se promenait autour +des jardins, entre-choquant deux fragments +de brique et poussant de temps à autre un +cri rauque pour éloigner des vols de moineaux +qui venaient piller le millet et le +maïs.</p> + +<p>Il n’était pas six heures et le soleil +oblique déjà jetait sur les dunes, hautes à +l’endroit où je me trouvais et se donnant +des airs de montagnes, l’ombre géométrique +du marabout et de son dôme. Je +m’étais étendu, contemplant la mer, sur le +sable où verdissent, ensevelis jusqu’à mi-tronc, +des mûriers d’Espagne, quelques +figuiers sentant le bouc, et une solanée +chargée de baies rouges que les Arabes +respectent, croyant sa présence favorable +à la fécondation du figuier.</p> + +<p>Tout à coup un papillon bleu me frôla, +le premier et le seul que j’aie vu dans ces +climats brûlés, flocon d’azur, morceau de +turquoise, pareil à ceux qui voltigent par +bandes, dans nos villages, autour des fontaines.</p> + +<p>En même temps, je sentis une odeur de +fleur ! Et tout de suite j’aperçus la fleur, +sorte de lis à double corolle, sans feuillage, +dont la neige se confondait avec la +blancheur éblouissante du sol. En même +temps aussi, dans le mur de la kouba haut +et carré comme la tour des chansons de +chevalerie, derrière une fenêtre mystérieuse +si petite qu’on ne l’avait pas grillée, +j’aperçus, brune et pâle sous son bonnet +d’or, une jeune femme, le visage nu, qui +regardait l’infidèle. Elle se retira précipitamment, +se voyant vue ; mais sa curiosité +avait duré deux secondes de plus que sa +crainte. Je feignis de m’éloigner, elle revint ; +et, — ce fut sans doute une illusion, — je +crus deviner un geste léger de sa +main, un sourire, puis une moue enfantine +à l’arrivée de la duègne irritée et ridée +qui, elle aussi, me regarda.</p> + +<p>Je compris que c’était fini et qu’elle ne +se montrerait plus.</p> + +<p>Alors, rêvant de croisades et de filles de +khalife prisonnières, enviant presque, le +dirai-je ? le sort du mitron de Sardaigne, +j’allai cueillir le lis des dunes, et ce fut une +sensation triste délicieusement quand, de +mes doigts plongés dans le sable brûlant, +je cassai sa tige glacée…</p> + +<hr> + + +<p>Nous sommes au large, la nuit tombe. +Les terrasses de Sousse paraissent déjà +noires, tandis que son enceinte s’avive de +reflets ; et Sousse a l’air ainsi, diminuée par +la distance, d’un collier d’argent oublié au +bord de la mer. Une lumière, une flamme +de bougie rose, allumée peut-être par la +main d’ambre naguère entrevue, brille dans +le marabout de Sidi-Giafr.</p> + +<p>La petite flamme s’éteint : plus rien +maintenant que le croissant de la lune et +une étoile. Elles descendent rapidement. +Bientôt l’étoile tremble et s’éclipse ; et la +lune, trempant dans la mer sa fine pointe, +semble un instant, à fleur d’horizon, une +voile latine s’éclairant de quelque illumination +féerique.</p> + +<p>Puis, c’est l’infini de la nuit, le bruit de +l’hélice et des flots roulant sur les flancs +du navire, comme si nous remontions dans +l’ombre un grand fleuve monstrueusement +remué.</p> + +<p>Cette nuit passée, puis encore un jour, +une nuit encore, et, au second lever de +soleil, je me réveillerai en vue de Marseille !</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le puits des Sarrazines</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">En mer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La Goulette</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Tunis, Hammam-Lif</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Carthage. — La Marsa</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Arrivée à Sousse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">69</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">L’heure des terrasses. — Soirée à la marine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">79</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le Schilli. — Un brin de politique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">89</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La plage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">103</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le marché rustique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">115</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Les souks</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Au hasard des rues</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">133</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Dîner au camp</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">147</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Karagouz</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">154</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Monastir. — Les ruines de Leptis</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">167</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Noces Maugrabines</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">193</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Voyage à Kairouan</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">207</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une oasis. — L’après-midi au village</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">241</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une parenthèse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">256</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">La petite fête</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">261</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Choses tristes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">271</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Questions de femmes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">281</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Le lys des sables</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">291</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">3036. — ABBEVILLE. — TYP. ET STÉR. A. RETAUX.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75517 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/75517-h/images/cover.jpg b/75517-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8e47546 --- /dev/null +++ b/75517-h/images/cover.jpg |
