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Un volume de l’_Histoire de la Nation française_, +avec des illustrations de MAURICE DENIS. + + +Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1925. + + + + +Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie. + +Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. + + + + +[Illustration: LE CARDINAL LAVIGERIE (Portrait de L. Bonnat)] + + + + + A LA MÉMOIRE + DE + BERNARD BRUNHES + + A MON AMI + JEAN BRUNHES + + G. G. + + + + +UN GRAND MISSIONNAIRE + +LE CARDINAL LAVIGERIE + + + + +INTRODUCTION + +LA FRANCE EN AFRIQUE AVANT LAVIGERIE + + +Colonisation de l’Afrique du Nord, apostolat de l’Afrique du Nord, +c’étaient là deux idées assez neuves au moment où la voix de Lavigerie, +débarquant en Algérie en 1867 comme archevêque, commença de s’élever +pour lancer des appels aux colons, des appels aux apôtres. + + +I + +La monarchie de Juillet, trouvant en 1830, dans l’héritage de la +dynastie déchue, ce cadeau suprême fait par Charles X à la France, +l’Algérie, s’en était sentie, tout d’abord, singulièrement +embarrassée[1]. Rares, à cette date, étaient les hommes politiques qui +comprenaient, à l’exemple d’Hyde de Neuville, ministre du roi détrôné, +qu’il fallait abandonner la théorie du «pacte colonial» et considérer +les colonies comme un prolongement de la patrie. + + [1] René VALET, _L’Afrique du Nord devant le Parlement au dix-neuvième + siècle_, p. 27-28 (Paris, Champion, 1923). + +Il y eut toujours en France des docteurs de vie sédentaire. Nous les +avons vus naguère, aux seizième et dix-septième siècles, jeter sur nos +premières tentatives coloniales, sur les tentatives canadiennes, leurs +suspicions défiantes[2]. Au dix-huitième siècle, ils n’avaient nullement +désarmé, et leur opposition à l’idée «d’une plus grande France» était +devenue d’autant plus robuste, qu’elle s’appuyait désormais sur des +arguments plus économiques que littéraires. «Il faut que les hommes +restent où ils sont», professait Montesquieu[3]. «Je croirai avoir rendu +service à ma patrie, insistait Bernardin de Saint-Pierre, si j’empêche +un seul homme d’en sortir, et si je puis le déterminer à cultiver un +arpent de terre de plus dans quelque lande abandonnée[4].» Deux ans +avant la révolution de Juillet, le _Cours complet d’économie politique +pratique_ de Jean-Baptiste Say, considéré par beaucoup d’esprits comme +un programme irrévocable, comme le dernier mot de la science des +nations, proclamait que la prospérité des États de l’Europe est ailleurs +que dans les souverainetés qu’ils exercent au loin; qu’elle est dans les +admirables développements de leur industrie[5]. Telle était la doctrine +triomphante, la doctrine à la mode, au moment où Louis-Philippe prenait +le trône. + + [2] Voir notre livre: _les Origines religieuses du Canada_ (Paris, + Grasset, 1924). + + [3] _Lettres persanes_, lettre 122. René VALET, _op. cit._, p. 21. Cf. + Léon DESCHAMPS, _Histoire de la question coloniale en France_, p. + 296-297 (Paris, Plon, 1891). + + [4] _Voyage à l’Isle de France, à l’Isle de Bourbon, au cap de + Bonne-Espérance, avec des observations nouvelles sur la nature et + sur les hommes_, par un officier du roi, I, p. V (Amsterdam, + 1773).--DESCHAMPS, _op. cit._, p. 303. + + [5] VALET, _op. cit._, p. 43-45. + +Qu’allait-on faire en ces galères qui menaient nos troupes vers +l’Algérie? L’économie politique déconseillait de pareilles promenades, +et notre diplomatie les redoutait, puisqu’elles risquaient de nous +brouiller avec l’Angleterre. + +Par surcroît, les campagnes de presse naguère déchaînées contre le +ministère Polignac avaient fait croire à «presque toute la France», au +dire de Désiré Nisard, que «le vrai motif de la guerre contre le Dey +était de préparer l’armée française à une guerre contre les +Parisiens[6]». L’Algérie apparaissait à beaucoup de gens comme une sorte +de champ de manœuvre où les soudards destinés à comprimer les libertés +civiques étaient envoyés pour se faire la main. Et l’opinion française +demeurait très inattentive à la voix de Sismondi,--ce Genevois qui eut +tant d’idées neuves--annonçant, dès le mois de mai 1830, que le royaume +d’Alger ne serait pas seulement une conquête, qu’il serait une colonie, +qu’il serait un pays neuf, sur lequel le surplus de la population et de +l’activité française pourrait se répandre[7]. + + [6] NISARD, _Souvenirs et notes biographiques_, I, p. 35. (Paris, + Calmann Lévy, 1888). + + [7] _Revue encyclopédique_, mai 1830 (cité dans VALET, _op. cit._, p. + 46). + +Soutenu par ce sens de la continuité et de la dignité nationale qui +survit en France aux soubresauts révolutionnaires, le gouvernement de +Louis-Philippe, quelque médiocre que fût son enthousiasme pour +l’Algérie, eut vite fait de reconnaître que là où les fleurs de lis +s’étaient avancées, les trois couleurs ne pouvaient battre en retraite: +dès le mois d’octobre 1830, une dépêche du maréchal Gérard à Clauzel +attestait qu’aux Tuileries on était décidé à conserver Alger[8]. Mais on +n’osait encore le dire ni au peuple français ni à ses représentants; +c’est en 1834 seulement que la monarchie de Juillet proclama cette +détermination. Notoirement, dans les Chambres, puis dans la commission +d’études qu’en 1833 le maréchal Soult fit expédier en Afrique, l’opinion +était très partagée. «Conquête fâcheuse», «legs onéreux», «possession +moins profitable qu’onéreuse», «occupation peu avantageuse», tels sont +les mots qu’on recueillait sur les lèvres de certains commissaires. Et +cependant, par sept voix sur huit, la commission fut d’avis que la +France devait se maintenir là-bas[9]. Une occupation restreinte et plus +tard susceptible d’extension, mais limitée momentanément à quatre +villes, Alger, Bône, Oran, Bougie, et à deux territoires autour d’Alger +et de Bône, telles furent les conclusions de la commission supérieure +qui fut constituée à Paris à la fin de 1833, pour poser enfin les +assises d’une politique algérienne[10]. + + [8] VALET, _op. cit._, p. 61-62. + + [9] VALET, _op. cit._, p. 85-99. + + [10] VALET, _op. cit._, p. 99-109. + +Le ministère et deux commissions successives étaient donc d’accord pour +ne point quitter l’Algérie; Clauzel, qui là-bas avait toute la +responsabilité, et qui connaissait bien son champ d’action, +pronostiquait qu’«Alger pourrait être la gloire d’un gouvernement et une +source de richesses pour la France»[11]. Et pourtant, au cours des +débats parlementaires du printemps de 1834, on entendit Passy déclarer +qu’il donnerait volontiers Alger pour une bicoque du Rhin; le marquis de +Sade dénoncer l’occupation d’Alger comme la plus folle des entreprises, +comme un gouffre dans lequel viendraient s’engloutir toutes les +richesses du pays; Dupin aîné souhaiter qu’on hâtât le moment de libérer +la France d’un fardeau qu’elle ne pourrait et qu’elle ne voudrait pas +porter plus longtemps. Une voix domina, pour un instant, ces prophètes +de malheur: «La pensée de l’abandon d’Alger, disait-elle, resterait +éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la +Chambre et sur le gouvernement qui l’auraient consenti»; c’était la voix +d’Alphonse de Lamartine[12]. + + [11] VALET, _op. cit._, p. 81. + + [12] VALET, _op. cit._, p. 112-122. + +Mais la Chambre, timide, et désireuse d’affirmer avec éclat sa timidité, +votait, sur le budget proposé, une réduction de deux cent cinquante +mille francs, pour marquer son désir d’une occupation restreinte, et la +lutte allait s’engager, dans les législatures suivantes, entre ceux qui +insistaient pour qu’on s’en allât ou pour qu’on se cantonnât dans +quelques points d’occupation bien délimités, et ceux qui souhaitaient +que notre drapeau fît enfin le tour de l’Algérie, et qu’il y planât. + +«Cette nouvelle France, bien plus difficile à peupler qu’à conquérir»; +c’est en ces termes que le duc d’Orléans, dans une lettre du 10 décembre +1839, parlait de l’Algérie[13]; et il n’est pas sans intérêt de relever, +sous la plume de l’héritier du trône, trente ans exactement avant le +livre de Prévost-Paradol, ce mot décisif: «nouvelle France». Mais le duc +d’Orléans ne se trompait point lorsqu’il signalait les difficultés du +peuplement. + + [13] GIROD DE L’AIN, _Le Maréchal Valée_, p. 473 (Paris, + Berger-Levrault, 1911). + +Que valent les décisions de principe, lorsque pour les appliquer la foi +manque? Thiers faisait preuve de perspicacité lorsqu’il considérait +comme un non-sens l’idée d’une occupation restreinte; mais quelque foi +qu’il pût avoir dans l’œuvre algérienne, comment cette foi pouvait-elle +devenir communicative, persuasive, comment pouvait-elle faire des +adeptes, lorsqu’il criait avec désinvolture: «L’Afrique, ce n’est qu’un +grenier à coups de poings[14]!» Et s’il y eut là-bas un homme de peu de +foi, ce fut assurément Bugeaud, durant les premières années qu’il passa +en Algérie. Son programme, dans une lettre au ministre de la Guerre, le +5 mai 1837, est celui-ci: «Exploiter le pays commercialement, en ayant +une petite zone pour y essayer la colonisation et la culture des plantes +qui ne peuvent pas nuire à l’industrie agricole de la France[15].» + + [14] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (éd. de 1925: t. IV des + _Œuvres complètes_, p. 215. Paris, Lethielleux). + + [15] YVER, _Documents relatifs au traité de la Tafna_, p. 40 (Alger, + Carbonel, 1924). + +Une petite zone, et dont l’extension ne puisse pas porter ombrage aux +agriculteurs français, tel est, à cette époque, l’horizon colonial de +cet agriculteur qui s’appelait Bugeaud. Et ses lettres privées, où il +s’épanchait à cœur ouvert, nous montrent avec quelle humeur morose il +envisageait cet horizon. «L’Afrique, confiait-il à Damrémont le 15 mai +1837, est une plaie qui, sans être mortelle, n’en est pas moins très +fatigante et peut dans le cas d’une guerre européenne devenir +dangereuse[16].» + + [16] YVER, _Documents relatifs au traité de la Tafna_, p. 88. Voir les + deux articles de M. de Lanzac de Laborie dans le _Correspondant_ des + 25 août et 10 septembre 1923, et Ch.-André JULIEN, _La Révolution de + 1848 et les révolutions du dix-neuvième siècle_, février 1925, p. + 318-323. + +«La Restauration, écrivait-il le 26 mai 1838, se targue de nous _avoir +donné_ l’Algérie, elle ne nous a donné qu’Alger et elle nous a fait un +funeste présent. Je crains qu’il ne soit pour la monarchie de Juillet ce +que l’Espagne a été pour l’Empire[17].» + + [17] _Lettres inédites du maréchal Bugeaud_, éd. Tattet et Féray. + Bugeaud d’Isly, p. 182. (Paris, Émile-Paul, 1923.) + +«Misérable Afrique, reprenait-il le 16 août 1839, tu as toujours été un +embarras, à présent tu es un immense danger[18].» + + [18] _Lettres inédites_, p. 203. + +«Je n’ai pas laissé échapper une occasion, insistait-il le 14 janvier +1841, de dire à la tribune et partout que je regardais l’Afrique comme +une plaie de la France[19].» + + [19] _Lettres inédites_, p. 233. + +Le futur général Daumas était presque aussi pessimiste lorsqu’il +écrivait le 8 juillet 1838: «Je ne puis mieux comparer l’État dans +lequel nous vivons qu’à un édifice dont toutes les pierres se détachent +les unes après les autres, sans qu’on y fasse la moindre réparation. Il +doit inévitablement s’écrouler; mais quand tombera la dernière?[20]» + + [20] _Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver, + p. 243. + + +II + +Il semblait que cette France du début de la monarchie de Juillet se +souvînt assez peu d’avoir été la France des croisés; et l’idée qu’elle +allait frôler l’Islam, le coudoyer, l’apprivoiser peut-être, suscitait +dans les esprits le souvenir des aphorismes de Voltaire sur la tolérance +plutôt que le souvenir de saint Louis expirant sur la plage tunisienne, +à l’ombre de cette croix qu’il avait lui-même apportée. + +Lorsque la France de Charles X avait entrepris cette campagne d’Alger +qui fut l’adieu des Bourbons à l’histoire, Clermont-Tonnerre, qui, comme +ministre de la Guerre, avait eu à la préparer, écrivait à son roi: «Ce +n’est peut-être pas sans des vues particulières que la Providence +appelle le fils de saint Louis à venger à la fois l’humanité, la +religion, et ses propres injures. Peut-être, avec le temps, aurons-nous +le bonheur, en civilisant les indigènes, de les rendre chrétiens.» Dans +le discours du trône, du 2 mars 1830, Charles X à son tour proclamait: +«La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à +l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au +profit de la chrétienté.» Mais d’autre part, ce même Clermont-Tonnerre +s’était hâté d’affirmer le véritable esprit de tolérance de la France, +son respect pour les mosquées, pour les marabouts; et dans la +proclamation en langue arabe qu’avait rédigée le maréchal de Bourmont +«pour les Couloughlis, fils des Turcs, et pour les Arabes habitant le +territoire d’Alger», on lisait: «Nous respectons votre religion sacrée, +car Sa Majesté le roi protège toutes les religions[21].» + + [21] ESQUER, _la Prise d’Alger_, p. 74 et 78 et 267-268 (Paris, + Champion, 1923). + +Huit ans durant, sous la monarchie de Juillet, l’Algérie fut en contact +avec la France politique et militaire sans que chez elle la France +religieuse s’installât. Officiers et fonctionnaires firent assez vite +une constatation très imprévue; ils observaient que les Arabes, au lieu +de considérer l’effacement du christianisme comme une marque d’égards +pour leurs susceptibilités de fidèles du Prophète, interprétaient plutôt +comme un témoignage d’impiété, d’athéisme, cette façon d’abstentionnisme +religieux qu’ils observaient chez les Français. + +L’intendant Genty de Bussy, dans le livre qu’il publiait en 1835 sous le +titre: _De l’établissement des Français dans la régence d’Alger, et des +moyens d’en assurer la prospérité_, constatait cet abstentionnisme. Tout +en notant que dès la fin de 1832, dans Alger même, le culte catholique +avait trouvé «un lieu digne de lui»[22], Genty de Bussy ajoutait: + + [22] GENTY DE BUSSY, _op. cit._, I, p. 142. Sur Pierre Genty de Bussy, + voir l’introduction du capitaine Tattet aux _Lettres inédites_ de + BUGEAUD, p. 11-13. + + Nous avons dépouillé l’exercice du culte chrétien d’une partie de ses + pratiques; processions, pompes, cérémonies, nous avons tout refoulé + dans l’intérieur, et jusqu’à ce drapeau du Christ, qui, dans la mère + patrie, annonce au loin nos églises, nous ne l’avons point arboré, + sacrifiant ainsi nos symboles les plus chers au désir de faire vivre + deux religions en paix sur la même terre et de calmer les passions. + +Sa plume s’exaltait à la pensée de ce sacrifice: ce n’est pas en vain +qu’il avait lu les «philosophes», et dans cette phraséologie du +dix-huitième siècle qui nous fait aujourd’hui sourire et qui nous paraît +plus archaïque que la langue du moyen âge, ce brave homme ajoutait: + + Nous ne sommes plus au temps où, voués à la guerre et au sacerdoce, + les peuples, passant de l’église dans les camps, s’égorgeaient pour se + convertir. + +Mais il y avait en Genty de Bussy, à côté d’un «philosophe», un +politique réaliste; et par une courbe curieuse, il en arrivait à dire: + + La religion chrétienne, dépouillée par la philosophie de ce zèle + exclusif qui l’animait aux premiers âges, si elle eût échoué + complètement sur les Maures, eût pu devenir pour nous un précieux + auxiliaire vis-à-vis des Arabes. Chez ces hommes neufs et sauvages, il + y avait quelques chances de la faire germer, et si nous les eussions + exploitées, nous en aurions peut-être déjà recueilli les fruits. D’un + autre côté, vis-à-vis des peuples à fortes et énergiques croyances + comme les Maures, affecter de n’en avoir aucune était nous décréditer + à leurs yeux. Comment prétendre à leur parler un jour de la + supériorité de nos dogmes, quand il n’était que trop visible que, pour + la plupart, nous en avions déserté les obligations? Sous ce rapport + encore, nous n’avons donc pas fait tout ce que nous aurions pu faire. + +Si bien qu’après s’être réjoui, en théorie, que nous eussions conformé +notre conduite à l’esprit de tolérance du siècle antérieur en +n’apparaissant, aux yeux de nos nouveaux sujets, ni comme des croyants, +ni comme des pratiquants, Genty de Bussy finissait par avouer que, +politiquement, c’était là une faute. + +Et il concluait: + + Nous avons deux puissants éléments de conviction, notre religion et + notre charte, employons-les avec prudence; ne les appelons que quand + l’heure en sera venue, nos résultats n’en seront que plus assurés. Que + si, après, et chez ces peuples des montagnes, ces Arabes, ces Kabyles, + qui n’ont d’autre religion que la force, d’autre Dieu que leur épée, + de nouveaux apôtres chrétiens veulent tenter une conversion, qu’ils + partent; la lice est ouverte, nos vœux suivront leur audace; l’Afrique + profitera de leur triomphe, et les couronnes du martyre qui les + attendent pourront devenir aussi, dans ces contrées stationnaires, les + marchepieds de la civilisation[23]. + + [23] GENTY DE BUSSY, _op. cit._, I, p. 145-148. Il ajoutait en note: + «On assure que le gouvernement français, d’accord avec le + Saint-Siège, a l’intention d’envoyer de nouveau dans la Régence des + Lazaristes orientalistes. Ce serait là, sans doute, une + philanthropique et excellente idée. Étrangers à l’ambition et au + monde, ces saints hommes ne veulent le bien que pour le bien, et, en + pareil cas, pour le faire, peu leur importe le théâtre; c’est dans + leur conscience seule qu’ils en trouvent la récompense.» + +Ce métaphorique langage attestait, chez Genty de Bussy, l’idée que tôt +ou tard, en pays algérien, la croix, au lieu de continuer à s’effacer, +serait arborée par des missionnaires, et qu’elle devancerait en terre +d’Islam la culture occidentale. + +Un an plus tard, en 1836, le capitaine d’état-major Pellissier, qui, +deux ans durant, de 1832 à 1834, avait occupé, dans Alger, les fonctions +de chef de bureau des Arabes, confessait à son tour dans ses _Annales +algériennes_: + + Les Arabes, hommes à foi vive, sont persuadés qu’il vaut encore mieux + avoir une mauvaise religion que de ne pas en avoir du tout. + L’indifférence que nous affections sur cette matière les étonne; et + s’ils y voient une garantie de tolérance, il faut dire qu’elle est + d’un autre côté une des causes qui diminuent leur estime pour nous... + En parlant des Français, ils ne disent pas: il est fâcheux qu’ils + soient chrétiens, mais: il est fâcheux qu’ils ne soient pas même + chrétiens. + +D’où Pellissier concluait que puisque les Arabes «en sont à désirer +qu’il y ait chez nous un principe religieux, il faut leur offrir ce +principe». Et subitement il souhaitait de «voir surgir, parmi nous, une +croyance progressive et de fusion. Les Arabes, disait-il, en seraient +agréablement surpris.» Il rêvait d’un «prophète chrétien par son père, +musulman par sa mère», grâce auquel il n’y aurait «ni froissement, ni +violence». «En attendant sa venue, concluait-il, faisons-lui des +sentiers droits. Ne choquons point les indigènes dans leur croyance, +mais n’affichons plus une indifférence qui a produit tout le peu de bien +qu’elle pouvait produire, et qui, poussée plus loin, serait +dangereuse[24].» + + [24] PELLISSIER, _Annales algériennes_, II, p. 291-292 (Paris, + Anselin, 1836). + +A cette époque même, pour condamner cette indifférence, l’âme arabe +élevait la voix, par les lèvres d’Abd-el-Kader. C’était au cours d’une +discussion avec le colonel de Maussion, qui négociait avec lui la +restitution de nos auxiliaires nègres, tombés prisonniers entre ses +mains. «Ce sont des choses, disait l’émir, et non des personnes. Vous ne +nous avez pas rendu les nombreux troupeaux capturés dans les +razzias.»--«Tu m’opposes ta loi, observait alors le colonel, mais je +t’oppose notre religion, qui ne nous permet pas d’assimiler un homme, +parce qu’il est noir, à un animal.» + +A quoi l’émir ripostait: «Mais est-ce que vous avez une religion? Est-ce +que vous êtes chrétiens? Où sont vos marabouts? Où sont vos églises? Où +et quand adressez-vous des prières à Dieu? Le Coran, nous ordonne de +considérer Sidna Aïssa (Notre Seigneur Jésus) comme un prophète, et +l’Indji (l’Évangile) comme un livre révélé par Dieu; les peuples qui +suivent les préceptes de l’Évangile sont nos frères. Est-ce qu’en pays +musulman nous ne respectons pas la religion des Juifs? N’ont-ils pas +partout des synagogues? Mais vous, vous êtes des infidèles sans +religion, des Koufar.» + +«Tu as été trompé par des apparences, objectait le colonel. Est-ce que +nous n’avons pas soigné vos blessés sur les champs de bataille?» + +Et l’émir insistait: «C’est là une preuve de charité et non un +témoignage de religion. Pourquoi n’y a-t-il pas de prêtre à vos +consulats? Pourquoi ce prêtre n’est-il pas là au milieu de nous? Je me +serais levé à son approche, je serais allé lui embrasser la tête en lui +demandant sa bénédiction[25].» + + [25] Récit du docteur Warnier, reproduit dans PONTOIS, _Les Odeurs de + Tunis_, p. 340 (Paris, Savine). + +Un peu plus tard, le futur général Daumas, qui alors exerçait, comme +simple capitaine, les fonctions de consul à Mascara et de commissaire du +roi auprès d’Abd-el-Kader, se sentait étrangement gêné, lui qui n’était, +disait-il, «ni musulman, ni chrétien», d’assister aux prières de l’émir. +Il sentait «le mépris fort peu dissimulé» que son indifférence +inspirait. «Je ne savais quelle contenance prendre, racontait-il plus +tard à Veuillot; j’étais ennuyé et même humilié de ma figure d’incrédule +parmi tous ces hommes qui, si sérieusement et avec un aspect si grave, +s’adressaient au ciel.» Et il ajoutait qu’un jour, au milieu du camp +arabe, pendant la prière, pour relever sa considération, peut-être un +peu aussi pour soulager son cœur, il avait fait le signe de la croix et +paru, de son côté, réciter ses prières... qu’il ne savait pas[26]. + + [26] Louis VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et + littéraires_, troisième série, II, p. 522 (Paris, Vivès, 1875). + +Daumas, causant avec d’autres musulmans, éprouvait des impressions +analogues à celles que lui laissait Abd-el-Kader. Il écrivait le 7 +janvier 1838 au chef d’état-major général de l’armée d’Afrique: + + Nous avons reçu la visite d’un grand marabout du pays, Sidi Mohamet + ben Haoua. Ce brave homme nous a parlé de Sidi Nahyssa (Jésus-Christ), + d’Abraham, de David, de Salomon, de Sidi Mouça (Moïse), enfin de tous + les patriarches. Quand il a vu que nous les connaissions, il a paru + enchanté. «Dieu, nous a-t-il dit, _a fait et séparé_; nous n’en sommes + pas moins frères et vous valez mieux que les Turcs, qui nous pillaient + et massacraient.» Naguère nous passions pour des impies, des païens, + et maintenant on nous accorde la croyance en un seul Dieu. C’est un + grand pas de fait. Les marabouts, que j’ai vus, paraissent bien + disposés en notre faveur, et j’ai grand soin de les entretenir dans de + pareilles idées[27]. + + [27] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, consul à Mascara, éd. Yver, + p. 59. Comparer la conversation entre Veuillot et l’indigène + Bou-Gandoura en 1841, conversation que «le musulman termine en + disant au chrétien: «Les choses auraient été différemment en Algérie + si tous les Européens avaient été comme vous.» (Correspondance de + Louis VEUILLOT, I, p. 101. Paris, Retaux, 1903.) + +Que l’émir Abd-el-Kader ou que le marabout Mohamet ben Haoua +s’inquiétassent ainsi de nos rapports avec notre Dieu, et que même ils +fissent mine de nous interpeller sur ces rapports: c’était là un +symptôme dont les autorités administratives ne pouvaient pas méconnaître +la portée. Et ce même gouvernement des Tuileries qui, le 2 août 1834, +avait, par ordonnance royale, défendu de reconnaître un caractère +officiel à tout ecclésiastique qu’enverrait la cour de Rome en +Algérie[28], engageait, quatre ans plus tard, des négociations avec le +Vatican pour la création d’un évêché d’Alger. + + [28] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 38. + + +III + +«Un chef spirituel, écrivait le maréchal Valée, le 5 mai 1838, au +ministre Molé, trouvera en Afrique un nombre considérable de +fidèles[29].» Valée, comme l’écrira bientôt Veuillot, «avait compris +que, là où la France planterait une croix, elle resterait plus longtemps +que là où elle porterait seulement un drapeau»[30]. Il réputait +nécessaire la création d’une seconde paroisse dans Alger et de plusieurs +paroisses dans la plaine; il constatait qu’Oran, Mostaganem, Bougie, +Bône, la garnison de Constantine, réclamaient un culte. Et de fait, il y +avait urgence: une église à Alger, deux misérables chapelles à Bône et à +Oran, quelques rares prêtres français, quelques religieux ou prêtres +fugitifs chassés d’Espagne et des Baléares par la récente révolution, +voilà tout ce qu’allait trouver en Algérie, pour le service de l’idée +chrétienne, Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger[31]. + + [29] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 179. + + [30] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_, édit. de 1925, p. 196, t. IV + des _Œuvres complètes_. + + [31] DUPUCH, _Fastes sacrés de l’Afrique chrétienne_, IV, p. 343 + (Bordeaux, Faye, 1849). + +Le ministre Molé, à la date du 13 juin, répondait à Valée: + + L’affaiblissement si regrettable du principe religieux chez nous, nous + fait trop oublier la puissance qu’il conserve ailleurs. + + Une expression m’a frappé dans la lettre de Mohammed à Abd-el-Kader; + ce mot est celui _d’impie_ qu’il emploie à la place de celui + d’infidèle, et qui semble indiquer qu’il nous regarde comme un peuple + sans religion et peut-être ennemi de toutes les religions. Ne + pensez-vous pas que l’organisation du culte catholique à Alger aurait + déjà sur l’esprit des Arabes une heureuse influence[32]? + + [32] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180. + +C’étaient là des idées neuves, sous la plume d’un ministre de +Louis-Philippe. Il les aurait jugées, un an plus tard, singulièrement +justifiées, s’il avait eu sous les yeux une très curieuse lettre que le +capitaine Daumas, le 23 juin 1839, adressait de Mascara à son chef +hiérarchique Guéhenneuc. Nous voyons là un soldat, vivant parmi les +indigènes, habitué à écouter ce qu’ils disent, à entendre ce qu’ils +murmurent, à deviner ce qu’ils cachent; il est ravi d’avoir à leur +annoncer que désormais l’Algérie possédera un évêque, et de leur +commenter cette nomination, et de recueillir leurs commentaires, à eux, +et de faire ainsi absoudre sa patrie du grief d’athéisme. + + J’ai déjà trouvé l’occasion, raconte-t-il, d’instruire les chefs de + Mascara de l’arrivée du vénérable prélat que nous avons le bonheur de + posséder. Cette occasion s’est présentée naturellement. Nous étions + chez le caïd; on vint à parler de religion, et je fis adroitement + passer en revue tous les griefs qui, selon les Musulmans, font de nous + des impies. «Comment voulez-vous que nous vous traitions autrement, + dit un savant, le qroudja du cady; vous ne jeûnez pas, on ne vous voit + jamais prier, dans vos villes vous autorisez le vice et la + prostitution, et enfin, partout, on vous entend renier Dieu + (jurer).--Vous avez tort, répondis-je, de nous juger par ce que vous + voyez faire à nos soldats qui, comme les vôtres, ne suivent pas + exactement leur religion. Comme vous, nous ne proclamons qu’un seul + Dieu, le maître du monde; notre jeûne dure quarante jours; dans notre + pays nous avons de nombreuses mosquées constamment remplies de + fidèles, et nous avons des marabouts, qui ne consacrent leur existence + qu’à propager la parole de Dieu et à soulager l’infortune sans aucune + distinction de pays ni de religion.--Ah! bah! Vous avez des + marabouts!--Oui, nous avons des marabouts, et la preuve, c’est qu’il + vient d’en arriver un à Oran renommé par sa piété, ses vertus, et qui + déjà a su s’attirer le respect et la vénération de tous les Arabes.» + Là-dessus, je me levai et partis. Le soir, je fus instruit par l’un + des agents qu’on avait après moi beaucoup causé sur les chrétiens et + qu’un talaib avait dit: «Le consul a raison, les Français suivent + l’Évangile, le Prophète nous en parle dans le Coran...» Je ne m’en + tiendrai pas là et saurai faire répandre dans le public l’arrivée de + Mgr l’évêque, arrivée qui fera, je crois, le plus grand bien à notre + cause, en détruisant promptement tous les absurdes préjugés + naturellement répandus sur nous[33]. + + [33] _Correspondance_ du capitaine DAUMAS, p. 492-493. + +De l’avis de militaires tels que Valée, Maussion, Daumas, de l’avis +d’hommes d’État tels que Molé, il convenait donc que la France fît en +Afrique acte personnel de christianisme, pour éviter l’accusation d’être +indifférente à l’idée même de Dieu; et c’était là un premier progrès sur +les conceptions timides, erronées, qui tout au début de l’occupation +avaient induit la monarchie de Juillet à n’arborer qu’avec beaucoup de +réserve et de crainte les emblèmes chrétiens. Il fallait qu’un tel +progrès s’accomplît, pour qu’un homme comme Abd-el-Kader, qui était +avant tout un homme religieux, comprît peu à peu qu’il y avait une +différence à faire entre les idolâtres de l’Yémen ou de la Perse, contre +qui Mahomet prêcha la guerre sainte, et les chrétiens qu’il rencontrait +en Algérie, et que ces chrétiens étaient plus près de lui et du Prophète +que longtemps il ne l’avait pensé[34]. + + [34] Voir colonel Paul AZAN, _L’émir Abd-el-Kader_, p. 282-283 (Paris, + Hachette, 1925). + + +IV + +Un livre parut en 1844 qui s’intitulait: _les Français en Algérie_. +L’auteur, six mois durant, de la fin de février à la fin d’août 1841, +avait, à la demande de Guizot, étudié sur place, auprès de Bugeaud +devenu gouverneur général, les questions algériennes. Les deux rapports +que de là-bas, le 8 mars et le 19 avril 1841, il avait expédiés à +Guizot, et dont le premier lui avait valu un «satisfecit» +ministériel[35], avaient déjà laissé voir l’intérêt qu’il prenait aux +choses religieuses de l’Algérie, et dès le début de son livre il disait: +«Elles n’ont qu’une bien étroite place dans presque tous les livres +qu’on a faits; elles en méritent une meilleure, que je voudrais leur +donner[36].» Ce ton si décisif ne surprendra personne, lorsqu’on saura +que le livre était signé Louis Veuillot. Il était rentré en France +«plein de faits douloureux et plein de conseils impossibles»; il voulait +les livrer au public; il voyait là un «devoir»[37]. + + [35] VEUILLOT, _Correspondance_, I, p. 86. + + [36] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. + 11). Sur le séjour de Louis Veuillot en Algérie, voir Eugène + VEUILLOT, _Louis Veuillot_, I, p. 229-265 (Paris, Retaux). + + [37] Veuillot à Edmond Leclerc, Alger, 20 juin 1841 (_Correspondance_, + I, p. 94-95). + +Il jetait un regard rétrospectif sur l’Algérie des premières années de +la conquête, sur cette Algérie où l’on avait paru vouloir voiler à +l’Islam les bras du Christ et le bois de la croix. Et parlant de ces +«politiques qui se sont tant efforcés de déguiser le peu de religion qui +nous reste, sous le beau prétexte de ne point effaroucher le fanatisme +musulman», il les accusait d’avoir «commis la plus lourde faute que +l’enfer ait pu leur conseiller. Rien ne répugne plus au fanatisme +musulman, expliquait-il, qu’un peuple sans croyance et sans Dieu[38].» + + [38] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. + 223). + +Partout dans son livre, on retrouvait cette idée; elle se répétait, se +diversifiait, avec l’émouvante insistance d’un appel d’alarme. +Spectateur de ces Arabes qui «nous reprochaient qu’on ne nous voyait +jamais prier[39]», il déduisait: + + [39] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9). + + La guerre contre nous n’était pas seulement patriotique, elle était + sainte. Envahisseurs du sol, détestés à ce titre, nous étions encore + et surtout haïs et méprisés comme infidèles, comme impies. On nous + reprochait nos mœurs, nos blasphèmes, notre religion fausse; on nous + reprochait plus encore notre irréligion. C’était œuvre de piété de + faire la guerre aux chiens qui adorent les idoles ou qui n’ont pas de + Dieu[40]. + + [40] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 7). + +On voyait Veuillot, à onze ans de distance, interpeller les commissaires +qui étaient venus en 1833 enquêter en Algérie. + + Ces personnages politiques, ces hauts commissaires, ces législateurs, + ces chrétiens envoyés dans un pays infidèle pour savoir ce qu’il + convient à leur patrie d’y faire, ne songent pas un seul moment à la + religion catholique, n’en prononcent pas le nom... Qu’on institue une + commission de civilisation et qu’il ne soit venu à la pensée de + personne d’y introduire un prêtre, c’est un de ces traits qui peignent + une époque et qui font deviner des abîmes[41]. + + [41] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 93). + +Mais au delà et au-dessus de ces commissaires, puissances éphémères, +puissances déchues dès qu’était accompli leur mandat, il interpellait un +pouvoir plus stable, celui des bureaux; il interpellait même, +indirectement, ce maréchal Bugeaud sous les auspices duquel avait +commencé de s’essayer jadis, en Périgord, sa plume de journaliste. + + En matière de religion, c’est le mauvais côté, le côté officiel de + l’esprit français qui règne sur l’Algérie[42]. + + [42] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118). + + Je regrette que le gouvernement de M. le maréchal Bugeaud, d’ailleurs + bienveillant pour la religion, ne s’inspire pas plus largement des + lumières catholiques, et ne diffère que bien peu, à cet égard, de + celui de nos préfets[43]. + + [43] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12). + +Il y avait dans le livre de Veuillot deux chapitres, l’un sur +l’aumônerie militaire, l’autre sur Mgr Dupuch, qui ressemblaient à deux +lamentations. Il signalait à la respectueuse pitié des chrétiens de +France cet «évêque sans clergé, au milieu d’un peuple infidèle ou +incrédule», et il disait de lui: + + Appuyé par les autorités les plus hautes: à Paris, par le roi, par la + reine, par le ministre; à Alger, par le gouverneur général; mais ayant + contre lui une bureaucratie intraitable, qui, soit à Alger, soit à + Paris, est la même partout; repoussé par l’indifférence des riches; + trop pauvre, malgré les dons nombreux des fidèles de France, pour + pouvoir assister tant de pauvres qui venaient frapper à sa porte; + soigneusement tenu en dehors de tout conseil administratif, et n’étant + lui-même que le plus tracassé des administrés; séparé des soldats; + bientôt suspect de nuire à nos progrès auprès des musulmans, à qui + l’on veut absolument que sa mission fasse ombrage, il ne tarda pas à + s’apercevoir que l’évêque d’Alger n’était que le curé d’une de ces + paroisses de France où le conseil municipal, regardant le culte comme + une charge inutile du budget, ne veut jamais ni rebâtir le presbytère, + ni réparer l’église, ni surtout permettre que le pasteur paraisse hors + de la sacristie, dans laquelle on se réserve d’aller le tourmenter à + plaisir[44]. + + [44] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 195-196). + +[Illustration: LE CARDINAL LAVIGERIE EN VÊTEMENTS PONTIFICAUX] + +Le témoignage même de Mgr Dupuch, que l’on trouve dans ses _Fastes +sacrés de l’Afrique chrétienne_, confirme ce jugement de Louis Veuillot. +La monarchie de Juillet avait consenti que l’occupation de l’Algérie +s’attestât, de çà, de là, par l’érection de quelques croix. Le maréchal +Valée en plantait une sur le minaret de l’ancienne mosquée de +Blidah[45]. Mais les sœurs voulaient, elles, installer le crucifix dans +l’hôpital d’Alger; on leur créait des difficultés[46]. Faute d’aumônerie +militaire, un bataillon de chasseurs se plaignait d’avoir manqué de +messe trois ans durant[47]. «Nous n’avions pas un seul prêtre, écrivait +un soldat au moment de la prise de Constantine, c’était plus triste +qu’on ne pourrait se l’imaginer; les mourants me priaient de leur +chanter le _De Profundis_ et le _Miserere_[48].» Mgr Dupuch dut déclarer +en 1841 que si les chefs d’armée, en dehors du gouvernement proprement +dit, ne toléraient pas de temps en temps la présence d’un prêtre auprès +des colonnes expéditionnaires, il partirait lui-même pour la guerre[49]. +Visitant la chambrette du presbytère qui servait de lieu de culte aux +catholiques de Mostaganem, Veuillot s’écriait: + + [45] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 408. + + [46] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453. + + [47] Charles DE RIANCEY, _De la situation religieuse de l’Algérie_, p. + 13-14 (publié par le comité électoral pour la défense de la liberté + religieuse). Paris, Lecoffre, 1846. + + [48] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 50. + + [49] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 488-489. + + Je sortis percé comme d’un glaive de ces paroles du dernier évangile: + Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. La religion (en + Algérie) n’est ni forte, ni persécutée; elle est méprisée, elle est + jugée inutile[50]. + + [50] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, P. 233-234). + +Et Mgr Dupuch gémissait à son tour sur le misérable état de certaines +églises, sur la désinvolture avec laquelle, à Boufarik, le commissaire +civil s’installait dans la chapelle catholique, reléguait l’autel et les +liturgies dans une misérable hutte en planches pourries, ni carrelée, ni +pavée, ni planchéiée. + +En vain la monarchie de Juillet avait-elle senti la nécessité de +disculper la France de l’accusation qu’on lui lançait d’ignorer Dieu; +Veuillot persistait à dire: + + Malgré nos églises, malgré nos prêtres, déjà si impuissants par leur + petit nombre, et garrottés encore par une politique hostile + lorsqu’elle n’est pas indifférente, les Arabes sont restés dans cette + conviction que nous sommes un peuple athée[51]. + + [51] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 118). + +Il n’ignorait pas, assurément, que la petite chancellerie algérienne, au +cours des dernières années, s’était montrée «aussi vigilante que +pourrait l’être une pensionnaire des Oiseaux ou du Sacré-Cœur, à marquer +tous ses messages arabes d’un dicton pieux quelconque, pourvu, bien +entendu, qu’il ne fût pas exclusivement chrétien»[52]. Cela lui faisait +l’effet d’une chose triste et plaisante, et ces fonctionnaires qui +persistaient «à singer la piété musulmane»[53] lui paraissaient mal +qualifiés pour donner autour d’eux l’impression que les Français étaient +d’authentiques fidèles de leur Dieu. + + [52] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 139). + + [53] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 116). + + +V + +D’ordre du pouvoir, d’ailleurs, ce Dieu n’avait pas le droit de chercher +d’autres fidèles. Vous n’êtes chargé que des chrétiens romains, disait à +Mgr Dupuch le gouvernement des Tuileries; et le pouvoir civil ne vous +reconnaît aucune autre juridiction. Il y avait là une détermination très +nette, très exclusive, nettement précisée, dès le 5 mai 1838, dans la +lettre du maréchal Valée que nous avons déjà citée. Après avoir posé en +principe que la première de toutes les qualités, chez un évêque d’Alger, +devait être une «pieuse tolérance», et qu’il importait que «tout esprit +de prosélytisme fût banni de la pensée des prêtres», Valée précisait +avec inflexibilité: + + L’administration spirituelle des populations catholiques, le soin de + les pénétrer du véritable esprit du christianisme, doivent seuls + préoccuper l’évêque d’Alger, et il méconnaîtrait la nature de sa + mission s’il cherchait à amener au sein de l’Église les musulmans et + les juifs sur lesquels la domination française s’étend + aujourd’hui[54]. + + [54] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 180. + +Telle était la conception administrative que l’on se formait de l’évêque +d’Alger: elle ne concordait nullement avec celle qu’en avait Grégoire +XVI. Valée fut probablement très flatté de recevoir de Rome, en mai +1839, un bref fort élogieux: «Vous avez continué, lui disait le Pape, à +veiller à ce que, forts de votre appui, les prêtres que nous avons +envoyés par notre autorité apostolique propageassent la lumière de +l’Évangile et exerçassent plus librement et plus fructueusement pour le +salut des anciens et des nouveaux fidèles les autres parties de leur +ministère sacré[55].» Valée, s’il eût osé, eût probablement dit au +pontife: «Parlons des anciens fidèles, Très Saint Père; mais des +_nouveaux fidèles_, qu’est-ce à dire et qu’entend par là Votre Sainteté? +La France, en Algérie, ne fait point de propagande religieuse.» Et c’eût +été le début d’une discussion entre l’État et l’Église, qui d’ailleurs, +en fait, ne tarda point à éclater, et qui allait durer une trentaine +d’aimées. + + [55] GIROD DE L’AIN, _op. cit._, p. 181. + +Grégoire XVI, dans le bref par lequel il confiait à Mgr Dupuch l’évêché +d’Alger, lui avait signifié: «Un champ immense est ouvert devant vous. +Là, dans les premiers siècles, un grand nombre d’églises avaient fleuri. +Allez donc, partez au nom de Dieu vers cette partie de la vigne du +Seigneur si longtemps désolée. Prenez votre faux, entrez vigoureusement +dans votre vigne.» Le pape manifestait «l’heureuse espérance de voir la +lumière de la vérité catholique se répandre dans les autres parties +voisines de l’Afrique, et prendre de continuels accroissements[56].» + + [56] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 405-406. + +Entrer vigoureusement dans sa vigne, Mgr Dupuch y était tout prêt; +mais l’administration s’opposait. A la porte de l’église +Notre-Dame-des-Victoires à Alger, une sentinelle empêchait les Arabes +d’entrer. Mgr Dupuch avait fait venir des Jésuites comme prêtres +auxiliaires; mais l’un d’eux, qui lui était expédié de Syrie, le P. +Planchet, recevait en 1839, sous peine d’arrestation, défense de +débarquer à Philippeville, parce qu’il savait et parlait l’arabe[57]. + + [57] BURNICHON, _La Compagnie de Jésus en France: un siècle, + 1814-1914_, III, p. 311 et 321 (Paris, Beauchesne, 1919). + +En termes amers, Veuillot commentait cette politique: + + Les commis du ministère de la guerre pensent qu’il y aurait les + inconvénients politiques les plus graves à essayer d’instruire les + Maures. On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des + Arabes; on permet aux Maures de dire publiquement dans leur mosquée la + _kholba_ au nom de l’empereur du Maroc et même au nom d’Abd-el-Kader; + mais on interdit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait + pour but d’amener un musulman à se faire chrétien, et la raison, c’est + qu’il ne faut pas exciter leur fanatisme[58]. + + [58] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 46-47). + +Il avait vu les indigènes, face à face avec l’évêque; il les avait vus +l’accueillir «avec une véritable tendresse». Mais «quelques employés +français, grondait-il, ont eu peur de sa mission, et nous n’en retirons +pas les fruits. S’il était vrai, ce qui n’est pas, que la prépondérance +de la religion catholique offusquât les Maures, quel meilleur moyen +aurait-elle de se faire pardonner cette prépondérance nécessaire, qu’en +répandant parmi les Maures beaucoup de bienfaits? Quoi! ils lui +reprocheraient de recueillir les orphelins, de soigner les pauvres, de +protéger les opprimés, et de leur dire à eux vaincus, dans leur langue, +qu’ils sont comme nous les enfants de Dieu... N’eût-on laissé à la +religion que les orphelins, que les pauvres, que les prisonniers, tous +ces misérables seraient devenus autant de voix qui auraient publié dans +la langue des vaincus les générosités de la France, les œuvres +miséricordieuses de son culte, l’inépuisable charité des ministres de +son Dieu[59].» + + [59] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 199 et 111). + +Mais lors même que l’état d’esprit administratif eût condamné la plume +de Veuillot à demeurer impuissante, Veuillot n’admettait pas qu’elle +restât silencieuse; et ce livre: _les Français en Algérie_, faisait sans +cesse résonner aux oreilles françaises, avec l’âpreté d’un reproche, +cette émouvante question: Voilà quatorze ans que vous êtes là-bas; qu’y +avez-vous fait comme apôtres? Et chaque fois que la question surgissait, +survenait, sous l’ardente plume de Veuillot, une réponse morose, +attristée. On eût dit qu’il voulait fouiller l’âme de ces politiques, de +ces soldats, de ces commerçants, qui avaient commencé de transplanter la +France en Algérie: «La question, disait-il, était de savoir si la +conquête serait une bonne ou une mauvaise affaire. L’orgueil de nos +armes, les profits de notre commerce offraient la matière du débat... La +France a voulu travailler pour sa gloire, non pour la gloire de +Dieu[60].» Mais cette France, c’était «la patrie de Godefroi de +Bouillon, de Pierre l’Ermite, de saint Bernard et de saint Louis», et +Veuillot, après l’avoir ainsi définie, disait douloureusement: «Elle +multiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir un royaume +infidèle; mais elle ne songe qu’à le gagner à ses comptoirs et ne veut +point le gagner à son Dieu[61].» Autour de lui, cependant, à Paris, il +sentait s’ébaucher un renouveau catholique, et cette coïncidence rendait +ses interrogations plus pressantes encore: «Est-ce donc pour rien, +s’écriait-il, que la France est devenue reine d’Alger au moment où +quelque zèle religieux se réveille dans son cœur[62]?» Et c’est avec +l’accent d’un pénitent qu’il confessait,--une confession qui était un +réquisitoire: «Malgré tout ce que nous avons fondé, nous avons perdu là +des âmes que nous pouvions sauver, nous n’avons pas fait à la croix le +même honneur qu’à nos drapeaux[63].» + + [60] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 5). + + [61] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 37). + + [62] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 85). + + [63] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 12). + +Mais il savait, hélas! l’administration impénitente, et cela le faisait +trembler. + + Le chrétien, écrivait-il, voyant la religion négligée à dessein par + ceux qui sont chargés d’établir en Algérie la puissance française, + murmure avec effroi cet oracle divin, tant de fois réalisé parmi les + hommes: _Nisi dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui + ædificant eam_[64]. + + [64] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 243). + +Veuillot, d’ailleurs, n’était pas de ceux dont la voix expire en un +murmure d’épouvante: son livre voulait être un livre constructeur. Et la +haute originalité de ce livre trop peu connu, c’était de jeter le défi à +une opinion sceptique qui croyait à peine à l’avenir de l’Algérie, et +qui croyait moins encore à l’avenir du christianisme en Algérie, et de +dire en substance à cette opinion: Je crois au premier de ces avenirs +parce que je crois au second. Le Paris de l’époque boudait à l’Algérie, +grognait contre elle. Bugeaud tout le premier grognait, faute de pouvoir +bouder; il supputait ironiquement, devant ses convives, ce que chacun de +ses repas coûtait à la France[65]; et Veuillot lui-même, d’Alger, sous +l’évidente impression de ces propos pessimistes du général, avait un +jour, dans une lettre à Guizot, qualifié de «malheureusement impossible» +cet abandon de l’Algérie, auquel d’aucuns songeaient encore[66]. Mais +dans son livre, sa paradoxale âme d’apôtre, bravant tout d’un coup +bouderies et grognements, prévenait tous les douteurs qu’un jour +viendrait où s’agiteraient les destinées de Tunis, où s’agiteraient +celles du Maroc. Il leur parlait avec une assurance de prophète; il leur +disait formellement: + + [65] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 9). + + [66] Veuillot à Guizot (IV, p. 250). + + Le sang des compagnons de saint Louis, répandu sur les plages de + Tunis, est un vieux titre que nous serons contraints de faire valoir + un jour; entre notre province de Tlemcen et les rivages de l’Espagne + régénérée, l’air manquera aux prétendus descendants du calife qui font + encore peser sur le Maroc leur sceptre barbare[67]. + + [67] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 4). + +Ainsi Veuillot, dès 1844, prévoyait-il le futur empire africain. +Consultant «la foi chrétienne et l’expérience de dix-huit siècles», +constatant qu’elles ne nous permettent pas de croire «qu’il puisse +exister jamais un peuple inconvertissable[68]», sa dialectique hardie, +avec l’aventureux élan d’un acte de foi, déduisait du devoir même +qu’avait le christianisme français de suivre en Afrique notre drapeau, +et puis de le précéder, les destinées futures du sol africain. Et sa +puissance de vision, passant outre aux timidités des économistes, aux +susceptibilités des politiques, l’amenait à certaines intuitions qui +durent leur paraître folles. + + [68] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 110). + +Il ne comptait pas, à vrai dire, sur une prochaine ou rapide +assimilation des Arabes: «Les Arabes, écrivait-il, ne seront à la France +que lorsqu’ils seront Français; ils ne seront Français que lorsqu’ils +seront chrétiens; ils ne seront pas chrétiens tant que nous ne saurons +pas l’être nous-mêmes. Or, nous ne savons pas l’être encore[69].» Mais +il souhaitait que sans retard l’apostolat religieux s’organisât: + + [69] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 45). + + Dans le clergé français, signalait-il, on trouverait en abondance des + apôtres; tous nos religieux seraient heureux de donner leur vie pour + la conquête chrétienne de cette terre, infidèle encore sous les + drapeaux français; ils seraient hospitaliers, maîtres d’école, + missionnaires, agriculteurs, savants; il y aurait, si on l’avait + voulu, même un ordre militaire[70]. + + [70] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 242). + +Mais dans la pensée de Veuillot, ce projet d’évangélisation impliquait +tout d’abord un projet de peuplement. + + Il faut en Algérie, expliquait-il, non pas des concubinaires et des + bâtards, mais des familles, et des familles chrétiennes; il faut à + leur tête des prêtres respectés et sévères, la sévérité étant la + sainte douceur de la religion; il faut à ces villages, qui seront + autant de petites républiques, une organisation pour le moins aussi + théocratique que militaire, qui leur apprenne à répondre à la guerre + sainte des musulmans par la guerre sainte des chrétiens[71]. + + [71] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 101). + +Non pas qu’il voulût organiser en Algérie une guerre de religion, ce +serait là prendre à contresens sa pensée; mais il lui semblait que si +les musulmans, au nom du Coran, déchaînaient contre nous le fameux +_Djehad_, la guerre contre l’infidèle, les colons dont la foi catholique +soutiendrait l’énergie auraient, pour résister, un surcroît de force. +Écrivant à Guizot, il lui rappelait quel secours avait été le +puritanisme pour les émigrants anglais qui fondèrent les États-Unis[72]; +il attendait, pour les colons de l’Algérie, le même secours du +catholicisme. Si pour organiser ces villages défensifs et agricoles, on +ne trouvait pas assez de Français, de Basques ou d’Alsaciens, on +pourrait songer, disait-il, à des catholiques suisses avec lesquels il +s’offrait à négocier, ou bien à des Polonais, que Montalembert serait en +mesure de faire venir, ou bien à des familles syriennes[73]. + + [72] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 255). (Veuillot à Guizot, 19 avril + 1841.) + + [73] VEUILLOT, _loc. cit._ (IV, p. 247). (Veuillot à Guizot, 8 mars + 1841.) + +Il faudra plus d’un quart de siècle pour que les idées de Veuillot +commencent de se réaliser. La Trappe de Staouéli, qui, dès 1843, étalait +une magnifique leçon de travail agricole, aurait bénéficié d’un beaucoup +plus large rayonnement, si les administrations locales eussent été +animées d’un esprit plus pratique et d’une confiance plus allègre dans +l’avenir algérien. Le projet qu’un jour développa Bugeaud, d’établir en +dix ans, sur le sol algérien, cent mille soldats à demi libérés, se +heurtait à l’indifférence parlementaire. C’était de la part du maréchal +une audace, de rassembler quelques orphelins arabes dont les pères +étaient morts au cours des combats contre nos armées, et d’oser dire au +Jésuite Brumauld: «Tâchez, Père, d’en faire des chrétiens. Si vous +réussissez, ceux-là du moins ne retourneront pas dans leurs broussailles +pour nous f... des coups de fusil[74]»; et l’on put un instant fonder +beaucoup d’espérances sur l’orphelinat de Ben-Aknoun, à qui s’adjoignit +dans la suite celui de Boufarik, et qui comptait, en 1850, deux cent +soixante-dix orphelins. Mais les grandioses desseins de ce Jésuite, qui +voulait attirer en Algérie les enfants de l’Assistance publique, +devaient se heurter, sous le second Empire, à d’irréductibles +oppositions, et le droit que réclamait le P. Brumauld d’être un +colonisateur, au sens que Louis Veuillot eût donné à ce mot, ne lui fut +jamais accordé[75]. + + [74] VEUILLOT, _Mélanges_, 3e série, II. p. 514. + + [75] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 327-329. + +«Il faut des paysans, et des paysans et encore des paysans», criera-t-il +aux sénateurs, en 1859, et il leur expliquera que ses maisons, après +quinze ans d’efforts et de sacrifices, étaient au moment de périr faute +d’élèves, et que «leur conservation et leur perfectionnement ne +demandaient qu’un mouvement continu de douze ou quinze cents enfants des +deux sexes». Mais ses appels tomberont dans le vide, comme y était +tombé, sous la monarchie de Juillet, le livre prophétique et réalisateur +sorti de la plume de Louis Veuillot[76]. + + [76] _Pétition du P. Brumauld au Sénat en faveur de la colonisation de + l’Algérie et de la jeunesse malheureuse de France_ (1859). + + +VI + +Peu de temps après la publication du livre de Veuillot, Mgr Dupuch, +découragé par l’ingratitude des circonstances et par le poids de ses +dettes, finissait par démissionner. Dans la lettre de démission qu’il +adressait à Grégoire XVI, on le sentait déchiré de tristesse[77]. Sans +ambages, il confiait au pape: + + [77] Texte de la lettre de démission dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. + 439 et sq. Sur les embarras financiers qui amenèrent cette + démission, voir MARTY, _Correspondant_, septembre, 1861, p. 65-75. + +«Partout où la religion catholique se trouve comparée aux sectes qui +s’en sont séparées, ou même à d’autres cultes, sa condition est +habituellement la plus déplorable. Je n’aurai que trop d’occasions de le +faire remarquer au pape, à qui je serais coupable de ne pas signaler +cette affligeante et fatale tendance[78].» + + [78] DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 453. + +Les mêmes obstacles se dressaient devant son successeur, Mgr Pavy. «Il +nous est impossible, disait-il en son mandement de prise de possession, +de croire et de nous taire; impossible de tenir enchaîné le verbe de +Dieu; impossible de ne pas appeler sur tout homme venant en ce monde la +lumière du Dieu vivant; de laisser périr de sang-froid les âmes pour +lesquelles Jésus-Christ est mort[79]»; et des lettres pastorales +ultérieures insistaient auprès de son clergé pour qu’il «ne négligeât +rien de ce qui pouvait déterminer de véritables conversions parmi les +Arabes[80].» Mais les statuts diocésains qu’il édicta en 1853, et qui +prescrivaient aux prêtres la «mission des indigènes» et la sollicitude +pour les enfants musulmans, étaient destinés à demeurer lettre morte. +Autour de Mgr Pavy, des Jésuites étaient à l’œuvre, dans plusieurs +paroisses et dans les deux orphelinats agricoles du P. Brumauld: «Les +Arabes, leur écrivait de Lyon leur provincial dès 1847, sont le grand +objet de notre mission en Afrique»; et il leur conseillait de faire +comme avait fait jadis, aux Indes, le célèbre Père de Nobili, d’aller +vivre au milieu des indigènes, de prendre leurs coutumes, pour les +amener à la religion. Le P. Brumauld songeait à former, dans son +orphelinat de Ben-Aknour, des missionnaires parlant l’arabe. Il faut +consulter l’État, objecta Mgr Pavy. L’État ne répondit pas[81]. Le +lazariste Girard, qui dirigeait le séminaire de Kouba, fut un jour +menacé de gros ennuis, pour avoir, dans les ruisseaux d’Alger, recueilli +quelques petits Arabes[82]; et malgré la démarche de l’évêque près du +général Pélissier, alors gouverneur intérimaire, les enfants durent être +rendus à leurs familles. + + [79] Mgr PAVY, _Œuvres_, I, p. 25 (Paris, Poussielgue, 1858). + + [80] GODARD, préface des _OEuvres_ de Mgr PAVY, I, p. XLVIII. + + [81] BURNICHON, _op. cit._, III, p. 311 et suiv.--Louis DE BAUDICOUR, + _La Guerre et le gouvernement de l’Algérie_, p. 593-596 (Paris, + Sagnier et Bray, 1853). + + [82] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 179 (Paris, Poussielgue, + 1884).--RIBOLET, _Un Grand évêque ou vingt ans de l’Église d’Afrique + sous l’administration de Mgr Pavy_, p. 35-39 (Alger, Jourdan, 1902). + +Une consigne d’État commandait qu’on laissât les indigènes «parqués dans +leur Coran», sans jamais s’occuper de leurs âmes, et quarante ans +durant, dans les sphères officielles, l’idée d’apostolat parut +incompatible avec l’idée de tolérance. «Il y a là, dira Lavigerie, une +honte pour la nation française.» + +On peut dire qu’en Algérie, pendant cette période, la France apôtre eut +les mains liées. Nul esprit de secte, d’ailleurs, chez ces militaires +que l’on verra, durant les premières années de l’épiscopat de Lavigerie, +redouter et suspecter ses premiers efforts de contact avec l’Islam; ce +qui les obsédait, c’était la crainte que l’apostolat chrétien ne +provoquât parmi les populations musulmanes des incidents, qui +s’aggraveraient, peut-être, jusqu’à soulever des conflits sanglants; et +sous l’impression de cette crainte, il leur déplaisait de trouver, chez +les messagers du Christ, un esprit d’aventure qui pouvait susciter des +complications politiques. Par ailleurs, cette France colonisatrice à +laquelle ils voulaient épargner des ennuis n’avait pas des destinées +beaucoup plus brillantes que celles de la France missionnaire. Elle +avait commencé de prendre quelque essor, dans les dernières années du +gouvernement de Bugeaud et pendant la première moitié du second Empire; +mais lorsque prévalut, en 1865, par la volonté formelle de Napoléon III, +l’idée d’un royaume arabe, qui serait séparé, par une sorte de cloison +étanche, du petit groupe des colons, les maximes administratives +nouvelles cessèrent d’encourager l’immigration, les concessions de +terres ne furent plus accordées qu’à des sociétés de capitalistes, et la +colonisation libre, réduite à ses propres ressources, s’arrêta, +végéta[83]. + + [83] _La Colonisation en Algérie_ (1830-1921), p. 26 (Alger, Pfister, + 1922).--CAMBON, _Le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 130 et + 153 (Paris, Champion, 1922). En 1885 encore, on pourra lire dans les + _Lettres sur la politique coloniale_, de Yves GUYOT, p. 31-41 + (Paris, Reinwald): «Si on voulait représenter dans une allégorie le + prix de revient en hommes des 25 000 colons installés en Algérie et + y vivant avec leurs propres ressources, chacun d’eux serait assis + sur quatre cadavres et gardé par deux soldats». + +Telle était la situation de l’Algérie lorsque Lavigerie y porta, avec +son ascendant d’archevêque, cette idée de peuplement et cette idée +d’évangélisation qu’avait esquissées, déjà, la plume de Louis Veuillot, +et lorsqu’il voulut, en chef d’Église, traduire ces idées en +réalisations. + +Ces religieux hospitaliers, maîtres d’école, missionnaires, +agriculteurs, savants, dont avait rêvé Louis Veuillot, ce furent les +Pères Blancs du cardinal Lavigerie; ces villages agricoles et défensifs +qu’avait réclamés Louis Veuillot, ce furent les villages d’Alsaciens, ce +furent les villages d’Arabes chrétiens ou de Kabyles chrétiens, fondés +par Lavigerie. + +Le 2 février 1876, Veuillot écrivait dans _l’Univers_: + + La création de ces villages, la fondation d’une nouvelle famille + religieuse, destinée à l’évangélisation de l’immense désert africain, + sont des événements historiques de premier ordre. Il y a quelques + années encore, ils n’étaient rêvés que dans un très lointain avenir + par la foi la plus hardie et la plus croyante à l’impossible... A + cette heure, on peut dire que le nouveau monde africain est déjà + vivant dans son berceau, que le baptême a commencé d’y descendre... La + famine qui moissonna les pauvres Arabes en 1868 est le principe des + villages arabes chrétiens, de la fondation des missionnaires et de + l’évangélisation de toute l’Afrique. Ce coup de foudre a creusé ce + puits de bénédiction, dont les eaux vivifieront tous les déserts. + +Et Veuillot pronostiquait: + + Des missionnaires apporteront à toute une race l’Évangile et la + liberté attendus deux mille ans. A présent, il est permis d’espérer + que le siècle ne s’achèvera pas sans qu’une église catholique s’élève + à Tombouctou et encore ailleurs. Il y aura des églises, un clergé, des + écoles, des hôpitaux, des hommes libres, une industrie, un monde. De + là ne venaient vivants que des esclaves, de là partiront des + missionnaires[84]. + + [84] «VEUILLOT, _Derniers Mélanges_, III, p. 61-64 (Paris, + Lethielleux, 1908). + +Veuillot avait vécu assez longtemps pour voir l’archevêque d’Alger,--cet +archevêque qu’on ne considérait autrefois que comme l’aumônier en chef +d’un noyau de colons,--travailler à mettre l’empreinte de notre +spiritualité religieuse sur la civilisation de l’Afrique du Nord et +représenter, vis-à-vis de cette Afrique, une France désormais en marche, +bien que jusque-là on l’eût condamnée à piétiner, la France catholique. +Mais Veuillot disparaîtra trop tôt pour voir surgir, au centre de +l’Afrique, ces églises et ces écoles, ces hôpitaux, et surtout ces +hommes libres, esclaves de la veille, qu’avait entrevus son imagination +complice de sa foi. Il disparaîtra trop tôt pour entrevoir l’œuvre de +haute portée qu’allait accomplir peu à peu l’initiative privée de la +France en terre tunisienne, à la faveur d’un climat salubre, et sans se +heurter, comme en Algérie, aux usages indigènes de propriété collective. +Il disparaîtra trop tôt pour pouvoir saluer des héritiers et des +réalisateurs de son rêve dans ces hommes d’énergie qui, groupés autour +de M. Jules Saurin, s’essaient à transfigurer l’agriculture de l’Afrique +du Nord par le développement de la production fourragère et par +l’utilisation des eaux de crue, et qui préparent ainsi, à l’encontre de +tous les obstacles, le peuplement français de cette France +d’outre-mer[85]. Il disparaîtra trop tôt pour pouvoir saluer en +Lavigerie, soit le tribun de l’antiesclavagisme et le libérateur de +l’Afrique noire, soit le précurseur de la colonisation française en +Tunisie. + + [85] Voir le livre de M. Jules SAURIN: _Vingt-cinq ans de colonisation + nord-africaine_ (Paris, Société d’éditions géographiques, maritimes + et coloniales, 1925). + + * * * * * + +La vie de Lavigerie, telle que nous la voyons, se déroule comme une page +de notre histoire religieuse, comme une page de notre histoire +nationale; page toujours émouvante, et quelquefois piquante, presque +paradoxale, lorsqu’on voit le cardinal réaliser avec l’aide épisodique +du gouvernement de la République, ces idées de colonisation, ces idées +d’apostolat, qui, sous la timide et rétive monarchie de Juillet, étaient +comme tombées dans le désert lorsque Veuillot les avait émises. Et ce +qui résulte de cette confrontation entre le livre de Veuillot et la vie +de Lavigerie, c’est que la maturité de notre œuvre algérienne, comme, +deux siècles plus tôt, la naissance de notre œuvre canadienne, fut +aidée, dans quelque mesure, par notre souci séculaire de porter toujours +plus loin le règne de Dieu. Car il y a dans nos annales, de siècle en +siècle, certains épisodes de gloire, dont la devise: _Gesta Dei per +Francos_, fut tout d’abord l’instigatrice avant d’en devenir le résumé. + +_P.-S._--Nous sommes très redevables au recueil de documents publié en +deux volumes par Mgr Grussenmeyer: _Vingt-cinq années d’épiscopat: +documents biographiques sur S. Em. le cardinal Lavigerie_ (Alger, +Jourdan, 1880), et à l’excellent livre de Mgr Baunard: _Le Cardinal +Lavigerie_ (2 volumes, Paris, Poussielgue, 1896), qui demeure encore, au +bout de trente ans, une source très riche d’informations; et nous aurons +l’occasion, lorsque nous aborderons l’histoire de l’activité tunisienne +de Lavigerie et des campagnes antiesclavagistes, d’exploiter de précieux +documents que nous a communiqués M. l’abbé Tournier, l’historien du rôle +politique du cardinal, et dont il fera prochainement l’objet d’une +publication; que M. l’abbé Tournier veuille bien trouver ici +l’expression de nos plus vifs remerciements. Nous remercions aussi M. le +commandant Jean Hanoteau pour la bonne grâce avec laquelle il a mis à +notre disposition les papiers laissés par le général Hanoteau, l’éminent +spécialiste des questions kabyles; le R. P. Federlin, des Pères Blancs, +pour la gracieuse communication de la photographie du cardinal en +vêtements liturgiques; et M. l’abbé Mourret, directeur au Séminaire de +Saint-Sulpice, pour la copie de certains passages du _Journal_ inédit de +M. Icard. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE; SES DÉBUTS + + +I.--De la cure de campagne à la Sorbonne. + +Un jour de 1838, Charles-Martial Allemand-Lavigerie, alors âgé de treize +ans, s’en fut dire à Mgr Lacroix, évêque de Bayonne: «Je veux être curé +de campagne.» Son père le conduisait, ou, pour mieux dire, +l’accompagnait; car Lavigerie, même en son jeune âge, ne fut jamais +quelqu’un qui acceptait volontiers d’être conduit; et presque toute sa +vie, il aura plus d’occasions de commander que d’obéir. En ce jour +décisif où l’enfant venait confier à l’évêque sa vocation, cultivée +d’abord, au foyer même, par la pieuse influence de deux vieilles bonnes, +M. Lavigerie père n’avait qu’à faire escorte. + +Ce haut fonctionnaire des douanes avait d’abord, avec sa femme, fait +pour ce fils d’autres rêves. Voyant Charles jouer à la chapelle, on +s’était figuré, dans le ménage, que ce serait un jeu sans lendemain, et +qu’après les vigoureuses aspersions dont il gratifiait les petits Juifs +dans les ruisseaux de Bayonne sous prétexte de les baptiser, il ne +songerait pas à pousser plus loin l’administration des sacrements. Mais +Charles, qui jamais n’eut de temps à perdre, coupait court aux visées +plus mondaines de sa famille en traînant son père à sa suite pour +demander à l’évêque un presbytère rural. Quelques semaines se passaient, +et sa mère, dans le parloir du séminaire de Laressore, se trouvait +brusquement en présence d’un fait acquis, la tonsure toute fraîche que +triomphalement il s’était faite. Il avait d’ailleurs une curieuse façon +de la consoler. «Je crois, lui écrira-t-il un peu plus tard, que je n’ai +pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l’action +extérieure et la vie d’apostolat est ma vocation.» Que pouvait-on +objecter à un enfant qui faisait de ses défauts eux-mêmes un marchepied +vers l’autel, et qui signifiait que son caractère tel quel, son +caractère tout entier, lui serait d’une belle ressource pour devenir un +jour le ministre de Dieu? + +Un tel tempérament, pour se laisser modeler, avait besoin de s’incliner +devant une supériorité. Lavigerie la rencontra bientôt à Paris, au +séminaire de Saint Nicolas-du-Chardonnet, où il s’en fut achever ses +classes. Un prêtre était là, qui lui fit l’effet, tout de suite, d’un +«ouragan de lumière et de feu, courbant et absorbant tout»: c’était +l’abbé Dupanloup, futur évêque d’Orléans. On pourrait, en l’honneur de +ce prêtre, arranger une sorte d’hymne dont Renan fournirait les strophes +et Lavigerie les antistrophes. + +«C’était un éveilleur incomparable, dira Renan; il était pour chacun de +ses deux cents élèves l’excitateur toujours présent, le motif de vivre +et de travailler[86].» Et Lavigerie, de son côté: «On était subjugué +dans un mélange d’admiration, de crainte et de respect, que je n’ai plus +retrouvé nulle part au même degré[87].» Lorsque, à l’âge de +cinquante-huit ans, Lavigerie tracera ces lignes de souvenir, il sera, +dans trois continents, un manieur d’hommes, expert à les subjuguer; dans +une telle phrase écrite par une telle plume, tous les mots portent; ils +attestent la joie intense que dut éprouver un enfant, naturellement +dominateur, à se sentir un instant dominé, et à ratifier allégrement, +librement, par son admiration même pour la personne de Dupanloup, les +droits qu’avait «Monsieur le supérieur» à être écouté et obéi. + + [86] RENAN, _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_, p. 176. (Paris, + Crès, 1913). + + [87] LAVIGERIE, _Lettre à l’abbé Lagrange sur les deux premiers + volumes de l’Histoire de Mgr Dupanloup_. Tunis, 1883. + +La cure de campagne que ses treize ans postulaient acheva de s’effacer +du champ de ses visions, un certain jour de mai 1844 où survint au +séminaire d’Issy, pour la lecture spirituelle, un vicaire apostolique de +Mandchourie. Ce jour-là comme tous les autres, le jeune abbé Lavigerie +était recueilli; il était déjà celui qui, devenu évêque, commandera à +tous ses prêtres vingt minutes de méditation quotidienne. Mais il y a +des recueillements qui sont des évasions: un missionnaire, prêchant dans +un séminaire, ouvre aux imaginations une fenêtre sur le vaste monde. +Lavigerie n’était pas de ceux qui eussent laissé se refermer la fenêtre, +le visiteur une fois parti; et dans l’enclos du séminaire, il était +plutôt homme à prolonger les courants d’air. + +Au début d’octobre 1845, il entrait à Saint-Sulpice, pour la retraite +qui ouvrait l’année scolaire. Il s’agenouillait, plusieurs jours durant, +non loin d’un autre clerc qui, le 6 du même mois, allait s’éloigner pour +toujours, et déposer sa soutane dans un hôtel voisin. Semaine historique +en vérité, qui vit Lavigerie monter les marches du séminaire et Renan +les descendre. Renan bientôt fera un nouvel acte de foi,--un acte de foi +dans la science, mais cet acte même ne sera qu’une étape vers la période +où il se laissera de plus en plus aller à «caresser», en jouisseur, «sa +petite pensée»; et Lavigerie, au contraire, dans l’atmosphère +sulpicienne, se préparera à devenir le plus grand homme d’action qu’ait +connu l’Église du dix-neuvième siècle. + +Le cardinal Bourret, qui, avec une trentaine de futurs évêques, +appartenait à la même promotion que Lavigerie, se souvenait de lui plus +tard comme d’une «puissante organisation qui débordait tous les cadres, +et à qui certains détails ne pouvaient convenir, mais qui excellait dans +les grandes choses». Mgr Affre, archevêque de Paris, pensait +probablement de même. Lorsque Lavigerie eut passé deux ans à +Saint-Sulpice, ce prélat voulut lui faire prendre un peu d’air. Il +venait de fonder, tout proche de là, l’école des Carmes, pour la +formation scientifique des professeurs ecclésiastiques: il décida que +Lavigerie en serait l’un des premiers élèves[88]; et de novembre 1847 à +juin 1848, le jeune clerc devint tour à tour sous-diacre, bachelier ès +lettres et licencié ès lettres. + + [88] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 246. + +Pour la première fois sans doute, un élève de Saint-Sulpice, en cours +d’études, publia des livres; en cette même année 1848 où deux +expéditions en Sorbonne lui rapportaient deux parchemins, Lavigerie +faisait paraître un cours de versions grecques et un cours de thèmes +grecs, auxquels devait s’adjoindre, deux ans plus tard, un lexique +français-grec[89]. Mgr Affre estimait que, dans les luttes suprêmes +qu’elle livrait au monopole universitaire, l’Église accroîtrait ses +chances de victoire si elle était soucieuse de posséder un clergé +savant: l’équipée scolaire de l’abbé Lavigerie était un bel +encouragement pour les desseins de son archevêque. + + [89] TOURNIER, _Bibliographie du cardinal Lavigerie_ (Paris, Perrin, + 1913). + +Et lorsqu’en 1849 Lavigerie eut été ordonné prêtre, Mgr Sibour le +réexpédia à l’École des Carmes, pour qu’il y devînt le premier docteur +ès lettres. + +Parmi les professeurs qui se trouvèrent alors sur le chemin de +Lavigerie, il en était un dont plus tard Léon XIII lui dira: «Je l’ai +connu; c’est une de ces belles âmes françaises, si belles quand elles +sont belles.» Ce professeur s’appelait Frédéric Ozanam. «Ne vous usez +pas avant le temps, conseillait-il mélancoliquement au jeune Lavigerie, +vous le regretteriez ensuite inutilement quand votre santé serait perdue +et que vous ne pourriez plus rien pour Dieu et pour son Église. Ne +faites pas comme moi, j’en suis là aujourd’hui![90]» + + [90] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 253. + +Dix mois suffirent à Lavigerie pour composer ses thèses; on eût dit +qu’il se plaisait moins à faire besogne de science qu’à montrer à +l’Université et à l’Église que des clercs pouvaient, tout comme des +laïcs, s’outiller pour cette besogne. A l’heure où la loi Falloux allait +remettre aux mains des jeunes générations sacerdotales une partie de la +gent écolière, l’exemple de Lavigerie, son succès, leur enseignaient +très opportunément le bon usage de la Sorbonne, et leur signifiaient que +le meilleur moyen de bien instruire les autres était de s’instruire +elles-mêmes. + +Il est parfois dangereux d’être un devancier; l’éclat même du rôle qu’on +a joué resplendit comme une prédestination, dont on devient le captif. +Lavigerie diplômé, Lavigerie vainqueur de Sorbonne, paraissait voué tout +naturellement, par son prestige même, à quelque tâche d’apostolat parmi +le peuple des étudiants: il y avait là, non moins qu’en pays jaune ou +qu’en pays noir, beaucoup de gentils. Où Lavigerie professera-t-il? +Voilà le genre de questions que posaient ceux qui s’intéressaient à ses +brillantes destinées, tandis que son imagination, à lui, s’enfuyait loin +du quartier Latin. On disait qu’à la faculté de Caen l’Université lui +offrait une place, et qu’il la refusait. On le voyait, à la fin de 1850, +enseigner la quatrième au séminaire de Notre-Dame-des-Champs, le +catéchisme en deux pensionnats de religieuses, et la littérature latine +aux étudiants ecclésiastiques de l’École des Carmes. On apprenait à la +fin de 1853 qu’il allait, à la suite d’un brillant concours, devenir, +dans le Panthéon rendu au culte, membre du chapitre de Sainte-Geneviève. +Mais les premiers mois de 1854 lui ouvraient un autre champ d’action: +c’est à la Sorbonne qu’il entrait comme professeur, à la demande de Mgr +Maret, qui voulait rajeunir la Faculté de théologie. C’en était fait, +dès lors, faute de loisirs, de _la Bibliothèque pieuse et instructive à +l’usage de la jeunesse chrétienne_, dont un éditeur lui avait confié la +direction; les brochures qu’il avait projetées et qui devaient +s’intituler: _Charité au dix-neuvième siècle_; _Foi et Martyre_; +_Martyrs en Chine et au Tong-king_; _Triomphes de la foi sur la +barbarie_, ne devaient jamais voir le jour. En choisissant ces sujets de +brochures, il avait voulu, semble-t-il, ménager à sa pensée quelques +beaux terrains d’émigration. Mais il fallait qu’elle rentrât au logis; +ses précédents succès de Sorbonne emprisonnaient définitivement +Lavigerie dans une chaire de Sorbonne; docilement il acceptait, et il +allait y traiter, six ans durant, de l’école d’Alexandrie, du +protestantisme, du jansénisme. + +Il fit ses cours avec plus d’ampleur que d’érudition minutieuse; ainsi +le voulait la mode du temps, qui avait ses avantages. Ceux qui +connaissaient sa nature remuante eurent tôt fait de sentir que dans sa +dignité professionnelle Lavigerie manquait d’entrain. Nous avons à cet +égard le témoignage d’Hilaire de Lacombe, l’historien des débats +parlementaires d’où sortit la loi Falloux[91]. Il était, nous dit-il, +«languissant et triste, désœuvré: il attendait sa voie. Tout indiquait +que la Sorbonne, lieu d’étude et de retraite, ne lui serait qu’une +étape. Cette respectable Sorbonne devait sembler un peu morte à ce jeune +homme que l’esprit de vie travaillait». L’excellent observateur qu’était +Hilaire de Lacombe avait donc le sentiment que ce maître d’enseignement +supérieur, tout en accomplissant consciencieusement son métier, se +tenait à la disposition d’une autre destinée, et qu’il l’attendait. Le +mot de son ami Bourret continuait de se vérifier: Lavigerie débordait +les cadres. + + [91] Bernard DE LACOMBE, _Correspondant_, 10 novembre 1909, p. 893. + +Il les débordait, mais sans manœuvrer lui-même pour les élargir; il s’en +remettait, pour cela, à ceux qui avaient quelque droit de régir son +existence ou sa conscience. Ainsi l’exigeaient son sens de l’autorité et +ce que j’appellerais volontiers ses doctrines d’organisateur. Je +n’oserais dire qu’il aimât beaucoup obéir, et qu’il s’y complût +spécialement comme on se complaît en une vertu de choix; mais il lui +plaisait certainement qu’en tous lieux l’obéissance fût en pratique, à +commencer par la sienne. Et de même que son archevêque, en 1847, avait +élargi pour lui le cadre de Saint-Sulpice, le cadre de la Sorbonne, en +1856, lui fut élargi par son confesseur, le P. de Ravignan. + +«Je vois pour vous un autre horizon», lui disait fréquemment ce Jésuite. +Ravignan voyait, mais sans définir encore: l’horizon demeurait imprécis, +ou bien inaccessible. Subitement, un jour de 1856, l’horizon se dévoila, +se rapprocha, et Ravignan parla. La guerre de Crimée avait commencé de +familiariser l’Islam, en terre ottomane, avec la charité chrétienne, +représentée, dans les hôpitaux de Constantinople, par les sœurs de +Saint-Vincent-de-Paul; l’_Œuvre des Écoles d’Orient_ s’était fondée, +pour prolonger cette révélation, et pour propager, parmi les chrétientés +séparées de Rome, la culture catholique[92]. Augustin Cauchy, Charles +Lenormant, le P. Gagarin, songeaient que pour émouvoir en faveur de +cette œuvre la charité des fidèles, il serait bon qu’elle fût dirigée +par un ecclésiastique de Sorbonne; ils s’en ouvraient à Ravignan; et +Ravignan, tout de suite, signifiait à Lavigerie: Vous êtes l’homme. De +quoi Lavigerie fut aussitôt persuadé; sa vocation même, cette vocation +qui, depuis plusieurs années, se mortifiait, lui donnait, cette fois, +des ailes pour obéir. Il s’en fut droit chez le P. Gagarin, qui lui +remit les registres de l’œuvre, encore bien blancs, et la caisse, encore +bien vide, en ajoutant: «Vous voilà à l’eau, mon cher abbé; maintenant +il faut nager.» Nager et même s’y essouffler, Lavigerie ne demandait pas +mieux. En Sorbonne, il avait l’impression d’étouffer, et lorsque de la +Sorbonne il s’en allait à cette œuvre nouvelle, il respirait. Son rôle +de missionnaire commençait. + + [92] _Lettre de S. E. le cardinal Lavigerie à M. Beluze pour servir de + préface à la Vie de Mgr Dauphin_. Carthage, 1883.--Hilaire DE + LACOMBE, _Le Cinquantenaire de l’Œuvre des Écoles d’Orient_, dans le + _Bulletin de l’Œuvre_, mai-juin 1906. + + +II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant. + +Il apercevait, dans le Levant méditerranéen, soixante-dix millions de +chrétiens étrangers à l’Église romaine, et destinés, si quelque jour la +Turquie s’effondrait, à tomber sous l’hégémonie spirituelle de la +Russie; une œuvre française s’était fondée, pour leur faire +connaître Rome, pour ouvrir à leurs enfants des écoles où ils se +familiariseraient, tout en même temps, avec la foi latine et la langue +française; et cette œuvre disait à Lavigerie: Faites vivre, en me +faisant vivre, les âmes de là-bas. Pratiquement, ce qu’on lui demandait +en le nommant directeur, c’était, tout d’abord, qu’il quêtât. Trois ans +durant, les loisirs que les cours lui laissaient furent employés à +tendre la main, de ville en ville, de chaire en chaire. Nombreux sont +les ordres, Dominicains, Franciscains, Jésuites même, dont les +fondateurs commencèrent par la mendicité. Lavigerie, à sa façon, +s’imposait le même apprentissage. Il fut parfois mal reçu; il s’en +amusait plutôt qu’il ne s’en décourageait; et toute sa vie il se +souviendra d’un certain vicaire général qui, l’introduisant à +contre-cœur dans les familles riches de l’endroit, insistait +immédiatement sur les urgents besoins des œuvres locales. Ce qui racheta +ses fatigues de quêteur, ce fut le bilan final: les recettes des écoles +d’Orient, qui n’étaient, en 1857, que de seize mille francs, dépassaient +soixante mille en 1859. + +Soixante mille francs, quelle goutte d’eau, dans ce vaste flot de +détresses humaines qui subitement, en 1860, couvrit toute la Syrie, à la +suite des massacres et pillages commis par les Druses! Des troupes +françaises partaient, pour remettre là-bas un peu d’ordre; mais la +charité, seule, pouvait commencer d’y rétablir quelque vie. L’éloquence +de Lavigerie, sa main tendue, ses appels aux évêques des pays voisins, +firent, cette année-là, des prodiges: au nom de l’œuvre des Écoles +d’Orient, il s’en fut dans le Levant, pour organiser les distributions +qu’exigeaient les misères: elles devaient s’élever, en moins d’une +année, à deux millions cent trente-six mille francs. + +Il allait prendre contact avec le schisme, prendre contact avec l’Islam; +et dès cette première campagne, il était ce qu’il sera toujours, +missionnaire de son Église, porteur de l’âme de la France. Foi et +patrie, les deux causes se confondaient en ces régions du Levant, où +l’élan des croisades et les prérogatives accordées par le Saint Siège +avaient depuis longtemps installé notre ascendant: Lavigerie allait les +servir, l’une et l’autre, en s’essayant à reconstruire, derrière la +façade tant bien que mal restaurée par notre armée, l’édifice d’une +chrétienté. Nos troupes n’avaient pas les mains libres: l’Angleterre +surveillait leurs mouvements, les paralysait, exigeait qu’elles ne +survinssent, là-bas, qu’à titre d’auxiliaires du sultan, destinées à lui +prêter aide pour le rétablissement de l’ordre. Mais dans la personne de +Lavigerie, la charité chrétienne et française allait bientôt les +devancer, les dépasser, atteindre des parages où elles ne pouvaient +pénétrer, et se faire d’autant plus entrante qu’elles étaient +contraintes de se montrer plus discrètes. Il fallait remonter assez haut +dans l’histoire, jusqu’au cœur du dix-septième siècle, pour y retrouver +le spectacle d’une initiative d’Église accomplissant une tâche où l’État +se sentait gêné, et peut-être inexpert. Lavigerie excellera dans ce +genre de mission; il fut tout de suite en Syrie ce qu’il sera plus tard +à Alger, à Carthage, sous l’Équateur, un type d’homme d’Église qui, en +se plaçant à l’avant-garde de la France, l’entraînait elle-même, bon gré +mal gré, vers un rôle d’avant-garde, quelles que fussent les mains qui +guidaient ses destinées, celles de Napoléon III ou celles de Mac-Mahon, +celles de Gambetta ou celles de Jules Ferry. + +Lorsque le 30 septembre 1860 il mit le pied sur le paquebot l’_Indus_, +qui l’emportait dans le Levant, il s’éloignait, chose étrange, avec +l’idée qu’il allait peut-être mourir. La mort venait de tomber près de +lui; quinze jours plus tôt, son père était trépassé. Pourquoi ne +serait-ce pas bientôt son tour, à lui? Succomber en secourant ses +frères, sur le champ de bataille de la charité, cela lui paraissait une +belle fin. Dès son premier pas dans la carrière de l’action, il +constatait et attestait que la pensée de la mort n’opprime pas l’énergie +et ne stérilise pas l’effort. Cette pensée le hantera toujours; il +aimera s’en faire une escorte, et la faire chevaucher, en croupe, +derrière son imagination nomade et conquérante. + +La mort, il la rencontrait partout en Orient. A Beyrouth où il débarqua, +vingt mille réfugiés s’entassaient, qui avaient échappé aux massacres, +et qui les racontaient. On lui présentait trois cent cinquante orphelins +qui acclamaient la France, l’acclamaient lui-même. Il les entendait +chanter: + + Salut, ô France bien-aimée, + Patrie antique de l’honneur, + Qui sur une terre opprimée + A fait refleurir le bonheur. + +Il leur annonçait qu’il leur apportait l’obole du pauvre aussi bien que +celle du riche: «Mon aumône, déclarait-il, consistera à vous donner un +peu d’air, de lumière et d’espace, afin que vous puissiez recevoir +auprès de vous de nouveaux compagnons. Je vous donnerai quelques pierres +inanimées, et au milieu d’elles s’élèveront des pierres vivantes, +vivantes pour l’amour de l’Église et de la France[93].» Il voulait faire +acte de bâtisseur, bâtisseur de chrétienté; il lui fallait cela, comme +une revanche sur la mort; et lorsqu’il se taisait, on le voyait pleurer. + + [93] POUJOULAT, _La Vérité sur la Syrie et l’expédition française_, p. + 297-301 (Paris, Gaume, 1861.) + +S’enfonçant dans la montagne, il se laissait montrer un nuage noir; +c’étaient les corbeaux et les vautours qui depuis trois mois dévoraient +les deux mille cadavres entassés dans Deir-el-Kamar. Il s’acheminait +vers le charnier; à sa vue, des paysans en haillons déchargeaient leurs +armes en signe de joie; des femmes faisaient fumer de l’encens sur des +assiettes de terre; et, pour le saluer, des formes s’approchaient, +douloureusement affublées d’ornements sacerdotaux en lambeaux: c’étaient +des prêtres. Il visitait le sérail où l’on avait fait six cents +cadavres; il regardait, dans la muraille, la brèche cruelle, +ensanglantée, par laquelle nombre de chrétiens avaient dû passer leurs +bras, pour que, de l’autre côté, des bourreaux les amputassent, d’un +coup de sabre; et redisant la messe, pour la première fois, dans +l’église à demi détruite et depuis trois mois veuve de Dieu, il lui +semblait que les habitants «voyaient, dans la restauration de leur +culte, le gage le plus sûr de la réparation de leurs malheurs». Les +poètes arabes, émus, allaient bientôt célébrer ce prêtre comme «le +trésor que l’Occident a envoyé à l’Orient, dans un jour plus beau que le +printemps, plus frais que l’eau des fontaines, plus doux que le parfum +du nard, des roses et de l’encens». + +Son cheval lui cassa le bras: ce ne fut qu’un épisode; Lavigerie, dur au +mal, en abrégea la durée. Son pèlerinage se poursuivit dans la région de +Saïda, où l’incendie avait dévasté quarante villages; et passant par +Zahlé, où les Jésuites avaient eu cinq martyrs, il s’engagea sur la +route de Damas. Mais de Damas, pillé vingt-deux jours durant, que +restait-il? Des ruines, recouvrant les corps de huit mille +chrétiens[94]; et, les dominant, une seule maison, que les flammes +avaient léchée sans l’entamer, celle des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. +L’église de Deir-el-Kamar, l’hospice de Damas, c’était la foi, c’était +la charité, survivant au passage de l’Islam dévastateur. Lavigerie, qui +savait faire parler les symboles, se rappellera longtemps l’éloquence de +ces deux symboles-là. L’émir Abd-el-Kader s’était, autant qu’il l’avait +pu, généreusement entremis pour la protection des chrétiens; il en avait +sauvé un millier, en les recevant sous son toit. «Je n’ai fait +qu’accomplir notre sainte loi et ce que commande l’humanité, écrivait-il +à Schamil, le héros musulman du Caucase; en effet, notre loi est la +sanction des plus belle qualités, et elle embrasse toutes les vertus +pratiques de la même manière qu’un collier embrasse le cou[95].» +Lavigerie s’en fut remercier l’émir. Ses lèvres voulurent se poser sur +la main d’Abd-el-Kader, en gratitude pour toutes les vies chrétiennes +qu’il avait libérées du péril. Mais l’émir refusa cet hommage, de la +part d’un ministre de Dieu. Et Lavigerie de lui dire: «Le Dieu que je +sers, Émir, peut être aussi le vôtre! tous les hommes justes doivent +être ses enfants.» + + [94] Le document capital sur le voyage de Lavigerie est le Mémoire que + lui-même rédigea et qu’on trouvera au tome II des _Œuvres choisies_, + p. 135-244 (Paris, Poussielgue, 1884). Sur les massacres de Syrie, + voir les documents recueillis par LENORMANT: _Une persécution du + christianisme en 1860: les derniers événements de Syrie_, p. 171-208 + (Paris, Douniol, 1860). + + [95] Texte des lettres entre Schamil et Abd-el-Kader dans POUJOULAT, + _op. cit._, p. 433-436.--Sur le rôle d’Abd-el-Kader, voir LENORMANT, + _op. cit._, p. 141-142, et colonel Paul AZAN, _L’Émir Abd-el-Kader_, + p. 269-273. + +Il allait rapporter de Syrie, avec l’amour du soleil méditerranéen, le +souvenir tenace de ces deux aspects de l’Islam, l’aspect hospitalier, +l’aspect sanguinaire. Mais dans sa mémoire, c’était le second qui +prévalait. Tout le premier, il connaissait la sourate du Coran, dans +laquelle le Prophète prescrit à ses fidèles de n’écraser jamais +l’orphelin de leur mépris et de ne pas repousser celui qui mendie son +pain; et il était prêt à faire honneur à l’âme d’Abd-el-Kader d’avoir +surtout retenu, dans la doctrine de Mahomet, certaines disciplines de +bonté. Mais d’autres sourates, en conseillant la guerre contre +l’infidèle, le _Djehad_, multipliaient les cadavres, et les orphelins, +et les mendiants. Ces fillettes ramassées à Beyrouth par nos Sœurs de +charité, et que Lavigerie adoptait, n’étaient-elles pas les douloureuses +victimes de l’implacable _Djehad_? «L’Islam, a dit le voyageur +Palsgrave, est le «panthéisme de la force». Interpellant cette doctrine, +Lavigerie lui demandait compte du contraste entre deux chiffres: +pourquoi la région entre Gaza et Alep comptait-elle, autrefois, 18 +millions de chrétiens, et aujourd’hui 500 000[96]? Il dénonçait l’Islam +comme force de destruction, force inhumaine, force meurtrière. Il allait +se refaire quêteur: ayant recueilli les gémissements des chrétiens, il +allait les répercuter, dussent-ils résonner, comme un importun cri +d’alarme, aux oreilles de cette France qui voisinait ailleurs avec +l’Islamisme. + + [96] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 255. + +Il avait regardé, aussi, ces tronçons d’églises, unies à Rome, qui +là-bas subsistaient: il n’y avait aperçu que des missionnaires latins, +et quelques prêtres venus de l’hérésie à l’Église romaine, et bien +ignorants encore; il songeait qu’il serait nécessaire de créer, pour le +clergé oriental, des séminaires où des clercs seraient élevés, suivant +les usages et les rites du terroir, pour exercer un jour la fonction +sacerdotale; et les deux messages qu’adressaient à Pie IX et au clergé +de France les évêques orientaux attestaient la confiance que dès lors +ils avaient mise en Lavigerie, «ambassadeur de la charité +française»[97]. + + [97] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 230-244. + +Regagnant l’Europe, il porta tout de suite en deux endroits la +confidence de ses rêves, à Pie IX d’abord, puis aux ministres de +l’Empereur. Le relèvement des Églises orientales préoccupait alors le +pape: Lavigerie lui en dessinait les méthodes. Les Tuileries, par +crainte de l’Angleterre, avaient fermé les yeux sur la complicité des +Turcs et des Druses, et réduit notre armée de Syrie à un rôle +d’observatrice: Lavigerie venait annoncer que ces catholiques orientaux +échappés aux massacres, que ces Syriens qui s’appelaient eux-mêmes des +«Frangis», souhaitaient de notre part un actif protectorat. «Il y a en +France, insistait-il, une opinion qui réclame pour eux: ce sont là des +manifestations dont l’Angleterre ne saurait contester la valeur, et sur +lesquelles la France pourrait appuyer une politique généreuse.» + +Il fit marcher Pressensé, Crémieux, à côté de Saint-Marc Girardin et +d’Augustin Cochin; tous ensemble, ils expédièrent au Sénat plus de dix +mille signatures, pour les catholiques de Syrie. Il lui apparaissait +qu’«un conseil de guerre français eût su faire bientôt la lumière, là où +les tribunaux turcs avaient entassé à dessein les ténèbres[98]». +L’Angleterre fut plus forte: le gouvernement impérial retira son corps +expéditionnaire, et de nouveau les catholiques de Syrie se sentirent +seuls. Attention! criait Lavigerie, l’Angleterre va prendre leurs +enfants, en faire des protestants. Et l’œuvre des Écoles d’Orient voyait +les souscriptions affluer, pour lutter, au moins sur ce terrain, contre +l’Angleterre. + + [98] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 229. + +Créer une opinion publique, et dire ensuite au gouvernement: +«Laissez-vous pousser, laissez-vous porter; les voies vous sont +ouvertes, entrez-y»; telle sera la continuelle tactique de cet +irrésistible agent de pénétration qu’était Lavigerie. L’Empereur, +semble-t-il, tout en demeurant rebelle à ses impulsions, goûta son +importune audace, puisqu’un ruban rouge la récompensa. + + +III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy. + +A le voir ainsi se prodiguer, s’attarder tour à tour dans les sphères où +s’élaborait la politique et dans les sphères où se fabriquait l’esprit +public, et tâcher d’influer, par celles-ci, sur celles-là, d’aucuns +peut-être l’accusaient sommairement d’être un ambitieux, un friand +d’honneurs. Mais non, l’évêché de Vannes lui eût permis d’émerger; il le +refusait, n’ayant pas soif de faire carrière. Il lui parut qu’à Rome +l’auditorat de la Rote lui permettrait d’agir, de rester en contact avec +les hautes cimes de l’Église et les hautes cimes de l’État, et de leur +redire les besoins de l’Orient; il accepta, et Pie IX, sans retard, le +faisait entrer comme consulteur dans la congrégation spéciale qu’il +venait de créer à la Propagande pour les rites orientaux. L’église +nationale de Saint-Louis-des-Français entendit Lavigerie, en février +1862, dénoncer les misères de l’Orient. L’instinct de conquête qui fait +les apôtres trouve dans l’atmosphère séculaire de Rome--de toutes les +Romes--une merveilleuse éducatrice: à l’école des Césars, à l’école des +Papes, il se discipline et il se complète, il se règle et il se +parachève, par l’esprit d’organisation. Lavigerie ne se bornait pas au +rôle d’accusateur: il traçait, dans ce même sermon, le plan de +séminaires pour la formation d’un clergé indigène oriental; et voyant +s’allumer, parmi les Slaves de Bulgarie, certaines étincelles, il créait +un comité à Civita-Vecchia pour les ramener à l’unité romaine[99]. + + [99] Texte du discours dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. + 245-263. + +Mais que pesaient une heure de sermon, une réunion de comité, en face +des multiples heures durant lesquelles cette cour de cassation qu’était +la Rote examinait petits et grands procès? Lavigerie s’ennuyait d’être +ainsi «juge de mur mitoyen»; il en souffrait, il allait le dire à Pie +IX. Il sentait aussi, de jour en jour, se tendre les rapports entre le +Saint-Siège et l’Empire français; la question romaine s’exacerbait, des +heurts étaient imminents; «Je me trouvai forcément mêlé, écrira-t-il +plus tard, à toutes les questions ardues que soulevait l’occupation +d’une partie des États de l’Église par l’usurpation italienne et celle +de Rome par les Français. Je ne tardai pas à ressentir une très vive +répugnance pour ce rôle, à une époque surtout où la question du +Saint-Siège devenait si grave avec la France. Comme Français, je devais +servir et surtout ne jamais trahir mon pays; comme prêtre, je devais +soutenir et défendre le Pape, qui, lui, ne voulait ni être soutenu, ni +être défendu autrement que par l’affirmation de son droit absolu et +complet. On avait résolu de le sauver alors malgré lui, comme on disait, +en faisant avec l’Italie, en dehors de lui, la convention de septembre. +De là un louvoiement perpétuel, dans l’impossibilité de tout condamner +ni de tout approuver, dans l’intérêt des causes que l’on doit +défendre[100].» Entre les deux puissances qui risquaient de +s’entre-choquer, Lavigerie se jugeait mal qualifié pour servir de +tampon. «Je ne suis pas diplomate», confiait-il à Pie IX, sans trop +croire, peut-être, qu’il ne l’était pas. C’est au contraire le propre +des diplomates de pressentir les mauvais terrains; et Lavigerie, venu à +Rome avec la confiance des deux pouvoirs, se rendait compte qu’un ancien +professeur de Sorbonne, aisément suspect de gallicanisme, était peu +désigné pour se mêler à leurs brouilles: il voulait s’en aller. + + [100] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 267. + +Mais qu’allait-on faire de lui? En général, on cherche l’homme qui +convient à la fonction. Paris et Rome devaient renverser le problème, il +fallait trouver une fonction qui convînt à cet homme-là. Il fut un +instant question de lui donner un titre d’archevêque _in partibus_ avec +résidence à Paris; il se serait ainsi, de loin, sur l’échiquier du +Levant, taillé une façon d’archidiocèse, dont l’œuvre des Écoles +d’Orient eût fourni le budget. Un lointain champ d’action qui n’aurait +de frontières que celles qu’il fixerait, cela de prime abord lui +plaisait. Mais il y avait là je ne sais quoi d’exceptionnel, qui fit +peut-être peur; et Paris et Rome, en mars 1863, s’entendirent, +finalement, pour faire de lui un évêque de Nancy. + +Ses armes épiscopales, un pélican qui nourrit ses petits de son sang, +parlaient de charité, et bientôt pourtant il apparut fastueux; il lui +fallut en son évêché des meubles neufs pour ses réceptions et, dans le +chœur de sa cathédrale, un trône pontifical étincelant, pour les +liturgies. Mais descendu de son trône, disparu de ses salons, il vivait +en ascète, dans une chambrette. Il avait une très haute notion de +l’évêque; il estimait opportun de la traduire en images, par la majesté +de sa stature, par l’éclat de son accueil, par la pompe de ses +cérémonies; il savait que la magnificence est parfois un instrument de +règne. On l’avait dit autoritaire, avant qu’il n’arrivât: il fit à ses +prêtres cette surprise, de créer, pour leurs affaires disciplinaires, la +première officialité diocésaine qui, dans la France du Concordat, ait +fonctionné sur des bases vraiment régulières; l’évêque le plus +autoritaire qu’ait peut-être connu cette période, et que son naturel +devait parfois entraîner à certains soubresauts d’absolutisme, fut au +dix-neuvième siècle le premier qui, renonçant à juger lui-même ses +clercs, leur assura des garanties judiciaires; il ne se réservait que le +droit de grâce, ne voulant pas se dessaisir de cette souveraineté-là. Il +lui fallut moins de quatre ans pour créer en faveur de ses vieux prêtres +une caisse de retraites, et pour ouvrir aux jeunes laïcs, que leurs +études supérieures appelaient à Nancy, une maison d’éducation; moins de +quatre ans pour transfigurer les études cléricales par la création d’un +séminaire de philosophie. + +Il lui déplaisait, et très sincèrement il s’en ouvrait à Pie IX, que +dans le clergé de France la vraie science fût beaucoup trop négligée. +«L’outrecuidance et l’exagération dans les affirmations, déclarait-il, +ne remplacent malheureusement pas le savoir profond et solide; et sous +ce rapport, nous restons bien loin de nos pères et même de plusieurs +autres clergés des nations étrangères.» + +Sous la mitre, l’ancien élève de l’École des Carmes se retrouvait: il ne +cachait pas à ses curés qu’il rêvait de ressusciter le «clergé doctoral, +tel qu’il existait parmi nous, dans les premiers siècles». Ses +congrégations de femmes furent très émues en apprenant que Monseigneur +considérait le brevet d’obédience comme une insuffisante garantie de +science, et qu’il instituait, en son évêché, des examens pour les sœurs. +Quelle idée, chez ce jeune prélat, de se montrer plus exigeant que la +loi Falloux! Cette fantaisie lui passerait, disait-on, d’autant que +déjà, dans l’épiscopat, deux de ses collègues le blâmaient; on allait le +faire sermonner par le nonce. Mais d’un bond Lavigerie était chez le +Pape, faisait approuver par une congrégation romaine l’ordonnance tant +discutée, puis courait à Paris, voyait le nonce, le laissait tempêter, +et lui montrait ensuite, en prenant congé, la décision de la +congrégation romaine[101]. Durant toute sa vie épiscopale, Lavigerie +excellera dans l’art de consulter Rome et dans l’art de lui obéir, et ne +les séparera jamais l’un de l’autre. + + [101] Félix KLEIN, _le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d’Afrique_, p. + 32-34 (Paris, Poussielgue, 1893). + +Tout se transformait, tout se renouvelait, dans le diocèse de Nancy; il +semblait que les regards de Lavigerie fussent concentrés sur son +troupeau; et c’est à la vie de son diocèse que se rapportaient toutes +ses paroles épiscopales, tous ses actes épiscopaux. Plusieurs évêques à +cette date disaient volontiers leur mot dans les différends entre +l’Empire et le Saint-Siège: Lavigerie restait à l’écart, et ajournait, +de propos délibéré, tout commentaire de l’encyclique _Quanta cura_ et du +_Syllabus_. On pourra relever, dans sa vie d’évêque, nombre +d’escarmouches contre l’État; mais ce seront des escarmouches dont il +aura lui-même réglé l’allure, précisé le terrain, mesuré la portée, +qu’il conduira avec plus de tristesse que d’allégresse, et que toujours +il aura le désir d’abréger. «L’État et l’Église, disait-il dans l’un de +ses mandements de Nancy, ont également à perdre à des dissensions +douloureuses; formule limpide dont s’inspirera toute son activité +politique, cheminant volontiers d’un pouvoir à l’autre, pour les +prémunir, l’un et l’autre, contre l’esprit de dissension; et si +quelques-uns insinuaient que c’était là un programme d’opportuniste, je +voudrais leur persuader que c’est bien plutôt un programme de +missionnaire,--de missionnaire patriote, qui avait entrevu, dans le +Levant, l’entr’aide que la France et l’Église se pouvaient prêter, et +qui redoutait les luttes intestines comme une gêne et comme une menace +pour ces lointaines collaborations. Missionnaire, Lavigerie l’était +toujours, on le sentait dans une lettre pastorale sur saint Martin, dont +le sanctuaire provisoire s’inaugurait à Tours. Le portrait de saint +Martin, tel qu’il le traçait dans cette lettre, c’était moins peut-être +une reconstitution du passé qu’un programme personnel d’activité +épiscopale. + +Soudainement le champ d’action requis par ce programme allait se +présenter. Le 11 novembre 1866, se trouvant à Tours pour l’inauguration +du sanctuaire, Lavigerie se voyait, en rêve, transporté dans un pays +lointain, parmi des hommes noirs ou basanés qui parlaient une langue +inconnue. Le 18, il recevait du maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de +l’Algérie, l’offre de l’évêché d’Alger, vacant depuis l’avant-veille par +la mort de Mgr Pavy. «Cette position, disait le maréchal, est, selon +moi, une des plus importantes qui puisse être confiée au clergé de +France; elle présente, il est vrai, des difficultés grandes. Mais je +connais votre zèle pour la religion, et je suis persuadé que ce ne +seront pas ces difficultés qui pourront arrêter un homme de votre +caractère.» Lavigerie, au bout de vingt-quatre heures, acceptait. Il +répondait au maréchal: «Jamais je n’aurais pensé de moi-même à quitter +un diocèse que j’aime profondément et où j’ai conservé des œuvres +nombreuses; et si Votre Excellence me proposait un siège plus +considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement +négative. Mais je n’ai accepté l’épiscopat que comme une œuvre de +dévouement et de sacrifices. Vous me proposez une mission pénible, +laborieuse, un siège épiscopal de tous points inférieur au mien, et qui +m’est cher, vous pensez que j’y puis faire plus de bien qu’un autre. Un +évêque catholique, monsieur le Maréchal, ne peut répondre qu’une seule +chose à une semblable proposition: j’accepte le douloureux sacrifice qui +m’est offert[102].» Ayant fait à Nancy son apprentissage d’évêque, il +allait devenir, à Alger, l’évêque missionnaire. L’Algérie à +christianiser, et puis, plus au delà, un continent barbare de deux cents +millions d’âmes à conquérir, voilà ce qu’il entrevoyait. S’éloigner +ainsi, c’était un «douloureux sacrifice», un «déchirement de cœur»; mais +quoi qu’il lui en coûtât, il était prêt, ayant «la jeunesse, l’habitude +de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources.» Ainsi +justifiait-il sa décision, dans une lettre à Mgr Maret. «Je suivais, +écrira-t-il plus tard, l’attrait impérieux de ma jeunesse vers +l’apostolat, et je répondais à l’appel de Dieu.» + + [102] Mac-Mahon à Lavigerie, 17 novembre 1866; Lavigerie à Mac-Mahon, + 19 novembre 1866 (dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 184-186). + + +IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; surprise +de l’État. + +Quelques instants de conversation avec le maréchal de Mac-Mahon allaient +bientôt convaincre le prélat que Dieu et la France du second Empire ne +parlaient point la même langue. Dieu disait à l’Église: Allez, enseignez +toutes les nations.--Hormis les musulmans, corrigeait la France +officielle. Lavigerie n’admettait pas cette exception. + +«Je ne comprends pas, maréchal, avait tout d’abord dit l’Empereur à +Mac-Mahon, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie. Vous ne ferez +pas bon ménage avec lui. Il manque de prudence et de mesure. J’ai déjà +eu à m’en plaindre comme auditeur de rote. C’est un prélat trop ardent +pour un pays musulman, où les questions religieuses doivent être +traitées avec un tact infini[103].» Mac-Mahon regrettait fort, après sa +première causerie avec Lavigerie, d’avoir passé outre aux prévisions de +son souverain; et sans déguiser sa volte-face, le maréchal, noblement +soucieux d’éviter toutes divergences futures, se hâtait de suggérer à +l’Empereur, bien pacifiquement, qu’on pourrait transporter le prélat, +tout de suite, sur quelque autre siège. _Promoveatur ut amoveatur!_ Le +cardinal de Bonald, à Lyon, était fort âgé; Lavigerie, devenant son +coadjuteur, aurait peu de temps à attendre pour être primat des Gaules. +Napoléon III fit venir Lavigerie, lui offrit le siège de Lyon. «Ce +serait une honte, répondit le prélat; il dépendait de Votre Majesté de +me nommer ou de ne pas me nommer au siège d’Alger; mais puisque j’y suis +nommé, je veux et je dois y aller[104].» + + [103] DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 47 (Paris, Plon, 1896). Sur le + conflit entre l’archevêque et le maréchal, on trouvera, dans + _l’Univers_ du 28 octobre 1896, un article très documenté de M. + Geoffroy de Grandmaison. + + [104] Ce fut dans cette audience, sans doute, que Lavigerie fit + accepter par Napoléon III l’idée de lui donner comme successeur à + Nancy son ami l’abbé Foulon, alors supérieur du petit séminaire de + Notre-Dame-des-Champs, et plus tard cardinal. «Pour l’aptitude, + l’intelligence et la vertu, j’en réponds comme de moi-même», dit + Lavigerie à l’Empereur. Nous devons ce détail à l’obligeance de M. + Pierre Jouvenet, neveu du cardinal Foulon. + +«Il est bien probable, écrivait-il à Mgr Maret, qu’il ferait plus doux +vivre à Lyon, mais il fera certainement moins dur mourir à Alger, même +et surtout s’il y a, comme on me l’assure, beaucoup à souffrir.» + +Cette lettre à Mgr Maret circula parmi ses amis, beaucoup ne la +comprirent pas. Préférer à la prochaine primatie des Gaules, garante +d’une pourpre rapide, un évêché d’outre-mer, c’était, à les entendre, +faire trop peu de cas, vraiment, des sourires de l’Empereur et de la +destinée. Mais Alger, pour Lavigerie, c’était un champ de mission, un +champ qu’il voulait occuper, défricher, élargir, avec une pleine liberté +de gestes, avec une ample aisance de mouvements, un champ où son rêve +enfin se fixerait, et où s’achèverait l’usure de sa vie; il n’admettait +pas qu’après l’avoir fiancé à cette lointaine église, Mac-Mahon et +l’Empereur lui proposassent un plus beau parti. De Rome, Pie IX +l’encourageait; de la Sorbonne, Mgr Maret lui écrivait: «L’absence de +toute tentative pour christianiser l’Algérie, depuis l’époque déjà bien +longue où nous sommes les maîtres, est une véritable honte pour la +France. Or, je connais personnellement tous les évêques de France, il +n’y en a aucun, en dehors de vous, qui soit capable de faire cesser par +une initiative efficace ce triste état de choses[105].» Lavigerie se +sentait des ailes en lisant de semblables lignes; il les acceptait, non +comme un hommage à sa valeur, mais comme une intimation de son devoir. +«Je vous quitte, disait-il à ses diocésains de Nancy, pour porter, si je +le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui +doit faire surgir, des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie, +une France nouvelle.» + + [105] Texte de la lettre de Maret dans LAVIGERIE, _Revue de Lille_, + janvier 1897, p. 269. + +_La France nouvelle_: c’était le titre que trois mois plus tard +Prévost-Paradol allait donner à son livre, dont les dernières pages +prophétisaient l’avenir algérien. Le siège d’Alger, quelques mois avant +la mort de Mgr Pavy, avait été rehaussé par sa transformation en +archevêché, mais d’autre part, cet archidiocèse était comme démembré par +la création de deux nouveaux diocèses: Oran et Constantine[106]. Ces +amputations plaisaient peu à Lavigerie, parce que, «pour opérer, pour +manœuvrer à l’aise, comme écrivait son ami Bourret, il lui fallait un +grand chantier, une vaste terre». Mais il se soumit, sans chicaner: +c’était bon pour des évêques continentaux de lutter pied à pied, le cas +échéant, pour qu’on respectât la superficie traditionnelle de leurs +diocèses; son diocèse, lui, il le construira de ses propres mains; ce +sera Carthage, ce sera, en quelque mesure, la région des Grands Lacs. +Immense diocèse, qui visera à faire du Sahara une enclave, diocèse +toujours en marche, empiétant sur l’Islam, empiétant sur l’Afrique +fétichiste. Et Lavigerie lui-même, au jour le jour, en reculera les +bornes, et dans ces dicastères des congrégations romaines où l’on +conserve le cadastre de tous les diocèses du monde, on n’aura qu’à +ratifier, en les scellant du sceau du pêcheur, les tracés signés +Lavigerie. + + [106] Sur ces changements souhaités par Mgr Pavy, voir RIBOLET, _op. + cit._, p. 196 et 422-427. + +L’archidiocèse que la France lui donnait,--cette étroite bande de terre +qu’est l’Afrique du Nord,--offre au géologue l’aspect d’une région +méditerranéenne. «Les montagnes qui l’accidentent, a-t-on pu dire, sont +le prolongement immédiat des chaînes italiennes et l’amorce des chaînes +espagnoles.» Et l’on a conclu, très nettement, qu’elle n’a pas +grand’chose de commun avec l’Afrique, et qu’elle tourne le dos au +continent noir[107]. Mais pourquoi les conceptions des apôtres se +laisseraient-elles asservir aux constatations de la géographie? Tourner +le dos, voilà un mot qui n’est pas de leur vocabulaire. Ils ont un +_Credo_ que les fils de Cham attendent, et, par la porte qu’ouvre +l’Algérie, ce _Credo_ peut passer: c’est là ce qui frappe un Lavigerie, +ce qui frappe un Père de Foucauld. N’allez pas leur dire que le sol sur +lequel se posent leurs pieds est encore en quelque sorte un morceau +d’Europe, et que la composition même de ce sol les inviterait à regarder +vers Marseille plutôt que vers Tombouctou, vers la civilisation plutôt +que vers les profondeurs du monde noir; ils vous répondraient qu’ils +interrogent les géographes, non point sur la préhistoire d’un coin de +terre, mais sur les routes naturelles qui y trouvent une amorce et qui, +toujours plus avant, toujours plus loin, s’ouvrent à leur marche +aventureuse, devancière de celle du Christ. + + [107] FRIBOURG, _l’Afrique latine_, p. 12 (Paris, Plon, 1922). «Il y a + bien plus de différence, confirme M. DE PEYERIMHOFF, entre la + Flandre et la Provence, qu’entre le sud de la France et le nord de + l’Afrique.» (_Enquête sur la colonisation officielle_, p. 8.) + + +V.--Le programme pastoral de Lavigerie. + +Louis Veuillot jadis avait dit: «L’Église d’Afrique, vivante au tombeau, +n’a point cessé d’exister»; et l’abbé Dagret, vicaire général de Mgr +Dupuch, premier évêque d’Alger, avait voulu tirer tout entier, des +œuvres de saint Augustin, le catéchisme du diocèse d’Alger[108]. + + [108] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. + 85 et 201). + +Débarquant en Algérie, ce fut la force de Lavigerie, et ce fut son +prestige, de se présenter et de parler tout de suite au nom d’un +lointain passé. Défense d’implanter le christianisme parmi ceux qui ne +sont pas chrétiens, signifiait l’administration. Ils ne sont plus +chrétiens, mais ils le furent, répondait implicitement Lavigerie, dans +la lettre éloquente par laquelle il prenait possession de son siège; et +comme autrefois ils l’avaient été, il allait se pencher sur les +consciences africaines, soulever les alluvions que des invasions +successives y avaient déposées, glorifier, sans ambages, l’Afrique +chrétienne de jadis, et, sans ambages aussi, aspirer à la ressusciter. + +L’héritage dont ce nouvel évêque se considérait comme légataire ne se +trouvait point dans la précaire succession de Mgr Pavy ou de Mgr Dupuch; +c’était un héritage beaucoup plus antique, et sur lequel, après des +siècles d’oubli, il revendiquait ses droits. Cet évêque missionnaire se +présentait comme l’exécuteur testamentaire d’une très ancienne histoire. +Il redisait les gloires de l’Église africaine, et ses sept cents +évêques. Grégoire XVI, tout le premier, dans le bref par lequel il avait +érigé l’évêché d’Alger, avait rappelé la place tenue par Carthage, par +Hippone, dans l’histoire de l’Église et de la pensée chrétienne, au +temps où il y avait, dans ces villes, des chaires épiscopales, occupées +par Cyprien, par Augustin[109]; et l’un des premiers soins de Mgr +Dupuch, réinstallant sur terre africaine la hiérarchie romaine, avait +été de faire élever un monument à saint Augustin[110]. Lavigerie +glorifiait ces augustes Pères de l’Église, puis s’attachait à un +souvenir plus obscur, celui du dernier évêque d’Icosium, devenu plus +tard Alger, un certain Victor, exilé par les Vandales, dans un +douloureux cortège de quatre cents évêques; il suivait, de siècle en +siècle, la destinée de ces chrétientés africaines; il les montrait +rétablies par l’Empire byzantin, puis envahies par l’Islam; il +compatissait à ces populations obligées à quatorze reprises de prêter +obédience au Croissant, et, treize fois de suite, revenant à la foi du +Christ jusqu’à ce que, finalement, celle de Mahomet les gardât. Il +allait jusqu’à les comparer avec la Pologne, dont il ne pouvait admettre +que la mort fût définitive[111]. + + [109] Texte du bref dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 323-332. + + [110] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 53-54. + + [111] Lettre pastorale pour la prise de possession du diocèse d’Alger + (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 6-8). + +Parallèle un peu forcé, car la Pologne ne cessa jamais d’aspirer à sa +résurrection; et les Berbères, eux, tout en accueillant volontiers les +souffles d’hérésie qui circulaient dans l’Islam, avaient fini par +devenir, dans l’ensemble, des dévots du Prophète,--du Prophète, +peut-être, plus que du Coran. + +Parmi eux, il en est qui veulent se faire chrétiens, insistait depuis +1863 le P. Creuzat, jésuite, à qui l’autorité militaire avait permis, +cette année-là, de s’installer curé à Fort-Napoléon. Le Père, qui leur +prodiguait ses charités, recevait d’eux, en échange, de très bonnes +paroles, où tout de suite il trouvait des raisons d’espoir et comme le +gage d’une prochaine conquête spirituelle.--Illusions! répondait-on dans +les sphères militaires. On y déclarait avoir vu les Kabyles de près; on +s’appuyait sur l’opinion très autorisée du futur général Hanoteau--le +_Bou Sipsi_ fort aimé des Kabyles, qui, depuis 1847, vivait parmi eux, +et qui bientôt allait écrire: + + Les Kabyles peuvent ne pas être des musulmans irréprochables, car, en + un grand nombre de cas, ils font bon marché des prescriptions de la + loi civile fondée sur le Coran, disant avec beaucoup de sens que ces + prescriptions ont été faites pour un pays très différent du leur et + pour un peuple qui n’avait ni leurs mœurs ni leur manière de vivre. + Mais, en tout ce qui concerne le dogme et les croyances religieuses, + leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle, que celle des + musulmans les plus rigides. La propagande chrétienne en Kabylie + trouvera toujours devant elle un obstacle insurmontable dans l’étroite + solidarité qui lie l’individu à la famille, la famille à la + _Kharouba_, la _Kharouba_ au village, et le village à la tribu. A + moins d’une conversion en masse du pays, chose fort improbable, + l’individu, la famille même qui voudraient abjurer l’islamisme + devraient, de gré ou de force, quitter le pays[112]. + + [112] HANOTEAU et LETOURNEUX, _La Kabylie et les coutumes kabyles_, 2e + édition, I, p. 380-384 (Paris, Challamel, 1893). + +Le P. Creuzat paraissait fort insensible aux objections des militaires; +ce qu’il savait, lui, c’est que certains Kabyles le visitaient, et que, +d’après leurs dires, on était tout prêt à accueillir, chez les +Aït-Ferah, sa soutane et le catholicisme; pourquoi dès lors n’eût-il pas +espéré, tôt ou tard, quelque abjuration en masse? Les autorités +militaires apprirent un jour que l’aventureux missionnaire, en compagnie +d’un autre prêtre, avait cru devoir répondre à l’appel de cette tribu, +et que tous deux, hélas, avaient été l’objet d’une fort vilaine farce, +et qu’ils avaient dû se retirer, couverts d’excréments humains,--et +bafoués par surcroît. Et les autorités punirent de prison les quatre +jeunes drôles, coupables de cette insolence, et ne les libérèrent que +sur la demande même du P. Creuzat. Mais elles constatèrent sans délai +que le zèle du Père n’était nullement découragé, et qu’il attribuait +cette mésaventure à la malveillance d’une minorité. + +Le colonel Martin, qui commandait à Fort-Napoléon, poussa l’enquête plus +avant. L’idée lui vint de faire questionner par l’_Amin_ El Hadj Loumis +les gens de sa tribu; et l’_Amin_ répondit que, lorsqu’il leur avait +demandé s’ils voulaient un prêtre chez eux, ces gens «étaient devenus +aliénés», et que leurs voix s’étaient «abaissées», et que leurs yeux +«avaient pleuré», et qu’à la pensée de se faire chrétiens ils avaient +dit: Plutôt quitter le pays! Plutôt la mort! Trouvant la réponse un peu +vive, le colonel Martin souhaita qu’elle fût atténuée, et finalement +l’_Amin_ la rédigeait ainsi: «Cette demande doit être rejetée. Dieu nous +préserve qu’un prêtre habite chez nous! Nous avons notre religion, et +lui la sienne, qui en est différente. Il n’y a aucun intérêt à ce qu’il +demeure chez nous, nous n’y consentirons jamais[113].» + + [113] Nous empruntons ces détails à une lettre du colonel Hanoteau au + général Borel, datée de Fort-Napoléon, 23 mai 1868 (communication de + M. Jean Hanoteau). + +C’était net, très net; mais le P. Creuzat n’était point déconcerté. Mgr +Lavigerie montrait à son tour des lettres, provenant de quelques +_djemaas_ kabyles, lettres qui lui demandaient qu’il fondât en certains +villages des établissements catholiques. Une bataille de textes, un duel +de documents, paraissait s’engager; et derrière ces textes et ces +documents, c’étaient, hélas! l’Église et l’armée qui semblaient à la +veille d’entrer en conflit. Vous n’avez pas su faire questionner les +Kabyles, disait aux militaires le P. Creuzat. Et de leur côté les +militaires, avertis des lettres qu’avait reçues Lavigerie, les +considéraient comme dictées par le P. Creuzat à des Kabyles +complaisants. Ainsi se compliquait chaque jour davantage la question +fort délicate des rapports éventuels entre l’âme kabyle et la culture +chrétienne. + +Après tout, pensait le P. Creuzat, pourquoi ne point oser? Et il disait +au général de Wimpffen: «Je ne crains pas le martyre.» A quoi le général +répondait: «C’est possible, mais allez le chercher ailleurs que dans ma +division.»--«Que vous ayez l’honneur du martyre, lui disait une autre +fois le colonel Hanoteau, j’en serai très heureux pour vous, mais moins +heureux pour les zouaves que je devrai envoyer pour vous venger.» Car il +n’était nullement question, chez les militaires, de laisser impunis les +attentats éventuels contre l’apostolat chrétien, mais on faisait +observer que la Kabylie était une toute récente conquête, qu’elle était +frémissante encore, et que le prosélytisme religieux, s’il ne s’exerçait +avec mesure, risquait de surexciter, sur un tel sol, l’esprit de +révolte. + +Lavigerie cependant avait consulté, sur les Kabyles, les livres signés +du général Daumas; il notait, chez eux, la haine invétérée de l’Arabe +conquérant,--de ces Hillal, pillards nomades venus de l’Hedjaz, qui +s’étaient au dixième siècle abattus sur eux[114]; il retrouvait, chez +eux, jusque dans leurs tatouages, le souvenir et l’image de la croix; la +polygamie ne s’y apercevait que d’une façon très exceptionnelle. «Plus +on creuse dans ce vieux tronc, avait écrit le général Daumas, plus, sous +l’écorce musulmane, on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que +le peuple kabyle, autrefois chrétien tout entier, ne s’est pas +complètement transformé dans sa religion nouvelle. Sous le coup du +cimeterre, il a accepté le Koran, mais il ne l’a point embrassé. Il +s’est revêtu du dogme ainsi que d’un burnous, mais il a gardé, +par-dessous, sa forme sociale antérieure, et ce n’est pas uniquement +dans les tatouages de sa figure qu’il étale devant nous, à son insu, le +symbole de la croix[115].» Tous ces traits étaient interprétés par +Lavigerie comme les indices d’une tradition chrétienne dont les Kabyles +n’avaient plus l’intelligence. + + [114] Sur les problèmes ethnographiques du pays berbère, voir + BERTHOLON et CHANTRE, _Recherches anthropologiques dans la Berbérie + orientale_ (Lyon, Rey, 1913), et PITTARD, _Les Races et l’histoire_, + p. 432-442 (Paris, Renaissance du livre, 1924). + + [115] DAUMAS, _Mœurs et coutumes de l’Algérie_, p. 224 (Paris, + Hachette, 1853). MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. + 93, explique d’ailleurs que 65 pour 100 de la population arabe a + oublié son origine berbère. Lavigerie insistera plus tard sur + l’empreinte laissée par le christianisme chez les Berbères, dans sa + _Lettre sur la mission du Sahara_ (_Œuvres choisies_, II, p. 107 et + suiv.) et dans sa lettre pastorale sur la dernière page connue de + l’histoire de l’ancienne Église d’Afrique (_Œuvres choisies_, II, p. + 457). Cf. Georges ÉLIE, _La Kabylie au Djurdjura et les Pères + blancs_ (_Correspondant_, 10 et 25 juillet 1923). Jean BARDOUX, + _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 422, explique que le Kabyle + est théoriquement musulman, mais que par le caractère polythéiste de + ses dévotions, il rappelle le paysan latin du temps de Varron. + +Êtes-vous bien sûr de cette tradition chrétienne? objectait le colonel +Hanoteau. Si quelques Kabyles répètent que leurs ancêtres furent +chrétiens, c’est qu’ils vous l’ont entendu dire, et que, pour un intérêt +personnel, ils cherchent à vous être agréables en se donnant une origine +qui ne les flatte nullement et qu’ils répudient au fond du cœur. Qui +vous dit que les Berbères du Jurjura ne soient pas les descendants de +ces tribus judaïsantes ou païennes dont parle Ibn Khaldoun? «Aucun +document historique ne vient, il est vrai, à l’appui de cette hypothèse, +mais aucun ne la contredit. La solution reste donc indécise[116].» + + [116] HANOTEAU, _op. cit._, I, p. 382. + +Lavigerie n’avait pas le temps d’attendre que les obscurités de +l’histoire fussent dissipées; la décision de sa volonté passait outre +aux indécisions de la science. + +Un certain poème du _Manteau_, écrit par un musulman du treizième +siècle, avait glorifié Mahomet comme «le prince des deux grands mondes +de Dieu, celui des hommes et celui des génies, comme le souverain des +deux races, les Arabes et les Berbères»[117]. Cette souveraineté +niveleuse, Lavigerie aspirait à la démembrer, à lui soustraire tout +d’abord les Berbères. Il se jugeait élu, lui archevêque de France, pour +crier à ces peuples, au nom même de leur lointains ancêtres chrétiens: +«Lazare, sors du tombeau.» + + [117] ZWEMER et WARNERY, _L’Islam_, p. 66. + +Administrateurs et militaires n’avaient pas lu, dix-huit ans plus tôt, +les _Fastes de l’Afrique chrétienne_, timidement publiés par Mgr Dupuch; +ils ne se figuraient pas que cette littérature édifiante pût devenir +ouvrière d’histoire. Mais de l’évocation même de ces souvenirs, +Lavigerie déduisait tout un programme, et c’était celui-ci: + +«Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse, +chrétienne, d’une autre France. + +«Répandre autour de nous, avec cette ardente initiative qui est le don +de notre race et de notre foi, les vraies lumières d’une civilisation +dont l’Évangile est la source et la loi. + +«Les porter au delà du désert jusqu’au centre de ce continent encore +plongé dans la barbarie. + +«Relier ainsi l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale à la vie des +peuples chrétiens[118].» + + [118] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 9-10. + +Tout à l’heure l’imagination de Lavigerie, se promenant à travers les +siècles, se servait du passé pour construire l’avenir; soudainement, +c’est à travers les espaces qu’elle se promenait, à travers des espaces +où elle n’acceptait aucune barrière, pas même celle du désert. Cet +archevêque, que les Tuileries avaient envoyé à Alger pour qu’il régnât +sur un noyau de Français, et qui constatait, d’ailleurs, que les deux +tiers des églises ouvertes à ces Français n’étaient encore que des +hangars ou des maisons de colons, faisait le geste d’étendre sa houlette +sur les profondeurs inconnues d’un continent inexploré. Ce prélat +concordataire dont on avait restreint le cadre en faisant d’Oran et de +Constantine deux villes épiscopales annonçait, dès son entrée en +fonctions, son intention bien nette de sortir du cadre, et d’annexer de +nouvelles provinces à l’empire de la chrétienté. + +«O Église africaine, s’écriait-il, ta destinée a été de naître, de +grandir et de mourir dans le sang de tes fils. Lorsque Dieu t’a rappelée +du tombeau, c’est dans le sang des soldats de la France que tu as +retrouvé la vie, et aujourd’hui c’est la main d’un Pontife abreuvé de +toutes les amertumes qui te rend ton antique hiérarchie. Puissé-je mêler +mes sueurs, mes larmes, mon sang s’il le faut, aux douleurs de ton long +martyre[119]!» + + [119] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 18. + +Et se retournant vers les indigènes, il leur disait: «Je vous bénis +enfin, vous, anciens habitants de l’Algérie, que tant de préjugés +séparent encore de nous et qui maudissez peut-être nos victoires. Je +réclame de vous un privilège, celui de vous aimer comme mes fils, alors +même que vous ne me reconnaîtriez pas pour père.» + +C’était une manifestation qu’un tel mandement. Elle contrastait, d’une +façon abrupte, avec la pensée impériale, exposée dans le +sénatus-consulte de 1864, avec la conception d’une Algérie où les deux +populations, indigènes et colons, vivraient côte à côte, sans mélange, +sans assimilation. Un royaume arabe dans l’Empire français, voilà ce que +voulait Napoléon III: application nouvelle de ce principe des +nationalités dont s’engouait, en Afrique comme en Europe, cette +intelligence rêveuse. Cette erreur aura la vie dure: la littérature s’en +fera complice; et c’est à juste titre que M. Louis Bertrand reproche à +Fromentin d’avoir «créé ce préjugé qu’il n’y a rien de commun entre +Africains et nous, et que nous sommes à tout jamais étrangers et fermés +les uns aux autres[120]». Que des Berbères, que des Kabyles, descendants +d’aïeux chrétiens, fussent ainsi, par la volonté même de la France, +enfermés à tout jamais dans un royaume arabe, que la France eût cette +étrange idée d’arabiser des populations qui n’avaient jamais reçu des +Arabes qu’une empreinte superficielle, Lavigerie ne l’admettait pas: +«Avec ce système, écrira-t-il bientôt, on ne sera pas, dans des siècles, +plus avancé qu’aujourd’hui.» Il lui semblait que la France devenait la +complice d’une oppression séculaire, d’une oppression contre laquelle +les opprimés s’étaient treize fois révoltés, si elle persistait à +vouloir séparer d’elle, par un infranchissable abîme, ces Berbères, ces +Kabyles, et à les emprisonner dans leur barbarie, dans leur Coran. Il +lui semblait qu’agir ainsi, ce serait, de la part de la France, ratifier +les décisions imposées jadis par l’Islam à la pointe de l’épée, et +qu’elle était venue là, au contraire, pour une œuvre de redressement, de +réparation. + + [120] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 343 + (Paris, Fayard). Sur la méthode algérienne de Napoléon III, voir + André SERVIER, _L’Islam et la psychologie du Musulman_, p. 410-414 + (Paris, Challamel, 1923). + +De bons observateurs de l’Islam parlent aujourd’hui comme Lavigerie. M. +Louis Bertrand, dans ses _Villes d’or_, M. André Servier dans son livre: +_L’Islam et la psychologie du musulman_, se sont insurgés contre ce +préjugé que l’Islam ne serait pas seulement une religion, mais un mode +de pensée propre aux races africaines, et qu’ainsi il n’y aurait aucun +espoir d’amener jamais les indigènes à penser comme nous. Mais non, +proteste M. Louis Bertrand, le contraire a été vrai pendant des siècles, +et j’estime que c’est un devoir d’humanité de le leur rappeler avec +insistance[121]. Et son œuvre magnifique de tribun de l’idée +méditerranéenne vise à prouver qu’en 1830 nous sommes rentrés dans une +province perdue de la latinité. Allant même plus loin que Lavigerie, qui +considérait qu’il fallait «renouer, à travers d’innombrables siècles, +une tradition abolie», M. Louis Bertrand estime, lui, «qu’il n’y a pas +eu d’interruption, que l’Afrique n’a jamais cessé d’être latine, même +sous son costume musulman, et qu’enfin ce que, dans les mœurs, les +architectures, l’extérieur et le matériel de la vie, nous croyons +«arabe» ou «oriental»,--c’est tout simplement du latin que nous ne +connaissons plus[122].» + + [121] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 370. + + [122] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 344. Cf. + Louis BERTRAND, _Le Livre de la Méditerranée_ (édit. de 1923), p. + 78-80 (Paris, Plon). + + +VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit avec Mac-Mahon. + +Lavigerie ne fut jamais homme à jeter le gant à la puissance civile, +aventureusement, prématurément. Débarquant en Algérie en messager de +l’idée chrétienne et en interprète d’un lointain passé, qu’il voulait +faire revivre, il allait rechercher, sans retard, l’adhésion de +l’Empereur, pour les premières mesures pratiques par lesquelles il +voulait inaugurer son épiscopat. + +Lorsqu’en 1835 une amie d’Eugénie de Guérin, Mère Émilie de Vialar, +avait installé dans Alger, au chevet des cholériques, les premières +sœurs de _Saint-Joseph de l’Apparition_, on avait vu, six ans après, les +Muphtis, et les Cadis, et le corps entier des Ulémas, expédier à +Grégoire XVI une adresse solennelle, pour rendre hommage à l’œuvre de +miséricorde et d’«apitoiement» qu’elles accomplissaient. Précédent +significatif, qui attestait que la bienfaisance chrétienne ne portait +pas ombrage à l’Islam[123]. + + [123] Louis PICARD, _Émilie de Vialar_, p. 85-87 (Paris, Maison de la + Bonne Presse, 1924). Le futur général Daumas racontait dans une + lettre du 11 février 1838 que, le docteur Warnier ayant soigné un + Arabe, l’autorité musulmane disait: «Voyez comme les chrétiens sont + généreux et bons, les musulmans n’en feraient pas autant.» + (_Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver, + p. 104.) + +Pourrait-on défendre à Lavigerie d’être charitable à son tour? +Assurément non. Par une note que le 9 septembre 1867 il faisait remettre +à Napoléon III, il annonçait son désir d’établir au centre de la +Kabylie, loin des villages européens, d’accord avec les municipalités +indigènes, quatre ou cinq maisons hospitalières, où des religieuses +donneraient des soins; et il s’engageait d’ailleurs à interdire +absolument toute propagande religieuse directe. Mais pouvait-on lui +prohiber, d’autre part, de combler le fossé entre son clergé et les +populations musulmanes, en imposant à ses prêtres la connaissance de +l’arabe? Ainsi fit-il, au nom de son droit d’évêque, par une lettre +circulaire du 31 octobre: dans son séminaire, des classes d’arabe +s’installèrent; ses clercs furent informés qu’ils ne recevraient pas le +sacerdoce avant de connaître cette langue; et Pie IX, sur sa demande, +donna une existence canonique à une vaste association de prières, fondée +depuis dix ans par un Jésuite pour la conversion de l’Islam. Mais savoir +l’arabe, aller le parler là où il se parlait, et faire prier, enfin, à +travers le monde, pour l’efficacité apostolique d’un tel contact, +n’était-ce pas battre en brèche l’idée d’un «royaume arabe» barricadé +d’avance, par la politique napoléonienne, contre toute infiltration +française et chrétienne? Cette idée demeurait celle de la France +officielle. De là, l’ordre de rappel qu’avaient reçu en 1866, malgré les +regrets des Arabes, les Lazaristes et sœurs de charité de Laghouat[124]; +de là, aussi, l’impression de surprise, d’une surprise déjà à demi +hostile, qu’éveillait Lavigerie dans les bureaux d’Alger, lorsqu’il +déclarait avoir obtenu de l’Empereur la permission de faire de la +propagande religieuse parmi les musulmans de l’Algérie, et avoir choisi +le Fort-Napoléon pour tenter ses premiers essais[125]. + + [124] _Mgr Pavy_, par un ancien curé de Laghouat, p. 41-42 (Paris, + Challamel, 1867). + + [125] Le colonel Hanoteau au maréchal Randon, 31 décembre 1867 (lettre + inédite). + +Dans son clergé même, et jusque dans son archevêché, on n’était pas sans +inquiétude au sujet de ces nouveautés. Un jour, sortant de chez le +prélat, à qui il avait cru devoir expliquer l’«obstacle infranchissable» +qu’opposait à la propagande chrétienne l’organisation familiale et +sociale des Kabyles, le futur général Hanoteau entra chez l’abbé Suchet, +vicaire général, et lui raconta le langage qu’il venait de tenir. «Vous +avez osé le lui dire! répondit l’abbé; je vous remercie beaucoup. Depuis +qu’il est arrivé, l’archevêque nous la vie impossible, nous traite de +vieilles bourriques et prétend que si rien n’a été fait, c’est que nous +ne sommes bons à rien.» Hanoteau, mis en confiance, disait alors au +vicaire général que ce qu’il y avait à faire, c’était de créer chez les +Kabyles des hôpitaux de sœurs, pourvu qu’elles ne fissent aucune +propagande religieuse et n’attendissent pas des résultats immédiats. +Rentrez donc chez Monseigneur, lui suggéra l’abbé Suchet, et dites-lui +cela: ce sera nous rendre à nous, à l’ancien clergé, un service +personnel. Quelques minutes plus tard, Hanoteau, revoyant l’archevêque, +lui développait cette idée; et Lavigerie lui paraissait +«incrédule[126]». Lavigerie cependant n’oubliera pas cette conversation; +et lorsque l’Église et l’armée, sur le sol d’Algérie, auront franchi la +crise douloureuse qui allait bientôt les mettre aux prises, les projets +de fondations religieuses que réalisera Lavigerie et le programme qu’il +tracera aux sœurs hospitalières ne s’écarteront pas beaucoup des +suggestions hasardées, ce jour-là, par le colonel Hanoteau. + + [126] _Mémoires_ inédits du général M. Hanoteau. + +Cette année 1867, où pour la première fois Lavigerie avait foulé le sol +algérien, ne devait pas s’achever sans qu’il eût signifié, publiquement, +quelle était sa propre politique. On l’avait fait venir, comme évêque, +pour qu’il bénît des charrues à vapeur, dont l’emploi s’inaugurait. +L’étrange imprudence et comme on le connaissait mal, encore! Un +Lavigerie ne se bornait pas à des liturgies! fonctionnaires et hommes +d’épée l’entendaient, non sans surprise, demander publiquement à la +France, pour l’Algérie, les libertés civiles, religieuses, agricoles, +commerciales, qui manquaient encore à cette terre, et inviter les colons +à sortir «de cette routine qui attend tout de l’État et à s’associer +librement, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien»[127]. Il +voulait aborder les indigènes et il donnait aux colons des leçons +d’initiative; se mêlant aux deux peuples que juxtaposait le +sénatus-consulte, il aspirait à n’en faire qu’un; avec d’inexpugnables +façons de se carrer dans ses arguments, il bousculait, en affectant de +ne point paraître provocateur, les habitudes bureaucratiques et les +théories impériales. + + [127] Vœux pour l’avenir de la colonie (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, + I, p. 135). + +Le choléra sévissait, puis les sauterelles, enfin la famine; devant de +pareils fléaux, les deux peuples n’en faisaient plus qu’un, et vraiment +il eût été difficile à l’administration de barrer la route à Lavigerie +et à son ministère de charité. Au demeurant, le 1er janvier 1868, +par-dessus la tête de l’administration, il s’adressait à la générosité +de la France. Dans une lettre qu’il expédiait aux journaux catholiques, +il montrait un grand nombre d’Arabes ne vivant plus que de l’herbe des +champs ou des feuilles des arbres, qu’ils broutaient comme des animaux, +errant presque nus, par troupes, dans le voisinage des villes, attendant +les tombereaux d’immondices pour s’en disputer le contenu, déterrant, +pour les manger, les cadavres des bêtes, et parfois, par douzaines, +s’affaissant sur les routes, morts d’inanition[128]. + + [128] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 149-150. + +Évaluant à 100 000 le nombre des victimes au cours des six derniers +mois[129], il annonçait son dessein d’adopter les orphelins, de les +élever. Pour avoir des ressources, il quêtait en France, puis auprès des +évêques de Belgique, d’Espagne, d’Angleterre, et jusqu’en Amérique. «Ces +orphelins, disait-il, c’est ma part, c’est celle de l’Église, dans cet +immense désastre.» + + [129] Sur ce chiffre, voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 174. + +Avant même d’avoir des ressources, il assumait le fardeau. Tout de +suite, dans sa maison de campagne, des convois d’enfants survinrent, +véritables squelettes, dont quelques-uns, parfois, étaient, au cours de +la route, devenus cadavres. Huit enfants, un jour, arrivaient de +Laghouat, expédiés à l’archevêque par le futur général de Sonis[130]. +Lavigerie n’attendait pas toujours qu’ils se présentassent; en bon +pasteur, il se promenait à leur recherche. On se souvint longtemps, à +Montenotte, du petit garçon couvert de vermine, dévoré d’ulcères, qu’il +fit monter près de lui, dans sa voiture, pour le ramener au séminaire de +Saint-Eugène, où s’improvisait un asile. A la fin de janvier, il avait +huit cents bouches à nourrir; en juin, il en aura dix-huit cents. «Dites +à tous les Arabes, écrivait-il au curé de Montenotte, qu’ils n’ont qu’à +envoyer leurs enfants au grand marabout des chrétiens, et que celui-ci +leur enseignera à gagner honnêtement leur vie par le travail, à craindre +Dieu et à aimer leurs frères.» + + [130] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 244. (Paris, Poussielgue, + 1890.) + +Cette générosité d’accueil et d’appel, c’était une première étape; il en +entrevoyait une seconde où il pourrait offrir aux indigènes une autre +aumône, celle de la vérité. De Laghouat, un officier lui écrivait: +«L’heure me paraît venue, l’occasion favorable.» Ce correspondant +n’était autre que Sonis, qui considérait la «conversion des musulmans» +comme «une dette d’honneur que la France s’est bien peu souciée de payer +jusqu’à ce jour[131].» Déjà, dans son grand séminaire, l’idée de se +dévouer à la conversion des Arabes tourmentait certaines âmes. M. +Girard, le Lazariste qui depuis longtemps en était le directeur,--celui +que familièrement on nommait le Père Éternel,--était venu chez lui, le +29 janvier, avec trois jeunes clercs, qui demandaient, pour se préparer +à ce futur apostolat un règlement monastique de vie[132]. Dans cette +démarche, la Société future des Pères Blancs était en germe. Des +arrière-plans s’entr’ouvraient dans la lettre que Lavigerie, le 6 avril, +adressait au directeur des _Écoles d’Orient_: «Nos orphelinats, lui +disait-il, seront, dans quelques années, une pépinière d’ouvriers +utiles, soutiens, amis, de notre colonisation française, et, disons le +mot, d’Arabes chrétiens. Ce sera le commencement de la régénération de +ce peuple et de cette _assimilation_ véritable que l’on cherche sans la +trouver jamais, parce qu’on la cherche jusqu’ici avec le Coran, et +qu’avec le Coran, dans mille ans comme aujourd’hui, nous serons des +chiens de chrétiens, et il sera méritoire et saint de nous égorger et de +nous jeter à la mer[133].» + + [131] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 245. + + [132] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 29-31. Sur le Lazariste + Joseph Girard (1793-1879), voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. + 385-394. + + [133] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 161-162. + +Un _post-scriptum_ à cette lettre faisait connaître d’atroces actes +d’anthropophagie commis dans la région de Tenès: un ménage de gardiens +de mosquée, affamé, avait tué cinq passants, puis leur neveu, puis leur +enfant. «L’absence complète de sens moral, clamait Lavigerie, favorise +sans contredit la multiplication de ces forfaits.» Et il concluait: «Il +faut relever ce peuple. Il faut que la France lui donne, je me trompe, +lui laisse donner les principes de l’Évangile, ou qu’elle le chasse dans +les déserts, loin du monde civilisé[134].» + + [134] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 165-166. + +Dans cette alternative ainsi présentée, il ne fallait voir qu’un +artifice de dialectique, qui ne mentionnait une solution évidemment +absurde: l’expulsion des Arabes, que pour en imposer une autre: leur +évangélisation[135]; mais le maréchal de Mac-Mahon, le colonel Gresley, +prirent la phrase de Lavigerie au pied de la lettre; et, sous les +regards impuissants du général de Wimpfen, qui estimait qu’en sauvant de +la mort des milliers d’êtres Lavigerie avait «acquis le droit de diriger +leur esprit et leur cœur vers le but le meilleur et le plus utile à la +France», le conflit entre le gouverneur et l’évêque éclata. «Voulez-vous +donc refouler les indigènes dans les déserts? lui demandait en substance +Mac-Mahon, dans une lettre du 26 avril. La France s’y refuse. Les +indigènes ne vont-ils pas dire que vous voulez profiter de l’état de +détresse où ils se trouvent, pour leur faire acheter, par le sacrifice +de leur religion, le pain que vous leur donnez?» Il accusait le prélat +d’exciter à la haine entre les citoyens, et d’être devenu «un drapeau +pour tout ce qui était hostile au gouvernement». + + [135] Voir les explications de LAVIGERIE dans _Œuvres choisies_, I, p. + 168-170 et 174-176. + +«L’archevêque voudrait-il nous organiser une petite fronde, écrivait le +colonel Hanoteau, en attendant qu’il attache la croix rouge sur l’épaule +des colons voltairiens pour marcher à la conquête du bien d’autrui en +refoulant dans les déserts les propriétaires[136]?» + + [136] Hanoteau à Labeaume, 8 mai 1868. (Lettre inédite.) + +Des bruits circulaient, d’après lesquels la maréchale de Mac-Mahon, qui, +sous le précédent épiscopat, présidait toutes les œuvres de charité, +était menacée d’excommunication par le nouvel archevêque[137]. Des +questions d’étiquette aggravaient le conflit. Lavigerie se plaignait que +l’autorité militaire ne tirât pas pour lui, comme pour un maréchal, +vingt-cinq coups de canon; il se plaignait que, lorsqu’il voyageait, des +chevaux de l’armée ne fussent pas mis à sa disposition[138]. Un jeune +Français, à Alger, ayant été assassiné par un Arabe, les obsèques +donnaient lieu à des manifestations tumultueuses, et dans les sphères +militaires on attribuait cet émoi des esprits au bruit fait par +l’archevêque autour des récents actes d’anthropophagie. Et de bouche en +bouche courait le récit de la déception cruelle qu’avaient subie, chez +les Aït-Boudran, le P. Stumpf et le frère Jeannin, connu des indigènes +sous le nom de Capsule; l’_Amin_ leur avait avoué que les avances qu’il +leur avait faites n’étaient point sérieuses, et que, s’il les laissait +s’installer, il serait tué par ses coreligionnaires. Mais on ripostait, +à l’archevêché, que si Stumpf et Capsule avaient subi cet accueil, il +avait été provoqué par des espions aux gages du gouverneur[139]. + + [137] Général DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 48. + + [138] Le baron Durrieu à Niel, 28 mars 1868. (Archives de la Guerre.) + + [139] Papiers Hanoteau. + +«La guerre est déclarée», écrivait Lavigerie à l’abbé Bourret. «Si le +gouvernement de l’Empereur me disgracie, j’aurai pour compensation la +joie de ma conscience.» Et du palais épiscopal d’Alger, deux lettres +partaient, l’une pour le maréchal, l’autre pour l’Empereur. Lavigerie, +répondant à Mac-Mahon, réclamait pour l’Évangile, en Algérie, terre de +chrétienté, la même liberté que dans les pays infidèles. Combien discret +serait l’usage de cette liberté, il l’attestait en affirmant: «Je n’ai +pas voulu, et je l’ai déclaré hautement, qu’un seul des 1 200 enfants +recueillis par moi fût baptisé, autrement qu’au moment de la mort; et +encore, au moment de la mort, je ne l’ai permis que pour ceux-là +seulement qui n’avaient pas l’âge de raison[140].» Ces orphelins, donc, +n’étaient pas acculés à acheter leur pain par leur rupture avec leur +foi. Mais que, devenu leur père, il les abandonnât, qu’il les rejetât +dans le monde de l’Islam, qu’il s’abstînt, au moment venu, d’offrir à +leur liberté d’adhésion la foi qui était celle de la France: +formellement il s’y refusait. Il ne voulait plus, en un mot, que +théoriquement, administrativement, bureaucratiquement, une barrière fût +dressée entre la civilisation catholique et l’Islam; et son optimisme +d’apôtre, se tournant vers l’Empereur, lui écrivait: «Je ne crains pas +d’affirmer, Sire, qu’avec la liberté de conscience et dès lors de la +prédication, nous rendrons en très peu d’années les Kabyles chrétiens. +Pour les Arabes, ce serait plus long, on ne peut compter que sur les +enfants, mais, par les enfants, le succès est assuré[141].» Lavigerie +réclamait de l’Empereur, en Algérie, la même liberté dont le +catholicisme jouissait en Turquie, celle d’ouvrir des asiles de +bienfaisance. Nous la refuser, disait-il, c’est nous priver de notre +liberté de conscience. Mais bientôt Napoléon III répondait: «Vous avez, +monsieur l’archevêque, une grande tâche à remplir, celle de moraliser +les deux cent mille colons catholiques qui sont en Algérie. Quant aux +Arabes, laissez au gouverneur général le soin de la discipline.» Le +maréchal Niel, ministre de la Guerre, annonçait joyeusement à Mac-Mahon, +dans une lettre privée, que la plume du souverain avait été _très +impériale_[142]; et dans une dépêche d’adhésion qu’il adressait lui-même +à Mac-Mahon, Niel représentait l’archevêque comme ayant «demandé +équivalemment que la liberté de conscience fût enlevée aux musulmans de +la colonie». + + [140] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 176-177. Cf. p. 198 + (Lavigerie à Niel, 17 mai 1868): «Aucune des femmes veuves + recueillies par moi n’a été baptisée, quoique plusieurs l’aient + demandé déjà, et cela parce que je craignais que leur demande ne fût + intéressée.» + + [141] _L’archevêque d’Alger et l’administration algérienne: recueil de + lettres sur l’apostolat catholique en Algérie_, p. 28. (Alger, + Bastide, 1871.) + + [142] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868. (Archives de la Guerre.) + +Autour de Lavigerie, en ce début de mai 1868, un certain nombre +d’évêques français commençaient de se grouper, comme autour du défenseur +de la liberté de l’Évangile. «Prélat au cœur vraiment chrétien et +vraiment français, écrivait Montalembert, il fait tressaillir +d’admiration toutes les âmes catholiques d’un bout de l’Europe à +l’autre», et Montalembert constatait que dès cette date, Lavigerie avait +«une place à jamais enviable dans notre histoire»[143]. + + [143] _Correspondant_, 25 mai 1868, p. 603. + +Louis Veuillot commentait: «Le sort des enfants rendus aux _tribus_ +préoccupe l’archevêque et devrait davantage toucher les bureaux. Pour +les filles, elles ne seront et ne peuvent être réclamées que pour être +_vendues_ sous forme de prétendu mariage, au premier venu, selon l’usage +universel des Arabes, consacré, hélas! par l’administration et par les +tribunaux algériens. Quant aux garçons, quiconque est au courant des +mœurs musulmanes sait trop ce qui les attend s’ils sont livrés sans +défense à leurs «coreligionnaires». + +«Ici donc une question de haute moralité prime le droit de la tribu ou +des parents éloignés qui réclameraient les orphelins. Cette question, la +France, nation chrétienne, ne peut l’éluder. + +«Mais il y a plus: il y a un cas d’indignité, reconnu par toutes les +lois humaines et par le Coran lui-même, puisque c’est du Coran que l’on +s’appuie. + +«Car enfin, ces tribus, ou, si l’on veut encore, ces oncles, ces +cousins, ont abandonné les orphelins dans le moment où ils avaient plus +besoin de secours; ils les ont laissés là, sauvagement, impitoyablement, +ils les ont livrés à la mort pour ne pas leur partager un reste de pain. +Sont-ils en droit de réclamer aujourd’hui une autorité abdiquée de la +sorte, surtout lorsqu’ils ne la réclament que pour en tirer de vils et +abominables profits? Ce cas, l’archevêque, père adoptif des orphelins, +le soumet à la conscience et à la loi du pays[144].» + + [144] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et + littéraires_, 3e série, II, p. 513-514. + + +VII.--La solution du conflit. + +Lavigerie avait contre lui le gouverneur général, le ministre de la +Guerre, l’Empereur. Mais celui que l’Algérie croyait vaincu avait déjà +passé la mer, pour livrer bataille, à Paris. Baroche, le ministre de la +Justice, avait dit à Niel: «La question se réduit à savoir si, lorsqu’un +évêque a recueilli, nourri et soigné des orphelins abandonnés par leurs +familles, on peut à un jour donné les enlever à l’évêque, non pour les +rendre à leurs parents, mais pour les livrer à une tribu qui tient, +par-dessus tout, à en faire des musulmans[145]», et Baroche avait appelé +Lavigerie, pour qu’il fît valoir auprès de l’Empereur cette +considération. Autour du cabinet impérial les influences s’agitaient, +s’entre-heurtaient. Un «savon» l’attend là-bas, écrivait le général +Borel au colonel Hanoteau, et le général ajoutait ces mots, témoignage +de l’excitation qui régnait dans l’entourage de Mac-Mahon: «Avez-vous +jamais trouvé tant de violence, d’astuce, d’ignorance, de mauvaise foi, +de haine et de passion réunies ensemble, et tout cela sous la robe d’un +prêtre et d’un archevêque? Il est bien à désirer qu’il ne revienne plus +ici[146].» + + [145] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868. + + [146] Borel à Hanoteau, 21 mai 1868. (Lettre inédite.) + +L’Empereur, d’abord, fermait sa porte au prélat, et partait pour +Biarritz. Lavigerie l’y suivait, ayant dans son portefeuille une phrase +qu’avait prononcée l’Empereur, à Alger, en 1860: «La Providence nous a +appelés à répandre sur la terre d’Algérie les bienfaits de la +civilisation.» Derrière la porte impériale, enfin forcée, un glacial +accueil l’attendait; mais il répéta la phrase impériale, en demandant: +Que fais-je autre chose? Et s’il en faut croire une lettre de Niel à +Mac-Mahon, il reconnut du reste «avoir _quelques torts_, mais chercha à +prouver qu’un grand nombre de personnes étaient de son avis, et +produisit, à l’appui de son attestation, des lettres émanant d’officiers +de l’armée»[147]. Il osait ajouter que si le gouvernement ne lui rendait +pas la liberté de faire son devoir, il la prendrait. A l’issue de +l’audience, il obtint de l’Empereur la promesse d’une lettre +ministérielle l’autorisant à garder ses orphelins et à faire auprès des +Arabes son œuvre de charité. Une dernière manœuvre fut tentée. Baroche +le fit venir, lui offrant une seconde fois, pour en finir avec ses +difficultés, la coadjutorerie de Lyon. Ce serait me déshonorer, répondit +Lavigerie. Le Pape, le 27 mai, dans un bref, le félicitait d’avoir, «par +sa charité, incliné le cœur des infidèles vers la religion et la nation +dont ils avaient reçu tant de bienfaits, et rompu ainsi l’obstacle qui +jusque-là s’opposait à l’apostolat chrétien». + + [147] Niel à Mac-Mahon, 20 mai 1868. (Archives de la Guerre.) + +Vingt-quatre heures plus tard, la lettre ministérielle qu’avait promise +l’Empereur paraissait au _Journal officiel_. Le maréchal Niel y +signifiait au prélat: «Le gouvernement n’a jamais eu l’intention de +restreindre vos droits d’évêque, et toute latitude vous sera laissée +pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux +enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la +charité chrétienne[148].» + + [148] Niel consolait Mac-Mahon, dans une lettre du 25 mai 1868, en lui + expliquant que «le principe d’autorité du gouverneur général, juge + en dernier ressort de l’opportunité de la création d’asiles + hospitaliers», demeurait sauf. (Archives de la Guerre.) On trouvera + dans la _Revue d’histoire des Missions_, septembre 1925, le texte de + ces lettres inédites du maréchal Niel. + +Lavigerie avait cause gagnée! «Voilà donc, écrivait-il, l’aurore d’une +ère nouvelle en Algérie, et, pour la charité catholique, l’assurance +d’un avenir meilleur[149].» Dans sa visite à Biarritz, en ce diocèse +même où il avait voulu, à l’âge de treize ans, être curé de campagne, il +venait de conquérir, à l’âge de quarante-trois ans, le droit de devenir +le grand aumônier de l’Islam, le droit d’en devenir peut-être +l’archevêque. + + [149] Lavigerie au directeur de l’Œuvre des Écoles d’Orient, 23 mai + 1868 (_Œuvres choisies_, I, p. 202). + +Les Tuileries avaient cessé de restreindre son bercail aux deux cent +mille colons européens dont lui parlait, quelques mois plus tôt, la +lettre impériale; les Tuileries consentaient que l’Église romaine ouvrît +vers l’Islam certaines avenues. + +«D’une part, concluait Louis Veuillot, l’Église d’Alger possède une +force qu’on ne lui connaissait pas: l’opinion est pour elle. D’autre +part, et comme conséquence de ce fait important, la question se trouve à +l’étude dans le sein du gouvernement lui-même plus qu’elle n’y fut +jamais. On peut attendre que les bureaux arabes ne trancheront plus en +ces matières aussi lestement qu’ils en avaient coutume. L’éveil est +donné et l’archevêque a tous les moyens de reprendre un débat dont la +bonne issue n’importe pas moins à la colonisation qu’à la religion. Ces +deux causes sont jointes et savent désormais qu’elles doivent succomber +ou triompher ensemble. + +«Nous demandons à Dieu qu’il soit encore temps, et qu’un Abd-el-Kader ou +un Bou-Maza ne s’élève pas un jour du milieu de ces enfants arabes, à +qui une folie doublement déplorable s’obstine à fermer l’Évangile et à +ouvrir le Coran[150].» + + [150] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et + littéraires_, 3e série, II, p. 526. + +Deux ans plus tard, dans une note qu’il adressera au gouvernement de +Tours, Lavigerie dira: «Il faut respecter scrupuleusement la foi +religieuse des indigènes, en leur laissant toute liberté de la +pratiquer. Mais il faut aussi, par tous les moyens moraux en notre +pouvoir, les relever de leur abaissement et surtout de leur paresse et +de leur faiblesse. Sans cela, au contact d’une population intelligente +et active, ils disparaîtront tous, et, dans un siècle, il n’en restera +plus un seul[151].» + + [151] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 835 et suiv. + +Les feuilles algériennes hostiles, qui ne voulaient voir en lui qu’un +convertisseur, fourvoyaient l’opinion: ses premières démarches en pays +d’Islam étaient celles d’un civilisateur, qui voulait enseigner aux +indigènes le bon usage de leurs bras, et de leurs terres, et de leurs +vies. + +Il avait demandé la liberté, il l’avait obtenue. Il ne voulait pas en +user, déclarait-il, pour la prédication directe de la foi chrétienne aux +Arabes. Il lui semblait que «cette prédication faite imprudemment, au +lieu de hâter l’œuvre, l’éloignerait et la rendrait à jamais impossible, +en faisant naître les oppositions du fanatisme»[152]. Mais c’était par +l’exemple, par les bienfaits, par la charité, par le temps enfin, qu’un +rapprochement, à son avis, devait s’opérer; et ce rapprochement, il +avait confiance qu’un jour l’État lui en saurait gré, puisque des +millions de bras, toujours prêts à s’armer, seraient ainsi remis à la +disposition de la France, pour rendre à la terre d’Algérie son antique +fécondité des temps romains, que l’Islam avait abolie. + + [152] LAVIGERIE, «Lettre au président de l’Œuvre des Écoles d’Orient + sur le premier village d’orphelins arabes», janvier 1873 (_Œuvres + choisies_, I, p. 237). + + + + +CHAPITRE II + +LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE + + +I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et Sœurs Blanches. + +Lavigerie, à Biarritz, avait convaincu l’Empereur qu’un archevêque +d’Alger était quelque chose d’autre et quelque chose de plus que le +chapelain mitré d’une colonie européenne. Ce succès une fois remporté, +il s’en fut voir Pie IX: «J’ai été reçu en triomphe et comblé par le +pape», écrivait-il le 10 août 1868 à l’abbé Bourret. Il racontait qu’à +Rome, on l’avait «saharatisé», qu’on l’avait «négrifié». Il joignait +désormais à son office d’archevêque les fonctions de supérieur et de +délégué apostolique d’une mission créée à sa demande, et pour lui: la +mission du Sahara occidental. Au-delà de ces Berbères, de ces Arabes, +dont l’État français avait fini par lui permettre le contact, il +revoyait s’ouvrir devant lui, par la volonté de Rome, une autre province +spirituelle, comprenant toutes les oasis de l’immense désert, jusqu’à +Tombouctou. L’Algérie, le Sénégal, lui apparaissaient comme «deux +grandes portes que la miséricorde divine avait ouvertes, pour tant de +peuples, à la charité et à la vérité catholique»; il se réjouissait qu’à +ces deux seuils de l’Afrique inconnue, soldats de France et prêtres de +France fussent installés. En mai 1869, lorsque l’entourage du gouverneur +général l’avait vu partir, on avait escompté qu’il ne reviendrait point, +et qu’une permutation de siège libérerait l’Algérie de son esprit +d’entreprise; il rentrait là-bas, en septembre, avec un parchemin +pontifical qui lui ouvrait un continent. + +En ce même mois de septembre 1869, la Propagande, envoyant des +instructions aux vicaires apostoliques des Indes orientales, leur +recommandait de travailler à la conversion des musulmans par la +diffusion d’opuscules sur la divinité du christianisme[153]. Rome aurait +cru pécher contre l’humanité si elle avait paresseusement admis que plus +de deux cents millions d’âmes, les âmes de l’Islam, fussent exclues des +grâces du Christ. + + [153] _Acta et decreta sacrorum conciliorum recentiorum_ (_Collectio + Lacensis_), VI, col. 666. (Fribourg, Herder.) + +Lavigerie, ainsi soutenu par l’impulsion romaine, retrouvait ses +orphelinats très prospères: petits Kabyles, petits Arabes s’y formaient +à toutes sortes de métiers. L’apprentissage agricole, surtout, +préoccupait le prélat. Dans l’histoire de l’apostolat chrétien, +nombreuses sont les pages où l’on voit les missionnaires tenir tout +d’abord aux populations le langage du Dieu de la Genèse, et leur +enseigner, à son exemple, la loi du travail et la culture de la terre. +On dirait qu’ils veulent leur présenter les énergies mêmes du sol, ce +don de Dieu, avant de leur révéler, par le Décalogue, les exigences de +sa loi, avant de leur révéler, par l’Évangile, les condescendances de sa +paternité[154]. Lavigerie, s’inspirant de ces exemples séculaires, +allait viser au défrichement des terres, avant de songer à celui des +âmes. Se rappelant que «le mélange des travaux manuels, des travaux des +champs et des travaux apostoliques est la première forme qu’ait eue dans +l’Église l’œuvre de la propagation de la foi», il était décidé à +établir, sur plusieurs points de la province d’Alger, de vastes +fermes-écoles où les enfants indigènes dont les parents le désireraient +viendraient librement avec les enfants européens «se former au bien, au +travail, apprendre nos méthodes, et recevoir une instruction première +qui modifierait profondément la routine et les préjugés de leur race.» +Ben-Aknour, Maison Carrée, Sidi Moussa, Saint-Ferdinand, accueillaient +les garçons; Kouba, Sidi Ibrahim, Saint-Eugène, El-Bior accueillaient +les filles. + + [154] Qu’il nous soit permis de renvoyer à notre étude sur + l’agriculture et l’apostolat missionnaire, dans notre livre: + _Orientations catholiques_, p. 172-198 (Paris, Perrin, 1925). + +Des moines agriculteurs, voilà ce que furent, dans leur séminaire +spécial ouvert le 10 octobre 1868, les cinq premiers missionnaires +d’Afrique. Lavigerie rêvait, dès cette date, de les voir rayonner de +proche en proche, d’une part dans le désert qui s’étend depuis le sud de +l’Algérie jusqu’au Sénégal, et d’autre part dans le pays de l’or et des +nègres; il rêvait même, déjà,--comme il le proclamait en conférant le +sous-diaconat à l’un d’entre eux, Félix Charmetant,--de voir cette +humble et aventureuse société donner bientôt à l’Église des martyrs. +Sous la direction spirituelle d’un Jésuite et sous la discipline +intellectuelle d’un Sulpicien, quinze mois de formation étaient prévus; +il leur était prescrit de ne plus parler que l’arabe, et dans cette +période de débuts le professeur d’arabe fut le cuisinier de la maison. +Il avait consigne de les familiariser sans ménagements avec le menu des +indigènes, comme avec leur langue. On devait coucher sur la dure, +employer les récréations à panser les plaies des Berbères ou des Arabes, +et s’habituer à connaître, pour les soigner, leurs plus dangereuses +maladies. Lavigerie proposait à ses novices l’exemple des premiers +Bénédictins, qui, parce qu’instituteurs de la vie laborieuse, avaient +été des civilisateurs! Les anciens moines d’Occident avaient assaini le +sol, l’avaient cultivé: au réfectoire, on lisait Montalembert, leur +hagiographe, pour s’instruire de leurs méthodes, pour s’enflammer de +leur zèle. On pouvait espérer que l’orgueil musulman céderait plus +aisément, un jour, aux suggestions des missionnaires s’ils adoptaient +franchement, sans esprit de retour, les façons extérieures de vivre, les +vêtements, la nourriture, les mœurs nomades, la langue de l’Islam. Ce +fut pour eux comme une règle religieuse, de se former à être des +déracinés et de s’incarner Arabes, si l’on peut ainsi dire, pour qu’en +retour les Arabes s’assimilassent un peu de leur âme. + +Des dévouements nouveaux survinrent, en réponse à la circulaire qu’avait +expédiée Lavigerie dans tous les grands séminaires de France, et qui +réclamait impérieusement, pour l’Algérie, des éducateurs d’indigènes, +et, pour le Soudan, des apôtres. «C’est là, écrivait le prélat, la +conséquence logique et providentielle de la conquête algérienne, car +cette conquête elle-même est, selon mes faibles vues, le début d’une +dernière croisade, croisade pacifique et civilisatrice, qui doit assurer +à la France catholique une prépondérance marquée dans les destinées de +l’Afrique du Nord.» + +Des paysannes s’attelant à la culture, voilà ce que furent, de leur +côté, dès le mois de septembre 1869, les premières sœurs missionnaires +d’Afrique. C’étaient huit jeunes filles, dont deux avaient moins de +seize ans. Un prêtre d’Alger, l’abbé Le Maulf, était allé les chercher +jusqu’en Bretagne. Quelques lignes de Lavigerie les avaient capturées: +«Chez les musulmans, disaient ces lignes, il n’y a que la femme qui +puisse aborder la femme et lui apporter le salut. Il n’y a nulle part, +mais surtout en Afrique, personne de plus apte que la femme à un +ministère qui est premièrement un ministère de charité.» Séduites, elles +passèrent la Méditerranée. L’Afrique féminine était à conquérir; elles +allaient s’y mettre! Mais les sœurs de Saint-Charles, à qui Lavigerie +les confia, commencèrent par leur donner des bêches, des pioches, et +autres instruments de culture; et en avant! Il fallait être expertes en +labour, pour apprivoiser plus tard au travail de la terre les orphelins +arabes. Elles étaient venues pour être des «bonnes sœurs»; et l’on +faisait d’elles, d’abord, de bonnes paysannes, courbées sur la glèbe. + +Lavigerie était très formel: Pères Blancs, Sœurs missionnaires, avaient +des terres; il fallait donc qu’ils en vécussent, à la façon des apôtres +et des premiers solitaires qui se flattaient de n’être point à charge +aux fidèles, et de vivre de leur travail. Leur labeur manuel, tel qu’ils +le concevaient, devait remplir dans la société chrétienne une fonction +économique, et s’exercer avec la dignité d’une liturgie. Un jour, revêtu +du rochet, de la mosette et de l’étole, il surgissait, inattendu, au +milieu des vignobles de Maison Carrée. Le pieux bataillon de vendangeurs +était là; devant eux, à voix haute, ce Lavigerie qu’ils appelaient +volontiers papa commençait une prière, demandant au Seigneur qu’à jamais +leur fussent épargnées les angoisses de la faim, et que l’esprit de +pénitence tînt leurs énergies en haleine; puis, s’armant d’une serpette, +saisissant un panier, il se mettait lui-même à vendanger, sous les +insolents rayons d’un soleil d’août. + +Ses deux instruments étaient forgés: Pères Blancs et Sœurs +missionnaires. Ceux-là élèveraient des jeunes hommes, celles-ci des +jeunes filles. Et déjà Lavigerie préparait le lendemain en achetant, dès +le mois d’octobre 1869, dans la vallée du Chelif, plusieurs milliers +d’hectares de terres, où ces jeunes hommes, où ces jeunes filles, +fonderaient plus tard des foyers et formeraient des villages d’Arabes +chrétiens[155]. Car déjà, dans les orphelinats, sans hâte, avec prudence +et discrétion, on commençait à baptiser. Lavigerie frémissait +d’espérance lorsqu’il entendait un de ces jeunes néophytes lui dire: «Je +préfère le christianisme à l’islamisme, parce que celui-ci ordonne de +tuer les chrétiens, et celui-là de mourir pour les Arabes.» Parmi ces +orphelins qu’il rassemblait plus près de son aile, au petit séminaire de +Saint-Eugène, il se plaisait à pressentir de futurs médecins arabes et +même peut-être de futurs prêtres; et se berçant de cette pensée, il +voyait en eux des recrues, dont les bonnes volontés, plus tard, se +mettraient au service de la Délégation du Sahara et du Soudan. + + [155] Voir sa lettre aux chrétiens de France et de Belgique sur les + orphelins arabes d’Alger, janvier 1870 (LAVIGERIE, _Œuvres + choisies_, I, p. 205-227). + + +II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection kabyle. + +Arrivant à Rome, le 6 décembre 1869, pour le Concile du Vatican, un +prestige l’entourait, qui lui eût permis, s’il l’eût voulu, de jouer un +rôle important dans cette assemblée. Il y avait là Mgr Maret, son vieil +ami de Sorbonne, toujours doyen de la Faculté de théologie: des +publications retentissantes, dont Lavigerie avait vainement essayé de le +dissuader[156], groupaient autour de ce prélat beaucoup de ceux qui +voulaient ajourner ou combattre la définition de l’infaillibilité +papale. Son amitié peut-être avait escompté que Lavigerie se rangerait +derrière lui. Je suis un évêque missionnaire, protestait Lavigerie; et +pour un évêque missionnaire, «il y a un bon modèle à suivre: c’est saint +Martin; il avait fait le vœu de ne plus se trouver dans aucun concile, y +ayant éprouvé une diminution de son don des miracles. J’en ai fait +autant pour les discussions des théologiens». Il avait d’ailleurs, +jadis, dans ses leçons de Sorbonne sur le jansénisme, enseigné +l’infaillibilité. + + [156] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 273. + +Sous ses regards, de curieux chassés-croisés s’accomplissaient: ce Mgr +Maret, qui pourvoyait d’arguments les prélats de l’opposition, avait, en +sa jeunesse, été menaisien et infaillibiliste; et Mgr Cousseau, l’évêque +d’Angoulême, devenu champion très ardent de la définition, avait +commencé, jadis, par être gallican. Mais aujourd’hui Mgr Maret déclarait +redouter que la France ne devînt incrédule plutôt que de devenir +«ultramontaine», et Mgr Cousseau estimait qu’en taxant la définition +d’inopportune on la rendait nécessaire. Ils se rencontraient chez +Lavigerie. «Nous allons voir si les deux augures peuvent aujourd’hui se +regarder sans rire», disait l’archevêque. Et tous deux, en bonne amitié, +s’avouaient réciproquement leurs évolutions respectives. Lavigerie +observait: il constatait, de part et d’autre, «des sentiments également +respectables», d’une part l’«amour de la vérité pure et complète», +d’autre part, «l’amour des âmes et le respect des traditions de l’ancien +clergé de France, si vénérable sous tant de rapports»[157]. + + [157] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 249-251. + +Exégèse des textes scripturaires, examen des défaillances doctrinales +imputées à Libère, ou bien à Vigile, ou bien à Jean XXII, argumentations +dialectiques sur les assises ou la portée de l’infaillibilité: Lavigerie +laissait cela à d’autres; il avait le dessein d’être, tout simplement, +avec le Pape et la majorité des évêques. «Je ne veux savoir, disait-il, +que ce que veut et ce que pense l’Église, pour penser et dire comme +elle.» Il était pourtant trop réaliste, trop soucieux des répercussions +du spirituel sur le temporel, pour négliger de prêter attention aux +anxiétés de certains États; qu’ils s’ingérassent dans le Concile, cela +ne lui paraissait nullement désirable. Voyant à Paris Émile Ollivier, il +le prévenait que dans une telle immixtion le gouvernement ne trouverait +que «des dégoûts et des échecs». Mais il souhaitait qu’au lieu de s’user +dans une résistance sans issue, les esprits modérés de l’épiscopat +employassent leurs efforts à mitiger les termes de la définition[158]. +Lavigerie, s’il eût fait un séjour prolongé au concile du Vatican, se +fût comporté vis-à-vis de la majorité infaillibiliste, comme en 1682 +Bossuet, dans l’assemblée du clergé de France, s’était comporté +vis-à-vis de la majorité gallicane. De même que Bossuet, devant cette +assemblée qui prétendait opposer à Rome la barrière des Quatre articles, +prêchait sur l’Unité de l’Église un sermon qui rendait hommage à Rome, +de même Lavigerie, en face d’une majorité que les pouvoirs civils +qualifiaient d’ultramontaine, eût volontiers travaillé, s’il eût eu le +loisir de faire besogne théologique, à «rendre la définition telle que +Bossuet pût la signer». Mais ce loisir lui manquait, et dès le mois de +mars, il disparut du concile: ses œuvres religieuses le +rappelaient[159]. + + [158] Émile OLLIVIER, _l’Église et l’État au concile du Vatican_, II, + p. 97 (Paris, Garnier). On lit dans le _Journal_ de M. Icard, alors + directeur au séminaire de Saint-Sulpice, à la date du 4 février + 1870: «Mgr Lavigerie a dit au cardinal Antonelli que dans la + situation où était le Concile, il était d’une importance extrême de + ne pas amener un éclat et des controverses qui agiteraient les + évêques; que le pape ne peut guère prendre une initiative dans une + affaire qui lui semble personnelle; que la congrégation des + «postulata» ne le devrait pas non plus, puisqu’elle n’agit que sous + le gré du pape; mais qu’un évêque pourrait très bien amener une + ouverture dans la discussion du schéma de l’Église: si l’on insère + dans ce schéma le chapitre du Concile de Florence, l’évêque + demandera que, comme il s’est élevé des controverses sur + l’interprétation de ce chapitre, les Pères déclarent que l’on doit + l’entendre en ce sens, que, lorsqu’un pape déclare solennellement à + l’Église que telle vérité est révélée et enseignée par la tradition, + son jugement est irréformable. De cette manière, on ne sépare pas le + pape de l’Église, on ne donne pas occasion aux hommes prévenus de + croire que le pape peut définir ce que bon lui semblera. L’idée de + l’archevêque d’Alger est utile; il y a là un acheminement à la paix; + on ne sépare pas le pape de l’Église; on écarte l’hypothèse d’une + infaillibilité séparée. Je crois que l’on peut disposer les termes + du schéma de manière à lui concilier le plus grand nombre de + suffrages.» (Communication de M. l’abbé Mourret.) + + [159] Lavigerie, plus tard, revenant sur le Concile dans des pages + émues sur Mgr Maret, constatera, à la faveur du recul, que toutes + les démarches de Mgr Maret et de Mgr Dupanloup, «inspirées, au fond, + par l’amour de l’Église et par celui des âmes qu’ils croyaient + compromises par ce projet de définition, ne furent que des illusions + dont la main de Dieu profita pour tout mener à ses fins». Maret lui + écrira après le concile: «Vous avez été le sage, comme toujours, + moi, j’ai été l’imprudent. Vous aviez tout prédit, je n’ai voulu ni + vous écouter, ni vous croire, mais cependant je vous ai toujours + aimé»; et Lavigerie obtiendra de Pie IX qu’il nomme Maret primicier + de Saint-Denis, et de Léon XIII qu’il le nomme archevêque de Lépante + (_Revue de Lille_, janvier 1897, p. 271-276). + +Au concile même, soixante-huit prélats déposaient un vœu pour +l’évangélisation de cette vigne délaissée qu’était l’Afrique noire[160]; +ils la signalaient, comme une tâche urgente, aux évêques du littoral +africain, à tout le peuple chrétien; et leurs mystiques métaphores +souhaitaient qu’en un jour prochain, la race nègre brillât, comme une +perle aux noirs reflets, dans le diadème de l’Immaculée... Déjà +Lavigerie, ayant laissé derrière lui les discussions conciliaires, +s’occupait de hâter ce jour, en tête-à-tête avec l’Afrique, avec son +rêve. + + [160] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905. + +Il ne pressentait pas encore les orages qui allaient fondre sur +l’Algérie, en même temps que sur la France. + +Le 15 juillet 1870, la guerre franco-allemande éclatait: peu de jours +après, au Corps législatif, Émile Keller faisait applaudir la lettre +d’un évêque qui mettait la moitié de ses prêtres à la disposition de la +France, comme aumôniers, comme ambulanciers; cet évêque, qui bientôt +allait autoriser ses fabriques à donner leurs cloches pour en faire des +canons, était Lavigerie. En quelques semaines, l’Algérie dut se priver +d’une moitié de son clergé: première étape dans l’appauvrissement +spirituel. + +Le 4 septembre, le canon, dans Alger, annonça la proclamation de la +République; ce fut tout de suite, dans la ville, un bouillonnement de +lie. «L’archevêque emprisonne les orphelins», murmurait une populace +menaçante; «il faut les délivrer». On parlait de ses millions, on criait +des journaux qui racontaient, en les travestissant, «les faits et gestes +du citoyen Charles». Il se sentait tellement écœuré, qu’un instant, +devant l’un des Pères Blancs, il déposa sa croix, son anneau, déclara +qu’il ne voulait plus être archevêque. Sans de telles heures +d’abattement, qu’il se reprochait ensuite comme des lâchetés, cet +incomparable moteur d’histoire aurait pu se laisser fasciner, et puis +fourvoyer, par l’orgueil d’agir; habitué à la fréquente soumission des +hommes, à la fréquente soumission des circonstances elles-mêmes, il +était bon, j’allais dire hygiénique, qu’il sentît parfois, tout d’un +coup, s’opposer à sa puissance le plus humiliant de tous les obstacles, +celui qui provient d’une défaillance intérieure de volonté; ces +heures-là, et la confusion qu’elles lui laissaient, l’obligeaient à +certaines disciplines d’anéantissement qui le préservaient d’une +périlleuse griserie. + +Abattu, c’était naturel qu’il le fût, lorsqu’il voyait, en 1871, dans +cette Maison Carrée où, sous la pression de la nécessité, il avait +rassemblé tous ses orphelins, une atroce famine s’installer. Il y avait +là cinq cents enfants qui vivaient de feuilles de bourrache et de +patates; et les Pères Blancs partageaient leur menu, besognaient avec +eux, tout le jour, sur un sol encore ingrat, et, la nuit, rapiéçaient +les hardes de tous ces petits miséreux. Lavigerie souffrait cruellement: +il s’exacerbait, devenait dur, rudoyait parfois les enfants, bousculait +parfois les Pères, ne se maîtrisait plus. Il ne lui venait plus un sou +de la France, qui se débattait contre l’acharnement du Prussien; il +demandait pardon à Dieu, aux hommes, d’avoir entrepris une œuvre que la +faillite menaçait. «Dites aux Pères Blancs que je leur rends leur +liberté», signifiait-il un jour au P. Charmetant.--«Ils ont répondu +qu’ils voulaient rester», lui rapporta le Père, le lendemain.--Et +l’archevêque de répliquer: «Ah! pauvres chers insensés, que vont-ils +devenir?» Sa dépression personnelle s’accentuait: plus moyen, +pensait-il, de garder les enfants; il fallait liquider, partager entre +ceux qu’on avait baptisés les terres qu’on avait achetées, renvoyer les +autres. Et le P. Charmetant répondait: «Non, monseigneur, jamais, +jamais!» L’archevêque alors, le pressant sur son cœur, lui disait: +«Restez donc, puisque vous le voulez; c’est votre affaire, ce n’est plus +la mienne. Vous aurez la honte de la débâcle. Moi, je n’y suis plus pour +rien, je pars.» On était alors au cœur de l’hiver, il partit. Et ce fut +l’honneur de ces premiers Pères Blancs de ne point l’accuser de +désertion et de ne point déserter eux-mêmes la tâche que leur avait +remise, naguère, son esprit de confiance dans l’avenir, momentanément +affaibli. Cette nature était si spontanément en dehors, que les +fléchissements s’y laissaient voir sans fard, à l’œil nu, dans cette +même lumière crue qui d’ordinaire en faisait resplendir la grandeur +soutenue, rayonnante. + +On apprit bientôt qu’en France Lavigerie se ressaisissait. Toutes ses +pensées se tendaient vers l’Algérie, pour les lendemains de la guerre. +Une note qu’il remettait au gouvernement de Tours réclamait des terres +pour établir des colons, et des colons pour peupler les terres,--des +colons qui ne fussent pas tarés, qui ne fussent pas «l’écume de la +France». Candidat dans les Landes, aux élections d’où sortit l’Assemblée +nationale, il eût souhaité pouvoir dire à la France, comme député, tout +ce qu’elle était en droit d’attendre de sa colonie d’Algérie, et tout ce +que cette colonie devait attendre d’elle. Le scrutin ne lui fut pas +propice. Malgré le geste qu’il avait fait en s’éloignant de son diocèse, +ou peut-être à cause de ce geste, le souvenir de ses orphelins +l’obsédait; il négociait avec des orphelinats de Marseille, de San Pier +d’Arena, qui pourraient éventuellement les accueillir. Et il écrivait à +ses Pères Blancs: «Quoi qu’il arrive, mes amis, ne vous laissez pas +aller au découragement.» + +Après six mois d’absence, il rentrait en Algérie; c’était pour y trouver +la Kabylie en flammes. Quelle cruauté pour lui, après les espérances +qu’il avait caressées, de voir se révolter contre la civilisation +française et chrétienne ceux-là mêmes en qui il s’était plu à saluer un +ancien peuple chrétien! «C’est la faute, disait-il, à la politique +française, qui a fait d’eux, maladroitement, des musulmans fanatiques.» +Il eut cette idée que l’Église devait aller vers eux, pour leur faire +tomber les armes des mains; il envoya le P. Charmetant à la recherche de +Mokrani, l’un des chefs de l’insurrection: Mokrani fut tué sans que le +Père eût pu le joindre. Plus heureux, le curé de Palestro pouvait +parlementer avec un autre chef d’insurgés; mais un coup de pistolet, qui +tuait le prêtre, interrompait subitement l’entretien[161]. Entre +l’Église qui voulait rencontrer les Kabyles, et les Kabyles qui +semblaient parfois accepter le rendez-vous, la fureur même de la guerre +faisait barrière. + + [161] Sur la mort de l’abbé Monginot à Palestro (24 avril 1871), voir + RINN, _Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie_, p. 305-308 + (Alger, Jourdan, 1891). + +L’amiral de Gueydon, enfin, ramena la paix, et Lavigerie put constater +qu’après ces tourmentes successives, les œuvres qu’en 1870 il avait +laissées derrière lui étaient assurément affaiblies, mais que pourtant +elles demeuraient debout. + + +III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée. + +Il n’y avait plus de noviciat des Pères Blancs, aucune recrue ne s’était +présentée depuis la guerre; mais chez ce qui restait des Pères Blancs, +il y avait un missionnaire qui voulait que la société vécût, parce qu’il +estimait que «le bien qu’on y pouvait accomplir, et qu’on touchait du +doigt, était tel qu’on ne le trouverait pas dans le ministère des +meilleures paroisses»: c’était le P. Charmetant, tout fier d’avoir vu +revenir à Maison Carrée, fidèlement, cent quinze néophytes arabes, sur +cent vingt-deux qu’on y avait baptisés. Le 24 septembre 1871, jour de la +fête de Notre-Dame-de-la-Merci, rédemptrice des esclaves, un appel de +Lavigerie redemandait aux séminaires de la métropole de futurs Pères +Blancs; Charmetant faisait un tour de France pour commenter l’appel; on +informait la charité française que huit cents francs par an pourvoyaient +à l’entretien d’un novice missionnaire; et bientôt trois prêtres, trois +diacres, deux sous-diacres, se présentaient[162]. Ce qui les attirait, +c’était le tableau même que leur avait tracé Lavigerie, le tableau d’une +«mission pauvre, pénible, difficile, et la plus abandonnée qui fût au +monde»; et la perspective de «privations de toutes sortes, et peut-être, +dans les commencements surtout, du martyre». Du côté du gouvernement +général, qu’occupait alors l’amiral de Gueydon, il n’y avait plus de +tiraillements à craindre. «Il y en a qui vous combattent, disait +l’amiral aux Pères Blancs, et moi je vous approuve. En cherchant à +rapprocher les indigènes de vous par l’instruction et la charité, vous +faites l’œuvre de la France. La France ne fait plus assez d’hommes pour +peupler l’Algérie. Il faut y suppléer en francisant nos deux millions de +Berbères; mettez-y toujours la même prudence, et alors comptez sur moi.» + + [162] Sur le caractère, le but et l’esprit des Pères Blancs, voir le + livre intitulé: _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 16-25 + (Paris, Letouzey, 1924). + +«J’ai passé ma vie, déclarait-il un autre jour à Lavigerie, à protéger +les missions catholiques sur toutes les mers du globe. Je ne puis +admettre qu’elles soient persécutées sur une terre française. Il faut +beaucoup de réserve, beaucoup de tact, agir par des bienfaits et non par +des discours; mais le temps d’associer peu à peu le peuple vaincu par +nous à la civilisation chrétienne est enfin venu[163].» + + [163] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 260. + +L’œuvre des Sœurs missionnaires, elle aussi, avait survécu aux orages. +Elles s’essayaient dans l’Aveyron, s’exerçant à cultiver la vigne, à +soigner les vers à soie; puis pauvrement, sur le pont d’un vaisseau, +mêlées aux passagers les plus besogneux, elles faisaient la traversée de +la Méditerranée; et dans leur monastère de Saint-Charles de Kouba, «à la +fois solitude et paradis», disait Lavigerie, elles devaient +s’astreindre, chaque jour, à creuser de leurs propres mains les fosses +pour les pieds de vigne, sous les regards de la population enfantine que +leur exemple même formait au travail. + +Pour ses Pères Blancs, pour ses Sœurs missionnaires, Lavigerie dessinait +un âpre idéal: il voulait les amener à s’identifier, par le dénuement, +par l’endurance, par la fatigue, aux plus pauvres d’entre les Arabes, +aux plus asservies d’entre les femmes. «Pauvres créatures, disait-il des +femmes arabes, elles souffrent, elles pleurent, elles sont faibles, +c’est donc à elles que l’Évangile est d’abord destiné. La conversion des +Arabes commencera par les femmes, et ces femmes seront à la fois les +plus puissantes missionnaires et la première conquête de l’Évangile.» Il +voulait que ces nonnes transplantées de France, ces nonnes dont il +faisait d’abord des vigneronnes, annonçassent un jour à l’Afrique +féminine tout ce que jette de lumières, sur la dignité de la femme, +l’impérieux message chrétien[164]. + + [164] Sur la triste situation que font à la femme les mœurs kabyles, + voir Jean BARDOUX, _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 414-419. + +Se tournant vers la France, il demandait, enfin, des colons. Cinq cent +mille hectares de terres cultivables étaient devenus disponibles en +Kabylie; il avait obtenu que cent mille hectares fussent réservés par +une loi aux immigrés d’Alsace et de Lorraine. Ancien évêque de Nancy, il +les appelait, il les pressait de venir, leur montrait l’Algérie leur +ouvrant ses portes, leur garantissait qu’il ferait tout pour eux. Ainsi +jetait-il un pont par-dessus la Méditerranée entre ces populations qui, +pour quarante-huit ans, cessaient d’être françaises, et cette terre +d’Algérie dont Prévost-Paradol avait dit quatre ans plus tôt: «Elle doit +être _le plus tôt possible_ peuplée, possédée et cultivée par des +Français, si nous voulons qu’elle puisse un jour peser de notre côté +dans l’arrangement des affaires humaines[165]»; et l’on constatait, +trente ans plus tard, que, grâce à l’initiative de Lavigerie, neuf cent +six familles alsaciennes s’étaient acclimatées en Algérie[166]. + + [165] PRÉVOST-PARADOL, _La France nouvelle_, p. 418 (Paris, Lévy, + 1868). + + [166] Les statistiques de 1899 attestèrent que sur 1 183 familles + alsaciennes ainsi immigrées, 387 possédaient encore leur concession, + 519 ne l’avaient plus, mais étaient restées en Algérie, 277 + seulement avaient disparu. (_La Colonisation en Algérie_, 1830-1921, + publication du gouvernement général de l’Algérie, p. 26.) + +La basilique de Notre-Dame d’Afrique, altier promontoire jeté en pleine +mer par la chrétienté algérienne, achevait de s’édifier. De là-haut, +chaque dimanche, depuis que Lavigerie était archevêque d’Alger, une +absoute solennelle, en plein air, était donnée par le clergé devant les +flots de la Méditerranée, «tombe immense, disait Lavigerie, qui +recouvre, comme d’un drap mortuaire, les ossements de tant de +chrétiens»; l’absoute planait sur toutes les vies humaines qui au cours +des siècles avaient trouvé là leur sépulture; et cette solennelle prière +hebdomadaire était comme un lien liturgique entre les deux Frances, la +France continentale qui avait tour à tour expédié là-bas des religieux, +des soldats, des colons, et la France d’outre-mer qui les avait +accueillis ou qui avait eu à déplorer que la traversée leur eût été +fatale. Le 2 juillet 1872, la basilique s’inaugurait. Lavigerie y +faisait ensevelir le corps de Mgr Pavy, son prédécesseur; et il y +bénissait le mariage de deux couples indigènes, orphelins de la famine +de 1867. Il voulait commenter cette bénédiction, il ne le pouvait, il +pleurait, regardant avec émotion ces enfants d’Islam qui se mariaient +sous la discipline du Christ. + + +IV.--Les villages de néophytes; le Concile d’Afrique. + +Six semaines se passaient; Lavigerie était à Rome, devant Pie IX; il +amenait derrière lui deux visiteurs, en blanc costume arabe. Ces Arabes +étaient des Français: l’un s’appelait Charmetant, l’autre Deguerry. +Lavigerie les présentait au Pape comme les prémices de la mission +africaine, prêts à tout donner pour elle, même leurs têtes, et Pie IX +constatait avec émotion que tandis qu’en Europe la vie congréganiste +était persécutée, elle refleurissait sur terre d’Afrique. L’ère des +préparatifs était terminée: il était décidé qu’à l’automne les Pères +Blancs allaient s’essaimer. L’Algérie, et puis, au delà, l’inconnu de +l’Afrique, tels furent aussitôt leurs deux champs d’occupation. + +Charmetant partit le premier dès la fin de l’automne, pour le pays des +dattes, pour le Mzab, cherchant à travers le désert les oasis «jetées +comme une Océanie terrestre»; il y trouvait des Berbères, comme en +Kabylie, et la trace d’anciens usages chrétiens, et un souvenir très +profond, très vivant, d’un chrétien comme Sonis, qui naguère avait fait +respecter dans ces régions l’épée de la France, et dont les indigènes +lui disaient: «Il ne craignait que Dieu seul, mais lui était craint de +tous. Il ne préférait personne, et tout fils d’Adam était son frère.» + +Lavigerie, annonçant le départ de Charmetant, avait marqué, comme le but +ultime de sa mission, la recherche d’un chemin vers les grands lacs et +vers les pays nègres qui les entourent. «Nous voudrions, expliquait-il, +faire en partant d’Alger, quelque chose de semblable à ce qu’a fait par +une autre voie Livingstone, non pas, comme lui, pour des recherches +géographiques que nous ne dédaignons pas sans doute, mais pour la +conquête des âmes et la régénération de ces pauvres peuplades, où des +millions de créatures de Dieu sont courbées sous le joug du plus cruel +esclavage.» Et bientôt Lavigerie voyait arriver à Alger un négrillon, +qui avait tour à tour été l’esclave de six maîtres, et dont Charmetant +avait fait l’acquisition pour trois cents francs en le voyant attelé à +la manivelle d’un puits. D’autres Pères Blancs à Laghouat, Tuggurth, +Ouargla, Géryville, tenaient dispensaire et parfois école; dans la +première de ces bourgades, dans la seule année 1873, on soignait quatre +mille malades. + +L’autre pèlerin de Rome, le P. Deguerry, recevait mission, lui, de +civiliser la terre même d’Algérie: il s’installait d’abord aux Atafs, +dans la vallée du Chelif, pour fonder, avec les orphelins et orphelines +d’âge nubile, le premier village d’Arabes chrétiens,--le village des +fils du marabout, comme disaient les indigènes. Cette agglomération +s’appelait Saint-Cyprien du Tighzel, en souvenir du grand évêque du +troisième siècle. Lavigerie, à la façon d’un patriarche biblique, savait +préparer, soit à la Maison Carrée, soit à Saint-Charles de Kouba, les +rencontres qui pouvaient aboutir à des mariages; c’était parfois dans +les champs, entre moissonneurs et glaneuses; c’était, d’autres fois, +dans un parloir, où devant une douzaine de jeunes filles, subitement, +une douzaine de garçons faisaient irruption. Que deux cœurs +s’entendissent, et d’avance, à Saint-Cyprien, un lot de terre les +attendait, et des bœufs. «Je me propose de vous conduire neuf nouveaux +ménages vers la fin du mois», écrivait Lavigerie au P. Deguerry, le 3 +janvier 1873. + +Avant la fin de l’année 1873, il y eut là des sœurs missionnaires. +Lavigerie, un jour, les réunissant à Saint-Charles, leur avait dit: «Je +vous préviens que vous manquerez de tout: qui de vous désire partir?» +Presque toutes s’étaient levées, et deux cortèges se formèrent: quelques +sœurs suivies d’orphelines, quelques Pères Blancs suivis d’orphelins. +L’archevêque, aux Atafs, bénissait les mariages, invitait chaque couple +à tirer au sort sa maison, son champ, ses bœufs, organisait en plein air +une _diffa_ somptueuse, où toute la population arabe, invitée, +s’attablait autour des moutons rôtis et dansait autour des feux de joie. +«On n’a jamais vu que Dieu et ce marabout chrétien, disaient les Arabes, +donner ainsi pour rien à des enfants abandonnés les terres, les maisons +et les bœufs[167].» Tandis que les Arabes se réjouissaient, les Sœurs +peinaient. Il y avait des broussailles à défricher, des terres à +ensemencer; il fallait qu’elles fussent compétentes pour enseigner les +femmes arabes. Lavigerie, devant elles, empoignant les deux manches +d’une charrue, traçait deux beaux sillons; elles n’avaient qu’à faire +comme lui. Il voulait qu’elles fissent le long des haies la cueillette +des figues, des asperges sauvages, il voulait qu’elles comptassent +chaque soir les brebis ou les chèvres que les orphelins ramenaient des +pâturages et que, s’il en manquait, elles luttassent de vitesse avec les +chacals pour les ressaisir, les ramener; il voulait qu’elles fissent +provision de tortues, pour les jours où l’on n’avait rien d’autre à +manger. «Avec leur costume blanc, écrivait-il, le voile blanc qui couvre +leurs têtes comme celui des femmes arabes, leur grande croix rouge sur +la poitrine, courbées sur la terre qu’elles cultivent en priant, elles +semblent l’apparition d’un autre âge et font penser aux vierges qui +peuplaient, il y a quatorze siècles, les solitudes africaines.» Les +Pères Blancs, eux, faisaient l’école, donnaient des remèdes, pansaient +les plaies qui leur étaient présentées: «Pourquoi font-ils cela, +disaient entre eux les indigènes? Nos pères et nos mères eux-mêmes ne le +feraient point.» Et se tournant vers eux: «Tous les chrétiens seront +damnés, mais vous autres vous ne le serez pas. Vous êtes croyants au +fond de votre cœur. Vous connaissez Dieu[168].» + + [167] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 234-235. + + [168] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 241-242. + +De ce village des Atafs, Lavigerie voulait faire «une prédication, la +prédication du vrai mode d’assimilation nationale et religieuse.» Heures +de prière, heures de travail, devaient se dérouler, quotidiennement, +comme l’archevêque l’avait prescrit. Ce village était un petit monde +clos, qui devait se suffire à lui-même; on l’abritait avec sollicitude +contre les souffles de l’Islam; les provisions venaient d’Alger, pour +que ces Arabes chrétiens n’eussent point à fréquenter les marchés +musulmans. Une sœur Javouhey parmi les noirs de la Guyane, un Lavigerie +parmi les Arabes d’Algérie, n’aiment pas que dans les petites «cités de +Dieu» qu’ils font éclore, l’administration civile introduise ses +fonctionnaires: Lavigerie luttera, lorsque Chanzy voudra mettre à +Saint-Cyprien un adjoint représentant le gouvernement, et obtiendra +finalement que cette agglomération soit régie par une municipalité +composée d’Arabes chrétiens. Car il était sûr de ces Arabes, il savait +que sur eux les Pères Blancs régnaient, d’une royauté qui rappelait à +quelques égards celle qu’avaient jadis exercée les Jésuites au Paraguay, +et qui avait forcé l’admiration, peu suspecte, de certains philosophes +du dix-huitième siècle. Lavigerie d’ailleurs n’admettait pas que le zèle +de ses Pères Blancs s’enfermât dans un village; ils devaient visiter, +trois fois la semaine, les tribus des alentours. + +Chez les Kabyles, à l’autre extrémité du diocèse, à Tizi-Ouzou, à +Fort-National, il y avait des Jésuites, dont le ministère s’exerçait +parmi nos soldats. Ayant l’occasion d’observer les Kabyles, ils ne +sentaient pas en eux des musulmans bien corrects, ni bien fervents, et +cependant l’atmosphère entière du pays leur paraissait rebelle au +christianisme. «Pour qu’un Kabyle se convertisse, écrivait l’un de ces +Jésuites, il faudrait que toute sa maison en fît autant; pour la +conversion de sa maison, il faudrait celle du village; pour la +conversion du village, celle de la tribu, et pour celle de la tribu, +celle de toute la nation[169].» Lavigerie pensait de même. +«L’expérience, disait-il, a montré que si l’on baptisait tel ou tel +individu en particulier, il se trouverait dans un milieu tel que sa +persévérance serait impossible, et que tôt ou tard il reviendrait à son +ancienne vie. Il faut, pour que les conversions soient solides, qu’elles +aient lieu en masse, afin que les néophytes se puissent soutenir les uns +les autres. Quand nous aurons gagné la confiance des peuples par la +charité et l’éducation des enfants, au jour venu, tout se détachera de +soi-même et sans secousse, comme un fruit mûr, pour se donner à nous.» +Tout le premier, il avait, en 1872, exploré le terrain, fait une pointe +lui-même au cœur de la Kabylie, et tout d’un coup paru, en grand costume +d’évêque, avec une suite de prêtres, dans une assemblée municipale +kabyle[170]. Quel pittoresque dialogue on vit alors s’engager! +«Regardez-moi, disait Lavigerie: je suis un évêque chrétien. Les +Français descendent en partie des Romains, ainsi que vous, et ils sont +chrétiens comme vous l’étiez autrefois. Autrefois, il y avait en Afrique +plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient tous Kabyles, et +parmi eux il y en avait d’illustres et de grands par la science. Et tout +votre peuple était chrétien. Mais ce sont les Arabes qui sont venus et +qui ont tué vos évêques et vos prêtres, et qui ont fait vos pères +musulmans par la force. Savez-vous cela?» Gravement, les hommes +écoutaient, pressés autour du prélat, le long de deux gradins de pierre, +sous le hangar qui faisait fonction de mairie; et des grappes de femmes, +des grappes d’enfants, tant bien que mal perchés sur les rochers +voisins, regardaient, écoutaient. La voix de l’amin s’éleva: ainsi +s’appelle le maire chez les Kabyles. Il répondait à Lavigerie: «Ce que +vous nous dites, tous nous le savons, mais il y a bien longtemps de +cela. Nos grands-pères nous l’ont dit, mais nous, nous ne l’avons pas +vu.» Réponse évasive, un peu déconcertante! Certains de ces Kabyles, +pourtant, avaient le front tatoué d’une croix, en signe, disaient-ils, +de l’ancienne voie qu’avaient suivie leurs pères. Lavigerie, en février +1873, faisait venir de Saint-Cyprien le P. Deguerry, pour approfondir, +dans les mémoires kabyles, l’indolent et vague souvenir qu’elles +gardaient de cette «ancienne voie». A Taourirt, aux Ouadhias, aux Arifs, +le P. Deguerry et le P. Prudhomme fondaient trois stations de charité. +On les recevait mal, à l’origine, quand ils abordaient avec leurs +remèdes, au fond d’humbles gourbis, les malades ou les infirmes; mais +peu à peu, on se familiarisa avec eux. On fit grève, d’abord, dans les +écoles qu’ils ouvrirent; mais bientôt, avec l’appui du commandant de +Fort-National, ils groupèrent quarante élèves dans celle de Taourirt. + + [169] BURNICHON, _op. cit._, IV, p. 586-587. + + [170] Lavigerie disait à ses missionnaires que la conversion en masse + des Kabyles demanderait peut-être un siècle; et quand en 1886 il + leur permettra la prédication chrétienne, ce sera «selon la méthode + historique, à l’exclusion du catéchisme». (_Revue d’Histoire des + Missions_, septembre 1925, p. 366-368). + +En cinq ans, malgré l’effroyable épreuve de la guerre et de +l’insurrection, Lavigerie avait su faire de l’Église d’Afrique une +Église tentaculaire, ardente à rayonner, à disséminer ses postes +d’occupation, à multiplier en terre de gentilité les travaux d’approche, +à se réinstaller dans les régions qui, seize siècles plus tôt, avaient +été, déjà, terre de chrétienté. Cette Église appliquait, avec un élan +très neuf, des méthodes très vieilles, aussi vieilles que l’apostolat +chrétien; guidée par un chef qui savait mettre au service de l’idée de +tradition toutes les somptuosités de son imagination, on la voyait, au +début de mai 1873, monter en procession vers Notre-Dame d’Afrique, +promenant avec elle les reliques de sainte Monique, les saints Livres, +les écrits des docteurs africains, la collection des anciens conciles +africains, enveloppés de voiles d’or; c’était tout un passé de sainteté, +de doctrine, de jurisprudence canonique, qui dans ce magnifique apparat +était solennellement introduit sous la voûte toute neuve de Notre-Dame +d’Afrique pour en prendre possession, et pour régir le présent et +l’avenir. + +«Si l’on veut savoir ce que furent des catacombes et des nécropoles aux +premier siècles du christianisme, écrira plus tard M. Louis Bertrand, ce +n’est pas à Rome qu’il faut aller, c’est à Sousse ou à Tipasa; aucune +autre contrée du monde méditerranéen ne possède plus de monuments et de +vestiges de la haute antiquité chrétienne que l’Afrique du Nord[171].» +Déjà cette pensée planait sur le premier concile d’Afrique, et les Pères +qui entouraient Lavigerie aimaient à se considérer comme les ouvriers et +les témoins d’un réveil. + + [171] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 119. + +Saint Augustin, jadis, avait glorifié ses diocésains, les chrétiens +puniques, comme il les appelait, pour la ferveur croyante avec laquelle +ils désignaient l’Eucharistie, sacrement du corps du Christ, par ce +simple mot: la vie; Lavigerie, qui treize ans plus tard, dans une lettre +pastorale, commentera la tradition eucharistique de la première Église +d’Afrique, voulait que cette Église attestât sa résurrection par un +concile, où elle se manifesterait hautement comme une province de la +chrétienté. + +Et donnant une voix à ces livres antiques, relique de la vieille pensée +chrétienne, où l’on retrouvait, au delà des siècles de mort, des +promesses de vie, il demandait à l’Église nouvelle, bénéficiaire de ces +promesses, qu’en ces assises conciliaires, qui devaient durer cinq +semaines, elle s’organisât, précisât ses liturgies; et qu’elle retrouvât +dans ses vieux docteurs, Tertullien et Cyprien, Optat et Augustin, +Arnobe et Fulgence, les éléments d’une apologétique de terroir, dont +s’illuminerait le _Credo_ de l’Église universelle; et qu’enfin, faisant +écho à Rome comme autrefois eux-mêmes lui avaient fait écho, elle +corroborât par ses propres décrets les condamnations portées par Pie IX +contre les doctrines qui niaient le Christ ou qui, sans le nier, +l’exilaient. + +Ainsi fit le concile provincial d’Afrique, joyeux d’affirmer et +d’interpréter en ses décrets, non seulement la foi des fidèles immigrés +d’Europe, mais aussi le _Credo_ fraîchement balbutié de ces premiers +convertis des Pères Blancs, Arabes et Kabyles, que le concile fêtait en +leur appliquant ces mots de saint Augustin: «Essaim printanier, fleur de +notre Église et fruits de nos travaux, vous êtes notre couronne!» + +C’est peut-être devant ces mêmes urnes baptismales au bord desquelles +les convertis nouveaux récitaient leur _Credo_, que les antiques saints +de l’Afrique populaire, les Nabor, les Namphasio, les Quartillosa, les +Macaria, avaient jadis été enfantés à la vie spirituelle; ils étaient, +eux aussi, comme l’a remarqué Louis Bertrand, des artisans, des +travailleurs des champs, comme ces Berbères, à qui s’adressait +l’apostolat des Pères Blancs. Il semblait qu’au delà des siècles, une +lignée chrétienne se renouât. Et d’autre part, le premier concile +d’Afrique, en «louant et encourageant» la société des Pères Blancs, dont +les membres, en six ans, s’étaient élevés à une centaine, érigeait la +province d’Afrique en terre de croisade. «La Providence, commentait +Lavigerie dans une lettre aux Pères Blancs, _voulait_ que cette +conquête, la dernière des rois très chrétiens, fût aussi la dernière +croisade, celle qui doit se consommer par les armes vraiment +apostoliques, la charité et le martyre. Elle voulait que des apôtres +nouveaux partissent de ces rivages où est mort le plus saint de nos +rois[172].» + + [172] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 268. + +Il est d’usage qu’à la fin d’un concile provincial, des acclamations +liturgiques, s’élevant jusqu’aux voûtes du sanctuaire, traduisent en +mots ailés les vœux des âmes. Après que le concile eut souhaité «de +longues années à l’archevêque Lavigerie, restaurateur des conciles +d’Afrique, et l’achèvement de toutes les œuvres si courageusement +entreprises par sa charité pour l’extension de la religion chrétienne», +d’autres acclamations retentirent, où l’archevêque avait su résumer +toute l’histoire d’hier et de demain. Le célébrant proclamait: «A +l’Église d’Afrique, ressuscitée d’entre les morts, _alléluia! +alléluia!_» Et la foule répondait: «Puisse-t-elle, après sa +résurrection, ne jamais plus mourir!» Le célébrant alors reprenait: «A +l’armée française qui, par sa valeur invincible, a conquis et conserve +au règne de la croix et à la civilisation chrétienne ces régions +infidèles!» A quoi le peuple chrétien répliquait, empruntant les paroles +bibliques: «Qu’ils avancent sur leurs chars et sur leurs chevaux, et +nous, nous invoquerons pour eux le Dieu des armées!» Mais d’autres +avaient besoin d’invocations; la liturgie continuait: «Aux missionnaires +qui, par la grâce de Dieu, veulent porter la lumière de l’Évangile aux +peuples de l’Afrique, assis dans les ténèbres et à l’ombre de la +mort.»--«Qu’ils sont beaux, s’écriait alors le chœur, les pieds de ceux +qui annoncent la paix, qui annoncent le bonheur! Que le Seigneur dilate +leurs tentes!» + + +V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie.--Le discours sur l’armée +et la mission de la France en Afrique. + +Ces pompes eurent de douloureux lendemains. Lavigerie, en 1873 et 1874, +se sentit obsédé de menaces, en lui, et autour de lui. Il croyait à sa +mort prochaine: «Ma santé, écrivait-il, se perd chaque jour dans ses +sources les plus profondes. Je pense sérieusement à mourir, à bien +mourir surtout!» La presse de gauche, en Algérie, traitait ses œuvres de +«spéculations», et de «voleuses» les sœurs de charité; et Louis +Veuillot, dans un article du 17 août 1873, conjurait le général Chanzy +et, à son défaut, le maréchal de Mac-Mahon, d’intervenir, pour protéger +le citoyen le plus utile de l’Algérie. «Devant les musulmans à peine +vaincus, écrivait Veuillot, on livre nos évêques, nos prêtres, nos sœurs +de charité, aux outrages incomparables d’un tas de frénétiques dont fort +peu oseraient dérouler l’histoire de leur vie, et dont pas un peut-être +n’est exempt de crimes envers la société[173].» + + [173] VEUILLOT, _Derniers mélanges_, I, p. 437-440. + +Des échos des sphères politiques, répercutés avec une complaisance +pénible dans ces organes de la presse algérienne, révélaient à +l’archevêque que ses œuvres étaient peut-être vouées à l’inanition, par +la suppression des crédits budgétaires. On craignait, sur plusieurs +bancs parlementaires, qu’il ne devînt le grand électeur algérien, et +cela faisait peur. «La haine de certains Algériens contre le +christianisme, lui disait un des officiers généraux qui s’étaient +occupés des affaires de l’Algérie, les amène à sacrifier même leur +sécurité et leur prospérité[174].» Il protestait avec véhémence contre +un discours du député Warnier, qui demandait que les orphelins convertis +fussent placés chez les colons européens[175]; et finalement, s’étant +déterminé à les naturaliser français dès qu’il étaient majeurs, il +obtenait que les 75 000 francs tant discutés fussent maintenus au +budget, à titre de subvention pour l’établissement des «indigènes +chrétiens naturalisés français». Il traînait en France, et puis à +Carlsbad, ses affreuses douleurs rhumatismales devenues chroniques; +elles s’apaisaient, mais à Alger, à la fin de l’été, l’assaillaient à +nouveau. «Me voilà passé au rang des patraques, gémissait-il, _servus +inutilissimus_»; et songeant à se retirer bientôt dans quelque coin, il +voulait, d’urgence, mettre sur le papier la constitution définitive des +Pères Blancs. Ces mauvaises nuits aboutissant à des aurores où il +faisait œuvre d’architecte, ces crises de santé scandant les étapes +successives de son activité d’administrateur et d’apôtre, c’était là, +pour ses proches, le plus émouvant des spectacles. Les actes qu’en ces +heures d’inquiétude il accomplissait comme des testaments, bien loin +qu’ils fussent les préludes de sa mort, l’engageaient dans une nouvelle +étape de sa vie, plus féconde encore, plus aventureuse encore que celles +qui l’avaient précédée. Les soubresauts de son humeur et de sa santé +donnaient à ces actes l’accent et l’allure de «dernières volontés»; ils +étaient, tout au contraire, comme l’amorce d’œuvres nouvelles, +auxquelles d’ores et déjà sa personnalité s’identifiait, et qui +exigeaient que sa vie durât. + + [174] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 261. + + [175] _Ibid._, I, p. 252-265. + +La hantise du désert et de ses au-delà dominait de plus en plus sa +pensée. Ces Pères Blancs auxquels il voulait définitivement donner une +charte lui étaient apparus, six ans plus tôt, comme devant être des +agriculteurs, des laboureurs. Le règlement qu’en 1874 il rédigeait +réservait ce rôle aux Frères de leur Société et prévoyait surtout, pour +les Pères, une activité de missionnaires, accoutumés à vivre de la vie +des plus pauvres Arabes, «comme le Christ lui-même avait vécu». Ils +étaient alors cent six missionnaires ou novices, dont cinquante prêtres. + +Un jésuite, le P. Terrasse, les avait formés; ils trouvaient désormais, +dans leur société même, les maîtres qui forgeraient les âmes. Mais +Lavigerie aimera toujours se souvenir que six ans durant c’est à l’école +de saint Ignace que les Pères Blancs s’étaient imprégnés de la +spiritualité missionnaire; il imprimera, à la suite de leurs règles, la +lettre d’Ignace sur l’obéissance et leur en prescrira l’étude durant le +noviciat. Au demeurant, que faisaient-ils autre chose que d’exécuter en +Afrique un rêve semblable au rêve primordial d’Ignace, un rêve dont avec +ses six compagnons il s’entretenait sur la colline de Montmartre, et qui +les portait tous les six, si quelque bateau s’offrait à eux, à s’en +aller aux Lieux Saints évangéliser l’Islam? + +Lavigerie organisait le chapitre général des Pères Blancs, mettait à +leur tête pour trois ans, avec le titre de vicaire de la Société, le P. +Deguerry, et demeurait lui-même, comme fondateur et comme évêque, le +supérieur général. «Je puis mourir en paix», déclarait-il en août 1874 +dans le sermon qu’il prononçait à Maison Carrée, à la consécration de +l’église des Pères Blancs[176]; il se sentait si las, si malade! Il leur +parlait de Livingstone, à qui l’Angleterre avait fait, quelques mois +plus tôt, des funérailles royales. «Vous, leur disait-il, vous mourrez +ignorés du monde. C’est la seule promesse que je vous aie faite.» Un de +ces Pères, qui l’écoutait, portait sur lui une preuve bien émouvante de +ses promesses: sur son _celebret_ de prêtre, l’archevêque avait un jour +écrit: «_Visum pro martyrio_, vu pour le martyre[177].» La solennité se +déroulait devant les plus hauts dignitaires de l’Algérie: Chanzy était +là, au premier rang, regardant cet archevêque qui se croyait déjà +agrippé par la mort, et puis à ses pieds ces jeunes hommes qui devaient +en l’entendant sacrifier d’avance, par l’acceptation éventuelle d’une +mort sanglante, leurs beaux songes d’une longue vie de charité; et la +tristesse tout humaine que cette scène laissait aux spectateurs +répondait mal à l’allégresse intime à laquelle s’abandonnaient cette âme +d’archevêque et ces âmes de clercs, ouvriers et tout en même temps +esclaves du plan divin. + + [176] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 275-283. + + [177] _Ibid._, I, p. 270. + +Quelques semaines plus tard, on apprenait que Lavigerie s’éloignait, +qu’il prenait pour l’administration de son diocèse des dispositions +graves, et qu’il allait hiverner à Rome, sans avoir fixé la date de son +retour. + +Le reverrait-on jamais, même? N’avait-il pas dépensé pour les Pères +Blancs, dans cette solennité qui semblait achever la fondation de +l’ordre, ce qui lui restait encore de voix et d’ardeur? Et devrait-on +bientôt dire de lui, devant une tombe, ce que dit d’un inconnu cette +épitaphe éloquemment commentée par Lacordaire: Plaignez le mort, parce +qu’il s’est reposé! Les mois d’hiver se succédèrent, prolongeant cette +anxiété, l’aggravant même; puis à Pâques, dans sa cathédrale, +l’archevêque reparut, et la jubilation des chants liturgiques semblait +acclamer sa propre résurrection. Son chômage de Rome lui avait permis +d’interroger d’une façon plus pressante encore, à la faveur du recul, +les immenses horizons de l’Afrique, faisant la part des mirages et la +part des certitudes; et les conclusions de son interrogatoire, il +allait, le 26 avril 1875, à l’occasion de l’établissement de l’aumônerie +militaire, les signifier à l’Algérie civile, militaire, religieuse, dans +un étincelant discours sur «l’armée et la mission de la France en +Afrique»[178]. + + [178] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 23-83. + +Du haut de la chaire, il déroulait toute l’histoire de la conquête, avec +ses fatigues, avec ses gloires. On avait l’impression, en l’écoutant, de +voir Dieu débarquer avec la France, avancer avec elle, et par elle, +derrière elle, devant elle, rentrer chez lui; n’y avait-il pas eu jadis +une Église épiscopale, là même où seize prêtres de France, au lendemain +du débarquement de Bourmont, avaient, sur un autel improvisé, immolé +l’hostie? Et Bedeau n’avait-il pas rencontré des Kabyles qui, se +rappelant leurs ancêtres chrétiens, lui disaient: Nous sommes plus +rapprochés des Français que des Arabes? La France de Louis-Philippe, dix +ans durant, avait perdu son temps; elle avait estimé, avec Bugeaud, +qu’il ne fallait pas «s’engager dans la conquête absolue de l’Algérie», +et soudainement un jour, elle avait eu l’émotion tragique de voir se +dresser devant elle, pour la jeter à la mer, l’Afrique arabe et cette +vieille Afrique chrétienne; dans ces luttes douloureuses, nos troupes +s’étaient couvertes de gloire, et Bugeaud, survenant comme chef dans une +Algérie à demi pacifiée, avait avoué que cet élan de la France était +peut-être «l’ouvrage du Destin». Et Lavigerie de commenter: «Il reconnut +donc, ce vieux soldat, dans la voix de la France qui l’appelait à la +suivre, l’écho d’une voix plus haute. Il la nommait du nom que mettait +sur ses lèvres son ignorance des choses de Dieu. Mais le Destin dont il +parle n’est pas la force aveugle du fatalisme, c’est un plus noble +Maître, c’est celui qu’il priait, au soir de ses journées.» Lavigerie +montrait Bugeaud réalisant, «par de merveilleux succès, ce qu’un +instinct supérieur lui révélait comme l’œuvre de la Providence»; il +rappelait les noms des vainqueurs, les noms des victoires, comme s’il +eût proclamé, pour en dire merci, les grâces faites par l’Éternel. Et la +fierté de ses accents était instigatrice de fiertés. + +Mais tout d’un coup, en l’écoutant, on se demandait à quoi tant de +grâces avaient servi; cette Algérie, disait-il, compte encore moins +d’habitants français qu’elle n’a pris de soldats à la France. Il +évoquait les récentes menaces, l’insurrection kabyle, l’insécurité dont +elle avait témoigné. «Est-ce donc pour cela, questionnait-il, que nous +avons vu la Providence tout conduire comme par la main?... Non, +l’éternelle sagesse qui proportionne toujours les moyens à la fin +qu’elle veut obtenir, ne se proposait pas, par de si grands coups, des +effets jusqu’à présent si précaires.» Interpellant alors la France +chrétienne, il lui disait: «Tu es venue en Algérie, non pas seulement y +récolter de plus riches moissons, mais y semer la vérité, y former un +peuple libre et chrétien.» Vous voyez les choses en évêque, allait-on +lui dire peut-être. Il avait prévu l’objection: Lamoricière avait pensé +de même, sans être évêque, et Lavigerie se hâtait de confier aux échos +de la chaire ce mot du grand général: «La Providence, qui nous destine à +civiliser l’Afrique, nous a donné la victoire.» Il concluait que la +France avait agi contre son droit en humiliant la croix devant le +croissant, en paraissant oublier son culte et même le renier, en +empêchant les lèvres des prêtres de répandre la vérité; et il affirmait, +d’ailleurs, que comme missionnaire, il ne voulait d’autre arme que la +charité, et que sa poitrine, s’il le fallait, serait «la première à se +placer devant les vaincus pour protéger contre d’injustes violences +leurs âmes autant que leurs corps». + +Ainsi, toute cette épopée militaire où gloire humaine et gloire divine +semblaient s’être confondues et comme entr’aidées, toute cette pompe des +souvenirs, toutes ces chevauchées de victoire, avaient fait avenue vers +ce tableau: un chef d’Église disant à la force: «Halte-là, c’est mon +tour, à moi, maintenant, d’agir sur ces vaincus», et les abritant, les +enveloppant d’une charité protectrice. + +Il parlait depuis cinq quarts d’heure, sans plus s’essouffler que ces +armées françaises dont il avait raconté les exploits. Mais il avait un +mot à dire encore, un de ces mots-programmes qui ponctuent les +évolutions de l’histoire. Il conviait son auditoire à jeter un regard +sur l’immensité de l’Afrique, sur le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, débris +de nations autrefois chrétiennes, mêlés à ceux des invasions barbares, +et puis, plus en arrière, sur l’Afrique nègre, l’Afrique de +l’anthropophagie, l’Afrique de l’esclavage. «C’est vous, disait-il aux +Français qui l’écoutaient, c’est vous qui ouvrirez les portes de ce +monde immense, et les clefs de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà +il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus, +dignes d’une mission si belle, l’Afrique retrouvera la lumière, et tous +ces peuples, aujourd’hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu’ils vous +doivent la vie.» + +Ayant ainsi dessiné, au delà de l’œuvre proprement algérienne, les +premiers linéaments de l’œuvre africaine, Lavigerie descendait de +chaire; l’heure d’éloquence à laquelle on venait d’assister marquait +comme une ligne de partage entre les deux versants de son existence, +entre l’époque où il était surtout impatient de rétablir le Christ dans +des terres qui, jadis, l’avaient connu et prié, et l’époque où il allait +aventurer le nom du Christ, et les apôtres du Christ, dans des régions +où ni ce nom ni ces apôtres n’avaient jamais pénétré; ce prêtre qui, six +mois auparavant, semblait à bout de forces, se réveillait prédicateur de +croisade, pour dix-sept ans encore. Vers cette époque, il disait à un +enfant, que lui présentait Mgr Foulon: «Ah! tu as cinq ans! Moi j’en ai +cent.» Et l’enfant, voyant cette longue barbe, ces cheveux déjà très +blancs, s’écriait naïvement: «Oh! oui, Monseigneur[179]!» Si la vie +qu’il avait déjà menée pesait sur lui comme le fardeau d’un siècle, les +tâches qui lui restaient à accomplir devaient être plus accablantes +encore. + + [179] Communication de M. Pierre Jouvenet. + + +VI.--Des martyrs chez les Pères Blancs. Lavigerie chez Pie IX; ses +nouveaux projets. + +L’œuvre algérienne se poursuivait: de nouveaux postes de Pères blancs +s’organisaient chez les Kabyles; le village de Sainte-Monique, récemment +fondé à quelques kilomètres des Atafs, accueillait à son tour des +ménages d’Arabes chrétiens. La collaboration entre l’armée et l’Église, +dont le discours archiépiscopal avait été comme le manifeste, +s’attestait avec éclat, aux Atafs même, par la création d’un +établissement de bienfaisance pour les indigènes: le général Wolf, +naguère, avait, pour cette fondation, apporté au préfet une somme de +38 000 francs, prélevée dans la caisse de la division militaire. _Bit +Allah_, maison de Dieu, ainsi s’appelait cet hôpital; il s’inaugurait, +en février 1876, par une somptueuse solennité religieuse où tout Alger +s’était transporté; une _fantasia_ y succédait, puis un repas biblique +de 4 000 Arabes groupés, en plein air, autour des moutons et des bœufs +rôtis. Les Sœurs missionnaires s’installaient; Bit Allah serait le +centre, d’où leur charité rayonnerait: «Elles parleront aux femmes +indigènes, proclamait Lavigerie, un langage plus puissant que celui de +nos armes[180].» Elles avaient ordre, chaque matin, avec leur petit +panier de remèdes et un orphelin arabe qui servait d’interprète, de +parcourir les villages avoisinants pour soigner les malades au nom de +Dieu, et pour ramener parfois à l’hôpital ceux que la mort menaçait. +«C’est pour un prince, tout cela?» avaient dit d’abord les Arabes en +voyant l’accueillante bâtisse; et lorsqu’ils apprenaient que c’était +pour eux, et pour les plus misérables d’entre eux, pour ceux qui +jusque-là n’opposaient à la maladie qu’un impuissant fatalisme, le chef +même de la _fantasia_, ancien compagnon d’Abd-el-Kader, disait à +Lavigerie: «Jadis, j’ai fait parler la poudre contre la France lors de +la conquête du pays, aujourd’hui je la fais parler pour fêter la +conquête que la France a faite de tous les cœurs.» Un autre cheick +ajoutait: «La première fois que je t’ai vu, je te prenais pour un +marabout comme les autres. Mais à présent, je vois que tu pourrais, à +toi seul, faire tourner la moitié du monde.» + + [180] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 249. + +La moitié du monde, peut-être, et nous verrons bientôt l’action +européenne qu’exerceront les campagnes antiesclavagistes du cardinal +Lavigerie. Mais ce qui ne tournait pas à son gré, hélas! c’était, à +Paris, la girouette parlementaire. Il apprenait, en 1876, que dans le +prochain exercice français des crédits affectés au diocèse d’Alger +devaient être diminués de moitié. On lui supprimait 209 000 francs. D’un +coup d’œil, il mesura les ruines que cette disette pécuniaire +entraînerait; beaucoup de ses espoirs s’effondraient. Cette disgrâce +même ressemblait à un avertissement. Il constatait que chacun de ses +villages chrétiens coûtait des centaines de mille francs pour trois +cents habitants. «C’est bien cher, disait-il, et il faut qu’une mission +soit bien riche pour pouvoir en faire plusieurs. C’est donc là une +exception, ce ne peut être une méthode. Croire que l’on peut ainsi +arriver à convertir un pays, ce n’est pas chose pratique[181].» Peu à +peu son œuvre africaine allait prendre le pas sur son œuvre algérienne, +et c’est en portant ses regards plus loin qu’il continuerait de se +sentir le maître des lendemains. «En France, tout semble finir, +écrivait-il mélancoliquement au sujet de la situation politique; dans +l’immense Afrique au contraire, tout commence, et nos missions sont en +même temps l’œuvre et le gage de l’avenir.» + + [181] _La Société des missionnaires d’Afrique_, p. 28. + +Tout avait commencé par des martyres. Trois Pères Blancs, Paulmier, +Menoret, Bouchaud, s’étaient mis en route pour Tombouctou, en décembre +1875, «avec l’ordre et la résolution de s’établir définitivement dans la +capitale du Soudan, ou d’y laisser leur vie pour l’amour de la croix.» +Une fois au Soudan, il était décidé qu’ils rachèteraient de jeunes +esclaves noirs, qui peut-être, élevés par l’archevêque, deviendraient +plus tard des médecins, pour le salut de leurs peuples; et Lavigerie +caressait l’espoir «que parmi ces enfants se trouverait quelque grande +âme, puissante et bonne, et que cette âme, un jour, suffirait à allumer +de proche en proche, chez des peuples courbés sous tant de maux, +l’incendie qui finirait par consumer l’esclavage, cause unique de tous +leurs genres d’abaissements.» Lavigerie, hélas! dans les premiers mois +de 1876, n’avait pas vu survenir les convois d’enfants attendus, mais +d’angoissantes rumeurs qui annonçaient que les Touareg du Sud avaient +massacré les trois missionnaires; «ces pauvres enfants, gémissait-il, +c’est moi qui suis la cause de leur mort», et le gouvernement général +interdisait qu’on recommençât des expéditions semblables, par cette +route néfaste. Mais les Pères Blancs, eux, étaient tous prêts à +recommencer, à partir, par cette route ou par une autre, pour remplacer +leurs premiers martyrs. «Tous veulent partir pour le Sahara, écrivait +Lavigerie, afin de ne pas manquer l’occasion, parce que, dans ce moment, +la guerre sainte y est déclarée. Mais je m’oppose à un si beau geste, +avec la prudence du vieux hibou qui sait que le monde ne se fait ni ne +se défait en un jour.» + +Il n’avait fait patienter leur zèle que pour lui préparer un champ plus +vaste encore. Léopold II, roi des Belges, fondait en 1876 l’_Association +internationale pour l’exploration de l’Afrique_: toutes les nations +policées étaient conviées, par le discours royal, à ouvrir à la +civilisation la seule partie du globe où elle n’eût pas encore pénétré. +«Que fera l’Église? que doit-elle faire?» méditait anxieusement +Lavigerie[182]. Il constatait que l’Association faisait abstraction de +toute religion, mais elle traçait des voies, elle ouvrait des portes; +par ces voies, par ces portes, il fallait que l’Évangile passât, +pénétrât, s’installât. De tous côtés, sur le littoral, des missions +chrétiennes cernaient «la pauvre race de Cham»: allait-on laisser +explorateurs et marchands s’enfoncer au centre du continent noir, sans +que l’Église elle-même avançât? Lavigerie voulait présider à cette +avance, et, d’un geste, lancer ses Pères Blancs, qui piétinaient et +s’impatientaient. La France politique chicanait à son archevêché d’Alger +quelques miettes budgétaires; il songeait à démissionner, à n’être plus +qu’un prélat missionnaire, l’apôtre de l’Afrique. Les Pères Blancs, au +1er janvier 1877, étaient avertis de son projet de démission; mais Pie +IX, pressenti, lui ordonnait d’y renoncer[183]. Il conserverait donc +l’archevêché d’Alger, quitte à s’adjoindre, un an plus tard, un +coadjuteur. Il le conserverait, malgré le vote du Conseil général, où +les voix françaises, prévalant sur les voix musulmanes, décidaient la +suppression de tous les crédits accordés à des congrégations religieuses +sur le budget de l’Assistance publique. Mais voyant le Pape, en janvier +1878, il l’entretenait du centre de l’Afrique, et de Tunis, et de +Sainte-Anne de Jérusalem,--trois projets nouveaux dont un seul eût suffi +pour remplir une fin de vie, et même une vie tout entière. + + [182] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 22 et suiv. + + [183] Correspondance entre Lavigerie et la Propagande, dans LAVIGERIE, + _Œuvres choisies_, I, p. 370-371. + +Quelques mois encore, et la mort allait libérer Pie IX de son long +calice de tristesses, sans cesse rempli, sans cesse alourdi, par +l’hostilité des puissances politiques. Ces foules ferventes, qui depuis +1870 saluaient en sa personne un autre Pierre-ès-liens, lui parlaient +sans cesse, dans leurs assidus pèlerinages, d’évêques persécutés, de +congrégations chassées, de projets de loi qui, sous le nom de liberté, +déguisaient des oppressions. Chaque jour s’accentuait le contraste entre +l’idéal de société chrétienne qu’avaient dessiné ses enseignements +pontificaux, et les mœurs politiques de l’Europe et de l’Amérique. Et le +malheur des temps voulait que ses frères de l’épiscopat affluassent +auprès de ses douleurs pour lui dire les leurs et tenter d’être +consolés. + +Mais Lavigerie, s’agenouillant devant Pie IX, le 21 juillet 1877, +n’apportait, lui, ni doléances, ni gémissements, et montrait au pape +trois nouveaux domaines qu’il voulait, par ses Pères Blancs, ouvrir à +l’Église de Rome. + +La Tunisie d’abord. Deux ans plus tôt, Lavigerie, visitant à Carthage la +colline de Byrsa où saint Louis était mort, s’était vu entouré d’enfants +arabes qui lui demandaient l’aumône, pour l’amour de Dieu et de saint +Louis. Ces Arabes, en leur cœur, se souvenaient donc du roi de France? +De par un traité secret entre le bey Hussein-Pacha et le consul général +Matthieu de Lesseps, la France était devenue propriétaire de ce terrain +au moment même où Charles X perdait son trône. Elle s’était crue quitte +en faisant édifier, sous la monarchie de Juillet, une médiocre chapelle, +pouvant contenir une cinquantaine de personnes. L’humble sanctuaire, tel +quel, avait joué son petit rôle; le bey de Tunis, Achmet, aimait à dire +que la miséricorde et la vérité s’y rencontraient, que la justice et la +paix s’y embrassaient; et lorsqu’un jour de 1843 une famille d’esclaves, +fuyant les mauvais traitements d’un maître, était venue chercher asile +dans cette chapelle auprès du «santo sultan» des Français, le bey avait +déclaré: cette famille sera libre, et désormais tout enfant qui naîtra +de parents esclaves sera libre[184]. Un prêtre de France, l’abbé +Bourgade, était venu s’installer là, comme aumônier: quelque temps +durant, avec le concours de sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, il +avait essayé de donner une vie à ce sanctuaire, de faire prospérer, aux +alentours, un collège Saint-Louis, un petit hôpital Saint-Louis; mais +après sa rentrée en France, dans les premières années du second Empire, +la chapelle, l’enclos, étaient rapidement tombés dans un état de +«délaissement navrant»[185]; et la statue même devant laquelle +s’égrenaient, une fois l’an seulement, les prières liturgiques, se +trouvait être, par une singulière erreur, une effigie de Charles V, roi +de France, baptisée du nom de saint Louis[186]. La générale Chanzy +souffrait d’une telle abdication de la France chrétienne; et Lavigerie +avait résolu d’y mettre un terme. Secondé par Roustan, consul général de +France, et par l’appui de Pie IX, il avait obtenu, dès 1875, que le +vicariat apostolique de Tunisie, confié aux Capucins italiens, autorisât +deux Pères Blancs à s’installer sur cette colline: le pouvoir Romain +avait ainsi posé les premières assises de l’installation de la France à +Carthage, et Lavigerie, tout de suite, avait fait quêter, en France, +pour que sur cette historique colline s’élevât un jour une basilique, +commémoratrice des souvenirs[187]. D’opportunes acquisitions de terres +l’avaient, en 1876, rendu maître de tout le plateau de l’ancienne +acropole carthaginoise, où il rêvait d’établir un jour un collège +français; et, faisant un pas de plus, au début de juillet 1877, il était +venu à Tunis. Il était pleine nuit quand il approchait des portes, elles +étaient closes: le factionnaire tunisien, dont le _qui vive_ demeurait +sans écho, était sur le point de tirer, quand une voix lui cria, à +temps, que c’était le grand marabout des roumis. + + [184] BOURGADE, _Soirées de Carthage ou dialogues entre un prêtre + catholique, un muphti et un cadi_, p. 3 (Paris, Lecoffre, 1851). + + [185] Paul GABENT, _Un oublié, l’abbé Bourgade_ (Auch, imprimerie + centrale 1905). + + [186] On trouvera dans l’_Essai iconographique sur saint Louis_, par + Gaston LE BRETON (Paris, Jules Martin, 1880), la curieuse histoire + de cette statue de Charles V: enlevée au portail de l’ancienne + église des Célestins de Paris pendant la Révolution, elle fut portée + au dépôt des Petits-Augustins et cataloguée sous le nom de Louis IX; + au retour des Bourbons, elle servit de modèle pour figurer saint + Louis. Je dois à l’obligeance du savant Père Delattre et de M. + Alfred Merlin ces précieuses explications. + + [187] Voir au t. II des _Œuvres choisies_, p. 357-378, la lettre de + Lavigerie aux Pères Blancs, installés sur les ruines de Carthage. + +Ce grand marabout s’était hâté de voir le Bey, la colonie européenne; il +avait constaté qu’Italiens et Maltais, qui tous ensemble étaient une +cinquantaine de mille, réduisaient à l’effacement la minuscule +population française, qui ne dépassait pas deux milliers d’âmes. Mais +des centaines d’indigènes, affluant vers lui de toute la Tunisie, venant +coucher sur le seuil de sa demeure, venant lui réclamer leur dîner, lui +avaient attesté tout ce que pourrait, là encore, la charité, mise au +service de l’influence catholique et française. La précaire Église +tunisienne n’avait pas, jusqu’ici, les ressources nécessaires pour +révéler vraiment à l’Islam la bienfaisance chrétienne. Lavigerie voulait +que cette révélation s’accomplît par des générosités françaises. Ayant +ainsi laissé l’impression fugitive d’une souveraineté nouvelle, +magnifique et généreuse, et s’étant senti plus souverain, sur cette +terre musulmane, en face de ces prêtres italiens, qu’il ne l’était dans +sa métropole d’Alger, il commençait à songer: «Pourquoi la France ne +mettrait-elle pas un écu sur chaque motte de terre où l’Italie met un +homme?» Il rêvait de voir un jour Tunis, sous les auspices de la France, +devenir pour ses missions comme une façon de capitale où jeunes Arabes, +jeunes Berbères, jeunes nègres, vivraient à proximité du Christ. +Lavigerie, naviguant vers Rome, portait à Pie IX toutes les visions, +tous les songes d’avenir, qu’il emportait de la Tunisie; et déjà sur ses +lèvres le nom de Carthage, cessant de désigner une ruine, signifiait une +ambition. + +Puis, un autre nom historique succédait: celui de Jérusalem. Là aussi, +il lui paraissait que Rome, et la France, et ses Pères Blancs, +pouvaient, en collaborant, faire une grande œuvre. La France possédait +là, depuis 1857, le sanctuaire de Sainte-Anne, élevé, d’après la +tradition, au lieu même où était née la Vierge Marie. Le patriarche +italien n’avait jamais voulu qu’une congrégation française s’y +installât. Mettez-y vos Pères Blancs, quand même, disait à Lavigerie le +duc Decazes. Le duc connaissait Lavigerie, et la nuance de joie qu’il +éprouverait à lutter pour les prérogatives françaises contre la nation +dont Pie IX se plaignait; et Lavigerie venait dire à Pie IX qu’il était +tout prêt à mettre à Sainte-Anne douze Pères Blancs[188]. + + [188] L’histoire du sanctuaire de Sainte-Anne, de Jérusalem, est + retracée, avec beaucoup d’érudition, dans une longue lettre de + Lavigerie à l’évêque de Vannes, reproduite au t. II des _Œuvres + choisies_, p. 271-356. + +Mais il insistait, surtout, sur une troisième route où il voulait +engager ses Pères Blancs et qui ne les acheminerait pas, celle-là, vers +quelque métropole historique, mais vers la mystérieuse barbarie de +l’Afrique centrale, et il représentait à Pie IX que l’Association +internationale pour l’exploration de l’Afrique n’avait pas mis la croix +sur son drapeau; que derrière elle, déjà, le protestantisme était en +marche; que les sections anglaise, allemande et américaine de +l’Association n’étaient composées que de protestants, et que l’Église +romaine risquait d’être devancée, si elle ne se hâtait. + +Pie IX ému consultait la congrégation de la Propagande, les divers chefs +de missions: l’appel de Lavigerie leur paraissait répondre à une urgente +nécessité. «Quel spectacle plein de grandeur, insistait Lavigerie le 2 +janvier 1878 dans une lettre au cardinal Franchi: un pape prisonnier +dans son palais, et envoyant des apôtres dans le centre jusqu’à ce jour +inaccessible de l’Afrique, avec la mission hautement donnée d’y détruire +l’esclavage. Une bulle pontificale qui annoncerait cette grande croisade +de foi et d’humanité, qui annoncerait la création d’une armée d’apôtres +prêts à marcher à la mort pour sauver la vie et la liberté des pauvres +fils de Cham, serait l’une des plus grandes choses de ce siècle et même +de l’histoire de l’Église.» L’argent, expliqua-t-il, on le trouverait, +pourvu que le pape dît un mot, auprès des deux grandes œuvres de la +Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance; et puis, «avec la foi, +selon la promesse du Christ, on transporte les montagnes, les montagnes +d’or comme les autres». Quant aux hommes, Pie IX avait sous les yeux une +supplique de cinquante Pères Blancs qui ne demandaient qu’un signe pour +aller à l’assaut du continent noir. + +Ce signe s’esquissait à Rome au début de février 1878, au moment même où +Pie IX se mourait; l’organisation des missions de l’Afrique équatoriale +sous la haute direction de Lavigerie, sous la direction immédiate des +Pères Livinhac et Pascal, était d’ores et déjà, dans les bureaux de la +Propagande, chose décidée. Un nouveau pape, le 24 février, ratifiait et +publiait cette décision; il avait nom Léon XIII. Être pape depuis quatre +jours, et recevoir, comme cadeau de joyeux avènement, tout un monde à +convertir, toute une besogne civilisatrice à accomplir, passionnante +pour l’humanité tout entière, c’est là une bonne fortune dont un Léon +XIII sait gré à un Lavigerie. Tout de suite leurs imaginations +s’accordèrent, leurs ambitions se comprirent, leurs audaces +s’additionnèrent; et, quatorze ans durant, les plus glorieux épisodes de +l’histoire de l’Église, victoires sur le paganisme, victoires sur +l’esclavagisme africain, victoires sur les archaïsmes politiques, seront +le fruit de leur collaboration. + + + + +CHAPITRE III + +LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR: LE RELÈVEMENT DE +CARTHAGE + + +I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique équatoriale. + +Lavigerie, en dix ans, dans son archidiocèse d’Alger, avait construit +quarante-neuf lieux de culte, établi onze congrégations, dépensé pour +les besoins de ses ouailles huit millions huit cent soixante-dix mille +francs. On l’avait, sans cesse, senti préoccupé d’enseigner à la France +le bon usage de l’Algérie, et de chercher dans l’histoire du passé, dans +des initiatives scolaires, dans des initiatives charitables, l’amorce +d’un contact entre les populations musulmanes et les assises chrétiennes +de la civilisation française; et il lui avait plu d’être salué comme «le +premier colon de l’Algérie». Il fut souvent, pour les gouverneurs +successifs, le conseiller des heures difficiles, un conseiller qui +savait encourager, réconforter. «Je vous plains, madame, disait-il à la +femme de l’un d’entre eux. Depuis que je suis archevêque d’Alger, je +n’ai point vu une femme de gouverneur qui ne soit venue dans mon cabinet +pour y pleurer[189].» + + [189] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 258 (Paris, + Champion, 1922). + +En 1878, l’époque était proche où il allait avoir deux capitales: à côté +d’Alger, sa métropole concordataire, où parfois il se sentait inquiété, +gêné, par la politique religieuse de la République, Carthage, bientôt, +lui sera comme une seconde métropole, dans laquelle on le verra, avec +une souveraine aisance, collaborer avec le Quai d’Orsay pour le prestige +extérieur de la France. Une biographie détaillée de Lavigerie, à partir +de 1878 et même un peu plus tôt, exigerait un regard prolongé sur les +archives des Affaires étrangères: là seulement, on pourrait suivre, au +jour le jour, la collaboration, parfois paradoxale d’apparence, entre +cet homme d’Église et un État qui déjà se qualifiait de laïque, mais qui +n’admettait pas que les effervescences d’anticléricalisme fussent autre +chose que des scènes de ménage, entre Français, dans l’enceinte de la +France. + +Le premier confident à qui Lavigerie fit connaître, en février 1878, la +création par Rome des missions de l’Afrique équatoriale, confiées aux +Pères Blancs, fut le ministre des Affaires étrangères. «Évêque français +de l’Afrique, disait-il, je n’ai pas cru pouvoir rester indifférent à +une œuvre si considérable de civilisation, qui intéresse également +l’humanité, la science et la religion. J’ai pensé qu’il serait +avantageux pour la France d’être représentée, dans ces vastes régions +encore mystérieuses, non pas seulement par des pionniers isolés, comme +les autres peuples, mais par une corporation qui pourra donner à son +action civilisatrice et scientifique la suite, la durée, l’étendue, qui +la rendent puissante. Dix prêtres de la Société des missionnaires, dont +je suis le supérieur, se préparent à partir très prochainement en +avant-garde pour Zanzibar.» Tous les termes sont ici pesés; ce n’est pas +l’archevêque d’Alger qui parle, mais, comme eussent dit les légistes, le +supérieur d’une congrégation. Une congrégation, c’est une force, où la +communauté des disciplines, et des souffrances, et des mérites, et des +ambitions, ajoute à chaque énergie individuelle la poussée de l’énergie +collective: pour cette organisation d’Église, qui là-bas représentera la +France, Lavigerie demandera au ministère une recommandation près de nos +consuls, un passage gratuit sur nos paquebots. + +L’esprit dont s’animaient les Pères Blancs répondait pleinement à celui +de leur chef: «Une autre pensée, écrivait le P. Deniaud, se mêle dans +nos cœurs à celles de la foi: la pensée de la France. C’est pour elle +aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui, +envoyés par notre évêque, Français comme nous, allons porter sa langue +et son influence dans les profondeurs africaines. D’autres nous suivront +un jour, et cette route pacifique que nous allons tracer, où peut-être +nous laisserons nos tombes, sera poursuivie par les conquérants +pacifiques de notre France. L’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne l’ont +précédée; elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendez-vous +de l’humanité et de la civilisation[190].» + + [190] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 101. + +D’avance, entre ces dix, la distribution des terroirs et des âmes était +faite. Cinq d’entre eux, le P. Livinhac en tête, devaient s’occuper de +la région du Nyanza; les cinq autres, le P. Pascal en tête, de celle du +Tanganyika. Des instructions de Lavigerie, qu’ils emportaient avec eux, +leur disaient, en formules incisives: «Dans vos souffrances, songez au +triomphe des martyrs; sans cela vous ne serez que des voyageurs +vulgaires, et, comme je vous l’ai dit quelquefois, des Robinsons, au +lieu d’être des hommes de Dieu... Pour une si grande œuvre, il faut +avoir assez de foi pour demander des miracles. De la foi, beaucoup de +foi, c’est tout ce qu’il faut pour les obtenir.» Tel était leur viatique +spirituel; et pensant, d’autre part, à «nos pauvres barbares civilisés +de France et d’Europe», Lavigerie disait à ses Pères Blancs l’honneur et +l’avantage que pourrait retirer l’Église s’ils trouvaient l’occasion, +sous ces latitudes équatoriales, de cultiver un peu les sciences +naturelles et de fournir quelques renseignements aux sociétés savantes. +Seize siècles plus tôt, cette question: A-t-on le droit de courir au +martyre, de le rechercher? avait déchiré les chrétientés africaines; la +solution de bon sens et d’humilité que lui avait alors donnée l’Église +de Rome trouvait un écho sous la plume de Lavigerie, lorsqu’il écrivait: +«Plutôt changer de direction si le pays de Nyanza est redoutable aux +voyageurs.» + +Les Dix, partis de Marseille le 21 avril, étaient à Zanzibar en juin. Le +P. Charmetant et le P. Deniaud les avaient précédés. A eux deux, faisant +l’office de fourriers, ils avaient commencé d’organiser les troupes de +porteurs nègres qui devraient les escorter, et d’hommes armés qui +devraient les défendre; ils avaient rassemblé les innombrables objets +qu’une pareille caravane devait emporter avec elle pour les offrir, +comme droits de péage, aux petits souverains dont on traverserait le +territoire; c’était un véritable capharnaüm, où resplendissaient de +somptueux habits de cérémonie, achetés au Temple, et destinés à parer +les courtisans des roitelets nègres, ou les roitelets eux-mêmes. Car +dans ces régions où la terrible mouche tsé-tsé tuait les animaux +domestiques, où les principicules sauvages ne connaissaient aucune +monnaie d’échange, il fallait traîner avec soi un véritable bazar +ambulant, qui exigeait de nombreuses épaules humaines. + +Avant de quitter Zanzibar pour s’enfoncer dans la meurtrière Afrique, +les Dix recevaient des lettres de Lavigerie, qui leur disait: Je prie +pour vous à Rome, je vais prier pour vous au Saint-Sépulcre. L’équipe +destinée au Tanganyika, bientôt réduite à quatre par la mort du P. +Pascal, ne devait arriver à destination qu’en janvier 1879; il fallut +six mois de marche encore aux cinq apôtres de l’Ouganda pour qu’ils +fussent au but. Sans rien perdre de ce don d’ubiquité qui la fixait +presque simultanément à Rome et à Jérusalem, à Alger et à Tunis, à Paris +et aux Grands Lacs, c’est dans cette dernière région que la pensée de +Lavigerie s’attardait alors avec le plus de tendresse. Elle suivait ses +fils, aventureusement expédiés; elle cherchait, parmi les petits clercs +de son séminaire, les recrues qui pourraient un jour, là-bas, remplacer +les martyrs. + +J’ai soif, j’ai soif, criait-il au vendredi-saint de 1879, dans un +discours tout haletant: il répétait ce cri suppliant du Christ en croix, +le commentait, conjurait ses auditeurs d’avoir soif des âmes. La +première caravane cheminait encore, que déjà la seconde se +préparait[191]. Les lettres qu’il adressait à Paris, à la procure des +Pères Blancs, s’occupaient des moindres détails du nouveau bazar qu’il y +avait à acheter, à encaisser, à transporter. Comme escorte armée, pour +cette seconde caravane, il voulait d’anciens zouaves pontificaux: +Charmetant fut envoyé à Bruxelles, pour en trouver. Et l’imagination +débridée de Lavigerie voyait en eux les fondateurs éventuels d’un +royaume chrétien au centre de l’Afrique équatoriale, qui deviendrait +très puissant, probablement en peu de temps. Ce serait un chapitre +nouveau s’ajoutant, sous les regards du dix-neuvième siècle finissant, à +l’histoire des royautés jadis fondées par l’Église aux marches de la +civilisation chrétienne; et Lavigerie semblait impatient, déjà, de +mettre ce chapitre au net, avant même que le brouillon n’en eût été +ratifié dans le plan divin. + + [191] Voir _Journal de voyage des missionnaires d’Alger aux Grands + Lacs de l’Afrique équatoriale_ (Alger, Jourdan, 1879). + +Il rédigeait, pour l’apostolat de l’Afrique centrale, des instructions +nouvelles: ne pas élever à l’européenne les petits nègres, non plus que +Pierre et Paul n’avaient voulu transformer en Hébreux les petits +Romains, non plus qu’Irénée n’avait voulu transformer en Grecs les +petits Lyonnais; ne pas baptiser les nègres, sauf le cas de mort, sans +qu’ils eussent été postulants depuis deux ans. Le 2 juin 1879, à +Notre-Dame d’Afrique, Lavigerie armait chevaliers quatre Belges et deux +Écossais, anciens zouaves pontificaux; en chape rouge et or, au pied de +l’autel, il leur donnait l’épée, l’accolade. Et le soir, dans la chaire +de sa cathédrale, il commentait leur imminent départ,--le départ des +douze Pères ou Frères missionnaires dont ils allaient être les +protecteurs. «Les voici qui viennent, s’écriait-il, ces conquérants +pacifiques! Zanzibar, tu les as vus s’enfoncer dans les plaines +brûlantes, franchir les montagnes inhospitalières qui s’élèvent en face +de tes rivages. Tu vas les revoir encore, n’ayant pour arme que leur +croix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la +mort[192].» Lavigerie les chargeait, au nom du Saint-Siège, d’être, pour +les populations qu’ils allaient aborder, des prédicateurs de délivrance. +«Dites-leur, à ces peuples nouveaux, que ce Jésus dont vous leur +montrerez la croix est mort entre ses bras pour porter toutes les +libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté +des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences +contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de +l’esclavage.» Et son geste de bénédiction s’élevait sur ces +missionnaires en partance, «au nom de Pierre qui, captif dans la +personne de Léon, préparait le dernier coup porté à l’esclavage moderne, +au sein même de cette Rome où Paul prisonnier portait le premier coup à +l’antique servitude.» + + [192] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 77. + +Quelques minutes encore, il parlait, regrettant que ses forces lui +interdissent de partir avec eux, d’être là-bas le sacrificateur, à cet +autel où leur sang viendrait peut-être se mêler au sang de l’Agneau. +Puis, descendant de chaire, il allait, devant l’autel, s’agenouiller à +leurs pieds, et les baisait; et tous les autres Pères, tous les novices, +tous les hommes présents, faisaient de même; le célèbre discours de +Fénelon sur la fête de l’Épiphanie recevait ainsi, dans cette +cathédrale, une sorte de sanction liturgique. Un an plus tard, hélas! +huit de ces partants, missionnaires ou zouaves, avaient déjà succombé à +la fièvre et semé de leurs tombes la route des Grands Lacs. Tout autre +que Lavigerie se fût peut-être découragé; mais ces catastrophes mêmes +étaient, pour lui, un motif de s’acharner. + +Il chargeait le Père Deguerry de remonter le Haut-Nil pour y trouver, +éventuellement, une nouvelle route vers l’Ouganda. Et sans même attendre +le fruit de cette exploration, il préparait une troisième caravane qui +allait, avant la fin de 1880, gagner Zanzibar. «Nous jurons ensemble, la +Société missionnaire et moi, proclamait-il devant ce troisième +contingent d’apôtres, nous jurons de mourir tous jusqu’au dernier, +plutôt que d’abandonner ces missions de l’Équateur.» Et tous ces Pères +Blancs, tous leurs novices, juraient avec lui. Un Breton, ancien zouave +de Lamoricière et de Charette, le capitaine Joubert, était de +l’expédition; il n’avait pu, naguère, sauver le royaume du Pape; il +allait peut-être, en Afrique, donner au Pape un royaume. Car de plus en +plus vastes étaient les ambitions territoriales de Lavigerie: à Kabele +et au Haut-Congo, la Propagande venait de créer pour ses Pères Blancs +deux nouveaux vicariats. Le Père Charbonnier, récemment nommé Supérieur +général, régnait désormais, de son observatoire de Maison Carrée, sur +quatre champs de mission. + + +II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des clergés d’Orient. + +Cependant, à Sainte-Anne de Jérusalem, s’effaçant discrètement et se +morfondant un peu, quelques Pères Blancs, conformément aux consignes de +Lavigerie, se considéraient comme députés par la France et par l’Église +pour prier en faveur du monde chrétien et de la pauvre Afrique en +particulier. Lavigerie, en juin 1878, à l’heure même où ses premiers +missionnaires commençaient à cheminer de Zanzibar aux Grands Lacs, avait +fait une apparition à Jérusalem[193]: le consul Patrimonio, +officiellement, lui avait remis les clefs de Sainte-Anne. Les +instructions qu’emportaient d’Alger à Jérusalem, à l’automne de cette +même année, trois Pères Blancs et un Frère, et les lettres successives +que Lavigerie leur adressait, leur prescrivaient d’accepter, pour +l’instant, une vie monotone, de la prendre comme un second noviciat, +d’étudier, d’attendre, d’être humbles, petits, modestes, de façon à ne +pas surexciter, au Patriarcat ou à la Custodie, les susceptibilités +italiennes. On avait pensé, d’abord, à faire de Sainte-Anne un institut +d’études bibliques; mais au bout de quelques mois, des enfants s’étaient +présentés, aspirant, dans ce sanctuaire ressuscité, au rôle biblique +d’Éliacin. De ce jour-là, une pensée, qui déjà flottait dans l’esprit de +Lavigerie, s’éclaira d’un trait de lumière: tous ces enfants de chœur, +il fallait qu’ils fussent, non pas de rite latin, mais de rite oriental, +et que les Pères Blancs, s’orientalisant eux-mêmes dans la mesure du +possible, s’acheminassent vers l’ouverture d’une école apostolique où +seraient formés des prêtres pour les diverses chrétientés indigènes +unies à l’Église romaine; et bientôt le patriarche grec-melchite, +rendant visite aux Pères Blancs, souhaitait lui-même cette fondation. + + [193] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 265-269. + +Il fallait faire accepter l’idée à Paris, la faire accepter à Rome: de +part et d’autre, de graves obstacles surgissaient. Dans le Paris +politique de 1880, de quel œil verrait-on l’établissement d’un séminaire +ecclésiastique dans des locaux qui demeuraient propriété de la France, +avec le concours pécuniaire de la France? Et que dirait, à Rome, d’un +projet aussi décisif, la congrégation de la Propagande, où certaines +influences tenaces continuaient, au contraire, de lutter pour la +latinisation des Orientaux, pour l’éviction discrète et progressive de +leurs rites indigènes? Mais à Paris, il y avait Gambetta; à Rome, il y +avait Léon XIII: avec ces deux appuis, Lavigerie devait vaincre. + +Lavigerie s’en venait dire à Gambetta qu’à la demande de certaines +notabilités musulmanes de Jérusalem, les Pères Blancs venaient d’ouvrir +à Sainte-Anne une école secondaire où les petits musulmans apprenaient +notre langue: Gambetta disait bravo, et intéressait au projet Barthélemy +Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères. Lavigerie, en mars +1881, écrivait à celui-ci, qu’«à côté de cette école externe, il y +aurait grand avantage à établir à Sainte-Anne une école normale +d’instituteurs français, choisis de tous les points de l’Orient, et +destinés eux-mêmes à aller fonder des écoles françaises dans leur pays +respectifs.» + +En présence d’une telle suggestion, comment Barthélemy Saint-Hilaire +eût-il pu n’être pas propice? «Je m’attends, continuait le prélat, à +trouver opposition parmi les missionnaires italiens, qui partout font +maintenant à l’action française une guerre acharnée.» Et ce pronostic +même ne pouvait que piquer au jeu un homme d’État du quai d’Orsay. Ayant +ainsi préparé le terrain, l’adroit épistolier continuait: «Il y a lieu +de compter avec l’esprit oriental qui n’admet aucune œuvre vitale que +sous une forme religieuse. Parler dans ce pays d’institution purement +laïque serait une chose impossible. Aussi donnerai-je simplement à notre +École normale le nom d’École apostolique; et comme le clergé tout +entier, même le clergé oriental, peut se marier dans ces régions et y +exercer toutes sortes d’états, rien n’empêcherait que ceux des +instituteurs formés par nous qui le voudraient reçussent plus tard le +sacerdoce dans leurs rites respectifs.» Lavigerie faisait ainsi +merveille, quand il le voulait, pour présenter le fait religieux aux +susceptibilités laïques. Il pouvait, à ses heures, être cassant et +véhément, mais toujours à bon escient et jamais avec maladresse; son +intelligence, son goût de manier les hommes, son amour du succès le +portaient, plutôt, à vouloir assouplir les contours d’une idée, amortir +les angles d’un projet, pour rendre cette idée, ce projet, plus +accessible, plus acceptable, à certains esprits distants ou prévenus, +dont l’assentiment était pourtant nécessaire. Barthélemy Saint-Hilaire +fut conquis, Gambetta donna son appui, et quatre-vingt-dix mille francs +furent votés pour l’ouverture de ce qu’on appela, au Palais-Bourbon, le +collège français de Sainte-Anne. + +A peine ce vote enlevé, Lavigerie était à Rome; il voyait Léon XIII, et +les autorités de la Propagande; il se prévalait de ses anciennes +expériences de directeur de l’œuvre des Écoles d’Orient pour soutenir +que l’un des plus grands obstacles qui écartaient de Rome les +schismatiques orientaux était la frayeur du latinisme. Il pensait donc +travailler pour la réunion des Églises, en demandant l’autorisation de +faire de Sainte-Anne un séminaire grec-melchite où le rite oriental +serait en vigueur: il augurait qu’à la faveur d’une telle éducation les +jeunes pupilles de Sainte-Anne seraient un jour des agents efficaces +pour la conversion de l’Orient. Il insistait, en novembre, dans une +lettre au cardinal préfet de la Propagande; et celui-ci faisait savoir, +en mars 1882, que son projet répondait aux vœux de la Congrégation. + +Sous le nom de Collège français, l’institution de Sainte-Anne avait des +subsides de Paris; sous le nom de séminaire oriental, elle avait +l’approbation de Rome; elle pouvait aussitôt s’ouvrir. + +L’esprit de déférence pour les rites indigènes, représenté par +Lavigerie, avait définitivement prévalu, à Rome, sur l’esprit de +latinisation, et Léon XIII, déjà soucieux de multiplier les ponts entre +le Saint-Siège et les églises séparées, apprenait bientôt avec une joie +confiante l’accueil que faisaient à cette fondation les évêques +orientaux. Le séminaire restera vide, murmuraient les derniers +latinisants. Lavigerie pourra faire savoir à Rome, au bout de trois ans, +qu’avec soixante-deux élèves le séminaire était plein[194]. + + [194] Qu’il nous soit permis de renvoyer à l’étude spéciale que nous + avons consacrée à Lavigerie et au séminaire de Sainte-Anne dans + notre livre _Les Nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne_ + (Paris, Perrin, 1903). + +Il se plaisait à cette pensée qu’il y avait là désormais, dans +Jérusalem, une sorte de centre d’unité catholique, où la diversité même +des rites scellerait la généreuse fraternité des âmes. Ce prêtre aimait +à se pencher sur des ruines pour y retrouver des éléments de vie. Au +centre de l’Afrique, esclavagiste et polygame, parfois anthropophage, +c’étaient les ruines, particulièrement tragiques, de ce que le Dieu de +la Genèse avait mis de grandeur et de dignité dans les âmes humaines; en +ces Lieux-Saints où le Christ était venu fonder un bercail,--et un +seul,--c’étaient les ruines de la primordiale unité des âmes +chrétiennes; et plus près du regard de Lavigerie, enfin, dans cette +Tunisie où déjà, grâce à lui, la France avait pris pied sur la colline +de Carthage, c’étaient les ruines d’une antique chrétienté qui, comme +celle de l’Algérie, avait été d’abord ravagée par les Vandales, et puis +balayée par l’Islam. + + +III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la France en +Tunisie. + +Que pouvaient, en cette Tunisie, pour les besoins religieux de la +population européenne, déjà nombreuse, déjà éparse, une quinzaine de +Capucins italiens? Que pouvaient-ils, surtout, pour hâter la rencontre +entre les détresses islamiques et la charité chrétienne? Lavigerie, dès +1875, s’inspirant de ses ambitions patriotiques non moins que de son +désir d’action religieuse, avait suggéré au ministère des Affaires +étrangères que les Français devraient entrer en Tunisie «loyalement, non +en conquérants, mais en vue d’une politique de protectorat». Voyant que +cette entrée tardait, il se sentait tout prêt à prendre les +devants.--«Je suis disposé, disait-il dès 1879 à notre consul Roustan, à +me charger, avec mes missionnaires, du service religieux de la Tunisie», +et il jetait des jalons, à cet effet, auprès de la Propagande. + +Vous obtiendrez ainsi, insistait-il auprès de Roustan, un résultat qui +serait un triomphe nouveau pour votre politique: celui d’annexer +officiellement, au point de vue religieux, la Tunisie à l’Algérie +française, et de pouvoir y créer librement, par ce moyen, tous les +établissements, écoles, hôpitaux, etc. Voyant Waddington, alors +titulaire du Quai d’Orsay, Lavigerie l’entretenait de la nécessité pour +la France de prendre pied en Tunisie. L’Angleterre et l’Allemagne +étaient consentantes: elles avaient fait à la France des avances, au +congrès de Berlin[195]: pourquoi tarder à les accepter? Sans plus +attendre, Lavigerie s’installait lui-même, sur l’historique colline de +Carthage, dans une bien humble maison arabe qu’il avait acquise d’un +dentiste. Au printemps et à la fin de l’automne de 1880, il y faisait +deux séjours prolongés, surveillant les travaux du collège Saint-Louis, +acquérant à la Marsa, pour l’entretien de ses futures œuvres +tunisiennes, un immense domaine où, l’année d’après, il allait planter +la vigne. Le «premier colon de l’Algérie» allait être le premier +viticulteur de la Tunisie. Et cette maisonnette, d’où planaient et +débordaient ses rêves, devenait le quartier général d’où la France +religieuse, désireuse de faire pénétrer le Christ en Tunisie, aiderait +la France politique à y pénétrer avec lui[196]. + + [195] Voir René VALET, _L’Afrique du Nord devant le parlement au + dix-neuvième siècle_, p. 158-163. + + [196] Sur le concours que prêtèrent à la France, pour son + établissement en Tunisie, les influences religieuses, voir P. H. X., + _La Politique française en Tunisie, le protectorat et ses origines_, + p. 452-453 (Paris, Plon, 1891). + +Allait-on assister, après vingt et un siècles, à un nouveau duel entre +Rome et Carthage? On eût pu le croire, en lisant les virulentes attaques +d’une partie de la presse italienne contre l’archevêque d’Alger. Nul ne +savait, comme lui, transformer les souvenirs historiques en instruments +de conquête. «Eh bien, monseigneur, que disent les ombres d’Annibal et +d’Amilcar?» Ainsi l’avait accueilli Pie IX treize ans plus tôt, quelques +mois après sa nomination en Algérie. Pie IX le connaissait bien; il +savait que Lavigerie aimait écouter parler les morts, et les faire +parler. Ce seul nom de Carthage était pour lui d’une magnifique +éloquence; pourquoi donc le royaume d’Italie empêcherait-il Carthage de +régner, là où déjà, jadis, elle avait régné[197]? + + [197] L’Italie, lisait-on dans la préface du recueil de discours de + Jules Ferry, publié par Rambaud, sous le titre: _Affaires de + Tunisie_ (Paris, Hetzel, 1882), est «une puissance jeune, remuante, + exigeante envers la fortune qui lui a prodigué les plus hautes + faveurs, hantée par les grands souvenirs, les grands noms et les + grands rêves. Elle est à Rome, il lui siérait d’être à Carthage. + Pourquoi? Parce que c’est Carthage». Sur le mécontentement italien, + voir René VALET, _op. cit._, p. 163-168 et 202-203, et l’article + anonyme de M. André LEBON sur _les Préliminaires du traité du + Bardo_. (_Annales de l’École libre des sciences politiques_, 1893.) + +Au nom de la Rome papale en même temps qu’au nom de la France, Lavigerie +travaillait pour cet avènement. Autour de lui il fouillait les mémoires +humaines, et faisait fouiller, au-dessous de lui, les alluvions, cette +mémoire de la terre. Les vieux Arabes lui disaient que ce Bou Saïd, +honoré dans une mosquée du même nom en face de Carthage, n’était autre +que le saint roi Louis devenu musulman, paraît-il, à son lit de mort, à +la suite d’une apparition du Prophète. Lavigerie recueillait cette +légende: elle profanait, assurément, la gloire du saint roi «roumi»; +mais elle la montrait, pourtant, se perpétuant dans les imaginations +tunisiennes: n’était-ce pas un motif, pour la France, de n’être pas plus +longtemps absente? Le P. Delattre, par des explorations méthodiques, +exhumait de la colline même de Carthage les débris des civilisations +successives; il interrogeait ces ruines dont déjà Chateaubriand disait +qu’elles n’avaient rien de bien conservé, mais qu’elles occupaient un +espace considérable[198]; il ramassait pieusement toutes ces épaves, +jadis dédaignées, sans doute, par les Pisans, lorsque il Carthage était +pour eux comme la carrière où ils venaient chercher les pierres du dôme +de Pise. Sous les yeux de Lavigerie se formait tout un musée +d’archéologie chrétienne; en voyant ces inscriptions, en voyant ces +lampes qui portaient parfois l’emblème du Christ vainqueur, Lavigerie +écrivait à Xavier Charmes pour demander au ministère de l’Instruction +publique l’établissement d’une mission archéologique à Carthage[199]. Le +langage des pierres, le langage des objets sacrés qu’on recueillait, +aidaient l’Église à raviver la physionomie de Carthage chrétienne: +pourquoi donc cette Carthage ne redeviendrait-elle pas, en Afrique, la +messagère de Rome? + + [198] CHATEAUBRIAND, _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, 7e partie + (_Œuvres complètes_, éd. Garnier, V, p. 454. Paris, 1859). + + [199] Voir la lettre qu’il écrivait à Wallon, secrétaire perpétuel de + l’Académie des inscriptions, sur, le même sujet (_Œuvres choisies_, + II, p. 397-451). + +Lorsque au printemps de 1881 Lavigerie, après quatre mois de séjour, +s’éloigna de Carthage, l’expédition de Tunisie, dont en janvier 1879 +Gambetta avait repoussé l’idée, était bien près d’être résolue[200]. Un +entretien décisif du baron de Courcel, directeur des affaires +politiques, achevait de mordre sur l’esprit de Gambetta[201], à qui +Lavigerie avait, par l’intermédiaire de Charmetant, fait transmettre un +long rapport. Pour préparer l’expédition, le capitaine Sandherr, qui +allait, vingt ans durant, jouer un rôle d’élite dans le «service des +renseignements» du ministère de la Guerre, se faisait renseigner par +Lavigerie et par les Pères Blancs sur l’état d’esprit des indigènes +tunisiens[202]. «Les Pères Blancs, écrivait-il à Lavigerie, sont les +Français les plus patriotes et les plus désintéressés que j’aie +l’honneur de connaître.» Lavigerie, d’ailleurs, correspondait +directement avec le ministère de la Guerre, signalant l’agitation qui +grossissait parmi les 50 000 Kabyles, les rumeurs circulant sur les +marchés arabes, d’après lesquelles la France «ne viendrait jamais à bout +du bey de Tunis», les sourdes manœuvres qui se préparaient au Maroc +contre la France, avec l’appui de l’Allemagne, et la grosse imprudence +qu’on avait commise en remplaçant, en Kabylie, tous les administrateurs +militaires par des administrateurs civils, «uniquement pour obéir aux +politiciens de la rue». Pour être renseignée, pour mûrir et préciser ses +décisions, la France de Gambetta s’adressait à cet archevêque, +collaborait avec lui. «Un homme essentiellement politique, non un +persécuteur: la passion philosophique ou théologique lui est +certainement inconnue»: c’est ainsi que Lavigerie jugeait Gambetta, et +l’expédition de Tunisie résulta de leurs échanges de vues. + + [200] Sur les évolutions d’esprit de Gambetta au sujet de l’expédition + tunisienne, voir baronne DE BILLING, _Le Baron Robert de Billing, + vie, notes, correspondance_, p. 395-396 (Paris, Savine). + + [201] HANOTAUX, _Histoire de la France contemporaine_ (1871-1900): IV, + _La République parlementaire_, p. 650-651 (Paris, Furne). + + [202] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 843. + +Étrange aveuglement des partis politiques! Cinquante et un ans plus tôt, +lorsque la France des Bourbons avait rendu à notre pays ce suprême +service, de lui donner l’Algérie, les libéraux de l’époque déclaraient +que le vrai motif de la guerre contre le Dey était de préparer nos +troupes à faire le coup de feu contre les Parisiens! Aujourd’hui que la +France républicaine ouvrait à l’Église de France et à l’Église romaine +un nouveau domaine d’action, on voyait les conservateurs catholiques +s’unir aux partis radicaux pour protester contre l’expédition +tunisienne[203]. Lavigerie passait outre, haussant ses robustes épaules. + + [203] Sur l’exploitation électorale de nos difficultés tunisiennes par + l’opposition, voir LEROY-BAULIEU, _Revue politique et littéraire_, + 13 août 1881, et VALET, _op. cit._, p. 210-211. + +La convention du 12 mai 1881, connue sous le nom de traité du Bardo, +établit en Tunisie le protectorat de la France. «Plaise à Dieu, écrivait +Lavigerie au clergé d’Alger, que ce triomphe de la France soit le +triomphe définitif de la civilisation chrétienne dans ces pays +barbares!» Le Saint-Siège, dès le 28 juin, le nommait administrateur du +vicariat apostolique de Tunisie[204]: c’était une façon sommaire, +éminemment efficace, de ratifier, en face des susceptibilités +italiennes, l’installation en terre tunisienne du sacerdoce français. On +tenait compte, d’ailleurs, de ces susceptibilités, en décidant que les +Capucins italiens garderaient leurs églises, sous l’autorité d’un +supérieur, qui aurait le titre de préfet apostolique, et qui, comme +Lavigerie, dépendrait de la congrégation de la Propagande; et c’est +seulement en 1891 que Lavigerie les fera définitivement s’éloigner, +d’accord avec le Saint-Siège. + + [204] Texte du bref dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 382-384. + Quelques semaines plus tôt, à la Chambre italienne, le député + Massari avait parlé des résistances qu’opposait le Saint-Siège aux + efforts du gouvernement français pour faire nommer à Tunis, en + remplacement de Mgr Suter, un moine français (CHIALA, _Pagine di + storia contemporanea_; fasc. _Tunisi_, p. 264, Turin, Roux, 1892). + +Mgr Suter, le vieux Capucin italien qui depuis quarante ans était là-bas +supérieur, vint lui-même remettre à Lavigerie, comme insigne de son +autorité pastorale sur la Tunisie, l’étole qu’il avait reçue jadis de la +reine Marie-Amélie. Le tête-à-tête fut émouvant. Lavigerie s’inclina +devant le moine octogénaire en lui disant: «Placez l’étole, vous-même, +sur mes épaules, et bénissez-moi.» Suter accepta: il allait bientôt +s’effacer, avec une pension viagère de la France. + +«Il était grand temps, note le baron Robert de Billing, qu’un prélat +éminent comme le cardinal Lavigerie vînt prendre dans ses mains +vigoureuses le gouvernement de tous ces religieux, dont l’esprit de +discipline et d’abnégation avait beaucoup souffert d’un trop long +séjour, sans doute, loin de leurs communautés d’Europe[205].» + + [205] BILLING, _op. cit._, p. 389. + +Cinq millions de francs par an, voilà ce qu’il fallait à Lavigerie pour +faire de la Tunisie un beau diocèse. Ses plans étaient faits: il +voulait, sans trêve, une cathédrale et une seconde paroisse à Tunis, dix +autres paroisses ailleurs, un grand et un petit séminaires, trente +écoles, un pensionnat de jeunes filles. Il portait ce plan à Rome, dès +le mois de juillet, le mettait sous les yeux du préfet de la Propagande, +obtenait que son titre complet fût: «Administrateur de Carthage et de +Tunis. Car l’Église antique de Carthage, expliquait-il, réveille les +mémoires les plus touchantes et les plus saintes.» En août, il arrivait +à Paris, pour organiser, au nom de Léon XIII, une quête nationale pour +la Tunisie: «Tout me manque, criait Lavigerie aux catholiques de France; +si la faim fait sortir les loups du bois, elle en fait aussi sortir les +pasteurs; tout évêque voudrait posséder des trésors pour rendre à la +prière ce lieu vénérable: Carthage.» Mais alors pesaient sur les +catholiques de France certaines influences politiques dont neuf ans plus +tard Léon XIII et Lavigerie devaient commencer à les affranchir; et ces +influences firent échouer l’appel de Lavigerie. La quête, dans tout le +pays, ne rapporta que trois cent mille francs. L’expédition tunisienne +était impopulaire dans les partis de droite comme dans ceux d’extrême +gauche: Lavigerie avait sa part de cette impopularité. Gambetta, du +moins, comprenait Lavigerie; il savait les précieux renseignements que +le prélat donnait au Quai d’Orsay sur les troubles de Tunisie, et sur +les points où notre armée devait frapper pour y mettre un terme. «Je +n’ai jamais été mieux renseigné sur les affaires de l’Algérie et de la +Tunisie, disait un jour Gambetta, que par mes conversations avec le P. +Charmetant», et il avait même chargé ce Père Blanc de s’informer si +l’amiral de Gueydon consentirait à reprendre, éventuellement, le +gouvernement de l’Algérie[206]. Telle était la confiance qu’inspiraient +au président de la Chambre des députés Lavigerie et ses collaborateurs. +Consultez la liste du premier conseil de protectorat de la Tunisie: vous +n’y trouvez pas le nom de Lavigerie; il préfère rester à l’écart +officiellement. «On peut m’y donner entrée par une disposition secrète, +avait-il dit; mais c’est tout», et il avait d’ailleurs, de sa propre +main, dressé le plan de ce conseil, où il voulait que fussent groupés +tous les chefs de service. En fait, l’instigateur, le promoteur, +l’organisateur, c’était Lavigerie: on le verra d’une façon limpide, +décisive, lorsque M. l’abbé Tournier publiera les trouvailles d’archives +sur lesquelles sa générosité de chercheur nous a permis de jeter les +yeux, et lorsqu’on y lira tels mémoires que Lavigerie adressait à +Gambetta «sur les personnalités à maintenir ou à écarter en Tunisie, ou +sur le remboursement de la dette tunisienne». L’idée de maintenir le +gouvernement musulman du Bey trouvait en cet homme d’Église un acharné +défenseur: «Vouloir substituer un gouvernement chrétien, écrivait-il, ce +serait surexciter jusqu’à la folie les ardeurs du fanatisme.» +«L’organisation tunisienne, telle que la comprend Monseigneur, est +admise en principe», signifiait à Charmetant Gambetta, devenu chef du +grand ministère. + + [206] D’HAUSSONVILLE, _La Colonisation officielle en Algérie_, p. 22 + et suiv. (Paris, Lévy, 1883). + +Lavigerie, dès lors, pouvait demander à Gambetta un budget des cultes +pour la Tunisie: Gambetta prêterait l’oreille. Un jour, à l’issue d’une +causerie, le prélat disait à l’homme d’État: «Merci, monsieur le +ministre, mais l’anticléricalisme, qu’en faites-vous dans tout cela?» Et +Gambetta de répondre: «L’anticléricalisme, Monseigneur, c’est pour la +France, mais ce n’est pas article d’exportation.» Gambetta admettait +qu’en Tunisie la France protégeât le catholicisme et que le +catholicisme, aussi, y protégeât la France. + +«On ne peut me laisser à moi seul, insistait Lavigerie, la charge +d’entretenir à Tunis un clergé que j’ai mission de rallier à l’influence +française. Si la France ne se hâte de prendre ce moyen tout-puissant +d’action, les gouvernements rivaux s’en serviront contre elle. C’est +contre elle que l’Angleterre se propose de rétribuer désormais les +religieuses et prêtres anglo-saxons qui se trouvent en Tunisie. Si cet +exemple est donné, je ne doute pas que, malgré ses embarras financiers, +l’Italie le suive bientôt. Ces prêtres, recevant un traitement régulier +de leurs gouvernements respectifs, constitueraient ici peu à peu un État +dans l’État. La France le veut-elle? Un autre inconvénient serait de les +laisser vivre des aumônes de leurs nationaux, dont ils seraient ainsi +amenés à embrasser le parti. La France le veut-elle? Dans le premier +cas, je me mettrai sérieusement à l’œuvre. Dans le second, je n’aurai +qu’à m’abstenir, me contentant de délivrer le gouvernement, par ma +présence en Tunisie, des embarras que lui causerait en ce moment un +prélat italien!» + +La conviction de Gambetta était faite, et les bureaux du ministère +élaboraient des résolutions conformes, lorsque Gambetta tomba du +pouvoir; Freycinet, qui lui succéda au quai d’Orsay, ratifia ces +résolutions, et tout de suite, sans avis des Chambres, préleva sur les +crédits spéciaux du budget des cultes une somme de cinquante mille +francs pour l’administration apostolique de Tunis. Une idée bientôt vint +à Lavigerie: celle d’une grande loterie qui émettrait six millions de +billets au profit des œuvres du Vicariat apostolique. Soit, répondit +Freycinet, pourvu que le nom de l’archevêque, qui pourrait émouvoir +l’anticléricalisme des Chambres, ne paraisse pas. + +Tandis qu’il recevait ainsi du gouvernement français un appui tout à la +fois timide et efficace, Lavigerie, selon le désir de Léon XIII, allait +faire de la Tunisie, provisoirement, sa résidence ordinaire, pour en +commencer l’organisation. + +Quittant l’Algérie pour la Tunisie, en octobre 1881, il faisait étape à +Bône, où il venait d’acheter l’antique acropole qui s’était appelée +Hippone, et dont saint Augustin, jadis, avait fait un point lumineux +vers lequel se tournaient les yeux des chrétiens de l’Afrique et du +monde; il sacrait, là, l’évêque de Constantine, et commentait dans un +discours la pose de la première pierre de la basilique d’Hippone, où +solennellement il fêtera, cinq ans plus tard, le centenaire de la +conversion d’Augustin. Il fallait que de nouveau le Christ régnât là où +Augustin avait été son ministre. Et dès le lendemain les souffles de +résurrection chrétienne qui planaient sur cette colline d’Hippone +entraînaient Lavigerie vers l’autre acropole, celle de Carthage, où une +autre chaire épiscopale illustre, celle de saint Cyprien, allait être +relevée. + + +IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade pacificatrice +de Lavigerie. + +«J’aurais voulu, disait plus tard le ministre Roustan, avoir ce prélat +pour maître, j’aurais servi Richelieu.» Un Richelieu qui, dans ses +visites pastorales, agissait comme un saint Vincent de Paul: tel était +exactement Lavigerie. C’est la campagne de la charité après celle des +armes, écrivait-il; celle-là n’a qu’un but, celui de panser les +blessures, demandant à tous, à quelque race qu’ils appartiennent, non +pas ce qu’ils croient ou ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils ont souffert. +Français, Maltais, Italiens, Musulmans, Israélites, devenaient, tous +ensemble, les clients de sa charité. «Tout le monde, sans distinction de +culte et de nationalité, écrivait Gabriel Charmes, proclame ici sa +grande liberté d’esprit, sa parfaite tolérance, son initiative +féconde[207].» Secourir les pauvres, guérir les blessés, soigner les +malades, aimer les Arabes comme «des frères et les enfants du même +Dieu», telle était la méthode qu’il prescrivait à son nouveau clergé. +Officiellement, sur un bateau de la marine française, il allait d’un +port à l’autre, cherchant les misères, les secourant sur l’heure, ou les +envoyant à ses congrégations de femmes qui s’installaient. + + [207] Gabriel CHARMES, _La Tunisie et la Tripolitaine_, p. 129 (Paris, + Lévy, 1883). + +Forgemol, Bréart, Saussier, Logerot, généraux de nos armées, avaient +étalé, devant les populations bientôt soumises, un des aspects de la +France: c’était un autre aspect, plus conquérant encore, qui se révélait +à elles dans la personne de Lavigerie, débarquant fastueusement sous le +pavillon de notre marine, pour des gestes d’amour, pour des paroles de +paix. A Sfax, en janvier 1882, toute la population musulmane s’empressa +vers lui, pour lui parler de dix millions de piastres qu’elle avait à +payer dans les quarante-huit heures comme indemnité de guerre, et du +péril que couraient, si Sfax se montrait insolvable, les chefs de +famille détenus comme otages. Lavigerie fit savoir à ce flot populaire +que c’est dans l’église qu’il donnerait audience. En dépit de leurs +préventions musulmanes, tous s’engouffraient dans le sanctuaire +chrétien: l’archevêque, vêtu de ses habits pontificaux, les attendait au +pied de l’autel, les invitait au repentir, leur faisait jurer de ne plus +reprendre les armes contre la France, leur promettait des délais de +paiement. Les acclamations retentissaient, le qualifiaient de sauveur, +de père; elles se prolongeaient, le soir, dans la ville illuminée; elles +se répétaient, le lendemain, lorsque la voiture de l’archevêque, le +conduisant au bateau qui l’attendait, était traînée, poussée, presque +portée par la foule qui avait dételé les chevaux. Quelques minutes lui +avaient suffi, dans une église, pour installer en ce coin de terre la +souveraineté de la France: le prestige même de son sacerdoce avait servi +d’assise à l’ascendant de son pays: que pouvaient faire, contre ce +prêtre, la jalousie un peu mortifiée du consulat d’Angleterre, ou bien +du consulat d’Italie? + +Quelques années plus tôt, Maccio, consul d’Italie, avec quarante marins +par lesquels il s’était fait rendre les honneurs militaires, était venu +occuper son poste de consul «à son de trompe et dans l’appareil de la +guerre[208]». Aujourd’hui son successeur Raybaudi, à demi intimidé par +l’ascendant moral de Lavigerie, disait sans détour au prélat: +«Monseigneur, que vous faites du bien, mais que ce bien nous fait de +mal!» Non certes, ce bien ne faisait pas de mal aux Italiens nécessiteux +qui, pour la première fois, grâce à Lavigerie, allaient trouver, dans la +maison récemment ouverte des Petites Sœurs des Pauvres, un asile pour +leurs vieux jours; ce bien ne faisait pas de mal à ces laborieux colons +venus de Piémont ou de Calabre, qui allaient profiter de la prospérité +économique bientôt créée par la France. Mais contre cette saillie du +consul, comment Lavigerie eût-il protesté, puisqu’elle attestait le +caractère définitif de l’installation française? Une lettre de +l’archevêque au cardinal préfet de la Propagande lui disait: +«Militairement parlant, la conquête est achevée.» Votre Éminence, +continuait-il, «me pardonnera, quoiqu’elle soit de la patrie de Scipion, +de remplacer le _Delenda Carthago_ par l’_Instauranda Carthago_». + + [208] CHARMES, _op. cit._, p. 285, note. + +Non pas qu’il aspirât, comme les héros éponymes des villes antiques, à +la vanité glorieuse d’être fondateur de cité; mais Carthage relevée, +c’était à ses yeux une revanche de l’idée chrétienne, succédant à des +siècles d’effacement; c’était le couronnement naturel de ces trois +chapitres qu’il venait d’introduire en son catéchisme diocésain, sur +l’Église d’Afrique, sur son histoire, sur ses saints. + + +V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique. + +Si grande que fût cette œuvre, si lourd qu’en fût le fardeau, il avait +l’œil ailleurs, sur tous les autres champs d’action où il avait mis son +empreinte. Entre deux lettres au Quai d’Orsay sur la Tunisie, il +publiait, dans les _Annales de la Propagation de la Foi_, des pages +anxieuses, douloureuses, sur l’œuvre de l’Islam dans l’Afrique +équatoriale. Ces pages mettaient sous les regards des États européens un +immense péril. Ils entretenaient des missions tout autour du littoral +africain, et l’Islam, animé depuis quelque temps d’une recrudescence de +vie, était en train de devancer le christianisme parmi les populations +nègres. Avec l’Islam se propageait, sous ces latitudes, un débordement +de mœurs, que les vieux nègres de l’Ouganda étaient les premiers à +dénoncer; avec l’Islam se répandaient la traite des esclaves, et ses +abominations homicides. Pourquoi le P. Deniaud, le P. Augier, l’ancien +zouave pontifical d’Hoop, de la mission du Tanganyika, avaient-ils, le 4 +mai 1881, été massacrés? Parce qu’ils réclamaient à une tribu nègre, +voisine de leur résidence, un petit esclave racheté, dûment payé, et que +cette tribu prétendait conserver. Puisque les deux Pères Blancs et cet +auxiliaire avaient payé de leur vie leur office de rédempteurs de noirs, +leur souvenir même commandait que l’on s’obstinât à cette œuvre, plus +tenacement que jamais. + +Lavigerie fortifiait ses postes; il en créait un nouveau, à Tabora, pour +servir d’intermédiaire entre les missions du Nyanza et celles du +Tanganyika: il demandait à ses Pères Blancs des rapports détaillés, leur +disant en souriant qu’ils n’avaient pas là-bas, comme on l’a quelquefois +en France, l’excuse de l’heure de la poste. Freycinet, un jour, ouvrant +une lettre de Lavigerie, et croyant y trouver des échos de Tunisie, eut +une singulière surprise: un nouveau royaume s’offrait à la France, +l’Ouganda, sur le bord du lac Nyanza. Lavigerie racontait une +conversation du roi M’tésa avec le vicaire apostolique Livinhac: ce +M’tésa, qu’il regardât au Nord, qu’il regardât au Sud, se sentait pris +de peur: il lui semblait que ses États, encerclés entre les troupes du +Madhi qui s’avançaient, et les forces musulmanes de la Sultanie de +Zanzibar, étaient en péril; et les missionnaires anglais qui +l’entouraient, et qui s’efforçaient de le gagner au protestantisme, +réussissaient surtout à le rendre défiant de l’Angleterre. Il avait prié +Livinhac de lui obtenir le protectorat de la France; et Lavigerie, sans +tarder, en informait Freycinet. C’eût été la France s’installant au +centre de l’Afrique, coupant à l’Angleterre la route du Cap au Caire. +Mais quel accueil eût fait, à de pareils desseins, un Parlement qui déjà +réputait trop aventureuse l’expédition tunisienne? Freycinet jugea plus +sage de ne les point envisager[209]. A défaut de la France, l’Église +romaine s’implantait dans l’Ouganda: la petite chrétienté dont le P. +Livinhac était le chef allait se révéler, quelques années plus tard, +comme un chef-d’œuvre d’évangélisation, et comme une merveille +d’héroïsme. + + [209] Voir au sujet de ce refus de la France les regrets du général + PHILEBERT dans son livre: _le Partage de l’Afrique_, p. 28 (Paris, + Charles-Lavauzelle, 1897). + +Tombouctou, aussi, la cité mystérieuse encore à laquelle le désert +servait d’avenue, demeurait, sur l’horizon de Lavigerie, comme une +provocante énigme; et les routes du Sahara occidental ayant naguère été +néfastes pour les premiers Pères blancs, c’est en partant de Ghadamès, à +présent, que d’autres Pères Blancs songeaient à trouver l’accès du +Soudan. Il y avait là un certain P. Richard, cavalier incomparable, +parlant arabe au point de passer pour un Arabe, et dont les nomades +disaient: C’est notre sultan. Il avait hâte, au lendemain du massacre de +l’expédition Flatters, de s’enfoncer dans le désert avec deux autres +Pères. Lavigerie temporisait, et finalement, en août 1881, les Pères +étaient autorisés à partir; quatre mois plus tard, ils étaient massacrés +par quelques Touareg. Lavigerie, à cette nouvelle, rassemblant ses +missionnaires dans sa chapelle de Carthage, chantait le _Te Deum_ pour +remercier Dieu de ces nouveaux martyrs; et ses chants alternaient avec +ses larmes. Il commandait aux Pères Blancs de Ghadamès, à ceux de +Tripoli, de se replier sur Alger, mais il ne pouvait consentir à perdre +de vue le Soudan, et le _Bulletin des Missions_, au lendemain même de ce +nouvel échec, reparlait de Tombouctou. + +Lavigerie était encore sous le poids de cette série de deuils,--deuils +au Tanganyika, deuils au désert,--lorsqu’il apprit qu’au début de mars +1882 le ministre Roustan, dont il admirait et aimait la fermeté +d’attitude et l’intrépidité patriotique, s’éloignait de la Tunisie à la +suite d’odieuses campagnes diffamatoires. Le ministère, à Paris, +consultait Lavigerie pour savoir quel successeur donner à Roustan: cet +homme d’Église devenait, de plus en plus, un informateur d’État. Paul +Cambon, qui fut l’élu, lui écrivait: «Je ne connais rien du monde +nouveau où je vais entrer. Je pourrai avoir recours à vos lumières, vous +demander votre appui et vous donner mon concours.» Et par une allusion +discrète à l’anticléricalisme français, Paul Cambon ajoutait: «Grâce à +Dieu, nous ne serons pas gênés là-bas par des querelles qui, ici, +rendent toutes choses difficiles.» + + +VI.--Lavigerie cardinal. + +Entre le départ de Roustan et l’arrivée de Paul Cambon, quelques +semaines s’écoulèrent où Lavigerie parut exercer l’interrègne, au nom de +la France; et ce fut au cours de cet interrègne, le 19 mars, qu’il +apprit que Léon XIII faisait de lui un cardinal. La pourpre, il l’aurait +eue depuis longtemps, s’il avait en 1868 accepté d’être coadjuteur de +Lyon. Mais ce qui faisait, pour lui, le prix de cette pourpre, c’était +le sentiment qu’avec lui s’inaugurait une lignée cardinalice dont il +allait être l’ancêtre: la lignée des cardinaux d’Afrique[210]. Il +semblait à Lavigerie que l’honneur fait à sa personne symbolisait un +progrès de l’Église; son entrée dans le Sacré Collège et la pénétration +du Christ dans les profondeurs de l’Afrique lui apparaissaient comme +deux faits connexes; et cette pourpre attestait qu’après tant de siècles +d’obscures souffrances l’Afrique chrétienne était redevenue une réalité, +qu’elle était redevenue une force dans les conseils de l’Église. Avec +son instinct quasi génial de grand cérémoniaire, il concerta lui-même +les pompes de son élévation cardinalice. Il voulut que la calotte lui +fût portée par le garde noble pontifical à Saint-Louis de Carthage, et +que, pour l’entourer, la Maison Carrée envoyât ses Pères Blancs, et que +Malte lui expédiât quelques-uns des noirs qu’il y faisait élever; la +fête ainsi préparée se déroula le 16 avril 1882, dans un appareil de +splendeur. «Vous direz à Léon XIII, disait-il au garde noble, que sous +son grand pontificat vous avez vu le signe de la Rédemption couronner +cette antique acropole comme un signe de résurrection et +d’espérance[211].» + + [210] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 532. + + [211] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 534. + +Et le soir, lorsqu’il rentra à Tunis, il connut l’allégresse du +triomphateur, porté jusqu’à sa cathédrale par une foule enthousiaste. Un +mois après, à Paris, il recevait la barrette à l’Élysée et, dans le +discours qu’il adressait à Jules Grévy traçait un éloquent portrait du +missionnaire français, qui «compte parmi ses jours les plus fortunés, +ceux où, en servant la religion et l’humanité, il peut servir et honorer +le nom de la France[212].» «Me voilà un vrai patriarche, écrivait-il à +sa vieille tante. Quelle vie je mène depuis quinze ans, et maintenant +plus que jamais! Qui eût dit à ma chère et pauvre mère que c’était la +destinée de son fils, alors qu’il ne voulait être que curé de campagne?» +Il courait à Rome prendre le chapeau, naviguait vers Malte, pour +baptiser et confirmer douze négrillons; Malte le recevait comme un +souverain. Le 5 septembre, enfin, sa pourpre apparaissait dans Alger, +première étape de son apostolat d’Afrique, pépinière où mûrissait au +jour le jour la vocation de ses Pères Blancs. Mais dans Alger pas de +pompe; la municipalité radicale avait décidé qu’aucun cortège extérieur +ne devait entourer ou fêter ce prêtre; l’idée laïque exigeait, +paraît-il, que son contact avec son peuple s’enfermât entre les quatre +murs d’un sanctuaire. + + [212] _Ibid._, II, p. 538. + +Les susceptibilités de cette idée nouvelle allaient, deux mois plus +tard, se déchaîner dans l’enceinte même du Palais-Bourbon, contre +Freycinet, en raison des cinquante mille francs qu’il avait alloués au +clergé tunisien: il y eut heureusement une majorité pour voter l’ordre +du jour pur et simple. Des voix s’étaient élevées, pour reprocher à +Lavigerie ses fréquentes absences d’Alger; il écrivait à M. Fallières, +alors ministre des Cultes, une lettre éloquente sur le fruit de ces +absences. «Depuis les frontières de l’Algérie, lui disait-il, jusqu’à +celles des colonies anglaises et hollandaises du cap de Bonne-Espérance, +tout le territoire intérieur de l’Afrique est désormais placé, au point +de vue religieux, sous une autorité française. C’est là un résultat qui +aura, pour le jour où la France croira devoir intervenir activement, +elle aussi, dans les questions africaines, des conséquences heureuses et +fécondes[213].» + + [213] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 849. + +Alger n’était plus, à ses yeux, que «l’une des extrémités d’un vaste +champ de charité et d’apostolat»; il lui semblait que «de Tunis, grâce +aux moyens de communication récemment établis», il pourrait «plus +aisément veiller sur tout l’ensemble de ses œuvres[214]». «Ma résidence +ordinaire sera un peu sur les grands chemins», avait-il écrit, dès 1880, +à Mgr Foulon. + + [214] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 388. + +Sous la houlette du cardinal, réinstallé à Carthage, le vicariat +apostolique de Tunisie s’organisa. Les congrégations arrivaient, pour +les besognes d’enseignement ou de charité, Dames de Sion et Sœurs du +Bon-Secours, Frères des écoles chrétiennes et Sœurs missionnaires +d’Afrique. Les œuvres scolaires qu’avaient commencées, avant l’arrivée +de la France, les Frères des écoles chrétiennes et les Sœurs de +Saint-Joseph de l’Apparition, se développaient et se multipliaient. A +l’instigation de Lavigerie, le livre de classe français se propageait en +Tunisie; une bibliothèque populaire s’ouvrait à Tunis. Le collège ouvert +dans cette ville par Lavigerie commençait à recevoir les enfants des +premières familles musulmanes, parmi lesquels un neveu du Bey. A +l’époque même où la France politique soustrayait à toute influence +d’Église le régime scolaire, il plaisait à Lavigerie que dans cette plus +grande France qu’était la Tunisie, l’idée française eût pour citadelle +les écoles fondées par l’Église, en face des écoles italiennes richement +subventionnées par le Quirinal, et ouvertement athées. On verra bientôt, +à Bizerte, de petites Maltaises se proclamer Françaises, de petits +Italiens entonner des chants de Déroulède: ce seront les pupilles de +Lavigerie. «La présence de ce cardinal vaut une armée», gémissait +amèrement, dans la _Riforma_, un des publicistes de Crispi. Lavigerie +ripostait aux hostilités italiennes en faisant quêter, dans les églises +tunisiennes, pour les inondés du nord de l’Italie. + + +VII.--Le relèvement du siège de Carthage. + +Il devait dire un jour: «J’ai plus fait en Tunisie en dix-huit mois +qu’en dix-huit ans en Algérie.» Mais cet étonnant réalisateur, cet +ouvrier d’histoire dont la sollicitude se dépensait, sans jamais s’y +perdre, dans la profusion des détails, demeurait toujours insatisfait +jusqu’à ce qu’il eût imaginé et accompli l’acte symbolique qui devait +résumer son œuvre et captiver les imaginations définitivement soumises. +Carthage relevée, tel était le symbole qu’il fallait à Lavigerie, pour +qu’aux yeux de l’Église et de la France, de l’Islam et de l’Europe, +l’œuvre tunisienne fût parachevée. Flaubert, voulant en 1858 ressusciter +Carthage, avouait qu’il fallait être «fou et triplement frénétique», +pour s’engouer d’un pareil rêve[215]: ce rêve, Lavigerie le reprenait, +mais en le mettant sous les auspices de l’Église séculaire. Un évêque +lorrain du onzième siècle, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait en +1053 jeté un regard sur les ruines de ce royaume qu’avait été, pour le +Christ, la terre d’Afrique. Il n’y trouvait plus, à cette date, sous +l’hégémonie de l’Islam, que cinq évêchés[216], et il écrivait: «Il est +hors de doute, qu’après le pontife romain le premier archevêque et le +grand métropolitain de toute l’Afrique est l’évêque de Carthage. Ce +dernier ne peut être dépouillé, en faveur de quelque évêché d’Afrique +que ce soit, de ce privilège qu’il a reçu du Saint Siège apostolique et +romain, mais il le conservera jusqu’à la fin des siècles, et tant que le +nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que +Carthage reste abandonnée, soit qu’elle ressuscite un jour dans sa +gloire.» On trouvait trace encore, sous Grégoire VII, en 1076, d’un +archevêque de Carthage, et puis le nom disparaissait de l’histoire, mais +continuait cependant, comme l’avait affirmé Léon IX en son hardi +langage, de participer à l’immortalité même de l’Église. + + [215] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 334-335. + + [216] TOULOTTE, _Géographie de l’Afrique chrétienne_, p. 98-99 (Paris, + Procure des Pères Blancs, 1894).--LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, + p. 458-482. + +Lavigerie, en avril 1883, étalait sous les regards de Léon XIII les +volontés de Léon IX. D’avance il édifiait, dans son vignoble de la +Marsa, le palais épiscopal de Carthage: en octobre 1883, ce palais était +prêt; il recevait, un jour de mai 1884, les deux fils aînés du bey, et +l’un d’eux lui disait dans un toast: «C’est simple justice de laisser +une véritable liberté à votre action bienfaisante.» D’avance il traçait +les plans pour la construction de la future cathédrale de Saint-Louis; +il adressait un appel à tout ce qui restait en France de «fils des +croisés», à leur chef à tous, aussi, qui achevait de mourir hors de +France, le comte de Chambord, fils de saint Louis; en mai 1884, la +première pierre se posait. Les deux volumes d’_Œuvres choisies_ que +publiait à cette date le cardinal étaient comme un long acte d’amour à +l’endroit de cette Afrique sur laquelle sa houlette aspirait à planer et +où ses Pères Blancs poussaient une pointe nouvelle en s’installant à +Ghardaïa, dans le Mzab. Il voulait que ce fût à Carthage même que +fussent proclamés, dans un synode de ses prêtres, les statuts de ce qui +n’était encore que le vicariat apostolique de Tunisie. Il se plaisait à +leur montrer, dans l’Algérie voisine, les trois cents églises où le +Christ était adoré, des séminaires rappelant «les anciennes institutions +épiscopales dont Augustin avait tracé la loi», et «plus de deux mille +religieux et religieuses là où les vertus des vierges et des solitaires +de l’ancienne Afrique embaumaient autrefois les déserts». Et les prêtres +qui l’écoutaient acclamaient «avec une allégresse extrême, _cum summa +alacritate_», la requête cardinalice qui, au nom de Léon IX, avait +imploré de Léon XIII la restauration du siège de Carthage. + +La requête arrivait à son heure. En cette année 1885, le ministre +Mancini, malgré la judicieuse opposition du roi Humbert Ier, venait +d’allonger sur le riche patrimoine de la Propagande une main qui pouvait +un jour devenir avide: il était permis de craindre que, possédant le +temporel de cette congrégation romaine, les successeurs de Mancini ne +voulussent un jour s’en servir pour régner sur l’apostolat universel. +«Dans l’assujettissement de la Propagande, écrivait Lavigerie à Ferry, +l’Italie voit une sorte de revanche ou de compensation à son impuissance +coloniale», et il demandait au Quai d’Orsay de provoquer, auprès du +cabinet de Rome, une protestation des divers gouvernements. L’acte de +Mancini frappait Léon XIII au cœur: il lui paraissait indispensable au +rayonnement de l’Église Romaine qu’elle apparût pleinement libre; ancien +administrateur des États Romains, son indépendance de cœur à l’endroit +de l’État nouveau qui les avait rayés de la carte était une sécurité +pour le monde chrétien. La troisième Rome voulait empiéter sur la +Propagande, la Propagande allait répondre en relevant Carthage. Jules +Ferry, qui s’intéressait passionnément à la question, mit un bateau, en +mai, à la disposition de Lavigerie, pour qu’il s’en fût à Rome presser +la décision. Le 28 juin, elle devenait publique, et Jules Ferry +apprenait avec joie que la Tunisie devenait diocèse régulier, sous le +titre d’archidiocèse de Carthage, uni, dans la personne de Lavigerie, à +l’archidiocèse d’Alger. + +Moins de trois mois après, le 16 septembre, dans la chapelle +Saint-Cyprien de Carthage, par un de ces synchronismes dont Lavigerie +savait illuminer l’histoire, on célébrait, tout à la fois, le seize cent +vingt-sixième anniversaire du martyre de Cyprien, et le sacre épiscopal +du P. Livinhac, devenu, par un récent décret de la Propagande, vicaire +apostolique de l’Ouganda. Toutes les splendeurs du Pontifical romain, +dont s’accompagne le sacre d’un évêque, inauguraient ainsi le renouveau +de gloire religieuse dont désormais bénéficiait Carthage: à peine cet +archevêché était-il restauré que Lavigerie, conformément aux termes +grandioses de Léon IX, faisait le geste de l’ériger en métropole de +l’Afrique; et lorsqu’en 1889 l’évêque de Malte, avec l’appui de +l’Angleterre, tentera d’obtenir le titre de primat d’Afrique, Lavigerie +s’insurgera, tempêtera, menacera le Saint-Siège de démissionner. + +Mais une question se posait: cet archevêché, comment le faire vivre? La +loterie tunisienne, dont Lavigerie avait espéré trois millions, avait +mal réussi; auprès d’un certain nombre de catholiques de France, la +Tunisie était impopulaire, parce que Ferry l’était: ils boudaient à +Lavigerie, au lieu de chercher, dans le spectacle des résurrections +chrétiennes qui s’accomplissaient en Afrique, une consolation pour les +attristants épisodes d’anticléricalisme qui depuis quatre ans s’étaient +déroulés à l’ombre de leurs clochers. Il fallait pourtant que le nouveau +diocèse de Tunis trouvât des ressources. Jules Ferry, tout d’abord, se +donna l’honneur d’y pourvoir. «Il vous considère, écrivait à Lavigerie +Paul Cambon, comme l’un des plus actifs et des plus puissants +auxiliaires de la France du dehors. Il fera pour vous ce que vous +voudrez.» Il fallait à Lavigerie un traitement pour vingt-cinq curés. +Ferry, qui n’avait pas le droit de le prendre sur le budget des cultes, +la Tunisie n’étant pas concordataire, les rémunéra comme aumôniers +militaires. Il lui fallait des subventions pour ses écoles religieuses: +Ferry, tout en admettant que Lavigerie en choisirait les maîtres et les +maîtresses, les entretint comme écoles communales. Ainsi ressuscita +l’Église de Carthage, par la collaboration de Lavigerie et de Jules +Ferry. A la fin d’octobre 1884, l’archevêque fut à la mort: allait-il +succomber, comme Moïse, au seuil de la terre promise? Il se raffermit, +et sa convalescence s’acheva, lorsque lui parvint, en novembre, la bulle +officielle dans laquelle Léon XIII, érigeant Carthage en Église +métropolitaine, glorifiait, tout à la fois, cette Église historique et +l’homme sage et infatigable (_vir sapiens et impiger_) à qui elle était +confiée. + +La pourpre romaine, trois cent soixante-seize ans plus tôt, +resplendissant sur les épaules du cardinal Ximenès, encadrée par les +troupes de Ferdinand le Catholique, s’était un instant montrée, sur les +rivages d’Oran, comme messagère de l’Évangile et rédemptrice des +captifs; et puis elle avait dû s’effacer. Désormais, sur la carrure +puissante de Lavigerie, elle s’étalait au grand soleil d’Afrique, +accueillie par les populations, respectée par l’Europe politique, et +cette pourpre n’était plus une vision éphémère, mais la parure de la +hiérarchie restaurée. + +En ce même mois de novembre 1884, à Berlin, dans l’aréopage diplomatique +où grandes et petites nations d’Europe se partageaient l’Afrique, +Stanley, parlant devant une commission, prononçait avec respect le nom +de Lavigerie; et c’est en évoquant l’action apostolique de l’archevêque +de Carthage que le baron de Courcel, qui représentait la France, +obtenait, malgré l’ambassadeur de Turquie, que la conférence de Berlin +reconnût expressément la liberté des missions et leur droit d’être +protégées. + +C’étaient là, pour Lavigerie, de beaux rayons de soleil, que tout de +suite des nuages vinrent offusquer. Il apprenait qu’en contraste avec +les biais généreux imaginés par Jules Ferry, la commission du budget, au +Palais-Bourbon, infligeait aux crédits habituels prévus pour +l’archevêché d’Alger d’irréparables amputations. Sa pourpre et sa +gloire, à la fin du printemps de 1885, se firent suppliantes, +quémandeuses, dans les chaires de France. Il déclarait qu’il mourrait de +fatigue sur les grands chemins, s’il le fallait, plutôt que de laisser +son clergé mourir de faim. On a cru surtout frapper l’Église dans nos +personnes, disait-il à la Madeleine, mais en réalité on a surtout frappé +la France. Il quêtait lui-même, de rang en rang, demandant la charité +pour l’amour de la France. Parlant à Saint-Sulpice, où les souvenirs de +sa jeunesse ecclésiastique l’obsédaient, il rappelait ce mot du +Psalmiste: «Moi aussi, j’ai été jeune et me voilà vieux!... Je ne puis, +continuait-il, ajouter avec le Psalmiste que je n’ai pas vu le juste +mendier son pain et celui de ses enfants.» Il pleurait, pleurait; et son +éloquence assurait à ses gestes de mendiant d’éclatantes victoires. +Jules Ferry venait d’être renversé du pouvoir: dans le ministère Brisson +qui lui avait succédé, Goblet détenait les cultes. Cette promenade +cardinalice le gênait: il y mit un terme en faisant rétablir cent mille +francs au chapitre budgétaire concernant les trois diocèses de +l’Algérie. C’était un début de réparation, assez parcimonieux +d’ailleurs. + +Pour l’instant, Lavigerie s’en contentait. En cet été de 1885 il +aspirait à porter à Jérusalem, dans son école de Sainte-Anne, le +prestige de la France et le programme qui s’esquissait, dans les +conseils du Vatican, en vue de la réunion des Églises d’Orient; il +voulait qu’un bateau de l’État, officiellement, le menât dans le Levant; +il se montrerait aux Orientaux, au nom de sa patrie, au nom de Rome; sa +pourpre toute fraîche, d’un rayonnement si authentiquement français, +aurait la joie de mettre l’empreinte de Rome sur la vie religieuse du +Levant, comme sur celle de l’Afrique. Ferry se fût probablement +enthousiasmé pour ce programme, mais que pouvait en penser Goblet, dans +un cabinet Brisson? Le bateau de l’État fut refusé, et pour une +fois,--la première peut-être,--cette souveraineté tenace, invincible, +qu’exerçait à la longue l’imagination de Lavigerie sur la rébellion des +faits et des hommes, consentit à une abdication. Le grand dessein qu’il +laissait ainsi s’évanouir sera repris et accompli par le cardinal +Langénieux, neuf ans plus tard, sur l’ordre formel de Léon XIII[217], et +le secrétaire de l’archevêque de Reims, dans ces assises palestiniennes +tenues à Jérusalem, sera l’un des Pères Blancs du cardinal Lavigerie. + + [217] Voir LARGENT, _Le cardinal Langénieux_, p, 195-254 (Paris, + Gabalda, 1911). + + +VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. Lavigerie +dans son observatoire de Biskra. + +Carthage d’ailleurs rappelait Lavigerie: tout le monde, là-bas, avait +besoin de lui. Sa puissance était une bienfaisance. Des prêtres qui +soignaient et secouraient les malades, des sœurs qui soulageaient la +misère des femmes et des enfants, telle était la cour dont s’entourait +cette souveraineté. Et lorsque des détracteurs l’accusaient à la tribune +française de «poursuivre une œuvre de prosélytisme inacceptable», de +«provoquer même», par ce prosélytisme, «des soulèvements et des +attentats», de «préparer des vêpres tunisiennes», il répondait qu’il ne +faisait rien de plus que d’«aimer les musulmans, et de leur montrer +qu’en les aimant ainsi il obéissait à une loi de charité supérieure à la +leur». Notre seule joie, disait-il, c’est, après tous nos sacrifices, +d’entendre ces musulmans nous dire quelquefois: «Ah! vraiment les +chrétiens de France sont bons[218].» + + [218] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 522. + +Son palais jouissait d’une sorte de droit d’asile: femmes persécutées, +esclaves fugitives, favoris disgraciés de la cour beylicale, y +trouvaient protection, sécurité. Les diplomates des diverses puissances +se tenaient en rapport avec lui; il avait des relations particulièrement +suivies avec le consul d’Angleterre, avec Julius Eckardt, consul +d’Allemagne, mais beaucoup plus distantes avec celui d’Espagne, qui +avait un jour tenté de se mettre sur son chemin, avec celui d’Autriche, +qui s’était contenté de lui faire une «visite en papier». Lavigerie +savait être susceptible, au nom de la France[219]. Julius Eckardt nous +parle longuement de lui dans ses Mémoires; il s’y montre fasciné par la +physionomie de cet archevêque, qu’il jugeait «extraordinairement +majestueuse». On prenait une leçon de politique, en regardant Lavigerie +manier les colonies étrangères. La colonie maltaise, où il avait son +banquier, lui obéissait: sur un mot de lui, en janvier 1884, on avait vu +les représentants de cette colonie s’en aller saluer Paul Cambon, sous +la conduite d’un capucin qui servait d’interprète. La colonie italienne, +qui d’abord avait partagé les susceptibilités de ses consuls, +s’apprivoisait lentement: «Lavigerie, écrit Julius Eckardt, savait si +habilement ménager les côtés faibles des Italiens, qu’il apparaissait +comme leur ami.» La supériorité notoire des écoles entretenues par le +cardinal, la prépondérance économique qu’il devait à ses vignobles, +cultivés par des centaines de travailleurs, donnaient à son prestige de +nouvelles assises. + + [219] Julius v. ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 173-175 + (Leipzig, Hirzel, 1910). + +«A Tunis, lisait-on dans _l’Indépendant Tunisien_ du 27 juin 1885, le +voyageur n’est pas peu surpris d’entendre un sermon français devant un +auditoire à peu près entièrement composé de Maltais et d’Italiens. On +peut dire, sans exception aucune, que Lavigerie est le maître spirituel +de la colonie étrangère sur ces rivages. Son ministère est tout-puissant +pour calmer les irritations, pour déjouer les complots contre la France, +pour maintenir dans l’obéissance et le devoir toutes ces populations +dont une religion commune est le seul lien[220].» Malmusi, le consul +d’Italie, observait que grâce au cardinal, l’Église, au moins en +Tunisie, était traitée et respectée par la France comme une alliée de la +cause française[221]. + + [220] Cité dans PONTOIS, _les Odeurs de Tunis_, p. 337 (Paris, + Savine). + + [221] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 178. + +Les intérêts politiques de la France exigeaient que cet archevêque fût +là. Il disait nettement à Malmusi: «Votre prédécesseur Maccio est +devenu, par son attitude, le véritable auteur du protectorat! Que vous +suiviez son exemple, et le protectorat peut devenir une annexion.» Ce +n’était là qu’un avertissement amical, nullement une menace, car nul +n’était plus hostile que le cardinal à l’idée d’une annexion pure et +simple de la Tunisie. Un jour le commandant du corps expéditionnaire, +qui avait nom général Boulanger, s’enthousiasmait pour cette idée; mais +Paul Cambon, qui demeurait rebelle, se réjouissait de trouver, auprès du +pouvoir public et de l’opinion française, un efficace appui dans la +personne de Lavigerie, partisan décidé du protectorat. + +La sollicitude de Lavigerie pour l’Église tunisienne exigeait aussi +qu’il fût là; Carthage recevait des Carmélites, des Franciscaines +missionnaires de Marie; c’était toute une petite cité de Dieu qui +s’étendait, se disséminait, se posait avec un parti-pris d’archéologique +ferveur sur tous les points précis de l’acropole consacrés par des +souvenirs chrétiens; et cette cité de Dieu devait un jour, dans la +pensée de Lavigerie, devenir, sur cette acropole, le berceau d’une +grande ville. Combien apparaissaient mesquins, en face de toutes ces +promesses d’avenir, les votes des Chambres marchandant ou supprimant des +crédits: «Je me moque bien de cette bêtise, disait Lavigerie à Eckardt, +une seule quête me rapportera plus que cette bagatelle»; et il +s’exprimait si librement qu’il envoyait ensuite un de ses chanoines +prier le consul de ne point transmettre en clair ses propos, s’il lui +plaisait de les raconter[222]. + + [222] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 181. + +Le scolasticat des Pères Blancs groupait autour du vieil archevêque les +prémices du futur apostolat de l’Afrique; il aimait s’entourer de ces +jeunes recrues. Il voulut les avoir sous son regard, en cette émouvante +journée du 20 juin 1886 où, après avoir baptisé les cloches de sa +cathédrale de Saint-Louis, il descendit dans un caveau qu’il avait fait +construire, proclama que ce serait là sa tombe, et fit planer sa +bénédiction. Cet artisan de résurrection signifiait à ces enfants que la +pensée de la mort, en lui, dominait toutes les autres, et qu’elle +l’invitait, sans cesse, à mieux régler sa vie, et à mieux travailler à +mesure que le temps lui échappait. La nuit viendra, continuait-il, dans +laquelle on ne travaille plus. + +Du travail, l’Afrique centrale lui en donnait. Il y possédait là quatre +vicariats, Nyanza, Tanganyika, Haut-Congo, Ounyanembé. Dans les deux +premiers, la semence chrétienne mûrissait rapidement: ces conquêtes de +l’Église sur les peuples noirs le consolaient un peu des piétinements +qui semblaient au contraire s’imposer à elle, aux portes de l’Islam. Des +orphelinats se fondaient, où affluaient les négrillons rachetés aux +marchands d’esclaves. Sur un territoire laissé aux Pères Blancs par le +roi des Belges, le capitaine Joubert s’installait avec quelques +centaines de nègres: c’était comme l’ébauche du royaume chrétien +qu’édifiaient les songes aventureux du cardinal; et ce chevalier du +Christ qu’était Joubert, en épousant une négresse chrétienne, attestait +aux noirs la réhabilitation morale de leur race. Mais dans l’Ouganda, de +sombres nuages grossissaient, dont allait sortir pour la race noire un +autre genre de réhabilitation. + +Depuis décembre 1885, le roi Mwanga, successeur de M’Tésa, préparait une +persécution contre le catholicisme. Lavigerie le savait; il savait aussi +que ce mouvement d’hostilité à l’endroit des missions européennes était +dû, en partie, aux suspicions provoquées par les ambitions allemandes +qui, tout autour de Zanzibar, rôdaient et progressaient. «Je reconnais +volontiers, déclarait-il un jour au consul Julius Eckardt, la situation +prépondérante de l’Allemagne dans le sud-est du continent noir, et je +suis convaincu que M. de Bismarck donnera sa protection sans réserve à +la maison de mission française qui est à la limite des possessions +allemandes[223].» Il apparaissait au cardinal qu’en agissant ainsi +Bismarck ne ferait que conjurer le péril que les ambitions germaniques +avaient elles-mêmes créé. Cela équivalait à solliciter l’Allemagne de +prendre la protection de nos missions: l’ouverture était certainement +imprudente. L’imprudence s’accrut dans une note où Lavigerie, sur +l’astucieuse demande du consul, précisait sa pensée. On fut bouleversé, +au Quai d’Orsay, le jour où l’on apprit, par une démarche du cabinet de +Berlin, que Bismarck était tout prêt à faire pénétrer l’Allemagne dans +l’Afrique des lacs par la porte que lui ouvrait Lavigerie. La France +avait refusé, naguère, le protectorat de l’Ouganda, mais pouvait-elle le +laisser prendre par l’Allemagne, au moment où elle s’occupait, avec +l’Angleterre, de défendre le sultan de Zanzibar contre l’avidité +allemande? Entre ces préoccupations de la France et la démarche de +Lavigerie, le heurt était évident: la France fit savoir à l’archevêque +qu’il avait fait un faux pas. Cependant, en Ouganda, les événements se +précipitaient; et dans l’été de 1886, à la cour du roi Mwanga, le sang +chrétien coulait à flots. On compta cent quarante martyrs. + + [223] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 176. + +Chrétiens depuis quelques années ou même depuis quelques mois, ces +nègres, pour la plupart très jeunes, montrèrent une ferveur de foi, une +vaillance à souffrir, qui les égalait aux martyrs des premiers siècles. +Le P. Lourdel, bientôt, dans une lettre tragique, disait à Lavigerie, +entre autres traits d’héroïsme, l’histoire de trente et un pages du roi +Mwanga, liés comme autant de fagots, et brûlés vifs, de leurs trois +camarades se proclamant chrétiens, et aspirant, eux aussi, au martyre, +et l’histoire du juge de paix Mouromba, amputé de ses pieds, de ses +mains, de plusieurs lambeaux de chair, voyant tous ces débris griller +devant lui, et survivant trois jours à ces atroces traitements[224]. + + [224] NICQ, _le Père Siméon Lourdel_, 3e édit., p. 306-384 (Maison + Carrée, 1922). Vingt-deux de ces martyrs seront, en 1920, béatifiés + par Benoît XV (_loc. cit._, p. 531-537). + +Jadis, une troupe de martyrs chrétiens, sur la colline d’Utique, avait +reçu, dans la liturgie, le nom de _masse blanche_, en raison de la chaux +où on les avait ensevelis. Lavigerie, évoquant ce souvenir, honorait du +nom de _masse noire_ les martyrs nègres de l’Ouganda. Il informait Léon +XIII, lui demandait l’autorisation de célébrer une messe d’action de +grâces pour la vitalité chrétienne dont ces morts avaient témoigné. Le +soir même du 5 mai 1887, où cette messe fut célébrée à Notre-Dame +d’Afrique, une nouvelle caravane de huit Pères Blancs s’en allait vers +ces latitudes ensanglantées, nouveaux porteurs du message que Rome et +Carthage offraient aux pays nègres et dont la fécondité venait de +s’attester avec un si tragique éclat. + +Lavigerie, désormais, passait ses heures à Biskra, dans l’intimité du +passé africain et du désert inaccessible. De longues heures durant, il +se courbait sur les documents historiques, épigraphiques, +archéologiques, pour refaire le livre: _Africa christiana_, qu’avait en +1816 écrit Morselli. Il y avait, dans la préface de ce livre, une page +que depuis longtemps il aimait: celle où Morselli souhaitait que, grâce +à quelque nouveau Bélisaire, l’Église Romaine, un jour, rentrât en +Afrique comme chez elle, _tanquam in propria sua_. Lavigerie et la +France avaient accompli cette réintégration. De temps à autre, le +cardinal interrompait son travail pour contempler, dans quelque +promenade, l’immense horizon saharien; sa pensée s’évadait, plus au +delà, vers ces centaines de milliers d’esclaves, qui souffraient. + +Et pendant que la pensée de Lavigerie, peu faite évidemment pour la +quiétude un peu égoïste des besognes d’érudition, traversait le désert +pour chercher au loin les esclaves, la pensée de Léon XIII, traversant +la mer, cherchait Lavigerie. «Vos si rares services rendus à l’Afrique, +lui écrivait le Pape en novembre 1887, vous recommandent à ce point, que +vous semblez comparable aux hommes qui ont le mieux mérité du nom +catholique et de la civilisation.» Lorsqu’en mars 1888 Lavigerie +célébrait en sa cathédrale d’Alger son jubilé épiscopal, il y avait là +un représentant de Léon XIII. Il semblait que chaque jour rapprochait +plus intimement leurs deux génies; et le mois de mai 1888, qui amenait +Lavigerie à Rome, allait être, de par la volonté de Léon XIII, le point +de départ de la campagne antiesclavagiste, suprême gloire de sa vie. + + + + +CHAPITRE IV + +LA CROISADE CONTRE L’ESCLAVAGISME + +LES DERNIÈRES ANNÉES + + +I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire[225]. + + [225] La source capitale pour cette étude est le livre intitulé: + _Documents sur la fondation de l’œuvre antiesclavagiste_, par le + cardinal LAVIGERIE (Saint-Cloud, Belin, 1889). Voir aussi Joseph + IMBART DE LA TOUR, _L’esclavage en Afrique et la croisade noire_ + (Paris, Bonne Presse, 1894), et l’étude de BONET-MAURY sur la France + et le mouvement antiesclavagiste au dix-neuvième siècle dans son + livre: _France, christianisme et civilisation_ (Paris, Hachette, + 1907). + +«Il est temps que cette hideuse plaie qu’est l’esclavage, tant de fois +proscrite par l’Église, disparaisse enfin du monde civilisé.» Ainsi +s’achevait, en 1845, un cours sur l’affranchissement des esclaves, +professé devant la Faculté de théologie de Lyon par l’abbé Pavy, qui +allait bientôt précéder Lavigerie sur le siège d’Alger[226]. Un coup +d’œil jeté sur l’Afrique, quarante-trois ans plus tard, attestait, de +plus en plus impérieusement, l’urgence d’un tel appel. + + [226] PAVY, _Affranchissement des esclaves_, publié en réponse à MM. + Louis Blanc, Germain Casse, Jules Simon, par L.-C. Pavy, p. 271 + (Lyon, Briday, 1875). + +«Côte des esclaves»: ce lugubre mot, qui désigna longtemps, à l’occident +de l’Afrique, un tronçon de rivage, évoquait le souvenir des soixante +mille têtes de bétail humain, capturées et vendues, en six ans, avec la +complicité de la reine Élisabeth, par un trafiquant venu d’Angleterre. +«Le Nil des esclaves»: ainsi se nommait le Niger sous la plume des vieux +cartographes arabes; et ce nom même était un cynique aveu. La +philanthropie du dix-neuvième siècle n’avait pu infliger à ces +appellations géographiques le décisif démenti qu’eût souhaité la +conscience humaine. Il n’y avait plus d’esclaves depuis 1838 dans les +colonies anglaises, depuis 1848 dans les colonies françaises, depuis +1865 aux États-Unis; il n’y avait plus d’esclaves blancs sur les marchés +de l’Islam, depuis que l’Europe, en débarquant sur la côte barbaresque, +avait mis un terme à la piraterie méditerranéenne, et depuis que la +Russie avait achevé d’occuper le Caucase. Mais le khédive même d’Égypte +avait un jour expliqué: «La disparition graduelle des esclaves blancs, à +Constantinople et dans le bassin de la Méditerranée, a rendu nécessaire +l’accroissement des esclaves noirs; les mœurs, les traditions, les +besoins des populations musulmanes, en ont fait, pour elles, un mal +nécessaire.» On s’était donc mis à razzier, dans l’inaccessible Afrique, +nègres et négresses, et la traite africaine, dans le dernier quart du +dix-neuvième siècle, avait sans cesse progressé. + +Cette traite nouvelle n’avait rien de commun avec l’ancienne traite +coloniale, qui, chaque année, expédiait en Amérique un certain +contingent de bras humains, pour la culture d’un sol rebelle, ni même +avec la traite telle qu’elle se pratiquait dans les années 1860 à 1870, +en vue de trouver de solides épaules et de robustes jarrets qui +portassent jusqu’à la côte africaine les défenses d’éléphants. Il +semblait que la mode actuelle, chez les esclavagistes, fût de +rechercher, non seulement de bons portefaix, mais des femmes, des +enfants, qui, durant les longs jours de marche, ne pouvaient aisément +s’enfuir. «Quand j’ai essayé, écrivait Livingstone, de rendre compte de +ces faits, j’ai dû rester très loin de la vérité, de peur d’être taxé +d’exagération; mais en surfaire les calamités est une pure +impossibilité. Les scènes de la traite se représentent malgré moi et, au +milieu de la nuit, me réveillent en sursaut.» + +Des bandes armées jusqu’aux dents, venues de l’Égypte, ou du Maroc, ou +de Zanzibar, s’abattaient soudainement, comme des trombes, sur ces hauts +plateaux de l’Afrique, où les populations n’avaient d’autres armes que +des flèches et des lances. Le nègre, pour ces musulmans, c’était +quelqu’un qui n’appartenait pas à la famille humaine. Des commentateurs +du Coran le leur affirmaient: bonne excuse pour créer la terreur, tuer +les vieillards, ramasser hommes mûrs et jeunes gens, enfants et femmes, +et les emmener vers un marché de l’intérieur, les fers aux mains, des +cangues au cou. «Toute femme, tout enfant, qui s’éloigne à dix minutes +de son village, écrivait à Lavigerie un de ses Pères Blancs, n’est plus +certain d’y revenir.» Malheur à ceux qui, dans la triste caravane, +malgré le stimulant du fouet, ne marchaient pas assez vite! On les +abattait, pour éviter qu’ils ne ralentissent le convoi. Malheur aux +mères si elles s’avouaient lasses! On tuait le bébé qu’elles portaient: +ce serait cela de moins sur les épaules. «Si on perdait la route qui +conduit de l’Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves, +disait un explorateur, on pourrait la retrouver aisément, par les +ossements des nègres dont elle est bordée.» + +Le capitaine Joubert, cheminant une fois, trente-deux jours durant, +derrière une bande d’esclavagistes, voyait périr, le long du chemin, un +quart de leur cargaison. «Les démons, s’écriait-il, ne sont pas plus +cruels que les musulmans de Zanzibar.» Souvent, lorsqu’on arrivait au +marché, il ne restait plus en vie que la moitié ou le tiers de ce qui +avait été capturé. + +Un Arabe disait tout naturellement au P. Guillemé, l’un des +missionnaires de Lavigerie, en lui montrant aux environs d’Oujiji un +abominable charnier: «Autrefois on jetait là les esclaves morts, et +chaque nuit les hyènes venaient les emporter. Mais cette année il y en a +trop, les hyènes sont dégoûtées de la chair humaine.» Devant les +infortunés qui pouvaient se traîner jusqu’au marché, l’Islam survenait +en acheteur, séparant les couples, enlevant les enfants aux mères. + +Stanley, en son premier voyage, avait vu, autour de Stanley Pool, dans +un pays grand comme l’Irlande, un million d’habitants; peu d’années +après, il repassait; tout était ravagé; sur le million, cinq mille +seulement avaient échappé à l’esclavage ou à la mort. Pour se procurer +cinquante femmes, un traitant, que l’explorateur Cameron connaissait, +avait un jour détruit six villages, massacré quinze cents habitants. Les +Pères Blancs, à leur arrivée à Tanganyika, avaient entrevu, dans la +province de Manyema, une certaine richesse de cultures: en dix ans, les +esclavagistes, s’acharnant sur ce territoire grand comme le tiers de la +France, en avaient fait une solitude, et, suivant le mot d’un écrivain +anglais, changé ce paradis paisible en un enfer. + +«De véritables pompes pneumatiques de l’enfer, voilà ce que sont, +écrivait à Lavigerie le P. Mornet, les expéditions de ces horribles +sangsues; tous les villages où nous allions, encore hier, faire le +catéchisme, sont maintenant de vastes déserts.» + +«Dans une époque qui ne paraît pas bien éloignée, prophétisait en 1891 +le capitaine Binger, la dépopulation complète du continent africain nous +surprendra[227].» Il était fatal d’ailleurs, comme l’explique le colonel +Monteil, «qu’au sein de groupements ethniques imprécis, rivaux les uns +des autres, voisins de la barbarie, se développassent des conflits +honteux et sanglants ayant pour aboutissement la plaie honteuse de +l’esclavage[228].» + + [227] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 93 (Paris, + Société d’éditions scientifiques, 1891). Voir aussi, sur la + dépopulation résultant de l’esclavagisme, les témoignages de + Livingstone et de Barth recueillis et commentés par le général + PHILEBERT dans son livre: _la Conquête pacifique de l’intérieur + africain_, p. 256-275 (Paris, Leroux, 1889). + + [228] MONTEIL, _Quelques feuillets de l’histoire coloniale_, p. 53 + (Paris, Challamel, 1924). + +L’Afrique se déchirait elle-même. Au Soudan, les commerçants +esclavagistes recrutaient parmi certaines peuplades noires des +auxiliaires, et leur donnaient des fusils pour qu’elles s’en servissent +contre les peuplades limitrophes; en trois ans, Joubert voyait les armes +à feu se multiplier. Et dans le Soudan, petits et grands roitelets +musulmans se faisaient à leur tour esclavagistes, faute de monnaie +d’échange, faute de ressources. Sous les yeux de Galliéni, les luttes +armées entre villages voisins se terminaient par la vente des +prisonniers de guerre, à titre d’esclaves. On pouvait avoir, dans les +périodes d’abondance, deux captifs pour quinze kilos de sel[229]. Binger +observait qu’en cette région «le plus grand générateur de l’esclavage +était le défaut de budget[230]». Chaque fois qu’une caisse royale était +vide, une razzia dans les villages païens s’organisait: on y rabattait +le gibier nègre pour le donner, en guise de salaire, aux fonctionnaires, +ou pour se procurer, en échange de dix ou vingt captifs, un beau cheval +de guerre. Dès 1872, un membre du Parlement anglais avait évalué à deux +cent mille le chiffre annuel des esclaves ainsi vendus. Le noir parlant +de son esclave l’appelait couramment «ma bête, mon animal»; les pâles +lueurs qui faisaient scintiller en ces âmes de noirs l’idée de dignité +humaine achevaient de s’éteindre. Des chefs trouvaient tout naturel de +faire enterrer vivants leurs esclaves, de les jeter sur des bûchers ou +dans des viviers, de leur faire couper les mains pour que les tambours, +frappés par de simples moignons, rendissent un son plus doux. + + [229] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 599-602 (Paris, + Hachette, 1885). + + [230] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 14-22 et 97. + +De jour en jour, la femme s’avilissait davantage. Les Pères Blancs +constataient que l’afflux même des troupeaux de femmes esclaves +développait, chez les riverains du Tanganyika ou du Nyanza, les +instincts de polygamie: pour une chèvre, on pouvait acheter plusieurs +femmes à la caravane qui passait; et lorsqu’on était un roi, comme, dans +l’Ouganda, M’tésa ou bien Mwanga, on n’avait qu’à guetter le nuage de +poussière qui en annonçait l’approche pour avoir, le soir même, tout un +lot de captives nouvelles dans le harem royal que parfois douze cents +femmes peuplaient. Si commune était cette denrée, la femme, qu’un +roitelet du Buganda disait un jour à un Père blanc: «J’ai tué cinq de +mes femmes pendant la nuit», et que Speke, à la cour même de l’Ouganda, +en voyait chaque jour une, deux ou trois, menées à la mort. Le colonel +Archinard, vainqueur d’Ahmadou, se trouvait en présence de six cents +femmes, qu’il libérait. + +Il était douloureusement clair que Décalogue, évangile, progrès moral, +progrès des lois, seraient tenus en échec en Afrique, tant que se +perpétuerait l’atroce institution de l’esclavagisme. Lavigerie ne +contestait pas qu’à la faveur des prescriptions du Coran sur la charité +à l’endroit des esclaves, la servitude domestique, en terre ottomane, +gardât un certain caractère de douceur. Mais son égard et son cœur se +reportaient vers le point de départ de l’asservissement, vers l’instant +tragique où le traitant avait fait son mauvais coup; et pour le crime +commis à cet instant-là, il ne consentait aucune amnistie, aucune +circonstance atténuante, aucun laisser-passer: car d’un tel crime, +perpétuellement multiplié, résultait la démoralisation d’une race. Mais +ce crime durerait, ce crime irait s’aggravant, tant que la marchandise +humaine trouverait dans l’Islam des acquéreurs. + +C’est ce qu’avait compris, dès 1876, le regard pénétrant du roi Léopold +II. Il avait eu l’honneur, à cette date, de soutenir le premier, devant +les membres de l’Association internationale africaine, la cause de la +liberté des noirs; il avait eu l’audace généreuse de vouloir provoquer, +jusque dans les foules, un mouvement d’opinion et de s’essayer à créer +un denier antiesclavagiste, en vue d’une caisse destinée à la +suppression de la traite[231]. + + [231] DESCAMPS, _les Grandes Initiatives dans la lutte contre + l’esclavagisme_. (_Le mouvement antiesclavagiste_, 1re année, p. + 2-13.) + +Les puissances européennes qui possédaient des droits en Afrique +s’étaient engagées en 1885, par l’article VI de l’acte général de +Berlin, «à concourir à la suppression de l’esclavage et surtout de la +traite des noirs», à «protéger et favoriser, sans distinction de +nationalité ni de culte, toutes les institutions et entreprises, +religieuses, scientifiques ou charitables, créées ou organisées à ces +fins». Et sans retard, au Soudan occidental, dès le début de 1887, +Galliéni avait créé à Kayes, pour accueillir les captifs fugitifs, un +village de liberté[232]. De tels villages, il en eût fallu, partout en +Afrique, des milliers! L’article IX de l’acte de Berlin avait précisé +que les territoires formant le bassin conventionnel du Congo ne +pourraient servir de marché ni de voie de transit pour la traite des +esclaves, de quelque race que ce fût. Qu’importaient aux traitants ces +décisions de l’Europe? Ils connaissaient, à l’Ouest, le chemin du Maroc, +dont le sultan proclamait audacieusement que ses États étaient un +paradis pour les esclaves,--étrange paradis où, dans l’établissement +royal d’où ils sortaient eunuques pour le service de Sa Majesté, +vingt-huit sur trente succombaient à l’opération criminelle. Et devant +les traitants s’ouvraient, du côté de l’Est, le chemin de la +Tripolitaine, le chemin de la mer Rouge; et le Livre bleu anglais de +1888 allait publier, à ce sujet, les plus émouvantes révélations. Elles +attestaient que les embarcations européennes qui surveillaient la mer +Rouge n’étaient pas suffisantes pour empêcher le départ ou le +débarquement des convois de chair noire; elles relataient qu’à Djeddah +un officier anglais pénétrait dans dix-huit maisons où d’infâmes +marchands abritaient leurs cargaisons humaines, introduites dans la +ville moyennant le paiement aux autorités d’un dollar par tête +d’esclave. + + [232] GALLIÉNI, _Deux campagnes au Soudan français_ (1886-1888), p. + 142-143 (Paris, Hachette, 1891). + +Mœurs islamiques et mercantilisme islamique continuaient de braver la +philanthropie européenne; et cette philanthropie, en Europe même, si +formel que fût l’Acte de Berlin, se sentait tenue en échec par de +sourdes oppositions. C’était une tristesse pour Lavigerie d’«entendre +délibérer froidement, par des hommes qui se préoccupaient de commerce et +d’économie politique, si, pour ramener en Algérie le trafic qui se +dirigeait sur le Maroc et profitait particulièrement à l’Angleterre, il +ne convenait pas de laisser se rétablir le libre passage et la libre +vente des esclaves en territoire algérien[233]». + + [233] Voir le discours de Wallon au Sénat, 7 mars 1891, se plaignant + que dans son livre sur _la Politique française en Tunisie_, + d’Estournelles de Constant (P. H. X.) considère la Chambre de + commerce d’Alger comme hostile à la suppression de l’esclavage + domestique en Algérie (_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, + 1891-1892, p. 31). + +Balancer ainsi les arguments pour ou contre l’esclavagisme, on osait +cela devant lui, qui dès 1879 avait signalé «la plaie affreuse pesant +sur toute une race infortunée», et déclaré «anathème» à l’esclavage. Il +écrivait dès cette date, à propos de la petite poignée d’esclaves +rachetés que lui avaient envoyés ses Pères Blancs: «J’ai vu les tristes +victimes de ce commerce impie, j’ai entendu de leur bouche le récit de +leurs maux.» La vieille Église africaine, saint Cyprien vendant les +vases sacrés pour le rachat des captifs, saint Augustin, sur le marché +d’Hippone, s’approchant des esclaves mis en vente et les interrogeant au +sujet des nations barbares du fond de l’Afrique, dictaient à Lavigerie +son devoir; et puisque la conscience européenne se révélait trop souvent +impuissante et parfois défaillante, il allait susciter, d’urgence, une +parole papale, et mettre ensuite au service de cette parole son âme +frémissante et sa santé ruinée. + + +II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour la croisade. + +En cette année 1888, le Brésil, à la voix de ses évêques, achevait +d’abolir l’esclavage: dans cet immense pays où quarante ans plus tôt +besognaient deux millions d’esclaves, tous les hommes devenaient +libres[234]. Léon XIII préparait, à l’adresse de l’épiscopat brésilien, +une encyclique de doctrine et d’allégresse. Lavigerie, qui déjà dix ans +plus tôt, dans un mémoire à la Propagande, avait souhaité que le drapeau +de l’abolition de l’esclavage fût arboré hautement par l’Église devant +le monde civilisé, écrivait à Léon XIII dès le 16 février: «Ce n’est pas +seulement dans l’Amérique du Sud que l’esclavage existe, c’est surtout +en Afrique qu’il conserve toutes ses horreurs.» Et de ces horreurs, +Lavigerie parlait au Pape d’après les récits des missionnaires, d’après +ceux mêmes des esclaves. «Quatre cent mille hommes par an, disait-il, en +sont victimes. En vingt-cinq années, qui paraissent la moyenne de la vie +africaine, cela fait _dix millions_; _dix millions d’hommes actuellement +vivants_, voués à la vie et à la mort que je viens de décrire.» +C’étaient là les chiffres donnés par ses Pères Blancs: l’explorateur +Cameron, plus sombre encore, parlait d’un demi-million d’hommes par an. +«La destruction de l’esclavage, observait en passant Lavigerie, est le +coup le plus terrible que l’on puisse porter au mahométisme. La société +musulmane, telle qu’elle est organisée, ne peut, en effet, vivre sans +esclaves.» + + [234] Sur l’histoire de cette abolition, voir les pages de NABUCO, _La + Lutte antiesclavagiste au Brésil_, dans le compte rendu du congrès + international antiesclavagiste de 1900, p. 89-98. + +Le tableau terrifiant tracé par Lavigerie se retrouvait, en raccourci, +dans la lettre qu’au mois de mai Léon XIII adressait aux évêques du +Brésil, lettre où l’on voyait toute la tradition chrétienne, toute la +série des actes pontificaux, aspirer vers l’émancipation de l’esclave, +et la préparer. Le Pape proclamait infâme le commerce de l’homme; il +demandait qu’on l’arrêtât, qu’on le prohibât, qu’on le supprimât; au nom +de la loi divine, au nom de la loi de nature, il le condamnait. Et +regardant vers les missionnaires, il ajoutait: «Tandis que, par un +concours plus actif des intelligences et des entreprises, de nouvelles +voies, de nouvelles relations commerciales sont ouvertes vers les terres +africaines, c’est aux hommes voués à l’apostolat de prendre tous les +moyens possibles pour procurer le salut et la liberté des esclaves.» + +Peu de jours s’écoulaient, et dans le Vatican, le jeudi de la Pentecôte, +une scène symbolique se déroulait: Léon XIII recevait un pèlerinage +africain et un pèlerinage lyonnais, présentés l’un et l’autre par +Lavigerie. D’une part, douze Arabes ou Berbères en burnous, musulmans de +l’avant-veille; douze noirs, païens de la veille; douze Pères Blancs, +apôtres et libérateurs. D’autre part, les représentants de la grande +cité lyonnaise, qui depuis plus de soixante ans, par l’œuvre de la +Propagation de la Foi, donnait un budget à l’apostolat catholique +universel. Il y avait là, sous les yeux de Léon XIII, comme un tableau +vivant, où s’entrevoyaient toutes les étapes de l’action missionnaire: +l’étape de la quête, qui purifie l’or en le mettant au service de la +vérité; l’étape de la prodigalité charitable, qui jamais ne calcule les +dépenses, surtout celles de dévouement; l’étape de la prédication, où +les âmes se laissent cueillir et s’en réjouissent. Lavigerie aimait ces +images plastiques où s’encadrait sa somptueuse stature, et qui, à elles +toutes seules, donnaient la sensation d’un instant historique marquant +un progrès du Christ, ou bien un progrès de l’humanité. Il organisait +ces mises en scène avec une ingéniosité de liturgiste, et son éloquence +les commentait: il disait à Léon XIII merci pour sa lettre; et lui +montrant les douze noirs naguère vendus comme un vil bétail, et que la +générosité de la Sainte-Enfance avait rendus à la liberté et donnés au +Christ, Lavigerie redisait au Pape: «Ils ont laissé, dans l’intérieur de +notre immense continent, tout un peuple, leur propre peuple, voué à ces +effroyables misères.» Une immense Église venait de naître: elle était +l’héritière de l’ancienne Église d’Afrique, à laquelle avaient +appartenu, peut-être, les ancêtres de ces hommes en burnous, mais déjà +l’Église d’aujourd’hui dépassait en rayonnement l’Église d’autrefois, +comme en témoignaient ces nègres, venus des profondeurs du continent +noir; et cette Église s’agenouillait devant le Pape. Léon XIII prenait +la parole, conjurait derechef États et missionnaires d’employer tous les +moyens pour que «cette plaie, ce hideux trafic, la traite des nègres, ne +déshonorât pas plus longtemps le genre humain». Mais se tournant vers +Lavigerie, il ajoutait: «C’est sur vous surtout, monsieur le cardinal, +que nous comptons.» + +C’était une investiture; Lavigerie, d’un coup d’œil, en mesura la +portée. «La cause même de l’humanité, de la liberté chrétienne, de la +justice, écrivait-il, nous est ainsi remise au nom de Dieu même, par son +vicaire.» «Vous êtes le rédempteur de l’Afrique, commentait Mgr Bourret; +et ce continent vous devra son double salut, naturel et surnaturel.» +Lavigerie avait eu l’intention, d’abord, de regagner son diocèse; mais +il lui semblait que l’ordre même de Rome le poussait maintenant vers +Paris, pour y parler «des crimes sans nom qui désolent l’intérieur de +l’Afrique», et pour jeter ensuite «un grand cri, un de ces cris qui +remuent, jusqu’au fond de l’âme, tout ce qui dans le monde est encore +digne du nom d’homme et de celui de chrétien». + + +III.--La période apostolique de la croisade: les discours de Paris, +Londres et Bruxelles. + +Le 1er juillet, à Paris, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, +Lavigerie jetait ce cri. Quarante ans plus tôt, dans cette église, +couché sur les marches de l’autel, il avait promis de dévouer aux +membres souffrants de Dieu toutes les énergies de son cœur; vieillard +qui penchait vers la tombe, il continuait d’accomplir cette promesse en +commençant au nom du Pape une prédication de croisade, «honneur suprême, +disait-il, d’une vie qui va finir». On voyait alors Lavigerie étaler le +spectacle de l’Afrique noire, en toute sa brutale horreur; il fallait +que le monde chrétien se soulevât d’un «mouvement immense d’indignation +et de pitié»; il fallait de l’or, il fallait des jeunes gens. + +De l’or pour ces Pères Blancs, qui écrivaient à leur cardinal: «Le chef +arabe promet de partir demain matin de bonne heure et nous laisse +racheter, parmi les victimes de la chasse de cet après-midi, les femmes +et les enfants dont nous pouvons payer la rançon. Tout ce que nous avons +y passe. Jugez de la joie des élus qui peuvent rentrer dans leurs +foyers; mais aussi du désespoir des pauvres malheureux qui ne peuvent +participer à la délivrance, qui sont emmenés de force, enchaînés à leurs +cangues, au milieu de leurs cris de désespoir! Oh! que n’avons-nous, du +moins, de quoi les délivrer tous!» + +Mais ces rachats, c’était encore, en définitive, une concession à la +force brutale: Lavigerie voulait un remède plus prompt, plus efficace, +plus décisif. Rappelant l’époque où les chevaliers de Malte et de +Saint-Lazare, d’Alcantara et de l’Ordre teutonique, s’armaient pour la +défense des faibles et suppléaient à ce que l’autorité des États +réguliers ne pouvait alors accomplir ni même tenter, Lavigerie +s’écriait: + +«Pourquoi, jeunes gens chrétiens des divers pays de l’Europe, ne +ressusciteriez-vous pas, dans les contrées barbares de l’intérieur de +l’Afrique, ces nobles entreprises de nos pères?» Et confiant ces vœux +aux journalistes de toutes les opinions, pour être propagés, répercutés, +il évoquait, en terminant, l’image de ce Macédonien, qu’un jour saint +Paul entrevoyait en rêve, et qui lui criait jusqu’en Asie Mineure: +«Passe la mer, et viens nous secourir.» L’Afrique esclave, aujourd’hui, +lançait vers la France la même clameur. + +Le 31 juillet, Lavigerie parlait à Londres, sous la présidence de lord +Granville. Il glorifiait Wilberforce, avocat infatigable des esclaves. +Il redisait l’appel suprême du grand explorateur Livingstone, qu’il +venait de relire, gravé sur son tombeau, à Westminster: «Je ne puis rien +faire de plus que de souhaiter que les bénédictions les plus abondantes +du ciel descendent sur tous ceux, quels qu’ils soient, Anglais, +Américains ou Turcs, qui contribueront à faire disparaître de ce monde +la plaie affreuse de l’esclavage.» + +Sous les auspices de ce souhait émouvant, Lavigerie présentait à son +auditoire anglais quatre cents témoins dont il allait dire le +témoignage: c’étaient ses trois cents Pères Blancs vivants, ses cents +Pères Blancs déjà morts, dont onze martyrs. Témoins d’élite, ceux-ci au +moins, puisqu’ils s’étaient fait égorger. Et, sous l’impression de leurs +dépositions, le cardinal Manning faisait voter la résolution suivante: + +«Le temps est maintenant arrivé où toutes les nations de l’Europe qui, +au Congrès de Vienne en 1815, et à la Conférence de Vérone en 1822, ont +pris une série de résolutions condamnant sévèrement le commerce des +esclaves, doivent prendre des mesures sérieuses pour en arriver à un +effet pratique. Comme les brigands arabes, dont les dévastations +sanguinaires dépeuplent en ce moment l’Afrique, ne sont ni sujets à des +lois ni sous une autorité responsable, il appartient aux gouvernements +de l’Europe d’assurer leur disparition de tous les territoires où ils +ont eux-mêmes quelque pouvoir. Ce meeting se propose également de faire +instance auprès du gouvernement de Sa Majesté, pour que, de concert avec +les pouvoirs européens qui réclament en ce moment une possession ou une +influence territoriale en Afrique, il adopte telles mesures qui puissent +assurer l’abolition de l’affreux commerce des esclaves, qui est encore +maintenant pratiqué par ces ennemis de la race humaine.» + +Une quinzaine plus tard, le jour de l’Assomption, c’est à Bruxelles que +Lavigerie parlait. Sur ses lèvres, la parabole évangélique de l’ivraie +et du bon grain recevait une interprétation nouvelle: l’homme qui jetait +le bon grain, c’était le roi Léopold, semeur de la civilisation sur un +territoire grand comme soixante fois la Belgique; les gens qui dormaient +autour de lui, c’étaient les catholiques belges; et l’ennemi, qui +pendant leur sommeil avait semé l’ivraie, c’était l’Arabe esclavagiste. +Lavigerie décrivait, dans les provinces du Haut-Congo, son œuvre de +mort, qui dans certaines régions n’avait laissé vivre, d’après Stanley, +qu’un nègre sur deux cents; il insistait sur ces cruautés, quelque +répugnant qu’en fût le récit. «Pour sauver l’Afrique intérieure, +criait-il, il faut soulever enfin la colère du monde.» Il disait aux +Belges: «Vous êtes en présence de provinces qui agonisent; il faut sans +retard leur venir en aide.» Leur roi le voulait, et il leur répétait les +paroles royales. Dieu le voulait, et il faisait parler le Christ, qui, +s’ils demeuraient indolents, leur dirait un jour: «C’est avec les noirs, +avec vos noirs, que j’ai souffert et que vous m’avez abandonné.» +«Avez-vous, demandait-il à ses auditeurs, le sentiment de la liberté, de +la dignité, de la grandeur de notre nature? ou êtes-vous nés pour +accepter que l’on s’endorme sous le joug de l’esclavage? Peuple de la +Belgique, tu es le dernier, ce semble, à qui de semblables questions +puissent être adressées! L’amour de la liberté, la noble fierté humaine, +tu les as montrés à toutes les pages de ton histoire, et si tu es +aujourd’hui un peuple libre, jouissant de tous les droits de la +conscience, tu le dois à l’horreur de la servitude et au sang que tu as +versé pour ton indépendance!» Il réclamait cent jeunes Belges décidés à +être des héros et à délivrer de ce fléau la province du Haut-Congo. Cela +suffirait, pour que ces esclavagistes qui fièrement disaient: «Le +souverain de l’Afrique intérieure, c’est la poudre», fussent désormais +tenus en échec. Il souhaitait un million pour que cette petite armée de +libérateurs eût, sur le Tanganyika, son vapeur, qui ferait la police. + +Une voix bientôt s’élevait dans la presse belge, celle de l’ambassadeur +de Turquie, pour accuser Lavigerie de donner à la croisade projetée le +caractère d’une expédition contre l’Islam. Obtenez de vos docteurs, lui +ripostait en substance Lavigerie, qu’ils déclarent contraire au droit +naturel et divin la capture et la vente de l’infidèle par le croyant. +Mais en attendant qu’ils fissent cette déclaration, contraire aux +commentaires les plus qualifiés du Coran, le cardinal maintenait: «Tous +les souverains musulmans indépendants de l’Afrique pratiquent +l’esclavagisme; tous les chefs esclavagistes sont musulmans; la Turquie +n’empêche que pour la forme, et très imparfaitement, la vente des +esclaves, dans ses provinces d’Afrique et dans ses provinces d’Asie; les +interprètes du Coran ne condamnent pas l’esclavagisme; les juges +musulmans qui jugent d’après le Coran ne se prononcent jamais contre +lui.» Lavigerie possédait ses sources: il savait citer Nachtigal, +déclarant quelques années plus tôt qu’aux yeux des musulmans du Fezzan +la traite était pleinement légitime et qu’ils la considéraient comme une +branche d’affaires s’accordant avec leurs convictions religieuses; il +savait citer Schweinfurth, qui jadis avait montré Mehemet Ali lui-même +faisant de la chasse aux esclaves une source légale de revenus pour le +Trésor; il avait retenu ce propos, recueilli par des officiers anglais +sur certaines lèvres musulmanes: «Allah destine les Africains à nous +servir.» + +Il n’était pas à court d’arguments, et comme un journal de Paris +l’accusait de crier sus au mahométisme, de vouloir armer contre les +musulmans le bras séculier, et les exterminer sous couleur humanitaire, +il ripostait que tout ce qu’il demandait, c’était le désarmement de ces +brigands atroces qu’étaient les esclavagistes, et qu’il n’avait jamais, +sa longue vie durant, crié sus à aucun homme, sous prétexte de religion. +A ce moment même, les nouvelles du Tanganyika annonçaient la capture par +les Anglais, en deux jours, de six boutres chargés d’esclaves, +véritables squelettes fiévreux, couverts de plaies, entassés comme des +harengs. + +L’Assemblée des catholiques allemands, tenue à Fribourg en Brisgau, +recevait de Lavigerie un long mémoire. Il montrait le problème tel qu’il +était: cinq cents musulmans à désarmer, à rendre aux pays d’où ils +étaient venus. Et il disait avec l’explorateur Cameron: «Ce n’est pas +par des discours ni par des écrits que l’Afrique peut être régénérée, +mais par des actes. Que chacun de ceux qui croient pouvoir y prêter la +main le fasse donc. Tout le monde ne peut pas voyager, devenir apôtre ou +négociant; mais chacun peut donner une cordiale assistance aux hommes +que le dévouement ou la vocation mène dans les lieux inconnus.» + +Que d’abord un demi-millier de malfaiteurs fût mis hors d’état de nuire, +et Lavigerie annonçait que les missionnaires étaient à leur poste, +d’avance, pour l’œuvre civilisatrice qui s’imposait; qu’ils venaient de +racheter, cette année même, dans la mission de Kubanga, cent cinquante +esclaves, et que leur hôpital faisait accueil à toutes les épaves noires +qui se présentaient. + +Sur le papier, c’était chose grandiose qu’une croisade universelle des +États contre l’esclavagisme. Mais Lavigerie réfléchissait que ces États +avaient des intérêts propres, et que leurs interventions mêmes contre ce +fléau leur procureraient probablement des bénéfices politiques, +récompense naturelle de leurs efforts. Dès lors, dans un comité +universel de l’œuvre antiesclavagiste, les intérêts politiques couraient +le risque de s’affronter, de se combattre; et si l’on voulait créer un +immense budget antiesclavagiste où les divers États puiseraient pour les +besoins de leurs campagnes respectives, des difficultés diplomatiques +étaient à craindre. Lavigerie, pour écarter ce péril, décida que dans +les diverses capitales l’œuvre aurait des conseils nationaux, +indépendants les uns des autres, qui trouveraient, sur leur territoire +même, leurs ressources, et qui les emploieraient, en Afrique, pour leurs +propres campagnes nationales contre l’esclavage. + +Mais à côté de ces campagnes nationales, Lavigerie rêvait, tenacement, +d’un petit détachement international de bonnes volontés, qui s’en +iraient faire la police, au cœur de l’Afrique. Joubert, depuis dix ans, +entouré de sa petite armée de trois cents noirs, faisait régner la paix +sur un vaste territoire: il n’y avait pas de caravane esclavagiste en +ces parages-là. Lavigerie, invoquant ce précédent, faisait appel à des +volontaires qui seraient comme les cadres européens de troupes +indigènes, et qui surveilleraient les grandes routes et fermeraient le +passage aux convois d’esclaves; volontiers eût-il demandé une sorte de +gendarmerie sacrée pour l’intérieur de l’Afrique. + +Une telle carrière pouvait être pour des apôtres une occasion de +sainteté; pour des déclassés, un moyen de relèvement; pour des inquiets, +tracassés par le démon de l’aventure, une source de jouissance. Les +candidatures se multiplièrent: sept cents Belges et beaucoup plus de +Français. Il y eut en peu de jours deux mille demandes d’enrôlement, +parmi lesquelles le cardinal voulait qu’on fît un choix sévère. Et les +messages de tous ces conscrits, prêts à s’engager pour cette façon de +guerre sainte, l’amenaient à constater qu’en fait, au 1er janvier 1888, +«ni la philosophie ni l’économie politique, ni les assemblées, ni les +gouvernements n’avaient pris en mains, d’une manière pratique, la cause +de l’esclavage africain, et que, depuis le mois de mai de la même année, +cette cause s’agitait dans tous les esprits et dans tous les cœurs.» +Voilà ce qu’avait pu la parole du Pape et celle de son cardinal, et +leurs deux échos continuaient de se répercuter, de se fortifier +mutuellement. + +Un bref de Léon XIII, en octobre 1888, se réjouissait que France et +Belgique, Angleterre, Allemagne, Portugal[235], eussent répondu à ses +appels. «Quelle grandeur d’âme vous apportez, disait le Pape au +cardinal, là où il s’agit du salut des hommes!» Il lui envoyait trois +cent mille francs pour être partagés entre les divers comités +antiesclavagistes, et il ajoutait: «Nous ne doutons pas que les Italiens +et les Espagnols deviennent, avec le même cœur, les promoteurs et les +auxiliaires d’une telle œuvre.» + + [235] En ce qui regarde le Portugal, voir _Bulletin de la Société + antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 378-381. + + +IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès. + +Déjà, en effet, l’Espagne se remuait; Lavigerie, dans une lettre à M. +Sorela, qui projetait la fondation à Madrid d’une société +antiesclavagiste, saluait tout le passé de la nation espagnole, les noms +éclatants de Las Casas, de Pierre Claver, de Ximenès, et signalait à +l’Espagne, tout près d’elle, en face d’elle, la seule puissance +islamique qui jusque-là se fût formellement refusée à prendre quelque +engagement pour la suppression de la traite, le sultanat du Maroc. De +l’autre côté de notre Afrique, une porte s’ouvrait sur la Méditerranée, +pour les cargaisons d’esclaves qu’attendait le Levant islamique: c’était +la Tripolitaine; on prêtait à Lavigerie cette idée que si l’Italie se +substituait à la Turquie comme gardienne de cette porte, ce serait, pour +la traite, un débouché de moins. Là-dessus, les diplomaties s’émurent, +et tout d’abord la diplomatie turque; et la presse italienne, qui se +refusait à considérer la Tripolitaine comme une compensation pour la +perte de la Tunisie, entama contre le cardinal une âpre campagne. Après +l’universelle révolte de pitié humaine qu’avaient déchaînée la parole +papale et la parole cardinalice, les diplomaties nationales inclinaient +à se ressaisir, à temporiser. + +Lavigerie passa les Alpes, faisant front, tout seul, à l’artillerie +d’une presse hostile, dont Crispi dirigeait le feu: il allait parler à +Naples, adressait une lettre à la réunion antiesclavagiste de Palerme, +et puis, le 28 décembre 1888, montait, à Rome, dans la chaire de +l’église du Gesù. Il touchait, d’une main délicate, aux antagonismes des +peuples chrétiens, et ces antagonismes mêmes étaient pour lui une raison +nouvelle de les grouper tous ensemble, pour une sainte entreprise. «Il +n’y a pas de sollicitude, disait-il, qui puisse mieux les disposer à +oublier leurs propres querelles et les haines du passé.» Ce prélat que +des polémiques passionnées désignaient comme un ennemi de l’Italie +semblait rêver d’une France et d’une Italie qui s’aimeraient, en aimant, +toutes deux ensemble, la souffrance humaine. Sa conférence jetait une +sombre lumière, non seulement sur les souffrances de la veille, mais sur +les périls du lendemain. + +«Tandis qu’en Europe et en Asie, s’écriait-il, le mahométisme semble se +préparer au dernier sommeil, il renouvelle, sur notre continent +africain, sa vigueur dans le sang. La couche qui arrive, celle du Mahdi +et des Senoussis, est encore plus ardente que celle qui l’a précédée. +Elle fait schisme avec le reste du monde musulman, auquel elle reproche +sa mollesse. Faisant appel à la fureur sauvage des noirs, ces fanatiques +couvrent déjà de leurs ramifications secrètes toutes nos provinces. Je +vous signale ce danger, plus voisin que l’Europe ne le pense. Croyez-en +un vieux pilote qui connaît les écueils et les tempêtes de la barbarie. +C’est le quart du globe terrestre qu’un fanatisme chaque jour croissant +tente de séparer à jamais de nous. Point de doute: je le répète, il n’y +a pas dans l’ancien monde un peuple digne de ce nom, il n’y a pas un +homme, qui ne comprenne que le devoir de cette croisade lui est imposé +par le nom d’homme, et par l’ordre établi de Dieu: _Homo sum et nihil +humani a me alienum puto._» + +Lavigerie, à Rome, voyait Schlœzer, représentant de la Prusse +bismarckienne. Le chancelier de Berlin, jusque-là, en dépit d’une lettre +de Lavigerie, en dépit de l’envoi que lui avait fait le cardinal de ses +trois conférences de Paris, Londres et Bruxelles, était demeuré +silencieux; mais lorsque Bismarck eut reçu les décisions contre la +traite des noirs prises par les catholiques de Cologne[236], lorsqu’il +eut reçu le memorandum du Saint-Siège pour une action commune des +gouvernements européens contre l’esclavage, il expédia à Léon XIII un +témoignage d’admiration pour Lavigerie apôtre des noirs, un témoignage +d’adhésion à sa grande campagne de charité. + + [236] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 79-86. + +Milan attendait Lavigerie, et ses forces le trahissaient. Son entourage +le suppliait: «N’y allez point, Éminence, il y va de votre vie.» Et lui +de répondre: «Quel meilleur emploi puis-je en faire que de la donner +pour le rachat des esclaves?» Sa parole, dans la chaire milanaise, +continua de planer sur les difficultés franco-italiennes, avec une +aisance souveraine: «La Méditerranée, mes frères, ses parrains lui ont +donné divers noms de baptême, selon le pays dont ils sont. On l’a appelé +un lac français, un lac anglais, un lac italien. Je serais bien heureux +de pouvoir le baptiser du nom de lac chrétien, un lac que ne +souillassent plus des embarcations d’esclaves.» Épuisé, mais toujours +debout, il prosternait sa fatigue, dont il n’admettait jamais qu’elle +pût devenir une lassitude, devant le corps de saint Charles Borromée, +devant les reliques de saint Ambroise, leur demandant un surcroît de +force, un surcroît de charité, un surcroît de voix, pour clamer les maux +de l’Afrique. Et dans une église de Marseille, quatre jours plus tard, +il recommençait. + +«Je suis à bout de forces, écrivait-il à Émile Keller, j’ai perdu le +sommeil, l’appétit, la faculté même, je crois, de me mouvoir et de +penser, il ne me reste que celle de sentir; et je sens que jusqu’au bout +je resterai attaché à l’œuvre de l’abolition de l’esclavage, ne croyant +pas qu’il y ait en ce moment une œuvre plus sainte et plus nécessaire.» + +Au loin, certaines imaginations, s’exaltant du prestige même de cette +œuvre, s’abandonnaient à d’audacieux desseins, dont certains documents +conservés par M. l’abbé Tournier demeurent aujourd’hui les témoins. Le +futur cardinal Bourret, évêque de Rodez, écrivait à Lavigerie, après une +conversation avec Jules Simon: «Cette grande œuvre d’humanité pourrait +devenir aussi une grande œuvre de restauration pontificale»; et Mgr +Bourret rêvait d’un congrès, provoqué par Lavigerie, dans lequel «un +certain nombre de personnalités politiques des diverses nations +rechercheraient un _modus vivendi_ supportable pour la Papauté.» Vers la +même époque, Léopold II, roi des Belges, suggérait au P. Charmetant que +l’on pourrait faire accepter par les puissances la formation dans +l’Afrique équatoriale d’une colonie pontificale, sous leur garantie +collective[237]. Charmetant portait à Léon XIII cette offre royale, et +Léon XIII la déclinait; mais de telles suggestions attestaient la +répercussion des campagnes libératrices entreprises au nom du +Saint-Siège par le cardinal Lavigerie, et l’ascendant qu’en recueillait, +pour elle-même, la puissance spirituelle de la Papauté. + + [237] Au sujet de cette offre, on trouve une première allusion, faite + par Lavigerie lui-même, dans les _Documents relatifs au congrès + libre antiesclavagiste de Paris_, p. 43. + +Lavigerie rentrait dans Alger, le 21 janvier 1889, «tout perclus de +rhumatismes et de douleurs névralgiques»; ne pouvant même plus signer de +sa main, il dictait ses lettres, et le scribe docile, ému, écrivait des +phrases comme celles-ci: «Si le bon Dieu voulait me trouver un enfer qui +fût tout à fait à ma taille, il me condamnerait à ne rien faire pour lui +durant toute l’éternité; ce serait, je le sens, le plus grand châtiment +qu’il pût m’infliger.» + +Sans retard, dans son diocèse, il se refaisait prédicateur, pour les +noirs. Il apparaissait le jour de la Chandeleur, dans la basilique de +Notre-Dame d’Afrique; il parlait à l’entrée du chœur, en grande tenue +pontificale, et c’était pour adresser deux supplications. La première, +il la jetait aux fidèles. Il leur rappelait un mot sinistre du khédive +d’Égypte: «Puisque vous nous avez empêchés de prendre les blancs, il +faut bien que nous prenions les noirs.» Les noirs, commentait-il, +«paient donc pour vous, mes frères; ils sont votre rançon, et vous ne +feriez rien pour ceux qui vous remplacent dans la captivité et dans la +mort!» Mais une seconde supplication succédait; d’une voix de tonnerre, +d’un geste presque impérieux, il se tournait vers l’image de Notre-Dame +d’Afrique, statue noire comme les noirs eux-mêmes, et l’interpellait sur +ce qu’elle avait fait pour eux, depuis vingt-cinq ans qu’il l’avait +proclamée reine de l’Afrique. «L’Afrique, lui criait-il, a compté sur +votre protection. Qu’avez-vous fait pour elle, et comment souffrez-vous +encore de telles horreurs? N’êtes-vous reine de l’Afrique que pour +régner sur des cadavres? N’êtes-vous mère que pour oublier vos enfants? +Il faut que cela finisse.» Des coups de crosse, frappant sur la dalle du +chœur, scandaient ses sommations. + +Huit jours plus tard, dans une grande réunion organisée à la Sorbonne, +une voix redisait qu’il fallait que cela finît: c’était la voix de Jules +Simon[238]. + + [238] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. + 247-266. Peu après la mort de Lavigerie, Jules Simon lui rendra + hommage en quelques pages que l’on trouve en son livre: _Quatre + portraits_ (Paris, Lévy, 1896). + +«Si brisé que soit mon corps, insistait Lavigerie, mon cœur ne l’est pas +encore.» Il ne convenait pas que, le vendredi saint, fête par excellence +de la souffrance, son cœur se tût sur le martyre de la race de Cham: +faisant violence à son corps, il gravissait péniblement, dans sa +cathédrale d’Alger, les degrés de la chaire; il prêchait sur la Passion +des nègres, renouvellement de la Passion cruelle du Sauveur; sur leur +calvaire à eux, «continent immense, où le sang coulait des veines de +millions de noirs, mêlé aux larmes des mères»; sur les Hérode, les +Pilate, les Judas, qui entreprenaient de défendre l’esclavagisme par +amour de l’or, ou, peut-être, par opposition à la foi chrétienne; et les +draperies noires qui assombrissaient l’église avaient mission de +rappeler, disait-il, «non seulement la passion du Sauveur, mais encore +la mort qui plane sur l’Afrique et la destruction qui la menace[239]». + + [239] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. + 327-337. + +Ce mot de mort, ce mot de destruction, qui résonnaient comme des glas, +étaient tragiquement commentés par les nouvelles que Lavigerie, depuis +le début de l’année, recevait du centre de l’Afrique. Les esclavagistes +musulmans, riches et bien armés, avaient, dans l’Ouganda, fait un coup +d’État. Le roi Kivewa, tombé sous leur joug, avait renvoyé ses ministres +chrétiens, catholiques ou protestants; toutes les missions avaient été +incendiées, tous les orphelinats détruits; tous les missionnaires, Mgr +Livinhac en tête, avaient été emprisonnés, huit jours durant, puis +entassés sur une barque, et transportés de l’autre côté du lac. «Vous +avez voulu ménager l’Allemagne et l’Angleterre, écrivait à M. Mackay, +chef de la mission anglaise, l’un de ces triomphateurs musulmans; nous +tuerons l’un après l’autre tous les blancs établis dans l’intérieur de +l’Afrique équatoriale.» + +Mgr Lavigerie méditait sur cet événement: il lui semblait être d’une +incalculable gravité. Quelques années plus tôt, le sultan musulman de +Zanzibar pouvait être rendu responsable des attentats commis à +l’intérieur par les esclavagistes, qui tous venaient de ses États et +reconnaissaient son pouvoir. Mais aujourd’hui, sa souveraineté était +considérée comme expirant officiellement à dix kilomètres du +rivage[240]; dans l’intérieur de l’Afrique, c’était à l’Europe de se +défendre elle-même. Les esclavagistes, entourant les rois sauvages, ne +les poussaient à l’expulsion des blancs que pour demeurer les seuls +maîtres, et lorsqu’ils murmuraient aux oreilles des souverains noirs de +fallacieuses paroles sur l’affranchissement politique de l’Afrique, ils +ne visaient à rien de moins qu’à régner eux-mêmes, par une dictature de +terreur, sur une Afrique subjuguée, à travers laquelle ils razzieraient +à volonté, à discrétion, le bétail humain nécessaire à leur trafic. + + [240] Sur les inconvénients de cette restriction de la souveraineté du + sultan de Zanzibar, voir un article de la _Gazette populaire de + Cologne_, cité dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, + 1888-1889, p. 17-23. + +Il apparaissait à Lavigerie que cette catastrophe requérait de l’Europe +un surcroît de sacrifices et qu’il fallait, désormais, plusieurs +milliers d’hommes, qui, remontant le Zambèse, le Chiri, le Nyassa, se +fraieraient ainsi, vers l’Afrique équatoriale, la seule route désormais +ouverte à leurs pas libérateurs. Il voulait que, d’urgence, les comités +antiesclavagistes des diverses nations délibérassent; il annonçait à +Keller son intention de convoquer prochainement un congrès[241]. Il +avait hâte que ce congrès eût lieu, avant celui des puissances, et +qu’ainsi fût mise en lumière l’initiative du Pape; il rêvait que Léon +XIII y fût représenté par un légat, et investi de la présidence +d’honneur. Dans la circulaire même qu’au mois d’avril 1889 il expédiera +d’Alger, et qui convoquera le Congrès à Lucerne pour le mois d’août, se +dessineront déjà plusieurs projets qui le hantaient: «Organisation de +corps volontaires et peut-être même, sur quelques points essentiels, de +corps religieux, par exemple, au milieu des déserts du Sahara;--création +d’asiles fortifiés, comme ils ont existé autrefois, dans les siècles de +barbarie, sur les grandes voies de communication, en Espagne, en +Hongrie, en Orient, pour protéger les voyageurs et faire avancer peu à +peu la vie, le commerce européen et la civilisation jusqu’aux limites +mêmes du Soudan[242].» + + [241] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. + 215-230. + + [242] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. + 311-325. + +Il appelait à ce Congrès, non seulement l’Europe, mais des représentants +du monde noir, noirs d’Haïti, noirs de Liberia, noirs des États-Unis: il +désirait qu’en faveur de leurs frères du centre de l’Afrique leurs voix +se fissent entendre, et qu’elles fussent acclamées. + +Sans plus attendre, des conférences d’Émile Keller à Paris, de Georges +Picot à Bourges et à Paris, tenaient les esprits en haleine et mettaient +les dévouements en branle[243]. + + [243] _Ibid._, p. 364-376, 405-421, 432-454. + +Des congrès, des conférences, il en fallait: c’était nécessaire pour +agir sur l’opinion du monde; mais l’Afrique avait-elle le temps +d’attendre que dans des congrès on eût délibéré? Lavigerie ne le pensait +pas; tout seul, de lui-même, parlant avec une aisance de plus en plus +impérieuse le langage d’un chef d’État,--son État, c’était +l’Afrique!--il entrait en rapports avec le Portugal, demandait qu’un +nouveau groupe de Pères Blancs, qui quittaient Alger pour prendre la +voie du lac Nyassa, pût remonter jusqu’au Tanganyika, y retrouver +Joubert, et s’en aller avec lui vers leurs frères de l’Ouganda, +ensevelis dans un tourbillon d’insurrections barbares. Le Portugal +permettait, et la caravane libératrice se mettait en route. + +Lavigerie, de son côté, se dirigeait vers Lucerne. Mais il n’y eut à +Lucerne, au début d’août 1889, d’autres congressistes que deux jeunes +gens, représentants de dix millions de noirs, qui avaient quitté +l’Amérique trop tôt pour apprendre que le Congrès était ajourné... Car +l’imminence des élections françaises retenait en France la plupart des +personnalités qui eussent pu représenter la France, à Lucerne, aux côtés +des congressistes des autres pays; et Lavigerie, redoutant les effets +fâcheux que pourraient avoir, dans cette assemblée internationale, +l’effacement de sa patrie et la prépondérance des nations protestantes, +avait, le 24 juillet, par une circulaire expédiée de Lucerne[244], fait +savoir que le Congrès n’aurait pas lieu. Mais ces deux jeunes nègres qui +étaient venus là pour rencontrer les champions de l’antiesclavagisme +universel, champions de toute langue et de toute nationalité, se +jugeaient récompensés de leur voyage puisqu’ils rencontraient Lavigerie, +et ils lui disaient: «Si jamais Votre Éminence met le pied en Amérique, +des foules innombrables de nos compatriotes viendront acclamer le +libérateur de leurs frères[245].» + + [244] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. + 424-425. + + [245] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. + 459-463. + +Trois mois plus tard, s’ouvrait à Bruxelles, entre les représentants des +divers États, la conférence officielle pour la suppression de +l’esclavage; elle se prolongea jusqu’au printemps. Lavigerie, d’avance, +dans un mémoire adressé à Léopold II, avait dessiné ce qu’il attendait +d’elle[246]. Dans son oasis de Biskra, où désormais l’hiver il tentait +de refaire sa santé, il reçut de l’Ouganda des nouvelles moins +inquiétantes. «Dieu dût-il faire un miracle, lui écrivait Mgr Livinhac, +le parti protestant ne triomphera pas.» Mais Biskra est aux écoutes du +désert: et les mystérieuses rumeurs sahariennes précisaient aux oreilles +attentives de Lavigerie l’immense péril que créait en Afrique +l’effervescence du senoussisme. + + [246] Lavigerie à Léopold II, 8 novembre 1889. (_Bulletin de la + Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 520-552.) + +Déjà, dès 1868, dans son livre sur _la Kabylie et les coutumes kabyles_, +le futur général Hanoteau signalait comme un péril pour notre domination +en Kabylie,--comme «un danger de tous les instants», disait-il, ces +ordres religieux, «moins accessibles à nos moyens d’influence et plus +difficiles à surveiller» que ne l’étaient les marabouts. «Comme ils +obéissent, précisait-il, à des chefs qui presque tous résident à +l’étranger, le signal de la révolte peut être donné à l’improviste, sans +qu’aucun indice précurseur nous ait avertis[247].» + + [247] HANOTEAU et LETOURNEUX, _op. cit._, II, p. 105. + +«Chez les musulmans du dix-neuvième siècle, avait écrit en 1886 M. Le +Chatelier[248], le mahométisme mystique représente le principe religieux +actif. Et le fait qui domine l’évolution moderne du monde islamique est +le prodigieux mouvement de rénovation, de propagande, qui s’accomplit en +Asie, en Afrique surtout. Sans rien préjuger pour l’avenir, on ne +saurait nier qu’il y ait là pour les intérêts actuels du monde civilisé +un danger grave. Les confréries ont été traitées, tantôt avec une +considération trop bienveillante, tantôt avec un respect voisin de la +crainte. Elles ont ainsi acquis une situation très forte, alors qu’il +eût été facile, si on les avait mieux comprises, de les réduire presque +à néant.» + + [248] _L’Islam, au dix-neuvième siècle_, p. 180-187 (Paris, Leroux, + 1886). + +Lavigerie était d’accord avec les meilleurs observateurs de l’Islam, +avec Henri Duveyrier, avec le général Philebert[249], lorsqu’il redisait +à Léopold II, dans une longue lettre, les origines, la mystique +popularité de ce chérif oranais, Snoussi, qui, vers 1796, s’était +proclamé prophète (_madhi_), et lorsqu’il parlait des centaines de +milliers de fanatiques qui, groupés en confréries, n’aspiraient qu’à +soulever le Soudan contre l’Europe et à jeter les Européens à la mer... +Oui, tous les Européens, y compris les Turcs, qui venaient de se +disqualifier, aux yeux des Senoussistes, en prohibant la traite des +noirs, et qu’une sanglante devise madhiste confondait avec les chrétiens +pour les vouer, tous ensemble, à une même mort[250]. + + [249] Général PHILEBERT, _la Conquête pacifique de l’intérieur + africain_, p. 26-36. + + [250] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 1-41. Sur + les développements ultérieurs du péril senoussiste, voir BINGER, + _Bulletin de l’Afrique française_, 1902; deux articles du + _Correspondant_, 25 novembre et 10 décembre 1909; et Lothrop + STODDARD, _le Nouveau Monde de l’Islam_, trad. Doysié, p. 51 et + suiv. (Paris, Payot, 1923). Sur l’état actuel de l’émirat des + Senoussis, constitué depuis 1920 par décret royal italien, voir + MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, p. 144-146. + + +V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne. Les adieux de Lavigerie à +l’Europe. + +A peine avait-il dirigé vers Bruxelles cet anxieux cri d’alarme, que +Lavigerie, quittant Biskra, réapparaissait en Tunisie, où depuis deux +ans on ne l’avait pas revu. Sa première visite était pour la cathédrale +de Carthage, désormais achevée. On l’avait construite rapidement, pressé +qu’on était de la voir se dresser, moins comme un monument d’art que +comme un symbole. Les jeunes élèves des Pères Blancs menaient Lavigerie +au caveau qui devait contenir son tombeau, et l’aidaient ensuite à +remonter dans la basilique. «Merci, mes enfants, leur disait-il. Le jour +vient et il est proche, où vous n’aurez plus à me remonter.» En grande +pompe, le jour de l’Ascension, devant le résident général de France et +dix évêques, la cathédrale s’inaugurait[251]. Lavigerie, dans une lettre +pastorale, interprétait l’événement. + + [251] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 215-222. + +Jadis César, campant sur les ruines de Carthage, avait entendu, s’il en +faut croire Appien, les sanglots d’une immense multitude qui demandait +d’être rappelée à la vie, et César, saisissant ses tablettes, y avait +jeté ces deux mots: «Relever Carthage.» Cinq siècles plus tard, saint +Victor de Vite, au terme de son _Histoire des persécutions vandales_, +avait invoqué tous les saints d’Afrique, pour qu’en retour de leurs +souffrances, de leurs martyres, ils obtinssent de leur Dieu la +résurrection de l’Église africaine. Sous les yeux de Lavigerie, le +programme de César et la prière de Victor de Vite avaient commencé de +s’accomplir: une Carthage ressuscitée présidait aux destinées d’une +Église africaine ressuscitée, et le prélat s’écriait: «Me blâmerez-vous +d’avoir cru comme César aux sanglots des multitudes disparues sous les +ruines de leur patrie, et, comme l’évêque de Vite, aux prières des +saints de notre Afrique, implorant de Dieu sa résurrection?» + +Il ouvrait un concile, dans la resplendissante cathédrale; on y émettait +le vœu que saint Fulgence, l’évêque exilé par les Vandales, fût proclamé +par Rome docteur de l’Église, et le concile, au bout de deux jours, +transportait sa séance finale à Tunis, où Lavigerie allait poser la +première pierre d’une autre cathédrale. «C’est un revenant épique que +cet homme! s’écriait M. Louis Bertrand; c’est Turpin, l’archevêque de la +chanson de Roland[252].» + + [252] Louis BERTRAND, _le Sang des races_, préface de 1920, p. 5. + +L’âge le pressait d’achever ses fondations, et les événements eux-mêmes +semblaient se presser, pour apporter à ses espoirs quelques prémices +d’accomplissement; en ce même mois de mai 1890, il avait la joie +d’annoncer à Paris le décret du Bey de Tunis, qui supprimait l’esclavage +dans ses États[253], et cette autre joie, plus grande encore, de +recevoir une lettre dans laquelle le roi Mwanga, inopinément restauré +sur son trône de l’Ouganda, lui demandait des missionnaires et +promettait toute sa bonne volonté pour empêcher la traite des esclaves. +Les deux médecins qui, dans une caravane nouvelle groupant des Pères +Blancs de quatre nations, partaient à ce moment même pour l’équateur, +avaient jadis été rachetés de l’esclavage, puis élevés à Malte: ainsi +s’associaient, déjà, les esclaves de la veille aux campagnes de +libération. + + [253] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 187-191. + +L’Afrique s’aidait donc elle-même, pour déraciner le fléau, et l’Europe +aidait l’Afrique. La conférence de Bruxelles, par l’acte général du 2 +juillet 1890, préconisait l’établissement graduel, à l’intérieur du +continent noir, de stations fortement occupées; la construction de +routes et de voies ferrées reliant les stations à la côte, +l’installation de bateaux à vapeur sur les grands fleuves et les lacs; +la restriction de l’importation des armes à feu et des munitions; +l’organisation d’expéditions et de colonnes mobiles. L’armée de la +France, sans plus attendre, allait traquer l’esclavage dans un de ses +plus redoutables repaires, le Dahomey[254], et déjà l’expédition belge +de Winck et Van Kerchove était en route, pour porter secours à Joubert +et pour semer, sur les bords du Tanganyika, une série de postes armés. +Une voix éloquente, en 1891, s’élevait au Congrès de Malines; c’était +celle de M. le chevalier Descamps, futur vice-président du Sénat belge. +«Ne croyez pas, s’écriait-il, que l’Océan baigne nos frontières +simplement pour permettre aux Belges de ramasser des coquillages sur ses +rives. Ne craignez pas de pratiquer la mer[255].» Et l’on voyait, en +cette année 1891, puis en 1892, naviguer vers Zanzibar, pour atteindre, +par là, la mer intérieure du Tanganyika, l’expédition du capitaine +Jacques, puis celle du lieutenant Long, impatients de libérer l’Afrique +de ses bandes d’esclavagistes; et les noms d’Albertville, Baudouinville, +Fort Clémentine, allaient bientôt dire aux riverains du Tanganyika ce +que voulait faire pour eux la chrétienne Belgique[256]. Lavigerie +saluait cette révolution, «qui allait faire entrer la quatrième partie +du monde dans la lumière de la civilisation, de la liberté et de la +vie»; il proclamait que l’œuvre faite à Bruxelles était très +satisfaisante, très belle, qu’elle répondait à ses vœux, sinon à tous +ses vœux; il se réjouissait de ce mot dit à un prélat belge par le +ministre des Affaires étrangères de Belgique: «Ce qui se fait à la +conférence n’est, au fond, que l’œuvre provoquée par l’action du Pape et +de son envoyé[257].» Il ouvrait un concours, au nom du Pape, pour la +composition d’un ouvrage populaire destiné à aider la campagne +antiesclavagiste[258], et lorsque bientôt il apprit que la Hollande +hésitait à signer l’acte de Bruxelles, il insista près du roi par un +pressant message, que la jeune reine Wilhelmine eut à cœur d’exaucer, au +lendemain même de son avènement[259]. + + [254] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. + 273-290. + + [255] DESCAMPS, _Discours sur l’avenir de la civilisation en Afrique_, + prononcé à l’assemblée générale du congrès de Malines le 10 août + 1891, p. 16 (Louvain, Peeters, 1891). + + [256] Voir DESCAMPS, _les Stations civilisatrices au Tanganyika_, p. 9 + (Bruxelles, Goemaere, 1894) et, dans le _Bulletin de la Société + antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 266-269, la lettre de Lavigerie sur + l’expédition Jacques. + + [257] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, + p. 43. + + [258] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, + p. 46. Le lauréat du concours, qui eut pour juges Jules Simon, + Bardoux, Arthur Desjardins, le duc de Broglie, Antonin + Lefèvre-Pontalis, Franck, Georges Picot, le marquis de Vogüé, + Wallon, Julien Davignon, fut M. le baron Descamps, actuellement + vice-président du Sénat belge et membre de l’Institut, pour son + drame, _Africa_ (Louvain, Peeters, 1894). + + [259] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 307-314. + +Lavigerie regrettait qu’on n’eût pas envisagé le sort de tant de pauvres +nègres que, sous la fallacieuse rubrique de travailleurs libres, on +transportait à des centaines de lieues de leur pays, et qui, ainsi +déracinés, étaient à la merci de toutes les exploitations; il +regrettait, aussi, qu’on ne se fût point occupé des progrès des sectes +musulmanes en Afrique[260]. + + [260] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, + p. 36-37. + +Mais l’acte général de Bruxelles admettait explicitement le concours des +sociétés antiesclavagistes, «pour la formation de corps volontaires +destinés, sous l’autorité des puissances, à réprimer les violences et la +continuation de la traite»; pour un rôle de charité auprès des victimes +de l’esclavage, particulièrement des femmes et des enfants; pour le +développement et la protection de toutes les missions; et pour éclairer, +enfin, «l’opinion indépendante» et l’opinion des commissaires, membres +des bureaux de surveillance et de renseignements[261]. Les comités de +ces sociétés, qui n’avaient pu se réunir à Lucerne, allaient, en +septembre 1890, tenir un congrès à Paris, et l’éloquent +discours-programme qu’allait y faire entendre Émile Keller devait +répondre aux vœux officiels de la conférence de Bruxelles et combler les +lacunes qu’y constatait Lavigerie. + + [261] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, + p. 40. + +Lavigerie lui-même, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, voulut ouvrir +le congrès. En face de lui, au banc d’œuvre, autour de Mgr Livinhac, +siégeait la race nègre, représentée par quatorze noirs de l’Ouganda. Le +cardinal interpellait Mgr Livinhac, lui remettait l’avenir de sa +gigantesque entreprise: «Je ne suis point Élie, lui disait-il, mais je +dépose sur vos épaules, comme sur celles d’un autre Élisée, le manteau +que je ne puis plus porter seul. C’est à vous qu’il appartiendra +désormais de me remplacer en France et dans l’intérieur de votre +congrégation, de plaider la cause de nos missionnaires et de nos œuvres, +de tendre pour eux, dans nos églises, comme je l’ai fait si longtemps, +ces mains qui ont été enchaînées pour l’amour de Notre-Seigneur, et de +leur faire entendre cette voix qui a confessé Jésus-Christ. Pour moi, je +vais rentrer dans mon Afrique pour n’en plus sortir[262].» Quarante-huit +heures plus tard, à la clôture du Congrès, Lavigerie se levait, comme +pour parler: «Voilà mon discours, dit-il, c’est mon fils[263]», et il +montrait Livinhac. Celui-ci prenait la parole, glorifiait les martyrs de +l’Ouganda. Mais parmi les jeunes noirs qui étaient là, devant la +tribune, il y avait le fils de Mathias, l’un de ces martyrs. Lavigerie +l’appelait, l’embrassait: «C’est un acte de foi que j’accomplis en votre +nom», disait-il à l’auditoire, et il chargeait Livinhac de traduire au +jeune nègre cette phrase: «Ton père est au ciel, mais tu as un père sur +la terre; ce père, c’est moi.» Et ce père se penchait vers un autre +noir, qui avait eu l’oreille coupée au temps de la persécution, et +l’embrassait[264]. + + [262] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, + p. 82. + + [263] _Ibid._, p. 171. + + [264] _Ibid._, p. 178.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, + 1890, p. 306 (lettre des jeunes noirs racontant la scène). + +En octobre, avec Livinhac et les quatorze nègres, Lavigerie était à +Rome, aux pieds de Léon XIII, et le Pape, sur sa demande, instituait +dans toute la chrétienté, en faveur de l’abolition de l’esclavage, une +quête annuelle[265]. + + [265] Il fut bientôt décidé que la Propagande distribuerait elle-même + entre les diverses missions le produit de la quête antiesclavagiste, + et que les divers comités nationaux ne conserveraient qu’un rôle de + patronage, purement moral, et les divergences entre Lavigerie et + Keller au sujet de la politique intérieure française devaient avoir + pour résultat, en août 1891, la démission de Keller et de ses + confrères du Comité antiesclavagiste français, à la demande de + Lavigerie. + + +VI.--Les dernières épreuves: A l’Ouganda, au Sahara. Mort du cardinal. + +Ce fut pour Lavigerie, l’une des dernières joies de son âme de +missionnaire. Les Pères Blancs de Jérusalem, à cette même date, lui en +ménageaient une autre, en lui annonçant que l’un des premiers élèves de +Sainte-Anne venait d’être ordonné prêtre, et qu’ainsi s’inaugurait, en +terre palestinienne, la formation par les Pères Blancs d’un clergé +indigène destiné aux Églises de l’Orient. Lavigerie avait encore deux +années à vivre, deux années de douleur. Les souffrances physiques qui +depuis longtemps lui livraient assaut, si accablantes à certaines heures +qu’à plusieurs reprises, déjà, il avait reçu l’Extrême-Onction, +achevaient lentement, et par saccades, de maîtriser ses forces; mais +accoutumé comme il l’était, en ses méditations quasi quotidiennes, à +aller au-devant de la mort, l’approche de cette mort, venant elle-même à +sa rencontre, ne pouvait endolorir son âme. D’autres douleurs +l’obsédaient, l’accablaient. + +Quelques semaines après avoir dit, du haut de la chaire de +Saint-Sulpice, qu’il ne reviendrait plus en France, il lui fallut, +d’accord avec Léon XIII, parler à la France. Il choisit lui-même son +heure, et son cadre, et la forme d’éloquence dont ses lèvres allaient +revêtir la pensée pontificale: ce fut par un toast, prononcé devant +l’escadre, devant les hautes personnalités du gouvernement algérien, que +Lavigerie, solennellement, délia l’Église de France de toute attache +avec les anciens partis et orienta dans les voies nouvelles les méthodes +de défense religieuse. Malmusi, consul général d’Italie, avait dit en +1885 à son collègue allemand Julius Eckardt[266]: «Le cardinal, malgré +de violentes collisions épisodiques avec le gouvernement athée de Paris, +travaille avec la ténacité qui lui est propre à réconcilier Léon XIII +avec le régime républicain.» Cinq ans s’étaient écoulés, et Lavigerie, +sur le désir de Léon XIII, devenait l’annonciateur d’une politique qu’il +avait, semble-t-il, contribué lui-même à préparer. Des polémiques se +déchaînèrent. D’aucuns virent un contraste entre ce cri de «ralliement» +et le message que seize ans plus tôt il adressait au comte de Chambord +pour lui conseiller un coup d’État: on exhuma ce vieux document, pour +assourdir les échos de _la Marseillaise_, jouée par ses Pères Blancs. +D’autres l’accusèrent de capituler devant une législation antireligieuse +contre laquelle plusieurs fois s’étaient dressés ses mandements. Il +laissait dire, sans rien regretter: Français et missionnaire de la +France, il lui paraissait qu’en souhaitant qu’un progrès s’accomplît +vers l’unité morale de la mère patrie, il représentait les intérêts de +la plus grande France, en même temps que la pensée de Léon XIII. +«L’Église, disait alors le Pape à Blowitz, ne s’attache qu’à un seul +cadavre, à celui qui s’est lui-même attaché sur la croix[267]!»... +Lavigerie pensait de même, lui qui avait naguère déclaré, le jour où il +avait reçu la calotte cardinalice, qu’il n’avait jamais voulu entrer +dans les divisions et dans les passions des partis[268]»; lui qui se +sentait «le serviteur d’un maître qu’on n’avait jamais pu enfermer dans +un tombeau». «Son esprit, dira devant son cercueil M. Jules Cambon, +était de ceux qui regardent où ils vont et non d’où ils viennent; c’est +ainsi qu’il était venu à la République[269].» + + [266] ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 178. + + [267] Cette magnifique parole est rapportée par M. Morton FULLERTON + dans son livre: _les Grands Problèmes de la politique mondiale_, p. + 106 (Paris, Chapelot, 1915). + + [268] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 535. Le livre essentiel sur + ces événements est celui de M. l’abbé TOURNIER: _le Cardinal + Lavigerie et son action politique_ (Paris, Perrin, 1913). Voir aussi + Mgr BAUNARD, _Léon XIII et le toast d’Alger_ (Paris, De Gigord, + 1913), et MAHIEU, _Vie de Mgr Baunard_, p. 418-422 (Paris, Gigord, + 1924). + + [269] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 395-396. + +C’est une loi dans l’histoire, que les grandes libérations ne +s’accomplissent qu’au prix de beaucoup de souffrances; une fois de plus, +cette loi se vérifiait. Elle se vérifiait, spécialement, aux dépens des +œuvres missionnaires; on calcula qu’en six mois, le mécontentement +produit par le toast d’Alger frustrait de trois cent mille francs leur +budget d’apostolat et de rédemption; il semblait qu’un certain nombre de +catholiques de France voulussent punir le cardinal par une grève de la +charité. + +L’heure était bien mal choisie pour cette vindicative réponse, aussi +nocive aux intérêts de l’Église qu’aux intérêts de la France. Car, à ce +moment même, la Compagnie impériale de l’Est Africain, soutenue par +l’Angleterre, ne visait à rien de moins qu’à faire de l’Ouganda, sous le +protectorat anglais, un État protestant. «Nous te prions, notre +seigneur, écrivaient à Lavigerie les nègres catholiques de là-bas, et +nous prions tous les grands chefs de la religion d’avoir pitié de nous. +Envoie-nous des Européens qui soient bons, et ne nous imposent pas la +religion du mensonge... Quant à nous, nous défendrons notre religion par +la force, si les officiers européens continuent à anéantir ici le parti +de Jésus-Christ.» Cela devait finir là-bas par de tragiques mêlées entre +les ouailles des Pères Blancs et les soldats de la Compagnie anglaise; +les catholiques furent mitraillés, leurs maisons incendiées, et +Lavigerie, recevant en avril 1892 les lugubres nouvelles, pouvait se +demander s’il existait encore quelque mission de l’Ouganda[270]. Il +adressait à une notabilité catholique de l’Angleterre une protestation +qui était un gémissement. + + [270] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 153-182 et 207-208 (Paris, + Procure des missionnaires d’Afrique, 1913).--Jules LECLERCQ, + _Bulletin de la Société belge d’études coloniales_, juillet-août + 1923.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. + 247-251, 308-345, 433-456. + +Cependant, à Biskra, sous la tendresse fiévreuse de son regard paternel, +une autre œuvre naissait, celle des Frères Pionniers, demi-soldats et +demi-moines, dont les postes, s’échelonnant à travers le Sahara, +devaient, dans la pensée de Lavigerie, faire la police du Christ, offrir +un asile aux esclaves fugitifs, des remèdes aux voyageurs malades, et, +tôt ou tard, relier le Sahara au Soudan. Le général Philebert, qui fut +l’un des premiers, parmi nos chefs militaires à tenter de se mesurer +avec l’immensité du Sahara, avait dit en termes formels: «Le mieux +serait d’accepter l’aide et le concours des missionnaires d’Alger. +Quelques Pères Blancs amenés à Témassinine formeraient un noyau, autour +duquel se constituerait beaucoup plus vite une colonie, telle que nous +la désirons[271].» Lavigerie s’apprêtait à fournir des Frères Pionniers, +pour l’accomplissement et le perfectionnement d’un tel dessein. Ouargla, +depuis le printemps de 1891, avait sa colonie de Frères Pionniers; et +dans une visite que faisaient au cardinal, au printemps de 1892, Jules +Ferry et M. Jules Cambon, il était question d’employer ces Frères armés +pour une expédition au Touat. Mais des difficultés diplomatiques +survinrent: le Maroc s’inquiétait; les sphères militaires se montraient +soupçonneuses; les diplomaties européennes posaient des questions +alarmées: qu’était-ce que ce corps franc, mobilisé par un prêtre de +France? dans quelle mesure engageait-il la responsabilité de la France? +D’aucuns insinuaient, à Paris, que le cardinal avait déjà 1 500 hommes +sous les armes, à Biskra, pour une guerre contre l’Islam. Ces 1 500 +hommes n’étaient encore que vingt! Le cardinal fut officiellement +informé que la France renonçait à l’expédition du Touat et à l’emploi +des Frères Pionniers, et même à les aider: ce Sahara, qui, en 1878, +s’était fermé devant ses premiers Pères Blancs, se fermait aujourd’hui +devant ses Frères Pionniers. «En les fondant, disait-il le 15 novembre +1892, j’avais compté sur la politique coloniale; aujourd’hui tout +s’écroule.» Et de sa chambre de malade, il donnait l’ordre de ne plus +accepter de nouveaux engagements et de rendre toute liberté aux Frères +antérieurement enrôlés. Cet _Amen_ d’assentiment, qui faisait accueil à +la plus profonde des déceptions, se confondit presque avec ses premières +paroles d’agonie. + + [271] Général PHILEBERT, _Création de postes sur la route du Soudan_, + p. 11 (Paris, Baudoin, 1890). L’appel de Lavigerie pour l’œuvre des + Frères du Sahara est publié au _Bulletin de la Société + antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 1-17; le premier projet s’en trouve + dans une lettre à Keller, du 25 mars 1890 (même _Bulletin_, 1890, p. + 41-67). + +Il avait encore dix jours à vivre. Sa pensée s’en allait vers le congrès +eucharistique qui se préparait à Jérusalem, vers l’idéal d’union des +Églises dont ce Congrès voulait s’inspirer. Cela le rajeunissait de +trente ans: n’était-ce pas lui qui, en 1861, avait le premier promené, +dans une Syrie ravagée, la foi de Rome et la charité de la France? Il +donna mille francs aux organisateurs de ce Congrès: l’Orient chrétien, +où son génie apostolique avait autrefois fait ses premières armes, +obtenait ainsi la dernière de ses aumônes. C’était le 22 novembre: le +25, celui qui, vingt-quatre ans plus tôt, avait dit: «Je ne veux plus un +seul jour de repos», entrait dans le repos de la mort. + +On ouvrait son testament, daté de 1884, et l’on y lisait: «Je t’avais +tout sacrifié, ô chère Afrique, lorsque, poussé par une force intérieure +qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à +ton service. Depuis, que de traverses, que de peines! Je ne les rappelle +que pour pardonner, et pour exprimer encore une fois mon indicible +espérance de voir la portion de ce grand continent qui a connu autrefois +la religion chrétienne revenir pleinement à la lumière, et celle qui est +restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort. +C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une +vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce +travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y +tracer les routes de l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre +chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances, te préparer des +apôtres.» + + +VII.--Les lendemains. + +Les apôtres formés par Lavigerie ont continué son œuvre. Lavigerie +voulait, en 1871, fonder en Algérie des villages d’orphelins; les Pères +Blancs, au lendemain de la famine qui sévit l’année d’après sa mort, +créèrent en Tunisie, pour les orphelins, la grande exploitation agricole +de Saint-Joseph de Thibar, qui fut le point de départ d’un nouveau +village chrétien[272]. Lavigerie prévoyait, en 1878, quatre vicariats +apostoliques; actuellement, le rayonnement même de l’apostolat des Pères +Blancs a contraint la congrégation romaine de la Propagande de démembrer +et de multiplier leurs terrains d’action: ils possèdent en Afrique onze +vicariats et une préfecture apostolique. Les statistiques de janvier +1925 donnaient, pour leurs missions d’Afrique, le chiffre de 400 275 +baptisés et de 163 751 catéchumènes. Il y avait dans la seule chrétienté +de l’Ouganda, du 1er juillet 1910 au 30 juin 1911, 1 236 000 +communions[273]. + + [272] Antoine PHILIPPE, _Chronique sociale de France_, novembre 1924, + p. 810. + + [273] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 430. + +Les Sœurs Blanches d’Afrique, deux ans seulement après la mort de leur +fondateur, s’enfonçaient dans les ténèbres de l’intérieur, qui, devant +leur regard embrasé d’espérances, s’éclairaient d’une lueur d’Épiphanie. +A l’heure présente, dans quatre-vingt-trois maisons, elles enseignent, +soignent, baptisent, font l’instruction de la femme arabe, ou de la +femme païenne. Il advient souvent que d’avance, dès le berceau, ses +parents l’ont vendue comme épouse: la sœur missionnaire, pour la faire +chrétienne, doit indemniser le fiancé de ce qu’il a payé comme dot: la +nécessité de ces coûteux remboursements entrave la besogne d’apostolat, +mais ne décourage pas les apôtres[274]. + + [274] LEBLOND, _op. cit._, p. 418. + +Sous l’égide de ces deux ordres, les races indigènes ont commencé de +fournir des prêtres à l’autel, des religieuses au cloître: les missions +dont Lavigerie fut l’ancêtre possèdent, présentement, trente-quatre +prêtres indigènes, quatre grands séminaires avec cent quatorze +séminaristes noirs, neuf petits séminaires avec quatre cent soixante et +un élèves noirs, et, sous le voile de religieuses, deux cent deux +négresses. + +Tenacement, mais en vain, le cardinal avait souhaité, pour ses Pères +Blancs, l’honneur d’être les agents de liaison, qui ouvriraient une +route et jetteraient un pont entre l’Algérie et le Soudan: ce +«mysticisme transsaharien» dont parle quelque part le colonel Monteil, +et qui donna l’élan, vers 1880, à plusieurs essais héroïques, allait +inspirer, au lendemain de la mort du cardinal, la tentative du P. +Hacquard, suivie d’un nouvel échec. Il faudra dix années encore pour que +le commandant Laperrine, par l’heureux amalgame de ses tirailleurs et de +ses spahis, prépare la grande œuvre de la pénétration saharienne. Mais +lorsqu’en 1894 la France militaire se fut installée à Tombouctou, les +Pères Blancs, débarquant à Dakar, s’engagèrent dans la vallée du Niger, +et pénétrèrent à leur tour au cœur du Soudan: l’apostolat religieux, +dans le sillage de nos armées, atteignait ainsi, par une autre voie, ce +Soudan, où s’était si souvent transporté, par delà le chapelet des oasis +sahariennes, l’esprit conquérant du cardinal. + +Ainsi sont au travail, conformément aux méthodes définies par Lavigerie, +les instruments forgés par Lavigerie pour réaliser, au jour le jour, +l’impérieux appel qu’au nom de son Église et de son pays il adressait à +l’âme missionnaire. + +L’œuvre antiesclavagiste, elle aussi, ne fut point une œuvre éphémère: +sa vitalité s’attesta par le Congrès antiesclavagiste de 1900, par la +création en Afrique d’un certain nombre de villages de liberté[275]; +elle s’atteste, aujourd’hui même, par la décision qu’a prise, en 1924, +le conseil de la Société des Nations, de constituer une commission de +l’esclavage, chargée de lutter contre les dernières survivances de la +traite, contre les abus de l’esclavage domestique, contre la polygamie +enfin, qui, en provoquant la restriction de la natalité, tarit les races +indigènes et entrave leur essor économique[276]. Dans les sollicitudes +et les travaux de cette commission genevoise, à laquelle les +missionnaires commencent de prêter leur concours, c’est toujours +l’esprit de Lavigerie qui survit et qui veille. + + [275] DU TEIL, _Correspondant_, 25 juin 1903. + + [276] BEAUPIN, _Chronique sociale de France_, novembre 1924. + +Quelques années après la mort du cardinal, le général du Barail, traçant +de lui, dans ses _Souvenirs_, un portrait fort peu bienveillant, +concluait qu’en agissant comme Lavigerie, «on risque de mériter, en +guise d’oraison funèbre, l’épigramme appliquée à certains hommes +d’Église: il parlait sans cesse du ciel pour ne s’occuper que des choses +de la terre; mais on risque aussi d’arriver les mains presque vides +auprès de Celui qui a donné à ses disciples la divine consigne: _Ite et +docete_[277]». Apparemment le général, écrivant ces lignes, était hanté +par le double souvenir des lointains différends de Lavigerie avec +Mac-Mahon et de ses récents sourires à la forme républicaine; il +semblait que cette double impression lui voilât les résultats obtenus +par le cardinal,--d’un voile tellement opaque qu’il osait dire en cette +même page, quelques années seulement après les martyres de l’Ouganda: +«Je ne crois pas que les Pères Blancs aient à leur actif une conversion +sérieuse.» L’histoire religieuse de l’Afrique au cours des trente +dernières années achève de s’insurger contre un tel verdict: la divine +consigne _Ite et docete_, dont parle Du Barail, fut réalisée par les +missionnaires de Lavigerie, comme elle l’avait été par le cardinal +lui-même. + + [277] DU BARAIL, _op. cit._, III, p. 47-49. + + + + +ÉPILOGUE + +L’œuvre missionnaire de Lavigerie. + + +M. Jules Cambon disait de lui, devant son cercueil: «Le cardinal avait +rêvé de conquérir l’Afrique à la France et à la civilisation, et il a +mené cette entreprise en bon Français et en bon Européen. Il a été, sur +la terre africaine, le précurseur de tous ces hardis voyageurs, de ces +marins, de ces soldats, qui semblent renouveler chez nous la gloire des +conquérants du Nouveau-Monde.» Tel est l’hommage que rendit au cardinal +Lavigerie la République du président Carnot. + +Parmi les assistants, il y avait M. Louis Bertrand; il entendait, jusque +derrière le glorieux cercueil, «le clabaudage de l’envie, de la sottise, +du sectarisme imbécile et malfaisant», mais il écrira plus tard: «Les +paroles d’adieu de Cambon, avec l’accent de l’orateur, sont restées dans +ma mémoire comme une sorte de protestation contre l’inintelligence des +contemporains et comme un premier hommage de la postérité[278].» + + [278] Louis BERTRAND, _le Sang des races_ (préface de 1920), p. 5. + + +I + +Lavigerie s’insère avec une incomparable splendeur dans cette lignée de +missionnaires qui furent, dans les trois derniers siècles, les pionniers +de la plus grande France, et qui donnèrent comme préface à notre +histoire coloniale une sorte de préhistoire religieuse, éminemment +féconde. Son imagination, puis son action, commencèrent d’installer la +France à Tunis, plusieurs années avant que notre diplomatie n’osât y +aspirer. Il avait fallu neuf ans à la monarchie de Juillet pour que, +dans la France algérienne d’outre-mer, une crosse d’évêque cheminât; la +crosse de Lavigerie, au contraire, précéda en Tunisie les armées de la +République; la civilisation chrétienne commença de s’y étaler et de s’y +faire aimer, avant que ces armées ne survinssent avec une allure plus +pacificatrice que conquérante. Une fois engagée dans les voies que lui +avait ouvertes Lavigerie, la France officielle le voulut comme +conseiller, comme guide, comme collaborateur permanent. L’œuvre de +l’État français, en Tunisie, réalisa les conceptions de cet homme +d’Église. + +Il y a je ne sais quoi d’épique dans la carrière de ce prêtre qui, +chargé par l’empereur Napoléon III, avec toutes sortes de réserves et de +réticences, d’un diocèse de la banlieue méditerranéenne, fait de ce +diocèse, avec la collaboration successive de la République française et +des congrès diplomatiques européens, l’avant-poste du Christ pour la +conquête d’un immense continent. Nos romantiques, en matière de +politique étrangère, avaient eu vraiment d’étranges utopies[279]. +Lamartine, rendant visite à l’émir Beschir, souverain des Druses du +Liban, oubliait rapidement les mutilations et les massacres dont cet +émir s’était rendu coupable, et saluait avec entrain, comme plus vieille +et «originairement plus pure et plus parfaite que la nôtre», comme +«fille des vertus primitives», la civilisation orientale. Michelet, du +jour où il eut épousé une femme d’origine créole, rêvait d’une Amérique +régénérée par le sang noir venu d’Afrique, par cette race de Cham si +cruellement calomniée. Le spectacle des ruines cruellement accumulées en +Syrie par ces Druses dont s’éprenait Lamartine, le spectacle des +atrocités de l’Afrique noire, témoignaient à Lavigerie tout ce qu’il y +avait d’incorrigible utopie dans ces hommages romantiques aux +civilisations exotiques: comme observateur non moins que comme prêtre, +il estimait urgent, tout d’abord, de leur présenter le Christ avant de +s’exalter pour elles. + + [279] Voir SEILLIÈRE, _Revue d’histoire diplomatique_, + octobre-décembre 1924. + +Au début de son épiscopat algérien, il s’occupa surtout de jeter un pont +entre le christianisme et l’Islam. + +Il agit à ciel ouvert, prudemment mais sans se cacher. + +Il ne pouvait admettre que le pouvoir civil condamnât à jamais les +musulmans à être des gentils; et c’était au contraire sa mission +d’évêque, de les relever d’une telle condamnation. Il constata, après +les premières expériences, que des succès locaux étaient possibles, mais +sur des terrains bien restreints, et que de petits groupes d’enfants +arabes ou berbères, enveloppés d’une atmosphère chrétienne, pouvaient +devenir accessibles à la foi du Christ, mais que les âmes des adultes, +elles, semblaient généralement murées. + +Quelles que fussent les difficultés d’approche, s’étonnera-t-on qu’un +Lavigerie n’ait jamais adhéré à la formule sommaire, d’après laquelle +«on ne convertit point un musulman»? M. René Bazin recueillait naguère +certains indices, en Algérie, en Tunisie, dont il concluait que «les +Musulmans peuvent être rapprochés de nous jusqu’à s’intéresser au +principe supérieur de notre civilisation, même jusqu’à devenir +chrétiens[280]». Si l’on insistait en faveur de cette formule: «Le +musulman est inconvertissable», les missions évangéliques anglo-saxonnes +et germaniques, qui tenaient au Caire en 1906, à Lucknow en 1911, deux +grands congrès pour l’apostolat de l’Islam, auraient le droit d’y +relever beaucoup d’audace et quelque lâcheté, et de nous faire observer, +à l’encontre, que dans les îles de la Sonde, dans l’Hindoustan, en +Perse, en Arabie même, le protestantisme s’essaie, parfois +victorieusement, à effriter le bloc islamique[281]. Lavigerie et après +lui le P. de Foucauld se sont toujours refusés à admettre que le geste +de saint François d’Assise et des premiers Franciscains apôtres du +Maroc, le geste de saint Louis et du bienheureux Raymond Lulle, portant +aux âmes islamiques le catholicisme, fût condamné à demeurer, pour toute +la suite des siècles, un geste illusoire et stérile. Mais Lavigerie +jugea nécessaire, dès le début, de «ménager la lumière aux yeux malades +des musulmans pour ne les éclairer que peu à peu, de crainte de les +aveugler sans retour[282]». Pascal eût aimé ces lignes subtiles, +extraites du discours qu’il adressait au concile provincial de 1873. Le +mot _Caritas_, le seul qu’il eût voulu comme devise dans ses armes +épiscopales, fut en définitive, vis-à-vis des musulmans d’Afrique, sa +seule méthode d’apostolat. + + [280] BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, 1er décembre 1924, p. 496-503. + Comparer dans la _Chronique sociale de France_, avril et mai 1924, + les deux articles de M. Pasquier-Bronde sur l’influence sociale + exercée chez les Kabyles par les écoles, les bureaux d’assistance + sociale, l’œuvre du _Foyer kabyle_, et sur les premières conversions + individuelles. + + [281] Voir le fascicule de la _Revue du monde musulman_ de novembre + 1911 intitulé: _la Conquête du monde musulman_. + + [282] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 90. + +«Je viens de lire, écrivait un jour Montalembert à Hilaire de Lacombe, +le journal du voyage fait en Espagne, cinquante ans après l’expulsion +des Maures, par certain calife, venu voir ce que devenait le royaume de +ses aïeux. Il n’admire rien, tout lui paraît petit de ce qui a été fait +depuis leur départ, excepté un couvent des frères de Saint-Jean-de-Dieu. +Il n’en revient pas, qu’ils se dévouent aux misérables, et le voyageur +constate que sa religion ne lui a jamais rien montré de pareil[283].» +Suggérer aux musulmans d’aujourd’hui une pareille remarque, c’est à peu +près à quoi se réduisait l’apologétique de Lavigerie: il savait +l’inefficacité des polémiques doctrinales contre l’Islam, et «l’héroïque +courage» qu’exigent des musulmans, «en raison des difficultés de +l’entourage[284]», les conversions individuelles. + + [283] Je remercie M. Bernard de Lacombe, à qui je dois cette + intéressante communication. + + [284] MASSIGNON, _The Moslem World_, 1915, p. 140. + +L’abbé Bourgade, l’humble aumônier de Saint-Louis de Carthage, avait, au +milieu du dix-neuvième siècle, publié trois livres de dialogues: +_Soirées de Carthage_, _la Clef du Coran_, _le Passage du Coran à +l’Évangile_, pour essayer d’acheminer les âmes musulmanes vers un +contact plus immédiat avec Seïd Aïça (c’est le nom qu’elles donnent au +Christ); et Mgr Pavy, présentant ces livres au public, avait fait +remarquer, tout le premier, que cette «causerie simple, ingénieuse et de +bonne amitié», n’avait rien d’une controverse, la controverse étant +interdite par le Coran lui-même à ses disciples[285]. Pour tenter de +présenter Seïd Aïça à la conscience islamique, Lavigerie n’empruntait +pas les méthodes socratiques inaugurées par le bon abbé Bourgade; il +faisait le bien et voulait qu’on fît le bien, au nom de Seïd Aïça. Il +lui paraissait que dispensaires, hôpitaux, orphelinats, en révélant aux +musulmans les fruits de charité auxquels se reconnaît l’arbre chrétien, +les induiraient peut-être, tôt ou tard, à venir s’asseoir à son ombre. + + [285] BOURGADE, _Soirées de Carthage_, p. X (Paris, Lecoffre, 1852). + + +II + +Mais sans supprimer ou déserter les avant-postes de charité qui devaient +attester aux Arabes et aux Kabyles l’active bienfaisance du +christianisme, Lavigerie, peu à peu, s’abandonna plus pleinement à une +autre hantise: celle de la formidable poussée qu’exerçait l’Islam pour +pénétrer au cœur de l’Afrique noire, et pour s’y installer. Un +_postulatum_ de soixante-huit Pères, au concile du Vatican, avait +réclamé pour les noirs de l’Afrique un regard de l’Église[286]. +Lavigerie osa regarder, et conclure que d’urgence l’apostolat du Christ +devait devancer auprès des fétichistes l’apostolat de Mahomet. +L’imagination des frères Tharaud, épiant au delà des mers et des déserts +la voix diffuse de l’Islam, croyait naguère l’entendre dire: «Vaincu sur +votre petit coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine +innombrable, les Indes embrasées, et dans la sombre Afrique[287].» Les +ambitions africaines de l’Islam inquiètent aujourd’hui la curiosité des +explorateurs et la sollicitude des diplomates: on l’a vu, dans les dix +premières années du vingtième siècle, porté par soixante Arabes de +Zanzibar, s’installer dans le sud du Nyassa, et échafauder, presque en +chaque village, une hutte mosquée; on le voit encercler l’Abyssinie et +faire effort pour démanteler ce vieux bastion du christianisme +africain[288]. + + [286] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905. + + [287] Jérôme et Jean THARAUD, _la Bataille à Scutari d’Albanie_, p. + 206. (Paris, Émile-Paul, 1913.) + + [288] GUÉRINOT, _Islam et Abyssinie_ (_Revue du monde musulman_, + 1918.) Lorsque pourtant M. T. R. Threlfall, dans un article de la + _Nineteenth Century_, mars 1900, écrit qu’à côté de la propagande + musulmane dans le centre de l’Afrique «la propagande chrétienne + n’est qu’un mythe», on peut trouver qu’il méconnaît singulièrement + les résultats obtenus par les Pères Blancs. Sur l’Islam au + Nyassaland et aux portes de l’Éthiopie, voir aussi MASSIGNON, + _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 198 et 221. + +Lavigerie fut l’un des premiers à surveiller l’esprit de conquête de +l’Islam, à le dénoncer, à le contrecarrer; il fut l’un des premiers à +révéler au monde qu’au cours de ce dix-neuvième siècle où les diverses +puissances de l’Europe, s’installant de çà de là sur l’immense littoral, +se croyaient maîtresses des portes de l’Afrique, l’Islam peu à peu, avec +ses confréries militaires et mystiques, avec ses caravanes +esclavagistes, s’avançait vers le centre même du continent noir. + +«Nous sommes les premiers, écrivait dès 1878 un de ses Pères Blancs, +qui, depuis l’origine du christianisme, allons représenter +Notre-Seigneur et son Église dans ce monde barbare et encore à peu près +inconnu. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d’âmes nous +tendent invisiblement les bras, comme ces infidèles de la Macédoine, que +saint Paul vit en songe[289].» Voilà le cri de joie par lequel +s’inaugurait l’apostolat catholique dans la région des Grands Lacs. +D’aucuns chez nous commençaient à dire: «Qu’importe, après tout, que +l’Islam fasse la conquête des fétichistes? Tel quel, il les élèverait +vers une forme supérieure de religiosité»; et des administrateurs, +enclins à tenir en suspicion les missions catholiques, auraient +volontiers, au nom de ce programme, favorisé en Afrique la propagande +musulmane. Lavigerie s’insurgea toujours contre de pareilles méthodes; +et le souci des intérêts de la France amena d’excellents connaisseurs de +l’âme africaine à les condamner comme il les condamnait. «Oui, disait il +y a trente ans un de nos missionnaires au Congo, le P. Moreau, des Pères +du Saint-Esprit, la civilisation musulmane est un grand pas sur le +fétichisme; mais ce pas est le premier et le dernier, il enraye +tout[290].» + + [289] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 99. En fait, ainsi que + l’explique M. Louis Massignon dans son étude sur l’Église catholique + romaine et l’Islam, _The Moslem World_, avril 1915, p. 129-142, la + raison fondamentale qui a jusqu’ici dissuadé le Saint-Siège + d’organiser en terres musulmanes un apostolat religieux visant les + musulmans, est le souci qu’ont eu les Papes de protéger les + communautés chrétiennes existant dans ces pays et de n’offrir aux + pouvoirs musulmans aucun prétexte de les troubler ou de les gêner + dans la profession de la foi chrétienne. Léon XIII, en 1879, fit un + premier pas dans une voie nouvelle, en recommandant au Sultan les + œuvres d’éducation et de charité mises à la disposition des + musulmans par l’Église romaine. + + [290] Cardinal PERRAUD. Allocution au congrès antiesclavagiste de + 1900. (_Compte rendu du congrès_, p. 186.) + +«Si j’ai au Soudan respecté toutes les croyances, écrivait, deux ans +après la mort de Lavigerie, le colonel Archinard, si je me suis attiré +même l’affection des musulmans en me montrant souvent leur protecteur, +je n’ai cependant pas voulu qu’ils puissent faire de la propagande à +notre suite dans les pays fétichistes qui avaient toujours su leur +résister. Favoriser l’islamisme sous prétexte qu’on n’est pas soi-même +un catholique convaincu, c’est trahir les intérêts français. Le +catholicisme avec son imposant cérémonial convient mieux encore aux +populations noires que l’islamisme. Plus que dans aucune autre de nos +colonies, il faut faire au Soudan de la propagande religieuse, parce que +c’est de la propagande française, et, quelles que soient nos sympathies, +nous n’avons pas le choix de la religion à propager, car l’islamisme +nous fait des rivaux et des ennemis, et, en Afrique, le protestantisme +fait des sujets anglais.» Tout en constatant qu’il serait «impolitique +de combattre ouvertement le mahométisme en Sénégambie», Galliéni, dès +1885, signalait que «les ennemis les plus acharnés de notre domination +ont toujours marché contre nous en invoquant le nom du Prophète», et que +«notre devoir le plus élémentaire est d’encourager de tout notre pouvoir +les efforts des peuples nègres restés encore réfractaires aux idées du +mahométisme[291]». Le colonel Archinard, tout comme Lavigerie, déplorait +l’aspect d’État laïque que la France croit devoir parfois affecter, +vis-à-vis des musulmans et vis-à-vis des fétichistes. «Les noirs, comme +les musulmans, insistait-il, s’étonnent de ne nous voir jamais faire +acte de religion.» Et tout protestant qu’il fût, le colonel Archinard +invitait le commandant Quiquandon à dire à l’un des chefs soudanais que +le colonel était catholique, et que pour consolider avec lui les liens +d’amitié, il devait prendre cette religion-là. + + [291] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 617-618. + +Le très regretté général Mangin, qui cite ces très suggestifs documents, +ajoute qu’il est naturel que nous respections le sentiment religieux de +nos protégés musulmans, mais non pas l’Islam en soi. «La confusion est +trop fréquente, dit-il, et elle a pour résultat d’ajouter notre prestige +à celui de l’Islam, d’accroître la ferveur de ses adhérents, et d’en +augmenter le nombre. Il est des élégances de costume ou de manières qui +sont de mauvais ton; il est également des élégances intellectuelles qui +sont déplacées, et l’affectation d’une extrême sympathie pour l’Islam +est de celles-là. Le fait d’envoyer des _tolbas_ venant d’Algérie pour +enseigner le Coran dans les _medersas_ de l’Afrique occidentale a été +une faute, il faut savoir le dire[292].» + + [292] Général MANGIN, _Regards sur la France d’Afrique_, p. 211 et + suiv. (Paris, Plon, 1923).--Cf. René BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, + 1er décembre 1924, p. 488-492.--M. Maurice DELAFOSSE, _Afrique + française_, supplément, décembre 1922, p. 321-333, explique d’autre + part que l’islamisation des noirs soudanais, accomplie depuis le + quinzième siècle par les conquérants musulmans, fut assez + superficielle, et qu’on vit un certain nombre d’entre eux, une fois + devenus sujets européens, rejeter le Coran pour revenir au + fétichisme. + +C’est ainsi que plus de trente ans après la mort de Lavigerie, le chef +perspicace qui fut entre la France et l’Afrique noire un incomparable +truchement, suggérait à la métropole un programme africain de politique +religieuse qui se rapproche singulièrement du programme du +cardinal[293]. + + [293] Le capitaine ANDRÉ, dans son livre: _l’Islam noir, contribution + à l’étude des confréries religieuses islamiques en Afrique + occidentale_ (Paris, Geuthner, 1924), explique de son côté que + l’Islam, en ces régions, est, de féodal et théocratique, devenu + démocratique, et que, «si les noirs de la côte ne sont pas encore + parvenus au stade de la rébellion, leurs associations à tendances + particularistes augmentent en nombre et en volume». Cf. JALABERT, + _Études_, 20 mai 1925, p. 448-454. + + +III + +Ce fut une gloire pour Lavigerie, et tout en même temps pour son Église, +que, dix ans seulement après le premier contact entre ses Pères Blancs +et l’Afrique noire, l’expérience acquise sur cette terre vierge permît à +Lavigerie de revendiquer et d’obtenir, pour le catholicisme +missionnaire, un rôle et une voix dans les congrès où se débattaient les +destinées de l’Afrique. Nouveauté d’autant plus émouvante, qu’elle se +produisait à l’époque où la Papauté, récemment déchue de sa souveraineté +temporelle, semblait vouée désormais au silence dans les disputes entre +les hommes. A peine Carthage était-elle rétablie dans cette dignité +primatiale qui lui conférait sur l’Afrique une sorte de souveraineté +spirituelle, et déjà, de cette Carthage, Lavigerie parlait aux puissants +de la terre, un Gambetta, un Ferry, un Bismarck, pour leur indiquer les +exigences civilisatrices de l’Église; et Lavigerie réussissait à leur +faire comprendre que dans cette Afrique où les susceptibilités +diplomatiques risquaient d’être une cause de paralysie, l’Église, avec +leur aide, pouvait servir, plus librement et plus clairement +qu’eux-mêmes, la cause de l’humanité. + +«De petits esprits, lit-on dans Montesquieu, exagèrent trop l’injustice +que l’on fait aux Africains, car, si elle était telle qu’ils la disent, +ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre +eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de +la miséricorde et de la pitié?[294]» Cent quarante ans après l’_Esprit +des Lois_, Lavigerie, ayant éclairé d’une effrayante lumière +«l’injustice» faite aux Africains, réclama d’urgence, au nom de son +_Credo_, cette convention vengeresse; et grâce à lui l’Église, à la fin +de ce dix-neuvième siècle qui l’avait mise aux prises avec le +«philosophisme» révolutionnaire, apparut à l’univers civilisé comme +l’instigatrice d’une croisade libératrice, émancipatrice. + + [294] MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XV, chapitre V. Voir + Russell Parsons JAMESON, _Montesquieu et l’esclavage_ (Paris, + Hachette, 1911). + +Julius Eckardt, le consul d’Allemagne, qui observa de très près +Lavigerie, et qui admirait en lui, entre autres détails, «un des rares +prélats français qui eussent une idée claire de l’essence et de la +portée du protestantisme», écrivait: «Par ses luttes contre l’esclavage, +par son active charité, il a incomparablement mieux préparé le +christianisme que par des prédications de propagande et par des +conversions précipitées. Ses efforts missionnaires furent de nature +essentiellement humaine[295].» + + [295] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 182. + +Les phraséologies officielles qui fêtèrent, en 1889, le centenaire de la +Déclaration des droits, furent moins efficaces pour révéler au monde la +générosité française que ne l’était, en cette même année, la +revendication des droits de l’esclave, promenée de chaire en chaire, de +capitale en capitale, par la voix d’un prélat parlant au nom de Dieu. De +fait ce prélat, pour déborder le cadre du presbytère de campagne où +s’enfermait sa naïve imagination d’enfant, n’avait eu qu’à vouloir +réaliser la définition du prêtre autrefois donnée par Chrysostome: «Un +homme universel, qui s’intéresse aux épreuves et aux souffrances de +l’humanité, comme si le monde entier lui avait été confié et qu’il eût +été établi le père de tous ses semblables.» Ces mots résument la vie de +Lavigerie, ils expliquent son âme, ils éclairent sa gloire. + + +FIN + + + + +APPENDICE + + +TESTAMENT SPIRITUEL DU CARDINAL LAVIGERIE[296]. + + [296] Ce testament date de 1884 ou 1885 (BAUNARD, _Le cardinal + Lavigerie_, II, p. 670.) + +Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il! + +Ceci est mon testament spirituel. Je le commence en déclarant, en +présence de l’éternité qui va s’ouvrir devant moi, que je veux mourir +dans les sentiments où j’ai toujours vécu, à savoir ceux d’une +obéissance et d’un dévouement sans bornes au Saint-Siège apostolique et +à Notre Saint-Père le Pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre. + +J’ai toujours cru, je crois tout ce qu’ils enseignent et dans le sens où +ils l’enseignent. J’ai toujours cru, je crois qu’en dehors du Pape ou +contre le Pape, il n’y a et il ne peut y avoir dans l’Église que +trouble, confusion, erreur et perte éternelle. Lui seul a été établi +comme le fondement de l’Unité, et par conséquent de la vie, en tout ce +qui tient au salut éternel. + +J’ai l’insigne honneur d’appartenir de plus près au Saint-Siège +apostolique par mon caractère de prêtre, d’évêque, par mon titre de +cardinal de la Sainte Église romaine. Sans doute ces honneurs, qui sont +fort au-dessus de ma misère et de ma faiblesse, sont faits pour me +confondre, en ce moment surtout, où je songe à me présenter au tribunal +de Dieu. Mais j’y veux voir un motif de reconnaissance et de fidélité +d’autant plus grande envers la chaire de Pierre et envers Notre +Saint-Père le Pape, qui m’a comblé des marques de sa confiance et de sa +bonté. + +Je l’ai servi de mon mieux tant que j’ai pu. Ne pouvant plus rien +maintenant, je prie Notre-Seigneur d’agréer le sacrifice que je lui fais +de ma vie, et les souffrances qui accompagneront ma mort, pour la +prolongation des jours précieux de Léon XIII et le triomphe de ses +desseins magnanimes. + +Je confonds dans mon dévouement au Saint-Siège celui que j’ai toujours +eu pour la France chrétienne et pour les missions d’Afrique, à la tête +desquelles je suis placé. La paix, la gloire, la vie même de la France +sont étroitement liées à sa foi catholique, et par conséquent à sa +fidélité envers le Saint-Siège. C’est surtout d’elle qu’on a pu dire, à +chacune des pages de son histoire: _Sacerdotium et regnum cum inter se +consentiunt, bene regitur mundus. Cum autem non concordant, non tantum +parvae res non crescunt, sed etiam magnae miserabiliter delabuntur._ + +J’ai tout fait, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence, +pour maintenir cette concorde si désirable. Je puis dire en vérité que +j’en meurs, car la maladie qui me conduit au tombeau est la conséquence +des fatigues surhumaines que je me suis imposées, l’été dernier, à Rome +et à Paris, pour empêcher une rupture éclatante que tout semblait rendre +inévitable. Et là, je travaillais encore plus, dans un sens, pour ma +pauvre et chère patrie que pour l’Église. Car l’Église a des assurances +d’immortalité, mais la France n’a d’autres promesses que celles que la +Providence a faites aux nations de la terre, et elle a contre elle, +hélas! la menace divine: _Omnis civitas contra se divisa non stabit._ + +Oh! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe! Si je pouvais, +avec ce désintéressement de toutes choses qui est le propre de la vie à +venir, lui représenter une dernière fois, comme je l’ai fait souvent à +ceux qui la gouvernent, ce qui peut lui donner la paix! Je la vois avec +une amère douleur descendre chaque jour du rang de puissance et +d’honneur où l’avaient placée, dans le monde, la foi et les vertus de +nos pères, la politique sage et persévérante de nos rois. + +Je ne parle pas de son régime intérieur. Je ne me suis jamais mêlé à +l’action et surtout aux passions des partis. Ma vie s’est écoulée +presque tout entière au dehors, depuis que j’ai âge d’homme. C’est là +que j’ai pu juger de sa décadence, et que j’ai vu, à mesure qu’elle +abandonne sa foi et ses traditions, sa voix être moins écoutée et son +nom moins respecté. + +La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer sa mission qu’il lui +avait confiée, de défendre et de protéger généreusement dans le monde la +justice et la vérité? Ma prière suprême est que ce malheur lui soit +épargné. Mais qu’est-ce que la prière d’un homme devant la justice de +Dieu? + +C’est à toi que je viens maintenant, ô ma chère Afrique! Je t’avais tout +sacrifié, il y a dix-sept ans, lorsque, poussé par une force intérieure, +qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à +ton service. Depuis, que de traverses, que de fatigues, que de +peines!... Je ne les rappelle que pour pardonner et pour exprimer encore +une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand +continent, qui a connu autrefois la religion chrétienne, revenir +pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la +barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort. + +C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une +vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce +travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y +tracer les routes à l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre +chose pour toi que souffrir, et, par mes souffrances, te préparer des +apôtres! + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + INTRODUCTION. La France en Afrique avant Lavigerie. 1 + + CHAPITRE PREMIER + LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE. SES DÉBUTS + + I.--De la cure de campagne à la Sorbonne 42 + II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant 50 + III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy 59 + IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; + surprise de l’État 66 + V.--Le programme pastoral de Lavigerie 71 + VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit + avec Mac-Mahon 82 + VII.--La solution du conflit 94 + + CHAPITRE II + LA RÉSURRECTION DE L’ÉGLISE D’AFRIQUE + + I.--L’éducation agricole de l’Algérie: Pères Blancs et + Sœurs Blanches 99 + II.--Une grande crise: la guerre de 1870 et l’insurrection + kabyle 105 + III.--Un renouveau spirituel dans l’Algérie pacifiée 113 + IV.--Les villages de néophytes; le concile d’Afrique 117 + V.--Une crise de lassitude chez Mgr Lavigerie. Le discours + sur l’armée et la mission de la France en Afrique 128 + VI.--Des martyrs chez les Pères Blancs. Lavigerie chez Pie IX; + ses nouveaux projets 137 + + CHAPITRE III + LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR. + LE RELÈVEMENT DE CARTHAGE + + I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique + équatoriale 148 + II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des + clergés d’Orient 156 + III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la + France en Tunisie 161 + IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade + pacificatrice de Lavigerie 172 + V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique 175 + VI.--Lavigerie cardinal 179 + VII.--Le relèvement du siège de Carthage 183 + VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. + Lavigerie dans son observatoire de Biskra 190 + + CHAPITRE IV + LA CROISADE CONTRE L’ESCLAVAGISME. LES DERNIÈRES ANNÉES + + I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire 199 + II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour + la croisade 209 + III.--La période apostolique de la croisade: les discours de + Paris, Londres et Bruxelles 212 + IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès 220 + V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne, les adieux de + Lavigerie à l’Europe 233 + VI.--Les dernières épreuves: à l’Ouganda, au Sahara. Mort + du cardinal 240 + VII.--Les lendemains 246 + + ÉPILOGUE: l’œuvre missionnaire de Lavigerie 251 + APPENDICE: le testament spirituel de Lavigerie 265 + + +PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--32506 + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + + Georges ANDRÉ-CUEL + L’Homme fragile, roman (L’AUBIER, nº 4). + Henri ARDEL + L’Imprudente Aventure, roman. + Jacques D’ARNOUX + Paroles d’un revenant. + Maurice BARRÈS + Pour la haute intelligence française. + Henry BORDEAUX + Le Cœur et le Sang, roman. + Paul BOURGET + Conflits intimes, nouvelles. + BOUZINAC-CAMBON + Échec et Mat, roman (L’AUBIER, nº 3). + Paul CAZIN + L’Hôtellerie du Bacchus sans tête, roman. + Gaston CHÉRAU + La Maison de Patrice Perrier, roman. + André CHEVRILLON + La Bretagne d’hier. 2 vol. + Henri DAVIGNON + Un Pénitent de Furnes, roman. + Lucien DUBECH + Les Chefs de file de la jeune génération. + Albert GARENNE + La Captive nue, roman + Henri GHÉON + Le Comédien et la Grâce, drame (LE ROSEAU D’OR, nº 2). + Gabriel HANOTAUX + Le général Mangin. + Émile HENRIOT + Livres et Portrait. 2e série. + R. P. 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