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diff --git a/75725-0.txt b/75725-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c951328 --- /dev/null +++ b/75725-0.txt @@ -0,0 +1,9613 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75725 *** + + + + + + + Bibliothèque de Philosophie scientifique + + Dr GUSTAVE LE BON + + LA + Révolution + Française + et la Psychologie + des Révolutions + + Explicables seulement par la psychologie + moderne, beaucoup d’événements historiques + sont restés aussi incompris de leurs + auteurs que de leurs historiens. + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, 20 + + 1912 + Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, + y compris la Suède et la Norvège. + + + + +PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON + + +1º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE + +Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par +l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_). + +Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les +photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration +(publié par le _Tour du Monde_). + +L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier: +Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II: +Développement des sociétés. (_Épuisé._) + +Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). +Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. +(Flammarion.) + +La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 +cartes et 11 planches en couleurs, d’après les photographies et +aquarelles de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._) + +Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures +et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e +édition. (_Épuisé._) + +Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les +documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) +(_Épuisé._) + +Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 10e édition. + +Psychologie des foules. 17e édition. + +Psychologie du Socialisme. 7e édition. + +Psychologie de l’Éducation. 15e mille. + +Psychologie politique. 9e mille. + +Les Opinions et les Croyances. 8e mille. + +La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions. + + +2º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES + +La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur divers +alcaloïdes nouveaux que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._) + +La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in-8º illustré de 300 +gravures. (_Épuisé._) + +Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie +des sciences.) + +Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du +volume du crâne. (Mémoire couronné par l’Académie des sciences et par la +Société d’Anthropologie de Paris.) In-8º. (_Épuisé._) + +La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la +description de nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures. +(_Épuisé._) + +Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de +cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. +in-18. (Gauthier-Villars.) + +L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 3e +édition. 1 vol. in-8º, avec 73 figures et un atlas de 200 photographies +instantanées. (_Épuisé._) + +Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes +hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._) + +L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 24e mille. + +L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 14e mille. + +L’Évanouissement de la Matière. Conférence publiée par le _Mercure de +France_. + +Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, +Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, +Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages. + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays + +Copyright 1912 by ERNEST FLAMMARION + + + + +INTRODUCTION + +LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE + + +L’âge moderne n’est pas seulement une époque de découvertes, mais aussi +de révision des divers éléments de la connaissance. Après avoir reconnu +qu’il n’existait aucun phénomène dont la raison première fût maintenant +accessible, la science a repris l’examen de ses anciennes certitudes et +constaté leur fragilité. Elle voit aujourd’hui ses vieux principes +s’évanouir tour à tour. La mécanique perd ses axiomes, la matière, jadis +substratum éternel des mondes, devient un simple agrégat de forces +éphémères transitoirement condensées. + +Malgré son côté conjectural qui la soustrait un peu aux critiques trop +sévères, l’histoire n’a pas échappé à cette révision universelle. Il +n’est plus une seule de ses phases dont on puisse dire qu’elle soit +sûrement connue. Ce qui paraissait définitivement acquis est remis en +question. + +Parmi les événements dont l’étude semblait achevée, figure la Révolution +française. Analysée par plusieurs générations d’écrivains, on pouvait la +croire parfaitement élucidée. Que dire de nouveau sur elle, sinon +modifier quelques détails? + +Et voici cependant que ses défenseurs les plus convaincus commencent à +devenir fort hésitants dans leurs jugements. D’anciennes évidences +apparaissent très discutables. La foi en des dogmes tenus pour sacrés +est ébranlée. Les derniers écrits sur la Révolution trahissent ces +incertitudes. Après avoir raconté, on renonce de plus en plus à +conclure. + +Non seulement les héros de ce grand drame sont discutés sans indulgence, +mais on se demande si le droit nouveau, succédant à l’ancien régime, ne +se serait pas établi naturellement sans violence, par suite des progrès +de la civilisation. Les résultats obtenus ne paraissent plus en rapport +ni avec la rançon qu’ils ont immédiatement coûtée, ni avec les +conséquences lointaines que la Révolution fit sortir des possibilités de +l’histoire. + +Plusieurs causes ont amené la révision de cette tragique période. Le +temps a calmé les passions, de nombreux documents sont lentement sortis +des archives et on apprend à les interpréter avec indépendance. + +Mais c’est la psychologie moderne peut-être qui agira le plus sur nos +idées en permettant de mieux pénétrer les hommes et les mobiles de leur +conduite. + +Parmi ses découvertes, applicables dès maintenant à l’histoire, il faut +mentionner surtout: la connaissance approfondie des actions ancestrales, +les lois qui régissent les foules, les expériences relatives à la +désagrégation des personnalités, la contagion mentale, la formation +inconsciente des croyances, la distinction des diverses formes de +logique. + +A vrai dire, ces applications de la science, utilisées dans cet ouvrage, +ne l’avaient pas été encore. Les historiens en sont restés généralement +à l’étude des documents. Elle suffisait d’ailleurs à susciter les doutes +dont je parlais à l’instant. + + * * * * * + +Les grands événements qui transforment la destinée des peuples +révolutions, éclosions de croyances, par exemple, sont si difficilement +explicables parfois, qu’il faut se borner à les constater. + +Dès mes premières recherches historiques, j’avais été frappé par cet +aspect impénétrable de certains phénomènes essentiels, ceux relatifs à +la genèse des croyances surtout. Je sentais bien que pour les +interpréter, quelque chose de fondamental manquait. La raison ayant dit +tout ce qu’elle pouvait dire, il ne fallait plus rien en attendre et +l’on devait chercher d’autres moyens de comprendre ce qu’elle +n’éclairait pas. + +Ces grandes questions restèrent longtemps obscures pour moi. De +lointains voyages consacrés à l’étude des débris de civilisations +disparues ne les avaient pas beaucoup éclaircies. + +En y réfléchissant souvent, il fallut reconnaître que le problème se +composait d’une série d’autres problèmes devant être étudiés séparément. +C’est ce que je fis pendant vingt ans, consignant le résultat de mes +recherches dans une succession d’ouvrages. + +Un des premiers fut consacré à l’étude des lois psychologiques de +l’évolution des peuples. Après avoir montré que les races historiques, +c’est-à-dire formées suivant les hasards de l’histoire, finissent par +acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs +caractères anatomiques, j’essayai d’expliquer comment les peuples +transforment leurs institutions, leurs langues et leurs arts. Je fis +voir, dans le même ouvrage, pourquoi, sous l’influence de variations +brusques de milieu, les personnalités individuelles peuvent se +désagréger entièrement. + +Mais en dehors des collectivités fixes constituées par les peuples, +existent des collectivités mobiles et transitoires, appelées foules. Or, +ces foules, avec le concours desquelles s’accomplissent les grands +mouvements historiques, ont des caractères absolument différents de ceux +des individus qui les composent. Quels sont ces caractères, comment +évoluent-ils? Ce nouveau problème fut examiné dans la _Psychologie des +foules_. + +Après ces études seulement je commençai à entrevoir certaines influences +qui m’avaient échappé. + +Mais ce n’était pas tout encore. Parmi les plus importants facteurs de +l’histoire, s’en trouvait un prépondérant, les croyances. Comment +naissent ces croyances, sont-elles vraiment rationnelles et volontaires, +ainsi qu’on l’enseigna longtemps? Ne seraient-elles pas, au contraire, +inconscientes, et indépendantes de toute raison? Question difficile +étudiée dans mon dernier livre _Les Opinions et les Croyances_. + +Tant que la psychologie considéra les croyances comme volontaires et +rationnelles elles demeurèrent inexplicables. Après avoir prouvé +qu’elles sont irrationnelles le plus souvent et involontaires toujours, +j’ai pu donner la solution de cet important problème: comment des +croyances qu’aucune raison ne saurait justifier furent-elles admises +sans difficulté par les esprits les plus éclairés de tous les âges? + +La solution des difficultés historiques poursuivie depuis tant d’années, +se montra dès lors nettement. J’étais arrivé à cette conclusion qu’à +côté de la logique rationnelle qui enchaîne les pensées et fut jadis +considérée comme notre seul guide, existent des formes de logique très +différentes: logique affective, logique collective et logique mystique, +qui dominent le plus souvent la raison, et engendrent les impulsions +génératrices de notre conduite. + +Cette constatation bien établie, il me parut évident que si beaucoup +d’événements historiques restent souvent incompris, c’est qu’on veut les +interpréter aux lumières d’une logique très peu influente en réalité +dans leur genèse. + + * * * * * + +Toutes ces recherches, résumées ici en quelques lignes, demandèrent de +longues années. Désespérant de les terminer, je les abandonnai plus +d’une fois pour retourner à ces travaux de laboratoire où l’on est +toujours sûr de côtoyer la vérité et d’acquérir des fragments de +certitude. + +Mais s’il est fort intéressant d’explorer le monde des phénomènes +matériels, il l’est plus encore de déchiffrer les hommes, et c’est +pourquoi j’ai toujours été ramené à la psychologie. + +Certains principes déduits de mes recherches, me paraissant féconds, je +résolus de les appliquer à l’étude de cas concrets et fus ainsi conduit +à aborder la psychologie des révolutions, notamment celle de la +Révolution française. + +En avançant dans l’analyse de notre grande Révolution, s’évanouirent +successivement la plupart des opinions déterminées par la lecture des +livres et que je considérais comme inébranlables. + +Pour expliquer cette période, il ne faut pas la considérer comme un +bloc, ainsi que l’ont fait plusieurs historiens. Elle se compose de +phénomènes simultanés, mais indépendants les uns des autres. + +A chacune de ses phases se déroulent des événements engendrés par des +lois psychologiques fonctionnant avec l’aveugle régularité d’un +engrenage. Les acteurs de ce grand drame semblent se mouvoir comme le +feraient les personnages de scènes tracées d’avance. Chacun dit ce qu’il +doit dire, et agit comme il doit agir. + +Sans doute les acteurs révolutionnaires diffèrent de ceux d’un drame +écrit en ce qu’ils n’avaient pas étudié leurs rôles, mais d’invisibles +forces le leur dictaient comme s’ils l’eussent appris. + +C’est justement parce qu’ils subissaient le déroulement fatal de +logiques incompréhensibles pour eux, qu’on les voit aussi étonnés des +événements dont ils étaient les héros, que nous le sommes nous-mêmes. +Jamais ils ne soupçonnèrent les puissances invisibles qui les faisaient +agir. De leurs fureurs, ils n’étaient pas maîtres, ni maîtres non plus +de leurs faiblesses. Ils parlent au nom de la raison, prétendent être +guidée par elle, et ce n’est nullement en réalité la raison qui les +guide. + +«Les décisions que l’on nous reproche tant, écrivait Billaud-Varenne, +nous ne les voulions pas, le plus souvent deux jours, un jour +auparavant: la crise seule les suscitait.» + +Ce n’est pas qu’il faille considérer les événements révolutionnaires +comme étant dominés par d’impérieuses fatalités. Les lecteurs de nos +ouvrages savent que nous reconnaissons à l’homme d’action supérieur le +rôle de désagréger les fatalités. Mais il ne peut en dissocier qu’un +petit nombre encore et est bien souvent impuissant sur le déroulement +d’événements qu’on ne domine guère qu’à leur origine. Le savant sait +détruire le microbe avant qu’il agisse, mais se reconnaît impuissant sur +l’évolution de la maladie. + + * * * * * + +Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on +peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui +de la connaissance. + +Nous avons montré dans un précédent ouvrage que la croyance, d’origine +inconsciente et indépendante de toute raison, n’était jamais +influençable par des raisonnements. + +La Révolution, œuvre de croyants, ne fut guère jugée que par des +croyants. Maudite par les uns, admirée par les autres, elle est restée +un de ces dogmes acceptés ou rejetés en bloc sans qu’aucune logique +rationnelle intervienne dans un tel choix. + +Si, à ses débuts, une révolution religieuse ou politique peut bien avoir +des éléments rationnels pour soutien, elle ne se développe qu’en +s’appuyant sur des éléments mystiques et affectifs absolument étrangers +à la raison. + +Les historiens qui ont jugé les événements de la Révolution française au +nom de la logique rationnelle ne pouvaient les comprendre, puisque cette +forme de logique ne les a pas dictés. Les acteurs de ces événements les +ayant eux-mêmes mal pénétrés, on ne s’éloignerait pas trop de la vérité +en disant que notre Révolution fut un phénomène également incompris de +ceux qui la firent et de ceux qui la racontèrent. A aucune époque de +l’histoire on n’a aussi peu saisi le présent, ignoré davantage le passé +et moins deviné l’avenir. + + * * * * * + +La puissance de la Révolution ne résida pas dans les principes, +d’ailleurs bien anciens, qu’elle voulut répandre, ni dans les +institutions qu’elle prétendit fonder. Les peuples se soucient très peu +des institutions et moins encore des doctrines. Si la Révolution fut +très forte, si elle fit accepter à la France les violences, les +meurtres, les ruines et les horreurs d’une épouvantable guerre civile, +si enfin elle se défendit victorieusement contre l’Europe en armes, +c’est qu’elle avait fondé, non pas un régime nouveau, mais une religion +nouvelle. Or, l’histoire nous montre combien est irrésistible une forte +croyance. L’invincible Rome elle-même avait dû plier jadis devant des +armées de bergers nomades illuminés par la foi de Mahomet. Les rois de +l’Europe ne résistèrent pas, pour la même raison, aux soldats +déguenillés de la Convention. Comme tous les apôtres, ils étaient prêts +à s’immoler dans le seul but de propager des croyances devant, suivant +leur rêve, renouveler le monde. + +La religion ainsi fondée eut la force de ses aînées, mais non leur +durée. Elle ne périt pas cependant sans laisser des traces profondes et +son influence continue toujours. + + * * * * * + +Nous ne considérerons pas la Révolution comme une coupure dans +l’histoire, ainsi que le crurent ses apôtres. On sait que pour montrer +leur intention de bâtir un monde distinct de l’ancien, ils créèrent une +ère nouvelle et prétendirent rompre entièrement avec tous les vestiges +du passé. + +Mais le passé ne meurt jamais. Il est plus encore en nous-mêmes, que +hors de nous-mêmes. Les réformateurs de la Révolution restèrent donc +saturés à leur insu de passé, et ne firent que continuer, sous des noms +différents, les traditions monarchiques, exagérant même l’autocratie et +la centralisation de l’ancien régime. Tocqueville n’eut pas de peine à +montrer la Révolution ne faisant guère que renverser ce qui allait +tomber. + +Si en réalité la Révolution détruisit peu de choses, elle favorisa +cependant l’éclosion de certaines idées qui continuèrent ensuite à +grandir. La fraternité et la liberté qu’elle proclamait ne séduisirent +jamais beaucoup les peuples, mais l’égalité devint leur évangile, le +pivot du socialisme et de toute l’évolution des idées démocratiques +actuelles. On peut donc dire que la Révolution ne se termina pas avec +l’avènement de l’Empire, ni avec les restaurations successives qui l’ont +suivie. Sourdement ou au grand jour, elle s’est déroulée lentement dans +le temps, et continue à peser encore sur les esprits. + + * * * * * + +L’étude de la Révolution française, à laquelle est consacrée une grande +partie de cet ouvrage, ôtera peut-être plus d’une illusion au lecteur, +en lui montrant que les livres qui la racontent contiennent un agrégat +de légendes fort lointaines des réalités. + +Ces légendes resteront sans doute plus vivantes que l’histoire. Ne le +regrettons pas trop. Il peut être intéressant pour quelques philosophes +de connaître la vérité, mais pour les peuples les chimères sembleront +toujours préférables. Synthétisant leur idéal elles constituent de +puissants mobiles d’action. On perdrait courage si l’on n’était soutenu +par des idées fausses, disait Fontenelle. Jeanne d’Arc, les Géants de la +Convention, l’Épopée impériale, tous ces flamboiements du passé, +resteront toujours des générateurs d’espérance, aux heures sombres qui +suivent les défaites. Ils font partie de ce patrimoine d’illusions +léguées par nos pères et dont la puissance est parfois supérieure à +celle des réalités. Le rêve, l’idéal, la légende, en un mot l’irréel, +voilà ce qui mène l’histoire. + + + + +La Révolution Française + +et la + +Psychologie des Révolutions + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES + + + + +LIVRE I + +CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS + + + + +CHAPITRE I + +LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES ET LES RÉVOLUTIONS POLITIQUES + + +§ 1.--Classification des révolutions. + +On applique généralement le terme de révolution aux brusques changements +politiques, mais cette expression doit être attribuée à toutes les +transformations subites, ou paraissant telles, de croyances, d’idées et +de doctrines. + +Nous avons étudié, ailleurs, le rôle des éléments rationnels affectifs +et mystiques dans la genèse des opinions et des croyances qui +déterminent la conduite. Il serait donc inutile d’y revenir. + +Une révolution peut finir par une croyance, mais elle débute souvent +sous l’action de mobiles parfaitement rationnels: suppression d’abus +criants, d’un régime despotique détesté, d’un souverain impopulaire, +etc. + +Si l’origine d’une révolution est parfois rationnelle, il ne faut pas +oublier que les raisons invoquées pour la préparer n’agissent sur les +foules qu’après s’être transformées en sentiments. Avec la logique +rationnelle, on peut montrer les abus à détruire, mais pour mouvoir les +multitudes, il faut faire naître en elles des espérances. On n’y arrive +que par la mise en jeu d’éléments affectifs et mystiques, donnant à +l’homme la puissance d’agir. A l’époque de la Révolution française, par +exemple, la logique rationnelle, maniée par les philosophes, fit +apparaître les inconvénients de l’ancien régime et suscita le désir d’en +changer. La logique mystique inspira la croyance dans les vertus d’une +société créée de toutes pièces d’après certains principes. La logique +affective déchaîna les passions contenues par des freins séculaires et +conduisit aux pires excès. La logique collective domina les clubs et les +assemblées et poussa leurs membres à des actes que ni la logique +rationnelle, ni la logique affective, ni la logique mystique ne leur +aurait fait commettre. + +Quelle que soit son origine, une révolution ne produit de conséquences +qu’après être descendue dans l’âme des multitudes. Les événements +acquièrent alors les formes spéciales résultant de la psychologie +particulière des foules. Les mouvements populaires ont pour cette raison +des caractéristiques tellement accentuées que la description de l’un +d’eux suffit à faire connaître les autres. + +La multitude est donc l’aboutissant d’une révolution, mais n’en +constitue pas le point de départ. La foule représente un être amorphe, +qui ne peut rien et ne veut rien sans une tête pour la conduire. Elle +dépasse bien vite ensuite l’impulsion reçue, mais ne la crée jamais. + +Les brusques révolutions politiques, qui frappent le plus les +historiens, sont parfois les moins importantes. Les grandes révolutions +sont celles des mœurs et des pensées. Ce n’est pas en changeant le nom +d’un gouvernement que l’on transforme la mentalité d’un peuple. +Bouleverser les institutions d’une nation, n’est pas renouveler son âme. + +Les véritables révolutions, celles qui transformèrent la destinée des +peuples, se sont accomplies le plus souvent d’une façon si lente que les +historiens ont peine à en marquer les débuts. Le terme d’évolution leur +est beaucoup mieux applicable que celui de révolution. + +Les divers éléments que nous avons énumérés, entrant dans la genèse de +la plupart des révolutions, ne sauraient servir à les classer. +Considérant uniquement le but qu’elles se proposent, nous les diviserons +en révolutions scientifiques, révolutions politiques, révolutions +religieuses. + + +§ 2.--Les révolutions scientifiques. + +Les révolutions scientifiques sont de beaucoup les plus importantes. +Bien qu’attirant peu l’attention, elles sont souvent chargées de +conséquences lointaines que n’engendrent pas les révolutions politiques. +Nous les plaçons donc en tête de notre énumération bien que ne pouvant +les étudier ici. + +Si par exemple nos conceptions de l’univers ont profondément changé +depuis l’époque de la Renaissance, c’est parce que les découvertes +astronomiques et l’application des méthodes expérimentales, les ont +révolutionnées en montrant que les phénomènes, au lieu d’être +conditionnés par les caprices des dieux, étaient régis par d’invariables +lois. + +A de pareilles révolutions convient, en raison de leur lenteur, le nom +d’évolutions. Mais il en est d’autres qui, bien que du même ordre, +méritent, par leur rapidité, le nom de révolutions. Telles les théories +de Darwin bouleversant en quelques années toute la biologie; telles les +découvertes de Pasteur qui, du vivant de son auteur, transformèrent la +médecine. Telle encore la théorie de la dissociation de la matière +prouvant que l’atome jadis supposé éternel n’échappe pas aux lois qui +condamnent tous les éléments de l’univers à décliner et périr. + +Ces révolutions scientifiques s’opérant dans les idées sont purement +intellectuelles. Nos sentiments, nos croyances n’ont aucune prise sur +elles. On les subit, sans les discuter. Leurs résultats étant +contrôlables par l’expérience, elles échappent à toute critique. + + +§ 3.--Les révolutions politiques. + +Au-dessous et très loin de ces révolutions scientifiques, génératrices +du progrès des civilisations, figurent les révolutions religieuses et +politiques sans parenté avec elles. Alors que les révolutions +scientifiques dérivent uniquement d’éléments rationnels, les croyances +politiques et religieuses ont presque exclusivement pour soutiens des +facteurs affectifs et mystiques. La raison ne joue qu’un faible rôle +dans leur genèse. + +J’ai longuement insisté dans mon livre, _les Opinions et les Croyances_, +sur l’origine affective et mystique des croyances, et montré qu’une +croyance politique ou religieuse constitue un acte de foi élaboré dans +l’inconscient et sur lequel, malgré toutes les apparences, la raison est +sans prise. J’ai fait voir également que la croyance arrive parfois à un +degré d’intensité tel que rien ne peut lui être opposé. L’homme +hypnotisé par sa foi devient alors un apôtre, prêt à sacrifier ses +intérêts, son bonheur, sa vie même pour le triomphe de cette foi. Peu +importe l’absurdité de sa croyance, elle est pour lui une vérité +éclatante. Les certitudes d’origine mystique possèdent ce merveilleux +pouvoir de dominer entièrement les pensées et de n’être influencées que +par le temps. + +Par le fait seul qu’elle est considérée comme vérité absolue, la +croyance devient nécessairement intolérante. Ainsi s’expliquent les +violences, les haines, les persécutions, cortège habituel des grandes +révolutions politiques et religieuses, la Réforme et la Révolution +française notamment. + +Certaines périodes de notre histoire restent incompréhensibles si on +oublie l’origine affective et mystique des croyances, leur intolérance +nécessaire, l’impossibilité de les concilier quand elles se trouvent en +présence, et enfin la puissance conférée par les croyances mystiques aux +sentiments qui se mettent à leur service. + +Les conceptions précédentes sont trop neuves encore pour avoir pu +modifier la mentalité des historiens. Ils persisteront longtemps à +vouloir expliquer par la logique rationnelle une foule de phénomènes qui +lui sont étrangers. + +Des événements, tels que la Réforme qui bouleversa la France pendant +cinquante ans, ne furent nullement déterminés par des influences +rationnelles. Ce sont pourtant toujours elles qu’on invoque, même dans +les livres les plus récents. C’est ainsi, par exemple, que dans +l’_Histoire générale_ de MM. Lavisse et Rambaud, on lit l’explication +suivante de la Réforme: + +«C’est un mouvement spontané, né çà et là dans le peuple, de la lecture +de l’Évangile et des libres réflexions individuelles que suggèrent à des +gens simples une conscience très pieuse et _une raison très hardie_.» + +Contrairement aux assertions de ces historiens, on peut dire avec +certitude, d’abord, que de tels mouvements ne sont jamais spontanés et +ensuite que la raison ne prend aucune part à leur élaboration. + +La force des croyances politiques et religieuses qui ont soulevé le +monde, réside précisément en ce fait, qu’étant issues d’éléments +affectifs et mystiques, la raison ne les crée, ni ne les transforme. + +Politiques ou religieuses, les croyances ont une origine commune et +obéissent aux mêmes lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus +souvent contre toute raison qu’elles se sont formées. Bouddhisme, +Islamisme, Réforme, Jacobinisme, Socialisme, etc., semblent des formes +de pensée bien distinctes. Elles ont cependant des bases affectives et +mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la +logique rationnelle. + + * * * * * + +Les révolutions politiques peuvent résulter de croyances établies dans +les âmes, mais beaucoup d’autres causes les produisent. Le terme de +mécontentement en représente la synthèse. Dès que ce mécontentement est +généralisé, un parti se forme qui devient souvent assez fort pour lutter +contre le gouvernement. + +Le mécontentement doit généralement être accumulé longtemps pour +produire ses effets, et c’est pourquoi une révolution ne représente pas +toujours un phénomène qui finit, suivi d’un autre qui commence, mais un +phénomène continu, ayant un peu précipité son évolution. Toutes les +révolutions modernes ont été cependant des mouvements brusques, +entraînant le renversement instantané des gouvernements. Telles, par +exemple, les révolutions brésiliennes, portugaises, turques, chinoises, +etc. + +Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les peuples très conservateurs +sont voués aux révolutions les plus violentes. Étant conservateurs, ils +n’ont pas su évoluer lentement pour s’adapter aux variations de milieux +et quand l’écart est devenu trop grand, ils sont obligés de s’y adapter +brusquement. Cette évolution subite constitue une révolution. + +Les peuples à adaptation progressive n’échappent pas toujours eux-mêmes +aux révolutions. Ce fut seulement par une révolution que les Anglais +réussirent, en 1688, à terminer la lutte prolongée depuis un siècle +entre la royauté qui voulait être absolue et la nation qui prétendait se +gouverner par l’intermédiaire de ses délégués. + +Les grandes révolutions commencent généralement par en haut et non par +en bas, mais quand le peuple a été déchaîné, c’est à lui qu’elles +doivent leur force. + +Il est évident que toutes les révolutions n’ont pu se faire, et ne +pourront d’ailleurs jamais se faire qu’avec le concours d’une fraction +importante de l’armée. La royauté ne disparut pas en France le jour où +fut guillotiné Louis XVI, mais à l’heure précise où ses troupes +indisciplinées refusèrent de le défendre. + +C’est surtout par contagion mentale que se désaffectionnent les armées, +assez indifférentes, au fond, à l’ordre de choses établi. Dès que la +coalition de quelques officiers eut réussi à renverser le gouvernement +turc, les officiers grecs songèrent à les imiter et à changer de +gouvernement, bien qu’aucune analogie n’existât entre les deux régimes. + +Un mouvement militaire peut renverser un gouvernement--et dans les +républiques espagnoles ils ne se renversent guère autrement--mais pour +que la révolution ainsi obtenue produise de grands effets, elle doit +avoir toujours à sa base un mécontentement général et des espérances. + +A moins qu’il ne devienne universel et excessif, le mécontentement ne +suffit pas à faire les révolutions. On entraîne facilement une poignée +d’hommes à piller, démolir ou massacrer, mais pour soulever tout un +peuple, ou du moins une grande partie de ce peuple, l’action répétée des +meneurs est nécessaire. Ils exagèrent le mécontentement, persuadent aux +mécontents que le gouvernement est l’unique cause de tous les événements +fâcheux qui se produisent, les disettes notamment, et assurent que le +nouveau régime proposé par eux engendrera une ère de félicités. Ces +idées germent, se propagent par suggestion et contagion et le moment +arrive où la révolution est mûre. + +De cette façon se préparèrent la révolution chrétienne et la Révolution +française. Si la dernière se fit en peu d’années, et la première en +nécessita un grand nombre, c’est que notre Révolution eut vite la force +armée pour elle, alors que le Christianisme n’obtint que très tard le +pouvoir matériel. Aux débuts ses seuls adeptes furent les petits, les +humbles, les esclaves, enthousiasmés par la promesse de voir leur vie +misérable transformée en une éternité de délices. Par un phénomène de +contagion de bas en haut dont l’histoire fournit plus d’un exemple, la +doctrine finit par envahir les couches supérieures de la nation, mais il +fallut fort longtemps avant qu’un empereur crût la foi nouvelle assez +répandue pour l’adopter comme religion officielle. + + +§ 4.--Les résultats des révolutions politiques. + +Lorsqu’un parti triomphe, il tâche naturellement d’organiser la société +suivant ses intérêts. L’organisation se trouvera donc différente, +suivant que la révolution aura été faite par des militaires, des +radicaux, des conservateurs, etc. Les lois et les institutions nouvelles +dépendront des intérêts du parti triomphant et des classes qui l’auront +aidé, le clergé par exemple. + +Si le triomphe a lieu à la suite de luttes violentes, comme au moment de +la Révolution, les vainqueurs rejetteront en bloc tout l’arsenal de +l’ancien droit. Les partisans du régime déchu seront persécutés, +expulsés ou exterminés. + +Le maximum de violence dans les persécutions est atteint lorsque le +parti triomphant défend, en plus de ses intérêts matériels, une +croyance. Le vaincu ne peut alors espérer aucune pitié. Ainsi +s’expliquent les expulsions des Maures par les Espagnols, les autodafés +de l’inquisition, les exécutions de la Convention et les lois récentes +contre les congrégations religieuses. + +Cette puissance absolue que s’attribue le vainqueur le conduit parfois à +des mesures extrêmes, décréter par exemple, comme au temps de la +Convention, que l’or sera remplacé par du papier, que les marchandises +seront vendues au prix fixé par lui, etc. Il se heurte bientôt alors à +un mur de nécessités inéluctables qui tournent l’opinion contre sa +tyrannie et finissent par le laisser désarmé devant les attaques, comme +cela eut lieu à la fin de notre Révolution. C’est ce qui arriva +récemment aussi à un ministère socialiste australien composé presque +exclusivement d’ouvriers. Il édicta des lois si absurdes, accorda de +tels privilèges aux syndiqués que l’opinion se dressa d’une façon +unanime contre lui, et qu’en trois mois il fut renversé. + +Mais les cas que nous venons de relater sont exceptionnels. La plupart +des révolutions ont été accomplies pour amener au pouvoir un souverain +nouveau. Or, ce souverain sait fort bien que la première condition de sa +durée consiste à ne pas favoriser trop exclusivement une classe unique, +mais de tâcher de se les concilier toutes. Pour y parvenir, il établira +une sorte d’équilibre entre elles, de manière à n’être dominé par +aucune. Permettre à une classe de devenir prépondérante est se condamner +à l’avoir bientôt pour maître. Cette loi est une des plus sûres de la +psychologie politique. Les rois de France la comprenaient fort bien +quand ils luttaient énergiquement contre les empiétements de la noblesse +d’abord et du clergé ensuite. S’ils ne l’avaient pas fait, leur sort eût +été celui de ces empereurs allemands du Moyen Age qui, excommuniés par +les papes, en étaient réduits, comme Henri IV à Canossa, à faire un +pèlerinage pour aller leur demander humblement pardon. + +Cette même loi s’est toujours vérifiée au cours de l’histoire. Lorsqu’à +la fin de l’Empire romain la caste militaire devint prépondérante, les +empereurs dépendirent entièrement de leurs soldats qui les nommaient et +les dépossédaient à leur gré. + +Ce fut donc un grand avantage pour la France d’avoir été pendant +longtemps gouvernée par un monarque à peu près absolu, supposé tenir son +pouvoir de la divinité et entouré par conséquent d’un prestige +considérable. Sans une telle autorité, il n’aurait pu contenir ni la +noblesse féodale, ni le clergé, ni les Parlements. Si la Pologne, vers +la fin du XVIe siècle, était arrivée elle aussi à posséder une monarchie +absolue respectée, elle n’aurait pas descendu cette pente de la +décadence qui amena sa disparition de la carte de l’Europe. + +Nous avons constaté dans ce chapitre que les révolutions politiques +peuvent s’accompagner de transformations sociales importantes. Nous +verrons bientôt combien sont faibles ces transformations auprès de +celles que les révolutions religieuses produisent. + + + + +CHAPITRE II + +LES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES + + +§ 1.--Importance de l’étude d’une révolution religieuse pour la +compréhension des grandes révolutions politiques. + +Une partie de cet ouvrage sera consacrée à la Révolution française. Elle +est pleine de violences qui ont naturellement leurs causes +psychologiques. + +Ces événements exceptionnels remplissent toujours d’étonnement et +semblent même inexplicables. Ils deviennent compréhensibles cependant si +l’on considère que la Révolution française, constituant une religion +nouvelle, devait obéir aux lois de la propagation de toutes les +croyances. Ses fureurs et ses hécatombes deviennent alors très +intelligibles. + +En étudiant l’histoire d’une grande révolution religieuse, celle de la +Réforme, nous verrons que nombre d’éléments psychologiques qui y +figurèrent agirent également pendant la Révolution française. Dans l’une +et dans l’autre, on constate le peu d’influence de la valeur rationnelle +d’une croyance sur sa propagation, l’inefficacité des persécutions, +l’impossibilité de la tolérance entre croyances contraires, les +violences et les luttes désespérées résultant du conflit de fois +diverses. On y observe encore l’exploitation d’une croyance, par des +intérêts très indépendants de cette croyance. On y voit enfin qu’il est +impossible de modifier les convictions des hommes sans modifier aussi +leur existence. + +Ces phénomènes constatés, il apparaîtra clairement pourquoi l’évangile +de la Révolution se propagea par les mêmes méthodes que tous les +évangiles religieux, celui de Calvin, notamment. Il n’aurait pu +d’ailleurs se propager autrement. + +Mais s’il existe des analogies étroites entre la genèse d’une révolution +religieuse, telle que la Réforme et celle d’une grande révolution +politique comme la nôtre, leurs suites lointaines sont bien différentes, +et ainsi s’explique l’inégalité de leur durée. Dans les révolutions +religieuses, aucune expérience ne peut révéler aux fidèles qu’ils se +sont trompés, puisqu’il leur faudrait aller au ciel pour le savoir. Dans +les révolutions politiques l’expérience montre vite l’erreur des +doctrines, et oblige à les abandonner. + +C’est ainsi qu’à la fin du Directoire, l’application des croyances +jacobines avait conduit la France à un tel degré de ruine, de misère et +de désespoir que les plus farouches jacobins eux-mêmes durent renoncer à +leur système. Survécurent seulement de leurs théories quelques principes +non vérifiables par l’expérience, tel le bonheur universel, que +l’égalité devait faire régner parmi les hommes. + + +§ 2.--Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes. + +La Réforme devait finir par exercer une influence profonde sur les +sentiments et les idées morales de beaucoup d’hommes. Plus modeste à ses +débuts, elle fut d’abord une simple lutte contre les abus du clergé, et, +au point de vue pratique, un retour aux prescriptions de l’Évangile. +Elle ne constitua jamais, en tout cas, comme on l’a prétendu, une +aspiration vers la liberté de pensée. Calvin était aussi intolérant que +Robespierre et tous les théoriciens de l’époque considéraient que la +religion des sujets devait être celle du prince qui les gouvernait. Dans +tous les pays où s’établit, en effet, la Réforme, le souverain remplaça +le pape romain avec les mêmes droits et la même puissance. + +Faute de publicité et de moyens de communications, la nouvelle foi se +propagea d’abord assez lentement en France. C’est vers 1520 que Luther +recruta quelques adeptes et seulement vers 1535 que la croyance se +répandit assez pour qu’on jugeât nécessaire de brûler ses disciples. + +Conformément à une loi psychologique bien connue, les exécutions ne +firent que favoriser la propagation de la Réforme. Ses premiers fidèles +comptaient des prêtres et des magistrats, mais principalement d’obscurs +artisans. Leur conversion s’opéra presque exclusivement par contagion +mentale et suggestion. + +Dès qu’une croyance nouvelle se répand, on voit se grouper autour d’elle +beaucoup d’hommes indifférents à cette croyance, mais y trouvant des +prétextes pour assouvir leurs passions et leurs convoitises. Ce +phénomène s’observa au moment de la Réforme dans plusieurs pays, en +Allemagne et en Angleterre notamment. Luther ayant enseigné que le +clergé n’a pas besoin de richesses, les seigneurs allemands trouvèrent +excellente une religion qui leur permettait de s’emparer des biens de +l’Église. Henri VIII s’enrichit par une opération analogue. Les +souverains souvent molestés par les papes ne pouvaient voir, en général, +que d’un œil favorable une doctrine ajoutant à leur pouvoir politique le +pouvoir religieux et faisant de chacun d’eux un pape. Loin de diminuer +l’absolutisme des chefs, la Réforme ne fit donc que l’exagérer. + + +§ 3.--Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme. + +La Réforme bouleversa l’Europe, et faillit ruiner la France, qu’elle +transforma, pendant cinquante ans, en champ de bataille. Jamais cause +aussi insignifiante au point de vue rationnel ne produisit d’aussi +grands effets. + +Elle est une des innombrables preuves démontrant que les croyances se +propagent en dehors de toute raison. Les doctrines théologiques qui +soulevèrent alors si violemment les âmes, et notamment celles de Calvin, +sont, à l’égard de la logique rationnelle, indignes d’examen. + +Très préoccupé de son salut, ayant du diable une peur excessive, que son +confesseur ne réussissait pas à calmer, Luther cherchait les moyens les +plus sûrs de plaire à Dieu pour éviter l’enfer. Après avoir commencé par +refuser au pape le droit de vendre des indulgences, il nia entièrement +son autorité et celle de l’Église, condamna les cérémonies religieuses, +la confession, le culte des saints, et déclara que les chrétiens ne +devaient avoir d’autres règles de conduite que la Bible. Il considérait, +d’ailleurs, qu’on ne pouvait être sauvé sans la grâce de Dieu. + +Cette dernière théorie, dite de la prédestination, un peu incertaine +chez Luther, fut précisée par Calvin, qui en fit le fond même d’une +doctrine à laquelle la plupart des protestants obéissent encore. Suivant +lui «De toute éternité, Dieu a prédestiné certains hommes à être brûlés, +d’autres à être sauvés.» Pourquoi cette monstrueuse iniquité? simplement +parce que «c’est la volonté de Dieu». + +Ainsi, d’après Calvin, qui ne fit d’ailleurs que développer certaines +assertions de saint Augustin, un Dieu tout-puissant se serait amusé à +fabriquer des créatures simplement pour les envoyer brûler pendant toute +l’éternité, sans tenir compte de leurs actions et de leurs mérites! Il +est merveilleux qu’une aussi révoltante insanité ait pu subjuguer les +âmes pendant si longtemps et en subjugue beaucoup encore[1]. + + [1] La doctrine de la prédestination continue à s’enseigner dans les + catéchismes protestants, comme le prouve le passage suivant extrait + de la dernière édition d’un catéchisme officiel que j’ai fait venir + d’Édimbourg: + + «By the decree of God, for the manifestation of his glory, some men + and angels are predestinated unto everlasting life, and others + foreordained to everlasting death. + + These angels and men, thus predestinated and foreordained, are + particulariy and unchangeably designed; and their number is so + certain and definite, that it cannot be either increased or + diminished. + + Those of mankind that are predestinated unto life, God, before the + foundation of the world was laid, according to his eternal and + immutable purpose, and the secret counsel and good pleasure of his + will, hath chosen in Christ unto everlasting glory, out of his mere + free grace and love, without any foresight of faith or good works, + or perseverance in either of them, or any other thing in the + creature, as conditions, or causes moving him thereunto; and all to + the praise of his glorious grace. + + As God hath appointed the elect unto glory, so hath he, by the + eternal and most free purpose of his will, foreordained all the + means thereunto. Wherefore they who are elected being fallen in + Adam, are redeemed by Christ; are effectually called unto faith in + Christ by his Spirit working in due season; are justified adopted, + sanctified and kept by his power through faith unto salvation. + Neither are any other redeemed by Christ, effectually called, + justified, adopted, sanctified, and saved, but the elect only.» + +La psychologie de Calvin n’est pas sans rapport avec celle de +Robespierre. Possesseur, comme ce dernier, de la vérité pure, il +envoyait à la mort ceux qui ne partageaient pas ses doctrines. Dieu, +assurait-il, veut: «qu’on mette en oubli toute humanité, quand il est +question de combattre pour sa gloire». + +Le cas de Calvin et de ses disciples montre que les choses +rationnellement les plus contradictoires se concilient parfaitement dans +les cervelles hypnotisées par une croyance. Aux yeux de la logique +rationnelle, il semble impossible d’asseoir une morale sur la théorie de +la prédestination puisque les hommes, quoi qu’ils fassent, sont sûrs +d’être sauvés ou damnés. Cependant, Calvin n’eut pas de difficulté à +créer une morale très sévère sur une base totalement illogique. Se +considérant comme des élus de Dieu, ses sectateurs étaient tellement +gonflés d’orgueil par la conscience de leur dignité qu’ils se croyaient +tenus, dans leur conduite, à servir de modèles. + + +§ 4.--Propagation de la Réforme. + +La foi nouvelle se propagea, non par des discours, moins encore par des +raisonnements, mais par le mécanisme décrit dans notre précédent +ouvrage, c’est-à-dire sous l’influence de l’affirmation, de la +répétition, de la contagion mentale et du prestige. Les idées +révolutionnaires se répandirent plus tard en France de la même façon. + +Les persécutions, nous le disions plus haut, ne firent que favoriser +cette extension. Chaque exécution amenait des conversions nouvelles, +comme cela s’observa aux premiers âges du christianisme. Anne Dubourg, +conseiller au Parlement, condamné à être brûlé vif, marcha vers le +bûcher en exhortant la foule à se convertir. «Sa constance, au dire d’un +témoin, fit parmi les jeunes gens des écoles plus de protestants que les +livres de Calvin.» + +Pour empêcher les condamnés de parler au peuple on leur coupait la +langue avant de les brûler. L’horreur du supplice était accrue un +attachant les victimes à une chaîne de fer qui permettait de les plonger +dans le bûcher et de les en retirer à plusieurs reprises. + +Rien cependant n’amenait les protestants à se rétracter, alors même +qu’on offrait de les amnistier après leur avoir fait sentir le feu. + +En 1535, François Ier, revenu de sa tolérance première, ordonna +d’allumer à la fois six bûchers dans Paris. La Convention se borna, +comme on sait, à une seule guillotine dans la même ville. Il est +probable d’ailleurs que les supplices ne devaient pas être très +douloureux. On avait déjà remarqué l’insensibilité des martyrs +chrétiens. Les croyants sont hypnotisés par leur foi et nous savons +aujourd’hui que certaines formes d’hypnotisme engendrent l’insensibilité +complète. + +La foi nouvelle progressa rapidement. En 1560, il y avait 2.000 églises +réformées en France et beaucoup de grands seigneurs, d’abord assez +indifférents, adhéraient à la doctrine. + + +§ 5.--Conflit entre croyances religieuses différentes. Impossibilité de +la tolérance. + +J’ai déjà répété que l’intolérance accompagne toujours les fortes +croyances. Les révolutions religieuses et politiques en fournissent de +nombreuses preuves et nous montrent aussi que l’intolérance entre +sectateurs de religions voisines est beaucoup plus grande qu’entre les +défenseurs de croyances éloignées, l’islamisme et le christianisme, par +exemple. Si l’on considère, en effet, les croyances pour lesquelles la +France fut déchirée pendant si longtemps, on remarquera qu’elles ne +différaient que sur des points accessoires. Catholiques et protestants +adoraient exactement le même Dieu et ne divergeaient que par la manière +de l’adorer. Si la raison avait joué le moindre rôle dans l’élaboration +de leur croyance, elle eût montré facilement qu’il devait être assez +indifférent à Dieu de se voir adoré de telle ou telle façon. + +La raison ne pouvant influencer la cervelle des convaincus, protestants +et catholiques continuèrent à se combattre avec férocité. Tous les +efforts des souverains pour tâcher de les réconcilier furent vains. +Catherine de Médicis, voyant chaque jour le parti des réformés grandir +malgré les supplices et attirer dans son sein un nombre considérable de +nobles et de magistrats, s’imagina pouvoir les désarmer en réunissant à +Poissy, en 1561, une assemblée d’évêques et de pasteurs dans le but de +fusionner les deux doctrines. Une telle entreprise indiquait combien, +malgré sa subtilité, la reine ignorait les lois de la logique mystique. +On ne citerait pas dans l’histoire d’exemple d’une croyance réduite par +voie de réfutation. Catherine de Médicis ignorait encore que si la +tolérance est à la rigueur possible entre individus, elle est +irréalisable entre collectivités. Sa tentative échoua donc complètement. +Les théologiens assemblés se lancèrent à la tête des textes et des +injures, mais aucun ne fut ébranlé. Catherine crut alors mieux réussir +en promulguant, l’an 1562, un édit accordant aux protestants le droit de +se réunir pour célébrer publiquement leur culte. + +Cette tolérance, très recommandable au point de vue philosophique, mais +peu sage au point de vue politique, n’eut d’autre résultat que +d’exaspérer les deux partis. Dans le Midi où les protestants étaient les +plus forts, ils persécutaient les catholiques, tentaient de les +convertir par la violence, les égorgeaient s’ils n’y réussissaient pas +et saccageaient leurs cathédrales. Dans les régions où les catholiques +se trouvaient plus nombreux, les réformés subissaient des persécutions +identiques. + +De telles hostilités devaient nécessairement engendrer la guerre civile. +Ainsi naquirent les guerres dites de religion qui ensanglantèrent si +longtemps la France. Les villes furent ravagées, les habitants massacrés +et la lutte revêtit rapidement ce caractère de férocité sauvage spécial +aux conflits religieux ou politiques et que nous retrouverons plus tard +dans les guerres de la Vendée. + +Vieillards, femmes, enfants, tout était exterminé. Un certain baron +d’Oppede, premier président du parlement d’Aix, avait déjà servi de +modèle en faisant tuer, durant l’espace de dix jours, avec des +raffinements de cruauté, 3.000 personnes et détruire trois villes et 22 +villages. Montluc, digne ancêtre de Carrier, faisait jeter les +calvinistes vivants dans des puits jusqu’à ce qu’ils fussent pleins. Les +protestants n’étaient pas plus tendres. Ils n’épargnaient même pas les +églises catholiques et traitaient les tombes et les statues exactement +comme les délégués de la Convention devaient traiter plus tard les +tombes royales de Saint-Denis. + +Sous l’influence de ces luttes, la France se désagrégeait +progressivement et, à la fin du règne de Henri III, elle était morcelée +en de véritables petites républiques municipales confédérées, formant +autant d’États souverains. Le pouvoir royal s’évanouissait. Les États de +Blois prétendaient dicter leur volonté à Henri III, enfui de sa +capitale. En 1577, le voyageur Lippomano, qui traversa la France, vit +des villes importantes, Orléans, Blois, Tours, Poitiers, entièrement +dévastées, les cathédrales et les églises en ruines, les tombeaux +brisés, etc. C’était à peu près l’état de la France vers la fin du +Directoire. + +Parmi tous les événements de cette époque, celui qui a laissé le plus +sombre souvenir, bien qu’il n’ait pas été peut-être le plus meurtrier, +fut le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, ordonné, suivant les +historiens, par Catherine de Médicis et Charles IX. + +Il n’est pas besoin d’une psychologie très profonde pour comprendre +qu’aucun souverain n’aurait pu ordonner un tel événement. La +Saint-Barthélemy ne fut pas un crime royal, mais un crime populaire. +Catherine de Médicis, croyant son existence et celle du roi menacées par +un complot que dirigeaient quatre ou cinq chefs protestants alors à +Paris, les envoya tuer chez eux, selon les procédés sommaires de +l’époque. Le massacre qui s’ensuivit est très bien expliqué par M. +Batiffol dans les termes suivants: + + «A l’annonce de ce qui se passait, le bruit se répandit instantanément + dans tout Paris qu’on massacrait les huguenots: gentilshommes + catholiques, soldats de la garde, archers, gens du peuple, tout le + monde se précipita dans la rue les armes à la main afin de participer + à l’exécution et le massacre général commença aux cris féroces de «au + huguenot, tue, tue!». On assomma, on noya, on pendit. Tout ce qui + était connu comme hérétique y passa. 2.000 personnes furent tuées à + Paris.» + +Par voie de contagion, le peuple de la province imita celui de Paris et +six à huit mille protestants furent massacrés. + +Lorsque le temps eut un peu refroidi les passions religieuses, tous les +historiens, même catholiques, se crurent obligés de s’indigner contre la +Saint-Barthélemy. Ils montrèrent ainsi la difficulté de comprendre la +mentalité d’une époque avec celle d’une autre. + +En fait, loin d’être critiquée, la Saint-Barthélemy provoqua un +enthousiasme indescriptible dans toute l’Europe catholique. Philippe II +délira de joie en apprenant la nouvelle, et le roi de France reçut plus +de félicitations que s’il avait gagné une grande bataille. + +Mais ce fut surtout le pape Grégoire XIII qui manifesta la satisfaction +la plus vive. Il fit frapper une médaille pour commémorer l’heureux +événement[2], allumer des feux de joie, tirer le canon, célébrer +plusieurs messes et appela le peintre Vasari pour représenter sur les +murs du Vatican les principales scènes du carnage, puis il envoya an roi +de France un ambassadeur chargé de le féliciter vivement de sa belle +action. C’est avec des détails historiques de cette nature qu’on arrive +à comprendre l’âme des croyants. Les jacobins de la Terreur avaient une +mentalité assez voisine de celle de Grégoire XIII. + + [2] La médaille dut être distribuée à beaucoup de personnages, car le + cabinet des médailles à la Bibliothèque Nationale en possède trois + exemplaires: un en or, un en argent, l’autre en cuivre. Cette + médaille, reproduite par Bonnani dans sa _Numism. Pontific._ (t. I, + p. 386), représente d’un côté Grégoire XIII et de l’autre un ange + frappant du glaive des huguenots avec cet exergue: _Ugonotorum + strages_, c’est-à-dire Massacre des Huguenots. (Le mot _strages_ + peut se traduire par carnage ou massacre, sens qu’il possède dans + Cicéron et Tite-Live, ou encore par désastre, ruine, sens qu’il a + dans Virgile et Tacite.) + +Naturellement, les protestants ne restèrent pas indifférents devant une +pareille hécatombe et ils firent de tels progrès qu’en 1576 Henri III en +était réduit à leur accorder, par l’Édit de Beaulieu, l’entière liberté +du culte, huit places fortes et dans les parlements, des Chambres +composées moitié de catholiques et moitié de huguenots. + +Ces concessions forcées n’amenèrent aucun calme. Une ligue catholique se +créa ayant le duc de Guise à sa tête et les batailles continuèrent. +Elles ne pouvaient cependant durer toujours. On sait comment Henri IV y +mit fin pour un temps assez long par son abjuration en 1593 et par +l’Édit de Nantes. + +La lutte était apaisée mais non terminée. Sous Louis XIII, les +protestants s’agitèrent encore et Richelieu fut obligé en 1627 +d’assiéger La Rochelle, où 15.000 protestants périrent. Possédant plus +d’esprit politique que d’esprit religieux, le célèbre cardinal se montra +très tolérant ensuite à l’égard des réformés. + +Cette tolérance ne pouvait durer. Des croyances contraires ne restent +pas en présence sans tâcher de s’anéantir dès que l’une se sent capable +de dominer l’autre. Sous Louis XIV, les protestants devenus de beaucoup +les plus faibles avaient forcément renoncé à toute lutte et vivaient +pacifiquement. Leur nombre était d’environ 1.200.000, et ils possédaient +plus de 600 églises desservies par environ 700 pasteurs. La présence de +ces hérétiques sur le sol français étant intolérable pour le clergé +catholique, on essaya contre eux des persécutions variées. Comme elles +amenèrent peu de résultats, Louis XIV eut recours en 1685 aux +dragonnades qui firent périr beaucoup d’individus, mais sans succès. Il +fallut employer des mesures définitives. Sous la pression du clergé et +notamment de Bossuet, l’édit de Nantes fut révoqué et les protestants +obligés de se convertir ou de quitter la France. Cette funeste +émigration dura longtemps et fit perdre, dit-on, à la France quatre cent +mille habitants, hommes fort énergiques puisqu’ils avaient le courage +d’écouter leur conscience plutôt que leurs intérêts. + + +§ 6.--Résultats des révolutions religieuses. + +Si l’on ne jugeait les révolutions religieuses que par la sombre +histoire de la Réforme, on serait conduit à les considérer comme très +funestes. Mais toutes ne jouèrent pas un pareil rôle, et l’action +civilisatrice de plusieurs d’entre elles fut considérable. + +En donnant à un peuple l’unité morale, elles accroissent beaucoup sa +puissance matérielle. On le vit notamment, lorsqu’une foi nouvelle +apportée par Mahomet transforma en un peuple redoutable les impuissantes +petites tribus de l’Arabie. + +La croyance religieuse nouvelle ne se borne pas à rendre un peuple +homogène. Elle atteint ce résultat qu’aucune philosophie, aucun code +n’obtinrent jamais, de transformer sensiblement cette chose presque +intransformable: les sentiments d’une race. + +On put le constater à l’époque où la plus puissante des révolutions +religieuses enregistrée par l’histoire renversa le paganisme pour lui +substituer un Dieu, venu des plaines de la Galilée. L’idéal nouveau +exigeait le renoncement à toutes les joies de l’existence pour acquérir +l’éternité bienheureuse du ciel. Sans doute, un tel idéal était +facilement acceptable par les esclaves, les misérables, les déshérités +dénués de joies ici-bas, auxquels on proposait un avenir enchanteur, en +échange d’une vie sans espoirs. Mais l’existence austère aisément +embrassée par les pauvres le fut aussi par des riches. En ceci surtout +se manifesta la puissance de la foi nouvelle. + +Non seulement la révolution chrétienne transforma les mœurs, mais elle +exerça en outre, pendant 2.000 ans, une influence prépondérante sur la +civilisation. Aussitôt qu’une foi religieuse triomphe, tous les éléments +de la civilisation s’y adaptant naturellement, cette civilisation se +trouve bientôt transformée. Écrivains, littérateurs, artistes, +philosophes, ne font que symboliser dans leurs œuvres les idées de la +nouvelle croyance. + +Lorsqu’une foi quelconque religieuse ou politique a triomphé, non +seulement la raison ne peut rien sur elle, mais cette dernière trouve +toujours des motifs pour l’interpréter, la justifier et tâcher de +l’imposer. Il existait probablement autant d’orateurs et de théologiens +au temps de Moloch, pour prouver l’utilité des sacrifices humains, qu’il +y en eut à d’autres époques pour glorifier l’inquisition, la +Saint-Barthélemy et les hécatombes de la Terreur. + +Il ne faut pas trop espérer voir les peuples possesseurs de croyances +fortes, s’élever facilement à la tolérance. Les seuls qui l’aient +atteinte dans le monde ancien furent les polythéistes. Les nations qui +la pratiquent dans les temps modernes sont celles qu’on pourrait +également qualifier de polythéistes, puisque, comme en Angleterre et en +Amérique, elles sont divisées en sectes religieuses innombrables. Sous +des noms identiques elles adorent en réalité des dieux assez divers. + +La multiplicité des croyances qui crée leur tolérance finit aussi par +créer leur faiblesse. Nous nous trouvons ainsi en présence de ce +problème psychologique non résolu jusqu’ici: posséder une croyance à la +fois forte et tolérante. + +Le bref exposé qui précède a fait voir le rôle considérable joué par les +révolutions religieuses et montré la puissance des croyances. Malgré +leur faible valeur rationnelle, elles mènent l’histoire et empêchent les +peuples d’être une poussière d’individus sans cohésion et sans force. +L’homme en eut besoin à tous les âges pour orienter ses pensées et +guider sa conduite. Aucune philosophie n’a réussi encore à les +remplacer. + + + + +CHAPITRE III + +LE RÔLE DES GOUVERNEMENTS DANS LES RÉVOLUTIONS + + +§ 1.--Faible résistance des gouvernements dans les révolutions. + +Beaucoup de peuples modernes, la France, l’Espagne, la Belgique, +l’Italie, L’Autriche, la Pologne, le Japon, la Turquie, le Portugal, +etc., ont depuis un siècle subi des révolutions. Elles se +caractérisèrent le plus souvent par leur instantanéité et la facilité +avec laquelle les gouvernements attaqués furent renversés. + +L’instantanéité s’explique assez bien par la rapidité de la contagion +mentale due aux procédés modernes de publicité. La faible résistance des +gouvernements est plus étonnante. Elle implique en effet de leur part +une incapacité totale à rien comprendre et rien prévoir, créée par une +confiance aveugle dans leur force. + +La facilité avec laquelle tombent les gouvernements n’est pas d’ailleurs +un phénomène nouveau. Il a été constaté plus d’une fois, non seulement +dans les régimes autocratiques, toujours renversés par des conspirations +de palais, mais aussi dans des gouvernements parfaitement renseignés au +moyen de la presse et de leurs agents sur l’état de l’opinion. + +Parmi ces chutes instantanées, une des plus frappantes est celle qui +suivit les Ordonnances de Charles X. Ce monarque fut, on le sait, +renversé en quatre jours. Son ministre Polignac n’avait pris aucune +mesure de défense et le roi se croyait si certain de la tranquillité de +Paris qu’il était parti pour la chasse. L’armée ne lui était nullement +hostile, comme au temps de Louis XVI, mais les troupes, mal commandées, +se débandèrent devant les attaques de quelques insurgés. + +Le renversement de Louis-Philippe fut plus typique encore, puisqu’il ne +résulta aucunement d’un acte arbitraire du souverain. Ce monarque +n’était pas entouré des haines qui finirent par envelopper Charles X et +sa chute fut la conséquence d’une insignifiante émeute bien facile à +réprimer. + +Les historiens, qui ne comprennent guère qu’un gouvernement solidement +constitué, appuyé sur une imposante armée, puisse être renversé par +quelques émeutiers, attribuèrent naturellement à des causes profondes la +chute de Louis-Philippe. En réalité, l’incapacité des généraux chargés +de le défendre en fut le vrai motif. + +Ce cas étant un des plus instructifs qu’on puisse citer, mérite de nous +arrêter un instant. Il a été parfaitement étudié par le général Bonnal, +d’après les notes d’un témoin oculaire, le général d’Elchingen. 36.000 +hommes de troupe se trouvaient alors dans Paris, mais l’incapacité et la +faiblesse des chefs empêchèrent de les utiliser. Les contre-ordres se +succédaient, et finalement on interdit à la troupe de tirer sur le +peuple, permettant en outre à la foule, et rien n’était plus dangereux, +de se mêler aux soldats. L’émeute triompha alors sans combat et força le +roi à abdiquer. + +Appliquant au cas précédent nos recherches sur la psychologie des foules +le général Bonnal montre avec quelle facilité eût pu être dominée +l’émeute qui renversa Louis-Philippe. Il prouve notamment que si les +chefs n’avaient pas perdu complètement la tête, une toute petite troupe +aurait empêché les insurgés d’envahir la Chambre des Députés. Cette +dernière, composée de monarchistes, eût certainement proclamé roi le +comte de Paris, sous la régence de sa mère. + +Des phénomènes analogues se produisirent dans les révolutions dont +l’Espagne et le Portugal furent le théâtre. + +Ces faits montrent le rôle des petites circonstances accessoires dans +les grands événements et prouvent qu’il ne faut pas trop parler des lois +générales de l’histoire. Sans l’émeute qui renversa Louis-Philippe, nous +n’aurions probablement jamais eu ni la République de 1848, ni le second +Empire, ni Sedan, ni l’invasion, ni la perte de l’Alsace. + +Dans les révolutions dont je viens de parler, l’armée ne fut d’aucun +secours aux gouvernements, mais elle ne se tourna pas contre eux. Il en +arrive autrement parfois. C’est souvent l’armée qui fit, comme en +Portugal et en Turquie, les révolutions. Par elle également +s’accomplissent les innombrables évolutions des républiques latines de +l’Amérique. + +Lorsqu’une révolution est faite par l’armée, les nouveaux gouvernants +tombent naturellement sous sa domination. J’ai rappelé déjà plus haut +qu’il en fut ainsi à la fin de l’Empire romain, quand les empereurs +étaient renversés par les soldats. + +Le même phénomène s’observe parfois aussi dans les temps modernes. +L’extrait suivant d’un journal, à propos de la révolution grecque, +montre ce que devient un gouvernement dominé par son armée. + + «Un jour on annonce que quatre-vingts officiers de marine vont + démissionner si le gouvernement ne met pas à la retraite les chefs + condamnés par eux. Un autre jour ce sont les ouvriers agricoles d’une + métairie appartenant au prince royal qui réclament le partage des + terres. La marine proteste contre l’avancement promis au colonel + Zorbas. Le colonel Zorbas, après une semaine de tractations avec le + lieutenant Typaldos, traite de puissance à puissance avec le président + du Conseil. Pendant ce temps, la Fédération des corporations flétrit + les officiers de marine. Un député demande que ces officiers et leurs + familles soient traités en brigands. Quand le commandant Miaoulis tire + sur les rebelles, les marins qui d’abord avaient obéi à Typaldos, + rentrent dans le devoir. Ce n’est plus la Grèce harmonieuse de + Périclès et de Thémistocle. C’est un hideux camp d’Agramant.» + +Une révolution ne peut se faire sans le concours ou tout au moins la +neutralité de l’armée, mais il arrive le plus souvent que le mouvement +commence en dehors d’elle. Ce fut le cas des révolutions de 1830 et de +1848 puis de celle de 1870 qui renversa l’Empire à la suite de +l’humiliation éprouvée en France par la capitulation de Sedan. + +La plupart des révolutions se font dans les capitales et se répandent +par voie de contagion dans tout le pays; mais ce n’est pas là une règle +constante. On sait que pendant la Révolution française, la Vendée, la +Bretagne et le Midi se révoltèrent spontanément contre Paris. + + +§ 2.--Comment la résistance des gouvernements peut triompher des +révolutions. + +Dans la plupart des révolutions précédemment énumérées, nous avons vu +les gouvernements périr par leur faiblesse. Dès qu’on les a touchés ils +sont tombés. + +La Révolution russe prouve qu’un gouvernement qui se défend avec énergie +peut finir par triompher. + +Jamais révolution ne fut plus menaçante pour un gouvernement. A la suite +des désastres subis en Orient et des duretés d’un régime autocratique +trop oppressif, toutes les classes sociales y compris une partie de +l’armée et de la flotte s’étaient soulevées. Les chemins de fer, les +postes, les télégraphes étaient en grève, et par conséquent les +communications interrompues entre les diverses parties de ce gigantesque +empire. + +La classe rurale, formant la majorité de la nation, commençait elle-même +à subir l’influence de la propagande révolutionnaire. Le sort des +paysans était d’ailleurs assez misérable. Ils se voyaient obligés, avec +le système du Mir, de cultiver les terres sans pouvoir en acquérir. Le +gouvernement résolut de se concilier immédiatement cette catégorie +nombreuse de paysans par sa transformation en propriétaires. Des lois +spéciales obligèrent les seigneurs à vendre aux paysans une partie de +leurs propriétés et des banques destinées à prêter aux acquéreurs les +fonds nécessaires pour rembourser les terres furent créées. Les sommes +prêtées devaient être remboursées par petites annuités prélevées sur les +produits de la vente des récoltes. + +Assuré de la neutralité des paysans, le gouvernement put combattre les +fanatiques qui incendiaient les villes, jetaient des bombes dans les +foules et avaient entrepris une lutte sans merci. On fit périr tous ceux +qui purent être pris. Cette extermination est la seule méthode +découverte depuis l’origine des âges pour protéger une société contre +les révoltés qui veulent la détruire. + +Le gouvernement vainqueur comprit d’ailleurs la nécessité d’accorder des +satisfactions aux légitimes réclamations de la partie éclairée de la +nation. Il créa un parlement chargé de préparer des lois et de contrôler +les dépenses. + +L’histoire de la Révolution russe montre comment un gouvernement dont +tous les soutiens naturels s’écroulaient successivement put, avec de la +sagesse et de la fermeté, triompher des plus redoutables obstacles. On a +dit très justement qu’on ne renverse pas les gouvernements, mais qu’ils +se suicident. + + +§ 3.--Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples divers: +Chine, Turquie, etc. + +Les gouvernements combattent presque toujours les révolutions et n’en +font guère. Représentant les nécessités du moment et l’opinion générale, +ils suivent timidement les réformateurs mais ne les précèdent pas. + +Parfois cependant certains gouvernements ont tenté de ces brusques +réformes qui constituent des révolutions. La stabilité ou l’instabilité +de l’âme nationale explique pourquoi ils réussissent ou échouent dans +ces tentatives. + +Ils réussissent lorsque le peuple auquel le gouvernement prétend imposer +des institutions nouvelles est composé de tribus demi-barbares, sans +lois fixes, sans traditions solides, c’est-à-dire sans âme nationale +constituée. Tel fut le cas de la Russie à l’époque de Pierre le Grand. +On sait comment il essaya d’européaniser par force des populations +russes demi-asiatiques. + +Le Japon constitue un autre exemple d’une révolution faite par un +gouvernement, mais c’est sa technique et non son âme qui fut +transformée. + +Il faut un autocrate très puissant, doublé d’un homme de génie pour +réussir, même partiellement, de telles tâches. Le plus souvent, le +réformateur voit se dresser tout le peuple devant lui. Contrairement à +ce qui se passe dans les révolutions ordinaires, l’autocrate est alors +le révolutionnaire et le peuple le conservateur. En y regardant +attentivement, on découvre assez vite que les peuples sont toujours très +conservateurs. + +L’insuccès représente du reste la règle habituelle de ces tentatives. +Qu’elles se fassent par les hautes classes ou par les couches +inférieures, les révolutions ne changent pas l’âme d’un peuple +stabilisée depuis longtemps. Elles ne transforment que les choses usées +par le temps et prêtes à tomber. + +La Chine fait actuellement la très intéressante expérience de cette +impossibilité pour un gouvernement de renouveler brusquement les +institutions d’un pays. La révolution qui renversa la dynastie de ses +anciens souverains fut la conséquence indirecte du mécontentement +provoqué par les réformes que, dans le but d’améliorer un peu la Chine, +son gouvernement avait voulu imposer. La suppression de l’opium et des +jeux, la réforme de l’armée, la création d’écoles entraînèrent des +augmentations d’impôts qui, aussi bien que les réformes elles-mêmes, +indisposèrent fortement l’opinion. + +Quelques lettrés chinois élevés dans les écoles européennes, profitèrent +de ce mécontentement pour soulever le peuple et faire proclamer la +république, institution dont un Chinois ne saurait avoir aucune +conception. + +Elle ne pourra sûrement se maintenir bien longtemps, car l’impulsion qui +lui a donné naissance n’est pas un mouvement de progrès, mais de +réaction. Le mot de république, pour le Chinois intellectualisé par son +éducation européenne, est simplement synonyme d’affranchissement du joug +des lois, des règles et de toutes les contraintes séculaires. Après +avoir coupé sa natte, couvert sa tête d’une casquette et s’être déclaré +républicain, le jeune Chinois pense pouvoir s’adonner sans frein à tous +ses instincts. C’est un peu, au surplus, l’idée que se faisait de la +République une partie du peuple français au moment de la grande +Révolution. + +La Chine découvrira vite elle aussi ce que devient une société privée de +l’armature lentement édifiée par le passé. Après quelques années de +sanglante anarchie, il lui faudra rétablir un pouvoir dont la tyrannie +sera nécessairement beaucoup plus dure que celle du régime renversé. La +science n’a pas encore découvert la baguette magique capable de faire +subsister une société sans discipline. Nul besoin de l’imposer quand +elle est devenue héréditaire, mais lorsqu’on a laissé les instincts +primitifs détruire les barrières péniblement édifiées par de lentes +acquisitions ancestrales, elle ne peut être reconstruite que par une +tyrannie énergique. + +On peut donner encore comme preuve de ces assertions une expérience +analogue à celle de la Chine, faite par la Turquie aujourd’hui. Il y a +quelques années, des jeunes gens, instruits dans les écoles européennes +et pleins de bonne volonté réussirent, avec le concours de plusieurs +officiers, à renverser un sultan dont la tyrannie paraissait +insupportable. Ayant acquis notre robuste foi latine en la puissance +magique des formules, ils s’imaginèrent pouvoir établir le régime +représentatif dans un pays à demi-civilisé, profondément divisé par des +haines religieuses et composé de races différentes. + +La tentative n’a pas été heureuse jusqu’ici. Les auteurs de la réforme +durent constater que malgré tout leur libéralisme, ils étaient obligés +de gouverner avec des méthodes fort voisines de celles du régime +renversé. Ils n’ont pu empêcher ni les exécutions sommaires, ni les +massacres de chrétiens, sur une grande échelle, ni remédier encore à un +seul abus. + +On serait injuste en le leur reprochant. Qu’auraient-ils pu faire en +vérité pour transformer un peuple aux traditions fixées depuis +longtemps, aux passions religieuses intenses, et où les musulmans en +minorité ont cependant la légitime prétention de gouverner avec leur +code la cité sainte de leur foi? Comment empêcher l’islamisme de rester +la religion d’État dans un pays où le droit civil et le droit religieux +ne sont pas encore nettement séparés, et où la foi au Coran est le seul +lien permettant de maintenir l’idée de patrie? + +Il était bien difficile de détruire un tel état de choses et c’est +pourquoi on devait fatalement voir se rétablir une organisation +autocratique avec un semblant de régime constitutionnel, c’est-à-dire à +peu près l’ancien régime. De pareils essais constituent un exemple bien +net de l’impossibilité où se trouvent les peuples de choisir leurs +institutions avant d’avoir transformé leur âme. + + +§ 4.--Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement après +les révolutions. + +Ce que nous dirons plus loin de la stabilisation de l’âme nationale +permet de comprendre la force des régimes établis depuis longtemps tels +que les anciennes monarchies. Un monarque peut être renversé facilement +par des conspirateurs, mais ces derniers sont sans force contre les +principes que le monarque représente. Napoléon tombé fut remplacé non +par son héritier naturel, mais par celui des rois. Ce dernier incarnait +un principe ancien, alors que le fils de l’Empereur personnifiait +seulement des idées encore mal fixées dans les âmes. + +C’est pour la même raison qu’un ministre, si habile qu’on le suppose, si +grands que soient les services rendus à son pays, pourra bien rarement +renverser son souverain. Bismarck lui-même n’y aurait pas réussi. Ce +grand ministre avait fait à lui seul l’unité de l’Allemagne, et +cependant son maître n’eut qu’à le toucher du doigt pour qu’il +s’évanouît. Un homme n’est rien devant un principe soutenu par +l’opinion. + +Mais alors même que, pour des motifs divers, le principe qu’incarne un +gouvernement est anéanti avec lui, comme cela arriva au moment de la +Révolution, tous les éléments d’organisation de la société ne périssent +pas en même temps. + +Si l’on ne connaissait de la France que ses bouleversements depuis plus +d’un siècle, on pourrait la supposer vivant dans une profonde anarchie. +Or, dans sa vie économique, industrielle, politique même, se manifeste +au contraire une continuité paraissant indépendante de tous les +bouleversements et de tous les régimes. + +C’est qu’à côté des grands événements dont s’occupe l’histoire, se +trouvent les petits faits de la vie journalière que négligent de relater +les livres. Ils sont dominés par d’impérieuses nécessités qui +n’attendent pas. Leur ensemble forme la trame véritable de la vie d’un +peuple. + +Alors que l’étude des grands événements nous montre le gouvernement +nominal de la France fréquemment changé depuis un siècle, l’examen des +petits événements journaliers prouve au contraire que son gouvernement +réel s’est très peu transformé. + +Quels sont en effet les véritables conducteurs d’un peuple? Les rois et +les ministres, pour les grandes circonstances sans doute, mais bien nul +est leur rôle dans les petites réalités formant la vie de chaque jour. +Les vraies forces directrices d’un pays, ce sont les administrations +composées d’éléments impersonnels que les changements de régime +n’atteignent jamais. Conservatrices des traditions, elles ont pour elles +l’anonymat et la durée, et constituent un pouvoir occulte devant lequel +tous les autres finissent par plier. Son action est même devenue telle, +comme nous le montrerons dans cet ouvrage, qu’il menace de former un +État anonyme plus fort que l’État officiel. La France en est ainsi +arrivée à être progressivement gouvernée par des chefs de bureau et des +commis. Plus on étudie l’histoire des révolutions, plus on constate +qu’elles ne changent guère que des façades. Faire des révolutions est +facile, modifier l’âme d’un peuple très difficile. + + + + +CHAPITRE IV + +LE RÔLE DU PEUPLE DANS LES RÉVOLUTIONS + + +§ 1.--La stabilité et la malléabilité de l’âme nationale. + +La connaissance d’un peuple à un moment donné de son histoire implique +celle de son milieu et surtout de son passé. On peut renier +théoriquement ce passé, comme le firent les hommes de la Révolution et +beaucoup de politiciens de l’heure présente, mais l’action en demeure +indestructible. + +Dans le passé édifié par de lentes accumulations séculaires se forme +l’agrégat de pensées, de sentiments, de traditions, de préjugés même +constituant l’âme nationale qui fait la force d’une race. Sans elle pas +de progrès possibles. Chaque génération nouvelle nécessiterait un +recommencement. + +L’agrégat composant l’âme d’un peuple n’est solide qu’à la condition de +posséder une certaine rigidité, mais cette rigidité ne doit pas dépasser +la limite où la malléabilité serait impossible. + +Sans rigidité, l’âme ancestrale n’aurait aucune fixité et sans +malléabilité elle ne pourrait s’adapter aux changements de milieu +résultant des progrès de la civilisation. + +L’excès de malléabilité de l’âme nationale pousse un peuple à des +révolutions incessantes. L’excès de rigidité le conduit à la décadence. +Les espèces vivantes, comme les races humaines, disparaissent lorsque, +trop stabilisées par un long passé, elles sont devenues incapables +d’adaptation à de nouvelles conditions d’existence. + +Peu de peuples ont su réaliser un juste équilibre entre ces deux +qualités contraires, stabilité et malléabilité. Les Romains dans +l’antiquité, les Anglais dans les temps modernes peuvent être cités +parmi ceux qui l’ont le mieux atteint. + +Les peuples dont l’âme est trop stabilisée font souvent les révolutions +les plus violentes. N’ayant pas su progressivement évoluer et s’adapter +aux changements de milieu, ils sont obligés de s’y adapter violemment +quand cette adaptation devient indispensable. + +La stabilité ne s’acquiert que très lentement. L’histoire d’une race est +surtout le récit de ses longs efforts pour stabiliser son âme. Tant +qu’elle n’y a pas réussi, elle forme une poussière de barbares sans +cohésion et sans force. Après les invasions de la fin de l’Empire +romain, la France mit plusieurs siècles pour se constituer une âme +nationale. + +Elle arriva enfin à la posséder, mais dans le cours des siècles cette +âme finit par devenir trop rigide. Avec un peu plus de malléabilité, +l’ancienne monarchie se fût lentement transformée comme elle le fit +ailleurs et nous aurions évité, avec la révolution et ses conséquences, +la lourde tâche de nous refaire une âme nationale. + +Les considérations précédentes montrent le rôle de la race dans la +genèse des bouleversements et expliquent pourquoi la même révolution +produit des effets si différents d’un peuple à un autre, pourquoi, par +exemple, les idées de la Révolution française, accueillies avec tant +d’enthousiasme chez certains peuples, furent repoussées par d’autres. + +Sans doute, l’Angleterre, pays pourtant très stable, a subi deux +révolutions et fait périr un roi, mais le moule de son armature mentale +était à la fois assez stable pour garder les acquisitions du passé et +assez malléable pour le modifier seulement dans les limites nécessaires. +Jamais elle ne songea comme les hommes de notre Révolution à détruire +l’héritage ancestral dans le but de refaire une société nouvelle au nom +de la raison. + + «Tandis que le Français, écrit A. Sorel, méprisait son gouvernement, + détestait son clergé, haïssait sa noblesse et se révoltait contre ses + lois, l’Anglais était fier de sa religion, de sa constitution, de son + aristocratie, de sa Chambre des Lords. C’étaient comme autant de tours + de cette formidable bastille où il se retranchait, sous l’étendard + britannique, pour juger l’Europe et l’accabler de son dédain. Il + admettait bien qu’à l’intérieur de la place on s’en disputât le + commandement, mais il ne fallait point que l’étranger en approchât.» + +Le rôle joué par la race dans la destinée des peuples apparaît +clairement encore dans l’histoire des perpétuelles révolutions des +républiques espagnoles de l’Amérique. Composées de métis, c’est-à-dire +d’individus dont des hérédités différentes ont dissocié les caractères +ancestraux, ces populations n’ont pas d’âme nationale et par conséquent +aucune stabilité. Un peuple de métis est toujours ingouvernable. + +Si l’on veut préciser davantage les dissemblances que crée la race entre +les capacités politiques des peuples, il faut étudier la même nation +successivement gouvernée par deux races différentes. + +L’événement n’est pas rare dans l’histoire. Il s’est manifesté récemment +d’une façon frappante à Cuba et aux Philippines, passées instantanément +de la domination espagnole à celle des États-Unis. + +On sait dans quel degré d’anarchie et de misère vivait Cuba sous la +domination espagnole; on sait également à quel degré de prospérité cette +île fut portée en quelques années quand elle tomba entre les mains des +États-Unis. + +La même expérience se répéta aux Philippines, gouvernées depuis des +siècles par la monarchie espagnole. Le pays avait fini par ne plus être +qu’un vaste marécage, foyer d’épidémies de toutes sortes où végétait une +population misérable sans commerce ni industrie. Après quelques années +de domination américaine, la contrée était entièrement transformée, le +paludisme, la fièvre jaune, la peste et le choléra avaient disparu. Les +marais étaient desséchés; le territoire couvert de chemins de fer, +d’usines et d’écoles. En treize ans la mortalité avait diminué des deux +tiers. + +C’est à de tels exemples qu’il faut renvoyer les théoriciens n’ayant pas +encore saisi ce que contient de profond le mot race, et à quel point +l’âme ancestrale d’un peuple régit sa destinée. + + +§ 2--Comment le peuple comprend les révolutions. + +Le rôle du peuple a été le même dans toutes les révolutions. Ce n’est +jamais lui qui les conçoit, ni les dirige. Son action est déchaînée par +des meneurs. + +C’est seulement lorsque ses intérêts directs sont lésés qu’on voit, +comme récemment en Champagne, des fractions du peuple s’insurger +spontanément. Un mouvement aussi localisé constitue une simple émeute. + +La révolution est facile lorsque les meneurs sont très influents. Le +Portugal et le Brésil en ont fourni récemment des preuves. Mais c’est +avec une extrême lenteur que les idées nouvelles pénètrent dans le +peuple. Il accepte généralement une révolution sans savoir pourquoi et +quand par hasard il arrive à comprendre ce pourquoi, la révolution est +terminée depuis longtemps. + +Le peuple fait une révolution parce qu’on le pousse à la faire, mais +tout en ne comprenant pas grand’chose aux idées de ses meneurs, il les +interprète à sa façon et cette façon n’est pas du tout celle des vrais +auteurs du mouvement. La Révolution française en fournit un frappant +exemple. + +La Révolution de 1789 avait pour but réel de substituer au pouvoir de la +noblesse celui de la bourgeoisie, c’est-à-dire de remplacer une ancienne +élite, devenue incapable, par une élite nouvelle possédant des +capacités. + +Il était peu question du peuple dans cette première phase de la +Révolution. Sa souveraineté était proclamée, mais ne se traduisait que +par le droit d’élire ses représentants. + +Très illettré, n’espérant pas comme la bourgeoisie monter sur l’échelle +sociale, ne se sentant nullement l’égal des nobles et n’aspirant pas à +le devenir, le peuple avait des vues et des intérêts fort différents de +ceux des classes élevées de la société. + +Les luttes de l’Assemblée avec le pouvoir royal l’amenèrent à faire +intervenir le peuple dans ces luttes. Il y intervint de plus en plus et +la Révolution bourgeoise devint rapidement une Révolution populaire. + +Une idée étant sans force et n’agissant qu’à la condition d’avoir un +substratum affectif et mystique pour soutien, les idées théoriques de la +bourgeoisie devaient, pour agir sur le peuple, se transformer en une foi +nouvelle bien claire dérivant d’intérêts pratiques évidents. + +Cette transformation se fit rapidement quand le peuple entendit les +hommes envisagés par lui comme le gouvernement, lui assurer qu’il était +l’égal de ses anciens maîtres. Il se considéra alors comme une victime +et commença à piller, incendier, massacrer, s’imaginant exercer un +droit. + +La grande force des principes révolutionnaires fut de donner bientôt +libre cours aux instincts de barbarie primitive refrénés par les actions +inhibitrices séculaires du milieu, de la tradition et des lois. + +Tous les freins sociaux qui contenaient jadis la multitude s’effondrant +chaque jour, elle eut la notion d’un pouvoir illimité et la joie de voir +traquer et dépouiller ses anciens maîtres. Devenue le peuple souverain +ne pouvait-elle pas tout se permettre? + +La devise Liberté, Égalité, Fraternité, véritable manifestation de foi +et d’espérance au début de la Révolution, ne servit bientôt plus qu’à +couvrir d’une justification légale les sentiments de cupidité, jalousie, +haine des supériorités, vrais moteurs des foules qu’aucune discipline ne +refrène plus. C’est pourquoi en si peu de temps on aboutit aux +désordres, aux violences et à l’anarchie. + +A partir du moment où la Révolution descendit de la bourgeoisie dans les +couches populaires, elle cessa d’être une domination du rationnel sur +l’instinctif et devint au contraire l’effort de l’instinctif pour +dominer le rationnel. + +Ce triomphe légal d’instincts ataviques était redoutable. Tout l’effort +des sociétés--effort indispensable pour leur permettre de subsister--fut +constamment de refréner grâce à la puissance des traditions, des +coutumes et des codes, certains instincts naturels légués à l’homme par +son animalité primitive. Il est possible de les dominer--et un peuple +est d’autant plus civilisé qu’il les domine davantage--mais on ne peut +les détruire. L’influence de divers excitants les fait reparaître +facilement. C’est pourquoi la libération des passions populaires est si +dangereuse. Le torrent sorti de son lit n’y rentre pas sans avoir semé +la dévastation: «Malheur à qui remue le fond d’une nation, disait +Rivarol dès le début de la Révolution. Il n’est point de siècle de +lumières pour la populace.» + + +§ 3.--Rôle supposé du peuple pendant les révolutions. + +Les lois de la psychologie des foules montrent que le peuple n’agit +jamais sans meneurs et que s’il prend une part considérable dans les +révolutions en suivant et exagérant les impulsions reçues, il ne dirige +jamais les mouvements qu’il exécute. + +Dans toutes les révolutions politiques, on retrouve l’action des +meneurs. Ils ne créent pas les idées qui servent d’appui aux +révolutions, mais les utilisent comme moyens d’action. Idées, meneurs, +armées et foules constituent quatre éléments ayant chacun leur rôle dans +toutes les révolutions. + +La foule, soulevée par les meneurs, agit surtout au moyen de sa masse. +Son action est comparable à celle de l’obus perforant une cuirasse sous +l’action d’une force qu’il n’a pas créée. Rarement la foule comprend +quelque chose aux révolutions accomplies avec son concours. Elle suit +docilement les meneurs sans même chercher à deviner ce qu’ils +souhaitent. Elle renversa Charles X à cause de ses Ordonnances sans +avoir aucune idée du contenu de ces dernières, et on l’aurait bien +embarrassée en lui demandant plus tard pourquoi elle avait renversé +Louis-Philippe. + +Illusionnés par les apparences, beaucoup d’auteurs, de Michelet à M. +Aulard, ont cru que c’était le peuple qui avait fait notre grande +Révolution. + + «L’acteur principal, dit Michelet, est le peuple.» + + «C’est une erreur de dire, écrit de son côté M. Aulard, que la + Révolution française a été faite par quelques individus distingués, + par quelques héros... je crois que, de tout le récit de la période + comprise entre 1789 et 1799, il ressort qu’aucun individu n’a mené les + événements, ni Louis XVI, ni Mirabeau, ni Danton, ni Robespierre. + Faut-il dire que c’est le peuple français qui fut le véritable héros + de la Révolution française? Oui, à condition de voir le peuple + français non à l’état de multitude, mais à l’état de groupes + organisés.» + +Dans un ouvrage récent, M. A. Cochin renchérit encore sur cette +conception de l’action populaire. + + «Et voici la merveille: Michelet a raison. A mesure qu’on les connaît + mieux, les faits semblent consacrer la fiction; cette foule sans chefs + et sans lois, l’image même du chaos, gouverne et commande, parle et + agit, pendant cinq ans, avec une précision, une suite, un ensemble + merveilleux. L’anarchie donne des leçons de discipline au parti de + l’ordre en déroute... 25 millions d’hommes, sur 30.000 lieues carrées, + agissent comme un seul.» + +Sans doute si cette simultanéité de conduite dans le peuple avait été +spontanée, comme le suppose l’auteur, elle serait merveilleuse. M. +Aulard lui-même s’est bien rendu compte de l’impossibilité d’un tel +phénomène, car il a soin en parlant du peuple de dire qu’on se trouve +devant des groupements, et que ces groupements peuvent avoir été +conduits par des meneurs. + + «Qui, par la suite, cimenta l’unité nationale? Qui sauva la nation + attaquée par le roi et déchirée par la guerre civile? Est-ce Danton? + Est-ce Robespierre? Est-ce Carnot? Certes, ces individus rendirent + service; mais, au vrai, l’unité fut maintenue, l’indépendance fut + assurée par le groupement des Français en communes et en sociétés + populaires. C’est l’organisation municipale et jacobine qui fit + reculer l’Europe coalisée contre la France. Cependant, dans chaque + groupe, si on y regarde de près, il y a deux ou trois individus plus + capables, qui, meneurs ou menés, exécutent les décisions, ont un air + de chefs, et qu’on peut appeler des chefs, mais qui (si par exemple on + lit les procès-verbaux de sociétés populaires) nous apparaissent + tirant leur force bien plus de leur groupe que d’eux-mêmes.» + +L’erreur de M. Aulard consiste à croire tous ces groupes sortis «d’un +mouvement spontané de fraternité et de raison». Rien ne fut spontané +dans ce mouvement. La France se trouvait alors couverte de milliers de +petits clubs, recevant une impulsion unique du grand club jacobin de +Paris et lui obéissant avec une docilité parfaite. Voilà ce qu’enseigne +la réalité mais ce que les illusions jacobines ne permettent pas +d’accepter[3]. + + [3] Dans les manuels d’histoire que M. Aulard rédige pour les classes, + en collaboration avec M. Debidour, le rôle attribué à l’entité + peuple est encore mieux marqué. On voit ce dernier intervenir sans + cesse spontanément; en voici quelques exemples: + + _Journée du 20 juin._ «Le roi renvoya les membres girondins. Le + peuple de Paris indigné se leva spontanément, envahit les + Tuileries.» + + _Journée du 10 août._ «L’Assemblée législative n’osa pas le + renverser: c’est le peuple de Paris aidé des fédérés des + départements qui opéra au prix de son sang cette révolution + nécessaire.» + + _Lutte des Girondins et des Montagnards._ «Ces discordes étaient + fâcheuses en présence de l’ennemi. Le peuple y mit fin dans les + journées des 31 mai et 2 juin 1793, où il força la Convention à + expulser de son sein et à décréter d’arrestation les chefs des + Girondins.» + + +§ 4.--L’entité peuple et ses éléments constitutifs. + +Afin de répondre à certaines conceptions théoriques, le peuple a été +érigé en une entité mystique douée de tous les pouvoirs et de toutes les +vertus, que les politiciens vantent sans cesse et accablent de +flatteries. Nous allons voir ce qu’il faut penser de cette conception en +étudiant le rôle du peuple dans notre révolution. + +Pour les Jacobins de cette époque, aussi bien que pour ceux de nos +jours, l’entité peuple constitue une personnalité supérieure possédant +l’attribut, spécial aux divinités, de n’avoir pas à rendre compte de ses +actes et de ne se tromper jamais. On doit s’incliner humblement devant +ses volontés. Le peuple peut tuer, piller, incendier, commettre les plus +effroyables cruautés, élever aujourd’hui sur le pavois un héros et le +jeter à l’égout demain, il n’importe. Les politiciens ne cesseront de +vanter ses vertus, sa haute sagesse et de se prosterner devant chacune +de ses décisions[4]. + + [4] Cette prétention commence d’ailleurs à paraître insoutenable aux + républicains les plus avancés: + + «La rage des socialistes, écrit M. Clemenceau, est de douer de + toutes les vertus, comme d’une raison supérieure, la foule en qui la + raison, précisément, ne saurait être toujours éminente.» Le célèbre + homme d’État aurait été plus exact en disant que, dans la foule, la + raison non seulement n’est pas éminente, mais n’existe même à peu + près jamais. + +En quoi consiste réellement cette entité, fétiche mystique révéré des +révolutionnaires depuis un siècle? + +Elle est décomposable en deux catégories distinctes. La première +comprend les paysans, les commerçants, les travailleurs de toutes +sortes, ayant besoin de tranquillité et d’ordre pour exercer leur +métier. Ce peuple forme la majorité, mais une majorité qui ne fit jamais +les révolutions. Vivant dans le labeur et le silence, il est ignoré des +historiens. + +La seconde catégorie, qui joue un rôle capital dans tous Les troubles +nationaux, se compose d’un résidu social subversif dominé par une +mentalité criminelle. Dégénérés de l’alcoolisme et de la misère, +voleurs, mendiants, miséreux, médiocres ouvriers sans travail +constituent le bloc dangereux des armées insurrectionnelles. + +La crainte du châtiment empêche beaucoup d’entre eux d’être criminels en +temps ordinaire, mais ils le deviennent dès que peuvent s’exercer sans +danger leurs mauvais instincts. + +A cette tourbe sinistre sont dus les massacres qui ensanglantèrent +toutes les révolutions. + +C’est elle qui, guidée par des meneurs, envahissait sans cesse nos +grandes assemblées révolutionnaires. Ces bataillons du désordre +n’avaient d’autre idéal que massacrer, piller, incendier. Leur +indifférence pour les théories et les principes était complète. + +Aux éléments recrutés dans les couches les plus basses du peuple, +viennent se joindre, par voie de contagion, une multitude d’oisifs, +d’indifférents entraînés par le mouvement. Ils vocifèrent parce qu’on +vocifère et s’insurgent parce qu’on s’insurge sans avoir d’ailleurs la +plus vague idée du sujet pour lequel on vocifère et on s’insurge. La +suggestion du milieu les domine entièrement et les fait agir. + +Ces foules bruyantes et malfaisantes, noyau de toutes les insurrections, +de l’antiquité à nos jours, sont les seules que connaissent les +rhéteurs. Elles constituent pour eux le peuple souverain. En fait, ce +peuple souverain est surtout composé de la basse populace dont Thiers +disait: + + «Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, + la vile populace n’a pas changé. Ces barbares pullulant au fond des + sociétés sont toujours prêts à la souiller de tous les crimes, à + l’appel de tous les pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les + causes...» + +A aucune époque de l’histoire, le rôle des éléments inférieurs de la +population ne s’exerça avec autant de durée que pendant notre +Révolution. + +Les massacres commencèrent dès que la bête populaire se trouva +déchaînée, c’est-à-dire à partir de 1789, bien avant la Convention. Ils +furent exécutés avec tous les raffinements possibles de cruauté. Durant +les tueries de Septembre, les prisonniers étaient lentement tailladés à +coups de sabre pour prolonger leur supplice et amuser les spectateurs +qui éprouvaient une grande joie devant les convulsions des victimes et +leurs hurlements de douleur. + +Des scènes analogues s’observèrent partout en France, même dans les +premiers jours de la Révolution, alors que la guerre étrangère ni aucun +prétexte ne pouvaient les excuser. + +De mars à septembre, toute une série d’incendies, de meurtres et de +pillages ensanglantèrent la France entière. Taine en cite 120 cas. +Rouen, Lyon, Strasbourg, etc., tombent au pouvoir de la populace. + +Le maire de Troyes, les yeux crevés à coups de ciseaux, est massacré +après des heures de supplice. Le colonel de dragons Belzunce est dépecé +vif. Dans beaucoup d’endroits on arrache le cœur des victimes pour le +promener par la ville au bout d’une pique. + +Ainsi se conduit le bas peuple aussitôt que des mains imprudentes ont +brisé le réseau de contraintes refrénant ses instincts de sauvagerie +ancestrale. Il rencontre toutes les indulgences parce que les +politiciens ont intérêt à le flatter. Mais supposons pour un instant les +milliers d’êtres qui le constituent condensés en un seul. La +personnalité ainsi formée apparaîtrait comme un monstre cruel et borné, +dépassant en horreur les plus sanguinaires tyrans. + +Ce peuple impulsif et féroce a toujours été dominé facilement d’ailleurs +dès qu’un pouvoir fort s’est dressé devant lui. Si sa violence est sans +limite, sa servilité l’est également. Tous les despotismes l’ont eu pour +serviteur. Les Césars sont sûrs de se voir acclamés par lui, qu’ils +s’appellent Caligula, Néron, Marat, Robespierre ou Boulanger. + + * * * * * + +A côté de ces hordes destructives, dont le rôle est capital pendant les +révolutions, figure, nous l’avons dit plus haut, la masse du vrai peuple +ne demandant qu’à travailler. Il bénéficie quelquefois des révolutions, +mais ne songe pas à en faire. Les théoriciens révolutionnaires le +connaissent peu et s’en défient, pressentant bien son fond traditionnel +et conservateur. Noyau résistant d’un pays, il fait sa continuité et sa +force. Très docile par crainte, entraîné facilement par les meneurs, il +se laissera momentanément conduire, sous leur influence, à tous les +excès, mais le poids ancestral de la race prendra bientôt le dessus et +c’est pourquoi il se lasse vite des révolutions. Son âme traditionnelle +l’incite rapidement à se dresser contre l’anarchie quand elle grandit +trop. Il cherche alors le chef qui ramènera l’ordre. + +Ce peuple, résigné et tranquille, n’a pas évidemment des conceptions +politiques bien hautes, ni bien compliquées. Son idéal gouvernemental, +toujours simple, se rapproche fort de la dictature. C’est justement la +raison pour laquelle, des républiques grecques à nos jours, cette forme +de gouvernement suivit invariablement l’anarchie. Elle la suivit après +la première Révolution, quand fut acclamé Bonaparte; elle la suivit +encore après la seconde, quand, malgré toutes les oppositions, quatre +plébiscites successifs élevèrent Louis Napoléon à la république, +ratifièrent son coup d’État, rétablirent l’empire et en 1870, avant la +guerre, approuvèrent son régime. + +Sans doute, dans ces dernières circonstances, le peuple se trompa. Mais, +sans les menées révolutionnaires qui avaient engendré le désordre, il +n’eût pas été conduit à chercher les moyens d’en sortir. + +Les faits rappelés dans ce chapitre ne doivent pas être oubliés si on +veut bien comprendre les rôles divers du peuple pendant les révolutions. +Son action est considérable mais fort différente de celle imaginée par +des légendes dont la répétition seule fait la force. + + + + +LIVRE II + +LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS + + + + +CHAPITRE I + +LES VARIATIONS INDIVIDUELLES DU CARACTÈRE PENDANT LES RÉVOLUTIONS + + +§ 1.--Les transformations de la personnalité. + +J’ai longuement insisté, ailleurs, sur une théorie des caractères sans +laquelle il est vraiment impossible de comprendre les transformations de +la conduite à certains moments, notamment aux époques de révolutions. En +voici les points principaux. + +Chaque individu possède, en dehors de sa mentalité habituelle, à peu +près constante quand le milieu ne change pas, des possibilités variées +de caractère que les événements font surgir. + +Les êtres qui nous entourent sont les êtres de certaines circonstances, +mais non de toutes les circonstances. Notre moi est constitué par +l’association d’innombrables moi cellulaires, résidus de personnalités +ancestrales. Ils forment par leur combinaison des équilibres assez fixes +quand le milieu social ne varie pas. Dès que ce milieu est +considérablement modifié, comme dans les périodes de troubles, ces +équilibres sont rompus et les éléments dissociés constituent, en +s’agrégeant, une personnalité nouvelle qui se manifeste par des idées, +des sentiments, une conduite très différents de ceux observés auparavant +chez le même individu. C’est ainsi que pendant la Terreur, on vit +d’honnêtes bourgeois, de pacifiques magistrats, réputés par leur +douceur, devenir des fanatiques sanguinaires. + +Sous l’influence du milieu, une ancienne personnalité peut donc faire +place à une autre entièrement nouvelle. Les acteurs des grandes crises +religieuses et politiques semblent parfois pour cette raison d’une +essence différente de la nôtre. Ils ne différaient pas de nous +cependant. La répétition des mêmes événements ferait renaître les mêmes +hommes. + +Napoléon avait parfaitement compris ces possibilités de caractère quand +il disait à Sainte-Hélène: + + «C’est parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos + déterminations politiques, que j’ai toujours été sans préjugés et fort + indulgent sur le parti que l’on avait suivi dans nos convulsions... En + révolution, on ne peut affirmer que ce qu’on a fait: il ne serait pas + sage d’affirmer qu’on n’aurait pas pu faire autre chose... Les hommes + sont difficiles à saisir, quand on veut être juste. Se + connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes? Il est des vices et + des vertus de circonstance.» + +Lorsque la personnalité normale a été désagrégée sous l’influence de +certains événements, comment se forme une personnalité nouvelle? Par +plusieurs moyens dont le plus actif sera l’acquisition d’une forte +croyance. Elle oriente tous les éléments de l’entendement comme l’aimant +agrège en courbes régulières les poussières d’un métal magnétique. + +Ainsi se forment les personnalités observées aux périodes de grandes +crises les Croisades, la Réforme, la Révolution notamment. + +En temps normal, le milieu variant peu, on ne constate guère qu’une +seule personnalité chez les individus qui nous entourent. Il arrive +quelquefois cependant qu’ils en ont plusieurs, pouvant se substituer +l’une à l’autre, dans certaines circonstances. + +Ces personnalités peuvent être contradictoires et même ennemies. Ce +phénomène, exceptionnel à l’état normal, s’accentue considérablement +dans certains états pathologiques. La psychologie morbide a observé +plusieurs exemples de ces personnalités chez un seul sujet, tels les cas +cités par Morton Prince et Pierre Janet. + +Dans toutes ces variations de personnalités, ce n’est pas l’intelligence +qui se modifie, mais les sentiments, dont l’association forme le +caractère. + + +§ 2.--Éléments du caractère prédominant aux époques de révolutions. + +Pendant les révolutions, on voit se développer divers sentiments, +réprimés habituellement, mais auxquels la destruction des freins sociaux +donne libre cours. + +Ces freins, constitués par les codes, la morale, la tradition, ne sont +pas toujours complètement brisés. Quelques-uns survivent aux +bouleversements et servent un peu à enrayer l’explosion des sentiments +dangereux. + +Le plus puissant de ces freins est l’âme de la race. Déterminant une +façon de voir, de sentir et de vouloir commune à la plupart des +individus d’un même peuple, elle constitue une coutume héréditaire, et +rien n’est plus fort que le lien de la coutume. + +Cette influence de la race limite les variations d’un peuple et canalise +sa destinée malgré tous les changements superficiels. + +A ne considérer par exemple que les récits de l’histoire, il semblerait +que la mentalité française a prodigieusement varié pendant un siècle. En +peu d’années, elle passe de la Révolution au Césarisme, retourne à la +monarchie, fait encore une révolution, puis appelle un nouveau César. En +réalité, les façades seules des choses avaient changé. + +Ne pouvant insister davantage sur les limites de la variabilité d’un +peuple, nous allons étudier maintenant l’influence de certains éléments +affectifs dont le développement pendant les révolutions contribue à +modifier les personnalités individuelles ou collectives. Je mentionnerai +surtout la haine, la peur, l’ambition, la jalousie, la vanité et +l’enthousiasme. On observe leur influence dans les divers +bouleversements de l’histoire, notamment au cours de notre grande +Révolution. C’est elle surtout qui fournira nos exemples. + + +La haine.--La haine dont furent animés, contre les personnes, les +institutions et les choses, les hommes de la Révolution française est +une des manifestations affectives qui frappent le plus quand on étudie +leur psychologie. Ils ne détestaient pas seulement leurs ennemis, mais +les membres de leur propre parti. «Si l’on acceptait sans réserve, +disait récemment un écrivain, les jugements qu’ils ont portés les uns +des autres, il n’y aurait eu parmi eux que traîtres, incapables, +hâbleurs, vendus, assassins ou tyrans.» On sait de quelle haine, à peine +apaisée par la mort de leurs adversaires, se poursuivirent Girondins, +Dantonistes, Hébertistes, Robespierristes, etc. + +Une des principales causes de ce sentiment tient à ce que ces furieux +sectaires, étant des apôtres possesseurs de la vérité pure, ne +pouvaient, comme tous les croyants, tolérer la vue des infidèles. Une +certitude mystique ou sentimentale s’accompagnant toujours du besoin de +s’imposer, jamais convaincu ne recule devant les hécatombes, quand il en +a le pouvoir. + +Si les haines séparant les hommes de la Révolution avaient été d’origine +rationnelle, elles auraient peu duré, mais relevant de facteurs +mystiques et affectifs, elles ne pouvaient pardonner. Leurs sources +étant les mêmes, dans les divers partis, elles se manifestèrent chez +tous avec une identique violence. On a prouvé, par des documents précis, +que les Girondins ne furent pas moins sanguinaires que les Montagnards. +Ils déclarèrent les premiers, avec Pétion, que les partis vaincus +devaient périr. Ils tentèrent eux aussi, d’après M. Aulard, de justifier +les massacres de Septembre. La Terreur ne doit pas être considérée comme +un simple moyen de défense, mais comme le procédé général de destruction +dont firent toujours usage les croyants triomphants à l’égard d’ennemis +détestés. Les hommes supportant le mieux des divergences d’idées ne +peuvent tolérer des différences de croyance. + +Dans les luttes politiques ou religieuses, le vaincu ne peut espérer de +quartier. Depuis Sylla faisant couper la gorge à deux cents sénateurs et +à cinq ou six mille Romains, jusqu’aux vainqueurs de la Commune qui +fusillèrent ou mitraillèrent plus de vingt mille vaincus après leur +victoire, cette loi sanguinaire n’a jamais fléchi. Constatée dans le +passé elle le sera sans doute aussi dans l’avenir. + +Les haines de la Révolution n’eurent pas du reste pour unique origine +des divergences de croyances. D’autres sentiments: jalousie, ambition, +amour-propre les engendrèrent également. Ils contribuèrent à exagérer la +haine entre les hommes des divers partis. Les rivalités d’individus +aspirant à la domination conduisirent successivement à l’échafaud les +chefs des divers groupes. + +Il faut bien constater, aussi, que le besoin de division et les haines +qui en résultent semblent être des éléments constitutifs de l’âme +latine. Elles coûtèrent l’indépendance à nos ancêtres gaulois, et +avaient déjà frappé César: + + «Pas de cité, disait-il, qui ne soit divisée en deux factions; pas de + canton, de village, de maison où ne soufflât l’esprit de parti. Il + était bien rare qu’une année s’écoulât sans que la cité fût en armes + pour attaquer ou repousser ses voisins.» + +L’homme, n’ayant pénétré que depuis peu de temps dans le cycle de la +connaissance et étant toujours guidé par des sentiments et des +croyances, on conçoit le rôle immense que la haine a joué dans son +histoire. + +Le commandant Colin, professeur à l’École de guerre, fait remarquer, +dans les termes suivants, l’importance de ce sentiment pendant certaines +guerres: + + «A la guerre plus que partout ailleurs, il n’y a pas de meilleure + inspiratrice que la haine; c’est elle qui fait triompher Blücher de + Napoléon. Analysez les plus belles manœuvres, les opérations les plus + décisives et, si elles ne sont pas l’œuvre d’un homme exceptionnel, de + Frédéric ou de Napoléon, vous les trouverez inspirées par la passion, + plus que par le calcul. Qu’eût été la guerre de 1870 sans la haine que + nous portaient les Allemands? + +L’auteur aurait pu ajouter que la haine intense des Japonais contre les +Russes, qui les avaient tant humiliés, peut être rangée parmi les causes +de leurs succès. Les soldats russes, ignorant jusqu’à l’existence des +Japonais, n’avaient aucune animosité contre eux, et ce fut une des +raisons de leur faiblesse. + +Sans doute, il fut beaucoup parlé de fraternité au moment de la +Révolution, on en parle plus encore aujourd’hui. Pacifisme, +humanitarisme, solidarisme sont devenus les mots d’ordre des partis +avancés, mais on sait combien profondes sont les haines se dissimulant +derrière ces termes et de quelles menaces la société actuelle est +l’objet. + + +La peur.--La peur joue un rôle presque aussi considérable que la haine +dans les révolutions. Pendant la nôtre, on a pu constater de grands +courages individuels et quantité de peurs collectives. + +En face de l’échafaud, les conventionnels furent toujours très braves; +mais, devant les menaces des émeutiers envahissant l’assemblée, ils +firent constamment preuve d’une pusillanimité excessive, obéissant aux +plus absurdes injonctions, comme nous le verrons en résumant l’histoire +des assemblées révolutionnaires. + +Toutes les formes de la peur s’observèrent à cette époque. Une des plus +répandues fut la crainte de paraître modéré. Membres des assemblées, +accusateurs publics, représentants en mission, juges des tribunaux +révolutionnaires, etc., tous surenchérissaient sur leurs rivaux pour +avoir l’air plus avancés. La peur fut un des éléments principaux des +crimes commis à cette époque. Si, par miracle, elle avait pu être +éliminée des assemblées révolutionnaires, leur conduite aurait été tout +autre et la Révolution, par conséquent, très différemment orientée. + + +L’ambition, la jalousie, la vanité, etc.--En temps normal l’influence de +ces divers éléments affectifs est fortement contenue par les nécessités +sociales. L’ambition par exemple se trouve forcément limitée dans une +société hiérarchisée. Si le soldat devient quelquefois général, ce ne +sera qu’après une longue attente. En temps de révolution, au contraire, +il n’est plus besoin d’attendre. Chacun pouvant arriver presque +instantanément aux premiers rangs, toutes les ambitions se trouvent +violemment surexcitées. Le plus humble se croit apte aux plus hauts +emplois, et, par ce fait même, sa vanité s’exagère démesurément. + +Toutes les passions se tenant un peu, en même temps que l’ambition et la +vanité, on voit se développer également la jalousie contre ceux qui ont +réussi plus vite que les autres. + +Ce rôle de la jalousie, toujours important durant les périodes +révolutionnaires, le fut surtout pendant notre grande Révolution. La +jalousie contre la noblesse constitua un de ses importants facteurs. La +bourgeoisie s’était élevée en capacités et en richesses, au point de +dépasser la noblesse. Bien que s’y mélangeant de plus en plus, elle se +sentait, néanmoins, tenue à distance et en éprouvait un vif +ressentiment. Cet état d’esprit avait inconsciemment rendu les bourgeois +très partisans des doctrines philosophiques prêchant l’égalité. + +L’amour-propre blessé et la jalousie furent alors les causes de haines +que nous ne comprenons guère aujourd’hui, où l’influence sociale de la +noblesse est si nulle. Plusieurs conventionnels, Carrier, Marat, etc., +se souvenaient avec irritation d’avoir occupé des positions subalternes +chez de grands seigneurs. Mme Roland n’avait jamais pu oublier que, +invitée avec sa mère chez une grande dame, sous l’ancien régime, on les +envoya dîner à l’office. + +Le philosophe Rivarol a très bien marqué dans le passage suivant, déjà +cité par Taine, l’influence de l’amour-propre blessé et de la jalousie +sur les haines révolutionnaires: + + «Ce ne sont, écrit-il, ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni + tous les autres abus de l’autorité, ce ne sont point les vexations des + intendants et les longueurs ruineuses de la justice qui ont le plus + irrité la nation, c’est le préjugé de la noblesse pour lequel elle a + manifesté le plus de haine. Ce qui le prouve évidemment, c’est que ce + sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finance, enfin + tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le + petit peuple des villes et les paysans dans les campagnes.» + +Ces considérations fort exactes justifient en partie le mot de Napoléon: +«La vanité a fait la Révolution, la liberté n’en a été que le prétexte.» + + +L’enthousiasme.--L’enthousiasme des fondateurs de la Révolution égala +celui des propagateurs de la foi de Mahomet. C’était bien, d’ailleurs, +une religion que les bourgeois de la première Assemblée croyaient +fonder. Ils s’imaginaient avoir détruit un vieux monde et bâti sur ses +débris une civilisation différente. Jamais illusion plus séduisante +n’enflamma le cœur des hommes. L’égalité et la fraternité, proclamées +par les nouveaux dogmes, devaient faire régner, chez tous les peuples, +un bonheur éternel. On avait rompu pour toujours avec un passé de +barbarie et de ténèbres. Le monde régénéré serait à l’avenir illuminé +par les radieuses clartés de la raison pure. Les plus brillantes +formules oratoires saluèrent partout l’aurore entrevue. + +Si cet enthousiasme fut bientôt remplacé par les violences, c’est que le +réveil avait été rapide et terrible. Ou conçoit aisément la fureur +indignée avec laquelle les apôtres de la Révolution se dressèrent contre +les obstacles journaliers opposés à la réalisation de leurs rêves. Ils +avaient voulu rejeter le passé, oublier les traditions, refaire des +hommes nouveaux. Or, le passé reparaissait sans cesse et les hommes +refusaient de se transformer. Les réformateurs, arrêtés dans leur +marche, ne voulurent pas céder. Ils tentèrent de s’imposer par la force +d’une dictature qui fit vite regretter le régime renversé et le ramena +finalement. + +Il est à remarquer que si l’enthousiasme des premiers jours ne dura pas +dans les assemblées révolutionnaires, il se perpétua beaucoup plus +longtemps dans les armées, et fit leur principale force. A vrai dire, +les armées de la Révolution furent républicaines bien avant que la +France le devînt, et restèrent républicaines longtemps après qu’elle ne +l’était plus. + + * * * * * + +Les variations de caractère examinées dans ce chapitre, étant +conditionnées par certaines aspirations communes et des changements de +milieu identiques, finissent par se concrétiser en un petit nombre de +mentalités assez homogènes. N’envisageant que les plus caractéristiques, +nous les ramènerons à quatre types: mentalité jacobine, mentalité +mystique, mentalité révolutionnaire, mentalité criminelle. + + + + +CHAPITRE II + +LA MENTALITÉ MYSTIQUE ET LA MENTALITÉ JACOBINE + + +§ 1.--Classification des mentalités prédominantes en temps de +révolution. + +Les classifications sans lesquelles l’étude des sciences est impossible, +établissent forcément du discontinu dans le continu et restent toujours, +pour cette raison, un peu artificielles. Elles sont cependant +nécessaires, puisque le continu n’est accessible que sous forme de +discontinu. + +Créer des distinctions tranchées entre les diverses mentalités observées +aux époques de révolution, comme nous allons le faire, c’est visiblement +séparer des éléments qui empiètent les uns sur les autres, se fusionnent +ou se superposent. Il faut se résigner à perdre un peu en exactitude +pour gagner en clarté. Les types fondamentaux énumérés à la fin du +précédent chapitre et qui vont être décrits maintenant synthétisent des +groupes échappant à l’analyse si on veut les étudier dans toute leur +complexité. + +Nous avons montré que l’homme est conduit par des logiques différentes +se juxtaposant sans s’influencer en temps normal. Sous l’action +d’événements divers, elles entrent en conflit et les différences +irréductibles qui les séparent se manifestent nettement, entraînant des +bouleversements individuels et sociaux considérables. + +La logique mystique, que nous observerons bientôt dans l’âme jacobine, +joue un très grand rôle. Mais elle n’est pas seule à agir. Les autres +formes de logique: logique affective, logique collective et logique +rationnelle peuvent prédominer, suivant les circonstances. + + +§ 2.--La mentalité mystique. + +Laissant de côté, pour le moment, l’influence des logiques affective, +rationnelle et collective, nous nous occuperons seulement du rôle +considérable des éléments mystiques qui dominèrent tant de révolutions, +la nôtre notamment. + +La caractéristique de l’esprit mystique consiste dans l’attribution d’un +pouvoir mystérieux à des êtres ou des forces supérieures, concrétisés +sous forme d’idoles, de fétiches, de mots et de formules. + +L’esprit mystique est à la base de toutes les croyances religieuses et +de la plus grande partie des croyances politiques. Ces dernières +s’évanouiraient souvent si on pouvait les dépouiller des éléments +mystiques qui en sont les vrais supports. + +Greffée sur des sentiments et des impulsions passionnelles qu’elle +oriente, la logique mystique donne leur force aux grands mouvements +populaires. Des hommes très peu disposés à se faire tuer pour des +raisons, sacrifient aisément leur vie à un idéal mystique devenu objet +d’adoration. + +Les principes de la Révolution inspirèrent bientôt un élan +d’enthousiasme mystique analogue à celui provoqué par les diverses +croyances religieuses qui l’avaient précédée. Ils ne firent d’ailleurs +que changer l’orientation d’une mentalité ancestrale, solidifiée par des +siècles. + +Rien donc d’étonnant dans le zèle farouche des hommes de la Convention. +Leur mentalité mystique fut la même que celle des protestants au moment +de la Réforme. Les principaux héros de la Terreur, Couthon, Saint-Just, +Robespierre, etc., étaient des apôtres. Semblables à Polyeucte, +détruisant les autels des faux dieux pour propager sa foi, ils rêvaient +de catéchiser l’univers. Leur enthousiasme s’épancha sur le monde. +Persuadés que leurs formules magiques suffiraient à renverser les +trônes, ils n’hésitaient pas à déclarer la guerre aux rois. Et comme une +foi forte est toujours supérieure à une foi hésitante, ils combattirent +victorieusement l’Europe. + +L’esprit mystique des chefs de la Révolution se trahissait dans les +moindres détails de leur vie publique. Robespierre, convaincu de +posséder l’appui du Très-Haut, assurait dans un discours que l’Être +suprême avait «dès le commencement des temps décrété la République». En +sa qualité de grand pontife d’une religion d’État, il fit voter par la +Convention un décret déclarant que: «le peuple français reconnaît +l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme». A la fête de +cet Être suprême, assis sur une sorte de trône, il prononça un long +sermon. + +Le club des Jacobins, dirigé par Robespierre, avait fini par prendre +toutes les allures d’un concile. Maximilien y proclamait: «l’idée d’un +grand être qui veille sur l’innocence opprimée et qui punit le crime +triomphant». + +Tous les hérétiques critiquant l’orthodoxie jacobine étaient +excommuniés, c’est-à-dire envoyés au tribunal révolutionnaire, dont on +ne sortait que pour monter sur l’échafaud. + +La mentalité mystique, dont Robespierre fut le plus célèbre +représentant, n’est pas morte avec lui. Des hommes de mentalité +identique existent encore parmi les politiciens de nos jours. Les +anciennes croyances religieuses ne règnent plus sur leur âme, mais elle +est assujettie à des credo politiques vite imposés, comme Robespierre +imposait le sien, s’ils en avaient la possibilité. Toujours prêts à +faire périr, pour propager leur croyance, les mystiques de tous les âges +emploient le même moyen de persuasion dès qu’ils deviennent les maîtres. + +Il est donc tout naturel que Robespierre compte beaucoup d’admirateurs +encore. Les âmes moulées sur la sienne se rencontrent par milliers. En +le guillotinant on n’a pas guillotiné ses conceptions des choses. +Vieilles comme l’humanité, elles ne disparaîtront qu’avec le dernier +croyant. + +Ce côté mystique des Révolutions échappe à la plupart des historiens. +Ils persisteront longtemps encore à vouloir expliquer par la logique +rationnelle une foule de phénomènes qui lui demeurent étrangers. J’ai +déjà cité dans un autre chapitre ce passage de l’histoire de MM. Lavisse +et Rambaud, où la Réforme est expliquée en disant qu’elle fut «le +résultat des libres réflexions individuelles que suggèrent à des gens +simples une conscience très pieuse et _une raison très hardie_». + +De tels mouvements ne sont jamais compris quand on leur suppose une +origine rationnelle. Politiques ou religieuses, les croyances ayant +soulevé le monde possèdent une origine commune et suivent les mêmes +lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus souvent contre toute +raison, qu’elles se sont formées. Bouddhisme, christianisme, islamisme, +réforme, sorcellerie, jacobinisme, socialisme, spiritisme, etc., +semblent des croyances bien distinctes. Elles ont cependant, je le +répète encore, des bases affectives et mystiques identiques et obéissent +à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle. Leur puissance +réside précisément en ce que la raison a aussi peu d’action pour les +créer que pour les transformer. + +La mentalité mystique de nos apôtres politiques actuels est fort bien +marquée dans un article consacré à un de nos derniers ministres, que je +trouve dans un grand journal. + + «On demande dans quelle catégorie se range M. A. S’imaginerait-il, par + hasard, appartenir au groupe de ceux qui ne croient pas? Quelle + dérision! On entend bien que M. A. n’adopte aucune foi positive, qu’il + maudit Rome et Genève, repousse tous les dogmes traditionnels et + toutes les Églises connues. Seulement, s’il fait ainsi table rase, + c’est pour fonder sur le terrain déblayé sa propre Église, plus + dogmatique qu’aucune autre, et sa propre inquisition dont la brutale + intolérance n’aurait rien à envier aux plus notoires Torquemada. + + «Nous n’admettons pas, déclare-t-il, la neutralité scolaire. Nous + réclamons l’enseignement laïque dans toute sa plénitude et sommes, par + conséquent, adversaires de la liberté d’enseignement.» S’il ne parle + pas d’élever des bûchers, c’est à cause de l’évolution des mœurs dont + il est bien forcé de tenir compte malgré lui dans une certaine mesure. + Mais ne pouvant envoyer les individus au supplice, il invoque le bras + séculier pour condamner les doctrines à mort. C’est toujours + exactement le point de vue des grands inquisiteurs. C’est toujours le + même attentat contre la pensée. Ce libre penseur a l’esprit si libre + que toute philosophie qu’il n’accepte pas lui paraît non seulement + ridicule et grotesque, mais scélérate. Lui seul se flatte d’être en + possession de la vérité absolue. Il en a une si entière certitude que + tout contradicteur lui fait l’effet d’un monstre exécrable et d’un + ennemi public. Il ne soupçonne pas un instant que ses vues + personnelles ne sont après tout que des hypothèses pour lesquelles il + est d’autant plus risible de réclamer un privilège de droit divin + qu’elles suppriment précisément la divinité. Ou du moins elles + prétendent la supprimer; mais elles la rétablissent sous une autre + forme, qui induit aussitôt à regretter les anciennes. M. A. est un + sectateur de la déesse Raison, dont il fait un Moloch oppresseur et + altéré de sacrifices. Plus de liberté de pensée pour qui que ce soit, + excepté pour lui-même et ses amis: telle est la libre pensée de M. A. + La perspective est vraiment engageante! Mais on a peut-être abattu + trop d’idoles depuis quelques siècles pour se prosterner devant + celle-là.» + +Il faut souhaiter pour la liberté que ces sombres fanatiques ne +deviennent pas définitivement nos maîtres. + +Étant donné le peu d’empire de la raison sur les croyances mystiques, il +est bien inutile de vouloir discuter comme on le fait si souvent la +valeur rationnelle d’idées révolutionnaires ou politiques quelconques. +Leur influence seule nous intéresse. Peu importe que les théories sur +l’égalité supposée des hommes, sur la bonté primitive, sur la +possibilité de refaire les sociétés au moyen de lois, aient été +démenties par l’observation et l’expérience. Ces vaines illusions +doivent être rangées parmi les plus puissants mobiles d’action que +l’humanité ait connus. + + +§ 3.--La mentalité jacobine. + +Bien que le terme de mentalité jacobine ne fasse partie d’aucune +classification, je l’emploie cependant, car il résume une combinaison +nettement définie constituant une véritable espèce psychologique. + +Cette mentalité domine les hommes de la Révolution française, mais ne +leur est pas spéciale puisqu’elle représente encore l’élément le plus +actif de notre politique. + +La mentalité mystique étudiée plus haut est un facteur essentiel de +l’âme jacobine, mais ne suffit pas à la constituer. D’autres éléments +que nous allons examiner bientôt doivent intervenir. + +Les Jacobins ne se doutent nullement du reste de leur mysticisme. Ils +prétendent, au contraire, être uniquement guidés par la raison pure. +Pendant la Révolution, ils l’invoquaient sans cesse et la considéraient +comme le seul guide de leur conduite. + +La plupart des historiens ont adopté cette conception rationaliste de +l’âme jacobine et Taine a partagé la même erreur. C’est dans l’abus du +rationalisme qu’il cherche l’origine d’une grande partie des actes des +Jacobins. Les pages qu’il leur consacre contiennent d’ailleurs beaucoup +de vérités et comme elles sont en outre très remarquables, j’en +reproduis ici les plus importants fragments. + + «Ni l’amour-propre exagéré, ni le raisonnement dogmatique ne sont + rares dans l’espèce humaine. En tout pays ces deux racines de l’esprit + jacobin subsistent indestructibles et souterraines. A vingt ans, quand + un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en même + temps que son orgueil. En premier lieu, quelle que soit la société + dans laquelle il est compris, elle est un scandale pour la raison + pure, car ce n’est pas un législateur philosophe qui l’a construite + d’après un principe simple, ce sont des générations successives qui + l’ont arrangée d’après leurs besoins multiples et changeants. Elle + n’est pas l’œuvre de la logique mais de l’histoire, et le raisonneur + débutant lève les épaules à l’aspect de cette vieille bâtisse dont + l’assise est arbitraire, dont l’architecture est incohérente, et dont + les raccommodages sont apparents... La plupart des jeunes gens, + surtout ceux qui ont leur chemin à faire, sont plus ou moins jacobins + au sortir du collège... Les Jacobins naissent dans la décomposition + sociale ainsi que des champignons dans un terrain qui fermente... + Considérez les monuments authentiques de sa pensée... les discours de + Robespierre et Saint-Just, les débats de la Législative et de la + Convention, les harangues, adresses et rapports des Girondins et des + Montagnards... Jamais on n’a tant parlé pour si peu dire, le verbiage + creux et l’emphase ronflante noient toute vérité sous leur monotonie + et sous leur enflure... Pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, + le Jacobin est plein de respect; à ses yeux ils sont plus réels que + les hommes vivants et leur suffrage est le seul dont il tienne + compte... il marchera avec sincérité dans le cortège que lui fait un + peuple imaginaire... Les millions de volontés métaphysiques qu’il a + fabriquées à l’image de la sienne le soutiendront de leur assentiment + unanime et il projettera dans le dehors comme un chœur d’acclamation + triomphale, l’écho intérieur de sa propre voix.» + +Tout en admirant la description de Taine, je crois qu’il n’a pas saisi +exactement la véritable psychologie du Jacobin. + +L’âme du vrai Jacobin, aussi bien à l’époque de la Révolution que de nos +jours, se compose d’éléments qu’il faut dissocier pour en saisir le +rôle. + +Cette analyse montre tout d’abord que le Jacobin n’est pas un +rationaliste, mais un croyant. Loin d’édifier sa croyance sur la raison, +il moule la raison sur sa croyance et si ses discours sont imprégnés de +rationalisme, il en use très peu dans ses pensées et sa conduite. + +Un Jacobin raisonnant autant qu’on le lui reproche serait accessible +quelquefois à la voix de la raison. Or une observation, faite de la +Révolution à nos jours, démontre que le Jacobin, et c’est d’ailleurs sa +force, n’est jamais influencé par un raisonnement, quelle qu’en soit la +justesse. + +Et pourquoi ne l’est-il pas? Uniquement parce que sa vision des choses +toujours très courte ne lui permet pas de résister aux impulsions +passionnelles puissantes qui le mènent. + +Ces deux éléments, raison faible et passions fortes, ne suffiraient pas +à constituer la mentalité jacobine. Il en existe un autre encore. + +La passion soutient les convictions, mais ne les crée guère. Or, le vrai +Jacobin a des convictions énergiques. Quel sera leur soutien? C’est ici +qu’apparaît le rôle de ces éléments mystiques dont nous avons étudié +l’action. Le Jacobin est un mystique qui a remplacé ses vieilles +divinités par des dieux nouveaux. Imbu de la puissance des mots et des +formules, il leur attribue un pouvoir mystérieux. Pour servir ces +divinités exigeantes, il ne reculera pas devant les plus violentes +mesures. Les lois votées par nos Jacobins actuels en fournissent la +preuve. + +La mentalité jacobine se rencontre surtout chez les caractères +passionnés et bornés. Elle implique, en effet, une pensée étroite et +rigide, rendant inaccessible à toute critique, à toute considération +étrangère à la foi. + +Les éléments mystiques et affectifs qui dominent l’âme du Jacobin le +condamnent à un extrême simplisme. Ne saisissant que les relations +superficielles des choses, rien ne l’empêche de prendre pour des +réalités les images chimériques nées dans son esprit. Les enchaînements +des phénomènes et leurs conséquences lui échappent. Jamais il ne +détourne les yeux de son rêve. + +Ce n’est pas, on le voit, par le développement de sa logique rationnelle +que pèche le Jacobin. Il en possède très peu et pour ce motif devient +souvent fort dangereux. Là où un homme supérieur hésiterait ou +s’arrêterait, le Jacobin, qui met sa faible raison au service de ses +impulsions, marche avec certitude. + +Si donc le Jacobin est un grand raisonneur cela ne signifie nullement +qu’il soit guidé par la raison. Alors qu’il s’imagine être conduit par +elle, son mysticisme et ses passions le mènent. Comme tous les +convaincus confinés dans le champ de la croyance, il n’en peut sortir. + +Véritable théologien combatif, il ressemble étonnamment à ces disciples +de Calvin, décrits dans un précédent chapitre. Hypnotisés par leur foi, +rien ne pouvait les fléchir. Tous les contradicteurs de leur croyance +étaient jugés dignes de mort. Eux aussi semblaient être de puissants +raisonneurs. Ignorant comme les Jacobins les forces secrètes qui les +menaient, ils pensaient n’avoir que la raison pour guide alors qu’en +réalité le mysticisme et la passion étaient leurs seuls maîtres. + +Le Jacobin vraiment rationaliste serait incompréhensible et ne servirait +qu’à faire désespérer de la raison. Le Jacobin passionné et mystique est +au contraire fort intelligible. + +Avec ces trois éléments: raison très faible, passions très fortes et +mysticisme intense nous avons les véritables composantes psychologiques +de l’âme du Jacobin. + + + + +CHAPITRE III + +LA MENTALITÉ RÉVOLUTIONNAIRE ET LA MENTALITÉ CRIMINELLE + + +§ 1.--La Mentalité révolutionnaire. + +Nous venons de constater que les éléments mystiques sont une des +composantes de l’âme jacobine. Nous allons les voir entrer encore dans +une autre forme de mentalité assez nettement définie la mentalité +révolutionnaire. + +Les sociétés de chaque époque ont toujours contenu un certain nombre +d’esprits inquiets, instables et mécontents, prêts à s’insurger contre +un ordre quelconque de choses établi. Ils agissent par simple goût de la +révolte et si un pouvoir magique réalisait sans aucune restriction leurs +désirs, ils se révolteraient encore. + +Cette mentalité spéciale résulte souvent d’un défaut d’adaptation de +l’individu à son milieu ou d’un excès de mysticisme, mais elle peut être +aussi une question de tempérament ou provenir de troubles pathologiques. + +Le besoin de révolte présente des degrés d’intensité fort divers, depuis +le simple mécontentement exhalé en paroles contre les hommes et les +choses jusqu’au besoin de les détruire. Parfois l’individu tourne contre +lui-même la fureur révolutionnaire qu’il ne peut exercer autrement. La +Russie est pleine de ces forcenés qui non contents des incendies et des +bombes, lancées au hasard dans les foules, finissent comme les skopzis +et autres membres de sectes analogues par se mutiler eux-mêmes. + +Ces perpétuels révoltés sont généralement des êtres suggestibles dont +l’âme mystique est obsédée par des idées fixes. Malgré l’énergie +apparente que semblent indiquer leurs actes, ils ont un caractère faible +et restent incapables de se dominer assez pour résister aux impulsions +qui les gouvernent. L’esprit mystique dont ils sont animés fournit des +prétextes à leurs violences et les fait se considérer comme de grands +réformateurs. + +En temps normal, les révoltés que chaque société renferme sont contenus +par les lois, le milieu, en un mot par toutes les contraintes sociales +et restent sans influence. Dès que se manifestent des périodes de +troubles, ces contraintes faiblissent et les révoltés peuvent donner +libre cours à leurs instincts. Ils deviennent alors les meneurs attitrés +des mouvements. Peu leur importe le motif de la révolution, ils se +feront tuer indifféremment pour obtenir le drapeau rouge, le drapeau +blanc ou la libération de pays dont ils ont entendu vaguement parler. + +L’esprit révolutionnaire n’est pas toujours poussé aux extrêmes qui le +rendent dangereux. Lorsqu’au lieu de dériver d’impulsions affectives ou +mystiques il a une origine intellectuelle, il peut devenir une source de +progrès. C’est grâce aux esprits assez indépendants pour être +intellectuellement révolutionnaires qu’une civilisation réussit à se +soustraire au joug des traditions et de l’habitude quand il devient trop +lourd. Les sciences, les arts, l’industrie ont progressé surtout par +eux. Galilée, Lavoisier, Darwin, Pasteur furent des révolutionnaires. + +S’il n’est pas nécessaire pour un peuple de posséder beaucoup d’esprits +semblables, il lui est indispensable d’en avoir quelques-uns. Sans eux +l’homme habiterait encore les primitives cavernes. + +La hardiesse révolutionnaire qui met sur la voie des découvertes +implique des facultés très rares. Elle nécessite notamment une +indépendance d’esprit suffisante pour échapper à l’influence des +opinions courantes et un jugement permettant de saisir, sous les +analogies superficielles, les réalités qu’elles dissimulent. Cotte forme +d’esprit révolutionnaire est créatrice, alors que celle examinée plus +haut est destructrice. + +La mentalité révolutionnaire pourrait donc être comparée à certains +états physiologiques utiles dans la vie de l’individu, mais qui, +exagérés, prennent une forme pathologique toujours nuisible. + + +§ 2.--La mentalité criminelle. + +Toutes les sociétés civilisées traînent fatalement derrière elles un +résidu de dégénérés, d’inadaptés, atteints de tares variées. Vagabonds, +mendiants, repris de justice, voleurs, assassins, miséreux, vivant au +jour le jour, constituent la population criminelle des grandes cités. +Dans les périodes ordinaires ces déchets de la civilisation sont à peu +près contenus par la police et les gendarmes. Pendant les révolutions, +rien ne les maintenant plus, ils peuvent exercer facilement leurs +instincts de meurtre et de rapine. Dans cette lie les révolutionnaires +de tous les âges sont sûrs de trouver des soldats. Avides seulement de +piller et de massacrer, peu leur importe la cause qu’ils sont censés +défendre. Si les chances de meurtre et de pillage sont plus nombreuses +dans le parti combattu, ils changeront très vite de drapeau. + +A ces criminels proprement dits, plaie incurable de toutes les sociétés, +on doit joindre encore la catégorie des demi-criminels. Malfaiteurs +d’occasion, ils ne sont jamais en révolte quand la crainte de l’ordre +établi les maintient, mais s’enrôleront dans des bandes révolutionnaires +dès que cet ordre faiblira. + +Ces deux catégories: criminels habituels et criminels d’occasion, +forment une armée du désordre apte seulement au désordre. Tous les +révolutionnaires, tous les fondateurs de ligues religieuses ou +politiques, se sont constamment appuyés sur elle. + +Nous avons dit déjà que cette population à mentalité criminelle exerça +une influence considérable pendant la Révolution française. Elle figura +toujours au premier rang dans les émeutes qui se succédaient presque +quotidiennement. Certains historiens nous parlent avec une sorte de +respect ému des volontés que le peuple souverain portait à la +Convention, envahissant la salle armé de piques dont quelques têtes +récemment coupées ornaient parfois les extrémités. Si on analysait de +quels éléments se composaient alors ces prétendues délégations du peuple +souverain, on constaterait qu’à côté d’un petit nombre d’âmes simples, +subissant les impulsions des meneurs, la masse était formée surtout des +bandits que je viens de dire. A eux sont dus les meurtres innombrables +dont ceux de septembre et de la princesse de Lamballe constituent les +types. + +Ils firent trembler toutes les grandes assemblées de la Constituante à +la Convention et pendant dix ans contribuèrent à ravager la France. Si, +par un miracle, l’armée des criminels avait pu être éliminée, la marche +de la Révolution eût été bien différente. Ils l’ensanglantèrent de son +aurore à son déclin. La raison ne peut rien sur eux et ils peuvent +beaucoup contre elle. + + + + +CHAPITRE IV + +PSYCHOLOGIE DES FOULES RÉVOLUTIONNAIRES + + +§ 1.--Caractères généraux des foules. + +Quelles que soient leurs origines, les révolutions ne produisent tous +leurs effets qu’après avoir pénétré dans l’âme des multitudes. Elles +représentent donc une conséquence de la psychologie des foules. + +Bien qu’ayant longuement étudié dans un autre ouvrage la psychologie +collective, je suis obligé d’en rappeler ici les lois principales. + +L’homme, faisant partie d’une multitude, diffère beaucoup du même homme +isolé. Son individualité consciente s’évanouit dans la personnalité +inconsciente de la foule. + +Un contact matériel n’est pas absolument nécessaire pour donner à +l’individu la mentalité d’une foule. Des passions et des sentiments +communs, provoqués par certains événements, suffisent souvent à la +créer. + +L’âme collective momentanément formée représente un agrégat très +spécial. Sa principale caractéristique est de se trouver entièrement +dominée par des éléments inconscients, soumis à une logique +particulière: la logique collective. + +Parmi les autres caractéristiques des foules il faut encore mentionner +leur crédulité infinie, leur sensibilité exagérée, l’imprévoyance et +l’incapacité à se laisser influencer par un raisonnement. L’affirmation, +la contagion, la répétition et le prestige constituent à peu près les +seuls moyens de les persuader. Réalités et expériences sont sans effet +sur elles. On peut faire tout admettre à la multitude. Rien n’est +impossible à ses yeux. + +En raison de l’extrême sensibilité des foules, leurs sentiments, bons ou +mauvais, sont toujours exagérés. Cette exagération s’accroît encore aux +époques de révolution. La moindre excitation porte alors les multitudes +à de furieux agissements. Leur crédulité, si grande déjà à l’état +normal, augmente également; les histoires les plus invraisemblables sont +acceptées. Arthur Young raconte que, visitant des sources près de +Clermont au moment de la Révolution, son guide fut arrêté par le peuple +persuadé qu’il venait sur l’ordre de la reine miner la ville pour la +faire sauter. Les plus horribles contes circulaient alors sur la famille +royale, considérée comme une réunion de goules et de vampires. + +Ces divers caractères montrent que l’homme en foule descend beaucoup sur +l’échelle de la civilisation. Devenu un barbare, il en manifeste les +défauts et les qualités: violences momentanées, comme aussi +enthousiasmes et héroïsmes. Dans le domaine intellectuel une foule est +toujours inférieure à l’homme isolé. Dans le domaine moral et +sentimental, elle peut lui être supérieure. Une foule accomplira aussi +facilement un crime qu’un acte d’abnégation. + +Les caractères personnels s’évanouissant dans les foules, leur action +est considérable sur les individus dont elles sont formées. L’avare y +devient prodigue, le sceptique croyant, l’honnête homme criminel, le +lâche un héros. Les exemples de telles transformations abondent pendant +notre Révolution. + +Faisant partie d’un jury ou d’un parlement, l’homme collectif rend des +verdicts ou vote des lois, auxquels à l’état isolé il n’eût certainement +jamais songé. + +Une des conséquences les plus marquées de l’influence d’une collectivité +sur les individus qui la composent est l’unification de leurs sentiments +et de leurs volontés. Cette unité psychologique confère aux foules une +grande force. + +La formation d’une telle unité mentale résulte surtout de ce que, dans +une foule, sentiments, gestes et actions, sont extrêmement contagieux. +Acclamations de haine, de fureur ou d’amour y sont immédiatement +approuvées et répétées. + +Comment naissent cette volonté et ces sentiments communs? Ils se +propagent par contagion, mais un point de départ est nécessaire pour +créer cette contagion. Le meneur, dont nous allons bientôt examiner +l’action dans les mouvements révolutionnaires, remplit ce rôle. Sans +meneur, la foule est un être amorphe, incapable d’action. + +La connaissance des lois guidant la psychologie des foules est +indispensable pour interpréter les événements de notre Révolution, +comprendre la conduite des assemblées révolutionnaires et les +transformations singulières des hommes qui en firent partie. Poussés par +les forces inconscientes de l’âme collective, ils disaient le plus +souvent ce qu’ils ne voulaient pas dire et votaient ce qu’ils n’auraient +pas voulu voter. + +Si les lois de la psychologie collective ont été quelquefois devinées +d’instinct par des hommes d’État supérieurs, il faut bien constater que +la plupart des gouvernements les ont méconnues et les méconnaissent +encore. C’est pour les avoir ignorées que plusieurs d’entre eux +tombèrent si aisément. Quand on voit avec quelle facilité furent +renversés par une petite émeute certains régimes, celui de +Louis-Philippe notamment, les dangers de l’ignorance de la psychologie +collective apparaissent clairement. Le maréchal commandant, en 1848, les +troupes, plus que suffisantes pour défendre le roi, ignorait +certainement que dès qu’on laisse la foule se mélanger à la troupe, +cette dernière, paralysée par suggestion et contagion, cesse de remplir +son rôle. Il ne savait pas davantage que la multitude étant très +sensible au prestige il faut pour agir sur elle un grand déploiement de +forces qui enraye aussitôt les démonstrations hostiles. Il ignorait +également que les attroupements doivent être immédiatement dispersés. +Toutes ces choses ont été enseignées par l’expérience, mais à cette +époque on n’en avait pas compris les leçons. Au moment de la grande +Révolution la psychologie des foules était plus insoupçonnée encore. + + +§ 2.--Comment la stabilité de l’âme de la race limite les oscillations +de l’âme des foules. + +Un peuple peut à la rigueur être assimilé à une foule. Il en possède +certains caractères, mais les oscillations de ces caractères sont +limitées par l’âme de sa race. Cette dernière conserve une fixité +inconnue à l’âme transitoire d’une foule. + +Quand un peuple possède une âme ancestrale stabilisée par un long passé, +l’âme de la foule est toujours dominée par elle. + +Un peuple diffère encore d’une foule en ce qu’il se compose d’une +collection de groupes, ayant chacun des intérêts et des passions +différents. Dans une foule proprement dite, un rassemblement populaire, +par exemple, se trouvent au contraire des unités pouvant appartenir à +des catégories sociales dissemblables. + +Un peuple semble parfois aussi mobile qu’une foule, mais il ne faut pas +oublier que derrière sa mobilité, derrière ses enthousiasmes, ses +violences et ses destructions, persistent des instincts conservateurs +très tenaces maintenus par l’âme de la race. L’histoire de la Révolution +et du siècle qui l’a suivie montre combien l’esprit conservateur finit +par dominer l’esprit de destruction. Plus d’un régime brisé par le +peuple fut bientôt restauré par lui. + +On n’agit pas aussi facilement sur l’âme d’un peuple, c’est-à-dire sur +l’âme d’une race, que sur celle des foules. Les moyens d’action sont +indirects et plus lents (journaux, conférences, discours, livres, etc.). +Les éléments de persuasion se ramènent toujours d’ailleurs à ceux déjà +décrits: affirmation, répétition, prestige et contagion. + +La contagion mentale peut gagner instantanément tout un peuple, mais le +plus souvent elle s’opère lentement, de groupe à groupe. Ainsi se +propagea en France la Réforme. + +Un peuple est beaucoup moins excitable qu’une foule. Cependant, certains +événements: insulte nationale, menace d’invasion, etc., peuvent le +soulever instantanément. Pareil phénomène fut constaté plusieurs fois +pendant la Révolution, notamment à l’époque du manifeste insolent lancé +par le duc de Brunswick. Ce dernier connaissait bien mal la psychologie +de notre race quand il proféra ses menaces. Non seulement il nuisit +considérablement à la cause de Louis XVI, mais encore à la sienne +puisque son intervention fit surgir du sol une armée pour le combattre. + +Cette brusque explosion des sentiments d’une race s’observe d’ailleurs +chez tous les peuples. Napoléon ne comprit point leur puissance quand il +envahit l’Espagne et la Russie. On peut désagréger facilement l’âme +transitoire d’une foule, on est impuissant contre l’âme permanente d’une +race. Certes le paysan russe était un être bien indifférent, bien +grossier, bien borné, et cependant à la première annonce d’une invasion +il fut transformé. On en jugera par ce fragment d’une lettre +d’Élisabeth, femme de l’empereur Alexandre Ier. + + «Du moment que Napoléon eut passé nos frontières, c’était comme une + étincelle électrique qui s’étendit dans toute la Russie, et si + l’immensité de son étendue avait permis que dans le même moment on en + fût instruit dans tous les coins de l’empire, il se serait élevé un + cri d’indignation si terrible qu’il aurait, je crois, retenti au bout + de l’univers. A mesure que Napoléon avance, ce sentiment s’élève + davantage. Des vieillards qui ont perdu tous leurs biens ou à peu près + disent: «Nous trouverons moyen de vivre. Tout est préférable à une + paix honteuse.» Des femmes qui ont tous les leurs à l’armée ne + regardent les dangers qu’ils courent que comme secondaires et ne + craignent que la paix. Cette paix qui serait l’arrêt de mort de la + Russie ne peut pas se faire, heureusement. L’empereur n’en conçoit pas + l’idée, et quand même il le voudrait, il ne le pourrait pas. Voilà le + beau héroïque de notre position.» + +L’impératrice cite à sa mère les deux traits suivants, qui donnent une +idée du degré de résistance de l’âme des Russes: + + «Les Français avaient attrapé quelques malheureux paysans à Moscou + qu’ils comptaient faire servir dans leurs rangs, et pour qu’ils ne + puissent pas échapper, ils les marquaient dans la main comme on marque + les chevaux dans les haras. Un d’eux demanda ce que signifiait cette + marque; on lui dit que cela signifiait qu’il était soldat français. + «Quoi! je suis soldat de l’empereur des Français!» dit-il. Et, + sur-le-champ, il prend sa hache, coupe sa main et la jette aux pieds + des assistants en disant: «Tenez, voilà votre marque!» + + «A Moscou également, les Français avaient pris vingt paysans dont ils + voulaient faire un exemple pour effrayer les villages qui enlevaient + les fourrageurs Français et faisaient la guerre aussi bien que des + détachements de troupes régulières. Ils les rangent contre un mur et + leur lisent leur sentence en russe. On s’attendait qu’ils + demanderaient grâce; au lieu de cela ils prennent congé l’un de + l’autre et font leur signe de croix. On tire sur le premier; on + s’attendait à ce que les autres effrayés demanderaient grâce et + promettraient de changer de conduite. On tire sur le second et le + troisième, et ainsi de suite sur tous les vingt sans qu’un seul ait + tenté d’implorer _la clémence_ de l’ennemi. Napoléon n’a pas eu une + seule fois le plaisir de profaner ce mot en Russie.» + +Parmi les caractéristiques de l’âme populaire, il faut mentionner encore +qu’elle fut, chez tous les peuples et à tous les âges, saturée de +mysticisme. Le peuple sera toujours convaincu que des êtres supérieurs: +divinités, gouvernements ou grands hommes, ont le pouvoir de changer les +choses à leur gré. Ce côté mystique provoque chez lui un besoin intense +d’adorer. Il lui faut un fétiche: personnage ou doctrine. C’est +pourquoi, menacé par l’anarchie, il réclame un Messie sauveur. + +Comme les foules, mais plus lentement, les peuples passent de +l’adoration à la haine. Héros à telle époque, le même personnage peut +finir sous les malédictions. Ces variations d’opinions populaires sur +les personnages politiques s’observent dans tous les pays. L’histoire de +Cromwell en fournit un très curieux exemple[5]. + + [5] Après avoir renversé une dynastie et refusé la couronne, il fut + enterré comme un roi, parmi les rois. Deux ans après, son corps + était arraché de la tombe, sa tête, coupée par le bourreau, + accrochée au-dessus de la porte du Parlement. Il y a peu de temps on + lui élevait une statue. L’ancien anarchiste devenu autocrate figure + maintenant dans le panthéon des demi-dieux. + + +§ 3.--Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires. + +Toutes les variétés de foules: homogènes ou hétérogènes, assemblées, +peuples, clubs, etc., sont, nous l’avons souvent répété, des agrégats +incapables d’unité et d’action, tant qu’ils n’ont pas trouvé un maître +pour les diriger. + +J’ai montré ailleurs, en utilisant certaines expériences physiologiques, +que l’âme collective inconsciente de la foule semble liée à l’âme du +meneur. Ce dernier lui donne une volonté unique et lui impose une +obéissance absolue. + +Le meneur agit surtout sur la foule par suggestion. De la façon dont est +provoquée cette dernière, dépend son succès. Beaucoup d’expériences +montrent à quel point il est aisé de suggestionner une collectivité[6]. + + [6] Parmi les expériences nombreuses faites pour le prouver, une des + plus remarquables fut réalisée sur les élèves de son cours par le + professeur Glosson et publiée par la _Revue Scientifique_ du 28 + octobre 1899: + + «J’avais, dit-il, préparé une bouteille, remplie d’eau distillée, + soigneusement enveloppée de coton et enfermée dans une boîte. Après + quelques autres expériences, je déclarai que je désirais me rendre + compte avec quelle rapidité une odeur se diffusait dans l’air, et je + demandai aux assistants de lever la main aussitôt qu’ils sentiraient + l’odeur. Je déballai la bouteille et je versai l’eau sur le coton en + éloignant la tête pendant l’opération, puis je pris une montre à + secondes, et attendis le résultat. J’expliquai que j’étais + absolument sûr que personne dans l’auditoire n’avait jamais senti + l’odeur du composé chimique que je venais de verser... Au bout de + quinze secondes, la plupart de ceux qui étaient en avant avaient + levé la main, et, en quarante secondes, l’odeur se répandit jusqu’au + fond de la salle par ondes parallèles assez régulières. Les trois + quarts environ de l’assistance déclarèrent percevoir l’odeur. Un + plus grand nombre d’auditeurs auraient sans doute succombé à la + suggestion, si, au bout d’une minute, je n’avais été obligé + d’arrêter l’expérience, quelques-uns des assistants des premiers + rangs se trouvant déplaisamment affectés par l’odeur et voulant + quitter la salle...» + +Suivant les suggestions de ses meneurs, la multitude sera calme, +furieuse, criminelle ou héroïque. Ces diverses suggestions pourront +sembler présenter parfois un aspect rationnel, mais n’auront de la +raison que les apparences. Une foule étant en réalité inaccessible à +toute raison, les seules idées capables de l’influencer seront toujours +des sentiments évoqués sous forme d’images. + +L’histoire de la Révolution montre à chaque page avec quelle facilité +les multitudes suivent les impulsions les plus contradictoires de leurs +différents meneurs. On les vit applaudir aussi bien au triomphe des +Girondins, Hébertistes, Dantonistes et terroristes, qu’à leurs chutes +successives. On peut assurer du reste que les foules ne comprirent +jamais rien à tous ces événements. + +A distance, ou ne perçoit que confusément le rôle des meneurs, car +généralement ils agissent dans l’ombre. Pour le saisir nettement, il +faut l’étudier dans les événements contemporains. On constate alors +combien aisément les meneurs provoquent des mouvements populaires +violents. Nous ne songeons pas ici aux grèves des postiers et des +cheminots, pour lesquelles on pourrait faire intervenir le +mécontentement des employés, mais à des événements dont la foule était +complètement désintéressée. Tel par exemple le soulèvement populaire +provoqué par quelques meneurs socialistes dans la population parisienne, +au lendemain de l’exécution de l’anarchiste Ferrer en Espagne. Jamais la +foule française n’avait entendu parler de lui. En Espagne, son exécution +passa presque inaperçue. A Paris, l’excitation de quelques meneurs +suffit pour lancer une véritable armée populaire contre l’ambassade +d’Espagne, dans le but de la brûler. Une partie de la garnison dut être +employée à sa protection. Repoussés avec énergie, les assaillants se +bornèrent à dévaster des magasins et à construire quelques barricades. + +Les meneurs donnèrent dans la même circonstance une nouvelle preuve de +leur influence. Finissant par comprendre qu’incendier une ambassade +étrangère pouvait être fort dangereux, ils ordonnèrent pour le lendemain +une manifestation pacifique, et furent aussi fidèlement obéis qu’après +avoir ordonné une émeute violente. Aucun exemple ne montre mieux le rôle +des meneurs et la soumission des foules. + +Les historiens qui, de Michelet à M. Aulard, ont représenté les foules +révolutionnaires comme ayant agi seules et sans chefs, n’ont pas +soupçonné leur psychologie. + + + + +CHAPITRE V + +PSYCHOLOGIE DES ASSEMBLÉES RÉVOLUTIONNAIRES + + +§ 1.--Caractères psychologiques des grandes assemblées révolutionnaires. + +Une grande assemblée politique, un parlement par exemple est une foule, +mais une foule parfois peu agissante en raison des sentiments contraires +des groupes hostiles dont elle se compose. + +La présence de ces groupes animés d’intérêts divers, doit faire +considérer une assemblée comme formée de foules hétérogènes superposées +obéissant chacune à des meneurs particuliers. La loi de l’unité mentale +des foules ne se manifeste alors que dans chaque groupe, et c’est +seulement à la suite de circonstances exceptionnelles que les groupes +différents arrivent à fusionner leur volonté. + +Chaque groupe d’une assemblée représente un être unique. Les individus +contribuant à la formation de cet être cessent de rester eux-mêmes et +voteront sans hésiter contre leurs convictions et leurs volontés. La +veille du jour où devait être condamné Louis XVI, Vergniaud protestait +avec indignation contre l’idée qu’il pût voter la mort, et pourtant il +la vota le lendemain. + +L’action d’un groupe consiste principalement à fortifier des opinions +hésitantes. Toute conviction individuelle faible se consolide en +devenant collective. + +Les meneurs violents et possédant du prestige parviennent quelquefois en +agissant sur tous les groupes d’une assemblée à en faire une seule +foule. La majorité des membres de la Convention édicta les mesures les +plus contraires à ses opinions, sous l’influence d’un très petit nombre +de semblables meneurs. + +Les collectivités ont plié de tout temps devant des sectaires +énergiques. L’histoire des assemblées révolutionnaires montre à quel +point, malgré la hardiesse de leur langage vis-à-vis des rois, elles +étaient pusillanimes devant les meneurs qui dirigeaient les émeutes. +L’invasion d’une bande d’énergumènes commandés par un chef impérieux +suffisait à leur faire voter, séance tenante, les mesures les plus +contradictoires et les plus absurdes. + +Une assemblée ayant les caractères d’une foule, sera, comme elle, +extrême dans ses sentiments. Excessive dans la violence, excessive aussi +dans la pusillanimité. D’une façon générale elle se montrera insolente +avec les faibles et servile devant les forts. + +On sait l’humilité craintive du Parlement, quand le jeune Louis XIV y +entra le fouet à la main, et prononça son bref discours. On sait aussi +avec quelle impertinence croissante l’Assemblée Constituante traitait +Louis XVI, à mesure qu’elle le sentait plus désarmé. On connaît enfin la +terreur des conventionnels sous le règne de Robespierre. + +Cette caractéristique des assemblées étant une loi générale, il faut +considérer comme une grosse faute de psychologie pour un souverain la +convocation d’une assemblée quand son pouvoir s’affaiblit. La réunion +des États Généraux coûta la vie à Louis XVI. Elle avait failli enlever +son trône à Henri III, lorsque, obligé de quitter Paris, il eut la +malheureuse idée de réunir les États Généraux à Blois. Sentant la +faiblesse du roi, ces derniers parlèrent aussitôt en maîtres, modifiant +les impôts, révoquant les fonctionnaires, et prétendant que leurs +décisions devaient avoir force de loi. + +L’exagération progressive des sentiments s’observa nettement dans toutes +les assemblées de la Révolution. La Constituante, très respectueuse +d’abord de l’autorité royale et de ses prérogatives, absorba +graduellement tous les pouvoirs, finit par se proclamer Assemblée +souveraine, et traiter Louis XVI comme un simple fonctionnaire. La +Convention, après des débuts relativement modérés, aboutit à une +première forme de Terreur où les jugements étaient entourés de quelques +garanties légales, puis exagérant bientôt sa puissance, elle édicta une +loi ôtant aux accusés tout droit de défense, et permettant de les +condamner sur la simple présomption d’être suspects. Cédant de plus en +plus à ses fureurs sanguinaires, elle finit par se décimer elle-même. +Girondins, Hébertistes, Dantonistes, Robespierristes, virent +successivement terminer leur carrière par la main du bourreau. + +Cette accélération des sentiments dans les assemblées explique pourquoi +elles furent toujours si peu maîtresses de leurs destinées et arrivèrent +tant de fois à des résultats exactement contraires aux buts qu’elles se +proposaient. Catholique et royaliste, la Constituante, au lieu de la +monarchie constitutionnelle qu’elle voulait établir, et de la religion +qu’elle voulait défendre, conduisit rapidement la France à une +république violente et à la persécution du clergé. + +Les assemblées politiques sont composées, nous l’avons vu, de groupes +hétérogènes, mais il en est d’autres formées de groupes homogènes, tels +certains clubs qui jouèrent un rôle immense pendant la Révolution et +dont la psychologie mérite une étude spéciale. + + +§ 2.--Psychologie des clubs révolutionnaires. + +De petites réunions d’hommes, possédant les mêmes opinions, les mêmes +croyances, les mêmes intérêts et éliminant tous les dissidents se +différencient des grandes assemblées par l’unité de leurs sentiments et +par conséquent de leurs volontés. Tels furent jadis, les communes, les +congrégations religieuses, les corporations puis les clubs pendant la +Révolution, les sociétés secrètes dans la première moitié du XIXe siècle +et enfin les francs-maçons et les syndicats ouvriers aujourd’hui. + +Cette différence entre une assemblée hétérogène et un club homogène doit +être bien étudiée pour saisir la marche de la Révolution française. +Jusqu’au Directoire, et surtout pendant la Convention, elle fut dominée +par les clubs. + +Malgré l’unité de leur volonté due à l’absence de partis divers, les +clubs obéissent aux lois de la psychologie des foules. Ils sont par +conséquence subjugués par des meneurs. On le vit surtout au club des +Jacobins mené par Robespierre. + +Le rôle de meneur d’un club, foule homogène, est beaucoup plus difficile +que celui de meneur d’une foule hétérogène. On conduit facilement cette +dernière en faisant vibrer un petit nombre de cordes. Dans un groupement +homogène, comme un club, où les sentiments et les intérêts sont +identiques, il faut savoir les ménager et le meneur devient souvent un +mené. + +Une grande force des agglomérations homogènes est leur anonymat. On sait +que pendant la Commune de 1871, quelques ordres anonymes suffirent pour +faire incendier les plus beaux monuments de Paris: l’Hôtel de Ville, les +Tuileries, la Cour des Comptes, la Légion d’Honneur, etc. Un ordre bref +des comités anonymes: «Flambez Finances, flambez Tuileries, etc.» était +immédiatement exécuté. Un hasard inespéré sauva seul le Louvre et ses +collections. On sait aussi avec quel respect sont religieusement +écoutées de nos jours les injonctions les plus absurdes des chefs +anonymes des syndicats ouvriers. Les clubs de Paris et la Commune +insurrectionnelle ne furent pas moins obéis à l’époque de la Révolution. +Un ordre émané d’eux suffisait pour lancer sur l’Assemblée une populace +armée qui lui dictait ses volontés. + +En résumant l’histoire de la Convention, dans un autre chapitre, nous +verrons la fréquence de telles irruptions et la servilité avec laquelle +cette assemblée, considérée longtemps dans les légendes comme très +énergique, se courba devant les injonctions les plus impératives d’une +poignée d’émeutiers. Instruit par l’expérience, le Directoire ferma les +clubs et mit fin aux invasions de la populace en la faisant +énergiquement mitrailler. + +La Convention avait compris d’ailleurs assez vite la supériorité des +groupements homogènes sur des assemblées hétérogènes pour gouverner, et +c’est pourquoi elle se subdivisa en comités composés chacun d’un nombre +restreint d’individus. Ces comités: Salut public, Finances, etc., +formaient de petites assemblées souveraines dans la grande. Leur pouvoir +ne fut tenu en échec que par celui des clubs. + +Les considérations précédentes montrent la puissance des groupements sur +la volonté des membres qui les composent. Si le groupement est homogène, +cette action est considérable; s’il est hétérogène, l’action sera moins +grande mais pourra cependant devenir importante, soit parce que les +groupements énergiques d’une assemblée dominent ceux à cohésion faible, +soit parce que certains sentiments contagieux se propagent souvent à +tous les membres d’une assemblée. + +Un exemple mémorable de cette influence des groupements fut donné à +l’époque de notre Révolution, lorsque dans la nuit du 4 août la noblesse +vota sur la proposition d’un de ses membres l’abandon des privilèges +féodaux. On sait cependant que la Révolution résulta en partie du refus +du clergé et de la noblesse de renoncer à leurs privilèges. Pourquoi ce +renoncement refusé tout d’abord? Simplement parce que les hommes en +foule n’agissent pas comme les hommes isolés. Individuellement aucun +membre de la noblesse n’eût jamais abandonné ses droits. + +De cette influence des assemblées sur leurs membres, Napoléon à +Sainte-Hélène cite de curieux exemples: + + «Rien, dit-il, n’était plus commun que de rencontrer des hommes de + cette époque fort au rebours de la réputation que sembleraient + justifier leurs paroles et leurs actes d’alors. On pourrait croire + Monge, par exemple, un homme terrible; quand la guerre fut décidée, il + monta à la tribune des Jacobins et déclara qu’il donnait d’avance ses + deux filles aux deux premiers soldats qui seraient blessés par + l’ennemi... Il voulait qu’on tuât tous les nobles, etc. Or. Monge + était le plus doux, le plus faible des hommes, et n’aurait pas laissé + tuer un poulet s’il eût fallu en faire l’exécution lui-même, ou + seulement devant lui.» + + +§ 3.--Essai d’interprétation de l’exagération progressive des sentiments +dans les assemblées. + +Si les sentiments collectifs étaient susceptibles de mesure qualitative +exacte, on pourrait les traduire par une courbe qui, après une ascension +d’abord assez lente, puis très rapide, descendrait de façon presque +verticale. L’équation de cette courbe pourrait être appelée l’équation +des variations des sentiments collectifs soumis à une excitation +constante. + +Il n’est pas toujours facile d’expliquer l’accélération de certains +sentiments sous l’influence d’une cause constante. Peut-être, cependant, +pourrait-on faire remarquer que si les lois de la psychologie sont +comparables à celles de la mécanique, une cause de grandeur invariable, +mais agissant de façon continue, doit accroître rapidement l’intensité +d’un sentiment. On sait, par exemple, qu’une force constante en grandeur +et en direction, telle que la pesanteur agissant sur un corps, lui +imprime un mouvement accéléré. La vitesse d’un mobile tombant dans +l’espace, sous l’influence de la pesanteur, sera d’environ 10 mètres +pendant la première seconde, 20 mètres pendant la deuxième, 80 mètres +pendant la troisième, etc. Il serait facile en faisant tomber le mobile +d’assez haut de lui donner une vitesse suffisante pour perforer une +planche d’acier. + +Mais si cette explication est applicable à l’accélération d’un sentiment +soumis à une force constante, elle ne nous dit pas pourquoi les effets +de l’accélération finissent par cesser brusquement. Un tel arrêt ne +devient compréhensible qu’en faisant intervenir des interprétations +physiologiques, c’est-à-dire en se rappelant que le plaisir comme la +douleur ne peuvent dépasser certaines limites et que toute excitation +trop violente provoque la paralysie de la sensation. Notre organisme ne +peut supporter qu’un certain maximum de joie, de douleur ou d’effort, et +il ne saurait même pas les supporter longtemps. La main qui serre un +dynamomètre arrive bientôt à l’épuisement de son effort et est obligée +de le lâcher brusquement. + +L’étude des causes de la disparition rapide de certains groupes de +sentiments dans les assemblées doit encore tenir compte de ce fait, que, +à côté du parti dominant au moyen de sa force ou de son prestige, s’en +trouvent d’autres dont les sentiments, contenus par cette force ou ce +prestige, n’ont pu prendre tout leur développement. Une circonstance +quelconque affaiblit-elle un peu le parti dominant, aussitôt les +sentiments refoulés des partis adverses peuvent devenir prépondérants. +Les Montagnards en firent l’expérience après Thermidor. + +Toutes les analogies qu’on tente d’établir entre les lois auxquelles +obéissent les phénomènes matériels et celles qui régissent l’évolution +des éléments affectifs et mystiques sont évidemment fort grossières. Il +en sera nécessairement ainsi jusqu’au jour où le mécanisme des fonctions +cérébrales deviendra moins ignoré qu’aujourd’hui. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + + + +LIVRE I + +LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + + + +CHAPITRE I + +LES OPINIONS DES HISTORIENS SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +§ 1.--Les historiens de la Révolution. + +Les opinions les plus contradictoires ont été formulées sur la +Révolution et, bien qu’un siècle seulement nous en sépare, il semble +impossible encore de la juger sans passion. Pour de Maistre, elle fut +«une œuvre satanique» et jamais «l’action de l’esprit des ténèbres ne se +manifesta avec une semblable évidence». Pour les Jacobins modernes, elle +a régénéré le genre humain. + +Les étrangers qui séjournent en France la considèrent encore comme un +sujet à éviter dans les conversations. + + «Partout, écrit Barrett Wendell, ce souvenir et ces traditions restent + doués d’une telle vitalité que peu de gens sont capables de les + considérer sans passion. Ils excitent encore à la fois l’enthousiasme + et le ressentiment; ils sont encore considérés avec un esprit de + parti, loyal et ardent. Plus vous arrivez à comprendre la France, plus + nettement vous vous rendez compte que, aujourd’hui encore, aucune + étude de la Révolution n’a paru à aucun Français impartiale.» + +Cette observation est très juste. Pour pouvoir être interprétés avec +équité, les événements du passé ne doivent plus exercer leurs +conséquences ni toucher à ces croyances politiques ou religieuses dont +j’ai marqué la fatale intolérance. + +On ne doit donc pas s’étonner que les historiens expriment des idées +opposées sur la Révolution. Pendant longtemps encore les uns verront en +elle un des plus sinistres événements de l’histoire, les autres un des +plus glorieux. Tous ont cru la raconter avec impartialité, et ils n’ont +fait en général que défendre des thèses contradictoires fort simplistes. +Les documents étant innombrables et contraires, leur choix conscient ou +inconscient permettait facilement de justifier les thèses successivement +émises. + +Les anciens historiens de la Révolution, Thiers, Quinet, Michelet +lui-même, malgré son talent, sont un peu oubliés aujourd’hui. Leurs +doctrines étaient d’ailleurs peu compliquées. Le fatalisme historique +les domine généralement. Thiers considérait la Révolution comme le +résultat de plusieurs siècles de monarchie absolue, et la Terreur comme +la conséquence nécessaire de l’invasion étrangère. Quinet envisageait +les excès de 1793 comme suite d’un despotisme séculaire, mais soutenait +que la tyrannie de la Convention était inutile et entrava l’œuvre de la +Révolution. Michelet voyait seulement dans cette dernière l’œuvre du +Peuple, qu’il admirait aveuglément et dont il commença la glorification +continuée par d’autres historiens. + +L’ancien prestige de toutes ces histoires a été bien effacé par celle de +Taine. Quoique également très passionné, il a jeté une vive lumière sur +la période révolutionnaire, et, d’ici longtemps sans doute, son livre ne +sera pas remplacé. + +Une œuvre aussi importante devait nécessairement renfermer des défauts. +Taine présente admirablement les faits, les personnages, mais il prétend +juger avec sa logique rationnelle des événements que la raison n’a pas +dictés et ne saurait, par conséquent, interpréter. Sa psychologie, +excellente quand elle reste simplement descriptive, est très faible dès +qu’elle devient explicative. Affirmer que Robespierre était un cuistre +n’est pas révéler les causes de son absolu pouvoir sur la Convention, +impunément décimée par lui pendant plusieurs mois. On a dit très +justement de Taine, qu’il avait bien vu et mal compris. + +Malgré ces restrictions, son œuvre est fort remarquable et n’a pas été +égalée. Ou peut juger de son immense influence par l’exaspération +qu’elle engendre chez les défenseurs fidèles de l’orthodoxie jacobine, +dont M. Aulard, professeur à la Sorbonne, est aujourd’hui le grand +prêtre. Ce dernier a consacré deux années à écrire un pamphlet contre +Taine, où la passion imprègne chaque ligne. Le temps dépensé pour la +rectification de quelques erreurs matérielles assez insignifiantes ne +l’a d’ailleurs conduit qu’à commettre des erreurs identiques. + +Reprenant son travail, M. A. Cochin fait voir que M. Aulard s’est +trompé, dans ses citations, à peu près une fois sur deux, alors que +Taine avait erré beaucoup plus rarement. Le même historien montre +également combien il faut se défier des sources de M. Aulard. + + «Ces sources, dit-il, procès-verbaux, journaux, pamphlets, patriotes, + sont justement les actes authentiques du patriotisme, rédigés par les + patriotes et la plupart pour le public. Il devait y trouver partout en + vedette la thèse de la défense; il avait là, sous la main, toute + faite, une histoire de la Révolution, présentant à côté de chacun des + actes du «Peuple», depuis les massacres de septembre jusqu’à la loi de + Prairial, une explication toute prête, d’après le système de la + défense républicaine.» + +La critique la plus juste peut-être qu’on puisse formuler sur l’œuvre de +Taine, est d’être demeurée incomplète. Il a surtout étudié le rôle de la +populace et de ses chefs pendant la période révolutionnaire. Elle lui a +inspiré des pages vibrantes d’indignation qu’on admire encore, mais +plusieurs côtés importants de la Révolution lui ont échappé. + +Quoi qu’on puisse penser de la Révolution, une divergence irréductible +existera toujours entre les historiens de l’école de Taine et celle de +M. Aulard. Celui-ci considère le peuple souverain comme admirable, alors +que le premier fait voir, qu’abandonné à ses instincts et libéré de +toute contrainte sociale, il retombe dans la sauvagerie primitive. La +conception de M. Aulard, très contraire aux enseignements de la +psychologie des foules, est encore un dogme religieux pour les Jacobins +modernes. Ils écrivent sur la Révolution avec des raisonnements et des +méthodes de croyant et prennent pour œuvres savantes des argumentations +de théologiens. + + +§ 2.--La théorie du fatalisme dans la révolution. + +Avocats et détracteurs de la Révolution admettent souvent le fatalisme +des événements révolutionnaires. Cette thèse est bien synthétisée dans +le passage suivant de l’_Histoire de la Révolution_, par Émile Ollivier: + + «Aucun homme ne pouvait s’y opposer. Le blâme n’appartient ni à ceux + qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu, il n’était pas de force + individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les + événements qui naissent de la nature des choses et des circonstances.» + +Taine lui-même inclinait vers cette thèse: + + «A l’instant où s’ouvrent les États Généraux, dit-il, le cours des + idées et des événements est, non seulement déterminé, mais encore + visible. D’avance et à son insu, chaque génération porte en elle-même + son avenir et son histoire: à celle-ci bien avant l’issue, on eût pu + annoncer ses destinées.» + +D’autres auteurs modernes, ne professant, pas plus que Taine, +d’indulgence pour les violences révolutionnaires, sont également +partisans de cette fatalité. M. Sorel, après avoir rappelé le mot de +Bossuet sur les révolutions de l’antiquité: «Tout est surprenant à ne +regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance avec +une suite réglée», exprime l’intention, assez mal réalisée d’ailleurs, +de + + «montrer dans la Révolution française, qui apparaît aux uns comme la + subversion et aux autres comme la régénération du vieux monde + européen, la suite naturelle et nécessaire de l’histoire de l’Europe, + et faire voir que cette révolution n’a point porté de conséquence, + même la plus singulière, qui ne découle de cette histoire et ne + s’explique par les précédents de l’ancien régime». + +Guizot, lui aussi, avait jadis essayé de prouver que notre Révolution, +qu’il rapproche bien à tort de celle d’Angleterre, était fort naturelle +et n’avait rien innové: + + «Loin d’avoir rompu, dit-il, le cours naturel des événements en + Europe, ni la révolution d’Angleterre ni la nôtre n’ont rien dit, rien + voulu, rien fait qui n’eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent fois + avant leur explosion. + + ... Soit qu’on regarde aux doctrines générales des deux révolutions ou + aux applications qu’elles en ont faites, qu’il s’agisse du + gouvernement de l’État ou de la législation civile, des propriétés ou + des personnes, de la liberté ou du pouvoir, on ne trouvera rien dont + l’invention leur appartienne, rien qui ne se rencontre également, qui + n’ait au moins pris naissance dans les temps qu’on appelle réguliers.» + +Toutes ces assertions rappellent simplement cette loi banale qu’un +phénomène donné est la conséquence de phénomènes antérieurs. Des +propositions aussi générales enseignent peu de choses. + +Il ne faudrait pas d’ailleurs vouloir expliquer trop d’événements avec +le principe de la fatalité historique adopté par tant d’historiens. J’ai +discuté, ailleurs, la valeur de ces fatalités et montré que tout +l’effort de la civilisation consiste à les dissocier. Sans doute, +l’histoire est remplie de nécessités, mais elle est remplie aussi de +faits contingents qui ont été et auraient pu ne pas être. Napoléon +énumérait lui-même, à Sainte-Hélène, six circonstances qui auraient pu +empêcher sa prodigieuse carrière. Il racontait, notamment, que prenant +un bain en 1786, à Auxonne, il n’avait échappé à la mort que par la +rencontre fortuite d’un banc de sable. Si Bonaparte était mort à ce +moment, on peut admettre un autre général arrivant, lui aussi, à la +dictature. Mais que fût devenue l’épopée impériale et ses suites sans +l’homme de génie qui conduisit nos armées triomphantes dans toutes les +capitales de l’Europe? + +Il est permis de considérer en partie la Révolution comme une nécessité, +mais elle fut surtout--et c’est ce que les écrivains fatalistes cités +plus haut ne montrent pas du tout--une lutte permanente de théoriciens, +imbus d’un idéal nouveau, contre les lois économiques, sociales et +politiques menant les hommes et qu’ils ne comprenaient pas. Les +méconnaissant ils tentèrent vainement de remonter le cours des choses, +s’exaspérèrent de leurs insuccès et arrivèrent à commettre toutes les +violences. Ils décrètent que du papier-monnaie, désigné sous le nom +d’assignats, vaudra de l’or et toutes leurs menaces n’empêchent pas +cette valeur fictive de tomber à presque rien. Ils décrètent la loi du +maximum et cette loi ne fait qu’accroître les maux auxquels elle voulait +remédier. Robespierre déclare à la Convention «que tous les +sans-culottes seront payés aux dépens du Trésor public, qui sera +alimenté par les riches» et, malgré les perquisitions et la guillotine, +le Trésor reste vide. + +Après avoir brisé toutes les contraintes les hommes de la Révolution +finirent par découvrir qu’une société ne peut vivre sans elles, mais +quand ils voulurent en créer de nouvelles, ils s’aperçurent aussi que +les plus fortes, même soutenues par la crainte de la guillotine, ne +sauraient remplacer la discipline lentement édifiée par le passé dans +les âmes. Comprendre l’évolution d’une société, juger les intelligences +et les cœurs, prévoir les conséquences des mesures édictées, ils ne s’en +soucièrent jamais. + +Les événements révolutionnaires ne découlèrent donc nullement de +nécessités irréductibles. Ils furent beaucoup plus la conséquence des +principes jacobins que des circonstances et auraient pu être tout +autres. La Révolution eût-elle suivi la même marche si Louis XVI avait +été mieux conseillé ou si seulement la Constituante se fût montrée moins +pusillanime à l’égard des émeutes populaires? La théorie du fatalisme +révolutionnaire n’est utile que pour justifier les violences en les +présentant comme inévitables. + +Qu’il s’agisse de science ou d’histoire, on doit se défier extrêmement +de l’ignorance qui s’abrite sous le terme de fatalisme. La nature était +remplie autrefois d’une foule de fatalités que la science est lentement +parvenue à dissocier. Le propre des hommes supérieurs est, comme je l’ai +montré ailleurs, de les désagréger. + + +§ 3.--Les incertitudes des historiens récents de la Révolution. + +Les historiens dont nous avons exposé les idées dans ce chapitre, se +sont montrés très affirmatifs dans leurs attaques ou leurs plaidoyers. +Confinés dans le cycle de la croyance, ils n’ont pas tenté de pénétrer +jusqu’à celui de la connaissance. Un écrivain monarchiste était +violemment hostile à la Révolution et un écrivain libéral en était non +moins violemment partisan. + +Nous voyons de nos jours se dessiner un mouvement qui conduira sûrement +à étudier la Révolution comme un de ces phénomènes scientifiques, dans +lesquels les opinions et les croyances d’un auteur interviennent si peu, +que le lecteur ne les soupçonne même pas. + +Cette période n’est pas née encore. On voit poindre seulement celle du +doute, qui la précède. Des écrivains libéraux qui jadis eussent été fort +affirmatifs, commencent à ne plus l’être. On jugera de ce nouvel état +d’esprit par les extraits suivants d’auteurs récents: + +M. Hanotaux, après avoir vanté l’utilité de la Révolution, se demande si +ses résultats n’ont pas été payés trop chers, et ajoute: + + «L’histoire hésite et hésitera longtemps encore à se prononcer.» + +M. Madelin montre autant d’hésitations dans le livre qu’il vient de +publier sur la Révolution. + + «Je ne m’étais jamais senti l’autorité suffisante pour porter, même + dans le for intérieur, sur un événement aussi complexe que la + Révolution française un jugement catégorique. Il m’est encore plus + difficile d’en former un très bref aujourd’hui. Causes, faits, + conséquences me paraissent encore fort sujets aux débats.» + +On se rend mieux compte encore de la transformation actuelle des +anciennes idées sur la Révolution en parcourant les nouveaux écrits de +ses défenseurs officiels. Alors qu’ils prétendaient jadis justifier +toutes les violences en les représentant comme des actes de simple +défense, ils se bornent maintenant à plaider les circonstances +atténuantes. Je trouve une preuve frappante de ce nouvel état d’esprit +dans l’histoire de France pour les écoles publiée récemment par MM. +Aulard et Debidour. On y lit à propos de la Terreur les lignes +suivantes: + + «Le sang coula à flots; il y eut des injustices, des crimes inutiles à + la Défense nationale et odieux. Mais on avait perdu la tête dans cet + orage et harcelés par mille dangers les patriotes frappaient avec + rage.» + +Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage que le premier des +deux auteurs que je viens de citer se montre, malgré l’intransigeance de +son jacobinisme, fort peu indulgent pour les hommes qualifiés jadis de +«géants de la Convention». + +Les jugements des étrangers sur notre Révolution sont en général assez +sévères et on ne saurait s’en étonner en se souvenant à quel point +l’Europe a souffert pendant vingt ans de nos bouleversements. + +Les Allemands surtout se sont montrés les plus durs. Leur opinion est +résumée dans les lignes suivantes de M. Faguet: + + «Sachons le dire courageusement et patriotiquement; car le patriotisme + consiste d’abord à dire la vérité à son pays: l’Allemagne voit dans la + France, pour ce qui est du passé, un peuple qui, avec les grands mots + de liberté et de fraternité dans la bouche, l’a opprimée, foulée, + meurtrie, pillée et rançonnée pendant quinze ans; pour le présent, un + peuple qui, avec les mêmes mots sur ses enseignes, organise une + démocratie despotique, oppressive, tracassière et ruineuse qui n’est à + imiter par personne. Voilà ce que l’Allemagne peut voir dans la + France, et voilà d’après ses journaux et ses livres, on peut s’en + assurer, ce qu’elle y voit.» + +Quelle que soit, du reste, la valeur des jugements portés sur la +Révolution française, on peut être certain que les écrivains de l’avenir +la considéreront comme un événement aussi passionnant qu’instructif. + +Un gouvernement assez sanguinaire pour faire guillotiner ou noyer des +vieillards de quatre-vingts ans, des jeunes filles et de tout petits +enfants, couvrant la France de ruines et cependant réussissant à +repousser l’Europe en armes; une archiduchesse d’Autriche, reine de +France, mourant sur l’échafaud et, quelques années après, une autre +archiduchesse, sa parente, la remplaçant sur le même trône en épousant +un sous-lieutenant devenu empereur, voilà des tragédies uniques dans les +annales du genre humain. Les psychologues surtout tireront parti d’une +histoire si peu étudiée par eux jusqu’ici. Ils finiront par découvrir +sans doute que la psychologie ne peut progresser qu’en renonçant aux +théories chimériques et aux expériences de laboratoire, pour étudier les +événements et les êtres qui nous entourent[7]. + + [7] Cette recommandation est loin d’être banale. Les psychologues + étudient fort peu aujourd’hui le monde qui les entoure et ils + s’étonnent même qu’on cherche à l’étudier. J’ai trouvé une + intéressante preuve de ce médiocre état d’esprit dans la critique + d’un de mes livres parue dans la _Revue philosophique_ et inspirée + par le directeur de cette Revue. L’auteur m’y reproche «d’explorer + plutôt le monde et les journaux que les livres». + + J’accepte très volontiers ce reproche. Les faits divers des journaux + et la vue des réalités du monde sont autrement instructifs que les + élucubrations métaphysiques comme celles dont est bourrée la _Revue + philosophique_. + + Les philosophes commencent à sentir la puérilité de tels bavardages. + C’est certainement aux quarante volumes de cette fastidieuse + publication que songeait M. William James quand il écrivait que + toutes ces dissertations représentent simplement «une enfilade de + faits grossièrement observés et quelques discussions querelleuses». + Bien qu’auteur du meilleur traité de Psychologie connu, l’éminent + penseur reconnaissait «la fragilité d’une science qui suinte la + critique métaphysique à toutes ses articulations». Depuis plus de + vingt ans, j’ai essayé d’engager la psychologie dans l’étude des + réalités, mais le courant de la métaphysique universitaire est à + peine dévié, bien qu’ayant perdu toute influence. + + +§ 4.--L’Impartialité en histoire. + +L’impartialité a toujours été considérée comme la qualité la plus +essentielle d’un historien. Tous, depuis Tacite, assurent qu’ils sont +impartiaux. + +En réalité l’écrivain voit les événements comme le peintre un paysage, +c’est-à-dire avec son tempérament, son caractère et l’âme de sa race. +Plusieurs artistes, placés devant un même paysage, le traduiront +nécessairement d’une façon différente. Les uns mettront en valeur des +détails négligés par d’autres. Chaque reproduction sera ainsi une œuvre +personnelle, c’est-à-dire interprétée par une certaine forme de +sensibilité. + +Il en est de même pour l’écrivain. On ne peut donc pas plus parler de +l’impartialité d’un historien que de celle d’un peintre. + +Sans doute l’historien peut se borner à reproduire des documents, et +c’est la tendance actuelle. Mais ces documents, pour les époques peu +éloignées de la nôtre, la Révolution française par exemple, étant +tellement abondants qu’une vie d’homme ne suffirait pas à les parcourir, +il faut bien se résigner à choisir. + +D’une façon consciente quelquefois, inconsciente le plus souvent, +l’auteur sélectionne nécessairement les matériaux répondant le mieux à +ses opinions politiques, religieuses et morales. + +Il est donc impossible, à moins de se contenter de simples chronologies +résumant chaque événement dans une ligne et une date, de produire un +livre d’histoire véritablement impartial. Aucun auteur ne saurait l’être +et il n’est pas à regretter qu’aucun ne l’ait été. La prétention +d’impartialité, très répandue aujourd’hui, conduit à ces œuvres plates, +grises et prodigieusement ennuyeuses qui rendent complètement impossible +la compréhension d’une époque. + +L’historien doit-il, sous prétexte d’impartialité, s’abstenir de juger +les hommes, c’est-à-dire de parler deux en termes admiratifs ou sévères? + +Cette question comporte, je crois, deux solutions très différentes et +cependant très justes suivant le point de vue auquel on peut se placer: +celui du moraliste ou celui du psychologue. + +Le moraliste doit envisager exclusivement l’intérêt social et ne juger +les hommes que d’après cet intérêt. Par le fait seul qu’elle subsiste et +veut continuer à vivre, une société est obligée d’admettre un certain +nombre de règles, d’avoir un critérium irréductible du bien et du mal, +de créer par conséquent des distinctions très nettes entre le vice et la +vertu. Elle arrive ainsi à constituer des types moyens dont les hommes +d’une époque se rapprochent plus ou moins, mais dont ils ne peuvent +s’écarter beaucoup sans péril pour la société. + +C’est d’après de semblables types et les règles dérivées des nécessités +sociales que le moraliste doit juger les hommes du passé. Louant ceux +qui furent utiles, blâmant les autres, il contribue à fixer des types +moraux indispensables à la marche de la civilisation et servant de +modèles. Les poètes comme Corneille, par exemple, créant des héros +supérieurs à la majorité des hommes et inimitables peut-être, +contribuent puissamment à stimuler nos efforts. Il faut toujours +proposer à un peuple l’exemple des héros pour élever son âme. + +Tel est le point de vue du moraliste. Celui du psychologue sera tout +autre. Alors qu’une société n’a pas le droit d’être tolérante, parce que +son premier devoir est de vivre, le psychologue doit rester indifférent. +Considérant les choses en savant, il ne s’occupe plus de leur valeur +utilitaire, et tâche seulement de les expliquer. + +Sa situation est celle de l’observateur devant un phénomène quelconque. +Il est difficile évidemment de lire avec sang-froid que Carrier +ordonnait d’enterrer ses victimes jusqu’au cou pour leur faire ensuite +crever les yeux et subir d’horribles supplices. Il faut cependant, pour +comprendre de tels actes, ne pas plus s’indigner que le naturaliste +devant l’araignée dévorant lentement une mouche. Dès que la raison +s’émeut, elle cesse d’être la raison et ne peut rien expliquer. + +Le rôle de l’historien et celui du psychologue ne sont pas comme on le +voit identiques, mais au premier comme au second on peut demander +d’essayer, par une sage interprétation des faits, de découvrir sous les +évidences visibles, les forces invisibles qui les déterminent. + + + + +CHAPITRE II + +LES FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L’ANCIEN RÉGIME + + +§ 1.--La monarchie absolue et les bases de l’ancien régime. + +Beaucoup d’historiens assurent que la Révolution fut faite contre +l’autocratie de la monarchie. Mais, en réalité, longtemps avant son +explosion les rois de France avaient cessé d’être des monarques absolus. + +Ils n’étaient arrivés que fort tard et seulement sous le règne de Louis +XIV à posséder un pouvoir incontesté. Tous les souverains précédents, y +compris les plus puissants, François Ier par exemple, eurent à soutenir, +soit contre les seigneurs, soit contre le clergé, soit contre les +Parlements, des luttes constantes, où ils n’avaient pas toujours été les +plus forts. François Ier, que nous venons de citer, ne posséda même pas +assez d’autorité pour protéger contre la Sorbonne et le Parlement ses +familiers les plus intimes. Son conseiller et ami Berquin, ayant déplu à +la Sorbonne, fut arrêté sur les ordres de cette dernière. Le roi ordonna +de le relâcher, mais elle refusa. Il en fut réduit à l’envoyer retirer +de la Conciergerie par des archers et ne trouva pas d’autre moyen de le +protéger que de le garder près de lui au Louvre. La Sorbonne ne se tint +nullement pour battue. Profitant d’une absence du roi, elle arrêta de +nouveau Berquin et le fit juger par le Parlement. Condamné à dix heures +du matin, il était brûlé vif à midi. + +Édifiée très lentement, la puissance des rois de France ne fut absolue +que sous Louis XIV. Elle déclina rapidement ensuite et il serait +vraiment difficile de parler de l’absolutisme de Louis XVI. + +Ce prétendu maître était l’esclave de sa cour, de ses ministres, du +clergé et de la noblesse. Il faisait ce qu’on l’obligeait à faire et +rarement ce qu’il voulait. Aucun Français peut-être ne fut moins libre +que lui. + +Les grands ressorts de la monarchie résidaient d’abord dans l’origine +divine qu’on lui supposait et ensuite dans des traditions accumulées par +le temps. Elles formaient la véritable armature sociale du pays. + +La vraie cause de la disparition de l’ancien régime fut justement +l’affaiblissement des traditions lui servant de base. Lorsque, après des +discussions répétées, elles n’eurent plus de défenseurs, l’ancien régime +s’écroula comme un édifice dont les fondements ont été détruits. + + +§ 2.--Les inconvénients de l’ancien régime. + +Un régime établi depuis longtemps finit toujours par sembler acceptable +au peuple gouverné par lui. L’habitude en masque les inconvénients qui +apparaissent seulement lorsqu’on y réfléchit trop. L’homme se demande +alors comment il a pu les supporter. L’être vraiment malheureux est +celui qui se croit misérable. + +Ce fut justement cette croyance qui s’établit à l’époque de la +Révolution, sous l’influence des écrivains dont nous étudierons +prochainement l’action. Les imperfections de l’ancien régime éclatèrent +alors à tous les yeux. Elles étaient nombreuses. Il suffira d’en marquer +quelques-unes. + +Malgré l’autorité apparente du pouvoir central, le royaume, formé par la +conquête successive de provinces indépendantes, était divisé en +territoires ayant chacun leurs lois, leurs mœurs, leurs coutumes et +payant des impôts différents. Des douanes intérieures les séparaient. +L’unité de la France était ainsi assez artificielle. Elle représentait +un agrégat de pays divers que les efforts répétés des rois, y compris +ceux de Louis XIV, n’avaient pas réussi à unifier entièrement. L’œuvre +la plus utile de la Révolution fut précisément cette unification. + +A de pareilles divisions matérielles venaient s’ajouter des divisions +sociales constituées par des classes: noblesse, clergé, tiers état, dont +les barrières rigides ne pouvaient être que bien difficilement +franchies. + +Considérant comme une de ses forces la séparation des classes, l’ancien +régime l’avait rigoureusement maintenue. Elle devint la principale cause +des haines qu’il inspira. Bien des violences de la bourgeoisie +triomphante représentent surtout les vengeances d’un long passé de +dédains et d’oppression. Les blessures d’amour-propre sont celles dont +le souvenir s’efface le moins. Le Tiers-État en avait supporté beaucoup. +A une réunion des États Généraux de 1614 où ses représentants s’étaient +vus obligés de rester à genoux tête nue, un membre du Tiers ayant osé +dire que les ordres étaient comme trois frères, l’orateur de la noblesse +répondit: «qu’il n’y avait aucune fraternité entre elle et le Tiers, que +les nobles ne voulaient pas que les enfants de cordonniers et de +savetiers les appelassent leurs frères». + +Malgré le progrès des lumières, la noblesse et le clergé conservaient +avec obstination des privilèges et des exigences, injustifiables +cependant depuis que ces classes avaient cessé de rendre des services. + +Écartés des fonctions publiques par le pouvoir royal qui s’en défiait et +remplacés progressivement par une bourgeoisie de plus en plus capable et +instruite, le clergé et la noblesse ne jouaient qu’un rôle social +d’apparat. Ce point a été lumineusement mis en évidence par Taine. + + «Depuis que la noblesse, dit-il, ayant perdu la capacité spéciale, et + que le Tiers, ayant acquis la capacité générale, se trouvent de niveau + par l’éducation et par les aptitudes, l’inégalité qui les sépare est + devenue blessante en devenant inutile. Instituée par la coutume, elle + n’est plus consacrée par la conscience, et le Tiers s’irrite à bon + droit contre des privilèges que rien ne justifie, ni la capacité du + noble, ni l’incapacité du bourgeois.» + +En raison de la rigidité des castes fixées par un long passé, on ne voit +pas ce qui aurait pu déterminer la noblesse et le clergé au renoncement +de leurs privilèges. Sans doute ils finirent par les abandonner dans une +nuit mémorable, lorsque les événements les y forcèrent, mais alors il +était trop tard, et la Révolution déchaînée poursuivit son cours. + +Il est certain que les progrès modernes eussent établi successivement +tout ce que la Révolution a créé: l’égalité des citoyens devant la loi, +la suppression des privilèges de la naissance, etc. Malgré l’esprit +conservateur des Latins, ces choses eussent été obtenues comme elles le +furent par la plupart des peuples. Nous aurions de cette façon économisé +vingt ans de guerres et de dévastations, mais pour les éviter il aurait +fallu une constitution mentale différente de la nôtre et surtout +d’autres hommes d’État que ceux de cette époque. + +L’hostilité profonde de la bourgeoisie contre les classes que la +tradition maintenait au-dessus d’elle fut un des grands facteurs de la +Révolution et explique parfaitement qu’après son triomphe, la première +dépouilla les vaincus de leurs richesses. Elle se conduisit alors comme +des conquérants, tels que Guillaume le Normand distribuant, après la +conquête de l’Angleterre, le sol à ses soldats. + +Mais si la bourgeoisie détestait la noblesse, elle n’avait aucune haine +contre la royauté qui ne lui paraissait pas d’ailleurs remplaçable. Les +maladresses du roi et ses appels à l’étranger ne réussirent que très +lentement à le rendre impopulaire. + +La première Assemblée ne songea jamais à fonder une république. +Extrêmement royaliste, en effet, elle rêvait simplement de substituer +une monarchie constitutionnelle à la monarchie absolue. Seule la +conscience de son pouvoir grandissant l’exaspéra contre les résistances +du roi. Elle n’osa pas cependant le renverser. + + +§ 3.--La vie sous l’ancien régime. + +Il est difficile de se faire une idée bien nette de la vie sous l’ancien +régime et surtout de la situation réelle des paysans. + +Les écrivains qui défendent la Révolution, comme les théologiens +défendent les dogmes religieux, tracent des tableaux tellement sombres +de l’existence des paysans sous l’ancien régime, qu’on se demande +comment les malheureux n’étaient pas tous morts de faim depuis +longtemps. Un bel exemple de cette façon d’écrire se rencontre dans un +livre de M. A. Rambaud, jadis professeur à la Sorbonne, publié sous ce +titre: _Histoire de la Révolution française_. On y remarque notamment +une gravure dont le texte porte: «Misère des paysans sous Louis XIV». Au +premier plan, un homme dispute à des chiens des os d’ailleurs +complètement décharnés. A ses côtés, un malheureux se tord en se +comprimant le ventre. Plus loin une femme couchée par terre mange de +l’herbe. Dans le fond du paysage, des personnages, dont on ne peut dire +si ce sont des cadavres ou des affamés, sont également étendus sur le +sol. Comme exemple de l’administration de l’ancien régime, le même +auteur assure que: «Un emploi de police payé 800 livres en rapportait +400.000.» De tels chiffres indiqueraient, en vérité, un bien grand +désintéressement de la part du marchand de ces productifs emplois. Il +nous affirme encore: «qu’il n’en coûtait que 420 livres pour faire +arrêter les gens», et que, «sous Louis XV, on distribua plus de 150.000 +lettres de cachet». + +La plupart des livres sur la Révolution sont conçus avec aussi peu +d’impartialité et d’esprit critique, c’est pourquoi cette période reste, +en réalité, si mal connue. + +Certes les documents ne manquent pas, mais ils sont parfaitement +contradictoires. A la description célèbre de La Bruyère, on peut opposer +le tableau enthousiaste fait par le voyageur anglais Young de l’état +prospère des paysans visités par lui. + +Étaient-ils vraiment écrasés d’impôts et payaient-ils, comme on l’a +prétendu, les quatre cinquièmes de leur revenu au lieu du cinquième, +aujourd’hui? Impossible de le dire avec certitude. Un fait capital +semble cependant prouver que sous l’ancien régime la situation des +habitants des campagnes ne pouvait être bien misérable puisqu’il paraît +établi que plus du tiers du sol avait été acheté par des paysans. + +On est mieux renseigné sur l’administration financière. Elle était très +oppressive et très compliquée. Les budgets se trouvaient le plus souvent +en déficit et les impôts de toute nature levés par des fermiers généraux +tyranniques. Au moment même de la Révolution, cet état des finances +devint la cause d’un mécontentement universel, exprimé par les cahiers +des États Généraux. Remarquons toutefois que ces cahiers ne traduisaient +pas une situation antérieure, mais un état actuel dû à une crise de +misère produite par la mauvaise récolte de 1788 et l’hiver rigoureux de +1789. Qu’eussent été les mêmes cahiers écrits dix ans plus tôt? + +Malgré ces circonstances défavorables, ils ne contenaient aucune idée +révolutionnaire. Les plus avancés demandaient simplement que les impôts +fussent levés seulement avec le consentement des États Généraux et payés +également par tous. Les mêmes cahiers souhaitaient quelquefois aussi que +le pouvoir du roi fût limité par une Constitution définissant ses droits +et ceux de la nation. Si ces vœux avaient été acceptés, une monarchie +constitutionnelle se fût très facilement substituée à la monarchie +absolue et la Révolution eût été probablement évitée. + +Malheureusement, la noblesse et le clergé étaient trop forts et Louis +XVI trop faible pour qu’une pareille solution fût possible. + +Elle eut d’ailleurs été rendue bien difficile par les exigences de la +bourgeoisie qui prétendait se substituer à la noblesse et fut le +véritable auteur de la Révolution. Le mouvement déchaîné par la +bourgeoisie dépassa rapidement d’ailleurs ses aspirations, ses besoins, +ses espérances. Elle avait réclamé l’égalité à son profit, mais le +peuple la voulut aussi pour lui. La Révolution finit de la sorte par +devenir le gouvernement populaire qu’elle n’était pas, et n’avait +nullement l’intention d’être, tout d’abord. + + +§ 4.--L’évolution des sentiments monarchiques pendant la Révolution. + +Malgré la lenteur d’évolution des éléments affectifs, il est certain que +pendant la Révolution les sentiments, non seulement du peuple, mais +encore des assemblées révolutionnaires à l’égard de la monarchie se +transformèrent très vite. Entre le moment où les législateurs de la +première assemblée révolutionnaire entouraient Louis XVI de respect et +celui où on lui trancha la tête, peu d’années s’écoulèrent. + +Ces changements, plus superficiels que profonds, furent en réalité une +simple transposition de sentiments du même ordre. L’amour que les hommes +de cette époque professaient pour le roi, ils le reportèrent sur le +nouveau gouvernement héritier de sa puissance. Le mécanisme d’un tel +transfert est facile à mettre en évidence. + +Sous l’ancien régime, le souverain tenant son pouvoir de la divinité, +était investi pour cette raison d’une sorte de puissance surnaturelle. +Vers lui se tournait le peuple du fond des campagnes. + +Cette croyance mystique dans la puissance absolue de la royauté fut +ébranlée seulement lorsque des expériences répétées montrèrent que le +pouvoir attribué à l’être adoré était fictif. Il perdit alors son +prestige. Or, quand le prestige est perdu, les foules ne pardonnent pas +au Dieu tombé de s’être illusionnées sur lui et cherchent de nouveau +l’idole dont elles ne peuvent se passer. + +Dès les débuts de la Révolution, des faits nombreux et journellement +répétés révélèrent aux croyants les plus fervents que la royauté ne +possédait plus de puissance et qu’existaient d’autres pouvoirs capables +non seulement de lutter contre elle, mais possédant une force +supérieure. + +Que pouvaient penser en effet de la puissance royale les multitudes qui +voyaient le roi tenu en échec par une Assemblée et incapable, en plein +Paris, de défendre sa meilleure forteresse contre les attaques de bandes +armées. + +La faiblesse royale devint donc évidente, alors que la puissance de +l’Assemblée se montrait grandissante. Or, aux yeux des foules, la +faiblesse est sans prestige, elles se tournent toujours vers la force. + +Dans les assemblées les sentiments, tout en étant très mobiles, +n’évoluent pas aussi vite, c’est pourquoi la foi monarchique y survécut +à la prise de la Bastille, à la fuite du roi et à son entente avec les +souverains étrangers. + +La foi royaliste restait cependant si forte que les émeutes parisiennes +et les événements qui amenèrent l’exécution de Louis XVI ne suffirent +pas à ruiner définitivement dans les provinces l’espèce de piété[8] +séculaire dont était enveloppée l’ancienne monarchie. + + [8] Pour faire comprendre la profondeur de l’amour héréditaire du + peuple à l’égard de ses rois, Michelet relate le fait suivant qui se + passa sous le règne de Louis XV: + + «Quand on apprit à Paris que Louis XV, parti pour l’armée, était + resté malade à Metz, c’était la nuit. On se lève, on court en + tumulte sans savoir où l’on va; les églises s’ouvrent en pleine + nuit... on s’assemblait dans les carrefours, on s’abordait, on + s’interrogeait sans se connaître. Il y eut plusieurs églises où le + prêtre qui prononçait la prière pour la santé du roi interrompit le + chant par ses pleurs et le peuple lui répondit par ses sanglots et + ses cris... Le courrier qui apporta la nouvelle de la convalescence + fut embrassé et presque étouffé; on baisait son cheval, on le menait + en triomphe... Toutes les rues retentissaient d’un cri de joie: «Le + roi est guéri!» + +Elle persista dans une grande partie de la France pendant toute la durée +de la Révolution et fut l’origine des conspirations royalistes et de +l’insurrection de plusieurs départements que la Convention eut tant de +peine à réprimer. La foi royaliste avait disparu à Paris, où la +faiblesse du roi était trop visible; mais, dans les provinces, le +pouvoir royal, représentant de Dieu ici-bas, conservait encore du +prestige. + +Les sentiments royalistes devaient être bien ancrés dans les âmes pour +que la guillotine n’ait pu les étouffer. Les mouvements royalistes +persistèrent, en effet, pendant toute la Révolution et s’accentuèrent +surtout sous le Directoire, lorsque 49 départements envoyèrent à Paris +des députés royalistes, ce qui provoqua de la part du Directoire le coup +d’État de Fructidor. + +Ces sentiments monarchiques, difficilement refoulés par la Révolution, +contribuèrent à favoriser le succès de Bonaparte quand il vint occuper +le trône des anciens rois et rétablir une grande partie l’ancien régime. + + + + +CHAPITRE III + +L’ANARCHIE MENTALE AU MOMENT DE LA RÉVOLUTION ET LE ROLE ATTRIBUÉ AUX +PHILOSOPHES + + +§ 1.--Origines et propagation des idées révolutionnaires. + +La vie extérieure des hommes de chaque âge est moulée sur une vie +intérieure constituée par une armature de traditions, de sentiments, +d’influences morales dirigeant leur conduite et maintenant certaines +notions fondamentales qu’ils subissent sans les discuter. + +Que la résistance de cette armature faiblisse, et des idées sans +influence possible auparavant pourront germer et se développer. +Certaines théories, dont le succès fut immense au moment de la +Révolution, se seraient heurtées deux siècles plus tôt à +d’infranchissables murs. + +Ces considérations ont pour but de rappeler que les événements +extérieurs des révolutions sont toujours la conséquence d’invisibles +transformations lentement opérées dans les âmes. L’étude approfondie +d’une révolution nécessite donc celle du terrain mental sur lequel +germent les idées qui fixeront son cours. + +Généralement fort lente, l’évolution des idées reste souvent invisible +pendant la durée d’une génération. On n’en comprend l’étendue qu’en +comparant l’état mental des mêmes classes sociales aux extrémités de la +courbe parcourue par les esprits. Pour se rendre compte, notamment, des +idées différentes que se faisaient de la royauté les hommes instruits +sous Louis XIV et sous Louis XVI, on peut rapprocher les théories +politiques de Bossuet et de Turgot. + +Bossuet exprimait les conceptions générales de son époque sur la +monarchie absolue, quand il fondait l’autorité d’un gouvernement sur la +volonté de Dieu, «seul juge des actions des rois, toujours +irresponsables devant les hommes». La foi religieuse était alors aussi +forte que la foi monarchique dont elle semblait du reste inséparable, et +aucun philosophe n’aurait pu l’ébranler. + +Les écrits des ministres réformateurs de Louis XVI, ceux de Turgot par +exemple, sont animés d’un tout autre esprit. Du droit divin des rois, il +n’est plus guère parlé, et le droit des peuples commence à se dessiner +nettement. + +Bien des événements avaient contribué à préparer une pareille évolution: +guerres malheureuses, famines, impôts, misère générale de la fin du +règne de Louis XV, etc. Lentement ébranlé, le respect de l’autorité +monarchique avait été remplacé par une révolte des esprits prête à se +manifester dès que s’en présenterait l’occasion. + +Toute armature mentale qui commence à se dissocier se désagrège +rapidement ensuite. C’est pourquoi, au moment de la Révolution, on vit +se propager si vite des idées nullement nouvelles, mais jusqu’alors +restées sans influence, faute d’avoir rencontré le terrain où elles +pouvaient germer. + +Ou les avait répétées cependant bien des fois en effet, les idées qui +séduisirent à ce moment les esprits. Elles inspiraient depuis longtemps +la politique des Anglais. Deux mille ans auparavant, les auteurs grecs +et latins avaient défendu la liberté, maudit les tyrans et proclamé les +droits de la souveraineté populaire. + +Les bourgeois qui firent la Révolution, bien qu’ayant appris, ainsi que +leurs pères, toutes ces choses dans les livres scolaires, n’en avaient +été nullement émus, parce que le moment n’était pas arrivé, où elles +pouvaient les émouvoir. Comment le peuple aurait-il pu en être frappé +davantage à l’époque où on l’habituait à respecter comme des nécessités +naturelles toutes les hiérarchies? + +La véritable action des philosophes sur la genèse de la Révolution, ne +fut pas celle qui leur est attribuée généralement. Ils ne révélèrent +rien de nouveau, mais développèrent l’esprit critique auquel les dogmes +ne résistent pas lorsque leur désagrégation est déjà préparée. + +Sous l’influence du développement de cet esprit critique, les choses qui +commençaient à ne plus être très respectées le devinrent de moins en +moins. Quand le prestige et la tradition furent évanouis, l’édifice +social s’écroula brusquement. + +Cette désagrégation progressive finit par descendre jusqu’au peuple, +mais ne fut pas commencée par lui. Le peuple suit les exemples et ne les +crée jamais. + +Les philosophes qui n’auraient pu exercer aucune influence sur le peuple +en exercèrent une très grande sur les classes éclairées de la nation. La +noblesse désœuvrée, tenue depuis longtemps à l’écart des fonctions, et +par conséquent frondeuse, s’était mise à leur remorque. Incapable de +rien prévoir, elle fut la première à ébranler toutes les traditions qui +constituaient cependant son unique raison d’être. Aussi saturée +d’humanitarisme et de rationalisme que la bourgeoisie d’aujourd’hui, +elle ne cessait de saper par des critiques ses propres privilèges. +C’était, toujours comme aujourd’hui, parmi les favorisés de la fortune +que se rencontraient le plus d’ardents réformateurs. L’aristocratie +encourageait les dissertations sur le contrat social, les droits de +l’homme, l’égalité des citoyens. Elle applaudissait les pièces de +théâtre critiquant les privilèges, l’arbitraire, l’incapacité des gens +en place et les abus de toutes sortes. + +Aussitôt que les hommes perdent confiance dans les fondements de +l’armature mentale dirigeant leur conduite, ils en éprouvent du malaise +puis du mécontentement. Toutes les classes sentaient s’évanouir +lentement leurs anciennes raisons d’agir. Ce qui avait eu du prestige à +leurs yeux depuis des siècles n’en possédait plus. + +L’esprit frondeur des écrivains et de la noblesse n’aurait pas suffi à +ébranler le poids fort lourd des traditions, mais son action se +superposait à d’autres influences profondes. Nous avons dit plus haut, +en citant Bossuet, que sous l’ancien régime, le gouvernement religieux +et le gouvernement civil, très séparés de nos jours, se trouvaient +intimement liés. Toucher à l’un était nécessairement atteindre l’autre. +Or, avant même que l’idée monarchique fût ébranlée, la force de la +tradition religieuse était très entamée chez les cerveaux cultivés. Les +progrès constants de la connaissance avaient fait passer de plus en plus +les esprits de la théologie à la science en opposant la vérité observée +à la vérité révélée. + +Cette évolution mentale, bien qu’assez imprécise encore, permettait +d’apercevoir cependant que les traditions ayant guidé les hommes durant +des siècles, n’avaient pas la valeur qu’on leur attribuait, et qu’il +deviendrait peut-être nécessaire de les remplacer. + +Mais où découvrir les éléments nouveaux pouvant se substituer à la +tradition? Où chercher la baguette magique capable d’élever un autre +édifice social, sur les débris de celui dont on ne se contentait plus? + +L’accord fut unanime pour attribuer à la raison la puissance que la +tradition et les dieux semblaient avoir perdue. Comment douter de sa +force? Ses découvertes ayant été innombrables, n’était-il pas légitime +de supposer, qu’appliquée à la construction des sociétés, elle les +transformerait entièrement? Son rôle possible grandit donc très vite +dans les esprits à mesure que la tradition leur semblait plus +méprisable. + +Ce pouvoir souverain attribué à la raison doit être considéré comme +l’idée culminante qui, non seulement engendra la Révolution, mais encore +la gouverna tout entière. Pendant sa durée, les hommes se livrèrent aux +plus persévérants efforts pour briser le passé? et édifier les sociétés +sur un plan nouveau dicté par la logique. + + * * * * * + +Descendues lentement dans le peuple, les théories rationalistes des +philosophes se résumèrent pour lui dans cette simple notion, que toutes +les choses considérées jadis comme respectables ne l’étaient pas. Les +hommes étant déclarés égaux, les anciens maîtres ne devaient plus être +obéis. + +La multitude s’habitua facilement à ne plus respecter ce que les classes +supérieures avaient elles-mêmes cessé de respecter. Quand la barrière du +respect fut tombée, la Révolution était faite. + +La première conséquence de cette mentalité nouvelle fut une +insubordination générale. Mme Vigée-Lebrun raconte qu’à la promenade de +Longchamp, les gens du peuple montaient sur les marchepieds des +carrosses en disant: «L’année prochaine, vous serez derrière, et nous +serons dedans.» + +La plèbe n’était pas seule à manifester de l’insubordination et du +mécontentement. Ces sentiments furent généraux à la veille de la +Révolution: «Le bas clergé, dit Taine, est hostile aux prélats, les +gentilshommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur, +le paysan au citadin, etc.». + +L’état d’esprit qui s’était étendu de la noblesse et du clergé au +peuple, envahissait également l’armée. Au moment de l’ouverture des +États Généraux, Necker disait: «Nous ne sommes pas sûrs des troupes.» +Les officiers devenaient humanitaires et philosophaient. Les soldats, +recrutés d’ailleurs dans la plus basse classe de la population, ne +philosophaient pas, mais ils n’obéissaient plus. + +Dans leurs faibles cervelles, les idées d’égalité signifiaient +simplement la suppression des chefs et par conséquent de toute +obéissance. En 1790, plus de vingt régiments menaçaient leurs officiers +et quelquefois, comme à Nancy, les mettaient en prison. + +L’anarchie mentale qui, après avoir sévi sur toutes les classes de la +société, envahissait l’armée, fut la cause principale de la disparition +de l’ancien régime. «C’est la défection de l’armée gagnée aux idées du +Tiers, écrivait Rivarol, qui a anéanti la royauté.» + + +§ 2.--Rôle supposé des philosophes du XVIIIe siècle dans la genèse de la +Révolution. Leur antipathie pour la démocratie. + +Si les philosophes, supposés inspirateurs de la Révolution française, +combattirent certains préjugés et abus, on ne doit nullement pour cela +les considérer comme partisans du gouvernement populaire. La démocratie, +dont ils avaient étudié le rôle dans l’histoire grecque, leur était +généralement fort antipathique. Ils n’ignoraient pas, en effet, les +destructions et les violences qui en sont l’invariable cortège et +savaient qu’au temps d’Aristote, elle était déjà définie: «Un État, où +toute chose, les lois même dépendent de la multitude érigée en tyran et +gouvernée par quelques déclamateurs.» + +Pierre Bayle, véritable ancêtre de Voltaire, rappelait dans les termes +suivants les conséquences produites par le gouvernement populaire à +Athènes: + + «Si l’on voyait une histoire qui étalât avec beaucoup d’étendue les + tumultes des assemblées; les factions qui divisaient cette ville; les + séditions qui l’agitaient; les sujets les plus illustres, persécutés, + exilés, punis de mort au gré d’un harangueur violent; on se + persuaderait que ce peuple, qui se piquait tant de liberté, était, + dans le fond, l’esclave d’un petit nombre de cabalistes, qu’il + appelait démagogues et qui le faisaient tourner tantôt d’un côté, + tantôt de l’autre, selon qu’ils changeaient de passions, à peu près + comme la mer pousse les flots tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, + selon les vents qui l’agitent. Vous chercheriez en vain dans la + Macédoine, qui était une monarchie, autant d’exemples de tyrannie que + l’histoire athénienne vous en présente.» + +La démocratie ne séduisit pas davantage Montesquieu. Après avoir décrit +les trois formes de gouvernement le républicain, le monarchique et le +despotique, il montra fort bien ce que devient facilement le +gouvernement populaire. + + «On était libre avec des lois, on veut être libre contre elles; ce qui + était maxime, on l’appelle rigueur; ce qui était règle on l’appelle + gêne. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public; + mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des + particuliers. La République est une dépouille; et sa force n’est plus + que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.» + + ... «Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul. + Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable; un seul tyran + s’élève, et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption. + + «La démocratie a donc deux excès à éviter: l’esprit d’égalité extrême, + qui la conduit au despotisme d’un seul comme le despotisme d’un seul + finit par la conquête.» + +L’idéal de Montesquieu était le gouvernement constitutionnel anglais qui +empêchait la monarchie de dégénérer en despotisme. L’influence de ce +philosophe fut du reste très faible, au moment de la Révolution. + +Quant aux encyclopédistes auxquels on attribue également un grand rôle, +ils ne s’occupent guère de politique, sauf peut-être d’Holbach, +monarchiste libéral comme Voltaire et Diderot. Ils défendent surtout la +liberté individuelle, combattent les empiétements de l’Église alors très +intolérante et ennemie des philosophes. N’étant ni socialistes ni +démocrates, la Révolution n’eut à utiliser aucun de leurs principes. + +Voltaire lui-même se montrait peu partisan de la démocratie: + + «La démocratie, dit-il, ne semble convenir qu’à un tout petit pays, + encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera, + il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La + discorde y régnera comme dans un couvent de moines; mais il n’y aura + ni Saint-Barthélemy, ni massacres d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni + Inquisition, ni condamnation aux galères, pour avoir pris de l’eau + dans la mer sans payer, à moins qu’on ne suppose cette république + composée de diables dans un coin de l’enfer.» + +Tous ces prétendus inspirateurs de la Révolution avaient donc des +opinions fort peu subversives, et il est vraiment difficile de leur +attribuer une influence sérieuse sur le développement du mouvement +révolutionnaire. Rousseau fut un des bien rares philosophes démocrates +de son époque et c’est pourquoi le Contrat social devint la bible des +hommes de la Terreur. Il semblait fournir la justification rationnelle +nécessaire pour excuser des actes dérivés d’impulsions mystiques et +affectives inconscientes qu’aucune philosophie n’avait inspirés. + +A vrai dire, d’ailleurs, les instincts démocratiques de Rousseau étaient +assez suspects. Il considérait lui-même que ses projets de +réorganisation sociale basés sur la souveraineté populaire ne seraient +applicables qu’à une très petite cité. Et lorsque les Polonais lui +demandèrent un projet de constitution démocratique, il leur donna le +conseil de choisir un roi héréditaire. + +Parmi les théories de Rousseau, celle relative à la perfection de l’état +social primitif eut beaucoup de succès. Il assurait, avec divers +écrivains de son époque, que les hommes primitifs étaient parfaits, et +n’avaient été corrompus que par les sociétés. En modifiant ces dernières +au moyen de bonnes lois on ramènerait le bonheur des premiers âges. +Étranger à toute psychologie, il croyait les hommes identiques à travers +le temps et l’espace et les considérait comme devant être tous régis par +les mêmes institutions et les mêmes lois. C’était alors la croyance +générale. «Les vices et les vertus d’un peuple, écrivait Helvétius, sont +toujours un effet nécessaire de sa législation... Comment douter que la +vertu ne soit chez tous les peuples l’effet de la sagesse plus ou moins +grande de l’administration?» + +On ne saurait errer davantage. + + +§ 3.--Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de la +Révolution. + +Il est assez difficile de préciser les conceptions philosophiques et +sociales d’un bourgeois français au moment de la Révolution. Elles se +ramenaient à quelques formules sur la fraternité, l’égalité, le +gouvernement populaire, résumées dans la célèbre déclaration des Droits +de l’homme dont nous aurons occasion de reproduire des fragments. + +Les philosophes du XVIIIe siècle ne paraissent pas avoir exercé sur les +hommes de la Révolution un grand prestige. Rarement en effet sont-ils +cités dans les discours. Hypnotisés par leurs souvenirs classiques de la +Grèce et de Rome, les nouveaux législateurs relisaient Platon et +Plutarque. Ils voulaient faire revivre la constitution de Sparte, ses +mœurs, sa vie frugale et ses lois. + +Lycurgue, Solon, Miltiade, Manlius Torquatus, Brutus, Mucius Scævola, le +fabuleux Minos lui-même, devinrent aussi familiers à la tribune qu’au +théâtre et le public se passionnait pour eux. Les ombres des héros du +monde antique planèrent toujours sur les assemblées révolutionnaires. La +postérité seule devait y faire planer celle des philosophes du XVIIIe +siècle. + +On voit donc qu’en réalité les hommes de cette période, généralement +représentés comme de hardis novateurs guidés par des philosophes +subtils, ne prétendaient nullement innover, mais revenir à un passé +enseveli depuis longtemps dans les incertitudes de l’histoire et auquel +d’ailleurs ils ne comprirent jamais rien. + +Les plus raisonnables, qui ne prenaient pas si loin leurs modèles, +songeaient simplement à adopter le régime constitutionnel anglais, dont +Montesquieu et Voltaire avaient vanté les avantages et que tous les +peuples devaient finir par imiter sans crise violente. + +Leurs ambitions se bornaient à perfectionner la monarchie existante, et +non à la renverser. Mais en temps de révolution les voies parcourues +sont souvent fort différentes de celles qu’on se proposait de parcourir. +A l’époque de la convocation des États Généraux, personne n’aurait +jamais supposé qu’une révolution de bourgeois pacifiques et lettrés se +transformerait rapidement en une des plus sanguinaires dictatures de +l’histoire. + + + + +CHAPITRE IV + +LES ILLUSIONS PSYCHOLOGIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +§ 1.--Les illusions sur l’homme primitif, sur le retour à l’état de +nature et sur la psychologie populaire. + +Nous avons déjà rappelé, et nous y reviendrons encore, que les erreurs +d’une doctrine ne nuisant pas à sa propagation, son influence sur les +esprits doit seule être considérée. + +Mais si la critique des erreurs ne présente guère d’utilité pratique, +elle est fort intéressante au point de vue psychologique. Le philosophe +désireux de découvrir comment s’impressionnent les hommes devra toujours +étudier avec soin les illusions dont ils vécurent. Jamais peut-être, +dans le cours de l’histoire, ces dernières n’apparurent aussi profondes +et aussi nombreuses qu’au moment de la Révolution. + +Une des plus manifestes fut la conception singulière qu’on se faisait de +la nature de nos premiers ancêtres et des sociétés primitives. +L’anthropologie n’ayant pas révélé encore les conditions d’existence de +nos lointains aïeux, on admettait, sous l’influence des récits +bibliques, que l’homme était sorti parfait des mains du Créateur. Les +premières sociétés constituaient des modèles, altérés plus tard par la +civilisation et auxquels il fallait revenir. Le retour à l’état de +nature devint bientôt le cri général. «Le principe fondamental de toute +morale sur lequel j’ai raisonné dans mes écrits, disait Rousseau, est +que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et +l’ordre.» + +La science moderne, en déterminant d’après les débris de leur industrie +les conditions d’existence de nos premiers ancêtres, a depuis longtemps +montré l’erreur de cette doctrine. L’homme primitif est devenu pour elle +une brute féroce ignorant, tout comme le sauvage moderne, la bonté, la +morale et la pitié. Gouverné uniquement par ses impulsions instinctives, +il se précipitait sur sa proie quand la faim le poussait hors de sa +caverne, et se ruait sur son ennemi dès que la haine l’excitait. La +raison n’étant pas née encore, ne pouvait avoir aucune prise sur ses +instincts. + +Le but de la civilisation, contrairement à toute la croyance +révolutionnaire, n’a pas été de revenir à l’état de nature, mais bien +d’en sortir. Ce fut justement parce que les Jacobins ramenèrent l’homme +à l’état primitif en détruisant tous les freins sociaux sans lesquels +aucune civilisation ne peut exister, qu’ils transformèrent une société +policée en horde barbare. + +Les idées des théoriciens sur la nature de l’homme valaient à peu près +celles d’un général romain sur la puissance des augures. Leur influence +comme mobile d’action fut cependant considérable. La Convention s’en +inspira toujours. + +Les erreurs concernant nos primitifs ancêtres étaient assez excusables, +puisque avant les découvertes modernes leurs véritables conditions +d’existence restaient profondément inconnues. L’ignorance complète de la +psychologie des hommes qui entouraient les théoriciens de la Révolution +est beaucoup moins explicable. + +Il semble vraiment que philosophes et écrivains du XVIIIe siècle aient +été totalement dépourvus de la moindre faculté d’observation. Ils ont +vécu au milieu de leurs contemporains sans les voir ni les comprendre. +L’âme populaire notamment ne fut jamais soupçonnée par eux. L’homme du +peuple leur apparaissait toujours moulé sur le modèle chimérique enfanté +par leurs rêves. Aussi ignorants de la psychologie que des enseignements +de l’histoire, ils le considéraient comme naturellement bon, affectueux, +reconnaissant et toujours prêt à écouter la raison. + +Les discours des Constituants montrent la profondeur de leurs illusions. +Quand les paysans commencèrent à brûler les châteaux, ils en furent très +étonnés et leur adressèrent des harangues sentimentales pour les prier +de cesser, afin de ne pas «faire de la peine à leur bon roi» et les +adjurèrent «de l’étonner par leurs vertus». + + +§ 2.--Les illusions sur la possibilité de séparer l’homme de son passé +et sur la puissance transformatrice attribuée aux lois. + +Un des principes qui servirent de base aux institutions révolutionnaires +fut que l’homme est facilement séparable de son passé et qu’une société +peut être refaite de toutes pièces avec des institutions. Persuadés, +d’après la lumière de la raison, qu’en dehors des âges primitifs devant +servir de modèles, le passé représentait un héritage de superstitions et +d’erreurs, les législateurs résolurent de rompre entièrement avec lui. +Pour bien marquer cette intention, ils fondèrent une ère nouvelle, +transformèrent le calendrier, changèrent les noms des mois et des +saisons. + +Supposant tous les hommes semblables, ils pensaient pouvoir légiférer +pour le genre humain. Condorcet s’imaginait émettre une vérité évidente +en disant: «Une bonne loi doit être bonne pour tous les hommes comme une +proposition de géométrie est vraie pour tous.» + +Les théoriciens de la Révolution n’entrevirent jamais, derrière les +choses visibles, les ressorts invisibles qui les mènent. Il fallut tous +les progrès des sciences biologiques pour montrer combien étaient +lourdes leurs erreurs et à quel point un être quelconque dépend de son +passé. + +A cette influence du passé, les réformateurs de la Révolution se +heurtèrent toujours sans jamais la comprendre. Ils voulaient l’anéantir, +et furent anéantis par elle. + +La foi des législateurs dans la puissance absolue attribuée aux +institutions et aux lois assez ébranlée à la fin de la Révolution, fut à +ses débuts complète. Grégoire disait à la tribune de l’Assemblée +constituante sans provoquer aucun étonnement: «Nous pourrions, si nous +le voulions, changer la religion, mais nous ne le voulons pas.» On sait +qu’ils le voulurent plus tard, et on sait aussi combien misérablement +échoua leur tentative. + +Les Jacobins eurent cependant entre les mains tous les éléments de +succès. Grâce à la plus dure des tyrannies, les obstacles étaient +brisés, les lois qu’il leur plaisait d’imposer toujours acceptées. Après +dix ans de violences, de ruines, d’incendies, de massacres et de +bouleversements, leur impuissance se révéla si éclatante qu’ils +tombèrent sous la réprobation universelle. Le dictateur réclamé alors +par la France entière fut obligé de rétablir la plus grande partie de ce +qui avait été détruit. + +La tentative des Jacobins pour refaire la société au nom de la raison +pure, constitue une expérience du plus haut intérêt. L’occasion ne sera +probablement pas donnée à l’homme de la répéter sur une pareille +échelle. + +Bien que la leçon ait été terrible, elle ne semble pas cependant +suffisante à beaucoup d’esprits, puisque de nos jours encore, nous +voyons les socialistes proposer de refaire de toutes pièces une société +d’après leurs plans chimériques. + + +§ 3.--Les illusions sur la valeur théorique des grands principes +révolutionnaires. + +Les principes fondamentaux sur lesquels la Révolution se basa pour +édifier un droit nouveau sont contenus dans les Déclarations des Droits +de l’Homme, formulées successivement en 1789, 1793 et 1795. Elles sont +d’accord pour proclamer que: «Le principe de la souveraineté réside dans +la nation.» + +Les trois déclarations varient d’ailleurs sur plusieurs points, +l’égalité notamment. Celle de 1789 dit simplement, article 1er: «Les +hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.» Celle de 1793 +va plus loin et assure, article 3: «Tous les hommes sont égaux par la +nature.» Celle de 1795 est plus modeste et dit, article 3: «L’égalité +consiste en ce que la loi est la même pour tous.» En outre, après avoir +parlé des droits, la dernière Déclaration croit utile de parler des +devoirs. Sa morale n’est autre que celle de l’Évangile. Article 2: «Tous +les devoirs de l’homme et du citoyen dérivent de ces deux principes +gravés par la nature dans tous les cœurs: ne faites pas à autrui ce que +vous ne voudriez pas qu’on vous fît; faites constamment aux autres le +bien que vous voudriez en recevoir.» + +Les parties essentielles de ces proclamations, les seules qui aient +réellement survécu, furent l’égalité et la souveraineté populaire. + +Malgré la faiblesse de son contenu rationnel, le rôle de la devise +républicaine: «Liberté, égalité, fraternité» fut considérable. + +Cette formule magique, restée gravée sur nos murs en attendant qu’elle +le soit dans nos cœurs, a possédé réellement la puissance surnaturelle +attribuée par les sorciers à certaines paroles. + +En raison des espoirs nouveaux suscités par ses promesses, son pouvoir +d’expansion fut considérable. Des milliers d’hommes se firent tuer pour +elle. De nos jours encore quand une révolution éclate quelque part dans +le monde, la même formule est toujours invoquée. + +Son choix fut très heureux. Elle appartient à cette catégorie de +sentences imprécises, évocatrices de rêves, que chacun est libre +d’interpréter au gré de ses désirs, de ses haines et de ses espérances. +En matière de foi, le sens réel des mots importe assez peu, celui qu’on +leur attache crée leur puissance. + +Des trois principes de la devise révolutionnaire, l’égalité engendra le +plus de conséquences. Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage +que c’est à peu près le seul ayant survécu et dont les effets se +manifestent encore. + +Ce n’est pas assurément la Révolution qui introduisit l’idée d’égalité +dans le monde. Sans même remonter aux républiques grecques, on peut +remarquer que la théorie égalitaire avait été enseignée de la façon la +plus nette par le christianisme et l’islamisme. Tous les hommes, sujets +d’un même Dieu, étaient égaux devant lui, et jugés uniquement d’après +leurs mérites. Le dogme de l’égalité des âmes devant le Créateur fut un +dogme essentiel aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens. + +Mais proclamer un principe ne suffit pas à le faire observer. L’Église +chrétienne renonça vite à son égalité théorique, et les hommes de la +Révolution n’en tinrent compte que dans leurs discours. + +Le sens du terme égalité varie suivant les catégories de personnes qui +en font usage. Il cache souvent des sentiments très contraires à son +sens réel et représente alors l’impérieux besoin de n’avoir personne +au-dessus de soi, joint au désir non moins vif d’en sentir au-dessous. + +Chez les Jacobins de la Révolution, comme chez ceux de nos jours, le mot +égalité traduisait simplement une haine jalouse de toutes les +supériorités. Pour les effacer, ils prétendaient unifier les mœurs, les +manières, les costumes, les situations. Tout despotisme, autre que celui +exercé par eux leur semblait odieux. + +Ne pouvant éviter les inégalités naturelles qui les choquaient, ils les +nièrent. La seconde Déclaration des Droits de l’Homme, celle de 1793, +rappelée plus haut, affirme, contrairement à l’évidence, que: «Tous les +hommes sont égaux par la nature.» + +Il semble bien que la soif ardente de l’égalité n’ait caché chez +beaucoup d’hommes de la Révolution qu’un intense besoin d’inégalités. +Napoléon fut obligé de rétablir pour eux les titres nobiliaires et les +décorations. Après avoir montré que ce fut chez les plus farouches +révolutionnaires qu’il trouva ses plus dociles instruments de règne, +Taine ajoute: + + «Tout de suite, sous leurs prêches de liberté et d’égalité, il a + démêlé leurs instincts autoritaires, leur besoin de commander, de + primer, même en sous-ordre, et par surcroît, chez la plupart d’entre + eux, les appétits d’argent ou de jouissance. Entre le délégué du + Comité de Salut public et le ministre, le préfet ou sous-préfet de + l’Empire la différence est petite: c’est le même homme sous deux + costumes, d’abord en carmagnole, puis en habit brodé.» + +Le dogme de l’égalité eut pour première conséquence la proclamation, par +la bourgeoisie, de la souveraineté populaire. Cette souveraineté +demeura, du reste, très théorique pendant toute la durée de la +Révolution. + +Le principe d’égalité fut le legs durable de la Révolution. Les deux +termes liberté et fraternité qui l’encadrent dans la devise républicaine +eurent toujours une action très faible. On peut même dire qu’elle fut +totalement nulle pendant toute la durée de la Révolution et de l’Empire, +et ne servit qu’à orner les discours. + +Leur influence ne fut guère plus grande ensuite. La fraternité n’a +jamais été pratiquée, et de la liberté, les peuples se sont toujours peu +souciés. Actuellement les ouvriers l’ont complètement abandonnée à leurs +syndicats. + +En résumé, bien que la devise républicaine ait été peu appliquée elle +eut une influence très grande. De la Révolution, il n’est guère resté +dans l’âme populaire que les trois mots célèbres résumant son évangile +et que ses armées propagèrent à travers l’Europe. + + + + +LIVRE II + +LES INFLUENCES RATIONNELLES, AFFECTIVES, MYSTIQUES ET COLLECTIVES +PENDANT LA RÉVOLUTION + + + + +CHAPITRE I + +PSYCHOLOGIE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE + + +§ 1.--Influences psychologiques intervenues dans la Révolution +française. + +Dans la genèse de la Révolution aussi bien que dans sa durée, sont +intervenus des éléments rationnels, affectifs, mystiques et collectifs +régis chacun par des logiques différentes. C’est, je l’ai dit déjà, pour +n’avoir pas su dissocier leurs influences respectives que tant +d’historiens ont si mal interprété cette période. + +L’élément rationnel généralement invoqué comme moyen d’explication, +exerça en réalité l’action la plus faible. Il prépara la Révolution +française mais se maintint seulement à ses débuts tant qu’elle resta +exclusivement bourgeoise. Son action se manifesta dans beaucoup de +mesures telles que les projets de réforme des impôts, la suppression des +privilèges d’une noblesse inutile, etc. + +Dès que la Révolution pénétra dans le peuple, l’influence de l’élément +rationnel s’évanouit vite devant celle des éléments affectifs et +collectifs. Quant aux éléments mystiques, soutiens de la foi +révolutionnaire, ils fanatisèrent les armées et propagèrent à travers le +monde la nouvelle croyance. + +Nous verrons apparaître successivement dans les faits et dans la +psychologie des individus ces diverses influences. La plus importante +peut-être fut l’influence mystique. La Révolution ne se comprend bien, +on ne saurait trop le répéter, que considérée comme la formation d’une +croyance religieuse. Ce que nous avons dit ailleurs de toutes les +croyances peut donc lui être également appliqué. En se reportant, par +exemple, au précédent chapitre sur la Réforme, on verra qu’elle présente +plus d’une analogie avec la Révolution. + +Après avoir perdu beaucoup de temps à montrer la faible valeur +rationnelle des croyances, les philosophes commencent aujourd’hui à +mieux interpréter leur rôle. Ils ont bien été forcés de constater que +seules elles possèdent une influence suffisante pour transformer tous +les éléments d’une civilisation. + +Elles s’imposent hors de la raison et possèdent la puissance d’orienter +les pensées et les sentiments dans une même direction. La raison pure +n’eut jamais un tel pouvoir, ce n’est pas elle qui passionne les hommes. + +La forme religieuse rapidement revêtue par la Révolution explique son +pouvoir d’expansion et le prestige qu’elle exerça et exerce encore. + +Peu d’historiens comprirent que ce grand mouvement devait être considéré +comme la fondation d’une religion nouvelle. Le pénétrant Tocqueville +est, je crois, le premier à l’avoir pressenti. + + «La Révolution française, dit-il, est une révolution politique qui a + opéré à la manière et qui a pris en quelque chose l’aspect d’une + révolution religieuse. Voyez par quels traits réguliers et + caractéristiques elle achève de ressembler à ces dernières: non + seulement elle se répand au loin comme elles, mais, comme elles, elle + y pénètre par la prédication et la propagande. Une révolution + politique qui inspire le prosélytisme; qu’on prêche aussi ardemment + aux étrangers qu’on l’accomplit avec passion chez soi; considérez quel + nouveau spectacle.» + +Le côté religieux de la Révolution étant admis, on s’explique facilement +ses fureurs et ses dévastations. L’histoire nous les montre en effet +accompagnant toujours la naissance des croyances. La Révolution devait +donc, elle aussi, provoquer les intolérances et les violences qu’exigent +de leurs adeptes les dieux triomphants. Elle a bouleversé l’Europe +pendant vingt ans, ruiné la France, fait périr des millions d’hommes et +coûté plusieurs invasions, mais ce n’est généralement qu’au prix de +pareilles catastrophes qu’un peuple peut changer de croyances. + +Si l’élément mystique est toujours le fondement ces croyances, certains +éléments affectifs et rationnels s’y superposent bientôt. La croyance +sert ainsi de groupement à des sentiments, des passions, des intérêts du +domaine de l’affectif. La raison enveloppe ensuite le tout pour tâcher +de justifier des événements auxquels cependant elle ne prit aucune part. + +Au moment de la Révolution, chacun, selon ses aspirations, habilla la +croyance nouvelle d’un vêtement rationnel différent. Les peuples y +virent seulement la suppression des hiérarchies et des despotismes +religieux et politiques dont ils avaient si souvent souffert. Des +écrivains comme Gœthe, des penseurs comme Kant, s’imaginèrent y +découvrir le triomphe de la raison. Des étrangers comme Humboldt +venaient en France «pour respirer l’air de la liberté et assister aux +funérailles du despotisme». + +Ces illusions intellectuelles ne durèrent pas longtemps. Le déroulement +du drame révéla vite les vrais fondements du rêve. + + +§ 2.--Dissolution de l’ancien régime.--Réunion des États Généraux. + +Avant de se réaliser dans des actes, les révolutions s’ébauchent dans +les pensées. Préparée par les causes étudiées plus haut, la Révolution +française commence en réalité avec le règne de Louis XVI. Chaque jour +plus mécontente et frondeuse, la bourgeoisie accumulait ses +réclamations. Tout le monde appelait des réformes. + +Louis XVI en comprenait bien l’utilité, mais il était trop faible pour +les imposer à la noblesse et au clergé. Il ne put même pas soutenir ses +ministres réformateurs Malesherbes et Turgot. Par suite des famines et +de l’accroissement des impôts, la misère de toutes les classes +grandissait, les grosses pensions obtenues par l’entourage du souverain +faisaient un contraste choquant avec la détresse générale. + +Les notables convoqués pour tâcher de remédier à la situation financière +refusèrent l’égalité des impôts et accordèrent seulement +d’insignifiantes réformes que le Parlement ne consentit même pas à +enregistrer. Il fallut le dissoudre. Les Parlements de province firent +cause commune avec celui de Paris et se virent également dispersés. Mais +ils étaient les maîtres de l’opinion et la poussèrent partout à réclamer +la réunion des États Généraux qui n’avaient pas été convoqués depuis +près de deux siècles. + +Elle fut décidée. Cinq millions de Français, dont 100.000 +ecclésiastiques et 150.000 nobles, envoyèrent leurs représentants. Il y +eut en tout 1.200 députés dont 578 du Tiers se composant surtout de +magistrats, d’avocats et de médecins. Sur les 300 députés du clergé, +200, roturiers d’origine, étaient de cœur avec le Tiers contre la +noblesse et le clergé. + +Dès les premières réunions, on vit se manifester des conflits +psychologiques entre les députés de conditions sociales inégales et par +conséquent de mentalités différentes. Les costumes magnifiques des +députés privilégiés contrastaient d’une façon humiliante avec la sombre +tenue du Tiers État. + +A la première séance, les membres de la noblesse et du clergé se +couvrirent, suivant la prérogative de leur caste, devant le roi. Ceux du +Tiers voulurent les imiter, mais les privilégiés protestèrent. Le +lendemain, de nouveaux conflits d’amour-propre éclatèrent. Les députés +du Tiers-État invitèrent ceux de la noblesse et du clergé qui siégeaient +dans des salles séparées à se réunir avec eux pour la vérification des +pouvoirs. La noblesse refusa. Les pourparlers durèrent plus d’un mois. +Finalement, les députés du Tiers, sur la proposition de l’abbé Sieyès, +considérant qu’ils représentaient 95 p. 100 de la nation, se déclarèrent +constitués en Assemblée nationale. La Révolution commencée allait +dérouler son cours. + + +§ 3.--L’Assemblée Constituante. + +La force d’une assemblée politique est faite surtout de la faiblesse de +ses adversaires. Étonnée du peu de résistance qu’elle rencontrait et +entraînée par l’ascendant de quelques orateurs, l’Assemblée +constituante, dès ses débuts, parla et agit en souveraine. Elle +s’arrogea notamment le pouvoir de décréter des impôts, grave atteinte +aux prérogatives de la puissance royale. + +La résistance de Louis XVI fut assez faible. Il fit simplement fermer la +salle des États. Les députés se rendirent alors dans celle du Jeu de +Paume et y prêtèrent le serment de ne pas se séparer jusqu’à ce que la +Constitution du royaume fût établie. + +La majorité des députés du clergé vint siéger avec eux. Le roi cassa la +décision de l’Assemblée et ordonna aux députés de se retirer. Le marquis +de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies, les ayant invités à +exécuter l’ordre du souverain, le président de l’Assemblée déclara «que +la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordres», et Mirabeau répondit +à l’envoyé du souverain que réunie par la volonté du peuple l’Assemblée +ne sortirait que par la force des baïonnettes. Le roi céda encore. + +Le 9 juin, la réunion des députés prenait le titre d’Assemblée +Constituante. Pour la première fois depuis des siècles, le roi était +forcé de reconnaître l’existence d’un nouveau pouvoir, jadis ignoré, +celui du peuple représenté par ses élus. La monarchie absolue avait pris +fin. + +Se sentant de plus en plus menacé, Louis XVI appela autour de Versailles +des régiments composés de mercenaires étrangers. L’Assemblée demanda le +retrait des troupes, Louis XVI refusa et renvoya Necker, le remplaçant +par le maréchal de Broglie, réputé très autoritaire. + +Mais l’Assemblée avait à son service d’habiles défenseurs. Camille +Desmoulins et d’autres haranguaient partout la foule, l’appelant à la +défense de la liberté. Ils firent sonner le tocsin, organisèrent une +milice de 12.000 hommes, s’emparèrent aux Invalides de fusils et de +canons et dirigèrent le 14 juillet des bandes armées sur la Bastille. La +forteresse, à peine défendue, capitula en quelques heures. On y trouva +sept prisonniers dont un idiot et quatre accusés de faux. + +La Bastille, prison de bien des victimes de l’arbitraire, symbolisait +pour beaucoup l’absolutisme royal, mais le peuple qui la démolit n’avait +pas eu à en souffrir. On n’y enfermait guère que les gens de la +noblesse. + +L’influence exercée par la prise de cette forteresse s’est continuée +jusqu’à nos jours. De graves historiens comme M. Rambaud assurent que +«la prise de la Bastille est un fait culminant dans l’histoire non +seulement de la France, mais de l’Europe entière, et qu’elle inaugurait +une époque nouvelle de l’histoire du monde». + +Une telle crédulité est un peu excessive. L’importance de cet événement +résidait uniquement dans ce fait psychologique que pour la première fois +il donnait au peuple une preuve évidente de la faiblesse d’une autorité, +jadis très redoutée. + +Quand le principe d’autorité est touché dans l’âme populaire, il se +dissout très vite. Que ne pouvait-on exiger d’un roi incapable de +défendre sa principale forteresse contre les attaques populaires? Le +maître considéré comme tout-puissant avait cessé de l’être. + +La prise de la Bastille fut l’origine d’un de ces phénomènes de +contagion mentale qui abondent dans l’histoire de la Révolution. Les +troupes de mercenaires étrangers, bien que ne pouvant guère s’intéresser +à ce mouvement, commencèrent à présenter des symptômes de mutinerie. +Louis XVI en fut réduit à accepter leur dislocation. Il rappela Necker, +se rendit à l’Hôtel de Ville, sanctionna par sa présence les faits +accomplis, puis accepta de La Fayette, commandant la garde nationale, la +nouvelle cocarde bleue, blanche et rouge, qui alliait les couleurs de la +ville de Paris à celles du roi. + +Si l’émeute dont résulta la prise de la Bastille ne peut être nullement +considérée «comme un fait culminant dans l’histoire» elle marque +cependant le moment précis où commence le gouvernement populaire. Le +peuple armé interviendra désormais chaque jour dans les délibérations +des assemblées révolutionnaires et pèsera lourdement sur leur conduite. + +Cette intervention du peuple, conforme au dogme de sa souveraineté, a +provoqué l’admiration respectueuse de beaucoup d’historiens de la +Révolution. Une étude, même superficielle, de la psychologie des foules, +leur eût facilement montré que l’entité mystique appelée par eux le +peuple, traduisait simplement la volonté de quelques meneurs. Il ne faut +donc pas dire: le peuple a pris la Bastille, attaqué les Tuileries, +envahi la Convention, etc., mais bien: quelques meneurs ont +réuni--généralement par l’intermédiaire des clubs--des bandes populaires +qu’ils ont lancées sur la Bastille, les Tuileries, etc. Ce furent les +mêmes foules qui, pendant toute la Révolution, attaquèrent ou +défendirent les partis les plus contraires suivant les meneurs qui se +trouvaient à leur tête. Une foule n’a jamais que l’opinion de ses chefs. + + * * * * * + +L’exemple constituant une des formes les plus puissantes de la +suggestion, la prise de la Bastille devait être inévitablement suivie de +la destruction d’autres forteresses. Beaucoup de châteaux furent +considérés comme de petites Bastilles et pour imiter les Parisiens qui +avaient détruit la leur, les paysans se mirent à les brûler. Ils le +firent avec d’autant plus de frénésie que les demeures seigneuriales +contenaient les titres des redevances féodales. Ce fut une sorte de +Jacquerie. + +L’Assemblée constituante si hautaine et si fière à l’égard du Roi, se +montra, comme d’ailleurs toutes les assemblées révolutionnaires qui lui +succédèrent, extrêmement pusillanime devant le peuple. + +Espérant mettre fin aux désordres, elle adopta dans la nuit du 4 août, +sur la proposition d’un membre de la noblesse, le comte de Noailles, +l’abolition des droits seigneuriaux. Bien que cette mesure supprimât +d’un seul coup les privilèges de la noblesse, elle fut votée avec des +larmes et des embrassements. Pareil accès d’enthousiasme sentimental +s’explique très bien en se souvenant à quel point les émotions sont +contagieuses dans les foules, surtout dans les assemblées déprimées par +la peur. + +Si cette renonciation des nobles à leurs privilèges s’était produite +quelques années plus tôt, la Révolution eût sans doute été évitée, mais +elle s’effectua trop tard. Céder seulement quand on y est forcé ne fait +qu’accroître les exigences de ceux auxquels on cède. En politique il +faut savoir prévoir et concéder longtemps avant d’y être obligé. + +Louis XVI hésita pendant deux mois à ratifier les décisions prises par +l’Assemblée dans la nuit du 4 août. Il s’était retiré à Versailles. Les +meneurs y expédièrent alors une bande de 7 ou 8.000 hommes et femmes du +peuple en lui assurant que la résidence royale contenait de grandes +provisions de pain. Les grilles du palais furent forcées, des gardes du +corps tués, le Roi et toute sa famille ramenés à Paris au milieu d’une +foule hurlante d’individus portant au bout de leurs piques les têtes des +soldats massacrés. L’effroyable voyage dura six heures. Ces événements +constituèrent ce qu’on a nommé les journées d’octobre. + +Le pouvoir populaire grandissait et en réalité le Roi, tout comme +l’Assemblée, se trouvait désormais dans les mains du peuple, +c’est-à-dire à la merci des clubs et de leurs meneurs. Ce pouvoir +populaire devait dominer pendant près de dix ans et la Révolution va +devenir presque uniquement son œuvre. + +Tout en proclamant que le peuple constituait le seul souverain, +l’Assemblée était très embarrassée par des émeutes qui dépassaient de +beaucoup ses prévisions théoriques. Elle s’imagina que tout rentrerait +dans l’ordre en fabriquant une constitution destinée à assurer le +bonheur éternel des hommes. + +On sait que pendant toute la durée de la Révolution, une des principales +occupations des assemblées fut de faire, défaire et refaire des +constitutions. Les théoriciens leur attribuaient, comme aujourd’hui +encore, le pouvoir de transformer les sociétés. L’Assemblée ne pouvait +donc faillir à cette tâche. En attendant, elle publia une déclaration +solennelle des droits de l’homme résumant ses principes. + +Constitution, proclamations, déclarations et discours n’eurent pas la +plus légère action ni sur les mouvements populaires, ni sur les +dissentiments qui grandissaient chaque jour au sein de l’Assemblée. +Celle-ci subissait de plus en plus l’ascendant du parti avancé, appuyé +sur les clubs. Des meneurs influents Danton, Camille Desmoulins, plus +tard Marat et Hébert, excitaient violemment la populace par leurs +harangues et leurs journaux. On descendait rapidement la pente +conduisant aux extrêmes. + +Pendant tous ces désordres les finances ne s’amélioraient pas. +Définitivement convaincue que les discours philanthropiques ne +modifieraient pas leur état lamentable, voyant d’ailleurs La banqueroute +menaçante, l’Assemblée décréta, le 2 novembre 1789, la confiscation des +biens d’Église. Leurs revenus, y compris les dîmes prélevées sur les +fidèles, étaient d’environ 200 millions et leur valeur estimée à trois +milliards. Ils se trouvaient répartis entre quelques centaines de +prélats, abbés de cour, etc., possédant le quart de la France. Ces +biens, qualifiés désormais domaines nationaux, formèrent la garantie des +assignats dont la première émission fut de 400 millions. Le public les +accepta d’abord, mais ils se multiplièrent tellement sous la Convention +et le Directoire qui en émirent pour 45 milliards, qu’un assignat de 100 +livres finit par valoir seulement quelques sous. + +Stimulé par son entourage, le faible Louis XVI essayait, mais vainement, +de lutter contre les décrets de l’Assemblée constituante en refusant de +les sanctionner. + +Sous l’influence des suggestions journalières des meneurs et de la +contagion mentale, le mouvement révolutionnaire se propageait partout +indépendamment de l’Assemblée et parfois même contre elle. + +Dans les villes et les villages se formaient des municipalités +révolutionnaires protégées par des gardes nationales locales. Celles des +villes voisines commencèrent à s’entendre pour se défendre au besoin. +Ainsi se constituèrent des fédérations fondues bientôt en une seule qui +envoya 14.000 gardes nationaux à Paris, au Champ-de-Mars le 14 juillet +1790. Le Roi y jura de maintenir la Constitution décrétée par +l’Assemblée nationale. + +Malgré ce vain serment il devenait plus évident chaque jour qu’aucun +accord n’était possible entre les principes héréditaires de la monarchie +et ceux proclamés par l’Assemblée. + +Se sentant complètement impuissant, le roi ne songea plus qu’à fuir. +Arrêté à Varennes et ramené à Paris comme un prisonnier, il fut enfermé +aux Tuileries. L’Assemblée, quoique toujours royaliste, le suspendit de +ses pouvoirs et décida d’assumer seule la charge du gouvernement. + +Jamais souverain ne s’était trouvé dans une situation aussi difficile +que Louis XVI au moment de sa fuite. Le génie d’un Richelieu eût à peine +suffi pour en sortir. L’unique élément de défense sur lequel il pouvait +s’appuyer, l’armée, lui avait fait, dès le début, entièrement défaut. + +Sans doute, pendant toute la durée de la Constituante, l’immense +majorité des Français et l’Assemblée étant restés royalistes, le +souverain, en acceptant une monarchie libérale, se serait peut-être +maintenu au pouvoir. Louis XVI aurait donc eu, semble-t-il, peu de chose +à faire pour s’entendre avec l’Assemblée. + +Peu de chose, assurément, mais avec sa structure mentale, ce peu de +chose lui était rigoureusement impossible. Toutes les ombres de ses +ancêtres se seraient dressées devant lui s’il avait consenti à modifier +le mécanisme de la monarchie léguée par tant d’aïeux. Alors même +d’ailleurs qu’il l’eût tenté, jamais la résistance de sa famille, du +clergé, de la noblesse et de la Cour, n’aurait pu être surmontée. Les +anciennes castes sur lesquelles s’appuyait la monarchie, noblesse et +clergé, étaient alors presque aussi puissantes que le monarque lui-même. +Toutes les fois qu’il eut l’air de céder aux injonctions de l’Assemblée +ce fut contraint par la force et simplement pour tâcher de gagner du +temps. Ses appels à l’étranger représentent la résolution d’un homme +désespéré qui a vu tous ses appuis naturels s’effondrer. + +Il se faisait, la reine surtout, les plus étranges illusions sur l’aide +possible de l’Autriche, rivale de la France depuis des siècles. Si elle +acceptait, fort mollement, de venir au secours du roi, ce n’était +qu’avec l’espoir d’une grosse récompense. Mercy faisait entendre qu’on +demanderait, comme rétribution, l’Alsace, les Alpes et la Navarre. + + * * * * * + +Les meneurs des clubs trouvant l’Assemblée trop royaliste, lancèrent le +peuple sur elle. Une pétition fut signée invitant l’Assemblée à +convoquer un nouveau pouvoir constituant pour procéder au jugement de +Louis XVI. + +Restée malgré tout monarchiste et trouvant que la Révolution prenait un +caractère par trop démagogique, l’Assemblée résolut de se défendre +contre les agissements de la populace. Un bataillon de la garde +nationale, commandé par La Fayette, fut envoyé au Champ-de-Mars, où la +foule s’était réunie, pour la disperser. Une cinquantaine de +manifestants furent tués. + +L’Assemblée ne persista pas longtemps dans ses velléités de résistance. +Redevenue très craintive devant le peuple, elle accrut son arrogance +avec le Roi, lui retirant chaque jour quelques parcelles de ses +prérogatives et de son autorité. Il n’était plus guère qu’un simple +fonctionnaire chargé d’exécuter les volontés qu’on lui signifiait. + +L’Assemblée s’était imaginé pouvoir exercer l’autorité qu’elle retirait +au Roi, mais une telle tâche était infiniment au-dessus de ses +ressources. Un pouvoir trop morcelé, reste toujours sans force. «Je ne +connais rien de plus terrible, disait Mirabeau, que l’autorité +souveraine de six cents personnes.» + +Après s’être flattée de concentrer tous les pouvoirs et les exercer à la +façon de Louis XIV, l’Assemblée n’en exerça bientôt plus aucun. + +A mesure que son autorité faiblissait, l’anarchie grandissait. Les +meneurs ne cessaient de soulever le peuple. L’émeute devenait la seule +puissance. Chaque jour, l’Assemblée était envahie par de bruyantes et +impérieuses délégations, procédant par voie de menaces et de sommations. + +Tous ces mouvements populaires, auxquels, sous l’influence de la peur, +l’Assemblée obéissait toujours, n’avaient rien, je le répète, de +spontané. Ils représentaient simplement des manifestations de pouvoirs +nouveaux les clubs et la Commune, qui s’étaient formés à côté de celui +de l’Assemblée. + +Le plus puissant de ces clubs fut celui des Jacobins, qui en créa vite +plus de cinq cents en province, recevant de lui le mot d’ordre. Son rôle +demeura prépondérant pendant toute la durée de la Révolution. Après +avoir été le maître de l’Assemblée, il devint celui de la France et ne +compta qu’un seul rival, la Commune insurrectionnelle, dont le pouvoir +ne s’exerçait d’ailleurs qu’à Paris. + + * * * * * + +La faiblesse de l’Assemblée nationale et toutes ses défaillances lui +avaient valu une grande impopularité. Elle en prit conscience et, se +reconnaissant chaque jour plus impuissante, décida de hâter la +confection de la nouvelle Constitution afin de pouvoir se dissoudre. Son +dernier acte, fort maladroit, fut de décréter qu’aucun Constituant ne +pourrait être réélu à la Législative. Les membres de cette dernière se +trouvèrent donc privés de l’expérience acquise par leurs prédécesseurs. + +La Constitution fut terminée le 3 septembre 1791 et acceptée le 13 par +le Roi auquel l’Assemblée avait rendu ses pouvoirs. + +Cette Constitution organisait un gouvernement représentatif, déléguait +le pouvoir législatif à des députés élus par le peuple, et le pouvoir +exécutif au Roi à qui elle reconnaissait le droit de veto contre les +décrets de l’Assemblée. De nouvelles divisions en départements étaient +substituées aux anciennes provinces. Les vieux impôts abolis et +remplacés par des contributions directes et indirectes, encore en +vigueur aujourd’hui. + +L’Assemblée, qui venait de changer les divisions du territoire et +bouleverser toute l’antique organisation sociale, se crut assez +puissante pour transformer également l’organisation religieuse du pays. +Elle prétendit, notamment, faire élire les membres du clergé par le +peuple, et les soustraire ainsi à l’influence de leur chef suprême, le +Pape. + +Cette constitution civile du clergé fut l’origine de luttes et de +persécutions religieuses qui se prolongèrent jusqu’au Consulat. Les deux +tiers des prêtres refusèrent le serment qu’on exigeait d’eux. + + * * * * * + +Pendant les trois années que dura la Constituante, la Révolution eut des +résultats considérables. Le principal, peut-être, fut de commencer à +transférer au Tiers État les richesses des classes privilégiées. On +suscita ainsi, en même temps que des intérêts à défendre, de fervents +adhérents au nouveau régime. Une révolution ayant pour appui des +satisfactions d’appétits acquiert, par cela même, une grande force. Le +Tiers État, qui avait supplanté la noblesse et les paysans qui avaient +acheté les biens nationaux, se rendaient facilement compte que le +rétablissement de l’ancien régime les dépouillerait de tous ces +avantages. Défendre énergiquement la Révolution était pour eux défendre +leur nouvelle fortune. + +Et c’est pourquoi l’on vit pendant une partie de la Révolution près de +la moitié des départements se soulever vainement contre le despotisme +qui les accablait. Les républicains triomphèrent de toutes les +oppositions. Ils étaient très forts ayant à défendre non seulement un +idéal nouveau, mais encore des intérêts matériels. Nous verrons l’action +de ces deux facteurs se prolonger pendant toute la Révolution et +contribuer fortement à l’établissement de l’empire. + + + + +CHAPITRE II + +PSYCHOLOGIE DE L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE + + +§ 1.--Les événements politiques pendant la durée de l’Assemblée +législative. + +Avant d’examiner les caractéristiques mentales de l’Assemblée +législative, résumons brièvement les événements politiques considérables +qui marquèrent sa courte existence d’une année. Ils jouèrent +naturellement un grand rôle sur ses manifestations psychologiques. + +Très monarchiste, l’Assemblée législative ne songeait pas plus que la +précédente à détruire la royauté. Le Roi lui paraissait un peu suspect, +mais elle espérait cependant pouvoir le garder. + +Malheureusement pour lui, Louis XVI réclamait sans cesse l’intervention +de l’étranger. Enfermé aux Tuileries, défendu seulement par ses gardes +suisses, le timide souverain flottait entre des influences contraires. +Il pensionnait des journaux destinés à modifier l’opinion, mais les +obscurs folliculaires qui les rédigeaient ignoraient totalement l’art +d’agir sur l’âme des foules. Leur seul moyen de persuasion consistait à +menacer de la potence tous les partisans de la Révolution et à prédire +l’invasion d’une armée pour délivrer le roi. + +La royauté ne comptait plus que sur les cours étrangères. Les nobles +émigraient. La Prusse, l’Autriche, la Russie nous menaçaient d’une +guerre d’envahissement. La Cour favorisait leurs menées. + +A la coalition des rois contre la France, le club des Jacobins proposa +d’opposer la ligue des peuples contre les rois. Les Girondins avaient +alors, avec les Jacobins, la direction du mouvement révolutionnaire. Ils +provoquèrent l’armement des masses. 600.000 volontaires furent équipés. +La Cour accepta un ministère girondin. Dominé par lui, Louis XVI fut +obligé de proposer à l’Assemblée une guerre contre l’Autriche. Elle fut +votée immédiatement. + +En la déclarant, le Roi n’était pas sincère. La Reine révélait aux +Autrichiens nos plans de campagne et le secret des délibérations du +Conseil. + +Les débuts de la lutte furent désastreux. Plusieurs colonnes, prises de +panique, se débandèrent. Stimulée par les clubs, persuadée, justement +d’ailleurs, que le Roi conspirait avec l’étranger, la population des +faubourgs se souleva. Ses meneurs, les Jacobins, et surtout Danton, +l’envoyèrent porter, le 20 juin, à l’Assemblée, une pétition menaçant le +Roi de révocation. Puis elle envahit les Tuileries et invectiva le +souverain. + +La fatalité poussait Louis XVI vers son tragique destin. Alors que les +menaces des Jacobins contre la royauté avaient indigné beaucoup de +départements, on apprenait l’arrivée d’une armée prussienne sur les +frontières de la Lorraine. + +L’espoir du Roi et de la Reine concernant le concours à obtenir de +l’étranger était bien chimérique. Marie-Antoinette se faisait de +complètes illusions, aussi bien sur la psychologie des Autrichiens que +sur celle des Français. Voyant la France terrorisée par quelques +énergumènes, elle supposa pouvoir également, au moyen de menaces, +terrifier les Parisiens et les ramener sous l’autorité du Roi. Inspiré +par elle, Fersen s’entremit pour faire publier le manifeste du duc de +Brunswick menaçant Paris d’une «subversion totale si l’on touchait la +famille du roi». + +L’effet produit fut diamétralement contraire à celui espéré. Le +manifeste souleva l’indignation contre le monarque jugé complice, et +augmenta son impopularité. Il était, dès ce jour, marqué pour +l’échafaud. + +Entraînés par Danton, les délégués des sections installèrent à l’Hôtel +de Ville une Commune insurrectionnelle, qui arrêta le commandant de la +garde nationale, dévoué au Roi, fit sonner le tocsin ameuta les gardes +nationaux et les lança, avec la populace, le 10 août, sur les Tuileries. +Les bataillons appelés par Louis XVI se débandèrent. Il n’y eut bientôt +plus, pour le défendre, que les Suisses et quelques gentilshommes. +Presque tous furent tués. Resté seul, le Roi se réfugia auprès de +l’Assemblée. La foule demanda sa déchéance. La Législative décréta sa +suspension et laissa une future Assemblée, la Convention, statuer sur +son sort. + + +§ 2.--Caractéristiques mentales de l’Assemblée législative. + +L’Assemblée législative, formée d’hommes nouveaux, présente au point de +vue psychologique un intérêt tout spécial. Peu d’assemblées offrirent à +un pareil degré les caractéristiques des collectivités politiques. + +Elle comprenait sept cent cinquante députés divisés en royalistes purs, +royalistes constitutionnels, républicains, Girondins et Montagnards. Les +avocats et les hommes de lettres formaient la majorité. On y voyait +aussi, mais en petit nombre, quelques évêques constitutionnels, des +officiers supérieurs, des prêtres et de rares savants. + +Les conceptions philosophiques des membres de cette Assemblée semblent +assez rudimentaires. Plusieurs étaient imbus des idées de Rousseau +préconisant le retour à l’état de nature. Mais tout comme leurs +prédécesseurs, ils furent dominés surtout par l’antiquité grecque et +latine. Caton, Brutus, Gracchus, Plutarque, Marc-Aurèle, Platon, +constamment invoqués, fournissent des images. Quand les orateurs veulent +injurier Louis XVI, ils l’appellent Caligula. + +En souhaitant détruire la tradition, ils étaient révolutionnaires, mais +en prétendant revenir à un passé lointain, ils se montraient fort +réactionnaires. + +Toutes les théories eurent d’ailleurs assez peu d’influence sur leur +conduite. La raison apparaît sans cesse dans les discours, mais jamais +dans les actes. Ils furent toujours dominés par ces suggestions +affectives et mystiques dont nous avons tant de fois déjà montré la +force. + + * * * * * + +Les caractéristiques psychologiques de l’Assemblée législative sont +celles de la Constituante, mais plus accentuées encore. Elles se +résument en quatre mots: impressionnabilité, mobilité, pusillanimité et +faiblesse. + +La mobilité et l’impressionnabilité se révèlent dans les variations +constantes de leur conduite. Un jour ils échangent de bruyantes +invectives et des coups. Le lendemain on les voit: «se jeter dans les +bras les uns des autres avec des torrents de larmes». Ils applaudissent +vivement à une adresse demandant la punition de ceux qui pétitionnent +pour la déchéance du roi, et dans la même journée accordent les honneurs +de la séance à une délégation venant réclamer cette déchéance. + +La pusillanimité et la faiblesse de l’Assemblée devant les menaces était +complète. Bien que royaliste, elle vota la suspension du roi et, sur les +exigences de la Commune, le lui livra avec sa famille pour les faire +interner au Temple. + +Grâce à sa faiblesse, elle se montra aussi incapable que la Constituante +d’exercer aucun pouvoir et se laissa dominer par la Commune et les clubs +que dirigeaient des meneurs influents: Hébert, Tallien, Rossignol, +Marat, Robespierre, etc. + +Jusqu’en Thermidor 1794, la Commune insurrectionnelle constitua le +principal pouvoir de l’État et se conduisit exactement comme si on +l’avait chargée de gouverner Paris. + +Ce fut elle qui exigea l’emprisonnement de Louis XVI dans la tour du +Temple, alors que l’Assemblée voulait l’interner dans le palais du +Luxembourg. Ce fut elle encore qui remplit les prisons de suspects et +ordonna ensuite de les égorger. + +On sait avec quels raffinements de cruauté une poignée de 150 bandits, +payés 24 livres par jour, guidés par quelques membres de la Commune, +exterminèrent en quatre journées 1.200 personnes environ. C’est ce qu’on +appela les massacres de Septembre. Le maire de Paris, Pétion, reçut avec +égards la bande des assassins et leur fit verser à boire. Quelques +Girondins protestèrent un peu, mais les Jacobins restèrent silencieux. + +L’Assemblée terrorisée affecta d’abord d’ignorer les massacres, +qu’encourageaient d’ailleurs plusieurs de ses membres influents: Couthon +et Billaud-Varenne notamment. Lorsqu’elle se décida enfin à les blâmer, +ce fut sans oser essayer d’en empêcher la continuation. + +Consciente de son impuissance, l’Assemblée législative finissait quinze +jours plus tard par se dissoudre pour faire place à la Convention. + +Son œuvre fut évidemment néfaste, non dans les intentions, mais dans les +actes. Royaliste, elle abandonna la monarchie; humanitaire, elle laissa +s’accomplir les massacres de Septembre; pacifiste, elle lança la France +dans une guerre redoutable, montrant ainsi qu’un gouvernement faible +finit toujours par couvrir la patrie de ruines. + + * * * * * + +L’histoire des deux premières assemblées révolutionnaires prouve une +fois de plus à quel point les événements portent en eux des +enchaînements rigoureux. Ils constituent un engrenage de nécessités dont +nous pouvons quelquefois choisir la première mais qui ensuite évoluent +hors de notre volonté. Nous sommes libres d’une décision et impuissants +sur ses conséquences. + +Les premières mesures de l’Assemblée constituante furent rationnelles et +volontaires, mais les conséquences qui suivirent échappèrent à toute +volonté, à toute raison et à toute prévision. + +Quels sont les hommes de 89 qui auraient osé vouloir ou prévoir la mort +de Louis XVI, les guerres de Vendée, la Terreur, la guillotine en +permanence, l’anarchie, puis le retour final à la tradition et à l’ordre +par la main de fer d’un soldat? + +Dans ce déroulement d’événements qu’entraînèrent les premiers actes des +assemblées révolutionnaires, le plus frappant peut-être furent la +naissance et le développement du gouvernement des foules. + +Derrière les faits que nous avons rappelés: prise de la Bastille, +envahissement du palais de Versailles, massacres de Septembre, attaque +des Tuileries, meurtre des gardes suisses, déchéance et emprisonnement +du Roi, on découvre facilement les lois de la psychologie des foules et +de leurs meneurs. + +Nous allons voir maintenant le pouvoir de la multitude s’exercer de plus +en plus, asservir tous les autres et finalement les remplacer. + + + + +CHAPITRE III + +PSYCHOLOGIE DE LA CONVENTION + + +§ 1.--La légende de la Convention. + +L’histoire de la Convention n’est pas seulement fertile en documents +psychologiques. Elle montre aussi l’impossibilité où se trouvent les +témoins d’une époque et même leurs premiers successeurs, de porter des +jugements exacts sur les événements auxquels ils ont assisté et sur les +hommes qui les entourèrent. + +Plus d’un siècle s’est écoulé depuis la Révolution et on commence à +peine à formuler des jugements un peu précis, quoique souvent incertains +encore, sur cette période. + +On n’y parvient pas seulement grâce aux documents nouveaux extraits des +archives mais aussi parce que les légendes enveloppant d’un nuage +prestigieux la sanglante épopée, s’évanouissent progressivement devant +le recul du temps. + +La plus tenace peut-être fut celle qui auréola jadis les personnages +auxquels nos pères avaient attaché cette épithète glorieuse: «Les géants +de la Convention.» + +Les luttes de la Convention contre la France soulevée et l’Europe en +armes produisirent une telle impression que les héros de cette lutte +formidable semblaient appartenir à une race de Titans supérieure à la +nôtre. + +L’épithète de géants sembla justifiée tant que les événements de cette +période furent confondus en un seul bloc. Envisageant comme enchaînées +des circonstances simplement simultanées, on confondait l’œuvre des +armées républicaines avec celle de la Convention. La gloire des +premières rejaillit sur la seconde et servit d’excuse aux hécatombes de +la Terreur, aux férocités de la guerre civile, à la dévastation de la +France. + +Sous le regard pénétrant de la critique moderne, le bloc hétérogène +s’est lentement dissocié. Les armées de la République ont conservé le +même prestige, mais il fallut bien reconnaître que les hommes de la +Convention, absorbés uniquement par des luttes intestines, restèrent +fort étrangers à leurs succès. Deux ou trois membres au plus d’un des +Comités de l’Assemblée s’occupèrent des armées et si elles vainquirent, +ce fut, en plus de leur nombre et du talent de jeunes généraux, grâce à +l’enthousiasme dont une foi nouvelle les avait animées. + +Dans un prochain chapitre, consacré aux armées révolutionnaires, nous +montrerons comment elles purent triompher de l’Europe en armes. Elles +partirent imprégnées des idées de liberté, d’égalité formant alors un +évangile nouveau, et arrivées aux frontières qui devaient les retenir si +longtemps, elles conservèrent une mentalité spéciale, fort différente de +celle du gouvernement, qu’elles ignorèrent d’abord et méprisèrent +ensuite. + +Très étranger à leurs victoires, les Conventionnels se contentaient de +légiférer au hasard suivant les injonctions des meneurs qui les +dirigeaient et prétendaient régénérer la France au moyen de la +guillotine. + +C’est grâce à ces vaillantes armées pourtant que l’histoire de la +Convention se transforma en une apothéose frappant d’un religieux +respect plusieurs générations et qui s’efface à peine aujourd’hui. + +En étudiant dans ses détails la psychologie des «géants» de la +Convention, on les a vus très vite s’affaisser. Ils furent généralement +d’une extrême médiocrité. Leurs plus fervents défenseurs officiels, tels +que M. Aulard, sont obligés eux-mêmes de le reconnaître. + +Voici comment s’exprime cet écrivain dans son _Histoire de la Révolution +française_: + + «On a dit que la génération qui, de 1789 à 1799, fit de si grandes et + de si terribles choses fut une génération de géants ou, en style plus + simple, que ce fut une génération plus distinguée que la précédente ou + la suivante. C’est une illusion rétrospective. Les citoyens qui + formèrent les groupes, soit municipaux et jacobins, soit nationaux, + par lesquels s’opéra la Révolution, ne semblent avoir été supérieurs + ni en lumières ni en talents aux Français du temps de Louis XV ou aux + Français du temps de Louis-Philippe. Ceux dont l’histoire a retenu les + noms parce qu’ils parurent sur la scène parisienne ou parce qu’ils + furent les plus brillants orateurs des diverses assemblées + révolutionnaires, étaient-ils exceptionnellement doués? Mirabeau + mérite, jusqu’à un certain point, le nom de tribun de génie. Mais les + autres, Robespierre, Danton, Vergniaud, avaient-ils vraiment plus de + talent que nos orateurs actuels, par exemple? En 1793, au temps de + prétendus «géants», Mme Roland écrivait dans ses mémoires: «La France + était comme épuisée d’hommes; c’est une chose vraiment surprenante que + leur disette dans cette révolution: il n’y a guère eu que des + pygmées.» + +Si, après avoir considéré individuellement les Conventionnels, on les +examine en corps, on peut dire qu’ils ne brillèrent ni par +l’intelligence, ni par la vertu, ni par le courage. Jamais réunion +d’hommes ne manifesta une pusillanimité pareille. Ils n’avaient de +bravoure que dans les discours ou contre des dangers lointains. Cette +Assemblée si fière et si menaçante en paroles, devant les rois, fut +peut-être la plus craintive et la plus docile des collectivités +politiques que le monde ait connues. On la voit soumise servilement aux +ordres des clubs et de la Commune, tremblante devant les délégations +populaires qui l’envahissaient chaque jour et subissant les injonctions +des émeutiers, jusqu’à leur livrer les plus brillants de ses membres. La +Convention donna au monde l’attristant spectacle de voter, sous les +injonctions populaires, des lois tellement absurdes, qu’elle était +obligée de les annuler dès que l’émeute avait quitté la salle. + +Peu d’Assemblées firent preuve d’une telle faiblesse. Lorsqu’on voudra +montrer jusqu’où peut tomber un gouvernement populaire, il faudra +rappeler l’histoire de la Convention. + + +§ 2.--Influence du triomphe de la religion jacobine. + +Parmi les causes qui donnèrent à la Convention sa physionomie spéciale, +une des plus importantes fut la fixation définitive de la religion +révolutionnaire. Le dogme, d’abord en voie de formation, se trouve +définitivement constitué. + +Il se composait d’un agrégat d’éléments un peu disparates. La nature, +les droits de l’homme, la liberté, l’égalité, le contrat social, la +haine des tyrans, la souveraineté populaire, forment les chapitres d’un +évangile indiscutable pour ses fidèles. Les vérités nouvelles possèdent +des apôtres sûrs de leur puissance et, comme les croyants de tous les +âges, ils vont tenter de l’imposer au monde par la force. De l’opinion +des infidèles, ils n’ont pas à se soucier. Tous méritent d’être +exterminés. + +La haine des hérétiques ayant toujours été, comme nous l’avons montré à +propos de la Réforme, une caractéristique irréductible des grandes +croyances, on s’explique très bien l’intolérance de la religion +jacobine. + +Cette même histoire de la Réforme nous a prouvé qu’entre croyances +voisines la lutte est toujours très vive. Aussi ne faut-il pas s’étonner +de voir, dans la Convention, les Jacobins combattre avec fureur d’autres +républicains dont la foi différait à peine de la leur. + +La propagande des nouveaux apôtres fut énergique. Pour catéchiser la +province, on lui envoya de zélés disciples escortés de guillotines. Les +inquisiteurs de la nouvelle foi ne transigeaient pas avec l’erreur. +Comme le disait Robespierre: «Ce qui constitue la république, c’est la +destruction de tout ce qui lui est opposé.» Peu importe que le pays +refuse d’être régénéré, on le régénérera malgré lui: «Nous ferons un +cimetière de la France, assurait Carrier, plutôt que de ne pas la +régénérer à notre manière.» + +La politique jacobine dérivée de la foi nouvelle était fort simple. Elle +consistait en une sorte de socialisme égalitaire, géré par une dictature +ne tolérant aucune opposition. + +D’idées pratiques en rapport avec les nécessités économiques et la vraie +nature de l’homme, les théoriciens qui gouvernent la France n’en ont +aucune. + +La guillotine et les discours leur suffisent. Ces derniers sont +enfantins: + + «Jamais de faits, dit Taine, rien que des abstractions, des enfilades + de sentences sur la Nature, la raison, le peuple, les tyrans, la + liberté, sortes de ballons gonflés et entrechoqués inutilement dans + l’espace. Si l’on ne savait pas que tout cela aboutit à des effets + pratiques et terribles, on croirait à un jeu de logique, à des + exercices d’école, à des parades d’académie, à des combinaisons + d’idéologie.» + +Les théories des Jacobins se réduisirent pratiquement à une tyrannie +absolue. Il leur semblait évident qu’à l’État souverain devaient obéir +sans discussion des citoyens rendus égaux en conditions et en fortunes. + +Le pouvoir, dont ils s’investirent eux-mêmes, était bien supérieur à +celui des monarques qui les avaient précédés. Ils taxaient le prix des +marchandises et s’arrogeaient le droit de s’emparer de la vie et des +propriétés des citoyens. + +Leur confiance dans la vertu régénératrice de la foi révolutionnaire +était telle, qu’après avoir déclaré la guerre aux rois, ils la +déclarèrent aux dieux. Un calendrier fut fondé dont les saints étaient +bannis. Ils créèrent une divinité nouvelle, la Raison, dont le culte se +célébrait à Notre-Dame avec des cérémonies d’ailleurs identiques à +celles du culte catholique, sur l’autel même de la «ci-devant Sainte +Vierge». Ce culte dura jusqu’au jour où Robespierre lui substitua une +religion personnelle dont il se constitua le grand prêtre. + +Devenus les seuls maîtres de la France, les Jacobins et leurs disciples +purent la saccager impunément bien que n’ayant jamais été en majorité +nulle part. + +Leur nombre n’est pas facile à déterminer exactement. On sait seulement +qu’il fut toujours très faible. Taine l’évalue à cinq mille pour Paris, +sur sept cent mille habitants; pour Besançon, à trois cents sur trente +mille, et, pour la France entière, à trois cent mille. + +Restés, suivant l’expression de l’auteur que je viens de citer, «une +petite féodalité de brigands, superposée à la France conquise», ils la +dominèrent, malgré leur nombre restreint, pour plusieurs raisons. +D’abord, parce que leur foi les douait d’une puissance considérable. +Ensuite, parce qu’ils représentaient le gouvernement et que, depuis des +siècles, les Français obéissaient à qui commandait. Enfin, parce que les +renverser était, croyait-on, ramener l’ancien régime, fort redouté des +nombreux acquéreurs de biens nationaux. Il fallut que leur tyrannie +devînt effroyable pour que tant de départements aient osé se soulever. + +Le premier de ces motifs du pouvoir jacobin fut très important. Dans la +lutte entre croyances fortes et croyances faibles, le succès +n’appartient jamais à ces dernières. La croyance forte crée des volontés +fortes qui dominent toujours les volontés faibles. Si les Jacobins +finirent cependant eux-mêmes par périr, c’est que l’accumulation de +leurs violences avait réuni en faisceau des milliers de volontés faibles +dont le total l’emporta sur leur volonté forte. + +Certes, les Girondins, poursuivis par les Jacobins avec tant de haine, +avaient aussi des croyances bien établies, mais dans la lutte qu’ils +soutinrent, se dressait contre eux leur éducation, le respect de +certaines traditions et du droit des gens ne gênant nullement leurs +adversaires. + +«La plupart des sentiments des Girondins, écrit Émile Ollivier, étaient +délicats, généreux; ceux de la tourbe jacobine étaient bas, grossiers, +brutaux, cruels. Le nom de Vergniaud, rapproché de celui du «divin» +Marat, mesure la distance, nul moyen de la combler!» + +Dominant d’abord la Convention par la supériorité de leur talent et de +leur éloquence, les Girondins tombèrent vite sous la domination des +Montagnards, énergumènes sans valeur, pensant très peu, mais agissant +toujours et sachant exciter les passions de la populace. C’est la +violence et non le talent qui impressionne les Assemblées. + + +§ 3.--Les caractéristiques mentales de la Convention. + +Outre les caractères communs à toutes les assemblées, il en est +d’autres, créés par les influences de milieu et de circonstances, qui +donnent aux diverses réunions d’hommes une physionomie spéciale. La +plupart des caractères observés dans la Constituante et la Législative +vont se retrouver, mais exagérés encore, dans la Convention. + +Cette Assemblée comprenait environ sept cent cinquante députés dont un +peu plus d’un tiers avaient appartenu à la Constituante ou à la +Législative. En terrorisant la population, les Jacobins réussirent à +être maîtres des élections. La plupart des électeurs (6 millions sur 7) +préférèrent s’abstenir. + +Comme professions, l’Assemblée renfermait une grande majorité d’hommes +de loi: avocats, notaires, huissiers, anciens magistrats, et quelques +littérateurs. + +La mentalité de la Convention ne fut pas homogène. Or, une assemblée +composée d’individus de caractères très différents se scinde rapidement +en plusieurs groupes. La Convention en contint bientôt trois: la +Gironde, la Montagne et la Plaine. Les monarchistes constitutionnels +avaient à peu près disparu. + +La Gironde et la Montagne, partis extrêmes, étaient formées d’une +centaine de membres chacun, qui devinrent successivement les dirigeants. +Dans la Montagne, figuraient les membres les plus avancés: Couthon, +Hérault de Séchelles, Danton, Camille Desmoulins, Marat, Collot +d’Herbois, Billaud-Varenne, Barras, Saint-Just, Fouché, Tallien, +Carrier, Robespierre, etc. Dans la Gironde, se trouvaient Brissot, +Pétion, Condorcet, Vergniaud, etc. + +Les cinq cents autres membres de l’Assemblée, c’est-à-dire la grande +majorité, constituaient ce qu’on nommait la Plaine. + +Cette dernière formait une masse flottante, silencieuse, indécise, +timide, prête à suivre toutes les impulsions et à se déplacer sons le +coup des excitations du moment. Elle écoutait indifféremment le plus +fort des deux groupes précédents. Après avoir obéi aux Girondins, elle +se laissa entraîner par les Montagnards quand ces derniers triomphèrent +de leurs adversaires. C’était une conséquence naturelle de la loi citée +plus haut qui condamne invariablement les volontés faibles à subir les +volontés fortes. + +L’influence des grands manieurs d’hommes, se manifeste à un haut degré +pendant toute l’existence de la Convention. Elle fut constamment +conduite par une minorité violente d’esprits bornés, à laquelle des +convictions intenses donnaient une grande force. + +Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive +et irrésolue. Ceci explique la marche constante vers les extrêmes +observée dans toutes les assemblées révolutionnaires. L’histoire de la +Convention vérifie une fois encore cette loi d’accélération étudiée dans +un autre chapitre. + +Les Conventionnels devaient donc fatalement passer de la modération à +des violences de plus en plus accentuées. Ils en arrivèrent finalement à +se décimer eux-mêmes. Des cent quatre-vingts Girondins qui dirigeaient +d’abord la Convention, cent quarante furent tués ou mis en fuite, et +finalement sur une foule craintive de représentants asservis, régna seul +le plus fanatique des terroristes, Robespierre. + +Ce fut pourtant parmi les cinq cents membres de la majorité si +incertaine et si flottante, constituant la Plaine, que se trouvaient +l’expérience et l’intelligence. Les comités techniques, auxquels sont +dues les œuvres utiles de la Convention, se recrutèrent dans son sein. + +Assez indifférents à la politique, les membres de la Plaine demandaient +avant tout qu’on ne s’occupât pas d’eux. Enfermés dans les comités, ils +se montraient le moins possible à l’Assemblée, et c’est pourquoi les +séances de la Convention ne comprenaient que le tiers à peine des +députés. + +Malheureusement, comme cela arrive si souvent, ces hommes intelligents +et honnêtes étaient complètement dépourvus de caractère, et la peur qui +les domina toujours leur fit voter les pires mesures commandées par des +maîtres redoutés. + +La Plaine vota donc tout ce qu’on lui ordonna de voter, la création d’un +tribunal révolutionnaire, la Terreur, etc. C’est avec son concours que +la Montagne écrasa la Gironde, que Robespierre fit périr les Hébertistes +et les Dantonistes. Comme tous les faibles, elle suivait les forts. Les +doux philanthropes qui la composaient et constituaient la majorité de +l’Assemblée contribuèrent à causer, par leur pusillanimité, les excès +effroyables de la Convention. + +La note psychologique dominante de la Convention fut une horrible peur. +C’est surtout par peur qu’on se faisait couper réciproquement la tête, +dans l’espoir incertain de conserver la sienne. + +Une telle peur était d’ailleurs bien compréhensible. Les malheureux +délibéraient au milieu des huées et des vociférations des tribunes. A +chaque instant, de véritables sauvages armés de piques envahissaient +l’Assemblée, et la plupart des membres n’osaient plus assister aux +séances. Quand ils s’y rendaient par hasard, ce n’était que pour se +taire et voter suivant les ordres des Montagnards en nombre trois fois +moindre pourtant. + +La peur qui dominait ces derniers, quoique moins visible, était aussi +profonde. Ils ne faisaient pas seulement périr leurs ennemis par un +étroit fanatisme, mais aussi par la conviction que leur existence était +menacée. Les juges du tribunal révolutionnaire ne tremblaient pas moins. +Ils auraient voulu acquitter Danton, la veuve de Camille Desmoulins et +bien d’autres. Ils ne l’osèrent pas. + +Mais ce fut surtout quand Robespierre devint le seul maître que le +fantôme de la peur opprima l’Assemblée. On a dit avec raison qu’un +regard du maître faisait maigrir ses collègues d’épouvante. Sur leurs +visages se lisaient «la pâleur de la crainte ou l’abandon du désespoir». + +Tous redoutaient Robespierre et Robespierre les redoutait tous. C’est +par peur des conspirations contre lui qu’il faisait couper les têtes, et +par peur aussi qu’on lui permettait de les faire couper. + +Les mémoires des Conventionnels montrent bien quel effroyable souvenir +ils conservèrent de cette sombre époque. Interrogé vingt ans plus tard, +dit Taine, sur le but véritable, sur la pensée intime du Comité de Salut +public, Barrère répondit: + +«Nous n’avions qu’un seul sentiment, celui de notre conservation, qu’un +désir, celui de conserver notre existence, que chacun de nous croyait +menacée. On faisait guillotiner le voisin pour que le voisin ne vous fît +pas guillotiner vous-même.» + +L’histoire de la Convention constitue un des plus frappants exemples que +l’on puisse donner du rôle des meneurs et de celui de la peur sur une +assemblée. + + + + +CHAPITRE IV + +LE GOUVERNEMENT DE LA CONVENTION + + +§ 1.--Rôle des clubs et de la Commune pendant la Convention. + +Pendant toute la durée de son existence, la Convention fut gouvernée par +les meneurs des clubs et de la Commune. + +Nous avons déjà montré leur influence sur les précédentes assemblées. +Elle devint prépondérante durant la Convention. L’histoire de cette +dernière est en réalité celle des clubs et de la Commune qui la +dominèrent. Ils n’asservirent pas seulement la Convention mais encore la +France. De nombreux petits clubs de province, dirigés par celui de la +capitale, surveillaient les magistrats, dénonçaient les suspects et se +chargeaient d’exécuter tous les ordres révolutionnaires. + +Quand les clubs ou la Commune avaient décidé certaines mesures, ils les +faisaient voter séance tenante à l’Assemblée. Si cette dernière +résistait, ils lui expédiaient leurs délégations, c’est-à-dire des +bandes armées choisies dans la plus basse populace. Elles apportaient +des injonctions toujours servilement obéies. La Commune se sentait si +forte qu’elle en vint à exiger de la Convention l’expulsion immédiate +des députés qui lui déplaisaient. + +Alors que la Convention se composait d’hommes généralement instruits, +les membres de la Commune et des clubs comprenaient une majorité de +petits boutiquiers, manœuvres, ouvriers, incapables d’opinions +personnelles et toujours conduits par leurs meneurs: Danton, Camille +Desmoulins, Robespierre, etc. + +Des deux pouvoirs, clubs et Commune insurrectionnelle, cette dernière +exerça le plus d’action à Paris parce qu’elle s’était constitué une +armée révolutionnaire. Elle tenait sous ses ordres quarante-huit comités +de gardes nationaux, ne demandant guère qu’à tuer, saccager et surtout +piller. + +La tyrannie dont la Commune écrasa Paris fut épouvantable. C’est ainsi, +par exemple, qu’elle avait délégué à un certain savetier du nom de +Chalandon, le droit de surveillance sur une partie de la capitale, droit +impliquant la faculté d’envoyer au Tribunal révolutionnaire, et par +conséquent à la guillotine, tous ceux qu’il suspectait. Certaines rues +se trouvèrent ainsi dépeuplées par lui. + +La Convention lutta d’abord un peu contre la Commune, mais n’essaya pas +longtemps de lui résister. Le point culminant du conflit se produisit +quand la Convention, ayant voulu faire arrêter Hébert, âme de la +Commune, celle-ci lui envoya des bandes menaçantes qui la sommèrent +d’expulser les Girondins ayant provoqué cette mesure. Devant son refus, +la Commune la fit assiéger le 2 juin 1793, par son armée +révolutionnaire, sous les ordres de Hanriot. Terrifiée, l’Assemblée +livra vingt-sept de ses membres. La Commune lui expédia aussitôt une +délégation pour la féliciter ironiquement d’avoir obéi. + +Après la chute des Girondins, la Convention se soumit complètement aux +injonctions de la Commune devenue toute-puissante. Celle-ci lui fit +décréter la levée d’une armée révolutionnaire suivie d’un tribunal et +d’une guillotine chargés de parcourir la France pour exécuter +sommairement les suspects. + +Vers la fin de son existence seulement, après la chute de Robespierre, +la Convention parvint à se soustraire au joug de la Commune et du club +des Jacobins. Elle fit fermer ce dernier et guillotiner ses membres +influents. + +Malgré de telles sanctions, les meneurs continuèrent à exciter la +populace et à la lancer sur la Convention. En germinal et en prairial, +elle subit de véritables sièges. Les délégations armées réussirent même +à faire voter le rétablissement de la Commune et la convocation d’une +nouvelle Assemblée, mesures que la Convention se hâta d’annuler dès que +les insurgés se furent retirés. Honteuse de sa peur, elle fit venir des +régiments qui opérèrent le désarmement des faubourgs et près de dix +mille arrestations. Vingt-six chefs du mouvement furent passés par les +armes, six députés ayant pactisé avec l’émeute, guillotinés. + +En fait, la Convention n’eut que des velléités de résistance. Quand elle +n’était pas menée par les clubs et la Commune, elle obéissait au comité +de Salut public et votait sans discussion ses décrets. + + «La Convention, écrit H. Williams, qui ne parlait de rien moins que de + faire traduire à ses pieds tous les princes et tous les rois de + l’Europe, chargés de chaînes, était faite prisonnière dans son propre + sanctuaire par une poignée de mercenaires.» + + +§ 2.--Le gouvernement de la France pendant la Convention. La Terreur. + +Dès qu’elle fut réunie en septembre 1792, la Convention commença par +décréter l’abolition de la royauté, et, malgré les hésitations d’un +grand nombre de ses membres qui savaient la province royaliste, proclama +la république. + +Intimement persuadée qu’une semblable proclamation transformerait +l’univers civilisé, elle institua une ère et un calendrier nouveaux. +L’an I de cette ère marquait l’aurore d’un monde où régnerait seule la +raison. Il fut inauguré par le jugement de Louis XVI, mesure qu’ordonna +la Commune, mais que la majorité de la Convention ne souhaitait pas. + +A ses débuts en effet, cette Assemblée était gouvernée par des éléments +relativement modérés, les Girondins. Le président et les secrétaires +avaient été choisis parmi les plus connus de ces derniers. Robespierre, +qui devait plus tard devenir le maître absolu de la Convention, +possédait à ce moment tellement peu d’influence, qu’il n’obtint que six +voix pour la présidence tandis que Pétion en réunit deux cent +trente-cinq. + +Les Montagnards n’eurent donc d’abord qu’une autorité très restreinte. +Plus tard seulement naquit leur puissance. Il ne resta plus alors aucune +place pour les modérés dans la Convention. + +Malgré leur minorité, les Montagnards trouvèrent le moyen d’obliger +l’Assemblée à faire le procès de Louis XVI. L’obtenir était pour eux à +la fois une victoire sur les Girondins, la condamnation de tous les rois +et un divorce définitif entre le nouveau régime et l’ancien. + +Pour provoquer ce procès, ils manœuvrèrent fort habilement, lançant sur +la Convention des pétitions de province et une délégation de la Commune +insurrectionnelle de Paris, qui exigèrent le jugement. + +Suivant cette caractéristique commune aux assemblées de la Révolution de +plier devant les menaces et d’exécuter toujours le contraire de ce +qu’elles souhaitaient, la Convention n’osa pas résister. Elle décida +donc le procès. + +Les Girondins, qui individuellement n’auraient pas voulu la mort du roi, +une fois réunis, la votèrent par crainte. Espérant sauver sa propre +tête, le duc d’Orléans, cousin de Louis XVI, la vota également. Si, en +montant sur l’échafaud, le 21 janvier 1793, Louis XVI avait eu cette +vision de l’avenir que nous attribuons aux dieux, il aurait vu l’y +suivre tour à tour la plupart des Girondins dont la faiblesse n’avait +pas su le défendre. + +Envisagée uniquement au point de vue de l’utilité pure, l’exécution du +roi fut un des actes maladroits de la Révolution. Elle engendra la +guerre civile et arma contre nous l’Europe. Au sein de la Convention, +cette mort suscita des luttes intestines qui amenèrent finalement le +triomphe des Montagnards et l’expulsion des Girondins. + +Les mesures prises sous l’influence des Montagnards finirent par devenir +si despotiques, que soixante départements, comprenant l’Ouest et le +Midi, se révoltèrent. L’insurrection ayant à sa tête plusieurs députés +expulsés aurait peut-être triomphé, si la participation compromettante +des royalistes au mouvement n’avait fait craindre le retour de l’ancien +régime. A Toulon, en effet, les insurgés acclamaient Louis XVI. + +La guerre civile ainsi déchaînée dura pendant la plus grande partie de +la Révolution. Elle fut d’une sauvagerie extrême. Vieillards, femmes, +enfants, tout était massacré, les villages et les moissons incendiés. En +Vendée seulement, le nombre des tués a été évalué, suivant les auteurs, +entre cinq cent mille et un million. + +A la guerre civile se joignit bientôt la guerre étrangère. Les Jacobins +s’imaginèrent remédier à tous ces maux en créant une nouvelle +Constitution. Ce fut d’ailleurs une tradition dans toutes les assemblées +révolutionnaires de croire à la vertu magique des formules. Cette +conviction de rhéteurs n’a jamais été influencée en France par +l’insuccès des expériences. + + «Une foi robuste, écrit un des grands admirateurs de la Révolution, M. + Rambaud, soutenait la Convention dans ce labeur; elle croyait + fermement que lorsqu’elle aurait formulé en une loi les principes de + la Révolution, ses ennemis seraient confondus, bien plus, convertis, + et que l’avènement de la justice désarmerait les insurgés.» + +Pendant sa durée, la Convention rédigea deux Constitutions celle de 1793 +ou de l’an I et celle de 1795, dite de l’an III. La première ne fut +jamais appliquée, une dictature absolue la remplaça bientôt; la seconde +créa le Directoire. + +La Convention renfermait un assez grand nombre de légistes et d’hommes +d’affaires qui comprirent très vite l’impossibilité du gouvernement par +une assemblée nombreuse. Ils l’amenèrent à se diviser en petits comités +ayant chacun une existence indépendante: comités d’affaires, de +législation, de finances, d’agriculture, des arts, etc. Ces comités +préparaient les lois que l’Assemblée votait généralement les yeux +fermés. + +Grâce à eux, l’œuvre de la Convention ne fut pas purement destructrice. +Ils provoquèrent des mesures très utiles: création de grandes écoles, +établissement du système métrique, etc. La majorité des membres de +l’Assemblée se réfugiait, nous l’avons dit déjà, dans ces comités pour +éviter les luttes politiques où aurait été exposée leur tête. + +Au-dessus de ces comités d’affaires, étrangers à la politique, se +trouvait le Comité de Salut public, institué en avril 1793, et composé +de neuf membres. Dirigé d’abord par Danton, puis en juillet de la même +année par Robespierre, il parvint graduellement à absorber tous les +pouvoirs, y compris celui de donner des ordres aux ministres et aux +généraux. Carnot y dirigeait les opérations de la guerre, Cambon les +finances, Saint-Just et Collot d’Herbois la politique générale. + +Si les lois votées par les comités techniques furent souvent très sages +et constituent l’œuvre durable de la Convention, celles que votait en +corps l’Assemblée sous les menaces des délégations qui l’envahissaient +avaient un caractère d’absurdité manifeste. + +Parmi ces lois les moins utiles à l’intérêt public ou l’intérêt même de +la Convention, on peut citer celles du maximum, votée en septembre 1793, +prétendant taxer le prix des vivres et qui n’eut d’autre résultat que +d’établir une persistante disette; la destruction des sépultures royales +de Saint-Denis, le jugement de la Reine, la dévastation systématique de +la Vendée par l’incendie, l’établissement du Tribunal révolutionnaire, +etc. + +La Terreur fut le grand moyen de gouvernement de la Convention. +Commencée en septembre 1793, elle régna sur la France pendant dix mois, +c’est-à-dire jusqu’à la mort de Robespierre. Vainement quelques +Jacobins: Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, etc., +proposèrent-ils d’essayer la clémence. L’unique résultat de cette +proposition fut d’envoyer ses auteurs à l’échafaud. Seule, la lassitude +de l’opinion publique mit fin à ce honteux régime. + +Les luttes successives des partis dans la Convention et sa marche vers +les extrêmes éliminaient progressivement les hommes importants qui y +avaient joué un rôle. Finalement, elle tomba sous la domination +exclusive de Robespierre. + +Pendant que la Convention désorganisait et ravageait la France, nos +armées remportaient de brillantes victoires. Elles s’étaient emparées de +la rive gauche du Rhin, de la Belgique et de la Hollande. Le traité de +Bâle consacra ces conquêtes. + +Nous avons déjà dit et y reviendrons bientôt, qu’il fallait séparer +entièrement l’œuvre des armées républicaines de celle de la Convention. +Les contemporains surent très bien faire cette distinction oubliée +aujourd’hui. + +Lorsque la Convention disparut, le 26 octobre 1795, après trois ans de +règne, cette Assemblée était entourée d’un mépris universel. Jouet +perpétuel des caprices populaires, elle n’avait pas réussi à pacifier la +France, et l’avait plongée dans l’anarchie. L’opinion qu’elle inspira +est parfaitement résumée dans une lettre écrite en juillet 1799 par le +chargé d’affaires de Suède, le baron Drinckmann: «J’ose espérer que +jamais un peuple ne sera gouverné par la volonté de scélérats plus +imbéciles et plus cruels que la France ne l’a été depuis le commencement +de sa nouvelle liberté.» + + +§ 3.--Fin de la Convention.--Origines du Directoire. + +A la fin de son existence, la Convention, toujours confiante dans la +puissance des formules, fabriqua une nouvelle Constitution, celle de +l’an III, destinée à remplacer celle de 1793 qui n’avait d’ailleurs +jamais fonctionné. Le pouvoir législatif devait être partagé entre un +conseil dit des Anciens, composé de deux cent cinquante membres et un +conseil de jeunes, composé de cinq cents membres. Le pouvoir exécutif +confié à un Directoire de cinq membres nommés par les Anciens sur la +présentation des Cinq-Cents et renouvelé chaque année par l’élection de +l’un d’eux. Il était spécifié que les deux tiers des membres de la +nouvelle Assemblée seraient choisis parmi les anciens députés de la +Convention. Cette mesure prudente fut peu efficace, car dix départements +seulement restèrent fidèles aux Jacobins. + +Pour éviter des élections de royalistes, la Convention avait décidé le +bannissement à perpétuité des émigrés. + +L’annonce de cette constitution ne produisit sur le public aucun des +effets attendus. Elle n’eut pas d’action sur les émeutes populaires +continuant à se succéder. Une des plus importantes fut celle qui, le 5 +octobre 1795, menaça la Convention. Les meneurs avaient lancé sur cette +Assemblée une véritable armée. Devant de pareilles provocations la +Convention se décida enfin à la défense, fit venir des troupes et en +confia le commandement à Barras. + +Bonaparte, qui commençait à surgir de l’ombre, fut chargé de la +répression. Avec un pareil chef, elle fut énergique et rapide. +Vigoureusement mitraillés auprès de l’église Saint-Roch, les insurgés +s’enfuirent en laissant quelques centaines de morts sur place. + +Cet acte de fermeté auquel la Convention était si peu habituée, ne fut +dû qu’à la célérité des opérations militaires, car pendant qu’elles +s’exécutaient, les insurgés avaient envoyé des délégués à l’Assemblée +qui, comme d’habitude, se montra toute disposée à leur céder. + +La répression de cette émeute constitua le dernier acte important de la +Convention. Le 26 octobre. 1795, elle déclara sa mission terminée et fit +place au Directoire. + + * * * * * + +Nous avons fait ressortir plusieurs des enseignements psychologiques que +fournit le gouvernement de la Convention. Un des plus frappants est +l’impuissance de la violence à dominer longtemps les âmes. + +Jamais gouvernement ne posséda d’aussi redoutables moyens d’action, et +cependant malgré la guillotine en permanence, malgré les délégués +envoyés en province escortés du bourreau, malgré ses lois draconiennes, +la Convention eut à lutter perpétuellement contre des émeutes, des +insurrections et des conspirations. Les villes, les départements, les +faubourgs de Paris se soulevaient, sans cesse, bien que les têtes +tombassent par milliers. + +Cette Assemblée, qui se croyait souveraine, combattait des forces +invisibles, fixées dans les âmes et que les contraintes matérielles ne +dominent pas. De ces moteurs cachés, elle ne comprit jamais la puissance +et lutta vainement contre eux. Les forces invisibles finirent par +triompher. + + + + +CHAPITRE V + +LES VIOLENCES RÉVOLUTIONNAIRES + + +§ 1.--Raisons psychologiques des violences révolutionnaires. + +Nous avons montré au cours des chapitres précédents que les théories +révolutionnaires constituaient une foi nouvelle. + +Humanitaires et sentimentales, elles exaltaient la liberté et la +fraternité. Mais, comme dans beaucoup de religions, on observa une +contradiction complète entre les doctrines et les actes. En pratique, +aucune liberté ne fut tolérée et la fraternité se vit remplacée par de +furieux massacres. + +Cette opposition entre les principes et la conduite résulte de +l’intolérance qui accompagne toutes les croyances. Une religion peut +être imprégnée d’humanitarisme et de mansuétude, mais ses sectateurs +voulant toujours l’imposer par la force, elle aboutit nécessairement à +des violences. + +Les cruautés de la Révolution constituent donc des conséquences +inhérentes à la propagation des dogmes. L’Inquisition, les guerres de +religion, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’Édit de Nantes, les +Dragonnades, les persécutions des Jansénistes, etc., sont de la même +famille que la Terreur et dérivées des mêmes sources psychologiques. + +Louis XIV n’était certes pas un roi cruel et cependant, sous l’impulsion +de sa foi, il chassa de la France plusieurs centaines de milliers de +protestants après en avoir fait fusiller et envoyer aux galères un +nombre considérable. + +Les méthodes de persuasion adoptées par tous les croyants ne résultent +nullement de la crainte que pourraient inspirer les dissidents. +Protestants et jansénistes étaient bien peu dangereux sous Louis XIV. +L’intolérance provient surtout de la violente indignation éprouvée par +un esprit, certain de détenir des vérités éclatantes, contre des hommes +qui les nient et sont sûrement de mauvaise foi. Comment supporter +l’erreur quand on possède la force nécessaire pour l’extirper? + +Ainsi ont raisonné les croyants de tous les âges. Ainsi raisonnaient +Louis XIV et les hommes de la Terreur. Ces derniers, eux aussi, étaient +des convaincus possesseurs de vérités qu’ils croyaient évidentes, et +dont le triomphe devait régénérer l’humanité. Pouvaient-ils se montrer +plus tolérants pour leurs adversaires que ne l’avaient été l’Église et +les rois envers les hérétiques? + +Il faut bien croire que la terreur est une méthode considérée comme +nécessaire par tous les croyants puisque, depuis l’origine des âges, les +codes religieux se sont invariablement basés sur elle. Pour faire +observer leurs prescriptions, ils cherchent à terrifier par la menace +d’un enfer éternel plein de tortures. + +Les apôtres de la croyance jacobine se conduisirent donc comme leurs +pères et employèrent les mêmes méthodes. Des événements semblables +venant à se répéter encore, nous verrions se reproduire des actes +identiques. Si une croyance nouvelle, le socialisme par exemple, ou +toute autre, triomphait demain, elle serait condamnée à employer des +procédés de propagande semblables à ceux de l’inquisition et de la +Terreur. + +Mais la Terreur jacobine, considérée seulement comme résultante d’un +mouvement religieux, serait incomplètement connue. Autour d’une croyance +religieuse qui triomphe viennent s’annexer, ainsi que nous l’avons vu +pour la Réforme, une foule d’intérêts individuels indépendants de cette +croyance. La Terreur fut dirigée par quelques apôtres fanatiques, mais à +côté d’un petit nombre de prosélytes ardents dont l’étroite cervelle +rêvait de régénérer l’univers, se trouvaient beaucoup d’hommes qui y +virent seulement le moyen de s’enrichir. Ils se rallièrent très +facilement ensuite au premier général victorieux promettant de les +laisser jouir du produit de leurs pillages. + + «Les terroristes de la Révolution, écrit Albert Sorel, y recourent + parce qu’ils entendront demeurer au pouvoir et qu’ils seront + incapables de s’y maintenir autrement. Ils l’emploieront à leur propre + salut et la motiveront, après coup, sur le salut de l’État. Avant + d’être un système de gouvernement, elle en sera un moyen, et le + système ne sera inventé que pour justifier le moyen.» + +On peut donc pleinement souscrire au jugement suivant sur la Terreur +porté par Émile Ollivier dans le livre consacré par lui à la Révolution. + + «La Terreur a été surtout une Jacquerie, un pillage régularisé, la + plus vaste entreprise de vol qu’aucune association de malfaiteurs ait + jamais organisée.» + + +§ 2.--Les tribunaux révolutionnaires. + +Les tribunaux révolutionnaires constituèrent le principal moyen d’action +de la Terreur. En dehors de celui de Paris, créé à l’instigation de +Danton et qui, un an après, envoyait son fondateur à la guillotine, la +France en fut couverte. + + «178 tribunaux, écrit Taine, dont 40 sont ambulants, prononcent, dans + toutes les parties du territoire, des condamnations à mort, qui sont + exécutées sur place et à l’instant. Du 16 avril 1793 au 9 thermidor au + II, celui de Paris fait guillotiner 2.625 personnes, et les juges de + province travaillent aussi bien que les juges de Paris. Dans la seule + petite ville d’Orange, ils font guillotiner 331 personnes. Dans la + seule ville d’Arras, ils font guillotiner 299 hommes et 93 femmes... + Dans la seule ville de Lyon, la commission révolutionnaire avoue 1.684 + exécutions... On évalue le nombre de ces meurtres à 17.000, parmi + lesquels 1.200 femmes dont plusieurs octogénaires.» + +Si le tribunal révolutionnaire de Paris fit seulement 2.625 victimes, il +ne faut pas oublier que tous les suspects avaient déjà été massacrés +sommairement pendant les journées de septembre. + +Le tribunal révolutionnaire de Paris, simple instrument du Comité de +Salut public, se bornait en réalité, comme le fit justement remarquer +Fouquier-Tinville dans son procès, à exécuter des ordres. Il s’entourait +à son début de quelques formes légales qui ne subsistèrent pas +longtemps. Interrogatoire, défense, témoins, tout finit par être +supprimé. La preuve morale, c’est-à-dire la simple suspicion, suffisait +pour condamner. Le président se contentait généralement de poser une +vague question à l’accusé. Pour obtenir plus de rapidité encore, +Fouquier-Tinville avait proposé de faire installer la guillotine dans +l’enceinte même du tribunal. + +Ce tribunal envoyait indistinctement à l’échafaud tous les accusés +arrêtés par la haine des partis et constitua bientôt, entre les mains de +Robespierre, l’instrument de la plus sanglante tyrannie. Lorsque Danton, +un de ses fondateurs, devint sa victime, il demanda justement pardon à +Dieu et aux hommes, avant de monter sur l’échafaud, d’avoir contribué à +une telle création. + +Rien ne trouvait grâce devant lui, ni le génie de Lavoisier, ni la +douceur de Lucile Desmoulins, ni le mérite de Malesherbes. «Tant de +talents, écrivait Benjamin Constant, massacrés par les plus lâches et +les plus bêtes des hommes!» + +Pour trouver quelques excuses au Tribunal révolutionnaire, il faut +revenir à notre conception de la mentalité religieuse des Jacobins qui +le fondèrent et le dirigèrent. Ce fut une œuvre comparable dans son +esprit et dans son but à celle de l’Inquisition. Les hommes lui +fournissant ses victimes, Robespierre, Saint-Just et Couthon croyaient +être les bienfaiteurs du genre humain en supprimant tous les infidèles, +ennemis de la foi qui allait régénérer le monde. + +Les exécutions pendant la Terreur ne portèrent pas uniquement sur des +membres de l’aristocratie et du clergé, puisque 4.000 paysans et 3.000 +ouvriers furent guillotinés. + +Étant donnée l’émotion produite de nos jours par une exécution capitale, +on pourrait croire que celles de beaucoup de personnes à la fois +devaient émouvoir considérablement. Or l’habitude avait tellement +émoussé la sensibilité qu’on n’y faisait plus grande attention. Les +mères menaient leurs enfants voir les guillotinades comme elles les +conduisent aujourd’hui à un théâtre de marionnettes. + +Le spectacle quotidien des exécutions avait également donné aux hommes +de cette époque une grande indifférence pour la mort. Tous montèrent à +l’échafaud avec beaucoup de calme, les Girondins gravirent ses degrés en +chantant _la Marseillaise_. + +Cette résignation résultait de la loi de l’habitude qui amortit très +vite les émotions. A en juger par les mouvements royalistes se +reproduisant chaque jour, la perspective de la guillotine n’effrayait +plus. Les choses se passaient comme si la Terreur n’avait terrorisé +personne. Elle n’est d’ailleurs un procédé psychologique efficace qu’à +la condition de ne pas durer. La vraie terreur réside beaucoup plus dans +les menaces que dans leur réalisation. + + +§ 3.--La Terreur en province. + +Les exécutions des tribunaux révolutionnaires en province ne +représentent qu’une partie des massacres opérés pendant la Terreur. +L’armée révolutionnaire, composée de vagabonds et de brigands, +parcourait la France en pillant et massacrant. Sa façon de procéder est +bien indiquée dans le passage suivant emprunté à Taine: + + «A Bédouin, ville de 2.000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de + la Liberté, 433 maisons démolies ou incendiées, 16 guillotinés, 47 + fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre en + vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils + creusent en terre.» + +Le sort des malheureux envoyés devant les tribunaux révolutionnaires +n’était pas meilleur. Les simulacres de jugement avaient été bientôt +supprimés. A Nantes, Carrier fit noyer, fusiller, mitrailler au gré de +sa fantaisie près de 5.000 personnes, hommes, femmes et enfants. + +Les détails de ces massacres figurèrent au _Moniteur_ après la réaction +de Thermidor. J’en relève ici quelques-uns: + + «J’ai vu, dit Thomas, après la prise de Noirmoutier, brûler vifs des + hommes, des femmes, des vieillards..., violer des femmes, des filles + de quatorze à quinze ans, les massacrer ensuite et jeter de + baïonnettes en baïonnettes de tendres enfants qui étaient à côté de + leurs mères étendus sur le carreau.» (_Moniteur_ du 21 décembre 1794.) + +Dans le même numéro on lit une déposition d’un sieur Julien racontant +comment Carrier obligeait ses victimes à creuser leur fosse et les +faisait enterrer vives. Le numéro du 15 octobre 1794 contient un rapport +de Merlin de Thionville prouvant que le capitaine du bâtiment _le +Destin_ avait reçu l’ordre d’embarquer pour les noyer quarante et une +victimes: «parmi lesquelles un aveugle âgé de soixante-dix-huit ans, +douze femmes, douze filles, quinze enfants, dont dix de six à dix ans et +cinq à la mamelle.» + +Au cours du procès de Carrier (_Moniteur_ du 30 décembre 1794), il fut +établi qu’il «avait donné l’ordre de noyer et fusiller les femmes et les +enfants et prescrit au général Haxo de faire exterminer tous les +habitants de la Vendée et d’incendier leurs habitations». + +Carrier éprouvait, comme tous les massacreurs, une joie intense à voir +souffrir ses victimes. «Dans le département où j’ai donné la chasse aux +prêtres, disait-il, jamais je n’ai tant ri, éprouvé plus de plaisir +qu’en leur voyant faire leurs grimaces en mourant.» (_Moniteur_ du 22 +décembre 1794.) + +On fit le procès de Carrier pour donner satisfaction à la réaction de +Thermidor. Mais les massacres de Nantes s’étaient répétés dans bien +d’autres villes. Fouché avait fait périr deux mille personnes à Lyon, et +tant d’habitants furent tués à Toulon que la population était tombée de +vingt-neuf mille à sept mille en quelques mois. + +Il faut bien dire à la décharge de Carrier, Fréron, Fouché, et de tous +ces sinistres personnages, qu’ils étaient incessamment stimulés par le +Comité de Salut public. Carrier en donna la preuve dans son procès. + + «Je conviens, dit-il (_Moniteur_ du 24 décembre 1794), qu’on a fusillé + 150 ou 200 prisonniers par jour, mais c’était par ordre de la + commission. J’ai informé la Convention qu’on fusillait des brigands + par centaines, elle a applaudi à cette lettre, elle en a ordonné + l’insertion au _Bulletin_. Que faisaient alors ces députés qui + maintenant s’acharnent contre moi? Ils applaudissaient. Pourquoi me + continuait-on alors ma mission? J’étais alors le sauveur de la patrie + et maintenant je suis un homme sanguinaire.» + +Malheureusement pour lui, Carrier ignorait, comme il le fit remarquer +dans le même discours, que sept à huit personnes seulement menaient la +Convention. Rien n’était plus exact, mais comme l’Assemblée terrorisée +approuvait tout ce qu’ordonnaient ces sept ou huit personnes, on ne +pouvait rien répondre à l’argumentation de Carrier. Il méritait +assurément d’être guillotiné, mais toute la Convention le méritait avec +lui puisqu’elle avait approuvé les massacres. + +La défense de Carrier, justifiée par les lettres du Comité où les +représentants en mission étaient sans cesse stimulés, montre que les +violences de la Terreur résultèrent bien d’un système combiné et +nullement, comme on l’a prétendu quelquefois, d’initiatives +individuelles. + + * * * * * + +Le besoin de destruction ne s’assouvit pas seulement sur les personnes +pendant la Terreur, mais encore sur les choses. Le vrai croyant est +toujours iconoclaste. Arrivé au pouvoir, il détruit avec un même zèle +les ennemis de sa foi et les images, temples et symboles rappelant la +croyance combattue. + +On sait que le premier acte de l’empereur Théodose, converti à la +religion chrétienne, fut de faire abattre la plupart des temples érigés +depuis six mille ans sur les bords du Nil. Ne nous étonnons donc pas de +voir les chefs de la Révolution s’en prendre aux monuments et œuvres +d’art qui constituaient pour eux les vestiges d’un passé abhorré. + +Les statues, manuscrits, vitraux et objets d’orfèvrerie furent brisés +avec acharnement. Lorsque Fouché, futur duc d’Otrante sous Napoléon, et +ministre sous Louis XVIII, fut envoyé comme commissaire de la Convention +dans la Nièvre, il ordonna la démolition des tours des châteaux et des +clochers des églises, parce qu’ils «blessaient l’égalité». + +Le vandalisme révolutionnaire s’exerça même sur les tombeaux. A la suite +d’un rapport de Barrère à la Convention, les magnifiques tombes royales +de Saint-Denis, parmi lesquelles figurait l’admirable mausolée de Henri +II, par Germain Pilon, furent broyées, les cercueils vidés, le corps de +Turenne envoyé au Muséum comme curiosité, après qu’un gardien en eut +extrait toutes les dents pour les vendre. La moustache et la barbe +d’Henri IV furent arrachées. + +On ne peut évidemment voir sans tristesse des hommes éclairés, consentir +à la destruction du patrimoine artistique de la France. Pour les +excuser, il faut se souvenir que les fortes croyances sont génératrices +des pires excès, et aussi que la Convention, presque journellement +envahie par des émeutes, s’inclinait toujours devant les volontés +populaires. + +Le sombre récit de toutes ces dévastations ne montre pas seulement la +puissance du fanatisme, mais aussi ce que deviennent les hommes libérés +des liens sociaux et le pays qui tombe entre leurs mains. + + + + +CHAPITRE VI + +LES ARMÉES DE LA RÉVOLUTION + + +§ 1.--Les assemblées révolutionnaires et les armées. + +Si l’on ne connaissait des assemblées révolutionnaires, et notamment de +la Convention, que leurs dissensions intérieures, leurs faiblesses et +leurs violences, elles auraient laissé un bien sombre souvenir. + +Cependant, même pour ses ennemis, cette sanglante époque possède +toujours un incontestable prestige résultant du succès des armées. +Lorsque la Convention se sépara, la France était en effet agrandie de la +Belgique et des territoires situés sur la rive gauche du Rhin. + +En considérant la Convention comme un bloc, il est équitable de mettre à +son actif les victoires des armées de la France, mais si on dissocie ce +bloc pour étudier séparément chacun des éléments qui le composent, leur +indépendance apparaît nettement. On constate alors que la Convention eut +en vérité une faible part dans les événements militaires. Les armées à +la frontière, les assemblées révolutionnaires à Paris, formèrent deux +mondes qui s’influencèrent très peu et pensèrent fort différemment. + +Nous avons vu la Convention, gouvernement très faible, changer d’idée +chaque jour, suivant les impulsions populaires, et donner l’exemple +d’une profonde anarchie. Ne dirigeant rien, mais étant constamment +dirigée, comment eût-elle pu agir sur les armées? + +Complètement absorbée par ses querelles intestines, l’Assemblée avait +abandonné toutes les questions militaires à un comité spécial que +régissait à peu près seul Carnot et dont le véritable rôle fut de +fournir des vivres et des munitions aux troupes. Le mérite de Carnot +consista en outre à diriger les 752.000 hommes dont la France disposait +vers des points stratégiquement utiles, à recommander aux généraux +l’offensive et une sévère discipline. + +L’unique participation de l’Assemblée à la défense du pays fut de +décréter des levées en masse. Devant les nombreux ennemis menaçant la +France, aucun gouvernement n’aurait pu se soustraire à une telle mesure. +Pendant quelque temps l’Assemblée envoya en outre aux armées des +représentants chargés de faire guillotiner quelques généraux, mais elle +y renonça assez vite. + +En fait, son intervention resta toujours très faible. Les armées, grâce +à leur nombre, à leur enthousiasme, à une tactique improvisée par de +jeunes généraux, se tirèrent victorieusement d’affaire toutes seules. +Elles vainquirent à côté de la Convention et tout à fait en dehors +d’elle. + + +§ 2.--La lutte de l’Europe contre la Révolution. + +Avant d’énumérer les divers facteurs psychologiques qui contribuèrent au +succès des armées révolutionnaires, il est utile de rappeler brièvement +la façon dont s’établit et se développa la lutte de l’Europe contre la +Révolution. + +Au début de cette dernière, les souverains étrangers envisageaient avec +satisfaction les difficultés de la monarchie française considérée depuis +longtemps comme une puissance rivale. Le roi de Prusse croyant la France +très affaiblie songeait à s’agrandir à ses dépens, aussi proposa-t-il à +l’empereur d’Autriche d’aider Louis XVI, à la condition de recevoir +comme indemnité la Flandre et l’Alsace. Les deux souverains signèrent, +en février 1792, un traité d’alliance contre nous. Les Français +prévinrent l’attaque en déclarant la guerre à l’Autriche, sous +l’influence des Girondins. + +L’armée française subit au début plusieurs échecs. Les alliés +pénétrèrent en Champagne et parvinrent à 200 kilomètres de Paris. La +bataille de Valmy gagnée par Dumouriez les obligea à se retirer. + +Bien que 300 Français et 200 Prussiens seulement eussent été tués dans +le combat ses conséquences furent très importantes. Avoir fait reculer +une armée réputée invincible donna une grande hardiesse aux jeunes +troupes révolutionnaires et partout elles prirent l’offensive. En +quelques semaines les soldats de Valmy avaient chassé les Autrichiens de +la Belgique et y étaient accueillis en libérateurs. + +Mais c’est surtout sous la Convention, que la guerre prit une extension +considérable. Au commencement de 1793, l’Assemblée déclara la Belgique +réunie à la France. Il en résulta une lutte avec l’Angleterre, qui se +prolongea pendant vingt-deux ans. + +Réunis à Anvers en avril 1793, les représentants de l’Angleterre, de la +Prusse et de l’Autriche, résolurent de démembrer la France. Les +Prussiens devaient s’emparer de l’Alsace et de la Lorraine; les +Autrichiens de la Flandre et de l’Artois; les Anglais de Dunkerque. +L’ambassadeur autrichien proposait d’écraser la Révolution par la +terreur «en exterminant la presque totalité de la partie dirigeante de +la nation». Devant de pareilles déclarations il n’y avait qu’à vaincre +ou périr. + +Pendant cette première coalition, de 1793 à 1797, la France eut à +combattre sur toutes ses frontières, des Pyrénées jusqu’au Nord. + +Au début, elle perdit ses premières conquêtes et subit plusieurs revers. +Les Espagnols s’emparèrent de Perpignan et de Bayonne, les Anglais de +Toulon, les Autrichiens de Valenciennes. C’est alors que la Convention, +vers la fin de 1793, ordonna une levée en masse de tous les Français de +18 à 40 ans et put envoyer aux frontières neuf armées formant un total +d’environ 750.000 hommes. On fondit ensemble les anciens régiments de +l’armée royale avec les bataillons de volontaires et de réquisitionnés. + +Les alliés sont repoussés, Maubeuge débloqué à la suite de la victoire +de Wattignies gagnée par Jourdan. Hoche dégage la Lorraine. La France +prend l’offensive, reconquiert la Belgique et la rive gauche du Rhin. +Jourdan bat les Autrichiens à Fleurus, les rejette sur le Rhin, occupe +Cologne et Coblentz. La Hollande est envahie. Les souverains alliés se +résignent à demander la paix et reconnaissent à la France ses conquêtes. + +Nos succès furent favorisés par ce fait que les ennemis ne s’engageaient +jamais bien à fond, préoccupés du partage de la Pologne auxquels ils +procédèrent de 1793 à 1795. Chacun voulait être présent au démembrement +pour obtenir davantage. Ce motif avait déjà fait reculer le roi de +Prusse en 1792 après Valmy. + +Les hésitations des alliés et leur méfiance réciproque nous furent très +avantageuses. Si, durant l’été de 1793, les Autrichiens avaient marché +sur Paris, nous étions, dit le général Thiébault, «perdus cent fois pour +une». Eux seuls nous ont sauvés en nous donnant le temps de faire des +soldats, des officiers et des généraux. + +Après le traité de Bâle, la France n’eut plus sur le continent +d’adversaires importants que les Autrichiens. C’est alors que le +Directoire fit attaquer l’Autriche et l’Italie où elle possédait le +Milanais. Bonaparte fut chargé de cette campagne. Après une année de +luttes, d’avril 1796 à avril 1797, il contraignait les derniers ennemis +de la France à demander la paix. + + +§ 3.--Facteurs psychologiques et militaires ayant déterminé le succès +des armées révolutionnaires. + +Pour saisir les causes du succès des armées révolutionnaires il faut +retenir le prodigieux enthousiasme, l’endurance et l’abnégation de ces +soldats en guenilles et souvent sans chaussures. Tout imprégnés des +principes révolutionnaires, ils se sentaient les apôtres d’une religion +nouvelle, destinée à régénérer le monde. + +L’histoire des armées de la Révolution rappelle tout à fait celle des +nomades d’Arabie, qui, fanatisés par l’idéal de Mahomet, se +transformèrent en armées redoutables et conquirent rapidement une partie +du vieux monde romain. Une foi analogue dota les soldats républicains +d’un héroïsme et d’une intrépidité que n’ébranlait aucun revers. Lorsque +la Convention fit place au Directoire, ils avaient libéré la patrie et +reporté chez l’ennemi la guerre d’invasion. A cette époque, il ne +restait plus de vraiment républicains en France que les soldats. + +La foi étant contagieuse et la Révolution se présentant comme une ère +nouvelle, plusieurs des peuples envahis, opprimés par l’absolutisme de +leurs rois, reçurent les envahisseurs en libérateurs. Les habitants de +la Savoie accouraient devant les soldats français. A Mayence la foule +les accueillait avec enthousiasme, plantait des arbres de la liberté et +formait une Convention à l’imitation de celle de Paris. + +Tant que les armées de la Révolution se heurtèrent à des peuples courbés +sous le joug de monarques absolus et n’ayant aucun idéal personnel à +défendre, le succès fut relativement aisé. Mais quand elles entrèrent en +conflit avec d’autres hommes, possesseurs d’un idéal aussi fort que le +leur, le triomphe devint beaucoup plus difficile. + +L’idéal nouveau de liberté et d’égalité capable de séduire des peuples, +dénués de convictions précises et souffrant du despotisme de leurs +maîtres, devait rester naturellement sans action sur ceux possédant un +idéal puissant fixé depuis longtemps dans les âmes. Pour cette raison, +Bretons et Vendéens, dont les sentiments religieux et monarchiques +étaient très forts, luttèrent pendant plusieurs années avec succès +contre les armées de la République. + +En mars 1793, les insurrections de la Vendée et de la Bretagne s’étaient +étendues à dix départements. Vendéens dans le Poitou, Chouans en +Bretagne, mirent sur pied 80.000 hommes. + +Les conflits entre idéals contraires, c’est-à-dire entre croyances où la +raison ne saurait intervenir étant toujours impitoyables, la lutte avec +la Vendée prit immédiatement ce caractère de sauvagerie féroce observé +toujours dans les guerres de religion. Elle se prolongea jusqu’à la fin +de 1795, époque à laquelle Hoche pacifia la Vendée. Cette pacification +était la simple conséquence de l’extermination à peu près complète de +ses défenseurs. + + «Après deux années de guerre civile, écrit Molinari, la Vendée ne + présentait plus qu’un effroyable monceau de ruines. Environ 900.000 + individus, hommes, femmes, enfants, vieillards avaient péri, et le + petit nombre de ceux qui avaient survécu au massacre trouvaient à + peine de quoi s’alimenter et s’abriter. Les champs étaient dévastés, + les enclos détruits, les maisons incendiées.» + +En dehors de leur foi qui les rendit si souvent invincibles, les soldats +de la Révolution eurent encore l’avantage de voir à leur tête des +généraux remarquables, pleins d’ardeur et formés sur les champs de +bataille. + +La plupart des anciens chefs de l’armée ayant, en qualité de nobles, +émigré, on dut organiser un nouveau corps d’officiers. Il en résulta que +ceux doués d’aptitudes militaires innées, eurent l’occasion de les +montrer et franchirent tous les grades dans l’espace de quelques mois. +Hoche, par exemple, caporal en 1789, était général de division et +commandant d’armée à l’âge de vingt-cinq ans. L’extrême jeunesse de ces +chefs leur donnait un esprit d’offensive auquel les armées ennemies +n’étaient pas habituées. Sélectionnés d’après leur seul mérite, n’étant +gênés par aucune tradition, aucune routine, ils réussirent vite à créer +une tactique en rapport avec les nécessités nouvelles. + +Aux soldats sans expérience opposés à de vieilles troupes de métier, +dressées suivant les méthodes partout en usage depuis la guerre de Sept +ans, on ne pouvait demander de manœuvres compliquées. + +Les attaques se firent simplement par grandes masses. Grâce au nombre +d’hommes que les généraux commandaient, les vides considérables +provoqués par ce procédé efficace mais barbare, pouvaient être +rapidement comblés. + +Les masses profondes attaquant l’ennemi à la baïonnette déroutèrent vite +des troupes habituées à des méthodes plus ménagères de la vie des +soldats. La lenteur du tir à cette époque rendait la tactique française +d’un emploi relativement facile. Elle triompha mais au prix de pertes +énormes. On a calculé que, de 1792 à 1800, l’armée française laissa sur +les champs de bataille plus du tiers de ses effectifs (700.000 hommes +sur 2 millions). + + * * * * * + +Examinant dans cet ouvrage les événements au point de vue psychologique, +nous continuons à dégager des faits les conséquences qu’ils comportent. + +L’étude des foules révolutionnaires à Paris et aux armées offre des +tableaux bien différents mais d’une interprétation facile. + +Nous avons prouvé que les foules, inaptes au raisonnement, obéissent +uniquement à des impulsions les transformant sans cesse, mais nous avons +vu aussi qu’elles sont très susceptibles d’héroïsme, que l’altruisme est +souvent développé chez elles et qu’on trouve facilement des milliers +d’hommes prêts à se faire tuer pour une croyance. + +Des caractères psychologiques si divers doivent nécessairement conduire +à des actes dissemblables et même absolument contraires suivant les +circonstances. L’histoire de la Convention et de ses armées nous en +fournit la preuve. Elle montre des foules composées d’éléments voisins +agissant si différemment à Paris et à la frontière qu’on pourrait croire +qu’il ne s’agit pas du même peuple. + +A Paris, les foules sont désordonnées, violentes, meurtrières et +manifestent des exigences changeantes qui rendent tout gouvernement +impossible. + +Aux armées, le tableau est entièrement différent. Les mêmes multitudes +d’inadaptés, encadrés par l’élément régulier du peuple paysan et +travailleur, canalisés par la discipline militaire, entraînés par +l’enthousiasme contagieux, supportent héroïquement les privations, +méprisent les périls et contribuent à former le bloc fabuleux qui +triompha des plus redoutables troupes de l’Europe. + +Ces faits figurent parmi ceux qu’il faudra toujours invoquer pour +montrer la force d’une discipline. Elle transforme les hommes. Libérés +de son influence, peuples et armées deviennent des hordes barbares. + +Cette vérité s’oublie chaque jour davantage. Méconnaissant les lois +fondamentales de la logique collective, on cède de plus en plus aux +mobiles impulsions populaires au lieu d’apprendre à les diriger. Il faut +montrer aux multitudes les voies à suivre. Ce n’est pas elles qui +doivent les tracer. + + + + +CHAPITRE VII + +PSYCHOLOGIE DES CHEFS DE LA RÉVOLUTION + + +§ 1.--Mentalité des hommes de la Révolution. Rôle des caractères +violents et des caractères faibles. + +On juge avec son intelligence, on se guide avec son caractère. Pour bien +connaître un homme, il faut séparer ces deux éléments. + +Pendant les grandes périodes d’action--et les mouvements +révolutionnaires appartiennent naturellement à de telles périodes--le +caractère prend toujours le premier rang. + +Ayant décrit, au cours de plusieurs chapitres, les diverses mentalités +qui prédominent dans les temps troublés, nous n’avons pas à y revenir +maintenant. Elles constituent des types généraux que modifie +naturellement la personnalité héréditaire et acquise de chacun. + +Nous avons vu le rôle joué par l’élément mystique dans la mentalité +jacobine et le fanatisme féroce auquel il conduisit les sectateurs de la +nouvelle foi. + +Nous avons montré aussi que tous les membres des assemblées ne furent +pas des fanatiques. Ceux-ci constituèrent même une minorité, puisque +dans la plus sanguinaire des assemblées de la Révolution, la grande +majorité se composait d’hommes timides et modérés, au caractère neutre. +Avant Thermidor, les membres de ce groupe votèrent par crainte avec les +violents et, après Thermidor, avec les modérés. + +En temps de révolution comme d’ailleurs à toutes les époques, ces +caractères neutres, obéissant aux impulsions les plus contraires, sont +toujours les plus nombreux. Ils sont aussi dangereux en réalité que les +violents. La force des derniers s’appuie sur la faiblesse des premiers. + +Dans toutes les révolutions, et en particulier la nôtre, on voit une +petite minorité d’esprits bornés, mais décidés, dominer impérieusement +une immense majorité d’hommes, très intelligents parfois, mais dépourvus +de caractère. + +A côté des apôtres fanatiques et des caractères faibles, surgissent +toujours en révolution des individus ne songeant qu’à profiter d’elle. +Ils furent nombreux pendant la Révolution française. Leur but était +simplement d’utiliser les circonstances pour s’enrichir. Tels Barras, +Tallien, Fouché, Barrère et bien d’autres. Leur politique consistait +uniquement à se mettre au service du plus fort contre le plus faible. + +Dès le début de la Révolution, ces arrivistes, comme on dirait +aujourd’hui, étaient nombreux. C’est ce qui faisait écrire à Camille +Desmoulins, en 1792: «Notre Révolution n’a ses racines que dans +l’égoïsme et dans les amours-propres de chacun, de la combinaison +desquels s’est composé l’intérêt général.» + +Si on ajoute aux indications précédentes les observations résumées dans +un autre chapitre sur les diverses formes de mentalités en temps de +bouleversements politiques, on aura déjà une idée générale du caractère +des hommes de la Révolution. Nous allons faire maintenant l’application +des principes précédemment exposés, aux personnages les plus marquants +de la période révolutionnaire. + + +§ 2.--Psychologie des représentants en mission. + +A Paris, la conduite des membres de la Convention était toujours +orientée, contenue ou excitée par l’action de leurs collègues et celle +du milieu. + +Pour bien les juger, on doit les observer abandonnés à eux-mêmes sans +contrôle et possédant, par conséquent, toute liberté. Tels furent +justement les représentants envoyés en mission dans les départements par +la Convention. + +Le pouvoir de ces délégués était absolu. Aucune censure ne les gênait. +Fonctionnaires et magistrats devaient leur obéir. + +Un représentant en mission «réquisitionne, séquestre ou confisque ce que +bon lui semble, taxe, emprisonne, déporte ou décapite qui bon lui semble +et, dans sa circonscription, il est pacha». + +Se considérant tous comme des pachas, ils se montraient «traînés par des +carrosses à six chevaux, entourés de gardes, assis à des tables +somptueuses de trente couverts, mangeant au bruit de la musique avec un +cortège d’histrions, de courtisanes et de prétoriens...» A Lyon «la +représentation solennelle de Collot d’Herbois ressemble à celle du Grand +Turc. On ne parvient à son audience qu’après trois demandes itératives; +une file d’appartements précède son salon de réception, personne ne +l’approche qu’à quinze pas de distance». + +On se figure la vanité immense de ces dictateurs pénétrant +solennellement dans les villes, entourés de gardes et dont un geste +suffisait à faire tomber les têtes. + +Petits avocats sans causes, médecins sans clients, curés défroqués, +robins ignorés, n’ayant connu auparavant qu’une pâle destinée, +devenaient subitement égaux aux plus puissants tyrans de l’histoire. En +guillotinant, noyant, mitraillant sans pitié, au hasard de leurs +fantaisies, ils prenaient conscience de s’élever d’une humble condition +au niveau de célèbres potentats. + +Jamais Néron ni Héliogabale ne dépassèrent en tyrannie les représentants +de la Convention. Des lois et des coutumes contenaient toujours un peu +les premiers. Rien ne refrénait les seconds. + + «Fouché, écrit Taine, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une + boucherie de 210 Lyonnais. Collot, Laporte et Fouché font ripaille en + grande compagnie les jours de fusillade et au bruit de la décharge se + lèvent avec des cris d’allégresse, en agitant leurs chapeaux.» + + * * * * * + +Parmi les représentants en mission à mentalité meurtrière, on peut citer +comme type l’ancien curé Lebon qui, devenu possesseur du pouvoir +suprême, ravagea Arras et Cambrai. Son exemple, avec celui de Carrier, +contribue à montrer ce que devient l’homme soustrait au joug de la +tradition et des lois. La cruauté du féroce conventionnel se compliquait +de sadisme; l’échafaud était dressé sous ses fenêtres, de façon à ce que +lui, sa femme et ses coadjuteurs pussent jouir du carnage. Au pied de la +guillotine, on avait installé une buvette où venaient boire les +sans-culottes. Pour les amuser, le bourreau groupait sur le pavé, en +attitudes ridicules, les corps nus des décapités. + + «La lecture des deux volumes de son procès imprimés à Amiens en 1795, + peut être placée parmi les cauchemars. Durant vingt audiences, les + survivants des hécatombes d’Arras et de Cambrai passent dans l’antique + salle du Bailliage, à Amiens, où l’on juge l’ex-conventionnel. Ce que + racontent ces fantômes en deuil est inouï. Des rues entières + dépeuplées; des nonagénaires, des filles de seize ans égorgées après + un jugement dérisoire; la mort bafouée, insultée, enjolivée, dégustée; + les exécutions en musique; des bataillons d’enfants recrutés comme + garde de l’échafaud; des débauches, un cynisme, des raffinements de + satrape ivre; un roman de Sade devenu épopée; il semble, en assistant + à ce déballage d’horreurs, que tout un pays, longtemps terrorisé, + dégorge enfin son épouvante et prend la revanche de sa lâcheté en + accablant le malheureux qui est là, bouc émissaire d’un régime abhorré + et vaincu.» + +La seule défense de l’ancien curé fut d’avoir obéi à des ordres. Les +faits qui lui furent reprochés étaient connus depuis longtemps et la +Convention ne les avait nullement blâmés. + +J’ai signalé plus haut la vanité des représentants en mission revêtus +instantanément d’un pouvoir supérieur à celui des plus puissants +despotes, mais ce sentiment ne suffirait pas à expliquer leur férocité. + +Elle provenait de sources diverses. Apôtres d’une foi sévère, les +délégués de la Convention ne devaient, comme les inquisiteurs du +Saint-Office, aucune pitié à leurs victimes. Dégagés en outre de tous +les freins de la tradition et des lois, ils pouvaient donner cours aux +plus sauvages instincts que l’animalité primitive laisse en nous. + +La civilisation restreint ces instincts, mais ils ne meurent jamais. Le +besoin de tuer, qui crée les chasseurs, en est le permanent indice. M. +Cunisset-Carnot a montré, dans les lignes suivantes, l’emprise de ce +penchant héréditaire qui, dans la poursuite du plus bénévole gibier, +fait renaître, chez tout chasseur, le barbare. + + «Le plaisir de tuer pour tuer est pour ainsi dire universel, il est le + fond de la passion cynégétique, car il faut bien convenir + qu’actuellement, dans les pays civilisés, le besoin de vivre n’est + plus pour rien dans son expansion. En réalité, nous continuons un + geste impérieusement imposé à nos sauvages aïeux par les nécessités de + leur existence durant laquelle il fallait tuer ou mourir de faim, + alors que plus rien ne le légitime aujourd’hui. Mais c’est ainsi, nous + n’y pouvons rien, nous ne parviendrons sans doute jamais à rompre les + chaînes de cet esclavage qui nous serrent depuis si longtemps. Nous ne + pouvons nous empêcher de goûter un plaisir intense, passionnant + souvent, à verser le sang des animaux vis-à-vis desquels, lorsque le + goût de la chasse nous tient, nous arrivons à perdre tout sentiment de + pitié. Les bêtes les plus douces, les plus jolies, les oiseaux + chanteurs, charme de nos printemps, tombent sous notre plomb ou + s’étranglent dans nos filets sans qu’un frémissement de pitié trouble + notre plaisir de les voir terrorisés, sanglants, se débattre dans les + horribles souffrances que nous leur infligeons, cherchant à fuir sur + leurs pauvres pattes cassées ou agitant désespérément leurs ailes qui + ne peuvent plus les soutenir... L’excuse, c’est la poussée de cet + atavisme impérieux auquel les meilleurs d’entre nous n’ont pas la + force de résister.» + +En temps ordinaire cet atavisme sanguinaire, contenu par la crainte des +lois, ne peut s’exercer que sur des animaux. Quand les codes n’agissent +plus, il s’applique immédiatement à l’homme, et c’est pourquoi tant de +terroristes trouvèrent un plaisir intense à massacrer. Le mot de Carrier +sur la joie qu’il éprouvait à contempler la figure de ses victimes +pendant leur supplice est fort typique. Chez beaucoup de civilisés la +férocité est un instinct refréné, mais nullement supprimé. + + +§ 3.--Danton et Robespierre. + +Danton et Robespierre représentent les deux principaux personnages de la +Révolution. Je parlerai peu du premier, sa psychologie, d’ailleurs assez +simple, étant fort connue. Surtout orateur de club, impulsif et violent, +il se montra toujours prêt à exciter le peuple. Cruel seulement dans ses +discours, il en regrettait souvent les effets. Dès le début, il brilla +au premier rang alors que son futur rival Robespierre végétait presque +au dernier. + +A un moment donné, Danton devint l’âme de la Révolution, mais il était +dépourvu de ténacité et de fixité dans la conduite. En outre il avait +des besoins, alors que Robespierre n’en possédait pas. Le fanatisme +continu du dernier triompha des efforts intermittents du premier. Ce +fut, néanmoins, un spectacle imprévu, de voir un aussi puissant tribun +envoyé à l’échafaud par son pâle, venimeux et médiocre rival. + +Robespierre, l’homme le plus influent de la Révolution et le plus +étudié, reste cependant le moins expliqué. Difficilement se comprend +l’influence prodigieuse qui lui donna le droit de vie et de mort, non +seulement sur les ennemis de la Révolution, mais encore sur des +collègues ne pouvant passer pour ennemis du régime. + +On ne l’explique pas assurément en disant, avec Taine, que Robespierre +était un cuistre perdu dans des abstractions, ni en affirmant, avec +Michelet, qu’il réussit à cause de ses principes, ni en répétant avec +son contemporain, H. Williams, que «l’un des secrets de son gouvernement +était de prendre, pour marchepied à son ambition, des hommes marqués +d’opprobre ou souillés de crimes». + +Impossible de rechercher dans son éloquence les causes de ses succès. Le +regard abrité par des lunettes, il lisait péniblement ses discours, +composés d’abstractions froides et vagues. L’assemblée comptait des +orateurs possédant un talent immensément supérieur, comme Danton et les +Girondins, et ce fut pourtant Robespierre qui les fit périr. + +Nous n’avons donc, en réalité, aucune explication acceptable de +l’ascendant que le dictateur finit par acquérir. Sans influence à +l’Assemblée nationale, il devint progressivement le maître aux Jacobins +et à la Convention. «Lorsqu’il est arrivé au Comité de Salut public, il +était déjà, dit Billaud-Varenne, l’être le plus important de la France.» + + «Son histoire, écrit Michelet, est prodigieuse, bien plus que celle de + Bonaparte. On voit bien moins les fils et les rouages, les forces + préparées. Ce qu’on voit, c’est un petit avocat avant tout homme de + lettres. C’est un homme honnête et austère mais de piètre figure, d’un + talent incolore, qui se trouve un matin soulevé, emporté par je ne + sais quelle trombe. Rien de tel dans les _Mille et une Nuits_. En un + moment il va bien plus haut que le trône. Il est mis sur l’autel. + Étonnante légende.» + +Sans doute, les circonstances l’aidèrent considérablement. On se +tournait vers lui comme vers le maître dont chacun éprouvait déjà le +besoin. Mais alors il l’était déjà et c’est justement la cause de son +ascension rapide qu’il s’agit de déterminer. Je supposerais volontiers +chez lui l’existence d’une sorte de fascination personnelle qui nous +échappe aujourd’hui. On peut faire valoir, à l’appui de cette hypothèse, +ses succès féminins. Les jours où il prononce des discours, «les +passages sont obstrués de femmes... il y en a sept ou huit cents dans +les tribunes, et avec quels transports elles l’applaudissent... Aux +Jacobins, quand il parle, il y a des sanglots d’attendrissement, des +cris, des trépignements à faire crouler la salle...» Une jeune veuve, +Mme de Chalabre, possédant quarante mille francs de rente, lui envoie +des lettres incendiaires et veut absolument l’épouser. + +Il ne faudrait pas chercher dans le caractère de Robespierre les causes +de sa popularité. Tempérament hypocondriaque, intelligence médiocre, +incapable de saisir les réalités, confiné dans les abstractions, +astucieux et dissimulé, sa note dominante fut un orgueil excessif qui ne +cessa de croître jusqu’à son dernier jour. Grand prêtre d’une foi +nouvelle, il se croyait envoyé de Dieu sur la terre pour établir le +règne de la vertu. On lui écrit «qu’il est le Messie que l’Être éternel +a promis pour réformer toute chose». + +Rempli de prétentions littéraires, il polissait longuement ses discours. +Sa jalousie profonde à l’égard des orateurs ou des gens de lettres, tels +que Camille Desmoulins, causa leur mort. + + «Ceux qui furent particulièrement en butte à la rage du tyran, écrit + l’auteur cité plus haut, ce furent les hommes de lettres. Contre eux, + en Robespierre, la jalousie d’un confrère se mêlait à la fureur de + l’oppresseur; car la haine dont il les poursuivait s’animait moins de + leur résistance à son despotisme que du talent dont ils avaient + éclipsé le sien.» + +Le mépris du dictateur pour ses collègues était immense et peu +dissimulé. Donnant audience à Barras, à l’heure de sa toilette, il +acheva de se raser, crachant du côté de son collègue, comme s’il +n’existait pas, et dédaignant de répondre à ses questions. + +Il enveloppait d’un même dédain haineux les bourgeois et les députés. +Seule la multitude trouvait grâce devant lui: «Quand le peuple souverain +exerce le pouvoir, disait-il, il n’y a qu’à s’incliner. Dans tout ce +qu’il fait, tout est vertu et vérité, rien ne peut être excès, erreur ou +crime.» + +Robespierre avait le délire des persécutions. S’il fit trancher tant de +têtes, ce ne fut pas seulement en raison de sa mission d’apôtre, mais +encore parce qu’il se croyait entouré d’ennemis et de conspirateurs. «Si +grande que fût la lâcheté de ses collègues devant lui, écrit M. Sorel, +la peur qu’il avait d’eux la dépassait encore.» + +Sa dictature, absolue pendant cinq mois, est un frappant exemple de +l’empire de certains meneurs. Qu’un tyran possesseur d’une armée fasse +périr qui bon lui semble, on le comprend aisément. Mais qu’un homme seul +réussisse à envoyer successivement à la mort un grand nombre de ses +égaux, voilà qui ne s’explique pas facilement. + +La puissance de Robespierre fut si complète qu’il put livrer au Tribunal +révolutionnaire et par conséquent à l’échafaud, les plus illustres +députés: Camille Desmoulins, Hébert, Danton et bien d’autres. Les +brillants Girondins s’effondrèrent devant lui. Il s’attaqua même à la +redoutable Commune, fit guillotiner ses chefs et les remplaça par une +Commune nouvelle, dévouée à ses ordres. + +Afin de se débarrasser plus vite des hommes qui lui déplaisaient, il +avait fait voter la loi de Prairial, qui permettait d’exécuter les +simples suspects et grâce à laquelle il fit couper à Paris 1.373 têtes +en quarante-neuf jours. En proie à une folle terreur, ses collègues ne +couchaient plus chez eux. Une centaine de députés à peine assistaient +aux séances. David disait: «Je crois que nous ne resterons pas vingt +membres de la Montagne.» + +L’excès seul de sa confiance en sa force et dans la lâcheté des membres +de la Convention perdit Robespierre. Ayant voulu leur faire voter une +loi permettant d’envoyer les députés devant le Tribunal révolutionnaire, +c’est-à-dire à l’échafaud, sans l’autorisation de l’Assemblée et sur +l’ordre du comité qu’il dirigeait, plusieurs Montagnards conspirèrent +avec quelques membres de la Plaine pour le renverser. Tallien, se +sachant marqué pour une prochaine exécution et n’ayant par conséquent +rien à perdre, l’accusa bruyamment de tyrannie. Robespierre voulut se +défendre, en lisant un discours longtemps remanié, mais il apprit à ses +dépens que s’il est possible de faire périr les hommes au nom de la +logique, ce n’est pas avec elle que se conduit une assemblée. Les +clameurs des conjurés couvrirent sa voix. Le cri: «A bas le tyran!» +bientôt répété, grâce à la contagion mentale, par beaucoup des membres +présents suffit pour le renverser. Sans perdre un instant, l’assemblée +le décréta d’accusation. + +La Commune ayant voulu le sauver, la Convention le mit hors la loi. +Touché par cette formule magique, il était définitivement perdu. + + «Ce «hors la loi», écrit H. Williams, produisait à cette époque sur un + Français le même effet que le cri de la peste: celui qui en était + l’objet devenait civilement excommunié, et il semblait qu’on dût être + contaminé en passant dans l’air qu’il avait respiré. Tel fut l’effet + qu’il produisit sur les canonniers qui braquaient leurs pièces contre + la Convention. Sans avoir reçu d’autre ordre mais en entendant que la + Commune était «hors la loi» ils tournèrent immédiatement leurs + batteries.» + +Robespierre et toute sa bande: Saint-Just, le président du Tribunal +révolutionnaire, le maire de la Commune, etc., furent guillotinés le 10 +thermidor au nombre de 21. Leur exécution fut suivie le lendemain d’une +nouvelle fournée de 70 Jacobins et le surlendemain de 13. La Terreur, +qui durait depuis dix mois, était terminée. + +L’écroulement de l’édifice jacobin en Thermidor est un des plus curieux +événements psychologiques de la période révolutionnaire. Aucun des +Montagnards qui suscitèrent la chute de Robespierre n’avait en effet +songé un seul instant qu’elle marquerait le terme de la Terreur. + +Tallien, Barras, Fouché, etc. renversèrent Robespierre comme ils avaient +déjà renversé Hébert, Danton, les Girondins et bien d’autres. Mais quand +les acclamations de la foule leur apprirent que la mort de Robespierre +était considérée comme mettant fin au régime de la Terreur, ils agirent +comme si telle avait été leur intention. Ils y furent d’autant plus +obligés d’ailleurs que la Plaine, c’est-à-dire la grande majorité de +l’Assemblée, qui s’était laissée décimer par Robespierre, se révolta +furieusement contre le régime que, tout en l’abhorrant, elle avait +acclamé si longtemps. Rien n’est aussi terrible que les hommes ayant eu +peur quand ils n’ont plus peur. La Plaine se vengea d’avoir été +terrorisée par la Montagne en la terrorisant à son tour. + +La servilité des collègues de Robespierre à la Convention ne reposait +nullement sur des sentiments de sympathie à son égard. Le dictateur leur +inspirait un insurmontable effroi, mais derrière les marques +d’admiration et d’enthousiasme qu’ils lui prodiguaient par peur, se +dissimulait une haine intense. On s’en rend compte à la lecture des +rapports insérés après sa mort au _Moniteur_ des 11, 15 et 29 août 1794 +par divers députés et, notamment, celui «sur la conspiration des +triumvirs, Robespierre, Couthon et Saint-Just». Jamais esclaves +n’invectivèrent davantage le maître tombé. + +On y apprend que «ces monstres renouvelaient, depuis quelque temps, les +plus horribles proscriptions de Marius et de Sylla». Robespierre y est +représenté comme un effroyable scélérat; on assure que «comme Caligula, +il n’eût pas tardé à vouloir que le peuple français adorât son cheval... +Il cherchait la sécurité dans le supplice de tout ce qui pouvait +éveiller un seul de ses soupçons». + +Ces rapports oublient d’ajouter, que le pouvoir de Robespierre ne +s’appuyait nullement, comme celui de Sylla ou de Marius auxquels ils +font allusion, sur une solide armée, mais simplement sur l’adhésion +répétée des membres de la Convention. Sans leur extrême lâcheté, la +puissance du dictateur n’aurait pas duré un seul jour. + +Robespierre représente un des plus odieux tyrans de l’histoire, mais il +se distingue de tous les autres par ce fait qu’il fut un tyran sans +soldats. + +On peut résumer ses doctrines en disant qu’il incarna plus que personne, +sauf Saint-Just peut-être, la foi jacobine avec sa logique étroite, son +mysticisme intense et son inflexible raideur. Il compte encore des +panégyristes aujourd’hui. M. Hamel le qualifie de «martyr de Thermidor». +On a parlé de lui élever un monument. J’y souscrirai volontiers, +considérant qu’il n’est pas inutile de conserver les traces de +l’aveuglement des foules, et de l’extraordinaire platitude dont peut se +montrer capable une assemblée, devant le meneur qui sait la manier. Sa +statue rappellera les cris d’admiration et d’enthousiasme passionnés de +la Convention acclamant les mesures du dictateur la menaçant le plus, la +veille même du jour où elle allait le renverser. + + +§ 4.--Fouquier-Tinville, Marat, Billaud-Varenne, etc. + +Je réunis dans un même paragraphe quelques révolutionnaires rendus +célèbres par le développement de leurs instincts sanguinaires. A leur +férocité se joignaient d’autres sentiments, la peur et la haine, ne +pouvant que la fortifier. + +Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire, fut un +des personnages qui laissèrent le plus sinistre souvenir. Ce magistrat, +jadis réputé par sa douceur, et qui devint l’homme sanguinaire dont la +mémoire réveille tant de répulsion, m’a déjà servi d’exemple dans +d’autres ouvrages, pour montrer les transformations de certains +caractères en temps de révolution. + +Très besogneux au moment de la chute du régime monarchique, il avait +tout à espérer d’un bouleversement social et rien à y perdre. C’était un +de ces hommes que les périodes de désordre trouvent toujours prêtes à +les soutenir. + +La Convention lui avait abandonné ses pouvoirs. Il eut à se prononcer +sur le sort de près de deux mille accusés, parmi lesquels la reine +Marie-Antoinette, les Girondins, Danton, Hébert, etc. Il faisait +exécuter tous les suspects qu’on lui désignait et trahissait sans +scrupule ses anciens protecteurs. Dès que l’un d’eux tombait du pouvoir: +Camille Desmoulins, Danton, ou tout autre, il requérait contre lui. + +Fouquier-Tinville possédait une âme très basse que la Révolution fit +surgir. En temps normal, encadré par des règles professionnelles, sa +destinée eût été celle d’un magistrat pacifique et ignoré. Ce fut +justement le sort de son substitut au Tribunal révolutionnaire, +Gilbert-Liendon. «Il eût dû, écrit M. Durel, inspirer la même horreur +que son collègue, et cependant il a fini sa carrière dans la haute +magistrature impériale.» + +Un des grands bienfaits d’une société organisée est précisément de +canaliser ces caractères dangereux que les freins sociaux seuls peuvent +maintenir. + +Fouquier-Tinville mourut sans comprendre sa condamnation, et, au point +de vue révolutionnaire, rien ne la justifiait. N’avait-il pas simplement +exécuté avec zèle les ordres de ses chefs? Impossible de l’assimiler à +ces représentants envoyés en province et qu’on ne pouvait surveiller. +Les délégués de la Convention examinaient tous ses actes et les +approuvèrent jusqu’au dernier jour. Si sa cruauté et sa façon sommaire +de faire juger les prisonniers n’avaient été encouragées par ses chefs, +il n’eût pas conservé son pouvoir. En condamnant Fouquier-Tinville, la +Convention condamnait son affreux régime. Elle le comprit et envoya +également à l’échafaud plusieurs des terroristes dont Fouquier-Tinville +n’avait été que le fidèle agent d’exécution. + +A côté de Fouquier-Tinville, on peut placer Dumas, qui présidait le +Tribunal révolutionnaire, et se montra également d’une cruauté +excessive, greffée d’ailleurs sur une peur intense. Il ne sortait pas +sans deux pistolets chargés, se barricadait chez lui et ne parlait aux +visiteurs qu’à travers un guichet. Sa méfiance à l’égard de tout le +monde, y compris sa femme, était complète. Il fit même emprisonner cette +dernière, et allait la faire exécuter quand advint Thermidor. + + * * * * * + +Parmi les personnages que la Convention mit en lumière, un des plus +farouches fut Billaud-Varenne. On peut le considérer comme un type +complet de férocité bestiale. + + «En ces heures de colères fécondes, d’angoisses héroïques, il reste + calme, s’acquittant méthodiquement de sa besogne--et cette besogne est + effroyable; il paraît, officiellement, aux massacres de l’Abbaye, + félicite les égorgeurs et leur promet salaire; sur quoi, il rentre + chez soi, comme s’il revenait de la promenade. Le voici présidant le + club des Jacobins, présidant la Convention, membre du Comité de Salut + public: il traîne les Girondins à l’échafaud, il y traîne la reine, il + y traîne son ancien patron, Danton, qui a dit de lui: «Billaud a un + poignard sous la langue.» Il approuve les canonnades de Lyon, les + noyades de Nantes, les fournées d’Arras; il organise l’impitoyable + commission d’Orange: il est des lois de Prairial; il stimule + Fouquier-Tinville; sur tous les décrets de mort, son nom se retrouve + souvent le premier: il signe avant ses collègues, il est sans pitié, + sans émotion, sans enthousiasme: quand les autres s’effarent, + hésitent, reculent, lui va son train, parlant par sentences ampoulées, + «secouant sa crinière de lion»; car pour mettre sa face impassible et + froide en harmonie avec les exubérances qui l’entourent, il s’affuble + maintenant d’une perruque jaune qui ferait rire sur toute autre tête + que sur la tête sinistre de Billaud-Varenne. Quand Robespierre, + Saint-Just et Couthon sont menacés à leur tour, il les abandonne, + passe à l’adversaire, les pousse sous la hache... Pourquoi? Dans quel + but? On ne sait pas il n’est ambitieux de rien; il n’a désir ni + d’argent ni de puissance.» + +Je ne crois pas qu’il soit difficile de répondre au pourquoi de la +citation précédente. La soif du meurtre, dont nous parlions plus haut, +très répandue chez certains criminels, explique parfaitement la conduite +de Billaud-Varenne. Les bandits de ce type tuent pour tuer, comme les +chasseurs abattent le gibier, pour le simple plaisir d’exercer leurs +instincts destructeurs. En temps ordinaire, les hommes doués de ces +penchants homicides les refrènent généralement par crainte du gendarme +et de la guillotine. Aux époques où ils peuvent leur donner libre cours, +rien ne les arrête. Tel fut le cas de Billaud-Varenne et de bien +d’autres. + + * * * * * + +La psychologie de Marat est un peu plus compliquée, non seulement parce +qu’à son besoin de meurtre, se superposaient d’autres éléments: +amour-propre jadis blessé, ambition, croyances mystiques, etc., mais +encore parce qu’on peut le considérer comme un demi-aliéné atteint du +délire des grandeurs et hanté par des idées fixes. + +Il avait eu avant la Révolution de grandes prétentions scientifiques, +mais personne n’attacha d’importance à ses divagations. Rêvant de places +et d’honneurs, il n’avait obtenu qu’une situation très subalterne chez +un grand seigneur. La Révolution lui ouvrit un avenir inespéré. Gonflé +de haine contre l’ancienne société qui méconnut ses mérites, il se mit à +la tête des plus violents. Après avoir glorifié publiquement les +massacres de Septembre, il fonda un journal dénonçant tout le monde et +réclamant sans cesse des exécutions. + +Parlant constamment des intérêts du peuple, Marat en devint l’idole. La +plupart de ses collègues, cependant, le méprisaient fort. Échappé au +poignard de Charlotte Corday, il n’eût sûrement pas évité le couperet de +la guillotine. + + +§ 5.--Destinée des Conventionnels qui survécurent à la Révolution. + +A côté des Conventionnels dont la psychologie présente des caractères +particuliers, il en est d’autres, Barras, Fouché, Tallien, Merlin de +Thionville, etc., complètement dénués de croyances ou de principes, ne +demandant qu’à s’enrichir. + +Ils surent édifier sur la misère publique de brillantes fortunes. En +temps ordinaire on les aurait qualifiés de simples scélérats, mais aux +périodes de révolution tout critérium du vice et de la vertu semble +avoir disparu. + +Si quelques rares Jacobins restèrent fanatiques, la plupart renoncèrent +à leurs convictions dès qu’ils obtinrent richesses et honneurs en +devenant les fidèles courtisans de Napoléon. Cambacérès qui, s’adressant +à Louis XVI en prison, l’appelait Louis Capet, exigeait de ses +familiers, sous l’Empire, d’être qualifié Altesse en public et +Monseigneur dans l’intimité, montrant ainsi à quel sentiment d’envie +correspondait le besoin d’égalité chez beaucoup de Jacobins. + + «La plupart des Jacobins, écrit M. Madelin, s’étaient fortement + enrichis et possédaient comme Chabot, Bazire, Merlin, Barras, + Boursault, Tallien, Barrère, etc., des châteaux et des terres. Ceux + qui n’étaient pas encore enrichis devaient l’être bientôt... Dans le + seul Comité de l’an III, état-major du parti thermidorien, on trouve + un futur prince, 13 futurs comtes, 5 futurs barons, 7 futurs sénateurs + de l’Empire, 6 futurs conseillers d’État et à côté d’eux à la + Convention, on rencontre, du futur duc d’Otrante au futur comte + Regnault, 50 démocrates qui avant quinze ans posséderont titres, + armoiries, panaches, carrosses, dotations, majorats, hôtels et + châteaux. Fouché mourra avec quinze millions.» + +Les privilèges si décriés de l’ancien régime se trouvèrent ainsi +rétablis au profit de la bourgeoisie. Pour arriver à ce résultat il +avait fallu ruiner la France, incendier des provinces entières, +multiplier les supplices, plonger d’innombrables familles dans le +désespoir, bouleverser l’Europe et faire périr les hommes par centaines +de mille sur les champs de bataille. + + * * * * * + +En terminant ce chapitre consacré à la psychologie de divers personnages +de la Révolution, nous rappellerons ce que nous avons dit des jugements +possibles sur les hommes de cette période. + +Si le moraliste est obligé de se montrer sévère à l’égard de certaines +individualités, parce qu’il les juge d’après les types qu’une société +doit respecter pour se maintenir, le psychologue n’est pas tenu à la +même rigueur. Son but est de comprendre et devant une compréhension +complète, la critique s’évanouit. + +L’âme humaine est un bien fragile mécanisme et les marionnettes qui +s’agitent sur le théâtre de l’histoire savent rarement résister aux +forces puissantes qui les poussent. L’hérédité, le milieu, les +circonstances, sont d’impérieux maîtres. Nul ne peut dire avec certitude +quelle eût été sa conduite, à la place des hommes dont il essaie +d’interpréter les actions. + + + + +LIVRE III + +LA LUTTE ENTRE LES INFLUENCES ANCESTRALES ET LES PRINCIPES +RÉVOLUTIONNAIRES + + + + +CHAPITRE I + +LES DERNIÈRES CONVULSIONS DE L’ANARCHIE. LE DIRECTOIRE. + + +§ 1.--Psychologie du Directoire. + +Les diverses assemblées révolutionnaires ayant été composées en partie +des mêmes hommes, on pourrait croire leur psychologie bien voisine. + +Aux époques ordinaires, il en serait ainsi, la constance du milieu +déterminant celle des caractères. Mais lorsque les circonstances +changent rapidement comme sous la Révolution, les caractères doivent se +transformer pour s’y adapter. Tel fut justement le cas du Directoire. + +Cette dernière forme de gouvernement se composait d’Assemblées +distinctes: deux nombreuses, celles des diverses catégories de députés, +et une très restreinte, celle des cinq directeurs. + +Les Assemblées de députés rappelèrent fort par leur faiblesse la +Convention. Elles n’avaient plus à obéir aux émeutes populaires +refrénées avec énergie par les Directeurs, mais elles cédaient sans +discussion aux injonctions dictatoriales de ces derniers. + +Les premiers députés élus étaient généralement modérés. Tout le monde se +montrait alors excédé de la tyrannie jacobine. La nouvelle Assemblée +rêvait de relever les ruines dont la France était couverte et d’établir +un régime de gouvernement libéral sans violence. + +Mais par une de ces fatalités, qui fut une loi de la Révolution et +montre combien le déroulement des événements est parfois supérieur aux +volontés des hommes, on peut dire que les députés, malgré leurs bonnes +intentions, firent toujours, comme leurs prédécesseurs, le contraire de +ce qu’ils voulaient faire. Ils souhaitaient d’être modérés et se +montrèrent violents, ils désiraient éliminer l’influence des Jacobins, +et se laissèrent conduire par eux, ils rêvaient de réparer les ruines et +ne réussirent qu’à en accumuler d’autres, ils aspiraient à la paix +religieuse et finirent par persécuter et massacrer les prêtres avec plus +de rigueur que pendant la Terreur. + +La psychologie de la petite assemblée formée par les cinq directeurs fut +très différente de celle des assemblées de députés. Aux prises avec les +difficultés de chaque jour, les directeurs étaient obligés de les +résoudre, alors que les grandes assemblées, sans contact avec les +réalités, n’avaient que des aspirations. + +La pensée dominante des directeurs était très simple. Fort indifférents +aux principes, ils voulaient avant tout rester les maîtres. Pour y +arriver ils n’hésitèrent pas à recourir aux mesures les plus illégales +et les plus violentes, annulant même les élections d’un grand nombre de +départements lorsqu’elles les gênaient. + +Se sentant incapables de réorganiser la France, ils l’abandonnèrent à +elle-même. Par leur despotisme, ils parvinrent à la dominer, mais ne la +gouvernèrent jamais. Or, ce qui manquait le plus au pays à ce moment-là, +c’était d’être gouverné. + +La Convention a laissé dans l’histoire la réputation d’un gouvernement +fort, et le Directoire celle d’un gouvernement faible. Le contraire est +exact. C’est le Directoire qui fut le gouvernement fort. + +On expliquerait psychologiquement cette différence entre le gouvernement +du Directoire et celui des assemblées précédentes en faisant observer +qu’une réunion de 6 ou 700 personnes peut bien avoir des élans +d’enthousiasme contagieux comme dans la nuit du 4 août, ou même des +accès de volonté énergique comme celui de lancer un défi à tous les +rois. Mais de telles impulsions sont trop peu durables pour posséder +quelque force. Un comité de cinq membres, facilement dominé par la +volonté d’un seul, est beaucoup plus susceptible de résolutions +continues, c’est-à-dire de persévérance dans une ligne régulière de +conduite. + +Le gouvernement du Directoire se montra toujours incapable de gouverner, +mais de volonté forte il ne manqua jamais. Rien ne le contenant, ni le +respect de la légalité, ni les égards pour les citoyens, ni l’amour de +l’intérêt public, il put faire peser sur la France un despotisme que, +depuis le commencement de la Révolution, aucun gouvernement, y compris +la Terreur, n’avait rendu aussi écrasant. + +Bien qu’utilisant des méthodes analogues à celles de la Convention et +dirigeant la France de la façon la plus tyrannique, le Directoire, pas +plus que la Convention, ne parvint jamais à être le maître. + +Ce fait, déjà signalé précédemment, prouve une fois encore l’impuissance +des contraintes matérielles à dominer les forces morales. On ne saurait +trop redire que le véritable guide de l’homme est l’armature morale +édifiée par ses aïeux. + +Habitués à vivre dans une société organisée, étayée sur des codes et des +traditions respectés, nous nous représentons difficilement l’état d’une +nation privée d’une telle armature. De notre milieu, nous ne voyons le +plus souvent que les côtés gênants, oubliant facilement qu’une société +n’est possible qu’à la condition d’imposer certaines entraves et que +l’attirail des lois, des mœurs, des coutumes, constitue un frein aux +instincts naturels de barbarie ne périssant jamais tout entiers. + +L’histoire de la Convention et du Directoire qui en fut la suite, montre +clairement à quel degré de désordre peut tomber une nation privée de son +ancienne structure, et n’ayant plus pour guide que les artificielles +combinaisons d’une raison trop courte. + + +§ 2.--Gouvernement despotique du Directoire. Renaissance de la Terreur. + +Dans le but de détourner l’attention, d’occuper l’armée et de se créer +des ressources, par le pillage de pays voisins, les Directeurs +décidèrent de reprendre les guerres de conquêtes qui avaient réussi à la +Convention. + +Elles continuèrent pendant tout leur règne. Les armées, surtout en +Italie, en retirèrent un riche butin. + +Quelques-unes des populations envahies se montrèrent assez simples pour +supposer ces invasions faites dans leur intérêt. Elles ne mirent pas +longtemps à découvrir que toutes les opérations militaires +s’accompagnaient de contributions écrasantes, de pillages des églises, +des caisses publiques, etc. + +Les conséquences finales de cette politique de conquête furent la +formation d’une nouvelle coalition contre la France prolongée jusqu’en +1801. + +Indifférents à l’état du pays et incapables de le réorganiser, les +Directeurs se préoccupaient surtout de lutter contre les conspirations +sans cesse renaissantes afin de garder le pouvoir. + +Cette tâche suffisait à occuper leurs loisirs car les partis politiques +ne désarmaient pas. L’anarchie était devenue telle, que tout le monde +réclamait une main assez puissante pour rétablir l’ordre. Chacun +sentait, y compris les Directeurs, que le régime républicain ne pouvait +plus durer. + +Les uns rêvaient de rétablir la royauté, d’autres le régime terroriste, +d’autres songeaient à un général. Seuls les acquéreurs des biens +nationaux redoutaient un changement de régime. + +L’impopularité du Directoire grandissait chaque jour et lorsque en mai +1797 arriva le renouvellement du tiers de l’Assemblée, la plupart des +élus étaient hostiles au régime. + +Les Directeurs ne se trouvèrent pas embarrassés pour si peu. Ils +annulèrent les élections de quarante-neuf départements: 154 des nouveaux +députés furent invalidés et expulsés, 53 condamnés à la déportation. +Parmi ces derniers figuraient les noms les plus illustres de la +Révolution: Portalis, Carnot, Tronson du Coudray, etc. + +Pour intimider les électeurs, des commissions militaires condamnèrent à +mort, un peu au hasard, cent soixante personnes et en expédièrent à la +Guyane trois cent trente dont la moitié mourut rapidement. Les émigrés +et les prêtres rentrés en France se virent violemment expulsés. C’est ce +qu’on appela le coup d’État de Fructidor. + +Ce coup d’État, qui frappait surtout les modérés, ne fut pas d’ailleurs +le seul et un autre le suivit bientôt. Les Directeurs, trouvant les +députés jacobins trop nombreux à la suite de nouveaux votes, cassèrent +les élections d’une soixantaine d’entre eux. + +Ce qui précède montre le tempérament tyrannique des membres du +Directoire, mais il apparaît plus nettement encore dans le détail de +leurs mesures. Les nouveaux maîtres se révélèrent aussi sanguinaires que +les plus féroces conventionnels de la Terreur. La guillotine n’était +plus établie en permanence, mais remplacée par la déportation dans des +conditions laissant aux victimes peu de chance de survivre. Expédiées à +Rochefort dans des cages de fer grillagées exposées à toutes les +intempéries, elles étaient ensuite entassées sur des bateaux. + + «Dans l’entrepont de la _Décade_ et de la _Bayonnaise_, dit Taine, les + malheureux encagés, suffoqués par le manque d’air et la chaleur + torride, rudoyés, volés, meurent de faim ou d’asphyxie et la Guyane + achève l’œuvre de la traversée: des 193 apportés par la _Décade_, il + en reste 39 au bout de 22 mois; des 120 apportés par la _Bayonnaise_ + il en reste 1.» + +Constatant partout une renaissance catholique et s’imaginant que le +clergé conspirait contre eux, les Directeurs firent déporter ou envoyer +au bagne, en une seule année, 1.448 prêtres, sans parler d’un grand +nombre fusillés sommairement. La Terreur était en réalité complètement +rétablie. + +Le despotisme autocratique du Directoire s’exerça également dans toutes +les branches de l’administration, notamment les finances. C’est ainsi +qu’ayant besoin de six cents millions, il fit voter par des députés, +toujours dociles, un impôt progressif dont on ne retira d’ailleurs que +douze millions. Ayant voulu récidiver un peu plus tard, il décréta un +emprunt forcé de cent millions qui eut pour résultat la fermeture des +ateliers, l’arrêt des affaires, le renvoi des domestiques. Ce fut +seulement au prix de ruines complètes que quarante millions purent être +obtenus. + +Pour s’assurer la domination en province, le Directoire fit voter une +loi dite des otages, d’après laquelle une liste d’otages, responsables +de tous les délits, était dressée dans chaque commune. + +On comprend quelles haines provoquait un pareil régime. A la fin de +1799, 14 départements se trouvaient en révolte et 46 prêts à se +soulever. Si le Directoire avait duré, la dissolution de la société eût +été complète. + +Cette dissolution était du reste fort avancée. Finances, administration, +tout s’écroulait. Les recettes du Trésor, constituées par des assignats +tombés au centième de leur valeur nominale, demeuraient à peu près +nulles. Les rentiers et les officiers ne parvenaient plus à se faire +payer. + +La France donnait alors aux voyageurs l’impression d’une contrée ravagée +par la guerre et abandonnée de ses habitants. Les ponts, les digues, les +édifices écroulés rendaient toute circulation impossible. Les routes, +désertées depuis longtemps, étaient infestées de brigands. On ne pouvait +parcourir certains départements qu’en achetant des sauf-conduits aux +chefs de bande. L’industrie et le commerce se trouvaient ruinés. A Lyon, +13.000 ateliers sur 15.000 avaient dû se fermer. Lille, Le Havre, +Bordeaux, Lyon, Marseille, etc., semblaient des villes mortes. La misère +et la famine se montraient générales. + +La désorganisation morale n’apparaissait pas moindre. Le luxe, la soif +des plaisirs, les dîners, les parures, les ameublements formaient +l’apanage d’une société nouvelle composée uniquement d’agioteurs, de +fournisseurs aux armées, de financiers véreux enrichis par le pillage. +Ils donnèrent à Paris cet aspect superficiel de luxe et de gaîté qui +illusionna tant d’historiens sur cette époque, où un faste insolent +côtoyait une misère générale. + +La chronique du Directoire, telle que la racontent les livres, contribue +à montrer de quelles inexactitudes est tissée la trame de l’histoire. Le +théâtre s’est emparé de cette époque dont les modes sont imitées encore. +Elle a laissé le souvenir d’une période joyeuse où tout renaissait après +le sombre drame de la Terreur. En réalité pourtant, le régime du +Directoire ne valut pas mieux que celui de la Terreur et fut aussi +sanguinaire. Il avait fini par inspirer tant de haines que les +Directeurs, sentant l’impossibilité de durer, cherchaient eux-mêmes le +dictateur capable de les remplacer et aussi de les protéger. + + +§ 3.--L’avènement de Bonaparte. + +Nous venons de voir qu’à la fin du Directoire, l’anarchie et la +désorganisation étaient telles que tout le monde réclamait désespérément +l’homme énergique capable de rétablir l’ordre. Dès 1795, plusieurs +députés avaient songé un instant à relever la royauté. Louis XVIII, +ayant eu la maladresse de proclamer qu’il restaurerait intégralement +l’ancien régime, rendrait les propriétés à leurs premiers maîtres et +punirait les hommes de la Révolution, on s’en était détourné +immédiatement. L’expédition insensée de Quiberon acheva d’aliéner au +futur souverain ses partisans. Les royalistes firent preuve, pendant +toute la durée de la Révolution, d’une incapacité et d’une étroitesse +d’esprit justifiant la plupart des mesures de rigueur prises contre eux. + +La monarchie étant impossible, il fallut bien chercher un général. Un +seul existait dont le nom s’imposa: Bonaparte. La campagne d’Italie +venait de l’illustrer. Après la traversée des Alpes, il avait marché de +victoire en victoire, pénétré à Milan et à Venise et obtenu partout +d’importantes contributions de guerre. Il se dirigeait sur Vienne et +n’en était plus qu’à vingt-cinq lieues, lorsque l’empereur d’Autriche se +décida à demander la paix. + +Mais si grand que fût son renom, le jeune général ne le jugeait pas +encore suffisant. Pour l’accroître, il persuada au Directoire qu’on +ébranlerait la puissance de l’Angleterre par l’invasion de l’Égypte, et, +en mai 1798, il s’embarquait à Toulon. + +Ce besoin d’augmenter son prestige partait d’une conception +psychologique très sûre, fort bien expliquée par lui à Sainte-Hélène: + + «Les généraux les plus influents et les plus éclairés pressèrent + longtemps le général d’Italie de faire un mouvement et de se mettre à + la tête de la République; il s’y refusa: il n’était pas encore assez + fort pour marcher tout seul. Il avait sur l’art de gouverner et sur ce + qu’il fallait à une grande nation, des idées si différentes des hommes + de la Révolution et des assemblées, que, ne pouvant agir seul, il + craignait de compromettre son caractère. Il se détermina à partir pour + l’Égypte, mais résolu de reparaître si les circonstances venaient à + rendre sa présence nécessaire ou utile.» + +Bonaparte ne séjourna pas longtemps en Égypte. Rappelé par des amis, il +débarqua à Fréjus et l’annonce de son retour provoqua un enthousiasme +universel. On illuminait partout. La France collaborait d’avance au coup +d’État préparé par lui avec Sieyès, deux Directeurs et les principaux +ministres. Le complot fut organisé en trois semaines. Son exécution, le +18 brumaire, s’accomplit avec une extrême facilité. + +Tous les partis éprouvèrent une joie immense à être débarrassés des +bandes sinistres qui opprimaient et exploitaient le pays depuis si +longtemps. Les Français allaient subir sans doute un régime despotique +mais il ne pouvait être aussi intolérable que celui supporté depuis tant +d’années. + +L’histoire du coup d’État de brumaire justifie bien ce que nous avons +déjà répété relativement à l’impossibilité de porter des jugements +exacts sur les événements en apparence les plus connus et attestés par +le plus de témoins. + +On sait quelles étaient, il y a une trentaine d’années, les idées sur le +coup d’État de brumaire. On le jugeait comme un crime commis par +l’ambition d’un homme appuyé sur son armée. En fait, l’armée n’y joua +aucun rôle. La petite troupe qui expulsa les rares députés récalcitrants +n’était pas composée de militaires mais des gendarmes mêmes de +l’Assemblée. Le véritable auteur du coup d’État fut le gouvernement +lui-même, avec la complicité de la France entière. + + +§ 4.--Causes de la durée de la Révolution. + +Si on limitait la Révolution au temps nécessaire pour la conquête de ses +principes fondamentaux: égalité devant la loi, libre accession aux +charges publiques, souveraineté populaire, contrôle des dépenses, etc., +on pourrait dire qu’elle dura seulement quelques mois. Vers le milieu de +1789, tout cela était obtenu, et pendant les années qui suivirent rien +n’y fut ajouté. Cependant, la Révolution continua beaucoup plus +longtemps. + +Restreignant sa durée aux dates admises par les historiens officiels, +nous la voyons persister jusqu’à l’avènement de Bonaparte, soit environ +dix ans. + +Pourquoi cette période de désorganisation et de violences survit-elle à +l’établissement des nouveaux principes? Il ne faut pas en chercher la +cause dans la guerre étrangère qui, à plusieurs reprises, par suite de +la division des alliés et nos victoires, aurait pu être rapidement +terminée. On ne doit pas la chercher davantage dans la sympathie des +Français pour le gouvernement révolutionnaire. Jamais régime ne fut plus +haï et plus méprisé que celui des Assemblées. Par leurs révoltes aussi +bien que par des votes répétés, une grande partie de la nation montra +l’horreur profonde qu’elles inspiraient. + +Ce dernier point, l’aversion de la France pour son régime +révolutionnaire, méconnu pendant longtemps, a été bien mis en évidence +par les historiens récents. L’auteur du dernier livre paru sur la +Révolution, M. Madelin, a parfaitement résumé leur opinion dans les +termes suivants: + + «Dès 1793, un parti peu nombreux s’est emparé de la France, de la + Révolution et de la République. Maintenant, les trois quarts de la + France aspirent à ce que la Révolution soit arrêtée ou plutôt délivrée + de ses odieux exploiteurs; mais ceux-ci tiennent le malheureux pays + par mille moyens... Comme il leur faut la Terreur pour régner, ils + frappent quiconque semble à un moment donné vouloir s’opposer à la + Terreur, fussent-ils les meilleurs serviteurs de la Révolution.» + +Jusqu’à la fin du Directoire, le gouvernement fut exercé par des +Jacobins désireux seulement de conserver, avec le pouvoir, les richesses +accumulées grâce aux meurtres et aux pillages, et prêts à livrer la +France à qui leur en garantirait la libre possession. S’ils négocièrent +le coup d’État de brumaire avec Napoléon, ce fut uniquement parce qu’ils +n’avaient pu obtenir la réalisation de leurs souhaits avec Louis XVIII. + +Mais alors comment expliquer qu’un gouvernement si tyrannique et si +honni ait pu subsister plusieurs années? + +Ce ne fut pas seulement parce que la religion révolutionnaire subsistait +encore dans les âmes, ni parce qu’il s’imposa au moyen des persécutions +et des violences, mais surtout, comme je l’ai dit déjà, à cause du grand +intérêt qu’une partie importante de la population avait à le maintenir. + +Ce point est fondamental. Si la Révolution était restée une religion +théorique, elle aurait probablement peu duré. Mais la croyance qui +venait d’être fondée était vite sortie du domaine de la théorie pure. + +La Révolution ne s’était pas bornée en effet à dépouiller la monarchie, +la noblesse et le clergé de leur pouvoir gouvernemental. En faisant +passer entre les mains de la bourgeoisie et de nombreux paysans les +emplois et les richesses des anciennes classes privilégiées elle les +avait, du même coup, transformés en défenseurs obstinés du régime. Tous +les acquéreurs des biens dont venaient d’être dépouillés la noblesse et +le clergé avaient obtenu terres et châteaux à vil prix et redoutaient +fort que le retour de la monarchie les obligeât à une restitution +générale. + +C’est en grande partie pour ces raisons qu’un gouvernement qui, à une +époque normale, n’eût jamais été supporté, put durer jusqu’à ce qu’un +maître rétablît l’ordre en promettant de maintenir les conquêtes non +seulement morales, mais surtout matérielles de la Révolution. Bonaparte +réalisant ces souhaits se vit accueillir avec enthousiasme. Des +conquêtes matérielles contestables et des principes théoriques encore +fragiles, furent incorporés par lui dans les institutions et dans les +codes. C’est une erreur de dire que la Révolution se termina avec son +avènement. Loin de la détruire, il la consolida. + + + + +CHAPITRE II + +LE RÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE. LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. + + +§ 1.--Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le Consulat. + +L’histoire du Consulat est également riche en matériaux psychologiques. +Elle montre tout d’abord combien l’œuvre d’une individualité forte est +supérieure à celle des collectivités. A l’anarchie sanglante, dans +laquelle se débattait la République depuis dix ans, Bonaparte fit +immédiatement succéder l’ordre. Ce qu’aucune des quatre assemblées de la +Révolution n’avait pu réaliser, malgré les plus violentes oppressions, +un seul homme l’accomplit en un temps très court. + +Son autorité mit immédiatement fin à toutes les insurrections +parisiennes, aux tentatives de restauration monarchique et refit l’unité +morale de la France, profondément divisée par des haines intenses. +Bonaparte remplaça le despotisme collectif inorganisé, par un despotisme +individuel parfaitement organisé. Tout le monde y gagna, car sa tyrannie +fut infiniment moins lourde que celle supportée depuis dix ans. Il faut +bien croire d’ailleurs qu’elle gêna peu de monde puisqu’on la vit +acceptée avec un immense enthousiasme. + +On ne saurait aujourd’hui répéter avec d’anciens historiens que +Bonaparte renversa la République. Il conserva d’elle au contraire tout +ce qui pouvait être gardé et ne l’eût jamais été sans lui, en fixant +dans les institutions et les codes les parties viables de l’œuvre +révolutionnaire: abolition des privilèges, égalité devant la loi, etc. +Le gouvernement consulaire continua, du reste, à se qualifier de +République. + +Il est infiniment probable que sans le Consulat, une restauration +monarchique terminant le Directoire, aurait effacé la plus grande partie +de l’œuvre de la Révolution. Qu’on suppose, en effet, Bonaparte rayé de +l’histoire. Personne n’imagine, je pense, que devant la lassitude +universelle, le Directoire aurait duré. Il eût été sûrement renversé par +une des conspirations royalistes qui se tramaient chaque jour et Louis +XVIII fût vraisemblablement monté sur le trône. Sans doute il devait y +monter seize ans plus tard, mais pendant cette période Napoléon avait +inculqué une telle force aux principes de la Révolution, en les fixant +dans les coutumes et les lois, que le souverain restauré n’osa pas y +toucher, ni restituer aux émigrés leurs biens. + +Tout autres eussent été les choses avec Louis XVIII succédant +immédiatement au Directoire. C’est l’absolutisme de l’ancien régime +qu’il eût ramené avec lui, et pour l’abolir, de nouvelles révolutions +auraient été nécessaires. On sait qu’une simple tentative de retour au +passé renversa Charles X. + +De la tyrannie de Bonaparte il serait un peu naïf de s’indigner. Sous +l’ancien régime les Français avaient supporté toutes les tyrannies et la +République en avait imposé de beaucoup plus dures encore. Le despotisme +était alors un état normal ne soulevant de protestations, que lorsqu’il +s’accompagnait de désordre. + +Une loi constante de la psychologie des foules nous les montre créant +l’anarchie, puis recherchant le maître qui les en fera sortir. Bonaparte +fut ce maître. + + +§ 2.--La nouvelle organisation de la France par le Consulat. + +En arrivant au pouvoir, Bonaparte assumait une colossale tâche. Tout +étant en ruines, il fallait tout refaire. Dès le lendemain du coup +d’État de Brumaire il rédigea presque seul la Constitution destinée à +lui donner le pouvoir absolu nécessaire pour réorganiser le pays et +dominer les factions. En un mois, elle fut terminée. + +Cette Constitution, dite de l’an VIII, subsista avec de faibles +changements, jusqu’à la fin de son règne. Le pouvoir exécutif était +attribué à trois consuls, dont deux seulement possédaient voix +consultative. Le premier consul, Bonaparte, se trouvait donc le seul +maître. Il nommait les ministres, les conseillers d’État, les +ambassadeurs, les magistrats, les fonctionnaires et décidait de la +guerre ou de la paix. Il possédait également le pouvoir législatif, +puisque à lui seul revenait l’initiative des lois soumises ensuite à +trois Assemblées: le Conseil d’État, le Tribunat et le Corps législatif. +Une quatrième Assemblée, le Sénat, jouait le rôle assez effacé de +gardien de la Constitution. + +Si despote qu’il fût et surtout le devint, Bonaparte s’entourait +toujours de conseils avant de prendre la moindre mesure. Le Corps +législatif ne se montra pas très influent sous son règne, mais il ne +signait aucun arrêté sans l’avoir discuté avec le Conseil d’État. Ce +conseil composé des hommes les plus instruits préparait les lois, +présentées ensuite au Corps législatif, lequel pouvait les juger très +librement puisque le vote était secret. Présidé par Bonaparte le Conseil +d’État constituait une sorte de tribunal souverain jugeant même les +actes des ministres[9]. + + [9] Napoléon faisait naturellement souvent triompher sa volonté au + Conseil d’État, mais pas toujours. En une circonstance rapportée + dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, il fut seul de son avis et + accepta celui de la majorité dans les termes suivants: «Messieurs, + on prononce ici par la majorité, demeuré seul, je dois céder; mais + je déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous + m’avez réduit au silence, mais nullement convaincu.» + + Un autre jour, l’Empereur, interrompu trois fois dans l’expression + de son opinion, s’adressant à celui qui venait de lui couper la + parole, lui dit avec vivacité: «Monsieur, je n’ai point encore fini, + je vous prie de me laisser continuer. Après tout, il me semble + qu’ici chacun a bien le droit de dire son opinion.» + + ... «L’Empereur, contre l’opinion commune, était si peu absolu et + tellement facile avec son Conseil d’État, qu’il lui arriva plus + d’une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision + prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en + particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son + opinion personnelle à lui, l’Empereur, avait influé sur la + majorité.» + +Le nouveau maître avait grande confiance dans son Conseil parce qu’il se +composait surtout de légistes éminents parlant chacun suivant sa +spécialité. Il était trop psychologue pour ne pas se méfier extrêmement +des grandes assemblées incompétentes d’origine populaire, dont le +funeste rôle lui était apparu pendant toute la durée de la Révolution. + +Voulant gouverner pour le peuple, mais jamais avec son concours, +Bonaparte ne lui accorda aucune part dans le gouvernement, lui réservant +seulement le droit de voter, une fois pour toutes, pour ou contre +l’adoption de la nouvelle constitution. Il n’eut recours au suffrage +universel que dans de rares circonstances. Les membres du Corps +législatif se recrutaient eux-mêmes et n’étaient pas élus par le peuple. + +En créant une Constitution destinée uniquement à fortifier son pouvoir, +le Premier Consul n’avait pas l’illusion qu’elle servirait à refaire le +pays. Aussi, en même temps que sa rédaction entreprenait-il la tâche +énorme de la réorganisation administrative, judiciaire et financière de +la France. Les différents pouvoirs furent centralisés à Paris. Chaque +département était dirigé par un préfet assisté d’un conseil général; +l’arrondissement par un sous-préfet assisté d’un conseil +d’arrondissement; la commune, par un maire assisté d’un conseil +municipal. Tous étaient nommés par les ministres, et non par l’élection +comme sous la République. + +Ce système, qui créait l’omnipotence de l’État et une centralisation +puissante, fut conservé par tous les régimes et subsiste encore +aujourd’hui. La centralisation étant, malgré ses inconvénients évidents, +le seul moyen d’éviter les tyrannies locales dans un pays profondément +divisé s’est toujours maintenue. + +Cette organisation, basée sur une connaissance approfondie de l’âme des +Français, créa immédiatement la tranquillité et l’ordre inconnus depuis +si longtemps. + +Pour achever la pacification des esprits, les proscrits furent rappelés, +les églises rendues aux fidèles. + +Continuant à reconstruire l’édifice, Bonaparte s’occupa également de la +rédaction d’un code. Sa plus grande partie se composa de coutumes +empruntées à l’ancien régime. C’était, comme on l’a dit, une sorte de +«transaction entre le droit nouveau et le droit ancien». + +Devant l’œuvre énorme accomplie en si peu de temps par le Premier +Consul, on comprend que pour la réaliser, il ait d’abord eu besoin d’une +Constitution lui accordant un absolu pouvoir. Si toutes les mesures avec +lesquelles il refit la France avaient dû être soumises à des assemblées +d’avocats, jamais il ne l’eût sortie du désordre. + +La Constitution de l’an VIII transformait évidemment la République en +une monarchie, au moins aussi absolue que celle de droit divin de Louis +XIV. Étant la seule adaptée aux besoins du moment, elle représentait une +nécessité psychologique. + + +§ 3.--Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de l’œuvre du +Consulat. + +Toutes les forces extérieures qui agissent sur les hommes: forces +économiques, historiques, géographiques, etc., se transforment +finalement en forces psychologiques. Ce sont ces dernières qu’il faut +connaître pour bien gouverner. Les assemblées révolutionnaires les +ignorèrent complètement. Bonaparte sut les manier. + +Les diverses assemblées, la Convention notamment, se composaient de +partis en lutte. Napoléon comprit, que pour les dominer, il ne devait +être l’homme d’aucun d’eux. Sachant très bien que la valeur d’un pays +est disséminée entre les intelligences supérieures des divers partis, il +tâcha de les utiliser tous. Ses agents de gouvernement: ministres, +préfets, magistrats, etc., étaient pris indifféremment parmi les +libéraux, les royalistes, les jacobins, etc., en tenant compte seulement +de leurs capacités. + +Tout en acceptant la collaboration d’hommes de l’ancien régime, +Bonaparte eut soin de bien marquer qu’il entendait maintenir les +principes fondamentaux de la Révolution. Beaucoup de royalistes se +rallièrent néanmoins au nouveau régime. + +Une des œuvres les plus remarquables du Consulat, au point de vue +psychologique, fut le rétablissement de la paix religieuse. La France +était beaucoup plus divisée encore par les dissentiments religieux que +par les dissentiments politiques. La destruction systématique d’une +partie de la Vendée avait presque complètement terminé la lutte à main +armée, mais sans pacifier les esprits. Un seul homme, le chef de la +chrétienté, pouvant favoriser cette pacification Bonaparte n’hésita pas +à traiter avec lui. Son Concordat fut l’œuvre d’un véritable +psychologue, sachant que les forces morales ne se combattent pas avec la +violence et combien il est dangereux de les persécuter. Tout en +ménageant le clergé, il sut cependant le placer sous sa domination. +Faisant nommer et rétribuer les évêques par l’État, il en restait le +maître. + +La transaction religieuse de Napoléon avait une portée qui échappe +encore à nos Jacobins modernes. Aveuglés par leur étroit fanatisme, ils +n’ont pas compris que détacher l’Église du gouvernement c’est créer un +État dans l’État et qu’ils se trouveront un jour en présence d’une caste +redoutable, dirigée par un maître hors de France, et nécessairement +hostile à la France. Donner à des ennemis la liberté qu’ils ne +possédaient pas est fort dangereux. Jamais Napoléon, ni même aucun des +souverains catholiques l’ayant précédé, n’eussent consenti à rendre le +clergé indépendant de l’État comme il l’est devenu aujourd’hui. + +Les difficultés de Bonaparte premier consul dépassèrent beaucoup celles +qu’il eut à surmonter après son couronnement. Seule sa connaissance +approfondie des hommes lui permit d’en triompher. Le futur maître était +loin de l’être encore. Plusieurs départements restaient soulevés. Le +brigandage persistait, le Midi était ravagé par les luttes de partisans. +Bonaparte consul avait à manier Talleyrand, Fouché et plusieurs généraux +se croyant ses égaux. Ses frères eux-mêmes conspiraient contre son +pouvoir. Napoléon empereur ne rencontra plus aucun parti devant lui, +alors que comme consul il les avait tous et devait tenir une balance +égale entre eux. Cette tâche devait être fort difficile, puisque depuis +un siècle bien peu de gouvernements l’ont réalisée. + +La réussite d’une telle entreprise exigeait un très subtil mélange de +finesse, de fermeté et de diplomatie. Ne se sentant pas encore assez +puissant, Bonaparte consul prit pour règle, suivant son expression, «de +gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut l’être». Devenu +empereur, il lui arriva souvent de les gouverner selon son propre idéal. + + * * * * * + +Nous sommes loin aujourd’hui de l’époque où des historiens, +singulièrement aveugles, et de grands poètes possédant plus de talent +que de psychologie, s’élevèrent en accents indignés contre le coup +d’État de Brumaire. Il fallait de profondes illusions pour assurer: «que +la France était belle au grand soleil de Messidor», et d’autres +illusions, non moins vives, pour parler de cette période comme le fit +Victor Hugo. Nous avons vu que le «Crime de Brumaire» eut pour complices +enthousiastes non seulement le gouvernement lui-même, mais la France +entière qu’il libérait de l’anarchie. + +On peut se demander comment des hommes intelligents jugèrent si mal une +période de l’histoire pourtant si claire. C’est sans doute parce qu’ils +voyaient les événements à travers leurs convictions et nous savons +quelles transformations subit la vérité, pour l’homme confiné dans le +champ de la croyance. Les faits les plus lumineux s’obscurcissent, et +l’histoire des événements devient celle de ses rêves. + +Le psychologue désireux de comprendre l’époque dont nous venons de +tracer brièvement l’esquisse ne peut le faire que si, n’étant attaché à +aucun parti, il se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis. +Il n’aura jamais la pensée de récriminer contre un passé créé par tant +d’impérieuses nécessités. Napoléon, sans doute, nous a coûté fort cher; +son épopée se termina par deux invasions et nous devions en subir une +troisième, dont aujourd’hui encore nous supportons les conséquences, +lorsque le prestige qu’il exerçait du fond du tombeau conduisit sur le +trône l’héritier de son nom. + +Tous ces événements ont un enchaînement contenu dans leurs origines. Ils +représentent la rançon de ce phénomène capital dans l’évolution d’un +peuple: un changement d’idéal. L’homme ne put jamais essayer de rompre +brusquement avec ses aïeux sans bouleverser profondément le cours de son +histoire. + + + + +CHAPITRE III + +CONSÉQUENCES POLITIQUES DU CONFLIT ENTRE LES TRADITIONS ET LES PRINCIPES +RÉVOLUTIONNAIRES PENDANT UN SIÈCLE + + +§ 1.--Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires qui se +sont continués en France. + +En étudiant dans un prochain chapitre l’évolution des idées +révolutionnaires depuis un siècle, nous verrons qu’elles se propagèrent +assez lentement à travers les diverses couches de la nation pendant plus +de cinquante ans. + +Durant toute cette période, la grande majorité du peuple et de la +bourgeoisie les repoussa et leur diffusion s’opéra seulement par un +nombre fort restreint d’apôtres. L’influence en fut cependant suffisante +pour provoquer, grâce surtout aux fautes des gouvernements, plusieurs +révolutions. Nous les résumerons après avoir étudié les influences +psychologiques, qui leur donnèrent naissance. + +L’histoire de nos bouleversements politiques depuis un siècle suffirait +à prouver, si nous l’ignorions encore, que les hommes sont gouvernés par +leur mentalité beaucoup plus que par les institutions qu’on prétend leur +imposer. + +Nos révolutions successives furent les conséquences des luttes entre +deux parties de la nation de mentalité différente. L’une religieuse et +monarchique dominée par de longues influences ancestrales, l’autre +subissant les mêmes influences, mais leur donnant une forme +révolutionnaire. + +Dès les débuts de la Révolution, la lutte entre mentalités contraires se +manifesta nettement. Nous avons vu que malgré une répression effroyable, +les insurrections et les conspirations durèrent jusqu’à la fin du +Directoire. Elles montrent combien les traditions du passé avaient +laissé de profondes racines dans l’âme populaire. A un certain moment 60 +départements se révoltèrent contre le régime nouveau et ne furent +contenus que par des massacres répétés sur une vaste échelle. + +Établir une sorte de transaction, entre l’ancien régime et les idées +nouvelles, représente le plus difficile des problèmes qu’eut à résoudre +Bonaparte. Il lui fallut trouver des institutions pouvant convenir aux +deux mentalités qui divisaient la France. Il y réussit, nous l’avons vu, +par des mesures conciliantes et aussi en habillant de noms nouveaux des +choses très anciennes. + +Son règne est une des rares périodes de notre histoire où l’unité +mentale de la France fut complète. + +Cette unité ne put lui survivre. Dès le lendemain de sa chute, tous les +anciens partis reparurent et subsistèrent jusqu’à nos jours. Les uns se +rattachant aux influences traditionnelles, les autres les repoussant +avec force. + +Si ce long conflit s’était exercé entre croyants et indifférents, il +n’aurait pas duré, car l’indifférence est toujours tolérante, mais la +lutte eut lieu, en réalité, entre des croyances contraires. L’Église +laïque prit vite une allure religieuse et son prétendu rationalisme +devint, surtout aujourd’hui, une forme, à peine atténuée, de l’esprit +clérical le plus étroit. Or, nous avons constaté qu’aucune conciliation +n’est possible entre croyances religieuses dissemblables. Les cléricaux +au pouvoir ne pouvaient donc pas se montrer plus tolérants pour les +libres penseurs que ne le sont à leur tour, aujourd’hui, ces derniers +envers eux. + +A ces divisions, déterminées par les différences de croyances, se +superposèrent celles résultant des conceptions politiques dérivées de +ces croyances. + +Beaucoup d’âmes simples crurent pendant longtemps que la véritable +histoire de France commençait avec l’an I de la République. Ce concept +rudimentaire disparaît un peu cependant aujourd’hui. Les plus rigides +révolutionnaires eux-mêmes y renoncent[10] et veulent bien reconnaître +maintenant que le passé fut autre chose qu’une époque de barbarie noire +dominée par de basses superstitions. + + [10] On jugera de l’évolution récente des idées sur ce point par le + passage suivant d’un discours de M. Jaurès prononcé à la Chambre des + Députés: «Les grandeurs d’aujourd’hui sont faites des efforts des + siècles passés. La France n’est pas résumée dans un jour ni dans une + époque, mais dans la succession de tous ses jours, de toutes ses + époques, de tous ses crépuscules, de ses aurores.» + +L’origine religieuse de la plupart des croyances politiques en France +anime leurs adeptes d’une haine inextinguible qui frappe toujours +d’étonnement les étrangers. + + «Rien n’est plus clair, rien n’est plus certain, écrit M. + Barret-Wendell, dans son livre sur la France, que ce fait: non + seulement les royalistes, les révolutionnaires et les bonapartistes se + sont toujours fait une opposition mortelle, mais même, étant donnée + l’ardeur passionnée du caractère français, ils ont toujours eu les uns + pour les autres une profonde horreur intellectuelle. Les hommes qui + croient posséder la vérité ne peuvent s’empêcher d’affirmer que ceux + qui ne pensent pas comme eux sont les suppôts de l’erreur. + + Chaque parti vous dira gravement que les avocats de la cause adverse + sont affligés d’une épaisse stupidité ou consciemment malhonnêtes. Et + cependant, lorsque vous rencontrez ces derniers, qui vous disent + exactement les mêmes choses de leurs détracteurs, vous ne pouvez pas + faire autrement que de reconnaître, en toute bonne foi, qu’ils ne sont + ni stupides ni malhonnêtes...» + +Cette exécration réciproque des croyants de chaque parti, a toujours +facilité chez nous le renversement des gouvernements et des ministères. +Les partis en minorité ne refusent jamais de s’allier contre celui +triomphant. On sait qu’un grand nombre de socialistes révolutionnaires +n’ont été élus à la Chambre actuelle, que grâce au concours de +monarchistes, toujours aussi peu intelligents qu’à l’époque de la +Révolution. + +Nos divergences religieuses et politiques ne constituent pas les seules +causes de dissensions en France. Elles sont entretenues par des hommes +possédant cette mentalité particulière, précédemment décrite sons le nom +de mentalité révolutionnaire. Nous avons vu chaque époque présenter +toujours un certain nombre d’individus prêts à se révolter contre +l’ordre de choses établi, quel que soit cet ordre, alors même qu’il +réaliserait tous leurs souhaits. + +L’intolérance des partis en France et leur désir de s’emparer du +pouvoir, sont encore favorisés par cette conviction, si répandue depuis +la Révolution, que les sociétés peuvent être refaites avec des lois. +L’État moderne, quel que soit son chef, a hérité, aux yeux des +multitudes et de leurs meneurs, de la puissance mystique attribuée aux +anciens rois, alors qu’ils constituaient une incarnation de la volonté +divine. Le peuple n’est pas seul animé de cette confiance dans la +puissance du gouvernement. Tous nos législateurs le sont également[11]. + + [11] A la suite d’un article que j’avais publié sur les illusions + législatives, j’ai reçu d’un de nos éminents hommes politiques + actuels, M. le sénateur Boudenoot, une lettre dont j’extrais le + passage suivant: «Vingt ans passés à la Chambre et au Sénat m’ont + montré combien vous êtes dans le vrai; que de fois j’ai entendu des + collègues me dire: «Le gouvernement devrait empêcher ceci, ordonner + cela. C’est la faute du gouvernement, etc.» Que voulez-vous, nous + avons quatorze siècles d’atavisme monarchique dans le sang.» + +Légiférant sans trêve, les politiciens n’arrivent pas à comprendre que +les institutions étant des effets et non des causes, ne renferment en +elles-mêmes aucune vertu. Héritiers de la grande illusion +révolutionnaire, ils ne voient pas que l’homme est créé par un passé +dont nous sommes impuissants à refaire les bases. + +La lutte entre les principes divisant la France, maintenue depuis plus +d’un siècle, se continuera sans doute longtemps encore et nul ne saurait +prévoir les nouveaux bouleversements qu’elle pourra engendrer. Sans +doute, si les Athéniens d’avant notre ère avaient deviné que leurs +dissensions sociales amèneraient l’asservissement de la Grèce, ils y +auraient renoncé, mais comment l’eussent-ils prévu? M. Guiraud l’écrit +justement: «Une génération d’hommes se rend compte très rarement de la +besogne qu’elle accomplit. Elle prépare l’avenir; mais cet avenir est +souvent le contraire de ce qu’elle voulait». + + +§ 2.--Résumé des mouvements révolutionnaires en France pendant un +siècle. + +Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires en France +depuis un siècle venant d’être expliquées, il suffira maintenant de +présenter un tableau sommaire de nos révolutions successives. + +Les souverains coalisés ayant vaincu Napoléon, ramenèrent la France à +ses anciennes limites et mirent sur le trône Louis XVIII, seul souverain +alors possible. + +Par une charte spéciale, le nouveau roi accepta d’être un monarque +constitutionnel avec régime représentatif. Il reconnaissait toutes les +conquêtes de la Révolution: le Code civil, l’égalité devant la loi, la +liberté des cultes, l’irrévocabilité de la vente des biens nationaux, +etc. Le droit de suffrage était cependant limité aux contribuables +payant un certain chiffre d’impôt. + +Cette Constitution libérale fut combattue par les ultra-royalistes. +Anciens émigrés, ils voulaient la restitution des biens nationaux et le +rétablissement de leurs anciens privilèges. + +Craignant qu’une pareille réaction n’entraînât une nouvelle révolution, +Louis XVIII en fut réduit à dissoudre la Chambre. Les élections ayant +nommé des députés modérés, il put continuer à gouverner avec les mêmes +principes, comprenant fort bien que vouloir ramener les Français à +l’ancien régime, serait les faire s’insurger. + +Malheureusement, sa mort, en 1824, porta au trône Charles X, ancien +comte d’Artois. Très borné, incapable de comprendre le monde nouveau qui +l’entourait, et se vantant de n’avoir pas modifié ses idées depuis 1789, +il prépara une série de lois réactionnaires: indemnité d’un milliard aux +émigrés, loi du sacrilège, rétablissement du droit d’aînesse, +prépondérance du clergé, etc. + +La majorité des députés se montrant chaque jour plus contraire à ses +projets, il édicta, en 1830, des Ordonnances dissolvant la Chambre, +supprimant la liberté de la presse et préparant la restauration de +l’ancien régime. + +L’effet fut immédiat. Cet acte autocratique détermina une coalition des +chefs de tous les partis. Républicains, bonapartistes, royalistes +libéraux s’unirent pour soulever la population parisienne. Quatre jours +après la publication des Ordonnances, les insurgés étaient maîtres de la +capitale et Charles X fuyait vers l’Angleterre. + +Les meneurs du mouvement: Thiers, Casimir-Perier, Lafayette, etc., +appelèrent à Paris Louis-Philippe, dont le peuple ignorait l’existence, +et le firent nommer roi des Français. + +Placé entre l’indifférence du peuple et l’hostilité de la noblesse, +restée fidèle à la dynastie légitime, le nouveau roi s’appuya +principalement sur la bourgeoisie. Une loi électorale ayant réduit les +électeurs à moins de deux cent mille, cette classe prit une part +exclusive au gouvernement. + +La situation du souverain n’était pas facile. Il avait à lutter +simultanément contre les légitimistes partisans d’Henri V, petit-fils de +Charles X; contre les bonapartistes reconnaissant comme chef +Louis-Napoléon, neveu de l’Empereur, et enfin contre les républicains. + +Par leurs sociétés secrètes, analogues aux clubs de la Révolution, +ceux-ci provoquèrent, de 1830 à 1840, de nombreuses émeutes, d’ailleurs +facilement réprimées. + +De leur côté, les légitimistes et les cléricaux ne cessaient pas leurs +intrigues. La duchesse de Berry, mère d’Henri V, essaya vainement de +soulever la Vendée. Quant au clergé, ses exigences finirent par le +rendre si intolérable qu’une insurrection éclata, au cours de laquelle +l’archevêché de Paris fut dévasté. + +Les républicains ne constituaient pas un parti bien dangereux, parce que +la Chambre était avec le roi dans sa lutte contre eux. Le ministre +Guizot, partisan d’un pouvoir énergique, déclarait deux choses +indispensables pour gouverner: «La raison et le canon.» Le célèbre homme +d’État s’illusionnait sûrement un peu sur le rôle de la raison. + +Malgré ce «gouvernement fort» qui, en réalité, ne l’était guère, les +républicains, les socialistes surtout, continuaient à s’agiter. Un des +plus influents, Louis Blanc, prétendait imposer au gouvernement le +devoir de procurer du travail à tous les citoyens. Le parti catholique, +dirigé par Lacordaire et Montalembert, s’unissait aux socialistes--comme +aujourd’hui en Belgique--pour combattre le gouvernement. + +Une campagne en faveur de la réforme électorale aboutit, en 1848, à une +nouvelle émeute, qui renversa par surprise Louis-Philippe. + +Sa chute était beaucoup moins justifiable que celle de Charles X. On +avait bien peu de chose à lui reprocher. Il se méfiait sans doute du +suffrage universel, mais la Révolution française s’en était plus d’une +fois autant méfiée. Louis-Philippe n’étant pas comme le Directoire un +gouvernement absolu, n’aurait pu, ainsi que ce dernier, casser à volonté +à les élections gênantes. + +Un gouvernement provisoire s’installa à l’Hôtel de Ville pour remplacer +le monarque renversé. Il proclama la République, établit le suffrage +universel et décréta que le peuple allait procéder à l’élection d’une +Assemblée nationale, composée de neuf cents membres. + +Dès le début de son existence, le gouvernement se trouva, lui aussi, en +butte à des manœuvres socialistes et à des émeutes. + +On vit alors se manifester de nouveau les phénomènes psychologiques +observés pendant la première Révolution. Il se forma des clubs dont les +meneurs lançaient de temps en temps le peuple sur l’Assemblée, pour des +motifs quelconques généralement dénués du moindre bon sens: obliger, par +exemple, le gouvernement à soutenir une insurrection en Pologne, etc. + +Dans l’espoir de satisfaire les socialistes, chaque jour plus exigeants +et bruyants, l’Assemblée organisa des ateliers nationaux où les ouvriers +étaient occupés à divers travaux. On y compta 100.000 hommes coûtant +plus d’un million par semaine à l’État. Leur prétention d’être payés +sans travailler obligea l’Assemblée à la fermeture des ateliers. + +Cette mesure fut l’origine d’une formidable insurrection. 50.000 +ouvriers se révoltèrent. L’Assemblée, terrifiée, confia tous les +pouvoirs exécutifs au général Cavaignac. Pendant la bataille livrée aux +émeutiers durant quatre jours, trois généraux et l’archevêque de Paris +périrent. 3.000 prisonniers furent déportés, par décret de l’Assemblée, +en Algérie. Le socialisme révolutionnaire se trouva, du même coup, +anéanti pour cinquante ans. + +Ces événements firent tomber la rente de 116 à 50 francs. Les affaires +étaient suspendues. Les paysans, qui se croyaient menacés par les +socialistes, et les bourgeois, dont l’Assemblée avait augmenté de moitié +les impôts, se tournèrent contre la République, et quand Louis-Napoléon +promit de rétablir l’ordre, il se vit accueillir avec enthousiasme. +Candidat au titre de président de la République qui, d’après la nouvelle +Constitution, devait être élu par l’universalité des citoyens, il fut +nommé par cinq millions et demi de suffrages. + +Bientôt en conflit avec la Chambre, le prince se décida à un coup +d’État. L’Assemblée fut dissoute, 30.000 personnes arrêtées 10.000 +déportées, une centaine de députés exilés. + +Ce coup d’État, bien que sommaire, fut cependant très favorablement +accepté puisque, soumis à un plébiscite, il obtint sept millions et demi +de suffrages sur huit millions de votants. + +Le 2 décembre 1852, Napoléon se faisait nommer empereur par une majorité +plus élevée encore. L’horreur qu’inspirait à la généralité des Français +les démagogues et les socialistes avait restauré l’Empire. + +Dans la première partie de son existence, il constitua un régime absolu +et, pendant la dernière, un régime libéral. Après dix-huit ans de règne, +l’empereur se vit renversé par la révolution du 4 septembre 1870, à la +suite de sa capitulation à Sedan. + +Depuis cette époque, les mouvements révolutionnaires ont été rares; le +seul important fut la révolution de mars 1871, qui provoqua l’incendie +d’une partie des monuments de Paris et l’exécution d’environ 20.000 +insurgés. + +A la suite de la guerre de 1870, les électeurs qui, au milieu de tant de +désastres, ne voyaient plus vers qui se retourner, envoyèrent à +l’Assemblée Constituante des députés en grande partie légitimistes et +orléanistes. Ne pouvant s’entendre pour rétablir une monarchie, ils +nommèrent M. Thiers président de la République, puis le remplacèrent par +le maréchal de Mac-Mahon. En 1876, de nouvelles élections envoyèrent à +la Chambre, ainsi qu’à toutes les suivantes, une majorité républicaine. + +Les diverses assemblées qui se succédèrent depuis cette époque se +fractionnèrent toujours en partis nombreux provoquant d’innombrables +changements ministériels. + +Ce fut cependant grâce à l’équilibre résultant de cette division des +partis que depuis quarante ans nous avons joui d’une tranquillité +relative. Quatre présidents de la République ont pu être renversés sans +révolution et des émeutes, telles que celles du Midi et de la Champagne, +n’entraînèrent pas de graves conséquences. + +Un grand mouvement populaire, en 1888, faillit cependant renverser la +République, au profit du général Boulanger, mais elle s’est maintenue, +et a triomphé des attaques de tous les partis. + +Diverses raisons contribuent au maintien de la République actuelle. +D’abord les factions qui se combattent ne sont pas assez fortes pour +qu’une seule puisse écraser les autres. En second lieu, le chef de +l’État étant purement décoratif et ne possédant aucune puissance, il est +impossible de lui attribuer les maux dont on souffre et d’assurer que +les choses changeraient en le renversant. Enfin, le pouvoir se trouvant +éparpillé entre des milliers de mains, les responsabilités se trouvent +si disséminées qu’il serait bien difficile de savoir à qui s’en prendre. +On renverse un tyran, mais que faire contre une foule de petites +tyrannies anonymes? + +S’il fallait résumer d’un mot la grande transformation opérée en France +par un siècle d’émeutes et de révolutions, on pourrait dire qu’elle fut +de remplacer des tyrannies individuelles facilement renversables et, +conséquemment assez faibles, par des tyrannies collectives très fortes, +difficiles à détruire. Chez les peuples avides d’égalité et habitués à +rendre leurs gouvernements responsables de tous les événements, la +tyrannie individuelle paraît insupportable alors qu’une tyrannie +collective se supporte aisément, bien que généralement beaucoup plus +dure. + +L’extension de la tyrannie Étatiste a donc été le résultat final de nos +diverses révolutions, la caractéristique commune à tous les régimes qui +se sont succédé en France. Cette forme de tyrannie peut être considérée +comme un idéal de race, puisque nos bouleversements successifs n’ont +fait que la fortifier. L’Étatisme est le véritable régime politique des +peuples latins, le seul ralliant tous les suffrages. Les autres formes +de gouvernement République, Monarchie, Empire, représentent de vaines +étiquettes, d’impuissantes ombres. + + + + +TROISIÈME PARTIE + +L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES + + + + +CHAPITRE I + +LES PROGRÈS DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES DEPUIS LA RÉVOLUTION + + +§ 1.--Lente propagation des idées démocratiques après la Révolution. + +Les idées violemment incrustées dans les esprits agissent pendant +plusieurs générations. Celles issues de la Révolution française ne +dérogèrent pas à cette loi. + +Si la durée de la Révolution française comme gouvernement fut très +courte, l’influence de ses principes fut au contraire très longue. +Devenus une croyance à forme religieuse, ils modifièrent profondément +l’orientation des sentiments et des idées de plusieurs générations. + +Malgré quelques intermittences, la Révolution française s’est continuée +et se prolonge encore. Le rôle de Napoléon ne se borna pas à bouleverser +le monde, changer la carte de l’Europe et renouveler les exploits +d’Alexandre. Le droit nouveau des peuples créé par la Révolution, fixé +par lui dans les institutions et les codes exerça partout une action +profonde. L’œuvre militaire du conquérant s’effondra très vite, mais les +principes révolutionnaires qu’il contribua à propager lui survécurent. + +Les restaurations diverses qui succédèrent à l’Empire firent un peu +oublier d’abord les principes de la Révolution. Nous les avons vus +pendant cinquante ans, se répandre assez lentement. On pourrait même +dire que le peuple en avait perdu le souvenir. Seule l’action d’un petit +nombre de théoriciens maintint leur influence. Héritiers de l’esprit +simpliste des jacobins, admettant comme eux que les sociétés se refont +de toutes pièces avec des lois, et persuadés que l’Empire n’avait fait +qu’interrompre l’œuvre révolutionnaire, ils voulaient la reprendre. + +En attendant de pouvoir la recommencer, ils essayaient d’en propager les +principes par leurs écrits. Fidèles imitateurs des hommes de la +Révolution, ils ne se préoccupèrent jamais de savoir si leurs projets de +réformes cadraient avec la nature humaine. Eux aussi bâtissaient une +société chimérique pour un homme idéal et restaient persuadés que +l’application de leurs rêves régénérerait le genre humain. + +Dénués de pouvoir pour construire, les théoriciens de tous les âges +furent toujours très aptes à détruire. Napoléon assurait à Sainte-Hélène +que «s’il existait une monarchie de granit, les idéalités des +théoriciens suffiraient pour la réduire en poudre.» + +Parmi cette pléiade de rêveurs, tels que Saint-Simon, Fourier, Pierre +Leroux, Louis Blanc, Quinet, etc., on voit seulement Auguste Comte +comprendre que la transformation des idées et des mœurs doit précéder +les réorganisations politiques. + +Loin de favoriser la diffusion des idées démocratiques, les projets de +réforme des théoriciens de cette époque ne firent qu’en ralentir la +marche. Le socialisme communiste, forme sous laquelle plusieurs d’entre +eux prétendaient faire renaître la Révolution, eut pour résultat final +d’effrayer la bourgeoisie et même les classes laborieuses. Nous avons +déjà fait remarquer que la crainte de leurs idées fut une des +principales causes du rétablissement de l’Empire. + +Si aucune des élucubrations chimériques des écrivains politiques de la +première moitié du XIXe siècle ne mérite d’être discutée, il est +cependant intéressant de les parcourir pour constater le rôle joué alors +par des préoccupations religieuses et morales fort dédaignées +aujourd’hui. Persuadés qu’une société nouvelle ne pourrait, pas plus que +les anciennes, s’édifier sans croyances religieuses et morales, les +réformateurs étaient toujours préoccupés d’en fonder. + +Sur quoi s’appuyer pour les créer? Sur la raison évidemment. Avec elle, +on fabrique des machines compliquées, pourquoi ne confectionnerait-on +pas aussi bien une religion et une morale, choses plus simples en +apparence? Pas un ne soupçonna que jamais les croyances religieuses ou +morales n’eurent la logique rationnelle pour base. Auguste Comte +lui-même ne l’entrevit pas davantage. On sait qu’il fonda une religion +dite positive comptant encore une demi-douzaine d’adeptes. Les savants +devaient y former un clergé dirigé par un pape nouveau remplaçant le +pape catholique. + +Toutes ces conceptions, politiques, religieuses ou morales des +théoriciens, n’eurent, je le répète, d’autres résultats que de détourner +pendant longtemps les multitudes des principes démocratiques. + +Si ces derniers finirent cependant par prendre une grande extension, ce +ne fut pas à cause des théoriciens mais parce que des conditions +nouvelles d’existence avaient pris naissance. Grâce aux découvertes de +la science, l’industrie s’était développée et avait amené la création +d’immenses usines. Les nécessités économiques dominant de plus en plus +les volontés des gouvernements et des peuples, finirent par créer un +terrain favorable à l’extension du socialisme et surtout du +syndicalisme, formes actuelles des idées démocratiques. + + +§ 2.--Destinée inégale des trois principes fondamentaux de la +Révolution. + +L’héritage de la Révolution est contenu tout entier dans sa devise +liberté, égalité, fraternité. Le principe d’égalité exerça, nous l’avons +dit déjà, une grande influence, mais les deux autres ne partagèrent pas +le même sort. + +Bien que le sens de ces termes semble assez clair, ils furent compris de +façons très diverses, suivant le temps et les hommes. On sait que +l’interprétation différente des mêmes mots par des êtres de mentalité +dissemblable a été l’une des plus fréquentes causes des luttes +historiques. + +Pour le Conventionnel, la liberté signifiait uniquement l’exercice sans +entrave de son despotisme. Pour un jeune intellectuel moderne, le même +mot synthétise l’affranchissement de tout respect à l’égard de ce qui le +gêne: traditions, lois, supériorités, etc. Pour les Jacobins politiques +actuels, la liberté consiste surtout dans le droit de persécuter leurs +adversaires. + +Si les orateurs politiques parlent encore quelquefois de liberté dans +leurs discours, ils ont généralement renoncé à évoquer la fraternité. +C’est la lutte des classes, et non leur rapprochement, qu’ils enseignent +aujourd’hui. Jamais haine plus profonde ne divisa les diverses couches +sociales et les partis politiques qui les mènent. + +Mais pendant que la liberté devenait fort incertaine et que la +fraternité s’évanouissait complètement, le principe d’égalité ne faisait +que grandir. Il survécut à tous les bouleversements politiques dont la +France fut le siège pendant un siècle et prit un tel développement que +notre vie politique et sociale, nos lois, nos mœurs, nos coutumes ont, +au moins en théorie, ce principe pour base. Il constitue le véritable +legs de la Révolution. Le besoin d’égalité, non pas seulement devant la +loi, mais dans les situations et les fortunes, est le pivot même de la +dernière évolution démocratique: le socialisme. Ce besoin est si +puissant qu’il se répand partout bien qu’en contradiction avec toutes +les lois biologiques et économiques. C’est une phase nouvelle de cette +lutte ininterrompue des sentiments contre la raison, où la raison +triomphe si rarement. + + +§ 3.--La démocratie des intellectuels et la démocratie populaire. + +Toutes les idées ayant jusqu’ici bouleversé le monde furent soumises à +ces deux lois: évoluer lentement, changer complètement de sens suivant +les mentalités qui les reçoivent. + +Une doctrine est comparable à un être vivant. Elle ne subsiste qu’en se +transformant. Les livres restant nécessairement muets sur ces +variations, la phase des choses qu’ils stabilisent n’est que du passé. +Ils ne reflètent pas l’image de la vie, mais celle de la mort. L’exposé +écrit d’une doctrine représente souvent le côté le plus négligeable de +cette doctrine. + +J’ai montré dans un autre ouvrage comment se modifient les institutions, +les langues et les arts en passant d’un peuple à un autre, et combien +les lois de ces transformations diffèrent de ce que disent les livres. +Je n’y fais allusion maintenant qu’afin d’expliquer pourquoi dans +l’étude des idées démocratiques nous nous occupons si peu du texte des +doctrines et recherchons seulement les éléments psychologiques dont +elles constituent le vêtement, puis les réactions provoquées chez les +diverses catégories d’hommes les ayant acceptées. + +Modifiée rapidement par des êtres de mentalités différentes, la théorie +primitive n’est bientôt plus qu’une étiquette désignant des choses très +dissemblables. + +Applicables aux croyances religieuses, ces principes le sont également +aux croyances politiques. Quand on parle de démocratie, par exemple, il +convient de rechercher ce que signifie ce mot chez divers peuples, et de +s’enquérir également si, chez un même peuple, il n’y aurait pas une +grande différence entre la démocratie des intellectuels et la démocratie +populaire. + +En nous bornant à considérer maintenant ce dernier point, nous +constaterons facilement que les idées démocratiques des livres et des +journaux sont de pures théories de lettrés ignorées par le peuple et à +l’application desquelles d’ailleurs il n’aurait rien à gagner. Si +l’ouvrier possède le droit théorique de franchir les barrières, le +séparant des classes dirigeantes par toute une série de concours et +d’examens, ses chances d’y parvenir sont bien faibles. + +La démocratie des lettrés n’a d’autre but que de créer une sélection où +se recrute exclusivement la classe dirigeante. Je ne verrais rien à y +redire si cette sélection était réelle. Elle constituerait alors +l’application de la maxime de Napoléon: «La vraie marche d’un +gouvernement est d’employer l’aristocratie, mais avec les formes de la +démocratie.» + +Malheureusement, la démocratie des intellectuels conduit simplement à +remplacer le droit divin des rois par le droit divin d’une petite +oligarchie trop souvent tyrannique et bornée. Ce n’est pas en déplaçant +une tyrannie qu’on crée une liberté. + +La démocratie populaire n’a nullement pour but, comme la précédente, de +fabriquer des dirigeants. Dominée tout entière par l’esprit d’égalité et +le désir d’améliorer le sort des travailleurs, elle repousse la notion +de fraternité et ne manifeste aucun souci de la liberté. Un gouvernement +n’est concevable par elle que sous la forme autocratique. On le voit, +non seulement par l’histoire nous montrant depuis la Révolution tous les +gouvernements despotiques vigoureusement acclamés, mais surtout, par la +façon autocratique dont les syndicats ouvriers sont conduits. + +Cette distinction profonde, entre la démocratie des lettrés et la +démocratie populaire, apparaît beaucoup plus claire aux ouvriers qu’aux +intellectuels. Rien n’étant commun entre leurs mentalités, les premiers +et les seconds ne parlent pas la même langue. Les syndicalistes +proclament aujourd’hui avec force qu’aucune alliance ne serait possible +entre eux et les politiciens de la bourgeoisie. L’affirmation est +rigoureusement exacte. + +Il en fut toujours ainsi et c’est sans doute pourquoi la démocratie +populaire, de Platon à nos jours, n’a jamais été défendue par de grands +penseurs. + +Ce fait a beaucoup frappé Émile Faguet: «Presque tous les penseurs du +XIXe siècle, dit-il, n’ont pas été démocrates. Quand j’écrivais mes +_Politiques et moralistes du XIXe siècle_, c’était mon désespoir. Je +n’en trouverai donc pas un qui soit démocrate; j’en voudrais bien +trouver un pour que je puisse poser d’après lui la doctrine +démocratique.» + +L’éminent écrivain en eût certainement trouvé beaucoup chez les +politiciens professionnels, mais ces derniers appartiennent rarement à +la catégorie des penseurs. + + +§ 4.--Les inégalités naturelles et l’égalisation démocratique. + +La difficulté de concilier l’égalisation démocratique et les inégalités +naturelles constitue un des plus difficiles problèmes de l’heure +présente. Nous connaissons les souhaits de la démocratie. Voyons ce que +la nature répond à ses vœux. + +Les idées démocratiques qui ébranlèrent si souvent le monde, depuis les +âges héroïques de la Grèce jusqu’aux temps modernes, se heurtèrent +toujours aux inégalités naturelles. Bien rares les observateurs ayant +soutenu avec Helvétius que l’inégalité entre les hommes est créée par +l’éducation. + +En fait la nature ne connaît pas l’égalité. Elle répartit différemment +génie, beauté, santé, vigueur, intelligence et toutes les qualités +conférant à leurs possesseurs une supériorité sur leurs semblables. + +Aucune théorie ne pouvant changer ces différences, les doctrines +démocratiques resteront confinées dans les mots, jusqu’au jour où les +lois de l’hérédité consentiront à unifier les capacités des hommes. + +Pouvons-nous supposer que les sociétés arriveront à établir +artificiellement l’égalisation refusée par la nature? + +Quelques théoriciens admirent pendant longtemps que l’éducation pourrait +créer un nivellement général. De nombreuses années d’expériences ont +montré la profondeur de cette illusion. + +Il ne serait cependant pas impossible, que le socialisme triomphant pût +établir pendant quelque temps l’égalité, en éliminant rigoureusement +tous les individus supérieurs. On peut facilement prévoir ce que +deviendrait un peuple ayant supprimé ses élites, alors qu’il serait +entouré d’autres nations progressant par leurs élites. + +Non seulement la nature ne connaît pas l’égalité, mais depuis l’origine +des âges elle a toujours réalisé ses progrès par des différenciations +successives, c’est-à-dire des inégalités croissantes. Elles seules +pouvaient élever l’obscure cellule des temps géologiques, aux êtres +supérieurs dont les inventions devaient changer la face du globe. + +Le même phénomène s’observe dans les sociétés. Les formes de démocratie +qui sélectionnent les éléments élevés des classes populaires, ont pour +résultat final la création d’une aristocratie intellectuelle, +conséquence contraire au rêve des purs théoriciens: rabaisser tous les +éléments supérieurs d’une société, au niveau de ses éléments inférieurs. + +A côté des lois naturelles, hostiles aux théories égalitaires, figurent +aussi les conditions du progrès moderne. La science et l’industrie +exigeant des efforts intellectuels de plus en plus considérables, les +inégalités mentales et les différences de condition sociale qu’elles +font naître ne peuvent que s’accentuer. + +On assiste ainsi à ce phénomène frappant: à mesure que les lois et les +institutions veulent niveler les individus, les progrès de la +civilisation tendent à les différencier davantage. Du paysan au baron +féodal la distance intellectuelle était faible, de l’ouvrier à +l’ingénieur, elle est immense et grandit sans cesse. + +La capacité étant devenue le principal facteur du progrès, les capables +de chaque classe s’élèvent alors que les médiocres restent stationnaires +ou descendent. Que pourraient des lois sur d’aussi inévitables +nécessités? + +En vain les incapables prétendraient-ils qu’étant le nombre, ils sont la +force. Privés des cerveaux supérieurs dont les recherches profitent à +tous les travailleurs, ces derniers tomberaient vite dans la misère et +l’anarchie. + +Le rôle capital des élites dans les civilisations modernes apparaît trop +évident pour avoir besoin d’être démontré. Nations civilisées et peuples +barbares, renfermant une même moyenne d’unités médiocres, la vraie +supériorité des premières provient uniquement de l’élite qu’elles +contiennent. Les États-Unis l’ont si bien compris, qu’ils interdisent +l’accès de leur territoire aux ouvriers chinois, dont la capacité est +identique à celle des ouvriers américains, et qui travaillant à des prix +inférieurs, faisaient une concurrence redoutable à ces derniers. + +Malgré ces évidences, on voit s’accentuer chaque jour l’antagonisme +entre la multitude et les élites. A aucune époque, les élites ne furent +plus nécessaires, jamais cependant elles ne furent aussi difficilement +supportées. + +Un des plus solides fondements du socialisme est la haine intense des +élites. Ses adeptes oublient toujours que les progrès scientifiques, +artistiques, industriels créant la force d’un pays et la prospérité de +millions de travailleurs, sont uniquement dus à un petit nombre de +cerveaux supérieurs. + +Si l’ouvrier gagne trois fois plus aujourd’hui qu’il y a cent ans et +jouit de commodités alors inconnues à de grands seigneurs, il le doit +uniquement à des élites. + +Supposons le socialisme universellement accepté par miracle il y a un +siècle. Le risque, la spéculation, l’initiative, en un mot, tous les +stimulants de l’activité humaine ayant été supprimés, aucun progrès +n’aurait pu naître et l’ouvrier serait resté aussi pauvre. On eût +simplement établi cette égalité dans la misère rêvée par la jalousie et +l’envie d’une foule d’esprits médiocres. Ce n’est pas pour donner +satisfaction à un idéal aussi bas que l’humanité renoncera jamais aux +progrès de la civilisation. + + + + +CHAPITRE II + +LES CONSÉQUENCES DE L’ÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE + + +§ 1.--Influence exercée sur l’Évolution sociale par des théories +dépourvues de valeur rationnelle. + +Nous venons de voir que les lois naturelles ne s’accordent pas avec les +aspirations démocratiques. Nous savons aussi qu’une telle constatation +n’eut jamais d’influence sur des doctrines fixées dans les âmes. L’homme +conduit par une croyance ne se préoccupe pas de sa valeur réelle. + +Le philosophe qui étudie cette croyance doit évidemment en discuter le +contenu rationnel, mais se préoccuper surtout de son influence sur les +esprits. + +Appliquée à l’interprétation de toutes les grandes croyances de +l’histoire, l’importance de cette distinction apparaît immédiatement. +Jupiter, Moloch, Vichnou, Allah et tant d’autres divinités, furent sans +doute au point de vue rationnel de simples illusions, et cependant leur +rôle dans la vie des peuples fut considérable. + +La même distinction est applicable aux croyances qui dominèrent le Moyen +Age et courbèrent des milliers d’hommes au pied des autels. Très +illusoires, également, elles exercèrent néanmoins une action tout aussi +profonde que si elles avaient correspondu à des réalités. + +Pour qui en douterait, il n’y aurait qu’à comparer la domination de +l’Empire romain et celle de l’Église. La première très tangible, très +réelle, n’impliquait aucune illusion. La seconde, tout en n’ayant que +des bases chimériques, fut cependant aussi puissante. Grâce à elle, +pendant la longue nuit du Moyen Age, des peuples demi-barbares acquirent +ces freins sociaux et cette âme nationale sans lesquels il n’est pas de +civilisation. + +Le pouvoir possédé par l’Église prouve encore que la puissance de +certaines illusions est assez grande pour créer, au moins momentanément, +des sentiments aussi contraires à l’intérêt de l’individu qu’à celui des +sociétés, tels la vie monastique, le désir du martyr, les croisades, les +guerres de religion, etc. + +L’application aux idées démocratiques et socialistes des considérations +précédentes, montre qu’il importe assez peu que ces idées n’aient aucune +base défendable. Elles impressionnent les âmes, cela suffit. Leurs +conséquences peuvent devenir très funestes, mais nous n’y pouvons rien. + +Les apôtres des nouvelles doctrines ont bien tort en vérité de se donner +tant de mal pour trouver un fondement rationnel à leurs aspirations. Ils +convaincront toujours beaucoup plus en se bornant à des affirmations et +en faisant germer des espérances. Leur vraie force réside dans la +mentalité religieuse inhérente au cœur de l’homme et qui, dans la suite +des âges, n’a fait que changer d’objet. + +Nous examinerons donc au point de vue philosophique seulement diverses +conséquences de l’évolution démocratique dont nous voyons s’accélérer le +cours. Nous disions à propos de l’Église au Moyen-Age qu’elle eut le +pouvoir d’agir profondément sur la mentalité des hommes. En constatant +certains résultats des doctrines démocratiques, nous allons voir que la +puissance actuelle de ces dernières n’est pas moindre. + + +§ 2.--L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances +démocratiques. + +Les générations modernes n’ont pas hérité seulement des principes +révolutionnaires, mais aussi de la mentalité spéciale qui les fit +triompher. + +Décrivant cette mentalité, lorsque nous avons étudié l’esprit jacobin, +nous avons vu qu’elle prétend toujours imposer par la force des +illusions considérées comme des vérités. L’esprit jacobin a fini par +devenir si général en France et dans les pays latins, qu’il a gagné tous +les partis politiques, y compris les plus conservateurs. La bourgeoisie +en est très imprégnée et le peuple davantage encore. + +Cette extension de l’esprit jacobin a eu pour résultat que les +conceptions politiques, les institutions et les lois tendent toujours à +s’imposer par la violence. C’est ainsi que le syndicalisme, pacifique et +méthodique dans d’autres pays, a aussitôt pris dans le nôtre des allures +intransigeantes et anarchiques, se traduisant sous forme d’émeutes, de +sabotages et d’incendies. + +Non réprimé par des gouvernements craintifs, l’esprit jacobin produit de +funestes ravages dans les cerveaux de capacité médiocre. Au récent +congrès des cheminots, le tiers des délégués vota pour l’approbation du +sabotage et un des secrétaires du congrès commença son discours en +disant: «Je me permets d’envoyer à tous les saboteurs mon salut +fraternel et toute mon admiration». + +Cette mentalité générale engendre une anarchie croissante. Si la France +ne se trouve pas en état de révolution permanente, c’est, je l’ai déjà +fait remarquer plus haut, que tous les partis la divisant se font à peu +près équilibre. Ils sont animés d’une haine mortelle les uns à l’égard +des autres, mais aucun d’eux n’est assez fort pour asservir ses rivaux. + +L’intolérance jacobine se répand tellement que les gouvernants eux-mêmes +emploient sans scrupules les procédés les plus révolutionnaires à +l’égard de leurs ennemis, persécutant avec violence, jusqu’à les +dépouiller de leurs biens, les partis leur faisant la moindre +opposition. Nos gouvernants se conduisent aujourd’hui comme les anciens +conquérants. Le vaincu n’a rien à espérer du vainqueur. + +Loin d’être spéciale aux classes populaires, l’intolérance s’observe +donc également dans les classes dirigeantes. Michelet avait remarqué +depuis longtemps que les violences des lettrés sont parfois plus +intenses que celles du peuple. Sans doute ils ne brisent pas les +réverbères, mais sont facilement disposés à faire casser les têtes. Les +pires violences de la Révolution furent commises par des bourgeois +lettrés, professeurs, avocats, etc., possesseurs de cette instruction +classique que l’on suppose adoucir les mœurs. + +Elle ne les a pas plus adoucies aujourd’hui qu’à cette époque. On s’en +rend compte en parcourant ces journaux avancés dont les rédacteurs se +recrutent surtout parmi des professeurs de l’Université. + +Leurs livres sont aussi violents que leurs articles et l’on se demande +vraiment comment peuvent se former, chez ces favorisés du sort, de +telles provisions de haine. + +On les croirait difficilement s’ils assuraient qu’un intense besoin +d’altruisme les dévore. On admettra plus aisément, qu’à côté d’une +mentalité religieuse étroite, l’espoir d’être remarqués par les +puissants du jour, ou de se créer une popularité productive, sont les +seules explications possibles des violences affichées dans leurs écrits +de propagande. + +J’ai déjà cité, dans un de mes précédents ouvrages, les passages du +livre d’un professeur au Collège de France, où l’auteur excite le peuple +à s’emparer des richesses de la bourgeoisie qu’il invective furieusement +et suis arrivé à la conclusion, qu’une révolution nouvelle recruterait +facilement chez les auteurs de ces élucubrations, les Marat, les +Robespierre et les Carrier dont elle aurait besoin. + +La religion jacobine--surtout sous sa forme socialiste--a sur les +esprits de faible envergure toute la puissance des anciens dieux. +Aveuglés par leur foi ils croient avoir la raison pour guide et sont +dirigés uniquement par leurs passions et leurs rêves. + +L’évolution des idées démocratiques a donc entraîné, en dehors des +actions politiques déjà marquées, des conséquences considérables sur la +mentalité des hommes modernes. + +Si les anciens dogmes religieux ont épuisé depuis longtemps leur +contenu, les théories démocratiques sont loin d’avoir épuisé le leur et +nous en voyons chaque jour s’étendre la floraison. Une des principales a +été la haine générale des supériorités. + +Cette haine de ce qui dépasse le niveau moyen, par la situation sociale, +la fortune ou l’intelligence est générale aujourd’hui dans toutes les +classes, de l’ouvrier aux couches les plus élevées de la bourgeoisie. +Elle a pour résultats: l’envie, le dénigrement, le besoin d’attaquer, de +railler, de persécuter, de prêter à toute action des bas motifs, de se +refuser à croire à la probité, au désintéressement, à l’intelligence. + +Les conversations, aussi bien dans le peuple que chez les hommes +instruits, sont empreintes de ce besoin d’avilir et d’abaisser. Les plus +grands morts eux-mêmes n’échappent pas à ce sentiment. Jamais on +n’écrivit autant de livres pour déprécier le mérite d’hommes célèbres, +considérés jadis comme le plus précieux patrimoine d’un pays. + +L’envie et la haine semblent avoir été de tout temps inséparables des +théories démocratiques, mais l’extension de ces sentiments n’avait +jamais été aussi grande qu’aujourd’hui. Elle frappe tous les +observateurs. + + «Il y a un bas instinct démagogique, écrit M. Bourdeau, sans aucune + aspiration morale, qui rêve de rabaisser l’humanité au plus bas niveau + et pour lequel toute supériorité, même de culture, est une offense à + la société... c’est ce sentiment d’ignoble égalité qui animait les + bourreaux jacobins lorsqu’ils faisaient tomber les têtes d’un + Lavoisier et d’un Chénier.» + +Cette haine des supériorités, élément le plus sûr des progrès actuels du +socialisme, n’est pas la seule caractéristique de l’esprit nouveau créé +par les idées démocratiques. + +D’autres conséquences, quoique indirectes, ne sont pas moins profondes. +Tels par exemple les progrès de l’étatisme, la diminution de l’influence +et du pouvoir de la bourgeoisie, l’action grandissante des financiers, +la lutte des classes, l’évanouissement des vieilles contraintes sociales +et l’abaissement de la moralité. + +Tous ces effets se manifestent par une insubordination et une anarchie +générales. Le fils se révolte contre son père, l’employé contre son +patron, le soldat contre ses officiers. Le mécontentement, la haine et +l’envie règnent aujourd’hui partout. + +Un mouvement social qui continue, est forcément comme en mécanique un +mouvement qui s’accélère. Nous verrons donc grandir encore les résultats +de cette mentalité. Ils se traduisent de temps en temps par des +incidents dont la gravité augmente tous les jours: grève des cheminots, +grève des postiers, explosions de cuirassés et bien d’autres encore. A +propos de la destruction de la _Liberté_ qui coûta plus de cinquante +millions et fit périr en une minute deux cents personnes, un ancien +ministre de la Marine, M. de Lanessan, s’exprimait de la façon suivante: + + «Le mal qui ronge notre flotte est le même qui dévore notre armée, nos + administrations publiques, nos services publics, notre parlementarisme + et notre régime gouvernemental, notre société tout entière. Ce mal, + c’est l’anarchie, c’est-à-dire un tel désordre des esprits et des + choses que rien ne se fait comme la raison voudrait que ce fût fait et + que nul homme ne se comporte comme son devoir professionnel ou moral + exigerait qu’il se comportât.» + +Et au sujet de la même catastrophe de la _Liberté_, survenue après celle +de l’_Iéna_, M. Félix Roussel, dans un discours prononcé comme président +du Conseil municipal de Paris, disait: + + «Les causes du mal ne sont pas spéciales à notre marine. Ce mal est + plus général et porte un triple nom: l’irresponsabilité, + l’indiscipline et l’anarchie.» + +Ces citations, constatant des faits que personne n’ignore, montrent les +plus solides défenseurs du régime républicain reconnaissant eux-mêmes +les progrès de notre désorganisation sociale[12]. Chacun la voit, tout +en ayant conscience de son impuissance à rien y changer. Ils résultent +en effet d’influences mentales dont le pouvoir est supérieur à celui de +nos volontés. + + [12] Ce désordre est le même dans toutes les administrations. On en + trouvera des exemples intéressants dans un rapport de M. Dausset au + Conseil municipal: + + «Le service de la voie publique, dit-il, qui devrait être avant tout + un service d’exécution rapide, est au contraire le prototype de + l’administration routinière, paperassière et bureaucratique, + possédant les hommes et l’argent et gaspillant les hommes et + l’argent dans des besognes souvent inutiles, faute d’ordre, + d’initiative et de méthode, et, pour tout dire d’un mot, + d’organisation.» + + Parlant ensuite des directeurs de service qui opèrent chacun à sa + guise et suivent leur fantaisie, il ajoute: + + «Ces grands chefs s’ignorent complètement; ils préparent leurs + projets et les exécutent sans connaître ceux du voisin; il n’y a + personne au-dessus d’eux pour grouper les travaux et les + coordonner.» Et c’est pourquoi une même rue est éventrée, réparée, + puis éventrée de nouveau à quelques jours d’intervalle parce que les + services des eaux, du gaz, des égouts, de l’électricité, qui se + jalousent, ne cherchent jamais à se mettre d’accord. Cette anarchie + et cette indiscipline coûtent naturellement des sommes énormes, et + une industrie privée qui opérerait de la même façon arriverait vite + à la faillite. + + +§ 3.--Le suffrage universel et ses élus. + +Parmi les dogmes de la démocratie, le plus fondamental peut-être, celui +qui séduit particulièrement, est le suffrage universel. Il donne aux +masses la notion d’égalité, puisqu’au moins pendant un instant, riches +et pauvres, savants et ignorants sont égaux devant l’urne électorale. Le +ministre y coudoie le dernier de ses serviteurs, et durant cette brève +minute, la puissance de l’un est identique à celle de l’autre. + +Tous les gouvernements, y compris ceux de la Révolution, ont redouté le +suffrage universel. De prime abord, en effet, il soulève bien des +objections. L’idée que la multitude puisse choisir utilement les hommes +capables de gouverner, que des individus de moralité médiocre, de +connaissances faibles, d’esprit borné, possèdent, par le fait seul de +leur nombre, une aptitude sûre à juger les candidats proposés à leur +choix, semble assez choquante. + +Au point de vue rationnel, le suffrage du nombre sera un peu justifié en +disant avec Pascal: «La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle +est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir; cependant c’est +l’avis des moins habiles...» + +Le suffrage universel ne pouvant être remplacé, dans les temps modernes, +par aucune autre institution, il faut bien l’accepter et tacher de s’y +adapter. Inutile par conséquent de protester contre lui et répéter, +après la reine Marie-Caroline à l’époque de sa lutte contre Napoléon: +«Rien de plus affreux que de gouverner les hommes dans ce siècle éclairé +où chaque cordonnier raisonne et déraisonne sur le gouvernement!» + +A vrai dire, les objections ne sont pas toujours aussi fortes qu’elles +le paraissent. Les lois de la psychologie des foules étant admises, il +reste fort douteux que le suffrage restreint donnerait un choix d’hommes +bien supérieur à celui obtenu par le suffrage universel. + +Ces mêmes lois psychologiques montrent aussi que le suffrage dit +universel est en réalité une pure fiction. La foule, sauf dans des cas +bien rares, n’a d’autre opinion que celle de ses meneurs. Le suffrage +universel représente donc en réalité le plus restreint des suffrages. + +Là justement réside sois vrai danger. Le suffrage universel se montre +dangereux surtout par les meneurs qui en sont maîtres, créatures de +petits comités locaux, analogues aux clubs de la Révolution. Le meneur +briguant un mandat est choisi par eux. + +Une fois nommé, il exerce un pouvoir local absolu, à la condition de +satisfaire les intérêts de ses comités. Devant cette nécessité, +l’intérêt général du pays disparaît à peu près totalement aux yeux de +l’élu. + +Naturellement, les comités ayant besoin de serviteurs dociles, ne +choisissent pas pour cette besogne des individus doués d’une +intelligence élevée, ni surtout d’une moralité très haute. Il leur faut +des hommes sans caractère, sans situation sociale, et toujours dociles. + +Par suite de ces nécessités, la servilité de l’élu à l’égard des petits +groupes qui le patronnent et sans lesquels il ne serait rien, est +complète. Il dira et votera tout ce qu’exigeront ses comités. Son idéal +politique peut se condenser dans cette brève formule: obéir pour durer. + +Exceptionnellement et seulement lorsqu’elles possèdent par leur nom, +leur situation ou leur fortune un grand prestige, des personnalités +supérieures arrivent à s’imposer aux votes populaires en surmontant la +tyrannie des minorités audacieuses constituant les petits comités +locaux. + +Les pays démocratiques comme le nôtre ne sont donc gouvernés qu’en +apparence par le suffrage universel. Pour cette raison se votent tant de +lois n’intéressant le peuple en aucune façon, et que jamais il n’a +réclamées. Tels le rachat des lignes de l’Ouest, les lois sur les +congrégations, etc. Ces absurdes manifestations traduisirent simplement +les exigences de petits comités locaux fanatiques, imposées aux députés +choisis par eux. + +On se rend compte de l’influence de ces comités en voyant des députés +modérés obligés de patronner des anarchistes saboteurs d’arsenaux, de +s’allier avec des antimilitaristes, en un mot d’obéir aux pires +exigences pour assurer leur réélection. Les volontés des plus bas +éléments de la démocratie ont ainsi créé chez les élus, une moralité et +des mœurs qu’il serait difficile de ne pas juger très basses. Le +politicien est l’homme des places publiques, et comme le dit Nietzsche: + + «Où commence la place publique, commence aussi le bruit des grands + comédiens, et le bourdonnement des mouches venimeuses... Le comédien + croit toujours à ce qui lui fait obtenir ses meilleurs effets, ce qui + pousse les gens à croire à lui-même. Demain il aura une foi nouvelle, + et après demain une foi plus nouvelle encore... Tout ce qui est grand, + se passe loin de la place publique et de la gloire.» + + +§ 4.--Le besoin de réformes. + +Le besoin de réformes imposées brusquement à coups de décrets, est une +des conceptions les plus funestes de l’esprit jacobin, un des +redoutables legs de la Révolution. Il figure parmi les facteurs +principaux de tous nos bouleversements depuis un siècle. + +Une des raisons psychologiques de cette soif incessante de réformes +tient à la difficulté de déterminer les motifs réels des maux dont on se +plaint. Le besoin d’explication crée des causes fictives fort simples. +Simples aussi alors apparaissent les remèdes. + +Depuis quarante ans nous n’avons pas cessé de faire des réformes, dont +chacune est une petite révolution. Malgré elles, ou plutôt à cause +d’elles, nous sommes un des peuples de l’Europe ayant le moins évolué. + +On juge de la lenteur réelle de notre évolution, en comparant l’un à +l’autre chez diverses nations, les principaux éléments de la vie sociale +commerce, industrie, etc. Les progrès de divers peuples, les Allemands +notamment, apparaissent alors immenses, tandis que les nôtres sont +restés fort lents. + +Notre organisation administrative, industrielle et commerciale, a +considérablement vieilli et ne se montre plus à la hauteur des besoins +nouveaux. Notre industrie est peu prospère, notre marine marchande +périclite. Même dans nos propres colonies nous ne pouvons soutenir la +concurrence avec l’étranger, malgré des subventions pécuniaires énormes +accordées par l’État. M. Cruppi, ancien ministre du Commerce, a insisté +sur ce triste effondrement dans un livre récent. Suivant l’erreur +générale, il croit facile de remédier à ces infériorités avec de +nouveaux règlements. + +Tous les politiciens partagent la même opinion et c’est pourquoi nous +progressons si peu. Chaque parti est persuadé qu’avec des réformes, on +peut remédier à tous les maux. Cette conviction les conduit à des luttes +qui font de la France un des pays les plus divisés de l’univers et les +plus en proie à l’anarchie. + +Personne n’y comprend encore que les individus et leurs méthodes, et non +les règlements, déterminent la valeur d’un peuple. Les réformes +efficaces ne sont pas les réformes révolutionnaires mais les petites +améliorations de chaque jour accumulées par le temps. Les grands +changements sociaux se font, comme les transformations géologiques, +grâce à l’addition journalière de minimes causes. L’histoire économique +de l’Allemagne depuis quarante ans, prouve d’une façon frappante la +justesse de cette loi. + +Bien des événements importants paraissant dépendre un peu du hasard, les +batailles par exemple, sont eux-mêmes soumis à cette loi de +l’accumulation des petites causes. Sans doute la lutte décisive est +quelquefois terminée en moins d’un jour, mais il fallut de minutieux +efforts lentement accumulés pour préparer le succès. Nous en avons fait +la dure expérience en 1870 et les Russes la firent de leur côté plus +tard. Une demi-heure à peine fut nécessaire à l’amiral Togo pour +anéantir la flotte russe à la bataille de Tsoushima, qui décida +définitivement du sort du Japon, mais des milliers de petites influences +lointaines déterminèrent ce succès. Des causes non moins nombreuses +engendrèrent la défaite des Russes: une bureaucratie aussi compliquée +que la nôtre et aussi irresponsable, un matériel lamentable, bien que +payé au poids de l’or, un régime de pots-de-vin à tous les degrés de la +hiérarchie et l’indifférence générale pour l’intérêt du pays. + +Malheureusement les progrès de détail, qui font par leur total la +grandeur d’une nation, étant peu visibles, ne produisent aucune +impression sur le public, et ne peuvent servir les intérêts électoraux +des politiciens. Ces derniers s’en désintéressent donc complètement et +laissent s’accumuler, dans les pays soumis à leurs influences, les +petites désorganisations successives dont se composent les grandes +décadences. + + +§ 5.--Les distinctions sociales dans les démocraties et les idées +démocratiques dans divers pays. + +A l’époque où les hommes étaient divisés en castes, et différenciés +surtout par la naissance, les distinctions sociales se trouvaient +généralement acceptées comme conséquences d’une loi naturelle +inéluctable. + +Dès que les anciennes divisions sociales furent détruites, les +distinctions de classes apparurent artificielles et cessèrent pour cette +raison d’être tolérées. + +Le besoin d’égalité étant théorique, on a vu se développer très vite +chez les peuples démocratiques, la création d’inégalités artificielles +permettant à leurs possesseurs de se constituer une suprématie bien +visible. A aucune époque, la soif de titres et de décorations ne fut +aussi répandue qu’aujourd’hui. + +Dans les pays réellement démocratiques, comme les États-Unis, titres et +décorations n’exercent pas grand prestige et la fortune seule y crée les +distinctions. C’est assez exceptionnellement qu’on y voit des jeunes +filles millionnaires s’allier aux anciens noms de l’aristocratie +européenne. Elles emploient instinctivement alors, le seul moyen +permettant à une race trop jeune d’acquérir le passé nécessaire pour +stabiliser son armature morale. + +Mais d’une façon générale, l’aristocratie que nous voyons naître en +Amérique ne s’est pas du tout fondée sur les titres et les décorations. +Purement financière, elle ne provoque pas beaucoup de jalousie parce que +chacun espère réussir à en faire partie un jour. + +Lorsque dans son livre sur la démocratie en Amérique, Tocqueville +signalait l’aspiration générale vers l’égalité, il ignorait que +l’égalité prévue aboutirait à une classification des hommes, fondée +exclusivement sur le nombre de dollars possédé par eux. Nulle autre +n’existe aux États-Unis, et il en sera sans doute un jour de même en +Europe. + +Actuellement, rien ne permet de considérer la France comme un pays +démocratique, autrement que dans les mots et ici apparaît la nécessité +de rechercher, ainsi que nous le disions plus haut, les idées diverses +qu’abrite, suivant les pays, le mot démocratie. + +De nations vraiment démocratiques on ne peut guère citer que +l’Angleterre et l’Amérique. La démocratie s’y présente sous des formes +différentes mais on y observe les mêmes principes, notamment une +parfaite tolérance pour toutes les opinions. Les persécutions +religieuses y sont inconnues. Les supériorités réelles se manifestent +facilement dans les diverses professions, chacun pouvant y accéder à +tout âge, dès qu’il possède les capacités nécessaires. Aucune barrière +ne vient limiter l’essor individuel. + +Dans de tels pays les hommes se croient égaux parce que tous ont la +notion qu’ils sont libres d’atteindre les mêmes sommets. L’ouvrier sait +pouvoir devenir contre-maître, puis ingénieur. Obligé de commencer par +les échelons inférieurs, au lieu de débuter comme en France par les +échelons supérieurs, l’ingénieur ne se suppose pas d’une autre essence +que le reste des hommes. Il en est de même dans toutes les professions. +C’est pourquoi les haines de classes, si intenses chez nous, sont peu +développées en Angleterre et en Amérique. + +En France, la démocratie ne se pratique guère que dans les discours. Un +système de concours et d’examens qu’il faut subir pendant la jeunesse, +ferme rigoureusement l’entrée des carrières et crée des classes ennemies +séparées. + +Les démocraties latines sont donc restées purement théoriques. +L’absolutisme étatiste y a remplacé l’absolutisme monarchique mais ne se +montre pas moins dur. L’aristocratie de la fortune s’est substituée à +celle de la naissance et ses privilèges ne sont pas moindres. + +Monarchie et démocratie diffèrent beaucoup plus d’ailleurs dans la forme +que dans le fond. C’est seulement la variable mentalité des hommes qui +différencie leurs effets. Toutes les discussions sur les divers régimes +sont sans intérêt car ils ne détiennent en eux-mêmes aucune vertu +spéciale. Leur valeur dépendra toujours de celle des hommes gouvernés. +Un peuple réalise un grand progrès quand il découvre que la somme des +efforts personnels de chacun, et non les gouvernements, détermine le +rang d’une nation dans le monde. + + + + +CHAPITRE III + +LES FORMES NOUVELLES DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES + + +§ 1.--Les luttes entre le capital et le travail. + +Pendant que nos législateurs réforment et légifèrent au hasard, +l’évolution naturelle du monde poursuit lentement son cours. Des +intérêts nouveaux surgissent, les concurrences économiques entre peuples +grandissent, les classes ouvrières s’agitent et l’on voit naître de +toutes parts des problèmes redoutables que les harangues des politiciens +ne sauraient résoudre. + +Parmi ces nouveaux problèmes, un des plus compliqués sera celui des +conflits ouvriers, résultant de la lutte entre le capital et le travail. +Même dans les pays traditionnels comme l’Angleterre, elle devient +violente. Les ouvriers cessent de respecter les contrats collectifs, qui +constituaient autrefois leurs chartes, les grèves sont déclarées pour +des motifs insignifiants, le chômage et le paupérisme atteignent des +chiffres inquiétants. + +En Amérique, ces grèves avaient même fini par entraver toutes les +industries, mais l’excès du mal a créé le remède. Depuis dix ans +environ, les chefs d’industrie ont organisé de grandes fédérations +patronales devenues assez puissantes pour imposer aux ouvriers des +procédures d’arbitrage. + +Le problème ouvrier se complique en France de l’intervention de nombreux +travailleurs étrangers rendue nécessaire par la stagnation de notre +population[13]. Une pareille stagnation aura également pour conséquences +de rendre difficile la lutte avec des rivaux dont le sol ne pourra +bientôt plus nourrir les habitants et qui, suivant une des plus vieilles +lois de l’histoire, envahiront nécessairement les pays moins peuplés. + + [13] Population des grandes puissances: + + 1789 1906 + Russie 28 millions. 129 millions. + Allemagne 28 -- 57 -- + Autriche 18 -- 44 -- + Angleterre 12 -- 40 -- + France 26 -- 39 -- + +Ces conflits entre ouvriers et patrons d’un même pays seront rendus plus +âpres encore par la lutte économique, grandissante entre les Asiatiques +à besoins très faibles, pouvant par conséquent produire des objets +manufacturés à prix fort bas, et les Européens à besoins très forts. +J’en signalai l’importance il y a plus de vingt-cinq ans. Le général +Hamilton, ancien attaché militaire à l’armée japonaise, et qui avait +fort bien prévu avant le début des hostilités la victoire des Japonais, +écrit dans un travail reproduit par le général Langlois, ce qui suit: + + «Le Chinois, tel que je l’ai vu en Mandchourie, est capable de + détruire le type actuel du travailleur de race blanche. Il le chassera + de la surface de la terre. Les socialistes, prêchant l’égalité devant + le travail, sont loin de penser à quel résultat pratique les + mèneraient leurs théories. La destinée de la race blanche est-elle + donc de disparaître à la longue? A mon humble avis, cette destinée + dépend d’une seule chose: Aurons-nous, oui ou non, le bon sens de + fermer l’oreille aux discours qui présentent la guerre et la + préparation à la guerre comme un mal inutile? + + J’estime que les ouvriers doivent choisir. Étant donnée la + constitution actuelle du monde, il faut qu’ils cultivent chez leurs + enfants l’idéal militaire et qu’ils acceptent de bon cœur les épreuves + et les charges qu’entraîne le militarisme ou qu’ils entament une lutte + cruelle pour la vie contre une main-d’œuvre rivale dont le succès ne + fait aucun doute. Pour refuser aux Asiatiques le droit d’émigrer, + d’abaisser les salaires par la concurrence et de vivre parmi nous, + nous ne disposons que d’un moyen, qui est l’épée. Si les Américains et + les Européens oublient que leur situation privilégiée ne tient qu’à la + force de leurs armes, l’Asie aura bientôt pris sa revanche.» + +On sait qu’en Amérique, les invasions chinoise et japonaise sont +devenues, par suite de la concurrence faite aux ouvriers de race +blanche, une calamité nationale. En Europe, l’invasion commence, mais +n’a pas encore pris une grande extension. Cependant les émigrés chinois +forment déjà d’importantes colonies dans certaines villes: Londres, +Cardiff, Liverpool, etc. Ils y ont provoqué plusieurs émeutes, parce que +travaillant à vil prix, leur apparition fait aussitôt baisser les +salaires. + +Mais ces problèmes appartiennent à l’avenir, et ceux du présent sont +assez inquiétants pour qu’il soit inutile maintenant de se préoccuper +des autres. + + +§ 2.--L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement syndicaliste. + +Le plus important des problèmes démocratiques actuels résultera +peut-être de l’évolution récente de la classe ouvrière, engendrée par le +mouvement syndicaliste. + +L’agrégat d’intérêts similaires constituant le syndicalisme, a pris +rapidement un développement tellement immense dans tous les pays, qu’on +peut le dire mondial. Certaines corporations possèdent des budgets +comparables à ceux de petits États. On a cité des ligues allemandes +ayant encaissé 81 millions de cotisations. + +L’extension de ce mouvement ouvrier dans tous les pays montre qu’il +n’est pas comme le socialisme, un rêve d’utopistes, mais la conséquence +de nécessités économiques. Par son but, ses moyens d’action, ses +tendances, le syndicalisme ne présente d’ailleurs aucune espèce de +parenté avec le socialisme. L’ayant suffisamment expliqué dans ma +_Psychologie politique_, il suffira de rappeler en quelques mots la +différence des deux doctrines. + +Le socialisme veut s’emparer de toutes les industries et les faire gérer +par l’État qui en répartirait également les produits entre les citoyens. +Le syndicalisme prétend, au contraire, éliminer entièrement +l’intervention de l’État et diviser la société en petits groupes +professionnels se gouvernant eux-mêmes. + +Bien que méprisés des syndicalistes et violemment combattus par eux, les +socialistes s’appliquent à dissimuler ce conflit, mais il est vite +devenu trop visible pour rester inaperçu. L’influence politique, encore +possédée par ces derniers, leur échappera bientôt. + +Si le syndicalisme grandit partout aux dépens du socialisme, c’est, je +le répète, que ce mouvement corporatif, quoique renouvelé du passé, +synthétise certains besoins nés de la spécialisation de l’industrie +moderne. + +Nous le voyons en effet se manifester dans les milieux les plus divers. +Un France, son succès n’a pas encore été aussi grand qu’ailleurs. Ayant +pris la forme révolutionnaire rappelée plus haut, il est tombé, au moins +provisoirement, dans la main d’anarchistes se souciant aussi peu du +syndicalisme que d’une organisation quelconque et utilisant simplement +la nouvelle doctrine pour tâcher de détruire la société actuelle. +Socialistes, syndicalistes et anarchistes, quoique dirigés par des +conceptions entièrement différentes, collaborent ainsi au même but +final: la suppression violente des classes dirigeantes et le pillage de +leurs richesses. + +Les doctrines syndicalistes ne dérivent en aucune façon des principes de +la Révolution. Sur plusieurs points ils leur sont même entièrement +contraires. Le syndicalisme représente, en effet, un retour à certaines +formes d’organisation collective voisines des corporations proscrites +par la Révolution. Il constitue aussi une de ces fédérations condamnées +par elle. Il repousse enfin entièrement la centralisation étatiste +qu’elle avait établie. + +Des principes démocratiques: liberté, égalité, fraternité, le +syndicalisme n’a nul souci. Les syndicats exigent de leurs membres une +discipline absolue, éliminant toute liberté. + +N’étant pas encore assez forts pour se tyranniser réciproquement, les +syndicats professent les uns à l’égard des autres des sentiments qu’on +peut à la rigueur qualifier de fraternité. Mais le jour où ils seront +suffisamment puissants, leurs intérêts contraires entreront +nécessairement en lutte, comme pendant la période syndicaliste des +anciennes républiques italiennes: Florence et Sienne par exemple. La +fraternité de l’heure présente sera vite oubliée, et l’égalité remplacée +par le despotisme des syndicats devenus prépondérants. + +Un tel avenir semble prochain. Le nouveau pouvoir grandit très vite et +trouve devant lui des gouvernements désarmés ne se défendant que par la +soumission à toutes ses exigences. Moyen détestable, bon tout au plus +pour la minute présente, et qui charge lourdement l’avenir. + +Ce fut pourtant à cette pauvre ressource qu’eut recours récemment le +gouvernement anglais dans sa lutte contre le syndicat des mineurs qui +menaçait de suspendre la vie industrielle de l’Angleterre. Le syndicat +exigeait pour ses adhérents un salaire minimum sans qu’ils dussent +s’engager à fournir un minimum de travail. + +Bien qu’une telle exigence fût inadmissible, le gouvernement accepta de +proposer au Parlement une loi pour la sanctionner. On méditera utilement +les graves paroles prononcées à ce sujet par M. Balfour devant la +Chambre des Communes: + + «Le pays n’a jamais eu, dans son histoire si longue et si mouvementée, + à faire face à un danger de cette nature et de cette importance. + + Le spectacle nous est donné, étrange et sinistre, d’une simple + organisation menaçant de paralyser, paralysant dans une large mesure, + le commerce et les manufactures d’une communauté qui vit du commerce + et des manufactures. + + Le pouvoir que possèdent les mineurs est dans l’état actuel de la loi + presque sans bornes. Ayons-nous jamais rien connu de pareil? Vit-on + jamais baron féodal exerçant semblable tyrannie? Y a-t-il jamais eu + trust américain se servant des droits qu’il tient de la loi avec un + pareil mépris de l’intérêt général? Le point de perfection même auquel + nous avons porté nos lois, notre organisation sociale, les rapports + mutuels des différentes industries et professions, nous exposent, plus + que nos prédécesseurs des âges plus rudes, au grave péril qui menace + en ce moment la société... Nous assistons à l’heure actuelle à la + première manifestation de puissance d’éléments qui, si on n’y prend + garde, submergeront la société tout entière... L’attitude du + gouvernement en cédant aux injonctions des mineurs donne quelque + apparence de réalité à la victoire de ceux qui se dressent contre la + société.» + + +§ 3.--Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se +transforment progressivement en gouvernements de castes administratives. + +L’anarchie et les luttes sociales issues des idées démocratiques +conduisent aujourd’hui certains gouvernements à une évolution imprévue +qui finira par ne plus leur laisser qu’un pouvoir nominal. Cette +évolution, dont nous allons indiquer sommairement les effets, s’est +faite spontanément, sous l’influence de ces nécessités impérieuses qui +demeurent les grandes régulatrices des choses. + +Les élus du suffrage universel forment aujourd’hui le gouvernement des +pays démocratiques. Ils votent les lois, nomment et renversent les +ministres choisis dans leur sein et provisoirement chargés du pouvoir +exécutif. Ces ministres changent naturellement fort souvent, puisqu’un +vote suffit pour les remplacer. Ceux qui leur succèdent, appartenant à +un parti différent, gouvernent d’après d’autres principes que leurs +prédécesseurs. + +Il semblerait au premier abord qu’un pays tiraillé entre des influences +si diverses ne puisse avoir ni stabilité, ni continuité. Cependant, +malgré toutes ces conditions d’instabilité, un gouvernement démocratique +comme le nôtre fonctionne avec assez de régularité. Comment expliquer un +tel phénomène? + +Son interprétation, très simple, résulte de ce fait que les ministres +qui ont l’air de gouverner gouvernent, en réalité, fort peu. Très limité +et très circonscrit, leur pouvoir ne s’exerce guère que dans des +discours peu écoutés et dans quelques mesures désorganisatrices. + +Mais derrière cette autorité superficielle de ministres, sans force et +sans durée, jouets de toutes les exigences des politiciens, fonctionne +dans l’ombre un pouvoir anonyme dont la puissance ne fait que grandir: +celui des administrations. Possédant des traditions, une hiérarchie et +de la continuité, elles ont une force contre laquelle les ministres se +reconnaissent vite incapables de lutter[14]. La responsabilité est +tellement divisée dans la machine administrative, qu’un ministre ne peut +jamais trouver devant lui de personnalités importantes. Contre ses +volontés momentanées se dresse un réseau de règlements, de coutumes et +d’arrêts qu’on lui objecte aussitôt et qu’il connaît trop mal pour oser +les enfreindre. + + [14] L’impuissance des ministres dans leurs ministères a été très bien + marquée par l’un d’eux, M. Cruppi, dans un livre récent. Les plus + énergiques volontés du ministre étant immédiatement paralysées par + ses bureaux, il renonce promptement à lutter contre eux. + +Cette diminution de l’autorité des gouvernements démocratiques ne peut +que progresser. Une des lois les plus constantes de l’histoire et sur +laquelle je suis revenu déjà, est qu’aussitôt qu’une classe quelconque +noblesse, clergé, armée ou peuple, devient prépondérante, elle tend +rapidement à asservir les autres. Telles les armées romaines qui +finirent par nommer et renverser les empereurs, tel le clergé contre +lequel les rois eurent jadis tant de peine à lutter, tels les États +Généraux qui au moment de la Révolution absorbèrent bientôt tous les +pouvoirs et remplacèrent la monarchie. + +La caste des fonctionnaires est destinée à fournir une nouvelle preuve +de l’exactitude de cette loi. Devenue prépondérante, elle commence déjà +à parler très haut, menace et en arrive aux grèves, comme celle des +postiers, suivie bientôt de celle des employés des chemins de fer du +gouvernement. Le pouvoir administratif forme ainsi un petit État dans le +grand État, et si son évolution actuelle continue il constituera bientôt +le seul pouvoir réel. En régime socialiste, il n’y en aurait pas +d’autres. Toutes nos révolutions auront eu ainsi pour résultat final de +faire descendre les pouvoirs, du trône des rois, dans la caste +irresponsable, anonyme et despotique des commis. + + * * * * * + +Pressentir l’issue de tous les conflits qui menacent d’assombrir nos +destinées est impossible. Il faut rester aussi loin du pessimisme que de +l’optimisme, et se dire que la nécessité finit toujours par équilibrer +les choses. Le monde poursuit sa marche sans s’occuper de nos discours +et tôt ou tard nous parvenons à nous adapter aux variations du milieu +qui nous entoure. La difficulté est d’y arriver sans trop de +frottements, et surtout de résister aux conceptions chimériques des +rêveurs. Toujours impuissants à réorganiser le monde, ils le +bouleversèrent plusieurs fois. + +Athènes, Rome, Florence, et bien d’autres cités, qui rayonnèrent jadis +dans l’histoire, furent victimes de ces théoriciens redoutables. Les +résultats de leur influence ont toujours été les mêmes: anarchie, +dictature et décadence. + +Ce n’est pas aux nombreux Catilina modernes que de telles leçons +pourraient servir. Ils ne voient pas encore que les mouvements déchaînés +par leurs ambitions menacent de les submerger. Tous ces utopistes ont +fait surgir d’irréalisables espérances dans l’âme des foules, excité +leurs appétits et sapé les digues, lentement édifiées par les siècles, +pour les contenir. + +La lutte des aveugles multitudes contre les élites est une des +continuités de l’histoire, et le triomphe des souverainetés populaires +sans contrepoids, a déjà marqué la fin de plus d’une civilisation. +L’élite crée, la plèbe détruit. Dès que faiblit la première, la seconde +commence sa pernicieuse action. + +Les grandes civilisations n’ont pu prospérer qu’en sachant dominer leurs +éléments inférieurs. Ce n’est pas en Grèce seulement, que l’anarchie, la +dictature, les invasions et finalement la perte de l’indépendance, +devinrent les conséquences du despotisme démocratique. La tyrannie +individuelle naquit toujours de la tyrannie collective. Elle termina le +premier cycle de la grandeur de Rome. Les Barbares achevèrent le +dernier. + + + + +CONCLUSIONS + + +Les principales révolutions qui ont remué l’histoire ont été étudiées +dans ce volume. Mais nous nous sommes attaché surtout à la plus +importante de toutes, à celle qui bouleversa l’Europe pendant vingt ans +et dont les échos retentissent encore. + +La Révolution française est une mine inépuisable de documents +psychologiques. Aucune période de la vie de l’humanité ne présente +pareille série d’expériences accumulées en un temps si court. + +A chaque page de ce grand drame, nous avons trouvé de nombreuses +applications des principes exposés dans nos divers ouvrages, sur l’âme +transitoire des foules et sur l’âme permanente des peuples, sur l’action +des croyances, sur le rôle des influences mystiques, affectives et +collectives, sur le conflit des diverses formes de logique. + +Les assemblées révolutionnaires justifient toutes les lois connues de la +psychologie des foules. Impulsives et craintives, elles sont dominées +par un petit nombre de meneurs et agissent le plus souvent en sens +contraire des volontés individuelles de leurs membres. + +Royaliste la Constituante détruit l’ancienne monarchie, humanitaire la +Législative laisse s’accomplir les massacres de Septembre, pacifiste +elle jette la France dans des guerres redoutables. + +Contradictions semblables pendant la Convention. L’immense majorité de +ses membres repoussait les violences. Philosophes sentimentaux ils +exaltaient l’égalité, la fraternité, la liberté et aboutirent cependant +au plus effroyable despotisme. + +Mêmes contradictions enfin pendant le Directoire. Très modérées d’abord +dans leurs intentions, les assemblées ne vécurent pourtant que de coups +d’État sanguinaires sous ce régime. Elles désiraient rétablir la paix +religieuse et finirent par envoyer dans les bagnes des milliers de +prêtres. Elles voulaient réparer les ruines dont la France était +couverte et ne réussirent qu’à en accumuler d’autres. + +Il y eut donc toujours opposition complète entre les volontés +individuelles des hommes de la période révolutionnaire et les actes des +Assemblées dont ils faisaient partie. + +C’est qu’en réalité, ils obéissaient à des forces invisibles dont ils +n’étaient pas maîtres. Croyant agir au nom de la raison pure, ils +subissaient des influences mystiques, affectives et collectives +incompréhensibles pour eux et que nous commençons seulement à discerner +aujourd’hui. + + * * * * * + +L’intelligence a progressé dans le cours des âges et ouvert à l’homme +des horizons merveilleux, alors que le caractère, véritable fondement de +son âme et sûr moteur de ses activités, n’a guère changé. Bouleversé un +instant, il reparaît toujours. La nature humaine doit donc être acceptée +telle qu’elle est. + +Les fondateurs de la Révolution ne s’y résignèrent pas. Pour la première +fois depuis les débuts de l’humanité ils tentèrent de transformer les +hommes et les sociétés au nom de la raison. + +Jamais entreprise ne fut abordée avec de pareils éléments de succès. Les +théoriciens prétendant la réaliser eurent entre les mains une autorité +supérieure à celle de tous les despotes. + +Et pourtant, malgré ce pouvoir, malgré les succès des armées, malgré des +lois draconiennes, malgré des coups d’État répétés, la Révolution ne fit +qu’accumuler des ruines et aboutir à une dictature. + +Un tel essai n’était pas inutile, puisque les expériences sont +nécessaires pour instruire les peuples. Sans la Révolution il eût été +difficile de prouver que la raison pure ne permet pas de changer les +hommes et par conséquent qu’une société ne se rebâtit jamais à la +volonté des législateurs, si absolue soit leur puissance. + + * * * * * + +Commencée par la bourgeoisie à son profit, la Révolution devint vite un +mouvement populaire et du même coup une lutte de l’instinctif contre le +rationnel, une révolte contre toutes les contraintes qui font un +civilisé du barbare. C’est en s’appuyant sur le principe de la +souveraineté populaire que les réformateurs tentèrent d’imposer leurs +doctrines. Guidé par des meneurs, le peuple intervient sans cesse dans +les délibérations des Assemblées et commet les plus sanguinaires +violences. + +L’histoire des multitudes pendant cette période est éminemment +instructive. Elle montre l’erreur des politiciens qui attribuent toutes +les vertus à l’âme populaire. + +Les faits de la Révolution enseignent au contraire qu’un peuple dégagé +des contraintes sociales, fondements des civilisations, et abandonné à +ses impulsions instinctives, retombe vite dans la sauvagerie ancestrale. +Toute révolution populaire qui triomphe est un retour momentané à la +barbarie. Si la Commune de 1871 avait duré, elle aurait répété la +Terreur. N’ayant pas eu le pouvoir de faire périr beaucoup d’hommes elle +dut se borner à incendier les principaux monuments de la capitale. + +La Révolution représente le conflit des forces psychologiques, libérées +des freins chargés de les contenir. Instincts populaires, croyances +jacobines, actions ancestrales, appétits et passions déchaînés, toutes +ces influences diverses se livrèrent pendant dix ans de furieuses +batailles, qui ensanglantèrent la France et la couvrirent de ruines. + +Vu de loin, cet ensemble constitue le bloc de la Révolution. Il n’a rien +d’homogène. Sa dissociation est nécessaire pour comprendre ce grand +drame et mettre en évidence les impulsions qui ne cessèrent d’agiter +l’âme de ses héros. En temps normal, les diverses formes de logiques qui +nous mènent: rationnelle, affective, mystique et collective +s’équilibrent à peu près. Aux époques de bouleversement, elles entrent +en conflit et l’homme cesse d’être lui-même. + + * * * * * + +Nous n’avons nullement méconnu dans cet ouvrage l’importance de +certaines acquisitions de la Révolution à l’égard du droit des peuples. +Mais, avec beaucoup d’historiens, nous avons dû admettre que le gain +récolté au prix de tant de ruines eût été obtenu plus tard, sans effort, +par la simple marche de la civilisation. Pour un peu de temps gagné, que +de désastres matériels accumulés, quelle désagrégation morale dont nous +souffrons toujours! Ces brutales sections dans la chaîne de l’histoire +ne se réparent que très lentement. Elles ne le sont pas encore. + +La jeunesse actuelle semble préférer l’action à la pensée. Dédaignant +les stériles dissertations des philosophes, elle trouve dépourvues +d’intérêt les spéculations vaines sur des choses dont l’essence reste +inconnue. + +L’action est certainement recommandable et tous les grands progrès en +dérivent, mais elle ne devient utile qu’après avoir été convenablement +orientée. Les personnages de la Révolution étaient assurément des hommes +d’action, et cependant les illusions qu’ils acceptèrent pour guides les +conduisirent aux désastres. + +L’action est toujours nuisible quand, dédaignant les réalités, elle +prétend changer violemment le cours des choses. On n’expérimente pas sur +une société comme sur les machines d’un laboratoire. Nos bouleversements +montrent ce que les erreurs sociales peuvent coûter. + +Quoique l’expérience de la Révolution ait été catégorique, beaucoup +d’esprits, hallucinés par leurs rêves, souhaitent de la recommencer. Le +socialisme, synthèse actuelle de cette aspiration, serait une régression +vers des formes d’évolution inférieures, parce qu’il paralyserait les +plus grands ressorts de notre activité. En substituant à l’initiative et +à la responsabilité individuelles l’initiative et la responsabilité +collectives, on fait descendre l’homme très bas sur l’échelle des +valeurs humaines. + +L’heure présente est peu favorable à de telles expériences. Pendant que +les rêveurs poursuivent leurs chimères, excitent les appétits et les +passions des multitudes, les peuples s’arment tous les jours davantage. +Chacun pressent que, dans la concurrence universelle, il n’y aura plus +de place pour les nations faibles. + +Au centre de l’Europe grandit une puissance militaire formidable, +aspirant à dominer le monde afin d’y trouver des débouchés pour ses +marchandises et pour une population croissante qu’elle sera bientôt +incapable de nourrir. + +Si nous continuons à briser notre cohésion par des luttes intestines, +des rivalités de partis, de basses persécutions religieuses, des lois +entravant le développement industriel, notre rôle dans le monde sera +vite terminé. Il faudra céder la place à des peuples solidement agrégés, +ayant su s’adapter aux nécessités naturelles au lieu de prétendre +remonter leur cours. Sans doute, le présent ne répète pas le passé et +les détails de l’histoire sont pleins d’imprévisibles enchaînements, +mais dans leurs grandes lignes, les événements semblent conduits par des +lois éternelles. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + INTRODUCTION.--LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE 1 + + PREMIÈRE PARTIE + LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES + + LIVRE I + CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS + + Chapitre I.--Les révolutions scientifiques et les révolutions + politiques 11 + § 1. Classification des révolutions 11 + § 2. Les révolutions scientifiques 13 + § 3. Les révolutions politiques 14 + § 4. Les résultats des révolutions politiques 19 + + Chapitre II.--Les révolutions religieuses + § 1. Importance de l’étude d’une révolution religieuse pour la + compréhension des grandes révolutions politiques 23 + § 2. Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes 25 + § 3. Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme 26 + § 4. Propagation de la Réforme 28 + § 5. Conflit entre croyances religieuses différentes. + Impossibilité de la tolérance 30 + § 6. Résultats des révolutions religieuses 36 + + Chapitre III.--Le Rôle des gouvernements dans les révolutions 39 + § 1. Faible résistance des gouvernements dans les révolutions 39 + § 2. Comment la résistance des gouvernements peut triompher + des révolutions 43 + § 3. Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples + divers: Chine, Turquie, etc. 44 + § 4. Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement + après les révolutions 48 + + Chapitre IV.--Le rôle du peuple dans les révolutions 51 + § 1. La stabilité et la malléabilité de l’âme nationale 51 + § 2. Comment le peuple comprend les révolutions 54 + § 3. Rôle supposé du peuple pendant les révolutions 57 + § 4. L’entité peuple et ses éléments constitutifs 60 + + LIVRE II + LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS + + Chapitre I.--Les variations individuelles du caractère pendant + les révolutions 65 + § 1. Les transformations de la personnalité 65 + § 2. Éléments du caractère prédominant aux époques de + révolutions 67 + + Chapitre II.--La mentalité mystique et la mentalité jacobine 76 + § 1. Classification des mentalités prédominantes en temps + de révolution 76 + § 2. La mentalité mystique 77 + § 3. La mentalité jacobine 82 + + Chapitre III.--La mentalité révolutionnaire et la mentalité + criminelle 86 + § 1. La mentalité révolutionnaire 86 + § 2. La mentalité criminelle 88 + + Chapitre IV.--Psychologie des foules révolutionnaires 91 + § 1. Caractères généraux des foules 91 + § 2. Comment la stabilité de l’âme de la race limite les + oscillations de l’âme des foules 95 + § 3. Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires 98 + + Chapitre V.--Psychologie des assemblées révolutionnaires 101 + § 1. Caractères psychologiques des grandes assemblées + révolutionnaires 101 + § 2. Psychologie des clubs révolutionnaires 104 + § 3. Essai d’interprétation de l’exagération progressive des + sentiments dans les assemblées 107 + + DEUXIÈME PARTIE + LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + LIVRE I + LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + Chapitre I.--Les Opinions des historiens sur la Révolution + française 110 + § 1. Les historiens de la Révolution 110 + § 2. La théorie du fatalisme dans la Révolution 114 + § 3. Les incertitudes des historiens récents de la Révolution 117 + § 4. L’impartialité en histoire 120 + + Chapitre II.--Les fondements psychologiques de l’ancien régime 124 + § 1. La monarchie absolue et les bases de l’ancien régime 124 + § 2. Les inconvénients de l’ancien régime 125 + § 3. La vie sous l’ancien régime 129 + § 4. L’évolution des sentiments monarchiques pendant la + Révolution 131 + + Chapitre III.--L’anarchie mentale au moment de la Révolution et + le rôle attribué aux philosophes 135 + § 1. Origines et propagation des idées révolutionnaires 135 + § 2. Rôle supposé des philosophes du XVIIIe siècle dans la + genèse de la Révolution. Leur antipathie pour la + démocratie 141 + § 3. Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de + la Révolution 144 + + Chapitre IV.--Les illusions psychologiques de la Révolution + française 146 + § 1. Les illusions sur l’homme primitif, sur le retour à + l’état de nature et sur la psychologie populaire 146 + § 2. Les illusions sur la possibilité de séparer l’homme de + son passé et sur la puissance transformatrice + attribuée aux lois 148 + § 3. Les illusions sur la valeur théorique des grands + principes révolutionnaires 150 + + LIVRE II + LES INFLUENCES RATIONNELLES AFFECTIVES MYSTIQUES ET COLLECTIVES + PENDANT LA RÉVOLUTION + + Chapitre I.--Psychologie de l’Assemblée constituante 155 + § 1. Influences psychologiques intervenues dans la Révolution + française 155 + § 2. Dissolution de l’ancien régime. Réunion des États + Généraux 158 + § 3. L’Assemblée Constituante 160 + + Chapitre II.--Psychologie de l’Assemblée législative 172 + § 1. Les événements politiques pendant la durée de l’Assemblée + législative 172 + § 2. Caractéristiques mentales de l’Assemblée législative 175 + + Chapitre III.--Psychologie de la Convention 179 + § 1. La légende de la Convention 179 + § 2. Influence du triomphe de la religion jacobine 182 + § 3. Les caractéristiques mentales de la Convention 186 + + Chapitre IV.--Le gouvernement de la Convention 191 + § 1. Rôle des clubs et de la Commune pendant la Convention 191 + § 2. Le gouvernement de la France pendant la Convention. La + Terreur 194 + § 3. Fin de la Convention. Origines du Directoire 199 + + Chapitre V.--Les violences révolutionnaires 202 + § 1. Raisons psychologiques des violences révolutionnaires 202 + § 2. Les tribunaux révolutionnaires 205 + § 3. La Terreur en province 207 + + Chapitre VI.--Les armées de la Révolution 242 + § 1. Les assemblées révolutionnaires et les armées 212 + § 2. La lutte de l’Europe contre la Révolution 214 + § 3. Facteurs psychologiques et militaires ayant déterminé + le succès des armées révolutionnaires 216 + + Chapitre VII.--Psychologie des chefs de la Révolution 222 + § 1. Mentalité des hommes de la Révolution.--Rôle des + caractères violents et des caractères faibles 222 + § 2. Psychologie des représentants en mission 224 + § 3. Danton et Robespierre 228 + § 4. Fouquier-Tinville, Marat, Billaud-Varenne, etc. 235 + § 5. Destinée des Conventionnels qui survécurent à la + Révolution 239 + + LIVRE III + LA LUTTE ENTRE LES INFLUENCES ANCESTRALES ET LES PRINCIPES + RÉVOLUTIONNAIRES + + Chapitre I.--Les dernières convulsions de l’anarchie. + Le Directoire 241 + § 1. Psychologie du Directoire 241 + § 2. Gouvernement despotique du Directoire.--Renaissance de + la Terreur 245 + § 3. L’avènement de Bonaparte 249 + § 4. Causes de la durée de la Révolution 251 + + Chapitre II.--Le rétablissement de l’ordre. La République + consulaire 255 + § 1. Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le + Consulat 255 + § 2. La nouvelle organisation de la France par le Consulat 257 + § 3. Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de + l’œuvre du Consulat 260 + + Chapitre III.--Conséquences politiques du conflit entre les + traditions et les principes révolutionnaires pendant un siècle 265 + § 1. Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires + qui se sont continués en France 265 + § 2. Résumé des mouvements révolutionnaires en France pendant + un siècle 270 + + TROISIÈME PARTIE + L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES + + Chapitre I.--Les progrès des croyances démocratiques depuis la + Révolution 278 + § 1. Lente propagation des idées démocratiques après la + Révolution 278 + § 2. Destinée inégale des trois principes fondamentaux de + la Révolution 281 + § 3. La démocratie des intellectuels et la démocratie populaire 283 + § 4. Les inégalités naturelles et l’égalisation démocratique 285 + + Chapitre II.--Les conséquences de l’évolution démocratique 290 + § 1. Influence exercée sur l’évolution sociale par des + théories dépourvues de valeur rationnelle 290 + § 2. L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances + démocratiques 292 + § 3. Le suffrage universel et ses élus 297 + § 4. Le besoin de réformes 300 + § 5. Les distinctions sociales dans les démocraties et les + idées démocratiques dans divers pays 303 + + Chapitre III.--Les formes nouvelles des croyances démocratiques 306 + § 1. Les luttes entre le capital et le travail 306 + § 2. L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement + syndicaliste 308 + § 3. Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se + transforment progressivement en gouvernements de castes + administratives 312 + + CONCLUSIONS 316 + + +677.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.--5-1912 + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75725 *** |
