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diff --git a/77086-0.txt b/77086-0.txt new file mode 100644 index 0000000..125992b --- /dev/null +++ b/77086-0.txt @@ -0,0 +1,6960 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 *** + + + + + + + JAMES-OLIVER CURWOOD + + LES CŒURS + LES PLUS FAROUCHES + + TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET + + + PARIS + LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie + 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 + + MCMXXVI + + + + +DU MÊME AUTEUR + + + Les Chasseurs d’Or (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et + Louis Postif). + Les Nomades du Nord (traduit par Louis Postif). + Kazan, chien-loup (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et + Louis Postif). + Le Piège d’Or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif). + Bari, chien-loup (traduit par Léon Bocquet). + Le Grizzly (mis en français par Midship). + +EN PRÉPARATION: + + Le bout du fleuve (mêmes traducteurs). + + + + +Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède +et la Norvège. + +Copyright 1920 by _L’Édition française illustrée_, Paris. + + + + +LES CŒURS LES PLUS FAROUCHES + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE + + +A pointe Fullerton, à des milliers de milles en droite ligne au nord des +régions civilisées, le sergent William Mac Veigh écrivait, un bout de +crayon entre les doigts, les derniers mots de son rapport semestriel au +commissaire de la police royale montée du Nord-Ouest, à Régina. Il +concluait: + +«J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait tout le possible pour +poursuivre Scottie Deane, le meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir +de le trouver, mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il est +maintenant probablement quelque part dans la zone de patrouille de Fort +Churchill. Nous avons battu le pays sur trois cents milles au sud, le +long du rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des Esquimaux et, +au nord, jusqu’au canal Wagner. En trois mois, nous avons effectué trois +patrouilles à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles, sans +trouver notre homme ni trace de lui. Je vous conseille respectueusement +une étroite surveillance de la part des patrouilles au sud des terres +désertes.» + +--Voilà! dit Mac Veigh tout haut, en redressant avec un grognement de +soulagement son dos arqué. C’est fait. + +Sur son lit de camp, dans un coin de la petite cabane fouettée par vent +et pluie, qui représentait la Loi, tout à l’extrémité de la terre, +là-haut, le soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa couche de +douleur et dit: + +--J’en suis joliment content, Mac; maintenant, peut-être que vous me +donnerez un verre d’eau pour combattre cet enrouement maudit qui +m’empêche à tout moment de parler, comme si la mort était déjà près de +moi. + +--Agité? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau sa jeune et robuste +charpente avec un soupir de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à +écrire cela deux fois par an? Et il désigna du doigt son rapport. + +--Ce n’est pas plus long que les lettres que vous écriviez à votre... + +Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de silence embarrassant. Puis +le malade ajouta sans détour et une main tendue: + +--Je vous demande pardon, Mac... C’est cette fièvre. J’ai oublié un +moment que... que vous deux... aviez rompu. + +--C’est bon! dit Mac Veigh, avec un tremblement dans la voix, tandis +qu’il s’en allait chercher de l’eau. + +--Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit gobelet d’étain, le +rapport c’est une autre affaire. Quand on écrit au Grand Mogol en +personne, ça vous énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly. +Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs du baleinier. +Et... nom de Dieu! j’oubliais de mentionner les loups! + +--Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier. + +--Un post-scriptum sur papier grand aigle! s’écria Mac Veigh, +dévisageant d’un air incrédule son compagnon. Pas n’est besoin de te +tâter encore le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris; tu n’as plus la tête +à toi. + +Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire sur le visage blême +de l’autre. Pelletier se laissa retomber en soupirant. + +--Non! il n’est pas nécessaire de me tâter le pouls, répéta-t-il. Ce +n’est pas de la maladie, Mac... pas de la maladie ordinaire. C’est au +cerveau... voilà où ça est... Pensez un peu... neuf mois qu’on est monté +ici et jamais un regard d’un visage de blanc, sinon le vôtre! Neuf mois +sans entendre le son d’une voix de femme! Neuf mois simplement de ce +monde mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales qui sifflent +vers nous toutes les nuits, comme des serpents, et les rocs noirs qui +nous regardent comme ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il +peut y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est tout! Nous sommes +des héros, très bien, mais nul ne le sait que nous et les six cent +quarante-neuf autres hommes de la police montée. Mon Dieu! que +donnerais-je pour voir un visage de jeune fille... pour toucher, rien +qu’une seconde, sa main! Cela m’enlèverait cette fièvre, car c’est la +fièvre de la solitude, Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma +tête. + +--Bah! bah! fit Mac Veigh, en prenant la main de son compagnon. +Ressaisis-toi, Pelly! pense à ce qui vient. Encore quelques mois +seulement de cette vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel +paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres camarades, car +ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je vais te rapporter une lettre... +de la petite fiancée... + +Le visage de Pelletier rayonna. + +--Dieu la bénisse! s’écria-t-il. Il y aura des lettres d’elle, une +douzaine. Elle m’a attendu longtemps et c’est une vraie petite «Tommy» +au fond du cœur. Vous avez mis ma lettre de côté? + +--Oui. + +Mac Veigh retourna à la petite table grossière et ajouta encore quelques +lignes à son rapport au commissaire de la police royale, dans les termes +suivants: + +«Pelletier est malade: des troubles bizarres au cerveau. Parfois, j’ai +eu peur de le voir devenir fou, et je conseille, s’il vit, de le +transférer dans le Sud au plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux +semaines avant la date habituelle, afin de rapporter des médicaments. Je +désire aussi ajouter un mot à ce que j’ai dit des loups dans mon dernier +rapport. + +«Nous les avons vus fréquemment par bandes de cinquante à un millier. +L’automne dernier, une bande a attaqué un vaste troupeau de caribous +migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie et nous avons compté +les débris de cent soixante de ces bêtes, tuées sur un espace de moins +de trois milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au moins cinq +mille caribous par an dans ce district. + +«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant serviteur + +«William Mac Veigh, + +«_Sergent, chef de détachement._» + +Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets précieux dans la +pochette de caoutchouc imperméable qu’il portait toujours dans son +paquetage et retourna auprès de Pelletier. + +--Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais je vais aller très +vite... quatre cent cinquante milles à travers les glaces et je ferai le +trajet en dix jours ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir, +peut-être deux semaines, et tu auras les médicaments et les lettres. +Hurrah! + +--Hurrah! s’écria Pelletier. + +Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque chose montait à sa gorge +et l’étouffait, tandis qu’il étreignait la main de Pelletier. + +--Mon Dieu! Billy, est-ce le soleil? s’écria tout à coup ce dernier. + +Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre de la cabane. Le +malade sauta en bas de son lit de camp. Ensemble ils se tinrent un +moment debout à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible +cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb. + +--C’est le soleil! dit Mac Veigh comme on prononce une prière. + +--La première fois en quatre mois! soupira Pelletier. + +Comme des affamés, tous deux regardaient par la fenêtre. La lueur d’or +languit quelques instants et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit +de camp. + +Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un traîneau et un homme +s’avançaient rapidement à travers la mélancolie de silence et de mort du +jour arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour Fort Churchill, à +plus de quatre cents milles en deçà. + +C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet depuis la petite +cabane isolée battue de vent à Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill. +Cette hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional, +l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure de la Firth, où vingt et +une croix de bois marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les +baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en violation des lois, +ils ne vont jamais dans le voisinage de Fullerton. C’est à Fullerton que +les hommes meurent de la plus terrible chose au monde: l’isolement. Dans +la petite cabane, des hommes étaient devenus fous. + +Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis qu’il guidait l’attelage +à travers les glaces, vers le Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il +priait que Pelletier pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième +jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait faite, l’automne +précédent, pour la nourriture des chiens. Il s’arrêta à une seconde +cache le cinquième jour et passa la sixième nuit à un _igloo_ +d’Esquimaux à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du neuvième +jour, il parvint à Fort Churchill, avec une moyenne de cinquante milles +par jour à son actif. + +Les hommes arrivent de Fullerton plus près de mourir que de vivre, quand +ils courent le risque du trajet en hiver; le visage de Mac Veigh était +gercé des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents. Il avait une +attaque de lumbago. Il dormit vingt-quatre heures dans un lit chaud sans +broncher. Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant +le baraquement pour l’avoir laissé dormir si longtemps; il mangea trois +repas en un seul et expédia ses affaires en hâte. + +Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son courrier neuf lettres pour +Pelletier, toutes écrites de la même petite écriture de jeune fille. Il +n’y en avait aucune pour lui, aucune du genre de celles que Pelletier +recevait et l’isolement navré qu’il en ressentit devint presque du +malaise. + +Il sourit doucement comme s’il enfreignait une consigne. Il ouvrit une +des lettres de Pelletier, la dernière écrite et, tranquillement, se mit +à la lire. Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour de jeune +fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis. + +Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier à la jeune fille +et lui avoua qu’il avait ouvert sa dernière lettre. + +Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une agréable surprise pour +un homme qui devenait fou--mais il employa le mot neurasthénie au lieu +de folie--si elle venait à Churchill, au printemps prochain, pour s’y +marier. Il lui dit qu’il avait ouvert sa lettre parce qu’il aimait +Pelletier mieux que la plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il +recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur, empaqueta ses +médicaments et ses provisions et se disposa à repartir. + +Le même jour arriva à Churchill un métis qui avait chassé le renard +blanc près de l’Esquimau Aveugle et qui de temps à autre faisait office +d’éclaireur dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il avait aperçu +un blanc et une blanche à dix milles au sud de la rivière Maguse. Le +renseignement fit frissonner Mac Veigh. + +--Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il à l’intendant. Voilà qui +vaut d’être éclairci, car je n’ai jamais connu de femme blanche au nord +du soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être Scottie Deane. + +--Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant. Scottie est +grand, droit et fort. Coujag dit que l’homme n’était pas plus haut que +lui et marchait comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par là, leur +histoire mérite d’être connue. + +Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le Nord. Il atteignit la +demi-douzaine d’_igloos_ qui composaient le village d’Esquimaux, tard le +troisième jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout +encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de _bacon_ et, en retour de +ce magnifique présent, Bye-Bye déclara n’avoir vu aucun blanc. + +Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon et Bye-Bye ajouta qu’il +n’avait entendu parler d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme +d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre qu’il irait à +l’intérieur de la contrée, le lendemain matin, à la recherche d’un blanc +qu’on lui avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant une +aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye disparut du camp. + +Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village d’_igloos_ et +s’élança vers le Nord-Ouest, sur des raquettes, dès l’aube de l’aurore +arctique qui n’était guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de +continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il atteignît la steppe, +puis de patrouiller dans un large rayon qui le ramènerait au camp des +Esquimaux la nuit suivante. + +Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il perdit les traces des +raquettes de Bye-Bye à cent mètres des igloos. Toute la journée il +chercha dans les endroits abrités les indices d’un campement ou d’une +piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel s’éclaircit et, à la +suite de ce calme, le froid devint si intense que les arbres craquaient +avec bruit comme des coups de revolver. + +Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles et manger son +souper à la lisière de la steppe, juste comme la lueur glacée des +étoiles commençait à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit +immaculée et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait là-bas, +derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de futaies sur au moins +trois cents milles. Entre ces deux limites, rien de vivant et, par +conséquent, aucun bruit. A l’Est, le barren s’enfonçait comme un doigt +immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait traverser pour +arriver à atteindre la contrée boisée au delà. + +Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir de découvrir une +piste. Quand il eut fini son souper, il bourra sa pipe et s’assit à +croupetons auprès de son feu, regardant au lointain par delà la steppe. +Puis, on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une étrange et +bizarre émotion et regretta de ne pas avoir emmené un de ses chiens +fatigués pour lui tenir compagnie. + +Il était accoutumé à la solitude; il s’était moqué des choses qui +avaient rendu fous d’autres hommes. Mais, ce soir, il lui semblait qu’il +était environné d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, de +quelque chose qui s’insinuait soudain au tréfonds de son âme et qui +précipitait les battements de son cœur. + +Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie Deane, puis à +lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup à choisir entre leur sort, à +eux trois? + +Une vision surgit lentement devant lui du feu de broussailles et il y +vit l’image de Scottie, l’homme réduit aux abois par l’homme et menant +le grand combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à ce que la +mort s’ensuivît; puis il vit Pelletier mourant d’une maladie née de la +solitude et, derrière ces deux-là, comme un pâle camée sortant une +seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage. Et c’était un +visage de jeune fille et l’image s’en évanouit sur-le-champ. Il avait +espéré contre tout espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle +l’avait abandonné. + +Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu de douleur aussi, +tandis qu’il songeait au cœur loyal qui attendait Pelletier. Il attacha +ses raquettes et s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement, +regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit se faisait plus +claire, les étoiles plus brillantes. Le _zip, zip, zip_ des pointes de +ses raquettes était l’unique bruit qu’il entendît, en dehors du premier +son faible et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord qui lui +arrivait comme le glissement frissonnant des meules d’acier d’un +traîneau sur la neige durcie. + +Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait à s’emplir d’une vie +spectrale. Son ombre lui faisait signe et grimaçait devant lui; les +halliers rabougris semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux +aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait rien et pourtant +un instinct insolite l’incitait à la prudence. A intervalles réguliers, +il s’arrêtait pour écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De +plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie. Il laissa le +dernier buisson derrière lui. Devant lui aucune ombre ne brisait +désormais l’étendue de la nuit étoilée. Des murmures sinistres +arrivaient avec le vent qui s’enflait du nord. + +Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son fusil au creux de son bras. +Quelque chose qui n’était pas le vent montait du profond de la nuit. Il +souleva de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta. Il entendit +de nouveau, faiblement, le chant glacial des meules d’un traîneau. + +Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe, et Mac Veigh se prépara +à la rencontre. Il enleva ses grosses moufles de fourrure, les accrocha +à son ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance plus légers. +Il examina son revolver pour voir si le barillet n’était pas gelé. Puis, +debout, silencieux, il attendit. + + + + +CHAPITRE II + +BILLY RENCONTRE LA FEMME + + +Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement. Il se dessina +enfin en ombre indécise et Mac Veigh comprit qu’il allait passer tout +près de lui. Il discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois +chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose d’effrayant dans le +calme de ce fantôme de vie sortant indistinct de la nuit. + +Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau, bien qu’il fût à moins +de cinquante pas de lui. La silhouette à l’avant marchait à pas lents et +la tête baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne +spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient la présence de +Mac Veigh, silencieux et immobile dans la nuit blême. Ils furent en face +de lui avant qu’il fît un mouvement. + +Alors, il s’avança rapidement en poussant un grand holà! Au bruit de sa +voix répondit un cri sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et +la silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh saisit son +revolver. En une demi-douzaine de vastes enjambées, il atteignit le +traîneau. Un visage pâle le regardait dans la lumière frissonnante. Mac +Veigh regarda à son tour avec le plus profond ahurissement, car les +grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient et le visage pâle étaient +les yeux et le visage d’une femme. + +Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou de parler. L’inconnue +leva les mains et repoussa en arrière son capuchon de fourrure, de sorte +qu’il vit luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles. + +C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans son visage une +expression qui le fit frémir et il baissa les yeux sur l’objet à portée +de sa main. C’était une longue caisse grossière. Il se recula d’un pas. + +--Bon Dieu! dit-il. Êtes-vous seule? + +Elle inclina la tête et il entendit sa voix sangloter presque: + +--Oui... toute seule! + +Il s’approcha vivement d’elle. + +--Je suis le sergent Mac Veigh, de la police royale montée, dit-il +doucement. Dites-moi: où allez-vous, et comment se fait-il que vous êtes +ici dans la steppe, toute seule? + +Son capuchon était retombé sur ses épaules et elle releva la tête +complètement vers Mac Veigh. Les étoiles brillaient dans ses yeux. +C’étaient des yeux admirables et maintenant ils débordaient de douleur. +Et son visage parut admirable à Mac Veigh qui n’avait pas vu visage de +blanche depuis près d’un an. Elle était jeune, si jeune que, dans la +pâle splendeur de la nuit, elle semblait presque une jeune fille. Et +dans ses yeux et sa bouche et dans le retroussis de son menton, il y +avait quelque chose de si semblable à l’autre visage dont il avait rêvé +que Mac Veigh avança encore et prit ses deux mains hésitantes dans les +siennes et demanda de nouveau: + +--Où allez-vous et pourquoi êtes-vous ici, toute seule? + +--Je vais là-bas, dit-elle, tournant la tête vers la lisière des bois. +Je vais avec lui, mon mari. + +Ses mots l’étouffaient et, dégageant tout à coup ses mains, elle recula +jusqu’au traîneau où elle resta debout à l’affronter. Pendant un +instant, elle eut une lueur de défiance dans les yeux, comme si elle le +craignait et était résolue à combattre pour elle-même et son mort. Les +chiens se glissèrent à ses pieds et Mac Veigh vit luire leurs crocs nus, +à la clarté des étoiles. + +--Il est mort voici trois jours, acheva-t-elle tranquillement, et je le +ramène vers ma tribu, là-bas, au Petit Sceau. + +--Cela fait deux cents milles, observa Mac Veigh, en la regardant comme +si elle était folle. Vous mourrez à la tâche. + +--J’ai voyagé pendant deux jours, répliqua la jeune femme. Je continue. + +--Deux jours... à travers le barren! + +Mac Veigh regarda la caisse, lugubre et effrayante dans le rayonnement +spectral qui tombait sur elle. Puis il regarda la jeune femme. Elle +avait incliné la tête sur sa poitrine et ses cheveux brillants +retombaient épars et en désordre. Il vit le pathétique affaissement de +ses épaules et comprit qu’elle pleurait. + +En ce moment, une ardeur émouvante submergea chaque veine de son corps, +et la magnificence de ce qui était venu à lui du fond de la steppe le +rendit muet. Pour lui, cette femme était tout ce qu’il y avait de beau +et de bon. L’impitoyable isolement de sa vie lui avait fait placer la +femme tout près des anges dans la hiérarchie des êtres et, devant lui, +maintenant, il voyait tout ce dont il avait rêvé en amour et fidélité +chez la femme et l’épouse. + +La frêle inconnue penchée devant lui bravait la mort pour l’homme +qu’elle avait aimé et qui n’était plus. En un sens, Mac Veigh se disait +qu’elle était folle. Et cependant, sa folie était la folie de +l’adoration plus forte que la crainte, de la fidélité qui ne considère +ni la tempête, ni le froid, ni la faim. Et il était plein du désir +d’aller à elle, tandis qu’elle restait là courbée et épuisée contre le +cercueil, de la serrer dans ses bras et de lui dire que d’avoir rêvé +pour lui-même un tel amour l’avait gardé vivant dans sa solitude. Elle +regardait, émue comme un enfant. + +--Venez, petite, dit-il. Nous irons là-bas. Je veillerai à votre +sécurité pendant votre route vers le Petit Sceau. Vous ne pouvez aller +seule. Vous n’arriveriez jamais vivante chez vos gens. Mon Dieu! si +j’étais... + +Il s’arrêta devant le regard épouvanté du visage qu’elle levait sur lui. + +--Quoi? demanda-t-elle. + +--Rien... seulement il est dur pour un homme de mourir et de perdre une +femme comme vous, dit Mac Veigh. Là, laissez-moi vous installer sur la +caisse. + +--Les chiens ne pourront traîner ce fardeau, objecta-t-elle. Je les ai +aidés... + +--S’ils ne peuvent, je le puis, dit-il, en souriant. + +Et, d’un mouvement rapide, il la souleva de terre et l’assit sur le +traîneau. Il se débarrassa de son paquetage et le plaça derrière elle; +ensuite, il lui donna son fusil à tenir. La jeune femme le regarda bien +en face avec un visage contracté et plus blême, pendant qu’elle déposait +l’arme sur ses genoux. + +--Vous pouvez tirer sur moi, si je ne fais pas bien mon service, dit Mac +Veigh. + +Il s’efforçait de cacher la joie qui lui venait de la compagnie d’une +femme, mais cette joie tremblait dans sa voix. + +Il s’arrêta tout à coup, l’oreille aux écoutes. + +--Qu’est-ce que c’est? + +--Je n’ai rien entendu, dit la jeune femme. + +Son visage était d’une pâleur de mort. Ses yeux étaient sombres. + +Mac Veigh se retourna et, d’un mot, encouragea les chiens. + +Il ramassa le bout de la corde de babiche avec laquelle la femme les +avait aidés à tirer leur fardeau et il s’élança à travers la plaine +désolée. La présence d’un mort lui avait toujours été pénible, mais, +cette nuit-ci, il en allait autrement. Sa fatigue de la journée était +disparue et, malgré le poids qu’il tirait après lui, il était envahi par +un bizarre transport... il se trouvait en présence d’une femme. + +De temps à autre, il détournait la tête pour la regarder. Il pouvait la +sentir derrière lui et l’accent de sa voix sourde, quand elle parlait +aux chiens, lui semblait une musique. Il désirait chanter la chanson +sauvage par laquelle Pelletier et lui avaient remonté leur courage dans +la petite cabane, mais il contint son désir et, au lieu de chanter, il +se mit à siffloter. Il se demandait comment la jeune femme et les chiens +avaient tiré le traîneau qui enfonçait profondément dans la neige molle +amoncelée et exigeait toute sa vigueur à lui. De temps en temps il +s’arrêtait pour se reposer et, enfin, la jeune femme sauta au bas du +traîneau et vint à son côté. + +--Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop lourd. + +--La neige est molle, répondit Mac Veigh. Venez. + +Il lui tendit la main et, avec le même étrange regard dans son visage +blême, la jeune femme lui tendit la sienne. Elle regarda derrière elle, +inquiète, du côté du cercueil, et Mac Veigh comprit. Il pressa ses +doigts menus un peu plus fort et l’attira plus près de lui. La main dans +la main, ils reprirent leur route à travers l’immensité déserte et nue. + +Mac Veigh ne parlait pas, mais son sang courait comme du feu dans ses +veines. La petite main qu’il tenait était tremblante et remuait +anxieuse. Une ou deux fois elle essaya de se dégager et il la tint plus +étroitement. Après quoi, elle demeura soumise dans la sienne, chaude et +frémissante. En baissant les yeux, Mac Veigh pouvait apercevoir le +profil de la jeune femme. + +Une longue boucle de ses cheveux brillants s’était échappée du capuchon +et le vent léger la souleva, de sorte qu’elle retomba sur le bras de Mac +Veigh. Comme un voleur, il la porta jusqu’à ses lèvres tandis que +l’inconnue regardait droit devant elle, tout là-bas, où la ligne des +futaies commençait à dessiner un mince trait noir. Ses joues brûlaient, +moitié de honte, moitié de joie tumultueuse. Puis il redressa ses +épaules et secoua de son bras la mèche flottante. + +Trois quarts d’heure après, ils arrivaient au premier bois. Il la tenait +toujours par la main. Il la tenait encore ainsi, la claire nuit +stellaire tombant sur eux, lorsqu’il leva de nouveau le menton, vigilant +et combatif, et demanda doucement. + +--Qu’est-ce qu’on a entendu? + +--Rien, répondit la jeune femme. Je n’ai rien entendu que le vent dans +les arbres. + +Elle s’écarta de lui. Les chiens gémirent et se glissèrent plus près de +la caisse. A travers la steppe passa un souffle de vent sourd et +lamentable. + +--La tempête recommence, dit Billy. Ça doit être le vent que j’ai +entendu. + + + + +CHAPITRE III + +«EN L’HONNEUR DU VIVANT» + + +Pendant quelques instants, après avoir prononcé ces paroles, Billy +demeura silencieux, l’oreille tendue à un bruit qui n’était pas la +lamentation basse du vent venu du barren. Il était certain d’avoir bien +entendu... quelque chose tout près, presque à ses pieds et cependant +c’était un bruit qu’il ne pouvait ni situer ni définir. Il regarda la +jeune femme. Elle le considérait attentivement. + +--J’ai entendu, cette fois, dit-elle. C’est le vent. Il m’a effrayée... +Il a une voix si terrible parfois en passant sur la plaine déserte. Il +n’y a qu’un moment... j’ai cru... que j’entendais... des pleurs +d’enfant. + +Billy la vit porter la main à sa gorge et il y avait tout ensemble de +l’effroi et de la douleur dans ses yeux qui n’avaient pas quitté les +siens un instant. Il comprit. Elle était quasiment sur le point de céder +au terrible épouvantement de la steppe. Il lui sourit et lui parla avec +la voix qu’il aurait prise pour s’adresser à un petit enfant. + +--Vous êtes fatiguée, petite...? + +--Oui... Oui... je suis fatiguée. + +--Et vous avez faim et froid? + +--Oui. + +--Alors, nous allons camper sous la futaie. + +Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils parvinssent à un bouquet +de sapins si touffu qu’il formait un abri à la fois contre la neige et +le vent, avec un épais tapis d’aiguilles à leurs pieds. On ne voyait +plus les étoiles et, dans l’obscurité, Mac Veigh se mit à siffloter +gaiement. Il déboucla son paquetage, étendit une de ses couvertures près +de la caisse et enroula l’autre autour des épaules de la jeune femme. + +--Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais faire du feu, dit-il. + +Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus un précieux morceau +d’écorce de bouleau et les alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva +d’autres combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la flambée s’élevât +aussi haut que sa tête. La jeune femme avait caché son visage et on eût +dit qu’elle était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier. Pendant +une demi-heure, Mac Veigh ramassa du bois jusqu’à ce qu’il en eut un +grand tas à sa portée. + +Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse de charbons brûlants +et bientôt l’odeur du café et du bacon frit fit se redresser sa +compagne. Elle leva la tête et rejeta la couverture dont il avait +recouvert ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et elle +rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui souriait en camarade +par-dessus le feu. Sa chevelure d’un brun roux retombait autour de ses +épaules, ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, durant +quelques minutes, elle demeura avec ses cheveux épars autour d’elle, les +yeux fixés sur Mac Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et +Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux bandeaux lustrés +et les tressait en une large natte. + +--Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger là? + +Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première fois, elle lui +sourit. Il apporta du bacon, du pain et du café, ainsi que d’autres +choses retirées de son havresac et les déposa sur une couverture pliée +entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées. Pour la +première fois, il remarqua que ses yeux étaient bleus et qu’une rougeur +colorait ses joues. Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle +lui sourit de nouveau. + +Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux firent bondir le cœur de +Mac Veigh et, perdant une minute, il n’eut plus conscience du goût des +aliments. Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton, et +de Pelletier qui se mourait d’isolement. + +--Il y a longtemps que je n’avais vu une femme comme vous, avoua-t-il. +Et c’est comme le paradis! Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé! +Sa voix tremblait. «Je voudrais que Pelletier pût vous voir, rien qu’un +moment», ajouta-t-il. «Cela lui rendrait la vie.» + +Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux l’incitait à prononcer +d’autres paroles. + +--Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente de ne pas voir une +femme blanche pendant... pendant... tout ce laps de temps, +continua-t-il. Vous n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas? +Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas bien? J’essaie de me +retenir, mais je sens que je voudrais crier tellement je suis content. +Si Pelletier pouvait vous voir... + +Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira le précieux paquet de +lettres. + +--Il a une maîtresse, là-bas au Sud... qui vous ressemble précisément, +dit-il. Ça vient d’elle. Si je les rapporte à temps, elles le remettront +sur pied. Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais d’une femme, +juste la voir, l’entendre et lui toucher la main. + +Elle tendit le bras et prit les lettres; à la clarté du feu il vit que +sa main tremblait. + +--Sont-ils mariés? demanda-t-elle. + +--Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il triomphalement. C’est +la plus belle créature du monde après... + +Il s’arrêta et elle acheva pour lui: + +--Après une autre jeune fille... qui est votre amie. + +--Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas croire que je pense à +mal, n’est-ce pas? si je vous le dis. J’allais dire: après... vous. Car +vous êtes sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour me donner un +nouvel espoir. J’étais une sorte de ruine quand vous êtes arrivée, si +vous disparaissiez désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais, +je m’en irais user au loin le reste de mes jours et rêver du passé +enchanteur. Mon Dieu, savez-vous, un homme doit venir où nous sommes +pour savoir que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles, +ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement, une femme... + +Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de la jeune femme était +limpide et douce. Pour Billy, elle montait comme la plus délicieuse +musique au-dessus du crépitement du feu et du murmure du vent au faîte +des sapins. + +--Des hommes tels que vous... devraient avoir une femme pour prendre +soin d’eux, dit-elle... Il était comme ça. + +--Vous voulez dire... Et ses yeux désignèrent la longue caisse sombre. + +--Oui... il était comme ça. + +--Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et pendant un moment, il +ne la regarda plus. «J’ai passé par là... un tas de fois. Père et mère, +et une sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais pas beaucoup +plus qu’un enfant, dix-huit ans, je crois... Mais on dirait que c’est +d’hier. Quand on est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des +mois, ni un visage de blanc pendant une année ou davantage, cela +rapproche toutes choses assez bien, comme si elles n’étaient arrivées +que voici peu de temps. + +--Tous sont... morts? interrogea-t-elle. + +--Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant longtemps et je +pensais qu’elle me gardait sa foi. Pelly--c’est-à-dire Pelletier--pense +que nous avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de nouveau. Je +ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté pour épouser un autre camarade. +Je n’avais pas à lui faire penser des choses désagréables à propos de sa +maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt quasiment de +solitude. + +Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se pencha un peu vers lui. + +--Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous a abandonné... elle +n’aurait pas été digne de vous... plus tard. Ce n’était pas une femme +sincère. Si elle avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi +parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire votre foi, parce +que cette foi est belle. + +Il avait mis de nouveau une main dans sa poche et il en retirait +maintenant un menu paquet enveloppé d’une peau de daim. Son visage était +comme celui d’un adolescent. + +--Il aurait pu en être ainsi... si je ne vous avais pas rencontrée, +dit-il. J’aimerais vous laisser savoir, de toute manière, ce que vous +avez fait pour moi. Vous... et ceci. + +Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait. Elle renfermait les +larges pétales bleus et le pédoncule desséché d’une fleur bleue. + +--Une fleur bleue! dit-elle. + +--Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens la nomment _I-O-Waka_ +ou quelque chose d’approchant, parce qu’ils croient que c’est l’âme +fleur de l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai appelée: +femme. + +Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une sonorité joyeuse. + +--Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais vous plairait-il que je +vous parle un peu de cette fleur bleue? + +La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un léger frisson émut sa +gorge que Billy ne vit point. + +--J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et pendant dix jours et dix +nuits, je fus à camper--seul--forcé de garder le lit à cause d’une +cheville foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé par les +hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs sapins rabougris tout +autour, et ces sapins étaient hantés de hiboux qui me glaçaient le sang +la nuit. Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une fleur bleue. +Elle poussait auprès de ma tente aussi haut que mes genoux et, durant la +journée, je pris l’habitude d’étendre au dehors ma couverture auprès de +cette plante, de me coucher là et de fumer. Et la fleur bleue semblait +se balancer sur sa frêle tige, s’abaisser vers moi et me parler par une +mimique que je m’imaginais comprendre. + +«Parfois, elle était si comique et si animée que je me mettais à rire: +il me semblait qu’elle m’invitait à danser. Et puis, d’autres fois, elle +était simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter ce que +disait la forêt... et, une fois ou deux, j’ai pensé qu’elle pouvait être +en prière. La solitude rend un individu un peu fou, vous savez. Au +coucher du soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et +s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux de la journée. Et +alors, je me sentais terriblement seul. + +«Mais elle était toujours réveillée quand je me traînais au dehors, le +matin. Enfin arriva le moment où je fus assez bien pour partir en +permission. Le neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir pour +la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage. Le soleil était levé quand +je partis le lendemain matin, et, à quelque distance, je me retournai +pour regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu fou et faible +pour un homme, mais j’avais comme envie de pleurer. La fleur bleue +m’avait appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas auparavant. +Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière moi, elle se +trouvait dans un lac de lumière, me faisant signe. + +«Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait... et je courus à +elle... et je la coupais au pied... et elle ne m’a jamais quitté depuis +cette heure-là. Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle +était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au monde: une femme. +Sa voix hésita un peu. Je... je peux être un peu bébête, mais cela me +ferait plaisir si vous l’acceptiez et la gardiez... toujours... à cause +de moi...» + +Il pouvait voir maintenant frémir les lèvres de l’inconnue, tandis qu’il +la regardait. + +--Oui, je vais la prendre, dit-elle. Je vais la prendre et le garder... +toujours. + +--Je l’avais conservée... pour une femme d’ailleurs, dit-il. Drôle +d’idée, n’est-ce pas? Et je vous ai raconté tout ça, alors que je +désirais savoir ce qui vous était arrivé et ce que vous allez faire +quand vous serez chez vos gens. Cela vous fait-il quelque chose de me le +dire? + +--Il est mort, voilà tout, répliqua-t-elle. J’ai promis de le ramener +dans ma tribu. Et quand je serai là, je ne sais pas... ce que je ferai. + +Elle soupira. Un sanglot étouffé s’arrêta sur ses lèvres. + +--Vous ne savez pas... ce que vous allez faire? + +La voix de Billy avait un son étrange, même pour lui. Il se leva et +baissa les yeux sur le visage tourné vers lui, il serra les poings, le +corps frémissant du combat intérieur qu’il se livrait. Des mots vinrent +à ses lèvres qu’il refoula... des mots qui avaient presque réussi à +redire qu’elle était venue à lui, du profond de la steppe, comme un +ange; que pendant ce court espace de temps, depuis leur rencontre, il +avait vécu une vie entière et qu’il l’aimait comme un homme n’avait +jamais aimé une femme avant lui. Les yeux bleus de la jeune femme le +regardaient, interrogateurs, tandis qu’il restait là, penché vers elle. + +Et alors, il vit la chose que, pendant un moment, il avait oubliée: la +longue caisse grossière derrière la jeune femme. Ses doigts +s’enfoncèrent plus profondément dans ses paumes et, en poussant un gros +soupir, il s’éloigna. + +A une centaine de pas de là, sous les sapins, il avait trouvé un rocher +tout recouvert de vigne pourpre. Avec son couteau il en coupa une +brassée et, quand il revint dans la lueur du feu, le pampre brillait +comme une corbeille de fleurs rouges. La jeune femme s’était levée et le +regardait sans dire mot, tandis qu’il éparpillait ce pampre sur le +cercueil. + +Il se retourna vers elle et dit simplement: + +«En l’honneur du mort!» + +Elle était pâle, mais ses yeux brillaient comme des étoiles. Billy +avança vers elle les mains tendues. Mais tout à coup il s’arrêta et se +mit à écouter. Au bout d’un moment, il se retourna et demanda de +nouveau: + +--Qu’est-ce que c’était? + +--J’ai entendu les chiens et le vent, répondit-elle. + +--Il y a quelque chose de fêlé dans ma tête, je pense, dit Mac Veigh. +Cela m’avait l’air de... + +Il se passa une main sur le front et regarda les chiens enfouis dans un +profond sommeil à côté du traîneau. La jeune femme ne vit pas le frisson +qui le secoua. Il se mit à rire gaîment et saisit sa cognée. + +--Maintenant, le campement! annonça-t-il. Nous aurons la tempête dans +moins d’une heure. + +Sur la caisse, la jeune femme apporta une petite tente et il la dressa +près du feu, remplissant l’intérieur de deux pieds épais de rameaux de +cèdre et de baumier. Sa propre tente de service en soie, il l’installa +en arrière dans les ombres plus denses de la sapinière. Quand il eut +fini, il regarda la jeune femme d’un air interrogateur, puis il regarda +le cercueil. + +--S’il y a place, je voudrais l’avoir là avec moi, dit-elle. Et tandis +qu’elle se tenait debout devant le feu, Mac Veigh tira la lourde caisse +sous la tente. Ensuite, il entassa du nouveau combustible sur la flamme +et il alla souhaiter bonne nuit à la jeune femme. Son visage était blême +et hagard maintenant, mais elle lui sourit et pour Mac Veigh elle était +la plus merveilleuse créature du monde. En son for intérieur, il lui +semblait la connaître depuis des ans et des ans; il lui prit les mains, +plongea son regard jusqu’au fond de ses yeux bleus et lui dit presque +dans un murmure: + +--Voulez-vous me pardonner si je n’agis pas comme il faut? Vous ne +pouvez savoir combien j’ai été esseulé et comme je le suis encore... et +ce que cela veut dire pour moi de regarder encore un visage de femme. Je +ne veux pas vous blesser et je voudrais... je voudrais (sa voix était un +peu haletante)... je voudrais lui rendre la vie si je le pouvais parce +que précisément je vous ai vue, que je vous connais et... que je vous +aime. + +Elle sursauta et poussa un âpre et prompt soupir qui s’acheva presque en +un cri étouffé. + +--Pardonnez-moi, petite, continua-t-il. Je dois être un peu fou. Je +crois bien que je le suis. Mais je mourrais pour vous et je vais voir à +vous conduire en sécurité près de vos gens et... et... je me demande... +je me demande si vous voudrez m’embrasser pour me souhaiter bonne nuit. + +Ses yeux à elle n’avaient pas cessé de le regarder. Ils étaient d’un +bleu éblouissant à la lueur du feu. Lentement, en le regardant toujours +droit dans les yeux, elle dégagea ses mains qu’il tenait encore, puis +elle les posa sur chacun de ses bras et leva son visage vers lui. Avec +respect, il se pencha et baisa ses lèvres. + +--Dieu vous garde! murmura-t-il. + +Pendant des heures ensuite, il demeura assis auprès du feu. Le vent +monta plus violent à travers la steppe, l’ouragan se déchaîna de nouveau +du Nord; les sapins et les balsamiers se lamentaient au-dessus de sa +tête et il pouvait entendre les gémissements de la trombe glacée traîner +lugubrement à travers les espaces dénudés. Mais ces bruits lui +arrivaient maintenant comme une sorte de nouvelle harmonie; son cœur +palpitait et son âme débordait de joie, tandis qu’il regardait la petite +tente où dormait la femme qu’il aimait. + +Il sentait encore la chaleur de ses lèvres, il revoyait sans cesse +l’attendrissement bleu qui avait un instant passé dans ses yeux et il +remerciait Dieu de ce miraculeux bonheur qui lui était advenu. Car la +douceur des lèvres de la jeune femme et la douceur encore plus grande de +ses yeux bleus lui disaient ce que la vie lui réservait désormais. + +A une journée de marche au Sud, il y avait un camp d’Indiens. Il l’y +mènerait, et il louerait des coureurs pour porter à Pelletier +médicaments et lettres. Alors, lui, continuerait sa route avec la jeune +femme. Il se mit à sourire doucement et joyeusement à l’idée des bonnes +nouvelles qu’il rapporterait à Pelletier un peu plus tard. Car le baiser +brûlait ses lèvres, les yeux bleus lui souriaient toujours du fond de +l’obscurité étoilée et il ne connaissait plus que l’espoir. + +Il était tard, presque minuit, quand il s’alla coucher. Avec la tempête +qui se lamentait et tourbillonnait autour de lui, il s’endormit et il +était tard quand il s’éveilla. La forêt était pleine d’un long +gémissement. Le feu était tombé. Derrière le feu, le flanquet de la +tente de la jeune femme était encore rabattu et, sans bruit pour ne pas +l’éveiller, il alimenta de nouveau combustible les charbons à demi +consumés. Il regarda sa montre et s’aperçut qu’il avait dormi tout près +de sept heures. Ensuite, il retourna à sa propre tente, afin d’y prendre +le nécessaire pour le déjeuner. A une douzaine de pas de l’entrée, il +s’arrêta, brusquement ahuri. + +Suspendu à sa tente comme une immense guirlande, il y avait le pampre +rouge qu’il avait coupé le soir précédent et, au-dessus, griffonnés au +charbon sur la soie, se détachaient devant lui ces mots grossièrement +tracés: + +«En l’honneur du vivant». + +En poussant un cri sourd, il courut vers l’autre tente et alors, prompte +comme la pensée, lui apparut la signification de la couronne. La jeune +femme lui disait ce que ses paroles n’avaient pu exprimer. Elle était +sortie pendant la nuit tandis qu’il dormait et avait suspendu la +couronne pour qu’il la vît, au matin. + +Le sang chanta chaud et joyeux dans ses veines et avec quelque chose qui +n’était pas un rire, mais qui était un soupir triomphant de son âme +elle-même, il se redressa et sa main se porta, par une vieille habitude, +sur son étui à revolver. Il était vide. + +Il enleva ses couvertures, mais l’arme ne se trouvait pas au milieu. Il +regarda dans le coin où il avait placé son fusil, le fusil aussi était +disparu. Sa figure se contracta et pâlit, tandis qu’il marchait +lentement de l’autre côté du feu jusqu’à la tente de la jeune femme. +L’oreille à l’ouverture, il écouta. Point de bruit à l’intérieur. Ni +bruit de mouvement ni de vie, ni respiration de dormeur. Et comme +quelqu’un qui redoute de contempler un triste spectacle, il souleva la +portière. Le lit de baumier qu’il avait fait pour la jeune femme était +vide et, au travers, on avait tiré la grande caisse grossière. Mac Veigh +avança d’un pas à l’intérieur. La caisse était ouverte... et vide. Elle +ne contenait qu’une brassée de rameaux de balsamier brisés et tassés. En +un instant la vérité se fit jour avec toute sa force dans l’esprit de +Mac Veigh. Le cercueil avait renfermé de la vie et la femme... + +Un objet à côté de la caisse attira son regard. C’était un bout de +papier plié attaché bien en vue. Il l’enleva et retourna, chancelant, à +la lueur du jour. Un cri sourd et douloureux s’échappa de ses lèvres en +lisant ce que la jeune femme avait écrit pour lui. + +«Que Dieu vous récompense d’avoir été bon pour moi! Pendant l’ouragan, +nous sommes partis mon mari et moi. Nous avions appris que vous étiez à +notre poursuite et nous avions aperçu votre feu hors de la steppe. Mon +mari avait fabriqué cette caisse pour moi afin de me préserver du froid +et de la tempête. Lorsque nous vous avons vu, nous avons interverti les +rôles, et c’est ainsi que vous m’avez rencontrée avec mon mort. Il +aurait pu vous tuer... une douzaine de fois. Mais vous avez été bon pour +moi et c’est pourquoi vous êtes vivant. Que Dieu vous donne un jour une +femme excellente qui vous aime comme j’aime mon mari! Il a tué un homme. +Mais tuer ce n’est pas toujours assassiner. Nous avons pris vos armes et +la tempête recouvrira notre trace. Mais vous ne nous suivrez pas. Je le +sais. Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme, et vous +savez également ce que vivre signifie pour une femme, lorsqu’elle aime. + +«Isabelle Deane.» + + + + +CHAPITRE IV + +LES CHASSEURS D’HOMMES + + +Comme quelqu’un éberlué par un soufflet, Billy relut une fois encore les +mots qu’Isabelle Deane avait laissés pour lui. Il ne fit pas entendre un +son de voix, après ce premier cri qui s’était échappé de ses lèvres, +mais il resta là à regarder fixement les flammes pétillantes du feu, +jusqu’à ce qu’un brusque coup de fouet du vent lui enlevât le billet des +doigts et l’envoyât rouler au loin dans une tourmente blanche de neige +menue. + +La perte du billet le tira de sa torpeur. Il se mit à courir après le +morceau de papier, puis il s’arrêta et éclata de rire. C’était un rire +bref, sans joie, un de ces rires sous quoi un être fort dissimule son +chagrin. De nouveau, il retourna à la tente et regarda à l’intérieur. Il +releva le flanquet, afin que la lumière pût pénétrer et qu’il pût voir +dans la caisse. Quelques heures plus tôt, ce cercueil avait caché +Scottie Deane, le meurtrier. Et, elle, c’était sa femme! + +Il revint auprès du feu et il aperçut de nouveau le pampre rouge +suspendu au-dessus de l’entrée de sa tente et les mots qu’elle avait +tracés du bout d’un bâton consumé: «En l’honneur du vivant!» C’était lui +que ces mots désignaient. Une sorte de lourd sanglot oppressa sa gorge +et une buée, qui ne venait ni de la neige ni du vent, emplit ses yeux. +La jeune femme avait superbement lutté, et elle était victorieuse. Et il +lui revint soudain à l’esprit que ce qu’elle avait dit dans son billet +était exact et que Scottie Deane aurait pu aisément le tuer. + +Ensuite, il se demanda pourquoi il ne l’avait point fait. Deane courait +fameux risque en lui laissant la vie. Ils n’avaient sur lui qu’une +avance de quelques heures et leur trace pouvait ne pas être complètement +effacée par la tempête. Deane pourrait être embarrassé dans sa fuite par +la présence de sa femme. Lui, Mac Veigh, pourrait encore les suivre et +les rejoindre. Ils avaient enlevé ses armes; mais ce ne serait pas la +première fois que, sans armes, il aurait poursuivi son homme. + +Promptement, une réaction s’opéra en lui. Il courut de l’autre côté du +feu dont il fit rapidement le tour jusqu’à ce qu’il arrivât à la trace +laissée par le traîneau au départ. Elle était encore bien distincte. +Plus avant dans la forêt on pourrait la suivre sans difficulté. Quelque +chose voleta à ses pieds. C’était le billet d’Isabelle Deane. + +Il le ramassa et de nouveau ses yeux tombèrent sur ces derniers mots +qu’elle avait écrits: «Mais vous ne nous poursuivrez pas. Je le sais. +Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme. Et vous savez +également ce que signifie vivre pour une femme qui aime.» + +Voilà pourquoi Scottie Deane ne l’avait pas tué. C’était à cause de la +jeune femme... et elle avait confiance en lui. Cette fois, il plia le +billet et le mit dans sa poche là où avait été la fleur bleue. Puis il +revint lentement près du feu. + +--Je vous ai dit que je lui rendrais la vie si je le pouvais, +murmura-t-il. Et je crois que je vais tenir parole. + +Il retombait dans sa vieille habitude de soliloquer, une habitude qui +vient facilement à n’importe qui dans les vastes solitudes. Et il se mit +à rire, tandis qu’il se tenait debout devant le feu et bourrait sa pipe. + +--Si ce n’était pour elle! ajouta-t-il en songeant à Scottie Deane. +Dieu! si ce n’était pour elle! + +Il finit de bourrer sa pipe et l’alluma, le regard perdu là-bas au +profond de la forêt de sapins où Scottie Deane et sa femme avaient fui. +Toutes les forces de police étaient sur pied en quête de Scottie Deane. +Pendant plus d’un an il avait été aussi adroit à s’échapper que la +petite hermine blanche des bois. Il avait roulé les meilleurs hommes en +service et son nom était connu de tout le monde dans la police royale, +de Calgary à l’île Herschel. + +Sa tête était mise à prix et c’était la gloire assurée pour qui le +capturerait. Ceux qui rêvaient d’avancement rêvaient aussi de Scottie +Deane. Et tandis que Billy songeait à cela, quelque chose surgit en lui +qui n’était pas l’instinct du chasseur d’hommes et son sang s’embrasa +d’un étrange sentiment de fraternité. Scottie Deane était pour lui +désormais plus qu’un hors-la-loi, plus qu’un homme simplement. Traqué +comme un fauve, pourchassé de place en place, il fallait qu’il fût mieux +qu’un misérable pour qu’une femme comme Isabelle ne l’eût point +abandonné. Mac Veigh se rappelait la douceur de sa voix, la grâce de son +visage, la tendresse de ses yeux et, pour la première fois, la pensée +lui vint qu’une telle femme n’aurait pu aimer un homme qui n’aurait pas +été foncièrement bon. + +Et elle l’aimait. Une douleur lancinante s’empara de Billy à cette +certitude, douleur unie pourtant à un frisson de joie. Sa loyauté à elle +était un triomphe même pour lui. Elle était venue à lui comme un ange du +fond de la tourmente et elle l’avait quitté comme un ange. Il était +content. Une réalité vivante et palpitante s’était substituée dans son +cœur à la vision des rêves: une femme en chair et en os, qui était aussi +sincère et aussi belle que la fleur bleue qu’il avait portée contre sa +poitrine. + +En ce moment, il aurait aimé serrer la main de Scottie Deane, parce +qu’il était son mari et parce qu’il était assez homme pour se faire +aimer d’elle! Peut-être était-ce Deane qui avait suspendu la couronne de +pampre à sa tente et qui avait griffonné les mots au charbon. Et Deane, +bien sûr, connaissait le billet que sa femme avait écrit. Le sentiment +de fraternité devenait de plus en plus fort en Billy, et la pensée de +leur confiance en lui l’emplissait d’un étrange orgueil. + +Le feu baissait et il se retourna pour y ajouter des broussailles. Ses +yeux tombèrent sur la caisse dans la tente et il la tira au dehors. Il +fut sur le point de la jeter dans les flammes, mais il se ravisa et +l’examina plus attentivement. De quels lointains horizons venaient-ils, +il se le demandait. Ils devaient venir de par delà les terres désertes +car Deane avait façonné cette caisse afin de protéger Isabelle contre +les vents farouches de la steppe. + +Elle était construite d’un bois léger et dur taillé à la hachette et les +coins en étaient assujettis avec une courroie babiche faite de peau de +caribou, au lieu de l’être avec des clous. Les branchages de balsamiers +qui avaient été mis à l’intérieur s’y trouvaient encore et le cœur de +Billy battit un peu plus vite alors qu’il les enlevait. Ç’avait été le +lit d’Isabelle. Il pouvait voir, à l’endroit où le balsamier était plus +épais, la place où avait reposé sa tête. Brusquement, en poussant un cri +terrible, il lança la caisse dans le feu. + +Il n’avait pas faim, mais il se fit un pot de café et le but. +Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué que l’ouragan devenait peu à peu +plus furieux. La sapinière touffue aux rameaux bas en brisait la +violence. Au delà de l’abri de la forêt, il pouvait entendre le +mugissement de la tempête, tandis qu’elle balayait les maigres buissons +et l’étendue déserte à l’orée de la steppe. Cela ramena sa pensée une +fois de plus vers Pelletier. + +Dans l’excitation de la présence d’Isabelle, dans la secousse et le +désespoir qui avaient suivi sa fuite, il avait le sentiment d’avoir un +peu oublié Pelletier. + +Jusqu’au moment où il arriverait aux igloos des Esquimaux, cela ferait +deux journées perdues. Ces deux journées pouvaient signifier bien des +choses pour son camarade malade. Il se leva, tâta dans sa poche afin de +constater que les lettres s’y trouvaient bien, et se mit à faire son +paquetage. A travers les arbres lui arrivait maintenant un menu et blanc +grésil qui picotait sa peau. On aurait dit du sucre granulé très fin. + +Une soudaine rafale de cette neige lui cingla les yeux et, abandonnant +tente et paquetage, il se dirigea soucieux vers la pleine futaie et la +brousse. + +A quelques centaines de mètres de son campement, il fut contraint de +baisser la tête sous les giboulées de neige et de rabattre sur ses joues +et ses oreilles les larges oreillettes de sa casquette. Une centaine de +mètres encore, il s’arrêta, s’abrita derrière un banskian noueux et +rabougri. Il regarda vers l’orée de la plaine. C’était un blanc et +mouvant chaos où ses yeux ne pouvaient voir au delà de la portée d’une +balle de pistolet. Les igloos des Esquimaux étaient à vingt milles dans +la steppe et le cœur de Billy se serra. Il ne pourrait accomplir ce +trajet. + +Nul homme n’aurait survécu au milieu de la tourmente qui descendait en +trombe du pôle arctique et il retourna vers son campement. Billy s’était +à peine remis en marche qu’il tressaillit à un bruit étrange +qu’apportait le vent. Il fit face de nouveau à l’assaut blanc, une main +saisissant l’étui vide de son revolver. Le bruit lui parvint de nouveau +et, cette fois, il l’identifia. C’était un cri, une voix d’homme. +Instantanément sa pensée se reporta sur Deane et Isabelle. Quel miracle +pouvait les ramener vers lui? + +Une ombre sortit de la tourmente tourbillonnante de la tempête. Elle se +décomposa aussitôt en parties distinctes: un attelage de chiens, un +traîneau, trois hommes. Une minute encore et les chiens s’arrêtèrent +pêle-mêle en grognant à la vue de Billy. Billy fit un pas en avant. + +Presque au même moment, il trouvait un revolver braqué sur sa poitrine. + +--Rengaine ça, Bucky Smith! s’écria-t-il. Si tu cherches un homme tu as +trouvé celui qu’il ne fallait pas. + +L’autre s’approcha. Ses yeux étaient rouges et fixes. Son pistolet +s’abaissa, tandis qu’il arrivait à un mètre de Billy. + +--Nom de Dieu! c’est vous, c’est vous, Billy Mac Veigh! s’exclama-t-il. + +Son rire sonnait discordant et désagréable. Bucky était un caporal du +service et, quand Billy en avait entendu parler la dernière fois, il +était stationné à Nelson House. Pendant un an, les deux hommes avaient +fait partie de la même patrouille et il y avait une vilaine histoire +entre eux. Billy n’avait jamais parlé de certaine affaire survenue à +Norway, qui, si elle eût été connue au Quartier Général, aurait signifié +pour Bucky un renvoi déshonorant du service. Mais il avait provoqué +Bucky en un duel loyal et l’avait laissé sur le terrain à deux doigts de +la mort. + +La vieille haine flambait dans les yeux du caporal tandis qu’il fixait +Billy. Billy dédaigna ce regard et donna une poignée de mains aux autres +hommes. L’un d’eux était un conducteur de la compagnie de la Baie +d’Hudson et l’autre, l’agent Walker, de Churchill. + +--Nous pensions qu’on n’arriverait jamais vivants à un abri, haleta +Walker tandis qu’ils se serraient les mains. Nous sommes à la poursuite +de Scottie Deane et nous n’allons pas perdre une minute. Nous allons +l’attraper d’ailleurs. Sa trace est si chaude qu’on peut la sentir... +Mon Dieu! mais je suis pareil à un buisson, fit-il. + +Les chiens, leur conducteur en tête, se disposaient déjà à camper. +Billy, tandis qu’ils suivaient, ricana vers le caporal: + +--Quelle chance de me tenir, hein, Bucky, si tu avais été seul? fit-il +d’un ton que Walker ne pouvait entendre. Vois-tu, je n’ai pas oublié ta +menace. + +Il y avait une dureté métallique dans son rire. Il savait que Bucky +Smith était un gredin qui avait la bonne fortune de ne jamais avoir été +pris sur le fait. En un éclair, il retourna, en pensée, à ce jour, à +Norway, où Rousseau, le demi-Français, était venu à lui, de son lit de +douleur, lui dire que Bucky avait mis à mal sa jeune femme. Rousseau, +qui aurait dû rester couché, ayant la fièvre, mourut deux jours plus +tard. + +Billy entendait toujours l’insulte dans la voix de Bucky, quand il +l’avait acculé à l’accusation de Rousseau, puis le combat qui s’en était +suivi. La pensée que cet homme était maintenant aux talons d’Isabelle et +de Deane le remplissait d’une sorte de rage et, pendant que Walker +prenait les devants, il mit une main sur le bras du caporal: + +--J’ai pensé à toi dernièrement, Bucky, dit-il. J’ai réfléchi beaucoup à +cette affaire de là-bas, à Norway, et je m’en suis voulu de ne pas avoir +fait mon rapport. Je suis sur le point de le faire... à moins que tu ne +changes de direction. Je suis moi-même à la poursuite de Scottie +Deane... + +Tout aussitôt, il se serait coupé la langue pour avoir prononcé ces +paroles. Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de Bucky. + +--Je pensais bien que nous avions raison, dit-il. Nous venions de perdre +la piste dans la tempête. Content de vous avoir rencontré pour nous +remettre dans le bon chemin. Sont-ils à grande distance de nous, lui et +cette _squaw_ qui voyage avec lui? + +Les poings emmitouflés de Billy se serrèrent de colère. Il ne répondit +pas, mais s’en alla rapidement rejoindre Walker. Et son cerveau +combinait des plans en hâte. Lorsqu’il arriva près du feu, il vit que +les chiens s’étaient déjà couchés dans leurs harnais et qu’ils étaient +exténués. Le visage de Walker était congestionné, ses yeux boursouflés +par les piqûres de la neige. + +Le conducteur était à demi allongé hors de son traîneau, les pieds au +feu. D’un coup d’œil, Billy eut la certitude que tous, bêtes et gens, +avaient supporté dans la tourmente un long et pénible combat. + +Il regarda Bucky et, cette fois, il n’y avait plus ni ressentiment ni +menace dans sa voix quand il parla: + +--Camarades, vous avez eu un rude temps, dit-il. Faites comme chez vous. +Je ne suis pas surchargé de victuailles, mais si vous voulez retirer de +vos sacs quelques-unes de vos rations, je les préparerai pendant que +vous dégelez. + +Bucky considérait curieusement les deux tentes. + +--Qui est avec vous? demanda-t-il. + +Billy haussa les épaules. Sa voix fut presque affable. + +--Je n’aime pas beaucoup te dire qui était avec moi, Bucky, fit-il en +riant. Je suis arrivé ici tard la nuit dernière, à demi mort et j’ai +trouvé un métis campé là, sous cette tente de soie. C’était tout à fait +un copain, un fort chic compagnon. Un tout jeune homme, d’ailleurs, +presque un enfant. Quand je me suis levé ce matin--Billy haussa de +nouveau les épaules et désigna du doigt son étui vide--tout avait +disparu: chiens, traîneau, tente supplémentaire, même mon fusil et mon +automatique. L’individu n’était pas tout à fait méchant pourtant, car il +m’a laissé mes victuailles. C’était un drôle d’oiseau, d’ailleurs. +Regardez donc ça, il désigna la couronne de pampre qui rendait devant sa +tente. «En l’honneur du vivant», lut-il à voix haute. Une manière +délicate de me rappeler qu’il aurait pu me casser la caboche d’un coup +de gourdin, s’il l’avait voulu. + +Il se rapprocha de Bucky et dit sur un ton enjoué: + +--J’espère que tu peux me battre cette fois, Bucky. Scottie Deane est +joliment en sécurité avec moi, où qu’il se trouve. Je n’ai même pas une +carabine. + +--Il doit avoir laissé sa trace, observa Bucky, en le regardant du coin +de l’œil avec malice. + +--Oui, par là. + +Alors que Bucky allait examiner ce qui restait de la trace, Billy +remerciait le ciel que Deane eût placé Isabelle sur le traîneau avant de +quitter le campement. Il n’y avait rien qui trahît sa présence. Walker +avait déficelé leur équipement et Billy était occupé à préparer à manger +quand Bucky revint. Il avait un rictus aux lèvres. + +--Saviez-vous que c’était facile? dit-il. Je me demande pourquoi il n’a +pas emporté sa tente? une fort jolie tente; pas vrai? + +Il y entra. Une minute plus tard, il apparaissait à l’ouverture et +appelait Billy. + +--Regardez donc! dit-il. Et sa voix tremblait d’émotion. Ses yeux +brillaient d’une joie mauvaise. «Votre métis avait rudement de longs +cheveux, hé!» + +Il désignait un éclat de bois sur l’un des pieux minces de la tente. Le +cœur de Billy sursauta. + +Une boucle de la longue chevelure dénouée d’Isabelle s’était accrochée à +cet éclat et une douzaine de cheveux d’or brun étaient restés là pour la +trahir. Pendant un instant, il oublia que Smith l’observait. + +Il revit Isabelle alors qu’elle pénétrait pour la dernière fois dans la +tente, sa superbe chevelure répandue autour d’elle dans la gloire de la +clarté du feu, ses yeux encore emplis de tendre gratitude. Une fois de +plus il sentit la chaleur de ses lèvres, le contact de sa main, le +frisson de sa présence auprès de lui. Peut-être ces émotions +cachèrent-elles quelque mouvement de méfiance ou quelque parole qui, +sans cela, l’auraient trahi. Le temps de les éprouver il s’était +ressaisi et se retournant vers son compagnon en riant d’un rire forcé: + +--Ce sont parfaitement des cheveux de femme, Bucky. Il m’a raconté des +tas d’histoires gentilles à propos d’une jeune fille restée chez lui. Ça +devait être vrai. + +Les regards des deux hommes se rencontrèrent sans broncher. Il y avait +du sarcasme aux lèvres de Bucky, Billy souriait. + +--J’ai l’intention de suivre ce Français, quand nous aurons pris un peu +de repos, dit le caporal en s’efforçant de déguiser un accent de +nervosité et de satisfaction dans sa voix. Il y a une femme qui voyage +avec Scottie Deane, n’est-ce pas?... une blanche... et il n’y en a +qu’une autre au nord de Churchill. Naturellement, vous désirez rentrer +en possession de votre équipement volé. + +--Tu parles, si je le désire! s’écria Billy, dissimulant l’effet que le +coup droit de Bucky venait de lui porter. Je ne suis pas autrement +content à l’idée de m’avouer dépouillé de la sorte. Le métis se sera +arrêté pour se mettre à couvert et il ne sera pas difficile de suivre sa +piste. + +Il vit que Bucky était un peu attrapé par son acquiescement immédiat et, +avant que l’autre eût pu répondre, il se hâta de se joindre à Walker +dans l’organisation du déjeuner. Il prépara un gallon[1] de thé, fit +frire du bacon, apporta et fit griller son gâteau d’avoine gelé. Il +prépara une deuxième bouillotte de thé tandis que les autres mangeaient +et étendit les couvertures dans sa propre tente. Walker lui avait dit +qu’ils avaient marché presque toute la nuit. + + [1] 4 litres 500. + +--Il vaudrait mieux dormir une heure ou deux avant de continuer, engagea +Billy. + +Le conducteur, qui s’appelait Conway, fut le premier à accepter. +Lorsqu’il eut fini de manger, Walker le suivit sous la tente. Eux +partis, Bucky regarda durement Billy. + +--Quel est votre jeu? demanda-t-il. + +--Franc jeu, voilà tout, répliqua Billy en présentant son tabac. Le +métis m’a traité loyalement et m’a fait plaisir, même s’il s’est payé +par la suite. Je fais de même. + +--Et qu’est-ce que vous espérez obtenir... ensuite? + +Les yeux de Billy clignèrent tandis qu’il fixait l’autre, à son tour, +d’un regard scrutateur. + +--Bucky, je ne te crois pas tout à fait sot, dit-il. Tu as tout de même +un peu de pudeur dans la peau, n’est-ce pas? Un homme peut aussi bien +être en prison que je suis ici sans fusil. J’espère que tu vas m’en +fournir un quand tu poursuivras le métis, toi ou Walker. Il le fera, si +tu ne veux pas. Va plutôt avec les autres. Je vais veiller au feu. + +Bucky se leva d’un air maussade. Il avait encore des doutes sur +l’hospitalité de Billy, mais en même temps il comprenait la force de +l’argumentation de Mac Veigh et l’importance du prix qu’il demandait. + +Il rejoignit Walker et Conway. + +Un quart d’heure plus tard, Billy s’approcha de la tente et regarda à +l’intérieur. Les trois hommes étaient profondément endormis +d’épuisement. La manière d’agir de Billy changea aussitôt. Il avait jeté +son sac sur le côté de la tente pour faire plus de place, et il y glissa +rapidement une couverture de réserve et ses provisions. Puis, il entra +dans l’autre tente. Une rougeur monta à ses joues et il sentit son sang +bouillonner. + +--Tu es peut-être un idiot, Billy Mac Veigh, dit-il en souriant. Tu fais +peut-être une sottise mais, voilà, on va la faire! + +Doucement il détacha les longs fils de soie d’or bruni du piquet de la +tente. Il entortilla les cheveux autour de ses doigts et en fit un +anneau doux et brillant. C’était tout ce qu’il posséderait jamais +d’Isabelle Deane et son cœur battit plus fort tandis qu’il les pressait +un instant contre son rude visage battu par la tempête. Il les mit dans +sa poche soigneusement enveloppés dans le billet d’Isabelle et, une fois +encore, il retourna à la tente où dormaient les trois hommes. Ils +n’avaient pas bougé. + +L’étui à revolver de Walker était à portée de sa main. Une minute il fut +violemment tenté de le prendre, d’enlever l’arme. Il s’éloigna. Il +voulait vaincre dans cette lutte avec Bucky aussi sûrement qu’il avait +vaincu dans l’autre et il voulait vaincre sans fraude. Vivement il jeta +son sac sur ses épaules et suivit la trace laissée par Deane dans sa +fuite. Sur ses raquettes, il la suivit d’un long pas rapide. A cent +mètres du campement, il regarda derrière lui un moment. Puis il se +retourna et son visage était fier et grave. + +--Si vous devez être pris, ce ne sera pas grâce à l’équipement qui est +là, monsieur Scottie Deane! se dit-il. C’est bien assez du vôtre, +vraiment. Et Billy Mac Veigh est homme à tenir le coup, n’aurait-il pas +de carabine! + + + + +CHAPITRE V + +BILLY SUIT ISABELLE + + +Dès l’abord, Billy put se rendre compte de la difficulté avec laquelle +Deane et ses chiens avaient avancé parmi les tas de neige molle +amoncelés par l’ouragan. Là où les arbres se raréfiaient, Deane avait +piétiné péniblement en tête et tiré avec l’attelage. Une fois seulement, +durant le premier mille, Isabelle était descendue du traîneau et c’était +à un endroit où harnais, toboggan et attelage s’étaient complètement +enchevêtrés dans les fourches couvertes de neige d’un arbre tombé. + +Le fait que Deane avait obligé sa femme d’aller en traîneau ajoutait à +la sympathie de Billy pour l’homme. Il était probable qu’Isabelle +n’avait pas dormi du tout après sa rude épreuve dans la steppe, mais +qu’elle était restée éveillée, faisant des projets avec son mari jusqu’à +l’heure de leur fuite. Si Isabelle avait été capable de voyager avec des +raquettes, Billy se disait que Deane aurait laissé les chiens derrière +car, dans la neige haute et molle, il aurait eu moins rude trajet sans +eux, et les empreintes de raquettes auraient été effacées par la tempête +depuis plusieurs heures. + +Toujours est-il qu’il ne pouvait les manquer. Il savait qu’il n’avait +pas de temps à perdre, surtout s’il voulait devancer Bucky et ses +hommes. Le méfiant caporal ne dormirait pas longtemps. Les raquettes de +Billy, tandis qu’il avait l’avantage d’être relativement dispos, +nivelaient et tassaient la piste, et les autres, s’ils suivaient, +seraient à même de faire un mille ou deux de plus par heure. + +Que Bucky voulût suivre, cela ne faisait aucun doute pour le moment. Le +caporal était déjà à demi convaincu que Scottie Deane était parti du +campement et que les cheveux qu’il avait trouvés accrochés à l’éclat du +piquet de la tente appartenaient à la femme de l’outlaw. Et Scottie +Deane était une proie trop importante pour la laisser échapper. + +Billy réfléchissait à la situation, en même temps qu’il inclinait plus +délibérément à la poursuite. Il savait qu’il y avait deux choses +seulement que Bucky pouvait faire en la circonstance: ou il suivrait +avec Walker et le conducteur, ou il viendrait seul. Si Walker et Conway +l’accompagnaient, la lutte pour capturer Scottie Deane serait loyale, et +l’homme qui mettrait le premier les menottes aux poignets du hors-la-loi +serait vainqueur. Mais si Bucky laissait ses deux compagnons au +campement et arrivait seul... + +Cette pensée n’avait rien d’agréable. Mac Veigh regrettait presque de ne +pas avoir pris le fusil de Walker. Si Bucky venait seul, il n’aurait +qu’une idée en tête: s’assurer de Scottie Deane en lui réglant d’abord +son compte à lui, Billy. + +Il était certain d’avoir apprécié l’individu à sa juste valeur et qu’il +n’hésiterait pas à satisfaire sa vieille menace en lui mettant une balle +dans le corps à la première occasion favorable. La tempête cacherait +toute besogne malpropre qu’il pourrait accomplir et sa récompense serait +Scottie Deane... à moins que Deane ne fût trop beau joueur pour lui. + +A la pensée de Scottie Deane, Billy se mit à rire intérieurement. +Jusqu’alors, il ne s’en était qu’à peine préoccupé et, tout à coup, il +lui apparut qu’il y avait une part de comique aussi bien que de tragique +dans la situation. Il s’avoua gaîment que pendant longtemps Deane +s’était montré plus habile que Bucky ou lui-même et que, somme toute, il +était celui qui avait encore le meilleur jeu en mains, même à cette +heure-là. + +Il était bien armé. Il était aussi adroit qu’un renard et on ne le +prendrait pas sans vert. Toutefois cette pensée remplissait Billy de +contentement plutôt que de crainte. Deane serait plus qu’un égal pour +Bucky seul, s’il ne réussissait pas à battre le caporal. Mais s’il le +battait... + +Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement et il eut un éclair +mauvais dans les yeux, tandis qu’il tournait la tête par-dessus son +épaule et regardait derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais +il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de renard à renard et +il l’emporterait; personne ne saurait jamais pourquoi il avait joué la +partie comme il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait jamais. +Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait jamais. Et pourtant, au +tréfonds de son cœur, il espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et +comprendrait. + +Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait les défendre des +mains de Bucky Smith et agir de telle façon qu’il pût, lui Billy, en +faire ses prisonniers. Ce serait pour commencer une terrible épreuve. +Une image d’Isabelle surgit devant lui; sa foi et sa confiance +anéanties, son visage blême et ravagé par le chagrin et le désespoir, +ses yeux bleus dardés sur lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il +pourrait supporter cela. Un moment, le dernier moment, quand elle +comprendrait et connaîtrait qu’il était resté sincère, le dédommagerait +de tout ce qu’il aurait pu souffrir. + +Il chemina rapidement pendant une heure, puis s’arrêta pour prendre sa +direction à un endroit où la piste, en partie recouverte, plongeait dans +un marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau et avait suivi +dans le sillage du toboggan. Par places, où les sapins et les baumiers +formaient une voûte épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait +distinguer les empreintes des mocassins de la jeune femme. Deane avait +guidé les chiens dans les ténèbres de la tempête et, deux fois, Billy +trouva des bouts d’allumettes brûlées, là où le fugitif s’était arrêté +pour consulter sa boussole. Il avait fait route presque plein ouest. + +A la pointe extrême du marais, la piste aboutissait à un étang et Deane +avait mené son attelage droit au travers. Le gros de la tempête était +maintenant passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est et la neige +grenue et dure avait fait place à une chute de flocons plus épaisse et +plus molle. Billy frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été +quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle l’avaient traversé +dans l’obscurité profonde de la trombe glaciale qui l’avait balayé comme +un cyclone. + +L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès cinquante mètres du +bord, la piste était complètement effacée. Billy ne perdit pas de temps +à s’efforcer d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement sur la +ligne de futaie en face et obliqua sous le couvert de la forêt de +broussailles. Il retrouva facilement la piste. Une demi-heure plus tard, +il s’arrêta encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour de +lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie Deane s’était arrêté +lui aussi pour faire du feu. Auprès des cendres, il y avait un tas de +rameaux de baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie Deane +avait fait bouillir un pot de thé et en avait jeté les résidus sur la +neige. + +Les corps chauds des chiens avaient creusé des trous ronds dans la neige +fondue et Billy s’imagina que les fugitifs s’étaient reposés pendant une +couple d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la tourmente, +sans feu, et son cœur s’emplit de pitié à la pensée d’Isabelle Deane et +des souffrances dont il était cause. Et, durant quelques instants, il +éprouva une véritable aversion pour ce qui l’amenait là... la Loi. + +Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que les châtiments +de la loi étaient disproportionnés aux fautes. Isabelle avait +souffert--et souffrait encore--bien plus que si Deane avait été capturé +une année auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été bien plus +cruellement puni que s’il était mort, à être témoin de la souffrance de +la femme qui lui était demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un +cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à regarder le lit de +baumiers et les débris noircis du feu. + +Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et ses poings se +crispèrent plus fort en songeant qu’il était disposé à renoncer à tout, +même à l’honneur, pour la femme qu’il aimait. + +Un quart d’heure après avoir atteint le refuge du campement, il était de +nouveau en chasse. Son sang circula un peu plus vif dans ses veines +quand il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant +presque aussi droite que si elle avait été tirée au cordeau et que le +traîneau ne s’empêtrait plus dans les arbres tombés et les buissons +invisibles. C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et Isabelle +avaient quitté leur campement. Isabelle allait maintenant à pied et leur +traîneau avançait plus vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou +trois clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La trace était +relativement récente et, au bout d’une heure encore, il était sûr que +les fugitifs ne pouvaient être bien loin devant lui. Il les avait suivis +à travers un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une hauteur +escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait atteint la crête du coteau +dénudé, épuisée. + +Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir que Deane l’avait +aidée; ensuite elle s’était affalée dans la neige et il avait placé une +couverture sous elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était +répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore formé de glace. +Instinctivement, Billy se glissa derrière une roche et regarda à ses +pieds dans la vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit à +descendre. + +Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il s’arrêta net, en +étouffant un cri d’horreur. Il avait atteint un endroit où le flanc de +la hauteur semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi à pic. En +un éclair, il se rendit compte de ce qui était arrivé. Deane et Isabelle +étaient descendus dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur +poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux. + +Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment, de très loin +derrière lui, lui parvint un bruit qui le traversa d’un étrange frisson. +C’était le hurlement d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de +près et ils voyageaient avec l’attelage. + +Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter l’extrémité du traquenard +et fonça témérairement au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par +où Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de l’éboulement de +neige qu’il put respirer de nouveau. Il essuya la sueur froide de son +visage lorsqu’il aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à +l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et alors, pour la +première fois, il remarqua plusieurs petites taches rougeâtres dans la +neige: Isabelle ou Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement +peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau s’était arrêté de +nouveau et, à partir de là, c’était Deane qui avait été voituré et +Isabelle qui allait à pied. + +Billy suivit dès lors avec plus de précautions; encore une centaine de +mètres et il s’arrêta pour flairer le vent. Devant lui, sapins et +baumiers croissaient drus et touffus et, de cet abri, il était certain +que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il crut que c’était +l’odeur des balsamiers. Bientôt il reconnut que c’était celle de la +fumée. + +La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième fois la main à +l’étui vide de son revolver. De le savoir vide ajoutait à la +circonspection avec laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers +touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons bas chargés de neige, +il coupa la piste à angle droit et se mit à décrire un vaste détour. Il +se dépêchait. En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, Bucky +aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il devait l’avoir fait +avant ce moment-là. Cinq minutes après avoir quitté la piste, il aperçut +enfin de la fumée et commença à se diriger du côté du feu. + +Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait de plus en plus, +cependant il n’entendait aucun bruit de voix, aucun bruit de chiens. +Enfin, il parvint à un endroit d’où il pouvait regarder, caché par un +jeune plant de sapins, et apercevoir le feu. Il ne s’en trouvait pas à +plus de trente pieds. Il retint son souffle, au spectacle qu’il avait +sous les yeux. Sur une couverture étendue près du feu était couché +Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac. Nul indice d’Isabelle, ni +du traîneau, ni des chiens. Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa +poitrine, tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se demander +où Isabelle et les chiens étaient partis. + +Deane était seul et couché le dos tourné vers lui. Le sort ne pouvait +lui fournir occasion meilleure et les pieds de Mac Veigh, chaussés de +mocassins, s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige. Il était à +moins de six pas de Scottie Deane avant que le blessé l’entendît et ce +dernier avait à peine fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il +fut surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane et lui passa +les menottes aux poignets. L’opération n’était pas plutôt terminée qu’il +comprit. Un lambeau d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et +teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient sans force. Il +regarda Billy avec des yeux égarés, puis, se rendant compte lentement de +ce qui arrivait, un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres. + +En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui. Il avait vu Deane deux +fois auparavant, par là, à Churchill, mais c’était la première fois +qu’il eût jamais regardé de près son visage. Ce visage était usé par les +fatigues et la torture intérieure. Les joues étalent hâves et les yeux +d’acier gris levés vers ceux de Billy étaient rougis par des semaines et +des mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non point d’un +criminel, mais d’un homme à moustache blonde en qui Billy aurait eu +confiance, d’un homme sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée +qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise. + +Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy comprit parfaitement +pourquoi cet homme ne l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion. +Deane n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou par derrière. Il +avait laissé la vie à Billy parce qu’il croyait encore à l’humanité de +l’homme et la pensée d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue +en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était étendu par terre et +blessé, remplit Billy d’amertume et de honte. Il serra une des mains de +Deane dans les siennes. + +--Je déteste de faire ça, mon vieux! s’écria-t-il vivement. C’est +infernal de mettre les poucettes à un éclopé. Mais je dois le faire... +Je n’avais pas l’intention de venir... Non! Dieu m’en est témoin, je +n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et deux autres n’avaient pas +surpris ta piste au départ de l’ancien campement. Ils t’auraient pris... +c’est certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux. +Comprends-tu? Elle n’aurait pas été en sécurité! Aussi je me suis mis en +tête d’arriver le premier et de t’arrêter moi-même. + +«Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense. Tu dois avoir +entendu, car j’ai cru que tu étais sûrement mort dans la caisse, et j’en +jure le ciel que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais pas +venu. J’étais content que vous étiez partis tous les deux. Mais ce Bucky +est un lâche et un vaurien. Et peut-être, si je m’assure de toi, +pourrais-je t’aider plus tard... Ils seront ici dans quelques minutes. + +Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion qui dictait ses +paroles, et pas un instant Scottie Deane ne détourna ses regards du +visage de Billy. Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment, +jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre, par ce qu’il +lisait dans le regard de l’autre. Alors Billy sentit que, pendant une +minute, sa main serrait plus fort la sienne. + +--Je suppose que vous agissez très honnêtement, Mac Veigh, dit-il, et je +suppose que cela devait arriver tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas +désolé que ce soit vous... et je sais que vous prendrez soin d’elle. + +--Je le ferai... même s’il faut combattre... et tuer! + +Billy avait dégagé sa main et serrait les poings. Dans les yeux de Deane +brilla un éclair soudain. + +--C’est ce que j’ai fait! soupira-t-il, en serrant lui aussi les poings +énergiquement. J’ai tué... à cause d’elle. C’était un lâche et un +vaurien aussi. Et vous auriez fait de même! + +Il regarda de nouveau Billy. + +--Je suis content que vous ayez dit ce que vous feriez... quand j’étais +dans le coffre, ajouta-t-il. Si elle n’était pas aussi pure et aussi +douce que les étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement +persuadé que vous la traiteriez comme un frère. Je n’ai pas eu confiance +en beaucoup d’hommes. Mais j’ai eu confiance en vous. + +Billy se pencha sur le blessé. Son visage était pourpre et sa voix +tremblait. + +--Dieu te bénisse pour cela, Scottie! dit-il. + +Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux hommes. + +--Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée par là pour charger +du bois, fit Deane. Elle revient. + +Billy s’était redressé, le visage tendu du côté de la crête. Lui aussi +avait perçu du bruit, un autre bruit dans une autre direction. Il se mit +à rire, d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane. + +--Et ils viennent aussi, Scottie! répondit-il. Ils escaladent la +hauteur. Je vais prendre tes armes, mon vieux! Il est fort possible +qu’il y ait lutte. + +Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui et rapidement vida le +barillet du fusil qui était auprès. + +--Où sont mes armes? demanda-t-il. + +--Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les armes de +l’équipement. + +Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait, à travers la +sapinière aux branches basses, avec ses chiens. + + + + +CHAPITRE VI + +LA FUITE + + +Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle, tandis qu’elle +se dépêtrait parmi les sapineaux, enfoncée jusqu’aux genoux dans la +neige, les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors, tout à coup, +elle aperçut Mac Veigh et le sourire se figea sur sa figure en un regard +d’horreur. Elle n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans la +petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant sa poitrine. Elle +s’arrêta et appuya les mains sur son cœur. + +Deane s’était soulevé à demi, son visage blême et émacié lui souriant +d’un air encourageant. En poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita +vers lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains agrippant +d’un geste farouche les menottes d’acier aux poignets de son mari. Billy +s’éloigna. + +Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait entendre la voix sourde et +consolante du blessé. Un gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de +Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant le terrible +instant où il lui faudrait supporter le regard de la femme qu’il aimait +par-dessus tout au monde. + +Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle s’était relevée et se +tenait debout devant lui, pantelante comme une bête aux abois. Et Billy +lut sur son visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de la +mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la douceur ni de la foi +de l’ange qui était venu à lui du fond de la steppe. Ils étaient durs et +effrayants; ils débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle +allait se précipiter sur lui. + +Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue, dans un sanglot qui +secouait sa poitrine, il y avait de la colère, du chagrin, et +l’épouvante de quelqu’un dont la confiance était devenue tout à coup la +plus mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle sans +prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi blême que la neige à +ses pieds. + +--Alors vous... vous avez suivi... après... cela! + +Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix, le sens de ses mots +étranglés le blessaient plus que si elle l’avait frappé. Il n’y avait en +eux rien de la passion et des récriminations auxquelles il s’était +attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur, ils le perçaient +jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de lui dire ce qu’il avait dit à +Deane... davantage même. Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu +apte à s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots à son aide, +Isabelle se détourna et alla vers son mari. Et alors se produisit ce à +quoi il s’attendait. + +Au bas de la crête roula une avalanche de neige parmi des aboiements de +chiens. Billy enleva le revolver de sa gaine et il était prêt lorsque +Bucky Smith, devançant ses hommes de quelques pas, accourut au +campement. A la vue de son adversaire partagé entre la fureur et la +déception, tout le vieux sang-froid de Billy le reconquit. + +D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane. Il regarda les mains +enchaînées de l’homme, puis la femme qui les étreignait dans les +siennes, ensuite il courut à Billy. + +--Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il. Vous aurez à +répondre de tout cela au Quartier Général. Je comprends maintenant +pourquoi vous les avez laissés partir. C’était elle! Elle s’est +acquittée envers vous; elle s’est acquittée à sa manière... pour le +rendre libre. Mais, désormais, elle ne fera plus... + +A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué par un taon. Billy vit le +pâle visage d’Isabelle. Le sens des paroles de Bucky avait pénétré en +elle aussi vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une minute, ses +regards se tournèrent vers lui. + +Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût pu ajouter un autre mot, +Billy s’était précipité sur le caporal. Il fonça du poing, une fois, +deux fois, et les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser +contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît sur pieds. Un rouge +éclair brilla devant ses yeux. Il oublia la présence de Deane, de Walker +et de Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il venait de +terrasser avait lancé à Isabelle la plus mortelle injure qu’un homme pût +jeter à une femme et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire un +mouvement, il se ruait sur Bucky. + +Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien de fois il frappa; +mais lorsqu’enfin Conway et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était +étendu sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la bouche et +par le nez. Walker courut à lui. A bout de souffle, Billy se retourna +vers Isabelle et Deane. Il sanglotait presque. Il n’essaya point de +parler. Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus. + +Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne confiance avait reparu +dans ses yeux. Enfin, elle comprenait!... Les poings ligotés de Deane +étaient crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et, alors +qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse au cœur de Billy, il y +sentait maintenant une flamme de joie réconfortante: ils avaient encore +confiance en lui. + +Walker avait relevé Bucky; il l’avait assis et il étanchait le sang de +sa figure lorsque Billy vint à eux. La main du caporal fit un léger +mouvement vers son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara +de l’arme. + +Puis il s’adressa à Walker. + +--Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service le grade de sergent, +n’est-ce pas Walker? demanda-t-il. + +Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il avait l’accent de +l’autorité, Walker fut prompt à le comprendre. + +--Nullement, Monsieur. + +--Et vous êtes bien au courant de nos règlements au sujet de +l’insubordination et de l’outrage à un officier en service? + +Walker fit un signe d’affirmation. + +--Alors, comme officier supérieur, et au nom de Sa Majesté le Roi, je +mets en état d’arrestation le caporal Bucky Smith et vous charge, sous +la foi du serment requis, de le mener sous votre garde à Churchill, avec +la lettre que je vous donnerai pour l’officier qui s’y trouve en +fonctions. Je déposerai contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il +doit être cassé. Mettez-lui les menottes. + +Étonné par le brusque changement de la situation, Walker obéit sans mot +dire. Billy se tourna vers Conway, le conducteur. + +--Deane est trop grièvement blessé pour voyager, expliqua-t-il. Dressez +votre tente pour lui et pour sa femme auprès du feu. Vous pourrez +prendre la mienne en échange quand vous retournerez. + +Il alla à son bagage et prit un crayon et du papier. Un quart d’heure +plus tard, il remettait à Walker la lettre dans laquelle il détaillait à +l’officier commandant à Churchill certaines choses qu’il savait devoir +retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt témoigner contre lui. +Pendant ce temps, Conway avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer. +Isabelle l’y avait rejoint. + +Billy s’entretint alors confidentiellement cinq minutes avec Walker et +lorsque le constable donna ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour +le trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté résolue en +regardant Bucky. Pendant ces cinq minutes, il avait appris l’histoire de +Rousseau, le jeune Français de Norway-House, là-bas, et de la femme dont +l’infidélité l’avait tué. En outre, il détestait Smith comme tout le +monde! Billy était sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui. + +Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts, Bucky n’avait pas dit +un mot. La terrible raclée qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant +quelques minutes; alors, il se leva sans attendre l’ordre de Walker et +s’avança, à grands pas, tout près de Billy. Un regard de vengeance +passait sur son visage ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat +farouche, mais sa voix était si sourde que Conway et Walker n’en +pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles n’étaient que pour Billy +seul. + +--A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il. Et, malgré son +mépris pour cet homme, cette voix sourde était telle que Billy sentit un +frisson le traverser: «Tu peux me faire casser, mais tu mourras pour +l’avoir fait.» + +Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait point de riposte. Il +partit en avant du traîneau avec Conway à un pas derrière, Billy suivit +avec Walker jusqu’au pied de la crête. + +Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout à les regarder +jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le sommet de la crête. + +Il retourna à pas lents vers le campement. Deane était sorti de la +tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient et sur le visage de Deane +il revit l’expression qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky +Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux sur Isabelle. Elle +s’aperçut de ce changement et ses joues s’empourprèrent. Deane aurait +tendu les mains, mais elle les tenait étroitement dans les siennes. + +--Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester tranquille, +conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le temps de voir si tu es +grièvement blessé. + +--Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné contre une roche en +dégringolant au bas de la crête et suis demeuré évanoui quelques +minutes. + +Billy savait que les regards d’Isabelle étaient fixés sur lui et il +sentait presque leur muette supplique. Il se mit à prendre du bois sur +le traîneau qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il +souhaitait que Scottie et elle fussent demeurés sous la tente un peu +plus longtemps. Son visage s’enflamma et son sang brûla comme flamme, en +apercevant les menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers la +fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son mari. Il pouvait voir +une de ses petites mains agrippée à la chaîne de fer. Brusquement, il se +précipita vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer les +yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son visage rayonnait d’une joie +magnifique et il tendit à demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait +comme s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce moment de +sacrifice et de renoncement, à l’aube d’une vie nouvelle. + +--Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi j’ai fait ça, +s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais là-bas, Deane, lorsque tu +étais dans la caisse. Et tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est +venue à moi du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai à elle +comme à un ange, toute ma vie. Je ne sais pas grand’chose de Dieu... pas +le Dieu qu’ils servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour dent +et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a tué. Mais il y a quelque +chose là-haut, dans l’immensité, quelque chose qui fait qu’on pense et +qui fait qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a tout ce +que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible à moi: la fleur bleue. + +Je lui ai donné la fleur bleue; désormais, et pour toujours, elle est ma +Fleur bleue. Et je n’ai pas honte de te le dire, Deane, parce que tu me +l’as entendu dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un cœur +coupable. Cela me soutiendra de voir son visage, d’entendre sa voix et +de savoir qu’il existe un amour tel que le vôtre, quand vous serez +partis. Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux! C’est pourquoi +je suis venu... pour te sauver des autres et te rendre à elle. J’espère +que tu comprends sans doute, maintenant que je sens... + +Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes d’Isabelle pénétraient son +âme; il sonda jusqu’au fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense. +Il fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les cadenas des menottes +et, pendant qu’elles tombaient dans la neige, les mains des deux hommes +s’étreignirent. Dans leurs rudes visages passa la plus rare de toutes +les choses: l’amour d’un homme pour un autre homme. + +--Je suis content que tu le saches, dit Billy doucement. Ce ne serait +pas beau autrement, Scottie. Je puis penser à elle maintenant, et cela +ne sera ni méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide, quand tu +seras dans l’Amérique du Sud, ou en Afrique, n’importe où... je +viendrai, sur un mot de toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du +Sud. C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au Quartier +Général comme quoi tu es mort... de ta chute. Ce sera mentir, mais la +fleur bleue le ferait et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas? +l’ami qui ment est le seul ami qui soit sincère... et elle l’a fait cent +fois, pour toi. + +--Et pour vous, murmura Isabelle. + +Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de larmes de bonheur et, +pendant un moment, Billy ayant pris une de ces mains la garda dans les +siennes. Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait. + +--Dieu vous bénira à cause de cela... quelque jour, dit-elle, et sa voix +se brisa dans un sanglot. Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont +vous avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce, pure et +loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement encore, si possible, +ce que la vie signifie pour moi, et avec lui. + +Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le visage caché dans ses +mains, elle retourna sous la tente. + +--Dieu! murmura Billy en poussant un profond soupir. + +Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit d’un rare et précieux +sourire. + +Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans témoin, puis Billy tira +une bourse de sa poche. + +--Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il ne faut pas perdre une +minute pour quitter le pays. Va à Vancouver. Voici trois cents dollars. +Tu vas les accepter ou je te tire dessus. + +Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane, tandis qu’Isabelle +sortait de la tente. Ses yeux étaient rouges, mais elle souriait et elle +tenait quelque chose à la main. Elle le montra aux deux hommes. C’était +la fleur bleue que Billy lui avait donnée. Mais maintenant les pétales +en étaient séparés et elle en avait neuf au creux de la main. + +--Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement. Et le sourire +s’évanouit sur ses lèvres. «Il y a neuf pétales, trois pour chacun de +nous.» + +Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et, durant un instant, les +deux hommes considérèrent ces pétales au creux de leurs rudes mains +calleuses. Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il avait +placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les pétales bleus. Deane avait +tiré de sa poche une enveloppe usée et Billy parla à voix basse à +Scottie. + +--J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à l’heure du dîner. Veux-tu +aller sous la tente avec elle? + +Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers l’endroit où il avait +abandonné son paquetage avant de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son +sac, l’assura sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un pas +rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait le cœur lourd d’une +immense et affreuse solitude. Quand il atteignit la crête, il essaya de +siffloter, mais ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa +gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la crête, il regarda à +ses pieds. Un mince brouillard de fumée s’élevait de la sapinière. Il +sentit ses yeux se mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs +contenus le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il retourna dans la +solitude et la désolation de sa vie passée. + +--J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre et forcé. Je n’ai pas +été bien exact avec toi, mon pauvre ami, mais je vais en mettre pour +rattraper le temps perdu! + +Le vent recommençait à se lamenter à la cime des sapins. Mac Veigh en +fut heureux. Cela annonçait une tempête. Et une tempête recouvrirait +toutes les traces. + + + + +CHAPITRE VII + +LA FOLIE DE PELLETIER + + +Là-bas, à Pointe Fullerton, parmi l’ouragan et le fracas des ténèbres +polaires, Pelletier se débattait jour après jour contre la fièvre, +attendant Mac Veigh. D’abord, il avait été rempli d’espoir. La première +lueur du soleil entrevue par l’étroite fenêtre, le matin du départ de +Billy pour Fort Churchill, était arrivée juste à temps pour l’empêcher +de perdre la tête. Durant trois jours ensuite, il regarda par la +fenêtre, à la même heure, implorant presque une autre lueur de paradis +dans le ciel du Sud. + +Mais la tempête, parmi laquelle Isabelle s’était dépêtrée en traversant +la steppe, s’était amassée au-dessus de sa tête et derrière lui jour +après jour, roulant, tourbillonnant et se lamentant dans le mugissement +des champs de glace crevassés, ramenant une fois de plus la formidable +obscurité de mort de la nuit hyperboréenne qui l’avait presque conduit à +la folie. Il s’efforça de ne penser qu’à Billy, au voyage de son loyal +camarade vers le Sud et aux précieuses lettres qu’il allait rapporter. +Et Pelletier dénombrait les jours en traçant des raies au crayon sur la +porte qui ouvrait sur la désolation grise et pourpre de la mer polaire. + +A la fin, arriva l’heure où il perdit tout espoir. Il crut qu’il allait +mourir. Il compta les traits sur la porte et en trouva seize. Seize +jours exactement que Billy était parti avec les chiens. Si tout avait +marché à souhait, il avait fait un tiers du chemin pour revenir et, dans +une semaine, il serait là. + +Le visage de Pelletier, amaigri et embrasé par la fièvre, se détendit en +un sourire languissant, tandis qu’il recomptait les traits au crayon. +Longtemps avant la fin de cette semaine, il serait mort, pensait-il. +Médicaments et lettres arriveraient trop tard, probablement quatre ou +cinq jours trop tard. Immédiatement sous le dernier trait, il tira une +longue ligne et, au bout, il ajouta d’une écriture biscornue, presque +illisible. + +«Cher Billy, je pense que voici arrivé mon dernier jour.» + +Puis, il se traîna de la porte jusqu’à la fenêtre. + +Au dehors, il y avait ce qui le tuait: la solitude, la désolation +affolante, un monde sans vie qui s’étendait des centaines de milles plus +loin que l’horizon où s’arrêtaient ses yeux. Au Nord et à l’Est, rien +que des glaces, des masses accumulées et des montagnes bizarres de +glaces, blanches d’abord, gris sombre plus loin, puis pourpres et +presque noires. + +Et maintenant arrivait jusqu’à lui le tonnerre assourdi et sans répit +des courants sous-marins qui se frayaient leur route pour descendre de +l’océan Arctique, interrompu, de temps à autre, par un rugissement +épouvantable, comme si des forces titaniques entaillaient, pareilles à +un gigantesque couteau, une des montagnes gelées. Pelletier avait écouté +ces bruits pendant cinq mois et, durant ces cinq mois, il n’avait +entendu d’autre voix que la sienne, celle de Mac Veigh et le zézaiement +d’un Esquimau. Une seule fois en quatre mois, il avait vu le soleil et +c’était le matin du départ de Mac Veigh pour le Sud. Aussi était-il +devenu à moitié fou. D’autres, avant lui, l’étaient devenus +complètement. + +Par la fenêtre, ses yeux demeuraient fixés sur les cinq croix de bois +grossières qui indiquaient leurs tombes. Au service de la police royale +du Nord-Ouest, on les appelait des héros. Et bientôt lui aussi, l’agent +Pelletier, on le compterait parmi ceux-là. + +Mac Veigh enverrait le récit complet de son histoire, tout là-bas, à +elle, la fidèle petite amie, à des milliers de milles au Sud et elle se +souviendrait toujours de lui, son héros, et de sa tombe solitaire à la +Pointe Fullerton, le poste le plus au nord des postes avancés. + +Mais elle ne verrait jamais cette tombe. Elle ne pourrait jamais y +déposer de fleurs, comme elle mettait des fleurs sur la tombe de sa mère +à lui; elle ne connaîtrait jamais toute l’aventure, pas la moitié de +l’histoire: l’affreuse attente du son de sa voix, du contact de ses +mains, du regard de ses doux yeux bleus, avant la fin... Ils devaient se +marier en août, quand son service dans la Royale serait fini. Elle +l’attendrait. Et en août ou en juillet, un mot lui apprendrait qu’il +était mort. + +Avec un bref sanglot, il se dirigea de la fenêtre vers la table +grossière qu’il avait poussée près de son lit de camp et, pour la +centième fois, il mit sous ses yeux en fièvre et rougis une +photographie. C’était un portrait de jeune fille merveilleusement belle +pour Tom Pelletier, une jeune fille aux cheveux châtains, avec des yeux +qui avaient toujours l’air de lui parler et de lui dire combien elle +l’aimait. Et, pour la centième fois, il retourna la photo et relut les +mots qu’elle avait écrits au dos: + +«Mon bien cher ami, rappelle-toi que je suis toujours avec toi, que je +pense toujours à toi, que je prie toujours pour toi et que je sais, +chéri, que tu feras toujours ce que tu ferais si j’étais à ton côté.» + +--Bonté divine! grommela Pelletier. Je ne peux pas mourir. Je ne peux +pas! Il faut que je vive pour la revoir. + +Il s’étendit sur son lit, épuisé. Du feu brûlait de nouveau dans sa +tête. Il délirait et il lui parlait ou croyait lui parler. Mais ce +n’était qu’un bégaiement de sons incohérents qui fit que Kazan, le chien +Esquimau, le vieux chien borgne, releva sa tête broussailleuse et +renifla d’un air soupçonneux. Kazan avait écouté bien des fois délirer +Pelletier, depuis que Mac Veigh l’avait laissé seul; bientôt il laissa +retomber son museau entre ses pattes d’avant et s’assoupit de nouveau. + +Longtemps après, il redressa encore une fois la tête. Pelletier était +calme. Mais le chien huma l’air, courut à la porte, gémit doucement et +appuya avec vigueur son museau sur la main décharnée du malade. Puis il +s’assit sur son derrière, releva le nez et, de sa gorge, monta ce cri de +détresse lamentable, profond et lugubre, que les chiens indiens poussent +devant les huttes où leur maître vient de mourir. Ce bruit éveilla +Pelletier; il se redressa et constata encore une fois que le feu et la +douleur avaient abandonné sa tête. + +--Kazan! Kazan! gémit-il faiblement. Ce n’est pas l’heure... pas encore! + +Kazan s’était approché de la fenêtre qui regardait à l’Ouest et restait +là debout, les pattes d’avant sur le rebord. Pelletier frémit. + +--Encore des loups! fit-il, ou peut-être un renard. Lui aussi avait pris +l’habitude de soliloquer, qui devient celle de tout homme qui vit dans +l’extrême Nord où sa propre voix est souvent l’unique bruit qui rompt la +mortelle monotonie du jour. Il se dirigea vers la fenêtre tout en +parlant et regarda au dehors avec Kazan. + +Du côté de l’Ouest se déroulaient les étendues sans vie, illimitées et +vides, sans une roche, sans un buisson et que surplombait un ciel qui +rappelait toujours à Pelletier un terrible dessin qu’il avait vu un +jour: _l’Enfer_ de Gustave Doré. C’était un ciel bas et tout d’une +pièce, pareil à du granit pourpre et bleu, qui menaçait toujours de +s’effondrer en une avalanche effrayante. Entre la terre et ce ciel, il y +avait le monde étroit et étouffé que Mac Veigh avait nommé un jour +«l’hospice d’aliénés de Dieu». + +A travers l’obscurité, l’œil unique de Kazan et les yeux enfiévrés de +Pelletier ne pouvaient voir bien loin, mais à la fin l’homme aperçut une +ombre qui se mouvait lentement vers la cabane. D’abord il crut que +c’était un renard, puis un loup et, comme elle apparaissait plus +nettement, un caribou égaré. Kazan poussa un gémissement. Les poils +rêches de son échine se dressèrent roides et menaçants. Pelletier +regardait de plus en plus attentivement, le visage collé contre la vitre +glacée de la fenêtre et, tout à coup, il poussa un cri haletant +d’émotion. + +C’était un homme qui s’avançait péniblement vers la cabane! Il était +presque cassé en deux et il chancelait en zigzaguant tandis qu’il +marchait. Pelletier se dirigea avec peine jusqu’à la porte, en tira les +verrous et l’ouvrit à demi. Vaincu par la faiblesse, il tomba alors à la +renverse sur l’extrémité de son lit. + +Il lui sembla qu’un siècle s’écoulait avant d’entendre des pas. Ils +étaient lents et trébuchants et, un moment après, un visage apparut à la +porte. C’était un visage effrayant, couvert de barbe, avec des yeux +sauvages et hagards, mais c’était un visage de blanc. Pelletier s’était +attendu à voir un Esquimau et il se remit sur pied avec une énergie +soudaine, lorsque l’étranger entra. + +--A manger, camarade!... Pour l’amour de Dieu, donnez-moi quelque chose +à manger! + +L’inconnu s’affala comme une masse sur le sol et il leva vers Pelletier +la supplication muette d’une bête affamée. Le premier mouvement de +Pelletier fut de prendre du whisky et l’autre le but à larges gorgées. +Alors il se releva avec effort et Pelletier se laissa choir sur une +chaise à côté de la table. + +--Je suis malade, dit-il. Le sergent Mac Veigh est parti à Churchill et +je crois que je suis bien mal en point. Il faudra vous servir +vous-même... Il y a là de la viande et... du pain d’avoine. + +Le whisky avait ranimé le nouveau venu. Il fixa Pelletier et, en le +fixant, il ricana, de vilaines dents jaunes pointant d’entre sa barbe +hirsute. Ce regard fut comme une lueur au cerveau de Pelletier. Pour une +raison qu’il n’aurait pu expliquer, il chercha son revolver à l’endroit +où il avait coutume de porter son étui. Alors, il se souvint que son +revolver d’ordonnance se trouvait sous son oreiller. + +--De la fièvre? dit le marin, car Pelletier savait que c’était un marin. + +Il enleva son lourd pardessus et le jeta sur la table. Alors il suivit +les instructions de Pelletier pour chercher des aliments et, pendant dix +minutes, dévora comme un affamé. Jusqu’à ce qu’il eût finit et restât +assis à table en face de lui, Pelletier ne dit mot. + +--Qui êtes-vous? et d’où venez-vous? mon Dieu! demanda-t-il enfin. + +--Blake... je me nomme Jim Blake et je viens de ce que j’ai appelé la +Baie à l’igloo de Famine, à trente milles là-haut, vers la côte. Il y a +cinq mois que j’ai été laissé à cent milles plus avant pour garder une +cache faite par le baleinier John B. Sidney, et la cache a été emportée +par un embâcle de glaces. Alors nous sommes descendus vers le Sud, +chassant et mourant de faim... moi et la femme. + +--La femme! s’écria Pelletier. + +--Une squaw esquimaude, dit Blake en sortant une pipe noirâtre. Le +capitaine l’avait achetée pour me tenir compagnie... Il l’avait payée +quatre sacs de farine et un couteau à son mari, par là, à l’île +Wagner... Avez-vous du tabac? + +Pelletier se leva pour prendre le tabac. Il fut surpris de se trouver +plus solide sur ses pieds et que les mots de Blake eussent éclairci ses +idées. Ç’avait été leur grande préoccupation, à Mac Veigh et à lui, de +mettre un terme à cette traite immorale des femmes et des jeunes filles +des Esquimaux par les blancs... et Blake venait déjà de s’avouer +coupable. L’idée d’agir, d’agir tout de suite, domina momentanément sa +faiblesse. Il revint avec le tabac et se rassit. + +--Où est la femme? interrogea-t-il. + +--Là-bas, à l’igloo, dit Blake en bourrant sa pipe. Nous avons tué un +morse, là-haut, et construit une glacière. Il n’y a plus à manger, la +femme est probablement partie à l’heure qu’il est. + +Il se mit à rire d’un rire épais, en regardant Pelletier, tout en +allumant sa pipe. + +Ça semble bon de reprendre contact avec de la graine d’homme blanc. + +--Est-ce que cette femme n’est pas morte? insista Pelletier. + +--Ça ne tardera guère, répliqua Blake. Elle était si faible qu’elle ne +pouvait marcher quand je l’ai quittée. Mais ces sacrés Esquimaux ont la +vie dure... surtout les femmes! + +--Naturellement vous allez retourner la chercher! + +L’autre fixa un moment le visage empourpré de Pelletier et éclata de +rire comme s’il venait d’entendre une bien bonne plaisanterie. + +--Jamais de la vie, mon garçon! Je ne voudrais pas refaire ces trente +milles--et trente au retour--pour toutes les femmes d’Esquimaux qu’il y +a là-bas à Wagner. + +Les yeux sanguinolents de Pelletier rougirent plus fort, tandis qu’il se +penchait au-dessus de la table. + +--Allons donc! dit-il, vous allez y retourner... tout de suite! +Comprenez-vous? vous allez y retourner! + +Tout à coup, il s’arrêta. Il fixa le pardessus de Blake et, avec une +vivacité qui étonna l’autre, il l’atteignit et en enleva quelque chose. +Un cri de surprise s’échappa de ses lèvres. Entre ses doigts il tenait +un simple cheveu. Il avait presque un pied de long et ce n’était pas un +cheveu de femme esquimaude. Il brillait comme de l’or sombre dans le +jour gris filtré par la fenêtre. Pelletier leva des yeux terriblement +accusateurs sur l’homme qui lui faisait vis-à-vis. + +--Vous mentez! dit-il. Ce n’est pas une Esquimaude. + +Blake s’était levé à demi, ses larges mains accrochées au bout de la +table, sa figure brutale penchée en avant, son corps entier dans une +attitude qui rejeta Pelletier hors de sa portée. Il n’était que temps. +En poussant un juron, Blake bouscula la table avec fracas et s’élança +sur le malade. + +--Je vous tuerai, s’écria-t-il, je vous tuerai, je vous mettrai où je +l’ai mise et, quand votre léopard reviendra, je... + +Sa main empoigna Pelletier à la gorge mais des lèvres du malade un appel +avait eu le temps de sortir: «Kazan! Kazan!» + +Avec un grognement de loup, le vieux chien borgne sauta sur Blake et +tous trois s’écroulèrent avec fracas sur le lit de camp. Un instant, +l’attaque de Kazan dégagea de la gorge de Pelletier une des mains +puissantes de Blake et, tandis que ce dernier se retournait pour faire +lâcher prise au chien, la main de Pelletier tâtonnait sous son oreiller +aplati. Le visage de Blake était encore tourné vers le chien quand il +saisit son lourd revolver d’ordonnance et, tandis que Blake meurtrissait +Kazan de coups avec un long couteau engainé qu’il avait tiré de sa +ceinture, Pelletier fit feu. L’étreinte de Blake se relâcha. Sans un +gémissement il s’affaissa sur le sol et Pelletier se remit debout en +chancelant. Les crocs de Kazan étaient enfoncés dans une jambe du marin. + +--Voilà, garçon! dit Pelletier en le repoussant. Il était moins cinq! + +Il s’assit et regarda Blake. Il savait que l’homme était mort. Kazan +flairait la tête du marin, l’échine roide. Alors un rayon de lumière +traversa une minute la fenêtre. Le soleil! C’était la seconde fois que +Pelletier le voyait en quatre mois. Un cri de joie monta du fond de son +cœur. Mais il s’arrêta à mi-chemin. Sur le plancher, tout près de Blake, +quelque chose brillait dans le rayon de flamme et Pelletier fut à genoux +en un clin d’œil... + +C’était le court cheveu doré qu’il avait enlevé du pardessus du mort et, +couvrant la boucle à demi, il y avait le portrait de la fiancée qui +était tombé quand la table avait été renversée. La photo dans une main +et ce simple cheveu de femme entre ses doigts dans l’autre, Pelletier se +releva lentement et se retourna vers la fenêtre. Le soleil avait +disparu. Mais sa venue avait mis en lui une vie nouvelle. Il regarda +joyeusement Kazan. + +--Cela veut dire quelque chose, mon vieux, fit-il d’une voix sourde et +émue, le soleil, le portrait et ceci. Elle l’envoie, comprends-tu, mon +vieux? Elle l’envoie. Il me semble que j’entends sa voix et elle +m’ordonne de partir: «Tom, dit-elle, vous ne seriez pas un homme si vous +ne partiez pas, même si vous pensez que vous allez mourir en route. Vous +pouvez prendre pour elle de quoi manger», elle dit ça, mon vieux! «et +vous pouvez tout aussi bien mourir dans un igloo qu’ici. Vous pouvez +laisser un mot pour Billy et vous pouvez prendre pour elle assez de +nourriture pour durer jusqu’à ce qu’il arrive; alors il la ramènera ici +et vous serez enterré là dehors avec les autres, tout pareil». Voilà ce +qu’elle me dit, Kazan. Aussi nous allons partir! + +Il regarda autour de lui d’un air un peu égaré. + +--Droit à la côte, là-haut, marmotta-t-il. Trente milles. On peut faire +ça, vieux! + +Il se mit à emplir un sac de victuailles. Au dehors, près de la porte, +il y avait un petit traîneau et, après s’être engoncé dans ses vêtements +de voyage, il traîna le paquet jusqu’au traîneau; derrière le paquet, il +accrocha un fagot de bois à brûler, une lanterne, des couvertures et de +l’huile. Après quoi, il écrivit quelques lignes à Mac Veigh et épingla +le papier sur la porte. Puis il attela le vieux Kazan au traîneau et +partit, laissant le mort où il était tombé. + +--Voilà ce qu’elle entendait que nous fassions, dit-il de nouveau à +Kazan. Elle était sûre que nous le ferions, Kazan, Dieu bénisse le cher +petit cœur! + + + + +CHAPITRE VIII + +PETITE MYSTÈRE + + +Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les glaces. Il +voyageait lentement, montrant la route à Kazan qui tendait tous les +muscles de son vieux corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment +l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier une vigueur qui +bientôt commença à décliner. Mais sa faiblesse ancienne ne le reconquit +pas complètement. Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait +de ses yeux. + +Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue au point que le monde +autour de lui paraissait neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à +quelques centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon +restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement, il fut frappé +du côté comique de sa situation. Il y avait quelque chose de risible +dans ce fait que Kazan était borgne et que lui-même était quasi aveugle. +Il se mit à rire à part soi et à parler au chien. + +--Ça me fait penser au jeu de colin-maillard qu’on avait coutume de +jouer quand on était des gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son +mouchoir de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à travers le +vieux verger et lorsque je l’attrapais, c’était une règle du jeu qu’elle +devait me laisser l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un +pommier. + +La pointe de sa raquette se prit dans un tas de glaçons et l’envoya +rouler le visage dans la neige. Il se releva et continua: + +--Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà grands, mon vieux. La +dernière fois qu’on a joué, elle avait dix-sept ans. Elle avait les +cheveux nattés en une lourde tresse qui se défit complètement, de sorte +que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai mon bandeau je pouvais à +peine apercevoir ses yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est +cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que jamais et que je lui +dis que j’allais construire un foyer pour nous deux. Puis, je suis venu +par ici. + +Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure ensuite, tandis +qu’il avançait péniblement, il marmottait des paroles que ni Kazan, ni +aucun être vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le délire +s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté dans son cerveau restait +saine et intacte. L’igloo et la femme affamée que Blake avait abandonnée +formaient l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas un moment. Il +devait trouver l’igloo et l’igloo était près de la mer. Il ne pouvait ne +pas le trouver, s’il vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne +lui venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti, que l’igloo +pouvait être plus loin qu’il n’avait dit ou peut-être beaucoup plus +près. + +Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire du thé. Il +s’imaginait qu’il avait couvert au moins dix-huit milles; en fait, il +n’avait parcouru qu’un peu plus de la moitié de cette distance. Il +n’avait pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il gava Kazan de +viande. Le thé chaud renforcé d’un peu de whisky, le ravigota sur le +moment mieux que n’aurait fait la nourriture. + +--Douze milles encore pour le moins, fit-il à Kazan. Nous en viendrons à +bout. Dieu merci, nous en viendrons à bout! + +S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu et reconnu l’énorme +rocher recouvert de neige nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout +juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit, il continua plein +d’espoir. Il éprouvait maintenant des douleurs aiguës dans la tête et +ses jambes fléchissaient. Le jour s’achevait un peu après deux heures +mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement du jour à la +nuit et Pelletier remarqua à peine la différence. A la fin, l’image de +l’igloo et de la femme agonisante s’agita fiévreusement dans son +cerveau. Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de volonté +l’abandonnait peu à peu et finalement Pelletier s’affala sur le +traîneau. + +--En avant, Kazan! cria-t-il d’une voix faible. Dépêche-toi! Va donc! + +Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces et la tête de +Pelletier glissa sur le sac rempli de provisions. + +Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement. Il s’arrêta, regarda +derrière lui et poussa une faible plainte. Pendant un moment, il s’assit +sur son derrière, reniflant quelque chose qui lui arrivait dans l’air. +Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau un peu plus vite et +toujours gémissant. Si Pelletier n’avait pas été évanoui, il l’aurait +poussé tout droit devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer. +Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent, il s’arrêta et +prit le vent et, chaque fois, il modifia légèrement la direction de sa +course. Une demi-heure plus tard, il arriva à un monticule blanc qui +surgissait de l’étendue désolée plane de la neige; alors il se +réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse vers le ciel de +la nuit profonde et, pour la deuxième fois ce jour-là, il poussa le +fatal, l’épouvantable hurlement d’agonie. + +Cela réveilla Pelletier. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, se +leva et aperçut le monticule à une douzaine de pas devant lui. Le +sommeil avait de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était un +igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne, il s’y dirigea en +titubant. Il gaspilla une demi-douzaine d’allumettes avant de pouvoir +s’éclairer. Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours attelé, sur +ses talons. + +Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait dans la maison de neige. Nul +bruit, nul mouvement. La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur +le sol, Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau d’ours. Pas +un être vivant. D’instinct, il abaissa les regards sur Kazan. La tête du +chien était tendue vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux +dardés farouchement. Un sourd et plaintif «groulement» roulait dans sa +gorge. + +Pelletier regarda de nouveau les couvertures et s’avança lentement de ce +côté. Il repoussa la peau d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit +qu’il trouverait: une femme. Pendant un moment il la considéra, puis un +cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis qu’il tombait à genoux. Blake +n’avait pas menti, car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle +n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée! + +Pelletier se releva et regarda autour de lui. Somme toute, ce cheveu +doré, ce cheveu de femme blanche signifiait-il quelque chose? Qu’est-ce +qu’il y avait? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs affaiblis +agacés par un bruit et un mouvement qui venaient du fond le plus éloigné +et le plus obscur de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et +gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé dans l’ouverture de la +porte. Le bruit se fit entendre de nouveau: un cri sanglotant, +lamentable, humain. + +Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers l’endroit d’où partait +ce cri. Il y avait à terre un autre tas de couvertures et, tandis qu’il +regardait, il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant pour +tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé près de l’autre tas +et, tandis qu’il enlevait la couverture extérieure, humide et en partie +gelée, son cœur sursauta à l’étouffer. + +La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur le visage blême et émacié +et sur la tête dorée d’un tout petit enfant. Une paire de grands yeux +effrayés était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait là +n’ayant plus le courage de faire un geste ou de parler en présence de ce +miracle, les yeux se refermèrent et il entendit de nouveau l’appel +lamentable, l’appel de famine que Kazan avait d’abord entendu, alors +qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier enleva la couverture et prit +l’enfant dans ses bras. + +--C’est une fille, une petite fille! hurla-t-il quasiment à Kazan. Vite, +mon vieux, sors, sors! + +Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et entraîna Kazan en +arrière. Il lui semblait tout à coup posséder la force de deux hommes, +tandis qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait le contenu +de son paquetage sur la neige. + +--Elle nous a envoyés, mon vieux! cria-t-il, le souffle entrecoupé de +sanglots. Où est le lait?... Et le réchaud?... + +Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo avec une boîte de lait +condensé, une casserole et une lampe à alcool. Ses doigts tremblaient +tellement il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il enlevait +le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau, il vit les yeux de +l’enfant s’ouvrir tout grands un instant, puis se refermer. + +--Juste une minute... une demi-minute, supplia-t-il, en versant la crème +dans la casserole. On a faim, hein! petite? On a faim? On meurt de faim? + +Il tenait la casserole au-dessus de la flamme bleue et considérait, +épouvanté, le petit visage blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme +l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la trouva chaude. + +--Une tasse, Kazan! Pourquoi n’ai-je pas apporté une tasse? + +Il se précipita dehors de nouveau et revint avec un gobelet. L’instant +d’après, l’enfant était dans ses bras et il lui versait de force +quelques gouttes de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux +s’ouvrirent tout soudain. La vie semblait s’élancer dans son petit corps +et elle but avec avidité, une de ses mains mignonnes agrippée au poignet +de Pelletier. + +Le contact, le bruit, la sensation de vie contre lui le firent +frissonner. Il donna la moitié du contenu de la casserole à l’enfant, +ensuite il l’enveloppa complètement et chaudement dans sa lourde +couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était cachée tout entière, à +l’exception de son visage et de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la +tint un moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait +maintenant de ses yeux grands ouverts et ébahis, mais nullement +effrayés. + +--Dieu vous bénisse, chère petite âme! s’écria Pelletier de plus en plus +étonné. Qui êtes-vous et d’où venez-vous? Vous n’avez pas plus de trois +ans. Où est votre maman? Et votre papa? + +Il la recoucha sur les couvertures. + +--Maintenant du feu, Kazan, dit-il. + +Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit l’étroite +ouverture que Blake avait forée à travers la paroi de neige et de glace +pour l’échappement de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible, +dételant Kazan en passant. Et, quelques minutes plus tard, une petite +flamme légère de bois de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et +réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise, Pelletier +trouva l’enfant endormie lorsqu’il revint auprès d’elle. Il la déplaça +doucement et porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers le +couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut qu’au moment où il +s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la vigueur qui lui était revenue. Il se +détendit les bras au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air +froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché en dedans de +lui, qu’un poids écrasant s’était détaché de ses yeux. Kazan l’avait +suivi et il abaissa son regard sur le chien. + +--C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde, encore incrédule. +Je ne me sens plus malade du tout. C’est elle... + +Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée épandaient à +l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait à y faire chaud. Il +enleva sa lourde casaque, traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit +dessus, avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours. Comme un +affamé, Pelletier regardait le petit visage amaigri. + +Doucement ses doigts épais caressaient les boucles dorées. Il sourit. +Ses yeux brillèrent. Sa tête se pencha un peu plus, encore un peu plus, +lentement, et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent les joues du +bébé. Puis son rude visage boucané par le vent, la tempête et le froid +intense, se nicha contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse +vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde. + +Kazan écouta pendant un moment, accroupi sur son arrière-train. Puis, il +se roula en boule près du feu et s’endormit. Et pendant longtemps +Pelletier se contenta de se dodeliner doucement, traversé d’un frisson +de bonheur, de minute en minute plus profond et plus fort. Il sentait le +léger battement du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa +respiration contre sa joue. Une des menottes de l’enfant l’avait agrippé +par le pouce. + +Cent questions assaillaient maintenant son esprit. Qui était ce mioche +abandonné? Qui étaient ses père et mère et où étaient-ils? Comment se +trouvait-elle avec la femme esquimaude et Blake? Blake n’était pas son +père, l’Esquimaude n’était pas sa mère. Quel drame l’avait amenée là? + +Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de joie à se dire qu’il ne +pourrait jamais répondre à ces questions. Elle lui appartenait. Il +l’avait trouvée. Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans +éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche intérieure de son gilet +et en retira la photo de la jeune fille au doux visage qui serait sa +femme. Il ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir. L’ancienne +peur et l’ancienne faiblesse avaient disparu. Il savait qu’il vivrait. + +--C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi qui as fait cela et je +sais que tu seras contente quand je te la ramènerai. + +Et à la petite fille endormie: + +--Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose, je vais vous appeler +Mystère... n’est-ce pas? ma petite Mystère. + +Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux de Petite Mystère +étaient ouverts et le regardaient. Il posa la photo et se pencha vers la +casserole de lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi +avidement que la première fois, tandis que Pelletier babillait aux +oreilles du bébé des choses incohérentes. Quand elle eut fini, il +ramassa la photo, poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle +pourrait comprendre: + +--Regardez, s’écria-t-il, jolie! + +A son grand étonnement et à sa grande joie, Petite Mystère avança une +main et mit le bout de son doigt mignon sur la figure de la jeune fille. +Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier. + +--Maman, balbutia-t-elle. + +Pelletier essaya de parler mais quelque chose le prit à la gorge qui +l’étrangla. Une flamme traversa aussitôt son corps tout entier, la joie +de ce seul mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put enfin +parler, sa voix était brisée comme celle d’une femme qui sanglote. + +--C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite. C’est votre maman. + + + + +CHAPITRE IX + +LE SECRET DU MORT + + +Le huitième jour après la découverte de l’igloo des Esquimaux par +Pelletier, Billy Mac Veigh arriva, par un matin grisâtre, avec ses +chiens harassés, ses lettres et ses médicaments. Il avait voyagé toute +la nuit précédente et ses pieds se traînaient pesamment. Ce fut avec un +sentiment d’appréhension qu’il aperçut enfin les falaises sombres de +Pointe Fullerton surgir des glaciers. D’abord, il redoutait d’ouvrir la +porte de la cabane. Qu’allait-il trouver? Pendant ces dernières +quarante-huit heures, il avait supputé les chances de Pelletier et il y +en avait deux contre une qu’il dût trouver son camarade mort sur son lit +de camp. + +Sinon, si Pelletier était encore vivant, quelle histoire raconterait-il +au malade? Car il savait bien qu’il devrait se confier à quelqu’un et +que Pelletier garderait le secret. Et il comprendrait. Jour après jour, +tandis qu’il se hâtait vers le Nord, l’isolement de Billy et son chagrin +lui pesaient d’un poids de plus en plus lourd. Il essayait d’écarter +Isabelle de ses pensées, mais en vain. + +Des centaines de fois, il revoyait devant lui son visage et, chaque +mille qui l’éloignait d’elle ne semblait faire que rapprocher de lui son +âme à elle et qu’ajouter à l’étrange douleur de son cœur qui montait de +temps à autre à ses lèvres en soupirs sanglotants qu’il pouvait à peine +contenir. Et pourtant, dans son chagrin et son désespoir, il ressentait +de plus en plus chaque jour une joie compensatrice. + +C’était la satisfaction de savoir qu’il avait rendu vie et espoir à +Isabelle et à son mari. Chaque jour, il calculait leur progression sur +la sienne. Du village des Esquimaux, il avait envoyé un courrier à Fort +Churchill avec un long rapport pour l’officier de service là-bas. Et +dans ce rapport, il avait menti. Il y déclarait que Scottie Deane était +mort de la blessure qu’il s’était faite dans l’éboulement de neige. Pas +un moment, il n’avait regretté ce mensonge. Il avait promis également +d’écrire à Churchill pour témoigner contre Bucky Smith dès qu’il serait +revenu près de Pelletier et l’aurait remis sur pieds. + +Durant ce dernier jour, dès qu’il aperçut devant lui les hautes falaises +de Fullerton, il se demanda ce qu’il dirait de tout cela à Pelletier +s’il le retrouvait vivant. Mentalement, il se répétait l’extraordinaire +aventure qui lui était advenue, cette nuit-là, dans la steppe, les +chiens arrivant parmi la neige, les grands yeux sombres et épouvantés de +la femme, la longue caisse étroite placée sur le traîneau. + +Il dirait tout cela à Pelletier. Il dirait comment il avait dressé un +campement pour elle cette nuit-là et comment, plus tard, il lui avait +dit qu’il l’aimait et lui avait demandé un baiser. Ensuite, la +découverte au matin, la tente déserte, la caisse vide, le billet +d’Isabelle et la révélation que la caisse avait renfermé le corps vivant +de l’homme à cause de qui Pelletier et lui avaient patrouillé à travers +des milliers de milles dans ce pays désolé. Mais dirait-il exactement ce +qui s’était passé ensuite? + +Il précipita ses pas harassés, tandis que les chiens remontaient des +glaciers de la baie au flanc de la falaise et il regarda intensément +devant lui. Les chiens tiraient plus rudement comme si l’odeur du logis +emplissait leurs narines. Enfin, le toit de la hutte apparut. Les yeux +de Mac Veigh étaient, dans leur impatience, comme ceux d’une bête. + +--Pelly, mon vieux, bégaya-t-il, Pelly! + +Il regarda plus fixement. Ensuite il parla à voix basse aux chiens et +s’arrêta. Il essuya la sueur de son visage. Un profond soupir de +soulagement s’échappa de sa poitrine. + +Droit dans l’air, de la cheminée de la cabane, s’élevait une épaisse +colonne de fumée. + +Il se dirigea tranquillement vers la porte de la hutte, s’étonnant que +Pelletier ne l’eût pas aperçu ou n’eût pas entendu les trois ou quatre +jappements brefs poussés par les chiens. Il dénoua ses raquettes, ému de +la surprise qu’il allait faire à son camarade. Il avait la main au +loquet de la porte, lorsqu’il s’arrêta. Le sourire s’évanouit sur ses +lèvres. Un ahurissement subit se peignit sur sa face, tandis qu’il se +penchait près de la porte pour écouter, et pendant un moment son cœur +fut saisi d’une frayeur terrible. Il était revenu trop tard, peut-être +un jour, deux jours trop tard. Pelletier était fou. + +Il l’entendait qui délirait à l’intérieur, emplissant la cabane d’un +rire qui traversa ses veines d’un frisson d’horreur. Fou! Un sanglot +expira aux lèvres de Mac Veigh et il leva les yeux au ciel. Et alors le +rire s’acheva en chanson. C’était la douce chanson d’amour que Pelletier +lui avait dit que, là-bas, au Sud, la fiancée avait coutume de lui +chanter lorsqu’ils étaient seuls, dehors, sous les étoiles. Tout à coup, +le chant s’arrêta net et Mac Veigh entendit un autre bruit. En poussant +un cri, il ouvrit la porte et s’élança dans la cabane. + +--Mon Dieu, Pelly, Pelly!... + +Pelletier était agenouillé au milieu de la hutte. Mais ce ne fut pas +l’air d’étonnement et de joie de son visage que Billy surprit tout +d’abord. Il fixa des yeux ébahis sur le petit être aux cheveux dorés qui +était à terre devant lui. Il avait voyagé dur, presque jour et nuit, et +un instant il eut, comme dans un éclair, l’impression que ce qu’il +voyait n’était pas réel. Avant qu’il pût faire un mouvement ou prononcer +un mot de plus, Pelletier s’était relevé, tendant les mains, pleurant +presque de contentement. Il n’y avait plus nulle apparence de fièvre ou +de folie dans son visage. Et comme dans un rêve Billy entendit qu’il +disait: + +--Dieu vous bénisse, Billy. Je suis heureux de vous voir revenu, +s’écria-t-il. Nous avons bien attendu et regardé et il n’y a pas plus +d’une minute que nous étions encore à la fenêtre en train d’examiner au +télescope l’extrémité de la baie. Vous deviez être caché par la falaise. +Mon Dieu! Il n’y a pas bien longtemps, je pensais que j’allais mourir... +je pensais que j’étais seul au monde... seul... seul! Mais regardez, +regardez, Billy. J’ai de la famille! + +Petite Mystère s’était mise debout. Elle dévisageait Billy avec +étonnement, ses boucles dorées en désordre autour de son joli minois et +serrait dans sa main mignonne deux ou trois vieilles lettres de +Pelletier. Puis elle sourit à Billy et lui tendit les lettres. En un +instant il avait lâché les mains de Pelletier et l’avait prise dans ses +bras. + +--J’ai des lettres pour toi dans ma poche, Pelly, bégaya-t-il. Mais +d’abord il faut me dire qui elle est et où tu l’as eue. + +Brièvement, Pelletier raconta l’arrivée de Blake, la lutte et la +découverte de Petite Mystère. + +--Je serais mort sans elle, Billy, termina-t-il. Elle m’a ramené à la +vie. Mais j’ignore qui elle est et d’où elle vient. Il n’y avait rien +dans les poches de Blake ou dans l’igloo pouvant me le dire. J’ai +enterré l’homme par là, dehors, pas profond, en sorte que vous puissiez +y regarder à votre retour. + +Il se jeta, tel un affamé sur la nourriture, avidement sur les lettres +que Mac Veigh sortait de sa poche. Tandis qu’il lisait, Billy s’assit +avec Petite Mystère sur ses genoux. Elle riait et lui mettait ses +petites mains chaudes sur son rude visage. Ses yeux étaient bleus comme +ceux d’Isabelle et tout à coup Billy pressa étroitement son visage +contre les boucles soyeuses de l’enfant et la tint si serrée contre lui +que, pendant un instant, elle eut peur. Un moment après, Pelletier leva +les yeux. Son regard brillait. Sa figure amaigrie rayonnait de joie. + +--Dieu bénisse la plus aimable petite fille du monde, Billy, +murmura-t-il tout remué. Elle me dit qu’elle s’ennuie de moi. Elle dit +de me presser, de me dépêcher de revenir vers elle. Elle dit que si je +ne reviens pas bientôt, c’est elle qui viendra jusqu’ici. Lisez Billy! + +Il considéra avec surprise le changement qu’il aperçut sur le visage de +Mac Veigh. Billy prit les lettres machinalement et les déposa au bout du +lit près duquel il était assis. + +--Je les lirai tout à l’heure, fit-il d’une voix lente. + +Petite Mystère descendit de ses genoux et courut à Pelletier. Billy +regardait l’autre fixement. + +--Tu es certain de m’avoir tout raconté, Pelly? Il n’y avait rien dans +ses poches? Tu as bien cherché? + +--Oui. Il n’y avait rien. + +--Mais, tu étais malade... + +--Et c’est pourquoi je l’ai enterré légèrement, interrompit Pelletier. +Il est tout près de la dernière croix, juste sous la glace et la neige. +Je désire que vous regardiez vous-même. + +Billy se leva. Il reprit Petite Mystère dans ses bras et examina de tout +près sa figure. Il avait dans les yeux un regard étrange. L’enfant lui +sourit. Mais il ne parut pas le remarquer. Puis il la rendit à +Pelletier. + +--Pelly, as-tu jamais, jamais regardé des yeux de très près, +demanda-t-il, des yeux bleus? + +Pelletier le regarda étonné. + +--Ma Jeanne a des yeux bleus. + +--Et ont-ils de petits points bruns pareils à des violettes des bois? + +--Non. + +--Ils sont bleus, simplement bleus, n’est-ce pas? + +--Oui. + +--Et je suppose que la plupart des yeux bleus sont simplement bleus, +sans petites taches brunes? Ne crois-tu pas? + +--Qu’est-ce que vous racontez-là, mon Dieu? demanda Pelletier. + +--Je désirais simplement te faire remarquer que ses yeux ont de petits +points bruns, répliqua Billy. Je n’en ai vu qu’une autre paire juste +pareils. Il se dirigea vers la porte. + +--Je vais m’occuper des chiens et de déterrer Blake, ajouta-t-il. Je ne +puis me reposer avant de l’avoir vu. + +Pelletier mit Petite Mystère debout. + +--Je veillerai aux chiens, dit-il. Mais je ne désire pas revoir Blake. + +Les deux hommes sortirent et tandis que Pelletier menait les chiens à un +abri derrière la cabane, Billy se mit à travailler avec une hachette et +une bêche au tertre que son compagnon lui avait désigné. Dix minutes +plus tard, il atteignait Blake. Un énervement qu’il avait essayé de +cacher à Pelletier dominait le sentiment d’horreur qu’il éprouvait +tandis qu’il tirait à lui le cadavre rigide et gelé de l’homme. C’était +un pénible spectacle que la vue du trépassé avec son visage couvert +d’une barbe rude tourné vers le ciel, un rictus découvrant les dents +comme au jour de sa mort. + +Billy connaissait la plupart des hommes qui étaient partis de Churchill +vers le Nord, mais il n’avait jamais vu Blake auparavant. Il était +probable que le défunt avait dit une partie de la vérité, que c’était un +matelot abandonné sur la côte extrême par un baleinier. Il frémit, +tandis qu’il se mettait à fouiller les poches. Chaque minute augmenta +son désappointement. Il trouva peu de choses: un couteau, deux clés, +plusieurs pièces de monnaie, un briquet et d’autres menus objets, mais +ni lettres, ni écrit d’aucune sorte et rien de ce qu’il avait espéré +trouver. Il n’y avait rien qui pût résoudre l’énigme du miracle qui leur +était arrivé. Il roula le mort dans la tombe, le recouvrit et retourna à +la cabane. + +Pelletier était à sa place ordinaire, accroupi sur les mains et les +genoux avec Petite Mystère à cheval sur son dos. Il s’arrêta dans sa +course folle à travers le plancher de la hutte et regarda avec des yeux +interrogateurs. La petite fille tendit les bras et Mac Veigh la fit +sauter presque jusqu’au toit, puis il serra la petite tête dorée +étroitement contre sa figure grisonnante. Pelletier se redressa et son +visage prit une expression grave, tandis que Billy le regardait +par-dessus les boucles emmêlées de l’enfant. + +--Je n’ai rien trouvé, absolument rien de quelque intérêt, dit-il. + +Il déposa Petite Mystère sur l’un des lits de camp et dévisagea son +compagnon avec, dans les yeux, un air embarrassé. + +--Je suis désolé que tu aies eu la fièvre le jour de la rixe, Pelly, +dit-il... Il doit avoir dit quelque chose... quelque chose qui nous +mettrait sur la voie. + +--Peut-être bien, Billy, répondit Pelletier, qui regardait en +frissonnant les quelques objets que Mac Veigh avait placés sur la table. +Mais il est inutile de nous tourmenter davantage là-dessus. Il n’y a pas +de raison qu’elle ait de la famille aux alentours, à six cents milles de +tout Blanc qui pourrait réclamer une gentille fille comme ça. Elle est à +moi. Je l’ai trouvée. Elle est à moi pour la garder. + +Il s’assit à table et Mac Veigh s’assit en face de lui, regardant +Pelletier en souriant. + +--Je sais que tu la désires... que tu la désires vivement, Pelly, +dit-il. Et je sais que la jeune fille l’aimera. Mais elle a une famille +quelque part... et notre devoir est de la retrouver. Elle n’est pas +tombée d’un ballon, Pelly. Penses-tu que... le mort... puisse être son +père? + +C’est la première fois qu’il posait cette question et il remarqua le +soudain frisson d’aversion de l’autre. + +--J’y ai pensé, Billy, mais cela n’est pas possible. C’était une brute +et, elle, c’est un ange. Billy, sa mère doit avoir été belle et c’est ce +qui me fait soupçonner, craindre... + +Pelletier s’essuya le visage d’un air gêné et les deux hommes se +regardèrent dans les yeux. Mac Veigh se pencha un peu plus, attendant la +suite. + +--Je me suis représenté tout cela la nuit dernière, étendu là éveillé +sur mon lit, poursuivit Pelletier, et comme au deuxième meilleur ami que +j’aie sur terre, je veux vous demander de ne pas aller plus loin, Billy. +Elle est à moi. Ma Jeanne, là-bas, l’aimera comme une véritable mère et +nous l’élèverons honnêtement. Mais si vous continuez, Billy, vous +découvrirez quelque chose de désagréable, je... je vous le jure. + +--Tu sais... + +--J’ai deviné, interrompit l’autre. Billy, parfois une brute, une brute +d’homme, a quelque chose en soi qui attire les femmes et Blake était de +ce genre. Vous vous souvenez, voici deux ans de cela, qu’un marin s’est +enfui avec la femme d’un capitaine de baleinier, là-haut, à la baie +Narwhal. + +--Hé bien!... + +De nouveau les deux hommes s’entre-regardèrent en silence. Mac Veigh se +tourna lentement vers l’enfant. Elle s’était endormie et il pouvait voir +le sombre éclat de ses boucles dorées éparpillées sur l’oreiller de +Pelletier. + +--Pauvre petite innocente! murmura-t-il. + +--Je crois que cette femme était la mère de Petite Mystère, Billy, +continua Pelletier. Elle n’a pu supporter d’abandonner son mioche quand +elle s’en alla avec Blake et elle l’emmena. Des femmes font cela. Au +bout d’un moment, elle mourut. Alors Blake prit une femme d’Esquimaux. +Vous savez le reste. Il ne faut pas que Petite Mystère sache tout cela, +quand elle sera grande. Il vaut mieux pas. Elle est trop jeune pour se +souvenir, n’est-ce pas? Elle ne le saura jamais. + +--Je me souviens du bateau, dit Billy sans détacher les yeux de Petite +Mystère. C’était le _Sceau d’Argent_. Le capitaine s’appelait Thomson. + +Il ne regardait point Pelletier, mais il pouvait sentir que l’autre se +raidissait. Il y eut un moment de silence. Ensuite Pelletier parla d’une +voix sourde et bizarre. + +--Billy, vous n’allez pas aller à sa recherche là-haut, n’est-ce pas? Ce +ne serait pas gentil pour moi, ni pour la mioche. Ma Jeanne l’aimera +bien et peut-être, peut-être qu’un jour, votre gosse à vous viendra +l’épouser. + +Mac Veigh se leva. Pelletier ne vit pas l’air de chagrin subit qui +accabla son visage. + +--Qu’est-ce que vous en dites, Billy? + +--Réfléchis-y bien, Pelly, répondit Billy d’une voix entrecoupée, +réfléchis. Je ne veux pas te blesser et je sais que tu penses un tas de +choses à son sujet. Mais réfléchis! Tu ne voudrais pas la voler à son +père, n’est-ce pas? Et c’est tout ce qu’il lui reste de la femme... +Réfléchis comme il faut, Pelly... Je vais me coucher et dormir une +semaine. + + + + +CHAPITRE X + +AU MÉPRIS DE LA LOI + + +Billy dormit toute la journée et toute la nuit suivante et Pelletier ne +l’éveilla pas. Il s’éveilla spontanément de son long sommeil, une heure +ou deux avant l’aube du matin suivant et, pour la première fois, il eut +l’occasion de repasser en lui-même tous les événements depuis son retour +à Pointe Fullerton. + +Sa première pensée fut pour Pelletier et Petite Mystère. Il pouvait +entendre la respiration profonde de son camarade dans le lit en face du +sien et, de nouveau, il se demanda si Pelletier lui avait tout raconté. +Était-il possible que Blake n’eût rien dit pour révéler l’identité de +Petite Mystère, que l’igloo et la morte n’eussent point livré leur +secret? Il semblait inconcevable qu’il n’y eût point quelque chose dans +l’igloo pour aider à éclaircir le mystère. Et cependant, après tout, il +avait confiance en Pelletier. Il savait qu’il ne lui cacherait rien, +mais il s’agissait de la possession de l’enfant. Et sa pensée retourna +vers Isabelle Deane. + +Ses yeux étaient bleus et ils avaient les mêmes petits points bruns +qu’il avait vus dans ceux de Petite Mystère. C’étaient des yeux comme il +y en a peu et il avait remarqué leurs points bruns, parce que cela +ajoutait à leur charme et lui avait fait penser aux violettes dont il +avait parlé à Pelletier. Est-il possible, se demandait-il à part lui, +qu’il y ait quelque rapport entre Isabelle et Petite Mystère? Il dut +s’avouer que c’était à peine concevable. Et pourtant il lui était +impossible de chasser cette pensée. + +Avant le réveil de Pelletier, il avait décidé de la conduite qu’il +comptait tenir. Il ne dirait rien, du moins pendant un certain temps, de +ce qui lui était arrivé dans la steppe. Il ne parlerait ni de sa +rencontre avec Isabelle et son mari, ni de ce qui s’en était suivi. +Jusqu’à ce qu’il fût absolument certain que Pelletier ne lui cachait +rien, il ne lui confierait pas le secret de sa propre déloyauté. Car, il +avait été un traître au regard de la loi. Il s’en rendait compte. Il +raconterait l’aventure avec sa fausse conclusion avant le départ pour +Churchill où il déposerait contre Bucky Smith. + +Entre temps, il observerait Pelletier et attendrait qu’il lui révélât ce +qu’il pourrait lui avoir caché. Il n’ignorait pas que si Pelletier +déguisait la vérité, il y était poussé par son adoration presque +insensée pour la petite fille qu’il avait trouvée et qui l’avait sauvé +de la folie et de la mort. Il sourit dans l’ombre à penser que si +Pelletier travaillait pour arriver à ses fins--garder Petite Mystère--il +avait été guidé lui-même par des considérations non moins égoïstes que +les siennes en accordant la vie à Isabelle Deane et à son mari. Sous ce +rapport, ils étaient égaux. + +Il était debout et avait préparé le déjeuner avant le réveil de +Pelletier. Petite Mystère dormait encore et les deux hommes allaient et +venaient doucement sur leurs pieds chaussés de mocassins. Ce matin-là, +le soleil brilla avec éclat par-dessus les banquises du Sud et Pelletier +éveilla Petite Mystère pour qu’elle le vît avant qu’il disparût. Mais ce +jour-là, il ne descendit aux ténèbres grises de l’horizon de neige que +presque une heure plus tard. + +Après le déjeuner, Pelletier relut ses lettres et alors Billy les lut +aussi. Dans l’une de ces lettres, la jeune fille avait mis une boucle de +ses beaux cheveux et Pelletier la porta sans la moindre honte à ses +lèvres devant son camarade. + +--Elle dit qu’elle façonne la robe qu’elle mettra quand nous nous +marierons et que si je ne reviens pas avant qu’elle ne soit plus à la +mode, elle ne m’épousera jamais, s’écria-t-il joyeusement. Regardez donc +à cette page-là, elle me dit tout ça. Vous allez... vous allez faire en +sorte d’être là, n’est-ce pas, Billy? + +--Si je peux, Pelly. + +--Si vous pouvez! Je pensais que vous alliez quitter le service en même +temps que moi. + +--J’ai changé d’idée. + +--Et vous allez vous y recoller! + +--Peut-être pour trois ans encore. + +La vie de la cabane fut tout autre après cela. Pelletier et Petite +Mystère étaient heureux. Billy, à chaque heure du jour, devait lutter +pour vaincre sa tristesse et son désespoir; le soleil l’y aidait; il se +levait chaque jour plus tôt et demeurait plus longtemps au ciel. Bientôt +sa chaleur commença à amollir la neige sous les pas. Les immenses champs +de glace commencèrent à témoigner de l’approche du printemps et l’air +retentissait de plus en plus des formidables échos des banquises +fracassées. + +D’énormes icebergs se détachèrent des bords du rivage et la mer parut +alors s’ouvrir. Du pôle, là-bas, les puissants courants arctiques se +mirent à précipiter le giroiement et le tumulte de leurs avalanches. +Mais il fallut un mois entier avant que Billy fût certain que Pelletier +était suffisamment fort pour entreprendre le long trajet vers le Sud. +Même alors, il attendit une semaine encore. + +Tard, une après-midi, Billy sortit seul et se tint debout sur la +falaise, observant la ruée tonitruante des glaciers hyperboréens dans le +Roes Welcome. Immobile à cinquante pas de la petite cabane, battue par +l’ouragan, qui représentait la loi à cet avant-poste le plus isolé du +continent américain, il ressemblait à une statue de roc noir et gris +avec un monde noir et gris au-dessus de sa tête et tout autour de lui, +interrompu seulement dans sa terrible monotonie d’une uniformité +pareille à la mort par l’obscurité plus profonde du ciel et l’obscurité +plus pâle et plus spectrale qui surplombait les glaciers, le vent était +encore âpre et la vue était bornée par un horizon tout proche dont Billy +avait souvent pensé qu’il devait être la porte de l’enfer. + +Cette après-midi-là, son cœur était aussi pesant que le jour. Sous ses +pieds, la terre gelée tressaillait du fracas répercuté des montagnes de +glace qui craquaient et s’effondraient. Ses oreilles s’emplissaient d’un +grondement sourd et continu, semblable aux échos d’un tonnerre lointain, +brisé de temps à autre lorsqu’un iceberg s’écartelait avec un bruit +pareil à celui d’un canon de treize pouces. Il y avait dans l’air de +bizarres lamentations, d’étranges sifflements et comme des cris de cœurs +broyés. Deux jours auparavant, Mac Veigh avait entendu le tumulte de +l’embâcle des glaces à dix milles à l’intérieur où il était allé chasser +le caribou. + +Mais maintenant il entendait à peine ces mugissements. Il regardait vers +les champs de bataille des glaces, mais il ne les voyait pas. Ce n’était +point l’obscurité de mort, ni la grise monotonie qui oppressaient son +cœur, mais les bruits qui lui arrivaient de temps à autre de la cabane: +les éclats de rire de Petite Mystère et de Pelletier. Quelques jours +encore et il les perdrait. Et après, après, que lui resterait-il? Un cri +s’échappa de ses lèvres et il se tordit les bras de détresse. Il serait +seul. Il n’y avait personne qui l’attendait là-bas, dans ce monde où +Pelletier allait partir, ni fiancée pour venir à sa rencontre, ni père, +ni mère, rien! + +Il éclata de rire dans sa douleur, tandis qu’il bravait le vent froid +descendu du pôle. La morsure de ce vent ressemblait au spectre harcelant +de sa vie passée. Toute sa vie il n’avait connu que les aiguillons de la +douleur et de l’isolement. Alors, tout à coup lui revinrent les paroles +de Pelletier: «Peut-être un jour aurez-vous un mioche!» Un torrent de +feu flamba dans ses veines et, durant la minute d’oubli et d’espoir +qu’il charriait avec lui, Billy tourna les yeux vers le Sud-Ouest et +revit le doux visage et les lèvres entr’ouvertes d’Isabelle Deane. + +Il se secoua brusquement en riant d’un rire étouffé et fit face aux mers +de glaces entre-heurtées et au Nord. Les ténèbres de la nuit avaient +rapproché l’horizon. Le vacarme et les coups de tonnerre des banquises +écroulées sortirent du chaos pourpre qui devenait, au lointain, bleu et +noir. Pendant quelques minutes, Billy resta là debout à écouter, à +regarder dans le néant. L’éclatement des glaciers, les lamentations +incessantes de l’air et la monotonie furieuse des courants gigantesques +avaient rendu fous d’autres hommes, mais exerçaient sur lui leur +fascination. + +Il savait ce qui allait arriver et il aurait pu quasiment évaluer la +puissance des mains invisibles de la nature. Nul bruit n’était nouveau +ni étrange pour lui. Mais alors qu’il était là debout, s’éleva +par-dessus tous les autres tumultes un bruit qu’il n’avait jamais +entendu naguère. Ses oreilles se firent tout à coup attentives et aux +écoutes tandis qu’il se tournait directement vers le Nord. Pendant une +bonne minute il écouta, puis il fit volte-face et courut à la cabane. + +Pelletier avait allumé la lampe et, à sa clarté, le visage de Billy +apparut blême d’émotion. + +--Bon Dieu! Pelly, viens ici, cria-t-il du seuil. + +Tandis que Pelletier sortait, il le saisit par les épaules. + +--Écoute, ordonna-t-il, écoute ça! + +--Des loups! dit Pelletier. + +Le vent s’était levé et il tourbillonna par la porte ouverte de la +hutte, éveillant Petite Mystère qui se dressa et poussa des cris +d’effroi. + +--Non, ce ne sont pas des loups, s’écria Mac Veigh, et sa voix était si +altérée qu’on aurait cru que c’était un autre qui parlait. «Je n’ai +jamais entendu des loups faire ce bruit-là. Écoute!» + +Il étreignait le bras de Pelletier, tandis qu’un nouveau coup de vent +apportait des tréfonds de la nuit l’étrange et terrible clameur. Elle se +rapprochait rapidement, explosion lamentable de voix sauvages comme si +une immense horde de loups avait flairé la trace fraîche et sanglante +d’une proie. Mais en même temps il y avait un autre bruit et plus +terrifiant, un cri perçant et un glapissement comme si des êtres à demi +humains étaient lacérés par des crocs de bêtes. Tandis que Pelletier et +Mac Veigh attendaient que quelque chose sortît du mystère gris et noir +de la nuit, ils perçurent un son qui ressemblait au timbre lent d’un +instrument qui tenait de la cloche et du tambour. + +--Ce ne sont pas des loups! cria Billy. Quoi que ce soit, il y a des +hommes avec cela. Vite, Pelly!... dans la cabane avec nos chiens et le +traîneau. Ce sont des chiens qu’on entend... des chiens qui hurlent +parce qu’ils nous sentent et il y en a des centaines. Où il y a des +chiens, il y a des hommes, mais qui peuvent-ils être? + +Il tira le traîneau dans le cabane, pendant que Pelletier détachait les +colliers de l’abri. Quand il fut à l’intérieur avec les chiens, +Pelletier ferma la porte au verrou et la barricada. + +Billy glissa un paquet entier de cartouches dans son énorme fusil de +chasse. Sa carabine était prête sur la table et alors que Pelletier +debout le regardait, indécis, il prit sur son lit deux pistolets +automatiques et en donna un à son compagnon. Son visage était blême et +contracté. + +--Il vaut mieux être prêt, Pelly, dit-il tranquillement. J’ai été +longtemps dans ces parages et je te le répète, il y a des chiens et des +hommes. As-tu entendu le tambour? Il est fait d’un ventre de phoque et +il y a une clochette de chaque côté. Ce sont des Esquimaux et il n’y a +pas de village d’Esquimaux à moins de deux cents milles de nous, cet +hiver. Ce sont des Esquimaux et ils ne sont pas en chasse, à moins que +ce soit contre nous. + +En un instant, Pelletier boucla le ceinturon de son revolver et de sa +cartouchière. Il fit une grimace en regardant le damné petit automatique +d’acier bleu. + +--J’espère que vous ne vous êtes pas trompé Billy, dit-il. Car ce sera +la première chaude affaire que nous aurons eue en un an! + +Rien de son enthousiasme ne transpira sur le visage de Mac Veigh. + +--Les Esquimaux ne combattent jamais à moins d’être furieux, Pelly, +dit-il. Et tu sais ce que c’est que des hommes furieux. Je ne puis +deviner ce qui les pousse au combat, à moins qu’ils ne veuillent nos +provisions. Mais s’ils... + +Il s’avança vers la porte, fusil en main. + +--Prépare-toi à me couvrir, Pelly. Je vais sortir, ne tire pas sans +m’entendre tirer! + +Il ouvrit la porte et fit un pas dehors. Le hurlement avait cessé, mais +au lieu de cela, on entendait d’étranges aboiements et un sifflement que +Billy savait produit par les longs fouets des Esquimaux. Il avança vers +quelques silhouettes confuses qu’il avait vu se détacher du mur de +ténèbres, élevant la voix en un long appel. Du seuil de la porte, +Pelletier le vit tout à coup disparaître au milieu d’une masse de chiens +et d’hommes et il épaula à demi sa carabine. Mais il n’entendit pas Mac +Veigh tirer. + +Une vingtaine de traîneaux s’étaient rangés autour de lui et les fouets +d’une douzaine de petits hommes bruns claquaient de façon insolente, +tandis que les chiens se couchaient sur le ventre dans la neige. Les uns +et les autres, hommes et chiens, étaient fatigués et Billy comprit +qu’ils avaient fourni une longue et rude course. Toutefois, aussi +rapidement que les bêtes, les petits hommes se rassemblèrent autour de +lui, leurs yeux blancs et noirs fixés sur lui, du fond de leurs figures +rondes et grasses et qui semblaient inexpressives. + +Il remarqua qu’ils étaient une cinquantaine et qu’ils étaient tous +armés: plusieurs de leur petit harpon narval pareil à un javelot, +quelques-uns de lances et d’autres de fusils. Du cercle de ces êtres +étrangement vêtus et au visage horrible qui l’entouraient, l’un d’eux se +détacha et se mit à lui parler en une langue qui ressemblait à un +claquement sec des jointures des os. + +--_Kogmollocks!_ grommela Billy et il leva les deux mains pour montrer +qu’il ne comprenait pas. Puis, il éleva la voix. _Nuna talmute_, +cria-t-il. _Nuna talmute... Nuna talmute._ N’y en a-t-il pas un parlant +ce jargon parmi vous? + +Il s’adressait directement au chef qui le considéra un moment en +silence, puis tendit ses deux bras courts vers la cabane éclairée. + +--Venez! dit Billy. Il saisit le petit Esquimau par un de ses bras épais +et le conduisit hardiment à travers le passage qui s’était ouvert pour +eux dans le cercle. La voix du chef fit entendre quelques mots de +commandement qui ressemblaient aux jappements pressés et perçants d’un +chien, et six autres Esquimaux se glissèrent derrière eux. + +--_Kogmollocks_, les petits diables au cœur le plus noir du monde, +lorsqu’il leur arrive de vendre leur femme ou de combattre, dit Mac +Veigh à Pelletier en arrivant à la tête des sept petits hommes noirs. +Surveille la porte, Pelly, ils vont entrer. + +Il pénétra dans la cabane et les Esquimaux suivirent. Du lit de camp de +Pelletier, Petite Mystère regardait les étranges visiteurs avec des yeux +soudain agrandis de surprise et de joie et, un moment après, elle poussa +le cri le plus bizarre que Pelletier ou Billy lui eussent jamais entendu +pousser. A peine ce cri s’était-il échappé de ses lèvres, que l’un des +Esquimaux se précipitait vers elle. Ses mains noirâtres étaient déjà sur +elle, enlevant l’enfant du lit, quand, en poussant un hurlement de rage +avertisseur, Pelletier bondit de la porte et envoya l’audacieux rouler à +la renverse parmi ses compagnons. L’instant d’après les deux hommes +bravaient les sept Esquimaux, leurs automatiques pointés vers eux. + +--Si tu fais feu, ne tire pas pour tuer, ordonna Mac Veigh. + +Le chef désignait Petite Mystère, sa voix sauvage surélevée jusqu’à +n’être plus qu’un cri aigu. Tout à coup, il se replia en arrière et leva +sa javeline. En même temps deux traits de feu jaillirent des revolvers. +La javeline glissa sur le sol et, en jetant un cri strident, moitié de +douleur et moitié de commandement, le chef fit volte-face vers la porte, +un ruisseau de sang s’échappant de sa main blessée. Les autres se +précipitèrent devant lui et Pelletier ferma et verrouilla la porte. +Quand il se retourna, Mac Veigh rapprochait et barricadait les lourds +battants des deux fenêtres. Du lit de Pelletier, Petite Mystère +regardait et riait. + +--C’est donc vous? dit Billy en allant à elle et en poussant un gros +soupir. C’est vous qu’ils veulent, hein? Eh bien! je me demande +pourquoi? + +Le visage de Pelletier était pourpre d’animation. Il rechargeait son +automatique. Il y avait presque de l’allégresse dans ses yeux lorsqu’il +rencontra le regard interrogateur de Mac Veigh. + +Ils restèrent debout à écouter; ils n’entendirent que le fracas monotone +des banquises en dérive, plus la moindre rumeur des centaines d’hommes +et de chiens. + +--Nous leur avons donné une leçon, dit enfin Pelletier en souriant avec +la confiance d’un homme qui était à demi indulgent pour les petits +hommes bruns. + +Billy désigna la porte. + +--Cette porte est à peu près le seul endroit vulnérable à leurs balles, +dit-il comme s’il n’avait pas entendu. Écarte-toi de là! Je ne crois pas +que leurs fusils soient assez puissants pour traverser les poutres. Ton +lit est hors de leur portée et en sécurité. + +Il se dirigea vers Petite Mystère et son visage morne se détendit en un +sourire, tandis qu’elle levait ses bras menus pour l’accueillir. + +--C’est donc vous, n’est-ce pas? demanda-t-il de nouveau, en prenant +entre ses deux mains le doux minois et les boucles soyeuses de l’enfant. +C’est vous qu’ils veulent avoir et ils vous veulent à tout prix. Eh +bien! ils peuvent enlever les provisions et ils peuvent m’enlever aussi, +mais... Il releva les yeux pour rencontrer ceux de Pelletier... Que je +meure s’ils réussissent à vous prendre! acheva-t-il. + +Tout à coup un autre bruit déchira la nuit: la détonation crépitante des +coups de fusil. Ils pouvaient entendre le heurt des balles contre la +muraille de bois de la cabane. L’une de ces balles traversa la porte en +sifflant, enlevant un éclat aussi large qu’un bras d’homme et en même +temps Mac Veigh baissait la tête au passage du projectile. Il éclata de +rire. Pelletier avait déjà entendu ce rire. Il savait ce qu’il +signifiait. Il savait ce que la pâleur mortelle du visage de Mac Veigh +voulait dire. Ce n’était point de la peur, mais quelque chose de plus +terrible que la peur. Lui, Pelletier, avait le sang à la face. Telle est +la différence des tempéraments. + +Mac Veigh se précipita soudain à travers la zone dangereuse jusqu’au +milieu de la cabane. + +--Si vous jouez à ce jeu, voilà! s’écria-t-il. Maintenant, nom de D... +toi qui étais si désireux de combattre, attention, allons-y! + +Il prononça ces derniers mots pour Pelletier. Billy sacrait toujours +quand il se mettait à l’ouvrage. + + + + +CHAPITRE XI + +LA NUIT DE DANGER + + +Du côté de la cabane qu’il occupait, Pelletier se mit à arracher un coin +étroit fiché entre deux poutres. Quand les deux hommes ouvrirent les +lucarnes qui commandaient l’étendue vers la mer, la fusillade avait +cessé. Elle recommença presque aussitôt, lueurs rouges et tristes +montrant l’emplacement des Esquimaux qui s’étaient reculés jusqu’à la +falaise dévalant vers la baie. Tandis que partait le dernier des cinq +coups de son fusil, Billy rejeta son arme et se tourna vers Pelletier +qui déjà rechargeait la sienne. + +--Pelly, je ne voudrais pas être un oiseau de mauvais augure, dit-il, +mais voici la fin de la loi à Pointe Fullerton, la fin pour toi et pour +moi. Regarde ça! + +Il leva le canon de son fusil vers l’une des poutres au-dessus de sa +tête. Pelletier put voir de frais éclats de bois qui saillaient. + +--Ils ont quelques gros calibres, continua Billy et ils sont cachés +derrière le talus où ils sont à l’abri de nos coups pour cent ans. +Aussitôt qu’il fera jour assez pour y voir, ils vont cribler ce point +d’autant de trous qu’un vieux fromage. + +Comme pour justifier ces mots, un seul coup partit et une balle traversa +un madrier, si près de Pelletier que les éclats frappèrent son visage. + +--Je connais ces diablotins, Pelly, poursuivit Mac Veigh. Si c’étaient +des _Nuna talmutes_, on pourrait les effrayer avec une fusée. Mais ce +sont des _Kogmollocks_. Ils ont tué les équipages d’une demi-douzaine de +baleiniers et je ne serais pas étonné qu’ils aient pris le mioche de +cette façon. Ils ne nous laisseraient plus partir maintenant, même si +nous la rendions. Cela ne servirait à rien. Ils préfèrent qu’on ne +puisse les accuser d’avoir enfreint la loi. Si nous sommes tués et la +cabane incendiée, qui ira raconter ce qui nous est arrivé? Il n’y a pour +nous que deux solutions... + +Une nouvelle fusillade partit du remblai de neige et une troisième balle +explosa dans la cabane. + +--Deux solutions, continua Billy, tandis qu’il voilait la lampe qui +brûlait à peine. Nous pouvons rester ici et mourir... ou fuir. + +--Fuir! + +C’était là un mot inconnu dans le service et, dans la voix de Pelletier, +il y avait tout ensemble de l’ahurissement et du mépris. + +--Oui, fuir! dit Billy tranquillement. Fuir pour le salut du mioche. + +Il faisait presque noir dans la cabane et Pelletier se rapprocha tout +près de son compagnon. + +--Vous voulez dire... + +--Que c’est l’unique moyen de sauver la gosse. Nous pouvons l’abandonner +et alors combattre jusqu’au bout. Mais cela signifie qu’elle retournera +avec les Esquimaux et que, peut-être, on ne la retrouvera jamais plus. + +Les hommes et les chiens qui sont là sont fourbus. Nous sommes dispos. +Si nous pouvons quitter la cabane, nous pouvons les semer aisément. + +--Alors, fuyons! dit Pelletier. + +Il se dirigea vers Petite Mystère qui était assise pétrifiée et muette +et la prit dans ses bras, le dos tourné à la balle éventuelle qui aurait +pu traverser la paroi. + +--Nous allons fuir, petit amour! marmotta-t-il en riant à demi dans les +boucles de l’enfant. + +Billy commença à faire le paquetage. Pelletier déposa Petite Mystère sur +le lit et s’empressa de harnacher les chiens, les plaçant tout contre la +muraille avec, en tête, le vieux Kazan borgne, l’héroïque Kazan qui +l’avait sauvé de Blake. Au dehors la fusillade avait cessé. Il était +évident que les Esquimaux avaient décidé de ménager leurs munitions +jusqu’à l’aube. + +Un quart d’heure suffit à charger le traîneau et tandis que Pelletier +attelait aux brancards, Mac Veigh emmitouflait Petite Mystère dans son +épais manteau de fourrure. Une manche s’était accrochée et il la +retourna découvrant la lisière blanche de la doublure. Sur cette +doublure il y avait quelque chose qui le fit regarder de plus près et +lorsque le cri étrange qui s’étrangla sur ses lèvres fit tourner vers +lui les yeux de Pelletier, Billy fixait le visage levé de Petite Mystère +de l’air de quelqu’un qui a une vision. + +--Ciel, bégaya-t-il, c’est... Il se ressaisit et la câlina tout contre +lui un moment avant de la porter au traîneau. «C’est le plus brave petit +mioche du monde», acheva-t-il. Et Pelletier s’étonna du son étrange de +sa voix. + +Mac Veigh cacha l’enfant dans un lit fait de couvertures et l’accrocha +solidement avec une courroie de babiche. Pelletier, prêt le premier, vit +sur la physionomie de Mac Veigh un air ardent et passionné tandis qu’il +demeurait les yeux rivés à Petite Mystère. + +--Qu’y a-t-il, Mac? demanda-t-il. Est-ce que vous craignez vraiment pour +elle? + +--Non, répondit Mac Veigh sans relever la tête. Si tu es prêt, Pelly, +ouvre la porte. + +Il se redressa et ramassa son fusil. Il ne ressemblait plus du tout au +vieux Mac Veigh. Mais les chiens mordaient les traits, grognaient et +Pelletier n’avait plus le temps de poser des questions. + +--Je vais sortir d’abord, Billy, dit-il. Il faut vous mettre en tête +qu’ils surveillent étroitement la cabane et qu’aussitôt que les chiens +auront le nez à l’air, ils vont commencer à aboyer et les guider vers +nous. Nous ne pouvons exposer la petite au feu. Je vais donc retourner +jusqu’à la pointe de la falaise et leur donner de l’occupation tant que +je pourrai avec mon fusil. + +Ils s’acharneront sur moi, et ce sera le moment d’ouvrir la porte et de +détaler. Je vous rattraperai en moins de cinq minutes. + +Il éteignit la lumière tout en parlant. Puis il ouvrit la porte et se +glissa dans les ténèbres, sans un mot de protestation de Mac Veigh. A +peine était-il parti que ce dernier tombait à genoux à côté de Petite +Mystère et, dans l’obscurité profonde de la cabane, il ensevelit son +rude visage contre le corps menu, doux et chaud. + +--C’est donc vous, n’est-ce pas? s’écria-t-il doucement. Ensuite il +balbutia des choses que la fillette aurait été incapable de comprendre. + +Soudain il se redressa, courut à la porte en excitant d’un mot le vieil +et fidèle Kazan, meneur du traîneau. + +De là-bas, au pied de la crête neigeuse, arriva la fusillade précipitée +de Pelletier. + +Un instant Billy attendit, sa main sur le loquet afin de donner aux +Esquimaux aux aguets le temps de tourner leur attention sur Pelletier. + +Il aurait pu peut-être compter jusqu’à cinquante avant de lâcher bride à +Kazan et les six chiens tirèrent le traîneau dans la nuit. Avec une +intelligence qu’on aurait cru humaine, le vieux Kazan courait tant qu’il +pouvait à la suite de son maître et l’attelage filait comme une flèche +vers le Sud-Ouest tout en poussant ce premier jappement aigu qu’il est +impossible d’empêcher, voire de discipliner, chez une meute de chiens de +trait. + +Tout en courant, Billy se retourna pour regarder par-dessus son épaule. +A une distance d’une centaine de mètres, dans l’obscurité grise entre la +cabane et le remblai de neige, il aperçut trois silhouettes qui se +précipitaient comme des loups. En un éclair, la signification de ce +mouvement insolite des Esquimaux se précisa en lui. Ils coupaient à +Pelletier la retraite vers la cabane et la direction de sa fuite. + +--En avant, Kazan! s’écria-t-il farouchement, penché sur le vieux +meneur. Hue! hue! mon vieux, hue! Et Kazan s’élança en une course +insensée, haletant et gémissant dans l’air vide. + +Billy s’arrêta et fit volte-face. Deux autres ombres s’étaient jointes +aux trois premières et il ouvrit le feu. L’un des Esquimaux qui +couraient roula tête première en jetant un cri qui s’éleva effrayant et +à peine humain par-dessus le grincement et le tumulte des banquises; les +quatre autres s’aplatirent sur la neige afin d’éviter la grêle de plombs +qui passait en sifflant à deux doigts de leurs têtes. + +Du remblai de neige partit une mitraille de coups de fusil et une seule +ombre s’élança comme une flèche du côté de Mac Veigh. Il savait que +c’était Pelletier et en continuant de courir lentement derrière Kazan et +le traîneau, il remplit d’un nouveau chargement de cartouches la chambre +de son fusil. Les ombres de la plaine s’étaient relevées et +l’automatique de Pelletier traça dans l’air un trait de feu, cependant +qu’il continuait de courir. Il était à bout de souffle quand il arriva +près de Billy. + +--Kazan emmène l’enfant bien en avant, lui cria ce dernier. Dieu garde +ce vieux chenapan! Je crois que c’est un être humain. + +Ils repartirent en vitesse et la nuit profonde engouffra bientôt toute +apparence des Esquimaux. Devant Billy et Pelletier le traîneau se +précisa peu à peu et, quand ils l’atteignirent, les deux hommes +accrochèrent leur fusil sous les courroies des couvertures. Ainsi +soulagés de leur fardeau, ils marchèrent devant Kazan qu’ils excitaient. + +--Hue! Hue! pressait Billy. + +Il jeta alors un regard sur Pelletier qui se trouvait en face de lui. +Son camarade courait, un bras dressé à l’angle convenable pour faciliter +la respiration et son endurance; l’autre bras pendait droit et inerte à +son côté. Une frayeur subite saisit Mac Veigh et, passant devant le +chien de tête, il se précipita près de Pelletier. Il ne dit pas un mot, +mais toucha le bras de l’autre. + +--Un de ces petits démons m’a blessé à l’aile, haleta celui-ci. Ce n’est +pas grave. + +Il respirait comme si cette brève course l’eût déjà épuisé et, sans +prononcer une parole, Billy courut à la tête de Kazan et eut arrêté +l’attelage, en moins de vingt pas. La lame nue de son couteau fendit de +bas en haut la manche de Pelletier avant que son camarade pût protester. + +Pelletier saignait et saignait abondamment. Son visage était contracté +de douleur. La balle avait traversé le gras de l’avant-bras mais, par +bonheur, n’avait pas atteint l’artère principale. Avec la promptitude +adroite d’un chirurgien exercé par la solitude, Billy referma la plaie +et la maintint serrée à l’aide de son mouchoir et de celui de Pelletier. +Puis, il poussa Pelletier vers le traîneau. + +--Il faut y monter, Pelly, dit-il. Si tu ne veux pas, tu vas te +fatiguer, c’est-à-dire entraîner notre perte à tous. Là-bas, derrière +eux, s’élevèrent les aboiements et les hurlements des chiens. + +--Ils nous poursuivent avec les chiens, grommela Pelletier. Je ne puis +me faire traîner. Il faut courir et combattre. + +--Tu vas monter sur le traîneau ou je te casse la caboche! ordonna Mac +Veigh. Face à l’ennemi, Pelly, et que le diable les emporte! Tu as là +trois fusils; tu peux faire le coup de feu pendant que j’exciterai les +chiens. Et tiens-toi devant elle, ajouta-t-il, en désignant Petite +Mystère, presque complètement ensevelie sous les couvertures. + + + + +CHAPITRE XII + +PETITE MYSTÈRE RETROUVE SON PÈRE + + +Ayant décidé Pelletier à monter sur le traîneau, Billy courut à la tête +de l’attelage et les chiens repartirent tirant leur fardeau plus pesant. + +--Maintenant, à la lisière de la forêt, cria-t-il à Kazan. Ça fait +cinquante milles, mon vieux! et il faut couvrir le trajet avant l’aube. +Sinon... + +Il n’acheva point. Mais Kazan tira plus fort comme s’il avait entendu et +compris. Le traîneau avait atteint déjà l’étendue illimitée de la steppe +et Mac Veigh sentit le vent frapper son visage. Il soufflait du +Nord-Ouest et par brusques rafales chargées de neige. Au bout de +quelques minutes, Billy fut stupéfait de voir que le visage de Petite +Mystère en était tout recouvert. + +Pelletier était accroupi sur le traîneau, les pieds engagés dans les +courroies des couvertures. Sa blessure et la sensation pénible d’aller à +contresens de la marche sur un traîneau cahotant lui donnaient le +vertige et il se demandait si ce qu’il voyait ramper lentement hors de +la nuit était le résultat de son éblouissement ou une réalité. Nul bruit +derrière lui. Mais une tache plus sombre s’était rapprochée de sa vue, +parfois augmentant puis disparaissant presque. Deux fois, il saisit son +fusil. Deux fois il l’abaissa, persuadé que la chose qu’il voyait +derrière lui n’était qu’une chimère créée par son imagination. Il était +possible que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leur trace dans +les ténèbres et, par conséquent, il se retint de tirer. + +Il fixait attentivement l’ombre, lorsque d’elle jaillit un éclat de +flamme et une balle passa en sifflant près du traîneau, à un mètre sur +la droite. C’était un coup superbe; il y avait là un tireur adroit et +Pelletier riposta si vivement que le bruit du premier coup n’était pas +encore éteint qu’un second suivait. Cinq fois son revolver automatique +envoya ses plombs avant-coureurs aux profondeurs de la nuit, et, au +cinquième coup, un des chiens des Esquimaux hurla un cri sauvage de +douleur. + +--Bravo! cria Billy. Voilà un équipage hors de question, Pelly. Nous +pouvons les battre de vitesse. + +Il entendit le rapide heurt métallique des cartouches nouvelles que +Pelletier glissait dans le barillet de son fusil. Mais en dehors de ce +bruit, du vent et des efforts de l’attelage, on ne percevait rien +d’autre. Un silence menaçant s’appesantit derrière eux. Le fracas des +banquises lointaines décrut. La terre n’était plus secouée sous leurs +pieds par l’épouvantable éclatement des glaciers entre-choqués. Au lieu +de cela, le vent augmentait et la neige fine s’épaississait. Billy ne se +retourna plus pour regarder derrière lui. Il fouillait l’immensité +devant lui et aussi loin qu’il pouvait voir à droite et à gauche. Au +bout d’une demi-heure les chiens haletants se mirent au pas et Billy +marcha tout près du traîneau à côté de son camarade. + +--Ils y ont renoncé, grommela Pelletier faiblement. J’en suis content, +Mac, car j’ai... j’ai le vertige. Il était maintenant étendu sur le +traîneau, la tête appuyée sur un tas de couvertures. + +--Tu sais comment chassent les loups, Pelly, fit Mac Veigh, en croissant +de lune, en demi-cercle, n’est-ce pas? qu’ils referment en avant sur la +proie qui s’enfuit. Eh bien! c’est exactement ainsi que chassent les +Esquimaux et je me demande s’ils n’essayent pas de prendre de l’avance +sur nous, par là et par là. Et il désigna le Nord et le Sud. + +--Ils ne peuvent pas, répliqua Pelletier, se soulevant avec effort sur +son coude. Leurs chiens sont fourbus. Laissez-moi marcher, Mac, je +peux... + +Il retomba à la renverse en poussant soudain un cri étouffé. + +--Bon Dieu! mais j’ai la tête qui tourne! + +Mac Veigh arrêta les chiens et, tandis qu’ils s’affalaient sur le +ventre, haletants et léchant la neige, il s’agenouilla à côté de +Pelletier. L’obscurité cachait la frayeur qu’il portait dans ses yeux et +sur son visage. Sa voix était ferme et encourageante. + +--Il faut rester couché, Pelly, conseilla-t-il en disposant les +couvertures pour que le blessé pût se reposer comme il faut. Tu es +salement arrangé, et il vaut mieux pour nous tous que tu ne fasses pas +un mouvement. Tu as raison en ce qui touche les Esquimaux et leurs +chiens. Ils sont fourbus et ils ont renoncé à la chasse comme à une +mauvaise affaire. Aussi à quoi bon faire la bête? Reste sur le traîneau, +Pelly. Essaye de dormir si tu peux, avec Petite Mystère. Elle se croit +dans un berceau. + +Il se releva et donna aux chiens le signal du départ. Pendant longtemps +il fut comme seul. Petite Mystère dormait et Pelletier ne remuait plus. + +De temps à autre, il posait la main sur la tête de Kazan et le vieux +meneur fidèle gémissait doucement à son toucher. Avec les autres chiens, +c’était différent. Ils donnaient des coups de dents sournois et Billy se +tenait à distance. Il continua sa route pendant des heures, faisant +stopper l’attelage de temps à autre pour une halte de quelques minutes. +Il craquait chaque fois une allumette et regardait Pelletier. Son +camarade respirait péniblement et ses yeux étaient clos. Une fois, +longtemps après minuit, il les ouvrit et regarda fixement la flamme de +l’allumette, puis le visage blême de Mac Veigh. + +--Ça va très bien, Billy, dit-il, laissez-moi marcher. + +Mac Veigh l’obligea doucement à se recoucher et continua sa route. + +Il resta comme seul jusqu’aux premières lueurs grisâtres et froides de +l’aube. Alors, il s’arrêta, donnant à chacun des chiens un poisson gelé +et, avec le bois qui était sur le traîneau, il fit un peu de feu. + +Il râcla de la neige pour préparer du thé et suspendit la gamelle +au-dessus de la flamme. Il faisait frire du _bacon_ et grillait des +tranches de dur pain d’avoine lorsque Pelletier s’éveilla et se mit sur +son séant. Billy ne le vit pas avant de s’être retourné. + +--Bonjour, Pelly, fit-il en essayant de sourire. As-tu fait un bon +somme? + +Pelletier se déplaça en s’agrippant au rebord du traîneau. + +--Je voudrais trouver un gourdin, grogna-t-il. Je... je vous casserais +la tête... Vous m’avez laissé dormir! + +Il avança son bras valide et les deux hommes se serrèrent la main. Deux +ou trois fois, ils avaient agi de même après les heures de danger. Ce +n’était point là une banale poignée de mains. + +Billy se releva. A un demi-mille plus loin, la lisière de l’immense +forêt vers laquelle ils avaient tendu leur volonté se dégageait des +brumes de l’aube. + +--Si j’avais su ça, dit-il en la désignant du doigt, nous aurions campé +à l’abri. Cinquante milles, Pelly. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas? + +Derrière eux la steppe grise s’éclairait à la lueur du jour naissant. +Les deux hommes mangèrent et burent du thé. Pendant ces quelques +minutes, ni l’un ni l’autre ne prêta attention ni à la forêt ni à la +steppe. Billy dévorait. Pelletier ne pouvait apaiser sa soif. Puis leur +attention fut attirée par Petite Mystère qui s’éveilla en se plaignant +du poids des couvertures qui l’étouffaient. Billy la dégagea et l’éleva +pour lui montrer l’étonnant changement survenu depuis la veille. + +C’est alors que Kazan cessa de lécher ses arêtes de poisson pour pousser +au ciel un hurlement plaintif. + +Les deux hommes tournèrent les yeux vers la forêt. A mi-chemin de +l’orée, une ombre s’avançait péniblement et lentement vers eux. C’était +un homme et Billy retint un cri de surprise. + +Mais Kazan s’était tourné face à la steppe grise et hurla de nouveau +longuement, menaçant. Les autres chiens hurlèrent à leur tour et, +lorsque Pelletier et Mac Veigh suivirent la direction de ces aboiements, +ils demeurèrent un quart de minute comme pétrifiés. + +A un mille de là, le barren se mouchetait d’une douzaine de traîneaux +qui avançaient rapidement et d’une vingtaine d’hommes qui couraient. +Somme toute, leur dernière étape devait être à la lisière de la forêt. + +En pareil cas, des hommes tels que Pelletier et Mac Veigh ne perdent pas +des instants précieux à discuter leurs actes au préalable. Leurs +opérations cérébrales sont instantanées et corrélatives... et ils +agissent. Sans dire un mot Billy replaça Petite Mystère dans son nid, +sans même lui donner une goutte de thé chaud et, pendant que les chiens +se redressaient dans leurs brancards, Pelletier lui tendit son fusil. + +--Je l’ai réglé pour trois cent cinquante mètres, dit-il. Nous n’avons +pas besoin de dépenser nos munitions avant qu’ils soient à cette +distance. + +Ils partirent au trot, Pelletier courant, son bras blessé inerte à son +côté. Tout à coup, la silhouette solitaire entre eux et la forêt +disparut. Elle était tombée à plat dans la neige et ne formait plus +qu’un point noir. Au bout d’une minute, elle se releva et avança de +nouveau. Pelletier et Billy la considéraient tous deux, quand elle +s’affaissa pour la deuxième fois. Un ricanement s’échappa des lèvres de +Mac Veigh. + +--Pas de secours de ce côté! dit-il. Qui que ce soit, il est à demi +mort. + +L’inconnu se releva pour la cinquième fois, et il ne se traînait déjà +plus que sur les mains et les genoux quand le traîneau le dépassa. +C’était un blanc. Il était nu-tête. Son visage ressemblait à la mort. +Son cou était découvert au vent froid et, au grand ahurissement des deux +autres, il ne portait sur sa chemise de flanelle brune aucun vêtement +plus épais. Ses yeux flambaient, hagards, entre le buisson de sa barbe +et de ses cheveux hirsutes et il haletait comme quelqu’un qui a marché +des milles et des milles au lieu d’avoir fait un trajet de cent mètres. + +Billy vit tout cela d’un coup d’œil, puis il poussa un cri soudain +d’incrédulité. Les yeux rougis de l’homme étaient fixés sur lui. Chaque +fibre de son être, pour un instant, semblait avoir perdu la faculté +d’agir. Il ouvrit la bouche et les yeux démesurément et Pelletier +tressaillit comme s’il était cinglé par les paroles qu’il entendit +sortir de ses lèvres. + +--Deane, Scottie Deane! + +Pelletier poussa un cri d’étonnement. Il regarda Mac Veigh, son chef. Il +fit un mouvement involontaire en avant, mais Billy le devança. Il avait +jeté son fusil et en un instant il était agenouillé auprès de Deane, +soutenant dans ses bras le corps émacié. + +--Bon Dieu! qu’est-ce que cela veut dire, mon vieux? s’écria-t-il, +oubliant Pelletier. Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi es-tu revenu par +ici? Et où... est-elle? + +Il avait saisi la main de Deane. Il l’étreignait et Deane, lisant +jusqu’au fond de ses yeux, comprit qu’il n’avait plus devant lui un +représentant de l’autorité mais un frère. Il ébaucha un sourire. + +--A la cabane... par là... à la corne du bois, bégaya-t-il. Vous ai vu +venir. Pensé que peut-être alliez passer... et suis sorti. Je suis +fichu, mourant. + +Il poussa un profond soupir et essaya de s’aider tandis que Billy le +relevait. Un petit cri plaintif partit du traîneau. Sursautant, Deane +tourna les yeux du côté d’où venait ce cri. + +--Mon Dieu! gémit-il. + +Il s’arracha aux mains de Billy et se précipita à genoux à côté de +Petite Mystère, sanglotant et parlant comme un fou, tandis qu’il serrait +dans ses bras la fillette effrayée. Avec elle, il se remit debout comme +possédé d’une vigueur nouvelle. + +--Elle est à moi! à moi, s’écria-t-il farouchement. C’est pour elle que +je suis revenu... J’allais la chercher... où l’avez-vous trouvée? +Comment... + +Alors parvinrent de la plaine jusqu’à eux, en une rumeur soudaine, les +jappements sauvages des chiens des Esquimaux. Deane entendit cette +clameur et se tourna ainsi que les autres dans la direction du bruit. +Les poursuivants n’étaient plus qu’à un demi-mille, fonçant sur eux +rapidement. Billy comprit qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Comme +dans un éclair, il se rendit compte que, d’une manière ou d’une autre, +Deane, Isabelle et Petite Mystère étaient alliés avec cette horde +vengeresse et aussi rapidement qu’il lui fut possible, il raconta à +Deane ce qui était arrivé. + +L’assurance avait reparu dans les yeux de Deane et il n’eut pas plutôt +entendu ce récit qu’il courut au-devant de la troupe des petits hommes +bruns, tenant Petite Mystère dans ses bras. Mac Veigh et Pelletier +purent l’entendre qui, de loin, les appelait. Eux étaient à la lisière +de la forêt quand Deane arriva près des Esquimaux. Ils l’attendirent +longtemps, puis Deane et l’enfant revinrent sur un traîneau tiré par les +chiens des Esquimaux. Derrière le traîneau marchait le chef qui avait +été blessé dans la cabane de Pointe Fullerton. Deane était effondré, la +tête à demi penchée sur la poitrine et le chef et un autre Esquimau le +soutenaient. Il fit un signe vers la droite et à une centaine de mètres +plus loin, ils trouvèrent une hutte. + +Les vigoureux petits polaires le portèrent à l’intérieur, tenant +toujours Petite Mystère entre ses bras et, d’un geste, il invita Billy à +le suivre seul. A l’intérieur de la cabane, ils le déposèrent sur un lit +bas et, au milieu d’un accès de toux faible mais effrayant, il fit signe +à Billy de s’asseoir près de lui. Mac Veigh savait ce que signifiait +cette toux. Le malade avait subi un froid terrible et le tissu de ses +poumons avait éclaté. C’était la mort... la plus redoutable mort du +septentrion. + +Pendant quelques instants, Deane demeura étendu, suffoqué, serrant une +des mains de Billy. Petite Mystère s’était glissée sur le sol et +commençait l’inspection de la cabane. Deane regarde Billy en souriant. + +--Vous êtes une fois de plus revenu... juste à temps, dit-il d’un ton +plus ferme. Cela semble drôle, n’est-ce pas, Billy? + +Pour la première fois il prononçait le nom de l’autre comme s’il l’avait +connu toute la vie. Billy l’enveloppa doucement dans une des couvertures +et, involontairement, ses yeux firent le tour de la hutte, +interrogateurs. Deane surprit ce regard. + +--Elle n’est pas venue, murmura-t-il. Je l’ai laissée... + +Il s’arrêta, étranglé par une toux rauque qui amena une tache pourpre à +ses lèvres. Billy éprouva un vrai chagrin. + +--Il faut rester tranquille, dit-il. Ne plus essayer de parler, +maintenant. Puis, je préparerai quelque boisson chaude. + +Il allait s’éloigner, mais une des mains de Deane le retint. + +--Non, pas avant que je vous aie parlé, Billy, insista-t-il. Vous +savez... vous comprenez. Je vais mourir. Ça peut venir à toute minute +maintenant et j’ai à vous dire... bien des choses... Vous devez savoir +avant que je m’en aille... je ne serai pas long... J’ai tué un homme, +mais je... ne le regrette pas. Il avait voulu l’outrager, elle, ma +femme... et vous... vous l’auriez tué de même... Vos gens se sont mis à +me traquer et, pour notre sécurité, nous sommes partis, là-bas, au Nord, +chez les Esquimaux... et nous avons vécu là... longtemps. Les +Esquimaux... ils aiment la petite fille et ma femme... surtout la petite +Isabelle... Ils pensaient que c’étaient des anges, en quelque sorte... + +«Ensuite, nous avons appris que vous alliez venir me relancer là-haut... +chez les Esquimaux. Alors, nous sommes partis avec la caisse. La caisse +était pour elle... pour la préserver du froid terrible, nous n’avons pas +osé prendre l’enfant... et nous l’avons laissée par là... Nous devions +retourner bientôt... quand vous auriez fini votre chasse. Lorsque nous +avons aperçu votre feu au bord de la steppe, elle m’a fait me mettre +dans la caisse. Et c’est ainsi que vous nous avez rencontrés. Vous savez +la suite... + +«Vous pensiez que c’était un cercueil... et elle vous a dit que j’étais +mort. Vous avez été bon, si bon pour elle... Et il faudra descendre +là-bas où elle est et y conduire la petite Isabelle... Nous allions +faire comme vous disiez et partir pour l’Amérique du Sud, mais il nous +fallait le bébé et je suis revenu... J’aurais dû vous dire... Nous nous +en sommes rendu compte plus tard. Mais nous avions peur de livrer ce +secret, même à vous...» + +Il s’arrêta, oppressé et toussotant. Billy serrait dans les siennes ses +deux mains maigres et glacées. Il ne trouvait pas un mot à dire. Il +attendait, luttant pour refouler le sanglot qui soulevait sa poitrine. + +--Vous étiez bon... bon, bon pour elle, répéta Deane faiblement. Vous +l’aimiez... et c’était naturel... parce que vous pensiez que j’étais +mort et qu’elle était seule et avait besoin d’aide. Je suis content que +vous l’aimiez. Vous avez été bon... et honnête et il faut quelqu’un +comme vous pour l’aimer et en prendre soin. Elle n’a personne que moi... +et la petite Isabelle. Je suis content... content... d’avoir rencontré +un homme comme vous. + +Il dégagea ses mains et prit entre ses paumes le visage attentif de +Billy, le regardant droit dans les yeux. + +--Et... et... je vous la donne, dit-il... C’est un ange et elle est +seule... elle a besoin de quelqu’un... et vous... vous serez bon pour +elle. Il faut aller la retrouver, à la cabane de Pierre Croisset, sur le +Petit Castor. Et vous serez bon pour elle... bon pour elle. + +--J’irai, dit Billy doucement. Et je jure ici à genoux devant Dieu tout +puissant que je ferai ce que ferait un honnête homme. + +Le corps raidi de Deane se détendit et il retomba sur ses couvertures +avec un soupir de soulagement. + +--J’étais tourmenté à cause d’elle, reprit-il. J’ai toujours cru en un +Dieu, bien que j’aie tué un homme, et Il vous a envoyé ici à temps. + +Un soudain éclair d’interrogation parut dans ses yeux. + +--L’homme qui avait volé la petite Isabelle, soupira-t-il, qui était-ce? + +--Pelletier, l’homme qui est là dehors, l’a tué lorsqu’il est venu dans +la cabane, dit Billy. Il assure qu’il se nommait Blake, Jim Blake. + +--Blake! Blake! Blake! + +De nouveau la voix de Deane s’éleva des confins de la mort, comme un +cri. + +--Blake, dites-vous? un grand marin grossier aux cheveux roux, à la +barbe rousse, aux dents jaunes comme un morse... Blake! Blake!... + +Il retomba de nouveau en arrière avec un rire à faire frémir, un rire de +fou. + +--Alors... alors... on s’est complètement trompé, ç’a été une ridicule +erreur! dit-il. Et ses yeux étaient clos et ses paroles avaient l’air de +sortir du fond d’un rêve. + +Et Billy comprit que la fin était proche. Il se pencha plus près pour +recueillir les derniers mots du mourant. Les mains de Deane étaient +aussi froides que des glaçons. Ses lèvres étaient décolorées. Et alors +il murmura: + +--Nous nous sommes battus... j’ai cru l’avoir tué... et je l’ai jeté à +la mer. Son vrai nom était Samuelson. Vous le connaissez sous ce nom-là. +Mais on le nommait souvent Blake, Jim Blake... Ainsi... ainsi... je +suis... je ne suis pas un meurtrier somme toute. Et lui... lui est +revenu se venger... et... voler... Petite Isabelle. Je... ne... suis +pas... un meurtrier... Vous... vous le lui direz... à elle... Je ne l’ai +pas tué en fait... Vous le lui direz... Et vous serez bon... bon... + +Il sourit. Billy se pencha plus près encore. + +--De nouveau, je jure devant Dieu que je ferai ce que ferait un honnête +homme, répéta-t-il. + +Deane ne répondit pas. Il n’entendait plus. Le sourire s’évanouit +complètement de ses lèvres. Et Billy comprit qu’en ce moment la mort +avait passé le seuil de la cabane. Avec un gémissement d’angoisse, il +laissa retomber la main raidie de Deane. + +Petite Isabelle trottina à travers le plancher jusqu’à lui. Elle riait. +Et soudain Billy se retourna et la prit dans ses bras. Et, accroupi là +sur le sol à côté de l’unique frère qu’il eût jamais connu, il sanglota +comme une femme. + + + + +CHAPITRE XIII + +LES DEUX DIEUX + + +Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à son chagrin. Au bout d’un +moment, il se releva avec l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la +muraille, tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un coin de +couverture. Puis, il se dirigea vers la porte. Les Esquimaux +installaient leur campement. Pelletier était assis sur le traîneau non +loin de la cabane et, à l’appel de Billy, il arriva. + +--Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire à l’un des feux, un +moment, dit Billy. Scottie est mort. Tâche de le faire comprendre au +chef. + +Il n’attendit point que Pelletier le questionnât, mais poussa doucement +la porte et retourna auprès de Deane. Il ramena la couverture et +considéra longuement le paisible visage mangé de barbe. + +--Mon Dieu! Et dire qu’elle t’attend, soupire après toi et croit que tu +vas revenir bientôt! murmura-t-il, toi et la gosse. + +Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait à lui. L’une après +l’autre, il explora les poches de Deane et en retira ce qu’il y trouva. +Dans l’une, il y avait un petit couteau, quelques cartouches et une +boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle ferait grand cas de +ces riens et les conserverait parce que son mari les avait portés; il +les mit dans un mouchoir de poche avec d’autres objets qu’il trouva. + +En tout dernier lieu, il trouva dans une poche intérieure une enveloppe +usée, à l’encre jaunie. Il regarda par l’ouverture avant de la ranger +sur le petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les pétales de la +fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés. Quand il eut fini, il croisa +les mains de Deane sur sa poitrine. Il nouait les coins du mouchoir +quand la porte s’ouvrit lentement derrière lui. + +Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre autres Esquimaux. +Tous avaient laissé leurs armes dehors. Ils semblaient respirer à peine +tandis qu’ils se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie Deane. Nul +signe d’émotion n’apparut sur leurs visages inexpressifs, nul battement +de paupières ne modifia l’immobilité de leurs figures. + +D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à parler et il n’y avait +aucune expression de douleur dans leur voix. Cependant Billy comprenait +maintenant que dans les cœurs de ces petits hommes bruns, Scottie Deane +demeurait révéré comme un dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort, +ils étaient venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits +invisibles qui attendaient et veillaient à son côté jusqu’au début du +jour nouveau. + +Pendant dix minutes la psalmodie continua. Puis les cinq hommes firent +demi-tour et sans un mot, sans un regard à Billy, sortirent de la +cabane. Billy les suivit, se demandant si Deane les avait persuadés que +Pelletier et lui étaient de ses amis. S’il ne l’avait pas fait, Mac +Veigh redoutait de nouveaux ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il +fut content de trouver Pelletier en conversation avec l’un des hommes. + +--J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner, s’écria Pelletier. +Je leur ai dit quels braves amis nous sommes et je leur ai fait +comprendre l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous, trois +ou quatre fois et nous sommes au mieux ensemble. Il est préférable de +composer un peu. Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner la +gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils demandent où est la femme. + +Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier retournèrent à la +cabane. Au bout de ce temps, ils avaient la certitude que les Esquimaux +ne les ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur laisser +Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à entendre à Billy qu’il se +réservait le droit d’ensevelir Deane. + +Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant de raconter à +Pelletier un peu des aventures qui lui étaient arrivées pendant son +voyage à Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme survenue des +semaines auparavant des suites d’une chute et lorsqu’il retournerait à +Churchill il savait qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier +ne connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait pour elle et son +mépris de la loi en leur rendant la liberté, son camarade pourrait dire +la vérité et le perdre. + +Dans la cabane ils s’assirent devant la table. Pelletier portait le bras +en écharpe. Son visage était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit +son revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la petite Isabelle +pour jouer. Il s’était maîtrisé devant les Esquimaux, mais ne faisait +maintenant nul effort pour cacher son abattement. + +--Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous allez l’emmener à sa +mère? + +--Oui. + +--Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme cela me fait de la peine de +la perdre, dit-il. + +Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table et répondit vivement: + +--Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que c’est qu’aimer +quelqu’un et le perdre. Je sais. Écoute. + +Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de la steppe, l’arrivée +d’Isabelle, la mère, le baiser qu’elle lui avait donné, puis la fuite et +la poursuite, la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait enlevé +les menottes des poignets de Deane. Une fois qu’il eut commencé ce +récit, il n’omit rien, même le partage des pétales de la fleur bleue, ni +la boucle de cheveux d’Isabelle. + +Il tira les deux souvenirs de sa poche et les montra à Pelletier et, au +tremblement de sa voix, une brume monta aux yeux de son compagnon. +Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la table son bras valide +et étreignit la main de l’autre. + +--Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy, murmura-t-il. Cela +vous porte bonheur comme elle l’a dit, car vous allez vers elle. + +Mac Veigh l’interrompit. + +--Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle l’aimait autant que la +jeune fille qui est là-bas t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui +dirai ce qui est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me donner le +bonheur. + +Les heures de cette journée pesèrent d’un poids de plomb pour Billy. Les +deux hommes combinèrent leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait à +accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe de l’Esquimau, d’où il ferait +route seul pour Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au +Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset et d’Isabelle. Il +fut content quand le soir tomba. Il était tard quand il s’en alla vers +la porte, l’ouvrit et regarda dehors. + +A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement des ténèbres +de la nuit, mais de l’obscurité concentrée des sapins et des baumiers et +d’un ciel si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre les +bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme le sanglot sans fin des +vagues sur le rivage de la mer. Il faisait noir sauf dans le cirque +étroit de la lumière que traçaient les feux des Esquimaux et autour +desquels une cinquantaine de petits hommes bruns étaient assis ou +accroupis. + +Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais deux fois autant de +chiens épuisés et flapis gisaient à terre, roulés en tas, aussi +immobiles que des morts. On sentait là un étrange silence; une étrange +et surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit uniquement; +un silence interrompu seulement par la plainte sourde du vent venu de la +steppe; le frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres et le +pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient pas plus que des morts. +Leurs yeux ronds et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis +ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure vers l’obscurité +toujours plus profonde de la forêt. + +A quelques pas plus loin brillait, comme une étoile, la petite lumière à +la fenêtre de la cabane. Pendant deux heures les yeux de ceux qui +entouraient les feux demeurèrent vrillés sur cette lumière. Et, par +moment, se dressait là, parmi les veilleurs au visage de pierre, le +petit chef dont la voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte +du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement des feux. Mais nul +autre bruit de voix, nul autre mouvement. Lui seul bougeait et parlait, +car tous les mots caquetants qu’il articulait étaient un discours--des +paroles dites pour l’homme étendu mort dans la cabane. + +Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh avaient regardé vers les +feux et ils regardaient l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy +annonça: + +--Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent en route. + +Il consulta de nouveau sa montre. + +--Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit un quart. Quand un chef +ou un homme considérable meurt, ils l’enterrent à la première heure du +jour suivant. Ils viennent chercher Deane. + +Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit. Pelletier le rejoignit. +Les Esquimaux arrivaient sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre +à vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes vêtus de fourrure se +détachèrent des autres et pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à +leur tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils se mirent à +chanter une complainte basse qui éveilla la petite Isabelle. Elle se mit +sur son séant et regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla +près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle était rendormie +quand il la reposa dans les couvertures. Les Esquimaux étaient partis +avec leur fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la tribu. + +--Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi, dit Pelletier à voix +basse près de lui. Mais elle n’est pas à moi, Billy. Elle est à vous. + +Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas entendu. + +--Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly, conseilla-t-il. Ce bras a +besoin de repos. Je vais voir où ils l’ensevelissent. + +Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla jusqu’à la porte, puis +il revint. Dans son équipement il prit une hache et des clous. + +Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe et Mac Veigh +n’entendait plus la mélopée sourde des Esquimaux. Il avança du côté de +leurs feux qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls étaient +restés dans leur sommeil semblable à la mort. Ensuite, au lointain, vers +la lisière du bois, il aperçut une lueur. + +Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre épaisse à quelques +pas des Esquimaux. Ils avaient creusé la fosse de bonne heure dans la +soirée, là-bas dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et +comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs sombres visages +ronds, Mac Veigh vit les cinq petits hommes bruns, qui avaient emporté +Scottie Deane, penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils avaient +creusée dans la terre durcie. Scottie était déjà disparu. La terre, la +glace et les mousses gelées tombaient sur lui et nul son ne sortait +maintenant des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs. + +En quelques minutes, la sinistre besogne était terminée et, pareils à de +légères ombres noires, les indigènes retournèrent à leur campement. Un +seul resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la tombe, sa +longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck, le chef des Esquimaux, +protégeant le défunt contre les démons qui viennent pour enlever le +corps et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement. + +Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à ce qu’il rencontrât un +jeune plant svelte et droit qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa +hachette. + +Il enleva l’écorce du bouleau; ensuite il le coupa au tiers de sa +longueur et cloua l’autre partie en travers, en manière de croix. Après +quoi, il en effila le bout et retourna vers la tombe, portant la croix +sur son épaule. + +Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la clarté du feu. Le +veilleur la fixa un moment: ses yeux mornes eurent une flamme plus +sombre dans la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux dieux et +non pas un seul garderaient la tombe. Billy enfonça profondément la +croix et, à chaque coup de hache qui tombait sur elle, le chef des +Esquimaux, reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par +l’obscurité. + +Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette mais ce ne fut pas pour +prier. + +--Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui gisait sous la croix. +Dieu sait que je suis triste. Je voudrais que tu fusses vivant. Je +voudrais te voir retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais +j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui est juste près +d’elle. + +De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau avait repris sa sombre +garde. La croix se dessinait d’une blancheur spectrale sur l’obscurité +de la steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et voilà qu’il fut +comme rempli de l’accablement d’une main de plomb, d’une chose qui était +tout ensemble épouvante et peur. + +Scottie Deane était mort, mort et enseveli et pourtant il marchait avec +lui maintenant et à son côté. Billy sentait sa présence et cette +présence était comme un avertissement qui suscitait en lui d’étranges +pensées. Il retourna à la cabane et entra doucement. Pelletier dormait. +La petite Isabelle respirait la pure innocence de l’enfance. Il se +pencha, baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps, il demeura +ainsi, une des douces frisettes entre les doigts. Dans quelques années, +pensait-il, elle serait d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux +de la femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense entrait dans son +cœur. + +Après tout, il y avait mieux que de l’espoir devant lui. Elle--Isabelle +l’aînée--savait qu’il l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait +l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait partir vers elle. + + + + +CHAPITRE XIV + +LE BONHOMME DE NEIGE + + +Après son retour de la scène d’enterrement, Billy se déshabilla, +éteignit la lumière et se coucha. Il s’endormit rapidement et son +sommeil fut traversé de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et +joyeux: il revivait sa première rencontre avec la jeune femme, il +évoquait une fois de plus sa beauté, sa pureté, sa foi et sa confiance +en lui. Puis succédèrent des visions plus troublées. Il s’éveilla deux +fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de ce frisson de peur +qui l’avait saisi près de la tombe. + +Une troisième fois il s’éveilla et craqua une allumette pour consulter +sa montre. Il était quatre heures. Il était encore fatigué. Ses membres +étaient endoloris par le redoutable effort d’un trajet de cinquante +milles à travers la steppe et il ne pouvait plus dormir. Quelque +chose--il n’essayait pas de se demander quoi--le pressait d’agir. + +Il se leva et s’habilla. + +Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard, le sac de Mac Veigh +et le traîneau étaient prêts pour partir vers le Sud. Tandis qu’ils +déjeunaient, les deux hommes achevèrent leurs projets. Quand l’heure du +départ arriva, Billy laissa son camarade seul avec la petite Isabelle et +sortit afin d’atteler les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une +rougeur récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe de grosses +bouffées de fumée afin de cacher son visage. Mac Veigh pensa souvent à +ce départ les jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur le +seuil et il y avait sur sa figure une expression que Mac Veigh +souhaitait n’avoir jamais vue. + +Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la peur et la chose à quoi +il ne pouvait donner de nom. + +Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer la tristesse qui +l’oppressait. Il courait à la tête du vieux Kazan, le meneur, faisant +route en plein Sud, à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième +fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant entassée au +fond de ses couvertures et profondément endormie. Elle ne s’éveilla +point jusqu’à ce qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était +quatre heures quand il fit halte de nouveau pour camper à l’abri d’un +massif de hauts sapins. Isabelle avait dormi la plus grande partie de la +journée. Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy, tandis +qu’il la sortait de son nid. + +--Donnez-moi un baiser! demanda-t-il. + +Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son visage. + +--Vous êtes un... une petite pêche, s’écria-t-il. On ne vous a pas +entendue pleurnicher de toute la journée. Et maintenant, on va faire du +feu, un grand feu. + +Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première fois depuis le matin. +Il dressa sa tente d’ordonnance, coupa des branches de sapin et de +baumier jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur, ensuite il +ramassa du bois pendant une demi-heure. Pendant ce temps, la nuit était +venue et l’énorme flambée faisait fondre la neige à trente pieds +alentour. Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui l’emmaillotait +et le joli minois de l’enfant brillait tout rose dans la splendeur du +feu. + +La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes ébouriffées et, +tandis qu’ils soupaient tous deux sur la même couverture, Billy +apercevait de plus en plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver +dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé, Billy prit un petit +peigne de poche et attira Isabelle près de lui. Une à une, il lissa les +boucles emmêlées, son cœur battant de joie tandis que la soie des +cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois, il avait senti le +même contact léger des cheveux de femme contre son visage. Ce n’avait +été qu’une caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un trésor +dans son souvenir. + +Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant et son frisson lui fit +replacer la petite Isabelle plus loin sur la couverture, tandis qu’il se +levait. + +Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors il s’aperçut que la +chaleur avait amolli si bien la neige qu’elle adhérait à ses pieds. +Cette découverte lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur qui +ne provenait pas du feu lui monta au visage et il rassembla la neige +amollie, la raclant en tas à l’aide d’une de ses raquettes et, sous les +yeux surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme de neige +presque aussi grand que lui. + +Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon de bois; lorsqu’il +fut terminé, il lui plaça au sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la +bouche. Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant par la +main, ils dansèrent en tournant tout autour, absolument comme Billy et +d’autres fillettes et gamins avaient gambadé, il y avait des années et +des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de l’enfant pleuraient +d’avoir tant ri et d’avoir eu tant de plaisir, alors qu’un brouillard +d’un autre genre obscurcissait les yeux de Billy. + +C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait des années et des années +d’espérances mortes. Elles le submergeaient au point qu’on aurait cru +que la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait maintenant +tout juste au delà de l’orée de la sombre forêt. Longtemps après +qu’Isabelle se fut endormie sous la tente, il demeura là assis à +regarder le bonhomme de neige et de plus en plus son cœur chantait de +joie, tellement il lui semblait qu’il allait être contraint de se lever, +de crier l’ardeur et l’espoir qui l’emplissaient. + +Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement devant le feu, il y +avait un cœur, une âme et une voix. Il l’appelait, le pressait comme +rien jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant. Il +retournerait au vieux logis, là-bas, au pays de Dieu, vers ses anciens +compagnons de jeunesse, qui étaient des hommes et des femmes +aujourd’hui. Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la jeune +femme. Car il l’y conduirait. Pour la première fois, il s’imaginait +qu’elle viendrait. Et, la main dans la main, ils suivraient les +empreintes des pas de sa jeunesse à travers les prairies et sur les +coteaux. Il cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui +n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles histoires des +jours d’autrefois. + +C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait des années et des années +d’espoirs évanouis. C’était le bonhomme de neige! + + + + +CHAPITRE XV + +LA MORT ROUGE ET ISABELLE + + +Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès de son feu de +campement devant le bonhomme de neige. De singulières, de nouvelles +pensées l’assaillaient, et, entre autres, l’étonnement de n’avoir jamais +fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige. Quand il se coucha, il rêva +du bonhomme de neige et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la +fillette, lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la forme +bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant à la chaleur du feu, le +remplirent de nouveau des visions de bonheur de son jeune âge qui +s’étaient évoquées à ses yeux. + +En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait. Quand ils +eurent déjeuné et qu’ils se furent mis en route pour la journée, il +riait et bavardait avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant la +matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les chiens. + +--Nous allons à la maison, prit-il soin de lui dire et de lui répéter. +Nous allons à la maison là-bas, chez maman, _maman_! + +Il appuyait sur le mot; chaque fois que la gentille bouchette d’Isabelle +prononçait le mot _maman_ après lui, son cœur bondissait de joie. Vers +la fin du jour, ce mot était devenu pour lui le plus doux du monde. Il +essaya de faire dire: _mère_, mais sa petite amie le regardait d’un air +ahuri et ne répétait pas. Maman, maman, maman! dit-il une centaine de +fois ce soir-là près du feu de campement et, avant de porter l’enfant +sous ses chaudes couvertures, il lui dit quelque chose comme: +«Maintenant je vais me coucher et dormir.» Isabelle était trop lasse et +sommeillante pour y rien comprendre. + +Même après qu’elle fut profondément endormie et que Billy fut assis +solitaire à fumer sa pipe, il murmura ce mot le plus doux qu’il y eût +sur terre selon lui, il prit la boucle de beaux cheveux et la regarda +jalousement à la lueur du feu. Vers la fin du jour suivant, la petite +Isabelle savait répéter presque toute la prière que Billy avait apprise +de sa mère, il y avait des années, des années, des années, si loin dans +le passé que cette évocation n’était plus celle d’une femme, mais d’un +ange irréel et merveilleux. Et le quatrième jour, à midi, Isabelle +zézayait la prière entière sans un mot d’aide de Billy. + +Au matin du cinquième jour, Mac Veigh atteignit le Castor gris et +Isabelle devint grave à voir le changement qui s’opérait en lui. Il ne +l’amusait plus, mais il pressait les chiens, ne cessant une minute sa +recherche vigilante d’un soupçon de fumée, d’une piste ou d’un arbre +repéré. Dans son cœur commençait à croître une inquiétude qui semblait +l’étouffer. + +Dans ces dernières heures avant de voir Isabelle, une inévitable +réaction s’opérait en lui. Une mélancolie l’accablait là où, peu +auparavant, un heureux pressentiment lui avait donné de l’espoir. Une +unique et terrible pensée chassait maintenant toutes les autres: il +apportait à Isabelle des nouvelles de mort, de la mort de son mari. Et +il savait que pour Isabelle, Deane avait représenté tout ce que le monde +tenait de joie ou d’espoir--Deane et le bébé. + +Il reçut comme un coup lorsqu’il arriva soudain devant la cabane à +l’orée de la petite clairière. Un moment il hésita. Puis il prit +Isabelle dans ses bras et se dirigea vers la porte. Elle était +légèrement entr’ouverte et, après y avoir frappé du poing, il la poussa +cet entra. + +Personne dans la pièce où il se trouvait, mais il y avait là un poêle et +du feu. Au bout de la pièce, il vit une deuxième porte et qui s’ouvrit +lentement. L’instant d’après, Isabelle était là, debout. Billy ne +l’avait jamais vue comme il la voyait maintenant, la lumière d’une +fenêtre tombant en plein sur elle. Elle était vêtue d’une robe flottante +et ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules et sa poitrine. + +Mac Veigh aurait voulu l’appeler par son nom; il s’était répété cent +fois ce qu’il lui dirait d’abord mais ce qu’il vit sur son visage +l’immobilisa et le retint silencieux, tandis que leurs regards se +croisaient. Les joues de la jeune femme étaient empourprées, ses lèvres +enflammées, d’un rouge anormal, ses yeux luisaient d’un éclat étrange. +Elle le regarda d’abord et ses mains s’appuyèrent contre son cœur, +agrippant la masse de ses cheveux brillants. Ce ne fut qu’après l’avoir +regardé dans les yeux qu’elle s’aperçut de ce qu’il portait dans les +bras. Lorsqu’il lui tendit l’enfant, elle se précipita avec le cri le +plus bizarre qu’il eût jamais entendu. + +--Mon bébé! gémissait-elle, mon bébé, mon bébé! + +Elle se recula et se laissa tomber sur une chaise, près d’une table, +tenant la petite Isabelle serrée contre sa poitrine. Pendant un moment, +Billy n’entendit que ces mots dits d’une voix rauque, sanglotante, +tandis qu’elle pressait son visage brûlant contre celui de l’enfant. Et +il comprit qu’elle était malade, que c’était la fièvre qui avait ainsi +enflammé ses joues. Il poussa un gros soupir et s’approcha d’elle. +Tremblant, il avança une main et lui toucha l’épaule. Elle leva les +yeux. Un peu du merveilleux éclat d’autrefois y parut, l’éclat qu’il y +avait vu, quand, en remerciement, elle lui avait donné ses lèvres à +baiser. + +--Vous? murmura-t-elle, vous l’avez ramenée... + +Elle prit sa main et la douceur de sa chevelure dénouée la recouvrit. Il +pouvait sentir palpiter sa poitrine. + +--Oui, dit-il. + +Il y avait une interrogation dans le visage, les yeux et sur les lèvres +entr’ouvertes de la jeune femme. Il continua, sa main à elle pressant la +sienne plus fort, au point qu’il pouvait sentir le battement précipité +de son cœur. Il n’avait jamais pensé qu’il aurait pu raconter cette +histoire en si peu de mots qu’il le faisait maintenant, tandis que de +plus en plus brillaient les yeux d’Isabelle. Sa respiration s’arrêta, +quand il parla de la lutte dans la cabane et de la mort de l’homme qui +avait volé Petite Mystère. Une centaine de mots l’amenèrent, dans son +récit, à la lisière de la forêt. + +Alors, il s’arrêta. Mais elle, son silence le questionnait toujours. +Elle l’attira plus près encore, tellement qu’il pouvait sentir passer +son souffle. Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’interrogation +de ses yeux. Il essaya de trouver les mots à dire mais, du fond de sa +gorge, une sorte de sanglot monta qui l’étouffait. Elle vit ses efforts. + +--Continuez, dit-elle doucement. + +--Et alors je vous l’ai ramenée, fit-il. + +--Vous l’avez rencontré, lui? + +La question fut si soudaine qu’elle fit tressaillir Mac Veigh et, en une +minute, il se trahit. + +La petite Isabelle glissa par terre et Isabelle se leva. Elle se +rapprocha de lui, comme elle l’avait fait, pendant cette admirable nuit +au bord de la steppe. Il y avait dans son regard la même prière, tandis +qu’elle lui posait les deux mains sur les épaules et regardait jusqu’au +fond de son âme. + +Il pensait que ce serait plus facile. Mais c’était terrible. Elle ne +bougea point. Nul son ne sortit de ses lèvres muettes, pendant qu’il +disait sa rencontre avec Deane et la maladie de son mari. Elle devina ce +qui allait suivre avant qu’il eût parlé. Quand il prononça le mot mort, +elle s’écarta de lui, lentement. Elle ne pleura point. La seule preuve +qu’elle avait entendue fut la plainte sourde qu’elle laissa échapper. +Elle se couvrit le visage de ses mains et demeura un moment à portée des +bras de Billy et, en cet instant, toute la force de son immense amour +submergea Mac Veigh de sa marée débordante. + +Il ouvrit les bras, désirant l’y blottir et la consoler comme il aurait +consolé un petit enfant. Et tel était cet amour qu’il serait volontiers +tombé mort aux pieds de la jeune femme s’il avait pu lui rendre l’homme +qu’elle avait perdu. Elle releva la tête à temps pour voir les bras +tendus. Elle vit l’amour et la supplication sur sa face et, dans ses +yeux à elle, apparut une flamme de colère. + +--Vous... _Vous_! cria-t-elle en lui tournant le dos. C’est vous qui +l’avez tué! Il n’avait rien fait de mal que de me défendre et de me +venger des insultes d’une brute! Il n’avait rien fait de mal. Mais la +loi--_votre_ loi--vous a dépêché après lui et vous l’avez traqué comme +une bête, chassé de sa maison, éloigné de moi et du bébé. Vous l’avez +pourchassé jusqu’à ce qu’il meure, par là-bas, tout seul. Vous, vous +l’avez tué! + +En poussant un cri soudain, elle se retourna, saisit la petite Isabelle +et s’enfuit vers l’autre porte. Et tandis qu’elle disparaissait dans la +chambre d’où elle était sortie, Billy l’entendit lamenter les terribles +mots: + +--Vous... vous... _vous_! + +Comme un homme qui vient de recevoir un coup, il se dirigea en +chancelant vers la porte d’entrée. Près de ses chiens et du traîneau, il +trouva Pierre Croisset et sa femme de sang français qui revenaient de +leur ligne de trappes. Il sut à peine quelle explication il donna au +métis qui l’aida à dresser sa tente. Mais quand ce dernier le quitta +pour rejoindre sa femme dans la cabane, il dit: + +--Elle est malade, très malade. Et elle est plus mal de jour en jour +tellement, mon Dieu! que ma femme a peur. + +Billy coupa quelques branchages de balsamier et étendit dessus ses +couvertures, mais il ne prit pas la peine de bâtir un feu. Quand le +métis revint lui dire que le souper était prêt, il lui répondit qu’il +n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il s’accroupit sous les +couvertures, muet et les yeux fixes, négligeant même de donner leur +pitance aux chiens. Il était éveillé quand les étoiles parurent. Il +était éveillé quand la lune se leva. Il était encore éveillé lorsque la +lumière s’éteignit dans la cabane de Pierre. Le bonhomme de neige avait +disparu de ses rêves et le foyer... et l’espoir. Il n’avait jamais +souffert comme il souffrait maintenant. Il était toujours éveillé quand +la lune monta, là-haut, au-dessus de sa tête, disparut derrière la +solitude à l’Ouest et que l’obscurité fut complète. Vers l’aube il tomba +dans un sommeil agité et il fut tiré de ce sommeil par la voix de +Pierre. + +Lorsqu’il ouvrit les yeux, il faisait jour et le métis était debout à +l’entrée de sa tente. Son visage était saisi d’épouvante. Sa voix ne fut +plus pour ainsi dire qu’un cri lorsqu’il vit que Mac Veigh était éveillé +et se levait. + +--Grand Dieu du ciel, hurla-t-il. C’est la peste, m’sieur--la mort +rouge... la petite vérole. Elle est mourante. + +Mac Veigh s’était dressé, le saisissant par les bras. + +Il se mit à courir vers la cabane et Billy vit que l’attelage du métis +était harnaché et que la femme de Pierre apportait couvertures et +paquets. Il ne s’attarda pas à les questionner, mais il entra en hâte +dans la cabane contaminée. De la chambre de la jeune femme s’élevait une +plainte assourdie; il s’y précipita et tomba à genoux auprès d’Isabelle. +Son visage était empourpré par la fièvre, à demi caché sous la masse en +désordre de ses cheveux. Elle le reconnut et ses yeux sombres flambèrent +comme égarés. + +--Prenez le bébé, haleta-t-elle. Partez, mon Dieu, partez avec elle! + +Infiniment tendre, il avança la main et écarta les cheveux de son +visage. + +--Vous êtes malade. Vous avez une vilaine fièvre, dit-il doucement. + +--Oui, oui, c’est ça. Je ne pensais pas jusqu’à hier soir, ce que cela +pouvait être. Vous, vous m’aimez. Alors emmenez-la. Prenez le bébé et +partez, partez, _partez_! + +Toute son ancienne énergie lui revenait déjà. Il ne ressentait aucune +crainte. Il se pencha pour sourire à la jeune femme; le contact de ses +cheveux lui fit bondir le cœur et remplit ses yeux d’amour. + +--Je l’emmènerai d’ici, fit-il. Elle sera très bien, Isabelle. Il +prononça son nom presque sur un ton de prière. «Elle sera à l’abri de la +contagion. Elle ne prendra pas la fièvre.» + +Il enleva l’enfant et la porta dans l’autre pièce, Pierre Croisset et sa +femme étaient sur le seuil. Ils étaient vêtus en voyageurs, comme il les +avait vus revenir de la ligne de trappes, le soir précédent. Il mit +Isabelle par terre et courut à eux. + +--Qu’est-ce que ça signifie? demanda-t-il. Vous n’allez point partir! +Vous ne pouvez partir! Il s’adressa presque farouchement à la femme: + +--Elle mourra, si vous ne restez pas pour la soigner. Vous ne pouvez pas +vous sauver ainsi! + +--C’est la peste, répondit Pierre d’un ton bourru. Demeurer c’est +mourir! + +--Vous allez rester! répéta Billy, en s’adressant encore à la femme de +Croisset. Vous êtes la seule femme, l’unique femme, à cent milles au +moins. Elle mourra sans vous. Vous resterez, dussé-je vous lier ici. + +Avec l’agilité d’un chat, Pierre leva le manche de la lourde cravache +qu’il tenait en main et qui s’abattit, avec un bruit à serrer le cœur, +sur la tête de Billy. + +Comme il chancelait au milieu de la cabane, tâtonnant à l’aveuglette une +minute avant de tomber, il entendit un cri étrange d’épouvante et, sur +le seuil de la porte du fond, il aperçut la silhouette pâle d’Isabelle +Deane. Puis il s’écroula comme dans un gouffre de ténèbres. + +Ce fut le visage d’Isabelle qu’il vit d’abord lorsqu’il sortit de cet +abîme d’obscurité. Il savait que c’était sa voix qui l’appelait avant +d’ouvrir les yeux. Il sentit le contact de ses mains et, lorsqu’il leva +la tête, sa chevelure dénouée, sa douce chevelure frôlait sa poitrine. + +Il était étendu à la renverse, la nuque appuyée, en sorte qu’il pouvait +regarder la jeune femme en pleine figure. Il fut terrifié. + +Il savait maintenant ce qu’elle lui avait dit, alors qu’il gisait là par +terre. + +--Il faut vous relever, il faut partir, gémissait-elle Il faut emporter +mon bébé loin d’ici. Et vous... vous devez partir! + +Il se souleva à moitié, puis il se remit debout, en chancelant un peu. +Et il s’approcha d’elle avec, dans les yeux, ce regard qu’elle lui avait +vu la première fois, dans la steppe, lorsqu’il lui avait dit qu’il lui +ferait traverser la forêt. + +--Non, je ne m’en irai pas, fit-il résolu et pourtant avec la même +douceur d’autrefois dans la voix. Si je pars, vous mourrez. Aussi je +vais rester. + +Elle le regarda interdite. + +--Vous ne pouvez pas, bégaya-t-elle enfin. Ne voyez-vous pas. Ne +comprenez-vous pas?... Je suis une femme et vous ne pouvez pas. Il faut +l’emmener, mon bébé... et aller chercher du secours. + +--Il n’y a pas de secours à avoir, dit Mac Veigh calmement. Dans +quelques heures vous serez sans force. Je vais rester et... j’en fais +serment... je vous soignerai comme lui vous aurait soignée. Il me l’a +fait promettre, de veiller sur vous, de ne point vous abandonner. + +Elle le regarda droit dans les yeux. Il vit sa gorge frissonner, ses +lèvres trembler. Elle se serait évanouie s’il ne l’avait soutenue de son +bras passé autour d’elle. + +--Si un malheur arrive, murmura-t-elle à mots entrecoupés, vous prendrez +soin d’elle, de mon bébé... + +--Oui, toujours. + +--Et si je... si je guéris... + +Sa tête chancelait comme prise de vertige et s’inclina vers sa poitrine. + +--Si je guéris... + +--Oui, pressa-t-il, oui... + +--Si je... + +Il comprit sa lutte et sa défaite. + +--Oui, je sais. J’entends, s’écria-t-il vivement, tandis qu’elle pesait +davantage sur ses bras, si vous guérissez, je m’en irai. Personne ne +saura, personne au monde. Et je serai bon pour vous, et je vous +soignerai... + +Il se tut, repoussa en arrière ses longs cheveux et la regarda bien en +face. Puis, il la porta dans la chambre du fond et lorsqu’il sortit la +petite Isabelle pleurait. + +--Pauvre petite gosse! s’écria-t-il. Et il la prit dans ses bras. +«Pauvre mioche!» + +L’enfant lui sourit à travers ses larmes et Billy tout à coup s’assit au +rebord de la table. + +--Vous avez été un excellent petit type depuis le début, et vous allez +continuer, ma chérie, dit-il, en prenant le joli minois entre ses larges +mains. On va être sage, car nous allons avoir... + +Il se détourna et acheva à voix basse: «Nous allons avoir un fichu +moment à passer!» + + + + +CHAPITRE XVI + +LA LOI HOMICIDE + + +Assise sur la table, la petite Isabelle leva les yeux vers Billy et +éclata de rire, puis le rire s’acheva en demi-gémissement et Billy +s’aperçut que ses doigts s’étaient crispés sur la petite épaule au point +de lui faire mal. Il tirailla les cheveux de l’enfant pour ramener sa +bonne humeur et la déposa par terre. Ensuite il se dirigea vers la porte +entrebâillée. Il faisait calme dans la chambre obscure. Il écouta pour +saisir un soupir ou un sanglot et n’entendit rien. + +Un rideau était tiré devant l’unique fenêtre et il ne pouvait que voir à +peine parmi l’ombre plus dense là où Isabelle était étendue sur le lit. +Son cœur battit plus vite tandis que doucement il appelait le nom +d’Isabelle. On ne répondit pas. Il regarda derrière lui. La petite +Isabelle avait trouvé quelque objet sur le plancher et jouait. De +nouveau il appela la mère et de nouveau il ne reçut pas de réponse. Il +fut saisi d’une sorte de terreur. Il désirait s’avancer jusqu’à l’ombre +opaque et s’assurer que la malade respirait, mais une main semblait le +retenir. Alors, le transperçant comme un coup de poignard, lui +arrivèrent de nouveau ces mots assourdis et plaintifs d’accusation: + +--C’est vous... c’est vous... c’est vous! + +Et dans ces mots, tout assourdis et gémissants fussent-ils, il reconnut +quelque chose de la folie de Pelletier. + +C’était le délire. Il recula d’un pas et se passa la main sur son front. +Son front était humide, mouillé de sueur froide. Il sentait une douleur +aiguë à l’endroit où il avait reçu le coup et un éblouissement passager +le fit chanceler. Alors, d’un formidable effort, il se ressaisit et +retourna vers la petite fille. Et comme il traversait le seuil pour +porter l’enfant au dehors à l’air frais, les paroles délirantes +d’Isabelle le poursuivaient: + +--C’est vous... vous... vous! + +L’air froid lui fit du bien et il se précipita vers la tente avec la +petite Isabelle. Tandis qu’il l’y déposait parmi les couvertures et les +peaux d’ours, il se rendit compte rapidement de la situation désespérée. +L’enfant ne pouvait rester dans la cabane et pourtant elle ne serait pas +à l’abri du danger sous la tente, car il devrait, lui, passer la moitié +de son temps près de la mère. Un frisson le secoua en songeant ce que +cela voulait dire. + +Pour lui-même, il ne redoutait nullement la maladie terrible qui avait +frappé Isabelle. Il avait couru le risque de contagion plusieurs fois +auparavant et était demeuré indemne, mais son âme tremblait de peur à +regarder les clairs yeux bleus de la petite Isabelle et il caressait +tendrement les douces boucles encadrant sa figure. Si Croisset et sa +femme l’avaient seulement emmenée, elle!... + +En pensant à ces gens, il se redressa tout à coup. + +--Allons, mon petit, vous allez rester ici, déclara-t-il. Compris? Je +vais rabattre et boutonner la portière de la tente et vous n’allez pas +pleurer. Que je ne m’appelle plus Mac Veigh si je n’attrape pas ce +maudit métis, mort ou vif! + +Il boutonna le flanquet afin qu’Isabelle ne pût s’évader et la laissa +seule, tranquille et étonnée. L’isolement ne lui était pas chose +nouvelle. L’isolement ne l’effrayait pas et, en écoutant l’oreille +appliquée contre la tente, Billy entendit bientôt que la fillette jouait +avec la brassée d’objets qu’il avait rassemblés autour d’elle. Il se +précipita vers ses chiens qu’il attela au traîneau. Croisset et sa femme +n’avaient pas plus d’une demi-heure d’avance sur lui... trois quarts +d’heure au maximum. Il ferait la plus belle randonnée de toute sa vie +pendant une heure ou deux, les rejoindrait et les ramènerait, revolver +braqué. S’il devait y avoir lutte, il se battrait. + +A un endroit où la piste pénétrait dans la forêt, il hésita, se +demandant s’il n’irait pas plus vite en laissant attelage et traîneau +derrière lui. L’entrain des chiens le décida. Ils flairaient l’odeur +laissée sur la neige par l’attelage rival et attendaient impatiemment +qu’on leur dît de continuer. Billy fit claquer son fouet au-dessus de +leur tête. + +--Vous désirez le combat, n’est-ce pas? mes enfants, s’écria-t-il. Moi +aussi. Allons-y! Hue!... hue!... + +Billy se mit à genoux sur le traîneau pendant que les chiens +s’élançaient. Ils n’avaient pas besoin d’être dirigés; ils suivaient +rapidement la trace de Croisset. Cinq minutes plus tard, ils abordaient +un petit bois et débouchaient ensuite dans une clairière étroite garnie +de broussailles rabougries à travers quoi coulait la rivière Castor. Là, +la neige était molle et abondante. Billy courut derrière le traîneau, +s’accrochant à la corde de remorque pour empêcher le traîneau de le +lâcher si les chiens s’emballaient à l’improviste. + +Il se rendait compte que Croisset avait fait tous ses efforts pour +mettre bonne distance entre lui et la cabane pestiférée. Il fut tout à +coup frappé par l’idée que quelque chose en plus que la peur de la mort +rouge hâtait leur fuite. Il était évident que le métis était éperonné +par la pensée de son mauvais coup dans la cabane. Il croyait +probablement qu’il était un meurtrier et Billy sourit en remarquant que +Croisset avait fouetté ses chiens pour les obliger à courir à travers +les tas de neige amoncelée. Il mit son attelage au pas, persuadé que le +métis avait perdu la tête et qu’il serait fourbu lui et ses chiens en +moins de quelques milles. Il avait maintenant bon espoir de les +atteindre quelque part dans la plaine. + +Tandis qu’il pensait à cela, il ressentit de nouveau une brusque et +lancinante douleur à la nuque. Cela ne dura qu’une minute mais, en ce +moment, la neige se brouilla devant ses yeux et il dut étendre les bras +pour se garder de tomber. La corde avait échappé de ses mains, et quand +l’éblouissement fut passé, le traîneau était à vingt mètres en avant. Il +le rattrapa et s’y accrocha, haletant comme s’il avait fourni une longue +course. Il se mit à rire en reprenant ses sens, et regarda par-dessus +les échines grises de ses chiens qui tiraient ferme, mais du même coup +le rire s’éteignit sur ses lèvres. + +On eût dit qu’une lame de couteau avait, d’une seule poussée brûlante, +couru de son cou à son cerveau et il s’étala sur le visage en poussant +un cri de douleur. Somme toute, le coup de Croisset avait fait son +œuvre. Billy se rendit compte qu’il faisait effort pour crier aux chiens +de s’arrêter. Pendant cinq minutes ils continuèrent indifférents à la +demi-douzaine de faibles commandements qu’il leur jetait du fond du +brouillard qui s’épaississait autour de lui. Quand enfin il releva la +tête et que la plaine redevint blanche à ses yeux, les chiens avaient +fait halte. Ils étaient empêtrés dans leur harnais et flairaient la +neige. + +Billy se leva. L’obscurité et la douleur le quittèrent aussi rapidement +qu’elles étaient venues. Il vit devant lui la piste de Croisset. Puis il +regarda les chiens. Ils s’agitaient presque à angle droit avec le +traîneau dont l’extrémité était enfoncée profondément dans un tas de +neige. En poussant un bref commandement, il les cingla de la lanière de +son fouet et se dirigea à la tête du meneur. Les chiens s’aplatirent sur +le ventre en montrant les crocs. + +--Quoi diable!... commença-t-il et il s’arrêta. + +Il examina la neige. Partant directement de la trace de Croisset, il y +en avait une autre, une trace de raquettes. Pendant un moment, il crut +que Croisset ou sa femme, pour une raison quelconque, s’étaient un peu +écartés de leur traîneau. Un examen plus attentif lui démontra que sa +supposition était inexacte. Le métis et sa femme portaient tous deux les +longues et étroites raquettes de la brousse et cette seconde piste était +tracée par les larges raquettes en forme de panier que chaussent les +Indiens et les trappeurs de la steppe. En outre la piste était bien +frayée. Qui que ce fut qui eût passé là récemment, y avait passé +plusieurs fois déjà et Billy donna cours à sa joie par un cri contenu. +Il était dans un secteur de pièges. + +La cabane du trappeur ne pouvait être bien éloignée et le trappeur +lui-même avait passé par là, il n’y avait pas longtemps. Mac Veigh +examina les deux pistes et découvrit un endroit où l’extrémité émoussée +et courbe d’une raquette avait recouvert une empreinte laissée par +Croisset. A cette découverte, Billy se fit un porte-voix de ses mains +gantées et poussa le long et plaintif «hallo» des forestiers. C’était un +cri qui pouvait porter à un mille. Deux fois, il le poussa et, à la +seconde fois, on répondit. Pas très loin. Et Billy répliqua par un +troisième appel encore plus fort. Comme un éclair, il ressentit la +terrible douleur à la tête et s’abattit sur le traîneau. + +Cette fois, il fut tiré de son évanouissement par les aboiements et les +grognements des chiens et par une voix d’homme. Lorsqu’il dégagea la +tête de ses bras, il aperçut quelqu’un auprès des chiens. Il essaya de +se lever et chancela sur ses pieds. Puis il tomba à la renverse et +l’obscurité l’enveloppa plus épaisse encore que l’instant d’avant. Quand +il rouvrit les yeux, il était dans une cabane. Il avait l’impression +d’une bonne chaleur. Le premier bruit qu’il entendit fut le pétillement +du feu et une porte de fourneau qu’on refermait. Et il entendit +quelqu’un qui disait: + +--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Billy Mac Veigh. + +Billy fixa le visage qui était penché sur lui. C’était un visage de +blanc couvert d’une courte barbe rousse. La barbe était nouvelle, mais +les yeux et la voix il les aurait reconnus n’importe où. Pendant deux +ans, il avait, là-bas, mangé au mess avec Rookie Mac Tabb, à Norway et à +Nelson House. Mac Tabb avait quitté le service à cause d’une jambe +mauvaise. + +--Rookie, bégaya-t-il. + +Il se mit debout et les mains de Mac Tabb l’empoignèrent aux épaules. + +--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Mac Veigh! s’écria-t-il de +nouveau, la surprise dans sa voix et sur son visage. Joë vous a ramené +il y a cinq minutes et je ne vous avais pas bien regardé jusqu’à +maintenant. «Billy Mac Veigh!... Hé bien! Je suis...» Il s’arrêta pour +regarder le front de Billy où il y avait une tache de sang. «Blessé? +demanda-t-il brusquement. Est-ce que c’est ce damné métis?» + +Billy lui étreignait déjà les mains. En face, tout près du traîneau, +encore agenouillé devant la porte close, il aperçut le visage sombre +d’un Indien tourné de son côté. + +--C’est Croisset, dit-il. Il m’a frappé avec le manche de son fouet, et +ça m’a joué de drôles de tours depuis lors. Avant qu’il m’en arrive un +autre, il faut que je vous conte pourquoi j’étais en route, Rookie. Mon +Dieu! c’est une rude chance que je sois tombé sur vous à temps, écoutez! + +Il fit rapidement à Mac Tabb le récit de la mort de Scottie Deane, de la +fuite de Croisset de la cabane et de la situation là-bas. + +--Il n’y a pas une minute à perdre, conclut-il, en serrant la main de +Mac Tabb. Il y a, là-bas, la gosse et sa mère et il faut que j’y +retourne, Rookie. Le reste est votre affaire. Il nous faut trouver une +femme, sinon bientôt... + +Il se leva et resta debout, regardant Mac Tabb et l’autre fit un signe +d’assentiment. + +--Je comprends, dit-il. Vous voilà dans un bel embarras, Billy. Il y a +deux cents milles d’ici à la blanche la plus voisine là-bas, par delà le +Brochet. Vous ne trouveriez pas un Indien pour s’approcher à plus d’un +demi-mille d’une cabane atteinte par l’épidémie et je doute qu’une +blanche consente à venir. Le seul moyen que j’aperçoive c’est d’envoyer +à Fort Churchill ou à Nelson House et d’obtenir que les autorités +expédient une infirmière. Cela prendra deux semaines. + +Billy ébaucha un geste de désespoir. Joë, l’Indien, avait écouté +attentivement et déjà il se levait tranquillement de son poste devant le +fourneau. + +--Il y a un camp indien passé le lac La Flèche, dit-il en regardant +Billy. Je connais là une femme qui n’a pas peur de la contagion. + +--Sûr comme le destin! s’écria joyeusement Mac Tabb. La mère de Joë est +par là et je me demande ce qu’elle ne ferait pas pour Joë. Cet hiver, +elle a accompli un trajet de cent cinquante milles, toute seule, pour le +venir voir. Elle viendra. Va la chercher, Joë. Je me porte garant que +Billy Mac Veigh lui payera ses services cinq dollars par jour à partir +du moment de son départ. Il se tourna vers Billy. «Comment va votre +tête?» demanda-t-il. + +--Mieux. C’est cette course qui m’a fatigué, je pense. + +--Alors nous allons partir pour la cabane de Croisset et je ramènerai le +mioche. + +Ils laissèrent Joë préparer son voyage de trois jours pour le Sud-Est +et, hors de la cabane, Mac Tabb exigea que Billy montât derrière les +chiens. Ils revinrent en arrière pour repérer la trace de Croisset et, +quand ils l’eurent retrouvée, Mac Tabb partit d’un grand éclat de rire. + +--Je gagerais qu’ils courent comme les lapins, dit-il. Que diable +pensiez-vous faire si vous les aviez rattrapés, Billy? Ramener la femme +en la traînant par les cheveux? Je suis content que vous ayez fait la +culbute comme ça. Vous auriez plus vite battu un lynx que Croisset. Il +vous aurait perforé de derrière un tas de neige, aussi sûr que vous vous +appelez Mac Veigh. + +Billy se sentait allégé d’un immense fardeau et se sentait un peu enclin +à confier à son compagnon un peu plus que ce qu’il avait dit au sujet +d’Isabelle et de lui-même. Cependant, il n’en fit rien. Tandis que Mac +Tabb avançait à grandes enjambées devant lui et excitait les chiens, il +supputait les chances qu’avaient Joë et sa mère de revenir avant une +semaine. Pendant ce temps, il serait seul avec Isabelle et, malgré +l’horrible crainte qui n’avait jamais quitté son cœur, il lui était +impossible de ne point éprouver un frisson de plaisir à cette pensée. Ce +seraient des jours d’agonie pour lui aussi bien que pour elle, et +pourtant il serait tout près, tout près de la jeune femme qu’il aimait. +Et la petite Isabelle serait en sécurité à la cabane de Rookie. Si un +malheur arrivait... + +Ses mains s’agrippaient aux rebords du traîneau à la pensée qui +traversait son cerveau. C’était la pensée de Pelletier. Si un malheur +arrivait à Isabelle, la petite fille serait à lui pour toujours, pour +toujours. Il chassa de lui cette pensée comme si ç’avait été la peste +elle-même. Isabelle vivrait. Il lui conserverait la vie. Si elle +mourait... + +Mac Tabb entendit le cri étouffé qui s’échappa des lèvres de Billy. Il +n’avait pu le refouler. Bon Dieu! si elle partait!... comme le monde +serait vide! Ne plus la voir jamais, après ces jours de terreur en +perspective! Mais si elle vivait, s’il savait que le soleil brillait +dans ses beaux cheveux, que ses yeux bleus se levaient encore vers les +étoiles: et que dans ses tendres prières elle penserait quelquefois à +lui en même temps qu’à Deane, la vie ne serait pas aussi solitaire pour +lui. + +Mac Tabb était revenu à son côté. + +--Mal à la tête? demanda-t-il. + +--Un peu, mentit Billy. La route est plane devant nous. Excitez les +chiens. + +Une demi-heure plus tard, le traîneau faisait halte devant la cabane de +Croisset. Billy désigna la tente. + +--La petite est là, dit-il. Allez faire sa connaissance, Rookie. Je vais +jeter un coup d’œil à l’intérieur pour voir si tout va bien. + +Il entra sans bruit dans la cabane et ferma doucement la porte derrière +lui. La porte du fond était comme il l’avait laissée, à moitié ouverte, +et il regarda dans la chambre avec un sauvage battement de cœur. Il ne +pouvait plus hésiter. Il fit un pas en avant et prononça son nom: + +--Isabelle! + +Le lit remua et Billy fut surpris de la rapidité avec laquelle Isabelle +sauta par terre. Elle écarta le lourd rideau de la fenêtre et se tint +debout en pleine lumière. Pendant un moment, Billy vit ses yeux bleus +remplis d’une flamme étrange tandis qu’ils le fixaient. Un vif afflux de +sang colorait les joues de la jeune femme et il pouvait entendre son +souffle rauque sortir de ses lèvres entr’ouvertes. Ses cheveux étaient +encore épars et la couvraient d’un voile brillant. + +--J’ai trouvé une cabane de trappeur, Isabelle, et nous allons y +conduire le bébé, continua-t-il. Elle y sera en sécurité. Et nous avons +envoyé chercher du secours, une femme... + +Il s’arrêta muet d’horreur. Il vit plus complètement la folie fébrile +dans les yeux d’Isabelle. Elle laissa retomber le rideau et ils furent +dans l’obscurité. Et les mots qu’il entendit murmurer étaient plus +terribles encore que la folie de son regard. + +--Vous ne la tuerez pas! suppliait-elle. Vous ne tuerez pas mon bébé? +Vous ne la tuerez pas!... + +Elle recula en chancelant vers le lit, répétant et répétant ces mots. Ce +ne fut que lorsqu’elle se fut recouchée que Billy fit un mouvement. Tout +le sang de ses veines semblait s’être glacé. Il s’agenouilla près +d’Isabelle et ses mains plongèrent dans la soie des cheveux, mais il +n’en sentait plus le contact. Il essayait de parler, mais les mots ne +sortaient plus de sa bouche. Et alors, tout à coup, Isabelle le repoussa +et il put voir l’éclair de ses yeux dans la demi-obscurité. Pendant un +moment elle parut lutter contre le délire. + +--C’est vous, vous qui avez aidé à le tuer, haleta-t-elle. C’est la +loi... et vous êtes la loi. Elle tue, tue, tue, et n’avoue jamais quand +elle se trompe. Il était innocent, mais vous et la loi l’avez traqué +jusqu’à sa mort. Vous êtes des assassins! Vous l’avez tué... Vous m’avez +tuée... Et vous ne serez jamais punis, jamais, jamais, parce que vous +êtes la loi et que la loi peut tuer, tuer, tuer!... + +Elle se rejeta en arrière en gémissant et Mac Veigh, accroupi auprès +d’elle, ses doigts ensevelis parmi ses cheveux, ne trouva pas un mot à +dire. Presque aussitôt elle respira moins péniblement. Il sentait son +corps se détendre. Il se releva et se dirigea en titubant vers l’autre +pièce, fermant la porte derrière lui. Même dans son délire, Isabelle +avait dit vrai. Pour toujours elle avait creusé entre eux un abîme +sombre. La loi avait tué Scottie Deane. Et lui représentait la loi. Et +pour la loi il n’y avait pas de châtiment, même si elle enlevait la vie +à un innocent. + +Il sortit. Mac Tabb était sous la tente. L’obscurité du soir +s’appesantissait sur un monde désolé. Au-dessus de sa tête le ciel était +bas et, tout à coup, en poussant un grand cri, Billy leva les bras vers +le ciel et maudit cette loi qui ne pouvait être punie, la loi qui avait +tué Scottie Deane. Car lui, Mac Veigh, était cette loi et Isabelle +l’avait appelé assassin! + + + + +CHAPITRE XVII + +ISABELLE AFFRONTE L’ABIME + + +Ce n’était plus le visage de Mac Veigh--le vieux Mac Veigh--que Rookie +Mac Tabb, l’ex-agent, considérait quelques instants plus tard. Des +journées de maladie n’auraient pu appesantir sur lui une main plus +lourde que n’avaient fait ces quelques minutes passées dans la chambre +obscure de la cabane. Son visage était blême et tiré. Des rides amères +se creusaient aux commissures des lèvres et quelque chose d’étrange et +de trouble habitait dans ses yeux. Mac Tabb ne s’aperçut pas du +changement avant d’être dehors aux dernières lueurs du jour, la petite +Isabelle dans ses bras. Alors, il regarda Billy attentivement. + +--Ce coup vous fait mal, dit-il. Vous semblez malade. Peut-être +ferais-je mieux de rester ici avec vous, cette nuit? + +--Non, il ne faut pas! répliqua Billy, essayant de cacher ce qu’il +savait que l’autre voyait. Emportez l’enfant à la cabane. Une nuit de +sommeil et je serai aussi alerte qu’un chat. Je vais vacciner le bébé +avant votre départ. + +Il rentra sous la tente et tira de son paquetage la petite trousse en +caoutchouc dans laquelle il portait quelques médicaments et un rouleau +de coton aseptisé. Dans une petite fiole, il y avait des pointes de +vaccin. Il revint avec cette fiole et le coton. + +--Tenez-la bien, dit-il, pendant qu’il retroussait la manche de +l’enfant. Je vais vous donner une pointe supplémentaire et, si ceci ne +prend pas dans sept ou huit jours, vous recommencerez l’opération. + +Avec le bout de son canif, il se mit à inciser doucement la peau rose et +tendre de bébé Isabelle. Il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais elle +n’avait pas peur et ses grands yeux bleus suivaient ses mouvements d’un +air étonné. + +A la fin, cela commença à lui faire mal et ses petites lèvres frémirent. +Mais elle ne cria pas et, comme des larmes embrumaient ses yeux, Billy +referma son canif et la prit dans ses bras, serrée contre sa poitrine. + +--Dieu vous bénisse, cher petit cœur! s’écria-t-il en plongeant sa +figure dans les boucles soyeuses. Vous avez beaucoup souffert, vous avez +été gelée, vous avez eu faim et on ne vous a jamais entendue vous +plaindre, depuis l’autre jour, là-haut, à Pointe Fullerton. Petite +chérie!... + +Mac Tabb l’entendit murmurer des paroles sans suite et les petits bras +d’Isabelle s’accrochèrent plus étroitement encore au cou de Billy. Au +bout d’un moment, Billy la lui rendit et un peu de la fatigue que Rookie +avait vue sur le visage de Mac Veigh était disparue. + +--Cela ne fera plus mal, dit-il en frottant le vaccin à l’endroit rougi +du bras. Il ne faut pas que vous soyez malade, n’est-ce pas? Et voilà +qui vous empêchera d’être malade. Là!... + +Il entoura le petit bras d’une bande de coton, la noua et donna ce qui +restait à Rookie. Puis il reprit l’enfant dans ses bras, embrassa sa +petite figure chaude, ses bouclettes douces, après l’avoir emmitouflée +dans ses fourrures, la mit sur le traîneau. + +Rookie attelait les chiens lorsque, comme un voleur, Billy coupa avec +son canif une des boucles. Isabelle se mit à rire gaîment lorsqu’elle +vit la boucle entre les doigts de Mac Veigh. Avant que Mac Tabb se fût +retourné, il avait glissé les cheveux dans sa poche. + +--Je ne vais plus la voir bientôt, dit-il, faisant effort pour contenir +l’émotion de sa voix. C’est-à-dire que je... je ne la verrai plus pour +m’en occuper. J’irai de temps en temps la regarder de la lisière du +bois. Vous l’apporterez dehors, Rookie, et il ne faudra pas lui laisser +savoir que je suis là. Elle ne saurait pas ce que cela veut dire que je +n’aille point la voir. + +Il les suivit du regard tandis qu’ils disparaissaient dans les ténèbres +de la nuit et, quand ils furent partis, un gémissement d’angoisse +s’échappa de ses lèvres. Car il savait que la petite Isabelle l’avait +quitté pour toujours. Il la reverrait de l’orée de la forêt, mais il ne +la tiendrait jamais plus dans ses bras et il ne sentirait jamais plus +ses tendres petits bras autour de son cou, ni le doux frisson de ses +cheveux contre son visage. Longtemps avant que la menace mortelle de +contagion ait abandonné la cabane et lui-même, il serait parti. Car +c’était là ce qu’Isabelle, la mère, avait exigé et, lui, serait fidèle à +sa promesse. Elle ne saurait jamais ce qui s’était passé pendant les +jours où elle délirait. Elle ne le reverrait plus après cela. Il savait +déjà comment il s’en irait. + +Lorsque les secours arriveraient, il s’éloignerait tranquillement, une +nuit, et la vaste solitude l’engloutirait. + +Ses plans semblaient se dessiner sans qu’il y pensât. Il s’en irait à +Fort Churchill où il déposerait contre Bucky Smith. Purs il quitterait +le service. Le terme de son engagement expirait dans un mois et il ne +rengagerait pas. «C’est la loi qui l’a tué... et vous êtes la Loi. Elle +tue, tue, tue... et elle ne revient jamais sur ses erreurs, lorsqu’elle +se trompe.» Sous le ciel obscur, ces mots semblaient ne cesser jamais à +ses oreilles et, à chaque fois, ils augmentaient sa haine des choses +dont il avait fait partie pendant des années. + +Il lui semblait entendre la voix accusatrice d’Isabelle dans les soupirs +étouffés du vent nocturne au faîte des sapins et, parmi le calme du +monde qui l’enveloppait, les mots se poursuivaient dans son cerveau +jusqu’à paraître laisser après eux un sillage de feu. + +«Elle tue, tue, tue, et jamais ne revient sur ses erreurs, quand elle +s’est trompée.» + +Il grinça des dents, tandis qu’il se retournait vers la cabane. Il se +rappelait maintenant plus d’un cas où la loi avait tué sans rémission. +Cela faisait partie du jeu de la chasse à l’homme. Mais il n’avait +jamais considéré cela du point de vue d’Isabelle jusqu’au jour où elle +lui en avait peint le tableau par quelques paroles incohérentes +d’accusation. Le fait qu’il s’était battu pour Scottie Deane et lui +avait rendu la liberté n’excusait déjà plus Billy à ses propres yeux. + +C’était surtout à cause de lui et de Pelletier que Deane et Isabelle +avaient été contraints de chercher refuge chez les Esquimaux. De +Fullerton, ils avaient pisté et traqué Deane, comme ils auraient traqué +une bête. Il se voyait tel qu’Isabelle devait le voir désormais: +assassin de son mari. Il était content, en retournant à la cabane, +d’être arrivé seulement le deuxième ou le troisième jour de la fièvre. +Il redoutait maintenant la guérison de la malade plus que son délire. + +Il alluma une petite lampe dans la cabane et écouta un moment à la porte +du fond. Isabelle était calme. Pour la première fois il examina la hutte +avec plus de soin. Croisset et sa femme l’avaient abandonnée pleine de +vivres. Il avait remarqué des quartiers de venaison gelés suspendus au +dehors et il y découpa plusieurs tranches de viande. Il n’avait pas +faim, mais il mit la viande dans une marmite qu’il plaça sur le fourneau +afin d’avoir du bouillon pour Isabelle. + +Il commença, tandis qu’il allait et venait, à découvrir des indices de +la présence d’Isabelle dans la chambre. Pendue à une cheville de bois +fichée dans la paroi de planches, il vit une écharpe qu’il savait lui +appartenir. Sous l’écharpe il y avait une paire de souliers à elle. +Ensuite, il remarqua que la table grossière de la cabane était +recouverte d’un fouillis d’objets auxquels il n’avait pas jusqu’alors +prêté attention. C’était des aiguilles et du fil, des vêtements, une +paire de mitaines et un bout de ruban rouge qu’Isabelle avait porté au +cou. Retinrent aussi ses yeux deux paquets de vieilles lettres nouées +d’une faveur bleue et un troisième tas défait et éparpillé. + +A la lueur de la lampe, il s’aperçut que toutes les suscriptions des +enveloppes étaient de la même écriture. L’enveloppe du premier paquet +était libellée à Mme Isabelle Deane, Prince Albert, Saskatchewan; la +première enveloppe de l’autre paquet à Miss Isabelle Rowland, Montréal, +Canada. Le cœur de Billy lui fit mal, tandis qu’il rassemblait dans ses +mains les lettres éparses et les plaçait avec les autres sur un rayon +au-dessus de la table. Il comprit que c’était des lettres de Deane et +que, dans sa fièvre et sa solitude, Isabelle les relisait lorsqu’il lui +avait apporté la nouvelle de la mort de son mari. + +Il était sur le point d’enlever les autres objets de la table, quand, en +déplaçant un vêtement, il découvrit un journal plié et usé aux plis. +C’était une demi-page d’un quotidien de Montréal et sur ce journal le +portrait d’Isabelle Deane avait l’air de le regarder. C’était une figure +plus jeune, qui semblait plutôt d’une fillette, mais qui, pour lui, +n’était pas à moitié aussi belle que la figure d’Isabelle qui était +venue à lui du fond de la steppe. Ses doigts tremblèrent et sa +respiration fut plus précipitée, alors qu’il tenait le journal en bonne +lumière pour lire les quelques lignes sous la gravure. + +«Isabelle Rowland, une des dernières «filles du Nord» de Montréal qui a +sacrifié sa fortune par amour pour un jeune ingénieur.» + +Malgré le sentiment de honte qui s’insinuait en lui, à se permettre de +pénétrer ainsi dans le passé sacré d’Isabelle et du défunt, les yeux de +Billy parcoururent la date. Le journal était vieux de huit ans. Et puis, +il lut ce qui suivait. Durant ces quelques minutes que les lignes sèches +et froides de l’imprimé lui révélèrent l’histoire d’Isabelle et de +Deane, il oublia qu’il se trouvait dans la cabane et qu’il pouvait +presque entendre respirer la jeune femme de qui le merveilleux roman +d’amour s’achevait maintenant en tragédie. + +Il se vit avec Deane, ce jour-là--il y avait de cela des années--lorsque +pour la première fois il leva les yeux sur Isabelle dans le vieux petit +cimetière aux morts inconnus et sauvage, à Sainte-Anne-de-Beaupré. Il +entendit tinter l’antique cloche de l’église qui se trouve au flanc de +la colline depuis plus de deux cent cinquante ans et il put entendre la +voix de Deane racontant à Isabelle l’histoire de cette cloche qui, aux +jours d’autrefois, avait souvent appelé les colons au combat contre les +Indiens. + +Ensuite, comme il continuait sa lecture, il put sentir le brusque +frisson qui parcourut les veines de Deane quand Isabelle lui avait dit +qui elle était et que Pierre Radison, un des grands propriétaires du +Nord, était son arrière-grand-père, qu’il avait apporté ses offrandes à +l’antique petite église, qu’il s’était battu là, était mort près de là +et que son corps reposait quelque part parmi les morts inconnus et les +tombes sans nom. + +C’était une magnifique histoire et Mac Veigh en découvrit plus entre les +lignes qu’il n’y en avait d’imprimé. Un jour il était allé à +Sainte-Anne-de-Beaupré voir le pèlerinage et les miracles et, là-bas, +avait rutilé devant lui la déclivité inondée de soleil qui domine le +large Saint-Laurent où Isabelle et Deane s’étaient ensuite rencontrés et +où elle lui avait dit le rôle considérable que la vieille cloche fêlée, +l’ancienne église et le cimetière aux morts anonymes avaient joué dans +sa vie. Son sang s’exaltait à lire ce qui avait suivi ce début d’amour +près du temple des pèlerins. + +Isabelle était orpheline, disait le journal. Son oncle et tuteur était +un maître de forge de vieille race, la race qui avait fait partie de la +contrée déserte et de la Compagnie, depuis que les premiers «Chevaliers +d’aventures» avaient abordé là avec le prince Rupert. Il habitait seul +avec Isabelle dans une vaste maison blanche au sommet de la colline, une +maison entourée par des murs de pierres et des piquets de fer et d’où il +considérait le monde avec le froid dédain d’un seigneur féodal. Il +devint l’ennemi du jeune David Deane, dès l’instant qu’il en entendit +parler, beaucoup parce que ce dernier n’était rien qu’un simple +ingénieur des mines luttant pour se faire sa position, mais surtout +parce qu’il était Américain et qu’il venait de par delà la frontière. +Les murs de pierres et les piquets de fer lui faisaient obstacle. Les +lourdes portes ne s’ouvraient jamais devant lui. Alors s’était produite +la brisure. Isabelle, loyale dans son amour, était partie avec Deane. +L’histoire finissait là. + +Pendant quelques instants, Billy resta le journal à la main, les +caractères se brouillant devant ses yeux. Il pouvait presque se +représenter la vieille maison d’Isabelle à Montréal. Elle s’élevait sur +la route escarpée et ombreuse qui escaladait le mont Royal et où il +avait un jour remarqué une file de chevaux tirant des chariots de +charbon dans la rude montée. + +Il se rappela comme cette rue lui avait produit une sorte de bizarre +fascination, avec ses épaisses murailles de pierres, ses vieilles +maisons françaises et cette atmosphère ancienne qui y persistait du +Montréal d’il y avait une centaine d’années. Douze ans auparavant il +était allé là-bas pour la première fois et avait gravé son nom sur +l’escalier de bois menant au sommet de la montagne. Alors, Isabelle +était là aussi. Peut-être était-ce elle qu’il avait entendue chanter +derrière une de ces murailles. + +Il mit le journal avec les lettres, prenant note du nom de l’oncle. Si +un malheur arrivait, ce serait son devoir peut-être de lui envoyer un +mot. Et puis, à la réflexion, il déchira en menus morceaux la bande de +papier sur laquelle il avait écrit le nom. Henri Lecours avait rompu +avec sa nièce. Et, si elle venait à mourir, pourquoi lui, Billy Mac +Veigh, lui parlerait-il de la petite Isabelle? Depuis le terrible +châtiment qu’Isabelle lui avait infligé et à la loi, le mot «devoir» +avait pour lui une tout autre signification. + +Plusieurs fois, durant l’heure suivante, Billy écouta à la porte. +Ensuite il prépara un peu de thé, des rôties et enleva le bouillon du +fourneau. Il alla dans la chambre, laissant tout par terre près du feu +pour les empêcher de refroidir. Il entendit remuer Isabelle et, comme il +s’approchait d’elle, elle poussa un léger cri. + +--David, David, est-ce vous? gémit-elle. Oh! David que je suis heureuse +que vous soyez venu! + +Billy se pencha vers elle. Dans l’obscurité son visage paraissait d’un +gris cendreux, car, comme un trait de feu dans la chambre sans lumière, +la vérité s’était fait jour en lui. L’émotion et la fièvre avaient +accompli leur œuvre et, dans son délire, Isabelle croyait que c’était +Deane, son mari. Dans les ténèbres, Billy vit qu’elle lui tendait les +bras. + +--David! soupira-t-elle. Et il y avait dans sa voix un tel amour et un +tel contentement que Mac Veigh frémit d’épouvante jusqu’au tréfonds de +l’âme. + + + + +CHAPITRE XVIII + +L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE PROMESSE + + +Durant le silence qui suivit les mots murmurés par Isabelle, s’offrit à +Billy un moyen de résoudre la crise à laquelle il assistait. La pensée +de s’abandonner à sa première impulsion et de prendre la place de Deane +pendant ces heures de fièvre d’Isabelle l’emplit aussitôt d’une +répulsion qui le fit s’éloigner du lit, les poings tellement serrés que +ses ongles blessèrent ses paumes calleuses. + +--Non, non, ce n’est pas David, commença-t-il, mais les mots expirèrent +dans sa gorge. + +Lui dire cela, lui faire connaître la vérité--que son mari était +mort--pouvait la tuer maintenant. L’espoir et la croyance qu’il était +vivant et près d’elle pourrait contribuer à la rendre à la vie. Plus +promptement qu’il n’aurait pu l’exprimer, la situation lui apparut comme +dans un éclair. Si Deane était vivant et près d’elle, sa présence la +sauverait. Et si elle croyait que _lui_ était Deane, il la sauverait. En +fin de compte, elle ne saurait jamais. + +Il se souvint que Pelletier avait oublié bien des choses qui lui étaient +arrivées pendant son délire. Quant à Isabelle, lorsqu’elle s’éveillerait +guérie, cela ressemblerait à un rêve au pis aller. Quelques mots de lui, +dès lors, achèveraient de l’en convaincre. S’il le fallait, il lui +dirait qu’elle avait beaucoup parlé de Deane pendant sa fièvre et +qu’elle s’imaginait qu’il était auprès d’elle. Elle ne soupçonnerait +point le rôle que lui, Mac Veigh, avait joué. + +Isabelle avait attendu une minute, mais maintenant elle murmurait de +nouveau comme si elle était un peu effrayée du mutisme qu’il gardait: + +--David... David... + +Il se rapprocha vivement du lit et ses mains rencontrèrent celles qui se +tendaient vers lui. Elles étaient brûlantes et sèches et les doigts +d’Isabelle s’enlacèrent aux siens presque farouchement et attirèrent ses +mains sur sa poitrine. Elle soupira comme si elle allait reposer plus à +l’aise maintenant que ses mains la touchaient. + +--Je vous ai préparé un peu de bouillon, lui dit-il, osant à peine +parler. Voulez-vous en prendre un peu, Isabelle? Il le faut... et +dormir. + +Il sentit la pression des mains de la jeune femme et elle lui parla d’un +ton si calme que, pendant un instant, il crut vraiment qu’elle avait +repris conscience. + +--Je n’aime pas l’obscurité, David. Je ne puis vous voir. Et je désire +relever mes cheveux. Voulez-vous apporter de la lumière? + +--Pas avant votre guérison, murmura-t-il, la lumière vous ferait mal aux +yeux. Je vais demeurer avec vous... près de vous... + +Elle leva dans les ténèbres une de ses mains qui lui caressa le front. +Dans cet attouchement, il y avait tout l’amour et toute la douceur +qu’elle avait témoignés à l’homme qui n’était plus et cette caresse fit +frissonner Billy au point qu’il lui sembla que le tréfonds de son cœur +allait éclater dans un sanglot. Brusquement sa main quitta son visage et +il entendit Isabelle qui s’agitait. + +--Mes cheveux... David... + +Il avança une main qui toucha le doux nuage de sa chevelure. Elle +tombait en désordre autour de sa figure et de son cou, et il souleva +doucement la malade, pendant qu’il retirait les lourdes tresses. Il +n’osait parler, tandis qu’il lissait les boucles superbes et les +nattait. Isabelle soupira, soulagée, lorsqu’il eut fini. + +--Je vais maintenant apporter le bouillon, dit-il. + +Il se rendit dans l’autre chambre où la lampe était allumée. Ce ne fut +qu’en prenant la tasse de bouillon qu’il remarqua que sa main tremblait. +Un peu du liquide se répandit sur le sol et il fit tomber un morceau de +pain grillé. Lui aussi passait au creuset de la douleur, comme Isabelle +Deane. + +Il retourna près d’elle et la souleva de façon que sa tête s’appuyât +contre son épaule et la tiédeur des longs cheveux couvrit ses joues et +son cou. Obéissante, elle mangea une demi-douzaine de morceaux de pain +rôti qu’il avait trempés dans le bouillon et but quelques gorgées de +liquide. Elle serait restée là ensuite, son visage tourné contre le +sien, mais Billy, voyant qu’elle allait s’y endormir, la recoucha +doucement sur l’oreiller. + +--Maintenant, il faut dormir, conseilla-t-il doucement. Bonne nuit. + +--David! + +--Oui. + +--Vous... vous ne m’avez pas embrassée. + +Il y avait une plainte enfantine dans sa voix et Billy, réprimant un +sanglot, se pencha sur elle. Pendant une minute, les bras d’Isabelle +entourèrent son cou. Il sentit le doux, le frémissant contact de ses +lèvres brûlantes, puis il recula et un «bonsoir, David» le suivant +jusqu’à la porte, il rentra dans la première chambre. En poussant un +sanglot entrecoupé, il se laissa tomber sur le petit lit où Croisset +avait passé la dernière nuit. + +Il demeura une heure avant de soulever son visage des couvertures. +Cependant, il n’avait pas dormi. Pendant cette heure et la demi-heure +qui l’avait précédée dans la chambre d’Isabelle, des rides s’étaient +creusées sur sa figure qui le vieillissaient. Une fois, Isabelle l’avait +embrassé et il avait gardé ce baiser comme le plus précieux trésor qu’il +eût possédé de toute sa vie. Et ce soir, elle lui avait donné plus qu’un +baiser, car il y avait eu de l’amour et non plus seulement de la +reconnaissance dans la chaleur de ses lèvres, dans la caresse de ses +mains et de ses bras, dans le frôlement de son visage fiévreux contre le +sien. Mais ils ne lui procuraient pas le plaisir de ce baiser +qu’Isabelle lui avait donné dans la steppe. + +Accablé de douleur, il se leva et se dirigea vers la porte. Malgré qu’il +sût qu’il n’y avait pour lui d’autre alternative, il se considérait +aussi coupable qu’un voleur. Profiter de pareille situation le +remplissait de dégoût pour lui-même et il aspirait après l’heure où +renaîtrait la conscience, bien qu’elle dût ramener chagrin et désespoir +qui s’égaraient maintenant dans l’oubli de la fièvre. + +Il y a toujours dans les contrées du Nord, quelque part, la trace +sinistre de la mort rouge--la petite vérole--et Billy connaissait bien +le cours de la maladie. Il croyait que la fièvre avait frappé Isabelle +trois ou quatre jours auparavant et qu’il y aurait encore trois ou +quatre jours pendant lesquels la jeune femme aurait le délire. Puis +viendrait la réaction, Isabelle se réveillerait à la certitude que son +mari était mort et que lui, Billy, était demeuré avec elle, seul, tout +ce temps-là. + +Il écouta un moment à la porte. Isabelle reposait tranquillement et il +sortit de la cabane sans faire de bruit. La nuit était devenue plus +sombre et plus dense. Pas une éclaircie dans les mornes ténèbres +là-haut. Le vent s’était levé du Nord-Est, tout juste assez de vent pour +faire se lamenter les cimes des arbres et emplir d’un bruit inquiet +l’horizon borné qui enveloppait Billy. Il alla vers la tente où avait +été la petite Isabelle et il y avait dans l’air quelque chose qui +l’oppressait. Il regrettait d’avoir envoyé tous les chiens avec Mac +Tabb. Une immense solitude l’accablait. C’était comme une main visqueuse +étouffant son cœur sous son étreinte et lui donnant la nausée. Il se +retourna et regarda la lumière de la cabane. Isabelle était là et il +avait cru que là où elle était il ne serait jamais plus solitaire. Mais +il savait maintenant que s’était creusé entre eux un abîme qu’une +éternité ne pourrait combler. Il frissonna, car en même temps que le +vent nocturne il lui semblait sentir de nouveau la présence de Scottie +Deane. Il serra les poings et plongea les yeux égarés au puits des +ténèbres. + +On eût dit qu’il avait entendu les «Cavaliers sauvages» passer par là, +haletant et chevauchant à travers les cimes des sapins, les cavaliers +sauvages envoyés pour rassembler les âmes des morts. Deane était avec +lui, comme son fantôme avait été avec lui, la nuit qu’il s’en retournait +vers Pelletier après avoir planté la croix sur la tombe de Scottie. Et +pendant quelques instants, le sentiment de cette obscure présence parut +alléger le fardeau étouffant qui pesait sur son cœur. Il savait que +Deane comprendrait et sa présence le réconfortait. Il alla regarder dans +la tente, bien qu’il n’eût rien à y voir. + +Il retourna ensuite à la cabane. Le souvenir de la tombe et de la croix +de bouleau le ramena à la pensée de son devoir à l’égard de la jeune +femme. De sa pochette de caoutchouc il tira un bloc-notes et un crayon. + +Pendant plus d’une heure ensuite, il travailla sans répit à la lueur +vacillante de la lampe. Il savait qu’Isabelle irait revoir Deane. +Bientôt peut-être... ou dans longtemps; mais elle irait. Et pas à pas, +il traça sur une carte la route qui conduisait de la petite cabane à la +lisière de la steppe. Après quoi, de sa large et rude écriture, il +écrivit les sentiments qui débordaient de son cœur. + +«Que Dieu vous ait toujours en sa garde! Je voudrais donner ma vie pour +vous le rendre. Je ne veux pas que sa tombe demeure ignorée. J’y +retournerai un jour et j’y planterai des fleurs bleues. Je suppose que +vous ne connaîtrez jamais ce que j’aurais voulu faire pour vous le +ramener et vous rendre heureuse.» + +Il savait qu’il n’avait point fait une promesse qu’il ne pourrait tenir. +Il retournerait à la tombe solitaire à la lisière de la steppe. Un vague +appel l’y attirait maintenant, un appel qu’il ne pouvait comprendre et +qui venait du fond de sa tristesse. Il plia le papier, l’enveloppa dans +une feuille blanche et, à l’extérieur, il écrivit le nom d’Isabelle +Deane. Puis il plaça le paquet avec les lettres sur la planchette +au-dessus de la table. Il était certain qu’elle dût le trouver là. + + * * * * * + +Ce qui se passa durant la terrible semaine qui suivit cette nuit-là, nul +autre que Mac Veigh ne le saurait jamais. Pour lui, ce furent sept jours +de lutte dont il garderait le souvenir jusqu’à la fin de sa vie. Nuits +sans sommeil et journées sans sommeil. Lutte amère, presque sans repos, +avec l’horrible fantôme qui planait toujours dans la chambre du fond. +Lutte qui émaciait ses joues et creusait des rides profondes sur son +visage, lutte pendant laquelle la voix d’Isabelle lui parlait tendrement +et en s’excusant pendant une heure, avec amertume pendant l’heure +suivante. Il sentit la caresse de ses mains. Plus d’une fois elle +l’attira vers le doux frémissement de ses lèvres fiévreuses. Et puis, à +des moments plus terribles, elle l’accusa de pourchasser à mort l’homme +qui gisait sous la croix de bouleau. + +Les trois jours de torture s’allongèrent en quatre et le quatrième +jusqu’au septième. Au plus intime de son être, Mac Veigh souffrait, car +il comprenait la signification que tout cela prenait pour lui. Et le +troisième, le cinquième et le septième, il alla jusqu’à la cabane de Mac +Tabb; Rookie sortit et lui parla de loin, à l’aide d’un porte-voix +d’écorce de bouleau. Le septième jour, on n’avait pas encore de +nouvelles de Joë l’Indien ni de sa mère. Et ce jour-là, pour la dernière +fois, Billy joua son rôle de Deane. + +Il entra dans la chambre d’Isabelle avec le bouillon, des rôties et un +bassin d’eau; quand elle eut mangé un peu, il la souleva et mit pour la +soutenir des couvertures derrière elle, afin de pouvoir peigner et +tresser ses magnifiques cheveux. Il faisait plus clair dans la chambre, +malgré le rideau qu’il avait tiré étroitement. Au dehors, le soleil +brillait et sa lueur pâle traversait le rideau et éclairait les +somptueuses nattes qu’il brossait. + +Lorsqu’il eut fini, il recoucha doucement Isabelle sur l’oreiller. Elle +le regardait d’une façon singulière. Alors d’un coup qui lui fit froid +au plus secret de l’âme, il lut ce qui était dans ses yeux: la guérison +et le retour à la conscience. Il vit brusquement reparaître en eux +l’ancienne frayeur, le vieux chagrin, la renaissance de sa véritable +personnalité! Il n’attendit pas de l’entendre parler, mais il se +détourna comme il avait fait cent fois déjà et quitta la chambre. + +Dans la pièce voisine, il resta un moment debout en silence, rassemblant +son courage pour l’épreuve qui approchait. La fin était venue pour lui. +Il surmonta sa faiblesse et, un instant après, se dirigea vers la porte +du fond. Mais cette fois-ci il n’entra point, comme il faisait +auparavant. Il frappa. C’était la première fois. Et la voix d’Isabelle +lui cria d’entrer. Une douleur aiguë traversa soudain le cœur de Billy +lorsqu’il vit que la convalescente s’était installée de manière à +détourner de lui son visage. Il se pencha sur elle et dit doucement: + +--Vous êtes mieux. Le danger est passé. + +--Je suis mieux, et... et... est-ce que c’est fini? l’entendit-il +murmurer. + +--Oui. + +--Et... le bébé? + +--Il se porte bien, oui. + +Il y eut un moment de silence. La chambre, eût-on dit, frémissait. Puis +Isabelle dit faiblement. + +--Vous étiez seul? + +--Oui, seul, pendant sept jours. + +Elle tourna complètement sas yeux vers lui. Il pouvait voir leur éclat +dans le demi-jour. Il lui sembla que leur regard descendait jusqu’aux +arcanes de son âme et qu’en ce moment Isabelle savait. Elle savait qu’il +avait assumé le rôle de David et, tout à coup, elle détourna sa face +avec un étrange sanglot, un sanglot de honte. Il la sentit qui +tremblait. Elle semblait avoir peine à respirer et à rester ferme et il +entendit de nouveau les mots terribles: + +--Vous... vous... vous... + +--Oui, oui, je sais, je comprends, dit-il, et son cœur lui faisait mal. +Vous pouvez être tranquille désormais. Je vous ai promis que si vous +guérissiez je partirais. Et je vais partir. Personne ne saura jamais. Je +vais partir. + +--Et vous ne reviendrez jamais plus? + +Sa voix était terriblement calme et froide. + +--Jamais, dit-il. Je le jure. + +Elle s’écarta de lui au point qu’il ne pouvait déjà plus distinguer +d’elle que l’éclat de ses larges tresses dans un rayon de lumière. Mais +il pouvait entendre son souffle sanglotant. Elle sut à peine quand il +quitta la chambre, tant il s’en alla doucement. Il referma sur lui la +porte et, cette fois, il mit le loquet. La porte extérieure était +ouverte et, tout à coup, il entendit ce pourquoi il avait attendu et +prêté l’oreille: le bref et sec aboiement des chiens et une voix +d’homme. + +En trois bonds, il fut dehors. A mi-chemin, dans l’étroite clairière, +Joë l’Indien avait fait halte avec l’attelage. Un coup d’œil vers le +traîneau convainquit Billy que la mère de Joë ne l’avait pas déçu. Une +petite vieille, maigriote et ratatinée, se dégageait d’un tas de peaux +d’ours, tandis qu’il courait vers elle. De ses yeux enfoncés et vifs, +elle le regardait approcher, et ses mains étaient si décharnées qu’elles +ressemblaient à des serres. Mais, malgré son aspect peu engageant, Billy +l’aurait presque embrassée à son arrivée. + +Elle s’appelait Maballa, avait dit Rookie, et elle comprenait l’anglais +qu’elle pouvait parler mieux que son fils. Billy lui expliqua la +disposition de la cabane et, quand il eut terminé, elle prit un petit +paquet sur le traîneau, gloussa quelques mots à Joë l’Indien et suivit +Mac Veigh sans une seconde d’hésitation. + +Qu’elle n’eût point peur de la contagion ajoutait au soulagement de +Billy. Aussitôt qu’elle fut débarrassée de son capuchon et de sa lourde +couverture, elle entra sans crainte dans la chambre du fond et, une +minute après, Billy l’entendit qui parlait à Isabelle. + +Rassembler les quelques objets qui lui appartenaient et les empaqueter +lui prit quelques instants. Puis il sortit et leva sa tente. Joë +l’Indien était déjà parti et il suivit sa trace. Une heure après, Mac +Tabb, averti par l’appel de Billy, apparaissait à la porte de sa cabane. +Il fit le tour de la hutte et prit le vent jusqu’à ce qu’il fût à moins +de cinquante pas de Mac Veigh. + +Billy lui dit ce qu’il allait faire. Il allait partir à Churchill; il +lui confiait Isabelle et le bébé. De Fort Churchill, il enverrait une +escorte pour ramener la jeune femme et l’enfant vers le pays habité. Il +désirait des vêtements nouveaux, quelque chose du moins qu’il pût +mettre. Ceux qu’il portait, il serait forcé de les brûler. Il suggéra +qu’il pourrait mettre un des complets de Joë, si ce dernier en avait de +rechange. Et Mac Tabb rentra dans la cabane pour revenir, quelques +instants plus tard, avec une brassée de vêtements. + +--Voilà tout ce dont vous avez besoin, sauf une chemise et des caleçons, +dit Mac Tabb en déposant le tout en tas sur la neige. Je vais attendre +un peu que vous vous soyez changé. Il vaut mieux brûler ces vêtements-là +tout de suite. Le vent pourrait tourner et il ne faut pas que je sois +pris dans les bouffées de fumée. + +Il s’éloigna à distance rassurante pendant que Billy ramassait les +vêtements et entrait sous bois. D’un bouleau il détacha un tas d’écorce +et, au fur et à mesure qu’il se déshabillait, il y jetait ses vieux +vêtements. Mac Tabb pouvait entendre le crépitement et le craquement du +feu, lorsque Billy reparut vêtu du pantalon en peau de daim, numéro +deux, de Joë l’Indien, d’un paletot de fourrure usé et dépenaillé, d’une +casquette en peau d’anguille et d’une paire de mocassins trop étroits +pour lui. + +Pendant un quart d’heure, les deux hommes bavardèrent, Mac Tabb se +tenant toujours à cinquante pas de la démarcation dangereuse. Puis il +s’en alla et ramena les chiens et le traîneau de Billy. + +--J’aurais aimé vous serrer les mains, Billy, s’excusa-t-il, mais je +pense qu’il vaut mieux pas. Je ne suppose pas que nous osions sortir le +mioche? + +--Non, dit Billy. Au revoir, Mac. Je vous reverrai plus tard. Allez +seulement la chercher et apportez-la jusqu’au seuil, voulez-vous? Il ne +faut pas qu’elle sache que je suis ici et je la regarderai de loin. Elle +ne comprendrait pas, n’est-ce pas? si elle savait que je suis ici et que +je ne suis pas venu la voir. + +Il se dissimula parmi la sapinière, tandis que Mac Tabb pénétrait dans +la cabane. Peu après, ce dernier reparaissait. Isabelle était dans ses +bras et Billy réprima un sanglot. Pendant une minute elle tourna son +visage vers lui et il put voir qu’elle montrait du doigt la direction +que Rookie lui avait indiquée. Puis l’instant d’après le soleil illumina +la chevelure de l’enfant d’une flamme d’or, comme Billy l’avait vu la +première fois, en ce jour mémorable à Fullerton. Il voulait lui crier un +mot, au moins un mot, mais ne sortit de sa bouche que le sanglot qu’il +s’efforçait de refouler. + +Il se tourna vers la forêt. Et cette fois il savait qu’il s’en allait +pour toujours. + + + + +CHAPITRE XIX + +UN PÈLERINAGE A LA STEPPE + + +Le quatrième soir, après avoir quitté la cabane atteinte par le fléau, +Billy était campé sur la rivière Loutre Boiteuse, à cent quatre-vingts +milles de Fort Churchill, là-bas, sur la baie d’Hudson. Il avait fini +son souper et fumait sa pipe. + +Il faisait une soirée merveilleusement claire, le ciel flambant +d’étoiles et de pleine lune. Plusieurs fois Billy avait regardé la lune. +C’était la lune que les Indiens nomment la Lune sanglante, rouge comme +du sang, aux bords déchiquetés et comme suintants. Dans la croyance +indienne, elle signifiait malheur à qui ne la gardait point derrière +soi. Pendant sept nuits consécutives, elle avait tracé son sillage +pourpre à travers les cieux pendant cette terrible année d’épidémie où +un quart de la population forestière du Nord avait péri. Depuis lors, +elle était connue comme la Lune de la Peste. + +Billy n’avait vu la lune ainsi que deux fois auparavant. Il n’était pas +superstitieux mais, ce soir-là, il était rempli d’une bizarre sensation +de malaise. Il se mit à rire d’un rire nerveux tandis qu’il fixait les +flammes pétillantes du bouleau et il se demanda quelle nouvelle +infortune pouvait bien lui être réservée. Et puis, lentement, une +douceur parut venir vers lui du fond de la nuit admirable, comme une +main lénifiante, pour apaiser son cœur broyé de douleur. Enfin, une fois +de plus, il était dans son domaine. Car les solitudes balayées par les +vents et les bois secoués avaient été sa demeure; plusieurs fois il +s’était dit que la vie, loin d’eux, lui serait impossible. Plus +intensément que jamais cette pensée le pénétrait cette nuit-là. + +Il faisait partie d’eux et eux faisaient partie de lui. Et alors qu’il +levait les yeux vers la lune rouge, sa vue ne lui causait plus +d’inquiétude, mais un sentiment de joie singulière. Pendant une heure il +resta là assis, méditatif, et le feu s’éteignit. Autour de lui le +frémissement et le murmure de la solitude l’enserraient de plus en plus. +C’était son monde; il respira plus longuement et il écouta. Solitaire et +le cœur blessé, il sentit la vie, la sympathie et l’amour de la nature +s’insinuer en lui, s’attrister de sa tristesse, le réchauffer de leur +espoir, l’assurer de nouveau de l’amitié de ces arbres, de ces montagnes +et de toute l’immensité vide qui l’environnait. Cent fois, dans cette +étrange illusion qui naît de l’isolement dans l’extrême Nord, là-bas, il +avait donné vie et forme aux ombres étoilées qui l’entouraient, aux +ombres des hauts sapins, des arbustes tordus, des roches et même des +montagnes. + +Et maintenant ce n’était plus un jeu. A mesure que chaque heure +s’écoulait, cette nuit-ci, à chaque jour et chaque nuit qui suivaient, +ils devenaient plus réels pour Mac Veigh. Les feux qu’il allumait dans +l’obscurité infinie lui représentaient des scènes comme ils ne l’avaient +jamais fait jusqu’alors. Les arbres et les roches, les buissons +rabougris le réconfortaient de plus en plus dans la solitude et lui +donnaient l’illusion de la vie dans le mouvement de va-et-vient de leurs +ombres. Partout, c’étaient les mêmes vieux amis fidèles, et sans +changement. L’ombre des sapins qui, cette nuit, lui faisait signe à sa +manière silencieuse était la même que celle qui lui avait fait signe la +nuit précédente et des centaines de nuits auparavant; les étoiles +étaient les mêmes, les vents qui chuchotaient au faîte des arbres +étaient les mêmes; chaque chose était comme elle était la veille et +comme elle était il y avait des années et des années. Il savait que dans +ces choses--et dans ces choses seulement--il posséderait toujours +Isabelle. + +Elle retournerait vers la civilisation et les scènes changeantes de la +vie, là-bas, feraient qu’elle oublierait bientôt, sans doute. Mais dans +son monde à lui, il n’y avait pas de changement. Dans dix ans, il +pourrait reparcourir leur ancienne route et y trouver encore des débris +calcinés du feu de campement qu’il avait allumé pour elle, cette +nuit-là, hors de la steppe. + +La solitude garderait mémoire d’elle aussi longtemps qu’il en ferait +lui-même partie et, maintenant qu’il approchait de Churchill, il savait +qu’il en ferait toujours partie. + +Trois semaines après avoir quitté la cabane de Croisset, Billy arriva à +Fort Churchill. Un mois l’avait tellement changé que le facteur ne le +reconnut pas tout d’abord. L’inspecteur de service le regarda deux fois +et s’écria: «Mon Dieu! c’est vous, Mac Veigh?» + +A Pelletier seul, qui l’attendait, Billy raconta tout ce qui s’était +passé là-bas, sur le Petit Castor. Plusieurs lettres étaient arrivées +pour lui à Churchill et l’une d’elles l’informait qu’une mine d’argent +dans laquelle il avait des intérêts, du côté de Cobalt, avait prospéré +et que ses actions dans la vente lui rapportaient aux alentours de dix +mille dollars. + +Il se servit de cette bonne fortune inattendue comme excuse près de +l’inspecteur, quand il refusa de rengager. Une semaine après son retour +à Churchill. Bucky Smith était honteusement chassé du service. + +Il y avait plusieurs personnes près d’eux, quand Bucky, un sourire aux +lèvres, vint à Billy et s’offrit à lui serrer la main. + +--Je ne vous garde pas rancune, Billy, déclara-t-il assez haut pour que +les autres pussent entendre. Seulement vous avez commis une grave +erreur. + +Puis en quelques mots, pour les oreilles de Billy seulement, il ajouta: +«Souvenez-vous de ce que je vous ai promis. Je vous tuerai à cause de ce +que vous avez fait, dussé-je vous poursuivre jusqu’au bout du monde!» + +Quelques jours après, Pelletier partit aux dernières fontes des neiges +afin d’essayer d’arriver à Nelson House pendant que les transports en +traîneau étaient encore possibles. + +--J’espérais que vous viendriez avec moi, Billy, suppliait-il pour la +centième fois. Ma fiancée aurait aimé vous voir venir et vous savez +comme je le désirais! + +Mais Billy ne se laissa point ébranler. + +--J’irai te voir un jour... quand vous aurez un mioche, promit-il, en +s’efforçant de rire, tandis qu’il serrait pour la dernière fois la main +de son vieux camarade. + +Il demeura au poste encore trois jours après le départ de Pelletier. Au +matin du quatrième jour, sac au dos et sans chiens, il partit vers le +Nord-Ouest. + +--Je crois que je vais passer l’hiver prochain à Fond du Lac, dit-il à +l’inspecteur. S’il y avait de la correspondance pour moi, vous pouvez +l’envoyer là-bas, si vous en trouvez l’occasion. Et si je ne suis pas à +Fond du Lac, on la retournera à Fort Churchill. + +Il disait Fond du Lac, parce que la tombe de Deane se trouvait entre +Churchill et le vieux poste de la Compagnie de la baie d’Hudson, par +là-bas, dans la région d’Athabasca. Les steppes étaient les seuls +endroits qui l’attiraient désormais, les seules choses auxquelles il +osât répondre. Il garderait la promesse faite à Isabelle et visiterait +la tombe de Scottie. Du moins il s’efforça de penser qu’il accomplissait +une promesse. Mais au tréfonds de lui-même, il y avait un sentiment +intime qu’il n’aurait pu expliquer. + +C’était comme si, parfois, un esprit l’accompagnait, marchant à son côté +et qui rôdait autour de ses feux de campement la nuit; lorsqu’il se +laissait aller à la bonne humeur, il sentait que c’était dû à la +présence de Deane. Il croyait à la robuste amitié, mais il n’avait +jamais cru à l’amour d’un homme pour un homme. Il n’avait jamais pensé +que pareil sentiment pût exister, sauf peut-être de père à fils. Pour +lui, dans tous les châteaux irréels qu’il avait bâtis et dans tous les +rêves qu’il avait faits, l’alpha et l’oméga de l’amour se limitaient à +la femme. Pour la première fois il comprenait ce que cela voulait dire: +aimer un homme, la mémoire d’un homme. + +Quelque chose le retint de confier le secret de sa mission à Churchill, +même à Pelletier. Le soir avant son départ, il avait caché en fraude une +cognée à la corne de la forêt et le second jour il en fit usage. Il se +rendit à un gros bouleau d’une seule venue, de dix-huit pouces de +diamètre, et il installa sa tente à cinquante pas de là. Avant de se +rouler dans ses couvertures, cette nuit-là, il avait abattu l’arbre. Le +jour suivant il en équarrit le pied, et avant la tombée du soir, le +lendemain, il y avait taillé une plaque épaisse de deux pouces, large +d’un pied, et longue de trois. Quand il reprit sa marche le lendemain +matin vers le Nord-Ouest, il abandonna sa cognée derrière lui. La +quatrième nuit, il travailla avec son couteau de chasse et sa hachette +de ceinture, amincissant la planchette vers le bas, l’aplanissant et +l’égalisant. Il passa la cinquième nuit et la sixième nuit à faire +rougir au feu l’extrémité d’une baguette de fer et à graver dans le +bois, par ce moyen, les trois premières lettres de l’épitaphe de Deane. +Un moment, il hésita, se demandant s’il inscrirait Scottie comme prénom +ou David. Il se décida pour David. + +Il voyageait sans se presser, car pour lui le printemps était la plus +belle de toutes les saisons de la solitude. Les neiges fondues +chantaient entre les coteaux et se précipitaient dans les vallons. Les +bourgeons des peupliers se gonflaient prêts à éclater et les +vignes-lierres étaient rouges comme du sang dans la gloire de leur vie +nouvelle. + +Dix-sept jours après avoir quitté Churchill, il parvint à la bordure de +l’immense steppe. Pendant deux jours il obliqua à l’Ouest et, de bonne +heure dans la matinée du troisième jour, il parcourut du regard la grise +étendue, mouchetée de caribous en course, que Pelletier, lui et la +petite Isabelle avaient traversée lorsqu’ils fuyaient les Esquimaux. Il +se rendit d’abord à la cabane où il entra. Il était évident que personne +n’y était venu depuis qu’il l’avait quittée. Sur le lit de camp où Deane +était mort, il trouva une des mitaines de la petite Isabelle. Il s’était +demandé où elle l’avait perdue et il en avait fait une autre de peau de +lynx en se rendant à la hutte de Croisset. + +Le petit lit qu’il avait installé pour l’enfant sur le plancher était +encore comme elle y avait dormi la dernière fois et, sur le bout de +couverture qui avait servi d’oreiller, se voyait encore l’empreinte de +sa tête. Au mur pendait une paire de vieux pantalons que Deane avait +portés. Billy considérait ces objets, immobile et silencieux, son paquet +à ses pieds. Il y avait dans la cabane une atmosphère qui l’étouffait, +l’angoissait, et il luttait pour maîtriser cette ambiance, en +sifflotant. Ses lèvres semblaient inertes. Enfin, il sortit et se +dirigea vers la tombe. + +Les renards avaient passé par là et avaient un peu fouillé autour de la +croix de bois. A part quoi, nul changement. Pendant le reste de l’avant +midi, Billy abattit un plant plus épais et en enfonça le gros bout à +trois pieds de profondeur dans la terre à demi gelée, au chevet de la +tombe. Puis, avec de longues pointes qu’il avait apportées, il y cloua +la planchette. Il pensait que personne ne saurait jamais ce que +signifiaient les mots de l’épitaphe, personne sinon lui et l’esprit de +Scottie Deane. De l’extrémité de la baguette rougie au feu, il avait +gravé dans le bois ceci: + + David Deane + Décédé le 27 Février 1908. + Aimé par Isabelle et celui + Qui voudrait pouvoir prendre + Votre place et vous rendre + à Elle. + + W. M. 15 Avril 1908. + +Il ne s’arrêta point quand vint l’heure du dîner, mais d’une crête +située à quelques centaines de mètres de là, il apporta des pierres et +construisit un monticule de quatre pieds de haut, tout autour du jeune +plant, afin que ni tempêtes mi bêtes sauvages ne pussent l’abattre. Puis +il se mit à chercher dans les endroits les plus chauds et les plus +ensoleillés de la forêt où les sommités verdoyantes de la vie végétale +commençaient à se révéler. Il trouva des perce-neiges, des silènes +roses, de la vigne pourpre et les déterra racine par racine; enfin, en +regardant entre deux rocs, il découvrit la tige élancée d’une fleur +bleue. Il planta la vigne-lierre autour du tumulus et la fleur bleue au +chevet de la tombe. + +Midi était passé depuis longtemps quand retourna à la cabane et, une +fois de plus, il y fut accablé par l’effrayante solitude qui s’en +dégageait. Il ne s’était pas imaginé cela. L’esprit de Deane et son +occulte présence lui avaient paru plus près de lui à côté des feux de +campement et parmi les bois. Billy fit cuire de la viande sur le +fourneau, mais la flambée lui sembla bizarre et anormale dans la chambre +déserte. + +Même l’air qu’il y respirait était lourd, saturé d’une oppression de +mort et d’espoirs anéantis. Il pouvait à peine avaler la nourriture +qu’il venait de préparer, bien qu’il n’eût rien mangé depuis le matin. +Quand il eut fini, il regarda sa montre. Elle marquait quatre heures. Le +soleil septentrional s’était évanoui derrière les forêts lointaines, +suivi aussitôt par la lumière défaillante du rapide crépuscule. Un +moment, Billy resta sans bouger hors de la cabane. Derrière lui, un +hibou poussa son hululement solitaire. Au-dessus de sa tête, un +passereau de buisson gazouilla. C’était justement l’heure de la fin du +jour et le commencement de la nuit, lorsque la solitude retient son +souffle et que le calme s’étend. + +Billy croisa les bras et écouta. Hors du silence, là-bas, et des +ténèbres accrues, quelque chose l’appelait, l’appelait loin de la +cabane, loin de la tombe et de la grise immensité de la steppe. Il +retourna dans la hutte et empaqueta ses affaires. Il prit la petite +moufle pour la conserver avec les autres trésors, ensuite il sortit et +ferma la porte derrière lui. Il passa près de la tombe et, pour la +dernière fois, regarda l’endroit où Deane gisait inanimé. + +--Au revoir, mon vieux! murmura-t-il, au revoir! + +Le hibou hulula plus fort, tandis que Billy se tournait vers l’Ouest. Ce +cri le fit frissonner et il pressa le pas dans le désert sans limite qui +s’étendait des centaines de milles entre lui et le poste de Fond du Lac. + + + + +CHAPITRE XX + +LA LETTRE + + +Des jours, des semaines et des mois d’un isolement comme Billy n’en +avait jamais connu de pareil auparavant suivirent ce pèlerinage à la +tombe de Deane. C’était plus que de l’isolement. Il avait connu +l’isolement, le chagrin et le besoin d’être seul parmi le chaos noir et +silencieux de la nuit polaire; il en était presque devenu fou et il +avait vu Pelletier sur le point de mourir pour un rayon de soleil et un +bruit de voix. + +Mais cette fois-ci c’était autre chose. C’était une morsure plus +profonde, de jour en jour, de nuit en nuit, dans son âme. Il avait cru +que la pensée d’Isabelle et son souvenir l’auraient rendu plus heureux, +même s’il ne devait plus jamais la revoir. Mais en cela il s’était +trompé. La solitude n’incite pas à l’oubli. Chaque jour la voix de la +jeune femme semblait plus proche et plus réelle pour Billy; elle faisait +de plus en plus partie de ses pensées et d’une façon plus pressante. Il +ne se passait pas une heure de la journée qu’il ne se demandât où était +Isabelle. + +Il espérait qu’elle et le bébé étaient retournées à la vieille maison de +Montréal où elle trouverait certainement des amis pour veiller sur elle. +Et pourtant, il avait peur qu’elle fût demeurée dans la solitude, que +son amour pour Deane l’eût retenue là et qu’elle eût trouvé un emploi de +femme dans quelque poste entre les terres supérieures et la steppe. + +Parfois un désir irrésistible le possédait de retourner à la cabane de +Mac Tabb et d’apprendre où elle était partie. Mais il luttait contre ce +désir, comme un homme lutte contre la mort. Il savait qu’une fois qu’il +aurait cédé à la tentation de se rapprocher d’elle de nouveau, il +perdrait tout ce qu’il avait conquis dans son combat intérieur pendant +les journées d’épidémie à la cabane de Croisset. + +De sorte que ses pieds l’emportaient sans répit vers l’Ouest, alors que +d’invisibles mains le retenaient en arrière. Il n’alla pas directement à +Fond du Lac, mais passa presque trois semaines avec un trappeur qu’il +avait rencontré près de la rivière Pipestone. On était en juin quand il +parvint à Fond du Lac. Il y demeura un mois. Il avait plus qu’à demi +escompté y passer l’hiver, mais le facteur du poste se montra peu +complaisant; en outre, Billy n’aimait pas le pays. Aussi, dès le début +de juillet, s’enfonça-t-il plus avant vers l’Ouest, dans la région +d’Athabasca; il suivit le rivage nord du Grand Lac et, deux mois plus +tard, arriva à Fort Chipewyan, près de l’embouchure de la rivière de +l’Esclave. + +Il arriva à Chipewyan à un moment propice. Un géologue du gouvernement +et une mission de géographes se disposaient justement à en partir pour +la _Terre inconnue_ située entre le Grand Esclave et le Grand Ours. Les +trois hommes qui étaient arrivés d’Ottawa pressèrent Billy de se joindre +à eux. Il profita de l’occasion et demeura avec eux jusqu’à ce que la +mission retournât à la rivière Mackenzie par la route de Fort +Providence, cinq mois plus tard. Il resta à Fort Providence presque +jusqu’à la fin du printemps, puis descendit à Fort Wrigley où il +comptait plusieurs amis en service. + +Quinze mois de courses vagabondes avaient produit leur effet sur lui. Il +ne pouvait plus résister à l’appel du trimardage qui le chassait d’un +endroit dans un autre. Et, de plus en plus irrésistible chez lui, +croissait le désir de retourner à l’ancienne région, le long du rivage +de la grande baie, là-bas, à l’Est. Il avait en partie combiné de +rejoindre les constructeurs de voies ferrées du nouveau Transcontinental +dans les montagnes de la Colombie britannique; mais en août, au lieu de +se trouver à Edmonton ou à Tête Jaune Cache, il était à Prince Albert à +trois cent cinquante milles à l’Est. + +De cet endroit, il se dirigea vers le Nord, en compagnie d’une caravane +de gens qui se rendaient dans la région du Lac La Rouge, et en octobre, +obliqua vers l’Ouest, tout seul, par les canaux du Sissipuk et du Bois +Brûlé, jusqu’à Nelson House. Il continua vers le Nord, après une semaine +de repos, et, le 18 décembre, la première des deux grandes tempêtes qui +firent de l’hiver 1909-1910 un des plus tragiques dans l’histoire des +peuplades septentrionales, le surprit à trente milles de la Factorerie +d’York. Il lui fallut cinq jours pour parvenir au poste, où il fut +retenu pendant plusieurs semaines. + +Ce furent les premières de ces terribles semaines de famine et de froid +intense pendant lesquelles plus de quinze cents personnes périrent dans +la région du Nord. Depuis les Terres désertes jusqu’au pied des versants +du Sud, la terre était couverte de quatre à cinq pieds de neige et, de +la mi-décembre à la fin de janvier, la température ne s’éleva pas à plus +de quarante degrés sous zéro et descendit la plupart du temps entre +cinquante et soixante. + +De tous les points de la solitude, des nouvelles de famine et de mort +arrivaient au poste de la Compagnie. On ne pouvait relever les lignes de +pièges à cause du froid intense. Élans, caribous et les bêtes à +fourrures elles-mêmes s’étaient ensevelis sous la neige. Les Indiens et +les Métis s’amenaient dans les postes. Deux fois, à la Factorerie +d’York, Billy vit des mères apporter dans leurs bras leurs bébés morts. +Un jour, un trappeur blanc arriva, avec ses chiens et son traîneau et, +sur le traîneau, enveloppée dans une peau d’ours, il y avait sa femme +qui était morte à cinquante milles, en arrière, dans les forêts. + +Pendant ces terribles semaines, Billy ne put s’empêcher jour et nuit de +penser à Isabelle et au bébé d’Isabelle. Il s’effrayait à l’idée que, +quelque part, dans la solitude, elles souffraient comme souffraient les +autres. Il devint à ce point obsédé par cette pensée qu’il fit, une +nuit, un rêve effrayant. Dans ce rêve, le visage de la petite Isabelle +lui apparut avec un masque pareil à celui de la mort, blême et froid et +amaigri par les privations. + +Cette vision le décida. Il partirait à Fort Churchill et, si Mac Tabb +n’était point là, il se rendrait à sa cabane, par là-bas, du côté du +Petit Castor et apprendrait ce qu’il était advenu d’Isabelle et de la +petite fille. Quelques jours plus tard, vers le 27 janvier, la +température se releva brusquement et Billy se prépara aussitôt à +profiter du changement. Un métis en route pour Churchill l’accompagnait +et ils partirent le matin suivant. Le 20 février, ils arrivaient à Fort +Churchill. + +Billy se rendit immédiatement au cantonnement du détachement. Il y avait +eu, en deux ans, plusieurs mutations et il ne restait plus qu’un homme +de l’ancien corps pour lui serrer la main. Sa première question fut au +sujet de Mac Tabb et d’Isabelle Deane. Ni l’un ni l’autre ne se +trouvaient à Churchill et n’y avaient été vus depuis l’arrivée du nouvel +officier de service. + +Mais il y avait du courrier pour Billy: trois lettres. Il y en avait eu +une demi-douzaine d’autres, mais on les avait fait suivre à d’anciennes +adresses quelque part, là-bas, dans la solitude. Ces trois-là avaient +été retournées dernièrement de Fond du Lac. L’une était de Pelletier, la +quatrième qu’il avait écrite, disait-il, sans recevoir de réponse. Le +gosse était arrivé: une fille, et il se demandait si Billy était mort. +La seconde lettre était de son associé de Cobalt. + +La troisième, il la tourna et retourna plusieurs fois avant de l’ouvrir. +Elle n’avait pas beaucoup l’air d’une lettre. Elle était usée, déchirée +aux coins, si salie et tannée d’eau que la suscription en était presque +illisible. Elle était allée à Fond du Lac et, de là, avait suivi à Fort +Chipewyan. Il l’ouvrit et vit que l’écriture à l’intérieur était à peine +plus lisible que l’adresse de l’enveloppe. Les derniers mots étaient +tout à fait distincts et il poussa un cri étouffé en reconnaissant que +cela venait de Rookie Mac Tabb. + +Billy s’approcha d’une fenêtre et s’efforça de déchiffrer ce que Mac +Tabb avait écrit. Par place, quand l’eau n’avait pas effacé l’écriture, +il pouvait lire une ligne ou quelques mots. Presque tout était disparu, +sauf le dernier paragraphe et, lorsque Billy y arriva et en lut les +premiers mots, son cœur sembla tout aussitôt mourir en lui et il ne +pouvait plus y voir. Mot à mot, il déchiffra ensuite ce qui restait et, +quand il eut fini, il tourna son visage pétrifié vers le blanc +tourbillon de l’ouragan qui faisait rage de l’autre côté de la fenêtre, +les lèvres sèches comme s’il avait traversé une période de fièvre. + +Une partie de ce dernier paragraphe était illisible. Mais il en restait +assez pour lui faire savoir ce qui s’était passé à la cabane du Petit +Castor, là-bas. Mac Tabb avait écrit: + +«Nous pensions qu’elle était guérie... Elle retomba malade... Tout ce +qu’on a pu, mais cela ne faisait aucun bien... mourut juste cinq +semaines jour pour jour après votre départ. Nous l’avons enterrée +exactement derrière la cabane... Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous +imaginer comme je l’aimais, Billy... J’ai dû la rendre...» + +Il y avait encore une douzaine de lignes ensuite, mais toutes détrempées +et incompréhensibles. + +Billy froissa la lettre et le nouvel inspecteur se demandait quelles +mauvaises nouvelles cet homme avait reçues, tandis qu’il sortait dans le +chaos aveuglant de la tempête. + + + + +CHAPITRE XXI + +L’ÉTINCELLE DE VIE + + +Pendant dix minutes Billy s’enfonça aveuglément dans la tourmente. Il +savait à peine la direction qu’il suivait, mais enfin il se retrouva +sous le couvert de la forêt à se répéter sans cesse le nom d’Isabelle. + +--Morte! morte!... gémissait-il. Elle est morte!... morte!... + +Ensuite, voici que fondit sur lui, refoulant plus avant son premier +chagrin, la pensée de la petite Isabelle. Elle était encore avec Mac +Tabb, là-bas, à Petit-Castor. Dans le brouillard glacé de la tempête, il +relut ce qu’il pouvait déchiffrer de la lettre de Rookie. Quelques mots +du dernier paragraphe le frappèrent d’une frayeur mortelle. + +«Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je l’aimais, +Billy... j’ai dû la rendre...» Qu’est-ce que cela signifiait? Qu’est-ce +que Mac Tabb lui avait dit dans cette partie de la lettre qui était +effacée? + +La réaction se produisit tandis qu’il remettait la lettre dans sa poche. +Il revint rapidement sur ses pas jusqu’au bureau de l’inspecteur. + +--Je vais descendre à Petit-Castor. Je vais partir aujourd’hui même, +dit-il. Y a-t-il ici, à Churchill, quelqu’un que je puisse avoir pour +m’accompagner? + +Deux heures plus tard, Billy était sur le départ avec un Indien pour +compagnon de route. On ne pouvait obtenir de chiens ni par promesse ni +par argent, et ils s’en allèrent en raquettes avec approvisionnement de +nourriture pour deux semaines, se dirigeant au Sud-Ouest. Le reste du +jour et le jour suivant, ils voyagèrent sans quasiment se reposer. +Chaque heure qui s’écoulait ajoutait à la folle impatience qu’avait +Billy d’arriver à la cabane de Mac Tabb. + +Au matin du second jour commença une de ces deux terribles tempêtes qui +balayèrent toute la région septentrionale pendant cet hiver de famine et +de mort. Malgré les conseils de l’Indien d’installer un campement fixe +en attendant que la température se relevât, Billy insista pour continuer +la route. La cinquième nuit, dans la région sauvage et inculte à l’ouest +d’Estawey, son Indien omit d’alimenter le feu et, quand Billy examina +son compagnon, il s’aperçut qu’il était à demi mourant d’une étrange +maladie. + +Il disposa l’abri de baumier de l’Indien de manière qu’il fût capable de +résister à l’épreuve de la neige et du vent, coupa du bois et attendit. +La température continua à s’abaisser et le froid devint excessif. Chaque +jour les provisions diminuaient et, enfin, l’heure arriva où Billy vit +qu’il allait se trouver face à face avec le grand danger. Il s’éloignait +de plus en plus du camp à la recherche du gibier; même les passereaux de +buissons et les pinsons des neiges avaient disparu. + +Une fois il lui vint à l’idée qu’il pourrait emporter ce qui restait des +provisions et de saisir l’infime chance qu’il avait encore de se sauver. +Mais il ne mit pas cette idée à exécution. Le douzième jour l’Indien +mourut. Ce fut une terrible journée. Il y avait encore de la nourriture +pour vingt-quatre heures. + +Billy l’empaqueta ensemble avec ses couvertures et quelques ustensiles +de ferblanterie. Il se demandait si l’Indien était mort de maladie +contagieuse. En tout cas, il songea à avertir les autres voyageurs qui +pourraient passer par là et, au-dessus de l’abri de baumiers de son +compagnon, il planta un jeune arbuste au bout duquel il attacha une +bande de cotonnade rouge, le signe de la peste dans le Nord. + +Alors, il s’en alla parmi la neige épaisse et les rafales sifflantes, +sachant bien qu’il n’avait pas plus d’une chance sur mille devant lui et +que son unique chance consistait à tourner le dos au vent. + +Au soir de cette première journée de lutte, Billy dressa son campement à +la corne d’un bois de buissons qui n’était guère plus qu’un fourré. Il +avait remarqué que les futaies, les arbres et buissons qu’il avait +dépassés depuis midi étaient dépouillés et morts du côté qui était +tourné au Nord. Il fit cuire et mangea ses dernières provisions le jour +suivant et continua sa route. Le petit bois se changea en broussailles +et la broussaille elle-même en vastes étendues de neige que la tempête +balayait sans répit. + +Toute cette journée, il fut en quête de gibier, d’un battement d’ailes +dénonçant une vie d’oiseau; il mâcha de l’écorce d’arbre, et, dans +l’après-midi, une bouchée d’appât à renard qui lui enfla la gorge au +point qu’il pouvait à peine respirer. A la nuit, il fit du thé, mais +n’eut rien à se mettre sous la dent. Sa faim était aiguë et douloureuse. +Ce fut de la torture le lendemain--le troisième jour--car le progrès de +la faim est rapide dans ces contrées où déjà rien que les gens très bien +portants ont besoin de quatre ou cinq repas quotidiens. + +Il campa, bâtit un menu feu de broussailles à la nuit tombante et +s’endormit. Il faillit presque ne pas s’éveiller le lendemain matin et +quand il fut chancelant sur ses pieds, qu’il sentit encore les lanières +de la tempête lui cingler le visage et qu’il entendit la lamentation +sifflante des rafales au-dessus de la steppe, il n’ignora plus qu’enfin +l’heure était venue de comparaître face à face devant le Tout-Puissant. + +Par une raison bizarre, il ne s’effraya point de sa situation. Il +s’aperçut que, même aux endroits unis, il pouvait à peine mouvoir ses +raquettes, mais ceci avait cessé de l’inquiéter comme il s’en était +d’abord inquiété. Il continua d’avancer, heure après heure, de plus en +plus faible. Au dedans de lui-même il y avait encore de la vie; il +faisait ce raisonnement que, si la mort devait venir, elle ne pourrait +prendre meilleur chemin. Elle promettait du moins d’être sans +souffrance, agréable même. La douleur aiguë et lancinante de la faim, +pareille à de petits couteaux électriques qui le transperçaient, était +finie et il n’éprouvait plus la sensation de froid extrême. Il avait +l’impression qu’il pourrait s’étendre dans la neige amoncelée et +s’endormir paisiblement. + +Il savait ce que cela serait: un sommeil sans fin, avec les renards +polaires pour ronger ensuite ses os; aussi résistait-il à la tentation +et s’obligeait-il à marcher encore. La tempête se précipitait toujours +de la baie d’Hudson directement vers l’Ouest, lançant ses éternelles +giboulées d’une neige ronde et dure comme de la grenaille de plomb; de +la neige qui avait paru d’abord pénétrer sa chair, qui crissait sous ses +pieds comme si elle essayait de le faire trébucher et qui s’amassait en +remblais et en montagnes sur sa route. S’il pouvait seulement rencontrer +un bois, un abri! C’est ce vers quoi il tendait maintenant son énergie. + +Lorsqu’il avait consulté sa montre la dernière fois, il était neuf +heures du matin. Maintenant il était tard dans l’après-midi. Il pouvait +aussi bien être nuit. Depuis longtemps, l’ouragan avait à moitié aveuglé +Billy. Il ne pouvait voir à plus d’une douzaine de pas devant lui. Mais +la petite flamme de vie qu’il portait en lui résistait toujours +bravement. C’était une héroïque étincelle de vie, une étincelle qui +s’obstinait, et dure à s’éteindre. Elle lui disait que lorsqu’il +arriverait à un abri, il pourrait au moins le _sentir_ et qu’il fallait +lutter jusqu’au bout. Le paquet à son dos n’avait plus de sens ni de +poids pour Billy. Il aurait pu faire un mille ou dix par heure. Cela +n’avait pas d’importance qu’il se hâtât, cela n’aurait rien changé à sa +situation présente. + +Beaucoup se seraient couchés parmi la neige et seraient morts en paix, +faisant les rêves agréables qui viennent comme une sorte de récompense +aux infortunés qui périssent de faim et de froid. Mais l’étincelle qui +résistait ordonnait à Billy de mourir debout, s’il devait mourir. Ce fut +cette étincelle qui le conduisit à la fin vers un simulacre de bois +assez touffu pour lui fournir un abri contre le vent et la neige; elle +brûla alors un peu plus fort, sa flamme monta plus haut et lui rendit +une sorte de vue nouvelle. + +Et alors, pour la première fois, il constata qu’il devait être nuit car +une lueur brillait devant lui et tout le reste était obscur. Sa première +pensée fut que c’était un feu de campement à des milles et à des milles, +au loin. Puis cette lueur se rapprocha, si bien qu’il sut que c’était +une lumière à la fenêtre d’une cabane. Il se traîna de ce côté-là et, +quand il fut à la porte, il essaya d’appeler; mais aucun son ne sortait +de ses lèvres tuméfiées. Il lui sembla passer au moins une heure avant +de pouvoir dégager ses pieds de ses raquettes. Pais il tâtonna après un +loquet, poussa contre la porte et s’élança à l’intérieur de la hutte. + +Ce qu’il vit ressemblait à un tableau qui se serait brusquement révélé à +la lueur d’un éclair. Dans la cabane, il y avait quatre hommes. Deux +étaient assis à une table juste devant lui. L’un de ceux-là tenait un +cornet levé et avait tourné vers lui un visage rude et barbu. L’autre +était un tout jeune homme et, en ce moment, Billy fut frappé de ce fait +bizarre que l’individu en question serrait dans ses mains une boîte de +conserve. Une troisième personne le dévisageait de l’endroit où elle +était en train de suivre le jeu des deux autres. + +Lorsque Billy entra, l’homme retirait justement de ses lèvres une +bouteille à demi remplie. La quatrième personne était assise au bord +d’un lit de camp avec un visage si blême et si amaigri qu’on l’aurait +prise pour un cadavre, n’eût été le regard sombre de ses yeux caves. +Billy respira l’odeur du whisky; il flaira de la nourriture. Il ne vit +aucun signe de bienvenue sur les visages tournés vers lui, mais il +avança quand même, marmottant des paroles incohérentes. Et alors, +l’étincelle, l’étincelle de vitalité qui s’obstinait en lui s’éteignit +subitement et il s’écroula sur le plancher. Il entendit une voix qui +venait à lui apparemment de très, très loin et qui disait: + +--Qui diable est-ce là? + +Ensuite, après, lui sembla-t-il, un long temps, il entendit la même voix +qui disait. + +--Foutez-le dehors! + +Après quoi, il perdit connaissance. Mais en ce dernier instant, entre la +lumière et les ténèbres, il éprouva un étrange frisson qui lui donna +l’envie de se remettre debout, car il lui semblait avoir reconnu la voix +brutale qui avait dit: «Foutez-le dehors!» + + + + +CHAPITRE XXII + +FAMINE + + +Longtemps avant de reprendre ses sens, Billy savait qu’il n’était pas +étendu dans la neige et qu’une boisson chaude descendait dans sa gorge. +Lorsqu’il ouvrit les yeux, il n’y avait plus de lumière dans la cabane. +Il faisait jour. Mac Veigh se sentait bien, mais il y avait quelque +chose dans la cabane qui le tirait de son repos. C’était l’odeur du +bacon frit. Toute sa fringale l’avait repris. La joie de vivre, de +penser, brillait dans son visage amaigri tandis qu’il se redressait. Un +autre visage, le visage barbu aux yeux rougis, un visage presque bestial +dans sa farouche interrogation, se pencha sur lui. + +--Où est ta mangeaille, l’ami? + +La question fit l’effet d’un coup de poignard. Billy n’entendit pas le +son de sa propre voix tandis qu’il répondait: + +--Je n’en ai pas! + +La voix de l’homme barbu fut comme un rugissement, tandis qu’il criait +aux autres: + +--Il n’a pas de victuailles! + +En ce moment, Billy réprima le cri qui sortait de ses lèvres. Il +reconnaissait la voix maintenant et l’homme aussi. C’était Bucky Smith! +Billy se souleva à demi et retomba à la renverse. Bucky ne l’avait pas +reconnu. Sa barbe à lui également, ses cheveux hirsutes et sa figure +émaciée avaient empêché qu’on le reconnût. + +--Hé bien, nous partagerons, Bucky, murmura une voix faible. C’était +celle de l’homme au visage blême et maigre qui était assis au bord du +lit la nuit précédente. + +--Partage du diable! grommela l’autre. C’est votre faute, à toi et à +Sweedy. Vous avez tort! Vous avez tort! + +Ces mots frappèrent d’horreur les oreilles de Billy. La famine était +dans la cabane. Il s’était échoué parmi des bêtes, non parmi des hommes! +Il vit l’individu au visage maigre se rasseoir de nouveau au bord du lit +de camp. Sans mot dire, il regarda les autres pour voir qui était +Sweedy. C’était le jeune homme qui tenait la boîte de haricots. C’était +lui qui faisait griller du «bacon» sur le fourneau de tôle. + +--Nous partagerons, Henry et moi, dit-il. Je vous l’ai dit, la nuit +dernière. Il regarda Billy: «Content que vous alliez mieux, +félicita-t-il. Vous voyez, vous êtes tombé chez nous à un mauvais +moment. Nous sommes aux abois pour la mangeaille. Nos deux Indiens sont +partis en chasse voici une semaine et ils ne sont pas revenus. Ils sont +morts ou filés et nous ne valons guère mieux que des mourants... si la +tempête ne s’apaise pas très bientôt. Vous pouvez avoir un peu de notre +nourriture à Henry et à moi.» + +C’était une froide invitation et qui manquait d’enthousiasme et de +sympathie et Billy sentait que même cet homme-là souhaitait qu’il fût +mort avant d’atteindre la cabane. Mais l’individu était humain, du moins +n’avait-il pas joint sa voix à celle de l’autre qui avait désiré le +rejeter au dehors. Il s’efforça de lui exprimer sa reconnaissance et, en +même temps, de lui cacher sa faim. + +Il s’aperçut qu’il y avait trois minces tranches de lard dans la poële à +frire, et il se rendit compte qu’il serait déplacé de révéler un appétit +de crève-la-faim devant pareille détresse. Bucky le regardait bien en +face, tandis qu’il se mettait debout et il était certain maintenant que +l’homme qu’il avait fait chasser du service ne l’avait pas reconnu. Il +s’approcha de Sweedy. + +--Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en lui tendant la main. Voulez-vous +me la serrer? + +Sweedy lui donna une molle poignée de main. + +--C’est infernal! fit-il à voix basse. Nous aurions eu des haricots ce +matin, si je n’avais pas joué aux dés avec lui, la nuit dernière. Il +désigna d’un signe de tête Bucky en train d’ouvrir la boîte. «Il a +gagné.» + +--Mon Dieu!... commença Billy. + +Il n’acheva point. Sweedy retourna le bacon et ajouta: + +--Il m’a gagné un morceau de viande hier... un quart de livre de bacon. +Le jour d’avant, il avait gagné à Henry sa dernière boîte de haricots. +Il a sa part sous sa couverture par là, et il jure qu’il tuera le +premier qui ira faire le singe près le son lit, de sorte que vous feriez +bien de faire attention. Thompson--Il n’est pas encore levé--a choisi le +whisky pour lui. Vous feriez bien de vous défier de lui également. Henry +et moi nous partagerons avec vous. + +--Merci! dit Billy. Ce seul mot lui faisait mal. + +Henry se leva du lit de camp, courbé et chancelant. Il avait l’air d’un +mourant et, pour la première fois, Billy s’aperçut que ses cheveux +étaient gris. C’était un tout petit homme et ses mains décharnées +tremblaient tandis qu’il les tendait au-dessus du fourneau et faisait un +signe de tête à Mac Veigh. Bucky avait enlevé le couvercle de sa boîte +et s’approchait de l’étuve avec une casserole d’eau, se plaçant au côté +de Billy sans le remarquer. Il traînait après lui une odeur fétide, une +odeur de fumée de tabac et de whisky. + +Quand il eut mis l’eau sur le feu, il retourna vers l’un des lits de +camp et une demi-douzaine d’épithètes grossières réveillèrent Thompson +qui se leva stupidement encore à demi ivre. Henry s’était installé à la +petite table et Sweedy l’y suivit avec le «bacon». Billy ne bougea +point. Il oubliait sa faim. Son pouls battait rapidement. Des sentiments +l’envahissaient qu’il n’avait jamais connus ou imaginés auparavant. +Était-il possible que ce fussent-là des gens de son espèce? Une sorte de +folie leur avait-elle enlevé tout instinct d’humanité? Il vit les yeux +rougis de Thompson fixés sur lui; il se détourna pour éluder leur regard +interrogateur et stupide. Bucky renversait dans la casserole la boîte de +haricots. Derrière lui, la porte grinça et Billy entendit le gémissement +de l’ouragan. Il lui arrivait maintenant comme une sorte de bruit +amical. + +--Il vaut mieux vous mettre à l’œuvre, l’ami, entendit-il Sweedy lui +dire. Voici votre portion. + +Une des minces tranches de bacon et un biscuit durci l’attendaient sur +une petite assiette. Il mangea aussi âprement que Sweedy et Henry et but +une tasse de thé chaud. En deux minutes le repas fut achevé. Il était +terriblement insuffisant. Les quelques bouchées de nourriture excitèrent +sa fringale et il ne pouvait détacher les yeux de Bucky Smith et de ses +haricots. Bucky était le seul à paraître bien nourri et le dégoût de Mac +Veigh s’accrut quand Henry se pencha vers lui et lui dit tout bas. + +--Il n’a pas eu mes haricots de franc jeu. J’avais trois as et double +deux et il a ramassé sur trois cinq et deux six. Quand j’ai protesté, il +m’a appelé menteur et m’a battu. Ce sont mes haricots et ceux de Sweedy. + +Tout en parlant, les yeux sanguinolents du petit homme ressemblaient à +ceux d’un meurtrier. + +Billy garda le silence. Il ne se souciait guère de bavarder ou de poser +des questions. Personne ne lui demandait qui il était ni d’où il venait +et il ne se sentait nullement enclin à en savoir davantage sur ces +hommes qu’il avait rencontrés. Bucky avait terminé, il s’essuya la +bouche du revers de sa main et regarda Billy. + +--Est-ce qu’on va venir avec moi chercher du bois? demanda-t-il. + +--Voilà! répondit Billy. + +Pour la première fois il s’examina. Il boitillait et était extrêmement +faible, mais apparemment sain et sauf par ailleurs. Le froid excessif +n’avait gelé ni ses oreilles ni ses pieds. Il chaussa ses lourds +mocassins, endossa sa grosse capote, mit sa casquette de fourrure et +suivit Bucky vers la porte. Un étrange malaise le dominait. Il était +persuadé que son vieil adversaire ne l’avait pas reconnu et pourtant il +comprenait qu’il pouvait être reconnu d’une minute à l’autre. Si Bucky +venait à le reconnaître quand ils seraient dehors seuls... + +Il n’avait point peur, mais il frissonna. Il était trop faible pour +engager une lutte sérieuse. Il ne surprit pas le regard mauvais que +Bucky lança à Thompson. Henry le remarqua et ses yeux étroits se firent +plus petits et plus sombres. + +Sur leurs raquettes, les deux hommes sortirent parmi la bourrasque, +Bucky portant une hache. Il traversa la corne d’un maigre boqueteau et +une large clairière que la tempête balayait si farouchement que leurs +traces s’effaçaient derrière eux à mesure qu’ils avançaient. + +Billy s’imaginait qu’ils avaient parcouru un quart de mille, quand ils +atteignirent la crête d’un ravin tellement escarpé qu’il formait +quasiment un précipice. Pour la première fois Bucky toucha son +compagnon. Il le saisit par un bras et dans sa voix il y avait un accent +de triomphe inhumain et moqueur. + +--Vous pensiez que je ne vous reconnaissais pas, hein, Billy? +demanda-t-il. Eh bien! si! et j’ai précisément attendu pour vous avoir +dehors, tout seul. Billy, vous souvenez-vous de ma promesse? J’ai changé +d’idée depuis lors. Je ne vais pas vous tuer. C’est trop dangereux. Il +est plus sage de vous laisser mourir de votre belle mort, comme vous +allez mourir aujourd’hui ou cette nuit. Si vous revenez à la cabane, je +vous tire dessus. + +D’un mouvement si prompt que Billy n’eut pas l’occasion d’y parer, Bucky +l’envoya rouler, tête première, au fond du ravin. La neige épaisse le +préserva dans sa chute interminable. Pendant quelques instants, Billy +resta étendu, étourdi. Puis il se releva en titubant et leva les yeux. +Bucky était parti. La première pensée de Mac Veigh fut de retourner à la +cabane. Il pouvait aisément la retrouver et là affronter Bucky devant +les autres. Et pourtant il ne bougea point. + +Il inclinait de moins en moins à retourner là-bas et, après avoir un peu +hésité, il décida de continuer seul sa lutte pour la vie. Somme toute, +sa situation ne serait pas beaucoup plus désespérée que celle des hommes +qu’il avait laissés derrière lui à la cabane. Il boutonna strictement sa +capote, s’assura que ses raquettes étaient toujours bien attachées et +regrimpa sur le flanc opposé du ravin. + +Le petit bois se réduisait à rien de nouveau et Billy se jeta hardiment +dans les fourrés bas. Tandis qu’il marchait, il se demandait ce qui +arriverait à la cabane. Il pensait que, des quatre, Henry ne survivrait +pas et que Bucky s’en tirerait le plus facilement de tous. Ce ne fut pas +avant l’été suivant que Mac Veigh apprit les actes de folie d’Henry et +la façon terrible dont il s’était vengé de Bucky en lui plantant un +couteau entre les côtes. + +Billy se trouvait déjà à même de calculer la somme d’énergie renfermée +dans une tranche de bacon et un biscuit gelé. Ce n’était guère. +Longtemps avant midi sa faiblesse première l’avait repris. Il éprouvait +même une difficulté plus grande à traîner les pieds dans la neige et il +lui semblait maintenant que tout désir l’avait abandonné et que même +l’étincelle de résistance s’était éteinte. Il résolut d’aller de l’avant +jusqu’à la tombée de la nuit. + +Alors, il s’arrêterait, allumerait du feu et s’endormirait à la chaleur. + +Au cours de l’après-midi il sortit des broussailles pour pénétrer dans +une région plus sauvage. Sa progression était plus lente, mais plus +agréable, car parfois il était abrité contre le vent. Une obscurité plus +épaisse et plus sombre que celle de la tempête l’enveloppa lorsqu’il +arriva à un endroit qui lui parut être la limite de la région désolée. +Le sol cédait sous ses pas, et là-bas, au dessous de lui, dans un ravin +protégé du vent et de la neige, il aperçut les cimes noires des sapins +touffus. Il se mit à y descendre en s’aidant des pieds et des mains. Ses +yeux étaient incapables de juger de la distance ou des accidents de +terrain et il glissa. Il glissa une douzaine de fois pendant les cinq +premières minutes puis il arriva une fois où il ne put se raccrocher et +il roula, comme une masse, au bas de la pente de neige. + +Il s’arrêta dans un épouvantable heurt et, pour la première fois pendant +sa chute, il aurait volontiers hurlé de douleur. Mais la voix qu’il +entendit ne partait point de ses lèvres. C’était la voix d’une autre +personne, ensuite deux, trois, plusieurs voix, lui sembla-t-il. Ses yeux +éblouis discernèrent des objets sombres qui s’agitaient dans la neige +drue autour de lui et, juste au delà de ces objets, il y avait quatre ou +cinq hauts tumuli de neige pareils à des tentes disposées en cercle. + +Il savait ce que c’était. Il avait dégringolé au beau milieu d’un camp +d’Indiens. Dans sa joie, il voulut crier quelques mots de sympathie, +mais il était sans voix. Alors, les silhouettes qui s’agitaient le +saisirent et on le transporta dans le cirque des monticules de neige. La +dernière chose dont il eut conscience, ce fut que de la chaleur +pénétrait ses poumons. + +Ce fut un visage qu’il vit ensuite, tout d’abord après cela, un visage +qui semblait venir vers lui, lentement, lentement, du fond de la nuit et +s’approcher de plus en plus près jusqu’à ce qu’il reconnût une +silhouette de jeune fille aux larges yeux noirs extraordinairement +brillants. Dans ces premiers instants de conscience recouvrée, il vint à +Mac Veigh la fantastique pensée qu’il mourait et que le visage entrevu +faisait partie d’un rêve agréable. + +S’il en était ainsi, du moins était-il tombé parmi des amis. Ses yeux +s’ouvrirent plus grands, il remua et le visage se recula, mouvement qui +provoqua le retour à la vie. Il revint, d’un coup, à la réalité. + +Il revit en pensée tout ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où il +avait dégringolé au bas de la colline et dans le campement indien. Juste +au-dessus de lui, il aperçut le sommet en forme d’entonnoir d’un large +wigwam de bouleau et, à ses pieds, il vit, dans la paroi de bouleau, une +ouverture par laquelle s’échappait un ruban bleu de fumée. Il était dans +un wigwam. Il y faisait chaud et il s’y trouvait bien. En se demandant +s’il était blessé, il remua. Bouger lui fit pousser un cri aigu de +douleur. + +C’était la première manifestation de vie véritable qu’il eût donnée et +aussitôt le visage se pencha de nouveau sur lui. Il le discerna +complètement cette fois avec ses grands yeux sombres et ses joues ovales +encadrées de longues tresses de cheveux noirs. Une main toucha son +front, fraîche et douce, et une demi-douzaine de mots harmonieux +prononcés à voix basse essayèrent de calmer Billy. La jeune fille était +une Crie. A sa voix, une Indienne accourut près de la jeune fille, +considéra Billy un moment puis s’en alla jusqu’à la porte du wigwam +parler, à voix basse, à quelqu’un qui était au dehors. + +Quand elle revint, un homme la suivait. Il était vieux et cassé, la +figure amaigrie. Les os de ses pommettes saillaient, tant la peau y +adhérait étroitement. Derrière lui arriva un homme plus jeune, aussi +droit qu’un jeune arbre, à la robuste carrure, la tête façonnée comme un +bronze sculpté. Cet homme portait un poisson gelé qu’il tendit à la +femme. En le lui donnant, il lui dit en crie ces quelques mots que Billy +comprit: + +--_Voilà le dernier poisson!_ + +Pendant un moment, on eût dit qu’une main redoutable broyait le cœur de +Mac Veigh, et en arrêtait presque les battements. Il vit la femme +prendre le poisson et, avec un couteau, le couper en deux parties égales +dont elle jeta l’une dans une marmite d’eau bouillante suspendue +au-dessus du foyer de pierres construit sous l’ouverture du mur. + +Ils partageaient avec lui leur dernier poisson! Billy tenta de se lever. +Le plus jeune des deux hommes vint à lui et posa une peau d’ours +derrière ses épaules. Celui-ci avait rassemblé quelques mots de patois +des métis français et anglais. + +--Vous chercher, dit-il, vous blessé, vous faim. Vous avoir à manger +bientôt. + +Il désigna de la main la marmite d’eau bouillante. Pas un muscle de son +admirable figure ne remua. Il y avait quelque chose de divin dans son +impassibilité, quelque chose de majestueux dans la manière dont il se +déplaçait et respirait. Il s’assit en silence, pendant que la jeune +fille apportait la moitié du dernier poisson et il ne prononça pas une +parole tant que Billy eut fini de manger, ému à constater qu’il prenait +un peu de la vie de ces braves gens. Et quand il parla, ce fut pour +engager son hôte à achever le poisson. + +Lorsque Billy eut dit quelques mots en crie à l’Indien, celui-ci +aussitôt lui tendit la main et son visage rayonna, tandis que Billy la +lui serrait. L’homme s’appelait Mukoki, à ce qu’il dit, et il raconta +alors ce qui était arrivé. Ils avaient été vingt-deux personnes au camp +et maintenant ils étaient quinze, sept étant morts: quatre hommes, deux +femmes et un enfant. Chaque jour, pendant la grande tempête de neige, +ces hommes étaient partis à la recherche vaine de gibier et, à chacun de +ces derniers jours, l’un d’eux n’était pas revenu. Quatre étaient morts +ainsi. On avait mangé les chiens. Plus de blé ni de poisson. Il ne +restait qu’un peu de farine et c’était pour les femmes et les enfants. +Les hommes n’avaient mangé, depuis cinq jours, que des écorces et des +racines et il semblait qu’il n’y eût plus rien à espérer. C’était la +mort que de s’éloigner un peu du camp. Ce matin, deux hommes étaient +partis pour le poste le plus proche, mais Mukoki avouait tranquillement +qu’ils ne reviendraient jamais. + +Cette nuit-là, le lendemain, la nuit terrible et le terrible jour +suivants s’écoulèrent des heures que Billy n’oublierait jamais. Il +s’était luxé sérieusement une hanche dans sa chute et ne pouvait se +lever de son lit. Mukoki était souvent à son côté, la figure plus tirée, +les yeux moins brillants. Le second jour, vers la fin de l’après-midi, +leur arriva de l’un des _tepees_ une plainte sourde et lamentable, un +gémissement de douleur qui se mettait à l’unisson de la tempête et +semblait en faire partie. Un enfant était mort et la mère le pleurait. + +Ce soir-là encore, un des chasseurs du camp ne réussit pas à rentrer au +crépuscule. Mais le lendemain arrivèrent en même temps la fin de la +tempête et de la famine. Dès l’aube, le soleil se montra. Et de bonne +heure, dans la journée, un des chasseurs accourut de la forêt, fou de +joie. Il s’était aventuré plus loin que les autres et avait trouvé un +parc d’élans. Il avait tué deux des bêtes et rapportait de la viande +pour un premier festin. + +Cette dernière grande tourmente de l’hiver de 1910 s’acheva à l’époque +de la fonte des neiges et, aussitôt que la température se mit à +remonter, le changement fut prompt. En moins d’une semaine la neige +s’amollit sous les pas. Deux jours plus tard, Billy se leva pour la +première fois en clopinant. Puis dans l’intervalle d’un seul jour et +d’une seule nuit, la gloire du printemps septentrional éclata sur la +solitude. Le soleil se levait chaud et doré. Au flanc des monts et dans +les vallons, les eaux se précipitaient en torrents écumeux et chantants. + +Les pampres rouges empourpraient les rocs nus. Les hochequeues, les +geais et les tourterelles des bois voletaient autour du camp et l’air +s’emplissait des parfums épars de la vie neuve qui sortait de la terre, +des arbres et des broussailles. + +Avec la santé et la force qui lui revenaient, croissait d’heure en +heure, chez Billy, l’impatience d’arriver à la cabane de Mac Tabb. Il +serait parti avant que sa hanche blessée le mît en état de voyager, si +Mukoki ne l’avait retenu. + +Enfin, le jour arriva où il dit adieu à ses amis de la forêt et il +s’élança vers le Sud. + + + + +CHAPITRE XXIII + +LA MÈRE ET L’ENFANT + + +Les longues journées et les longues nuits d’inaction que Billy avait +passées au camp indien lui avaient fourni l’occasion de réfléchir plus +tranquillement au drame qui était survenu dans sa vie et, ses forces +renaissant, il s’était en partie dégagé du gouffre de désespoir où il +avait sombré. + +Deane était mort. Isabelle était morte. Mais le bébé d’Isabelle vivait +toujours et, dans l’espoir de la retrouver et de la réclamer comme +sienne, Billy forgeait d’autres rêves des cendres de tout le bonheur qui +lui avait échappé. + +Il pensait qu’il rencontrerait Mac Tabb à la cabane et qu’il y +trouverait l’enfant. Il avait tellement cru qu’Isabelle survivrait qu’il +n’avait point parlé à Mac Tabb de l’oncle qui l’avait chassée de la +vieille maison de Montréal. Il était content d’avoir gardé devers lui ce +secret, car il n’y avait nulle chance dès lors que Rookie eût trouvé des +parents de la fillette et Mac Veigh résolut de ne point abandonner la +petite Isabelle. Il la garderait pour lui. + +Il retournerait vers les régions civilisées, car il lui faudrait y vivre +dans l’intérêt de l’enfant. Il fonderait pour elle un foyer avec un +jardin, des chiens, des oiseaux et des fleurs. Grâce au produit de sa +mine d’argent, il disposerait de quinze mille dollars, et l’enfant ne +connaîtrait jamais la pauvreté. Il ferait son éducation, lui achèterait +un piano et elle ne manquerait ni de jolies toilettes, ni des objets qui +en feraient une lady. Ils seraient ensemble et inséparables toujours. Et +quand elle serait grande, il priait, du fond de l’âme, qu’elle +ressemblât à l’autre Isabelle... sa mère. + +Son chagrin était immense. Il savait qu’il ne parviendrait jamais à +oublier; que les vieux souvenirs de la solitude et de la femme qu’il +avait aimée s’imposeraient à lui, des années après des années, avec leur +vieux chagrin. Mais ces pensées nouvelles et ces plans d’avenir pour +l’enfant rendaient sa douleur moins poignante. + +Ce fut tard dans l’après-midi d’un jour ensoleillé et plein de tiédeur +printanière, qu’il arriva au Petit Castor, à peu de distance de la +cabane de Mac Tabb. Il courut quasiment de là jusqu’à la clairière et le +soleil se couchait précisément derrière la forêt, à l’Ouest, lorsqu’il +s’arrêta à la lisière de la cavée et aperçut la cabane. C’était de cet +endroit qu’il avait vu la petite Isabelle pour la dernière fois. Le +buisson derrière lequel il s’était dissimulé était à moins de douze pas +de là. Il le remarqua, ensuite il observa des choses qui firent passer +dans son cœur un frisson glacial. + +Un sentier conduisait dans la forêt de l’endroit où il se trouvait. Ce +sentier était presque recouvert déjà par un enchevêtrement de hautes +herbes et de plantes de l’année précédente. Rookie devait avoir frayé un +nouveau sentier, pensa-t-il. + +Puis, craintivement, il parcourut des yeux la clairière et enfin regarda +la cabane. Partout, un air de désolation. Nulle fumée ne s’échappait de +la cheminée. La porte était close. Nulle apparence de vie aux alentours. +Nul bruit de chiens, ni éclat de rire, ni son de voix pour rompre le +mortel silence. + +Respirant à peine, Billy avança, le cœur de plus en plus angoissé par la +crainte qui l’étreignait. La porte de la cabane n’était pas barricadée. +Il l’ouvrit, Rien à l’intérieur. Le vieux fourneau était brisé. Les lits +dégarnis n’avaient pas servi depuis des mois, depuis deux ans peut-être. +Comme Billy avançait encore d’un pas dans la hutte, une hermine s’enfuit +devant lui. Il entendit, un moment après, le cri aigu pareil à un cri de +souris de sa nichée, sous le plancher de sapin. Il retourna à la porte +et resta debout sur le seuil. + +--Mon Dieu! gémit-il. + +Il regarda du côté de la cabane de Croisset où Isabelle était morte. +Avait-il quelque chance de trouver par là? Il se le demandait. Il ne +restait que peu d’espoir, mais il partit en hâte, en suivant le vieux +sentier. L’obscurité du soir tombait rapidement autour de lui. Il +faisait presque noir lorsqu’il arriva à l’autre clairière. Et de nouveau +il poussa un cri d’angoisse. Ici, plus de cabane. Mac Tabb y avait mis +le feu après l’épidémie. + +A l’endroit où la hutte s’était élevée se dressait maintenant un +décombre noirci et calciné, déjà en partie recouvert par la verdure de +la solitude. Billy serra les poings farouchement et s’éloigna, fouillant +du regard les alentours. Quelques pas plus loin, il trouva ce que Mac +Tabb lui avait dit qu’il trouverait: un tertre et une croix de bois. Et +alors, malgré la force de volonté qu’il portait en lui, il se laissa +tomber sur la tombe d’Isabelle et un grand sanglot le secoua. + +Quand il leva la tête, longtemps après, les étoiles brillaient au ciel. +Il faisait une nuit admirablement calme et tout ce qu’il pouvait +entendre c’était le bouillonnement et la chanson des eaux printanières +du Petit Castor. Il se leva en silence et resta un moment debout sur la +tombe, aussi immobile qu’une statue. Ensuite, il s’en alla par le vieux +sentier qui l’avait amené. A l’extrémité de la clairière, il se retourna +et murmura pour lui-même et pour _Elle_. + +--Je reviendrai, Isabelle, je reviendrai. + +A la cabane de Mac Tabb, il avait laissé son sac. Il en passa les +courroies à ses épaules et repartit dans la direction du Sud. Il n’y +avait plus pour lui qu’une seule chance à tenter désormais. On +connaissait Mac Tabb au fort Le Pas. Il s’y ravitaillait et y vendait +ses fourrures. Quelqu’un pourrait savoir où il était parti avec le bébé +Isabelle. + +Ce ne fut qu’après s’être éloigné de plusieurs milles de la scène de +mort et de ses espoirs anéantis qu’il étendit ses couvertures et se +coucha pour la nuit. Il était debout et avait déjeuné dès l’aube. Le +quatrième jour de marche, il arrivait au petit poste extrême de la +solitude--le terminus de la voie ferrée--dans le Saskatchewan. En moins +d’une heure, il apprit que Rookie Mac Tabb n’était pas venu au poste Le +Pas depuis près de deux ans. Personne ne l’avait vu accompagné d’un +enfant. + +Cette même nuit, un convoi de construction partait pour Etomamie, +là-bas, sur la ligne principale, et Billy ne perdit pas de temps à +décider ce qu’il ferait. Il irait à Montréal. Si la petite Isabelle +n’était pas là, elle était encore quelque part dans la région sauvage +avec Mac Tabb. Alors Billy y retournerait et il trouverait, dût-il y +consacrer sa vie. + +Des jours et des nuits de voyage suivirent et, pendant ces jours et ces +nuits, Mac Veigh souhaita ne point trouver l’enfant à Montréal. Si par +hasard Mac Tabb avait découvert la famille de la fillette, si Isabelle +lui avait révélé son secret avant de mourir, son dernier espoir en ce +monde s’évanouissait. Il ne s’attarda pas à chercher de nouveaux +vêtements. Cela aurait signifié manquer le train. + +Il portait encore son équipement de trappeur, y compris sa casquette de +fourrure. A mesure qu’il avançait plus à l’Est, on commençait à le +dévisager avec curiosité. Il se fit raser la barbe par le conducteur du +train, mais ses cheveux étaient longs, ses mocassins et ses chaussettes +allemandes étaient en guenilles et usées, il y avait des déchirures dans +sa casaque de caribou et sa chemise grossière en flanelle de la baie +d’Hudson. Les fatigues endurées avaient creusé leurs rides sur son +visage. Il y avait quelque chose autour de lui, en dehors de son étrange +accoutrement, qui firent que les hommes le regardèrent plus d’une fois. +Les femmes, plus fines observatrices que les hommes, soupçonnaient le +grand chagrin installé à l’arrière-plan de ses yeux. Comme il approchait +de Montréal, il se tint de plus en plus à l’écart des autres voyageurs. +Lorsqu’enfin le train s’en alla stopper à la grande gare, au cœur de la +cité, Billy franchit les grilles et grimpa rapidement la côte vers le +mont Royal. + +Il pouvait être une heure après dîner et il n’avait rien mangé depuis le +matin. Mais il ne pensait pas à sa faim. Vingt minutes plus tard, il +était au bas de la rue qu’Isabelle avait habitée. L’une après l’autre, +il dépassa les antiques maisons de briques et de pierre cachées derrière +leurs solides murailles. Nul changement depuis des années qu’il était +venu là. A mi-chemin, entre la côte et le bas de la montagne, il aperçut +un vieux jardinier qui émondait du lierre autour d’un ancien canon, au +bord de l’avenue. + +Il s’arrêta et demanda: + +--Pouvez-vous m’indiquer où habite Henri Lecours? + +Le vieux jardinier le dévisagea curieusement pendant une minute et +répondit: + +--Lecours? Henri Lecours? Voilà sa maison, là-haut, derrière le mur de +grès rouge... Est-ce la maison que vous voulez voir ou Lecours? + +--Les deux, fit Billy. + +--Henri Lecours est mort il y a trois ans, répliqua le jardinier. +Êtes-vous un de ses parents? + +--Non! non! s’écria Billy, s’efforçant de garder de la fermeté à sa +voix, tandis qu’il questionnait encore. + +--Y a-t-il là d’autres personnes? Et qui est-ce? + +Le vieillard secoua la tête. + +--Je ne sais pas trop... Il y a une petite fille, quatre ou cinq ans, +avec des cheveux blonds... Elle jouait dans le jardin quand je suis +passé tout à l’heure... Je l’ai entendue avec le chien. + +Billy n’attendit pas d’en savoir davantage. Remerciant son informateur, +il gravit rapidement la montée jusqu’au mur de grès rouge. Avant +d’arriver à la grille de fer rouillée, lui aussi entendit un rire +d’enfant et son cœur se mit à battre furieusement. C’était juste de +l’autre côté de la muraille. Dans sa précipitation, il posa le bord de +son pied chaussé de mocassin entre deux pierres disjointes et se hissa +jusqu’à la crête. Il plongea le regard dans un vaste jardin et, à une +douzaine de pas, tout près d’un massif touffu d’arbustes, il vit un +enfant qui jouait avec un toutou. Le soleil luisait sur les cheveux +dorés de la fillette. Billy entendit un joyeux éclat de rire et puis, +pendant une minute, le joli minois se tourna vers lui. + +En ce moment, Billy oublia tout et, jetant un cri de bonheur, il prit +son élan et sauta de l’autre côté de la muraille. + +--Isabelle, Isabelle, ma petite Isabelle. + +Il était près d’elle, à genoux. Il la tenait, comme un affamé, dans ses +bras et, l’espace d’une seconde, l’enfant fut si effrayée qu’elle retint +son souffle et le regarda sans dire un mot. + +--Ne me reconnaissez-vous pas? Ne me reconnaissez-vous pas? +sanglotait-il. Petite Mystère, Isabelle! + +Il entendit du bruit, un cri étrange, étranglé, et il leva les yeux. De +derrière le massif était venue une jeune femme et elle regardait Billy +Mac Veigh, le visage aussi pâle que la mort. Il se releva chancelant et +il crut qu’enfin il était devenu fou. Car c’était Isabelle Deane qu’il +voyait là et ses yeux bleus le regardaient comme ils l’avaient regardé +un instant, cette nuit d’il y avait si longtemps, à la lisière de la +steppe. + +Il ne pouvait parler. Et alors, comme il reculait d’un pas, en titubant, +vers le mur, il tendit ses bras en loques sans savoir au juste ce qu’il +faisait et il murmura son nom à elle, comme il l’avait murmuré des +centaines de fois, le soir, à côté de son feu de campement solitaire. La +faim, la misère, les semaines de maladie et sa lutte presque surhumaine +pour atteindre la cabane de Mac Tabb et ensuite son retour à la vie +civilisée avaient dompté ses dernières énergies. Pendant des jours il +avait vécu sur les réserves de force de ses nerfs qui l’abandonnaient +maintenant, le laissant hébété et chavirant. Il tenta de surmonter la +faiblesse qui semblait avoir consumé la suprême parcelle de vigueur de +son corps épuisé, mais, en dépit de ses plus rudes efforts, le jardin +ensoleillé s’assombrit tout à coup à ses yeux. + +En cet instant, la vision devint une réalité et comme il se retournait +vers la muraille, Isabelle Deane l’appela par son nom. L’instant d’après +elle était près de lui, le saisissant presque farouchement par les bras +et l’appelant encore et encore par son nom. Faiblesse et étourdissement +l’abandonnèrent sur-le-champ, mais, en ce moment, il se rendit compte +qu’il devait partir, sauter par-dessus la muraille. + +--Je ne serais pas venu... mais je... je vous croyais morte, dit-il. On +m’avait dit que vous étiez morte... Je suis content, content, mais je ne +serais pas venu... + +Elle sentit peser une minute tout le poids de son corps sur ses bras. +Elle voyait ce que trahissait ce visage: la misère, le chagrin, les +stigmates du ravage laissé par la fièvre. + +Et, pendant ces minutes-là, Billy ne voyait plus l’admirable regard qui +se révélait dans les yeux d’Isabelle, il n’en voyait plus le merveilleux +éclat. + +--C’est la mère de Joë l’Indien qui est morte, l’entendit-il dire. Et +depuis lors, nous avons attendu, attendu, attendu, la petite Isabelle et +moi. J’ai été là-bas, sur la tombe de David et j’ai vu ce que vous avez +fait, ce que vous avez écrit au fer rouge sur la croix. Un jour, je le +savais, vous reviendriez vers moi. Et nous vous attendions... + +Sa voix n’était qu’un murmure à peine, mais Billy l’entendit et tout +aussitôt son vertige cessa. Il vit le soleil briller sur les beaux +cheveux d’Isabelle et le regard de ses yeux. + +--Je suis désolée, désolée, si désolée d’avoir parlé comme je l’ai +fait... d’avoir dit que vous l’aviez tué, continuait-elle. Vous vous +rappelez, j’ai dit que si je guérissais... + +--Oui. + +--Et vous avez cru que je voulais dire que si je guérissais, vous deviez +partir et vous l’avez promis... et vous avez tenu votre promesse. Mais +je ne pouvais pas achever. Cela ne me semblait pas bien alors. Je +voulais vous dire, en outre, que j’étais désolée et que... si je +guérissais, vous pourriez revenir... un jour... quelque part et puis... + +--Isabelle! + +--Et maintenant, vous pouvez me redire ce que vous m’avez dit là-bas, au +sortir de la steppe, il y a si longtemps... + +--Isabelle! Isabelle! + +--Vous comprenez, dit-elle doucement. Vous comprenez... ce n’est pas +possible tout de suite... peut-être pas l’an prochain encore... Mais +maintenant... + +Elle se rapprocha davantage. + +--Vous pouvez m’embrasser, dit-elle, et il faut embrasser aussi la +petite Isabelle. Il ne faut plus partir bien loin ensuite... C’est si +triste d’être seule, si terriblement triste d’être seule avec ses +pensées, dans une ville. Et nous sommes heureuses que vous soyez venu, +si heureuses... + +Le murmure de sa voix se brisa en un sanglot. Et tandis que Billy +ouvrait tout grands ses bras en loques et la serrait contre lui, il +l’entendit soupirer encore et encore: + +--Nous sommes heureuses, heureuses, heureuses que vous soyez revenu près +de nous. + +--Et est-ce que je puis rester? + +Elle leva vers lui un regard illuminé pour l’accueillir. + +--Si vous me désirez toujours, murmura-t-elle, vous pouvez rester. + +Enfin, il ne douta plus. Mais il ne pouvait prononcer une parole. Il +pencha son visage contre celui d’Isabelle et, pendant un moment, ils +restèrent ainsi, tandis que du fond du jardin, là-bas, montait le bruit +joyeux d’un éclat de rire enfantin. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + I.--La plus terrible chose du monde 1 + II.--Billy rencontre la femme 12 + III.--«En l’honneur du vivant» 19 + IV.--Les chasseurs d’homme 33 + V.--Billy suit Isabelle 47 + VI.--La fuite 59 + VII.--La folie de Pelletier 69 + VIII.--Petite Mystère 80 + IX.--Le secret du mort 90 + X.--Au mépris de la loi 101 + XI.--La nuit de danger 113 + XII.--Petite Mystère retrouve son père 121 + XIII.--Les deux dieux 134 + XIV.--Le bonhomme de neige 143 + XV.--La mort rouge et Isabelle 148 + XVI.--La loi homicide 159 + XVII.--Isabelle affronte l’abîme 171 + XVIII.--L’accomplissement d’une promesse 181 + XIX.--Un pélerinage à la steppe 192 + XX.--La lettre 203 + XXI.--L’étincelle de vie 209 + XXII.--Famine 216 + XXIII.--La mère et l’enfant 229 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 23 AVRIL + MIL NEUF CENT VINGT-SIX PAR + L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE + POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77086 *** |
