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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 ***
+
+
+
+
+
+
+ JAMES-OLIVER CURWOOD
+
+ LES CŒURS
+ LES PLUS FAROUCHES
+
+ TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET
+
+
+ PARIS
+ LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
+ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
+
+ MCMXXVI
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Les Chasseurs d’Or (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et
+ Louis Postif).
+ Les Nomades du Nord (traduit par Louis Postif).
+ Kazan, chien-loup (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et
+ Louis Postif).
+ Le Piège d’Or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif).
+ Bari, chien-loup (traduit par Léon Bocquet).
+ Le Grizzly (mis en français par Midship).
+
+EN PRÉPARATION:
+
+ Le bout du fleuve (mêmes traducteurs).
+
+
+
+
+Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède
+et la Norvège.
+
+Copyright 1920 by _L’Édition française illustrée_, Paris.
+
+
+
+
+LES CŒURS LES PLUS FAROUCHES
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE
+
+
+A pointe Fullerton, à des milliers de milles en droite ligne au nord des
+régions civilisées, le sergent William Mac Veigh écrivait, un bout de
+crayon entre les doigts, les derniers mots de son rapport semestriel au
+commissaire de la police royale montée du Nord-Ouest, à Régina. Il
+concluait:
+
+«J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait tout le possible pour
+poursuivre Scottie Deane, le meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir
+de le trouver, mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il est
+maintenant probablement quelque part dans la zone de patrouille de Fort
+Churchill. Nous avons battu le pays sur trois cents milles au sud, le
+long du rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des Esquimaux et,
+au nord, jusqu’au canal Wagner. En trois mois, nous avons effectué trois
+patrouilles à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles, sans
+trouver notre homme ni trace de lui. Je vous conseille respectueusement
+une étroite surveillance de la part des patrouilles au sud des terres
+désertes.»
+
+--Voilà! dit Mac Veigh tout haut, en redressant avec un grognement de
+soulagement son dos arqué. C’est fait.
+
+Sur son lit de camp, dans un coin de la petite cabane fouettée par vent
+et pluie, qui représentait la Loi, tout à l’extrémité de la terre,
+là-haut, le soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa couche de
+douleur et dit:
+
+--J’en suis joliment content, Mac; maintenant, peut-être que vous me
+donnerez un verre d’eau pour combattre cet enrouement maudit qui
+m’empêche à tout moment de parler, comme si la mort était déjà près de
+moi.
+
+--Agité? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau sa jeune et robuste
+charpente avec un soupir de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à
+écrire cela deux fois par an? Et il désigna du doigt son rapport.
+
+--Ce n’est pas plus long que les lettres que vous écriviez à votre...
+
+Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de silence embarrassant. Puis
+le malade ajouta sans détour et une main tendue:
+
+--Je vous demande pardon, Mac... C’est cette fièvre. J’ai oublié un
+moment que... que vous deux... aviez rompu.
+
+--C’est bon! dit Mac Veigh, avec un tremblement dans la voix, tandis
+qu’il s’en allait chercher de l’eau.
+
+--Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit gobelet d’étain, le
+rapport c’est une autre affaire. Quand on écrit au Grand Mogol en
+personne, ça vous énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly.
+Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs du baleinier.
+Et... nom de Dieu! j’oubliais de mentionner les loups!
+
+--Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier.
+
+--Un post-scriptum sur papier grand aigle! s’écria Mac Veigh,
+dévisageant d’un air incrédule son compagnon. Pas n’est besoin de te
+tâter encore le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris; tu n’as plus la tête
+à toi.
+
+Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire sur le visage blême
+de l’autre. Pelletier se laissa retomber en soupirant.
+
+--Non! il n’est pas nécessaire de me tâter le pouls, répéta-t-il. Ce
+n’est pas de la maladie, Mac... pas de la maladie ordinaire. C’est au
+cerveau... voilà où ça est... Pensez un peu... neuf mois qu’on est monté
+ici et jamais un regard d’un visage de blanc, sinon le vôtre! Neuf mois
+sans entendre le son d’une voix de femme! Neuf mois simplement de ce
+monde mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales qui sifflent
+vers nous toutes les nuits, comme des serpents, et les rocs noirs qui
+nous regardent comme ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il
+peut y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est tout! Nous sommes
+des héros, très bien, mais nul ne le sait que nous et les six cent
+quarante-neuf autres hommes de la police montée. Mon Dieu! que
+donnerais-je pour voir un visage de jeune fille... pour toucher, rien
+qu’une seconde, sa main! Cela m’enlèverait cette fièvre, car c’est la
+fièvre de la solitude, Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma
+tête.
+
+--Bah! bah! fit Mac Veigh, en prenant la main de son compagnon.
+Ressaisis-toi, Pelly! pense à ce qui vient. Encore quelques mois
+seulement de cette vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel
+paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres camarades, car
+ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je vais te rapporter une lettre...
+de la petite fiancée...
+
+Le visage de Pelletier rayonna.
+
+--Dieu la bénisse! s’écria-t-il. Il y aura des lettres d’elle, une
+douzaine. Elle m’a attendu longtemps et c’est une vraie petite «Tommy»
+au fond du cœur. Vous avez mis ma lettre de côté?
+
+--Oui.
+
+Mac Veigh retourna à la petite table grossière et ajouta encore quelques
+lignes à son rapport au commissaire de la police royale, dans les termes
+suivants:
+
+«Pelletier est malade: des troubles bizarres au cerveau. Parfois, j’ai
+eu peur de le voir devenir fou, et je conseille, s’il vit, de le
+transférer dans le Sud au plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux
+semaines avant la date habituelle, afin de rapporter des médicaments. Je
+désire aussi ajouter un mot à ce que j’ai dit des loups dans mon dernier
+rapport.
+
+«Nous les avons vus fréquemment par bandes de cinquante à un millier.
+L’automne dernier, une bande a attaqué un vaste troupeau de caribous
+migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie et nous avons compté
+les débris de cent soixante de ces bêtes, tuées sur un espace de moins
+de trois milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au moins cinq
+mille caribous par an dans ce district.
+
+«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant serviteur
+
+«William Mac Veigh,
+
+«_Sergent, chef de détachement._»
+
+Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets précieux dans la
+pochette de caoutchouc imperméable qu’il portait toujours dans son
+paquetage et retourna auprès de Pelletier.
+
+--Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais je vais aller très
+vite... quatre cent cinquante milles à travers les glaces et je ferai le
+trajet en dix jours ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir,
+peut-être deux semaines, et tu auras les médicaments et les lettres.
+Hurrah!
+
+--Hurrah! s’écria Pelletier.
+
+Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque chose montait à sa gorge
+et l’étouffait, tandis qu’il étreignait la main de Pelletier.
+
+--Mon Dieu! Billy, est-ce le soleil? s’écria tout à coup ce dernier.
+
+Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre de la cabane. Le
+malade sauta en bas de son lit de camp. Ensemble ils se tinrent un
+moment debout à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible
+cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb.
+
+--C’est le soleil! dit Mac Veigh comme on prononce une prière.
+
+--La première fois en quatre mois! soupira Pelletier.
+
+Comme des affamés, tous deux regardaient par la fenêtre. La lueur d’or
+languit quelques instants et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit
+de camp.
+
+Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un traîneau et un homme
+s’avançaient rapidement à travers la mélancolie de silence et de mort du
+jour arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour Fort Churchill, à
+plus de quatre cents milles en deçà.
+
+C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet depuis la petite
+cabane isolée battue de vent à Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill.
+Cette hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional,
+l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure de la Firth, où vingt et
+une croix de bois marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les
+baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en violation des lois,
+ils ne vont jamais dans le voisinage de Fullerton. C’est à Fullerton que
+les hommes meurent de la plus terrible chose au monde: l’isolement. Dans
+la petite cabane, des hommes étaient devenus fous.
+
+Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis qu’il guidait l’attelage
+à travers les glaces, vers le Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il
+priait que Pelletier pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième
+jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait faite, l’automne
+précédent, pour la nourriture des chiens. Il s’arrêta à une seconde
+cache le cinquième jour et passa la sixième nuit à un _igloo_
+d’Esquimaux à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du neuvième
+jour, il parvint à Fort Churchill, avec une moyenne de cinquante milles
+par jour à son actif.
+
+Les hommes arrivent de Fullerton plus près de mourir que de vivre, quand
+ils courent le risque du trajet en hiver; le visage de Mac Veigh était
+gercé des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents. Il avait une
+attaque de lumbago. Il dormit vingt-quatre heures dans un lit chaud sans
+broncher. Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant
+le baraquement pour l’avoir laissé dormir si longtemps; il mangea trois
+repas en un seul et expédia ses affaires en hâte.
+
+Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son courrier neuf lettres pour
+Pelletier, toutes écrites de la même petite écriture de jeune fille. Il
+n’y en avait aucune pour lui, aucune du genre de celles que Pelletier
+recevait et l’isolement navré qu’il en ressentit devint presque du
+malaise.
+
+Il sourit doucement comme s’il enfreignait une consigne. Il ouvrit une
+des lettres de Pelletier, la dernière écrite et, tranquillement, se mit
+à la lire. Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour de jeune
+fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis.
+
+Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier à la jeune fille
+et lui avoua qu’il avait ouvert sa dernière lettre.
+
+Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une agréable surprise pour
+un homme qui devenait fou--mais il employa le mot neurasthénie au lieu
+de folie--si elle venait à Churchill, au printemps prochain, pour s’y
+marier. Il lui dit qu’il avait ouvert sa lettre parce qu’il aimait
+Pelletier mieux que la plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il
+recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur, empaqueta ses
+médicaments et ses provisions et se disposa à repartir.
+
+Le même jour arriva à Churchill un métis qui avait chassé le renard
+blanc près de l’Esquimau Aveugle et qui de temps à autre faisait office
+d’éclaireur dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il avait aperçu
+un blanc et une blanche à dix milles au sud de la rivière Maguse. Le
+renseignement fit frissonner Mac Veigh.
+
+--Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il à l’intendant. Voilà qui
+vaut d’être éclairci, car je n’ai jamais connu de femme blanche au nord
+du soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être Scottie Deane.
+
+--Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant. Scottie est
+grand, droit et fort. Coujag dit que l’homme n’était pas plus haut que
+lui et marchait comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par là, leur
+histoire mérite d’être connue.
+
+Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le Nord. Il atteignit la
+demi-douzaine d’_igloos_ qui composaient le village d’Esquimaux, tard le
+troisième jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout
+encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de _bacon_ et, en retour de
+ce magnifique présent, Bye-Bye déclara n’avoir vu aucun blanc.
+
+Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon et Bye-Bye ajouta qu’il
+n’avait entendu parler d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme
+d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre qu’il irait à
+l’intérieur de la contrée, le lendemain matin, à la recherche d’un blanc
+qu’on lui avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant une
+aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye disparut du camp.
+
+Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village d’_igloos_ et
+s’élança vers le Nord-Ouest, sur des raquettes, dès l’aube de l’aurore
+arctique qui n’était guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de
+continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il atteignît la steppe,
+puis de patrouiller dans un large rayon qui le ramènerait au camp des
+Esquimaux la nuit suivante.
+
+Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il perdit les traces des
+raquettes de Bye-Bye à cent mètres des igloos. Toute la journée il
+chercha dans les endroits abrités les indices d’un campement ou d’une
+piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel s’éclaircit et, à la
+suite de ce calme, le froid devint si intense que les arbres craquaient
+avec bruit comme des coups de revolver.
+
+Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles et manger son
+souper à la lisière de la steppe, juste comme la lueur glacée des
+étoiles commençait à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit
+immaculée et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait là-bas,
+derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de futaies sur au moins
+trois cents milles. Entre ces deux limites, rien de vivant et, par
+conséquent, aucun bruit. A l’Est, le barren s’enfonçait comme un doigt
+immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait traverser pour
+arriver à atteindre la contrée boisée au delà.
+
+Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir de découvrir une
+piste. Quand il eut fini son souper, il bourra sa pipe et s’assit à
+croupetons auprès de son feu, regardant au lointain par delà la steppe.
+Puis, on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une étrange et
+bizarre émotion et regretta de ne pas avoir emmené un de ses chiens
+fatigués pour lui tenir compagnie.
+
+Il était accoutumé à la solitude; il s’était moqué des choses qui
+avaient rendu fous d’autres hommes. Mais, ce soir, il lui semblait qu’il
+était environné d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, de
+quelque chose qui s’insinuait soudain au tréfonds de son âme et qui
+précipitait les battements de son cœur.
+
+Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie Deane, puis à
+lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup à choisir entre leur sort, à
+eux trois?
+
+Une vision surgit lentement devant lui du feu de broussailles et il y
+vit l’image de Scottie, l’homme réduit aux abois par l’homme et menant
+le grand combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à ce que la
+mort s’ensuivît; puis il vit Pelletier mourant d’une maladie née de la
+solitude et, derrière ces deux-là, comme un pâle camée sortant une
+seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage. Et c’était un
+visage de jeune fille et l’image s’en évanouit sur-le-champ. Il avait
+espéré contre tout espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle
+l’avait abandonné.
+
+Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu de douleur aussi,
+tandis qu’il songeait au cœur loyal qui attendait Pelletier. Il attacha
+ses raquettes et s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement,
+regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit se faisait plus
+claire, les étoiles plus brillantes. Le _zip, zip, zip_ des pointes de
+ses raquettes était l’unique bruit qu’il entendît, en dehors du premier
+son faible et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord qui lui
+arrivait comme le glissement frissonnant des meules d’acier d’un
+traîneau sur la neige durcie.
+
+Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait à s’emplir d’une vie
+spectrale. Son ombre lui faisait signe et grimaçait devant lui; les
+halliers rabougris semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux
+aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait rien et pourtant
+un instinct insolite l’incitait à la prudence. A intervalles réguliers,
+il s’arrêtait pour écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De
+plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie. Il laissa le
+dernier buisson derrière lui. Devant lui aucune ombre ne brisait
+désormais l’étendue de la nuit étoilée. Des murmures sinistres
+arrivaient avec le vent qui s’enflait du nord.
+
+Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son fusil au creux de son bras.
+Quelque chose qui n’était pas le vent montait du profond de la nuit. Il
+souleva de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta. Il entendit
+de nouveau, faiblement, le chant glacial des meules d’un traîneau.
+
+Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe, et Mac Veigh se prépara
+à la rencontre. Il enleva ses grosses moufles de fourrure, les accrocha
+à son ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance plus légers.
+Il examina son revolver pour voir si le barillet n’était pas gelé. Puis,
+debout, silencieux, il attendit.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+BILLY RENCONTRE LA FEMME
+
+
+Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement. Il se dessina
+enfin en ombre indécise et Mac Veigh comprit qu’il allait passer tout
+près de lui. Il discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois
+chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose d’effrayant dans le
+calme de ce fantôme de vie sortant indistinct de la nuit.
+
+Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau, bien qu’il fût à moins
+de cinquante pas de lui. La silhouette à l’avant marchait à pas lents et
+la tête baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne
+spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient la présence de
+Mac Veigh, silencieux et immobile dans la nuit blême. Ils furent en face
+de lui avant qu’il fît un mouvement.
+
+Alors, il s’avança rapidement en poussant un grand holà! Au bruit de sa
+voix répondit un cri sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et
+la silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh saisit son
+revolver. En une demi-douzaine de vastes enjambées, il atteignit le
+traîneau. Un visage pâle le regardait dans la lumière frissonnante. Mac
+Veigh regarda à son tour avec le plus profond ahurissement, car les
+grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient et le visage pâle étaient
+les yeux et le visage d’une femme.
+
+Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou de parler. L’inconnue
+leva les mains et repoussa en arrière son capuchon de fourrure, de sorte
+qu’il vit luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles.
+
+C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans son visage une
+expression qui le fit frémir et il baissa les yeux sur l’objet à portée
+de sa main. C’était une longue caisse grossière. Il se recula d’un pas.
+
+--Bon Dieu! dit-il. Êtes-vous seule?
+
+Elle inclina la tête et il entendit sa voix sangloter presque:
+
+--Oui... toute seule!
+
+Il s’approcha vivement d’elle.
+
+--Je suis le sergent Mac Veigh, de la police royale montée, dit-il
+doucement. Dites-moi: où allez-vous, et comment se fait-il que vous êtes
+ici dans la steppe, toute seule?
+
+Son capuchon était retombé sur ses épaules et elle releva la tête
+complètement vers Mac Veigh. Les étoiles brillaient dans ses yeux.
+C’étaient des yeux admirables et maintenant ils débordaient de douleur.
+Et son visage parut admirable à Mac Veigh qui n’avait pas vu visage de
+blanche depuis près d’un an. Elle était jeune, si jeune que, dans la
+pâle splendeur de la nuit, elle semblait presque une jeune fille. Et
+dans ses yeux et sa bouche et dans le retroussis de son menton, il y
+avait quelque chose de si semblable à l’autre visage dont il avait rêvé
+que Mac Veigh avança encore et prit ses deux mains hésitantes dans les
+siennes et demanda de nouveau:
+
+--Où allez-vous et pourquoi êtes-vous ici, toute seule?
+
+--Je vais là-bas, dit-elle, tournant la tête vers la lisière des bois.
+Je vais avec lui, mon mari.
+
+Ses mots l’étouffaient et, dégageant tout à coup ses mains, elle recula
+jusqu’au traîneau où elle resta debout à l’affronter. Pendant un
+instant, elle eut une lueur de défiance dans les yeux, comme si elle le
+craignait et était résolue à combattre pour elle-même et son mort. Les
+chiens se glissèrent à ses pieds et Mac Veigh vit luire leurs crocs nus,
+à la clarté des étoiles.
+
+--Il est mort voici trois jours, acheva-t-elle tranquillement, et je le
+ramène vers ma tribu, là-bas, au Petit Sceau.
+
+--Cela fait deux cents milles, observa Mac Veigh, en la regardant comme
+si elle était folle. Vous mourrez à la tâche.
+
+--J’ai voyagé pendant deux jours, répliqua la jeune femme. Je continue.
+
+--Deux jours... à travers le barren!
+
+Mac Veigh regarda la caisse, lugubre et effrayante dans le rayonnement
+spectral qui tombait sur elle. Puis il regarda la jeune femme. Elle
+avait incliné la tête sur sa poitrine et ses cheveux brillants
+retombaient épars et en désordre. Il vit le pathétique affaissement de
+ses épaules et comprit qu’elle pleurait.
+
+En ce moment, une ardeur émouvante submergea chaque veine de son corps,
+et la magnificence de ce qui était venu à lui du fond de la steppe le
+rendit muet. Pour lui, cette femme était tout ce qu’il y avait de beau
+et de bon. L’impitoyable isolement de sa vie lui avait fait placer la
+femme tout près des anges dans la hiérarchie des êtres et, devant lui,
+maintenant, il voyait tout ce dont il avait rêvé en amour et fidélité
+chez la femme et l’épouse.
+
+La frêle inconnue penchée devant lui bravait la mort pour l’homme
+qu’elle avait aimé et qui n’était plus. En un sens, Mac Veigh se disait
+qu’elle était folle. Et cependant, sa folie était la folie de
+l’adoration plus forte que la crainte, de la fidélité qui ne considère
+ni la tempête, ni le froid, ni la faim. Et il était plein du désir
+d’aller à elle, tandis qu’elle restait là courbée et épuisée contre le
+cercueil, de la serrer dans ses bras et de lui dire que d’avoir rêvé
+pour lui-même un tel amour l’avait gardé vivant dans sa solitude. Elle
+regardait, émue comme un enfant.
+
+--Venez, petite, dit-il. Nous irons là-bas. Je veillerai à votre
+sécurité pendant votre route vers le Petit Sceau. Vous ne pouvez aller
+seule. Vous n’arriveriez jamais vivante chez vos gens. Mon Dieu! si
+j’étais...
+
+Il s’arrêta devant le regard épouvanté du visage qu’elle levait sur lui.
+
+--Quoi? demanda-t-elle.
+
+--Rien... seulement il est dur pour un homme de mourir et de perdre une
+femme comme vous, dit Mac Veigh. Là, laissez-moi vous installer sur la
+caisse.
+
+--Les chiens ne pourront traîner ce fardeau, objecta-t-elle. Je les ai
+aidés...
+
+--S’ils ne peuvent, je le puis, dit-il, en souriant.
+
+Et, d’un mouvement rapide, il la souleva de terre et l’assit sur le
+traîneau. Il se débarrassa de son paquetage et le plaça derrière elle;
+ensuite, il lui donna son fusil à tenir. La jeune femme le regarda bien
+en face avec un visage contracté et plus blême, pendant qu’elle déposait
+l’arme sur ses genoux.
+
+--Vous pouvez tirer sur moi, si je ne fais pas bien mon service, dit Mac
+Veigh.
+
+Il s’efforçait de cacher la joie qui lui venait de la compagnie d’une
+femme, mais cette joie tremblait dans sa voix.
+
+Il s’arrêta tout à coup, l’oreille aux écoutes.
+
+--Qu’est-ce que c’est?
+
+--Je n’ai rien entendu, dit la jeune femme.
+
+Son visage était d’une pâleur de mort. Ses yeux étaient sombres.
+
+Mac Veigh se retourna et, d’un mot, encouragea les chiens.
+
+Il ramassa le bout de la corde de babiche avec laquelle la femme les
+avait aidés à tirer leur fardeau et il s’élança à travers la plaine
+désolée. La présence d’un mort lui avait toujours été pénible, mais,
+cette nuit-ci, il en allait autrement. Sa fatigue de la journée était
+disparue et, malgré le poids qu’il tirait après lui, il était envahi par
+un bizarre transport... il se trouvait en présence d’une femme.
+
+De temps à autre, il détournait la tête pour la regarder. Il pouvait la
+sentir derrière lui et l’accent de sa voix sourde, quand elle parlait
+aux chiens, lui semblait une musique. Il désirait chanter la chanson
+sauvage par laquelle Pelletier et lui avaient remonté leur courage dans
+la petite cabane, mais il contint son désir et, au lieu de chanter, il
+se mit à siffloter. Il se demandait comment la jeune femme et les chiens
+avaient tiré le traîneau qui enfonçait profondément dans la neige molle
+amoncelée et exigeait toute sa vigueur à lui. De temps en temps il
+s’arrêtait pour se reposer et, enfin, la jeune femme sauta au bas du
+traîneau et vint à son côté.
+
+--Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop lourd.
+
+--La neige est molle, répondit Mac Veigh. Venez.
+
+Il lui tendit la main et, avec le même étrange regard dans son visage
+blême, la jeune femme lui tendit la sienne. Elle regarda derrière elle,
+inquiète, du côté du cercueil, et Mac Veigh comprit. Il pressa ses
+doigts menus un peu plus fort et l’attira plus près de lui. La main dans
+la main, ils reprirent leur route à travers l’immensité déserte et nue.
+
+Mac Veigh ne parlait pas, mais son sang courait comme du feu dans ses
+veines. La petite main qu’il tenait était tremblante et remuait
+anxieuse. Une ou deux fois elle essaya de se dégager et il la tint plus
+étroitement. Après quoi, elle demeura soumise dans la sienne, chaude et
+frémissante. En baissant les yeux, Mac Veigh pouvait apercevoir le
+profil de la jeune femme.
+
+Une longue boucle de ses cheveux brillants s’était échappée du capuchon
+et le vent léger la souleva, de sorte qu’elle retomba sur le bras de Mac
+Veigh. Comme un voleur, il la porta jusqu’à ses lèvres tandis que
+l’inconnue regardait droit devant elle, tout là-bas, où la ligne des
+futaies commençait à dessiner un mince trait noir. Ses joues brûlaient,
+moitié de honte, moitié de joie tumultueuse. Puis il redressa ses
+épaules et secoua de son bras la mèche flottante.
+
+Trois quarts d’heure après, ils arrivaient au premier bois. Il la tenait
+toujours par la main. Il la tenait encore ainsi, la claire nuit
+stellaire tombant sur eux, lorsqu’il leva de nouveau le menton, vigilant
+et combatif, et demanda doucement.
+
+--Qu’est-ce qu’on a entendu?
+
+--Rien, répondit la jeune femme. Je n’ai rien entendu que le vent dans
+les arbres.
+
+Elle s’écarta de lui. Les chiens gémirent et se glissèrent plus près de
+la caisse. A travers la steppe passa un souffle de vent sourd et
+lamentable.
+
+--La tempête recommence, dit Billy. Ça doit être le vent que j’ai
+entendu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+«EN L’HONNEUR DU VIVANT»
+
+
+Pendant quelques instants, après avoir prononcé ces paroles, Billy
+demeura silencieux, l’oreille tendue à un bruit qui n’était pas la
+lamentation basse du vent venu du barren. Il était certain d’avoir bien
+entendu... quelque chose tout près, presque à ses pieds et cependant
+c’était un bruit qu’il ne pouvait ni situer ni définir. Il regarda la
+jeune femme. Elle le considérait attentivement.
+
+--J’ai entendu, cette fois, dit-elle. C’est le vent. Il m’a effrayée...
+Il a une voix si terrible parfois en passant sur la plaine déserte. Il
+n’y a qu’un moment... j’ai cru... que j’entendais... des pleurs
+d’enfant.
+
+Billy la vit porter la main à sa gorge et il y avait tout ensemble de
+l’effroi et de la douleur dans ses yeux qui n’avaient pas quitté les
+siens un instant. Il comprit. Elle était quasiment sur le point de céder
+au terrible épouvantement de la steppe. Il lui sourit et lui parla avec
+la voix qu’il aurait prise pour s’adresser à un petit enfant.
+
+--Vous êtes fatiguée, petite...?
+
+--Oui... Oui... je suis fatiguée.
+
+--Et vous avez faim et froid?
+
+--Oui.
+
+--Alors, nous allons camper sous la futaie.
+
+Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils parvinssent à un bouquet
+de sapins si touffu qu’il formait un abri à la fois contre la neige et
+le vent, avec un épais tapis d’aiguilles à leurs pieds. On ne voyait
+plus les étoiles et, dans l’obscurité, Mac Veigh se mit à siffloter
+gaiement. Il déboucla son paquetage, étendit une de ses couvertures près
+de la caisse et enroula l’autre autour des épaules de la jeune femme.
+
+--Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais faire du feu, dit-il.
+
+Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus un précieux morceau
+d’écorce de bouleau et les alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva
+d’autres combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la flambée s’élevât
+aussi haut que sa tête. La jeune femme avait caché son visage et on eût
+dit qu’elle était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier. Pendant
+une demi-heure, Mac Veigh ramassa du bois jusqu’à ce qu’il en eut un
+grand tas à sa portée.
+
+Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse de charbons brûlants
+et bientôt l’odeur du café et du bacon frit fit se redresser sa
+compagne. Elle leva la tête et rejeta la couverture dont il avait
+recouvert ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et elle
+rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui souriait en camarade
+par-dessus le feu. Sa chevelure d’un brun roux retombait autour de ses
+épaules, ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, durant
+quelques minutes, elle demeura avec ses cheveux épars autour d’elle, les
+yeux fixés sur Mac Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et
+Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux bandeaux lustrés
+et les tressait en une large natte.
+
+--Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger là?
+
+Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première fois, elle lui
+sourit. Il apporta du bacon, du pain et du café, ainsi que d’autres
+choses retirées de son havresac et les déposa sur une couverture pliée
+entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées. Pour la
+première fois, il remarqua que ses yeux étaient bleus et qu’une rougeur
+colorait ses joues. Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle
+lui sourit de nouveau.
+
+Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux firent bondir le cœur de
+Mac Veigh et, perdant une minute, il n’eut plus conscience du goût des
+aliments. Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton, et
+de Pelletier qui se mourait d’isolement.
+
+--Il y a longtemps que je n’avais vu une femme comme vous, avoua-t-il.
+Et c’est comme le paradis! Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé!
+Sa voix tremblait. «Je voudrais que Pelletier pût vous voir, rien qu’un
+moment», ajouta-t-il. «Cela lui rendrait la vie.»
+
+Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux l’incitait à prononcer
+d’autres paroles.
+
+--Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente de ne pas voir une
+femme blanche pendant... pendant... tout ce laps de temps,
+continua-t-il. Vous n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas?
+Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas bien? J’essaie de me
+retenir, mais je sens que je voudrais crier tellement je suis content.
+Si Pelletier pouvait vous voir...
+
+Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira le précieux paquet de
+lettres.
+
+--Il a une maîtresse, là-bas au Sud... qui vous ressemble précisément,
+dit-il. Ça vient d’elle. Si je les rapporte à temps, elles le remettront
+sur pied. Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais d’une femme,
+juste la voir, l’entendre et lui toucher la main.
+
+Elle tendit le bras et prit les lettres; à la clarté du feu il vit que
+sa main tremblait.
+
+--Sont-ils mariés? demanda-t-elle.
+
+--Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il triomphalement. C’est
+la plus belle créature du monde après...
+
+Il s’arrêta et elle acheva pour lui:
+
+--Après une autre jeune fille... qui est votre amie.
+
+--Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas croire que je pense à
+mal, n’est-ce pas? si je vous le dis. J’allais dire: après... vous. Car
+vous êtes sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour me donner un
+nouvel espoir. J’étais une sorte de ruine quand vous êtes arrivée, si
+vous disparaissiez désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais,
+je m’en irais user au loin le reste de mes jours et rêver du passé
+enchanteur. Mon Dieu, savez-vous, un homme doit venir où nous sommes
+pour savoir que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles,
+ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement, une femme...
+
+Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de la jeune femme était
+limpide et douce. Pour Billy, elle montait comme la plus délicieuse
+musique au-dessus du crépitement du feu et du murmure du vent au faîte
+des sapins.
+
+--Des hommes tels que vous... devraient avoir une femme pour prendre
+soin d’eux, dit-elle... Il était comme ça.
+
+--Vous voulez dire... Et ses yeux désignèrent la longue caisse sombre.
+
+--Oui... il était comme ça.
+
+--Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et pendant un moment, il
+ne la regarda plus. «J’ai passé par là... un tas de fois. Père et mère,
+et une sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais pas beaucoup
+plus qu’un enfant, dix-huit ans, je crois... Mais on dirait que c’est
+d’hier. Quand on est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des
+mois, ni un visage de blanc pendant une année ou davantage, cela
+rapproche toutes choses assez bien, comme si elles n’étaient arrivées
+que voici peu de temps.
+
+--Tous sont... morts? interrogea-t-elle.
+
+--Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant longtemps et je
+pensais qu’elle me gardait sa foi. Pelly--c’est-à-dire Pelletier--pense
+que nous avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de nouveau. Je
+ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté pour épouser un autre camarade.
+Je n’avais pas à lui faire penser des choses désagréables à propos de sa
+maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt quasiment de
+solitude.
+
+Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se pencha un peu vers lui.
+
+--Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous a abandonné... elle
+n’aurait pas été digne de vous... plus tard. Ce n’était pas une femme
+sincère. Si elle avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi
+parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire votre foi, parce
+que cette foi est belle.
+
+Il avait mis de nouveau une main dans sa poche et il en retirait
+maintenant un menu paquet enveloppé d’une peau de daim. Son visage était
+comme celui d’un adolescent.
+
+--Il aurait pu en être ainsi... si je ne vous avais pas rencontrée,
+dit-il. J’aimerais vous laisser savoir, de toute manière, ce que vous
+avez fait pour moi. Vous... et ceci.
+
+Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait. Elle renfermait les
+larges pétales bleus et le pédoncule desséché d’une fleur bleue.
+
+--Une fleur bleue! dit-elle.
+
+--Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens la nomment _I-O-Waka_
+ou quelque chose d’approchant, parce qu’ils croient que c’est l’âme
+fleur de l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai appelée:
+femme.
+
+Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une sonorité joyeuse.
+
+--Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais vous plairait-il que je
+vous parle un peu de cette fleur bleue?
+
+La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un léger frisson émut sa
+gorge que Billy ne vit point.
+
+--J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et pendant dix jours et dix
+nuits, je fus à camper--seul--forcé de garder le lit à cause d’une
+cheville foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé par les
+hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs sapins rabougris tout
+autour, et ces sapins étaient hantés de hiboux qui me glaçaient le sang
+la nuit. Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une fleur bleue.
+Elle poussait auprès de ma tente aussi haut que mes genoux et, durant la
+journée, je pris l’habitude d’étendre au dehors ma couverture auprès de
+cette plante, de me coucher là et de fumer. Et la fleur bleue semblait
+se balancer sur sa frêle tige, s’abaisser vers moi et me parler par une
+mimique que je m’imaginais comprendre.
+
+«Parfois, elle était si comique et si animée que je me mettais à rire:
+il me semblait qu’elle m’invitait à danser. Et puis, d’autres fois, elle
+était simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter ce que
+disait la forêt... et, une fois ou deux, j’ai pensé qu’elle pouvait être
+en prière. La solitude rend un individu un peu fou, vous savez. Au
+coucher du soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et
+s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux de la journée. Et
+alors, je me sentais terriblement seul.
+
+«Mais elle était toujours réveillée quand je me traînais au dehors, le
+matin. Enfin arriva le moment où je fus assez bien pour partir en
+permission. Le neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir pour
+la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage. Le soleil était levé quand
+je partis le lendemain matin, et, à quelque distance, je me retournai
+pour regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu fou et faible
+pour un homme, mais j’avais comme envie de pleurer. La fleur bleue
+m’avait appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas auparavant.
+Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière moi, elle se
+trouvait dans un lac de lumière, me faisant signe.
+
+«Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait... et je courus à
+elle... et je la coupais au pied... et elle ne m’a jamais quitté depuis
+cette heure-là. Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle
+était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au monde: une femme.
+Sa voix hésita un peu. Je... je peux être un peu bébête, mais cela me
+ferait plaisir si vous l’acceptiez et la gardiez... toujours... à cause
+de moi...»
+
+Il pouvait voir maintenant frémir les lèvres de l’inconnue, tandis qu’il
+la regardait.
+
+--Oui, je vais la prendre, dit-elle. Je vais la prendre et le garder...
+toujours.
+
+--Je l’avais conservée... pour une femme d’ailleurs, dit-il. Drôle
+d’idée, n’est-ce pas? Et je vous ai raconté tout ça, alors que je
+désirais savoir ce qui vous était arrivé et ce que vous allez faire
+quand vous serez chez vos gens. Cela vous fait-il quelque chose de me le
+dire?
+
+--Il est mort, voilà tout, répliqua-t-elle. J’ai promis de le ramener
+dans ma tribu. Et quand je serai là, je ne sais pas... ce que je ferai.
+
+Elle soupira. Un sanglot étouffé s’arrêta sur ses lèvres.
+
+--Vous ne savez pas... ce que vous allez faire?
+
+La voix de Billy avait un son étrange, même pour lui. Il se leva et
+baissa les yeux sur le visage tourné vers lui, il serra les poings, le
+corps frémissant du combat intérieur qu’il se livrait. Des mots vinrent
+à ses lèvres qu’il refoula... des mots qui avaient presque réussi à
+redire qu’elle était venue à lui, du profond de la steppe, comme un
+ange; que pendant ce court espace de temps, depuis leur rencontre, il
+avait vécu une vie entière et qu’il l’aimait comme un homme n’avait
+jamais aimé une femme avant lui. Les yeux bleus de la jeune femme le
+regardaient, interrogateurs, tandis qu’il restait là, penché vers elle.
+
+Et alors, il vit la chose que, pendant un moment, il avait oubliée: la
+longue caisse grossière derrière la jeune femme. Ses doigts
+s’enfoncèrent plus profondément dans ses paumes et, en poussant un gros
+soupir, il s’éloigna.
+
+A une centaine de pas de là, sous les sapins, il avait trouvé un rocher
+tout recouvert de vigne pourpre. Avec son couteau il en coupa une
+brassée et, quand il revint dans la lueur du feu, le pampre brillait
+comme une corbeille de fleurs rouges. La jeune femme s’était levée et le
+regardait sans dire mot, tandis qu’il éparpillait ce pampre sur le
+cercueil.
+
+Il se retourna vers elle et dit simplement:
+
+«En l’honneur du mort!»
+
+Elle était pâle, mais ses yeux brillaient comme des étoiles. Billy
+avança vers elle les mains tendues. Mais tout à coup il s’arrêta et se
+mit à écouter. Au bout d’un moment, il se retourna et demanda de
+nouveau:
+
+--Qu’est-ce que c’était?
+
+--J’ai entendu les chiens et le vent, répondit-elle.
+
+--Il y a quelque chose de fêlé dans ma tête, je pense, dit Mac Veigh.
+Cela m’avait l’air de...
+
+Il se passa une main sur le front et regarda les chiens enfouis dans un
+profond sommeil à côté du traîneau. La jeune femme ne vit pas le frisson
+qui le secoua. Il se mit à rire gaîment et saisit sa cognée.
+
+--Maintenant, le campement! annonça-t-il. Nous aurons la tempête dans
+moins d’une heure.
+
+Sur la caisse, la jeune femme apporta une petite tente et il la dressa
+près du feu, remplissant l’intérieur de deux pieds épais de rameaux de
+cèdre et de baumier. Sa propre tente de service en soie, il l’installa
+en arrière dans les ombres plus denses de la sapinière. Quand il eut
+fini, il regarda la jeune femme d’un air interrogateur, puis il regarda
+le cercueil.
+
+--S’il y a place, je voudrais l’avoir là avec moi, dit-elle. Et tandis
+qu’elle se tenait debout devant le feu, Mac Veigh tira la lourde caisse
+sous la tente. Ensuite, il entassa du nouveau combustible sur la flamme
+et il alla souhaiter bonne nuit à la jeune femme. Son visage était blême
+et hagard maintenant, mais elle lui sourit et pour Mac Veigh elle était
+la plus merveilleuse créature du monde. En son for intérieur, il lui
+semblait la connaître depuis des ans et des ans; il lui prit les mains,
+plongea son regard jusqu’au fond de ses yeux bleus et lui dit presque
+dans un murmure:
+
+--Voulez-vous me pardonner si je n’agis pas comme il faut? Vous ne
+pouvez savoir combien j’ai été esseulé et comme je le suis encore... et
+ce que cela veut dire pour moi de regarder encore un visage de femme. Je
+ne veux pas vous blesser et je voudrais... je voudrais (sa voix était un
+peu haletante)... je voudrais lui rendre la vie si je le pouvais parce
+que précisément je vous ai vue, que je vous connais et... que je vous
+aime.
+
+Elle sursauta et poussa un âpre et prompt soupir qui s’acheva presque en
+un cri étouffé.
+
+--Pardonnez-moi, petite, continua-t-il. Je dois être un peu fou. Je
+crois bien que je le suis. Mais je mourrais pour vous et je vais voir à
+vous conduire en sécurité près de vos gens et... et... je me demande...
+je me demande si vous voudrez m’embrasser pour me souhaiter bonne nuit.
+
+Ses yeux à elle n’avaient pas cessé de le regarder. Ils étaient d’un
+bleu éblouissant à la lueur du feu. Lentement, en le regardant toujours
+droit dans les yeux, elle dégagea ses mains qu’il tenait encore, puis
+elle les posa sur chacun de ses bras et leva son visage vers lui. Avec
+respect, il se pencha et baisa ses lèvres.
+
+--Dieu vous garde! murmura-t-il.
+
+Pendant des heures ensuite, il demeura assis auprès du feu. Le vent
+monta plus violent à travers la steppe, l’ouragan se déchaîna de nouveau
+du Nord; les sapins et les balsamiers se lamentaient au-dessus de sa
+tête et il pouvait entendre les gémissements de la trombe glacée traîner
+lugubrement à travers les espaces dénudés. Mais ces bruits lui
+arrivaient maintenant comme une sorte de nouvelle harmonie; son cœur
+palpitait et son âme débordait de joie, tandis qu’il regardait la petite
+tente où dormait la femme qu’il aimait.
+
+Il sentait encore la chaleur de ses lèvres, il revoyait sans cesse
+l’attendrissement bleu qui avait un instant passé dans ses yeux et il
+remerciait Dieu de ce miraculeux bonheur qui lui était advenu. Car la
+douceur des lèvres de la jeune femme et la douceur encore plus grande de
+ses yeux bleus lui disaient ce que la vie lui réservait désormais.
+
+A une journée de marche au Sud, il y avait un camp d’Indiens. Il l’y
+mènerait, et il louerait des coureurs pour porter à Pelletier
+médicaments et lettres. Alors, lui, continuerait sa route avec la jeune
+femme. Il se mit à sourire doucement et joyeusement à l’idée des bonnes
+nouvelles qu’il rapporterait à Pelletier un peu plus tard. Car le baiser
+brûlait ses lèvres, les yeux bleus lui souriaient toujours du fond de
+l’obscurité étoilée et il ne connaissait plus que l’espoir.
+
+Il était tard, presque minuit, quand il s’alla coucher. Avec la tempête
+qui se lamentait et tourbillonnait autour de lui, il s’endormit et il
+était tard quand il s’éveilla. La forêt était pleine d’un long
+gémissement. Le feu était tombé. Derrière le feu, le flanquet de la
+tente de la jeune femme était encore rabattu et, sans bruit pour ne pas
+l’éveiller, il alimenta de nouveau combustible les charbons à demi
+consumés. Il regarda sa montre et s’aperçut qu’il avait dormi tout près
+de sept heures. Ensuite, il retourna à sa propre tente, afin d’y prendre
+le nécessaire pour le déjeuner. A une douzaine de pas de l’entrée, il
+s’arrêta, brusquement ahuri.
+
+Suspendu à sa tente comme une immense guirlande, il y avait le pampre
+rouge qu’il avait coupé le soir précédent et, au-dessus, griffonnés au
+charbon sur la soie, se détachaient devant lui ces mots grossièrement
+tracés:
+
+«En l’honneur du vivant».
+
+En poussant un cri sourd, il courut vers l’autre tente et alors, prompte
+comme la pensée, lui apparut la signification de la couronne. La jeune
+femme lui disait ce que ses paroles n’avaient pu exprimer. Elle était
+sortie pendant la nuit tandis qu’il dormait et avait suspendu la
+couronne pour qu’il la vît, au matin.
+
+Le sang chanta chaud et joyeux dans ses veines et avec quelque chose qui
+n’était pas un rire, mais qui était un soupir triomphant de son âme
+elle-même, il se redressa et sa main se porta, par une vieille habitude,
+sur son étui à revolver. Il était vide.
+
+Il enleva ses couvertures, mais l’arme ne se trouvait pas au milieu. Il
+regarda dans le coin où il avait placé son fusil, le fusil aussi était
+disparu. Sa figure se contracta et pâlit, tandis qu’il marchait
+lentement de l’autre côté du feu jusqu’à la tente de la jeune femme.
+L’oreille à l’ouverture, il écouta. Point de bruit à l’intérieur. Ni
+bruit de mouvement ni de vie, ni respiration de dormeur. Et comme
+quelqu’un qui redoute de contempler un triste spectacle, il souleva la
+portière. Le lit de baumier qu’il avait fait pour la jeune femme était
+vide et, au travers, on avait tiré la grande caisse grossière. Mac Veigh
+avança d’un pas à l’intérieur. La caisse était ouverte... et vide. Elle
+ne contenait qu’une brassée de rameaux de balsamier brisés et tassés. En
+un instant la vérité se fit jour avec toute sa force dans l’esprit de
+Mac Veigh. Le cercueil avait renfermé de la vie et la femme...
+
+Un objet à côté de la caisse attira son regard. C’était un bout de
+papier plié attaché bien en vue. Il l’enleva et retourna, chancelant, à
+la lueur du jour. Un cri sourd et douloureux s’échappa de ses lèvres en
+lisant ce que la jeune femme avait écrit pour lui.
+
+«Que Dieu vous récompense d’avoir été bon pour moi! Pendant l’ouragan,
+nous sommes partis mon mari et moi. Nous avions appris que vous étiez à
+notre poursuite et nous avions aperçu votre feu hors de la steppe. Mon
+mari avait fabriqué cette caisse pour moi afin de me préserver du froid
+et de la tempête. Lorsque nous vous avons vu, nous avons interverti les
+rôles, et c’est ainsi que vous m’avez rencontrée avec mon mort. Il
+aurait pu vous tuer... une douzaine de fois. Mais vous avez été bon pour
+moi et c’est pourquoi vous êtes vivant. Que Dieu vous donne un jour une
+femme excellente qui vous aime comme j’aime mon mari! Il a tué un homme.
+Mais tuer ce n’est pas toujours assassiner. Nous avons pris vos armes et
+la tempête recouvrira notre trace. Mais vous ne nous suivrez pas. Je le
+sais. Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme, et vous
+savez également ce que vivre signifie pour une femme, lorsqu’elle aime.
+
+«Isabelle Deane.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES CHASSEURS D’HOMMES
+
+
+Comme quelqu’un éberlué par un soufflet, Billy relut une fois encore les
+mots qu’Isabelle Deane avait laissés pour lui. Il ne fit pas entendre un
+son de voix, après ce premier cri qui s’était échappé de ses lèvres,
+mais il resta là à regarder fixement les flammes pétillantes du feu,
+jusqu’à ce qu’un brusque coup de fouet du vent lui enlevât le billet des
+doigts et l’envoyât rouler au loin dans une tourmente blanche de neige
+menue.
+
+La perte du billet le tira de sa torpeur. Il se mit à courir après le
+morceau de papier, puis il s’arrêta et éclata de rire. C’était un rire
+bref, sans joie, un de ces rires sous quoi un être fort dissimule son
+chagrin. De nouveau, il retourna à la tente et regarda à l’intérieur. Il
+releva le flanquet, afin que la lumière pût pénétrer et qu’il pût voir
+dans la caisse. Quelques heures plus tôt, ce cercueil avait caché
+Scottie Deane, le meurtrier. Et, elle, c’était sa femme!
+
+Il revint auprès du feu et il aperçut de nouveau le pampre rouge
+suspendu au-dessus de l’entrée de sa tente et les mots qu’elle avait
+tracés du bout d’un bâton consumé: «En l’honneur du vivant!» C’était lui
+que ces mots désignaient. Une sorte de lourd sanglot oppressa sa gorge
+et une buée, qui ne venait ni de la neige ni du vent, emplit ses yeux.
+La jeune femme avait superbement lutté, et elle était victorieuse. Et il
+lui revint soudain à l’esprit que ce qu’elle avait dit dans son billet
+était exact et que Scottie Deane aurait pu aisément le tuer.
+
+Ensuite, il se demanda pourquoi il ne l’avait point fait. Deane courait
+fameux risque en lui laissant la vie. Ils n’avaient sur lui qu’une
+avance de quelques heures et leur trace pouvait ne pas être complètement
+effacée par la tempête. Deane pourrait être embarrassé dans sa fuite par
+la présence de sa femme. Lui, Mac Veigh, pourrait encore les suivre et
+les rejoindre. Ils avaient enlevé ses armes; mais ce ne serait pas la
+première fois que, sans armes, il aurait poursuivi son homme.
+
+Promptement, une réaction s’opéra en lui. Il courut de l’autre côté du
+feu dont il fit rapidement le tour jusqu’à ce qu’il arrivât à la trace
+laissée par le traîneau au départ. Elle était encore bien distincte.
+Plus avant dans la forêt on pourrait la suivre sans difficulté. Quelque
+chose voleta à ses pieds. C’était le billet d’Isabelle Deane.
+
+Il le ramassa et de nouveau ses yeux tombèrent sur ces derniers mots
+qu’elle avait écrits: «Mais vous ne nous poursuivrez pas. Je le sais.
+Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme. Et vous savez
+également ce que signifie vivre pour une femme qui aime.»
+
+Voilà pourquoi Scottie Deane ne l’avait pas tué. C’était à cause de la
+jeune femme... et elle avait confiance en lui. Cette fois, il plia le
+billet et le mit dans sa poche là où avait été la fleur bleue. Puis il
+revint lentement près du feu.
+
+--Je vous ai dit que je lui rendrais la vie si je le pouvais,
+murmura-t-il. Et je crois que je vais tenir parole.
+
+Il retombait dans sa vieille habitude de soliloquer, une habitude qui
+vient facilement à n’importe qui dans les vastes solitudes. Et il se mit
+à rire, tandis qu’il se tenait debout devant le feu et bourrait sa pipe.
+
+--Si ce n’était pour elle! ajouta-t-il en songeant à Scottie Deane.
+Dieu! si ce n’était pour elle!
+
+Il finit de bourrer sa pipe et l’alluma, le regard perdu là-bas au
+profond de la forêt de sapins où Scottie Deane et sa femme avaient fui.
+Toutes les forces de police étaient sur pied en quête de Scottie Deane.
+Pendant plus d’un an il avait été aussi adroit à s’échapper que la
+petite hermine blanche des bois. Il avait roulé les meilleurs hommes en
+service et son nom était connu de tout le monde dans la police royale,
+de Calgary à l’île Herschel.
+
+Sa tête était mise à prix et c’était la gloire assurée pour qui le
+capturerait. Ceux qui rêvaient d’avancement rêvaient aussi de Scottie
+Deane. Et tandis que Billy songeait à cela, quelque chose surgit en lui
+qui n’était pas l’instinct du chasseur d’hommes et son sang s’embrasa
+d’un étrange sentiment de fraternité. Scottie Deane était pour lui
+désormais plus qu’un hors-la-loi, plus qu’un homme simplement. Traqué
+comme un fauve, pourchassé de place en place, il fallait qu’il fût mieux
+qu’un misérable pour qu’une femme comme Isabelle ne l’eût point
+abandonné. Mac Veigh se rappelait la douceur de sa voix, la grâce de son
+visage, la tendresse de ses yeux et, pour la première fois, la pensée
+lui vint qu’une telle femme n’aurait pu aimer un homme qui n’aurait pas
+été foncièrement bon.
+
+Et elle l’aimait. Une douleur lancinante s’empara de Billy à cette
+certitude, douleur unie pourtant à un frisson de joie. Sa loyauté à elle
+était un triomphe même pour lui. Elle était venue à lui comme un ange du
+fond de la tourmente et elle l’avait quitté comme un ange. Il était
+content. Une réalité vivante et palpitante s’était substituée dans son
+cœur à la vision des rêves: une femme en chair et en os, qui était aussi
+sincère et aussi belle que la fleur bleue qu’il avait portée contre sa
+poitrine.
+
+En ce moment, il aurait aimé serrer la main de Scottie Deane, parce
+qu’il était son mari et parce qu’il était assez homme pour se faire
+aimer d’elle! Peut-être était-ce Deane qui avait suspendu la couronne de
+pampre à sa tente et qui avait griffonné les mots au charbon. Et Deane,
+bien sûr, connaissait le billet que sa femme avait écrit. Le sentiment
+de fraternité devenait de plus en plus fort en Billy, et la pensée de
+leur confiance en lui l’emplissait d’un étrange orgueil.
+
+Le feu baissait et il se retourna pour y ajouter des broussailles. Ses
+yeux tombèrent sur la caisse dans la tente et il la tira au dehors. Il
+fut sur le point de la jeter dans les flammes, mais il se ravisa et
+l’examina plus attentivement. De quels lointains horizons venaient-ils,
+il se le demandait. Ils devaient venir de par delà les terres désertes
+car Deane avait façonné cette caisse afin de protéger Isabelle contre
+les vents farouches de la steppe.
+
+Elle était construite d’un bois léger et dur taillé à la hachette et les
+coins en étaient assujettis avec une courroie babiche faite de peau de
+caribou, au lieu de l’être avec des clous. Les branchages de balsamiers
+qui avaient été mis à l’intérieur s’y trouvaient encore et le cœur de
+Billy battit un peu plus vite alors qu’il les enlevait. Ç’avait été le
+lit d’Isabelle. Il pouvait voir, à l’endroit où le balsamier était plus
+épais, la place où avait reposé sa tête. Brusquement, en poussant un cri
+terrible, il lança la caisse dans le feu.
+
+Il n’avait pas faim, mais il se fit un pot de café et le but.
+Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué que l’ouragan devenait peu à peu
+plus furieux. La sapinière touffue aux rameaux bas en brisait la
+violence. Au delà de l’abri de la forêt, il pouvait entendre le
+mugissement de la tempête, tandis qu’elle balayait les maigres buissons
+et l’étendue déserte à l’orée de la steppe. Cela ramena sa pensée une
+fois de plus vers Pelletier.
+
+Dans l’excitation de la présence d’Isabelle, dans la secousse et le
+désespoir qui avaient suivi sa fuite, il avait le sentiment d’avoir un
+peu oublié Pelletier.
+
+Jusqu’au moment où il arriverait aux igloos des Esquimaux, cela ferait
+deux journées perdues. Ces deux journées pouvaient signifier bien des
+choses pour son camarade malade. Il se leva, tâta dans sa poche afin de
+constater que les lettres s’y trouvaient bien, et se mit à faire son
+paquetage. A travers les arbres lui arrivait maintenant un menu et blanc
+grésil qui picotait sa peau. On aurait dit du sucre granulé très fin.
+
+Une soudaine rafale de cette neige lui cingla les yeux et, abandonnant
+tente et paquetage, il se dirigea soucieux vers la pleine futaie et la
+brousse.
+
+A quelques centaines de mètres de son campement, il fut contraint de
+baisser la tête sous les giboulées de neige et de rabattre sur ses joues
+et ses oreilles les larges oreillettes de sa casquette. Une centaine de
+mètres encore, il s’arrêta, s’abrita derrière un banskian noueux et
+rabougri. Il regarda vers l’orée de la plaine. C’était un blanc et
+mouvant chaos où ses yeux ne pouvaient voir au delà de la portée d’une
+balle de pistolet. Les igloos des Esquimaux étaient à vingt milles dans
+la steppe et le cœur de Billy se serra. Il ne pourrait accomplir ce
+trajet.
+
+Nul homme n’aurait survécu au milieu de la tourmente qui descendait en
+trombe du pôle arctique et il retourna vers son campement. Billy s’était
+à peine remis en marche qu’il tressaillit à un bruit étrange
+qu’apportait le vent. Il fit face de nouveau à l’assaut blanc, une main
+saisissant l’étui vide de son revolver. Le bruit lui parvint de nouveau
+et, cette fois, il l’identifia. C’était un cri, une voix d’homme.
+Instantanément sa pensée se reporta sur Deane et Isabelle. Quel miracle
+pouvait les ramener vers lui?
+
+Une ombre sortit de la tourmente tourbillonnante de la tempête. Elle se
+décomposa aussitôt en parties distinctes: un attelage de chiens, un
+traîneau, trois hommes. Une minute encore et les chiens s’arrêtèrent
+pêle-mêle en grognant à la vue de Billy. Billy fit un pas en avant.
+
+Presque au même moment, il trouvait un revolver braqué sur sa poitrine.
+
+--Rengaine ça, Bucky Smith! s’écria-t-il. Si tu cherches un homme tu as
+trouvé celui qu’il ne fallait pas.
+
+L’autre s’approcha. Ses yeux étaient rouges et fixes. Son pistolet
+s’abaissa, tandis qu’il arrivait à un mètre de Billy.
+
+--Nom de Dieu! c’est vous, c’est vous, Billy Mac Veigh! s’exclama-t-il.
+
+Son rire sonnait discordant et désagréable. Bucky était un caporal du
+service et, quand Billy en avait entendu parler la dernière fois, il
+était stationné à Nelson House. Pendant un an, les deux hommes avaient
+fait partie de la même patrouille et il y avait une vilaine histoire
+entre eux. Billy n’avait jamais parlé de certaine affaire survenue à
+Norway, qui, si elle eût été connue au Quartier Général, aurait signifié
+pour Bucky un renvoi déshonorant du service. Mais il avait provoqué
+Bucky en un duel loyal et l’avait laissé sur le terrain à deux doigts de
+la mort.
+
+La vieille haine flambait dans les yeux du caporal tandis qu’il fixait
+Billy. Billy dédaigna ce regard et donna une poignée de mains aux autres
+hommes. L’un d’eux était un conducteur de la compagnie de la Baie
+d’Hudson et l’autre, l’agent Walker, de Churchill.
+
+--Nous pensions qu’on n’arriverait jamais vivants à un abri, haleta
+Walker tandis qu’ils se serraient les mains. Nous sommes à la poursuite
+de Scottie Deane et nous n’allons pas perdre une minute. Nous allons
+l’attraper d’ailleurs. Sa trace est si chaude qu’on peut la sentir...
+Mon Dieu! mais je suis pareil à un buisson, fit-il.
+
+Les chiens, leur conducteur en tête, se disposaient déjà à camper.
+Billy, tandis qu’ils suivaient, ricana vers le caporal:
+
+--Quelle chance de me tenir, hein, Bucky, si tu avais été seul? fit-il
+d’un ton que Walker ne pouvait entendre. Vois-tu, je n’ai pas oublié ta
+menace.
+
+Il y avait une dureté métallique dans son rire. Il savait que Bucky
+Smith était un gredin qui avait la bonne fortune de ne jamais avoir été
+pris sur le fait. En un éclair, il retourna, en pensée, à ce jour, à
+Norway, où Rousseau, le demi-Français, était venu à lui, de son lit de
+douleur, lui dire que Bucky avait mis à mal sa jeune femme. Rousseau,
+qui aurait dû rester couché, ayant la fièvre, mourut deux jours plus
+tard.
+
+Billy entendait toujours l’insulte dans la voix de Bucky, quand il
+l’avait acculé à l’accusation de Rousseau, puis le combat qui s’en était
+suivi. La pensée que cet homme était maintenant aux talons d’Isabelle et
+de Deane le remplissait d’une sorte de rage et, pendant que Walker
+prenait les devants, il mit une main sur le bras du caporal:
+
+--J’ai pensé à toi dernièrement, Bucky, dit-il. J’ai réfléchi beaucoup à
+cette affaire de là-bas, à Norway, et je m’en suis voulu de ne pas avoir
+fait mon rapport. Je suis sur le point de le faire... à moins que tu ne
+changes de direction. Je suis moi-même à la poursuite de Scottie
+Deane...
+
+Tout aussitôt, il se serait coupé la langue pour avoir prononcé ces
+paroles. Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de Bucky.
+
+--Je pensais bien que nous avions raison, dit-il. Nous venions de perdre
+la piste dans la tempête. Content de vous avoir rencontré pour nous
+remettre dans le bon chemin. Sont-ils à grande distance de nous, lui et
+cette _squaw_ qui voyage avec lui?
+
+Les poings emmitouflés de Billy se serrèrent de colère. Il ne répondit
+pas, mais s’en alla rapidement rejoindre Walker. Et son cerveau
+combinait des plans en hâte. Lorsqu’il arriva près du feu, il vit que
+les chiens s’étaient déjà couchés dans leurs harnais et qu’ils étaient
+exténués. Le visage de Walker était congestionné, ses yeux boursouflés
+par les piqûres de la neige.
+
+Le conducteur était à demi allongé hors de son traîneau, les pieds au
+feu. D’un coup d’œil, Billy eut la certitude que tous, bêtes et gens,
+avaient supporté dans la tourmente un long et pénible combat.
+
+Il regarda Bucky et, cette fois, il n’y avait plus ni ressentiment ni
+menace dans sa voix quand il parla:
+
+--Camarades, vous avez eu un rude temps, dit-il. Faites comme chez vous.
+Je ne suis pas surchargé de victuailles, mais si vous voulez retirer de
+vos sacs quelques-unes de vos rations, je les préparerai pendant que
+vous dégelez.
+
+Bucky considérait curieusement les deux tentes.
+
+--Qui est avec vous? demanda-t-il.
+
+Billy haussa les épaules. Sa voix fut presque affable.
+
+--Je n’aime pas beaucoup te dire qui était avec moi, Bucky, fit-il en
+riant. Je suis arrivé ici tard la nuit dernière, à demi mort et j’ai
+trouvé un métis campé là, sous cette tente de soie. C’était tout à fait
+un copain, un fort chic compagnon. Un tout jeune homme, d’ailleurs,
+presque un enfant. Quand je me suis levé ce matin--Billy haussa de
+nouveau les épaules et désigna du doigt son étui vide--tout avait
+disparu: chiens, traîneau, tente supplémentaire, même mon fusil et mon
+automatique. L’individu n’était pas tout à fait méchant pourtant, car il
+m’a laissé mes victuailles. C’était un drôle d’oiseau, d’ailleurs.
+Regardez donc ça, il désigna la couronne de pampre qui rendait devant sa
+tente. «En l’honneur du vivant», lut-il à voix haute. Une manière
+délicate de me rappeler qu’il aurait pu me casser la caboche d’un coup
+de gourdin, s’il l’avait voulu.
+
+Il se rapprocha de Bucky et dit sur un ton enjoué:
+
+--J’espère que tu peux me battre cette fois, Bucky. Scottie Deane est
+joliment en sécurité avec moi, où qu’il se trouve. Je n’ai même pas une
+carabine.
+
+--Il doit avoir laissé sa trace, observa Bucky, en le regardant du coin
+de l’œil avec malice.
+
+--Oui, par là.
+
+Alors que Bucky allait examiner ce qui restait de la trace, Billy
+remerciait le ciel que Deane eût placé Isabelle sur le traîneau avant de
+quitter le campement. Il n’y avait rien qui trahît sa présence. Walker
+avait déficelé leur équipement et Billy était occupé à préparer à manger
+quand Bucky revint. Il avait un rictus aux lèvres.
+
+--Saviez-vous que c’était facile? dit-il. Je me demande pourquoi il n’a
+pas emporté sa tente? une fort jolie tente; pas vrai?
+
+Il y entra. Une minute plus tard, il apparaissait à l’ouverture et
+appelait Billy.
+
+--Regardez donc! dit-il. Et sa voix tremblait d’émotion. Ses yeux
+brillaient d’une joie mauvaise. «Votre métis avait rudement de longs
+cheveux, hé!»
+
+Il désignait un éclat de bois sur l’un des pieux minces de la tente. Le
+cœur de Billy sursauta.
+
+Une boucle de la longue chevelure dénouée d’Isabelle s’était accrochée à
+cet éclat et une douzaine de cheveux d’or brun étaient restés là pour la
+trahir. Pendant un instant, il oublia que Smith l’observait.
+
+Il revit Isabelle alors qu’elle pénétrait pour la dernière fois dans la
+tente, sa superbe chevelure répandue autour d’elle dans la gloire de la
+clarté du feu, ses yeux encore emplis de tendre gratitude. Une fois de
+plus il sentit la chaleur de ses lèvres, le contact de sa main, le
+frisson de sa présence auprès de lui. Peut-être ces émotions
+cachèrent-elles quelque mouvement de méfiance ou quelque parole qui,
+sans cela, l’auraient trahi. Le temps de les éprouver il s’était
+ressaisi et se retournant vers son compagnon en riant d’un rire forcé:
+
+--Ce sont parfaitement des cheveux de femme, Bucky. Il m’a raconté des
+tas d’histoires gentilles à propos d’une jeune fille restée chez lui. Ça
+devait être vrai.
+
+Les regards des deux hommes se rencontrèrent sans broncher. Il y avait
+du sarcasme aux lèvres de Bucky, Billy souriait.
+
+--J’ai l’intention de suivre ce Français, quand nous aurons pris un peu
+de repos, dit le caporal en s’efforçant de déguiser un accent de
+nervosité et de satisfaction dans sa voix. Il y a une femme qui voyage
+avec Scottie Deane, n’est-ce pas?... une blanche... et il n’y en a
+qu’une autre au nord de Churchill. Naturellement, vous désirez rentrer
+en possession de votre équipement volé.
+
+--Tu parles, si je le désire! s’écria Billy, dissimulant l’effet que le
+coup droit de Bucky venait de lui porter. Je ne suis pas autrement
+content à l’idée de m’avouer dépouillé de la sorte. Le métis se sera
+arrêté pour se mettre à couvert et il ne sera pas difficile de suivre sa
+piste.
+
+Il vit que Bucky était un peu attrapé par son acquiescement immédiat et,
+avant que l’autre eût pu répondre, il se hâta de se joindre à Walker
+dans l’organisation du déjeuner. Il prépara un gallon[1] de thé, fit
+frire du bacon, apporta et fit griller son gâteau d’avoine gelé. Il
+prépara une deuxième bouillotte de thé tandis que les autres mangeaient
+et étendit les couvertures dans sa propre tente. Walker lui avait dit
+qu’ils avaient marché presque toute la nuit.
+
+ [1] 4 litres 500.
+
+--Il vaudrait mieux dormir une heure ou deux avant de continuer, engagea
+Billy.
+
+Le conducteur, qui s’appelait Conway, fut le premier à accepter.
+Lorsqu’il eut fini de manger, Walker le suivit sous la tente. Eux
+partis, Bucky regarda durement Billy.
+
+--Quel est votre jeu? demanda-t-il.
+
+--Franc jeu, voilà tout, répliqua Billy en présentant son tabac. Le
+métis m’a traité loyalement et m’a fait plaisir, même s’il s’est payé
+par la suite. Je fais de même.
+
+--Et qu’est-ce que vous espérez obtenir... ensuite?
+
+Les yeux de Billy clignèrent tandis qu’il fixait l’autre, à son tour,
+d’un regard scrutateur.
+
+--Bucky, je ne te crois pas tout à fait sot, dit-il. Tu as tout de même
+un peu de pudeur dans la peau, n’est-ce pas? Un homme peut aussi bien
+être en prison que je suis ici sans fusil. J’espère que tu vas m’en
+fournir un quand tu poursuivras le métis, toi ou Walker. Il le fera, si
+tu ne veux pas. Va plutôt avec les autres. Je vais veiller au feu.
+
+Bucky se leva d’un air maussade. Il avait encore des doutes sur
+l’hospitalité de Billy, mais en même temps il comprenait la force de
+l’argumentation de Mac Veigh et l’importance du prix qu’il demandait.
+
+Il rejoignit Walker et Conway.
+
+Un quart d’heure plus tard, Billy s’approcha de la tente et regarda à
+l’intérieur. Les trois hommes étaient profondément endormis
+d’épuisement. La manière d’agir de Billy changea aussitôt. Il avait jeté
+son sac sur le côté de la tente pour faire plus de place, et il y glissa
+rapidement une couverture de réserve et ses provisions. Puis, il entra
+dans l’autre tente. Une rougeur monta à ses joues et il sentit son sang
+bouillonner.
+
+--Tu es peut-être un idiot, Billy Mac Veigh, dit-il en souriant. Tu fais
+peut-être une sottise mais, voilà, on va la faire!
+
+Doucement il détacha les longs fils de soie d’or bruni du piquet de la
+tente. Il entortilla les cheveux autour de ses doigts et en fit un
+anneau doux et brillant. C’était tout ce qu’il posséderait jamais
+d’Isabelle Deane et son cœur battit plus fort tandis qu’il les pressait
+un instant contre son rude visage battu par la tempête. Il les mit dans
+sa poche soigneusement enveloppés dans le billet d’Isabelle et, une fois
+encore, il retourna à la tente où dormaient les trois hommes. Ils
+n’avaient pas bougé.
+
+L’étui à revolver de Walker était à portée de sa main. Une minute il fut
+violemment tenté de le prendre, d’enlever l’arme. Il s’éloigna. Il
+voulait vaincre dans cette lutte avec Bucky aussi sûrement qu’il avait
+vaincu dans l’autre et il voulait vaincre sans fraude. Vivement il jeta
+son sac sur ses épaules et suivit la trace laissée par Deane dans sa
+fuite. Sur ses raquettes, il la suivit d’un long pas rapide. A cent
+mètres du campement, il regarda derrière lui un moment. Puis il se
+retourna et son visage était fier et grave.
+
+--Si vous devez être pris, ce ne sera pas grâce à l’équipement qui est
+là, monsieur Scottie Deane! se dit-il. C’est bien assez du vôtre,
+vraiment. Et Billy Mac Veigh est homme à tenir le coup, n’aurait-il pas
+de carabine!
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+BILLY SUIT ISABELLE
+
+
+Dès l’abord, Billy put se rendre compte de la difficulté avec laquelle
+Deane et ses chiens avaient avancé parmi les tas de neige molle
+amoncelés par l’ouragan. Là où les arbres se raréfiaient, Deane avait
+piétiné péniblement en tête et tiré avec l’attelage. Une fois seulement,
+durant le premier mille, Isabelle était descendue du traîneau et c’était
+à un endroit où harnais, toboggan et attelage s’étaient complètement
+enchevêtrés dans les fourches couvertes de neige d’un arbre tombé.
+
+Le fait que Deane avait obligé sa femme d’aller en traîneau ajoutait à
+la sympathie de Billy pour l’homme. Il était probable qu’Isabelle
+n’avait pas dormi du tout après sa rude épreuve dans la steppe, mais
+qu’elle était restée éveillée, faisant des projets avec son mari jusqu’à
+l’heure de leur fuite. Si Isabelle avait été capable de voyager avec des
+raquettes, Billy se disait que Deane aurait laissé les chiens derrière
+car, dans la neige haute et molle, il aurait eu moins rude trajet sans
+eux, et les empreintes de raquettes auraient été effacées par la tempête
+depuis plusieurs heures.
+
+Toujours est-il qu’il ne pouvait les manquer. Il savait qu’il n’avait
+pas de temps à perdre, surtout s’il voulait devancer Bucky et ses
+hommes. Le méfiant caporal ne dormirait pas longtemps. Les raquettes de
+Billy, tandis qu’il avait l’avantage d’être relativement dispos,
+nivelaient et tassaient la piste, et les autres, s’ils suivaient,
+seraient à même de faire un mille ou deux de plus par heure.
+
+Que Bucky voulût suivre, cela ne faisait aucun doute pour le moment. Le
+caporal était déjà à demi convaincu que Scottie Deane était parti du
+campement et que les cheveux qu’il avait trouvés accrochés à l’éclat du
+piquet de la tente appartenaient à la femme de l’outlaw. Et Scottie
+Deane était une proie trop importante pour la laisser échapper.
+
+Billy réfléchissait à la situation, en même temps qu’il inclinait plus
+délibérément à la poursuite. Il savait qu’il y avait deux choses
+seulement que Bucky pouvait faire en la circonstance: ou il suivrait
+avec Walker et le conducteur, ou il viendrait seul. Si Walker et Conway
+l’accompagnaient, la lutte pour capturer Scottie Deane serait loyale, et
+l’homme qui mettrait le premier les menottes aux poignets du hors-la-loi
+serait vainqueur. Mais si Bucky laissait ses deux compagnons au
+campement et arrivait seul...
+
+Cette pensée n’avait rien d’agréable. Mac Veigh regrettait presque de ne
+pas avoir pris le fusil de Walker. Si Bucky venait seul, il n’aurait
+qu’une idée en tête: s’assurer de Scottie Deane en lui réglant d’abord
+son compte à lui, Billy.
+
+Il était certain d’avoir apprécié l’individu à sa juste valeur et qu’il
+n’hésiterait pas à satisfaire sa vieille menace en lui mettant une balle
+dans le corps à la première occasion favorable. La tempête cacherait
+toute besogne malpropre qu’il pourrait accomplir et sa récompense serait
+Scottie Deane... à moins que Deane ne fût trop beau joueur pour lui.
+
+A la pensée de Scottie Deane, Billy se mit à rire intérieurement.
+Jusqu’alors, il ne s’en était qu’à peine préoccupé et, tout à coup, il
+lui apparut qu’il y avait une part de comique aussi bien que de tragique
+dans la situation. Il s’avoua gaîment que pendant longtemps Deane
+s’était montré plus habile que Bucky ou lui-même et que, somme toute, il
+était celui qui avait encore le meilleur jeu en mains, même à cette
+heure-là.
+
+Il était bien armé. Il était aussi adroit qu’un renard et on ne le
+prendrait pas sans vert. Toutefois cette pensée remplissait Billy de
+contentement plutôt que de crainte. Deane serait plus qu’un égal pour
+Bucky seul, s’il ne réussissait pas à battre le caporal. Mais s’il le
+battait...
+
+Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement et il eut un éclair
+mauvais dans les yeux, tandis qu’il tournait la tête par-dessus son
+épaule et regardait derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais
+il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de renard à renard et
+il l’emporterait; personne ne saurait jamais pourquoi il avait joué la
+partie comme il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait jamais.
+Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait jamais. Et pourtant, au
+tréfonds de son cœur, il espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et
+comprendrait.
+
+Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait les défendre des
+mains de Bucky Smith et agir de telle façon qu’il pût, lui Billy, en
+faire ses prisonniers. Ce serait pour commencer une terrible épreuve.
+Une image d’Isabelle surgit devant lui; sa foi et sa confiance
+anéanties, son visage blême et ravagé par le chagrin et le désespoir,
+ses yeux bleus dardés sur lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il
+pourrait supporter cela. Un moment, le dernier moment, quand elle
+comprendrait et connaîtrait qu’il était resté sincère, le dédommagerait
+de tout ce qu’il aurait pu souffrir.
+
+Il chemina rapidement pendant une heure, puis s’arrêta pour prendre sa
+direction à un endroit où la piste, en partie recouverte, plongeait dans
+un marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau et avait suivi
+dans le sillage du toboggan. Par places, où les sapins et les baumiers
+formaient une voûte épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait
+distinguer les empreintes des mocassins de la jeune femme. Deane avait
+guidé les chiens dans les ténèbres de la tempête et, deux fois, Billy
+trouva des bouts d’allumettes brûlées, là où le fugitif s’était arrêté
+pour consulter sa boussole. Il avait fait route presque plein ouest.
+
+A la pointe extrême du marais, la piste aboutissait à un étang et Deane
+avait mené son attelage droit au travers. Le gros de la tempête était
+maintenant passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est et la neige
+grenue et dure avait fait place à une chute de flocons plus épaisse et
+plus molle. Billy frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été
+quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle l’avaient traversé
+dans l’obscurité profonde de la trombe glaciale qui l’avait balayé comme
+un cyclone.
+
+L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès cinquante mètres du
+bord, la piste était complètement effacée. Billy ne perdit pas de temps
+à s’efforcer d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement sur la
+ligne de futaie en face et obliqua sous le couvert de la forêt de
+broussailles. Il retrouva facilement la piste. Une demi-heure plus tard,
+il s’arrêta encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour de
+lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie Deane s’était arrêté
+lui aussi pour faire du feu. Auprès des cendres, il y avait un tas de
+rameaux de baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie Deane
+avait fait bouillir un pot de thé et en avait jeté les résidus sur la
+neige.
+
+Les corps chauds des chiens avaient creusé des trous ronds dans la neige
+fondue et Billy s’imagina que les fugitifs s’étaient reposés pendant une
+couple d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la tourmente,
+sans feu, et son cœur s’emplit de pitié à la pensée d’Isabelle Deane et
+des souffrances dont il était cause. Et, durant quelques instants, il
+éprouva une véritable aversion pour ce qui l’amenait là... la Loi.
+
+Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que les châtiments
+de la loi étaient disproportionnés aux fautes. Isabelle avait
+souffert--et souffrait encore--bien plus que si Deane avait été capturé
+une année auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été bien plus
+cruellement puni que s’il était mort, à être témoin de la souffrance de
+la femme qui lui était demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un
+cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à regarder le lit de
+baumiers et les débris noircis du feu.
+
+Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et ses poings se
+crispèrent plus fort en songeant qu’il était disposé à renoncer à tout,
+même à l’honneur, pour la femme qu’il aimait.
+
+Un quart d’heure après avoir atteint le refuge du campement, il était de
+nouveau en chasse. Son sang circula un peu plus vif dans ses veines
+quand il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant
+presque aussi droite que si elle avait été tirée au cordeau et que le
+traîneau ne s’empêtrait plus dans les arbres tombés et les buissons
+invisibles. C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et Isabelle
+avaient quitté leur campement. Isabelle allait maintenant à pied et leur
+traîneau avançait plus vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou
+trois clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La trace était
+relativement récente et, au bout d’une heure encore, il était sûr que
+les fugitifs ne pouvaient être bien loin devant lui. Il les avait suivis
+à travers un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une hauteur
+escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait atteint la crête du coteau
+dénudé, épuisée.
+
+Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir que Deane l’avait
+aidée; ensuite elle s’était affalée dans la neige et il avait placé une
+couverture sous elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était
+répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore formé de glace.
+Instinctivement, Billy se glissa derrière une roche et regarda à ses
+pieds dans la vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit à
+descendre.
+
+Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il s’arrêta net, en
+étouffant un cri d’horreur. Il avait atteint un endroit où le flanc de
+la hauteur semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi à pic. En
+un éclair, il se rendit compte de ce qui était arrivé. Deane et Isabelle
+étaient descendus dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur
+poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux.
+
+Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment, de très loin
+derrière lui, lui parvint un bruit qui le traversa d’un étrange frisson.
+C’était le hurlement d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de
+près et ils voyageaient avec l’attelage.
+
+Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter l’extrémité du traquenard
+et fonça témérairement au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par
+où Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de l’éboulement de
+neige qu’il put respirer de nouveau. Il essuya la sueur froide de son
+visage lorsqu’il aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à
+l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et alors, pour la
+première fois, il remarqua plusieurs petites taches rougeâtres dans la
+neige: Isabelle ou Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement
+peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau s’était arrêté de
+nouveau et, à partir de là, c’était Deane qui avait été voituré et
+Isabelle qui allait à pied.
+
+Billy suivit dès lors avec plus de précautions; encore une centaine de
+mètres et il s’arrêta pour flairer le vent. Devant lui, sapins et
+baumiers croissaient drus et touffus et, de cet abri, il était certain
+que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il crut que c’était
+l’odeur des balsamiers. Bientôt il reconnut que c’était celle de la
+fumée.
+
+La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième fois la main à
+l’étui vide de son revolver. De le savoir vide ajoutait à la
+circonspection avec laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers
+touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons bas chargés de neige,
+il coupa la piste à angle droit et se mit à décrire un vaste détour. Il
+se dépêchait. En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, Bucky
+aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il devait l’avoir fait
+avant ce moment-là. Cinq minutes après avoir quitté la piste, il aperçut
+enfin de la fumée et commença à se diriger du côté du feu.
+
+Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait de plus en plus,
+cependant il n’entendait aucun bruit de voix, aucun bruit de chiens.
+Enfin, il parvint à un endroit d’où il pouvait regarder, caché par un
+jeune plant de sapins, et apercevoir le feu. Il ne s’en trouvait pas à
+plus de trente pieds. Il retint son souffle, au spectacle qu’il avait
+sous les yeux. Sur une couverture étendue près du feu était couché
+Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac. Nul indice d’Isabelle, ni
+du traîneau, ni des chiens. Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa
+poitrine, tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se demander
+où Isabelle et les chiens étaient partis.
+
+Deane était seul et couché le dos tourné vers lui. Le sort ne pouvait
+lui fournir occasion meilleure et les pieds de Mac Veigh, chaussés de
+mocassins, s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige. Il était à
+moins de six pas de Scottie Deane avant que le blessé l’entendît et ce
+dernier avait à peine fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il
+fut surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane et lui passa
+les menottes aux poignets. L’opération n’était pas plutôt terminée qu’il
+comprit. Un lambeau d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et
+teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient sans force. Il
+regarda Billy avec des yeux égarés, puis, se rendant compte lentement de
+ce qui arrivait, un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres.
+
+En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui. Il avait vu Deane deux
+fois auparavant, par là, à Churchill, mais c’était la première fois
+qu’il eût jamais regardé de près son visage. Ce visage était usé par les
+fatigues et la torture intérieure. Les joues étalent hâves et les yeux
+d’acier gris levés vers ceux de Billy étaient rougis par des semaines et
+des mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non point d’un
+criminel, mais d’un homme à moustache blonde en qui Billy aurait eu
+confiance, d’un homme sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée
+qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise.
+
+Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy comprit parfaitement
+pourquoi cet homme ne l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion.
+Deane n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou par derrière. Il
+avait laissé la vie à Billy parce qu’il croyait encore à l’humanité de
+l’homme et la pensée d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue
+en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était étendu par terre et
+blessé, remplit Billy d’amertume et de honte. Il serra une des mains de
+Deane dans les siennes.
+
+--Je déteste de faire ça, mon vieux! s’écria-t-il vivement. C’est
+infernal de mettre les poucettes à un éclopé. Mais je dois le faire...
+Je n’avais pas l’intention de venir... Non! Dieu m’en est témoin, je
+n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et deux autres n’avaient pas
+surpris ta piste au départ de l’ancien campement. Ils t’auraient pris...
+c’est certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux.
+Comprends-tu? Elle n’aurait pas été en sécurité! Aussi je me suis mis en
+tête d’arriver le premier et de t’arrêter moi-même.
+
+«Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense. Tu dois avoir
+entendu, car j’ai cru que tu étais sûrement mort dans la caisse, et j’en
+jure le ciel que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais pas
+venu. J’étais content que vous étiez partis tous les deux. Mais ce Bucky
+est un lâche et un vaurien. Et peut-être, si je m’assure de toi,
+pourrais-je t’aider plus tard... Ils seront ici dans quelques minutes.
+
+Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion qui dictait ses
+paroles, et pas un instant Scottie Deane ne détourna ses regards du
+visage de Billy. Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment,
+jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre, par ce qu’il
+lisait dans le regard de l’autre. Alors Billy sentit que, pendant une
+minute, sa main serrait plus fort la sienne.
+
+--Je suppose que vous agissez très honnêtement, Mac Veigh, dit-il, et je
+suppose que cela devait arriver tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas
+désolé que ce soit vous... et je sais que vous prendrez soin d’elle.
+
+--Je le ferai... même s’il faut combattre... et tuer!
+
+Billy avait dégagé sa main et serrait les poings. Dans les yeux de Deane
+brilla un éclair soudain.
+
+--C’est ce que j’ai fait! soupira-t-il, en serrant lui aussi les poings
+énergiquement. J’ai tué... à cause d’elle. C’était un lâche et un
+vaurien aussi. Et vous auriez fait de même!
+
+Il regarda de nouveau Billy.
+
+--Je suis content que vous ayez dit ce que vous feriez... quand j’étais
+dans le coffre, ajouta-t-il. Si elle n’était pas aussi pure et aussi
+douce que les étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement
+persuadé que vous la traiteriez comme un frère. Je n’ai pas eu confiance
+en beaucoup d’hommes. Mais j’ai eu confiance en vous.
+
+Billy se pencha sur le blessé. Son visage était pourpre et sa voix
+tremblait.
+
+--Dieu te bénisse pour cela, Scottie! dit-il.
+
+Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux hommes.
+
+--Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée par là pour charger
+du bois, fit Deane. Elle revient.
+
+Billy s’était redressé, le visage tendu du côté de la crête. Lui aussi
+avait perçu du bruit, un autre bruit dans une autre direction. Il se mit
+à rire, d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane.
+
+--Et ils viennent aussi, Scottie! répondit-il. Ils escaladent la
+hauteur. Je vais prendre tes armes, mon vieux! Il est fort possible
+qu’il y ait lutte.
+
+Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui et rapidement vida le
+barillet du fusil qui était auprès.
+
+--Où sont mes armes? demanda-t-il.
+
+--Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les armes de
+l’équipement.
+
+Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait, à travers la
+sapinière aux branches basses, avec ses chiens.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA FUITE
+
+
+Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle, tandis qu’elle
+se dépêtrait parmi les sapineaux, enfoncée jusqu’aux genoux dans la
+neige, les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors, tout à coup,
+elle aperçut Mac Veigh et le sourire se figea sur sa figure en un regard
+d’horreur. Elle n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans la
+petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant sa poitrine. Elle
+s’arrêta et appuya les mains sur son cœur.
+
+Deane s’était soulevé à demi, son visage blême et émacié lui souriant
+d’un air encourageant. En poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita
+vers lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains agrippant
+d’un geste farouche les menottes d’acier aux poignets de son mari. Billy
+s’éloigna.
+
+Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait entendre la voix sourde et
+consolante du blessé. Un gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de
+Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant le terrible
+instant où il lui faudrait supporter le regard de la femme qu’il aimait
+par-dessus tout au monde.
+
+Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle s’était relevée et se
+tenait debout devant lui, pantelante comme une bête aux abois. Et Billy
+lut sur son visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de la
+mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la douceur ni de la foi
+de l’ange qui était venu à lui du fond de la steppe. Ils étaient durs et
+effrayants; ils débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle
+allait se précipiter sur lui.
+
+Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue, dans un sanglot qui
+secouait sa poitrine, il y avait de la colère, du chagrin, et
+l’épouvante de quelqu’un dont la confiance était devenue tout à coup la
+plus mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle sans
+prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi blême que la neige à
+ses pieds.
+
+--Alors vous... vous avez suivi... après... cela!
+
+Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix, le sens de ses mots
+étranglés le blessaient plus que si elle l’avait frappé. Il n’y avait en
+eux rien de la passion et des récriminations auxquelles il s’était
+attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur, ils le perçaient
+jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de lui dire ce qu’il avait dit à
+Deane... davantage même. Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu
+apte à s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots à son aide,
+Isabelle se détourna et alla vers son mari. Et alors se produisit ce à
+quoi il s’attendait.
+
+Au bas de la crête roula une avalanche de neige parmi des aboiements de
+chiens. Billy enleva le revolver de sa gaine et il était prêt lorsque
+Bucky Smith, devançant ses hommes de quelques pas, accourut au
+campement. A la vue de son adversaire partagé entre la fureur et la
+déception, tout le vieux sang-froid de Billy le reconquit.
+
+D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane. Il regarda les mains
+enchaînées de l’homme, puis la femme qui les étreignait dans les
+siennes, ensuite il courut à Billy.
+
+--Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il. Vous aurez à
+répondre de tout cela au Quartier Général. Je comprends maintenant
+pourquoi vous les avez laissés partir. C’était elle! Elle s’est
+acquittée envers vous; elle s’est acquittée à sa manière... pour le
+rendre libre. Mais, désormais, elle ne fera plus...
+
+A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué par un taon. Billy vit le
+pâle visage d’Isabelle. Le sens des paroles de Bucky avait pénétré en
+elle aussi vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une minute, ses
+regards se tournèrent vers lui.
+
+Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût pu ajouter un autre mot,
+Billy s’était précipité sur le caporal. Il fonça du poing, une fois,
+deux fois, et les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser
+contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît sur pieds. Un rouge
+éclair brilla devant ses yeux. Il oublia la présence de Deane, de Walker
+et de Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il venait de
+terrasser avait lancé à Isabelle la plus mortelle injure qu’un homme pût
+jeter à une femme et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire un
+mouvement, il se ruait sur Bucky.
+
+Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien de fois il frappa;
+mais lorsqu’enfin Conway et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était
+étendu sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la bouche et
+par le nez. Walker courut à lui. A bout de souffle, Billy se retourna
+vers Isabelle et Deane. Il sanglotait presque. Il n’essaya point de
+parler. Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus.
+
+Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne confiance avait reparu
+dans ses yeux. Enfin, elle comprenait!... Les poings ligotés de Deane
+étaient crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et, alors
+qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse au cœur de Billy, il y
+sentait maintenant une flamme de joie réconfortante: ils avaient encore
+confiance en lui.
+
+Walker avait relevé Bucky; il l’avait assis et il étanchait le sang de
+sa figure lorsque Billy vint à eux. La main du caporal fit un léger
+mouvement vers son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara
+de l’arme.
+
+Puis il s’adressa à Walker.
+
+--Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service le grade de sergent,
+n’est-ce pas Walker? demanda-t-il.
+
+Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il avait l’accent de
+l’autorité, Walker fut prompt à le comprendre.
+
+--Nullement, Monsieur.
+
+--Et vous êtes bien au courant de nos règlements au sujet de
+l’insubordination et de l’outrage à un officier en service?
+
+Walker fit un signe d’affirmation.
+
+--Alors, comme officier supérieur, et au nom de Sa Majesté le Roi, je
+mets en état d’arrestation le caporal Bucky Smith et vous charge, sous
+la foi du serment requis, de le mener sous votre garde à Churchill, avec
+la lettre que je vous donnerai pour l’officier qui s’y trouve en
+fonctions. Je déposerai contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il
+doit être cassé. Mettez-lui les menottes.
+
+Étonné par le brusque changement de la situation, Walker obéit sans mot
+dire. Billy se tourna vers Conway, le conducteur.
+
+--Deane est trop grièvement blessé pour voyager, expliqua-t-il. Dressez
+votre tente pour lui et pour sa femme auprès du feu. Vous pourrez
+prendre la mienne en échange quand vous retournerez.
+
+Il alla à son bagage et prit un crayon et du papier. Un quart d’heure
+plus tard, il remettait à Walker la lettre dans laquelle il détaillait à
+l’officier commandant à Churchill certaines choses qu’il savait devoir
+retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt témoigner contre lui.
+Pendant ce temps, Conway avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer.
+Isabelle l’y avait rejoint.
+
+Billy s’entretint alors confidentiellement cinq minutes avec Walker et
+lorsque le constable donna ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour
+le trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté résolue en
+regardant Bucky. Pendant ces cinq minutes, il avait appris l’histoire de
+Rousseau, le jeune Français de Norway-House, là-bas, et de la femme dont
+l’infidélité l’avait tué. En outre, il détestait Smith comme tout le
+monde! Billy était sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui.
+
+Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts, Bucky n’avait pas dit
+un mot. La terrible raclée qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant
+quelques minutes; alors, il se leva sans attendre l’ordre de Walker et
+s’avança, à grands pas, tout près de Billy. Un regard de vengeance
+passait sur son visage ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat
+farouche, mais sa voix était si sourde que Conway et Walker n’en
+pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles n’étaient que pour Billy
+seul.
+
+--A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il. Et, malgré son
+mépris pour cet homme, cette voix sourde était telle que Billy sentit un
+frisson le traverser: «Tu peux me faire casser, mais tu mourras pour
+l’avoir fait.»
+
+Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait point de riposte. Il
+partit en avant du traîneau avec Conway à un pas derrière, Billy suivit
+avec Walker jusqu’au pied de la crête.
+
+Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout à les regarder
+jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le sommet de la crête.
+
+Il retourna à pas lents vers le campement. Deane était sorti de la
+tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient et sur le visage de Deane
+il revit l’expression qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky
+Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux sur Isabelle. Elle
+s’aperçut de ce changement et ses joues s’empourprèrent. Deane aurait
+tendu les mains, mais elle les tenait étroitement dans les siennes.
+
+--Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester tranquille,
+conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le temps de voir si tu es
+grièvement blessé.
+
+--Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné contre une roche en
+dégringolant au bas de la crête et suis demeuré évanoui quelques
+minutes.
+
+Billy savait que les regards d’Isabelle étaient fixés sur lui et il
+sentait presque leur muette supplique. Il se mit à prendre du bois sur
+le traîneau qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il
+souhaitait que Scottie et elle fussent demeurés sous la tente un peu
+plus longtemps. Son visage s’enflamma et son sang brûla comme flamme, en
+apercevant les menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers la
+fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son mari. Il pouvait voir
+une de ses petites mains agrippée à la chaîne de fer. Brusquement, il se
+précipita vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer les
+yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son visage rayonnait d’une joie
+magnifique et il tendit à demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait
+comme s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce moment de
+sacrifice et de renoncement, à l’aube d’une vie nouvelle.
+
+--Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi j’ai fait ça,
+s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais là-bas, Deane, lorsque tu
+étais dans la caisse. Et tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est
+venue à moi du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai à elle
+comme à un ange, toute ma vie. Je ne sais pas grand’chose de Dieu... pas
+le Dieu qu’ils servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour dent
+et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a tué. Mais il y a quelque
+chose là-haut, dans l’immensité, quelque chose qui fait qu’on pense et
+qui fait qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a tout ce
+que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible à moi: la fleur bleue.
+
+Je lui ai donné la fleur bleue; désormais, et pour toujours, elle est ma
+Fleur bleue. Et je n’ai pas honte de te le dire, Deane, parce que tu me
+l’as entendu dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un cœur
+coupable. Cela me soutiendra de voir son visage, d’entendre sa voix et
+de savoir qu’il existe un amour tel que le vôtre, quand vous serez
+partis. Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux! C’est pourquoi
+je suis venu... pour te sauver des autres et te rendre à elle. J’espère
+que tu comprends sans doute, maintenant que je sens...
+
+Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes d’Isabelle pénétraient son
+âme; il sonda jusqu’au fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense.
+Il fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les cadenas des menottes
+et, pendant qu’elles tombaient dans la neige, les mains des deux hommes
+s’étreignirent. Dans leurs rudes visages passa la plus rare de toutes
+les choses: l’amour d’un homme pour un autre homme.
+
+--Je suis content que tu le saches, dit Billy doucement. Ce ne serait
+pas beau autrement, Scottie. Je puis penser à elle maintenant, et cela
+ne sera ni méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide, quand tu
+seras dans l’Amérique du Sud, ou en Afrique, n’importe où... je
+viendrai, sur un mot de toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du
+Sud. C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au Quartier
+Général comme quoi tu es mort... de ta chute. Ce sera mentir, mais la
+fleur bleue le ferait et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas?
+l’ami qui ment est le seul ami qui soit sincère... et elle l’a fait cent
+fois, pour toi.
+
+--Et pour vous, murmura Isabelle.
+
+Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de larmes de bonheur et,
+pendant un moment, Billy ayant pris une de ces mains la garda dans les
+siennes. Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait.
+
+--Dieu vous bénira à cause de cela... quelque jour, dit-elle, et sa voix
+se brisa dans un sanglot. Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont
+vous avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce, pure et
+loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement encore, si possible,
+ce que la vie signifie pour moi, et avec lui.
+
+Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le visage caché dans ses
+mains, elle retourna sous la tente.
+
+--Dieu! murmura Billy en poussant un profond soupir.
+
+Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit d’un rare et précieux
+sourire.
+
+Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans témoin, puis Billy tira
+une bourse de sa poche.
+
+--Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il ne faut pas perdre une
+minute pour quitter le pays. Va à Vancouver. Voici trois cents dollars.
+Tu vas les accepter ou je te tire dessus.
+
+Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane, tandis qu’Isabelle
+sortait de la tente. Ses yeux étaient rouges, mais elle souriait et elle
+tenait quelque chose à la main. Elle le montra aux deux hommes. C’était
+la fleur bleue que Billy lui avait donnée. Mais maintenant les pétales
+en étaient séparés et elle en avait neuf au creux de la main.
+
+--Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement. Et le sourire
+s’évanouit sur ses lèvres. «Il y a neuf pétales, trois pour chacun de
+nous.»
+
+Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et, durant un instant, les
+deux hommes considérèrent ces pétales au creux de leurs rudes mains
+calleuses. Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il avait
+placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les pétales bleus. Deane avait
+tiré de sa poche une enveloppe usée et Billy parla à voix basse à
+Scottie.
+
+--J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à l’heure du dîner. Veux-tu
+aller sous la tente avec elle?
+
+Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers l’endroit où il avait
+abandonné son paquetage avant de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son
+sac, l’assura sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un pas
+rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait le cœur lourd d’une
+immense et affreuse solitude. Quand il atteignit la crête, il essaya de
+siffloter, mais ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa
+gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la crête, il regarda à
+ses pieds. Un mince brouillard de fumée s’élevait de la sapinière. Il
+sentit ses yeux se mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs
+contenus le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il retourna dans la
+solitude et la désolation de sa vie passée.
+
+--J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre et forcé. Je n’ai pas
+été bien exact avec toi, mon pauvre ami, mais je vais en mettre pour
+rattraper le temps perdu!
+
+Le vent recommençait à se lamenter à la cime des sapins. Mac Veigh en
+fut heureux. Cela annonçait une tempête. Et une tempête recouvrirait
+toutes les traces.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA FOLIE DE PELLETIER
+
+
+Là-bas, à Pointe Fullerton, parmi l’ouragan et le fracas des ténèbres
+polaires, Pelletier se débattait jour après jour contre la fièvre,
+attendant Mac Veigh. D’abord, il avait été rempli d’espoir. La première
+lueur du soleil entrevue par l’étroite fenêtre, le matin du départ de
+Billy pour Fort Churchill, était arrivée juste à temps pour l’empêcher
+de perdre la tête. Durant trois jours ensuite, il regarda par la
+fenêtre, à la même heure, implorant presque une autre lueur de paradis
+dans le ciel du Sud.
+
+Mais la tempête, parmi laquelle Isabelle s’était dépêtrée en traversant
+la steppe, s’était amassée au-dessus de sa tête et derrière lui jour
+après jour, roulant, tourbillonnant et se lamentant dans le mugissement
+des champs de glace crevassés, ramenant une fois de plus la formidable
+obscurité de mort de la nuit hyperboréenne qui l’avait presque conduit à
+la folie. Il s’efforça de ne penser qu’à Billy, au voyage de son loyal
+camarade vers le Sud et aux précieuses lettres qu’il allait rapporter.
+Et Pelletier dénombrait les jours en traçant des raies au crayon sur la
+porte qui ouvrait sur la désolation grise et pourpre de la mer polaire.
+
+A la fin, arriva l’heure où il perdit tout espoir. Il crut qu’il allait
+mourir. Il compta les traits sur la porte et en trouva seize. Seize
+jours exactement que Billy était parti avec les chiens. Si tout avait
+marché à souhait, il avait fait un tiers du chemin pour revenir et, dans
+une semaine, il serait là.
+
+Le visage de Pelletier, amaigri et embrasé par la fièvre, se détendit en
+un sourire languissant, tandis qu’il recomptait les traits au crayon.
+Longtemps avant la fin de cette semaine, il serait mort, pensait-il.
+Médicaments et lettres arriveraient trop tard, probablement quatre ou
+cinq jours trop tard. Immédiatement sous le dernier trait, il tira une
+longue ligne et, au bout, il ajouta d’une écriture biscornue, presque
+illisible.
+
+«Cher Billy, je pense que voici arrivé mon dernier jour.»
+
+Puis, il se traîna de la porte jusqu’à la fenêtre.
+
+Au dehors, il y avait ce qui le tuait: la solitude, la désolation
+affolante, un monde sans vie qui s’étendait des centaines de milles plus
+loin que l’horizon où s’arrêtaient ses yeux. Au Nord et à l’Est, rien
+que des glaces, des masses accumulées et des montagnes bizarres de
+glaces, blanches d’abord, gris sombre plus loin, puis pourpres et
+presque noires.
+
+Et maintenant arrivait jusqu’à lui le tonnerre assourdi et sans répit
+des courants sous-marins qui se frayaient leur route pour descendre de
+l’océan Arctique, interrompu, de temps à autre, par un rugissement
+épouvantable, comme si des forces titaniques entaillaient, pareilles à
+un gigantesque couteau, une des montagnes gelées. Pelletier avait écouté
+ces bruits pendant cinq mois et, durant ces cinq mois, il n’avait
+entendu d’autre voix que la sienne, celle de Mac Veigh et le zézaiement
+d’un Esquimau. Une seule fois en quatre mois, il avait vu le soleil et
+c’était le matin du départ de Mac Veigh pour le Sud. Aussi était-il
+devenu à moitié fou. D’autres, avant lui, l’étaient devenus
+complètement.
+
+Par la fenêtre, ses yeux demeuraient fixés sur les cinq croix de bois
+grossières qui indiquaient leurs tombes. Au service de la police royale
+du Nord-Ouest, on les appelait des héros. Et bientôt lui aussi, l’agent
+Pelletier, on le compterait parmi ceux-là.
+
+Mac Veigh enverrait le récit complet de son histoire, tout là-bas, à
+elle, la fidèle petite amie, à des milliers de milles au Sud et elle se
+souviendrait toujours de lui, son héros, et de sa tombe solitaire à la
+Pointe Fullerton, le poste le plus au nord des postes avancés.
+
+Mais elle ne verrait jamais cette tombe. Elle ne pourrait jamais y
+déposer de fleurs, comme elle mettait des fleurs sur la tombe de sa mère
+à lui; elle ne connaîtrait jamais toute l’aventure, pas la moitié de
+l’histoire: l’affreuse attente du son de sa voix, du contact de ses
+mains, du regard de ses doux yeux bleus, avant la fin... Ils devaient se
+marier en août, quand son service dans la Royale serait fini. Elle
+l’attendrait. Et en août ou en juillet, un mot lui apprendrait qu’il
+était mort.
+
+Avec un bref sanglot, il se dirigea de la fenêtre vers la table
+grossière qu’il avait poussée près de son lit de camp et, pour la
+centième fois, il mit sous ses yeux en fièvre et rougis une
+photographie. C’était un portrait de jeune fille merveilleusement belle
+pour Tom Pelletier, une jeune fille aux cheveux châtains, avec des yeux
+qui avaient toujours l’air de lui parler et de lui dire combien elle
+l’aimait. Et, pour la centième fois, il retourna la photo et relut les
+mots qu’elle avait écrits au dos:
+
+«Mon bien cher ami, rappelle-toi que je suis toujours avec toi, que je
+pense toujours à toi, que je prie toujours pour toi et que je sais,
+chéri, que tu feras toujours ce que tu ferais si j’étais à ton côté.»
+
+--Bonté divine! grommela Pelletier. Je ne peux pas mourir. Je ne peux
+pas! Il faut que je vive pour la revoir.
+
+Il s’étendit sur son lit, épuisé. Du feu brûlait de nouveau dans sa
+tête. Il délirait et il lui parlait ou croyait lui parler. Mais ce
+n’était qu’un bégaiement de sons incohérents qui fit que Kazan, le chien
+Esquimau, le vieux chien borgne, releva sa tête broussailleuse et
+renifla d’un air soupçonneux. Kazan avait écouté bien des fois délirer
+Pelletier, depuis que Mac Veigh l’avait laissé seul; bientôt il laissa
+retomber son museau entre ses pattes d’avant et s’assoupit de nouveau.
+
+Longtemps après, il redressa encore une fois la tête. Pelletier était
+calme. Mais le chien huma l’air, courut à la porte, gémit doucement et
+appuya avec vigueur son museau sur la main décharnée du malade. Puis il
+s’assit sur son derrière, releva le nez et, de sa gorge, monta ce cri de
+détresse lamentable, profond et lugubre, que les chiens indiens poussent
+devant les huttes où leur maître vient de mourir. Ce bruit éveilla
+Pelletier; il se redressa et constata encore une fois que le feu et la
+douleur avaient abandonné sa tête.
+
+--Kazan! Kazan! gémit-il faiblement. Ce n’est pas l’heure... pas encore!
+
+Kazan s’était approché de la fenêtre qui regardait à l’Ouest et restait
+là debout, les pattes d’avant sur le rebord. Pelletier frémit.
+
+--Encore des loups! fit-il, ou peut-être un renard. Lui aussi avait pris
+l’habitude de soliloquer, qui devient celle de tout homme qui vit dans
+l’extrême Nord où sa propre voix est souvent l’unique bruit qui rompt la
+mortelle monotonie du jour. Il se dirigea vers la fenêtre tout en
+parlant et regarda au dehors avec Kazan.
+
+Du côté de l’Ouest se déroulaient les étendues sans vie, illimitées et
+vides, sans une roche, sans un buisson et que surplombait un ciel qui
+rappelait toujours à Pelletier un terrible dessin qu’il avait vu un
+jour: _l’Enfer_ de Gustave Doré. C’était un ciel bas et tout d’une
+pièce, pareil à du granit pourpre et bleu, qui menaçait toujours de
+s’effondrer en une avalanche effrayante. Entre la terre et ce ciel, il y
+avait le monde étroit et étouffé que Mac Veigh avait nommé un jour
+«l’hospice d’aliénés de Dieu».
+
+A travers l’obscurité, l’œil unique de Kazan et les yeux enfiévrés de
+Pelletier ne pouvaient voir bien loin, mais à la fin l’homme aperçut une
+ombre qui se mouvait lentement vers la cabane. D’abord il crut que
+c’était un renard, puis un loup et, comme elle apparaissait plus
+nettement, un caribou égaré. Kazan poussa un gémissement. Les poils
+rêches de son échine se dressèrent roides et menaçants. Pelletier
+regardait de plus en plus attentivement, le visage collé contre la vitre
+glacée de la fenêtre et, tout à coup, il poussa un cri haletant
+d’émotion.
+
+C’était un homme qui s’avançait péniblement vers la cabane! Il était
+presque cassé en deux et il chancelait en zigzaguant tandis qu’il
+marchait. Pelletier se dirigea avec peine jusqu’à la porte, en tira les
+verrous et l’ouvrit à demi. Vaincu par la faiblesse, il tomba alors à la
+renverse sur l’extrémité de son lit.
+
+Il lui sembla qu’un siècle s’écoulait avant d’entendre des pas. Ils
+étaient lents et trébuchants et, un moment après, un visage apparut à la
+porte. C’était un visage effrayant, couvert de barbe, avec des yeux
+sauvages et hagards, mais c’était un visage de blanc. Pelletier s’était
+attendu à voir un Esquimau et il se remit sur pied avec une énergie
+soudaine, lorsque l’étranger entra.
+
+--A manger, camarade!... Pour l’amour de Dieu, donnez-moi quelque chose
+à manger!
+
+L’inconnu s’affala comme une masse sur le sol et il leva vers Pelletier
+la supplication muette d’une bête affamée. Le premier mouvement de
+Pelletier fut de prendre du whisky et l’autre le but à larges gorgées.
+Alors il se releva avec effort et Pelletier se laissa choir sur une
+chaise à côté de la table.
+
+--Je suis malade, dit-il. Le sergent Mac Veigh est parti à Churchill et
+je crois que je suis bien mal en point. Il faudra vous servir
+vous-même... Il y a là de la viande et... du pain d’avoine.
+
+Le whisky avait ranimé le nouveau venu. Il fixa Pelletier et, en le
+fixant, il ricana, de vilaines dents jaunes pointant d’entre sa barbe
+hirsute. Ce regard fut comme une lueur au cerveau de Pelletier. Pour une
+raison qu’il n’aurait pu expliquer, il chercha son revolver à l’endroit
+où il avait coutume de porter son étui. Alors, il se souvint que son
+revolver d’ordonnance se trouvait sous son oreiller.
+
+--De la fièvre? dit le marin, car Pelletier savait que c’était un marin.
+
+Il enleva son lourd pardessus et le jeta sur la table. Alors il suivit
+les instructions de Pelletier pour chercher des aliments et, pendant dix
+minutes, dévora comme un affamé. Jusqu’à ce qu’il eût finit et restât
+assis à table en face de lui, Pelletier ne dit mot.
+
+--Qui êtes-vous? et d’où venez-vous? mon Dieu! demanda-t-il enfin.
+
+--Blake... je me nomme Jim Blake et je viens de ce que j’ai appelé la
+Baie à l’igloo de Famine, à trente milles là-haut, vers la côte. Il y a
+cinq mois que j’ai été laissé à cent milles plus avant pour garder une
+cache faite par le baleinier John B. Sidney, et la cache a été emportée
+par un embâcle de glaces. Alors nous sommes descendus vers le Sud,
+chassant et mourant de faim... moi et la femme.
+
+--La femme! s’écria Pelletier.
+
+--Une squaw esquimaude, dit Blake en sortant une pipe noirâtre. Le
+capitaine l’avait achetée pour me tenir compagnie... Il l’avait payée
+quatre sacs de farine et un couteau à son mari, par là, à l’île
+Wagner... Avez-vous du tabac?
+
+Pelletier se leva pour prendre le tabac. Il fut surpris de se trouver
+plus solide sur ses pieds et que les mots de Blake eussent éclairci ses
+idées. Ç’avait été leur grande préoccupation, à Mac Veigh et à lui, de
+mettre un terme à cette traite immorale des femmes et des jeunes filles
+des Esquimaux par les blancs... et Blake venait déjà de s’avouer
+coupable. L’idée d’agir, d’agir tout de suite, domina momentanément sa
+faiblesse. Il revint avec le tabac et se rassit.
+
+--Où est la femme? interrogea-t-il.
+
+--Là-bas, à l’igloo, dit Blake en bourrant sa pipe. Nous avons tué un
+morse, là-haut, et construit une glacière. Il n’y a plus à manger, la
+femme est probablement partie à l’heure qu’il est.
+
+Il se mit à rire d’un rire épais, en regardant Pelletier, tout en
+allumant sa pipe.
+
+Ça semble bon de reprendre contact avec de la graine d’homme blanc.
+
+--Est-ce que cette femme n’est pas morte? insista Pelletier.
+
+--Ça ne tardera guère, répliqua Blake. Elle était si faible qu’elle ne
+pouvait marcher quand je l’ai quittée. Mais ces sacrés Esquimaux ont la
+vie dure... surtout les femmes!
+
+--Naturellement vous allez retourner la chercher!
+
+L’autre fixa un moment le visage empourpré de Pelletier et éclata de
+rire comme s’il venait d’entendre une bien bonne plaisanterie.
+
+--Jamais de la vie, mon garçon! Je ne voudrais pas refaire ces trente
+milles--et trente au retour--pour toutes les femmes d’Esquimaux qu’il y
+a là-bas à Wagner.
+
+Les yeux sanguinolents de Pelletier rougirent plus fort, tandis qu’il se
+penchait au-dessus de la table.
+
+--Allons donc! dit-il, vous allez y retourner... tout de suite!
+Comprenez-vous? vous allez y retourner!
+
+Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa le pardessus de Blake et, avec une
+vivacité qui étonna l’autre, il l’atteignit et en enleva quelque chose.
+Un cri de surprise s’échappa de ses lèvres. Entre ses doigts il tenait
+un simple cheveu. Il avait presque un pied de long et ce n’était pas un
+cheveu de femme esquimaude. Il brillait comme de l’or sombre dans le
+jour gris filtré par la fenêtre. Pelletier leva des yeux terriblement
+accusateurs sur l’homme qui lui faisait vis-à-vis.
+
+--Vous mentez! dit-il. Ce n’est pas une Esquimaude.
+
+Blake s’était levé à demi, ses larges mains accrochées au bout de la
+table, sa figure brutale penchée en avant, son corps entier dans une
+attitude qui rejeta Pelletier hors de sa portée. Il n’était que temps.
+En poussant un juron, Blake bouscula la table avec fracas et s’élança
+sur le malade.
+
+--Je vous tuerai, s’écria-t-il, je vous tuerai, je vous mettrai où je
+l’ai mise et, quand votre léopard reviendra, je...
+
+Sa main empoigna Pelletier à la gorge mais des lèvres du malade un appel
+avait eu le temps de sortir: «Kazan! Kazan!»
+
+Avec un grognement de loup, le vieux chien borgne sauta sur Blake et
+tous trois s’écroulèrent avec fracas sur le lit de camp. Un instant,
+l’attaque de Kazan dégagea de la gorge de Pelletier une des mains
+puissantes de Blake et, tandis que ce dernier se retournait pour faire
+lâcher prise au chien, la main de Pelletier tâtonnait sous son oreiller
+aplati. Le visage de Blake était encore tourné vers le chien quand il
+saisit son lourd revolver d’ordonnance et, tandis que Blake meurtrissait
+Kazan de coups avec un long couteau engainé qu’il avait tiré de sa
+ceinture, Pelletier fit feu. L’étreinte de Blake se relâcha. Sans un
+gémissement il s’affaissa sur le sol et Pelletier se remit debout en
+chancelant. Les crocs de Kazan étaient enfoncés dans une jambe du marin.
+
+--Voilà, garçon! dit Pelletier en le repoussant. Il était moins cinq!
+
+Il s’assit et regarda Blake. Il savait que l’homme était mort. Kazan
+flairait la tête du marin, l’échine roide. Alors un rayon de lumière
+traversa une minute la fenêtre. Le soleil! C’était la seconde fois que
+Pelletier le voyait en quatre mois. Un cri de joie monta du fond de son
+cœur. Mais il s’arrêta à mi-chemin. Sur le plancher, tout près de Blake,
+quelque chose brillait dans le rayon de flamme et Pelletier fut à genoux
+en un clin d’œil...
+
+C’était le court cheveu doré qu’il avait enlevé du pardessus du mort et,
+couvrant la boucle à demi, il y avait le portrait de la fiancée qui
+était tombé quand la table avait été renversée. La photo dans une main
+et ce simple cheveu de femme entre ses doigts dans l’autre, Pelletier se
+releva lentement et se retourna vers la fenêtre. Le soleil avait
+disparu. Mais sa venue avait mis en lui une vie nouvelle. Il regarda
+joyeusement Kazan.
+
+--Cela veut dire quelque chose, mon vieux, fit-il d’une voix sourde et
+émue, le soleil, le portrait et ceci. Elle l’envoie, comprends-tu, mon
+vieux? Elle l’envoie. Il me semble que j’entends sa voix et elle
+m’ordonne de partir: «Tom, dit-elle, vous ne seriez pas un homme si vous
+ne partiez pas, même si vous pensez que vous allez mourir en route. Vous
+pouvez prendre pour elle de quoi manger», elle dit ça, mon vieux! «et
+vous pouvez tout aussi bien mourir dans un igloo qu’ici. Vous pouvez
+laisser un mot pour Billy et vous pouvez prendre pour elle assez de
+nourriture pour durer jusqu’à ce qu’il arrive; alors il la ramènera ici
+et vous serez enterré là dehors avec les autres, tout pareil». Voilà ce
+qu’elle me dit, Kazan. Aussi nous allons partir!
+
+Il regarda autour de lui d’un air un peu égaré.
+
+--Droit à la côte, là-haut, marmotta-t-il. Trente milles. On peut faire
+ça, vieux!
+
+Il se mit à emplir un sac de victuailles. Au dehors, près de la porte,
+il y avait un petit traîneau et, après s’être engoncé dans ses vêtements
+de voyage, il traîna le paquet jusqu’au traîneau; derrière le paquet, il
+accrocha un fagot de bois à brûler, une lanterne, des couvertures et de
+l’huile. Après quoi, il écrivit quelques lignes à Mac Veigh et épingla
+le papier sur la porte. Puis il attela le vieux Kazan au traîneau et
+partit, laissant le mort où il était tombé.
+
+--Voilà ce qu’elle entendait que nous fassions, dit-il de nouveau à
+Kazan. Elle était sûre que nous le ferions, Kazan, Dieu bénisse le cher
+petit cœur!
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PETITE MYSTÈRE
+
+
+Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les glaces. Il
+voyageait lentement, montrant la route à Kazan qui tendait tous les
+muscles de son vieux corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment
+l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier une vigueur qui
+bientôt commença à décliner. Mais sa faiblesse ancienne ne le reconquit
+pas complètement. Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait
+de ses yeux.
+
+Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue au point que le monde
+autour de lui paraissait neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à
+quelques centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon
+restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement, il fut frappé
+du côté comique de sa situation. Il y avait quelque chose de risible
+dans ce fait que Kazan était borgne et que lui-même était quasi aveugle.
+Il se mit à rire à part soi et à parler au chien.
+
+--Ça me fait penser au jeu de colin-maillard qu’on avait coutume de
+jouer quand on était des gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son
+mouchoir de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à travers le
+vieux verger et lorsque je l’attrapais, c’était une règle du jeu qu’elle
+devait me laisser l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un
+pommier.
+
+La pointe de sa raquette se prit dans un tas de glaçons et l’envoya
+rouler le visage dans la neige. Il se releva et continua:
+
+--Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà grands, mon vieux. La
+dernière fois qu’on a joué, elle avait dix-sept ans. Elle avait les
+cheveux nattés en une lourde tresse qui se défit complètement, de sorte
+que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai mon bandeau je pouvais à
+peine apercevoir ses yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est
+cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que jamais et que je lui
+dis que j’allais construire un foyer pour nous deux. Puis, je suis venu
+par ici.
+
+Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure ensuite, tandis
+qu’il avançait péniblement, il marmottait des paroles que ni Kazan, ni
+aucun être vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le délire
+s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté dans son cerveau restait
+saine et intacte. L’igloo et la femme affamée que Blake avait abandonnée
+formaient l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas un moment. Il
+devait trouver l’igloo et l’igloo était près de la mer. Il ne pouvait ne
+pas le trouver, s’il vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne
+lui venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti, que l’igloo
+pouvait être plus loin qu’il n’avait dit ou peut-être beaucoup plus
+près.
+
+Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire du thé. Il
+s’imaginait qu’il avait couvert au moins dix-huit milles; en fait, il
+n’avait parcouru qu’un peu plus de la moitié de cette distance. Il
+n’avait pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il gava Kazan de
+viande. Le thé chaud renforcé d’un peu de whisky, le ravigota sur le
+moment mieux que n’aurait fait la nourriture.
+
+--Douze milles encore pour le moins, fit-il à Kazan. Nous en viendrons à
+bout. Dieu merci, nous en viendrons à bout!
+
+S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu et reconnu l’énorme
+rocher recouvert de neige nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout
+juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit, il continua plein
+d’espoir. Il éprouvait maintenant des douleurs aiguës dans la tête et
+ses jambes fléchissaient. Le jour s’achevait un peu après deux heures
+mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement du jour à la
+nuit et Pelletier remarqua à peine la différence. A la fin, l’image de
+l’igloo et de la femme agonisante s’agita fiévreusement dans son
+cerveau. Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de volonté
+l’abandonnait peu à peu et finalement Pelletier s’affala sur le
+traîneau.
+
+--En avant, Kazan! cria-t-il d’une voix faible. Dépêche-toi! Va donc!
+
+Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces et la tête de
+Pelletier glissa sur le sac rempli de provisions.
+
+Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement. Il s’arrêta, regarda
+derrière lui et poussa une faible plainte. Pendant un moment, il s’assit
+sur son derrière, reniflant quelque chose qui lui arrivait dans l’air.
+Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau un peu plus vite et
+toujours gémissant. Si Pelletier n’avait pas été évanoui, il l’aurait
+poussé tout droit devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer.
+Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent, il s’arrêta et
+prit le vent et, chaque fois, il modifia légèrement la direction de sa
+course. Une demi-heure plus tard, il arriva à un monticule blanc qui
+surgissait de l’étendue désolée plane de la neige; alors il se
+réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse vers le ciel de
+la nuit profonde et, pour la deuxième fois ce jour-là, il poussa le
+fatal, l’épouvantable hurlement d’agonie.
+
+Cela réveilla Pelletier. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, se
+leva et aperçut le monticule à une douzaine de pas devant lui. Le
+sommeil avait de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était un
+igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne, il s’y dirigea en
+titubant. Il gaspilla une demi-douzaine d’allumettes avant de pouvoir
+s’éclairer. Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours attelé, sur
+ses talons.
+
+Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait dans la maison de neige. Nul
+bruit, nul mouvement. La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur
+le sol, Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau d’ours. Pas
+un être vivant. D’instinct, il abaissa les regards sur Kazan. La tête du
+chien était tendue vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux
+dardés farouchement. Un sourd et plaintif «groulement» roulait dans sa
+gorge.
+
+Pelletier regarda de nouveau les couvertures et s’avança lentement de ce
+côté. Il repoussa la peau d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit
+qu’il trouverait: une femme. Pendant un moment il la considéra, puis un
+cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis qu’il tombait à genoux. Blake
+n’avait pas menti, car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle
+n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée!
+
+Pelletier se releva et regarda autour de lui. Somme toute, ce cheveu
+doré, ce cheveu de femme blanche signifiait-il quelque chose? Qu’est-ce
+qu’il y avait? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs affaiblis
+agacés par un bruit et un mouvement qui venaient du fond le plus éloigné
+et le plus obscur de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et
+gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé dans l’ouverture de la
+porte. Le bruit se fit entendre de nouveau: un cri sanglotant,
+lamentable, humain.
+
+Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers l’endroit d’où partait
+ce cri. Il y avait à terre un autre tas de couvertures et, tandis qu’il
+regardait, il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant pour
+tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé près de l’autre tas
+et, tandis qu’il enlevait la couverture extérieure, humide et en partie
+gelée, son cœur sursauta à l’étouffer.
+
+La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur le visage blême et émacié
+et sur la tête dorée d’un tout petit enfant. Une paire de grands yeux
+effrayés était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait là
+n’ayant plus le courage de faire un geste ou de parler en présence de ce
+miracle, les yeux se refermèrent et il entendit de nouveau l’appel
+lamentable, l’appel de famine que Kazan avait d’abord entendu, alors
+qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier enleva la couverture et prit
+l’enfant dans ses bras.
+
+--C’est une fille, une petite fille! hurla-t-il quasiment à Kazan. Vite,
+mon vieux, sors, sors!
+
+Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et entraîna Kazan en
+arrière. Il lui semblait tout à coup posséder la force de deux hommes,
+tandis qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait le contenu
+de son paquetage sur la neige.
+
+--Elle nous a envoyés, mon vieux! cria-t-il, le souffle entrecoupé de
+sanglots. Où est le lait?... Et le réchaud?...
+
+Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo avec une boîte de lait
+condensé, une casserole et une lampe à alcool. Ses doigts tremblaient
+tellement il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il enlevait
+le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau, il vit les yeux de
+l’enfant s’ouvrir tout grands un instant, puis se refermer.
+
+--Juste une minute... une demi-minute, supplia-t-il, en versant la crème
+dans la casserole. On a faim, hein! petite? On a faim? On meurt de faim?
+
+Il tenait la casserole au-dessus de la flamme bleue et considérait,
+épouvanté, le petit visage blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme
+l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la trouva chaude.
+
+--Une tasse, Kazan! Pourquoi n’ai-je pas apporté une tasse?
+
+Il se précipita dehors de nouveau et revint avec un gobelet. L’instant
+d’après, l’enfant était dans ses bras et il lui versait de force
+quelques gouttes de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux
+s’ouvrirent tout soudain. La vie semblait s’élancer dans son petit corps
+et elle but avec avidité, une de ses mains mignonnes agrippée au poignet
+de Pelletier.
+
+Le contact, le bruit, la sensation de vie contre lui le firent
+frissonner. Il donna la moitié du contenu de la casserole à l’enfant,
+ensuite il l’enveloppa complètement et chaudement dans sa lourde
+couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était cachée tout entière, à
+l’exception de son visage et de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la
+tint un moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait
+maintenant de ses yeux grands ouverts et ébahis, mais nullement
+effrayés.
+
+--Dieu vous bénisse, chère petite âme! s’écria Pelletier de plus en plus
+étonné. Qui êtes-vous et d’où venez-vous? Vous n’avez pas plus de trois
+ans. Où est votre maman? Et votre papa?
+
+Il la recoucha sur les couvertures.
+
+--Maintenant du feu, Kazan, dit-il.
+
+Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit l’étroite
+ouverture que Blake avait forée à travers la paroi de neige et de glace
+pour l’échappement de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible,
+dételant Kazan en passant. Et, quelques minutes plus tard, une petite
+flamme légère de bois de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et
+réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise, Pelletier
+trouva l’enfant endormie lorsqu’il revint auprès d’elle. Il la déplaça
+doucement et porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers le
+couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut qu’au moment où il
+s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la vigueur qui lui était revenue. Il se
+détendit les bras au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air
+froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché en dedans de
+lui, qu’un poids écrasant s’était détaché de ses yeux. Kazan l’avait
+suivi et il abaissa son regard sur le chien.
+
+--C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde, encore incrédule.
+Je ne me sens plus malade du tout. C’est elle...
+
+Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée épandaient à
+l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait à y faire chaud. Il
+enleva sa lourde casaque, traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit
+dessus, avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours. Comme un
+affamé, Pelletier regardait le petit visage amaigri.
+
+Doucement ses doigts épais caressaient les boucles dorées. Il sourit.
+Ses yeux brillèrent. Sa tête se pencha un peu plus, encore un peu plus,
+lentement, et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent les joues du
+bébé. Puis son rude visage boucané par le vent, la tempête et le froid
+intense, se nicha contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse
+vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde.
+
+Kazan écouta pendant un moment, accroupi sur son arrière-train. Puis, il
+se roula en boule près du feu et s’endormit. Et pendant longtemps
+Pelletier se contenta de se dodeliner doucement, traversé d’un frisson
+de bonheur, de minute en minute plus profond et plus fort. Il sentait le
+léger battement du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa
+respiration contre sa joue. Une des menottes de l’enfant l’avait agrippé
+par le pouce.
+
+Cent questions assaillaient maintenant son esprit. Qui était ce mioche
+abandonné? Qui étaient ses père et mère et où étaient-ils? Comment se
+trouvait-elle avec la femme esquimaude et Blake? Blake n’était pas son
+père, l’Esquimaude n’était pas sa mère. Quel drame l’avait amenée là?
+
+Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de joie à se dire qu’il ne
+pourrait jamais répondre à ces questions. Elle lui appartenait. Il
+l’avait trouvée. Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans
+éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche intérieure de son gilet
+et en retira la photo de la jeune fille au doux visage qui serait sa
+femme. Il ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir. L’ancienne
+peur et l’ancienne faiblesse avaient disparu. Il savait qu’il vivrait.
+
+--C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi qui as fait cela et je
+sais que tu seras contente quand je te la ramènerai.
+
+Et à la petite fille endormie:
+
+--Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose, je vais vous appeler
+Mystère... n’est-ce pas? ma petite Mystère.
+
+Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux de Petite Mystère
+étaient ouverts et le regardaient. Il posa la photo et se pencha vers la
+casserole de lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi
+avidement que la première fois, tandis que Pelletier babillait aux
+oreilles du bébé des choses incohérentes. Quand elle eut fini, il
+ramassa la photo, poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle
+pourrait comprendre:
+
+--Regardez, s’écria-t-il, jolie!
+
+A son grand étonnement et à sa grande joie, Petite Mystère avança une
+main et mit le bout de son doigt mignon sur la figure de la jeune fille.
+Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier.
+
+--Maman, balbutia-t-elle.
+
+Pelletier essaya de parler mais quelque chose le prit à la gorge qui
+l’étrangla. Une flamme traversa aussitôt son corps tout entier, la joie
+de ce seul mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put enfin
+parler, sa voix était brisée comme celle d’une femme qui sanglote.
+
+--C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite. C’est votre maman.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE SECRET DU MORT
+
+
+Le huitième jour après la découverte de l’igloo des Esquimaux par
+Pelletier, Billy Mac Veigh arriva, par un matin grisâtre, avec ses
+chiens harassés, ses lettres et ses médicaments. Il avait voyagé toute
+la nuit précédente et ses pieds se traînaient pesamment. Ce fut avec un
+sentiment d’appréhension qu’il aperçut enfin les falaises sombres de
+Pointe Fullerton surgir des glaciers. D’abord, il redoutait d’ouvrir la
+porte de la cabane. Qu’allait-il trouver? Pendant ces dernières
+quarante-huit heures, il avait supputé les chances de Pelletier et il y
+en avait deux contre une qu’il dût trouver son camarade mort sur son lit
+de camp.
+
+Sinon, si Pelletier était encore vivant, quelle histoire raconterait-il
+au malade? Car il savait bien qu’il devrait se confier à quelqu’un et
+que Pelletier garderait le secret. Et il comprendrait. Jour après jour,
+tandis qu’il se hâtait vers le Nord, l’isolement de Billy et son chagrin
+lui pesaient d’un poids de plus en plus lourd. Il essayait d’écarter
+Isabelle de ses pensées, mais en vain.
+
+Des centaines de fois, il revoyait devant lui son visage et, chaque
+mille qui l’éloignait d’elle ne semblait faire que rapprocher de lui son
+âme à elle et qu’ajouter à l’étrange douleur de son cœur qui montait de
+temps à autre à ses lèvres en soupirs sanglotants qu’il pouvait à peine
+contenir. Et pourtant, dans son chagrin et son désespoir, il ressentait
+de plus en plus chaque jour une joie compensatrice.
+
+C’était la satisfaction de savoir qu’il avait rendu vie et espoir à
+Isabelle et à son mari. Chaque jour, il calculait leur progression sur
+la sienne. Du village des Esquimaux, il avait envoyé un courrier à Fort
+Churchill avec un long rapport pour l’officier de service là-bas. Et
+dans ce rapport, il avait menti. Il y déclarait que Scottie Deane était
+mort de la blessure qu’il s’était faite dans l’éboulement de neige. Pas
+un moment, il n’avait regretté ce mensonge. Il avait promis également
+d’écrire à Churchill pour témoigner contre Bucky Smith dès qu’il serait
+revenu près de Pelletier et l’aurait remis sur pieds.
+
+Durant ce dernier jour, dès qu’il aperçut devant lui les hautes falaises
+de Fullerton, il se demanda ce qu’il dirait de tout cela à Pelletier
+s’il le retrouvait vivant. Mentalement, il se répétait l’extraordinaire
+aventure qui lui était advenue, cette nuit-là, dans la steppe, les
+chiens arrivant parmi la neige, les grands yeux sombres et épouvantés de
+la femme, la longue caisse étroite placée sur le traîneau.
+
+Il dirait tout cela à Pelletier. Il dirait comment il avait dressé un
+campement pour elle cette nuit-là et comment, plus tard, il lui avait
+dit qu’il l’aimait et lui avait demandé un baiser. Ensuite, la
+découverte au matin, la tente déserte, la caisse vide, le billet
+d’Isabelle et la révélation que la caisse avait renfermé le corps vivant
+de l’homme à cause de qui Pelletier et lui avaient patrouillé à travers
+des milliers de milles dans ce pays désolé. Mais dirait-il exactement ce
+qui s’était passé ensuite?
+
+Il précipita ses pas harassés, tandis que les chiens remontaient des
+glaciers de la baie au flanc de la falaise et il regarda intensément
+devant lui. Les chiens tiraient plus rudement comme si l’odeur du logis
+emplissait leurs narines. Enfin, le toit de la hutte apparut. Les yeux
+de Mac Veigh étaient, dans leur impatience, comme ceux d’une bête.
+
+--Pelly, mon vieux, bégaya-t-il, Pelly!
+
+Il regarda plus fixement. Ensuite il parla à voix basse aux chiens et
+s’arrêta. Il essuya la sueur de son visage. Un profond soupir de
+soulagement s’échappa de sa poitrine.
+
+Droit dans l’air, de la cheminée de la cabane, s’élevait une épaisse
+colonne de fumée.
+
+Il se dirigea tranquillement vers la porte de la hutte, s’étonnant que
+Pelletier ne l’eût pas aperçu ou n’eût pas entendu les trois ou quatre
+jappements brefs poussés par les chiens. Il dénoua ses raquettes, ému de
+la surprise qu’il allait faire à son camarade. Il avait la main au
+loquet de la porte, lorsqu’il s’arrêta. Le sourire s’évanouit sur ses
+lèvres. Un ahurissement subit se peignit sur sa face, tandis qu’il se
+penchait près de la porte pour écouter, et pendant un moment son cœur
+fut saisi d’une frayeur terrible. Il était revenu trop tard, peut-être
+un jour, deux jours trop tard. Pelletier était fou.
+
+Il l’entendait qui délirait à l’intérieur, emplissant la cabane d’un
+rire qui traversa ses veines d’un frisson d’horreur. Fou! Un sanglot
+expira aux lèvres de Mac Veigh et il leva les yeux au ciel. Et alors le
+rire s’acheva en chanson. C’était la douce chanson d’amour que Pelletier
+lui avait dit que, là-bas, au Sud, la fiancée avait coutume de lui
+chanter lorsqu’ils étaient seuls, dehors, sous les étoiles. Tout à coup,
+le chant s’arrêta net et Mac Veigh entendit un autre bruit. En poussant
+un cri, il ouvrit la porte et s’élança dans la cabane.
+
+--Mon Dieu, Pelly, Pelly!...
+
+Pelletier était agenouillé au milieu de la hutte. Mais ce ne fut pas
+l’air d’étonnement et de joie de son visage que Billy surprit tout
+d’abord. Il fixa des yeux ébahis sur le petit être aux cheveux dorés qui
+était à terre devant lui. Il avait voyagé dur, presque jour et nuit, et
+un instant il eut, comme dans un éclair, l’impression que ce qu’il
+voyait n’était pas réel. Avant qu’il pût faire un mouvement ou prononcer
+un mot de plus, Pelletier s’était relevé, tendant les mains, pleurant
+presque de contentement. Il n’y avait plus nulle apparence de fièvre ou
+de folie dans son visage. Et comme dans un rêve Billy entendit qu’il
+disait:
+
+--Dieu vous bénisse, Billy. Je suis heureux de vous voir revenu,
+s’écria-t-il. Nous avons bien attendu et regardé et il n’y a pas plus
+d’une minute que nous étions encore à la fenêtre en train d’examiner au
+télescope l’extrémité de la baie. Vous deviez être caché par la falaise.
+Mon Dieu! Il n’y a pas bien longtemps, je pensais que j’allais mourir...
+je pensais que j’étais seul au monde... seul... seul! Mais regardez,
+regardez, Billy. J’ai de la famille!
+
+Petite Mystère s’était mise debout. Elle dévisageait Billy avec
+étonnement, ses boucles dorées en désordre autour de son joli minois et
+serrait dans sa main mignonne deux ou trois vieilles lettres de
+Pelletier. Puis elle sourit à Billy et lui tendit les lettres. En un
+instant il avait lâché les mains de Pelletier et l’avait prise dans ses
+bras.
+
+--J’ai des lettres pour toi dans ma poche, Pelly, bégaya-t-il. Mais
+d’abord il faut me dire qui elle est et où tu l’as eue.
+
+Brièvement, Pelletier raconta l’arrivée de Blake, la lutte et la
+découverte de Petite Mystère.
+
+--Je serais mort sans elle, Billy, termina-t-il. Elle m’a ramené à la
+vie. Mais j’ignore qui elle est et d’où elle vient. Il n’y avait rien
+dans les poches de Blake ou dans l’igloo pouvant me le dire. J’ai
+enterré l’homme par là, dehors, pas profond, en sorte que vous puissiez
+y regarder à votre retour.
+
+Il se jeta, tel un affamé sur la nourriture, avidement sur les lettres
+que Mac Veigh sortait de sa poche. Tandis qu’il lisait, Billy s’assit
+avec Petite Mystère sur ses genoux. Elle riait et lui mettait ses
+petites mains chaudes sur son rude visage. Ses yeux étaient bleus comme
+ceux d’Isabelle et tout à coup Billy pressa étroitement son visage
+contre les boucles soyeuses de l’enfant et la tint si serrée contre lui
+que, pendant un instant, elle eut peur. Un moment après, Pelletier leva
+les yeux. Son regard brillait. Sa figure amaigrie rayonnait de joie.
+
+--Dieu bénisse la plus aimable petite fille du monde, Billy,
+murmura-t-il tout remué. Elle me dit qu’elle s’ennuie de moi. Elle dit
+de me presser, de me dépêcher de revenir vers elle. Elle dit que si je
+ne reviens pas bientôt, c’est elle qui viendra jusqu’ici. Lisez Billy!
+
+Il considéra avec surprise le changement qu’il aperçut sur le visage de
+Mac Veigh. Billy prit les lettres machinalement et les déposa au bout du
+lit près duquel il était assis.
+
+--Je les lirai tout à l’heure, fit-il d’une voix lente.
+
+Petite Mystère descendit de ses genoux et courut à Pelletier. Billy
+regardait l’autre fixement.
+
+--Tu es certain de m’avoir tout raconté, Pelly? Il n’y avait rien dans
+ses poches? Tu as bien cherché?
+
+--Oui. Il n’y avait rien.
+
+--Mais, tu étais malade...
+
+--Et c’est pourquoi je l’ai enterré légèrement, interrompit Pelletier.
+Il est tout près de la dernière croix, juste sous la glace et la neige.
+Je désire que vous regardiez vous-même.
+
+Billy se leva. Il reprit Petite Mystère dans ses bras et examina de tout
+près sa figure. Il avait dans les yeux un regard étrange. L’enfant lui
+sourit. Mais il ne parut pas le remarquer. Puis il la rendit à
+Pelletier.
+
+--Pelly, as-tu jamais, jamais regardé des yeux de très près,
+demanda-t-il, des yeux bleus?
+
+Pelletier le regarda étonné.
+
+--Ma Jeanne a des yeux bleus.
+
+--Et ont-ils de petits points bruns pareils à des violettes des bois?
+
+--Non.
+
+--Ils sont bleus, simplement bleus, n’est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et je suppose que la plupart des yeux bleus sont simplement bleus,
+sans petites taches brunes? Ne crois-tu pas?
+
+--Qu’est-ce que vous racontez-là, mon Dieu? demanda Pelletier.
+
+--Je désirais simplement te faire remarquer que ses yeux ont de petits
+points bruns, répliqua Billy. Je n’en ai vu qu’une autre paire juste
+pareils. Il se dirigea vers la porte.
+
+--Je vais m’occuper des chiens et de déterrer Blake, ajouta-t-il. Je ne
+puis me reposer avant de l’avoir vu.
+
+Pelletier mit Petite Mystère debout.
+
+--Je veillerai aux chiens, dit-il. Mais je ne désire pas revoir Blake.
+
+Les deux hommes sortirent et tandis que Pelletier menait les chiens à un
+abri derrière la cabane, Billy se mit à travailler avec une hachette et
+une bêche au tertre que son compagnon lui avait désigné. Dix minutes
+plus tard, il atteignait Blake. Un énervement qu’il avait essayé de
+cacher à Pelletier dominait le sentiment d’horreur qu’il éprouvait
+tandis qu’il tirait à lui le cadavre rigide et gelé de l’homme. C’était
+un pénible spectacle que la vue du trépassé avec son visage couvert
+d’une barbe rude tourné vers le ciel, un rictus découvrant les dents
+comme au jour de sa mort.
+
+Billy connaissait la plupart des hommes qui étaient partis de Churchill
+vers le Nord, mais il n’avait jamais vu Blake auparavant. Il était
+probable que le défunt avait dit une partie de la vérité, que c’était un
+matelot abandonné sur la côte extrême par un baleinier. Il frémit,
+tandis qu’il se mettait à fouiller les poches. Chaque minute augmenta
+son désappointement. Il trouva peu de choses: un couteau, deux clés,
+plusieurs pièces de monnaie, un briquet et d’autres menus objets, mais
+ni lettres, ni écrit d’aucune sorte et rien de ce qu’il avait espéré
+trouver. Il n’y avait rien qui pût résoudre l’énigme du miracle qui leur
+était arrivé. Il roula le mort dans la tombe, le recouvrit et retourna à
+la cabane.
+
+Pelletier était à sa place ordinaire, accroupi sur les mains et les
+genoux avec Petite Mystère à cheval sur son dos. Il s’arrêta dans sa
+course folle à travers le plancher de la hutte et regarda avec des yeux
+interrogateurs. La petite fille tendit les bras et Mac Veigh la fit
+sauter presque jusqu’au toit, puis il serra la petite tête dorée
+étroitement contre sa figure grisonnante. Pelletier se redressa et son
+visage prit une expression grave, tandis que Billy le regardait
+par-dessus les boucles emmêlées de l’enfant.
+
+--Je n’ai rien trouvé, absolument rien de quelque intérêt, dit-il.
+
+Il déposa Petite Mystère sur l’un des lits de camp et dévisagea son
+compagnon avec, dans les yeux, un air embarrassé.
+
+--Je suis désolé que tu aies eu la fièvre le jour de la rixe, Pelly,
+dit-il... Il doit avoir dit quelque chose... quelque chose qui nous
+mettrait sur la voie.
+
+--Peut-être bien, Billy, répondit Pelletier, qui regardait en
+frissonnant les quelques objets que Mac Veigh avait placés sur la table.
+Mais il est inutile de nous tourmenter davantage là-dessus. Il n’y a pas
+de raison qu’elle ait de la famille aux alentours, à six cents milles de
+tout Blanc qui pourrait réclamer une gentille fille comme ça. Elle est à
+moi. Je l’ai trouvée. Elle est à moi pour la garder.
+
+Il s’assit à table et Mac Veigh s’assit en face de lui, regardant
+Pelletier en souriant.
+
+--Je sais que tu la désires... que tu la désires vivement, Pelly,
+dit-il. Et je sais que la jeune fille l’aimera. Mais elle a une famille
+quelque part... et notre devoir est de la retrouver. Elle n’est pas
+tombée d’un ballon, Pelly. Penses-tu que... le mort... puisse être son
+père?
+
+C’est la première fois qu’il posait cette question et il remarqua le
+soudain frisson d’aversion de l’autre.
+
+--J’y ai pensé, Billy, mais cela n’est pas possible. C’était une brute
+et, elle, c’est un ange. Billy, sa mère doit avoir été belle et c’est ce
+qui me fait soupçonner, craindre...
+
+Pelletier s’essuya le visage d’un air gêné et les deux hommes se
+regardèrent dans les yeux. Mac Veigh se pencha un peu plus, attendant la
+suite.
+
+--Je me suis représenté tout cela la nuit dernière, étendu là éveillé
+sur mon lit, poursuivit Pelletier, et comme au deuxième meilleur ami que
+j’aie sur terre, je veux vous demander de ne pas aller plus loin, Billy.
+Elle est à moi. Ma Jeanne, là-bas, l’aimera comme une véritable mère et
+nous l’élèverons honnêtement. Mais si vous continuez, Billy, vous
+découvrirez quelque chose de désagréable, je... je vous le jure.
+
+--Tu sais...
+
+--J’ai deviné, interrompit l’autre. Billy, parfois une brute, une brute
+d’homme, a quelque chose en soi qui attire les femmes et Blake était de
+ce genre. Vous vous souvenez, voici deux ans de cela, qu’un marin s’est
+enfui avec la femme d’un capitaine de baleinier, là-haut, à la baie
+Narwhal.
+
+--Hé bien!...
+
+De nouveau les deux hommes s’entre-regardèrent en silence. Mac Veigh se
+tourna lentement vers l’enfant. Elle s’était endormie et il pouvait voir
+le sombre éclat de ses boucles dorées éparpillées sur l’oreiller de
+Pelletier.
+
+--Pauvre petite innocente! murmura-t-il.
+
+--Je crois que cette femme était la mère de Petite Mystère, Billy,
+continua Pelletier. Elle n’a pu supporter d’abandonner son mioche quand
+elle s’en alla avec Blake et elle l’emmena. Des femmes font cela. Au
+bout d’un moment, elle mourut. Alors Blake prit une femme d’Esquimaux.
+Vous savez le reste. Il ne faut pas que Petite Mystère sache tout cela,
+quand elle sera grande. Il vaut mieux pas. Elle est trop jeune pour se
+souvenir, n’est-ce pas? Elle ne le saura jamais.
+
+--Je me souviens du bateau, dit Billy sans détacher les yeux de Petite
+Mystère. C’était le _Sceau d’Argent_. Le capitaine s’appelait Thomson.
+
+Il ne regardait point Pelletier, mais il pouvait sentir que l’autre se
+raidissait. Il y eut un moment de silence. Ensuite Pelletier parla d’une
+voix sourde et bizarre.
+
+--Billy, vous n’allez pas aller à sa recherche là-haut, n’est-ce pas? Ce
+ne serait pas gentil pour moi, ni pour la mioche. Ma Jeanne l’aimera
+bien et peut-être, peut-être qu’un jour, votre gosse à vous viendra
+l’épouser.
+
+Mac Veigh se leva. Pelletier ne vit pas l’air de chagrin subit qui
+accabla son visage.
+
+--Qu’est-ce que vous en dites, Billy?
+
+--Réfléchis-y bien, Pelly, répondit Billy d’une voix entrecoupée,
+réfléchis. Je ne veux pas te blesser et je sais que tu penses un tas de
+choses à son sujet. Mais réfléchis! Tu ne voudrais pas la voler à son
+père, n’est-ce pas? Et c’est tout ce qu’il lui reste de la femme...
+Réfléchis comme il faut, Pelly... Je vais me coucher et dormir une
+semaine.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+AU MÉPRIS DE LA LOI
+
+
+Billy dormit toute la journée et toute la nuit suivante et Pelletier ne
+l’éveilla pas. Il s’éveilla spontanément de son long sommeil, une heure
+ou deux avant l’aube du matin suivant et, pour la première fois, il eut
+l’occasion de repasser en lui-même tous les événements depuis son retour
+à Pointe Fullerton.
+
+Sa première pensée fut pour Pelletier et Petite Mystère. Il pouvait
+entendre la respiration profonde de son camarade dans le lit en face du
+sien et, de nouveau, il se demanda si Pelletier lui avait tout raconté.
+Était-il possible que Blake n’eût rien dit pour révéler l’identité de
+Petite Mystère, que l’igloo et la morte n’eussent point livré leur
+secret? Il semblait inconcevable qu’il n’y eût point quelque chose dans
+l’igloo pour aider à éclaircir le mystère. Et cependant, après tout, il
+avait confiance en Pelletier. Il savait qu’il ne lui cacherait rien,
+mais il s’agissait de la possession de l’enfant. Et sa pensée retourna
+vers Isabelle Deane.
+
+Ses yeux étaient bleus et ils avaient les mêmes petits points bruns
+qu’il avait vus dans ceux de Petite Mystère. C’étaient des yeux comme il
+y en a peu et il avait remarqué leurs points bruns, parce que cela
+ajoutait à leur charme et lui avait fait penser aux violettes dont il
+avait parlé à Pelletier. Est-il possible, se demandait-il à part lui,
+qu’il y ait quelque rapport entre Isabelle et Petite Mystère? Il dut
+s’avouer que c’était à peine concevable. Et pourtant il lui était
+impossible de chasser cette pensée.
+
+Avant le réveil de Pelletier, il avait décidé de la conduite qu’il
+comptait tenir. Il ne dirait rien, du moins pendant un certain temps, de
+ce qui lui était arrivé dans la steppe. Il ne parlerait ni de sa
+rencontre avec Isabelle et son mari, ni de ce qui s’en était suivi.
+Jusqu’à ce qu’il fût absolument certain que Pelletier ne lui cachait
+rien, il ne lui confierait pas le secret de sa propre déloyauté. Car, il
+avait été un traître au regard de la loi. Il s’en rendait compte. Il
+raconterait l’aventure avec sa fausse conclusion avant le départ pour
+Churchill où il déposerait contre Bucky Smith.
+
+Entre temps, il observerait Pelletier et attendrait qu’il lui révélât ce
+qu’il pourrait lui avoir caché. Il n’ignorait pas que si Pelletier
+déguisait la vérité, il y était poussé par son adoration presque
+insensée pour la petite fille qu’il avait trouvée et qui l’avait sauvé
+de la folie et de la mort. Il sourit dans l’ombre à penser que si
+Pelletier travaillait pour arriver à ses fins--garder Petite Mystère--il
+avait été guidé lui-même par des considérations non moins égoïstes que
+les siennes en accordant la vie à Isabelle Deane et à son mari. Sous ce
+rapport, ils étaient égaux.
+
+Il était debout et avait préparé le déjeuner avant le réveil de
+Pelletier. Petite Mystère dormait encore et les deux hommes allaient et
+venaient doucement sur leurs pieds chaussés de mocassins. Ce matin-là,
+le soleil brilla avec éclat par-dessus les banquises du Sud et Pelletier
+éveilla Petite Mystère pour qu’elle le vît avant qu’il disparût. Mais ce
+jour-là, il ne descendit aux ténèbres grises de l’horizon de neige que
+presque une heure plus tard.
+
+Après le déjeuner, Pelletier relut ses lettres et alors Billy les lut
+aussi. Dans l’une de ces lettres, la jeune fille avait mis une boucle de
+ses beaux cheveux et Pelletier la porta sans la moindre honte à ses
+lèvres devant son camarade.
+
+--Elle dit qu’elle façonne la robe qu’elle mettra quand nous nous
+marierons et que si je ne reviens pas avant qu’elle ne soit plus à la
+mode, elle ne m’épousera jamais, s’écria-t-il joyeusement. Regardez donc
+à cette page-là, elle me dit tout ça. Vous allez... vous allez faire en
+sorte d’être là, n’est-ce pas, Billy?
+
+--Si je peux, Pelly.
+
+--Si vous pouvez! Je pensais que vous alliez quitter le service en même
+temps que moi.
+
+--J’ai changé d’idée.
+
+--Et vous allez vous y recoller!
+
+--Peut-être pour trois ans encore.
+
+La vie de la cabane fut tout autre après cela. Pelletier et Petite
+Mystère étaient heureux. Billy, à chaque heure du jour, devait lutter
+pour vaincre sa tristesse et son désespoir; le soleil l’y aidait; il se
+levait chaque jour plus tôt et demeurait plus longtemps au ciel. Bientôt
+sa chaleur commença à amollir la neige sous les pas. Les immenses champs
+de glace commencèrent à témoigner de l’approche du printemps et l’air
+retentissait de plus en plus des formidables échos des banquises
+fracassées.
+
+D’énormes icebergs se détachèrent des bords du rivage et la mer parut
+alors s’ouvrir. Du pôle, là-bas, les puissants courants arctiques se
+mirent à précipiter le giroiement et le tumulte de leurs avalanches.
+Mais il fallut un mois entier avant que Billy fût certain que Pelletier
+était suffisamment fort pour entreprendre le long trajet vers le Sud.
+Même alors, il attendit une semaine encore.
+
+Tard, une après-midi, Billy sortit seul et se tint debout sur la
+falaise, observant la ruée tonitruante des glaciers hyperboréens dans le
+Roes Welcome. Immobile à cinquante pas de la petite cabane, battue par
+l’ouragan, qui représentait la loi à cet avant-poste le plus isolé du
+continent américain, il ressemblait à une statue de roc noir et gris
+avec un monde noir et gris au-dessus de sa tête et tout autour de lui,
+interrompu seulement dans sa terrible monotonie d’une uniformité
+pareille à la mort par l’obscurité plus profonde du ciel et l’obscurité
+plus pâle et plus spectrale qui surplombait les glaciers, le vent était
+encore âpre et la vue était bornée par un horizon tout proche dont Billy
+avait souvent pensé qu’il devait être la porte de l’enfer.
+
+Cette après-midi-là, son cœur était aussi pesant que le jour. Sous ses
+pieds, la terre gelée tressaillait du fracas répercuté des montagnes de
+glace qui craquaient et s’effondraient. Ses oreilles s’emplissaient d’un
+grondement sourd et continu, semblable aux échos d’un tonnerre lointain,
+brisé de temps à autre lorsqu’un iceberg s’écartelait avec un bruit
+pareil à celui d’un canon de treize pouces. Il y avait dans l’air de
+bizarres lamentations, d’étranges sifflements et comme des cris de cœurs
+broyés. Deux jours auparavant, Mac Veigh avait entendu le tumulte de
+l’embâcle des glaces à dix milles à l’intérieur où il était allé chasser
+le caribou.
+
+Mais maintenant il entendait à peine ces mugissements. Il regardait vers
+les champs de bataille des glaces, mais il ne les voyait pas. Ce n’était
+point l’obscurité de mort, ni la grise monotonie qui oppressaient son
+cœur, mais les bruits qui lui arrivaient de temps à autre de la cabane:
+les éclats de rire de Petite Mystère et de Pelletier. Quelques jours
+encore et il les perdrait. Et après, après, que lui resterait-il? Un cri
+s’échappa de ses lèvres et il se tordit les bras de détresse. Il serait
+seul. Il n’y avait personne qui l’attendait là-bas, dans ce monde où
+Pelletier allait partir, ni fiancée pour venir à sa rencontre, ni père,
+ni mère, rien!
+
+Il éclata de rire dans sa douleur, tandis qu’il bravait le vent froid
+descendu du pôle. La morsure de ce vent ressemblait au spectre harcelant
+de sa vie passée. Toute sa vie il n’avait connu que les aiguillons de la
+douleur et de l’isolement. Alors, tout à coup lui revinrent les paroles
+de Pelletier: «Peut-être un jour aurez-vous un mioche!» Un torrent de
+feu flamba dans ses veines et, durant la minute d’oubli et d’espoir
+qu’il charriait avec lui, Billy tourna les yeux vers le Sud-Ouest et
+revit le doux visage et les lèvres entr’ouvertes d’Isabelle Deane.
+
+Il se secoua brusquement en riant d’un rire étouffé et fit face aux mers
+de glaces entre-heurtées et au Nord. Les ténèbres de la nuit avaient
+rapproché l’horizon. Le vacarme et les coups de tonnerre des banquises
+écroulées sortirent du chaos pourpre qui devenait, au lointain, bleu et
+noir. Pendant quelques minutes, Billy resta là debout à écouter, à
+regarder dans le néant. L’éclatement des glaciers, les lamentations
+incessantes de l’air et la monotonie furieuse des courants gigantesques
+avaient rendu fous d’autres hommes, mais exerçaient sur lui leur
+fascination.
+
+Il savait ce qui allait arriver et il aurait pu quasiment évaluer la
+puissance des mains invisibles de la nature. Nul bruit n’était nouveau
+ni étrange pour lui. Mais alors qu’il était là debout, s’éleva
+par-dessus tous les autres tumultes un bruit qu’il n’avait jamais
+entendu naguère. Ses oreilles se firent tout à coup attentives et aux
+écoutes tandis qu’il se tournait directement vers le Nord. Pendant une
+bonne minute il écouta, puis il fit volte-face et courut à la cabane.
+
+Pelletier avait allumé la lampe et, à sa clarté, le visage de Billy
+apparut blême d’émotion.
+
+--Bon Dieu! Pelly, viens ici, cria-t-il du seuil.
+
+Tandis que Pelletier sortait, il le saisit par les épaules.
+
+--Écoute, ordonna-t-il, écoute ça!
+
+--Des loups! dit Pelletier.
+
+Le vent s’était levé et il tourbillonna par la porte ouverte de la
+hutte, éveillant Petite Mystère qui se dressa et poussa des cris
+d’effroi.
+
+--Non, ce ne sont pas des loups, s’écria Mac Veigh, et sa voix était si
+altérée qu’on aurait cru que c’était un autre qui parlait. «Je n’ai
+jamais entendu des loups faire ce bruit-là. Écoute!»
+
+Il étreignait le bras de Pelletier, tandis qu’un nouveau coup de vent
+apportait des tréfonds de la nuit l’étrange et terrible clameur. Elle se
+rapprochait rapidement, explosion lamentable de voix sauvages comme si
+une immense horde de loups avait flairé la trace fraîche et sanglante
+d’une proie. Mais en même temps il y avait un autre bruit et plus
+terrifiant, un cri perçant et un glapissement comme si des êtres à demi
+humains étaient lacérés par des crocs de bêtes. Tandis que Pelletier et
+Mac Veigh attendaient que quelque chose sortît du mystère gris et noir
+de la nuit, ils perçurent un son qui ressemblait au timbre lent d’un
+instrument qui tenait de la cloche et du tambour.
+
+--Ce ne sont pas des loups! cria Billy. Quoi que ce soit, il y a des
+hommes avec cela. Vite, Pelly!... dans la cabane avec nos chiens et le
+traîneau. Ce sont des chiens qu’on entend... des chiens qui hurlent
+parce qu’ils nous sentent et il y en a des centaines. Où il y a des
+chiens, il y a des hommes, mais qui peuvent-ils être?
+
+Il tira le traîneau dans le cabane, pendant que Pelletier détachait les
+colliers de l’abri. Quand il fut à l’intérieur avec les chiens,
+Pelletier ferma la porte au verrou et la barricada.
+
+Billy glissa un paquet entier de cartouches dans son énorme fusil de
+chasse. Sa carabine était prête sur la table et alors que Pelletier
+debout le regardait, indécis, il prit sur son lit deux pistolets
+automatiques et en donna un à son compagnon. Son visage était blême et
+contracté.
+
+--Il vaut mieux être prêt, Pelly, dit-il tranquillement. J’ai été
+longtemps dans ces parages et je te le répète, il y a des chiens et des
+hommes. As-tu entendu le tambour? Il est fait d’un ventre de phoque et
+il y a une clochette de chaque côté. Ce sont des Esquimaux et il n’y a
+pas de village d’Esquimaux à moins de deux cents milles de nous, cet
+hiver. Ce sont des Esquimaux et ils ne sont pas en chasse, à moins que
+ce soit contre nous.
+
+En un instant, Pelletier boucla le ceinturon de son revolver et de sa
+cartouchière. Il fit une grimace en regardant le damné petit automatique
+d’acier bleu.
+
+--J’espère que vous ne vous êtes pas trompé Billy, dit-il. Car ce sera
+la première chaude affaire que nous aurons eue en un an!
+
+Rien de son enthousiasme ne transpira sur le visage de Mac Veigh.
+
+--Les Esquimaux ne combattent jamais à moins d’être furieux, Pelly,
+dit-il. Et tu sais ce que c’est que des hommes furieux. Je ne puis
+deviner ce qui les pousse au combat, à moins qu’ils ne veuillent nos
+provisions. Mais s’ils...
+
+Il s’avança vers la porte, fusil en main.
+
+--Prépare-toi à me couvrir, Pelly. Je vais sortir, ne tire pas sans
+m’entendre tirer!
+
+Il ouvrit la porte et fit un pas dehors. Le hurlement avait cessé, mais
+au lieu de cela, on entendait d’étranges aboiements et un sifflement que
+Billy savait produit par les longs fouets des Esquimaux. Il avança vers
+quelques silhouettes confuses qu’il avait vu se détacher du mur de
+ténèbres, élevant la voix en un long appel. Du seuil de la porte,
+Pelletier le vit tout à coup disparaître au milieu d’une masse de chiens
+et d’hommes et il épaula à demi sa carabine. Mais il n’entendit pas Mac
+Veigh tirer.
+
+Une vingtaine de traîneaux s’étaient rangés autour de lui et les fouets
+d’une douzaine de petits hommes bruns claquaient de façon insolente,
+tandis que les chiens se couchaient sur le ventre dans la neige. Les uns
+et les autres, hommes et chiens, étaient fatigués et Billy comprit
+qu’ils avaient fourni une longue et rude course. Toutefois, aussi
+rapidement que les bêtes, les petits hommes se rassemblèrent autour de
+lui, leurs yeux blancs et noirs fixés sur lui, du fond de leurs figures
+rondes et grasses et qui semblaient inexpressives.
+
+Il remarqua qu’ils étaient une cinquantaine et qu’ils étaient tous
+armés: plusieurs de leur petit harpon narval pareil à un javelot,
+quelques-uns de lances et d’autres de fusils. Du cercle de ces êtres
+étrangement vêtus et au visage horrible qui l’entouraient, l’un d’eux se
+détacha et se mit à lui parler en une langue qui ressemblait à un
+claquement sec des jointures des os.
+
+--_Kogmollocks!_ grommela Billy et il leva les deux mains pour montrer
+qu’il ne comprenait pas. Puis, il éleva la voix. _Nuna talmute_,
+cria-t-il. _Nuna talmute... Nuna talmute._ N’y en a-t-il pas un parlant
+ce jargon parmi vous?
+
+Il s’adressait directement au chef qui le considéra un moment en
+silence, puis tendit ses deux bras courts vers la cabane éclairée.
+
+--Venez! dit Billy. Il saisit le petit Esquimau par un de ses bras épais
+et le conduisit hardiment à travers le passage qui s’était ouvert pour
+eux dans le cercle. La voix du chef fit entendre quelques mots de
+commandement qui ressemblaient aux jappements pressés et perçants d’un
+chien, et six autres Esquimaux se glissèrent derrière eux.
+
+--_Kogmollocks_, les petits diables au cœur le plus noir du monde,
+lorsqu’il leur arrive de vendre leur femme ou de combattre, dit Mac
+Veigh à Pelletier en arrivant à la tête des sept petits hommes noirs.
+Surveille la porte, Pelly, ils vont entrer.
+
+Il pénétra dans la cabane et les Esquimaux suivirent. Du lit de camp de
+Pelletier, Petite Mystère regardait les étranges visiteurs avec des yeux
+soudain agrandis de surprise et de joie et, un moment après, elle poussa
+le cri le plus bizarre que Pelletier ou Billy lui eussent jamais entendu
+pousser. A peine ce cri s’était-il échappé de ses lèvres, que l’un des
+Esquimaux se précipitait vers elle. Ses mains noirâtres étaient déjà sur
+elle, enlevant l’enfant du lit, quand, en poussant un hurlement de rage
+avertisseur, Pelletier bondit de la porte et envoya l’audacieux rouler à
+la renverse parmi ses compagnons. L’instant d’après les deux hommes
+bravaient les sept Esquimaux, leurs automatiques pointés vers eux.
+
+--Si tu fais feu, ne tire pas pour tuer, ordonna Mac Veigh.
+
+Le chef désignait Petite Mystère, sa voix sauvage surélevée jusqu’à
+n’être plus qu’un cri aigu. Tout à coup, il se replia en arrière et leva
+sa javeline. En même temps deux traits de feu jaillirent des revolvers.
+La javeline glissa sur le sol et, en jetant un cri strident, moitié de
+douleur et moitié de commandement, le chef fit volte-face vers la porte,
+un ruisseau de sang s’échappant de sa main blessée. Les autres se
+précipitèrent devant lui et Pelletier ferma et verrouilla la porte.
+Quand il se retourna, Mac Veigh rapprochait et barricadait les lourds
+battants des deux fenêtres. Du lit de Pelletier, Petite Mystère
+regardait et riait.
+
+--C’est donc vous? dit Billy en allant à elle et en poussant un gros
+soupir. C’est vous qu’ils veulent, hein? Eh bien! je me demande
+pourquoi?
+
+Le visage de Pelletier était pourpre d’animation. Il rechargeait son
+automatique. Il y avait presque de l’allégresse dans ses yeux lorsqu’il
+rencontra le regard interrogateur de Mac Veigh.
+
+Ils restèrent debout à écouter; ils n’entendirent que le fracas monotone
+des banquises en dérive, plus la moindre rumeur des centaines d’hommes
+et de chiens.
+
+--Nous leur avons donné une leçon, dit enfin Pelletier en souriant avec
+la confiance d’un homme qui était à demi indulgent pour les petits
+hommes bruns.
+
+Billy désigna la porte.
+
+--Cette porte est à peu près le seul endroit vulnérable à leurs balles,
+dit-il comme s’il n’avait pas entendu. Écarte-toi de là! Je ne crois pas
+que leurs fusils soient assez puissants pour traverser les poutres. Ton
+lit est hors de leur portée et en sécurité.
+
+Il se dirigea vers Petite Mystère et son visage morne se détendit en un
+sourire, tandis qu’elle levait ses bras menus pour l’accueillir.
+
+--C’est donc vous, n’est-ce pas? demanda-t-il de nouveau, en prenant
+entre ses deux mains le doux minois et les boucles soyeuses de l’enfant.
+C’est vous qu’ils veulent avoir et ils vous veulent à tout prix. Eh
+bien! ils peuvent enlever les provisions et ils peuvent m’enlever aussi,
+mais... Il releva les yeux pour rencontrer ceux de Pelletier... Que je
+meure s’ils réussissent à vous prendre! acheva-t-il.
+
+Tout à coup un autre bruit déchira la nuit: la détonation crépitante des
+coups de fusil. Ils pouvaient entendre le heurt des balles contre la
+muraille de bois de la cabane. L’une de ces balles traversa la porte en
+sifflant, enlevant un éclat aussi large qu’un bras d’homme et en même
+temps Mac Veigh baissait la tête au passage du projectile. Il éclata de
+rire. Pelletier avait déjà entendu ce rire. Il savait ce qu’il
+signifiait. Il savait ce que la pâleur mortelle du visage de Mac Veigh
+voulait dire. Ce n’était point de la peur, mais quelque chose de plus
+terrible que la peur. Lui, Pelletier, avait le sang à la face. Telle est
+la différence des tempéraments.
+
+Mac Veigh se précipita soudain à travers la zone dangereuse jusqu’au
+milieu de la cabane.
+
+--Si vous jouez à ce jeu, voilà! s’écria-t-il. Maintenant, nom de D...
+toi qui étais si désireux de combattre, attention, allons-y!
+
+Il prononça ces derniers mots pour Pelletier. Billy sacrait toujours
+quand il se mettait à l’ouvrage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA NUIT DE DANGER
+
+
+Du côté de la cabane qu’il occupait, Pelletier se mit à arracher un coin
+étroit fiché entre deux poutres. Quand les deux hommes ouvrirent les
+lucarnes qui commandaient l’étendue vers la mer, la fusillade avait
+cessé. Elle recommença presque aussitôt, lueurs rouges et tristes
+montrant l’emplacement des Esquimaux qui s’étaient reculés jusqu’à la
+falaise dévalant vers la baie. Tandis que partait le dernier des cinq
+coups de son fusil, Billy rejeta son arme et se tourna vers Pelletier
+qui déjà rechargeait la sienne.
+
+--Pelly, je ne voudrais pas être un oiseau de mauvais augure, dit-il,
+mais voici la fin de la loi à Pointe Fullerton, la fin pour toi et pour
+moi. Regarde ça!
+
+Il leva le canon de son fusil vers l’une des poutres au-dessus de sa
+tête. Pelletier put voir de frais éclats de bois qui saillaient.
+
+--Ils ont quelques gros calibres, continua Billy et ils sont cachés
+derrière le talus où ils sont à l’abri de nos coups pour cent ans.
+Aussitôt qu’il fera jour assez pour y voir, ils vont cribler ce point
+d’autant de trous qu’un vieux fromage.
+
+Comme pour justifier ces mots, un seul coup partit et une balle traversa
+un madrier, si près de Pelletier que les éclats frappèrent son visage.
+
+--Je connais ces diablotins, Pelly, poursuivit Mac Veigh. Si c’étaient
+des _Nuna talmutes_, on pourrait les effrayer avec une fusée. Mais ce
+sont des _Kogmollocks_. Ils ont tué les équipages d’une demi-douzaine de
+baleiniers et je ne serais pas étonné qu’ils aient pris le mioche de
+cette façon. Ils ne nous laisseraient plus partir maintenant, même si
+nous la rendions. Cela ne servirait à rien. Ils préfèrent qu’on ne
+puisse les accuser d’avoir enfreint la loi. Si nous sommes tués et la
+cabane incendiée, qui ira raconter ce qui nous est arrivé? Il n’y a pour
+nous que deux solutions...
+
+Une nouvelle fusillade partit du remblai de neige et une troisième balle
+explosa dans la cabane.
+
+--Deux solutions, continua Billy, tandis qu’il voilait la lampe qui
+brûlait à peine. Nous pouvons rester ici et mourir... ou fuir.
+
+--Fuir!
+
+C’était là un mot inconnu dans le service et, dans la voix de Pelletier,
+il y avait tout ensemble de l’ahurissement et du mépris.
+
+--Oui, fuir! dit Billy tranquillement. Fuir pour le salut du mioche.
+
+Il faisait presque noir dans la cabane et Pelletier se rapprocha tout
+près de son compagnon.
+
+--Vous voulez dire...
+
+--Que c’est l’unique moyen de sauver la gosse. Nous pouvons l’abandonner
+et alors combattre jusqu’au bout. Mais cela signifie qu’elle retournera
+avec les Esquimaux et que, peut-être, on ne la retrouvera jamais plus.
+
+Les hommes et les chiens qui sont là sont fourbus. Nous sommes dispos.
+Si nous pouvons quitter la cabane, nous pouvons les semer aisément.
+
+--Alors, fuyons! dit Pelletier.
+
+Il se dirigea vers Petite Mystère qui était assise pétrifiée et muette
+et la prit dans ses bras, le dos tourné à la balle éventuelle qui aurait
+pu traverser la paroi.
+
+--Nous allons fuir, petit amour! marmotta-t-il en riant à demi dans les
+boucles de l’enfant.
+
+Billy commença à faire le paquetage. Pelletier déposa Petite Mystère sur
+le lit et s’empressa de harnacher les chiens, les plaçant tout contre la
+muraille avec, en tête, le vieux Kazan borgne, l’héroïque Kazan qui
+l’avait sauvé de Blake. Au dehors la fusillade avait cessé. Il était
+évident que les Esquimaux avaient décidé de ménager leurs munitions
+jusqu’à l’aube.
+
+Un quart d’heure suffit à charger le traîneau et tandis que Pelletier
+attelait aux brancards, Mac Veigh emmitouflait Petite Mystère dans son
+épais manteau de fourrure. Une manche s’était accrochée et il la
+retourna découvrant la lisière blanche de la doublure. Sur cette
+doublure il y avait quelque chose qui le fit regarder de plus près et
+lorsque le cri étrange qui s’étrangla sur ses lèvres fit tourner vers
+lui les yeux de Pelletier, Billy fixait le visage levé de Petite Mystère
+de l’air de quelqu’un qui a une vision.
+
+--Ciel, bégaya-t-il, c’est... Il se ressaisit et la câlina tout contre
+lui un moment avant de la porter au traîneau. «C’est le plus brave petit
+mioche du monde», acheva-t-il. Et Pelletier s’étonna du son étrange de
+sa voix.
+
+Mac Veigh cacha l’enfant dans un lit fait de couvertures et l’accrocha
+solidement avec une courroie de babiche. Pelletier, prêt le premier, vit
+sur la physionomie de Mac Veigh un air ardent et passionné tandis qu’il
+demeurait les yeux rivés à Petite Mystère.
+
+--Qu’y a-t-il, Mac? demanda-t-il. Est-ce que vous craignez vraiment pour
+elle?
+
+--Non, répondit Mac Veigh sans relever la tête. Si tu es prêt, Pelly,
+ouvre la porte.
+
+Il se redressa et ramassa son fusil. Il ne ressemblait plus du tout au
+vieux Mac Veigh. Mais les chiens mordaient les traits, grognaient et
+Pelletier n’avait plus le temps de poser des questions.
+
+--Je vais sortir d’abord, Billy, dit-il. Il faut vous mettre en tête
+qu’ils surveillent étroitement la cabane et qu’aussitôt que les chiens
+auront le nez à l’air, ils vont commencer à aboyer et les guider vers
+nous. Nous ne pouvons exposer la petite au feu. Je vais donc retourner
+jusqu’à la pointe de la falaise et leur donner de l’occupation tant que
+je pourrai avec mon fusil.
+
+Ils s’acharneront sur moi, et ce sera le moment d’ouvrir la porte et de
+détaler. Je vous rattraperai en moins de cinq minutes.
+
+Il éteignit la lumière tout en parlant. Puis il ouvrit la porte et se
+glissa dans les ténèbres, sans un mot de protestation de Mac Veigh. A
+peine était-il parti que ce dernier tombait à genoux à côté de Petite
+Mystère et, dans l’obscurité profonde de la cabane, il ensevelit son
+rude visage contre le corps menu, doux et chaud.
+
+--C’est donc vous, n’est-ce pas? s’écria-t-il doucement. Ensuite il
+balbutia des choses que la fillette aurait été incapable de comprendre.
+
+Soudain il se redressa, courut à la porte en excitant d’un mot le vieil
+et fidèle Kazan, meneur du traîneau.
+
+De là-bas, au pied de la crête neigeuse, arriva la fusillade précipitée
+de Pelletier.
+
+Un instant Billy attendit, sa main sur le loquet afin de donner aux
+Esquimaux aux aguets le temps de tourner leur attention sur Pelletier.
+
+Il aurait pu peut-être compter jusqu’à cinquante avant de lâcher bride à
+Kazan et les six chiens tirèrent le traîneau dans la nuit. Avec une
+intelligence qu’on aurait cru humaine, le vieux Kazan courait tant qu’il
+pouvait à la suite de son maître et l’attelage filait comme une flèche
+vers le Sud-Ouest tout en poussant ce premier jappement aigu qu’il est
+impossible d’empêcher, voire de discipliner, chez une meute de chiens de
+trait.
+
+Tout en courant, Billy se retourna pour regarder par-dessus son épaule.
+A une distance d’une centaine de mètres, dans l’obscurité grise entre la
+cabane et le remblai de neige, il aperçut trois silhouettes qui se
+précipitaient comme des loups. En un éclair, la signification de ce
+mouvement insolite des Esquimaux se précisa en lui. Ils coupaient à
+Pelletier la retraite vers la cabane et la direction de sa fuite.
+
+--En avant, Kazan! s’écria-t-il farouchement, penché sur le vieux
+meneur. Hue! hue! mon vieux, hue! Et Kazan s’élança en une course
+insensée, haletant et gémissant dans l’air vide.
+
+Billy s’arrêta et fit volte-face. Deux autres ombres s’étaient jointes
+aux trois premières et il ouvrit le feu. L’un des Esquimaux qui
+couraient roula tête première en jetant un cri qui s’éleva effrayant et
+à peine humain par-dessus le grincement et le tumulte des banquises; les
+quatre autres s’aplatirent sur la neige afin d’éviter la grêle de plombs
+qui passait en sifflant à deux doigts de leurs têtes.
+
+Du remblai de neige partit une mitraille de coups de fusil et une seule
+ombre s’élança comme une flèche du côté de Mac Veigh. Il savait que
+c’était Pelletier et en continuant de courir lentement derrière Kazan et
+le traîneau, il remplit d’un nouveau chargement de cartouches la chambre
+de son fusil. Les ombres de la plaine s’étaient relevées et
+l’automatique de Pelletier traça dans l’air un trait de feu, cependant
+qu’il continuait de courir. Il était à bout de souffle quand il arriva
+près de Billy.
+
+--Kazan emmène l’enfant bien en avant, lui cria ce dernier. Dieu garde
+ce vieux chenapan! Je crois que c’est un être humain.
+
+Ils repartirent en vitesse et la nuit profonde engouffra bientôt toute
+apparence des Esquimaux. Devant Billy et Pelletier le traîneau se
+précisa peu à peu et, quand ils l’atteignirent, les deux hommes
+accrochèrent leur fusil sous les courroies des couvertures. Ainsi
+soulagés de leur fardeau, ils marchèrent devant Kazan qu’ils excitaient.
+
+--Hue! Hue! pressait Billy.
+
+Il jeta alors un regard sur Pelletier qui se trouvait en face de lui.
+Son camarade courait, un bras dressé à l’angle convenable pour faciliter
+la respiration et son endurance; l’autre bras pendait droit et inerte à
+son côté. Une frayeur subite saisit Mac Veigh et, passant devant le
+chien de tête, il se précipita près de Pelletier. Il ne dit pas un mot,
+mais toucha le bras de l’autre.
+
+--Un de ces petits démons m’a blessé à l’aile, haleta celui-ci. Ce n’est
+pas grave.
+
+Il respirait comme si cette brève course l’eût déjà épuisé et, sans
+prononcer une parole, Billy courut à la tête de Kazan et eut arrêté
+l’attelage, en moins de vingt pas. La lame nue de son couteau fendit de
+bas en haut la manche de Pelletier avant que son camarade pût protester.
+
+Pelletier saignait et saignait abondamment. Son visage était contracté
+de douleur. La balle avait traversé le gras de l’avant-bras mais, par
+bonheur, n’avait pas atteint l’artère principale. Avec la promptitude
+adroite d’un chirurgien exercé par la solitude, Billy referma la plaie
+et la maintint serrée à l’aide de son mouchoir et de celui de Pelletier.
+Puis, il poussa Pelletier vers le traîneau.
+
+--Il faut y monter, Pelly, dit-il. Si tu ne veux pas, tu vas te
+fatiguer, c’est-à-dire entraîner notre perte à tous. Là-bas, derrière
+eux, s’élevèrent les aboiements et les hurlements des chiens.
+
+--Ils nous poursuivent avec les chiens, grommela Pelletier. Je ne puis
+me faire traîner. Il faut courir et combattre.
+
+--Tu vas monter sur le traîneau ou je te casse la caboche! ordonna Mac
+Veigh. Face à l’ennemi, Pelly, et que le diable les emporte! Tu as là
+trois fusils; tu peux faire le coup de feu pendant que j’exciterai les
+chiens. Et tiens-toi devant elle, ajouta-t-il, en désignant Petite
+Mystère, presque complètement ensevelie sous les couvertures.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+PETITE MYSTÈRE RETROUVE SON PÈRE
+
+
+Ayant décidé Pelletier à monter sur le traîneau, Billy courut à la tête
+de l’attelage et les chiens repartirent tirant leur fardeau plus pesant.
+
+--Maintenant, à la lisière de la forêt, cria-t-il à Kazan. Ça fait
+cinquante milles, mon vieux! et il faut couvrir le trajet avant l’aube.
+Sinon...
+
+Il n’acheva point. Mais Kazan tira plus fort comme s’il avait entendu et
+compris. Le traîneau avait atteint déjà l’étendue illimitée de la steppe
+et Mac Veigh sentit le vent frapper son visage. Il soufflait du
+Nord-Ouest et par brusques rafales chargées de neige. Au bout de
+quelques minutes, Billy fut stupéfait de voir que le visage de Petite
+Mystère en était tout recouvert.
+
+Pelletier était accroupi sur le traîneau, les pieds engagés dans les
+courroies des couvertures. Sa blessure et la sensation pénible d’aller à
+contresens de la marche sur un traîneau cahotant lui donnaient le
+vertige et il se demandait si ce qu’il voyait ramper lentement hors de
+la nuit était le résultat de son éblouissement ou une réalité. Nul bruit
+derrière lui. Mais une tache plus sombre s’était rapprochée de sa vue,
+parfois augmentant puis disparaissant presque. Deux fois, il saisit son
+fusil. Deux fois il l’abaissa, persuadé que la chose qu’il voyait
+derrière lui n’était qu’une chimère créée par son imagination. Il était
+possible que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leur trace dans
+les ténèbres et, par conséquent, il se retint de tirer.
+
+Il fixait attentivement l’ombre, lorsque d’elle jaillit un éclat de
+flamme et une balle passa en sifflant près du traîneau, à un mètre sur
+la droite. C’était un coup superbe; il y avait là un tireur adroit et
+Pelletier riposta si vivement que le bruit du premier coup n’était pas
+encore éteint qu’un second suivait. Cinq fois son revolver automatique
+envoya ses plombs avant-coureurs aux profondeurs de la nuit, et, au
+cinquième coup, un des chiens des Esquimaux hurla un cri sauvage de
+douleur.
+
+--Bravo! cria Billy. Voilà un équipage hors de question, Pelly. Nous
+pouvons les battre de vitesse.
+
+Il entendit le rapide heurt métallique des cartouches nouvelles que
+Pelletier glissait dans le barillet de son fusil. Mais en dehors de ce
+bruit, du vent et des efforts de l’attelage, on ne percevait rien
+d’autre. Un silence menaçant s’appesantit derrière eux. Le fracas des
+banquises lointaines décrut. La terre n’était plus secouée sous leurs
+pieds par l’épouvantable éclatement des glaciers entre-choqués. Au lieu
+de cela, le vent augmentait et la neige fine s’épaississait. Billy ne se
+retourna plus pour regarder derrière lui. Il fouillait l’immensité
+devant lui et aussi loin qu’il pouvait voir à droite et à gauche. Au
+bout d’une demi-heure les chiens haletants se mirent au pas et Billy
+marcha tout près du traîneau à côté de son camarade.
+
+--Ils y ont renoncé, grommela Pelletier faiblement. J’en suis content,
+Mac, car j’ai... j’ai le vertige. Il était maintenant étendu sur le
+traîneau, la tête appuyée sur un tas de couvertures.
+
+--Tu sais comment chassent les loups, Pelly, fit Mac Veigh, en croissant
+de lune, en demi-cercle, n’est-ce pas? qu’ils referment en avant sur la
+proie qui s’enfuit. Eh bien! c’est exactement ainsi que chassent les
+Esquimaux et je me demande s’ils n’essayent pas de prendre de l’avance
+sur nous, par là et par là. Et il désigna le Nord et le Sud.
+
+--Ils ne peuvent pas, répliqua Pelletier, se soulevant avec effort sur
+son coude. Leurs chiens sont fourbus. Laissez-moi marcher, Mac, je
+peux...
+
+Il retomba à la renverse en poussant soudain un cri étouffé.
+
+--Bon Dieu! mais j’ai la tête qui tourne!
+
+Mac Veigh arrêta les chiens et, tandis qu’ils s’affalaient sur le
+ventre, haletants et léchant la neige, il s’agenouilla à côté de
+Pelletier. L’obscurité cachait la frayeur qu’il portait dans ses yeux et
+sur son visage. Sa voix était ferme et encourageante.
+
+--Il faut rester couché, Pelly, conseilla-t-il en disposant les
+couvertures pour que le blessé pût se reposer comme il faut. Tu es
+salement arrangé, et il vaut mieux pour nous tous que tu ne fasses pas
+un mouvement. Tu as raison en ce qui touche les Esquimaux et leurs
+chiens. Ils sont fourbus et ils ont renoncé à la chasse comme à une
+mauvaise affaire. Aussi à quoi bon faire la bête? Reste sur le traîneau,
+Pelly. Essaye de dormir si tu peux, avec Petite Mystère. Elle se croit
+dans un berceau.
+
+Il se releva et donna aux chiens le signal du départ. Pendant longtemps
+il fut comme seul. Petite Mystère dormait et Pelletier ne remuait plus.
+
+De temps à autre, il posait la main sur la tête de Kazan et le vieux
+meneur fidèle gémissait doucement à son toucher. Avec les autres chiens,
+c’était différent. Ils donnaient des coups de dents sournois et Billy se
+tenait à distance. Il continua sa route pendant des heures, faisant
+stopper l’attelage de temps à autre pour une halte de quelques minutes.
+Il craquait chaque fois une allumette et regardait Pelletier. Son
+camarade respirait péniblement et ses yeux étaient clos. Une fois,
+longtemps après minuit, il les ouvrit et regarda fixement la flamme de
+l’allumette, puis le visage blême de Mac Veigh.
+
+--Ça va très bien, Billy, dit-il, laissez-moi marcher.
+
+Mac Veigh l’obligea doucement à se recoucher et continua sa route.
+
+Il resta comme seul jusqu’aux premières lueurs grisâtres et froides de
+l’aube. Alors, il s’arrêta, donnant à chacun des chiens un poisson gelé
+et, avec le bois qui était sur le traîneau, il fit un peu de feu.
+
+Il râcla de la neige pour préparer du thé et suspendit la gamelle
+au-dessus de la flamme. Il faisait frire du _bacon_ et grillait des
+tranches de dur pain d’avoine lorsque Pelletier s’éveilla et se mit sur
+son séant. Billy ne le vit pas avant de s’être retourné.
+
+--Bonjour, Pelly, fit-il en essayant de sourire. As-tu fait un bon
+somme?
+
+Pelletier se déplaça en s’agrippant au rebord du traîneau.
+
+--Je voudrais trouver un gourdin, grogna-t-il. Je... je vous casserais
+la tête... Vous m’avez laissé dormir!
+
+Il avança son bras valide et les deux hommes se serrèrent la main. Deux
+ou trois fois, ils avaient agi de même après les heures de danger. Ce
+n’était point là une banale poignée de mains.
+
+Billy se releva. A un demi-mille plus loin, la lisière de l’immense
+forêt vers laquelle ils avaient tendu leur volonté se dégageait des
+brumes de l’aube.
+
+--Si j’avais su ça, dit-il en la désignant du doigt, nous aurions campé
+à l’abri. Cinquante milles, Pelly. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas?
+
+Derrière eux la steppe grise s’éclairait à la lueur du jour naissant.
+Les deux hommes mangèrent et burent du thé. Pendant ces quelques
+minutes, ni l’un ni l’autre ne prêta attention ni à la forêt ni à la
+steppe. Billy dévorait. Pelletier ne pouvait apaiser sa soif. Puis leur
+attention fut attirée par Petite Mystère qui s’éveilla en se plaignant
+du poids des couvertures qui l’étouffaient. Billy la dégagea et l’éleva
+pour lui montrer l’étonnant changement survenu depuis la veille.
+
+C’est alors que Kazan cessa de lécher ses arêtes de poisson pour pousser
+au ciel un hurlement plaintif.
+
+Les deux hommes tournèrent les yeux vers la forêt. A mi-chemin de
+l’orée, une ombre s’avançait péniblement et lentement vers eux. C’était
+un homme et Billy retint un cri de surprise.
+
+Mais Kazan s’était tourné face à la steppe grise et hurla de nouveau
+longuement, menaçant. Les autres chiens hurlèrent à leur tour et,
+lorsque Pelletier et Mac Veigh suivirent la direction de ces aboiements,
+ils demeurèrent un quart de minute comme pétrifiés.
+
+A un mille de là, le barren se mouchetait d’une douzaine de traîneaux
+qui avançaient rapidement et d’une vingtaine d’hommes qui couraient.
+Somme toute, leur dernière étape devait être à la lisière de la forêt.
+
+En pareil cas, des hommes tels que Pelletier et Mac Veigh ne perdent pas
+des instants précieux à discuter leurs actes au préalable. Leurs
+opérations cérébrales sont instantanées et corrélatives... et ils
+agissent. Sans dire un mot Billy replaça Petite Mystère dans son nid,
+sans même lui donner une goutte de thé chaud et, pendant que les chiens
+se redressaient dans leurs brancards, Pelletier lui tendit son fusil.
+
+--Je l’ai réglé pour trois cent cinquante mètres, dit-il. Nous n’avons
+pas besoin de dépenser nos munitions avant qu’ils soient à cette
+distance.
+
+Ils partirent au trot, Pelletier courant, son bras blessé inerte à son
+côté. Tout à coup, la silhouette solitaire entre eux et la forêt
+disparut. Elle était tombée à plat dans la neige et ne formait plus
+qu’un point noir. Au bout d’une minute, elle se releva et avança de
+nouveau. Pelletier et Billy la considéraient tous deux, quand elle
+s’affaissa pour la deuxième fois. Un ricanement s’échappa des lèvres de
+Mac Veigh.
+
+--Pas de secours de ce côté! dit-il. Qui que ce soit, il est à demi
+mort.
+
+L’inconnu se releva pour la cinquième fois, et il ne se traînait déjà
+plus que sur les mains et les genoux quand le traîneau le dépassa.
+C’était un blanc. Il était nu-tête. Son visage ressemblait à la mort.
+Son cou était découvert au vent froid et, au grand ahurissement des deux
+autres, il ne portait sur sa chemise de flanelle brune aucun vêtement
+plus épais. Ses yeux flambaient, hagards, entre le buisson de sa barbe
+et de ses cheveux hirsutes et il haletait comme quelqu’un qui a marché
+des milles et des milles au lieu d’avoir fait un trajet de cent mètres.
+
+Billy vit tout cela d’un coup d’œil, puis il poussa un cri soudain
+d’incrédulité. Les yeux rougis de l’homme étaient fixés sur lui. Chaque
+fibre de son être, pour un instant, semblait avoir perdu la faculté
+d’agir. Il ouvrit la bouche et les yeux démesurément et Pelletier
+tressaillit comme s’il était cinglé par les paroles qu’il entendit
+sortir de ses lèvres.
+
+--Deane, Scottie Deane!
+
+Pelletier poussa un cri d’étonnement. Il regarda Mac Veigh, son chef. Il
+fit un mouvement involontaire en avant, mais Billy le devança. Il avait
+jeté son fusil et en un instant il était agenouillé auprès de Deane,
+soutenant dans ses bras le corps émacié.
+
+--Bon Dieu! qu’est-ce que cela veut dire, mon vieux? s’écria-t-il,
+oubliant Pelletier. Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi es-tu revenu par
+ici? Et où... est-elle?
+
+Il avait saisi la main de Deane. Il l’étreignait et Deane, lisant
+jusqu’au fond de ses yeux, comprit qu’il n’avait plus devant lui un
+représentant de l’autorité mais un frère. Il ébaucha un sourire.
+
+--A la cabane... par là... à la corne du bois, bégaya-t-il. Vous ai vu
+venir. Pensé que peut-être alliez passer... et suis sorti. Je suis
+fichu, mourant.
+
+Il poussa un profond soupir et essaya de s’aider tandis que Billy le
+relevait. Un petit cri plaintif partit du traîneau. Sursautant, Deane
+tourna les yeux du côté d’où venait ce cri.
+
+--Mon Dieu! gémit-il.
+
+Il s’arracha aux mains de Billy et se précipita à genoux à côté de
+Petite Mystère, sanglotant et parlant comme un fou, tandis qu’il serrait
+dans ses bras la fillette effrayée. Avec elle, il se remit debout comme
+possédé d’une vigueur nouvelle.
+
+--Elle est à moi! à moi, s’écria-t-il farouchement. C’est pour elle que
+je suis revenu... J’allais la chercher... où l’avez-vous trouvée?
+Comment...
+
+Alors parvinrent de la plaine jusqu’à eux, en une rumeur soudaine, les
+jappements sauvages des chiens des Esquimaux. Deane entendit cette
+clameur et se tourna ainsi que les autres dans la direction du bruit.
+Les poursuivants n’étaient plus qu’à un demi-mille, fonçant sur eux
+rapidement. Billy comprit qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Comme
+dans un éclair, il se rendit compte que, d’une manière ou d’une autre,
+Deane, Isabelle et Petite Mystère étaient alliés avec cette horde
+vengeresse et aussi rapidement qu’il lui fut possible, il raconta à
+Deane ce qui était arrivé.
+
+L’assurance avait reparu dans les yeux de Deane et il n’eut pas plutôt
+entendu ce récit qu’il courut au-devant de la troupe des petits hommes
+bruns, tenant Petite Mystère dans ses bras. Mac Veigh et Pelletier
+purent l’entendre qui, de loin, les appelait. Eux étaient à la lisière
+de la forêt quand Deane arriva près des Esquimaux. Ils l’attendirent
+longtemps, puis Deane et l’enfant revinrent sur un traîneau tiré par les
+chiens des Esquimaux. Derrière le traîneau marchait le chef qui avait
+été blessé dans la cabane de Pointe Fullerton. Deane était effondré, la
+tête à demi penchée sur la poitrine et le chef et un autre Esquimau le
+soutenaient. Il fit un signe vers la droite et à une centaine de mètres
+plus loin, ils trouvèrent une hutte.
+
+Les vigoureux petits polaires le portèrent à l’intérieur, tenant
+toujours Petite Mystère entre ses bras et, d’un geste, il invita Billy à
+le suivre seul. A l’intérieur de la cabane, ils le déposèrent sur un lit
+bas et, au milieu d’un accès de toux faible mais effrayant, il fit signe
+à Billy de s’asseoir près de lui. Mac Veigh savait ce que signifiait
+cette toux. Le malade avait subi un froid terrible et le tissu de ses
+poumons avait éclaté. C’était la mort... la plus redoutable mort du
+septentrion.
+
+Pendant quelques instants, Deane demeura étendu, suffoqué, serrant une
+des mains de Billy. Petite Mystère s’était glissée sur le sol et
+commençait l’inspection de la cabane. Deane regarde Billy en souriant.
+
+--Vous êtes une fois de plus revenu... juste à temps, dit-il d’un ton
+plus ferme. Cela semble drôle, n’est-ce pas, Billy?
+
+Pour la première fois il prononçait le nom de l’autre comme s’il l’avait
+connu toute la vie. Billy l’enveloppa doucement dans une des couvertures
+et, involontairement, ses yeux firent le tour de la hutte,
+interrogateurs. Deane surprit ce regard.
+
+--Elle n’est pas venue, murmura-t-il. Je l’ai laissée...
+
+Il s’arrêta, étranglé par une toux rauque qui amena une tache pourpre à
+ses lèvres. Billy éprouva un vrai chagrin.
+
+--Il faut rester tranquille, dit-il. Ne plus essayer de parler,
+maintenant. Puis, je préparerai quelque boisson chaude.
+
+Il allait s’éloigner, mais une des mains de Deane le retint.
+
+--Non, pas avant que je vous aie parlé, Billy, insista-t-il. Vous
+savez... vous comprenez. Je vais mourir. Ça peut venir à toute minute
+maintenant et j’ai à vous dire... bien des choses... Vous devez savoir
+avant que je m’en aille... je ne serai pas long... J’ai tué un homme,
+mais je... ne le regrette pas. Il avait voulu l’outrager, elle, ma
+femme... et vous... vous l’auriez tué de même... Vos gens se sont mis à
+me traquer et, pour notre sécurité, nous sommes partis, là-bas, au Nord,
+chez les Esquimaux... et nous avons vécu là... longtemps. Les
+Esquimaux... ils aiment la petite fille et ma femme... surtout la petite
+Isabelle... Ils pensaient que c’étaient des anges, en quelque sorte...
+
+«Ensuite, nous avons appris que vous alliez venir me relancer là-haut...
+chez les Esquimaux. Alors, nous sommes partis avec la caisse. La caisse
+était pour elle... pour la préserver du froid terrible, nous n’avons pas
+osé prendre l’enfant... et nous l’avons laissée par là... Nous devions
+retourner bientôt... quand vous auriez fini votre chasse. Lorsque nous
+avons aperçu votre feu au bord de la steppe, elle m’a fait me mettre
+dans la caisse. Et c’est ainsi que vous nous avez rencontrés. Vous savez
+la suite...
+
+«Vous pensiez que c’était un cercueil... et elle vous a dit que j’étais
+mort. Vous avez été bon, si bon pour elle... Et il faudra descendre
+là-bas où elle est et y conduire la petite Isabelle... Nous allions
+faire comme vous disiez et partir pour l’Amérique du Sud, mais il nous
+fallait le bébé et je suis revenu... J’aurais dû vous dire... Nous nous
+en sommes rendu compte plus tard. Mais nous avions peur de livrer ce
+secret, même à vous...»
+
+Il s’arrêta, oppressé et toussotant. Billy serrait dans les siennes ses
+deux mains maigres et glacées. Il ne trouvait pas un mot à dire. Il
+attendait, luttant pour refouler le sanglot qui soulevait sa poitrine.
+
+--Vous étiez bon... bon, bon pour elle, répéta Deane faiblement. Vous
+l’aimiez... et c’était naturel... parce que vous pensiez que j’étais
+mort et qu’elle était seule et avait besoin d’aide. Je suis content que
+vous l’aimiez. Vous avez été bon... et honnête et il faut quelqu’un
+comme vous pour l’aimer et en prendre soin. Elle n’a personne que moi...
+et la petite Isabelle. Je suis content... content... d’avoir rencontré
+un homme comme vous.
+
+Il dégagea ses mains et prit entre ses paumes le visage attentif de
+Billy, le regardant droit dans les yeux.
+
+--Et... et... je vous la donne, dit-il... C’est un ange et elle est
+seule... elle a besoin de quelqu’un... et vous... vous serez bon pour
+elle. Il faut aller la retrouver, à la cabane de Pierre Croisset, sur le
+Petit Castor. Et vous serez bon pour elle... bon pour elle.
+
+--J’irai, dit Billy doucement. Et je jure ici à genoux devant Dieu tout
+puissant que je ferai ce que ferait un honnête homme.
+
+Le corps raidi de Deane se détendit et il retomba sur ses couvertures
+avec un soupir de soulagement.
+
+--J’étais tourmenté à cause d’elle, reprit-il. J’ai toujours cru en un
+Dieu, bien que j’aie tué un homme, et Il vous a envoyé ici à temps.
+
+Un soudain éclair d’interrogation parut dans ses yeux.
+
+--L’homme qui avait volé la petite Isabelle, soupira-t-il, qui était-ce?
+
+--Pelletier, l’homme qui est là dehors, l’a tué lorsqu’il est venu dans
+la cabane, dit Billy. Il assure qu’il se nommait Blake, Jim Blake.
+
+--Blake! Blake! Blake!
+
+De nouveau la voix de Deane s’éleva des confins de la mort, comme un
+cri.
+
+--Blake, dites-vous? un grand marin grossier aux cheveux roux, à la
+barbe rousse, aux dents jaunes comme un morse... Blake! Blake!...
+
+Il retomba de nouveau en arrière avec un rire à faire frémir, un rire de
+fou.
+
+--Alors... alors... on s’est complètement trompé, ç’a été une ridicule
+erreur! dit-il. Et ses yeux étaient clos et ses paroles avaient l’air de
+sortir du fond d’un rêve.
+
+Et Billy comprit que la fin était proche. Il se pencha plus près pour
+recueillir les derniers mots du mourant. Les mains de Deane étaient
+aussi froides que des glaçons. Ses lèvres étaient décolorées. Et alors
+il murmura:
+
+--Nous nous sommes battus... j’ai cru l’avoir tué... et je l’ai jeté à
+la mer. Son vrai nom était Samuelson. Vous le connaissez sous ce nom-là.
+Mais on le nommait souvent Blake, Jim Blake... Ainsi... ainsi... je
+suis... je ne suis pas un meurtrier somme toute. Et lui... lui est
+revenu se venger... et... voler... Petite Isabelle. Je... ne... suis
+pas... un meurtrier... Vous... vous le lui direz... à elle... Je ne l’ai
+pas tué en fait... Vous le lui direz... Et vous serez bon... bon...
+
+Il sourit. Billy se pencha plus près encore.
+
+--De nouveau, je jure devant Dieu que je ferai ce que ferait un honnête
+homme, répéta-t-il.
+
+Deane ne répondit pas. Il n’entendait plus. Le sourire s’évanouit
+complètement de ses lèvres. Et Billy comprit qu’en ce moment la mort
+avait passé le seuil de la cabane. Avec un gémissement d’angoisse, il
+laissa retomber la main raidie de Deane.
+
+Petite Isabelle trottina à travers le plancher jusqu’à lui. Elle riait.
+Et soudain Billy se retourna et la prit dans ses bras. Et, accroupi là
+sur le sol à côté de l’unique frère qu’il eût jamais connu, il sanglota
+comme une femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES DEUX DIEUX
+
+
+Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à son chagrin. Au bout d’un
+moment, il se releva avec l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la
+muraille, tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un coin de
+couverture. Puis, il se dirigea vers la porte. Les Esquimaux
+installaient leur campement. Pelletier était assis sur le traîneau non
+loin de la cabane et, à l’appel de Billy, il arriva.
+
+--Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire à l’un des feux, un
+moment, dit Billy. Scottie est mort. Tâche de le faire comprendre au
+chef.
+
+Il n’attendit point que Pelletier le questionnât, mais poussa doucement
+la porte et retourna auprès de Deane. Il ramena la couverture et
+considéra longuement le paisible visage mangé de barbe.
+
+--Mon Dieu! Et dire qu’elle t’attend, soupire après toi et croit que tu
+vas revenir bientôt! murmura-t-il, toi et la gosse.
+
+Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait à lui. L’une après
+l’autre, il explora les poches de Deane et en retira ce qu’il y trouva.
+Dans l’une, il y avait un petit couteau, quelques cartouches et une
+boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle ferait grand cas de
+ces riens et les conserverait parce que son mari les avait portés; il
+les mit dans un mouchoir de poche avec d’autres objets qu’il trouva.
+
+En tout dernier lieu, il trouva dans une poche intérieure une enveloppe
+usée, à l’encre jaunie. Il regarda par l’ouverture avant de la ranger
+sur le petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les pétales de la
+fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés. Quand il eut fini, il croisa
+les mains de Deane sur sa poitrine. Il nouait les coins du mouchoir
+quand la porte s’ouvrit lentement derrière lui.
+
+Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre autres Esquimaux.
+Tous avaient laissé leurs armes dehors. Ils semblaient respirer à peine
+tandis qu’ils se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie Deane. Nul
+signe d’émotion n’apparut sur leurs visages inexpressifs, nul battement
+de paupières ne modifia l’immobilité de leurs figures.
+
+D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à parler et il n’y avait
+aucune expression de douleur dans leur voix. Cependant Billy comprenait
+maintenant que dans les cœurs de ces petits hommes bruns, Scottie Deane
+demeurait révéré comme un dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort,
+ils étaient venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits
+invisibles qui attendaient et veillaient à son côté jusqu’au début du
+jour nouveau.
+
+Pendant dix minutes la psalmodie continua. Puis les cinq hommes firent
+demi-tour et sans un mot, sans un regard à Billy, sortirent de la
+cabane. Billy les suivit, se demandant si Deane les avait persuadés que
+Pelletier et lui étaient de ses amis. S’il ne l’avait pas fait, Mac
+Veigh redoutait de nouveaux ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il
+fut content de trouver Pelletier en conversation avec l’un des hommes.
+
+--J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner, s’écria Pelletier.
+Je leur ai dit quels braves amis nous sommes et je leur ai fait
+comprendre l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous, trois
+ou quatre fois et nous sommes au mieux ensemble. Il est préférable de
+composer un peu. Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner la
+gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils demandent où est la femme.
+
+Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier retournèrent à la
+cabane. Au bout de ce temps, ils avaient la certitude que les Esquimaux
+ne les ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur laisser
+Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à entendre à Billy qu’il se
+réservait le droit d’ensevelir Deane.
+
+Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant de raconter à
+Pelletier un peu des aventures qui lui étaient arrivées pendant son
+voyage à Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme survenue des
+semaines auparavant des suites d’une chute et lorsqu’il retournerait à
+Churchill il savait qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier
+ne connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait pour elle et son
+mépris de la loi en leur rendant la liberté, son camarade pourrait dire
+la vérité et le perdre.
+
+Dans la cabane ils s’assirent devant la table. Pelletier portait le bras
+en écharpe. Son visage était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit
+son revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la petite Isabelle
+pour jouer. Il s’était maîtrisé devant les Esquimaux, mais ne faisait
+maintenant nul effort pour cacher son abattement.
+
+--Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous allez l’emmener à sa
+mère?
+
+--Oui.
+
+--Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme cela me fait de la peine de
+la perdre, dit-il.
+
+Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table et répondit vivement:
+
+--Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que c’est qu’aimer
+quelqu’un et le perdre. Je sais. Écoute.
+
+Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de la steppe, l’arrivée
+d’Isabelle, la mère, le baiser qu’elle lui avait donné, puis la fuite et
+la poursuite, la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait enlevé
+les menottes des poignets de Deane. Une fois qu’il eut commencé ce
+récit, il n’omit rien, même le partage des pétales de la fleur bleue, ni
+la boucle de cheveux d’Isabelle.
+
+Il tira les deux souvenirs de sa poche et les montra à Pelletier et, au
+tremblement de sa voix, une brume monta aux yeux de son compagnon.
+Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la table son bras valide
+et étreignit la main de l’autre.
+
+--Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy, murmura-t-il. Cela
+vous porte bonheur comme elle l’a dit, car vous allez vers elle.
+
+Mac Veigh l’interrompit.
+
+--Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle l’aimait autant que la
+jeune fille qui est là-bas t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui
+dirai ce qui est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me donner le
+bonheur.
+
+Les heures de cette journée pesèrent d’un poids de plomb pour Billy. Les
+deux hommes combinèrent leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait à
+accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe de l’Esquimau, d’où il ferait
+route seul pour Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au
+Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset et d’Isabelle. Il
+fut content quand le soir tomba. Il était tard quand il s’en alla vers
+la porte, l’ouvrit et regarda dehors.
+
+A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement des ténèbres
+de la nuit, mais de l’obscurité concentrée des sapins et des baumiers et
+d’un ciel si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre les
+bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme le sanglot sans fin des
+vagues sur le rivage de la mer. Il faisait noir sauf dans le cirque
+étroit de la lumière que traçaient les feux des Esquimaux et autour
+desquels une cinquantaine de petits hommes bruns étaient assis ou
+accroupis.
+
+Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais deux fois autant de
+chiens épuisés et flapis gisaient à terre, roulés en tas, aussi
+immobiles que des morts. On sentait là un étrange silence; une étrange
+et surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit uniquement;
+un silence interrompu seulement par la plainte sourde du vent venu de la
+steppe; le frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres et le
+pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient pas plus que des morts.
+Leurs yeux ronds et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis
+ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure vers l’obscurité
+toujours plus profonde de la forêt.
+
+A quelques pas plus loin brillait, comme une étoile, la petite lumière à
+la fenêtre de la cabane. Pendant deux heures les yeux de ceux qui
+entouraient les feux demeurèrent vrillés sur cette lumière. Et, par
+moment, se dressait là, parmi les veilleurs au visage de pierre, le
+petit chef dont la voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte
+du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement des feux. Mais nul
+autre bruit de voix, nul autre mouvement. Lui seul bougeait et parlait,
+car tous les mots caquetants qu’il articulait étaient un discours--des
+paroles dites pour l’homme étendu mort dans la cabane.
+
+Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh avaient regardé vers les
+feux et ils regardaient l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy
+annonça:
+
+--Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent en route.
+
+Il consulta de nouveau sa montre.
+
+--Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit un quart. Quand un chef
+ou un homme considérable meurt, ils l’enterrent à la première heure du
+jour suivant. Ils viennent chercher Deane.
+
+Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit. Pelletier le rejoignit.
+Les Esquimaux arrivaient sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre
+à vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes vêtus de fourrure se
+détachèrent des autres et pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à
+leur tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils se mirent à
+chanter une complainte basse qui éveilla la petite Isabelle. Elle se mit
+sur son séant et regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla
+près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle était rendormie
+quand il la reposa dans les couvertures. Les Esquimaux étaient partis
+avec leur fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la tribu.
+
+--Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi, dit Pelletier à voix
+basse près de lui. Mais elle n’est pas à moi, Billy. Elle est à vous.
+
+Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas entendu.
+
+--Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly, conseilla-t-il. Ce bras a
+besoin de repos. Je vais voir où ils l’ensevelissent.
+
+Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla jusqu’à la porte, puis
+il revint. Dans son équipement il prit une hache et des clous.
+
+Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe et Mac Veigh
+n’entendait plus la mélopée sourde des Esquimaux. Il avança du côté de
+leurs feux qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls étaient
+restés dans leur sommeil semblable à la mort. Ensuite, au lointain, vers
+la lisière du bois, il aperçut une lueur.
+
+Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre épaisse à quelques
+pas des Esquimaux. Ils avaient creusé la fosse de bonne heure dans la
+soirée, là-bas dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et
+comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs sombres visages
+ronds, Mac Veigh vit les cinq petits hommes bruns, qui avaient emporté
+Scottie Deane, penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils avaient
+creusée dans la terre durcie. Scottie était déjà disparu. La terre, la
+glace et les mousses gelées tombaient sur lui et nul son ne sortait
+maintenant des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs.
+
+En quelques minutes, la sinistre besogne était terminée et, pareils à de
+légères ombres noires, les indigènes retournèrent à leur campement. Un
+seul resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la tombe, sa
+longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck, le chef des Esquimaux,
+protégeant le défunt contre les démons qui viennent pour enlever le
+corps et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement.
+
+Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à ce qu’il rencontrât un
+jeune plant svelte et droit qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa
+hachette.
+
+Il enleva l’écorce du bouleau; ensuite il le coupa au tiers de sa
+longueur et cloua l’autre partie en travers, en manière de croix. Après
+quoi, il en effila le bout et retourna vers la tombe, portant la croix
+sur son épaule.
+
+Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la clarté du feu. Le
+veilleur la fixa un moment: ses yeux mornes eurent une flamme plus
+sombre dans la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux dieux et
+non pas un seul garderaient la tombe. Billy enfonça profondément la
+croix et, à chaque coup de hache qui tombait sur elle, le chef des
+Esquimaux, reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par
+l’obscurité.
+
+Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette mais ce ne fut pas pour
+prier.
+
+--Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui gisait sous la croix.
+Dieu sait que je suis triste. Je voudrais que tu fusses vivant. Je
+voudrais te voir retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais
+j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui est juste près
+d’elle.
+
+De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau avait repris sa sombre
+garde. La croix se dessinait d’une blancheur spectrale sur l’obscurité
+de la steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et voilà qu’il fut
+comme rempli de l’accablement d’une main de plomb, d’une chose qui était
+tout ensemble épouvante et peur.
+
+Scottie Deane était mort, mort et enseveli et pourtant il marchait avec
+lui maintenant et à son côté. Billy sentait sa présence et cette
+présence était comme un avertissement qui suscitait en lui d’étranges
+pensées. Il retourna à la cabane et entra doucement. Pelletier dormait.
+La petite Isabelle respirait la pure innocence de l’enfance. Il se
+pencha, baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps, il demeura
+ainsi, une des douces frisettes entre les doigts. Dans quelques années,
+pensait-il, elle serait d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux
+de la femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense entrait dans son
+cœur.
+
+Après tout, il y avait mieux que de l’espoir devant lui. Elle--Isabelle
+l’aînée--savait qu’il l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait
+l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait partir vers elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE BONHOMME DE NEIGE
+
+
+Après son retour de la scène d’enterrement, Billy se déshabilla,
+éteignit la lumière et se coucha. Il s’endormit rapidement et son
+sommeil fut traversé de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et
+joyeux: il revivait sa première rencontre avec la jeune femme, il
+évoquait une fois de plus sa beauté, sa pureté, sa foi et sa confiance
+en lui. Puis succédèrent des visions plus troublées. Il s’éveilla deux
+fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de ce frisson de peur
+qui l’avait saisi près de la tombe.
+
+Une troisième fois il s’éveilla et craqua une allumette pour consulter
+sa montre. Il était quatre heures. Il était encore fatigué. Ses membres
+étaient endoloris par le redoutable effort d’un trajet de cinquante
+milles à travers la steppe et il ne pouvait plus dormir. Quelque
+chose--il n’essayait pas de se demander quoi--le pressait d’agir.
+
+Il se leva et s’habilla.
+
+Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard, le sac de Mac Veigh
+et le traîneau étaient prêts pour partir vers le Sud. Tandis qu’ils
+déjeunaient, les deux hommes achevèrent leurs projets. Quand l’heure du
+départ arriva, Billy laissa son camarade seul avec la petite Isabelle et
+sortit afin d’atteler les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une
+rougeur récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe de grosses
+bouffées de fumée afin de cacher son visage. Mac Veigh pensa souvent à
+ce départ les jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur le
+seuil et il y avait sur sa figure une expression que Mac Veigh
+souhaitait n’avoir jamais vue.
+
+Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la peur et la chose à quoi
+il ne pouvait donner de nom.
+
+Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer la tristesse qui
+l’oppressait. Il courait à la tête du vieux Kazan, le meneur, faisant
+route en plein Sud, à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième
+fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant entassée au
+fond de ses couvertures et profondément endormie. Elle ne s’éveilla
+point jusqu’à ce qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était
+quatre heures quand il fit halte de nouveau pour camper à l’abri d’un
+massif de hauts sapins. Isabelle avait dormi la plus grande partie de la
+journée. Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy, tandis
+qu’il la sortait de son nid.
+
+--Donnez-moi un baiser! demanda-t-il.
+
+Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son visage.
+
+--Vous êtes un... une petite pêche, s’écria-t-il. On ne vous a pas
+entendue pleurnicher de toute la journée. Et maintenant, on va faire du
+feu, un grand feu.
+
+Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première fois depuis le matin.
+Il dressa sa tente d’ordonnance, coupa des branches de sapin et de
+baumier jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur, ensuite il
+ramassa du bois pendant une demi-heure. Pendant ce temps, la nuit était
+venue et l’énorme flambée faisait fondre la neige à trente pieds
+alentour. Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui l’emmaillotait
+et le joli minois de l’enfant brillait tout rose dans la splendeur du
+feu.
+
+La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes ébouriffées et,
+tandis qu’ils soupaient tous deux sur la même couverture, Billy
+apercevait de plus en plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver
+dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé, Billy prit un petit
+peigne de poche et attira Isabelle près de lui. Une à une, il lissa les
+boucles emmêlées, son cœur battant de joie tandis que la soie des
+cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois, il avait senti le
+même contact léger des cheveux de femme contre son visage. Ce n’avait
+été qu’une caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un trésor
+dans son souvenir.
+
+Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant et son frisson lui fit
+replacer la petite Isabelle plus loin sur la couverture, tandis qu’il se
+levait.
+
+Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors il s’aperçut que la
+chaleur avait amolli si bien la neige qu’elle adhérait à ses pieds.
+Cette découverte lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur qui
+ne provenait pas du feu lui monta au visage et il rassembla la neige
+amollie, la raclant en tas à l’aide d’une de ses raquettes et, sous les
+yeux surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme de neige
+presque aussi grand que lui.
+
+Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon de bois; lorsqu’il
+fut terminé, il lui plaça au sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la
+bouche. Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant par la
+main, ils dansèrent en tournant tout autour, absolument comme Billy et
+d’autres fillettes et gamins avaient gambadé, il y avait des années et
+des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de l’enfant pleuraient
+d’avoir tant ri et d’avoir eu tant de plaisir, alors qu’un brouillard
+d’un autre genre obscurcissait les yeux de Billy.
+
+C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait des années et des années
+d’espérances mortes. Elles le submergeaient au point qu’on aurait cru
+que la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait maintenant
+tout juste au delà de l’orée de la sombre forêt. Longtemps après
+qu’Isabelle se fut endormie sous la tente, il demeura là assis à
+regarder le bonhomme de neige et de plus en plus son cœur chantait de
+joie, tellement il lui semblait qu’il allait être contraint de se lever,
+de crier l’ardeur et l’espoir qui l’emplissaient.
+
+Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement devant le feu, il y
+avait un cœur, une âme et une voix. Il l’appelait, le pressait comme
+rien jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant. Il
+retournerait au vieux logis, là-bas, au pays de Dieu, vers ses anciens
+compagnons de jeunesse, qui étaient des hommes et des femmes
+aujourd’hui. Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la jeune
+femme. Car il l’y conduirait. Pour la première fois, il s’imaginait
+qu’elle viendrait. Et, la main dans la main, ils suivraient les
+empreintes des pas de sa jeunesse à travers les prairies et sur les
+coteaux. Il cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui
+n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles histoires des
+jours d’autrefois.
+
+C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait des années et des années
+d’espoirs évanouis. C’était le bonhomme de neige!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA MORT ROUGE ET ISABELLE
+
+
+Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès de son feu de
+campement devant le bonhomme de neige. De singulières, de nouvelles
+pensées l’assaillaient, et, entre autres, l’étonnement de n’avoir jamais
+fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige. Quand il se coucha, il rêva
+du bonhomme de neige et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la
+fillette, lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la forme
+bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant à la chaleur du feu, le
+remplirent de nouveau des visions de bonheur de son jeune âge qui
+s’étaient évoquées à ses yeux.
+
+En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait. Quand ils
+eurent déjeuné et qu’ils se furent mis en route pour la journée, il
+riait et bavardait avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant la
+matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les chiens.
+
+--Nous allons à la maison, prit-il soin de lui dire et de lui répéter.
+Nous allons à la maison là-bas, chez maman, _maman_!
+
+Il appuyait sur le mot; chaque fois que la gentille bouchette d’Isabelle
+prononçait le mot _maman_ après lui, son cœur bondissait de joie. Vers
+la fin du jour, ce mot était devenu pour lui le plus doux du monde. Il
+essaya de faire dire: _mère_, mais sa petite amie le regardait d’un air
+ahuri et ne répétait pas. Maman, maman, maman! dit-il une centaine de
+fois ce soir-là près du feu de campement et, avant de porter l’enfant
+sous ses chaudes couvertures, il lui dit quelque chose comme:
+«Maintenant je vais me coucher et dormir.» Isabelle était trop lasse et
+sommeillante pour y rien comprendre.
+
+Même après qu’elle fut profondément endormie et que Billy fut assis
+solitaire à fumer sa pipe, il murmura ce mot le plus doux qu’il y eût
+sur terre selon lui, il prit la boucle de beaux cheveux et la regarda
+jalousement à la lueur du feu. Vers la fin du jour suivant, la petite
+Isabelle savait répéter presque toute la prière que Billy avait apprise
+de sa mère, il y avait des années, des années, des années, si loin dans
+le passé que cette évocation n’était plus celle d’une femme, mais d’un
+ange irréel et merveilleux. Et le quatrième jour, à midi, Isabelle
+zézayait la prière entière sans un mot d’aide de Billy.
+
+Au matin du cinquième jour, Mac Veigh atteignit le Castor gris et
+Isabelle devint grave à voir le changement qui s’opérait en lui. Il ne
+l’amusait plus, mais il pressait les chiens, ne cessant une minute sa
+recherche vigilante d’un soupçon de fumée, d’une piste ou d’un arbre
+repéré. Dans son cœur commençait à croître une inquiétude qui semblait
+l’étouffer.
+
+Dans ces dernières heures avant de voir Isabelle, une inévitable
+réaction s’opérait en lui. Une mélancolie l’accablait là où, peu
+auparavant, un heureux pressentiment lui avait donné de l’espoir. Une
+unique et terrible pensée chassait maintenant toutes les autres: il
+apportait à Isabelle des nouvelles de mort, de la mort de son mari. Et
+il savait que pour Isabelle, Deane avait représenté tout ce que le monde
+tenait de joie ou d’espoir--Deane et le bébé.
+
+Il reçut comme un coup lorsqu’il arriva soudain devant la cabane à
+l’orée de la petite clairière. Un moment il hésita. Puis il prit
+Isabelle dans ses bras et se dirigea vers la porte. Elle était
+légèrement entr’ouverte et, après y avoir frappé du poing, il la poussa
+cet entra.
+
+Personne dans la pièce où il se trouvait, mais il y avait là un poêle et
+du feu. Au bout de la pièce, il vit une deuxième porte et qui s’ouvrit
+lentement. L’instant d’après, Isabelle était là, debout. Billy ne
+l’avait jamais vue comme il la voyait maintenant, la lumière d’une
+fenêtre tombant en plein sur elle. Elle était vêtue d’une robe flottante
+et ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules et sa poitrine.
+
+Mac Veigh aurait voulu l’appeler par son nom; il s’était répété cent
+fois ce qu’il lui dirait d’abord mais ce qu’il vit sur son visage
+l’immobilisa et le retint silencieux, tandis que leurs regards se
+croisaient. Les joues de la jeune femme étaient empourprées, ses lèvres
+enflammées, d’un rouge anormal, ses yeux luisaient d’un éclat étrange.
+Elle le regarda d’abord et ses mains s’appuyèrent contre son cœur,
+agrippant la masse de ses cheveux brillants. Ce ne fut qu’après l’avoir
+regardé dans les yeux qu’elle s’aperçut de ce qu’il portait dans les
+bras. Lorsqu’il lui tendit l’enfant, elle se précipita avec le cri le
+plus bizarre qu’il eût jamais entendu.
+
+--Mon bébé! gémissait-elle, mon bébé, mon bébé!
+
+Elle se recula et se laissa tomber sur une chaise, près d’une table,
+tenant la petite Isabelle serrée contre sa poitrine. Pendant un moment,
+Billy n’entendit que ces mots dits d’une voix rauque, sanglotante,
+tandis qu’elle pressait son visage brûlant contre celui de l’enfant. Et
+il comprit qu’elle était malade, que c’était la fièvre qui avait ainsi
+enflammé ses joues. Il poussa un gros soupir et s’approcha d’elle.
+Tremblant, il avança une main et lui toucha l’épaule. Elle leva les
+yeux. Un peu du merveilleux éclat d’autrefois y parut, l’éclat qu’il y
+avait vu, quand, en remerciement, elle lui avait donné ses lèvres à
+baiser.
+
+--Vous? murmura-t-elle, vous l’avez ramenée...
+
+Elle prit sa main et la douceur de sa chevelure dénouée la recouvrit. Il
+pouvait sentir palpiter sa poitrine.
+
+--Oui, dit-il.
+
+Il y avait une interrogation dans le visage, les yeux et sur les lèvres
+entr’ouvertes de la jeune femme. Il continua, sa main à elle pressant la
+sienne plus fort, au point qu’il pouvait sentir le battement précipité
+de son cœur. Il n’avait jamais pensé qu’il aurait pu raconter cette
+histoire en si peu de mots qu’il le faisait maintenant, tandis que de
+plus en plus brillaient les yeux d’Isabelle. Sa respiration s’arrêta,
+quand il parla de la lutte dans la cabane et de la mort de l’homme qui
+avait volé Petite Mystère. Une centaine de mots l’amenèrent, dans son
+récit, à la lisière de la forêt.
+
+Alors, il s’arrêta. Mais elle, son silence le questionnait toujours.
+Elle l’attira plus près encore, tellement qu’il pouvait sentir passer
+son souffle. Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’interrogation
+de ses yeux. Il essaya de trouver les mots à dire mais, du fond de sa
+gorge, une sorte de sanglot monta qui l’étouffait. Elle vit ses efforts.
+
+--Continuez, dit-elle doucement.
+
+--Et alors je vous l’ai ramenée, fit-il.
+
+--Vous l’avez rencontré, lui?
+
+La question fut si soudaine qu’elle fit tressaillir Mac Veigh et, en une
+minute, il se trahit.
+
+La petite Isabelle glissa par terre et Isabelle se leva. Elle se
+rapprocha de lui, comme elle l’avait fait, pendant cette admirable nuit
+au bord de la steppe. Il y avait dans son regard la même prière, tandis
+qu’elle lui posait les deux mains sur les épaules et regardait jusqu’au
+fond de son âme.
+
+Il pensait que ce serait plus facile. Mais c’était terrible. Elle ne
+bougea point. Nul son ne sortit de ses lèvres muettes, pendant qu’il
+disait sa rencontre avec Deane et la maladie de son mari. Elle devina ce
+qui allait suivre avant qu’il eût parlé. Quand il prononça le mot mort,
+elle s’écarta de lui, lentement. Elle ne pleura point. La seule preuve
+qu’elle avait entendue fut la plainte sourde qu’elle laissa échapper.
+Elle se couvrit le visage de ses mains et demeura un moment à portée des
+bras de Billy et, en cet instant, toute la force de son immense amour
+submergea Mac Veigh de sa marée débordante.
+
+Il ouvrit les bras, désirant l’y blottir et la consoler comme il aurait
+consolé un petit enfant. Et tel était cet amour qu’il serait volontiers
+tombé mort aux pieds de la jeune femme s’il avait pu lui rendre l’homme
+qu’elle avait perdu. Elle releva la tête à temps pour voir les bras
+tendus. Elle vit l’amour et la supplication sur sa face et, dans ses
+yeux à elle, apparut une flamme de colère.
+
+--Vous... _Vous_! cria-t-elle en lui tournant le dos. C’est vous qui
+l’avez tué! Il n’avait rien fait de mal que de me défendre et de me
+venger des insultes d’une brute! Il n’avait rien fait de mal. Mais la
+loi--_votre_ loi--vous a dépêché après lui et vous l’avez traqué comme
+une bête, chassé de sa maison, éloigné de moi et du bébé. Vous l’avez
+pourchassé jusqu’à ce qu’il meure, par là-bas, tout seul. Vous, vous
+l’avez tué!
+
+En poussant un cri soudain, elle se retourna, saisit la petite Isabelle
+et s’enfuit vers l’autre porte. Et tandis qu’elle disparaissait dans la
+chambre d’où elle était sortie, Billy l’entendit lamenter les terribles
+mots:
+
+--Vous... vous... _vous_!
+
+Comme un homme qui vient de recevoir un coup, il se dirigea en
+chancelant vers la porte d’entrée. Près de ses chiens et du traîneau, il
+trouva Pierre Croisset et sa femme de sang français qui revenaient de
+leur ligne de trappes. Il sut à peine quelle explication il donna au
+métis qui l’aida à dresser sa tente. Mais quand ce dernier le quitta
+pour rejoindre sa femme dans la cabane, il dit:
+
+--Elle est malade, très malade. Et elle est plus mal de jour en jour
+tellement, mon Dieu! que ma femme a peur.
+
+Billy coupa quelques branchages de balsamier et étendit dessus ses
+couvertures, mais il ne prit pas la peine de bâtir un feu. Quand le
+métis revint lui dire que le souper était prêt, il lui répondit qu’il
+n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il s’accroupit sous les
+couvertures, muet et les yeux fixes, négligeant même de donner leur
+pitance aux chiens. Il était éveillé quand les étoiles parurent. Il
+était éveillé quand la lune se leva. Il était encore éveillé lorsque la
+lumière s’éteignit dans la cabane de Pierre. Le bonhomme de neige avait
+disparu de ses rêves et le foyer... et l’espoir. Il n’avait jamais
+souffert comme il souffrait maintenant. Il était toujours éveillé quand
+la lune monta, là-haut, au-dessus de sa tête, disparut derrière la
+solitude à l’Ouest et que l’obscurité fut complète. Vers l’aube il tomba
+dans un sommeil agité et il fut tiré de ce sommeil par la voix de
+Pierre.
+
+Lorsqu’il ouvrit les yeux, il faisait jour et le métis était debout à
+l’entrée de sa tente. Son visage était saisi d’épouvante. Sa voix ne fut
+plus pour ainsi dire qu’un cri lorsqu’il vit que Mac Veigh était éveillé
+et se levait.
+
+--Grand Dieu du ciel, hurla-t-il. C’est la peste, m’sieur--la mort
+rouge... la petite vérole. Elle est mourante.
+
+Mac Veigh s’était dressé, le saisissant par les bras.
+
+Il se mit à courir vers la cabane et Billy vit que l’attelage du métis
+était harnaché et que la femme de Pierre apportait couvertures et
+paquets. Il ne s’attarda pas à les questionner, mais il entra en hâte
+dans la cabane contaminée. De la chambre de la jeune femme s’élevait une
+plainte assourdie; il s’y précipita et tomba à genoux auprès d’Isabelle.
+Son visage était empourpré par la fièvre, à demi caché sous la masse en
+désordre de ses cheveux. Elle le reconnut et ses yeux sombres flambèrent
+comme égarés.
+
+--Prenez le bébé, haleta-t-elle. Partez, mon Dieu, partez avec elle!
+
+Infiniment tendre, il avança la main et écarta les cheveux de son
+visage.
+
+--Vous êtes malade. Vous avez une vilaine fièvre, dit-il doucement.
+
+--Oui, oui, c’est ça. Je ne pensais pas jusqu’à hier soir, ce que cela
+pouvait être. Vous, vous m’aimez. Alors emmenez-la. Prenez le bébé et
+partez, partez, _partez_!
+
+Toute son ancienne énergie lui revenait déjà. Il ne ressentait aucune
+crainte. Il se pencha pour sourire à la jeune femme; le contact de ses
+cheveux lui fit bondir le cœur et remplit ses yeux d’amour.
+
+--Je l’emmènerai d’ici, fit-il. Elle sera très bien, Isabelle. Il
+prononça son nom presque sur un ton de prière. «Elle sera à l’abri de la
+contagion. Elle ne prendra pas la fièvre.»
+
+Il enleva l’enfant et la porta dans l’autre pièce, Pierre Croisset et sa
+femme étaient sur le seuil. Ils étaient vêtus en voyageurs, comme il les
+avait vus revenir de la ligne de trappes, le soir précédent. Il mit
+Isabelle par terre et courut à eux.
+
+--Qu’est-ce que ça signifie? demanda-t-il. Vous n’allez point partir!
+Vous ne pouvez partir! Il s’adressa presque farouchement à la femme:
+
+--Elle mourra, si vous ne restez pas pour la soigner. Vous ne pouvez pas
+vous sauver ainsi!
+
+--C’est la peste, répondit Pierre d’un ton bourru. Demeurer c’est
+mourir!
+
+--Vous allez rester! répéta Billy, en s’adressant encore à la femme de
+Croisset. Vous êtes la seule femme, l’unique femme, à cent milles au
+moins. Elle mourra sans vous. Vous resterez, dussé-je vous lier ici.
+
+Avec l’agilité d’un chat, Pierre leva le manche de la lourde cravache
+qu’il tenait en main et qui s’abattit, avec un bruit à serrer le cœur,
+sur la tête de Billy.
+
+Comme il chancelait au milieu de la cabane, tâtonnant à l’aveuglette une
+minute avant de tomber, il entendit un cri étrange d’épouvante et, sur
+le seuil de la porte du fond, il aperçut la silhouette pâle d’Isabelle
+Deane. Puis il s’écroula comme dans un gouffre de ténèbres.
+
+Ce fut le visage d’Isabelle qu’il vit d’abord lorsqu’il sortit de cet
+abîme d’obscurité. Il savait que c’était sa voix qui l’appelait avant
+d’ouvrir les yeux. Il sentit le contact de ses mains et, lorsqu’il leva
+la tête, sa chevelure dénouée, sa douce chevelure frôlait sa poitrine.
+
+Il était étendu à la renverse, la nuque appuyée, en sorte qu’il pouvait
+regarder la jeune femme en pleine figure. Il fut terrifié.
+
+Il savait maintenant ce qu’elle lui avait dit, alors qu’il gisait là par
+terre.
+
+--Il faut vous relever, il faut partir, gémissait-elle Il faut emporter
+mon bébé loin d’ici. Et vous... vous devez partir!
+
+Il se souleva à moitié, puis il se remit debout, en chancelant un peu.
+Et il s’approcha d’elle avec, dans les yeux, ce regard qu’elle lui avait
+vu la première fois, dans la steppe, lorsqu’il lui avait dit qu’il lui
+ferait traverser la forêt.
+
+--Non, je ne m’en irai pas, fit-il résolu et pourtant avec la même
+douceur d’autrefois dans la voix. Si je pars, vous mourrez. Aussi je
+vais rester.
+
+Elle le regarda interdite.
+
+--Vous ne pouvez pas, bégaya-t-elle enfin. Ne voyez-vous pas. Ne
+comprenez-vous pas?... Je suis une femme et vous ne pouvez pas. Il faut
+l’emmener, mon bébé... et aller chercher du secours.
+
+--Il n’y a pas de secours à avoir, dit Mac Veigh calmement. Dans
+quelques heures vous serez sans force. Je vais rester et... j’en fais
+serment... je vous soignerai comme lui vous aurait soignée. Il me l’a
+fait promettre, de veiller sur vous, de ne point vous abandonner.
+
+Elle le regarda droit dans les yeux. Il vit sa gorge frissonner, ses
+lèvres trembler. Elle se serait évanouie s’il ne l’avait soutenue de son
+bras passé autour d’elle.
+
+--Si un malheur arrive, murmura-t-elle à mots entrecoupés, vous prendrez
+soin d’elle, de mon bébé...
+
+--Oui, toujours.
+
+--Et si je... si je guéris...
+
+Sa tête chancelait comme prise de vertige et s’inclina vers sa poitrine.
+
+--Si je guéris...
+
+--Oui, pressa-t-il, oui...
+
+--Si je...
+
+Il comprit sa lutte et sa défaite.
+
+--Oui, je sais. J’entends, s’écria-t-il vivement, tandis qu’elle pesait
+davantage sur ses bras, si vous guérissez, je m’en irai. Personne ne
+saura, personne au monde. Et je serai bon pour vous, et je vous
+soignerai...
+
+Il se tut, repoussa en arrière ses longs cheveux et la regarda bien en
+face. Puis, il la porta dans la chambre du fond et lorsqu’il sortit la
+petite Isabelle pleurait.
+
+--Pauvre petite gosse! s’écria-t-il. Et il la prit dans ses bras.
+«Pauvre mioche!»
+
+L’enfant lui sourit à travers ses larmes et Billy tout à coup s’assit au
+rebord de la table.
+
+--Vous avez été un excellent petit type depuis le début, et vous allez
+continuer, ma chérie, dit-il, en prenant le joli minois entre ses larges
+mains. On va être sage, car nous allons avoir...
+
+Il se détourna et acheva à voix basse: «Nous allons avoir un fichu
+moment à passer!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA LOI HOMICIDE
+
+
+Assise sur la table, la petite Isabelle leva les yeux vers Billy et
+éclata de rire, puis le rire s’acheva en demi-gémissement et Billy
+s’aperçut que ses doigts s’étaient crispés sur la petite épaule au point
+de lui faire mal. Il tirailla les cheveux de l’enfant pour ramener sa
+bonne humeur et la déposa par terre. Ensuite il se dirigea vers la porte
+entrebâillée. Il faisait calme dans la chambre obscure. Il écouta pour
+saisir un soupir ou un sanglot et n’entendit rien.
+
+Un rideau était tiré devant l’unique fenêtre et il ne pouvait que voir à
+peine parmi l’ombre plus dense là où Isabelle était étendue sur le lit.
+Son cœur battit plus vite tandis que doucement il appelait le nom
+d’Isabelle. On ne répondit pas. Il regarda derrière lui. La petite
+Isabelle avait trouvé quelque objet sur le plancher et jouait. De
+nouveau il appela la mère et de nouveau il ne reçut pas de réponse. Il
+fut saisi d’une sorte de terreur. Il désirait s’avancer jusqu’à l’ombre
+opaque et s’assurer que la malade respirait, mais une main semblait le
+retenir. Alors, le transperçant comme un coup de poignard, lui
+arrivèrent de nouveau ces mots assourdis et plaintifs d’accusation:
+
+--C’est vous... c’est vous... c’est vous!
+
+Et dans ces mots, tout assourdis et gémissants fussent-ils, il reconnut
+quelque chose de la folie de Pelletier.
+
+C’était le délire. Il recula d’un pas et se passa la main sur son front.
+Son front était humide, mouillé de sueur froide. Il sentait une douleur
+aiguë à l’endroit où il avait reçu le coup et un éblouissement passager
+le fit chanceler. Alors, d’un formidable effort, il se ressaisit et
+retourna vers la petite fille. Et comme il traversait le seuil pour
+porter l’enfant au dehors à l’air frais, les paroles délirantes
+d’Isabelle le poursuivaient:
+
+--C’est vous... vous... vous!
+
+L’air froid lui fit du bien et il se précipita vers la tente avec la
+petite Isabelle. Tandis qu’il l’y déposait parmi les couvertures et les
+peaux d’ours, il se rendit compte rapidement de la situation désespérée.
+L’enfant ne pouvait rester dans la cabane et pourtant elle ne serait pas
+à l’abri du danger sous la tente, car il devrait, lui, passer la moitié
+de son temps près de la mère. Un frisson le secoua en songeant ce que
+cela voulait dire.
+
+Pour lui-même, il ne redoutait nullement la maladie terrible qui avait
+frappé Isabelle. Il avait couru le risque de contagion plusieurs fois
+auparavant et était demeuré indemne, mais son âme tremblait de peur à
+regarder les clairs yeux bleus de la petite Isabelle et il caressait
+tendrement les douces boucles encadrant sa figure. Si Croisset et sa
+femme l’avaient seulement emmenée, elle!...
+
+En pensant à ces gens, il se redressa tout à coup.
+
+--Allons, mon petit, vous allez rester ici, déclara-t-il. Compris? Je
+vais rabattre et boutonner la portière de la tente et vous n’allez pas
+pleurer. Que je ne m’appelle plus Mac Veigh si je n’attrape pas ce
+maudit métis, mort ou vif!
+
+Il boutonna le flanquet afin qu’Isabelle ne pût s’évader et la laissa
+seule, tranquille et étonnée. L’isolement ne lui était pas chose
+nouvelle. L’isolement ne l’effrayait pas et, en écoutant l’oreille
+appliquée contre la tente, Billy entendit bientôt que la fillette jouait
+avec la brassée d’objets qu’il avait rassemblés autour d’elle. Il se
+précipita vers ses chiens qu’il attela au traîneau. Croisset et sa femme
+n’avaient pas plus d’une demi-heure d’avance sur lui... trois quarts
+d’heure au maximum. Il ferait la plus belle randonnée de toute sa vie
+pendant une heure ou deux, les rejoindrait et les ramènerait, revolver
+braqué. S’il devait y avoir lutte, il se battrait.
+
+A un endroit où la piste pénétrait dans la forêt, il hésita, se
+demandant s’il n’irait pas plus vite en laissant attelage et traîneau
+derrière lui. L’entrain des chiens le décida. Ils flairaient l’odeur
+laissée sur la neige par l’attelage rival et attendaient impatiemment
+qu’on leur dît de continuer. Billy fit claquer son fouet au-dessus de
+leur tête.
+
+--Vous désirez le combat, n’est-ce pas? mes enfants, s’écria-t-il. Moi
+aussi. Allons-y! Hue!... hue!...
+
+Billy se mit à genoux sur le traîneau pendant que les chiens
+s’élançaient. Ils n’avaient pas besoin d’être dirigés; ils suivaient
+rapidement la trace de Croisset. Cinq minutes plus tard, ils abordaient
+un petit bois et débouchaient ensuite dans une clairière étroite garnie
+de broussailles rabougries à travers quoi coulait la rivière Castor. Là,
+la neige était molle et abondante. Billy courut derrière le traîneau,
+s’accrochant à la corde de remorque pour empêcher le traîneau de le
+lâcher si les chiens s’emballaient à l’improviste.
+
+Il se rendait compte que Croisset avait fait tous ses efforts pour
+mettre bonne distance entre lui et la cabane pestiférée. Il fut tout à
+coup frappé par l’idée que quelque chose en plus que la peur de la mort
+rouge hâtait leur fuite. Il était évident que le métis était éperonné
+par la pensée de son mauvais coup dans la cabane. Il croyait
+probablement qu’il était un meurtrier et Billy sourit en remarquant que
+Croisset avait fouetté ses chiens pour les obliger à courir à travers
+les tas de neige amoncelée. Il mit son attelage au pas, persuadé que le
+métis avait perdu la tête et qu’il serait fourbu lui et ses chiens en
+moins de quelques milles. Il avait maintenant bon espoir de les
+atteindre quelque part dans la plaine.
+
+Tandis qu’il pensait à cela, il ressentit de nouveau une brusque et
+lancinante douleur à la nuque. Cela ne dura qu’une minute mais, en ce
+moment, la neige se brouilla devant ses yeux et il dut étendre les bras
+pour se garder de tomber. La corde avait échappé de ses mains, et quand
+l’éblouissement fut passé, le traîneau était à vingt mètres en avant. Il
+le rattrapa et s’y accrocha, haletant comme s’il avait fourni une longue
+course. Il se mit à rire en reprenant ses sens, et regarda par-dessus
+les échines grises de ses chiens qui tiraient ferme, mais du même coup
+le rire s’éteignit sur ses lèvres.
+
+On eût dit qu’une lame de couteau avait, d’une seule poussée brûlante,
+couru de son cou à son cerveau et il s’étala sur le visage en poussant
+un cri de douleur. Somme toute, le coup de Croisset avait fait son
+œuvre. Billy se rendit compte qu’il faisait effort pour crier aux chiens
+de s’arrêter. Pendant cinq minutes ils continuèrent indifférents à la
+demi-douzaine de faibles commandements qu’il leur jetait du fond du
+brouillard qui s’épaississait autour de lui. Quand enfin il releva la
+tête et que la plaine redevint blanche à ses yeux, les chiens avaient
+fait halte. Ils étaient empêtrés dans leur harnais et flairaient la
+neige.
+
+Billy se leva. L’obscurité et la douleur le quittèrent aussi rapidement
+qu’elles étaient venues. Il vit devant lui la piste de Croisset. Puis il
+regarda les chiens. Ils s’agitaient presque à angle droit avec le
+traîneau dont l’extrémité était enfoncée profondément dans un tas de
+neige. En poussant un bref commandement, il les cingla de la lanière de
+son fouet et se dirigea à la tête du meneur. Les chiens s’aplatirent sur
+le ventre en montrant les crocs.
+
+--Quoi diable!... commença-t-il et il s’arrêta.
+
+Il examina la neige. Partant directement de la trace de Croisset, il y
+en avait une autre, une trace de raquettes. Pendant un moment, il crut
+que Croisset ou sa femme, pour une raison quelconque, s’étaient un peu
+écartés de leur traîneau. Un examen plus attentif lui démontra que sa
+supposition était inexacte. Le métis et sa femme portaient tous deux les
+longues et étroites raquettes de la brousse et cette seconde piste était
+tracée par les larges raquettes en forme de panier que chaussent les
+Indiens et les trappeurs de la steppe. En outre la piste était bien
+frayée. Qui que ce fut qui eût passé là récemment, y avait passé
+plusieurs fois déjà et Billy donna cours à sa joie par un cri contenu.
+Il était dans un secteur de pièges.
+
+La cabane du trappeur ne pouvait être bien éloignée et le trappeur
+lui-même avait passé par là, il n’y avait pas longtemps. Mac Veigh
+examina les deux pistes et découvrit un endroit où l’extrémité émoussée
+et courbe d’une raquette avait recouvert une empreinte laissée par
+Croisset. A cette découverte, Billy se fit un porte-voix de ses mains
+gantées et poussa le long et plaintif «hallo» des forestiers. C’était un
+cri qui pouvait porter à un mille. Deux fois, il le poussa et, à la
+seconde fois, on répondit. Pas très loin. Et Billy répliqua par un
+troisième appel encore plus fort. Comme un éclair, il ressentit la
+terrible douleur à la tête et s’abattit sur le traîneau.
+
+Cette fois, il fut tiré de son évanouissement par les aboiements et les
+grognements des chiens et par une voix d’homme. Lorsqu’il dégagea la
+tête de ses bras, il aperçut quelqu’un auprès des chiens. Il essaya de
+se lever et chancela sur ses pieds. Puis il tomba à la renverse et
+l’obscurité l’enveloppa plus épaisse encore que l’instant d’avant. Quand
+il rouvrit les yeux, il était dans une cabane. Il avait l’impression
+d’une bonne chaleur. Le premier bruit qu’il entendit fut le pétillement
+du feu et une porte de fourneau qu’on refermait. Et il entendit
+quelqu’un qui disait:
+
+--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Billy Mac Veigh.
+
+Billy fixa le visage qui était penché sur lui. C’était un visage de
+blanc couvert d’une courte barbe rousse. La barbe était nouvelle, mais
+les yeux et la voix il les aurait reconnus n’importe où. Pendant deux
+ans, il avait, là-bas, mangé au mess avec Rookie Mac Tabb, à Norway et à
+Nelson House. Mac Tabb avait quitté le service à cause d’une jambe
+mauvaise.
+
+--Rookie, bégaya-t-il.
+
+Il se mit debout et les mains de Mac Tabb l’empoignèrent aux épaules.
+
+--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Mac Veigh! s’écria-t-il de
+nouveau, la surprise dans sa voix et sur son visage. Joë vous a ramené
+il y a cinq minutes et je ne vous avais pas bien regardé jusqu’à
+maintenant. «Billy Mac Veigh!... Hé bien! Je suis...» Il s’arrêta pour
+regarder le front de Billy où il y avait une tache de sang. «Blessé?
+demanda-t-il brusquement. Est-ce que c’est ce damné métis?»
+
+Billy lui étreignait déjà les mains. En face, tout près du traîneau,
+encore agenouillé devant la porte close, il aperçut le visage sombre
+d’un Indien tourné de son côté.
+
+--C’est Croisset, dit-il. Il m’a frappé avec le manche de son fouet, et
+ça m’a joué de drôles de tours depuis lors. Avant qu’il m’en arrive un
+autre, il faut que je vous conte pourquoi j’étais en route, Rookie. Mon
+Dieu! c’est une rude chance que je sois tombé sur vous à temps, écoutez!
+
+Il fit rapidement à Mac Tabb le récit de la mort de Scottie Deane, de la
+fuite de Croisset de la cabane et de la situation là-bas.
+
+--Il n’y a pas une minute à perdre, conclut-il, en serrant la main de
+Mac Tabb. Il y a, là-bas, la gosse et sa mère et il faut que j’y
+retourne, Rookie. Le reste est votre affaire. Il nous faut trouver une
+femme, sinon bientôt...
+
+Il se leva et resta debout, regardant Mac Tabb et l’autre fit un signe
+d’assentiment.
+
+--Je comprends, dit-il. Vous voilà dans un bel embarras, Billy. Il y a
+deux cents milles d’ici à la blanche la plus voisine là-bas, par delà le
+Brochet. Vous ne trouveriez pas un Indien pour s’approcher à plus d’un
+demi-mille d’une cabane atteinte par l’épidémie et je doute qu’une
+blanche consente à venir. Le seul moyen que j’aperçoive c’est d’envoyer
+à Fort Churchill ou à Nelson House et d’obtenir que les autorités
+expédient une infirmière. Cela prendra deux semaines.
+
+Billy ébaucha un geste de désespoir. Joë, l’Indien, avait écouté
+attentivement et déjà il se levait tranquillement de son poste devant le
+fourneau.
+
+--Il y a un camp indien passé le lac La Flèche, dit-il en regardant
+Billy. Je connais là une femme qui n’a pas peur de la contagion.
+
+--Sûr comme le destin! s’écria joyeusement Mac Tabb. La mère de Joë est
+par là et je me demande ce qu’elle ne ferait pas pour Joë. Cet hiver,
+elle a accompli un trajet de cent cinquante milles, toute seule, pour le
+venir voir. Elle viendra. Va la chercher, Joë. Je me porte garant que
+Billy Mac Veigh lui payera ses services cinq dollars par jour à partir
+du moment de son départ. Il se tourna vers Billy. «Comment va votre
+tête?» demanda-t-il.
+
+--Mieux. C’est cette course qui m’a fatigué, je pense.
+
+--Alors nous allons partir pour la cabane de Croisset et je ramènerai le
+mioche.
+
+Ils laissèrent Joë préparer son voyage de trois jours pour le Sud-Est
+et, hors de la cabane, Mac Tabb exigea que Billy montât derrière les
+chiens. Ils revinrent en arrière pour repérer la trace de Croisset et,
+quand ils l’eurent retrouvée, Mac Tabb partit d’un grand éclat de rire.
+
+--Je gagerais qu’ils courent comme les lapins, dit-il. Que diable
+pensiez-vous faire si vous les aviez rattrapés, Billy? Ramener la femme
+en la traînant par les cheveux? Je suis content que vous ayez fait la
+culbute comme ça. Vous auriez plus vite battu un lynx que Croisset. Il
+vous aurait perforé de derrière un tas de neige, aussi sûr que vous vous
+appelez Mac Veigh.
+
+Billy se sentait allégé d’un immense fardeau et se sentait un peu enclin
+à confier à son compagnon un peu plus que ce qu’il avait dit au sujet
+d’Isabelle et de lui-même. Cependant, il n’en fit rien. Tandis que Mac
+Tabb avançait à grandes enjambées devant lui et excitait les chiens, il
+supputait les chances qu’avaient Joë et sa mère de revenir avant une
+semaine. Pendant ce temps, il serait seul avec Isabelle et, malgré
+l’horrible crainte qui n’avait jamais quitté son cœur, il lui était
+impossible de ne point éprouver un frisson de plaisir à cette pensée. Ce
+seraient des jours d’agonie pour lui aussi bien que pour elle, et
+pourtant il serait tout près, tout près de la jeune femme qu’il aimait.
+Et la petite Isabelle serait en sécurité à la cabane de Rookie. Si un
+malheur arrivait...
+
+Ses mains s’agrippaient aux rebords du traîneau à la pensée qui
+traversait son cerveau. C’était la pensée de Pelletier. Si un malheur
+arrivait à Isabelle, la petite fille serait à lui pour toujours, pour
+toujours. Il chassa de lui cette pensée comme si ç’avait été la peste
+elle-même. Isabelle vivrait. Il lui conserverait la vie. Si elle
+mourait...
+
+Mac Tabb entendit le cri étouffé qui s’échappa des lèvres de Billy. Il
+n’avait pu le refouler. Bon Dieu! si elle partait!... comme le monde
+serait vide! Ne plus la voir jamais, après ces jours de terreur en
+perspective! Mais si elle vivait, s’il savait que le soleil brillait
+dans ses beaux cheveux, que ses yeux bleus se levaient encore vers les
+étoiles: et que dans ses tendres prières elle penserait quelquefois à
+lui en même temps qu’à Deane, la vie ne serait pas aussi solitaire pour
+lui.
+
+Mac Tabb était revenu à son côté.
+
+--Mal à la tête? demanda-t-il.
+
+--Un peu, mentit Billy. La route est plane devant nous. Excitez les
+chiens.
+
+Une demi-heure plus tard, le traîneau faisait halte devant la cabane de
+Croisset. Billy désigna la tente.
+
+--La petite est là, dit-il. Allez faire sa connaissance, Rookie. Je vais
+jeter un coup d’œil à l’intérieur pour voir si tout va bien.
+
+Il entra sans bruit dans la cabane et ferma doucement la porte derrière
+lui. La porte du fond était comme il l’avait laissée, à moitié ouverte,
+et il regarda dans la chambre avec un sauvage battement de cœur. Il ne
+pouvait plus hésiter. Il fit un pas en avant et prononça son nom:
+
+--Isabelle!
+
+Le lit remua et Billy fut surpris de la rapidité avec laquelle Isabelle
+sauta par terre. Elle écarta le lourd rideau de la fenêtre et se tint
+debout en pleine lumière. Pendant un moment, Billy vit ses yeux bleus
+remplis d’une flamme étrange tandis qu’ils le fixaient. Un vif afflux de
+sang colorait les joues de la jeune femme et il pouvait entendre son
+souffle rauque sortir de ses lèvres entr’ouvertes. Ses cheveux étaient
+encore épars et la couvraient d’un voile brillant.
+
+--J’ai trouvé une cabane de trappeur, Isabelle, et nous allons y
+conduire le bébé, continua-t-il. Elle y sera en sécurité. Et nous avons
+envoyé chercher du secours, une femme...
+
+Il s’arrêta muet d’horreur. Il vit plus complètement la folie fébrile
+dans les yeux d’Isabelle. Elle laissa retomber le rideau et ils furent
+dans l’obscurité. Et les mots qu’il entendit murmurer étaient plus
+terribles encore que la folie de son regard.
+
+--Vous ne la tuerez pas! suppliait-elle. Vous ne tuerez pas mon bébé?
+Vous ne la tuerez pas!...
+
+Elle recula en chancelant vers le lit, répétant et répétant ces mots. Ce
+ne fut que lorsqu’elle se fut recouchée que Billy fit un mouvement. Tout
+le sang de ses veines semblait s’être glacé. Il s’agenouilla près
+d’Isabelle et ses mains plongèrent dans la soie des cheveux, mais il
+n’en sentait plus le contact. Il essayait de parler, mais les mots ne
+sortaient plus de sa bouche. Et alors, tout à coup, Isabelle le repoussa
+et il put voir l’éclair de ses yeux dans la demi-obscurité. Pendant un
+moment elle parut lutter contre le délire.
+
+--C’est vous, vous qui avez aidé à le tuer, haleta-t-elle. C’est la
+loi... et vous êtes la loi. Elle tue, tue, tue, et n’avoue jamais quand
+elle se trompe. Il était innocent, mais vous et la loi l’avez traqué
+jusqu’à sa mort. Vous êtes des assassins! Vous l’avez tué... Vous m’avez
+tuée... Et vous ne serez jamais punis, jamais, jamais, parce que vous
+êtes la loi et que la loi peut tuer, tuer, tuer!...
+
+Elle se rejeta en arrière en gémissant et Mac Veigh, accroupi auprès
+d’elle, ses doigts ensevelis parmi ses cheveux, ne trouva pas un mot à
+dire. Presque aussitôt elle respira moins péniblement. Il sentait son
+corps se détendre. Il se releva et se dirigea en titubant vers l’autre
+pièce, fermant la porte derrière lui. Même dans son délire, Isabelle
+avait dit vrai. Pour toujours elle avait creusé entre eux un abîme
+sombre. La loi avait tué Scottie Deane. Et lui représentait la loi. Et
+pour la loi il n’y avait pas de châtiment, même si elle enlevait la vie
+à un innocent.
+
+Il sortit. Mac Tabb était sous la tente. L’obscurité du soir
+s’appesantissait sur un monde désolé. Au-dessus de sa tête le ciel était
+bas et, tout à coup, en poussant un grand cri, Billy leva les bras vers
+le ciel et maudit cette loi qui ne pouvait être punie, la loi qui avait
+tué Scottie Deane. Car lui, Mac Veigh, était cette loi et Isabelle
+l’avait appelé assassin!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ISABELLE AFFRONTE L’ABIME
+
+
+Ce n’était plus le visage de Mac Veigh--le vieux Mac Veigh--que Rookie
+Mac Tabb, l’ex-agent, considérait quelques instants plus tard. Des
+journées de maladie n’auraient pu appesantir sur lui une main plus
+lourde que n’avaient fait ces quelques minutes passées dans la chambre
+obscure de la cabane. Son visage était blême et tiré. Des rides amères
+se creusaient aux commissures des lèvres et quelque chose d’étrange et
+de trouble habitait dans ses yeux. Mac Tabb ne s’aperçut pas du
+changement avant d’être dehors aux dernières lueurs du jour, la petite
+Isabelle dans ses bras. Alors, il regarda Billy attentivement.
+
+--Ce coup vous fait mal, dit-il. Vous semblez malade. Peut-être
+ferais-je mieux de rester ici avec vous, cette nuit?
+
+--Non, il ne faut pas! répliqua Billy, essayant de cacher ce qu’il
+savait que l’autre voyait. Emportez l’enfant à la cabane. Une nuit de
+sommeil et je serai aussi alerte qu’un chat. Je vais vacciner le bébé
+avant votre départ.
+
+Il rentra sous la tente et tira de son paquetage la petite trousse en
+caoutchouc dans laquelle il portait quelques médicaments et un rouleau
+de coton aseptisé. Dans une petite fiole, il y avait des pointes de
+vaccin. Il revint avec cette fiole et le coton.
+
+--Tenez-la bien, dit-il, pendant qu’il retroussait la manche de
+l’enfant. Je vais vous donner une pointe supplémentaire et, si ceci ne
+prend pas dans sept ou huit jours, vous recommencerez l’opération.
+
+Avec le bout de son canif, il se mit à inciser doucement la peau rose et
+tendre de bébé Isabelle. Il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais elle
+n’avait pas peur et ses grands yeux bleus suivaient ses mouvements d’un
+air étonné.
+
+A la fin, cela commença à lui faire mal et ses petites lèvres frémirent.
+Mais elle ne cria pas et, comme des larmes embrumaient ses yeux, Billy
+referma son canif et la prit dans ses bras, serrée contre sa poitrine.
+
+--Dieu vous bénisse, cher petit cœur! s’écria-t-il en plongeant sa
+figure dans les boucles soyeuses. Vous avez beaucoup souffert, vous avez
+été gelée, vous avez eu faim et on ne vous a jamais entendue vous
+plaindre, depuis l’autre jour, là-haut, à Pointe Fullerton. Petite
+chérie!...
+
+Mac Tabb l’entendit murmurer des paroles sans suite et les petits bras
+d’Isabelle s’accrochèrent plus étroitement encore au cou de Billy. Au
+bout d’un moment, Billy la lui rendit et un peu de la fatigue que Rookie
+avait vue sur le visage de Mac Veigh était disparue.
+
+--Cela ne fera plus mal, dit-il en frottant le vaccin à l’endroit rougi
+du bras. Il ne faut pas que vous soyez malade, n’est-ce pas? Et voilà
+qui vous empêchera d’être malade. Là!...
+
+Il entoura le petit bras d’une bande de coton, la noua et donna ce qui
+restait à Rookie. Puis il reprit l’enfant dans ses bras, embrassa sa
+petite figure chaude, ses bouclettes douces, après l’avoir emmitouflée
+dans ses fourrures, la mit sur le traîneau.
+
+Rookie attelait les chiens lorsque, comme un voleur, Billy coupa avec
+son canif une des boucles. Isabelle se mit à rire gaîment lorsqu’elle
+vit la boucle entre les doigts de Mac Veigh. Avant que Mac Tabb se fût
+retourné, il avait glissé les cheveux dans sa poche.
+
+--Je ne vais plus la voir bientôt, dit-il, faisant effort pour contenir
+l’émotion de sa voix. C’est-à-dire que je... je ne la verrai plus pour
+m’en occuper. J’irai de temps en temps la regarder de la lisière du
+bois. Vous l’apporterez dehors, Rookie, et il ne faudra pas lui laisser
+savoir que je suis là. Elle ne saurait pas ce que cela veut dire que je
+n’aille point la voir.
+
+Il les suivit du regard tandis qu’ils disparaissaient dans les ténèbres
+de la nuit et, quand ils furent partis, un gémissement d’angoisse
+s’échappa de ses lèvres. Car il savait que la petite Isabelle l’avait
+quitté pour toujours. Il la reverrait de l’orée de la forêt, mais il ne
+la tiendrait jamais plus dans ses bras et il ne sentirait jamais plus
+ses tendres petits bras autour de son cou, ni le doux frisson de ses
+cheveux contre son visage. Longtemps avant que la menace mortelle de
+contagion ait abandonné la cabane et lui-même, il serait parti. Car
+c’était là ce qu’Isabelle, la mère, avait exigé et, lui, serait fidèle à
+sa promesse. Elle ne saurait jamais ce qui s’était passé pendant les
+jours où elle délirait. Elle ne le reverrait plus après cela. Il savait
+déjà comment il s’en irait.
+
+Lorsque les secours arriveraient, il s’éloignerait tranquillement, une
+nuit, et la vaste solitude l’engloutirait.
+
+Ses plans semblaient se dessiner sans qu’il y pensât. Il s’en irait à
+Fort Churchill où il déposerait contre Bucky Smith. Purs il quitterait
+le service. Le terme de son engagement expirait dans un mois et il ne
+rengagerait pas. «C’est la loi qui l’a tué... et vous êtes la Loi. Elle
+tue, tue, tue... et elle ne revient jamais sur ses erreurs, lorsqu’elle
+se trompe.» Sous le ciel obscur, ces mots semblaient ne cesser jamais à
+ses oreilles et, à chaque fois, ils augmentaient sa haine des choses
+dont il avait fait partie pendant des années.
+
+Il lui semblait entendre la voix accusatrice d’Isabelle dans les soupirs
+étouffés du vent nocturne au faîte des sapins et, parmi le calme du
+monde qui l’enveloppait, les mots se poursuivaient dans son cerveau
+jusqu’à paraître laisser après eux un sillage de feu.
+
+«Elle tue, tue, tue, et jamais ne revient sur ses erreurs, quand elle
+s’est trompée.»
+
+Il grinça des dents, tandis qu’il se retournait vers la cabane. Il se
+rappelait maintenant plus d’un cas où la loi avait tué sans rémission.
+Cela faisait partie du jeu de la chasse à l’homme. Mais il n’avait
+jamais considéré cela du point de vue d’Isabelle jusqu’au jour où elle
+lui en avait peint le tableau par quelques paroles incohérentes
+d’accusation. Le fait qu’il s’était battu pour Scottie Deane et lui
+avait rendu la liberté n’excusait déjà plus Billy à ses propres yeux.
+
+C’était surtout à cause de lui et de Pelletier que Deane et Isabelle
+avaient été contraints de chercher refuge chez les Esquimaux. De
+Fullerton, ils avaient pisté et traqué Deane, comme ils auraient traqué
+une bête. Il se voyait tel qu’Isabelle devait le voir désormais:
+assassin de son mari. Il était content, en retournant à la cabane,
+d’être arrivé seulement le deuxième ou le troisième jour de la fièvre.
+Il redoutait maintenant la guérison de la malade plus que son délire.
+
+Il alluma une petite lampe dans la cabane et écouta un moment à la porte
+du fond. Isabelle était calme. Pour la première fois il examina la hutte
+avec plus de soin. Croisset et sa femme l’avaient abandonnée pleine de
+vivres. Il avait remarqué des quartiers de venaison gelés suspendus au
+dehors et il y découpa plusieurs tranches de viande. Il n’avait pas
+faim, mais il mit la viande dans une marmite qu’il plaça sur le fourneau
+afin d’avoir du bouillon pour Isabelle.
+
+Il commença, tandis qu’il allait et venait, à découvrir des indices de
+la présence d’Isabelle dans la chambre. Pendue à une cheville de bois
+fichée dans la paroi de planches, il vit une écharpe qu’il savait lui
+appartenir. Sous l’écharpe il y avait une paire de souliers à elle.
+Ensuite, il remarqua que la table grossière de la cabane était
+recouverte d’un fouillis d’objets auxquels il n’avait pas jusqu’alors
+prêté attention. C’était des aiguilles et du fil, des vêtements, une
+paire de mitaines et un bout de ruban rouge qu’Isabelle avait porté au
+cou. Retinrent aussi ses yeux deux paquets de vieilles lettres nouées
+d’une faveur bleue et un troisième tas défait et éparpillé.
+
+A la lueur de la lampe, il s’aperçut que toutes les suscriptions des
+enveloppes étaient de la même écriture. L’enveloppe du premier paquet
+était libellée à Mme Isabelle Deane, Prince Albert, Saskatchewan; la
+première enveloppe de l’autre paquet à Miss Isabelle Rowland, Montréal,
+Canada. Le cœur de Billy lui fit mal, tandis qu’il rassemblait dans ses
+mains les lettres éparses et les plaçait avec les autres sur un rayon
+au-dessus de la table. Il comprit que c’était des lettres de Deane et
+que, dans sa fièvre et sa solitude, Isabelle les relisait lorsqu’il lui
+avait apporté la nouvelle de la mort de son mari.
+
+Il était sur le point d’enlever les autres objets de la table, quand, en
+déplaçant un vêtement, il découvrit un journal plié et usé aux plis.
+C’était une demi-page d’un quotidien de Montréal et sur ce journal le
+portrait d’Isabelle Deane avait l’air de le regarder. C’était une figure
+plus jeune, qui semblait plutôt d’une fillette, mais qui, pour lui,
+n’était pas à moitié aussi belle que la figure d’Isabelle qui était
+venue à lui du fond de la steppe. Ses doigts tremblèrent et sa
+respiration fut plus précipitée, alors qu’il tenait le journal en bonne
+lumière pour lire les quelques lignes sous la gravure.
+
+«Isabelle Rowland, une des dernières «filles du Nord» de Montréal qui a
+sacrifié sa fortune par amour pour un jeune ingénieur.»
+
+Malgré le sentiment de honte qui s’insinuait en lui, à se permettre de
+pénétrer ainsi dans le passé sacré d’Isabelle et du défunt, les yeux de
+Billy parcoururent la date. Le journal était vieux de huit ans. Et puis,
+il lut ce qui suivait. Durant ces quelques minutes que les lignes sèches
+et froides de l’imprimé lui révélèrent l’histoire d’Isabelle et de
+Deane, il oublia qu’il se trouvait dans la cabane et qu’il pouvait
+presque entendre respirer la jeune femme de qui le merveilleux roman
+d’amour s’achevait maintenant en tragédie.
+
+Il se vit avec Deane, ce jour-là--il y avait de cela des années--lorsque
+pour la première fois il leva les yeux sur Isabelle dans le vieux petit
+cimetière aux morts inconnus et sauvage, à Sainte-Anne-de-Beaupré. Il
+entendit tinter l’antique cloche de l’église qui se trouve au flanc de
+la colline depuis plus de deux cent cinquante ans et il put entendre la
+voix de Deane racontant à Isabelle l’histoire de cette cloche qui, aux
+jours d’autrefois, avait souvent appelé les colons au combat contre les
+Indiens.
+
+Ensuite, comme il continuait sa lecture, il put sentir le brusque
+frisson qui parcourut les veines de Deane quand Isabelle lui avait dit
+qui elle était et que Pierre Radison, un des grands propriétaires du
+Nord, était son arrière-grand-père, qu’il avait apporté ses offrandes à
+l’antique petite église, qu’il s’était battu là, était mort près de là
+et que son corps reposait quelque part parmi les morts inconnus et les
+tombes sans nom.
+
+C’était une magnifique histoire et Mac Veigh en découvrit plus entre les
+lignes qu’il n’y en avait d’imprimé. Un jour il était allé à
+Sainte-Anne-de-Beaupré voir le pèlerinage et les miracles et, là-bas,
+avait rutilé devant lui la déclivité inondée de soleil qui domine le
+large Saint-Laurent où Isabelle et Deane s’étaient ensuite rencontrés et
+où elle lui avait dit le rôle considérable que la vieille cloche fêlée,
+l’ancienne église et le cimetière aux morts anonymes avaient joué dans
+sa vie. Son sang s’exaltait à lire ce qui avait suivi ce début d’amour
+près du temple des pèlerins.
+
+Isabelle était orpheline, disait le journal. Son oncle et tuteur était
+un maître de forge de vieille race, la race qui avait fait partie de la
+contrée déserte et de la Compagnie, depuis que les premiers «Chevaliers
+d’aventures» avaient abordé là avec le prince Rupert. Il habitait seul
+avec Isabelle dans une vaste maison blanche au sommet de la colline, une
+maison entourée par des murs de pierres et des piquets de fer et d’où il
+considérait le monde avec le froid dédain d’un seigneur féodal. Il
+devint l’ennemi du jeune David Deane, dès l’instant qu’il en entendit
+parler, beaucoup parce que ce dernier n’était rien qu’un simple
+ingénieur des mines luttant pour se faire sa position, mais surtout
+parce qu’il était Américain et qu’il venait de par delà la frontière.
+Les murs de pierres et les piquets de fer lui faisaient obstacle. Les
+lourdes portes ne s’ouvraient jamais devant lui. Alors s’était produite
+la brisure. Isabelle, loyale dans son amour, était partie avec Deane.
+L’histoire finissait là.
+
+Pendant quelques instants, Billy resta le journal à la main, les
+caractères se brouillant devant ses yeux. Il pouvait presque se
+représenter la vieille maison d’Isabelle à Montréal. Elle s’élevait sur
+la route escarpée et ombreuse qui escaladait le mont Royal et où il
+avait un jour remarqué une file de chevaux tirant des chariots de
+charbon dans la rude montée.
+
+Il se rappela comme cette rue lui avait produit une sorte de bizarre
+fascination, avec ses épaisses murailles de pierres, ses vieilles
+maisons françaises et cette atmosphère ancienne qui y persistait du
+Montréal d’il y avait une centaine d’années. Douze ans auparavant il
+était allé là-bas pour la première fois et avait gravé son nom sur
+l’escalier de bois menant au sommet de la montagne. Alors, Isabelle
+était là aussi. Peut-être était-ce elle qu’il avait entendue chanter
+derrière une de ces murailles.
+
+Il mit le journal avec les lettres, prenant note du nom de l’oncle. Si
+un malheur arrivait, ce serait son devoir peut-être de lui envoyer un
+mot. Et puis, à la réflexion, il déchira en menus morceaux la bande de
+papier sur laquelle il avait écrit le nom. Henri Lecours avait rompu
+avec sa nièce. Et, si elle venait à mourir, pourquoi lui, Billy Mac
+Veigh, lui parlerait-il de la petite Isabelle? Depuis le terrible
+châtiment qu’Isabelle lui avait infligé et à la loi, le mot «devoir»
+avait pour lui une tout autre signification.
+
+Plusieurs fois, durant l’heure suivante, Billy écouta à la porte.
+Ensuite il prépara un peu de thé, des rôties et enleva le bouillon du
+fourneau. Il alla dans la chambre, laissant tout par terre près du feu
+pour les empêcher de refroidir. Il entendit remuer Isabelle et, comme il
+s’approchait d’elle, elle poussa un léger cri.
+
+--David, David, est-ce vous? gémit-elle. Oh! David que je suis heureuse
+que vous soyez venu!
+
+Billy se pencha vers elle. Dans l’obscurité son visage paraissait d’un
+gris cendreux, car, comme un trait de feu dans la chambre sans lumière,
+la vérité s’était fait jour en lui. L’émotion et la fièvre avaient
+accompli leur œuvre et, dans son délire, Isabelle croyait que c’était
+Deane, son mari. Dans les ténèbres, Billy vit qu’elle lui tendait les
+bras.
+
+--David! soupira-t-elle. Et il y avait dans sa voix un tel amour et un
+tel contentement que Mac Veigh frémit d’épouvante jusqu’au tréfonds de
+l’âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE PROMESSE
+
+
+Durant le silence qui suivit les mots murmurés par Isabelle, s’offrit à
+Billy un moyen de résoudre la crise à laquelle il assistait. La pensée
+de s’abandonner à sa première impulsion et de prendre la place de Deane
+pendant ces heures de fièvre d’Isabelle l’emplit aussitôt d’une
+répulsion qui le fit s’éloigner du lit, les poings tellement serrés que
+ses ongles blessèrent ses paumes calleuses.
+
+--Non, non, ce n’est pas David, commença-t-il, mais les mots expirèrent
+dans sa gorge.
+
+Lui dire cela, lui faire connaître la vérité--que son mari était
+mort--pouvait la tuer maintenant. L’espoir et la croyance qu’il était
+vivant et près d’elle pourrait contribuer à la rendre à la vie. Plus
+promptement qu’il n’aurait pu l’exprimer, la situation lui apparut comme
+dans un éclair. Si Deane était vivant et près d’elle, sa présence la
+sauverait. Et si elle croyait que _lui_ était Deane, il la sauverait. En
+fin de compte, elle ne saurait jamais.
+
+Il se souvint que Pelletier avait oublié bien des choses qui lui étaient
+arrivées pendant son délire. Quant à Isabelle, lorsqu’elle s’éveillerait
+guérie, cela ressemblerait à un rêve au pis aller. Quelques mots de lui,
+dès lors, achèveraient de l’en convaincre. S’il le fallait, il lui
+dirait qu’elle avait beaucoup parlé de Deane pendant sa fièvre et
+qu’elle s’imaginait qu’il était auprès d’elle. Elle ne soupçonnerait
+point le rôle que lui, Mac Veigh, avait joué.
+
+Isabelle avait attendu une minute, mais maintenant elle murmurait de
+nouveau comme si elle était un peu effrayée du mutisme qu’il gardait:
+
+--David... David...
+
+Il se rapprocha vivement du lit et ses mains rencontrèrent celles qui se
+tendaient vers lui. Elles étaient brûlantes et sèches et les doigts
+d’Isabelle s’enlacèrent aux siens presque farouchement et attirèrent ses
+mains sur sa poitrine. Elle soupira comme si elle allait reposer plus à
+l’aise maintenant que ses mains la touchaient.
+
+--Je vous ai préparé un peu de bouillon, lui dit-il, osant à peine
+parler. Voulez-vous en prendre un peu, Isabelle? Il le faut... et
+dormir.
+
+Il sentit la pression des mains de la jeune femme et elle lui parla d’un
+ton si calme que, pendant un instant, il crut vraiment qu’elle avait
+repris conscience.
+
+--Je n’aime pas l’obscurité, David. Je ne puis vous voir. Et je désire
+relever mes cheveux. Voulez-vous apporter de la lumière?
+
+--Pas avant votre guérison, murmura-t-il, la lumière vous ferait mal aux
+yeux. Je vais demeurer avec vous... près de vous...
+
+Elle leva dans les ténèbres une de ses mains qui lui caressa le front.
+Dans cet attouchement, il y avait tout l’amour et toute la douceur
+qu’elle avait témoignés à l’homme qui n’était plus et cette caresse fit
+frissonner Billy au point qu’il lui sembla que le tréfonds de son cœur
+allait éclater dans un sanglot. Brusquement sa main quitta son visage et
+il entendit Isabelle qui s’agitait.
+
+--Mes cheveux... David...
+
+Il avança une main qui toucha le doux nuage de sa chevelure. Elle
+tombait en désordre autour de sa figure et de son cou, et il souleva
+doucement la malade, pendant qu’il retirait les lourdes tresses. Il
+n’osait parler, tandis qu’il lissait les boucles superbes et les
+nattait. Isabelle soupira, soulagée, lorsqu’il eut fini.
+
+--Je vais maintenant apporter le bouillon, dit-il.
+
+Il se rendit dans l’autre chambre où la lampe était allumée. Ce ne fut
+qu’en prenant la tasse de bouillon qu’il remarqua que sa main tremblait.
+Un peu du liquide se répandit sur le sol et il fit tomber un morceau de
+pain grillé. Lui aussi passait au creuset de la douleur, comme Isabelle
+Deane.
+
+Il retourna près d’elle et la souleva de façon que sa tête s’appuyât
+contre son épaule et la tiédeur des longs cheveux couvrit ses joues et
+son cou. Obéissante, elle mangea une demi-douzaine de morceaux de pain
+rôti qu’il avait trempés dans le bouillon et but quelques gorgées de
+liquide. Elle serait restée là ensuite, son visage tourné contre le
+sien, mais Billy, voyant qu’elle allait s’y endormir, la recoucha
+doucement sur l’oreiller.
+
+--Maintenant, il faut dormir, conseilla-t-il doucement. Bonne nuit.
+
+--David!
+
+--Oui.
+
+--Vous... vous ne m’avez pas embrassée.
+
+Il y avait une plainte enfantine dans sa voix et Billy, réprimant un
+sanglot, se pencha sur elle. Pendant une minute, les bras d’Isabelle
+entourèrent son cou. Il sentit le doux, le frémissant contact de ses
+lèvres brûlantes, puis il recula et un «bonsoir, David» le suivant
+jusqu’à la porte, il rentra dans la première chambre. En poussant un
+sanglot entrecoupé, il se laissa tomber sur le petit lit où Croisset
+avait passé la dernière nuit.
+
+Il demeura une heure avant de soulever son visage des couvertures.
+Cependant, il n’avait pas dormi. Pendant cette heure et la demi-heure
+qui l’avait précédée dans la chambre d’Isabelle, des rides s’étaient
+creusées sur sa figure qui le vieillissaient. Une fois, Isabelle l’avait
+embrassé et il avait gardé ce baiser comme le plus précieux trésor qu’il
+eût possédé de toute sa vie. Et ce soir, elle lui avait donné plus qu’un
+baiser, car il y avait eu de l’amour et non plus seulement de la
+reconnaissance dans la chaleur de ses lèvres, dans la caresse de ses
+mains et de ses bras, dans le frôlement de son visage fiévreux contre le
+sien. Mais ils ne lui procuraient pas le plaisir de ce baiser
+qu’Isabelle lui avait donné dans la steppe.
+
+Accablé de douleur, il se leva et se dirigea vers la porte. Malgré qu’il
+sût qu’il n’y avait pour lui d’autre alternative, il se considérait
+aussi coupable qu’un voleur. Profiter de pareille situation le
+remplissait de dégoût pour lui-même et il aspirait après l’heure où
+renaîtrait la conscience, bien qu’elle dût ramener chagrin et désespoir
+qui s’égaraient maintenant dans l’oubli de la fièvre.
+
+Il y a toujours dans les contrées du Nord, quelque part, la trace
+sinistre de la mort rouge--la petite vérole--et Billy connaissait bien
+le cours de la maladie. Il croyait que la fièvre avait frappé Isabelle
+trois ou quatre jours auparavant et qu’il y aurait encore trois ou
+quatre jours pendant lesquels la jeune femme aurait le délire. Puis
+viendrait la réaction, Isabelle se réveillerait à la certitude que son
+mari était mort et que lui, Billy, était demeuré avec elle, seul, tout
+ce temps-là.
+
+Il écouta un moment à la porte. Isabelle reposait tranquillement et il
+sortit de la cabane sans faire de bruit. La nuit était devenue plus
+sombre et plus dense. Pas une éclaircie dans les mornes ténèbres
+là-haut. Le vent s’était levé du Nord-Est, tout juste assez de vent pour
+faire se lamenter les cimes des arbres et emplir d’un bruit inquiet
+l’horizon borné qui enveloppait Billy. Il alla vers la tente où avait
+été la petite Isabelle et il y avait dans l’air quelque chose qui
+l’oppressait. Il regrettait d’avoir envoyé tous les chiens avec Mac
+Tabb. Une immense solitude l’accablait. C’était comme une main visqueuse
+étouffant son cœur sous son étreinte et lui donnant la nausée. Il se
+retourna et regarda la lumière de la cabane. Isabelle était là et il
+avait cru que là où elle était il ne serait jamais plus solitaire. Mais
+il savait maintenant que s’était creusé entre eux un abîme qu’une
+éternité ne pourrait combler. Il frissonna, car en même temps que le
+vent nocturne il lui semblait sentir de nouveau la présence de Scottie
+Deane. Il serra les poings et plongea les yeux égarés au puits des
+ténèbres.
+
+On eût dit qu’il avait entendu les «Cavaliers sauvages» passer par là,
+haletant et chevauchant à travers les cimes des sapins, les cavaliers
+sauvages envoyés pour rassembler les âmes des morts. Deane était avec
+lui, comme son fantôme avait été avec lui, la nuit qu’il s’en retournait
+vers Pelletier après avoir planté la croix sur la tombe de Scottie. Et
+pendant quelques instants, le sentiment de cette obscure présence parut
+alléger le fardeau étouffant qui pesait sur son cœur. Il savait que
+Deane comprendrait et sa présence le réconfortait. Il alla regarder dans
+la tente, bien qu’il n’eût rien à y voir.
+
+Il retourna ensuite à la cabane. Le souvenir de la tombe et de la croix
+de bouleau le ramena à la pensée de son devoir à l’égard de la jeune
+femme. De sa pochette de caoutchouc il tira un bloc-notes et un crayon.
+
+Pendant plus d’une heure ensuite, il travailla sans répit à la lueur
+vacillante de la lampe. Il savait qu’Isabelle irait revoir Deane.
+Bientôt peut-être... ou dans longtemps; mais elle irait. Et pas à pas,
+il traça sur une carte la route qui conduisait de la petite cabane à la
+lisière de la steppe. Après quoi, de sa large et rude écriture, il
+écrivit les sentiments qui débordaient de son cœur.
+
+«Que Dieu vous ait toujours en sa garde! Je voudrais donner ma vie pour
+vous le rendre. Je ne veux pas que sa tombe demeure ignorée. J’y
+retournerai un jour et j’y planterai des fleurs bleues. Je suppose que
+vous ne connaîtrez jamais ce que j’aurais voulu faire pour vous le
+ramener et vous rendre heureuse.»
+
+Il savait qu’il n’avait point fait une promesse qu’il ne pourrait tenir.
+Il retournerait à la tombe solitaire à la lisière de la steppe. Un vague
+appel l’y attirait maintenant, un appel qu’il ne pouvait comprendre et
+qui venait du fond de sa tristesse. Il plia le papier, l’enveloppa dans
+une feuille blanche et, à l’extérieur, il écrivit le nom d’Isabelle
+Deane. Puis il plaça le paquet avec les lettres sur la planchette
+au-dessus de la table. Il était certain qu’elle dût le trouver là.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui se passa durant la terrible semaine qui suivit cette nuit-là, nul
+autre que Mac Veigh ne le saurait jamais. Pour lui, ce furent sept jours
+de lutte dont il garderait le souvenir jusqu’à la fin de sa vie. Nuits
+sans sommeil et journées sans sommeil. Lutte amère, presque sans repos,
+avec l’horrible fantôme qui planait toujours dans la chambre du fond.
+Lutte qui émaciait ses joues et creusait des rides profondes sur son
+visage, lutte pendant laquelle la voix d’Isabelle lui parlait tendrement
+et en s’excusant pendant une heure, avec amertume pendant l’heure
+suivante. Il sentit la caresse de ses mains. Plus d’une fois elle
+l’attira vers le doux frémissement de ses lèvres fiévreuses. Et puis, à
+des moments plus terribles, elle l’accusa de pourchasser à mort l’homme
+qui gisait sous la croix de bouleau.
+
+Les trois jours de torture s’allongèrent en quatre et le quatrième
+jusqu’au septième. Au plus intime de son être, Mac Veigh souffrait, car
+il comprenait la signification que tout cela prenait pour lui. Et le
+troisième, le cinquième et le septième, il alla jusqu’à la cabane de Mac
+Tabb; Rookie sortit et lui parla de loin, à l’aide d’un porte-voix
+d’écorce de bouleau. Le septième jour, on n’avait pas encore de
+nouvelles de Joë l’Indien ni de sa mère. Et ce jour-là, pour la dernière
+fois, Billy joua son rôle de Deane.
+
+Il entra dans la chambre d’Isabelle avec le bouillon, des rôties et un
+bassin d’eau; quand elle eut mangé un peu, il la souleva et mit pour la
+soutenir des couvertures derrière elle, afin de pouvoir peigner et
+tresser ses magnifiques cheveux. Il faisait plus clair dans la chambre,
+malgré le rideau qu’il avait tiré étroitement. Au dehors, le soleil
+brillait et sa lueur pâle traversait le rideau et éclairait les
+somptueuses nattes qu’il brossait.
+
+Lorsqu’il eut fini, il recoucha doucement Isabelle sur l’oreiller. Elle
+le regardait d’une façon singulière. Alors d’un coup qui lui fit froid
+au plus secret de l’âme, il lut ce qui était dans ses yeux: la guérison
+et le retour à la conscience. Il vit brusquement reparaître en eux
+l’ancienne frayeur, le vieux chagrin, la renaissance de sa véritable
+personnalité! Il n’attendit pas de l’entendre parler, mais il se
+détourna comme il avait fait cent fois déjà et quitta la chambre.
+
+Dans la pièce voisine, il resta un moment debout en silence, rassemblant
+son courage pour l’épreuve qui approchait. La fin était venue pour lui.
+Il surmonta sa faiblesse et, un instant après, se dirigea vers la porte
+du fond. Mais cette fois-ci il n’entra point, comme il faisait
+auparavant. Il frappa. C’était la première fois. Et la voix d’Isabelle
+lui cria d’entrer. Une douleur aiguë traversa soudain le cœur de Billy
+lorsqu’il vit que la convalescente s’était installée de manière à
+détourner de lui son visage. Il se pencha sur elle et dit doucement:
+
+--Vous êtes mieux. Le danger est passé.
+
+--Je suis mieux, et... et... est-ce que c’est fini? l’entendit-il
+murmurer.
+
+--Oui.
+
+--Et... le bébé?
+
+--Il se porte bien, oui.
+
+Il y eut un moment de silence. La chambre, eût-on dit, frémissait. Puis
+Isabelle dit faiblement.
+
+--Vous étiez seul?
+
+--Oui, seul, pendant sept jours.
+
+Elle tourna complètement sas yeux vers lui. Il pouvait voir leur éclat
+dans le demi-jour. Il lui sembla que leur regard descendait jusqu’aux
+arcanes de son âme et qu’en ce moment Isabelle savait. Elle savait qu’il
+avait assumé le rôle de David et, tout à coup, elle détourna sa face
+avec un étrange sanglot, un sanglot de honte. Il la sentit qui
+tremblait. Elle semblait avoir peine à respirer et à rester ferme et il
+entendit de nouveau les mots terribles:
+
+--Vous... vous... vous...
+
+--Oui, oui, je sais, je comprends, dit-il, et son cœur lui faisait mal.
+Vous pouvez être tranquille désormais. Je vous ai promis que si vous
+guérissiez je partirais. Et je vais partir. Personne ne saura jamais. Je
+vais partir.
+
+--Et vous ne reviendrez jamais plus?
+
+Sa voix était terriblement calme et froide.
+
+--Jamais, dit-il. Je le jure.
+
+Elle s’écarta de lui au point qu’il ne pouvait déjà plus distinguer
+d’elle que l’éclat de ses larges tresses dans un rayon de lumière. Mais
+il pouvait entendre son souffle sanglotant. Elle sut à peine quand il
+quitta la chambre, tant il s’en alla doucement. Il referma sur lui la
+porte et, cette fois, il mit le loquet. La porte extérieure était
+ouverte et, tout à coup, il entendit ce pourquoi il avait attendu et
+prêté l’oreille: le bref et sec aboiement des chiens et une voix
+d’homme.
+
+En trois bonds, il fut dehors. A mi-chemin, dans l’étroite clairière,
+Joë l’Indien avait fait halte avec l’attelage. Un coup d’œil vers le
+traîneau convainquit Billy que la mère de Joë ne l’avait pas déçu. Une
+petite vieille, maigriote et ratatinée, se dégageait d’un tas de peaux
+d’ours, tandis qu’il courait vers elle. De ses yeux enfoncés et vifs,
+elle le regardait approcher, et ses mains étaient si décharnées qu’elles
+ressemblaient à des serres. Mais, malgré son aspect peu engageant, Billy
+l’aurait presque embrassée à son arrivée.
+
+Elle s’appelait Maballa, avait dit Rookie, et elle comprenait l’anglais
+qu’elle pouvait parler mieux que son fils. Billy lui expliqua la
+disposition de la cabane et, quand il eut terminé, elle prit un petit
+paquet sur le traîneau, gloussa quelques mots à Joë l’Indien et suivit
+Mac Veigh sans une seconde d’hésitation.
+
+Qu’elle n’eût point peur de la contagion ajoutait au soulagement de
+Billy. Aussitôt qu’elle fut débarrassée de son capuchon et de sa lourde
+couverture, elle entra sans crainte dans la chambre du fond et, une
+minute après, Billy l’entendit qui parlait à Isabelle.
+
+Rassembler les quelques objets qui lui appartenaient et les empaqueter
+lui prit quelques instants. Puis il sortit et leva sa tente. Joë
+l’Indien était déjà parti et il suivit sa trace. Une heure après, Mac
+Tabb, averti par l’appel de Billy, apparaissait à la porte de sa cabane.
+Il fit le tour de la hutte et prit le vent jusqu’à ce qu’il fût à moins
+de cinquante pas de Mac Veigh.
+
+Billy lui dit ce qu’il allait faire. Il allait partir à Churchill; il
+lui confiait Isabelle et le bébé. De Fort Churchill, il enverrait une
+escorte pour ramener la jeune femme et l’enfant vers le pays habité. Il
+désirait des vêtements nouveaux, quelque chose du moins qu’il pût
+mettre. Ceux qu’il portait, il serait forcé de les brûler. Il suggéra
+qu’il pourrait mettre un des complets de Joë, si ce dernier en avait de
+rechange. Et Mac Tabb rentra dans la cabane pour revenir, quelques
+instants plus tard, avec une brassée de vêtements.
+
+--Voilà tout ce dont vous avez besoin, sauf une chemise et des caleçons,
+dit Mac Tabb en déposant le tout en tas sur la neige. Je vais attendre
+un peu que vous vous soyez changé. Il vaut mieux brûler ces vêtements-là
+tout de suite. Le vent pourrait tourner et il ne faut pas que je sois
+pris dans les bouffées de fumée.
+
+Il s’éloigna à distance rassurante pendant que Billy ramassait les
+vêtements et entrait sous bois. D’un bouleau il détacha un tas d’écorce
+et, au fur et à mesure qu’il se déshabillait, il y jetait ses vieux
+vêtements. Mac Tabb pouvait entendre le crépitement et le craquement du
+feu, lorsque Billy reparut vêtu du pantalon en peau de daim, numéro
+deux, de Joë l’Indien, d’un paletot de fourrure usé et dépenaillé, d’une
+casquette en peau d’anguille et d’une paire de mocassins trop étroits
+pour lui.
+
+Pendant un quart d’heure, les deux hommes bavardèrent, Mac Tabb se
+tenant toujours à cinquante pas de la démarcation dangereuse. Puis il
+s’en alla et ramena les chiens et le traîneau de Billy.
+
+--J’aurais aimé vous serrer les mains, Billy, s’excusa-t-il, mais je
+pense qu’il vaut mieux pas. Je ne suppose pas que nous osions sortir le
+mioche?
+
+--Non, dit Billy. Au revoir, Mac. Je vous reverrai plus tard. Allez
+seulement la chercher et apportez-la jusqu’au seuil, voulez-vous? Il ne
+faut pas qu’elle sache que je suis ici et je la regarderai de loin. Elle
+ne comprendrait pas, n’est-ce pas? si elle savait que je suis ici et que
+je ne suis pas venu la voir.
+
+Il se dissimula parmi la sapinière, tandis que Mac Tabb pénétrait dans
+la cabane. Peu après, ce dernier reparaissait. Isabelle était dans ses
+bras et Billy réprima un sanglot. Pendant une minute elle tourna son
+visage vers lui et il put voir qu’elle montrait du doigt la direction
+que Rookie lui avait indiquée. Puis l’instant d’après le soleil illumina
+la chevelure de l’enfant d’une flamme d’or, comme Billy l’avait vu la
+première fois, en ce jour mémorable à Fullerton. Il voulait lui crier un
+mot, au moins un mot, mais ne sortit de sa bouche que le sanglot qu’il
+s’efforçait de refouler.
+
+Il se tourna vers la forêt. Et cette fois il savait qu’il s’en allait
+pour toujours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+UN PÈLERINAGE A LA STEPPE
+
+
+Le quatrième soir, après avoir quitté la cabane atteinte par le fléau,
+Billy était campé sur la rivière Loutre Boiteuse, à cent quatre-vingts
+milles de Fort Churchill, là-bas, sur la baie d’Hudson. Il avait fini
+son souper et fumait sa pipe.
+
+Il faisait une soirée merveilleusement claire, le ciel flambant
+d’étoiles et de pleine lune. Plusieurs fois Billy avait regardé la lune.
+C’était la lune que les Indiens nomment la Lune sanglante, rouge comme
+du sang, aux bords déchiquetés et comme suintants. Dans la croyance
+indienne, elle signifiait malheur à qui ne la gardait point derrière
+soi. Pendant sept nuits consécutives, elle avait tracé son sillage
+pourpre à travers les cieux pendant cette terrible année d’épidémie où
+un quart de la population forestière du Nord avait péri. Depuis lors,
+elle était connue comme la Lune de la Peste.
+
+Billy n’avait vu la lune ainsi que deux fois auparavant. Il n’était pas
+superstitieux mais, ce soir-là, il était rempli d’une bizarre sensation
+de malaise. Il se mit à rire d’un rire nerveux tandis qu’il fixait les
+flammes pétillantes du bouleau et il se demanda quelle nouvelle
+infortune pouvait bien lui être réservée. Et puis, lentement, une
+douceur parut venir vers lui du fond de la nuit admirable, comme une
+main lénifiante, pour apaiser son cœur broyé de douleur. Enfin, une fois
+de plus, il était dans son domaine. Car les solitudes balayées par les
+vents et les bois secoués avaient été sa demeure; plusieurs fois il
+s’était dit que la vie, loin d’eux, lui serait impossible. Plus
+intensément que jamais cette pensée le pénétrait cette nuit-là.
+
+Il faisait partie d’eux et eux faisaient partie de lui. Et alors qu’il
+levait les yeux vers la lune rouge, sa vue ne lui causait plus
+d’inquiétude, mais un sentiment de joie singulière. Pendant une heure il
+resta là assis, méditatif, et le feu s’éteignit. Autour de lui le
+frémissement et le murmure de la solitude l’enserraient de plus en plus.
+C’était son monde; il respira plus longuement et il écouta. Solitaire et
+le cœur blessé, il sentit la vie, la sympathie et l’amour de la nature
+s’insinuer en lui, s’attrister de sa tristesse, le réchauffer de leur
+espoir, l’assurer de nouveau de l’amitié de ces arbres, de ces montagnes
+et de toute l’immensité vide qui l’environnait. Cent fois, dans cette
+étrange illusion qui naît de l’isolement dans l’extrême Nord, là-bas, il
+avait donné vie et forme aux ombres étoilées qui l’entouraient, aux
+ombres des hauts sapins, des arbustes tordus, des roches et même des
+montagnes.
+
+Et maintenant ce n’était plus un jeu. A mesure que chaque heure
+s’écoulait, cette nuit-ci, à chaque jour et chaque nuit qui suivaient,
+ils devenaient plus réels pour Mac Veigh. Les feux qu’il allumait dans
+l’obscurité infinie lui représentaient des scènes comme ils ne l’avaient
+jamais fait jusqu’alors. Les arbres et les roches, les buissons
+rabougris le réconfortaient de plus en plus dans la solitude et lui
+donnaient l’illusion de la vie dans le mouvement de va-et-vient de leurs
+ombres. Partout, c’étaient les mêmes vieux amis fidèles, et sans
+changement. L’ombre des sapins qui, cette nuit, lui faisait signe à sa
+manière silencieuse était la même que celle qui lui avait fait signe la
+nuit précédente et des centaines de nuits auparavant; les étoiles
+étaient les mêmes, les vents qui chuchotaient au faîte des arbres
+étaient les mêmes; chaque chose était comme elle était la veille et
+comme elle était il y avait des années et des années. Il savait que dans
+ces choses--et dans ces choses seulement--il posséderait toujours
+Isabelle.
+
+Elle retournerait vers la civilisation et les scènes changeantes de la
+vie, là-bas, feraient qu’elle oublierait bientôt, sans doute. Mais dans
+son monde à lui, il n’y avait pas de changement. Dans dix ans, il
+pourrait reparcourir leur ancienne route et y trouver encore des débris
+calcinés du feu de campement qu’il avait allumé pour elle, cette
+nuit-là, hors de la steppe.
+
+La solitude garderait mémoire d’elle aussi longtemps qu’il en ferait
+lui-même partie et, maintenant qu’il approchait de Churchill, il savait
+qu’il en ferait toujours partie.
+
+Trois semaines après avoir quitté la cabane de Croisset, Billy arriva à
+Fort Churchill. Un mois l’avait tellement changé que le facteur ne le
+reconnut pas tout d’abord. L’inspecteur de service le regarda deux fois
+et s’écria: «Mon Dieu! c’est vous, Mac Veigh?»
+
+A Pelletier seul, qui l’attendait, Billy raconta tout ce qui s’était
+passé là-bas, sur le Petit Castor. Plusieurs lettres étaient arrivées
+pour lui à Churchill et l’une d’elles l’informait qu’une mine d’argent
+dans laquelle il avait des intérêts, du côté de Cobalt, avait prospéré
+et que ses actions dans la vente lui rapportaient aux alentours de dix
+mille dollars.
+
+Il se servit de cette bonne fortune inattendue comme excuse près de
+l’inspecteur, quand il refusa de rengager. Une semaine après son retour
+à Churchill. Bucky Smith était honteusement chassé du service.
+
+Il y avait plusieurs personnes près d’eux, quand Bucky, un sourire aux
+lèvres, vint à Billy et s’offrit à lui serrer la main.
+
+--Je ne vous garde pas rancune, Billy, déclara-t-il assez haut pour que
+les autres pussent entendre. Seulement vous avez commis une grave
+erreur.
+
+Puis en quelques mots, pour les oreilles de Billy seulement, il ajouta:
+«Souvenez-vous de ce que je vous ai promis. Je vous tuerai à cause de ce
+que vous avez fait, dussé-je vous poursuivre jusqu’au bout du monde!»
+
+Quelques jours après, Pelletier partit aux dernières fontes des neiges
+afin d’essayer d’arriver à Nelson House pendant que les transports en
+traîneau étaient encore possibles.
+
+--J’espérais que vous viendriez avec moi, Billy, suppliait-il pour la
+centième fois. Ma fiancée aurait aimé vous voir venir et vous savez
+comme je le désirais!
+
+Mais Billy ne se laissa point ébranler.
+
+--J’irai te voir un jour... quand vous aurez un mioche, promit-il, en
+s’efforçant de rire, tandis qu’il serrait pour la dernière fois la main
+de son vieux camarade.
+
+Il demeura au poste encore trois jours après le départ de Pelletier. Au
+matin du quatrième jour, sac au dos et sans chiens, il partit vers le
+Nord-Ouest.
+
+--Je crois que je vais passer l’hiver prochain à Fond du Lac, dit-il à
+l’inspecteur. S’il y avait de la correspondance pour moi, vous pouvez
+l’envoyer là-bas, si vous en trouvez l’occasion. Et si je ne suis pas à
+Fond du Lac, on la retournera à Fort Churchill.
+
+Il disait Fond du Lac, parce que la tombe de Deane se trouvait entre
+Churchill et le vieux poste de la Compagnie de la baie d’Hudson, par
+là-bas, dans la région d’Athabasca. Les steppes étaient les seuls
+endroits qui l’attiraient désormais, les seules choses auxquelles il
+osât répondre. Il garderait la promesse faite à Isabelle et visiterait
+la tombe de Scottie. Du moins il s’efforça de penser qu’il accomplissait
+une promesse. Mais au tréfonds de lui-même, il y avait un sentiment
+intime qu’il n’aurait pu expliquer.
+
+C’était comme si, parfois, un esprit l’accompagnait, marchant à son côté
+et qui rôdait autour de ses feux de campement la nuit; lorsqu’il se
+laissait aller à la bonne humeur, il sentait que c’était dû à la
+présence de Deane. Il croyait à la robuste amitié, mais il n’avait
+jamais cru à l’amour d’un homme pour un homme. Il n’avait jamais pensé
+que pareil sentiment pût exister, sauf peut-être de père à fils. Pour
+lui, dans tous les châteaux irréels qu’il avait bâtis et dans tous les
+rêves qu’il avait faits, l’alpha et l’oméga de l’amour se limitaient à
+la femme. Pour la première fois il comprenait ce que cela voulait dire:
+aimer un homme, la mémoire d’un homme.
+
+Quelque chose le retint de confier le secret de sa mission à Churchill,
+même à Pelletier. Le soir avant son départ, il avait caché en fraude une
+cognée à la corne de la forêt et le second jour il en fit usage. Il se
+rendit à un gros bouleau d’une seule venue, de dix-huit pouces de
+diamètre, et il installa sa tente à cinquante pas de là. Avant de se
+rouler dans ses couvertures, cette nuit-là, il avait abattu l’arbre. Le
+jour suivant il en équarrit le pied, et avant la tombée du soir, le
+lendemain, il y avait taillé une plaque épaisse de deux pouces, large
+d’un pied, et longue de trois. Quand il reprit sa marche le lendemain
+matin vers le Nord-Ouest, il abandonna sa cognée derrière lui. La
+quatrième nuit, il travailla avec son couteau de chasse et sa hachette
+de ceinture, amincissant la planchette vers le bas, l’aplanissant et
+l’égalisant. Il passa la cinquième nuit et la sixième nuit à faire
+rougir au feu l’extrémité d’une baguette de fer et à graver dans le
+bois, par ce moyen, les trois premières lettres de l’épitaphe de Deane.
+Un moment, il hésita, se demandant s’il inscrirait Scottie comme prénom
+ou David. Il se décida pour David.
+
+Il voyageait sans se presser, car pour lui le printemps était la plus
+belle de toutes les saisons de la solitude. Les neiges fondues
+chantaient entre les coteaux et se précipitaient dans les vallons. Les
+bourgeons des peupliers se gonflaient prêts à éclater et les
+vignes-lierres étaient rouges comme du sang dans la gloire de leur vie
+nouvelle.
+
+Dix-sept jours après avoir quitté Churchill, il parvint à la bordure de
+l’immense steppe. Pendant deux jours il obliqua à l’Ouest et, de bonne
+heure dans la matinée du troisième jour, il parcourut du regard la grise
+étendue, mouchetée de caribous en course, que Pelletier, lui et la
+petite Isabelle avaient traversée lorsqu’ils fuyaient les Esquimaux. Il
+se rendit d’abord à la cabane où il entra. Il était évident que personne
+n’y était venu depuis qu’il l’avait quittée. Sur le lit de camp où Deane
+était mort, il trouva une des mitaines de la petite Isabelle. Il s’était
+demandé où elle l’avait perdue et il en avait fait une autre de peau de
+lynx en se rendant à la hutte de Croisset.
+
+Le petit lit qu’il avait installé pour l’enfant sur le plancher était
+encore comme elle y avait dormi la dernière fois et, sur le bout de
+couverture qui avait servi d’oreiller, se voyait encore l’empreinte de
+sa tête. Au mur pendait une paire de vieux pantalons que Deane avait
+portés. Billy considérait ces objets, immobile et silencieux, son paquet
+à ses pieds. Il y avait dans la cabane une atmosphère qui l’étouffait,
+l’angoissait, et il luttait pour maîtriser cette ambiance, en
+sifflotant. Ses lèvres semblaient inertes. Enfin, il sortit et se
+dirigea vers la tombe.
+
+Les renards avaient passé par là et avaient un peu fouillé autour de la
+croix de bois. A part quoi, nul changement. Pendant le reste de l’avant
+midi, Billy abattit un plant plus épais et en enfonça le gros bout à
+trois pieds de profondeur dans la terre à demi gelée, au chevet de la
+tombe. Puis, avec de longues pointes qu’il avait apportées, il y cloua
+la planchette. Il pensait que personne ne saurait jamais ce que
+signifiaient les mots de l’épitaphe, personne sinon lui et l’esprit de
+Scottie Deane. De l’extrémité de la baguette rougie au feu, il avait
+gravé dans le bois ceci:
+
+ David Deane
+ Décédé le 27 Février 1908.
+ Aimé par Isabelle et celui
+ Qui voudrait pouvoir prendre
+ Votre place et vous rendre
+ à Elle.
+
+ W. M. 15 Avril 1908.
+
+Il ne s’arrêta point quand vint l’heure du dîner, mais d’une crête
+située à quelques centaines de mètres de là, il apporta des pierres et
+construisit un monticule de quatre pieds de haut, tout autour du jeune
+plant, afin que ni tempêtes mi bêtes sauvages ne pussent l’abattre. Puis
+il se mit à chercher dans les endroits les plus chauds et les plus
+ensoleillés de la forêt où les sommités verdoyantes de la vie végétale
+commençaient à se révéler. Il trouva des perce-neiges, des silènes
+roses, de la vigne pourpre et les déterra racine par racine; enfin, en
+regardant entre deux rocs, il découvrit la tige élancée d’une fleur
+bleue. Il planta la vigne-lierre autour du tumulus et la fleur bleue au
+chevet de la tombe.
+
+Midi était passé depuis longtemps quand retourna à la cabane et, une
+fois de plus, il y fut accablé par l’effrayante solitude qui s’en
+dégageait. Il ne s’était pas imaginé cela. L’esprit de Deane et son
+occulte présence lui avaient paru plus près de lui à côté des feux de
+campement et parmi les bois. Billy fit cuire de la viande sur le
+fourneau, mais la flambée lui sembla bizarre et anormale dans la chambre
+déserte.
+
+Même l’air qu’il y respirait était lourd, saturé d’une oppression de
+mort et d’espoirs anéantis. Il pouvait à peine avaler la nourriture
+qu’il venait de préparer, bien qu’il n’eût rien mangé depuis le matin.
+Quand il eut fini, il regarda sa montre. Elle marquait quatre heures. Le
+soleil septentrional s’était évanoui derrière les forêts lointaines,
+suivi aussitôt par la lumière défaillante du rapide crépuscule. Un
+moment, Billy resta sans bouger hors de la cabane. Derrière lui, un
+hibou poussa son hululement solitaire. Au-dessus de sa tête, un
+passereau de buisson gazouilla. C’était justement l’heure de la fin du
+jour et le commencement de la nuit, lorsque la solitude retient son
+souffle et que le calme s’étend.
+
+Billy croisa les bras et écouta. Hors du silence, là-bas, et des
+ténèbres accrues, quelque chose l’appelait, l’appelait loin de la
+cabane, loin de la tombe et de la grise immensité de la steppe. Il
+retourna dans la hutte et empaqueta ses affaires. Il prit la petite
+moufle pour la conserver avec les autres trésors, ensuite il sortit et
+ferma la porte derrière lui. Il passa près de la tombe et, pour la
+dernière fois, regarda l’endroit où Deane gisait inanimé.
+
+--Au revoir, mon vieux! murmura-t-il, au revoir!
+
+Le hibou hulula plus fort, tandis que Billy se tournait vers l’Ouest. Ce
+cri le fit frissonner et il pressa le pas dans le désert sans limite qui
+s’étendait des centaines de milles entre lui et le poste de Fond du Lac.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LA LETTRE
+
+
+Des jours, des semaines et des mois d’un isolement comme Billy n’en
+avait jamais connu de pareil auparavant suivirent ce pèlerinage à la
+tombe de Deane. C’était plus que de l’isolement. Il avait connu
+l’isolement, le chagrin et le besoin d’être seul parmi le chaos noir et
+silencieux de la nuit polaire; il en était presque devenu fou et il
+avait vu Pelletier sur le point de mourir pour un rayon de soleil et un
+bruit de voix.
+
+Mais cette fois-ci c’était autre chose. C’était une morsure plus
+profonde, de jour en jour, de nuit en nuit, dans son âme. Il avait cru
+que la pensée d’Isabelle et son souvenir l’auraient rendu plus heureux,
+même s’il ne devait plus jamais la revoir. Mais en cela il s’était
+trompé. La solitude n’incite pas à l’oubli. Chaque jour la voix de la
+jeune femme semblait plus proche et plus réelle pour Billy; elle faisait
+de plus en plus partie de ses pensées et d’une façon plus pressante. Il
+ne se passait pas une heure de la journée qu’il ne se demandât où était
+Isabelle.
+
+Il espérait qu’elle et le bébé étaient retournées à la vieille maison de
+Montréal où elle trouverait certainement des amis pour veiller sur elle.
+Et pourtant, il avait peur qu’elle fût demeurée dans la solitude, que
+son amour pour Deane l’eût retenue là et qu’elle eût trouvé un emploi de
+femme dans quelque poste entre les terres supérieures et la steppe.
+
+Parfois un désir irrésistible le possédait de retourner à la cabane de
+Mac Tabb et d’apprendre où elle était partie. Mais il luttait contre ce
+désir, comme un homme lutte contre la mort. Il savait qu’une fois qu’il
+aurait cédé à la tentation de se rapprocher d’elle de nouveau, il
+perdrait tout ce qu’il avait conquis dans son combat intérieur pendant
+les journées d’épidémie à la cabane de Croisset.
+
+De sorte que ses pieds l’emportaient sans répit vers l’Ouest, alors que
+d’invisibles mains le retenaient en arrière. Il n’alla pas directement à
+Fond du Lac, mais passa presque trois semaines avec un trappeur qu’il
+avait rencontré près de la rivière Pipestone. On était en juin quand il
+parvint à Fond du Lac. Il y demeura un mois. Il avait plus qu’à demi
+escompté y passer l’hiver, mais le facteur du poste se montra peu
+complaisant; en outre, Billy n’aimait pas le pays. Aussi, dès le début
+de juillet, s’enfonça-t-il plus avant vers l’Ouest, dans la région
+d’Athabasca; il suivit le rivage nord du Grand Lac et, deux mois plus
+tard, arriva à Fort Chipewyan, près de l’embouchure de la rivière de
+l’Esclave.
+
+Il arriva à Chipewyan à un moment propice. Un géologue du gouvernement
+et une mission de géographes se disposaient justement à en partir pour
+la _Terre inconnue_ située entre le Grand Esclave et le Grand Ours. Les
+trois hommes qui étaient arrivés d’Ottawa pressèrent Billy de se joindre
+à eux. Il profita de l’occasion et demeura avec eux jusqu’à ce que la
+mission retournât à la rivière Mackenzie par la route de Fort
+Providence, cinq mois plus tard. Il resta à Fort Providence presque
+jusqu’à la fin du printemps, puis descendit à Fort Wrigley où il
+comptait plusieurs amis en service.
+
+Quinze mois de courses vagabondes avaient produit leur effet sur lui. Il
+ne pouvait plus résister à l’appel du trimardage qui le chassait d’un
+endroit dans un autre. Et, de plus en plus irrésistible chez lui,
+croissait le désir de retourner à l’ancienne région, le long du rivage
+de la grande baie, là-bas, à l’Est. Il avait en partie combiné de
+rejoindre les constructeurs de voies ferrées du nouveau Transcontinental
+dans les montagnes de la Colombie britannique; mais en août, au lieu de
+se trouver à Edmonton ou à Tête Jaune Cache, il était à Prince Albert à
+trois cent cinquante milles à l’Est.
+
+De cet endroit, il se dirigea vers le Nord, en compagnie d’une caravane
+de gens qui se rendaient dans la région du Lac La Rouge, et en octobre,
+obliqua vers l’Ouest, tout seul, par les canaux du Sissipuk et du Bois
+Brûlé, jusqu’à Nelson House. Il continua vers le Nord, après une semaine
+de repos, et, le 18 décembre, la première des deux grandes tempêtes qui
+firent de l’hiver 1909-1910 un des plus tragiques dans l’histoire des
+peuplades septentrionales, le surprit à trente milles de la Factorerie
+d’York. Il lui fallut cinq jours pour parvenir au poste, où il fut
+retenu pendant plusieurs semaines.
+
+Ce furent les premières de ces terribles semaines de famine et de froid
+intense pendant lesquelles plus de quinze cents personnes périrent dans
+la région du Nord. Depuis les Terres désertes jusqu’au pied des versants
+du Sud, la terre était couverte de quatre à cinq pieds de neige et, de
+la mi-décembre à la fin de janvier, la température ne s’éleva pas à plus
+de quarante degrés sous zéro et descendit la plupart du temps entre
+cinquante et soixante.
+
+De tous les points de la solitude, des nouvelles de famine et de mort
+arrivaient au poste de la Compagnie. On ne pouvait relever les lignes de
+pièges à cause du froid intense. Élans, caribous et les bêtes à
+fourrures elles-mêmes s’étaient ensevelis sous la neige. Les Indiens et
+les Métis s’amenaient dans les postes. Deux fois, à la Factorerie
+d’York, Billy vit des mères apporter dans leurs bras leurs bébés morts.
+Un jour, un trappeur blanc arriva, avec ses chiens et son traîneau et,
+sur le traîneau, enveloppée dans une peau d’ours, il y avait sa femme
+qui était morte à cinquante milles, en arrière, dans les forêts.
+
+Pendant ces terribles semaines, Billy ne put s’empêcher jour et nuit de
+penser à Isabelle et au bébé d’Isabelle. Il s’effrayait à l’idée que,
+quelque part, dans la solitude, elles souffraient comme souffraient les
+autres. Il devint à ce point obsédé par cette pensée qu’il fit, une
+nuit, un rêve effrayant. Dans ce rêve, le visage de la petite Isabelle
+lui apparut avec un masque pareil à celui de la mort, blême et froid et
+amaigri par les privations.
+
+Cette vision le décida. Il partirait à Fort Churchill et, si Mac Tabb
+n’était point là, il se rendrait à sa cabane, par là-bas, du côté du
+Petit Castor et apprendrait ce qu’il était advenu d’Isabelle et de la
+petite fille. Quelques jours plus tard, vers le 27 janvier, la
+température se releva brusquement et Billy se prépara aussitôt à
+profiter du changement. Un métis en route pour Churchill l’accompagnait
+et ils partirent le matin suivant. Le 20 février, ils arrivaient à Fort
+Churchill.
+
+Billy se rendit immédiatement au cantonnement du détachement. Il y avait
+eu, en deux ans, plusieurs mutations et il ne restait plus qu’un homme
+de l’ancien corps pour lui serrer la main. Sa première question fut au
+sujet de Mac Tabb et d’Isabelle Deane. Ni l’un ni l’autre ne se
+trouvaient à Churchill et n’y avaient été vus depuis l’arrivée du nouvel
+officier de service.
+
+Mais il y avait du courrier pour Billy: trois lettres. Il y en avait eu
+une demi-douzaine d’autres, mais on les avait fait suivre à d’anciennes
+adresses quelque part, là-bas, dans la solitude. Ces trois-là avaient
+été retournées dernièrement de Fond du Lac. L’une était de Pelletier, la
+quatrième qu’il avait écrite, disait-il, sans recevoir de réponse. Le
+gosse était arrivé: une fille, et il se demandait si Billy était mort.
+La seconde lettre était de son associé de Cobalt.
+
+La troisième, il la tourna et retourna plusieurs fois avant de l’ouvrir.
+Elle n’avait pas beaucoup l’air d’une lettre. Elle était usée, déchirée
+aux coins, si salie et tannée d’eau que la suscription en était presque
+illisible. Elle était allée à Fond du Lac et, de là, avait suivi à Fort
+Chipewyan. Il l’ouvrit et vit que l’écriture à l’intérieur était à peine
+plus lisible que l’adresse de l’enveloppe. Les derniers mots étaient
+tout à fait distincts et il poussa un cri étouffé en reconnaissant que
+cela venait de Rookie Mac Tabb.
+
+Billy s’approcha d’une fenêtre et s’efforça de déchiffrer ce que Mac
+Tabb avait écrit. Par place, quand l’eau n’avait pas effacé l’écriture,
+il pouvait lire une ligne ou quelques mots. Presque tout était disparu,
+sauf le dernier paragraphe et, lorsque Billy y arriva et en lut les
+premiers mots, son cœur sembla tout aussitôt mourir en lui et il ne
+pouvait plus y voir. Mot à mot, il déchiffra ensuite ce qui restait et,
+quand il eut fini, il tourna son visage pétrifié vers le blanc
+tourbillon de l’ouragan qui faisait rage de l’autre côté de la fenêtre,
+les lèvres sèches comme s’il avait traversé une période de fièvre.
+
+Une partie de ce dernier paragraphe était illisible. Mais il en restait
+assez pour lui faire savoir ce qui s’était passé à la cabane du Petit
+Castor, là-bas. Mac Tabb avait écrit:
+
+«Nous pensions qu’elle était guérie... Elle retomba malade... Tout ce
+qu’on a pu, mais cela ne faisait aucun bien... mourut juste cinq
+semaines jour pour jour après votre départ. Nous l’avons enterrée
+exactement derrière la cabane... Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous
+imaginer comme je l’aimais, Billy... J’ai dû la rendre...»
+
+Il y avait encore une douzaine de lignes ensuite, mais toutes détrempées
+et incompréhensibles.
+
+Billy froissa la lettre et le nouvel inspecteur se demandait quelles
+mauvaises nouvelles cet homme avait reçues, tandis qu’il sortait dans le
+chaos aveuglant de la tempête.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+L’ÉTINCELLE DE VIE
+
+
+Pendant dix minutes Billy s’enfonça aveuglément dans la tourmente. Il
+savait à peine la direction qu’il suivait, mais enfin il se retrouva
+sous le couvert de la forêt à se répéter sans cesse le nom d’Isabelle.
+
+--Morte! morte!... gémissait-il. Elle est morte!... morte!...
+
+Ensuite, voici que fondit sur lui, refoulant plus avant son premier
+chagrin, la pensée de la petite Isabelle. Elle était encore avec Mac
+Tabb, là-bas, à Petit-Castor. Dans le brouillard glacé de la tempête, il
+relut ce qu’il pouvait déchiffrer de la lettre de Rookie. Quelques mots
+du dernier paragraphe le frappèrent d’une frayeur mortelle.
+
+«Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je l’aimais,
+Billy... j’ai dû la rendre...» Qu’est-ce que cela signifiait? Qu’est-ce
+que Mac Tabb lui avait dit dans cette partie de la lettre qui était
+effacée?
+
+La réaction se produisit tandis qu’il remettait la lettre dans sa poche.
+Il revint rapidement sur ses pas jusqu’au bureau de l’inspecteur.
+
+--Je vais descendre à Petit-Castor. Je vais partir aujourd’hui même,
+dit-il. Y a-t-il ici, à Churchill, quelqu’un que je puisse avoir pour
+m’accompagner?
+
+Deux heures plus tard, Billy était sur le départ avec un Indien pour
+compagnon de route. On ne pouvait obtenir de chiens ni par promesse ni
+par argent, et ils s’en allèrent en raquettes avec approvisionnement de
+nourriture pour deux semaines, se dirigeant au Sud-Ouest. Le reste du
+jour et le jour suivant, ils voyagèrent sans quasiment se reposer.
+Chaque heure qui s’écoulait ajoutait à la folle impatience qu’avait
+Billy d’arriver à la cabane de Mac Tabb.
+
+Au matin du second jour commença une de ces deux terribles tempêtes qui
+balayèrent toute la région septentrionale pendant cet hiver de famine et
+de mort. Malgré les conseils de l’Indien d’installer un campement fixe
+en attendant que la température se relevât, Billy insista pour continuer
+la route. La cinquième nuit, dans la région sauvage et inculte à l’ouest
+d’Estawey, son Indien omit d’alimenter le feu et, quand Billy examina
+son compagnon, il s’aperçut qu’il était à demi mourant d’une étrange
+maladie.
+
+Il disposa l’abri de baumier de l’Indien de manière qu’il fût capable de
+résister à l’épreuve de la neige et du vent, coupa du bois et attendit.
+La température continua à s’abaisser et le froid devint excessif. Chaque
+jour les provisions diminuaient et, enfin, l’heure arriva où Billy vit
+qu’il allait se trouver face à face avec le grand danger. Il s’éloignait
+de plus en plus du camp à la recherche du gibier; même les passereaux de
+buissons et les pinsons des neiges avaient disparu.
+
+Une fois il lui vint à l’idée qu’il pourrait emporter ce qui restait des
+provisions et de saisir l’infime chance qu’il avait encore de se sauver.
+Mais il ne mit pas cette idée à exécution. Le douzième jour l’Indien
+mourut. Ce fut une terrible journée. Il y avait encore de la nourriture
+pour vingt-quatre heures.
+
+Billy l’empaqueta ensemble avec ses couvertures et quelques ustensiles
+de ferblanterie. Il se demandait si l’Indien était mort de maladie
+contagieuse. En tout cas, il songea à avertir les autres voyageurs qui
+pourraient passer par là et, au-dessus de l’abri de baumiers de son
+compagnon, il planta un jeune arbuste au bout duquel il attacha une
+bande de cotonnade rouge, le signe de la peste dans le Nord.
+
+Alors, il s’en alla parmi la neige épaisse et les rafales sifflantes,
+sachant bien qu’il n’avait pas plus d’une chance sur mille devant lui et
+que son unique chance consistait à tourner le dos au vent.
+
+Au soir de cette première journée de lutte, Billy dressa son campement à
+la corne d’un bois de buissons qui n’était guère plus qu’un fourré. Il
+avait remarqué que les futaies, les arbres et buissons qu’il avait
+dépassés depuis midi étaient dépouillés et morts du côté qui était
+tourné au Nord. Il fit cuire et mangea ses dernières provisions le jour
+suivant et continua sa route. Le petit bois se changea en broussailles
+et la broussaille elle-même en vastes étendues de neige que la tempête
+balayait sans répit.
+
+Toute cette journée, il fut en quête de gibier, d’un battement d’ailes
+dénonçant une vie d’oiseau; il mâcha de l’écorce d’arbre, et, dans
+l’après-midi, une bouchée d’appât à renard qui lui enfla la gorge au
+point qu’il pouvait à peine respirer. A la nuit, il fit du thé, mais
+n’eut rien à se mettre sous la dent. Sa faim était aiguë et douloureuse.
+Ce fut de la torture le lendemain--le troisième jour--car le progrès de
+la faim est rapide dans ces contrées où déjà rien que les gens très bien
+portants ont besoin de quatre ou cinq repas quotidiens.
+
+Il campa, bâtit un menu feu de broussailles à la nuit tombante et
+s’endormit. Il faillit presque ne pas s’éveiller le lendemain matin et
+quand il fut chancelant sur ses pieds, qu’il sentit encore les lanières
+de la tempête lui cingler le visage et qu’il entendit la lamentation
+sifflante des rafales au-dessus de la steppe, il n’ignora plus qu’enfin
+l’heure était venue de comparaître face à face devant le Tout-Puissant.
+
+Par une raison bizarre, il ne s’effraya point de sa situation. Il
+s’aperçut que, même aux endroits unis, il pouvait à peine mouvoir ses
+raquettes, mais ceci avait cessé de l’inquiéter comme il s’en était
+d’abord inquiété. Il continua d’avancer, heure après heure, de plus en
+plus faible. Au dedans de lui-même il y avait encore de la vie; il
+faisait ce raisonnement que, si la mort devait venir, elle ne pourrait
+prendre meilleur chemin. Elle promettait du moins d’être sans
+souffrance, agréable même. La douleur aiguë et lancinante de la faim,
+pareille à de petits couteaux électriques qui le transperçaient, était
+finie et il n’éprouvait plus la sensation de froid extrême. Il avait
+l’impression qu’il pourrait s’étendre dans la neige amoncelée et
+s’endormir paisiblement.
+
+Il savait ce que cela serait: un sommeil sans fin, avec les renards
+polaires pour ronger ensuite ses os; aussi résistait-il à la tentation
+et s’obligeait-il à marcher encore. La tempête se précipitait toujours
+de la baie d’Hudson directement vers l’Ouest, lançant ses éternelles
+giboulées d’une neige ronde et dure comme de la grenaille de plomb; de
+la neige qui avait paru d’abord pénétrer sa chair, qui crissait sous ses
+pieds comme si elle essayait de le faire trébucher et qui s’amassait en
+remblais et en montagnes sur sa route. S’il pouvait seulement rencontrer
+un bois, un abri! C’est ce vers quoi il tendait maintenant son énergie.
+
+Lorsqu’il avait consulté sa montre la dernière fois, il était neuf
+heures du matin. Maintenant il était tard dans l’après-midi. Il pouvait
+aussi bien être nuit. Depuis longtemps, l’ouragan avait à moitié aveuglé
+Billy. Il ne pouvait voir à plus d’une douzaine de pas devant lui. Mais
+la petite flamme de vie qu’il portait en lui résistait toujours
+bravement. C’était une héroïque étincelle de vie, une étincelle qui
+s’obstinait, et dure à s’éteindre. Elle lui disait que lorsqu’il
+arriverait à un abri, il pourrait au moins le _sentir_ et qu’il fallait
+lutter jusqu’au bout. Le paquet à son dos n’avait plus de sens ni de
+poids pour Billy. Il aurait pu faire un mille ou dix par heure. Cela
+n’avait pas d’importance qu’il se hâtât, cela n’aurait rien changé à sa
+situation présente.
+
+Beaucoup se seraient couchés parmi la neige et seraient morts en paix,
+faisant les rêves agréables qui viennent comme une sorte de récompense
+aux infortunés qui périssent de faim et de froid. Mais l’étincelle qui
+résistait ordonnait à Billy de mourir debout, s’il devait mourir. Ce fut
+cette étincelle qui le conduisit à la fin vers un simulacre de bois
+assez touffu pour lui fournir un abri contre le vent et la neige; elle
+brûla alors un peu plus fort, sa flamme monta plus haut et lui rendit
+une sorte de vue nouvelle.
+
+Et alors, pour la première fois, il constata qu’il devait être nuit car
+une lueur brillait devant lui et tout le reste était obscur. Sa première
+pensée fut que c’était un feu de campement à des milles et à des milles,
+au loin. Puis cette lueur se rapprocha, si bien qu’il sut que c’était
+une lumière à la fenêtre d’une cabane. Il se traîna de ce côté-là et,
+quand il fut à la porte, il essaya d’appeler; mais aucun son ne sortait
+de ses lèvres tuméfiées. Il lui sembla passer au moins une heure avant
+de pouvoir dégager ses pieds de ses raquettes. Pais il tâtonna après un
+loquet, poussa contre la porte et s’élança à l’intérieur de la hutte.
+
+Ce qu’il vit ressemblait à un tableau qui se serait brusquement révélé à
+la lueur d’un éclair. Dans la cabane, il y avait quatre hommes. Deux
+étaient assis à une table juste devant lui. L’un de ceux-là tenait un
+cornet levé et avait tourné vers lui un visage rude et barbu. L’autre
+était un tout jeune homme et, en ce moment, Billy fut frappé de ce fait
+bizarre que l’individu en question serrait dans ses mains une boîte de
+conserve. Une troisième personne le dévisageait de l’endroit où elle
+était en train de suivre le jeu des deux autres.
+
+Lorsque Billy entra, l’homme retirait justement de ses lèvres une
+bouteille à demi remplie. La quatrième personne était assise au bord
+d’un lit de camp avec un visage si blême et si amaigri qu’on l’aurait
+prise pour un cadavre, n’eût été le regard sombre de ses yeux caves.
+Billy respira l’odeur du whisky; il flaira de la nourriture. Il ne vit
+aucun signe de bienvenue sur les visages tournés vers lui, mais il
+avança quand même, marmottant des paroles incohérentes. Et alors,
+l’étincelle, l’étincelle de vitalité qui s’obstinait en lui s’éteignit
+subitement et il s’écroula sur le plancher. Il entendit une voix qui
+venait à lui apparemment de très, très loin et qui disait:
+
+--Qui diable est-ce là?
+
+Ensuite, après, lui sembla-t-il, un long temps, il entendit la même voix
+qui disait.
+
+--Foutez-le dehors!
+
+Après quoi, il perdit connaissance. Mais en ce dernier instant, entre la
+lumière et les ténèbres, il éprouva un étrange frisson qui lui donna
+l’envie de se remettre debout, car il lui semblait avoir reconnu la voix
+brutale qui avait dit: «Foutez-le dehors!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+FAMINE
+
+
+Longtemps avant de reprendre ses sens, Billy savait qu’il n’était pas
+étendu dans la neige et qu’une boisson chaude descendait dans sa gorge.
+Lorsqu’il ouvrit les yeux, il n’y avait plus de lumière dans la cabane.
+Il faisait jour. Mac Veigh se sentait bien, mais il y avait quelque
+chose dans la cabane qui le tirait de son repos. C’était l’odeur du
+bacon frit. Toute sa fringale l’avait repris. La joie de vivre, de
+penser, brillait dans son visage amaigri tandis qu’il se redressait. Un
+autre visage, le visage barbu aux yeux rougis, un visage presque bestial
+dans sa farouche interrogation, se pencha sur lui.
+
+--Où est ta mangeaille, l’ami?
+
+La question fit l’effet d’un coup de poignard. Billy n’entendit pas le
+son de sa propre voix tandis qu’il répondait:
+
+--Je n’en ai pas!
+
+La voix de l’homme barbu fut comme un rugissement, tandis qu’il criait
+aux autres:
+
+--Il n’a pas de victuailles!
+
+En ce moment, Billy réprima le cri qui sortait de ses lèvres. Il
+reconnaissait la voix maintenant et l’homme aussi. C’était Bucky Smith!
+Billy se souleva à demi et retomba à la renverse. Bucky ne l’avait pas
+reconnu. Sa barbe à lui également, ses cheveux hirsutes et sa figure
+émaciée avaient empêché qu’on le reconnût.
+
+--Hé bien, nous partagerons, Bucky, murmura une voix faible. C’était
+celle de l’homme au visage blême et maigre qui était assis au bord du
+lit la nuit précédente.
+
+--Partage du diable! grommela l’autre. C’est votre faute, à toi et à
+Sweedy. Vous avez tort! Vous avez tort!
+
+Ces mots frappèrent d’horreur les oreilles de Billy. La famine était
+dans la cabane. Il s’était échoué parmi des bêtes, non parmi des hommes!
+Il vit l’individu au visage maigre se rasseoir de nouveau au bord du lit
+de camp. Sans mot dire, il regarda les autres pour voir qui était
+Sweedy. C’était le jeune homme qui tenait la boîte de haricots. C’était
+lui qui faisait griller du «bacon» sur le fourneau de tôle.
+
+--Nous partagerons, Henry et moi, dit-il. Je vous l’ai dit, la nuit
+dernière. Il regarda Billy: «Content que vous alliez mieux,
+félicita-t-il. Vous voyez, vous êtes tombé chez nous à un mauvais
+moment. Nous sommes aux abois pour la mangeaille. Nos deux Indiens sont
+partis en chasse voici une semaine et ils ne sont pas revenus. Ils sont
+morts ou filés et nous ne valons guère mieux que des mourants... si la
+tempête ne s’apaise pas très bientôt. Vous pouvez avoir un peu de notre
+nourriture à Henry et à moi.»
+
+C’était une froide invitation et qui manquait d’enthousiasme et de
+sympathie et Billy sentait que même cet homme-là souhaitait qu’il fût
+mort avant d’atteindre la cabane. Mais l’individu était humain, du moins
+n’avait-il pas joint sa voix à celle de l’autre qui avait désiré le
+rejeter au dehors. Il s’efforça de lui exprimer sa reconnaissance et, en
+même temps, de lui cacher sa faim.
+
+Il s’aperçut qu’il y avait trois minces tranches de lard dans la poële à
+frire, et il se rendit compte qu’il serait déplacé de révéler un appétit
+de crève-la-faim devant pareille détresse. Bucky le regardait bien en
+face, tandis qu’il se mettait debout et il était certain maintenant que
+l’homme qu’il avait fait chasser du service ne l’avait pas reconnu. Il
+s’approcha de Sweedy.
+
+--Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en lui tendant la main. Voulez-vous
+me la serrer?
+
+Sweedy lui donna une molle poignée de main.
+
+--C’est infernal! fit-il à voix basse. Nous aurions eu des haricots ce
+matin, si je n’avais pas joué aux dés avec lui, la nuit dernière. Il
+désigna d’un signe de tête Bucky en train d’ouvrir la boîte. «Il a
+gagné.»
+
+--Mon Dieu!... commença Billy.
+
+Il n’acheva point. Sweedy retourna le bacon et ajouta:
+
+--Il m’a gagné un morceau de viande hier... un quart de livre de bacon.
+Le jour d’avant, il avait gagné à Henry sa dernière boîte de haricots.
+Il a sa part sous sa couverture par là, et il jure qu’il tuera le
+premier qui ira faire le singe près le son lit, de sorte que vous feriez
+bien de faire attention. Thompson--Il n’est pas encore levé--a choisi le
+whisky pour lui. Vous feriez bien de vous défier de lui également. Henry
+et moi nous partagerons avec vous.
+
+--Merci! dit Billy. Ce seul mot lui faisait mal.
+
+Henry se leva du lit de camp, courbé et chancelant. Il avait l’air d’un
+mourant et, pour la première fois, Billy s’aperçut que ses cheveux
+étaient gris. C’était un tout petit homme et ses mains décharnées
+tremblaient tandis qu’il les tendait au-dessus du fourneau et faisait un
+signe de tête à Mac Veigh. Bucky avait enlevé le couvercle de sa boîte
+et s’approchait de l’étuve avec une casserole d’eau, se plaçant au côté
+de Billy sans le remarquer. Il traînait après lui une odeur fétide, une
+odeur de fumée de tabac et de whisky.
+
+Quand il eut mis l’eau sur le feu, il retourna vers l’un des lits de
+camp et une demi-douzaine d’épithètes grossières réveillèrent Thompson
+qui se leva stupidement encore à demi ivre. Henry s’était installé à la
+petite table et Sweedy l’y suivit avec le «bacon». Billy ne bougea
+point. Il oubliait sa faim. Son pouls battait rapidement. Des sentiments
+l’envahissaient qu’il n’avait jamais connus ou imaginés auparavant.
+Était-il possible que ce fussent-là des gens de son espèce? Une sorte de
+folie leur avait-elle enlevé tout instinct d’humanité? Il vit les yeux
+rougis de Thompson fixés sur lui; il se détourna pour éluder leur regard
+interrogateur et stupide. Bucky renversait dans la casserole la boîte de
+haricots. Derrière lui, la porte grinça et Billy entendit le gémissement
+de l’ouragan. Il lui arrivait maintenant comme une sorte de bruit
+amical.
+
+--Il vaut mieux vous mettre à l’œuvre, l’ami, entendit-il Sweedy lui
+dire. Voici votre portion.
+
+Une des minces tranches de bacon et un biscuit durci l’attendaient sur
+une petite assiette. Il mangea aussi âprement que Sweedy et Henry et but
+une tasse de thé chaud. En deux minutes le repas fut achevé. Il était
+terriblement insuffisant. Les quelques bouchées de nourriture excitèrent
+sa fringale et il ne pouvait détacher les yeux de Bucky Smith et de ses
+haricots. Bucky était le seul à paraître bien nourri et le dégoût de Mac
+Veigh s’accrut quand Henry se pencha vers lui et lui dit tout bas.
+
+--Il n’a pas eu mes haricots de franc jeu. J’avais trois as et double
+deux et il a ramassé sur trois cinq et deux six. Quand j’ai protesté, il
+m’a appelé menteur et m’a battu. Ce sont mes haricots et ceux de Sweedy.
+
+Tout en parlant, les yeux sanguinolents du petit homme ressemblaient à
+ceux d’un meurtrier.
+
+Billy garda le silence. Il ne se souciait guère de bavarder ou de poser
+des questions. Personne ne lui demandait qui il était ni d’où il venait
+et il ne se sentait nullement enclin à en savoir davantage sur ces
+hommes qu’il avait rencontrés. Bucky avait terminé, il s’essuya la
+bouche du revers de sa main et regarda Billy.
+
+--Est-ce qu’on va venir avec moi chercher du bois? demanda-t-il.
+
+--Voilà! répondit Billy.
+
+Pour la première fois il s’examina. Il boitillait et était extrêmement
+faible, mais apparemment sain et sauf par ailleurs. Le froid excessif
+n’avait gelé ni ses oreilles ni ses pieds. Il chaussa ses lourds
+mocassins, endossa sa grosse capote, mit sa casquette de fourrure et
+suivit Bucky vers la porte. Un étrange malaise le dominait. Il était
+persuadé que son vieil adversaire ne l’avait pas reconnu et pourtant il
+comprenait qu’il pouvait être reconnu d’une minute à l’autre. Si Bucky
+venait à le reconnaître quand ils seraient dehors seuls...
+
+Il n’avait point peur, mais il frissonna. Il était trop faible pour
+engager une lutte sérieuse. Il ne surprit pas le regard mauvais que
+Bucky lança à Thompson. Henry le remarqua et ses yeux étroits se firent
+plus petits et plus sombres.
+
+Sur leurs raquettes, les deux hommes sortirent parmi la bourrasque,
+Bucky portant une hache. Il traversa la corne d’un maigre boqueteau et
+une large clairière que la tempête balayait si farouchement que leurs
+traces s’effaçaient derrière eux à mesure qu’ils avançaient.
+
+Billy s’imaginait qu’ils avaient parcouru un quart de mille, quand ils
+atteignirent la crête d’un ravin tellement escarpé qu’il formait
+quasiment un précipice. Pour la première fois Bucky toucha son
+compagnon. Il le saisit par un bras et dans sa voix il y avait un accent
+de triomphe inhumain et moqueur.
+
+--Vous pensiez que je ne vous reconnaissais pas, hein, Billy?
+demanda-t-il. Eh bien! si! et j’ai précisément attendu pour vous avoir
+dehors, tout seul. Billy, vous souvenez-vous de ma promesse? J’ai changé
+d’idée depuis lors. Je ne vais pas vous tuer. C’est trop dangereux. Il
+est plus sage de vous laisser mourir de votre belle mort, comme vous
+allez mourir aujourd’hui ou cette nuit. Si vous revenez à la cabane, je
+vous tire dessus.
+
+D’un mouvement si prompt que Billy n’eut pas l’occasion d’y parer, Bucky
+l’envoya rouler, tête première, au fond du ravin. La neige épaisse le
+préserva dans sa chute interminable. Pendant quelques instants, Billy
+resta étendu, étourdi. Puis il se releva en titubant et leva les yeux.
+Bucky était parti. La première pensée de Mac Veigh fut de retourner à la
+cabane. Il pouvait aisément la retrouver et là affronter Bucky devant
+les autres. Et pourtant il ne bougea point.
+
+Il inclinait de moins en moins à retourner là-bas et, après avoir un peu
+hésité, il décida de continuer seul sa lutte pour la vie. Somme toute,
+sa situation ne serait pas beaucoup plus désespérée que celle des hommes
+qu’il avait laissés derrière lui à la cabane. Il boutonna strictement sa
+capote, s’assura que ses raquettes étaient toujours bien attachées et
+regrimpa sur le flanc opposé du ravin.
+
+Le petit bois se réduisait à rien de nouveau et Billy se jeta hardiment
+dans les fourrés bas. Tandis qu’il marchait, il se demandait ce qui
+arriverait à la cabane. Il pensait que, des quatre, Henry ne survivrait
+pas et que Bucky s’en tirerait le plus facilement de tous. Ce ne fut pas
+avant l’été suivant que Mac Veigh apprit les actes de folie d’Henry et
+la façon terrible dont il s’était vengé de Bucky en lui plantant un
+couteau entre les côtes.
+
+Billy se trouvait déjà à même de calculer la somme d’énergie renfermée
+dans une tranche de bacon et un biscuit gelé. Ce n’était guère.
+Longtemps avant midi sa faiblesse première l’avait repris. Il éprouvait
+même une difficulté plus grande à traîner les pieds dans la neige et il
+lui semblait maintenant que tout désir l’avait abandonné et que même
+l’étincelle de résistance s’était éteinte. Il résolut d’aller de l’avant
+jusqu’à la tombée de la nuit.
+
+Alors, il s’arrêterait, allumerait du feu et s’endormirait à la chaleur.
+
+Au cours de l’après-midi il sortit des broussailles pour pénétrer dans
+une région plus sauvage. Sa progression était plus lente, mais plus
+agréable, car parfois il était abrité contre le vent. Une obscurité plus
+épaisse et plus sombre que celle de la tempête l’enveloppa lorsqu’il
+arriva à un endroit qui lui parut être la limite de la région désolée.
+Le sol cédait sous ses pas, et là-bas, au dessous de lui, dans un ravin
+protégé du vent et de la neige, il aperçut les cimes noires des sapins
+touffus. Il se mit à y descendre en s’aidant des pieds et des mains. Ses
+yeux étaient incapables de juger de la distance ou des accidents de
+terrain et il glissa. Il glissa une douzaine de fois pendant les cinq
+premières minutes puis il arriva une fois où il ne put se raccrocher et
+il roula, comme une masse, au bas de la pente de neige.
+
+Il s’arrêta dans un épouvantable heurt et, pour la première fois pendant
+sa chute, il aurait volontiers hurlé de douleur. Mais la voix qu’il
+entendit ne partait point de ses lèvres. C’était la voix d’une autre
+personne, ensuite deux, trois, plusieurs voix, lui sembla-t-il. Ses yeux
+éblouis discernèrent des objets sombres qui s’agitaient dans la neige
+drue autour de lui et, juste au delà de ces objets, il y avait quatre ou
+cinq hauts tumuli de neige pareils à des tentes disposées en cercle.
+
+Il savait ce que c’était. Il avait dégringolé au beau milieu d’un camp
+d’Indiens. Dans sa joie, il voulut crier quelques mots de sympathie,
+mais il était sans voix. Alors, les silhouettes qui s’agitaient le
+saisirent et on le transporta dans le cirque des monticules de neige. La
+dernière chose dont il eut conscience, ce fut que de la chaleur
+pénétrait ses poumons.
+
+Ce fut un visage qu’il vit ensuite, tout d’abord après cela, un visage
+qui semblait venir vers lui, lentement, lentement, du fond de la nuit et
+s’approcher de plus en plus près jusqu’à ce qu’il reconnût une
+silhouette de jeune fille aux larges yeux noirs extraordinairement
+brillants. Dans ces premiers instants de conscience recouvrée, il vint à
+Mac Veigh la fantastique pensée qu’il mourait et que le visage entrevu
+faisait partie d’un rêve agréable.
+
+S’il en était ainsi, du moins était-il tombé parmi des amis. Ses yeux
+s’ouvrirent plus grands, il remua et le visage se recula, mouvement qui
+provoqua le retour à la vie. Il revint, d’un coup, à la réalité.
+
+Il revit en pensée tout ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où il
+avait dégringolé au bas de la colline et dans le campement indien. Juste
+au-dessus de lui, il aperçut le sommet en forme d’entonnoir d’un large
+wigwam de bouleau et, à ses pieds, il vit, dans la paroi de bouleau, une
+ouverture par laquelle s’échappait un ruban bleu de fumée. Il était dans
+un wigwam. Il y faisait chaud et il s’y trouvait bien. En se demandant
+s’il était blessé, il remua. Bouger lui fit pousser un cri aigu de
+douleur.
+
+C’était la première manifestation de vie véritable qu’il eût donnée et
+aussitôt le visage se pencha de nouveau sur lui. Il le discerna
+complètement cette fois avec ses grands yeux sombres et ses joues ovales
+encadrées de longues tresses de cheveux noirs. Une main toucha son
+front, fraîche et douce, et une demi-douzaine de mots harmonieux
+prononcés à voix basse essayèrent de calmer Billy. La jeune fille était
+une Crie. A sa voix, une Indienne accourut près de la jeune fille,
+considéra Billy un moment puis s’en alla jusqu’à la porte du wigwam
+parler, à voix basse, à quelqu’un qui était au dehors.
+
+Quand elle revint, un homme la suivait. Il était vieux et cassé, la
+figure amaigrie. Les os de ses pommettes saillaient, tant la peau y
+adhérait étroitement. Derrière lui arriva un homme plus jeune, aussi
+droit qu’un jeune arbre, à la robuste carrure, la tête façonnée comme un
+bronze sculpté. Cet homme portait un poisson gelé qu’il tendit à la
+femme. En le lui donnant, il lui dit en crie ces quelques mots que Billy
+comprit:
+
+--_Voilà le dernier poisson!_
+
+Pendant un moment, on eût dit qu’une main redoutable broyait le cœur de
+Mac Veigh, et en arrêtait presque les battements. Il vit la femme
+prendre le poisson et, avec un couteau, le couper en deux parties égales
+dont elle jeta l’une dans une marmite d’eau bouillante suspendue
+au-dessus du foyer de pierres construit sous l’ouverture du mur.
+
+Ils partageaient avec lui leur dernier poisson! Billy tenta de se lever.
+Le plus jeune des deux hommes vint à lui et posa une peau d’ours
+derrière ses épaules. Celui-ci avait rassemblé quelques mots de patois
+des métis français et anglais.
+
+--Vous chercher, dit-il, vous blessé, vous faim. Vous avoir à manger
+bientôt.
+
+Il désigna de la main la marmite d’eau bouillante. Pas un muscle de son
+admirable figure ne remua. Il y avait quelque chose de divin dans son
+impassibilité, quelque chose de majestueux dans la manière dont il se
+déplaçait et respirait. Il s’assit en silence, pendant que la jeune
+fille apportait la moitié du dernier poisson et il ne prononça pas une
+parole tant que Billy eut fini de manger, ému à constater qu’il prenait
+un peu de la vie de ces braves gens. Et quand il parla, ce fut pour
+engager son hôte à achever le poisson.
+
+Lorsque Billy eut dit quelques mots en crie à l’Indien, celui-ci
+aussitôt lui tendit la main et son visage rayonna, tandis que Billy la
+lui serrait. L’homme s’appelait Mukoki, à ce qu’il dit, et il raconta
+alors ce qui était arrivé. Ils avaient été vingt-deux personnes au camp
+et maintenant ils étaient quinze, sept étant morts: quatre hommes, deux
+femmes et un enfant. Chaque jour, pendant la grande tempête de neige,
+ces hommes étaient partis à la recherche vaine de gibier et, à chacun de
+ces derniers jours, l’un d’eux n’était pas revenu. Quatre étaient morts
+ainsi. On avait mangé les chiens. Plus de blé ni de poisson. Il ne
+restait qu’un peu de farine et c’était pour les femmes et les enfants.
+Les hommes n’avaient mangé, depuis cinq jours, que des écorces et des
+racines et il semblait qu’il n’y eût plus rien à espérer. C’était la
+mort que de s’éloigner un peu du camp. Ce matin, deux hommes étaient
+partis pour le poste le plus proche, mais Mukoki avouait tranquillement
+qu’ils ne reviendraient jamais.
+
+Cette nuit-là, le lendemain, la nuit terrible et le terrible jour
+suivants s’écoulèrent des heures que Billy n’oublierait jamais. Il
+s’était luxé sérieusement une hanche dans sa chute et ne pouvait se
+lever de son lit. Mukoki était souvent à son côté, la figure plus tirée,
+les yeux moins brillants. Le second jour, vers la fin de l’après-midi,
+leur arriva de l’un des _tepees_ une plainte sourde et lamentable, un
+gémissement de douleur qui se mettait à l’unisson de la tempête et
+semblait en faire partie. Un enfant était mort et la mère le pleurait.
+
+Ce soir-là encore, un des chasseurs du camp ne réussit pas à rentrer au
+crépuscule. Mais le lendemain arrivèrent en même temps la fin de la
+tempête et de la famine. Dès l’aube, le soleil se montra. Et de bonne
+heure, dans la journée, un des chasseurs accourut de la forêt, fou de
+joie. Il s’était aventuré plus loin que les autres et avait trouvé un
+parc d’élans. Il avait tué deux des bêtes et rapportait de la viande
+pour un premier festin.
+
+Cette dernière grande tourmente de l’hiver de 1910 s’acheva à l’époque
+de la fonte des neiges et, aussitôt que la température se mit à
+remonter, le changement fut prompt. En moins d’une semaine la neige
+s’amollit sous les pas. Deux jours plus tard, Billy se leva pour la
+première fois en clopinant. Puis dans l’intervalle d’un seul jour et
+d’une seule nuit, la gloire du printemps septentrional éclata sur la
+solitude. Le soleil se levait chaud et doré. Au flanc des monts et dans
+les vallons, les eaux se précipitaient en torrents écumeux et chantants.
+
+Les pampres rouges empourpraient les rocs nus. Les hochequeues, les
+geais et les tourterelles des bois voletaient autour du camp et l’air
+s’emplissait des parfums épars de la vie neuve qui sortait de la terre,
+des arbres et des broussailles.
+
+Avec la santé et la force qui lui revenaient, croissait d’heure en
+heure, chez Billy, l’impatience d’arriver à la cabane de Mac Tabb. Il
+serait parti avant que sa hanche blessée le mît en état de voyager, si
+Mukoki ne l’avait retenu.
+
+Enfin, le jour arriva où il dit adieu à ses amis de la forêt et il
+s’élança vers le Sud.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LA MÈRE ET L’ENFANT
+
+
+Les longues journées et les longues nuits d’inaction que Billy avait
+passées au camp indien lui avaient fourni l’occasion de réfléchir plus
+tranquillement au drame qui était survenu dans sa vie et, ses forces
+renaissant, il s’était en partie dégagé du gouffre de désespoir où il
+avait sombré.
+
+Deane était mort. Isabelle était morte. Mais le bébé d’Isabelle vivait
+toujours et, dans l’espoir de la retrouver et de la réclamer comme
+sienne, Billy forgeait d’autres rêves des cendres de tout le bonheur qui
+lui avait échappé.
+
+Il pensait qu’il rencontrerait Mac Tabb à la cabane et qu’il y
+trouverait l’enfant. Il avait tellement cru qu’Isabelle survivrait qu’il
+n’avait point parlé à Mac Tabb de l’oncle qui l’avait chassée de la
+vieille maison de Montréal. Il était content d’avoir gardé devers lui ce
+secret, car il n’y avait nulle chance dès lors que Rookie eût trouvé des
+parents de la fillette et Mac Veigh résolut de ne point abandonner la
+petite Isabelle. Il la garderait pour lui.
+
+Il retournerait vers les régions civilisées, car il lui faudrait y vivre
+dans l’intérêt de l’enfant. Il fonderait pour elle un foyer avec un
+jardin, des chiens, des oiseaux et des fleurs. Grâce au produit de sa
+mine d’argent, il disposerait de quinze mille dollars, et l’enfant ne
+connaîtrait jamais la pauvreté. Il ferait son éducation, lui achèterait
+un piano et elle ne manquerait ni de jolies toilettes, ni des objets qui
+en feraient une lady. Ils seraient ensemble et inséparables toujours. Et
+quand elle serait grande, il priait, du fond de l’âme, qu’elle
+ressemblât à l’autre Isabelle... sa mère.
+
+Son chagrin était immense. Il savait qu’il ne parviendrait jamais à
+oublier; que les vieux souvenirs de la solitude et de la femme qu’il
+avait aimée s’imposeraient à lui, des années après des années, avec leur
+vieux chagrin. Mais ces pensées nouvelles et ces plans d’avenir pour
+l’enfant rendaient sa douleur moins poignante.
+
+Ce fut tard dans l’après-midi d’un jour ensoleillé et plein de tiédeur
+printanière, qu’il arriva au Petit Castor, à peu de distance de la
+cabane de Mac Tabb. Il courut quasiment de là jusqu’à la clairière et le
+soleil se couchait précisément derrière la forêt, à l’Ouest, lorsqu’il
+s’arrêta à la lisière de la cavée et aperçut la cabane. C’était de cet
+endroit qu’il avait vu la petite Isabelle pour la dernière fois. Le
+buisson derrière lequel il s’était dissimulé était à moins de douze pas
+de là. Il le remarqua, ensuite il observa des choses qui firent passer
+dans son cœur un frisson glacial.
+
+Un sentier conduisait dans la forêt de l’endroit où il se trouvait. Ce
+sentier était presque recouvert déjà par un enchevêtrement de hautes
+herbes et de plantes de l’année précédente. Rookie devait avoir frayé un
+nouveau sentier, pensa-t-il.
+
+Puis, craintivement, il parcourut des yeux la clairière et enfin regarda
+la cabane. Partout, un air de désolation. Nulle fumée ne s’échappait de
+la cheminée. La porte était close. Nulle apparence de vie aux alentours.
+Nul bruit de chiens, ni éclat de rire, ni son de voix pour rompre le
+mortel silence.
+
+Respirant à peine, Billy avança, le cœur de plus en plus angoissé par la
+crainte qui l’étreignait. La porte de la cabane n’était pas barricadée.
+Il l’ouvrit, Rien à l’intérieur. Le vieux fourneau était brisé. Les lits
+dégarnis n’avaient pas servi depuis des mois, depuis deux ans peut-être.
+Comme Billy avançait encore d’un pas dans la hutte, une hermine s’enfuit
+devant lui. Il entendit, un moment après, le cri aigu pareil à un cri de
+souris de sa nichée, sous le plancher de sapin. Il retourna à la porte
+et resta debout sur le seuil.
+
+--Mon Dieu! gémit-il.
+
+Il regarda du côté de la cabane de Croisset où Isabelle était morte.
+Avait-il quelque chance de trouver par là? Il se le demandait. Il ne
+restait que peu d’espoir, mais il partit en hâte, en suivant le vieux
+sentier. L’obscurité du soir tombait rapidement autour de lui. Il
+faisait presque noir lorsqu’il arriva à l’autre clairière. Et de nouveau
+il poussa un cri d’angoisse. Ici, plus de cabane. Mac Tabb y avait mis
+le feu après l’épidémie.
+
+A l’endroit où la hutte s’était élevée se dressait maintenant un
+décombre noirci et calciné, déjà en partie recouvert par la verdure de
+la solitude. Billy serra les poings farouchement et s’éloigna, fouillant
+du regard les alentours. Quelques pas plus loin, il trouva ce que Mac
+Tabb lui avait dit qu’il trouverait: un tertre et une croix de bois. Et
+alors, malgré la force de volonté qu’il portait en lui, il se laissa
+tomber sur la tombe d’Isabelle et un grand sanglot le secoua.
+
+Quand il leva la tête, longtemps après, les étoiles brillaient au ciel.
+Il faisait une nuit admirablement calme et tout ce qu’il pouvait
+entendre c’était le bouillonnement et la chanson des eaux printanières
+du Petit Castor. Il se leva en silence et resta un moment debout sur la
+tombe, aussi immobile qu’une statue. Ensuite, il s’en alla par le vieux
+sentier qui l’avait amené. A l’extrémité de la clairière, il se retourna
+et murmura pour lui-même et pour _Elle_.
+
+--Je reviendrai, Isabelle, je reviendrai.
+
+A la cabane de Mac Tabb, il avait laissé son sac. Il en passa les
+courroies à ses épaules et repartit dans la direction du Sud. Il n’y
+avait plus pour lui qu’une seule chance à tenter désormais. On
+connaissait Mac Tabb au fort Le Pas. Il s’y ravitaillait et y vendait
+ses fourrures. Quelqu’un pourrait savoir où il était parti avec le bébé
+Isabelle.
+
+Ce ne fut qu’après s’être éloigné de plusieurs milles de la scène de
+mort et de ses espoirs anéantis qu’il étendit ses couvertures et se
+coucha pour la nuit. Il était debout et avait déjeuné dès l’aube. Le
+quatrième jour de marche, il arrivait au petit poste extrême de la
+solitude--le terminus de la voie ferrée--dans le Saskatchewan. En moins
+d’une heure, il apprit que Rookie Mac Tabb n’était pas venu au poste Le
+Pas depuis près de deux ans. Personne ne l’avait vu accompagné d’un
+enfant.
+
+Cette même nuit, un convoi de construction partait pour Etomamie,
+là-bas, sur la ligne principale, et Billy ne perdit pas de temps à
+décider ce qu’il ferait. Il irait à Montréal. Si la petite Isabelle
+n’était pas là, elle était encore quelque part dans la région sauvage
+avec Mac Tabb. Alors Billy y retournerait et il trouverait, dût-il y
+consacrer sa vie.
+
+Des jours et des nuits de voyage suivirent et, pendant ces jours et ces
+nuits, Mac Veigh souhaita ne point trouver l’enfant à Montréal. Si par
+hasard Mac Tabb avait découvert la famille de la fillette, si Isabelle
+lui avait révélé son secret avant de mourir, son dernier espoir en ce
+monde s’évanouissait. Il ne s’attarda pas à chercher de nouveaux
+vêtements. Cela aurait signifié manquer le train.
+
+Il portait encore son équipement de trappeur, y compris sa casquette de
+fourrure. A mesure qu’il avançait plus à l’Est, on commençait à le
+dévisager avec curiosité. Il se fit raser la barbe par le conducteur du
+train, mais ses cheveux étaient longs, ses mocassins et ses chaussettes
+allemandes étaient en guenilles et usées, il y avait des déchirures dans
+sa casaque de caribou et sa chemise grossière en flanelle de la baie
+d’Hudson. Les fatigues endurées avaient creusé leurs rides sur son
+visage. Il y avait quelque chose autour de lui, en dehors de son étrange
+accoutrement, qui firent que les hommes le regardèrent plus d’une fois.
+Les femmes, plus fines observatrices que les hommes, soupçonnaient le
+grand chagrin installé à l’arrière-plan de ses yeux. Comme il approchait
+de Montréal, il se tint de plus en plus à l’écart des autres voyageurs.
+Lorsqu’enfin le train s’en alla stopper à la grande gare, au cœur de la
+cité, Billy franchit les grilles et grimpa rapidement la côte vers le
+mont Royal.
+
+Il pouvait être une heure après dîner et il n’avait rien mangé depuis le
+matin. Mais il ne pensait pas à sa faim. Vingt minutes plus tard, il
+était au bas de la rue qu’Isabelle avait habitée. L’une après l’autre,
+il dépassa les antiques maisons de briques et de pierre cachées derrière
+leurs solides murailles. Nul changement depuis des années qu’il était
+venu là. A mi-chemin, entre la côte et le bas de la montagne, il aperçut
+un vieux jardinier qui émondait du lierre autour d’un ancien canon, au
+bord de l’avenue.
+
+Il s’arrêta et demanda:
+
+--Pouvez-vous m’indiquer où habite Henri Lecours?
+
+Le vieux jardinier le dévisagea curieusement pendant une minute et
+répondit:
+
+--Lecours? Henri Lecours? Voilà sa maison, là-haut, derrière le mur de
+grès rouge... Est-ce la maison que vous voulez voir ou Lecours?
+
+--Les deux, fit Billy.
+
+--Henri Lecours est mort il y a trois ans, répliqua le jardinier.
+Êtes-vous un de ses parents?
+
+--Non! non! s’écria Billy, s’efforçant de garder de la fermeté à sa
+voix, tandis qu’il questionnait encore.
+
+--Y a-t-il là d’autres personnes? Et qui est-ce?
+
+Le vieillard secoua la tête.
+
+--Je ne sais pas trop... Il y a une petite fille, quatre ou cinq ans,
+avec des cheveux blonds... Elle jouait dans le jardin quand je suis
+passé tout à l’heure... Je l’ai entendue avec le chien.
+
+Billy n’attendit pas d’en savoir davantage. Remerciant son informateur,
+il gravit rapidement la montée jusqu’au mur de grès rouge. Avant
+d’arriver à la grille de fer rouillée, lui aussi entendit un rire
+d’enfant et son cœur se mit à battre furieusement. C’était juste de
+l’autre côté de la muraille. Dans sa précipitation, il posa le bord de
+son pied chaussé de mocassin entre deux pierres disjointes et se hissa
+jusqu’à la crête. Il plongea le regard dans un vaste jardin et, à une
+douzaine de pas, tout près d’un massif touffu d’arbustes, il vit un
+enfant qui jouait avec un toutou. Le soleil luisait sur les cheveux
+dorés de la fillette. Billy entendit un joyeux éclat de rire et puis,
+pendant une minute, le joli minois se tourna vers lui.
+
+En ce moment, Billy oublia tout et, jetant un cri de bonheur, il prit
+son élan et sauta de l’autre côté de la muraille.
+
+--Isabelle, Isabelle, ma petite Isabelle.
+
+Il était près d’elle, à genoux. Il la tenait, comme un affamé, dans ses
+bras et, l’espace d’une seconde, l’enfant fut si effrayée qu’elle retint
+son souffle et le regarda sans dire un mot.
+
+--Ne me reconnaissez-vous pas? Ne me reconnaissez-vous pas?
+sanglotait-il. Petite Mystère, Isabelle!
+
+Il entendit du bruit, un cri étrange, étranglé, et il leva les yeux. De
+derrière le massif était venue une jeune femme et elle regardait Billy
+Mac Veigh, le visage aussi pâle que la mort. Il se releva chancelant et
+il crut qu’enfin il était devenu fou. Car c’était Isabelle Deane qu’il
+voyait là et ses yeux bleus le regardaient comme ils l’avaient regardé
+un instant, cette nuit d’il y avait si longtemps, à la lisière de la
+steppe.
+
+Il ne pouvait parler. Et alors, comme il reculait d’un pas, en titubant,
+vers le mur, il tendit ses bras en loques sans savoir au juste ce qu’il
+faisait et il murmura son nom à elle, comme il l’avait murmuré des
+centaines de fois, le soir, à côté de son feu de campement solitaire. La
+faim, la misère, les semaines de maladie et sa lutte presque surhumaine
+pour atteindre la cabane de Mac Tabb et ensuite son retour à la vie
+civilisée avaient dompté ses dernières énergies. Pendant des jours il
+avait vécu sur les réserves de force de ses nerfs qui l’abandonnaient
+maintenant, le laissant hébété et chavirant. Il tenta de surmonter la
+faiblesse qui semblait avoir consumé la suprême parcelle de vigueur de
+son corps épuisé, mais, en dépit de ses plus rudes efforts, le jardin
+ensoleillé s’assombrit tout à coup à ses yeux.
+
+En cet instant, la vision devint une réalité et comme il se retournait
+vers la muraille, Isabelle Deane l’appela par son nom. L’instant d’après
+elle était près de lui, le saisissant presque farouchement par les bras
+et l’appelant encore et encore par son nom. Faiblesse et étourdissement
+l’abandonnèrent sur-le-champ, mais, en ce moment, il se rendit compte
+qu’il devait partir, sauter par-dessus la muraille.
+
+--Je ne serais pas venu... mais je... je vous croyais morte, dit-il. On
+m’avait dit que vous étiez morte... Je suis content, content, mais je ne
+serais pas venu...
+
+Elle sentit peser une minute tout le poids de son corps sur ses bras.
+Elle voyait ce que trahissait ce visage: la misère, le chagrin, les
+stigmates du ravage laissé par la fièvre.
+
+Et, pendant ces minutes-là, Billy ne voyait plus l’admirable regard qui
+se révélait dans les yeux d’Isabelle, il n’en voyait plus le merveilleux
+éclat.
+
+--C’est la mère de Joë l’Indien qui est morte, l’entendit-il dire. Et
+depuis lors, nous avons attendu, attendu, attendu, la petite Isabelle et
+moi. J’ai été là-bas, sur la tombe de David et j’ai vu ce que vous avez
+fait, ce que vous avez écrit au fer rouge sur la croix. Un jour, je le
+savais, vous reviendriez vers moi. Et nous vous attendions...
+
+Sa voix n’était qu’un murmure à peine, mais Billy l’entendit et tout
+aussitôt son vertige cessa. Il vit le soleil briller sur les beaux
+cheveux d’Isabelle et le regard de ses yeux.
+
+--Je suis désolée, désolée, si désolée d’avoir parlé comme je l’ai
+fait... d’avoir dit que vous l’aviez tué, continuait-elle. Vous vous
+rappelez, j’ai dit que si je guérissais...
+
+--Oui.
+
+--Et vous avez cru que je voulais dire que si je guérissais, vous deviez
+partir et vous l’avez promis... et vous avez tenu votre promesse. Mais
+je ne pouvais pas achever. Cela ne me semblait pas bien alors. Je
+voulais vous dire, en outre, que j’étais désolée et que... si je
+guérissais, vous pourriez revenir... un jour... quelque part et puis...
+
+--Isabelle!
+
+--Et maintenant, vous pouvez me redire ce que vous m’avez dit là-bas, au
+sortir de la steppe, il y a si longtemps...
+
+--Isabelle! Isabelle!
+
+--Vous comprenez, dit-elle doucement. Vous comprenez... ce n’est pas
+possible tout de suite... peut-être pas l’an prochain encore... Mais
+maintenant...
+
+Elle se rapprocha davantage.
+
+--Vous pouvez m’embrasser, dit-elle, et il faut embrasser aussi la
+petite Isabelle. Il ne faut plus partir bien loin ensuite... C’est si
+triste d’être seule, si terriblement triste d’être seule avec ses
+pensées, dans une ville. Et nous sommes heureuses que vous soyez venu,
+si heureuses...
+
+Le murmure de sa voix se brisa en un sanglot. Et tandis que Billy
+ouvrait tout grands ses bras en loques et la serrait contre lui, il
+l’entendit soupirer encore et encore:
+
+--Nous sommes heureuses, heureuses, heureuses que vous soyez revenu près
+de nous.
+
+--Et est-ce que je puis rester?
+
+Elle leva vers lui un regard illuminé pour l’accueillir.
+
+--Si vous me désirez toujours, murmura-t-elle, vous pouvez rester.
+
+Enfin, il ne douta plus. Mais il ne pouvait prononcer une parole. Il
+pencha son visage contre celui d’Isabelle et, pendant un moment, ils
+restèrent ainsi, tandis que du fond du jardin, là-bas, montait le bruit
+joyeux d’un éclat de rire enfantin.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ I.--La plus terrible chose du monde 1
+ II.--Billy rencontre la femme 12
+ III.--«En l’honneur du vivant» 19
+ IV.--Les chasseurs d’homme 33
+ V.--Billy suit Isabelle 47
+ VI.--La fuite 59
+ VII.--La folie de Pelletier 69
+ VIII.--Petite Mystère 80
+ IX.--Le secret du mort 90
+ X.--Au mépris de la loi 101
+ XI.--La nuit de danger 113
+ XII.--Petite Mystère retrouve son père 121
+ XIII.--Les deux dieux 134
+ XIV.--Le bonhomme de neige 143
+ XV.--La mort rouge et Isabelle 148
+ XVI.--La loi homicide 159
+ XVII.--Isabelle affronte l’abîme 171
+ XVIII.--L’accomplissement d’une promesse 181
+ XIX.--Un pélerinage à la steppe 192
+ XX.--La lettre 203
+ XXI.--L’étincelle de vie 209
+ XXII.--Famine 216
+ XXIII.--La mère et l’enfant 229
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 23 AVRIL
+ MIL NEUF CENT VINGT-SIX PAR
+ L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE
+ POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 ***