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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75717 ***
+
+[Note du transcripteur : Ce document contient à la fois le texte et
+l'Atlas.]
+
+
+
+
+ L’ETBAYE
+
+
+ * * * * *
+ Paris. — Imprimerie de CUSSET et Ce, rue Racine, 26.
+
+
+ =L’ETBAYE=
+ PAYS HABITÉ PAR LES ARABES BICHARIEH
+ =GÉOGRAPHIE, ETHNOLOGIE=
+ MINES D’OR
+
+ PAR
+ LINANT DE BELLEFONDS BEY
+ ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES TRAVAUX PUBLICS DE L’ÉGYPTE,
+ ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF DU CANAL DE SUEZ, ETC., ETC.
+
+ =accompagné=
+ D’UN ATLAS RENFERMANT UNE TRÈS-GRANDE CARTE
+ ET 13 PLANCHES IN-FOLIO LITHOGRAPHIÉES
+
+ * * * * *
+
+ =PARIS=
+ ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
+ RUE HAUTEFEUILLE, 21
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+ * * * * *
+
+
+J’avais, depuis longtemps, en portefeuille toutes les notes relatives à
+mon voyage dans l’Etbaye, et, quoique mon intention fût toujours de les
+publier, jamais mes occupations ne m’avaient permis d’y pourvoir ; ce
+n’est que tout récemment que j’ai eu le loisir de mettre de l’ordre dans
+un travail ébauché sous la tente.
+
+Comme il y a déjà quelques années que ce voyage a été fait, l’on est en
+droit de penser que l’à-propos, qui pourrait donner une valeur à sa
+relation, n’existe plus ; cependant je prétends le contraire. Personne,
+avant moi, n’avait visité l’Etbaye, et personne, depuis moi, n’y a
+pénétré. Les Bicharieh n’ont rien changé à leurs mœurs, à leurs
+habitudes ; ils ne sont ni plus ni moins soumis, et leurs communications
+avec l’Égypte sont toujours les mêmes. C’est donc encore une relation
+nouvelle que celle que l’on va lire ; l’intérêt qu’elle comporte n’a
+point été amoindri.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ L’ETBAYE
+
+ * * * * *
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+
+Durant un des fréquents voyages que j’ai faits en Nubie, ou pays des
+Barabras, entre la cataracte d’Assouan et celle de Wadée[1] Alfa, je
+venais de quitter le Soli, temple de Daké, et je remontais le Nil à
+pleine voile, dans ma dahabiet, belle et grande barque, marchant
+parfaitement, lorsque nous fûmes tout à coup pris en travers par un
+très-fort courant qui nous jeta violemment sur la rive gauche du fleuve.
+
+Plusieurs fois nous revînmes, avec toutes nos voiles enflées par un bon
+vent, pour chercher à remonter plus haut, et forcer ce courant venant de
+la rive droite. Cela fut impossible ; alors je fis approcher un peu en
+aval du courant sur la rive droite pour descendre à terre afin d’aller
+examiner d’où provenait ce fort courant.
+
+C’était un impétueux torrent, très-rapide, qui déversait dans le lit du
+fleuve ses eaux très-chargées de parties argileuses et de sable.
+
+Cependant le temps était clair, serein, et du côté de l’est, d’où venait
+cette grande quantité d’eau, avec une grande vitesse, on n’apercevait
+pas le moindre petit nuage, rien qui indiquât qu’un orage considérable
+pût être la cause de la formation d’un tel torrent.
+
+Les Barabras, habitants d’un petit village voisin, étaient venus, comme
+moi, pour regarder cette eau jaune qui coulait en bouillonnant
+bruyamment sur les roches et les cailloux du ravin pour se précipiter
+dans le Nil.
+
+Le fleuve, qui était alors assez bas, avait ses eaux à peu près claires,
+et celles du torrent formaient, dans son cours, une zone jaune et
+boueuse, d’une rive à l’autre, en déclinant dans le sens du courant du
+fleuve.
+
+Parmi les habitants du village se trouvaient plusieurs Arabes Ababdieh
+et Bicharieh. Je leur demandai d’abord comment se nommait le petit
+village qui était là, ainsi qu’une espèce de ville fortifiée qui était
+ruinée et placée sur le revers d’une montagne au nord de l’endroit où
+nous étions. La forteresse se nomme Coubanne et le petit village ou
+hameau ainsi que le lit du torrent s’appellent Wadée Ollaki. Ce nom de
+Ollaki me rappela de suite un passage de Diodore où il est parlé de cet
+endroit, et aussi de grandes mines d’or que les anciens rois égyptiens
+faisaient exploiter par des criminels.
+
+Je demandai aussi aux Arabes Bicharieh d’où venait cette grande masse
+d’eau et où était le principe de cette Ouadée ou vallée de Ollaki ; ils
+me dirent que l’on pouvait marcher pendant _neuf jours et plus_,
+expression arabe, dans le lit du torrent pour arriver aux montagnes où
+il prend naissance, et que les orages qui éclataient quelquefois sur ces
+montagnes étaient la cause de cette quantité d’eau coulant ici.
+
+J’attendis tout le jour et tout le lendemain pour que les eaux
+s’écoulassent, et pour que je pusse visiter l’entrée de la vallée.
+
+En examinant tous les débris de roche apportés par les eaux, je trouvai
+beaucoup de morceaux de quartz, et, en examinant bien, je trouvai
+quelques petits cristaux d’or natif dans ces quartz.
+
+Je ne doutai plus un moment que ce lit de torrent ne conduisît aux
+anciennes mines égyptiennes dont Diodore et d’autres auteurs ont parlé,
+et l’Arabe Macrizi principalement.
+
+J’aurais bien voulu immédiatement entreprendre un voyage chez les
+Bicharieh ; mais cela ne put se combiner dans la circonstance où je me
+trouvais, parce que ce voyage au milieu de tribus qui n’étaient pas
+soumises au gouvernement égyptien, et qui au contraire lui étaient
+hostiles, demandait des précautions et des préparatifs peu ordinaires.
+
+Plus tard, lorsque je fus au service du gouvernement égyptien, causant
+un jour avec Méhémet Ali, ce prince me demanda ce que j’avais vu de
+curieux pendant mes voyages dans le Soudan et dans les déserts, et il
+insista pour savoir si je n’avais point rencontré des mines d’or ou
+d’autres métaux : naturellement je lui racontai ce qui précède, et
+j’ajoutai que, dans la partie rapprochée de la route de Corouscos à Abou
+Ahmed, route du désert, j’avais vu beaucoup de travaux d’exploitation
+considérables ; mais que, pour les mines des Bicharieh, tout ce que je
+savais, c’est que beaucoup d’historiens anciens en avaient parlé ; que
+sous le règne d’Ahmed ben Teïloun, soudan d’Égypte, un chef arabe de
+Syrie, nommé Abou Abd el haman el Omary, avait travaillé avec sa tribu à
+l’exploitation de riches mines ; qu’à cette époque il y avait une
+activité merveilleuse dans tout le désert, entre le Nil, depuis la
+hauteur d’Assouan à Berber, et la mer Rouge, et, qu’au dire des
+écrivains arabes eux-mêmes, ces mines n’avaient point été abandonnées
+parce qu’elles ne rapportaient pas assez ; mais à cause des guerres qui
+avaient eu lieu entre les différentes tribus de ces contrées. Ensuite,
+l’ignorance et la paresse des Arabes Bicharieh et Ababdieh les avaient
+empêchés de profiter des richesses de leur pays.
+
+Le vice-roi alors me demanda si je voulais aller faire une
+reconnaissance dans cette direction, et je m’empressai de saisir cette
+circonstance pour connaître des pays où personne encore n’avait pu
+voyager, excepté Bruce qui, en revenant de Chindi en Égypte, les avait
+traversés par la ligne directe d’un point à un autre, mais sous
+l’influence de la crainte qu’inspirait à sa caravane le nom redouté des
+Bicharieh.
+
+Je me rendis donc à Assouan pour organiser le voyage avec les Arabes
+Ababdieh, qui sont, au moins quelques-uns, alliés à des tribus
+Bicharieh.
+
+Un des Ababdieh les plus puissants était le chek Baraca ; son frère
+aîné, nommé Kralif, était cependant plus renommé. Lorsque Méhémet Ali
+eut l’intention de faire la conquête du Soudan, après avoir chassé les
+mamelouks du Caire, après les avoir poursuivis dans la haute Égypte et
+jusqu’à Dongolah où ils s’établirent, déjà à cette époque le chek Kralif
+était bien connu ; voici à quelle occasion :
+
+Lorsque Méhémet Ali fit au Caire le massacre des mamelouks, ceux qui
+étaient dans la haute Égypte, pensant qu’ils ne pouvaient résister aux
+forces du vice-roi et croyant qu’ils n’avaient aucune grâce à espérer,
+furent effrayés à l’approche d’Ibraïm Pacha qui remontait le Nil, et
+tous avec leurs serviteurs et leurs soldats, s’enfuirent dans le désert
+des Ababdieh et des Bicharieh en partant d’Assouan, où ils s’étaient
+réunis. Ils étaient environ trois cents chefs.
+
+Après la première journée de marche, les mamelouks vinrent camper dans
+le voisinage du puits d’Oum _Eubal_, et y restèrent quelque temps.
+
+Heureusement pour eux, cette année-là, il était tombé beaucoup de pluie,
+ce qui fit qu’ils trouvèrent abondamment de quoi faire paître leurs
+chameaux.
+
+Ibraïm Pacha, arrivé à Assouan, demanda tous les cheks des Ababdieh qui
+arrivèrent aussitôt à lui. Les plus considérables étaient : pour la
+tribu Ababdi des Foukara, le chek Neïmer[2], et son fils aujourd’hui
+chek Saad wed Neïmer, le chek Kralif de la même tribu, celui-ci avait
+usurpé le pouvoir de chek Saad wed Neïmer encore jeune, Abou Guebranne,
+chek de la tribu des Achabal, et plusieurs autres moins puissants.
+
+Ibraïm Pacha commença par faire à tout ces cheks des reproches amers sur
+ce qu’ils avaient fourni des vivres et des moyens de transport aux
+mamelouks, ce qui était cause qu’il ne pouvait les rejoindre et les
+combattre.
+
+Un seul des cheks ne nia pas le fait et vint hardiment devant Ibraïm
+Pacha : c’était le chek Kralif, homme intelligent et fier ; il lui dit
+qu’il était vrai qu’on avait fourni vivres et chameaux aux mamelouks, et
+que lui-même leur avait donné l’hospitalité, les avait nourris et
+conduits ; qu’ils étaient ses anciens amis et, par conséquent, qu’il
+avait dû les secourir dans leur adversité tant qu’ils étaient restés sur
+le territoire où il commandait ; mais qu’aujourd’hui, Ibraïm Pacha étant
+le vainqueur, et, selon ce que l’on disait, les mamelouks étant révoltés
+contre les volontés du sultan El Islam, il les forcerait bien à quitter
+le pays en ne leur portant plus de vivres.
+
+Ibraïm Pacha exigea que les Ababdieh conduisissent des troupes d’Arabes
+Mograbins, qui l’accompagnaient, à l’endroit où étaient les mamelouks.
+Effectivement, plusieurs Ababdieh montèrent à dromadaire et guidèrent
+les troupes jusqu’au puits d’Oum Eubal, dans le désert. Rendus là, les
+Ababdieh dirent aux Mograbins : Voila les mamelouks devant vous ; vous
+ne pourrez pas dire à Ibraïm Pacha que nous ne vous avons pas conduits
+où il a ordonné. Cependant, à l’approche des Mograbins, les mamelouks,
+qui étaient sur leurs gardes, avaient tout préparé pour leur départ ;
+ils avaient enfoui sous terre beaucoup de leurs effets, afin de pouvoir
+les retrouver ; ils avaient comblé le puits avec des pierres, de la
+terre, des branches d’arbres épineux et tout ce qu’ils avaient trouvé de
+plus encombrant Puis ils s’étaient rangés en bataille et avaient attendu
+l’ennemi ; mais celui-ci ayant hésité, ils étaient partis dans la
+direction de Dongolah pour s’y établir.
+
+C’est à dater de cette époque que le chek Kralif commença, avec l’appui
+du gouvernement turc, à devenir plus important. Plus tard, Méhémet Ali,
+qui l’avait apprécié, se servit de lui pour bien connaître le Soudan
+avant d’en entreprendre la conquête, et, vers l’année 1820, quand il
+envoya, dans ce pays, une espèce d’ambassade qui avait pour chef
+officiel un certain Mahamed Aga, l’âme de l’expédition était le chek
+Kralif, l’Ababdieh, intelligent, spirituel, puissant et considéré.
+
+Le chef de l’ambassade, après avoir visité toutes les différentes
+peuplades le long du fleuve et au Sennar, alla aussi à Cordofan et à
+Darfour, où il fut retenu sans jamais avoir pu obtenir la permission de
+retourner en Égypte. Chek Kralif revint et continua à être l’agent avoué
+ou secret du gouvernement égyptien.
+
+Il fut assassiné à Berber, par un gouverneur turc jaloux de son
+influence dans le pays. Son frère Baraca lui succéda[3]. C’est ce
+dernier qui devait m’accompagner dans le désert des Bicharieh.
+
+Il n’est jamais facile d’organiser avec les Arabes un voyage dans le
+désert ; mais pour faire ce voyage dans un pays où jamais voyageur n’a
+mis le pied, dans un désert où l’on doit rester peut-être plusieurs
+mois, où l’on ne trouve rien, et où, par conséquent, il faut tout
+emporter pour soi, et beaucoup pour donner aux Arabes que l’on
+rencontre, les difficultés s’accroissent considérablement. Lorsque je me
+mis en route, il n’avait pas plu depuis longtemps ; tous les puits,
+sources ou réservoirs étaient à peu près taris ; il fallait prendre des
+outres en plus grande quantité. Comme les Bicharieh chez lesquels nous
+allions n’étaient point soumis au gouvernement égyptien, mais lui
+étaient plutôt hostiles, il fallait prendre des précautions de défense
+contre les vagabonds ; quant aux cheks des tribus, nous savions que,
+patronés par le chek Baraca, tous nous recevraient fort bien.
+
+Il fallait donc faire de grandes provisions, et malgré toutes mes
+observations, mon opposition même, je dus consentir, d’après les
+instances du gouverneur turc d’Assouan, personnage influent, d’après
+celles de quelques cheks arabes, à prendre une escorte. On voulut me
+donner des soldats turcs et mograbins, ce à quoi je me refusai de tout
+mon pouvoir, sachant bien que ce serait une fort mauvaise recommandation
+pour les Bicharieh, et que cela me causerait toute espèce de
+désagréments ; je ne voulus prendre que des Arabes Ababdieh et
+Bicharieh.
+
+Nous avions donné rendez-vous à plusieurs cheks des Bicharieh à Abou
+Ahmed, point, sur le Nil, où l’on arrive, étant parti de Corouscos,
+après huit à neuf journées de désert, ou bien point duquel l’on part
+pour venir à Corouscos et à Assouan afin de ne pas faire, en suivant le
+cours du fleuve, ce grand détour que le Nil fait en coulant dans le pays
+des Chakieks, de Dongolah, de Mahos, de Soccott pour arriver enfin à
+Wadée Alfa, d’où il coule presque directement vers le nord.
+
+Ce rendez-vous fit que nous dûmes, avant de nous interner tout à fait à
+l’est, chez les Bicharieh, remonter jusqu’à Corouscos, et de là
+traverser le désert, que d’ailleurs je devais aussi visiter.
+
+Je laissai donc la caravane faire sa route par terre, et je remontai en
+barque jusqu’à Corouscos.
+
+Ce point est devenu important à cause des caravanes qui vont et viennent
+sans cesse ; c’est la route la plus directe pour les communications
+entre le Soudan et l’Égypte ; cependant Corouscos n’est qu’un pauvre
+hameau où il y a seulement une construction en terre servant de magasin
+au gouvernement et des cahuttes servant de demeures aux Arabes.
+
+Nous terminâmes tous nos préparatifs, nos provisions d’eau, et enfin
+nous quittâmes les bords du fleuve pour prendre le désert.
+
+En partant de Corouscos, on passe, par une gorge étroite, au travers la
+chaîne de montagnes qui borde le fleuve. C’est le lit du torrent nommé
+Wadée Corouscos. On remonte ce ravin sur un terrain de cailloux et de
+sable. Les montagnes qui bordent la route sont peu élevées, isolées les
+unes des autres et de formes coniques. Leur formation est du grès
+moderne stratifié horizontalement ; elles sont dénudées.
+
+Les Arabes qui voyagent dans le désert ont donné des noms à tous les
+lieux un peu remarquables. Ainsi, par exemple, à environ deux lieues et
+demie de Corouscos, la vallée que l’on suit est resserrée entre deux
+rochers, et ce point étant élevé, on peut voir, du côté du couchant, les
+montagnes qui se trouvent de l’autre côté du fleuve ; c’est une grande
+joie pour les voyageurs venant du désert qui voient que dans peu de
+temps ils arriveront au Nil et pourront boire à volonté l’eau douce et
+bienfaisante dont ils ont été privés depuis plusieurs jours. Ce lieu se
+nomme Choroffa, qui veut dire ici _lieu élevé_ duquel l’on découvre au
+loin le pays.
+
+La végétation est fort rare dans cette partie ; l’on y voit quelques
+mimosas gommiers très-rabougris et peu de plantes.
+
+Pour voyager commodément dans le désert, il faut pouvoir marcher
+séparément des chameaux de charge, leur pas est fatigant et sa monotonie
+vous ennuie ; il faut avoir de bons dromadaires et surtout de bonnes
+selles bien organisées, bien posées ; c’est une étude à faire, et
+l’expérience seule, en imitant et améliorant ce que les Arabes font,
+vous conduit à être parfaitement sur le dos de ces animaux ; il faut
+aussi avoir des guides intelligents : alors vous laissez marcher votre
+caravane, vous partez après elle ou avant, vous vous arrêtez où vous
+voulez, vous vous détournez de la route directe et vous rejoignez
+toujours vos bagages au lieu du campement de nuit, ou au lieu du repos
+du jour. Avec des gens à dromadaires, vous accompagnant, vous avez
+toujours de la bonne eau que l’on va prendre à droite ou à gauche de la
+route, à des puits ou des sources, mais le plus souvent à des réservoirs
+formés naturellement dans les rochers des ravins, où les pluies en
+tombant forment des bassins très-souvent bien remplis.
+
+Les Arabes qui conduisent des caravanes ordinaires, avec des chameaux
+loués au voyage pour se rendre directement d’un point à un autre, ne se
+dérangent jamais du droit chemin pour que les personnes qu’ils
+conduisent trouvent de la bonne eau ; ils ne leur font connaître que les
+puits qui sont sur la route, qu’ils soient d’eau douce ou bien d’eau
+bonne seulement pour les chameaux. En parlant la langue du pays, en
+causant avec les guides, les Arabes que l’on rencontre, vous évitez
+cela ; car il n’y a pas de route auprès de laquelle, en vous détournant
+un peu, vous ne trouviez des plantes pour faire manger les chameaux et
+de l’eau pour votre usage. Sur la route des caravanes généralement, tout
+est brouté, tout est tari.
+
+Après avoir passé l’endroit nommé Choraffa, l’aspect de la route est le
+même ; c’est un sol sablonneux, sans végétation, par-ci par-là, à des
+distances fort grandes, un mimosa de l’espèce des gommiers, ou bien
+mimosa Sihalé à écorce et fleurs blanches, et très-rabougri, donne
+encore plus de tristesse à ce désert.
+
+A environ cinq heures de marche de chameaux, l’on rencontre quelques
+mimosas, et sur une roche de grès les empreintes de deux animaux, bœufs
+ou vaches, dont le dessin n’est pas trop mauvais ; ils ont de grandes
+cornes comme l’on en voit seulement aux bœufs d’Abyssinie.
+
+Un peu plus loin, toujours dans la même vallée où passe la route, est un
+rocher qui donne de l’ombre et sert d’abri aux voyageurs. On le nomme
+Ogab el Gamous, _lieu de repos des vaches ou des buffles_, parce qu’un
+Arabe étant parti de Corouscos avec des buffles, pour les conduire dans
+le Soudan, et s’étant reposé à l’ombre de ces rochers, ses buffles y
+moururent tous.
+
+Une citerne a été creusée dans ce rocher, sous le gouvernement de
+Méhémet-Ali ; elle est toujours sans eaux, les pluies étant extrêmement
+rares dans cette localité.
+
+Toujours en continuant la même route, dans un terrain sablonneux parsemé
+de monticules et de petites montagnes séparées les unes des autres et
+toutes de formation de grès, après sept heures de marche, de l’endroit
+où sont les vaches dessinées sur les rochers, l’on arrive à un lieu
+nommé Ogab el Mâra ou encore Ogab el Quelb, _lieu de repos de la femme
+ou du chien_. C’est encore un rocher de grès dans lequel est une caverne
+naturelle où l’on peut se mettre commodément à l’ombre et où l’on a
+creusé une citerne, qui aussi n’a presque jamais d’eau.
+
+En partant de ce lieu le terrain est le même, seulement il est plus uni,
+et semble plus solide, parce qu’il laisse voir quelques pierres. Le
+sable reparaît non loin de là, près d’un endroit nommé El Houchar[4].
+C’est un grand spécimen de cette famille qui a donné son nom à la
+localité ; il est immense, en effet, et sa belle végétation bien verte,
+fait présumer que si l’on creusait dans ce lieu l’on y trouverait de
+l’eau.
+
+Tous les sables environnants sont couverts de végétation lorsqu’il
+pleut ; malheureusement cela est rare, et l’on ne voit, le plus souvent,
+que les petites buttes formées par les racines des plantes contre
+lesquelles le sable vient s’accumuler.
+
+Plus loin, le pays est plus découvert, et enfin l’on arrive, après vingt
+et une heures et demie de marche, depuis Corouscos, à l’endroit nommé
+Bab el Corouscos, ce qui veut dire porte et défilé, ouverture de
+Corouscos.
+
+Cet endroit est effectivement une ouverture, un défilé dans la chaîne
+qui s’étend du sud-sud-ouest au nord-nord-est, entre le fleuve et le
+grand désert, comme une ligne de démarcation. Il n’y a que trois routes,
+au travers cette chaîne de montagnes, qui permettent d’arriver au
+fleuve, en venant d’Abou Ahmed : celle de Corouscos, celle de Gallat
+Addé et celle de Siboh. En partant du Nil, il est facile de se
+reconnaître, mais lorsque l’on vient du désert, cela est beaucoup plus
+difficile ; toutes les montagnes se ressemblent. Quand le temps n’est
+pas bien clair, on se trompe facilement, car rien n’indique le chemin
+que l’on doit prendre ; les traces des caravanes se perdent sur le sable
+au moindre petit vent, et si celui du sud souffle, si le sable est
+soulevé, à moins d’avoir un guide bien expérimenté l’on risque beaucoup
+de se perdre parmi ces innombrables petites montagnes en forme de cônes.
+
+En partant de Bab el Corouscos, on a devant soi une grande étendue de
+sable assez ferme, et à l’horizon, à une grande distance, les montagnes
+bleuâtres de Raft qui apparaissent au-dessus du sable jaune de la
+plaine.
+
+Cette plaine n’est pas unie ; elle est coupée par des vallées qui ont un
+lit et une pente où coulent les eaux quand il pleut.
+
+La première que l’on traverse se nomme Bhar Bella Mâh ; elle se perd
+dans une autre grande vallée qui coule du sud au nord, nommée Gabgabba ;
+celle-ci a son principe à l’est d’Abou Ahmed et vient se jeter dans
+l’Ouadée Ollaki un peu avant que celle-ci ne se perde dans le Nil.
+
+Le Barh Bella Mâh offre, comme beaucoup d’autres vallées, un lit, ce qui
+est commun dans le désert, où, quand il pleut, les eaux forment un
+écoulement ; mais de son nom, quoique Bhar signifie fleuve et mer en
+même temps, et Bella Mâh, sans eau, il ne faut pas conclure ou déduire
+que c’est le lit d’un fleuve desséché. Dans tous les déserts il y a des
+lieux qui portent ce nom, et souvent les voyageurs ont voulu reconnaître
+les traces d’anciens fleuves inconnus qui coulaient dans ces contrées,
+fleuves desséchés aujourd’hui ou ayant changé leur cours, ce qui est
+tout à fait erroné, à moins qu’on ne veuille faire remonter ces cours
+d’eau aux époques géologiques les plus reculées. Dans le Barh Bella Mâh
+on a voulu creuser un puits, il n’a pas réussi.
+
+A cinq heures de Barh Bella Mâh, dans le S. 1/4 S.-O., l’on voit un
+autre bas-fond au sommet duquel, vers le sud, se trouvent des tombeaux
+musulmans qui sont ceux de soldats égyptiens tués par les Bicharieh lors
+de l’expédition de la conquête du Soudan par Ismaïl Pacha, fils de
+Méhémet-Ali. Auprès de ces tombeaux est une roche isolée nommée Onni Gad
+(_la Mère Station_.) C’est une masse de grès percée naturellement, ce
+qui forme une grande caverne, ouverte de deux côtés, où les voyageurs,
+fatigués d’avoir parcouru les plaines de sables environnantes, trouvent
+ombre et fraîcheur.
+
+En continuant à marcher au sud-sud-est l’on traverse une plaine remplie
+de cailloux et parsemée de petites hauteurs rocheuses, puis ensuite une
+plaine de sable ferme qui va en pente vers le sud. On traverse aussi une
+dépression du sol formant une vallée qui, comme Bhar Bella Mâh, se
+dirige à l’est et va se perdre dans celle de _Gabgabba_ : on la nomme
+_Barh el Attab Arreiane_ à cause d’une montagne assez élevée qui se
+trouve sur le bord de cette vallée, à l’est de la route, et qui porte ce
+nom ; une autre, à l’ouest de celle-ci, par opposition, est nommée
+_Gebel attab el Attchane_.
+
+Dans toute cette plaine, autour des petits monticules de grès qui y sont
+parsemés, le sol est couvert de pierres noires comme des scories,
+sonnantes comme du métal, l’on en trouve de rondes qui sont creuses et
+remplies d’un sable blanc, très-fin, et quelquefois d’un sable rouge,
+donnant une belle couleur d’ocre. Tous ces cailloux contiennent du fer
+et de la silice ; quant à leur formation, elle semble être celle d’une
+matière en fusion jetée d’une certaine distance dans l’eau ou dans un
+centre humide, comme lorsqu’on jette du plomb en fusion pour faire de la
+grenaille ; puis en roulant sur des sables fins ou des terres très-
+fines, ils ont pu amasser différentes matières dans leur centre. On
+trouve aussi dans ces boules, au lieu de sable blanc ou rouge,
+quelquefois des cristallisations siliceuses d’une grande pureté.
+
+Enfin, après avoir marché, en faisant différentes haltes, environ dix-
+neuf heures depuis Bab el Corouscos, nous nous trouvâmes au pied du
+groupe des montagnes de _Raft_, et traversant les ravins de Oumriche et
+de Tellat el Gindi[5] nous nous arrêtâmes dans celui de Souffour[6].
+
+Le ravin de Tellat el Gindi est rempli de beaux mimosas gommiers dont
+l’aspect vert et frais réjouit la vue.
+
+Ce ravin est renommé, dans tout le pays, à cause d’un certain Arabe
+nommé Issé qui a été, disent les Turcs, un grand voleur, un brigand, et
+que les Arabes, au contraire, citent comme un brave et un grand homme.
+Son histoire fait connaître le caractère des Barabras qui se disent
+d’origine arabe ababdi Bicharieh.
+
+Le nommé Issé était tout simplement _ageïr_, ce qui veut dire courrier à
+dromadaire, au service du gouvernement égyptien, portant la
+correspondance d’un lieu à un autre. Il dépendait d’un certain Méhémet
+Aga, chef de Wadée Alfa. Celui-ci voulut, un jour, s’approprier un
+excellent dromadaire auquel son subordonné était très-attaché ; de là
+une dispute qui se termina à l’avantage du plus fort. Le subordonné
+perdit son dromadaire et fut, en outre, roué de coups.
+
+Issé n’était pas homme à supporter un pareil traitement, comme eût pu le
+faire un Égyptien. Il fait le malade, afin de n’inspirer aucune
+méfiance, puis, une belle nuit, ayant trouvé le moyen de s’emparer de
+son dromadaire, il s’enfuit de Wadée Alfa. Non content de cela, il va
+trouver ses parents, ses amis, il les excite contre les Turs, contre
+Méhémet Aga surtout, il tombe avec eux sur l’habitation du gouverneur,
+pille les magasins du gouvernement, prend tous les dromadaires qu’il
+trouve, et, avec ses gens et son butin, s’enfonce dans le désert, où il
+s’installe en Bédouin, mais principalement en ennemi de tout ce qui est
+Turc.
+
+Quelque temps après, Issé, qui était en relation d’amitié avec beaucoup
+de monde, apprit qu’un certain Malem Anné, Copte de religion et
+administrateur dans le gouvernement de l’Égypte, revenait du Soudan avec
+beaucoup d’or et d’argent, produit des onéreuses contributions levées à
+Sennar, Chindi, Berber, etc. Il alla à Soccot, sur le Nil, épier son
+passage, surprit le convoi et massacra les soldats turcs qui
+l’accompagnaient, laissant les Égyptiens et le Copte continuer leur
+route fort allégés, il est vrai, mais convaincus qu’Issé n’en voulait
+qu’aux Turcs, à ce qui était à eux, et qu’il les poursuivrait de sa
+vengeance tant qu’il le pourrait.
+
+Après ce fait il descendit plus bas que Wadée Alfa dans un village où
+commandait un caymacam turc, lui enleva en plein jour, devant sa maison,
+ses deux chevaux et un dromadaire qui étaient tous au piquet, et
+retourna dans ses montagnes.
+
+Ce caymacam furieux de ce qui venait d’être commis à son endroit,
+rassembla, de son autorité privée, beaucoup d’Arabes à dromadaires et
+quelques soldats turcs, puis se mit à la poursuite d’Issé en suivant sa
+piste qui était facile à reconnaître. Ils ne le rejoignirent qu’à la
+montagne de Semmée au-dessus de Wadée Alfa. Ce fut à la tombée de la
+nuit, et en suivant toujours les traces de ses chevaux volés, traces qui
+étaient très-visibles, que le caymacam et sa troupe s’engagèrent dans un
+défilé, lit d’un torrent à sec, fort étroit et encaissé dans de hautes
+montagnes. Issé savait fort bien que les Arabes qui accompagnaient le
+caymacam ne le trahiraient pas et il était assez tranquille. Comme
+précaution il avait placé une sentinelle d’un genre nouveau et tout à
+fait inconnu ailleurs. Dans l’endroit le plus étroit du ravin il avait
+fait laisser, agenouillé et bien lié, un dromadaire malade. Cet animal a
+pour habitude, quand il est dans cet état, malade ou blessé, de crier si
+on l’approche, et c’étaient ces cris sur lesquels Issé comptait pour
+être averti si quelqu’un approchait. Mais le guide[7] du caymacam, qui
+conduisait l’avant-garde arabe de l’expédition, connaissait cette ruse,
+et s’il n’avait pas été un ami d’Issé, celui-ci, malgré sa prévoyance,
+eût été surpris. Il fit faire halte loin du chameau en disant qu’il
+irait seul à la découverte. En effet, après un assez long détour, et,
+après avoir marché quelque temps au fond de l’étroit ravin, il parvint à
+un élargissement entouré de hautes montagnes, c’est là qu’Issé était
+campé près d’un puits qui lui fournissait de l’eau. Sa troupe, composée
+de dix hommes, l’entourait ; les deux chevaux du caymacam étaient
+attachés près de sa tente. Abd el Kérim, c’était le nom du guide,
+s’approcha tout tranquillement ; Issé, de son côté, ne laissa paraître
+aucune surprise. Les Arabes, comme tous les hommes qui vivent au désert,
+de quelque race qu’ils soient, ont presque tous les mêmes habitudes, les
+mêmes mœurs, et, sous bien des rapports, les Arabes Bicharieh, Ababdieh
+et les Nubiens ont de la ressemblance avec les Peaux-Rouges d’Amérique.
+
+Abd el Kérim représenta à Issé qu’il lui était impossible de continuer
+la vie qu’il menait, que tôt ou tard il serait pris, que, même dans ce
+moment, il était bien près de l’être ; car il lui paraissait impossible
+qu’il pût se tirer du mauvais pas où il se trouvait, puisqu’il n’avait
+aucun chemin pour s’échapper, que les Turcs étaient en grand nombre,
+sans compter les Arabes qui étaient à leur solde, et qu’enfin il agirait
+sagement en rendant les deux chevaux et le dromadaire, ce qui ferait
+qu’on le laisserait paisiblement aller où il voudrait. Mais Issé se
+révolta à l’idée de se soumettre à la volonté d’un Turc, il refusa de
+rendre les objets volés, repoussa même tout arrangement, et le guide Abd
+el Kérim fut forcé de retourner vers le caymacam.
+
+Alors les Turcs s’avancèrent dans le ravin ; mais ce ne fut qu’une
+démonstration, ce qui avait été prévu arriva, aucun des Arabes ne les
+suivit, et peu confiants dans leurs propres forces, craignant d’ailleurs
+une trahison, ils revinrent sur leurs pas en faisant beaucoup de
+reproches aux indigènes stipendiés par le gouvernement égyptien. Ceux-ci
+pour se justifier prétendirent qu’ils avaient reconnu qu’Issé avait des
+forces bien supérieures aux leurs, qu’il fallait garder le défilé et
+envoyer chercher du renfort. Un tel avis, s’il était suivi, devait
+fournir à Issé le temps de s’échapper, c’était visible. On fit autre
+chose : des chameaux, appartenant à Issé, paissaient dans une gorge
+voisine, l’on s’en empara avant la nuit, et l’on prit de bonnes
+positions. Le lendemain, au point du jour, les Turcs assistèrent, de là,
+au défilé de la petite troupe qu’ils avaient cru cernée, et qui
+s’échappait par les escarpements d’un ravin ; ils lui firent l’honneur
+de quelques coups de fusil et reprirent la route de Wadée Alfa. Issé
+alla s’installer dans les montagnes que l’on voit à Gallat addé sur le
+Nil.
+
+Il fut encore question de le poursuivre : c’est alors qu’il s’interna
+tout à fait et vint s’établir à la montagne de Raft, auprès du ravin de
+Tellat el Gindi. Effectivement je vis là les restes de son campement ;
+il avait fait avec des pierres sèches un retranchement avec des
+crénelures pour les fusils. Issé était parfaitement posé, il était sur
+la route des caravanes venant du Soudan en Égypte ou bien se rendant
+d’Égypte à Berber et Khartoum, et il pouvait fusiller les Turcs en
+restant à couvert ; il pouvait même, au besoin, s’enfuir dans les ravins
+de la montagne où l’on ne pouvait le poursuivre, et il avait à proximité
+les eaux des réservoirs d’Oum Riche dont il empêchait l’approche à ceux
+qui avaient un besoin indispensable d’y puiser, ce qui le rendait
+entièrement maître de leur sort.
+
+Issé resta fort longtemps dans ce lieu, il s’emparait de tout ce qui
+appartenait au gouvernement, dans les caravanes qui traversaient le
+désert, tuant sans pitié les Turcs pour assouvir sa vengeance ; mais
+jamais ne touchant à ce qui appartenait aux négociants ou aux gens du
+pays, au contraire, il traitait ce monde avec bienveillance, lui
+fournissait de l’eau et même des vivres s’il en avait besoin.
+
+Au bout de quelques mois Issé et sa troupe, ayant acquis beaucoup de
+richesses revinrent aux abords du fleuve et s’établirent aux environs de
+_Gallat Addé_.
+
+Les Turcs ayant appris cela et désirant aussi se venger, assemblèrent à
+Assouan et à Corouscos beaucoup d’Arabes et tous les soldats dont ils
+pouvaient disposer. Ils firent prévenir le gouverneur de Wadée Alfa, de
+telle sorte qu’Issé devait se trouver pris entre deux troupes, l’une
+venant d’en bas et l’autre d’en haut. Mais les Arabes l’avertirent, et
+il rentra dans les montagnes du désert.
+
+Pendant plusieurs jours, l’on suivit sa piste, comme celle du gibier que
+des chasseurs poursuivent. Le soir l’on campait, et l’on était fort
+étonné le lendemain matin, après s’être remis en marche, de rencontrer,
+à peu de distance, le campement où Issé avait passé la nuit.
+
+Si les Turcs eussent été seuls, s’ils ne se fussent pas adjoint des
+Arabes, Issé et les siens, très-facilement, auraient pu les attaquer,
+trouer leurs outres à eau, enlever leurs chameaux, et les laisser mourir
+de soif et de faim ; mais ils ne voulaient pas compromettre leurs
+compatriotes et leurs amis envers le gouvernement qu’ils servaient.
+
+Enfin, en suivant toujours les traces de la troupe qui leur échappait
+toujours, les chasseurs, puisque j’ai déjà émis ce terme de comparaison,
+arrivèrent près de Corouscos ; ils apprirent là que leur gibier, qui
+avait visité le Nil, était alors campé, à peu de distance, dans une
+petite vallée du désert d’Abou Ahmed. Sûrs, cette fois, de le
+surprendre, ils se remirent en marche après avoir renouvelé leurs
+provisions d’eau et de vivres.
+
+Les Turcs sont courageux jusqu’à la témérité ; mais ils ne sont pas
+prévoyants. Ils entrèrent dans un défilé étroit dont les deux parois
+étaient fort escarpées ; or à peine y furent-ils engagés qu’une grêle de
+balles les assaillit. Ne pouvant se défendre contre des ennemis cachés
+dans les pierres, ne pouvant non plus monter pour les joindre, ils
+prirent la fuite immédiatement, non sans laisser bon nombre d’entre eux
+dans le ravin ainsi que plusieurs chevaux. Issé leur avait tendu ce
+piége.
+
+Depuis cette affaire on le laissa tranquille, et il vécut paisiblement
+avec les autres Arabes qui restent tantôt sur les bords du Nil et tantôt
+dans le désert, lorsque quelques pluies tombent dans cette contrée et
+donnent au sol assez d’humidité pour produire des pâturages, ce qui est
+alors une raison de bonheur pour tous.
+
+Issé était un petit homme, grêle, fort leste, à l’œil pétillant
+d’intelligence et très-hautain. Je l’ai connu et j’ai été en négociation
+avec lui ; voici comment :
+
+Lorsqu’il était campé aux environs de Gallat Addé, j’étais en Nubie
+entre Assouan et Wadée Alfa, près d’Abou Semboul, et par conséquent peu
+loin de Gallat Addé.
+
+Souvent les autorités turques m’avaient parlé d’Issé qu’ils appelaient
+le voleur. Ils désiraient tous qu’il fît sa soumission au gouvernement ;
+car l’on était toujours sur le qui-vive à cause de lui. Ses amis les
+Arabes désiraient aussi qu’il fît sa soumission, afin qu’on lui
+pardonnât le passé et qu’il fût, pour l’avenir, à l’abri d’une surprise.
+Plusieurs cheks importants de ma connaissance m’avaient chargé
+d’intercéder, et, de mon côté, j’étais persuadé que si je conduisais
+Issé au vice-roi, il serait pardonné. Il s’agissait de l’amener à faire
+une démarche ; je me décidai à aller le trouver.
+
+Les chefs Barabras de Deïr, qui sont les chefs du pays, me promirent de
+me faire conduire ; ils me donnèrent pour guide, justement, cet Abd el
+kérim qui, dans une expédition avait conduit les Turcs à la poursuite
+d’Issé, et dont j’ai parlé plus haut. On voulait me donner aussi une
+escorte, je n’en voulus aucune, et je partis seul avec mon guide, tous
+deux montés sur d’excellents dromadaires dont j’étais le propriétaire.
+Nous arrivâmes le soir au campement d’Issé : c’était un lieu très-
+difficile à trouver dans les gorges des montagnes, à l’est de Gallat
+Addé, mais un lieu où Issé pouvait parfaitement se défendre contre des
+forces bien supérieures aux siennes et d’où, par des sentiers connus de
+lui seul, il pouvait s’échapper facilement.
+
+Soit qu’il fût prévenu de notre arrivée, soit qu’il ne fût pas gardé,
+nous parvînmes jusqu’à l’intérieur du campement comme si nous en
+eussions fait partie ; nous descendîmes de nos dromadaires, les
+attachâmes, et nous nous dirigeâmes vers la seule tente qu’il y eût,
+toute la troupe étant établie sous des rochers pour avoir leur ombre
+durant le jour.
+
+Certes, une personne qui n’aurait pas connu les usages des Arabes de ce
+pays eût été fort étonnée et peut-être fort embarrassée d’une réception
+de ce genre.
+
+J’entrai le premier dans la tente en saluant du salut arabe ordinaire.
+Issé se lavait les mains pour se mettre à manger ; il leva la tête, me
+regarda, me rendit mon salut et me dit de m’asseoir comme il aurait fait
+avec le premier bédouin venu. Cependant à ma figure, à mon costume
+arabe, il est vrai, mais plus propre que ceux qu’il avait sous les yeux,
+il devait bien s’apercevoir que j’étais un étranger. Je craignis un
+moment qu’il ne me prît pour un Turc déguisé. En réfléchissant, je vis
+bien que c’était une comédie qu’il jouait, et je la jouai aussi de mon
+côté. Nous restâmes quelque temps à nous regarder, nous allumâmes nos
+pipes sans prononcer une parole. On apporta le dîner et, à sa
+composition, je fus confirmé dans mon idée première, c’est que j’avais
+été annoncé ; car il y avait un mouton entier rôti, ce qui est toujours
+le mets des étrangers que l’on veut bien recevoir. Nous mangeâmes
+beaucoup et nous parlâmes de choses insignifiantes ; l’usage arabe étant
+de n’adresser aucune question indiscrète à son hôte, pas même pour lui
+demander qui il est, d’où il vient, où il va, ni ce qu’il veut. Issé ne
+me demanda rien, et je me gardai bien de faire autrement que lui.
+
+Après avoir dîné, nous fumâmes et nous prîmes le café ; la politesse
+permettait alors de se lever. Ce fut Issé qui sortit de la tente, pour
+moi, ne sachant où aller, j’y restai ; mais je m’attendais à ce qui
+allait se passer. Effectivement, bientôt Issé rentra avec empressement,
+vint à moi, m’embrassa et me fit ses excuses de sa pauvre hospitalité,
+disant : qu’il n’avait pas su, lorsque j’étais entré, qui j’étais, mais
+que mon guide venait de le lui apprendre, qu’il me connaissait depuis
+longtemps et m’avait vu même plusieurs fois, lorsqu’il était courrier à
+dromadaire, en m’apportant des lettres, qu’il avait souvent désiré me
+voir chez lui, qu’il avait espéré me rencontrer dans le désert et
+qu’enfin il était bien heureux de me recevoir sous sa tente.
+
+La glace était rompue et nous passâmes une grande partie de la nuit à
+causer. Je voulus entamer la question qui m’amenait près de lui ; mais
+il me fit signe de me taire, et, tout bas, il me dit que nous causerions
+de cela plus tard, dans un lieu où personne ne pourrait nous entendre.
+
+N’ayant plus rien à dire, et le besoin du repos se faisant sentir, nous
+nous installâmes, Issé et moi, en plein air, chacun sur une peau de
+mouton, sans autre abri que le ciel du désert dont la limpidité est
+inconnue en Europe, sans autre perspective que la silouette des
+montagnes en partie éclairées par la lune que nous ne voyions pas
+encore. Le calme était profond, nous nous endormîmes paisiblement.
+
+Au petit jour, tout le camp était sur pied. Issé m’engagea, après avoir
+pris plusieurs cafés, à faire le tour de son campement qui n’était ni
+brillant, ni curieux à aucun titre ; peu à peu nous nous en éloignâmes,
+et, étant montés sur un rocher isolé, nous nous assîmes l’un près de
+l’autre.
+
+Je sais, me dit-il, pourquoi tu es venu me trouver, je te fais mille
+remercîments à cause de tes bonnes intentions ; mais j’ai une telle
+haine pour tout ce qui est Turc que je ne pourrais jamais la vaincre. Ce
+n’est pas seulement à cause de l’outrage sanglant que m’a fait le
+gouverneur de Wadée Alfa ; non ! avant cet événement, déjà l’on avait
+pillé les dattiers de ma famille, l’on avait emporté moutons et
+chameaux, sous prétexte de contributions. Quoique je sache fort bien que
+d’un moment à l’autre je peux être trahi par un des miens que l’on
+gagnera pour de l’argent, j’aime mieux rester libre jusqu’à ma dernière
+heure dans mes montagnes, où je ne serai jamais pris vivant.
+
+Je fis à Issé une foule de raisonnements qui parurent l’ébranler ; je
+lui dis qu’après avoir fait sa soumission à Méhémet Ali, il serait libre
+de vivre soit au service, soit de sa vie indépendante sans être
+continuellement exposé à être poursuivi, pris et traité comme un
+malfaiteur.
+
+Enfin, après avoir passé toute la journée à discuter, il fut convenu que
+le lendemain il partirait avec moi et que je le conduirais moi-même où
+se trouvait le vice-roi. Il passa la nuit en préparatifs.
+
+De mon côté, je réfléchis beaucoup à la démarche que je venais de faire.
+Je savais fort bien que tant que je serais avec Issé il ne lui
+arriverait rien de fâcheux ; mais si je ne le conduisais pas moi-même,
+si je ne le ramenais pas dans son pays, confiant dans la parole qu’on
+lui aurait donnée, il pouvait, d’autant mieux, tomber dans quelque piége
+que des fonctionnaires subalternes lui dresseraient ; c’était une grosse
+responsabilité.
+
+Mais il n’était plus temps de faire des réflexions, et je me promis bien
+de prendre toutes les précautions possibles, de faire intervenir même
+les consuls, afin qu’Issé fût tout à fait en sûreté. Je ne craignais
+rien pour lui des autorités supérieures ; mais je craignais tout d’un
+soldat Albanais ou d’un caymacam de village.
+
+Tout s’était bien passé ; nos montures étaient prêtes et nous allions
+partir pour nous rendre au Nil et à ma barque. Issé était soucieux, il
+ne parlait ni à moi, ni à ses gens, ni même à ses parents. Dans le
+campement les femmes faisaient entendre de petits cris comme à
+l’approche d’un malheur. Tout le monde semblait consterné ; mais pas un
+mot, pas même un signe de mécontentement ne fut dirigé contre moi.
+
+Tout à coup Issé me regarda, donna un coup de pied à son dromadaire sur
+lequel il allait monter, et l’obligea de s’éloigner ; puis, d’un air
+bien déterminé, il vint à moi, me prit les mains avec effusion, et
+s’exprima ainsi : J’ai entière confiance en toi, je sais que tant que
+nous serons ensemble je n’aurai rien à craindre. Pardonne-moi de t’avoir
+dit hier que je te suivrai ; encore cette nuit je pensais cela
+faisable ; la réflexion m’a persuadé que c’était impossible. Les Turcs
+n’ont pas de parole avec des gens comme moi, ils sont perfides
+d’ailleurs, et j’ai tellement horreur d’eux, que je ne puis songer à me
+trouver en leur présence sans être dans une excitation affreuse. Laisse-
+moi et abandonne-moi à mon sort ; Dieu veillera sur moi.
+
+Il n’y avait pas à insister ; je promis à Issé mon amitié, quand même,
+et je repris seul la route de l’Égypte.
+
+Revenons à notre campement du ravin de Souffour que nous devions occuper
+quelque temps pour visiter le groupe des montagnes de Raft.
+
+Nous nous installâmes donc sous de beaux mimosas verts et en fleurs. Le
+nom de Souffour a été donné à ce lieu à cause de la présence de certains
+petits mamelons, de formation granitique, qui sont recouverts d’une
+terre argileuse rouge et jaune, tandis que tout ce qui tient à la masse
+de la montagne est de couleur noirâtre.
+
+De ce côté, son élévation n’est pas grande, si l’on en excepte quelques
+points. Les ravins ont leurs parois à pic, et les roches qui les forment
+sont de différentes formations volcaniques et offrent, comme les
+basaltes, des stratifications verticales.
+
+Dans tous ces ravins l’on trouve de l’eau après les pluies, ce qui est
+un grand bien pour les voyageurs qui le savent ; mais il est très-
+difficile d’en approcher, et l’on ne peut abreuver les chameaux qu’en
+descendant des outres pleines jusqu’à l’endroit où le mauvais chemin
+force ces animaux à s’arrêter ; cependant, depuis que Méhémet Ali a fait
+creuser l’ancien puits de Souffour qui, lorsqu’il pleut, devient un
+large réservoir, l’on a bien plus de facilités.
+
+Ce groupe de montagnes est isolé, il ne se rattache à aucune chaîne
+déterminée, mais seulement il tient, par des ramifications très-peu
+marquées, à d’autres groupes semblables.
+
+La montagne de Raft est bouleversée dans tous les sens, entrecoupée de
+beaucoup de ravins ; tous les versants viennent, par différentes petites
+vallées, se réunir à la vallée de Mourrat pour se fondre dans celle de
+Gabgabba.
+
+Le chek Baraca, depuis notre départ, me parlait de travaux dans la
+montagne, de villages dans les ravins, et je désirais visiter tout cela.
+
+A l’entrée du ravin principal qui porte le nom de la montagne, je vis
+plusieurs amas de pierres brutes, disposés en ronds, et ayant chacun 4
+mètres de diamètre. L’intérieur de ces ronds est rempli de petites
+pierres, et le tout élevé seulement de 80 centimètres à 1 mètre au-
+dessus de terre.
+
+On pourrait, au premier abord, prendre ces amas de pierres pour des
+élévations sur lesquelles les Arabes auraient posé leurs tentes ; mais
+cela n’est point. Les tentes des Arabes ne sont pas rondes, elles sont,
+chez les Bicharieh, en peaux et en nattes ; les autres les ont en étoffe
+grossière et solide, poil de chèvre ou de chameau ; mais, je le répète,
+jamais ces tentes ne sont rondes. D’ailleurs, pour établir sa demeure,
+nul Bédouin ne se donnerait la peine de faire un tel travail. Ces ronds
+ne peuvent être que des lieux de sépultures où, après un combat, les
+morts étaient enterrés tribu par tribu.
+
+Ils datent de l’époque où, sous le règne du sultan Ahmed Teïloun en
+Égypte, des Arabes syriens et d’autres exploitaient les mines d’or de ce
+pays, ce qui occasionna des jalousies et des guerres meurtrières dont je
+parlerai plus tard.
+
+Un peu plus dans l’intérieur de cette vallée, au delà des tombeaux, sur
+la droite, sont les restes des habitations : ce sont de petites
+murailles en pierres sèches tirées d’un des filons de la montagne,
+pierres noires, dures, cassantes et probablement porphyriques.
+
+Tout autour de ces habitations sont des meules de moulins à bras, en
+différents porphyres qui ne se trouvent pas sur le lieu même. On trouve
+aussi beaucoup de blocs de même composition, sur lesquels l’on écrasait
+quelque chose, et semblables à ceux dont on se sert dans tout le Soudan
+pour moudre le grain. La pièce avec laquelle on broyait la matière, sur
+ce genre de pierre à moulin, et que l’on tenait à la main, était un gros
+morceau de quartz mêlé de parties micacées ; il y en a des tas, tous
+rayés et maculés, ce qui prouve évidemment que l’on frottait ces
+morceaux de quartz sur les pierres pour les réduire en poudre, procédé
+que je n’ai vu que là.
+
+Dans la montagne, j’ai remarqué quelques travaux dans des terrains
+schisteux rougeâtres et des roches granitiques, travaux dont le but
+était d’enlever les parties quartzeuses ; mais il n’y a aucun filon
+continu.
+
+A côté de cet établissement, dans la vallée, était une source qui
+servait pour le lavage du quartz pulvérisé. On dit que, depuis une
+quarantaine d’années seulement, elle est tarie, et les Arabes, qui ont
+une manière à eux de tout expliquer, attribuent cette malheureuse
+circonstance à ce qu’un des leurs commit la faute de tuer un très-gros
+serpent qui avait l’habitude de venir boire tous les jours à cette
+source ; le serpent étant mort, l’eau n’avait plus de raison pour se
+produire.
+
+Le gouvernement égyptien a fait travailler dans cet endroit, mais sans
+résultat ; cependant je sais, bien certainement, qu’avec des travaux
+dirigés avec intelligence, l’on ferait revenir la source.
+
+Ce lieu était un établissement pour l’exploitation de l’or, il n’y a pas
+à en douter. Quoique je n’aie pu, ni dans les petites veines de quartz
+micacées de la montagne, ni même parmi les morceaux qui ont commencé à
+être broyés, trouver, à l’œil nu, la plus petite parcelle d’or natif,
+j’en ai l’intime conviction.
+
+Bien que nous ne fussions pas dans la saison des vents chauds, nous
+ressentîmes, pendant les jours que je restai à Souffour et aux environs,
+un vent brûlant qui nous incommoda beaucoup ; fort heureusement nous
+avions à discrétion de l’eau bonne et fraîche prise aux réservoirs des
+ravins de la montagne de Raft.
+
+Dans la vallée ou Wadée dellat el Doumat, qui a son principe aussi dans
+la montagne de Raft, plus au S.-O. que la vallée de Oum Riche et que
+celle de Raft même, croissent une grande quantité de doums. C’est le
+palmier éventail, bien différent du palmier qui vient en Égypte. Celui-
+ci ne se bifurque pas, son tronc est droit, blanchâtre, et s’élève d’un
+seul jet, en haut ses branches sont courtes, réunies au faîte du tronc
+elles forment une grosse touffe avec les régimes du fruit. Les doums
+sont aussi réguliers quoique bifurqués, ils ont des fruits bien formés,
+de la grosseur d’un petit œuf de poule, de couleur marron foncé, et,
+comme saveur, beaucoup plus doux que ceux d’Égypte. Ces arbres ont donné
+leur nom à la vallée dans laquelle ils croissent.
+
+Cette vallée est bordée de petites montagnes détachées les unes des
+autres et présentant un mélange de gneiss, de granit et de porphyre ;
+les parties supérieures sont des schistes disposés par couches ou
+stratifications inclinées de l’est à l’ouest. Partout l’on remarque des
+veines blanches d’un quartz quelquefois micacé.
+
+Le terrain qui la sépare de celle de Mourrat, qui est plus au sud et
+court dans la même direction à l’est, se trouve être, à peu de chose
+près, de même formation, il est accidenté aussi par de petites colines.
+
+Dans le haut de l’ouadée ou vallée de Mourrat, est un lieu nommé dellat
+el hell, _le hameau_, où il y a des restes d’une exploitation de mines
+d’or qui semble avoir eu quelque importance. Non loin sont des ruines de
+mauvaises habitations, des espèces de huttes en pierres, et enfin
+plusieurs moulins à bras, faits en porphyre.
+
+Sur le bord du bassin qui servait de réceptacle aux eaux de pluies, nous
+trouvâmes encore debout les montants d’une chadous, machine composée
+d’un simple levier qui sert à élever les eaux sur tous les bords du Nil,
+en Égypte. Ce chadous servait à élever les eaux pour le lavage du
+minerai, après que l’on avait broyé le quartz avec les moulins.
+
+[Illustration :
+
+A Bassin-puisard où l’on prend l’eau.
+
+B Plan incliné pour le lavage du minerai et déversant dans le bassin C.
+
+C Bassin recevant les eaux du lavage.
+
+D Conduit pour faire retourner les eaux dans le bassin A.
+
+E Lit du torrent, réceptacle des eaux de pluie.]
+
+Par la disposition du lavoir, on voit que l’eau était rare et qu’on la
+faisait servir plusieurs fois.
+
+_Le hameau_ a dû être habité par des Arabes musulmans, ce que l’on peut
+reconnaître à la disposition de quelques tombeaux et aussi à un lieu
+disposé pour la prière.
+
+Or la consommation d’eau que leurs besoins nécessitaient, en dehors de
+l’exploitation, fait supposer qu’ils avaient d’autres ressources que
+celle dont je viens de parler, et qu’ils utilisaient le voisinage du
+ravin, sur le bord duquel le lavoir était établi. Le ravin n’était, sans
+doute, pas toujours à sec.
+
+Dans la montagne, les filons exploités sont des schistes talqueux dans
+lesquels des veines de quartz micacés servent de gangue à de rares
+parcelles d’or natif. L’exploitation s’en faisait toujours à ciel
+ouvert, et par des moyens tout à fait primitifs.
+
+Ces filons sont dirigés du S.-E. au N.-E., leurs gisements n’étaient
+point riches ; car les installations sont peu considérables. Les
+travaux, d’ailleurs, paraissent avoir été conduits sans aucune règle,
+c’est à peine si l’on a gratté les couches aurifères. Cet établissement,
+enfin, semble beaucoup plus moderne que celui de Raft.
+
+La vallée de Mourrat, dans le haut de laquelle se trouve le petit
+établissement dont nous venons de parler, va se perdre dans la grande
+vallée de Gabgabba.
+
+Dans cette vallée de Mourrat, sont des puits qui se trouvent sur la
+route directe de Corouscos à Abou Ahmed ; ils sont creusés dans le lit
+du torrent. Les plus nouveaux sont les meilleurs pour la qualité de
+l’eau, quoique, dans tous, elle soit saumâtre et extrêmement désagréable
+à boire.
+
+Mourrat est une ancienne station où l’on est certain de trouver toujours
+de l’eau, ce qui est une grande ressource pour les caravanes qui
+traversent ce désert.
+
+Sur les rochers environnant les puits l’on voit des figures de vaches
+avec d’immenses cornes et aussi quelques chevaux ; j’y ai vu un nom en
+caractères hyérogliphiques ; mais le tout est seulement piqué sur les
+rochers et peu marqué.
+
+Près de Mourrat, en allant sur la route d’Abou Ahmed, est un bloc de
+granit, auquel sa forme, qui est celle d’un crocodile, a fait donner le
+nom de Hagiar el Timsah[8].
+
+En se dirigeant vers le sud, l’on passe, pendant près de 10 kilomètres,
+entre de petites montagnes formées de blocs de granit qui s’élèvent dans
+des sables. Sur la droite, vers l’ouest, sont de hautes montagnes, et
+devant soi, à une grande distance, l’on a le groupe des montagnes
+d’Absâh. Le reste du sol est plat, entrecoupé par des filons, à fleur de
+terre, formés de quartz blanc, souvent laiteux, et courant tous du S.-O.
+au N.-O.
+
+Jusqu’à ce dernier groupe, qui est à onze heures de marche des puits de
+Mourrat, l’on marche dans une plaine de sable.
+
+La route directe traverse la montagne par une gorge assez étroite. En
+prenant une autre route, sur la droite, après avoir marché pendant
+quelques heures, l’on entre dans un ravin où l’on trouve, lorsqu’il a
+fait des pluies, plusieurs réservoirs pleins d’une excellente eau.
+
+La vallée d’Absâh coule au sud du groupe de montagnes de ce nom ; elle a
+peu d’étendue et va se perdre, comme toutes les autres vallées, dans
+celle de Gabgabba.
+
+En débouchant du défilé ou gorge dont nous venons de parler, et en
+entrant dans la vallée d’Absâh, l’on trouve, sur le côté gauche,
+beaucoup d’habitations en ruines et une petite colline, toute
+bouleversée par la main des hommes, où l’on voit clairement que la
+pierre, qui a été enlevée, était un quartz très-peu micacé et presque
+pur.
+
+A l’est de ce point, entre la montagne et le lit de la vallée d’Absâh,
+sur la route directe de Corouscos à Abou Ahmed, nous découvrîmes encore
+d’autres restes d’habitations, espèce de huttes en pierres qui ont servi
+anciennement aux mineurs établis dans ce lieu. On y voit, entassée dans
+ces huttes, la gangue du minerai, et le minerai lui-même cassé en petits
+morceaux et prêt à être broyé par les moulins qui sont en grand nombre.
+Les mêmes moulins se retrouvent dans un établissement semblable, un peu
+plus loin, sur le bord du torrent, au pied d’une autre une petite
+colline. Là sont aussi les restes d’un lavoir comme celui de Raft, à
+Dellat el Hell.
+
+C’est sur le bord de la même vallée d’Absâh, au S. 1/4 S.-E. des huttes
+que s’élève cette dernière colline qui a été beaucoup travaillée aussi ;
+l’on n’y a suivi aucun filon, ni rien fait régulièrement ; comme
+ailleurs, tout y a été attaqué superficiellement. Le minerai, qui est
+toujours du quartz plus ou moins micacé contenu par petits filons dans
+des formations schisteuses, ou des gneiss décomposés, était pris là et
+transporté aux habitations pour y être traité.
+
+Premièrement, il était cassé en petits morceaux de la grosseur d’un
+demi-centimètre cube, au moyen de grosses pierres de porphyre arrondies
+que l’on jetait sur le minerai posé dans des trous faits naturellement
+sur la surface d’une roche ; puis ensuite ce minerai concassé était
+broyé en poudre très-fine, et cette poudre lavée sur les lavoirs dont
+j’ai parlé. Les parcelles d’or plus pesantes restaient sur le plan
+incliné, d’où probablement on les enlevait avec des éponges, si l’on en
+possédait, ou avec des chiffons.
+
+Tous ces moyens, on le voit, étaient bien primitifs et devaient produire
+fort peu ; cependant ce dernier établissement semble avoir prospéré.
+
+A Absâh, après les pluies, l’on trouve beaucoup d’eau partout dans les
+rochers, et effectivement nous en vîmes dans plusieurs endroits. Cette
+circonstance donnait, aux mineurs de cette localité, des avantages que
+ceux de Raft n’avaient pas ; de plus, il existe dans le ravin, au fond
+d’une grande fissure, un puits qui a toujours donné de l’eau, jusqu’à
+ces dernières années, assez abondamment pour former un petit ruisseau.
+Les Arabes prétendent que, dans certains moments, ce puits vomissait des
+plantes et des morceaux de bois des bords du Nil ; car il se trouvait,
+disent-ils, souterrainement en communication naturelle avec le fleuve.
+Ce qu’il y a de certain, c’est que de grosses pierres détachées de la
+montagne ont roulé dans le puits et l’ont comblé[9].
+
+Absâh est l’endroit le plus important de la route de Corouscos à Abou
+Ahmed ; aussi, pour nous rendre plus vite de cet endroit au Nil, où
+devait s’organiser notre grand voyage, ne donnerai-je qu’un journal
+sommaire du reste de la route que nous avons suivie.
+
+Nous avions marché six jours depuis le 8 septembre, à trois heures du
+soir, et nous étions arrivés, le 14 au matin, à l’ouadée Absâh.
+
+Nous en repartîmes le 14 au soir et nous nous arrêtâmes bientôt, pour
+coucher, dans un endroit où heureusement les pluies avaient fait verdir
+quelques plantes que nos dromadaires mangèrent. Il fit un fort vent très
+froid, et de gros nuages passaient au-dessus de nous.
+
+Le 15, on se mit en marche, et nous traversâmes, par une gorge, le
+groupe des montagnes de Adar aweb. Ce groupe s’élève par mamelons
+séparés, formés graduellement de gneiss et de schistes, et présentant
+l’aspect particulier d’une irruption volcanique.
+
+Là aussi l’on a fait des travaux de reconnaissance pour trouver des
+filons métalliques.
+
+Puis s’offrit à nos yeux une immense plaine aride, à l’horizon de
+laquelle apparaissaient de petites montagnes embrumées. Nous nous
+arrêtâmes dans une vallée peu profonde, voisine de la montagne et dite,
+comme elle, ouadée Adar aweb.
+
+Dans l’E.-S.-E. était une montagne nommée Abou Nogarra, qui veut dire le
+Père de la Grosse caisse ; elle est nommée ainsi parce que, de temps en
+temps, l’on y entend des bruits comme ceux que produisent des coups
+frappés sur un gros tambour. La formation de cette montagne ferait
+effectivement penser qu’il y a là un ancien volcan éteint.
+
+On se remit en route à deux heures après midi, en se dirigeant au S. 1/4
+S.-E. Nous passâmes entre deux petites montagnes nommées l’Gourabieh, et
+nous continuâmes à marcher sur un terrain couvert de cailloux roulés,
+mais tous plats.
+
+Au déclin du jour, après une heure de halte, pour faire reposer les
+chameaux, nous fîmes route jusqu’à l’ouadée l’Férouh, où nous
+couchâmes ; il était minuit.
+
+Le 16. Au soleil levant, nous recommençâmes notre marche toujours dans
+la même direction ; le pays était plat, couvert de cailloux. Après sept
+heures, par une chaleur excessive, nous arrivâmes à la montagne de
+Mogronne, où nous nous arrêtâmes à l’ombre rare de quelques arbres
+rabougris ; mais je fis dresser ma tente qui nous donna un abri plus
+agréable.
+
+Nous en repartîmes à trois heures, et six heures nous suffirent pour
+arriver tout près de Abou Ahmed, non loin du Nil. Nous nous arrêtâmes
+là, afin de ne pas arriver chez le chek Baraca pendant la nuit.
+
+Le 17. Le matin, après une heure de marche, nous étions devant le Nil,
+dans l’enceinte du bâtiment servant de magasin au gouvernement, et où le
+chek Baraca m’avait fait préparer une maison arabe.
+
+La première chose dont je m’occupai fut de faire expédier immédiatement
+des courriers aux cheks des Bicharieh qui devaient nous conduire dans
+leur désert et, le soir même, tous avaient pu partir dans différentes
+directions.
+
+Le séjour d’Abou Ahmed est peu agréable ; sa situation au sud des
+cataractes, et la présence des bois qui les avoisinent rendent cependant
+le pays relativement pittoresque.
+
+Les bois sont remplis de singes qui, à l’approche des hommes, s’enfuient
+dans les doums ou palmiers éventails. Pour les attrapper, les Arabes
+mettent le feu aux arbres, ce qui oblige ces animaux à sauter à terre.
+
+Abou Ahmed est un lieu important, parce que les caravanes qui viennent
+de traverser le désert de Corouscos s’y arrêtent pour se reposer, et
+parce que celles qui se rendent en Égypte s’y préparent pour le voyage.
+
+Fort souvent ici, dans les premières années de l’expédition du Soudan,
+au moment de la conquête, il s’est livré des combats très-sanglants
+entre les Arabes Bicharieh et les troupes qui venaient d’Égypte. Un
+corps de troupes irrégulières, composé de cinq cents à huit cents
+cavaliers et commandé par un certain Cojia Ahmet, ancien serviteur de
+Méhémet Ali, finit très-mal. Un jour qu’ils étaient campés près du
+fleuve, en vue d’Abou Ahmed, fatigués par une traversée qu’ils venaient
+de faire dans le désert, ces cavaliers furent assaillis à l’improviste
+par les Bicharieh, qui les mirent en déroute. Ceux qui échappèrent aux
+sabres et aux lances des Arabes furent précipités dans les cataractes,
+où ils se noyèrent.
+
+Nous attendîmes à Abou Ahmed jusqu’au 22 l’arrivée des cheks Bicharieh,
+qui enfin vinrent nous trouver ; ils paraissaient tous très-farouches ;
+cependant nous fûmes bientôt bons amis. Tous ces cheks étaient chefs de
+tribus non soumises au gouvernement ; mais l’influence du chek Baraca,
+allié par des mariages avec plusieurs d’entre eux, et, ensuite, les
+relations que j’avais eues moi-même, dans des voyages précédents, avec
+le chek principal des Bicharieh, à Balouc, près Goos Regeb, furent cause
+qu’ils se montrèrent très-contents de nous conduire dans leurs
+montagnes.
+
+Nous préparions tout pour notre prochain départ, et nous étions
+enchantés de voir la bonne tournure que prenaient les choses, lorsque
+malheureusement de nouvelles circonstances vinrent mettre des entraves,
+au moins pour le moment, à l’exécution de mes projets.
+
+Le gouverneur du Soudan Courchoud Pacha, homme ignorant comme beaucoup
+de ses collègues, ne voyant pas dans le voyage que je voulais faire une
+chose fort importante, soit qu’il eût véritablement besoin du chek
+Baraca pour son propre compte, soit pour une autre raison, écrivit à ce
+chek, et lui donna l’ordre de venir le trouver à Kartoum, lui enjoignant
+de quitter là mon service, en laissant, toutefois, un des siens auprès
+de moi. Le chek Baraca me dit que, sans lui, il ne me laisserait point
+aller chez les Bicharieh. Les cheks me dirent aussi que, sans le chek
+Baraca, ils ne pouvaient me mener où je voulais aller.
+
+Fallait-il prendre sur moi de retenir Baraca, qui prétendait être appelé
+à Kartoum pour une chose insignifiante ? Je n’osai m’y décider, ne
+voulant pas me mettre en hostilité avec un gouverneur, qui aurait trouvé
+mille prétextes pour prouver que j’avais eu tort de lui résister. Je me
+décidai donc à retourner au Caire, afin d’informer le vice-roi de ce qui
+se passait et me mettre en mesure de revenir ensuite avec des ordres
+bien positifs pour Courchoud-Pacha.
+
+Après avoir contenté tout le monde, après avoir renvoyé les cheks
+Bicharieh en leur promettant qu’ils me reverraient bientôt, et que
+j’effectuerais mon voyage dans leur pays, je repris la route de
+Corouscos, car j’y avais laissé ma barque, et je descendis le Nil
+jusqu’au Caire, où j’arrivai en peu de jours.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+
+ * * * * *
+
+
+Ce ne fut que deux mois plus tard que je pus me mettre une seconde fois
+en route pour le pays des Bicharieh, et je possédais tous les ordres
+nécessaires, tous les pouvoirs pour être sûr que je ne rencontrerais ni
+entraves, ni obstacles d’aucune sorte de la part des Turcs.
+
+Le voyage sur le Nil fut long ; c’était au mois de novembre et, à cette
+époque de l’année, les vents soufflent souvent du sud et sont, par
+conséquent, contraires.
+
+Enfin j’arrivai à Assouan, lieu où le voyage devait s’organiser, à la
+fin de décembre. Avec le chek Baraca, le gouverneur d’Assouan et
+quelques autres cheks, nous combinâmes tout ; les vivres furent
+préparés, les outres remplies, les chameaux et les dromadaires réunis.
+
+L’arabe Saad Wed Neimer, de la tribu des Ababdieh, fils du grand et
+légitime chek Neimer, que j’ai déjà nommé, était venu de Kartoum avec
+l’intention de m’accompagner ; mais, quoiqu’il fut bien connu et bien
+posé à cause de sa famille, je refusai néanmoins ses services ; je lui
+dis que les ordres que j’apportais étaient pour Baraca et non pour lui,
+et que je ne pouvais rien y changer. En réalité, c’est qu’à mes yeux
+Baraca était plus important et que j’attendais mieux de lui ; car il
+était frère de ce Kralif, déjà nommé aussi, qui avait usurpé l’autorité,
+au détriment de Saad, et qui gouvernait, en quelque sorte, tout le pays.
+
+On prétendit qu’il me serait impossible de faire le voyage chez les
+Bicharieh sans prendre une nombreuse escorte. Le gouverneur voulait me
+donner des soldats turcs, chek Saad m’offrait des Ababdieh. Nous
+convînmes avec Baraca que, seulement pour la forme, je prendrais dix
+Ababdieh de sa tribu, et que lui, comme suite, aurait encore dix hommes.
+Le _naser_ du gouvernement, les notables du pays, les cheks Ababdieh et
+même ceux des Bicharieh assurèrent qu’il me fallait au moins soixante
+hommes armés, et à dromadaires. Chek Saad insistait beaucoup sur cela,
+disant que je pouvais rencontrer des malfaiteurs, des voleurs ou bien
+encore les mécontents des tribus que le gouverneur de Berber venait de
+maltraiter ; les Arabes de Taka ou de El Bâque seraient aussi à
+craindre. Chek Saad était intéressé dans cette affaire ; car il devait
+fournir son contingent d’hommes et de montures. Ce chek, d’ailleurs,
+pensait lui-même aux bruits qu’il avait fait répandre sur mon compte ;
+il avait dit partout que je venais enlever des trésors qui étaient
+cachés et reconnaître les routes afin d’y conduire plus tard des troupes
+pour m’emparer du pays.
+
+Je repoussai Saad qui, outre ses prétentions, intriguait, de connivence
+avec les chameliers et d’autres individus, pour faire payer le plus cher
+possible tout ce dont j’avais besoin, et je le menaçai de le faire
+partir de force pour Kartoum, accompagné de soldats et enchaîné s’il ne
+s’éloignait immédiatement ; ce qu’il crut prudent de faire.
+
+Malgré tout, nous fûmes obligés pour contenter les cheks de prendre plus
+de dromadaires, plus de chameaux et plus de monde que je n’en voulais.
+
+J’avais distribué quelques cadeaux, donné d’avance de l’argent pour des
+services qui n’étaient pas rendus, il est vrai, mais qui étaient bien
+garantis ; j’avais manœuvré de manière à m’assurer plusieurs
+dévouements ; il ne restait plus rien à faire.
+
+Le 30 janvier, avant le lever du soleil, le chek Baraca nous envoya nos
+chameaux de charge et nos dromadaires ; l’on chargea les uns, sella les
+autres, et l’on partit.
+
+Les habitants d’Assouan qui sont les gens les plus désœuvrés du monde,
+vivant du produit de leurs dattiers et du transport des marchandises qui
+doivent passer les cataractes pour remonter le Nil ou le descendre,
+poursuivant le voyageur qui vient, dans leur pays, pour visiter les
+antiquités, l’inquiétant dans le but seul de lui arracher quelques
+piastres, voient en tout un événement qui les surexcite ; aussi notre
+départ fit-il sensation dans la ville. Les enfants demandaient des
+bacchiche, les femmes faisaient leur glou-glou-glou significatif[10], et
+les hommes nous donnaient mille bénédictions. Beaucoup d’entr’eux nous
+accompagnèrent pendant un assez long temps.
+
+Notre caravane formait une petite armée très-leste et surtout fort
+pittoresque ; il y avait peu de chameaux de charge, mais bien soixante-
+dix dromadaires tous montés, et sur lesquels étaient distribués la plus
+grande partie des bagages, les vivres et l’eau. Les cavaliers, avec le
+corps à moitié nu, avec les cheveux crépus et incultes, étonnaient par
+leur étrangeté ; ils étaient armés de boucliers, de lances et de sabres,
+tous valides et animés, comme il arrive dans un moment pareil où bêtes
+et hommes sont impatients de se mouvoir ; et tout cet ensemble faisait
+un tableau singulier qui se développait au milieu des rochers de granit
+parsemés sur un sol aride et sans végétation.
+
+Ce premier jour, nous marchâmes peu, et après cinq heures de route, nous
+campâmes à l’endroit nommé _Ogab el Melh_ (station du sel). Les
+chameliers, qui n’avaient pas bien partagé les charges, restèrent fort
+longtemps le lendemain matin pour les organiser, ce qui fit que nous ne
+partîmes que vers les huit heures ; la nuit avait été fraîche, et le
+matin il faisait froid.
+
+Nous passâmes par la vallée de Demit qui vient déboucher dans le Nil à
+l’endroit qui porte son nom. C’est un large lit qui reçoit tous les
+torrents des montagnes environnantes quand il pleut.
+
+Ensuite nous entrâmes dans une gorge traversant les montagnes de Dégo,
+groupe de rochers de granit peu élevés, appartenant toujours à la vallée
+de Demit qui perd ici son nom pour prendre celui de la montagne.
+
+Le fond du sol est composé d’un gros gravier de granit mélangé de
+sable ; mais il est encombré de pierres roulées, de toute espèce, car
+cette vallée torrentueuse, qui vient de loin apporte les détritus des
+montagnes qu’elle traverse avant d’arriver à Dégo.
+
+Il offre peu de végétation ; pourtant l’on y trouve des salem, espèce de
+genets, et des mimosas Sihale en grand nombre ; ceux-ci se coupent pour
+faire du charbon que l’on vend sur le marché d’Assouan.
+
+Nous arrivâmes bientôt à Oum Eubal dont j’ai parlé déjà au sujet du chek
+Kralif et de la fuite des mamelouks d’Assouan à Dongola.
+
+A Oum Eubal, dans la vallée même, est une caverne souterraine dans
+laquelle se trouve une source. On y descend par une espèce de puits qui
+a été construit en pierres brutes de granit, et sa margelle ainsi que
+toute sa partie supérieure en briques cuites et en mortier. J’ai
+remarqué que ces briques étaient de deux qualités, et, d’après leur
+forme et leur disposition, j’ai constaté que ce puits avait été
+construit, sinon par les Romains, au moins réparé avec des matériaux
+romains, comme ceux que l’on trouve dans les ruines d’Assouan. Nos
+guides prétendirent avoir vu des inscriptions sur les rochers
+environnants ; mais, malgré toutes leurs recherches et les nôtres, nous
+ne pûmes les retrouver.
+
+Ce n’est pas le seul endroit de ces montagnes où l’on trouve à se
+désaltérer, surtout quand il a plu ; mais depuis longtemps il n’était
+pas tombé une goutte d’eau, et nous dûmes mettre le puits à
+contribution.
+
+Nous campâmes tout auprès pour y passer la nuit. Dans les environs
+campaient aussi quelques Bicharieh qui allaient vendre à Assouan du séné
+et des moutons ; ils eurent une grande peur de nous, cependant ils se
+rassurèrent bientôt et vinrent se joindre à nos Arabes.
+
+Tout ce rassemblement, avec ses chameaux, ses dromadaires et ses hommes,
+remplissait la vallée où se massaient une foule de groupes formés tout
+autour de grands feux ; car le froid était pénétrant. C’était encore un
+tableau pittoresque éclairé par les flammes et sous un ciel brillant
+d’étoiles. Les broussailles et les plantes sèches, pour brûler, ne nous
+manquèrent pas.
+
+Le 1er février nous perdîmes beaucoup de temps à remplir nos outres,
+parce que le puits ne fournissait qu’une petite quantité d’eau ; cette
+opération était importante.
+
+En partant, la route que nous avions à suivre remontait la vallée
+pendant une lieue environ, nous en sortîmes pour marcher sur un terrain
+bien plus ouvert où, à des distances éloignées se voyaient de petites
+montagnes séparées les unes des autres ; elles étaient de formations de
+grès, entrecoupées de rochers granitiques qui les avaient soulevées, et
+ceux-ci étaient remplis de veines de quartz très-blanc.
+
+Devant nous était une montagne plus élevée nommée _Her el Couffa_, qui
+donne son nom à une vallée qui vient déboucher ou se perdre dans celle
+de Dégo.
+
+Pour arriver à la montagne de Her el Couffa, nous traversâmes deux
+immenses plaines de sable solide, où il n’y avait pas un brin de
+végétation ; cependant quand il pleut ces plaines verdissent et
+deviennent couvertes de pâturages pour les troupeaux des Arabes ;
+malheureusement il y avait plusieurs années qu’aucun orage n’était venu
+humecter le terrain.
+
+En poursuivant, et après avoir passé la montagne Her el Couffa, est
+encore une plaine, semblable aux autres, qui se termine à un lieu nommé
+Bab el Déhessi, éloigné de Oum Eubal de onze heures de marche.
+
+Avant d’arriver à ce lieu, nous trouvâmes une vieille femme Bichari,
+avec son fils, conduisant un chameau chargé de séné qu’elle allait
+vendre à Assouan ; ils avaient l’air très-pauvres tous les trois.
+
+Nous apprîmes d’elle que les Bicharieh fuyaient loin de la route que je
+devais suivre, ayant une grande peur, parce que l’on disait que nous
+avions avec nous beaucoup de soldats turcs. Ceci était la suite des
+bruits répandus par le chek Saad.
+
+Lorsque nous campâmes, plusieurs Arabes Bicharieh qui étaient dans le
+même endroit, avec des grains qu’ils portaient chez eux, et avec des
+moutons et du séné à destination d’Assouan, parurent inquiets et firent
+mine de vouloir s’échapper ; mais dès qu’ils virent chek Baraca, qui
+était de leur connaissance, ils restèrent avec nous, et le soir, lorsque
+notre campement fut terminé, les feux allumés, je leur demandai pourquoi
+ils avaient eu l’air de nous craindre et de vouloir s’enfuir ? ils me
+répondirent que ce n’était pas nous qu’ils craignaient ni les Arabes qui
+nous accompagnaient ; mais qu’ayant une affaire de sang avec les gens et
+la famille du chek Ababdi Carar, ils avaient eu peur de rencontrer des
+Arabes de sa tribu parmi les nôtres. Ayant exprimé alors le désir de
+connaître la raison ou plutôt l’histoire qui les forçait à s’éloigner
+des gens de Carar, l’un d’eux, tout en fumant la pipe et prenant le
+café, voulut bien me la raconter. Comme cette histoire dépeint bien les
+mœurs des Arabes Ababdieh qui ressemblent beaucoup aux mœurs des
+Bicharieh, je la rapporterai ici :
+
+Dans un des petits hameaux qui entourent Derrawé, village entièrement
+peuplé d’Ababdieh et de Bicharieh, un soir étaient réunis, dans une
+cabane de roseaux recouverts en terre, plusieurs Ababdieh et Bicharieh
+qui, dans cette espèce de cabaret, buvaient du Bouza et du Méris, tout
+en fumant, chantant et se divertissant. Parmi ces Arabes était le nommé
+Babecr, fils du chek Carar, chef d’une des tribus des Ababdieh ; il y
+avait aussi un nommé Mahamet Nour et son cousin, tous les deux
+Bicharieh. Ce dernier, c’est-à-dire le cousin, se prit de querelle avec
+un parent de Babecr qui lui jeta le vase contenant le méris à la figure.
+L’offensé se leva et prit sa lance pour combattre son adversaire ; mais
+comme cet incident avait fait beaucoup de tapage dans la cabane, tout le
+monde était en rumeur, se poussant, criant, gesticulant, et, dans ce
+tumulte, le susdit cousin de Mahamet Nour fut frappé, traîtreusement et
+par derrière, près de l’épaule. Il tomba avec un couteau enfoncé
+jusqu’au manche, dans sa blessure. On s’empressa, autour du blessé, pour
+lui porter secours, et Babecr, étant le plus important de l’assemblée,
+demanda la permission de retirer le couteau ; alors il en prit le
+manche, et, favorisé par l’obscurité, laissant tomber son vêtement sur
+sa main, il le tourna et retourna dans tous les sens, afin d’agrandir la
+plaie, et avec l’intention sauvage d’achever, sans qu’on s’en aperçût,
+celui qui avait eu querelle avec son parent.
+
+Le moribond, sentant les déchirures du couteau, prit toutes les
+personnes présentes à témoin, et dit que s’il mourait ce n’était pas de
+la main de celui qui lui avait porté le premier coup, mais bien de celle
+de Babecr ; il mourut en effet. La famille du Bicharieh demanda
+justice ; mais les gens de Carar étant puissants, elle ne put rien
+obtenir. Mahamet Nour, de son côté, ne fut pas plus heureux, il retourna
+dans le désert avec la ferme volonté de venger lui-même son cousin.
+
+Quelques temps après cet événement, Babecr devant aller chez les
+Bicharieh pour des affaires importantes, l’on réunit tous les parents du
+mort pour provoquer un arrangement. Mahamet Nour seul, qui conservait
+toujours ses idées de vengeance, ne parut pas à la réunion, il profita
+au contraire de cette circonstance pour laisser croire qu’il avait
+oublié la mort de son cousin. Son but était de ne recevoir, sous aucun
+prétexte, le prix du sang répandu afin d’avoir le droit de le répandre
+lui-même.
+
+Babecr effectua son voyage ; mais, au retour, Mahamet Nour feignant
+d’avoir des affaires aussi, se mit en route en même temps que lui. Il
+cachait si bien son projet, que personne ne pouvait le soupçonner.
+
+Un jour pendant la route, se trouvant en avant de la caravane avec
+Babecr, et croyant le moment favorable, il fit une première tentative
+qui ne réussit pas, et voici pourquoi :
+
+Ayant fait tomber la conversation sur les armes à feu, il avait dit à
+Babecr que tout dernièrement il venait d’acquérir un très-beau pistolet,
+qu’il l’avait chargé, et que, ne l’ayant pas encore tiré, il ne savait
+s’il partirait, que son désir était de l’essayer ; mais qu’il n’avait
+pas de munitions pour le recharger. Babecr, qui n’était ni fin ni
+soupçonneux, sa conduite le prouve, consentit à lui en fournir.
+
+Mahamet Nour pressa la détente du pistolet en question, qui fit feu
+parfaitement ; il regretta intérieurement de ne l’avoir pas déchargé sur
+Babecr.
+
+Alors ils descendirent de dromadaire pour procéder à ce qui était
+convenu. Mahamet Nour, dès ce moment, était bien décidé à tirer sur son
+compagnon de route, certain qu’il ne le manquerait pas et qu’il pourrait
+fuir facilement dans le désert ; mais il n’eut pas le temps d’accomplir
+son projet. Le pistolet n’était pas encore rechargé que les gens de
+Babecr, qui marchaient derrière, émus par le coup de feu qu’ils avaient
+entendu et craignant pour leur chef un accident quelconque, étaient
+arrivés au plus vite de leurs montures ; ils furent étonnés de voir les
+deux Arabes, calmes en apparence, occupés tranquillement à charger une
+arme. Toutefois Babecr, en voyant l’air inquiet de ses gens, et aussi
+l’attitude de Mahamet Nour, qui ne lui sembla plus naturelle, conçut des
+soupçons sur ses intentions. Il lui remit le pistolet chargé, mais sans
+y ajouter l’amorce, ce dont le propriétaire n’eut pas l’air de
+s’apercevoir.
+
+Le coup projeté par Mahamet Nour n’avait donc pas réussi ; ce n’était
+qu’une expérience acquise et une leçon pour mieux prendre ses mesures à
+l’avenir.
+
+Arrivés à Derrawé tout le monde se sépara.
+
+L’homme qui cherche une vengeance a la patience d’une bête fauve ; il ne
+se lasse point. Mahamet Nour aurait épié toute sa vie une nouvelle
+occasion favorable à son dessein ; mais cette occasion se présenta peu
+de temps après l’affaire du pistolet.
+
+Se trouvant un jour à Derrawé, il apprit que Babecr se mariait le soir
+même, et, qu’en attendant la nuit, il passait son temps à boire du
+méris, ce qui est l’habitude dans tous les villages ababdieh sur les
+bords du Nil, où les Arabes sont en général très-débauchés ; ils ne le
+cèdent qu’à leurs femmes, dont les dérèglements dépassent toute
+expression.
+
+Mahamet Nour n’avait pas de plan bien arrêté ; mais, en toute prévision,
+il alla remplir son outre d’eau, attacher à l’écart son dromadaire bien
+préparé ; puis il vint au lieu où l’on buvait. Le bruit, les chants y
+étaient étourdissants comme le soir de l’assassinat de son cousin. Cette
+coïncidence, qui le surexcita, lui fit concevoir une machination
+infernale. Voyant que Babecr était déjà parti, il courut à la case de la
+nouvelle mariée et parvint, sans être vu, à se cacher sous le lit[11],
+qui est élevé de terre de 50 à 40 centimètres et soutenu sur quatre
+pieds.
+
+Il est inutile de retracer les détails, que me donna le conteur, sur
+l’impatience de l’assassin, qui faillit, plus d’une fois, se trahir, et
+sur l’état de déraison où se trouvait la victime, état occasionné par
+l’action des liqueurs absorbées, bien plus que par un autre mobile, plus
+ordinaire en cette circonstance. Ce qui arriva, c’est qu’au bout de
+quelques heures Babecr fut trouvé, baigné dans son sang, à côté de sa
+femme dont les cris ne parvinrent pas à le rappeler à la vie.
+
+Mahamet Nour était sorti de sa cachette quand il avait jugé le moment
+favorable ; il avait, avec un sang-froid incroyable, promené légèrement
+sa main gauche sur les deux époux afin d’être bien sûr qu’il ne se
+trompait pas, et il avait plongé son poignard, qu’il tenait de la main
+droite, dans le ventre du meurtrier de son cousin, en lui labourant les
+entrailles, comme il avait été fait des entrailles de celui-ci ; puis il
+avait attendu, avant de s’échapper, que la mort de Babecr fût bien
+constatée.
+
+Tout autre s’en serait tenu là, et se serait enfui. Mahamet ne le jugea
+pas ainsi : par un raffinement de cruauté, dont ces Arabes seuls sont
+capables, il se rendit à l’endroit où étaient encore beaucoup de
+camarades du mort, continuant l’orgie commencée la veille, et il leur
+dit audacieusement de ne pas se tromper sur le meurtrier de Babecr, que
+c’était bien lui, Mahamet Nour, qui l’avait tué et qu’il retournait dans
+son pays satisfait d’avoir consommé sa vengeance et le cœur réjoui et
+content. Ce fut alors seulement qu’à la faveur de la stupéfaction
+générale et favorisé par l’obscurité, il rejoignit son dromadaire, sauta
+en selle et retourna dans sa tribu.
+
+Parmi les Bischarieh cet homme est regardé comme un héros, il était avec
+les Arabes que nous trouvâmes à Bab el Déhessi.
+
+La veillée avait été remplie au moyen de cette histoire, et chacun
+songea à prendre du repos.
+
+Longtemps avant le jour le chek Baraca, qui ne savait pas juste l’heure,
+croyant qu’il était temps de lever le camp réveilla tout le monde ; mais
+il faisait tellement froid que nous ne partîmes qu’après le lever du
+soleil.
+
+Le pays que nous traversâmes était comme parsemé de petites montagnes,
+il y en avait de tous côtés ; ces montagnes, nullement liées entre
+elles, étaient toutes composées de grès que perçaient, de distance en
+distance, de très-forts rochers de granit.
+
+Nous avions, droit devant nous, une montagne plus importante nommée el
+Nassié. Avant d’y arriver, nous passâmes auprès d’un rocher d’un marbre
+blanc grisâtre qui formait une grosse saillie s’étendant du sud-sud-
+ouest au nord-nord-est.
+
+Ce fut dans l’après-midi seulement que nous arrivâmes à la montagne de
+Nassié, où nous trouvâmes une grande quantité de plantes sèches,
+pâturage dont nos montures avaient besoin.
+
+La montagne d’el Nassié est plus élevée que toutes les montagnes
+voisines ; elle a environ 360 mètres de hauteur, au-dessus de la plaine,
+est formée de grès comme le sol environnant et doit son soulèvement à la
+présence du granit que l’on aperçoit à sa base et qui a incliné ses
+couches.
+
+Le 3 février, le froid nous empêcha de partir avant neuf heures du
+matin, quoique la température fût élevée à 4 degrés Réaumur au-dessus de
+zéro. Nous traversâmes des plaines de graviers accidentées par beaucoup
+de petites veines de quartz laiteux ; le terrain inférieur était
+toujours granitique, et les saillies formées par le grès.
+
+La vallée d’Esserba, que nous traversâmes, était remplie de plantes et
+de broussailles avec beaucoup de Sihales ; tout paraissait déjà vert à
+cause des pluies qui étaient tombées depuis quelques jours seulement ;
+mais les herbes annuelles n’étaient pas encore poussées.
+
+Dans la vallée d’Esserba se trouvait le campement Bichari de la petite
+tribu dont Mahamet Nour faisait partie. C’était la réunion d’une dizaine
+de cahuttes de 8 pieds de côté, et faites avec des nattes. Leurs
+propriétaires, comme tous les Bédouins de ces contrées, me semblèrent
+fort misérables, et je me demandais comment des êtres si deshérités
+pouvaient ressentir cette fierté outrée qui ne pardonne jamais une
+offense, et qui fait de la vengeance le premier des devoirs.
+
+La route, après Esserba, se poursuit au milieu de ravins creusés dans
+des rochers, où se trouvent de loin en loin des réservoirs naturels que
+les pluies remplissent. La présence de ces rochers fait que le sol est
+recouvert de gros cailloux qui rendent le chemin difficile aux animaux
+de transport et aux montures. Partout nous rencontrions des Arabes
+Bicharieh et Ababdieh de la tribu du chek Baraca qui venaient, sur notre
+passage, pour nous saluer. La vallée devenue plus large était remplie de
+plantes et d’arbres ; un bouc sauvage, bel animal aux longues soies
+s’enfuit à notre approche, nous lui donnâmes la chasse inutilement ; car
+il gagna les montagnes avant que nos dromadaires pussent l’atteindre et
+il se trouva à l’abri de nos balles.
+
+Ce fut à Guéhettré que nous nous arrêtâmes afin de pouvoir le lendemain
+matin prendre de l’eau à un réservoir naturel, alimenté par les pluies,
+qui se trouve dans le haut de cette vallée.
+
+Le 4 février, nos chameaux, engourdis par le froid de la nuit, eurent
+toutes les peines du monde à se lever ; aussi fûmes-nous obligés
+d’attendre que le soleil les eût réchauffés pour pouvoir les mener
+boire ; ce qui fut d’ailleurs difficile. Le lieu où se trouve l’eau
+étant très-escarpé, et les chameaux ne pouvant y arriver, l’on fut
+obligé de porter l’eau à distance. Tout cela fit qu’il était une heure
+après midi quand nous fûmes en mesure de nous mettre en marche ; mais,
+comme le temps continuait d’être mauvais, avec un fort vent du sud-est
+qui soulevait des tourbillons de poussière, nous jugeâmes convenable de
+demeurer encore le reste de la journée à Guéhettré où nous trouvions à
+donner à manger aux chameaux, et du bois pour nous chauffer.
+
+Cette vallée de Guéhettré est creusée dans des montagnes assez élevées,
+de formation primitive ; les plus hautes ont un aspect rougeâtre et sont
+toutes bouleversées ; les gneiss ainsi que les rochers porphyriques y
+dominent, et beaucoup de filons quartzeux très-blancs, très-minces les
+traversent dans tous les sens. Le lit du torrent qui est toujours à sec,
+excepté quant il pleut, ce qui n’arrive pas tous les ans, était, en ce
+moment, couvert d’arbustes, de plantes et de broussailles ; l’on y
+voyait aussi cette espèce de mimosa _Sihale_ dont j’ai parlé, et qui,
+là, devient un très bel arbre. Les Arabes, déjà, avant qu’ils fussent
+tout à fait verts, les avaient dépouillés de leurs plus belles branches
+pour les donner à leurs troupeaux et surtout aux chameaux qui en sont
+fort friands.
+
+Nous eûmes la visite de beaucoup d’Arabes campés dans les environs ; ils
+étaient en grande partie de la tribu du chek Baraca et tous, comme
+toujours, fort pauvres, demandant à manger pour eux, et mendiant du
+grain pour leurs familles. Ce sont là des misères dont on ne peut guère
+se faire idée, et cependant, la liberté est si chère à ces hommes du
+désert qu’ils préfèrent encore leur état à l’existence plus aisée qu’ils
+obtiendraient en venant habiter les bords du Nil où ils pourraient
+cultiver quelques terres ; mais ce serait alors s’assimiler aux
+_Fellahs_, pour lesquels ils ont le plus profond mépris, et leur orgueil
+s’y oppose.
+
+Le 5, au matin, il faisait toujours très-froid et nous ne nous mîmes en
+marche qu’après sept heures et demie.
+
+A dix heures et demie, après avoir traversé un pays semblable à celui de
+la veille, nous arrivâmes à un lieu nommé _Ceïga_. C’est le principe de
+la vallée de ce nom, vallée formée de montagnes toutes séparées les unes
+des autres, et présentant comme une réunion de cours d’un aspect
+singulier. Dans ce lieu l’on a exploité une mine d’or ; mais l’on voit
+bien que les travaux sont plus modernes que ceux que j’ai visités
+précédemment.
+
+La petite montagne où est l’exploitation repose sur une base de granit,
+viennent ensuite les grès. Elle est composée de schistes micacés et
+talcaires, doux au toucher, un peu savonneux, et traversée par un large
+filon quartzeux qui se divise en beaucoup de petites veines se dirigeant
+dans toutes les directions. Ce sont ces veines et le gros filon qui
+étaient travaillés.
+
+La petite montagne peut avoir 100 mètres de hauteur au-dessus de la
+vallée, et 1,500 mètres de tour.
+
+Les morceaux de quartz que l’on extrayait, ainsi que les parties de
+schiste talcaire étaient portés dans les habitations des mineurs où le
+tout était broyé après avoir été concassé par des moulins à bras. On
+procédait ensuite au lavage, sur des plans inclinés, pour détacher l’or
+de tout ce qui lui était étranger, ainsi que je l’avais constaté à Absah
+et à Raft, sur la route de Corouscos à Abou Ahmed.
+
+Cette mine a été le centre d’une grande activité si l’on en juge par le
+nombre considérable de huttes dont il ne reste que les murs, murs
+construits en pierres sèches suivant la manière des Nubiens. Il pouvait
+y avoir là quatre à cinq cents habitations grandes et petites,
+dispersées dans les ravins environnants et toujours placées près des
+endroits où les eaux de pluie pouvaient couler. De plus, un trou, une
+cavité spéciale, avait été creusée dans le voisinage de chacune d’elles,
+pour recevoir les parcelles d’or détachées de la montagne. Dans beaucoup
+de ces habitations se trouvent encore des moulins à bras, et à côté un
+tas de matières provenant du lavage ; ces matières sont blanchâtres,
+légères et savonneuses au toucher, et ne contiennent plus aucune partie
+brillante ni dure.
+
+Je ne sais d’où les travailleurs pouvaient tirer assez d’eau pour les
+besoins de la vie quand il leur en fallait tant déjà pour le lavage de
+leur minerai seulement. Aujourd’hui il n’y en a qu’à deux journées de
+distance et en assez faible quantité. Ils avaient donc, à leur portée,
+des sources, des ruisseaux, des puits qui fonctionnaient ; c’est mon
+opinion, et j’ai recueilli la preuve que cet état de choses avait cessé
+bien après l’époque où les mines étaient en exploitation, de même les
+pluies, dans le pays, étaient devenues, depuis, moins fréquentes. Deux
+anciens puits, creusés dans la roche, m’avaient été signalés ; mais,
+malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les trouver.
+
+Ces mines, à ce qu’il semble, n’ont point été abandonnées par suite
+d’accidents violents ; mais bien par suite de l’épuisement du métal dont
+je n’ai plus observé aucune trace dans le filon exploité. Les moulins
+tous usés, tous hors de service, prouvent en faveur de cette hypothèse ;
+ils sont tournants et non composés de simples pierres à écraser, comme
+ceux des Nubiens, ce qui m’a démontré aussi que les mineurs devaient
+être des étrangers, des gens venus du dehors.
+
+Les Arabes n’ont conservé, à cet égard, aucune tradition.
+
+Après avoir campé toute la nuit à l’Ouadée Oum Dérer, où nous nous
+étions arrêtés de bonne heure parce que, devant nous, nous avions une
+grande journée à faire avant d’atteindre un lieu où l’on trouverait des
+plantes pour nos animaux et du bois pour nous chauffer, nous partîmes et
+nous marchâmes longtemps dans un désert affreux dont le sol était
+couvert d’un sable jaune et quelquefois blanc, détritus entraînés des
+montagnes de grès et de calcaire. La plaine était légèrement ondulée, et
+dans ses ondulations apparaissaient, sous les sables, des rochers de
+granit peu saillants. Quelques plis formés par les écoulements des eaux
+de pluie, traversaient le désert immense ; mais ces plis étaient aussi
+secs et aussi dénudés que tout le reste.
+
+Avant d’arriver à l’Ouadée de Séguel, les chemins sont fort mauvais dans
+les montagnes ; il nous fallut six heures pour les franchir et nous
+atteignîmes cette vallée dans un endroit rempli, çà et là, de petits
+arbres Sihales très-verts.
+
+Le lendemain, le 7 février, une heure après être partis, nous trouvâmes
+celle de Gieugoub, où nous pûmes nous arrêter. Dans sa partie la plus
+élevée, les eaux de pluie ont creusé un grand trou, régulièrement
+arrondi, où elles tombent en manière de cascade ; il est peu facile d’y
+atteindre. Un peu plus bas, sous le sable même, est une source, peu
+apparente, dont l’eau est bien meilleure ; c’est là que nous campâmes.
+Pour en avoir suffisamment, il nous fallut percer une espèce de puits
+d’environ dix pieds de profondeur, travail malaisé, eu égard aux moyens
+insuffisants dont nous disposions. Ce travail toutefois réussit
+parfaitement, et nous procura de quoi satisfaire à toutes les exigences
+de la caravane.
+
+Mais alors il arriva là ce qui est pour ainsi dire inévitable quand
+beaucoup d’Arabes, à la fois, veulent faire boire leurs chameaux et
+faire une provision d’eau pour eux-mêmes : tout le monde criait, chacun
+voulait être le premier à remplir ses outres ; ce fut un tohu-bohu
+général. Heureusement le chek Baraca empêcha que ce tumulte ne prît un
+caractère sérieux en frappant de son courbache tous les turbulents et
+tous les impatients.
+
+Quoique nous eussions fort peu marché, nous passâmes la journée dans ce
+campement auprès de l’eau. Les Arabes Bicharieh des environs vinrent
+nous voir, leurs femmes vinrent aussi. Elles étaient très à l’aise, et
+ne paraissaient pas mues par cette curiosité stupide qui distingue les
+femmes Fellahs d’Égypte. Il y avait parmi elles deux jeunes filles très-
+jolies qui causèrent avec nous, et avec les Arabes, fort gaiement.
+
+En partant le matin, le gros de la caravane se dirigea directement vers
+le sud-est pour entrer dans la grande vallée de Ollaki, et je pris, avec
+quelques hommes, la direction de l’est pour aller visiter un endroit où
+je devais trouver des habitations abandonnées, ainsi que des traces de
+travaux dans la montagne.
+
+Nous passâmes par de mauvais chemins à travers de petits monticules et
+de petites vallées où verdissaient quelques arbres. Les pentes
+principales de cette localité se rendent dans la vallée d’Ollaki ; tout
+le sol est composé de schistes micacés, et les gneiss et les granits
+apparaissent, de loin en loin, avec des roches porphyriques.
+
+Dans une de ces petites vallées nommée l’Adayber, je remarquai tout près
+de celle de Souhan, où elle se perd, une petite montagne rougeâtre de la
+même formation que les précédentes et qui avait été travaillée. On y
+avait creusé des trous pour suivre les filons de quartz aurifères qui la
+traversent dans tous les sens ; mais, sur l’inspection de ce qui avait
+été fait, je jugeai que le minerai était fort pauvre, et que, pour cette
+raison, l’on avait abandonné les travaux. Les habitations des
+travailleurs étaient toutes dans les environs, et le lieu des lavages
+était près des excavations.
+
+Nous remontâmes la vallée de Souhan jusqu’à son origine, où nous
+trouvâmes encore beaucoup d’habitations ruinées et des travaux
+abandonnés, comme ceux que j’avais vus précédemment.
+
+Un peu plus loin, dans un endroit fort rétréci, fort étroit, l’on a
+exploité, à ciel ouvert, un filon aurifère qui traverse la vallée et qui
+passe dans les montagnes, courant du N.-O. au S.-E. Ce filon de quartz
+micacé est dans une pierre dure, et, par intervalles, dans du spath, ou
+du schiste. Il affecte une ligne brisée, tortueuse, et cependant il est
+creusé profondément à ciel ouvert.
+
+En sortant de là, nous fûmes rejoints par un Arabe Bichari que nous
+avions vu à Assouan, et qui nous avait dit qu’il serait, avant nous, à
+Ollaki. Depuis trois jours seulement il avait quitté Assouan ; mais il
+n’avait pris d’eau nulle part, quoiqu’il en eût grand besoin. Son
+intention était de marcher encore jusqu’à minuit, sans se détourner le
+moins du monde de sa route ; il se joignit néanmoins à notre caravane.
+
+Au coucher du soleil, nous arrivâmes dans l’ouadée Ollaki, principal but
+de mon voyage.
+
+Son abord, de ce côté, est fort large, et quelque peu mouvementé par la
+présence de petites dunes d’un sable blanc très-fin. Il y a beaucoup de
+plantes et d’arbustes, et une végétation, relativement très-abondante
+jusqu’aux montagnes qui sont assez éloignées.
+
+Notre camp avait été préparé d’avance, au milieu de la vallée, parmi les
+tentes des Bicharieh dont les chameaux paissaient les herbes que les
+dernières pluies avaient fait pousser. Beaucoup de monde nous attendait.
+
+A la vue de tout ce monde, selon l’usage, nous lançâmes nos dromadaires
+à toute vitesse, en poussant, tous, des cris pour répondre au glou-glou-
+glou poussé par les femmes, et nous vînmes descendre devant nos tentes.
+
+Aussitôt arriva le chek de la tribu, un homme petit, vieux, mais
+pourtant fort agile. Nous nous avançâmes vers lui ; il se nommait Ali
+Hérab. Il nous salua très-froidement ; cependant, au premier coup d’œil,
+je remarquai que ce devait être un bon homme ; sa figure était fine et
+agréable. Beaucoup d’Arabes le suivaient ; or, pour faire plus ample
+connaissance avec lui, je le retins à souper, ainsi qu’un autre chek
+nommé Soueket, parent, par alliance, du chek Baraca.
+
+Le lendemain matin, c’était le 10, Ali Hérab nous engagea, avec tant
+d’instances, à passer la journée à son camp, que nous ne pûmes refuser ;
+d’ailleurs comme c’était un des plus puissants chefs Bicharieh, et qu’il
+devait nous accompagner dans plusieurs courses, je devais le ménager.
+
+Aussitôt que j’eus décidé que nous passerions la journée avec lui, l’on
+s’installa pour le mieux, quoique l’endroit où nous étions fût fort
+désagréable ; le sol était couvert d’une poussière très fine, et le vent
+la faisait voler partout.
+
+Le chek Ali Hérab, suivant les règles de l’hospitalité arabe, nous
+envoya une belle et grasse chamelle, qu’il fallut procéder à tuer et à
+dépecer. Cette bête était superbe, et j’aurais bien voulu m’opposer à
+son exécution ; mais, voyant que j’aurais mécontenté tout le monde, je
+n’y insistais pas. La chamelle, manœuvrée comme si l’on allait la seller
+ou la charger, fut placée sur ses genoux, puis, et ce fut l’affaire d’un
+moment, on lui coupa la tête, on l’écorcha, et on la mit en pièce.
+
+Afin d’éviter les disputes qui auraient pu surgir au sujet du partage,
+l’on avait pris la précaution de tenir tous les prétendants à distance.
+Ils s’étaient placés sur les petites hauteurs environnantes, comme
+autant de vautours, prêts à fondre sur leur proie, et, spectacle
+vraiment sauvage, chacun, à un signal donné, devait se jeter sur la part
+qui lui était destinée. Quand la distribution fut faite, ce qui resta de
+chair fut coupé par lanières pour être séché au soleil, et conservé.
+
+Le repas dura toute la journée.
+
+Nos amis les Bicharieh qui allaient et venaient autour de nous
+paraissaient fort gais et fort contents ; ils furent bien moins
+importuns que je ne m’y attendais, ce que j’attribuai à la présence du
+chek Baraca, dont la personne était fort respectée dans le pays.
+
+Ils me dirent, me répétèrent même plusieurs fois, et avec affectation,
+que ma tente était la première tente étrangère qui eût été plantée chez
+eux et dans l’Ouadée Ollaki. Tous, ensuite se plaignirent de la dureté
+du temps, alléguant que, sur les bords du Nil, tout était fort cher, à
+cause de la présence des Turcs ; que, d’un autre côté, l’on achetait
+leurs moutons, leurs chameaux, etc., à trop bas prix et que cela, joint
+à la sécheresse qu’il faisait depuis plusieurs mois, les avaient rendus
+fort pauvres. Ils n’avaient d’espérance, pour le moment, que dans
+l’approche de la saison des pluies qui devaient fertiliser leurs
+pâturages... Ces plaintes, ces doléances, auxquelles je ne pouvais rien,
+avaient, en outre, un air de banalité qui me toucha fort peu, et je me
+contentai de dire à ceux qui les proféraient : Dieu est grand ! Dieu est
+grand ! paroles sacramentelles au moyen desquelles l’on clôt, chez les
+Arabes, toute espèce de conversation.
+
+Le 11, nous partîmes de bonne heure pour gagner l’Ouadée Hégatte, près
+de la montagne de ce nom, où nous avions donné rendez-vous à un grand
+chek d’une tribu Bichari ; nous campâmes auprès de l’eau, comme
+d’habitude. Il y avait là, dans les ravins environnants, plusieurs
+cabanes dont quelques-unes étaient à l’ombre d’un magnifique Sihale.
+Bientôt arriva le chek nommé Abou Goublé, monté sur un délicieux
+dromadaire qu’un arabe conduisait par la têtière, car le chek s’était
+cassé la jambe en tombant, il n’y avait pas longtemps. C’était un grand
+vieillard, avec la barbe blanche, l’air vif et noble, et la tenue
+respectable comme pas un de ceux qui nous accompagnaient. Il avait
+d’ailleurs une grande suite, et tous les Arabes lui témoignaient
+beaucoup de respect. Nous saluâmes ce vieillord avec empressement, et il
+parut bien aise de nous voir. Je jugeai que son fils Allamin, dont
+j’avais fait la connaissance à Abou Ahmed, et que j’avais bien traité,
+était pour beaucoup dans cette réception.
+
+Le soir il y eut, sous ma tente, un grand dîner, dîner composé d’un
+mouton rôti et d’un immense plat de riz. Nous causâmes beaucoup du
+voyage que je voulais faire à Gebel Elba, ainsi que dans tous les
+endroits du pays où il y avait quelque chose de curieux à voir.
+
+Abou Goublé ne pouvant nous accompagner, à cause de son infirmité, et
+surtout à cause des affaires qui le rappelaient dans sa tribu, promit de
+nous laisser son fils. Avant son départ, je lui fis cadeau d’un vêtement
+de drap rouge et de deux pièces de toile bleue pour deux de ses enfants,
+ce dont il fut très-content. Il me fit dire, car il ne parlait pas
+l’arabe, que maintenant que j’étais venu chez lui, que nous avions mangé
+ensemble, il me considérait comme un membre de sa famille, tout comme
+avait fait précédemment leur grand chek Ahmed Wed Ahmed, à Goos Regeb,
+que, par conséquent, ses enfants étaient mes frères, et que je pouvais
+compter sur eux et sur lui, dans toute circonstance.
+
+Après avoir vu partir le chek Abou Goublé et sa suite, je montai à
+dromadaire pour visiter plus en détail la vallée d’Hégatte et voir les
+habitations que l’on m’avait signalées. Cette vallée est resserrée entre
+de petites montagnes presque perpendiculaires ; le sol, couvert de sable
+blanc quartzeux, et de débris de granit, nourrit cependant beaucoup
+d’arbres de différentes essences. Je remarquai deux _harrazas_ très-
+grands, mimosas à larges feuilles, qui épanouissaient leur feuillage et
+leurs fleurs à peu de distance d’une source cachée sous le sable ; cette
+source était très-abondante alors ; dans l’été, elle disparaît
+entièrement.
+
+En s’élevant, la vallée devient très-étroite, et dans cette partie l’on
+trouve, toujours sous forme de ruines, beaucoup de petites maisons
+réunies ; plusieurs cependant dépassaient en grandeur, en importance,
+celles que j’avais rencontrées jusque-là. Toutes étaient placées dans
+les anfractuosités de la montagne par où les eaux pouvaient couler, et
+ces anfractuosités travaillées en manière de petits bassins ou de
+récipients, étaient barrées par des murs dans lesquels il y avait un
+trou pour servir d’exutoire.
+
+Aucun travail d’excavation ne se voit dans les environs, et, de cela, je
+conjecturai que les chercheurs d’or propriétaires des établissements ci-
+dessus recueillaient seulement l’or en parcelles que les pluies
+détachaient des roches de la montagne. Entraînées de cascades en
+cascades parmi d’autres détritus, ces parcelles subissaient un dernier
+lavage dans les petits bassins et pouvaient ensuite être recueillies. Du
+reste, je vis peu de débris de moulins à bras et tournants ; mais toutes
+les habitations me semblèrent plus anciennes que celles des autres lieux
+de ces contrées où l’on a exploité l’or.
+
+Le soir, à notre retour au camp, nous trouvâmes beaucoup de mendiants
+bicharieh auxquels je fis donner un peu de grains. Ils étaient aussi
+laids que misérables, et une chose me frappa, en les considérant, c’est
+que je reconnus en eux le type des prisonniers représentés
+légendairement sur les bas-reliefs des temples et des tombeaux des
+anciens Égyptiens. Leurs femmes, plus résignées dans leur pauvreté,
+avaient aussi un aspect moins repoussant.
+
+La montagne d’Hégatte est un pic en forme de pain de sucre, fort élevé,
+et qui s’aperçoit de fort loin dans toutes les directions. Elle est
+formée entièrement de gros blocs de granit rouge, comme celui d’Assouan,
+entassés les uns sur les autres. Depuis plusieurs jours, cette montagne
+me servait de point de relèvement et de sommet d’angle pour la
+triangulation qui devait me servir à dresser une carte de ce pays ;
+aussi je voulus monter à son faîte. L’escarpement en est si abrupte que
+les Arabes regardent cela comme impossible, et cependant il restait pour
+eux, à l’état de souvenir, qu’un homme était parvenu, une fois, tout en
+haut du mont, qu’il y avait trouvé une plate-forme recouverte de sable,
+et qu’il en avait rapporté un vase cassé.
+
+Quoique cette ascension semblât fort difficile, je l’entrepris cependant
+et je me trouvai bientôt au milieu de ces roches bouleversées dans tous
+les sens, de ces blocs étagés d’une façon désordonnée qui constituaient
+un véritable chaos. Entre la plupart étaient des plantes et des
+broussailles épineuses qui en défendaient l’accès, des pierres et des
+cailloux anguleux sur lesquels on ne pouvait poser les pieds sûrement.
+
+J’avais ailleurs, dans les montagnes du mont Sinaï, fait l’apprentissage
+de semblables difficultés ; mais je dois l’avouer, je n’en avais jamais
+rencontré de si grandes.
+
+Le mont Sinaï est de même formation que le mont Hégatte ; celui-ci,
+toutefois, est beaucoup moins élevé ; il atteint à peine 400 mètres au-
+dessus du sol de la vallée.
+
+Je mis une heure trois quarts à monter au sommet. Là je trouvai un
+dernier rocher d’environ 15 mètres de hauteur, qui, à cause de sa forme
+arrondie, fut le plus difficile à escalader ; mais, une fois cet effort
+accompli, le magnifique spectacle qui se déploya devant moi me
+dédommagea bien de ma peine. L’immensité du désert n’a rien d’analogue
+dans les pays d’Europe ; j’étais comme suspendu dans l’espace.
+
+De là je pus remarquer que toutes les petites chaînes de montagnes des
+environs étaient, comme celles d’Hégatte, composées de granit en grande
+partie, avec le mélange de toutes les formations primitives, et
+entrecoupées de filons de quartz blanc, affectant, par intervalles, des
+tons noirâtres et rougeâtres ; ils avaient tous la direction du S.-E. au
+N.-O., ce qui annonce les filons métalliques. C’étaient surtout les
+montagnes qui avoisinaient la vallée d’Ollaki qui avaient cette
+direction. Je pus remarquer encore que cette vallée, beaucoup plus basse
+que toutes celles que j’avais sous les yeux, était orientée de manière à
+recevoir toutes leurs eaux, ce qui, à certaines époques, lui donne
+l’apparence d’un fleuve, comme je l’avais vu à son embouchure dans le
+Nil.
+
+Après avoir, du sommet d’Hégatte, relevé toutes les montagnes en vue, je
+me disposais à redescendre, lorsque fis je un faux pas et me donnai une
+forte entorse ; il fallut pourtant effectuer une espèce d’exercice
+d’acrobate jusqu’à mon dromadaire.
+
+Les Bicharieh, étonnés de ma course, ne furent pas moins étonnés de
+m’entendre dire qu’il n’y avait, sur le sommet de la montagne, aucune
+construction.
+
+En arrivant au camp, j’étais si fatigué, mon entorse me faisait
+tellement souffrir que, pour avoir le temps de me reposer, je remis le
+départ au lendemain. On en profita pour faire une bonne provision d’eau.
+Le chek Baraca, de son côté, avait une affaire à arranger avec le chek
+Ali Hérab au sujet d’un chameau volé, il eut le temps de s’en occuper.
+Cette affaire, entre autres péripéties, avait donné lieu à une aventure
+fort curieuse ; je la donne dans toute sa naïveté primordiale :
+
+Des gelabs ou négociants du Dongolah revenaient par la route du grand
+désert. Cette route quitte le Nil à Damer ou Berber, et n’y revient qu’à
+la hauteur de Derrawé, un peu au nord d’Assouan. Ils étaient arrêtés à
+la montagne de Chigré, où ils prenaient de l’eau en attendant le moment
+de se remettre en route. Des Arabes Bicharieh vinrent les trouver, et,
+comme les gelabs avaient des chameaux malades et fatigués, ils leur en
+offrirent quelques-uns plus valides, comme renfort ; une vente régulière
+s’ensuivit.
+
+Ces gelabs continuèrent leur route et arrivèrent à la vallée ou Ouadée
+Terfawe avec l’idée de se reposer. Alors qu’ils dressaient les tentes,
+quelques-uns d’entre eux conduisirent tous leurs animaux à un puits
+voisin. Là étaient aussi des Arabes des environs. On se disputa, comme
+toujours, pour savoir qui commencerait à faire boire ses bêtes et à
+remplir ses outres. Pendant la bagarre, un des Arabes reconnut, parmi
+les chameaux des gelabs, un sujet qui lui appartenait et qui lui avait
+été volé peu de jours auparavant ; il voulut alors s’en emparer. Celui
+qui le conduisait était un jeune chamelier faisant partie de la caravane
+des négociants ; il se montra, ce qui est facile à comprendre, peu
+disposé à rendre le chameau qu’il avait acheté à la station de Chigré.
+On en vint aux coups et ensuite aux armes, tout le monde prit part à la
+dispute et, dans la mêlée, un Bicharieh tomba mort, frappé d’un coup de
+lance par le jeune Arabe propriétaire du chameau. Les gens des
+négociants retournèrent immédiatement à leur campement, les Bicharieh à
+leur tribu.
+
+Mais l’affaire ne pouvait pas en rester là. Ces derniers revinrent
+bientôt en grand nombre, entourèrent leurs adversaires et demandèrent, à
+grands cris, qu’on leur livrât le meurtrier et son chameau, ajoutant
+que, si cela n’était pas fait sur l’heure, ils allaient piller la
+caravane et massacrer tout le monde.
+
+Les pauvres gelabs, inférieurs en nombre et mal armés, ne savaient plus
+à quel prophète se recommander, d’autant que ceux d’entre eux qui
+avaient assisté à l’affaire ne voulaient pas dénoncer le coupable.
+
+Enfin, sentant qu’il n’y avait pas d’arrangement possible, ils se
+préparèrent à combattre, et déjà les lances étaient levées contre eux,
+lorsque le jeune homme, cause de la prise d’arme, sortit tout à coup du
+groupe dans lequel il se trouvait, monta sur un rocher voisin, et, de
+là, déclara fièrement être le meurtrier que l’on cherchait ; mais il
+n’avait pas de reproches à se faire, n’ayant donné la mort que pour se
+défendre, et conserver un bien acquis loyalement ; il déclara aussi que
+sa cause n’étant pas celle des gelabs, il se séparait d’eux pour ne pas
+leur faire tort ; puis, brandissant sa lance, il dit qu’il vendrait
+chèrement sa vie contre celui ou ceux qui voudraient l’attaquer.
+
+Cette démarche, qui avait quelque chose de grand, quelque chose
+d’antique, dans la belle acception du mot, n’eut point un résultat bien
+digne, mais elle concourut, avec ce que l’on va lire, à un dénoûment
+bien dramatique.
+
+Les Arabes, qui n’étaient pas tous de la trempe de notre héros, voyant
+qu’effectivement il faisait bonne contenance, n’osèrent pas
+l’approcher ; ils dirent aux gelabs que c’était à eux à livrer cet homme
+et que, dans le cas contraire, ils exécuteraient leurs menaces.
+
+Il était évident que la perspective de piller une grosse caravane,
+autant que le besoin de venger un des leurs, les dominait en ce moment.
+Les négociants le comprirent ainsi, et, en vue de détourner l’orage, ils
+s’adressèrent à leur ami pour l’engager à se livrer lui-même aux
+Bicharieh, à se mettre à leur merci. Ils lui représentèrent qu’il
+n’avait, personnellement, aucune chance de salut, que la mort de ses
+compagnons, de ses compatriotes, ne lui serait d’aucun secours, tandis
+qu’en se sacrifiant il les sauverait tous, et que la postérité
+chanterait sa bravoure et sa mort généreuse. Les malheureux avaient
+cessé de parler, et l’angoisse peinte sur leurs visages dénotait le peu
+d’espoir que la situation leur inspirait. Cependant, un grand et
+généreux dévouement avait enflammé le cœur du jeune homme ; sans rien
+répondre, il était descendu de son piédestal et s’était dirigé, d’un pas
+ferme, du côté des Bicharieh. En se mettant ainsi à leur discrétion, il
+faisait le sacrifice de sa vie ; il enlevait en effet à ses adversaires
+tout prétexte de pillage ; mais le côté inattendu de cette histoire du
+désert ne devait pas être épuisé.
+
+A son approche, tous les Bicharieh poussèrent des cris étranges, comme
+les bêtes féroces lorsqu’elles se ruent sur une proie. Les parents du
+mort, à qui incombait le droit de frapper les premiers, portèrent à leur
+victime des coups mal assurés, soit qu’ils fussent troublés par la
+grandeur de sa résignation, soit qu’ils voulussent prolonger son
+supplice. Ce que voyant, car vraisemblablement, fanatisé qu’il était par
+l’excès même de sa résolution, il ne sentait rien ; ce que voyant, dis-
+je, le jeune Arabe se prit à rire, à se moquer de ses bourreaux, disant
+qu’ils ne savaient pas frapper, qu’ils avaient de mauvais poignards, et
+qu’après tout ils n’étaient, eux, que de vieilles vaches[12]. Puis,
+ayant arraché une arme des mains de ceux qui le frappaient, il se fit
+lui-même, à la jambe, une profonde blessure.
+
+Qui le croirait ? Il dut son salut à cet acte d’énergie, à ce trait de
+bravoure sauvage : toutes les femmes bédouines qui étaient accourues
+pour assister à la mort du prétendu meurtier, se jetèrent sur lui comme
+une avalanche, renversant les Bicharieh et criant : grâce ! grâce !
+elles l’arrachèrent de force, pour ainsi dire, des mains des hommes, qui
+ne purent s’opposer à ce mouvement.
+
+Une résolution aussi spontanée, aussi caractéristique, devait avoir sa
+logique ; ces femmes soignèrent si bien et avec tant d’intérêt le pauvre
+blessé, en le cachant toujours à tous les yeux, que bientôt il guérit.
+Leur tactique, pour arriver à ce but, était bien simple. Comme il y
+avait toujours plusieurs d’entre elles dans la tente où il était, aucun
+mari, aucun parent, aucun être masculin ne pouvait y entrer, car c’eût
+été un crime, et les Arabes, à cet égard, ne transigent jamais.
+
+Le pauvre garçon fut donc très-bien traité pendant plusieurs mois, et
+l’on en était arrivé à ce moment où rien ne lui manquait plus que la
+liberté ; mais il avait un compte véritable à régler.
+
+Or, après sa guérison, il demeura encore quelque temps chez les
+Bicharieh, toujours caché par les femmes et à l’abri de toute surprise.
+
+L’exaltation de ses bienfaitrices avait progressé en raison du résultat
+qu’elles avaient obtenu, de telle sorte que la pensée leur était venue
+de propager dans leur tribu la race d’un homme qu’elles admiraient. Que
+de vaudevilles ne finissent pas toujours aussi bien ! Il va sans dire
+que le héros de cette histoire put enfin, sûrement, retourner dans son
+pays.
+
+L’affaire que le chek Baraca devait arranger avec le chek Ali Hérab
+était donc, non celle qui avait rapport au meurtre du Bicharieh, mais
+seulement celle relative au voleur qui avait vendu le chameau aux gelabs
+à la station de Chigré.
+
+Le lendemain de la journée de cet arrangement, qu’il est insignifiant de
+relater, nous levâmes notre camp et descendîmes la vallée d’Hégatte pour
+entrer dans celle d’Ollaki. Cette dernière est très-encaissée ; je
+trouvai encore, dans les pics qui la dominent, beaucoup de ressemblance
+avec les pics du mont Sinaï ; son sol était couvert de plantes et
+d’arbres de différentes espèces, des mimosas, des sihales, des iglics,
+puis des merk et des sallem, sortes de grands genêts.
+
+Beaucoup de plantes d’arrak et de houchars tapissaient certains fonds.
+Dans les arbres grimpaient des plantes parasites qui faisaient, avec le
+reste, et au soleil levant, un effet merveilleux, enfin, de tous côtés,
+l’on voyait des compagnies de perdrix rouges se promenant paisiblement
+avec des troupeaux de gazelles.
+
+Nous fîmes halte dans un endroit de cette vallée charmante nommé
+l’_Affawé_, où se trouvaient les cabanes du chek de tribu Souéket que
+nous avions rencontré sur notre route lorsqu’il venait au-devant de
+nous.
+
+Non loin de là, dans les montagnes environnantes, il y avait plusieurs
+endroits où se voyaient quelques restes de travaux de mines, je ne pus
+aller les visiter, car je me ressentais encore de l’entorse que je
+m’étais donnée à la montagne d’Hégatte.
+
+Tous les parents du chek Souéket vinrent me voir et me demander chacun
+quelque chose. Je donnai seulement au chef du drap rouge et de la toile,
+et je renvoyai les autres, ce qui ne fut pas une petite affaire, par la
+raison que je n’avais pas encore rencontré, chez les Bicharieh, de
+mendiants comme les gens de cette tribu, y compris Souéket lui-même.
+
+L’on nous apporta force moutons pour notre nourriture, et il est inutile
+d’ajouter que les visiteurs ne manquèrent jamais aux heures des repas,
+que l’on partageait avec eux.
+
+Le 15 février, je visitai dans le voisinage plusieurs habitations
+ruinées qui avaient appartenu à des mineurs dont les travaux avaient été
+exécutés dans un filon de quartz qui traverse la montagne du nord au sud
+et dans les mêmes conditions de terrains que ceux que j’avais vu
+précédemment. Ces travaux étaient peu importants, des éboulements,
+survenus à différentes époques, les avaient presque entièrement
+recouverts.
+
+Nous partîmes et remontâmes toujours la vallée d’Ollaki ; elle offrait
+le même aspect riant et gai. La quantité de gibier que nous rencontrâmes
+nous permit de faire une chasse abondante en perdrix, gazelles et
+lièvres, qui s’enfuyaient à peine au bruit de nos coups de fusils, et
+qui nous regardaient avec étonnement, mais sans effroi.
+
+Je remarquai dans plusieurs endroits des restes d’habitations et des
+tombeaux de forme ronde, construits en pierres sèches, et remplis avec
+du sable et des cailloux sous lesquels, à une petite profondeur, étaient
+encore des ossements humains.
+
+Nous nous arrêtâmes à l’embouchure d’une petite vallée nommée Camolit,
+affluent de celle d’Ollaki, parce qu’il s’y trouve une source que nous
+devions mettre à contribution. Cette source, qui est renommée dans le
+pays, est bien moins abondante depuis qu’une grosse pierre, roulée par
+les eaux pluviales, a bouché son orifice ; elle a dû prendre
+souterrainement une autre direction. Les Arabes des environs sont très-
+malheureux de cela, ils regrettent de n’avoir pas d’eau en plus grande
+quantité ; mais ils sont si paresseux qu’ils regardent à se réunir une
+dizaine d’hommes pour dégager la source, ce qui serait l’ouvrage de deux
+ou trois jours au plus.
+
+Nous consacrâmes la journée à nous reposer.
+
+Vers le soir, le chek Nasser Abou Goublé vint nous trouver quoiqu’il
+nous eût dit précédemment, en nous quittant, qu’il ne pouvait revenir.
+Sa présence nous étonna et le début de sa conversation, toute dépourvue
+d’emphase, ne nous sembla pas moins cacher un artifice. Il nous dit que,
+trouvant sa cabane trop petite, il était venu respirer avec nous à
+l’ombre des grands arbres.
+
+Pour moi, je devinai bien que le motif futile, allégué par Abou Goublé,
+n’était pas le vrai motif qui le faisait agir ; mais l’usage ne me
+permettant point de formuler une question, j’observai le plus grand
+calme, et j’attendis. Il commença alors par nous donner des nouvelles
+peu rassurantes, eu égard à la situation dans laquelle nous étions. Il
+nous dit que Courchoud Aga, gouverneur de Kartoum, était allé à Taka, en
+_Gazoua_[13], qu’il avait été battu par les Allingas et les Hadindannes,
+tribus bicharieh du sud et qu’il était rentré à Kartoum dans le plus
+grand désordre.
+
+Il nous dit aussi que deux cents soldats, qui étaient allés à l’Baky
+pour percevoir les contributions que payent annuellement les Arabes qui
+cultivent du dourah dans cette localité, après les pluies, se trouvaient
+dans une très-dangereuse position au sujet d’un mouton appartenant aux
+Arabes, et qu’un soldat avait tué. Le maître du mouton, étant venu en
+réclamer le prix, avait été battu par les soldats, ce qui avait
+occasionné une querelle et un combat après lequel ces derniers avaient
+été cernés de toute part. L’un d’eux pourtant s’était enfui à cheval
+pour aller donner cette nouvelle au gouvernement de Berber et demander
+du renfort ; mais l’on craignait qu’en attendant, les deux cents soldats
+ne fussent assaillis et massacrés.
+
+Tout cela, en effet, aurait pu nous inquiéter fortement si nous n’avions
+pas eu avec nous le chek Baraca et quelques-uns de ses parents,
+circonstance dont Abou Goublé était parfaitement informé. Aussi je
+pensai bien que celui-ci avait un but personnel auquel les nouvelles
+qu’il nous donnait servaient de prétexte. Dans la conversation qui
+suivit, je compris qu’il voulait encore quelques présents, trouvant sans
+doute que ce que je lui avais donné n’était pas suffisant.
+
+Il me parla des Bicharieh, en général, dans d’excellents termes ;
+malheureusement leurs cheks n’étaient que des brutes, des sauvages qui
+ne comprenaient pas les choses comme lui, homme sage, loyal et civilisé.
+Ces cheks lui avaient remontré qu’il avait tort de laisser parcourir le
+pays à un étranger envoyé par les Turcs ; mais qu’il avait répondu que,
+pour lui, il était mon ami, qu’il avait bu et mangé avec moi, et qu’il
+faciliterait toutes mes recherches, que certainement ce n’était pas par
+intérêt qu’il agissait ainsi ; car les faibles présents que je lui avais
+faits ne pouvaient faire présumer cela ; mais qu’enfin il me conduirait
+partout où je voudrais en me couvrant de sa protection. L’argument
+devenait de plus en plus palpable, je lui donnai encore quelques pièces
+de toile pour le satisfaire et rester son ami ; il passa la nuit avec
+nous.
+
+Le 16, de bonne heure, Abou Goublé monta sur son dromadaire pour
+retourner chez lui, et nous montâmes sur les nôtres pour continuer notre
+route dans la vallée d’Ollaki, qui devenait de plus en plus étroite et
+tortueuse. Les montagnes qui l’encaissaient étaient toujours les mêmes,
+du granit, puis des porphyres et toutes les roches de même espèce.
+
+Nous arrivâmes, après cinq heures de marche, à l’emplacement désigné
+sous le nom de Déréhib.
+
+C’était le site le plus important que je voulais visiter ; or, comme il
+fallait plusieurs jours pour cela, je choisis une place convenable et
+commode pour y établir mon camp.
+
+Déréhib est à l’origine de l’ouadée Ollaki, qui court vers l’ouest-nord-
+ouest jusqu’au Nil près de Daké, entre la première et la seconde
+cataracte.
+
+Sur le bord du torrent, au pied même de la montagne, sont encore les
+restes d’une petite ville construite sur un léger mouvement de terrain
+et s’étendant du nord au sud[14].
+
+Cette ville était partagée par une grande rue dans la direction de sa
+longueur, et par d’autres plus petites, transversales, qui la
+subdivisaient en îlots. Les maisons, bâties en pierres brutes, avaient
+des murs bien faits, droits et verticaux, garnis d’un crépissage formé
+avec l’argile du torrent et les résidus de lavages de minerai ; elles
+étaient couvertes au moyen de branches d’arbres, et de plantes mêlées à
+de la terre comme les maisons arabes en général, et, quant à la hauteur,
+à la distribution intérieure, elles ressemblaient parfaitement à celles
+d’Assouan et de Deïr.
+
+A peu près au centre était la mosquée auprès de laquelle l’on aperçoit
+un amas de déblais qui doit provenir du creusement d’un puits
+aujourd’hui comblé.
+
+Vis-à-vis de l’extrémité sud de la ville, de l’autre côté du torrent,
+sont deux châteaux placés sur des hauteurs à l’entrée d’une gorge qui
+pénètre dans la montagne[15].
+
+Le plus grand, qui est au nord, a son entrée du côté du sud, tandis que
+l’autre l’a du côté du nord.
+
+Tous les deux sont bâtis en pierres brutes, en schistes, et ces pierres,
+toutes plates, forment des assises assez régulières ; les murs sont fort
+épais et flanqués de tours à chacun des angles ; l’intérieur, disposé
+comme les okels ou kans d’aujourd’hui, se composait de plusieurs étages
+qui tous sont effondrés avec les terrasses qui servaient de couverture
+et qui étaient construites avec des poutres, des planches, des nattes et
+une couche de terre ; toutes les portes étaient cintrées.
+
+Derrière le plus petit château, il y a beaucoup de maisonnettes qui
+s’étendent le long du torrent, tout contre la montagne ; autour du grand
+château sont aussi beaucoup d’habitations ruinées qui n’étaient que des
+huttes.
+
+Le cimetière de la ville est au pied du grand château, vers le nord, ses
+tombeaux appartiennent à l’époque à laquelle on a bâti la mosquée. J’ai
+trouvé de grandes plaques de schiste noir, avec des inscriptions
+cufiques comme celles des tombeaux que l’on voit au sud d’Assouan ; ils
+sont couverts de versets du Coran, mais ils ne portent aucune date.
+
+Quoique ces tombeaux soient musulmans et que certaines parties de la
+ville aient été habitées par des hommes de cette religion, l’on constate
+facilement que les châteaux, ainsi qu’un grand nombre de maisons, sont
+d’une époque beaucoup plus ancienne.
+
+Les Arabes n’auraient pas aligné des rues comme cela, et, d’un autre
+côté, l’image des constructions qui sont reproduites sur les bas-reliefs
+des anciens temples égyptiens, bas-reliefs où sont représentés des
+assauts et des siéges, ne laissent aucun doute à cette assertion.
+
+Au nord de la ville et des châteaux sont les mines qui étaient
+exploitées par les habitants ; or, de même que l’on voit deux époques
+dans les procédés de constructions, l’on en voit deux aussi dans les
+procédés des travaux d’exploitation[16].
+
+Les mines de Déréhib occupent deux petites montagnes de la hauteur de
+soixante mètres environ au-dessus du sol de la vallée, montagnes de
+schistes avec quelques pointes de granit qui saillissent d’espace en
+espace. En outre de cette identité, la présence, dans chacune d’elle,
+d’un large filon de quartz blanc, avec entourage de parties d’argile
+rougeâtre et jaunâtre talcaires, leur donne encore plus de similitude.
+
+Ces deux larges filons ont beaucoup de ramifications, veines légères
+toujours de même composition, et que l’on a suivies dans tous les sens
+pour les exploiter.
+
+Les travaux anciens se remarquent par leur régularité et leur grandeur ;
+il y a beaucoup de puits verticaux creusés de chaque côté des deux
+filons, puits qui communiquaient entre eux par des galeries souterraines
+fort multipliées. Ces excavations sont immenses, mais des éboulements
+considérables en obstruent une grande partie et empêchent de pénétrer
+jusqu’aux endroits où les exploitations ont été conduites[16].
+
+En poursuivant, avec grande difficulté, une de ces galeries, j’en
+trouvai l’extrémité fermée par une maçonnerie assez solide, et je pensai
+naturellement que les mineurs s’étant retirés, par une raison que
+j’ignore, avaient voulu fermer la galerie dans laquelle se trouvait le
+filon qu’ils exploitaient, afin que l’on ne travaillât pas en leur
+absence. Je voulus donc reconnaître ce filon et j’entrepris la
+démolition du mur ; mais n’ayant aucun ouvrier, il fallut faire cela
+avec mes gens et concourir moi-même au travail qui dura à peu près deux
+heures, au bout desquelles je trouvai effectivement derrière le mur un
+petit vide qui constituait la fin de la galerie. Ici je dus m’arrêter,
+parce que, d’une part, le filon était trop difficile à entamer et que,
+d’autre part, mes gens avaient peur de travailler ainsi sous la terre.
+D’ailleurs, je n’étais pas venu pour commencer des travaux
+d’exploitation, mais seulement pour reconnaître les mines.
+
+On remarque bien que ces travaux, par puits et galeries, ne sont pas
+l’ouvrage des Arabes ; ce sont ceux des Égyptiens sous les Pharaons.
+
+Dans toutes les galeries, les parois noircies par la fumée des lampes
+des ouvriers, ont été, plus tard, piquées avec une pioche et un ciseau
+comme pour reconnaître le terrain ; or ces parties plus blanches que le
+reste prouvent évidemment qu’elles ont été reprises longtemps après les
+premiers travaux d’excavation.
+
+Plus tard aussi, l’on a creusé aux environs des principaux filons, et
+amoncelé des déblais considérables pour arriver au minerai ; c’est là le
+travail des Arabes musulmans, qui ont toujours craint de travailler
+autrement qu’à ciel ouvert[17].
+
+Toutes les montagnes des environs de la grande mine qui offraient
+quelque chance de rémunération ont été attaquées vigoureusement. C’est
+surtout du côté du sud que l’on trouve le plus de traces de travaux.
+
+Au nord de la grande mine, dans une gorge retirée, est un monticule de
+décombres qui a été entièrement formé des déblais d’une excavation dont
+l’entrée est aujourd’hui fermée par des éboulements. Ceci ne me parut
+pas avoir été une mine ; mais plutôt un grand tombeau égyptien ou un
+temple creusé sous terre. Dans cette conviction je voulus en faire
+rechercher l’entrée ; on avait déjà commencé à piocher, lorsqu’une
+grosse pierre coula d’en haut et vint tomber auprès de mes arabes qui se
+mirent à fuir de tous côtés. Ils crurent voir dans cet accident,
+pourtant bien naturel, une manifestation diabolique et, pour rien au
+monde, ils ne voulurent recommencer à travailler.
+
+Dans aucun endroit de ces établissements de mineurs je n’ai trouvé de
+moulins à bras, ni de moulins d’aucune espèce pour écraser le minerai et
+le préparer ; je n’ai vu non plus aucune trace de lavage. Pour les
+moulins, il est probable que l’on a pu les emporter sur d’autres
+chantiers et pour d’autres usages ; les lieux de lavage auront été
+détruits par les écoulements des eaux ou enfouis sous le sable qui
+couvre une grande partie du sol.
+
+Il semble, au grand nombre d’habitations répandues dans toute la vallée,
+aux pieds des collines et dans tous les lits des petits torrents
+ruisselant des montagnes lorsqu’il pleut, qu’il y a eu là, à une
+certaine époque, une forte population. On remarque même qu’il y avait
+quelques jardins ; car dans plusieurs endroits, tout près des maisons,
+se voient des murs d’enceinte faits évidemment pour empêcher les pierres
+roulées par les eaux, la terre et l’eau elle-même de détruire ces sortes
+de créations.
+
+Sans doute ici les pluies étaient plus fréquentes autrefois
+qu’aujourd’hui, comme cela a eu lieu aussi, d’après mes observations,
+dans plusieurs autres endroits : aux environs de Suez, au mont Sinaï et
+aux environs de l’Accaba.
+
+Mais je ne doute nullement de la facilité que l’on aurait de creuser des
+puits qui donneraient beaucoup d’eau, en outre de l’apport de plusieurs
+sources, plus ou moins abondantes, qui se trouvent à une distance de
+1,000 à 1,200 mètres en remontant la vallée, sources que l’on pourrait
+utiliser en raison de la pente régulière du sol. Elles l’ont été, tout
+le fait présumer, pour subvenir aux besoins d’arrosage des jardins dont
+j’ai parlé plus haut.
+
+Ce qui me surprit beaucoup c’est que, malgré toutes mes recherches, je
+ne trouvai aucun reste de monument ancien ni aucune inscription. La
+raison cependant en est bien simple : avec les pierres du pays les
+Égyptiens ne pouvaient rien construire suivant leur goût, suivant le
+style qui leur était propre. Ils affectionnaient le granit, le grès, le
+calcaire ; ils ne trouvaient ici que des schistes, des feldspath, des
+roches micacées, des quartz et autres formations analogues ; cela fait
+qu’ils n’ont laissé aucune trace de leur passage.
+
+Toutefois il n’y a pas à douter que ces mines ne soient celles des
+anciens Égyptiens où l’on envoyait les hommes condamnés à des travaux
+forcés ; car le nom d’Ollaki, donné par Diodore, est bien le même que
+celui d’Allake, prononciation moderne du mot qui ne constitue même pas
+une altération, car enfin parmi les travaux que je viens de signaler, il
+s’en trouve de bien plus anciens que ceux des arabes.
+
+Voici ce que Diodore rapporte à ce sujet[18] ; comme cela s’accorde
+entièrement avec ce que j’ai vu, je le cite tout au long :
+
+« Entre l’Égypte, l’Éthiopie et l’Arabie est un endroit de métaux et
+surtout d’or qu’on retire avec bien des travaux et de la dépense ; car
+la terre dans cet endroit est, de sa nature, dure et noire et
+entrecoupée de veines d’un marbre blanc si luisant qu’il surpasse, en
+éclat, les matières les plus brillantes. C’est là que ceux qui ont
+l’Intendance des métaux font travailler un grand nombre d’ouvriers. Le
+roi d’Égypte envoie quelquefois aux mines, avec toutes leur famille,
+ceux qui ont été convaincus de crimes, aussi bien que les prisonniers de
+guerre, ceux qui ont encouru son indignation ou qui succombent aux
+accusations vraies ou fausses, en un mot tous ceux qui sont condamnés
+aux prisons. Par ce moyen il tire de grands revenus de leur châtiment.
+Ces malheureux, qui sont en grand nombre, sont tous enchaînés par les
+pieds et attachés au travail sans relâche et sans qu’ils puissent jamais
+s’échapper ; car ils sont gardés par des soldats étrangers, et qui
+parlent une autre langue que la leur, de sorte qu’il leur est impossible
+de les corrompre par des paroles et par des caresses. Quand la terre,
+qui contient l’or, se trouve trop dure, on l’amollit avec le feu
+d’abord, après quoi ils la rompent à grands coups de piques ou d’autres
+instruments en fer. Ils ont à leur tête un entrepreneur qui connaît les
+veines de la mine et qui les conduit. Les plus forts d’entre les
+travailleurs fendent la pierre à grands coups de marteau, cet ouvrage ne
+demandant que la force des bras, sans art et sans adresse ; mais comme,
+pour suivre les veines qu’on a découvertes, il faut souvent se
+détourner, et qu’ainsi les allées que l’on creuse dans ces souterrains
+sont fort tortueuses, les ouvriers, qui sans cela ne verraient pas
+clair, portent des lampes attachées à leur front. Changeant de posture
+autant de fois que le requiert la nature du lieu, ils font tomber à
+leurs pieds les morceaux de pierre qu’ils ont détachés. Ils travaillent
+ainsi jours et nuits, forcés par les cris et par les coups de leurs
+gardes. De jeunes enfants entrent dans les ouvertures que les coins ont
+faites dans le roc et en retirent les petits morceaux de pierre qui s’y
+trouvent et qu’ils portent ensuite à l’entrée de la mine. Les hommes
+âgés d’environ trente ans prennent une certaine quantité de ces pierres
+qu’ils pilent dans des mortiers avec des pilons de fer jusqu’à ce qu’ils
+les aient réduites à la grosseur d’un grain de millet. Les femmes et les
+vieillards reçoivent ces pierres mises en grains, et les jettent sous
+des meules qui sont rangées par ordre ; se mettant ensuite deux ou trois
+à chaque meule, il les broient jusqu’à ce qu’ils aient réduit, en une
+poussière aussi fine que de la farine, la mesure qui leur a été donnée.
+Il n’y a personne qui n’ait compassion de l’extrême misère de ces
+forçats qui ne peuvent prendre aucun soin de leur corps, et qui n’ont
+pas même de quoi couvrir leur nudité ; car on n’y fait grâce ni aux
+malades ni aux estropiés ; mais on les contraint également à travailler
+de toutes leurs forces jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, ils meurent de
+fatigue. Ces infortunés n’ont d’espérance que dans la mort et leur
+situation présente leur fait craindre une longue vie. Les maîtres
+recueillant cette espèce de farine achèvent l’ouvrage de cette manière :
+ils l’étendent sur des planches larges et un peu inclinées, et ils
+l’arrosent de beaucoup d’eau. Ce qu’il y a de terrestre dans ces
+matières est emporté par l’eau qui coule le long de la planche ; mais
+l’or demeure dessus à cause de sa pesanteur. Après ce lavage, répété
+plusieurs fois, ils frottent quelque temps la matière entre leurs mains.
+Ensuite, s’essuyant avec de petites éponges, ils emportent ce qui y
+reste de terre jusqu’à ce que la poudre d’or soit entièrement nette.
+D’autres ouvriers, prenant cet or, au poids et à la mesure, le mettent
+dans des pots de terre, ils y mêlent, dans une certaine proportion, du
+plomb, des grains de sel, un peu d’étain et de la farine d’orge, ils
+versent le tout dans des vaisseaux couverts et lutés exactement, qu’ils
+tiennent cinq jours et cinq nuits de suite dans un feu de fournaise ;
+ensuite leur ayant donné le temps de se refroidir, l’on ne trouve plus
+aucun mélange des autres matières ; mais l’or est entièrement épuré,
+avec très-peu de déchet. Voilà, etc., etc. »
+
+Peut-on ne pas reconnaître l’identité des mines de Déréhib avec celle
+dont Diodore vient de nous donner une description aussi naïve ?
+
+Maintenant, il est avéré aussi que ces mines, ainsi que beaucoup
+d’autres que j’ai visitées, ont été exploitées par les Arabes ; mais,
+comme je l’ai dit plus haut, c’était par un procédé différent, c’est-à-
+dire toujours à ciel ouvert.
+
+Après Diodore, l’on ne voit plus rien, dans les auteurs anciens, qui ait
+rapport à ces questions, et ce n’est qu’en arrivant à l’époque musulmane
+que, dans un auteur arabe, un historien connu par ses ouvrages et
+surnommé Macrizi, du nom du quartier de la ville d’Alep où il était né,
+l’on retrouve des détails sur les travaux des mines d’or des Bicharieh.
+Macrizi, qui vivait en l’année 1385, par conséquent 1430 ans après
+Diodore, rapporte que, sous Ahmed, fils de Teïloun, souverain de
+l’Égypte, un arabe pénétra dans la Nubie et soutint une longue guerre
+contre les habitants de ces contrées.
+
+« C’était, dit-il, un certain Abou Abd el Haman el Omary[19], etc., qui
+naquit et fut élevé à Médine. Il vint à Fosto, où il professa la science
+des traditions ; il vint ensuite à Kirwan ; puis il retourna en Égypte
+avec une assez forte somme qu’il avait reçue en cadeau pour avoir
+composé des éloges en l’honneur du prince de ce pays. Il entendit alors
+parler de la mine dont on tirait l’or natif. Il acheta des esclaves avec
+l’idée d’aller travailler à l’extraction de l’or, et il se rendit à
+Assouan, sous le prétexte apparent d’y faire le commerce. Arrivé dans
+cette ville, il fréquenta les cheks ulémas, avec lesquels il s’entretint
+de sciences ; puis enfin il partit pour la mine, et choisit pour
+campement le lieu où était une tribu d’Arabes de Modar. Quelque temps
+après, la division se mit entre ceux-ci et ceux de Rébiah, à l’occasion
+d’un homme de la tribu de Modar qui avait été assassiné ; mais, les deux
+parties en étant venues à un arrangement, il n’y avait pas eu de
+rupture. Le meurtrier avait subi la peine du talion, et le plus proche
+parent du mort avait été satisfait.
+
+« El Omary n’ayant point été appelé à cet accord en fut profondément
+piqué et abandonna son habitation.
+
+« Quelques-uns des Arabes de la tribu, dont il était l’ami, le suivirent
+pour l’apaiser ; malgré tous leurs efforts, il résista à leurs
+sollicitations. Cependant, d’après les promesses qu’ils lui firent de
+n’agir désormais que par ses ordres, promesses accompagnées des serments
+les plus sacrés, el Omary profita de l’occasion ; il engagea ces Arabes
+à le reconnaître pour leur chef, et étant retourné avec eux à leur
+campement, leur ordonna de revenir sur l’accord qu’ils avaient conclu
+relativement au meurtre et d’en tirer vengeance les armes à la main, ce
+à quoi ils obéirent en attaquant les Arabes de Rébiah.
+
+« Après plusieurs combats, el Omary, forcé de céder au nombre, se retira
+vers une mine placée au midi de la première, où il était allé d’abord.
+
+« Dans cette nouvelle habitation, ses compagnons étaient obligés d’aller
+chercher l’eau à une grande distance et souffraient de la soif.
+
+« Cependant il était assez près du Nil, sans s’en douter, ce qui lui fut
+démontré par des oiseaux qu’il vit voler et qui ordinairement ne
+fréquentent que les bords des rivières. Il envoya au fleuve ses gens
+pour chercher de l’eau ; c’était dans le district de Makorrah. Mais les
+Nubiens, habitants de ce pays, voyant de mauvais œil l’arrivée des
+nouveaux hôtes, se saisirent de quelques-uns d’entre eux et les
+retinrent prisonniers. Ceux qui devaient apporter de l’eau à la mine ne
+revenant pas, les compagnons d’el Omary se trouvèrent exposés à toutes
+les horreurs de la soif ; en sorte que la quantité d’eau contenue dans
+une outre se vendait deux drachmes d’or natif.
+
+« El Omary, ayant inutilement employé la voie des négociations pour
+obtenir la liberté des prisonniers, alla la solliciter lui-même en
+personne, priant en même temps les Nubiens de lui fixer une route par
+laquelle ses Arabes pourraient se rendre au Nil pour puiser de l’eau,
+route dont ils ne s’écarteraient ni à droite ni à gauche. Les Nubiens,
+loin d’accéder à ses demandes, massacrèrent les hommes qui se trouvaient
+entre leurs mains.
+
+« El Omary, outré d’une pareille action, retourna vers ses compagnons et
+leur commanda de se tenir prêts à marcher. Tous s’étant rassemblés
+auprès de lui et ayant juré de le suivre, il leur ordonna d’apporter les
+instruments de fer qui servaient à travailler dans la mine et d’en
+forger des javelots.
+
+« Aussitôt après il se mit en marche pour tomber à l’improviste sur les
+Nubiens. Il arriva au lieu nommé _Scheukir_, situé au midi de la ville
+de Dongolah, à la distance d’environ deux mois de marche[20]. Le Nil, en
+cet endroit, fait, du côté de l’orient, un détour considérable et se
+rapproche tellement de Schankoh qu’il n’en est qu’à une distance de
+quelques heures de marche. De là il retourne vers l’occident, puis vers
+l’orient. Ces sinuosités rendent la route excessivement longue pour ceux
+qui remontent ou descendent le Nil ; aussi les Nubiens, pour éviter ces
+détours, prennent leur route au travers du désert ; en sorte qu’ils
+parcourent en deux jours un espace d’un mois de marche.
+
+« El Omary étant tombé sur les Nubiens, en tua un nombre considérable et
+ravagea le pays. Ses compagnons emmenèrent une telle quantité de
+prisonniers que lorsqu’un d’entre eux se faisait raser la tête, il
+donnait un esclave pour le salaire du barbier.
+
+« Les Nubiens s’étant retirés à l’occident du fleuve avec tout ce qu’ils
+possédaient, el Omary choisit parmi ses compagnons une troupe d’hommes
+d’élite auxquels il recommanda de traverser le Nil sur des outres
+pendant la nuit, de fondre sur les Nubiens et d’enlever leurs barques.
+Un Arabe de cette troupe, étant arrivé au bord occidental du fleuve, dit
+à ses compagnons : O mes amis, tirez-moi de l’eau, car un crocodile m’a
+coupé le pied. Il avait, pendant la traversée, éprouvé la morsure de ce
+cruel animal ; mais craignant, s’il faisait du bruit, de troubler
+l’expédition, il s’était contenu et avait supporté la douleur jusqu’au
+moment où l’on parvint à l’endroit où étaient les ennemis.
+
+« Les Arabes ayant donc surpris ceux-ci, les défirent complétement, et
+enlevèrent leurs barques dont ils se servirent pour faire des courses
+dans les îles et sur la rive occidentale.
+
+« A cette époque el Omary écrivit aux marchands de la ville d’Assouan
+pour les engager à lui apporter des provisions par la route de la mine.
+En conséquence, un habitant de cette ville, nommé Othman ben Handjallah,
+de la tribu de Temin, partit avec mille bêtes de somme chargées de
+froment et autres denrées.
+
+« El Omary alla à sa rencontre et fut charmé de son arrivée. Il y avait
+dans la mine, et dans la ville d’Assouan un nombre prodigieux d’esclaves
+nubiens ; les habitants de cette ville n’avaient presque plus pour leur
+harem que des femmes de cette nation, attendu qu’elles se vendaient à
+très-bas prix. »
+
+El Omary, on le voit, eut beaucoup de guerres à soutenir contre les
+Nubiens ; ce que l’on peut lire en détail dans la traduction des œuvres
+de Macrizi, par M. Quatremère ; mais, tout en guerroyant, il ne perdit
+jamais le but principal qu’il s’était proposé : l’exploitation des
+mines. Beaucoup d’Arabes des tribus de Syrie vinrent, à sa suite,
+s’établir dans le pays qu’il occupait et lui causèrent parfois des
+embarras ; car, ne s’entendant pas toujours, il arriva que plusieurs
+d’entre elles prirent parti pour les Nubiens.
+
+Laissons encore parler son historiographe :
+
+« El Omary eut aussi un autre ennemi. Il était venu près d’Assouan, au
+village de Cachlémle, une journée plus au sud, et un lieutenant d’Achmed
+ben Teïloun, nommé El Babeky, fut envoyé par son souverain, à Assouan,
+avec un corps de troupes pour réprimer les actes qu’il pourrait
+commettre ; mais, quoique El Omary fît tout son possible pour maintenir
+la paix, il ne put y parvenir, et il combattit le lieutenant d’Ahmed ben
+Teïloun, qui fut mis en déroute.
+
+« El Omary vint ensuite à Edfou, en Égypte, puis il retourna à sa mine,
+où il eut encore une terrible guerre à soutenir contre les Arabes de
+Rébiah.
+
+« En l’année 255 de l’hégire, il retourna encore s’installer à sa mine.
+
+« A cette époque, le pays devint tellement peuplé, dit toujours Macrizi,
+et cela à cause de l’exploitation des mines, que soixante mille bêtes de
+somme étaient employées à y porter des provisions de la ville
+d’Assouan ; sans compter tout ce qui arrivait par Kolzoum, sur la mer
+Rouge, et par Aïdab.
+
+« Les Bedjah, qui sont les Bicharieh, prirent part dans les guerres des
+Arabes contre El Omary, et lui tuèrent son frère Ibraïm el Makhzoum, qui
+était allé chercher des grains à la ville d’Aïdab.
+
+« El Omary eut encore beaucoup de luttes à soutenir, et l’on cite un
+combat très-meurtrier qu’il livra dans un lieu nommé Meïça.
+
+« Enfin, un mécontent de la tribu de Modar dressa un piége à El Omary et
+le massacra. C’est ainsi que finit cet homme qui avait repeuplé tout le
+désert par le moyen de l’exploitation des mines. »
+
+On n’est plus étonné, après avoir lu et Diodore et Macrizi, de trouver,
+dans ce pays, autant d’endroits où l’on ait travaillé à l’extraction de
+l’or ; mais ce qui est curieux, c’est qu’une seule mine ait été ouverte
+avant l’époque des Arabes, c’est que, pendant la période d’années
+écoulées entre Diodore et Ahmed ben Teïloun, période d’environ 914
+années, il n’ait été tenté aucun travail de la même nature que ceux de
+Déréhib.
+
+Comme tous les indigènes de ces contrées où sont d’anciens monuments,
+les Bicharieh prétendent que leurs deux vieux châteaux renferment,
+enfouis, des trésors considérables ; mais la peur qu’ils ont du diable
+qui, dans leur conviction, garde ces trésors, les empêche de tenter
+aucune fouille.
+
+Un des cheks qui m’accompagnaient, lequel n’avait pas l’air de craindre
+le moins du monde le diable des châteaux, me dit que son père était allé
+chercher à Assouan un savant fort expert pour reconnaître les lieux où
+des trésors se trouvaient cachés, afin de lui faire trouver ceux de
+Déréhib, mais que, lorsque ce savant avait voulu commencer la
+démolition, aux premiers coups de pioche il était sorti de terre une
+flamme qui lui avait brûlé la barbe.
+
+Tous les cheks me prièrent de faire quelque chose pour chasser le
+diable, afin qu’ils pussent fouiller dans des endroits indiqués. J’étais
+fort embarrassé ; car, si je ne faisais rien, ils pouvaient croire que
+c’était mauvaise volonté ; d’un autre côté, je répugnais à les
+entretenir dans leur ignorance en les laissant dans la persuasion que
+j’avais un pouvoir quelconque sur leur diable. Je causai de cela avec le
+chek Baraca et quelques autres moins bornés que leurs compagnons, et
+nous décidâmes de tenter une plaisanterie qui réussit parfaitement. Je
+plaçai un soir, sur le faîte de l’un des châteaux, quelques pièces
+d’artifice, telles que fusées et soleils, et j’allai y mettre le feu, ce
+qui divertit tout le monde. Je fis ensuite tuer plusieurs moutons que
+tous les Arabes présents mangèrent, et le lendemain matin, beaucoup
+d’entre eux, ayant foi dans la fuite du diable, se mirent à déblayer
+plusieurs endroits que je leur désignai. Ils ne bouleversèrent que des
+tas de poussière blanche provenant du lavage du minerai, et des amas de
+sable et de déblais qui résultaient de l’excavation d’un puits.
+
+Quelques hommes me firent voir un endroit où ils avaient plusieurs fois,
+en creusant le sol, trouvé des perles fines. Ceci ne m’étonna pas, car
+j’avais vu, pendant un de mes séjours à Assouan, des Arabes du désert
+qui venaient vendre des perles ramassées par eux dans des ruines ou dans
+des sites abandonnés. Les Arabes anciens avaient l’habitude, comme ceux
+d’aujourd’hui l’ont encore, d’enfouir leurs richesses sous terre ou dans
+des cachettes quelconques, afin de ne pas être volés. Dans cette
+situation, si la mort vient à surprendre le propriétaire, si la guerre
+l’oblige à quitter une résidence dans laquelle il ne peut plus revenir,
+l’on comprend bien que ses richesses demeurent perdues jusqu’au jour où
+le hasard les livre à des gens qui n’y ont aucun droit ; et c’est fort
+souvent ce qui arrive.
+
+A Oum Eubal, par exemple, l’on a trouvé beaucoup de perles et de bijoux
+qui avaient été enterrés par les mamelouks que Méhémet Ali avait mis en
+fuite, si bien que parmi les personnes que le vice-roi avait alors à son
+service, il y eut un prétendu savant, un maître minéralogiste qui, sur
+le dire des Arabes, persuada au gouvernement qu’il y avait des perles
+dans une montagne du désert, et le poussa à une expédition ridicule pour
+en exploiter la _mine_.
+
+La proximité de la mer Rouge faisait que les habitants des châteaux de
+Déréhib devaient avoir des perles, et c’est justement parmi les
+éboulements des murs que les Bicharieh en ont ramassé.
+
+Enfin, après être resté six jours sur ce point de la vallée d’Ollaki,
+n’ayant plus rien à voir, nous songeâmes à la quitter. Il s’était groupé
+autour de nous, dans les ravins, beaucoup d’hommes, de femmes et
+d’enfants : tous nous recommandaient de ne pas couper leurs arbres, qui
+étaient leur seule richesse ; mais en réalité ils n’étaient venus que
+pour solliciter des aumônes. Je fis de mon mieux pour contenter ces
+pauvres gens et pour faire qu’un bon souvenir de mon passage restât
+gravé dans leur esprit.
+
+Depuis quelques jours le temps était couvert et menaçant ; au lieu de la
+pluie que nous attendions, nous n’eûmes qu’un fort vent du nord très-
+froid.
+
+Nous marchâmes environ trois heures en traversant les montagnes, et nous
+nous arrêtâmes dans l’Ouadée Affériame près d’un puits.
+
+Pendant que l’on campait et que nous nous organisions pour la nuit, deux
+jeunes gens des Ababdieh qui nous accompagnaient eurent une querelle au
+sujet de l’herbage qu’ils cueillaient pour leurs chameaux.
+
+Le père de l’un d’eux, vieillard à cheveux blancs, vint prendre parti
+dans la querelle et frappa l’adversaire de son fils. Alors un parent de
+ce dernier intervint. Il saisit le vieillard par la barbe, le jeta par
+terre en lui reprochant son peu de prudence, sa maladresse dans cette
+circonstance, comme si lui-même ne commettait pas une imprudence, une
+maladresse plus grande en agissant ainsi. Le vieillard prit une pierre
+et fit une forte blessure à celui qui le tenait. Tout le camp fut en
+rumeur ; chacun s’intéressant plus ou moins à la bagarre, l’on se porta,
+de part et d’autre, quelques horions. Le chek des Ababdieh arriva assez
+à temps pour empêcher que l’on en vint aux armes et réconcilier les deux
+partis. Le moyen qu’il proposa fut accepté par tout le monde. Il fut
+convenu, d’un commun accord, de faire battre en duel les deux jeunes
+gens qui, depuis le départ d’Assouan, étaient continuellement en
+dispute. Ce duel eut lieu immédiatement, réglé suivant les usages du
+pays. En conséquence, l’on tendit deux cordes séparées parallèllement
+l’une à l’autre d’environ 1m,50, l’on fit dépouiller les deux champions
+de la partie de leurs vêtements qui les couvrait jusqu’à la ceinture,
+et, après les avoir armés chacun d’un superbe courbache, espèce de forte
+cravache faite d’une lanière de peau d’hippopotame, on les plaça en
+présence de chaque côté des deux cordes. De cette manière ils ne
+pouvaient se rapprocher qu’à la distance fixée ; mais ils pouvaient
+s’atteindre, et ils étaient libres de se frapper autant qu’ils le
+voudraient.
+
+Ils se frappèrent avec acharnement sans pousser un cri, une plainte,
+sans même sourciller. Dans un instant les corps des deux jeunes Arabes
+furent ruisselants de sang ; car le courbache, entre les mains de gens
+qui savent s’en servir, est une arme terrible, une arme qui coupe et
+meurtrit tout à la fois. L’honneur, comme l’on dit chez nous, était
+satisfait, et, sur mes instances, les témoins les plus intéressés
+jugèrent à propos de faire cesser le combat. Ils séparèrent les
+adversaires qui vinrent s’asseoir, l’un près de l’autre, aussi
+tranquillement que s’il ne s’était rien passé.
+
+Cette affaire grossière entre deux hommes sans renom m’impressionna
+vivement ; pourquoi cela ? c’est qu’avant et après l’action, c’est que
+pendant le combat même, la tenue des assistants et celle des acteurs se
+confondaient dans une mise en scène théâtrale qui trahissait un profond
+sentiment de la dignité humaine. On devait procéder ainsi dans le temps
+des combats homériques.
+
+Je laissai la caravane descendre la vallée de Massarrié, et je me
+dirigeai vers celle de Chawanib ; celle-ci est petite et étroite, l’on y
+voit beaucoup d’habitations ruinées remplies de moulins comme ceux dont
+j’ai déjà parlé. Ces habitations, comme toujours, sont près d’un lieu
+d’exploitation. Or il me parut fort intéressant d’y séjourner. Pour
+cela, il me fallut courir à la recherche de la caravane qui avait pris
+une autre direction à cause des mauvais passages dans les montagnes. Ce
+ne fut que le surlendemain que je pus l’atteindre et revenir, avec elle,
+à Wadée Chawanib.
+
+Ce retour, vers le point que j’avais quitté la veille, me permit de
+descendre la vallée d’Affériame qui est fort jolie, remplie de beaux
+arbres et de buissons vigoureux. Etroite et resserrée entre de petites
+montagnes et des rochers escarpés remarquables de formes et de couleurs,
+elle est en outre très-tortueuse ; elle contient plusieurs réservoirs
+naturels où les eaux de pluies se conservent longtemps, ce qui attire
+beaucoup de perdrix et de gazelles. Nous y trouvâmes aussi un âne
+sauvage, un onagre que nous poursuivîmes ; mais il disparut bientôt au
+milieu des rochers.
+
+De cette vallée d’Affériame nous passâmes dans une plus petite, bordée
+de basses collines de granit. Puis ensuite nous descendîmes dans une
+autre appelée Timestib à cause de la quantité de petits joncs qu’elle
+produit. Timestib est son nom en bicharieh, en arabe c’est Chouché.
+
+Dans tous ces ravins nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux conduits
+par de vieilles femmes auxquelles nous causions une grande frayeur.
+
+Avant d’arriver dans l’Ouadée Massarrié, les montagnes deviennent plus
+élevées, elles ont une couleur très-rouge et sont toutes dégradées par
+des éboulements.
+
+La vallée de Massarrié est large, les collines qui la bordent d’un côté
+sont peu élevées, de l’autre côté ce sont de petites montagnes toujours
+de mêmes formations, mêlées ici de porphyres et de gneiss, là de granits
+et de schistes, et traversées dans tous les sens par des filons de
+quartz plus ou moins pur, plus ou moins micacé.
+
+Cette vallée est remplie de plantes et d’arbustes ; mais ici il nous
+arriva un contre-temps : nous étions tellement gelés par un fort vent du
+nord, qui soulevait des nuages d’une poussière blanche et fine,
+tellement aveuglés par cette poussière, qui nous empêchait de rien voir,
+que nous fûmes forcés de nous arrêter près d’une petite gorge où il y
+avait de l’eau et des buissons.
+
+Quelques Arabes, campés dans cette localité, vinrent très-poliment nous
+prier de ne pas prendre l’eau qui leur appartenait ; c’était assez
+difficile, attendu la situation. Quoiqu’ils nous répétassent, sous
+toutes les formes, qu’ils étaient les maîtres, nous dûmes leur faire
+comprendre que le droit que nous avions comme leurs hôtes, autant que le
+besoin de nous ravitailler, nous empêchait de consentir à ce qu’ils
+demandaient ; après quoi nous prîmes de l’eau, et personne ne s’y
+opposa.
+
+Vers le soir, le vent tomba ; mais nous étions littéralement couverts de
+poussière, nos personnes, nos montures, nos bagages, en étaient pour
+ainsi dire saturés, ce qui donnait à notre marche un aspect fort
+bizarre.
+
+Toute la nuit le froid se maintint très-vif, il ne diminua qu’après le
+lever du soleil, et nous ne rentrâmes dans l’ouadée Chawanib que vers
+l’après-midi.
+
+Mon premier soin, après m’être installé, fut de visiter les lieux
+d’exploitation et de placer des Arabes dans différents endroits pour y
+travailler.
+
+Ces mines de Chawanib sont situées entre plusieurs petites montagnes de
+peu d’élévation, la plus haute n’ayant pas plus de 120 mètres au-dessus
+du fond de la vallée ; elles présentent un mélange de plusieurs roches
+avec une base de granit ou de différentes espèces de porphyres. Le mica,
+le quartz et le feldspath se trouvent réunis dans des blocs séparés.
+
+L’endroit principal de l’exploitation est à droite de la vallée, en la
+remontant. C’est une petite colline de 20 mètres environ, entre deux
+petits torrents qui descendent de la montagne. Dans cette colline l’on a
+exploité deux filons qui traversent la petite vallée et continuent de
+l’autre côté, où ils sont aussi entamés ; leur direction est S.-E. et
+N.-O. sur une largeur de 95 centimètres. Le sol est ici encore de
+formation primitive, les schistes y dominent. Je remarquai aussi, autour
+de ces filons, des schistes rougeâtres dans lesquels se trouvent de
+petits cristaux cubiques qui ont de 2 à 4 millimètres de face, puis une
+terre argileuse très-compacte avec beaucoup de petites veines de quartz
+contenant le métal, c’est-à-dire l’or exploité. Enfin, les travaux
+exécutés verticalement conservent partout la même largeur dans tous les
+endroits où l’on avait fouillé, et ont été conduits, sur bien des
+points, jusqu’à l’épuisement complet de la partie quartzeuse.
+
+Il m’arriva ici, comme à Déréhib, de trouver le fond d’un filon exploité
+entièrement muré ; au delà du mur mes recherches furent aussi
+infructueuses que dans la mine de Déréhib.
+
+Quoique la présence de l’or soit fort peu sensible, l’on ne peut
+cependant pas douter qu’il n’y ait eu un grand travail, et que tous ces
+filons n’aient été fouillés. Dans plusieurs des habitations
+environnantes, et dans quelques autres j’ai trouvé, près du mortier où
+l’on pilait le minerai, la gangue qui renferme l’or, puis cette même
+pierre pilée et préparée pour être passée au moulin.
+
+J’ai constaté qu’un seul filon n’avait pas été comblé par les
+éboulements, et qu’il faudrait de grands travaux pour déblayer les
+autres si l’on voulait continuer l’exploitation. La maison de celui qui
+exploitait le filon principal était sur le lieu même, et des gardiens,
+dont on voit encore les guérites en pierres, veillaient sur le haut de
+la colline.
+
+Outre les points travaillés, il y en a beaucoup d’autres qui sont encore
+intacts et de même nature, il y en a même de plus importants que les
+plus grands de ceux que j’ai visités.
+
+Beaucoup d’habitations étaient disséminées au bas des collines voisines,
+bâties sans aucun ordre, en pierres brutes et de formes carrées. Presque
+dans toutes se retrouvaient les fragments de roches qui servaient à
+piler le minerai ou à écraser la gangue, et de plus le moulin à broyer
+presque complet. Enfin les installations du lavage y étaient presque
+nulles ; sans doute, pour cette opération, l’on se rapprochait des lieux
+où se trouvait l’eau, ou bien l’on attendait la saison des pluies.
+
+J’ai remarqué que les mineurs de Chawanib, divisés par petits groupes,
+s’attachaient au filon qui leur était dévolu, et qu’ils travaillaient
+aussi à ramasser, sur leur circonscription, les sables que les eaux de
+pluie entraînaient du haut de la montagne afin d’en faire le lavage. Il
+y a, auprès des maisons, beaucoup de tas de sable qui n’ont pas d’autre
+origine.
+
+D’après l’état de toutes ces maisons et d’après celui des travaux
+surtout, l’on peut être persuadé que cette mine n’a pas été abandonnée
+volontairement par les mineurs ; mais qu’ils ont dû y être contraints
+par force, sans doute à la suite des guerres qui ont ravagé le pays.
+
+Ce devaient être des musulmans, si l’on en juge par quelques tombeaux
+dispersés çà et là, et qui datent du temps où le chek Abd el Haman el
+Omary occupait le pays.
+
+Le nom de Chawanib donné à cette vallée lui viendrait, suivant les
+Bicharieh, de ce qu’un Arabe nommé Chawane, qui a encore aujourd’hui un
+descendant direct, l’aurait occupée à une certaine époque. Ils ont
+ajouté à son nom une terminaison suivant leur langage. Mais avec sa
+terminaison, Chawanib pourrait bien être aussi un pluriel de Chamin, qui
+veut dire Syrien, ce qui justifierait le passage de la citation de
+Macrizi où il est dit que des ouvriers syriens sont venus travailler aux
+mines.
+
+J’ai oublié de dire que les eaux pour les besoins particuliers des
+travailleurs étaient fournies par un puits qui se trouve plus bas dans
+la vallée, et qui a été comblé par les cailloux et tous les détritus que
+le torrent apporte lorsqu’il pleut. Personne, chez les Bicharieh, ne
+veut se donner la peine de désencombrer ce puits qui, au dire des
+anciens de l’endroit, était encore en bon état il y a peu d’années.
+
+Après être resté trois jours à Wadée Chawanib, nous partîmes pour une
+autre destination ; lorsqu’on leva le camp, il y eut beaucoup de bruit,
+car le chek Baraca s’était absenté pour aller voir le chek Abou Goublé.
+Chacun voulait prendre le moins de bagage possible. Un Ababdi qui se
+disputait avec un de mes gens parce que l’on avait un peu changé sa
+charge, refusa de la mettre sur son dromadaire. Je me fâchai et lui
+ordonnai d’obéir, et comme je m’avançais résolûment pour l’y
+contraindre, il prit une pioche et vint à moi avec menace. Comprenez-
+vous ce qui serait arrivé si, n’écoutant que ma colère, j’avais fait
+usage de l’arme que j’avais saisie pour mettre cet homme à la raison ?
+Mon bonheur voulut que les Arabes présents fussent plus prompts : ils
+sautèrent sur lui et l’entraînèrent loin de moi. Puis les Ababdieh
+vinrent me supplier de me calmer, et surtout de ne point parler aux
+cheks de ce qui s’était passé, ajoutant que le coupable était un
+Bicharieh sauvage et abruti qui ne comprenait rien au respect que l’on
+me devait, qu’il serait corrigé par eux, etc., etc. Ma colère était
+passée, je promis ce qu’ils demandaient ; mais je sus plus tard, par un
+jeune garçon qui parlait l’arabe, que l’individu révolté contre moi
+était bien réellement un Ababdi de la tribu du chek Saad ; ses camarades
+avaient voulu faire tomber sur les Bicharieh toute la responsabilité qui
+pesait sur eux. Ce trait, qui implique une certaine fourberie, est un
+des caractères distinctifs de leur tribu.
+
+Nous nous arrêtâmes dans l’ouadée Massarrié.
+
+Le lendemain, au lever du soleil, nous partîmes avec un vent extrêmement
+froid qui nous venait du nord et nous glaçait au point de nous faire
+souffrir. En passant dans la vallée d’Ollaki, nous rencontrâmes des
+Arabes de connaissance qui faisaient paître un grand nombre de femelles
+de dromadaires avec leurs petits ; ils ne voulurent pas nous laisser
+passer sans nous faire une politesse, et ils nous servirent de grands
+vases de lait qu’ils tiraient sur le moment ; cela nous réchauffa un
+peu.
+
+La route suivie était dans la direction de la vallée d’Hégatte. Nous
+remontâmes cette vallée, déjà parcourue, pour une raison importante que
+je vais dire : il était convenu que l’on s’arrêterait auprès d’un puits
+désigné, et que là on tiendrait une espèce de conseil avec les cheks de
+la caravane et d’autres cheks des environs que nous connaissions déjà,
+afin de décider s’ils viendraient avec moi au Caire pour que je les
+présentasse au vice-roi, et qu’ils fissent, entre ses mains, acte de
+soumission. Cette démarche était nécessaire pour l’avenir, si Méhémet
+Ali donnait suite au projet qu’il avait de faire exploiter les mines ;
+car ces Arabes n’avaient jamais été soumis, jamais personne, je l’ai
+dit, n’avait pénétré chez eux ; c’est à peine s’ils étaient connus du
+gouvernement égyptien.
+
+On était campé près de l’eau ; chacun avait quelque chose à faire : les
+uns firent la lessive, les autres arrangèrent les selles, les armes,
+etc. Moi, je passai l’inspection des vivres, et bien m’en prit. Je
+connaissais les Arabes, toujours imprévoyants, ils auraient consommé
+toutes leurs provisions sans mot dire, et quand il n’y aurait plus eu un
+biscuit, une mesure de farine, un grain de riz, ils seraient venus m’en
+faire part, et il aurait fallu tout abandonner pour regagner au plus
+vite la ville d’Assouan.
+
+Je trouvai que plusieurs groupes avaient déjà fini leurs biscuits,
+d’autres étaient presque dans la même position ; cependant, pour
+compléter mon voyage, j’avais encore un mois à courir le désert. Je
+prévins Baraca afin qu’il prit ses mesures en conséquence ; car c’était
+lui qui était responsable. Il avait reçu, à Assouan, plus d’argent qu’il
+ne fallait pour assurer la subsistance de la caravane pendant deux mois,
+et il avait pris l’engagement d’y pourvoir. Je décidai ensuite que nous
+partirions le surlendemain, soit que les cheks fussent venus, pour le
+conseil, ou non.
+
+Il y avait aux environs, des ruines d’anciennes habitations, des traces
+d’exploitations comme celles que j’avais déjà vues. Je dus renoncer à
+les visiter ; car il aurait fallu me détourner de ma route principale,
+et dépenser un temps précieux eu égard à la pénurie dans laquelle nous
+nous trouvions.
+
+Mon intention était de pousser jusqu’à l’Elba, dans la direction de la
+mer Rouge, et je dus prendre toutes les dispositions nécessaires pour
+effectuer cette excursion.
+
+Les cheks que nous attendions ne vinrent pas ; ils nous envoyèrent dire
+que si nous voulions rester dans les environs d’Ollaki, sans aller plus
+loin, et surtout à l’Elba, ils viendraient nous accompagner ; mais que
+si nous les faisions venir pour aller à cette montagne, ils ne nous
+accompagneraient pas, parce qu’ils savaient que les gens de cet endroit,
+à la nouvelle qu’on leur avait donnée de notre arrivée, s’étaient
+retirés avec tous leurs troupeaux dans l’intérieur de leurs rochers où
+il est très-difficile de pénétrer, et qu’ils nous attendaient avec des
+dispositions hostiles. Ils ne voulaient point faire la guerre à cause de
+nous, et encore moins partager notre mauvais sort.
+
+Ils me firent savoir aussi que, quant à aller se présenter au vice-roi,
+comme je le leur avais proposé, ils ne pensaient pas que cela fût très-
+nécessaire, qu’ils écriraient une lettre que tous signeraient pour
+assurer Son Altesse de leur soumission, et lui faire savoir, dans le cas
+où sa volonté serait d’envoyer des gens pour travailler aux mines,
+qu’ils les recevraient de leur mieux et les aideraient même dans leurs
+travaux ; mais que la crainte de la petite vérole, qui, lorsqu’elle
+était apportée chez eux, faisait d’affreux ravages, les empêchait de
+descendre en Égypte.
+
+La vraie raison venait d’une autre crainte, hélas ! bien fondée. Ils
+voyaient tous les jours les _avanies_ que les gouverneurs, les cachefs,
+les employés du gouvernement égyptien commettaient sur les autres
+Arabes, et ils ne se souciaient pas de s’y exposer. Ils connaissaient
+plusieurs faits arrivés à Assouan, à Abou Ahmet, à Coroscos, et il
+craignaient, ce qui du reste faisait l’éloge de leur bon sens, qu’en
+devenant les amis des Turcs, ils ne fussent encore plus maltraités qu’en
+restant dans les termes où ils se trouvaient avec eux.
+
+Voyant que pour négocier une affaire de ce genre j’étais exposé à subir
+bien des lenteurs, voyant, d’un autre côté, qu’un jour arriverait
+indubitablement où mes amis les Bicharieh me maudiraient, sans que
+j’eusse procuré à Méhémet Ali un avantage réel, je laissai là cette
+négociation, m’en rapportant, pour la question des mines, à toute autre
+donnée que la situation ferait naître.
+
+Cependant, comme j’avais déclaré que bon gré, mal gré, j’irais à l’Elba,
+un des cheks convoqués pour le conseil qui n’eut pas lieu, consentit à
+venir avec nous. Sans tenir compte de l’opposition de ses compatriotes,
+il promit de venir nous rejoindre à Meïça, localité qui se trouvait sur
+notre itinéraire.
+
+Un autre chek partit aussi pour Derrawe, où il alla m’attendre. Ces deux
+hommes étaient plus résolus que les autres ; je pensai donc, après tout,
+pouvoir les conduire au Caire.
+
+La caravane se mit en mouvement à dix heures du matin, le 2 mars. Nous
+descendîmes l’ouadée Hégatte pour entrer dans celle d’Ellébé. Toutes les
+collines et hauteurs que l’on a sous les yeux sont alors peu élevées,
+comme celles de Déréhib ; seulement l’on y voit un plus grand nombre de
+monticules de quartz brisés. Cette vallée, qui va toujours en se
+rétrécissant, presque sans végétation, conduit à une assez haute
+montagne du même nom, montagne curieuse à cause du spectacle qu’elle
+présente ; ce sont des couches renversées, brisées, des éboulements
+multipliés de roches aux couleurs chatoyantes, et, comme à Déréhib
+encore, de gros blocs de quartz, du granit et des schistes. Du côté du
+nord elle est toute ravinée par les pluies.
+
+Après l’ouadée Ellébé, nous traversâmes plusieurs petites montagnes sans
+que l’aspect général du pays eût changé. Nous entrâmes dans l’ouadé
+Daffetti et, après quelques heures, nous atteignîmes un terrain
+uniforme, presque plat, et tout couvert d’un beau gravier granitique
+mêlé à du sable siliceux.
+
+Les pluies, qui étaient tombées, avaient fait pousser beaucoup de
+petites herbes, imperceptibles pour nous ; mais que des troupeaux
+mangeaient déjà. Ces troupeaux étaient gardés par deux très-jolies et
+jeunes Bicharrieh qui d’abord s’effrayèrent à notre approche ; elles ne
+voulurent jamais nous dire de quelle tribu, ni de quelle famille elles
+étaient, ni à qui appartenaient les troupeaux ; mais bientôt elles nous
+parlèrent hardiment en riant et plaisantant, elles se moquèrent même de
+nous avec beaucoup de gaieté. Nous campâmes près de la vallée de
+Daffetti au coucher du soleil.
+
+Le lendemain, 3 mars, nous fîmes beaucoup de détours, tantôt d’un côté,
+tantôt d’un autre. La route suivie était vers l’Est ; mais les montagnes
+qui bordent l’ouadée Daffetti et qui se présentent verticales comme des
+murailles, nous barraient constamment le passage.
+
+Il nous fallut contourner cette chaîne d’obstacles dont la nature est la
+même que celle des environs d’Ollaki, à cela près qu’ici l’on voit
+beaucoup plus de quartz.
+
+Le pays était peuplé de gazelles, ce qui égaya un peu notre marche ;
+nous vîmes aussi plusieurs autruches.
+
+Après avoir franchi Daffetti et ses défilés, l’on a devant soi la
+montagne ainsi que la vallée de Beint el Fegue. Celle-ci est remplie de
+touffes de joncs et, par intervalles, de quelques petits arbres
+rabougris, tout secs et noirs, ce qui provient de la rosée abondante qui
+tombe pendant la nuit dans ces lieux et du soleil ardent qui brûle les
+plantes pendant la journée. Nous continuâmes à marcher toujours vers
+l’est du côté de la montagne de Chennâh, à droite de la chaîne de
+Daffetti.
+
+Dans ces parages, il se trouve beaucoup d’ânes sauvages, des onagres
+auxquels nous donnâmes la chasse inutilement. Le soir, épuisés de
+fatigue, nous dressâmes nos tentes à l’entrée d’une grande plaine de
+sable.
+
+Les ânes sauvages, troublés dans leur solitude, épiaient, à distance,
+tous les mouvements des Arabes, mais ils se tenaient toujours en dehors
+de la portée de leurs balles. Ces animaux sont extrêmement rusés et
+flairent l’homme de fort loin. Ce sont les seuls, dans le désert, que
+les Bicharieh ne peuvent forcer à la course. Ils forcent les gazelles et
+les autruches. Montés sur leurs dromadaires et en plaine, ils arrivent
+assez facilement à fatiguer ce gibier qui ne trouve de salut que dans la
+montagne ; l’âne sauvage, lui, ne se fatigue pas et court très-
+longtemps. Les Arabes ne les prennent que dans des piéges habilement et
+solidement tendus.
+
+Pendant la nuit, des Bicharieh, qui campaient aux environs, eurent
+l’idée d’attraper un onagre ; voici le procédé qu’ils employèrent : ils
+attachèrent à un gros tronc d’arbre mort un nœud coulant, fait avec une
+corde en lanières de peau très-souple et bien graissée, et ayant 3
+centimètres de diamètre. Cette espèce de lacet fut recouvert de petites
+herbes sèches et d’un peu de sable très-fin, de manière à ce que
+l’animal ne pût le voir et dût, en même temps, poser les pieds sur le
+terrain mobile.
+
+Ils placèrent, comme appât, auprès du tronc de l’arbre, une ânesse bien
+fortement attachée, puis ils s’éloignèrent, confiants dans leur ruse qui
+manque rarement son but.
+
+On comprend, en effet, l’excellence du procédé. Attirés par la présence
+d’une femelle, les mâles arrivent avec confiance, et tout en piétinant
+sur la terre préparée, l’un d’eux met infailliblement le pied dans le
+nœud coulant et se trouve pris. Le propriétaire de l’ânesse a le double
+avantage de prendre un âne sauvage et d’avoir sa bête saillie par lui,
+ce qui donne un produit très-estimé et d’une race excellente.
+
+Les ânesses ainsi exposées ne sont jamais maltraitées par les troupes
+d’onagres ; mais si, par aventure, ils rencontrent un baudet, celui-ci
+est immédiatement massacré par eux avec une fureur sans égale.
+
+Le matin, de bonne heure, l’on vint nous annoncer qu’un onagre était
+tombé dans le piége, et chacun s’empressa de courir pour l’aller voir.
+Il était pris par un pied de derrière, de telle sorte qu’il traînait le
+tronc d’arbre après lui, et qu’il nous fit faire bien du chemin avant
+que l’on pût l’atteindre. Sa fureur était à son paroxysme, il mordait la
+corde et même sa jambe pour se dégager ; mais il n’y parvint pas, et on
+le tua sans pitié. Je dis sans pitié, parce que les Arabes Bicharieh ne
+pardonnent pas à cette espèce de quadrupède sa rebellion constante
+contre toutes les tentatives qu’ils ont faites et celles qu’ils font
+encore pour arriver à l’apprivoiser.
+
+Après tout la chair de l’onagre est fort bonne à manger. Celui qui avait
+été pris par les Arabes de l’endroit, fut partagé avec mes hommes et
+l’on en fit un somptueux repas.
+
+Dans notre existence du désert, cet événement fut une cause de joie, une
+cause de fraternisation, et il arriva que nous nous mîmes en marche
+longtemps après le soleil levé.
+
+Nous piquâmes directement à l’est, comme disent les marins, toujours en
+montant et sur un terrain de sable, parsemé çà et là de rochers de
+granit, gros blocs parfaitement arrondis, et de roches quartzeuses d’un
+blanc laiteux plus ou moins nuancé. Après ces terrains sablonneux, nous
+descendîmes la vallée de Feuque qui, au nord, se joint à celle de
+l’Hodéïn, pour aller ensuite jusqu’à la mer.
+
+Notre route traversait cette vallée au delà de laquelle nous dûmes
+continuer entre de petites montagnes nommées el Samerah, à cause de leur
+couleur rougeâtre.
+
+De ce point, en six heures, nous arrivâmes au puits de la vallée de
+Chennah. Mon intention était de marcher encore, sachant bien que nous
+avions assez d’eau pour aller jusqu’à un autre puits que nous devions
+trouver le lendemain ; mais telle n’était celle de mes gens. Les
+Bicharieh ne me comprenaient pas, ils étaient d’ailleurs de la même
+opinion que les Ababdieh dont je connaissais l’entêtement bestial. Or,
+n’ayant aucun intérêt majeur à entamer une lutte qui pouvait tourner à
+mal, je pris le parti de dire comme tout le monde, en laissant croire
+que je m’étais trompé dans mon appréciation, et nous campâmes au puits
+de Chennah.
+
+Ce puits, situé dans un endroit fort aride, se trouvait quelque peu
+ensablé ; il nous fallut travailler à l’ouvrir, après quoi nous eûmes,
+je dois l’avouer, de l’eau très-bonne et très-claire, sourdant des
+sables granitiques.
+
+Toutes les montagnes environnantes étaient, du côté du sud, formées de
+gros blocs de granit rose ; il n’y en a pas d’autre dans ces contrées,
+et, du côté du nord, leur structure se présentait sous forme de gneiss,
+de schistes et roches micacées. Ces dernières paraissaient beaucoup plus
+élevées.
+
+En quittant ce lieu, c’est-à-dire en quittant le puits auquel je ne
+voulais pas toucher, le 5 mars, nous descendîmes la vallée qui est très-
+pittoresque à cause de ses sinuosités, et surtout à cause des hauts
+rochers qui l’enserrent ; ces rochers sont de grandes masses de granit
+siénitique. Tout au contraire, la montagne de Chennah, dont la hauteur
+est importante, ne laisse voir que des petites roches entassées les unes
+sur les autres, comme résultat des éboulements qui ont eu lieu partout.
+Cette circonstance lui donne un aspect particulier. Du côté de l’est, le
+granit y affecte des formes pyramidales très-variées.
+
+La vallée se perd dans celle d’Assiam, qui elle-même va se confondre
+avec une autre appelée Abou Houded. Ici la montagne de ce nom, située au
+nord de la vallée, est aussi élevée que celle de Chennah. Sa
+composition, parfaitement identique quant au fond, ne l’est point quant
+à la forme. Elle apparaît toute découpée, par aiguilles, comme les
+doigts de la main. C’est au reste la continuation de l’autre pic dont
+elle n’est séparée que par une faible distance.
+
+Du faîte de ce belvédère l’on domine une grande étendue de pays du côté
+de l’est et du côté du nord. On voit les montagnes de l’Béda qui sont à
+plus de seize lieues, celles de Guerfe où se trouvent la vallée de
+Bannet et celle de Chélal, renommée par ses sources et ses réservoirs
+naturels, et l’on jouit d’un spectacle d’autant plus splendide, que les
+premiers plans que l’on a sous les yeux sont garnis d’arbres et de
+végétation, et que les vapeurs du désert colorent tout cet ensemble des
+tons les plus variés et les plus fantastiques.
+
+La montagne de Guerfe est ainsi nommée parce qu’elle est la dernière
+ramification, au nord, de cette chaîne qui s’étend vers le sud plus loin
+que l’Elba. Elle est la plus élevée du pays et forme le point de partage
+des eaux. L’un de ses versants regarde l’est et la mer, l’autre regarde
+l’ouest et le Nil ; aussi tous les brouillards qui arrivent de la mer
+Rouge, par un vent de nord-est, s’arrêtent sans passer au sud-ouest, et
+font tomber sur le versant du levant, pendant les nuits d’hiver, une
+très-forte rosée qui mouille comme une pluie fine de printemps. Quoique
+la mer soit éloignée d’une vingtaine de lieues, il est à remarquer que
+les brouillards qu’elle envoie sont salins et que le ciel, couvert de
+gros nuages très-bas, ne se fond jamais en pluie véritable.
+
+Les eaux qui coulent de la vallée d’Abou Houded, auxquelles se joignent
+celles de Chennah et celles d’Assiam, se rendent à la mer par l’ouadée
+Gismit en traversant le désert de sable de la contrée de l’Elba.
+
+Tout ce pays est habité par les Bicharieh de la tribu du chek Souéket.
+La partie dans laquelle nous entrions se nomme l’Genoub, c’est-à-dire
+queue des vallées, appellation pittoresque qui désigne fort bien la
+contrée où les vallées se perdent dans la plaine.
+
+Nous laissâmes Abou Houded, et nous marchâmes encore à l’est par un sol
+sablonneux transpercé d’espace en espace par des roches de granit, et
+puis ensuite accidenté par des dunes de sables mouvants sur lesquels nos
+montures se fatiguèrent beaucoup. Partout la végétation était rare et
+les arbres rabougris.
+
+Nous campâmes, après une marche forcée de plusieurs heures, dans le lit
+peu profond de l’ouadée Sawaworib où il n’y avait que des plantes
+marines grasses et de la soude.
+
+Mais ces sables, que nous parcourions, dont l’aridité est effrayante à
+certaines époques de l’année, se couvrent, lorsque la saison des pluies
+arrive, de pâturages excellents pour le bétail, et même quoiqu’il n’eût
+pas encore plu, il y avait déjà en plaine beaucoup de chameaux et de
+moutons. Ces troupeaux appartenaient au chek Souéket, dont le fils vint
+bientôt nous trouver.
+
+Vers le soir, le ciel se couvrit de gros nuages et prit un aspect fort
+triste ; mais il ne tomba pas une goutte d’eau ; le brouillard seulement
+fut épais toute la nuit.
+
+Le 6, de bonne heure, le frère de Souéket, nommé Carar, nous amena deux
+moutons en présent. Il était accompagné de sa mère, parente du chek
+Baraca, ce qui fit événement. Tous les Arabes allèrent saluer la vieille
+femme avec les marques du plus profond respect.
+
+Ce jour-là notre marche s’infléchit un peu au nord, toujours dans des
+terrains sablonneux. Bientôt nous remontâmes une vallée venant de
+l’est ; elle était remplie d’arbres, et chemin faisant, j’y découvris
+beaucoup de tombeaux anciens. Il y avait, devant nous, sur le sable, les
+traces d’une caravane de chameaux qui ne devait avoir que quelques
+heures d’avance ; comme nous supposâmes que c’était une caravane de
+Gelabs, portant des grains pour vendre à l’Elba, nous fîmes notre
+possible pour les rejoindre.
+
+Depuis sept heures environ nous étions juchés sur nos dromadaires,
+lorsque nous en descendîmes à l’entrée de l’ouadée Meïça, comme des
+voyageurs qui mettent pied à terre à la porte d’une bonne hôtellerie.
+Pendant que l’on s’installait, je courus, avec le chek Baraca, à la
+reconnaissance du puits où l’on devait aller prendre de l’eau.
+
+Cette vallée, resserrée entre de petites montagnes de formes gracieuses
+et colorées, ressemblait en tous points à celle de Chawanib, si ce n’est
+pourtant que les quartz y sont moins abondants. Elle est remplie
+d’arbres et de plantes, et la même végétation subsiste jusque sur les
+montagnes, chose que nous n’avions pas vue jusque là.
+
+Le puits se trouve dans le haut de la vallée, au beau milieu du chemin ;
+il est large, profond de 8 à 9 mètres et construit avec des pierres
+brutes jusqu’à la margelle qui est en briques cimentées avec du mortier,
+ce qui prouve qu’il est ancien. Il fournit beaucoup d’eau très-limpide,
+mais cette eau est saumâtre et quelque peu salée.
+
+Près du puits je remarquai un rocher à pic sur lequel il y a des dessins
+ébauchés qui représentent des vaches à longues cornes et des chameaux
+tous fort mal faits, et, sur son flanc, une petite grotte naturelle où
+les Bicharieh prétendent que l’un des Sahabas, c’est-à-dire des
+compagnons du prophète Mahomet, mettait sa jument à l’ombre. La pauvre
+bête ne devait pas y être commodément ; car il fallait qu’elle entrât ou
+sortît en reculant, la grotte étant trop étroite pour qu’elle pût s’y
+retourner.
+
+Macrizi, en parlant de la vie du chek El Omari, dit que son frère Ibraïm
+el Makhzoum fut tué par les Bedjah en allant chercher des grains à la
+ville d’Aïdab. Je l’ai déjà cité plus haut ; puis il ajoute qu’à Meïça
+différentes tribus arabes se battirent avec les troupes d’Omary, que
+dans une rencontre, qui fut terrible, il périt plusieurs milliers
+d’hommes et que l’avantage resta aux indigènes.
+
+Les tombeaux des victimes de cette hécatombe sont encore visibles
+aujourd’hui. Ce sont de grands ronds, comme ceux que j’ai déjà décrits,
+élevés au-dessus du sol d’environ un mètre et tous faits en pierres sans
+mortier. Leur centre rempli de gravier et de terre cachait une
+excavation dans laquelle l’on plaçait les cadavres ; les ossements que
+j’y ai trouvés en font foi. D’ailleurs c’était un usage ancien, parmi
+les Arabes, d’enterrer ainsi leurs morts après le combat.
+
+En descendant la vallée, à une petite distance de l’endroit où est le
+puits, se trouvent les ruines du tombeau d’un musulman[21] ; c’est une
+bâtisse carrée, assez grossière, avec deux fenêtres cintrées sur chaque
+façade ; elle se terminait par un dôme qui était fort lourd, et qui a
+produit une poussée si grande sur les pieds-droits qui le soutenaient,
+que ceux-ci se sont élargis et que le susdit dôme s’est effondré avec
+tout un angle du monument. Le tout était bâti en moellons avec du
+mortier de chaux et du plâtre que l’on a dû apporter de fort loin ; car
+dans aucun terrain il n’y a rien qui annonce la présence de ces
+matériaux.
+
+Ce tombeau n’était pas le seul. Aux alentours il s’en trouvait d’autres
+plus petits qui sont aujourd’hui entièrement ruinés. Le plus grand
+devait être celui du frère d’el Omary, tué par les Bedjah en revenant
+d’Aïdab.
+
+Dans la vallée étaient beaucoup d’habitations de Bicharieh, et, dans ces
+habitations, beaucoup de jolis enfants très-étonnés de nous voir
+quoiqu’ils ne témoignassent aucune crainte.
+
+Les Gelabs, dont nous avions vu les traces la veille, sur le sable,
+étaient campés aussi dans cet endroit ; ils venaient d’Assouan avec une
+charge de grains pour vendre à l’Elba. A notre approche, ces gens ne
+nous reconnaissant pas, et nous prêtant des intentions de pillage,
+prirent leurs armes avec une résolution qui prouvait qu’ils étaient bien
+préparés contre toute surprise. Telle est la manière d’accueillir, dans
+le désert, les individus que l’on ne connaît pas ; l’on est toujours sur
+le qui-vive, attendu qu’il y a cent à parier contre un que vous
+rencontrez un ennemi ou des ennemis ; mais dans la circonstance présente
+l’erreur était manifeste, et les Gelabs, qui s’en aperçurent presque
+aussitôt, vinrent nous saluer très-amicalement. Avec eux se trouvait le
+fils du chek Ahmed Courouc qui nous dit que son père n’avait pas encore
+pu venir nous joindre parce que le jeûne du Ramadan le fatiguait
+beaucoup, et qu’il n’avait pas su précisément l’endroit où il pouvait
+nous rencontrer ; mais que, sans aucun doute, dans la journée du
+lendemain il arriverait.
+
+Comme il était fort important pour nous de voir ce chek pour aller à
+l’Elba, et que, d’un autre côté, nous en attendions deux autres dont les
+tribus habitaient la fameuse montagne, comme nous devions aussi nous
+entendre avec les Gelabs au sujet de provisions que nous avions à
+acheter, je résolus de passer la journée, la nuit et encore la journée
+du lendemain à Meïça.
+
+Le 7, pendant toute la journée, j’eus la visite de beaucoup de
+Bicharieh ; ils s’accordaient tous à dire que personne, dans la contrée,
+ne voulait aller avec nous à l’Elba. Pour pénétrer dans cette montagne,
+qui était, suivant eux, un lieu sacré aux yeux des Arabes, surtout aux
+yeux de ceux qui campaient près d’elle, il fallait gagner à notre cause
+au moins soixante-dix chefs, c’est-à-dire tous les principaux
+personnages du pays ; mais en réalité la montagne de l’Elba ne
+constituait qu’un repaire de brigands, un assemblage d’individus vivant
+de rapine et de vol, sans chef immédiat, et ne reconnaissant pas même à
+l’un d’entre eux cette autorité bénigne du chek qui n’est autre que
+celle du père de famille. Il était évident que l’on voulait exploiter ma
+présence à leur profit, ou plutôt, qu’eux s’étaient arrangés de manière
+à ce qu’il en fût ainsi. Je n’avais ni la volonté ni les moyens de subir
+cette pression ; tout mon espoir se concentrait donc dans l’influence
+des cheks qui m’accompagnaient et surtout dans celle de Baraca.
+
+Le 8, nous attendîmes en vain Ahmed Courouc ; mais ses deux fils, qui
+étaient auprès de nous, promirent de nous conduire à la place de leur
+père, et il fut convenu de faire tout ce qu’ils proposeraient. Ainsi
+donc ces deux jeunes gens se mirent à notre tête. Ils avaient un air de
+franchise et de loyauté qui inspirait la confiance, ils avaient des
+allures de jeunesse qui les rendaient sympathiques. Le 9 mars nous
+partîmes de Meïça.
+
+Notre route se fit au milieu de petites montagnes, toutes de formations
+primitives. C’étaient encore des blocs de granit avec filons quartzeux,
+des gneiss, puis des schistes. Le porphyre devenait plus rare mais le
+sable, qui recouvrait en partie tous ces accidents du sol, se trouvait
+être mouvant dans beaucoup d’endroits.
+
+Je laissai la caravane suivre directement sa route à l’est, sur l’Elba,
+et je pris plus à droite, avec Mohamed Adar, l’un de nos guides, pour
+aller voir deux sites où il m’avait dit qu’il y avait des bâtisses et
+des travaux. Ces deux sites constituent deux petits groupes de roches
+séparés par une colline de sable. Le tout peut avoir six milles
+d’étendue du nord au sud, et deux milles seulement de l’est à l’ouest ;
+ces deux petites montagnes se nomment to Giafferié, celle du sud,
+l’autre to Roumié. La première est plus petite et entièrement composée
+d’un feldspath très-beau, entremêlé de gros blocs de quartz laiteux et
+de quelques veines de même matière.
+
+Les travaux faits dans cet endroit sont peu considérables et exécutés
+sans ordre, sans suite. Cependant il y a beaucoup de restes
+d’habitations, elles contiennent peu de moulins à broyer. L’une de ces
+habitations se trouvait être la plus grande de toutes celles que j’ai
+vues dans tous les établissements de ce genre. Les lieux de lavage, s’il
+y en a eu, ne sont plus reconnaissables aujourd’hui ; ceux où l’on
+pilait le minerai et sa gangue ne le sont pas davantage ; il n’y a
+aucune trace d’eau ; le puits le plus voisin est à présent à Meïça.
+
+J’aurais cru, d’après les noms de ces deux hauteurs dont l’un signifie
+le Romain, le Grec indifféremment, et l’autre l’idolâtre, trouver
+quelques restes d’antiquité ; mais malgré mes recherches, je ne vis
+absolument rien. Je présume que cela provient de ce que la nature des
+roches ne permettait pas de faire la moindre inscription, la moindre
+sculpture, comme je l’ai constaté pour Déréhib et d’autres
+établissements.
+
+Si cette localité offrait des filons métalliques susceptibles d’être
+exploités avec bénéfice, ce serait la plus commode, en supposant
+toutefois que l’on trouvât de l’eau d’une manière ou d’autre ; car tous
+les approvisionnements, toutes les communications pourraient se faire
+par la mer Rouge qui n’est éloignée que d’une journée de marche. Le
+mouillage de Hesser, auprès du quel se trouve un grand bois et de l’eau
+en abondance, est fréquenté par les barques du Hedjah qui viennent y
+ancrer pour faire le commerce avec les gens de l’Elba et ceux des
+environs.
+
+Le soir nous retrouvâmes notre caravane campée près d’une petite
+montagne nommée Adatalob, entièrement formée de forts blocs de granit
+arrondis, d’une couleur plus foncée que celui de Sienne et d’un grain
+aussi beaucoup plus gros. La végétation qui les encadre avec une
+certaine régularité présentait un paysage particulier, d’autant que les
+sables environnants sont eux-mêmes garnis de broussailles et de plantes.
+
+Beaucoup de gazelles fréquentent cet endroit, et ne fuient que lorsque
+l’on descend de dromadaire pour les tirer, autrement nous les
+approchions de très-près, ainsi que les chacals qui sont aussi en grand
+nombre.
+
+Le 10 dès le matin, nous dirigeant sur l’Elba, nous aperçûmes une
+personne qui débouchait d’un petit sentier entre des rochers, et qui,
+montée sur un dromadaire, força le pas de sa monture pour nous éviter.
+
+Je me mis à sa poursuite avec le chek Ali Sabec, et nous l’atteignîmes
+bientôt ; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me trouvai devant une
+fort jolie fille, amazone du désert, qui répondit gracieusement et sans
+embarras à nos saluts. J’avais cru poursuivre un individu mal
+intentionné à notre égard, un bédouin hostile avec qui il eût fallu
+parlementer, la situation n’était pas la même. Toutefois, ayant compris
+que la jeune amazone ainsi que mon jeune compagnon ne se rencontraient
+pas pour la première fois et qu’ils pouvaient avoir bien des choses à se
+dire, je continuai tout naturellement ma route en les laissant tous les
+deux tête à tête.
+
+Sous toutes les latitudes, chez les peuples civilisés comme chez les
+sauvages, la galanterie se produit toujours avec les mêmes phases ; dans
+le désert, et chez les Bicharieh notamment, elle affecte des formes plus
+chevaleresques. Ali Sabec me rejoignit une heure après que je l’eus
+quitté, et, discrètement, je ne lui demandai aucune explication sur le
+temps de son absence.
+
+La caravane nous rallia dans la vallée sablonneuse de Déhit, et nous
+marchâmes jusqu’à la fin de la journée, c’est-à-dire pendant dix heures
+encore au travers de sables mouvants, ce qui fatigua beaucoup nos
+montures et nos hommes.
+
+Le lieu où nous campâmes n’était point de nature à nous dédommager, il
+était d’une stérilité désolante et n’offrait aucun abri commode.
+
+Le 11 au matin nous traversâmes des petites montagnes de granit très-
+escarpées et entrecoupées de ravins, à la sortie desquelles nous
+plantâmes nos tentes, en vue de l’Elba qui n’était plus qu’à deux ou
+trois lieues de nous[22].
+
+Je ne voulais pas me rendre de suite à la vallée où est un très-beau
+puits, ni me rapprocher trop près d’un groupe d’indigènes, avant d’avoir
+connu leurs intentions à notre égard.
+
+Cependant, lorsque le camp fut posé, tout en ordre, je montai à
+dromadaire avec quelques-uns de nos Arabes, laissant les autres pour
+garder nos bagages et les défendre, au besoin, contre les voleurs, et je
+pris la route de ce puits qui se trouve au pied de la montagne même.
+Avant d’y arriver il fallut traverser plusieurs hauteurs couvertes de
+petits arbres rabougris et secs, et plusieurs collines de sable sur
+lesquelles de nombreux troupeaux de chèvres et de moutons étaient
+dispersés. Les bergers s’enfuyaient en toute hâte, ne nous attendant pas
+sitôt. J’envoyai Ali Sabec en avant pour les rassurer et leur dire de ne
+rien craindre.
+
+A mesure que nous approchions, le pays se transformait, et nous fûmes on
+ne peut plus agréablement surpris de voir se développer sous nos yeux un
+sol couvert d’arbres très-verts et de plantes luxuriantes. Ces arbres me
+semblaient être tous, ou à peu près tous, de l’espèce des mimosas ;
+quant aux plantes elles étaient variées mais, en général, nouvelles pour
+moi. Des oiseaux chantaient dans leurs nids de verdure, comme dans les
+bocages les plus fortunés, et leur gazouillement, aussi étranger pour
+mes oreilles que le langage des gens de la contrée, n’en était pas moins
+fort doux ; car, depuis notre départ d’Assouan où les oiseaux sont pour
+ainsi dire muets, je n’avais entendu que le croassement des corbeaux.
+
+Le puits en question est, à vrai dire, une source sortant d’un large
+creux fait dans le lit du torrent, ou autrement un beau bassin rempli
+d’une eau limpide et fraîche, ombragé par de beaux arbres. Autour de ce
+bassin les différentes familles des Arabes des environs ont construit,
+avec des pierres et de la terre, d’autres petits bassins pour faire
+boire leur bétail sans troubler la clarté de l’eau du réceptacle
+principal où chacun puise avec un seau en peau.
+
+Nous nous assîmes à l’ombre d’un superbe mimosa, et j’admirai la beauté
+de ce site enchanteur. Les bords du ravin étaient couverts d’herbes, de
+tous côtés dans les arbres se balançaient des plantes grimpantes.
+
+Bientôt arrivèrent les troupeaux ; c’était l’heure aussi de conduire à
+l’abreuvoir les chèvres, les chameaux, les ânes ; tous ces animaux
+étaient menés par des hommes porteurs d’outres qu’ils remplissaient tour
+à tour. Des femmes et des jeunes filles vinrent ensuite avec des vases
+pittoresquement campés sur les épaules et poussant devant elles des
+agneaux et des chevreaux. Il y avait parmi ces jeunes filles de fort
+beaux types. Leur costume, ne les couvrant que depuis la ceinture
+jusqu’aux genoux, permettait de voir parfaitement leurs formes qui
+étaient irréprochables. Elles allaient et venaient suivant les besoins
+du moment, et quand elles s’arrêtaient, soit pour s’appuyer contre un
+rocher, contre un arbre, soit pour porter à leurs épaules un vase rempli
+d’eau, leurs poses, simples et naturellement nobles, rappelaient les
+poses idéalisées dans les tableaux des peintres.
+
+Tout cet ensemble, avec sa couleur locale, avait un parfum biblique qui
+n’eût échappé à aucun poëte, et je regrettai, dans cette circonstance
+plus que dans toute autre encore, de ne pas être à la hauteur de mon
+sujet. Ce qu’il y a de bien positif, c’est que je m’éloignai avec peine
+d’un lieu où ma présence n’avait excité aucune surprise, où l’on était,
+au contraire, venu rire autour de moi et m’entretenir, par l’entremise
+des guides qui nous servaient d’interprètes. Quelques hommes seulement
+m’avaient assailli de questions et de demandes ; mais je les avais
+contentés en leur distribuant le tabac que je possédais.
+
+En rentrant au camp, ce fut bien autre chose ; je trouvai tout le monde
+en rumeur, tout le monde sous les armes et prêt à venir nous chercher.
+L’agitation, qui était générale, avait sa raison d’être ; voici ce qui
+s’était passé :
+
+Depuis la veille, nous avions envoyé en avant Mahamet Adar pour donner
+la nouvelle de notre arrivée, et, le soir même, il avait parlé aux gens
+de la montagne. Secondé par les Gelabs campés près de nous, il avait
+cherché à persuader aux Bicharieh des tribus de l’Elba que nous ne
+venions pas pour leur nuire, et qu’ils se repentiraient, dans l’avenir,
+s’il nous arrivait le moindre désagrément ; efforts inutiles, paroles
+perdues ; les indigènes prétendaient même nous empêcher de prendre de
+l’eau chez eux.
+
+Le matin, lorsque j’avais pris spontanément la résolution de me rendre
+au puits, avec quelques hommes d’élite, ils étaient assemblés chez les
+Gelabs et personne ne nous avait vus passer.
+
+Ce fut seulement très-peu de temps après, et pendant que j’étais en
+admiration devant la beauté du site que j’ai décrit plus haut, que deux
+hommes de notre camp eurent l’idée de se rendre chez les marchands pour
+apprendre des nouvelles de l’Égypte. Mais les notables du pays qui
+délibéraient, commençant les hostilités, voulurent les repousser, et de
+là une première rixe pendant laquelle la question de l’eau fut remise en
+avant. Une scission se fit alors parmi eux, les uns voulaient qu’il nous
+fût permis de remplir nos outres, les autres, et ce fut le plus grand
+nombre, nous refusaient cet avantage et voulaient de suite venir nous
+attaquer pour nous faire évacuer leur territoire.
+
+L’instant était critique. Mahamet, qui était accouru, feignit, afin de
+gagner du temps, de convenir que ces forcenés avaient raison, seulement
+il leur fit observer que s’ils nous attaquaient pendant le jour, ils ne
+seraient probablement pas les plus forts, attendu la supériorité de nos
+fusils, tandis que, s’ils venaient la nuit nous surprendre, tout
+l’avantage serait pour eux. Ce conseil, spécieux en apparence, ne
+manquait pas d’une certaine logique, et il aurait certainement été suivi
+par les Bicharieh les plus hostiles si l’on ne fût venu leur dire que
+j’étais dans le ravin, près de l’eau. Alors rien ne put les retenir ;
+ils partirent tous ensemble pour me chasser violemment, et nos gens
+coururent à notre camp porter cette nouvelle.
+
+C’est en ce moment que je rentrai, et que je trouvai tout mon monde en
+armes.
+
+Les Gelabs, eux, avaient suivi les Bicharieh vers le puits pour conjurer
+la situation ; mais tout cela fut inutile, les uns et les autres furent
+bien surpris quand ils virent que nous étions repartis tranquillement
+après avoir fait boire nos chameaux et après avoir rempli nos outres.
+
+Personne n’osa venir au camp ; mais on nous envoya les Gelabs qui nous
+trouvèrent fort calmes et tout disposés à recevoir convenablement
+l’ennemi. Avec les envoyés, les négociations recommencèrent. Ils étaient
+chargés de nous dire, que si nous voulions promettre de ne pas entrer
+dans la montagne et de nous en retourner de suite, l’on nous laisserait
+prendre de l’eau ; mais que si nous persistions à vouloir visiter le
+pays, comme nous avions fait ailleurs, l’on nous empêcherait de nous
+ravitailler et que l’on nous exterminerait jusqu’au dernier.
+
+Je répondis que les habitants de l’Elba devaient bien savoir, par les
+cheks des autres tribus Bicharieh leurs compatriotes, que nous n’étions
+venus pour faire la guerre à personne, que tous les Arabes avec lesquels
+nous avions été en rapport n’avaient rien à nous reprocher, que je ne
+prétendais, quant à moi, rien obtenir d’eux par la force, et que, si mes
+intentions n’avaient pas été telles, j’aurais conduit avec moi plus de
+monde, sinon des soldats turcs et égyptiens ; tandis que je ne me
+présentais qu’avec des Bicharieh comme eux, tout confiant dans leur
+bonne foi ; et j’ajoutai que, si j’étais obligé de m’en retourner sans
+avoir fait ce que j’étais chargé de faire, je ne pouvais répondre de ce
+qui arriverait ; que probablement le gouvernement égyptien me ferait
+revenir une autre fois avec des forces étrangères assez considérables
+pour que ce fût moi, alors, qui leur imposasse mes conditions et les
+empêchasse de prendre de l’eau à leur propre puits.
+
+Pendant que les Gelabs allaient porter ma réponse, il se présenta au
+camp plusieurs principaux personnages de la tribu des Chintirab et des
+Ahmed Gourabieh, tous habitants de l’Elba. Beaucoup d’autres individus
+vinrent aussi pour nous vendre des peaux préparées et différentes choses
+de leur pays.
+
+Vers le soir, presque tous les chefs vinrent ; ils connaissaient ma
+réponse et mes intentions. Je leur donnai à souper à tous, puis après,
+en fumant et buvant du café, nous entrâmes en pourparler. A force de les
+presser, j’obtins d’eux que nous pourrions aller dans quelques vallées
+ou gorges de la montagne ; mais sans y faire aucune tentative
+d’excavation, leur persuasion étant que l’on ne remuait la terre que
+pour y chercher des trésors.
+
+Ils prétendaient avoir entendu, tout récemment, pendant la nuit, un
+très-fort bruit, une espèce de gémissement formidable qui leur annonçait
+de grands malheurs pour le cas où nous toucherions à une seule pierre.
+
+Jamais je ne pus obtenir le moindre renseignement sur une statue
+colossale que des Arabes m’avaient dit exister dans la montagne, statue
+dont je parlerai plus loin. Ils me disaient toujours que cette statue
+n’existait pas, que l’on m’avait fait un mensonge. Cependant, lorsque je
+prenais en particulier un homme du pays, il m’avouait que la chose était
+vraie, qu’il connaissait bien le chemin qui conduisait à l’endroit où
+était cette statue ; un autre convenait qu’il avait mis son bras tout
+entier dans sa narine, et que, de temps en temps, lorsqu’elle respirait,
+une grande table en pierre qui se trouvait devant elle se couvrait de
+vapeur ; mais personne ne voulait pourtant consentir à me servir de
+guide. Celui-ci avait peur de commettre un sacrilége, celui-là craignait
+la colère des chefs. Je ne savais que penser ; car, malgré toutes les
+exagérations, malgré tous les mensonges dont ces rapports étaient
+évidemment entachés, et, tout en faisant la part de l’ignorance de ces
+hommes incapables de distinguer un objet travaillé d’un objet naturel
+ayant une forme ou un aspect quelconque, je reconnaissais bien qu’il
+devait y avoir là quelque chose de singulier, et j’étais curieux de m’en
+assurer ; ce pouvait être un ancien travail égyptien, ce pouvait n’être
+aussi que le résultat d’un jeu de la nature apprécié et commenté par
+l’imagination d’une population essentiellement superstitieuse.
+
+Je rentrai sous ma tente avec le regret de n’avoir pu rien apprendre de
+clair ni de positif.
+
+Toute la nuit l’on fit bonne garde, pour plusieurs raisons. La
+réputation des Arabes de l’Elba et les termes dans lesquels nous étions
+ensemble l’exigeaient. J’ai dit qu’ils étaient connus partout comme de
+grands et adroits voleurs ; mais ce que je n’ai pas dit, c’est que les
+autres Arabes, lorsqu’ils se trouvent mêlés avec eux, se permettent, de
+leur côté, des larcins dont ils croient que l’on ne les accusera pas.
+
+Il ne nous arriva rien ; seulement, dans la matinée du 12, notre camp
+s’étant trouvé inopinément transformé en un vrai marché, l’on s’aperçut
+bientôt que plusieurs objets avaient été dérobés, et un de mes hommes
+vint me dire qu’on lui avait volé sa chemise.
+
+Cette dernière affaire ébruitée, il fallait faire un exemple. Je fis
+prendre tous les étrangers présents, et je leur enjoignis de jurer, un à
+un, sur le Coran, qu’ils étaient innocents.
+
+Tous sans exception jurèrent, de sorte que le voleur resta inconnu. Mon
+procédé cependant ne fut point inutile ; car, tandis que l’on prêtait le
+serment, la chemise fut retrouvée, placée à la portée de tous les yeux.
+
+Les Bicharieh de l’Elba se récrièrent, disant qu’on les avait accusés
+sans raison, et que le voleur était parmi nous. Ils récriminèrent très-
+haut et avec tant d’acharnement que la dispute aurait pris un caractère
+des plus graves si je n’avais fait mettre, à l’instant, hors des limites
+du camp, tous les éléments du marché.
+
+Toute la journée se passa encore en négociations pour pénétrer dans la
+montagne, et, devant la résistance opiniâtre que je rencontrai, je ne
+pus qu’opposer la déclaration que j’avais déjà faite, c’est-à-dire que
+j’y pénétrerais d’une façon ou d’une autre.
+
+Effectivement, le 13, au point du jour, je pris avec moi vingt Ababdieh,
+tous bien montés, bien armés, et deux guides, dont un nommé Mohamed Issé
+appartenant à la tribu des Ahmed Gourabieh, et je me dirigeai, par le
+ravin du puits, du côté de la montagne. Mes deux guides manifestèrent
+une grande appréhension lorsqu’ils connurent mon projet ; cependant ils
+ne me quittèrent point.
+
+Le chek Baraca était demeuré au camp pour le garder.
+
+Arrivé à la vallée de l’eau, je ne vis absolument personne ; il était
+sans doute encore trop bonne heure. Je parcourus un ravin qui me sembla
+plus large et qui tenait à l’un des contreforts de l’Elba.
+
+Nous traversâmes ensuite une petite plaine entourée de montagnes
+couvertes d’arbres, et nous commencions à monter par une gorge assez
+abrupte, lorsque nous vîmes, au faîte d’un rocher se détachant sur le
+ciel, quatre individus, armés de lances, qui étaient assis sur des
+pierres de chaque côté de la route, comme pour nous barrer le passage.
+Je pensai que derrière le rocher il y avait d’autres Arabes, et peut-
+être en grand nombre ; nullement, ces individus étaient seuls. Lorsque
+nous approchâmes d’eux, nous les saluâmes tout tranquillement, et ils
+nous répondirent en nous regardant passer sans manifester aucune
+intention hostile.
+
+Alors, du haut de ce contre-fort, je vis à nos pieds, du côté de la
+haute montagne de l’Elba, de gros monticules de sables couverts de
+plantes où paissaient de nombreux troupeaux ; puis, après ces sables, de
+grands rochers le long desquels se développait une belle vallée large
+d’un mille environ, et toute remplie par une magnifique forêt. Le soleil
+commençait à paraître au-dessus des hauteurs, ses rayons filtraient au
+travers des rochers et des arbres, c’était un ravissant spectacle dont
+la grandeur était encore augmentée par l’éclat des ravins et des
+anfractuosités de la montagne, à mesure que la lumière y pénétrait.
+
+Dans la vallée le bois était si touffu, que nous fûmes obligés de
+descendre de dromadaire ; plus loin, nous trouvâmes le sol garni de gros
+blocs de granit et de porphyre, et tout raviné par les eaux.
+
+Je laissai là les montures, et ne gardai avec moi que six personnes au
+nombre desquelles était le chek Ali Sabec, que je fus bientôt aussi
+obligé de laisser, car il ne pouvait marcher à pied dans les pierres et
+dans les épines.
+
+Notre présence, sur le versant d’une colline au sommet de laquelle je
+voulais monter pour voir par où il fallait me diriger, occasionna une
+espèce d’événement. De tous les côtés, de l’intérieur du bois et du
+milieu des rochers, les femmes et les enfants qui, de leurs habitations
+cachées, nous avaient vu passer, sortirent en poussant des cris
+horribles comme je n’en avais jamais entendu.
+
+Le but de ces cris était pour engager les hommes à nous tuer afin de
+nous empêcher d’aller plus avant.
+
+Beaucoup d’entre ces derniers étaient avec les Gelabs loin de nous, ce
+qui fit que je m’émus fort peu de tout ce tapage. D’ailleurs j’étais
+encouragé par le Chek Mahamet Issé, qui me disait que je n’avais rien à
+craindre, que lui allait rester où nous nous trouvions, et que je
+pouvais aller où je voudrais. Cela voulait dire où je pourrais ; car je
+n’avais aucune indication, et, dans ce pays en quelque sorte vierge, il
+n’était pas aisé de se diriger. Mes guides, à qui j’avais montré un
+endroit que je voulais atteindre, firent fausse route à travers les
+bois ; or, en débouchant à ciel ouvert, je ne reconnus plus le lieu que
+j’avais remarqué. La montagne était à pic devant moi et fort difficile à
+escalader. Je ne me rebutais point cependant, et j’en commençai
+l’ascension.
+
+J’allais toujours en avant, quoique mes armes et mes vêtements me
+gênassent beaucoup ; j’éprouvais cette espèce de vertige qui fait que
+l’on s’acharne à une chose en raison de la ligne convenable que l’on a
+transgressée ; à tous moments il me fallait attendre les personnes qui
+montaient avec moi ; mon compagnon, M. Bonomi, se blessa à une jambe en
+gravissant un rocher, il fut forcé de s’arrêter pour attendre mon
+retour.
+
+Étant arrivé sur une partie élevée, je vis que la direction que je
+prenais était impossible ; alors je descendis dans un large ravin que je
+remontai avec bien de la peine, et je parvins enfin au faîte de l’une
+des pointes de l’Elba.
+
+Mon intention était de chercher la fameuse statue, pensant bien que, de
+cette hauteur, j’apercevrais quelque sentier qui m’y conduirait, quelque
+trace du passage des hommes ou de celui des animaux que l’on menait pour
+les sacrifier ; mais je fus bien désappointé ; du sommet où je me
+trouvais, je ne vis que des rochers immenses de tous côtés, des rochers
+pour ainsi dire inaccessibles, des ravins profonds et étroits, des
+pointes de granit se terminant en aiguilles. Ne sachant de quel côté
+porter mes pas dans ce dédale, dans cet amas de pics qui constituent la
+montagne de l’Elba, dont l’étendue, en tous les sens, est de plusieurs
+lieues, avec des ramifications qui s’étendent vers le Sud, ne sachant
+comment parvenir dans la localité que je cherchais, localité que le
+hasard seul pouvait mettre sous mes yeux, ne pouvant consacrer plus de
+temps à cette recherche ; car je n’avais ni vivres ni eau, sentant
+enfin, déjà, les atteintes d’une fatigue excessive, je pris le parti de
+rétrograder.
+
+Aucun des hommes qui étaient avec moi ne pouvait me guider ; je fus donc
+obligé de descendre comme j’étais monté, c’est-à-dire d’après mes seules
+appréciations. A peine pensais-je être de retour au camp avant la nuit.
+Je pris une autre route que j’estimais plus courte ; car, en outre de
+mes préoccupations de chercheur, j’en avais aussi une autre, celle de
+savoir ce qui pouvait être arrivé pendant mon absence.
+
+Forcé, pour reprendre haleine, de m’arrêter de temps en temps, je
+trouvais partout de très-beaux arbres dont le feuillage inconnu me
+servait d’abri ; partout mes yeux se reposaient sur des plantes en
+fleur, sur des broussailles verdoyantes qui tapissaient les parois des
+rochers et du milieu desquelles surgissaient des aloès gigantesques.
+C’était encore un ensemble des plus pittoresques, des plus majestueux,
+je puis dire, un panorama d’autant plus saisissant que, tout autour de
+l’Elba, le pays est sec et aride, et que, du côté de l’Ouest, du Nord-
+Ouest et du Nord, le sable s’étend à perte de vue.
+
+En descendant un ravin, nous fûmes aperçus par deux hommes qui étaient
+cachés dans les buissons et qui, de fort loin, nous crièrent de les
+attendre. Ils voulaient savoir qui nous étions et ce que nous
+cherchions. Sur mon invitation, ils s’approchèrent, et ne parurent pas
+mécontents de nous voir là ; bien plus, nous étant arrêtés pour leur
+offrir une pipe et du tabac, ils poussèrent la reconnaissance jusqu’à me
+dire que les Mahamet Gourabieh, dont ils faisaient partie, et moi, ayant
+une origine commune (ils me prenaient pour un asiatique), nous étions de
+la même famille, et, par conséquent, des amis, et ils me conduisirent
+directement à l’endroit où j’avais laissé une partie de mon escorte, en
+me promettant de m’apporter le lendemain, des plantes, des branches
+d’arbres et des pierres de la montagne.
+
+Bientôt je fus dans le bois, où s’étaient remisés mes gens qui me
+félicitèrent fort au sujet de mon retour. Les indigènes des environs
+ajoutèrent que j’étais bien heureux d’être venu chez eux sous les
+auspices du chek Baraca et de quelques autres, sans cela ils m’auraient
+assassiné ; car j’étais le seul étranger qui eut mis les pieds sur leur
+montagne où ils ne laissent même pas pénétrer les Ababdieh ni les
+Bicharieh de certaines tribus.
+
+Je leur répondis que je ne croyais rien de ce qu’ils me disaient, et
+que, dans le cas où ils auraient voulu m’attaquer, ils s’en seraient
+fortement repentis, que j’étais certain d’en jeter par terre au moins
+dix d’entre eux avant qu’ils m’eussent assassiné, que vingt, même de
+ceux qui étaient présents devant moi, ne me faisaient pas peur. Ils se
+mirent à rire tout en me complimentant, et nous restâmes bons amis ;
+mais il faut dire que je dus ce résultat aux largesses de tabac que je
+fis, bien plus qu’à ma rodomontade. Tout cela me conduisit à faire la
+réflexion suivante, à savoir : que les Arabes de l’Elba ne sont pas
+aussi intraitables qu’on le dit, et que si les Turcs, dans le Saïd, ne
+s’étaient pas rendus odieux par leurs brigandages, leurs cruautés, leur
+mauvaise foi, ces Arabes, non plus que les Bicharieh, ne les auraient
+pas pris en aversion, qu’ils auraient eu des relations avec eux, et que
+les voyageurs qui auraient la curiosité de visiter leur pays pourraient
+en profiter.
+
+Il était temps de monter à dromadaire ; le soleil tombait, l’ombre des
+rochers s’allongeait dans la vallée, sur le bois dans lequel nous nous
+trouvions et sur les terrains environnants, les oiseaux chantaient leurs
+chansons du soir.
+
+Nous partîmes gaiement pour rejoindre le gros de la caravane. Lorsque
+nous arrivâmes, déjà les feux étaient allumés ; tout le monde était
+tranquillement occupé aux différents soins à prendre pour le souper et
+pour la nuit.
+
+Tous les Bicharieh voulurent me faire croire que j’avais couru de grands
+dangers, et que si, eux présents, ne s’étaient pas opposés aux mauvaises
+intentions des autres, je ne serais pas revenu de mon excursion. Je
+répliquai que je connaissais l’intérêt qui les poussait, et, tout en
+plaisantant, je leur fis comprendre que j’appréciais, à sa juste valeur,
+cette manière d’obtenir des cadeaux. Je leur dis que les mœurs des
+Arabes m’étaient fort connues, car j’avais vécu longtemps avec eux ;
+enfin pour leur prouver combien j’étais éloigné d’ajouter foi à leurs
+paroles, je déclarai que j’étais décidé à recommencer ma course dans la
+montagne pour chercher la pierre, en forme d’homme, dont on m’avait
+parlé, que cette pierre devait représenter un de mes ancêtres et que je
+voulais la voir. Tout cela les surprit beaucoup ; mais ils cherchèrent
+encore à me détourner de mon projet en me répétant que l’on m’avait
+trompé.
+
+Il m’en coutait à abandonner l’Elba sans être bien édifié sur ce sujet.
+Je pris un à un plusieurs des Mahamet Gourabieh, je leur fis des
+présents pour les engager à me conduire à la statue ou, au moins, pour
+m’en indiquer la route. Or ce fut encore, à peu près, la répétition de
+ce qui s’était déjà passé ; tous m’avouèrent en particulier que la
+statue existait ; mais aucun ne voulut consentir à venir avec moi dans
+la crainte d’offenser ce que nous appelons, chez nous, l’opinion
+publique ; bien plus, devant leurs compagnons, ils affirmèrent que tout
+ce que l’on m’avait dit était mensonge.
+
+Je crus un instant avoir trouvé un expédient : Après la nuit, passée
+fort paisiblement, j’annonçai dans tout le camp que, pendant mon
+sommeil, j’avais été visité par Couca (c’est le nom que les Bicharieh
+donnent à la statue), et qu’il m’avait dit d’aller lui sacrifier quatre
+beaux moutons. Je pensais que l’espoir de manger ces animaux, que
+l’occasion de faire un festin peu ordinaire me concilierait tout le
+monde, et, pour que l’entraînement fût complet, j’ajoutai que Couca
+m’avait encore dit que c’était le moyen de faire tomber de grandes
+pluies dans le pays. Beaucoup crurent à mon songe ; cependant personne
+ne fut assez hardi pour braver les préjugés de tous et consentir à
+m’accompagner. Seulement j’appris alors, ce qui me fut confirmé par le
+chek Baraca qui avait pris, de son côté, des renseignements meilleurs
+que ceux que l’on m’avait donnés, j’appris, dis-je, que l’on n’était pas
+bien certain que la prétendue statue fût une pierre taillée ou une
+pierre naturelle, et qu’il fallait au moins marcher deux jours dans la
+montagne, par des chemins de chèvres, pour se rendre auprès d’elle. A la
+hauteur où elle se trouvait, il faisait très-froid ; de plus, lorsque le
+temps était à la pluie et que les torrents débordaient, l’on pouvait
+être retenu pendant plusieurs jours devant des passages impraticables.
+
+Tout cela, joint à l’incertitude où j’étais de trouver quelque chose de
+curieux, puis le peu de vivres qui restaient au camp, et la demande que
+le chek Baraca me fit de ne pas persister dans ce qui était alors mon
+idée fixe ; car il pouvait en résulter une grande mésintelligence entre
+lui, les cheks Bicharieh qui nous accompagnaient et les Mahamet
+Gourabieh, les Chintirab et les autres habitants de la montagne ; tout
+cela, dis-je, me détermina à quitter, bien à regret, une contrée aussi
+curieuse et jusqu’alors tout à fait inconnue. Nous nous préparâmes donc
+à partir le lendemain pour nous rapprocher de la mer.
+
+Avant d’entreprendre cette phase de mon voyage, qui constitue mon retour
+vers Assouan, il est opportun, je crois, puisque nous sommes encore au
+centre du pays des Bicharieh, de donner quelques renseignements sur les
+différentes tribus avec lesquelles j’ai été en relation, sur leur
+origine et sur leurs traditions. Je rappellerai aussi ce qui a été dit,
+à leur sujet, par les auteurs anciens.
+
+Voici d’abord quelques détails touchant la montagne de l’Elba :
+
+Toute cette montagne n’est qu’un groupe considérable de blocs de granit
+siénite, absolument comme le mont Sinaï. On y voit beaucoup de ravins
+profonds surplombés par des rochers à pic s’élevant à une grande
+hauteur. Les plus hauts de ces derniers, au-dessus du niveau de la mer,
+ont environ dix-huit cents mètres. Quant aux points que j’ai visités, je
+n’y ai vu que des granits dans les parties saillantes et des porphyres
+dans les parties basses, avec très-peu de filons ou veines de quartz
+métallique. Il y a eu là un immense soulèvement.
+
+Entre la mer et la montagne se trouve une plaine sablonneuse d’environ
+six à sept kilomètres. Devant la côte, à une petite distance en mer,
+règne partout une barre en coraux taillés à pic du côté du large, où
+l’on trouve immédiatement une grande profondeur, tandis que, du côté de
+terre, ils apparaissent à fleur d’eau à marée basse ; c’est du reste la
+formation de presque tous les bords de cette mer. Sur la côte de l’Elba,
+il y a plusieurs endroits où les barques viennent mouiller et où elles
+trouvent des ancrages abrités par des pointes de sables et de coraux, au
+débouché d’un torrent quelconque venant de la montagne. Ainsi le torrent
+de la vallée où est le puits dont j’ai parlé, vallée nommée Oyometerre,
+a formé dans la mer une longue pointe qui s’étend vers le Nord-Est, et
+trace une espèce de baie où les navires sont à l’abri des vents
+fréquents et forts du Nord-Nord-Ouest et du Sud-Sud-Ouest ; d’autres
+abris se rencontrent vers le Sud, mais toujours formés de la même
+manière.
+
+Les formations siénitiques règnent communément depuis le pied de la
+montagne jusque près de la mer ; mais elles demeurent recouvertes en
+partie par les sables ; ce sont d’immenses blocs de granit arrondis,
+plats, et comme posés par couches stratifiées.
+
+Cette partie est couverte de plantes et d’herbages dont les troupeaux se
+nourrissent ; ils s’abreuvent à des puits, des sources ou des réservoirs
+naturels qui conservent l’eau après les pluies, et qui sont disséminés
+çà et là, contractant un goût salé lorsqu’on approche de la mer.
+
+La montagne de l’Elba, du côté du Nord, est reliée à une autre montagne
+par une plaine très-unie d’une assez grande étendue ; du côté du Sud et
+de l’Ouest, elle est contiguë à d’autres élévations dont elle semble
+être le point culminant. Ces élévations longent la mer Rouge au Nord
+avec des ramifications en manière de contre-forts à l’Ouest.
+
+La végétation dans les ravins et sur les parois de la montagne, du côté
+du Nord surtout, est fort belle ; il y croît beaucoup de plantes
+odorantes et une grande variété d’arbustes. J’y ai vu le basilic,
+plusieurs espèces de géraniums, des résédas, des mauves et de
+l’oseille ; les aloès y viennent très-grands, et j’ai constaté que tous
+les arbres, dont la plupart m’étaient inconnus, appartenaient au genre
+épineux ; plusieurs sont d’un assez riche produit pour les Bicharieh ;
+les différentes espèces de mimosas, par exemple, produisent des gommes
+qui se vendent très-bien ; leurs écorces et leurs fruits fournissent un
+tan très-estimé pour la préparation des peaux. Les feuilles d’une autre
+espèce d’arbre servent encore pour le même usage. Il y en a de ceux-ci
+qui donnent une sorte de résine odoriférante dont on use dans tout
+l’Etbaye, comme parfum, et il y a aussi des mousses qui servent à
+parfumer les graisses dont tous les Bicharieh et les Arabes du Soudan
+s’enduisent le corps.
+
+La montagne de l’Elba, proprement dite, a quatre journées de tour ; le
+plus grand nombre des habitants occupe les vallées, formées par les
+contre-forts. Les chasseurs seuls habitent la montagne pour y tuer les
+chèvres sauvages, les capricornes et les gazelles dont les peaux,
+préparées par eux avec le tan qu’ils possèdent, leur fournissent un
+sujet de commerce qui rapporte beaucoup. Ces peaux se vendent dans tout
+le Soudan, et sont très-recherchées à cause de leur finesse, de leur
+souplesse, de leur couleur et de leur force ; elles servent pour les
+tétières des chameaux, pour les ceintures des femmes, les selles de
+dromadaires et pour une grande quantité d’ornements qui se fabriquent
+avec de petites lanières aussi fines que du gros fil.
+
+L’Elba, parmi les Arabes Ababdieh, les Bicharieh et tous les Arabes
+habitants du désert depuis la latitude de Coséir jusqu’à celle de Taka,
+et entre le Nil et la mer Rouge, a beaucoup de réputation. C’est un lieu
+renommé d’abord pour sa richesse, et ensuite pour sa sainteté. Il est
+riche, parce que l’on y trouve partout de l’eau et de la végétation ; il
+est saint, parce que l’on sait qu’il renferme la pierre colossale, ayant
+forme humaine, que j’ai cherchée, et qu’il s’attache à elle une légende
+respectée.
+
+La prétendue statue qui est assise a, dit-on, devant elle, une pierre
+placée horizontalement comme une table, et le sable que l’on pose dessus
+est immédiatement balayé par un souffle puissant ; car cette statue
+respire. Lorsque l’année doit être favorable aux Bicharieh, et surtout
+aux Mahamet Gourabieh, sa respiration est fraîche ; au contraire, elle
+devient chaude lorsqu’un malheur doit arriver. Voilà ce que l’on dit,
+dans le pays même, avec beaucoup d’autres contes plus ou moins empreints
+de superstition ; mais au milieu de tout cela, une chose est certaine,
+c’est que dans l’Elba est un lieu vénéré (est-ce un tombeau, un temple,
+un monument égyptien ou autre chose ?) dans lequel l’on va faire des
+pèlerinages ainsi que des sacrifices de moutons, de chèvres, etc. Or,
+ceci se rapporterait à ce que disent les Bicharieh sur leur origine dont
+voici l’exposé tel qu’il m’a été donné par eux-mêmes :
+
+Les Bicharieh prétendent descendre, par les femmes, d’une tribu d’Arabie
+nommée Assadite, et, par les hommes, d’une autre nommée Cawala. Ils
+disent qu’un Arabe, nommé _Couca_, de la tribu des Assadites, vint à
+l’Elba avec sa femme en traversant la mer, que le père de Couca se
+nommait Bichara, d’où vient le nom de Bicharieh aux descendants de la
+femme de Couca.
+
+Cependant il advint qu’un navire, monté par des commerçants turcs qui se
+rendaient en Arabie, se mit à l’abri, par un mauvais temps, dans un
+endroit appelé Abou Romatte, d’autres disent Essoterba, ces deux noms
+ont la même signification ; car l’un veut dire, en arabe, le père de la
+cendre ou de la poussière, et l’autre, en bichari, l’endroit de la
+poussière.
+
+Les gens du navire rencontrèrent la femme de Couca, l’emportèrent à leur
+bord et s’en furent à Sawakin.
+
+Mais bientôt, leur commerce les obligeant à retourner chez eux, ils
+vinrent encore aux environs de l’Elba ; cette fois c’était pour prendre
+de l’eau. La femme de Couca, qu’ils avaient enlevée, trouvant alors le
+moyen de s’échapper, alla rejoindre son mari ; elle était, pendant son
+séjour à bord, devenue enceinte ; le chef des Turcs, qui en avait fait
+sa femme, voulut aller à sa poursuite. Il descendit à terre avec ses
+compagnons, et s’avança dans les gorges de la montagne, jusqu’à une
+grande grotte ou caverne qu’il pensait être le refuge de la fugitive. A
+peine y fut-il entré, lui et son monde, que la voûte de la caverne
+s’écroula, et qu’ils furent tous engloutis sous les décombres. On montre
+encore le théâtre de cette catastrophe au sud de la montagne, du côté de
+la mer.
+
+La femme de Couca mit au monde un garçon qui fut nommé Annac, et qui
+devint l’ancêtre des tribus arabes, Ahmed ou Mahamet, Gourabieh,
+Chintirab, Amarrar.
+
+Couca et sa femme ayant eu déjà trois autres garçons, ceux-ci furent les
+ancêtres des tribus du Sud.
+
+Couca disparut dans la montagne de l’Elba sans que l’on pût savoir s’il
+s’était tué, à la chasse, en tombant dans un précipice, ou bien s’il
+avait été dévoré par quelque bête féroce ; mais les Bicharieh croient
+qu’il a été changé en pierre, et que c’est cette pierre ou cette statue
+que l’on va visiter. Telle est leur tradition.
+
+Si un voyageur, plus heureux que moi, arrive jamais à pénétrer dans la
+montagne de l’Elba, il pourra peut-être élucider tous ces
+renseignements.
+
+Les auteurs anciens disent peu de chose sur le pays des Bicharieh,
+qu’ils comprennent dans celui des Éthiopiens, aussi confondent-ils
+souvent les usages de ces différents peuples.
+
+Diodore, qui parle le plus au long de ces derniers, c’est-à-dire des
+Éthiopiens, donne des détails sur leur manière de se nourrir, les classe
+d’après le genre de leur nourriture, ainsi que d’après leur manière de
+se la procurer. Les Bicharieh, en prenant leurs tribus depuis les
+frontières d’Abyssinie jusqu’à Coséir, possèdent en partie la manière de
+vivre dont parle Diodore, sauf pourtant certaines exagérations.
+
+Quoique les Bicharieh se disent de race arabe, comme je l’ai dit aussi
+moi-même, en les considérant bien il semblerait le contraire. D’abord le
+type de leur figure est bien différent de celui, par exemple, des tribus
+arabes qui sont tout près d’eux, dans l’Albara, comme le Giahélines, les
+Scukerieh, les Abou Gin, etc., lesquels sont venus du Hedjah en
+traversant la mer Rouge. Ces émigrations ont eu lieu à diverses
+reprises, comme cela est encore arrivé dans les premières années de
+l’Islamisme, et les tribus en question parlent l’arabe, et ont tous les
+caractères arabes. Les Bicharieh, eux, ont le teint plus foncé, les
+traits plus européens. Leurs cheveux sont légèrement crépus comme ceux
+des Abyssins ; enfin, ils ont une langue à eux qui n’a rien de commun ni
+avec la langue arabe, ni avec celle de Barabras ou Nubiens Kenous qui
+habitent les bords du fleuve.
+
+Les habitants répandus dans la contrée qui forme aujourd’hui l’Etbaye,
+étaient connus sous le nom de Blemmyes. Ammien-Marcellin, Olympiodore,
+Ptolémée Agathemère, Étienne de Byzance et d’autres, dans leurs récits,
+les appellent ainsi et les désignent tous sous le même nom.
+
+Les auteurs arabes les nomment Bedjah, nom qui est encore donné
+aujourd’hui à leur pays aussi bien que celui d’Etbaye.
+
+Macrizy dit qu’ils sont d’origine berber, d’autres disent qu’ils sont
+venus d’Abyssinie.
+
+Quoi qu’il en soit de ces diverses origines, qui toutes doivent se
+perdre dans la nuit des temps, les Bicharieh n’en forment pas moins une
+grande peuplade qui n’est pas arabe, il faut le reconnaître.
+
+Il serait trop long de répéter ici tout ce qui a été dit sur les
+Blemmyes ou les Bedjah, qui sont réellement les Bicharieh descendants de
+Bichara. Je ferai seulement remarquer que leurs tribus ont été, à
+certaines époques, assez entreprenantes pour venir faire des excursions
+en Égypte, dans le Saïd, et même jusqu’aux portes du Caire.
+
+Les anciens Égyptiens avaient fermé, par de bonnes murailles en briques
+crues, les défilés par lesquels ces barbares pouvaient descendre du
+désert dans les terres cultivées ; l’on en voit des restes dans beaucoup
+d’endroits, et notamment sur la route de Sycome ou Assouan, au-dessus
+des cataractes, à Philé. Les Pharaons faisaient la guerre contre eux,
+mais ils les ménageaient cependant, à cause de l’exploitation des mines
+d’or.
+
+Les Grecs, sous les Ptolémées, firent de même.
+
+Pendant la domination romaine en Égypte, l’on dut plusieurs fois
+réprimer les Blemmyes envahisseurs. Sous le règne de Probus, ils
+s’emparèrent de Coptos et de Ptolémaïs.
+
+Ces Blemmyes faisaient des courses aussi sur mer ; ils vinrent vers l’an
+378 ravager la ville de Raïthe sur la côte de la Péninsule du mont
+Sinaï, d’où ils furent repoussés par la garnison qui s’y trouvait. Plus
+tard, ils ravagèrent une des oasis, ce qui prouve qu’ils passaient du
+côté ouest du Nil ; il est impossible d’en douter, puisque dans le
+désert de Baïouda, que l’on traverse en allant de Dongolah jusqu’à
+Mettamna, et plus haut jusqu’à Kartoum, l’on trouve aujourd’hui des
+tribus Bicharieh.
+
+Sous les sultans du Caire, plusieurs fois les Bedjah vinrent piller les
+musulmans qui, le jour de la fête du Courban Baïram, allaient sur le
+Mokattam faire la prière. Pour les repousser, l’on était obligé de
+mettre une forte garde, ce jour-là, au pied de la montagne, au lac el
+Abèche, et cette garde ne suffit pas toujours ; car, sous Ahmed ben
+Teïloun, ces mêmes Bedjah surprirent les Égyptiens, les massacrèrent et
+les pillèrent dans une circonstance semblable. Il arriva enfin qu’on les
+fit tomber dans une embuscade et qu’on en tua un très-grand nombre.
+
+Cependant, les musulmans, attirés dans le pays des Bedjah par l’attrait
+de l’exploitation des mines, s’y portèrent en masse ; ils s’allièrent
+avec les indigènes par des mariages, et en convertirent beaucoup à leur
+religion. Cette conversion les rendit moins sauvages si l’on en juge par
+ce que sont aujourd’hui les Bicharieh. On peut lire, dans les mémoires
+de M. Quatremère, bien des détails intéressants touchant ces
+populations, détails extraits des auteurs anciens et des auteurs arabes.
+
+De nos jours, elles ont été fort peu soumises au gouvernement égyptien ;
+il n’y a guère que les tribus du sud, celles qui sont à Goos Regeb, sur
+l’Albara, qui soient tributaires ; celles du désert de l’Elba ne le sont
+nullement.
+
+Les Bicharieh sont divisés en plusieurs tribus qui, toutes, ont un nom
+particulier et un chef.
+
+La principale, celle dont le chek est reconnu par toutes les autres
+comme le chef suprême, est la tribu des Ahmedab. Elle passe pour être la
+plus noble de toutes, et son chek jouit d’une grande autorité. Dans un
+de mes précédents voyages, j’ai eu quelques relations avec lui ; c’était
+alors un beau vieillard que l’on nommait Ahmed Wed Ahmed, sa résidence
+est au canton de Balouc, sur le fleuve Albara que l’on appelle aussi
+Mogranne depuis son embouchure jusqu’à Goos Regeb.
+
+Viennent ensuite :
+
+La tribu d’Amarrar, entre l’Elba et Sawakin, dans la chaîne de montagnes
+qui longent la mer ; chek Ahmed Assaye.
+
+Celle de El Bétranne qui habite entre Berber, sur le Nil, et Sawakin,
+sur la mer, dans un lieu nommé El Bâkg ; chek Rahmâ. Cette tribu occupe
+un territoire fort étendu, où elle cultive le dourah après les pluies
+annuelles, et le commerce qu’elle en fait attire chez elle beaucoup de
+monde.
+
+La tribu de Chintirab au sud de l’Elba, à Essoterba ; chek Rahmâ, même
+nom que le précédent.
+
+Les Cawatil dans l’Ouadée Ollaki ; chek Ali Erab, dont j’ai eu occasion
+de parler.
+
+La tribu des Amérab, dans la vallée de Nassari et ses environs ; chek
+Nasr abou Gablé.
+
+Celle des Mélécab dans le voisinage d’Ollaki ; chek Souéket, nous
+l’avons vu.
+
+Une fraction des Cawatil, déjà nommés, et qui campe à Genoub ; chek
+Mahamed Courouc.
+
+Les Balgab qui restent au sud de l’Ouadée Meïça ; ils n’ont pas de chek.
+
+La tribu des Ahmed Gourabieh, qui habite les contre-forts du nord de la
+montagne de l’Elba ; aucun chek connu. C’est un rassemblement de gens
+mal famés de toutes les tribus et qui a la réputation de n’être composé
+que de voleurs.
+
+Il y a encore la tribu des Gam Attab à Feray, sur les bords de la mer ;
+
+Celle de Guérab, près de El Bakg et sur l’Albara ;
+
+Celle de Hannar, au nord de El Bakg ;
+
+Celle de Mansourab, également ;
+
+Celle de Erehab, même territoire ;
+
+Celle de Hammâ, chek Amedan, sur le Nil, à Wadée l’Homar ;
+
+La tribu des Allinga, au sud de Goos Regeb, qui est aussi Bichari ;
+
+Celle des Metquénab, chek Bêlal, puissante tribu habitant le désert au
+Nord-Est de Goos Regeb ;
+
+Celle des Hadindane qui est à Taka, très-grande tribu aussi ;
+
+Celle des Béni-Amer et Mennah ; chek Ocout, au sud de Taka ;
+
+Une fraction de la tribu des Gam Attab, à la pointe nord de l’Albara,
+près l’embouchure du Barh Mogranne ;
+
+Enfin la tribu des Aderba, ou pour mieux dire des Adareb (pluriel du
+mot) qui réside à Sawakin et aux environs.
+
+Cette dernière était autrefois considérée comme la plus noble et la plus
+importante, mais aujourd’hui elle n’est guère estimée si ce n’est à
+cause de sa richesse.
+
+Les autres Bicharieh traitent ses membres comme des citadins, des
+Gelabs, et non comme des Bédouins, des hommes indépendants. Cela tient
+aux occupations de commerce auxquelles les Adareb ont été conduits à se
+livrer. Fixés à Sawakin, seul point de ces parages que l’on peut
+regarder comme un port, ils sont devenus forcément les intermédiaires
+entre les négociants de l’intérieur qui apportent, chez eux, les
+produits de leurs pays, et les négociants du Hedjah, de l’Yémen et même
+de l’Inde qui y viennent échanger ou écouler les leurs. Ce sont, du
+reste, de fort beaux hommes, plus grands de taille, plus rapprochés, par
+les formes, du type européen que les Bicharieh des autres tribus ; ils
+sont aussi plus soigneux de leurs personnes, de leurs vêtements, de
+leurs armes ; et l’on peut les citer comme les fashionables de la
+nation. Ils ont un langage recherché qui est toujours le Bedjah ; mais
+qui affecte des termes inusités par la masse, un langage qui dénote une
+ancienne aristocratie.
+
+Les Bicharieh, en général, n’atteignent pas une taille élevée ; ils sont
+maigres, surtout lorsqu’ils avancent en âge ; leur teint, chocolat
+clair, quand il est pur de tout mélange avec le sang nègre, reste
+couleur d’ocre rouge tirant un peu sur le jaune, beaucoup plus foncé de
+ton que celui de leurs femmes qui vivent moins exposées aux ardeurs du
+soleil. Tous sont bien faits, bien proportionnés ; mais leurs visages,
+détériorés par la vie en plein air, par le vent, par la réverbération
+constante d’une grande lumière sur le sable prend, de bonne heure, une
+expression sauvage. J’en ai vu cependant qui avaient conservé, avec des
+formes corporelles fort élégantes, des figures charmantes et très-
+distinguées. Ils ont les cheveux longs, légèrement crépus, mais non
+laineux, des dents d’une blancheur éclatante, ceux qui les ont
+mauvaises, et alors dans un état déplorable, doivent cela, sans doute, à
+l’usage du tabac et peut-être aussi à l’usage de la viande ; ils ont des
+traits, des physionomies qui n’accusent rien d’africain ; mais en
+vieillissant ils deviennent généralement très-laids. Les hommes et les
+femmes, soumis à la même misère et aux mêmes fatigues, donnent l’idée de
+l’état dans lequel peut tomber une population presque toujours affamée.
+
+Cependant les Bicharieh sont d’une nature gaie, curieuse ; ils aiment à
+causer par-dessus tout, et leur profonde ignorance ne les empêche pas de
+le faire avec esprit. Quoiqu’ils se montrent mendiants à l’excès,
+voleurs même quand l’occasion se présente, paresseux au delà de toute
+expression, l’on ne peut nier qu’ils ne soient braves, loyaux et fort
+souvent chevaleresques. Ces contradictions se rencontrent aussi chez les
+sauvages, qui n’ont d’autre règle que leur instinct, et qui se
+passionnent facilement.
+
+Parmi les tribus que j’ai citées, celles des Balgab et des Amarrar sont
+renommées pour la beauté de leurs hommes et surtout de leurs femmes ;
+celles-ci ont des traits tellement fins qu’on les prendrait pour des
+Européennes. Les deux tribus sont plus renommées encore pour le
+relâchement de leurs mœurs.
+
+Tous les Bicharieh vivent du produit de leurs troupeaux ; ils ne tuent
+guère de moutons ou de chameaux que dans les grandes circonstances :
+soit aux noces, soit enfin pour recevoir des hôtes ; car ils considèrent
+l’hospitalité comme un devoir, et ils l’exercent sous toutes ses formes.
+
+Si les pluies ont été abondantes et qu’il y ait des pâturages, ils se
+nourrissent de laitage, sinon ils s’arrangent pour aller à Assouan, à
+Derrawé, en Nubie, vendre du bétail, de la laine, des produits du
+désert, tels que gomme, séné, coloquinte ou peaux tannées, et ils
+rapportent chez eux du dourah. C’est dans ces occasions qu’ils achètent
+les étoffes de coton dont ils ont besoin.
+
+La chasse, pour quelques-uns, est un moyen d’existence, quoiqu’elle ne
+soit pas très-abondante. Dans les plaines ils trouvent les gazelles, les
+autruches, les ânes sauvages ou onagres ; dans les vallées, les
+lièvres ; dans les montagnes, les capricornes. Les animaux féroces du
+pays sont les hyènes, les loups ordinaires, quelques léopards, et les
+chacals ; l’on y voit aussi une espèce de petit renard nommé bacho et
+une espèce de grand loup très-féroce nommé, comme en Abyssinie chez les
+Gallas, oselo. Enfin, dans beaucoup de localités, les perdrix grises et
+les perdrix rouges abondent ; mais les Bicharieh ne les tuent pas ; ce
+sont des oiseaux sacrés.
+
+Les tribus de el Bakg et de l’Elba sont les plus aisées de toutes, parce
+qu’à el Bakg, je l’ai dit ailleurs, les habitants cultivent le dourah,
+dont ils font commerce ; parce que ceux de l’Elba, ayant toujours à leur
+portée de très-bons pâturages, peuvent élever de nombreux troupeaux. Ils
+font avec les négociants de Djeddah, qui fréquentent leurs côtes, des
+échanges continuels ; mais ce qui contribue le plus à leur bien-être, ce
+sont les vols qu’ils vont commettre au loin, et ceux même qu’ils
+commettent au détriment des marchands qui viennent chez eux, vols
+toujours impunis, attendu qu’une fois rentrés dans leurs repaires, il
+est impossible d’atteindre les voleurs, et que, d’un autre côté,
+l’absence d’un chek reconnu met le volé dans l’impossibilité de formuler
+aucune plainte.
+
+Les principaux de ces tribus ont trouvé un moyen ingénieux de se donner
+des apparences de probité : ils vendent aux négociants leur protection
+moyennant un droit que ceux-ci payent sur leurs marchandises et qui
+s’élève ordinairement au cinquième du rendement des objets vendus.
+Quoique ce droit soit exorbitant, il n’est aucun gelab qui ne s’y
+soumette ; car, attendu l’entente qui existe entre les Arabes, il serait
+bien plus coûteux de faire autrement. C’est un genre d’assurance comme
+un autre ; seulement, en fait de sinistres, le seul cas que les
+assureurs ordinaires excluent, le cas de force majeure, se trouve ici
+uniquement admis.
+
+Le vêtement des Bicharieh consiste en une pièce de toile de coton longue
+de douze picks (le pick pour la toile est de 54 centimètres) qu’ils
+coupent en deux, et dont ils cousent les deux parties au bout l’une de
+l’autre. Ils se drapent avec cela le corps de toutes les manières, se
+couvrant tantôt un côté, tantôt un autre, mais toujours de telle sorte
+que le centre de cette longue écharpe se trouve placé au milieu du dos.
+Peu d’individus portent des chemises ; ce ne sont que les cheks ou les
+gens riches ; elles vont jusqu’aux pieds ; le col en est très-étroit,
+les manches en sont larges et très-longues. Tous laissent croître leurs
+cheveux, qui sont tressés et arrangés à la façon des statues
+égyptiennes ; ils se graissent souvent la tête et le corps, et dans
+leurs cheveux est toujours une épingle en bois très-longue qui leur sert
+à se gratter sans déranger leur coiffure. Quand ils font leur toilette,
+ils prennent de la graisse de chameau préparée en petites boules de la
+grosseur d’une noix et mélangée avec des parfums en poudre, ils se
+frottent bien les mains avec ces boules et les mettent ensuite sur leurs
+têtes, de manière à ce que le soleil, en les fondant, puisse faire
+couler la graisse goutte à goutte sur leur corps et sur leurs vêtements.
+Cette coquetterie, qui est tout à fait en dehors de nos usages, a sa
+raison d’être ; elle a pour but de donner aux membres une grande
+élasticité et aux étoffes une souplesse qu’elles n’auraient point sans
+cela.
+
+Les femmes sont vêtues de la même étoffe ; leur toilette est la même ;
+elles portent presque toutes en dessous de leur draperie une ceinture
+frangée en lanières de peau extrêmement déliées et fines, de la longueur
+de 40 à 50 centimètres. Cette ceinture, lorsqu’elles sont déshabillées,
+leur cache encore parfaitement une partie du corps. Les jeunes filles
+n’ont pas d’autre vêtement[23] ; leurs ornements sont un anneau assez
+grand passé au nez, d’autres plus petits aux oreilles, puis, autour du
+corps, au-dessous des seins principalement, des grains de verroterie,
+d’ambre, de corail, des coquillages et des onix, disposés d’une façon
+bizarre ; elles portent aussi des bracelets en argent. Quant aux jeunes
+garçons, tout leur habillement se compose d’un morceau de toile de coton
+passé entre les jambes et noué au-dessus des hanches.
+
+Les habitations, les tentes des Bicharieh ont, en général, un aspect
+misérable, je l’ai déjà dit ; elles sont faites avec des morceaux
+d’étoffes grossières, tissées en poil de chèvre et de chameau ; elles
+ont de mauvaises cordes et de mauvais bois. Les plus importantes peuvent
+avoir 4 mètres sur 3 de grandeur ; jamais je n’en ai rencontré une
+neuve. Des familles logent aussi quelquefois sous un abri naturel, dans
+des rochers. Du côté du sud, où il pleut plus souvent, les tentes sont
+établies plus solidement : ce sont des espèces de berceaux construits
+avec des bois qui forment une légère charpente et qui sont recouverts
+avec des peaux très-souples ; l’intérieur en est garni de un ou de deux
+_angareb_, châssis de 2 mètres de longueur sur 1 de large, monté sur
+quatre pieds en bois qui l’élèvent au-dessus du sol d’environ 50
+centimètres. Ce châssis contient un filet en lanières bien préparées et
+bien tendues, sur lequel l’on est très au frais pour dormir. Ceux qui en
+ont les moyens posent sur les lanières une natte ou un tapis. Les
+tentes-berceaux se transportent aussi facilement que les autres tentes
+et sont bien préférables. Enfin j’ai encore vu, dans la contrée entre le
+Nil et l’Elba, une troisième espèce de tentes que les indigènes
+confectionnent, en manière de cabanes, avec des branches d’arbres et des
+feuilles de doume ou palmier éventail tressées, et qu’ils tapissent
+intérieurement avec des étoffes grossières fabriquées par les femmes.
+Ils tirent de l’ouadée Douma, sur la route de Coroscos à Abou Ahmed, et
+de celle de Terfawé tous les matériaux qui leur sont nécessaires.
+
+Dans toutes ces habitations, les ustensiles de ménage sont les mêmes :
+un moulin à bras, une espèce de poêle en tôle pour cuire le pain, une ou
+deux terrines en terre, des outres pour l’eau, le lait ou le beurre, des
+œufs d’autruche, des courges, des petits paniers tressés fort serrés qui
+ne laissent point filtrer les liquides et des vases pour faire le méris
+ou le bouza quand les propriétaires en boivent. — Comme ornement, il y a
+des sachets couverts de coquillages, de plumes d’autruches, de morceaux
+de drap rouge et de parchemin vert, il y a aussi force amulettes en
+cuir.
+
+Les Bicharieh supportent la fatigue, la faim, la soif pendant plusieurs
+jours sans paraître en être incommodés. Ils sont d’une insouciance,
+d’une imprévoyance extrême ; quand ils ont mangé ils ne se préoccupent
+plus du lendemain. La moindre chose en effet leur suffira ; mais aussi,
+toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion, ils se repaissent, à
+l’instar des boas, de manière à ne plus pouvoir bouger. Ils sont
+capables d’absorber, par tête, dans un seul repas, tout un mouton et de
+n’en laisser littéralement que les gros os, puis ils resteront trois ou
+quatre jours sans absorber aucune nourriture. On rencontre des individus
+qui n’ont jamais bu que du lait et qui ne peuvent avaler une goutte
+d’eau sans en souffrir beaucoup.
+
+Quand les pluies sont tombées avec abondance et ont fait produire au
+désert des pâturages pour les troupeaux, les Bicharieh sont au comble du
+bonheur ; ils restent alors tranquilles dans leurs campements, savourant
+le _far niente_ oriental et ne se rassasiant que de laitage.
+
+Ils n’ont pas de chevaux et ne se servent que de dromadaires pour leurs
+transports, leurs voyages et leurs expéditions guerrières. Ordinairement
+ils se mettent deux sur la même monture, l’un en avant sur la bosse où
+est posée une légère selle, il guide le dromadaire, l’autre derrière la
+selle en croupe et à poil et se tenant à un pommeau de l’arçon.
+
+De cette manière ils parcourent promptement et en nombre de très-grandes
+distances.
+
+Les armes des Bicharieh sont des lances, qui se fabriquent à Assouan, à
+Sawakin, à Berber et à Chaindi, des sabres ou espadons, comme en
+portaient nos anciens dragons, larges de 4 à 5 centimètres, longs de
+1m,30 environ et tranchants des deux côtés. Ces armes viennent d’Europe,
+d’Allemagne ou d’Espagne ; les anciennes sont renommées et se payent
+très-cher, jusqu’à 500 francs pièce, tandis que les autres ne valent
+guère que 20 à 30 francs. Ils ont encore des couteaux ou poignards
+plats, recourbés d’une façon particulière et tranchants aussi des deux
+côtés, qu’ils portent attachés à la ceinture par-dessous leurs
+vêtements, et d’autres plus petits attachés au bras ou à la cuisse. Pour
+compléter cet armement ils portent un bouclier rond, quelquefois ovale,
+fait en peau de crocodile, de girafe, d’hippopotame, de rhinocéros,
+d’éléphant ou de buffle sauvage.
+
+Leurs guerres, le plus souvent, et surtout celles qui ont lieu entre eux
+et les tribus arabes, sont occasionnées par la question des eaux et des
+pâturages, par des représailles d’assassinats, par des vols de
+dromadaires. Mais c’est presque toujours sur les puits que commencent
+les querelles, chacun veut abreuver le premier ses animaux, chacun veut
+commencer à remplir ses outres ; des disputes l’on en vient aux coups,
+aux armes. Un homme est-il tué dans la mêlée ? voilà le sujet d’une
+guerre. Le meurtrier est poursuivi ; s’il se réfugie dans sa tribu l’on
+cherche à négocier le prix du sang versé, et si les parents du mort
+n’acceptent pas ce qui leur est proposé, s’ils exigent la loi du talion,
+la guerre se déclare entre deux familles, guerre à laquelle prennent
+part les parents, les amis, les connaissances des intéressés. D’un autre
+côté, la paix qui est faite par l’acceptation du prix du sang est
+rarement durable, de fréquentes ruptures s’en suivent habituellement.
+
+La moindre discussion, la moindre affaire d’intérêt devient, pour une
+valeur contestée de 3 ou 4 piastres, une affaire très-grave ; car
+souvent la partie plaignante, ne pouvant obtenir justice, vole un
+mouton, un chameau à la partie adverse ; cela amène une complication
+qui, si elle n’est pas arrangée de suite par le chek ou les notables de
+la tribu, produit un assassinat et tout ce qui en découle.
+
+Il est rare que toutes les tribus se mettent en campagne ensemble ; l’on
+n’a vu cela que lorsqu’il s’est agi de repousser les Turcs, les
+Égyptiens et de piller les bords du Nil.
+
+Les Bicharieh ont l’habitude, après un combat, d’enterrer leurs morts ;
+j’en ai eu plusieurs fois la preuve dans le courant de mon voyage. Quand
+un chek, un homme considérable vient à être tué, s’il meurt en route,
+des suites d’une blessure, s’il meurt même de maladie, ses compagnons le
+mettent dans une grande outre de peau de bœuf, avec beaucoup de sel et,
+bien clos dans ce cercueil, le transportent jusqu’au campement de la
+tribu où est leur champ des morts.
+
+Soit au fort d’une bataille, soit dans une simple attaque de voyageurs,
+après avoir jeté leurs lances, celui des deux cavaliers qui est en
+croupe sur le dromadaire saute à terre et cherche à parvenir, en
+rampant, sous la monture de son adversaire, pour l’éventrer avec son
+poignard ou lui couper les jarrets, de telle sorte que l’homme
+désarçonné, jeté en bas violemment, est tout à sa discrétion. Si c’est
+contre un fantassin qu’il doit combattre, sa tactique est à peu près la
+même, en ce sens qu’il ne vise qu’à une chose, à couper avec son sabre
+les jarrets de son ennemi.
+
+Lorsque les Bicharieh sont en expédition, ils cherchent toujours, avant
+d’attaquer, à connaître les forces de l’ennemi. S’ils reconnaissent
+qu’il est faible, ils fondent sur lui, le matin au point du jour, afin
+que personne ne puisse leur échapper pendant les ténèbres. Si, au
+contraire, ils craignent qu’il soit fort et qu’il y ait, pour eux, des
+chances d’insuccès, ils attaquent dans la nuit, afin de pouvoir profiter
+des ténèbres pour se sauver en cas de défaite.
+
+Ils ne font pas de prisonniers, et, quand ils se battent contre une
+autre nation que la leur, les femmes et les enfants sont pris en
+esclavage.
+
+La propriété, chez eux, n’est point personnelle quant à la terre ; elle
+est divisée comme partout ailleurs ; mais entre tribus, entre familles
+seulement ; ce sont des groupes et non des individualités qui possèdent.
+Tel canton appartient à un groupe, telle vallée à un autre groupe, et
+ainsi de suite. Les arbres de ces vallées appartiennent à telle ou telle
+famille. Il y a cependant des parties du désert sur lesquelles toutes
+les tribus ont un droit de vaine pâture dans toute l’acception du mot.
+
+Les mœurs des Bicharieh sont assez pures dans quelques tribus, tandis
+que dans beaucoup d’autres elles sont, au contraire, très-relâchées ;
+chez les Amarrar, par exemple, on fait peu d’attention à l’adultère ;
+car ils prétendent que la race, la noblesse se perpétue par les femmes
+plus sûrement que par les hommes. Au surplus, cette opinion est
+l’opinion des mahométans, qui reconnurent à la fille de leur prophète,
+sa fille Fathmé, le droit de noblesse qu’elle transmit à ses
+descendants, hommes ou femmes, sans distinction. Depuis elle et par
+elle, le fils ou la fille d’une femme chérif qui a le droit de porter le
+turban vert, peuvent le porter aussi comme signe.
+
+Chez ces mêmes Amarrar, l’on a commerce avec la femme de son frère et
+les parentes au même degré. Chose singulière ! ce sont les tribus dont
+les mœurs sont aussi mauvaises, qui ont le plus beau sang, les sujets
+les mieux constitués.
+
+Il y en a chez qui le sentiment religieux est assez développé. Celles-là
+pratiquent le culte de Mahomet autant que faire se peut ; car aucun
+Bichari ne sait lire l’arabe, et sa propre langue ne s’écrit pas. Chaque
+année seulement il vient, de la Mecque, des missionnaires musulmans qui
+pénètrent dans les familles pour prêcher le Coran. Ces missionnaires
+sont parfaitement écoutés, à cela près qu’ils ne parviennent jamais à
+communiquer le fanatisme qui les anime.
+
+J’ai été lié intimement avec un chek très-considéré qui me disait :
+« Vous, vous êtes un brave homme comme nous, vous n’aimez pas le mal.
+Quel dommage que vous ne soyez pas musulman ! »
+
+Les mariages se font quelquefois difficilement ; car il faut, pour
+obtenir une fille de bonne famille, pouvoir donner au moins six
+chamelles, tuer, le jour de la noce, une vingtaine de moutons et offrir
+des vêtements neufs. Ces présents s’adressent naturellement à la femme
+et restent dans le ménage, à moins qu’il n’y ait divorce, auquel cas
+l’épouse retient tout, outre la dot que son père lui a faite, dot
+toujours égale à celle de son époux.
+
+Quand un jeune homme et une jeune fille sont épris l’un de l’autre, et
+que la fortune du jeune homme ne lui permet pas d’apporter en mariage ce
+que le père de celle qu’il recherche exige, les jeunes gens n’en
+continuent pas moins à se voir. Cela amène souvent une situation qui,
+chez nous, serait appréciée par ces termes : Il faut les marier. Or ici,
+comme chez nous encore, l’on arrive presque toujours à s’entendre, et le
+père récalcitrant finit par où il aurait dû commencer, avec cette
+différence qu’il n’agit sous la pression d’aucune idée de déshonneur et
+que sa résolution nouvelle est tout simplement, tout bonnement
+raisonnée.
+
+Les Bicharieh considèrent les accidents de famille de cette sorte comme
+fort naturels, ils ne s’en émeuvent pas autrement. Bien plus, le jeune
+homme peut se retirer à la dernière heure, sans encourir aucun blâme ;
+il donne alors un chameau à titre de dédit, et la jeune fille, toujours
+aussi bien vue de ses parents, de ses amis, trouve à se marier ailleurs
+comme si rien ne s’était passé. Le sort de l’enfant qui survient a été
+réglé d’avance par la loi du pays ; cet enfant, qu’il y ait mariage ou
+non, est réputé comme fils du frère de sa mère. La sagesse de cet
+arrangement peut être appréciée par qui de droit.
+
+Si un homme prend une jeune fille de force et qu’il y ait viol, il est
+tué sans rémission ; s’il prend la femme d’un autre, il est puni dans de
+certaines limites, et regardé comme seul coupable ; mais cette punition
+est illusoire, parce que le mari offensé se bat toujours avec lui ou
+l’assassine.
+
+Le drame suivant donne, dans cet ordre d’idées, la mesure du caractère
+de ces populations ; il s’est passé, presque sous mes yeux, dans les
+environs de Déréhib.
+
+Une femme Bichari, nommée Settina (notre maîtresse) était mariée à son
+cousin, qui en était fort amoureux et fort jaloux ; car elle était très-
+belle. Settina, quoiqu’elle aimât beaucoup son mari, ayant été élevée
+dans les mœurs relachées de la tribu des Amarrar, avait un amant qui
+obtenait d’elle tout ce qu’il est possible à une femme de donner, et qui
+était aussi son parent. Il se nommait Faddalla, et le mari se nommait
+Ahmed. Tous deux eurent besoin de faire ensemble un voyage pour aller
+porter à Assouan ce qu’ils avaient à échanger contre des grains et
+autres choses nécessaires à leur famille, et de plus pour régler
+quelques affaires dans une tribu voisine. On fit les préparatifs
+ordinaires ; mais, au moment du départ, Faddalla prétendit qu’il avait à
+terminer quelque chose qui devait le retenir un jour chez lui. Il pria
+donc Ahmed, afin que le voyage ne souffrît pas de retard, de se mettre
+en route avec les chameaux qui étaient prêts, ainsi que les bagages,
+l’assurant que bientôt il le rejoindrait à l’aide de son dromadaire.
+Cela fut arrangé ainsi ; cependant, à peine en route, Ahmed conçut
+quelques soupçons ; son humeur jalouse le talonna de telle sorte que, ne
+se contenant plus, il laissa sa petite caravane et s’en revint le soir à
+sa tente, dans laquelle il trouva moyen de se cacher, après y être entré
+furtivement.
+
+Le vrai motif qui avait empêché son ami de partir ne tarda pas alors à
+lui être révélé ; car Faddalla entra aussi dans la tente avec Settina,
+et ils lui donnèrent la preuve de l’intimité qui régnait entre eux. Dans
+une situation pareille, Ahmed eut le courage de rester immobile et
+d’attendre un moment favorable pour pouvoir s’échapper de chez lui ; son
+plan était arrêté. Il rallia sa caravane sans laisser voir aucune
+émotion, et le lendemain, lorsque son cousin parut en sa présence, il ne
+lui témoigna aucune défiance. C’était un homme fortement trempé, un
+homme capable de prendre une résolution extrême, mais aussi capable d’un
+grand dévouement.
+
+Le voyage s’effectua comme il avait été conçu ; mais en revenant, Ahmed
+répudia sa femme sans l’aller voir et sans dire le motif qui le faisait
+agir. Ce motif, personne ne le soupçonna, car il le refoula dans son
+cœur, par égard pour celle qu’il aimait encore, par considération pour
+sa famille, à laquelle il appartenait aussi.
+
+Peu de temps après ce divorce, Faddalla épousa sa maîtresse, qui le
+rendit heureux comme elle avait rendu heureux son premier mari, c’est-à-
+dire pendant un temps fort limité ; car la race dont elle descendait,
+antipathique aux liens indissolubles, semblait l’autoriser à chercher
+sans cesse de nouveaux plaisirs. Or il arriva que Settina faillit
+encore ; il arriva que Faddalla la surprit en flagrant délit, ainsi que
+Ahmed l’avait surprise, et que, tout aussi jaloux, mais moins généreux
+que lui, il n’hésita pas à l’immoler sur place avec son complice.
+
+Ce dénoûment avait-il été prévu par Ahmed ? Je ne saurais le croire, par
+la raison que sa conduite a prouvé qu’il avait voulu, avant tout,
+ménager sa femme, par la raison encore qu’après la mort de Settina il se
+rendit auprès du meurtrier et l’accabla de reproches, en lui remontrant
+combien il était coupable d’avoir puni une trahison pour laquelle il eût
+dû se montrer indulgent. Cette dernière démarche surtout fait voir que
+son caractère était plus noble. Mais, en présence du sang répandu, ses
+résolutions prirent un autre cours. Il avoua à Faddalla qu’il avait
+connu ses relations avec Settina, et qu’il avait divorcé. Il lui avoua
+qu’il l’avait épargné à cause d’elle, et qu’elle n’existant plus, tout
+était changé. Puis, en parlant ainsi, il l’entraîna sur la tombe à peine
+fermée et le poignarda avec le plus grand sang-froid.
+
+Voici encore quelques traits, d’un autre genre, bien caractéristiques :
+
+Les Bicharieh, pour ce qui regarde les souffrances physiques, sont d’une
+insensibilité extraordinaire. J’ai vu, dans la province de Berber et de
+Chaindi, des hommes condamnés, par le gouverneur, à être empalés, et
+souffrir cet horrible supplice sans proférer une seule plainte ; l’un
+d’eux, transpercé d’outre en outre, tout mutilé et tout déchiré,
+injuriait froidement son bourreau qui le fit tuer à coups de pistolets,
+pour mettre fin à ses sarcasmes.
+
+Un autre, condamné à avoir la tête tranchée, fut conduit sur la place
+publique sans même être lié, on le fit mettre à genoux, et le soldat
+chargé de l’exécuter lui porta un coup de sabre qui ne lui fit qu’une
+profonde blessure. Il ne poussa aucun cri, se releva, comme pour
+respirer un moment plus à l’aise et se replaça ensuite à genoux, avec le
+plus grand calme, pour recevoir le coup fatal.
+
+Dans une circonstance analogue, j’ai vu aussi un Bichari à qui l’on
+infligeait le supplice du fouet. Il était couché à terre, libre de ses
+mouvements, et l’on frappait autant que possible sur ses épaules. A
+chaque coup, des lambeaux de sa chaire étaient enlevés, son sang coulait
+abondamment ; il ne bougea pas, ne poussa même pas un soupir et s’en
+alla, sans broncher, d’un pas calme et hardi, lorsqu’il eut subi sa
+peine.
+
+Je pourrais citer une multitude de faits semblables dont j’ai encore été
+témoin, ils ne sont pas plus significatifs que les faits ci-dessus. Or,
+maintenant, il serait curieux de rechercher les causes de cette profonde
+insensibilité du corps chez des êtres humains ; mais cela n’est point de
+mon ressort ; tout ce que j’ai pu observer c’est que l’habitude de vivre
+constamment nu, exposé au soleil ainsi qu’à toutes les intempéries de
+l’air, pourrait bien être une de ces causes si elle n’en est pas la
+seule.
+
+Les duels parmi ces hommes ne sont pas rares. J’en ai raconté un dont
+les armes étaient de simples courbaches ; il y en a aussi à l’arme
+blanche. Chez les Amarrar, par exemple, lorsque quelque cas grave
+conduit deux individus sur le terrain, les chefs de la tribu les y ont
+précédés ; ils s’assoient accroupis suivant leur coutume, et de manière
+à former un cercle au milieu duquel, se placent, posés à califourchon,
+l’un contre l’autre, les champions entièrement nus. On leur donne alors
+un couteau, un seul couteau, dont le plus favorisé se sert pour frapper
+le premier son adversaire, après quoi il lui présente l’instrument pour
+que celui-ci le frappe à son tour, et ainsi, non pas jusqu’à ce que mort
+s’ensuive ; car il est défendu de porter des coups mortels, mais jusqu’à
+ce qu’il plaise aux cheks, juges du combat, de vouloir y mettre fin.
+Ceux-ci, pendant que les combattants se tailladent les bras, les
+cuisses, les mollets, les épaules, avec une espèce de courtoisie sauvage
+qui implique l’éloge ou le blâme du dernier coup porté, ceux-ci, dis-je,
+fument et boivent du lait que l’on fait circuler à la ronde dans des
+courges, des outres ou d’autres vases. Leurs yeux ont suivi toutes les
+péripéties du duel, et quand ils pensent que le sang a suffisamment
+coulé, ils se lèvent et séparent les deux antagonistes qui s’avouent
+satisfaits et s’en retournent tranquillement à leurs tentes.
+
+Une des mauvaises passions des Bicharieh c’est l’avarice. On m’a dit
+chez eux que, dans des temps de disette, quand la pluie fait défaut,
+l’on voyait des hommes préférer mourir plutôt que de se décider à vendre
+un chameau, ou se défaire d’un objet qu’il pourrait fort bien remplacer
+plus tard. Cet amour excessif de la propriété, cet amour poussé jusqu’au
+dernier sacrifice, ne se comprend pas dans la vie du désert ; c’est une
+monstruosité que l’on est moins étonné de rencontrer ailleurs. J’aime
+bien mieux l’attachement de même nature que le Bichari porte à son
+dromadaire, parce qu’alors c’est un ami auquel il tient et dont il ne
+veut pas se séparer volontairement ; comme le bédouin de certaines
+contrées fait pour son cheval.
+
+Les Bicharieh, je l’ai dit, n’ont point de chevaux ; ils s’adonnent
+particulièrement, avec leurs voisins les Ababdieh qui restent du côté de
+Coseir, à l’élève des chameaux et des dromadaires. Leurs produits sont,
+sans contredit, des meilleurs et des plus parfaits que l’on puisse
+trouver. Je vais donner ici tous les détails que j’ai recueillis
+touchant cette race d’animaux si mal connus en Europe, où l’on n’a
+jamais vu que des types grossiers, à formes allourdies, à pelage velu,
+venant de Barbarie ou d’Asie, types en effet fort différents de ceux
+qu’obtiennent les Bicharieh et les Ababdieh, ou les tribus arabes du
+mont Sinaï et de la péninsule arabique ; mais d’abord il faut bien
+s’entendre sur le mot chameau et sur le mot dromadaire.
+
+D’après la classification des naturalistes, ces mots désigneraient
+chacun une espèce différente ; et Buffon dit que les chameaux ont deux
+bosses, et que les dromadaires n’en ont qu’une. Notons, en passant, que
+ceux-là ne naissent ni en Afrique ni en Arabie ; mais seulement en
+Tartarie, d’où il en vient dans quelques parties de l’Asie.
+
+De ce que cette diversité a été admise, il est résulté une confusion
+difficile à détruire ; car, pour ce qui regarde la race des dromadaires,
+les Européens, qui, par suite de leur séjour dans le pays, ont acquis
+des notions plus exactes sur ce sujet, appellent chameaux ceux que l’on
+charge et dromadaires ceux que l’on monte. Autorisés en cela par les
+Arabes eux-mêmes qui désignent les premiers par le nom de _gémél_, les
+seconds par le nom de _égine_ ; et, de fait, ce sont les mêmes animaux
+qui diffèrent entre eux comme les chevaux, dont les uns sont pour le
+trait et les autres pour la selle, et qui sont d’origine plus ou moins
+bonne, plus ou moins renommée. Le égine, ou comme le nomment les
+Européens, le dromadaire est donc le chameau que l’on monte, espèce plus
+perfectionnée et plus légère.
+
+Quelquefois un bon dromadaire, accouplé à une bonne femelle, ne donnera
+pas un bon produit, quelquefois aussi l’un des deux n’étant point
+parfait, le produit sera excellent ; absolument comme pour les chevaux.
+Cependant l’expérience a fait voir que les descendants de deux
+dromadaires de bonne race, connus de père en fils, étaient toujours
+meilleurs que ceux des espèces mélangées ; les Arabes, qui savent cela,
+se préoccupent beaucoup de la question des accouplements.
+
+Les deux races les plus appréciées en Égypte, sont : celle des Arabes du
+Hedjah, à Mascat principalement, et à Noman (les Mascatieh et les
+Nomanieh), puis celle des Bicharieh et des Ababdieh[24].
+
+Il y a des personnes qui estiment mieux la dernière ; mais c’est une
+affaire de caprice. La vérité est que l’on trouve d’excellents
+dromadaires dans les deux races.
+
+Les dromadaires de Barbarie (les Hérieh et les Emiarieh) sont loin
+d’être aussi bons ; on ne les recherche pas, surtout parce qu’ils sont
+bien moins élégants de formes et d’allures.
+
+Il existe ensuite bien des races secondaires parmi lesquelles on trouve
+des exceptions remarquables ; mais, si l’on remonte à leur origine, on
+voit toujours qu’il y a là du sang des deux races primitives de l’Etbaie
+et de l’Arabie. En effet, ce sont les plus voisines des localités où
+naissent celles-ci qui possèdent le plus de qualités.
+
+Les dromadaires nomanieh et mascatieh ont des formes un peu plus fortes,
+plus ramassées que les bicharieh, leur couleur fauve est plus foncée et
+leur poil plus long.
+
+Le bichari, au contraire, est très-svelte, ses jambes sont longues et
+fines, sa couleur est à peu près celle de la gazelle (il y en a pourtant
+beaucoup de tout à fait blancs), son poil est ras, il a le col souple et
+le ventre moins gros que le dromadaire arabe.
+
+Leur manière respective de marcher est aussi très-distincte, et quoique
+l’on puisse dire que les allures différentes, chez ces animaux, ne
+soient pas un signe de variété dans la race, il ne m’est pas prouvé que
+cela provienne seulement de la manière de les élever. J’ai possédé des
+dromadaires des deux provenances ; j’en ai eu qui sont nés chez moi, et
+j’ai voulu, sur de jeunes sujets qui n’avaient pas encore été montés,
+essayer de faire prendre aux bicharieh l’allure des nomanieh et à ceux-
+ci celle de bicharieh, jamais je n’ai pu y parvenir complétement.
+
+Les nomanieh marchent en posant les quatre pieds les uns après les
+autres, ce qui fait un pas précipité, sans secousses violentes ; mais le
+cavalier perçoit un balancement de droite à gauche, et d’arrière en
+avant tout à la fois qui, à la longue, fatigue la poitrine et peut
+donner le mal de mer. Ils tiennent la tête fort basse, et, à chaque pas,
+exécutent un mouvement de va-et-vient que l’on pourrait croire l’effet
+d’un ressort à boudin. Ce n’est point une allure franche en apparence,
+car cela ressemble au pas relevé du cheval, mêlé à un peu d’amble. De
+cette manière les nomanieh font environ huit mille à l’heure. Pour aller
+plus vite, il faudrait prendre le trot, qui n’est ni la bonne ni la
+vraie allure de l’animal.
+
+Les bicharieh, eux, ont le pas moins allongé et moins précipité. La pose
+des quatre pieds, en marchant, quoique se faisant de la même façon, est
+cependant moins régulière ; il y a, si je puis dire ainsi, plus d’amble
+dans son fait, ce qui donne au cavalier un seul mouvement d’arrière en
+avant bien déterminé. Ce pas est loin de valoir celui des nomanieh ;
+mais l’allure naturelle du bichari c’est le trot. Alors ses jambes sont
+lancées avec une hardiesse, une souplesse, une agilité incroyables ; ses
+pieds ne transmettent aucune secousse. Cette allure, chez les bons
+animaux (et je ne parle que de ceux-ci, en comparant les deux races),
+est si douce qu’elle n’est comparable au trot d’aucun cheval. En allant
+au pas, le bichari fait de trois à trois milles et demi à l’heure, au
+petit trot et au grand trot, on peut varier sa vitesse et on arrive
+très-facilement à faire dix, douze et même quatorze milles.
+
+Le dromadaire galope aussi, mais pendant fort peu de temps de suite ; il
+n’est pas construit pour cela. Peu de cavaliers, même parmi les Arabes,
+peuvent supporter ce galop sans tomber ou sans se cramponner fortement
+aux pommeaux de la selle.
+
+Dans l’Etbaie, on monte plutôt les mâles que les femelles. Celles-ci
+sont pourtant plus agréables que les mâles ; quoiqu’elles aient souvent
+le défaut de se coucher, quand elles ont trop chaud ou qu’elles se
+sentent seulement fatiguées, auquel cas tout ce que l’on peut faire ne
+sert de rien, il faut attendre son bon plaisir ; mais les Bicharieh
+ménagent les femelles en vue de la reproduction ; ils prétendent que
+c’est par elles que les qualités du sang se perpétuent. Nous avons vu
+qu’ils ont cette opinion au sujet de l’espèce humaine[25].
+
+Les meilleurs dromadaires des Bicharieh sont ceux des tribus de Hamma,
+Mahamet Gourabieh, Chintirab et Balgab. Ces derniers ont l’avantage de
+marcher à l’aise dans les terrains pierreux, attendu qu’ils viennent
+d’un pays de montagnes.
+
+On a cru longtemps que les dromadaires ne s’accouplaient pas comme les
+autres quadrupèdes, parce que leur conformation n’avait point été
+soigneusement observée, et cette erreur existait aussi pour le lion ;
+mais aujourd’hui il n’est plus permis de croire aux fables répandues par
+des ignorants ; l’anatomie des animaux du désert est aussi connue que
+celle de nos animaux domestiques, et l’histoire naturelle en a fait son
+profit.
+
+Les Arabes, quand ils veulent faire saillir une femelle, la conduisent
+toujours dans un endroit retiré. Cette condition n’est pas
+indispensable ; mais elle réussit beaucoup mieux, l’instinct de
+l’isolement étant un des caractères distinctifs de la bête.
+
+Ils ont choisi d’avance un mâle de l’âge de cinq ans, fort et bien
+constitué.
+
+L’hiver est l’époque ordinaire de ces accouplements, c’est la saison des
+pâturages ; cependant on peut les tenter, avec fruit, dans toutes les
+saisons de l’année.
+
+Quand la femelle a conçu, l’on s’en en aperçoit au bout de dix à douze
+jours ; différents indices vous en fournissent la preuve.
+
+Elle porte douze mois, et, pendant tout ce temps, vous pouvez la monter,
+la charger comme à l’habitude, elle devient même plus fringante, court
+mieux et ne se couche plus, en route, par caprice. Souvent elle met bas
+en voyage, ce qui ne l’empêche pas de continuer la route en faisant,
+toutefois, de petites marches. Alors l’on suspend, le plus commodément
+possible, le petit à son côté, et celui-ci, à l’âge de huit jours à
+peine révolus, commence à suivre la caravane.
+
+On laisse téter les jeunes dromadaires pendant dix-huit mois si les
+mères sont en liberté ; mais celles dont on se sert, celles qui font un
+service quelconque n’allaitent que pendant six mois. Au bout de ce
+temps, d’ailleurs, leurs petits commencent à manger de l’herbe et du
+grain.
+
+A dix-huit mois, quelquefois un peu plutôt, quelquefois un peu plus
+tard, selon la croissance de l’animal, on commence à le faire monter, à
+poil, par un jeune garçon, précaution nécessaire, car autrement il
+deviendrait rétif ; les éleveurs ne manquent jamais de la prendre ;
+seulement j’ai remarqué que les Nomanieh étaient, pour cela, plus
+entendus que les Bicharieh, en ce sens qu’ils ne se hâtaient jamais. Les
+dromadaires de ces derniers ont souvent des défauts qui leur viennent de
+ce qu’ils ont été fatigués trop jeunes.
+
+Les uns et les autres sont dans toute leur force à l’âge de cinq ans, et
+ils conservent cette force jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard,
+quoiqu’ils soient encore bons, quoiqu’ils soutiennent aussi bien la
+fatigue, ils n’en commencent pas moins à perdre leur légèreté et leurs
+qualités les plus essentielles. J’ai monté cependant des dromadaires qui
+étaient connus depuis 32 ans et qui marchaient toujours très-bien.
+
+C’est encore une erreur de croire que le dromadaire ne se couche, en
+s’agenouillant, que par le fait de l’éducation, et que les espèces de
+callosités qu’il a aux coudes, aux genoux et à l’estomac lui arrivent
+par suite de la manière de se poser quand on le monte ou quand on le
+charge. Ces callosités, il les possède en naissant et, à peine né, il
+vient s’accroupir auprès de sa mère absolument dans la position que l’on
+suppose factice.
+
+Quant il a atteint toute sa croissance, il faut qu’il ait une belle
+taille, deux mètres ou deux mètres quinze au moins d’élévation sur la
+croupe et sur le garrot, sa bosse doit avoir, en sus, de 30 à 40
+centimètres, si elle dépasse cette hauteur, cela ne vaut rien ; car
+c’est un signe de gros embonpoint. Sa robe doit être couleur fauve un
+peu claire, sa tête petite, son cou large, ses jambes fines et droites,
+son train de derrière légèrement plus haut que le train de devant, et
+si, avec toutes ces qualités il a encore celle de posséder la bosse
+placée juste au milieu du corps, condition essentielle pour bien porter
+la selle, s’il a les pieds petits, les ongles et les poils qui les
+entourent bien noirs, s’il a sous la gorge, sur le derrière de la tête
+et sur la bosse des poils plus longs que sur le reste du corps où ils ne
+doivent être ni trop ras ni trop secs, ce qui est ordinairement l’indice
+d’une constitution molle ; s’il possède tout cela, il est réputé pour
+une perfection et cité comme type à bien des lieues à la ronde.
+
+Les Arabes attachent une grande importance à connaître la provenance des
+dromadaires. Pour cela, chaque tribu met sa marque sur tous les sujets
+nés chez elle ; le propriétaire leur appose aussi la sienne. Ces deux
+marques consistent en brûlures faites à l’aide d’un fer chaud. Elles ont
+aussi un autre but, celui de faire retrouver un animal volé. Tous les
+dromadaires bicharieh portent en outre un signe commun, un signe pour
+ainsi dire national qui est représenté par une ligne posée en travers
+sur la jambe droite de devant et que l’on nomme ogal, du nom de la corde
+qui sert d’attache pour les empêcher de se lever quand on veut les
+retenir dans un endroit quelconque.
+
+Les dromadaires et les chameaux, avec leur structure solide, avec les
+apparences d’une santé inattaquable, sont en réalité fort délicats ; ils
+contractent facilement une foule de maladies qui prennent aussitôt de
+grandes proportions et deviennent incurables ; ainsi de la gale, de
+certains abcès, de certaines coliques, etc. Leur médication est
+extrêmement restreinte ; c’est, le plus souvent, au moyen du feu, soit
+aux jambes, soit au ventre ou à la poitrine qu’on les traite. Tout le
+monde connaît, au moins par ouï-dire, leur sobriété, elle est
+proverbiale ; cependant il ne faut pas croire qu’ils soient faciles à
+nourrir. Les herbages du désert et le dourah leur conviennent beaucoup,
+et ils s’habituent difficilement aux herbages des terres cultivées ainsi
+qu’aux fèves, à la paille, au froment pilé ; quant à l’orge, on doit
+bien se garder de leur en donner, c’est une nourriture qui les tue.
+
+Rien n’est plus pittoresque qu’un cavalier arabe monté sur son
+dromadaire. Il le conduit à l’aide de deux petites cordes, qui tiennent
+lieu de brides. L’une de ces cordes est fixée à la têtière, et l’autre à
+un anneau en argent ou en cuivre passé dans la narine gauche de
+l’animal. Cette dernière s’appelle zemam, c’est la principale et même
+souvent la seule.
+
+Quand le dromadaire est soutenu par la têtière, son trot est fort doux,
+il devient plus rapide et plus doux encore quand la petite corde
+attachée à l’anneau agit en même temps. Le galop s’obtient en rendant,
+instantanément, les deux cordes. J’ai parlé, plus haut, de ces diverses
+allures.
+
+Le cavalier n’emploie aucun effort, il n’a recours à aucune brutalité ;
+bien au contraire, il trouve de la docilité en raison de la douceur
+qu’il dépense, et l’entente la plus parfaite s’établit entre lui et sa
+monture, comme si l’un était le complément de l’autre. Le frêle bâton,
+ayant la forme d’une béquille renversée, dont il est armé représente
+tout ce que l’on veut ; mais nullement un instrument de correction ; et
+à cette condition il franchit des distances incroyables.
+
+Il est extrêmement rare de trouver un bon dromadaire à vendre ; quant
+aux sujets exceptionnels, à moins de les prendre de vive force, à moins
+d’en recevoir un, comme cadeau, de la part d’un chek opulent et ami, il
+est impossible de s’en procurer.
+
+Les Bicharieh, comme tous les Arabes, vendent très-difficilement les
+femelles, tandis qu’ils se défont volontiers de certains mâles. Le prix
+de ceux-ci, chez les premiers, est d’environ cinquante pièces de six
+francs ou talaris d’Espagne, c’est ce que coûte un garçon ou une femme
+esclave. Entre eux ils font souvent des échanges, et j’ai vu donner
+quatre femelles pour un bon mâle ; ce prix alors commence à être élevé.
+Chez les gens de Chaindi, de Dongolah, etc., il augmente encore ; près
+de Dar Chaquieh, dans la tribu des Ménaçir, un de ces animaux s’est
+vendu, en ma présence, la somme de quatre mille francs. Certains
+dromadaires coûtent beaucoup plus cher.
+
+Les nomanieh et les mascatieh, au Caire, montent à cinq mille francs et
+quelquefois plus haut. Il en est de même des ababdieh qui joignent, à
+toutes les bonnes qualités des bicharieh, une bien meilleure éducation.
+Parmi eux, ceux de la tribu des Ménaçir et ceux de la tribu des
+Achababs, au sud de Coseïr, sont généralement fort recherchés ; ils ont
+un ancêtre très-renommé appelé Coubèri, lequel, avec un de ses
+semblables, du nom de Héréfhi, qui est aussi un grand type, constituent
+les deux meilleures souches connues.
+
+On raconte beaucoup de faits extraordinaires au sujet de la vitesse de
+ces deux bêtes, faits que l’on est très-porté à admettre quand on sait
+que de bons coureurs ordinaires, dans le désert, peuvent forcer à la
+course les gazelles et les autruches, comme cela se pratique communément
+chez les Bicharieh, qui n’ont guère que cette manière de chasser.
+
+Ainsi l’on dit que le propriétaire du célèbre Héréfhi se trouvant à la
+montagne, qui depuis porte son nom, à trente lieues environ de Derrawé,
+et voulant tout simplement acheter du tabac, partit un matin pour cette
+localité et fut de retour à son campement avant la nuit. Il avait fait,
+en dix heures, soixante lieues, c’est-à-dire la valeur de trois bonnes
+journées de marche de caravane.
+
+On dit aussi qu’une fameuse femelle de dromadaire, descendante de
+Coubèri, nommée l’Fagrher, partit de Dalla-t-el-Doum, vallée située sur
+la route de Coroscos à Abou Ahmed, et franchit à peu près quatre-vingts
+lieues dans un jour, avec cette particularité, qu’étant arrivée aux
+trois quarts de la route, et son maître ayant voulu l’arrêter là, elle
+refusa de s’agenouiller, comme pour témoigner qu’elle pouvait marcher
+encore. En effet celui-ci continua jusqu’à Coroscos et ne s’arrêta qu’à
+Singarri peu de temps avant le coucher du soleil.
+
+J’ai déjà indiqué que ces faits, quelque excessifs qu’ils dussent
+paraître, pouvaient très-bien être admis comme possibles ; or, d’après
+ce que j’ai expérimenté moi-même, je suis maintenant résolu de les
+croire vrais. Il m’est arrivé de faire la route de Suez au Caire en
+moins de treize heures, en m’arrêtant plusieurs fois, d’abord pour
+déjeuner et ensuite pour fumer et prendre le café ; je ne pressais pas
+mon dromadaire, et celui-ci n’était pas des meilleurs.
+
+Une autre fois, je me suis rendu d’Alexandrie, par Rosette, Giafférieh,
+Kanka et Suez, à Wadée Chek au mont Sinaï, en quatre jours et demi ; il
+y a plus de cent cinquante lieues ; ce qui constitue environ trente-sept
+lieues par vingt-quatre heures, sur lesquelles j’en consacrais dix au
+repos ; et en outre je marchais souvent la nuit.
+
+Enfin, à grande course, j’ai pu effectuer dix-huit milles anglais en
+quarante minutes.
+
+On fait toujours des tours de force semblables ; mais une chose est à
+remarquer, c’est que les bons dromadaires deviennent de jour en jour
+plus rares ; soit que les Arabes, refoulés dans leurs déserts,
+réussissent à les cacher, soit pour d’autres motifs qu’il ne m’est point
+permis de rechercher ici.
+
+Cette digression a déjà été bien longue ; il est temps de revenir au
+point où j’en étais de mon voyage.
+
+Le 15, nous nous mîmes en marche dans la direction de la mer, toujours
+sur un sol granitique encombré, pour ainsi dire, de plantes et
+d’arbustes ; c’était une vallée descendant de l’Elba et courant du côté
+de la mer où elle arrive après avoir traversé un terrain de formations
+entièrement calcaires.
+
+Le temps qui avait été fort calme et couvert par des brouillards,
+s’éclaircit et s’éleva ; mais un très-fort vent du sud soulevant des
+masses de poussière et de sable ne tarda pas à voiler le soleil de telle
+sorte que l’on ne distinguait plus rien devant soi. Je forçai le pas
+pour arriver plus vite au bord de la mer, pensant que toute la caravane
+me suivait ; mais, une fois sur la plage, je m’aperçus du contraire, et
+je l’attendis en vain ; elle avait pris une autre direction, ou bien
+elle était passée sans que je la visse. Comme je n’étais pas seul, après
+quelques instants, nous remontâmes à dromadaire pour chercher ses
+traces. Le vent qui continuait à souffler nous obligea de nous arrêter
+encore.
+
+Pendant ce temps nos gens, qui pensaient que nous étions en avant,
+continuaient leur marche, si bien que lorsque le vent tomba, ils avaient
+complétement disparu. Nous vîmes seulement une troupe d’ânes sauvages,
+et un peu plus loin une troupe d’autruches. Je crus alors qu’ils
+s’étaient éloignés de la mer, tout en marchant parallèlement à elle, et
+je les cherchai dans cette direction, cela n’amena aucun résultat. Enfin
+comme il était possible que les Arabes avant de sortir tout à fait de la
+vallée eussent, en raison du vent, craint de s’aventurer dans la plaine
+de sable qu’ils avaient devant eux et qu’ils fussent restés dans la
+vallée même, je voulus y retourner pour m’en assurer, et dans tous les
+cas pour retrouver leur piste. Nous retournâmes donc sur nos pas ; mais
+je reconnus bientôt qu’ils avaient continué la route.
+
+Le soleil était près de se coucher ; pour arriver à l’endroit où il
+avait été convenu que l’on camperait, il y avait encore six bonnes
+lieues à faire ; nous n’avions ni eau, ni pain, et de plus, un de nos
+dromadaires s’étant blessé, ne marchait plus qu’avec peine. Cependant me
+guidant sur les empreintes que les chameaux avaient laissées sur le
+sable, je partis en avant avec mon guide, qui ne savait pas plus que moi
+ce qu’il y avait à faire. Mon intention était de rejoindre la caravane
+et d’envoyer du secours à mon ami M. Bonomi, que je laissais en arrière.
+
+Nous courûmes, au grand trot, sur un terrain sablonneux à peu de
+distance de la mer. La tempête était apaisée ; il faisait un clair de
+lune splendide, ce qui facilitait notre recherche. De temps en temps je
+m’arrêtais pour tirer quelques coups de fusil, afin de faire savoir à
+nos compagnons où nous étions.
+
+La caravane, qui alors ne se trouvait plus très-loin, entendit nos
+détonations ; elle y répondit de son côté, mais nous n’entendîmes rien.
+Je ne voyais non plus aucun indice de l’approche de M. Bonomi, et la
+situation paraissait se compliquer lorsque je vis, à peu de distance
+devant moi, un feu mouvant auquel la limpidité de la nuit prêtait
+quelque chose de fantastique. Je ne doutai pas un instant que ce ne fût
+l’indication du campement de notre monde, et je m’avançai résolûment.
+C’était, en effet, un de nos Arabes, monté sur son dromadaire, un tison
+à la main, qui venait de notre côté.
+
+Nous fûmes bientôt installés sous nos tentes, d’où j’envoyai
+immédiatement des montures, de l’eau et des provisions aux retardataires
+qui nous rallièrent, à leur tour, dans le courant de la nuit, en sorte
+que nous ne tardâmes pas à être tous réunis autour d’un bon feu et sous
+des abris convenables. On avait été fort en peine de nous.
+
+Le temps était froid et une rosée fort épaisse trempa tous nos bagages.
+
+Le matin, le brouillard qui, tous les jours jusqu’à midi entoure la
+montagne de l’Elba et qui s’étendait ce jour-là jusqu’à nous, était
+tellement épais que nous ne pûmes nous mettre en marche que quand il
+commença à tomber, c’est-à-dire vers les huit heures. Nos nouveaux amis
+Bicharieh qui nous suivaient depuis la veille s’en retournèrent, non
+sans demander beaucoup de choses. Je fis un présent au chef des Mahamet
+Gourabieh, consistant en une robe en drap, de la toile de coton, etc. ;
+mais comme il ne pouvait s’en servir, car rien n’était cousu, je fus
+obligé, pour le satisfaire, de lui donner mes propres vêtements, n’ayant
+plus autre chose ; il les mit immédiatement sur son corps sale et
+couvert de graisse.
+
+Je connaissais bien la direction à suivre pour aller à la montagne de
+l’Béda, où nous devions prendre de l’eau et nous reposer. Je la
+connaissais, dis-je, parce que j’avais précédemment relevé cette
+montagne ; cependant les guides et les cheks se fourvoyèrent et, malgré
+mes observations, persistèrent dans leur erreur. Ce ne fut qu’après
+avoir marché plusieurs heures inutilement que l’on s’aperçut que j’avais
+raison ; le brouillard était dissipé, nous rentrâmes dans la bonne
+route.
+
+Vers midi, deux Bicharieh à dromadaire venant du côté de la mer,
+s’approchèrent de nous, causèrent longtemps avec tout le monde, puis
+s’arrêtèrent en arrière. Il y avait là un homme avec son chameau malade
+qui nous suivait avec beaucoup de peine. Les deux Bicharieh s’emparèrent
+de force du chameau et laissèrent l’homme se débrouiller à sa guise.
+J’étais assez loin en avant avec le chek Baraca lorsqu’on nous apporta
+cette nouvelle ; je fis arrêter la caravane d’autant mieux que nous nous
+trouvions près d’un bois de mimosas et non loin de la vallée de Hesser,
+où les Arabes de l’Elba envoient leurs troupeaux, et je donnai l’ordre à
+quelques hommes de courir à la poursuite des voleurs.
+
+Comme ils ne pouvaient être de retour avant la nuit, je profitai du
+temps que cela me laissait pour aller voir la vallée voisine, dans
+laquelle nous trouvâmes effectivement beaucoup de chamelles et de jeunes
+chameaux au milieu des arbres et des herbages les plus riches que nous
+eussions encore vus.
+
+A l’embouchure de cette vallée de Hesser, il y a un port formé par une
+pointe de sable et de rochers à fleur d’eau où beaucoup de petits
+navires viennent mouiller pour faire le commerce avec les indigènes ; le
+pays appartient aux Mahamet Gourabieh ; les puits que l’on y rencontre
+sont d’une eau un peu salée, mais très-abondante.
+
+Dès le matin, nos hommes qui avaient été à la poursuite des voleurs du
+chameau étaient de retour avec l’animal qui, n’ayant pas pu marcher,
+avait été abandonné. Il faisait un épais brouillard, et un gros vent
+comme la veille, ce qui nous empêcha d’aller directement à l’Béda. Nous
+préférâmes repasser par Meïça, d’autant plus qu’il nous fallait
+absolument de l’eau. Malgré cette résolution, notre marche fut très-
+pénible ; les hommes et les animaux souffrirent beaucoup de la violence
+du vent de S.-E., vent fort chaud qui soulève de la poussière et du
+sable en telle quantité, qu’il devient, par moment, presque impossible
+de respirer.
+
+Nous retrouvâmes encore à Meïça les Gelabs que nous y avions laissés.
+
+Ceux de nos hommes qui coururent aussitôt au puits d’eau douce, se
+firent longtemps attendre et rapportèrent la fâcheuse nouvelle que le
+puits donnait fort peu d’eau ; quelques outres seulement avaient été
+remplies. Il existait ailleurs de l’eau salée que l’on ne pouvait guère
+boire ; nous décidâmes de rester ici une journée pour creuser le susdit
+puits.
+
+Nos efforts répétés furent inutiles ; nous n’obtînmes rien de plus, et
+nous fûmes forcés d’avoir recours à l’eau salée pour abreuver nos
+chameaux. Cependant, un peu plus tard, un de nos hommes, qui était allé
+à la découverte dans les rochers environnants, vint nous signaler un
+réservoir naturel, lequel, fort difficile à approcher, nous fournit
+pourtant de quoi compléter notre provision.
+
+J’avais eu, pendant la nuit, la visite du chek Mahamet Wed Courouc, le
+père des deux jeunes gens qui nous avaient accompagné à l’Elba. On lui
+avait dit que les gens de la montagne avaient voulu faire une querelle,
+lors de nos pourparlers avec eux, et il était accouru à notre aide ;
+mais nous étions déjà partis.
+
+Ce chek était chef d’une des plus puissantes tribus ; et mon intention
+avait toujours été de l’engager à venir trouver le vice-roi au Caire. Je
+lui fis comprendre que ce serait avantageux, attendu qu’on lui donnerait
+un firman au moyen duquel il ne serait plus inquiété si, les pluies
+venant à faire défaut dans le désert, il lui convenait de s’approcher du
+Nil. Les grands ni les petits gouverneurs ne pourraient jamais le gêner.
+Il me répondit simplement : Je crois tout ce que l’on dit de bien du
+vice-roi d’Égypte, et personnellement je désirerais le connaître ; mais
+je n’ai aucun besoin de sa protection ; lui, au contraire, il peut avoir
+besoin de mes chameaux et de mes dromadaires pour ses transports
+continuels, et je puis lui être d’un grand secours. Or je ne m’y
+refuserai pas, quoique mon intérêt comme celui de tous les cheks, soit
+d’avoir le moins de relations possible avec les villages et les villes
+de l’Égypte à cause des maladies qu’ils nous envoient et qui sont
+affreuses pour nous ; je ne m’y refuserai pas quoique je m’expose à être
+traité, dans l’avenir, comme les Bicharieh des environs de Berber, que
+l’on a pillés tout dernièrement, bien qu’ils fussent très-soumis.
+Ensuite, comme preuve de ses bonnes dispositions, il prit à témoin
+toutes les personnes présentes de ce à quoi il entendait s’engager, et
+comme personne des siens ne savait écrire, il me chargea d’informer
+verbalement le vice-roi.
+
+La substance de ses engagements était que les personnes que l’on
+enverrait aux mines pour y travailler seraient toutes sous sa
+sauvegarde, qu’il empêcherait les autres tribus de les molester, qu’il
+engagerait les Bicharieh à travailler aux mêmes conditions que les
+Égyptiens, et qu’ils seraient soumis aux mêmes règlements, et qu’enfin
+il fournirait tous les chameaux nécessaires pour les communications
+entre Assouan et le siége des mines moyennant un salaire que l’on
+fixerait d’avance. Seulement il priait très-humblement Son Altesse
+Méhémet Ali de ne pas envoyer de soldats turcs, qui pouvaient être la
+cause ou le prétexte d’un soulèvement général dans les tribus. Je pris
+bonne note de ces paroles, auxquelles devaient se joindre, quand le
+moment de les répéter serait venu, les paroles plus explicites encore du
+chek Baraca, sur le dévouement de qui j’avais lieu de compter jusqu’au
+bout.
+
+Nous quittâmes le chek Wed Courouc et ses deux fils dans les meilleurs
+termes, après leur avoir fait quelques cadeaux en rapport avec l’estime
+et la considération qu’ils m’avaient inspirées, et nous prîmes la route
+de Derrawé.
+
+Toute la journée nous restâmes engagés dans des terrains sablonneux et
+granitiques, légèrement accidentés. La végétation y était clair-semée,
+rabougrie et d’un aspect noirâtre, circonstance que les Arabes
+attribuent à la nature des brouillards qui viennent de la mer. Une heure
+avant le coucher du soleil, nous nous arrêtâmes pour camper.
+
+Durant la nuit, on fut continuellement sur le qui-vive, à cause des
+Mahamet Gourabieh qui occupent le littoral fort près du lieu où nous
+étions, et qui sont, je l’ai déjà dit, de grands voleurs. Pour moi,
+comme j’avais vu à Meïça deux de ces Arabes qui regardaient mon
+dromadaire avec convoitise, je ne rentrai sous ma tente, pour reposer,
+qu’après lui avoir fait mettre aux pieds une entrave en fer et l’avoir
+fait attacher avec une chaîne bien cadenassée. Je dus assurément à cette
+précaution l’avantage de conserver une monture à laquelle je tenais
+beaucoup, car c’était une bête de premier ordre. Du reste, aucune
+mésaventure ne se produisit.
+
+Nous repartîmes par un temps fort couvert, et par une obscurité relative
+qu’occasionnait une grande quantité de poussière en suspension, depuis
+la veille, dans l’air, malgré le calme apparent le plus plat possible.
+
+Il y a ici quelques hauteurs de granit feldspathique, posées toujours
+sur un fond de sable, jusqu’à la longue vallée de Chélal[26] qu’il nous
+fallut traverser (cette vallée est aussi fort large et toute remplie
+d’arbres, sihales et samours), pour atteindre celle de Quérègue, à
+l’entrée de laquelle nous plantâmes nos tentes. Cette dernière prend
+naissance dans les montagnes de Guerfe ; elle jouit d’une certaine
+réputation, parce qu’elle contient le tombeau de hadji Mansour, un des
+ancêtres des Ababdieh, qui fut tué par les Bicharieh. Elle est sainte,
+et bien des arbres qui s’y trouvent sont considérés comme saints.
+
+Le lendemain, pour arriver à l’ouadée l’Béda, nous passâmes dans un
+défilé formé par de hautes montagnes qui rétrécissent considérablement
+le passage. On trouve un premier puits dans un ravin bordé de grands
+rochers presque verticaux[27], et au milieu d’un site des plus sauvages
+et des plus pittoresques. L’eau, qui vient à six pieds environ au-
+dessous du sol, y est fournie par des sources qui sortent des fentes des
+rochers et coulent souterrainement. Elle est salée et très-abondante ;
+les chameaux la boivent néanmoins volontiers. Malheureusement, toutes
+les fois que des pluies se produisent, ce puits est comblé par les
+sables, et il faut le recreuser, travail que les Arabes ne font que
+juste pour leurs besoins du moment.
+
+Sur les rochers environnants, il y a beaucoup de figures de chameaux et
+de chevaux montés, et en grattant un peu la pierre, j’y ai découvert
+quelques mots en caractères arabes ; mais je n’y ai rien vu d’égyptien.
+Ces dessins sont assez mal faits et entièrement dans le goût de ceux que
+j’ai déjà signalés dans diverses localités au commencement de mon
+voyage. En remontant l’ouadée, à l’embouchure même d’un petit torrent,
+se trouvent plusieurs tombeaux sans aucune importance, à l’exception du
+dernier, qui consiste en une petite bâtisse carrée, élevée d’environ
+trois mètres et presque tout à fait ruinée.
+
+J’ai dit que le premier puits de l’Béda fournissait de l’eau salée. Il y
+en a un qui fournit de l’eau douce ; mais il est bien plus haut, creusé
+au cœur du torrent et dans une roche de schiste. Il peut avoir douze
+pieds de profondeur ; l’eau en est fort bonne. Toutes les montagnes que
+l’on a sous les yeux sont de formation primitive, avec des schistes en
+abondance, schistes variés de couleurs, et pour la plupart fort doux au
+toucher, avec aussi de petits gisements de feldspath, et quelques veines
+de quartz très-minces.
+
+Après l’Béda, la route se poursuit par des lits de torrents qui se
+succèdent et qui, plus ou moins surplombés par de très-grandes
+élévations, conduisent à l’ouadée Rhachab[28], dont le sol offre plus
+d’un endroit favorable pour la halte des caravanes.
+
+Puis, nous n’étions repartis que dans la matinée, les terrains changent
+tout à coup d’aspect ; les montagnes se transforment en petites
+collines, le sol des vallées devient plat, uniforme, et, les rochers
+presque noirs, à moitié recouverts de sable, ne protégent aucune plante.
+Il faisait, ce jour-là, un vent d’ouest très-fort et très-froid, ce qui
+fatigue toujours beaucoup, le ciel était couvert de nuages et fort
+triste. Aussi, à deux heures après midi, nous arrêtâmes-nous avec
+délices dans la belle vallée de l’Hodeïn. Il est bien entendu que le mot
+_belle_ doit se prendre ici dans un sens tout autre que le sens que nous
+lui donnons chez nous. Cette vallée, dans l’endroit qui nous donnait
+accès, était encaissée dans des rochers de granit ; un sable blanc mêlé
+à de la terre argileuse très-fine, et déposé sans doute par les eaux de
+pluie, en recouvrait le sol ; plus loin, l’on apercevait un bois de
+merks très-vert, tout rempli de semences.
+
+Nous campâmes à l’embouchure de l’ouadée Dif, et nous fîmes là une
+rencontre qui aurait pu avoir des conséquences fatales si l’attention
+que l’on apportait toujours dans nos installations eût été relâchée. Nos
+Arabes, en fouillant le sol, troublèrent le sommeil d’un gros serpent
+enroulé sous le sable. Il se dressa et fit mine de s’élancer sur les
+individus présents. C’était un céraste, ou autrement dit une vipère
+cornue, reptile dont la plus légère morsure est mortelle. Les plus
+audacieux s’étaient armés de bâtons, et toutes leurs bravades se
+bornaient à des évolutions infructueuses. Je tuai le monstre d’un coup
+de fusil. L’espèce à laquelle il appartenait, et dont j’ai vu souvent
+des types, ne dépasse point, comme grandeur, 50 ou 60 centimètres ;
+celui-là avait 1m,30 de long ; il était gros en proportion.
+
+Cette petite aventure, qui venait de rompre la monotonie d’une de nos
+plus mauvaises journées, fut encore pour nos Arabes, le lendemain, un
+sujet intarissable de conversation.
+
+En quittant notre campement le matin, nous suivîmes un désert de sable
+accidenté par de petites hauteurs de granit ; à notre gauche s’élevaient
+les hautes montagnes de Dif. Au bout de quelques heures la vallée de
+l’Hodeïn nous offrit un bois de houchars et de sihales magnifiques ;
+mais, dès ce moment, commencèrent des montagnes de grès stratifiés,
+élevées à pic sur un sol uni et comptant plus de 180 mètres de hauteur
+entièrement verticale. Cette partie de vallée, formée par dénudation,
+était le seul endroit que j’eusse encore rencontré présentant cette
+particularité. Elle fait là un angle droit avec la vallée de Dif qui
+court à l’est, tandis que l’Hodeïn court au nord.
+
+Vis-à-vis l’ouadée el Magal se trouve encore un tombeau d’un Ababdieh ;
+c’est une espèce de petit temple voisin d’un rocher sur lequel, comme au
+puits de l’Béda, il y a des figures grossièrement tracées et quelques
+inscriptions arabes n’ayant rien d’intéressant.
+
+La vallée de l’Hodeïn, devenue très-étroite, continue toujours entre
+deux montagnes de grès semblables à deux murailles. Ces grès sont de
+formation moderne, en couches horizontales de l’épaisseur de 1 à 2
+mètres et séparées par d’autres petites couches argileuses. A
+l’extérieur, ils ont été noircis par l’action combinée du soleil et des
+eaux ; intérieurement, ils sont gris, un peu rougeâtres, et composés
+d’un sable très-grossier extrêmement friable.
+
+L’eau se trouve dans cet endroit[29] ; elle sort des flancs de la
+montagne à environ 6 mètres au-dessus du sol, fournie par des sources
+qui coulent toutes dans la vallée et se perdent dans les sables ; mais
+avant, elles emplissent plusieurs bassins ou fosses arrangés de main
+d’homme. Cette eau est délicieuse, claire comme la plus belle eau de
+roche, fraîche et agréable au goût. Quel bonheur pour les gens qui
+voyagent dans ces pays déserts de faire une pareille rencontre ! il faut
+l’avoir éprouvé par soi-même pour en sentir tout le prix ; aucun mot,
+aucune expression ne peut en donner l’idée à un homme d’Europe.
+Plusieurs vallées de cette contrée ont des sources pareilles ; celles de
+Dif, de Souta renferment les plus abondantes.
+
+L’Hodeïn, dont le nom signifie les deux bassins, à cause de deux
+réceptacles plus importants que les autres, a été jadis habitée, au
+moins dans cette partie qui était connue des anciens Égyptiens. Il
+existe encore à la fontaine principale une petite construction du
+milieu[30] de laquelle sort l’eau, et l’on y voit une corniche
+d’architecture égyptienne, avec le toron et le globe qui se trouvent sur
+toutes les portes des anciens temples. La surface même du rocher
+représente la façade d’un petit temple ; mais rien n’est achevé. Au-
+dessus de la corniche sont pratiqués quatre trous carrés qui ont dû
+servir à placer des poutres pour faire une couverture, une espèce de
+portique dont il reste la base d’une colonne. Enfin, il y a un très-
+petit tableau hiéroglyphique, qui ne pouvait être qu’une inscription
+fort courte, sur laquelle on distingue, entre autres caractères le nom
+de Ptolémée Evergète. Ce dut être là, en effet, une station de chasse
+créée par ce monarque frappé sans doute par la grandeur du site, et par
+la présence de l’eau qui devait attirer de son temps, en grand nombre,
+les ânes sauvages, les autruches, les gazelles, les capricornes, etc.,
+comme elle les attire encore aujourd’hui.
+
+Tout récemment un Arabe, moins paresseux que les autres et surtout plus
+industrieux, s’était imaginé d’établir dans cet endroit une espèce de
+culture ; il y semait du coton, du dourah, de l’orge, et se servait avec
+intelligence de l’eau des sources. J’ai vu la haie d’enclos qu’il avait
+élevée, puis un doum et deux dattiers plantés par lui.
+
+Le grand vent et les nuées de sable qu’il soulevait nous empêchèrent de
+continuer notre route. Il passa sur nous une véritable bourrasque plus
+forte que tout ce que nous avions essuyé dans ce genre-là, et ce ne fut
+que le lendemain qu’il nous fut possible de repartir quoiqu’il fît
+encore une bise de N.-O. glaciale que nous recevions en pleine figure.
+La journée fut très-pénible, surtout pour les chameaux, qui s’arrêtaient
+à tout moment pour tourner le derrière au vent, sans se soucier des
+arbustes et des plantes dont le chemin était rempli. Toutefois, nous
+arrivâmes sans autre temps d’arrêt au point culminant de la vallée qui
+est aussi, pour la chaîne des montagnes de l’Hodeïn, le point du partage
+des eaux. Ici le terrain devient plat et donne naissance à beaucoup de
+petits vallons. La marche y est plus facile. Nous nous arrêtâmes dans
+une sorte d’enceinte formée par de gros rochers de grès.
+
+Après une bonne nuit de repos, il nous fallut traverser un désert des
+plus arides dont l’un des côtés était bordé par des roches de grès et
+l’autre par des roches de granit ; nous marchions sur du gravier très-
+épais et très-grossier. Ce point est encore élevé, et les eaux des
+pluies qui y tombent coulent vers le Nil. Les formations de grès,
+placées par couches horizontales, reposent sur de petits soulèvements
+granitiques ; elles sont traversées par une étroite vallée que les eaux
+ont creusée et que l’on nomme Roh-t-Carouf ; ce fut là notre gîte.
+
+La température n’était point très-basse ; elle marquait 4 degrés Réaumur
+au-dessus de zéro ; cependant il nous fut impossible de nous réchauffer.
+Dans ce pays, le froid est extrêmement pénétrant, quoique l’on soit vêtu
+et couvert autant qu’on le serait au milieu des glaces, l’on en souffre
+beaucoup plus. Cela prouve une chose d’ailleurs bien évidente pour moi,
+c’est que le thermomètre n’est pas, en fait d’instrument, la dernière
+expression d’après laquelle on puisse se régler pour mesurer d’une
+manière absolue les sensations de froid et de chaud qu’éprouve l’homme.
+
+Je vis en descendant la vallée de Roh-t-Carouf des rochers de granit et
+de gneiss, avec de grandes parties de feldspath. Tous les fonds étaient
+garnis de plantes et de sihales. Là se trouvaient les dernières eaux que
+nous devions rencontrer avant d’arriver à Derrawé, c’est-à-dire au Nil.
+
+De nombreux puits jalonnent cette route, mais tous ne donnent pas de la
+bonne eau ; ce sont les moins creusés qui ont cet avantage ; les autres,
+dont la profondeur atteint jusqu’à 6 mètres, n’étant pour ainsi dire
+bons à aucun usage, demeurent abandonnés.
+
+Ces puits, ainsi que beaucoup de petits abreuvoirs à l’usage des
+animaux, ont été faits par les Arabes Ababdieh-Achabab à une époque qui
+n’est pas fort ancienne. Ils étaient campés dans cette partie du désert,
+et une série d’années pluvieuses les avait mis au comble du bien-être en
+créant pour leurs troupeaux des pâturages abondants, de telle sorte que
+les transports sur la route de Coseïr, auxquels ils s’adonnent
+habituellement pour vivre avaient été abandonnés, et qu’ils savouraient
+les délices des seules richesses qu’il soit donné à ces populations de
+goûter. Cet état de bonheur momentané les enorgueillit, et l’oisiveté
+leur inspira l’idée de faire la guerre à leurs voisins les Bicharieh.
+Sous un prétexte futile, ils rompirent avec eux ; mais, dès la première
+rencontre, ils eurent cinq cents hommes tués, et ils furent contraints
+d’abandonner Roh-t-Carouf qui, aujourd’hui, n’est plus qu’une station
+ordinaire où l’on vient quand il a plu.
+
+Notre étape s’était arrêtée à l’ouadée l’Ararit ou Rararit ; nous nous
+en éloignâmes en nous dirigeant sur la petite montagne de Hérefhi, celle
+qui tient son nom du fameux dromadaire dont j’ai parlé plus haut. Elle
+est formée de granit rouge et s’élève au milieu d’autres montagnes bien
+plus basses, de composition absolument identique, mais moins colorée.
+Puis après nous dépassâmes un très-grand mamelon, tout à fait isolé et
+appelé _Omour-Acarmi_ ; voici l’origine de ce titre qui veut dire
+l’œuvre d’Acarmi :
+
+Après avoir quitté le Hédjah, car ils prétendent être venus de là, les
+Ababdieh adoptèrent cette partie du désert, et un petit groupe se fixa
+sur le mamelon en question sous la conduite d’un chef nommé Abdalla,
+fondateur de la tribu des Foucara. Toute cette émigration dut longtemps
+faire la guerre aux habitants des bords du Nil, connus alors sous le nom
+de Cafer ou idolâtres ; mais, son intérêt le commandant, elle finit par
+conclure la paix avec eux. Abdalla seul refusa d’y acquiescer ; il
+répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre les Cafer pour alliés,
+qu’il n’avait d’autres alliés que son sabre et ses lances, et il
+continua les hostilités.
+
+Pendant une de ses expéditions il laissa sa famille à la montagne sans
+grains et sans aucune ressource pour s’en procurer. Or ce fut un Arabe
+appelé Acarmi qui la fit vivre et qui la soutint avec le produit de sa
+chasse. Cet homme continua sa bonne œuvre tant que dura l’expédition, au
+retour de laquelle Abdalla, dont la nature n’était pas moins généreuse,
+pour lui prouver sa reconnaissance, partagea d’abord avec lui tout le
+butin qu’il avait fait, l’institua son frère adoptif et voulut enfin que
+l’on donnât à sa résidence le nom d’_Omour Acarmi_, c’est-à-dire
+d’_œuvre d’Acarmi_.
+
+C’est ainsi que, dans ces contrées sauvages, toute chose rappelle un
+nom, un fait, une histoire dont le souvenir se transmet, par tradition,
+de père en fils, de famille en famille.
+
+L’endroit où nous nous arrêtâmes était encore assez élevé ; nous y
+trouvâmes beaucoup d’herbages que des pluies récentes avaient fait
+pousser, et je fus mieux que jamais à même de constater avec quelle
+rapidité la végétation se produit, lorsqu’une bonne ondée est venu
+humecter un sol en apparence si ingrat. Là où l’on ne voyait que sable,
+pierres et graviers, quelques jours après la pluie, tout germe, pousse
+et devient vert.
+
+Comme nous n’avions plus de vivres pour les hommes et fort peu d’eau
+potable, comme nous devions faire encore une très-grande route avant
+d’arriver seulement en vue de Derrawè, je fis lever le camp deux heures
+avant le jour afin que nos montures souffrissent moins de la chaleur ;
+car elles étaient, ainsi que les hommes, bien fatiguées. Mon dromadaire
+que j’avais monté constamment et qui avait fait plus de chemin que les
+autres, par la raison que je courais sans cesse de droite à gauche, pour
+voir le pays, et que je marchais souvent aussi pendant que la caravane
+stationnait, mon dromadaire était à bout de forces. D’un autre côté je
+voulais autant que possible avancer et franchir, avant que le
+découragement ne s’en mêlât, un grand désert plat et aride, qui était
+devant nous. Nous demeurâmes treize heures sans quitter la selle ; l’on
+dressa les tentes dans le lit, à peine accusé, d’un torrent, ne pouvant
+pas aller plus loin.
+
+La fatigue, jointe à la privation absolue de nourriture, avait tellement
+affaibli tout le monde, que je craignis un moment, d’être forcé de
+laisser des hommes en arrière ; mais l’espoir d’arriver les soutint
+encore. Ils touchaient au terme du voyage et ils oubliaient jusqu’à la
+faute qu’ils avaient commise de négliger les provisions. Au reste, cela
+ne se passe jamais autrement quand l’on a affaire à des Arabes. Dans une
+course de courte durée ou dans une expédition de longue haleine, leur
+imprévoyance est toujours la même, et l’expérience de la veille ne
+saurait leur profiter le lendemain.
+
+Je donnai le signal du départ à minuit ; personne n’avait mangé ni bu ;
+cependant personne ne témoigna aucune plainte.
+
+Lorsque après avoir marché six heures, le soleil se leva, nous nous
+trouvions dans une plaine désolée ; mais à l’horizon l’on voyait,
+colorés par ses premiers rayons, les massifs des dattiers de Derrawè.
+Chacun s’arrêta alors, comme frappé par l’explosion d’un contentement
+intérieur, et, les yeux fixés sur le point convoité, manifesta sa joie à
+sa manière. Un poëte ajouterait que les dromadaires eux-mêmes frémirent
+d’aise.
+
+Nous profitâmes de cet instant, Chek Baraca et moi, pour mettre un peu
+d’ordre dans la caravane et pour stimuler l’amour-propre de chaque
+cavalier, puis, avec quelques-uns des mieux montés, nous nous
+empressâmes de prendre les devants.
+
+A dix heures nous arrivâmes à Derrawè. Du plus loin qu’ils nous avaient
+aperçus, les parents des cheks et des Arabes qui étaient avec nous
+vinrent en courant à notre rencontre, sur des dromadaires et sur des
+chevaux, apportant des vivres, de l’eau et des paniers de fruits, toutes
+choses que nous envoyâmes immédiatement à nos compagnons attardés.
+
+On nous salua avec des cris d’allégresse, on tira force coups de fusil,
+on exécuta des fantasias à dromadaire. Dans le village, toutes les
+femmes et les esclaves faisaient entendre leurs roucoulements. C’était
+un tapage général difficile à définir, mais auquel il était impossible
+de se méprendre, l’on nous infligeait une ovation. Les femmes esclaves
+se tenaient par groupes au dehors, les femmes libres au dedans des
+cahuttes, les enfants couraient de tous côtés.
+
+Dès que j’eus mis pied à terre, ce fut bien autre chose ; l’on
+m’installa dans la maison du chek et là une foule de personnes se
+succédèrent, pendant plusieurs heures, pour nous visiter ; il fallut
+s’embrasser, il fallut fumer et prendre du café avec tout le monde ; ce
+dernier signe de contentement ne tarissait point.
+
+Pour moi, j’étais bien content aussi, je me sentai touché de la part qui
+me revenait de toutes ces manifestations ; mais je n’étais pas non plus
+insensible au plaisir de revoir le Nil, ni à la pensée que j’allais
+retrouver, chez moi, le confortable dont j’étais privé depuis si
+longtemps.
+
+Cependant, pour rester à la hauteur de la circonstance, je dus encore
+dîner avec tous les notables de la tribu ; ce fut dans un joli petit
+jardin rempli de jasmins et d’orangers en fleurs, et le repas termina la
+fête. Peu d’instants après, débarrassé des notables, des cheks, des
+fakiks (interprètes de la loi), de tous les indigènes et des Turcs qui
+étaient venus des environs, je pus me retirer dans ma barque, où couché
+dans un bon lit, je m’endormis bercé en imagination par le mouvement du
+dromadaire et faisant encore avec la bouche le petit sifflement
+particulier que l’on a coutume de faire pour exciter sa monture.
+
+Le lendemain il me restait à régler l’affaire de la reconnaissance
+envers tous les Ababdieh qui avaient été en relation avec moi. Je
+m’acquittai de cela en leur faisant mes adieux, et le même jour je
+partis de Derrawè.
+
+Le chek Baraca demeura fidèle à son engagement, il me suivit en Égypte.
+De mon côté, je le conduisis en présence du vice-roi dès que je fus en
+mesure de rendre compte de ma mission ; or voici ce qu’il advint :
+
+En présentant mon rapport sur les différentes mines que j’avais
+examinées, je donnai aussi des échantillons de chacune. L’analyse de ces
+échantillons ne fournit point des résultats très-satisfaisants, et cela
+devait être ; car je n’avais pu me procurer du minerai en assez grande
+quantité. Cependant, comme l’existence de mines d’or ne pouvait être
+révoquée en doute, le vice-roi voulut y envoyer une expédition sérieuse,
+dans le but de les exploiter. J’avais bien eu la précaution de faire
+connaître les conventions arrêtées avec les cheks Bicharieh, conventions
+auxquelles il fallait adhérer complétement ; mais l’on ne parut pas s’en
+préoccuper. Une seule chose étonnait le divan, c’est que les tribus
+auxquelles on allait avoir affaire ne fussent pas encore soumises. Je
+donnai des explications, et j’insistai surtout sur la nécessité de ne
+point envoyer de soldats turcs. Il me fut répondu par une fin de non-
+recevoir, l’orgueil national se révoltant à l’idée d’une concession de
+ce genre.
+
+L’expédition, composée d’un certain nombre d’ouvriers Égyptiens avec un
+ingénieur français que je plaçai à leur tête, fut mise sous la direction
+d’un chef turc assisté de soldats turcs aussi. Elle partit ainsi, pour
+les mines de Wadée Allake, conduite tout naturellement par le chek
+Baraca qui s’en retourna fort mécontent, d’abord de ce que l’on avait
+fraudé les conventions et ensuite de ce que je ne l’accompagnais pas.
+
+Quant tout ce monde fut arrivé sur les lieux, les cheks Bicharieh qui
+avaient conclu l’arrangement avec moi, vinrent faire une reconnaissance.
+A la vue des soldats turcs, ils se récriérent et déclarèrent qu’ils ne
+permettraient pas que l’on travaillât aux mines tant qu’on ne les aurait
+pas renvoyés ; puis ils se placèrent dans la montagne, rompant ainsi
+toute relation et jurant que, si l’on donnait un coup de pioche, ils
+commenceraient les hostilités. Ces gens étaient dans leur droit. Force
+fut donc au commandant de repartir ; il chargea deux chameaux des
+premières pierres venues pour que l’on ne put pas dire qu’il n’avait
+rien trouvé et il laissa là l’ingénieur avec ses ouvriers. Ceux-ci
+purent immédiatement se mettre à l’œuvre, les Bicharieh revinrent pour
+les aider en signe de réconciliation ; mais ce n’était encore que le
+prélude de la chose.
+
+L’essentiel consistait maintenant à savoir comment la petite colonie
+subsisterait. Nous allons voir de quelle façon il y avait été pourvu :
+
+Dès les premiers travaux, comme des éboulements considérables se
+produisaient, l’ingénieur avait jugé à propos d’ouvrir une nouvelle
+galerie pour rejoindre le filon exploité par les anciens mineurs. Son
+travail marchait bien ; mais il avait demandé du temps, et le moment
+était venu d’envoyer à Assouan prévenir le gouverneur pour qu’il envoyât
+des vivres. Celui-ci fit répondre qu’il n’avait aucune mission pour
+cela, de sorte que, au bout de quelques jours, les ouvriers affamés
+furent contraints de quitter leur chantier et de reprendre eux-mêmes la
+route d’Assouan où ils arrivèrent exténués de toutes manières.
+
+On s’était imaginé que là où il y avait des mines il n’y avait qu’à se
+baisser pour ramasser l’or ; tout au plus devait-on avoir la peine d’en
+charger des chameaux pour l’apporter au Caire. Quand, au lieu de cela,
+on vit arriver les pierres du chef de l’expédition, pierres où l’or ne
+brillait pas ; quand on sut de lui, qu’il fallait se livrer à des
+travaux incessants pour obtenir le métal désiré, l’affaire fut
+immédiatement abandonnée. Mais les Européens, qui furent témoins de ce
+revirement, reconnurent, dans ce fait, l’esprit des hommes qui n’ont
+jamais su semer pour récolter, ni tenter aucune entreprise sans que le
+revenu en ait été escompté d’avance.
+
+Depuis ce temps personne n’a plus parlé des mines de l’Etbaye.
+
+
+
+
+ VOCABULAIRE BICHARI
+
+ * * * * *
+
+
+NOTA. Les mots qui ressemblent à des mots arabes, ceux qui ont de
+l’analogie seulement et ceux qui se prononcent de même dans les deux
+langues, sont en italique. Il faut remarquer que les noms empruntés aux
+Arabes désignent des objets que les Bicharieh n’ont pu connaître que
+quand ils ont été en relation avec eux ; ces noms expriment généralement
+des choses d’une époque plus moderne.
+
+Quoique le nombre de mots que j’ai pu recueillir soit très-restreint, je
+les donne ici pensant qu’il peut être intéressant de les connaître.
+
+ FRANÇAIS. BICHARI.
+ --- ---
+
+ Dieu. Otani.
+
+ Le ciel. To bérah.
+
+ La terre. To daya.
+
+ La mer. Wemi _bhar_.
+
+ L’air. Waram tah.
+
+ Le feu. To _nah_.
+
+ La pluie. O berrah.
+
+ Le vent. O barâh.
+
+ Le tonnerre. Tafferattah.
+
+ Les éclairs. To tatawah.
+
+ Le soleil. To hi.
+
+ Les étoiles. Wohayonc.
+
+ La lune. Thehethérié.
+
+ Les nuages. O comberis.
+
+ La brume. O baramamie.
+
+ Le diable. O _chitane_.
+
+ Les démons. O hallé.
+
+ Le monde. O taye.
+
+ Montagne. O rebah.
+
+ Vallée. To daya.
+
+ Désert. O _atmour_.
+
+ Fleuve. O _bhar_ o naffer.
+
+ Pierres. O hawa.
+
+ Arbres. O haudhé.
+
+ Torrent. O couan.
+
+ Père. O _baba_.
+
+ Mère. To édah.
+
+ Frère. O senne.
+
+ Sœur. To coua.
+
+ Cousin. O dourahar.
+
+ Cousine. To douraytor.
+
+ Oncle. Babi o cor.
+
+ Tante. Babi to hor.
+
+ Nouveau marié. To dobah.
+
+ Gendre. O am.
+
+ Parents. O ahitaco.
+
+ La fête. To hardah.
+
+ Corps. To hadah.
+
+ Tête. O gourma.
+
+ Poitrine. O dabbah.
+
+ Ventre. O calaho.
+
+ Bras. O arca.
+
+ Jambes. O raccat.
+
+ Pieds. O andarthé.
+
+ Mains. O agah.
+
+ Ongles. O naf.
+
+ Oreille. O omgonil.
+
+ Œil. To lili.
+
+ Nez. O _génouf_.
+
+ Joues. O bédah.
+
+ Bouche. O hef.
+
+ Menton. O channac.
+
+ Moustache. O goulam.
+
+ Lèvres. To ombarohé.
+
+ Dents. To courah.
+
+ Langue. O midab.
+
+ Prunelle des yeux. To sottah.
+
+ Sourcils. O chombanni.
+
+ Cheveux. To hama.
+
+ Col. To môe.
+
+ Nombril. To tpha.
+
+ Sang. O boye.
+
+ Sein ou mamelle. O nouc.
+
+ Peau. O serre.
+
+ Urine. Te hochah.
+
+ Salive. E sil.
+
+ Larmes. Te mlah.
+
+ Graisse. To omfou.
+
+ Chair. To cha.
+
+ Os. To mytad.
+
+ Chameau. O cam.
+
+ Chamelle. To cah.
+
+ Jeune chameau. O rabeh.
+
+ Cheval. O atad.
+
+ Jument. To atal.
+
+ Poulain. O atay hor.
+
+ Mouton. O nâh.
+
+ Brebis. To anab.
+
+ Bouc. O bouc.
+
+ Chèvre. To nay.
+
+ Chien. O hias.
+
+ Corbeau. O quickay.
+
+ Vautour. To equih.
+
+ Bœuf. O écha.
+
+ Loup. Osselo (le même mot en abyssinie).
+
+ Hyène. O carray.
+
+ Renard. O domiagag.
+
+ Gazelle. O gannay.
+
+ Poisson. O _houtti_.
+
+ Peau de mouton. To hersi.
+
+ Froment. O _gammah_.
+
+ Orge. O _cheïr_.
+
+ Dourah. O arrah.
+
+ Viande. Lo cha.
+
+ Lait. Te ha.
+
+ Pain. O tam.
+
+ Eau. E yam.
+
+ Vin. To _annabeh_.
+
+ Farine. O bou.
+
+ Lance. To fénah.
+
+ Sabre. O mathad.
+
+ Fusil. O _bandone_.
+
+ Bouclier. O goubah.
+
+ Poudre. O _barouli_.
+
+ Couteau. O _hangiar_.
+
+ Or. O achetah et to adarroh.
+
+ Argent. E mallagah.
+
+ Cuivre. O _nas_.
+
+ Fer. To _edih_.
+
+ Plomb. To _rossassah_.
+
+ Maison. O _gaah_.
+
+ Lit. To madam.
+
+ Habit. E miqueh.
+
+ Selle de dromadaire. E cor.
+
+ Sac en peau. O mosouch.
+
+ Sac en laine. To arrarah.
+
+ Outre pour l’eau. O sécouah.
+
+ Cordes. O loulle.
+
+ Tapis. O csahi.
+
+ Nord. Domec.
+
+ Sud. Mo acouweg.
+
+ Est. O mahoc.
+
+ Ouest. Arroc.
+
+ Année. O awil.
+
+ Mois. O téric.
+
+ Nuit. O hawatte.
+
+ Jour. O hi.
+
+ Matin. O mimah.
+
+ Soir. To awadah.
+
+ Froid. O macourah.
+
+ Chaud. Enébeh.
+
+ Poule. O giagiag.
+
+ Œuf. To bedah.
+
+ Village. O belled.
+
+ Tombeaux. To omgiannah.
+
+ Faim. To argone.
+
+ Soif. To yawah.
+
+ Dattes. Te melone.
+
+ Argent monnaie. O tawah.
+
+ Piastres. O _gourouche_.
+
+ Printemps. O basse.
+
+ Été. O magayi.
+
+ Automne. To obeh.
+
+ Hiver. O wiha.
+
+ Vivre. Damhihi.
+
+ Manger. Tamtini.
+
+ Boire. Yoatmi.
+
+ Marcher. Sactini.
+
+ Danser. Tett lig.
+
+ Rire. Efiet.
+
+ Chanter. Ninoini.
+
+ Monter à cheval. Etime réwini.
+
+ Battre. Enthih.
+
+ Couper. Owac.
+
+ Sauter. Farini.
+
+ Crier. Toadid.
+
+ Prendre. Abicah.
+
+ Rendre. Etgnieh.
+
+ Finir. Allasih.
+
+ Laver. Chouyouda.
+
+ Aimer. Arcani.
+
+ Acheter. Delbat.
+
+ Lire. Graya.
+
+ Prier. Sètelini.
+
+ Coudre. Oaydah.
+
+ Raser. Oman.
+
+ Remplir. Otab.
+
+ Vider. Essarrar.
+
+ Jeter. Agit.
+
+ Dormir. Douwet.
+
+ Fatiguer. Garrarih.
+
+ Envoyer. Touggoumat.
+
+ Converser. Adissammat.
+
+ Travailler. Abbaccah.
+
+ Enivrer. Marrassih.
+
+ Mourir. Iya.
+
+ Pleurer. Owawini.
+
+ Entendre. Emsiwoh.
+
+ Voir. Chebbat.
+
+ Goûter. Daamsat.
+
+ Demander. Anarriva.
+
+ Voyager. Ebaqquénamab.
+
+ Apprêter. Hahatte.
+
+ Sentir. Fihat.
+
+ Puer. Doumiab.
+
+ Peigner. Adgné.
+
+ Écrire. _Quetabat_.
+
+ Pétrir. O had.
+
+ Graisser. To caamat.
+
+ Coucher. Embat.
+
+ Accoucher. Teemconé.
+
+ Marier. Idob.
+
+ Tuer. Deratte.
+
+ Boucle d’oreille. To lemné.
+
+ Bague. To nattem.
+
+ Bracelets. O coulel.
+
+ Mon. Ma.
+
+ Ton. Moc.
+
+ Son. Mo.
+
+ Ma. Ta.
+
+ Ta. Toc.
+
+ Sa. To.
+
+ Notre. Mom.
+
+ Votre. Mocoue.
+
+ Leur. Mocqnino.
+
+ Moi. Aneb.
+
+ Toi. Baroc.
+
+ Lui. Baroha.
+
+ Nous. Enena.
+
+ Vous. Barcha.
+
+ Le mien. Anito.
+
+ Le tien. Barihoc.
+
+ Le nôtre. Enetto.
+
+ Le sien. Baretonoto.
+
+ Le vôtre. Barioco.
+
+ Le leur. Barétahota.
+
+ Qui Hàbou.
+
+ Lequel. Ha ba riwa.
+
+ Quand. Noma.
+
+ A présent. _Aderi_.
+
+ Toujours. Bouh.
+
+ Jamais. _Abadah_.
+
+ Loin. Sagitté.
+
+ Près. Dalloute.
+
+ Ici. Intonou.
+
+ Là. Beintonou.
+
+ Où. Quêctah.
+
+ Dedans. Tohiléh.
+
+ Dehors. Arraha.
+
+ Devant. Sourone.
+
+ Derrière. Arroune.
+
+ Hier. Ourrah.
+
+ Demain. Thihit.
+
+ Avant-hier. Orob elgaye.
+
+ Après-demain. Thibaca.
+
+ Peu. Chalicto.
+
+ Beaucoup. Goudatte.
+
+ Rien. Quetha.
+
+ Moyen. Tomalhoy.
+
+ Grand. To hewint.
+
+ Petit. To dheed.
+
+ Bon. _Dahibo_.
+
+ Mauvais. Affereyo.
+
+ Meilleur. Hayhisse.
+
+ Le meilleur. Ohagissa.
+
+ Joli. Noadribo.
+
+ Jolie. Noadrito.
+
+ Jeune (masc.) Adamibo.
+
+ Jeune (fémin.) Adamito.
+
+ Gras. Dahabo.
+
+ Rond. Qualalho.
+
+ Bête. Arrafho.
+
+ Brave. Inguimabo.
+
+ Blanc. Erabo.
+
+ Noir. Sotago.
+
+ Léger. Inchofho.
+
+ Brûlant. Nabaho.
+
+ Maigre. Onyayo.
+
+ Malade. Dawasisabo.
+
+ Aveugle. Amauchayo.
+
+ Chauve. Layou.
+
+ Pourquoi. Nanah.
+
+ Mais. Taha.
+
+ Oui. Aho.
+
+ Non. Lano.
+
+ Rouge. Adarabo.
+
+ Jaune. Osotay.
+
+ Herbes. Osiham.
+
+ Peur. O mourquay.
+
+ Brun. Ohadal.
+
+ Serpent. Tocmatiha.
+
+ Scorpion. Otallana.
+
+ Je mange. _Tamani_.
+
+ Tu manges. Tamtiniam.
+
+ Il mange. Tamini.
+
+ Nous mangeons. Tamanhi.
+
+ Vous mangez. Tamtené.
+
+ Ils mangent. Tamed.
+
+ J’ai mangé. Tamhar.
+
+ Tu as mangé. Tamtha.
+
+ Il a mangé. Tamiha.
+
+ Nous avons mangé. Tamenha.
+
+ Vous avez mangé. Tamtanha.
+
+ Ils ont mangé. Tamihar.
+
+ Salut. _Salam a lec_.
+
+ Comment te portes tu ? Dabayana.
+
+ D’où viens-tu ? No leyto heta.
+
+ Où vas-tu ? Nohote by ia.
+
+ Que veux-tu ? Nanharréwo.
+
+ Bois, boire. Goha.
+
+ Mange. Tàmâ.
+
+ Dors. Douha.
+
+ De quel pays es-tu ? Daylouquèlay.
+
+ De quelle tribu ? Nahai bona.
+
+ Sais-tu la route? Osala tictèna.
+
+
+ * * * * *
+
+ Paris. — Imprimerie de CUSSET et Ce, rue Racine, 26.
+
+
+
+
+NOTES :
+
+
+[Note 1 : En arabe, _wadée_ ou _ouadée_ signifie vallée.]
+
+[Note 2 : Tigre.]
+
+[Note 3 : Celui-ci assassina plus tard le meurtrier de son frère, après
+m’avoir conduit chez les Bicharieh, et lui-même fut tué quelques années
+plus tard par les parents du gouverneur turc.]
+
+[Note 4 : _Asclepia gigantea_.]
+
+[Note 5 : Montée du militaire ou montée du guerrier.]
+
+[Note 6 : Jaune.]
+
+[Note 7 : Ce guide, plus tard, fut aussi le mien.]
+
+[Note 8 : Pierre du crocodile.]
+
+[Note 9 : Il a été remis en état plus tard.]
+
+[Note 10 : Espèce de cri guttural qui dénote toujours, chez la femme
+arabe, une profonde émotion.]
+
+[Note 11 : Ce lit particulier se nomme _angareb_.]
+
+[Note 12 : C’est le plus grand terme de mépris que l’on puisse donner à
+un Arabe.]
+
+[Note 13 : En expédition militaire.]
+
+[Note 14 : Planche 2.]
+
+[Note 15 : Planches 3 et 4.]
+
+[Note 16 : Planches 5 et 6.]
+
+[Note 17 : Toutes les grandes carrières de Lorah, qui ont fourni les
+pierres pour la construction des pyramides, sont d’immenses excavations
+faites dans le sein de la montagne, tandis que toutes les exploitations
+de ces mêmes carrières, faites depuis, sont entièrement à ciel ouvert.]
+
+[Note 18 : Livre III, chap. VI.]
+
+[Note 19 : Abd el Haman passait aussi pour être originaire de Syrie.]
+
+[Note 20 : Ceci ne peut être qu’une erreur.]
+
+[Note 21 : Planche 7.]
+
+[Note 22 : Planche VIII, campement en vue de l’Elba.]
+
+[Note 23 : Cette ceinture se nomme _râhab_.]
+
+[Note 24 : Planche 9, Dromadaire nomani. Planche 10, Dromadaires
+bicharieh et ababdieh.]
+
+[Note 25 : Planche 11. Dromadaires bicharieh, marche de la caravane.]
+
+[Note 26 : Cataracte.]
+
+[Note 27 : Planche 12.]
+
+[Note 28 : Vallée du bois.]
+
+[Note 29 : _Voir_ la carte.]
+
+[Note 30 : Planche 13.]
+
+
+
+
+ =L’ETBAYE=
+ PAYS HABITÉ PAR LES ARABES BICHARIEH
+ GÉOGRAPHIE, ETHNOLOGIE
+ =MINES D’OR=
+
+ PAR
+ =LINANT DE BELLEFONDS BEY=
+ ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES TRAVAUX PUBLICS DE L’ÉGYPTE,
+ ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF DU CANAL DE SUEZ, ETC., ETC.
+
+ * * * * *
+
+ ATLAS
+
+ * * * * *
+
+ PARIS
+ ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
+ =RUE HAUTEFEUILLE, 21=
+
+
+
+
+[Illustration : PL. 1.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+VUE DE L’OUADÉE ET DE LA MONTAGNE HÉGATTE.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 2.
+
+Gravé par J. Geisendörfer, 142 rue du Bac, Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.
+
+PLAN DE LA VILLE RUINÉE DE DÉRÉHIB DANS L’OUADÉE OLLAKI
+où sont les anciennes mines d’or.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 3.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+VUE D’UN CHÂTEAU ARABE À DÉRÉHIB, AUX MINES D’OR, DANS L’OUADÉE OLLAKI.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 4.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+VUE DES DEUX CHÂTEAUX ARABES ET DES RESTES D’HABITATION À DÉRÉHIB,
+AUX MINES D’OR, DANS L’OUADÉE OLLAKI.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 5.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+PRINCIPALE ENTRÉE DES MINES À DÉRÉHIB, DANS L’OUADÉE OLLAKI.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 6.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+INTÉRIEUR DE LA MINE À LA PRINCIPALE ENTRÉE.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 7.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+ANCIEN TOMBEAU MUSULMAN DU FRÈRE DE CHEK EL OMARY, DANS L’OUADÉE MEÏÇA.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 8.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+Laurens lith.
+
+CARAVANE DE BICHARIEH ET D’ABABDIEH, ACCOMPAGNANT M. LINANT À LA
+MONTAGNE DE L’ELBA.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 9.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+Laurens lith.
+
+CAMPEMENT DE LA CARAVANE EN VUE DE LA MONTAGNE DE L’ELBA.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 10.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+Laurens lith.
+
+DROMADAIRE NOMANI.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 11.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+Laurens lith.
+
+DROMADAIRES BICHARIEH ET ABABDIEH.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 12.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+PUITS DE L’OUADÉE L’BÉDA.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : PL. 13.
+
+Linant de Bellefonds delt.
+
+E. Ciceri lith.
+
+L’OUADÉE L’HODEÏN Station de chasse de Ptolémé Evergète.
+
+Publié par Arthus-Bertrand à Paris.
+
+Imp. Becquet à Paris.]
+
+
+[Illustration : CARTE DE L’ETBAYE
+
+Profil de Courouscos à Abou Ahmed.]
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page 15, " beaucoup d’Arabes à drodromadaires " a été remplacé par
+ " dromadaires "
+
+ Page 16, " tous les mêmes habi-bitudes " a été remplacé par
+ " habitudes "
+
+ Page 17, " s’en empara avant la la nuit " a été remplacé par
+ " s’en empara avant la nuit "
+
+ Page 30, " qui est a onze heures " a été remplacé par
+ " qui est à onze heures "
+
+ Page 32, " en repartîmes e 14 au soir " a été remplacé par " le 14 "
+
+ Page 32, " un endroit où heurensement " a été remplacé par
+ " heureusement "
+
+ Page 33, " après uue heure de halte " a été remplacé par " une "
+
+ Page 34, " ces animanx à sauter " a été remplacé par " animaux "
+
+ Page 44, " sous aucun prétexe " a été remplacé par " prétexte "
+
+ Page 46, note 11, " _augareb_ " a été remplacé par " _angareb_ "
+
+ Page 59, " Entre a plupart étaient " a été remplacé par
+ " Entre la plupart étaient "
+
+ Page 85, " on les placa en présence " a été remplacé par " plaça "
+
+ Page 87, " un aspect fort bizarrre " a été remplacé par " bizarre "
+
+ Page 93, 101, 103, 104, 105, 157, 158, 160, " Meïca " a été remplacé
+ par " Meïça "
+
+ Page 98, " va se onfondre avec " a été remplacé par " confondre "
+
+ Page 98, 160 " Chétal " a été remplacé par " Chélal "
+ (Notez cependant que la Carte l'écrit Chétal)
+
+ Page 116, " étaient avec avec moi " a été remplacé par
+ " étaient avec moi "
+
+ Page 120, " mon retour vers Assonan " a été remplacé par " Assouan "
+
+ Page 134, " longueur sur 1 de arge " a été remplacé par " large "
+
+ Page 157, " de l’eau. malgré cette résolution " a été remplacé par
+ " de l’eau. Malgré cette résolution "
+
+ Page 161, note 27, " Planche 13 " a été remplacé par " Planche 12 "
+
+ Page 162, " l’ouadée Rkachab " a été remplacé par " Rhachab "
+
+ Page 164, note 30, " Planche 14 " a été remplacé par " Planche 13 "
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et
+ d’orthographe ont été apportés.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75717 ***