summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/75725-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '75725-0.txt')
-rw-r--r--75725-0.txt9613
1 files changed, 9613 insertions, 0 deletions
diff --git a/75725-0.txt b/75725-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..c951328
--- /dev/null
+++ b/75725-0.txt
@@ -0,0 +1,9613 @@
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75725 ***
+
+
+
+
+
+
+ Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+ Dr GUSTAVE LE BON
+
+ LA
+ Révolution
+ Française
+ et la Psychologie
+ des Révolutions
+
+ Explicables seulement par la psychologie
+ moderne, beaucoup d’événements historiques
+ sont restés aussi incompris de leurs
+ auteurs que de leurs historiens.
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, 20
+
+ 1912
+ Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
+ y compris la Suède et la Norvège.
+
+
+
+
+PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON
+
+
+1º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE
+
+Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
+l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
+
+Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les
+photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration
+(publié par le _Tour du Monde_).
+
+L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier:
+Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:
+Développement des sociétés. (_Épuisé._)
+
+Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
+Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
+(Flammarion.)
+
+La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
+cartes et 11 planches en couleurs, d’après les photographies et
+aquarelles de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)
+
+Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
+et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e
+édition. (_Épuisé._)
+
+Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
+documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
+(_Épuisé._)
+
+Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 10e édition.
+
+Psychologie des foules. 17e édition.
+
+Psychologie du Socialisme. 7e édition.
+
+Psychologie de l’Éducation. 15e mille.
+
+Psychologie politique. 9e mille.
+
+Les Opinions et les Croyances. 8e mille.
+
+La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions.
+
+
+2º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
+
+La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur divers
+alcaloïdes nouveaux que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._)
+
+La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in-8º illustré de 300
+gravures. (_Épuisé._)
+
+Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie
+des sciences.)
+
+Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
+volume du crâne. (Mémoire couronné par l’Académie des sciences et par la
+Société d’Anthropologie de Paris.) In-8º. (_Épuisé._)
+
+La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la
+description de nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
+(_Épuisé._)
+
+Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
+cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
+in-18. (Gauthier-Villars.)
+
+L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 3e
+édition. 1 vol. in-8º, avec 73 figures et un atlas de 200 photographies
+instantanées. (_Épuisé._)
+
+Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
+hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)
+
+L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 24e mille.
+
+L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 14e mille.
+
+L’Évanouissement de la Matière. Conférence publiée par le _Mercure de
+France_.
+
+Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
+Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani,
+Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
+
+
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
+
+Copyright 1912 by ERNEST FLAMMARION
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE
+
+
+L’âge moderne n’est pas seulement une époque de découvertes, mais aussi
+de révision des divers éléments de la connaissance. Après avoir reconnu
+qu’il n’existait aucun phénomène dont la raison première fût maintenant
+accessible, la science a repris l’examen de ses anciennes certitudes et
+constaté leur fragilité. Elle voit aujourd’hui ses vieux principes
+s’évanouir tour à tour. La mécanique perd ses axiomes, la matière, jadis
+substratum éternel des mondes, devient un simple agrégat de forces
+éphémères transitoirement condensées.
+
+Malgré son côté conjectural qui la soustrait un peu aux critiques trop
+sévères, l’histoire n’a pas échappé à cette révision universelle. Il
+n’est plus une seule de ses phases dont on puisse dire qu’elle soit
+sûrement connue. Ce qui paraissait définitivement acquis est remis en
+question.
+
+Parmi les événements dont l’étude semblait achevée, figure la Révolution
+française. Analysée par plusieurs générations d’écrivains, on pouvait la
+croire parfaitement élucidée. Que dire de nouveau sur elle, sinon
+modifier quelques détails?
+
+Et voici cependant que ses défenseurs les plus convaincus commencent à
+devenir fort hésitants dans leurs jugements. D’anciennes évidences
+apparaissent très discutables. La foi en des dogmes tenus pour sacrés
+est ébranlée. Les derniers écrits sur la Révolution trahissent ces
+incertitudes. Après avoir raconté, on renonce de plus en plus à
+conclure.
+
+Non seulement les héros de ce grand drame sont discutés sans indulgence,
+mais on se demande si le droit nouveau, succédant à l’ancien régime, ne
+se serait pas établi naturellement sans violence, par suite des progrès
+de la civilisation. Les résultats obtenus ne paraissent plus en rapport
+ni avec la rançon qu’ils ont immédiatement coûtée, ni avec les
+conséquences lointaines que la Révolution fit sortir des possibilités de
+l’histoire.
+
+Plusieurs causes ont amené la révision de cette tragique période. Le
+temps a calmé les passions, de nombreux documents sont lentement sortis
+des archives et on apprend à les interpréter avec indépendance.
+
+Mais c’est la psychologie moderne peut-être qui agira le plus sur nos
+idées en permettant de mieux pénétrer les hommes et les mobiles de leur
+conduite.
+
+Parmi ses découvertes, applicables dès maintenant à l’histoire, il faut
+mentionner surtout: la connaissance approfondie des actions ancestrales,
+les lois qui régissent les foules, les expériences relatives à la
+désagrégation des personnalités, la contagion mentale, la formation
+inconsciente des croyances, la distinction des diverses formes de
+logique.
+
+A vrai dire, ces applications de la science, utilisées dans cet ouvrage,
+ne l’avaient pas été encore. Les historiens en sont restés généralement
+à l’étude des documents. Elle suffisait d’ailleurs à susciter les doutes
+dont je parlais à l’instant.
+
+ * * * * *
+
+Les grands événements qui transforment la destinée des peuples
+révolutions, éclosions de croyances, par exemple, sont si difficilement
+explicables parfois, qu’il faut se borner à les constater.
+
+Dès mes premières recherches historiques, j’avais été frappé par cet
+aspect impénétrable de certains phénomènes essentiels, ceux relatifs à
+la genèse des croyances surtout. Je sentais bien que pour les
+interpréter, quelque chose de fondamental manquait. La raison ayant dit
+tout ce qu’elle pouvait dire, il ne fallait plus rien en attendre et
+l’on devait chercher d’autres moyens de comprendre ce qu’elle
+n’éclairait pas.
+
+Ces grandes questions restèrent longtemps obscures pour moi. De
+lointains voyages consacrés à l’étude des débris de civilisations
+disparues ne les avaient pas beaucoup éclaircies.
+
+En y réfléchissant souvent, il fallut reconnaître que le problème se
+composait d’une série d’autres problèmes devant être étudiés séparément.
+C’est ce que je fis pendant vingt ans, consignant le résultat de mes
+recherches dans une succession d’ouvrages.
+
+Un des premiers fut consacré à l’étude des lois psychologiques de
+l’évolution des peuples. Après avoir montré que les races historiques,
+c’est-à-dire formées suivant les hasards de l’histoire, finissent par
+acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs
+caractères anatomiques, j’essayai d’expliquer comment les peuples
+transforment leurs institutions, leurs langues et leurs arts. Je fis
+voir, dans le même ouvrage, pourquoi, sous l’influence de variations
+brusques de milieu, les personnalités individuelles peuvent se
+désagréger entièrement.
+
+Mais en dehors des collectivités fixes constituées par les peuples,
+existent des collectivités mobiles et transitoires, appelées foules. Or,
+ces foules, avec le concours desquelles s’accomplissent les grands
+mouvements historiques, ont des caractères absolument différents de ceux
+des individus qui les composent. Quels sont ces caractères, comment
+évoluent-ils? Ce nouveau problème fut examiné dans la _Psychologie des
+foules_.
+
+Après ces études seulement je commençai à entrevoir certaines influences
+qui m’avaient échappé.
+
+Mais ce n’était pas tout encore. Parmi les plus importants facteurs de
+l’histoire, s’en trouvait un prépondérant, les croyances. Comment
+naissent ces croyances, sont-elles vraiment rationnelles et volontaires,
+ainsi qu’on l’enseigna longtemps? Ne seraient-elles pas, au contraire,
+inconscientes, et indépendantes de toute raison? Question difficile
+étudiée dans mon dernier livre _Les Opinions et les Croyances_.
+
+Tant que la psychologie considéra les croyances comme volontaires et
+rationnelles elles demeurèrent inexplicables. Après avoir prouvé
+qu’elles sont irrationnelles le plus souvent et involontaires toujours,
+j’ai pu donner la solution de cet important problème: comment des
+croyances qu’aucune raison ne saurait justifier furent-elles admises
+sans difficulté par les esprits les plus éclairés de tous les âges?
+
+La solution des difficultés historiques poursuivie depuis tant d’années,
+se montra dès lors nettement. J’étais arrivé à cette conclusion qu’à
+côté de la logique rationnelle qui enchaîne les pensées et fut jadis
+considérée comme notre seul guide, existent des formes de logique très
+différentes: logique affective, logique collective et logique mystique,
+qui dominent le plus souvent la raison, et engendrent les impulsions
+génératrices de notre conduite.
+
+Cette constatation bien établie, il me parut évident que si beaucoup
+d’événements historiques restent souvent incompris, c’est qu’on veut les
+interpréter aux lumières d’une logique très peu influente en réalité
+dans leur genèse.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces recherches, résumées ici en quelques lignes, demandèrent de
+longues années. Désespérant de les terminer, je les abandonnai plus
+d’une fois pour retourner à ces travaux de laboratoire où l’on est
+toujours sûr de côtoyer la vérité et d’acquérir des fragments de
+certitude.
+
+Mais s’il est fort intéressant d’explorer le monde des phénomènes
+matériels, il l’est plus encore de déchiffrer les hommes, et c’est
+pourquoi j’ai toujours été ramené à la psychologie.
+
+Certains principes déduits de mes recherches, me paraissant féconds, je
+résolus de les appliquer à l’étude de cas concrets et fus ainsi conduit
+à aborder la psychologie des révolutions, notamment celle de la
+Révolution française.
+
+En avançant dans l’analyse de notre grande Révolution, s’évanouirent
+successivement la plupart des opinions déterminées par la lecture des
+livres et que je considérais comme inébranlables.
+
+Pour expliquer cette période, il ne faut pas la considérer comme un
+bloc, ainsi que l’ont fait plusieurs historiens. Elle se compose de
+phénomènes simultanés, mais indépendants les uns des autres.
+
+A chacune de ses phases se déroulent des événements engendrés par des
+lois psychologiques fonctionnant avec l’aveugle régularité d’un
+engrenage. Les acteurs de ce grand drame semblent se mouvoir comme le
+feraient les personnages de scènes tracées d’avance. Chacun dit ce qu’il
+doit dire, et agit comme il doit agir.
+
+Sans doute les acteurs révolutionnaires diffèrent de ceux d’un drame
+écrit en ce qu’ils n’avaient pas étudié leurs rôles, mais d’invisibles
+forces le leur dictaient comme s’ils l’eussent appris.
+
+C’est justement parce qu’ils subissaient le déroulement fatal de
+logiques incompréhensibles pour eux, qu’on les voit aussi étonnés des
+événements dont ils étaient les héros, que nous le sommes nous-mêmes.
+Jamais ils ne soupçonnèrent les puissances invisibles qui les faisaient
+agir. De leurs fureurs, ils n’étaient pas maîtres, ni maîtres non plus
+de leurs faiblesses. Ils parlent au nom de la raison, prétendent être
+guidée par elle, et ce n’est nullement en réalité la raison qui les
+guide.
+
+«Les décisions que l’on nous reproche tant, écrivait Billaud-Varenne,
+nous ne les voulions pas, le plus souvent deux jours, un jour
+auparavant: la crise seule les suscitait.»
+
+Ce n’est pas qu’il faille considérer les événements révolutionnaires
+comme étant dominés par d’impérieuses fatalités. Les lecteurs de nos
+ouvrages savent que nous reconnaissons à l’homme d’action supérieur le
+rôle de désagréger les fatalités. Mais il ne peut en dissocier qu’un
+petit nombre encore et est bien souvent impuissant sur le déroulement
+d’événements qu’on ne domine guère qu’à leur origine. Le savant sait
+détruire le microbe avant qu’il agisse, mais se reconnaît impuissant sur
+l’évolution de la maladie.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on
+peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui
+de la connaissance.
+
+Nous avons montré dans un précédent ouvrage que la croyance, d’origine
+inconsciente et indépendante de toute raison, n’était jamais
+influençable par des raisonnements.
+
+La Révolution, œuvre de croyants, ne fut guère jugée que par des
+croyants. Maudite par les uns, admirée par les autres, elle est restée
+un de ces dogmes acceptés ou rejetés en bloc sans qu’aucune logique
+rationnelle intervienne dans un tel choix.
+
+Si, à ses débuts, une révolution religieuse ou politique peut bien avoir
+des éléments rationnels pour soutien, elle ne se développe qu’en
+s’appuyant sur des éléments mystiques et affectifs absolument étrangers
+à la raison.
+
+Les historiens qui ont jugé les événements de la Révolution française au
+nom de la logique rationnelle ne pouvaient les comprendre, puisque cette
+forme de logique ne les a pas dictés. Les acteurs de ces événements les
+ayant eux-mêmes mal pénétrés, on ne s’éloignerait pas trop de la vérité
+en disant que notre Révolution fut un phénomène également incompris de
+ceux qui la firent et de ceux qui la racontèrent. A aucune époque de
+l’histoire on n’a aussi peu saisi le présent, ignoré davantage le passé
+et moins deviné l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+La puissance de la Révolution ne résida pas dans les principes,
+d’ailleurs bien anciens, qu’elle voulut répandre, ni dans les
+institutions qu’elle prétendit fonder. Les peuples se soucient très peu
+des institutions et moins encore des doctrines. Si la Révolution fut
+très forte, si elle fit accepter à la France les violences, les
+meurtres, les ruines et les horreurs d’une épouvantable guerre civile,
+si enfin elle se défendit victorieusement contre l’Europe en armes,
+c’est qu’elle avait fondé, non pas un régime nouveau, mais une religion
+nouvelle. Or, l’histoire nous montre combien est irrésistible une forte
+croyance. L’invincible Rome elle-même avait dû plier jadis devant des
+armées de bergers nomades illuminés par la foi de Mahomet. Les rois de
+l’Europe ne résistèrent pas, pour la même raison, aux soldats
+déguenillés de la Convention. Comme tous les apôtres, ils étaient prêts
+à s’immoler dans le seul but de propager des croyances devant, suivant
+leur rêve, renouveler le monde.
+
+La religion ainsi fondée eut la force de ses aînées, mais non leur
+durée. Elle ne périt pas cependant sans laisser des traces profondes et
+son influence continue toujours.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne considérerons pas la Révolution comme une coupure dans
+l’histoire, ainsi que le crurent ses apôtres. On sait que pour montrer
+leur intention de bâtir un monde distinct de l’ancien, ils créèrent une
+ère nouvelle et prétendirent rompre entièrement avec tous les vestiges
+du passé.
+
+Mais le passé ne meurt jamais. Il est plus encore en nous-mêmes, que
+hors de nous-mêmes. Les réformateurs de la Révolution restèrent donc
+saturés à leur insu de passé, et ne firent que continuer, sous des noms
+différents, les traditions monarchiques, exagérant même l’autocratie et
+la centralisation de l’ancien régime. Tocqueville n’eut pas de peine à
+montrer la Révolution ne faisant guère que renverser ce qui allait
+tomber.
+
+Si en réalité la Révolution détruisit peu de choses, elle favorisa
+cependant l’éclosion de certaines idées qui continuèrent ensuite à
+grandir. La fraternité et la liberté qu’elle proclamait ne séduisirent
+jamais beaucoup les peuples, mais l’égalité devint leur évangile, le
+pivot du socialisme et de toute l’évolution des idées démocratiques
+actuelles. On peut donc dire que la Révolution ne se termina pas avec
+l’avènement de l’Empire, ni avec les restaurations successives qui l’ont
+suivie. Sourdement ou au grand jour, elle s’est déroulée lentement dans
+le temps, et continue à peser encore sur les esprits.
+
+ * * * * *
+
+L’étude de la Révolution française, à laquelle est consacrée une grande
+partie de cet ouvrage, ôtera peut-être plus d’une illusion au lecteur,
+en lui montrant que les livres qui la racontent contiennent un agrégat
+de légendes fort lointaines des réalités.
+
+Ces légendes resteront sans doute plus vivantes que l’histoire. Ne le
+regrettons pas trop. Il peut être intéressant pour quelques philosophes
+de connaître la vérité, mais pour les peuples les chimères sembleront
+toujours préférables. Synthétisant leur idéal elles constituent de
+puissants mobiles d’action. On perdrait courage si l’on n’était soutenu
+par des idées fausses, disait Fontenelle. Jeanne d’Arc, les Géants de la
+Convention, l’Épopée impériale, tous ces flamboiements du passé,
+resteront toujours des générateurs d’espérance, aux heures sombres qui
+suivent les défaites. Ils font partie de ce patrimoine d’illusions
+léguées par nos pères et dont la puissance est parfois supérieure à
+celle des réalités. Le rêve, l’idéal, la légende, en un mot l’irréel,
+voilà ce qui mène l’histoire.
+
+
+
+
+La Révolution Française
+
+et la
+
+Psychologie des Révolutions
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES ET LES RÉVOLUTIONS POLITIQUES
+
+
+§ 1.--Classification des révolutions.
+
+On applique généralement le terme de révolution aux brusques changements
+politiques, mais cette expression doit être attribuée à toutes les
+transformations subites, ou paraissant telles, de croyances, d’idées et
+de doctrines.
+
+Nous avons étudié, ailleurs, le rôle des éléments rationnels affectifs
+et mystiques dans la genèse des opinions et des croyances qui
+déterminent la conduite. Il serait donc inutile d’y revenir.
+
+Une révolution peut finir par une croyance, mais elle débute souvent
+sous l’action de mobiles parfaitement rationnels: suppression d’abus
+criants, d’un régime despotique détesté, d’un souverain impopulaire,
+etc.
+
+Si l’origine d’une révolution est parfois rationnelle, il ne faut pas
+oublier que les raisons invoquées pour la préparer n’agissent sur les
+foules qu’après s’être transformées en sentiments. Avec la logique
+rationnelle, on peut montrer les abus à détruire, mais pour mouvoir les
+multitudes, il faut faire naître en elles des espérances. On n’y arrive
+que par la mise en jeu d’éléments affectifs et mystiques, donnant à
+l’homme la puissance d’agir. A l’époque de la Révolution française, par
+exemple, la logique rationnelle, maniée par les philosophes, fit
+apparaître les inconvénients de l’ancien régime et suscita le désir d’en
+changer. La logique mystique inspira la croyance dans les vertus d’une
+société créée de toutes pièces d’après certains principes. La logique
+affective déchaîna les passions contenues par des freins séculaires et
+conduisit aux pires excès. La logique collective domina les clubs et les
+assemblées et poussa leurs membres à des actes que ni la logique
+rationnelle, ni la logique affective, ni la logique mystique ne leur
+aurait fait commettre.
+
+Quelle que soit son origine, une révolution ne produit de conséquences
+qu’après être descendue dans l’âme des multitudes. Les événements
+acquièrent alors les formes spéciales résultant de la psychologie
+particulière des foules. Les mouvements populaires ont pour cette raison
+des caractéristiques tellement accentuées que la description de l’un
+d’eux suffit à faire connaître les autres.
+
+La multitude est donc l’aboutissant d’une révolution, mais n’en
+constitue pas le point de départ. La foule représente un être amorphe,
+qui ne peut rien et ne veut rien sans une tête pour la conduire. Elle
+dépasse bien vite ensuite l’impulsion reçue, mais ne la crée jamais.
+
+Les brusques révolutions politiques, qui frappent le plus les
+historiens, sont parfois les moins importantes. Les grandes révolutions
+sont celles des mœurs et des pensées. Ce n’est pas en changeant le nom
+d’un gouvernement que l’on transforme la mentalité d’un peuple.
+Bouleverser les institutions d’une nation, n’est pas renouveler son âme.
+
+Les véritables révolutions, celles qui transformèrent la destinée des
+peuples, se sont accomplies le plus souvent d’une façon si lente que les
+historiens ont peine à en marquer les débuts. Le terme d’évolution leur
+est beaucoup mieux applicable que celui de révolution.
+
+Les divers éléments que nous avons énumérés, entrant dans la genèse de
+la plupart des révolutions, ne sauraient servir à les classer.
+Considérant uniquement le but qu’elles se proposent, nous les diviserons
+en révolutions scientifiques, révolutions politiques, révolutions
+religieuses.
+
+
+§ 2.--Les révolutions scientifiques.
+
+Les révolutions scientifiques sont de beaucoup les plus importantes.
+Bien qu’attirant peu l’attention, elles sont souvent chargées de
+conséquences lointaines que n’engendrent pas les révolutions politiques.
+Nous les plaçons donc en tête de notre énumération bien que ne pouvant
+les étudier ici.
+
+Si par exemple nos conceptions de l’univers ont profondément changé
+depuis l’époque de la Renaissance, c’est parce que les découvertes
+astronomiques et l’application des méthodes expérimentales, les ont
+révolutionnées en montrant que les phénomènes, au lieu d’être
+conditionnés par les caprices des dieux, étaient régis par d’invariables
+lois.
+
+A de pareilles révolutions convient, en raison de leur lenteur, le nom
+d’évolutions. Mais il en est d’autres qui, bien que du même ordre,
+méritent, par leur rapidité, le nom de révolutions. Telles les théories
+de Darwin bouleversant en quelques années toute la biologie; telles les
+découvertes de Pasteur qui, du vivant de son auteur, transformèrent la
+médecine. Telle encore la théorie de la dissociation de la matière
+prouvant que l’atome jadis supposé éternel n’échappe pas aux lois qui
+condamnent tous les éléments de l’univers à décliner et périr.
+
+Ces révolutions scientifiques s’opérant dans les idées sont purement
+intellectuelles. Nos sentiments, nos croyances n’ont aucune prise sur
+elles. On les subit, sans les discuter. Leurs résultats étant
+contrôlables par l’expérience, elles échappent à toute critique.
+
+
+§ 3.--Les révolutions politiques.
+
+Au-dessous et très loin de ces révolutions scientifiques, génératrices
+du progrès des civilisations, figurent les révolutions religieuses et
+politiques sans parenté avec elles. Alors que les révolutions
+scientifiques dérivent uniquement d’éléments rationnels, les croyances
+politiques et religieuses ont presque exclusivement pour soutiens des
+facteurs affectifs et mystiques. La raison ne joue qu’un faible rôle
+dans leur genèse.
+
+J’ai longuement insisté dans mon livre, _les Opinions et les Croyances_,
+sur l’origine affective et mystique des croyances, et montré qu’une
+croyance politique ou religieuse constitue un acte de foi élaboré dans
+l’inconscient et sur lequel, malgré toutes les apparences, la raison est
+sans prise. J’ai fait voir également que la croyance arrive parfois à un
+degré d’intensité tel que rien ne peut lui être opposé. L’homme
+hypnotisé par sa foi devient alors un apôtre, prêt à sacrifier ses
+intérêts, son bonheur, sa vie même pour le triomphe de cette foi. Peu
+importe l’absurdité de sa croyance, elle est pour lui une vérité
+éclatante. Les certitudes d’origine mystique possèdent ce merveilleux
+pouvoir de dominer entièrement les pensées et de n’être influencées que
+par le temps.
+
+Par le fait seul qu’elle est considérée comme vérité absolue, la
+croyance devient nécessairement intolérante. Ainsi s’expliquent les
+violences, les haines, les persécutions, cortège habituel des grandes
+révolutions politiques et religieuses, la Réforme et la Révolution
+française notamment.
+
+Certaines périodes de notre histoire restent incompréhensibles si on
+oublie l’origine affective et mystique des croyances, leur intolérance
+nécessaire, l’impossibilité de les concilier quand elles se trouvent en
+présence, et enfin la puissance conférée par les croyances mystiques aux
+sentiments qui se mettent à leur service.
+
+Les conceptions précédentes sont trop neuves encore pour avoir pu
+modifier la mentalité des historiens. Ils persisteront longtemps à
+vouloir expliquer par la logique rationnelle une foule de phénomènes qui
+lui sont étrangers.
+
+Des événements, tels que la Réforme qui bouleversa la France pendant
+cinquante ans, ne furent nullement déterminés par des influences
+rationnelles. Ce sont pourtant toujours elles qu’on invoque, même dans
+les livres les plus récents. C’est ainsi, par exemple, que dans
+l’_Histoire générale_ de MM. Lavisse et Rambaud, on lit l’explication
+suivante de la Réforme:
+
+«C’est un mouvement spontané, né çà et là dans le peuple, de la lecture
+de l’Évangile et des libres réflexions individuelles que suggèrent à des
+gens simples une conscience très pieuse et _une raison très hardie_.»
+
+Contrairement aux assertions de ces historiens, on peut dire avec
+certitude, d’abord, que de tels mouvements ne sont jamais spontanés et
+ensuite que la raison ne prend aucune part à leur élaboration.
+
+La force des croyances politiques et religieuses qui ont soulevé le
+monde, réside précisément en ce fait, qu’étant issues d’éléments
+affectifs et mystiques, la raison ne les crée, ni ne les transforme.
+
+Politiques ou religieuses, les croyances ont une origine commune et
+obéissent aux mêmes lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus
+souvent contre toute raison qu’elles se sont formées. Bouddhisme,
+Islamisme, Réforme, Jacobinisme, Socialisme, etc., semblent des formes
+de pensée bien distinctes. Elles ont cependant des bases affectives et
+mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la
+logique rationnelle.
+
+ * * * * *
+
+Les révolutions politiques peuvent résulter de croyances établies dans
+les âmes, mais beaucoup d’autres causes les produisent. Le terme de
+mécontentement en représente la synthèse. Dès que ce mécontentement est
+généralisé, un parti se forme qui devient souvent assez fort pour lutter
+contre le gouvernement.
+
+Le mécontentement doit généralement être accumulé longtemps pour
+produire ses effets, et c’est pourquoi une révolution ne représente pas
+toujours un phénomène qui finit, suivi d’un autre qui commence, mais un
+phénomène continu, ayant un peu précipité son évolution. Toutes les
+révolutions modernes ont été cependant des mouvements brusques,
+entraînant le renversement instantané des gouvernements. Telles, par
+exemple, les révolutions brésiliennes, portugaises, turques, chinoises,
+etc.
+
+Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les peuples très conservateurs
+sont voués aux révolutions les plus violentes. Étant conservateurs, ils
+n’ont pas su évoluer lentement pour s’adapter aux variations de milieux
+et quand l’écart est devenu trop grand, ils sont obligés de s’y adapter
+brusquement. Cette évolution subite constitue une révolution.
+
+Les peuples à adaptation progressive n’échappent pas toujours eux-mêmes
+aux révolutions. Ce fut seulement par une révolution que les Anglais
+réussirent, en 1688, à terminer la lutte prolongée depuis un siècle
+entre la royauté qui voulait être absolue et la nation qui prétendait se
+gouverner par l’intermédiaire de ses délégués.
+
+Les grandes révolutions commencent généralement par en haut et non par
+en bas, mais quand le peuple a été déchaîné, c’est à lui qu’elles
+doivent leur force.
+
+Il est évident que toutes les révolutions n’ont pu se faire, et ne
+pourront d’ailleurs jamais se faire qu’avec le concours d’une fraction
+importante de l’armée. La royauté ne disparut pas en France le jour où
+fut guillotiné Louis XVI, mais à l’heure précise où ses troupes
+indisciplinées refusèrent de le défendre.
+
+C’est surtout par contagion mentale que se désaffectionnent les armées,
+assez indifférentes, au fond, à l’ordre de choses établi. Dès que la
+coalition de quelques officiers eut réussi à renverser le gouvernement
+turc, les officiers grecs songèrent à les imiter et à changer de
+gouvernement, bien qu’aucune analogie n’existât entre les deux régimes.
+
+Un mouvement militaire peut renverser un gouvernement--et dans les
+républiques espagnoles ils ne se renversent guère autrement--mais pour
+que la révolution ainsi obtenue produise de grands effets, elle doit
+avoir toujours à sa base un mécontentement général et des espérances.
+
+A moins qu’il ne devienne universel et excessif, le mécontentement ne
+suffit pas à faire les révolutions. On entraîne facilement une poignée
+d’hommes à piller, démolir ou massacrer, mais pour soulever tout un
+peuple, ou du moins une grande partie de ce peuple, l’action répétée des
+meneurs est nécessaire. Ils exagèrent le mécontentement, persuadent aux
+mécontents que le gouvernement est l’unique cause de tous les événements
+fâcheux qui se produisent, les disettes notamment, et assurent que le
+nouveau régime proposé par eux engendrera une ère de félicités. Ces
+idées germent, se propagent par suggestion et contagion et le moment
+arrive où la révolution est mûre.
+
+De cette façon se préparèrent la révolution chrétienne et la Révolution
+française. Si la dernière se fit en peu d’années, et la première en
+nécessita un grand nombre, c’est que notre Révolution eut vite la force
+armée pour elle, alors que le Christianisme n’obtint que très tard le
+pouvoir matériel. Aux débuts ses seuls adeptes furent les petits, les
+humbles, les esclaves, enthousiasmés par la promesse de voir leur vie
+misérable transformée en une éternité de délices. Par un phénomène de
+contagion de bas en haut dont l’histoire fournit plus d’un exemple, la
+doctrine finit par envahir les couches supérieures de la nation, mais il
+fallut fort longtemps avant qu’un empereur crût la foi nouvelle assez
+répandue pour l’adopter comme religion officielle.
+
+
+§ 4.--Les résultats des révolutions politiques.
+
+Lorsqu’un parti triomphe, il tâche naturellement d’organiser la société
+suivant ses intérêts. L’organisation se trouvera donc différente,
+suivant que la révolution aura été faite par des militaires, des
+radicaux, des conservateurs, etc. Les lois et les institutions nouvelles
+dépendront des intérêts du parti triomphant et des classes qui l’auront
+aidé, le clergé par exemple.
+
+Si le triomphe a lieu à la suite de luttes violentes, comme au moment de
+la Révolution, les vainqueurs rejetteront en bloc tout l’arsenal de
+l’ancien droit. Les partisans du régime déchu seront persécutés,
+expulsés ou exterminés.
+
+Le maximum de violence dans les persécutions est atteint lorsque le
+parti triomphant défend, en plus de ses intérêts matériels, une
+croyance. Le vaincu ne peut alors espérer aucune pitié. Ainsi
+s’expliquent les expulsions des Maures par les Espagnols, les autodafés
+de l’inquisition, les exécutions de la Convention et les lois récentes
+contre les congrégations religieuses.
+
+Cette puissance absolue que s’attribue le vainqueur le conduit parfois à
+des mesures extrêmes, décréter par exemple, comme au temps de la
+Convention, que l’or sera remplacé par du papier, que les marchandises
+seront vendues au prix fixé par lui, etc. Il se heurte bientôt alors à
+un mur de nécessités inéluctables qui tournent l’opinion contre sa
+tyrannie et finissent par le laisser désarmé devant les attaques, comme
+cela eut lieu à la fin de notre Révolution. C’est ce qui arriva
+récemment aussi à un ministère socialiste australien composé presque
+exclusivement d’ouvriers. Il édicta des lois si absurdes, accorda de
+tels privilèges aux syndiqués que l’opinion se dressa d’une façon
+unanime contre lui, et qu’en trois mois il fut renversé.
+
+Mais les cas que nous venons de relater sont exceptionnels. La plupart
+des révolutions ont été accomplies pour amener au pouvoir un souverain
+nouveau. Or, ce souverain sait fort bien que la première condition de sa
+durée consiste à ne pas favoriser trop exclusivement une classe unique,
+mais de tâcher de se les concilier toutes. Pour y parvenir, il établira
+une sorte d’équilibre entre elles, de manière à n’être dominé par
+aucune. Permettre à une classe de devenir prépondérante est se condamner
+à l’avoir bientôt pour maître. Cette loi est une des plus sûres de la
+psychologie politique. Les rois de France la comprenaient fort bien
+quand ils luttaient énergiquement contre les empiétements de la noblesse
+d’abord et du clergé ensuite. S’ils ne l’avaient pas fait, leur sort eût
+été celui de ces empereurs allemands du Moyen Age qui, excommuniés par
+les papes, en étaient réduits, comme Henri IV à Canossa, à faire un
+pèlerinage pour aller leur demander humblement pardon.
+
+Cette même loi s’est toujours vérifiée au cours de l’histoire. Lorsqu’à
+la fin de l’Empire romain la caste militaire devint prépondérante, les
+empereurs dépendirent entièrement de leurs soldats qui les nommaient et
+les dépossédaient à leur gré.
+
+Ce fut donc un grand avantage pour la France d’avoir été pendant
+longtemps gouvernée par un monarque à peu près absolu, supposé tenir son
+pouvoir de la divinité et entouré par conséquent d’un prestige
+considérable. Sans une telle autorité, il n’aurait pu contenir ni la
+noblesse féodale, ni le clergé, ni les Parlements. Si la Pologne, vers
+la fin du XVIe siècle, était arrivée elle aussi à posséder une monarchie
+absolue respectée, elle n’aurait pas descendu cette pente de la
+décadence qui amena sa disparition de la carte de l’Europe.
+
+Nous avons constaté dans ce chapitre que les révolutions politiques
+peuvent s’accompagner de transformations sociales importantes. Nous
+verrons bientôt combien sont faibles ces transformations auprès de
+celles que les révolutions religieuses produisent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES
+
+
+§ 1.--Importance de l’étude d’une révolution religieuse pour la
+compréhension des grandes révolutions politiques.
+
+Une partie de cet ouvrage sera consacrée à la Révolution française. Elle
+est pleine de violences qui ont naturellement leurs causes
+psychologiques.
+
+Ces événements exceptionnels remplissent toujours d’étonnement et
+semblent même inexplicables. Ils deviennent compréhensibles cependant si
+l’on considère que la Révolution française, constituant une religion
+nouvelle, devait obéir aux lois de la propagation de toutes les
+croyances. Ses fureurs et ses hécatombes deviennent alors très
+intelligibles.
+
+En étudiant l’histoire d’une grande révolution religieuse, celle de la
+Réforme, nous verrons que nombre d’éléments psychologiques qui y
+figurèrent agirent également pendant la Révolution française. Dans l’une
+et dans l’autre, on constate le peu d’influence de la valeur rationnelle
+d’une croyance sur sa propagation, l’inefficacité des persécutions,
+l’impossibilité de la tolérance entre croyances contraires, les
+violences et les luttes désespérées résultant du conflit de fois
+diverses. On y observe encore l’exploitation d’une croyance, par des
+intérêts très indépendants de cette croyance. On y voit enfin qu’il est
+impossible de modifier les convictions des hommes sans modifier aussi
+leur existence.
+
+Ces phénomènes constatés, il apparaîtra clairement pourquoi l’évangile
+de la Révolution se propagea par les mêmes méthodes que tous les
+évangiles religieux, celui de Calvin, notamment. Il n’aurait pu
+d’ailleurs se propager autrement.
+
+Mais s’il existe des analogies étroites entre la genèse d’une révolution
+religieuse, telle que la Réforme et celle d’une grande révolution
+politique comme la nôtre, leurs suites lointaines sont bien différentes,
+et ainsi s’explique l’inégalité de leur durée. Dans les révolutions
+religieuses, aucune expérience ne peut révéler aux fidèles qu’ils se
+sont trompés, puisqu’il leur faudrait aller au ciel pour le savoir. Dans
+les révolutions politiques l’expérience montre vite l’erreur des
+doctrines, et oblige à les abandonner.
+
+C’est ainsi qu’à la fin du Directoire, l’application des croyances
+jacobines avait conduit la France à un tel degré de ruine, de misère et
+de désespoir que les plus farouches jacobins eux-mêmes durent renoncer à
+leur système. Survécurent seulement de leurs théories quelques principes
+non vérifiables par l’expérience, tel le bonheur universel, que
+l’égalité devait faire régner parmi les hommes.
+
+
+§ 2.--Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes.
+
+La Réforme devait finir par exercer une influence profonde sur les
+sentiments et les idées morales de beaucoup d’hommes. Plus modeste à ses
+débuts, elle fut d’abord une simple lutte contre les abus du clergé, et,
+au point de vue pratique, un retour aux prescriptions de l’Évangile.
+Elle ne constitua jamais, en tout cas, comme on l’a prétendu, une
+aspiration vers la liberté de pensée. Calvin était aussi intolérant que
+Robespierre et tous les théoriciens de l’époque considéraient que la
+religion des sujets devait être celle du prince qui les gouvernait. Dans
+tous les pays où s’établit, en effet, la Réforme, le souverain remplaça
+le pape romain avec les mêmes droits et la même puissance.
+
+Faute de publicité et de moyens de communications, la nouvelle foi se
+propagea d’abord assez lentement en France. C’est vers 1520 que Luther
+recruta quelques adeptes et seulement vers 1535 que la croyance se
+répandit assez pour qu’on jugeât nécessaire de brûler ses disciples.
+
+Conformément à une loi psychologique bien connue, les exécutions ne
+firent que favoriser la propagation de la Réforme. Ses premiers fidèles
+comptaient des prêtres et des magistrats, mais principalement d’obscurs
+artisans. Leur conversion s’opéra presque exclusivement par contagion
+mentale et suggestion.
+
+Dès qu’une croyance nouvelle se répand, on voit se grouper autour d’elle
+beaucoup d’hommes indifférents à cette croyance, mais y trouvant des
+prétextes pour assouvir leurs passions et leurs convoitises. Ce
+phénomène s’observa au moment de la Réforme dans plusieurs pays, en
+Allemagne et en Angleterre notamment. Luther ayant enseigné que le
+clergé n’a pas besoin de richesses, les seigneurs allemands trouvèrent
+excellente une religion qui leur permettait de s’emparer des biens de
+l’Église. Henri VIII s’enrichit par une opération analogue. Les
+souverains souvent molestés par les papes ne pouvaient voir, en général,
+que d’un œil favorable une doctrine ajoutant à leur pouvoir politique le
+pouvoir religieux et faisant de chacun d’eux un pape. Loin de diminuer
+l’absolutisme des chefs, la Réforme ne fit donc que l’exagérer.
+
+
+§ 3.--Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme.
+
+La Réforme bouleversa l’Europe, et faillit ruiner la France, qu’elle
+transforma, pendant cinquante ans, en champ de bataille. Jamais cause
+aussi insignifiante au point de vue rationnel ne produisit d’aussi
+grands effets.
+
+Elle est une des innombrables preuves démontrant que les croyances se
+propagent en dehors de toute raison. Les doctrines théologiques qui
+soulevèrent alors si violemment les âmes, et notamment celles de Calvin,
+sont, à l’égard de la logique rationnelle, indignes d’examen.
+
+Très préoccupé de son salut, ayant du diable une peur excessive, que son
+confesseur ne réussissait pas à calmer, Luther cherchait les moyens les
+plus sûrs de plaire à Dieu pour éviter l’enfer. Après avoir commencé par
+refuser au pape le droit de vendre des indulgences, il nia entièrement
+son autorité et celle de l’Église, condamna les cérémonies religieuses,
+la confession, le culte des saints, et déclara que les chrétiens ne
+devaient avoir d’autres règles de conduite que la Bible. Il considérait,
+d’ailleurs, qu’on ne pouvait être sauvé sans la grâce de Dieu.
+
+Cette dernière théorie, dite de la prédestination, un peu incertaine
+chez Luther, fut précisée par Calvin, qui en fit le fond même d’une
+doctrine à laquelle la plupart des protestants obéissent encore. Suivant
+lui «De toute éternité, Dieu a prédestiné certains hommes à être brûlés,
+d’autres à être sauvés.» Pourquoi cette monstrueuse iniquité? simplement
+parce que «c’est la volonté de Dieu».
+
+Ainsi, d’après Calvin, qui ne fit d’ailleurs que développer certaines
+assertions de saint Augustin, un Dieu tout-puissant se serait amusé à
+fabriquer des créatures simplement pour les envoyer brûler pendant toute
+l’éternité, sans tenir compte de leurs actions et de leurs mérites! Il
+est merveilleux qu’une aussi révoltante insanité ait pu subjuguer les
+âmes pendant si longtemps et en subjugue beaucoup encore[1].
+
+ [1] La doctrine de la prédestination continue à s’enseigner dans les
+ catéchismes protestants, comme le prouve le passage suivant extrait
+ de la dernière édition d’un catéchisme officiel que j’ai fait venir
+ d’Édimbourg:
+
+ «By the decree of God, for the manifestation of his glory, some men
+ and angels are predestinated unto everlasting life, and others
+ foreordained to everlasting death.
+
+ These angels and men, thus predestinated and foreordained, are
+ particulariy and unchangeably designed; and their number is so
+ certain and definite, that it cannot be either increased or
+ diminished.
+
+ Those of mankind that are predestinated unto life, God, before the
+ foundation of the world was laid, according to his eternal and
+ immutable purpose, and the secret counsel and good pleasure of his
+ will, hath chosen in Christ unto everlasting glory, out of his mere
+ free grace and love, without any foresight of faith or good works,
+ or perseverance in either of them, or any other thing in the
+ creature, as conditions, or causes moving him thereunto; and all to
+ the praise of his glorious grace.
+
+ As God hath appointed the elect unto glory, so hath he, by the
+ eternal and most free purpose of his will, foreordained all the
+ means thereunto. Wherefore they who are elected being fallen in
+ Adam, are redeemed by Christ; are effectually called unto faith in
+ Christ by his Spirit working in due season; are justified adopted,
+ sanctified and kept by his power through faith unto salvation.
+ Neither are any other redeemed by Christ, effectually called,
+ justified, adopted, sanctified, and saved, but the elect only.»
+
+La psychologie de Calvin n’est pas sans rapport avec celle de
+Robespierre. Possesseur, comme ce dernier, de la vérité pure, il
+envoyait à la mort ceux qui ne partageaient pas ses doctrines. Dieu,
+assurait-il, veut: «qu’on mette en oubli toute humanité, quand il est
+question de combattre pour sa gloire».
+
+Le cas de Calvin et de ses disciples montre que les choses
+rationnellement les plus contradictoires se concilient parfaitement dans
+les cervelles hypnotisées par une croyance. Aux yeux de la logique
+rationnelle, il semble impossible d’asseoir une morale sur la théorie de
+la prédestination puisque les hommes, quoi qu’ils fassent, sont sûrs
+d’être sauvés ou damnés. Cependant, Calvin n’eut pas de difficulté à
+créer une morale très sévère sur une base totalement illogique. Se
+considérant comme des élus de Dieu, ses sectateurs étaient tellement
+gonflés d’orgueil par la conscience de leur dignité qu’ils se croyaient
+tenus, dans leur conduite, à servir de modèles.
+
+
+§ 4.--Propagation de la Réforme.
+
+La foi nouvelle se propagea, non par des discours, moins encore par des
+raisonnements, mais par le mécanisme décrit dans notre précédent
+ouvrage, c’est-à-dire sous l’influence de l’affirmation, de la
+répétition, de la contagion mentale et du prestige. Les idées
+révolutionnaires se répandirent plus tard en France de la même façon.
+
+Les persécutions, nous le disions plus haut, ne firent que favoriser
+cette extension. Chaque exécution amenait des conversions nouvelles,
+comme cela s’observa aux premiers âges du christianisme. Anne Dubourg,
+conseiller au Parlement, condamné à être brûlé vif, marcha vers le
+bûcher en exhortant la foule à se convertir. «Sa constance, au dire d’un
+témoin, fit parmi les jeunes gens des écoles plus de protestants que les
+livres de Calvin.»
+
+Pour empêcher les condamnés de parler au peuple on leur coupait la
+langue avant de les brûler. L’horreur du supplice était accrue un
+attachant les victimes à une chaîne de fer qui permettait de les plonger
+dans le bûcher et de les en retirer à plusieurs reprises.
+
+Rien cependant n’amenait les protestants à se rétracter, alors même
+qu’on offrait de les amnistier après leur avoir fait sentir le feu.
+
+En 1535, François Ier, revenu de sa tolérance première, ordonna
+d’allumer à la fois six bûchers dans Paris. La Convention se borna,
+comme on sait, à une seule guillotine dans la même ville. Il est
+probable d’ailleurs que les supplices ne devaient pas être très
+douloureux. On avait déjà remarqué l’insensibilité des martyrs
+chrétiens. Les croyants sont hypnotisés par leur foi et nous savons
+aujourd’hui que certaines formes d’hypnotisme engendrent l’insensibilité
+complète.
+
+La foi nouvelle progressa rapidement. En 1560, il y avait 2.000 églises
+réformées en France et beaucoup de grands seigneurs, d’abord assez
+indifférents, adhéraient à la doctrine.
+
+
+§ 5.--Conflit entre croyances religieuses différentes. Impossibilité de
+la tolérance.
+
+J’ai déjà répété que l’intolérance accompagne toujours les fortes
+croyances. Les révolutions religieuses et politiques en fournissent de
+nombreuses preuves et nous montrent aussi que l’intolérance entre
+sectateurs de religions voisines est beaucoup plus grande qu’entre les
+défenseurs de croyances éloignées, l’islamisme et le christianisme, par
+exemple. Si l’on considère, en effet, les croyances pour lesquelles la
+France fut déchirée pendant si longtemps, on remarquera qu’elles ne
+différaient que sur des points accessoires. Catholiques et protestants
+adoraient exactement le même Dieu et ne divergeaient que par la manière
+de l’adorer. Si la raison avait joué le moindre rôle dans l’élaboration
+de leur croyance, elle eût montré facilement qu’il devait être assez
+indifférent à Dieu de se voir adoré de telle ou telle façon.
+
+La raison ne pouvant influencer la cervelle des convaincus, protestants
+et catholiques continuèrent à se combattre avec férocité. Tous les
+efforts des souverains pour tâcher de les réconcilier furent vains.
+Catherine de Médicis, voyant chaque jour le parti des réformés grandir
+malgré les supplices et attirer dans son sein un nombre considérable de
+nobles et de magistrats, s’imagina pouvoir les désarmer en réunissant à
+Poissy, en 1561, une assemblée d’évêques et de pasteurs dans le but de
+fusionner les deux doctrines. Une telle entreprise indiquait combien,
+malgré sa subtilité, la reine ignorait les lois de la logique mystique.
+On ne citerait pas dans l’histoire d’exemple d’une croyance réduite par
+voie de réfutation. Catherine de Médicis ignorait encore que si la
+tolérance est à la rigueur possible entre individus, elle est
+irréalisable entre collectivités. Sa tentative échoua donc complètement.
+Les théologiens assemblés se lancèrent à la tête des textes et des
+injures, mais aucun ne fut ébranlé. Catherine crut alors mieux réussir
+en promulguant, l’an 1562, un édit accordant aux protestants le droit de
+se réunir pour célébrer publiquement leur culte.
+
+Cette tolérance, très recommandable au point de vue philosophique, mais
+peu sage au point de vue politique, n’eut d’autre résultat que
+d’exaspérer les deux partis. Dans le Midi où les protestants étaient les
+plus forts, ils persécutaient les catholiques, tentaient de les
+convertir par la violence, les égorgeaient s’ils n’y réussissaient pas
+et saccageaient leurs cathédrales. Dans les régions où les catholiques
+se trouvaient plus nombreux, les réformés subissaient des persécutions
+identiques.
+
+De telles hostilités devaient nécessairement engendrer la guerre civile.
+Ainsi naquirent les guerres dites de religion qui ensanglantèrent si
+longtemps la France. Les villes furent ravagées, les habitants massacrés
+et la lutte revêtit rapidement ce caractère de férocité sauvage spécial
+aux conflits religieux ou politiques et que nous retrouverons plus tard
+dans les guerres de la Vendée.
+
+Vieillards, femmes, enfants, tout était exterminé. Un certain baron
+d’Oppede, premier président du parlement d’Aix, avait déjà servi de
+modèle en faisant tuer, durant l’espace de dix jours, avec des
+raffinements de cruauté, 3.000 personnes et détruire trois villes et 22
+villages. Montluc, digne ancêtre de Carrier, faisait jeter les
+calvinistes vivants dans des puits jusqu’à ce qu’ils fussent pleins. Les
+protestants n’étaient pas plus tendres. Ils n’épargnaient même pas les
+églises catholiques et traitaient les tombes et les statues exactement
+comme les délégués de la Convention devaient traiter plus tard les
+tombes royales de Saint-Denis.
+
+Sous l’influence de ces luttes, la France se désagrégeait
+progressivement et, à la fin du règne de Henri III, elle était morcelée
+en de véritables petites républiques municipales confédérées, formant
+autant d’États souverains. Le pouvoir royal s’évanouissait. Les États de
+Blois prétendaient dicter leur volonté à Henri III, enfui de sa
+capitale. En 1577, le voyageur Lippomano, qui traversa la France, vit
+des villes importantes, Orléans, Blois, Tours, Poitiers, entièrement
+dévastées, les cathédrales et les églises en ruines, les tombeaux
+brisés, etc. C’était à peu près l’état de la France vers la fin du
+Directoire.
+
+Parmi tous les événements de cette époque, celui qui a laissé le plus
+sombre souvenir, bien qu’il n’ait pas été peut-être le plus meurtrier,
+fut le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, ordonné, suivant les
+historiens, par Catherine de Médicis et Charles IX.
+
+Il n’est pas besoin d’une psychologie très profonde pour comprendre
+qu’aucun souverain n’aurait pu ordonner un tel événement. La
+Saint-Barthélemy ne fut pas un crime royal, mais un crime populaire.
+Catherine de Médicis, croyant son existence et celle du roi menacées par
+un complot que dirigeaient quatre ou cinq chefs protestants alors à
+Paris, les envoya tuer chez eux, selon les procédés sommaires de
+l’époque. Le massacre qui s’ensuivit est très bien expliqué par M.
+Batiffol dans les termes suivants:
+
+ «A l’annonce de ce qui se passait, le bruit se répandit instantanément
+ dans tout Paris qu’on massacrait les huguenots: gentilshommes
+ catholiques, soldats de la garde, archers, gens du peuple, tout le
+ monde se précipita dans la rue les armes à la main afin de participer
+ à l’exécution et le massacre général commença aux cris féroces de «au
+ huguenot, tue, tue!». On assomma, on noya, on pendit. Tout ce qui
+ était connu comme hérétique y passa. 2.000 personnes furent tuées à
+ Paris.»
+
+Par voie de contagion, le peuple de la province imita celui de Paris et
+six à huit mille protestants furent massacrés.
+
+Lorsque le temps eut un peu refroidi les passions religieuses, tous les
+historiens, même catholiques, se crurent obligés de s’indigner contre la
+Saint-Barthélemy. Ils montrèrent ainsi la difficulté de comprendre la
+mentalité d’une époque avec celle d’une autre.
+
+En fait, loin d’être critiquée, la Saint-Barthélemy provoqua un
+enthousiasme indescriptible dans toute l’Europe catholique. Philippe II
+délira de joie en apprenant la nouvelle, et le roi de France reçut plus
+de félicitations que s’il avait gagné une grande bataille.
+
+Mais ce fut surtout le pape Grégoire XIII qui manifesta la satisfaction
+la plus vive. Il fit frapper une médaille pour commémorer l’heureux
+événement[2], allumer des feux de joie, tirer le canon, célébrer
+plusieurs messes et appela le peintre Vasari pour représenter sur les
+murs du Vatican les principales scènes du carnage, puis il envoya an roi
+de France un ambassadeur chargé de le féliciter vivement de sa belle
+action. C’est avec des détails historiques de cette nature qu’on arrive
+à comprendre l’âme des croyants. Les jacobins de la Terreur avaient une
+mentalité assez voisine de celle de Grégoire XIII.
+
+ [2] La médaille dut être distribuée à beaucoup de personnages, car le
+ cabinet des médailles à la Bibliothèque Nationale en possède trois
+ exemplaires: un en or, un en argent, l’autre en cuivre. Cette
+ médaille, reproduite par Bonnani dans sa _Numism. Pontific._ (t. I,
+ p. 386), représente d’un côté Grégoire XIII et de l’autre un ange
+ frappant du glaive des huguenots avec cet exergue: _Ugonotorum
+ strages_, c’est-à-dire Massacre des Huguenots. (Le mot _strages_
+ peut se traduire par carnage ou massacre, sens qu’il possède dans
+ Cicéron et Tite-Live, ou encore par désastre, ruine, sens qu’il a
+ dans Virgile et Tacite.)
+
+Naturellement, les protestants ne restèrent pas indifférents devant une
+pareille hécatombe et ils firent de tels progrès qu’en 1576 Henri III en
+était réduit à leur accorder, par l’Édit de Beaulieu, l’entière liberté
+du culte, huit places fortes et dans les parlements, des Chambres
+composées moitié de catholiques et moitié de huguenots.
+
+Ces concessions forcées n’amenèrent aucun calme. Une ligue catholique se
+créa ayant le duc de Guise à sa tête et les batailles continuèrent.
+Elles ne pouvaient cependant durer toujours. On sait comment Henri IV y
+mit fin pour un temps assez long par son abjuration en 1593 et par
+l’Édit de Nantes.
+
+La lutte était apaisée mais non terminée. Sous Louis XIII, les
+protestants s’agitèrent encore et Richelieu fut obligé en 1627
+d’assiéger La Rochelle, où 15.000 protestants périrent. Possédant plus
+d’esprit politique que d’esprit religieux, le célèbre cardinal se montra
+très tolérant ensuite à l’égard des réformés.
+
+Cette tolérance ne pouvait durer. Des croyances contraires ne restent
+pas en présence sans tâcher de s’anéantir dès que l’une se sent capable
+de dominer l’autre. Sous Louis XIV, les protestants devenus de beaucoup
+les plus faibles avaient forcément renoncé à toute lutte et vivaient
+pacifiquement. Leur nombre était d’environ 1.200.000, et ils possédaient
+plus de 600 églises desservies par environ 700 pasteurs. La présence de
+ces hérétiques sur le sol français étant intolérable pour le clergé
+catholique, on essaya contre eux des persécutions variées. Comme elles
+amenèrent peu de résultats, Louis XIV eut recours en 1685 aux
+dragonnades qui firent périr beaucoup d’individus, mais sans succès. Il
+fallut employer des mesures définitives. Sous la pression du clergé et
+notamment de Bossuet, l’édit de Nantes fut révoqué et les protestants
+obligés de se convertir ou de quitter la France. Cette funeste
+émigration dura longtemps et fit perdre, dit-on, à la France quatre cent
+mille habitants, hommes fort énergiques puisqu’ils avaient le courage
+d’écouter leur conscience plutôt que leurs intérêts.
+
+
+§ 6.--Résultats des révolutions religieuses.
+
+Si l’on ne jugeait les révolutions religieuses que par la sombre
+histoire de la Réforme, on serait conduit à les considérer comme très
+funestes. Mais toutes ne jouèrent pas un pareil rôle, et l’action
+civilisatrice de plusieurs d’entre elles fut considérable.
+
+En donnant à un peuple l’unité morale, elles accroissent beaucoup sa
+puissance matérielle. On le vit notamment, lorsqu’une foi nouvelle
+apportée par Mahomet transforma en un peuple redoutable les impuissantes
+petites tribus de l’Arabie.
+
+La croyance religieuse nouvelle ne se borne pas à rendre un peuple
+homogène. Elle atteint ce résultat qu’aucune philosophie, aucun code
+n’obtinrent jamais, de transformer sensiblement cette chose presque
+intransformable: les sentiments d’une race.
+
+On put le constater à l’époque où la plus puissante des révolutions
+religieuses enregistrée par l’histoire renversa le paganisme pour lui
+substituer un Dieu, venu des plaines de la Galilée. L’idéal nouveau
+exigeait le renoncement à toutes les joies de l’existence pour acquérir
+l’éternité bienheureuse du ciel. Sans doute, un tel idéal était
+facilement acceptable par les esclaves, les misérables, les déshérités
+dénués de joies ici-bas, auxquels on proposait un avenir enchanteur, en
+échange d’une vie sans espoirs. Mais l’existence austère aisément
+embrassée par les pauvres le fut aussi par des riches. En ceci surtout
+se manifesta la puissance de la foi nouvelle.
+
+Non seulement la révolution chrétienne transforma les mœurs, mais elle
+exerça en outre, pendant 2.000 ans, une influence prépondérante sur la
+civilisation. Aussitôt qu’une foi religieuse triomphe, tous les éléments
+de la civilisation s’y adaptant naturellement, cette civilisation se
+trouve bientôt transformée. Écrivains, littérateurs, artistes,
+philosophes, ne font que symboliser dans leurs œuvres les idées de la
+nouvelle croyance.
+
+Lorsqu’une foi quelconque religieuse ou politique a triomphé, non
+seulement la raison ne peut rien sur elle, mais cette dernière trouve
+toujours des motifs pour l’interpréter, la justifier et tâcher de
+l’imposer. Il existait probablement autant d’orateurs et de théologiens
+au temps de Moloch, pour prouver l’utilité des sacrifices humains, qu’il
+y en eut à d’autres époques pour glorifier l’inquisition, la
+Saint-Barthélemy et les hécatombes de la Terreur.
+
+Il ne faut pas trop espérer voir les peuples possesseurs de croyances
+fortes, s’élever facilement à la tolérance. Les seuls qui l’aient
+atteinte dans le monde ancien furent les polythéistes. Les nations qui
+la pratiquent dans les temps modernes sont celles qu’on pourrait
+également qualifier de polythéistes, puisque, comme en Angleterre et en
+Amérique, elles sont divisées en sectes religieuses innombrables. Sous
+des noms identiques elles adorent en réalité des dieux assez divers.
+
+La multiplicité des croyances qui crée leur tolérance finit aussi par
+créer leur faiblesse. Nous nous trouvons ainsi en présence de ce
+problème psychologique non résolu jusqu’ici: posséder une croyance à la
+fois forte et tolérante.
+
+Le bref exposé qui précède a fait voir le rôle considérable joué par les
+révolutions religieuses et montré la puissance des croyances. Malgré
+leur faible valeur rationnelle, elles mènent l’histoire et empêchent les
+peuples d’être une poussière d’individus sans cohésion et sans force.
+L’homme en eut besoin à tous les âges pour orienter ses pensées et
+guider sa conduite. Aucune philosophie n’a réussi encore à les
+remplacer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE RÔLE DES GOUVERNEMENTS DANS LES RÉVOLUTIONS
+
+
+§ 1.--Faible résistance des gouvernements dans les révolutions.
+
+Beaucoup de peuples modernes, la France, l’Espagne, la Belgique,
+l’Italie, L’Autriche, la Pologne, le Japon, la Turquie, le Portugal,
+etc., ont depuis un siècle subi des révolutions. Elles se
+caractérisèrent le plus souvent par leur instantanéité et la facilité
+avec laquelle les gouvernements attaqués furent renversés.
+
+L’instantanéité s’explique assez bien par la rapidité de la contagion
+mentale due aux procédés modernes de publicité. La faible résistance des
+gouvernements est plus étonnante. Elle implique en effet de leur part
+une incapacité totale à rien comprendre et rien prévoir, créée par une
+confiance aveugle dans leur force.
+
+La facilité avec laquelle tombent les gouvernements n’est pas d’ailleurs
+un phénomène nouveau. Il a été constaté plus d’une fois, non seulement
+dans les régimes autocratiques, toujours renversés par des conspirations
+de palais, mais aussi dans des gouvernements parfaitement renseignés au
+moyen de la presse et de leurs agents sur l’état de l’opinion.
+
+Parmi ces chutes instantanées, une des plus frappantes est celle qui
+suivit les Ordonnances de Charles X. Ce monarque fut, on le sait,
+renversé en quatre jours. Son ministre Polignac n’avait pris aucune
+mesure de défense et le roi se croyait si certain de la tranquillité de
+Paris qu’il était parti pour la chasse. L’armée ne lui était nullement
+hostile, comme au temps de Louis XVI, mais les troupes, mal commandées,
+se débandèrent devant les attaques de quelques insurgés.
+
+Le renversement de Louis-Philippe fut plus typique encore, puisqu’il ne
+résulta aucunement d’un acte arbitraire du souverain. Ce monarque
+n’était pas entouré des haines qui finirent par envelopper Charles X et
+sa chute fut la conséquence d’une insignifiante émeute bien facile à
+réprimer.
+
+Les historiens, qui ne comprennent guère qu’un gouvernement solidement
+constitué, appuyé sur une imposante armée, puisse être renversé par
+quelques émeutiers, attribuèrent naturellement à des causes profondes la
+chute de Louis-Philippe. En réalité, l’incapacité des généraux chargés
+de le défendre en fut le vrai motif.
+
+Ce cas étant un des plus instructifs qu’on puisse citer, mérite de nous
+arrêter un instant. Il a été parfaitement étudié par le général Bonnal,
+d’après les notes d’un témoin oculaire, le général d’Elchingen. 36.000
+hommes de troupe se trouvaient alors dans Paris, mais l’incapacité et la
+faiblesse des chefs empêchèrent de les utiliser. Les contre-ordres se
+succédaient, et finalement on interdit à la troupe de tirer sur le
+peuple, permettant en outre à la foule, et rien n’était plus dangereux,
+de se mêler aux soldats. L’émeute triompha alors sans combat et força le
+roi à abdiquer.
+
+Appliquant au cas précédent nos recherches sur la psychologie des foules
+le général Bonnal montre avec quelle facilité eût pu être dominée
+l’émeute qui renversa Louis-Philippe. Il prouve notamment que si les
+chefs n’avaient pas perdu complètement la tête, une toute petite troupe
+aurait empêché les insurgés d’envahir la Chambre des Députés. Cette
+dernière, composée de monarchistes, eût certainement proclamé roi le
+comte de Paris, sous la régence de sa mère.
+
+Des phénomènes analogues se produisirent dans les révolutions dont
+l’Espagne et le Portugal furent le théâtre.
+
+Ces faits montrent le rôle des petites circonstances accessoires dans
+les grands événements et prouvent qu’il ne faut pas trop parler des lois
+générales de l’histoire. Sans l’émeute qui renversa Louis-Philippe, nous
+n’aurions probablement jamais eu ni la République de 1848, ni le second
+Empire, ni Sedan, ni l’invasion, ni la perte de l’Alsace.
+
+Dans les révolutions dont je viens de parler, l’armée ne fut d’aucun
+secours aux gouvernements, mais elle ne se tourna pas contre eux. Il en
+arrive autrement parfois. C’est souvent l’armée qui fit, comme en
+Portugal et en Turquie, les révolutions. Par elle également
+s’accomplissent les innombrables évolutions des républiques latines de
+l’Amérique.
+
+Lorsqu’une révolution est faite par l’armée, les nouveaux gouvernants
+tombent naturellement sous sa domination. J’ai rappelé déjà plus haut
+qu’il en fut ainsi à la fin de l’Empire romain, quand les empereurs
+étaient renversés par les soldats.
+
+Le même phénomène s’observe parfois aussi dans les temps modernes.
+L’extrait suivant d’un journal, à propos de la révolution grecque,
+montre ce que devient un gouvernement dominé par son armée.
+
+ «Un jour on annonce que quatre-vingts officiers de marine vont
+ démissionner si le gouvernement ne met pas à la retraite les chefs
+ condamnés par eux. Un autre jour ce sont les ouvriers agricoles d’une
+ métairie appartenant au prince royal qui réclament le partage des
+ terres. La marine proteste contre l’avancement promis au colonel
+ Zorbas. Le colonel Zorbas, après une semaine de tractations avec le
+ lieutenant Typaldos, traite de puissance à puissance avec le président
+ du Conseil. Pendant ce temps, la Fédération des corporations flétrit
+ les officiers de marine. Un député demande que ces officiers et leurs
+ familles soient traités en brigands. Quand le commandant Miaoulis tire
+ sur les rebelles, les marins qui d’abord avaient obéi à Typaldos,
+ rentrent dans le devoir. Ce n’est plus la Grèce harmonieuse de
+ Périclès et de Thémistocle. C’est un hideux camp d’Agramant.»
+
+Une révolution ne peut se faire sans le concours ou tout au moins la
+neutralité de l’armée, mais il arrive le plus souvent que le mouvement
+commence en dehors d’elle. Ce fut le cas des révolutions de 1830 et de
+1848 puis de celle de 1870 qui renversa l’Empire à la suite de
+l’humiliation éprouvée en France par la capitulation de Sedan.
+
+La plupart des révolutions se font dans les capitales et se répandent
+par voie de contagion dans tout le pays; mais ce n’est pas là une règle
+constante. On sait que pendant la Révolution française, la Vendée, la
+Bretagne et le Midi se révoltèrent spontanément contre Paris.
+
+
+§ 2.--Comment la résistance des gouvernements peut triompher des
+révolutions.
+
+Dans la plupart des révolutions précédemment énumérées, nous avons vu
+les gouvernements périr par leur faiblesse. Dès qu’on les a touchés ils
+sont tombés.
+
+La Révolution russe prouve qu’un gouvernement qui se défend avec énergie
+peut finir par triompher.
+
+Jamais révolution ne fut plus menaçante pour un gouvernement. A la suite
+des désastres subis en Orient et des duretés d’un régime autocratique
+trop oppressif, toutes les classes sociales y compris une partie de
+l’armée et de la flotte s’étaient soulevées. Les chemins de fer, les
+postes, les télégraphes étaient en grève, et par conséquent les
+communications interrompues entre les diverses parties de ce gigantesque
+empire.
+
+La classe rurale, formant la majorité de la nation, commençait elle-même
+à subir l’influence de la propagande révolutionnaire. Le sort des
+paysans était d’ailleurs assez misérable. Ils se voyaient obligés, avec
+le système du Mir, de cultiver les terres sans pouvoir en acquérir. Le
+gouvernement résolut de se concilier immédiatement cette catégorie
+nombreuse de paysans par sa transformation en propriétaires. Des lois
+spéciales obligèrent les seigneurs à vendre aux paysans une partie de
+leurs propriétés et des banques destinées à prêter aux acquéreurs les
+fonds nécessaires pour rembourser les terres furent créées. Les sommes
+prêtées devaient être remboursées par petites annuités prélevées sur les
+produits de la vente des récoltes.
+
+Assuré de la neutralité des paysans, le gouvernement put combattre les
+fanatiques qui incendiaient les villes, jetaient des bombes dans les
+foules et avaient entrepris une lutte sans merci. On fit périr tous ceux
+qui purent être pris. Cette extermination est la seule méthode
+découverte depuis l’origine des âges pour protéger une société contre
+les révoltés qui veulent la détruire.
+
+Le gouvernement vainqueur comprit d’ailleurs la nécessité d’accorder des
+satisfactions aux légitimes réclamations de la partie éclairée de la
+nation. Il créa un parlement chargé de préparer des lois et de contrôler
+les dépenses.
+
+L’histoire de la Révolution russe montre comment un gouvernement dont
+tous les soutiens naturels s’écroulaient successivement put, avec de la
+sagesse et de la fermeté, triompher des plus redoutables obstacles. On a
+dit très justement qu’on ne renverse pas les gouvernements, mais qu’ils
+se suicident.
+
+
+§ 3.--Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples divers:
+Chine, Turquie, etc.
+
+Les gouvernements combattent presque toujours les révolutions et n’en
+font guère. Représentant les nécessités du moment et l’opinion générale,
+ils suivent timidement les réformateurs mais ne les précèdent pas.
+
+Parfois cependant certains gouvernements ont tenté de ces brusques
+réformes qui constituent des révolutions. La stabilité ou l’instabilité
+de l’âme nationale explique pourquoi ils réussissent ou échouent dans
+ces tentatives.
+
+Ils réussissent lorsque le peuple auquel le gouvernement prétend imposer
+des institutions nouvelles est composé de tribus demi-barbares, sans
+lois fixes, sans traditions solides, c’est-à-dire sans âme nationale
+constituée. Tel fut le cas de la Russie à l’époque de Pierre le Grand.
+On sait comment il essaya d’européaniser par force des populations
+russes demi-asiatiques.
+
+Le Japon constitue un autre exemple d’une révolution faite par un
+gouvernement, mais c’est sa technique et non son âme qui fut
+transformée.
+
+Il faut un autocrate très puissant, doublé d’un homme de génie pour
+réussir, même partiellement, de telles tâches. Le plus souvent, le
+réformateur voit se dresser tout le peuple devant lui. Contrairement à
+ce qui se passe dans les révolutions ordinaires, l’autocrate est alors
+le révolutionnaire et le peuple le conservateur. En y regardant
+attentivement, on découvre assez vite que les peuples sont toujours très
+conservateurs.
+
+L’insuccès représente du reste la règle habituelle de ces tentatives.
+Qu’elles se fassent par les hautes classes ou par les couches
+inférieures, les révolutions ne changent pas l’âme d’un peuple
+stabilisée depuis longtemps. Elles ne transforment que les choses usées
+par le temps et prêtes à tomber.
+
+La Chine fait actuellement la très intéressante expérience de cette
+impossibilité pour un gouvernement de renouveler brusquement les
+institutions d’un pays. La révolution qui renversa la dynastie de ses
+anciens souverains fut la conséquence indirecte du mécontentement
+provoqué par les réformes que, dans le but d’améliorer un peu la Chine,
+son gouvernement avait voulu imposer. La suppression de l’opium et des
+jeux, la réforme de l’armée, la création d’écoles entraînèrent des
+augmentations d’impôts qui, aussi bien que les réformes elles-mêmes,
+indisposèrent fortement l’opinion.
+
+Quelques lettrés chinois élevés dans les écoles européennes, profitèrent
+de ce mécontentement pour soulever le peuple et faire proclamer la
+république, institution dont un Chinois ne saurait avoir aucune
+conception.
+
+Elle ne pourra sûrement se maintenir bien longtemps, car l’impulsion qui
+lui a donné naissance n’est pas un mouvement de progrès, mais de
+réaction. Le mot de république, pour le Chinois intellectualisé par son
+éducation européenne, est simplement synonyme d’affranchissement du joug
+des lois, des règles et de toutes les contraintes séculaires. Après
+avoir coupé sa natte, couvert sa tête d’une casquette et s’être déclaré
+républicain, le jeune Chinois pense pouvoir s’adonner sans frein à tous
+ses instincts. C’est un peu, au surplus, l’idée que se faisait de la
+République une partie du peuple français au moment de la grande
+Révolution.
+
+La Chine découvrira vite elle aussi ce que devient une société privée de
+l’armature lentement édifiée par le passé. Après quelques années de
+sanglante anarchie, il lui faudra rétablir un pouvoir dont la tyrannie
+sera nécessairement beaucoup plus dure que celle du régime renversé. La
+science n’a pas encore découvert la baguette magique capable de faire
+subsister une société sans discipline. Nul besoin de l’imposer quand
+elle est devenue héréditaire, mais lorsqu’on a laissé les instincts
+primitifs détruire les barrières péniblement édifiées par de lentes
+acquisitions ancestrales, elle ne peut être reconstruite que par une
+tyrannie énergique.
+
+On peut donner encore comme preuve de ces assertions une expérience
+analogue à celle de la Chine, faite par la Turquie aujourd’hui. Il y a
+quelques années, des jeunes gens, instruits dans les écoles européennes
+et pleins de bonne volonté réussirent, avec le concours de plusieurs
+officiers, à renverser un sultan dont la tyrannie paraissait
+insupportable. Ayant acquis notre robuste foi latine en la puissance
+magique des formules, ils s’imaginèrent pouvoir établir le régime
+représentatif dans un pays à demi-civilisé, profondément divisé par des
+haines religieuses et composé de races différentes.
+
+La tentative n’a pas été heureuse jusqu’ici. Les auteurs de la réforme
+durent constater que malgré tout leur libéralisme, ils étaient obligés
+de gouverner avec des méthodes fort voisines de celles du régime
+renversé. Ils n’ont pu empêcher ni les exécutions sommaires, ni les
+massacres de chrétiens, sur une grande échelle, ni remédier encore à un
+seul abus.
+
+On serait injuste en le leur reprochant. Qu’auraient-ils pu faire en
+vérité pour transformer un peuple aux traditions fixées depuis
+longtemps, aux passions religieuses intenses, et où les musulmans en
+minorité ont cependant la légitime prétention de gouverner avec leur
+code la cité sainte de leur foi? Comment empêcher l’islamisme de rester
+la religion d’État dans un pays où le droit civil et le droit religieux
+ne sont pas encore nettement séparés, et où la foi au Coran est le seul
+lien permettant de maintenir l’idée de patrie?
+
+Il était bien difficile de détruire un tel état de choses et c’est
+pourquoi on devait fatalement voir se rétablir une organisation
+autocratique avec un semblant de régime constitutionnel, c’est-à-dire à
+peu près l’ancien régime. De pareils essais constituent un exemple bien
+net de l’impossibilité où se trouvent les peuples de choisir leurs
+institutions avant d’avoir transformé leur âme.
+
+
+§ 4.--Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement après
+les révolutions.
+
+Ce que nous dirons plus loin de la stabilisation de l’âme nationale
+permet de comprendre la force des régimes établis depuis longtemps tels
+que les anciennes monarchies. Un monarque peut être renversé facilement
+par des conspirateurs, mais ces derniers sont sans force contre les
+principes que le monarque représente. Napoléon tombé fut remplacé non
+par son héritier naturel, mais par celui des rois. Ce dernier incarnait
+un principe ancien, alors que le fils de l’Empereur personnifiait
+seulement des idées encore mal fixées dans les âmes.
+
+C’est pour la même raison qu’un ministre, si habile qu’on le suppose, si
+grands que soient les services rendus à son pays, pourra bien rarement
+renverser son souverain. Bismarck lui-même n’y aurait pas réussi. Ce
+grand ministre avait fait à lui seul l’unité de l’Allemagne, et
+cependant son maître n’eut qu’à le toucher du doigt pour qu’il
+s’évanouît. Un homme n’est rien devant un principe soutenu par
+l’opinion.
+
+Mais alors même que, pour des motifs divers, le principe qu’incarne un
+gouvernement est anéanti avec lui, comme cela arriva au moment de la
+Révolution, tous les éléments d’organisation de la société ne périssent
+pas en même temps.
+
+Si l’on ne connaissait de la France que ses bouleversements depuis plus
+d’un siècle, on pourrait la supposer vivant dans une profonde anarchie.
+Or, dans sa vie économique, industrielle, politique même, se manifeste
+au contraire une continuité paraissant indépendante de tous les
+bouleversements et de tous les régimes.
+
+C’est qu’à côté des grands événements dont s’occupe l’histoire, se
+trouvent les petits faits de la vie journalière que négligent de relater
+les livres. Ils sont dominés par d’impérieuses nécessités qui
+n’attendent pas. Leur ensemble forme la trame véritable de la vie d’un
+peuple.
+
+Alors que l’étude des grands événements nous montre le gouvernement
+nominal de la France fréquemment changé depuis un siècle, l’examen des
+petits événements journaliers prouve au contraire que son gouvernement
+réel s’est très peu transformé.
+
+Quels sont en effet les véritables conducteurs d’un peuple? Les rois et
+les ministres, pour les grandes circonstances sans doute, mais bien nul
+est leur rôle dans les petites réalités formant la vie de chaque jour.
+Les vraies forces directrices d’un pays, ce sont les administrations
+composées d’éléments impersonnels que les changements de régime
+n’atteignent jamais. Conservatrices des traditions, elles ont pour elles
+l’anonymat et la durée, et constituent un pouvoir occulte devant lequel
+tous les autres finissent par plier. Son action est même devenue telle,
+comme nous le montrerons dans cet ouvrage, qu’il menace de former un
+État anonyme plus fort que l’État officiel. La France en est ainsi
+arrivée à être progressivement gouvernée par des chefs de bureau et des
+commis. Plus on étudie l’histoire des révolutions, plus on constate
+qu’elles ne changent guère que des façades. Faire des révolutions est
+facile, modifier l’âme d’un peuple très difficile.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE RÔLE DU PEUPLE DANS LES RÉVOLUTIONS
+
+
+§ 1.--La stabilité et la malléabilité de l’âme nationale.
+
+La connaissance d’un peuple à un moment donné de son histoire implique
+celle de son milieu et surtout de son passé. On peut renier
+théoriquement ce passé, comme le firent les hommes de la Révolution et
+beaucoup de politiciens de l’heure présente, mais l’action en demeure
+indestructible.
+
+Dans le passé édifié par de lentes accumulations séculaires se forme
+l’agrégat de pensées, de sentiments, de traditions, de préjugés même
+constituant l’âme nationale qui fait la force d’une race. Sans elle pas
+de progrès possibles. Chaque génération nouvelle nécessiterait un
+recommencement.
+
+L’agrégat composant l’âme d’un peuple n’est solide qu’à la condition de
+posséder une certaine rigidité, mais cette rigidité ne doit pas dépasser
+la limite où la malléabilité serait impossible.
+
+Sans rigidité, l’âme ancestrale n’aurait aucune fixité et sans
+malléabilité elle ne pourrait s’adapter aux changements de milieu
+résultant des progrès de la civilisation.
+
+L’excès de malléabilité de l’âme nationale pousse un peuple à des
+révolutions incessantes. L’excès de rigidité le conduit à la décadence.
+Les espèces vivantes, comme les races humaines, disparaissent lorsque,
+trop stabilisées par un long passé, elles sont devenues incapables
+d’adaptation à de nouvelles conditions d’existence.
+
+Peu de peuples ont su réaliser un juste équilibre entre ces deux
+qualités contraires, stabilité et malléabilité. Les Romains dans
+l’antiquité, les Anglais dans les temps modernes peuvent être cités
+parmi ceux qui l’ont le mieux atteint.
+
+Les peuples dont l’âme est trop stabilisée font souvent les révolutions
+les plus violentes. N’ayant pas su progressivement évoluer et s’adapter
+aux changements de milieu, ils sont obligés de s’y adapter violemment
+quand cette adaptation devient indispensable.
+
+La stabilité ne s’acquiert que très lentement. L’histoire d’une race est
+surtout le récit de ses longs efforts pour stabiliser son âme. Tant
+qu’elle n’y a pas réussi, elle forme une poussière de barbares sans
+cohésion et sans force. Après les invasions de la fin de l’Empire
+romain, la France mit plusieurs siècles pour se constituer une âme
+nationale.
+
+Elle arriva enfin à la posséder, mais dans le cours des siècles cette
+âme finit par devenir trop rigide. Avec un peu plus de malléabilité,
+l’ancienne monarchie se fût lentement transformée comme elle le fit
+ailleurs et nous aurions évité, avec la révolution et ses conséquences,
+la lourde tâche de nous refaire une âme nationale.
+
+Les considérations précédentes montrent le rôle de la race dans la
+genèse des bouleversements et expliquent pourquoi la même révolution
+produit des effets si différents d’un peuple à un autre, pourquoi, par
+exemple, les idées de la Révolution française, accueillies avec tant
+d’enthousiasme chez certains peuples, furent repoussées par d’autres.
+
+Sans doute, l’Angleterre, pays pourtant très stable, a subi deux
+révolutions et fait périr un roi, mais le moule de son armature mentale
+était à la fois assez stable pour garder les acquisitions du passé et
+assez malléable pour le modifier seulement dans les limites nécessaires.
+Jamais elle ne songea comme les hommes de notre Révolution à détruire
+l’héritage ancestral dans le but de refaire une société nouvelle au nom
+de la raison.
+
+ «Tandis que le Français, écrit A. Sorel, méprisait son gouvernement,
+ détestait son clergé, haïssait sa noblesse et se révoltait contre ses
+ lois, l’Anglais était fier de sa religion, de sa constitution, de son
+ aristocratie, de sa Chambre des Lords. C’étaient comme autant de tours
+ de cette formidable bastille où il se retranchait, sous l’étendard
+ britannique, pour juger l’Europe et l’accabler de son dédain. Il
+ admettait bien qu’à l’intérieur de la place on s’en disputât le
+ commandement, mais il ne fallait point que l’étranger en approchât.»
+
+Le rôle joué par la race dans la destinée des peuples apparaît
+clairement encore dans l’histoire des perpétuelles révolutions des
+républiques espagnoles de l’Amérique. Composées de métis, c’est-à-dire
+d’individus dont des hérédités différentes ont dissocié les caractères
+ancestraux, ces populations n’ont pas d’âme nationale et par conséquent
+aucune stabilité. Un peuple de métis est toujours ingouvernable.
+
+Si l’on veut préciser davantage les dissemblances que crée la race entre
+les capacités politiques des peuples, il faut étudier la même nation
+successivement gouvernée par deux races différentes.
+
+L’événement n’est pas rare dans l’histoire. Il s’est manifesté récemment
+d’une façon frappante à Cuba et aux Philippines, passées instantanément
+de la domination espagnole à celle des États-Unis.
+
+On sait dans quel degré d’anarchie et de misère vivait Cuba sous la
+domination espagnole; on sait également à quel degré de prospérité cette
+île fut portée en quelques années quand elle tomba entre les mains des
+États-Unis.
+
+La même expérience se répéta aux Philippines, gouvernées depuis des
+siècles par la monarchie espagnole. Le pays avait fini par ne plus être
+qu’un vaste marécage, foyer d’épidémies de toutes sortes où végétait une
+population misérable sans commerce ni industrie. Après quelques années
+de domination américaine, la contrée était entièrement transformée, le
+paludisme, la fièvre jaune, la peste et le choléra avaient disparu. Les
+marais étaient desséchés; le territoire couvert de chemins de fer,
+d’usines et d’écoles. En treize ans la mortalité avait diminué des deux
+tiers.
+
+C’est à de tels exemples qu’il faut renvoyer les théoriciens n’ayant pas
+encore saisi ce que contient de profond le mot race, et à quel point
+l’âme ancestrale d’un peuple régit sa destinée.
+
+
+§ 2--Comment le peuple comprend les révolutions.
+
+Le rôle du peuple a été le même dans toutes les révolutions. Ce n’est
+jamais lui qui les conçoit, ni les dirige. Son action est déchaînée par
+des meneurs.
+
+C’est seulement lorsque ses intérêts directs sont lésés qu’on voit,
+comme récemment en Champagne, des fractions du peuple s’insurger
+spontanément. Un mouvement aussi localisé constitue une simple émeute.
+
+La révolution est facile lorsque les meneurs sont très influents. Le
+Portugal et le Brésil en ont fourni récemment des preuves. Mais c’est
+avec une extrême lenteur que les idées nouvelles pénètrent dans le
+peuple. Il accepte généralement une révolution sans savoir pourquoi et
+quand par hasard il arrive à comprendre ce pourquoi, la révolution est
+terminée depuis longtemps.
+
+Le peuple fait une révolution parce qu’on le pousse à la faire, mais
+tout en ne comprenant pas grand’chose aux idées de ses meneurs, il les
+interprète à sa façon et cette façon n’est pas du tout celle des vrais
+auteurs du mouvement. La Révolution française en fournit un frappant
+exemple.
+
+La Révolution de 1789 avait pour but réel de substituer au pouvoir de la
+noblesse celui de la bourgeoisie, c’est-à-dire de remplacer une ancienne
+élite, devenue incapable, par une élite nouvelle possédant des
+capacités.
+
+Il était peu question du peuple dans cette première phase de la
+Révolution. Sa souveraineté était proclamée, mais ne se traduisait que
+par le droit d’élire ses représentants.
+
+Très illettré, n’espérant pas comme la bourgeoisie monter sur l’échelle
+sociale, ne se sentant nullement l’égal des nobles et n’aspirant pas à
+le devenir, le peuple avait des vues et des intérêts fort différents de
+ceux des classes élevées de la société.
+
+Les luttes de l’Assemblée avec le pouvoir royal l’amenèrent à faire
+intervenir le peuple dans ces luttes. Il y intervint de plus en plus et
+la Révolution bourgeoise devint rapidement une Révolution populaire.
+
+Une idée étant sans force et n’agissant qu’à la condition d’avoir un
+substratum affectif et mystique pour soutien, les idées théoriques de la
+bourgeoisie devaient, pour agir sur le peuple, se transformer en une foi
+nouvelle bien claire dérivant d’intérêts pratiques évidents.
+
+Cette transformation se fit rapidement quand le peuple entendit les
+hommes envisagés par lui comme le gouvernement, lui assurer qu’il était
+l’égal de ses anciens maîtres. Il se considéra alors comme une victime
+et commença à piller, incendier, massacrer, s’imaginant exercer un
+droit.
+
+La grande force des principes révolutionnaires fut de donner bientôt
+libre cours aux instincts de barbarie primitive refrénés par les actions
+inhibitrices séculaires du milieu, de la tradition et des lois.
+
+Tous les freins sociaux qui contenaient jadis la multitude s’effondrant
+chaque jour, elle eut la notion d’un pouvoir illimité et la joie de voir
+traquer et dépouiller ses anciens maîtres. Devenue le peuple souverain
+ne pouvait-elle pas tout se permettre?
+
+La devise Liberté, Égalité, Fraternité, véritable manifestation de foi
+et d’espérance au début de la Révolution, ne servit bientôt plus qu’à
+couvrir d’une justification légale les sentiments de cupidité, jalousie,
+haine des supériorités, vrais moteurs des foules qu’aucune discipline ne
+refrène plus. C’est pourquoi en si peu de temps on aboutit aux
+désordres, aux violences et à l’anarchie.
+
+A partir du moment où la Révolution descendit de la bourgeoisie dans les
+couches populaires, elle cessa d’être une domination du rationnel sur
+l’instinctif et devint au contraire l’effort de l’instinctif pour
+dominer le rationnel.
+
+Ce triomphe légal d’instincts ataviques était redoutable. Tout l’effort
+des sociétés--effort indispensable pour leur permettre de subsister--fut
+constamment de refréner grâce à la puissance des traditions, des
+coutumes et des codes, certains instincts naturels légués à l’homme par
+son animalité primitive. Il est possible de les dominer--et un peuple
+est d’autant plus civilisé qu’il les domine davantage--mais on ne peut
+les détruire. L’influence de divers excitants les fait reparaître
+facilement. C’est pourquoi la libération des passions populaires est si
+dangereuse. Le torrent sorti de son lit n’y rentre pas sans avoir semé
+la dévastation: «Malheur à qui remue le fond d’une nation, disait
+Rivarol dès le début de la Révolution. Il n’est point de siècle de
+lumières pour la populace.»
+
+
+§ 3.--Rôle supposé du peuple pendant les révolutions.
+
+Les lois de la psychologie des foules montrent que le peuple n’agit
+jamais sans meneurs et que s’il prend une part considérable dans les
+révolutions en suivant et exagérant les impulsions reçues, il ne dirige
+jamais les mouvements qu’il exécute.
+
+Dans toutes les révolutions politiques, on retrouve l’action des
+meneurs. Ils ne créent pas les idées qui servent d’appui aux
+révolutions, mais les utilisent comme moyens d’action. Idées, meneurs,
+armées et foules constituent quatre éléments ayant chacun leur rôle dans
+toutes les révolutions.
+
+La foule, soulevée par les meneurs, agit surtout au moyen de sa masse.
+Son action est comparable à celle de l’obus perforant une cuirasse sous
+l’action d’une force qu’il n’a pas créée. Rarement la foule comprend
+quelque chose aux révolutions accomplies avec son concours. Elle suit
+docilement les meneurs sans même chercher à deviner ce qu’ils
+souhaitent. Elle renversa Charles X à cause de ses Ordonnances sans
+avoir aucune idée du contenu de ces dernières, et on l’aurait bien
+embarrassée en lui demandant plus tard pourquoi elle avait renversé
+Louis-Philippe.
+
+Illusionnés par les apparences, beaucoup d’auteurs, de Michelet à M.
+Aulard, ont cru que c’était le peuple qui avait fait notre grande
+Révolution.
+
+ «L’acteur principal, dit Michelet, est le peuple.»
+
+ «C’est une erreur de dire, écrit de son côté M. Aulard, que la
+ Révolution française a été faite par quelques individus distingués,
+ par quelques héros... je crois que, de tout le récit de la période
+ comprise entre 1789 et 1799, il ressort qu’aucun individu n’a mené les
+ événements, ni Louis XVI, ni Mirabeau, ni Danton, ni Robespierre.
+ Faut-il dire que c’est le peuple français qui fut le véritable héros
+ de la Révolution française? Oui, à condition de voir le peuple
+ français non à l’état de multitude, mais à l’état de groupes
+ organisés.»
+
+Dans un ouvrage récent, M. A. Cochin renchérit encore sur cette
+conception de l’action populaire.
+
+ «Et voici la merveille: Michelet a raison. A mesure qu’on les connaît
+ mieux, les faits semblent consacrer la fiction; cette foule sans chefs
+ et sans lois, l’image même du chaos, gouverne et commande, parle et
+ agit, pendant cinq ans, avec une précision, une suite, un ensemble
+ merveilleux. L’anarchie donne des leçons de discipline au parti de
+ l’ordre en déroute... 25 millions d’hommes, sur 30.000 lieues carrées,
+ agissent comme un seul.»
+
+Sans doute si cette simultanéité de conduite dans le peuple avait été
+spontanée, comme le suppose l’auteur, elle serait merveilleuse. M.
+Aulard lui-même s’est bien rendu compte de l’impossibilité d’un tel
+phénomène, car il a soin en parlant du peuple de dire qu’on se trouve
+devant des groupements, et que ces groupements peuvent avoir été
+conduits par des meneurs.
+
+ «Qui, par la suite, cimenta l’unité nationale? Qui sauva la nation
+ attaquée par le roi et déchirée par la guerre civile? Est-ce Danton?
+ Est-ce Robespierre? Est-ce Carnot? Certes, ces individus rendirent
+ service; mais, au vrai, l’unité fut maintenue, l’indépendance fut
+ assurée par le groupement des Français en communes et en sociétés
+ populaires. C’est l’organisation municipale et jacobine qui fit
+ reculer l’Europe coalisée contre la France. Cependant, dans chaque
+ groupe, si on y regarde de près, il y a deux ou trois individus plus
+ capables, qui, meneurs ou menés, exécutent les décisions, ont un air
+ de chefs, et qu’on peut appeler des chefs, mais qui (si par exemple on
+ lit les procès-verbaux de sociétés populaires) nous apparaissent
+ tirant leur force bien plus de leur groupe que d’eux-mêmes.»
+
+L’erreur de M. Aulard consiste à croire tous ces groupes sortis «d’un
+mouvement spontané de fraternité et de raison». Rien ne fut spontané
+dans ce mouvement. La France se trouvait alors couverte de milliers de
+petits clubs, recevant une impulsion unique du grand club jacobin de
+Paris et lui obéissant avec une docilité parfaite. Voilà ce qu’enseigne
+la réalité mais ce que les illusions jacobines ne permettent pas
+d’accepter[3].
+
+ [3] Dans les manuels d’histoire que M. Aulard rédige pour les classes,
+ en collaboration avec M. Debidour, le rôle attribué à l’entité
+ peuple est encore mieux marqué. On voit ce dernier intervenir sans
+ cesse spontanément; en voici quelques exemples:
+
+ _Journée du 20 juin._ «Le roi renvoya les membres girondins. Le
+ peuple de Paris indigné se leva spontanément, envahit les
+ Tuileries.»
+
+ _Journée du 10 août._ «L’Assemblée législative n’osa pas le
+ renverser: c’est le peuple de Paris aidé des fédérés des
+ départements qui opéra au prix de son sang cette révolution
+ nécessaire.»
+
+ _Lutte des Girondins et des Montagnards._ «Ces discordes étaient
+ fâcheuses en présence de l’ennemi. Le peuple y mit fin dans les
+ journées des 31 mai et 2 juin 1793, où il força la Convention à
+ expulser de son sein et à décréter d’arrestation les chefs des
+ Girondins.»
+
+
+§ 4.--L’entité peuple et ses éléments constitutifs.
+
+Afin de répondre à certaines conceptions théoriques, le peuple a été
+érigé en une entité mystique douée de tous les pouvoirs et de toutes les
+vertus, que les politiciens vantent sans cesse et accablent de
+flatteries. Nous allons voir ce qu’il faut penser de cette conception en
+étudiant le rôle du peuple dans notre révolution.
+
+Pour les Jacobins de cette époque, aussi bien que pour ceux de nos
+jours, l’entité peuple constitue une personnalité supérieure possédant
+l’attribut, spécial aux divinités, de n’avoir pas à rendre compte de ses
+actes et de ne se tromper jamais. On doit s’incliner humblement devant
+ses volontés. Le peuple peut tuer, piller, incendier, commettre les plus
+effroyables cruautés, élever aujourd’hui sur le pavois un héros et le
+jeter à l’égout demain, il n’importe. Les politiciens ne cesseront de
+vanter ses vertus, sa haute sagesse et de se prosterner devant chacune
+de ses décisions[4].
+
+ [4] Cette prétention commence d’ailleurs à paraître insoutenable aux
+ républicains les plus avancés:
+
+ «La rage des socialistes, écrit M. Clemenceau, est de douer de
+ toutes les vertus, comme d’une raison supérieure, la foule en qui la
+ raison, précisément, ne saurait être toujours éminente.» Le célèbre
+ homme d’État aurait été plus exact en disant que, dans la foule, la
+ raison non seulement n’est pas éminente, mais n’existe même à peu
+ près jamais.
+
+En quoi consiste réellement cette entité, fétiche mystique révéré des
+révolutionnaires depuis un siècle?
+
+Elle est décomposable en deux catégories distinctes. La première
+comprend les paysans, les commerçants, les travailleurs de toutes
+sortes, ayant besoin de tranquillité et d’ordre pour exercer leur
+métier. Ce peuple forme la majorité, mais une majorité qui ne fit jamais
+les révolutions. Vivant dans le labeur et le silence, il est ignoré des
+historiens.
+
+La seconde catégorie, qui joue un rôle capital dans tous Les troubles
+nationaux, se compose d’un résidu social subversif dominé par une
+mentalité criminelle. Dégénérés de l’alcoolisme et de la misère,
+voleurs, mendiants, miséreux, médiocres ouvriers sans travail
+constituent le bloc dangereux des armées insurrectionnelles.
+
+La crainte du châtiment empêche beaucoup d’entre eux d’être criminels en
+temps ordinaire, mais ils le deviennent dès que peuvent s’exercer sans
+danger leurs mauvais instincts.
+
+A cette tourbe sinistre sont dus les massacres qui ensanglantèrent
+toutes les révolutions.
+
+C’est elle qui, guidée par des meneurs, envahissait sans cesse nos
+grandes assemblées révolutionnaires. Ces bataillons du désordre
+n’avaient d’autre idéal que massacrer, piller, incendier. Leur
+indifférence pour les théories et les principes était complète.
+
+Aux éléments recrutés dans les couches les plus basses du peuple,
+viennent se joindre, par voie de contagion, une multitude d’oisifs,
+d’indifférents entraînés par le mouvement. Ils vocifèrent parce qu’on
+vocifère et s’insurgent parce qu’on s’insurge sans avoir d’ailleurs la
+plus vague idée du sujet pour lequel on vocifère et on s’insurge. La
+suggestion du milieu les domine entièrement et les fait agir.
+
+Ces foules bruyantes et malfaisantes, noyau de toutes les insurrections,
+de l’antiquité à nos jours, sont les seules que connaissent les
+rhéteurs. Elles constituent pour eux le peuple souverain. En fait, ce
+peuple souverain est surtout composé de la basse populace dont Thiers
+disait:
+
+ «Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs,
+ la vile populace n’a pas changé. Ces barbares pullulant au fond des
+ sociétés sont toujours prêts à la souiller de tous les crimes, à
+ l’appel de tous les pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les
+ causes...»
+
+A aucune époque de l’histoire, le rôle des éléments inférieurs de la
+population ne s’exerça avec autant de durée que pendant notre
+Révolution.
+
+Les massacres commencèrent dès que la bête populaire se trouva
+déchaînée, c’est-à-dire à partir de 1789, bien avant la Convention. Ils
+furent exécutés avec tous les raffinements possibles de cruauté. Durant
+les tueries de Septembre, les prisonniers étaient lentement tailladés à
+coups de sabre pour prolonger leur supplice et amuser les spectateurs
+qui éprouvaient une grande joie devant les convulsions des victimes et
+leurs hurlements de douleur.
+
+Des scènes analogues s’observèrent partout en France, même dans les
+premiers jours de la Révolution, alors que la guerre étrangère ni aucun
+prétexte ne pouvaient les excuser.
+
+De mars à septembre, toute une série d’incendies, de meurtres et de
+pillages ensanglantèrent la France entière. Taine en cite 120 cas.
+Rouen, Lyon, Strasbourg, etc., tombent au pouvoir de la populace.
+
+Le maire de Troyes, les yeux crevés à coups de ciseaux, est massacré
+après des heures de supplice. Le colonel de dragons Belzunce est dépecé
+vif. Dans beaucoup d’endroits on arrache le cœur des victimes pour le
+promener par la ville au bout d’une pique.
+
+Ainsi se conduit le bas peuple aussitôt que des mains imprudentes ont
+brisé le réseau de contraintes refrénant ses instincts de sauvagerie
+ancestrale. Il rencontre toutes les indulgences parce que les
+politiciens ont intérêt à le flatter. Mais supposons pour un instant les
+milliers d’êtres qui le constituent condensés en un seul. La
+personnalité ainsi formée apparaîtrait comme un monstre cruel et borné,
+dépassant en horreur les plus sanguinaires tyrans.
+
+Ce peuple impulsif et féroce a toujours été dominé facilement d’ailleurs
+dès qu’un pouvoir fort s’est dressé devant lui. Si sa violence est sans
+limite, sa servilité l’est également. Tous les despotismes l’ont eu pour
+serviteur. Les Césars sont sûrs de se voir acclamés par lui, qu’ils
+s’appellent Caligula, Néron, Marat, Robespierre ou Boulanger.
+
+ * * * * *
+
+A côté de ces hordes destructives, dont le rôle est capital pendant les
+révolutions, figure, nous l’avons dit plus haut, la masse du vrai peuple
+ne demandant qu’à travailler. Il bénéficie quelquefois des révolutions,
+mais ne songe pas à en faire. Les théoriciens révolutionnaires le
+connaissent peu et s’en défient, pressentant bien son fond traditionnel
+et conservateur. Noyau résistant d’un pays, il fait sa continuité et sa
+force. Très docile par crainte, entraîné facilement par les meneurs, il
+se laissera momentanément conduire, sous leur influence, à tous les
+excès, mais le poids ancestral de la race prendra bientôt le dessus et
+c’est pourquoi il se lasse vite des révolutions. Son âme traditionnelle
+l’incite rapidement à se dresser contre l’anarchie quand elle grandit
+trop. Il cherche alors le chef qui ramènera l’ordre.
+
+Ce peuple, résigné et tranquille, n’a pas évidemment des conceptions
+politiques bien hautes, ni bien compliquées. Son idéal gouvernemental,
+toujours simple, se rapproche fort de la dictature. C’est justement la
+raison pour laquelle, des républiques grecques à nos jours, cette forme
+de gouvernement suivit invariablement l’anarchie. Elle la suivit après
+la première Révolution, quand fut acclamé Bonaparte; elle la suivit
+encore après la seconde, quand, malgré toutes les oppositions, quatre
+plébiscites successifs élevèrent Louis Napoléon à la république,
+ratifièrent son coup d’État, rétablirent l’empire et en 1870, avant la
+guerre, approuvèrent son régime.
+
+Sans doute, dans ces dernières circonstances, le peuple se trompa. Mais,
+sans les menées révolutionnaires qui avaient engendré le désordre, il
+n’eût pas été conduit à chercher les moyens d’en sortir.
+
+Les faits rappelés dans ce chapitre ne doivent pas être oubliés si on
+veut bien comprendre les rôles divers du peuple pendant les révolutions.
+Son action est considérable mais fort différente de celle imaginée par
+des légendes dont la répétition seule fait la force.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES VARIATIONS INDIVIDUELLES DU CARACTÈRE PENDANT LES RÉVOLUTIONS
+
+
+§ 1.--Les transformations de la personnalité.
+
+J’ai longuement insisté, ailleurs, sur une théorie des caractères sans
+laquelle il est vraiment impossible de comprendre les transformations de
+la conduite à certains moments, notamment aux époques de révolutions. En
+voici les points principaux.
+
+Chaque individu possède, en dehors de sa mentalité habituelle, à peu
+près constante quand le milieu ne change pas, des possibilités variées
+de caractère que les événements font surgir.
+
+Les êtres qui nous entourent sont les êtres de certaines circonstances,
+mais non de toutes les circonstances. Notre moi est constitué par
+l’association d’innombrables moi cellulaires, résidus de personnalités
+ancestrales. Ils forment par leur combinaison des équilibres assez fixes
+quand le milieu social ne varie pas. Dès que ce milieu est
+considérablement modifié, comme dans les périodes de troubles, ces
+équilibres sont rompus et les éléments dissociés constituent, en
+s’agrégeant, une personnalité nouvelle qui se manifeste par des idées,
+des sentiments, une conduite très différents de ceux observés auparavant
+chez le même individu. C’est ainsi que pendant la Terreur, on vit
+d’honnêtes bourgeois, de pacifiques magistrats, réputés par leur
+douceur, devenir des fanatiques sanguinaires.
+
+Sous l’influence du milieu, une ancienne personnalité peut donc faire
+place à une autre entièrement nouvelle. Les acteurs des grandes crises
+religieuses et politiques semblent parfois pour cette raison d’une
+essence différente de la nôtre. Ils ne différaient pas de nous
+cependant. La répétition des mêmes événements ferait renaître les mêmes
+hommes.
+
+Napoléon avait parfaitement compris ces possibilités de caractère quand
+il disait à Sainte-Hélène:
+
+ «C’est parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos
+ déterminations politiques, que j’ai toujours été sans préjugés et fort
+ indulgent sur le parti que l’on avait suivi dans nos convulsions... En
+ révolution, on ne peut affirmer que ce qu’on a fait: il ne serait pas
+ sage d’affirmer qu’on n’aurait pas pu faire autre chose... Les hommes
+ sont difficiles à saisir, quand on veut être juste. Se
+ connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes? Il est des vices et
+ des vertus de circonstance.»
+
+Lorsque la personnalité normale a été désagrégée sous l’influence de
+certains événements, comment se forme une personnalité nouvelle? Par
+plusieurs moyens dont le plus actif sera l’acquisition d’une forte
+croyance. Elle oriente tous les éléments de l’entendement comme l’aimant
+agrège en courbes régulières les poussières d’un métal magnétique.
+
+Ainsi se forment les personnalités observées aux périodes de grandes
+crises les Croisades, la Réforme, la Révolution notamment.
+
+En temps normal, le milieu variant peu, on ne constate guère qu’une
+seule personnalité chez les individus qui nous entourent. Il arrive
+quelquefois cependant qu’ils en ont plusieurs, pouvant se substituer
+l’une à l’autre, dans certaines circonstances.
+
+Ces personnalités peuvent être contradictoires et même ennemies. Ce
+phénomène, exceptionnel à l’état normal, s’accentue considérablement
+dans certains états pathologiques. La psychologie morbide a observé
+plusieurs exemples de ces personnalités chez un seul sujet, tels les cas
+cités par Morton Prince et Pierre Janet.
+
+Dans toutes ces variations de personnalités, ce n’est pas l’intelligence
+qui se modifie, mais les sentiments, dont l’association forme le
+caractère.
+
+
+§ 2.--Éléments du caractère prédominant aux époques de révolutions.
+
+Pendant les révolutions, on voit se développer divers sentiments,
+réprimés habituellement, mais auxquels la destruction des freins sociaux
+donne libre cours.
+
+Ces freins, constitués par les codes, la morale, la tradition, ne sont
+pas toujours complètement brisés. Quelques-uns survivent aux
+bouleversements et servent un peu à enrayer l’explosion des sentiments
+dangereux.
+
+Le plus puissant de ces freins est l’âme de la race. Déterminant une
+façon de voir, de sentir et de vouloir commune à la plupart des
+individus d’un même peuple, elle constitue une coutume héréditaire, et
+rien n’est plus fort que le lien de la coutume.
+
+Cette influence de la race limite les variations d’un peuple et canalise
+sa destinée malgré tous les changements superficiels.
+
+A ne considérer par exemple que les récits de l’histoire, il semblerait
+que la mentalité française a prodigieusement varié pendant un siècle. En
+peu d’années, elle passe de la Révolution au Césarisme, retourne à la
+monarchie, fait encore une révolution, puis appelle un nouveau César. En
+réalité, les façades seules des choses avaient changé.
+
+Ne pouvant insister davantage sur les limites de la variabilité d’un
+peuple, nous allons étudier maintenant l’influence de certains éléments
+affectifs dont le développement pendant les révolutions contribue à
+modifier les personnalités individuelles ou collectives. Je mentionnerai
+surtout la haine, la peur, l’ambition, la jalousie, la vanité et
+l’enthousiasme. On observe leur influence dans les divers
+bouleversements de l’histoire, notamment au cours de notre grande
+Révolution. C’est elle surtout qui fournira nos exemples.
+
+
+La haine.--La haine dont furent animés, contre les personnes, les
+institutions et les choses, les hommes de la Révolution française est
+une des manifestations affectives qui frappent le plus quand on étudie
+leur psychologie. Ils ne détestaient pas seulement leurs ennemis, mais
+les membres de leur propre parti. «Si l’on acceptait sans réserve,
+disait récemment un écrivain, les jugements qu’ils ont portés les uns
+des autres, il n’y aurait eu parmi eux que traîtres, incapables,
+hâbleurs, vendus, assassins ou tyrans.» On sait de quelle haine, à peine
+apaisée par la mort de leurs adversaires, se poursuivirent Girondins,
+Dantonistes, Hébertistes, Robespierristes, etc.
+
+Une des principales causes de ce sentiment tient à ce que ces furieux
+sectaires, étant des apôtres possesseurs de la vérité pure, ne
+pouvaient, comme tous les croyants, tolérer la vue des infidèles. Une
+certitude mystique ou sentimentale s’accompagnant toujours du besoin de
+s’imposer, jamais convaincu ne recule devant les hécatombes, quand il en
+a le pouvoir.
+
+Si les haines séparant les hommes de la Révolution avaient été d’origine
+rationnelle, elles auraient peu duré, mais relevant de facteurs
+mystiques et affectifs, elles ne pouvaient pardonner. Leurs sources
+étant les mêmes, dans les divers partis, elles se manifestèrent chez
+tous avec une identique violence. On a prouvé, par des documents précis,
+que les Girondins ne furent pas moins sanguinaires que les Montagnards.
+Ils déclarèrent les premiers, avec Pétion, que les partis vaincus
+devaient périr. Ils tentèrent eux aussi, d’après M. Aulard, de justifier
+les massacres de Septembre. La Terreur ne doit pas être considérée comme
+un simple moyen de défense, mais comme le procédé général de destruction
+dont firent toujours usage les croyants triomphants à l’égard d’ennemis
+détestés. Les hommes supportant le mieux des divergences d’idées ne
+peuvent tolérer des différences de croyance.
+
+Dans les luttes politiques ou religieuses, le vaincu ne peut espérer de
+quartier. Depuis Sylla faisant couper la gorge à deux cents sénateurs et
+à cinq ou six mille Romains, jusqu’aux vainqueurs de la Commune qui
+fusillèrent ou mitraillèrent plus de vingt mille vaincus après leur
+victoire, cette loi sanguinaire n’a jamais fléchi. Constatée dans le
+passé elle le sera sans doute aussi dans l’avenir.
+
+Les haines de la Révolution n’eurent pas du reste pour unique origine
+des divergences de croyances. D’autres sentiments: jalousie, ambition,
+amour-propre les engendrèrent également. Ils contribuèrent à exagérer la
+haine entre les hommes des divers partis. Les rivalités d’individus
+aspirant à la domination conduisirent successivement à l’échafaud les
+chefs des divers groupes.
+
+Il faut bien constater, aussi, que le besoin de division et les haines
+qui en résultent semblent être des éléments constitutifs de l’âme
+latine. Elles coûtèrent l’indépendance à nos ancêtres gaulois, et
+avaient déjà frappé César:
+
+ «Pas de cité, disait-il, qui ne soit divisée en deux factions; pas de
+ canton, de village, de maison où ne soufflât l’esprit de parti. Il
+ était bien rare qu’une année s’écoulât sans que la cité fût en armes
+ pour attaquer ou repousser ses voisins.»
+
+L’homme, n’ayant pénétré que depuis peu de temps dans le cycle de la
+connaissance et étant toujours guidé par des sentiments et des
+croyances, on conçoit le rôle immense que la haine a joué dans son
+histoire.
+
+Le commandant Colin, professeur à l’École de guerre, fait remarquer,
+dans les termes suivants, l’importance de ce sentiment pendant certaines
+guerres:
+
+ «A la guerre plus que partout ailleurs, il n’y a pas de meilleure
+ inspiratrice que la haine; c’est elle qui fait triompher Blücher de
+ Napoléon. Analysez les plus belles manœuvres, les opérations les plus
+ décisives et, si elles ne sont pas l’œuvre d’un homme exceptionnel, de
+ Frédéric ou de Napoléon, vous les trouverez inspirées par la passion,
+ plus que par le calcul. Qu’eût été la guerre de 1870 sans la haine que
+ nous portaient les Allemands?
+
+L’auteur aurait pu ajouter que la haine intense des Japonais contre les
+Russes, qui les avaient tant humiliés, peut être rangée parmi les causes
+de leurs succès. Les soldats russes, ignorant jusqu’à l’existence des
+Japonais, n’avaient aucune animosité contre eux, et ce fut une des
+raisons de leur faiblesse.
+
+Sans doute, il fut beaucoup parlé de fraternité au moment de la
+Révolution, on en parle plus encore aujourd’hui. Pacifisme,
+humanitarisme, solidarisme sont devenus les mots d’ordre des partis
+avancés, mais on sait combien profondes sont les haines se dissimulant
+derrière ces termes et de quelles menaces la société actuelle est
+l’objet.
+
+
+La peur.--La peur joue un rôle presque aussi considérable que la haine
+dans les révolutions. Pendant la nôtre, on a pu constater de grands
+courages individuels et quantité de peurs collectives.
+
+En face de l’échafaud, les conventionnels furent toujours très braves;
+mais, devant les menaces des émeutiers envahissant l’assemblée, ils
+firent constamment preuve d’une pusillanimité excessive, obéissant aux
+plus absurdes injonctions, comme nous le verrons en résumant l’histoire
+des assemblées révolutionnaires.
+
+Toutes les formes de la peur s’observèrent à cette époque. Une des plus
+répandues fut la crainte de paraître modéré. Membres des assemblées,
+accusateurs publics, représentants en mission, juges des tribunaux
+révolutionnaires, etc., tous surenchérissaient sur leurs rivaux pour
+avoir l’air plus avancés. La peur fut un des éléments principaux des
+crimes commis à cette époque. Si, par miracle, elle avait pu être
+éliminée des assemblées révolutionnaires, leur conduite aurait été tout
+autre et la Révolution, par conséquent, très différemment orientée.
+
+
+L’ambition, la jalousie, la vanité, etc.--En temps normal l’influence de
+ces divers éléments affectifs est fortement contenue par les nécessités
+sociales. L’ambition par exemple se trouve forcément limitée dans une
+société hiérarchisée. Si le soldat devient quelquefois général, ce ne
+sera qu’après une longue attente. En temps de révolution, au contraire,
+il n’est plus besoin d’attendre. Chacun pouvant arriver presque
+instantanément aux premiers rangs, toutes les ambitions se trouvent
+violemment surexcitées. Le plus humble se croit apte aux plus hauts
+emplois, et, par ce fait même, sa vanité s’exagère démesurément.
+
+Toutes les passions se tenant un peu, en même temps que l’ambition et la
+vanité, on voit se développer également la jalousie contre ceux qui ont
+réussi plus vite que les autres.
+
+Ce rôle de la jalousie, toujours important durant les périodes
+révolutionnaires, le fut surtout pendant notre grande Révolution. La
+jalousie contre la noblesse constitua un de ses importants facteurs. La
+bourgeoisie s’était élevée en capacités et en richesses, au point de
+dépasser la noblesse. Bien que s’y mélangeant de plus en plus, elle se
+sentait, néanmoins, tenue à distance et en éprouvait un vif
+ressentiment. Cet état d’esprit avait inconsciemment rendu les bourgeois
+très partisans des doctrines philosophiques prêchant l’égalité.
+
+L’amour-propre blessé et la jalousie furent alors les causes de haines
+que nous ne comprenons guère aujourd’hui, où l’influence sociale de la
+noblesse est si nulle. Plusieurs conventionnels, Carrier, Marat, etc.,
+se souvenaient avec irritation d’avoir occupé des positions subalternes
+chez de grands seigneurs. Mme Roland n’avait jamais pu oublier que,
+invitée avec sa mère chez une grande dame, sous l’ancien régime, on les
+envoya dîner à l’office.
+
+Le philosophe Rivarol a très bien marqué dans le passage suivant, déjà
+cité par Taine, l’influence de l’amour-propre blessé et de la jalousie
+sur les haines révolutionnaires:
+
+ «Ce ne sont, écrit-il, ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni
+ tous les autres abus de l’autorité, ce ne sont point les vexations des
+ intendants et les longueurs ruineuses de la justice qui ont le plus
+ irrité la nation, c’est le préjugé de la noblesse pour lequel elle a
+ manifesté le plus de haine. Ce qui le prouve évidemment, c’est que ce
+ sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finance, enfin
+ tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le
+ petit peuple des villes et les paysans dans les campagnes.»
+
+Ces considérations fort exactes justifient en partie le mot de Napoléon:
+«La vanité a fait la Révolution, la liberté n’en a été que le prétexte.»
+
+
+L’enthousiasme.--L’enthousiasme des fondateurs de la Révolution égala
+celui des propagateurs de la foi de Mahomet. C’était bien, d’ailleurs,
+une religion que les bourgeois de la première Assemblée croyaient
+fonder. Ils s’imaginaient avoir détruit un vieux monde et bâti sur ses
+débris une civilisation différente. Jamais illusion plus séduisante
+n’enflamma le cœur des hommes. L’égalité et la fraternité, proclamées
+par les nouveaux dogmes, devaient faire régner, chez tous les peuples,
+un bonheur éternel. On avait rompu pour toujours avec un passé de
+barbarie et de ténèbres. Le monde régénéré serait à l’avenir illuminé
+par les radieuses clartés de la raison pure. Les plus brillantes
+formules oratoires saluèrent partout l’aurore entrevue.
+
+Si cet enthousiasme fut bientôt remplacé par les violences, c’est que le
+réveil avait été rapide et terrible. Ou conçoit aisément la fureur
+indignée avec laquelle les apôtres de la Révolution se dressèrent contre
+les obstacles journaliers opposés à la réalisation de leurs rêves. Ils
+avaient voulu rejeter le passé, oublier les traditions, refaire des
+hommes nouveaux. Or, le passé reparaissait sans cesse et les hommes
+refusaient de se transformer. Les réformateurs, arrêtés dans leur
+marche, ne voulurent pas céder. Ils tentèrent de s’imposer par la force
+d’une dictature qui fit vite regretter le régime renversé et le ramena
+finalement.
+
+Il est à remarquer que si l’enthousiasme des premiers jours ne dura pas
+dans les assemblées révolutionnaires, il se perpétua beaucoup plus
+longtemps dans les armées, et fit leur principale force. A vrai dire,
+les armées de la Révolution furent républicaines bien avant que la
+France le devînt, et restèrent républicaines longtemps après qu’elle ne
+l’était plus.
+
+ * * * * *
+
+Les variations de caractère examinées dans ce chapitre, étant
+conditionnées par certaines aspirations communes et des changements de
+milieu identiques, finissent par se concrétiser en un petit nombre de
+mentalités assez homogènes. N’envisageant que les plus caractéristiques,
+nous les ramènerons à quatre types: mentalité jacobine, mentalité
+mystique, mentalité révolutionnaire, mentalité criminelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA MENTALITÉ MYSTIQUE ET LA MENTALITÉ JACOBINE
+
+
+§ 1.--Classification des mentalités prédominantes en temps de
+révolution.
+
+Les classifications sans lesquelles l’étude des sciences est impossible,
+établissent forcément du discontinu dans le continu et restent toujours,
+pour cette raison, un peu artificielles. Elles sont cependant
+nécessaires, puisque le continu n’est accessible que sous forme de
+discontinu.
+
+Créer des distinctions tranchées entre les diverses mentalités observées
+aux époques de révolution, comme nous allons le faire, c’est visiblement
+séparer des éléments qui empiètent les uns sur les autres, se fusionnent
+ou se superposent. Il faut se résigner à perdre un peu en exactitude
+pour gagner en clarté. Les types fondamentaux énumérés à la fin du
+précédent chapitre et qui vont être décrits maintenant synthétisent des
+groupes échappant à l’analyse si on veut les étudier dans toute leur
+complexité.
+
+Nous avons montré que l’homme est conduit par des logiques différentes
+se juxtaposant sans s’influencer en temps normal. Sous l’action
+d’événements divers, elles entrent en conflit et les différences
+irréductibles qui les séparent se manifestent nettement, entraînant des
+bouleversements individuels et sociaux considérables.
+
+La logique mystique, que nous observerons bientôt dans l’âme jacobine,
+joue un très grand rôle. Mais elle n’est pas seule à agir. Les autres
+formes de logique: logique affective, logique collective et logique
+rationnelle peuvent prédominer, suivant les circonstances.
+
+
+§ 2.--La mentalité mystique.
+
+Laissant de côté, pour le moment, l’influence des logiques affective,
+rationnelle et collective, nous nous occuperons seulement du rôle
+considérable des éléments mystiques qui dominèrent tant de révolutions,
+la nôtre notamment.
+
+La caractéristique de l’esprit mystique consiste dans l’attribution d’un
+pouvoir mystérieux à des êtres ou des forces supérieures, concrétisés
+sous forme d’idoles, de fétiches, de mots et de formules.
+
+L’esprit mystique est à la base de toutes les croyances religieuses et
+de la plus grande partie des croyances politiques. Ces dernières
+s’évanouiraient souvent si on pouvait les dépouiller des éléments
+mystiques qui en sont les vrais supports.
+
+Greffée sur des sentiments et des impulsions passionnelles qu’elle
+oriente, la logique mystique donne leur force aux grands mouvements
+populaires. Des hommes très peu disposés à se faire tuer pour des
+raisons, sacrifient aisément leur vie à un idéal mystique devenu objet
+d’adoration.
+
+Les principes de la Révolution inspirèrent bientôt un élan
+d’enthousiasme mystique analogue à celui provoqué par les diverses
+croyances religieuses qui l’avaient précédée. Ils ne firent d’ailleurs
+que changer l’orientation d’une mentalité ancestrale, solidifiée par des
+siècles.
+
+Rien donc d’étonnant dans le zèle farouche des hommes de la Convention.
+Leur mentalité mystique fut la même que celle des protestants au moment
+de la Réforme. Les principaux héros de la Terreur, Couthon, Saint-Just,
+Robespierre, etc., étaient des apôtres. Semblables à Polyeucte,
+détruisant les autels des faux dieux pour propager sa foi, ils rêvaient
+de catéchiser l’univers. Leur enthousiasme s’épancha sur le monde.
+Persuadés que leurs formules magiques suffiraient à renverser les
+trônes, ils n’hésitaient pas à déclarer la guerre aux rois. Et comme une
+foi forte est toujours supérieure à une foi hésitante, ils combattirent
+victorieusement l’Europe.
+
+L’esprit mystique des chefs de la Révolution se trahissait dans les
+moindres détails de leur vie publique. Robespierre, convaincu de
+posséder l’appui du Très-Haut, assurait dans un discours que l’Être
+suprême avait «dès le commencement des temps décrété la République». En
+sa qualité de grand pontife d’une religion d’État, il fit voter par la
+Convention un décret déclarant que: «le peuple français reconnaît
+l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme». A la fête de
+cet Être suprême, assis sur une sorte de trône, il prononça un long
+sermon.
+
+Le club des Jacobins, dirigé par Robespierre, avait fini par prendre
+toutes les allures d’un concile. Maximilien y proclamait: «l’idée d’un
+grand être qui veille sur l’innocence opprimée et qui punit le crime
+triomphant».
+
+Tous les hérétiques critiquant l’orthodoxie jacobine étaient
+excommuniés, c’est-à-dire envoyés au tribunal révolutionnaire, dont on
+ne sortait que pour monter sur l’échafaud.
+
+La mentalité mystique, dont Robespierre fut le plus célèbre
+représentant, n’est pas morte avec lui. Des hommes de mentalité
+identique existent encore parmi les politiciens de nos jours. Les
+anciennes croyances religieuses ne règnent plus sur leur âme, mais elle
+est assujettie à des credo politiques vite imposés, comme Robespierre
+imposait le sien, s’ils en avaient la possibilité. Toujours prêts à
+faire périr, pour propager leur croyance, les mystiques de tous les âges
+emploient le même moyen de persuasion dès qu’ils deviennent les maîtres.
+
+Il est donc tout naturel que Robespierre compte beaucoup d’admirateurs
+encore. Les âmes moulées sur la sienne se rencontrent par milliers. En
+le guillotinant on n’a pas guillotiné ses conceptions des choses.
+Vieilles comme l’humanité, elles ne disparaîtront qu’avec le dernier
+croyant.
+
+Ce côté mystique des Révolutions échappe à la plupart des historiens.
+Ils persisteront longtemps encore à vouloir expliquer par la logique
+rationnelle une foule de phénomènes qui lui demeurent étrangers. J’ai
+déjà cité dans un autre chapitre ce passage de l’histoire de MM. Lavisse
+et Rambaud, où la Réforme est expliquée en disant qu’elle fut «le
+résultat des libres réflexions individuelles que suggèrent à des gens
+simples une conscience très pieuse et _une raison très hardie_».
+
+De tels mouvements ne sont jamais compris quand on leur suppose une
+origine rationnelle. Politiques ou religieuses, les croyances ayant
+soulevé le monde possèdent une origine commune et suivent les mêmes
+lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus souvent contre toute
+raison, qu’elles se sont formées. Bouddhisme, christianisme, islamisme,
+réforme, sorcellerie, jacobinisme, socialisme, spiritisme, etc.,
+semblent des croyances bien distinctes. Elles ont cependant, je le
+répète encore, des bases affectives et mystiques identiques et obéissent
+à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle. Leur puissance
+réside précisément en ce que la raison a aussi peu d’action pour les
+créer que pour les transformer.
+
+La mentalité mystique de nos apôtres politiques actuels est fort bien
+marquée dans un article consacré à un de nos derniers ministres, que je
+trouve dans un grand journal.
+
+ «On demande dans quelle catégorie se range M. A. S’imaginerait-il, par
+ hasard, appartenir au groupe de ceux qui ne croient pas? Quelle
+ dérision! On entend bien que M. A. n’adopte aucune foi positive, qu’il
+ maudit Rome et Genève, repousse tous les dogmes traditionnels et
+ toutes les Églises connues. Seulement, s’il fait ainsi table rase,
+ c’est pour fonder sur le terrain déblayé sa propre Église, plus
+ dogmatique qu’aucune autre, et sa propre inquisition dont la brutale
+ intolérance n’aurait rien à envier aux plus notoires Torquemada.
+
+ «Nous n’admettons pas, déclare-t-il, la neutralité scolaire. Nous
+ réclamons l’enseignement laïque dans toute sa plénitude et sommes, par
+ conséquent, adversaires de la liberté d’enseignement.» S’il ne parle
+ pas d’élever des bûchers, c’est à cause de l’évolution des mœurs dont
+ il est bien forcé de tenir compte malgré lui dans une certaine mesure.
+ Mais ne pouvant envoyer les individus au supplice, il invoque le bras
+ séculier pour condamner les doctrines à mort. C’est toujours
+ exactement le point de vue des grands inquisiteurs. C’est toujours le
+ même attentat contre la pensée. Ce libre penseur a l’esprit si libre
+ que toute philosophie qu’il n’accepte pas lui paraît non seulement
+ ridicule et grotesque, mais scélérate. Lui seul se flatte d’être en
+ possession de la vérité absolue. Il en a une si entière certitude que
+ tout contradicteur lui fait l’effet d’un monstre exécrable et d’un
+ ennemi public. Il ne soupçonne pas un instant que ses vues
+ personnelles ne sont après tout que des hypothèses pour lesquelles il
+ est d’autant plus risible de réclamer un privilège de droit divin
+ qu’elles suppriment précisément la divinité. Ou du moins elles
+ prétendent la supprimer; mais elles la rétablissent sous une autre
+ forme, qui induit aussitôt à regretter les anciennes. M. A. est un
+ sectateur de la déesse Raison, dont il fait un Moloch oppresseur et
+ altéré de sacrifices. Plus de liberté de pensée pour qui que ce soit,
+ excepté pour lui-même et ses amis: telle est la libre pensée de M. A.
+ La perspective est vraiment engageante! Mais on a peut-être abattu
+ trop d’idoles depuis quelques siècles pour se prosterner devant
+ celle-là.»
+
+Il faut souhaiter pour la liberté que ces sombres fanatiques ne
+deviennent pas définitivement nos maîtres.
+
+Étant donné le peu d’empire de la raison sur les croyances mystiques, il
+est bien inutile de vouloir discuter comme on le fait si souvent la
+valeur rationnelle d’idées révolutionnaires ou politiques quelconques.
+Leur influence seule nous intéresse. Peu importe que les théories sur
+l’égalité supposée des hommes, sur la bonté primitive, sur la
+possibilité de refaire les sociétés au moyen de lois, aient été
+démenties par l’observation et l’expérience. Ces vaines illusions
+doivent être rangées parmi les plus puissants mobiles d’action que
+l’humanité ait connus.
+
+
+§ 3.--La mentalité jacobine.
+
+Bien que le terme de mentalité jacobine ne fasse partie d’aucune
+classification, je l’emploie cependant, car il résume une combinaison
+nettement définie constituant une véritable espèce psychologique.
+
+Cette mentalité domine les hommes de la Révolution française, mais ne
+leur est pas spéciale puisqu’elle représente encore l’élément le plus
+actif de notre politique.
+
+La mentalité mystique étudiée plus haut est un facteur essentiel de
+l’âme jacobine, mais ne suffit pas à la constituer. D’autres éléments
+que nous allons examiner bientôt doivent intervenir.
+
+Les Jacobins ne se doutent nullement du reste de leur mysticisme. Ils
+prétendent, au contraire, être uniquement guidés par la raison pure.
+Pendant la Révolution, ils l’invoquaient sans cesse et la considéraient
+comme le seul guide de leur conduite.
+
+La plupart des historiens ont adopté cette conception rationaliste de
+l’âme jacobine et Taine a partagé la même erreur. C’est dans l’abus du
+rationalisme qu’il cherche l’origine d’une grande partie des actes des
+Jacobins. Les pages qu’il leur consacre contiennent d’ailleurs beaucoup
+de vérités et comme elles sont en outre très remarquables, j’en
+reproduis ici les plus importants fragments.
+
+ «Ni l’amour-propre exagéré, ni le raisonnement dogmatique ne sont
+ rares dans l’espèce humaine. En tout pays ces deux racines de l’esprit
+ jacobin subsistent indestructibles et souterraines. A vingt ans, quand
+ un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en même
+ temps que son orgueil. En premier lieu, quelle que soit la société
+ dans laquelle il est compris, elle est un scandale pour la raison
+ pure, car ce n’est pas un législateur philosophe qui l’a construite
+ d’après un principe simple, ce sont des générations successives qui
+ l’ont arrangée d’après leurs besoins multiples et changeants. Elle
+ n’est pas l’œuvre de la logique mais de l’histoire, et le raisonneur
+ débutant lève les épaules à l’aspect de cette vieille bâtisse dont
+ l’assise est arbitraire, dont l’architecture est incohérente, et dont
+ les raccommodages sont apparents... La plupart des jeunes gens,
+ surtout ceux qui ont leur chemin à faire, sont plus ou moins jacobins
+ au sortir du collège... Les Jacobins naissent dans la décomposition
+ sociale ainsi que des champignons dans un terrain qui fermente...
+ Considérez les monuments authentiques de sa pensée... les discours de
+ Robespierre et Saint-Just, les débats de la Législative et de la
+ Convention, les harangues, adresses et rapports des Girondins et des
+ Montagnards... Jamais on n’a tant parlé pour si peu dire, le verbiage
+ creux et l’emphase ronflante noient toute vérité sous leur monotonie
+ et sous leur enflure... Pour les fantômes de sa cervelle raisonnante,
+ le Jacobin est plein de respect; à ses yeux ils sont plus réels que
+ les hommes vivants et leur suffrage est le seul dont il tienne
+ compte... il marchera avec sincérité dans le cortège que lui fait un
+ peuple imaginaire... Les millions de volontés métaphysiques qu’il a
+ fabriquées à l’image de la sienne le soutiendront de leur assentiment
+ unanime et il projettera dans le dehors comme un chœur d’acclamation
+ triomphale, l’écho intérieur de sa propre voix.»
+
+Tout en admirant la description de Taine, je crois qu’il n’a pas saisi
+exactement la véritable psychologie du Jacobin.
+
+L’âme du vrai Jacobin, aussi bien à l’époque de la Révolution que de nos
+jours, se compose d’éléments qu’il faut dissocier pour en saisir le
+rôle.
+
+Cette analyse montre tout d’abord que le Jacobin n’est pas un
+rationaliste, mais un croyant. Loin d’édifier sa croyance sur la raison,
+il moule la raison sur sa croyance et si ses discours sont imprégnés de
+rationalisme, il en use très peu dans ses pensées et sa conduite.
+
+Un Jacobin raisonnant autant qu’on le lui reproche serait accessible
+quelquefois à la voix de la raison. Or une observation, faite de la
+Révolution à nos jours, démontre que le Jacobin, et c’est d’ailleurs sa
+force, n’est jamais influencé par un raisonnement, quelle qu’en soit la
+justesse.
+
+Et pourquoi ne l’est-il pas? Uniquement parce que sa vision des choses
+toujours très courte ne lui permet pas de résister aux impulsions
+passionnelles puissantes qui le mènent.
+
+Ces deux éléments, raison faible et passions fortes, ne suffiraient pas
+à constituer la mentalité jacobine. Il en existe un autre encore.
+
+La passion soutient les convictions, mais ne les crée guère. Or, le vrai
+Jacobin a des convictions énergiques. Quel sera leur soutien? C’est ici
+qu’apparaît le rôle de ces éléments mystiques dont nous avons étudié
+l’action. Le Jacobin est un mystique qui a remplacé ses vieilles
+divinités par des dieux nouveaux. Imbu de la puissance des mots et des
+formules, il leur attribue un pouvoir mystérieux. Pour servir ces
+divinités exigeantes, il ne reculera pas devant les plus violentes
+mesures. Les lois votées par nos Jacobins actuels en fournissent la
+preuve.
+
+La mentalité jacobine se rencontre surtout chez les caractères
+passionnés et bornés. Elle implique, en effet, une pensée étroite et
+rigide, rendant inaccessible à toute critique, à toute considération
+étrangère à la foi.
+
+Les éléments mystiques et affectifs qui dominent l’âme du Jacobin le
+condamnent à un extrême simplisme. Ne saisissant que les relations
+superficielles des choses, rien ne l’empêche de prendre pour des
+réalités les images chimériques nées dans son esprit. Les enchaînements
+des phénomènes et leurs conséquences lui échappent. Jamais il ne
+détourne les yeux de son rêve.
+
+Ce n’est pas, on le voit, par le développement de sa logique rationnelle
+que pèche le Jacobin. Il en possède très peu et pour ce motif devient
+souvent fort dangereux. Là où un homme supérieur hésiterait ou
+s’arrêterait, le Jacobin, qui met sa faible raison au service de ses
+impulsions, marche avec certitude.
+
+Si donc le Jacobin est un grand raisonneur cela ne signifie nullement
+qu’il soit guidé par la raison. Alors qu’il s’imagine être conduit par
+elle, son mysticisme et ses passions le mènent. Comme tous les
+convaincus confinés dans le champ de la croyance, il n’en peut sortir.
+
+Véritable théologien combatif, il ressemble étonnamment à ces disciples
+de Calvin, décrits dans un précédent chapitre. Hypnotisés par leur foi,
+rien ne pouvait les fléchir. Tous les contradicteurs de leur croyance
+étaient jugés dignes de mort. Eux aussi semblaient être de puissants
+raisonneurs. Ignorant comme les Jacobins les forces secrètes qui les
+menaient, ils pensaient n’avoir que la raison pour guide alors qu’en
+réalité le mysticisme et la passion étaient leurs seuls maîtres.
+
+Le Jacobin vraiment rationaliste serait incompréhensible et ne servirait
+qu’à faire désespérer de la raison. Le Jacobin passionné et mystique est
+au contraire fort intelligible.
+
+Avec ces trois éléments: raison très faible, passions très fortes et
+mysticisme intense nous avons les véritables composantes psychologiques
+de l’âme du Jacobin.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA MENTALITÉ RÉVOLUTIONNAIRE ET LA MENTALITÉ CRIMINELLE
+
+
+§ 1.--La Mentalité révolutionnaire.
+
+Nous venons de constater que les éléments mystiques sont une des
+composantes de l’âme jacobine. Nous allons les voir entrer encore dans
+une autre forme de mentalité assez nettement définie la mentalité
+révolutionnaire.
+
+Les sociétés de chaque époque ont toujours contenu un certain nombre
+d’esprits inquiets, instables et mécontents, prêts à s’insurger contre
+un ordre quelconque de choses établi. Ils agissent par simple goût de la
+révolte et si un pouvoir magique réalisait sans aucune restriction leurs
+désirs, ils se révolteraient encore.
+
+Cette mentalité spéciale résulte souvent d’un défaut d’adaptation de
+l’individu à son milieu ou d’un excès de mysticisme, mais elle peut être
+aussi une question de tempérament ou provenir de troubles pathologiques.
+
+Le besoin de révolte présente des degrés d’intensité fort divers, depuis
+le simple mécontentement exhalé en paroles contre les hommes et les
+choses jusqu’au besoin de les détruire. Parfois l’individu tourne contre
+lui-même la fureur révolutionnaire qu’il ne peut exercer autrement. La
+Russie est pleine de ces forcenés qui non contents des incendies et des
+bombes, lancées au hasard dans les foules, finissent comme les skopzis
+et autres membres de sectes analogues par se mutiler eux-mêmes.
+
+Ces perpétuels révoltés sont généralement des êtres suggestibles dont
+l’âme mystique est obsédée par des idées fixes. Malgré l’énergie
+apparente que semblent indiquer leurs actes, ils ont un caractère faible
+et restent incapables de se dominer assez pour résister aux impulsions
+qui les gouvernent. L’esprit mystique dont ils sont animés fournit des
+prétextes à leurs violences et les fait se considérer comme de grands
+réformateurs.
+
+En temps normal, les révoltés que chaque société renferme sont contenus
+par les lois, le milieu, en un mot par toutes les contraintes sociales
+et restent sans influence. Dès que se manifestent des périodes de
+troubles, ces contraintes faiblissent et les révoltés peuvent donner
+libre cours à leurs instincts. Ils deviennent alors les meneurs attitrés
+des mouvements. Peu leur importe le motif de la révolution, ils se
+feront tuer indifféremment pour obtenir le drapeau rouge, le drapeau
+blanc ou la libération de pays dont ils ont entendu vaguement parler.
+
+L’esprit révolutionnaire n’est pas toujours poussé aux extrêmes qui le
+rendent dangereux. Lorsqu’au lieu de dériver d’impulsions affectives ou
+mystiques il a une origine intellectuelle, il peut devenir une source de
+progrès. C’est grâce aux esprits assez indépendants pour être
+intellectuellement révolutionnaires qu’une civilisation réussit à se
+soustraire au joug des traditions et de l’habitude quand il devient trop
+lourd. Les sciences, les arts, l’industrie ont progressé surtout par
+eux. Galilée, Lavoisier, Darwin, Pasteur furent des révolutionnaires.
+
+S’il n’est pas nécessaire pour un peuple de posséder beaucoup d’esprits
+semblables, il lui est indispensable d’en avoir quelques-uns. Sans eux
+l’homme habiterait encore les primitives cavernes.
+
+La hardiesse révolutionnaire qui met sur la voie des découvertes
+implique des facultés très rares. Elle nécessite notamment une
+indépendance d’esprit suffisante pour échapper à l’influence des
+opinions courantes et un jugement permettant de saisir, sous les
+analogies superficielles, les réalités qu’elles dissimulent. Cotte forme
+d’esprit révolutionnaire est créatrice, alors que celle examinée plus
+haut est destructrice.
+
+La mentalité révolutionnaire pourrait donc être comparée à certains
+états physiologiques utiles dans la vie de l’individu, mais qui,
+exagérés, prennent une forme pathologique toujours nuisible.
+
+
+§ 2.--La mentalité criminelle.
+
+Toutes les sociétés civilisées traînent fatalement derrière elles un
+résidu de dégénérés, d’inadaptés, atteints de tares variées. Vagabonds,
+mendiants, repris de justice, voleurs, assassins, miséreux, vivant au
+jour le jour, constituent la population criminelle des grandes cités.
+Dans les périodes ordinaires ces déchets de la civilisation sont à peu
+près contenus par la police et les gendarmes. Pendant les révolutions,
+rien ne les maintenant plus, ils peuvent exercer facilement leurs
+instincts de meurtre et de rapine. Dans cette lie les révolutionnaires
+de tous les âges sont sûrs de trouver des soldats. Avides seulement de
+piller et de massacrer, peu leur importe la cause qu’ils sont censés
+défendre. Si les chances de meurtre et de pillage sont plus nombreuses
+dans le parti combattu, ils changeront très vite de drapeau.
+
+A ces criminels proprement dits, plaie incurable de toutes les sociétés,
+on doit joindre encore la catégorie des demi-criminels. Malfaiteurs
+d’occasion, ils ne sont jamais en révolte quand la crainte de l’ordre
+établi les maintient, mais s’enrôleront dans des bandes révolutionnaires
+dès que cet ordre faiblira.
+
+Ces deux catégories: criminels habituels et criminels d’occasion,
+forment une armée du désordre apte seulement au désordre. Tous les
+révolutionnaires, tous les fondateurs de ligues religieuses ou
+politiques, se sont constamment appuyés sur elle.
+
+Nous avons dit déjà que cette population à mentalité criminelle exerça
+une influence considérable pendant la Révolution française. Elle figura
+toujours au premier rang dans les émeutes qui se succédaient presque
+quotidiennement. Certains historiens nous parlent avec une sorte de
+respect ému des volontés que le peuple souverain portait à la
+Convention, envahissant la salle armé de piques dont quelques têtes
+récemment coupées ornaient parfois les extrémités. Si on analysait de
+quels éléments se composaient alors ces prétendues délégations du peuple
+souverain, on constaterait qu’à côté d’un petit nombre d’âmes simples,
+subissant les impulsions des meneurs, la masse était formée surtout des
+bandits que je viens de dire. A eux sont dus les meurtres innombrables
+dont ceux de septembre et de la princesse de Lamballe constituent les
+types.
+
+Ils firent trembler toutes les grandes assemblées de la Constituante à
+la Convention et pendant dix ans contribuèrent à ravager la France. Si,
+par un miracle, l’armée des criminels avait pu être éliminée, la marche
+de la Révolution eût été bien différente. Ils l’ensanglantèrent de son
+aurore à son déclin. La raison ne peut rien sur eux et ils peuvent
+beaucoup contre elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PSYCHOLOGIE DES FOULES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+§ 1.--Caractères généraux des foules.
+
+Quelles que soient leurs origines, les révolutions ne produisent tous
+leurs effets qu’après avoir pénétré dans l’âme des multitudes. Elles
+représentent donc une conséquence de la psychologie des foules.
+
+Bien qu’ayant longuement étudié dans un autre ouvrage la psychologie
+collective, je suis obligé d’en rappeler ici les lois principales.
+
+L’homme, faisant partie d’une multitude, diffère beaucoup du même homme
+isolé. Son individualité consciente s’évanouit dans la personnalité
+inconsciente de la foule.
+
+Un contact matériel n’est pas absolument nécessaire pour donner à
+l’individu la mentalité d’une foule. Des passions et des sentiments
+communs, provoqués par certains événements, suffisent souvent à la
+créer.
+
+L’âme collective momentanément formée représente un agrégat très
+spécial. Sa principale caractéristique est de se trouver entièrement
+dominée par des éléments inconscients, soumis à une logique
+particulière: la logique collective.
+
+Parmi les autres caractéristiques des foules il faut encore mentionner
+leur crédulité infinie, leur sensibilité exagérée, l’imprévoyance et
+l’incapacité à se laisser influencer par un raisonnement. L’affirmation,
+la contagion, la répétition et le prestige constituent à peu près les
+seuls moyens de les persuader. Réalités et expériences sont sans effet
+sur elles. On peut faire tout admettre à la multitude. Rien n’est
+impossible à ses yeux.
+
+En raison de l’extrême sensibilité des foules, leurs sentiments, bons ou
+mauvais, sont toujours exagérés. Cette exagération s’accroît encore aux
+époques de révolution. La moindre excitation porte alors les multitudes
+à de furieux agissements. Leur crédulité, si grande déjà à l’état
+normal, augmente également; les histoires les plus invraisemblables sont
+acceptées. Arthur Young raconte que, visitant des sources près de
+Clermont au moment de la Révolution, son guide fut arrêté par le peuple
+persuadé qu’il venait sur l’ordre de la reine miner la ville pour la
+faire sauter. Les plus horribles contes circulaient alors sur la famille
+royale, considérée comme une réunion de goules et de vampires.
+
+Ces divers caractères montrent que l’homme en foule descend beaucoup sur
+l’échelle de la civilisation. Devenu un barbare, il en manifeste les
+défauts et les qualités: violences momentanées, comme aussi
+enthousiasmes et héroïsmes. Dans le domaine intellectuel une foule est
+toujours inférieure à l’homme isolé. Dans le domaine moral et
+sentimental, elle peut lui être supérieure. Une foule accomplira aussi
+facilement un crime qu’un acte d’abnégation.
+
+Les caractères personnels s’évanouissant dans les foules, leur action
+est considérable sur les individus dont elles sont formées. L’avare y
+devient prodigue, le sceptique croyant, l’honnête homme criminel, le
+lâche un héros. Les exemples de telles transformations abondent pendant
+notre Révolution.
+
+Faisant partie d’un jury ou d’un parlement, l’homme collectif rend des
+verdicts ou vote des lois, auxquels à l’état isolé il n’eût certainement
+jamais songé.
+
+Une des conséquences les plus marquées de l’influence d’une collectivité
+sur les individus qui la composent est l’unification de leurs sentiments
+et de leurs volontés. Cette unité psychologique confère aux foules une
+grande force.
+
+La formation d’une telle unité mentale résulte surtout de ce que, dans
+une foule, sentiments, gestes et actions, sont extrêmement contagieux.
+Acclamations de haine, de fureur ou d’amour y sont immédiatement
+approuvées et répétées.
+
+Comment naissent cette volonté et ces sentiments communs? Ils se
+propagent par contagion, mais un point de départ est nécessaire pour
+créer cette contagion. Le meneur, dont nous allons bientôt examiner
+l’action dans les mouvements révolutionnaires, remplit ce rôle. Sans
+meneur, la foule est un être amorphe, incapable d’action.
+
+La connaissance des lois guidant la psychologie des foules est
+indispensable pour interpréter les événements de notre Révolution,
+comprendre la conduite des assemblées révolutionnaires et les
+transformations singulières des hommes qui en firent partie. Poussés par
+les forces inconscientes de l’âme collective, ils disaient le plus
+souvent ce qu’ils ne voulaient pas dire et votaient ce qu’ils n’auraient
+pas voulu voter.
+
+Si les lois de la psychologie collective ont été quelquefois devinées
+d’instinct par des hommes d’État supérieurs, il faut bien constater que
+la plupart des gouvernements les ont méconnues et les méconnaissent
+encore. C’est pour les avoir ignorées que plusieurs d’entre eux
+tombèrent si aisément. Quand on voit avec quelle facilité furent
+renversés par une petite émeute certains régimes, celui de
+Louis-Philippe notamment, les dangers de l’ignorance de la psychologie
+collective apparaissent clairement. Le maréchal commandant, en 1848, les
+troupes, plus que suffisantes pour défendre le roi, ignorait
+certainement que dès qu’on laisse la foule se mélanger à la troupe,
+cette dernière, paralysée par suggestion et contagion, cesse de remplir
+son rôle. Il ne savait pas davantage que la multitude étant très
+sensible au prestige il faut pour agir sur elle un grand déploiement de
+forces qui enraye aussitôt les démonstrations hostiles. Il ignorait
+également que les attroupements doivent être immédiatement dispersés.
+Toutes ces choses ont été enseignées par l’expérience, mais à cette
+époque on n’en avait pas compris les leçons. Au moment de la grande
+Révolution la psychologie des foules était plus insoupçonnée encore.
+
+
+§ 2.--Comment la stabilité de l’âme de la race limite les oscillations
+de l’âme des foules.
+
+Un peuple peut à la rigueur être assimilé à une foule. Il en possède
+certains caractères, mais les oscillations de ces caractères sont
+limitées par l’âme de sa race. Cette dernière conserve une fixité
+inconnue à l’âme transitoire d’une foule.
+
+Quand un peuple possède une âme ancestrale stabilisée par un long passé,
+l’âme de la foule est toujours dominée par elle.
+
+Un peuple diffère encore d’une foule en ce qu’il se compose d’une
+collection de groupes, ayant chacun des intérêts et des passions
+différents. Dans une foule proprement dite, un rassemblement populaire,
+par exemple, se trouvent au contraire des unités pouvant appartenir à
+des catégories sociales dissemblables.
+
+Un peuple semble parfois aussi mobile qu’une foule, mais il ne faut pas
+oublier que derrière sa mobilité, derrière ses enthousiasmes, ses
+violences et ses destructions, persistent des instincts conservateurs
+très tenaces maintenus par l’âme de la race. L’histoire de la Révolution
+et du siècle qui l’a suivie montre combien l’esprit conservateur finit
+par dominer l’esprit de destruction. Plus d’un régime brisé par le
+peuple fut bientôt restauré par lui.
+
+On n’agit pas aussi facilement sur l’âme d’un peuple, c’est-à-dire sur
+l’âme d’une race, que sur celle des foules. Les moyens d’action sont
+indirects et plus lents (journaux, conférences, discours, livres, etc.).
+Les éléments de persuasion se ramènent toujours d’ailleurs à ceux déjà
+décrits: affirmation, répétition, prestige et contagion.
+
+La contagion mentale peut gagner instantanément tout un peuple, mais le
+plus souvent elle s’opère lentement, de groupe à groupe. Ainsi se
+propagea en France la Réforme.
+
+Un peuple est beaucoup moins excitable qu’une foule. Cependant, certains
+événements: insulte nationale, menace d’invasion, etc., peuvent le
+soulever instantanément. Pareil phénomène fut constaté plusieurs fois
+pendant la Révolution, notamment à l’époque du manifeste insolent lancé
+par le duc de Brunswick. Ce dernier connaissait bien mal la psychologie
+de notre race quand il proféra ses menaces. Non seulement il nuisit
+considérablement à la cause de Louis XVI, mais encore à la sienne
+puisque son intervention fit surgir du sol une armée pour le combattre.
+
+Cette brusque explosion des sentiments d’une race s’observe d’ailleurs
+chez tous les peuples. Napoléon ne comprit point leur puissance quand il
+envahit l’Espagne et la Russie. On peut désagréger facilement l’âme
+transitoire d’une foule, on est impuissant contre l’âme permanente d’une
+race. Certes le paysan russe était un être bien indifférent, bien
+grossier, bien borné, et cependant à la première annonce d’une invasion
+il fut transformé. On en jugera par ce fragment d’une lettre
+d’Élisabeth, femme de l’empereur Alexandre Ier.
+
+ «Du moment que Napoléon eut passé nos frontières, c’était comme une
+ étincelle électrique qui s’étendit dans toute la Russie, et si
+ l’immensité de son étendue avait permis que dans le même moment on en
+ fût instruit dans tous les coins de l’empire, il se serait élevé un
+ cri d’indignation si terrible qu’il aurait, je crois, retenti au bout
+ de l’univers. A mesure que Napoléon avance, ce sentiment s’élève
+ davantage. Des vieillards qui ont perdu tous leurs biens ou à peu près
+ disent: «Nous trouverons moyen de vivre. Tout est préférable à une
+ paix honteuse.» Des femmes qui ont tous les leurs à l’armée ne
+ regardent les dangers qu’ils courent que comme secondaires et ne
+ craignent que la paix. Cette paix qui serait l’arrêt de mort de la
+ Russie ne peut pas se faire, heureusement. L’empereur n’en conçoit pas
+ l’idée, et quand même il le voudrait, il ne le pourrait pas. Voilà le
+ beau héroïque de notre position.»
+
+L’impératrice cite à sa mère les deux traits suivants, qui donnent une
+idée du degré de résistance de l’âme des Russes:
+
+ «Les Français avaient attrapé quelques malheureux paysans à Moscou
+ qu’ils comptaient faire servir dans leurs rangs, et pour qu’ils ne
+ puissent pas échapper, ils les marquaient dans la main comme on marque
+ les chevaux dans les haras. Un d’eux demanda ce que signifiait cette
+ marque; on lui dit que cela signifiait qu’il était soldat français.
+ «Quoi! je suis soldat de l’empereur des Français!» dit-il. Et,
+ sur-le-champ, il prend sa hache, coupe sa main et la jette aux pieds
+ des assistants en disant: «Tenez, voilà votre marque!»
+
+ «A Moscou également, les Français avaient pris vingt paysans dont ils
+ voulaient faire un exemple pour effrayer les villages qui enlevaient
+ les fourrageurs Français et faisaient la guerre aussi bien que des
+ détachements de troupes régulières. Ils les rangent contre un mur et
+ leur lisent leur sentence en russe. On s’attendait qu’ils
+ demanderaient grâce; au lieu de cela ils prennent congé l’un de
+ l’autre et font leur signe de croix. On tire sur le premier; on
+ s’attendait à ce que les autres effrayés demanderaient grâce et
+ promettraient de changer de conduite. On tire sur le second et le
+ troisième, et ainsi de suite sur tous les vingt sans qu’un seul ait
+ tenté d’implorer _la clémence_ de l’ennemi. Napoléon n’a pas eu une
+ seule fois le plaisir de profaner ce mot en Russie.»
+
+Parmi les caractéristiques de l’âme populaire, il faut mentionner encore
+qu’elle fut, chez tous les peuples et à tous les âges, saturée de
+mysticisme. Le peuple sera toujours convaincu que des êtres supérieurs:
+divinités, gouvernements ou grands hommes, ont le pouvoir de changer les
+choses à leur gré. Ce côté mystique provoque chez lui un besoin intense
+d’adorer. Il lui faut un fétiche: personnage ou doctrine. C’est
+pourquoi, menacé par l’anarchie, il réclame un Messie sauveur.
+
+Comme les foules, mais plus lentement, les peuples passent de
+l’adoration à la haine. Héros à telle époque, le même personnage peut
+finir sous les malédictions. Ces variations d’opinions populaires sur
+les personnages politiques s’observent dans tous les pays. L’histoire de
+Cromwell en fournit un très curieux exemple[5].
+
+ [5] Après avoir renversé une dynastie et refusé la couronne, il fut
+ enterré comme un roi, parmi les rois. Deux ans après, son corps
+ était arraché de la tombe, sa tête, coupée par le bourreau,
+ accrochée au-dessus de la porte du Parlement. Il y a peu de temps on
+ lui élevait une statue. L’ancien anarchiste devenu autocrate figure
+ maintenant dans le panthéon des demi-dieux.
+
+
+§ 3.--Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires.
+
+Toutes les variétés de foules: homogènes ou hétérogènes, assemblées,
+peuples, clubs, etc., sont, nous l’avons souvent répété, des agrégats
+incapables d’unité et d’action, tant qu’ils n’ont pas trouvé un maître
+pour les diriger.
+
+J’ai montré ailleurs, en utilisant certaines expériences physiologiques,
+que l’âme collective inconsciente de la foule semble liée à l’âme du
+meneur. Ce dernier lui donne une volonté unique et lui impose une
+obéissance absolue.
+
+Le meneur agit surtout sur la foule par suggestion. De la façon dont est
+provoquée cette dernière, dépend son succès. Beaucoup d’expériences
+montrent à quel point il est aisé de suggestionner une collectivité[6].
+
+ [6] Parmi les expériences nombreuses faites pour le prouver, une des
+ plus remarquables fut réalisée sur les élèves de son cours par le
+ professeur Glosson et publiée par la _Revue Scientifique_ du 28
+ octobre 1899:
+
+ «J’avais, dit-il, préparé une bouteille, remplie d’eau distillée,
+ soigneusement enveloppée de coton et enfermée dans une boîte. Après
+ quelques autres expériences, je déclarai que je désirais me rendre
+ compte avec quelle rapidité une odeur se diffusait dans l’air, et je
+ demandai aux assistants de lever la main aussitôt qu’ils sentiraient
+ l’odeur. Je déballai la bouteille et je versai l’eau sur le coton en
+ éloignant la tête pendant l’opération, puis je pris une montre à
+ secondes, et attendis le résultat. J’expliquai que j’étais
+ absolument sûr que personne dans l’auditoire n’avait jamais senti
+ l’odeur du composé chimique que je venais de verser... Au bout de
+ quinze secondes, la plupart de ceux qui étaient en avant avaient
+ levé la main, et, en quarante secondes, l’odeur se répandit jusqu’au
+ fond de la salle par ondes parallèles assez régulières. Les trois
+ quarts environ de l’assistance déclarèrent percevoir l’odeur. Un
+ plus grand nombre d’auditeurs auraient sans doute succombé à la
+ suggestion, si, au bout d’une minute, je n’avais été obligé
+ d’arrêter l’expérience, quelques-uns des assistants des premiers
+ rangs se trouvant déplaisamment affectés par l’odeur et voulant
+ quitter la salle...»
+
+Suivant les suggestions de ses meneurs, la multitude sera calme,
+furieuse, criminelle ou héroïque. Ces diverses suggestions pourront
+sembler présenter parfois un aspect rationnel, mais n’auront de la
+raison que les apparences. Une foule étant en réalité inaccessible à
+toute raison, les seules idées capables de l’influencer seront toujours
+des sentiments évoqués sous forme d’images.
+
+L’histoire de la Révolution montre à chaque page avec quelle facilité
+les multitudes suivent les impulsions les plus contradictoires de leurs
+différents meneurs. On les vit applaudir aussi bien au triomphe des
+Girondins, Hébertistes, Dantonistes et terroristes, qu’à leurs chutes
+successives. On peut assurer du reste que les foules ne comprirent
+jamais rien à tous ces événements.
+
+A distance, ou ne perçoit que confusément le rôle des meneurs, car
+généralement ils agissent dans l’ombre. Pour le saisir nettement, il
+faut l’étudier dans les événements contemporains. On constate alors
+combien aisément les meneurs provoquent des mouvements populaires
+violents. Nous ne songeons pas ici aux grèves des postiers et des
+cheminots, pour lesquelles on pourrait faire intervenir le
+mécontentement des employés, mais à des événements dont la foule était
+complètement désintéressée. Tel par exemple le soulèvement populaire
+provoqué par quelques meneurs socialistes dans la population parisienne,
+au lendemain de l’exécution de l’anarchiste Ferrer en Espagne. Jamais la
+foule française n’avait entendu parler de lui. En Espagne, son exécution
+passa presque inaperçue. A Paris, l’excitation de quelques meneurs
+suffit pour lancer une véritable armée populaire contre l’ambassade
+d’Espagne, dans le but de la brûler. Une partie de la garnison dut être
+employée à sa protection. Repoussés avec énergie, les assaillants se
+bornèrent à dévaster des magasins et à construire quelques barricades.
+
+Les meneurs donnèrent dans la même circonstance une nouvelle preuve de
+leur influence. Finissant par comprendre qu’incendier une ambassade
+étrangère pouvait être fort dangereux, ils ordonnèrent pour le lendemain
+une manifestation pacifique, et furent aussi fidèlement obéis qu’après
+avoir ordonné une émeute violente. Aucun exemple ne montre mieux le rôle
+des meneurs et la soumission des foules.
+
+Les historiens qui, de Michelet à M. Aulard, ont représenté les foules
+révolutionnaires comme ayant agi seules et sans chefs, n’ont pas
+soupçonné leur psychologie.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+PSYCHOLOGIE DES ASSEMBLÉES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+§ 1.--Caractères psychologiques des grandes assemblées révolutionnaires.
+
+Une grande assemblée politique, un parlement par exemple est une foule,
+mais une foule parfois peu agissante en raison des sentiments contraires
+des groupes hostiles dont elle se compose.
+
+La présence de ces groupes animés d’intérêts divers, doit faire
+considérer une assemblée comme formée de foules hétérogènes superposées
+obéissant chacune à des meneurs particuliers. La loi de l’unité mentale
+des foules ne se manifeste alors que dans chaque groupe, et c’est
+seulement à la suite de circonstances exceptionnelles que les groupes
+différents arrivent à fusionner leur volonté.
+
+Chaque groupe d’une assemblée représente un être unique. Les individus
+contribuant à la formation de cet être cessent de rester eux-mêmes et
+voteront sans hésiter contre leurs convictions et leurs volontés. La
+veille du jour où devait être condamné Louis XVI, Vergniaud protestait
+avec indignation contre l’idée qu’il pût voter la mort, et pourtant il
+la vota le lendemain.
+
+L’action d’un groupe consiste principalement à fortifier des opinions
+hésitantes. Toute conviction individuelle faible se consolide en
+devenant collective.
+
+Les meneurs violents et possédant du prestige parviennent quelquefois en
+agissant sur tous les groupes d’une assemblée à en faire une seule
+foule. La majorité des membres de la Convention édicta les mesures les
+plus contraires à ses opinions, sous l’influence d’un très petit nombre
+de semblables meneurs.
+
+Les collectivités ont plié de tout temps devant des sectaires
+énergiques. L’histoire des assemblées révolutionnaires montre à quel
+point, malgré la hardiesse de leur langage vis-à-vis des rois, elles
+étaient pusillanimes devant les meneurs qui dirigeaient les émeutes.
+L’invasion d’une bande d’énergumènes commandés par un chef impérieux
+suffisait à leur faire voter, séance tenante, les mesures les plus
+contradictoires et les plus absurdes.
+
+Une assemblée ayant les caractères d’une foule, sera, comme elle,
+extrême dans ses sentiments. Excessive dans la violence, excessive aussi
+dans la pusillanimité. D’une façon générale elle se montrera insolente
+avec les faibles et servile devant les forts.
+
+On sait l’humilité craintive du Parlement, quand le jeune Louis XIV y
+entra le fouet à la main, et prononça son bref discours. On sait aussi
+avec quelle impertinence croissante l’Assemblée Constituante traitait
+Louis XVI, à mesure qu’elle le sentait plus désarmé. On connaît enfin la
+terreur des conventionnels sous le règne de Robespierre.
+
+Cette caractéristique des assemblées étant une loi générale, il faut
+considérer comme une grosse faute de psychologie pour un souverain la
+convocation d’une assemblée quand son pouvoir s’affaiblit. La réunion
+des États Généraux coûta la vie à Louis XVI. Elle avait failli enlever
+son trône à Henri III, lorsque, obligé de quitter Paris, il eut la
+malheureuse idée de réunir les États Généraux à Blois. Sentant la
+faiblesse du roi, ces derniers parlèrent aussitôt en maîtres, modifiant
+les impôts, révoquant les fonctionnaires, et prétendant que leurs
+décisions devaient avoir force de loi.
+
+L’exagération progressive des sentiments s’observa nettement dans toutes
+les assemblées de la Révolution. La Constituante, très respectueuse
+d’abord de l’autorité royale et de ses prérogatives, absorba
+graduellement tous les pouvoirs, finit par se proclamer Assemblée
+souveraine, et traiter Louis XVI comme un simple fonctionnaire. La
+Convention, après des débuts relativement modérés, aboutit à une
+première forme de Terreur où les jugements étaient entourés de quelques
+garanties légales, puis exagérant bientôt sa puissance, elle édicta une
+loi ôtant aux accusés tout droit de défense, et permettant de les
+condamner sur la simple présomption d’être suspects. Cédant de plus en
+plus à ses fureurs sanguinaires, elle finit par se décimer elle-même.
+Girondins, Hébertistes, Dantonistes, Robespierristes, virent
+successivement terminer leur carrière par la main du bourreau.
+
+Cette accélération des sentiments dans les assemblées explique pourquoi
+elles furent toujours si peu maîtresses de leurs destinées et arrivèrent
+tant de fois à des résultats exactement contraires aux buts qu’elles se
+proposaient. Catholique et royaliste, la Constituante, au lieu de la
+monarchie constitutionnelle qu’elle voulait établir, et de la religion
+qu’elle voulait défendre, conduisit rapidement la France à une
+république violente et à la persécution du clergé.
+
+Les assemblées politiques sont composées, nous l’avons vu, de groupes
+hétérogènes, mais il en est d’autres formées de groupes homogènes, tels
+certains clubs qui jouèrent un rôle immense pendant la Révolution et
+dont la psychologie mérite une étude spéciale.
+
+
+§ 2.--Psychologie des clubs révolutionnaires.
+
+De petites réunions d’hommes, possédant les mêmes opinions, les mêmes
+croyances, les mêmes intérêts et éliminant tous les dissidents se
+différencient des grandes assemblées par l’unité de leurs sentiments et
+par conséquent de leurs volontés. Tels furent jadis, les communes, les
+congrégations religieuses, les corporations puis les clubs pendant la
+Révolution, les sociétés secrètes dans la première moitié du XIXe siècle
+et enfin les francs-maçons et les syndicats ouvriers aujourd’hui.
+
+Cette différence entre une assemblée hétérogène et un club homogène doit
+être bien étudiée pour saisir la marche de la Révolution française.
+Jusqu’au Directoire, et surtout pendant la Convention, elle fut dominée
+par les clubs.
+
+Malgré l’unité de leur volonté due à l’absence de partis divers, les
+clubs obéissent aux lois de la psychologie des foules. Ils sont par
+conséquence subjugués par des meneurs. On le vit surtout au club des
+Jacobins mené par Robespierre.
+
+Le rôle de meneur d’un club, foule homogène, est beaucoup plus difficile
+que celui de meneur d’une foule hétérogène. On conduit facilement cette
+dernière en faisant vibrer un petit nombre de cordes. Dans un groupement
+homogène, comme un club, où les sentiments et les intérêts sont
+identiques, il faut savoir les ménager et le meneur devient souvent un
+mené.
+
+Une grande force des agglomérations homogènes est leur anonymat. On sait
+que pendant la Commune de 1871, quelques ordres anonymes suffirent pour
+faire incendier les plus beaux monuments de Paris: l’Hôtel de Ville, les
+Tuileries, la Cour des Comptes, la Légion d’Honneur, etc. Un ordre bref
+des comités anonymes: «Flambez Finances, flambez Tuileries, etc.» était
+immédiatement exécuté. Un hasard inespéré sauva seul le Louvre et ses
+collections. On sait aussi avec quel respect sont religieusement
+écoutées de nos jours les injonctions les plus absurdes des chefs
+anonymes des syndicats ouvriers. Les clubs de Paris et la Commune
+insurrectionnelle ne furent pas moins obéis à l’époque de la Révolution.
+Un ordre émané d’eux suffisait pour lancer sur l’Assemblée une populace
+armée qui lui dictait ses volontés.
+
+En résumant l’histoire de la Convention, dans un autre chapitre, nous
+verrons la fréquence de telles irruptions et la servilité avec laquelle
+cette assemblée, considérée longtemps dans les légendes comme très
+énergique, se courba devant les injonctions les plus impératives d’une
+poignée d’émeutiers. Instruit par l’expérience, le Directoire ferma les
+clubs et mit fin aux invasions de la populace en la faisant
+énergiquement mitrailler.
+
+La Convention avait compris d’ailleurs assez vite la supériorité des
+groupements homogènes sur des assemblées hétérogènes pour gouverner, et
+c’est pourquoi elle se subdivisa en comités composés chacun d’un nombre
+restreint d’individus. Ces comités: Salut public, Finances, etc.,
+formaient de petites assemblées souveraines dans la grande. Leur pouvoir
+ne fut tenu en échec que par celui des clubs.
+
+Les considérations précédentes montrent la puissance des groupements sur
+la volonté des membres qui les composent. Si le groupement est homogène,
+cette action est considérable; s’il est hétérogène, l’action sera moins
+grande mais pourra cependant devenir importante, soit parce que les
+groupements énergiques d’une assemblée dominent ceux à cohésion faible,
+soit parce que certains sentiments contagieux se propagent souvent à
+tous les membres d’une assemblée.
+
+Un exemple mémorable de cette influence des groupements fut donné à
+l’époque de notre Révolution, lorsque dans la nuit du 4 août la noblesse
+vota sur la proposition d’un de ses membres l’abandon des privilèges
+féodaux. On sait cependant que la Révolution résulta en partie du refus
+du clergé et de la noblesse de renoncer à leurs privilèges. Pourquoi ce
+renoncement refusé tout d’abord? Simplement parce que les hommes en
+foule n’agissent pas comme les hommes isolés. Individuellement aucun
+membre de la noblesse n’eût jamais abandonné ses droits.
+
+De cette influence des assemblées sur leurs membres, Napoléon à
+Sainte-Hélène cite de curieux exemples:
+
+ «Rien, dit-il, n’était plus commun que de rencontrer des hommes de
+ cette époque fort au rebours de la réputation que sembleraient
+ justifier leurs paroles et leurs actes d’alors. On pourrait croire
+ Monge, par exemple, un homme terrible; quand la guerre fut décidée, il
+ monta à la tribune des Jacobins et déclara qu’il donnait d’avance ses
+ deux filles aux deux premiers soldats qui seraient blessés par
+ l’ennemi... Il voulait qu’on tuât tous les nobles, etc. Or. Monge
+ était le plus doux, le plus faible des hommes, et n’aurait pas laissé
+ tuer un poulet s’il eût fallu en faire l’exécution lui-même, ou
+ seulement devant lui.»
+
+
+§ 3.--Essai d’interprétation de l’exagération progressive des sentiments
+dans les assemblées.
+
+Si les sentiments collectifs étaient susceptibles de mesure qualitative
+exacte, on pourrait les traduire par une courbe qui, après une ascension
+d’abord assez lente, puis très rapide, descendrait de façon presque
+verticale. L’équation de cette courbe pourrait être appelée l’équation
+des variations des sentiments collectifs soumis à une excitation
+constante.
+
+Il n’est pas toujours facile d’expliquer l’accélération de certains
+sentiments sous l’influence d’une cause constante. Peut-être, cependant,
+pourrait-on faire remarquer que si les lois de la psychologie sont
+comparables à celles de la mécanique, une cause de grandeur invariable,
+mais agissant de façon continue, doit accroître rapidement l’intensité
+d’un sentiment. On sait, par exemple, qu’une force constante en grandeur
+et en direction, telle que la pesanteur agissant sur un corps, lui
+imprime un mouvement accéléré. La vitesse d’un mobile tombant dans
+l’espace, sous l’influence de la pesanteur, sera d’environ 10 mètres
+pendant la première seconde, 20 mètres pendant la deuxième, 80 mètres
+pendant la troisième, etc. Il serait facile en faisant tomber le mobile
+d’assez haut de lui donner une vitesse suffisante pour perforer une
+planche d’acier.
+
+Mais si cette explication est applicable à l’accélération d’un sentiment
+soumis à une force constante, elle ne nous dit pas pourquoi les effets
+de l’accélération finissent par cesser brusquement. Un tel arrêt ne
+devient compréhensible qu’en faisant intervenir des interprétations
+physiologiques, c’est-à-dire en se rappelant que le plaisir comme la
+douleur ne peuvent dépasser certaines limites et que toute excitation
+trop violente provoque la paralysie de la sensation. Notre organisme ne
+peut supporter qu’un certain maximum de joie, de douleur ou d’effort, et
+il ne saurait même pas les supporter longtemps. La main qui serre un
+dynamomètre arrive bientôt à l’épuisement de son effort et est obligée
+de le lâcher brusquement.
+
+L’étude des causes de la disparition rapide de certains groupes de
+sentiments dans les assemblées doit encore tenir compte de ce fait, que,
+à côté du parti dominant au moyen de sa force ou de son prestige, s’en
+trouvent d’autres dont les sentiments, contenus par cette force ou ce
+prestige, n’ont pu prendre tout leur développement. Une circonstance
+quelconque affaiblit-elle un peu le parti dominant, aussitôt les
+sentiments refoulés des partis adverses peuvent devenir prépondérants.
+Les Montagnards en firent l’expérience après Thermidor.
+
+Toutes les analogies qu’on tente d’établir entre les lois auxquelles
+obéissent les phénomènes matériels et celles qui régissent l’évolution
+des éléments affectifs et mystiques sont évidemment fort grossières. Il
+en sera nécessairement ainsi jusqu’au jour où le mécanisme des fonctions
+cérébrales deviendra moins ignoré qu’aujourd’hui.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES OPINIONS DES HISTORIENS SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+§ 1.--Les historiens de la Révolution.
+
+Les opinions les plus contradictoires ont été formulées sur la
+Révolution et, bien qu’un siècle seulement nous en sépare, il semble
+impossible encore de la juger sans passion. Pour de Maistre, elle fut
+«une œuvre satanique» et jamais «l’action de l’esprit des ténèbres ne se
+manifesta avec une semblable évidence». Pour les Jacobins modernes, elle
+a régénéré le genre humain.
+
+Les étrangers qui séjournent en France la considèrent encore comme un
+sujet à éviter dans les conversations.
+
+ «Partout, écrit Barrett Wendell, ce souvenir et ces traditions restent
+ doués d’une telle vitalité que peu de gens sont capables de les
+ considérer sans passion. Ils excitent encore à la fois l’enthousiasme
+ et le ressentiment; ils sont encore considérés avec un esprit de
+ parti, loyal et ardent. Plus vous arrivez à comprendre la France, plus
+ nettement vous vous rendez compte que, aujourd’hui encore, aucune
+ étude de la Révolution n’a paru à aucun Français impartiale.»
+
+Cette observation est très juste. Pour pouvoir être interprétés avec
+équité, les événements du passé ne doivent plus exercer leurs
+conséquences ni toucher à ces croyances politiques ou religieuses dont
+j’ai marqué la fatale intolérance.
+
+On ne doit donc pas s’étonner que les historiens expriment des idées
+opposées sur la Révolution. Pendant longtemps encore les uns verront en
+elle un des plus sinistres événements de l’histoire, les autres un des
+plus glorieux. Tous ont cru la raconter avec impartialité, et ils n’ont
+fait en général que défendre des thèses contradictoires fort simplistes.
+Les documents étant innombrables et contraires, leur choix conscient ou
+inconscient permettait facilement de justifier les thèses successivement
+émises.
+
+Les anciens historiens de la Révolution, Thiers, Quinet, Michelet
+lui-même, malgré son talent, sont un peu oubliés aujourd’hui. Leurs
+doctrines étaient d’ailleurs peu compliquées. Le fatalisme historique
+les domine généralement. Thiers considérait la Révolution comme le
+résultat de plusieurs siècles de monarchie absolue, et la Terreur comme
+la conséquence nécessaire de l’invasion étrangère. Quinet envisageait
+les excès de 1793 comme suite d’un despotisme séculaire, mais soutenait
+que la tyrannie de la Convention était inutile et entrava l’œuvre de la
+Révolution. Michelet voyait seulement dans cette dernière l’œuvre du
+Peuple, qu’il admirait aveuglément et dont il commença la glorification
+continuée par d’autres historiens.
+
+L’ancien prestige de toutes ces histoires a été bien effacé par celle de
+Taine. Quoique également très passionné, il a jeté une vive lumière sur
+la période révolutionnaire, et, d’ici longtemps sans doute, son livre ne
+sera pas remplacé.
+
+Une œuvre aussi importante devait nécessairement renfermer des défauts.
+Taine présente admirablement les faits, les personnages, mais il prétend
+juger avec sa logique rationnelle des événements que la raison n’a pas
+dictés et ne saurait, par conséquent, interpréter. Sa psychologie,
+excellente quand elle reste simplement descriptive, est très faible dès
+qu’elle devient explicative. Affirmer que Robespierre était un cuistre
+n’est pas révéler les causes de son absolu pouvoir sur la Convention,
+impunément décimée par lui pendant plusieurs mois. On a dit très
+justement de Taine, qu’il avait bien vu et mal compris.
+
+Malgré ces restrictions, son œuvre est fort remarquable et n’a pas été
+égalée. Ou peut juger de son immense influence par l’exaspération
+qu’elle engendre chez les défenseurs fidèles de l’orthodoxie jacobine,
+dont M. Aulard, professeur à la Sorbonne, est aujourd’hui le grand
+prêtre. Ce dernier a consacré deux années à écrire un pamphlet contre
+Taine, où la passion imprègne chaque ligne. Le temps dépensé pour la
+rectification de quelques erreurs matérielles assez insignifiantes ne
+l’a d’ailleurs conduit qu’à commettre des erreurs identiques.
+
+Reprenant son travail, M. A. Cochin fait voir que M. Aulard s’est
+trompé, dans ses citations, à peu près une fois sur deux, alors que
+Taine avait erré beaucoup plus rarement. Le même historien montre
+également combien il faut se défier des sources de M. Aulard.
+
+ «Ces sources, dit-il, procès-verbaux, journaux, pamphlets, patriotes,
+ sont justement les actes authentiques du patriotisme, rédigés par les
+ patriotes et la plupart pour le public. Il devait y trouver partout en
+ vedette la thèse de la défense; il avait là, sous la main, toute
+ faite, une histoire de la Révolution, présentant à côté de chacun des
+ actes du «Peuple», depuis les massacres de septembre jusqu’à la loi de
+ Prairial, une explication toute prête, d’après le système de la
+ défense républicaine.»
+
+La critique la plus juste peut-être qu’on puisse formuler sur l’œuvre de
+Taine, est d’être demeurée incomplète. Il a surtout étudié le rôle de la
+populace et de ses chefs pendant la période révolutionnaire. Elle lui a
+inspiré des pages vibrantes d’indignation qu’on admire encore, mais
+plusieurs côtés importants de la Révolution lui ont échappé.
+
+Quoi qu’on puisse penser de la Révolution, une divergence irréductible
+existera toujours entre les historiens de l’école de Taine et celle de
+M. Aulard. Celui-ci considère le peuple souverain comme admirable, alors
+que le premier fait voir, qu’abandonné à ses instincts et libéré de
+toute contrainte sociale, il retombe dans la sauvagerie primitive. La
+conception de M. Aulard, très contraire aux enseignements de la
+psychologie des foules, est encore un dogme religieux pour les Jacobins
+modernes. Ils écrivent sur la Révolution avec des raisonnements et des
+méthodes de croyant et prennent pour œuvres savantes des argumentations
+de théologiens.
+
+
+§ 2.--La théorie du fatalisme dans la révolution.
+
+Avocats et détracteurs de la Révolution admettent souvent le fatalisme
+des événements révolutionnaires. Cette thèse est bien synthétisée dans
+le passage suivant de l’_Histoire de la Révolution_, par Émile Ollivier:
+
+ «Aucun homme ne pouvait s’y opposer. Le blâme n’appartient ni à ceux
+ qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu, il n’était pas de force
+ individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les
+ événements qui naissent de la nature des choses et des circonstances.»
+
+Taine lui-même inclinait vers cette thèse:
+
+ «A l’instant où s’ouvrent les États Généraux, dit-il, le cours des
+ idées et des événements est, non seulement déterminé, mais encore
+ visible. D’avance et à son insu, chaque génération porte en elle-même
+ son avenir et son histoire: à celle-ci bien avant l’issue, on eût pu
+ annoncer ses destinées.»
+
+D’autres auteurs modernes, ne professant, pas plus que Taine,
+d’indulgence pour les violences révolutionnaires, sont également
+partisans de cette fatalité. M. Sorel, après avoir rappelé le mot de
+Bossuet sur les révolutions de l’antiquité: «Tout est surprenant à ne
+regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance avec
+une suite réglée», exprime l’intention, assez mal réalisée d’ailleurs,
+de
+
+ «montrer dans la Révolution française, qui apparaît aux uns comme la
+ subversion et aux autres comme la régénération du vieux monde
+ européen, la suite naturelle et nécessaire de l’histoire de l’Europe,
+ et faire voir que cette révolution n’a point porté de conséquence,
+ même la plus singulière, qui ne découle de cette histoire et ne
+ s’explique par les précédents de l’ancien régime».
+
+Guizot, lui aussi, avait jadis essayé de prouver que notre Révolution,
+qu’il rapproche bien à tort de celle d’Angleterre, était fort naturelle
+et n’avait rien innové:
+
+ «Loin d’avoir rompu, dit-il, le cours naturel des événements en
+ Europe, ni la révolution d’Angleterre ni la nôtre n’ont rien dit, rien
+ voulu, rien fait qui n’eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent fois
+ avant leur explosion.
+
+ ... Soit qu’on regarde aux doctrines générales des deux révolutions ou
+ aux applications qu’elles en ont faites, qu’il s’agisse du
+ gouvernement de l’État ou de la législation civile, des propriétés ou
+ des personnes, de la liberté ou du pouvoir, on ne trouvera rien dont
+ l’invention leur appartienne, rien qui ne se rencontre également, qui
+ n’ait au moins pris naissance dans les temps qu’on appelle réguliers.»
+
+Toutes ces assertions rappellent simplement cette loi banale qu’un
+phénomène donné est la conséquence de phénomènes antérieurs. Des
+propositions aussi générales enseignent peu de choses.
+
+Il ne faudrait pas d’ailleurs vouloir expliquer trop d’événements avec
+le principe de la fatalité historique adopté par tant d’historiens. J’ai
+discuté, ailleurs, la valeur de ces fatalités et montré que tout
+l’effort de la civilisation consiste à les dissocier. Sans doute,
+l’histoire est remplie de nécessités, mais elle est remplie aussi de
+faits contingents qui ont été et auraient pu ne pas être. Napoléon
+énumérait lui-même, à Sainte-Hélène, six circonstances qui auraient pu
+empêcher sa prodigieuse carrière. Il racontait, notamment, que prenant
+un bain en 1786, à Auxonne, il n’avait échappé à la mort que par la
+rencontre fortuite d’un banc de sable. Si Bonaparte était mort à ce
+moment, on peut admettre un autre général arrivant, lui aussi, à la
+dictature. Mais que fût devenue l’épopée impériale et ses suites sans
+l’homme de génie qui conduisit nos armées triomphantes dans toutes les
+capitales de l’Europe?
+
+Il est permis de considérer en partie la Révolution comme une nécessité,
+mais elle fut surtout--et c’est ce que les écrivains fatalistes cités
+plus haut ne montrent pas du tout--une lutte permanente de théoriciens,
+imbus d’un idéal nouveau, contre les lois économiques, sociales et
+politiques menant les hommes et qu’ils ne comprenaient pas. Les
+méconnaissant ils tentèrent vainement de remonter le cours des choses,
+s’exaspérèrent de leurs insuccès et arrivèrent à commettre toutes les
+violences. Ils décrètent que du papier-monnaie, désigné sous le nom
+d’assignats, vaudra de l’or et toutes leurs menaces n’empêchent pas
+cette valeur fictive de tomber à presque rien. Ils décrètent la loi du
+maximum et cette loi ne fait qu’accroître les maux auxquels elle voulait
+remédier. Robespierre déclare à la Convention «que tous les
+sans-culottes seront payés aux dépens du Trésor public, qui sera
+alimenté par les riches» et, malgré les perquisitions et la guillotine,
+le Trésor reste vide.
+
+Après avoir brisé toutes les contraintes les hommes de la Révolution
+finirent par découvrir qu’une société ne peut vivre sans elles, mais
+quand ils voulurent en créer de nouvelles, ils s’aperçurent aussi que
+les plus fortes, même soutenues par la crainte de la guillotine, ne
+sauraient remplacer la discipline lentement édifiée par le passé dans
+les âmes. Comprendre l’évolution d’une société, juger les intelligences
+et les cœurs, prévoir les conséquences des mesures édictées, ils ne s’en
+soucièrent jamais.
+
+Les événements révolutionnaires ne découlèrent donc nullement de
+nécessités irréductibles. Ils furent beaucoup plus la conséquence des
+principes jacobins que des circonstances et auraient pu être tout
+autres. La Révolution eût-elle suivi la même marche si Louis XVI avait
+été mieux conseillé ou si seulement la Constituante se fût montrée moins
+pusillanime à l’égard des émeutes populaires? La théorie du fatalisme
+révolutionnaire n’est utile que pour justifier les violences en les
+présentant comme inévitables.
+
+Qu’il s’agisse de science ou d’histoire, on doit se défier extrêmement
+de l’ignorance qui s’abrite sous le terme de fatalisme. La nature était
+remplie autrefois d’une foule de fatalités que la science est lentement
+parvenue à dissocier. Le propre des hommes supérieurs est, comme je l’ai
+montré ailleurs, de les désagréger.
+
+
+§ 3.--Les incertitudes des historiens récents de la Révolution.
+
+Les historiens dont nous avons exposé les idées dans ce chapitre, se
+sont montrés très affirmatifs dans leurs attaques ou leurs plaidoyers.
+Confinés dans le cycle de la croyance, ils n’ont pas tenté de pénétrer
+jusqu’à celui de la connaissance. Un écrivain monarchiste était
+violemment hostile à la Révolution et un écrivain libéral en était non
+moins violemment partisan.
+
+Nous voyons de nos jours se dessiner un mouvement qui conduira sûrement
+à étudier la Révolution comme un de ces phénomènes scientifiques, dans
+lesquels les opinions et les croyances d’un auteur interviennent si peu,
+que le lecteur ne les soupçonne même pas.
+
+Cette période n’est pas née encore. On voit poindre seulement celle du
+doute, qui la précède. Des écrivains libéraux qui jadis eussent été fort
+affirmatifs, commencent à ne plus l’être. On jugera de ce nouvel état
+d’esprit par les extraits suivants d’auteurs récents:
+
+M. Hanotaux, après avoir vanté l’utilité de la Révolution, se demande si
+ses résultats n’ont pas été payés trop chers, et ajoute:
+
+ «L’histoire hésite et hésitera longtemps encore à se prononcer.»
+
+M. Madelin montre autant d’hésitations dans le livre qu’il vient de
+publier sur la Révolution.
+
+ «Je ne m’étais jamais senti l’autorité suffisante pour porter, même
+ dans le for intérieur, sur un événement aussi complexe que la
+ Révolution française un jugement catégorique. Il m’est encore plus
+ difficile d’en former un très bref aujourd’hui. Causes, faits,
+ conséquences me paraissent encore fort sujets aux débats.»
+
+On se rend mieux compte encore de la transformation actuelle des
+anciennes idées sur la Révolution en parcourant les nouveaux écrits de
+ses défenseurs officiels. Alors qu’ils prétendaient jadis justifier
+toutes les violences en les représentant comme des actes de simple
+défense, ils se bornent maintenant à plaider les circonstances
+atténuantes. Je trouve une preuve frappante de ce nouvel état d’esprit
+dans l’histoire de France pour les écoles publiée récemment par MM.
+Aulard et Debidour. On y lit à propos de la Terreur les lignes
+suivantes:
+
+ «Le sang coula à flots; il y eut des injustices, des crimes inutiles à
+ la Défense nationale et odieux. Mais on avait perdu la tête dans cet
+ orage et harcelés par mille dangers les patriotes frappaient avec
+ rage.»
+
+Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage que le premier des
+deux auteurs que je viens de citer se montre, malgré l’intransigeance de
+son jacobinisme, fort peu indulgent pour les hommes qualifiés jadis de
+«géants de la Convention».
+
+Les jugements des étrangers sur notre Révolution sont en général assez
+sévères et on ne saurait s’en étonner en se souvenant à quel point
+l’Europe a souffert pendant vingt ans de nos bouleversements.
+
+Les Allemands surtout se sont montrés les plus durs. Leur opinion est
+résumée dans les lignes suivantes de M. Faguet:
+
+ «Sachons le dire courageusement et patriotiquement; car le patriotisme
+ consiste d’abord à dire la vérité à son pays: l’Allemagne voit dans la
+ France, pour ce qui est du passé, un peuple qui, avec les grands mots
+ de liberté et de fraternité dans la bouche, l’a opprimée, foulée,
+ meurtrie, pillée et rançonnée pendant quinze ans; pour le présent, un
+ peuple qui, avec les mêmes mots sur ses enseignes, organise une
+ démocratie despotique, oppressive, tracassière et ruineuse qui n’est à
+ imiter par personne. Voilà ce que l’Allemagne peut voir dans la
+ France, et voilà d’après ses journaux et ses livres, on peut s’en
+ assurer, ce qu’elle y voit.»
+
+Quelle que soit, du reste, la valeur des jugements portés sur la
+Révolution française, on peut être certain que les écrivains de l’avenir
+la considéreront comme un événement aussi passionnant qu’instructif.
+
+Un gouvernement assez sanguinaire pour faire guillotiner ou noyer des
+vieillards de quatre-vingts ans, des jeunes filles et de tout petits
+enfants, couvrant la France de ruines et cependant réussissant à
+repousser l’Europe en armes; une archiduchesse d’Autriche, reine de
+France, mourant sur l’échafaud et, quelques années après, une autre
+archiduchesse, sa parente, la remplaçant sur le même trône en épousant
+un sous-lieutenant devenu empereur, voilà des tragédies uniques dans les
+annales du genre humain. Les psychologues surtout tireront parti d’une
+histoire si peu étudiée par eux jusqu’ici. Ils finiront par découvrir
+sans doute que la psychologie ne peut progresser qu’en renonçant aux
+théories chimériques et aux expériences de laboratoire, pour étudier les
+événements et les êtres qui nous entourent[7].
+
+ [7] Cette recommandation est loin d’être banale. Les psychologues
+ étudient fort peu aujourd’hui le monde qui les entoure et ils
+ s’étonnent même qu’on cherche à l’étudier. J’ai trouvé une
+ intéressante preuve de ce médiocre état d’esprit dans la critique
+ d’un de mes livres parue dans la _Revue philosophique_ et inspirée
+ par le directeur de cette Revue. L’auteur m’y reproche «d’explorer
+ plutôt le monde et les journaux que les livres».
+
+ J’accepte très volontiers ce reproche. Les faits divers des journaux
+ et la vue des réalités du monde sont autrement instructifs que les
+ élucubrations métaphysiques comme celles dont est bourrée la _Revue
+ philosophique_.
+
+ Les philosophes commencent à sentir la puérilité de tels bavardages.
+ C’est certainement aux quarante volumes de cette fastidieuse
+ publication que songeait M. William James quand il écrivait que
+ toutes ces dissertations représentent simplement «une enfilade de
+ faits grossièrement observés et quelques discussions querelleuses».
+ Bien qu’auteur du meilleur traité de Psychologie connu, l’éminent
+ penseur reconnaissait «la fragilité d’une science qui suinte la
+ critique métaphysique à toutes ses articulations». Depuis plus de
+ vingt ans, j’ai essayé d’engager la psychologie dans l’étude des
+ réalités, mais le courant de la métaphysique universitaire est à
+ peine dévié, bien qu’ayant perdu toute influence.
+
+
+§ 4.--L’Impartialité en histoire.
+
+L’impartialité a toujours été considérée comme la qualité la plus
+essentielle d’un historien. Tous, depuis Tacite, assurent qu’ils sont
+impartiaux.
+
+En réalité l’écrivain voit les événements comme le peintre un paysage,
+c’est-à-dire avec son tempérament, son caractère et l’âme de sa race.
+Plusieurs artistes, placés devant un même paysage, le traduiront
+nécessairement d’une façon différente. Les uns mettront en valeur des
+détails négligés par d’autres. Chaque reproduction sera ainsi une œuvre
+personnelle, c’est-à-dire interprétée par une certaine forme de
+sensibilité.
+
+Il en est de même pour l’écrivain. On ne peut donc pas plus parler de
+l’impartialité d’un historien que de celle d’un peintre.
+
+Sans doute l’historien peut se borner à reproduire des documents, et
+c’est la tendance actuelle. Mais ces documents, pour les époques peu
+éloignées de la nôtre, la Révolution française par exemple, étant
+tellement abondants qu’une vie d’homme ne suffirait pas à les parcourir,
+il faut bien se résigner à choisir.
+
+D’une façon consciente quelquefois, inconsciente le plus souvent,
+l’auteur sélectionne nécessairement les matériaux répondant le mieux à
+ses opinions politiques, religieuses et morales.
+
+Il est donc impossible, à moins de se contenter de simples chronologies
+résumant chaque événement dans une ligne et une date, de produire un
+livre d’histoire véritablement impartial. Aucun auteur ne saurait l’être
+et il n’est pas à regretter qu’aucun ne l’ait été. La prétention
+d’impartialité, très répandue aujourd’hui, conduit à ces œuvres plates,
+grises et prodigieusement ennuyeuses qui rendent complètement impossible
+la compréhension d’une époque.
+
+L’historien doit-il, sous prétexte d’impartialité, s’abstenir de juger
+les hommes, c’est-à-dire de parler deux en termes admiratifs ou sévères?
+
+Cette question comporte, je crois, deux solutions très différentes et
+cependant très justes suivant le point de vue auquel on peut se placer:
+celui du moraliste ou celui du psychologue.
+
+Le moraliste doit envisager exclusivement l’intérêt social et ne juger
+les hommes que d’après cet intérêt. Par le fait seul qu’elle subsiste et
+veut continuer à vivre, une société est obligée d’admettre un certain
+nombre de règles, d’avoir un critérium irréductible du bien et du mal,
+de créer par conséquent des distinctions très nettes entre le vice et la
+vertu. Elle arrive ainsi à constituer des types moyens dont les hommes
+d’une époque se rapprochent plus ou moins, mais dont ils ne peuvent
+s’écarter beaucoup sans péril pour la société.
+
+C’est d’après de semblables types et les règles dérivées des nécessités
+sociales que le moraliste doit juger les hommes du passé. Louant ceux
+qui furent utiles, blâmant les autres, il contribue à fixer des types
+moraux indispensables à la marche de la civilisation et servant de
+modèles. Les poètes comme Corneille, par exemple, créant des héros
+supérieurs à la majorité des hommes et inimitables peut-être,
+contribuent puissamment à stimuler nos efforts. Il faut toujours
+proposer à un peuple l’exemple des héros pour élever son âme.
+
+Tel est le point de vue du moraliste. Celui du psychologue sera tout
+autre. Alors qu’une société n’a pas le droit d’être tolérante, parce que
+son premier devoir est de vivre, le psychologue doit rester indifférent.
+Considérant les choses en savant, il ne s’occupe plus de leur valeur
+utilitaire, et tâche seulement de les expliquer.
+
+Sa situation est celle de l’observateur devant un phénomène quelconque.
+Il est difficile évidemment de lire avec sang-froid que Carrier
+ordonnait d’enterrer ses victimes jusqu’au cou pour leur faire ensuite
+crever les yeux et subir d’horribles supplices. Il faut cependant, pour
+comprendre de tels actes, ne pas plus s’indigner que le naturaliste
+devant l’araignée dévorant lentement une mouche. Dès que la raison
+s’émeut, elle cesse d’être la raison et ne peut rien expliquer.
+
+Le rôle de l’historien et celui du psychologue ne sont pas comme on le
+voit identiques, mais au premier comme au second on peut demander
+d’essayer, par une sage interprétation des faits, de découvrir sous les
+évidences visibles, les forces invisibles qui les déterminent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L’ANCIEN RÉGIME
+
+
+§ 1.--La monarchie absolue et les bases de l’ancien régime.
+
+Beaucoup d’historiens assurent que la Révolution fut faite contre
+l’autocratie de la monarchie. Mais, en réalité, longtemps avant son
+explosion les rois de France avaient cessé d’être des monarques absolus.
+
+Ils n’étaient arrivés que fort tard et seulement sous le règne de Louis
+XIV à posséder un pouvoir incontesté. Tous les souverains précédents, y
+compris les plus puissants, François Ier par exemple, eurent à soutenir,
+soit contre les seigneurs, soit contre le clergé, soit contre les
+Parlements, des luttes constantes, où ils n’avaient pas toujours été les
+plus forts. François Ier, que nous venons de citer, ne posséda même pas
+assez d’autorité pour protéger contre la Sorbonne et le Parlement ses
+familiers les plus intimes. Son conseiller et ami Berquin, ayant déplu à
+la Sorbonne, fut arrêté sur les ordres de cette dernière. Le roi ordonna
+de le relâcher, mais elle refusa. Il en fut réduit à l’envoyer retirer
+de la Conciergerie par des archers et ne trouva pas d’autre moyen de le
+protéger que de le garder près de lui au Louvre. La Sorbonne ne se tint
+nullement pour battue. Profitant d’une absence du roi, elle arrêta de
+nouveau Berquin et le fit juger par le Parlement. Condamné à dix heures
+du matin, il était brûlé vif à midi.
+
+Édifiée très lentement, la puissance des rois de France ne fut absolue
+que sous Louis XIV. Elle déclina rapidement ensuite et il serait
+vraiment difficile de parler de l’absolutisme de Louis XVI.
+
+Ce prétendu maître était l’esclave de sa cour, de ses ministres, du
+clergé et de la noblesse. Il faisait ce qu’on l’obligeait à faire et
+rarement ce qu’il voulait. Aucun Français peut-être ne fut moins libre
+que lui.
+
+Les grands ressorts de la monarchie résidaient d’abord dans l’origine
+divine qu’on lui supposait et ensuite dans des traditions accumulées par
+le temps. Elles formaient la véritable armature sociale du pays.
+
+La vraie cause de la disparition de l’ancien régime fut justement
+l’affaiblissement des traditions lui servant de base. Lorsque, après des
+discussions répétées, elles n’eurent plus de défenseurs, l’ancien régime
+s’écroula comme un édifice dont les fondements ont été détruits.
+
+
+§ 2.--Les inconvénients de l’ancien régime.
+
+Un régime établi depuis longtemps finit toujours par sembler acceptable
+au peuple gouverné par lui. L’habitude en masque les inconvénients qui
+apparaissent seulement lorsqu’on y réfléchit trop. L’homme se demande
+alors comment il a pu les supporter. L’être vraiment malheureux est
+celui qui se croit misérable.
+
+Ce fut justement cette croyance qui s’établit à l’époque de la
+Révolution, sous l’influence des écrivains dont nous étudierons
+prochainement l’action. Les imperfections de l’ancien régime éclatèrent
+alors à tous les yeux. Elles étaient nombreuses. Il suffira d’en marquer
+quelques-unes.
+
+Malgré l’autorité apparente du pouvoir central, le royaume, formé par la
+conquête successive de provinces indépendantes, était divisé en
+territoires ayant chacun leurs lois, leurs mœurs, leurs coutumes et
+payant des impôts différents. Des douanes intérieures les séparaient.
+L’unité de la France était ainsi assez artificielle. Elle représentait
+un agrégat de pays divers que les efforts répétés des rois, y compris
+ceux de Louis XIV, n’avaient pas réussi à unifier entièrement. L’œuvre
+la plus utile de la Révolution fut précisément cette unification.
+
+A de pareilles divisions matérielles venaient s’ajouter des divisions
+sociales constituées par des classes: noblesse, clergé, tiers état, dont
+les barrières rigides ne pouvaient être que bien difficilement
+franchies.
+
+Considérant comme une de ses forces la séparation des classes, l’ancien
+régime l’avait rigoureusement maintenue. Elle devint la principale cause
+des haines qu’il inspira. Bien des violences de la bourgeoisie
+triomphante représentent surtout les vengeances d’un long passé de
+dédains et d’oppression. Les blessures d’amour-propre sont celles dont
+le souvenir s’efface le moins. Le Tiers-État en avait supporté beaucoup.
+A une réunion des États Généraux de 1614 où ses représentants s’étaient
+vus obligés de rester à genoux tête nue, un membre du Tiers ayant osé
+dire que les ordres étaient comme trois frères, l’orateur de la noblesse
+répondit: «qu’il n’y avait aucune fraternité entre elle et le Tiers, que
+les nobles ne voulaient pas que les enfants de cordonniers et de
+savetiers les appelassent leurs frères».
+
+Malgré le progrès des lumières, la noblesse et le clergé conservaient
+avec obstination des privilèges et des exigences, injustifiables
+cependant depuis que ces classes avaient cessé de rendre des services.
+
+Écartés des fonctions publiques par le pouvoir royal qui s’en défiait et
+remplacés progressivement par une bourgeoisie de plus en plus capable et
+instruite, le clergé et la noblesse ne jouaient qu’un rôle social
+d’apparat. Ce point a été lumineusement mis en évidence par Taine.
+
+ «Depuis que la noblesse, dit-il, ayant perdu la capacité spéciale, et
+ que le Tiers, ayant acquis la capacité générale, se trouvent de niveau
+ par l’éducation et par les aptitudes, l’inégalité qui les sépare est
+ devenue blessante en devenant inutile. Instituée par la coutume, elle
+ n’est plus consacrée par la conscience, et le Tiers s’irrite à bon
+ droit contre des privilèges que rien ne justifie, ni la capacité du
+ noble, ni l’incapacité du bourgeois.»
+
+En raison de la rigidité des castes fixées par un long passé, on ne voit
+pas ce qui aurait pu déterminer la noblesse et le clergé au renoncement
+de leurs privilèges. Sans doute ils finirent par les abandonner dans une
+nuit mémorable, lorsque les événements les y forcèrent, mais alors il
+était trop tard, et la Révolution déchaînée poursuivit son cours.
+
+Il est certain que les progrès modernes eussent établi successivement
+tout ce que la Révolution a créé: l’égalité des citoyens devant la loi,
+la suppression des privilèges de la naissance, etc. Malgré l’esprit
+conservateur des Latins, ces choses eussent été obtenues comme elles le
+furent par la plupart des peuples. Nous aurions de cette façon économisé
+vingt ans de guerres et de dévastations, mais pour les éviter il aurait
+fallu une constitution mentale différente de la nôtre et surtout
+d’autres hommes d’État que ceux de cette époque.
+
+L’hostilité profonde de la bourgeoisie contre les classes que la
+tradition maintenait au-dessus d’elle fut un des grands facteurs de la
+Révolution et explique parfaitement qu’après son triomphe, la première
+dépouilla les vaincus de leurs richesses. Elle se conduisit alors comme
+des conquérants, tels que Guillaume le Normand distribuant, après la
+conquête de l’Angleterre, le sol à ses soldats.
+
+Mais si la bourgeoisie détestait la noblesse, elle n’avait aucune haine
+contre la royauté qui ne lui paraissait pas d’ailleurs remplaçable. Les
+maladresses du roi et ses appels à l’étranger ne réussirent que très
+lentement à le rendre impopulaire.
+
+La première Assemblée ne songea jamais à fonder une république.
+Extrêmement royaliste, en effet, elle rêvait simplement de substituer
+une monarchie constitutionnelle à la monarchie absolue. Seule la
+conscience de son pouvoir grandissant l’exaspéra contre les résistances
+du roi. Elle n’osa pas cependant le renverser.
+
+
+§ 3.--La vie sous l’ancien régime.
+
+Il est difficile de se faire une idée bien nette de la vie sous l’ancien
+régime et surtout de la situation réelle des paysans.
+
+Les écrivains qui défendent la Révolution, comme les théologiens
+défendent les dogmes religieux, tracent des tableaux tellement sombres
+de l’existence des paysans sous l’ancien régime, qu’on se demande
+comment les malheureux n’étaient pas tous morts de faim depuis
+longtemps. Un bel exemple de cette façon d’écrire se rencontre dans un
+livre de M. A. Rambaud, jadis professeur à la Sorbonne, publié sous ce
+titre: _Histoire de la Révolution française_. On y remarque notamment
+une gravure dont le texte porte: «Misère des paysans sous Louis XIV». Au
+premier plan, un homme dispute à des chiens des os d’ailleurs
+complètement décharnés. A ses côtés, un malheureux se tord en se
+comprimant le ventre. Plus loin une femme couchée par terre mange de
+l’herbe. Dans le fond du paysage, des personnages, dont on ne peut dire
+si ce sont des cadavres ou des affamés, sont également étendus sur le
+sol. Comme exemple de l’administration de l’ancien régime, le même
+auteur assure que: «Un emploi de police payé 800 livres en rapportait
+400.000.» De tels chiffres indiqueraient, en vérité, un bien grand
+désintéressement de la part du marchand de ces productifs emplois. Il
+nous affirme encore: «qu’il n’en coûtait que 420 livres pour faire
+arrêter les gens», et que, «sous Louis XV, on distribua plus de 150.000
+lettres de cachet».
+
+La plupart des livres sur la Révolution sont conçus avec aussi peu
+d’impartialité et d’esprit critique, c’est pourquoi cette période reste,
+en réalité, si mal connue.
+
+Certes les documents ne manquent pas, mais ils sont parfaitement
+contradictoires. A la description célèbre de La Bruyère, on peut opposer
+le tableau enthousiaste fait par le voyageur anglais Young de l’état
+prospère des paysans visités par lui.
+
+Étaient-ils vraiment écrasés d’impôts et payaient-ils, comme on l’a
+prétendu, les quatre cinquièmes de leur revenu au lieu du cinquième,
+aujourd’hui? Impossible de le dire avec certitude. Un fait capital
+semble cependant prouver que sous l’ancien régime la situation des
+habitants des campagnes ne pouvait être bien misérable puisqu’il paraît
+établi que plus du tiers du sol avait été acheté par des paysans.
+
+On est mieux renseigné sur l’administration financière. Elle était très
+oppressive et très compliquée. Les budgets se trouvaient le plus souvent
+en déficit et les impôts de toute nature levés par des fermiers généraux
+tyranniques. Au moment même de la Révolution, cet état des finances
+devint la cause d’un mécontentement universel, exprimé par les cahiers
+des États Généraux. Remarquons toutefois que ces cahiers ne traduisaient
+pas une situation antérieure, mais un état actuel dû à une crise de
+misère produite par la mauvaise récolte de 1788 et l’hiver rigoureux de
+1789. Qu’eussent été les mêmes cahiers écrits dix ans plus tôt?
+
+Malgré ces circonstances défavorables, ils ne contenaient aucune idée
+révolutionnaire. Les plus avancés demandaient simplement que les impôts
+fussent levés seulement avec le consentement des États Généraux et payés
+également par tous. Les mêmes cahiers souhaitaient quelquefois aussi que
+le pouvoir du roi fût limité par une Constitution définissant ses droits
+et ceux de la nation. Si ces vœux avaient été acceptés, une monarchie
+constitutionnelle se fût très facilement substituée à la monarchie
+absolue et la Révolution eût été probablement évitée.
+
+Malheureusement, la noblesse et le clergé étaient trop forts et Louis
+XVI trop faible pour qu’une pareille solution fût possible.
+
+Elle eut d’ailleurs été rendue bien difficile par les exigences de la
+bourgeoisie qui prétendait se substituer à la noblesse et fut le
+véritable auteur de la Révolution. Le mouvement déchaîné par la
+bourgeoisie dépassa rapidement d’ailleurs ses aspirations, ses besoins,
+ses espérances. Elle avait réclamé l’égalité à son profit, mais le
+peuple la voulut aussi pour lui. La Révolution finit de la sorte par
+devenir le gouvernement populaire qu’elle n’était pas, et n’avait
+nullement l’intention d’être, tout d’abord.
+
+
+§ 4.--L’évolution des sentiments monarchiques pendant la Révolution.
+
+Malgré la lenteur d’évolution des éléments affectifs, il est certain que
+pendant la Révolution les sentiments, non seulement du peuple, mais
+encore des assemblées révolutionnaires à l’égard de la monarchie se
+transformèrent très vite. Entre le moment où les législateurs de la
+première assemblée révolutionnaire entouraient Louis XVI de respect et
+celui où on lui trancha la tête, peu d’années s’écoulèrent.
+
+Ces changements, plus superficiels que profonds, furent en réalité une
+simple transposition de sentiments du même ordre. L’amour que les hommes
+de cette époque professaient pour le roi, ils le reportèrent sur le
+nouveau gouvernement héritier de sa puissance. Le mécanisme d’un tel
+transfert est facile à mettre en évidence.
+
+Sous l’ancien régime, le souverain tenant son pouvoir de la divinité,
+était investi pour cette raison d’une sorte de puissance surnaturelle.
+Vers lui se tournait le peuple du fond des campagnes.
+
+Cette croyance mystique dans la puissance absolue de la royauté fut
+ébranlée seulement lorsque des expériences répétées montrèrent que le
+pouvoir attribué à l’être adoré était fictif. Il perdit alors son
+prestige. Or, quand le prestige est perdu, les foules ne pardonnent pas
+au Dieu tombé de s’être illusionnées sur lui et cherchent de nouveau
+l’idole dont elles ne peuvent se passer.
+
+Dès les débuts de la Révolution, des faits nombreux et journellement
+répétés révélèrent aux croyants les plus fervents que la royauté ne
+possédait plus de puissance et qu’existaient d’autres pouvoirs capables
+non seulement de lutter contre elle, mais possédant une force
+supérieure.
+
+Que pouvaient penser en effet de la puissance royale les multitudes qui
+voyaient le roi tenu en échec par une Assemblée et incapable, en plein
+Paris, de défendre sa meilleure forteresse contre les attaques de bandes
+armées.
+
+La faiblesse royale devint donc évidente, alors que la puissance de
+l’Assemblée se montrait grandissante. Or, aux yeux des foules, la
+faiblesse est sans prestige, elles se tournent toujours vers la force.
+
+Dans les assemblées les sentiments, tout en étant très mobiles,
+n’évoluent pas aussi vite, c’est pourquoi la foi monarchique y survécut
+à la prise de la Bastille, à la fuite du roi et à son entente avec les
+souverains étrangers.
+
+La foi royaliste restait cependant si forte que les émeutes parisiennes
+et les événements qui amenèrent l’exécution de Louis XVI ne suffirent
+pas à ruiner définitivement dans les provinces l’espèce de piété[8]
+séculaire dont était enveloppée l’ancienne monarchie.
+
+ [8] Pour faire comprendre la profondeur de l’amour héréditaire du
+ peuple à l’égard de ses rois, Michelet relate le fait suivant qui se
+ passa sous le règne de Louis XV:
+
+ «Quand on apprit à Paris que Louis XV, parti pour l’armée, était
+ resté malade à Metz, c’était la nuit. On se lève, on court en
+ tumulte sans savoir où l’on va; les églises s’ouvrent en pleine
+ nuit... on s’assemblait dans les carrefours, on s’abordait, on
+ s’interrogeait sans se connaître. Il y eut plusieurs églises où le
+ prêtre qui prononçait la prière pour la santé du roi interrompit le
+ chant par ses pleurs et le peuple lui répondit par ses sanglots et
+ ses cris... Le courrier qui apporta la nouvelle de la convalescence
+ fut embrassé et presque étouffé; on baisait son cheval, on le menait
+ en triomphe... Toutes les rues retentissaient d’un cri de joie: «Le
+ roi est guéri!»
+
+Elle persista dans une grande partie de la France pendant toute la durée
+de la Révolution et fut l’origine des conspirations royalistes et de
+l’insurrection de plusieurs départements que la Convention eut tant de
+peine à réprimer. La foi royaliste avait disparu à Paris, où la
+faiblesse du roi était trop visible; mais, dans les provinces, le
+pouvoir royal, représentant de Dieu ici-bas, conservait encore du
+prestige.
+
+Les sentiments royalistes devaient être bien ancrés dans les âmes pour
+que la guillotine n’ait pu les étouffer. Les mouvements royalistes
+persistèrent, en effet, pendant toute la Révolution et s’accentuèrent
+surtout sous le Directoire, lorsque 49 départements envoyèrent à Paris
+des députés royalistes, ce qui provoqua de la part du Directoire le coup
+d’État de Fructidor.
+
+Ces sentiments monarchiques, difficilement refoulés par la Révolution,
+contribuèrent à favoriser le succès de Bonaparte quand il vint occuper
+le trône des anciens rois et rétablir une grande partie l’ancien régime.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L’ANARCHIE MENTALE AU MOMENT DE LA RÉVOLUTION ET LE ROLE ATTRIBUÉ AUX
+PHILOSOPHES
+
+
+§ 1.--Origines et propagation des idées révolutionnaires.
+
+La vie extérieure des hommes de chaque âge est moulée sur une vie
+intérieure constituée par une armature de traditions, de sentiments,
+d’influences morales dirigeant leur conduite et maintenant certaines
+notions fondamentales qu’ils subissent sans les discuter.
+
+Que la résistance de cette armature faiblisse, et des idées sans
+influence possible auparavant pourront germer et se développer.
+Certaines théories, dont le succès fut immense au moment de la
+Révolution, se seraient heurtées deux siècles plus tôt à
+d’infranchissables murs.
+
+Ces considérations ont pour but de rappeler que les événements
+extérieurs des révolutions sont toujours la conséquence d’invisibles
+transformations lentement opérées dans les âmes. L’étude approfondie
+d’une révolution nécessite donc celle du terrain mental sur lequel
+germent les idées qui fixeront son cours.
+
+Généralement fort lente, l’évolution des idées reste souvent invisible
+pendant la durée d’une génération. On n’en comprend l’étendue qu’en
+comparant l’état mental des mêmes classes sociales aux extrémités de la
+courbe parcourue par les esprits. Pour se rendre compte, notamment, des
+idées différentes que se faisaient de la royauté les hommes instruits
+sous Louis XIV et sous Louis XVI, on peut rapprocher les théories
+politiques de Bossuet et de Turgot.
+
+Bossuet exprimait les conceptions générales de son époque sur la
+monarchie absolue, quand il fondait l’autorité d’un gouvernement sur la
+volonté de Dieu, «seul juge des actions des rois, toujours
+irresponsables devant les hommes». La foi religieuse était alors aussi
+forte que la foi monarchique dont elle semblait du reste inséparable, et
+aucun philosophe n’aurait pu l’ébranler.
+
+Les écrits des ministres réformateurs de Louis XVI, ceux de Turgot par
+exemple, sont animés d’un tout autre esprit. Du droit divin des rois, il
+n’est plus guère parlé, et le droit des peuples commence à se dessiner
+nettement.
+
+Bien des événements avaient contribué à préparer une pareille évolution:
+guerres malheureuses, famines, impôts, misère générale de la fin du
+règne de Louis XV, etc. Lentement ébranlé, le respect de l’autorité
+monarchique avait été remplacé par une révolte des esprits prête à se
+manifester dès que s’en présenterait l’occasion.
+
+Toute armature mentale qui commence à se dissocier se désagrège
+rapidement ensuite. C’est pourquoi, au moment de la Révolution, on vit
+se propager si vite des idées nullement nouvelles, mais jusqu’alors
+restées sans influence, faute d’avoir rencontré le terrain où elles
+pouvaient germer.
+
+Ou les avait répétées cependant bien des fois en effet, les idées qui
+séduisirent à ce moment les esprits. Elles inspiraient depuis longtemps
+la politique des Anglais. Deux mille ans auparavant, les auteurs grecs
+et latins avaient défendu la liberté, maudit les tyrans et proclamé les
+droits de la souveraineté populaire.
+
+Les bourgeois qui firent la Révolution, bien qu’ayant appris, ainsi que
+leurs pères, toutes ces choses dans les livres scolaires, n’en avaient
+été nullement émus, parce que le moment n’était pas arrivé, où elles
+pouvaient les émouvoir. Comment le peuple aurait-il pu en être frappé
+davantage à l’époque où on l’habituait à respecter comme des nécessités
+naturelles toutes les hiérarchies?
+
+La véritable action des philosophes sur la genèse de la Révolution, ne
+fut pas celle qui leur est attribuée généralement. Ils ne révélèrent
+rien de nouveau, mais développèrent l’esprit critique auquel les dogmes
+ne résistent pas lorsque leur désagrégation est déjà préparée.
+
+Sous l’influence du développement de cet esprit critique, les choses qui
+commençaient à ne plus être très respectées le devinrent de moins en
+moins. Quand le prestige et la tradition furent évanouis, l’édifice
+social s’écroula brusquement.
+
+Cette désagrégation progressive finit par descendre jusqu’au peuple,
+mais ne fut pas commencée par lui. Le peuple suit les exemples et ne les
+crée jamais.
+
+Les philosophes qui n’auraient pu exercer aucune influence sur le peuple
+en exercèrent une très grande sur les classes éclairées de la nation. La
+noblesse désœuvrée, tenue depuis longtemps à l’écart des fonctions, et
+par conséquent frondeuse, s’était mise à leur remorque. Incapable de
+rien prévoir, elle fut la première à ébranler toutes les traditions qui
+constituaient cependant son unique raison d’être. Aussi saturée
+d’humanitarisme et de rationalisme que la bourgeoisie d’aujourd’hui,
+elle ne cessait de saper par des critiques ses propres privilèges.
+C’était, toujours comme aujourd’hui, parmi les favorisés de la fortune
+que se rencontraient le plus d’ardents réformateurs. L’aristocratie
+encourageait les dissertations sur le contrat social, les droits de
+l’homme, l’égalité des citoyens. Elle applaudissait les pièces de
+théâtre critiquant les privilèges, l’arbitraire, l’incapacité des gens
+en place et les abus de toutes sortes.
+
+Aussitôt que les hommes perdent confiance dans les fondements de
+l’armature mentale dirigeant leur conduite, ils en éprouvent du malaise
+puis du mécontentement. Toutes les classes sentaient s’évanouir
+lentement leurs anciennes raisons d’agir. Ce qui avait eu du prestige à
+leurs yeux depuis des siècles n’en possédait plus.
+
+L’esprit frondeur des écrivains et de la noblesse n’aurait pas suffi à
+ébranler le poids fort lourd des traditions, mais son action se
+superposait à d’autres influences profondes. Nous avons dit plus haut,
+en citant Bossuet, que sous l’ancien régime, le gouvernement religieux
+et le gouvernement civil, très séparés de nos jours, se trouvaient
+intimement liés. Toucher à l’un était nécessairement atteindre l’autre.
+Or, avant même que l’idée monarchique fût ébranlée, la force de la
+tradition religieuse était très entamée chez les cerveaux cultivés. Les
+progrès constants de la connaissance avaient fait passer de plus en plus
+les esprits de la théologie à la science en opposant la vérité observée
+à la vérité révélée.
+
+Cette évolution mentale, bien qu’assez imprécise encore, permettait
+d’apercevoir cependant que les traditions ayant guidé les hommes durant
+des siècles, n’avaient pas la valeur qu’on leur attribuait, et qu’il
+deviendrait peut-être nécessaire de les remplacer.
+
+Mais où découvrir les éléments nouveaux pouvant se substituer à la
+tradition? Où chercher la baguette magique capable d’élever un autre
+édifice social, sur les débris de celui dont on ne se contentait plus?
+
+L’accord fut unanime pour attribuer à la raison la puissance que la
+tradition et les dieux semblaient avoir perdue. Comment douter de sa
+force? Ses découvertes ayant été innombrables, n’était-il pas légitime
+de supposer, qu’appliquée à la construction des sociétés, elle les
+transformerait entièrement? Son rôle possible grandit donc très vite
+dans les esprits à mesure que la tradition leur semblait plus
+méprisable.
+
+Ce pouvoir souverain attribué à la raison doit être considéré comme
+l’idée culminante qui, non seulement engendra la Révolution, mais encore
+la gouverna tout entière. Pendant sa durée, les hommes se livrèrent aux
+plus persévérants efforts pour briser le passé? et édifier les sociétés
+sur un plan nouveau dicté par la logique.
+
+ * * * * *
+
+Descendues lentement dans le peuple, les théories rationalistes des
+philosophes se résumèrent pour lui dans cette simple notion, que toutes
+les choses considérées jadis comme respectables ne l’étaient pas. Les
+hommes étant déclarés égaux, les anciens maîtres ne devaient plus être
+obéis.
+
+La multitude s’habitua facilement à ne plus respecter ce que les classes
+supérieures avaient elles-mêmes cessé de respecter. Quand la barrière du
+respect fut tombée, la Révolution était faite.
+
+La première conséquence de cette mentalité nouvelle fut une
+insubordination générale. Mme Vigée-Lebrun raconte qu’à la promenade de
+Longchamp, les gens du peuple montaient sur les marchepieds des
+carrosses en disant: «L’année prochaine, vous serez derrière, et nous
+serons dedans.»
+
+La plèbe n’était pas seule à manifester de l’insubordination et du
+mécontentement. Ces sentiments furent généraux à la veille de la
+Révolution: «Le bas clergé, dit Taine, est hostile aux prélats, les
+gentilshommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur,
+le paysan au citadin, etc.».
+
+L’état d’esprit qui s’était étendu de la noblesse et du clergé au
+peuple, envahissait également l’armée. Au moment de l’ouverture des
+États Généraux, Necker disait: «Nous ne sommes pas sûrs des troupes.»
+Les officiers devenaient humanitaires et philosophaient. Les soldats,
+recrutés d’ailleurs dans la plus basse classe de la population, ne
+philosophaient pas, mais ils n’obéissaient plus.
+
+Dans leurs faibles cervelles, les idées d’égalité signifiaient
+simplement la suppression des chefs et par conséquent de toute
+obéissance. En 1790, plus de vingt régiments menaçaient leurs officiers
+et quelquefois, comme à Nancy, les mettaient en prison.
+
+L’anarchie mentale qui, après avoir sévi sur toutes les classes de la
+société, envahissait l’armée, fut la cause principale de la disparition
+de l’ancien régime. «C’est la défection de l’armée gagnée aux idées du
+Tiers, écrivait Rivarol, qui a anéanti la royauté.»
+
+
+§ 2.--Rôle supposé des philosophes du XVIIIe siècle dans la genèse de la
+Révolution. Leur antipathie pour la démocratie.
+
+Si les philosophes, supposés inspirateurs de la Révolution française,
+combattirent certains préjugés et abus, on ne doit nullement pour cela
+les considérer comme partisans du gouvernement populaire. La démocratie,
+dont ils avaient étudié le rôle dans l’histoire grecque, leur était
+généralement fort antipathique. Ils n’ignoraient pas, en effet, les
+destructions et les violences qui en sont l’invariable cortège et
+savaient qu’au temps d’Aristote, elle était déjà définie: «Un État, où
+toute chose, les lois même dépendent de la multitude érigée en tyran et
+gouvernée par quelques déclamateurs.»
+
+Pierre Bayle, véritable ancêtre de Voltaire, rappelait dans les termes
+suivants les conséquences produites par le gouvernement populaire à
+Athènes:
+
+ «Si l’on voyait une histoire qui étalât avec beaucoup d’étendue les
+ tumultes des assemblées; les factions qui divisaient cette ville; les
+ séditions qui l’agitaient; les sujets les plus illustres, persécutés,
+ exilés, punis de mort au gré d’un harangueur violent; on se
+ persuaderait que ce peuple, qui se piquait tant de liberté, était,
+ dans le fond, l’esclave d’un petit nombre de cabalistes, qu’il
+ appelait démagogues et qui le faisaient tourner tantôt d’un côté,
+ tantôt de l’autre, selon qu’ils changeaient de passions, à peu près
+ comme la mer pousse les flots tantôt d’un côté, tantôt de l’autre,
+ selon les vents qui l’agitent. Vous chercheriez en vain dans la
+ Macédoine, qui était une monarchie, autant d’exemples de tyrannie que
+ l’histoire athénienne vous en présente.»
+
+La démocratie ne séduisit pas davantage Montesquieu. Après avoir décrit
+les trois formes de gouvernement le républicain, le monarchique et le
+despotique, il montra fort bien ce que devient facilement le
+gouvernement populaire.
+
+ «On était libre avec des lois, on veut être libre contre elles; ce qui
+ était maxime, on l’appelle rigueur; ce qui était règle on l’appelle
+ gêne. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public;
+ mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des
+ particuliers. La République est une dépouille; et sa force n’est plus
+ que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.»
+
+ ... «Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d’un seul.
+ Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable; un seul tyran
+ s’élève, et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption.
+
+ «La démocratie a donc deux excès à éviter: l’esprit d’égalité extrême,
+ qui la conduit au despotisme d’un seul comme le despotisme d’un seul
+ finit par la conquête.»
+
+L’idéal de Montesquieu était le gouvernement constitutionnel anglais qui
+empêchait la monarchie de dégénérer en despotisme. L’influence de ce
+philosophe fut du reste très faible, au moment de la Révolution.
+
+Quant aux encyclopédistes auxquels on attribue également un grand rôle,
+ils ne s’occupent guère de politique, sauf peut-être d’Holbach,
+monarchiste libéral comme Voltaire et Diderot. Ils défendent surtout la
+liberté individuelle, combattent les empiétements de l’Église alors très
+intolérante et ennemie des philosophes. N’étant ni socialistes ni
+démocrates, la Révolution n’eut à utiliser aucun de leurs principes.
+
+Voltaire lui-même se montrait peu partisan de la démocratie:
+
+ «La démocratie, dit-il, ne semble convenir qu’à un tout petit pays,
+ encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera,
+ il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La
+ discorde y régnera comme dans un couvent de moines; mais il n’y aura
+ ni Saint-Barthélemy, ni massacres d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni
+ Inquisition, ni condamnation aux galères, pour avoir pris de l’eau
+ dans la mer sans payer, à moins qu’on ne suppose cette république
+ composée de diables dans un coin de l’enfer.»
+
+Tous ces prétendus inspirateurs de la Révolution avaient donc des
+opinions fort peu subversives, et il est vraiment difficile de leur
+attribuer une influence sérieuse sur le développement du mouvement
+révolutionnaire. Rousseau fut un des bien rares philosophes démocrates
+de son époque et c’est pourquoi le Contrat social devint la bible des
+hommes de la Terreur. Il semblait fournir la justification rationnelle
+nécessaire pour excuser des actes dérivés d’impulsions mystiques et
+affectives inconscientes qu’aucune philosophie n’avait inspirés.
+
+A vrai dire, d’ailleurs, les instincts démocratiques de Rousseau étaient
+assez suspects. Il considérait lui-même que ses projets de
+réorganisation sociale basés sur la souveraineté populaire ne seraient
+applicables qu’à une très petite cité. Et lorsque les Polonais lui
+demandèrent un projet de constitution démocratique, il leur donna le
+conseil de choisir un roi héréditaire.
+
+Parmi les théories de Rousseau, celle relative à la perfection de l’état
+social primitif eut beaucoup de succès. Il assurait, avec divers
+écrivains de son époque, que les hommes primitifs étaient parfaits, et
+n’avaient été corrompus que par les sociétés. En modifiant ces dernières
+au moyen de bonnes lois on ramènerait le bonheur des premiers âges.
+Étranger à toute psychologie, il croyait les hommes identiques à travers
+le temps et l’espace et les considérait comme devant être tous régis par
+les mêmes institutions et les mêmes lois. C’était alors la croyance
+générale. «Les vices et les vertus d’un peuple, écrivait Helvétius, sont
+toujours un effet nécessaire de sa législation... Comment douter que la
+vertu ne soit chez tous les peuples l’effet de la sagesse plus ou moins
+grande de l’administration?»
+
+On ne saurait errer davantage.
+
+
+§ 3.--Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de la
+Révolution.
+
+Il est assez difficile de préciser les conceptions philosophiques et
+sociales d’un bourgeois français au moment de la Révolution. Elles se
+ramenaient à quelques formules sur la fraternité, l’égalité, le
+gouvernement populaire, résumées dans la célèbre déclaration des Droits
+de l’homme dont nous aurons occasion de reproduire des fragments.
+
+Les philosophes du XVIIIe siècle ne paraissent pas avoir exercé sur les
+hommes de la Révolution un grand prestige. Rarement en effet sont-ils
+cités dans les discours. Hypnotisés par leurs souvenirs classiques de la
+Grèce et de Rome, les nouveaux législateurs relisaient Platon et
+Plutarque. Ils voulaient faire revivre la constitution de Sparte, ses
+mœurs, sa vie frugale et ses lois.
+
+Lycurgue, Solon, Miltiade, Manlius Torquatus, Brutus, Mucius Scævola, le
+fabuleux Minos lui-même, devinrent aussi familiers à la tribune qu’au
+théâtre et le public se passionnait pour eux. Les ombres des héros du
+monde antique planèrent toujours sur les assemblées révolutionnaires. La
+postérité seule devait y faire planer celle des philosophes du XVIIIe
+siècle.
+
+On voit donc qu’en réalité les hommes de cette période, généralement
+représentés comme de hardis novateurs guidés par des philosophes
+subtils, ne prétendaient nullement innover, mais revenir à un passé
+enseveli depuis longtemps dans les incertitudes de l’histoire et auquel
+d’ailleurs ils ne comprirent jamais rien.
+
+Les plus raisonnables, qui ne prenaient pas si loin leurs modèles,
+songeaient simplement à adopter le régime constitutionnel anglais, dont
+Montesquieu et Voltaire avaient vanté les avantages et que tous les
+peuples devaient finir par imiter sans crise violente.
+
+Leurs ambitions se bornaient à perfectionner la monarchie existante, et
+non à la renverser. Mais en temps de révolution les voies parcourues
+sont souvent fort différentes de celles qu’on se proposait de parcourir.
+A l’époque de la convocation des États Généraux, personne n’aurait
+jamais supposé qu’une révolution de bourgeois pacifiques et lettrés se
+transformerait rapidement en une des plus sanguinaires dictatures de
+l’histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES ILLUSIONS PSYCHOLOGIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+§ 1.--Les illusions sur l’homme primitif, sur le retour à l’état de
+nature et sur la psychologie populaire.
+
+Nous avons déjà rappelé, et nous y reviendrons encore, que les erreurs
+d’une doctrine ne nuisant pas à sa propagation, son influence sur les
+esprits doit seule être considérée.
+
+Mais si la critique des erreurs ne présente guère d’utilité pratique,
+elle est fort intéressante au point de vue psychologique. Le philosophe
+désireux de découvrir comment s’impressionnent les hommes devra toujours
+étudier avec soin les illusions dont ils vécurent. Jamais peut-être,
+dans le cours de l’histoire, ces dernières n’apparurent aussi profondes
+et aussi nombreuses qu’au moment de la Révolution.
+
+Une des plus manifestes fut la conception singulière qu’on se faisait de
+la nature de nos premiers ancêtres et des sociétés primitives.
+L’anthropologie n’ayant pas révélé encore les conditions d’existence de
+nos lointains aïeux, on admettait, sous l’influence des récits
+bibliques, que l’homme était sorti parfait des mains du Créateur. Les
+premières sociétés constituaient des modèles, altérés plus tard par la
+civilisation et auxquels il fallait revenir. Le retour à l’état de
+nature devint bientôt le cri général. «Le principe fondamental de toute
+morale sur lequel j’ai raisonné dans mes écrits, disait Rousseau, est
+que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et
+l’ordre.»
+
+La science moderne, en déterminant d’après les débris de leur industrie
+les conditions d’existence de nos premiers ancêtres, a depuis longtemps
+montré l’erreur de cette doctrine. L’homme primitif est devenu pour elle
+une brute féroce ignorant, tout comme le sauvage moderne, la bonté, la
+morale et la pitié. Gouverné uniquement par ses impulsions instinctives,
+il se précipitait sur sa proie quand la faim le poussait hors de sa
+caverne, et se ruait sur son ennemi dès que la haine l’excitait. La
+raison n’étant pas née encore, ne pouvait avoir aucune prise sur ses
+instincts.
+
+Le but de la civilisation, contrairement à toute la croyance
+révolutionnaire, n’a pas été de revenir à l’état de nature, mais bien
+d’en sortir. Ce fut justement parce que les Jacobins ramenèrent l’homme
+à l’état primitif en détruisant tous les freins sociaux sans lesquels
+aucune civilisation ne peut exister, qu’ils transformèrent une société
+policée en horde barbare.
+
+Les idées des théoriciens sur la nature de l’homme valaient à peu près
+celles d’un général romain sur la puissance des augures. Leur influence
+comme mobile d’action fut cependant considérable. La Convention s’en
+inspira toujours.
+
+Les erreurs concernant nos primitifs ancêtres étaient assez excusables,
+puisque avant les découvertes modernes leurs véritables conditions
+d’existence restaient profondément inconnues. L’ignorance complète de la
+psychologie des hommes qui entouraient les théoriciens de la Révolution
+est beaucoup moins explicable.
+
+Il semble vraiment que philosophes et écrivains du XVIIIe siècle aient
+été totalement dépourvus de la moindre faculté d’observation. Ils ont
+vécu au milieu de leurs contemporains sans les voir ni les comprendre.
+L’âme populaire notamment ne fut jamais soupçonnée par eux. L’homme du
+peuple leur apparaissait toujours moulé sur le modèle chimérique enfanté
+par leurs rêves. Aussi ignorants de la psychologie que des enseignements
+de l’histoire, ils le considéraient comme naturellement bon, affectueux,
+reconnaissant et toujours prêt à écouter la raison.
+
+Les discours des Constituants montrent la profondeur de leurs illusions.
+Quand les paysans commencèrent à brûler les châteaux, ils en furent très
+étonnés et leur adressèrent des harangues sentimentales pour les prier
+de cesser, afin de ne pas «faire de la peine à leur bon roi» et les
+adjurèrent «de l’étonner par leurs vertus».
+
+
+§ 2.--Les illusions sur la possibilité de séparer l’homme de son passé
+et sur la puissance transformatrice attribuée aux lois.
+
+Un des principes qui servirent de base aux institutions révolutionnaires
+fut que l’homme est facilement séparable de son passé et qu’une société
+peut être refaite de toutes pièces avec des institutions. Persuadés,
+d’après la lumière de la raison, qu’en dehors des âges primitifs devant
+servir de modèles, le passé représentait un héritage de superstitions et
+d’erreurs, les législateurs résolurent de rompre entièrement avec lui.
+Pour bien marquer cette intention, ils fondèrent une ère nouvelle,
+transformèrent le calendrier, changèrent les noms des mois et des
+saisons.
+
+Supposant tous les hommes semblables, ils pensaient pouvoir légiférer
+pour le genre humain. Condorcet s’imaginait émettre une vérité évidente
+en disant: «Une bonne loi doit être bonne pour tous les hommes comme une
+proposition de géométrie est vraie pour tous.»
+
+Les théoriciens de la Révolution n’entrevirent jamais, derrière les
+choses visibles, les ressorts invisibles qui les mènent. Il fallut tous
+les progrès des sciences biologiques pour montrer combien étaient
+lourdes leurs erreurs et à quel point un être quelconque dépend de son
+passé.
+
+A cette influence du passé, les réformateurs de la Révolution se
+heurtèrent toujours sans jamais la comprendre. Ils voulaient l’anéantir,
+et furent anéantis par elle.
+
+La foi des législateurs dans la puissance absolue attribuée aux
+institutions et aux lois assez ébranlée à la fin de la Révolution, fut à
+ses débuts complète. Grégoire disait à la tribune de l’Assemblée
+constituante sans provoquer aucun étonnement: «Nous pourrions, si nous
+le voulions, changer la religion, mais nous ne le voulons pas.» On sait
+qu’ils le voulurent plus tard, et on sait aussi combien misérablement
+échoua leur tentative.
+
+Les Jacobins eurent cependant entre les mains tous les éléments de
+succès. Grâce à la plus dure des tyrannies, les obstacles étaient
+brisés, les lois qu’il leur plaisait d’imposer toujours acceptées. Après
+dix ans de violences, de ruines, d’incendies, de massacres et de
+bouleversements, leur impuissance se révéla si éclatante qu’ils
+tombèrent sous la réprobation universelle. Le dictateur réclamé alors
+par la France entière fut obligé de rétablir la plus grande partie de ce
+qui avait été détruit.
+
+La tentative des Jacobins pour refaire la société au nom de la raison
+pure, constitue une expérience du plus haut intérêt. L’occasion ne sera
+probablement pas donnée à l’homme de la répéter sur une pareille
+échelle.
+
+Bien que la leçon ait été terrible, elle ne semble pas cependant
+suffisante à beaucoup d’esprits, puisque de nos jours encore, nous
+voyons les socialistes proposer de refaire de toutes pièces une société
+d’après leurs plans chimériques.
+
+
+§ 3.--Les illusions sur la valeur théorique des grands principes
+révolutionnaires.
+
+Les principes fondamentaux sur lesquels la Révolution se basa pour
+édifier un droit nouveau sont contenus dans les Déclarations des Droits
+de l’Homme, formulées successivement en 1789, 1793 et 1795. Elles sont
+d’accord pour proclamer que: «Le principe de la souveraineté réside dans
+la nation.»
+
+Les trois déclarations varient d’ailleurs sur plusieurs points,
+l’égalité notamment. Celle de 1789 dit simplement, article 1er: «Les
+hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.» Celle de 1793
+va plus loin et assure, article 3: «Tous les hommes sont égaux par la
+nature.» Celle de 1795 est plus modeste et dit, article 3: «L’égalité
+consiste en ce que la loi est la même pour tous.» En outre, après avoir
+parlé des droits, la dernière Déclaration croit utile de parler des
+devoirs. Sa morale n’est autre que celle de l’Évangile. Article 2: «Tous
+les devoirs de l’homme et du citoyen dérivent de ces deux principes
+gravés par la nature dans tous les cœurs: ne faites pas à autrui ce que
+vous ne voudriez pas qu’on vous fît; faites constamment aux autres le
+bien que vous voudriez en recevoir.»
+
+Les parties essentielles de ces proclamations, les seules qui aient
+réellement survécu, furent l’égalité et la souveraineté populaire.
+
+Malgré la faiblesse de son contenu rationnel, le rôle de la devise
+républicaine: «Liberté, égalité, fraternité» fut considérable.
+
+Cette formule magique, restée gravée sur nos murs en attendant qu’elle
+le soit dans nos cœurs, a possédé réellement la puissance surnaturelle
+attribuée par les sorciers à certaines paroles.
+
+En raison des espoirs nouveaux suscités par ses promesses, son pouvoir
+d’expansion fut considérable. Des milliers d’hommes se firent tuer pour
+elle. De nos jours encore quand une révolution éclate quelque part dans
+le monde, la même formule est toujours invoquée.
+
+Son choix fut très heureux. Elle appartient à cette catégorie de
+sentences imprécises, évocatrices de rêves, que chacun est libre
+d’interpréter au gré de ses désirs, de ses haines et de ses espérances.
+En matière de foi, le sens réel des mots importe assez peu, celui qu’on
+leur attache crée leur puissance.
+
+Des trois principes de la devise révolutionnaire, l’égalité engendra le
+plus de conséquences. Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage
+que c’est à peu près le seul ayant survécu et dont les effets se
+manifestent encore.
+
+Ce n’est pas assurément la Révolution qui introduisit l’idée d’égalité
+dans le monde. Sans même remonter aux républiques grecques, on peut
+remarquer que la théorie égalitaire avait été enseignée de la façon la
+plus nette par le christianisme et l’islamisme. Tous les hommes, sujets
+d’un même Dieu, étaient égaux devant lui, et jugés uniquement d’après
+leurs mérites. Le dogme de l’égalité des âmes devant le Créateur fut un
+dogme essentiel aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens.
+
+Mais proclamer un principe ne suffit pas à le faire observer. L’Église
+chrétienne renonça vite à son égalité théorique, et les hommes de la
+Révolution n’en tinrent compte que dans leurs discours.
+
+Le sens du terme égalité varie suivant les catégories de personnes qui
+en font usage. Il cache souvent des sentiments très contraires à son
+sens réel et représente alors l’impérieux besoin de n’avoir personne
+au-dessus de soi, joint au désir non moins vif d’en sentir au-dessous.
+
+Chez les Jacobins de la Révolution, comme chez ceux de nos jours, le mot
+égalité traduisait simplement une haine jalouse de toutes les
+supériorités. Pour les effacer, ils prétendaient unifier les mœurs, les
+manières, les costumes, les situations. Tout despotisme, autre que celui
+exercé par eux leur semblait odieux.
+
+Ne pouvant éviter les inégalités naturelles qui les choquaient, ils les
+nièrent. La seconde Déclaration des Droits de l’Homme, celle de 1793,
+rappelée plus haut, affirme, contrairement à l’évidence, que: «Tous les
+hommes sont égaux par la nature.»
+
+Il semble bien que la soif ardente de l’égalité n’ait caché chez
+beaucoup d’hommes de la Révolution qu’un intense besoin d’inégalités.
+Napoléon fut obligé de rétablir pour eux les titres nobiliaires et les
+décorations. Après avoir montré que ce fut chez les plus farouches
+révolutionnaires qu’il trouva ses plus dociles instruments de règne,
+Taine ajoute:
+
+ «Tout de suite, sous leurs prêches de liberté et d’égalité, il a
+ démêlé leurs instincts autoritaires, leur besoin de commander, de
+ primer, même en sous-ordre, et par surcroît, chez la plupart d’entre
+ eux, les appétits d’argent ou de jouissance. Entre le délégué du
+ Comité de Salut public et le ministre, le préfet ou sous-préfet de
+ l’Empire la différence est petite: c’est le même homme sous deux
+ costumes, d’abord en carmagnole, puis en habit brodé.»
+
+Le dogme de l’égalité eut pour première conséquence la proclamation, par
+la bourgeoisie, de la souveraineté populaire. Cette souveraineté
+demeura, du reste, très théorique pendant toute la durée de la
+Révolution.
+
+Le principe d’égalité fut le legs durable de la Révolution. Les deux
+termes liberté et fraternité qui l’encadrent dans la devise républicaine
+eurent toujours une action très faible. On peut même dire qu’elle fut
+totalement nulle pendant toute la durée de la Révolution et de l’Empire,
+et ne servit qu’à orner les discours.
+
+Leur influence ne fut guère plus grande ensuite. La fraternité n’a
+jamais été pratiquée, et de la liberté, les peuples se sont toujours peu
+souciés. Actuellement les ouvriers l’ont complètement abandonnée à leurs
+syndicats.
+
+En résumé, bien que la devise républicaine ait été peu appliquée elle
+eut une influence très grande. De la Révolution, il n’est guère resté
+dans l’âme populaire que les trois mots célèbres résumant son évangile
+et que ses armées propagèrent à travers l’Europe.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+LES INFLUENCES RATIONNELLES, AFFECTIVES, MYSTIQUES ET COLLECTIVES
+PENDANT LA RÉVOLUTION
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+PSYCHOLOGIE DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
+
+
+§ 1.--Influences psychologiques intervenues dans la Révolution
+française.
+
+Dans la genèse de la Révolution aussi bien que dans sa durée, sont
+intervenus des éléments rationnels, affectifs, mystiques et collectifs
+régis chacun par des logiques différentes. C’est, je l’ai dit déjà, pour
+n’avoir pas su dissocier leurs influences respectives que tant
+d’historiens ont si mal interprété cette période.
+
+L’élément rationnel généralement invoqué comme moyen d’explication,
+exerça en réalité l’action la plus faible. Il prépara la Révolution
+française mais se maintint seulement à ses débuts tant qu’elle resta
+exclusivement bourgeoise. Son action se manifesta dans beaucoup de
+mesures telles que les projets de réforme des impôts, la suppression des
+privilèges d’une noblesse inutile, etc.
+
+Dès que la Révolution pénétra dans le peuple, l’influence de l’élément
+rationnel s’évanouit vite devant celle des éléments affectifs et
+collectifs. Quant aux éléments mystiques, soutiens de la foi
+révolutionnaire, ils fanatisèrent les armées et propagèrent à travers le
+monde la nouvelle croyance.
+
+Nous verrons apparaître successivement dans les faits et dans la
+psychologie des individus ces diverses influences. La plus importante
+peut-être fut l’influence mystique. La Révolution ne se comprend bien,
+on ne saurait trop le répéter, que considérée comme la formation d’une
+croyance religieuse. Ce que nous avons dit ailleurs de toutes les
+croyances peut donc lui être également appliqué. En se reportant, par
+exemple, au précédent chapitre sur la Réforme, on verra qu’elle présente
+plus d’une analogie avec la Révolution.
+
+Après avoir perdu beaucoup de temps à montrer la faible valeur
+rationnelle des croyances, les philosophes commencent aujourd’hui à
+mieux interpréter leur rôle. Ils ont bien été forcés de constater que
+seules elles possèdent une influence suffisante pour transformer tous
+les éléments d’une civilisation.
+
+Elles s’imposent hors de la raison et possèdent la puissance d’orienter
+les pensées et les sentiments dans une même direction. La raison pure
+n’eut jamais un tel pouvoir, ce n’est pas elle qui passionne les hommes.
+
+La forme religieuse rapidement revêtue par la Révolution explique son
+pouvoir d’expansion et le prestige qu’elle exerça et exerce encore.
+
+Peu d’historiens comprirent que ce grand mouvement devait être considéré
+comme la fondation d’une religion nouvelle. Le pénétrant Tocqueville
+est, je crois, le premier à l’avoir pressenti.
+
+ «La Révolution française, dit-il, est une révolution politique qui a
+ opéré à la manière et qui a pris en quelque chose l’aspect d’une
+ révolution religieuse. Voyez par quels traits réguliers et
+ caractéristiques elle achève de ressembler à ces dernières: non
+ seulement elle se répand au loin comme elles, mais, comme elles, elle
+ y pénètre par la prédication et la propagande. Une révolution
+ politique qui inspire le prosélytisme; qu’on prêche aussi ardemment
+ aux étrangers qu’on l’accomplit avec passion chez soi; considérez quel
+ nouveau spectacle.»
+
+Le côté religieux de la Révolution étant admis, on s’explique facilement
+ses fureurs et ses dévastations. L’histoire nous les montre en effet
+accompagnant toujours la naissance des croyances. La Révolution devait
+donc, elle aussi, provoquer les intolérances et les violences qu’exigent
+de leurs adeptes les dieux triomphants. Elle a bouleversé l’Europe
+pendant vingt ans, ruiné la France, fait périr des millions d’hommes et
+coûté plusieurs invasions, mais ce n’est généralement qu’au prix de
+pareilles catastrophes qu’un peuple peut changer de croyances.
+
+Si l’élément mystique est toujours le fondement ces croyances, certains
+éléments affectifs et rationnels s’y superposent bientôt. La croyance
+sert ainsi de groupement à des sentiments, des passions, des intérêts du
+domaine de l’affectif. La raison enveloppe ensuite le tout pour tâcher
+de justifier des événements auxquels cependant elle ne prit aucune part.
+
+Au moment de la Révolution, chacun, selon ses aspirations, habilla la
+croyance nouvelle d’un vêtement rationnel différent. Les peuples y
+virent seulement la suppression des hiérarchies et des despotismes
+religieux et politiques dont ils avaient si souvent souffert. Des
+écrivains comme Gœthe, des penseurs comme Kant, s’imaginèrent y
+découvrir le triomphe de la raison. Des étrangers comme Humboldt
+venaient en France «pour respirer l’air de la liberté et assister aux
+funérailles du despotisme».
+
+Ces illusions intellectuelles ne durèrent pas longtemps. Le déroulement
+du drame révéla vite les vrais fondements du rêve.
+
+
+§ 2.--Dissolution de l’ancien régime.--Réunion des États Généraux.
+
+Avant de se réaliser dans des actes, les révolutions s’ébauchent dans
+les pensées. Préparée par les causes étudiées plus haut, la Révolution
+française commence en réalité avec le règne de Louis XVI. Chaque jour
+plus mécontente et frondeuse, la bourgeoisie accumulait ses
+réclamations. Tout le monde appelait des réformes.
+
+Louis XVI en comprenait bien l’utilité, mais il était trop faible pour
+les imposer à la noblesse et au clergé. Il ne put même pas soutenir ses
+ministres réformateurs Malesherbes et Turgot. Par suite des famines et
+de l’accroissement des impôts, la misère de toutes les classes
+grandissait, les grosses pensions obtenues par l’entourage du souverain
+faisaient un contraste choquant avec la détresse générale.
+
+Les notables convoqués pour tâcher de remédier à la situation financière
+refusèrent l’égalité des impôts et accordèrent seulement
+d’insignifiantes réformes que le Parlement ne consentit même pas à
+enregistrer. Il fallut le dissoudre. Les Parlements de province firent
+cause commune avec celui de Paris et se virent également dispersés. Mais
+ils étaient les maîtres de l’opinion et la poussèrent partout à réclamer
+la réunion des États Généraux qui n’avaient pas été convoqués depuis
+près de deux siècles.
+
+Elle fut décidée. Cinq millions de Français, dont 100.000
+ecclésiastiques et 150.000 nobles, envoyèrent leurs représentants. Il y
+eut en tout 1.200 députés dont 578 du Tiers se composant surtout de
+magistrats, d’avocats et de médecins. Sur les 300 députés du clergé,
+200, roturiers d’origine, étaient de cœur avec le Tiers contre la
+noblesse et le clergé.
+
+Dès les premières réunions, on vit se manifester des conflits
+psychologiques entre les députés de conditions sociales inégales et par
+conséquent de mentalités différentes. Les costumes magnifiques des
+députés privilégiés contrastaient d’une façon humiliante avec la sombre
+tenue du Tiers État.
+
+A la première séance, les membres de la noblesse et du clergé se
+couvrirent, suivant la prérogative de leur caste, devant le roi. Ceux du
+Tiers voulurent les imiter, mais les privilégiés protestèrent. Le
+lendemain, de nouveaux conflits d’amour-propre éclatèrent. Les députés
+du Tiers-État invitèrent ceux de la noblesse et du clergé qui siégeaient
+dans des salles séparées à se réunir avec eux pour la vérification des
+pouvoirs. La noblesse refusa. Les pourparlers durèrent plus d’un mois.
+Finalement, les députés du Tiers, sur la proposition de l’abbé Sieyès,
+considérant qu’ils représentaient 95 p. 100 de la nation, se déclarèrent
+constitués en Assemblée nationale. La Révolution commencée allait
+dérouler son cours.
+
+
+§ 3.--L’Assemblée Constituante.
+
+La force d’une assemblée politique est faite surtout de la faiblesse de
+ses adversaires. Étonnée du peu de résistance qu’elle rencontrait et
+entraînée par l’ascendant de quelques orateurs, l’Assemblée
+constituante, dès ses débuts, parla et agit en souveraine. Elle
+s’arrogea notamment le pouvoir de décréter des impôts, grave atteinte
+aux prérogatives de la puissance royale.
+
+La résistance de Louis XVI fut assez faible. Il fit simplement fermer la
+salle des États. Les députés se rendirent alors dans celle du Jeu de
+Paume et y prêtèrent le serment de ne pas se séparer jusqu’à ce que la
+Constitution du royaume fût établie.
+
+La majorité des députés du clergé vint siéger avec eux. Le roi cassa la
+décision de l’Assemblée et ordonna aux députés de se retirer. Le marquis
+de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies, les ayant invités à
+exécuter l’ordre du souverain, le président de l’Assemblée déclara «que
+la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordres», et Mirabeau répondit
+à l’envoyé du souverain que réunie par la volonté du peuple l’Assemblée
+ne sortirait que par la force des baïonnettes. Le roi céda encore.
+
+Le 9 juin, la réunion des députés prenait le titre d’Assemblée
+Constituante. Pour la première fois depuis des siècles, le roi était
+forcé de reconnaître l’existence d’un nouveau pouvoir, jadis ignoré,
+celui du peuple représenté par ses élus. La monarchie absolue avait pris
+fin.
+
+Se sentant de plus en plus menacé, Louis XVI appela autour de Versailles
+des régiments composés de mercenaires étrangers. L’Assemblée demanda le
+retrait des troupes, Louis XVI refusa et renvoya Necker, le remplaçant
+par le maréchal de Broglie, réputé très autoritaire.
+
+Mais l’Assemblée avait à son service d’habiles défenseurs. Camille
+Desmoulins et d’autres haranguaient partout la foule, l’appelant à la
+défense de la liberté. Ils firent sonner le tocsin, organisèrent une
+milice de 12.000 hommes, s’emparèrent aux Invalides de fusils et de
+canons et dirigèrent le 14 juillet des bandes armées sur la Bastille. La
+forteresse, à peine défendue, capitula en quelques heures. On y trouva
+sept prisonniers dont un idiot et quatre accusés de faux.
+
+La Bastille, prison de bien des victimes de l’arbitraire, symbolisait
+pour beaucoup l’absolutisme royal, mais le peuple qui la démolit n’avait
+pas eu à en souffrir. On n’y enfermait guère que les gens de la
+noblesse.
+
+L’influence exercée par la prise de cette forteresse s’est continuée
+jusqu’à nos jours. De graves historiens comme M. Rambaud assurent que
+«la prise de la Bastille est un fait culminant dans l’histoire non
+seulement de la France, mais de l’Europe entière, et qu’elle inaugurait
+une époque nouvelle de l’histoire du monde».
+
+Une telle crédulité est un peu excessive. L’importance de cet événement
+résidait uniquement dans ce fait psychologique que pour la première fois
+il donnait au peuple une preuve évidente de la faiblesse d’une autorité,
+jadis très redoutée.
+
+Quand le principe d’autorité est touché dans l’âme populaire, il se
+dissout très vite. Que ne pouvait-on exiger d’un roi incapable de
+défendre sa principale forteresse contre les attaques populaires? Le
+maître considéré comme tout-puissant avait cessé de l’être.
+
+La prise de la Bastille fut l’origine d’un de ces phénomènes de
+contagion mentale qui abondent dans l’histoire de la Révolution. Les
+troupes de mercenaires étrangers, bien que ne pouvant guère s’intéresser
+à ce mouvement, commencèrent à présenter des symptômes de mutinerie.
+Louis XVI en fut réduit à accepter leur dislocation. Il rappela Necker,
+se rendit à l’Hôtel de Ville, sanctionna par sa présence les faits
+accomplis, puis accepta de La Fayette, commandant la garde nationale, la
+nouvelle cocarde bleue, blanche et rouge, qui alliait les couleurs de la
+ville de Paris à celles du roi.
+
+Si l’émeute dont résulta la prise de la Bastille ne peut être nullement
+considérée «comme un fait culminant dans l’histoire» elle marque
+cependant le moment précis où commence le gouvernement populaire. Le
+peuple armé interviendra désormais chaque jour dans les délibérations
+des assemblées révolutionnaires et pèsera lourdement sur leur conduite.
+
+Cette intervention du peuple, conforme au dogme de sa souveraineté, a
+provoqué l’admiration respectueuse de beaucoup d’historiens de la
+Révolution. Une étude, même superficielle, de la psychologie des foules,
+leur eût facilement montré que l’entité mystique appelée par eux le
+peuple, traduisait simplement la volonté de quelques meneurs. Il ne faut
+donc pas dire: le peuple a pris la Bastille, attaqué les Tuileries,
+envahi la Convention, etc., mais bien: quelques meneurs ont
+réuni--généralement par l’intermédiaire des clubs--des bandes populaires
+qu’ils ont lancées sur la Bastille, les Tuileries, etc. Ce furent les
+mêmes foules qui, pendant toute la Révolution, attaquèrent ou
+défendirent les partis les plus contraires suivant les meneurs qui se
+trouvaient à leur tête. Une foule n’a jamais que l’opinion de ses chefs.
+
+ * * * * *
+
+L’exemple constituant une des formes les plus puissantes de la
+suggestion, la prise de la Bastille devait être inévitablement suivie de
+la destruction d’autres forteresses. Beaucoup de châteaux furent
+considérés comme de petites Bastilles et pour imiter les Parisiens qui
+avaient détruit la leur, les paysans se mirent à les brûler. Ils le
+firent avec d’autant plus de frénésie que les demeures seigneuriales
+contenaient les titres des redevances féodales. Ce fut une sorte de
+Jacquerie.
+
+L’Assemblée constituante si hautaine et si fière à l’égard du Roi, se
+montra, comme d’ailleurs toutes les assemblées révolutionnaires qui lui
+succédèrent, extrêmement pusillanime devant le peuple.
+
+Espérant mettre fin aux désordres, elle adopta dans la nuit du 4 août,
+sur la proposition d’un membre de la noblesse, le comte de Noailles,
+l’abolition des droits seigneuriaux. Bien que cette mesure supprimât
+d’un seul coup les privilèges de la noblesse, elle fut votée avec des
+larmes et des embrassements. Pareil accès d’enthousiasme sentimental
+s’explique très bien en se souvenant à quel point les émotions sont
+contagieuses dans les foules, surtout dans les assemblées déprimées par
+la peur.
+
+Si cette renonciation des nobles à leurs privilèges s’était produite
+quelques années plus tôt, la Révolution eût sans doute été évitée, mais
+elle s’effectua trop tard. Céder seulement quand on y est forcé ne fait
+qu’accroître les exigences de ceux auxquels on cède. En politique il
+faut savoir prévoir et concéder longtemps avant d’y être obligé.
+
+Louis XVI hésita pendant deux mois à ratifier les décisions prises par
+l’Assemblée dans la nuit du 4 août. Il s’était retiré à Versailles. Les
+meneurs y expédièrent alors une bande de 7 ou 8.000 hommes et femmes du
+peuple en lui assurant que la résidence royale contenait de grandes
+provisions de pain. Les grilles du palais furent forcées, des gardes du
+corps tués, le Roi et toute sa famille ramenés à Paris au milieu d’une
+foule hurlante d’individus portant au bout de leurs piques les têtes des
+soldats massacrés. L’effroyable voyage dura six heures. Ces événements
+constituèrent ce qu’on a nommé les journées d’octobre.
+
+Le pouvoir populaire grandissait et en réalité le Roi, tout comme
+l’Assemblée, se trouvait désormais dans les mains du peuple,
+c’est-à-dire à la merci des clubs et de leurs meneurs. Ce pouvoir
+populaire devait dominer pendant près de dix ans et la Révolution va
+devenir presque uniquement son œuvre.
+
+Tout en proclamant que le peuple constituait le seul souverain,
+l’Assemblée était très embarrassée par des émeutes qui dépassaient de
+beaucoup ses prévisions théoriques. Elle s’imagina que tout rentrerait
+dans l’ordre en fabriquant une constitution destinée à assurer le
+bonheur éternel des hommes.
+
+On sait que pendant toute la durée de la Révolution, une des principales
+occupations des assemblées fut de faire, défaire et refaire des
+constitutions. Les théoriciens leur attribuaient, comme aujourd’hui
+encore, le pouvoir de transformer les sociétés. L’Assemblée ne pouvait
+donc faillir à cette tâche. En attendant, elle publia une déclaration
+solennelle des droits de l’homme résumant ses principes.
+
+Constitution, proclamations, déclarations et discours n’eurent pas la
+plus légère action ni sur les mouvements populaires, ni sur les
+dissentiments qui grandissaient chaque jour au sein de l’Assemblée.
+Celle-ci subissait de plus en plus l’ascendant du parti avancé, appuyé
+sur les clubs. Des meneurs influents Danton, Camille Desmoulins, plus
+tard Marat et Hébert, excitaient violemment la populace par leurs
+harangues et leurs journaux. On descendait rapidement la pente
+conduisant aux extrêmes.
+
+Pendant tous ces désordres les finances ne s’amélioraient pas.
+Définitivement convaincue que les discours philanthropiques ne
+modifieraient pas leur état lamentable, voyant d’ailleurs La banqueroute
+menaçante, l’Assemblée décréta, le 2 novembre 1789, la confiscation des
+biens d’Église. Leurs revenus, y compris les dîmes prélevées sur les
+fidèles, étaient d’environ 200 millions et leur valeur estimée à trois
+milliards. Ils se trouvaient répartis entre quelques centaines de
+prélats, abbés de cour, etc., possédant le quart de la France. Ces
+biens, qualifiés désormais domaines nationaux, formèrent la garantie des
+assignats dont la première émission fut de 400 millions. Le public les
+accepta d’abord, mais ils se multiplièrent tellement sous la Convention
+et le Directoire qui en émirent pour 45 milliards, qu’un assignat de 100
+livres finit par valoir seulement quelques sous.
+
+Stimulé par son entourage, le faible Louis XVI essayait, mais vainement,
+de lutter contre les décrets de l’Assemblée constituante en refusant de
+les sanctionner.
+
+Sous l’influence des suggestions journalières des meneurs et de la
+contagion mentale, le mouvement révolutionnaire se propageait partout
+indépendamment de l’Assemblée et parfois même contre elle.
+
+Dans les villes et les villages se formaient des municipalités
+révolutionnaires protégées par des gardes nationales locales. Celles des
+villes voisines commencèrent à s’entendre pour se défendre au besoin.
+Ainsi se constituèrent des fédérations fondues bientôt en une seule qui
+envoya 14.000 gardes nationaux à Paris, au Champ-de-Mars le 14 juillet
+1790. Le Roi y jura de maintenir la Constitution décrétée par
+l’Assemblée nationale.
+
+Malgré ce vain serment il devenait plus évident chaque jour qu’aucun
+accord n’était possible entre les principes héréditaires de la monarchie
+et ceux proclamés par l’Assemblée.
+
+Se sentant complètement impuissant, le roi ne songea plus qu’à fuir.
+Arrêté à Varennes et ramené à Paris comme un prisonnier, il fut enfermé
+aux Tuileries. L’Assemblée, quoique toujours royaliste, le suspendit de
+ses pouvoirs et décida d’assumer seule la charge du gouvernement.
+
+Jamais souverain ne s’était trouvé dans une situation aussi difficile
+que Louis XVI au moment de sa fuite. Le génie d’un Richelieu eût à peine
+suffi pour en sortir. L’unique élément de défense sur lequel il pouvait
+s’appuyer, l’armée, lui avait fait, dès le début, entièrement défaut.
+
+Sans doute, pendant toute la durée de la Constituante, l’immense
+majorité des Français et l’Assemblée étant restés royalistes, le
+souverain, en acceptant une monarchie libérale, se serait peut-être
+maintenu au pouvoir. Louis XVI aurait donc eu, semble-t-il, peu de chose
+à faire pour s’entendre avec l’Assemblée.
+
+Peu de chose, assurément, mais avec sa structure mentale, ce peu de
+chose lui était rigoureusement impossible. Toutes les ombres de ses
+ancêtres se seraient dressées devant lui s’il avait consenti à modifier
+le mécanisme de la monarchie léguée par tant d’aïeux. Alors même
+d’ailleurs qu’il l’eût tenté, jamais la résistance de sa famille, du
+clergé, de la noblesse et de la Cour, n’aurait pu être surmontée. Les
+anciennes castes sur lesquelles s’appuyait la monarchie, noblesse et
+clergé, étaient alors presque aussi puissantes que le monarque lui-même.
+Toutes les fois qu’il eut l’air de céder aux injonctions de l’Assemblée
+ce fut contraint par la force et simplement pour tâcher de gagner du
+temps. Ses appels à l’étranger représentent la résolution d’un homme
+désespéré qui a vu tous ses appuis naturels s’effondrer.
+
+Il se faisait, la reine surtout, les plus étranges illusions sur l’aide
+possible de l’Autriche, rivale de la France depuis des siècles. Si elle
+acceptait, fort mollement, de venir au secours du roi, ce n’était
+qu’avec l’espoir d’une grosse récompense. Mercy faisait entendre qu’on
+demanderait, comme rétribution, l’Alsace, les Alpes et la Navarre.
+
+ * * * * *
+
+Les meneurs des clubs trouvant l’Assemblée trop royaliste, lancèrent le
+peuple sur elle. Une pétition fut signée invitant l’Assemblée à
+convoquer un nouveau pouvoir constituant pour procéder au jugement de
+Louis XVI.
+
+Restée malgré tout monarchiste et trouvant que la Révolution prenait un
+caractère par trop démagogique, l’Assemblée résolut de se défendre
+contre les agissements de la populace. Un bataillon de la garde
+nationale, commandé par La Fayette, fut envoyé au Champ-de-Mars, où la
+foule s’était réunie, pour la disperser. Une cinquantaine de
+manifestants furent tués.
+
+L’Assemblée ne persista pas longtemps dans ses velléités de résistance.
+Redevenue très craintive devant le peuple, elle accrut son arrogance
+avec le Roi, lui retirant chaque jour quelques parcelles de ses
+prérogatives et de son autorité. Il n’était plus guère qu’un simple
+fonctionnaire chargé d’exécuter les volontés qu’on lui signifiait.
+
+L’Assemblée s’était imaginé pouvoir exercer l’autorité qu’elle retirait
+au Roi, mais une telle tâche était infiniment au-dessus de ses
+ressources. Un pouvoir trop morcelé, reste toujours sans force. «Je ne
+connais rien de plus terrible, disait Mirabeau, que l’autorité
+souveraine de six cents personnes.»
+
+Après s’être flattée de concentrer tous les pouvoirs et les exercer à la
+façon de Louis XIV, l’Assemblée n’en exerça bientôt plus aucun.
+
+A mesure que son autorité faiblissait, l’anarchie grandissait. Les
+meneurs ne cessaient de soulever le peuple. L’émeute devenait la seule
+puissance. Chaque jour, l’Assemblée était envahie par de bruyantes et
+impérieuses délégations, procédant par voie de menaces et de sommations.
+
+Tous ces mouvements populaires, auxquels, sous l’influence de la peur,
+l’Assemblée obéissait toujours, n’avaient rien, je le répète, de
+spontané. Ils représentaient simplement des manifestations de pouvoirs
+nouveaux les clubs et la Commune, qui s’étaient formés à côté de celui
+de l’Assemblée.
+
+Le plus puissant de ces clubs fut celui des Jacobins, qui en créa vite
+plus de cinq cents en province, recevant de lui le mot d’ordre. Son rôle
+demeura prépondérant pendant toute la durée de la Révolution. Après
+avoir été le maître de l’Assemblée, il devint celui de la France et ne
+compta qu’un seul rival, la Commune insurrectionnelle, dont le pouvoir
+ne s’exerçait d’ailleurs qu’à Paris.
+
+ * * * * *
+
+La faiblesse de l’Assemblée nationale et toutes ses défaillances lui
+avaient valu une grande impopularité. Elle en prit conscience et, se
+reconnaissant chaque jour plus impuissante, décida de hâter la
+confection de la nouvelle Constitution afin de pouvoir se dissoudre. Son
+dernier acte, fort maladroit, fut de décréter qu’aucun Constituant ne
+pourrait être réélu à la Législative. Les membres de cette dernière se
+trouvèrent donc privés de l’expérience acquise par leurs prédécesseurs.
+
+La Constitution fut terminée le 3 septembre 1791 et acceptée le 13 par
+le Roi auquel l’Assemblée avait rendu ses pouvoirs.
+
+Cette Constitution organisait un gouvernement représentatif, déléguait
+le pouvoir législatif à des députés élus par le peuple, et le pouvoir
+exécutif au Roi à qui elle reconnaissait le droit de veto contre les
+décrets de l’Assemblée. De nouvelles divisions en départements étaient
+substituées aux anciennes provinces. Les vieux impôts abolis et
+remplacés par des contributions directes et indirectes, encore en
+vigueur aujourd’hui.
+
+L’Assemblée, qui venait de changer les divisions du territoire et
+bouleverser toute l’antique organisation sociale, se crut assez
+puissante pour transformer également l’organisation religieuse du pays.
+Elle prétendit, notamment, faire élire les membres du clergé par le
+peuple, et les soustraire ainsi à l’influence de leur chef suprême, le
+Pape.
+
+Cette constitution civile du clergé fut l’origine de luttes et de
+persécutions religieuses qui se prolongèrent jusqu’au Consulat. Les deux
+tiers des prêtres refusèrent le serment qu’on exigeait d’eux.
+
+ * * * * *
+
+Pendant les trois années que dura la Constituante, la Révolution eut des
+résultats considérables. Le principal, peut-être, fut de commencer à
+transférer au Tiers État les richesses des classes privilégiées. On
+suscita ainsi, en même temps que des intérêts à défendre, de fervents
+adhérents au nouveau régime. Une révolution ayant pour appui des
+satisfactions d’appétits acquiert, par cela même, une grande force. Le
+Tiers État, qui avait supplanté la noblesse et les paysans qui avaient
+acheté les biens nationaux, se rendaient facilement compte que le
+rétablissement de l’ancien régime les dépouillerait de tous ces
+avantages. Défendre énergiquement la Révolution était pour eux défendre
+leur nouvelle fortune.
+
+Et c’est pourquoi l’on vit pendant une partie de la Révolution près de
+la moitié des départements se soulever vainement contre le despotisme
+qui les accablait. Les républicains triomphèrent de toutes les
+oppositions. Ils étaient très forts ayant à défendre non seulement un
+idéal nouveau, mais encore des intérêts matériels. Nous verrons l’action
+de ces deux facteurs se prolonger pendant toute la Révolution et
+contribuer fortement à l’établissement de l’empire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PSYCHOLOGIE DE L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
+
+
+§ 1.--Les événements politiques pendant la durée de l’Assemblée
+législative.
+
+Avant d’examiner les caractéristiques mentales de l’Assemblée
+législative, résumons brièvement les événements politiques considérables
+qui marquèrent sa courte existence d’une année. Ils jouèrent
+naturellement un grand rôle sur ses manifestations psychologiques.
+
+Très monarchiste, l’Assemblée législative ne songeait pas plus que la
+précédente à détruire la royauté. Le Roi lui paraissait un peu suspect,
+mais elle espérait cependant pouvoir le garder.
+
+Malheureusement pour lui, Louis XVI réclamait sans cesse l’intervention
+de l’étranger. Enfermé aux Tuileries, défendu seulement par ses gardes
+suisses, le timide souverain flottait entre des influences contraires.
+Il pensionnait des journaux destinés à modifier l’opinion, mais les
+obscurs folliculaires qui les rédigeaient ignoraient totalement l’art
+d’agir sur l’âme des foules. Leur seul moyen de persuasion consistait à
+menacer de la potence tous les partisans de la Révolution et à prédire
+l’invasion d’une armée pour délivrer le roi.
+
+La royauté ne comptait plus que sur les cours étrangères. Les nobles
+émigraient. La Prusse, l’Autriche, la Russie nous menaçaient d’une
+guerre d’envahissement. La Cour favorisait leurs menées.
+
+A la coalition des rois contre la France, le club des Jacobins proposa
+d’opposer la ligue des peuples contre les rois. Les Girondins avaient
+alors, avec les Jacobins, la direction du mouvement révolutionnaire. Ils
+provoquèrent l’armement des masses. 600.000 volontaires furent équipés.
+La Cour accepta un ministère girondin. Dominé par lui, Louis XVI fut
+obligé de proposer à l’Assemblée une guerre contre l’Autriche. Elle fut
+votée immédiatement.
+
+En la déclarant, le Roi n’était pas sincère. La Reine révélait aux
+Autrichiens nos plans de campagne et le secret des délibérations du
+Conseil.
+
+Les débuts de la lutte furent désastreux. Plusieurs colonnes, prises de
+panique, se débandèrent. Stimulée par les clubs, persuadée, justement
+d’ailleurs, que le Roi conspirait avec l’étranger, la population des
+faubourgs se souleva. Ses meneurs, les Jacobins, et surtout Danton,
+l’envoyèrent porter, le 20 juin, à l’Assemblée, une pétition menaçant le
+Roi de révocation. Puis elle envahit les Tuileries et invectiva le
+souverain.
+
+La fatalité poussait Louis XVI vers son tragique destin. Alors que les
+menaces des Jacobins contre la royauté avaient indigné beaucoup de
+départements, on apprenait l’arrivée d’une armée prussienne sur les
+frontières de la Lorraine.
+
+L’espoir du Roi et de la Reine concernant le concours à obtenir de
+l’étranger était bien chimérique. Marie-Antoinette se faisait de
+complètes illusions, aussi bien sur la psychologie des Autrichiens que
+sur celle des Français. Voyant la France terrorisée par quelques
+énergumènes, elle supposa pouvoir également, au moyen de menaces,
+terrifier les Parisiens et les ramener sous l’autorité du Roi. Inspiré
+par elle, Fersen s’entremit pour faire publier le manifeste du duc de
+Brunswick menaçant Paris d’une «subversion totale si l’on touchait la
+famille du roi».
+
+L’effet produit fut diamétralement contraire à celui espéré. Le
+manifeste souleva l’indignation contre le monarque jugé complice, et
+augmenta son impopularité. Il était, dès ce jour, marqué pour
+l’échafaud.
+
+Entraînés par Danton, les délégués des sections installèrent à l’Hôtel
+de Ville une Commune insurrectionnelle, qui arrêta le commandant de la
+garde nationale, dévoué au Roi, fit sonner le tocsin ameuta les gardes
+nationaux et les lança, avec la populace, le 10 août, sur les Tuileries.
+Les bataillons appelés par Louis XVI se débandèrent. Il n’y eut bientôt
+plus, pour le défendre, que les Suisses et quelques gentilshommes.
+Presque tous furent tués. Resté seul, le Roi se réfugia auprès de
+l’Assemblée. La foule demanda sa déchéance. La Législative décréta sa
+suspension et laissa une future Assemblée, la Convention, statuer sur
+son sort.
+
+
+§ 2.--Caractéristiques mentales de l’Assemblée législative.
+
+L’Assemblée législative, formée d’hommes nouveaux, présente au point de
+vue psychologique un intérêt tout spécial. Peu d’assemblées offrirent à
+un pareil degré les caractéristiques des collectivités politiques.
+
+Elle comprenait sept cent cinquante députés divisés en royalistes purs,
+royalistes constitutionnels, républicains, Girondins et Montagnards. Les
+avocats et les hommes de lettres formaient la majorité. On y voyait
+aussi, mais en petit nombre, quelques évêques constitutionnels, des
+officiers supérieurs, des prêtres et de rares savants.
+
+Les conceptions philosophiques des membres de cette Assemblée semblent
+assez rudimentaires. Plusieurs étaient imbus des idées de Rousseau
+préconisant le retour à l’état de nature. Mais tout comme leurs
+prédécesseurs, ils furent dominés surtout par l’antiquité grecque et
+latine. Caton, Brutus, Gracchus, Plutarque, Marc-Aurèle, Platon,
+constamment invoqués, fournissent des images. Quand les orateurs veulent
+injurier Louis XVI, ils l’appellent Caligula.
+
+En souhaitant détruire la tradition, ils étaient révolutionnaires, mais
+en prétendant revenir à un passé lointain, ils se montraient fort
+réactionnaires.
+
+Toutes les théories eurent d’ailleurs assez peu d’influence sur leur
+conduite. La raison apparaît sans cesse dans les discours, mais jamais
+dans les actes. Ils furent toujours dominés par ces suggestions
+affectives et mystiques dont nous avons tant de fois déjà montré la
+force.
+
+ * * * * *
+
+Les caractéristiques psychologiques de l’Assemblée législative sont
+celles de la Constituante, mais plus accentuées encore. Elles se
+résument en quatre mots: impressionnabilité, mobilité, pusillanimité et
+faiblesse.
+
+La mobilité et l’impressionnabilité se révèlent dans les variations
+constantes de leur conduite. Un jour ils échangent de bruyantes
+invectives et des coups. Le lendemain on les voit: «se jeter dans les
+bras les uns des autres avec des torrents de larmes». Ils applaudissent
+vivement à une adresse demandant la punition de ceux qui pétitionnent
+pour la déchéance du roi, et dans la même journée accordent les honneurs
+de la séance à une délégation venant réclamer cette déchéance.
+
+La pusillanimité et la faiblesse de l’Assemblée devant les menaces était
+complète. Bien que royaliste, elle vota la suspension du roi et, sur les
+exigences de la Commune, le lui livra avec sa famille pour les faire
+interner au Temple.
+
+Grâce à sa faiblesse, elle se montra aussi incapable que la Constituante
+d’exercer aucun pouvoir et se laissa dominer par la Commune et les clubs
+que dirigeaient des meneurs influents: Hébert, Tallien, Rossignol,
+Marat, Robespierre, etc.
+
+Jusqu’en Thermidor 1794, la Commune insurrectionnelle constitua le
+principal pouvoir de l’État et se conduisit exactement comme si on
+l’avait chargée de gouverner Paris.
+
+Ce fut elle qui exigea l’emprisonnement de Louis XVI dans la tour du
+Temple, alors que l’Assemblée voulait l’interner dans le palais du
+Luxembourg. Ce fut elle encore qui remplit les prisons de suspects et
+ordonna ensuite de les égorger.
+
+On sait avec quels raffinements de cruauté une poignée de 150 bandits,
+payés 24 livres par jour, guidés par quelques membres de la Commune,
+exterminèrent en quatre journées 1.200 personnes environ. C’est ce qu’on
+appela les massacres de Septembre. Le maire de Paris, Pétion, reçut avec
+égards la bande des assassins et leur fit verser à boire. Quelques
+Girondins protestèrent un peu, mais les Jacobins restèrent silencieux.
+
+L’Assemblée terrorisée affecta d’abord d’ignorer les massacres,
+qu’encourageaient d’ailleurs plusieurs de ses membres influents: Couthon
+et Billaud-Varenne notamment. Lorsqu’elle se décida enfin à les blâmer,
+ce fut sans oser essayer d’en empêcher la continuation.
+
+Consciente de son impuissance, l’Assemblée législative finissait quinze
+jours plus tard par se dissoudre pour faire place à la Convention.
+
+Son œuvre fut évidemment néfaste, non dans les intentions, mais dans les
+actes. Royaliste, elle abandonna la monarchie; humanitaire, elle laissa
+s’accomplir les massacres de Septembre; pacifiste, elle lança la France
+dans une guerre redoutable, montrant ainsi qu’un gouvernement faible
+finit toujours par couvrir la patrie de ruines.
+
+ * * * * *
+
+L’histoire des deux premières assemblées révolutionnaires prouve une
+fois de plus à quel point les événements portent en eux des
+enchaînements rigoureux. Ils constituent un engrenage de nécessités dont
+nous pouvons quelquefois choisir la première mais qui ensuite évoluent
+hors de notre volonté. Nous sommes libres d’une décision et impuissants
+sur ses conséquences.
+
+Les premières mesures de l’Assemblée constituante furent rationnelles et
+volontaires, mais les conséquences qui suivirent échappèrent à toute
+volonté, à toute raison et à toute prévision.
+
+Quels sont les hommes de 89 qui auraient osé vouloir ou prévoir la mort
+de Louis XVI, les guerres de Vendée, la Terreur, la guillotine en
+permanence, l’anarchie, puis le retour final à la tradition et à l’ordre
+par la main de fer d’un soldat?
+
+Dans ce déroulement d’événements qu’entraînèrent les premiers actes des
+assemblées révolutionnaires, le plus frappant peut-être furent la
+naissance et le développement du gouvernement des foules.
+
+Derrière les faits que nous avons rappelés: prise de la Bastille,
+envahissement du palais de Versailles, massacres de Septembre, attaque
+des Tuileries, meurtre des gardes suisses, déchéance et emprisonnement
+du Roi, on découvre facilement les lois de la psychologie des foules et
+de leurs meneurs.
+
+Nous allons voir maintenant le pouvoir de la multitude s’exercer de plus
+en plus, asservir tous les autres et finalement les remplacer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+PSYCHOLOGIE DE LA CONVENTION
+
+
+§ 1.--La légende de la Convention.
+
+L’histoire de la Convention n’est pas seulement fertile en documents
+psychologiques. Elle montre aussi l’impossibilité où se trouvent les
+témoins d’une époque et même leurs premiers successeurs, de porter des
+jugements exacts sur les événements auxquels ils ont assisté et sur les
+hommes qui les entourèrent.
+
+Plus d’un siècle s’est écoulé depuis la Révolution et on commence à
+peine à formuler des jugements un peu précis, quoique souvent incertains
+encore, sur cette période.
+
+On n’y parvient pas seulement grâce aux documents nouveaux extraits des
+archives mais aussi parce que les légendes enveloppant d’un nuage
+prestigieux la sanglante épopée, s’évanouissent progressivement devant
+le recul du temps.
+
+La plus tenace peut-être fut celle qui auréola jadis les personnages
+auxquels nos pères avaient attaché cette épithète glorieuse: «Les géants
+de la Convention.»
+
+Les luttes de la Convention contre la France soulevée et l’Europe en
+armes produisirent une telle impression que les héros de cette lutte
+formidable semblaient appartenir à une race de Titans supérieure à la
+nôtre.
+
+L’épithète de géants sembla justifiée tant que les événements de cette
+période furent confondus en un seul bloc. Envisageant comme enchaînées
+des circonstances simplement simultanées, on confondait l’œuvre des
+armées républicaines avec celle de la Convention. La gloire des
+premières rejaillit sur la seconde et servit d’excuse aux hécatombes de
+la Terreur, aux férocités de la guerre civile, à la dévastation de la
+France.
+
+Sous le regard pénétrant de la critique moderne, le bloc hétérogène
+s’est lentement dissocié. Les armées de la République ont conservé le
+même prestige, mais il fallut bien reconnaître que les hommes de la
+Convention, absorbés uniquement par des luttes intestines, restèrent
+fort étrangers à leurs succès. Deux ou trois membres au plus d’un des
+Comités de l’Assemblée s’occupèrent des armées et si elles vainquirent,
+ce fut, en plus de leur nombre et du talent de jeunes généraux, grâce à
+l’enthousiasme dont une foi nouvelle les avait animées.
+
+Dans un prochain chapitre, consacré aux armées révolutionnaires, nous
+montrerons comment elles purent triompher de l’Europe en armes. Elles
+partirent imprégnées des idées de liberté, d’égalité formant alors un
+évangile nouveau, et arrivées aux frontières qui devaient les retenir si
+longtemps, elles conservèrent une mentalité spéciale, fort différente de
+celle du gouvernement, qu’elles ignorèrent d’abord et méprisèrent
+ensuite.
+
+Très étranger à leurs victoires, les Conventionnels se contentaient de
+légiférer au hasard suivant les injonctions des meneurs qui les
+dirigeaient et prétendaient régénérer la France au moyen de la
+guillotine.
+
+C’est grâce à ces vaillantes armées pourtant que l’histoire de la
+Convention se transforma en une apothéose frappant d’un religieux
+respect plusieurs générations et qui s’efface à peine aujourd’hui.
+
+En étudiant dans ses détails la psychologie des «géants» de la
+Convention, on les a vus très vite s’affaisser. Ils furent généralement
+d’une extrême médiocrité. Leurs plus fervents défenseurs officiels, tels
+que M. Aulard, sont obligés eux-mêmes de le reconnaître.
+
+Voici comment s’exprime cet écrivain dans son _Histoire de la Révolution
+française_:
+
+ «On a dit que la génération qui, de 1789 à 1799, fit de si grandes et
+ de si terribles choses fut une génération de géants ou, en style plus
+ simple, que ce fut une génération plus distinguée que la précédente ou
+ la suivante. C’est une illusion rétrospective. Les citoyens qui
+ formèrent les groupes, soit municipaux et jacobins, soit nationaux,
+ par lesquels s’opéra la Révolution, ne semblent avoir été supérieurs
+ ni en lumières ni en talents aux Français du temps de Louis XV ou aux
+ Français du temps de Louis-Philippe. Ceux dont l’histoire a retenu les
+ noms parce qu’ils parurent sur la scène parisienne ou parce qu’ils
+ furent les plus brillants orateurs des diverses assemblées
+ révolutionnaires, étaient-ils exceptionnellement doués? Mirabeau
+ mérite, jusqu’à un certain point, le nom de tribun de génie. Mais les
+ autres, Robespierre, Danton, Vergniaud, avaient-ils vraiment plus de
+ talent que nos orateurs actuels, par exemple? En 1793, au temps de
+ prétendus «géants», Mme Roland écrivait dans ses mémoires: «La France
+ était comme épuisée d’hommes; c’est une chose vraiment surprenante que
+ leur disette dans cette révolution: il n’y a guère eu que des
+ pygmées.»
+
+Si, après avoir considéré individuellement les Conventionnels, on les
+examine en corps, on peut dire qu’ils ne brillèrent ni par
+l’intelligence, ni par la vertu, ni par le courage. Jamais réunion
+d’hommes ne manifesta une pusillanimité pareille. Ils n’avaient de
+bravoure que dans les discours ou contre des dangers lointains. Cette
+Assemblée si fière et si menaçante en paroles, devant les rois, fut
+peut-être la plus craintive et la plus docile des collectivités
+politiques que le monde ait connues. On la voit soumise servilement aux
+ordres des clubs et de la Commune, tremblante devant les délégations
+populaires qui l’envahissaient chaque jour et subissant les injonctions
+des émeutiers, jusqu’à leur livrer les plus brillants de ses membres. La
+Convention donna au monde l’attristant spectacle de voter, sous les
+injonctions populaires, des lois tellement absurdes, qu’elle était
+obligée de les annuler dès que l’émeute avait quitté la salle.
+
+Peu d’Assemblées firent preuve d’une telle faiblesse. Lorsqu’on voudra
+montrer jusqu’où peut tomber un gouvernement populaire, il faudra
+rappeler l’histoire de la Convention.
+
+
+§ 2.--Influence du triomphe de la religion jacobine.
+
+Parmi les causes qui donnèrent à la Convention sa physionomie spéciale,
+une des plus importantes fut la fixation définitive de la religion
+révolutionnaire. Le dogme, d’abord en voie de formation, se trouve
+définitivement constitué.
+
+Il se composait d’un agrégat d’éléments un peu disparates. La nature,
+les droits de l’homme, la liberté, l’égalité, le contrat social, la
+haine des tyrans, la souveraineté populaire, forment les chapitres d’un
+évangile indiscutable pour ses fidèles. Les vérités nouvelles possèdent
+des apôtres sûrs de leur puissance et, comme les croyants de tous les
+âges, ils vont tenter de l’imposer au monde par la force. De l’opinion
+des infidèles, ils n’ont pas à se soucier. Tous méritent d’être
+exterminés.
+
+La haine des hérétiques ayant toujours été, comme nous l’avons montré à
+propos de la Réforme, une caractéristique irréductible des grandes
+croyances, on s’explique très bien l’intolérance de la religion
+jacobine.
+
+Cette même histoire de la Réforme nous a prouvé qu’entre croyances
+voisines la lutte est toujours très vive. Aussi ne faut-il pas s’étonner
+de voir, dans la Convention, les Jacobins combattre avec fureur d’autres
+républicains dont la foi différait à peine de la leur.
+
+La propagande des nouveaux apôtres fut énergique. Pour catéchiser la
+province, on lui envoya de zélés disciples escortés de guillotines. Les
+inquisiteurs de la nouvelle foi ne transigeaient pas avec l’erreur.
+Comme le disait Robespierre: «Ce qui constitue la république, c’est la
+destruction de tout ce qui lui est opposé.» Peu importe que le pays
+refuse d’être régénéré, on le régénérera malgré lui: «Nous ferons un
+cimetière de la France, assurait Carrier, plutôt que de ne pas la
+régénérer à notre manière.»
+
+La politique jacobine dérivée de la foi nouvelle était fort simple. Elle
+consistait en une sorte de socialisme égalitaire, géré par une dictature
+ne tolérant aucune opposition.
+
+D’idées pratiques en rapport avec les nécessités économiques et la vraie
+nature de l’homme, les théoriciens qui gouvernent la France n’en ont
+aucune.
+
+La guillotine et les discours leur suffisent. Ces derniers sont
+enfantins:
+
+ «Jamais de faits, dit Taine, rien que des abstractions, des enfilades
+ de sentences sur la Nature, la raison, le peuple, les tyrans, la
+ liberté, sortes de ballons gonflés et entrechoqués inutilement dans
+ l’espace. Si l’on ne savait pas que tout cela aboutit à des effets
+ pratiques et terribles, on croirait à un jeu de logique, à des
+ exercices d’école, à des parades d’académie, à des combinaisons
+ d’idéologie.»
+
+Les théories des Jacobins se réduisirent pratiquement à une tyrannie
+absolue. Il leur semblait évident qu’à l’État souverain devaient obéir
+sans discussion des citoyens rendus égaux en conditions et en fortunes.
+
+Le pouvoir, dont ils s’investirent eux-mêmes, était bien supérieur à
+celui des monarques qui les avaient précédés. Ils taxaient le prix des
+marchandises et s’arrogeaient le droit de s’emparer de la vie et des
+propriétés des citoyens.
+
+Leur confiance dans la vertu régénératrice de la foi révolutionnaire
+était telle, qu’après avoir déclaré la guerre aux rois, ils la
+déclarèrent aux dieux. Un calendrier fut fondé dont les saints étaient
+bannis. Ils créèrent une divinité nouvelle, la Raison, dont le culte se
+célébrait à Notre-Dame avec des cérémonies d’ailleurs identiques à
+celles du culte catholique, sur l’autel même de la «ci-devant Sainte
+Vierge». Ce culte dura jusqu’au jour où Robespierre lui substitua une
+religion personnelle dont il se constitua le grand prêtre.
+
+Devenus les seuls maîtres de la France, les Jacobins et leurs disciples
+purent la saccager impunément bien que n’ayant jamais été en majorité
+nulle part.
+
+Leur nombre n’est pas facile à déterminer exactement. On sait seulement
+qu’il fut toujours très faible. Taine l’évalue à cinq mille pour Paris,
+sur sept cent mille habitants; pour Besançon, à trois cents sur trente
+mille, et, pour la France entière, à trois cent mille.
+
+Restés, suivant l’expression de l’auteur que je viens de citer, «une
+petite féodalité de brigands, superposée à la France conquise», ils la
+dominèrent, malgré leur nombre restreint, pour plusieurs raisons.
+D’abord, parce que leur foi les douait d’une puissance considérable.
+Ensuite, parce qu’ils représentaient le gouvernement et que, depuis des
+siècles, les Français obéissaient à qui commandait. Enfin, parce que les
+renverser était, croyait-on, ramener l’ancien régime, fort redouté des
+nombreux acquéreurs de biens nationaux. Il fallut que leur tyrannie
+devînt effroyable pour que tant de départements aient osé se soulever.
+
+Le premier de ces motifs du pouvoir jacobin fut très important. Dans la
+lutte entre croyances fortes et croyances faibles, le succès
+n’appartient jamais à ces dernières. La croyance forte crée des volontés
+fortes qui dominent toujours les volontés faibles. Si les Jacobins
+finirent cependant eux-mêmes par périr, c’est que l’accumulation de
+leurs violences avait réuni en faisceau des milliers de volontés faibles
+dont le total l’emporta sur leur volonté forte.
+
+Certes, les Girondins, poursuivis par les Jacobins avec tant de haine,
+avaient aussi des croyances bien établies, mais dans la lutte qu’ils
+soutinrent, se dressait contre eux leur éducation, le respect de
+certaines traditions et du droit des gens ne gênant nullement leurs
+adversaires.
+
+«La plupart des sentiments des Girondins, écrit Émile Ollivier, étaient
+délicats, généreux; ceux de la tourbe jacobine étaient bas, grossiers,
+brutaux, cruels. Le nom de Vergniaud, rapproché de celui du «divin»
+Marat, mesure la distance, nul moyen de la combler!»
+
+Dominant d’abord la Convention par la supériorité de leur talent et de
+leur éloquence, les Girondins tombèrent vite sous la domination des
+Montagnards, énergumènes sans valeur, pensant très peu, mais agissant
+toujours et sachant exciter les passions de la populace. C’est la
+violence et non le talent qui impressionne les Assemblées.
+
+
+§ 3.--Les caractéristiques mentales de la Convention.
+
+Outre les caractères communs à toutes les assemblées, il en est
+d’autres, créés par les influences de milieu et de circonstances, qui
+donnent aux diverses réunions d’hommes une physionomie spéciale. La
+plupart des caractères observés dans la Constituante et la Législative
+vont se retrouver, mais exagérés encore, dans la Convention.
+
+Cette Assemblée comprenait environ sept cent cinquante députés dont un
+peu plus d’un tiers avaient appartenu à la Constituante ou à la
+Législative. En terrorisant la population, les Jacobins réussirent à
+être maîtres des élections. La plupart des électeurs (6 millions sur 7)
+préférèrent s’abstenir.
+
+Comme professions, l’Assemblée renfermait une grande majorité d’hommes
+de loi: avocats, notaires, huissiers, anciens magistrats, et quelques
+littérateurs.
+
+La mentalité de la Convention ne fut pas homogène. Or, une assemblée
+composée d’individus de caractères très différents se scinde rapidement
+en plusieurs groupes. La Convention en contint bientôt trois: la
+Gironde, la Montagne et la Plaine. Les monarchistes constitutionnels
+avaient à peu près disparu.
+
+La Gironde et la Montagne, partis extrêmes, étaient formées d’une
+centaine de membres chacun, qui devinrent successivement les dirigeants.
+Dans la Montagne, figuraient les membres les plus avancés: Couthon,
+Hérault de Séchelles, Danton, Camille Desmoulins, Marat, Collot
+d’Herbois, Billaud-Varenne, Barras, Saint-Just, Fouché, Tallien,
+Carrier, Robespierre, etc. Dans la Gironde, se trouvaient Brissot,
+Pétion, Condorcet, Vergniaud, etc.
+
+Les cinq cents autres membres de l’Assemblée, c’est-à-dire la grande
+majorité, constituaient ce qu’on nommait la Plaine.
+
+Cette dernière formait une masse flottante, silencieuse, indécise,
+timide, prête à suivre toutes les impulsions et à se déplacer sons le
+coup des excitations du moment. Elle écoutait indifféremment le plus
+fort des deux groupes précédents. Après avoir obéi aux Girondins, elle
+se laissa entraîner par les Montagnards quand ces derniers triomphèrent
+de leurs adversaires. C’était une conséquence naturelle de la loi citée
+plus haut qui condamne invariablement les volontés faibles à subir les
+volontés fortes.
+
+L’influence des grands manieurs d’hommes, se manifeste à un haut degré
+pendant toute l’existence de la Convention. Elle fut constamment
+conduite par une minorité violente d’esprits bornés, à laquelle des
+convictions intenses donnaient une grande force.
+
+Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive
+et irrésolue. Ceci explique la marche constante vers les extrêmes
+observée dans toutes les assemblées révolutionnaires. L’histoire de la
+Convention vérifie une fois encore cette loi d’accélération étudiée dans
+un autre chapitre.
+
+Les Conventionnels devaient donc fatalement passer de la modération à
+des violences de plus en plus accentuées. Ils en arrivèrent finalement à
+se décimer eux-mêmes. Des cent quatre-vingts Girondins qui dirigeaient
+d’abord la Convention, cent quarante furent tués ou mis en fuite, et
+finalement sur une foule craintive de représentants asservis, régna seul
+le plus fanatique des terroristes, Robespierre.
+
+Ce fut pourtant parmi les cinq cents membres de la majorité si
+incertaine et si flottante, constituant la Plaine, que se trouvaient
+l’expérience et l’intelligence. Les comités techniques, auxquels sont
+dues les œuvres utiles de la Convention, se recrutèrent dans son sein.
+
+Assez indifférents à la politique, les membres de la Plaine demandaient
+avant tout qu’on ne s’occupât pas d’eux. Enfermés dans les comités, ils
+se montraient le moins possible à l’Assemblée, et c’est pourquoi les
+séances de la Convention ne comprenaient que le tiers à peine des
+députés.
+
+Malheureusement, comme cela arrive si souvent, ces hommes intelligents
+et honnêtes étaient complètement dépourvus de caractère, et la peur qui
+les domina toujours leur fit voter les pires mesures commandées par des
+maîtres redoutés.
+
+La Plaine vota donc tout ce qu’on lui ordonna de voter, la création d’un
+tribunal révolutionnaire, la Terreur, etc. C’est avec son concours que
+la Montagne écrasa la Gironde, que Robespierre fit périr les Hébertistes
+et les Dantonistes. Comme tous les faibles, elle suivait les forts. Les
+doux philanthropes qui la composaient et constituaient la majorité de
+l’Assemblée contribuèrent à causer, par leur pusillanimité, les excès
+effroyables de la Convention.
+
+La note psychologique dominante de la Convention fut une horrible peur.
+C’est surtout par peur qu’on se faisait couper réciproquement la tête,
+dans l’espoir incertain de conserver la sienne.
+
+Une telle peur était d’ailleurs bien compréhensible. Les malheureux
+délibéraient au milieu des huées et des vociférations des tribunes. A
+chaque instant, de véritables sauvages armés de piques envahissaient
+l’Assemblée, et la plupart des membres n’osaient plus assister aux
+séances. Quand ils s’y rendaient par hasard, ce n’était que pour se
+taire et voter suivant les ordres des Montagnards en nombre trois fois
+moindre pourtant.
+
+La peur qui dominait ces derniers, quoique moins visible, était aussi
+profonde. Ils ne faisaient pas seulement périr leurs ennemis par un
+étroit fanatisme, mais aussi par la conviction que leur existence était
+menacée. Les juges du tribunal révolutionnaire ne tremblaient pas moins.
+Ils auraient voulu acquitter Danton, la veuve de Camille Desmoulins et
+bien d’autres. Ils ne l’osèrent pas.
+
+Mais ce fut surtout quand Robespierre devint le seul maître que le
+fantôme de la peur opprima l’Assemblée. On a dit avec raison qu’un
+regard du maître faisait maigrir ses collègues d’épouvante. Sur leurs
+visages se lisaient «la pâleur de la crainte ou l’abandon du désespoir».
+
+Tous redoutaient Robespierre et Robespierre les redoutait tous. C’est
+par peur des conspirations contre lui qu’il faisait couper les têtes, et
+par peur aussi qu’on lui permettait de les faire couper.
+
+Les mémoires des Conventionnels montrent bien quel effroyable souvenir
+ils conservèrent de cette sombre époque. Interrogé vingt ans plus tard,
+dit Taine, sur le but véritable, sur la pensée intime du Comité de Salut
+public, Barrère répondit:
+
+«Nous n’avions qu’un seul sentiment, celui de notre conservation, qu’un
+désir, celui de conserver notre existence, que chacun de nous croyait
+menacée. On faisait guillotiner le voisin pour que le voisin ne vous fît
+pas guillotiner vous-même.»
+
+L’histoire de la Convention constitue un des plus frappants exemples que
+l’on puisse donner du rôle des meneurs et de celui de la peur sur une
+assemblée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LE GOUVERNEMENT DE LA CONVENTION
+
+
+§ 1.--Rôle des clubs et de la Commune pendant la Convention.
+
+Pendant toute la durée de son existence, la Convention fut gouvernée par
+les meneurs des clubs et de la Commune.
+
+Nous avons déjà montré leur influence sur les précédentes assemblées.
+Elle devint prépondérante durant la Convention. L’histoire de cette
+dernière est en réalité celle des clubs et de la Commune qui la
+dominèrent. Ils n’asservirent pas seulement la Convention mais encore la
+France. De nombreux petits clubs de province, dirigés par celui de la
+capitale, surveillaient les magistrats, dénonçaient les suspects et se
+chargeaient d’exécuter tous les ordres révolutionnaires.
+
+Quand les clubs ou la Commune avaient décidé certaines mesures, ils les
+faisaient voter séance tenante à l’Assemblée. Si cette dernière
+résistait, ils lui expédiaient leurs délégations, c’est-à-dire des
+bandes armées choisies dans la plus basse populace. Elles apportaient
+des injonctions toujours servilement obéies. La Commune se sentait si
+forte qu’elle en vint à exiger de la Convention l’expulsion immédiate
+des députés qui lui déplaisaient.
+
+Alors que la Convention se composait d’hommes généralement instruits,
+les membres de la Commune et des clubs comprenaient une majorité de
+petits boutiquiers, manœuvres, ouvriers, incapables d’opinions
+personnelles et toujours conduits par leurs meneurs: Danton, Camille
+Desmoulins, Robespierre, etc.
+
+Des deux pouvoirs, clubs et Commune insurrectionnelle, cette dernière
+exerça le plus d’action à Paris parce qu’elle s’était constitué une
+armée révolutionnaire. Elle tenait sous ses ordres quarante-huit comités
+de gardes nationaux, ne demandant guère qu’à tuer, saccager et surtout
+piller.
+
+La tyrannie dont la Commune écrasa Paris fut épouvantable. C’est ainsi,
+par exemple, qu’elle avait délégué à un certain savetier du nom de
+Chalandon, le droit de surveillance sur une partie de la capitale, droit
+impliquant la faculté d’envoyer au Tribunal révolutionnaire, et par
+conséquent à la guillotine, tous ceux qu’il suspectait. Certaines rues
+se trouvèrent ainsi dépeuplées par lui.
+
+La Convention lutta d’abord un peu contre la Commune, mais n’essaya pas
+longtemps de lui résister. Le point culminant du conflit se produisit
+quand la Convention, ayant voulu faire arrêter Hébert, âme de la
+Commune, celle-ci lui envoya des bandes menaçantes qui la sommèrent
+d’expulser les Girondins ayant provoqué cette mesure. Devant son refus,
+la Commune la fit assiéger le 2 juin 1793, par son armée
+révolutionnaire, sous les ordres de Hanriot. Terrifiée, l’Assemblée
+livra vingt-sept de ses membres. La Commune lui expédia aussitôt une
+délégation pour la féliciter ironiquement d’avoir obéi.
+
+Après la chute des Girondins, la Convention se soumit complètement aux
+injonctions de la Commune devenue toute-puissante. Celle-ci lui fit
+décréter la levée d’une armée révolutionnaire suivie d’un tribunal et
+d’une guillotine chargés de parcourir la France pour exécuter
+sommairement les suspects.
+
+Vers la fin de son existence seulement, après la chute de Robespierre,
+la Convention parvint à se soustraire au joug de la Commune et du club
+des Jacobins. Elle fit fermer ce dernier et guillotiner ses membres
+influents.
+
+Malgré de telles sanctions, les meneurs continuèrent à exciter la
+populace et à la lancer sur la Convention. En germinal et en prairial,
+elle subit de véritables sièges. Les délégations armées réussirent même
+à faire voter le rétablissement de la Commune et la convocation d’une
+nouvelle Assemblée, mesures que la Convention se hâta d’annuler dès que
+les insurgés se furent retirés. Honteuse de sa peur, elle fit venir des
+régiments qui opérèrent le désarmement des faubourgs et près de dix
+mille arrestations. Vingt-six chefs du mouvement furent passés par les
+armes, six députés ayant pactisé avec l’émeute, guillotinés.
+
+En fait, la Convention n’eut que des velléités de résistance. Quand elle
+n’était pas menée par les clubs et la Commune, elle obéissait au comité
+de Salut public et votait sans discussion ses décrets.
+
+ «La Convention, écrit H. Williams, qui ne parlait de rien moins que de
+ faire traduire à ses pieds tous les princes et tous les rois de
+ l’Europe, chargés de chaînes, était faite prisonnière dans son propre
+ sanctuaire par une poignée de mercenaires.»
+
+
+§ 2.--Le gouvernement de la France pendant la Convention. La Terreur.
+
+Dès qu’elle fut réunie en septembre 1792, la Convention commença par
+décréter l’abolition de la royauté, et, malgré les hésitations d’un
+grand nombre de ses membres qui savaient la province royaliste, proclama
+la république.
+
+Intimement persuadée qu’une semblable proclamation transformerait
+l’univers civilisé, elle institua une ère et un calendrier nouveaux.
+L’an I de cette ère marquait l’aurore d’un monde où régnerait seule la
+raison. Il fut inauguré par le jugement de Louis XVI, mesure qu’ordonna
+la Commune, mais que la majorité de la Convention ne souhaitait pas.
+
+A ses débuts en effet, cette Assemblée était gouvernée par des éléments
+relativement modérés, les Girondins. Le président et les secrétaires
+avaient été choisis parmi les plus connus de ces derniers. Robespierre,
+qui devait plus tard devenir le maître absolu de la Convention,
+possédait à ce moment tellement peu d’influence, qu’il n’obtint que six
+voix pour la présidence tandis que Pétion en réunit deux cent
+trente-cinq.
+
+Les Montagnards n’eurent donc d’abord qu’une autorité très restreinte.
+Plus tard seulement naquit leur puissance. Il ne resta plus alors aucune
+place pour les modérés dans la Convention.
+
+Malgré leur minorité, les Montagnards trouvèrent le moyen d’obliger
+l’Assemblée à faire le procès de Louis XVI. L’obtenir était pour eux à
+la fois une victoire sur les Girondins, la condamnation de tous les rois
+et un divorce définitif entre le nouveau régime et l’ancien.
+
+Pour provoquer ce procès, ils manœuvrèrent fort habilement, lançant sur
+la Convention des pétitions de province et une délégation de la Commune
+insurrectionnelle de Paris, qui exigèrent le jugement.
+
+Suivant cette caractéristique commune aux assemblées de la Révolution de
+plier devant les menaces et d’exécuter toujours le contraire de ce
+qu’elles souhaitaient, la Convention n’osa pas résister. Elle décida
+donc le procès.
+
+Les Girondins, qui individuellement n’auraient pas voulu la mort du roi,
+une fois réunis, la votèrent par crainte. Espérant sauver sa propre
+tête, le duc d’Orléans, cousin de Louis XVI, la vota également. Si, en
+montant sur l’échafaud, le 21 janvier 1793, Louis XVI avait eu cette
+vision de l’avenir que nous attribuons aux dieux, il aurait vu l’y
+suivre tour à tour la plupart des Girondins dont la faiblesse n’avait
+pas su le défendre.
+
+Envisagée uniquement au point de vue de l’utilité pure, l’exécution du
+roi fut un des actes maladroits de la Révolution. Elle engendra la
+guerre civile et arma contre nous l’Europe. Au sein de la Convention,
+cette mort suscita des luttes intestines qui amenèrent finalement le
+triomphe des Montagnards et l’expulsion des Girondins.
+
+Les mesures prises sous l’influence des Montagnards finirent par devenir
+si despotiques, que soixante départements, comprenant l’Ouest et le
+Midi, se révoltèrent. L’insurrection ayant à sa tête plusieurs députés
+expulsés aurait peut-être triomphé, si la participation compromettante
+des royalistes au mouvement n’avait fait craindre le retour de l’ancien
+régime. A Toulon, en effet, les insurgés acclamaient Louis XVI.
+
+La guerre civile ainsi déchaînée dura pendant la plus grande partie de
+la Révolution. Elle fut d’une sauvagerie extrême. Vieillards, femmes,
+enfants, tout était massacré, les villages et les moissons incendiés. En
+Vendée seulement, le nombre des tués a été évalué, suivant les auteurs,
+entre cinq cent mille et un million.
+
+A la guerre civile se joignit bientôt la guerre étrangère. Les Jacobins
+s’imaginèrent remédier à tous ces maux en créant une nouvelle
+Constitution. Ce fut d’ailleurs une tradition dans toutes les assemblées
+révolutionnaires de croire à la vertu magique des formules. Cette
+conviction de rhéteurs n’a jamais été influencée en France par
+l’insuccès des expériences.
+
+ «Une foi robuste, écrit un des grands admirateurs de la Révolution, M.
+ Rambaud, soutenait la Convention dans ce labeur; elle croyait
+ fermement que lorsqu’elle aurait formulé en une loi les principes de
+ la Révolution, ses ennemis seraient confondus, bien plus, convertis,
+ et que l’avènement de la justice désarmerait les insurgés.»
+
+Pendant sa durée, la Convention rédigea deux Constitutions celle de 1793
+ou de l’an I et celle de 1795, dite de l’an III. La première ne fut
+jamais appliquée, une dictature absolue la remplaça bientôt; la seconde
+créa le Directoire.
+
+La Convention renfermait un assez grand nombre de légistes et d’hommes
+d’affaires qui comprirent très vite l’impossibilité du gouvernement par
+une assemblée nombreuse. Ils l’amenèrent à se diviser en petits comités
+ayant chacun une existence indépendante: comités d’affaires, de
+législation, de finances, d’agriculture, des arts, etc. Ces comités
+préparaient les lois que l’Assemblée votait généralement les yeux
+fermés.
+
+Grâce à eux, l’œuvre de la Convention ne fut pas purement destructrice.
+Ils provoquèrent des mesures très utiles: création de grandes écoles,
+établissement du système métrique, etc. La majorité des membres de
+l’Assemblée se réfugiait, nous l’avons dit déjà, dans ces comités pour
+éviter les luttes politiques où aurait été exposée leur tête.
+
+Au-dessus de ces comités d’affaires, étrangers à la politique, se
+trouvait le Comité de Salut public, institué en avril 1793, et composé
+de neuf membres. Dirigé d’abord par Danton, puis en juillet de la même
+année par Robespierre, il parvint graduellement à absorber tous les
+pouvoirs, y compris celui de donner des ordres aux ministres et aux
+généraux. Carnot y dirigeait les opérations de la guerre, Cambon les
+finances, Saint-Just et Collot d’Herbois la politique générale.
+
+Si les lois votées par les comités techniques furent souvent très sages
+et constituent l’œuvre durable de la Convention, celles que votait en
+corps l’Assemblée sous les menaces des délégations qui l’envahissaient
+avaient un caractère d’absurdité manifeste.
+
+Parmi ces lois les moins utiles à l’intérêt public ou l’intérêt même de
+la Convention, on peut citer celles du maximum, votée en septembre 1793,
+prétendant taxer le prix des vivres et qui n’eut d’autre résultat que
+d’établir une persistante disette; la destruction des sépultures royales
+de Saint-Denis, le jugement de la Reine, la dévastation systématique de
+la Vendée par l’incendie, l’établissement du Tribunal révolutionnaire,
+etc.
+
+La Terreur fut le grand moyen de gouvernement de la Convention.
+Commencée en septembre 1793, elle régna sur la France pendant dix mois,
+c’est-à-dire jusqu’à la mort de Robespierre. Vainement quelques
+Jacobins: Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, etc.,
+proposèrent-ils d’essayer la clémence. L’unique résultat de cette
+proposition fut d’envoyer ses auteurs à l’échafaud. Seule, la lassitude
+de l’opinion publique mit fin à ce honteux régime.
+
+Les luttes successives des partis dans la Convention et sa marche vers
+les extrêmes éliminaient progressivement les hommes importants qui y
+avaient joué un rôle. Finalement, elle tomba sous la domination
+exclusive de Robespierre.
+
+Pendant que la Convention désorganisait et ravageait la France, nos
+armées remportaient de brillantes victoires. Elles s’étaient emparées de
+la rive gauche du Rhin, de la Belgique et de la Hollande. Le traité de
+Bâle consacra ces conquêtes.
+
+Nous avons déjà dit et y reviendrons bientôt, qu’il fallait séparer
+entièrement l’œuvre des armées républicaines de celle de la Convention.
+Les contemporains surent très bien faire cette distinction oubliée
+aujourd’hui.
+
+Lorsque la Convention disparut, le 26 octobre 1795, après trois ans de
+règne, cette Assemblée était entourée d’un mépris universel. Jouet
+perpétuel des caprices populaires, elle n’avait pas réussi à pacifier la
+France, et l’avait plongée dans l’anarchie. L’opinion qu’elle inspira
+est parfaitement résumée dans une lettre écrite en juillet 1799 par le
+chargé d’affaires de Suède, le baron Drinckmann: «J’ose espérer que
+jamais un peuple ne sera gouverné par la volonté de scélérats plus
+imbéciles et plus cruels que la France ne l’a été depuis le commencement
+de sa nouvelle liberté.»
+
+
+§ 3.--Fin de la Convention.--Origines du Directoire.
+
+A la fin de son existence, la Convention, toujours confiante dans la
+puissance des formules, fabriqua une nouvelle Constitution, celle de
+l’an III, destinée à remplacer celle de 1793 qui n’avait d’ailleurs
+jamais fonctionné. Le pouvoir législatif devait être partagé entre un
+conseil dit des Anciens, composé de deux cent cinquante membres et un
+conseil de jeunes, composé de cinq cents membres. Le pouvoir exécutif
+confié à un Directoire de cinq membres nommés par les Anciens sur la
+présentation des Cinq-Cents et renouvelé chaque année par l’élection de
+l’un d’eux. Il était spécifié que les deux tiers des membres de la
+nouvelle Assemblée seraient choisis parmi les anciens députés de la
+Convention. Cette mesure prudente fut peu efficace, car dix départements
+seulement restèrent fidèles aux Jacobins.
+
+Pour éviter des élections de royalistes, la Convention avait décidé le
+bannissement à perpétuité des émigrés.
+
+L’annonce de cette constitution ne produisit sur le public aucun des
+effets attendus. Elle n’eut pas d’action sur les émeutes populaires
+continuant à se succéder. Une des plus importantes fut celle qui, le 5
+octobre 1795, menaça la Convention. Les meneurs avaient lancé sur cette
+Assemblée une véritable armée. Devant de pareilles provocations la
+Convention se décida enfin à la défense, fit venir des troupes et en
+confia le commandement à Barras.
+
+Bonaparte, qui commençait à surgir de l’ombre, fut chargé de la
+répression. Avec un pareil chef, elle fut énergique et rapide.
+Vigoureusement mitraillés auprès de l’église Saint-Roch, les insurgés
+s’enfuirent en laissant quelques centaines de morts sur place.
+
+Cet acte de fermeté auquel la Convention était si peu habituée, ne fut
+dû qu’à la célérité des opérations militaires, car pendant qu’elles
+s’exécutaient, les insurgés avaient envoyé des délégués à l’Assemblée
+qui, comme d’habitude, se montra toute disposée à leur céder.
+
+La répression de cette émeute constitua le dernier acte important de la
+Convention. Le 26 octobre. 1795, elle déclara sa mission terminée et fit
+place au Directoire.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons fait ressortir plusieurs des enseignements psychologiques que
+fournit le gouvernement de la Convention. Un des plus frappants est
+l’impuissance de la violence à dominer longtemps les âmes.
+
+Jamais gouvernement ne posséda d’aussi redoutables moyens d’action, et
+cependant malgré la guillotine en permanence, malgré les délégués
+envoyés en province escortés du bourreau, malgré ses lois draconiennes,
+la Convention eut à lutter perpétuellement contre des émeutes, des
+insurrections et des conspirations. Les villes, les départements, les
+faubourgs de Paris se soulevaient, sans cesse, bien que les têtes
+tombassent par milliers.
+
+Cette Assemblée, qui se croyait souveraine, combattait des forces
+invisibles, fixées dans les âmes et que les contraintes matérielles ne
+dominent pas. De ces moteurs cachés, elle ne comprit jamais la puissance
+et lutta vainement contre eux. Les forces invisibles finirent par
+triompher.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES VIOLENCES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+§ 1.--Raisons psychologiques des violences révolutionnaires.
+
+Nous avons montré au cours des chapitres précédents que les théories
+révolutionnaires constituaient une foi nouvelle.
+
+Humanitaires et sentimentales, elles exaltaient la liberté et la
+fraternité. Mais, comme dans beaucoup de religions, on observa une
+contradiction complète entre les doctrines et les actes. En pratique,
+aucune liberté ne fut tolérée et la fraternité se vit remplacée par de
+furieux massacres.
+
+Cette opposition entre les principes et la conduite résulte de
+l’intolérance qui accompagne toutes les croyances. Une religion peut
+être imprégnée d’humanitarisme et de mansuétude, mais ses sectateurs
+voulant toujours l’imposer par la force, elle aboutit nécessairement à
+des violences.
+
+Les cruautés de la Révolution constituent donc des conséquences
+inhérentes à la propagation des dogmes. L’Inquisition, les guerres de
+religion, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’Édit de Nantes, les
+Dragonnades, les persécutions des Jansénistes, etc., sont de la même
+famille que la Terreur et dérivées des mêmes sources psychologiques.
+
+Louis XIV n’était certes pas un roi cruel et cependant, sous l’impulsion
+de sa foi, il chassa de la France plusieurs centaines de milliers de
+protestants après en avoir fait fusiller et envoyer aux galères un
+nombre considérable.
+
+Les méthodes de persuasion adoptées par tous les croyants ne résultent
+nullement de la crainte que pourraient inspirer les dissidents.
+Protestants et jansénistes étaient bien peu dangereux sous Louis XIV.
+L’intolérance provient surtout de la violente indignation éprouvée par
+un esprit, certain de détenir des vérités éclatantes, contre des hommes
+qui les nient et sont sûrement de mauvaise foi. Comment supporter
+l’erreur quand on possède la force nécessaire pour l’extirper?
+
+Ainsi ont raisonné les croyants de tous les âges. Ainsi raisonnaient
+Louis XIV et les hommes de la Terreur. Ces derniers, eux aussi, étaient
+des convaincus possesseurs de vérités qu’ils croyaient évidentes, et
+dont le triomphe devait régénérer l’humanité. Pouvaient-ils se montrer
+plus tolérants pour leurs adversaires que ne l’avaient été l’Église et
+les rois envers les hérétiques?
+
+Il faut bien croire que la terreur est une méthode considérée comme
+nécessaire par tous les croyants puisque, depuis l’origine des âges, les
+codes religieux se sont invariablement basés sur elle. Pour faire
+observer leurs prescriptions, ils cherchent à terrifier par la menace
+d’un enfer éternel plein de tortures.
+
+Les apôtres de la croyance jacobine se conduisirent donc comme leurs
+pères et employèrent les mêmes méthodes. Des événements semblables
+venant à se répéter encore, nous verrions se reproduire des actes
+identiques. Si une croyance nouvelle, le socialisme par exemple, ou
+toute autre, triomphait demain, elle serait condamnée à employer des
+procédés de propagande semblables à ceux de l’inquisition et de la
+Terreur.
+
+Mais la Terreur jacobine, considérée seulement comme résultante d’un
+mouvement religieux, serait incomplètement connue. Autour d’une croyance
+religieuse qui triomphe viennent s’annexer, ainsi que nous l’avons vu
+pour la Réforme, une foule d’intérêts individuels indépendants de cette
+croyance. La Terreur fut dirigée par quelques apôtres fanatiques, mais à
+côté d’un petit nombre de prosélytes ardents dont l’étroite cervelle
+rêvait de régénérer l’univers, se trouvaient beaucoup d’hommes qui y
+virent seulement le moyen de s’enrichir. Ils se rallièrent très
+facilement ensuite au premier général victorieux promettant de les
+laisser jouir du produit de leurs pillages.
+
+ «Les terroristes de la Révolution, écrit Albert Sorel, y recourent
+ parce qu’ils entendront demeurer au pouvoir et qu’ils seront
+ incapables de s’y maintenir autrement. Ils l’emploieront à leur propre
+ salut et la motiveront, après coup, sur le salut de l’État. Avant
+ d’être un système de gouvernement, elle en sera un moyen, et le
+ système ne sera inventé que pour justifier le moyen.»
+
+On peut donc pleinement souscrire au jugement suivant sur la Terreur
+porté par Émile Ollivier dans le livre consacré par lui à la Révolution.
+
+ «La Terreur a été surtout une Jacquerie, un pillage régularisé, la
+ plus vaste entreprise de vol qu’aucune association de malfaiteurs ait
+ jamais organisée.»
+
+
+§ 2.--Les tribunaux révolutionnaires.
+
+Les tribunaux révolutionnaires constituèrent le principal moyen d’action
+de la Terreur. En dehors de celui de Paris, créé à l’instigation de
+Danton et qui, un an après, envoyait son fondateur à la guillotine, la
+France en fut couverte.
+
+ «178 tribunaux, écrit Taine, dont 40 sont ambulants, prononcent, dans
+ toutes les parties du territoire, des condamnations à mort, qui sont
+ exécutées sur place et à l’instant. Du 16 avril 1793 au 9 thermidor au
+ II, celui de Paris fait guillotiner 2.625 personnes, et les juges de
+ province travaillent aussi bien que les juges de Paris. Dans la seule
+ petite ville d’Orange, ils font guillotiner 331 personnes. Dans la
+ seule ville d’Arras, ils font guillotiner 299 hommes et 93 femmes...
+ Dans la seule ville de Lyon, la commission révolutionnaire avoue 1.684
+ exécutions... On évalue le nombre de ces meurtres à 17.000, parmi
+ lesquels 1.200 femmes dont plusieurs octogénaires.»
+
+Si le tribunal révolutionnaire de Paris fit seulement 2.625 victimes, il
+ne faut pas oublier que tous les suspects avaient déjà été massacrés
+sommairement pendant les journées de septembre.
+
+Le tribunal révolutionnaire de Paris, simple instrument du Comité de
+Salut public, se bornait en réalité, comme le fit justement remarquer
+Fouquier-Tinville dans son procès, à exécuter des ordres. Il s’entourait
+à son début de quelques formes légales qui ne subsistèrent pas
+longtemps. Interrogatoire, défense, témoins, tout finit par être
+supprimé. La preuve morale, c’est-à-dire la simple suspicion, suffisait
+pour condamner. Le président se contentait généralement de poser une
+vague question à l’accusé. Pour obtenir plus de rapidité encore,
+Fouquier-Tinville avait proposé de faire installer la guillotine dans
+l’enceinte même du tribunal.
+
+Ce tribunal envoyait indistinctement à l’échafaud tous les accusés
+arrêtés par la haine des partis et constitua bientôt, entre les mains de
+Robespierre, l’instrument de la plus sanglante tyrannie. Lorsque Danton,
+un de ses fondateurs, devint sa victime, il demanda justement pardon à
+Dieu et aux hommes, avant de monter sur l’échafaud, d’avoir contribué à
+une telle création.
+
+Rien ne trouvait grâce devant lui, ni le génie de Lavoisier, ni la
+douceur de Lucile Desmoulins, ni le mérite de Malesherbes. «Tant de
+talents, écrivait Benjamin Constant, massacrés par les plus lâches et
+les plus bêtes des hommes!»
+
+Pour trouver quelques excuses au Tribunal révolutionnaire, il faut
+revenir à notre conception de la mentalité religieuse des Jacobins qui
+le fondèrent et le dirigèrent. Ce fut une œuvre comparable dans son
+esprit et dans son but à celle de l’Inquisition. Les hommes lui
+fournissant ses victimes, Robespierre, Saint-Just et Couthon croyaient
+être les bienfaiteurs du genre humain en supprimant tous les infidèles,
+ennemis de la foi qui allait régénérer le monde.
+
+Les exécutions pendant la Terreur ne portèrent pas uniquement sur des
+membres de l’aristocratie et du clergé, puisque 4.000 paysans et 3.000
+ouvriers furent guillotinés.
+
+Étant donnée l’émotion produite de nos jours par une exécution capitale,
+on pourrait croire que celles de beaucoup de personnes à la fois
+devaient émouvoir considérablement. Or l’habitude avait tellement
+émoussé la sensibilité qu’on n’y faisait plus grande attention. Les
+mères menaient leurs enfants voir les guillotinades comme elles les
+conduisent aujourd’hui à un théâtre de marionnettes.
+
+Le spectacle quotidien des exécutions avait également donné aux hommes
+de cette époque une grande indifférence pour la mort. Tous montèrent à
+l’échafaud avec beaucoup de calme, les Girondins gravirent ses degrés en
+chantant _la Marseillaise_.
+
+Cette résignation résultait de la loi de l’habitude qui amortit très
+vite les émotions. A en juger par les mouvements royalistes se
+reproduisant chaque jour, la perspective de la guillotine n’effrayait
+plus. Les choses se passaient comme si la Terreur n’avait terrorisé
+personne. Elle n’est d’ailleurs un procédé psychologique efficace qu’à
+la condition de ne pas durer. La vraie terreur réside beaucoup plus dans
+les menaces que dans leur réalisation.
+
+
+§ 3.--La Terreur en province.
+
+Les exécutions des tribunaux révolutionnaires en province ne
+représentent qu’une partie des massacres opérés pendant la Terreur.
+L’armée révolutionnaire, composée de vagabonds et de brigands,
+parcourait la France en pillant et massacrant. Sa façon de procéder est
+bien indiquée dans le passage suivant emprunté à Taine:
+
+ «A Bédouin, ville de 2.000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de
+ la Liberté, 433 maisons démolies ou incendiées, 16 guillotinés, 47
+ fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre en
+ vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils
+ creusent en terre.»
+
+Le sort des malheureux envoyés devant les tribunaux révolutionnaires
+n’était pas meilleur. Les simulacres de jugement avaient été bientôt
+supprimés. A Nantes, Carrier fit noyer, fusiller, mitrailler au gré de
+sa fantaisie près de 5.000 personnes, hommes, femmes et enfants.
+
+Les détails de ces massacres figurèrent au _Moniteur_ après la réaction
+de Thermidor. J’en relève ici quelques-uns:
+
+ «J’ai vu, dit Thomas, après la prise de Noirmoutier, brûler vifs des
+ hommes, des femmes, des vieillards..., violer des femmes, des filles
+ de quatorze à quinze ans, les massacrer ensuite et jeter de
+ baïonnettes en baïonnettes de tendres enfants qui étaient à côté de
+ leurs mères étendus sur le carreau.» (_Moniteur_ du 21 décembre 1794.)
+
+Dans le même numéro on lit une déposition d’un sieur Julien racontant
+comment Carrier obligeait ses victimes à creuser leur fosse et les
+faisait enterrer vives. Le numéro du 15 octobre 1794 contient un rapport
+de Merlin de Thionville prouvant que le capitaine du bâtiment _le
+Destin_ avait reçu l’ordre d’embarquer pour les noyer quarante et une
+victimes: «parmi lesquelles un aveugle âgé de soixante-dix-huit ans,
+douze femmes, douze filles, quinze enfants, dont dix de six à dix ans et
+cinq à la mamelle.»
+
+Au cours du procès de Carrier (_Moniteur_ du 30 décembre 1794), il fut
+établi qu’il «avait donné l’ordre de noyer et fusiller les femmes et les
+enfants et prescrit au général Haxo de faire exterminer tous les
+habitants de la Vendée et d’incendier leurs habitations».
+
+Carrier éprouvait, comme tous les massacreurs, une joie intense à voir
+souffrir ses victimes. «Dans le département où j’ai donné la chasse aux
+prêtres, disait-il, jamais je n’ai tant ri, éprouvé plus de plaisir
+qu’en leur voyant faire leurs grimaces en mourant.» (_Moniteur_ du 22
+décembre 1794.)
+
+On fit le procès de Carrier pour donner satisfaction à la réaction de
+Thermidor. Mais les massacres de Nantes s’étaient répétés dans bien
+d’autres villes. Fouché avait fait périr deux mille personnes à Lyon, et
+tant d’habitants furent tués à Toulon que la population était tombée de
+vingt-neuf mille à sept mille en quelques mois.
+
+Il faut bien dire à la décharge de Carrier, Fréron, Fouché, et de tous
+ces sinistres personnages, qu’ils étaient incessamment stimulés par le
+Comité de Salut public. Carrier en donna la preuve dans son procès.
+
+ «Je conviens, dit-il (_Moniteur_ du 24 décembre 1794), qu’on a fusillé
+ 150 ou 200 prisonniers par jour, mais c’était par ordre de la
+ commission. J’ai informé la Convention qu’on fusillait des brigands
+ par centaines, elle a applaudi à cette lettre, elle en a ordonné
+ l’insertion au _Bulletin_. Que faisaient alors ces députés qui
+ maintenant s’acharnent contre moi? Ils applaudissaient. Pourquoi me
+ continuait-on alors ma mission? J’étais alors le sauveur de la patrie
+ et maintenant je suis un homme sanguinaire.»
+
+Malheureusement pour lui, Carrier ignorait, comme il le fit remarquer
+dans le même discours, que sept à huit personnes seulement menaient la
+Convention. Rien n’était plus exact, mais comme l’Assemblée terrorisée
+approuvait tout ce qu’ordonnaient ces sept ou huit personnes, on ne
+pouvait rien répondre à l’argumentation de Carrier. Il méritait
+assurément d’être guillotiné, mais toute la Convention le méritait avec
+lui puisqu’elle avait approuvé les massacres.
+
+La défense de Carrier, justifiée par les lettres du Comité où les
+représentants en mission étaient sans cesse stimulés, montre que les
+violences de la Terreur résultèrent bien d’un système combiné et
+nullement, comme on l’a prétendu quelquefois, d’initiatives
+individuelles.
+
+ * * * * *
+
+Le besoin de destruction ne s’assouvit pas seulement sur les personnes
+pendant la Terreur, mais encore sur les choses. Le vrai croyant est
+toujours iconoclaste. Arrivé au pouvoir, il détruit avec un même zèle
+les ennemis de sa foi et les images, temples et symboles rappelant la
+croyance combattue.
+
+On sait que le premier acte de l’empereur Théodose, converti à la
+religion chrétienne, fut de faire abattre la plupart des temples érigés
+depuis six mille ans sur les bords du Nil. Ne nous étonnons donc pas de
+voir les chefs de la Révolution s’en prendre aux monuments et œuvres
+d’art qui constituaient pour eux les vestiges d’un passé abhorré.
+
+Les statues, manuscrits, vitraux et objets d’orfèvrerie furent brisés
+avec acharnement. Lorsque Fouché, futur duc d’Otrante sous Napoléon, et
+ministre sous Louis XVIII, fut envoyé comme commissaire de la Convention
+dans la Nièvre, il ordonna la démolition des tours des châteaux et des
+clochers des églises, parce qu’ils «blessaient l’égalité».
+
+Le vandalisme révolutionnaire s’exerça même sur les tombeaux. A la suite
+d’un rapport de Barrère à la Convention, les magnifiques tombes royales
+de Saint-Denis, parmi lesquelles figurait l’admirable mausolée de Henri
+II, par Germain Pilon, furent broyées, les cercueils vidés, le corps de
+Turenne envoyé au Muséum comme curiosité, après qu’un gardien en eut
+extrait toutes les dents pour les vendre. La moustache et la barbe
+d’Henri IV furent arrachées.
+
+On ne peut évidemment voir sans tristesse des hommes éclairés, consentir
+à la destruction du patrimoine artistique de la France. Pour les
+excuser, il faut se souvenir que les fortes croyances sont génératrices
+des pires excès, et aussi que la Convention, presque journellement
+envahie par des émeutes, s’inclinait toujours devant les volontés
+populaires.
+
+Le sombre récit de toutes ces dévastations ne montre pas seulement la
+puissance du fanatisme, mais aussi ce que deviennent les hommes libérés
+des liens sociaux et le pays qui tombe entre leurs mains.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES ARMÉES DE LA RÉVOLUTION
+
+
+§ 1.--Les assemblées révolutionnaires et les armées.
+
+Si l’on ne connaissait des assemblées révolutionnaires, et notamment de
+la Convention, que leurs dissensions intérieures, leurs faiblesses et
+leurs violences, elles auraient laissé un bien sombre souvenir.
+
+Cependant, même pour ses ennemis, cette sanglante époque possède
+toujours un incontestable prestige résultant du succès des armées.
+Lorsque la Convention se sépara, la France était en effet agrandie de la
+Belgique et des territoires situés sur la rive gauche du Rhin.
+
+En considérant la Convention comme un bloc, il est équitable de mettre à
+son actif les victoires des armées de la France, mais si on dissocie ce
+bloc pour étudier séparément chacun des éléments qui le composent, leur
+indépendance apparaît nettement. On constate alors que la Convention eut
+en vérité une faible part dans les événements militaires. Les armées à
+la frontière, les assemblées révolutionnaires à Paris, formèrent deux
+mondes qui s’influencèrent très peu et pensèrent fort différemment.
+
+Nous avons vu la Convention, gouvernement très faible, changer d’idée
+chaque jour, suivant les impulsions populaires, et donner l’exemple
+d’une profonde anarchie. Ne dirigeant rien, mais étant constamment
+dirigée, comment eût-elle pu agir sur les armées?
+
+Complètement absorbée par ses querelles intestines, l’Assemblée avait
+abandonné toutes les questions militaires à un comité spécial que
+régissait à peu près seul Carnot et dont le véritable rôle fut de
+fournir des vivres et des munitions aux troupes. Le mérite de Carnot
+consista en outre à diriger les 752.000 hommes dont la France disposait
+vers des points stratégiquement utiles, à recommander aux généraux
+l’offensive et une sévère discipline.
+
+L’unique participation de l’Assemblée à la défense du pays fut de
+décréter des levées en masse. Devant les nombreux ennemis menaçant la
+France, aucun gouvernement n’aurait pu se soustraire à une telle mesure.
+Pendant quelque temps l’Assemblée envoya en outre aux armées des
+représentants chargés de faire guillotiner quelques généraux, mais elle
+y renonça assez vite.
+
+En fait, son intervention resta toujours très faible. Les armées, grâce
+à leur nombre, à leur enthousiasme, à une tactique improvisée par de
+jeunes généraux, se tirèrent victorieusement d’affaire toutes seules.
+Elles vainquirent à côté de la Convention et tout à fait en dehors
+d’elle.
+
+
+§ 2.--La lutte de l’Europe contre la Révolution.
+
+Avant d’énumérer les divers facteurs psychologiques qui contribuèrent au
+succès des armées révolutionnaires, il est utile de rappeler brièvement
+la façon dont s’établit et se développa la lutte de l’Europe contre la
+Révolution.
+
+Au début de cette dernière, les souverains étrangers envisageaient avec
+satisfaction les difficultés de la monarchie française considérée depuis
+longtemps comme une puissance rivale. Le roi de Prusse croyant la France
+très affaiblie songeait à s’agrandir à ses dépens, aussi proposa-t-il à
+l’empereur d’Autriche d’aider Louis XVI, à la condition de recevoir
+comme indemnité la Flandre et l’Alsace. Les deux souverains signèrent,
+en février 1792, un traité d’alliance contre nous. Les Français
+prévinrent l’attaque en déclarant la guerre à l’Autriche, sous
+l’influence des Girondins.
+
+L’armée française subit au début plusieurs échecs. Les alliés
+pénétrèrent en Champagne et parvinrent à 200 kilomètres de Paris. La
+bataille de Valmy gagnée par Dumouriez les obligea à se retirer.
+
+Bien que 300 Français et 200 Prussiens seulement eussent été tués dans
+le combat ses conséquences furent très importantes. Avoir fait reculer
+une armée réputée invincible donna une grande hardiesse aux jeunes
+troupes révolutionnaires et partout elles prirent l’offensive. En
+quelques semaines les soldats de Valmy avaient chassé les Autrichiens de
+la Belgique et y étaient accueillis en libérateurs.
+
+Mais c’est surtout sous la Convention, que la guerre prit une extension
+considérable. Au commencement de 1793, l’Assemblée déclara la Belgique
+réunie à la France. Il en résulta une lutte avec l’Angleterre, qui se
+prolongea pendant vingt-deux ans.
+
+Réunis à Anvers en avril 1793, les représentants de l’Angleterre, de la
+Prusse et de l’Autriche, résolurent de démembrer la France. Les
+Prussiens devaient s’emparer de l’Alsace et de la Lorraine; les
+Autrichiens de la Flandre et de l’Artois; les Anglais de Dunkerque.
+L’ambassadeur autrichien proposait d’écraser la Révolution par la
+terreur «en exterminant la presque totalité de la partie dirigeante de
+la nation». Devant de pareilles déclarations il n’y avait qu’à vaincre
+ou périr.
+
+Pendant cette première coalition, de 1793 à 1797, la France eut à
+combattre sur toutes ses frontières, des Pyrénées jusqu’au Nord.
+
+Au début, elle perdit ses premières conquêtes et subit plusieurs revers.
+Les Espagnols s’emparèrent de Perpignan et de Bayonne, les Anglais de
+Toulon, les Autrichiens de Valenciennes. C’est alors que la Convention,
+vers la fin de 1793, ordonna une levée en masse de tous les Français de
+18 à 40 ans et put envoyer aux frontières neuf armées formant un total
+d’environ 750.000 hommes. On fondit ensemble les anciens régiments de
+l’armée royale avec les bataillons de volontaires et de réquisitionnés.
+
+Les alliés sont repoussés, Maubeuge débloqué à la suite de la victoire
+de Wattignies gagnée par Jourdan. Hoche dégage la Lorraine. La France
+prend l’offensive, reconquiert la Belgique et la rive gauche du Rhin.
+Jourdan bat les Autrichiens à Fleurus, les rejette sur le Rhin, occupe
+Cologne et Coblentz. La Hollande est envahie. Les souverains alliés se
+résignent à demander la paix et reconnaissent à la France ses conquêtes.
+
+Nos succès furent favorisés par ce fait que les ennemis ne s’engageaient
+jamais bien à fond, préoccupés du partage de la Pologne auxquels ils
+procédèrent de 1793 à 1795. Chacun voulait être présent au démembrement
+pour obtenir davantage. Ce motif avait déjà fait reculer le roi de
+Prusse en 1792 après Valmy.
+
+Les hésitations des alliés et leur méfiance réciproque nous furent très
+avantageuses. Si, durant l’été de 1793, les Autrichiens avaient marché
+sur Paris, nous étions, dit le général Thiébault, «perdus cent fois pour
+une». Eux seuls nous ont sauvés en nous donnant le temps de faire des
+soldats, des officiers et des généraux.
+
+Après le traité de Bâle, la France n’eut plus sur le continent
+d’adversaires importants que les Autrichiens. C’est alors que le
+Directoire fit attaquer l’Autriche et l’Italie où elle possédait le
+Milanais. Bonaparte fut chargé de cette campagne. Après une année de
+luttes, d’avril 1796 à avril 1797, il contraignait les derniers ennemis
+de la France à demander la paix.
+
+
+§ 3.--Facteurs psychologiques et militaires ayant déterminé le succès
+des armées révolutionnaires.
+
+Pour saisir les causes du succès des armées révolutionnaires il faut
+retenir le prodigieux enthousiasme, l’endurance et l’abnégation de ces
+soldats en guenilles et souvent sans chaussures. Tout imprégnés des
+principes révolutionnaires, ils se sentaient les apôtres d’une religion
+nouvelle, destinée à régénérer le monde.
+
+L’histoire des armées de la Révolution rappelle tout à fait celle des
+nomades d’Arabie, qui, fanatisés par l’idéal de Mahomet, se
+transformèrent en armées redoutables et conquirent rapidement une partie
+du vieux monde romain. Une foi analogue dota les soldats républicains
+d’un héroïsme et d’une intrépidité que n’ébranlait aucun revers. Lorsque
+la Convention fit place au Directoire, ils avaient libéré la patrie et
+reporté chez l’ennemi la guerre d’invasion. A cette époque, il ne
+restait plus de vraiment républicains en France que les soldats.
+
+La foi étant contagieuse et la Révolution se présentant comme une ère
+nouvelle, plusieurs des peuples envahis, opprimés par l’absolutisme de
+leurs rois, reçurent les envahisseurs en libérateurs. Les habitants de
+la Savoie accouraient devant les soldats français. A Mayence la foule
+les accueillait avec enthousiasme, plantait des arbres de la liberté et
+formait une Convention à l’imitation de celle de Paris.
+
+Tant que les armées de la Révolution se heurtèrent à des peuples courbés
+sous le joug de monarques absolus et n’ayant aucun idéal personnel à
+défendre, le succès fut relativement aisé. Mais quand elles entrèrent en
+conflit avec d’autres hommes, possesseurs d’un idéal aussi fort que le
+leur, le triomphe devint beaucoup plus difficile.
+
+L’idéal nouveau de liberté et d’égalité capable de séduire des peuples,
+dénués de convictions précises et souffrant du despotisme de leurs
+maîtres, devait rester naturellement sans action sur ceux possédant un
+idéal puissant fixé depuis longtemps dans les âmes. Pour cette raison,
+Bretons et Vendéens, dont les sentiments religieux et monarchiques
+étaient très forts, luttèrent pendant plusieurs années avec succès
+contre les armées de la République.
+
+En mars 1793, les insurrections de la Vendée et de la Bretagne s’étaient
+étendues à dix départements. Vendéens dans le Poitou, Chouans en
+Bretagne, mirent sur pied 80.000 hommes.
+
+Les conflits entre idéals contraires, c’est-à-dire entre croyances où la
+raison ne saurait intervenir étant toujours impitoyables, la lutte avec
+la Vendée prit immédiatement ce caractère de sauvagerie féroce observé
+toujours dans les guerres de religion. Elle se prolongea jusqu’à la fin
+de 1795, époque à laquelle Hoche pacifia la Vendée. Cette pacification
+était la simple conséquence de l’extermination à peu près complète de
+ses défenseurs.
+
+ «Après deux années de guerre civile, écrit Molinari, la Vendée ne
+ présentait plus qu’un effroyable monceau de ruines. Environ 900.000
+ individus, hommes, femmes, enfants, vieillards avaient péri, et le
+ petit nombre de ceux qui avaient survécu au massacre trouvaient à
+ peine de quoi s’alimenter et s’abriter. Les champs étaient dévastés,
+ les enclos détruits, les maisons incendiées.»
+
+En dehors de leur foi qui les rendit si souvent invincibles, les soldats
+de la Révolution eurent encore l’avantage de voir à leur tête des
+généraux remarquables, pleins d’ardeur et formés sur les champs de
+bataille.
+
+La plupart des anciens chefs de l’armée ayant, en qualité de nobles,
+émigré, on dut organiser un nouveau corps d’officiers. Il en résulta que
+ceux doués d’aptitudes militaires innées, eurent l’occasion de les
+montrer et franchirent tous les grades dans l’espace de quelques mois.
+Hoche, par exemple, caporal en 1789, était général de division et
+commandant d’armée à l’âge de vingt-cinq ans. L’extrême jeunesse de ces
+chefs leur donnait un esprit d’offensive auquel les armées ennemies
+n’étaient pas habituées. Sélectionnés d’après leur seul mérite, n’étant
+gênés par aucune tradition, aucune routine, ils réussirent vite à créer
+une tactique en rapport avec les nécessités nouvelles.
+
+Aux soldats sans expérience opposés à de vieilles troupes de métier,
+dressées suivant les méthodes partout en usage depuis la guerre de Sept
+ans, on ne pouvait demander de manœuvres compliquées.
+
+Les attaques se firent simplement par grandes masses. Grâce au nombre
+d’hommes que les généraux commandaient, les vides considérables
+provoqués par ce procédé efficace mais barbare, pouvaient être
+rapidement comblés.
+
+Les masses profondes attaquant l’ennemi à la baïonnette déroutèrent vite
+des troupes habituées à des méthodes plus ménagères de la vie des
+soldats. La lenteur du tir à cette époque rendait la tactique française
+d’un emploi relativement facile. Elle triompha mais au prix de pertes
+énormes. On a calculé que, de 1792 à 1800, l’armée française laissa sur
+les champs de bataille plus du tiers de ses effectifs (700.000 hommes
+sur 2 millions).
+
+ * * * * *
+
+Examinant dans cet ouvrage les événements au point de vue psychologique,
+nous continuons à dégager des faits les conséquences qu’ils comportent.
+
+L’étude des foules révolutionnaires à Paris et aux armées offre des
+tableaux bien différents mais d’une interprétation facile.
+
+Nous avons prouvé que les foules, inaptes au raisonnement, obéissent
+uniquement à des impulsions les transformant sans cesse, mais nous avons
+vu aussi qu’elles sont très susceptibles d’héroïsme, que l’altruisme est
+souvent développé chez elles et qu’on trouve facilement des milliers
+d’hommes prêts à se faire tuer pour une croyance.
+
+Des caractères psychologiques si divers doivent nécessairement conduire
+à des actes dissemblables et même absolument contraires suivant les
+circonstances. L’histoire de la Convention et de ses armées nous en
+fournit la preuve. Elle montre des foules composées d’éléments voisins
+agissant si différemment à Paris et à la frontière qu’on pourrait croire
+qu’il ne s’agit pas du même peuple.
+
+A Paris, les foules sont désordonnées, violentes, meurtrières et
+manifestent des exigences changeantes qui rendent tout gouvernement
+impossible.
+
+Aux armées, le tableau est entièrement différent. Les mêmes multitudes
+d’inadaptés, encadrés par l’élément régulier du peuple paysan et
+travailleur, canalisés par la discipline militaire, entraînés par
+l’enthousiasme contagieux, supportent héroïquement les privations,
+méprisent les périls et contribuent à former le bloc fabuleux qui
+triompha des plus redoutables troupes de l’Europe.
+
+Ces faits figurent parmi ceux qu’il faudra toujours invoquer pour
+montrer la force d’une discipline. Elle transforme les hommes. Libérés
+de son influence, peuples et armées deviennent des hordes barbares.
+
+Cette vérité s’oublie chaque jour davantage. Méconnaissant les lois
+fondamentales de la logique collective, on cède de plus en plus aux
+mobiles impulsions populaires au lieu d’apprendre à les diriger. Il faut
+montrer aux multitudes les voies à suivre. Ce n’est pas elles qui
+doivent les tracer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+PSYCHOLOGIE DES CHEFS DE LA RÉVOLUTION
+
+
+§ 1.--Mentalité des hommes de la Révolution. Rôle des caractères
+violents et des caractères faibles.
+
+On juge avec son intelligence, on se guide avec son caractère. Pour bien
+connaître un homme, il faut séparer ces deux éléments.
+
+Pendant les grandes périodes d’action--et les mouvements
+révolutionnaires appartiennent naturellement à de telles périodes--le
+caractère prend toujours le premier rang.
+
+Ayant décrit, au cours de plusieurs chapitres, les diverses mentalités
+qui prédominent dans les temps troublés, nous n’avons pas à y revenir
+maintenant. Elles constituent des types généraux que modifie
+naturellement la personnalité héréditaire et acquise de chacun.
+
+Nous avons vu le rôle joué par l’élément mystique dans la mentalité
+jacobine et le fanatisme féroce auquel il conduisit les sectateurs de la
+nouvelle foi.
+
+Nous avons montré aussi que tous les membres des assemblées ne furent
+pas des fanatiques. Ceux-ci constituèrent même une minorité, puisque
+dans la plus sanguinaire des assemblées de la Révolution, la grande
+majorité se composait d’hommes timides et modérés, au caractère neutre.
+Avant Thermidor, les membres de ce groupe votèrent par crainte avec les
+violents et, après Thermidor, avec les modérés.
+
+En temps de révolution comme d’ailleurs à toutes les époques, ces
+caractères neutres, obéissant aux impulsions les plus contraires, sont
+toujours les plus nombreux. Ils sont aussi dangereux en réalité que les
+violents. La force des derniers s’appuie sur la faiblesse des premiers.
+
+Dans toutes les révolutions, et en particulier la nôtre, on voit une
+petite minorité d’esprits bornés, mais décidés, dominer impérieusement
+une immense majorité d’hommes, très intelligents parfois, mais dépourvus
+de caractère.
+
+A côté des apôtres fanatiques et des caractères faibles, surgissent
+toujours en révolution des individus ne songeant qu’à profiter d’elle.
+Ils furent nombreux pendant la Révolution française. Leur but était
+simplement d’utiliser les circonstances pour s’enrichir. Tels Barras,
+Tallien, Fouché, Barrère et bien d’autres. Leur politique consistait
+uniquement à se mettre au service du plus fort contre le plus faible.
+
+Dès le début de la Révolution, ces arrivistes, comme on dirait
+aujourd’hui, étaient nombreux. C’est ce qui faisait écrire à Camille
+Desmoulins, en 1792: «Notre Révolution n’a ses racines que dans
+l’égoïsme et dans les amours-propres de chacun, de la combinaison
+desquels s’est composé l’intérêt général.»
+
+Si on ajoute aux indications précédentes les observations résumées dans
+un autre chapitre sur les diverses formes de mentalités en temps de
+bouleversements politiques, on aura déjà une idée générale du caractère
+des hommes de la Révolution. Nous allons faire maintenant l’application
+des principes précédemment exposés, aux personnages les plus marquants
+de la période révolutionnaire.
+
+
+§ 2.--Psychologie des représentants en mission.
+
+A Paris, la conduite des membres de la Convention était toujours
+orientée, contenue ou excitée par l’action de leurs collègues et celle
+du milieu.
+
+Pour bien les juger, on doit les observer abandonnés à eux-mêmes sans
+contrôle et possédant, par conséquent, toute liberté. Tels furent
+justement les représentants envoyés en mission dans les départements par
+la Convention.
+
+Le pouvoir de ces délégués était absolu. Aucune censure ne les gênait.
+Fonctionnaires et magistrats devaient leur obéir.
+
+Un représentant en mission «réquisitionne, séquestre ou confisque ce que
+bon lui semble, taxe, emprisonne, déporte ou décapite qui bon lui semble
+et, dans sa circonscription, il est pacha».
+
+Se considérant tous comme des pachas, ils se montraient «traînés par des
+carrosses à six chevaux, entourés de gardes, assis à des tables
+somptueuses de trente couverts, mangeant au bruit de la musique avec un
+cortège d’histrions, de courtisanes et de prétoriens...» A Lyon «la
+représentation solennelle de Collot d’Herbois ressemble à celle du Grand
+Turc. On ne parvient à son audience qu’après trois demandes itératives;
+une file d’appartements précède son salon de réception, personne ne
+l’approche qu’à quinze pas de distance».
+
+On se figure la vanité immense de ces dictateurs pénétrant
+solennellement dans les villes, entourés de gardes et dont un geste
+suffisait à faire tomber les têtes.
+
+Petits avocats sans causes, médecins sans clients, curés défroqués,
+robins ignorés, n’ayant connu auparavant qu’une pâle destinée,
+devenaient subitement égaux aux plus puissants tyrans de l’histoire. En
+guillotinant, noyant, mitraillant sans pitié, au hasard de leurs
+fantaisies, ils prenaient conscience de s’élever d’une humble condition
+au niveau de célèbres potentats.
+
+Jamais Néron ni Héliogabale ne dépassèrent en tyrannie les représentants
+de la Convention. Des lois et des coutumes contenaient toujours un peu
+les premiers. Rien ne refrénait les seconds.
+
+ «Fouché, écrit Taine, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une
+ boucherie de 210 Lyonnais. Collot, Laporte et Fouché font ripaille en
+ grande compagnie les jours de fusillade et au bruit de la décharge se
+ lèvent avec des cris d’allégresse, en agitant leurs chapeaux.»
+
+ * * * * *
+
+Parmi les représentants en mission à mentalité meurtrière, on peut citer
+comme type l’ancien curé Lebon qui, devenu possesseur du pouvoir
+suprême, ravagea Arras et Cambrai. Son exemple, avec celui de Carrier,
+contribue à montrer ce que devient l’homme soustrait au joug de la
+tradition et des lois. La cruauté du féroce conventionnel se compliquait
+de sadisme; l’échafaud était dressé sous ses fenêtres, de façon à ce que
+lui, sa femme et ses coadjuteurs pussent jouir du carnage. Au pied de la
+guillotine, on avait installé une buvette où venaient boire les
+sans-culottes. Pour les amuser, le bourreau groupait sur le pavé, en
+attitudes ridicules, les corps nus des décapités.
+
+ «La lecture des deux volumes de son procès imprimés à Amiens en 1795,
+ peut être placée parmi les cauchemars. Durant vingt audiences, les
+ survivants des hécatombes d’Arras et de Cambrai passent dans l’antique
+ salle du Bailliage, à Amiens, où l’on juge l’ex-conventionnel. Ce que
+ racontent ces fantômes en deuil est inouï. Des rues entières
+ dépeuplées; des nonagénaires, des filles de seize ans égorgées après
+ un jugement dérisoire; la mort bafouée, insultée, enjolivée, dégustée;
+ les exécutions en musique; des bataillons d’enfants recrutés comme
+ garde de l’échafaud; des débauches, un cynisme, des raffinements de
+ satrape ivre; un roman de Sade devenu épopée; il semble, en assistant
+ à ce déballage d’horreurs, que tout un pays, longtemps terrorisé,
+ dégorge enfin son épouvante et prend la revanche de sa lâcheté en
+ accablant le malheureux qui est là, bouc émissaire d’un régime abhorré
+ et vaincu.»
+
+La seule défense de l’ancien curé fut d’avoir obéi à des ordres. Les
+faits qui lui furent reprochés étaient connus depuis longtemps et la
+Convention ne les avait nullement blâmés.
+
+J’ai signalé plus haut la vanité des représentants en mission revêtus
+instantanément d’un pouvoir supérieur à celui des plus puissants
+despotes, mais ce sentiment ne suffirait pas à expliquer leur férocité.
+
+Elle provenait de sources diverses. Apôtres d’une foi sévère, les
+délégués de la Convention ne devaient, comme les inquisiteurs du
+Saint-Office, aucune pitié à leurs victimes. Dégagés en outre de tous
+les freins de la tradition et des lois, ils pouvaient donner cours aux
+plus sauvages instincts que l’animalité primitive laisse en nous.
+
+La civilisation restreint ces instincts, mais ils ne meurent jamais. Le
+besoin de tuer, qui crée les chasseurs, en est le permanent indice. M.
+Cunisset-Carnot a montré, dans les lignes suivantes, l’emprise de ce
+penchant héréditaire qui, dans la poursuite du plus bénévole gibier,
+fait renaître, chez tout chasseur, le barbare.
+
+ «Le plaisir de tuer pour tuer est pour ainsi dire universel, il est le
+ fond de la passion cynégétique, car il faut bien convenir
+ qu’actuellement, dans les pays civilisés, le besoin de vivre n’est
+ plus pour rien dans son expansion. En réalité, nous continuons un
+ geste impérieusement imposé à nos sauvages aïeux par les nécessités de
+ leur existence durant laquelle il fallait tuer ou mourir de faim,
+ alors que plus rien ne le légitime aujourd’hui. Mais c’est ainsi, nous
+ n’y pouvons rien, nous ne parviendrons sans doute jamais à rompre les
+ chaînes de cet esclavage qui nous serrent depuis si longtemps. Nous ne
+ pouvons nous empêcher de goûter un plaisir intense, passionnant
+ souvent, à verser le sang des animaux vis-à-vis desquels, lorsque le
+ goût de la chasse nous tient, nous arrivons à perdre tout sentiment de
+ pitié. Les bêtes les plus douces, les plus jolies, les oiseaux
+ chanteurs, charme de nos printemps, tombent sous notre plomb ou
+ s’étranglent dans nos filets sans qu’un frémissement de pitié trouble
+ notre plaisir de les voir terrorisés, sanglants, se débattre dans les
+ horribles souffrances que nous leur infligeons, cherchant à fuir sur
+ leurs pauvres pattes cassées ou agitant désespérément leurs ailes qui
+ ne peuvent plus les soutenir... L’excuse, c’est la poussée de cet
+ atavisme impérieux auquel les meilleurs d’entre nous n’ont pas la
+ force de résister.»
+
+En temps ordinaire cet atavisme sanguinaire, contenu par la crainte des
+lois, ne peut s’exercer que sur des animaux. Quand les codes n’agissent
+plus, il s’applique immédiatement à l’homme, et c’est pourquoi tant de
+terroristes trouvèrent un plaisir intense à massacrer. Le mot de Carrier
+sur la joie qu’il éprouvait à contempler la figure de ses victimes
+pendant leur supplice est fort typique. Chez beaucoup de civilisés la
+férocité est un instinct refréné, mais nullement supprimé.
+
+
+§ 3.--Danton et Robespierre.
+
+Danton et Robespierre représentent les deux principaux personnages de la
+Révolution. Je parlerai peu du premier, sa psychologie, d’ailleurs assez
+simple, étant fort connue. Surtout orateur de club, impulsif et violent,
+il se montra toujours prêt à exciter le peuple. Cruel seulement dans ses
+discours, il en regrettait souvent les effets. Dès le début, il brilla
+au premier rang alors que son futur rival Robespierre végétait presque
+au dernier.
+
+A un moment donné, Danton devint l’âme de la Révolution, mais il était
+dépourvu de ténacité et de fixité dans la conduite. En outre il avait
+des besoins, alors que Robespierre n’en possédait pas. Le fanatisme
+continu du dernier triompha des efforts intermittents du premier. Ce
+fut, néanmoins, un spectacle imprévu, de voir un aussi puissant tribun
+envoyé à l’échafaud par son pâle, venimeux et médiocre rival.
+
+Robespierre, l’homme le plus influent de la Révolution et le plus
+étudié, reste cependant le moins expliqué. Difficilement se comprend
+l’influence prodigieuse qui lui donna le droit de vie et de mort, non
+seulement sur les ennemis de la Révolution, mais encore sur des
+collègues ne pouvant passer pour ennemis du régime.
+
+On ne l’explique pas assurément en disant, avec Taine, que Robespierre
+était un cuistre perdu dans des abstractions, ni en affirmant, avec
+Michelet, qu’il réussit à cause de ses principes, ni en répétant avec
+son contemporain, H. Williams, que «l’un des secrets de son gouvernement
+était de prendre, pour marchepied à son ambition, des hommes marqués
+d’opprobre ou souillés de crimes».
+
+Impossible de rechercher dans son éloquence les causes de ses succès. Le
+regard abrité par des lunettes, il lisait péniblement ses discours,
+composés d’abstractions froides et vagues. L’assemblée comptait des
+orateurs possédant un talent immensément supérieur, comme Danton et les
+Girondins, et ce fut pourtant Robespierre qui les fit périr.
+
+Nous n’avons donc, en réalité, aucune explication acceptable de
+l’ascendant que le dictateur finit par acquérir. Sans influence à
+l’Assemblée nationale, il devint progressivement le maître aux Jacobins
+et à la Convention. «Lorsqu’il est arrivé au Comité de Salut public, il
+était déjà, dit Billaud-Varenne, l’être le plus important de la France.»
+
+ «Son histoire, écrit Michelet, est prodigieuse, bien plus que celle de
+ Bonaparte. On voit bien moins les fils et les rouages, les forces
+ préparées. Ce qu’on voit, c’est un petit avocat avant tout homme de
+ lettres. C’est un homme honnête et austère mais de piètre figure, d’un
+ talent incolore, qui se trouve un matin soulevé, emporté par je ne
+ sais quelle trombe. Rien de tel dans les _Mille et une Nuits_. En un
+ moment il va bien plus haut que le trône. Il est mis sur l’autel.
+ Étonnante légende.»
+
+Sans doute, les circonstances l’aidèrent considérablement. On se
+tournait vers lui comme vers le maître dont chacun éprouvait déjà le
+besoin. Mais alors il l’était déjà et c’est justement la cause de son
+ascension rapide qu’il s’agit de déterminer. Je supposerais volontiers
+chez lui l’existence d’une sorte de fascination personnelle qui nous
+échappe aujourd’hui. On peut faire valoir, à l’appui de cette hypothèse,
+ses succès féminins. Les jours où il prononce des discours, «les
+passages sont obstrués de femmes... il y en a sept ou huit cents dans
+les tribunes, et avec quels transports elles l’applaudissent... Aux
+Jacobins, quand il parle, il y a des sanglots d’attendrissement, des
+cris, des trépignements à faire crouler la salle...» Une jeune veuve,
+Mme de Chalabre, possédant quarante mille francs de rente, lui envoie
+des lettres incendiaires et veut absolument l’épouser.
+
+Il ne faudrait pas chercher dans le caractère de Robespierre les causes
+de sa popularité. Tempérament hypocondriaque, intelligence médiocre,
+incapable de saisir les réalités, confiné dans les abstractions,
+astucieux et dissimulé, sa note dominante fut un orgueil excessif qui ne
+cessa de croître jusqu’à son dernier jour. Grand prêtre d’une foi
+nouvelle, il se croyait envoyé de Dieu sur la terre pour établir le
+règne de la vertu. On lui écrit «qu’il est le Messie que l’Être éternel
+a promis pour réformer toute chose».
+
+Rempli de prétentions littéraires, il polissait longuement ses discours.
+Sa jalousie profonde à l’égard des orateurs ou des gens de lettres, tels
+que Camille Desmoulins, causa leur mort.
+
+ «Ceux qui furent particulièrement en butte à la rage du tyran, écrit
+ l’auteur cité plus haut, ce furent les hommes de lettres. Contre eux,
+ en Robespierre, la jalousie d’un confrère se mêlait à la fureur de
+ l’oppresseur; car la haine dont il les poursuivait s’animait moins de
+ leur résistance à son despotisme que du talent dont ils avaient
+ éclipsé le sien.»
+
+Le mépris du dictateur pour ses collègues était immense et peu
+dissimulé. Donnant audience à Barras, à l’heure de sa toilette, il
+acheva de se raser, crachant du côté de son collègue, comme s’il
+n’existait pas, et dédaignant de répondre à ses questions.
+
+Il enveloppait d’un même dédain haineux les bourgeois et les députés.
+Seule la multitude trouvait grâce devant lui: «Quand le peuple souverain
+exerce le pouvoir, disait-il, il n’y a qu’à s’incliner. Dans tout ce
+qu’il fait, tout est vertu et vérité, rien ne peut être excès, erreur ou
+crime.»
+
+Robespierre avait le délire des persécutions. S’il fit trancher tant de
+têtes, ce ne fut pas seulement en raison de sa mission d’apôtre, mais
+encore parce qu’il se croyait entouré d’ennemis et de conspirateurs. «Si
+grande que fût la lâcheté de ses collègues devant lui, écrit M. Sorel,
+la peur qu’il avait d’eux la dépassait encore.»
+
+Sa dictature, absolue pendant cinq mois, est un frappant exemple de
+l’empire de certains meneurs. Qu’un tyran possesseur d’une armée fasse
+périr qui bon lui semble, on le comprend aisément. Mais qu’un homme seul
+réussisse à envoyer successivement à la mort un grand nombre de ses
+égaux, voilà qui ne s’explique pas facilement.
+
+La puissance de Robespierre fut si complète qu’il put livrer au Tribunal
+révolutionnaire et par conséquent à l’échafaud, les plus illustres
+députés: Camille Desmoulins, Hébert, Danton et bien d’autres. Les
+brillants Girondins s’effondrèrent devant lui. Il s’attaqua même à la
+redoutable Commune, fit guillotiner ses chefs et les remplaça par une
+Commune nouvelle, dévouée à ses ordres.
+
+Afin de se débarrasser plus vite des hommes qui lui déplaisaient, il
+avait fait voter la loi de Prairial, qui permettait d’exécuter les
+simples suspects et grâce à laquelle il fit couper à Paris 1.373 têtes
+en quarante-neuf jours. En proie à une folle terreur, ses collègues ne
+couchaient plus chez eux. Une centaine de députés à peine assistaient
+aux séances. David disait: «Je crois que nous ne resterons pas vingt
+membres de la Montagne.»
+
+L’excès seul de sa confiance en sa force et dans la lâcheté des membres
+de la Convention perdit Robespierre. Ayant voulu leur faire voter une
+loi permettant d’envoyer les députés devant le Tribunal révolutionnaire,
+c’est-à-dire à l’échafaud, sans l’autorisation de l’Assemblée et sur
+l’ordre du comité qu’il dirigeait, plusieurs Montagnards conspirèrent
+avec quelques membres de la Plaine pour le renverser. Tallien, se
+sachant marqué pour une prochaine exécution et n’ayant par conséquent
+rien à perdre, l’accusa bruyamment de tyrannie. Robespierre voulut se
+défendre, en lisant un discours longtemps remanié, mais il apprit à ses
+dépens que s’il est possible de faire périr les hommes au nom de la
+logique, ce n’est pas avec elle que se conduit une assemblée. Les
+clameurs des conjurés couvrirent sa voix. Le cri: «A bas le tyran!»
+bientôt répété, grâce à la contagion mentale, par beaucoup des membres
+présents suffit pour le renverser. Sans perdre un instant, l’assemblée
+le décréta d’accusation.
+
+La Commune ayant voulu le sauver, la Convention le mit hors la loi.
+Touché par cette formule magique, il était définitivement perdu.
+
+ «Ce «hors la loi», écrit H. Williams, produisait à cette époque sur un
+ Français le même effet que le cri de la peste: celui qui en était
+ l’objet devenait civilement excommunié, et il semblait qu’on dût être
+ contaminé en passant dans l’air qu’il avait respiré. Tel fut l’effet
+ qu’il produisit sur les canonniers qui braquaient leurs pièces contre
+ la Convention. Sans avoir reçu d’autre ordre mais en entendant que la
+ Commune était «hors la loi» ils tournèrent immédiatement leurs
+ batteries.»
+
+Robespierre et toute sa bande: Saint-Just, le président du Tribunal
+révolutionnaire, le maire de la Commune, etc., furent guillotinés le 10
+thermidor au nombre de 21. Leur exécution fut suivie le lendemain d’une
+nouvelle fournée de 70 Jacobins et le surlendemain de 13. La Terreur,
+qui durait depuis dix mois, était terminée.
+
+L’écroulement de l’édifice jacobin en Thermidor est un des plus curieux
+événements psychologiques de la période révolutionnaire. Aucun des
+Montagnards qui suscitèrent la chute de Robespierre n’avait en effet
+songé un seul instant qu’elle marquerait le terme de la Terreur.
+
+Tallien, Barras, Fouché, etc. renversèrent Robespierre comme ils avaient
+déjà renversé Hébert, Danton, les Girondins et bien d’autres. Mais quand
+les acclamations de la foule leur apprirent que la mort de Robespierre
+était considérée comme mettant fin au régime de la Terreur, ils agirent
+comme si telle avait été leur intention. Ils y furent d’autant plus
+obligés d’ailleurs que la Plaine, c’est-à-dire la grande majorité de
+l’Assemblée, qui s’était laissée décimer par Robespierre, se révolta
+furieusement contre le régime que, tout en l’abhorrant, elle avait
+acclamé si longtemps. Rien n’est aussi terrible que les hommes ayant eu
+peur quand ils n’ont plus peur. La Plaine se vengea d’avoir été
+terrorisée par la Montagne en la terrorisant à son tour.
+
+La servilité des collègues de Robespierre à la Convention ne reposait
+nullement sur des sentiments de sympathie à son égard. Le dictateur leur
+inspirait un insurmontable effroi, mais derrière les marques
+d’admiration et d’enthousiasme qu’ils lui prodiguaient par peur, se
+dissimulait une haine intense. On s’en rend compte à la lecture des
+rapports insérés après sa mort au _Moniteur_ des 11, 15 et 29 août 1794
+par divers députés et, notamment, celui «sur la conspiration des
+triumvirs, Robespierre, Couthon et Saint-Just». Jamais esclaves
+n’invectivèrent davantage le maître tombé.
+
+On y apprend que «ces monstres renouvelaient, depuis quelque temps, les
+plus horribles proscriptions de Marius et de Sylla». Robespierre y est
+représenté comme un effroyable scélérat; on assure que «comme Caligula,
+il n’eût pas tardé à vouloir que le peuple français adorât son cheval...
+Il cherchait la sécurité dans le supplice de tout ce qui pouvait
+éveiller un seul de ses soupçons».
+
+Ces rapports oublient d’ajouter, que le pouvoir de Robespierre ne
+s’appuyait nullement, comme celui de Sylla ou de Marius auxquels ils
+font allusion, sur une solide armée, mais simplement sur l’adhésion
+répétée des membres de la Convention. Sans leur extrême lâcheté, la
+puissance du dictateur n’aurait pas duré un seul jour.
+
+Robespierre représente un des plus odieux tyrans de l’histoire, mais il
+se distingue de tous les autres par ce fait qu’il fut un tyran sans
+soldats.
+
+On peut résumer ses doctrines en disant qu’il incarna plus que personne,
+sauf Saint-Just peut-être, la foi jacobine avec sa logique étroite, son
+mysticisme intense et son inflexible raideur. Il compte encore des
+panégyristes aujourd’hui. M. Hamel le qualifie de «martyr de Thermidor».
+On a parlé de lui élever un monument. J’y souscrirai volontiers,
+considérant qu’il n’est pas inutile de conserver les traces de
+l’aveuglement des foules, et de l’extraordinaire platitude dont peut se
+montrer capable une assemblée, devant le meneur qui sait la manier. Sa
+statue rappellera les cris d’admiration et d’enthousiasme passionnés de
+la Convention acclamant les mesures du dictateur la menaçant le plus, la
+veille même du jour où elle allait le renverser.
+
+
+§ 4.--Fouquier-Tinville, Marat, Billaud-Varenne, etc.
+
+Je réunis dans un même paragraphe quelques révolutionnaires rendus
+célèbres par le développement de leurs instincts sanguinaires. A leur
+férocité se joignaient d’autres sentiments, la peur et la haine, ne
+pouvant que la fortifier.
+
+Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire, fut un
+des personnages qui laissèrent le plus sinistre souvenir. Ce magistrat,
+jadis réputé par sa douceur, et qui devint l’homme sanguinaire dont la
+mémoire réveille tant de répulsion, m’a déjà servi d’exemple dans
+d’autres ouvrages, pour montrer les transformations de certains
+caractères en temps de révolution.
+
+Très besogneux au moment de la chute du régime monarchique, il avait
+tout à espérer d’un bouleversement social et rien à y perdre. C’était un
+de ces hommes que les périodes de désordre trouvent toujours prêtes à
+les soutenir.
+
+La Convention lui avait abandonné ses pouvoirs. Il eut à se prononcer
+sur le sort de près de deux mille accusés, parmi lesquels la reine
+Marie-Antoinette, les Girondins, Danton, Hébert, etc. Il faisait
+exécuter tous les suspects qu’on lui désignait et trahissait sans
+scrupule ses anciens protecteurs. Dès que l’un d’eux tombait du pouvoir:
+Camille Desmoulins, Danton, ou tout autre, il requérait contre lui.
+
+Fouquier-Tinville possédait une âme très basse que la Révolution fit
+surgir. En temps normal, encadré par des règles professionnelles, sa
+destinée eût été celle d’un magistrat pacifique et ignoré. Ce fut
+justement le sort de son substitut au Tribunal révolutionnaire,
+Gilbert-Liendon. «Il eût dû, écrit M. Durel, inspirer la même horreur
+que son collègue, et cependant il a fini sa carrière dans la haute
+magistrature impériale.»
+
+Un des grands bienfaits d’une société organisée est précisément de
+canaliser ces caractères dangereux que les freins sociaux seuls peuvent
+maintenir.
+
+Fouquier-Tinville mourut sans comprendre sa condamnation, et, au point
+de vue révolutionnaire, rien ne la justifiait. N’avait-il pas simplement
+exécuté avec zèle les ordres de ses chefs? Impossible de l’assimiler à
+ces représentants envoyés en province et qu’on ne pouvait surveiller.
+Les délégués de la Convention examinaient tous ses actes et les
+approuvèrent jusqu’au dernier jour. Si sa cruauté et sa façon sommaire
+de faire juger les prisonniers n’avaient été encouragées par ses chefs,
+il n’eût pas conservé son pouvoir. En condamnant Fouquier-Tinville, la
+Convention condamnait son affreux régime. Elle le comprit et envoya
+également à l’échafaud plusieurs des terroristes dont Fouquier-Tinville
+n’avait été que le fidèle agent d’exécution.
+
+A côté de Fouquier-Tinville, on peut placer Dumas, qui présidait le
+Tribunal révolutionnaire, et se montra également d’une cruauté
+excessive, greffée d’ailleurs sur une peur intense. Il ne sortait pas
+sans deux pistolets chargés, se barricadait chez lui et ne parlait aux
+visiteurs qu’à travers un guichet. Sa méfiance à l’égard de tout le
+monde, y compris sa femme, était complète. Il fit même emprisonner cette
+dernière, et allait la faire exécuter quand advint Thermidor.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les personnages que la Convention mit en lumière, un des plus
+farouches fut Billaud-Varenne. On peut le considérer comme un type
+complet de férocité bestiale.
+
+ «En ces heures de colères fécondes, d’angoisses héroïques, il reste
+ calme, s’acquittant méthodiquement de sa besogne--et cette besogne est
+ effroyable; il paraît, officiellement, aux massacres de l’Abbaye,
+ félicite les égorgeurs et leur promet salaire; sur quoi, il rentre
+ chez soi, comme s’il revenait de la promenade. Le voici présidant le
+ club des Jacobins, présidant la Convention, membre du Comité de Salut
+ public: il traîne les Girondins à l’échafaud, il y traîne la reine, il
+ y traîne son ancien patron, Danton, qui a dit de lui: «Billaud a un
+ poignard sous la langue.» Il approuve les canonnades de Lyon, les
+ noyades de Nantes, les fournées d’Arras; il organise l’impitoyable
+ commission d’Orange: il est des lois de Prairial; il stimule
+ Fouquier-Tinville; sur tous les décrets de mort, son nom se retrouve
+ souvent le premier: il signe avant ses collègues, il est sans pitié,
+ sans émotion, sans enthousiasme: quand les autres s’effarent,
+ hésitent, reculent, lui va son train, parlant par sentences ampoulées,
+ «secouant sa crinière de lion»; car pour mettre sa face impassible et
+ froide en harmonie avec les exubérances qui l’entourent, il s’affuble
+ maintenant d’une perruque jaune qui ferait rire sur toute autre tête
+ que sur la tête sinistre de Billaud-Varenne. Quand Robespierre,
+ Saint-Just et Couthon sont menacés à leur tour, il les abandonne,
+ passe à l’adversaire, les pousse sous la hache... Pourquoi? Dans quel
+ but? On ne sait pas il n’est ambitieux de rien; il n’a désir ni
+ d’argent ni de puissance.»
+
+Je ne crois pas qu’il soit difficile de répondre au pourquoi de la
+citation précédente. La soif du meurtre, dont nous parlions plus haut,
+très répandue chez certains criminels, explique parfaitement la conduite
+de Billaud-Varenne. Les bandits de ce type tuent pour tuer, comme les
+chasseurs abattent le gibier, pour le simple plaisir d’exercer leurs
+instincts destructeurs. En temps ordinaire, les hommes doués de ces
+penchants homicides les refrènent généralement par crainte du gendarme
+et de la guillotine. Aux époques où ils peuvent leur donner libre cours,
+rien ne les arrête. Tel fut le cas de Billaud-Varenne et de bien
+d’autres.
+
+ * * * * *
+
+La psychologie de Marat est un peu plus compliquée, non seulement parce
+qu’à son besoin de meurtre, se superposaient d’autres éléments:
+amour-propre jadis blessé, ambition, croyances mystiques, etc., mais
+encore parce qu’on peut le considérer comme un demi-aliéné atteint du
+délire des grandeurs et hanté par des idées fixes.
+
+Il avait eu avant la Révolution de grandes prétentions scientifiques,
+mais personne n’attacha d’importance à ses divagations. Rêvant de places
+et d’honneurs, il n’avait obtenu qu’une situation très subalterne chez
+un grand seigneur. La Révolution lui ouvrit un avenir inespéré. Gonflé
+de haine contre l’ancienne société qui méconnut ses mérites, il se mit à
+la tête des plus violents. Après avoir glorifié publiquement les
+massacres de Septembre, il fonda un journal dénonçant tout le monde et
+réclamant sans cesse des exécutions.
+
+Parlant constamment des intérêts du peuple, Marat en devint l’idole. La
+plupart de ses collègues, cependant, le méprisaient fort. Échappé au
+poignard de Charlotte Corday, il n’eût sûrement pas évité le couperet de
+la guillotine.
+
+
+§ 5.--Destinée des Conventionnels qui survécurent à la Révolution.
+
+A côté des Conventionnels dont la psychologie présente des caractères
+particuliers, il en est d’autres, Barras, Fouché, Tallien, Merlin de
+Thionville, etc., complètement dénués de croyances ou de principes, ne
+demandant qu’à s’enrichir.
+
+Ils surent édifier sur la misère publique de brillantes fortunes. En
+temps ordinaire on les aurait qualifiés de simples scélérats, mais aux
+périodes de révolution tout critérium du vice et de la vertu semble
+avoir disparu.
+
+Si quelques rares Jacobins restèrent fanatiques, la plupart renoncèrent
+à leurs convictions dès qu’ils obtinrent richesses et honneurs en
+devenant les fidèles courtisans de Napoléon. Cambacérès qui, s’adressant
+à Louis XVI en prison, l’appelait Louis Capet, exigeait de ses
+familiers, sous l’Empire, d’être qualifié Altesse en public et
+Monseigneur dans l’intimité, montrant ainsi à quel sentiment d’envie
+correspondait le besoin d’égalité chez beaucoup de Jacobins.
+
+ «La plupart des Jacobins, écrit M. Madelin, s’étaient fortement
+ enrichis et possédaient comme Chabot, Bazire, Merlin, Barras,
+ Boursault, Tallien, Barrère, etc., des châteaux et des terres. Ceux
+ qui n’étaient pas encore enrichis devaient l’être bientôt... Dans le
+ seul Comité de l’an III, état-major du parti thermidorien, on trouve
+ un futur prince, 13 futurs comtes, 5 futurs barons, 7 futurs sénateurs
+ de l’Empire, 6 futurs conseillers d’État et à côté d’eux à la
+ Convention, on rencontre, du futur duc d’Otrante au futur comte
+ Regnault, 50 démocrates qui avant quinze ans posséderont titres,
+ armoiries, panaches, carrosses, dotations, majorats, hôtels et
+ châteaux. Fouché mourra avec quinze millions.»
+
+Les privilèges si décriés de l’ancien régime se trouvèrent ainsi
+rétablis au profit de la bourgeoisie. Pour arriver à ce résultat il
+avait fallu ruiner la France, incendier des provinces entières,
+multiplier les supplices, plonger d’innombrables familles dans le
+désespoir, bouleverser l’Europe et faire périr les hommes par centaines
+de mille sur les champs de bataille.
+
+ * * * * *
+
+En terminant ce chapitre consacré à la psychologie de divers personnages
+de la Révolution, nous rappellerons ce que nous avons dit des jugements
+possibles sur les hommes de cette période.
+
+Si le moraliste est obligé de se montrer sévère à l’égard de certaines
+individualités, parce qu’il les juge d’après les types qu’une société
+doit respecter pour se maintenir, le psychologue n’est pas tenu à la
+même rigueur. Son but est de comprendre et devant une compréhension
+complète, la critique s’évanouit.
+
+L’âme humaine est un bien fragile mécanisme et les marionnettes qui
+s’agitent sur le théâtre de l’histoire savent rarement résister aux
+forces puissantes qui les poussent. L’hérédité, le milieu, les
+circonstances, sont d’impérieux maîtres. Nul ne peut dire avec certitude
+quelle eût été sa conduite, à la place des hommes dont il essaie
+d’interpréter les actions.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LA LUTTE ENTRE LES INFLUENCES ANCESTRALES ET LES PRINCIPES
+RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES DERNIÈRES CONVULSIONS DE L’ANARCHIE. LE DIRECTOIRE.
+
+
+§ 1.--Psychologie du Directoire.
+
+Les diverses assemblées révolutionnaires ayant été composées en partie
+des mêmes hommes, on pourrait croire leur psychologie bien voisine.
+
+Aux époques ordinaires, il en serait ainsi, la constance du milieu
+déterminant celle des caractères. Mais lorsque les circonstances
+changent rapidement comme sous la Révolution, les caractères doivent se
+transformer pour s’y adapter. Tel fut justement le cas du Directoire.
+
+Cette dernière forme de gouvernement se composait d’Assemblées
+distinctes: deux nombreuses, celles des diverses catégories de députés,
+et une très restreinte, celle des cinq directeurs.
+
+Les Assemblées de députés rappelèrent fort par leur faiblesse la
+Convention. Elles n’avaient plus à obéir aux émeutes populaires
+refrénées avec énergie par les Directeurs, mais elles cédaient sans
+discussion aux injonctions dictatoriales de ces derniers.
+
+Les premiers députés élus étaient généralement modérés. Tout le monde se
+montrait alors excédé de la tyrannie jacobine. La nouvelle Assemblée
+rêvait de relever les ruines dont la France était couverte et d’établir
+un régime de gouvernement libéral sans violence.
+
+Mais par une de ces fatalités, qui fut une loi de la Révolution et
+montre combien le déroulement des événements est parfois supérieur aux
+volontés des hommes, on peut dire que les députés, malgré leurs bonnes
+intentions, firent toujours, comme leurs prédécesseurs, le contraire de
+ce qu’ils voulaient faire. Ils souhaitaient d’être modérés et se
+montrèrent violents, ils désiraient éliminer l’influence des Jacobins,
+et se laissèrent conduire par eux, ils rêvaient de réparer les ruines et
+ne réussirent qu’à en accumuler d’autres, ils aspiraient à la paix
+religieuse et finirent par persécuter et massacrer les prêtres avec plus
+de rigueur que pendant la Terreur.
+
+La psychologie de la petite assemblée formée par les cinq directeurs fut
+très différente de celle des assemblées de députés. Aux prises avec les
+difficultés de chaque jour, les directeurs étaient obligés de les
+résoudre, alors que les grandes assemblées, sans contact avec les
+réalités, n’avaient que des aspirations.
+
+La pensée dominante des directeurs était très simple. Fort indifférents
+aux principes, ils voulaient avant tout rester les maîtres. Pour y
+arriver ils n’hésitèrent pas à recourir aux mesures les plus illégales
+et les plus violentes, annulant même les élections d’un grand nombre de
+départements lorsqu’elles les gênaient.
+
+Se sentant incapables de réorganiser la France, ils l’abandonnèrent à
+elle-même. Par leur despotisme, ils parvinrent à la dominer, mais ne la
+gouvernèrent jamais. Or, ce qui manquait le plus au pays à ce moment-là,
+c’était d’être gouverné.
+
+La Convention a laissé dans l’histoire la réputation d’un gouvernement
+fort, et le Directoire celle d’un gouvernement faible. Le contraire est
+exact. C’est le Directoire qui fut le gouvernement fort.
+
+On expliquerait psychologiquement cette différence entre le gouvernement
+du Directoire et celui des assemblées précédentes en faisant observer
+qu’une réunion de 6 ou 700 personnes peut bien avoir des élans
+d’enthousiasme contagieux comme dans la nuit du 4 août, ou même des
+accès de volonté énergique comme celui de lancer un défi à tous les
+rois. Mais de telles impulsions sont trop peu durables pour posséder
+quelque force. Un comité de cinq membres, facilement dominé par la
+volonté d’un seul, est beaucoup plus susceptible de résolutions
+continues, c’est-à-dire de persévérance dans une ligne régulière de
+conduite.
+
+Le gouvernement du Directoire se montra toujours incapable de gouverner,
+mais de volonté forte il ne manqua jamais. Rien ne le contenant, ni le
+respect de la légalité, ni les égards pour les citoyens, ni l’amour de
+l’intérêt public, il put faire peser sur la France un despotisme que,
+depuis le commencement de la Révolution, aucun gouvernement, y compris
+la Terreur, n’avait rendu aussi écrasant.
+
+Bien qu’utilisant des méthodes analogues à celles de la Convention et
+dirigeant la France de la façon la plus tyrannique, le Directoire, pas
+plus que la Convention, ne parvint jamais à être le maître.
+
+Ce fait, déjà signalé précédemment, prouve une fois encore l’impuissance
+des contraintes matérielles à dominer les forces morales. On ne saurait
+trop redire que le véritable guide de l’homme est l’armature morale
+édifiée par ses aïeux.
+
+Habitués à vivre dans une société organisée, étayée sur des codes et des
+traditions respectés, nous nous représentons difficilement l’état d’une
+nation privée d’une telle armature. De notre milieu, nous ne voyons le
+plus souvent que les côtés gênants, oubliant facilement qu’une société
+n’est possible qu’à la condition d’imposer certaines entraves et que
+l’attirail des lois, des mœurs, des coutumes, constitue un frein aux
+instincts naturels de barbarie ne périssant jamais tout entiers.
+
+L’histoire de la Convention et du Directoire qui en fut la suite, montre
+clairement à quel degré de désordre peut tomber une nation privée de son
+ancienne structure, et n’ayant plus pour guide que les artificielles
+combinaisons d’une raison trop courte.
+
+
+§ 2.--Gouvernement despotique du Directoire. Renaissance de la Terreur.
+
+Dans le but de détourner l’attention, d’occuper l’armée et de se créer
+des ressources, par le pillage de pays voisins, les Directeurs
+décidèrent de reprendre les guerres de conquêtes qui avaient réussi à la
+Convention.
+
+Elles continuèrent pendant tout leur règne. Les armées, surtout en
+Italie, en retirèrent un riche butin.
+
+Quelques-unes des populations envahies se montrèrent assez simples pour
+supposer ces invasions faites dans leur intérêt. Elles ne mirent pas
+longtemps à découvrir que toutes les opérations militaires
+s’accompagnaient de contributions écrasantes, de pillages des églises,
+des caisses publiques, etc.
+
+Les conséquences finales de cette politique de conquête furent la
+formation d’une nouvelle coalition contre la France prolongée jusqu’en
+1801.
+
+Indifférents à l’état du pays et incapables de le réorganiser, les
+Directeurs se préoccupaient surtout de lutter contre les conspirations
+sans cesse renaissantes afin de garder le pouvoir.
+
+Cette tâche suffisait à occuper leurs loisirs car les partis politiques
+ne désarmaient pas. L’anarchie était devenue telle, que tout le monde
+réclamait une main assez puissante pour rétablir l’ordre. Chacun
+sentait, y compris les Directeurs, que le régime républicain ne pouvait
+plus durer.
+
+Les uns rêvaient de rétablir la royauté, d’autres le régime terroriste,
+d’autres songeaient à un général. Seuls les acquéreurs des biens
+nationaux redoutaient un changement de régime.
+
+L’impopularité du Directoire grandissait chaque jour et lorsque en mai
+1797 arriva le renouvellement du tiers de l’Assemblée, la plupart des
+élus étaient hostiles au régime.
+
+Les Directeurs ne se trouvèrent pas embarrassés pour si peu. Ils
+annulèrent les élections de quarante-neuf départements: 154 des nouveaux
+députés furent invalidés et expulsés, 53 condamnés à la déportation.
+Parmi ces derniers figuraient les noms les plus illustres de la
+Révolution: Portalis, Carnot, Tronson du Coudray, etc.
+
+Pour intimider les électeurs, des commissions militaires condamnèrent à
+mort, un peu au hasard, cent soixante personnes et en expédièrent à la
+Guyane trois cent trente dont la moitié mourut rapidement. Les émigrés
+et les prêtres rentrés en France se virent violemment expulsés. C’est ce
+qu’on appela le coup d’État de Fructidor.
+
+Ce coup d’État, qui frappait surtout les modérés, ne fut pas d’ailleurs
+le seul et un autre le suivit bientôt. Les Directeurs, trouvant les
+députés jacobins trop nombreux à la suite de nouveaux votes, cassèrent
+les élections d’une soixantaine d’entre eux.
+
+Ce qui précède montre le tempérament tyrannique des membres du
+Directoire, mais il apparaît plus nettement encore dans le détail de
+leurs mesures. Les nouveaux maîtres se révélèrent aussi sanguinaires que
+les plus féroces conventionnels de la Terreur. La guillotine n’était
+plus établie en permanence, mais remplacée par la déportation dans des
+conditions laissant aux victimes peu de chance de survivre. Expédiées à
+Rochefort dans des cages de fer grillagées exposées à toutes les
+intempéries, elles étaient ensuite entassées sur des bateaux.
+
+ «Dans l’entrepont de la _Décade_ et de la _Bayonnaise_, dit Taine, les
+ malheureux encagés, suffoqués par le manque d’air et la chaleur
+ torride, rudoyés, volés, meurent de faim ou d’asphyxie et la Guyane
+ achève l’œuvre de la traversée: des 193 apportés par la _Décade_, il
+ en reste 39 au bout de 22 mois; des 120 apportés par la _Bayonnaise_
+ il en reste 1.»
+
+Constatant partout une renaissance catholique et s’imaginant que le
+clergé conspirait contre eux, les Directeurs firent déporter ou envoyer
+au bagne, en une seule année, 1.448 prêtres, sans parler d’un grand
+nombre fusillés sommairement. La Terreur était en réalité complètement
+rétablie.
+
+Le despotisme autocratique du Directoire s’exerça également dans toutes
+les branches de l’administration, notamment les finances. C’est ainsi
+qu’ayant besoin de six cents millions, il fit voter par des députés,
+toujours dociles, un impôt progressif dont on ne retira d’ailleurs que
+douze millions. Ayant voulu récidiver un peu plus tard, il décréta un
+emprunt forcé de cent millions qui eut pour résultat la fermeture des
+ateliers, l’arrêt des affaires, le renvoi des domestiques. Ce fut
+seulement au prix de ruines complètes que quarante millions purent être
+obtenus.
+
+Pour s’assurer la domination en province, le Directoire fit voter une
+loi dite des otages, d’après laquelle une liste d’otages, responsables
+de tous les délits, était dressée dans chaque commune.
+
+On comprend quelles haines provoquait un pareil régime. A la fin de
+1799, 14 départements se trouvaient en révolte et 46 prêts à se
+soulever. Si le Directoire avait duré, la dissolution de la société eût
+été complète.
+
+Cette dissolution était du reste fort avancée. Finances, administration,
+tout s’écroulait. Les recettes du Trésor, constituées par des assignats
+tombés au centième de leur valeur nominale, demeuraient à peu près
+nulles. Les rentiers et les officiers ne parvenaient plus à se faire
+payer.
+
+La France donnait alors aux voyageurs l’impression d’une contrée ravagée
+par la guerre et abandonnée de ses habitants. Les ponts, les digues, les
+édifices écroulés rendaient toute circulation impossible. Les routes,
+désertées depuis longtemps, étaient infestées de brigands. On ne pouvait
+parcourir certains départements qu’en achetant des sauf-conduits aux
+chefs de bande. L’industrie et le commerce se trouvaient ruinés. A Lyon,
+13.000 ateliers sur 15.000 avaient dû se fermer. Lille, Le Havre,
+Bordeaux, Lyon, Marseille, etc., semblaient des villes mortes. La misère
+et la famine se montraient générales.
+
+La désorganisation morale n’apparaissait pas moindre. Le luxe, la soif
+des plaisirs, les dîners, les parures, les ameublements formaient
+l’apanage d’une société nouvelle composée uniquement d’agioteurs, de
+fournisseurs aux armées, de financiers véreux enrichis par le pillage.
+Ils donnèrent à Paris cet aspect superficiel de luxe et de gaîté qui
+illusionna tant d’historiens sur cette époque, où un faste insolent
+côtoyait une misère générale.
+
+La chronique du Directoire, telle que la racontent les livres, contribue
+à montrer de quelles inexactitudes est tissée la trame de l’histoire. Le
+théâtre s’est emparé de cette époque dont les modes sont imitées encore.
+Elle a laissé le souvenir d’une période joyeuse où tout renaissait après
+le sombre drame de la Terreur. En réalité pourtant, le régime du
+Directoire ne valut pas mieux que celui de la Terreur et fut aussi
+sanguinaire. Il avait fini par inspirer tant de haines que les
+Directeurs, sentant l’impossibilité de durer, cherchaient eux-mêmes le
+dictateur capable de les remplacer et aussi de les protéger.
+
+
+§ 3.--L’avènement de Bonaparte.
+
+Nous venons de voir qu’à la fin du Directoire, l’anarchie et la
+désorganisation étaient telles que tout le monde réclamait désespérément
+l’homme énergique capable de rétablir l’ordre. Dès 1795, plusieurs
+députés avaient songé un instant à relever la royauté. Louis XVIII,
+ayant eu la maladresse de proclamer qu’il restaurerait intégralement
+l’ancien régime, rendrait les propriétés à leurs premiers maîtres et
+punirait les hommes de la Révolution, on s’en était détourné
+immédiatement. L’expédition insensée de Quiberon acheva d’aliéner au
+futur souverain ses partisans. Les royalistes firent preuve, pendant
+toute la durée de la Révolution, d’une incapacité et d’une étroitesse
+d’esprit justifiant la plupart des mesures de rigueur prises contre eux.
+
+La monarchie étant impossible, il fallut bien chercher un général. Un
+seul existait dont le nom s’imposa: Bonaparte. La campagne d’Italie
+venait de l’illustrer. Après la traversée des Alpes, il avait marché de
+victoire en victoire, pénétré à Milan et à Venise et obtenu partout
+d’importantes contributions de guerre. Il se dirigeait sur Vienne et
+n’en était plus qu’à vingt-cinq lieues, lorsque l’empereur d’Autriche se
+décida à demander la paix.
+
+Mais si grand que fût son renom, le jeune général ne le jugeait pas
+encore suffisant. Pour l’accroître, il persuada au Directoire qu’on
+ébranlerait la puissance de l’Angleterre par l’invasion de l’Égypte, et,
+en mai 1798, il s’embarquait à Toulon.
+
+Ce besoin d’augmenter son prestige partait d’une conception
+psychologique très sûre, fort bien expliquée par lui à Sainte-Hélène:
+
+ «Les généraux les plus influents et les plus éclairés pressèrent
+ longtemps le général d’Italie de faire un mouvement et de se mettre à
+ la tête de la République; il s’y refusa: il n’était pas encore assez
+ fort pour marcher tout seul. Il avait sur l’art de gouverner et sur ce
+ qu’il fallait à une grande nation, des idées si différentes des hommes
+ de la Révolution et des assemblées, que, ne pouvant agir seul, il
+ craignait de compromettre son caractère. Il se détermina à partir pour
+ l’Égypte, mais résolu de reparaître si les circonstances venaient à
+ rendre sa présence nécessaire ou utile.»
+
+Bonaparte ne séjourna pas longtemps en Égypte. Rappelé par des amis, il
+débarqua à Fréjus et l’annonce de son retour provoqua un enthousiasme
+universel. On illuminait partout. La France collaborait d’avance au coup
+d’État préparé par lui avec Sieyès, deux Directeurs et les principaux
+ministres. Le complot fut organisé en trois semaines. Son exécution, le
+18 brumaire, s’accomplit avec une extrême facilité.
+
+Tous les partis éprouvèrent une joie immense à être débarrassés des
+bandes sinistres qui opprimaient et exploitaient le pays depuis si
+longtemps. Les Français allaient subir sans doute un régime despotique
+mais il ne pouvait être aussi intolérable que celui supporté depuis tant
+d’années.
+
+L’histoire du coup d’État de brumaire justifie bien ce que nous avons
+déjà répété relativement à l’impossibilité de porter des jugements
+exacts sur les événements en apparence les plus connus et attestés par
+le plus de témoins.
+
+On sait quelles étaient, il y a une trentaine d’années, les idées sur le
+coup d’État de brumaire. On le jugeait comme un crime commis par
+l’ambition d’un homme appuyé sur son armée. En fait, l’armée n’y joua
+aucun rôle. La petite troupe qui expulsa les rares députés récalcitrants
+n’était pas composée de militaires mais des gendarmes mêmes de
+l’Assemblée. Le véritable auteur du coup d’État fut le gouvernement
+lui-même, avec la complicité de la France entière.
+
+
+§ 4.--Causes de la durée de la Révolution.
+
+Si on limitait la Révolution au temps nécessaire pour la conquête de ses
+principes fondamentaux: égalité devant la loi, libre accession aux
+charges publiques, souveraineté populaire, contrôle des dépenses, etc.,
+on pourrait dire qu’elle dura seulement quelques mois. Vers le milieu de
+1789, tout cela était obtenu, et pendant les années qui suivirent rien
+n’y fut ajouté. Cependant, la Révolution continua beaucoup plus
+longtemps.
+
+Restreignant sa durée aux dates admises par les historiens officiels,
+nous la voyons persister jusqu’à l’avènement de Bonaparte, soit environ
+dix ans.
+
+Pourquoi cette période de désorganisation et de violences survit-elle à
+l’établissement des nouveaux principes? Il ne faut pas en chercher la
+cause dans la guerre étrangère qui, à plusieurs reprises, par suite de
+la division des alliés et nos victoires, aurait pu être rapidement
+terminée. On ne doit pas la chercher davantage dans la sympathie des
+Français pour le gouvernement révolutionnaire. Jamais régime ne fut plus
+haï et plus méprisé que celui des Assemblées. Par leurs révoltes aussi
+bien que par des votes répétés, une grande partie de la nation montra
+l’horreur profonde qu’elles inspiraient.
+
+Ce dernier point, l’aversion de la France pour son régime
+révolutionnaire, méconnu pendant longtemps, a été bien mis en évidence
+par les historiens récents. L’auteur du dernier livre paru sur la
+Révolution, M. Madelin, a parfaitement résumé leur opinion dans les
+termes suivants:
+
+ «Dès 1793, un parti peu nombreux s’est emparé de la France, de la
+ Révolution et de la République. Maintenant, les trois quarts de la
+ France aspirent à ce que la Révolution soit arrêtée ou plutôt délivrée
+ de ses odieux exploiteurs; mais ceux-ci tiennent le malheureux pays
+ par mille moyens... Comme il leur faut la Terreur pour régner, ils
+ frappent quiconque semble à un moment donné vouloir s’opposer à la
+ Terreur, fussent-ils les meilleurs serviteurs de la Révolution.»
+
+Jusqu’à la fin du Directoire, le gouvernement fut exercé par des
+Jacobins désireux seulement de conserver, avec le pouvoir, les richesses
+accumulées grâce aux meurtres et aux pillages, et prêts à livrer la
+France à qui leur en garantirait la libre possession. S’ils négocièrent
+le coup d’État de brumaire avec Napoléon, ce fut uniquement parce qu’ils
+n’avaient pu obtenir la réalisation de leurs souhaits avec Louis XVIII.
+
+Mais alors comment expliquer qu’un gouvernement si tyrannique et si
+honni ait pu subsister plusieurs années?
+
+Ce ne fut pas seulement parce que la religion révolutionnaire subsistait
+encore dans les âmes, ni parce qu’il s’imposa au moyen des persécutions
+et des violences, mais surtout, comme je l’ai dit déjà, à cause du grand
+intérêt qu’une partie importante de la population avait à le maintenir.
+
+Ce point est fondamental. Si la Révolution était restée une religion
+théorique, elle aurait probablement peu duré. Mais la croyance qui
+venait d’être fondée était vite sortie du domaine de la théorie pure.
+
+La Révolution ne s’était pas bornée en effet à dépouiller la monarchie,
+la noblesse et le clergé de leur pouvoir gouvernemental. En faisant
+passer entre les mains de la bourgeoisie et de nombreux paysans les
+emplois et les richesses des anciennes classes privilégiées elle les
+avait, du même coup, transformés en défenseurs obstinés du régime. Tous
+les acquéreurs des biens dont venaient d’être dépouillés la noblesse et
+le clergé avaient obtenu terres et châteaux à vil prix et redoutaient
+fort que le retour de la monarchie les obligeât à une restitution
+générale.
+
+C’est en grande partie pour ces raisons qu’un gouvernement qui, à une
+époque normale, n’eût jamais été supporté, put durer jusqu’à ce qu’un
+maître rétablît l’ordre en promettant de maintenir les conquêtes non
+seulement morales, mais surtout matérielles de la Révolution. Bonaparte
+réalisant ces souhaits se vit accueillir avec enthousiasme. Des
+conquêtes matérielles contestables et des principes théoriques encore
+fragiles, furent incorporés par lui dans les institutions et dans les
+codes. C’est une erreur de dire que la Révolution se termina avec son
+avènement. Loin de la détruire, il la consolida.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE RÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE. LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE.
+
+
+§ 1.--Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le Consulat.
+
+L’histoire du Consulat est également riche en matériaux psychologiques.
+Elle montre tout d’abord combien l’œuvre d’une individualité forte est
+supérieure à celle des collectivités. A l’anarchie sanglante, dans
+laquelle se débattait la République depuis dix ans, Bonaparte fit
+immédiatement succéder l’ordre. Ce qu’aucune des quatre assemblées de la
+Révolution n’avait pu réaliser, malgré les plus violentes oppressions,
+un seul homme l’accomplit en un temps très court.
+
+Son autorité mit immédiatement fin à toutes les insurrections
+parisiennes, aux tentatives de restauration monarchique et refit l’unité
+morale de la France, profondément divisée par des haines intenses.
+Bonaparte remplaça le despotisme collectif inorganisé, par un despotisme
+individuel parfaitement organisé. Tout le monde y gagna, car sa tyrannie
+fut infiniment moins lourde que celle supportée depuis dix ans. Il faut
+bien croire d’ailleurs qu’elle gêna peu de monde puisqu’on la vit
+acceptée avec un immense enthousiasme.
+
+On ne saurait aujourd’hui répéter avec d’anciens historiens que
+Bonaparte renversa la République. Il conserva d’elle au contraire tout
+ce qui pouvait être gardé et ne l’eût jamais été sans lui, en fixant
+dans les institutions et les codes les parties viables de l’œuvre
+révolutionnaire: abolition des privilèges, égalité devant la loi, etc.
+Le gouvernement consulaire continua, du reste, à se qualifier de
+République.
+
+Il est infiniment probable que sans le Consulat, une restauration
+monarchique terminant le Directoire, aurait effacé la plus grande partie
+de l’œuvre de la Révolution. Qu’on suppose, en effet, Bonaparte rayé de
+l’histoire. Personne n’imagine, je pense, que devant la lassitude
+universelle, le Directoire aurait duré. Il eût été sûrement renversé par
+une des conspirations royalistes qui se tramaient chaque jour et Louis
+XVIII fût vraisemblablement monté sur le trône. Sans doute il devait y
+monter seize ans plus tard, mais pendant cette période Napoléon avait
+inculqué une telle force aux principes de la Révolution, en les fixant
+dans les coutumes et les lois, que le souverain restauré n’osa pas y
+toucher, ni restituer aux émigrés leurs biens.
+
+Tout autres eussent été les choses avec Louis XVIII succédant
+immédiatement au Directoire. C’est l’absolutisme de l’ancien régime
+qu’il eût ramené avec lui, et pour l’abolir, de nouvelles révolutions
+auraient été nécessaires. On sait qu’une simple tentative de retour au
+passé renversa Charles X.
+
+De la tyrannie de Bonaparte il serait un peu naïf de s’indigner. Sous
+l’ancien régime les Français avaient supporté toutes les tyrannies et la
+République en avait imposé de beaucoup plus dures encore. Le despotisme
+était alors un état normal ne soulevant de protestations, que lorsqu’il
+s’accompagnait de désordre.
+
+Une loi constante de la psychologie des foules nous les montre créant
+l’anarchie, puis recherchant le maître qui les en fera sortir. Bonaparte
+fut ce maître.
+
+
+§ 2.--La nouvelle organisation de la France par le Consulat.
+
+En arrivant au pouvoir, Bonaparte assumait une colossale tâche. Tout
+étant en ruines, il fallait tout refaire. Dès le lendemain du coup
+d’État de Brumaire il rédigea presque seul la Constitution destinée à
+lui donner le pouvoir absolu nécessaire pour réorganiser le pays et
+dominer les factions. En un mois, elle fut terminée.
+
+Cette Constitution, dite de l’an VIII, subsista avec de faibles
+changements, jusqu’à la fin de son règne. Le pouvoir exécutif était
+attribué à trois consuls, dont deux seulement possédaient voix
+consultative. Le premier consul, Bonaparte, se trouvait donc le seul
+maître. Il nommait les ministres, les conseillers d’État, les
+ambassadeurs, les magistrats, les fonctionnaires et décidait de la
+guerre ou de la paix. Il possédait également le pouvoir législatif,
+puisque à lui seul revenait l’initiative des lois soumises ensuite à
+trois Assemblées: le Conseil d’État, le Tribunat et le Corps législatif.
+Une quatrième Assemblée, le Sénat, jouait le rôle assez effacé de
+gardien de la Constitution.
+
+Si despote qu’il fût et surtout le devint, Bonaparte s’entourait
+toujours de conseils avant de prendre la moindre mesure. Le Corps
+législatif ne se montra pas très influent sous son règne, mais il ne
+signait aucun arrêté sans l’avoir discuté avec le Conseil d’État. Ce
+conseil composé des hommes les plus instruits préparait les lois,
+présentées ensuite au Corps législatif, lequel pouvait les juger très
+librement puisque le vote était secret. Présidé par Bonaparte le Conseil
+d’État constituait une sorte de tribunal souverain jugeant même les
+actes des ministres[9].
+
+ [9] Napoléon faisait naturellement souvent triompher sa volonté au
+ Conseil d’État, mais pas toujours. En une circonstance rapportée
+ dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, il fut seul de son avis et
+ accepta celui de la majorité dans les termes suivants: «Messieurs,
+ on prononce ici par la majorité, demeuré seul, je dois céder; mais
+ je déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous
+ m’avez réduit au silence, mais nullement convaincu.»
+
+ Un autre jour, l’Empereur, interrompu trois fois dans l’expression
+ de son opinion, s’adressant à celui qui venait de lui couper la
+ parole, lui dit avec vivacité: «Monsieur, je n’ai point encore fini,
+ je vous prie de me laisser continuer. Après tout, il me semble
+ qu’ici chacun a bien le droit de dire son opinion.»
+
+ ... «L’Empereur, contre l’opinion commune, était si peu absolu et
+ tellement facile avec son Conseil d’État, qu’il lui arriva plus
+ d’une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision
+ prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en
+ particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son
+ opinion personnelle à lui, l’Empereur, avait influé sur la
+ majorité.»
+
+Le nouveau maître avait grande confiance dans son Conseil parce qu’il se
+composait surtout de légistes éminents parlant chacun suivant sa
+spécialité. Il était trop psychologue pour ne pas se méfier extrêmement
+des grandes assemblées incompétentes d’origine populaire, dont le
+funeste rôle lui était apparu pendant toute la durée de la Révolution.
+
+Voulant gouverner pour le peuple, mais jamais avec son concours,
+Bonaparte ne lui accorda aucune part dans le gouvernement, lui réservant
+seulement le droit de voter, une fois pour toutes, pour ou contre
+l’adoption de la nouvelle constitution. Il n’eut recours au suffrage
+universel que dans de rares circonstances. Les membres du Corps
+législatif se recrutaient eux-mêmes et n’étaient pas élus par le peuple.
+
+En créant une Constitution destinée uniquement à fortifier son pouvoir,
+le Premier Consul n’avait pas l’illusion qu’elle servirait à refaire le
+pays. Aussi, en même temps que sa rédaction entreprenait-il la tâche
+énorme de la réorganisation administrative, judiciaire et financière de
+la France. Les différents pouvoirs furent centralisés à Paris. Chaque
+département était dirigé par un préfet assisté d’un conseil général;
+l’arrondissement par un sous-préfet assisté d’un conseil
+d’arrondissement; la commune, par un maire assisté d’un conseil
+municipal. Tous étaient nommés par les ministres, et non par l’élection
+comme sous la République.
+
+Ce système, qui créait l’omnipotence de l’État et une centralisation
+puissante, fut conservé par tous les régimes et subsiste encore
+aujourd’hui. La centralisation étant, malgré ses inconvénients évidents,
+le seul moyen d’éviter les tyrannies locales dans un pays profondément
+divisé s’est toujours maintenue.
+
+Cette organisation, basée sur une connaissance approfondie de l’âme des
+Français, créa immédiatement la tranquillité et l’ordre inconnus depuis
+si longtemps.
+
+Pour achever la pacification des esprits, les proscrits furent rappelés,
+les églises rendues aux fidèles.
+
+Continuant à reconstruire l’édifice, Bonaparte s’occupa également de la
+rédaction d’un code. Sa plus grande partie se composa de coutumes
+empruntées à l’ancien régime. C’était, comme on l’a dit, une sorte de
+«transaction entre le droit nouveau et le droit ancien».
+
+Devant l’œuvre énorme accomplie en si peu de temps par le Premier
+Consul, on comprend que pour la réaliser, il ait d’abord eu besoin d’une
+Constitution lui accordant un absolu pouvoir. Si toutes les mesures avec
+lesquelles il refit la France avaient dû être soumises à des assemblées
+d’avocats, jamais il ne l’eût sortie du désordre.
+
+La Constitution de l’an VIII transformait évidemment la République en
+une monarchie, au moins aussi absolue que celle de droit divin de Louis
+XIV. Étant la seule adaptée aux besoins du moment, elle représentait une
+nécessité psychologique.
+
+
+§ 3.--Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de l’œuvre du
+Consulat.
+
+Toutes les forces extérieures qui agissent sur les hommes: forces
+économiques, historiques, géographiques, etc., se transforment
+finalement en forces psychologiques. Ce sont ces dernières qu’il faut
+connaître pour bien gouverner. Les assemblées révolutionnaires les
+ignorèrent complètement. Bonaparte sut les manier.
+
+Les diverses assemblées, la Convention notamment, se composaient de
+partis en lutte. Napoléon comprit, que pour les dominer, il ne devait
+être l’homme d’aucun d’eux. Sachant très bien que la valeur d’un pays
+est disséminée entre les intelligences supérieures des divers partis, il
+tâcha de les utiliser tous. Ses agents de gouvernement: ministres,
+préfets, magistrats, etc., étaient pris indifféremment parmi les
+libéraux, les royalistes, les jacobins, etc., en tenant compte seulement
+de leurs capacités.
+
+Tout en acceptant la collaboration d’hommes de l’ancien régime,
+Bonaparte eut soin de bien marquer qu’il entendait maintenir les
+principes fondamentaux de la Révolution. Beaucoup de royalistes se
+rallièrent néanmoins au nouveau régime.
+
+Une des œuvres les plus remarquables du Consulat, au point de vue
+psychologique, fut le rétablissement de la paix religieuse. La France
+était beaucoup plus divisée encore par les dissentiments religieux que
+par les dissentiments politiques. La destruction systématique d’une
+partie de la Vendée avait presque complètement terminé la lutte à main
+armée, mais sans pacifier les esprits. Un seul homme, le chef de la
+chrétienté, pouvant favoriser cette pacification Bonaparte n’hésita pas
+à traiter avec lui. Son Concordat fut l’œuvre d’un véritable
+psychologue, sachant que les forces morales ne se combattent pas avec la
+violence et combien il est dangereux de les persécuter. Tout en
+ménageant le clergé, il sut cependant le placer sous sa domination.
+Faisant nommer et rétribuer les évêques par l’État, il en restait le
+maître.
+
+La transaction religieuse de Napoléon avait une portée qui échappe
+encore à nos Jacobins modernes. Aveuglés par leur étroit fanatisme, ils
+n’ont pas compris que détacher l’Église du gouvernement c’est créer un
+État dans l’État et qu’ils se trouveront un jour en présence d’une caste
+redoutable, dirigée par un maître hors de France, et nécessairement
+hostile à la France. Donner à des ennemis la liberté qu’ils ne
+possédaient pas est fort dangereux. Jamais Napoléon, ni même aucun des
+souverains catholiques l’ayant précédé, n’eussent consenti à rendre le
+clergé indépendant de l’État comme il l’est devenu aujourd’hui.
+
+Les difficultés de Bonaparte premier consul dépassèrent beaucoup celles
+qu’il eut à surmonter après son couronnement. Seule sa connaissance
+approfondie des hommes lui permit d’en triompher. Le futur maître était
+loin de l’être encore. Plusieurs départements restaient soulevés. Le
+brigandage persistait, le Midi était ravagé par les luttes de partisans.
+Bonaparte consul avait à manier Talleyrand, Fouché et plusieurs généraux
+se croyant ses égaux. Ses frères eux-mêmes conspiraient contre son
+pouvoir. Napoléon empereur ne rencontra plus aucun parti devant lui,
+alors que comme consul il les avait tous et devait tenir une balance
+égale entre eux. Cette tâche devait être fort difficile, puisque depuis
+un siècle bien peu de gouvernements l’ont réalisée.
+
+La réussite d’une telle entreprise exigeait un très subtil mélange de
+finesse, de fermeté et de diplomatie. Ne se sentant pas encore assez
+puissant, Bonaparte consul prit pour règle, suivant son expression, «de
+gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut l’être». Devenu
+empereur, il lui arriva souvent de les gouverner selon son propre idéal.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes loin aujourd’hui de l’époque où des historiens,
+singulièrement aveugles, et de grands poètes possédant plus de talent
+que de psychologie, s’élevèrent en accents indignés contre le coup
+d’État de Brumaire. Il fallait de profondes illusions pour assurer: «que
+la France était belle au grand soleil de Messidor», et d’autres
+illusions, non moins vives, pour parler de cette période comme le fit
+Victor Hugo. Nous avons vu que le «Crime de Brumaire» eut pour complices
+enthousiastes non seulement le gouvernement lui-même, mais la France
+entière qu’il libérait de l’anarchie.
+
+On peut se demander comment des hommes intelligents jugèrent si mal une
+période de l’histoire pourtant si claire. C’est sans doute parce qu’ils
+voyaient les événements à travers leurs convictions et nous savons
+quelles transformations subit la vérité, pour l’homme confiné dans le
+champ de la croyance. Les faits les plus lumineux s’obscurcissent, et
+l’histoire des événements devient celle de ses rêves.
+
+Le psychologue désireux de comprendre l’époque dont nous venons de
+tracer brièvement l’esquisse ne peut le faire que si, n’étant attaché à
+aucun parti, il se trouve dégagé des passions qui sont l’âme des partis.
+Il n’aura jamais la pensée de récriminer contre un passé créé par tant
+d’impérieuses nécessités. Napoléon, sans doute, nous a coûté fort cher;
+son épopée se termina par deux invasions et nous devions en subir une
+troisième, dont aujourd’hui encore nous supportons les conséquences,
+lorsque le prestige qu’il exerçait du fond du tombeau conduisit sur le
+trône l’héritier de son nom.
+
+Tous ces événements ont un enchaînement contenu dans leurs origines. Ils
+représentent la rançon de ce phénomène capital dans l’évolution d’un
+peuple: un changement d’idéal. L’homme ne put jamais essayer de rompre
+brusquement avec ses aïeux sans bouleverser profondément le cours de son
+histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONSÉQUENCES POLITIQUES DU CONFLIT ENTRE LES TRADITIONS ET LES PRINCIPES
+RÉVOLUTIONNAIRES PENDANT UN SIÈCLE
+
+
+§ 1.--Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires qui se
+sont continués en France.
+
+En étudiant dans un prochain chapitre l’évolution des idées
+révolutionnaires depuis un siècle, nous verrons qu’elles se propagèrent
+assez lentement à travers les diverses couches de la nation pendant plus
+de cinquante ans.
+
+Durant toute cette période, la grande majorité du peuple et de la
+bourgeoisie les repoussa et leur diffusion s’opéra seulement par un
+nombre fort restreint d’apôtres. L’influence en fut cependant suffisante
+pour provoquer, grâce surtout aux fautes des gouvernements, plusieurs
+révolutions. Nous les résumerons après avoir étudié les influences
+psychologiques, qui leur donnèrent naissance.
+
+L’histoire de nos bouleversements politiques depuis un siècle suffirait
+à prouver, si nous l’ignorions encore, que les hommes sont gouvernés par
+leur mentalité beaucoup plus que par les institutions qu’on prétend leur
+imposer.
+
+Nos révolutions successives furent les conséquences des luttes entre
+deux parties de la nation de mentalité différente. L’une religieuse et
+monarchique dominée par de longues influences ancestrales, l’autre
+subissant les mêmes influences, mais leur donnant une forme
+révolutionnaire.
+
+Dès les débuts de la Révolution, la lutte entre mentalités contraires se
+manifesta nettement. Nous avons vu que malgré une répression effroyable,
+les insurrections et les conspirations durèrent jusqu’à la fin du
+Directoire. Elles montrent combien les traditions du passé avaient
+laissé de profondes racines dans l’âme populaire. A un certain moment 60
+départements se révoltèrent contre le régime nouveau et ne furent
+contenus que par des massacres répétés sur une vaste échelle.
+
+Établir une sorte de transaction, entre l’ancien régime et les idées
+nouvelles, représente le plus difficile des problèmes qu’eut à résoudre
+Bonaparte. Il lui fallut trouver des institutions pouvant convenir aux
+deux mentalités qui divisaient la France. Il y réussit, nous l’avons vu,
+par des mesures conciliantes et aussi en habillant de noms nouveaux des
+choses très anciennes.
+
+Son règne est une des rares périodes de notre histoire où l’unité
+mentale de la France fut complète.
+
+Cette unité ne put lui survivre. Dès le lendemain de sa chute, tous les
+anciens partis reparurent et subsistèrent jusqu’à nos jours. Les uns se
+rattachant aux influences traditionnelles, les autres les repoussant
+avec force.
+
+Si ce long conflit s’était exercé entre croyants et indifférents, il
+n’aurait pas duré, car l’indifférence est toujours tolérante, mais la
+lutte eut lieu, en réalité, entre des croyances contraires. L’Église
+laïque prit vite une allure religieuse et son prétendu rationalisme
+devint, surtout aujourd’hui, une forme, à peine atténuée, de l’esprit
+clérical le plus étroit. Or, nous avons constaté qu’aucune conciliation
+n’est possible entre croyances religieuses dissemblables. Les cléricaux
+au pouvoir ne pouvaient donc pas se montrer plus tolérants pour les
+libres penseurs que ne le sont à leur tour, aujourd’hui, ces derniers
+envers eux.
+
+A ces divisions, déterminées par les différences de croyances, se
+superposèrent celles résultant des conceptions politiques dérivées de
+ces croyances.
+
+Beaucoup d’âmes simples crurent pendant longtemps que la véritable
+histoire de France commençait avec l’an I de la République. Ce concept
+rudimentaire disparaît un peu cependant aujourd’hui. Les plus rigides
+révolutionnaires eux-mêmes y renoncent[10] et veulent bien reconnaître
+maintenant que le passé fut autre chose qu’une époque de barbarie noire
+dominée par de basses superstitions.
+
+ [10] On jugera de l’évolution récente des idées sur ce point par le
+ passage suivant d’un discours de M. Jaurès prononcé à la Chambre des
+ Députés: «Les grandeurs d’aujourd’hui sont faites des efforts des
+ siècles passés. La France n’est pas résumée dans un jour ni dans une
+ époque, mais dans la succession de tous ses jours, de toutes ses
+ époques, de tous ses crépuscules, de ses aurores.»
+
+L’origine religieuse de la plupart des croyances politiques en France
+anime leurs adeptes d’une haine inextinguible qui frappe toujours
+d’étonnement les étrangers.
+
+ «Rien n’est plus clair, rien n’est plus certain, écrit M.
+ Barret-Wendell, dans son livre sur la France, que ce fait: non
+ seulement les royalistes, les révolutionnaires et les bonapartistes se
+ sont toujours fait une opposition mortelle, mais même, étant donnée
+ l’ardeur passionnée du caractère français, ils ont toujours eu les uns
+ pour les autres une profonde horreur intellectuelle. Les hommes qui
+ croient posséder la vérité ne peuvent s’empêcher d’affirmer que ceux
+ qui ne pensent pas comme eux sont les suppôts de l’erreur.
+
+ Chaque parti vous dira gravement que les avocats de la cause adverse
+ sont affligés d’une épaisse stupidité ou consciemment malhonnêtes. Et
+ cependant, lorsque vous rencontrez ces derniers, qui vous disent
+ exactement les mêmes choses de leurs détracteurs, vous ne pouvez pas
+ faire autrement que de reconnaître, en toute bonne foi, qu’ils ne sont
+ ni stupides ni malhonnêtes...»
+
+Cette exécration réciproque des croyants de chaque parti, a toujours
+facilité chez nous le renversement des gouvernements et des ministères.
+Les partis en minorité ne refusent jamais de s’allier contre celui
+triomphant. On sait qu’un grand nombre de socialistes révolutionnaires
+n’ont été élus à la Chambre actuelle, que grâce au concours de
+monarchistes, toujours aussi peu intelligents qu’à l’époque de la
+Révolution.
+
+Nos divergences religieuses et politiques ne constituent pas les seules
+causes de dissensions en France. Elles sont entretenues par des hommes
+possédant cette mentalité particulière, précédemment décrite sons le nom
+de mentalité révolutionnaire. Nous avons vu chaque époque présenter
+toujours un certain nombre d’individus prêts à se révolter contre
+l’ordre de choses établi, quel que soit cet ordre, alors même qu’il
+réaliserait tous leurs souhaits.
+
+L’intolérance des partis en France et leur désir de s’emparer du
+pouvoir, sont encore favorisés par cette conviction, si répandue depuis
+la Révolution, que les sociétés peuvent être refaites avec des lois.
+L’État moderne, quel que soit son chef, a hérité, aux yeux des
+multitudes et de leurs meneurs, de la puissance mystique attribuée aux
+anciens rois, alors qu’ils constituaient une incarnation de la volonté
+divine. Le peuple n’est pas seul animé de cette confiance dans la
+puissance du gouvernement. Tous nos législateurs le sont également[11].
+
+ [11] A la suite d’un article que j’avais publié sur les illusions
+ législatives, j’ai reçu d’un de nos éminents hommes politiques
+ actuels, M. le sénateur Boudenoot, une lettre dont j’extrais le
+ passage suivant: «Vingt ans passés à la Chambre et au Sénat m’ont
+ montré combien vous êtes dans le vrai; que de fois j’ai entendu des
+ collègues me dire: «Le gouvernement devrait empêcher ceci, ordonner
+ cela. C’est la faute du gouvernement, etc.» Que voulez-vous, nous
+ avons quatorze siècles d’atavisme monarchique dans le sang.»
+
+Légiférant sans trêve, les politiciens n’arrivent pas à comprendre que
+les institutions étant des effets et non des causes, ne renferment en
+elles-mêmes aucune vertu. Héritiers de la grande illusion
+révolutionnaire, ils ne voient pas que l’homme est créé par un passé
+dont nous sommes impuissants à refaire les bases.
+
+La lutte entre les principes divisant la France, maintenue depuis plus
+d’un siècle, se continuera sans doute longtemps encore et nul ne saurait
+prévoir les nouveaux bouleversements qu’elle pourra engendrer. Sans
+doute, si les Athéniens d’avant notre ère avaient deviné que leurs
+dissensions sociales amèneraient l’asservissement de la Grèce, ils y
+auraient renoncé, mais comment l’eussent-ils prévu? M. Guiraud l’écrit
+justement: «Une génération d’hommes se rend compte très rarement de la
+besogne qu’elle accomplit. Elle prépare l’avenir; mais cet avenir est
+souvent le contraire de ce qu’elle voulait».
+
+
+§ 2.--Résumé des mouvements révolutionnaires en France pendant un
+siècle.
+
+Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires en France
+depuis un siècle venant d’être expliquées, il suffira maintenant de
+présenter un tableau sommaire de nos révolutions successives.
+
+Les souverains coalisés ayant vaincu Napoléon, ramenèrent la France à
+ses anciennes limites et mirent sur le trône Louis XVIII, seul souverain
+alors possible.
+
+Par une charte spéciale, le nouveau roi accepta d’être un monarque
+constitutionnel avec régime représentatif. Il reconnaissait toutes les
+conquêtes de la Révolution: le Code civil, l’égalité devant la loi, la
+liberté des cultes, l’irrévocabilité de la vente des biens nationaux,
+etc. Le droit de suffrage était cependant limité aux contribuables
+payant un certain chiffre d’impôt.
+
+Cette Constitution libérale fut combattue par les ultra-royalistes.
+Anciens émigrés, ils voulaient la restitution des biens nationaux et le
+rétablissement de leurs anciens privilèges.
+
+Craignant qu’une pareille réaction n’entraînât une nouvelle révolution,
+Louis XVIII en fut réduit à dissoudre la Chambre. Les élections ayant
+nommé des députés modérés, il put continuer à gouverner avec les mêmes
+principes, comprenant fort bien que vouloir ramener les Français à
+l’ancien régime, serait les faire s’insurger.
+
+Malheureusement, sa mort, en 1824, porta au trône Charles X, ancien
+comte d’Artois. Très borné, incapable de comprendre le monde nouveau qui
+l’entourait, et se vantant de n’avoir pas modifié ses idées depuis 1789,
+il prépara une série de lois réactionnaires: indemnité d’un milliard aux
+émigrés, loi du sacrilège, rétablissement du droit d’aînesse,
+prépondérance du clergé, etc.
+
+La majorité des députés se montrant chaque jour plus contraire à ses
+projets, il édicta, en 1830, des Ordonnances dissolvant la Chambre,
+supprimant la liberté de la presse et préparant la restauration de
+l’ancien régime.
+
+L’effet fut immédiat. Cet acte autocratique détermina une coalition des
+chefs de tous les partis. Républicains, bonapartistes, royalistes
+libéraux s’unirent pour soulever la population parisienne. Quatre jours
+après la publication des Ordonnances, les insurgés étaient maîtres de la
+capitale et Charles X fuyait vers l’Angleterre.
+
+Les meneurs du mouvement: Thiers, Casimir-Perier, Lafayette, etc.,
+appelèrent à Paris Louis-Philippe, dont le peuple ignorait l’existence,
+et le firent nommer roi des Français.
+
+Placé entre l’indifférence du peuple et l’hostilité de la noblesse,
+restée fidèle à la dynastie légitime, le nouveau roi s’appuya
+principalement sur la bourgeoisie. Une loi électorale ayant réduit les
+électeurs à moins de deux cent mille, cette classe prit une part
+exclusive au gouvernement.
+
+La situation du souverain n’était pas facile. Il avait à lutter
+simultanément contre les légitimistes partisans d’Henri V, petit-fils de
+Charles X; contre les bonapartistes reconnaissant comme chef
+Louis-Napoléon, neveu de l’Empereur, et enfin contre les républicains.
+
+Par leurs sociétés secrètes, analogues aux clubs de la Révolution,
+ceux-ci provoquèrent, de 1830 à 1840, de nombreuses émeutes, d’ailleurs
+facilement réprimées.
+
+De leur côté, les légitimistes et les cléricaux ne cessaient pas leurs
+intrigues. La duchesse de Berry, mère d’Henri V, essaya vainement de
+soulever la Vendée. Quant au clergé, ses exigences finirent par le
+rendre si intolérable qu’une insurrection éclata, au cours de laquelle
+l’archevêché de Paris fut dévasté.
+
+Les républicains ne constituaient pas un parti bien dangereux, parce que
+la Chambre était avec le roi dans sa lutte contre eux. Le ministre
+Guizot, partisan d’un pouvoir énergique, déclarait deux choses
+indispensables pour gouverner: «La raison et le canon.» Le célèbre homme
+d’État s’illusionnait sûrement un peu sur le rôle de la raison.
+
+Malgré ce «gouvernement fort» qui, en réalité, ne l’était guère, les
+républicains, les socialistes surtout, continuaient à s’agiter. Un des
+plus influents, Louis Blanc, prétendait imposer au gouvernement le
+devoir de procurer du travail à tous les citoyens. Le parti catholique,
+dirigé par Lacordaire et Montalembert, s’unissait aux socialistes--comme
+aujourd’hui en Belgique--pour combattre le gouvernement.
+
+Une campagne en faveur de la réforme électorale aboutit, en 1848, à une
+nouvelle émeute, qui renversa par surprise Louis-Philippe.
+
+Sa chute était beaucoup moins justifiable que celle de Charles X. On
+avait bien peu de chose à lui reprocher. Il se méfiait sans doute du
+suffrage universel, mais la Révolution française s’en était plus d’une
+fois autant méfiée. Louis-Philippe n’étant pas comme le Directoire un
+gouvernement absolu, n’aurait pu, ainsi que ce dernier, casser à volonté
+à les élections gênantes.
+
+Un gouvernement provisoire s’installa à l’Hôtel de Ville pour remplacer
+le monarque renversé. Il proclama la République, établit le suffrage
+universel et décréta que le peuple allait procéder à l’élection d’une
+Assemblée nationale, composée de neuf cents membres.
+
+Dès le début de son existence, le gouvernement se trouva, lui aussi, en
+butte à des manœuvres socialistes et à des émeutes.
+
+On vit alors se manifester de nouveau les phénomènes psychologiques
+observés pendant la première Révolution. Il se forma des clubs dont les
+meneurs lançaient de temps en temps le peuple sur l’Assemblée, pour des
+motifs quelconques généralement dénués du moindre bon sens: obliger, par
+exemple, le gouvernement à soutenir une insurrection en Pologne, etc.
+
+Dans l’espoir de satisfaire les socialistes, chaque jour plus exigeants
+et bruyants, l’Assemblée organisa des ateliers nationaux où les ouvriers
+étaient occupés à divers travaux. On y compta 100.000 hommes coûtant
+plus d’un million par semaine à l’État. Leur prétention d’être payés
+sans travailler obligea l’Assemblée à la fermeture des ateliers.
+
+Cette mesure fut l’origine d’une formidable insurrection. 50.000
+ouvriers se révoltèrent. L’Assemblée, terrifiée, confia tous les
+pouvoirs exécutifs au général Cavaignac. Pendant la bataille livrée aux
+émeutiers durant quatre jours, trois généraux et l’archevêque de Paris
+périrent. 3.000 prisonniers furent déportés, par décret de l’Assemblée,
+en Algérie. Le socialisme révolutionnaire se trouva, du même coup,
+anéanti pour cinquante ans.
+
+Ces événements firent tomber la rente de 116 à 50 francs. Les affaires
+étaient suspendues. Les paysans, qui se croyaient menacés par les
+socialistes, et les bourgeois, dont l’Assemblée avait augmenté de moitié
+les impôts, se tournèrent contre la République, et quand Louis-Napoléon
+promit de rétablir l’ordre, il se vit accueillir avec enthousiasme.
+Candidat au titre de président de la République qui, d’après la nouvelle
+Constitution, devait être élu par l’universalité des citoyens, il fut
+nommé par cinq millions et demi de suffrages.
+
+Bientôt en conflit avec la Chambre, le prince se décida à un coup
+d’État. L’Assemblée fut dissoute, 30.000 personnes arrêtées 10.000
+déportées, une centaine de députés exilés.
+
+Ce coup d’État, bien que sommaire, fut cependant très favorablement
+accepté puisque, soumis à un plébiscite, il obtint sept millions et demi
+de suffrages sur huit millions de votants.
+
+Le 2 décembre 1852, Napoléon se faisait nommer empereur par une majorité
+plus élevée encore. L’horreur qu’inspirait à la généralité des Français
+les démagogues et les socialistes avait restauré l’Empire.
+
+Dans la première partie de son existence, il constitua un régime absolu
+et, pendant la dernière, un régime libéral. Après dix-huit ans de règne,
+l’empereur se vit renversé par la révolution du 4 septembre 1870, à la
+suite de sa capitulation à Sedan.
+
+Depuis cette époque, les mouvements révolutionnaires ont été rares; le
+seul important fut la révolution de mars 1871, qui provoqua l’incendie
+d’une partie des monuments de Paris et l’exécution d’environ 20.000
+insurgés.
+
+A la suite de la guerre de 1870, les électeurs qui, au milieu de tant de
+désastres, ne voyaient plus vers qui se retourner, envoyèrent à
+l’Assemblée Constituante des députés en grande partie légitimistes et
+orléanistes. Ne pouvant s’entendre pour rétablir une monarchie, ils
+nommèrent M. Thiers président de la République, puis le remplacèrent par
+le maréchal de Mac-Mahon. En 1876, de nouvelles élections envoyèrent à
+la Chambre, ainsi qu’à toutes les suivantes, une majorité républicaine.
+
+Les diverses assemblées qui se succédèrent depuis cette époque se
+fractionnèrent toujours en partis nombreux provoquant d’innombrables
+changements ministériels.
+
+Ce fut cependant grâce à l’équilibre résultant de cette division des
+partis que depuis quarante ans nous avons joui d’une tranquillité
+relative. Quatre présidents de la République ont pu être renversés sans
+révolution et des émeutes, telles que celles du Midi et de la Champagne,
+n’entraînèrent pas de graves conséquences.
+
+Un grand mouvement populaire, en 1888, faillit cependant renverser la
+République, au profit du général Boulanger, mais elle s’est maintenue,
+et a triomphé des attaques de tous les partis.
+
+Diverses raisons contribuent au maintien de la République actuelle.
+D’abord les factions qui se combattent ne sont pas assez fortes pour
+qu’une seule puisse écraser les autres. En second lieu, le chef de
+l’État étant purement décoratif et ne possédant aucune puissance, il est
+impossible de lui attribuer les maux dont on souffre et d’assurer que
+les choses changeraient en le renversant. Enfin, le pouvoir se trouvant
+éparpillé entre des milliers de mains, les responsabilités se trouvent
+si disséminées qu’il serait bien difficile de savoir à qui s’en prendre.
+On renverse un tyran, mais que faire contre une foule de petites
+tyrannies anonymes?
+
+S’il fallait résumer d’un mot la grande transformation opérée en France
+par un siècle d’émeutes et de révolutions, on pourrait dire qu’elle fut
+de remplacer des tyrannies individuelles facilement renversables et,
+conséquemment assez faibles, par des tyrannies collectives très fortes,
+difficiles à détruire. Chez les peuples avides d’égalité et habitués à
+rendre leurs gouvernements responsables de tous les événements, la
+tyrannie individuelle paraît insupportable alors qu’une tyrannie
+collective se supporte aisément, bien que généralement beaucoup plus
+dure.
+
+L’extension de la tyrannie Étatiste a donc été le résultat final de nos
+diverses révolutions, la caractéristique commune à tous les régimes qui
+se sont succédé en France. Cette forme de tyrannie peut être considérée
+comme un idéal de race, puisque nos bouleversements successifs n’ont
+fait que la fortifier. L’Étatisme est le véritable régime politique des
+peuples latins, le seul ralliant tous les suffrages. Les autres formes
+de gouvernement République, Monarchie, Empire, représentent de vaines
+étiquettes, d’impuissantes ombres.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES PROGRÈS DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES DEPUIS LA RÉVOLUTION
+
+
+§ 1.--Lente propagation des idées démocratiques après la Révolution.
+
+Les idées violemment incrustées dans les esprits agissent pendant
+plusieurs générations. Celles issues de la Révolution française ne
+dérogèrent pas à cette loi.
+
+Si la durée de la Révolution française comme gouvernement fut très
+courte, l’influence de ses principes fut au contraire très longue.
+Devenus une croyance à forme religieuse, ils modifièrent profondément
+l’orientation des sentiments et des idées de plusieurs générations.
+
+Malgré quelques intermittences, la Révolution française s’est continuée
+et se prolonge encore. Le rôle de Napoléon ne se borna pas à bouleverser
+le monde, changer la carte de l’Europe et renouveler les exploits
+d’Alexandre. Le droit nouveau des peuples créé par la Révolution, fixé
+par lui dans les institutions et les codes exerça partout une action
+profonde. L’œuvre militaire du conquérant s’effondra très vite, mais les
+principes révolutionnaires qu’il contribua à propager lui survécurent.
+
+Les restaurations diverses qui succédèrent à l’Empire firent un peu
+oublier d’abord les principes de la Révolution. Nous les avons vus
+pendant cinquante ans, se répandre assez lentement. On pourrait même
+dire que le peuple en avait perdu le souvenir. Seule l’action d’un petit
+nombre de théoriciens maintint leur influence. Héritiers de l’esprit
+simpliste des jacobins, admettant comme eux que les sociétés se refont
+de toutes pièces avec des lois, et persuadés que l’Empire n’avait fait
+qu’interrompre l’œuvre révolutionnaire, ils voulaient la reprendre.
+
+En attendant de pouvoir la recommencer, ils essayaient d’en propager les
+principes par leurs écrits. Fidèles imitateurs des hommes de la
+Révolution, ils ne se préoccupèrent jamais de savoir si leurs projets de
+réformes cadraient avec la nature humaine. Eux aussi bâtissaient une
+société chimérique pour un homme idéal et restaient persuadés que
+l’application de leurs rêves régénérerait le genre humain.
+
+Dénués de pouvoir pour construire, les théoriciens de tous les âges
+furent toujours très aptes à détruire. Napoléon assurait à Sainte-Hélène
+que «s’il existait une monarchie de granit, les idéalités des
+théoriciens suffiraient pour la réduire en poudre.»
+
+Parmi cette pléiade de rêveurs, tels que Saint-Simon, Fourier, Pierre
+Leroux, Louis Blanc, Quinet, etc., on voit seulement Auguste Comte
+comprendre que la transformation des idées et des mœurs doit précéder
+les réorganisations politiques.
+
+Loin de favoriser la diffusion des idées démocratiques, les projets de
+réforme des théoriciens de cette époque ne firent qu’en ralentir la
+marche. Le socialisme communiste, forme sous laquelle plusieurs d’entre
+eux prétendaient faire renaître la Révolution, eut pour résultat final
+d’effrayer la bourgeoisie et même les classes laborieuses. Nous avons
+déjà fait remarquer que la crainte de leurs idées fut une des
+principales causes du rétablissement de l’Empire.
+
+Si aucune des élucubrations chimériques des écrivains politiques de la
+première moitié du XIXe siècle ne mérite d’être discutée, il est
+cependant intéressant de les parcourir pour constater le rôle joué alors
+par des préoccupations religieuses et morales fort dédaignées
+aujourd’hui. Persuadés qu’une société nouvelle ne pourrait, pas plus que
+les anciennes, s’édifier sans croyances religieuses et morales, les
+réformateurs étaient toujours préoccupés d’en fonder.
+
+Sur quoi s’appuyer pour les créer? Sur la raison évidemment. Avec elle,
+on fabrique des machines compliquées, pourquoi ne confectionnerait-on
+pas aussi bien une religion et une morale, choses plus simples en
+apparence? Pas un ne soupçonna que jamais les croyances religieuses ou
+morales n’eurent la logique rationnelle pour base. Auguste Comte
+lui-même ne l’entrevit pas davantage. On sait qu’il fonda une religion
+dite positive comptant encore une demi-douzaine d’adeptes. Les savants
+devaient y former un clergé dirigé par un pape nouveau remplaçant le
+pape catholique.
+
+Toutes ces conceptions, politiques, religieuses ou morales des
+théoriciens, n’eurent, je le répète, d’autres résultats que de détourner
+pendant longtemps les multitudes des principes démocratiques.
+
+Si ces derniers finirent cependant par prendre une grande extension, ce
+ne fut pas à cause des théoriciens mais parce que des conditions
+nouvelles d’existence avaient pris naissance. Grâce aux découvertes de
+la science, l’industrie s’était développée et avait amené la création
+d’immenses usines. Les nécessités économiques dominant de plus en plus
+les volontés des gouvernements et des peuples, finirent par créer un
+terrain favorable à l’extension du socialisme et surtout du
+syndicalisme, formes actuelles des idées démocratiques.
+
+
+§ 2.--Destinée inégale des trois principes fondamentaux de la
+Révolution.
+
+L’héritage de la Révolution est contenu tout entier dans sa devise
+liberté, égalité, fraternité. Le principe d’égalité exerça, nous l’avons
+dit déjà, une grande influence, mais les deux autres ne partagèrent pas
+le même sort.
+
+Bien que le sens de ces termes semble assez clair, ils furent compris de
+façons très diverses, suivant le temps et les hommes. On sait que
+l’interprétation différente des mêmes mots par des êtres de mentalité
+dissemblable a été l’une des plus fréquentes causes des luttes
+historiques.
+
+Pour le Conventionnel, la liberté signifiait uniquement l’exercice sans
+entrave de son despotisme. Pour un jeune intellectuel moderne, le même
+mot synthétise l’affranchissement de tout respect à l’égard de ce qui le
+gêne: traditions, lois, supériorités, etc. Pour les Jacobins politiques
+actuels, la liberté consiste surtout dans le droit de persécuter leurs
+adversaires.
+
+Si les orateurs politiques parlent encore quelquefois de liberté dans
+leurs discours, ils ont généralement renoncé à évoquer la fraternité.
+C’est la lutte des classes, et non leur rapprochement, qu’ils enseignent
+aujourd’hui. Jamais haine plus profonde ne divisa les diverses couches
+sociales et les partis politiques qui les mènent.
+
+Mais pendant que la liberté devenait fort incertaine et que la
+fraternité s’évanouissait complètement, le principe d’égalité ne faisait
+que grandir. Il survécut à tous les bouleversements politiques dont la
+France fut le siège pendant un siècle et prit un tel développement que
+notre vie politique et sociale, nos lois, nos mœurs, nos coutumes ont,
+au moins en théorie, ce principe pour base. Il constitue le véritable
+legs de la Révolution. Le besoin d’égalité, non pas seulement devant la
+loi, mais dans les situations et les fortunes, est le pivot même de la
+dernière évolution démocratique: le socialisme. Ce besoin est si
+puissant qu’il se répand partout bien qu’en contradiction avec toutes
+les lois biologiques et économiques. C’est une phase nouvelle de cette
+lutte ininterrompue des sentiments contre la raison, où la raison
+triomphe si rarement.
+
+
+§ 3.--La démocratie des intellectuels et la démocratie populaire.
+
+Toutes les idées ayant jusqu’ici bouleversé le monde furent soumises à
+ces deux lois: évoluer lentement, changer complètement de sens suivant
+les mentalités qui les reçoivent.
+
+Une doctrine est comparable à un être vivant. Elle ne subsiste qu’en se
+transformant. Les livres restant nécessairement muets sur ces
+variations, la phase des choses qu’ils stabilisent n’est que du passé.
+Ils ne reflètent pas l’image de la vie, mais celle de la mort. L’exposé
+écrit d’une doctrine représente souvent le côté le plus négligeable de
+cette doctrine.
+
+J’ai montré dans un autre ouvrage comment se modifient les institutions,
+les langues et les arts en passant d’un peuple à un autre, et combien
+les lois de ces transformations diffèrent de ce que disent les livres.
+Je n’y fais allusion maintenant qu’afin d’expliquer pourquoi dans
+l’étude des idées démocratiques nous nous occupons si peu du texte des
+doctrines et recherchons seulement les éléments psychologiques dont
+elles constituent le vêtement, puis les réactions provoquées chez les
+diverses catégories d’hommes les ayant acceptées.
+
+Modifiée rapidement par des êtres de mentalités différentes, la théorie
+primitive n’est bientôt plus qu’une étiquette désignant des choses très
+dissemblables.
+
+Applicables aux croyances religieuses, ces principes le sont également
+aux croyances politiques. Quand on parle de démocratie, par exemple, il
+convient de rechercher ce que signifie ce mot chez divers peuples, et de
+s’enquérir également si, chez un même peuple, il n’y aurait pas une
+grande différence entre la démocratie des intellectuels et la démocratie
+populaire.
+
+En nous bornant à considérer maintenant ce dernier point, nous
+constaterons facilement que les idées démocratiques des livres et des
+journaux sont de pures théories de lettrés ignorées par le peuple et à
+l’application desquelles d’ailleurs il n’aurait rien à gagner. Si
+l’ouvrier possède le droit théorique de franchir les barrières, le
+séparant des classes dirigeantes par toute une série de concours et
+d’examens, ses chances d’y parvenir sont bien faibles.
+
+La démocratie des lettrés n’a d’autre but que de créer une sélection où
+se recrute exclusivement la classe dirigeante. Je ne verrais rien à y
+redire si cette sélection était réelle. Elle constituerait alors
+l’application de la maxime de Napoléon: «La vraie marche d’un
+gouvernement est d’employer l’aristocratie, mais avec les formes de la
+démocratie.»
+
+Malheureusement, la démocratie des intellectuels conduit simplement à
+remplacer le droit divin des rois par le droit divin d’une petite
+oligarchie trop souvent tyrannique et bornée. Ce n’est pas en déplaçant
+une tyrannie qu’on crée une liberté.
+
+La démocratie populaire n’a nullement pour but, comme la précédente, de
+fabriquer des dirigeants. Dominée tout entière par l’esprit d’égalité et
+le désir d’améliorer le sort des travailleurs, elle repousse la notion
+de fraternité et ne manifeste aucun souci de la liberté. Un gouvernement
+n’est concevable par elle que sous la forme autocratique. On le voit,
+non seulement par l’histoire nous montrant depuis la Révolution tous les
+gouvernements despotiques vigoureusement acclamés, mais surtout, par la
+façon autocratique dont les syndicats ouvriers sont conduits.
+
+Cette distinction profonde, entre la démocratie des lettrés et la
+démocratie populaire, apparaît beaucoup plus claire aux ouvriers qu’aux
+intellectuels. Rien n’étant commun entre leurs mentalités, les premiers
+et les seconds ne parlent pas la même langue. Les syndicalistes
+proclament aujourd’hui avec force qu’aucune alliance ne serait possible
+entre eux et les politiciens de la bourgeoisie. L’affirmation est
+rigoureusement exacte.
+
+Il en fut toujours ainsi et c’est sans doute pourquoi la démocratie
+populaire, de Platon à nos jours, n’a jamais été défendue par de grands
+penseurs.
+
+Ce fait a beaucoup frappé Émile Faguet: «Presque tous les penseurs du
+XIXe siècle, dit-il, n’ont pas été démocrates. Quand j’écrivais mes
+_Politiques et moralistes du XIXe siècle_, c’était mon désespoir. Je
+n’en trouverai donc pas un qui soit démocrate; j’en voudrais bien
+trouver un pour que je puisse poser d’après lui la doctrine
+démocratique.»
+
+L’éminent écrivain en eût certainement trouvé beaucoup chez les
+politiciens professionnels, mais ces derniers appartiennent rarement à
+la catégorie des penseurs.
+
+
+§ 4.--Les inégalités naturelles et l’égalisation démocratique.
+
+La difficulté de concilier l’égalisation démocratique et les inégalités
+naturelles constitue un des plus difficiles problèmes de l’heure
+présente. Nous connaissons les souhaits de la démocratie. Voyons ce que
+la nature répond à ses vœux.
+
+Les idées démocratiques qui ébranlèrent si souvent le monde, depuis les
+âges héroïques de la Grèce jusqu’aux temps modernes, se heurtèrent
+toujours aux inégalités naturelles. Bien rares les observateurs ayant
+soutenu avec Helvétius que l’inégalité entre les hommes est créée par
+l’éducation.
+
+En fait la nature ne connaît pas l’égalité. Elle répartit différemment
+génie, beauté, santé, vigueur, intelligence et toutes les qualités
+conférant à leurs possesseurs une supériorité sur leurs semblables.
+
+Aucune théorie ne pouvant changer ces différences, les doctrines
+démocratiques resteront confinées dans les mots, jusqu’au jour où les
+lois de l’hérédité consentiront à unifier les capacités des hommes.
+
+Pouvons-nous supposer que les sociétés arriveront à établir
+artificiellement l’égalisation refusée par la nature?
+
+Quelques théoriciens admirent pendant longtemps que l’éducation pourrait
+créer un nivellement général. De nombreuses années d’expériences ont
+montré la profondeur de cette illusion.
+
+Il ne serait cependant pas impossible, que le socialisme triomphant pût
+établir pendant quelque temps l’égalité, en éliminant rigoureusement
+tous les individus supérieurs. On peut facilement prévoir ce que
+deviendrait un peuple ayant supprimé ses élites, alors qu’il serait
+entouré d’autres nations progressant par leurs élites.
+
+Non seulement la nature ne connaît pas l’égalité, mais depuis l’origine
+des âges elle a toujours réalisé ses progrès par des différenciations
+successives, c’est-à-dire des inégalités croissantes. Elles seules
+pouvaient élever l’obscure cellule des temps géologiques, aux êtres
+supérieurs dont les inventions devaient changer la face du globe.
+
+Le même phénomène s’observe dans les sociétés. Les formes de démocratie
+qui sélectionnent les éléments élevés des classes populaires, ont pour
+résultat final la création d’une aristocratie intellectuelle,
+conséquence contraire au rêve des purs théoriciens: rabaisser tous les
+éléments supérieurs d’une société, au niveau de ses éléments inférieurs.
+
+A côté des lois naturelles, hostiles aux théories égalitaires, figurent
+aussi les conditions du progrès moderne. La science et l’industrie
+exigeant des efforts intellectuels de plus en plus considérables, les
+inégalités mentales et les différences de condition sociale qu’elles
+font naître ne peuvent que s’accentuer.
+
+On assiste ainsi à ce phénomène frappant: à mesure que les lois et les
+institutions veulent niveler les individus, les progrès de la
+civilisation tendent à les différencier davantage. Du paysan au baron
+féodal la distance intellectuelle était faible, de l’ouvrier à
+l’ingénieur, elle est immense et grandit sans cesse.
+
+La capacité étant devenue le principal facteur du progrès, les capables
+de chaque classe s’élèvent alors que les médiocres restent stationnaires
+ou descendent. Que pourraient des lois sur d’aussi inévitables
+nécessités?
+
+En vain les incapables prétendraient-ils qu’étant le nombre, ils sont la
+force. Privés des cerveaux supérieurs dont les recherches profitent à
+tous les travailleurs, ces derniers tomberaient vite dans la misère et
+l’anarchie.
+
+Le rôle capital des élites dans les civilisations modernes apparaît trop
+évident pour avoir besoin d’être démontré. Nations civilisées et peuples
+barbares, renfermant une même moyenne d’unités médiocres, la vraie
+supériorité des premières provient uniquement de l’élite qu’elles
+contiennent. Les États-Unis l’ont si bien compris, qu’ils interdisent
+l’accès de leur territoire aux ouvriers chinois, dont la capacité est
+identique à celle des ouvriers américains, et qui travaillant à des prix
+inférieurs, faisaient une concurrence redoutable à ces derniers.
+
+Malgré ces évidences, on voit s’accentuer chaque jour l’antagonisme
+entre la multitude et les élites. A aucune époque, les élites ne furent
+plus nécessaires, jamais cependant elles ne furent aussi difficilement
+supportées.
+
+Un des plus solides fondements du socialisme est la haine intense des
+élites. Ses adeptes oublient toujours que les progrès scientifiques,
+artistiques, industriels créant la force d’un pays et la prospérité de
+millions de travailleurs, sont uniquement dus à un petit nombre de
+cerveaux supérieurs.
+
+Si l’ouvrier gagne trois fois plus aujourd’hui qu’il y a cent ans et
+jouit de commodités alors inconnues à de grands seigneurs, il le doit
+uniquement à des élites.
+
+Supposons le socialisme universellement accepté par miracle il y a un
+siècle. Le risque, la spéculation, l’initiative, en un mot, tous les
+stimulants de l’activité humaine ayant été supprimés, aucun progrès
+n’aurait pu naître et l’ouvrier serait resté aussi pauvre. On eût
+simplement établi cette égalité dans la misère rêvée par la jalousie et
+l’envie d’une foule d’esprits médiocres. Ce n’est pas pour donner
+satisfaction à un idéal aussi bas que l’humanité renoncera jamais aux
+progrès de la civilisation.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES CONSÉQUENCES DE L’ÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE
+
+
+§ 1.--Influence exercée sur l’Évolution sociale par des théories
+dépourvues de valeur rationnelle.
+
+Nous venons de voir que les lois naturelles ne s’accordent pas avec les
+aspirations démocratiques. Nous savons aussi qu’une telle constatation
+n’eut jamais d’influence sur des doctrines fixées dans les âmes. L’homme
+conduit par une croyance ne se préoccupe pas de sa valeur réelle.
+
+Le philosophe qui étudie cette croyance doit évidemment en discuter le
+contenu rationnel, mais se préoccuper surtout de son influence sur les
+esprits.
+
+Appliquée à l’interprétation de toutes les grandes croyances de
+l’histoire, l’importance de cette distinction apparaît immédiatement.
+Jupiter, Moloch, Vichnou, Allah et tant d’autres divinités, furent sans
+doute au point de vue rationnel de simples illusions, et cependant leur
+rôle dans la vie des peuples fut considérable.
+
+La même distinction est applicable aux croyances qui dominèrent le Moyen
+Age et courbèrent des milliers d’hommes au pied des autels. Très
+illusoires, également, elles exercèrent néanmoins une action tout aussi
+profonde que si elles avaient correspondu à des réalités.
+
+Pour qui en douterait, il n’y aurait qu’à comparer la domination de
+l’Empire romain et celle de l’Église. La première très tangible, très
+réelle, n’impliquait aucune illusion. La seconde, tout en n’ayant que
+des bases chimériques, fut cependant aussi puissante. Grâce à elle,
+pendant la longue nuit du Moyen Age, des peuples demi-barbares acquirent
+ces freins sociaux et cette âme nationale sans lesquels il n’est pas de
+civilisation.
+
+Le pouvoir possédé par l’Église prouve encore que la puissance de
+certaines illusions est assez grande pour créer, au moins momentanément,
+des sentiments aussi contraires à l’intérêt de l’individu qu’à celui des
+sociétés, tels la vie monastique, le désir du martyr, les croisades, les
+guerres de religion, etc.
+
+L’application aux idées démocratiques et socialistes des considérations
+précédentes, montre qu’il importe assez peu que ces idées n’aient aucune
+base défendable. Elles impressionnent les âmes, cela suffit. Leurs
+conséquences peuvent devenir très funestes, mais nous n’y pouvons rien.
+
+Les apôtres des nouvelles doctrines ont bien tort en vérité de se donner
+tant de mal pour trouver un fondement rationnel à leurs aspirations. Ils
+convaincront toujours beaucoup plus en se bornant à des affirmations et
+en faisant germer des espérances. Leur vraie force réside dans la
+mentalité religieuse inhérente au cœur de l’homme et qui, dans la suite
+des âges, n’a fait que changer d’objet.
+
+Nous examinerons donc au point de vue philosophique seulement diverses
+conséquences de l’évolution démocratique dont nous voyons s’accélérer le
+cours. Nous disions à propos de l’Église au Moyen-Age qu’elle eut le
+pouvoir d’agir profondément sur la mentalité des hommes. En constatant
+certains résultats des doctrines démocratiques, nous allons voir que la
+puissance actuelle de ces dernières n’est pas moindre.
+
+
+§ 2.--L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances
+démocratiques.
+
+Les générations modernes n’ont pas hérité seulement des principes
+révolutionnaires, mais aussi de la mentalité spéciale qui les fit
+triompher.
+
+Décrivant cette mentalité, lorsque nous avons étudié l’esprit jacobin,
+nous avons vu qu’elle prétend toujours imposer par la force des
+illusions considérées comme des vérités. L’esprit jacobin a fini par
+devenir si général en France et dans les pays latins, qu’il a gagné tous
+les partis politiques, y compris les plus conservateurs. La bourgeoisie
+en est très imprégnée et le peuple davantage encore.
+
+Cette extension de l’esprit jacobin a eu pour résultat que les
+conceptions politiques, les institutions et les lois tendent toujours à
+s’imposer par la violence. C’est ainsi que le syndicalisme, pacifique et
+méthodique dans d’autres pays, a aussitôt pris dans le nôtre des allures
+intransigeantes et anarchiques, se traduisant sous forme d’émeutes, de
+sabotages et d’incendies.
+
+Non réprimé par des gouvernements craintifs, l’esprit jacobin produit de
+funestes ravages dans les cerveaux de capacité médiocre. Au récent
+congrès des cheminots, le tiers des délégués vota pour l’approbation du
+sabotage et un des secrétaires du congrès commença son discours en
+disant: «Je me permets d’envoyer à tous les saboteurs mon salut
+fraternel et toute mon admiration».
+
+Cette mentalité générale engendre une anarchie croissante. Si la France
+ne se trouve pas en état de révolution permanente, c’est, je l’ai déjà
+fait remarquer plus haut, que tous les partis la divisant se font à peu
+près équilibre. Ils sont animés d’une haine mortelle les uns à l’égard
+des autres, mais aucun d’eux n’est assez fort pour asservir ses rivaux.
+
+L’intolérance jacobine se répand tellement que les gouvernants eux-mêmes
+emploient sans scrupules les procédés les plus révolutionnaires à
+l’égard de leurs ennemis, persécutant avec violence, jusqu’à les
+dépouiller de leurs biens, les partis leur faisant la moindre
+opposition. Nos gouvernants se conduisent aujourd’hui comme les anciens
+conquérants. Le vaincu n’a rien à espérer du vainqueur.
+
+Loin d’être spéciale aux classes populaires, l’intolérance s’observe
+donc également dans les classes dirigeantes. Michelet avait remarqué
+depuis longtemps que les violences des lettrés sont parfois plus
+intenses que celles du peuple. Sans doute ils ne brisent pas les
+réverbères, mais sont facilement disposés à faire casser les têtes. Les
+pires violences de la Révolution furent commises par des bourgeois
+lettrés, professeurs, avocats, etc., possesseurs de cette instruction
+classique que l’on suppose adoucir les mœurs.
+
+Elle ne les a pas plus adoucies aujourd’hui qu’à cette époque. On s’en
+rend compte en parcourant ces journaux avancés dont les rédacteurs se
+recrutent surtout parmi des professeurs de l’Université.
+
+Leurs livres sont aussi violents que leurs articles et l’on se demande
+vraiment comment peuvent se former, chez ces favorisés du sort, de
+telles provisions de haine.
+
+On les croirait difficilement s’ils assuraient qu’un intense besoin
+d’altruisme les dévore. On admettra plus aisément, qu’à côté d’une
+mentalité religieuse étroite, l’espoir d’être remarqués par les
+puissants du jour, ou de se créer une popularité productive, sont les
+seules explications possibles des violences affichées dans leurs écrits
+de propagande.
+
+J’ai déjà cité, dans un de mes précédents ouvrages, les passages du
+livre d’un professeur au Collège de France, où l’auteur excite le peuple
+à s’emparer des richesses de la bourgeoisie qu’il invective furieusement
+et suis arrivé à la conclusion, qu’une révolution nouvelle recruterait
+facilement chez les auteurs de ces élucubrations, les Marat, les
+Robespierre et les Carrier dont elle aurait besoin.
+
+La religion jacobine--surtout sous sa forme socialiste--a sur les
+esprits de faible envergure toute la puissance des anciens dieux.
+Aveuglés par leur foi ils croient avoir la raison pour guide et sont
+dirigés uniquement par leurs passions et leurs rêves.
+
+L’évolution des idées démocratiques a donc entraîné, en dehors des
+actions politiques déjà marquées, des conséquences considérables sur la
+mentalité des hommes modernes.
+
+Si les anciens dogmes religieux ont épuisé depuis longtemps leur
+contenu, les théories démocratiques sont loin d’avoir épuisé le leur et
+nous en voyons chaque jour s’étendre la floraison. Une des principales a
+été la haine générale des supériorités.
+
+Cette haine de ce qui dépasse le niveau moyen, par la situation sociale,
+la fortune ou l’intelligence est générale aujourd’hui dans toutes les
+classes, de l’ouvrier aux couches les plus élevées de la bourgeoisie.
+Elle a pour résultats: l’envie, le dénigrement, le besoin d’attaquer, de
+railler, de persécuter, de prêter à toute action des bas motifs, de se
+refuser à croire à la probité, au désintéressement, à l’intelligence.
+
+Les conversations, aussi bien dans le peuple que chez les hommes
+instruits, sont empreintes de ce besoin d’avilir et d’abaisser. Les plus
+grands morts eux-mêmes n’échappent pas à ce sentiment. Jamais on
+n’écrivit autant de livres pour déprécier le mérite d’hommes célèbres,
+considérés jadis comme le plus précieux patrimoine d’un pays.
+
+L’envie et la haine semblent avoir été de tout temps inséparables des
+théories démocratiques, mais l’extension de ces sentiments n’avait
+jamais été aussi grande qu’aujourd’hui. Elle frappe tous les
+observateurs.
+
+ «Il y a un bas instinct démagogique, écrit M. Bourdeau, sans aucune
+ aspiration morale, qui rêve de rabaisser l’humanité au plus bas niveau
+ et pour lequel toute supériorité, même de culture, est une offense à
+ la société... c’est ce sentiment d’ignoble égalité qui animait les
+ bourreaux jacobins lorsqu’ils faisaient tomber les têtes d’un
+ Lavoisier et d’un Chénier.»
+
+Cette haine des supériorités, élément le plus sûr des progrès actuels du
+socialisme, n’est pas la seule caractéristique de l’esprit nouveau créé
+par les idées démocratiques.
+
+D’autres conséquences, quoique indirectes, ne sont pas moins profondes.
+Tels par exemple les progrès de l’étatisme, la diminution de l’influence
+et du pouvoir de la bourgeoisie, l’action grandissante des financiers,
+la lutte des classes, l’évanouissement des vieilles contraintes sociales
+et l’abaissement de la moralité.
+
+Tous ces effets se manifestent par une insubordination et une anarchie
+générales. Le fils se révolte contre son père, l’employé contre son
+patron, le soldat contre ses officiers. Le mécontentement, la haine et
+l’envie règnent aujourd’hui partout.
+
+Un mouvement social qui continue, est forcément comme en mécanique un
+mouvement qui s’accélère. Nous verrons donc grandir encore les résultats
+de cette mentalité. Ils se traduisent de temps en temps par des
+incidents dont la gravité augmente tous les jours: grève des cheminots,
+grève des postiers, explosions de cuirassés et bien d’autres encore. A
+propos de la destruction de la _Liberté_ qui coûta plus de cinquante
+millions et fit périr en une minute deux cents personnes, un ancien
+ministre de la Marine, M. de Lanessan, s’exprimait de la façon suivante:
+
+ «Le mal qui ronge notre flotte est le même qui dévore notre armée, nos
+ administrations publiques, nos services publics, notre parlementarisme
+ et notre régime gouvernemental, notre société tout entière. Ce mal,
+ c’est l’anarchie, c’est-à-dire un tel désordre des esprits et des
+ choses que rien ne se fait comme la raison voudrait que ce fût fait et
+ que nul homme ne se comporte comme son devoir professionnel ou moral
+ exigerait qu’il se comportât.»
+
+Et au sujet de la même catastrophe de la _Liberté_, survenue après celle
+de l’_Iéna_, M. Félix Roussel, dans un discours prononcé comme président
+du Conseil municipal de Paris, disait:
+
+ «Les causes du mal ne sont pas spéciales à notre marine. Ce mal est
+ plus général et porte un triple nom: l’irresponsabilité,
+ l’indiscipline et l’anarchie.»
+
+Ces citations, constatant des faits que personne n’ignore, montrent les
+plus solides défenseurs du régime républicain reconnaissant eux-mêmes
+les progrès de notre désorganisation sociale[12]. Chacun la voit, tout
+en ayant conscience de son impuissance à rien y changer. Ils résultent
+en effet d’influences mentales dont le pouvoir est supérieur à celui de
+nos volontés.
+
+ [12] Ce désordre est le même dans toutes les administrations. On en
+ trouvera des exemples intéressants dans un rapport de M. Dausset au
+ Conseil municipal:
+
+ «Le service de la voie publique, dit-il, qui devrait être avant tout
+ un service d’exécution rapide, est au contraire le prototype de
+ l’administration routinière, paperassière et bureaucratique,
+ possédant les hommes et l’argent et gaspillant les hommes et
+ l’argent dans des besognes souvent inutiles, faute d’ordre,
+ d’initiative et de méthode, et, pour tout dire d’un mot,
+ d’organisation.»
+
+ Parlant ensuite des directeurs de service qui opèrent chacun à sa
+ guise et suivent leur fantaisie, il ajoute:
+
+ «Ces grands chefs s’ignorent complètement; ils préparent leurs
+ projets et les exécutent sans connaître ceux du voisin; il n’y a
+ personne au-dessus d’eux pour grouper les travaux et les
+ coordonner.» Et c’est pourquoi une même rue est éventrée, réparée,
+ puis éventrée de nouveau à quelques jours d’intervalle parce que les
+ services des eaux, du gaz, des égouts, de l’électricité, qui se
+ jalousent, ne cherchent jamais à se mettre d’accord. Cette anarchie
+ et cette indiscipline coûtent naturellement des sommes énormes, et
+ une industrie privée qui opérerait de la même façon arriverait vite
+ à la faillite.
+
+
+§ 3.--Le suffrage universel et ses élus.
+
+Parmi les dogmes de la démocratie, le plus fondamental peut-être, celui
+qui séduit particulièrement, est le suffrage universel. Il donne aux
+masses la notion d’égalité, puisqu’au moins pendant un instant, riches
+et pauvres, savants et ignorants sont égaux devant l’urne électorale. Le
+ministre y coudoie le dernier de ses serviteurs, et durant cette brève
+minute, la puissance de l’un est identique à celle de l’autre.
+
+Tous les gouvernements, y compris ceux de la Révolution, ont redouté le
+suffrage universel. De prime abord, en effet, il soulève bien des
+objections. L’idée que la multitude puisse choisir utilement les hommes
+capables de gouverner, que des individus de moralité médiocre, de
+connaissances faibles, d’esprit borné, possèdent, par le fait seul de
+leur nombre, une aptitude sûre à juger les candidats proposés à leur
+choix, semble assez choquante.
+
+Au point de vue rationnel, le suffrage du nombre sera un peu justifié en
+disant avec Pascal: «La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle
+est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir; cependant c’est
+l’avis des moins habiles...»
+
+Le suffrage universel ne pouvant être remplacé, dans les temps modernes,
+par aucune autre institution, il faut bien l’accepter et tacher de s’y
+adapter. Inutile par conséquent de protester contre lui et répéter,
+après la reine Marie-Caroline à l’époque de sa lutte contre Napoléon:
+«Rien de plus affreux que de gouverner les hommes dans ce siècle éclairé
+où chaque cordonnier raisonne et déraisonne sur le gouvernement!»
+
+A vrai dire, les objections ne sont pas toujours aussi fortes qu’elles
+le paraissent. Les lois de la psychologie des foules étant admises, il
+reste fort douteux que le suffrage restreint donnerait un choix d’hommes
+bien supérieur à celui obtenu par le suffrage universel.
+
+Ces mêmes lois psychologiques montrent aussi que le suffrage dit
+universel est en réalité une pure fiction. La foule, sauf dans des cas
+bien rares, n’a d’autre opinion que celle de ses meneurs. Le suffrage
+universel représente donc en réalité le plus restreint des suffrages.
+
+Là justement réside sois vrai danger. Le suffrage universel se montre
+dangereux surtout par les meneurs qui en sont maîtres, créatures de
+petits comités locaux, analogues aux clubs de la Révolution. Le meneur
+briguant un mandat est choisi par eux.
+
+Une fois nommé, il exerce un pouvoir local absolu, à la condition de
+satisfaire les intérêts de ses comités. Devant cette nécessité,
+l’intérêt général du pays disparaît à peu près totalement aux yeux de
+l’élu.
+
+Naturellement, les comités ayant besoin de serviteurs dociles, ne
+choisissent pas pour cette besogne des individus doués d’une
+intelligence élevée, ni surtout d’une moralité très haute. Il leur faut
+des hommes sans caractère, sans situation sociale, et toujours dociles.
+
+Par suite de ces nécessités, la servilité de l’élu à l’égard des petits
+groupes qui le patronnent et sans lesquels il ne serait rien, est
+complète. Il dira et votera tout ce qu’exigeront ses comités. Son idéal
+politique peut se condenser dans cette brève formule: obéir pour durer.
+
+Exceptionnellement et seulement lorsqu’elles possèdent par leur nom,
+leur situation ou leur fortune un grand prestige, des personnalités
+supérieures arrivent à s’imposer aux votes populaires en surmontant la
+tyrannie des minorités audacieuses constituant les petits comités
+locaux.
+
+Les pays démocratiques comme le nôtre ne sont donc gouvernés qu’en
+apparence par le suffrage universel. Pour cette raison se votent tant de
+lois n’intéressant le peuple en aucune façon, et que jamais il n’a
+réclamées. Tels le rachat des lignes de l’Ouest, les lois sur les
+congrégations, etc. Ces absurdes manifestations traduisirent simplement
+les exigences de petits comités locaux fanatiques, imposées aux députés
+choisis par eux.
+
+On se rend compte de l’influence de ces comités en voyant des députés
+modérés obligés de patronner des anarchistes saboteurs d’arsenaux, de
+s’allier avec des antimilitaristes, en un mot d’obéir aux pires
+exigences pour assurer leur réélection. Les volontés des plus bas
+éléments de la démocratie ont ainsi créé chez les élus, une moralité et
+des mœurs qu’il serait difficile de ne pas juger très basses. Le
+politicien est l’homme des places publiques, et comme le dit Nietzsche:
+
+ «Où commence la place publique, commence aussi le bruit des grands
+ comédiens, et le bourdonnement des mouches venimeuses... Le comédien
+ croit toujours à ce qui lui fait obtenir ses meilleurs effets, ce qui
+ pousse les gens à croire à lui-même. Demain il aura une foi nouvelle,
+ et après demain une foi plus nouvelle encore... Tout ce qui est grand,
+ se passe loin de la place publique et de la gloire.»
+
+
+§ 4.--Le besoin de réformes.
+
+Le besoin de réformes imposées brusquement à coups de décrets, est une
+des conceptions les plus funestes de l’esprit jacobin, un des
+redoutables legs de la Révolution. Il figure parmi les facteurs
+principaux de tous nos bouleversements depuis un siècle.
+
+Une des raisons psychologiques de cette soif incessante de réformes
+tient à la difficulté de déterminer les motifs réels des maux dont on se
+plaint. Le besoin d’explication crée des causes fictives fort simples.
+Simples aussi alors apparaissent les remèdes.
+
+Depuis quarante ans nous n’avons pas cessé de faire des réformes, dont
+chacune est une petite révolution. Malgré elles, ou plutôt à cause
+d’elles, nous sommes un des peuples de l’Europe ayant le moins évolué.
+
+On juge de la lenteur réelle de notre évolution, en comparant l’un à
+l’autre chez diverses nations, les principaux éléments de la vie sociale
+commerce, industrie, etc. Les progrès de divers peuples, les Allemands
+notamment, apparaissent alors immenses, tandis que les nôtres sont
+restés fort lents.
+
+Notre organisation administrative, industrielle et commerciale, a
+considérablement vieilli et ne se montre plus à la hauteur des besoins
+nouveaux. Notre industrie est peu prospère, notre marine marchande
+périclite. Même dans nos propres colonies nous ne pouvons soutenir la
+concurrence avec l’étranger, malgré des subventions pécuniaires énormes
+accordées par l’État. M. Cruppi, ancien ministre du Commerce, a insisté
+sur ce triste effondrement dans un livre récent. Suivant l’erreur
+générale, il croit facile de remédier à ces infériorités avec de
+nouveaux règlements.
+
+Tous les politiciens partagent la même opinion et c’est pourquoi nous
+progressons si peu. Chaque parti est persuadé qu’avec des réformes, on
+peut remédier à tous les maux. Cette conviction les conduit à des luttes
+qui font de la France un des pays les plus divisés de l’univers et les
+plus en proie à l’anarchie.
+
+Personne n’y comprend encore que les individus et leurs méthodes, et non
+les règlements, déterminent la valeur d’un peuple. Les réformes
+efficaces ne sont pas les réformes révolutionnaires mais les petites
+améliorations de chaque jour accumulées par le temps. Les grands
+changements sociaux se font, comme les transformations géologiques,
+grâce à l’addition journalière de minimes causes. L’histoire économique
+de l’Allemagne depuis quarante ans, prouve d’une façon frappante la
+justesse de cette loi.
+
+Bien des événements importants paraissant dépendre un peu du hasard, les
+batailles par exemple, sont eux-mêmes soumis à cette loi de
+l’accumulation des petites causes. Sans doute la lutte décisive est
+quelquefois terminée en moins d’un jour, mais il fallut de minutieux
+efforts lentement accumulés pour préparer le succès. Nous en avons fait
+la dure expérience en 1870 et les Russes la firent de leur côté plus
+tard. Une demi-heure à peine fut nécessaire à l’amiral Togo pour
+anéantir la flotte russe à la bataille de Tsoushima, qui décida
+définitivement du sort du Japon, mais des milliers de petites influences
+lointaines déterminèrent ce succès. Des causes non moins nombreuses
+engendrèrent la défaite des Russes: une bureaucratie aussi compliquée
+que la nôtre et aussi irresponsable, un matériel lamentable, bien que
+payé au poids de l’or, un régime de pots-de-vin à tous les degrés de la
+hiérarchie et l’indifférence générale pour l’intérêt du pays.
+
+Malheureusement les progrès de détail, qui font par leur total la
+grandeur d’une nation, étant peu visibles, ne produisent aucune
+impression sur le public, et ne peuvent servir les intérêts électoraux
+des politiciens. Ces derniers s’en désintéressent donc complètement et
+laissent s’accumuler, dans les pays soumis à leurs influences, les
+petites désorganisations successives dont se composent les grandes
+décadences.
+
+
+§ 5.--Les distinctions sociales dans les démocraties et les idées
+démocratiques dans divers pays.
+
+A l’époque où les hommes étaient divisés en castes, et différenciés
+surtout par la naissance, les distinctions sociales se trouvaient
+généralement acceptées comme conséquences d’une loi naturelle
+inéluctable.
+
+Dès que les anciennes divisions sociales furent détruites, les
+distinctions de classes apparurent artificielles et cessèrent pour cette
+raison d’être tolérées.
+
+Le besoin d’égalité étant théorique, on a vu se développer très vite
+chez les peuples démocratiques, la création d’inégalités artificielles
+permettant à leurs possesseurs de se constituer une suprématie bien
+visible. A aucune époque, la soif de titres et de décorations ne fut
+aussi répandue qu’aujourd’hui.
+
+Dans les pays réellement démocratiques, comme les États-Unis, titres et
+décorations n’exercent pas grand prestige et la fortune seule y crée les
+distinctions. C’est assez exceptionnellement qu’on y voit des jeunes
+filles millionnaires s’allier aux anciens noms de l’aristocratie
+européenne. Elles emploient instinctivement alors, le seul moyen
+permettant à une race trop jeune d’acquérir le passé nécessaire pour
+stabiliser son armature morale.
+
+Mais d’une façon générale, l’aristocratie que nous voyons naître en
+Amérique ne s’est pas du tout fondée sur les titres et les décorations.
+Purement financière, elle ne provoque pas beaucoup de jalousie parce que
+chacun espère réussir à en faire partie un jour.
+
+Lorsque dans son livre sur la démocratie en Amérique, Tocqueville
+signalait l’aspiration générale vers l’égalité, il ignorait que
+l’égalité prévue aboutirait à une classification des hommes, fondée
+exclusivement sur le nombre de dollars possédé par eux. Nulle autre
+n’existe aux États-Unis, et il en sera sans doute un jour de même en
+Europe.
+
+Actuellement, rien ne permet de considérer la France comme un pays
+démocratique, autrement que dans les mots et ici apparaît la nécessité
+de rechercher, ainsi que nous le disions plus haut, les idées diverses
+qu’abrite, suivant les pays, le mot démocratie.
+
+De nations vraiment démocratiques on ne peut guère citer que
+l’Angleterre et l’Amérique. La démocratie s’y présente sous des formes
+différentes mais on y observe les mêmes principes, notamment une
+parfaite tolérance pour toutes les opinions. Les persécutions
+religieuses y sont inconnues. Les supériorités réelles se manifestent
+facilement dans les diverses professions, chacun pouvant y accéder à
+tout âge, dès qu’il possède les capacités nécessaires. Aucune barrière
+ne vient limiter l’essor individuel.
+
+Dans de tels pays les hommes se croient égaux parce que tous ont la
+notion qu’ils sont libres d’atteindre les mêmes sommets. L’ouvrier sait
+pouvoir devenir contre-maître, puis ingénieur. Obligé de commencer par
+les échelons inférieurs, au lieu de débuter comme en France par les
+échelons supérieurs, l’ingénieur ne se suppose pas d’une autre essence
+que le reste des hommes. Il en est de même dans toutes les professions.
+C’est pourquoi les haines de classes, si intenses chez nous, sont peu
+développées en Angleterre et en Amérique.
+
+En France, la démocratie ne se pratique guère que dans les discours. Un
+système de concours et d’examens qu’il faut subir pendant la jeunesse,
+ferme rigoureusement l’entrée des carrières et crée des classes ennemies
+séparées.
+
+Les démocraties latines sont donc restées purement théoriques.
+L’absolutisme étatiste y a remplacé l’absolutisme monarchique mais ne se
+montre pas moins dur. L’aristocratie de la fortune s’est substituée à
+celle de la naissance et ses privilèges ne sont pas moindres.
+
+Monarchie et démocratie diffèrent beaucoup plus d’ailleurs dans la forme
+que dans le fond. C’est seulement la variable mentalité des hommes qui
+différencie leurs effets. Toutes les discussions sur les divers régimes
+sont sans intérêt car ils ne détiennent en eux-mêmes aucune vertu
+spéciale. Leur valeur dépendra toujours de celle des hommes gouvernés.
+Un peuple réalise un grand progrès quand il découvre que la somme des
+efforts personnels de chacun, et non les gouvernements, détermine le
+rang d’une nation dans le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES FORMES NOUVELLES DES CROYANCES DÉMOCRATIQUES
+
+
+§ 1.--Les luttes entre le capital et le travail.
+
+Pendant que nos législateurs réforment et légifèrent au hasard,
+l’évolution naturelle du monde poursuit lentement son cours. Des
+intérêts nouveaux surgissent, les concurrences économiques entre peuples
+grandissent, les classes ouvrières s’agitent et l’on voit naître de
+toutes parts des problèmes redoutables que les harangues des politiciens
+ne sauraient résoudre.
+
+Parmi ces nouveaux problèmes, un des plus compliqués sera celui des
+conflits ouvriers, résultant de la lutte entre le capital et le travail.
+Même dans les pays traditionnels comme l’Angleterre, elle devient
+violente. Les ouvriers cessent de respecter les contrats collectifs, qui
+constituaient autrefois leurs chartes, les grèves sont déclarées pour
+des motifs insignifiants, le chômage et le paupérisme atteignent des
+chiffres inquiétants.
+
+En Amérique, ces grèves avaient même fini par entraver toutes les
+industries, mais l’excès du mal a créé le remède. Depuis dix ans
+environ, les chefs d’industrie ont organisé de grandes fédérations
+patronales devenues assez puissantes pour imposer aux ouvriers des
+procédures d’arbitrage.
+
+Le problème ouvrier se complique en France de l’intervention de nombreux
+travailleurs étrangers rendue nécessaire par la stagnation de notre
+population[13]. Une pareille stagnation aura également pour conséquences
+de rendre difficile la lutte avec des rivaux dont le sol ne pourra
+bientôt plus nourrir les habitants et qui, suivant une des plus vieilles
+lois de l’histoire, envahiront nécessairement les pays moins peuplés.
+
+ [13] Population des grandes puissances:
+
+ 1789 1906
+ Russie 28 millions. 129 millions.
+ Allemagne 28 -- 57 --
+ Autriche 18 -- 44 --
+ Angleterre 12 -- 40 --
+ France 26 -- 39 --
+
+Ces conflits entre ouvriers et patrons d’un même pays seront rendus plus
+âpres encore par la lutte économique, grandissante entre les Asiatiques
+à besoins très faibles, pouvant par conséquent produire des objets
+manufacturés à prix fort bas, et les Européens à besoins très forts.
+J’en signalai l’importance il y a plus de vingt-cinq ans. Le général
+Hamilton, ancien attaché militaire à l’armée japonaise, et qui avait
+fort bien prévu avant le début des hostilités la victoire des Japonais,
+écrit dans un travail reproduit par le général Langlois, ce qui suit:
+
+ «Le Chinois, tel que je l’ai vu en Mandchourie, est capable de
+ détruire le type actuel du travailleur de race blanche. Il le chassera
+ de la surface de la terre. Les socialistes, prêchant l’égalité devant
+ le travail, sont loin de penser à quel résultat pratique les
+ mèneraient leurs théories. La destinée de la race blanche est-elle
+ donc de disparaître à la longue? A mon humble avis, cette destinée
+ dépend d’une seule chose: Aurons-nous, oui ou non, le bon sens de
+ fermer l’oreille aux discours qui présentent la guerre et la
+ préparation à la guerre comme un mal inutile?
+
+ J’estime que les ouvriers doivent choisir. Étant donnée la
+ constitution actuelle du monde, il faut qu’ils cultivent chez leurs
+ enfants l’idéal militaire et qu’ils acceptent de bon cœur les épreuves
+ et les charges qu’entraîne le militarisme ou qu’ils entament une lutte
+ cruelle pour la vie contre une main-d’œuvre rivale dont le succès ne
+ fait aucun doute. Pour refuser aux Asiatiques le droit d’émigrer,
+ d’abaisser les salaires par la concurrence et de vivre parmi nous,
+ nous ne disposons que d’un moyen, qui est l’épée. Si les Américains et
+ les Européens oublient que leur situation privilégiée ne tient qu’à la
+ force de leurs armes, l’Asie aura bientôt pris sa revanche.»
+
+On sait qu’en Amérique, les invasions chinoise et japonaise sont
+devenues, par suite de la concurrence faite aux ouvriers de race
+blanche, une calamité nationale. En Europe, l’invasion commence, mais
+n’a pas encore pris une grande extension. Cependant les émigrés chinois
+forment déjà d’importantes colonies dans certaines villes: Londres,
+Cardiff, Liverpool, etc. Ils y ont provoqué plusieurs émeutes, parce que
+travaillant à vil prix, leur apparition fait aussitôt baisser les
+salaires.
+
+Mais ces problèmes appartiennent à l’avenir, et ceux du présent sont
+assez inquiétants pour qu’il soit inutile maintenant de se préoccuper
+des autres.
+
+
+§ 2.--L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement syndicaliste.
+
+Le plus important des problèmes démocratiques actuels résultera
+peut-être de l’évolution récente de la classe ouvrière, engendrée par le
+mouvement syndicaliste.
+
+L’agrégat d’intérêts similaires constituant le syndicalisme, a pris
+rapidement un développement tellement immense dans tous les pays, qu’on
+peut le dire mondial. Certaines corporations possèdent des budgets
+comparables à ceux de petits États. On a cité des ligues allemandes
+ayant encaissé 81 millions de cotisations.
+
+L’extension de ce mouvement ouvrier dans tous les pays montre qu’il
+n’est pas comme le socialisme, un rêve d’utopistes, mais la conséquence
+de nécessités économiques. Par son but, ses moyens d’action, ses
+tendances, le syndicalisme ne présente d’ailleurs aucune espèce de
+parenté avec le socialisme. L’ayant suffisamment expliqué dans ma
+_Psychologie politique_, il suffira de rappeler en quelques mots la
+différence des deux doctrines.
+
+Le socialisme veut s’emparer de toutes les industries et les faire gérer
+par l’État qui en répartirait également les produits entre les citoyens.
+Le syndicalisme prétend, au contraire, éliminer entièrement
+l’intervention de l’État et diviser la société en petits groupes
+professionnels se gouvernant eux-mêmes.
+
+Bien que méprisés des syndicalistes et violemment combattus par eux, les
+socialistes s’appliquent à dissimuler ce conflit, mais il est vite
+devenu trop visible pour rester inaperçu. L’influence politique, encore
+possédée par ces derniers, leur échappera bientôt.
+
+Si le syndicalisme grandit partout aux dépens du socialisme, c’est, je
+le répète, que ce mouvement corporatif, quoique renouvelé du passé,
+synthétise certains besoins nés de la spécialisation de l’industrie
+moderne.
+
+Nous le voyons en effet se manifester dans les milieux les plus divers.
+Un France, son succès n’a pas encore été aussi grand qu’ailleurs. Ayant
+pris la forme révolutionnaire rappelée plus haut, il est tombé, au moins
+provisoirement, dans la main d’anarchistes se souciant aussi peu du
+syndicalisme que d’une organisation quelconque et utilisant simplement
+la nouvelle doctrine pour tâcher de détruire la société actuelle.
+Socialistes, syndicalistes et anarchistes, quoique dirigés par des
+conceptions entièrement différentes, collaborent ainsi au même but
+final: la suppression violente des classes dirigeantes et le pillage de
+leurs richesses.
+
+Les doctrines syndicalistes ne dérivent en aucune façon des principes de
+la Révolution. Sur plusieurs points ils leur sont même entièrement
+contraires. Le syndicalisme représente, en effet, un retour à certaines
+formes d’organisation collective voisines des corporations proscrites
+par la Révolution. Il constitue aussi une de ces fédérations condamnées
+par elle. Il repousse enfin entièrement la centralisation étatiste
+qu’elle avait établie.
+
+Des principes démocratiques: liberté, égalité, fraternité, le
+syndicalisme n’a nul souci. Les syndicats exigent de leurs membres une
+discipline absolue, éliminant toute liberté.
+
+N’étant pas encore assez forts pour se tyranniser réciproquement, les
+syndicats professent les uns à l’égard des autres des sentiments qu’on
+peut à la rigueur qualifier de fraternité. Mais le jour où ils seront
+suffisamment puissants, leurs intérêts contraires entreront
+nécessairement en lutte, comme pendant la période syndicaliste des
+anciennes républiques italiennes: Florence et Sienne par exemple. La
+fraternité de l’heure présente sera vite oubliée, et l’égalité remplacée
+par le despotisme des syndicats devenus prépondérants.
+
+Un tel avenir semble prochain. Le nouveau pouvoir grandit très vite et
+trouve devant lui des gouvernements désarmés ne se défendant que par la
+soumission à toutes ses exigences. Moyen détestable, bon tout au plus
+pour la minute présente, et qui charge lourdement l’avenir.
+
+Ce fut pourtant à cette pauvre ressource qu’eut recours récemment le
+gouvernement anglais dans sa lutte contre le syndicat des mineurs qui
+menaçait de suspendre la vie industrielle de l’Angleterre. Le syndicat
+exigeait pour ses adhérents un salaire minimum sans qu’ils dussent
+s’engager à fournir un minimum de travail.
+
+Bien qu’une telle exigence fût inadmissible, le gouvernement accepta de
+proposer au Parlement une loi pour la sanctionner. On méditera utilement
+les graves paroles prononcées à ce sujet par M. Balfour devant la
+Chambre des Communes:
+
+ «Le pays n’a jamais eu, dans son histoire si longue et si mouvementée,
+ à faire face à un danger de cette nature et de cette importance.
+
+ Le spectacle nous est donné, étrange et sinistre, d’une simple
+ organisation menaçant de paralyser, paralysant dans une large mesure,
+ le commerce et les manufactures d’une communauté qui vit du commerce
+ et des manufactures.
+
+ Le pouvoir que possèdent les mineurs est dans l’état actuel de la loi
+ presque sans bornes. Ayons-nous jamais rien connu de pareil? Vit-on
+ jamais baron féodal exerçant semblable tyrannie? Y a-t-il jamais eu
+ trust américain se servant des droits qu’il tient de la loi avec un
+ pareil mépris de l’intérêt général? Le point de perfection même auquel
+ nous avons porté nos lois, notre organisation sociale, les rapports
+ mutuels des différentes industries et professions, nous exposent, plus
+ que nos prédécesseurs des âges plus rudes, au grave péril qui menace
+ en ce moment la société... Nous assistons à l’heure actuelle à la
+ première manifestation de puissance d’éléments qui, si on n’y prend
+ garde, submergeront la société tout entière... L’attitude du
+ gouvernement en cédant aux injonctions des mineurs donne quelque
+ apparence de réalité à la victoire de ceux qui se dressent contre la
+ société.»
+
+
+§ 3.--Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se
+transforment progressivement en gouvernements de castes administratives.
+
+L’anarchie et les luttes sociales issues des idées démocratiques
+conduisent aujourd’hui certains gouvernements à une évolution imprévue
+qui finira par ne plus leur laisser qu’un pouvoir nominal. Cette
+évolution, dont nous allons indiquer sommairement les effets, s’est
+faite spontanément, sous l’influence de ces nécessités impérieuses qui
+demeurent les grandes régulatrices des choses.
+
+Les élus du suffrage universel forment aujourd’hui le gouvernement des
+pays démocratiques. Ils votent les lois, nomment et renversent les
+ministres choisis dans leur sein et provisoirement chargés du pouvoir
+exécutif. Ces ministres changent naturellement fort souvent, puisqu’un
+vote suffit pour les remplacer. Ceux qui leur succèdent, appartenant à
+un parti différent, gouvernent d’après d’autres principes que leurs
+prédécesseurs.
+
+Il semblerait au premier abord qu’un pays tiraillé entre des influences
+si diverses ne puisse avoir ni stabilité, ni continuité. Cependant,
+malgré toutes ces conditions d’instabilité, un gouvernement démocratique
+comme le nôtre fonctionne avec assez de régularité. Comment expliquer un
+tel phénomène?
+
+Son interprétation, très simple, résulte de ce fait que les ministres
+qui ont l’air de gouverner gouvernent, en réalité, fort peu. Très limité
+et très circonscrit, leur pouvoir ne s’exerce guère que dans des
+discours peu écoutés et dans quelques mesures désorganisatrices.
+
+Mais derrière cette autorité superficielle de ministres, sans force et
+sans durée, jouets de toutes les exigences des politiciens, fonctionne
+dans l’ombre un pouvoir anonyme dont la puissance ne fait que grandir:
+celui des administrations. Possédant des traditions, une hiérarchie et
+de la continuité, elles ont une force contre laquelle les ministres se
+reconnaissent vite incapables de lutter[14]. La responsabilité est
+tellement divisée dans la machine administrative, qu’un ministre ne peut
+jamais trouver devant lui de personnalités importantes. Contre ses
+volontés momentanées se dresse un réseau de règlements, de coutumes et
+d’arrêts qu’on lui objecte aussitôt et qu’il connaît trop mal pour oser
+les enfreindre.
+
+ [14] L’impuissance des ministres dans leurs ministères a été très bien
+ marquée par l’un d’eux, M. Cruppi, dans un livre récent. Les plus
+ énergiques volontés du ministre étant immédiatement paralysées par
+ ses bureaux, il renonce promptement à lutter contre eux.
+
+Cette diminution de l’autorité des gouvernements démocratiques ne peut
+que progresser. Une des lois les plus constantes de l’histoire et sur
+laquelle je suis revenu déjà, est qu’aussitôt qu’une classe quelconque
+noblesse, clergé, armée ou peuple, devient prépondérante, elle tend
+rapidement à asservir les autres. Telles les armées romaines qui
+finirent par nommer et renverser les empereurs, tel le clergé contre
+lequel les rois eurent jadis tant de peine à lutter, tels les États
+Généraux qui au moment de la Révolution absorbèrent bientôt tous les
+pouvoirs et remplacèrent la monarchie.
+
+La caste des fonctionnaires est destinée à fournir une nouvelle preuve
+de l’exactitude de cette loi. Devenue prépondérante, elle commence déjà
+à parler très haut, menace et en arrive aux grèves, comme celle des
+postiers, suivie bientôt de celle des employés des chemins de fer du
+gouvernement. Le pouvoir administratif forme ainsi un petit État dans le
+grand État, et si son évolution actuelle continue il constituera bientôt
+le seul pouvoir réel. En régime socialiste, il n’y en aurait pas
+d’autres. Toutes nos révolutions auront eu ainsi pour résultat final de
+faire descendre les pouvoirs, du trône des rois, dans la caste
+irresponsable, anonyme et despotique des commis.
+
+ * * * * *
+
+Pressentir l’issue de tous les conflits qui menacent d’assombrir nos
+destinées est impossible. Il faut rester aussi loin du pessimisme que de
+l’optimisme, et se dire que la nécessité finit toujours par équilibrer
+les choses. Le monde poursuit sa marche sans s’occuper de nos discours
+et tôt ou tard nous parvenons à nous adapter aux variations du milieu
+qui nous entoure. La difficulté est d’y arriver sans trop de
+frottements, et surtout de résister aux conceptions chimériques des
+rêveurs. Toujours impuissants à réorganiser le monde, ils le
+bouleversèrent plusieurs fois.
+
+Athènes, Rome, Florence, et bien d’autres cités, qui rayonnèrent jadis
+dans l’histoire, furent victimes de ces théoriciens redoutables. Les
+résultats de leur influence ont toujours été les mêmes: anarchie,
+dictature et décadence.
+
+Ce n’est pas aux nombreux Catilina modernes que de telles leçons
+pourraient servir. Ils ne voient pas encore que les mouvements déchaînés
+par leurs ambitions menacent de les submerger. Tous ces utopistes ont
+fait surgir d’irréalisables espérances dans l’âme des foules, excité
+leurs appétits et sapé les digues, lentement édifiées par les siècles,
+pour les contenir.
+
+La lutte des aveugles multitudes contre les élites est une des
+continuités de l’histoire, et le triomphe des souverainetés populaires
+sans contrepoids, a déjà marqué la fin de plus d’une civilisation.
+L’élite crée, la plèbe détruit. Dès que faiblit la première, la seconde
+commence sa pernicieuse action.
+
+Les grandes civilisations n’ont pu prospérer qu’en sachant dominer leurs
+éléments inférieurs. Ce n’est pas en Grèce seulement, que l’anarchie, la
+dictature, les invasions et finalement la perte de l’indépendance,
+devinrent les conséquences du despotisme démocratique. La tyrannie
+individuelle naquit toujours de la tyrannie collective. Elle termina le
+premier cycle de la grandeur de Rome. Les Barbares achevèrent le
+dernier.
+
+
+
+
+CONCLUSIONS
+
+
+Les principales révolutions qui ont remué l’histoire ont été étudiées
+dans ce volume. Mais nous nous sommes attaché surtout à la plus
+importante de toutes, à celle qui bouleversa l’Europe pendant vingt ans
+et dont les échos retentissent encore.
+
+La Révolution française est une mine inépuisable de documents
+psychologiques. Aucune période de la vie de l’humanité ne présente
+pareille série d’expériences accumulées en un temps si court.
+
+A chaque page de ce grand drame, nous avons trouvé de nombreuses
+applications des principes exposés dans nos divers ouvrages, sur l’âme
+transitoire des foules et sur l’âme permanente des peuples, sur l’action
+des croyances, sur le rôle des influences mystiques, affectives et
+collectives, sur le conflit des diverses formes de logique.
+
+Les assemblées révolutionnaires justifient toutes les lois connues de la
+psychologie des foules. Impulsives et craintives, elles sont dominées
+par un petit nombre de meneurs et agissent le plus souvent en sens
+contraire des volontés individuelles de leurs membres.
+
+Royaliste la Constituante détruit l’ancienne monarchie, humanitaire la
+Législative laisse s’accomplir les massacres de Septembre, pacifiste
+elle jette la France dans des guerres redoutables.
+
+Contradictions semblables pendant la Convention. L’immense majorité de
+ses membres repoussait les violences. Philosophes sentimentaux ils
+exaltaient l’égalité, la fraternité, la liberté et aboutirent cependant
+au plus effroyable despotisme.
+
+Mêmes contradictions enfin pendant le Directoire. Très modérées d’abord
+dans leurs intentions, les assemblées ne vécurent pourtant que de coups
+d’État sanguinaires sous ce régime. Elles désiraient rétablir la paix
+religieuse et finirent par envoyer dans les bagnes des milliers de
+prêtres. Elles voulaient réparer les ruines dont la France était
+couverte et ne réussirent qu’à en accumuler d’autres.
+
+Il y eut donc toujours opposition complète entre les volontés
+individuelles des hommes de la période révolutionnaire et les actes des
+Assemblées dont ils faisaient partie.
+
+C’est qu’en réalité, ils obéissaient à des forces invisibles dont ils
+n’étaient pas maîtres. Croyant agir au nom de la raison pure, ils
+subissaient des influences mystiques, affectives et collectives
+incompréhensibles pour eux et que nous commençons seulement à discerner
+aujourd’hui.
+
+ * * * * *
+
+L’intelligence a progressé dans le cours des âges et ouvert à l’homme
+des horizons merveilleux, alors que le caractère, véritable fondement de
+son âme et sûr moteur de ses activités, n’a guère changé. Bouleversé un
+instant, il reparaît toujours. La nature humaine doit donc être acceptée
+telle qu’elle est.
+
+Les fondateurs de la Révolution ne s’y résignèrent pas. Pour la première
+fois depuis les débuts de l’humanité ils tentèrent de transformer les
+hommes et les sociétés au nom de la raison.
+
+Jamais entreprise ne fut abordée avec de pareils éléments de succès. Les
+théoriciens prétendant la réaliser eurent entre les mains une autorité
+supérieure à celle de tous les despotes.
+
+Et pourtant, malgré ce pouvoir, malgré les succès des armées, malgré des
+lois draconiennes, malgré des coups d’État répétés, la Révolution ne fit
+qu’accumuler des ruines et aboutir à une dictature.
+
+Un tel essai n’était pas inutile, puisque les expériences sont
+nécessaires pour instruire les peuples. Sans la Révolution il eût été
+difficile de prouver que la raison pure ne permet pas de changer les
+hommes et par conséquent qu’une société ne se rebâtit jamais à la
+volonté des législateurs, si absolue soit leur puissance.
+
+ * * * * *
+
+Commencée par la bourgeoisie à son profit, la Révolution devint vite un
+mouvement populaire et du même coup une lutte de l’instinctif contre le
+rationnel, une révolte contre toutes les contraintes qui font un
+civilisé du barbare. C’est en s’appuyant sur le principe de la
+souveraineté populaire que les réformateurs tentèrent d’imposer leurs
+doctrines. Guidé par des meneurs, le peuple intervient sans cesse dans
+les délibérations des Assemblées et commet les plus sanguinaires
+violences.
+
+L’histoire des multitudes pendant cette période est éminemment
+instructive. Elle montre l’erreur des politiciens qui attribuent toutes
+les vertus à l’âme populaire.
+
+Les faits de la Révolution enseignent au contraire qu’un peuple dégagé
+des contraintes sociales, fondements des civilisations, et abandonné à
+ses impulsions instinctives, retombe vite dans la sauvagerie ancestrale.
+Toute révolution populaire qui triomphe est un retour momentané à la
+barbarie. Si la Commune de 1871 avait duré, elle aurait répété la
+Terreur. N’ayant pas eu le pouvoir de faire périr beaucoup d’hommes elle
+dut se borner à incendier les principaux monuments de la capitale.
+
+La Révolution représente le conflit des forces psychologiques, libérées
+des freins chargés de les contenir. Instincts populaires, croyances
+jacobines, actions ancestrales, appétits et passions déchaînés, toutes
+ces influences diverses se livrèrent pendant dix ans de furieuses
+batailles, qui ensanglantèrent la France et la couvrirent de ruines.
+
+Vu de loin, cet ensemble constitue le bloc de la Révolution. Il n’a rien
+d’homogène. Sa dissociation est nécessaire pour comprendre ce grand
+drame et mettre en évidence les impulsions qui ne cessèrent d’agiter
+l’âme de ses héros. En temps normal, les diverses formes de logiques qui
+nous mènent: rationnelle, affective, mystique et collective
+s’équilibrent à peu près. Aux époques de bouleversement, elles entrent
+en conflit et l’homme cesse d’être lui-même.
+
+ * * * * *
+
+Nous n’avons nullement méconnu dans cet ouvrage l’importance de
+certaines acquisitions de la Révolution à l’égard du droit des peuples.
+Mais, avec beaucoup d’historiens, nous avons dû admettre que le gain
+récolté au prix de tant de ruines eût été obtenu plus tard, sans effort,
+par la simple marche de la civilisation. Pour un peu de temps gagné, que
+de désastres matériels accumulés, quelle désagrégation morale dont nous
+souffrons toujours! Ces brutales sections dans la chaîne de l’histoire
+ne se réparent que très lentement. Elles ne le sont pas encore.
+
+La jeunesse actuelle semble préférer l’action à la pensée. Dédaignant
+les stériles dissertations des philosophes, elle trouve dépourvues
+d’intérêt les spéculations vaines sur des choses dont l’essence reste
+inconnue.
+
+L’action est certainement recommandable et tous les grands progrès en
+dérivent, mais elle ne devient utile qu’après avoir été convenablement
+orientée. Les personnages de la Révolution étaient assurément des hommes
+d’action, et cependant les illusions qu’ils acceptèrent pour guides les
+conduisirent aux désastres.
+
+L’action est toujours nuisible quand, dédaignant les réalités, elle
+prétend changer violemment le cours des choses. On n’expérimente pas sur
+une société comme sur les machines d’un laboratoire. Nos bouleversements
+montrent ce que les erreurs sociales peuvent coûter.
+
+Quoique l’expérience de la Révolution ait été catégorique, beaucoup
+d’esprits, hallucinés par leurs rêves, souhaitent de la recommencer. Le
+socialisme, synthèse actuelle de cette aspiration, serait une régression
+vers des formes d’évolution inférieures, parce qu’il paralyserait les
+plus grands ressorts de notre activité. En substituant à l’initiative et
+à la responsabilité individuelles l’initiative et la responsabilité
+collectives, on fait descendre l’homme très bas sur l’échelle des
+valeurs humaines.
+
+L’heure présente est peu favorable à de telles expériences. Pendant que
+les rêveurs poursuivent leurs chimères, excitent les appétits et les
+passions des multitudes, les peuples s’arment tous les jours davantage.
+Chacun pressent que, dans la concurrence universelle, il n’y aura plus
+de place pour les nations faibles.
+
+Au centre de l’Europe grandit une puissance militaire formidable,
+aspirant à dominer le monde afin d’y trouver des débouchés pour ses
+marchandises et pour une population croissante qu’elle sera bientôt
+incapable de nourrir.
+
+Si nous continuons à briser notre cohésion par des luttes intestines,
+des rivalités de partis, de basses persécutions religieuses, des lois
+entravant le développement industriel, notre rôle dans le monde sera
+vite terminé. Il faudra céder la place à des peuples solidement agrégés,
+ayant su s’adapter aux nécessités naturelles au lieu de prétendre
+remonter leur cours. Sans doute, le présent ne répète pas le passé et
+les détails de l’histoire sont pleins d’imprévisibles enchaînements,
+mais dans leurs grandes lignes, les événements semblent conduits par des
+lois éternelles.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ INTRODUCTION.--LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE 1
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+ LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES
+
+ LIVRE I
+ CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS
+
+ Chapitre I.--Les révolutions scientifiques et les révolutions
+ politiques 11
+ § 1. Classification des révolutions 11
+ § 2. Les révolutions scientifiques 13
+ § 3. Les révolutions politiques 14
+ § 4. Les résultats des révolutions politiques 19
+
+ Chapitre II.--Les révolutions religieuses
+ § 1. Importance de l’étude d’une révolution religieuse pour la
+ compréhension des grandes révolutions politiques 23
+ § 2. Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes 25
+ § 3. Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme 26
+ § 4. Propagation de la Réforme 28
+ § 5. Conflit entre croyances religieuses différentes.
+ Impossibilité de la tolérance 30
+ § 6. Résultats des révolutions religieuses 36
+
+ Chapitre III.--Le Rôle des gouvernements dans les révolutions 39
+ § 1. Faible résistance des gouvernements dans les révolutions 39
+ § 2. Comment la résistance des gouvernements peut triompher
+ des révolutions 43
+ § 3. Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples
+ divers: Chine, Turquie, etc. 44
+ § 4. Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement
+ après les révolutions 48
+
+ Chapitre IV.--Le rôle du peuple dans les révolutions 51
+ § 1. La stabilité et la malléabilité de l’âme nationale 51
+ § 2. Comment le peuple comprend les révolutions 54
+ § 3. Rôle supposé du peuple pendant les révolutions 57
+ § 4. L’entité peuple et ses éléments constitutifs 60
+
+ LIVRE II
+ LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS
+
+ Chapitre I.--Les variations individuelles du caractère pendant
+ les révolutions 65
+ § 1. Les transformations de la personnalité 65
+ § 2. Éléments du caractère prédominant aux époques de
+ révolutions 67
+
+ Chapitre II.--La mentalité mystique et la mentalité jacobine 76
+ § 1. Classification des mentalités prédominantes en temps
+ de révolution 76
+ § 2. La mentalité mystique 77
+ § 3. La mentalité jacobine 82
+
+ Chapitre III.--La mentalité révolutionnaire et la mentalité
+ criminelle 86
+ § 1. La mentalité révolutionnaire 86
+ § 2. La mentalité criminelle 88
+
+ Chapitre IV.--Psychologie des foules révolutionnaires 91
+ § 1. Caractères généraux des foules 91
+ § 2. Comment la stabilité de l’âme de la race limite les
+ oscillations de l’âme des foules 95
+ § 3. Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires 98
+
+ Chapitre V.--Psychologie des assemblées révolutionnaires 101
+ § 1. Caractères psychologiques des grandes assemblées
+ révolutionnaires 101
+ § 2. Psychologie des clubs révolutionnaires 104
+ § 3. Essai d’interprétation de l’exagération progressive des
+ sentiments dans les assemblées 107
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+ LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+ LIVRE I
+ LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+ Chapitre I.--Les Opinions des historiens sur la Révolution
+ française 110
+ § 1. Les historiens de la Révolution 110
+ § 2. La théorie du fatalisme dans la Révolution 114
+ § 3. Les incertitudes des historiens récents de la Révolution 117
+ § 4. L’impartialité en histoire 120
+
+ Chapitre II.--Les fondements psychologiques de l’ancien régime 124
+ § 1. La monarchie absolue et les bases de l’ancien régime 124
+ § 2. Les inconvénients de l’ancien régime 125
+ § 3. La vie sous l’ancien régime 129
+ § 4. L’évolution des sentiments monarchiques pendant la
+ Révolution 131
+
+ Chapitre III.--L’anarchie mentale au moment de la Révolution et
+ le rôle attribué aux philosophes 135
+ § 1. Origines et propagation des idées révolutionnaires 135
+ § 2. Rôle supposé des philosophes du XVIIIe siècle dans la
+ genèse de la Révolution. Leur antipathie pour la
+ démocratie 141
+ § 3. Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de
+ la Révolution 144
+
+ Chapitre IV.--Les illusions psychologiques de la Révolution
+ française 146
+ § 1. Les illusions sur l’homme primitif, sur le retour à
+ l’état de nature et sur la psychologie populaire 146
+ § 2. Les illusions sur la possibilité de séparer l’homme de
+ son passé et sur la puissance transformatrice
+ attribuée aux lois 148
+ § 3. Les illusions sur la valeur théorique des grands
+ principes révolutionnaires 150
+
+ LIVRE II
+ LES INFLUENCES RATIONNELLES AFFECTIVES MYSTIQUES ET COLLECTIVES
+ PENDANT LA RÉVOLUTION
+
+ Chapitre I.--Psychologie de l’Assemblée constituante 155
+ § 1. Influences psychologiques intervenues dans la Révolution
+ française 155
+ § 2. Dissolution de l’ancien régime. Réunion des États
+ Généraux 158
+ § 3. L’Assemblée Constituante 160
+
+ Chapitre II.--Psychologie de l’Assemblée législative 172
+ § 1. Les événements politiques pendant la durée de l’Assemblée
+ législative 172
+ § 2. Caractéristiques mentales de l’Assemblée législative 175
+
+ Chapitre III.--Psychologie de la Convention 179
+ § 1. La légende de la Convention 179
+ § 2. Influence du triomphe de la religion jacobine 182
+ § 3. Les caractéristiques mentales de la Convention 186
+
+ Chapitre IV.--Le gouvernement de la Convention 191
+ § 1. Rôle des clubs et de la Commune pendant la Convention 191
+ § 2. Le gouvernement de la France pendant la Convention. La
+ Terreur 194
+ § 3. Fin de la Convention. Origines du Directoire 199
+
+ Chapitre V.--Les violences révolutionnaires 202
+ § 1. Raisons psychologiques des violences révolutionnaires 202
+ § 2. Les tribunaux révolutionnaires 205
+ § 3. La Terreur en province 207
+
+ Chapitre VI.--Les armées de la Révolution 242
+ § 1. Les assemblées révolutionnaires et les armées 212
+ § 2. La lutte de l’Europe contre la Révolution 214
+ § 3. Facteurs psychologiques et militaires ayant déterminé
+ le succès des armées révolutionnaires 216
+
+ Chapitre VII.--Psychologie des chefs de la Révolution 222
+ § 1. Mentalité des hommes de la Révolution.--Rôle des
+ caractères violents et des caractères faibles 222
+ § 2. Psychologie des représentants en mission 224
+ § 3. Danton et Robespierre 228
+ § 4. Fouquier-Tinville, Marat, Billaud-Varenne, etc. 235
+ § 5. Destinée des Conventionnels qui survécurent à la
+ Révolution 239
+
+ LIVRE III
+ LA LUTTE ENTRE LES INFLUENCES ANCESTRALES ET LES PRINCIPES
+ RÉVOLUTIONNAIRES
+
+ Chapitre I.--Les dernières convulsions de l’anarchie.
+ Le Directoire 241
+ § 1. Psychologie du Directoire 241
+ § 2. Gouvernement despotique du Directoire.--Renaissance de
+ la Terreur 245
+ § 3. L’avènement de Bonaparte 249
+ § 4. Causes de la durée de la Révolution 251
+
+ Chapitre II.--Le rétablissement de l’ordre. La République
+ consulaire 255
+ § 1. Comment l’œuvre de la Révolution fut consolidée par le
+ Consulat 255
+ § 2. La nouvelle organisation de la France par le Consulat 257
+ § 3. Éléments psychologiques qui déterminèrent le succès de
+ l’œuvre du Consulat 260
+
+ Chapitre III.--Conséquences politiques du conflit entre les
+ traditions et les principes révolutionnaires pendant un siècle 265
+ § 1. Les causes psychologiques des mouvements révolutionnaires
+ qui se sont continués en France 265
+ § 2. Résumé des mouvements révolutionnaires en France pendant
+ un siècle 270
+
+ TROISIÈME PARTIE
+ L’ÉVOLUTION MODERNE DES PRINCIPES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+ Chapitre I.--Les progrès des croyances démocratiques depuis la
+ Révolution 278
+ § 1. Lente propagation des idées démocratiques après la
+ Révolution 278
+ § 2. Destinée inégale des trois principes fondamentaux de
+ la Révolution 281
+ § 3. La démocratie des intellectuels et la démocratie populaire 283
+ § 4. Les inégalités naturelles et l’égalisation démocratique 285
+
+ Chapitre II.--Les conséquences de l’évolution démocratique 290
+ § 1. Influence exercée sur l’évolution sociale par des
+ théories dépourvues de valeur rationnelle 290
+ § 2. L’esprit jacobin et la mentalité créée par les croyances
+ démocratiques 292
+ § 3. Le suffrage universel et ses élus 297
+ § 4. Le besoin de réformes 300
+ § 5. Les distinctions sociales dans les démocraties et les
+ idées démocratiques dans divers pays 303
+
+ Chapitre III.--Les formes nouvelles des croyances démocratiques 306
+ § 1. Les luttes entre le capital et le travail 306
+ § 2. L’évolution de la classe ouvrière et le mouvement
+ syndicaliste 308
+ § 3. Pourquoi certains gouvernements démocratiques modernes se
+ transforment progressivement en gouvernements de castes
+ administratives 312
+
+ CONCLUSIONS 316
+
+
+677.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.--5-1912
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 75725 ***