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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 ***
+
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+ LE DROIT
+ A LA
+ PARESSE
+
+ RÉFUTATION
+ Du Droit au Travail de 1848
+
+ PAR
+ Paul LAFARGUE
+
+
+ Henry ORIOL
+ ÉDITEUR
+ 11, Rue Bertin-Poirée, 11
+ 1883
+
+
+
+
+M. Thiers, dans le sein de la commission sur l’instruction primaire de
+1849, disait: «Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé,
+parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui
+apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir et non cette autre
+philosophie qui dit au contraire à l’homme: jouis.»--M. Thiers formulait
+la morale de la classe bourgeoise, dont il incarna l’égoïsme féroce et
+l’intelligence étroite.
+
+La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse soutenue par le
+clergé, arbora le libre-examen et l’athéisme; mais, triomphante, elle
+changea de ton et d’allure; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la
+religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles,
+elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la
+chair et ses passions, réprouvées par le christianisme; de nos jours,
+gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses
+penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux
+salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale
+chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur; elle prend pour
+idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de
+supprimer ses joies et ses passions, de le condamner au rôle de machine
+délivrant du travail sans trêve, ni merci.
+
+Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu’ont
+combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie; ils ont
+à monter à l’assaut de la morale et des théories sociales du
+Capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe, appelée à
+l’action, les préjugés semés par la classe régnante; ils ont à
+proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre
+cessera d’être la vallée de larmes du travailleur; que dans la société
+communiste de l’avenir que nous fonderons «pacifiquement si possible,
+sinon violemment», les passions des hommes auront la bride sur le cou,
+car «toutes sont bonnes de leur nature, nous n’avons rien à éviter que
+leur mauvais usage et leurs excès»[1], et ils ne seront évités que par
+le contre-balancement mutuel des passions, que par le développement
+harmonique de l’organisme humain, car, dit le Dr Beddoe «ce n’est que
+lorsqu’une race atteint son maximum de développement physique qu’elle
+atteint son plus haut point d’énergie et de vigueur morale»[2].--Telle
+était aussi l’opinion du grand naturaliste, Charles Darwin[3].
+
+ [1] Descartes. _Les passions de l’âme_.
+
+ [2] Docteur Beddoe. _Memoirs of anthropological Society_.
+
+ [3] Ch. Darwin. _Descent of man_.
+
+ * * * * *
+
+La réfutation du _droit au travail_ que je réédite, avec quelques notes
+additionnelles, parut dans l’_Égalité_ hebdomadaire de 1880, deuxième
+série.
+
+P. L.
+
+Sainte-Pélagie, 1883
+
+
+
+
+LE DROIT A LA PARESSE
+
+Réfutation du «Droit au Travail» de 1848.
+
+
+
+
+I
+
+
+Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la
+civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères
+individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste
+humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du
+travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu
+et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale,
+les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le
+travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que
+leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce
+que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien,
+économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu;
+des prédications de leur morale religieuse, économique, libre-penseuse,
+aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.
+
+Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute
+dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez
+le pur sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de
+bimanes, à la lourde brute des fermes normandes qui laboure la terre,
+charriote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que
+les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n’ont
+pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du
+travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines[4].
+
+ [4] Les explorateurs européens s’arrêtent étonnés devant la beauté
+ physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non
+ souillés par ce que Pœppig appelait le «souffle empoisonné de la
+ civilisation». Parlant des Aborigènes des îles océaniennes, lord
+ George Campbell écrit: «Il n’y a pas de peuple au monde qui frappe
+ davantage au premier abord. Leur peau unie et d’une teinte
+ légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et
+ joyeuse figure, en un mot, toute leur personne formaient un nouvel
+ et splendide échantillon du _genus homo_; leur apparence physique
+ donnait l’impression d’une race supérieure à la nôtre.» Les
+ civilisés de l’ancienne Rome, les César et les Tacite, contemplaient
+ avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui
+ envahissaient l’empire romain.--Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre
+ du Ve siècle, qu’on surnomma le _maître des évêques_, donnait les
+ barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens: «Nous sommes
+ impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus,
+ les barbares sont blessés de nos impudicités. Les Goths ne souffrent
+ pas qu’il y ait parmi eux des débauchés de leur nation; seuls au
+ milieu d’eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur
+ nom, les Romains ont le droit d’être impurs. (La pédérastie était
+ alors en grande mode parmi les chrétiens)... Les opprimés s’en vont
+ chez les barbares chercher de l’humanité et un abri.»--(_De
+ Gubernatione Dei_). La vieille civilisation et le christianisme
+ naissant corrompirent les barbares du vieux monde; comme le
+ christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste
+ corrompent les sauvages du nouveau monde.
+
+ M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d’observation,
+ alors même que l’on rejette ses conclusions sociologiques entachées
+ de prudhomisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre _les
+ Ouvriers européens_ (1855): «La propension des bachkirs pour la
+ paresse (les bachkirs sont des pasteurs semi nomades du versant
+ asiatique de l’Oural); les loisirs de la vie nomade, les habitudes
+ de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux
+ doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières,
+ une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarque rarement
+ au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce
+ qui les répugne le plus, ce sont les travaux agricoles; ils font
+ tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur.» L’agriculture
+ est, en effet, la première manifestation du travail servile dans
+ l’humanité.
+
+Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de la
+beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où
+les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail.
+L’Espagne, qui, hélas! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins
+de fabriques que nous de prisons et de casernes; mais l’artiste se
+réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et
+flexible comme une tige d’acier; et le cœur de l’homme tressaille en
+entendant le mendiant, superbement drapé dans sa _capa_ trouée, traiter
+d’_amigo_ des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif
+n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de
+la grande époque n’avaient, eux aussi, que mépris pour le travail; aux
+esclaves seuls il était permis de travailler: l’homme libre ne
+connaissait que les exercices corporels et les jeux de l’intelligence.
+C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait dans un peuple
+d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane; c’était le temps où une poignée
+de braves écrasait à Marathon les hordes de l’Asie qu’Alexandre allait
+bientôt conquérir. Les philosophes de l’antiquité enseignaient le mépris
+du travail, cette dégradation de l’homme libre; les poètes chantaient la
+paresse, ce présent des Dieux:
+
+ _O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit[5]._
+
+ [5] O Mélibé, un Dieu nous a donné cette oisiveté. Virgile,
+ _Bucoliques_ (Voir appendice).
+
+Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse:
+«Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne
+filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n’a
+pas été plus brillamment vêtu[6].»
+
+ [6] Évangile selon saint Mathieu, chap. VI.
+
+Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême
+exemple de la paresse idéale; après six jours de travail, il se repose
+pour l’éternité.
+
+
+Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité
+organique? les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles
+britanniques; les Gallegos, ces Auvergnats de l’Espagne; les
+Poméraniens, ces Auvergnats de l’Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats
+de l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le
+travail pour le travail? Les paysans propriétaires, les petits
+bourgeois, qui les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés
+dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie
+souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la
+nature.
+
+Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les
+producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant,
+émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un
+être libre; le prolétariat, trahissant ses instincts, méconnaissant sa
+mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude
+et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et
+sociales sont nées de sa passion pour le travail.
+
+
+
+
+II
+
+
+En 1770, parut à Londres, un écrit anonyme intitulé: _An Essay on trade
+and commerce_. Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand
+philanthrope, s’indignait de ce que «la plèbe manufacturière
+d’Angleterre s’était mise dans la tête l’idée fixe qu’en qualité
+d’Anglais, tous les individus qui la composent, ont, par droit de
+naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les
+ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir
+son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais moins
+les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour
+eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour
+indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux
+d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le
+nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou
+pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de
+l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même
+somme qu’ils gagnent maintenant en quatre.»--Ainsi, près d’un siècle
+avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un
+frein aux nobles passions de l’homme. «Plus mes peuples travailleront,
+moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon.
+Je suis l’autorité... et je serais disposé à ordonner que le dimanche,
+passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les
+ouvriers rendus à leur travail.» Pour extirper la paresse et courber les
+sentiments de fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de
+l’_Essay on trade_ proposait d’incarcérer les pauvres dans des maisons
+idéales du travail (_ideal workhouses_) qui deviendraient «des maisons
+de terreur où l’on ferait travailler 14 heures par jour, de telle sorte
+que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail
+pleines et entières.»
+
+Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des
+moralistes du dix-huitième siècle. Que nous avons dépassé ce _nec plus
+ultra_! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de
+correction, où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne au
+travail forcé pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais
+les femmes et les enfants[7]! Et dire que les fils des héros de la
+Terreur se sont laissés dégrader par la religion du travail au point
+d’accepter, après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui
+limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient,
+comme un principe révolutionnaire, le _Droit au travail_. Honte au
+prolétariat français! Des esclaves seuls eussent été capables d’une
+telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un
+Grec des temps antiques pour concevoir un tel avilissement.
+
+ [7] Au premier Congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un
+ des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M.
+ Scrive, aux applaudissements des membres du Congrès, racontait, avec
+ la plus noble satisfaction d’un devoir accompli: «Nous avons
+ introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur
+ apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en
+ travaillant; cela les distrait et les fait accepter avec courage
+ _ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer
+ des moyens d’existence._»--Douze heures de travail, et quel travail!
+ imposées à des enfants qui n’ont pas douze ans!--Les matérialistes
+ regretteront toujours qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces
+ chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l’enfance!
+
+Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont
+abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la
+Bible, c’est lui qui les a appelées.
+
+Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la
+main, ils l’ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de
+l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils
+ont démoli leur foyer domestique, de leurs propres mains ils ont tari le
+lait de leurs femmes: les malheureuses, enceintes et allaitant leurs
+bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l’échine
+et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et
+la vigueur de leurs enfants.--Honte aux prolétaires! Où sont ces
+commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux
+propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille? Où sont ces
+luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours courant,
+toujours semant la vie, en engendrant la joie, enfantant sans douleurs
+des petits sains et vigoureux?... Nous avons aujourd’hui les filles et
+les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans
+rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanguis!... Elles n’ont
+jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement
+comment l’on cassa leur coquille!--Et les enfants? Douze heures de
+travail aux enfants! O misère!--Mais tous les Jules Simon de l’Académie
+des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie,
+n’auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l’intelligence des
+enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur
+organisme, que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier
+capitaliste.
+
+Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est, en effet, le
+siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
+
+Et cependant les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le
+péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair
+Leroy-Beaulieu; les gens de lettres bourgeois, depuis le
+charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu’au naïvement grotesque
+Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur du
+dieu Progrès, le fils aîné du Travail. A les entendre, le bonheur allait
+régner sur la terre; déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les
+siècles passés fouiller la poussière et les misères féodales pour
+rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents.--Nous
+ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de
+la domesticité des grands seigneurs, aujourd’hui valets de plume de la
+bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués avec le paysan du
+rhétoricien La Bruyère? Eh bien! voici le brillant tableau des
+jouissances prolétariennes en l’an de Progrès capitaliste 1840, peint
+par un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut, le même qui,
+en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy,
+Blanqui l’académicien, en étaient), qui propagea dans les masses les
+sottises de l’économie et de la morale bourgeoises.
+
+C’est de l’Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l’Alsace
+des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du
+républicanisme industriels.--Mais avant que le docteur ne dresse devant
+nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier
+alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la
+situation de l’artisan de l’ancienne industrie: «A Mulhouse, il y a
+cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique
+naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville
+et les villages environnants et possédant presque tous une maison et
+souvent un petit champ[8].» C’était l’âge d’or du travailleur.--Mais
+alors l’industrie alsacienne n’inondait pas le monde de ses cotonnades
+et n’emmillionnait pas ses Dollfus et ses Kœchlin. Mais, vingt-cinq ans
+après, quand Villermé visita l’Alsace, le minotaure moderne, l’atelier
+capitaliste, avait conquis le pays; dans sa boulimie de travail humain,
+il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et
+pour mieux exprimer le travail qu’ils contenaient. C’étaient par
+milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine. «Un
+grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient
+contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages
+voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et même deux lieues et
+quart de la manufacture où ils travaillaient.
+
+ [8] _Discours_ prononcé à la _Société internationale d’études
+ pratiques d’économie sociale de Paris_, en mai 1863, et publié dans
+ l’_Économiste français_ de la même époque.
+
+«A Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et
+finissait à huit heures du soir, été comme hiver... Il faut les voir
+arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux
+une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de
+la boue et qui, à défaut de parapluies, portent renversés sur la tête,
+lorsqu’il pleut ou qu’il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour
+se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de
+jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons,
+tout gras de l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu’ils
+travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par
+l’imperméabilité de leurs vêtements, n’ont même pas au bras, comme les
+femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la
+journée; mais ils portent à la main ou cachent sous leurs vestes ou
+comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à
+l’heure de leur rentrée à la maison.
+
+«Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au
+moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des
+allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils
+arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain
+ils en sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à
+l’atelier à l’heure de l’ouverture.»
+
+Voici maintenant les bouges où s’entassaient ceux qui logeaient en
+ville: «J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de
+ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un
+coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches...
+Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l’industrie du coton
+dans le département du Haut-Rhin est si profonde, qu’elle produit ce
+triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants,
+négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint
+la vingt et unième année, cette même moitié cesse d’exister avant deux
+ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers de filatures
+de coton...»
+
+Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute: «Ce n’est pas là un
+travail, une tâche, c’est une torture, et on l’inflige à des enfants de
+six à huit ans... C’est ce long supplice de tous les jours qui mine
+principalement les ouvriers dans les filatures de coton.» Et, à propos
+de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne
+travaillent que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en
+moyenne, tandis qu’il existait dans la France qui avait fait la
+Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux _Droits de l’Homme_,
+«des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on
+n’accordait aux ouvriers qu’une heure et demie pour les repas[9].»
+
+ [9] L.-R. Villermé, _Tableau de l’état physique et moral des ouvriers
+ dans les fabriques de coton, de laine et de soie_ (1840). Ce n’était
+ pas parce que les Dollfus, les Kœchlin et autres fabricants
+ alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des
+ philanthropes protestants qu’ils traitaient de la sorte leurs
+ ouvriers; car MM. Blanqui, l’académicien Reybaud, le prototype de
+ Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont
+ constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière, chez les
+ fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de
+ Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s’harmonisant à ravir avec
+ toutes les fois politiques et religieuses.
+
+O misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie!
+ô lugubres présents de son dieu Progrès!--Les philanthropes acclament
+bienfaiteurs de l’Humanité ceux qui, pour s’enrichir en fainéantant,
+donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste,
+empoisonner les sources que d’ériger une fabrique capitaliste au milieu
+d’une population rustique.--Introduisez le travail et adieu joie, santé,
+liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d’être vécue[10].
+
+ [10] Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs
+ infirmes et leurs vieillards; ils témoignent leur amitié en mettant
+ fin à une vie qui n’est plus réjouie par des combats, des fêtes et
+ des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces
+ preuves d’affection: les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote)
+ aussi bien que les Wens de l’Allemagne et les Celtes de la Gaule.
+ Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des
+ massues dites _massues-familiales_, qui servaient à délivrer les
+ parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les
+ prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables
+ misères du travail de fabrique!
+
+Et les économistes s’en vont répétant aux ouvriers: travaillez,
+travaillez pour augmenter la fortune sociale! et cependant un
+économiste, Destut de Tracy, leur répond: «Les nations pauvres, c’est là
+où le peuple est à son aise; les nations riches, c’est là où il est
+ordinairement pauvre»; et son disciple Cherbulliez de continuer: «Les
+travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l’accumulation des capitaux
+productifs, contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les priver
+d’une partie de leur salaire.»--Mais assourdis et idiotisés par leurs
+propres hululements, les économistes de répondre: travaillez, travaillez
+toujours pour créer votre bien-être! Et, au nom de la mansuétude
+chrétienne, un prêtre de l’Église anglicane, le révérend Towsend,
+psalmodie: travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant vous
+faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous
+imposer le travail par la force de la loi. L’imposition légale du
+travail «donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de
+bruit; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible,
+silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail
+et de l’industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants.»
+Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et
+vos misères individuelles; travaillez, travaillez, pour que devenant
+plus pauvres vous ayez plus de raison de travailler et d’être
+misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.
+
+Parce que prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles des économistes,
+les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils
+précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de
+surproduction qui convulsent l’organisme social. Alors, parce qu’il y a
+pléthore de marchandises et pénurie d’acheteurs, les ateliers se ferment
+et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille
+lanières. Les prolétaires abrutis par le dogme du travail, ne comprenant
+pas que le sur-travail qu’ils se sont infligés pendant le temps de
+prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de
+courir aux greniers à blé et de crier: «Nous avons faim, nous voulons
+manger!... Vrai, nous n’avons pas un rouge liard, mais tout gueux que
+nous sommes, c’est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé
+le raisin...»--Au lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de
+Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels et de clamer: «M.
+Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses,
+elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l’œil
+d’un juif et cependant ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de
+soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses travaillant
+treize heures par jour, n’avaient pas le temps de songer à la toilette,
+maintenant elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries
+qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont perdu leurs dents de lait, elles
+se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l’abstinence;
+maintenant elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de
+leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira
+ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines
+pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en
+cap, et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas
+de tergiversations;--vous êtes ami de l’humanité, n’est-ce pas, et
+chrétien par dessus le marché?--Mettez à la disposition de vos ouvrières
+la fortune qu’elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair.--Vous
+êtes ami du commerce?--Facilitez la circulation des marchandises; voici
+des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous
+êtes bien obligé d’en faire à des négociants que vous ne connaissez ni
+d’Adam ni d’Ève, qui ne vous ont rien donné, pas même un verre d’eau.
+Vos ouvrières s’acquitteront comme elles le pourront; si, au jour de
+l’échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature,
+vous les mettrez en faillite, et si elles n’ont rien à saisir, vous
+exigerez qu’elles vous paient en prières: elles vous enverront en
+paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac.»
+
+Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale
+des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant la
+faim, s’en vont battre de leur tête les portes de l’atelier. Avec des
+figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent
+les fabricants: «Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du
+travail, ce n’est pas la faim, mais la passion du travail qui nous
+tourmente!» Et ces misérables qui ont à peine la force de se tenir
+debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher
+que lorsqu’ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de
+l’industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.
+
+Si les crises industrielles suivent les périodes de sur-travail aussi
+fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et
+la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable.
+Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du
+travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première
+aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s’engorge
+et que, si ses marchandises n’arrivent pas à la vente, ses billets
+viendront à l’échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à
+ses pieds, lui offre son sang, son honneur. «Un petit peu d’or ferait
+mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de bas
+en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous.» Les bas
+obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche de frétillantes
+pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a
+reculé pour mieux sauter. Enfin, la débâcle arrive et les magasins
+dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu’on ne
+sait comment elles sont entrées par la porte. C’est par centaines de
+millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle
+dernier on les brûlait ou on les jetait à l’eau[11].
+
+ [11] Au Congrès industriel tenu à Berlin, le 21 janvier 1879, on
+ estimait à 568 millions de francs la perte qu’avait éprouvée
+ l’industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise.
+
+Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le
+monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s’entassent; ils
+forcent leur gouvernement à annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à
+démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs
+cotonnades. Aux siècles derniers, c’était un duel à mort entre la France
+et l’Angleterre à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique
+et aux Indes. Des milliers d’hommes jeunes et vigoureux ont rougi de
+leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XVIe, XVIIe et
+XVIIIe siècles.
+
+Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent
+plus où les placer; ils vont alors, chez les nations heureuses qui
+lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer,
+ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette
+exportation de capitaux français se termine un beau matin par des
+complications diplomatiques: en Égypte, la France, l’Angleterre,
+l’Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir
+quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique
+où l’on envoie les soldats français faire le métier d’huissiers pour
+recouvrer de mauvaises dettes[12].
+
+ [12] La _Justice_ de M. Clemenceau, dans sa partie financière, disait
+ le 6 avril: «Nous avons entendu soutenir cette opinion, que, à
+ défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été
+ _également perdus_ pour la France et ce sous forme d’emprunt
+ périodiquement émis pour l’équilibre des budgets étrangers; telle
+ est également notre opinion.» On estime à cinq milliards la perte
+ des capitaux anglais dans les emprunts des républiques de l’Amérique
+ du Sud.--Les travailleurs français ont non seulement produit les
+ cinq milliards payés à M. Bismarck; mais ils continuent à servir les
+ intérêts de l’indemnité de guerre, aux Ollivier, aux Girardin, aux
+ Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la
+ guerre et la déroute. Cependant, il leur reste une fiche de
+ consolation: ces cinq milliards n’occasionneront pas de guerre de
+ recouvrement.
+
+Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables
+qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent, s’évanouiront
+comme les hyènes et les chacals à l’approche du lion, quand le
+Prolétariat dira: «Je le veux.» Mais pour qu’il parvienne à la
+conscience de sa force, il faut que le Prolétariat foule aux pieds les
+préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse; il faut
+qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les _Droits de
+la paresse_, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les
+phthisiques _Droits de l’homme_ concoctés par les avocats métaphysiciens
+de la révolution bourgeoise; qu’il se contraigne à ne travailler que
+trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée
+et de la nuit.
+
+Jusqu’ici ma tâche a été facile, je n’avais qu’à décrire des maux réels
+bien connus de nous tous, hélas! Mais convaincre le Prolétariat que la
+morale qu’on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel
+il s’est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau
+qui jamais ait frappé l’humanité, que le travail ne deviendra un
+condiment des plaisirs de la paresse, un exercice bienfaisant à
+l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il
+sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par
+jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des
+physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient
+l’entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à
+démontrer qu’étant donnés les moyens de production modernes et leur
+puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante
+des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises
+qu’ils produisent.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un poète grec, du temps de Cicéron, Antiparos, chantait ainsi
+l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) qui allait
+émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or: «Épargnez le bras
+qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement! Que le
+coq vous avertisse en vain qu’il fait jour! Dao a imposé aux nymphes le
+travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue
+et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses raies, faisant tourner la
+pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs
+réjouissons-nous des dons que la déesse accorde.»--Hélas! les loisirs
+que le poète païen annonçait ne sont pas venus; la passion aveugle,
+perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en
+instrument d’asservissement des hommes libres: sa productivité les
+appauvrit.
+
+Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute,
+certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le
+même temps. Chaque minute de la machine équivaut donc à cent heures de
+travail de l’ouvrière; ou bien chaque minute de travail de la machine
+délivre à l’ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour
+l’industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les
+industries renouvelées par la mécanique moderne.--Mais que voyons-nous?
+A mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme
+avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au
+lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il
+voulait rivaliser avec la machine. Oh! concurrence absurde et
+meurtrière!
+
+Pour que la concurrence de l’homme et de la machine prît libre carrière,
+les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des
+artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les jours
+fériés[13]. Parce que les producteurs d’alors ne travaillaient que cinq
+jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes
+menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et d’eau fraîche?--Allons
+donc!--Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour
+faire l’amour et rigoler; pour banqueter joyeusement en l’honneur du
+grand dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagottée dans le
+protestantisme, se nommait alors la «joyeuse Angleterre» (_Merry
+England_).--Rabelais, Quevedo, Cervantes, les auteurs inconnus des
+romans picaresques, nous font venir l’eau à la bouche avec leurs
+peintures de ces monumentales ripailles[14] dont on se régalait alors
+entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout
+«allait par escuelles.»--Jordaens et l’école flamande les ont écrites
+sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques,
+qu’êtes-vous devenus? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée
+humaine, qu’êtes-vous devenus?--Nous sommes bien dégénérés et bien
+rapetissés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné, le
+schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité
+nos corps et borné nos esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son
+estomac et que la machine élargit sa productivité, c’est alors que les
+économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de
+l’abstinence et le dogme du travail? Mais il faudrait leur arracher la
+langue et la jeter aux chiens.
+
+ [13] Sous l’ancien régime, les lois de l’Église garantissaient au
+ travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés)
+ pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C’était
+ le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irréligion
+ de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution,
+ dès qu’elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés; et remplaça
+ la semaine de sept jours par celle de dix; afin que le peuple n’eût
+ plus qu’un jour de repos sur dix. Elle affranchit les ouvriers du
+ joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug du Travail.
+
+ La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne
+ bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe
+ et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape; il refusa
+ parce que «une des hérésies qui courent le jourd’hui, est touchant
+ les fêtes» (_Lettres du cardinal d’Ossat_). Mais, en 1666, Péréfixe,
+ archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le
+ protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux
+ nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut
+ moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints
+ pour abolir sur terre leurs fêtes.
+
+ La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n’étaient que
+ des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace
+ d’escamoter les jours de fête du populaire.
+
+ [14] Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de
+ Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la
+ vieille, et le _Romancero_ narre que,
+
+ _Las bodas fueron en Burgos,
+ Las tornabodas en Salas:
+ En bodas y tornabodas
+ Pasaron siete semanas.
+ Tantas vienen de las gentes,
+ Que no caben por las plazas..._
+
+ (Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas; en noces
+ et retours de noces, sept semaines passèrent; tant de gens
+ accoururent que les places ne purent les contenir...)
+
+ Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques
+ soldats des guerres de l’indépendance.
+
+Parce que la classe ouvrière avec sa bonne foi simpliste s’est laissée
+endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s’est
+précipitée à l’aveugle dans le travail et l’abstinence, la classe
+capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance
+forcées, à l’improductivité et à la sur-consommation. Mais, si le
+sur-travail de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est
+aussi fécond en douleurs pour le bourgeois.
+
+L’abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les
+bourgeois à se consacrer à la sur-consommation des produits qu’elle
+manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y
+a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de
+mœurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu
+près; il ne buvait qu’à sa soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait
+aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée.
+Aujourd’hui il n’est fils de parvenu qui ne se croit tenu de développer
+la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but aux
+labeurs que s’imposent les ouvriers des mines de mercure; il n’est
+bourgeois qui ne s’empiffre de chapons truffés et de Laffite navigué,
+pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais.
+A ce métier, l’organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les
+dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s’entripaille, la
+respiration s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, les
+articulations s’ankylosent, les phalanges se nouent. D’autres, trop
+malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la
+bosse du prudhomisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de
+l’Économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à
+élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des
+compositeurs et des imprimeurs.
+
+Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire
+valoir les toilettes féériques que les couturières se tuent à bâtir, du
+soir au matin elles font la navette d’une robe dans une autre; pendant
+des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui,
+à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l’échafaudage des faux
+chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines,
+décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits
+entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour
+le pauvre monde. Saintes âmes!
+
+Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de
+sur-consommateur, la bourgeoisie dut non seulement violenter ses goûts
+modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se
+livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches
+syphilitiques; mais encore soustraire au travail productif une masse
+énorme d’hommes afin de se procurer des aides.
+
+Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette
+déperdition de forces productives. D’après le recensement de 1861, la
+population de l’Angleterre et du pays de Galles comprenait 20,066,244
+personnes, dont 9,776,259 du sexe masculin et 10,289,965 du sexe
+féminin. Si l’on déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour
+travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs,
+puis les professions _idéologiques_ telles que gouvernants, police,
+clergé, magistrature, armée, prostitution, arts, sciences, etc., ensuite
+les gens exclusivement occupés à manger le travail d’autrui, sous forme
+de rente foncière, d’intérêt, de dividendes, etc..., il reste en gros
+huit millions d’individus des deux sexes et de tout âge, y compris les
+capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance,
+etc... Sur ces huit millions, on compte:
+
+ Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets
+ et les filles de ferme habitant chez les fermiers) 1,098,261
+ Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de chanvre, de
+ lin, de soie, de tricotage 642,607
+ Ouvriers des mines de charbon et de métal 565,835
+ Ouvriers métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) 396,998
+ Classe domestique 1,208,648
+
+«Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux
+des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1,208,442;
+si nous additionnons les premiers et ceux de toutes les usines
+métallurgiques, nous avons un total de 1,039,605 personnes; c’est-à-dire
+chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques
+modernes. Voilà le magnifique résultat de l’exploitation capitaliste des
+machines[15].» A toute cette classe domestique dont la grandeur indique
+le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la
+classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction
+des goûts dispendieux et futiles des classes riches: tailleurs de
+diamants, dentelières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe,
+décorateurs des maisons de plaisance, etc...[16]
+
+ [15] Karl Marx, _Le Capital_.
+
+ [16] «La proportion suivant laquelle la population d’un pays est
+ employée comme domestique, au service des classes aisées, indique
+ son progrès en richesse nationale et en civilisation.» (_R. M.
+ Martin_, _Ireland before and after the Union_, 1848.) Gambetta, qui
+ niait la question sociale, depuis qu’il n’était plus l’avocat
+ nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette
+ classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait
+ l’avènement des nouvelles couches sociales.
+
+Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la
+jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu’elle en eut,
+s’accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea
+tout changement. La vue des misérables conditions d’existence acceptées
+avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation
+organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient
+encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute
+restriction de jouissances.
+
+C’est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que
+la bourgeoisie s’était imposée comme un devoir social, les prolétaires
+se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils
+prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le
+travail et se sanglèrent les reins pour en imposer la pratique aux
+capitalistes. Le Prolétariat arbora la devise: _Qui ne travaille pas, ne
+mange pas_; Lyon, en 1831, se leva pour du _plomb ou du travail_; les
+insurgés de Juin 48 réclamèrent le _Droit au travail_; les fédérés de
+Mars 1871 déclarèrent leur soulèvement, _la Révolution du travail_.
+
+A ces déchaînements de fureur barbare, destructives de toute jouissance
+et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre
+que par la répression féroce; mais ils savent que s’ils ont pu comprimer
+ces explosions révolutionnaires, ils n’ont pas noyé dans le sang de
+leurs massacres gigantesques l’absurde idée du Prolétariat de vouloir
+infliger le travail aux classes oisives et repues; et c’est pour
+détourner ce malheur qu’ils s’entourent de prétoriens, de policiers, de
+magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse.
+On ne peut plus conserver d’illusion sur le caractère des armées
+modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer
+«l’ennemi intérieur»; c’est ainsi que les forts de Paris et de Lyon
+n’ont pas été construits pour défendre la ville contre l’étranger, mais
+pour l’écraser si elle se révoltait. Et s’il fallait un exemple sans
+réplique, citons l’armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du
+Capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes
+et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la
+population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont
+les plaines du Borinage et de Charleroy; c’est dans le sang des mineurs
+et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées
+et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n’ont pas des
+armées nationales, mais des armées mercenaires: elles protègent les
+capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix
+heures de mines ou de filature.
+
+Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre
+mesure le ventre de la bourgeoisie, condamnée à la sur-consommation.
+
+Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré des
+classes ouvrières une masse d’hommes de beaucoup supérieure à celle qui
+restait consacrée à la production utile, et l’a condamnée à son tour à
+l’improductivité et à la sur-consommation. Mais ce troupeau de bouches
+inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer
+toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du
+travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et
+sans même songer si l’on trouvera des gens pour les consommer.
+
+En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de
+sur-travail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la
+production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de
+décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter
+leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les
+ouvriers européens, grelottants de froid et de faim, refusent de porter
+les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins qu’ils récoltent, les
+pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes
+chercher qui les portera et qui les boira: ce sont des centaines de
+millions et de milliards que l’Europe exporte tous les ans aux quatre
+coins du monde à des peuplades qui n’en ont que faire[17]. Mais les
+continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges.
+Les fabricants de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac
+Saharien, du chemin de fer du Soudan; avec anxiété, ils suivent les
+progrès des Livingstone, des Stanley, des du Chaillu, des de Brazza;
+bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux
+voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme «le Continent noir»! Des
+champs sont plantés de dents d’éléphant, des fleuves d’huile de coco
+charrient des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus comme la
+face de Dufaure ou de Girardin, attendent des cotonnades pour apprendre
+la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les
+vertus de la civilisation.
+
+ [17] Deux exemples: le gouvernement anglais, pour complaire aux
+ paysans indiens, qui malgré les famines périodiques qui désolent le
+ pays s’entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû
+ entreprendre des guerres sanglantes, afin d’imposer au Gouvernement
+ chinois la libre introduction de l’opium indien. Les sauvages de la
+ Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se
+ vêtir et se soûler à l’anglaise, pour consommer les produits des
+ distilleries de l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.
+
+Mais tout est impuissant: bourgeois qui s’empiffrent, classe domestique
+qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que
+l’on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver à
+écouler les montagnes de produits qui s’entassent plus hautes et plus
+énormes que les pyramides d’Égypte: la productivité des ouvriers
+européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants,
+affolés, ne savent plus où donner de la tête; ils ne peuvent plus
+trouver de matière première pour satisfaire la passion désordonnée,
+dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements
+lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en
+fait des draps dits de _renaissance_, qui durent ce que durent les
+promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa
+simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux
+qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d’usage.
+Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en
+abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’_âge de la
+falsification_, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les
+noms d’_âge de pierre_, d’_âge de bronze_, du caractère de leur
+production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels,
+tandis qu’en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail
+aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces
+falsifications, qui pour unique mobile ont un sentiment humanitaire,
+mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les
+pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises,
+si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain,
+prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l’horrible
+perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail,
+obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à
+violer même les lois de l’honnêteté commerciale.
+
+Et cependant, en dépit de la sur-production de marchandises, en dépit
+des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché
+innombrablement, implorant du travail! du travail!--Leur surabondance
+devrait les obliger à refréner leur passion; au contraire, elle la porte
+au paroxysme. Qu’une chance de travail se présente, ils se ruent dessus;
+alors c’est douze, quatorze heures qu’ils réclament pour en avoir leur
+saoûl, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans
+plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les
+industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au
+sur-travail meurtrier pour l’organisme, succède le repos absolu, pendant
+des trois et six mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le
+vice du travail est diaboliquement chevillé dans le cœur des ouvriers;
+puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature;
+puisque la quantité de travail requise par la société est forcément
+limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première,
+pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année?--Pourquoi ne
+pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier
+à se contenter de six ou cinq heures par jour, pendant l’année, au lieu
+de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois?--Assurés
+de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront
+plus, ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le
+pain de la bouche; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils
+commenceront à pratiquer les vertus de la Paresse.
+
+Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever à l’intelligence de
+ce fait, que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner
+comme l’eau sur un navire en détresse. Cependant des industriels, au nom
+de l’exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une
+limitation légale de la journée de travail. Devant la commission de 1860
+sur l’enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de
+l’Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait: «Que la journée de
+douze heures était excessive et devait être ramenée à onze, que l’on
+devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller
+l’adoption de cette mesure quoiqu’elle paraisse onéreuse à première vue;
+nous l’avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis
+quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin
+d’avoir diminué a augmenté.» Dans son étude sur _les machines_, M. F.
+Passy, cite la lettre suivante d’un grand industriel belge, M.
+Ottevaere. «Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures
+anglaises, ne produisent pas ce qu’elles devraient produire et ce que
+produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures
+travaillent deux heures de moins par jour... Nous travaillons tous _deux
+grandes heures de trop_: j’ai la conviction que si l’on ne travaillait
+que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et
+produirions par conséquent plus économiquement.» D’un autre côté, M.
+Leroy-Beaulieu affirme que «c’est une observation d’un grand
+manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n’apportent
+pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires...[18]»
+
+ [18] Paul Leroy-Beaulieu. _La question ouvrière au XIXe siècle_, 1872.
+
+Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n’a jamais
+osé, un gouvernement aristocratique l’a osé. Méprisant les hautes
+considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les
+oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d’une heure le
+travail des fabriques c’était décréter la ruine de l’industrie anglaise,
+le gouvernement de l’Angleterre a défendu par une loi, strictement
+observée, de travailler plus de dix heures par jour; et, après comme
+avant, l’Angleterre demeure la première nation industrielle du monde.
+
+La grande expérience anglaise est là, l’expérience de quelques
+capitalistes intelligents est là: elles démontrent irréfutablement que,
+pour puissancier la productivité humaine, il faut réduire les heures de
+travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple
+français n’est pas convaincu.--Mais si une misérable réduction de deux
+heures a augmenté en dix ans de près d’un tiers la production
+anglaise[19], quelle marche vertigineuse imprimera à la production
+française une réduction légale de la journée de travail à trois heures?
+Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu’en se surmenant de
+travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture; que,
+usés, ils arrivent avant l’âge à être incapables de tout travail;
+qu’absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais
+des tronçons d’hommes; qu’ils tuent en eux toutes les belles facultés
+pour ne laisser debout et luxuriante que la folie furibonde du travail?
+
+ [19] Voici, d’après le célèbre statisticien R. Giffen, du _Bureau de
+ statistique_ de Londres, la progression croissante de la richesse
+ nationale de l’Angleterre et de l’Irlande: en
+
+ 1814--elle était de... 55 milliards de francs.
+ 1865-- -- 162 1/2 -- --
+ 1875-- -- 212 1/2 -- --
+
+Ah! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent la leçon des
+économistes: «Travaillons, travaillons pour accroître la richesse
+nationale.» O idiots! c’est parce que vous travaillez trop que
+l’outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et
+écoutez un économiste; il n’est pas un aigle, ce n’est que M. L.
+Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois:
+«C’est en général sur les conditions de la main-d’œuvre que se règle la
+révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre
+fournit ses services à bas prix, on la prodigue, on cherche à l’épargner
+quand ses services deviennent plus coûteux[20].» Pour forcer les
+capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut
+hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de
+chair et d’os. Les preuves à l’appui? c’est par centaines qu’on peut les
+fournir. Dans la filature, le métier renvideur (_self acting mule_) fut
+inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à
+travailler aussi longtemps qu’auparavant.
+
+ [20] Louis Reybaud.--_Le coton, son régime, ses problèmes_ (1863).
+
+En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production
+agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés:
+pourquoi? Parce que l’Américain, libre et paresseux, aimerait mieux
+mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage si
+pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans
+l’Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l’on prend
+assis, en fumant nonchalamment sa pipe.
+
+Si, en diminuant les heures de travail, l’on conquiert à la production
+sociale de nouvelles forces mécaniques; en obligeant les ouvriers à
+consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces
+travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur
+universel, s’empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats,
+de figaristes, de proxénètes, etc., qu’elle a retirés du travail utile
+pour l’aider à consommer et à gaspiller.--C’est alors que le marché du
+travail sera débordant; c’est alors qu’il faudra une loi de fer pour
+mettre l’interdit sur le travail: il sera impossible de trouver de la
+besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les
+poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui
+pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il
+n’y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées
+libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus
+de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux
+ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en
+bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour
+le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du
+moment que les produits européens consommés sur place ne seront plus
+transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes
+d’équipe, les camionneurs s’assoient et apprennent à tourner les pouces.
+Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l’amour libre
+sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de
+la morale européenne.
+
+Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de
+la société actuelle, afin de laisser l’outillage industriel se
+développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie,
+violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités
+consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande
+coriace, quand elle en mange, elle mangera de juteux beefsteaks de une
+ou deux livres; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus
+catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du
+bordeaux, du bourgogne sans baptême industriel et laissera l’eau aux
+bêtes.
+
+Les prolétaires ont arrêté en leur tête d’infliger aux capitalistes des
+dix heures de forge et de raffinerie; là est la grande faute, la cause
+des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer
+le travail, il faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la
+preuve d’avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s’ils
+jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens malgré
+l’entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et à
+leur mairie respective ils recevront tous les matins une pièce de vingt
+francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes sociales s’évanouiront.
+Les rentiers, les capitalistes, tous les premiers, se rallieront au
+parti populaire, une fois convaincus que loin de leur vouloir du mal, on
+veut au contraire les débarrasser du travail de sur-consommation et de
+gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux
+bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les
+laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers
+dégoûtants pour les caser,--Dufaure nettoierait les latrines publiques,
+Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux farcineux; les
+membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les
+bœufs et les moutons à abattre; les sénateurs, attachés aux pompes
+funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d’autres, on trouverait des
+métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie boucheraient
+les bouteilles de champagne, mais on les muselerait pour les empêcher de
+s’enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les
+vermines des ministères et autres auberges publiques; il faudra
+cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois de
+peur des habitudes acquises.
+
+Mais, dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti
+l’humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites «et aultres
+telles sectes de gens qui se sont déguisés comme masques pour tromper le
+monde. Car donnant entendre au populaire commun qu’ils ne sont occupés
+sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la
+sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite
+fragilité de leur humanité: au contraire font chière, Dieu sçait quelle!
+_et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt_[21]. Vous le pouvez lire en
+grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventres à
+poulaine, sinon quand ils se parfument de soulphre[22].» Aux jours des
+grandes réjouissances populaires, où, au lieu d’avaler de la poussière
+comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et
+les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et
+voler les gobelets, les membres de l’Académie des sciences morales et
+politiques, les prêtres à longue et courte robe de l’église économique,
+catholique, protestante, juive, positiviste et libre-penseuse, les
+propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste,
+indépendante ou soumise vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s’en
+brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et
+des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de
+soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l’an, au changement des
+saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans de
+grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent.
+Les avocats et les légistes subiront la même peine.
+
+ [21] Ils simulent des Curius et vivent comme aux Bacchanales
+ (_Juvénal_).
+
+ [22] _Pantagruel_. Livre II, chapitre LXXIV.
+
+En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par
+seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales
+toujours et toujours; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois
+législateurs. On les organisera par bandes, courant les foires et les
+villages, donnant des représentations législatives. Les généraux en
+bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée d’aiguillettes, de crachats,
+de croix de la Légion d’honneur, iront par les rues et les places,
+racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac son compère feront le
+boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant
+des yeux, tordant la moustache, crachant de l’étoupe enflammée, menacera
+tout le monde du pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès
+qu’on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la
+politique étrangère, sur la petite Grèce, qui l’endoctorise et mettrait
+l’Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie, qui le
+stultifie avec la compote qu’elle promet de faire de la Prusse et qui
+souhaite à l’ouest de l’Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à
+l’est et étrangler le nihilisme à l’intérieur; sur M. de Bismarck, qui a
+été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l’amnistie... puis,
+dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le
+rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les
+truffes, les verres de Margaux et d’Yquem qu’il y a engloutonnés pour
+encourager l’agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.
+
+Dans la baraque, on débutera par la _Farce électorale_.
+
+Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats
+bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés
+politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes
+électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les
+yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de
+la France: et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement
+hi han! hi han!
+
+Puis commencera la grande pièce: _Le Vol des biens de la Nation_.
+
+La France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du
+crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux
+éteints, ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé de velours; à
+ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à
+masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des
+enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l’air; la Banque
+à museau de fouine, à corps d’hyène et mains de harpies, lui dérobe
+prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables
+prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au
+clair, chassés par des furies, les cinglant avec les fouets de la faim,
+apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de
+marchandises, des barriques de vin, des sacs d’or et de blé. Langlois,
+sa culotte d’une main, le testament de Proudhon de l’autre, le livre du
+budget entre les dents se campe à la tête des défenseurs des biens de la
+nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de
+baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux
+industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se
+précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des
+lingots d’or, vidant des barriques: n’en pouvant plus, sales,
+dégoûtants, ils s’affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements...
+Alors le tonnerre éclate, la terre s’ébranle et s’entr’ouvre, la
+Fatalité historique surgit; de son pied de fer elle écrase les têtes de
+ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa
+large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de
+peur.
+
+ * * * * *
+
+Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la
+classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les
+_Droits de l’homme_, qui ne sont que les droits de l’exploitation
+capitaliste, non pour réclamer le _Droit au travail_ qui n’est que le
+droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout
+homme de travailler plus de trois heures par jour, la terre, la vieille
+terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel
+univers... Mais, comment demander à un prolétariat corrompu par la
+morale capitaliste une résolution virile...
+
+Comme Christ, la dolente personnification de l’esclavage antique, les
+hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement
+depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le
+travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs
+nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine
+leurs cerveaux... ô Paresse, prends pitié de notre longue misère! ô
+Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses
+humaines!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+Nos moralistes sont gens bien modestes; s’ils ont inventé le dogme du
+travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l’âme, réjouir
+l’esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres
+organes; ils veulent en expérimenter l’usage sur le populaire, _in animâ
+vili_, avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission
+d’expliquer et d’autoriser les vices.
+
+Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi
+la cervelle à élucubrer une morale dont vous n’osez conseiller la
+pratique à vos maîtres? Votre dogme du travail, dont vous faites tant
+les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni?--Ouvrons l’histoire des
+peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs
+législateurs.
+
+«Je ne saurais affirmer, dit le père de l’histoire, Hérodote, si les
+Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu’ils font du travail, parce que
+je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les
+Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des barbares,
+ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont
+regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été
+élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens[23].»
+
+ [23] _Hérodote_. Tom. II. Trad. LARCHER, 1786.
+
+«A Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient
+s’occuper que de la défense et de l’administration de la communauté,
+comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc
+être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force
+intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils
+chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les
+femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur
+noblesse[24].»
+
+ [24] BIOT. _De l’abolition de l’esclavage ancien en Occident_, 1840.
+
+Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres,
+l’agriculture et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux
+dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur
+subsistance par aucun des _sordidæ artes_ (ils désignaient ainsi les
+métiers), qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l’ancien,
+pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d’avoir fait
+des artisans et des maçons avec des citoyens libres[25].
+
+ [25] _Tite-Live_, Liv. I.
+
+Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine des idées, mais ils
+tombaient d’accord s’il s’agissait d’abhorrer le travail. «La nature,
+dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa république modèle, la
+nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations
+dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans
+nom, qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux
+marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la
+cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le
+commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S’il est convaincu,
+il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque
+récidive[26].»
+
+ [26] Platon. _République_. Liv. V.
+
+Dans son _Économique_, Xénophon écrit: «Les gens qui se livrent aux
+travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges et on a bien raison.
+La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à
+éprouver un feu continuel ne peuvent manquer d’avoir le corps altéré et
+il est bien difficile que l’esprit ne s’en ressente.» «Que peut-il
+sortir d’honorable d’une boutique? professe Cicéron, et qu’est-ce que le
+commerce peut produire d’honnête? tout ce qui s’appelle boutique est
+indigne d’un honnête homme... les marchands ne pouvant gagner sans
+mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge! Donc, on doit regarder
+comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent
+leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de
+l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves[27].»
+
+ [27] Cicéron. _Des devoirs_ I. Tit. II. Ch. XLII.
+
+Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage
+de ces philosophes, que l’on vous cache avec un soin jaloux:--Un citoyen
+qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves,
+il commet un crime, qui mérite des années de prison.
+
+La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste n’avaient pas
+perverti ces philosophes des républiques antiques; professant pour des
+hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote,
+ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent
+atteindre la cheville qu’en se haussant sur la pointe des pieds,
+voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans
+le plus grand loisir; car, ajoutait Xénophon, «le travail emporte tout
+le temps et avec lui on n’a nul loisir pour la République et les amis.»
+Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, «le plus sage des hommes,»
+à l’admiration de la postérité, était d’avoir accordé des loisirs aux
+citoyens de la République en leur interdisant l’exercice d’un métier
+quelconque[28].
+
+ [28] Platon, _Rep._ V et _les Lois_ VIII; Aristote, _Rep._ II, et VII;
+ Xénophon, _Econom._ IV et VI. Plutarque, _Vie de Lycurgue_.
+
+Mais répondront les Bastiat, les Dupanloup et les Beaulieu de la morale
+chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient
+l’esclavage!--Parfait, mais pouvait-il en être autrement, étant donné
+les conditions économiques et politiques de leur époque? La guerre était
+l’état normal des sociétés antiques; l’homme libre devait consacrer son
+temps à discuter les lois de l’État et à veiller à sa défense; les
+métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que les
+pratiquant on pût exercer son métier de soldat et de citoyen; afin de
+posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les
+législateurs devaient tolérer des esclaves dans leurs républiques
+héroïques.--Mais les moralistes et les économistes du Capitalisme ne
+préconisent-ils pas l’esclavage moderne, le salariat? Et à quels hommes
+l’esclavage capitaliste donne-t-il des loisirs?--A des Rothschild, à des
+Germiny, à des Alphonses, inutiles et nuisibles, esclaves de leurs vices
+et de leurs domestiques.
+
+«Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit d’Aristote et de
+Pythagore», a-t-on écrit dédaigneusement; et cependant Aristote rêvait
+que: «si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de
+lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se
+mouvaient d’eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient
+spontanément à leur travail sacré; si, par exemple, les navettes des
+tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus
+besoin d’aides, ni le maître d’esclaves.» Le rêve d’Aristote est notre
+réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier
+infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent
+docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit
+des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du
+salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la
+machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme
+des _sordidæ artes_ et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des
+loisirs et la liberté.
+
+
+FIN
+
+
+MOULINS.--TYP. AMANT COUVREUL.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 ***
diff --git a/77029-h/77029-h.htm b/77029-h/77029-h.htm
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+
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+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">LE DROIT<br>
+<span class="tiny">A LA</span><br>
+<span class="xlarge">PARESSE</span><br></h1>
+
+<p class="c">RÉFUTATION<br>
+<span class="i large">Du Droit au Travail de 1848</span></p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="sc large">Paul LAFARGUE</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="sc large">Henry ORIOL</span><br>
+<span class="xsmall">ÉDITEUR</span><br>
+11, Rue Bertin-Poirée, 11<br>
+1883</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em">M. Thiers, dans le sein de la commission
+sur l’instruction primaire de 1849, disait :
+« Je veux rendre toute puissante l’influence
+du clergé, parce que je compte sur lui pour
+propager cette bonne philosophie qui apprend
+à l’homme qu’il est ici pour souffrir
+et non cette autre philosophie qui dit au
+contraire à l’homme : jouis. » — M. Thiers
+formulait la morale de la classe bourgeoise,
+dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence
+étroite.</p>
+
+<p>La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre
+la noblesse soutenue par le clergé, arbora
+le libre-examen et l’athéisme ; mais, triomphante,
+elle changea de ton et d’allure ; et,
+aujourd’hui, elle entend étayer de la religion
+sa suprématie économique et politique.
+Aux <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> siècles, elle avait allègrement
+repris la tradition païenne et
+glorifiait la chair et ses passions, réprouvées
+par le christianisme ; de nos jours,
+gorgée de biens et de jouissances, elle
+renie les enseignements de ses penseurs,
+les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence
+aux salariés. La morale capitaliste,
+piteuse parodie de la morale chrétienne,
+frappe d’anathème la chair du travailleur ;
+elle prend pour idéal de réduire le producteur
+au plus petit minimum de besoins, de
+supprimer ses joies et ses passions, de le
+condamner au rôle de machine délivrant du
+travail sans trêve, ni merci.</p>
+
+<p>Les socialistes révolutionnaires ont à
+recommencer le combat qu’ont combattu
+les philosophes et les pamphlétaires de la
+bourgeoisie ; ils ont à monter à l’assaut de
+la morale et des théories sociales du Capitalisme ;
+ils ont à démolir, dans les têtes de
+la classe, appelée à l’action, les préjugés
+semés par la classe régnante ; ils ont à
+proclamer, à la face des cafards de toutes
+les morales, que la terre cessera d’être la
+vallée de larmes du travailleur ; que dans
+la société communiste de l’avenir que nous
+fonderons « pacifiquement si possible, sinon
+violemment », les passions des hommes
+auront la bride sur le cou, car « toutes sont
+bonnes de leur nature, nous n’avons rien
+à éviter que leur mauvais usage et leurs
+excès »<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, et ils ne seront évités que par le
+contre-balancement mutuel des passions, que
+par le développement harmonique de l’organisme
+humain, car, dit le D<sup>r</sup> Beddoe « ce n’est
+que lorsqu’une race atteint son maximum
+de développement physique qu’elle atteint
+son plus haut point d’énergie et de vigueur
+morale »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. — Telle était aussi l’opinion du
+grand naturaliste, Charles Darwin<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Descartes. <i>Les passions de l’âme</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Docteur Beddoe. <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of anthropological Society</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ch. Darwin. <i lang="en" xml:lang="en">Descent of man</i>.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>La réfutation du <i>droit au travail</i> que je
+réédite, avec quelques notes additionnelles,
+parut dans l’<i>Égalité</i> hebdomadaire de 1880,
+deuxième série.</p>
+
+<p class="sign">P. L.</p>
+
+<p class="ugap small i">Sainte-Pélagie, 1883</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><span class="xlarge">LE DROIT A LA PARESSE</span><br>
+<span class="i">Réfutation du « Droit au Travail » de 1848.</span></p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Une étrange folie possède les classes ouvrières
+des nations où règne la civilisation capitaliste.
+Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles
+et sociales qui, depuis deux siècles, torturent
+la triste humanité. Cette folie est l’amour du
+travail, la passion furibonde du travail, poussée
+jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu
+et de sa progéniture. Au lieu de réagir
+contre cette aberration mentale, les prêtres, les
+économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié
+le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont
+voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes
+faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter
+ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe
+d’être chrétien, économe et moral, j’en appelle de leur
+jugement à celui de leur Dieu ; des prédications
+de leur morale religieuse, économique,
+libre-penseuse, aux épouvantables conséquences
+du travail dans la société capitaliste.</p>
+
+<p>Dans la société capitaliste, le travail est la
+cause de toute dégénérescence intellectuelle, de
+toute déformation organique. Comparez le pur
+sang des écuries de Rothschild, servi par une
+valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes
+normandes qui laboure la terre, charriote le
+fumier, engrange la moisson. Regardez le noble
+sauvage que les missionnaires du commerce et
+les commerçants de la religion n’ont pas encore
+corrompu avec le christianisme, la syphilis et le
+dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables
+servants de machines<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les explorateurs européens s’arrêtent étonnés
+devant la beauté physique et la fière allure
+des hommes des peuplades primitives, non souillés
+par ce que Pœppig appelait le « souffle empoisonné
+de la civilisation ». Parlant des Aborigènes des îles
+océaniennes, lord George Campbell écrit : « Il n’y a
+pas de peuple au monde qui frappe davantage au
+premier abord. Leur peau unie et d’une teinte
+légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés,
+leur belle et joyeuse figure, en un mot, toute
+leur personne formaient un nouvel et splendide
+échantillon du <i lang="la" xml:lang="la">genus homo</i> ; leur apparence physique
+donnait l’impression d’une race supérieure
+à la nôtre. » Les civilisés de l’ancienne Rome,
+les César et les Tacite, contemplaient avec la
+même admiration les Germains des tribus communistes
+qui envahissaient l’empire romain. — Ainsi
+que Tacite, Salvien, le prêtre du <small>V</small><sup>e</sup> siècle,
+qu’on surnomma le <i>maître des évêques</i>, donnait
+les barbares en exemple aux civilisés et aux
+chrétiens : « Nous sommes impudiques au milieu
+des barbares, plus chastes que nous. Bien plus,
+les barbares sont blessés de nos impudicités. Les
+Goths ne souffrent pas qu’il y ait parmi eux des
+débauchés de leur nation ; seuls au milieu d’eux,
+par le triste privilège de leur nationalité et de
+leur nom, les Romains ont le droit d’être impurs.
+(La pédérastie était alors en grande mode parmi
+les chrétiens)… Les opprimés s’en vont chez les
+barbares chercher de l’humanité et un abri. » — (<i lang="la" xml:lang="la">De
+Gubernatione Dei</i>). La vieille civilisation et le
+christianisme naissant corrompirent les barbares
+du vieux monde ; comme le christianisme vieilli
+et la moderne civilisation capitaliste corrompent
+les sauvages du nouveau monde.</p>
+
+<p>M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent
+d’observation, alors même que l’on rejette ses
+conclusions sociologiques entachées de prudhomisme
+philanthropique et chrétien, dit dans son
+livre <i>les Ouvriers européens</i> (1855) : « La propension
+des bachkirs pour la paresse (les bachkirs
+sont des pasteurs semi nomades du versant asiatique
+de l’Oural) ; les loisirs de la vie nomade, les
+habitudes de méditation qu’elles font naître chez
+les individus les mieux doués communiquent souvent
+à ceux-ci une distinction de manières, une
+finesse d’intelligence et de jugement qui se remarque
+rarement au même niveau social dans
+une civilisation plus développée… Ce qui les répugne
+le plus, ce sont les travaux agricoles ; ils
+font tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur. »
+L’agriculture est, en effet, la première
+manifestation du travail servile dans l’humanité.</p>
+</div>
+<p>Quand, dans notre Europe civilisée, on veut
+retrouver une trace de la beauté native de
+l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations
+où les préjugés économiques n’ont pas encore
+déraciné la haine du travail. L’Espagne, qui, hélas !
+dégénère, peut encore se vanter de posséder
+moins de fabriques que nous de prisons et de
+casernes ; mais l’artiste se réjouit en admirant le
+hardi Andalou, brun comme des castagnes,
+droit et flexible comme une tige d’acier ; et le
+cœur de l’homme tressaille en entendant le mendiant,
+superbement drapé dans sa <i lang="es" xml:lang="es">capa</i> trouée,
+traiter d’<i lang="es" xml:lang="es">amigo</i> des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol,
+chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié,
+le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de
+la grande époque n’avaient, eux aussi, que mépris
+pour le travail ; aux esclaves seuls il était permis
+de travailler : l’homme libre ne connaissait que les
+exercices corporels et les jeux de l’intelligence.
+C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait
+dans un peuple d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane ;
+c’était le temps où une poignée de braves
+écrasait à Marathon les hordes de l’Asie
+qu’Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes
+de l’antiquité enseignaient le mépris du
+travail, cette dégradation de l’homme libre ; les
+poètes chantaient la paresse, ce présent des
+Dieux :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> O Mélibé, un Dieu nous a donné cette
+oisiveté. Virgile, <i>Bucoliques</i> (Voir appendice).</p>
+</div>
+<p>Christ, dans son discours sur la montagne,
+prêcha la paresse : « Contemplez la croissance
+des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent,
+et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute
+sa gloire, n’a pas été plus brillamment vêtu<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Évangile selon saint Mathieu, chap. <small>VI</small>.</p>
+</div>
+<p>Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à
+ses adorateurs le suprême exemple de la paresse
+idéale ; après six jours de travail, il se repose
+pour l’éternité.</p>
+
+
+<p>Par contre, quelles sont les races pour qui le
+travail est une nécessité organique ? les Auvergnats ;
+les Écossais, ces Auvergnats des îles
+britanniques ; les Gallegos, ces Auvergnats de
+l’Espagne ; les Poméraniens, ces Auvergnats de
+l’Allemagne ; les Chinois, ces Auvergnats de
+l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes
+qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans
+propriétaires, les petits bourgeois, qui les uns courbés
+sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs
+boutiques, se remuent comme la taupe dans sa
+galerie souterraine, et jamais ne se redressent
+pour regarder à loisir la nature.</p>
+
+<p>Et cependant, le prolétariat, la grande classe
+qui embrasse tous les producteurs des nations
+civilisées, la classe qui, en s’émancipant, émancipera
+l’humanité du travail servile et fera de
+l’animal humain un être libre ; le prolétariat, trahissant
+ses instincts, méconnaissant sa mission
+historique, s’est laissé pervertir par le dogme du
+travail. Rude et terrible a été son châtiment.
+Toutes les misères individuelles et sociales sont
+nées de sa passion pour le travail.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>En 1770, parut à Londres, un écrit anonyme
+intitulé : <i lang="en" xml:lang="en">An Essay on trade and commerce</i>. Il fit
+à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand
+philanthrope, s’indignait de ce que « la plèbe
+manufacturière d’Angleterre s’était mise dans la
+tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais, tous les
+individus qui la composent, ont, par droit de naissance,
+le privilège d’être plus libres et plus indépendants
+que les ouvriers de n’importe quel autre
+pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité
+pour les soldats dont elle stimule la bravoure ;
+mais moins les ouvriers des manufactures en
+sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et
+pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se
+tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est
+extrêmement dangereux d’encourager de pareils
+engouements dans un État commercial comme
+le nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population
+n’ont que peu ou pas de propriété. La
+cure ne sera pas complète tant que nos pauvres
+de l’industrie ne se résigneront pas à travailler
+six jours pour la même somme qu’ils gagnent
+maintenant en quatre. » — Ainsi, près d’un siècle
+avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres
+le travail comme un frein aux nobles passions
+de l’homme. « Plus mes peuples travailleront,
+moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le
+5 mai 1807, Napoléon. Je suis l’autorité… et je
+serais disposé à ordonner que le dimanche, passé
+l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes
+et les ouvriers rendus à leur travail. » Pour extirper
+la paresse et courber les sentiments de
+fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur
+de l’<i lang="en" xml:lang="en">Essay on trade</i> proposait d’incarcérer les pauvres
+dans des maisons idéales du travail (<i lang="en" xml:lang="en">ideal
+workhouses</i>) qui deviendraient « des maisons de
+terreur où l’on ferait travailler 14 heures par jour,
+de telle sorte que, le temps des repas soustrait,
+il resterait douze heures de travail pleines et entières. »</p>
+
+<p>Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal
+des philanthropes et des moralistes du dix-huitième
+siècle. Que nous avons dépassé ce <i lang="la" xml:lang="la">nec
+plus ultra</i> ! Les ateliers modernes sont devenus
+des maisons idéales de correction, où l’on incarcère
+les masses ouvrières, où l’on condamne au
+travail forcé pendant 12 et 14 heures, non seulement
+les hommes, mais les femmes et les enfants<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> !
+Et dire que les fils des héros de la
+Terreur se sont laissés dégrader par la religion
+du travail au point d’accepter, après 1848, comme
+une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à
+douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient,
+comme un principe révolutionnaire,
+le <i>Droit au travail</i>. Honte au prolétariat français !
+Des esclaves seuls eussent été capables d’une
+telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation
+capitaliste à un Grec des temps antiques pour concevoir
+un tel avilissement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Au premier Congrès de bienfaisance tenu à
+Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers
+de Marquette, près de Lille, M. Scrive,
+aux applaudissements des membres du Congrès,
+racontait, avec la plus noble satisfaction d’un devoir
+accompli : « Nous avons introduit quelques moyens
+de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons
+à chanter pendant le travail, à compter également
+en travaillant ; cela les distrait et les fait
+accepter avec courage <i>ces douze heures de travail
+qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens
+d’existence.</i> » — Douze heures de travail, et quel
+travail ! imposées à des enfants qui n’ont pas douze
+ans ! — Les matérialistes regretteront toujours
+qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens,
+ces philanthropes, bourreaux de l’enfance !</p>
+</div>
+<p>Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures
+de la faim se sont abattues sur le prolétariat,
+plus nombreuses que les sauterelles de la
+Bible, c’est lui qui les a appelées.</p>
+
+<p>Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient
+les armes à la main, ils l’ont imposé à
+leurs familles ; ils ont livré, aux barons de l’industrie,
+leurs femmes et leurs enfants. De leurs
+propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique,
+de leurs propres mains ils ont tari le lait de
+leurs femmes : les malheureuses, enceintes et
+allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines
+et les manufactures tendre l’échine et épuiser
+leurs nerfs ; de leurs propres mains, ils ont brisé
+la vie et la vigueur de leurs enfants. — Honte aux
+prolétaires ! Où sont ces commères dont parlent
+nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux propos,
+franches de la gueule, amantes de la dive
+bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant,
+toujours cuisinant, toujours courant, toujours
+semant la vie, en engendrant la joie, enfantant
+sans douleurs des petits sains et vigoureux ?…
+Nous avons aujourd’hui les filles et les femmes
+de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs,
+au sang sans rutilance, à l’estomac délabré, aux
+membres alanguis !… Elles n’ont jamais connu
+le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement
+comment l’on cassa leur coquille ! — Et
+les enfants ? Douze heures de travail aux
+enfants ! O misère ! — Mais tous les Jules Simon
+de l’Académie des sciences morales et politiques,
+tous les Germinys de la jésuiterie, n’auraient
+pu inventer un vice plus abrutissant pour
+l’intelligence des enfants, plus corrupteur de
+leurs instincts, plus destructeur de leur organisme,
+que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier capitaliste.</p>
+
+<p>Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ;
+il est, en effet, le siècle de la douleur, de la misère
+et de la corruption.</p>
+
+<p>Et cependant les philosophes, les économistes
+bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste
+Comte, jusqu’au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ;
+les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement
+romantique Victor Hugo, jusqu’au
+naïvement grotesque Paul de Kock, tous
+ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur
+du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. A
+les entendre, le bonheur allait régner sur la terre ;
+déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les
+siècles passés fouiller la poussière et les misères
+féodales pour rapporter de sombres repoussoirs
+aux délices des temps présents. — Nous ont-ils
+fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore
+membres de la domesticité des grands seigneurs,
+aujourd’hui valets de plume de la bourgeoisie,
+grassement rentés ; nous ont-ils fatigués avec le
+paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien ! voici
+le brillant tableau des jouissances prolétariennes
+en l’an de Progrès capitaliste 1840, peint par un
+des leurs, par le D<sup>r</sup> Villermé, membre de l’Institut,
+le même qui, en 1848, fit partie de cette
+société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui
+l’académicien, en étaient), qui propagea
+dans les masses les sottises de l’économie et de la
+morale bourgeoises.</p>
+
+<p>C’est de l’Alsace manufacturière que parle le
+D<sup>r</sup> Villermé, de l’Alsace des Kestner, des Dollfus,
+ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme
+industriels. — Mais avant que le docteur ne
+dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes,
+écoutons un manufacturier alsacien,
+M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et C<sup>ie</sup>,
+dépeignant la situation de l’artisan de l’ancienne
+industrie : « A Mulhouse, il y a cinquante ans
+(en 1813, alors que la moderne industrie mécanique
+naissait), les ouvriers étaient tous enfants
+du sol, habitant la ville et les villages environnants
+et possédant presque tous une maison et
+souvent un petit champ<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. » C’était l’âge d’or du
+travailleur. — Mais alors l’industrie alsacienne
+n’inondait pas le monde de ses cotonnades et n’emmillionnait
+pas ses Dollfus et ses Kœchlin. Mais,
+vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l’Alsace,
+le minotaure moderne, l’atelier capitaliste,
+avait conquis le pays ; dans sa boulimie
+de travail humain, il avait arraché les ouvriers de
+leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux
+exprimer le travail qu’ils contenaient. C’étaient
+par milliers que les ouvriers accouraient au
+sifflement de la machine. « Un grand nombre, dit
+Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient
+contraints, par la cherté des loyers, à se loger
+dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient
+à deux lieues et même deux lieues et quart de la
+manufacture où ils travaillaient.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Discours</i> prononcé à la <i>Société internationale
+d’études pratiques d’économie sociale de
+Paris</i>, en mai 1863, et publié dans l’<i>Économiste
+français</i> de la même époque.</p>
+</div>
+<p>« A Mulhouse, à Dornach, le travail commençait
+à cinq heures du matin et finissait à huit
+heures du soir, été comme hiver… Il faut les
+voir arriver chaque matin en ville et partir chaque
+soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes
+pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu
+de la boue et qui, à défaut de parapluies, portent
+renversés sur la tête, lorsqu’il pleut ou qu’il neige,
+leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver
+la figure et le cou, et un nombre plus considérable
+de jeunes enfants non moins sales, non
+moins hâves, couverts de haillons, tout gras de
+l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant
+qu’ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés
+de la pluie par l’imperméabilité de leurs vêtements,
+n’ont même pas au bras, comme les femmes
+dont on vient de parler, un panier où sont
+les provisions de la journée ; mais ils portent à la
+main ou cachent sous leurs vestes ou comme ils
+peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir
+jusqu’à l’heure de leur rentrée à la maison.</p>
+
+<p>« Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément
+longue, puisqu’elle a au moins quinze
+heures, vient se joindre pour ces malheureux
+celle des allées et venues si fréquentes, si
+pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez
+eux accablés par le besoin de dormir, et que le
+lendemain ils en sortent avant d’être complètement
+reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure
+de l’ouverture. »</p>
+
+<p>Voici maintenant les bouges où s’entassaient
+ceux qui logeaient en ville : « J’ai vu à Mulhouse,
+à Dornach et dans des maisons voisines, de ces
+misérables logements où deux familles couchaient
+chacune dans un coin, sur la paille jetée
+sur le carreau et retenue par deux planches…
+Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de
+l’industrie du coton dans le département du Haut-Rhin
+est si profonde, qu’elle produit ce triste résultat
+que, tandis que dans les familles des fabricants,
+négociants, drapiers, directeurs d’usines, la
+moitié des enfants atteint la vingt et unième
+année, cette même moitié cesse d’exister avant
+deux ans accomplis dans les familles de tisserands
+et d’ouvriers de filatures de coton… »</p>
+
+<p>Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute :
+« Ce n’est pas là un travail, une tâche, c’est une
+torture, et on l’inflige à des enfants de six à huit
+ans… C’est ce long supplice de tous les jours
+qui mine principalement les ouvriers dans les
+filatures de coton. » Et, à propos de la durée du
+travail, Villermé observait que les forçats des
+bagnes ne travaillent que dix heures, les esclaves
+des Antilles neuf heures en moyenne,
+tandis qu’il existait dans la France qui avait fait
+la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux
+<i>Droits de l’Homme</i>, « des manufactures où
+la journée était de seize heures, sur lesquelles on
+n’accordait aux ouvriers qu’une heure et demie
+pour les repas<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> L.-R. Villermé, <i>Tableau de l’état physique
+et moral des ouvriers dans les fabriques de coton,
+de laine et de soie</i> (1840). Ce n’était pas parce
+que les Dollfus, les Kœchlin et autres fabricants
+alsaciens étaient des républicains, des patriotes
+et des philanthropes protestants qu’ils traitaient
+de la sorte leurs ouvriers ; car MM. Blanqui,
+l’académicien Reybaud, le prototype de Jérôme
+Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique,
+ont constaté les mêmes aménités pour la
+classe ouvrière, chez les fabricants très catholiques
+et très monarchiques de Lille et de Lyon.
+Ce sont là des vertus capitalistes s’harmonisant à
+ravir avec toutes les fois politiques et religieuses.</p>
+</div>
+<p>O misérable avortement des principes révolutionnaires
+de la bourgeoisie ! ô lugubres présents
+de son dieu Progrès ! — Les philanthropes acclament
+bienfaiteurs de l’Humanité ceux qui, pour
+s’enrichir en fainéantant, donnent du travail aux
+pauvres ; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner
+les sources que d’ériger une fabrique capitaliste
+au milieu d’une population rustique. — Introduisez
+le travail et adieu joie, santé, liberté ;
+adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d’être
+vécue<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Les Indiens des tribus belliqueuses du
+Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards ; ils
+témoignent leur amitié en mettant fin à une vie
+qui n’est plus réjouie par des combats, des fêtes
+et des danses. Tous les peuples primitifs ont donné
+aux leurs ces preuves d’affection : les Massagètes
+de la mer Caspienne (Hérodote) aussi bien que
+les Wens de l’Allemagne et les Celtes de la
+Gaule. Dans les églises de Suède, dernièrement
+encore, on conservait des massues dites <i>massues-familiales</i>,
+qui servaient à délivrer les parents
+des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés
+sont les prolétaires modernes pour accepter en
+patience les épouvantables misères du travail de
+fabrique !</p>
+</div>
+<p>Et les économistes s’en vont répétant aux
+ouvriers : travaillez, travaillez pour augmenter
+la fortune sociale ! et cependant un économiste,
+Destut de Tracy, leur répond : « Les nations
+pauvres, c’est là où le peuple est à son aise ; les
+nations riches, c’est là où il est ordinairement
+pauvre » ; et son disciple Cherbulliez de continuer :
+« Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant
+à l’accumulation des capitaux productifs,
+contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les
+priver d’une partie de leur salaire. » — Mais
+assourdis et idiotisés par leurs propres hululements,
+les économistes de répondre : travaillez,
+travaillez toujours pour créer votre bien-être !
+Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un
+prêtre de l’Église anglicane, le révérend Towsend,
+psalmodie : travaillez, travaillez nuit et jour ; en
+travaillant vous faites croître votre misère, et
+votre misère nous dispense de vous imposer le
+travail par la force de la loi. L’imposition légale
+du travail « donne trop de peine, exige trop de
+violence et fait trop de bruit ; la faim, au
+contraire, est non seulement une pression paisible,
+silencieuse, incessante, mais comme le
+mobile le plus naturel du travail et de l’industrie,
+elle provoque aussi les efforts les plus puissants. »
+Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir
+la fortune sociale et vos misères individuelles ;
+travaillez, travaillez, pour que devenant plus
+pauvres vous ayez plus de raison de travailler et
+d’être misérables. Telle est la loi inexorable de
+la production capitaliste.</p>
+
+<p>Parce que prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles
+des économistes, les prolétaires se sont livrés
+corps et âme au vice du travail, ils précipitent
+la société tout entière dans ces crises industrielles
+de surproduction qui convulsent l’organisme
+social. Alors, parce qu’il y a pléthore de marchandises
+et pénurie d’acheteurs, les ateliers
+se ferment et la faim cingle les populations
+ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les
+prolétaires abrutis par le dogme du travail, ne
+comprenant pas que le sur-travail qu’ils se sont
+infligés pendant le temps de prétendue prospérité
+est la cause de leur misère présente, au lieu de
+courir aux greniers à blé et de crier : « Nous avons
+faim, nous voulons manger !… Vrai, nous n’avons
+pas un rouge liard, mais tout gueux que
+nous sommes, c’est nous cependant qui avons
+moissonné le blé et vendangé le raisin… » — Au
+lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de
+Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels
+et de clamer : « M. Bonnet, voici vos ouvrières
+ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles
+grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à
+chagriner l’œil d’un juif et cependant ce sont
+elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes
+de toute la chrétienté. Les pauvresses
+travaillant treize heures par jour, n’avaient pas
+le temps de songer à la toilette, maintenant elles
+chôment et peuvent faire du frou-frou avec les
+soieries qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont
+perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à
+votre fortune et ont vécu dans l’abstinence ; maintenant
+elles ont des loisirs et veulent jouir un peu
+des fruits de leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez
+vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines,
+M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet
+ses bottines pour leurs chers petits pieds froids
+et humides… Vêtues de pied en cap, et fringantes,
+elles vous feront plaisir à contempler.
+Allons, pas de tergiversations ; — vous êtes ami
+de l’humanité, n’est-ce pas, et chrétien par dessus
+le marché ? — Mettez à la disposition de vos
+ouvrières la fortune qu’elles vous ont édifiée avec
+la chair de leur chair. — Vous êtes ami du commerce ? — Facilitez
+la circulation des marchandises ;
+voici des consommateurs tout trouvés ; ouvrez-leur
+des crédits illimités. Vous êtes bien
+obligé d’en faire à des négociants que vous ne
+connaissez ni d’Adam ni d’Ève, qui ne vous ont
+rien donné, pas même un verre d’eau. Vos ouvrières
+s’acquitteront comme elles le pourront ; si,
+au jour de l’échéance, elles gambettisent et laissent
+protester leur signature, vous les mettrez en
+faillite, et si elles n’ont rien à saisir, vous exigerez
+qu’elles vous paient en prières : elles vous
+enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs,
+au nez gorgé de tabac. »</p>
+
+<p>Au lieu de profiter des moments de crise pour
+une distribution générale des produits et un gaudissement
+universel, les ouvriers, crevant la faim,
+s’en vont battre de leur tête les portes de l’atelier.
+Avec des figures hâves, des corps amaigris, des
+discours piteux, ils assaillent les fabricants :
+« Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous
+du travail, ce n’est pas la faim, mais la
+passion du travail qui nous tourmente ! » Et ces
+misérables qui ont à peine la force de se tenir debout,
+vendent douze et quatorze heures de travail
+deux fois moins cher que lorsqu’ils avaient du
+pain sur la planche. Et les philanthropes de l’industrie
+de profiter des chômages pour fabriquer
+à meilleur marché.</p>
+
+<p>Si les crises industrielles suivent les périodes
+de sur-travail aussi fatalement que la nuit le jour,
+traînant après elles le chômage forcé et la misère
+sans issue, elles amènent aussi la banqueroute
+inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il
+lâche la bride à la rage du travail, il emprunte
+et emprunte encore pour fournir la matière première
+aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir
+que le marché s’engorge et que, si ses marchandises
+n’arrivent pas à la vente, ses billets viendront
+à l’échéance. Acculé, il va implorer le juif,
+il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur.
+« Un petit peu d’or ferait mieux mon affaire,
+répond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de
+bas en magasin, ils valent vingt sous, je les
+prends à quatre sous. » Les bas obtenus, le juif
+les vend six et huit sous, et empoche de frétillantes
+pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne :
+mais le fabricant a reculé pour mieux
+sauter. Enfin, la débâcle arrive et les magasins
+dégorgent ; on jette alors tant de marchandises
+par la fenêtre, qu’on ne sait comment elles sont
+entrées par la porte. C’est par centaines de millions
+que se chiffre la valeur des marchandises
+détruites ; au siècle dernier on les brûlait ou on
+les jetait à l’eau<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Au Congrès industriel tenu à Berlin, le
+21 janvier 1879, on estimait à 568 millions de francs
+la perte qu’avait éprouvée l’industrie du fer en
+Allemagne pendant la dernière crise.</p>
+</div>
+<p>Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les
+fabricants parcourent le monde en quête de débouchés
+pour les marchandises qui s’entassent ;
+ils forcent leur gouvernement à annexer des
+Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coups
+de canon les murailles de la Chine, pour y écouler
+leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c’était
+un duel à mort entre la France et l’Angleterre
+à qui aurait le privilège exclusif de vendre
+en Amérique et aux Indes. Des milliers d’hommes
+jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang
+les mers, pendant les guerres coloniales des <small>XVI</small><sup>e</sup>,
+<small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles.</p>
+
+<p>Les capitaux abondent comme les marchandises.
+Les financiers ne savent plus où les placer ;
+ils vont alors, chez les nations heureuses qui lézardent
+au soleil en fumant des cigarettes, poser des
+chemins de fer, ériger des fabriques et importer
+la malédiction du travail. Et cette exportation de
+capitaux français se termine un beau matin par
+des complications diplomatiques : en Égypte, la
+France, l’Angleterre, l’Allemagne étaient sur le
+point de se prendre aux cheveux pour savoir quels
+usuriers seraient payés les premiers ; par des
+guerres du Mexique où l’on envoie les soldats
+français faire le métier d’huissiers pour recouvrer
+de mauvaises dettes<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> La <i>Justice</i> de M. Clemenceau, dans sa partie
+financière, disait le 6 avril : « Nous avons
+entendu soutenir cette opinion, que, à défaut de
+la Prusse, les milliards de la guerre de 1870
+eussent été <i>également perdus</i> pour la France et
+ce sous forme d’emprunt périodiquement émis
+pour l’équilibre des budgets étrangers ; telle est
+également notre opinion. » On estime à cinq milliards
+la perte des capitaux anglais dans les
+emprunts des républiques de l’Amérique du Sud. — Les
+travailleurs français ont non seulement
+produit les cinq milliards payés à M. Bismarck ;
+mais ils continuent à servir les intérêts de l’indemnité
+de guerre, aux Ollivier, aux Girardin, aux
+Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui
+ont amené la guerre et la déroute. Cependant, il
+leur reste une fiche de consolation : ces cinq milliards
+n’occasionneront pas de guerre de recouvrement.</p>
+</div>
+<p>Ces misères individuelles et sociales, pour grandes
+et innombrables qu’elles soient, pour éternelles
+qu’elles paraissent, s’évanouiront comme
+les hyènes et les chacals à l’approche du lion,
+quand le Prolétariat dira : « Je le veux. » Mais
+pour qu’il parvienne à la conscience de sa force,
+il faut que le Prolétariat foule aux pieds les préjugés
+de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse ;
+il faut qu’il retourne à ses instincts naturels,
+qu’il proclame les <i>Droits de la paresse</i>,
+mille et mille fois plus nobles et plus sacrés
+que les phthisiques <i>Droits de l’homme</i> concoctés
+par les avocats métaphysiciens de la révolution
+bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler
+que trois heures par jour, à fainéanter et
+bombancer le reste de la journée et de la nuit.</p>
+
+<p>Jusqu’ici ma tâche a été facile, je n’avais qu’à
+décrire des maux réels bien connus de nous tous,
+hélas ! Mais convaincre le Prolétariat que la
+morale qu’on lui a inoculée est perverse, que le
+travail effréné auquel il s’est livré dès le
+commencement du siècle est le plus terrible fléau qui
+jamais ait frappé l’humanité, que le travail ne
+deviendra un condiment des plaisirs de la paresse,
+un exercice bienfaisant à l’organisme humain,
+une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il
+sera sagement réglementé et limité à un
+maximum de trois heures par jour, est une tâche
+ardue au-dessus de mes forces ; seuls des physiologistes,
+des hygiénistes, des économistes communistes
+pourraient l’entreprendre. Dans les pages
+qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu’étant
+donnés les moyens de production modernes
+et leur puissance reproductive illimitée, il faut
+mater la passion extravagante des ouvriers pour
+le travail et les obliger à consommer les marchandises
+qu’ils produisent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Un poète grec, du temps de Cicéron, Antiparos,
+chantait ainsi l’invention du moulin à eau (pour la
+mouture du grain) qui allait émanciper les femmes
+esclaves et ramener l’âge d’or : « Épargnez le bras
+qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez
+paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain
+qu’il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail
+des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement
+sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé
+roule avec ses raies, faisant tourner la pesante
+pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et
+oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse
+accorde. » — Hélas ! les loisirs que le poète païen
+annonçait ne sont pas venus ; la passion aveugle,
+perverse et homicide du travail transforme la
+machine libératrice en instrument d’asservissement
+des hommes libres : sa productivité les
+appauvrit.</p>
+
+<p>Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que
+cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires
+à tricoter en font trente mille dans le même
+temps. Chaque minute de la machine équivaut
+donc à cent heures de travail de l’ouvrière ; ou bien
+chaque minute de travail de la machine délivre à
+l’ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour
+l’industrie du tricotage est plus ou moins vrai
+pour toutes les industries renouvelées par la
+mécanique moderne. — Mais que voyons-nous ? A
+mesure que la machine se perfectionne et abat le
+travail de l’homme avec une rapidité et une précision
+sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de
+prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur,
+comme s’il voulait rivaliser avec la machine.
+Oh ! concurrence absurde et meurtrière !</p>
+
+<p>Pour que la concurrence de l’homme et de la
+machine prît libre carrière, les prolétaires ont
+aboli les sages lois qui limitaient le travail des
+artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé
+les jours fériés<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Parce que les producteurs
+d’alors ne travaillaient que cinq jours sur sept,
+croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes
+menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et
+d’eau fraîche ? — Allons donc ! — Ils avaient des
+loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire
+l’amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement
+en l’honneur du grand dieu de la Fainéantise. La
+morose Angleterre, encagottée dans le protestantisme,
+se nommait alors la « joyeuse Angleterre »
+(<i lang="en" xml:lang="en">Merry England</i>). — Rabelais, Quevedo, Cervantes,
+les auteurs inconnus des romans picaresques,
+nous font venir l’eau à la bouche avec
+leurs peintures de ces monumentales ripailles<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
+dont on se régalait alors entre deux batailles et
+deux dévastations, et dans lesquelles tout « allait
+par escuelles. » — Jordaens et l’école flamande
+les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes
+estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus ?
+Sublimes cerveaux qui encercliez toute
+la pensée humaine, qu’êtes-vous devenus ? — Nous
+sommes bien dégénérés et bien rapetissés. La
+vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné,
+le schnaps prussien savamment combinés avec
+le travail forcé ont débilité nos corps et borné nos
+esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son
+estomac et que la machine élargit sa productivité,
+c’est alors que les économistes nous prêchent
+la théorie malthusienne, la religion de l’abstinence
+et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur
+arracher la langue et la jeter aux chiens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Sous l’ancien régime, les lois de l’Église
+garantissaient au travailleur 90 jours de repos
+(52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels
+il était strictement défendu de travailler. C’était
+le grand crime du catholicisme, la cause principale
+de l’irréligion de la bourgeoisie industrielle
+et commerçante. Sous la Révolution, dès qu’elle
+fut maîtresse, elle abolit les jours fériés ; et remplaça
+la semaine de sept jours par celle de dix ;
+afin que le peuple n’eût plus qu’un jour de repos
+sur dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de
+l’Église pour mieux les soumettre au joug du
+Travail.</p>
+
+<p>La haine contre les jours fériés n’apparaît que
+lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et
+commerçante prend corps, entre les <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup>
+siècles. Henri IV demanda leur réduction au
+pape ; il refusa parce que « une des hérésies qui
+courent le jourd’hui, est touchant les fêtes » (<i>Lettres
+du cardinal d’Ossat</i>). Mais, en 1666, Péréfixe,
+archevêque de Paris, en supprima 17 dans son
+diocèse. Le protestantisme, qui était la religion
+chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels
+et commerciaux de la bourgeoisie, fut
+moins soucieux du repos populaire ; il détrôna au
+ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.</p>
+
+<p>La réforme religieuse et la libre pensée philosophique
+n’étaient que des prétextes qui permirent
+à la bourgeoisie jésuite et rapace d’escamoter
+les jours de fête du populaire.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Ces fêtes pantagruéliques duraient des
+semaines. Don Rodrigo de Lara gagne sa fiancée
+en expulsant les Maures de Calatrava la vieille,
+et le <i>Romancero</i> narre que,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Las bodas fueron en Burgos,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Las tornabodas en Salas :</i></div>
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">En bodas y tornabodas</i></div>
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Pasaron siete semanas.</i></div>
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Tantas vienen de las gentes,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Que no caben por las plazas…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>(Les noces furent à Burgos, les retours de noces
+à Salas ; en noces et retours de noces, sept semaines
+passèrent ; tant de gens accoururent que les
+places ne purent les contenir…)</p>
+
+<p>Les hommes de ces noces de sept semaines
+étaient les héroïques soldats des guerres de l’indépendance.</p>
+</div>
+<p>Parce que la classe ouvrière avec sa bonne
+foi simpliste s’est laissée endoctriner, parce que,
+avec son impétuosité native, elle s’est précipitée
+à l’aveugle dans le travail et l’abstinence, la
+classe capitaliste s’est trouvée condamnée à la
+paresse et à la jouissance forcées, à l’improductivité
+et à la sur-consommation. Mais, si le sur-travail
+de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille
+ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour
+le bourgeois.</p>
+
+<p>L’abstinence à laquelle se condamne la classe
+productive oblige les bourgeois à se consacrer
+à la sur-consommation des produits qu’elle
+manufacture désordonnément. Au début de la
+production capitaliste, il y a un ou deux siècles
+de cela, le bourgeois était un homme rangé,
+de mœurs raisonnables et paisibles ; il se contentait
+de sa femme ou à peu près ; il ne buvait
+qu’à sa soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait
+aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus
+de la vie débauchée. Aujourd’hui il n’est fils
+de parvenu qui ne se croit tenu de développer la
+prostitution et de mercurialiser son corps pour
+donner un but aux labeurs que s’imposent les
+ouvriers des mines de mercure ; il n’est bourgeois
+qui ne s’empiffre de chapons truffés et de Laffite
+navigué, pour encourager les éleveurs de la
+Flèche et les vignerons du Bordelais. A ce métier,
+l’organisme se délabre rapidement, les cheveux
+tombent, les dents se déchaussent, le tronc se
+déforme, le ventre s’entripaille, la respiration
+s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent,
+les articulations s’ankylosent, les phalanges se
+nouent. D’autres, trop malingres pour supporter
+les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse
+du prudhomisme, dessèchent leur cervelle
+comme les Garnier de l’Économie politique, les
+Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer
+de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs
+des compositeurs et des imprimeurs.</p>
+
+<p>Les femmes du monde vivent une vie de martyr.
+Pour essayer et faire valoir les toilettes féériques
+que les couturières se tuent à bâtir, du
+soir au matin elles font la navette d’une robe
+dans une autre ; pendant des heures, elles livrent
+leur tête creuse aux artistes capillaires qui,
+à tout prix, veulent assouvir leur passion pour
+l’échafaudage des faux chignons. Sanglées dans
+leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines,
+décolletées à faire rougir un sapeur, elles
+tournoient des nuits entières dans leurs bals de
+charité afin de ramasser quelques sous pour le
+pauvre monde. Saintes âmes !</p>
+
+<p>Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur
+et de sur-consommateur, la bourgeoisie
+dut non seulement violenter ses goûts
+modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il
+y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux
+indigestions truffées et aux débauches syphilitiques ;
+mais encore soustraire au travail productif
+une masse énorme d’hommes afin de se procurer
+des aides.</p>
+
+<p>Voici quelques chiffres qui prouvent combien
+colossale est cette déperdition de forces productives.
+D’après le recensement de 1861, la population
+de l’Angleterre et du pays de Galles
+comprenait 20,066,244 personnes, dont 9,776,259
+du sexe masculin et 10,289,965 du sexe féminin.
+Si l’on déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune
+pour travailler, les femmes, les adolescents et
+les enfants improductifs, puis les professions
+<i>idéologiques</i> telles que gouvernants, police, clergé,
+magistrature, armée, prostitution, arts,
+sciences, etc., ensuite les gens exclusivement
+occupés à manger le travail d’autrui, sous forme
+de rente foncière, d’intérêt, de dividendes, etc…,
+il reste en gros huit millions d’individus des
+deux sexes et de tout âge, y compris les capitalistes
+fonctionnant dans la production, le commerce,
+la finance, etc… Sur ces huit millions, on
+compte :</p>
+
+<table>
+<tr><td class="drap">Travailleurs agricoles (y compris les
+bergers, les valets et les filles de
+ferme habitant chez les fermiers)</td>
+<td class="bot r"><div>1,098,261</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ouvriers des fabriques de
+coton, de laine, de chanvre, de lin, de soie,
+de tricotage</td>
+<td class="bot r"><div>642,607</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ouvriers des mines de charbon et de
+métal</td>
+<td class="bot r"><div>565,835</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Ouvriers métallurgiques
+(hauts fourneaux, laminoirs, etc.)</td>
+<td class="bot r"><div>396,998</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Classe domestique</td>
+<td class="bot r"><div>1,208,648</div></td></tr>
+</table>
+<p>« Si nous additionnons les travailleurs des fabriques
+textiles et ceux des mines de charbon et de
+métal, nous obtenons le chiffre de 1,208,442 ; si
+nous additionnons les premiers et ceux de toutes
+les usines métallurgiques, nous avons un total de
+1,039,605 personnes ; c’est-à-dire chaque fois un
+nombre plus petit que celui des esclaves domestiques
+modernes. Voilà le magnifique résultat de
+l’exploitation capitaliste des machines<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. » A toute
+cette classe domestique dont la grandeur indique
+le degré atteint par la civilisation capitaliste, il
+faut ajouter la classe nombreuse des malheureux
+voués exclusivement à la satisfaction des goûts
+dispendieux et futiles des classes riches : tailleurs
+de diamants, dentelières, brodeuses, relieurs de
+luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons
+de plaisance, etc…<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Karl Marx, <i>Le Capital</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> « La proportion suivant laquelle la population
+d’un pays est employée comme domestique, au
+service des classes aisées, indique son progrès en
+richesse nationale et en civilisation. » (<i>R. M. Martin</i>,
+<i lang="en" xml:lang="en">Ireland before and after the Union</i>, 1848.) Gambetta,
+qui niait la question sociale, depuis qu’il n’était
+plus l’avocat nécessiteux du Café Procope,
+voulait sans doute parler de cette classe domestique
+sans cesse grandissante quand il réclamait
+l’avènement des nouvelles couches sociales.</p>
+</div>
+<p>Une fois accroupie dans la paresse absolue
+et démoralisée par la jouissance forcée, la bourgeoisie,
+malgré le mal qu’elle en eut, s’accommoda
+de son nouveau genre de vie. Avec horreur
+elle envisagea tout changement. La vue des misérables
+conditions d’existence acceptées avec
+résignation par la classe ouvrière et celle de la
+dégradation organique engendrée par la passion
+dépravée du travail augmentaient encore sa répulsion
+pour toute imposition de travail et pour toute
+restriction de jouissances.</p>
+
+<p>C’est précisément alors que, sans tenir compte
+de la démoralisation que la bourgeoisie s’était
+imposée comme un devoir social, les prolétaires
+se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes.
+Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories
+des économistes et des moralistes sur le travail
+et se sanglèrent les reins pour en imposer la
+pratique aux capitalistes. Le Prolétariat arbora
+la devise : <i>Qui ne travaille pas, ne mange pas</i> ;
+Lyon, en 1831, se leva pour du <i>plomb ou du travail</i> ;
+les insurgés de Juin 48 réclamèrent le <i>Droit
+au travail</i> ; les fédérés de Mars 1871 déclarèrent
+leur soulèvement, <i>la Révolution du travail</i>.</p>
+
+<p>A ces déchaînements de fureur barbare, destructives
+de toute jouissance et de toute paresse
+bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre
+que par la répression féroce ; mais ils savent que
+s’ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires,
+ils n’ont pas noyé dans le sang de leurs
+massacres gigantesques l’absurde idée du Prolétariat
+de vouloir infliger le travail aux classes
+oisives et repues ; et c’est pour détourner ce
+malheur qu’ils s’entourent de prétoriens, de
+policiers, de magistrats, de geôliers entretenus
+dans une improductivité laborieuse. On ne peut
+plus conserver d’illusion sur le caractère des
+armées modernes, elles ne se sont maintenues en
+permanence que pour comprimer « l’ennemi intérieur » ;
+c’est ainsi que les forts de Paris et
+de Lyon n’ont pas été construits pour défendre
+la ville contre l’étranger, mais pour l’écraser si
+elle se révoltait. Et s’il fallait un exemple sans
+réplique, citons l’armée de la Belgique, de ce
+pays de Cocagne du Capitalisme ; sa neutralité
+est garantie par les puissances européennes et
+cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement
+à la population. Les glorieux
+champs de bataille de la brave armée belge
+sont les plaines du Borinage et de Charleroy ;
+c’est dans le sang des mineurs et des ouvriers
+désarmés que les officiers belges trempent leurs
+épées et ramassent leurs épaulettes. Les nations
+européennes n’ont pas des armées nationales,
+mais des armées mercenaires : elles protègent les
+capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait
+les condamner à dix heures de mines ou de
+filature.</p>
+
+<p>Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière
+a développé outre mesure le ventre de la
+bourgeoisie, condamnée à la sur-consommation.</p>
+
+<p>Pour être soulagée dans son pénible travail, la
+bourgeoisie a retiré des classes ouvrières une
+masse d’hommes de beaucoup supérieure à celle
+qui restait consacrée à la production utile, et l’a
+condamnée à son tour à l’improductivité et à la
+sur-consommation. Mais ce troupeau de bouches
+inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit
+pas à consommer toutes les marchandises que les
+ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent
+comme des maniaques, sans vouloir les
+consommer, et sans même songer si l’on trouvera
+des gens pour les consommer.</p>
+
+<p>En présence de cette double folie des travailleurs,
+de se tuer de sur-travail et de végéter dans
+l’abstinence, le grand problème de la production
+capitaliste n’est plus de trouver des producteurs
+et de décupler leurs forces, mais de découvrir des
+consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur
+créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens,
+grelottants de froid et de faim, refusent
+de porter les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins
+qu’ils récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que
+des dératés, doivent courir aux antipodes chercher
+qui les portera et qui les boira : ce sont des
+centaines de millions et de milliards que l’Europe
+exporte tous les ans aux quatre coins du
+monde à des peuplades qui n’en ont que faire<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.
+Mais les continents explorés ne sont plus assez
+vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants
+de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du
+lac Saharien, du chemin de fer du Soudan ;
+avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone,
+des Stanley, des du Chaillu, des de
+Brazza ; bouche béante, ils écoutent les histoires
+mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que
+de merveilles inconnues renferme « le Continent
+noir » ! Des champs sont plantés de dents
+d’éléphant, des fleuves d’huile de coco charrient
+des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus
+comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent
+des cotonnades pour apprendre la décence,
+des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître
+les vertus de la civilisation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Deux exemples : le gouvernement anglais,
+pour complaire aux paysans indiens, qui malgré
+les famines périodiques qui désolent le pays
+s’entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du
+blé, a dû entreprendre des guerres sanglantes,
+afin d’imposer au Gouvernement chinois la libre
+introduction de l’opium indien. Les sauvages de
+la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la
+conséquence, durent se vêtir et se soûler à l’anglaise,
+pour consommer les produits des distilleries
+de l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.</p>
+</div>
+<p>Mais tout est impuissant : bourgeois qui s’empiffrent,
+classe domestique qui dépasse la classe
+productive, nations étrangères et barbares que
+l’on engorge de marchandises européennes ; rien,
+rien ne peut arriver à écouler les montagnes de
+produits qui s’entassent plus hautes et plus énormes
+que les pyramides d’Égypte : la productivité
+des ouvriers européens défie toute consommation,
+tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne
+savent plus où donner de la tête ; ils ne peuvent
+plus trouver de matière première pour satisfaire
+la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers
+pour le travail. Dans nos départements
+lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à
+demi pourris, on en fait des draps dits de <i>renaissance</i>,
+qui durent ce que durent les promesses
+électorales ; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre
+soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle,
+on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant
+du poids, la rendent friable et de peu d’usage.
+Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter
+l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque
+sera appelée l’<i>âge de la falsification</i>, comme
+les premières époques de l’humanité ont reçu les
+noms d’<i>âge de pierre</i>, d’<i>âge de bronze</i>, du caractère
+de leur production. Des ignorants accusent
+de fraude nos pieux industriels, tandis qu’en
+réalité la pensée qui les anime est de fournir du
+travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à
+vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui pour
+unique mobile ont un sentiment humanitaire,
+mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants
+qui les pratiquent, si elles sont désastreuses
+pour la qualité des marchandises, si elles sont
+une source intarissable de gaspillage du travail
+humain, prouvent la philanthropique ingéniosité
+des bourgeois et l’horrible perversion des ouvriers
+qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent
+les industriels à étouffer les cris de leur conscience
+et à violer même les lois de l’honnêteté
+commerciale.</p>
+
+<p>Et cependant, en dépit de la sur-production de
+marchandises, en dépit des falsifications industrielles,
+les ouvriers encombrent le marché innombrablement,
+implorant du travail ! du travail ! — Leur
+surabondance devrait les obliger à refréner
+leur passion ; au contraire, elle la porte au
+paroxysme. Qu’une chance de travail se présente,
+ils se ruent dessus ; alors c’est douze, quatorze
+heures qu’ils réclament pour en avoir leur saoûl,
+et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur
+le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice.
+Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages
+reviennent avec la régularité des saisons.
+Au sur-travail meurtrier pour l’organisme, succède
+le repos absolu, pendant des trois et six
+mois ; et plus de travail, plus de pitance. Puisque
+le vice du travail est diaboliquement chevillé dans
+le cœur des ouvriers ; puisque ses exigences étouffent
+tous les autres instincts de la nature ; puisque
+la quantité de travail requise par la société est
+forcément limitée par la consommation et par
+l’abondance de la matière première, pourquoi
+dévorer en six mois le travail de toute l’année ? — Pourquoi
+ne pas le distribuer uniformément sur
+les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter
+de six ou cinq heures par jour, pendant
+l’année, au lieu de prendre des indigestions
+de douze heures pendant six mois ? — Assurés
+de leur part quotidienne de travail, les ouvriers
+ne se jalouseront plus, ne se battront plus
+pour s’arracher le travail des mains et le pain de
+la bouche ; alors, non épuisés de corps et d’esprit,
+ils commenceront à pratiquer les vertus de
+la Paresse.</p>
+
+<p>Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever
+à l’intelligence de ce fait, que, pour avoir du
+travail pour tous, il fallait le rationner comme
+l’eau sur un navire en détresse. Cependant des
+industriels, au nom de l’exploitation capitaliste,
+ont depuis longtemps demandé une limitation
+légale de la journée de travail. Devant la commission
+de 1860 sur l’enseignement professionnel,
+un des plus grands manufacturiers de l’Alsace,
+M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait : « Que la
+journée de douze heures était excessive et devait
+être ramenée à onze, que l’on devait suspendre
+le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller
+l’adoption de cette mesure quoiqu’elle paraisse
+onéreuse à première vue ; nous l’avons
+expérimentée dans nos établissements industriels
+depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien,
+et la production moyenne, loin d’avoir diminué
+a augmenté. » Dans son étude sur <i>les machines</i>,
+M. F. Passy, cite la lettre suivante d’un grand
+industriel belge, M. Ottevaere. « Nos machines,
+quoique les mêmes que celles des filatures anglaises,
+ne produisent pas ce qu’elles devraient
+produire et ce que produiraient ces mêmes
+machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent
+deux heures de moins par jour… Nous
+travaillons tous <i>deux grandes heures de trop</i> : j’ai
+la conviction que si l’on ne travaillait que onze
+heures au lieu de treize, nous aurions la même
+production et produirions par conséquent plus
+économiquement. » D’un autre côté, M. Leroy-Beaulieu
+affirme que « c’est une observation
+d’un grand manufacturier belge que les semaines
+où tombe un jour férié n’apportent pas une production
+inférieure à celle des semaines ordinaires…<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Paul Leroy-Beaulieu. <i>La question ouvrière
+au <span class="rm"><small>XIX</small><sup>e</sup></span> siècle</i>, 1872.</p>
+</div>
+<p>Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les
+moralistes, n’a jamais osé, un gouvernement aristocratique
+l’a osé. Méprisant les hautes considérations
+morales et industrielles des économistes,
+qui, comme les oiseaux de mauvais augure,
+croassaient que diminuer d’une heure le travail
+des fabriques c’était décréter la ruine de l’industrie
+anglaise, le gouvernement de l’Angleterre a
+défendu par une loi, strictement observée, de travailler
+plus de dix heures par jour ; et, après
+comme avant, l’Angleterre demeure la première
+nation industrielle du monde.</p>
+
+<p>La grande expérience anglaise est là, l’expérience
+de quelques capitalistes intelligents est là :
+elles démontrent irréfutablement que, pour puissancier
+la productivité humaine, il faut réduire
+les heures de travail et multiplier les jours de
+paye et de fêtes, et le peuple français n’est pas
+convaincu. — Mais si une misérable réduction de
+deux heures a augmenté en dix ans de près d’un
+tiers la production anglaise<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, quelle marche
+vertigineuse imprimera à la production française
+une réduction légale de la journée de travail à
+trois heures ? Les ouvriers ne peuvent-ils donc
+comprendre qu’en se surmenant de travail, ils épuisent
+leurs forces et celles de leur progéniture ;
+que, usés, ils arrivent avant l’âge à être incapables
+de tout travail ; qu’absorbés, abrutis par un
+seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais des
+tronçons d’hommes ; qu’ils tuent en eux toutes les
+belles facultés pour ne laisser debout et luxuriante
+que la folie furibonde du travail ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Voici, d’après le célèbre statisticien R. Giffen,
+du <i>Bureau de statistique</i> de Londres, la progression
+croissante de la richesse nationale de
+l’Angleterre et de l’Irlande : en</p>
+
+<table>
+<tr><td>1814 —</td>
+<td>elle était de…</td>
+<td class="r"><div>55 <span class="cc">&nbsp;</span></div></td>
+<td>milliards de francs.</td></tr>
+<tr><td>1865 —</td>
+<td class="c"><div>— </div></td>
+<td class="r"><div>162 <span class="cc">½</span></div></td>
+<td class="c"><div>— </div></td></tr>
+<tr><td>1875 —</td>
+<td class="c"><div>— </div></td>
+<td class="r"><div>212 <span class="cc">½</span></div></td>
+<td class="c"><div>— </div></td></tr>
+</table></div>
+<p>Ah ! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent
+la leçon des économistes : « Travaillons, travaillons
+pour accroître la richesse nationale. » O
+idiots ! c’est parce que vous travaillez trop que
+l’outillage industriel se développe lentement.
+Cessez de braire et écoutez un économiste ; il n’est
+pas un aigle, ce n’est que M. L. Reybaud, que
+nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques
+mois : « C’est en général sur les conditions
+de la main-d’œuvre que se règle la révolution
+dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre
+fournit ses services à bas prix, on la
+prodigue, on cherche à l’épargner quand ses
+services deviennent plus coûteux<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. » Pour forcer
+les capitalistes à perfectionner leurs machines
+de bois et de fer, il faut hausser les salaires et
+diminuer les heures de travail des machines de
+chair et d’os. Les preuves à l’appui ? c’est par centaines
+qu’on peut les fournir. Dans la filature, le
+métier renvideur (<i lang="en" xml:lang="en">self acting mule</i>) fut inventé et appliqué
+à Manchester, parce que les fileurs se refusaient
+à travailler aussi longtemps qu’auparavant.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Louis Reybaud. — <i>Le coton, son régime, ses
+problèmes</i> (1863).</p>
+</div>
+<p>En Amérique, la machine envahit toutes les
+branches de la production agricole, depuis la
+fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés :
+pourquoi ? Parce que l’Américain, libre et paresseux,
+aimerait mieux mille morts que la vie
+bovine du paysan français. Le labourage si pénible
+en notre glorieuse France, si riche en courbatures,
+est, dans l’Ouest américain, un agréable
+passe-temps au grand air que l’on prend assis, en
+fumant nonchalamment sa pipe.</p>
+
+<p>Si, en diminuant les heures de travail, l’on conquiert
+à la production sociale de nouvelles forces
+mécaniques ; en obligeant les ouvriers à consommer
+leurs produits, on conquerra une immense armée
+de forces travail. La bourgeoisie, déchargée alors
+de sa tâche de consommateur universel, s’empressera
+de licencier la cohue de soldats, de
+magistrats, de figaristes, de proxénètes, etc.,
+qu’elle a retirés du travail utile pour l’aider à
+consommer et à gaspiller. — C’est alors que le
+marché du travail sera débordant ; c’est alors qu’il
+faudra une loi de fer pour mettre l’interdit sur le
+travail : il sera impossible de trouver de la besogne
+pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus
+nombreux que les poux des bois. Et après eux il
+faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs
+besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il n’y
+aura plus de laquais et de généraux à galonner,
+plus de prostituées libres et mariées à couvrir de
+dentelles, plus de canons à forer, plus de palais
+à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer
+aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en
+dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique
+et des exercices chorégraphiques pour le
+rétablissement de leur santé et le perfectionnement
+de la race. Du moment que les produits
+européens consommés sur place ne seront plus
+transportés au diable, il faudra bien que les marins,
+les hommes d’équipe, les camionneurs s’assoient
+et apprennent à tourner les pouces. Les
+bienheureux Polynésiens pourront alors se
+livrer à l’amour libre sans craindre les coups de
+pied de la Vénus civilisée et les sermons de la
+morale européenne.</p>
+
+<p>Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes
+les non-valeurs de la société actuelle, afin de
+laisser l’outillage industriel se développer indéfiniment,
+la classe ouvrière devra, comme la
+bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et
+développer indéfiniment ses capacités consommatrices.
+Au lieu de manger par jour une ou deux
+onces de viande coriace, quand elle en mange,
+elle mangera de juteux beefsteaks de une ou deux
+livres ; au lieu de boire modérément du mauvais
+vin, plus catholique que le pape, elle boira à grandes
+et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne
+sans baptême industriel et laissera l’eau aux
+bêtes.</p>
+
+<p>Les prolétaires ont arrêté en leur tête d’infliger
+aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie ;
+là est la grande faute, la cause des antagonismes
+sociaux et des guerres civiles. Défendre
+et non imposer le travail, il faudra. Les Rothschild,
+les Say seront admis à faire la preuve d’avoir
+été, leur vie durant, de parfaits vauriens ; et
+s’ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits
+vauriens malgré l’entraînement général pour le
+travail, ils seront mis en carte et à leur mairie
+respective ils recevront tous les matins une pièce
+de vingt francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes
+sociales s’évanouiront. Les rentiers, les
+capitalistes, tous les premiers, se rallieront au
+parti populaire, une fois convaincus que loin de
+leur vouloir du mal, on veut au contraire les
+débarrasser du travail de sur-consommation et de
+gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance.
+Quant aux bourgeois incapables de prouver
+leurs titres de vauriens, on les laissera suivre
+leurs instincts : il existe suffisamment de métiers
+dégoûtants pour les caser, — Dufaure nettoierait
+les latrines publiques, Galliffet chourinerait les
+cochons galeux et les chevaux farcineux ; les
+membres de la commission des grâces, envoyés à
+Poissy, marqueraient les bœufs et les moutons à
+abattre ; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres,
+joueraient les croque-morts. Pour d’autres,
+on trouverait des métiers à portée de leur intelligence.
+Lorgeril, Broglie boucheraient les bouteilles
+de champagne, mais on les muselerait
+pour les empêcher de s’enivrer ; Ferry, Freycinet,
+Tirard détruiraient les punaises et les vermines
+des ministères et autres auberges publiques ;
+il faudra cependant mettre les deniers publics
+hors de la portée des bourgeois de peur des habitudes
+acquises.</p>
+
+<p>Mais, dure et longue vengeance on tirera des
+moralistes qui ont perverti l’humaine nature, des
+cagots, des cafards, des hypocrites « et aultres
+telles sectes de gens qui se sont déguisés
+comme masques pour tromper le monde. Car
+donnant entendre au populaire commun qu’ils ne
+sont occupés sinon à contemplation et dévotion,
+en jeusnes et macération de la sensualité, sinon
+vrayement pour sustenter et alimenter la petite
+fragilité de leur humanité : au contraire font
+chière, Dieu sçait quelle ! <i lang="la" xml:lang="la">et Curios simulant
+sed Bacchanalia vivunt</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Vous le pouvez
+lire en grosse lettre et enlumineure de leurs
+rouges muzeaulx et ventres à poulaine, sinon
+quand ils se parfument de soulphre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. » Aux jours
+des grandes réjouissances populaires, où, au lieu
+d’avaler de la poussière comme aux 15 août et
+aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes
+et les collectivistes feront aller les flacons, trotter
+les jambons et voler les gobelets, les membres
+de l’Académie des sciences morales et politiques,
+les prêtres à longue et courte robe de l’église
+économique, catholique, protestante, juive,
+positiviste et libre-penseuse, les propagateurs du
+malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste,
+indépendante ou soumise vêtus de jaune, tiendront
+la chandelle à s’en brûler les doigts et
+vivront en famine auprès des femmes galloises et
+des tables chargées de viandes, de fruits et de
+fleurs, et mourront de soif auprès des tonneaux
+débondés. Quatre fois l’an, au changement des
+saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on
+les enfermera dans de grandes roues et pendant
+dix heures on les condamnera à moudre du vent.
+Les avocats et les légistes subiront la même
+peine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Ils simulent des Curius et vivent comme aux
+Bacchanales (<i>Juvénal</i>).</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Pantagruel</i>. Livre <small>II</small>,
+chapitre <small>LXXIV</small>.</p>
+</div>
+<p>En régime de paresse, pour tuer le temps qui
+nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles
+et des représentations théâtrales toujours
+et toujours ; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour
+nos bourgeois législateurs. On les organisera par
+bandes, courant les foires et les villages, donnant
+des représentations législatives. Les généraux en
+bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée d’aiguillettes,
+de crachats, de croix de la Légion
+d’honneur, iront par les rues et les places, racolant
+les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac son
+compère feront le boniment de la porte. Cassagnac,
+en grand costume de matamore, roulant
+des yeux, tordant la moustache, crachant de l’étoupe
+enflammée, menacera tout le monde du
+pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès
+qu’on lui montrera le portrait de Lullier ; Gambetta
+discourra sur la politique étrangère, sur la
+petite Grèce, qui l’endoctorise et mettrait l’Europe
+en feu pour filouter la Turquie ; sur la grande
+Russie, qui le stultifie avec la compote qu’elle
+promet de faire de la Prusse et qui souhaite à
+l’ouest de l’Europe plaies et bosses pour faire sa
+pelote à l’est et étrangler le nihilisme à l’intérieur ;
+sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui
+permettre de se prononcer sur l’amnistie… puis,
+dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs,
+il battra dessus le rappel et énumérera les
+délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes,
+les verres de Margaux et d’Yquem qu’il y a engloutonnés
+pour encourager l’agriculture et tenir
+en liesse les électeurs de Belleville.</p>
+
+<p>Dans la baraque, on débutera par la <i>Farce électorale</i>.</p>
+
+<p>Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles
+d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse,
+danseront la danse des libertés politiques, se torchant
+la face et la post-face avec leurs programmes
+électoraux aux multiples promesses, et
+parlant avec des larmes dans les yeux des misères
+du peuple et avec du cuivre dans la voix des
+gloires de la France : et les têtes des électeurs de
+braire en chœur et solidement hi han ! hi han !</p>
+
+<p>Puis commencera la grande pièce : <i>Le Vol des
+biens de la Nation</i>.</p>
+
+<p>La France capitaliste, énorme femelle, velue
+de la face et chauve du crâne, avachie, aux chairs
+flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints,
+ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé
+de velours ; à ses pieds, le Capitalisme industriel,
+gigantesque organisme de fer, à masque simiesque,
+dévore mécaniquement des hommes, des femmes,
+des enfants dont les cris lugubres et déchirants
+emplissent l’air ; la Banque à museau de
+fouine, à corps d’hyène et mains de harpies, lui
+dérobe prestement les pièces de cent sous de la
+poche. Des hordes de misérables prolétaires
+décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le
+sabre au clair, chassés par des furies, les cinglant
+avec les fouets de la faim, apportent aux pieds de
+la France capitaliste des monceaux de marchandises,
+des barriques de vin, des sacs d’or et de
+blé. Langlois, sa culotte d’une main, le testament
+de Proudhon de l’autre, le livre du budget entre les
+dents se campe à la tête des défenseurs des biens de
+la nation et monte la garde. Les fardeaux déposés,
+à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser
+les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels,
+aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils
+se précipitent sur le tas, avalant des cotonnades,
+des sacs de blé, des lingots d’or, vidant des barriques :
+n’en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils
+s’affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements…
+Alors le tonnerre éclate, la terre s’ébranle
+et s’entr’ouvre, la Fatalité historique surgit ;
+de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux
+qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent
+plus fuir, et de sa large main elle renverse la France
+capitaliste, ahurie et suante de peur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine
+et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait
+dans sa force terrible, non pour réclamer les
+<i>Droits de l’homme</i>, qui ne sont que les droits de
+l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le
+<i>Droit au travail</i> qui n’est que le droit à la misère,
+mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout
+homme de travailler plus de trois heures par
+jour, la terre, la vieille terre, frémissant d’allégresse,
+sentirait bondir en elle un nouvel univers…
+Mais, comment demander à un prolétariat corrompu
+par la morale capitaliste une résolution
+virile…</p>
+
+<p>Comme Christ, la dolente personnification de
+l’esclavage antique, les hommes, les femmes, les
+enfants du Prolétariat gravissent péniblement
+depuis un siècle le dur calvaire de la douleur :
+depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os,
+meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs ; depuis
+un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine
+leurs cerveaux… ô Paresse, prends pitié de notre
+longue misère ! ô Paresse, mère des arts et des
+nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines !</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">APPENDICE</h2>
+
+
+<p>Nos moralistes sont gens bien modestes ; s’ils ont inventé
+le dogme du travail, ils doutent de son efficacité
+pour tranquilliser l’âme, réjouir l’esprit et entretenir
+le bon fonctionnement des reins et autres
+organes ; ils veulent en expérimenter l’usage sur le
+populaire, <i lang="la" xml:lang="la">in animâ vili</i>, avant de le tourner contre
+les capitalistes, dont ils ont mission d’expliquer et
+d’autoriser les vices.</p>
+
+<p>Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi
+vous battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale
+dont vous n’osez conseiller la pratique à vos maîtres ?
+Votre dogme du travail, dont vous faites tant
+les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni ? — Ouvrons
+l’histoire des peuples antiques et les écrits de
+leurs philosophes et de leurs législateurs.</p>
+
+<p>« Je ne saurais affirmer, dit le père de l’histoire,
+Hérodote, si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris
+qu’ils font du travail, parce que je trouve le
+même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes,
+les Perses, les Lydiens ; en un mot parce que chez
+la plupart des barbares, ceux qui apprennent les
+arts mécaniques et même leurs enfants sont regardés
+comme les derniers des citoyens… Tous les
+Grecs ont été élevés dans ces principes, particulièrement
+les Lacédémoniens<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Hérodote</i>. Tom. II. Trad. <span class="sc">Larcher</span>, 1786.</p>
+</div>
+<p>« A Athènes, les citoyens étaient de véritables
+nobles qui ne devaient s’occuper que de la défense et
+de l’administration de la communauté, comme les
+guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant
+donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur
+force intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la
+République, ils chargeaient les esclaves de tout travail.
+De même à Lacédémone, les femmes mêmes ne
+devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur
+noblesse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <span class="sc">Biot.</span> <i>De l’abolition de l’esclavage ancien en
+Occident</i>, 1840.</p>
+</div>
+<p>Les Romains ne connaissaient que deux métiers
+nobles et libres, l’agriculture et les armes ; tous les
+citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor, sans
+pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance
+par aucun des <i lang="la" xml:lang="la">sordidæ artes</i> (ils désignaient
+ainsi les métiers), qui appartenaient de droit aux
+esclaves. Brutus, l’ancien, pour soulever le peuple,
+accusa surtout Tarquin, le tyran, d’avoir fait des
+artisans et des maçons avec des citoyens libres<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Tite-Live</i>, Liv. I.</p>
+</div>
+<p>Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine
+des idées, mais ils tombaient d’accord s’il s’agissait
+d’abhorrer le travail. « La nature, dit Platon, dans
+son utopie sociale, dans sa république modèle, la
+nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron ; de pareilles
+occupations dégradent les gens qui les exercent,
+vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont
+exclus par leur état même des droits politiques.
+Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper,
+on ne les souffrira dans la cité que comme un
+mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le
+commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit.
+S’il est convaincu, il sera condamné à un an de prison.
+La punition sera double à chaque récidive<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Platon. <i>République</i>. Liv. V.</p>
+</div>
+<p>Dans son <i>Économique</i>, Xénophon écrit : « Les
+gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais
+élevés aux charges et on a bien raison. La plupart,
+condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns
+même à éprouver un feu continuel ne peuvent
+manquer d’avoir le corps altéré et il est bien difficile
+que l’esprit ne s’en ressente. » « Que peut-il sortir
+d’honorable d’une boutique ? professe Cicéron, et
+qu’est-ce que le commerce peut produire d’honnête ?
+tout ce qui s’appelle boutique est indigne d’un honnête
+homme… les marchands ne pouvant gagner
+sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge !
+Donc, on doit regarder comme quelque chose
+de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent
+leur peine et leur industrie ; car quiconque donne
+son travail pour de l’argent se vend lui-même et se
+met au rang des esclaves<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Cicéron. <i>Des devoirs</i> I. <span class="sc">Tit.</span> <small>II</small>.
+<span class="sc">Ch.</span> <small>XLII</small>.</p>
+</div>
+<p>Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous
+le langage de ces philosophes, que l’on
+vous cache avec un soin jaloux : — Un citoyen qui
+donne son travail pour de l’argent se dégrade au
+rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite
+des années de prison.</p>
+
+<p>La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste
+n’avaient pas perverti ces philosophes des républiques
+antiques ; professant pour des hommes libres,
+ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote,
+ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos
+Simon ne peuvent atteindre la cheville qu’en se
+haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les
+citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans
+le plus grand loisir ; car, ajoutait Xénophon,
+« le travail emporte tout le temps et avec lui on
+n’a nul loisir pour la République et les amis. » Selon
+Plutarque, le grand titre de Lycurgue, « le plus sage des
+hommes, » à l’admiration de la postérité, était d’avoir
+accordé des loisirs aux citoyens de la République
+en leur interdisant l’exercice d’un métier quelconque<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Platon, <i>Rep.</i> V et <i>les Lois</i> VIII ; Aristote, <i>Rep.</i> II,
+et VII ; Xénophon, <i>Econom.</i> IV et VI. Plutarque, <i>Vie de Lycurgue</i>.</p>
+</div>
+<p>Mais répondront les Bastiat, les Dupanloup et les
+Beaulieu de la morale chrétienne et capitaliste, ces
+penseurs, ces philosophes préconisaient l’esclavage ! — Parfait,
+mais pouvait-il en être autrement, étant
+donné les conditions économiques et politiques de
+leur époque ? La guerre était l’état normal des sociétés
+antiques ; l’homme libre devait consacrer son
+temps à discuter les lois de l’État et à veiller à sa
+défense ; les métiers étaient alors trop primitifs et
+trop grossiers pour que les pratiquant on pût exercer
+son métier de soldat et de citoyen ; afin de posséder
+des guerriers et des citoyens, les philosophes
+et les législateurs devaient tolérer des esclaves dans
+leurs républiques héroïques. — Mais les moralistes
+et les économistes du Capitalisme ne préconisent-ils
+pas l’esclavage moderne, le salariat ? Et à quels
+hommes l’esclavage capitaliste donne-t-il des loisirs ? — A
+des Rothschild, à des Germiny, à des Alphonses,
+inutiles et nuisibles, esclaves de leurs vices et de
+leurs domestiques.</p>
+
+<p>« Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit d’Aristote
+et de Pythagore », a-t-on écrit dédaigneusement ;
+et cependant Aristote rêvait que : « si chaque
+outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de
+lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre
+de Dédale se mouvaient d’eux-mêmes, ou comme
+les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à
+leur travail sacré ; si, par exemple, les navettes des
+tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier
+n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves. »
+Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines,
+au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables,
+à la fécondité merveilleuse, inépuisable,
+accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail
+sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes
+du Capitalisme reste dominé par le préjugé du
+salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent
+pas encore que la machine est le rédempteur de
+l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des <i lang="la" xml:lang="la">sordidæ
+artes</i> et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera
+des loisirs et la liberté.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">MOULINS. — TYP. AMANT COUVREUL.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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