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diff --git a/75717-0.txt b/75717-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2f0eaa9 --- /dev/null +++ b/75717-0.txt @@ -0,0 +1,6505 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75717 *** + +[Note du transcripteur : Ce document contient à la fois le texte et +l'Atlas.] + + + + + L’ETBAYE + + + * * * * * + Paris. — Imprimerie de CUSSET et Ce, rue Racine, 26. + + + =L’ETBAYE= + PAYS HABITÉ PAR LES ARABES BICHARIEH + =GÉOGRAPHIE, ETHNOLOGIE= + MINES D’OR + + PAR + LINANT DE BELLEFONDS BEY + ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES TRAVAUX PUBLICS DE L’ÉGYPTE, + ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF DU CANAL DE SUEZ, ETC., ETC. + + =accompagné= + D’UN ATLAS RENFERMANT UNE TRÈS-GRANDE CARTE + ET 13 PLANCHES IN-FOLIO LITHOGRAPHIÉES + + * * * * * + + =PARIS= + ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR + LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE + RUE HAUTEFEUILLE, 21 + + + + + PRÉFACE + + * * * * * + + +J’avais, depuis longtemps, en portefeuille toutes les notes relatives à +mon voyage dans l’Etbaye, et, quoique mon intention fût toujours de les +publier, jamais mes occupations ne m’avaient permis d’y pourvoir ; ce +n’est que tout récemment que j’ai eu le loisir de mettre de l’ordre dans +un travail ébauché sous la tente. + +Comme il y a déjà quelques années que ce voyage a été fait, l’on est en +droit de penser que l’à-propos, qui pourrait donner une valeur à sa +relation, n’existe plus ; cependant je prétends le contraire. Personne, +avant moi, n’avait visité l’Etbaye, et personne, depuis moi, n’y a +pénétré. Les Bicharieh n’ont rien changé à leurs mœurs, à leurs +habitudes ; ils ne sont ni plus ni moins soumis, et leurs communications +avec l’Égypte sont toujours les mêmes. C’est donc encore une relation +nouvelle que celle que l’on va lire ; l’intérêt qu’elle comporte n’a +point été amoindri. + + * * * * * + + + + + L’ETBAYE + + * * * * * + + PREMIÈRE PARTIE. + + * * * * * + + +Durant un des fréquents voyages que j’ai faits en Nubie, ou pays des +Barabras, entre la cataracte d’Assouan et celle de Wadée[1] Alfa, je +venais de quitter le Soli, temple de Daké, et je remontais le Nil à +pleine voile, dans ma dahabiet, belle et grande barque, marchant +parfaitement, lorsque nous fûmes tout à coup pris en travers par un +très-fort courant qui nous jeta violemment sur la rive gauche du fleuve. + +Plusieurs fois nous revînmes, avec toutes nos voiles enflées par un bon +vent, pour chercher à remonter plus haut, et forcer ce courant venant de +la rive droite. Cela fut impossible ; alors je fis approcher un peu en +aval du courant sur la rive droite pour descendre à terre afin d’aller +examiner d’où provenait ce fort courant. + +C’était un impétueux torrent, très-rapide, qui déversait dans le lit du +fleuve ses eaux très-chargées de parties argileuses et de sable. + +Cependant le temps était clair, serein, et du côté de l’est, d’où venait +cette grande quantité d’eau, avec une grande vitesse, on n’apercevait +pas le moindre petit nuage, rien qui indiquât qu’un orage considérable +pût être la cause de la formation d’un tel torrent. + +Les Barabras, habitants d’un petit village voisin, étaient venus, comme +moi, pour regarder cette eau jaune qui coulait en bouillonnant +bruyamment sur les roches et les cailloux du ravin pour se précipiter +dans le Nil. + +Le fleuve, qui était alors assez bas, avait ses eaux à peu près claires, +et celles du torrent formaient, dans son cours, une zone jaune et +boueuse, d’une rive à l’autre, en déclinant dans le sens du courant du +fleuve. + +Parmi les habitants du village se trouvaient plusieurs Arabes Ababdieh +et Bicharieh. Je leur demandai d’abord comment se nommait le petit +village qui était là, ainsi qu’une espèce de ville fortifiée qui était +ruinée et placée sur le revers d’une montagne au nord de l’endroit où +nous étions. La forteresse se nomme Coubanne et le petit village ou +hameau ainsi que le lit du torrent s’appellent Wadée Ollaki. Ce nom de +Ollaki me rappela de suite un passage de Diodore où il est parlé de cet +endroit, et aussi de grandes mines d’or que les anciens rois égyptiens +faisaient exploiter par des criminels. + +Je demandai aussi aux Arabes Bicharieh d’où venait cette grande masse +d’eau et où était le principe de cette Ouadée ou vallée de Ollaki ; ils +me dirent que l’on pouvait marcher pendant _neuf jours et plus_, +expression arabe, dans le lit du torrent pour arriver aux montagnes où +il prend naissance, et que les orages qui éclataient quelquefois sur ces +montagnes étaient la cause de cette quantité d’eau coulant ici. + +J’attendis tout le jour et tout le lendemain pour que les eaux +s’écoulassent, et pour que je pusse visiter l’entrée de la vallée. + +En examinant tous les débris de roche apportés par les eaux, je trouvai +beaucoup de morceaux de quartz, et, en examinant bien, je trouvai +quelques petits cristaux d’or natif dans ces quartz. + +Je ne doutai plus un moment que ce lit de torrent ne conduisît aux +anciennes mines égyptiennes dont Diodore et d’autres auteurs ont parlé, +et l’Arabe Macrizi principalement. + +J’aurais bien voulu immédiatement entreprendre un voyage chez les +Bicharieh ; mais cela ne put se combiner dans la circonstance où je me +trouvais, parce que ce voyage au milieu de tribus qui n’étaient pas +soumises au gouvernement égyptien, et qui au contraire lui étaient +hostiles, demandait des précautions et des préparatifs peu ordinaires. + +Plus tard, lorsque je fus au service du gouvernement égyptien, causant +un jour avec Méhémet Ali, ce prince me demanda ce que j’avais vu de +curieux pendant mes voyages dans le Soudan et dans les déserts, et il +insista pour savoir si je n’avais point rencontré des mines d’or ou +d’autres métaux : naturellement je lui racontai ce qui précède, et +j’ajoutai que, dans la partie rapprochée de la route de Corouscos à Abou +Ahmed, route du désert, j’avais vu beaucoup de travaux d’exploitation +considérables ; mais que, pour les mines des Bicharieh, tout ce que je +savais, c’est que beaucoup d’historiens anciens en avaient parlé ; que +sous le règne d’Ahmed ben Teïloun, soudan d’Égypte, un chef arabe de +Syrie, nommé Abou Abd el haman el Omary, avait travaillé avec sa tribu à +l’exploitation de riches mines ; qu’à cette époque il y avait une +activité merveilleuse dans tout le désert, entre le Nil, depuis la +hauteur d’Assouan à Berber, et la mer Rouge, et, qu’au dire des +écrivains arabes eux-mêmes, ces mines n’avaient point été abandonnées +parce qu’elles ne rapportaient pas assez ; mais à cause des guerres qui +avaient eu lieu entre les différentes tribus de ces contrées. Ensuite, +l’ignorance et la paresse des Arabes Bicharieh et Ababdieh les avaient +empêchés de profiter des richesses de leur pays. + +Le vice-roi alors me demanda si je voulais aller faire une +reconnaissance dans cette direction, et je m’empressai de saisir cette +circonstance pour connaître des pays où personne encore n’avait pu +voyager, excepté Bruce qui, en revenant de Chindi en Égypte, les avait +traversés par la ligne directe d’un point à un autre, mais sous +l’influence de la crainte qu’inspirait à sa caravane le nom redouté des +Bicharieh. + +Je me rendis donc à Assouan pour organiser le voyage avec les Arabes +Ababdieh, qui sont, au moins quelques-uns, alliés à des tribus +Bicharieh. + +Un des Ababdieh les plus puissants était le chek Baraca ; son frère +aîné, nommé Kralif, était cependant plus renommé. Lorsque Méhémet Ali +eut l’intention de faire la conquête du Soudan, après avoir chassé les +mamelouks du Caire, après les avoir poursuivis dans la haute Égypte et +jusqu’à Dongolah où ils s’établirent, déjà à cette époque le chek Kralif +était bien connu ; voici à quelle occasion : + +Lorsque Méhémet Ali fit au Caire le massacre des mamelouks, ceux qui +étaient dans la haute Égypte, pensant qu’ils ne pouvaient résister aux +forces du vice-roi et croyant qu’ils n’avaient aucune grâce à espérer, +furent effrayés à l’approche d’Ibraïm Pacha qui remontait le Nil, et +tous avec leurs serviteurs et leurs soldats, s’enfuirent dans le désert +des Ababdieh et des Bicharieh en partant d’Assouan, où ils s’étaient +réunis. Ils étaient environ trois cents chefs. + +Après la première journée de marche, les mamelouks vinrent camper dans +le voisinage du puits d’Oum _Eubal_, et y restèrent quelque temps. + +Heureusement pour eux, cette année-là, il était tombé beaucoup de pluie, +ce qui fit qu’ils trouvèrent abondamment de quoi faire paître leurs +chameaux. + +Ibraïm Pacha, arrivé à Assouan, demanda tous les cheks des Ababdieh qui +arrivèrent aussitôt à lui. Les plus considérables étaient : pour la +tribu Ababdi des Foukara, le chek Neïmer[2], et son fils aujourd’hui +chek Saad wed Neïmer, le chek Kralif de la même tribu, celui-ci avait +usurpé le pouvoir de chek Saad wed Neïmer encore jeune, Abou Guebranne, +chek de la tribu des Achabal, et plusieurs autres moins puissants. + +Ibraïm Pacha commença par faire à tout ces cheks des reproches amers sur +ce qu’ils avaient fourni des vivres et des moyens de transport aux +mamelouks, ce qui était cause qu’il ne pouvait les rejoindre et les +combattre. + +Un seul des cheks ne nia pas le fait et vint hardiment devant Ibraïm +Pacha : c’était le chek Kralif, homme intelligent et fier ; il lui dit +qu’il était vrai qu’on avait fourni vivres et chameaux aux mamelouks, et +que lui-même leur avait donné l’hospitalité, les avait nourris et +conduits ; qu’ils étaient ses anciens amis et, par conséquent, qu’il +avait dû les secourir dans leur adversité tant qu’ils étaient restés sur +le territoire où il commandait ; mais qu’aujourd’hui, Ibraïm Pacha étant +le vainqueur, et, selon ce que l’on disait, les mamelouks étant révoltés +contre les volontés du sultan El Islam, il les forcerait bien à quitter +le pays en ne leur portant plus de vivres. + +Ibraïm Pacha exigea que les Ababdieh conduisissent des troupes d’Arabes +Mograbins, qui l’accompagnaient, à l’endroit où étaient les mamelouks. +Effectivement, plusieurs Ababdieh montèrent à dromadaire et guidèrent +les troupes jusqu’au puits d’Oum Eubal, dans le désert. Rendus là, les +Ababdieh dirent aux Mograbins : Voila les mamelouks devant vous ; vous +ne pourrez pas dire à Ibraïm Pacha que nous ne vous avons pas conduits +où il a ordonné. Cependant, à l’approche des Mograbins, les mamelouks, +qui étaient sur leurs gardes, avaient tout préparé pour leur départ ; +ils avaient enfoui sous terre beaucoup de leurs effets, afin de pouvoir +les retrouver ; ils avaient comblé le puits avec des pierres, de la +terre, des branches d’arbres épineux et tout ce qu’ils avaient trouvé de +plus encombrant Puis ils s’étaient rangés en bataille et avaient attendu +l’ennemi ; mais celui-ci ayant hésité, ils étaient partis dans la +direction de Dongolah pour s’y établir. + +C’est à dater de cette époque que le chek Kralif commença, avec l’appui +du gouvernement turc, à devenir plus important. Plus tard, Méhémet Ali, +qui l’avait apprécié, se servit de lui pour bien connaître le Soudan +avant d’en entreprendre la conquête, et, vers l’année 1820, quand il +envoya, dans ce pays, une espèce d’ambassade qui avait pour chef +officiel un certain Mahamed Aga, l’âme de l’expédition était le chek +Kralif, l’Ababdieh, intelligent, spirituel, puissant et considéré. + +Le chef de l’ambassade, après avoir visité toutes les différentes +peuplades le long du fleuve et au Sennar, alla aussi à Cordofan et à +Darfour, où il fut retenu sans jamais avoir pu obtenir la permission de +retourner en Égypte. Chek Kralif revint et continua à être l’agent avoué +ou secret du gouvernement égyptien. + +Il fut assassiné à Berber, par un gouverneur turc jaloux de son +influence dans le pays. Son frère Baraca lui succéda[3]. C’est ce +dernier qui devait m’accompagner dans le désert des Bicharieh. + +Il n’est jamais facile d’organiser avec les Arabes un voyage dans le +désert ; mais pour faire ce voyage dans un pays où jamais voyageur n’a +mis le pied, dans un désert où l’on doit rester peut-être plusieurs +mois, où l’on ne trouve rien, et où, par conséquent, il faut tout +emporter pour soi, et beaucoup pour donner aux Arabes que l’on +rencontre, les difficultés s’accroissent considérablement. Lorsque je me +mis en route, il n’avait pas plu depuis longtemps ; tous les puits, +sources ou réservoirs étaient à peu près taris ; il fallait prendre des +outres en plus grande quantité. Comme les Bicharieh chez lesquels nous +allions n’étaient point soumis au gouvernement égyptien, mais lui +étaient plutôt hostiles, il fallait prendre des précautions de défense +contre les vagabonds ; quant aux cheks des tribus, nous savions que, +patronés par le chek Baraca, tous nous recevraient fort bien. + +Il fallait donc faire de grandes provisions, et malgré toutes mes +observations, mon opposition même, je dus consentir, d’après les +instances du gouverneur turc d’Assouan, personnage influent, d’après +celles de quelques cheks arabes, à prendre une escorte. On voulut me +donner des soldats turcs et mograbins, ce à quoi je me refusai de tout +mon pouvoir, sachant bien que ce serait une fort mauvaise recommandation +pour les Bicharieh, et que cela me causerait toute espèce de +désagréments ; je ne voulus prendre que des Arabes Ababdieh et +Bicharieh. + +Nous avions donné rendez-vous à plusieurs cheks des Bicharieh à Abou +Ahmed, point, sur le Nil, où l’on arrive, étant parti de Corouscos, +après huit à neuf journées de désert, ou bien point duquel l’on part +pour venir à Corouscos et à Assouan afin de ne pas faire, en suivant le +cours du fleuve, ce grand détour que le Nil fait en coulant dans le pays +des Chakieks, de Dongolah, de Mahos, de Soccott pour arriver enfin à +Wadée Alfa, d’où il coule presque directement vers le nord. + +Ce rendez-vous fit que nous dûmes, avant de nous interner tout à fait à +l’est, chez les Bicharieh, remonter jusqu’à Corouscos, et de là +traverser le désert, que d’ailleurs je devais aussi visiter. + +Je laissai donc la caravane faire sa route par terre, et je remontai en +barque jusqu’à Corouscos. + +Ce point est devenu important à cause des caravanes qui vont et viennent +sans cesse ; c’est la route la plus directe pour les communications +entre le Soudan et l’Égypte ; cependant Corouscos n’est qu’un pauvre +hameau où il y a seulement une construction en terre servant de magasin +au gouvernement et des cahuttes servant de demeures aux Arabes. + +Nous terminâmes tous nos préparatifs, nos provisions d’eau, et enfin +nous quittâmes les bords du fleuve pour prendre le désert. + +En partant de Corouscos, on passe, par une gorge étroite, au travers la +chaîne de montagnes qui borde le fleuve. C’est le lit du torrent nommé +Wadée Corouscos. On remonte ce ravin sur un terrain de cailloux et de +sable. Les montagnes qui bordent la route sont peu élevées, isolées les +unes des autres et de formes coniques. Leur formation est du grès +moderne stratifié horizontalement ; elles sont dénudées. + +Les Arabes qui voyagent dans le désert ont donné des noms à tous les +lieux un peu remarquables. Ainsi, par exemple, à environ deux lieues et +demie de Corouscos, la vallée que l’on suit est resserrée entre deux +rochers, et ce point étant élevé, on peut voir, du côté du couchant, les +montagnes qui se trouvent de l’autre côté du fleuve ; c’est une grande +joie pour les voyageurs venant du désert qui voient que dans peu de +temps ils arriveront au Nil et pourront boire à volonté l’eau douce et +bienfaisante dont ils ont été privés depuis plusieurs jours. Ce lieu se +nomme Choroffa, qui veut dire ici _lieu élevé_ duquel l’on découvre au +loin le pays. + +La végétation est fort rare dans cette partie ; l’on y voit quelques +mimosas gommiers très-rabougris et peu de plantes. + +Pour voyager commodément dans le désert, il faut pouvoir marcher +séparément des chameaux de charge, leur pas est fatigant et sa monotonie +vous ennuie ; il faut avoir de bons dromadaires et surtout de bonnes +selles bien organisées, bien posées ; c’est une étude à faire, et +l’expérience seule, en imitant et améliorant ce que les Arabes font, +vous conduit à être parfaitement sur le dos de ces animaux ; il faut +aussi avoir des guides intelligents : alors vous laissez marcher votre +caravane, vous partez après elle ou avant, vous vous arrêtez où vous +voulez, vous vous détournez de la route directe et vous rejoignez +toujours vos bagages au lieu du campement de nuit, ou au lieu du repos +du jour. Avec des gens à dromadaires, vous accompagnant, vous avez +toujours de la bonne eau que l’on va prendre à droite ou à gauche de la +route, à des puits ou des sources, mais le plus souvent à des réservoirs +formés naturellement dans les rochers des ravins, où les pluies en +tombant forment des bassins très-souvent bien remplis. + +Les Arabes qui conduisent des caravanes ordinaires, avec des chameaux +loués au voyage pour se rendre directement d’un point à un autre, ne se +dérangent jamais du droit chemin pour que les personnes qu’ils +conduisent trouvent de la bonne eau ; ils ne leur font connaître que les +puits qui sont sur la route, qu’ils soient d’eau douce ou bien d’eau +bonne seulement pour les chameaux. En parlant la langue du pays, en +causant avec les guides, les Arabes que l’on rencontre, vous évitez +cela ; car il n’y a pas de route auprès de laquelle, en vous détournant +un peu, vous ne trouviez des plantes pour faire manger les chameaux et +de l’eau pour votre usage. Sur la route des caravanes généralement, tout +est brouté, tout est tari. + +Après avoir passé l’endroit nommé Choraffa, l’aspect de la route est le +même ; c’est un sol sablonneux, sans végétation, par-ci par-là, à des +distances fort grandes, un mimosa de l’espèce des gommiers, ou bien +mimosa Sihalé à écorce et fleurs blanches, et très-rabougri, donne +encore plus de tristesse à ce désert. + +A environ cinq heures de marche de chameaux, l’on rencontre quelques +mimosas, et sur une roche de grès les empreintes de deux animaux, bœufs +ou vaches, dont le dessin n’est pas trop mauvais ; ils ont de grandes +cornes comme l’on en voit seulement aux bœufs d’Abyssinie. + +Un peu plus loin, toujours dans la même vallée où passe la route, est un +rocher qui donne de l’ombre et sert d’abri aux voyageurs. On le nomme +Ogab el Gamous, _lieu de repos des vaches ou des buffles_, parce qu’un +Arabe étant parti de Corouscos avec des buffles, pour les conduire dans +le Soudan, et s’étant reposé à l’ombre de ces rochers, ses buffles y +moururent tous. + +Une citerne a été creusée dans ce rocher, sous le gouvernement de +Méhémet-Ali ; elle est toujours sans eaux, les pluies étant extrêmement +rares dans cette localité. + +Toujours en continuant la même route, dans un terrain sablonneux parsemé +de monticules et de petites montagnes séparées les unes des autres et +toutes de formation de grès, après sept heures de marche, de l’endroit +où sont les vaches dessinées sur les rochers, l’on arrive à un lieu +nommé Ogab el Mâra ou encore Ogab el Quelb, _lieu de repos de la femme +ou du chien_. C’est encore un rocher de grès dans lequel est une caverne +naturelle où l’on peut se mettre commodément à l’ombre et où l’on a +creusé une citerne, qui aussi n’a presque jamais d’eau. + +En partant de ce lieu le terrain est le même, seulement il est plus uni, +et semble plus solide, parce qu’il laisse voir quelques pierres. Le +sable reparaît non loin de là, près d’un endroit nommé El Houchar[4]. +C’est un grand spécimen de cette famille qui a donné son nom à la +localité ; il est immense, en effet, et sa belle végétation bien verte, +fait présumer que si l’on creusait dans ce lieu l’on y trouverait de +l’eau. + +Tous les sables environnants sont couverts de végétation lorsqu’il +pleut ; malheureusement cela est rare, et l’on ne voit, le plus souvent, +que les petites buttes formées par les racines des plantes contre +lesquelles le sable vient s’accumuler. + +Plus loin, le pays est plus découvert, et enfin l’on arrive, après vingt +et une heures et demie de marche, depuis Corouscos, à l’endroit nommé +Bab el Corouscos, ce qui veut dire porte et défilé, ouverture de +Corouscos. + +Cet endroit est effectivement une ouverture, un défilé dans la chaîne +qui s’étend du sud-sud-ouest au nord-nord-est, entre le fleuve et le +grand désert, comme une ligne de démarcation. Il n’y a que trois routes, +au travers cette chaîne de montagnes, qui permettent d’arriver au +fleuve, en venant d’Abou Ahmed : celle de Corouscos, celle de Gallat +Addé et celle de Siboh. En partant du Nil, il est facile de se +reconnaître, mais lorsque l’on vient du désert, cela est beaucoup plus +difficile ; toutes les montagnes se ressemblent. Quand le temps n’est +pas bien clair, on se trompe facilement, car rien n’indique le chemin +que l’on doit prendre ; les traces des caravanes se perdent sur le sable +au moindre petit vent, et si celui du sud souffle, si le sable est +soulevé, à moins d’avoir un guide bien expérimenté l’on risque beaucoup +de se perdre parmi ces innombrables petites montagnes en forme de cônes. + +En partant de Bab el Corouscos, on a devant soi une grande étendue de +sable assez ferme, et à l’horizon, à une grande distance, les montagnes +bleuâtres de Raft qui apparaissent au-dessus du sable jaune de la +plaine. + +Cette plaine n’est pas unie ; elle est coupée par des vallées qui ont un +lit et une pente où coulent les eaux quand il pleut. + +La première que l’on traverse se nomme Bhar Bella Mâh ; elle se perd +dans une autre grande vallée qui coule du sud au nord, nommée Gabgabba ; +celle-ci a son principe à l’est d’Abou Ahmed et vient se jeter dans +l’Ouadée Ollaki un peu avant que celle-ci ne se perde dans le Nil. + +Le Barh Bella Mâh offre, comme beaucoup d’autres vallées, un lit, ce qui +est commun dans le désert, où, quand il pleut, les eaux forment un +écoulement ; mais de son nom, quoique Bhar signifie fleuve et mer en +même temps, et Bella Mâh, sans eau, il ne faut pas conclure ou déduire +que c’est le lit d’un fleuve desséché. Dans tous les déserts il y a des +lieux qui portent ce nom, et souvent les voyageurs ont voulu reconnaître +les traces d’anciens fleuves inconnus qui coulaient dans ces contrées, +fleuves desséchés aujourd’hui ou ayant changé leur cours, ce qui est +tout à fait erroné, à moins qu’on ne veuille faire remonter ces cours +d’eau aux époques géologiques les plus reculées. Dans le Barh Bella Mâh +on a voulu creuser un puits, il n’a pas réussi. + +A cinq heures de Barh Bella Mâh, dans le S. 1/4 S.-O., l’on voit un +autre bas-fond au sommet duquel, vers le sud, se trouvent des tombeaux +musulmans qui sont ceux de soldats égyptiens tués par les Bicharieh lors +de l’expédition de la conquête du Soudan par Ismaïl Pacha, fils de +Méhémet-Ali. Auprès de ces tombeaux est une roche isolée nommée Onni Gad +(_la Mère Station_.) C’est une masse de grès percée naturellement, ce +qui forme une grande caverne, ouverte de deux côtés, où les voyageurs, +fatigués d’avoir parcouru les plaines de sables environnantes, trouvent +ombre et fraîcheur. + +En continuant à marcher au sud-sud-est l’on traverse une plaine remplie +de cailloux et parsemée de petites hauteurs rocheuses, puis ensuite une +plaine de sable ferme qui va en pente vers le sud. On traverse aussi une +dépression du sol formant une vallée qui, comme Bhar Bella Mâh, se +dirige à l’est et va se perdre dans celle de _Gabgabba_ : on la nomme +_Barh el Attab Arreiane_ à cause d’une montagne assez élevée qui se +trouve sur le bord de cette vallée, à l’est de la route, et qui porte ce +nom ; une autre, à l’ouest de celle-ci, par opposition, est nommée +_Gebel attab el Attchane_. + +Dans toute cette plaine, autour des petits monticules de grès qui y sont +parsemés, le sol est couvert de pierres noires comme des scories, +sonnantes comme du métal, l’on en trouve de rondes qui sont creuses et +remplies d’un sable blanc, très-fin, et quelquefois d’un sable rouge, +donnant une belle couleur d’ocre. Tous ces cailloux contiennent du fer +et de la silice ; quant à leur formation, elle semble être celle d’une +matière en fusion jetée d’une certaine distance dans l’eau ou dans un +centre humide, comme lorsqu’on jette du plomb en fusion pour faire de la +grenaille ; puis en roulant sur des sables fins ou des terres très- +fines, ils ont pu amasser différentes matières dans leur centre. On +trouve aussi dans ces boules, au lieu de sable blanc ou rouge, +quelquefois des cristallisations siliceuses d’une grande pureté. + +Enfin, après avoir marché, en faisant différentes haltes, environ dix- +neuf heures depuis Bab el Corouscos, nous nous trouvâmes au pied du +groupe des montagnes de _Raft_, et traversant les ravins de Oumriche et +de Tellat el Gindi[5] nous nous arrêtâmes dans celui de Souffour[6]. + +Le ravin de Tellat el Gindi est rempli de beaux mimosas gommiers dont +l’aspect vert et frais réjouit la vue. + +Ce ravin est renommé, dans tout le pays, à cause d’un certain Arabe +nommé Issé qui a été, disent les Turcs, un grand voleur, un brigand, et +que les Arabes, au contraire, citent comme un brave et un grand homme. +Son histoire fait connaître le caractère des Barabras qui se disent +d’origine arabe ababdi Bicharieh. + +Le nommé Issé était tout simplement _ageïr_, ce qui veut dire courrier à +dromadaire, au service du gouvernement égyptien, portant la +correspondance d’un lieu à un autre. Il dépendait d’un certain Méhémet +Aga, chef de Wadée Alfa. Celui-ci voulut, un jour, s’approprier un +excellent dromadaire auquel son subordonné était très-attaché ; de là +une dispute qui se termina à l’avantage du plus fort. Le subordonné +perdit son dromadaire et fut, en outre, roué de coups. + +Issé n’était pas homme à supporter un pareil traitement, comme eût pu le +faire un Égyptien. Il fait le malade, afin de n’inspirer aucune +méfiance, puis, une belle nuit, ayant trouvé le moyen de s’emparer de +son dromadaire, il s’enfuit de Wadée Alfa. Non content de cela, il va +trouver ses parents, ses amis, il les excite contre les Turs, contre +Méhémet Aga surtout, il tombe avec eux sur l’habitation du gouverneur, +pille les magasins du gouvernement, prend tous les dromadaires qu’il +trouve, et, avec ses gens et son butin, s’enfonce dans le désert, où il +s’installe en Bédouin, mais principalement en ennemi de tout ce qui est +Turc. + +Quelque temps après, Issé, qui était en relation d’amitié avec beaucoup +de monde, apprit qu’un certain Malem Anné, Copte de religion et +administrateur dans le gouvernement de l’Égypte, revenait du Soudan avec +beaucoup d’or et d’argent, produit des onéreuses contributions levées à +Sennar, Chindi, Berber, etc. Il alla à Soccot, sur le Nil, épier son +passage, surprit le convoi et massacra les soldats turcs qui +l’accompagnaient, laissant les Égyptiens et le Copte continuer leur +route fort allégés, il est vrai, mais convaincus qu’Issé n’en voulait +qu’aux Turcs, à ce qui était à eux, et qu’il les poursuivrait de sa +vengeance tant qu’il le pourrait. + +Après ce fait il descendit plus bas que Wadée Alfa dans un village où +commandait un caymacam turc, lui enleva en plein jour, devant sa maison, +ses deux chevaux et un dromadaire qui étaient tous au piquet, et +retourna dans ses montagnes. + +Ce caymacam furieux de ce qui venait d’être commis à son endroit, +rassembla, de son autorité privée, beaucoup d’Arabes à dromadaires et +quelques soldats turcs, puis se mit à la poursuite d’Issé en suivant sa +piste qui était facile à reconnaître. Ils ne le rejoignirent qu’à la +montagne de Semmée au-dessus de Wadée Alfa. Ce fut à la tombée de la +nuit, et en suivant toujours les traces de ses chevaux volés, traces qui +étaient très-visibles, que le caymacam et sa troupe s’engagèrent dans un +défilé, lit d’un torrent à sec, fort étroit et encaissé dans de hautes +montagnes. Issé savait fort bien que les Arabes qui accompagnaient le +caymacam ne le trahiraient pas et il était assez tranquille. Comme +précaution il avait placé une sentinelle d’un genre nouveau et tout à +fait inconnu ailleurs. Dans l’endroit le plus étroit du ravin il avait +fait laisser, agenouillé et bien lié, un dromadaire malade. Cet animal a +pour habitude, quand il est dans cet état, malade ou blessé, de crier si +on l’approche, et c’étaient ces cris sur lesquels Issé comptait pour +être averti si quelqu’un approchait. Mais le guide[7] du caymacam, qui +conduisait l’avant-garde arabe de l’expédition, connaissait cette ruse, +et s’il n’avait pas été un ami d’Issé, celui-ci, malgré sa prévoyance, +eût été surpris. Il fit faire halte loin du chameau en disant qu’il +irait seul à la découverte. En effet, après un assez long détour, et, +après avoir marché quelque temps au fond de l’étroit ravin, il parvint à +un élargissement entouré de hautes montagnes, c’est là qu’Issé était +campé près d’un puits qui lui fournissait de l’eau. Sa troupe, composée +de dix hommes, l’entourait ; les deux chevaux du caymacam étaient +attachés près de sa tente. Abd el Kérim, c’était le nom du guide, +s’approcha tout tranquillement ; Issé, de son côté, ne laissa paraître +aucune surprise. Les Arabes, comme tous les hommes qui vivent au désert, +de quelque race qu’ils soient, ont presque tous les mêmes habitudes, les +mêmes mœurs, et, sous bien des rapports, les Arabes Bicharieh, Ababdieh +et les Nubiens ont de la ressemblance avec les Peaux-Rouges d’Amérique. + +Abd el Kérim représenta à Issé qu’il lui était impossible de continuer +la vie qu’il menait, que tôt ou tard il serait pris, que, même dans ce +moment, il était bien près de l’être ; car il lui paraissait impossible +qu’il pût se tirer du mauvais pas où il se trouvait, puisqu’il n’avait +aucun chemin pour s’échapper, que les Turcs étaient en grand nombre, +sans compter les Arabes qui étaient à leur solde, et qu’enfin il agirait +sagement en rendant les deux chevaux et le dromadaire, ce qui ferait +qu’on le laisserait paisiblement aller où il voudrait. Mais Issé se +révolta à l’idée de se soumettre à la volonté d’un Turc, il refusa de +rendre les objets volés, repoussa même tout arrangement, et le guide Abd +el Kérim fut forcé de retourner vers le caymacam. + +Alors les Turcs s’avancèrent dans le ravin ; mais ce ne fut qu’une +démonstration, ce qui avait été prévu arriva, aucun des Arabes ne les +suivit, et peu confiants dans leurs propres forces, craignant d’ailleurs +une trahison, ils revinrent sur leurs pas en faisant beaucoup de +reproches aux indigènes stipendiés par le gouvernement égyptien. Ceux-ci +pour se justifier prétendirent qu’ils avaient reconnu qu’Issé avait des +forces bien supérieures aux leurs, qu’il fallait garder le défilé et +envoyer chercher du renfort. Un tel avis, s’il était suivi, devait +fournir à Issé le temps de s’échapper, c’était visible. On fit autre +chose : des chameaux, appartenant à Issé, paissaient dans une gorge +voisine, l’on s’en empara avant la nuit, et l’on prit de bonnes +positions. Le lendemain, au point du jour, les Turcs assistèrent, de là, +au défilé de la petite troupe qu’ils avaient cru cernée, et qui +s’échappait par les escarpements d’un ravin ; ils lui firent l’honneur +de quelques coups de fusil et reprirent la route de Wadée Alfa. Issé +alla s’installer dans les montagnes que l’on voit à Gallat addé sur le +Nil. + +Il fut encore question de le poursuivre : c’est alors qu’il s’interna +tout à fait et vint s’établir à la montagne de Raft, auprès du ravin de +Tellat el Gindi. Effectivement je vis là les restes de son campement ; +il avait fait avec des pierres sèches un retranchement avec des +crénelures pour les fusils. Issé était parfaitement posé, il était sur +la route des caravanes venant du Soudan en Égypte ou bien se rendant +d’Égypte à Berber et Khartoum, et il pouvait fusiller les Turcs en +restant à couvert ; il pouvait même, au besoin, s’enfuir dans les ravins +de la montagne où l’on ne pouvait le poursuivre, et il avait à proximité +les eaux des réservoirs d’Oum Riche dont il empêchait l’approche à ceux +qui avaient un besoin indispensable d’y puiser, ce qui le rendait +entièrement maître de leur sort. + +Issé resta fort longtemps dans ce lieu, il s’emparait de tout ce qui +appartenait au gouvernement, dans les caravanes qui traversaient le +désert, tuant sans pitié les Turcs pour assouvir sa vengeance ; mais +jamais ne touchant à ce qui appartenait aux négociants ou aux gens du +pays, au contraire, il traitait ce monde avec bienveillance, lui +fournissait de l’eau et même des vivres s’il en avait besoin. + +Au bout de quelques mois Issé et sa troupe, ayant acquis beaucoup de +richesses revinrent aux abords du fleuve et s’établirent aux environs de +_Gallat Addé_. + +Les Turcs ayant appris cela et désirant aussi se venger, assemblèrent à +Assouan et à Corouscos beaucoup d’Arabes et tous les soldats dont ils +pouvaient disposer. Ils firent prévenir le gouverneur de Wadée Alfa, de +telle sorte qu’Issé devait se trouver pris entre deux troupes, l’une +venant d’en bas et l’autre d’en haut. Mais les Arabes l’avertirent, et +il rentra dans les montagnes du désert. + +Pendant plusieurs jours, l’on suivit sa piste, comme celle du gibier que +des chasseurs poursuivent. Le soir l’on campait, et l’on était fort +étonné le lendemain matin, après s’être remis en marche, de rencontrer, +à peu de distance, le campement où Issé avait passé la nuit. + +Si les Turcs eussent été seuls, s’ils ne se fussent pas adjoint des +Arabes, Issé et les siens, très-facilement, auraient pu les attaquer, +trouer leurs outres à eau, enlever leurs chameaux, et les laisser mourir +de soif et de faim ; mais ils ne voulaient pas compromettre leurs +compatriotes et leurs amis envers le gouvernement qu’ils servaient. + +Enfin, en suivant toujours les traces de la troupe qui leur échappait +toujours, les chasseurs, puisque j’ai déjà émis ce terme de comparaison, +arrivèrent près de Corouscos ; ils apprirent là que leur gibier, qui +avait visité le Nil, était alors campé, à peu de distance, dans une +petite vallée du désert d’Abou Ahmed. Sûrs, cette fois, de le +surprendre, ils se remirent en marche après avoir renouvelé leurs +provisions d’eau et de vivres. + +Les Turcs sont courageux jusqu’à la témérité ; mais ils ne sont pas +prévoyants. Ils entrèrent dans un défilé étroit dont les deux parois +étaient fort escarpées ; or à peine y furent-ils engagés qu’une grêle de +balles les assaillit. Ne pouvant se défendre contre des ennemis cachés +dans les pierres, ne pouvant non plus monter pour les joindre, ils +prirent la fuite immédiatement, non sans laisser bon nombre d’entre eux +dans le ravin ainsi que plusieurs chevaux. Issé leur avait tendu ce +piége. + +Depuis cette affaire on le laissa tranquille, et il vécut paisiblement +avec les autres Arabes qui restent tantôt sur les bords du Nil et tantôt +dans le désert, lorsque quelques pluies tombent dans cette contrée et +donnent au sol assez d’humidité pour produire des pâturages, ce qui est +alors une raison de bonheur pour tous. + +Issé était un petit homme, grêle, fort leste, à l’œil pétillant +d’intelligence et très-hautain. Je l’ai connu et j’ai été en négociation +avec lui ; voici comment : + +Lorsqu’il était campé aux environs de Gallat Addé, j’étais en Nubie +entre Assouan et Wadée Alfa, près d’Abou Semboul, et par conséquent peu +loin de Gallat Addé. + +Souvent les autorités turques m’avaient parlé d’Issé qu’ils appelaient +le voleur. Ils désiraient tous qu’il fît sa soumission au gouvernement ; +car l’on était toujours sur le qui-vive à cause de lui. Ses amis les +Arabes désiraient aussi qu’il fît sa soumission, afin qu’on lui +pardonnât le passé et qu’il fût, pour l’avenir, à l’abri d’une surprise. +Plusieurs cheks importants de ma connaissance m’avaient chargé +d’intercéder, et, de mon côté, j’étais persuadé que si je conduisais +Issé au vice-roi, il serait pardonné. Il s’agissait de l’amener à faire +une démarche ; je me décidai à aller le trouver. + +Les chefs Barabras de Deïr, qui sont les chefs du pays, me promirent de +me faire conduire ; ils me donnèrent pour guide, justement, cet Abd el +kérim qui, dans une expédition avait conduit les Turcs à la poursuite +d’Issé, et dont j’ai parlé plus haut. On voulait me donner aussi une +escorte, je n’en voulus aucune, et je partis seul avec mon guide, tous +deux montés sur d’excellents dromadaires dont j’étais le propriétaire. +Nous arrivâmes le soir au campement d’Issé : c’était un lieu très- +difficile à trouver dans les gorges des montagnes, à l’est de Gallat +Addé, mais un lieu où Issé pouvait parfaitement se défendre contre des +forces bien supérieures aux siennes et d’où, par des sentiers connus de +lui seul, il pouvait s’échapper facilement. + +Soit qu’il fût prévenu de notre arrivée, soit qu’il ne fût pas gardé, +nous parvînmes jusqu’à l’intérieur du campement comme si nous en +eussions fait partie ; nous descendîmes de nos dromadaires, les +attachâmes, et nous nous dirigeâmes vers la seule tente qu’il y eût, +toute la troupe étant établie sous des rochers pour avoir leur ombre +durant le jour. + +Certes, une personne qui n’aurait pas connu les usages des Arabes de ce +pays eût été fort étonnée et peut-être fort embarrassée d’une réception +de ce genre. + +J’entrai le premier dans la tente en saluant du salut arabe ordinaire. +Issé se lavait les mains pour se mettre à manger ; il leva la tête, me +regarda, me rendit mon salut et me dit de m’asseoir comme il aurait fait +avec le premier bédouin venu. Cependant à ma figure, à mon costume +arabe, il est vrai, mais plus propre que ceux qu’il avait sous les yeux, +il devait bien s’apercevoir que j’étais un étranger. Je craignis un +moment qu’il ne me prît pour un Turc déguisé. En réfléchissant, je vis +bien que c’était une comédie qu’il jouait, et je la jouai aussi de mon +côté. Nous restâmes quelque temps à nous regarder, nous allumâmes nos +pipes sans prononcer une parole. On apporta le dîner et, à sa +composition, je fus confirmé dans mon idée première, c’est que j’avais +été annoncé ; car il y avait un mouton entier rôti, ce qui est toujours +le mets des étrangers que l’on veut bien recevoir. Nous mangeâmes +beaucoup et nous parlâmes de choses insignifiantes ; l’usage arabe étant +de n’adresser aucune question indiscrète à son hôte, pas même pour lui +demander qui il est, d’où il vient, où il va, ni ce qu’il veut. Issé ne +me demanda rien, et je me gardai bien de faire autrement que lui. + +Après avoir dîné, nous fumâmes et nous prîmes le café ; la politesse +permettait alors de se lever. Ce fut Issé qui sortit de la tente, pour +moi, ne sachant où aller, j’y restai ; mais je m’attendais à ce qui +allait se passer. Effectivement, bientôt Issé rentra avec empressement, +vint à moi, m’embrassa et me fit ses excuses de sa pauvre hospitalité, +disant : qu’il n’avait pas su, lorsque j’étais entré, qui j’étais, mais +que mon guide venait de le lui apprendre, qu’il me connaissait depuis +longtemps et m’avait vu même plusieurs fois, lorsqu’il était courrier à +dromadaire, en m’apportant des lettres, qu’il avait souvent désiré me +voir chez lui, qu’il avait espéré me rencontrer dans le désert et +qu’enfin il était bien heureux de me recevoir sous sa tente. + +La glace était rompue et nous passâmes une grande partie de la nuit à +causer. Je voulus entamer la question qui m’amenait près de lui ; mais +il me fit signe de me taire, et, tout bas, il me dit que nous causerions +de cela plus tard, dans un lieu où personne ne pourrait nous entendre. + +N’ayant plus rien à dire, et le besoin du repos se faisant sentir, nous +nous installâmes, Issé et moi, en plein air, chacun sur une peau de +mouton, sans autre abri que le ciel du désert dont la limpidité est +inconnue en Europe, sans autre perspective que la silouette des +montagnes en partie éclairées par la lune que nous ne voyions pas +encore. Le calme était profond, nous nous endormîmes paisiblement. + +Au petit jour, tout le camp était sur pied. Issé m’engagea, après avoir +pris plusieurs cafés, à faire le tour de son campement qui n’était ni +brillant, ni curieux à aucun titre ; peu à peu nous nous en éloignâmes, +et, étant montés sur un rocher isolé, nous nous assîmes l’un près de +l’autre. + +Je sais, me dit-il, pourquoi tu es venu me trouver, je te fais mille +remercîments à cause de tes bonnes intentions ; mais j’ai une telle +haine pour tout ce qui est Turc que je ne pourrais jamais la vaincre. Ce +n’est pas seulement à cause de l’outrage sanglant que m’a fait le +gouverneur de Wadée Alfa ; non ! avant cet événement, déjà l’on avait +pillé les dattiers de ma famille, l’on avait emporté moutons et +chameaux, sous prétexte de contributions. Quoique je sache fort bien que +d’un moment à l’autre je peux être trahi par un des miens que l’on +gagnera pour de l’argent, j’aime mieux rester libre jusqu’à ma dernière +heure dans mes montagnes, où je ne serai jamais pris vivant. + +Je fis à Issé une foule de raisonnements qui parurent l’ébranler ; je +lui dis qu’après avoir fait sa soumission à Méhémet Ali, il serait libre +de vivre soit au service, soit de sa vie indépendante sans être +continuellement exposé à être poursuivi, pris et traité comme un +malfaiteur. + +Enfin, après avoir passé toute la journée à discuter, il fut convenu que +le lendemain il partirait avec moi et que je le conduirais moi-même où +se trouvait le vice-roi. Il passa la nuit en préparatifs. + +De mon côté, je réfléchis beaucoup à la démarche que je venais de faire. +Je savais fort bien que tant que je serais avec Issé il ne lui +arriverait rien de fâcheux ; mais si je ne le conduisais pas moi-même, +si je ne le ramenais pas dans son pays, confiant dans la parole qu’on +lui aurait donnée, il pouvait, d’autant mieux, tomber dans quelque piége +que des fonctionnaires subalternes lui dresseraient ; c’était une grosse +responsabilité. + +Mais il n’était plus temps de faire des réflexions, et je me promis bien +de prendre toutes les précautions possibles, de faire intervenir même +les consuls, afin qu’Issé fût tout à fait en sûreté. Je ne craignais +rien pour lui des autorités supérieures ; mais je craignais tout d’un +soldat Albanais ou d’un caymacam de village. + +Tout s’était bien passé ; nos montures étaient prêtes et nous allions +partir pour nous rendre au Nil et à ma barque. Issé était soucieux, il +ne parlait ni à moi, ni à ses gens, ni même à ses parents. Dans le +campement les femmes faisaient entendre de petits cris comme à +l’approche d’un malheur. Tout le monde semblait consterné ; mais pas un +mot, pas même un signe de mécontentement ne fut dirigé contre moi. + +Tout à coup Issé me regarda, donna un coup de pied à son dromadaire sur +lequel il allait monter, et l’obligea de s’éloigner ; puis, d’un air +bien déterminé, il vint à moi, me prit les mains avec effusion, et +s’exprima ainsi : J’ai entière confiance en toi, je sais que tant que +nous serons ensemble je n’aurai rien à craindre. Pardonne-moi de t’avoir +dit hier que je te suivrai ; encore cette nuit je pensais cela +faisable ; la réflexion m’a persuadé que c’était impossible. Les Turcs +n’ont pas de parole avec des gens comme moi, ils sont perfides +d’ailleurs, et j’ai tellement horreur d’eux, que je ne puis songer à me +trouver en leur présence sans être dans une excitation affreuse. Laisse- +moi et abandonne-moi à mon sort ; Dieu veillera sur moi. + +Il n’y avait pas à insister ; je promis à Issé mon amitié, quand même, +et je repris seul la route de l’Égypte. + +Revenons à notre campement du ravin de Souffour que nous devions occuper +quelque temps pour visiter le groupe des montagnes de Raft. + +Nous nous installâmes donc sous de beaux mimosas verts et en fleurs. Le +nom de Souffour a été donné à ce lieu à cause de la présence de certains +petits mamelons, de formation granitique, qui sont recouverts d’une +terre argileuse rouge et jaune, tandis que tout ce qui tient à la masse +de la montagne est de couleur noirâtre. + +De ce côté, son élévation n’est pas grande, si l’on en excepte quelques +points. Les ravins ont leurs parois à pic, et les roches qui les forment +sont de différentes formations volcaniques et offrent, comme les +basaltes, des stratifications verticales. + +Dans tous ces ravins l’on trouve de l’eau après les pluies, ce qui est +un grand bien pour les voyageurs qui le savent ; mais il est très- +difficile d’en approcher, et l’on ne peut abreuver les chameaux qu’en +descendant des outres pleines jusqu’à l’endroit où le mauvais chemin +force ces animaux à s’arrêter ; cependant, depuis que Méhémet Ali a fait +creuser l’ancien puits de Souffour qui, lorsqu’il pleut, devient un +large réservoir, l’on a bien plus de facilités. + +Ce groupe de montagnes est isolé, il ne se rattache à aucune chaîne +déterminée, mais seulement il tient, par des ramifications très-peu +marquées, à d’autres groupes semblables. + +La montagne de Raft est bouleversée dans tous les sens, entrecoupée de +beaucoup de ravins ; tous les versants viennent, par différentes petites +vallées, se réunir à la vallée de Mourrat pour se fondre dans celle de +Gabgabba. + +Le chek Baraca, depuis notre départ, me parlait de travaux dans la +montagne, de villages dans les ravins, et je désirais visiter tout cela. + +A l’entrée du ravin principal qui porte le nom de la montagne, je vis +plusieurs amas de pierres brutes, disposés en ronds, et ayant chacun 4 +mètres de diamètre. L’intérieur de ces ronds est rempli de petites +pierres, et le tout élevé seulement de 80 centimètres à 1 mètre au- +dessus de terre. + +On pourrait, au premier abord, prendre ces amas de pierres pour des +élévations sur lesquelles les Arabes auraient posé leurs tentes ; mais +cela n’est point. Les tentes des Arabes ne sont pas rondes, elles sont, +chez les Bicharieh, en peaux et en nattes ; les autres les ont en étoffe +grossière et solide, poil de chèvre ou de chameau ; mais, je le répète, +jamais ces tentes ne sont rondes. D’ailleurs, pour établir sa demeure, +nul Bédouin ne se donnerait la peine de faire un tel travail. Ces ronds +ne peuvent être que des lieux de sépultures où, après un combat, les +morts étaient enterrés tribu par tribu. + +Ils datent de l’époque où, sous le règne du sultan Ahmed Teïloun en +Égypte, des Arabes syriens et d’autres exploitaient les mines d’or de ce +pays, ce qui occasionna des jalousies et des guerres meurtrières dont je +parlerai plus tard. + +Un peu plus dans l’intérieur de cette vallée, au delà des tombeaux, sur +la droite, sont les restes des habitations : ce sont de petites +murailles en pierres sèches tirées d’un des filons de la montagne, +pierres noires, dures, cassantes et probablement porphyriques. + +Tout autour de ces habitations sont des meules de moulins à bras, en +différents porphyres qui ne se trouvent pas sur le lieu même. On trouve +aussi beaucoup de blocs de même composition, sur lesquels l’on écrasait +quelque chose, et semblables à ceux dont on se sert dans tout le Soudan +pour moudre le grain. La pièce avec laquelle on broyait la matière, sur +ce genre de pierre à moulin, et que l’on tenait à la main, était un gros +morceau de quartz mêlé de parties micacées ; il y en a des tas, tous +rayés et maculés, ce qui prouve évidemment que l’on frottait ces +morceaux de quartz sur les pierres pour les réduire en poudre, procédé +que je n’ai vu que là. + +Dans la montagne, j’ai remarqué quelques travaux dans des terrains +schisteux rougeâtres et des roches granitiques, travaux dont le but +était d’enlever les parties quartzeuses ; mais il n’y a aucun filon +continu. + +A côté de cet établissement, dans la vallée, était une source qui +servait pour le lavage du quartz pulvérisé. On dit que, depuis une +quarantaine d’années seulement, elle est tarie, et les Arabes, qui ont +une manière à eux de tout expliquer, attribuent cette malheureuse +circonstance à ce qu’un des leurs commit la faute de tuer un très-gros +serpent qui avait l’habitude de venir boire tous les jours à cette +source ; le serpent étant mort, l’eau n’avait plus de raison pour se +produire. + +Le gouvernement égyptien a fait travailler dans cet endroit, mais sans +résultat ; cependant je sais, bien certainement, qu’avec des travaux +dirigés avec intelligence, l’on ferait revenir la source. + +Ce lieu était un établissement pour l’exploitation de l’or, il n’y a pas +à en douter. Quoique je n’aie pu, ni dans les petites veines de quartz +micacées de la montagne, ni même parmi les morceaux qui ont commencé à +être broyés, trouver, à l’œil nu, la plus petite parcelle d’or natif, +j’en ai l’intime conviction. + +Bien que nous ne fussions pas dans la saison des vents chauds, nous +ressentîmes, pendant les jours que je restai à Souffour et aux environs, +un vent brûlant qui nous incommoda beaucoup ; fort heureusement nous +avions à discrétion de l’eau bonne et fraîche prise aux réservoirs des +ravins de la montagne de Raft. + +Dans la vallée ou Wadée dellat el Doumat, qui a son principe aussi dans +la montagne de Raft, plus au S.-O. que la vallée de Oum Riche et que +celle de Raft même, croissent une grande quantité de doums. C’est le +palmier éventail, bien différent du palmier qui vient en Égypte. Celui- +ci ne se bifurque pas, son tronc est droit, blanchâtre, et s’élève d’un +seul jet, en haut ses branches sont courtes, réunies au faîte du tronc +elles forment une grosse touffe avec les régimes du fruit. Les doums +sont aussi réguliers quoique bifurqués, ils ont des fruits bien formés, +de la grosseur d’un petit œuf de poule, de couleur marron foncé, et, +comme saveur, beaucoup plus doux que ceux d’Égypte. Ces arbres ont donné +leur nom à la vallée dans laquelle ils croissent. + +Cette vallée est bordée de petites montagnes détachées les unes des +autres et présentant un mélange de gneiss, de granit et de porphyre ; +les parties supérieures sont des schistes disposés par couches ou +stratifications inclinées de l’est à l’ouest. Partout l’on remarque des +veines blanches d’un quartz quelquefois micacé. + +Le terrain qui la sépare de celle de Mourrat, qui est plus au sud et +court dans la même direction à l’est, se trouve être, à peu de chose +près, de même formation, il est accidenté aussi par de petites colines. + +Dans le haut de l’ouadée ou vallée de Mourrat, est un lieu nommé dellat +el hell, _le hameau_, où il y a des restes d’une exploitation de mines +d’or qui semble avoir eu quelque importance. Non loin sont des ruines de +mauvaises habitations, des espèces de huttes en pierres, et enfin +plusieurs moulins à bras, faits en porphyre. + +Sur le bord du bassin qui servait de réceptacle aux eaux de pluies, nous +trouvâmes encore debout les montants d’une chadous, machine composée +d’un simple levier qui sert à élever les eaux sur tous les bords du Nil, +en Égypte. Ce chadous servait à élever les eaux pour le lavage du +minerai, après que l’on avait broyé le quartz avec les moulins. + +[Illustration : + +A Bassin-puisard où l’on prend l’eau. + +B Plan incliné pour le lavage du minerai et déversant dans le bassin C. + +C Bassin recevant les eaux du lavage. + +D Conduit pour faire retourner les eaux dans le bassin A. + +E Lit du torrent, réceptacle des eaux de pluie.] + +Par la disposition du lavoir, on voit que l’eau était rare et qu’on la +faisait servir plusieurs fois. + +_Le hameau_ a dû être habité par des Arabes musulmans, ce que l’on peut +reconnaître à la disposition de quelques tombeaux et aussi à un lieu +disposé pour la prière. + +Or la consommation d’eau que leurs besoins nécessitaient, en dehors de +l’exploitation, fait supposer qu’ils avaient d’autres ressources que +celle dont je viens de parler, et qu’ils utilisaient le voisinage du +ravin, sur le bord duquel le lavoir était établi. Le ravin n’était, sans +doute, pas toujours à sec. + +Dans la montagne, les filons exploités sont des schistes talqueux dans +lesquels des veines de quartz micacés servent de gangue à de rares +parcelles d’or natif. L’exploitation s’en faisait toujours à ciel +ouvert, et par des moyens tout à fait primitifs. + +Ces filons sont dirigés du S.-E. au N.-E., leurs gisements n’étaient +point riches ; car les installations sont peu considérables. Les +travaux, d’ailleurs, paraissent avoir été conduits sans aucune règle, +c’est à peine si l’on a gratté les couches aurifères. Cet établissement, +enfin, semble beaucoup plus moderne que celui de Raft. + +La vallée de Mourrat, dans le haut de laquelle se trouve le petit +établissement dont nous venons de parler, va se perdre dans la grande +vallée de Gabgabba. + +Dans cette vallée de Mourrat, sont des puits qui se trouvent sur la +route directe de Corouscos à Abou Ahmed ; ils sont creusés dans le lit +du torrent. Les plus nouveaux sont les meilleurs pour la qualité de +l’eau, quoique, dans tous, elle soit saumâtre et extrêmement désagréable +à boire. + +Mourrat est une ancienne station où l’on est certain de trouver toujours +de l’eau, ce qui est une grande ressource pour les caravanes qui +traversent ce désert. + +Sur les rochers environnant les puits l’on voit des figures de vaches +avec d’immenses cornes et aussi quelques chevaux ; j’y ai vu un nom en +caractères hyérogliphiques ; mais le tout est seulement piqué sur les +rochers et peu marqué. + +Près de Mourrat, en allant sur la route d’Abou Ahmed, est un bloc de +granit, auquel sa forme, qui est celle d’un crocodile, a fait donner le +nom de Hagiar el Timsah[8]. + +En se dirigeant vers le sud, l’on passe, pendant près de 10 kilomètres, +entre de petites montagnes formées de blocs de granit qui s’élèvent dans +des sables. Sur la droite, vers l’ouest, sont de hautes montagnes, et +devant soi, à une grande distance, l’on a le groupe des montagnes +d’Absâh. Le reste du sol est plat, entrecoupé par des filons, à fleur de +terre, formés de quartz blanc, souvent laiteux, et courant tous du S.-O. +au N.-O. + +Jusqu’à ce dernier groupe, qui est à onze heures de marche des puits de +Mourrat, l’on marche dans une plaine de sable. + +La route directe traverse la montagne par une gorge assez étroite. En +prenant une autre route, sur la droite, après avoir marché pendant +quelques heures, l’on entre dans un ravin où l’on trouve, lorsqu’il a +fait des pluies, plusieurs réservoirs pleins d’une excellente eau. + +La vallée d’Absâh coule au sud du groupe de montagnes de ce nom ; elle a +peu d’étendue et va se perdre, comme toutes les autres vallées, dans +celle de Gabgabba. + +En débouchant du défilé ou gorge dont nous venons de parler, et en +entrant dans la vallée d’Absâh, l’on trouve, sur le côté gauche, +beaucoup d’habitations en ruines et une petite colline, toute +bouleversée par la main des hommes, où l’on voit clairement que la +pierre, qui a été enlevée, était un quartz très-peu micacé et presque +pur. + +A l’est de ce point, entre la montagne et le lit de la vallée d’Absâh, +sur la route directe de Corouscos à Abou Ahmed, nous découvrîmes encore +d’autres restes d’habitations, espèce de huttes en pierres qui ont servi +anciennement aux mineurs établis dans ce lieu. On y voit, entassée dans +ces huttes, la gangue du minerai, et le minerai lui-même cassé en petits +morceaux et prêt à être broyé par les moulins qui sont en grand nombre. +Les mêmes moulins se retrouvent dans un établissement semblable, un peu +plus loin, sur le bord du torrent, au pied d’une autre une petite +colline. Là sont aussi les restes d’un lavoir comme celui de Raft, à +Dellat el Hell. + +C’est sur le bord de la même vallée d’Absâh, au S. 1/4 S.-E. des huttes +que s’élève cette dernière colline qui a été beaucoup travaillée aussi ; +l’on n’y a suivi aucun filon, ni rien fait régulièrement ; comme +ailleurs, tout y a été attaqué superficiellement. Le minerai, qui est +toujours du quartz plus ou moins micacé contenu par petits filons dans +des formations schisteuses, ou des gneiss décomposés, était pris là et +transporté aux habitations pour y être traité. + +Premièrement, il était cassé en petits morceaux de la grosseur d’un +demi-centimètre cube, au moyen de grosses pierres de porphyre arrondies +que l’on jetait sur le minerai posé dans des trous faits naturellement +sur la surface d’une roche ; puis ensuite ce minerai concassé était +broyé en poudre très-fine, et cette poudre lavée sur les lavoirs dont +j’ai parlé. Les parcelles d’or plus pesantes restaient sur le plan +incliné, d’où probablement on les enlevait avec des éponges, si l’on en +possédait, ou avec des chiffons. + +Tous ces moyens, on le voit, étaient bien primitifs et devaient produire +fort peu ; cependant ce dernier établissement semble avoir prospéré. + +A Absâh, après les pluies, l’on trouve beaucoup d’eau partout dans les +rochers, et effectivement nous en vîmes dans plusieurs endroits. Cette +circonstance donnait, aux mineurs de cette localité, des avantages que +ceux de Raft n’avaient pas ; de plus, il existe dans le ravin, au fond +d’une grande fissure, un puits qui a toujours donné de l’eau, jusqu’à +ces dernières années, assez abondamment pour former un petit ruisseau. +Les Arabes prétendent que, dans certains moments, ce puits vomissait des +plantes et des morceaux de bois des bords du Nil ; car il se trouvait, +disent-ils, souterrainement en communication naturelle avec le fleuve. +Ce qu’il y a de certain, c’est que de grosses pierres détachées de la +montagne ont roulé dans le puits et l’ont comblé[9]. + +Absâh est l’endroit le plus important de la route de Corouscos à Abou +Ahmed ; aussi, pour nous rendre plus vite de cet endroit au Nil, où +devait s’organiser notre grand voyage, ne donnerai-je qu’un journal +sommaire du reste de la route que nous avons suivie. + +Nous avions marché six jours depuis le 8 septembre, à trois heures du +soir, et nous étions arrivés, le 14 au matin, à l’ouadée Absâh. + +Nous en repartîmes le 14 au soir et nous nous arrêtâmes bientôt, pour +coucher, dans un endroit où heureusement les pluies avaient fait verdir +quelques plantes que nos dromadaires mangèrent. Il fit un fort vent très +froid, et de gros nuages passaient au-dessus de nous. + +Le 15, on se mit en marche, et nous traversâmes, par une gorge, le +groupe des montagnes de Adar aweb. Ce groupe s’élève par mamelons +séparés, formés graduellement de gneiss et de schistes, et présentant +l’aspect particulier d’une irruption volcanique. + +Là aussi l’on a fait des travaux de reconnaissance pour trouver des +filons métalliques. + +Puis s’offrit à nos yeux une immense plaine aride, à l’horizon de +laquelle apparaissaient de petites montagnes embrumées. Nous nous +arrêtâmes dans une vallée peu profonde, voisine de la montagne et dite, +comme elle, ouadée Adar aweb. + +Dans l’E.-S.-E. était une montagne nommée Abou Nogarra, qui veut dire le +Père de la Grosse caisse ; elle est nommée ainsi parce que, de temps en +temps, l’on y entend des bruits comme ceux que produisent des coups +frappés sur un gros tambour. La formation de cette montagne ferait +effectivement penser qu’il y a là un ancien volcan éteint. + +On se remit en route à deux heures après midi, en se dirigeant au S. 1/4 +S.-E. Nous passâmes entre deux petites montagnes nommées l’Gourabieh, et +nous continuâmes à marcher sur un terrain couvert de cailloux roulés, +mais tous plats. + +Au déclin du jour, après une heure de halte, pour faire reposer les +chameaux, nous fîmes route jusqu’à l’ouadée l’Férouh, où nous +couchâmes ; il était minuit. + +Le 16. Au soleil levant, nous recommençâmes notre marche toujours dans +la même direction ; le pays était plat, couvert de cailloux. Après sept +heures, par une chaleur excessive, nous arrivâmes à la montagne de +Mogronne, où nous nous arrêtâmes à l’ombre rare de quelques arbres +rabougris ; mais je fis dresser ma tente qui nous donna un abri plus +agréable. + +Nous en repartîmes à trois heures, et six heures nous suffirent pour +arriver tout près de Abou Ahmed, non loin du Nil. Nous nous arrêtâmes +là, afin de ne pas arriver chez le chek Baraca pendant la nuit. + +Le 17. Le matin, après une heure de marche, nous étions devant le Nil, +dans l’enceinte du bâtiment servant de magasin au gouvernement, et où le +chek Baraca m’avait fait préparer une maison arabe. + +La première chose dont je m’occupai fut de faire expédier immédiatement +des courriers aux cheks des Bicharieh qui devaient nous conduire dans +leur désert et, le soir même, tous avaient pu partir dans différentes +directions. + +Le séjour d’Abou Ahmed est peu agréable ; sa situation au sud des +cataractes, et la présence des bois qui les avoisinent rendent cependant +le pays relativement pittoresque. + +Les bois sont remplis de singes qui, à l’approche des hommes, s’enfuient +dans les doums ou palmiers éventails. Pour les attrapper, les Arabes +mettent le feu aux arbres, ce qui oblige ces animaux à sauter à terre. + +Abou Ahmed est un lieu important, parce que les caravanes qui viennent +de traverser le désert de Corouscos s’y arrêtent pour se reposer, et +parce que celles qui se rendent en Égypte s’y préparent pour le voyage. + +Fort souvent ici, dans les premières années de l’expédition du Soudan, +au moment de la conquête, il s’est livré des combats très-sanglants +entre les Arabes Bicharieh et les troupes qui venaient d’Égypte. Un +corps de troupes irrégulières, composé de cinq cents à huit cents +cavaliers et commandé par un certain Cojia Ahmet, ancien serviteur de +Méhémet Ali, finit très-mal. Un jour qu’ils étaient campés près du +fleuve, en vue d’Abou Ahmed, fatigués par une traversée qu’ils venaient +de faire dans le désert, ces cavaliers furent assaillis à l’improviste +par les Bicharieh, qui les mirent en déroute. Ceux qui échappèrent aux +sabres et aux lances des Arabes furent précipités dans les cataractes, +où ils se noyèrent. + +Nous attendîmes à Abou Ahmed jusqu’au 22 l’arrivée des cheks Bicharieh, +qui enfin vinrent nous trouver ; ils paraissaient tous très-farouches ; +cependant nous fûmes bientôt bons amis. Tous ces cheks étaient chefs de +tribus non soumises au gouvernement ; mais l’influence du chek Baraca, +allié par des mariages avec plusieurs d’entre eux, et, ensuite, les +relations que j’avais eues moi-même, dans des voyages précédents, avec +le chek principal des Bicharieh, à Balouc, près Goos Regeb, furent cause +qu’ils se montrèrent très-contents de nous conduire dans leurs +montagnes. + +Nous préparions tout pour notre prochain départ, et nous étions +enchantés de voir la bonne tournure que prenaient les choses, lorsque +malheureusement de nouvelles circonstances vinrent mettre des entraves, +au moins pour le moment, à l’exécution de mes projets. + +Le gouverneur du Soudan Courchoud Pacha, homme ignorant comme beaucoup +de ses collègues, ne voyant pas dans le voyage que je voulais faire une +chose fort importante, soit qu’il eût véritablement besoin du chek +Baraca pour son propre compte, soit pour une autre raison, écrivit à ce +chek, et lui donna l’ordre de venir le trouver à Kartoum, lui enjoignant +de quitter là mon service, en laissant, toutefois, un des siens auprès +de moi. Le chek Baraca me dit que, sans lui, il ne me laisserait point +aller chez les Bicharieh. Les cheks me dirent aussi que, sans le chek +Baraca, ils ne pouvaient me mener où je voulais aller. + +Fallait-il prendre sur moi de retenir Baraca, qui prétendait être appelé +à Kartoum pour une chose insignifiante ? Je n’osai m’y décider, ne +voulant pas me mettre en hostilité avec un gouverneur, qui aurait trouvé +mille prétextes pour prouver que j’avais eu tort de lui résister. Je me +décidai donc à retourner au Caire, afin d’informer le vice-roi de ce qui +se passait et me mettre en mesure de revenir ensuite avec des ordres +bien positifs pour Courchoud-Pacha. + +Après avoir contenté tout le monde, après avoir renvoyé les cheks +Bicharieh en leur promettant qu’ils me reverraient bientôt, et que +j’effectuerais mon voyage dans leur pays, je repris la route de +Corouscos, car j’y avais laissé ma barque, et je descendis le Nil +jusqu’au Caire, où j’arrivai en peu de jours. + + * * * * * + + + + + * * * * * + + DEUXIÈME PARTIE. + + * * * * * + + +Ce ne fut que deux mois plus tard que je pus me mettre une seconde fois +en route pour le pays des Bicharieh, et je possédais tous les ordres +nécessaires, tous les pouvoirs pour être sûr que je ne rencontrerais ni +entraves, ni obstacles d’aucune sorte de la part des Turcs. + +Le voyage sur le Nil fut long ; c’était au mois de novembre et, à cette +époque de l’année, les vents soufflent souvent du sud et sont, par +conséquent, contraires. + +Enfin j’arrivai à Assouan, lieu où le voyage devait s’organiser, à la +fin de décembre. Avec le chek Baraca, le gouverneur d’Assouan et +quelques autres cheks, nous combinâmes tout ; les vivres furent +préparés, les outres remplies, les chameaux et les dromadaires réunis. + +L’arabe Saad Wed Neimer, de la tribu des Ababdieh, fils du grand et +légitime chek Neimer, que j’ai déjà nommé, était venu de Kartoum avec +l’intention de m’accompagner ; mais, quoiqu’il fut bien connu et bien +posé à cause de sa famille, je refusai néanmoins ses services ; je lui +dis que les ordres que j’apportais étaient pour Baraca et non pour lui, +et que je ne pouvais rien y changer. En réalité, c’est qu’à mes yeux +Baraca était plus important et que j’attendais mieux de lui ; car il +était frère de ce Kralif, déjà nommé aussi, qui avait usurpé l’autorité, +au détriment de Saad, et qui gouvernait, en quelque sorte, tout le pays. + +On prétendit qu’il me serait impossible de faire le voyage chez les +Bicharieh sans prendre une nombreuse escorte. Le gouverneur voulait me +donner des soldats turcs, chek Saad m’offrait des Ababdieh. Nous +convînmes avec Baraca que, seulement pour la forme, je prendrais dix +Ababdieh de sa tribu, et que lui, comme suite, aurait encore dix hommes. +Le _naser_ du gouvernement, les notables du pays, les cheks Ababdieh et +même ceux des Bicharieh assurèrent qu’il me fallait au moins soixante +hommes armés, et à dromadaires. Chek Saad insistait beaucoup sur cela, +disant que je pouvais rencontrer des malfaiteurs, des voleurs ou bien +encore les mécontents des tribus que le gouverneur de Berber venait de +maltraiter ; les Arabes de Taka ou de El Bâque seraient aussi à +craindre. Chek Saad était intéressé dans cette affaire ; car il devait +fournir son contingent d’hommes et de montures. Ce chek, d’ailleurs, +pensait lui-même aux bruits qu’il avait fait répandre sur mon compte ; +il avait dit partout que je venais enlever des trésors qui étaient +cachés et reconnaître les routes afin d’y conduire plus tard des troupes +pour m’emparer du pays. + +Je repoussai Saad qui, outre ses prétentions, intriguait, de connivence +avec les chameliers et d’autres individus, pour faire payer le plus cher +possible tout ce dont j’avais besoin, et je le menaçai de le faire +partir de force pour Kartoum, accompagné de soldats et enchaîné s’il ne +s’éloignait immédiatement ; ce qu’il crut prudent de faire. + +Malgré tout, nous fûmes obligés pour contenter les cheks de prendre plus +de dromadaires, plus de chameaux et plus de monde que je n’en voulais. + +J’avais distribué quelques cadeaux, donné d’avance de l’argent pour des +services qui n’étaient pas rendus, il est vrai, mais qui étaient bien +garantis ; j’avais manœuvré de manière à m’assurer plusieurs +dévouements ; il ne restait plus rien à faire. + +Le 30 janvier, avant le lever du soleil, le chek Baraca nous envoya nos +chameaux de charge et nos dromadaires ; l’on chargea les uns, sella les +autres, et l’on partit. + +Les habitants d’Assouan qui sont les gens les plus désœuvrés du monde, +vivant du produit de leurs dattiers et du transport des marchandises qui +doivent passer les cataractes pour remonter le Nil ou le descendre, +poursuivant le voyageur qui vient, dans leur pays, pour visiter les +antiquités, l’inquiétant dans le but seul de lui arracher quelques +piastres, voient en tout un événement qui les surexcite ; aussi notre +départ fit-il sensation dans la ville. Les enfants demandaient des +bacchiche, les femmes faisaient leur glou-glou-glou significatif[10], et +les hommes nous donnaient mille bénédictions. Beaucoup d’entr’eux nous +accompagnèrent pendant un assez long temps. + +Notre caravane formait une petite armée très-leste et surtout fort +pittoresque ; il y avait peu de chameaux de charge, mais bien soixante- +dix dromadaires tous montés, et sur lesquels étaient distribués la plus +grande partie des bagages, les vivres et l’eau. Les cavaliers, avec le +corps à moitié nu, avec les cheveux crépus et incultes, étonnaient par +leur étrangeté ; ils étaient armés de boucliers, de lances et de sabres, +tous valides et animés, comme il arrive dans un moment pareil où bêtes +et hommes sont impatients de se mouvoir ; et tout cet ensemble faisait +un tableau singulier qui se développait au milieu des rochers de granit +parsemés sur un sol aride et sans végétation. + +Ce premier jour, nous marchâmes peu, et après cinq heures de route, nous +campâmes à l’endroit nommé _Ogab el Melh_ (station du sel). Les +chameliers, qui n’avaient pas bien partagé les charges, restèrent fort +longtemps le lendemain matin pour les organiser, ce qui fit que nous ne +partîmes que vers les huit heures ; la nuit avait été fraîche, et le +matin il faisait froid. + +Nous passâmes par la vallée de Demit qui vient déboucher dans le Nil à +l’endroit qui porte son nom. C’est un large lit qui reçoit tous les +torrents des montagnes environnantes quand il pleut. + +Ensuite nous entrâmes dans une gorge traversant les montagnes de Dégo, +groupe de rochers de granit peu élevés, appartenant toujours à la vallée +de Demit qui perd ici son nom pour prendre celui de la montagne. + +Le fond du sol est composé d’un gros gravier de granit mélangé de +sable ; mais il est encombré de pierres roulées, de toute espèce, car +cette vallée torrentueuse, qui vient de loin apporte les détritus des +montagnes qu’elle traverse avant d’arriver à Dégo. + +Il offre peu de végétation ; pourtant l’on y trouve des salem, espèce de +genets, et des mimosas Sihale en grand nombre ; ceux-ci se coupent pour +faire du charbon que l’on vend sur le marché d’Assouan. + +Nous arrivâmes bientôt à Oum Eubal dont j’ai parlé déjà au sujet du chek +Kralif et de la fuite des mamelouks d’Assouan à Dongola. + +A Oum Eubal, dans la vallée même, est une caverne souterraine dans +laquelle se trouve une source. On y descend par une espèce de puits qui +a été construit en pierres brutes de granit, et sa margelle ainsi que +toute sa partie supérieure en briques cuites et en mortier. J’ai +remarqué que ces briques étaient de deux qualités, et, d’après leur +forme et leur disposition, j’ai constaté que ce puits avait été +construit, sinon par les Romains, au moins réparé avec des matériaux +romains, comme ceux que l’on trouve dans les ruines d’Assouan. Nos +guides prétendirent avoir vu des inscriptions sur les rochers +environnants ; mais, malgré toutes leurs recherches et les nôtres, nous +ne pûmes les retrouver. + +Ce n’est pas le seul endroit de ces montagnes où l’on trouve à se +désaltérer, surtout quand il a plu ; mais depuis longtemps il n’était +pas tombé une goutte d’eau, et nous dûmes mettre le puits à +contribution. + +Nous campâmes tout auprès pour y passer la nuit. Dans les environs +campaient aussi quelques Bicharieh qui allaient vendre à Assouan du séné +et des moutons ; ils eurent une grande peur de nous, cependant ils se +rassurèrent bientôt et vinrent se joindre à nos Arabes. + +Tout ce rassemblement, avec ses chameaux, ses dromadaires et ses hommes, +remplissait la vallée où se massaient une foule de groupes formés tout +autour de grands feux ; car le froid était pénétrant. C’était encore un +tableau pittoresque éclairé par les flammes et sous un ciel brillant +d’étoiles. Les broussailles et les plantes sèches, pour brûler, ne nous +manquèrent pas. + +Le 1er février nous perdîmes beaucoup de temps à remplir nos outres, +parce que le puits ne fournissait qu’une petite quantité d’eau ; cette +opération était importante. + +En partant, la route que nous avions à suivre remontait la vallée +pendant une lieue environ, nous en sortîmes pour marcher sur un terrain +bien plus ouvert où, à des distances éloignées se voyaient de petites +montagnes séparées les unes des autres ; elles étaient de formations de +grès, entrecoupées de rochers granitiques qui les avaient soulevées, et +ceux-ci étaient remplis de veines de quartz très-blanc. + +Devant nous était une montagne plus élevée nommée _Her el Couffa_, qui +donne son nom à une vallée qui vient déboucher ou se perdre dans celle +de Dégo. + +Pour arriver à la montagne de Her el Couffa, nous traversâmes deux +immenses plaines de sable solide, où il n’y avait pas un brin de +végétation ; cependant quand il pleut ces plaines verdissent et +deviennent couvertes de pâturages pour les troupeaux des Arabes ; +malheureusement il y avait plusieurs années qu’aucun orage n’était venu +humecter le terrain. + +En poursuivant, et après avoir passé la montagne Her el Couffa, est +encore une plaine, semblable aux autres, qui se termine à un lieu nommé +Bab el Déhessi, éloigné de Oum Eubal de onze heures de marche. + +Avant d’arriver à ce lieu, nous trouvâmes une vieille femme Bichari, +avec son fils, conduisant un chameau chargé de séné qu’elle allait +vendre à Assouan ; ils avaient l’air très-pauvres tous les trois. + +Nous apprîmes d’elle que les Bicharieh fuyaient loin de la route que je +devais suivre, ayant une grande peur, parce que l’on disait que nous +avions avec nous beaucoup de soldats turcs. Ceci était la suite des +bruits répandus par le chek Saad. + +Lorsque nous campâmes, plusieurs Arabes Bicharieh qui étaient dans le +même endroit, avec des grains qu’ils portaient chez eux, et avec des +moutons et du séné à destination d’Assouan, parurent inquiets et firent +mine de vouloir s’échapper ; mais dès qu’ils virent chek Baraca, qui +était de leur connaissance, ils restèrent avec nous, et le soir, lorsque +notre campement fut terminé, les feux allumés, je leur demandai pourquoi +ils avaient eu l’air de nous craindre et de vouloir s’enfuir ? ils me +répondirent que ce n’était pas nous qu’ils craignaient ni les Arabes qui +nous accompagnaient ; mais qu’ayant une affaire de sang avec les gens et +la famille du chek Ababdi Carar, ils avaient eu peur de rencontrer des +Arabes de sa tribu parmi les nôtres. Ayant exprimé alors le désir de +connaître la raison ou plutôt l’histoire qui les forçait à s’éloigner +des gens de Carar, l’un d’eux, tout en fumant la pipe et prenant le +café, voulut bien me la raconter. Comme cette histoire dépeint bien les +mœurs des Arabes Ababdieh qui ressemblent beaucoup aux mœurs des +Bicharieh, je la rapporterai ici : + +Dans un des petits hameaux qui entourent Derrawé, village entièrement +peuplé d’Ababdieh et de Bicharieh, un soir étaient réunis, dans une +cabane de roseaux recouverts en terre, plusieurs Ababdieh et Bicharieh +qui, dans cette espèce de cabaret, buvaient du Bouza et du Méris, tout +en fumant, chantant et se divertissant. Parmi ces Arabes était le nommé +Babecr, fils du chek Carar, chef d’une des tribus des Ababdieh ; il y +avait aussi un nommé Mahamet Nour et son cousin, tous les deux +Bicharieh. Ce dernier, c’est-à-dire le cousin, se prit de querelle avec +un parent de Babecr qui lui jeta le vase contenant le méris à la figure. +L’offensé se leva et prit sa lance pour combattre son adversaire ; mais +comme cet incident avait fait beaucoup de tapage dans la cabane, tout le +monde était en rumeur, se poussant, criant, gesticulant, et, dans ce +tumulte, le susdit cousin de Mahamet Nour fut frappé, traîtreusement et +par derrière, près de l’épaule. Il tomba avec un couteau enfoncé +jusqu’au manche, dans sa blessure. On s’empressa, autour du blessé, pour +lui porter secours, et Babecr, étant le plus important de l’assemblée, +demanda la permission de retirer le couteau ; alors il en prit le +manche, et, favorisé par l’obscurité, laissant tomber son vêtement sur +sa main, il le tourna et retourna dans tous les sens, afin d’agrandir la +plaie, et avec l’intention sauvage d’achever, sans qu’on s’en aperçût, +celui qui avait eu querelle avec son parent. + +Le moribond, sentant les déchirures du couteau, prit toutes les +personnes présentes à témoin, et dit que s’il mourait ce n’était pas de +la main de celui qui lui avait porté le premier coup, mais bien de celle +de Babecr ; il mourut en effet. La famille du Bicharieh demanda +justice ; mais les gens de Carar étant puissants, elle ne put rien +obtenir. Mahamet Nour, de son côté, ne fut pas plus heureux, il retourna +dans le désert avec la ferme volonté de venger lui-même son cousin. + +Quelques temps après cet événement, Babecr devant aller chez les +Bicharieh pour des affaires importantes, l’on réunit tous les parents du +mort pour provoquer un arrangement. Mahamet Nour seul, qui conservait +toujours ses idées de vengeance, ne parut pas à la réunion, il profita +au contraire de cette circonstance pour laisser croire qu’il avait +oublié la mort de son cousin. Son but était de ne recevoir, sous aucun +prétexte, le prix du sang répandu afin d’avoir le droit de le répandre +lui-même. + +Babecr effectua son voyage ; mais, au retour, Mahamet Nour feignant +d’avoir des affaires aussi, se mit en route en même temps que lui. Il +cachait si bien son projet, que personne ne pouvait le soupçonner. + +Un jour pendant la route, se trouvant en avant de la caravane avec +Babecr, et croyant le moment favorable, il fit une première tentative +qui ne réussit pas, et voici pourquoi : + +Ayant fait tomber la conversation sur les armes à feu, il avait dit à +Babecr que tout dernièrement il venait d’acquérir un très-beau pistolet, +qu’il l’avait chargé, et que, ne l’ayant pas encore tiré, il ne savait +s’il partirait, que son désir était de l’essayer ; mais qu’il n’avait +pas de munitions pour le recharger. Babecr, qui n’était ni fin ni +soupçonneux, sa conduite le prouve, consentit à lui en fournir. + +Mahamet Nour pressa la détente du pistolet en question, qui fit feu +parfaitement ; il regretta intérieurement de ne l’avoir pas déchargé sur +Babecr. + +Alors ils descendirent de dromadaire pour procéder à ce qui était +convenu. Mahamet Nour, dès ce moment, était bien décidé à tirer sur son +compagnon de route, certain qu’il ne le manquerait pas et qu’il pourrait +fuir facilement dans le désert ; mais il n’eut pas le temps d’accomplir +son projet. Le pistolet n’était pas encore rechargé que les gens de +Babecr, qui marchaient derrière, émus par le coup de feu qu’ils avaient +entendu et craignant pour leur chef un accident quelconque, étaient +arrivés au plus vite de leurs montures ; ils furent étonnés de voir les +deux Arabes, calmes en apparence, occupés tranquillement à charger une +arme. Toutefois Babecr, en voyant l’air inquiet de ses gens, et aussi +l’attitude de Mahamet Nour, qui ne lui sembla plus naturelle, conçut des +soupçons sur ses intentions. Il lui remit le pistolet chargé, mais sans +y ajouter l’amorce, ce dont le propriétaire n’eut pas l’air de +s’apercevoir. + +Le coup projeté par Mahamet Nour n’avait donc pas réussi ; ce n’était +qu’une expérience acquise et une leçon pour mieux prendre ses mesures à +l’avenir. + +Arrivés à Derrawé tout le monde se sépara. + +L’homme qui cherche une vengeance a la patience d’une bête fauve ; il ne +se lasse point. Mahamet Nour aurait épié toute sa vie une nouvelle +occasion favorable à son dessein ; mais cette occasion se présenta peu +de temps après l’affaire du pistolet. + +Se trouvant un jour à Derrawé, il apprit que Babecr se mariait le soir +même, et, qu’en attendant la nuit, il passait son temps à boire du +méris, ce qui est l’habitude dans tous les villages ababdieh sur les +bords du Nil, où les Arabes sont en général très-débauchés ; ils ne le +cèdent qu’à leurs femmes, dont les dérèglements dépassent toute +expression. + +Mahamet Nour n’avait pas de plan bien arrêté ; mais, en toute prévision, +il alla remplir son outre d’eau, attacher à l’écart son dromadaire bien +préparé ; puis il vint au lieu où l’on buvait. Le bruit, les chants y +étaient étourdissants comme le soir de l’assassinat de son cousin. Cette +coïncidence, qui le surexcita, lui fit concevoir une machination +infernale. Voyant que Babecr était déjà parti, il courut à la case de la +nouvelle mariée et parvint, sans être vu, à se cacher sous le lit[11], +qui est élevé de terre de 50 à 40 centimètres et soutenu sur quatre +pieds. + +Il est inutile de retracer les détails, que me donna le conteur, sur +l’impatience de l’assassin, qui faillit, plus d’une fois, se trahir, et +sur l’état de déraison où se trouvait la victime, état occasionné par +l’action des liqueurs absorbées, bien plus que par un autre mobile, plus +ordinaire en cette circonstance. Ce qui arriva, c’est qu’au bout de +quelques heures Babecr fut trouvé, baigné dans son sang, à côté de sa +femme dont les cris ne parvinrent pas à le rappeler à la vie. + +Mahamet Nour était sorti de sa cachette quand il avait jugé le moment +favorable ; il avait, avec un sang-froid incroyable, promené légèrement +sa main gauche sur les deux époux afin d’être bien sûr qu’il ne se +trompait pas, et il avait plongé son poignard, qu’il tenait de la main +droite, dans le ventre du meurtrier de son cousin, en lui labourant les +entrailles, comme il avait été fait des entrailles de celui-ci ; puis il +avait attendu, avant de s’échapper, que la mort de Babecr fût bien +constatée. + +Tout autre s’en serait tenu là, et se serait enfui. Mahamet ne le jugea +pas ainsi : par un raffinement de cruauté, dont ces Arabes seuls sont +capables, il se rendit à l’endroit où étaient encore beaucoup de +camarades du mort, continuant l’orgie commencée la veille, et il leur +dit audacieusement de ne pas se tromper sur le meurtrier de Babecr, que +c’était bien lui, Mahamet Nour, qui l’avait tué et qu’il retournait dans +son pays satisfait d’avoir consommé sa vengeance et le cœur réjoui et +content. Ce fut alors seulement qu’à la faveur de la stupéfaction +générale et favorisé par l’obscurité, il rejoignit son dromadaire, sauta +en selle et retourna dans sa tribu. + +Parmi les Bischarieh cet homme est regardé comme un héros, il était avec +les Arabes que nous trouvâmes à Bab el Déhessi. + +La veillée avait été remplie au moyen de cette histoire, et chacun +songea à prendre du repos. + +Longtemps avant le jour le chek Baraca, qui ne savait pas juste l’heure, +croyant qu’il était temps de lever le camp réveilla tout le monde ; mais +il faisait tellement froid que nous ne partîmes qu’après le lever du +soleil. + +Le pays que nous traversâmes était comme parsemé de petites montagnes, +il y en avait de tous côtés ; ces montagnes, nullement liées entre +elles, étaient toutes composées de grès que perçaient, de distance en +distance, de très-forts rochers de granit. + +Nous avions, droit devant nous, une montagne plus importante nommée el +Nassié. Avant d’y arriver, nous passâmes auprès d’un rocher d’un marbre +blanc grisâtre qui formait une grosse saillie s’étendant du sud-sud- +ouest au nord-nord-est. + +Ce fut dans l’après-midi seulement que nous arrivâmes à la montagne de +Nassié, où nous trouvâmes une grande quantité de plantes sèches, +pâturage dont nos montures avaient besoin. + +La montagne d’el Nassié est plus élevée que toutes les montagnes +voisines ; elle a environ 360 mètres de hauteur, au-dessus de la plaine, +est formée de grès comme le sol environnant et doit son soulèvement à la +présence du granit que l’on aperçoit à sa base et qui a incliné ses +couches. + +Le 3 février, le froid nous empêcha de partir avant neuf heures du +matin, quoique la température fût élevée à 4 degrés Réaumur au-dessus de +zéro. Nous traversâmes des plaines de graviers accidentées par beaucoup +de petites veines de quartz laiteux ; le terrain inférieur était +toujours granitique, et les saillies formées par le grès. + +La vallée d’Esserba, que nous traversâmes, était remplie de plantes et +de broussailles avec beaucoup de Sihales ; tout paraissait déjà vert à +cause des pluies qui étaient tombées depuis quelques jours seulement ; +mais les herbes annuelles n’étaient pas encore poussées. + +Dans la vallée d’Esserba se trouvait le campement Bichari de la petite +tribu dont Mahamet Nour faisait partie. C’était la réunion d’une dizaine +de cahuttes de 8 pieds de côté, et faites avec des nattes. Leurs +propriétaires, comme tous les Bédouins de ces contrées, me semblèrent +fort misérables, et je me demandais comment des êtres si deshérités +pouvaient ressentir cette fierté outrée qui ne pardonne jamais une +offense, et qui fait de la vengeance le premier des devoirs. + +La route, après Esserba, se poursuit au milieu de ravins creusés dans +des rochers, où se trouvent de loin en loin des réservoirs naturels que +les pluies remplissent. La présence de ces rochers fait que le sol est +recouvert de gros cailloux qui rendent le chemin difficile aux animaux +de transport et aux montures. Partout nous rencontrions des Arabes +Bicharieh et Ababdieh de la tribu du chek Baraca qui venaient, sur notre +passage, pour nous saluer. La vallée devenue plus large était remplie de +plantes et d’arbres ; un bouc sauvage, bel animal aux longues soies +s’enfuit à notre approche, nous lui donnâmes la chasse inutilement ; car +il gagna les montagnes avant que nos dromadaires pussent l’atteindre et +il se trouva à l’abri de nos balles. + +Ce fut à Guéhettré que nous nous arrêtâmes afin de pouvoir le lendemain +matin prendre de l’eau à un réservoir naturel, alimenté par les pluies, +qui se trouve dans le haut de cette vallée. + +Le 4 février, nos chameaux, engourdis par le froid de la nuit, eurent +toutes les peines du monde à se lever ; aussi fûmes-nous obligés +d’attendre que le soleil les eût réchauffés pour pouvoir les mener +boire ; ce qui fut d’ailleurs difficile. Le lieu où se trouve l’eau +étant très-escarpé, et les chameaux ne pouvant y arriver, l’on fut +obligé de porter l’eau à distance. Tout cela fit qu’il était une heure +après midi quand nous fûmes en mesure de nous mettre en marche ; mais, +comme le temps continuait d’être mauvais, avec un fort vent du sud-est +qui soulevait des tourbillons de poussière, nous jugeâmes convenable de +demeurer encore le reste de la journée à Guéhettré où nous trouvions à +donner à manger aux chameaux, et du bois pour nous chauffer. + +Cette vallée de Guéhettré est creusée dans des montagnes assez élevées, +de formation primitive ; les plus hautes ont un aspect rougeâtre et sont +toutes bouleversées ; les gneiss ainsi que les rochers porphyriques y +dominent, et beaucoup de filons quartzeux très-blancs, très-minces les +traversent dans tous les sens. Le lit du torrent qui est toujours à sec, +excepté quant il pleut, ce qui n’arrive pas tous les ans, était, en ce +moment, couvert d’arbustes, de plantes et de broussailles ; l’on y +voyait aussi cette espèce de mimosa _Sihale_ dont j’ai parlé, et qui, +là, devient un très bel arbre. Les Arabes, déjà, avant qu’ils fussent +tout à fait verts, les avaient dépouillés de leurs plus belles branches +pour les donner à leurs troupeaux et surtout aux chameaux qui en sont +fort friands. + +Nous eûmes la visite de beaucoup d’Arabes campés dans les environs ; ils +étaient en grande partie de la tribu du chek Baraca et tous, comme +toujours, fort pauvres, demandant à manger pour eux, et mendiant du +grain pour leurs familles. Ce sont là des misères dont on ne peut guère +se faire idée, et cependant, la liberté est si chère à ces hommes du +désert qu’ils préfèrent encore leur état à l’existence plus aisée qu’ils +obtiendraient en venant habiter les bords du Nil où ils pourraient +cultiver quelques terres ; mais ce serait alors s’assimiler aux +_Fellahs_, pour lesquels ils ont le plus profond mépris, et leur orgueil +s’y oppose. + +Le 5, au matin, il faisait toujours très-froid et nous ne nous mîmes en +marche qu’après sept heures et demie. + +A dix heures et demie, après avoir traversé un pays semblable à celui de +la veille, nous arrivâmes à un lieu nommé _Ceïga_. C’est le principe de +la vallée de ce nom, vallée formée de montagnes toutes séparées les unes +des autres, et présentant comme une réunion de cours d’un aspect +singulier. Dans ce lieu l’on a exploité une mine d’or ; mais l’on voit +bien que les travaux sont plus modernes que ceux que j’ai visités +précédemment. + +La petite montagne où est l’exploitation repose sur une base de granit, +viennent ensuite les grès. Elle est composée de schistes micacés et +talcaires, doux au toucher, un peu savonneux, et traversée par un large +filon quartzeux qui se divise en beaucoup de petites veines se dirigeant +dans toutes les directions. Ce sont ces veines et le gros filon qui +étaient travaillés. + +La petite montagne peut avoir 100 mètres de hauteur au-dessus de la +vallée, et 1,500 mètres de tour. + +Les morceaux de quartz que l’on extrayait, ainsi que les parties de +schiste talcaire étaient portés dans les habitations des mineurs où le +tout était broyé après avoir été concassé par des moulins à bras. On +procédait ensuite au lavage, sur des plans inclinés, pour détacher l’or +de tout ce qui lui était étranger, ainsi que je l’avais constaté à Absah +et à Raft, sur la route de Corouscos à Abou Ahmed. + +Cette mine a été le centre d’une grande activité si l’on en juge par le +nombre considérable de huttes dont il ne reste que les murs, murs +construits en pierres sèches suivant la manière des Nubiens. Il pouvait +y avoir là quatre à cinq cents habitations grandes et petites, +dispersées dans les ravins environnants et toujours placées près des +endroits où les eaux de pluie pouvaient couler. De plus, un trou, une +cavité spéciale, avait été creusée dans le voisinage de chacune d’elles, +pour recevoir les parcelles d’or détachées de la montagne. Dans beaucoup +de ces habitations se trouvent encore des moulins à bras, et à côté un +tas de matières provenant du lavage ; ces matières sont blanchâtres, +légères et savonneuses au toucher, et ne contiennent plus aucune partie +brillante ni dure. + +Je ne sais d’où les travailleurs pouvaient tirer assez d’eau pour les +besoins de la vie quand il leur en fallait tant déjà pour le lavage de +leur minerai seulement. Aujourd’hui il n’y en a qu’à deux journées de +distance et en assez faible quantité. Ils avaient donc, à leur portée, +des sources, des ruisseaux, des puits qui fonctionnaient ; c’est mon +opinion, et j’ai recueilli la preuve que cet état de choses avait cessé +bien après l’époque où les mines étaient en exploitation, de même les +pluies, dans le pays, étaient devenues, depuis, moins fréquentes. Deux +anciens puits, creusés dans la roche, m’avaient été signalés ; mais, +malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les trouver. + +Ces mines, à ce qu’il semble, n’ont point été abandonnées par suite +d’accidents violents ; mais bien par suite de l’épuisement du métal dont +je n’ai plus observé aucune trace dans le filon exploité. Les moulins +tous usés, tous hors de service, prouvent en faveur de cette hypothèse ; +ils sont tournants et non composés de simples pierres à écraser, comme +ceux des Nubiens, ce qui m’a démontré aussi que les mineurs devaient +être des étrangers, des gens venus du dehors. + +Les Arabes n’ont conservé, à cet égard, aucune tradition. + +Après avoir campé toute la nuit à l’Ouadée Oum Dérer, où nous nous +étions arrêtés de bonne heure parce que, devant nous, nous avions une +grande journée à faire avant d’atteindre un lieu où l’on trouverait des +plantes pour nos animaux et du bois pour nous chauffer, nous partîmes et +nous marchâmes longtemps dans un désert affreux dont le sol était +couvert d’un sable jaune et quelquefois blanc, détritus entraînés des +montagnes de grès et de calcaire. La plaine était légèrement ondulée, et +dans ses ondulations apparaissaient, sous les sables, des rochers de +granit peu saillants. Quelques plis formés par les écoulements des eaux +de pluie, traversaient le désert immense ; mais ces plis étaient aussi +secs et aussi dénudés que tout le reste. + +Avant d’arriver à l’Ouadée de Séguel, les chemins sont fort mauvais dans +les montagnes ; il nous fallut six heures pour les franchir et nous +atteignîmes cette vallée dans un endroit rempli, çà et là, de petits +arbres Sihales très-verts. + +Le lendemain, le 7 février, une heure après être partis, nous trouvâmes +celle de Gieugoub, où nous pûmes nous arrêter. Dans sa partie la plus +élevée, les eaux de pluie ont creusé un grand trou, régulièrement +arrondi, où elles tombent en manière de cascade ; il est peu facile d’y +atteindre. Un peu plus bas, sous le sable même, est une source, peu +apparente, dont l’eau est bien meilleure ; c’est là que nous campâmes. +Pour en avoir suffisamment, il nous fallut percer une espèce de puits +d’environ dix pieds de profondeur, travail malaisé, eu égard aux moyens +insuffisants dont nous disposions. Ce travail toutefois réussit +parfaitement, et nous procura de quoi satisfaire à toutes les exigences +de la caravane. + +Mais alors il arriva là ce qui est pour ainsi dire inévitable quand +beaucoup d’Arabes, à la fois, veulent faire boire leurs chameaux et +faire une provision d’eau pour eux-mêmes : tout le monde criait, chacun +voulait être le premier à remplir ses outres ; ce fut un tohu-bohu +général. Heureusement le chek Baraca empêcha que ce tumulte ne prît un +caractère sérieux en frappant de son courbache tous les turbulents et +tous les impatients. + +Quoique nous eussions fort peu marché, nous passâmes la journée dans ce +campement auprès de l’eau. Les Arabes Bicharieh des environs vinrent +nous voir, leurs femmes vinrent aussi. Elles étaient très à l’aise, et +ne paraissaient pas mues par cette curiosité stupide qui distingue les +femmes Fellahs d’Égypte. Il y avait parmi elles deux jeunes filles très- +jolies qui causèrent avec nous, et avec les Arabes, fort gaiement. + +En partant le matin, le gros de la caravane se dirigea directement vers +le sud-est pour entrer dans la grande vallée de Ollaki, et je pris, avec +quelques hommes, la direction de l’est pour aller visiter un endroit où +je devais trouver des habitations abandonnées, ainsi que des traces de +travaux dans la montagne. + +Nous passâmes par de mauvais chemins à travers de petits monticules et +de petites vallées où verdissaient quelques arbres. Les pentes +principales de cette localité se rendent dans la vallée d’Ollaki ; tout +le sol est composé de schistes micacés, et les gneiss et les granits +apparaissent, de loin en loin, avec des roches porphyriques. + +Dans une de ces petites vallées nommée l’Adayber, je remarquai tout près +de celle de Souhan, où elle se perd, une petite montagne rougeâtre de la +même formation que les précédentes et qui avait été travaillée. On y +avait creusé des trous pour suivre les filons de quartz aurifères qui la +traversent dans tous les sens ; mais, sur l’inspection de ce qui avait +été fait, je jugeai que le minerai était fort pauvre, et que, pour cette +raison, l’on avait abandonné les travaux. Les habitations des +travailleurs étaient toutes dans les environs, et le lieu des lavages +était près des excavations. + +Nous remontâmes la vallée de Souhan jusqu’à son origine, où nous +trouvâmes encore beaucoup d’habitations ruinées et des travaux +abandonnés, comme ceux que j’avais vus précédemment. + +Un peu plus loin, dans un endroit fort rétréci, fort étroit, l’on a +exploité, à ciel ouvert, un filon aurifère qui traverse la vallée et qui +passe dans les montagnes, courant du N.-O. au S.-E. Ce filon de quartz +micacé est dans une pierre dure, et, par intervalles, dans du spath, ou +du schiste. Il affecte une ligne brisée, tortueuse, et cependant il est +creusé profondément à ciel ouvert. + +En sortant de là, nous fûmes rejoints par un Arabe Bichari que nous +avions vu à Assouan, et qui nous avait dit qu’il serait, avant nous, à +Ollaki. Depuis trois jours seulement il avait quitté Assouan ; mais il +n’avait pris d’eau nulle part, quoiqu’il en eût grand besoin. Son +intention était de marcher encore jusqu’à minuit, sans se détourner le +moins du monde de sa route ; il se joignit néanmoins à notre caravane. + +Au coucher du soleil, nous arrivâmes dans l’ouadée Ollaki, principal but +de mon voyage. + +Son abord, de ce côté, est fort large, et quelque peu mouvementé par la +présence de petites dunes d’un sable blanc très-fin. Il y a beaucoup de +plantes et d’arbustes, et une végétation, relativement très-abondante +jusqu’aux montagnes qui sont assez éloignées. + +Notre camp avait été préparé d’avance, au milieu de la vallée, parmi les +tentes des Bicharieh dont les chameaux paissaient les herbes que les +dernières pluies avaient fait pousser. Beaucoup de monde nous attendait. + +A la vue de tout ce monde, selon l’usage, nous lançâmes nos dromadaires +à toute vitesse, en poussant, tous, des cris pour répondre au glou-glou- +glou poussé par les femmes, et nous vînmes descendre devant nos tentes. + +Aussitôt arriva le chek de la tribu, un homme petit, vieux, mais +pourtant fort agile. Nous nous avançâmes vers lui ; il se nommait Ali +Hérab. Il nous salua très-froidement ; cependant, au premier coup d’œil, +je remarquai que ce devait être un bon homme ; sa figure était fine et +agréable. Beaucoup d’Arabes le suivaient ; or, pour faire plus ample +connaissance avec lui, je le retins à souper, ainsi qu’un autre chek +nommé Soueket, parent, par alliance, du chek Baraca. + +Le lendemain matin, c’était le 10, Ali Hérab nous engagea, avec tant +d’instances, à passer la journée à son camp, que nous ne pûmes refuser ; +d’ailleurs comme c’était un des plus puissants chefs Bicharieh, et qu’il +devait nous accompagner dans plusieurs courses, je devais le ménager. + +Aussitôt que j’eus décidé que nous passerions la journée avec lui, l’on +s’installa pour le mieux, quoique l’endroit où nous étions fût fort +désagréable ; le sol était couvert d’une poussière très fine, et le vent +la faisait voler partout. + +Le chek Ali Hérab, suivant les règles de l’hospitalité arabe, nous +envoya une belle et grasse chamelle, qu’il fallut procéder à tuer et à +dépecer. Cette bête était superbe, et j’aurais bien voulu m’opposer à +son exécution ; mais, voyant que j’aurais mécontenté tout le monde, je +n’y insistais pas. La chamelle, manœuvrée comme si l’on allait la seller +ou la charger, fut placée sur ses genoux, puis, et ce fut l’affaire d’un +moment, on lui coupa la tête, on l’écorcha, et on la mit en pièce. + +Afin d’éviter les disputes qui auraient pu surgir au sujet du partage, +l’on avait pris la précaution de tenir tous les prétendants à distance. +Ils s’étaient placés sur les petites hauteurs environnantes, comme +autant de vautours, prêts à fondre sur leur proie, et, spectacle +vraiment sauvage, chacun, à un signal donné, devait se jeter sur la part +qui lui était destinée. Quand la distribution fut faite, ce qui resta de +chair fut coupé par lanières pour être séché au soleil, et conservé. + +Le repas dura toute la journée. + +Nos amis les Bicharieh qui allaient et venaient autour de nous +paraissaient fort gais et fort contents ; ils furent bien moins +importuns que je ne m’y attendais, ce que j’attribuai à la présence du +chek Baraca, dont la personne était fort respectée dans le pays. + +Ils me dirent, me répétèrent même plusieurs fois, et avec affectation, +que ma tente était la première tente étrangère qui eût été plantée chez +eux et dans l’Ouadée Ollaki. Tous, ensuite se plaignirent de la dureté +du temps, alléguant que, sur les bords du Nil, tout était fort cher, à +cause de la présence des Turcs ; que, d’un autre côté, l’on achetait +leurs moutons, leurs chameaux, etc., à trop bas prix et que cela, joint +à la sécheresse qu’il faisait depuis plusieurs mois, les avaient rendus +fort pauvres. Ils n’avaient d’espérance, pour le moment, que dans +l’approche de la saison des pluies qui devaient fertiliser leurs +pâturages... Ces plaintes, ces doléances, auxquelles je ne pouvais rien, +avaient, en outre, un air de banalité qui me toucha fort peu, et je me +contentai de dire à ceux qui les proféraient : Dieu est grand ! Dieu est +grand ! paroles sacramentelles au moyen desquelles l’on clôt, chez les +Arabes, toute espèce de conversation. + +Le 11, nous partîmes de bonne heure pour gagner l’Ouadée Hégatte, près +de la montagne de ce nom, où nous avions donné rendez-vous à un grand +chek d’une tribu Bichari ; nous campâmes auprès de l’eau, comme +d’habitude. Il y avait là, dans les ravins environnants, plusieurs +cabanes dont quelques-unes étaient à l’ombre d’un magnifique Sihale. +Bientôt arriva le chek nommé Abou Goublé, monté sur un délicieux +dromadaire qu’un arabe conduisait par la têtière, car le chek s’était +cassé la jambe en tombant, il n’y avait pas longtemps. C’était un grand +vieillard, avec la barbe blanche, l’air vif et noble, et la tenue +respectable comme pas un de ceux qui nous accompagnaient. Il avait +d’ailleurs une grande suite, et tous les Arabes lui témoignaient +beaucoup de respect. Nous saluâmes ce vieillord avec empressement, et il +parut bien aise de nous voir. Je jugeai que son fils Allamin, dont +j’avais fait la connaissance à Abou Ahmed, et que j’avais bien traité, +était pour beaucoup dans cette réception. + +Le soir il y eut, sous ma tente, un grand dîner, dîner composé d’un +mouton rôti et d’un immense plat de riz. Nous causâmes beaucoup du +voyage que je voulais faire à Gebel Elba, ainsi que dans tous les +endroits du pays où il y avait quelque chose de curieux à voir. + +Abou Goublé ne pouvant nous accompagner, à cause de son infirmité, et +surtout à cause des affaires qui le rappelaient dans sa tribu, promit de +nous laisser son fils. Avant son départ, je lui fis cadeau d’un vêtement +de drap rouge et de deux pièces de toile bleue pour deux de ses enfants, +ce dont il fut très-content. Il me fit dire, car il ne parlait pas +l’arabe, que maintenant que j’étais venu chez lui, que nous avions mangé +ensemble, il me considérait comme un membre de sa famille, tout comme +avait fait précédemment leur grand chek Ahmed Wed Ahmed, à Goos Regeb, +que, par conséquent, ses enfants étaient mes frères, et que je pouvais +compter sur eux et sur lui, dans toute circonstance. + +Après avoir vu partir le chek Abou Goublé et sa suite, je montai à +dromadaire pour visiter plus en détail la vallée d’Hégatte et voir les +habitations que l’on m’avait signalées. Cette vallée est resserrée entre +de petites montagnes presque perpendiculaires ; le sol, couvert de sable +blanc quartzeux, et de débris de granit, nourrit cependant beaucoup +d’arbres de différentes essences. Je remarquai deux _harrazas_ très- +grands, mimosas à larges feuilles, qui épanouissaient leur feuillage et +leurs fleurs à peu de distance d’une source cachée sous le sable ; cette +source était très-abondante alors ; dans l’été, elle disparaît +entièrement. + +En s’élevant, la vallée devient très-étroite, et dans cette partie l’on +trouve, toujours sous forme de ruines, beaucoup de petites maisons +réunies ; plusieurs cependant dépassaient en grandeur, en importance, +celles que j’avais rencontrées jusque-là. Toutes étaient placées dans +les anfractuosités de la montagne par où les eaux pouvaient couler, et +ces anfractuosités travaillées en manière de petits bassins ou de +récipients, étaient barrées par des murs dans lesquels il y avait un +trou pour servir d’exutoire. + +Aucun travail d’excavation ne se voit dans les environs, et, de cela, je +conjecturai que les chercheurs d’or propriétaires des établissements ci- +dessus recueillaient seulement l’or en parcelles que les pluies +détachaient des roches de la montagne. Entraînées de cascades en +cascades parmi d’autres détritus, ces parcelles subissaient un dernier +lavage dans les petits bassins et pouvaient ensuite être recueillies. Du +reste, je vis peu de débris de moulins à bras et tournants ; mais toutes +les habitations me semblèrent plus anciennes que celles des autres lieux +de ces contrées où l’on a exploité l’or. + +Le soir, à notre retour au camp, nous trouvâmes beaucoup de mendiants +bicharieh auxquels je fis donner un peu de grains. Ils étaient aussi +laids que misérables, et une chose me frappa, en les considérant, c’est +que je reconnus en eux le type des prisonniers représentés +légendairement sur les bas-reliefs des temples et des tombeaux des +anciens Égyptiens. Leurs femmes, plus résignées dans leur pauvreté, +avaient aussi un aspect moins repoussant. + +La montagne d’Hégatte est un pic en forme de pain de sucre, fort élevé, +et qui s’aperçoit de fort loin dans toutes les directions. Elle est +formée entièrement de gros blocs de granit rouge, comme celui d’Assouan, +entassés les uns sur les autres. Depuis plusieurs jours, cette montagne +me servait de point de relèvement et de sommet d’angle pour la +triangulation qui devait me servir à dresser une carte de ce pays ; +aussi je voulus monter à son faîte. L’escarpement en est si abrupte que +les Arabes regardent cela comme impossible, et cependant il restait pour +eux, à l’état de souvenir, qu’un homme était parvenu, une fois, tout en +haut du mont, qu’il y avait trouvé une plate-forme recouverte de sable, +et qu’il en avait rapporté un vase cassé. + +Quoique cette ascension semblât fort difficile, je l’entrepris cependant +et je me trouvai bientôt au milieu de ces roches bouleversées dans tous +les sens, de ces blocs étagés d’une façon désordonnée qui constituaient +un véritable chaos. Entre la plupart étaient des plantes et des +broussailles épineuses qui en défendaient l’accès, des pierres et des +cailloux anguleux sur lesquels on ne pouvait poser les pieds sûrement. + +J’avais ailleurs, dans les montagnes du mont Sinaï, fait l’apprentissage +de semblables difficultés ; mais je dois l’avouer, je n’en avais jamais +rencontré de si grandes. + +Le mont Sinaï est de même formation que le mont Hégatte ; celui-ci, +toutefois, est beaucoup moins élevé ; il atteint à peine 400 mètres au- +dessus du sol de la vallée. + +Je mis une heure trois quarts à monter au sommet. Là je trouvai un +dernier rocher d’environ 15 mètres de hauteur, qui, à cause de sa forme +arrondie, fut le plus difficile à escalader ; mais, une fois cet effort +accompli, le magnifique spectacle qui se déploya devant moi me +dédommagea bien de ma peine. L’immensité du désert n’a rien d’analogue +dans les pays d’Europe ; j’étais comme suspendu dans l’espace. + +De là je pus remarquer que toutes les petites chaînes de montagnes des +environs étaient, comme celles d’Hégatte, composées de granit en grande +partie, avec le mélange de toutes les formations primitives, et +entrecoupées de filons de quartz blanc, affectant, par intervalles, des +tons noirâtres et rougeâtres ; ils avaient tous la direction du S.-E. au +N.-O., ce qui annonce les filons métalliques. C’étaient surtout les +montagnes qui avoisinaient la vallée d’Ollaki qui avaient cette +direction. Je pus remarquer encore que cette vallée, beaucoup plus basse +que toutes celles que j’avais sous les yeux, était orientée de manière à +recevoir toutes leurs eaux, ce qui, à certaines époques, lui donne +l’apparence d’un fleuve, comme je l’avais vu à son embouchure dans le +Nil. + +Après avoir, du sommet d’Hégatte, relevé toutes les montagnes en vue, je +me disposais à redescendre, lorsque fis je un faux pas et me donnai une +forte entorse ; il fallut pourtant effectuer une espèce d’exercice +d’acrobate jusqu’à mon dromadaire. + +Les Bicharieh, étonnés de ma course, ne furent pas moins étonnés de +m’entendre dire qu’il n’y avait, sur le sommet de la montagne, aucune +construction. + +En arrivant au camp, j’étais si fatigué, mon entorse me faisait +tellement souffrir que, pour avoir le temps de me reposer, je remis le +départ au lendemain. On en profita pour faire une bonne provision d’eau. +Le chek Baraca, de son côté, avait une affaire à arranger avec le chek +Ali Hérab au sujet d’un chameau volé, il eut le temps de s’en occuper. +Cette affaire, entre autres péripéties, avait donné lieu à une aventure +fort curieuse ; je la donne dans toute sa naïveté primordiale : + +Des gelabs ou négociants du Dongolah revenaient par la route du grand +désert. Cette route quitte le Nil à Damer ou Berber, et n’y revient qu’à +la hauteur de Derrawé, un peu au nord d’Assouan. Ils étaient arrêtés à +la montagne de Chigré, où ils prenaient de l’eau en attendant le moment +de se remettre en route. Des Arabes Bicharieh vinrent les trouver, et, +comme les gelabs avaient des chameaux malades et fatigués, ils leur en +offrirent quelques-uns plus valides, comme renfort ; une vente régulière +s’ensuivit. + +Ces gelabs continuèrent leur route et arrivèrent à la vallée ou Ouadée +Terfawe avec l’idée de se reposer. Alors qu’ils dressaient les tentes, +quelques-uns d’entre eux conduisirent tous leurs animaux à un puits +voisin. Là étaient aussi des Arabes des environs. On se disputa, comme +toujours, pour savoir qui commencerait à faire boire ses bêtes et à +remplir ses outres. Pendant la bagarre, un des Arabes reconnut, parmi +les chameaux des gelabs, un sujet qui lui appartenait et qui lui avait +été volé peu de jours auparavant ; il voulut alors s’en emparer. Celui +qui le conduisait était un jeune chamelier faisant partie de la caravane +des négociants ; il se montra, ce qui est facile à comprendre, peu +disposé à rendre le chameau qu’il avait acheté à la station de Chigré. +On en vint aux coups et ensuite aux armes, tout le monde prit part à la +dispute et, dans la mêlée, un Bicharieh tomba mort, frappé d’un coup de +lance par le jeune Arabe propriétaire du chameau. Les gens des +négociants retournèrent immédiatement à leur campement, les Bicharieh à +leur tribu. + +Mais l’affaire ne pouvait pas en rester là. Ces derniers revinrent +bientôt en grand nombre, entourèrent leurs adversaires et demandèrent, à +grands cris, qu’on leur livrât le meurtrier et son chameau, ajoutant +que, si cela n’était pas fait sur l’heure, ils allaient piller la +caravane et massacrer tout le monde. + +Les pauvres gelabs, inférieurs en nombre et mal armés, ne savaient plus +à quel prophète se recommander, d’autant que ceux d’entre eux qui +avaient assisté à l’affaire ne voulaient pas dénoncer le coupable. + +Enfin, sentant qu’il n’y avait pas d’arrangement possible, ils se +préparèrent à combattre, et déjà les lances étaient levées contre eux, +lorsque le jeune homme, cause de la prise d’arme, sortit tout à coup du +groupe dans lequel il se trouvait, monta sur un rocher voisin, et, de +là, déclara fièrement être le meurtrier que l’on cherchait ; mais il +n’avait pas de reproches à se faire, n’ayant donné la mort que pour se +défendre, et conserver un bien acquis loyalement ; il déclara aussi que +sa cause n’étant pas celle des gelabs, il se séparait d’eux pour ne pas +leur faire tort ; puis, brandissant sa lance, il dit qu’il vendrait +chèrement sa vie contre celui ou ceux qui voudraient l’attaquer. + +Cette démarche, qui avait quelque chose de grand, quelque chose +d’antique, dans la belle acception du mot, n’eut point un résultat bien +digne, mais elle concourut, avec ce que l’on va lire, à un dénoûment +bien dramatique. + +Les Arabes, qui n’étaient pas tous de la trempe de notre héros, voyant +qu’effectivement il faisait bonne contenance, n’osèrent pas +l’approcher ; ils dirent aux gelabs que c’était à eux à livrer cet homme +et que, dans le cas contraire, ils exécuteraient leurs menaces. + +Il était évident que la perspective de piller une grosse caravane, +autant que le besoin de venger un des leurs, les dominait en ce moment. +Les négociants le comprirent ainsi, et, en vue de détourner l’orage, ils +s’adressèrent à leur ami pour l’engager à se livrer lui-même aux +Bicharieh, à se mettre à leur merci. Ils lui représentèrent qu’il +n’avait, personnellement, aucune chance de salut, que la mort de ses +compagnons, de ses compatriotes, ne lui serait d’aucun secours, tandis +qu’en se sacrifiant il les sauverait tous, et que la postérité +chanterait sa bravoure et sa mort généreuse. Les malheureux avaient +cessé de parler, et l’angoisse peinte sur leurs visages dénotait le peu +d’espoir que la situation leur inspirait. Cependant, un grand et +généreux dévouement avait enflammé le cœur du jeune homme ; sans rien +répondre, il était descendu de son piédestal et s’était dirigé, d’un pas +ferme, du côté des Bicharieh. En se mettant ainsi à leur discrétion, il +faisait le sacrifice de sa vie ; il enlevait en effet à ses adversaires +tout prétexte de pillage ; mais le côté inattendu de cette histoire du +désert ne devait pas être épuisé. + +A son approche, tous les Bicharieh poussèrent des cris étranges, comme +les bêtes féroces lorsqu’elles se ruent sur une proie. Les parents du +mort, à qui incombait le droit de frapper les premiers, portèrent à leur +victime des coups mal assurés, soit qu’ils fussent troublés par la +grandeur de sa résignation, soit qu’ils voulussent prolonger son +supplice. Ce que voyant, car vraisemblablement, fanatisé qu’il était par +l’excès même de sa résolution, il ne sentait rien ; ce que voyant, dis- +je, le jeune Arabe se prit à rire, à se moquer de ses bourreaux, disant +qu’ils ne savaient pas frapper, qu’ils avaient de mauvais poignards, et +qu’après tout ils n’étaient, eux, que de vieilles vaches[12]. Puis, +ayant arraché une arme des mains de ceux qui le frappaient, il se fit +lui-même, à la jambe, une profonde blessure. + +Qui le croirait ? Il dut son salut à cet acte d’énergie, à ce trait de +bravoure sauvage : toutes les femmes bédouines qui étaient accourues +pour assister à la mort du prétendu meurtier, se jetèrent sur lui comme +une avalanche, renversant les Bicharieh et criant : grâce ! grâce ! +elles l’arrachèrent de force, pour ainsi dire, des mains des hommes, qui +ne purent s’opposer à ce mouvement. + +Une résolution aussi spontanée, aussi caractéristique, devait avoir sa +logique ; ces femmes soignèrent si bien et avec tant d’intérêt le pauvre +blessé, en le cachant toujours à tous les yeux, que bientôt il guérit. +Leur tactique, pour arriver à ce but, était bien simple. Comme il y +avait toujours plusieurs d’entre elles dans la tente où il était, aucun +mari, aucun parent, aucun être masculin ne pouvait y entrer, car c’eût +été un crime, et les Arabes, à cet égard, ne transigent jamais. + +Le pauvre garçon fut donc très-bien traité pendant plusieurs mois, et +l’on en était arrivé à ce moment où rien ne lui manquait plus que la +liberté ; mais il avait un compte véritable à régler. + +Or, après sa guérison, il demeura encore quelque temps chez les +Bicharieh, toujours caché par les femmes et à l’abri de toute surprise. + +L’exaltation de ses bienfaitrices avait progressé en raison du résultat +qu’elles avaient obtenu, de telle sorte que la pensée leur était venue +de propager dans leur tribu la race d’un homme qu’elles admiraient. Que +de vaudevilles ne finissent pas toujours aussi bien ! Il va sans dire +que le héros de cette histoire put enfin, sûrement, retourner dans son +pays. + +L’affaire que le chek Baraca devait arranger avec le chek Ali Hérab +était donc, non celle qui avait rapport au meurtre du Bicharieh, mais +seulement celle relative au voleur qui avait vendu le chameau aux gelabs +à la station de Chigré. + +Le lendemain de la journée de cet arrangement, qu’il est insignifiant de +relater, nous levâmes notre camp et descendîmes la vallée d’Hégatte pour +entrer dans celle d’Ollaki. Cette dernière est très-encaissée ; je +trouvai encore, dans les pics qui la dominent, beaucoup de ressemblance +avec les pics du mont Sinaï ; son sol était couvert de plantes et +d’arbres de différentes espèces, des mimosas, des sihales, des iglics, +puis des merk et des sallem, sortes de grands genêts. + +Beaucoup de plantes d’arrak et de houchars tapissaient certains fonds. +Dans les arbres grimpaient des plantes parasites qui faisaient, avec le +reste, et au soleil levant, un effet merveilleux, enfin, de tous côtés, +l’on voyait des compagnies de perdrix rouges se promenant paisiblement +avec des troupeaux de gazelles. + +Nous fîmes halte dans un endroit de cette vallée charmante nommé +l’_Affawé_, où se trouvaient les cabanes du chek de tribu Souéket que +nous avions rencontré sur notre route lorsqu’il venait au-devant de +nous. + +Non loin de là, dans les montagnes environnantes, il y avait plusieurs +endroits où se voyaient quelques restes de travaux de mines, je ne pus +aller les visiter, car je me ressentais encore de l’entorse que je +m’étais donnée à la montagne d’Hégatte. + +Tous les parents du chek Souéket vinrent me voir et me demander chacun +quelque chose. Je donnai seulement au chef du drap rouge et de la toile, +et je renvoyai les autres, ce qui ne fut pas une petite affaire, par la +raison que je n’avais pas encore rencontré, chez les Bicharieh, de +mendiants comme les gens de cette tribu, y compris Souéket lui-même. + +L’on nous apporta force moutons pour notre nourriture, et il est inutile +d’ajouter que les visiteurs ne manquèrent jamais aux heures des repas, +que l’on partageait avec eux. + +Le 15 février, je visitai dans le voisinage plusieurs habitations +ruinées qui avaient appartenu à des mineurs dont les travaux avaient été +exécutés dans un filon de quartz qui traverse la montagne du nord au sud +et dans les mêmes conditions de terrains que ceux que j’avais vu +précédemment. Ces travaux étaient peu importants, des éboulements, +survenus à différentes époques, les avaient presque entièrement +recouverts. + +Nous partîmes et remontâmes toujours la vallée d’Ollaki ; elle offrait +le même aspect riant et gai. La quantité de gibier que nous rencontrâmes +nous permit de faire une chasse abondante en perdrix, gazelles et +lièvres, qui s’enfuyaient à peine au bruit de nos coups de fusils, et +qui nous regardaient avec étonnement, mais sans effroi. + +Je remarquai dans plusieurs endroits des restes d’habitations et des +tombeaux de forme ronde, construits en pierres sèches, et remplis avec +du sable et des cailloux sous lesquels, à une petite profondeur, étaient +encore des ossements humains. + +Nous nous arrêtâmes à l’embouchure d’une petite vallée nommée Camolit, +affluent de celle d’Ollaki, parce qu’il s’y trouve une source que nous +devions mettre à contribution. Cette source, qui est renommée dans le +pays, est bien moins abondante depuis qu’une grosse pierre, roulée par +les eaux pluviales, a bouché son orifice ; elle a dû prendre +souterrainement une autre direction. Les Arabes des environs sont très- +malheureux de cela, ils regrettent de n’avoir pas d’eau en plus grande +quantité ; mais ils sont si paresseux qu’ils regardent à se réunir une +dizaine d’hommes pour dégager la source, ce qui serait l’ouvrage de deux +ou trois jours au plus. + +Nous consacrâmes la journée à nous reposer. + +Vers le soir, le chek Nasser Abou Goublé vint nous trouver quoiqu’il +nous eût dit précédemment, en nous quittant, qu’il ne pouvait revenir. +Sa présence nous étonna et le début de sa conversation, toute dépourvue +d’emphase, ne nous sembla pas moins cacher un artifice. Il nous dit que, +trouvant sa cabane trop petite, il était venu respirer avec nous à +l’ombre des grands arbres. + +Pour moi, je devinai bien que le motif futile, allégué par Abou Goublé, +n’était pas le vrai motif qui le faisait agir ; mais l’usage ne me +permettant point de formuler une question, j’observai le plus grand +calme, et j’attendis. Il commença alors par nous donner des nouvelles +peu rassurantes, eu égard à la situation dans laquelle nous étions. Il +nous dit que Courchoud Aga, gouverneur de Kartoum, était allé à Taka, en +_Gazoua_[13], qu’il avait été battu par les Allingas et les Hadindannes, +tribus bicharieh du sud et qu’il était rentré à Kartoum dans le plus +grand désordre. + +Il nous dit aussi que deux cents soldats, qui étaient allés à l’Baky +pour percevoir les contributions que payent annuellement les Arabes qui +cultivent du dourah dans cette localité, après les pluies, se trouvaient +dans une très-dangereuse position au sujet d’un mouton appartenant aux +Arabes, et qu’un soldat avait tué. Le maître du mouton, étant venu en +réclamer le prix, avait été battu par les soldats, ce qui avait +occasionné une querelle et un combat après lequel ces derniers avaient +été cernés de toute part. L’un d’eux pourtant s’était enfui à cheval +pour aller donner cette nouvelle au gouvernement de Berber et demander +du renfort ; mais l’on craignait qu’en attendant, les deux cents soldats +ne fussent assaillis et massacrés. + +Tout cela, en effet, aurait pu nous inquiéter fortement si nous n’avions +pas eu avec nous le chek Baraca et quelques-uns de ses parents, +circonstance dont Abou Goublé était parfaitement informé. Aussi je +pensai bien que celui-ci avait un but personnel auquel les nouvelles +qu’il nous donnait servaient de prétexte. Dans la conversation qui +suivit, je compris qu’il voulait encore quelques présents, trouvant sans +doute que ce que je lui avais donné n’était pas suffisant. + +Il me parla des Bicharieh, en général, dans d’excellents termes ; +malheureusement leurs cheks n’étaient que des brutes, des sauvages qui +ne comprenaient pas les choses comme lui, homme sage, loyal et civilisé. +Ces cheks lui avaient remontré qu’il avait tort de laisser parcourir le +pays à un étranger envoyé par les Turcs ; mais qu’il avait répondu que, +pour lui, il était mon ami, qu’il avait bu et mangé avec moi, et qu’il +faciliterait toutes mes recherches, que certainement ce n’était pas par +intérêt qu’il agissait ainsi ; car les faibles présents que je lui avais +faits ne pouvaient faire présumer cela ; mais qu’enfin il me conduirait +partout où je voudrais en me couvrant de sa protection. L’argument +devenait de plus en plus palpable, je lui donnai encore quelques pièces +de toile pour le satisfaire et rester son ami ; il passa la nuit avec +nous. + +Le 16, de bonne heure, Abou Goublé monta sur son dromadaire pour +retourner chez lui, et nous montâmes sur les nôtres pour continuer notre +route dans la vallée d’Ollaki, qui devenait de plus en plus étroite et +tortueuse. Les montagnes qui l’encaissaient étaient toujours les mêmes, +du granit, puis des porphyres et toutes les roches de même espèce. + +Nous arrivâmes, après cinq heures de marche, à l’emplacement désigné +sous le nom de Déréhib. + +C’était le site le plus important que je voulais visiter ; or, comme il +fallait plusieurs jours pour cela, je choisis une place convenable et +commode pour y établir mon camp. + +Déréhib est à l’origine de l’ouadée Ollaki, qui court vers l’ouest-nord- +ouest jusqu’au Nil près de Daké, entre la première et la seconde +cataracte. + +Sur le bord du torrent, au pied même de la montagne, sont encore les +restes d’une petite ville construite sur un léger mouvement de terrain +et s’étendant du nord au sud[14]. + +Cette ville était partagée par une grande rue dans la direction de sa +longueur, et par d’autres plus petites, transversales, qui la +subdivisaient en îlots. Les maisons, bâties en pierres brutes, avaient +des murs bien faits, droits et verticaux, garnis d’un crépissage formé +avec l’argile du torrent et les résidus de lavages de minerai ; elles +étaient couvertes au moyen de branches d’arbres, et de plantes mêlées à +de la terre comme les maisons arabes en général, et, quant à la hauteur, +à la distribution intérieure, elles ressemblaient parfaitement à celles +d’Assouan et de Deïr. + +A peu près au centre était la mosquée auprès de laquelle l’on aperçoit +un amas de déblais qui doit provenir du creusement d’un puits +aujourd’hui comblé. + +Vis-à-vis de l’extrémité sud de la ville, de l’autre côté du torrent, +sont deux châteaux placés sur des hauteurs à l’entrée d’une gorge qui +pénètre dans la montagne[15]. + +Le plus grand, qui est au nord, a son entrée du côté du sud, tandis que +l’autre l’a du côté du nord. + +Tous les deux sont bâtis en pierres brutes, en schistes, et ces pierres, +toutes plates, forment des assises assez régulières ; les murs sont fort +épais et flanqués de tours à chacun des angles ; l’intérieur, disposé +comme les okels ou kans d’aujourd’hui, se composait de plusieurs étages +qui tous sont effondrés avec les terrasses qui servaient de couverture +et qui étaient construites avec des poutres, des planches, des nattes et +une couche de terre ; toutes les portes étaient cintrées. + +Derrière le plus petit château, il y a beaucoup de maisonnettes qui +s’étendent le long du torrent, tout contre la montagne ; autour du grand +château sont aussi beaucoup d’habitations ruinées qui n’étaient que des +huttes. + +Le cimetière de la ville est au pied du grand château, vers le nord, ses +tombeaux appartiennent à l’époque à laquelle on a bâti la mosquée. J’ai +trouvé de grandes plaques de schiste noir, avec des inscriptions +cufiques comme celles des tombeaux que l’on voit au sud d’Assouan ; ils +sont couverts de versets du Coran, mais ils ne portent aucune date. + +Quoique ces tombeaux soient musulmans et que certaines parties de la +ville aient été habitées par des hommes de cette religion, l’on constate +facilement que les châteaux, ainsi qu’un grand nombre de maisons, sont +d’une époque beaucoup plus ancienne. + +Les Arabes n’auraient pas aligné des rues comme cela, et, d’un autre +côté, l’image des constructions qui sont reproduites sur les bas-reliefs +des anciens temples égyptiens, bas-reliefs où sont représentés des +assauts et des siéges, ne laissent aucun doute à cette assertion. + +Au nord de la ville et des châteaux sont les mines qui étaient +exploitées par les habitants ; or, de même que l’on voit deux époques +dans les procédés de constructions, l’on en voit deux aussi dans les +procédés des travaux d’exploitation[16]. + +Les mines de Déréhib occupent deux petites montagnes de la hauteur de +soixante mètres environ au-dessus du sol de la vallée, montagnes de +schistes avec quelques pointes de granit qui saillissent d’espace en +espace. En outre de cette identité, la présence, dans chacune d’elle, +d’un large filon de quartz blanc, avec entourage de parties d’argile +rougeâtre et jaunâtre talcaires, leur donne encore plus de similitude. + +Ces deux larges filons ont beaucoup de ramifications, veines légères +toujours de même composition, et que l’on a suivies dans tous les sens +pour les exploiter. + +Les travaux anciens se remarquent par leur régularité et leur grandeur ; +il y a beaucoup de puits verticaux creusés de chaque côté des deux +filons, puits qui communiquaient entre eux par des galeries souterraines +fort multipliées. Ces excavations sont immenses, mais des éboulements +considérables en obstruent une grande partie et empêchent de pénétrer +jusqu’aux endroits où les exploitations ont été conduites[16]. + +En poursuivant, avec grande difficulté, une de ces galeries, j’en +trouvai l’extrémité fermée par une maçonnerie assez solide, et je pensai +naturellement que les mineurs s’étant retirés, par une raison que +j’ignore, avaient voulu fermer la galerie dans laquelle se trouvait le +filon qu’ils exploitaient, afin que l’on ne travaillât pas en leur +absence. Je voulus donc reconnaître ce filon et j’entrepris la +démolition du mur ; mais n’ayant aucun ouvrier, il fallut faire cela +avec mes gens et concourir moi-même au travail qui dura à peu près deux +heures, au bout desquelles je trouvai effectivement derrière le mur un +petit vide qui constituait la fin de la galerie. Ici je dus m’arrêter, +parce que, d’une part, le filon était trop difficile à entamer et que, +d’autre part, mes gens avaient peur de travailler ainsi sous la terre. +D’ailleurs, je n’étais pas venu pour commencer des travaux +d’exploitation, mais seulement pour reconnaître les mines. + +On remarque bien que ces travaux, par puits et galeries, ne sont pas +l’ouvrage des Arabes ; ce sont ceux des Égyptiens sous les Pharaons. + +Dans toutes les galeries, les parois noircies par la fumée des lampes +des ouvriers, ont été, plus tard, piquées avec une pioche et un ciseau +comme pour reconnaître le terrain ; or ces parties plus blanches que le +reste prouvent évidemment qu’elles ont été reprises longtemps après les +premiers travaux d’excavation. + +Plus tard aussi, l’on a creusé aux environs des principaux filons, et +amoncelé des déblais considérables pour arriver au minerai ; c’est là le +travail des Arabes musulmans, qui ont toujours craint de travailler +autrement qu’à ciel ouvert[17]. + +Toutes les montagnes des environs de la grande mine qui offraient +quelque chance de rémunération ont été attaquées vigoureusement. C’est +surtout du côté du sud que l’on trouve le plus de traces de travaux. + +Au nord de la grande mine, dans une gorge retirée, est un monticule de +décombres qui a été entièrement formé des déblais d’une excavation dont +l’entrée est aujourd’hui fermée par des éboulements. Ceci ne me parut +pas avoir été une mine ; mais plutôt un grand tombeau égyptien ou un +temple creusé sous terre. Dans cette conviction je voulus en faire +rechercher l’entrée ; on avait déjà commencé à piocher, lorsqu’une +grosse pierre coula d’en haut et vint tomber auprès de mes arabes qui se +mirent à fuir de tous côtés. Ils crurent voir dans cet accident, +pourtant bien naturel, une manifestation diabolique et, pour rien au +monde, ils ne voulurent recommencer à travailler. + +Dans aucun endroit de ces établissements de mineurs je n’ai trouvé de +moulins à bras, ni de moulins d’aucune espèce pour écraser le minerai et +le préparer ; je n’ai vu non plus aucune trace de lavage. Pour les +moulins, il est probable que l’on a pu les emporter sur d’autres +chantiers et pour d’autres usages ; les lieux de lavage auront été +détruits par les écoulements des eaux ou enfouis sous le sable qui +couvre une grande partie du sol. + +Il semble, au grand nombre d’habitations répandues dans toute la vallée, +aux pieds des collines et dans tous les lits des petits torrents +ruisselant des montagnes lorsqu’il pleut, qu’il y a eu là, à une +certaine époque, une forte population. On remarque même qu’il y avait +quelques jardins ; car dans plusieurs endroits, tout près des maisons, +se voient des murs d’enceinte faits évidemment pour empêcher les pierres +roulées par les eaux, la terre et l’eau elle-même de détruire ces sortes +de créations. + +Sans doute ici les pluies étaient plus fréquentes autrefois +qu’aujourd’hui, comme cela a eu lieu aussi, d’après mes observations, +dans plusieurs autres endroits : aux environs de Suez, au mont Sinaï et +aux environs de l’Accaba. + +Mais je ne doute nullement de la facilité que l’on aurait de creuser des +puits qui donneraient beaucoup d’eau, en outre de l’apport de plusieurs +sources, plus ou moins abondantes, qui se trouvent à une distance de +1,000 à 1,200 mètres en remontant la vallée, sources que l’on pourrait +utiliser en raison de la pente régulière du sol. Elles l’ont été, tout +le fait présumer, pour subvenir aux besoins d’arrosage des jardins dont +j’ai parlé plus haut. + +Ce qui me surprit beaucoup c’est que, malgré toutes mes recherches, je +ne trouvai aucun reste de monument ancien ni aucune inscription. La +raison cependant en est bien simple : avec les pierres du pays les +Égyptiens ne pouvaient rien construire suivant leur goût, suivant le +style qui leur était propre. Ils affectionnaient le granit, le grès, le +calcaire ; ils ne trouvaient ici que des schistes, des feldspath, des +roches micacées, des quartz et autres formations analogues ; cela fait +qu’ils n’ont laissé aucune trace de leur passage. + +Toutefois il n’y a pas à douter que ces mines ne soient celles des +anciens Égyptiens où l’on envoyait les hommes condamnés à des travaux +forcés ; car le nom d’Ollaki, donné par Diodore, est bien le même que +celui d’Allake, prononciation moderne du mot qui ne constitue même pas +une altération, car enfin parmi les travaux que je viens de signaler, il +s’en trouve de bien plus anciens que ceux des arabes. + +Voici ce que Diodore rapporte à ce sujet[18] ; comme cela s’accorde +entièrement avec ce que j’ai vu, je le cite tout au long : + +« Entre l’Égypte, l’Éthiopie et l’Arabie est un endroit de métaux et +surtout d’or qu’on retire avec bien des travaux et de la dépense ; car +la terre dans cet endroit est, de sa nature, dure et noire et +entrecoupée de veines d’un marbre blanc si luisant qu’il surpasse, en +éclat, les matières les plus brillantes. C’est là que ceux qui ont +l’Intendance des métaux font travailler un grand nombre d’ouvriers. Le +roi d’Égypte envoie quelquefois aux mines, avec toutes leur famille, +ceux qui ont été convaincus de crimes, aussi bien que les prisonniers de +guerre, ceux qui ont encouru son indignation ou qui succombent aux +accusations vraies ou fausses, en un mot tous ceux qui sont condamnés +aux prisons. Par ce moyen il tire de grands revenus de leur châtiment. +Ces malheureux, qui sont en grand nombre, sont tous enchaînés par les +pieds et attachés au travail sans relâche et sans qu’ils puissent jamais +s’échapper ; car ils sont gardés par des soldats étrangers, et qui +parlent une autre langue que la leur, de sorte qu’il leur est impossible +de les corrompre par des paroles et par des caresses. Quand la terre, +qui contient l’or, se trouve trop dure, on l’amollit avec le feu +d’abord, après quoi ils la rompent à grands coups de piques ou d’autres +instruments en fer. Ils ont à leur tête un entrepreneur qui connaît les +veines de la mine et qui les conduit. Les plus forts d’entre les +travailleurs fendent la pierre à grands coups de marteau, cet ouvrage ne +demandant que la force des bras, sans art et sans adresse ; mais comme, +pour suivre les veines qu’on a découvertes, il faut souvent se +détourner, et qu’ainsi les allées que l’on creuse dans ces souterrains +sont fort tortueuses, les ouvriers, qui sans cela ne verraient pas +clair, portent des lampes attachées à leur front. Changeant de posture +autant de fois que le requiert la nature du lieu, ils font tomber à +leurs pieds les morceaux de pierre qu’ils ont détachés. Ils travaillent +ainsi jours et nuits, forcés par les cris et par les coups de leurs +gardes. De jeunes enfants entrent dans les ouvertures que les coins ont +faites dans le roc et en retirent les petits morceaux de pierre qui s’y +trouvent et qu’ils portent ensuite à l’entrée de la mine. Les hommes +âgés d’environ trente ans prennent une certaine quantité de ces pierres +qu’ils pilent dans des mortiers avec des pilons de fer jusqu’à ce qu’ils +les aient réduites à la grosseur d’un grain de millet. Les femmes et les +vieillards reçoivent ces pierres mises en grains, et les jettent sous +des meules qui sont rangées par ordre ; se mettant ensuite deux ou trois +à chaque meule, il les broient jusqu’à ce qu’ils aient réduit, en une +poussière aussi fine que de la farine, la mesure qui leur a été donnée. +Il n’y a personne qui n’ait compassion de l’extrême misère de ces +forçats qui ne peuvent prendre aucun soin de leur corps, et qui n’ont +pas même de quoi couvrir leur nudité ; car on n’y fait grâce ni aux +malades ni aux estropiés ; mais on les contraint également à travailler +de toutes leurs forces jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, ils meurent de +fatigue. Ces infortunés n’ont d’espérance que dans la mort et leur +situation présente leur fait craindre une longue vie. Les maîtres +recueillant cette espèce de farine achèvent l’ouvrage de cette manière : +ils l’étendent sur des planches larges et un peu inclinées, et ils +l’arrosent de beaucoup d’eau. Ce qu’il y a de terrestre dans ces +matières est emporté par l’eau qui coule le long de la planche ; mais +l’or demeure dessus à cause de sa pesanteur. Après ce lavage, répété +plusieurs fois, ils frottent quelque temps la matière entre leurs mains. +Ensuite, s’essuyant avec de petites éponges, ils emportent ce qui y +reste de terre jusqu’à ce que la poudre d’or soit entièrement nette. +D’autres ouvriers, prenant cet or, au poids et à la mesure, le mettent +dans des pots de terre, ils y mêlent, dans une certaine proportion, du +plomb, des grains de sel, un peu d’étain et de la farine d’orge, ils +versent le tout dans des vaisseaux couverts et lutés exactement, qu’ils +tiennent cinq jours et cinq nuits de suite dans un feu de fournaise ; +ensuite leur ayant donné le temps de se refroidir, l’on ne trouve plus +aucun mélange des autres matières ; mais l’or est entièrement épuré, +avec très-peu de déchet. Voilà, etc., etc. » + +Peut-on ne pas reconnaître l’identité des mines de Déréhib avec celle +dont Diodore vient de nous donner une description aussi naïve ? + +Maintenant, il est avéré aussi que ces mines, ainsi que beaucoup +d’autres que j’ai visitées, ont été exploitées par les Arabes ; mais, +comme je l’ai dit plus haut, c’était par un procédé différent, c’est-à- +dire toujours à ciel ouvert. + +Après Diodore, l’on ne voit plus rien, dans les auteurs anciens, qui ait +rapport à ces questions, et ce n’est qu’en arrivant à l’époque musulmane +que, dans un auteur arabe, un historien connu par ses ouvrages et +surnommé Macrizi, du nom du quartier de la ville d’Alep où il était né, +l’on retrouve des détails sur les travaux des mines d’or des Bicharieh. +Macrizi, qui vivait en l’année 1385, par conséquent 1430 ans après +Diodore, rapporte que, sous Ahmed, fils de Teïloun, souverain de +l’Égypte, un arabe pénétra dans la Nubie et soutint une longue guerre +contre les habitants de ces contrées. + +« C’était, dit-il, un certain Abou Abd el Haman el Omary[19], etc., qui +naquit et fut élevé à Médine. Il vint à Fosto, où il professa la science +des traditions ; il vint ensuite à Kirwan ; puis il retourna en Égypte +avec une assez forte somme qu’il avait reçue en cadeau pour avoir +composé des éloges en l’honneur du prince de ce pays. Il entendit alors +parler de la mine dont on tirait l’or natif. Il acheta des esclaves avec +l’idée d’aller travailler à l’extraction de l’or, et il se rendit à +Assouan, sous le prétexte apparent d’y faire le commerce. Arrivé dans +cette ville, il fréquenta les cheks ulémas, avec lesquels il s’entretint +de sciences ; puis enfin il partit pour la mine, et choisit pour +campement le lieu où était une tribu d’Arabes de Modar. Quelque temps +après, la division se mit entre ceux-ci et ceux de Rébiah, à l’occasion +d’un homme de la tribu de Modar qui avait été assassiné ; mais, les deux +parties en étant venues à un arrangement, il n’y avait pas eu de +rupture. Le meurtrier avait subi la peine du talion, et le plus proche +parent du mort avait été satisfait. + +« El Omary n’ayant point été appelé à cet accord en fut profondément +piqué et abandonna son habitation. + +« Quelques-uns des Arabes de la tribu, dont il était l’ami, le suivirent +pour l’apaiser ; malgré tous leurs efforts, il résista à leurs +sollicitations. Cependant, d’après les promesses qu’ils lui firent de +n’agir désormais que par ses ordres, promesses accompagnées des serments +les plus sacrés, el Omary profita de l’occasion ; il engagea ces Arabes +à le reconnaître pour leur chef, et étant retourné avec eux à leur +campement, leur ordonna de revenir sur l’accord qu’ils avaient conclu +relativement au meurtre et d’en tirer vengeance les armes à la main, ce +à quoi ils obéirent en attaquant les Arabes de Rébiah. + +« Après plusieurs combats, el Omary, forcé de céder au nombre, se retira +vers une mine placée au midi de la première, où il était allé d’abord. + +« Dans cette nouvelle habitation, ses compagnons étaient obligés d’aller +chercher l’eau à une grande distance et souffraient de la soif. + +« Cependant il était assez près du Nil, sans s’en douter, ce qui lui fut +démontré par des oiseaux qu’il vit voler et qui ordinairement ne +fréquentent que les bords des rivières. Il envoya au fleuve ses gens +pour chercher de l’eau ; c’était dans le district de Makorrah. Mais les +Nubiens, habitants de ce pays, voyant de mauvais œil l’arrivée des +nouveaux hôtes, se saisirent de quelques-uns d’entre eux et les +retinrent prisonniers. Ceux qui devaient apporter de l’eau à la mine ne +revenant pas, les compagnons d’el Omary se trouvèrent exposés à toutes +les horreurs de la soif ; en sorte que la quantité d’eau contenue dans +une outre se vendait deux drachmes d’or natif. + +« El Omary, ayant inutilement employé la voie des négociations pour +obtenir la liberté des prisonniers, alla la solliciter lui-même en +personne, priant en même temps les Nubiens de lui fixer une route par +laquelle ses Arabes pourraient se rendre au Nil pour puiser de l’eau, +route dont ils ne s’écarteraient ni à droite ni à gauche. Les Nubiens, +loin d’accéder à ses demandes, massacrèrent les hommes qui se trouvaient +entre leurs mains. + +« El Omary, outré d’une pareille action, retourna vers ses compagnons et +leur commanda de se tenir prêts à marcher. Tous s’étant rassemblés +auprès de lui et ayant juré de le suivre, il leur ordonna d’apporter les +instruments de fer qui servaient à travailler dans la mine et d’en +forger des javelots. + +« Aussitôt après il se mit en marche pour tomber à l’improviste sur les +Nubiens. Il arriva au lieu nommé _Scheukir_, situé au midi de la ville +de Dongolah, à la distance d’environ deux mois de marche[20]. Le Nil, en +cet endroit, fait, du côté de l’orient, un détour considérable et se +rapproche tellement de Schankoh qu’il n’en est qu’à une distance de +quelques heures de marche. De là il retourne vers l’occident, puis vers +l’orient. Ces sinuosités rendent la route excessivement longue pour ceux +qui remontent ou descendent le Nil ; aussi les Nubiens, pour éviter ces +détours, prennent leur route au travers du désert ; en sorte qu’ils +parcourent en deux jours un espace d’un mois de marche. + +« El Omary étant tombé sur les Nubiens, en tua un nombre considérable et +ravagea le pays. Ses compagnons emmenèrent une telle quantité de +prisonniers que lorsqu’un d’entre eux se faisait raser la tête, il +donnait un esclave pour le salaire du barbier. + +« Les Nubiens s’étant retirés à l’occident du fleuve avec tout ce qu’ils +possédaient, el Omary choisit parmi ses compagnons une troupe d’hommes +d’élite auxquels il recommanda de traverser le Nil sur des outres +pendant la nuit, de fondre sur les Nubiens et d’enlever leurs barques. +Un Arabe de cette troupe, étant arrivé au bord occidental du fleuve, dit +à ses compagnons : O mes amis, tirez-moi de l’eau, car un crocodile m’a +coupé le pied. Il avait, pendant la traversée, éprouvé la morsure de ce +cruel animal ; mais craignant, s’il faisait du bruit, de troubler +l’expédition, il s’était contenu et avait supporté la douleur jusqu’au +moment où l’on parvint à l’endroit où étaient les ennemis. + +« Les Arabes ayant donc surpris ceux-ci, les défirent complétement, et +enlevèrent leurs barques dont ils se servirent pour faire des courses +dans les îles et sur la rive occidentale. + +« A cette époque el Omary écrivit aux marchands de la ville d’Assouan +pour les engager à lui apporter des provisions par la route de la mine. +En conséquence, un habitant de cette ville, nommé Othman ben Handjallah, +de la tribu de Temin, partit avec mille bêtes de somme chargées de +froment et autres denrées. + +« El Omary alla à sa rencontre et fut charmé de son arrivée. Il y avait +dans la mine, et dans la ville d’Assouan un nombre prodigieux d’esclaves +nubiens ; les habitants de cette ville n’avaient presque plus pour leur +harem que des femmes de cette nation, attendu qu’elles se vendaient à +très-bas prix. » + +El Omary, on le voit, eut beaucoup de guerres à soutenir contre les +Nubiens ; ce que l’on peut lire en détail dans la traduction des œuvres +de Macrizi, par M. Quatremère ; mais, tout en guerroyant, il ne perdit +jamais le but principal qu’il s’était proposé : l’exploitation des +mines. Beaucoup d’Arabes des tribus de Syrie vinrent, à sa suite, +s’établir dans le pays qu’il occupait et lui causèrent parfois des +embarras ; car, ne s’entendant pas toujours, il arriva que plusieurs +d’entre elles prirent parti pour les Nubiens. + +Laissons encore parler son historiographe : + +« El Omary eut aussi un autre ennemi. Il était venu près d’Assouan, au +village de Cachlémle, une journée plus au sud, et un lieutenant d’Achmed +ben Teïloun, nommé El Babeky, fut envoyé par son souverain, à Assouan, +avec un corps de troupes pour réprimer les actes qu’il pourrait +commettre ; mais, quoique El Omary fît tout son possible pour maintenir +la paix, il ne put y parvenir, et il combattit le lieutenant d’Ahmed ben +Teïloun, qui fut mis en déroute. + +« El Omary vint ensuite à Edfou, en Égypte, puis il retourna à sa mine, +où il eut encore une terrible guerre à soutenir contre les Arabes de +Rébiah. + +« En l’année 255 de l’hégire, il retourna encore s’installer à sa mine. + +« A cette époque, le pays devint tellement peuplé, dit toujours Macrizi, +et cela à cause de l’exploitation des mines, que soixante mille bêtes de +somme étaient employées à y porter des provisions de la ville +d’Assouan ; sans compter tout ce qui arrivait par Kolzoum, sur la mer +Rouge, et par Aïdab. + +« Les Bedjah, qui sont les Bicharieh, prirent part dans les guerres des +Arabes contre El Omary, et lui tuèrent son frère Ibraïm el Makhzoum, qui +était allé chercher des grains à la ville d’Aïdab. + +« El Omary eut encore beaucoup de luttes à soutenir, et l’on cite un +combat très-meurtrier qu’il livra dans un lieu nommé Meïça. + +« Enfin, un mécontent de la tribu de Modar dressa un piége à El Omary et +le massacra. C’est ainsi que finit cet homme qui avait repeuplé tout le +désert par le moyen de l’exploitation des mines. » + +On n’est plus étonné, après avoir lu et Diodore et Macrizi, de trouver, +dans ce pays, autant d’endroits où l’on ait travaillé à l’extraction de +l’or ; mais ce qui est curieux, c’est qu’une seule mine ait été ouverte +avant l’époque des Arabes, c’est que, pendant la période d’années +écoulées entre Diodore et Ahmed ben Teïloun, période d’environ 914 +années, il n’ait été tenté aucun travail de la même nature que ceux de +Déréhib. + +Comme tous les indigènes de ces contrées où sont d’anciens monuments, +les Bicharieh prétendent que leurs deux vieux châteaux renferment, +enfouis, des trésors considérables ; mais la peur qu’ils ont du diable +qui, dans leur conviction, garde ces trésors, les empêche de tenter +aucune fouille. + +Un des cheks qui m’accompagnaient, lequel n’avait pas l’air de craindre +le moins du monde le diable des châteaux, me dit que son père était allé +chercher à Assouan un savant fort expert pour reconnaître les lieux où +des trésors se trouvaient cachés, afin de lui faire trouver ceux de +Déréhib, mais que, lorsque ce savant avait voulu commencer la +démolition, aux premiers coups de pioche il était sorti de terre une +flamme qui lui avait brûlé la barbe. + +Tous les cheks me prièrent de faire quelque chose pour chasser le +diable, afin qu’ils pussent fouiller dans des endroits indiqués. J’étais +fort embarrassé ; car, si je ne faisais rien, ils pouvaient croire que +c’était mauvaise volonté ; d’un autre côté, je répugnais à les +entretenir dans leur ignorance en les laissant dans la persuasion que +j’avais un pouvoir quelconque sur leur diable. Je causai de cela avec le +chek Baraca et quelques autres moins bornés que leurs compagnons, et +nous décidâmes de tenter une plaisanterie qui réussit parfaitement. Je +plaçai un soir, sur le faîte de l’un des châteaux, quelques pièces +d’artifice, telles que fusées et soleils, et j’allai y mettre le feu, ce +qui divertit tout le monde. Je fis ensuite tuer plusieurs moutons que +tous les Arabes présents mangèrent, et le lendemain matin, beaucoup +d’entre eux, ayant foi dans la fuite du diable, se mirent à déblayer +plusieurs endroits que je leur désignai. Ils ne bouleversèrent que des +tas de poussière blanche provenant du lavage du minerai, et des amas de +sable et de déblais qui résultaient de l’excavation d’un puits. + +Quelques hommes me firent voir un endroit où ils avaient plusieurs fois, +en creusant le sol, trouvé des perles fines. Ceci ne m’étonna pas, car +j’avais vu, pendant un de mes séjours à Assouan, des Arabes du désert +qui venaient vendre des perles ramassées par eux dans des ruines ou dans +des sites abandonnés. Les Arabes anciens avaient l’habitude, comme ceux +d’aujourd’hui l’ont encore, d’enfouir leurs richesses sous terre ou dans +des cachettes quelconques, afin de ne pas être volés. Dans cette +situation, si la mort vient à surprendre le propriétaire, si la guerre +l’oblige à quitter une résidence dans laquelle il ne peut plus revenir, +l’on comprend bien que ses richesses demeurent perdues jusqu’au jour où +le hasard les livre à des gens qui n’y ont aucun droit ; et c’est fort +souvent ce qui arrive. + +A Oum Eubal, par exemple, l’on a trouvé beaucoup de perles et de bijoux +qui avaient été enterrés par les mamelouks que Méhémet Ali avait mis en +fuite, si bien que parmi les personnes que le vice-roi avait alors à son +service, il y eut un prétendu savant, un maître minéralogiste qui, sur +le dire des Arabes, persuada au gouvernement qu’il y avait des perles +dans une montagne du désert, et le poussa à une expédition ridicule pour +en exploiter la _mine_. + +La proximité de la mer Rouge faisait que les habitants des châteaux de +Déréhib devaient avoir des perles, et c’est justement parmi les +éboulements des murs que les Bicharieh en ont ramassé. + +Enfin, après être resté six jours sur ce point de la vallée d’Ollaki, +n’ayant plus rien à voir, nous songeâmes à la quitter. Il s’était groupé +autour de nous, dans les ravins, beaucoup d’hommes, de femmes et +d’enfants : tous nous recommandaient de ne pas couper leurs arbres, qui +étaient leur seule richesse ; mais en réalité ils n’étaient venus que +pour solliciter des aumônes. Je fis de mon mieux pour contenter ces +pauvres gens et pour faire qu’un bon souvenir de mon passage restât +gravé dans leur esprit. + +Depuis quelques jours le temps était couvert et menaçant ; au lieu de la +pluie que nous attendions, nous n’eûmes qu’un fort vent du nord très- +froid. + +Nous marchâmes environ trois heures en traversant les montagnes, et nous +nous arrêtâmes dans l’Ouadée Affériame près d’un puits. + +Pendant que l’on campait et que nous nous organisions pour la nuit, deux +jeunes gens des Ababdieh qui nous accompagnaient eurent une querelle au +sujet de l’herbage qu’ils cueillaient pour leurs chameaux. + +Le père de l’un d’eux, vieillard à cheveux blancs, vint prendre parti +dans la querelle et frappa l’adversaire de son fils. Alors un parent de +ce dernier intervint. Il saisit le vieillard par la barbe, le jeta par +terre en lui reprochant son peu de prudence, sa maladresse dans cette +circonstance, comme si lui-même ne commettait pas une imprudence, une +maladresse plus grande en agissant ainsi. Le vieillard prit une pierre +et fit une forte blessure à celui qui le tenait. Tout le camp fut en +rumeur ; chacun s’intéressant plus ou moins à la bagarre, l’on se porta, +de part et d’autre, quelques horions. Le chek des Ababdieh arriva assez +à temps pour empêcher que l’on en vint aux armes et réconcilier les deux +partis. Le moyen qu’il proposa fut accepté par tout le monde. Il fut +convenu, d’un commun accord, de faire battre en duel les deux jeunes +gens qui, depuis le départ d’Assouan, étaient continuellement en +dispute. Ce duel eut lieu immédiatement, réglé suivant les usages du +pays. En conséquence, l’on tendit deux cordes séparées parallèllement +l’une à l’autre d’environ 1m,50, l’on fit dépouiller les deux champions +de la partie de leurs vêtements qui les couvrait jusqu’à la ceinture, +et, après les avoir armés chacun d’un superbe courbache, espèce de forte +cravache faite d’une lanière de peau d’hippopotame, on les plaça en +présence de chaque côté des deux cordes. De cette manière ils ne +pouvaient se rapprocher qu’à la distance fixée ; mais ils pouvaient +s’atteindre, et ils étaient libres de se frapper autant qu’ils le +voudraient. + +Ils se frappèrent avec acharnement sans pousser un cri, une plainte, +sans même sourciller. Dans un instant les corps des deux jeunes Arabes +furent ruisselants de sang ; car le courbache, entre les mains de gens +qui savent s’en servir, est une arme terrible, une arme qui coupe et +meurtrit tout à la fois. L’honneur, comme l’on dit chez nous, était +satisfait, et, sur mes instances, les témoins les plus intéressés +jugèrent à propos de faire cesser le combat. Ils séparèrent les +adversaires qui vinrent s’asseoir, l’un près de l’autre, aussi +tranquillement que s’il ne s’était rien passé. + +Cette affaire grossière entre deux hommes sans renom m’impressionna +vivement ; pourquoi cela ? c’est qu’avant et après l’action, c’est que +pendant le combat même, la tenue des assistants et celle des acteurs se +confondaient dans une mise en scène théâtrale qui trahissait un profond +sentiment de la dignité humaine. On devait procéder ainsi dans le temps +des combats homériques. + +Je laissai la caravane descendre la vallée de Massarrié, et je me +dirigeai vers celle de Chawanib ; celle-ci est petite et étroite, l’on y +voit beaucoup d’habitations ruinées remplies de moulins comme ceux dont +j’ai déjà parlé. Ces habitations, comme toujours, sont près d’un lieu +d’exploitation. Or il me parut fort intéressant d’y séjourner. Pour +cela, il me fallut courir à la recherche de la caravane qui avait pris +une autre direction à cause des mauvais passages dans les montagnes. Ce +ne fut que le surlendemain que je pus l’atteindre et revenir, avec elle, +à Wadée Chawanib. + +Ce retour, vers le point que j’avais quitté la veille, me permit de +descendre la vallée d’Affériame qui est fort jolie, remplie de beaux +arbres et de buissons vigoureux. Etroite et resserrée entre de petites +montagnes et des rochers escarpés remarquables de formes et de couleurs, +elle est en outre très-tortueuse ; elle contient plusieurs réservoirs +naturels où les eaux de pluies se conservent longtemps, ce qui attire +beaucoup de perdrix et de gazelles. Nous y trouvâmes aussi un âne +sauvage, un onagre que nous poursuivîmes ; mais il disparut bientôt au +milieu des rochers. + +De cette vallée d’Affériame nous passâmes dans une plus petite, bordée +de basses collines de granit. Puis ensuite nous descendîmes dans une +autre appelée Timestib à cause de la quantité de petits joncs qu’elle +produit. Timestib est son nom en bicharieh, en arabe c’est Chouché. + +Dans tous ces ravins nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux conduits +par de vieilles femmes auxquelles nous causions une grande frayeur. + +Avant d’arriver dans l’Ouadée Massarrié, les montagnes deviennent plus +élevées, elles ont une couleur très-rouge et sont toutes dégradées par +des éboulements. + +La vallée de Massarrié est large, les collines qui la bordent d’un côté +sont peu élevées, de l’autre côté ce sont de petites montagnes toujours +de mêmes formations, mêlées ici de porphyres et de gneiss, là de granits +et de schistes, et traversées dans tous les sens par des filons de +quartz plus ou moins pur, plus ou moins micacé. + +Cette vallée est remplie de plantes et d’arbustes ; mais ici il nous +arriva un contre-temps : nous étions tellement gelés par un fort vent du +nord, qui soulevait des nuages d’une poussière blanche et fine, +tellement aveuglés par cette poussière, qui nous empêchait de rien voir, +que nous fûmes forcés de nous arrêter près d’une petite gorge où il y +avait de l’eau et des buissons. + +Quelques Arabes, campés dans cette localité, vinrent très-poliment nous +prier de ne pas prendre l’eau qui leur appartenait ; c’était assez +difficile, attendu la situation. Quoiqu’ils nous répétassent, sous +toutes les formes, qu’ils étaient les maîtres, nous dûmes leur faire +comprendre que le droit que nous avions comme leurs hôtes, autant que le +besoin de nous ravitailler, nous empêchait de consentir à ce qu’ils +demandaient ; après quoi nous prîmes de l’eau, et personne ne s’y +opposa. + +Vers le soir, le vent tomba ; mais nous étions littéralement couverts de +poussière, nos personnes, nos montures, nos bagages, en étaient pour +ainsi dire saturés, ce qui donnait à notre marche un aspect fort +bizarre. + +Toute la nuit le froid se maintint très-vif, il ne diminua qu’après le +lever du soleil, et nous ne rentrâmes dans l’ouadée Chawanib que vers +l’après-midi. + +Mon premier soin, après m’être installé, fut de visiter les lieux +d’exploitation et de placer des Arabes dans différents endroits pour y +travailler. + +Ces mines de Chawanib sont situées entre plusieurs petites montagnes de +peu d’élévation, la plus haute n’ayant pas plus de 120 mètres au-dessus +du fond de la vallée ; elles présentent un mélange de plusieurs roches +avec une base de granit ou de différentes espèces de porphyres. Le mica, +le quartz et le feldspath se trouvent réunis dans des blocs séparés. + +L’endroit principal de l’exploitation est à droite de la vallée, en la +remontant. C’est une petite colline de 20 mètres environ, entre deux +petits torrents qui descendent de la montagne. Dans cette colline l’on a +exploité deux filons qui traversent la petite vallée et continuent de +l’autre côté, où ils sont aussi entamés ; leur direction est S.-E. et +N.-O. sur une largeur de 95 centimètres. Le sol est ici encore de +formation primitive, les schistes y dominent. Je remarquai aussi, autour +de ces filons, des schistes rougeâtres dans lesquels se trouvent de +petits cristaux cubiques qui ont de 2 à 4 millimètres de face, puis une +terre argileuse très-compacte avec beaucoup de petites veines de quartz +contenant le métal, c’est-à-dire l’or exploité. Enfin, les travaux +exécutés verticalement conservent partout la même largeur dans tous les +endroits où l’on avait fouillé, et ont été conduits, sur bien des +points, jusqu’à l’épuisement complet de la partie quartzeuse. + +Il m’arriva ici, comme à Déréhib, de trouver le fond d’un filon exploité +entièrement muré ; au delà du mur mes recherches furent aussi +infructueuses que dans la mine de Déréhib. + +Quoique la présence de l’or soit fort peu sensible, l’on ne peut +cependant pas douter qu’il n’y ait eu un grand travail, et que tous ces +filons n’aient été fouillés. Dans plusieurs des habitations +environnantes, et dans quelques autres j’ai trouvé, près du mortier où +l’on pilait le minerai, la gangue qui renferme l’or, puis cette même +pierre pilée et préparée pour être passée au moulin. + +J’ai constaté qu’un seul filon n’avait pas été comblé par les +éboulements, et qu’il faudrait de grands travaux pour déblayer les +autres si l’on voulait continuer l’exploitation. La maison de celui qui +exploitait le filon principal était sur le lieu même, et des gardiens, +dont on voit encore les guérites en pierres, veillaient sur le haut de +la colline. + +Outre les points travaillés, il y en a beaucoup d’autres qui sont encore +intacts et de même nature, il y en a même de plus importants que les +plus grands de ceux que j’ai visités. + +Beaucoup d’habitations étaient disséminées au bas des collines voisines, +bâties sans aucun ordre, en pierres brutes et de formes carrées. Presque +dans toutes se retrouvaient les fragments de roches qui servaient à +piler le minerai ou à écraser la gangue, et de plus le moulin à broyer +presque complet. Enfin les installations du lavage y étaient presque +nulles ; sans doute, pour cette opération, l’on se rapprochait des lieux +où se trouvait l’eau, ou bien l’on attendait la saison des pluies. + +J’ai remarqué que les mineurs de Chawanib, divisés par petits groupes, +s’attachaient au filon qui leur était dévolu, et qu’ils travaillaient +aussi à ramasser, sur leur circonscription, les sables que les eaux de +pluie entraînaient du haut de la montagne afin d’en faire le lavage. Il +y a, auprès des maisons, beaucoup de tas de sable qui n’ont pas d’autre +origine. + +D’après l’état de toutes ces maisons et d’après celui des travaux +surtout, l’on peut être persuadé que cette mine n’a pas été abandonnée +volontairement par les mineurs ; mais qu’ils ont dû y être contraints +par force, sans doute à la suite des guerres qui ont ravagé le pays. + +Ce devaient être des musulmans, si l’on en juge par quelques tombeaux +dispersés çà et là, et qui datent du temps où le chek Abd el Haman el +Omary occupait le pays. + +Le nom de Chawanib donné à cette vallée lui viendrait, suivant les +Bicharieh, de ce qu’un Arabe nommé Chawane, qui a encore aujourd’hui un +descendant direct, l’aurait occupée à une certaine époque. Ils ont +ajouté à son nom une terminaison suivant leur langage. Mais avec sa +terminaison, Chawanib pourrait bien être aussi un pluriel de Chamin, qui +veut dire Syrien, ce qui justifierait le passage de la citation de +Macrizi où il est dit que des ouvriers syriens sont venus travailler aux +mines. + +J’ai oublié de dire que les eaux pour les besoins particuliers des +travailleurs étaient fournies par un puits qui se trouve plus bas dans +la vallée, et qui a été comblé par les cailloux et tous les détritus que +le torrent apporte lorsqu’il pleut. Personne, chez les Bicharieh, ne +veut se donner la peine de désencombrer ce puits qui, au dire des +anciens de l’endroit, était encore en bon état il y a peu d’années. + +Après être resté trois jours à Wadée Chawanib, nous partîmes pour une +autre destination ; lorsqu’on leva le camp, il y eut beaucoup de bruit, +car le chek Baraca s’était absenté pour aller voir le chek Abou Goublé. +Chacun voulait prendre le moins de bagage possible. Un Ababdi qui se +disputait avec un de mes gens parce que l’on avait un peu changé sa +charge, refusa de la mettre sur son dromadaire. Je me fâchai et lui +ordonnai d’obéir, et comme je m’avançais résolûment pour l’y +contraindre, il prit une pioche et vint à moi avec menace. Comprenez- +vous ce qui serait arrivé si, n’écoutant que ma colère, j’avais fait +usage de l’arme que j’avais saisie pour mettre cet homme à la raison ? +Mon bonheur voulut que les Arabes présents fussent plus prompts : ils +sautèrent sur lui et l’entraînèrent loin de moi. Puis les Ababdieh +vinrent me supplier de me calmer, et surtout de ne point parler aux +cheks de ce qui s’était passé, ajoutant que le coupable était un +Bicharieh sauvage et abruti qui ne comprenait rien au respect que l’on +me devait, qu’il serait corrigé par eux, etc., etc. Ma colère était +passée, je promis ce qu’ils demandaient ; mais je sus plus tard, par un +jeune garçon qui parlait l’arabe, que l’individu révolté contre moi +était bien réellement un Ababdi de la tribu du chek Saad ; ses camarades +avaient voulu faire tomber sur les Bicharieh toute la responsabilité qui +pesait sur eux. Ce trait, qui implique une certaine fourberie, est un +des caractères distinctifs de leur tribu. + +Nous nous arrêtâmes dans l’ouadée Massarrié. + +Le lendemain, au lever du soleil, nous partîmes avec un vent extrêmement +froid qui nous venait du nord et nous glaçait au point de nous faire +souffrir. En passant dans la vallée d’Ollaki, nous rencontrâmes des +Arabes de connaissance qui faisaient paître un grand nombre de femelles +de dromadaires avec leurs petits ; ils ne voulurent pas nous laisser +passer sans nous faire une politesse, et ils nous servirent de grands +vases de lait qu’ils tiraient sur le moment ; cela nous réchauffa un +peu. + +La route suivie était dans la direction de la vallée d’Hégatte. Nous +remontâmes cette vallée, déjà parcourue, pour une raison importante que +je vais dire : il était convenu que l’on s’arrêterait auprès d’un puits +désigné, et que là on tiendrait une espèce de conseil avec les cheks de +la caravane et d’autres cheks des environs que nous connaissions déjà, +afin de décider s’ils viendraient avec moi au Caire pour que je les +présentasse au vice-roi, et qu’ils fissent, entre ses mains, acte de +soumission. Cette démarche était nécessaire pour l’avenir, si Méhémet +Ali donnait suite au projet qu’il avait de faire exploiter les mines ; +car ces Arabes n’avaient jamais été soumis, jamais personne, je l’ai +dit, n’avait pénétré chez eux ; c’est à peine s’ils étaient connus du +gouvernement égyptien. + +On était campé près de l’eau ; chacun avait quelque chose à faire : les +uns firent la lessive, les autres arrangèrent les selles, les armes, +etc. Moi, je passai l’inspection des vivres, et bien m’en prit. Je +connaissais les Arabes, toujours imprévoyants, ils auraient consommé +toutes leurs provisions sans mot dire, et quand il n’y aurait plus eu un +biscuit, une mesure de farine, un grain de riz, ils seraient venus m’en +faire part, et il aurait fallu tout abandonner pour regagner au plus +vite la ville d’Assouan. + +Je trouvai que plusieurs groupes avaient déjà fini leurs biscuits, +d’autres étaient presque dans la même position ; cependant, pour +compléter mon voyage, j’avais encore un mois à courir le désert. Je +prévins Baraca afin qu’il prit ses mesures en conséquence ; car c’était +lui qui était responsable. Il avait reçu, à Assouan, plus d’argent qu’il +ne fallait pour assurer la subsistance de la caravane pendant deux mois, +et il avait pris l’engagement d’y pourvoir. Je décidai ensuite que nous +partirions le surlendemain, soit que les cheks fussent venus, pour le +conseil, ou non. + +Il y avait aux environs, des ruines d’anciennes habitations, des traces +d’exploitations comme celles que j’avais déjà vues. Je dus renoncer à +les visiter ; car il aurait fallu me détourner de ma route principale, +et dépenser un temps précieux eu égard à la pénurie dans laquelle nous +nous trouvions. + +Mon intention était de pousser jusqu’à l’Elba, dans la direction de la +mer Rouge, et je dus prendre toutes les dispositions nécessaires pour +effectuer cette excursion. + +Les cheks que nous attendions ne vinrent pas ; ils nous envoyèrent dire +que si nous voulions rester dans les environs d’Ollaki, sans aller plus +loin, et surtout à l’Elba, ils viendraient nous accompagner ; mais que +si nous les faisions venir pour aller à cette montagne, ils ne nous +accompagneraient pas, parce qu’ils savaient que les gens de cet endroit, +à la nouvelle qu’on leur avait donnée de notre arrivée, s’étaient +retirés avec tous leurs troupeaux dans l’intérieur de leurs rochers où +il est très-difficile de pénétrer, et qu’ils nous attendaient avec des +dispositions hostiles. Ils ne voulaient point faire la guerre à cause de +nous, et encore moins partager notre mauvais sort. + +Ils me firent savoir aussi que, quant à aller se présenter au vice-roi, +comme je le leur avais proposé, ils ne pensaient pas que cela fût très- +nécessaire, qu’ils écriraient une lettre que tous signeraient pour +assurer Son Altesse de leur soumission, et lui faire savoir, dans le cas +où sa volonté serait d’envoyer des gens pour travailler aux mines, +qu’ils les recevraient de leur mieux et les aideraient même dans leurs +travaux ; mais que la crainte de la petite vérole, qui, lorsqu’elle +était apportée chez eux, faisait d’affreux ravages, les empêchait de +descendre en Égypte. + +La vraie raison venait d’une autre crainte, hélas ! bien fondée. Ils +voyaient tous les jours les _avanies_ que les gouverneurs, les cachefs, +les employés du gouvernement égyptien commettaient sur les autres +Arabes, et ils ne se souciaient pas de s’y exposer. Ils connaissaient +plusieurs faits arrivés à Assouan, à Abou Ahmet, à Coroscos, et il +craignaient, ce qui du reste faisait l’éloge de leur bon sens, qu’en +devenant les amis des Turcs, ils ne fussent encore plus maltraités qu’en +restant dans les termes où ils se trouvaient avec eux. + +Voyant que pour négocier une affaire de ce genre j’étais exposé à subir +bien des lenteurs, voyant, d’un autre côté, qu’un jour arriverait +indubitablement où mes amis les Bicharieh me maudiraient, sans que +j’eusse procuré à Méhémet Ali un avantage réel, je laissai là cette +négociation, m’en rapportant, pour la question des mines, à toute autre +donnée que la situation ferait naître. + +Cependant, comme j’avais déclaré que bon gré, mal gré, j’irais à l’Elba, +un des cheks convoqués pour le conseil qui n’eut pas lieu, consentit à +venir avec nous. Sans tenir compte de l’opposition de ses compatriotes, +il promit de venir nous rejoindre à Meïça, localité qui se trouvait sur +notre itinéraire. + +Un autre chek partit aussi pour Derrawe, où il alla m’attendre. Ces deux +hommes étaient plus résolus que les autres ; je pensai donc, après tout, +pouvoir les conduire au Caire. + +La caravane se mit en mouvement à dix heures du matin, le 2 mars. Nous +descendîmes l’ouadée Hégatte pour entrer dans celle d’Ellébé. Toutes les +collines et hauteurs que l’on a sous les yeux sont alors peu élevées, +comme celles de Déréhib ; seulement l’on y voit un plus grand nombre de +monticules de quartz brisés. Cette vallée, qui va toujours en se +rétrécissant, presque sans végétation, conduit à une assez haute +montagne du même nom, montagne curieuse à cause du spectacle qu’elle +présente ; ce sont des couches renversées, brisées, des éboulements +multipliés de roches aux couleurs chatoyantes, et, comme à Déréhib +encore, de gros blocs de quartz, du granit et des schistes. Du côté du +nord elle est toute ravinée par les pluies. + +Après l’ouadée Ellébé, nous traversâmes plusieurs petites montagnes sans +que l’aspect général du pays eût changé. Nous entrâmes dans l’ouadé +Daffetti et, après quelques heures, nous atteignîmes un terrain +uniforme, presque plat, et tout couvert d’un beau gravier granitique +mêlé à du sable siliceux. + +Les pluies, qui étaient tombées, avaient fait pousser beaucoup de +petites herbes, imperceptibles pour nous ; mais que des troupeaux +mangeaient déjà. Ces troupeaux étaient gardés par deux très-jolies et +jeunes Bicharrieh qui d’abord s’effrayèrent à notre approche ; elles ne +voulurent jamais nous dire de quelle tribu, ni de quelle famille elles +étaient, ni à qui appartenaient les troupeaux ; mais bientôt elles nous +parlèrent hardiment en riant et plaisantant, elles se moquèrent même de +nous avec beaucoup de gaieté. Nous campâmes près de la vallée de +Daffetti au coucher du soleil. + +Le lendemain, 3 mars, nous fîmes beaucoup de détours, tantôt d’un côté, +tantôt d’un autre. La route suivie était vers l’Est ; mais les montagnes +qui bordent l’ouadée Daffetti et qui se présentent verticales comme des +murailles, nous barraient constamment le passage. + +Il nous fallut contourner cette chaîne d’obstacles dont la nature est la +même que celle des environs d’Ollaki, à cela près qu’ici l’on voit +beaucoup plus de quartz. + +Le pays était peuplé de gazelles, ce qui égaya un peu notre marche ; +nous vîmes aussi plusieurs autruches. + +Après avoir franchi Daffetti et ses défilés, l’on a devant soi la +montagne ainsi que la vallée de Beint el Fegue. Celle-ci est remplie de +touffes de joncs et, par intervalles, de quelques petits arbres +rabougris, tout secs et noirs, ce qui provient de la rosée abondante qui +tombe pendant la nuit dans ces lieux et du soleil ardent qui brûle les +plantes pendant la journée. Nous continuâmes à marcher toujours vers +l’est du côté de la montagne de Chennâh, à droite de la chaîne de +Daffetti. + +Dans ces parages, il se trouve beaucoup d’ânes sauvages, des onagres +auxquels nous donnâmes la chasse inutilement. Le soir, épuisés de +fatigue, nous dressâmes nos tentes à l’entrée d’une grande plaine de +sable. + +Les ânes sauvages, troublés dans leur solitude, épiaient, à distance, +tous les mouvements des Arabes, mais ils se tenaient toujours en dehors +de la portée de leurs balles. Ces animaux sont extrêmement rusés et +flairent l’homme de fort loin. Ce sont les seuls, dans le désert, que +les Bicharieh ne peuvent forcer à la course. Ils forcent les gazelles et +les autruches. Montés sur leurs dromadaires et en plaine, ils arrivent +assez facilement à fatiguer ce gibier qui ne trouve de salut que dans la +montagne ; l’âne sauvage, lui, ne se fatigue pas et court très- +longtemps. Les Arabes ne les prennent que dans des piéges habilement et +solidement tendus. + +Pendant la nuit, des Bicharieh, qui campaient aux environs, eurent +l’idée d’attraper un onagre ; voici le procédé qu’ils employèrent : ils +attachèrent à un gros tronc d’arbre mort un nœud coulant, fait avec une +corde en lanières de peau très-souple et bien graissée, et ayant 3 +centimètres de diamètre. Cette espèce de lacet fut recouvert de petites +herbes sèches et d’un peu de sable très-fin, de manière à ce que +l’animal ne pût le voir et dût, en même temps, poser les pieds sur le +terrain mobile. + +Ils placèrent, comme appât, auprès du tronc de l’arbre, une ânesse bien +fortement attachée, puis ils s’éloignèrent, confiants dans leur ruse qui +manque rarement son but. + +On comprend, en effet, l’excellence du procédé. Attirés par la présence +d’une femelle, les mâles arrivent avec confiance, et tout en piétinant +sur la terre préparée, l’un d’eux met infailliblement le pied dans le +nœud coulant et se trouve pris. Le propriétaire de l’ânesse a le double +avantage de prendre un âne sauvage et d’avoir sa bête saillie par lui, +ce qui donne un produit très-estimé et d’une race excellente. + +Les ânesses ainsi exposées ne sont jamais maltraitées par les troupes +d’onagres ; mais si, par aventure, ils rencontrent un baudet, celui-ci +est immédiatement massacré par eux avec une fureur sans égale. + +Le matin, de bonne heure, l’on vint nous annoncer qu’un onagre était +tombé dans le piége, et chacun s’empressa de courir pour l’aller voir. +Il était pris par un pied de derrière, de telle sorte qu’il traînait le +tronc d’arbre après lui, et qu’il nous fit faire bien du chemin avant +que l’on pût l’atteindre. Sa fureur était à son paroxysme, il mordait la +corde et même sa jambe pour se dégager ; mais il n’y parvint pas, et on +le tua sans pitié. Je dis sans pitié, parce que les Arabes Bicharieh ne +pardonnent pas à cette espèce de quadrupède sa rebellion constante +contre toutes les tentatives qu’ils ont faites et celles qu’ils font +encore pour arriver à l’apprivoiser. + +Après tout la chair de l’onagre est fort bonne à manger. Celui qui avait +été pris par les Arabes de l’endroit, fut partagé avec mes hommes et +l’on en fit un somptueux repas. + +Dans notre existence du désert, cet événement fut une cause de joie, une +cause de fraternisation, et il arriva que nous nous mîmes en marche +longtemps après le soleil levé. + +Nous piquâmes directement à l’est, comme disent les marins, toujours en +montant et sur un terrain de sable, parsemé çà et là de rochers de +granit, gros blocs parfaitement arrondis, et de roches quartzeuses d’un +blanc laiteux plus ou moins nuancé. Après ces terrains sablonneux, nous +descendîmes la vallée de Feuque qui, au nord, se joint à celle de +l’Hodéïn, pour aller ensuite jusqu’à la mer. + +Notre route traversait cette vallée au delà de laquelle nous dûmes +continuer entre de petites montagnes nommées el Samerah, à cause de leur +couleur rougeâtre. + +De ce point, en six heures, nous arrivâmes au puits de la vallée de +Chennah. Mon intention était de marcher encore, sachant bien que nous +avions assez d’eau pour aller jusqu’à un autre puits que nous devions +trouver le lendemain ; mais telle n’était celle de mes gens. Les +Bicharieh ne me comprenaient pas, ils étaient d’ailleurs de la même +opinion que les Ababdieh dont je connaissais l’entêtement bestial. Or, +n’ayant aucun intérêt majeur à entamer une lutte qui pouvait tourner à +mal, je pris le parti de dire comme tout le monde, en laissant croire +que je m’étais trompé dans mon appréciation, et nous campâmes au puits +de Chennah. + +Ce puits, situé dans un endroit fort aride, se trouvait quelque peu +ensablé ; il nous fallut travailler à l’ouvrir, après quoi nous eûmes, +je dois l’avouer, de l’eau très-bonne et très-claire, sourdant des +sables granitiques. + +Toutes les montagnes environnantes étaient, du côté du sud, formées de +gros blocs de granit rose ; il n’y en a pas d’autre dans ces contrées, +et, du côté du nord, leur structure se présentait sous forme de gneiss, +de schistes et roches micacées. Ces dernières paraissaient beaucoup plus +élevées. + +En quittant ce lieu, c’est-à-dire en quittant le puits auquel je ne +voulais pas toucher, le 5 mars, nous descendîmes la vallée qui est très- +pittoresque à cause de ses sinuosités, et surtout à cause des hauts +rochers qui l’enserrent ; ces rochers sont de grandes masses de granit +siénitique. Tout au contraire, la montagne de Chennah, dont la hauteur +est importante, ne laisse voir que des petites roches entassées les unes +sur les autres, comme résultat des éboulements qui ont eu lieu partout. +Cette circonstance lui donne un aspect particulier. Du côté de l’est, le +granit y affecte des formes pyramidales très-variées. + +La vallée se perd dans celle d’Assiam, qui elle-même va se confondre +avec une autre appelée Abou Houded. Ici la montagne de ce nom, située au +nord de la vallée, est aussi élevée que celle de Chennah. Sa +composition, parfaitement identique quant au fond, ne l’est point quant +à la forme. Elle apparaît toute découpée, par aiguilles, comme les +doigts de la main. C’est au reste la continuation de l’autre pic dont +elle n’est séparée que par une faible distance. + +Du faîte de ce belvédère l’on domine une grande étendue de pays du côté +de l’est et du côté du nord. On voit les montagnes de l’Béda qui sont à +plus de seize lieues, celles de Guerfe où se trouvent la vallée de +Bannet et celle de Chélal, renommée par ses sources et ses réservoirs +naturels, et l’on jouit d’un spectacle d’autant plus splendide, que les +premiers plans que l’on a sous les yeux sont garnis d’arbres et de +végétation, et que les vapeurs du désert colorent tout cet ensemble des +tons les plus variés et les plus fantastiques. + +La montagne de Guerfe est ainsi nommée parce qu’elle est la dernière +ramification, au nord, de cette chaîne qui s’étend vers le sud plus loin +que l’Elba. Elle est la plus élevée du pays et forme le point de partage +des eaux. L’un de ses versants regarde l’est et la mer, l’autre regarde +l’ouest et le Nil ; aussi tous les brouillards qui arrivent de la mer +Rouge, par un vent de nord-est, s’arrêtent sans passer au sud-ouest, et +font tomber sur le versant du levant, pendant les nuits d’hiver, une +très-forte rosée qui mouille comme une pluie fine de printemps. Quoique +la mer soit éloignée d’une vingtaine de lieues, il est à remarquer que +les brouillards qu’elle envoie sont salins et que le ciel, couvert de +gros nuages très-bas, ne se fond jamais en pluie véritable. + +Les eaux qui coulent de la vallée d’Abou Houded, auxquelles se joignent +celles de Chennah et celles d’Assiam, se rendent à la mer par l’ouadée +Gismit en traversant le désert de sable de la contrée de l’Elba. + +Tout ce pays est habité par les Bicharieh de la tribu du chek Souéket. +La partie dans laquelle nous entrions se nomme l’Genoub, c’est-à-dire +queue des vallées, appellation pittoresque qui désigne fort bien la +contrée où les vallées se perdent dans la plaine. + +Nous laissâmes Abou Houded, et nous marchâmes encore à l’est par un sol +sablonneux transpercé d’espace en espace par des roches de granit, et +puis ensuite accidenté par des dunes de sables mouvants sur lesquels nos +montures se fatiguèrent beaucoup. Partout la végétation était rare et +les arbres rabougris. + +Nous campâmes, après une marche forcée de plusieurs heures, dans le lit +peu profond de l’ouadée Sawaworib où il n’y avait que des plantes +marines grasses et de la soude. + +Mais ces sables, que nous parcourions, dont l’aridité est effrayante à +certaines époques de l’année, se couvrent, lorsque la saison des pluies +arrive, de pâturages excellents pour le bétail, et même quoiqu’il n’eût +pas encore plu, il y avait déjà en plaine beaucoup de chameaux et de +moutons. Ces troupeaux appartenaient au chek Souéket, dont le fils vint +bientôt nous trouver. + +Vers le soir, le ciel se couvrit de gros nuages et prit un aspect fort +triste ; mais il ne tomba pas une goutte d’eau ; le brouillard seulement +fut épais toute la nuit. + +Le 6, de bonne heure, le frère de Souéket, nommé Carar, nous amena deux +moutons en présent. Il était accompagné de sa mère, parente du chek +Baraca, ce qui fit événement. Tous les Arabes allèrent saluer la vieille +femme avec les marques du plus profond respect. + +Ce jour-là notre marche s’infléchit un peu au nord, toujours dans des +terrains sablonneux. Bientôt nous remontâmes une vallée venant de +l’est ; elle était remplie d’arbres, et chemin faisant, j’y découvris +beaucoup de tombeaux anciens. Il y avait, devant nous, sur le sable, les +traces d’une caravane de chameaux qui ne devait avoir que quelques +heures d’avance ; comme nous supposâmes que c’était une caravane de +Gelabs, portant des grains pour vendre à l’Elba, nous fîmes notre +possible pour les rejoindre. + +Depuis sept heures environ nous étions juchés sur nos dromadaires, +lorsque nous en descendîmes à l’entrée de l’ouadée Meïça, comme des +voyageurs qui mettent pied à terre à la porte d’une bonne hôtellerie. +Pendant que l’on s’installait, je courus, avec le chek Baraca, à la +reconnaissance du puits où l’on devait aller prendre de l’eau. + +Cette vallée, resserrée entre de petites montagnes de formes gracieuses +et colorées, ressemblait en tous points à celle de Chawanib, si ce n’est +pourtant que les quartz y sont moins abondants. Elle est remplie +d’arbres et de plantes, et la même végétation subsiste jusque sur les +montagnes, chose que nous n’avions pas vue jusque là. + +Le puits se trouve dans le haut de la vallée, au beau milieu du chemin ; +il est large, profond de 8 à 9 mètres et construit avec des pierres +brutes jusqu’à la margelle qui est en briques cimentées avec du mortier, +ce qui prouve qu’il est ancien. Il fournit beaucoup d’eau très-limpide, +mais cette eau est saumâtre et quelque peu salée. + +Près du puits je remarquai un rocher à pic sur lequel il y a des dessins +ébauchés qui représentent des vaches à longues cornes et des chameaux +tous fort mal faits, et, sur son flanc, une petite grotte naturelle où +les Bicharieh prétendent que l’un des Sahabas, c’est-à-dire des +compagnons du prophète Mahomet, mettait sa jument à l’ombre. La pauvre +bête ne devait pas y être commodément ; car il fallait qu’elle entrât ou +sortît en reculant, la grotte étant trop étroite pour qu’elle pût s’y +retourner. + +Macrizi, en parlant de la vie du chek El Omari, dit que son frère Ibraïm +el Makhzoum fut tué par les Bedjah en allant chercher des grains à la +ville d’Aïdab. Je l’ai déjà cité plus haut ; puis il ajoute qu’à Meïça +différentes tribus arabes se battirent avec les troupes d’Omary, que +dans une rencontre, qui fut terrible, il périt plusieurs milliers +d’hommes et que l’avantage resta aux indigènes. + +Les tombeaux des victimes de cette hécatombe sont encore visibles +aujourd’hui. Ce sont de grands ronds, comme ceux que j’ai déjà décrits, +élevés au-dessus du sol d’environ un mètre et tous faits en pierres sans +mortier. Leur centre rempli de gravier et de terre cachait une +excavation dans laquelle l’on plaçait les cadavres ; les ossements que +j’y ai trouvés en font foi. D’ailleurs c’était un usage ancien, parmi +les Arabes, d’enterrer ainsi leurs morts après le combat. + +En descendant la vallée, à une petite distance de l’endroit où est le +puits, se trouvent les ruines du tombeau d’un musulman[21] ; c’est une +bâtisse carrée, assez grossière, avec deux fenêtres cintrées sur chaque +façade ; elle se terminait par un dôme qui était fort lourd, et qui a +produit une poussée si grande sur les pieds-droits qui le soutenaient, +que ceux-ci se sont élargis et que le susdit dôme s’est effondré avec +tout un angle du monument. Le tout était bâti en moellons avec du +mortier de chaux et du plâtre que l’on a dû apporter de fort loin ; car +dans aucun terrain il n’y a rien qui annonce la présence de ces +matériaux. + +Ce tombeau n’était pas le seul. Aux alentours il s’en trouvait d’autres +plus petits qui sont aujourd’hui entièrement ruinés. Le plus grand +devait être celui du frère d’el Omary, tué par les Bedjah en revenant +d’Aïdab. + +Dans la vallée étaient beaucoup d’habitations de Bicharieh, et, dans ces +habitations, beaucoup de jolis enfants très-étonnés de nous voir +quoiqu’ils ne témoignassent aucune crainte. + +Les Gelabs, dont nous avions vu les traces la veille, sur le sable, +étaient campés aussi dans cet endroit ; ils venaient d’Assouan avec une +charge de grains pour vendre à l’Elba. A notre approche, ces gens ne +nous reconnaissant pas, et nous prêtant des intentions de pillage, +prirent leurs armes avec une résolution qui prouvait qu’ils étaient bien +préparés contre toute surprise. Telle est la manière d’accueillir, dans +le désert, les individus que l’on ne connaît pas ; l’on est toujours sur +le qui-vive, attendu qu’il y a cent à parier contre un que vous +rencontrez un ennemi ou des ennemis ; mais dans la circonstance présente +l’erreur était manifeste, et les Gelabs, qui s’en aperçurent presque +aussitôt, vinrent nous saluer très-amicalement. Avec eux se trouvait le +fils du chek Ahmed Courouc qui nous dit que son père n’avait pas encore +pu venir nous joindre parce que le jeûne du Ramadan le fatiguait +beaucoup, et qu’il n’avait pas su précisément l’endroit où il pouvait +nous rencontrer ; mais que, sans aucun doute, dans la journée du +lendemain il arriverait. + +Comme il était fort important pour nous de voir ce chek pour aller à +l’Elba, et que, d’un autre côté, nous en attendions deux autres dont les +tribus habitaient la fameuse montagne, comme nous devions aussi nous +entendre avec les Gelabs au sujet de provisions que nous avions à +acheter, je résolus de passer la journée, la nuit et encore la journée +du lendemain à Meïça. + +Le 7, pendant toute la journée, j’eus la visite de beaucoup de +Bicharieh ; ils s’accordaient tous à dire que personne, dans la contrée, +ne voulait aller avec nous à l’Elba. Pour pénétrer dans cette montagne, +qui était, suivant eux, un lieu sacré aux yeux des Arabes, surtout aux +yeux de ceux qui campaient près d’elle, il fallait gagner à notre cause +au moins soixante-dix chefs, c’est-à-dire tous les principaux +personnages du pays ; mais en réalité la montagne de l’Elba ne +constituait qu’un repaire de brigands, un assemblage d’individus vivant +de rapine et de vol, sans chef immédiat, et ne reconnaissant pas même à +l’un d’entre eux cette autorité bénigne du chek qui n’est autre que +celle du père de famille. Il était évident que l’on voulait exploiter ma +présence à leur profit, ou plutôt, qu’eux s’étaient arrangés de manière +à ce qu’il en fût ainsi. Je n’avais ni la volonté ni les moyens de subir +cette pression ; tout mon espoir se concentrait donc dans l’influence +des cheks qui m’accompagnaient et surtout dans celle de Baraca. + +Le 8, nous attendîmes en vain Ahmed Courouc ; mais ses deux fils, qui +étaient auprès de nous, promirent de nous conduire à la place de leur +père, et il fut convenu de faire tout ce qu’ils proposeraient. Ainsi +donc ces deux jeunes gens se mirent à notre tête. Ils avaient un air de +franchise et de loyauté qui inspirait la confiance, ils avaient des +allures de jeunesse qui les rendaient sympathiques. Le 9 mars nous +partîmes de Meïça. + +Notre route se fit au milieu de petites montagnes, toutes de formations +primitives. C’étaient encore des blocs de granit avec filons quartzeux, +des gneiss, puis des schistes. Le porphyre devenait plus rare mais le +sable, qui recouvrait en partie tous ces accidents du sol, se trouvait +être mouvant dans beaucoup d’endroits. + +Je laissai la caravane suivre directement sa route à l’est, sur l’Elba, +et je pris plus à droite, avec Mohamed Adar, l’un de nos guides, pour +aller voir deux sites où il m’avait dit qu’il y avait des bâtisses et +des travaux. Ces deux sites constituent deux petits groupes de roches +séparés par une colline de sable. Le tout peut avoir six milles +d’étendue du nord au sud, et deux milles seulement de l’est à l’ouest ; +ces deux petites montagnes se nomment to Giafferié, celle du sud, +l’autre to Roumié. La première est plus petite et entièrement composée +d’un feldspath très-beau, entremêlé de gros blocs de quartz laiteux et +de quelques veines de même matière. + +Les travaux faits dans cet endroit sont peu considérables et exécutés +sans ordre, sans suite. Cependant il y a beaucoup de restes +d’habitations, elles contiennent peu de moulins à broyer. L’une de ces +habitations se trouvait être la plus grande de toutes celles que j’ai +vues dans tous les établissements de ce genre. Les lieux de lavage, s’il +y en a eu, ne sont plus reconnaissables aujourd’hui ; ceux où l’on +pilait le minerai et sa gangue ne le sont pas davantage ; il n’y a +aucune trace d’eau ; le puits le plus voisin est à présent à Meïça. + +J’aurais cru, d’après les noms de ces deux hauteurs dont l’un signifie +le Romain, le Grec indifféremment, et l’autre l’idolâtre, trouver +quelques restes d’antiquité ; mais malgré mes recherches, je ne vis +absolument rien. Je présume que cela provient de ce que la nature des +roches ne permettait pas de faire la moindre inscription, la moindre +sculpture, comme je l’ai constaté pour Déréhib et d’autres +établissements. + +Si cette localité offrait des filons métalliques susceptibles d’être +exploités avec bénéfice, ce serait la plus commode, en supposant +toutefois que l’on trouvât de l’eau d’une manière ou d’autre ; car tous +les approvisionnements, toutes les communications pourraient se faire +par la mer Rouge qui n’est éloignée que d’une journée de marche. Le +mouillage de Hesser, auprès du quel se trouve un grand bois et de l’eau +en abondance, est fréquenté par les barques du Hedjah qui viennent y +ancrer pour faire le commerce avec les gens de l’Elba et ceux des +environs. + +Le soir nous retrouvâmes notre caravane campée près d’une petite +montagne nommée Adatalob, entièrement formée de forts blocs de granit +arrondis, d’une couleur plus foncée que celui de Sienne et d’un grain +aussi beaucoup plus gros. La végétation qui les encadre avec une +certaine régularité présentait un paysage particulier, d’autant que les +sables environnants sont eux-mêmes garnis de broussailles et de plantes. + +Beaucoup de gazelles fréquentent cet endroit, et ne fuient que lorsque +l’on descend de dromadaire pour les tirer, autrement nous les +approchions de très-près, ainsi que les chacals qui sont aussi en grand +nombre. + +Le 10 dès le matin, nous dirigeant sur l’Elba, nous aperçûmes une +personne qui débouchait d’un petit sentier entre des rochers, et qui, +montée sur un dromadaire, força le pas de sa monture pour nous éviter. + +Je me mis à sa poursuite avec le chek Ali Sabec, et nous l’atteignîmes +bientôt ; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me trouvai devant une +fort jolie fille, amazone du désert, qui répondit gracieusement et sans +embarras à nos saluts. J’avais cru poursuivre un individu mal +intentionné à notre égard, un bédouin hostile avec qui il eût fallu +parlementer, la situation n’était pas la même. Toutefois, ayant compris +que la jeune amazone ainsi que mon jeune compagnon ne se rencontraient +pas pour la première fois et qu’ils pouvaient avoir bien des choses à se +dire, je continuai tout naturellement ma route en les laissant tous les +deux tête à tête. + +Sous toutes les latitudes, chez les peuples civilisés comme chez les +sauvages, la galanterie se produit toujours avec les mêmes phases ; dans +le désert, et chez les Bicharieh notamment, elle affecte des formes plus +chevaleresques. Ali Sabec me rejoignit une heure après que je l’eus +quitté, et, discrètement, je ne lui demandai aucune explication sur le +temps de son absence. + +La caravane nous rallia dans la vallée sablonneuse de Déhit, et nous +marchâmes jusqu’à la fin de la journée, c’est-à-dire pendant dix heures +encore au travers de sables mouvants, ce qui fatigua beaucoup nos +montures et nos hommes. + +Le lieu où nous campâmes n’était point de nature à nous dédommager, il +était d’une stérilité désolante et n’offrait aucun abri commode. + +Le 11 au matin nous traversâmes des petites montagnes de granit très- +escarpées et entrecoupées de ravins, à la sortie desquelles nous +plantâmes nos tentes, en vue de l’Elba qui n’était plus qu’à deux ou +trois lieues de nous[22]. + +Je ne voulais pas me rendre de suite à la vallée où est un très-beau +puits, ni me rapprocher trop près d’un groupe d’indigènes, avant d’avoir +connu leurs intentions à notre égard. + +Cependant, lorsque le camp fut posé, tout en ordre, je montai à +dromadaire avec quelques-uns de nos Arabes, laissant les autres pour +garder nos bagages et les défendre, au besoin, contre les voleurs, et je +pris la route de ce puits qui se trouve au pied de la montagne même. +Avant d’y arriver il fallut traverser plusieurs hauteurs couvertes de +petits arbres rabougris et secs, et plusieurs collines de sable sur +lesquelles de nombreux troupeaux de chèvres et de moutons étaient +dispersés. Les bergers s’enfuyaient en toute hâte, ne nous attendant pas +sitôt. J’envoyai Ali Sabec en avant pour les rassurer et leur dire de ne +rien craindre. + +A mesure que nous approchions, le pays se transformait, et nous fûmes on +ne peut plus agréablement surpris de voir se développer sous nos yeux un +sol couvert d’arbres très-verts et de plantes luxuriantes. Ces arbres me +semblaient être tous, ou à peu près tous, de l’espèce des mimosas ; +quant aux plantes elles étaient variées mais, en général, nouvelles pour +moi. Des oiseaux chantaient dans leurs nids de verdure, comme dans les +bocages les plus fortunés, et leur gazouillement, aussi étranger pour +mes oreilles que le langage des gens de la contrée, n’en était pas moins +fort doux ; car, depuis notre départ d’Assouan où les oiseaux sont pour +ainsi dire muets, je n’avais entendu que le croassement des corbeaux. + +Le puits en question est, à vrai dire, une source sortant d’un large +creux fait dans le lit du torrent, ou autrement un beau bassin rempli +d’une eau limpide et fraîche, ombragé par de beaux arbres. Autour de ce +bassin les différentes familles des Arabes des environs ont construit, +avec des pierres et de la terre, d’autres petits bassins pour faire +boire leur bétail sans troubler la clarté de l’eau du réceptacle +principal où chacun puise avec un seau en peau. + +Nous nous assîmes à l’ombre d’un superbe mimosa, et j’admirai la beauté +de ce site enchanteur. Les bords du ravin étaient couverts d’herbes, de +tous côtés dans les arbres se balançaient des plantes grimpantes. + +Bientôt arrivèrent les troupeaux ; c’était l’heure aussi de conduire à +l’abreuvoir les chèvres, les chameaux, les ânes ; tous ces animaux +étaient menés par des hommes porteurs d’outres qu’ils remplissaient tour +à tour. Des femmes et des jeunes filles vinrent ensuite avec des vases +pittoresquement campés sur les épaules et poussant devant elles des +agneaux et des chevreaux. Il y avait parmi ces jeunes filles de fort +beaux types. Leur costume, ne les couvrant que depuis la ceinture +jusqu’aux genoux, permettait de voir parfaitement leurs formes qui +étaient irréprochables. Elles allaient et venaient suivant les besoins +du moment, et quand elles s’arrêtaient, soit pour s’appuyer contre un +rocher, contre un arbre, soit pour porter à leurs épaules un vase rempli +d’eau, leurs poses, simples et naturellement nobles, rappelaient les +poses idéalisées dans les tableaux des peintres. + +Tout cet ensemble, avec sa couleur locale, avait un parfum biblique qui +n’eût échappé à aucun poëte, et je regrettai, dans cette circonstance +plus que dans toute autre encore, de ne pas être à la hauteur de mon +sujet. Ce qu’il y a de bien positif, c’est que je m’éloignai avec peine +d’un lieu où ma présence n’avait excité aucune surprise, où l’on était, +au contraire, venu rire autour de moi et m’entretenir, par l’entremise +des guides qui nous servaient d’interprètes. Quelques hommes seulement +m’avaient assailli de questions et de demandes ; mais je les avais +contentés en leur distribuant le tabac que je possédais. + +En rentrant au camp, ce fut bien autre chose ; je trouvai tout le monde +en rumeur, tout le monde sous les armes et prêt à venir nous chercher. +L’agitation, qui était générale, avait sa raison d’être ; voici ce qui +s’était passé : + +Depuis la veille, nous avions envoyé en avant Mahamet Adar pour donner +la nouvelle de notre arrivée, et, le soir même, il avait parlé aux gens +de la montagne. Secondé par les Gelabs campés près de nous, il avait +cherché à persuader aux Bicharieh des tribus de l’Elba que nous ne +venions pas pour leur nuire, et qu’ils se repentiraient, dans l’avenir, +s’il nous arrivait le moindre désagrément ; efforts inutiles, paroles +perdues ; les indigènes prétendaient même nous empêcher de prendre de +l’eau chez eux. + +Le matin, lorsque j’avais pris spontanément la résolution de me rendre +au puits, avec quelques hommes d’élite, ils étaient assemblés chez les +Gelabs et personne ne nous avait vus passer. + +Ce fut seulement très-peu de temps après, et pendant que j’étais en +admiration devant la beauté du site que j’ai décrit plus haut, que deux +hommes de notre camp eurent l’idée de se rendre chez les marchands pour +apprendre des nouvelles de l’Égypte. Mais les notables du pays qui +délibéraient, commençant les hostilités, voulurent les repousser, et de +là une première rixe pendant laquelle la question de l’eau fut remise en +avant. Une scission se fit alors parmi eux, les uns voulaient qu’il nous +fût permis de remplir nos outres, les autres, et ce fut le plus grand +nombre, nous refusaient cet avantage et voulaient de suite venir nous +attaquer pour nous faire évacuer leur territoire. + +L’instant était critique. Mahamet, qui était accouru, feignit, afin de +gagner du temps, de convenir que ces forcenés avaient raison, seulement +il leur fit observer que s’ils nous attaquaient pendant le jour, ils ne +seraient probablement pas les plus forts, attendu la supériorité de nos +fusils, tandis que, s’ils venaient la nuit nous surprendre, tout +l’avantage serait pour eux. Ce conseil, spécieux en apparence, ne +manquait pas d’une certaine logique, et il aurait certainement été suivi +par les Bicharieh les plus hostiles si l’on ne fût venu leur dire que +j’étais dans le ravin, près de l’eau. Alors rien ne put les retenir ; +ils partirent tous ensemble pour me chasser violemment, et nos gens +coururent à notre camp porter cette nouvelle. + +C’est en ce moment que je rentrai, et que je trouvai tout mon monde en +armes. + +Les Gelabs, eux, avaient suivi les Bicharieh vers le puits pour conjurer +la situation ; mais tout cela fut inutile, les uns et les autres furent +bien surpris quand ils virent que nous étions repartis tranquillement +après avoir fait boire nos chameaux et après avoir rempli nos outres. + +Personne n’osa venir au camp ; mais on nous envoya les Gelabs qui nous +trouvèrent fort calmes et tout disposés à recevoir convenablement +l’ennemi. Avec les envoyés, les négociations recommencèrent. Ils étaient +chargés de nous dire, que si nous voulions promettre de ne pas entrer +dans la montagne et de nous en retourner de suite, l’on nous laisserait +prendre de l’eau ; mais que si nous persistions à vouloir visiter le +pays, comme nous avions fait ailleurs, l’on nous empêcherait de nous +ravitailler et que l’on nous exterminerait jusqu’au dernier. + +Je répondis que les habitants de l’Elba devaient bien savoir, par les +cheks des autres tribus Bicharieh leurs compatriotes, que nous n’étions +venus pour faire la guerre à personne, que tous les Arabes avec lesquels +nous avions été en rapport n’avaient rien à nous reprocher, que je ne +prétendais, quant à moi, rien obtenir d’eux par la force, et que, si mes +intentions n’avaient pas été telles, j’aurais conduit avec moi plus de +monde, sinon des soldats turcs et égyptiens ; tandis que je ne me +présentais qu’avec des Bicharieh comme eux, tout confiant dans leur +bonne foi ; et j’ajoutai que, si j’étais obligé de m’en retourner sans +avoir fait ce que j’étais chargé de faire, je ne pouvais répondre de ce +qui arriverait ; que probablement le gouvernement égyptien me ferait +revenir une autre fois avec des forces étrangères assez considérables +pour que ce fût moi, alors, qui leur imposasse mes conditions et les +empêchasse de prendre de l’eau à leur propre puits. + +Pendant que les Gelabs allaient porter ma réponse, il se présenta au +camp plusieurs principaux personnages de la tribu des Chintirab et des +Ahmed Gourabieh, tous habitants de l’Elba. Beaucoup d’autres individus +vinrent aussi pour nous vendre des peaux préparées et différentes choses +de leur pays. + +Vers le soir, presque tous les chefs vinrent ; ils connaissaient ma +réponse et mes intentions. Je leur donnai à souper à tous, puis après, +en fumant et buvant du café, nous entrâmes en pourparler. A force de les +presser, j’obtins d’eux que nous pourrions aller dans quelques vallées +ou gorges de la montagne ; mais sans y faire aucune tentative +d’excavation, leur persuasion étant que l’on ne remuait la terre que +pour y chercher des trésors. + +Ils prétendaient avoir entendu, tout récemment, pendant la nuit, un +très-fort bruit, une espèce de gémissement formidable qui leur annonçait +de grands malheurs pour le cas où nous toucherions à une seule pierre. + +Jamais je ne pus obtenir le moindre renseignement sur une statue +colossale que des Arabes m’avaient dit exister dans la montagne, statue +dont je parlerai plus loin. Ils me disaient toujours que cette statue +n’existait pas, que l’on m’avait fait un mensonge. Cependant, lorsque je +prenais en particulier un homme du pays, il m’avouait que la chose était +vraie, qu’il connaissait bien le chemin qui conduisait à l’endroit où +était cette statue ; un autre convenait qu’il avait mis son bras tout +entier dans sa narine, et que, de temps en temps, lorsqu’elle respirait, +une grande table en pierre qui se trouvait devant elle se couvrait de +vapeur ; mais personne ne voulait pourtant consentir à me servir de +guide. Celui-ci avait peur de commettre un sacrilége, celui-là craignait +la colère des chefs. Je ne savais que penser ; car, malgré toutes les +exagérations, malgré tous les mensonges dont ces rapports étaient +évidemment entachés, et, tout en faisant la part de l’ignorance de ces +hommes incapables de distinguer un objet travaillé d’un objet naturel +ayant une forme ou un aspect quelconque, je reconnaissais bien qu’il +devait y avoir là quelque chose de singulier, et j’étais curieux de m’en +assurer ; ce pouvait être un ancien travail égyptien, ce pouvait n’être +aussi que le résultat d’un jeu de la nature apprécié et commenté par +l’imagination d’une population essentiellement superstitieuse. + +Je rentrai sous ma tente avec le regret de n’avoir pu rien apprendre de +clair ni de positif. + +Toute la nuit l’on fit bonne garde, pour plusieurs raisons. La +réputation des Arabes de l’Elba et les termes dans lesquels nous étions +ensemble l’exigeaient. J’ai dit qu’ils étaient connus partout comme de +grands et adroits voleurs ; mais ce que je n’ai pas dit, c’est que les +autres Arabes, lorsqu’ils se trouvent mêlés avec eux, se permettent, de +leur côté, des larcins dont ils croient que l’on ne les accusera pas. + +Il ne nous arriva rien ; seulement, dans la matinée du 12, notre camp +s’étant trouvé inopinément transformé en un vrai marché, l’on s’aperçut +bientôt que plusieurs objets avaient été dérobés, et un de mes hommes +vint me dire qu’on lui avait volé sa chemise. + +Cette dernière affaire ébruitée, il fallait faire un exemple. Je fis +prendre tous les étrangers présents, et je leur enjoignis de jurer, un à +un, sur le Coran, qu’ils étaient innocents. + +Tous sans exception jurèrent, de sorte que le voleur resta inconnu. Mon +procédé cependant ne fut point inutile ; car, tandis que l’on prêtait le +serment, la chemise fut retrouvée, placée à la portée de tous les yeux. + +Les Bicharieh de l’Elba se récrièrent, disant qu’on les avait accusés +sans raison, et que le voleur était parmi nous. Ils récriminèrent très- +haut et avec tant d’acharnement que la dispute aurait pris un caractère +des plus graves si je n’avais fait mettre, à l’instant, hors des limites +du camp, tous les éléments du marché. + +Toute la journée se passa encore en négociations pour pénétrer dans la +montagne, et, devant la résistance opiniâtre que je rencontrai, je ne +pus qu’opposer la déclaration que j’avais déjà faite, c’est-à-dire que +j’y pénétrerais d’une façon ou d’une autre. + +Effectivement, le 13, au point du jour, je pris avec moi vingt Ababdieh, +tous bien montés, bien armés, et deux guides, dont un nommé Mohamed Issé +appartenant à la tribu des Ahmed Gourabieh, et je me dirigeai, par le +ravin du puits, du côté de la montagne. Mes deux guides manifestèrent +une grande appréhension lorsqu’ils connurent mon projet ; cependant ils +ne me quittèrent point. + +Le chek Baraca était demeuré au camp pour le garder. + +Arrivé à la vallée de l’eau, je ne vis absolument personne ; il était +sans doute encore trop bonne heure. Je parcourus un ravin qui me sembla +plus large et qui tenait à l’un des contreforts de l’Elba. + +Nous traversâmes ensuite une petite plaine entourée de montagnes +couvertes d’arbres, et nous commencions à monter par une gorge assez +abrupte, lorsque nous vîmes, au faîte d’un rocher se détachant sur le +ciel, quatre individus, armés de lances, qui étaient assis sur des +pierres de chaque côté de la route, comme pour nous barrer le passage. +Je pensai que derrière le rocher il y avait d’autres Arabes, et peut- +être en grand nombre ; nullement, ces individus étaient seuls. Lorsque +nous approchâmes d’eux, nous les saluâmes tout tranquillement, et ils +nous répondirent en nous regardant passer sans manifester aucune +intention hostile. + +Alors, du haut de ce contre-fort, je vis à nos pieds, du côté de la +haute montagne de l’Elba, de gros monticules de sables couverts de +plantes où paissaient de nombreux troupeaux ; puis, après ces sables, de +grands rochers le long desquels se développait une belle vallée large +d’un mille environ, et toute remplie par une magnifique forêt. Le soleil +commençait à paraître au-dessus des hauteurs, ses rayons filtraient au +travers des rochers et des arbres, c’était un ravissant spectacle dont +la grandeur était encore augmentée par l’éclat des ravins et des +anfractuosités de la montagne, à mesure que la lumière y pénétrait. + +Dans la vallée le bois était si touffu, que nous fûmes obligés de +descendre de dromadaire ; plus loin, nous trouvâmes le sol garni de gros +blocs de granit et de porphyre, et tout raviné par les eaux. + +Je laissai là les montures, et ne gardai avec moi que six personnes au +nombre desquelles était le chek Ali Sabec, que je fus bientôt aussi +obligé de laisser, car il ne pouvait marcher à pied dans les pierres et +dans les épines. + +Notre présence, sur le versant d’une colline au sommet de laquelle je +voulais monter pour voir par où il fallait me diriger, occasionna une +espèce d’événement. De tous les côtés, de l’intérieur du bois et du +milieu des rochers, les femmes et les enfants qui, de leurs habitations +cachées, nous avaient vu passer, sortirent en poussant des cris +horribles comme je n’en avais jamais entendu. + +Le but de ces cris était pour engager les hommes à nous tuer afin de +nous empêcher d’aller plus avant. + +Beaucoup d’entre ces derniers étaient avec les Gelabs loin de nous, ce +qui fit que je m’émus fort peu de tout ce tapage. D’ailleurs j’étais +encouragé par le Chek Mahamet Issé, qui me disait que je n’avais rien à +craindre, que lui allait rester où nous nous trouvions, et que je +pouvais aller où je voudrais. Cela voulait dire où je pourrais ; car je +n’avais aucune indication, et, dans ce pays en quelque sorte vierge, il +n’était pas aisé de se diriger. Mes guides, à qui j’avais montré un +endroit que je voulais atteindre, firent fausse route à travers les +bois ; or, en débouchant à ciel ouvert, je ne reconnus plus le lieu que +j’avais remarqué. La montagne était à pic devant moi et fort difficile à +escalader. Je ne me rebutais point cependant, et j’en commençai +l’ascension. + +J’allais toujours en avant, quoique mes armes et mes vêtements me +gênassent beaucoup ; j’éprouvais cette espèce de vertige qui fait que +l’on s’acharne à une chose en raison de la ligne convenable que l’on a +transgressée ; à tous moments il me fallait attendre les personnes qui +montaient avec moi ; mon compagnon, M. Bonomi, se blessa à une jambe en +gravissant un rocher, il fut forcé de s’arrêter pour attendre mon +retour. + +Étant arrivé sur une partie élevée, je vis que la direction que je +prenais était impossible ; alors je descendis dans un large ravin que je +remontai avec bien de la peine, et je parvins enfin au faîte de l’une +des pointes de l’Elba. + +Mon intention était de chercher la fameuse statue, pensant bien que, de +cette hauteur, j’apercevrais quelque sentier qui m’y conduirait, quelque +trace du passage des hommes ou de celui des animaux que l’on menait pour +les sacrifier ; mais je fus bien désappointé ; du sommet où je me +trouvais, je ne vis que des rochers immenses de tous côtés, des rochers +pour ainsi dire inaccessibles, des ravins profonds et étroits, des +pointes de granit se terminant en aiguilles. Ne sachant de quel côté +porter mes pas dans ce dédale, dans cet amas de pics qui constituent la +montagne de l’Elba, dont l’étendue, en tous les sens, est de plusieurs +lieues, avec des ramifications qui s’étendent vers le Sud, ne sachant +comment parvenir dans la localité que je cherchais, localité que le +hasard seul pouvait mettre sous mes yeux, ne pouvant consacrer plus de +temps à cette recherche ; car je n’avais ni vivres ni eau, sentant +enfin, déjà, les atteintes d’une fatigue excessive, je pris le parti de +rétrograder. + +Aucun des hommes qui étaient avec moi ne pouvait me guider ; je fus donc +obligé de descendre comme j’étais monté, c’est-à-dire d’après mes seules +appréciations. A peine pensais-je être de retour au camp avant la nuit. +Je pris une autre route que j’estimais plus courte ; car, en outre de +mes préoccupations de chercheur, j’en avais aussi une autre, celle de +savoir ce qui pouvait être arrivé pendant mon absence. + +Forcé, pour reprendre haleine, de m’arrêter de temps en temps, je +trouvais partout de très-beaux arbres dont le feuillage inconnu me +servait d’abri ; partout mes yeux se reposaient sur des plantes en +fleur, sur des broussailles verdoyantes qui tapissaient les parois des +rochers et du milieu desquelles surgissaient des aloès gigantesques. +C’était encore un ensemble des plus pittoresques, des plus majestueux, +je puis dire, un panorama d’autant plus saisissant que, tout autour de +l’Elba, le pays est sec et aride, et que, du côté de l’Ouest, du Nord- +Ouest et du Nord, le sable s’étend à perte de vue. + +En descendant un ravin, nous fûmes aperçus par deux hommes qui étaient +cachés dans les buissons et qui, de fort loin, nous crièrent de les +attendre. Ils voulaient savoir qui nous étions et ce que nous +cherchions. Sur mon invitation, ils s’approchèrent, et ne parurent pas +mécontents de nous voir là ; bien plus, nous étant arrêtés pour leur +offrir une pipe et du tabac, ils poussèrent la reconnaissance jusqu’à me +dire que les Mahamet Gourabieh, dont ils faisaient partie, et moi, ayant +une origine commune (ils me prenaient pour un asiatique), nous étions de +la même famille, et, par conséquent, des amis, et ils me conduisirent +directement à l’endroit où j’avais laissé une partie de mon escorte, en +me promettant de m’apporter le lendemain, des plantes, des branches +d’arbres et des pierres de la montagne. + +Bientôt je fus dans le bois, où s’étaient remisés mes gens qui me +félicitèrent fort au sujet de mon retour. Les indigènes des environs +ajoutèrent que j’étais bien heureux d’être venu chez eux sous les +auspices du chek Baraca et de quelques autres, sans cela ils m’auraient +assassiné ; car j’étais le seul étranger qui eut mis les pieds sur leur +montagne où ils ne laissent même pas pénétrer les Ababdieh ni les +Bicharieh de certaines tribus. + +Je leur répondis que je ne croyais rien de ce qu’ils me disaient, et +que, dans le cas où ils auraient voulu m’attaquer, ils s’en seraient +fortement repentis, que j’étais certain d’en jeter par terre au moins +dix d’entre eux avant qu’ils m’eussent assassiné, que vingt, même de +ceux qui étaient présents devant moi, ne me faisaient pas peur. Ils se +mirent à rire tout en me complimentant, et nous restâmes bons amis ; +mais il faut dire que je dus ce résultat aux largesses de tabac que je +fis, bien plus qu’à ma rodomontade. Tout cela me conduisit à faire la +réflexion suivante, à savoir : que les Arabes de l’Elba ne sont pas +aussi intraitables qu’on le dit, et que si les Turcs, dans le Saïd, ne +s’étaient pas rendus odieux par leurs brigandages, leurs cruautés, leur +mauvaise foi, ces Arabes, non plus que les Bicharieh, ne les auraient +pas pris en aversion, qu’ils auraient eu des relations avec eux, et que +les voyageurs qui auraient la curiosité de visiter leur pays pourraient +en profiter. + +Il était temps de monter à dromadaire ; le soleil tombait, l’ombre des +rochers s’allongeait dans la vallée, sur le bois dans lequel nous nous +trouvions et sur les terrains environnants, les oiseaux chantaient leurs +chansons du soir. + +Nous partîmes gaiement pour rejoindre le gros de la caravane. Lorsque +nous arrivâmes, déjà les feux étaient allumés ; tout le monde était +tranquillement occupé aux différents soins à prendre pour le souper et +pour la nuit. + +Tous les Bicharieh voulurent me faire croire que j’avais couru de grands +dangers, et que si, eux présents, ne s’étaient pas opposés aux mauvaises +intentions des autres, je ne serais pas revenu de mon excursion. Je +répliquai que je connaissais l’intérêt qui les poussait, et, tout en +plaisantant, je leur fis comprendre que j’appréciais, à sa juste valeur, +cette manière d’obtenir des cadeaux. Je leur dis que les mœurs des +Arabes m’étaient fort connues, car j’avais vécu longtemps avec eux ; +enfin pour leur prouver combien j’étais éloigné d’ajouter foi à leurs +paroles, je déclarai que j’étais décidé à recommencer ma course dans la +montagne pour chercher la pierre, en forme d’homme, dont on m’avait +parlé, que cette pierre devait représenter un de mes ancêtres et que je +voulais la voir. Tout cela les surprit beaucoup ; mais ils cherchèrent +encore à me détourner de mon projet en me répétant que l’on m’avait +trompé. + +Il m’en coutait à abandonner l’Elba sans être bien édifié sur ce sujet. +Je pris un à un plusieurs des Mahamet Gourabieh, je leur fis des +présents pour les engager à me conduire à la statue ou, au moins, pour +m’en indiquer la route. Or ce fut encore, à peu près, la répétition de +ce qui s’était déjà passé ; tous m’avouèrent en particulier que la +statue existait ; mais aucun ne voulut consentir à venir avec moi dans +la crainte d’offenser ce que nous appelons, chez nous, l’opinion +publique ; bien plus, devant leurs compagnons, ils affirmèrent que tout +ce que l’on m’avait dit était mensonge. + +Je crus un instant avoir trouvé un expédient : Après la nuit, passée +fort paisiblement, j’annonçai dans tout le camp que, pendant mon +sommeil, j’avais été visité par Couca (c’est le nom que les Bicharieh +donnent à la statue), et qu’il m’avait dit d’aller lui sacrifier quatre +beaux moutons. Je pensais que l’espoir de manger ces animaux, que +l’occasion de faire un festin peu ordinaire me concilierait tout le +monde, et, pour que l’entraînement fût complet, j’ajoutai que Couca +m’avait encore dit que c’était le moyen de faire tomber de grandes +pluies dans le pays. Beaucoup crurent à mon songe ; cependant personne +ne fut assez hardi pour braver les préjugés de tous et consentir à +m’accompagner. Seulement j’appris alors, ce qui me fut confirmé par le +chek Baraca qui avait pris, de son côté, des renseignements meilleurs +que ceux que l’on m’avait donnés, j’appris, dis-je, que l’on n’était pas +bien certain que la prétendue statue fût une pierre taillée ou une +pierre naturelle, et qu’il fallait au moins marcher deux jours dans la +montagne, par des chemins de chèvres, pour se rendre auprès d’elle. A la +hauteur où elle se trouvait, il faisait très-froid ; de plus, lorsque le +temps était à la pluie et que les torrents débordaient, l’on pouvait +être retenu pendant plusieurs jours devant des passages impraticables. + +Tout cela, joint à l’incertitude où j’étais de trouver quelque chose de +curieux, puis le peu de vivres qui restaient au camp, et la demande que +le chek Baraca me fit de ne pas persister dans ce qui était alors mon +idée fixe ; car il pouvait en résulter une grande mésintelligence entre +lui, les cheks Bicharieh qui nous accompagnaient et les Mahamet +Gourabieh, les Chintirab et les autres habitants de la montagne ; tout +cela, dis-je, me détermina à quitter, bien à regret, une contrée aussi +curieuse et jusqu’alors tout à fait inconnue. Nous nous préparâmes donc +à partir le lendemain pour nous rapprocher de la mer. + +Avant d’entreprendre cette phase de mon voyage, qui constitue mon retour +vers Assouan, il est opportun, je crois, puisque nous sommes encore au +centre du pays des Bicharieh, de donner quelques renseignements sur les +différentes tribus avec lesquelles j’ai été en relation, sur leur +origine et sur leurs traditions. Je rappellerai aussi ce qui a été dit, +à leur sujet, par les auteurs anciens. + +Voici d’abord quelques détails touchant la montagne de l’Elba : + +Toute cette montagne n’est qu’un groupe considérable de blocs de granit +siénite, absolument comme le mont Sinaï. On y voit beaucoup de ravins +profonds surplombés par des rochers à pic s’élevant à une grande +hauteur. Les plus hauts de ces derniers, au-dessus du niveau de la mer, +ont environ dix-huit cents mètres. Quant aux points que j’ai visités, je +n’y ai vu que des granits dans les parties saillantes et des porphyres +dans les parties basses, avec très-peu de filons ou veines de quartz +métallique. Il y a eu là un immense soulèvement. + +Entre la mer et la montagne se trouve une plaine sablonneuse d’environ +six à sept kilomètres. Devant la côte, à une petite distance en mer, +règne partout une barre en coraux taillés à pic du côté du large, où +l’on trouve immédiatement une grande profondeur, tandis que, du côté de +terre, ils apparaissent à fleur d’eau à marée basse ; c’est du reste la +formation de presque tous les bords de cette mer. Sur la côte de l’Elba, +il y a plusieurs endroits où les barques viennent mouiller et où elles +trouvent des ancrages abrités par des pointes de sables et de coraux, au +débouché d’un torrent quelconque venant de la montagne. Ainsi le torrent +de la vallée où est le puits dont j’ai parlé, vallée nommée Oyometerre, +a formé dans la mer une longue pointe qui s’étend vers le Nord-Est, et +trace une espèce de baie où les navires sont à l’abri des vents +fréquents et forts du Nord-Nord-Ouest et du Sud-Sud-Ouest ; d’autres +abris se rencontrent vers le Sud, mais toujours formés de la même +manière. + +Les formations siénitiques règnent communément depuis le pied de la +montagne jusque près de la mer ; mais elles demeurent recouvertes en +partie par les sables ; ce sont d’immenses blocs de granit arrondis, +plats, et comme posés par couches stratifiées. + +Cette partie est couverte de plantes et d’herbages dont les troupeaux se +nourrissent ; ils s’abreuvent à des puits, des sources ou des réservoirs +naturels qui conservent l’eau après les pluies, et qui sont disséminés +çà et là, contractant un goût salé lorsqu’on approche de la mer. + +La montagne de l’Elba, du côté du Nord, est reliée à une autre montagne +par une plaine très-unie d’une assez grande étendue ; du côté du Sud et +de l’Ouest, elle est contiguë à d’autres élévations dont elle semble +être le point culminant. Ces élévations longent la mer Rouge au Nord +avec des ramifications en manière de contre-forts à l’Ouest. + +La végétation dans les ravins et sur les parois de la montagne, du côté +du Nord surtout, est fort belle ; il y croît beaucoup de plantes +odorantes et une grande variété d’arbustes. J’y ai vu le basilic, +plusieurs espèces de géraniums, des résédas, des mauves et de +l’oseille ; les aloès y viennent très-grands, et j’ai constaté que tous +les arbres, dont la plupart m’étaient inconnus, appartenaient au genre +épineux ; plusieurs sont d’un assez riche produit pour les Bicharieh ; +les différentes espèces de mimosas, par exemple, produisent des gommes +qui se vendent très-bien ; leurs écorces et leurs fruits fournissent un +tan très-estimé pour la préparation des peaux. Les feuilles d’une autre +espèce d’arbre servent encore pour le même usage. Il y en a de ceux-ci +qui donnent une sorte de résine odoriférante dont on use dans tout +l’Etbaye, comme parfum, et il y a aussi des mousses qui servent à +parfumer les graisses dont tous les Bicharieh et les Arabes du Soudan +s’enduisent le corps. + +La montagne de l’Elba, proprement dite, a quatre journées de tour ; le +plus grand nombre des habitants occupe les vallées, formées par les +contre-forts. Les chasseurs seuls habitent la montagne pour y tuer les +chèvres sauvages, les capricornes et les gazelles dont les peaux, +préparées par eux avec le tan qu’ils possèdent, leur fournissent un +sujet de commerce qui rapporte beaucoup. Ces peaux se vendent dans tout +le Soudan, et sont très-recherchées à cause de leur finesse, de leur +souplesse, de leur couleur et de leur force ; elles servent pour les +tétières des chameaux, pour les ceintures des femmes, les selles de +dromadaires et pour une grande quantité d’ornements qui se fabriquent +avec de petites lanières aussi fines que du gros fil. + +L’Elba, parmi les Arabes Ababdieh, les Bicharieh et tous les Arabes +habitants du désert depuis la latitude de Coséir jusqu’à celle de Taka, +et entre le Nil et la mer Rouge, a beaucoup de réputation. C’est un lieu +renommé d’abord pour sa richesse, et ensuite pour sa sainteté. Il est +riche, parce que l’on y trouve partout de l’eau et de la végétation ; il +est saint, parce que l’on sait qu’il renferme la pierre colossale, ayant +forme humaine, que j’ai cherchée, et qu’il s’attache à elle une légende +respectée. + +La prétendue statue qui est assise a, dit-on, devant elle, une pierre +placée horizontalement comme une table, et le sable que l’on pose dessus +est immédiatement balayé par un souffle puissant ; car cette statue +respire. Lorsque l’année doit être favorable aux Bicharieh, et surtout +aux Mahamet Gourabieh, sa respiration est fraîche ; au contraire, elle +devient chaude lorsqu’un malheur doit arriver. Voilà ce que l’on dit, +dans le pays même, avec beaucoup d’autres contes plus ou moins empreints +de superstition ; mais au milieu de tout cela, une chose est certaine, +c’est que dans l’Elba est un lieu vénéré (est-ce un tombeau, un temple, +un monument égyptien ou autre chose ?) dans lequel l’on va faire des +pèlerinages ainsi que des sacrifices de moutons, de chèvres, etc. Or, +ceci se rapporterait à ce que disent les Bicharieh sur leur origine dont +voici l’exposé tel qu’il m’a été donné par eux-mêmes : + +Les Bicharieh prétendent descendre, par les femmes, d’une tribu d’Arabie +nommée Assadite, et, par les hommes, d’une autre nommée Cawala. Ils +disent qu’un Arabe, nommé _Couca_, de la tribu des Assadites, vint à +l’Elba avec sa femme en traversant la mer, que le père de Couca se +nommait Bichara, d’où vient le nom de Bicharieh aux descendants de la +femme de Couca. + +Cependant il advint qu’un navire, monté par des commerçants turcs qui se +rendaient en Arabie, se mit à l’abri, par un mauvais temps, dans un +endroit appelé Abou Romatte, d’autres disent Essoterba, ces deux noms +ont la même signification ; car l’un veut dire, en arabe, le père de la +cendre ou de la poussière, et l’autre, en bichari, l’endroit de la +poussière. + +Les gens du navire rencontrèrent la femme de Couca, l’emportèrent à leur +bord et s’en furent à Sawakin. + +Mais bientôt, leur commerce les obligeant à retourner chez eux, ils +vinrent encore aux environs de l’Elba ; cette fois c’était pour prendre +de l’eau. La femme de Couca, qu’ils avaient enlevée, trouvant alors le +moyen de s’échapper, alla rejoindre son mari ; elle était, pendant son +séjour à bord, devenue enceinte ; le chef des Turcs, qui en avait fait +sa femme, voulut aller à sa poursuite. Il descendit à terre avec ses +compagnons, et s’avança dans les gorges de la montagne, jusqu’à une +grande grotte ou caverne qu’il pensait être le refuge de la fugitive. A +peine y fut-il entré, lui et son monde, que la voûte de la caverne +s’écroula, et qu’ils furent tous engloutis sous les décombres. On montre +encore le théâtre de cette catastrophe au sud de la montagne, du côté de +la mer. + +La femme de Couca mit au monde un garçon qui fut nommé Annac, et qui +devint l’ancêtre des tribus arabes, Ahmed ou Mahamet, Gourabieh, +Chintirab, Amarrar. + +Couca et sa femme ayant eu déjà trois autres garçons, ceux-ci furent les +ancêtres des tribus du Sud. + +Couca disparut dans la montagne de l’Elba sans que l’on pût savoir s’il +s’était tué, à la chasse, en tombant dans un précipice, ou bien s’il +avait été dévoré par quelque bête féroce ; mais les Bicharieh croient +qu’il a été changé en pierre, et que c’est cette pierre ou cette statue +que l’on va visiter. Telle est leur tradition. + +Si un voyageur, plus heureux que moi, arrive jamais à pénétrer dans la +montagne de l’Elba, il pourra peut-être élucider tous ces +renseignements. + +Les auteurs anciens disent peu de chose sur le pays des Bicharieh, +qu’ils comprennent dans celui des Éthiopiens, aussi confondent-ils +souvent les usages de ces différents peuples. + +Diodore, qui parle le plus au long de ces derniers, c’est-à-dire des +Éthiopiens, donne des détails sur leur manière de se nourrir, les classe +d’après le genre de leur nourriture, ainsi que d’après leur manière de +se la procurer. Les Bicharieh, en prenant leurs tribus depuis les +frontières d’Abyssinie jusqu’à Coséir, possèdent en partie la manière de +vivre dont parle Diodore, sauf pourtant certaines exagérations. + +Quoique les Bicharieh se disent de race arabe, comme je l’ai dit aussi +moi-même, en les considérant bien il semblerait le contraire. D’abord le +type de leur figure est bien différent de celui, par exemple, des tribus +arabes qui sont tout près d’eux, dans l’Albara, comme le Giahélines, les +Scukerieh, les Abou Gin, etc., lesquels sont venus du Hedjah en +traversant la mer Rouge. Ces émigrations ont eu lieu à diverses +reprises, comme cela est encore arrivé dans les premières années de +l’Islamisme, et les tribus en question parlent l’arabe, et ont tous les +caractères arabes. Les Bicharieh, eux, ont le teint plus foncé, les +traits plus européens. Leurs cheveux sont légèrement crépus comme ceux +des Abyssins ; enfin, ils ont une langue à eux qui n’a rien de commun ni +avec la langue arabe, ni avec celle de Barabras ou Nubiens Kenous qui +habitent les bords du fleuve. + +Les habitants répandus dans la contrée qui forme aujourd’hui l’Etbaye, +étaient connus sous le nom de Blemmyes. Ammien-Marcellin, Olympiodore, +Ptolémée Agathemère, Étienne de Byzance et d’autres, dans leurs récits, +les appellent ainsi et les désignent tous sous le même nom. + +Les auteurs arabes les nomment Bedjah, nom qui est encore donné +aujourd’hui à leur pays aussi bien que celui d’Etbaye. + +Macrizy dit qu’ils sont d’origine berber, d’autres disent qu’ils sont +venus d’Abyssinie. + +Quoi qu’il en soit de ces diverses origines, qui toutes doivent se +perdre dans la nuit des temps, les Bicharieh n’en forment pas moins une +grande peuplade qui n’est pas arabe, il faut le reconnaître. + +Il serait trop long de répéter ici tout ce qui a été dit sur les +Blemmyes ou les Bedjah, qui sont réellement les Bicharieh descendants de +Bichara. Je ferai seulement remarquer que leurs tribus ont été, à +certaines époques, assez entreprenantes pour venir faire des excursions +en Égypte, dans le Saïd, et même jusqu’aux portes du Caire. + +Les anciens Égyptiens avaient fermé, par de bonnes murailles en briques +crues, les défilés par lesquels ces barbares pouvaient descendre du +désert dans les terres cultivées ; l’on en voit des restes dans beaucoup +d’endroits, et notamment sur la route de Sycome ou Assouan, au-dessus +des cataractes, à Philé. Les Pharaons faisaient la guerre contre eux, +mais ils les ménageaient cependant, à cause de l’exploitation des mines +d’or. + +Les Grecs, sous les Ptolémées, firent de même. + +Pendant la domination romaine en Égypte, l’on dut plusieurs fois +réprimer les Blemmyes envahisseurs. Sous le règne de Probus, ils +s’emparèrent de Coptos et de Ptolémaïs. + +Ces Blemmyes faisaient des courses aussi sur mer ; ils vinrent vers l’an +378 ravager la ville de Raïthe sur la côte de la Péninsule du mont +Sinaï, d’où ils furent repoussés par la garnison qui s’y trouvait. Plus +tard, ils ravagèrent une des oasis, ce qui prouve qu’ils passaient du +côté ouest du Nil ; il est impossible d’en douter, puisque dans le +désert de Baïouda, que l’on traverse en allant de Dongolah jusqu’à +Mettamna, et plus haut jusqu’à Kartoum, l’on trouve aujourd’hui des +tribus Bicharieh. + +Sous les sultans du Caire, plusieurs fois les Bedjah vinrent piller les +musulmans qui, le jour de la fête du Courban Baïram, allaient sur le +Mokattam faire la prière. Pour les repousser, l’on était obligé de +mettre une forte garde, ce jour-là, au pied de la montagne, au lac el +Abèche, et cette garde ne suffit pas toujours ; car, sous Ahmed ben +Teïloun, ces mêmes Bedjah surprirent les Égyptiens, les massacrèrent et +les pillèrent dans une circonstance semblable. Il arriva enfin qu’on les +fit tomber dans une embuscade et qu’on en tua un très-grand nombre. + +Cependant, les musulmans, attirés dans le pays des Bedjah par l’attrait +de l’exploitation des mines, s’y portèrent en masse ; ils s’allièrent +avec les indigènes par des mariages, et en convertirent beaucoup à leur +religion. Cette conversion les rendit moins sauvages si l’on en juge par +ce que sont aujourd’hui les Bicharieh. On peut lire, dans les mémoires +de M. Quatremère, bien des détails intéressants touchant ces +populations, détails extraits des auteurs anciens et des auteurs arabes. + +De nos jours, elles ont été fort peu soumises au gouvernement égyptien ; +il n’y a guère que les tribus du sud, celles qui sont à Goos Regeb, sur +l’Albara, qui soient tributaires ; celles du désert de l’Elba ne le sont +nullement. + +Les Bicharieh sont divisés en plusieurs tribus qui, toutes, ont un nom +particulier et un chef. + +La principale, celle dont le chek est reconnu par toutes les autres +comme le chef suprême, est la tribu des Ahmedab. Elle passe pour être la +plus noble de toutes, et son chek jouit d’une grande autorité. Dans un +de mes précédents voyages, j’ai eu quelques relations avec lui ; c’était +alors un beau vieillard que l’on nommait Ahmed Wed Ahmed, sa résidence +est au canton de Balouc, sur le fleuve Albara que l’on appelle aussi +Mogranne depuis son embouchure jusqu’à Goos Regeb. + +Viennent ensuite : + +La tribu d’Amarrar, entre l’Elba et Sawakin, dans la chaîne de montagnes +qui longent la mer ; chek Ahmed Assaye. + +Celle de El Bétranne qui habite entre Berber, sur le Nil, et Sawakin, +sur la mer, dans un lieu nommé El Bâkg ; chek Rahmâ. Cette tribu occupe +un territoire fort étendu, où elle cultive le dourah après les pluies +annuelles, et le commerce qu’elle en fait attire chez elle beaucoup de +monde. + +La tribu de Chintirab au sud de l’Elba, à Essoterba ; chek Rahmâ, même +nom que le précédent. + +Les Cawatil dans l’Ouadée Ollaki ; chek Ali Erab, dont j’ai eu occasion +de parler. + +La tribu des Amérab, dans la vallée de Nassari et ses environs ; chek +Nasr abou Gablé. + +Celle des Mélécab dans le voisinage d’Ollaki ; chek Souéket, nous +l’avons vu. + +Une fraction des Cawatil, déjà nommés, et qui campe à Genoub ; chek +Mahamed Courouc. + +Les Balgab qui restent au sud de l’Ouadée Meïça ; ils n’ont pas de chek. + +La tribu des Ahmed Gourabieh, qui habite les contre-forts du nord de la +montagne de l’Elba ; aucun chek connu. C’est un rassemblement de gens +mal famés de toutes les tribus et qui a la réputation de n’être composé +que de voleurs. + +Il y a encore la tribu des Gam Attab à Feray, sur les bords de la mer ; + +Celle de Guérab, près de El Bakg et sur l’Albara ; + +Celle de Hannar, au nord de El Bakg ; + +Celle de Mansourab, également ; + +Celle de Erehab, même territoire ; + +Celle de Hammâ, chek Amedan, sur le Nil, à Wadée l’Homar ; + +La tribu des Allinga, au sud de Goos Regeb, qui est aussi Bichari ; + +Celle des Metquénab, chek Bêlal, puissante tribu habitant le désert au +Nord-Est de Goos Regeb ; + +Celle des Hadindane qui est à Taka, très-grande tribu aussi ; + +Celle des Béni-Amer et Mennah ; chek Ocout, au sud de Taka ; + +Une fraction de la tribu des Gam Attab, à la pointe nord de l’Albara, +près l’embouchure du Barh Mogranne ; + +Enfin la tribu des Aderba, ou pour mieux dire des Adareb (pluriel du +mot) qui réside à Sawakin et aux environs. + +Cette dernière était autrefois considérée comme la plus noble et la plus +importante, mais aujourd’hui elle n’est guère estimée si ce n’est à +cause de sa richesse. + +Les autres Bicharieh traitent ses membres comme des citadins, des +Gelabs, et non comme des Bédouins, des hommes indépendants. Cela tient +aux occupations de commerce auxquelles les Adareb ont été conduits à se +livrer. Fixés à Sawakin, seul point de ces parages que l’on peut +regarder comme un port, ils sont devenus forcément les intermédiaires +entre les négociants de l’intérieur qui apportent, chez eux, les +produits de leurs pays, et les négociants du Hedjah, de l’Yémen et même +de l’Inde qui y viennent échanger ou écouler les leurs. Ce sont, du +reste, de fort beaux hommes, plus grands de taille, plus rapprochés, par +les formes, du type européen que les Bicharieh des autres tribus ; ils +sont aussi plus soigneux de leurs personnes, de leurs vêtements, de +leurs armes ; et l’on peut les citer comme les fashionables de la +nation. Ils ont un langage recherché qui est toujours le Bedjah ; mais +qui affecte des termes inusités par la masse, un langage qui dénote une +ancienne aristocratie. + +Les Bicharieh, en général, n’atteignent pas une taille élevée ; ils sont +maigres, surtout lorsqu’ils avancent en âge ; leur teint, chocolat +clair, quand il est pur de tout mélange avec le sang nègre, reste +couleur d’ocre rouge tirant un peu sur le jaune, beaucoup plus foncé de +ton que celui de leurs femmes qui vivent moins exposées aux ardeurs du +soleil. Tous sont bien faits, bien proportionnés ; mais leurs visages, +détériorés par la vie en plein air, par le vent, par la réverbération +constante d’une grande lumière sur le sable prend, de bonne heure, une +expression sauvage. J’en ai vu cependant qui avaient conservé, avec des +formes corporelles fort élégantes, des figures charmantes et très- +distinguées. Ils ont les cheveux longs, légèrement crépus, mais non +laineux, des dents d’une blancheur éclatante, ceux qui les ont +mauvaises, et alors dans un état déplorable, doivent cela, sans doute, à +l’usage du tabac et peut-être aussi à l’usage de la viande ; ils ont des +traits, des physionomies qui n’accusent rien d’africain ; mais en +vieillissant ils deviennent généralement très-laids. Les hommes et les +femmes, soumis à la même misère et aux mêmes fatigues, donnent l’idée de +l’état dans lequel peut tomber une population presque toujours affamée. + +Cependant les Bicharieh sont d’une nature gaie, curieuse ; ils aiment à +causer par-dessus tout, et leur profonde ignorance ne les empêche pas de +le faire avec esprit. Quoiqu’ils se montrent mendiants à l’excès, +voleurs même quand l’occasion se présente, paresseux au delà de toute +expression, l’on ne peut nier qu’ils ne soient braves, loyaux et fort +souvent chevaleresques. Ces contradictions se rencontrent aussi chez les +sauvages, qui n’ont d’autre règle que leur instinct, et qui se +passionnent facilement. + +Parmi les tribus que j’ai citées, celles des Balgab et des Amarrar sont +renommées pour la beauté de leurs hommes et surtout de leurs femmes ; +celles-ci ont des traits tellement fins qu’on les prendrait pour des +Européennes. Les deux tribus sont plus renommées encore pour le +relâchement de leurs mœurs. + +Tous les Bicharieh vivent du produit de leurs troupeaux ; ils ne tuent +guère de moutons ou de chameaux que dans les grandes circonstances : +soit aux noces, soit enfin pour recevoir des hôtes ; car ils considèrent +l’hospitalité comme un devoir, et ils l’exercent sous toutes ses formes. + +Si les pluies ont été abondantes et qu’il y ait des pâturages, ils se +nourrissent de laitage, sinon ils s’arrangent pour aller à Assouan, à +Derrawé, en Nubie, vendre du bétail, de la laine, des produits du +désert, tels que gomme, séné, coloquinte ou peaux tannées, et ils +rapportent chez eux du dourah. C’est dans ces occasions qu’ils achètent +les étoffes de coton dont ils ont besoin. + +La chasse, pour quelques-uns, est un moyen d’existence, quoiqu’elle ne +soit pas très-abondante. Dans les plaines ils trouvent les gazelles, les +autruches, les ânes sauvages ou onagres ; dans les vallées, les +lièvres ; dans les montagnes, les capricornes. Les animaux féroces du +pays sont les hyènes, les loups ordinaires, quelques léopards, et les +chacals ; l’on y voit aussi une espèce de petit renard nommé bacho et +une espèce de grand loup très-féroce nommé, comme en Abyssinie chez les +Gallas, oselo. Enfin, dans beaucoup de localités, les perdrix grises et +les perdrix rouges abondent ; mais les Bicharieh ne les tuent pas ; ce +sont des oiseaux sacrés. + +Les tribus de el Bakg et de l’Elba sont les plus aisées de toutes, parce +qu’à el Bakg, je l’ai dit ailleurs, les habitants cultivent le dourah, +dont ils font commerce ; parce que ceux de l’Elba, ayant toujours à leur +portée de très-bons pâturages, peuvent élever de nombreux troupeaux. Ils +font avec les négociants de Djeddah, qui fréquentent leurs côtes, des +échanges continuels ; mais ce qui contribue le plus à leur bien-être, ce +sont les vols qu’ils vont commettre au loin, et ceux même qu’ils +commettent au détriment des marchands qui viennent chez eux, vols +toujours impunis, attendu qu’une fois rentrés dans leurs repaires, il +est impossible d’atteindre les voleurs, et que, d’un autre côté, +l’absence d’un chek reconnu met le volé dans l’impossibilité de formuler +aucune plainte. + +Les principaux de ces tribus ont trouvé un moyen ingénieux de se donner +des apparences de probité : ils vendent aux négociants leur protection +moyennant un droit que ceux-ci payent sur leurs marchandises et qui +s’élève ordinairement au cinquième du rendement des objets vendus. +Quoique ce droit soit exorbitant, il n’est aucun gelab qui ne s’y +soumette ; car, attendu l’entente qui existe entre les Arabes, il serait +bien plus coûteux de faire autrement. C’est un genre d’assurance comme +un autre ; seulement, en fait de sinistres, le seul cas que les +assureurs ordinaires excluent, le cas de force majeure, se trouve ici +uniquement admis. + +Le vêtement des Bicharieh consiste en une pièce de toile de coton longue +de douze picks (le pick pour la toile est de 54 centimètres) qu’ils +coupent en deux, et dont ils cousent les deux parties au bout l’une de +l’autre. Ils se drapent avec cela le corps de toutes les manières, se +couvrant tantôt un côté, tantôt un autre, mais toujours de telle sorte +que le centre de cette longue écharpe se trouve placé au milieu du dos. +Peu d’individus portent des chemises ; ce ne sont que les cheks ou les +gens riches ; elles vont jusqu’aux pieds ; le col en est très-étroit, +les manches en sont larges et très-longues. Tous laissent croître leurs +cheveux, qui sont tressés et arrangés à la façon des statues +égyptiennes ; ils se graissent souvent la tête et le corps, et dans +leurs cheveux est toujours une épingle en bois très-longue qui leur sert +à se gratter sans déranger leur coiffure. Quand ils font leur toilette, +ils prennent de la graisse de chameau préparée en petites boules de la +grosseur d’une noix et mélangée avec des parfums en poudre, ils se +frottent bien les mains avec ces boules et les mettent ensuite sur leurs +têtes, de manière à ce que le soleil, en les fondant, puisse faire +couler la graisse goutte à goutte sur leur corps et sur leurs vêtements. +Cette coquetterie, qui est tout à fait en dehors de nos usages, a sa +raison d’être ; elle a pour but de donner aux membres une grande +élasticité et aux étoffes une souplesse qu’elles n’auraient point sans +cela. + +Les femmes sont vêtues de la même étoffe ; leur toilette est la même ; +elles portent presque toutes en dessous de leur draperie une ceinture +frangée en lanières de peau extrêmement déliées et fines, de la longueur +de 40 à 50 centimètres. Cette ceinture, lorsqu’elles sont déshabillées, +leur cache encore parfaitement une partie du corps. Les jeunes filles +n’ont pas d’autre vêtement[23] ; leurs ornements sont un anneau assez +grand passé au nez, d’autres plus petits aux oreilles, puis, autour du +corps, au-dessous des seins principalement, des grains de verroterie, +d’ambre, de corail, des coquillages et des onix, disposés d’une façon +bizarre ; elles portent aussi des bracelets en argent. Quant aux jeunes +garçons, tout leur habillement se compose d’un morceau de toile de coton +passé entre les jambes et noué au-dessus des hanches. + +Les habitations, les tentes des Bicharieh ont, en général, un aspect +misérable, je l’ai déjà dit ; elles sont faites avec des morceaux +d’étoffes grossières, tissées en poil de chèvre et de chameau ; elles +ont de mauvaises cordes et de mauvais bois. Les plus importantes peuvent +avoir 4 mètres sur 3 de grandeur ; jamais je n’en ai rencontré une +neuve. Des familles logent aussi quelquefois sous un abri naturel, dans +des rochers. Du côté du sud, où il pleut plus souvent, les tentes sont +établies plus solidement : ce sont des espèces de berceaux construits +avec des bois qui forment une légère charpente et qui sont recouverts +avec des peaux très-souples ; l’intérieur en est garni de un ou de deux +_angareb_, châssis de 2 mètres de longueur sur 1 de large, monté sur +quatre pieds en bois qui l’élèvent au-dessus du sol d’environ 50 +centimètres. Ce châssis contient un filet en lanières bien préparées et +bien tendues, sur lequel l’on est très au frais pour dormir. Ceux qui en +ont les moyens posent sur les lanières une natte ou un tapis. Les +tentes-berceaux se transportent aussi facilement que les autres tentes +et sont bien préférables. Enfin j’ai encore vu, dans la contrée entre le +Nil et l’Elba, une troisième espèce de tentes que les indigènes +confectionnent, en manière de cabanes, avec des branches d’arbres et des +feuilles de doume ou palmier éventail tressées, et qu’ils tapissent +intérieurement avec des étoffes grossières fabriquées par les femmes. +Ils tirent de l’ouadée Douma, sur la route de Coroscos à Abou Ahmed, et +de celle de Terfawé tous les matériaux qui leur sont nécessaires. + +Dans toutes ces habitations, les ustensiles de ménage sont les mêmes : +un moulin à bras, une espèce de poêle en tôle pour cuire le pain, une ou +deux terrines en terre, des outres pour l’eau, le lait ou le beurre, des +œufs d’autruche, des courges, des petits paniers tressés fort serrés qui +ne laissent point filtrer les liquides et des vases pour faire le méris +ou le bouza quand les propriétaires en boivent. — Comme ornement, il y a +des sachets couverts de coquillages, de plumes d’autruches, de morceaux +de drap rouge et de parchemin vert, il y a aussi force amulettes en +cuir. + +Les Bicharieh supportent la fatigue, la faim, la soif pendant plusieurs +jours sans paraître en être incommodés. Ils sont d’une insouciance, +d’une imprévoyance extrême ; quand ils ont mangé ils ne se préoccupent +plus du lendemain. La moindre chose en effet leur suffira ; mais aussi, +toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion, ils se repaissent, à +l’instar des boas, de manière à ne plus pouvoir bouger. Ils sont +capables d’absorber, par tête, dans un seul repas, tout un mouton et de +n’en laisser littéralement que les gros os, puis ils resteront trois ou +quatre jours sans absorber aucune nourriture. On rencontre des individus +qui n’ont jamais bu que du lait et qui ne peuvent avaler une goutte +d’eau sans en souffrir beaucoup. + +Quand les pluies sont tombées avec abondance et ont fait produire au +désert des pâturages pour les troupeaux, les Bicharieh sont au comble du +bonheur ; ils restent alors tranquilles dans leurs campements, savourant +le _far niente_ oriental et ne se rassasiant que de laitage. + +Ils n’ont pas de chevaux et ne se servent que de dromadaires pour leurs +transports, leurs voyages et leurs expéditions guerrières. Ordinairement +ils se mettent deux sur la même monture, l’un en avant sur la bosse où +est posée une légère selle, il guide le dromadaire, l’autre derrière la +selle en croupe et à poil et se tenant à un pommeau de l’arçon. + +De cette manière ils parcourent promptement et en nombre de très-grandes +distances. + +Les armes des Bicharieh sont des lances, qui se fabriquent à Assouan, à +Sawakin, à Berber et à Chaindi, des sabres ou espadons, comme en +portaient nos anciens dragons, larges de 4 à 5 centimètres, longs de +1m,30 environ et tranchants des deux côtés. Ces armes viennent d’Europe, +d’Allemagne ou d’Espagne ; les anciennes sont renommées et se payent +très-cher, jusqu’à 500 francs pièce, tandis que les autres ne valent +guère que 20 à 30 francs. Ils ont encore des couteaux ou poignards +plats, recourbés d’une façon particulière et tranchants aussi des deux +côtés, qu’ils portent attachés à la ceinture par-dessous leurs +vêtements, et d’autres plus petits attachés au bras ou à la cuisse. Pour +compléter cet armement ils portent un bouclier rond, quelquefois ovale, +fait en peau de crocodile, de girafe, d’hippopotame, de rhinocéros, +d’éléphant ou de buffle sauvage. + +Leurs guerres, le plus souvent, et surtout celles qui ont lieu entre eux +et les tribus arabes, sont occasionnées par la question des eaux et des +pâturages, par des représailles d’assassinats, par des vols de +dromadaires. Mais c’est presque toujours sur les puits que commencent +les querelles, chacun veut abreuver le premier ses animaux, chacun veut +commencer à remplir ses outres ; des disputes l’on en vient aux coups, +aux armes. Un homme est-il tué dans la mêlée ? voilà le sujet d’une +guerre. Le meurtrier est poursuivi ; s’il se réfugie dans sa tribu l’on +cherche à négocier le prix du sang versé, et si les parents du mort +n’acceptent pas ce qui leur est proposé, s’ils exigent la loi du talion, +la guerre se déclare entre deux familles, guerre à laquelle prennent +part les parents, les amis, les connaissances des intéressés. D’un autre +côté, la paix qui est faite par l’acceptation du prix du sang est +rarement durable, de fréquentes ruptures s’en suivent habituellement. + +La moindre discussion, la moindre affaire d’intérêt devient, pour une +valeur contestée de 3 ou 4 piastres, une affaire très-grave ; car +souvent la partie plaignante, ne pouvant obtenir justice, vole un +mouton, un chameau à la partie adverse ; cela amène une complication +qui, si elle n’est pas arrangée de suite par le chek ou les notables de +la tribu, produit un assassinat et tout ce qui en découle. + +Il est rare que toutes les tribus se mettent en campagne ensemble ; l’on +n’a vu cela que lorsqu’il s’est agi de repousser les Turcs, les +Égyptiens et de piller les bords du Nil. + +Les Bicharieh ont l’habitude, après un combat, d’enterrer leurs morts ; +j’en ai eu plusieurs fois la preuve dans le courant de mon voyage. Quand +un chek, un homme considérable vient à être tué, s’il meurt en route, +des suites d’une blessure, s’il meurt même de maladie, ses compagnons le +mettent dans une grande outre de peau de bœuf, avec beaucoup de sel et, +bien clos dans ce cercueil, le transportent jusqu’au campement de la +tribu où est leur champ des morts. + +Soit au fort d’une bataille, soit dans une simple attaque de voyageurs, +après avoir jeté leurs lances, celui des deux cavaliers qui est en +croupe sur le dromadaire saute à terre et cherche à parvenir, en +rampant, sous la monture de son adversaire, pour l’éventrer avec son +poignard ou lui couper les jarrets, de telle sorte que l’homme +désarçonné, jeté en bas violemment, est tout à sa discrétion. Si c’est +contre un fantassin qu’il doit combattre, sa tactique est à peu près la +même, en ce sens qu’il ne vise qu’à une chose, à couper avec son sabre +les jarrets de son ennemi. + +Lorsque les Bicharieh sont en expédition, ils cherchent toujours, avant +d’attaquer, à connaître les forces de l’ennemi. S’ils reconnaissent +qu’il est faible, ils fondent sur lui, le matin au point du jour, afin +que personne ne puisse leur échapper pendant les ténèbres. Si, au +contraire, ils craignent qu’il soit fort et qu’il y ait, pour eux, des +chances d’insuccès, ils attaquent dans la nuit, afin de pouvoir profiter +des ténèbres pour se sauver en cas de défaite. + +Ils ne font pas de prisonniers, et, quand ils se battent contre une +autre nation que la leur, les femmes et les enfants sont pris en +esclavage. + +La propriété, chez eux, n’est point personnelle quant à la terre ; elle +est divisée comme partout ailleurs ; mais entre tribus, entre familles +seulement ; ce sont des groupes et non des individualités qui possèdent. +Tel canton appartient à un groupe, telle vallée à un autre groupe, et +ainsi de suite. Les arbres de ces vallées appartiennent à telle ou telle +famille. Il y a cependant des parties du désert sur lesquelles toutes +les tribus ont un droit de vaine pâture dans toute l’acception du mot. + +Les mœurs des Bicharieh sont assez pures dans quelques tribus, tandis +que dans beaucoup d’autres elles sont, au contraire, très-relâchées ; +chez les Amarrar, par exemple, on fait peu d’attention à l’adultère ; +car ils prétendent que la race, la noblesse se perpétue par les femmes +plus sûrement que par les hommes. Au surplus, cette opinion est +l’opinion des mahométans, qui reconnurent à la fille de leur prophète, +sa fille Fathmé, le droit de noblesse qu’elle transmit à ses +descendants, hommes ou femmes, sans distinction. Depuis elle et par +elle, le fils ou la fille d’une femme chérif qui a le droit de porter le +turban vert, peuvent le porter aussi comme signe. + +Chez ces mêmes Amarrar, l’on a commerce avec la femme de son frère et +les parentes au même degré. Chose singulière ! ce sont les tribus dont +les mœurs sont aussi mauvaises, qui ont le plus beau sang, les sujets +les mieux constitués. + +Il y en a chez qui le sentiment religieux est assez développé. Celles-là +pratiquent le culte de Mahomet autant que faire se peut ; car aucun +Bichari ne sait lire l’arabe, et sa propre langue ne s’écrit pas. Chaque +année seulement il vient, de la Mecque, des missionnaires musulmans qui +pénètrent dans les familles pour prêcher le Coran. Ces missionnaires +sont parfaitement écoutés, à cela près qu’ils ne parviennent jamais à +communiquer le fanatisme qui les anime. + +J’ai été lié intimement avec un chek très-considéré qui me disait : +« Vous, vous êtes un brave homme comme nous, vous n’aimez pas le mal. +Quel dommage que vous ne soyez pas musulman ! » + +Les mariages se font quelquefois difficilement ; car il faut, pour +obtenir une fille de bonne famille, pouvoir donner au moins six +chamelles, tuer, le jour de la noce, une vingtaine de moutons et offrir +des vêtements neufs. Ces présents s’adressent naturellement à la femme +et restent dans le ménage, à moins qu’il n’y ait divorce, auquel cas +l’épouse retient tout, outre la dot que son père lui a faite, dot +toujours égale à celle de son époux. + +Quand un jeune homme et une jeune fille sont épris l’un de l’autre, et +que la fortune du jeune homme ne lui permet pas d’apporter en mariage ce +que le père de celle qu’il recherche exige, les jeunes gens n’en +continuent pas moins à se voir. Cela amène souvent une situation qui, +chez nous, serait appréciée par ces termes : Il faut les marier. Or ici, +comme chez nous encore, l’on arrive presque toujours à s’entendre, et le +père récalcitrant finit par où il aurait dû commencer, avec cette +différence qu’il n’agit sous la pression d’aucune idée de déshonneur et +que sa résolution nouvelle est tout simplement, tout bonnement +raisonnée. + +Les Bicharieh considèrent les accidents de famille de cette sorte comme +fort naturels, ils ne s’en émeuvent pas autrement. Bien plus, le jeune +homme peut se retirer à la dernière heure, sans encourir aucun blâme ; +il donne alors un chameau à titre de dédit, et la jeune fille, toujours +aussi bien vue de ses parents, de ses amis, trouve à se marier ailleurs +comme si rien ne s’était passé. Le sort de l’enfant qui survient a été +réglé d’avance par la loi du pays ; cet enfant, qu’il y ait mariage ou +non, est réputé comme fils du frère de sa mère. La sagesse de cet +arrangement peut être appréciée par qui de droit. + +Si un homme prend une jeune fille de force et qu’il y ait viol, il est +tué sans rémission ; s’il prend la femme d’un autre, il est puni dans de +certaines limites, et regardé comme seul coupable ; mais cette punition +est illusoire, parce que le mari offensé se bat toujours avec lui ou +l’assassine. + +Le drame suivant donne, dans cet ordre d’idées, la mesure du caractère +de ces populations ; il s’est passé, presque sous mes yeux, dans les +environs de Déréhib. + +Une femme Bichari, nommée Settina (notre maîtresse) était mariée à son +cousin, qui en était fort amoureux et fort jaloux ; car elle était très- +belle. Settina, quoiqu’elle aimât beaucoup son mari, ayant été élevée +dans les mœurs relachées de la tribu des Amarrar, avait un amant qui +obtenait d’elle tout ce qu’il est possible à une femme de donner, et qui +était aussi son parent. Il se nommait Faddalla, et le mari se nommait +Ahmed. Tous deux eurent besoin de faire ensemble un voyage pour aller +porter à Assouan ce qu’ils avaient à échanger contre des grains et +autres choses nécessaires à leur famille, et de plus pour régler +quelques affaires dans une tribu voisine. On fit les préparatifs +ordinaires ; mais, au moment du départ, Faddalla prétendit qu’il avait à +terminer quelque chose qui devait le retenir un jour chez lui. Il pria +donc Ahmed, afin que le voyage ne souffrît pas de retard, de se mettre +en route avec les chameaux qui étaient prêts, ainsi que les bagages, +l’assurant que bientôt il le rejoindrait à l’aide de son dromadaire. +Cela fut arrangé ainsi ; cependant, à peine en route, Ahmed conçut +quelques soupçons ; son humeur jalouse le talonna de telle sorte que, ne +se contenant plus, il laissa sa petite caravane et s’en revint le soir à +sa tente, dans laquelle il trouva moyen de se cacher, après y être entré +furtivement. + +Le vrai motif qui avait empêché son ami de partir ne tarda pas alors à +lui être révélé ; car Faddalla entra aussi dans la tente avec Settina, +et ils lui donnèrent la preuve de l’intimité qui régnait entre eux. Dans +une situation pareille, Ahmed eut le courage de rester immobile et +d’attendre un moment favorable pour pouvoir s’échapper de chez lui ; son +plan était arrêté. Il rallia sa caravane sans laisser voir aucune +émotion, et le lendemain, lorsque son cousin parut en sa présence, il ne +lui témoigna aucune défiance. C’était un homme fortement trempé, un +homme capable de prendre une résolution extrême, mais aussi capable d’un +grand dévouement. + +Le voyage s’effectua comme il avait été conçu ; mais en revenant, Ahmed +répudia sa femme sans l’aller voir et sans dire le motif qui le faisait +agir. Ce motif, personne ne le soupçonna, car il le refoula dans son +cœur, par égard pour celle qu’il aimait encore, par considération pour +sa famille, à laquelle il appartenait aussi. + +Peu de temps après ce divorce, Faddalla épousa sa maîtresse, qui le +rendit heureux comme elle avait rendu heureux son premier mari, c’est-à- +dire pendant un temps fort limité ; car la race dont elle descendait, +antipathique aux liens indissolubles, semblait l’autoriser à chercher +sans cesse de nouveaux plaisirs. Or il arriva que Settina faillit +encore ; il arriva que Faddalla la surprit en flagrant délit, ainsi que +Ahmed l’avait surprise, et que, tout aussi jaloux, mais moins généreux +que lui, il n’hésita pas à l’immoler sur place avec son complice. + +Ce dénoûment avait-il été prévu par Ahmed ? Je ne saurais le croire, par +la raison que sa conduite a prouvé qu’il avait voulu, avant tout, +ménager sa femme, par la raison encore qu’après la mort de Settina il se +rendit auprès du meurtrier et l’accabla de reproches, en lui remontrant +combien il était coupable d’avoir puni une trahison pour laquelle il eût +dû se montrer indulgent. Cette dernière démarche surtout fait voir que +son caractère était plus noble. Mais, en présence du sang répandu, ses +résolutions prirent un autre cours. Il avoua à Faddalla qu’il avait +connu ses relations avec Settina, et qu’il avait divorcé. Il lui avoua +qu’il l’avait épargné à cause d’elle, et qu’elle n’existant plus, tout +était changé. Puis, en parlant ainsi, il l’entraîna sur la tombe à peine +fermée et le poignarda avec le plus grand sang-froid. + +Voici encore quelques traits, d’un autre genre, bien caractéristiques : + +Les Bicharieh, pour ce qui regarde les souffrances physiques, sont d’une +insensibilité extraordinaire. J’ai vu, dans la province de Berber et de +Chaindi, des hommes condamnés, par le gouverneur, à être empalés, et +souffrir cet horrible supplice sans proférer une seule plainte ; l’un +d’eux, transpercé d’outre en outre, tout mutilé et tout déchiré, +injuriait froidement son bourreau qui le fit tuer à coups de pistolets, +pour mettre fin à ses sarcasmes. + +Un autre, condamné à avoir la tête tranchée, fut conduit sur la place +publique sans même être lié, on le fit mettre à genoux, et le soldat +chargé de l’exécuter lui porta un coup de sabre qui ne lui fit qu’une +profonde blessure. Il ne poussa aucun cri, se releva, comme pour +respirer un moment plus à l’aise et se replaça ensuite à genoux, avec le +plus grand calme, pour recevoir le coup fatal. + +Dans une circonstance analogue, j’ai vu aussi un Bichari à qui l’on +infligeait le supplice du fouet. Il était couché à terre, libre de ses +mouvements, et l’on frappait autant que possible sur ses épaules. A +chaque coup, des lambeaux de sa chaire étaient enlevés, son sang coulait +abondamment ; il ne bougea pas, ne poussa même pas un soupir et s’en +alla, sans broncher, d’un pas calme et hardi, lorsqu’il eut subi sa +peine. + +Je pourrais citer une multitude de faits semblables dont j’ai encore été +témoin, ils ne sont pas plus significatifs que les faits ci-dessus. Or, +maintenant, il serait curieux de rechercher les causes de cette profonde +insensibilité du corps chez des êtres humains ; mais cela n’est point de +mon ressort ; tout ce que j’ai pu observer c’est que l’habitude de vivre +constamment nu, exposé au soleil ainsi qu’à toutes les intempéries de +l’air, pourrait bien être une de ces causes si elle n’en est pas la +seule. + +Les duels parmi ces hommes ne sont pas rares. J’en ai raconté un dont +les armes étaient de simples courbaches ; il y en a aussi à l’arme +blanche. Chez les Amarrar, par exemple, lorsque quelque cas grave +conduit deux individus sur le terrain, les chefs de la tribu les y ont +précédés ; ils s’assoient accroupis suivant leur coutume, et de manière +à former un cercle au milieu duquel, se placent, posés à califourchon, +l’un contre l’autre, les champions entièrement nus. On leur donne alors +un couteau, un seul couteau, dont le plus favorisé se sert pour frapper +le premier son adversaire, après quoi il lui présente l’instrument pour +que celui-ci le frappe à son tour, et ainsi, non pas jusqu’à ce que mort +s’ensuive ; car il est défendu de porter des coups mortels, mais jusqu’à +ce qu’il plaise aux cheks, juges du combat, de vouloir y mettre fin. +Ceux-ci, pendant que les combattants se tailladent les bras, les +cuisses, les mollets, les épaules, avec une espèce de courtoisie sauvage +qui implique l’éloge ou le blâme du dernier coup porté, ceux-ci, dis-je, +fument et boivent du lait que l’on fait circuler à la ronde dans des +courges, des outres ou d’autres vases. Leurs yeux ont suivi toutes les +péripéties du duel, et quand ils pensent que le sang a suffisamment +coulé, ils se lèvent et séparent les deux antagonistes qui s’avouent +satisfaits et s’en retournent tranquillement à leurs tentes. + +Une des mauvaises passions des Bicharieh c’est l’avarice. On m’a dit +chez eux que, dans des temps de disette, quand la pluie fait défaut, +l’on voyait des hommes préférer mourir plutôt que de se décider à vendre +un chameau, ou se défaire d’un objet qu’il pourrait fort bien remplacer +plus tard. Cet amour excessif de la propriété, cet amour poussé jusqu’au +dernier sacrifice, ne se comprend pas dans la vie du désert ; c’est une +monstruosité que l’on est moins étonné de rencontrer ailleurs. J’aime +bien mieux l’attachement de même nature que le Bichari porte à son +dromadaire, parce qu’alors c’est un ami auquel il tient et dont il ne +veut pas se séparer volontairement ; comme le bédouin de certaines +contrées fait pour son cheval. + +Les Bicharieh, je l’ai dit, n’ont point de chevaux ; ils s’adonnent +particulièrement, avec leurs voisins les Ababdieh qui restent du côté de +Coseir, à l’élève des chameaux et des dromadaires. Leurs produits sont, +sans contredit, des meilleurs et des plus parfaits que l’on puisse +trouver. Je vais donner ici tous les détails que j’ai recueillis +touchant cette race d’animaux si mal connus en Europe, où l’on n’a +jamais vu que des types grossiers, à formes allourdies, à pelage velu, +venant de Barbarie ou d’Asie, types en effet fort différents de ceux +qu’obtiennent les Bicharieh et les Ababdieh, ou les tribus arabes du +mont Sinaï et de la péninsule arabique ; mais d’abord il faut bien +s’entendre sur le mot chameau et sur le mot dromadaire. + +D’après la classification des naturalistes, ces mots désigneraient +chacun une espèce différente ; et Buffon dit que les chameaux ont deux +bosses, et que les dromadaires n’en ont qu’une. Notons, en passant, que +ceux-là ne naissent ni en Afrique ni en Arabie ; mais seulement en +Tartarie, d’où il en vient dans quelques parties de l’Asie. + +De ce que cette diversité a été admise, il est résulté une confusion +difficile à détruire ; car, pour ce qui regarde la race des dromadaires, +les Européens, qui, par suite de leur séjour dans le pays, ont acquis +des notions plus exactes sur ce sujet, appellent chameaux ceux que l’on +charge et dromadaires ceux que l’on monte. Autorisés en cela par les +Arabes eux-mêmes qui désignent les premiers par le nom de _gémél_, les +seconds par le nom de _égine_ ; et, de fait, ce sont les mêmes animaux +qui diffèrent entre eux comme les chevaux, dont les uns sont pour le +trait et les autres pour la selle, et qui sont d’origine plus ou moins +bonne, plus ou moins renommée. Le égine, ou comme le nomment les +Européens, le dromadaire est donc le chameau que l’on monte, espèce plus +perfectionnée et plus légère. + +Quelquefois un bon dromadaire, accouplé à une bonne femelle, ne donnera +pas un bon produit, quelquefois aussi l’un des deux n’étant point +parfait, le produit sera excellent ; absolument comme pour les chevaux. +Cependant l’expérience a fait voir que les descendants de deux +dromadaires de bonne race, connus de père en fils, étaient toujours +meilleurs que ceux des espèces mélangées ; les Arabes, qui savent cela, +se préoccupent beaucoup de la question des accouplements. + +Les deux races les plus appréciées en Égypte, sont : celle des Arabes du +Hedjah, à Mascat principalement, et à Noman (les Mascatieh et les +Nomanieh), puis celle des Bicharieh et des Ababdieh[24]. + +Il y a des personnes qui estiment mieux la dernière ; mais c’est une +affaire de caprice. La vérité est que l’on trouve d’excellents +dromadaires dans les deux races. + +Les dromadaires de Barbarie (les Hérieh et les Emiarieh) sont loin +d’être aussi bons ; on ne les recherche pas, surtout parce qu’ils sont +bien moins élégants de formes et d’allures. + +Il existe ensuite bien des races secondaires parmi lesquelles on trouve +des exceptions remarquables ; mais, si l’on remonte à leur origine, on +voit toujours qu’il y a là du sang des deux races primitives de l’Etbaie +et de l’Arabie. En effet, ce sont les plus voisines des localités où +naissent celles-ci qui possèdent le plus de qualités. + +Les dromadaires nomanieh et mascatieh ont des formes un peu plus fortes, +plus ramassées que les bicharieh, leur couleur fauve est plus foncée et +leur poil plus long. + +Le bichari, au contraire, est très-svelte, ses jambes sont longues et +fines, sa couleur est à peu près celle de la gazelle (il y en a pourtant +beaucoup de tout à fait blancs), son poil est ras, il a le col souple et +le ventre moins gros que le dromadaire arabe. + +Leur manière respective de marcher est aussi très-distincte, et quoique +l’on puisse dire que les allures différentes, chez ces animaux, ne +soient pas un signe de variété dans la race, il ne m’est pas prouvé que +cela provienne seulement de la manière de les élever. J’ai possédé des +dromadaires des deux provenances ; j’en ai eu qui sont nés chez moi, et +j’ai voulu, sur de jeunes sujets qui n’avaient pas encore été montés, +essayer de faire prendre aux bicharieh l’allure des nomanieh et à ceux- +ci celle de bicharieh, jamais je n’ai pu y parvenir complétement. + +Les nomanieh marchent en posant les quatre pieds les uns après les +autres, ce qui fait un pas précipité, sans secousses violentes ; mais le +cavalier perçoit un balancement de droite à gauche, et d’arrière en +avant tout à la fois qui, à la longue, fatigue la poitrine et peut +donner le mal de mer. Ils tiennent la tête fort basse, et, à chaque pas, +exécutent un mouvement de va-et-vient que l’on pourrait croire l’effet +d’un ressort à boudin. Ce n’est point une allure franche en apparence, +car cela ressemble au pas relevé du cheval, mêlé à un peu d’amble. De +cette manière les nomanieh font environ huit mille à l’heure. Pour aller +plus vite, il faudrait prendre le trot, qui n’est ni la bonne ni la +vraie allure de l’animal. + +Les bicharieh, eux, ont le pas moins allongé et moins précipité. La pose +des quatre pieds, en marchant, quoique se faisant de la même façon, est +cependant moins régulière ; il y a, si je puis dire ainsi, plus d’amble +dans son fait, ce qui donne au cavalier un seul mouvement d’arrière en +avant bien déterminé. Ce pas est loin de valoir celui des nomanieh ; +mais l’allure naturelle du bichari c’est le trot. Alors ses jambes sont +lancées avec une hardiesse, une souplesse, une agilité incroyables ; ses +pieds ne transmettent aucune secousse. Cette allure, chez les bons +animaux (et je ne parle que de ceux-ci, en comparant les deux races), +est si douce qu’elle n’est comparable au trot d’aucun cheval. En allant +au pas, le bichari fait de trois à trois milles et demi à l’heure, au +petit trot et au grand trot, on peut varier sa vitesse et on arrive +très-facilement à faire dix, douze et même quatorze milles. + +Le dromadaire galope aussi, mais pendant fort peu de temps de suite ; il +n’est pas construit pour cela. Peu de cavaliers, même parmi les Arabes, +peuvent supporter ce galop sans tomber ou sans se cramponner fortement +aux pommeaux de la selle. + +Dans l’Etbaie, on monte plutôt les mâles que les femelles. Celles-ci +sont pourtant plus agréables que les mâles ; quoiqu’elles aient souvent +le défaut de se coucher, quand elles ont trop chaud ou qu’elles se +sentent seulement fatiguées, auquel cas tout ce que l’on peut faire ne +sert de rien, il faut attendre son bon plaisir ; mais les Bicharieh +ménagent les femelles en vue de la reproduction ; ils prétendent que +c’est par elles que les qualités du sang se perpétuent. Nous avons vu +qu’ils ont cette opinion au sujet de l’espèce humaine[25]. + +Les meilleurs dromadaires des Bicharieh sont ceux des tribus de Hamma, +Mahamet Gourabieh, Chintirab et Balgab. Ces derniers ont l’avantage de +marcher à l’aise dans les terrains pierreux, attendu qu’ils viennent +d’un pays de montagnes. + +On a cru longtemps que les dromadaires ne s’accouplaient pas comme les +autres quadrupèdes, parce que leur conformation n’avait point été +soigneusement observée, et cette erreur existait aussi pour le lion ; +mais aujourd’hui il n’est plus permis de croire aux fables répandues par +des ignorants ; l’anatomie des animaux du désert est aussi connue que +celle de nos animaux domestiques, et l’histoire naturelle en a fait son +profit. + +Les Arabes, quand ils veulent faire saillir une femelle, la conduisent +toujours dans un endroit retiré. Cette condition n’est pas +indispensable ; mais elle réussit beaucoup mieux, l’instinct de +l’isolement étant un des caractères distinctifs de la bête. + +Ils ont choisi d’avance un mâle de l’âge de cinq ans, fort et bien +constitué. + +L’hiver est l’époque ordinaire de ces accouplements, c’est la saison des +pâturages ; cependant on peut les tenter, avec fruit, dans toutes les +saisons de l’année. + +Quand la femelle a conçu, l’on s’en en aperçoit au bout de dix à douze +jours ; différents indices vous en fournissent la preuve. + +Elle porte douze mois, et, pendant tout ce temps, vous pouvez la monter, +la charger comme à l’habitude, elle devient même plus fringante, court +mieux et ne se couche plus, en route, par caprice. Souvent elle met bas +en voyage, ce qui ne l’empêche pas de continuer la route en faisant, +toutefois, de petites marches. Alors l’on suspend, le plus commodément +possible, le petit à son côté, et celui-ci, à l’âge de huit jours à +peine révolus, commence à suivre la caravane. + +On laisse téter les jeunes dromadaires pendant dix-huit mois si les +mères sont en liberté ; mais celles dont on se sert, celles qui font un +service quelconque n’allaitent que pendant six mois. Au bout de ce +temps, d’ailleurs, leurs petits commencent à manger de l’herbe et du +grain. + +A dix-huit mois, quelquefois un peu plutôt, quelquefois un peu plus +tard, selon la croissance de l’animal, on commence à le faire monter, à +poil, par un jeune garçon, précaution nécessaire, car autrement il +deviendrait rétif ; les éleveurs ne manquent jamais de la prendre ; +seulement j’ai remarqué que les Nomanieh étaient, pour cela, plus +entendus que les Bicharieh, en ce sens qu’ils ne se hâtaient jamais. Les +dromadaires de ces derniers ont souvent des défauts qui leur viennent de +ce qu’ils ont été fatigués trop jeunes. + +Les uns et les autres sont dans toute leur force à l’âge de cinq ans, et +ils conservent cette force jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard, +quoiqu’ils soient encore bons, quoiqu’ils soutiennent aussi bien la +fatigue, ils n’en commencent pas moins à perdre leur légèreté et leurs +qualités les plus essentielles. J’ai monté cependant des dromadaires qui +étaient connus depuis 32 ans et qui marchaient toujours très-bien. + +C’est encore une erreur de croire que le dromadaire ne se couche, en +s’agenouillant, que par le fait de l’éducation, et que les espèces de +callosités qu’il a aux coudes, aux genoux et à l’estomac lui arrivent +par suite de la manière de se poser quand on le monte ou quand on le +charge. Ces callosités, il les possède en naissant et, à peine né, il +vient s’accroupir auprès de sa mère absolument dans la position que l’on +suppose factice. + +Quant il a atteint toute sa croissance, il faut qu’il ait une belle +taille, deux mètres ou deux mètres quinze au moins d’élévation sur la +croupe et sur le garrot, sa bosse doit avoir, en sus, de 30 à 40 +centimètres, si elle dépasse cette hauteur, cela ne vaut rien ; car +c’est un signe de gros embonpoint. Sa robe doit être couleur fauve un +peu claire, sa tête petite, son cou large, ses jambes fines et droites, +son train de derrière légèrement plus haut que le train de devant, et +si, avec toutes ces qualités il a encore celle de posséder la bosse +placée juste au milieu du corps, condition essentielle pour bien porter +la selle, s’il a les pieds petits, les ongles et les poils qui les +entourent bien noirs, s’il a sous la gorge, sur le derrière de la tête +et sur la bosse des poils plus longs que sur le reste du corps où ils ne +doivent être ni trop ras ni trop secs, ce qui est ordinairement l’indice +d’une constitution molle ; s’il possède tout cela, il est réputé pour +une perfection et cité comme type à bien des lieues à la ronde. + +Les Arabes attachent une grande importance à connaître la provenance des +dromadaires. Pour cela, chaque tribu met sa marque sur tous les sujets +nés chez elle ; le propriétaire leur appose aussi la sienne. Ces deux +marques consistent en brûlures faites à l’aide d’un fer chaud. Elles ont +aussi un autre but, celui de faire retrouver un animal volé. Tous les +dromadaires bicharieh portent en outre un signe commun, un signe pour +ainsi dire national qui est représenté par une ligne posée en travers +sur la jambe droite de devant et que l’on nomme ogal, du nom de la corde +qui sert d’attache pour les empêcher de se lever quand on veut les +retenir dans un endroit quelconque. + +Les dromadaires et les chameaux, avec leur structure solide, avec les +apparences d’une santé inattaquable, sont en réalité fort délicats ; ils +contractent facilement une foule de maladies qui prennent aussitôt de +grandes proportions et deviennent incurables ; ainsi de la gale, de +certains abcès, de certaines coliques, etc. Leur médication est +extrêmement restreinte ; c’est, le plus souvent, au moyen du feu, soit +aux jambes, soit au ventre ou à la poitrine qu’on les traite. Tout le +monde connaît, au moins par ouï-dire, leur sobriété, elle est +proverbiale ; cependant il ne faut pas croire qu’ils soient faciles à +nourrir. Les herbages du désert et le dourah leur conviennent beaucoup, +et ils s’habituent difficilement aux herbages des terres cultivées ainsi +qu’aux fèves, à la paille, au froment pilé ; quant à l’orge, on doit +bien se garder de leur en donner, c’est une nourriture qui les tue. + +Rien n’est plus pittoresque qu’un cavalier arabe monté sur son +dromadaire. Il le conduit à l’aide de deux petites cordes, qui tiennent +lieu de brides. L’une de ces cordes est fixée à la têtière, et l’autre à +un anneau en argent ou en cuivre passé dans la narine gauche de +l’animal. Cette dernière s’appelle zemam, c’est la principale et même +souvent la seule. + +Quand le dromadaire est soutenu par la têtière, son trot est fort doux, +il devient plus rapide et plus doux encore quand la petite corde +attachée à l’anneau agit en même temps. Le galop s’obtient en rendant, +instantanément, les deux cordes. J’ai parlé, plus haut, de ces diverses +allures. + +Le cavalier n’emploie aucun effort, il n’a recours à aucune brutalité ; +bien au contraire, il trouve de la docilité en raison de la douceur +qu’il dépense, et l’entente la plus parfaite s’établit entre lui et sa +monture, comme si l’un était le complément de l’autre. Le frêle bâton, +ayant la forme d’une béquille renversée, dont il est armé représente +tout ce que l’on veut ; mais nullement un instrument de correction ; et +à cette condition il franchit des distances incroyables. + +Il est extrêmement rare de trouver un bon dromadaire à vendre ; quant +aux sujets exceptionnels, à moins de les prendre de vive force, à moins +d’en recevoir un, comme cadeau, de la part d’un chek opulent et ami, il +est impossible de s’en procurer. + +Les Bicharieh, comme tous les Arabes, vendent très-difficilement les +femelles, tandis qu’ils se défont volontiers de certains mâles. Le prix +de ceux-ci, chez les premiers, est d’environ cinquante pièces de six +francs ou talaris d’Espagne, c’est ce que coûte un garçon ou une femme +esclave. Entre eux ils font souvent des échanges, et j’ai vu donner +quatre femelles pour un bon mâle ; ce prix alors commence à être élevé. +Chez les gens de Chaindi, de Dongolah, etc., il augmente encore ; près +de Dar Chaquieh, dans la tribu des Ménaçir, un de ces animaux s’est +vendu, en ma présence, la somme de quatre mille francs. Certains +dromadaires coûtent beaucoup plus cher. + +Les nomanieh et les mascatieh, au Caire, montent à cinq mille francs et +quelquefois plus haut. Il en est de même des ababdieh qui joignent, à +toutes les bonnes qualités des bicharieh, une bien meilleure éducation. +Parmi eux, ceux de la tribu des Ménaçir et ceux de la tribu des +Achababs, au sud de Coseïr, sont généralement fort recherchés ; ils ont +un ancêtre très-renommé appelé Coubèri, lequel, avec un de ses +semblables, du nom de Héréfhi, qui est aussi un grand type, constituent +les deux meilleures souches connues. + +On raconte beaucoup de faits extraordinaires au sujet de la vitesse de +ces deux bêtes, faits que l’on est très-porté à admettre quand on sait +que de bons coureurs ordinaires, dans le désert, peuvent forcer à la +course les gazelles et les autruches, comme cela se pratique communément +chez les Bicharieh, qui n’ont guère que cette manière de chasser. + +Ainsi l’on dit que le propriétaire du célèbre Héréfhi se trouvant à la +montagne, qui depuis porte son nom, à trente lieues environ de Derrawé, +et voulant tout simplement acheter du tabac, partit un matin pour cette +localité et fut de retour à son campement avant la nuit. Il avait fait, +en dix heures, soixante lieues, c’est-à-dire la valeur de trois bonnes +journées de marche de caravane. + +On dit aussi qu’une fameuse femelle de dromadaire, descendante de +Coubèri, nommée l’Fagrher, partit de Dalla-t-el-Doum, vallée située sur +la route de Coroscos à Abou Ahmed, et franchit à peu près quatre-vingts +lieues dans un jour, avec cette particularité, qu’étant arrivée aux +trois quarts de la route, et son maître ayant voulu l’arrêter là, elle +refusa de s’agenouiller, comme pour témoigner qu’elle pouvait marcher +encore. En effet celui-ci continua jusqu’à Coroscos et ne s’arrêta qu’à +Singarri peu de temps avant le coucher du soleil. + +J’ai déjà indiqué que ces faits, quelque excessifs qu’ils dussent +paraître, pouvaient très-bien être admis comme possibles ; or, d’après +ce que j’ai expérimenté moi-même, je suis maintenant résolu de les +croire vrais. Il m’est arrivé de faire la route de Suez au Caire en +moins de treize heures, en m’arrêtant plusieurs fois, d’abord pour +déjeuner et ensuite pour fumer et prendre le café ; je ne pressais pas +mon dromadaire, et celui-ci n’était pas des meilleurs. + +Une autre fois, je me suis rendu d’Alexandrie, par Rosette, Giafférieh, +Kanka et Suez, à Wadée Chek au mont Sinaï, en quatre jours et demi ; il +y a plus de cent cinquante lieues ; ce qui constitue environ trente-sept +lieues par vingt-quatre heures, sur lesquelles j’en consacrais dix au +repos ; et en outre je marchais souvent la nuit. + +Enfin, à grande course, j’ai pu effectuer dix-huit milles anglais en +quarante minutes. + +On fait toujours des tours de force semblables ; mais une chose est à +remarquer, c’est que les bons dromadaires deviennent de jour en jour +plus rares ; soit que les Arabes, refoulés dans leurs déserts, +réussissent à les cacher, soit pour d’autres motifs qu’il ne m’est point +permis de rechercher ici. + +Cette digression a déjà été bien longue ; il est temps de revenir au +point où j’en étais de mon voyage. + +Le 15, nous nous mîmes en marche dans la direction de la mer, toujours +sur un sol granitique encombré, pour ainsi dire, de plantes et +d’arbustes ; c’était une vallée descendant de l’Elba et courant du côté +de la mer où elle arrive après avoir traversé un terrain de formations +entièrement calcaires. + +Le temps qui avait été fort calme et couvert par des brouillards, +s’éclaircit et s’éleva ; mais un très-fort vent du sud soulevant des +masses de poussière et de sable ne tarda pas à voiler le soleil de telle +sorte que l’on ne distinguait plus rien devant soi. Je forçai le pas +pour arriver plus vite au bord de la mer, pensant que toute la caravane +me suivait ; mais, une fois sur la plage, je m’aperçus du contraire, et +je l’attendis en vain ; elle avait pris une autre direction, ou bien +elle était passée sans que je la visse. Comme je n’étais pas seul, après +quelques instants, nous remontâmes à dromadaire pour chercher ses +traces. Le vent qui continuait à souffler nous obligea de nous arrêter +encore. + +Pendant ce temps nos gens, qui pensaient que nous étions en avant, +continuaient leur marche, si bien que lorsque le vent tomba, ils avaient +complétement disparu. Nous vîmes seulement une troupe d’ânes sauvages, +et un peu plus loin une troupe d’autruches. Je crus alors qu’ils +s’étaient éloignés de la mer, tout en marchant parallèlement à elle, et +je les cherchai dans cette direction, cela n’amena aucun résultat. Enfin +comme il était possible que les Arabes avant de sortir tout à fait de la +vallée eussent, en raison du vent, craint de s’aventurer dans la plaine +de sable qu’ils avaient devant eux et qu’ils fussent restés dans la +vallée même, je voulus y retourner pour m’en assurer, et dans tous les +cas pour retrouver leur piste. Nous retournâmes donc sur nos pas ; mais +je reconnus bientôt qu’ils avaient continué la route. + +Le soleil était près de se coucher ; pour arriver à l’endroit où il +avait été convenu que l’on camperait, il y avait encore six bonnes +lieues à faire ; nous n’avions ni eau, ni pain, et de plus, un de nos +dromadaires s’étant blessé, ne marchait plus qu’avec peine. Cependant me +guidant sur les empreintes que les chameaux avaient laissées sur le +sable, je partis en avant avec mon guide, qui ne savait pas plus que moi +ce qu’il y avait à faire. Mon intention était de rejoindre la caravane +et d’envoyer du secours à mon ami M. Bonomi, que je laissais en arrière. + +Nous courûmes, au grand trot, sur un terrain sablonneux à peu de +distance de la mer. La tempête était apaisée ; il faisait un clair de +lune splendide, ce qui facilitait notre recherche. De temps en temps je +m’arrêtais pour tirer quelques coups de fusil, afin de faire savoir à +nos compagnons où nous étions. + +La caravane, qui alors ne se trouvait plus très-loin, entendit nos +détonations ; elle y répondit de son côté, mais nous n’entendîmes rien. +Je ne voyais non plus aucun indice de l’approche de M. Bonomi, et la +situation paraissait se compliquer lorsque je vis, à peu de distance +devant moi, un feu mouvant auquel la limpidité de la nuit prêtait +quelque chose de fantastique. Je ne doutai pas un instant que ce ne fût +l’indication du campement de notre monde, et je m’avançai résolûment. +C’était, en effet, un de nos Arabes, monté sur son dromadaire, un tison +à la main, qui venait de notre côté. + +Nous fûmes bientôt installés sous nos tentes, d’où j’envoyai +immédiatement des montures, de l’eau et des provisions aux retardataires +qui nous rallièrent, à leur tour, dans le courant de la nuit, en sorte +que nous ne tardâmes pas à être tous réunis autour d’un bon feu et sous +des abris convenables. On avait été fort en peine de nous. + +Le temps était froid et une rosée fort épaisse trempa tous nos bagages. + +Le matin, le brouillard qui, tous les jours jusqu’à midi entoure la +montagne de l’Elba et qui s’étendait ce jour-là jusqu’à nous, était +tellement épais que nous ne pûmes nous mettre en marche que quand il +commença à tomber, c’est-à-dire vers les huit heures. Nos nouveaux amis +Bicharieh qui nous suivaient depuis la veille s’en retournèrent, non +sans demander beaucoup de choses. Je fis un présent au chef des Mahamet +Gourabieh, consistant en une robe en drap, de la toile de coton, etc. ; +mais comme il ne pouvait s’en servir, car rien n’était cousu, je fus +obligé, pour le satisfaire, de lui donner mes propres vêtements, n’ayant +plus autre chose ; il les mit immédiatement sur son corps sale et +couvert de graisse. + +Je connaissais bien la direction à suivre pour aller à la montagne de +l’Béda, où nous devions prendre de l’eau et nous reposer. Je la +connaissais, dis-je, parce que j’avais précédemment relevé cette +montagne ; cependant les guides et les cheks se fourvoyèrent et, malgré +mes observations, persistèrent dans leur erreur. Ce ne fut qu’après +avoir marché plusieurs heures inutilement que l’on s’aperçut que j’avais +raison ; le brouillard était dissipé, nous rentrâmes dans la bonne +route. + +Vers midi, deux Bicharieh à dromadaire venant du côté de la mer, +s’approchèrent de nous, causèrent longtemps avec tout le monde, puis +s’arrêtèrent en arrière. Il y avait là un homme avec son chameau malade +qui nous suivait avec beaucoup de peine. Les deux Bicharieh s’emparèrent +de force du chameau et laissèrent l’homme se débrouiller à sa guise. +J’étais assez loin en avant avec le chek Baraca lorsqu’on nous apporta +cette nouvelle ; je fis arrêter la caravane d’autant mieux que nous nous +trouvions près d’un bois de mimosas et non loin de la vallée de Hesser, +où les Arabes de l’Elba envoient leurs troupeaux, et je donnai l’ordre à +quelques hommes de courir à la poursuite des voleurs. + +Comme ils ne pouvaient être de retour avant la nuit, je profitai du +temps que cela me laissait pour aller voir la vallée voisine, dans +laquelle nous trouvâmes effectivement beaucoup de chamelles et de jeunes +chameaux au milieu des arbres et des herbages les plus riches que nous +eussions encore vus. + +A l’embouchure de cette vallée de Hesser, il y a un port formé par une +pointe de sable et de rochers à fleur d’eau où beaucoup de petits +navires viennent mouiller pour faire le commerce avec les indigènes ; le +pays appartient aux Mahamet Gourabieh ; les puits que l’on y rencontre +sont d’une eau un peu salée, mais très-abondante. + +Dès le matin, nos hommes qui avaient été à la poursuite des voleurs du +chameau étaient de retour avec l’animal qui, n’ayant pas pu marcher, +avait été abandonné. Il faisait un épais brouillard, et un gros vent +comme la veille, ce qui nous empêcha d’aller directement à l’Béda. Nous +préférâmes repasser par Meïça, d’autant plus qu’il nous fallait +absolument de l’eau. Malgré cette résolution, notre marche fut très- +pénible ; les hommes et les animaux souffrirent beaucoup de la violence +du vent de S.-E., vent fort chaud qui soulève de la poussière et du +sable en telle quantité, qu’il devient, par moment, presque impossible +de respirer. + +Nous retrouvâmes encore à Meïça les Gelabs que nous y avions laissés. + +Ceux de nos hommes qui coururent aussitôt au puits d’eau douce, se +firent longtemps attendre et rapportèrent la fâcheuse nouvelle que le +puits donnait fort peu d’eau ; quelques outres seulement avaient été +remplies. Il existait ailleurs de l’eau salée que l’on ne pouvait guère +boire ; nous décidâmes de rester ici une journée pour creuser le susdit +puits. + +Nos efforts répétés furent inutiles ; nous n’obtînmes rien de plus, et +nous fûmes forcés d’avoir recours à l’eau salée pour abreuver nos +chameaux. Cependant, un peu plus tard, un de nos hommes, qui était allé +à la découverte dans les rochers environnants, vint nous signaler un +réservoir naturel, lequel, fort difficile à approcher, nous fournit +pourtant de quoi compléter notre provision. + +J’avais eu, pendant la nuit, la visite du chek Mahamet Wed Courouc, le +père des deux jeunes gens qui nous avaient accompagné à l’Elba. On lui +avait dit que les gens de la montagne avaient voulu faire une querelle, +lors de nos pourparlers avec eux, et il était accouru à notre aide ; +mais nous étions déjà partis. + +Ce chek était chef d’une des plus puissantes tribus ; et mon intention +avait toujours été de l’engager à venir trouver le vice-roi au Caire. Je +lui fis comprendre que ce serait avantageux, attendu qu’on lui donnerait +un firman au moyen duquel il ne serait plus inquiété si, les pluies +venant à faire défaut dans le désert, il lui convenait de s’approcher du +Nil. Les grands ni les petits gouverneurs ne pourraient jamais le gêner. +Il me répondit simplement : Je crois tout ce que l’on dit de bien du +vice-roi d’Égypte, et personnellement je désirerais le connaître ; mais +je n’ai aucun besoin de sa protection ; lui, au contraire, il peut avoir +besoin de mes chameaux et de mes dromadaires pour ses transports +continuels, et je puis lui être d’un grand secours. Or je ne m’y +refuserai pas, quoique mon intérêt comme celui de tous les cheks, soit +d’avoir le moins de relations possible avec les villages et les villes +de l’Égypte à cause des maladies qu’ils nous envoient et qui sont +affreuses pour nous ; je ne m’y refuserai pas quoique je m’expose à être +traité, dans l’avenir, comme les Bicharieh des environs de Berber, que +l’on a pillés tout dernièrement, bien qu’ils fussent très-soumis. +Ensuite, comme preuve de ses bonnes dispositions, il prit à témoin +toutes les personnes présentes de ce à quoi il entendait s’engager, et +comme personne des siens ne savait écrire, il me chargea d’informer +verbalement le vice-roi. + +La substance de ses engagements était que les personnes que l’on +enverrait aux mines pour y travailler seraient toutes sous sa +sauvegarde, qu’il empêcherait les autres tribus de les molester, qu’il +engagerait les Bicharieh à travailler aux mêmes conditions que les +Égyptiens, et qu’ils seraient soumis aux mêmes règlements, et qu’enfin +il fournirait tous les chameaux nécessaires pour les communications +entre Assouan et le siége des mines moyennant un salaire que l’on +fixerait d’avance. Seulement il priait très-humblement Son Altesse +Méhémet Ali de ne pas envoyer de soldats turcs, qui pouvaient être la +cause ou le prétexte d’un soulèvement général dans les tribus. Je pris +bonne note de ces paroles, auxquelles devaient se joindre, quand le +moment de les répéter serait venu, les paroles plus explicites encore du +chek Baraca, sur le dévouement de qui j’avais lieu de compter jusqu’au +bout. + +Nous quittâmes le chek Wed Courouc et ses deux fils dans les meilleurs +termes, après leur avoir fait quelques cadeaux en rapport avec l’estime +et la considération qu’ils m’avaient inspirées, et nous prîmes la route +de Derrawé. + +Toute la journée nous restâmes engagés dans des terrains sablonneux et +granitiques, légèrement accidentés. La végétation y était clair-semée, +rabougrie et d’un aspect noirâtre, circonstance que les Arabes +attribuent à la nature des brouillards qui viennent de la mer. Une heure +avant le coucher du soleil, nous nous arrêtâmes pour camper. + +Durant la nuit, on fut continuellement sur le qui-vive, à cause des +Mahamet Gourabieh qui occupent le littoral fort près du lieu où nous +étions, et qui sont, je l’ai déjà dit, de grands voleurs. Pour moi, +comme j’avais vu à Meïça deux de ces Arabes qui regardaient mon +dromadaire avec convoitise, je ne rentrai sous ma tente, pour reposer, +qu’après lui avoir fait mettre aux pieds une entrave en fer et l’avoir +fait attacher avec une chaîne bien cadenassée. Je dus assurément à cette +précaution l’avantage de conserver une monture à laquelle je tenais +beaucoup, car c’était une bête de premier ordre. Du reste, aucune +mésaventure ne se produisit. + +Nous repartîmes par un temps fort couvert, et par une obscurité relative +qu’occasionnait une grande quantité de poussière en suspension, depuis +la veille, dans l’air, malgré le calme apparent le plus plat possible. + +Il y a ici quelques hauteurs de granit feldspathique, posées toujours +sur un fond de sable, jusqu’à la longue vallée de Chélal[26] qu’il nous +fallut traverser (cette vallée est aussi fort large et toute remplie +d’arbres, sihales et samours), pour atteindre celle de Quérègue, à +l’entrée de laquelle nous plantâmes nos tentes. Cette dernière prend +naissance dans les montagnes de Guerfe ; elle jouit d’une certaine +réputation, parce qu’elle contient le tombeau de hadji Mansour, un des +ancêtres des Ababdieh, qui fut tué par les Bicharieh. Elle est sainte, +et bien des arbres qui s’y trouvent sont considérés comme saints. + +Le lendemain, pour arriver à l’ouadée l’Béda, nous passâmes dans un +défilé formé par de hautes montagnes qui rétrécissent considérablement +le passage. On trouve un premier puits dans un ravin bordé de grands +rochers presque verticaux[27], et au milieu d’un site des plus sauvages +et des plus pittoresques. L’eau, qui vient à six pieds environ au- +dessous du sol, y est fournie par des sources qui sortent des fentes des +rochers et coulent souterrainement. Elle est salée et très-abondante ; +les chameaux la boivent néanmoins volontiers. Malheureusement, toutes +les fois que des pluies se produisent, ce puits est comblé par les +sables, et il faut le recreuser, travail que les Arabes ne font que +juste pour leurs besoins du moment. + +Sur les rochers environnants, il y a beaucoup de figures de chameaux et +de chevaux montés, et en grattant un peu la pierre, j’y ai découvert +quelques mots en caractères arabes ; mais je n’y ai rien vu d’égyptien. +Ces dessins sont assez mal faits et entièrement dans le goût de ceux que +j’ai déjà signalés dans diverses localités au commencement de mon +voyage. En remontant l’ouadée, à l’embouchure même d’un petit torrent, +se trouvent plusieurs tombeaux sans aucune importance, à l’exception du +dernier, qui consiste en une petite bâtisse carrée, élevée d’environ +trois mètres et presque tout à fait ruinée. + +J’ai dit que le premier puits de l’Béda fournissait de l’eau salée. Il y +en a un qui fournit de l’eau douce ; mais il est bien plus haut, creusé +au cœur du torrent et dans une roche de schiste. Il peut avoir douze +pieds de profondeur ; l’eau en est fort bonne. Toutes les montagnes que +l’on a sous les yeux sont de formation primitive, avec des schistes en +abondance, schistes variés de couleurs, et pour la plupart fort doux au +toucher, avec aussi de petits gisements de feldspath, et quelques veines +de quartz très-minces. + +Après l’Béda, la route se poursuit par des lits de torrents qui se +succèdent et qui, plus ou moins surplombés par de très-grandes +élévations, conduisent à l’ouadée Rhachab[28], dont le sol offre plus +d’un endroit favorable pour la halte des caravanes. + +Puis, nous n’étions repartis que dans la matinée, les terrains changent +tout à coup d’aspect ; les montagnes se transforment en petites +collines, le sol des vallées devient plat, uniforme, et, les rochers +presque noirs, à moitié recouverts de sable, ne protégent aucune plante. +Il faisait, ce jour-là, un vent d’ouest très-fort et très-froid, ce qui +fatigue toujours beaucoup, le ciel était couvert de nuages et fort +triste. Aussi, à deux heures après midi, nous arrêtâmes-nous avec +délices dans la belle vallée de l’Hodeïn. Il est bien entendu que le mot +_belle_ doit se prendre ici dans un sens tout autre que le sens que nous +lui donnons chez nous. Cette vallée, dans l’endroit qui nous donnait +accès, était encaissée dans des rochers de granit ; un sable blanc mêlé +à de la terre argileuse très-fine, et déposé sans doute par les eaux de +pluie, en recouvrait le sol ; plus loin, l’on apercevait un bois de +merks très-vert, tout rempli de semences. + +Nous campâmes à l’embouchure de l’ouadée Dif, et nous fîmes là une +rencontre qui aurait pu avoir des conséquences fatales si l’attention +que l’on apportait toujours dans nos installations eût été relâchée. Nos +Arabes, en fouillant le sol, troublèrent le sommeil d’un gros serpent +enroulé sous le sable. Il se dressa et fit mine de s’élancer sur les +individus présents. C’était un céraste, ou autrement dit une vipère +cornue, reptile dont la plus légère morsure est mortelle. Les plus +audacieux s’étaient armés de bâtons, et toutes leurs bravades se +bornaient à des évolutions infructueuses. Je tuai le monstre d’un coup +de fusil. L’espèce à laquelle il appartenait, et dont j’ai vu souvent +des types, ne dépasse point, comme grandeur, 50 ou 60 centimètres ; +celui-là avait 1m,30 de long ; il était gros en proportion. + +Cette petite aventure, qui venait de rompre la monotonie d’une de nos +plus mauvaises journées, fut encore pour nos Arabes, le lendemain, un +sujet intarissable de conversation. + +En quittant notre campement le matin, nous suivîmes un désert de sable +accidenté par de petites hauteurs de granit ; à notre gauche s’élevaient +les hautes montagnes de Dif. Au bout de quelques heures la vallée de +l’Hodeïn nous offrit un bois de houchars et de sihales magnifiques ; +mais, dès ce moment, commencèrent des montagnes de grès stratifiés, +élevées à pic sur un sol uni et comptant plus de 180 mètres de hauteur +entièrement verticale. Cette partie de vallée, formée par dénudation, +était le seul endroit que j’eusse encore rencontré présentant cette +particularité. Elle fait là un angle droit avec la vallée de Dif qui +court à l’est, tandis que l’Hodeïn court au nord. + +Vis-à-vis l’ouadée el Magal se trouve encore un tombeau d’un Ababdieh ; +c’est une espèce de petit temple voisin d’un rocher sur lequel, comme au +puits de l’Béda, il y a des figures grossièrement tracées et quelques +inscriptions arabes n’ayant rien d’intéressant. + +La vallée de l’Hodeïn, devenue très-étroite, continue toujours entre +deux montagnes de grès semblables à deux murailles. Ces grès sont de +formation moderne, en couches horizontales de l’épaisseur de 1 à 2 +mètres et séparées par d’autres petites couches argileuses. A +l’extérieur, ils ont été noircis par l’action combinée du soleil et des +eaux ; intérieurement, ils sont gris, un peu rougeâtres, et composés +d’un sable très-grossier extrêmement friable. + +L’eau se trouve dans cet endroit[29] ; elle sort des flancs de la +montagne à environ 6 mètres au-dessus du sol, fournie par des sources +qui coulent toutes dans la vallée et se perdent dans les sables ; mais +avant, elles emplissent plusieurs bassins ou fosses arrangés de main +d’homme. Cette eau est délicieuse, claire comme la plus belle eau de +roche, fraîche et agréable au goût. Quel bonheur pour les gens qui +voyagent dans ces pays déserts de faire une pareille rencontre ! il faut +l’avoir éprouvé par soi-même pour en sentir tout le prix ; aucun mot, +aucune expression ne peut en donner l’idée à un homme d’Europe. +Plusieurs vallées de cette contrée ont des sources pareilles ; celles de +Dif, de Souta renferment les plus abondantes. + +L’Hodeïn, dont le nom signifie les deux bassins, à cause de deux +réceptacles plus importants que les autres, a été jadis habitée, au +moins dans cette partie qui était connue des anciens Égyptiens. Il +existe encore à la fontaine principale une petite construction du +milieu[30] de laquelle sort l’eau, et l’on y voit une corniche +d’architecture égyptienne, avec le toron et le globe qui se trouvent sur +toutes les portes des anciens temples. La surface même du rocher +représente la façade d’un petit temple ; mais rien n’est achevé. Au- +dessus de la corniche sont pratiqués quatre trous carrés qui ont dû +servir à placer des poutres pour faire une couverture, une espèce de +portique dont il reste la base d’une colonne. Enfin, il y a un très- +petit tableau hiéroglyphique, qui ne pouvait être qu’une inscription +fort courte, sur laquelle on distingue, entre autres caractères le nom +de Ptolémée Evergète. Ce dut être là, en effet, une station de chasse +créée par ce monarque frappé sans doute par la grandeur du site, et par +la présence de l’eau qui devait attirer de son temps, en grand nombre, +les ânes sauvages, les autruches, les gazelles, les capricornes, etc., +comme elle les attire encore aujourd’hui. + +Tout récemment un Arabe, moins paresseux que les autres et surtout plus +industrieux, s’était imaginé d’établir dans cet endroit une espèce de +culture ; il y semait du coton, du dourah, de l’orge, et se servait avec +intelligence de l’eau des sources. J’ai vu la haie d’enclos qu’il avait +élevée, puis un doum et deux dattiers plantés par lui. + +Le grand vent et les nuées de sable qu’il soulevait nous empêchèrent de +continuer notre route. Il passa sur nous une véritable bourrasque plus +forte que tout ce que nous avions essuyé dans ce genre-là, et ce ne fut +que le lendemain qu’il nous fut possible de repartir quoiqu’il fît +encore une bise de N.-O. glaciale que nous recevions en pleine figure. +La journée fut très-pénible, surtout pour les chameaux, qui s’arrêtaient +à tout moment pour tourner le derrière au vent, sans se soucier des +arbustes et des plantes dont le chemin était rempli. Toutefois, nous +arrivâmes sans autre temps d’arrêt au point culminant de la vallée qui +est aussi, pour la chaîne des montagnes de l’Hodeïn, le point du partage +des eaux. Ici le terrain devient plat et donne naissance à beaucoup de +petits vallons. La marche y est plus facile. Nous nous arrêtâmes dans +une sorte d’enceinte formée par de gros rochers de grès. + +Après une bonne nuit de repos, il nous fallut traverser un désert des +plus arides dont l’un des côtés était bordé par des roches de grès et +l’autre par des roches de granit ; nous marchions sur du gravier très- +épais et très-grossier. Ce point est encore élevé, et les eaux des +pluies qui y tombent coulent vers le Nil. Les formations de grès, +placées par couches horizontales, reposent sur de petits soulèvements +granitiques ; elles sont traversées par une étroite vallée que les eaux +ont creusée et que l’on nomme Roh-t-Carouf ; ce fut là notre gîte. + +La température n’était point très-basse ; elle marquait 4 degrés Réaumur +au-dessus de zéro ; cependant il nous fut impossible de nous réchauffer. +Dans ce pays, le froid est extrêmement pénétrant, quoique l’on soit vêtu +et couvert autant qu’on le serait au milieu des glaces, l’on en souffre +beaucoup plus. Cela prouve une chose d’ailleurs bien évidente pour moi, +c’est que le thermomètre n’est pas, en fait d’instrument, la dernière +expression d’après laquelle on puisse se régler pour mesurer d’une +manière absolue les sensations de froid et de chaud qu’éprouve l’homme. + +Je vis en descendant la vallée de Roh-t-Carouf des rochers de granit et +de gneiss, avec de grandes parties de feldspath. Tous les fonds étaient +garnis de plantes et de sihales. Là se trouvaient les dernières eaux que +nous devions rencontrer avant d’arriver à Derrawé, c’est-à-dire au Nil. + +De nombreux puits jalonnent cette route, mais tous ne donnent pas de la +bonne eau ; ce sont les moins creusés qui ont cet avantage ; les autres, +dont la profondeur atteint jusqu’à 6 mètres, n’étant pour ainsi dire +bons à aucun usage, demeurent abandonnés. + +Ces puits, ainsi que beaucoup de petits abreuvoirs à l’usage des +animaux, ont été faits par les Arabes Ababdieh-Achabab à une époque qui +n’est pas fort ancienne. Ils étaient campés dans cette partie du désert, +et une série d’années pluvieuses les avait mis au comble du bien-être en +créant pour leurs troupeaux des pâturages abondants, de telle sorte que +les transports sur la route de Coseïr, auxquels ils s’adonnent +habituellement pour vivre avaient été abandonnés, et qu’ils savouraient +les délices des seules richesses qu’il soit donné à ces populations de +goûter. Cet état de bonheur momentané les enorgueillit, et l’oisiveté +leur inspira l’idée de faire la guerre à leurs voisins les Bicharieh. +Sous un prétexte futile, ils rompirent avec eux ; mais, dès la première +rencontre, ils eurent cinq cents hommes tués, et ils furent contraints +d’abandonner Roh-t-Carouf qui, aujourd’hui, n’est plus qu’une station +ordinaire où l’on vient quand il a plu. + +Notre étape s’était arrêtée à l’ouadée l’Ararit ou Rararit ; nous nous +en éloignâmes en nous dirigeant sur la petite montagne de Hérefhi, celle +qui tient son nom du fameux dromadaire dont j’ai parlé plus haut. Elle +est formée de granit rouge et s’élève au milieu d’autres montagnes bien +plus basses, de composition absolument identique, mais moins colorée. +Puis après nous dépassâmes un très-grand mamelon, tout à fait isolé et +appelé _Omour-Acarmi_ ; voici l’origine de ce titre qui veut dire +l’œuvre d’Acarmi : + +Après avoir quitté le Hédjah, car ils prétendent être venus de là, les +Ababdieh adoptèrent cette partie du désert, et un petit groupe se fixa +sur le mamelon en question sous la conduite d’un chef nommé Abdalla, +fondateur de la tribu des Foucara. Toute cette émigration dut longtemps +faire la guerre aux habitants des bords du Nil, connus alors sous le nom +de Cafer ou idolâtres ; mais, son intérêt le commandant, elle finit par +conclure la paix avec eux. Abdalla seul refusa d’y acquiescer ; il +répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre les Cafer pour alliés, +qu’il n’avait d’autres alliés que son sabre et ses lances, et il +continua les hostilités. + +Pendant une de ses expéditions il laissa sa famille à la montagne sans +grains et sans aucune ressource pour s’en procurer. Or ce fut un Arabe +appelé Acarmi qui la fit vivre et qui la soutint avec le produit de sa +chasse. Cet homme continua sa bonne œuvre tant que dura l’expédition, au +retour de laquelle Abdalla, dont la nature n’était pas moins généreuse, +pour lui prouver sa reconnaissance, partagea d’abord avec lui tout le +butin qu’il avait fait, l’institua son frère adoptif et voulut enfin que +l’on donnât à sa résidence le nom d’_Omour Acarmi_, c’est-à-dire +d’_œuvre d’Acarmi_. + +C’est ainsi que, dans ces contrées sauvages, toute chose rappelle un +nom, un fait, une histoire dont le souvenir se transmet, par tradition, +de père en fils, de famille en famille. + +L’endroit où nous nous arrêtâmes était encore assez élevé ; nous y +trouvâmes beaucoup d’herbages que des pluies récentes avaient fait +pousser, et je fus mieux que jamais à même de constater avec quelle +rapidité la végétation se produit, lorsqu’une bonne ondée est venu +humecter un sol en apparence si ingrat. Là où l’on ne voyait que sable, +pierres et graviers, quelques jours après la pluie, tout germe, pousse +et devient vert. + +Comme nous n’avions plus de vivres pour les hommes et fort peu d’eau +potable, comme nous devions faire encore une très-grande route avant +d’arriver seulement en vue de Derrawè, je fis lever le camp deux heures +avant le jour afin que nos montures souffrissent moins de la chaleur ; +car elles étaient, ainsi que les hommes, bien fatiguées. Mon dromadaire +que j’avais monté constamment et qui avait fait plus de chemin que les +autres, par la raison que je courais sans cesse de droite à gauche, pour +voir le pays, et que je marchais souvent aussi pendant que la caravane +stationnait, mon dromadaire était à bout de forces. D’un autre côté je +voulais autant que possible avancer et franchir, avant que le +découragement ne s’en mêlât, un grand désert plat et aride, qui était +devant nous. Nous demeurâmes treize heures sans quitter la selle ; l’on +dressa les tentes dans le lit, à peine accusé, d’un torrent, ne pouvant +pas aller plus loin. + +La fatigue, jointe à la privation absolue de nourriture, avait tellement +affaibli tout le monde, que je craignis un moment, d’être forcé de +laisser des hommes en arrière ; mais l’espoir d’arriver les soutint +encore. Ils touchaient au terme du voyage et ils oubliaient jusqu’à la +faute qu’ils avaient commise de négliger les provisions. Au reste, cela +ne se passe jamais autrement quand l’on a affaire à des Arabes. Dans une +course de courte durée ou dans une expédition de longue haleine, leur +imprévoyance est toujours la même, et l’expérience de la veille ne +saurait leur profiter le lendemain. + +Je donnai le signal du départ à minuit ; personne n’avait mangé ni bu ; +cependant personne ne témoigna aucune plainte. + +Lorsque après avoir marché six heures, le soleil se leva, nous nous +trouvions dans une plaine désolée ; mais à l’horizon l’on voyait, +colorés par ses premiers rayons, les massifs des dattiers de Derrawè. +Chacun s’arrêta alors, comme frappé par l’explosion d’un contentement +intérieur, et, les yeux fixés sur le point convoité, manifesta sa joie à +sa manière. Un poëte ajouterait que les dromadaires eux-mêmes frémirent +d’aise. + +Nous profitâmes de cet instant, Chek Baraca et moi, pour mettre un peu +d’ordre dans la caravane et pour stimuler l’amour-propre de chaque +cavalier, puis, avec quelques-uns des mieux montés, nous nous +empressâmes de prendre les devants. + +A dix heures nous arrivâmes à Derrawè. Du plus loin qu’ils nous avaient +aperçus, les parents des cheks et des Arabes qui étaient avec nous +vinrent en courant à notre rencontre, sur des dromadaires et sur des +chevaux, apportant des vivres, de l’eau et des paniers de fruits, toutes +choses que nous envoyâmes immédiatement à nos compagnons attardés. + +On nous salua avec des cris d’allégresse, on tira force coups de fusil, +on exécuta des fantasias à dromadaire. Dans le village, toutes les +femmes et les esclaves faisaient entendre leurs roucoulements. C’était +un tapage général difficile à définir, mais auquel il était impossible +de se méprendre, l’on nous infligeait une ovation. Les femmes esclaves +se tenaient par groupes au dehors, les femmes libres au dedans des +cahuttes, les enfants couraient de tous côtés. + +Dès que j’eus mis pied à terre, ce fut bien autre chose ; l’on +m’installa dans la maison du chek et là une foule de personnes se +succédèrent, pendant plusieurs heures, pour nous visiter ; il fallut +s’embrasser, il fallut fumer et prendre du café avec tout le monde ; ce +dernier signe de contentement ne tarissait point. + +Pour moi, j’étais bien content aussi, je me sentai touché de la part qui +me revenait de toutes ces manifestations ; mais je n’étais pas non plus +insensible au plaisir de revoir le Nil, ni à la pensée que j’allais +retrouver, chez moi, le confortable dont j’étais privé depuis si +longtemps. + +Cependant, pour rester à la hauteur de la circonstance, je dus encore +dîner avec tous les notables de la tribu ; ce fut dans un joli petit +jardin rempli de jasmins et d’orangers en fleurs, et le repas termina la +fête. Peu d’instants après, débarrassé des notables, des cheks, des +fakiks (interprètes de la loi), de tous les indigènes et des Turcs qui +étaient venus des environs, je pus me retirer dans ma barque, où couché +dans un bon lit, je m’endormis bercé en imagination par le mouvement du +dromadaire et faisant encore avec la bouche le petit sifflement +particulier que l’on a coutume de faire pour exciter sa monture. + +Le lendemain il me restait à régler l’affaire de la reconnaissance +envers tous les Ababdieh qui avaient été en relation avec moi. Je +m’acquittai de cela en leur faisant mes adieux, et le même jour je +partis de Derrawè. + +Le chek Baraca demeura fidèle à son engagement, il me suivit en Égypte. +De mon côté, je le conduisis en présence du vice-roi dès que je fus en +mesure de rendre compte de ma mission ; or voici ce qu’il advint : + +En présentant mon rapport sur les différentes mines que j’avais +examinées, je donnai aussi des échantillons de chacune. L’analyse de ces +échantillons ne fournit point des résultats très-satisfaisants, et cela +devait être ; car je n’avais pu me procurer du minerai en assez grande +quantité. Cependant, comme l’existence de mines d’or ne pouvait être +révoquée en doute, le vice-roi voulut y envoyer une expédition sérieuse, +dans le but de les exploiter. J’avais bien eu la précaution de faire +connaître les conventions arrêtées avec les cheks Bicharieh, conventions +auxquelles il fallait adhérer complétement ; mais l’on ne parut pas s’en +préoccuper. Une seule chose étonnait le divan, c’est que les tribus +auxquelles on allait avoir affaire ne fussent pas encore soumises. Je +donnai des explications, et j’insistai surtout sur la nécessité de ne +point envoyer de soldats turcs. Il me fut répondu par une fin de non- +recevoir, l’orgueil national se révoltant à l’idée d’une concession de +ce genre. + +L’expédition, composée d’un certain nombre d’ouvriers Égyptiens avec un +ingénieur français que je plaçai à leur tête, fut mise sous la direction +d’un chef turc assisté de soldats turcs aussi. Elle partit ainsi, pour +les mines de Wadée Allake, conduite tout naturellement par le chek +Baraca qui s’en retourna fort mécontent, d’abord de ce que l’on avait +fraudé les conventions et ensuite de ce que je ne l’accompagnais pas. + +Quant tout ce monde fut arrivé sur les lieux, les cheks Bicharieh qui +avaient conclu l’arrangement avec moi, vinrent faire une reconnaissance. +A la vue des soldats turcs, ils se récriérent et déclarèrent qu’ils ne +permettraient pas que l’on travaillât aux mines tant qu’on ne les aurait +pas renvoyés ; puis ils se placèrent dans la montagne, rompant ainsi +toute relation et jurant que, si l’on donnait un coup de pioche, ils +commenceraient les hostilités. Ces gens étaient dans leur droit. Force +fut donc au commandant de repartir ; il chargea deux chameaux des +premières pierres venues pour que l’on ne put pas dire qu’il n’avait +rien trouvé et il laissa là l’ingénieur avec ses ouvriers. Ceux-ci +purent immédiatement se mettre à l’œuvre, les Bicharieh revinrent pour +les aider en signe de réconciliation ; mais ce n’était encore que le +prélude de la chose. + +L’essentiel consistait maintenant à savoir comment la petite colonie +subsisterait. Nous allons voir de quelle façon il y avait été pourvu : + +Dès les premiers travaux, comme des éboulements considérables se +produisaient, l’ingénieur avait jugé à propos d’ouvrir une nouvelle +galerie pour rejoindre le filon exploité par les anciens mineurs. Son +travail marchait bien ; mais il avait demandé du temps, et le moment +était venu d’envoyer à Assouan prévenir le gouverneur pour qu’il envoyât +des vivres. Celui-ci fit répondre qu’il n’avait aucune mission pour +cela, de sorte que, au bout de quelques jours, les ouvriers affamés +furent contraints de quitter leur chantier et de reprendre eux-mêmes la +route d’Assouan où ils arrivèrent exténués de toutes manières. + +On s’était imaginé que là où il y avait des mines il n’y avait qu’à se +baisser pour ramasser l’or ; tout au plus devait-on avoir la peine d’en +charger des chameaux pour l’apporter au Caire. Quand, au lieu de cela, +on vit arriver les pierres du chef de l’expédition, pierres où l’or ne +brillait pas ; quand on sut de lui, qu’il fallait se livrer à des +travaux incessants pour obtenir le métal désiré, l’affaire fut +immédiatement abandonnée. Mais les Européens, qui furent témoins de ce +revirement, reconnurent, dans ce fait, l’esprit des hommes qui n’ont +jamais su semer pour récolter, ni tenter aucune entreprise sans que le +revenu en ait été escompté d’avance. + +Depuis ce temps personne n’a plus parlé des mines de l’Etbaye. + + + + + VOCABULAIRE BICHARI + + * * * * * + + +NOTA. Les mots qui ressemblent à des mots arabes, ceux qui ont de +l’analogie seulement et ceux qui se prononcent de même dans les deux +langues, sont en italique. Il faut remarquer que les noms empruntés aux +Arabes désignent des objets que les Bicharieh n’ont pu connaître que +quand ils ont été en relation avec eux ; ces noms expriment généralement +des choses d’une époque plus moderne. + +Quoique le nombre de mots que j’ai pu recueillir soit très-restreint, je +les donne ici pensant qu’il peut être intéressant de les connaître. + + FRANÇAIS. BICHARI. + --- --- + + Dieu. Otani. + + Le ciel. To bérah. + + La terre. To daya. + + La mer. Wemi _bhar_. + + L’air. Waram tah. + + Le feu. To _nah_. + + La pluie. O berrah. + + Le vent. O barâh. + + Le tonnerre. Tafferattah. + + Les éclairs. To tatawah. + + Le soleil. To hi. + + Les étoiles. Wohayonc. + + La lune. Thehethérié. + + Les nuages. O comberis. + + La brume. O baramamie. + + Le diable. O _chitane_. + + Les démons. O hallé. + + Le monde. O taye. + + Montagne. O rebah. + + Vallée. To daya. + + Désert. O _atmour_. + + Fleuve. O _bhar_ o naffer. + + Pierres. O hawa. + + Arbres. O haudhé. + + Torrent. O couan. + + Père. O _baba_. + + Mère. To édah. + + Frère. O senne. + + Sœur. To coua. + + Cousin. O dourahar. + + Cousine. To douraytor. + + Oncle. Babi o cor. + + Tante. Babi to hor. + + Nouveau marié. To dobah. + + Gendre. O am. + + Parents. O ahitaco. + + La fête. To hardah. + + Corps. To hadah. + + Tête. O gourma. + + Poitrine. O dabbah. + + Ventre. O calaho. + + Bras. O arca. + + Jambes. O raccat. + + Pieds. O andarthé. + + Mains. O agah. + + Ongles. O naf. + + Oreille. O omgonil. + + Œil. To lili. + + Nez. O _génouf_. + + Joues. O bédah. + + Bouche. O hef. + + Menton. O channac. + + Moustache. O goulam. + + Lèvres. To ombarohé. + + Dents. To courah. + + Langue. O midab. + + Prunelle des yeux. To sottah. + + Sourcils. O chombanni. + + Cheveux. To hama. + + Col. To môe. + + Nombril. To tpha. + + Sang. O boye. + + Sein ou mamelle. O nouc. + + Peau. O serre. + + Urine. Te hochah. + + Salive. E sil. + + Larmes. Te mlah. + + Graisse. To omfou. + + Chair. To cha. + + Os. To mytad. + + Chameau. O cam. + + Chamelle. To cah. + + Jeune chameau. O rabeh. + + Cheval. O atad. + + Jument. To atal. + + Poulain. O atay hor. + + Mouton. O nâh. + + Brebis. To anab. + + Bouc. O bouc. + + Chèvre. To nay. + + Chien. O hias. + + Corbeau. O quickay. + + Vautour. To equih. + + Bœuf. O écha. + + Loup. Osselo (le même mot en abyssinie). + + Hyène. O carray. + + Renard. O domiagag. + + Gazelle. O gannay. + + Poisson. O _houtti_. + + Peau de mouton. To hersi. + + Froment. O _gammah_. + + Orge. O _cheïr_. + + Dourah. O arrah. + + Viande. Lo cha. + + Lait. Te ha. + + Pain. O tam. + + Eau. E yam. + + Vin. To _annabeh_. + + Farine. O bou. + + Lance. To fénah. + + Sabre. O mathad. + + Fusil. O _bandone_. + + Bouclier. O goubah. + + Poudre. O _barouli_. + + Couteau. O _hangiar_. + + Or. O achetah et to adarroh. + + Argent. E mallagah. + + Cuivre. O _nas_. + + Fer. To _edih_. + + Plomb. To _rossassah_. + + Maison. O _gaah_. + + Lit. To madam. + + Habit. E miqueh. + + Selle de dromadaire. E cor. + + Sac en peau. O mosouch. + + Sac en laine. To arrarah. + + Outre pour l’eau. O sécouah. + + Cordes. O loulle. + + Tapis. O csahi. + + Nord. Domec. + + Sud. Mo acouweg. + + Est. O mahoc. + + Ouest. Arroc. + + Année. O awil. + + Mois. O téric. + + Nuit. O hawatte. + + Jour. O hi. + + Matin. O mimah. + + Soir. To awadah. + + Froid. O macourah. + + Chaud. Enébeh. + + Poule. O giagiag. + + Œuf. To bedah. + + Village. O belled. + + Tombeaux. To omgiannah. + + Faim. To argone. + + Soif. To yawah. + + Dattes. Te melone. + + Argent monnaie. O tawah. + + Piastres. O _gourouche_. + + Printemps. O basse. + + Été. O magayi. + + Automne. To obeh. + + Hiver. O wiha. + + Vivre. Damhihi. + + Manger. Tamtini. + + Boire. Yoatmi. + + Marcher. Sactini. + + Danser. Tett lig. + + Rire. Efiet. + + Chanter. Ninoini. + + Monter à cheval. Etime réwini. + + Battre. Enthih. + + Couper. Owac. + + Sauter. Farini. + + Crier. Toadid. + + Prendre. Abicah. + + Rendre. Etgnieh. + + Finir. Allasih. + + Laver. Chouyouda. + + Aimer. Arcani. + + Acheter. Delbat. + + Lire. Graya. + + Prier. Sètelini. + + Coudre. Oaydah. + + Raser. Oman. + + Remplir. Otab. + + Vider. Essarrar. + + Jeter. Agit. + + Dormir. Douwet. + + Fatiguer. Garrarih. + + Envoyer. Touggoumat. + + Converser. Adissammat. + + Travailler. Abbaccah. + + Enivrer. Marrassih. + + Mourir. Iya. + + Pleurer. Owawini. + + Entendre. Emsiwoh. + + Voir. Chebbat. + + Goûter. Daamsat. + + Demander. Anarriva. + + Voyager. Ebaqquénamab. + + Apprêter. Hahatte. + + Sentir. Fihat. + + Puer. Doumiab. + + Peigner. Adgné. + + Écrire. _Quetabat_. + + Pétrir. O had. + + Graisser. To caamat. + + Coucher. Embat. + + Accoucher. Teemconé. + + Marier. Idob. + + Tuer. Deratte. + + Boucle d’oreille. To lemné. + + Bague. To nattem. + + Bracelets. O coulel. + + Mon. Ma. + + Ton. Moc. + + Son. Mo. + + Ma. Ta. + + Ta. Toc. + + Sa. To. + + Notre. Mom. + + Votre. Mocoue. + + Leur. Mocqnino. + + Moi. Aneb. + + Toi. Baroc. + + Lui. Baroha. + + Nous. Enena. + + Vous. Barcha. + + Le mien. Anito. + + Le tien. Barihoc. + + Le nôtre. Enetto. + + Le sien. Baretonoto. + + Le vôtre. Barioco. + + Le leur. Barétahota. + + Qui Hàbou. + + Lequel. Ha ba riwa. + + Quand. Noma. + + A présent. _Aderi_. + + Toujours. Bouh. + + Jamais. _Abadah_. + + Loin. Sagitté. + + Près. Dalloute. + + Ici. Intonou. + + Là. Beintonou. + + Où. Quêctah. + + Dedans. Tohiléh. + + Dehors. Arraha. + + Devant. Sourone. + + Derrière. Arroune. + + Hier. Ourrah. + + Demain. Thihit. + + Avant-hier. Orob elgaye. + + Après-demain. Thibaca. + + Peu. Chalicto. + + Beaucoup. Goudatte. + + Rien. Quetha. + + Moyen. Tomalhoy. + + Grand. To hewint. + + Petit. To dheed. + + Bon. _Dahibo_. + + Mauvais. Affereyo. + + Meilleur. Hayhisse. + + Le meilleur. Ohagissa. + + Joli. Noadribo. + + Jolie. Noadrito. + + Jeune (masc.) Adamibo. + + Jeune (fémin.) Adamito. + + Gras. Dahabo. + + Rond. Qualalho. + + Bête. Arrafho. + + Brave. Inguimabo. + + Blanc. Erabo. + + Noir. Sotago. + + Léger. Inchofho. + + Brûlant. Nabaho. + + Maigre. Onyayo. + + Malade. Dawasisabo. + + Aveugle. Amauchayo. + + Chauve. Layou. + + Pourquoi. Nanah. + + Mais. Taha. + + Oui. Aho. + + Non. Lano. + + Rouge. Adarabo. + + Jaune. Osotay. + + Herbes. Osiham. + + Peur. O mourquay. + + Brun. Ohadal. + + Serpent. Tocmatiha. + + Scorpion. Otallana. + + Je mange. _Tamani_. + + Tu manges. Tamtiniam. + + Il mange. Tamini. + + Nous mangeons. Tamanhi. + + Vous mangez. Tamtené. + + Ils mangent. Tamed. + + J’ai mangé. Tamhar. + + Tu as mangé. Tamtha. + + Il a mangé. Tamiha. + + Nous avons mangé. Tamenha. + + Vous avez mangé. Tamtanha. + + Ils ont mangé. Tamihar. + + Salut. _Salam a lec_. + + Comment te portes tu ? Dabayana. + + D’où viens-tu ? No leyto heta. + + Où vas-tu ? Nohote by ia. + + Que veux-tu ? Nanharréwo. + + Bois, boire. Goha. + + Mange. Tàmâ. + + Dors. Douha. + + De quel pays es-tu ? Daylouquèlay. + + De quelle tribu ? Nahai bona. + + Sais-tu la route? Osala tictèna. + + + * * * * * + + Paris. — Imprimerie de CUSSET et Ce, rue Racine, 26. + + + + +NOTES : + + +[Note 1 : En arabe, _wadée_ ou _ouadée_ signifie vallée.] + +[Note 2 : Tigre.] + +[Note 3 : Celui-ci assassina plus tard le meurtrier de son frère, après +m’avoir conduit chez les Bicharieh, et lui-même fut tué quelques années +plus tard par les parents du gouverneur turc.] + +[Note 4 : _Asclepia gigantea_.] + +[Note 5 : Montée du militaire ou montée du guerrier.] + +[Note 6 : Jaune.] + +[Note 7 : Ce guide, plus tard, fut aussi le mien.] + +[Note 8 : Pierre du crocodile.] + +[Note 9 : Il a été remis en état plus tard.] + +[Note 10 : Espèce de cri guttural qui dénote toujours, chez la femme +arabe, une profonde émotion.] + +[Note 11 : Ce lit particulier se nomme _angareb_.] + +[Note 12 : C’est le plus grand terme de mépris que l’on puisse donner à +un Arabe.] + +[Note 13 : En expédition militaire.] + +[Note 14 : Planche 2.] + +[Note 15 : Planches 3 et 4.] + +[Note 16 : Planches 5 et 6.] + +[Note 17 : Toutes les grandes carrières de Lorah, qui ont fourni les +pierres pour la construction des pyramides, sont d’immenses excavations +faites dans le sein de la montagne, tandis que toutes les exploitations +de ces mêmes carrières, faites depuis, sont entièrement à ciel ouvert.] + +[Note 18 : Livre III, chap. VI.] + +[Note 19 : Abd el Haman passait aussi pour être originaire de Syrie.] + +[Note 20 : Ceci ne peut être qu’une erreur.] + +[Note 21 : Planche 7.] + +[Note 22 : Planche VIII, campement en vue de l’Elba.] + +[Note 23 : Cette ceinture se nomme _râhab_.] + +[Note 24 : Planche 9, Dromadaire nomani. Planche 10, Dromadaires +bicharieh et ababdieh.] + +[Note 25 : Planche 11. Dromadaires bicharieh, marche de la caravane.] + +[Note 26 : Cataracte.] + +[Note 27 : Planche 12.] + +[Note 28 : Vallée du bois.] + +[Note 29 : _Voir_ la carte.] + +[Note 30 : Planche 13.] + + + + + =L’ETBAYE= + PAYS HABITÉ PAR LES ARABES BICHARIEH + GÉOGRAPHIE, ETHNOLOGIE + =MINES D’OR= + + PAR + =LINANT DE BELLEFONDS BEY= + ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES TRAVAUX PUBLICS DE L’ÉGYPTE, + ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF DU CANAL DE SUEZ, ETC., ETC. + + * * * * * + + ATLAS + + * * * * * + + PARIS + ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR + LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE + =RUE HAUTEFEUILLE, 21= + + + + +[Illustration : PL. 1. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +VUE DE L’OUADÉE ET DE LA MONTAGNE HÉGATTE. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 2. + +Gravé par J. Geisendörfer, 142 rue du Bac, Paris. + +Imp. Becquet à Paris. + +PLAN DE LA VILLE RUINÉE DE DÉRÉHIB DANS L’OUADÉE OLLAKI +où sont les anciennes mines d’or. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris.] + + +[Illustration : PL. 3. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +VUE D’UN CHÂTEAU ARABE À DÉRÉHIB, AUX MINES D’OR, DANS L’OUADÉE OLLAKI. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 4. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +VUE DES DEUX CHÂTEAUX ARABES ET DES RESTES D’HABITATION À DÉRÉHIB, +AUX MINES D’OR, DANS L’OUADÉE OLLAKI. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 5. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +PRINCIPALE ENTRÉE DES MINES À DÉRÉHIB, DANS L’OUADÉE OLLAKI. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 6. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +INTÉRIEUR DE LA MINE À LA PRINCIPALE ENTRÉE. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 7. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +ANCIEN TOMBEAU MUSULMAN DU FRÈRE DE CHEK EL OMARY, DANS L’OUADÉE MEÏÇA. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 8. + +Linant de Bellefonds delt. + +Laurens lith. + +CARAVANE DE BICHARIEH ET D’ABABDIEH, ACCOMPAGNANT M. LINANT À LA +MONTAGNE DE L’ELBA. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 9. + +Linant de Bellefonds delt. + +Laurens lith. + +CAMPEMENT DE LA CARAVANE EN VUE DE LA MONTAGNE DE L’ELBA. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 10. + +Linant de Bellefonds delt. + +Laurens lith. + +DROMADAIRE NOMANI. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 11. + +Linant de Bellefonds delt. + +Laurens lith. + +DROMADAIRES BICHARIEH ET ABABDIEH. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 12. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +PUITS DE L’OUADÉE L’BÉDA. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : PL. 13. + +Linant de Bellefonds delt. + +E. Ciceri lith. + +L’OUADÉE L’HODEÏN Station de chasse de Ptolémé Evergète. + +Publié par Arthus-Bertrand à Paris. + +Imp. Becquet à Paris.] + + +[Illustration : CARTE DE L’ETBAYE + +Profil de Courouscos à Abou Ahmed.] + + + + +Note du transcripteur : + + + Page 15, " beaucoup d’Arabes à drodromadaires " a été remplacé par + " dromadaires " + + Page 16, " tous les mêmes habi-bitudes " a été remplacé par + " habitudes " + + Page 17, " s’en empara avant la la nuit " a été remplacé par + " s’en empara avant la nuit " + + Page 30, " qui est a onze heures " a été remplacé par + " qui est à onze heures " + + Page 32, " en repartîmes e 14 au soir " a été remplacé par " le 14 " + + Page 32, " un endroit où heurensement " a été remplacé par + " heureusement " + + Page 33, " après uue heure de halte " a été remplacé par " une " + + Page 34, " ces animanx à sauter " a été remplacé par " animaux " + + Page 44, " sous aucun prétexe " a été remplacé par " prétexte " + + Page 46, note 11, " _augareb_ " a été remplacé par " _angareb_ " + + Page 59, " Entre a plupart étaient " a été remplacé par + " Entre la plupart étaient " + + Page 85, " on les placa en présence " a été remplacé par " plaça " + + Page 87, " un aspect fort bizarrre " a été remplacé par " bizarre " + + Page 93, 101, 103, 104, 105, 157, 158, 160, " Meïca " a été remplacé + par " Meïça " + + Page 98, " va se onfondre avec " a été remplacé par " confondre " + + Page 98, 160 " Chétal " a été remplacé par " Chélal " + (Notez cependant que la Carte l'écrit Chétal) + + Page 116, " étaient avec avec moi " a été remplacé par + " étaient avec moi " + + Page 120, " mon retour vers Assonan " a été remplacé par " Assouan " + + Page 134, " longueur sur 1 de arge " a été remplacé par " large " + + Page 157, " de l’eau. malgré cette résolution " a été remplacé par + " de l’eau. Malgré cette résolution " + + Page 161, note 27, " Planche 13 " a été remplacé par " Planche 12 " + + Page 162, " l’ouadée Rkachab " a été remplacé par " Rhachab " + + Page 164, note 30, " Planche 14 " a été remplacé par " Planche 13 " + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et + d’orthographe ont été apportés. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75717 *** |
