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Thiers formulait +la morale de la classe bourgeoise, dont il incarna l’égoïsme féroce et +l’intelligence étroite. + +La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse soutenue par le +clergé, arbora le libre-examen et l’athéisme; mais, triomphante, elle +changea de ton et d’allure; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la +religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, +elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la +chair et ses passions, réprouvées par le christianisme; de nos jours, +gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses +penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux +salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale +chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur; elle prend pour +idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de +supprimer ses joies et ses passions, de le condamner au rôle de machine +délivrant du travail sans trêve, ni merci. + +Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu’ont +combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie; ils ont +à monter à l’assaut de la morale et des théories sociales du +Capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe, appelée à +l’action, les préjugés semés par la classe régnante; ils ont à +proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre +cessera d’être la vallée de larmes du travailleur; que dans la société +communiste de l’avenir que nous fonderons «pacifiquement si possible, +sinon violemment», les passions des hommes auront la bride sur le cou, +car «toutes sont bonnes de leur nature, nous n’avons rien à éviter que +leur mauvais usage et leurs excès»[1], et ils ne seront évités que par +le contre-balancement mutuel des passions, que par le développement +harmonique de l’organisme humain, car, dit le Dr Beddoe «ce n’est que +lorsqu’une race atteint son maximum de développement physique qu’elle +atteint son plus haut point d’énergie et de vigueur morale»[2].--Telle +était aussi l’opinion du grand naturaliste, Charles Darwin[3]. + + [1] Descartes. _Les passions de l’âme_. + + [2] Docteur Beddoe. _Memoirs of anthropological Society_. + + [3] Ch. Darwin. _Descent of man_. + + * * * * * + +La réfutation du _droit au travail_ que je réédite, avec quelques notes +additionnelles, parut dans l’_Égalité_ hebdomadaire de 1880, deuxième +série. + +P. L. + +Sainte-Pélagie, 1883 + + + + +LE DROIT A LA PARESSE + +Réfutation du «Droit au Travail» de 1848. + + + + +I + + +Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la +civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères +individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste +humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du +travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu +et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, +les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le +travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que +leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce +que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien, +économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu; +des prédications de leur morale religieuse, économique, libre-penseuse, +aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste. + +Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute +dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez +le pur sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de +bimanes, à la lourde brute des fermes normandes qui laboure la terre, +charriote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que +les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n’ont +pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du +travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines[4]. + + [4] Les explorateurs européens s’arrêtent étonnés devant la beauté + physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non + souillés par ce que Pœppig appelait le «souffle empoisonné de la + civilisation». Parlant des Aborigènes des îles océaniennes, lord + George Campbell écrit: «Il n’y a pas de peuple au monde qui frappe + davantage au premier abord. Leur peau unie et d’une teinte + légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et + joyeuse figure, en un mot, toute leur personne formaient un nouvel + et splendide échantillon du _genus homo_; leur apparence physique + donnait l’impression d’une race supérieure à la nôtre.» Les + civilisés de l’ancienne Rome, les César et les Tacite, contemplaient + avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui + envahissaient l’empire romain.--Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre + du Ve siècle, qu’on surnomma le _maître des évêques_, donnait les + barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens: «Nous sommes + impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, + les barbares sont blessés de nos impudicités. Les Goths ne souffrent + pas qu’il y ait parmi eux des débauchés de leur nation; seuls au + milieu d’eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur + nom, les Romains ont le droit d’être impurs. (La pédérastie était + alors en grande mode parmi les chrétiens)... Les opprimés s’en vont + chez les barbares chercher de l’humanité et un abri.»--(_De + Gubernatione Dei_). La vieille civilisation et le christianisme + naissant corrompirent les barbares du vieux monde; comme le + christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste + corrompent les sauvages du nouveau monde. + + M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d’observation, + alors même que l’on rejette ses conclusions sociologiques entachées + de prudhomisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre _les + Ouvriers européens_ (1855): «La propension des bachkirs pour la + paresse (les bachkirs sont des pasteurs semi nomades du versant + asiatique de l’Oural); les loisirs de la vie nomade, les habitudes + de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux + doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, + une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarque rarement + au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce + qui les répugne le plus, ce sont les travaux agricoles; ils font + tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur.» L’agriculture + est, en effet, la première manifestation du travail servile dans + l’humanité. + +Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de la +beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où +les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail. +L’Espagne, qui, hélas! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins +de fabriques que nous de prisons et de casernes; mais l’artiste se +réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et +flexible comme une tige d’acier; et le cœur de l’homme tressaille en +entendant le mendiant, superbement drapé dans sa _capa_ trouée, traiter +d’_amigo_ des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif +n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de +la grande époque n’avaient, eux aussi, que mépris pour le travail; aux +esclaves seuls il était permis de travailler: l’homme libre ne +connaissait que les exercices corporels et les jeux de l’intelligence. +C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait dans un peuple +d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane; c’était le temps où une poignée +de braves écrasait à Marathon les hordes de l’Asie qu’Alexandre allait +bientôt conquérir. Les philosophes de l’antiquité enseignaient le mépris +du travail, cette dégradation de l’homme libre; les poètes chantaient la +paresse, ce présent des Dieux: + + _O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit[5]._ + + [5] O Mélibé, un Dieu nous a donné cette oisiveté. Virgile, + _Bucoliques_ (Voir appendice). + +Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse: +«Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne +filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n’a +pas été plus brillamment vêtu[6].» + + [6] Évangile selon saint Mathieu, chap. VI. + +Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême +exemple de la paresse idéale; après six jours de travail, il se repose +pour l’éternité. + + +Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité +organique? les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles +britanniques; les Gallegos, ces Auvergnats de l’Espagne; les +Poméraniens, ces Auvergnats de l’Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats +de l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le +travail pour le travail? Les paysans propriétaires, les petits +bourgeois, qui les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés +dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie +souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la +nature. + +Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les +producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant, +émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un +être libre; le prolétariat, trahissant ses instincts, méconnaissant sa +mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude +et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et +sociales sont nées de sa passion pour le travail. + + + + +II + + +En 1770, parut à Londres, un écrit anonyme intitulé: _An Essay on trade +and commerce_. Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand +philanthrope, s’indignait de ce que «la plèbe manufacturière +d’Angleterre s’était mise dans la tête l’idée fixe qu’en qualité +d’Anglais, tous les individus qui la composent, ont, par droit de +naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les +ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir +son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais moins +les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour +eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour +indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux +d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le +nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou +pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de +l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même +somme qu’ils gagnent maintenant en quatre.»--Ainsi, près d’un siècle +avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un +frein aux nobles passions de l’homme. «Plus mes peuples travailleront, +moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. +Je suis l’autorité... et je serais disposé à ordonner que le dimanche, +passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les +ouvriers rendus à leur travail.» Pour extirper la paresse et courber les +sentiments de fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de +l’_Essay on trade_ proposait d’incarcérer les pauvres dans des maisons +idéales du travail (_ideal workhouses_) qui deviendraient «des maisons +de terreur où l’on ferait travailler 14 heures par jour, de telle sorte +que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail +pleines et entières.» + +Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des +moralistes du dix-huitième siècle. Que nous avons dépassé ce _nec plus +ultra_! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de +correction, où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne au +travail forcé pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais +les femmes et les enfants[7]! Et dire que les fils des héros de la +Terreur se sont laissés dégrader par la religion du travail au point +d’accepter, après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui +limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient, +comme un principe révolutionnaire, le _Droit au travail_. Honte au +prolétariat français! Des esclaves seuls eussent été capables d’une +telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un +Grec des temps antiques pour concevoir un tel avilissement. + + [7] Au premier Congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un + des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. + Scrive, aux applaudissements des membres du Congrès, racontait, avec + la plus noble satisfaction d’un devoir accompli: «Nous avons + introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur + apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en + travaillant; cela les distrait et les fait accepter avec courage + _ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer + des moyens d’existence._»--Douze heures de travail, et quel travail! + imposées à des enfants qui n’ont pas douze ans!--Les matérialistes + regretteront toujours qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces + chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l’enfance! + +Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont +abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la +Bible, c’est lui qui les a appelées. + +Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la +main, ils l’ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de +l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils +ont démoli leur foyer domestique, de leurs propres mains ils ont tari le +lait de leurs femmes: les malheureuses, enceintes et allaitant leurs +bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l’échine +et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et +la vigueur de leurs enfants.--Honte aux prolétaires! Où sont ces +commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux +propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille? Où sont ces +luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours courant, +toujours semant la vie, en engendrant la joie, enfantant sans douleurs +des petits sains et vigoureux?... Nous avons aujourd’hui les filles et +les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans +rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanguis!... Elles n’ont +jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement +comment l’on cassa leur coquille!--Et les enfants? Douze heures de +travail aux enfants! O misère!--Mais tous les Jules Simon de l’Académie +des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, +n’auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l’intelligence des +enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur +organisme, que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier +capitaliste. + +Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est, en effet, le +siècle de la douleur, de la misère et de la corruption. + +Et cependant les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le +péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair +Leroy-Beaulieu; les gens de lettres bourgeois, depuis le +charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu’au naïvement grotesque +Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur du +dieu Progrès, le fils aîné du Travail. A les entendre, le bonheur allait +régner sur la terre; déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les +siècles passés fouiller la poussière et les misères féodales pour +rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents.--Nous +ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de +la domesticité des grands seigneurs, aujourd’hui valets de plume de la +bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués avec le paysan du +rhétoricien La Bruyère? Eh bien! voici le brillant tableau des +jouissances prolétariennes en l’an de Progrès capitaliste 1840, peint +par un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut, le même qui, +en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy, +Blanqui l’académicien, en étaient), qui propagea dans les masses les +sottises de l’économie et de la morale bourgeoises. + +C’est de l’Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l’Alsace +des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du +républicanisme industriels.--Mais avant que le docteur ne dresse devant +nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier +alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la +situation de l’artisan de l’ancienne industrie: «A Mulhouse, il y a +cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique +naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville +et les villages environnants et possédant presque tous une maison et +souvent un petit champ[8].» C’était l’âge d’or du travailleur.--Mais +alors l’industrie alsacienne n’inondait pas le monde de ses cotonnades +et n’emmillionnait pas ses Dollfus et ses Kœchlin. Mais, vingt-cinq ans +après, quand Villermé visita l’Alsace, le minotaure moderne, l’atelier +capitaliste, avait conquis le pays; dans sa boulimie de travail humain, +il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et +pour mieux exprimer le travail qu’ils contenaient. C’étaient par +milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine. «Un +grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient +contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages +voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et même deux lieues et +quart de la manufacture où ils travaillaient. + + [8] _Discours_ prononcé à la _Société internationale d’études + pratiques d’économie sociale de Paris_, en mai 1863, et publié dans + l’_Économiste français_ de la même époque. + +«A Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et +finissait à huit heures du soir, été comme hiver... Il faut les voir +arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux +une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de +la boue et qui, à défaut de parapluies, portent renversés sur la tête, +lorsqu’il pleut ou qu’il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour +se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de +jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, +tout gras de l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu’ils +travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par +l’imperméabilité de leurs vêtements, n’ont même pas au bras, comme les +femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la +journée; mais ils portent à la main ou cachent sous leurs vestes ou +comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à +l’heure de leur rentrée à la maison. + +«Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au +moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des +allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils +arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain +ils en sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à +l’atelier à l’heure de l’ouverture.» + +Voici maintenant les bouges où s’entassaient ceux qui logeaient en +ville: «J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de +ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un +coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches... +Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l’industrie du coton +dans le département du Haut-Rhin est si profonde, qu’elle produit ce +triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants, +négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint +la vingt et unième année, cette même moitié cesse d’exister avant deux +ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers de filatures +de coton...» + +Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute: «Ce n’est pas là un +travail, une tâche, c’est une torture, et on l’inflige à des enfants de +six à huit ans... C’est ce long supplice de tous les jours qui mine +principalement les ouvriers dans les filatures de coton.» Et, à propos +de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne +travaillent que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en +moyenne, tandis qu’il existait dans la France qui avait fait la +Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux _Droits de l’Homme_, +«des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on +n’accordait aux ouvriers qu’une heure et demie pour les repas[9].» + + [9] L.-R. Villermé, _Tableau de l’état physique et moral des ouvriers + dans les fabriques de coton, de laine et de soie_ (1840). Ce n’était + pas parce que les Dollfus, les Kœchlin et autres fabricants + alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des + philanthropes protestants qu’ils traitaient de la sorte leurs + ouvriers; car MM. Blanqui, l’académicien Reybaud, le prototype de + Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont + constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière, chez les + fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de + Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s’harmonisant à ravir avec + toutes les fois politiques et religieuses. + +O misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie! +ô lugubres présents de son dieu Progrès!--Les philanthropes acclament +bienfaiteurs de l’Humanité ceux qui, pour s’enrichir en fainéantant, +donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste, +empoisonner les sources que d’ériger une fabrique capitaliste au milieu +d’une population rustique.--Introduisez le travail et adieu joie, santé, +liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d’être vécue[10]. + + [10] Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs + infirmes et leurs vieillards; ils témoignent leur amitié en mettant + fin à une vie qui n’est plus réjouie par des combats, des fêtes et + des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces + preuves d’affection: les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote) + aussi bien que les Wens de l’Allemagne et les Celtes de la Gaule. + Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des + massues dites _massues-familiales_, qui servaient à délivrer les + parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les + prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables + misères du travail de fabrique! + +Et les économistes s’en vont répétant aux ouvriers: travaillez, +travaillez pour augmenter la fortune sociale! et cependant un +économiste, Destut de Tracy, leur répond: «Les nations pauvres, c’est là +où le peuple est à son aise; les nations riches, c’est là où il est +ordinairement pauvre»; et son disciple Cherbulliez de continuer: «Les +travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l’accumulation des capitaux +productifs, contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les priver +d’une partie de leur salaire.»--Mais assourdis et idiotisés par leurs +propres hululements, les économistes de répondre: travaillez, travaillez +toujours pour créer votre bien-être! Et, au nom de la mansuétude +chrétienne, un prêtre de l’Église anglicane, le révérend Towsend, +psalmodie: travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant vous +faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous +imposer le travail par la force de la loi. L’imposition légale du +travail «donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de +bruit; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, +silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail +et de l’industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants.» +Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et +vos misères individuelles; travaillez, travaillez, pour que devenant +plus pauvres vous ayez plus de raison de travailler et d’être +misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. + +Parce que prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles des économistes, +les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils +précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de +surproduction qui convulsent l’organisme social. Alors, parce qu’il y a +pléthore de marchandises et pénurie d’acheteurs, les ateliers se ferment +et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille +lanières. Les prolétaires abrutis par le dogme du travail, ne comprenant +pas que le sur-travail qu’ils se sont infligés pendant le temps de +prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de +courir aux greniers à blé et de crier: «Nous avons faim, nous voulons +manger!... Vrai, nous n’avons pas un rouge liard, mais tout gueux que +nous sommes, c’est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé +le raisin...»--Au lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de +Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels et de clamer: «M. +Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, +elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l’œil +d’un juif et cependant ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de +soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses travaillant +treize heures par jour, n’avaient pas le temps de songer à la toilette, +maintenant elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries +qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont perdu leurs dents de lait, elles +se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l’abstinence; +maintenant elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de +leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira +ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines +pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en +cap, et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas +de tergiversations;--vous êtes ami de l’humanité, n’est-ce pas, et +chrétien par dessus le marché?--Mettez à la disposition de vos ouvrières +la fortune qu’elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair.--Vous +êtes ami du commerce?--Facilitez la circulation des marchandises; voici +des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous +êtes bien obligé d’en faire à des négociants que vous ne connaissez ni +d’Adam ni d’Ève, qui ne vous ont rien donné, pas même un verre d’eau. +Vos ouvrières s’acquitteront comme elles le pourront; si, au jour de +l’échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, +vous les mettrez en faillite, et si elles n’ont rien à saisir, vous +exigerez qu’elles vous paient en prières: elles vous enverront en +paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac.» + +Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale +des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant la +faim, s’en vont battre de leur tête les portes de l’atelier. Avec des +figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent +les fabricants: «Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du +travail, ce n’est pas la faim, mais la passion du travail qui nous +tourmente!» Et ces misérables qui ont à peine la force de se tenir +debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher +que lorsqu’ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de +l’industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché. + +Si les crises industrielles suivent les périodes de sur-travail aussi +fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et +la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. +Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du +travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première +aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s’engorge +et que, si ses marchandises n’arrivent pas à la vente, ses billets +viendront à l’échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à +ses pieds, lui offre son sang, son honneur. «Un petit peu d’or ferait +mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de bas +en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous.» Les bas +obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche de frétillantes +pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a +reculé pour mieux sauter. Enfin, la débâcle arrive et les magasins +dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu’on ne +sait comment elles sont entrées par la porte. C’est par centaines de +millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle +dernier on les brûlait ou on les jetait à l’eau[11]. + + [11] Au Congrès industriel tenu à Berlin, le 21 janvier 1879, on + estimait à 568 millions de francs la perte qu’avait éprouvée + l’industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise. + +Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le +monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s’entassent; ils +forcent leur gouvernement à annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à +démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs +cotonnades. Aux siècles derniers, c’était un duel à mort entre la France +et l’Angleterre à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique +et aux Indes. Des milliers d’hommes jeunes et vigoureux ont rougi de +leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XVIe, XVIIe et +XVIIIe siècles. + +Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent +plus où les placer; ils vont alors, chez les nations heureuses qui +lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, +ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette +exportation de capitaux français se termine un beau matin par des +complications diplomatiques: en Égypte, la France, l’Angleterre, +l’Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir +quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique +où l’on envoie les soldats français faire le métier d’huissiers pour +recouvrer de mauvaises dettes[12]. + + [12] La _Justice_ de M. Clemenceau, dans sa partie financière, disait + le 6 avril: «Nous avons entendu soutenir cette opinion, que, à + défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été + _également perdus_ pour la France et ce sous forme d’emprunt + périodiquement émis pour l’équilibre des budgets étrangers; telle + est également notre opinion.» On estime à cinq milliards la perte + des capitaux anglais dans les emprunts des républiques de l’Amérique + du Sud.--Les travailleurs français ont non seulement produit les + cinq milliards payés à M. Bismarck; mais ils continuent à servir les + intérêts de l’indemnité de guerre, aux Ollivier, aux Girardin, aux + Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la + guerre et la déroute. Cependant, il leur reste une fiche de + consolation: ces cinq milliards n’occasionneront pas de guerre de + recouvrement. + +Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables +qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent, s’évanouiront +comme les hyènes et les chacals à l’approche du lion, quand le +Prolétariat dira: «Je le veux.» Mais pour qu’il parvienne à la +conscience de sa force, il faut que le Prolétariat foule aux pieds les +préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse; il faut +qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les _Droits de +la paresse_, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les +phthisiques _Droits de l’homme_ concoctés par les avocats métaphysiciens +de la révolution bourgeoise; qu’il se contraigne à ne travailler que +trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée +et de la nuit. + +Jusqu’ici ma tâche a été facile, je n’avais qu’à décrire des maux réels +bien connus de nous tous, hélas! Mais convaincre le Prolétariat que la +morale qu’on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel +il s’est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau +qui jamais ait frappé l’humanité, que le travail ne deviendra un +condiment des plaisirs de la paresse, un exercice bienfaisant à +l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il +sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par +jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des +physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient +l’entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à +démontrer qu’étant donnés les moyens de production modernes et leur +puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante +des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises +qu’ils produisent. + + + + +III + + +Un poète grec, du temps de Cicéron, Antiparos, chantait ainsi +l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) qui allait +émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or: «Épargnez le bras +qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement! Que le +coq vous avertisse en vain qu’il fait jour! Dao a imposé aux nymphes le +travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue +et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses raies, faisant tourner la +pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs +réjouissons-nous des dons que la déesse accorde.»--Hélas! les loisirs +que le poète païen annonçait ne sont pas venus; la passion aveugle, +perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en +instrument d’asservissement des hommes libres: sa productivité les +appauvrit. + +Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute, +certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le +même temps. Chaque minute de la machine équivaut donc à cent heures de +travail de l’ouvrière; ou bien chaque minute de travail de la machine +délivre à l’ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour +l’industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les +industries renouvelées par la mécanique moderne.--Mais que voyons-nous? +A mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme +avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au +lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il +voulait rivaliser avec la machine. Oh! concurrence absurde et +meurtrière! + +Pour que la concurrence de l’homme et de la machine prît libre carrière, +les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des +artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les jours +fériés[13]. Parce que les producteurs d’alors ne travaillaient que cinq +jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes +menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et d’eau fraîche?--Allons +donc!--Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour +faire l’amour et rigoler; pour banqueter joyeusement en l’honneur du +grand dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagottée dans le +protestantisme, se nommait alors la «joyeuse Angleterre» (_Merry +England_).--Rabelais, Quevedo, Cervantes, les auteurs inconnus des +romans picaresques, nous font venir l’eau à la bouche avec leurs +peintures de ces monumentales ripailles[14] dont on se régalait alors +entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout +«allait par escuelles.»--Jordaens et l’école flamande les ont écrites +sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques, +qu’êtes-vous devenus? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée +humaine, qu’êtes-vous devenus?--Nous sommes bien dégénérés et bien +rapetissés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné, le +schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité +nos corps et borné nos esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son +estomac et que la machine élargit sa productivité, c’est alors que les +économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de +l’abstinence et le dogme du travail? Mais il faudrait leur arracher la +langue et la jeter aux chiens. + + [13] Sous l’ancien régime, les lois de l’Église garantissaient au + travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) + pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C’était + le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irréligion + de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, + dès qu’elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés; et remplaça + la semaine de sept jours par celle de dix; afin que le peuple n’eût + plus qu’un jour de repos sur dix. Elle affranchit les ouvriers du + joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug du Travail. + + La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne + bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe + et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape; il refusa + parce que «une des hérésies qui courent le jourd’hui, est touchant + les fêtes» (_Lettres du cardinal d’Ossat_). Mais, en 1666, Péréfixe, + archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le + protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux + nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut + moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints + pour abolir sur terre leurs fêtes. + + La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n’étaient que + des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace + d’escamoter les jours de fête du populaire. + + [14] Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de + Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la + vieille, et le _Romancero_ narre que, + + _Las bodas fueron en Burgos, + Las tornabodas en Salas: + En bodas y tornabodas + Pasaron siete semanas. + Tantas vienen de las gentes, + Que no caben por las plazas..._ + + (Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas; en noces + et retours de noces, sept semaines passèrent; tant de gens + accoururent que les places ne purent les contenir...) + + Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques + soldats des guerres de l’indépendance. + +Parce que la classe ouvrière avec sa bonne foi simpliste s’est laissée +endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s’est +précipitée à l’aveugle dans le travail et l’abstinence, la classe +capitaliste s’est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance +forcées, à l’improductivité et à la sur-consommation. Mais, si le +sur-travail de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est +aussi fécond en douleurs pour le bourgeois. + +L’abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les +bourgeois à se consacrer à la sur-consommation des produits qu’elle +manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y +a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de +mœurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu +près; il ne buvait qu’à sa soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait +aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée. +Aujourd’hui il n’est fils de parvenu qui ne se croit tenu de développer +la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but aux +labeurs que s’imposent les ouvriers des mines de mercure; il n’est +bourgeois qui ne s’empiffre de chapons truffés et de Laffite navigué, +pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais. +A ce métier, l’organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les +dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s’entripaille, la +respiration s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, les +articulations s’ankylosent, les phalanges se nouent. D’autres, trop +malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la +bosse du prudhomisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de +l’Économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à +élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des +compositeurs et des imprimeurs. + +Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire +valoir les toilettes féériques que les couturières se tuent à bâtir, du +soir au matin elles font la navette d’une robe dans une autre; pendant +des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, +à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l’échafaudage des faux +chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines, +décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits +entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour +le pauvre monde. Saintes âmes! + +Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de +sur-consommateur, la bourgeoisie dut non seulement violenter ses goûts +modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se +livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches +syphilitiques; mais encore soustraire au travail productif une masse +énorme d’hommes afin de se procurer des aides. + +Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette +déperdition de forces productives. D’après le recensement de 1861, la +population de l’Angleterre et du pays de Galles comprenait 20,066,244 +personnes, dont 9,776,259 du sexe masculin et 10,289,965 du sexe +féminin. Si l’on déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour +travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs, +puis les professions _idéologiques_ telles que gouvernants, police, +clergé, magistrature, armée, prostitution, arts, sciences, etc., ensuite +les gens exclusivement occupés à manger le travail d’autrui, sous forme +de rente foncière, d’intérêt, de dividendes, etc..., il reste en gros +huit millions d’individus des deux sexes et de tout âge, y compris les +capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance, +etc... Sur ces huit millions, on compte: + + Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets + et les filles de ferme habitant chez les fermiers) 1,098,261 + Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de chanvre, de + lin, de soie, de tricotage 642,607 + Ouvriers des mines de charbon et de métal 565,835 + Ouvriers métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) 396,998 + Classe domestique 1,208,648 + +«Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux +des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1,208,442; +si nous additionnons les premiers et ceux de toutes les usines +métallurgiques, nous avons un total de 1,039,605 personnes; c’est-à-dire +chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques +modernes. Voilà le magnifique résultat de l’exploitation capitaliste des +machines[15].» A toute cette classe domestique dont la grandeur indique +le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la +classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction +des goûts dispendieux et futiles des classes riches: tailleurs de +diamants, dentelières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe, +décorateurs des maisons de plaisance, etc...[16] + + [15] Karl Marx, _Le Capital_. + + [16] «La proportion suivant laquelle la population d’un pays est + employée comme domestique, au service des classes aisées, indique + son progrès en richesse nationale et en civilisation.» (_R. M. + Martin_, _Ireland before and after the Union_, 1848.) Gambetta, qui + niait la question sociale, depuis qu’il n’était plus l’avocat + nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette + classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait + l’avènement des nouvelles couches sociales. + +Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la +jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu’elle en eut, +s’accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea +tout changement. La vue des misérables conditions d’existence acceptées +avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation +organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient +encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute +restriction de jouissances. + +C’est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que +la bourgeoisie s’était imposée comme un devoir social, les prolétaires +se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils +prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le +travail et se sanglèrent les reins pour en imposer la pratique aux +capitalistes. Le Prolétariat arbora la devise: _Qui ne travaille pas, ne +mange pas_; Lyon, en 1831, se leva pour du _plomb ou du travail_; les +insurgés de Juin 48 réclamèrent le _Droit au travail_; les fédérés de +Mars 1871 déclarèrent leur soulèvement, _la Révolution du travail_. + +A ces déchaînements de fureur barbare, destructives de toute jouissance +et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre +que par la répression féroce; mais ils savent que s’ils ont pu comprimer +ces explosions révolutionnaires, ils n’ont pas noyé dans le sang de +leurs massacres gigantesques l’absurde idée du Prolétariat de vouloir +infliger le travail aux classes oisives et repues; et c’est pour +détourner ce malheur qu’ils s’entourent de prétoriens, de policiers, de +magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse. +On ne peut plus conserver d’illusion sur le caractère des armées +modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer +«l’ennemi intérieur»; c’est ainsi que les forts de Paris et de Lyon +n’ont pas été construits pour défendre la ville contre l’étranger, mais +pour l’écraser si elle se révoltait. Et s’il fallait un exemple sans +réplique, citons l’armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du +Capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes +et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la +population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont +les plaines du Borinage et de Charleroy; c’est dans le sang des mineurs +et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées +et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n’ont pas des +armées nationales, mais des armées mercenaires: elles protègent les +capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix +heures de mines ou de filature. + +Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre +mesure le ventre de la bourgeoisie, condamnée à la sur-consommation. + +Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré des +classes ouvrières une masse d’hommes de beaucoup supérieure à celle qui +restait consacrée à la production utile, et l’a condamnée à son tour à +l’improductivité et à la sur-consommation. Mais ce troupeau de bouches +inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer +toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du +travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et +sans même songer si l’on trouvera des gens pour les consommer. + +En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de +sur-travail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la +production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de +décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter +leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les +ouvriers européens, grelottants de froid et de faim, refusent de porter +les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins qu’ils récoltent, les +pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes +chercher qui les portera et qui les boira: ce sont des centaines de +millions et de milliards que l’Europe exporte tous les ans aux quatre +coins du monde à des peuplades qui n’en ont que faire[17]. Mais les +continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges. +Les fabricants de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac +Saharien, du chemin de fer du Soudan; avec anxiété, ils suivent les +progrès des Livingstone, des Stanley, des du Chaillu, des de Brazza; +bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux +voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme «le Continent noir»! Des +champs sont plantés de dents d’éléphant, des fleuves d’huile de coco +charrient des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus comme la +face de Dufaure ou de Girardin, attendent des cotonnades pour apprendre +la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les +vertus de la civilisation. + + [17] Deux exemples: le gouvernement anglais, pour complaire aux + paysans indiens, qui malgré les famines périodiques qui désolent le + pays s’entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû + entreprendre des guerres sanglantes, afin d’imposer au Gouvernement + chinois la libre introduction de l’opium indien. Les sauvages de la + Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se + vêtir et se soûler à l’anglaise, pour consommer les produits des + distilleries de l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester. + +Mais tout est impuissant: bourgeois qui s’empiffrent, classe domestique +qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que +l’on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver à +écouler les montagnes de produits qui s’entassent plus hautes et plus +énormes que les pyramides d’Égypte: la productivité des ouvriers +européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants, +affolés, ne savent plus où donner de la tête; ils ne peuvent plus +trouver de matière première pour satisfaire la passion désordonnée, +dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements +lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en +fait des draps dits de _renaissance_, qui durent ce que durent les +promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa +simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux +qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d’usage. +Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en +abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’_âge de la +falsification_, comme les premières époques de l’humanité ont reçu les +noms d’_âge de pierre_, d’_âge de bronze_, du caractère de leur +production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, +tandis qu’en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail +aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces +falsifications, qui pour unique mobile ont un sentiment humanitaire, +mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les +pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, +si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain, +prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l’horrible +perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, +obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à +violer même les lois de l’honnêteté commerciale. + +Et cependant, en dépit de la sur-production de marchandises, en dépit +des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché +innombrablement, implorant du travail! du travail!--Leur surabondance +devrait les obliger à refréner leur passion; au contraire, elle la porte +au paroxysme. Qu’une chance de travail se présente, ils se ruent dessus; +alors c’est douze, quatorze heures qu’ils réclament pour en avoir leur +saoûl, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans +plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les +industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au +sur-travail meurtrier pour l’organisme, succède le repos absolu, pendant +des trois et six mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le +vice du travail est diaboliquement chevillé dans le cœur des ouvriers; +puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature; +puisque la quantité de travail requise par la société est forcément +limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première, +pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année?--Pourquoi ne +pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier +à se contenter de six ou cinq heures par jour, pendant l’année, au lieu +de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois?--Assurés +de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront +plus, ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le +pain de la bouche; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils +commenceront à pratiquer les vertus de la Paresse. + +Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever à l’intelligence de +ce fait, que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner +comme l’eau sur un navire en détresse. Cependant des industriels, au nom +de l’exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une +limitation légale de la journée de travail. Devant la commission de 1860 +sur l’enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de +l’Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait: «Que la journée de +douze heures était excessive et devait être ramenée à onze, que l’on +devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller +l’adoption de cette mesure quoiqu’elle paraisse onéreuse à première vue; +nous l’avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis +quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin +d’avoir diminué a augmenté.» Dans son étude sur _les machines_, M. F. +Passy, cite la lettre suivante d’un grand industriel belge, M. +Ottevaere. «Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures +anglaises, ne produisent pas ce qu’elles devraient produire et ce que +produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures +travaillent deux heures de moins par jour... Nous travaillons tous _deux +grandes heures de trop_: j’ai la conviction que si l’on ne travaillait +que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et +produirions par conséquent plus économiquement.» D’un autre côté, M. +Leroy-Beaulieu affirme que «c’est une observation d’un grand +manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n’apportent +pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires...[18]» + + [18] Paul Leroy-Beaulieu. _La question ouvrière au XIXe siècle_, 1872. + +Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n’a jamais +osé, un gouvernement aristocratique l’a osé. Méprisant les hautes +considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les +oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d’une heure le +travail des fabriques c’était décréter la ruine de l’industrie anglaise, +le gouvernement de l’Angleterre a défendu par une loi, strictement +observée, de travailler plus de dix heures par jour; et, après comme +avant, l’Angleterre demeure la première nation industrielle du monde. + +La grande expérience anglaise est là, l’expérience de quelques +capitalistes intelligents est là: elles démontrent irréfutablement que, +pour puissancier la productivité humaine, il faut réduire les heures de +travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple +français n’est pas convaincu.--Mais si une misérable réduction de deux +heures a augmenté en dix ans de près d’un tiers la production +anglaise[19], quelle marche vertigineuse imprimera à la production +française une réduction légale de la journée de travail à trois heures? +Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu’en se surmenant de +travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture; que, +usés, ils arrivent avant l’âge à être incapables de tout travail; +qu’absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais +des tronçons d’hommes; qu’ils tuent en eux toutes les belles facultés +pour ne laisser debout et luxuriante que la folie furibonde du travail? + + [19] Voici, d’après le célèbre statisticien R. Giffen, du _Bureau de + statistique_ de Londres, la progression croissante de la richesse + nationale de l’Angleterre et de l’Irlande: en + + 1814--elle était de... 55 milliards de francs. + 1865-- -- 162 1/2 -- -- + 1875-- -- 212 1/2 -- -- + +Ah! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent la leçon des +économistes: «Travaillons, travaillons pour accroître la richesse +nationale.» O idiots! c’est parce que vous travaillez trop que +l’outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et +écoutez un économiste; il n’est pas un aigle, ce n’est que M. L. +Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois: +«C’est en général sur les conditions de la main-d’œuvre que se règle la +révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre +fournit ses services à bas prix, on la prodigue, on cherche à l’épargner +quand ses services deviennent plus coûteux[20].» Pour forcer les +capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut +hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de +chair et d’os. Les preuves à l’appui? c’est par centaines qu’on peut les +fournir. Dans la filature, le métier renvideur (_self acting mule_) fut +inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à +travailler aussi longtemps qu’auparavant. + + [20] Louis Reybaud.--_Le coton, son régime, ses problèmes_ (1863). + +En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production +agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés: +pourquoi? Parce que l’Américain, libre et paresseux, aimerait mieux +mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage si +pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans +l’Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l’on prend +assis, en fumant nonchalamment sa pipe. + +Si, en diminuant les heures de travail, l’on conquiert à la production +sociale de nouvelles forces mécaniques; en obligeant les ouvriers à +consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces +travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur +universel, s’empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats, +de figaristes, de proxénètes, etc., qu’elle a retirés du travail utile +pour l’aider à consommer et à gaspiller.--C’est alors que le marché du +travail sera débordant; c’est alors qu’il faudra une loi de fer pour +mettre l’interdit sur le travail: il sera impossible de trouver de la +besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les +poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui +pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il +n’y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées +libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus +de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux +ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en +bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour +le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du +moment que les produits européens consommés sur place ne seront plus +transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes +d’équipe, les camionneurs s’assoient et apprennent à tourner les pouces. +Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l’amour libre +sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de +la morale européenne. + +Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de +la société actuelle, afin de laisser l’outillage industriel se +développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, +violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités +consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande +coriace, quand elle en mange, elle mangera de juteux beefsteaks de une +ou deux livres; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus +catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du +bordeaux, du bourgogne sans baptême industriel et laissera l’eau aux +bêtes. + +Les prolétaires ont arrêté en leur tête d’infliger aux capitalistes des +dix heures de forge et de raffinerie; là est la grande faute, la cause +des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer +le travail, il faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la +preuve d’avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s’ils +jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens malgré +l’entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et à +leur mairie respective ils recevront tous les matins une pièce de vingt +francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes sociales s’évanouiront. +Les rentiers, les capitalistes, tous les premiers, se rallieront au +parti populaire, une fois convaincus que loin de leur vouloir du mal, on +veut au contraire les débarrasser du travail de sur-consommation et de +gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux +bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les +laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers +dégoûtants pour les caser,--Dufaure nettoierait les latrines publiques, +Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux farcineux; les +membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les +bœufs et les moutons à abattre; les sénateurs, attachés aux pompes +funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d’autres, on trouverait des +métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie boucheraient +les bouteilles de champagne, mais on les muselerait pour les empêcher de +s’enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les +vermines des ministères et autres auberges publiques; il faudra +cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois de +peur des habitudes acquises. + +Mais, dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti +l’humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites «et aultres +telles sectes de gens qui se sont déguisés comme masques pour tromper le +monde. Car donnant entendre au populaire commun qu’ils ne sont occupés +sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et macération de la +sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite +fragilité de leur humanité: au contraire font chière, Dieu sçait quelle! +_et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt_[21]. Vous le pouvez lire en +grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventres à +poulaine, sinon quand ils se parfument de soulphre[22].» Aux jours des +grandes réjouissances populaires, où, au lieu d’avaler de la poussière +comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et +les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et +voler les gobelets, les membres de l’Académie des sciences morales et +politiques, les prêtres à longue et courte robe de l’église économique, +catholique, protestante, juive, positiviste et libre-penseuse, les +propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, +indépendante ou soumise vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s’en +brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et +des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de +soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l’an, au changement des +saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans de +grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent. +Les avocats et les légistes subiront la même peine. + + [21] Ils simulent des Curius et vivent comme aux Bacchanales + (_Juvénal_). + + [22] _Pantagruel_. Livre II, chapitre LXXIV. + +En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par +seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales +toujours et toujours; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois +législateurs. On les organisera par bandes, courant les foires et les +villages, donnant des représentations législatives. Les généraux en +bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée d’aiguillettes, de crachats, +de croix de la Légion d’honneur, iront par les rues et les places, +racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac son compère feront le +boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant +des yeux, tordant la moustache, crachant de l’étoupe enflammée, menacera +tout le monde du pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès +qu’on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la +politique étrangère, sur la petite Grèce, qui l’endoctorise et mettrait +l’Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie, qui le +stultifie avec la compote qu’elle promet de faire de la Prusse et qui +souhaite à l’ouest de l’Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à +l’est et étrangler le nihilisme à l’intérieur; sur M. de Bismarck, qui a +été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l’amnistie... puis, +dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le +rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les +truffes, les verres de Margaux et d’Yquem qu’il y a engloutonnés pour +encourager l’agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville. + +Dans la baraque, on débutera par la _Farce électorale_. + +Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats +bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés +politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes +électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les +yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de +la France: et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement +hi han! hi han! + +Puis commencera la grande pièce: _Le Vol des biens de la Nation_. + +La France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du +crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux +éteints, ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé de velours; à +ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à +masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des +enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l’air; la Banque +à museau de fouine, à corps d’hyène et mains de harpies, lui dérobe +prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables +prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au +clair, chassés par des furies, les cinglant avec les fouets de la faim, +apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de +marchandises, des barriques de vin, des sacs d’or et de blé. Langlois, +sa culotte d’une main, le testament de Proudhon de l’autre, le livre du +budget entre les dents se campe à la tête des défenseurs des biens de la +nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de +baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux +industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se +précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des +lingots d’or, vidant des barriques: n’en pouvant plus, sales, +dégoûtants, ils s’affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements... +Alors le tonnerre éclate, la terre s’ébranle et s’entr’ouvre, la +Fatalité historique surgit; de son pied de fer elle écrase les têtes de +ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa +large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de +peur. + + * * * * * + +Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la +classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les +_Droits de l’homme_, qui ne sont que les droits de l’exploitation +capitaliste, non pour réclamer le _Droit au travail_ qui n’est que le +droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout +homme de travailler plus de trois heures par jour, la terre, la vieille +terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel +univers... Mais, comment demander à un prolétariat corrompu par la +morale capitaliste une résolution virile... + +Comme Christ, la dolente personnification de l’esclavage antique, les +hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement +depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le +travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs +nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine +leurs cerveaux... ô Paresse, prends pitié de notre longue misère! ô +Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses +humaines! + + +FIN + + + + +APPENDICE + + +Nos moralistes sont gens bien modestes; s’ils ont inventé le dogme du +travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l’âme, réjouir +l’esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres +organes; ils veulent en expérimenter l’usage sur le populaire, _in animâ +vili_, avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission +d’expliquer et d’autoriser les vices. + +Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi +la cervelle à élucubrer une morale dont vous n’osez conseiller la +pratique à vos maîtres? Votre dogme du travail, dont vous faites tant +les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni?--Ouvrons l’histoire des +peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs +législateurs. + +«Je ne saurais affirmer, dit le père de l’histoire, Hérodote, si les +Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu’ils font du travail, parce que +je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les +Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des barbares, +ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont +regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été +élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens[23].» + + [23] _Hérodote_. Tom. II. Trad. LARCHER, 1786. + +«A Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient +s’occuper que de la défense et de l’administration de la communauté, +comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc +être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force +intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils +chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les +femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur +noblesse[24].» + + [24] BIOT. _De l’abolition de l’esclavage ancien en Occident_, 1840. + +Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, +l’agriculture et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux +dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur +subsistance par aucun des _sordidæ artes_ (ils désignaient ainsi les +métiers), qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l’ancien, +pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d’avoir fait +des artisans et des maçons avec des citoyens libres[25]. + + [25] _Tite-Live_, Liv. I. + +Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine des idées, mais ils +tombaient d’accord s’il s’agissait d’abhorrer le travail. «La nature, +dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa république modèle, la +nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations +dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans +nom, qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux +marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la +cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le +commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S’il est convaincu, +il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque +récidive[26].» + + [26] Platon. _République_. Liv. V. + +Dans son _Économique_, Xénophon écrit: «Les gens qui se livrent aux +travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges et on a bien raison. +La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à +éprouver un feu continuel ne peuvent manquer d’avoir le corps altéré et +il est bien difficile que l’esprit ne s’en ressente.» «Que peut-il +sortir d’honorable d’une boutique? professe Cicéron, et qu’est-ce que le +commerce peut produire d’honnête? tout ce qui s’appelle boutique est +indigne d’un honnête homme... les marchands ne pouvant gagner sans +mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge! Donc, on doit regarder +comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent +leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de +l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves[27].» + + [27] Cicéron. _Des devoirs_ I. Tit. II. Ch. XLII. + +Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage +de ces philosophes, que l’on vous cache avec un soin jaloux:--Un citoyen +qui donne son travail pour de l’argent se dégrade au rang des esclaves, +il commet un crime, qui mérite des années de prison. + +La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste n’avaient pas +perverti ces philosophes des républiques antiques; professant pour des +hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, +ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent +atteindre la cheville qu’en se haussant sur la pointe des pieds, +voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans +le plus grand loisir; car, ajoutait Xénophon, «le travail emporte tout +le temps et avec lui on n’a nul loisir pour la République et les amis.» +Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, «le plus sage des hommes,» +à l’admiration de la postérité, était d’avoir accordé des loisirs aux +citoyens de la République en leur interdisant l’exercice d’un métier +quelconque[28]. + + [28] Platon, _Rep._ V et _les Lois_ VIII; Aristote, _Rep._ II, et VII; + Xénophon, _Econom._ IV et VI. Plutarque, _Vie de Lycurgue_. + +Mais répondront les Bastiat, les Dupanloup et les Beaulieu de la morale +chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient +l’esclavage!--Parfait, mais pouvait-il en être autrement, étant donné +les conditions économiques et politiques de leur époque? La guerre était +l’état normal des sociétés antiques; l’homme libre devait consacrer son +temps à discuter les lois de l’État et à veiller à sa défense; les +métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que les +pratiquant on pût exercer son métier de soldat et de citoyen; afin de +posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les +législateurs devaient tolérer des esclaves dans leurs républiques +héroïques.--Mais les moralistes et les économistes du Capitalisme ne +préconisent-ils pas l’esclavage moderne, le salariat? Et à quels hommes +l’esclavage capitaliste donne-t-il des loisirs?--A des Rothschild, à des +Germiny, à des Alphonses, inutiles et nuisibles, esclaves de leurs vices +et de leurs domestiques. + +«Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit d’Aristote et de +Pythagore», a-t-on écrit dédaigneusement; et cependant Aristote rêvait +que: «si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de +lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre de Dédale se +mouvaient d’eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient +spontanément à leur travail sacré; si, par exemple, les navettes des +tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier n’aurait plus +besoin d’aides, ni le maître d’esclaves.» Le rêve d’Aristote est notre +réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier +infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent +docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit +des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du +salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la +machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme +des _sordidæ artes_ et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des +loisirs et la liberté. + + +FIN + + +MOULINS.--TYP. AMANT COUVREUL. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 *** diff --git a/77029-h/77029-h.htm b/77029-h/77029-h.htm new file mode 100644 index 0000000..316d06c --- /dev/null +++ b/77029-h/77029-h.htm @@ -0,0 +1,1895 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le droit à la paresse | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +span.cc { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: right; width: 1.2em; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +.tiny { font-size: 60%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">LE DROIT<br> +<span class="tiny">A LA</span><br> +<span class="xlarge">PARESSE</span><br></h1> + +<p class="c">RÉFUTATION<br> +<span class="i large">Du Droit au Travail de 1848</span></p> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="sc large">Paul LAFARGUE</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="sc large">Henry ORIOL</span><br> +<span class="xsmall">ÉDITEUR</span><br> +11, Rue Bertin-Poirée, 11<br> +1883</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em">M. Thiers, dans le sein de la commission +sur l’instruction primaire de 1849, disait : +« Je veux rendre toute puissante l’influence +du clergé, parce que je compte sur lui pour +propager cette bonne philosophie qui apprend +à l’homme qu’il est ici pour souffrir +et non cette autre philosophie qui dit au +contraire à l’homme : jouis. » — M. Thiers +formulait la morale de la classe bourgeoise, +dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence +étroite.</p> + +<p>La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre +la noblesse soutenue par le clergé, arbora +le libre-examen et l’athéisme ; mais, triomphante, +elle changea de ton et d’allure ; et, +aujourd’hui, elle entend étayer de la religion +sa suprématie économique et politique. +Aux <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> siècles, elle avait allègrement +repris la tradition païenne et +glorifiait la chair et ses passions, réprouvées +par le christianisme ; de nos jours, +gorgée de biens et de jouissances, elle +renie les enseignements de ses penseurs, +les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence +aux salariés. La morale capitaliste, +piteuse parodie de la morale chrétienne, +frappe d’anathème la chair du travailleur ; +elle prend pour idéal de réduire le producteur +au plus petit minimum de besoins, de +supprimer ses joies et ses passions, de le +condamner au rôle de machine délivrant du +travail sans trêve, ni merci.</p> + +<p>Les socialistes révolutionnaires ont à +recommencer le combat qu’ont combattu +les philosophes et les pamphlétaires de la +bourgeoisie ; ils ont à monter à l’assaut de +la morale et des théories sociales du Capitalisme ; +ils ont à démolir, dans les têtes de +la classe, appelée à l’action, les préjugés +semés par la classe régnante ; ils ont à +proclamer, à la face des cafards de toutes +les morales, que la terre cessera d’être la +vallée de larmes du travailleur ; que dans +la société communiste de l’avenir que nous +fonderons « pacifiquement si possible, sinon +violemment », les passions des hommes +auront la bride sur le cou, car « toutes sont +bonnes de leur nature, nous n’avons rien +à éviter que leur mauvais usage et leurs +excès »<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, et ils ne seront évités que par le +contre-balancement mutuel des passions, que +par le développement harmonique de l’organisme +humain, car, dit le D<sup>r</sup> Beddoe « ce n’est +que lorsqu’une race atteint son maximum +de développement physique qu’elle atteint +son plus haut point d’énergie et de vigueur +morale »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. — Telle était aussi l’opinion du +grand naturaliste, Charles Darwin<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Descartes. <i>Les passions de l’âme</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Docteur Beddoe. <i lang="en" xml:lang="en">Memoirs of anthropological Society</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ch. Darwin. <i lang="en" xml:lang="en">Descent of man</i>.</p> +</div> +<hr> + + +<p>La réfutation du <i>droit au travail</i> que je +réédite, avec quelques notes additionnelles, +parut dans l’<i>Égalité</i> hebdomadaire de 1880, +deuxième série.</p> + +<p class="sign">P. L.</p> + +<p class="ugap small i">Sainte-Pélagie, 1883</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c"><span class="xlarge">LE DROIT A LA PARESSE</span><br> +<span class="i">Réfutation du « Droit au Travail » de 1848.</span></p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Une étrange folie possède les classes ouvrières +des nations où règne la civilisation capitaliste. +Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles +et sociales qui, depuis deux siècles, torturent +la triste humanité. Cette folie est l’amour du +travail, la passion furibonde du travail, poussée +jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu +et de sa progéniture. Au lieu de réagir +contre cette aberration mentale, les prêtres, les +économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié +le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont +voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes +faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter +ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe +d’être chrétien, économe et moral, j’en appelle de leur +jugement à celui de leur Dieu ; des prédications +de leur morale religieuse, économique, +libre-penseuse, aux épouvantables conséquences +du travail dans la société capitaliste.</p> + +<p>Dans la société capitaliste, le travail est la +cause de toute dégénérescence intellectuelle, de +toute déformation organique. Comparez le pur +sang des écuries de Rothschild, servi par une +valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes +normandes qui laboure la terre, charriote le +fumier, engrange la moisson. Regardez le noble +sauvage que les missionnaires du commerce et +les commerçants de la religion n’ont pas encore +corrompu avec le christianisme, la syphilis et le +dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables +servants de machines<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les explorateurs européens s’arrêtent étonnés +devant la beauté physique et la fière allure +des hommes des peuplades primitives, non souillés +par ce que Pœppig appelait le « souffle empoisonné +de la civilisation ». Parlant des Aborigènes des îles +océaniennes, lord George Campbell écrit : « Il n’y a +pas de peuple au monde qui frappe davantage au +premier abord. Leur peau unie et d’une teinte +légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, +leur belle et joyeuse figure, en un mot, toute +leur personne formaient un nouvel et splendide +échantillon du <i lang="la" xml:lang="la">genus homo</i> ; leur apparence physique +donnait l’impression d’une race supérieure +à la nôtre. » Les civilisés de l’ancienne Rome, +les César et les Tacite, contemplaient avec la +même admiration les Germains des tribus communistes +qui envahissaient l’empire romain. — Ainsi +que Tacite, Salvien, le prêtre du <small>V</small><sup>e</sup> siècle, +qu’on surnomma le <i>maître des évêques</i>, donnait +les barbares en exemple aux civilisés et aux +chrétiens : « Nous sommes impudiques au milieu +des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, +les barbares sont blessés de nos impudicités. Les +Goths ne souffrent pas qu’il y ait parmi eux des +débauchés de leur nation ; seuls au milieu d’eux, +par le triste privilège de leur nationalité et de +leur nom, les Romains ont le droit d’être impurs. +(La pédérastie était alors en grande mode parmi +les chrétiens)… Les opprimés s’en vont chez les +barbares chercher de l’humanité et un abri. » — (<i lang="la" xml:lang="la">De +Gubernatione Dei</i>). La vieille civilisation et le +christianisme naissant corrompirent les barbares +du vieux monde ; comme le christianisme vieilli +et la moderne civilisation capitaliste corrompent +les sauvages du nouveau monde.</p> + +<p>M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent +d’observation, alors même que l’on rejette ses +conclusions sociologiques entachées de prudhomisme +philanthropique et chrétien, dit dans son +livre <i>les Ouvriers européens</i> (1855) : « La propension +des bachkirs pour la paresse (les bachkirs +sont des pasteurs semi nomades du versant asiatique +de l’Oural) ; les loisirs de la vie nomade, les +habitudes de méditation qu’elles font naître chez +les individus les mieux doués communiquent souvent +à ceux-ci une distinction de manières, une +finesse d’intelligence et de jugement qui se remarque +rarement au même niveau social dans +une civilisation plus développée… Ce qui les répugne +le plus, ce sont les travaux agricoles ; ils +font tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur. » +L’agriculture est, en effet, la première +manifestation du travail servile dans l’humanité.</p> +</div> +<p>Quand, dans notre Europe civilisée, on veut +retrouver une trace de la beauté native de +l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations +où les préjugés économiques n’ont pas encore +déraciné la haine du travail. L’Espagne, qui, hélas ! +dégénère, peut encore se vanter de posséder +moins de fabriques que nous de prisons et de +casernes ; mais l’artiste se réjouit en admirant le +hardi Andalou, brun comme des castagnes, +droit et flexible comme une tige d’acier ; et le +cœur de l’homme tressaille en entendant le mendiant, +superbement drapé dans sa <i lang="es" xml:lang="es">capa</i> trouée, +traiter d’<i lang="es" xml:lang="es">amigo</i> des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, +chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié, +le travail est le pire des esclavages. Les Grecs de +la grande époque n’avaient, eux aussi, que mépris +pour le travail ; aux esclaves seuls il était permis +de travailler : l’homme libre ne connaissait que les +exercices corporels et les jeux de l’intelligence. +C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait +dans un peuple d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane ; +c’était le temps où une poignée de braves +écrasait à Marathon les hordes de l’Asie +qu’Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes +de l’antiquité enseignaient le mépris du +travail, cette dégradation de l’homme libre ; les +poètes chantaient la paresse, ce présent des +Dieux :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> O Mélibé, un Dieu nous a donné cette +oisiveté. Virgile, <i>Bucoliques</i> (Voir appendice).</p> +</div> +<p>Christ, dans son discours sur la montagne, +prêcha la paresse : « Contemplez la croissance +des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, +et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute +sa gloire, n’a pas été plus brillamment vêtu<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Évangile selon saint Mathieu, chap. <small>VI</small>.</p> +</div> +<p>Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à +ses adorateurs le suprême exemple de la paresse +idéale ; après six jours de travail, il se repose +pour l’éternité.</p> + + +<p>Par contre, quelles sont les races pour qui le +travail est une nécessité organique ? les Auvergnats ; +les Écossais, ces Auvergnats des îles +britanniques ; les Gallegos, ces Auvergnats de +l’Espagne ; les Poméraniens, ces Auvergnats de +l’Allemagne ; les Chinois, ces Auvergnats de +l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes +qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans +propriétaires, les petits bourgeois, qui les uns courbés +sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs +boutiques, se remuent comme la taupe dans sa +galerie souterraine, et jamais ne se redressent +pour regarder à loisir la nature.</p> + +<p>Et cependant, le prolétariat, la grande classe +qui embrasse tous les producteurs des nations +civilisées, la classe qui, en s’émancipant, émancipera +l’humanité du travail servile et fera de +l’animal humain un être libre ; le prolétariat, trahissant +ses instincts, méconnaissant sa mission +historique, s’est laissé pervertir par le dogme du +travail. Rude et terrible a été son châtiment. +Toutes les misères individuelles et sociales sont +nées de sa passion pour le travail.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>En 1770, parut à Londres, un écrit anonyme +intitulé : <i lang="en" xml:lang="en">An Essay on trade and commerce</i>. Il fit +à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand +philanthrope, s’indignait de ce que « la plèbe +manufacturière d’Angleterre s’était mise dans la +tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais, tous les +individus qui la composent, ont, par droit de naissance, +le privilège d’être plus libres et plus indépendants +que les ouvriers de n’importe quel autre +pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité +pour les soldats dont elle stimule la bravoure ; +mais moins les ouvriers des manufactures en +sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et +pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se +tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est +extrêmement dangereux d’encourager de pareils +engouements dans un État commercial comme +le nôtre, où peut-être les sept huitièmes de la population +n’ont que peu ou pas de propriété. La +cure ne sera pas complète tant que nos pauvres +de l’industrie ne se résigneront pas à travailler +six jours pour la même somme qu’ils gagnent +maintenant en quatre. » — Ainsi, près d’un siècle +avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres +le travail comme un frein aux nobles passions +de l’homme. « Plus mes peuples travailleront, +moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le +5 mai 1807, Napoléon. Je suis l’autorité… et je +serais disposé à ordonner que le dimanche, passé +l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes +et les ouvriers rendus à leur travail. » Pour extirper +la paresse et courber les sentiments de +fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur +de l’<i lang="en" xml:lang="en">Essay on trade</i> proposait d’incarcérer les pauvres +dans des maisons idéales du travail (<i lang="en" xml:lang="en">ideal +workhouses</i>) qui deviendraient « des maisons de +terreur où l’on ferait travailler 14 heures par jour, +de telle sorte que, le temps des repas soustrait, +il resterait douze heures de travail pleines et entières. »</p> + +<p>Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal +des philanthropes et des moralistes du dix-huitième +siècle. Que nous avons dépassé ce <i lang="la" xml:lang="la">nec +plus ultra</i> ! Les ateliers modernes sont devenus +des maisons idéales de correction, où l’on incarcère +les masses ouvrières, où l’on condamne au +travail forcé pendant 12 et 14 heures, non seulement +les hommes, mais les femmes et les enfants<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ! +Et dire que les fils des héros de la +Terreur se sont laissés dégrader par la religion +du travail au point d’accepter, après 1848, comme +une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à +douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient, +comme un principe révolutionnaire, +le <i>Droit au travail</i>. Honte au prolétariat français ! +Des esclaves seuls eussent été capables d’une +telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation +capitaliste à un Grec des temps antiques pour concevoir +un tel avilissement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Au premier Congrès de bienfaisance tenu à +Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers +de Marquette, près de Lille, M. Scrive, +aux applaudissements des membres du Congrès, +racontait, avec la plus noble satisfaction d’un devoir +accompli : « Nous avons introduit quelques moyens +de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons +à chanter pendant le travail, à compter également +en travaillant ; cela les distrait et les fait +accepter avec courage <i>ces douze heures de travail +qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens +d’existence.</i> » — Douze heures de travail, et quel +travail ! imposées à des enfants qui n’ont pas douze +ans ! — Les matérialistes regretteront toujours +qu’il n’y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, +ces philanthropes, bourreaux de l’enfance !</p> +</div> +<p>Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures +de la faim se sont abattues sur le prolétariat, +plus nombreuses que les sauterelles de la +Bible, c’est lui qui les a appelées.</p> + +<p>Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient +les armes à la main, ils l’ont imposé à +leurs familles ; ils ont livré, aux barons de l’industrie, +leurs femmes et leurs enfants. De leurs +propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique, +de leurs propres mains ils ont tari le lait de +leurs femmes : les malheureuses, enceintes et +allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines +et les manufactures tendre l’échine et épuiser +leurs nerfs ; de leurs propres mains, ils ont brisé +la vie et la vigueur de leurs enfants. — Honte aux +prolétaires ! Où sont ces commères dont parlent +nos fabliaux et nos vieux contes, hardies aux propos, +franches de la gueule, amantes de la dive +bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, +toujours cuisinant, toujours courant, toujours +semant la vie, en engendrant la joie, enfantant +sans douleurs des petits sains et vigoureux ?… +Nous avons aujourd’hui les filles et les femmes +de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, +au sang sans rutilance, à l’estomac délabré, aux +membres alanguis !… Elles n’ont jamais connu +le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement +comment l’on cassa leur coquille ! — Et +les enfants ? Douze heures de travail aux +enfants ! O misère ! — Mais tous les Jules Simon +de l’Académie des sciences morales et politiques, +tous les Germinys de la jésuiterie, n’auraient +pu inventer un vice plus abrutissant pour +l’intelligence des enfants, plus corrupteur de +leurs instincts, plus destructeur de leur organisme, +que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier capitaliste.</p> + +<p>Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; +il est, en effet, le siècle de la douleur, de la misère +et de la corruption.</p> + +<p>Et cependant les philosophes, les économistes +bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste +Comte, jusqu’au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; +les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement +romantique Victor Hugo, jusqu’au +naïvement grotesque Paul de Kock, tous +ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur +du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. A +les entendre, le bonheur allait régner sur la terre ; +déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les +siècles passés fouiller la poussière et les misères +féodales pour rapporter de sombres repoussoirs +aux délices des temps présents. — Nous ont-ils +fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore +membres de la domesticité des grands seigneurs, +aujourd’hui valets de plume de la bourgeoisie, +grassement rentés ; nous ont-ils fatigués avec le +paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien ! voici +le brillant tableau des jouissances prolétariennes +en l’an de Progrès capitaliste 1840, peint par un +des leurs, par le D<sup>r</sup> Villermé, membre de l’Institut, +le même qui, en 1848, fit partie de cette +société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui +l’académicien, en étaient), qui propagea +dans les masses les sottises de l’économie et de la +morale bourgeoises.</p> + +<p>C’est de l’Alsace manufacturière que parle le +D<sup>r</sup> Villermé, de l’Alsace des Kestner, des Dollfus, +ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme +industriels. — Mais avant que le docteur ne +dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, +écoutons un manufacturier alsacien, +M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et C<sup>ie</sup>, +dépeignant la situation de l’artisan de l’ancienne +industrie : « A Mulhouse, il y a cinquante ans +(en 1813, alors que la moderne industrie mécanique +naissait), les ouvriers étaient tous enfants +du sol, habitant la ville et les villages environnants +et possédant presque tous une maison et +souvent un petit champ<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. » C’était l’âge d’or du +travailleur. — Mais alors l’industrie alsacienne +n’inondait pas le monde de ses cotonnades et n’emmillionnait +pas ses Dollfus et ses Kœchlin. Mais, +vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l’Alsace, +le minotaure moderne, l’atelier capitaliste, +avait conquis le pays ; dans sa boulimie +de travail humain, il avait arraché les ouvriers de +leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux +exprimer le travail qu’ils contenaient. C’étaient +par milliers que les ouvriers accouraient au +sifflement de la machine. « Un grand nombre, dit +Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient +contraints, par la cherté des loyers, à se loger +dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient +à deux lieues et même deux lieues et quart de la +manufacture où ils travaillaient.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Discours</i> prononcé à la <i>Société internationale +d’études pratiques d’économie sociale de +Paris</i>, en mai 1863, et publié dans l’<i>Économiste +français</i> de la même époque.</p> +</div> +<p>« A Mulhouse, à Dornach, le travail commençait +à cinq heures du matin et finissait à huit +heures du soir, été comme hiver… Il faut les +voir arriver chaque matin en ville et partir chaque +soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes +pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu +de la boue et qui, à défaut de parapluies, portent +renversés sur la tête, lorsqu’il pleut ou qu’il neige, +leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver +la figure et le cou, et un nombre plus considérable +de jeunes enfants non moins sales, non +moins hâves, couverts de haillons, tout gras de +l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant +qu’ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés +de la pluie par l’imperméabilité de leurs vêtements, +n’ont même pas au bras, comme les femmes +dont on vient de parler, un panier où sont +les provisions de la journée ; mais ils portent à la +main ou cachent sous leurs vestes ou comme ils +peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir +jusqu’à l’heure de leur rentrée à la maison.</p> + +<p>« Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément +longue, puisqu’elle a au moins quinze +heures, vient se joindre pour ces malheureux +celle des allées et venues si fréquentes, si +pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez +eux accablés par le besoin de dormir, et que le +lendemain ils en sortent avant d’être complètement +reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure +de l’ouverture. »</p> + +<p>Voici maintenant les bouges où s’entassaient +ceux qui logeaient en ville : « J’ai vu à Mulhouse, +à Dornach et dans des maisons voisines, de ces +misérables logements où deux familles couchaient +chacune dans un coin, sur la paille jetée +sur le carreau et retenue par deux planches… +Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de +l’industrie du coton dans le département du Haut-Rhin +est si profonde, qu’elle produit ce triste résultat +que, tandis que dans les familles des fabricants, +négociants, drapiers, directeurs d’usines, la +moitié des enfants atteint la vingt et unième +année, cette même moitié cesse d’exister avant +deux ans accomplis dans les familles de tisserands +et d’ouvriers de filatures de coton… »</p> + +<p>Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute : +« Ce n’est pas là un travail, une tâche, c’est une +torture, et on l’inflige à des enfants de six à huit +ans… C’est ce long supplice de tous les jours +qui mine principalement les ouvriers dans les +filatures de coton. » Et, à propos de la durée du +travail, Villermé observait que les forçats des +bagnes ne travaillent que dix heures, les esclaves +des Antilles neuf heures en moyenne, +tandis qu’il existait dans la France qui avait fait +la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux +<i>Droits de l’Homme</i>, « des manufactures où +la journée était de seize heures, sur lesquelles on +n’accordait aux ouvriers qu’une heure et demie +pour les repas<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> L.-R. Villermé, <i>Tableau de l’état physique +et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, +de laine et de soie</i> (1840). Ce n’était pas parce +que les Dollfus, les Kœchlin et autres fabricants +alsaciens étaient des républicains, des patriotes +et des philanthropes protestants qu’ils traitaient +de la sorte leurs ouvriers ; car MM. Blanqui, +l’académicien Reybaud, le prototype de Jérôme +Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, +ont constaté les mêmes aménités pour la +classe ouvrière, chez les fabricants très catholiques +et très monarchiques de Lille et de Lyon. +Ce sont là des vertus capitalistes s’harmonisant à +ravir avec toutes les fois politiques et religieuses.</p> +</div> +<p>O misérable avortement des principes révolutionnaires +de la bourgeoisie ! ô lugubres présents +de son dieu Progrès ! — Les philanthropes acclament +bienfaiteurs de l’Humanité ceux qui, pour +s’enrichir en fainéantant, donnent du travail aux +pauvres ; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner +les sources que d’ériger une fabrique capitaliste +au milieu d’une population rustique. — Introduisez +le travail et adieu joie, santé, liberté ; +adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d’être +vécue<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Les Indiens des tribus belliqueuses du +Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards ; ils +témoignent leur amitié en mettant fin à une vie +qui n’est plus réjouie par des combats, des fêtes +et des danses. Tous les peuples primitifs ont donné +aux leurs ces preuves d’affection : les Massagètes +de la mer Caspienne (Hérodote) aussi bien que +les Wens de l’Allemagne et les Celtes de la +Gaule. Dans les églises de Suède, dernièrement +encore, on conservait des massues dites <i>massues-familiales</i>, +qui servaient à délivrer les parents +des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés +sont les prolétaires modernes pour accepter en +patience les épouvantables misères du travail de +fabrique !</p> +</div> +<p>Et les économistes s’en vont répétant aux +ouvriers : travaillez, travaillez pour augmenter +la fortune sociale ! et cependant un économiste, +Destut de Tracy, leur répond : « Les nations +pauvres, c’est là où le peuple est à son aise ; les +nations riches, c’est là où il est ordinairement +pauvre » ; et son disciple Cherbulliez de continuer : +« Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant +à l’accumulation des capitaux productifs, +contribuent à l’événement qui, tôt ou tard, doit les +priver d’une partie de leur salaire. » — Mais +assourdis et idiotisés par leurs propres hululements, +les économistes de répondre : travaillez, +travaillez toujours pour créer votre bien-être ! +Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un +prêtre de l’Église anglicane, le révérend Towsend, +psalmodie : travaillez, travaillez nuit et jour ; en +travaillant vous faites croître votre misère, et +votre misère nous dispense de vous imposer le +travail par la force de la loi. L’imposition légale +du travail « donne trop de peine, exige trop de +violence et fait trop de bruit ; la faim, au +contraire, est non seulement une pression paisible, +silencieuse, incessante, mais comme le +mobile le plus naturel du travail et de l’industrie, +elle provoque aussi les efforts les plus puissants. » +Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir +la fortune sociale et vos misères individuelles ; +travaillez, travaillez, pour que devenant plus +pauvres vous ayez plus de raison de travailler et +d’être misérables. Telle est la loi inexorable de +la production capitaliste.</p> + +<p>Parce que prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles +des économistes, les prolétaires se sont livrés +corps et âme au vice du travail, ils précipitent +la société tout entière dans ces crises industrielles +de surproduction qui convulsent l’organisme +social. Alors, parce qu’il y a pléthore de marchandises +et pénurie d’acheteurs, les ateliers +se ferment et la faim cingle les populations +ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les +prolétaires abrutis par le dogme du travail, ne +comprenant pas que le sur-travail qu’ils se sont +infligés pendant le temps de prétendue prospérité +est la cause de leur misère présente, au lieu de +courir aux greniers à blé et de crier : « Nous avons +faim, nous voulons manger !… Vrai, nous n’avons +pas un rouge liard, mais tout gueux que +nous sommes, c’est nous cependant qui avons +moissonné le blé et vendangé le raisin… » — Au +lieu d’assiéger les magasins de M. Bonnet, de +Jujurieux, l’inventeur des couvents industriels +et de clamer : « M. Bonnet, voici vos ouvrières +ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles +grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à +chagriner l’œil d’un juif et cependant ce sont +elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes +de toute la chrétienté. Les pauvresses +travaillant treize heures par jour, n’avaient pas +le temps de songer à la toilette, maintenant elles +chôment et peuvent faire du frou-frou avec les +soieries qu’elles ont ouvrées. Dès qu’elles ont +perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à +votre fortune et ont vécu dans l’abstinence ; maintenant +elles ont des loisirs et veulent jouir un peu +des fruits de leur travail. Allons, M. Bonnet, livrez +vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, +M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet +ses bottines pour leurs chers petits pieds froids +et humides… Vêtues de pied en cap, et fringantes, +elles vous feront plaisir à contempler. +Allons, pas de tergiversations ; — vous êtes ami +de l’humanité, n’est-ce pas, et chrétien par dessus +le marché ? — Mettez à la disposition de vos +ouvrières la fortune qu’elles vous ont édifiée avec +la chair de leur chair. — Vous êtes ami du commerce ? — Facilitez +la circulation des marchandises ; +voici des consommateurs tout trouvés ; ouvrez-leur +des crédits illimités. Vous êtes bien +obligé d’en faire à des négociants que vous ne +connaissez ni d’Adam ni d’Ève, qui ne vous ont +rien donné, pas même un verre d’eau. Vos ouvrières +s’acquitteront comme elles le pourront ; si, +au jour de l’échéance, elles gambettisent et laissent +protester leur signature, vous les mettrez en +faillite, et si elles n’ont rien à saisir, vous exigerez +qu’elles vous paient en prières : elles vous +enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, +au nez gorgé de tabac. »</p> + +<p>Au lieu de profiter des moments de crise pour +une distribution générale des produits et un gaudissement +universel, les ouvriers, crevant la faim, +s’en vont battre de leur tête les portes de l’atelier. +Avec des figures hâves, des corps amaigris, des +discours piteux, ils assaillent les fabricants : +« Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous +du travail, ce n’est pas la faim, mais la +passion du travail qui nous tourmente ! » Et ces +misérables qui ont à peine la force de se tenir debout, +vendent douze et quatorze heures de travail +deux fois moins cher que lorsqu’ils avaient du +pain sur la planche. Et les philanthropes de l’industrie +de profiter des chômages pour fabriquer +à meilleur marché.</p> + +<p>Si les crises industrielles suivent les périodes +de sur-travail aussi fatalement que la nuit le jour, +traînant après elles le chômage forcé et la misère +sans issue, elles amènent aussi la banqueroute +inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il +lâche la bride à la rage du travail, il emprunte +et emprunte encore pour fournir la matière première +aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir +que le marché s’engorge et que, si ses marchandises +n’arrivent pas à la vente, ses billets viendront +à l’échéance. Acculé, il va implorer le juif, +il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur. +« Un petit peu d’or ferait mieux mon affaire, +répond le Rothschild, vous avez 20,000 paires de +bas en magasin, ils valent vingt sous, je les +prends à quatre sous. » Les bas obtenus, le juif +les vend six et huit sous, et empoche de frétillantes +pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne : +mais le fabricant a reculé pour mieux +sauter. Enfin, la débâcle arrive et les magasins +dégorgent ; on jette alors tant de marchandises +par la fenêtre, qu’on ne sait comment elles sont +entrées par la porte. C’est par centaines de millions +que se chiffre la valeur des marchandises +détruites ; au siècle dernier on les brûlait ou on +les jetait à l’eau<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Au Congrès industriel tenu à Berlin, le +21 janvier 1879, on estimait à 568 millions de francs +la perte qu’avait éprouvée l’industrie du fer en +Allemagne pendant la dernière crise.</p> +</div> +<p>Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les +fabricants parcourent le monde en quête de débouchés +pour les marchandises qui s’entassent ; +ils forcent leur gouvernement à annexer des +Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coups +de canon les murailles de la Chine, pour y écouler +leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c’était +un duel à mort entre la France et l’Angleterre +à qui aurait le privilège exclusif de vendre +en Amérique et aux Indes. Des milliers d’hommes +jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang +les mers, pendant les guerres coloniales des <small>XVI</small><sup>e</sup>, +<small>XVII</small><sup>e</sup> et <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles.</p> + +<p>Les capitaux abondent comme les marchandises. +Les financiers ne savent plus où les placer ; +ils vont alors, chez les nations heureuses qui lézardent +au soleil en fumant des cigarettes, poser des +chemins de fer, ériger des fabriques et importer +la malédiction du travail. Et cette exportation de +capitaux français se termine un beau matin par +des complications diplomatiques : en Égypte, la +France, l’Angleterre, l’Allemagne étaient sur le +point de se prendre aux cheveux pour savoir quels +usuriers seraient payés les premiers ; par des +guerres du Mexique où l’on envoie les soldats +français faire le métier d’huissiers pour recouvrer +de mauvaises dettes<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> La <i>Justice</i> de M. Clemenceau, dans sa partie +financière, disait le 6 avril : « Nous avons +entendu soutenir cette opinion, que, à défaut de +la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 +eussent été <i>également perdus</i> pour la France et +ce sous forme d’emprunt périodiquement émis +pour l’équilibre des budgets étrangers ; telle est +également notre opinion. » On estime à cinq milliards +la perte des capitaux anglais dans les +emprunts des républiques de l’Amérique du Sud. — Les +travailleurs français ont non seulement +produit les cinq milliards payés à M. Bismarck ; +mais ils continuent à servir les intérêts de l’indemnité +de guerre, aux Ollivier, aux Girardin, aux +Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui +ont amené la guerre et la déroute. Cependant, il +leur reste une fiche de consolation : ces cinq milliards +n’occasionneront pas de guerre de recouvrement.</p> +</div> +<p>Ces misères individuelles et sociales, pour grandes +et innombrables qu’elles soient, pour éternelles +qu’elles paraissent, s’évanouiront comme +les hyènes et les chacals à l’approche du lion, +quand le Prolétariat dira : « Je le veux. » Mais +pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, +il faut que le Prolétariat foule aux pieds les préjugés +de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse ; +il faut qu’il retourne à ses instincts naturels, +qu’il proclame les <i>Droits de la paresse</i>, +mille et mille fois plus nobles et plus sacrés +que les phthisiques <i>Droits de l’homme</i> concoctés +par les avocats métaphysiciens de la révolution +bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler +que trois heures par jour, à fainéanter et +bombancer le reste de la journée et de la nuit.</p> + +<p>Jusqu’ici ma tâche a été facile, je n’avais qu’à +décrire des maux réels bien connus de nous tous, +hélas ! Mais convaincre le Prolétariat que la +morale qu’on lui a inoculée est perverse, que le +travail effréné auquel il s’est livré dès le +commencement du siècle est le plus terrible fléau qui +jamais ait frappé l’humanité, que le travail ne +deviendra un condiment des plaisirs de la paresse, +un exercice bienfaisant à l’organisme humain, +une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il +sera sagement réglementé et limité à un +maximum de trois heures par jour, est une tâche +ardue au-dessus de mes forces ; seuls des physiologistes, +des hygiénistes, des économistes communistes +pourraient l’entreprendre. Dans les pages +qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu’étant +donnés les moyens de production modernes +et leur puissance reproductive illimitée, il faut +mater la passion extravagante des ouvriers pour +le travail et les obliger à consommer les marchandises +qu’ils produisent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Un poète grec, du temps de Cicéron, Antiparos, +chantait ainsi l’invention du moulin à eau (pour la +mouture du grain) qui allait émanciper les femmes +esclaves et ramener l’âge d’or : « Épargnez le bras +qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez +paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain +qu’il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail +des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement +sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé +roule avec ses raies, faisant tourner la pesante +pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et +oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse +accorde. » — Hélas ! les loisirs que le poète païen +annonçait ne sont pas venus ; la passion aveugle, +perverse et homicide du travail transforme la +machine libératrice en instrument d’asservissement +des hommes libres : sa productivité les +appauvrit.</p> + +<p>Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que +cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires +à tricoter en font trente mille dans le même +temps. Chaque minute de la machine équivaut +donc à cent heures de travail de l’ouvrière ; ou bien +chaque minute de travail de la machine délivre à +l’ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour +l’industrie du tricotage est plus ou moins vrai +pour toutes les industries renouvelées par la +mécanique moderne. — Mais que voyons-nous ? A +mesure que la machine se perfectionne et abat le +travail de l’homme avec une rapidité et une précision +sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de +prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, +comme s’il voulait rivaliser avec la machine. +Oh ! concurrence absurde et meurtrière !</p> + +<p>Pour que la concurrence de l’homme et de la +machine prît libre carrière, les prolétaires ont +aboli les sages lois qui limitaient le travail des +artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé +les jours fériés<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Parce que les producteurs +d’alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, +croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes +menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et +d’eau fraîche ? — Allons donc ! — Ils avaient des +loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire +l’amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement +en l’honneur du grand dieu de la Fainéantise. La +morose Angleterre, encagottée dans le protestantisme, +se nommait alors la « joyeuse Angleterre » +(<i lang="en" xml:lang="en">Merry England</i>). — Rabelais, Quevedo, Cervantes, +les auteurs inconnus des romans picaresques, +nous font venir l’eau à la bouche avec +leurs peintures de ces monumentales ripailles<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> +dont on se régalait alors entre deux batailles et +deux dévastations, et dans lesquelles tout « allait +par escuelles. » — Jordaens et l’école flamande +les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes +estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus ? +Sublimes cerveaux qui encercliez toute +la pensée humaine, qu’êtes-vous devenus ? — Nous +sommes bien dégénérés et bien rapetissés. La +vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné, +le schnaps prussien savamment combinés avec +le travail forcé ont débilité nos corps et borné nos +esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son +estomac et que la machine élargit sa productivité, +c’est alors que les économistes nous prêchent +la théorie malthusienne, la religion de l’abstinence +et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur +arracher la langue et la jeter aux chiens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Sous l’ancien régime, les lois de l’Église +garantissaient au travailleur 90 jours de repos +(52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels +il était strictement défendu de travailler. C’était +le grand crime du catholicisme, la cause principale +de l’irréligion de la bourgeoisie industrielle +et commerçante. Sous la Révolution, dès qu’elle +fut maîtresse, elle abolit les jours fériés ; et remplaça +la semaine de sept jours par celle de dix ; +afin que le peuple n’eût plus qu’un jour de repos +sur dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de +l’Église pour mieux les soumettre au joug du +Travail.</p> + +<p>La haine contre les jours fériés n’apparaît que +lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et +commerçante prend corps, entre les <small>XV</small><sup>e</sup> et <small>XVI</small><sup>e</sup> +siècles. Henri IV demanda leur réduction au +pape ; il refusa parce que « une des hérésies qui +courent le jourd’hui, est touchant les fêtes » (<i>Lettres +du cardinal d’Ossat</i>). Mais, en 1666, Péréfixe, +archevêque de Paris, en supprima 17 dans son +diocèse. Le protestantisme, qui était la religion +chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels +et commerciaux de la bourgeoisie, fut +moins soucieux du repos populaire ; il détrôna au +ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.</p> + +<p>La réforme religieuse et la libre pensée philosophique +n’étaient que des prétextes qui permirent +à la bourgeoisie jésuite et rapace d’escamoter +les jours de fête du populaire.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Ces fêtes pantagruéliques duraient des +semaines. Don Rodrigo de Lara gagne sa fiancée +en expulsant les Maures de Calatrava la vieille, +et le <i>Romancero</i> narre que,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Las bodas fueron en Burgos,</i></div> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Las tornabodas en Salas :</i></div> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">En bodas y tornabodas</i></div> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Pasaron siete semanas.</i></div> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Tantas vienen de las gentes,</i></div> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">Que no caben por las plazas…</i></div> +</div> + +</div> +<p>(Les noces furent à Burgos, les retours de noces +à Salas ; en noces et retours de noces, sept semaines +passèrent ; tant de gens accoururent que les +places ne purent les contenir…)</p> + +<p>Les hommes de ces noces de sept semaines +étaient les héroïques soldats des guerres de l’indépendance.</p> +</div> +<p>Parce que la classe ouvrière avec sa bonne +foi simpliste s’est laissée endoctriner, parce que, +avec son impétuosité native, elle s’est précipitée +à l’aveugle dans le travail et l’abstinence, la +classe capitaliste s’est trouvée condamnée à la +paresse et à la jouissance forcées, à l’improductivité +et à la sur-consommation. Mais, si le sur-travail +de l’ouvrier meurtrit sa chair et tenaille +ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour +le bourgeois.</p> + +<p>L’abstinence à laquelle se condamne la classe +productive oblige les bourgeois à se consacrer +à la sur-consommation des produits qu’elle +manufacture désordonnément. Au début de la +production capitaliste, il y a un ou deux siècles +de cela, le bourgeois était un homme rangé, +de mœurs raisonnables et paisibles ; il se contentait +de sa femme ou à peu près ; il ne buvait +qu’à sa soif et ne mangeait qu’à sa faim. Il laissait +aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus +de la vie débauchée. Aujourd’hui il n’est fils +de parvenu qui ne se croit tenu de développer la +prostitution et de mercurialiser son corps pour +donner un but aux labeurs que s’imposent les +ouvriers des mines de mercure ; il n’est bourgeois +qui ne s’empiffre de chapons truffés et de Laffite +navigué, pour encourager les éleveurs de la +Flèche et les vignerons du Bordelais. A ce métier, +l’organisme se délabre rapidement, les cheveux +tombent, les dents se déchaussent, le tronc se +déforme, le ventre s’entripaille, la respiration +s’embarrasse, les mouvements s’alourdissent, +les articulations s’ankylosent, les phalanges se +nouent. D’autres, trop malingres pour supporter +les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse +du prudhomisme, dessèchent leur cervelle +comme les Garnier de l’Économie politique, les +Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer +de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs +des compositeurs et des imprimeurs.</p> + +<p>Les femmes du monde vivent une vie de martyr. +Pour essayer et faire valoir les toilettes féériques +que les couturières se tuent à bâtir, du +soir au matin elles font la navette d’une robe +dans une autre ; pendant des heures, elles livrent +leur tête creuse aux artistes capillaires qui, +à tout prix, veulent assouvir leur passion pour +l’échafaudage des faux chignons. Sanglées dans +leurs corsets, à l’étroit dans leurs bottines, +décolletées à faire rougir un sapeur, elles +tournoient des nuits entières dans leurs bals de +charité afin de ramasser quelques sous pour le +pauvre monde. Saintes âmes !</p> + +<p>Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur +et de sur-consommateur, la bourgeoisie +dut non seulement violenter ses goûts +modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il +y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux +indigestions truffées et aux débauches syphilitiques ; +mais encore soustraire au travail productif +une masse énorme d’hommes afin de se procurer +des aides.</p> + +<p>Voici quelques chiffres qui prouvent combien +colossale est cette déperdition de forces productives. +D’après le recensement de 1861, la population +de l’Angleterre et du pays de Galles +comprenait 20,066,244 personnes, dont 9,776,259 +du sexe masculin et 10,289,965 du sexe féminin. +Si l’on déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune +pour travailler, les femmes, les adolescents et +les enfants improductifs, puis les professions +<i>idéologiques</i> telles que gouvernants, police, clergé, +magistrature, armée, prostitution, arts, +sciences, etc., ensuite les gens exclusivement +occupés à manger le travail d’autrui, sous forme +de rente foncière, d’intérêt, de dividendes, etc…, +il reste en gros huit millions d’individus des +deux sexes et de tout âge, y compris les capitalistes +fonctionnant dans la production, le commerce, +la finance, etc… Sur ces huit millions, on +compte :</p> + +<table> +<tr><td class="drap">Travailleurs agricoles (y compris les +bergers, les valets et les filles de +ferme habitant chez les fermiers)</td> +<td class="bot r"><div>1,098,261</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ouvriers des fabriques de +coton, de laine, de chanvre, de lin, de soie, +de tricotage</td> +<td class="bot r"><div>642,607</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ouvriers des mines de charbon et de +métal</td> +<td class="bot r"><div>565,835</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Ouvriers métallurgiques +(hauts fourneaux, laminoirs, etc.)</td> +<td class="bot r"><div>396,998</div></td></tr> +<tr><td class="drap">Classe domestique</td> +<td class="bot r"><div>1,208,648</div></td></tr> +</table> +<p>« Si nous additionnons les travailleurs des fabriques +textiles et ceux des mines de charbon et de +métal, nous obtenons le chiffre de 1,208,442 ; si +nous additionnons les premiers et ceux de toutes +les usines métallurgiques, nous avons un total de +1,039,605 personnes ; c’est-à-dire chaque fois un +nombre plus petit que celui des esclaves domestiques +modernes. Voilà le magnifique résultat de +l’exploitation capitaliste des machines<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. » A toute +cette classe domestique dont la grandeur indique +le degré atteint par la civilisation capitaliste, il +faut ajouter la classe nombreuse des malheureux +voués exclusivement à la satisfaction des goûts +dispendieux et futiles des classes riches : tailleurs +de diamants, dentelières, brodeuses, relieurs de +luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons +de plaisance, etc…<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Karl Marx, <i>Le Capital</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> « La proportion suivant laquelle la population +d’un pays est employée comme domestique, au +service des classes aisées, indique son progrès en +richesse nationale et en civilisation. » (<i>R. M. Martin</i>, +<i lang="en" xml:lang="en">Ireland before and after the Union</i>, 1848.) Gambetta, +qui niait la question sociale, depuis qu’il n’était +plus l’avocat nécessiteux du Café Procope, +voulait sans doute parler de cette classe domestique +sans cesse grandissante quand il réclamait +l’avènement des nouvelles couches sociales.</p> +</div> +<p>Une fois accroupie dans la paresse absolue +et démoralisée par la jouissance forcée, la bourgeoisie, +malgré le mal qu’elle en eut, s’accommoda +de son nouveau genre de vie. Avec horreur +elle envisagea tout changement. La vue des misérables +conditions d’existence acceptées avec +résignation par la classe ouvrière et celle de la +dégradation organique engendrée par la passion +dépravée du travail augmentaient encore sa répulsion +pour toute imposition de travail et pour toute +restriction de jouissances.</p> + +<p>C’est précisément alors que, sans tenir compte +de la démoralisation que la bourgeoisie s’était +imposée comme un devoir social, les prolétaires +se mirent en tête d’infliger le travail aux capitalistes. +Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories +des économistes et des moralistes sur le travail +et se sanglèrent les reins pour en imposer la +pratique aux capitalistes. Le Prolétariat arbora +la devise : <i>Qui ne travaille pas, ne mange pas</i> ; +Lyon, en 1831, se leva pour du <i>plomb ou du travail</i> ; +les insurgés de Juin 48 réclamèrent le <i>Droit +au travail</i> ; les fédérés de Mars 1871 déclarèrent +leur soulèvement, <i>la Révolution du travail</i>.</p> + +<p>A ces déchaînements de fureur barbare, destructives +de toute jouissance et de toute paresse +bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre +que par la répression féroce ; mais ils savent que +s’ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires, +ils n’ont pas noyé dans le sang de leurs +massacres gigantesques l’absurde idée du Prolétariat +de vouloir infliger le travail aux classes +oisives et repues ; et c’est pour détourner ce +malheur qu’ils s’entourent de prétoriens, de +policiers, de magistrats, de geôliers entretenus +dans une improductivité laborieuse. On ne peut +plus conserver d’illusion sur le caractère des +armées modernes, elles ne se sont maintenues en +permanence que pour comprimer « l’ennemi intérieur » ; +c’est ainsi que les forts de Paris et +de Lyon n’ont pas été construits pour défendre +la ville contre l’étranger, mais pour l’écraser si +elle se révoltait. Et s’il fallait un exemple sans +réplique, citons l’armée de la Belgique, de ce +pays de Cocagne du Capitalisme ; sa neutralité +est garantie par les puissances européennes et +cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement +à la population. Les glorieux +champs de bataille de la brave armée belge +sont les plaines du Borinage et de Charleroy ; +c’est dans le sang des mineurs et des ouvriers +désarmés que les officiers belges trempent leurs +épées et ramassent leurs épaulettes. Les nations +européennes n’ont pas des armées nationales, +mais des armées mercenaires : elles protègent les +capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait +les condamner à dix heures de mines ou de +filature.</p> + +<p>Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière +a développé outre mesure le ventre de la +bourgeoisie, condamnée à la sur-consommation.</p> + +<p>Pour être soulagée dans son pénible travail, la +bourgeoisie a retiré des classes ouvrières une +masse d’hommes de beaucoup supérieure à celle +qui restait consacrée à la production utile, et l’a +condamnée à son tour à l’improductivité et à la +sur-consommation. Mais ce troupeau de bouches +inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit +pas à consommer toutes les marchandises que les +ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent +comme des maniaques, sans vouloir les +consommer, et sans même songer si l’on trouvera +des gens pour les consommer.</p> + +<p>En présence de cette double folie des travailleurs, +de se tuer de sur-travail et de végéter dans +l’abstinence, le grand problème de la production +capitaliste n’est plus de trouver des producteurs +et de décupler leurs forces, mais de découvrir des +consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur +créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens, +grelottants de froid et de faim, refusent +de porter les étoffes qu’ils tissent, de boire les vins +qu’ils récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que +des dératés, doivent courir aux antipodes chercher +qui les portera et qui les boira : ce sont des +centaines de millions et de milliards que l’Europe +exporte tous les ans aux quatre coins du +monde à des peuplades qui n’en ont que faire<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. +Mais les continents explorés ne sont plus assez +vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants +de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du +lac Saharien, du chemin de fer du Soudan ; +avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, +des Stanley, des du Chaillu, des de +Brazza ; bouche béante, ils écoutent les histoires +mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que +de merveilles inconnues renferme « le Continent +noir » ! Des champs sont plantés de dents +d’éléphant, des fleuves d’huile de coco charrient +des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus +comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent +des cotonnades pour apprendre la décence, +des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître +les vertus de la civilisation.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Deux exemples : le gouvernement anglais, +pour complaire aux paysans indiens, qui malgré +les famines périodiques qui désolent le pays +s’entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du +blé, a dû entreprendre des guerres sanglantes, +afin d’imposer au Gouvernement chinois la libre +introduction de l’opium indien. Les sauvages de +la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la +conséquence, durent se vêtir et se soûler à l’anglaise, +pour consommer les produits des distilleries +de l’Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.</p> +</div> +<p>Mais tout est impuissant : bourgeois qui s’empiffrent, +classe domestique qui dépasse la classe +productive, nations étrangères et barbares que +l’on engorge de marchandises européennes ; rien, +rien ne peut arriver à écouler les montagnes de +produits qui s’entassent plus hautes et plus énormes +que les pyramides d’Égypte : la productivité +des ouvriers européens défie toute consommation, +tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne +savent plus où donner de la tête ; ils ne peuvent +plus trouver de matière première pour satisfaire +la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers +pour le travail. Dans nos départements +lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à +demi pourris, on en fait des draps dits de <i>renaissance</i>, +qui durent ce que durent les promesses +électorales ; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre +soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, +on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant +du poids, la rendent friable et de peu d’usage. +Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter +l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque +sera appelée l’<i>âge de la falsification</i>, comme +les premières époques de l’humanité ont reçu les +noms d’<i>âge de pierre</i>, d’<i>âge de bronze</i>, du caractère +de leur production. Des ignorants accusent +de fraude nos pieux industriels, tandis qu’en +réalité la pensée qui les anime est de fournir du +travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à +vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui pour +unique mobile ont un sentiment humanitaire, +mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants +qui les pratiquent, si elles sont désastreuses +pour la qualité des marchandises, si elles sont +une source intarissable de gaspillage du travail +humain, prouvent la philanthropique ingéniosité +des bourgeois et l’horrible perversion des ouvriers +qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent +les industriels à étouffer les cris de leur conscience +et à violer même les lois de l’honnêteté +commerciale.</p> + +<p>Et cependant, en dépit de la sur-production de +marchandises, en dépit des falsifications industrielles, +les ouvriers encombrent le marché innombrablement, +implorant du travail ! du travail ! — Leur +surabondance devrait les obliger à refréner +leur passion ; au contraire, elle la porte au +paroxysme. Qu’une chance de travail se présente, +ils se ruent dessus ; alors c’est douze, quatorze +heures qu’ils réclament pour en avoir leur saoûl, +et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur +le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice. +Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages +reviennent avec la régularité des saisons. +Au sur-travail meurtrier pour l’organisme, succède +le repos absolu, pendant des trois et six +mois ; et plus de travail, plus de pitance. Puisque +le vice du travail est diaboliquement chevillé dans +le cœur des ouvriers ; puisque ses exigences étouffent +tous les autres instincts de la nature ; puisque +la quantité de travail requise par la société est +forcément limitée par la consommation et par +l’abondance de la matière première, pourquoi +dévorer en six mois le travail de toute l’année ? — Pourquoi +ne pas le distribuer uniformément sur +les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter +de six ou cinq heures par jour, pendant +l’année, au lieu de prendre des indigestions +de douze heures pendant six mois ? — Assurés +de leur part quotidienne de travail, les ouvriers +ne se jalouseront plus, ne se battront plus +pour s’arracher le travail des mains et le pain de +la bouche ; alors, non épuisés de corps et d’esprit, +ils commenceront à pratiquer les vertus de +la Paresse.</p> + +<p>Abêtis par leur vice, les ouvriers n’ont pu s’élever +à l’intelligence de ce fait, que, pour avoir du +travail pour tous, il fallait le rationner comme +l’eau sur un navire en détresse. Cependant des +industriels, au nom de l’exploitation capitaliste, +ont depuis longtemps demandé une limitation +légale de la journée de travail. Devant la commission +de 1860 sur l’enseignement professionnel, +un des plus grands manufacturiers de l’Alsace, +M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait : « Que la +journée de douze heures était excessive et devait +être ramenée à onze, que l’on devait suspendre +le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller +l’adoption de cette mesure quoiqu’elle paraisse +onéreuse à première vue ; nous l’avons +expérimentée dans nos établissements industriels +depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, +et la production moyenne, loin d’avoir diminué +a augmenté. » Dans son étude sur <i>les machines</i>, +M. F. Passy, cite la lettre suivante d’un grand +industriel belge, M. Ottevaere. « Nos machines, +quoique les mêmes que celles des filatures anglaises, +ne produisent pas ce qu’elles devraient +produire et ce que produiraient ces mêmes +machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent +deux heures de moins par jour… Nous +travaillons tous <i>deux grandes heures de trop</i> : j’ai +la conviction que si l’on ne travaillait que onze +heures au lieu de treize, nous aurions la même +production et produirions par conséquent plus +économiquement. » D’un autre côté, M. Leroy-Beaulieu +affirme que « c’est une observation +d’un grand manufacturier belge que les semaines +où tombe un jour férié n’apportent pas une production +inférieure à celle des semaines ordinaires…<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Paul Leroy-Beaulieu. <i>La question ouvrière +au <span class="rm"><small>XIX</small><sup>e</sup></span> siècle</i>, 1872.</p> +</div> +<p>Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les +moralistes, n’a jamais osé, un gouvernement aristocratique +l’a osé. Méprisant les hautes considérations +morales et industrielles des économistes, +qui, comme les oiseaux de mauvais augure, +croassaient que diminuer d’une heure le travail +des fabriques c’était décréter la ruine de l’industrie +anglaise, le gouvernement de l’Angleterre a +défendu par une loi, strictement observée, de travailler +plus de dix heures par jour ; et, après +comme avant, l’Angleterre demeure la première +nation industrielle du monde.</p> + +<p>La grande expérience anglaise est là, l’expérience +de quelques capitalistes intelligents est là : +elles démontrent irréfutablement que, pour puissancier +la productivité humaine, il faut réduire +les heures de travail et multiplier les jours de +paye et de fêtes, et le peuple français n’est pas +convaincu. — Mais si une misérable réduction de +deux heures a augmenté en dix ans de près d’un +tiers la production anglaise<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, quelle marche +vertigineuse imprimera à la production française +une réduction légale de la journée de travail à +trois heures ? Les ouvriers ne peuvent-ils donc +comprendre qu’en se surmenant de travail, ils épuisent +leurs forces et celles de leur progéniture ; +que, usés, ils arrivent avant l’âge à être incapables +de tout travail ; qu’absorbés, abrutis par un +seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais des +tronçons d’hommes ; qu’ils tuent en eux toutes les +belles facultés pour ne laisser debout et luxuriante +que la folie furibonde du travail ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Voici, d’après le célèbre statisticien R. Giffen, +du <i>Bureau de statistique</i> de Londres, la progression +croissante de la richesse nationale de +l’Angleterre et de l’Irlande : en</p> + +<table> +<tr><td>1814 —</td> +<td>elle était de…</td> +<td class="r"><div>55 <span class="cc"> </span></div></td> +<td>milliards de francs.</td></tr> +<tr><td>1865 —</td> +<td class="c"><div>— </div></td> +<td class="r"><div>162 <span class="cc">½</span></div></td> +<td class="c"><div>— </div></td></tr> +<tr><td>1875 —</td> +<td class="c"><div>— </div></td> +<td class="r"><div>212 <span class="cc">½</span></div></td> +<td class="c"><div>— </div></td></tr> +</table></div> +<p>Ah ! comme des perroquets d’Arcadie ils répètent +la leçon des économistes : « Travaillons, travaillons +pour accroître la richesse nationale. » O +idiots ! c’est parce que vous travaillez trop que +l’outillage industriel se développe lentement. +Cessez de braire et écoutez un économiste ; il n’est +pas un aigle, ce n’est que M. L. Reybaud, que +nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques +mois : « C’est en général sur les conditions +de la main-d’œuvre que se règle la révolution +dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre +fournit ses services à bas prix, on la +prodigue, on cherche à l’épargner quand ses +services deviennent plus coûteux<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. » Pour forcer +les capitalistes à perfectionner leurs machines +de bois et de fer, il faut hausser les salaires et +diminuer les heures de travail des machines de +chair et d’os. Les preuves à l’appui ? c’est par centaines +qu’on peut les fournir. Dans la filature, le +métier renvideur (<i lang="en" xml:lang="en">self acting mule</i>) fut inventé et appliqué +à Manchester, parce que les fileurs se refusaient +à travailler aussi longtemps qu’auparavant.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Louis Reybaud. — <i>Le coton, son régime, ses +problèmes</i> (1863).</p> +</div> +<p>En Amérique, la machine envahit toutes les +branches de la production agricole, depuis la +fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés : +pourquoi ? Parce que l’Américain, libre et paresseux, +aimerait mieux mille morts que la vie +bovine du paysan français. Le labourage si pénible +en notre glorieuse France, si riche en courbatures, +est, dans l’Ouest américain, un agréable +passe-temps au grand air que l’on prend assis, en +fumant nonchalamment sa pipe.</p> + +<p>Si, en diminuant les heures de travail, l’on conquiert +à la production sociale de nouvelles forces +mécaniques ; en obligeant les ouvriers à consommer +leurs produits, on conquerra une immense armée +de forces travail. La bourgeoisie, déchargée alors +de sa tâche de consommateur universel, s’empressera +de licencier la cohue de soldats, de +magistrats, de figaristes, de proxénètes, etc., +qu’elle a retirés du travail utile pour l’aider à +consommer et à gaspiller. — C’est alors que le +marché du travail sera débordant ; c’est alors qu’il +faudra une loi de fer pour mettre l’interdit sur le +travail : il sera impossible de trouver de la besogne +pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus +nombreux que les poux des bois. Et après eux il +faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs +besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il n’y +aura plus de laquais et de généraux à galonner, +plus de prostituées libres et mariées à couvrir de +dentelles, plus de canons à forer, plus de palais +à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer +aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en +dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique +et des exercices chorégraphiques pour le +rétablissement de leur santé et le perfectionnement +de la race. Du moment que les produits +européens consommés sur place ne seront plus +transportés au diable, il faudra bien que les marins, +les hommes d’équipe, les camionneurs s’assoient +et apprennent à tourner les pouces. Les +bienheureux Polynésiens pourront alors se +livrer à l’amour libre sans craindre les coups de +pied de la Vénus civilisée et les sermons de la +morale européenne.</p> + +<p>Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes +les non-valeurs de la société actuelle, afin de +laisser l’outillage industriel se développer indéfiniment, +la classe ouvrière devra, comme la +bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et +développer indéfiniment ses capacités consommatrices. +Au lieu de manger par jour une ou deux +onces de viande coriace, quand elle en mange, +elle mangera de juteux beefsteaks de une ou deux +livres ; au lieu de boire modérément du mauvais +vin, plus catholique que le pape, elle boira à grandes +et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne +sans baptême industriel et laissera l’eau aux +bêtes.</p> + +<p>Les prolétaires ont arrêté en leur tête d’infliger +aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie ; +là est la grande faute, la cause des antagonismes +sociaux et des guerres civiles. Défendre +et non imposer le travail, il faudra. Les Rothschild, +les Say seront admis à faire la preuve d’avoir +été, leur vie durant, de parfaits vauriens ; et +s’ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits +vauriens malgré l’entraînement général pour le +travail, ils seront mis en carte et à leur mairie +respective ils recevront tous les matins une pièce +de vingt francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes +sociales s’évanouiront. Les rentiers, les +capitalistes, tous les premiers, se rallieront au +parti populaire, une fois convaincus que loin de +leur vouloir du mal, on veut au contraire les +débarrasser du travail de sur-consommation et de +gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. +Quant aux bourgeois incapables de prouver +leurs titres de vauriens, on les laissera suivre +leurs instincts : il existe suffisamment de métiers +dégoûtants pour les caser, — Dufaure nettoierait +les latrines publiques, Galliffet chourinerait les +cochons galeux et les chevaux farcineux ; les +membres de la commission des grâces, envoyés à +Poissy, marqueraient les bœufs et les moutons à +abattre ; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres, +joueraient les croque-morts. Pour d’autres, +on trouverait des métiers à portée de leur intelligence. +Lorgeril, Broglie boucheraient les bouteilles +de champagne, mais on les muselerait +pour les empêcher de s’enivrer ; Ferry, Freycinet, +Tirard détruiraient les punaises et les vermines +des ministères et autres auberges publiques ; +il faudra cependant mettre les deniers publics +hors de la portée des bourgeois de peur des habitudes +acquises.</p> + +<p>Mais, dure et longue vengeance on tirera des +moralistes qui ont perverti l’humaine nature, des +cagots, des cafards, des hypocrites « et aultres +telles sectes de gens qui se sont déguisés +comme masques pour tromper le monde. Car +donnant entendre au populaire commun qu’ils ne +sont occupés sinon à contemplation et dévotion, +en jeusnes et macération de la sensualité, sinon +vrayement pour sustenter et alimenter la petite +fragilité de leur humanité : au contraire font +chière, Dieu sçait quelle ! <i lang="la" xml:lang="la">et Curios simulant +sed Bacchanalia vivunt</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Vous le pouvez +lire en grosse lettre et enlumineure de leurs +rouges muzeaulx et ventres à poulaine, sinon +quand ils se parfument de soulphre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. » Aux jours +des grandes réjouissances populaires, où, au lieu +d’avaler de la poussière comme aux 15 août et +aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes +et les collectivistes feront aller les flacons, trotter +les jambons et voler les gobelets, les membres +de l’Académie des sciences morales et politiques, +les prêtres à longue et courte robe de l’église +économique, catholique, protestante, juive, +positiviste et libre-penseuse, les propagateurs du +malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, +indépendante ou soumise vêtus de jaune, tiendront +la chandelle à s’en brûler les doigts et +vivront en famine auprès des femmes galloises et +des tables chargées de viandes, de fruits et de +fleurs, et mourront de soif auprès des tonneaux +débondés. Quatre fois l’an, au changement des +saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on +les enfermera dans de grandes roues et pendant +dix heures on les condamnera à moudre du vent. +Les avocats et les légistes subiront la même +peine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Ils simulent des Curius et vivent comme aux +Bacchanales (<i>Juvénal</i>).</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Pantagruel</i>. Livre <small>II</small>, +chapitre <small>LXXIV</small>.</p> +</div> +<p>En régime de paresse, pour tuer le temps qui +nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles +et des représentations théâtrales toujours +et toujours ; c’est de l’ouvrage tout trouvé pour +nos bourgeois législateurs. On les organisera par +bandes, courant les foires et les villages, donnant +des représentations législatives. Les généraux en +bottes à l’écuyère, la poitrine chamarrée d’aiguillettes, +de crachats, de croix de la Légion +d’honneur, iront par les rues et les places, racolant +les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac son +compère feront le boniment de la porte. Cassagnac, +en grand costume de matamore, roulant +des yeux, tordant la moustache, crachant de l’étoupe +enflammée, menacera tout le monde du +pistolet de son père et s’abîmera dans un trou dès +qu’on lui montrera le portrait de Lullier ; Gambetta +discourra sur la politique étrangère, sur la +petite Grèce, qui l’endoctorise et mettrait l’Europe +en feu pour filouter la Turquie ; sur la grande +Russie, qui le stultifie avec la compote qu’elle +promet de faire de la Prusse et qui souhaite à +l’ouest de l’Europe plaies et bosses pour faire sa +pelote à l’est et étrangler le nihilisme à l’intérieur ; +sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui +permettre de se prononcer sur l’amnistie… puis, +dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, +il battra dessus le rappel et énumérera les +délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes, +les verres de Margaux et d’Yquem qu’il y a engloutonnés +pour encourager l’agriculture et tenir +en liesse les électeurs de Belleville.</p> + +<p>Dans la baraque, on débutera par la <i>Farce électorale</i>.</p> + +<p>Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles +d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, +danseront la danse des libertés politiques, se torchant +la face et la post-face avec leurs programmes +électoraux aux multiples promesses, et +parlant avec des larmes dans les yeux des misères +du peuple et avec du cuivre dans la voix des +gloires de la France : et les têtes des électeurs de +braire en chœur et solidement hi han ! hi han !</p> + +<p>Puis commencera la grande pièce : <i>Le Vol des +biens de la Nation</i>.</p> + +<p>La France capitaliste, énorme femelle, velue +de la face et chauve du crâne, avachie, aux chairs +flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints, +ensommeillée et bâillant, s’allonge sur un canapé +de velours ; à ses pieds, le Capitalisme industriel, +gigantesque organisme de fer, à masque simiesque, +dévore mécaniquement des hommes, des femmes, +des enfants dont les cris lugubres et déchirants +emplissent l’air ; la Banque à museau de +fouine, à corps d’hyène et mains de harpies, lui +dérobe prestement les pièces de cent sous de la +poche. Des hordes de misérables prolétaires +décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le +sabre au clair, chassés par des furies, les cinglant +avec les fouets de la faim, apportent aux pieds de +la France capitaliste des monceaux de marchandises, +des barriques de vin, des sacs d’or et de +blé. Langlois, sa culotte d’une main, le testament +de Proudhon de l’autre, le livre du budget entre les +dents se campe à la tête des défenseurs des biens de +la nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, +à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser +les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, +aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils +se précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, +des sacs de blé, des lingots d’or, vidant des barriques : +n’en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils +s’affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements… +Alors le tonnerre éclate, la terre s’ébranle +et s’entr’ouvre, la Fatalité historique surgit ; +de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux +qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent +plus fuir, et de sa large main elle renverse la France +capitaliste, ahurie et suante de peur.</p> + +<hr> + + +<p>Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine +et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait +dans sa force terrible, non pour réclamer les +<i>Droits de l’homme</i>, qui ne sont que les droits de +l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le +<i>Droit au travail</i> qui n’est que le droit à la misère, +mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout +homme de travailler plus de trois heures par +jour, la terre, la vieille terre, frémissant d’allégresse, +sentirait bondir en elle un nouvel univers… +Mais, comment demander à un prolétariat corrompu +par la morale capitaliste une résolution +virile…</p> + +<p>Comme Christ, la dolente personnification de +l’esclavage antique, les hommes, les femmes, les +enfants du Prolétariat gravissent péniblement +depuis un siècle le dur calvaire de la douleur : +depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, +meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs ; depuis +un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine +leurs cerveaux… ô Paresse, prends pitié de notre +longue misère ! ô Paresse, mère des arts et des +nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines !</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">APPENDICE</h2> + + +<p>Nos moralistes sont gens bien modestes ; s’ils ont inventé +le dogme du travail, ils doutent de son efficacité +pour tranquilliser l’âme, réjouir l’esprit et entretenir +le bon fonctionnement des reins et autres +organes ; ils veulent en expérimenter l’usage sur le +populaire, <i lang="la" xml:lang="la">in animâ vili</i>, avant de le tourner contre +les capitalistes, dont ils ont mission d’expliquer et +d’autoriser les vices.</p> + +<p>Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi +vous battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale +dont vous n’osez conseiller la pratique à vos maîtres ? +Votre dogme du travail, dont vous faites tant +les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni ? — Ouvrons +l’histoire des peuples antiques et les écrits de +leurs philosophes et de leurs législateurs.</p> + +<p>« Je ne saurais affirmer, dit le père de l’histoire, +Hérodote, si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris +qu’ils font du travail, parce que je trouve le +même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, +les Perses, les Lydiens ; en un mot parce que chez +la plupart des barbares, ceux qui apprennent les +arts mécaniques et même leurs enfants sont regardés +comme les derniers des citoyens… Tous les +Grecs ont été élevés dans ces principes, particulièrement +les Lacédémoniens<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Hérodote</i>. Tom. II. Trad. <span class="sc">Larcher</span>, 1786.</p> +</div> +<p>« A Athènes, les citoyens étaient de véritables +nobles qui ne devaient s’occuper que de la défense et +de l’administration de la communauté, comme les +guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant +donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur +force intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la +République, ils chargeaient les esclaves de tout travail. +De même à Lacédémone, les femmes mêmes ne +devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur +noblesse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <span class="sc">Biot.</span> <i>De l’abolition de l’esclavage ancien en +Occident</i>, 1840.</p> +</div> +<p>Les Romains ne connaissaient que deux métiers +nobles et libres, l’agriculture et les armes ; tous les +citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor, sans +pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance +par aucun des <i lang="la" xml:lang="la">sordidæ artes</i> (ils désignaient +ainsi les métiers), qui appartenaient de droit aux +esclaves. Brutus, l’ancien, pour soulever le peuple, +accusa surtout Tarquin, le tyran, d’avoir fait des +artisans et des maçons avec des citoyens libres<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Tite-Live</i>, Liv. I.</p> +</div> +<p>Les philosophes anciens se disputaient sur l’origine +des idées, mais ils tombaient d’accord s’il s’agissait +d’abhorrer le travail. « La nature, dit Platon, dans +son utopie sociale, dans sa république modèle, la +nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron ; de pareilles +occupations dégradent les gens qui les exercent, +vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont +exclus par leur état même des droits politiques. +Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, +on ne les souffrira dans la cité que comme un +mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le +commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. +S’il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. +La punition sera double à chaque récidive<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Platon. <i>République</i>. Liv. V.</p> +</div> +<p>Dans son <i>Économique</i>, Xénophon écrit : « Les +gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais +élevés aux charges et on a bien raison. La plupart, +condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns +même à éprouver un feu continuel ne peuvent +manquer d’avoir le corps altéré et il est bien difficile +que l’esprit ne s’en ressente. » « Que peut-il sortir +d’honorable d’une boutique ? professe Cicéron, et +qu’est-ce que le commerce peut produire d’honnête ? +tout ce qui s’appelle boutique est indigne d’un honnête +homme… les marchands ne pouvant gagner +sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge ! +Donc, on doit regarder comme quelque chose +de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent +leur peine et leur industrie ; car quiconque donne +son travail pour de l’argent se vend lui-même et se +met au rang des esclaves<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Cicéron. <i>Des devoirs</i> I. <span class="sc">Tit.</span> <small>II</small>. +<span class="sc">Ch.</span> <small>XLII</small>.</p> +</div> +<p>Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous +le langage de ces philosophes, que l’on +vous cache avec un soin jaloux : — Un citoyen qui +donne son travail pour de l’argent se dégrade au +rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite +des années de prison.</p> + +<p>La tartuferie chrétienne et l’utilitarisme capitaliste +n’avaient pas perverti ces philosophes des républiques +antiques ; professant pour des hommes libres, +ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, +ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos +Simon ne peuvent atteindre la cheville qu’en se +haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les +citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans +le plus grand loisir ; car, ajoutait Xénophon, +« le travail emporte tout le temps et avec lui on +n’a nul loisir pour la République et les amis. » Selon +Plutarque, le grand titre de Lycurgue, « le plus sage des +hommes, » à l’admiration de la postérité, était d’avoir +accordé des loisirs aux citoyens de la République +en leur interdisant l’exercice d’un métier quelconque<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Platon, <i>Rep.</i> V et <i>les Lois</i> VIII ; Aristote, <i>Rep.</i> II, +et VII ; Xénophon, <i>Econom.</i> IV et VI. Plutarque, <i>Vie de Lycurgue</i>.</p> +</div> +<p>Mais répondront les Bastiat, les Dupanloup et les +Beaulieu de la morale chrétienne et capitaliste, ces +penseurs, ces philosophes préconisaient l’esclavage ! — Parfait, +mais pouvait-il en être autrement, étant +donné les conditions économiques et politiques de +leur époque ? La guerre était l’état normal des sociétés +antiques ; l’homme libre devait consacrer son +temps à discuter les lois de l’État et à veiller à sa +défense ; les métiers étaient alors trop primitifs et +trop grossiers pour que les pratiquant on pût exercer +son métier de soldat et de citoyen ; afin de posséder +des guerriers et des citoyens, les philosophes +et les législateurs devaient tolérer des esclaves dans +leurs républiques héroïques. — Mais les moralistes +et les économistes du Capitalisme ne préconisent-ils +pas l’esclavage moderne, le salariat ? Et à quels +hommes l’esclavage capitaliste donne-t-il des loisirs ? — A +des Rothschild, à des Germiny, à des Alphonses, +inutiles et nuisibles, esclaves de leurs vices et de +leurs domestiques.</p> + +<p>« Le préjugé de l’esclavage dominait l’esprit d’Aristote +et de Pythagore », a-t-on écrit dédaigneusement ; +et cependant Aristote rêvait que : « si chaque +outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de +lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d’œuvre +de Dédale se mouvaient d’eux-mêmes, ou comme +les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à +leur travail sacré ; si, par exemple, les navettes des +tisserands tissaient d’elles-mêmes, le chef d’atelier +n’aurait plus besoin d’aides, ni le maître d’esclaves. » +Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines, +au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables, +à la fécondité merveilleuse, inépuisable, +accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail +sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes +du Capitalisme reste dominé par le préjugé du +salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent +pas encore que la machine est le rédempteur de +l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des <i lang="la" xml:lang="la">sordidæ +artes</i> et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera +des loisirs et la liberté.</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">MOULINS. — TYP. AMANT COUVREUL.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77029 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/77029-h/images/cover.jpg b/77029-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..39f14f7 --- /dev/null +++ b/77029-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..b5dba15 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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